Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice

By Maurice Barrès

The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le culte du moi 3
       Le jardin de Bérénice

Author: Maurice Barrès

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16814]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***




Produced by Marc D'Hooghe


From images generously made available by gallica
(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.



       *       *       *       *       *



LE CULTE DU MOI

       *       *       *       *       *

LE JARDIN DE BÉRÉNICE

PAR

MAURICE BARRÈS

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

       *       *       *       *       *

NOUVELLE ÉDITION

PARIS


1910


       *       *       *       *       *


TABLE DES MATIÈRES

Quelques personnes ayant manifesté

CHAPITRE PREMIER.--(Position de la question.)

Conversation qu'eurent MM. Renan et
Chincholle sur le général Boulanger,
en février 89, devant Philippe


CHAPITRE DEUXIÈME.--Philippe retrouve dans
Arles Bérénice, dite Petite-Secousse

CHAPITRE TROISIÈME.--(Histoire de Bérénice).
--Comment Philippe connut Petite-Secousse

CHAPITRE QUATRIÈME--(Histoire de Bérénice)
[Suite].--Le musée du Roi René

CHAPITRE CINQUIÈME.--Bérénice à Aigues-Mortes.
Les amours de Petite-Secousse et de François de
Transe

CHAPITRE SIXIÈME.--Journée que passa Philippe
sur la Tour Constance, ayant à sa droite Bérénice
et à sa gauche l'Adversaire

    (a) Vue générale et confuse
    (b) Vue distincte et analytique des parties.
    (c) Reconstitution synthétique d'Aigues-Mortes,
        de Bérénice, de Charles Martin et de moi-même,
        avec la connaissance que j'ai des parties
    (d) Critique de ce point de vue

CHAPITRE SEPTIÈME.--La pédagogie de Bérénice.

    (a) La méthode de Bérénice
    (b) Les plaisirs de Bérénice
    (c) Les devoirs de Bérénice

CHAPITRE HUITIÈME.--Le voyage à Paris et la
grande répétition sous les yeux de Simon

CHAPITRE NEUVIÈME.--Chapitre des défaillances

    (a) Les miennes
    (b) On ne rive pas son clou à l'Adversaire
    (c) Défaillance singulière de Bérénice

CHAPITRE DIXIÈME.--La mort d'un sénateur rend
possible le mariage de Bérénice

CHAPITRE ONZIÈME.--Qualis artifex pereo.

Voyage aux Saintes-Maries.--Consolation
de Sénèque le Philosophe à Lazare le
Ressuscité

CHAPITRE DOUZIÈME.--La mort touchante de Bérénice

CHAPITRE TREIZIÈME.--Petite-Secousse n'est pas morte!

DEUX NOTES.--A propos du titre
             Sur le chapitre premier


       *       *       *       *       *



PRÉFACE


_Quelques personnes ayant manifesté le désir de désigner par un nom
particulier le personnage, jusqu'alors anonyme, de qui nous avons
coutume de les entretenir, nous avons décidé de leur donner celle
satisfaction, et désormais il se nommera Philippe._

_C'est ici le commentaire des efforts que tenta Philippe pour concilier
les pratiques de la vie intérieure avec les nécessités de la vie active.
Il le rédigea, peu après une campagne électorale, afin d'éclairer divers
lecteurs qui saisissent malaisément qu'un goût profond pour les opprimés
est le développement logique du, dégoût des Barbares et du «culte du
Moi», et sur le désir de Mme X..., qui lui promit en échange de lui
obtenir du Chef de l'État la concession d'un hippodrome suburbain_.


       *       *       *       *       *

LE JARDIN DE BÉRÉNICE

       *       *       *       *       *

CHAPITRE PREMIER

POSITION DE LA QUESTION


CONVERSATION QU'EURENT MM. RENAN ET CHINCHOLLE SUR LE GÉNÉRAL BOULANGER,
EN FÉVRIER 89, DEVANT PHILIPPE.


Il est en nous des puissances qui ne se traduisent pas en actes; elles
sont invisibles à nos amis les plus attentifs, et de nous-mêmes mal
connues. Elles font sur notre âme de petites tâches, cachées dans une
ombre presque absolue, mais insensiblement autour de ce noyau viennent
se cristalliser tout ce que la vie nous fournit de sentiments analogues.
Ce sont des passions qui se préparent; elles éclateront au moindre choc
d'une occasion.

