La mort du Rogui

By Maurice Le Glay

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Title: La mort du Rogui

Author: Maurice Le Glay


        
Release date: March 26, 2026 [eBook #78304]

Language: French

Original publication: Paris: Berger-Levrault, 1926

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78304

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DU ROGUI ***




  MAURICE LE GLAY

  LA MORT
  DU ROGUI

  PARIS
  BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS
  136, Boulevard Saint-Germain (VIe)

  1926




  _Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires
  ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van
  Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur
  fil Lafuma._

  _Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires_ (hors commerce), _marqués de
  A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen_.




AVANT-PROPOS


L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami
Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et
d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers
tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements
marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de
leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection
que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur
faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes
de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité,
fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu
maintes fois déjà témoigner.

Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce
qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers
les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour
parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont,
l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été,
des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les
pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux
divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la
gravité. Martin même est devenu fonctionnaire; il a des administrés. Son
camarade et lui ne font plus la guerre; d’autres la font à leur tour
dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de
neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au
lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante
dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils
peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et
témoignages utiles.

Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de
tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay
Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent
seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent
successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but:
profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour
détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis
extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au
Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du
Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt,
c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui
font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent
très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes
communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de
nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous
suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à
oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la
France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible
l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves
marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux
temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler
sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc
de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la
France parut.




LA MORT DU ROGUI

Récit marocain.


Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents
de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade:

--Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant: «Enfin Moulay Hafid, ayant
pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou
Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons
et finalement jeté au lion.»

--La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute
par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que
nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails
affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé.
Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent
au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à
l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité,
l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.

Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que
vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami
de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est
chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous
connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un
crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.

--Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un
despote.

--Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux
justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le
livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais
d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double; elle enveloppe
Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre
auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez! dussé-je vous offusquer,
j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le
sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez
un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le
droit de les verser.

--Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...

Mais Martin interrompit encore.

--A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir
vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et
voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans
froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il
est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un
perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous
l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies
et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. «J’aime trop les
lièvres, perdreaux, etc.», me dit-il, et comme précisément j’insistais,
il ajouta: «les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs; ils le
protègent et il en meurt».

--Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre
redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.

--Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare
et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.

Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à
son ami le récit qui va suivre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires
n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui
absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un
équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au
Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien
choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de
racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait
plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs
ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au
Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans
cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal.
Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et
jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait,
s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants,
toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la
populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires,
admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une
ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance
d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la
cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et
féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on
les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour
ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis.
Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment,
avec les traditions, les mœurs! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas
l’exemple? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit,
n’avait-il pas recours à l’un de ces Français? Et, peu à peu,
l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la
paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à
fond les affaires de l’État.

Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces
quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il
ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en
effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans
l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son
usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela,
faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci
nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget.
Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur.
Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule
inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa
puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un
despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions
matérielles qu’il donne...

C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était
morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens
entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce
fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires,
des excès d’alcool, des orgies.

Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français
s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les
notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur
influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait
cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait
pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses
actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient
ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient
l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud,
chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands
seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux,
montraient des exigences chaque jour plus grandes.

Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan
demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens
discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors,
tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait
pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle
ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait,
car il était lâche; il avait peur de la colère des foules et de
l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.

Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient
le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen
l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay
Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme
d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de
gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses
victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points
choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin
par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté
superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était
chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en
menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.

Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le
Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse
vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait
entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples
opprimés.

Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan
mit nos agents en face de ce dilemme.

--Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous
émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là,
ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les
soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie.
Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand
ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi
cette besogne.

Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la
France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à
organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine
africain.

L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre
l’usurpateur.

Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui
n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus
étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la
loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par
principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils
demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces
Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même
degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et
mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable
mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des
preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se
maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits
que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou,
tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des
dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération
populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la
réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas,
dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en
deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas «hors des
toits» et les Chorfas «sous les toits», formules vraiment heureuses par
leur précision concise.

Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était,
depuis la mort de son père, «sous les toits». Ce fut, comme l’on sait,
son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la
mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande,
élancée; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est «plutôt
près de Dieu que de nous», suivant l’aimable périphrase trouvée par la
politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être
touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment
de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay
M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de
_baraka_ qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin.
Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux
était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a
pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la
parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay
M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne
humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre
sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout
orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il
est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a
souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.

Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du
Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se
rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la
ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses
porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le
Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme
lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants
de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de
réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et
de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut
impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux
jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval
implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed
convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut
rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que
Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut
répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents
français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution.
Celui-là se trompait: les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont
jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.

Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou
Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné
l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger.
Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des
troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une
indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à
reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd
el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces
jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation
générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de
Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à
soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui,
sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en
exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines.
L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non
servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son
imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir
jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de
Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il
réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût
ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force
de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans
l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de
droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou
Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de
contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se
croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette
illusion et son imprudence.

Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui
était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris
leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce
compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse
immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se
manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la
race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le
vaincu quel qu’il soit.

Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des
troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût
se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa
défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas
chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait
comme chefs que des «caïds reha» du Maghzen, sous le commandement de
l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de
l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle.
C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui
n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces
enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de
bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être
contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles,
de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.

Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés
par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur
maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les
tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se
réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il
conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un
descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de
droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son
orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres
entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des
nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé
les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire
fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il
rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que
nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes
n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur
rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui
avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans
doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le
droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan,
maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite
coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière
les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers
écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient
depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les
habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les
hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir
professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos
troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée,
très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un
soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la
France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur
l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens
se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie,
leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils
formaient une position de repli capable de recueillir les troupes
chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le
cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque
des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre
marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès
du Maghzen en pays de «siba».

--C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la
fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement
préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre
en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle
récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au
Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les
poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y
barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen,
mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint
local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce
moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à
parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le
marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre
des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du
Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier
qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du
droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son
maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par
l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique
même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir
de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant
celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le
droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs
simplistes.

Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers,
les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à
l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne
crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils
demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les
dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se
déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus,
pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les
crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de
l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises
et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon
l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine «comme le nez au
milieu de la figure», ce qui est, pour un artilleur, irrésistible
tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant
mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne
s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs
écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti
du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le
sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen
accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible
ennemi.

Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très
accentué de nos compatriotes pour la «couleur locale». On leur reproche
de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où
notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est
un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en
Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa
simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour
régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte
d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait
prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès
lors, que peut-on entendre par couleur locale? Cette expression est fort
déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple
français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre
et l’habitat de l’autre partie.

Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de
préparer ce qui va suivre: il est regrettablement exact qu’à l’époque où
se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre
hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses
villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons
qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte,
sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire.
Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des
nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre,
ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons
suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici.
Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le
burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les
détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où
vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits
qu’il relate.

  [1] Dans _Badda fille berbère_ et autres récits marocains, chez
  Plon-Nourrit.

L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore
qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne
sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes
vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait
aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour
justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour
aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur
joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun
cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les
obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu
sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs
locales...

Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces
embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des «choses
établies» qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les
troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles
ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient
partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des
munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient
voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées
par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole
par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en
bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à
annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la
longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et
le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme
l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation
ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir
spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les
écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment
au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres,
les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles,
leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le
Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le
populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur.
Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est
de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans
la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit
d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui
parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de
choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice
suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du
«mzaoug» selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des
situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de
s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla.
Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de
force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste
titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents
fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les
plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des
troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud,
vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de
mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette
circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une
pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte,
pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein
d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence
qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il
répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que
l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut,
de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et
encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet
conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et
comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne
manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La
colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la
formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on
vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque
l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis
bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils
paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au
repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de
la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de
sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites
roues; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes
d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de
gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un
homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui
criait: «J’en appelle à la justice du Sultan.» L’officier mit pied à
terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout
le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le
canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit
d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le
réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du
souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on
ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien
peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des
défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus
tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette
affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des
assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le
respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il
fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif.
Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le
jour suivant[2].

  [2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en
  vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut
  surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup
  d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne
  put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats
  chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris
  cette prudente initiative.

                   *       *       *       *       *

Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont
éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.

--Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre
récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je
n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème
principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit,
n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de
la couleur locale.

--Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté
qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des
sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des
Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des
Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur
locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris
entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant
mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos
compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire
et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la
facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine.
Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de
Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de
Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les
voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps
d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était
manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis
rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect
ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas
tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue
et placer la mort du Rogui dans le cadre des _Misérables_. Dites
seulement si je dois achever ma lecture.

Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin
continua.

                   *       *       *       *       *

Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous
ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture
de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient
de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion,
les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour
le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée
du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la
tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son
pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant,
brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés;
ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de
support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre
vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y
déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de
voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus
nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et
découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de
laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la
pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge.
Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom
suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu,
ils entendirent la voix qui les interpellait:

--Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.

Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin
de leur tente.

--Sale métier, dit l’un.

--Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.

Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du
Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les
caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le
souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils
étaient dans leur corps d’origine, et même mieux: car, loin de tout et
de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés
de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à
l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui
prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons.
On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le
traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu,
déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux
aspérités du sol; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la
guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à
dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que
l’on pille.

La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain
dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde
ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres
aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient
dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une
belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons
jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce;
de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une
croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était
tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment
trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On
suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout,
dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant
les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord,
les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin
dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil
oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne
nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de
l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la
colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le
visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings.
L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait
plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on
amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du
Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient
s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait
leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons
encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la
nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se
répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui
lui reprochaient leur défaite.

En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient
les tenaient par la mèche rituelle du crâne; rares étaient les courageux
qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de
plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce
contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd
chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de
bras et criaient: que Dieu bénisse notre Seigneur! On les complimentait
et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif
chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se
garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose
facile. Les têtes ne restent pas où on les pose; sur les plaques
d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent
qu’en équilibre instable; de l’affût qui est incliné elles glissent. On
s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent;
peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu
aux canons du Chérif victorieux.

  [3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays
  des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans
  le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle
  dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la
  société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des
  locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne
  voudrait se départir. Le Sultan écrit: «ma méhalla heureuse, mon
  étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres». Sous Sa
  plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été
  qualifié, une fois pour toutes, de _Doulat el fakhima_ (le
  gouvernement considérable), ce qui évite de dire: le gouvernement
  protecteur.

La nuit passa; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes
officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants
capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et
des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut
mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance
singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces
hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat
ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme
il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien
le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de
nerfs et d’estomac.

Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers
d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces
poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne
dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal
surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie,
immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques
de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur
locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant
les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout
le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd
pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis,
chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent
en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les
règlements.

A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des
armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du
Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails
essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les
événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié
les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement
suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire.
Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de
Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse
conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci
n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais
leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on
était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire
bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent
les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans
des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au
lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des
considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du
soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion
très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion
d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation
leur était confiée.

--Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre
santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il
détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète
et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents
qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles
épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous
déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab
Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on
peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage
au Sultan[4].

  [4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté
  trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du
  palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la
  pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain
  d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était
  confiée.

Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré,
une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à
leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent
sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs
nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha,
c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme
de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un
menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint
blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes
qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les
écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans
le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle
il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait
des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires
que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des
camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des
meilleurs élèves des sous-officiers français.

  [5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé
  plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui
  devait de Mogador le conduire dans le Sous.

--Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.

Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait
ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et
noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le
bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante
exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes
recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une
cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort
pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature; aucun souffle
ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait
l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température
n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste
congestionnante; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque
juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers
firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement
que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu
compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès
assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue
pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie
ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là
pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.

La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du
combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand
plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les
fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant
cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des
doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des
détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et
vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase
penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit
leur attention.

--C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien; vous savez
bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou
rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait
d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de
chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ
irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi,
l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous
avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays.
Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était
trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu
d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru
vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût
mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai
rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des
papiers que j’ai trouvés sur lui; ils pourront peut-être vous dire qui
c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me
récompensera.

Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève
s’en alla.

Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un
seul mot sous la tente surchauffée:--Ah, le salaud!

Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait
confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne
s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi
caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de
zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un
soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un
bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute
pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et
de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés
par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est,
refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils
regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion
utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes
coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.

                   *       *       *       *       *

--Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser
souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces
horreurs? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que
vous commettez ici? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils
plaisent par les violences qu’on y trouve.

--Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du
début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment
triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette
histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les
histoires d’amour à la mode Maghzen? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas
le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6]? Ou celle
encore si touchante...

  [6] _Note de l’éditeur._--L’histoire de Khounta n’a pas encore été
  publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos
  soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de
  l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins
  légère, «Le Thé», a paru dans l’ouvrage intitulé _Récits Marocains de
  la Plaine et des Monts_, édité par la maison Berger-Levrault.

--Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont.
J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon
tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste
aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête.
Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre
zèle éducateur.

--Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du
génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles
pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur
farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel
que le nôtre de n’importe quel cerveau.

Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui
résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre,
c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité.
Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la
guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il
ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au
contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les
vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous
aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre
homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques
qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération
n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien
des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là
seront comme vous; Français, ils voudront absolument instruire des
hommes. Je l’ai dit: _on n’y peut rien_. Mais alors les élèves qu’ils
auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même
langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers
s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens
dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à
quelque mécompte.

Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de
nœuds le fil de mon histoire; il devient rèche.

--Continuez donc, fit Dupont.

                   *       *       *       *       *

La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive
émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations
officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une
certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne
croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en
doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.

Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les
juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison,
d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza.
Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée,
proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila.
Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante
le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis
des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette
menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant
des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore
après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce
perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse
de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques
des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des
Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs
temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui
venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner
à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître
Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils
avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama,
il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y
supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient
évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou
sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement
ces mots: «Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime»,
formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où
quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le
Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une
tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant
vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et
vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en
passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait
celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de
l’immense clientèle de leurs ouailles.

Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie
religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus
coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz,
inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte
salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui?

Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.

On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar
adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur
les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la
demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued
Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait
fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y
tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services
du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des
consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce
kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du
Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe
d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa
cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux
ateliers de la «Makina», usine, arsenal impérial que dirigeait un
aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en
ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui
faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie
électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait
saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences
des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il
devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour
clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la
nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois
qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait:

--Cé soun dé toubes animés dé legno.

L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9
heures d’un jour brûlant. La décrire? Imaginez un tableau de Cormon
avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la
poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de
lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.

Curieux? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est
exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et
peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le
souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au
passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le
Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face
au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci
se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé
par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y
eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme
il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs
vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au
fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant
eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes,
venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la
selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le
monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la
création, l’existence furent cause, entre les représentants des
puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix
de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne
qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné
lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous
parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient
laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons
espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle
grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur
qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens
critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la
clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en
un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes
déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait.
Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux
d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très
opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le
cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et
donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang
nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à
pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes
étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque,
allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante
allégresse des sonneries françaises.

Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les
prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres,
les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération
fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre
raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube
de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du
spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était
depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit
«baraker» la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes
maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le
silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce
qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On
attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de
ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude
dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc
considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de
n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des
personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours
entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les
avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour
un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité
semblait-il, et disait: «Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en
aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut.»

Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce
située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir.
Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage
construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme _béniqas_.

Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille
soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva.
Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du
grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux,
courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait
déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au
front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le
silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait
en sabir les ultimes recommandations.

--Gardavo! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.

Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la
blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les
notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.

La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante
tambours et soixante clairons la «Générale» retentit, éclata. Abd el
Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du
Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur
le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies
françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles
d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que,
précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du
palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les
marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste
imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier,
sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment
la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des
notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec
cette clameur: Que Dieu bénisse notre Seigneur! Au pied des marches, le
caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie,
répondit pour son maître: que Dieu vous donne la paix, vous dit mon
Seigneur!

Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui
complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au
ventre une ceinture de cuir rouge; une chéchia pointue de même couleur
lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui
s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi
encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou
seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des
princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque
marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de
solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui
la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la
ligne blanche des notables; le chef de fanfare commanda: repos! Les deux
mille soldats cessèrent de regarder; beaucoup s’assirent. D’autres
dirent: Voilà le teigneux! et tirèrent de leur besace la pipe de kif.
L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un
bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un
brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant
continuait. Il était près de midi, le soleil tapait; poussière et
relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en
moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient
plus.

Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de
pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de
la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun
ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses
deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé
de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre,
là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre.
Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif? On les a citées.
Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le
Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les
seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier
contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement
sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà
depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un
étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun
fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit
bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et
retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au
pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou
Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui
être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan: «Le juif est là,
la messagère est partie, elle reviendra dans une heure.»

La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation
pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son
intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.

Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais.
Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit
place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la
communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans
sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui
depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et
soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la
servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque
l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid,
il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le
front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il
s’assit. Et le Sultan parla.

--Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux
qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement
encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui
plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos
me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le
résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos
affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis
leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires.
Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam
victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à
l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les
menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.

--Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les
juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection
sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me
dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes
dont Dieu juge.

Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main
droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour
éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.

--Parle, rabbi, dit-il ensuite.

--Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls; j’étais venu, Chemaoun
était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le
courtier?

--Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi.
Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de
très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi
les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais
prédit à mon frère...

--Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et
commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines
heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester
la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que
nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans.
Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en
témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma
famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les
miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du
sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du
peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même
crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi
unique, le chrétien. Tu es instruit; sais-tu que parmi les soixante-sept
conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les
chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient
être administrés que par un musulman ou par un juif, «de ceux qui les
administraient auparavant de la part de leur Sultan».

--C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.

--Eh bien! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec
des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait
des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers
propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les
rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du
troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï
Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je
n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de
prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le
chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il
trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des
musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire
acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes
juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une
vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre
cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des
sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous
l’admettez... Or écoute ceci...

Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde
viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un
appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir,
un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se
rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi
Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la
nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel
pouvait-il être? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné.
Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte
qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il
passé? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique.
Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux
cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus
jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux
visiteurs? Qu’a-t-elle dit? Je l’ignore.

--Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent; or
ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou
ailleurs, moi; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon
frère et l’on aurait tort de me refuser...

Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se
durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient
d’inquiétude; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur
de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le
vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un
peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque
blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais
ce faible vieillard osa reprendre la parole.

--On ne force pas la porte de l’avenir en disant: je veux. Notre
Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je
lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi
se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits,
qu’il rappelle ses serviteurs: il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun
aux ordres de son maître.

--Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus
haute voix, montre ta marchandise.

Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau
de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur
le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente
l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces
gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils
veulent flatter, récompenser ou vaincre; bijoux immanquablement pareils
qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent
de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse,
pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et
d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins.
Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le
plus proche.

--On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins
lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont
ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme? Ah! ah! c’est pour
payer une roumia, une chrétienne; qu’en dis-tu?

L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait
l’ivoire de sa face sénile.

--L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et
ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle
d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister? Que Dieu
bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait
s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.

--Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te
serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise
au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.

Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan.
S’adressant à celui-ci, il déclara:

--Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de
la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une
formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les
musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée;
c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre; quant à moi, je suis
favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.

                   *       *       *       *       *

Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui
s’était endormi.

--Présent, fit celui-ci, est-il mort?

--Qui ça?

--Mais le Rogui parbleu!

--Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt
jours. Vous y étiez.

--Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui
m’incite à en revivre les heures. Votre _Mort du Rogui_, dites-moi,
est-ce une nouvelle?

--C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique
d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe
que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de
notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez
cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout
prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas
qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire
les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont
vous fûtes? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce
qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et
l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en
donner la fierté? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes
oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces
inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches
de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une
histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes
agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à
tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier
et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais
conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le
génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez
est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur
évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses
évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore
atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte
l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre
peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous
d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage
définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise
n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier
pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière,
elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si
possible de vous vaincre.

--Ouf! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des
prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui
revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si
simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure
présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses
inexistent. C’est entendu: _Patria nobis haec otia fecit._ Donc j’ouvre
votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son
grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte,
une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin.
Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs,
leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour?
C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins
hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued
qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins
genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux
et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que
Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le
tout-à-l’égout? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse
civilisation? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la
lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune; vous n’aurez
jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le
Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un
peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs
parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au
feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder
la ville en auraient-elles la frousse? Le fait est qu’elle est
inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches
durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles
projettent des ombres couleur de mercure.

--C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des
petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des
détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus: pourquoi,
puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de
fourreau de sabre astiqué? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles
tours Almohades?

--Comme vous disiez vrai! fit Dupont; une ombre passe et surcharge d’un
lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle
quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets
de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de
Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils
étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux,
du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se
dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent
ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.

--Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les
faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du
sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous
cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un
millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des
pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades
et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux
belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce
sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des
mondes et rediront la mission du Prophète.

--Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font
depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement
des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des
chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les
armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle
avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de
rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable,
j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des
tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en
chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait: Dieu
seul est grand! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les
Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab
Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant
grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la
porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était
l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du
dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser
profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre
empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux
contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle
sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu
respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères
viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie.
C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une
utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie
latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine
où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus
exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque.
Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous? Comment
traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération
s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise,
de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes,
rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination
berbère. Mais par quels procédés? Or cette ville est votre associée,
amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, _elle aussi_, la
politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache:
l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...

--Mais je ne dis rien, fit Martin.

--Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent
déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités
françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est
œuvre longue; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de
raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales
qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce
qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et
montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en
termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...

--Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez: il est
très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que
la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit
clémente.

Dupont donc s’en alla; mais, avant de franchir le seuil de la pièce,
soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut
encore à son adresse cette remarque:

--Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer
l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin,
sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache...
Bonsoir.

Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour
écouter Martin qui reprenait son récit.

                   *       *       *       *       *

Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans
le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une
figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien
déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes
n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont
tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment
royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les
ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons
inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà
superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les
retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures
jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des
communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives
et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande
que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après
coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt
larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes
brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes
plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du
sérail.