Une force s'était ainsi amassée en moi, dont je ne connaissais que le
malaise qu'elle y mettait. Où la dépenserais-je?... C'est toute la
narration qui va suivre.

Mais avant que je l'entame, je désire relater une conversation où
j'assistai et qui, sans se confondre dans la trame de ce petit récit,
aidera à en démêler le fil.

En m'attardant ainsi, je ne crois pas céder à un souci trop minutieux:
les considérations qu'on va entendre de deux personnes fort autorisées
et qui jugent la vie avec deux éthiques différentes, m'ont suggéré
l'occupation que je me suis choisie pour cette période. Elles ont
incliné mon âme de telle sorte que mes passions dormantes ont pu prendre
leur cours. N'est-ce pas en quelque manière M. Chincholle qui proposa un
but à mon activité sans emploi, et n'est-ce pas de la philosophie de M.
Renan que je suis arrivé au point de vue qu'on trouve à la dernière page
de cette monographie?

Cette soirée, c'est le pont par où je pénétrai dans le jardin de
Bérénice.

C'était peu de jours après la fameuse élection du général Boulanger à
Paris, dont chacun s'entretenait. M. Chincholle dînait en ville avec
M. Renan et, comme il fait le plus grand cas du jugement de cet éminent
professeur, il saisit l'occasion où celui-ci était embarrassé de sa
tasse de café pour l'interroger sur le nouvel élu.

--Monsieur, répondit M. Renan, éludant avec une certaine adresse la
question, mon regrettable ami, que vous eussiez certainement aimé, le
très distingué Blaze de Bury, avait une idée particulière de ce qu'on
nomme le génie. Il l'exposa un jour dans la Revue: «Certains hommes,
écrivit-il, ont du génie comme les éléphants ont une trompe.» Cela est
possible, mais au moins une trompe est-elle, dans une physionomie,
bien plus facile à saisir que le signe du génie, et quoique j'aie eu
l'honneur de dîner en face du général Boulanger, je ne peux me prononcer
sur sa génialité.

--Mon cher maître, j'ai lieu de vous croire antiboulangiste.

--Que je sois boulangiste ou antiboulangiste! Les étranges hypothèses!
Croyez-vous que je puisse aussi hâtivement me faire des certitudes sur
des passions qui sont en somme du domaine de l'histoire! Avez-vous
feuilleté Sorel, Thureau-Dangin, mon éminent ami M. Taine? Au bas de
chacune de leurs pages, il y a mille petites notes. Ah! l'histoire selon
les méthodes récentes, que de sources à consulter, que de documents
contradictoires! Il faut rassembler tous les témoignages, puis en faire
la critique. Cette besogne considérable, je ne l'ai pas entreprise;
je ne me suis pas fait une idée claire et documentée du parti
révisionniste.... Les juifs, mon cher Monsieur, n'avaient pas le
suffrage universel, qui donne à chacun une opinion, ni l'imprimerie, qui
les recueille toutes. Et pourtant j'ai grand'peine à débrouiller leurs
querelles que j'étudie chaque matin, depuis dix ans. M. Reinach lui-même
voudrait-il me détourner du monument que j'élève à ses aïeux, et où je
suis à peu près compétent, pour que je collabore à sa politique, où
j'apporterais des scrupules dont il n'a cure?

Et puis, aurais-je assez de mérite pour y convenir, je ne me sens pas
l'abnégation d'être boulangiste ou antiboulangiste. C'est la foi qui me
manquerait. Qu'un vénérable prêtre se fasse empaler pour prouver aux
Chinois, qui l'épient, la vérité du rudiment catholique, il ne m'étonne
qu'à demi; il est soutenu par sa grande connaissance du martyrologe
romain: «Tant de pieux confesseurs, se dit-il, depuis l'an 33 de J.-C.,
n'ont pu souffrir des tourments si variés pour une cause vaine.» Je fais
mes réserves sur la logique de ce saint homme (et volontiers, cher
Monsieur, j'en discuterai avec vous un de ces matins), mais enfin elle
est humaine. Je comprends le martyr d'aujourd'hui; l'étonnant, c'est
qu'il y ait eu un premier martyr. En voilà un qui a dû acquérir cette
gloire bon gré mal gré! Si vous l'aviez interviewé à l'avance sur ses
intentions, nul doute que vous n'eussiez démêlé en lui de graves
hésitations.

--Je vous entends, dit Chincholle après quelques secondes, vous refusez
une part active dans la lutte; mais ne pourriez-vous, mon cher maître,
me préciser davantage le sentiment que vous avez de l'agitation dont le
général Boulanger est le centre?

M. Renan leva les yeux et considéra Chincholle, puis lisant avec aisance
jusqu'au fond de cette âme:

--Le sentiment que j'ai du Boulangisme, dit-il, c'est précisément,
Monsieur, celui que vous en avez. En moi, comme en vous, Monsieur,
il chatouille le sens précieux de la curiosité. La curiosité! c'est
la source du monde, elle le crée continuellement; par elle naissent
la science et l'amour.... J'ai vu avec chagrin un petit livre pour les
enfants où la curiosité était blâmée; peut-être connaissez-vous cet
opuscule embelli de chromos: cela s'appelle _Les Mésaventures de
Touchatout_ ... c'est le plus dangereux des libelles, véritable pamphlet
contre l'humanité supérieure. Mais telle est la force d'une idée vraie
que l'auteur de ce coupable récit nous fait voir, à la dernière page,
Touchatout qui goûte du levain et s'envole par la fenêtre paternelle!
Laissons rire le vulgaire. Image exagérée, mais saisissante: Touchatout
plane par-dessus le monde. Touchatout, c'est Goethe, c'est Léonard de
Vinci: c'est vous aussi, Monsieur! Avec quel intérêt je m'attache à
chacun de vos beaux articles! Le général et ses amis vous ont distrait,
ils ont éveillé dans votre esprit quatre ou cinq grands problèmes de
sociologie (comment naît une légende, comment se cristallise une
nouvelle âme populaire), vous vous êtes demandé, avec Hegel, si les
balanciers de l'histoire ne ramenaient pas périodiquement les nations
d'un point à un autre.

Et ces hautes questions, avec un art qui vous est naturel, vous les
rendez faciles, piquantes, accessibles à des cochers de fiacre. C'est,
dans une certaine mesure, la méthode que j'ai tenté d'appliquer pour
propager en France les idées de l'école de Tubingue.

Chincholle rougit légèrement et répondit en s'inclinant:

--Je suis heureux des éloges d'un homme comme vous, mon cher maître.

Il est vrai, j'ai été curieux jusqu'à l'indiscrétion des moindres
détails de ce tournoi, et je n'ai reculé de satisfaire aucune des
curiosités que soulevait le principal champion, à qui sont acquises,
on le sait, toutes mes sympathies. Mais il est un point où je me sépare,
croyez-le, de mes amis. J'aime la modération, je réprouve les injures:
la violence des polémiques parfois m'attrista.

--Je vous coupe, s'écria Renan; c'est les injures que je préfère dans le
mouvement boulangiste et je veux vous en dire les raisons.

Oui, cher Monsieur, je pense peu de bien des jeunes gens qui n'entrent
pas dans la vie l'injure à là bouche. Beaucoup nier a vingt ans, c'est
signe de fécondité. Si la jeunesse approuvait intégralement ce que ses
aînés ont constitué, ne reconnaîtrait-elle pas d'une façon implicite que
sa venue en ce monde fut inutile? Pourquoi vivre, s'il nous est interdit
de composer des républiques idéales? Et quand nous avons celles-ci dans
la tête, comment nous satisfaire de celle où nous vivons? Rien de plus
mauvais pour la patrie que l'accord unanime sur ces questions
essentielles du gouvernement. C'est s'interdire les améliorations, c'est
ruiner l'avenir.

Sans doute il est difficile de comprendre, sans y avoir sérieusement
réfléchi, toute l'utilité des injures. Mais prenons un exemple: nul
doute que M. Ferry ne soit enchanté qu'on le traîne dans la boue. Ça
l'éclaire sur lui-même. En effet, il est bien évident qu'entre les
louanges de ses partisans et les épithètes des boulangistes, la vérité
est cernée. Peut-être, après les renseignements que publient ses
journaux sur le Tonkin, était-il disposé à s'estimer trop haut, mais
quand il lit les articles de Rochefort, nul doute qu'il ne s'écrie:
«L'excellent penseur! Si je me trompe sur moi-même, il est dans le vrai.
Les intérêts de la vérité sont gardés à pique et à carreau! Grande
satisfaction pour un patriote!

J'ajoute que le lettré se consolerait malaisément d'être privé de nos
polémiques actuelles, où la logique est fortifiée d'une savate très
particulière.