C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et,
au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin
dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais
obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le
Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On
apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait
à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne
de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des
enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient,
s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le
souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par
le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit.
Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait
le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri.
Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être
puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le
vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de
servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers
toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver
ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde
et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance
sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui,
dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le
voile féminin, coïncide--ce n’est évidemment qu’une coïncidence--avec la
disparition des eunuques.

Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils
participaient parfois au service? On les appelle des chouirdis, mot dont
l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la
jungle, les palais chérifiens ont leur «petit peuple», les chouirdis.
Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les
issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes
en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit
toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent.
Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une
foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes
approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il
marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème.
Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont
tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un,
deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune,
indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de
soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du
même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais
rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent.
Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent
rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir,
à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne
savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à
l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire: c’est encore
moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte
djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement
bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves,
domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers,
fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans
salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous
ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas
ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous
les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des
temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à
treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et
circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre
du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours
besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer
quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le
service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une
de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures
de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni
morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense
apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il
vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des
tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de
manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les
personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y
pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des
enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des
jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre
existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée
s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort
peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions,
des joies, des souffrances humaines; mais le principe qui les assemble
et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef
branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui
plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts,
nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles
à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait
qu’elles furent jadis «embellies» d’une caresse souveraine, filles
nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de
leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les
retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que
toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des
œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles
est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui
s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps,
gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la
couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité
et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare,
était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès
et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils
abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.

  [7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements
  des exemples typiques.

Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une
personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan
s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de
Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et
nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact.
On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage
surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante
place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du
souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et
mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son
visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son
maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne
somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la
main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette
femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti
jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût
dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des
lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de
conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait
écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même,
masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène
chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi.
En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des
services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il
lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les
relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses
facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme
confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.

  [8] Dans le volume _Badda fille berbère_, chez Plon-Nourrit.

Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts
personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois
musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait
respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les
conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les
gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain,
souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté
pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et
incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait
peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la
nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici
des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour
femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de
porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles
plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en
échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du
palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou
flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces
occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les
grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De
condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage
découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait
donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir
d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente
des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même
de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette
femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de
sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme
d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et
l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.

Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait
et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de
pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.

--C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule! je n’en veux plus.
D’ailleurs si Ba Azizi--c’était le nom du chef des eunuques--faisait son
métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre
chez les femmes.

--Comment cela? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était
bien près de pouffer de rire.

Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons
surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté
que l’on gronde.

--Hi! Hi! je ne peux pas le surveiller. Hi! Hi! il n’est jamais là...
toujours dehors avec la mule, avec Lalla...

Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent
dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et
font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter
quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou
bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les
souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais
ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout,
des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins
ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les
attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de
discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté.
On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les
garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la
nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement
et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une
éducation bien différente de la nôtre.

--Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux
rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre
celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...

D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du
garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze,
apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme
dans un sac.

--Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis
que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a
joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français.
Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire?

--Vois Sidi! vois Sidi! glapissait l’eunuque, c’est un enfant! je le
savais bien, elle ment! elle ment!

La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme
une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le
corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous
le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes
gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque,
être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.

--Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le
petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus
jamais, jamais... sinon le silo.

Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les
jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.

--Ah Sidi! ah Sidi!

On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible
homme.

Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses
amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où
il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail
c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe
était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un
plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre
ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux
matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une
grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des
bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un
coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à
l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits.
L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.

Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur
le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.

--Tu l’as vue? demanda le Sultan.

--Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans
la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas
comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame.
Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari...
tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise
du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit
que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.

--Mais je ne veux pas lui montrer les femmes! s’écria Hafid, elles lui
raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes,
je les connais les vieilles! et l’autre saurait tout cela.

--Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur
magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite
par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour
ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra
mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.

--Il n’y a de puissance qu’en Dieu! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille
que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...

--Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais
cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la
part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en
l’honneur de la prise du Rogui.

--Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les
jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je
n’étais pas le maître!... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du
jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors,
fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.

La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le
couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes
bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des
courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un
verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui
prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède.
L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.

L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre
contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très
consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi
sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et
roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait
sa présence par ces mots: Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur! Et la tête
rassurée retournait à ses rêves.

La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné.
Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux,
vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être
humain, excitait la bête.

--Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on?

--La femme? Ah! oui! au hammam donc! qu’on me laisse.

La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la
porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon
était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison
gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa
nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en
effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses
vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes
détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates,
impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.

La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses
traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse
qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du
maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade,
fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait,
vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se
disputaient sa raison: le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en
ferait-il? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait
de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à
récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop
bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les
moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites,
lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il
s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur,
il avait sommeil; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il
étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque.
Pourquoi? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du
ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes
lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui
étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son
dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui
s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait!

Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux,
implorait des yeux l’eunuque.

--Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix
grêle du gros asexué.

L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée
de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de
travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune
âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe
fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à
poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement:

--Tu es fatigué, Sidi. Dors! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui
vais veiller.

Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui
venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux
rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme
volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche,
renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour
assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait
tranquille, d’un seul coup.

Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait
une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler
le chambellan.

--Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats
quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de
l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de
l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute
du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront
là...

--Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui
viendront précisément de ce côté-là?

--C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien?

--A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien
compris.

Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des
secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant,
comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de
mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient
depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une
étiquette sur laquelle il écrivait: 1.000.

Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient
des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan,
l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le
maître aux affaires publiques.

                   *       *       *       *       *

Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son
ami.

--Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se
succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre
israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art
que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de
l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de
l’intérêt que je porte à vos discours.

--Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander
grâce.

--Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce
qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps
héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied,
cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les
femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur
pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices
scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples
une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la
chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un
autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le
nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par
tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans
votre récit.

--N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de
votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.

--Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous
en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en
toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en
parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et
tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson.
Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse
impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude.
Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez
pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.

--Que faire donc pour vous contenter? dit Martin.

--Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan
parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles
d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces
lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les
langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme
ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle.
Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un
petit manuscrit, Dupont commença:

Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout
gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la
blanche, domine le vallon de Bab el Oued.


Histoire d’Iblis et de la vieille femme.

Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe
blanche me dit ceci:

--Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur,
là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre
son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la
colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri,
si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable
celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé
des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande
d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là,
devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et
la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne.
Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant,
ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues; le Très-Haut
en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense
miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de
juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme
fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages
admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme,
cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché
d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste; nous pouvons en témoigner
sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de
l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment,
je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant
été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le
monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme
exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique,
c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de
l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la
femme armée de la ruse; quelle merveille de sagesse!

Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour
vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de
l’arme terrible qu’elle possède.

Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère.
Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans
laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être
nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout
le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est
réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est
débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du
monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en
lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui
fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le
Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère
critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui
faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en
toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec
élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut
enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par
exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus
forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend,
la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se
complaît Iblis le damné, le lapidé.

Un jour donc d’entre les jours...

--Vous dites? interrompit Martin.

--C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut
que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le
renseigner.

--Que non pas! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que
fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas
croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du
monde commencent de la même façon: il était une fois. Vous vous
conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté,
comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches
que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de
nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou
refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.

--Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens
avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont
connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre
des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla
le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous
être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de
poursuivre.

Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de
vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par
celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin,
patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la
générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire
pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme
possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son
époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux
devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande
sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre,
fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des
jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une
lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à
l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion,
il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée),
impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois
onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures
chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût
fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute
raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales
peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire
au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites,
les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui
interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait
fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non
sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas
aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et
molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce
charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part
en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de
l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet
homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché
conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est
miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me
prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux
maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect),
et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais
intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon
sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement
soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre
la vie possible.

En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille
dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait
peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un
coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le
taudis. Iblis ricanait méchamment.

--Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme
j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu
iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el
Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros
caroubier. Tu le connais? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.

Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses
victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi
que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une
juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de
disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien
d’en laisser douter.

--C’est ta femme, cela? Nom de Moi! qu’elle est laide et rabougrie! Une
chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux
convenu. A bientôt!

Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En
vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé,
disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que,
selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la
fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il
ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle
vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui
reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait
invariablement:

--Le diable! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette
affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les
difficultés de l’heure présente.

Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.

--Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et
son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.

--Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui
reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines
auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que
sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien
plus mauvais que celle des chameaux.

Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les
fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait
par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime
d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi
moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui
restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre
là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa
femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.

--S’il pouvait avoir oublié! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne
qui répondait:

--Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.

Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette
réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut
maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du
caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna
vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.

Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue,
envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés
d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un
rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put
sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un
pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et
la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait
au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le
marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que
pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier
aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être
son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant
qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais
déjà la femme lui criait:

--Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se
roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à
la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu
devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à
quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le
derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou
d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos
militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas
le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de
parler.

--Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une
femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit
que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à
croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui
s’offrit aux regards d’Iblis--qu’il soit maudit--sur le sentier qui
descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et
jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la
femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de
beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et
qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut
construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux
besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce
point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il
en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y
pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un
geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte
éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort
laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il
avait matière à critique facile.

--Voilà bien de tes œuvres, ô Allah! grinça-t-il. Elle est marquée de
ton sceau, celle-là, ô Maître! ô Architecte! ô Créateur! Est-ce toi qui
as commis cet être nouveau? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes
compliments! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement
voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et
raté? Ah! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette
chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face!
Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et
poitrine. Où sont les yeux? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche
immense et verticale, ô génie! Et le nez, et les oreilles, macache?

Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en
éructant ses sarcasmes.

--Tiens! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet
être pour le monter au ciel? Et sous la queue une grosse boule, et sous
la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle.
Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas
avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître!

Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la
face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui
portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.

--Horreur de sale bête! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans
les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des
créateurs! Et il tira sa montre.

--Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton
inventeur, ô merveille! Adieu! On entendit un autre froufrou, un peu de
poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.

L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec
la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la
poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement
comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit
par la main.

--Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le
vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt:

--La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en
Dieu!

Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le
Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la
Dominatrice, victorieuse du diable en personne.

Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je
l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon
esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles
caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux
roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier
sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la
rudesse des temps.

--Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.

--Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il
est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes
sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais
être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité
gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les
inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A
l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission
presque aimable qui semble toujours vous dire: à tout prendre, nous
aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique
et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement,
ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur
affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils
excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux
mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop
chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien,
mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils
ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce
qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.

--Qu’est-ce donc que le Maghzen? fit Dupont.

--Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans
tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui,
c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le
moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque
circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à
l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en
français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble
de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une
réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration.
Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en
l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire,
le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec
le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe
exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses
se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable;
il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure
égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en
sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous,
nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul
nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos
questions insidieuses m’avaient éloigné.

--Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont
charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus
philosophes?

--Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont
pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation
prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et
s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, _a
priori_, dire qu’ils errent? Ils sont incapables, leur reproche-t-on,
d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les
gaz asphyxiants.

--Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir
diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous
et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la
lune?

--La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation
est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la
complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses
observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait,
les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui
pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la
confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de
satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.

--Vous êtes cynique, fit Dupont.

--Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans
s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence; qu’elle
prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti
pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de
l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale
de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être
dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété
des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de
la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté.
Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane.
Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi
de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure
génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité
dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me
plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu
apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne
autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les
évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors
qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par
regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables
d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux
tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer
de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger
la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.

--Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit
Dupont en prenant congé de son ami.

                   *       *       *       *       *

--Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille.
Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux
connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez
laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il
s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une
visite. Je pressens une idylle; je les adore.

--Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.

Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la
traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le
début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième
quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail
gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée
où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite
une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu.
Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images: un
patio à colonnettes de marbre; au milieu se creuse un riche bassin de
faïence; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins
sur un tapis; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale;
une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en
plumes de paon.

L’esclave est là; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des
bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent
les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque! Elles ont des
gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris.
Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus
qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela
veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse: revenez
sur le dos; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur
la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des
rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire
et rêver en glissant vers la langueur...

Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le
Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le
grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur
confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du
harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû
prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué.
Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce
attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que
Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était
une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien
qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand
seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas
profiter d’une faveur superflue?... Sans attendre une réponse, la
nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais
tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses
côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a
étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une
aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute
espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la
regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en
pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte
divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient,
peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme; même
poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée; on en
jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à
mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le
travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide: _La
bass?_ auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle
s’est souvenue d’une phrase lue: les muets du sérail. Mais déjà les
mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu
nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait
sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait
irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait
longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de
faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une
angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque
mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait
de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse: «Non, non..., non,
non...» et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien
appris; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps
sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles
devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes
qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le
parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle
était femme, que diable! En avant pour l’aventure amoureuse! Et les deux
négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de
lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait
poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude,
puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes
n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles
s’étaient mises à travailler.

On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont
enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la
régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les
parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte
probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un
léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et
prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées.
Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent.
Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une
façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent
leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au
bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques
compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne
sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire,
dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté
que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout
son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais
elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent,
s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent
sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le
dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui
pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour
des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que
l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la
poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle
l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets
blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une
inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle
a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus
doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si,
dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame
de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en
se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la
met debout, on l’essuie, on la guide; elle passe du hammam dans une
pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à
l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du
mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La
pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il
y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses
vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant
la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre
la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation
nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les
négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint,
vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On
l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères
et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au
toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel
différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe.
Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des
servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui
répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient
familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use
sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son
pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs? Bah! Rien que
femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes,
elle grignote des amandes grillées; elle jouit de son rêve; elle ne
pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui
n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui
s’accomplissent.

Mais qu’y a-t-il? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un
ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies
apeurées: Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui
clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci,
nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et
s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que
les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance
et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui
s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans
l’arrangement et la parure. C’est l’_Arifa_, la maîtresse des femmes du
palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe
d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à
se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.

--Sidi t’attend.

Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce,
puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la
guidait n’est plus là; une portière retombe derrière elle, une porte se
ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps
et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la
surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand
seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et
minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît.
Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de
privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres
formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va
peut-être se reprendre; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de
la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de
s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal,
sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne
s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la
réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle
est fâchée, le fera-t-elle voir? L’autre, pressant, l’attire, une petite
lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a
pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut
en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui
cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce
brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était
réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est
sur pied; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte
et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de
fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un
rideau, une «khamia» brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui
n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main
et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux
hommes, deux _abid ed dar_. La malheureuse voit les visages bouffis et
glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre.
Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme.
Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en
retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On
va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque
aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que
sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en
cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant; elle devait
l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive
risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison
qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers
l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.

--Non, non! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer,
plaisanter... chasse-les, me voici.

Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un
petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis
qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.

L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui
passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la
réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce; elle
jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie
lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine
rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce
qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un
Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà
d’être laissée seule?