Ayant ainsi parlé, M. Renan se mit à tourner ses pouces en regardant
Chincholle avec un profond intérêt.

Celui-ci, renversé en arrière, riait tout à son aise, et je vis bien
qu'il se retenait avec peine de devenir familier.

--Mon cher maître, disait-il, cher maître, vous êtes un philosophe, un
poète, oui, vraiment un poète.

--Me prendre pour un rêveur, mon cher monsieur Chincholle, pour un
idéaliste emporté par la chimère! ce serait mal me connaître. Ce ne
sont pas seulement les intérêts supérieurs des groupes humains qui me
convainquent de l'utilité des injures, j'ai pesé aussi le bonheur de
l'individu, et je déclare que, pour un homme dans la force de l'âge,
c'est un grand malheur de ne pas trouver un plus petit que soi à
injurier.

Il est nécessaire qu'à mi-chemin de son développement le littérateur ou
le politicien cesse de pourchasser son prédécesseur afin d'assommer le
plus possible de ses successeurs. C'est ce qu'on appelle devenir un
modéré, et cela convient tout à fait au midi de la vie. Cette
transformation est indispensable dans la carrière d'un homme qui a le
désir bien légitime de réussir. Le secret de ce continuel insuccès que
nous voyons à beaucoup de politiciens et d'artistes éminents, c'est
qu'ils n'ont pas compris cette nécessité. Ils ne furent jamais les
réactionnaires de personne; toute leur vie, ils s'obstinèrent à marcher
à l'avant-garde, comme ils le faisaient à vingt ans. C'est une grande
folie qu'un enthousiasme aussi prolongé. Pour l'ordinaire un fou trouve
à quarante ans un plus fou, grâce à qui il paraît raisonnable. C'est
l'heureux cas où nos boulangistes mettent les révolutionnaires de la
veille.

--Oui, soupira Chincholle, je vois bien les avantages pour le pays et
même pour certains antiboulangistes, mais ... voilà! le général
réussira-t-il?

--Je vous surprends dans des préoccupations un peu mesquines. Mais
j'entre dans votre souci, après tout explicable et très humain. Et je
vous dis: Si vous marchez avec la partie forte, avec l'instinct du
peuple, qu'avez-vous à craindre? Vous n'avez qu'à suivre les secousses
de l'opinion; toujours la vérité en sort et le succès. Les mouvements
que fait instinctivement la femme qui enfante sont précisément les
mouvements les plus sages et qui peuvent le mieux l'aider. Que vous
inquiétiez-vous tout à l'heure de savoir si le général Boulanger a du
génie! L'essentiel, c'est de ne pas contrarier l'enfantement et de
laisser faire l'instinct populaire.

Dans les loteries, on prend la main d'un enfant pour proclamer le
hasard. Il n'y a pas de hasard, mais un ensemble de causes infiniment
nombreuses qui nous échappent et qui amènent ces numéros variés qui
sont les événements historiques. Le long des siècles, les plus graves
événements sont présentés à l'historien par des mains qui vous feraient
sourire, Chincholle.

Mais, tenez, pour achever de vous rassurer, je vais vous dire un rêve
que j'ai fait.

Par quelles circonstances avais-je été amené à me rendre sur un
hippodrome, cela est inutile à vous raconter. Cette foule, cette passion
me fatiguèrent; je dormis d'un sommeil un peu fiévreux, j'eus des rêves
et entre autres celui-ci:

J'étais cheval, un bon cheval de courses, mais rien de plus; je
n'arrivais jamais le premier. Cependant je me résignais, et pour me
consoler je me disais: Tout de même, je ferai un bon étalon!

C'est un rêve qui s'applique excellemment au général Boulanger.

--Mais, dit Chincholle un peu déçu, le général est vieux.

--Chincholle, vous prenez les choses trop à la lettre; j'ai déjà
remarqué cette tendance de votre esprit. Je veux dire qu'à Boulanger,
non vainqueur en dépit de ses excellentes performances, succédera
Boulanger II; je veux dire que jamais une force ne se perd, simplement
elle se transforme.

Réfléchissez un peu là-dessus, ça vous épargnera dans la suite de trop
violentes désillusions.

--Si je vous ai bien suivi, résuma Chincholle qui avait pris des notes,
vous refusez de prendre position dans l'un ou l'autre parti, mais vous
estimez que, pour le pays, et même pour ceux qui se mêlent à la lutte,
il y a tout avantage dans ces recherches contradictoires, fussent-elles
les plus violentes du monde.

Vous croyez aussi qu'aucune force ne se perd, et que l'effort du peuple,
quoique sa direction soit assez incertaine, aboutira. A qui sera-t-il
donné de représenter ces aspirations? voilà tout le problème tel que
vous le limitez.

Eh bien! mon cher maître, pourquoi, vous-même ne collaborez-vous pas à
cette tâche de donner un sens au mouvement populaire, de l'interpréter
comme vous dites, ou encore de lui donner les formes qu'il vivifierait?
Pourquoi à des ambitieux inférieurs laisser d'aussi nobles soins?

--Mes raisons sont nombreuses, répondit M. Renan visiblement fatigué,
mais je n'ai pas à vous les détailler, une seule suffira: mon hygiène
s'oppose à ce que je désire voir modifier avant que je meure la forme
de nos institutions.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DEUXIÈME

PHILIPPE RETROUVE DANS ARLES BÉRÉNICE, DITE PETITE-SECOUSSE


La conversation de ces messieurs m'éclaira brusquement sur mon besoin
d'activité et sur les moyens d'y satisfaire.

Ayant fait les démarches convenables et discuté avec les personnes qui
savent le mieux la géographie, c'est la circonscription d'Arles que je
choisis.

Le lendemain de mon arrivée dans cette ville, comme je dînais seul à
l'hôtel, une jeune femme entra, vêtue de deuil, d'une figure délicate
et voluptueuse, qui, très entourée par les garçons, alla s'asseoir à une
petite table. Tandis qu'elle mangeait des olives d'un air rêveur, avec
les façons presque d'une enfant: «Quel gracieux mécanisme, ces êtres-là,
me, disais-je, et qu'un de leurs gestes aisés renferme plus d'émotion
que les meilleures strophes des lyriques!»

Puis soudain, nos yeux s'étant rencontrés:

--Tiens, m'écriai-je, Petite-Secousse!

J'allai à elle. Elle me donna joyeusement ses deux mains.

--Mon vieil ami!

Mais aussitôt, songeant que ce mot de vieil ami pouvait m'offenser, avec
sa délicatesse de jeune fille qui a été élevée par des vieillards, elle
ajouta:

--Vous n'avez pas changé.

Elle m'expliqua qu'elle habitait Aigues-Mortes, à trois heures d'Arles
où elle venait de temps à autre pour des emplettes.

--Mais vous-même? me dit-elle.

J'eus une minute d'hésitation. Comment me faire entendre d'elle, qui lit
peu les journaux. Je répondis, me mettant à sa portée:

--Je viens, parce que je suis contre les abus.

Quand elle eut compris, elle me dit, un peu effrayée:

--Mais vous ne craignez pas de vous faire destituer?

Voilà bien la femme, me disais-je; elle a le sentiment de la force et
voudrait que chacun se courbât. Il m'appartient d'avoir plus de bravoure
civique.

--D'ailleurs, ajoutai-je, je n'ai pas de position.

Je vis bien qu'elle s'appliquait à ne pas m'en montrer de froideur.

--Je vous disais cela, reprit-elle, parce que M. Charles Martin,
l'ingénieur, ne peut pas protester, quoiqu'il reconnaisse bien qu'on me
fait des abus: ses chefs le casseraient.

--Charles Martin! m'écriai-je, mais c'est mon adversaire!

Et je lui expliquai qu'étant allé, dès mon arrivée, au comité
républicain, j'avais été traité tout à la fois de radical et de
réactionnaire par Charles Martin, qui s'était échauffé jusqu'à brandir
une chaise au-dessus de ma tête en s'écriant: «Moi, Monsieur, je suis un
républicain modéré!»

--Vous m'étonnez, me répondit-elle, car c'est un garçon bien élevé.