                   *       *       *       *       *

Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils
crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les
souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature.
Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on
l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui
servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on
le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on
donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel
et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan
lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de
plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait
mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait
été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette
syncope qui se prolongeait. Que faire? il eût fallu le secours d’un de
ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les
gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la
mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait
guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps
d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds
victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le
Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait
de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait,
dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et
soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa
joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins,
des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.

«Louange à Dieu, il vit!» répétait-il. Ses gens reçurent des
recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de
nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les
ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile
divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin
ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux
alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à
quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés,
attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien
n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer
leurs exploits au service du Sultan.

«Que Dieu lui donne la victoire!» proclamèrent ces gens, car ainsi
fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra,
c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple,
utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous
l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les
acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve,
penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes
quand nous leur avons apporté la liberté.

Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût
sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un
grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan
l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des
pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré
quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait
au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il
flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager,
la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait
à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être
comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et
finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à
exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles
de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où
pataugeait le gouvernement marocain.

L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon
toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le
conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand
Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait
convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être
toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient
venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit
de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre,
et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les
lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à
cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture
de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès
qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami
du chambellan voulut leur rendre service.

--Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur.
En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner
toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas
ce soir. Je sors de chez le chambellan...

Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils
enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de
concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied
des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés
comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du
quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la
route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la
conversation reprit.

--Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire
votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit.
Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos
services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen,
voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me
dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout
mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que
l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre
civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés,
les plus distants, qu’avez-vous obtenu? Tandis que je puis vous dire
ceci: ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan,
convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le
harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès? Ne
pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive
profiter au gouvernement?

--Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un
avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous
marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui;
vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le
gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être
obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais
de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle
rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes
compliments.

Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son
camarade.

--Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au
palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que
nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de
rosserie, c’en est une.

--J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête
boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi
faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston!

Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à
franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux
troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins
étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme
pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans
un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger
de chez soi.

En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le
moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de
tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens
à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des
piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect
du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui
possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du
manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de
toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait
l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin
l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les
chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens
dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la
présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire
proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre
mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes
occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis
du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait
surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des
affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées
par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les
corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la
discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les
événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère
encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence
française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait
sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice
aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée,
n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance
à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se
produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien,
tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la
masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès
avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire
renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur.
Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement
militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette
faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un
plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques
exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.

En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid
s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais
nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient
feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds
des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes
se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des
chrétiens détestés.

                   *       *       *       *       *

Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience
intervint.

--Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que
firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des
conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous
restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se
joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce
genre convienne à votre sujet? Pour moi, autant je vous prise conteur,
autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la
petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela
vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous
permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette
opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des
intentions hostiles? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs
causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux
réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande
cité? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...

--J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au
fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes,
d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole.
Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois
de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore; tandis
qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il
m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous
applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait
certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos
auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher
ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces
sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.

--Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet
aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant.
Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques
réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci
soit d’importance?

--Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point
exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours
que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.

--Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle
irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer
d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane
et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie
supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant
l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est
certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des
centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de
cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et
impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les
trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et
morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout
du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée
vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir,
de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le
Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes
les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient
musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste
marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des
plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme
religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est
d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement
la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont
l’enseignement ici porte la marque: ce que signifie tel verset? que
t’importe! puisque la possession du verset seule te sanctifie.

Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population
citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous
ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les
virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive
au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi
jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës
de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans
sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en
terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs
qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont
moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent
en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères
tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en
aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent
imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs
cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des
biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis
sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et
farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur
conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en
particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux
siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont
emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même
conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race
s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux
classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de
religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part
dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus
tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement
que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour
la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les
autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle
aboutit constamment l’islamisation des berbères.

Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et
il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment
et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte
sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à
l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux
berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion:
«voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé»; qu’il
fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car
l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des
dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le
sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour
guide un «saint» menant vers l’Islam des hordes aussi totalement
ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et
l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement
même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous
en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain
révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un
autre moins savant mais qui parlait berbère.

Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a
réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils
n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à
leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes
dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit
farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout
entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus
longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.

Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense
enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle
des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût
déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se
traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de
savates.

--Vous dites? interrompit Martin.

--Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et
définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de
tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une
chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques? Il est
impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui
seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres
jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner,
de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique
imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique
merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la
souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui
qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu
pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier
ordre? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il
est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses
amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers
devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe
lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps
à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un
seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main.
Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne
peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à
quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais
bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en
Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est
bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en
fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont
la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière
possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans
pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des
chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux.
Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les
sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré
par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à
Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars
dans la cité sainte.

Je passe à la chaussure, _paragrapho_, Monsieur, _sutoribus_. La savate
marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement
égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la
savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement
sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un
contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et
plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui
est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche
marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir,
la «balra», dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente
de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous
prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus
cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les
essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire
l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à
boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un
pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette,
bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères
ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et
ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution
qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à
l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine.
L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les
ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons
des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...

--Et n’est-ce pas profondément regrettable? reprit Martin. Le musulman,
même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et
rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est
hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa
chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est
fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se
transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y
perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe,
est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout? la
résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y
joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts
à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur
cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous
gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs
insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah! que ne
peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi,
pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux
maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent
des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis
que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte! Je
vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu
cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous
approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites
relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de
faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue
sublime; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le
système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez
raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous
des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes
ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin.
Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais
n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre
des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre,
reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous
êtes pour qu’on vous aime.

--Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants
contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces
matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner
connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et
soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.

--C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions
qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour
l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui
parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que
nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le
guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience
ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et
du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens
qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste
oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce
peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant,
sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles
inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession
d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant: c’est que les musulmans
sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons
insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre
dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la
civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et,
puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui
sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis
que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la
façon dont il fera mourir le Rogui.

--Je vous écoute, fit Dupont.

                   *       *       *       *       *

Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son
prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour
le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents
d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les
rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu
de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.

Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors
vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs
vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés
et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben
Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien
pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux
serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers
l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la
communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels,
prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur
situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre
du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de
la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux
mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent
dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant
n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus
rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes.
Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez
où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se
montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le
monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que
le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On
pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de
marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires
publiques. Cependant, ils s’en gardent bien: le Sultan est le maître
absolu; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté.
Chose singulière: la force des oulama réside tout entière dans la
faculté qu’ils ont de ne pas agir; et ces actes politiques dont nous
parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à
n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se
montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui
l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces
docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent
cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne
doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el
Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite
excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement
religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle
emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les
docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite
ou à ses excès de pouvoir.

On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que
bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la
quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à
droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de
nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci
est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte.
Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut
être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la
domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le
logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues
continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les
petites négresses lippues au regard effronté paraissent et
disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires,
rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis
des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur
prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le
déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule
pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et
paternel.

Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de
savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent
il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante
et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il
est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une
ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe,
tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que
ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs
personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.

En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq
importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à
l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci
par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les
recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un
grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une
immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du
fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis,
avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec
soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était
l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes
importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres
à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment
curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le
climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent
d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à
déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur
avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux
insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la
maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans
ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que
durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables
à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le
sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La
maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et
pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours
en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des
oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait
de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait
aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination
normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière.
S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient
point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité
publique, source intarissable de profits moraux et matériels.

Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là
chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les
domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter
la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du
logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question,
esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les
hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit
maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne
compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe.
Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires
et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le
modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el
Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont
ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du
Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité
des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un
chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la
plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation
d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par
les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très
lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un
compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église
qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant.
Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été
ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée,
très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait
sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure.
Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des
affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de
science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient
comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons
pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en
raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de
toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.

Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien.
Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses
hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels
compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût
voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours;
personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume
chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le
but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme
d’incidente.

--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières
trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris
superbes.

--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de
réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis.
L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les
beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que
rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en
faisant prolifier sans mesure mon élevage.

--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui
t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les
êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta
demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le
vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi,
occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le
minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher
leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à
chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu
à peu la dissolvaient.

--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade
chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens
fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je
vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient
très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment.
Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs
étonnamment solides et durables.

--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.

--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le
minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un
procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit
incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.

--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz.

--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des
oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons
bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds
ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents
certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il...

--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle
que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous
cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui
qui nous est promis.»

--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas?

--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse
croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait
ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque
auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous
raisonner ainsi?

--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la
science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne
nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science
et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera
demain le maître ou l’élève?

--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est
faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser
comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils
savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou
encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science
sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut
être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit
répondre à ce mépris que par le nôtre.

--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On
ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est
encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se
peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des
étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec
tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs
intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais
leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en
curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.

--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à
égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du
pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore
répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en
servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de
plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est
endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance
s’accroît.

--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent
des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous
en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens
s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts
comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à
nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à
la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection,
car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce
qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et
s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un
peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de
conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez
orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres
chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des
réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si
vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus
possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un
vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes
aujourd’hui aux canons.

A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.

--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le
tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est
contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique
conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter
emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera
un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous
serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait
temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui
montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche?

Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle
que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la
question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à
propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au
souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire
sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche
assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand
à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites
esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les
aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis
l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en
laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère:

--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche.

Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati.
Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser
à la cage et la cage au Rogui.

--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que
faisons-nous du Rogui?

--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant
le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.

--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en
secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou
d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries.
Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est
responsable des légèretés du voisin.

--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître
s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa
boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.

--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui
faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons
dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de
notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...

--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton
d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en
rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul
importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos
susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge
et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où
l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il
se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe,
comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses
ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien
à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons
sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule
avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid,
s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du
populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à
dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses
hommes.

Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette
abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts
et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que
jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les
affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de
réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure
trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier
à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un
d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements
depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau,
déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et
dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et
violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les
Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci
voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et
conduire à leurs fins.

Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci
réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits
apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le
torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues
la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau
dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de
faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée.
Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.

--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.

Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux,
abandonné, confiant et paresseux.

Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque,
leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs
barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par
leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient
pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que
devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire
frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles.
Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau
fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée,
c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se
laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta
les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout
à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains
blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des
vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits,
compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces
gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le
plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne
pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc
bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans
une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un
instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec
soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un
peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque
hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements.
Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait
du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les
djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois,
substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition
raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens,
hostile.

La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau
béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations
reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.

--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?...

--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette
chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il
surprenante.

--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour
appeler ses gens.

Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes
robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé
du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le
plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les
graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la
chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et
disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne
dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en
présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en
contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»;
rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient
pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand
ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du
trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est
ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel
célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint
juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont
toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque
toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné.
Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées
dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les
pachas y veillent.

Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka
réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts
tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.

Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On
admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments
comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au
Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes
vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui
donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier
impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à
l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de
nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze
mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit
Dupont, depuis trop longtemps silencieux.

--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou
plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes
diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.

--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte.
N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et
qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de
nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites,
Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une
matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...

--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes,
mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette
femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres
un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en
a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux
chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés
sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les
campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de
louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses
hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des
ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez
que chez le grave ben Louaz...

Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que
l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à
coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car
ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le:
Dieu te bénisse, ô Lalla! dont ben Louaz remercia la chanteuse.
Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et
disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que
ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile
satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque,
chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique
ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une
lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé
de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui
encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention,
complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos,
lâchait la bride à son inspiration:

    De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
    Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.
    De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
    Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de
      montagne.
    De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,
    Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.
    Car ceux que tu appelles auprès de toi
    Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,
    Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.
    Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,
    La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses
      transparentes[9],
    Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.
    Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de
      mérites surhumains,
    Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui
      accordes.

  [9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, _Traditions Islamiques_
  d’EL BOKHARI, traduction HOUDAS et MARÇAIS, chez Leroux, éditeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en
cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu
près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins
empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour
marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un
homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient: «Ils ne dorment,
ni ne mangent comme tout le monde», un fonctionnaire ployé sous une
grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement...
«Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de
deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le
matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence
étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il
les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes
d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions
violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les
plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider
si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant...
dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui...»

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la
parole.

--A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur
le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous
mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder
aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre
récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi,
réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette
opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en
permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors
qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui
faisait cortège.

--J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention
peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du
retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.

--C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes
près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait
Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions,
nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme
ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une
pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience
professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et,
depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont
transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte
avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on
pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de
l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les
organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez
cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses
esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de
démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance
patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir
despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.

--Bravo, fit Martin.

--Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la
nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les
aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que
ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient
aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher
loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible
équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus
berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours
s’entendaient.

--Qui es-tu, toi, voyageur? demandaient les Berbères.

--Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.

--Tu disais donc que tu veux être sultan? Tu vas sans doute à Fez tuer
Hafid?

--Non, je vais à Taza; c’est là qu’on fait les sultans.

--Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons
bien que tu es chérif; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan.
Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse
miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que
tu les touches.

  [10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à
  l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25.

--Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.

Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux.
Mais il arrivait mal à se faire comprendre.

--Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous
t’élèverons une belle Koubba.

--Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais
quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie
leurs traces!

Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de
Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de
divers âges.

--Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au
trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs
n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.

--Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois
d’ailleurs le bienvenu; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et
mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es
chérif.

Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher
ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant
à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez
grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle
confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était
réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle
temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui
demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des
gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et
s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.

C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son
aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait
cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.

--Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour
traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre;
mais le vin est tiré...

--Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs.
Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses
entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites
simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le
même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les
troupes et la foule.

--Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle
seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est
changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là,
énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord,
elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce
que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la
victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux
qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les
prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le
peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le
pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à
l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il
en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir
débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison,
certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est
d’aucune importance; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour
de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur
elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril
1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent
dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.

Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla
péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses
mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait
mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau
à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il
avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les
épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute
et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux: Dieu doit le savoir;
puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des
centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement,
fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une
victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure
chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du
soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus
possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule
emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans
porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La
foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses
affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres
s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid,
disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier
impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude,
au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont
les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le
cri constant de balak! balak! dominait les bruits. «J’ai dit balak»,
déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un
pied de mule sur un pied de femme. «Il a dit balak», décidaient les
témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à
droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car
on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée
des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase
l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le
balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il
s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien
n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On
vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant
le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé
de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou
servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en
faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient: «va
plus loin». On vendait, on achetait; on faisait le _Bia ou chera_, la
vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les
conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il
désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres
et au cœur, aussi souvent que cet autre cri: Moulay Idriss! nom du
maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il
accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher? possible! bia ou chera.
La pièce est-elle bonne? Moulay Idriss! Votre père, dites-vous, est
malade? Moulay Idriss! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse
un verre ou se contusionne, il prononce: Moulay Idriss! Quand on lui
reproche son âpreté, son mépris, il dit: bia ou chera. Si l’on s’étonne
de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la
paume le front embrumé de soucis: bia ou chera! puis il soupire: Moulay
Idriss! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique...
On vendait, on achetait; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes
énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements
caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant
des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans
gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une
promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce
peuple étrange: le droit égal pour tous de brocanter pour vivre.
Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu,
les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant: Dieu est
grand! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite,
absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles
se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les
boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où,
toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste
monôme.

Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux
animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait
son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages,
baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies
pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou
provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient
d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons
possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit
spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point
dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord
du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous
sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos
villes: roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques; bruit
flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement
des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux
des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous
les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent
les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou
faux; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels
puissants des muezzins aux heures de prière.

A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et,
pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le
Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son
manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée,
dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses
terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des
murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les
cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et
suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la
mort; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population
citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre
d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.

Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements
donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des
passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par
dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui
sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus
diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont
Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la
médaille, le ver qui ronge l’enseigne: «Bia ou chera et Moulay Idriss»:
commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands.
Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la
doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les
richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne
l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la
ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa
clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles.
Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une
autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par
une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui
le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance
morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre
part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime
d’une éternelle oppression.

Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point
leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter
le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la
vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle
y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en
assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de
violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait? Elle montait sous
le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière,
ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au
ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait
empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité
des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait
croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble
où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le
Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès
l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle «la maison», loin de la
foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des
tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et,
sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs
youyous inconscients.

Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est
installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse
qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes
et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou
mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance.
La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut
en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures
grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar.
Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans
sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien,
ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck
Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du
décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet
homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule,
d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on
aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les
ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du
maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir
conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers,
les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront.
Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama
connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux
marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés,
dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir
dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa
place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long
mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où
s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les
tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir
le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé
des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil
se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il
sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait
rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses
pieds nus à la «nourrice» qui, assise sur le tapis, les massait.
Quelqu’un cita la loi: pour ces crimes, la mort...

--Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort?

--... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une
main.

--Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser,
il conclut:

--Qu’on les tue...

Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu--qu’Il soit
exalté!--du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit:

--A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer; cela ferait crier l’Europe.
Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et
laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.

--Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il
donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des
soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la
tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches
des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les
sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La
voix de leur chef tourné vers le trône demanda:

--Lesquels?

Du pavillon la voix de Hafid tomba:

--Il n’importe.

Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les
tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour
la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du
premier. Mais le nombre? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis
interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des
chiffres.

--Zid Zoudj, ajoutes-en deux; Zid Ouahad, encore un; baraka, assez.

Cela fit trente.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

                   *       *       *       *       *

Dupont interrompit son camarade.

--Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre
et que je devine: la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el
Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris
celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui
peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il
fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très
rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé,
faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer
un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette
ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate.
Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite
dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six
survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un
médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à
pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste
aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus
tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans
le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain
faisait des soldats.

--Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...

--C’est une manie, fit Dupont.

--... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective
au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous? On voyait de loin
mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle
autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait
aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la
porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée
fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire
à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à
voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des
soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la
blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces
rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes
béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les
orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation
croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de
cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs
nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes
aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de
leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter
ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite
cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les
cheveux épars; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité
qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer,
lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue,
instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des
rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable
danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait
l’appel furieux: Allah! Allah! Allah! Allah! ce ne fut plus une foule,
mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes,
rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.

--Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par
curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent
en péteux, la petite mort aux moelles.

--Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans
leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.

Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et
fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise?

--J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans
l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce
qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des
barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire
furieux et sanguinaire?

--Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre,
le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne
représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation.
Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non
plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la
France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de
préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de
cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut
l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir
décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont,
prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à
montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain
dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que
cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour
le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion
s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant
l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme
dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène,
pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population,
aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont
le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le
militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire
qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain.
Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les
autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces
libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut
d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée
traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs
les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de
correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur
excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout
proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais
fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce
peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt,
est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir
rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut
le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant.
On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis
que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce
genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois
précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la
gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci
intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des
exécutants. Elle peut être voulue par le juge; elle peut aussi se
produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est
soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups
est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou
quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience.
Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en
faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue.
Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de
maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte
une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères
portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal
polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent
tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant
cinq minutes.

                   *       *       *       *       *

Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les
jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés
avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se
montraient d’autant plus sévères que les «atrocités» de Fez s’étaient
accomplies au moment où l’influence britannique était complètement
effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était
suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations
européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée
d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché;
par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines
exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il,
du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur
dont sa blonde roumia encaissait les effets.

Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître
farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer
d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et
violences le dominer; faire de ses violences, de ses folies, de ses
ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui
l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble
furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle
manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise; être dans un palais sans
écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette
jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen
en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain
qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa
maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La
Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette
villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le
marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission
française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui
servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain,
l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un
modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de
la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein
du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son
amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres
influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait
son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective,
elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de
cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar
Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être
physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais
sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une
liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid
l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la
laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer
longtemps...

Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de
polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les
exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les
consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne
tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette
époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul
anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace,
sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait: «Oh! c’est
vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres
que je proteste.» L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à
manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune
aspérité par où le prendre, disait: «Hou, hou, comme il fait chaud cette
année!» et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très
ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français
très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique
personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé
des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que
son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait
être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son
étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était
de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair
chrétienne.

  [11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume
  _Badda_, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez,
  durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa
  manœuvre, _ad augusta per angusta_, justifié l’intervention française
  au Maroc, tout simplement.

Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée
par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les
supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui
revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan
les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines
circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un
matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le
recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de
l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer
la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait; il s’énerva et, à tort,
il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à
cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie
politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre
contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que
celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique
intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.

Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs,
deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre.
Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La
deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie.
A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec
indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps
consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les
représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la
tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un
esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs
et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente
contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le
Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué
qui arrivait, saluait militairement.

--Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu
l’étais quand je t’ai vu pour la première fois?

--Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.

--Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils
vêtus de noir?

--Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des
«quaïdas», des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.

--Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement.
Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.

La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et
continuaient d’attendre, suants.

A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit
nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire,
s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et--après les salutations
d’usage--lui dit:

--Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.

--Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le
caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva
suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des
bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu
se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de
la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les
parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage
du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là,
sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit:

--Tu vas mourir, professe ta foi.

Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça:

--Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé
de Dieu.

Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.

Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été
pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à
Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.

L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le
mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y
attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en
quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant
d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui,
venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui.
L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets
de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval
emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et
courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix
basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.

A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente
s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11
heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.

--Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.

L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était
visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère
se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du
visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.

L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des «remontrances»
que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le
caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par
l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni
dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui
suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.

Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la
ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules
coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan
ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car
les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près
certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des
planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le
tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait
noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue
du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint
beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal
comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre
gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu,
fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien
à l’apostrophe: «les chrétiens sont tous des menteurs!» que son amant
lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au
palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était,
heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours
et put échapper au sort des autres.

--Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni,
ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.

--Qu’y puis-je? répondit Martin.


IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG--1926



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DU ROGUI ***


    

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