Nous échangeâmes ainsi divers propos, peu significatifs, jusqu'à l'heure
de son train, mais quand je la mis en voiture, elle me rappela soudain
la petite fille d'autrefois, car dans la nuit, elle m'embrassa en
pleurant:

--Promets-moi de venir à Aigues-Mortes, disait-elle tout bas. Je te
raconterai comme j'ai eu des tristesses.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE TROISIÈME

HISTOIRE DE BÉRÉNICE.--COMMENT PHILIPPE CONNUT PETITE-SECOUSSE


Il n'est pas un détail de la biographie de Bérénice,--Petite-Secousse,
comme on l'appelait à l'Éden--qui ne soit choquant; je n'en garde
pourtant que des sensations très fines. Cette petite libertine, entrevue
à une époque fort maussade de ma vie, m'a laissé une image tendre et
élégante, que j'ai serrée de côté, comme jadis ces oeufs dé Pâques dont
les couleurs m'émouvaient si fortement que je ne voulais pas les manger.

Je l'ai connue, avais-je dix-neuf ans? à la suite d'une longue
discussion sur l'ironie, ennemie de l'amour et même de la sensualité:
«Les femmes, me disait un aimable homme, qui dans la suite devint gaga,
les femmes sont maladroites. Parce qu'il arrive souvent qu'elles ont les
yeux jolis, elles négligent de les fermer quand cela conviendrait, elles
voient des choses qui les font sourire; aussi, malgré la rage qu'elles
ont d'être nos maîtresses, ne peuvent-elles se décider à le demeurer.»
L'amour, dans son opinion, est l'effort de deux âmes pour se compléter,
effort entravé par l'existence de nos corps qu'il faut le plus possible
oublier. Mais cette conception des choses sentimentales, délicate en son
principe, le menait un peu loin. Elle le menait à Londres, tous les
mois, par amour des petites filles: «Seules, disait-il, elles font voir
intacte la part de soumission que la nature a mise dans la femme et que
gâtent les premiers succès mondains.» Et suivant son idée, vers les
minuit, il me conduisit à la sortie de l'Éden, où figuraient alors dans
un ballet des centaines d'enfants écaillés d'or, se balançant autour
d'une danseuse lascive.

Je lui faisais la critique de son système, quand soudain, sur la rue
Boudreau, s'ouvrit une porte d'où se déploya en éventail un troupeau de
petites filles fanées. Elles sautaient à cloche-pied et criaient comme à
la sortie de l'école, pouvant avoir de six à douze ans. Sur le trottoir
en face, mal éclairé, nous étions des vieux messieurs, des mamans, mon
ami et moi, une vingtaine de personnes mornes. Une fillette nous aperçut
enfin et courut au peintre avec une vivacité affectueuse. Lui, la
prenant doucement par la main: «Ma petite amie Bérénice,» me dit-il.
Elle s'était fait soudain une petite figure de bois où vivaient seuls
de beaux yeux observateurs. Elle nous quitta pour embrasser une grande
jeune femme, sa soeur aînée, d'attitude maladive et honnête, à qui mon
compagnon me présenta.

Cette scène m'emplit d'un flot subit de pitié. Tous quatre nous
remontions la rue Auber; je tenais Bérénice par la main, et j'étais très
occupé à préserver ce petit être des passants. Je ne cherchais pas à lui
parler, seulement j'avais dans l'esprit ce que dit Shakespeare de
Cléopâtre: «Je l'ai vue sauter quarante pas à cloche-pied. Ayant perdu
haleine, elle voulut parler et s'arrêta palpitante, si gracieuse qu'elle
faisait d'une défaillance une beauté.»

Ce privilège divin, faire d'une défaillance une beauté, c'est toute la
raison de la place secrète que, près de mon coeur, je garde, après dix
ans, à l'enfant Bérénice. Elle eut plus de défaillances qu'aucune
personne de son âge, mais elle y mit toujours des gestes tendres, et sur
cette petite main, après tant de choses affreuses, je ne puis voir de
péché.

Quand nous fûmes assis à la terrasse d'un mauvais café de la rue
Saint-Lazare, mon compagnon félicita la soeur aînée de la robe de
Bérénice. Elle en parut heureuse, et répondit avec cette résignation qui
m'avait d'abord frappé:

--Je fais ce que je puis pour la bien tenir; notre vie est difficile.
Petite-Secousse a des dépenses au-dessus de son âge, des dépenses de
grande fille.

La grande fille, qui mangeait des tartes avec une vive satisfaction,
s'interrompit pour compter sur ses doigts:

--Je gagne à l'Éden douze sous par jour; j'ai pour ma première communion
dix sous par semaine de M. le curé, et il y a M. Prudent qui donne dix
louis par mois.

--C'est vrai, répondit la soeur, mais à l'Éden on attrappe des amendes;
pour la première communion, il faudra un cierge, la robe blanche et ma
toilette, et puis il y a les cigares de M. Prudent.

Mon compagnon se divertissait infiniment; M. Prudent surtout le ravit.

L'enfant, à qui il faisait voir un écu, le saisit des deux mains avec
une furie de joie; puis son visage reprit cette froideur sous laquelle
je devinais une folle puissance de sentir. Masque entêté de jeune reine
aux cheveux plats! Jamais on ne vit d'yeux si graves et ainsi faits pour
distinguer ce qui perle d'amertume à la racine de tous les sentiments.

Oh! celle-là n'avait pas le tendre sourire des enfants sensibles, qui
pleurent si l'on ne sourit pas quand ils sourient. Et pourtant je sais
bien qu'elle eût aimé avec passion une mère élégante et jeune à qui le
monde eût prodigué ses succès. Avec leur fierté, les petits êtres de
cette sorte peuvent aimer seulement ceux qui émeuvent leur imagination.
Ils vont des princes de ce monde aux pires réfractaires. Non admises à
être la maîtresse adulante d'un roi, de telles filles sont des révoltées
dont l'âcreté et la beauté piétinée serrent le coeur. Bérénice fut
particulière en ceci que, pour charmer son imagination, il suffit du
plus banal des romanesques, du romanesque de la mort. Pour l'heure, elle
était une petite cigale, pas encore bruyante, si sèche, si frêle, que
j'en avais tout à la fois de la pitié et du malaise. Tous trois
maintenant, sans parler, avec des sentiments divers où dominait
l'incertitude, nous la regardions, comme font trois amateurs autour de
la chrysalide où se débat ils ne savent quel papillon.

Mon ami, qui habitait Asnières et que pressait l'heure de son train, me
demanda de reconduire nos singulières compagnes. Son sourire me froissa,
je n'avais plus que mauvaise humeur d'être mêlé à une aventure de cet
ordre. Je comptais bien ne pas m'y attarder cinq minutes! et par la
suite je lui ai dû de prendre conscience de deux ou trois sentiments qui
jusqu'alors avaient sommeillé en moi.

Dans la voiture, la petite fille s'assit entre sa soeur et moi, et comme
c'était tout de même une enfant de dix ans, elle nous prit la main à
tous deux. Sur mes questions, elle me raconta d'un ton très doux le
détail et la fatigue de ses journées de petite danseuse, en appelant ses
camarades par leurs noms et avec des mots d'argot qui me rendaient assez
gauche. Elle n'était à Paris que depuis quelques mois et avait été
élevée dans le Languedoc, à Joigné.

--Ah! m'écriai-je, comme parlant à moi-même, le beau musée qu'on y
trouve!

--Vous l'aimez? demanda Bérénice en me serrant de sa petite main chaude.

Je lui dis y avoir passé des heures excellentes et leur en donnai des
détails.

--Notre père était gardien de ce musée, me dit la grande soeur; c'est là
que Bérénice se plaisait; elle pleure chaque fois qu'elle y pense.

--Et pourquoi pleurez-vous, petite fille?

Elle ne me répondit pas, et détourna les yeux.

--Il n'y venait jamais personne, reprit la grande soeur; les
tapisseries, les tableaux étaient si vieux! Si vous nous connaissiez
depuis plus longtemps, je croirais que vous parlez de Joigné pour faire
plaisir à Bérénice.

Nous étions arrivés chez elles, là-bas, sur ce flanc de la butte
Montmartre qui domine la banlieue. Je pris dans mes bras cette petite
fille maigre pour la descendre de voiture, et déjà la légère curiosité
qu'elle m'avait inspirée se faisait plus tendre à cause de notre passion
commune pour ce musée de Joigné, ce musée du roi René, d'un charme
délicat et misérable, comme la petite bouche si fine et à peine rosé de
cette enfant aux cheveux nattés.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE QUATRIÈME

HISTOIRE DE BÉRÉNICE _(Suite)._--LE MUSÉE DU ROI RENÉ


C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du
roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une
des étapes les plus touchantes de notre race.

La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de
l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de
souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la
vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle,
fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un
renseignement, il les émeut.

Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur
eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui
glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus
fine mélancolie.

Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la
première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux
langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables
latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil
artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson,
à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que
l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre
art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa
première manie, il avait publié une liste de mots français, tout
indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur
les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit
des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et
treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.

Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les
curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi
devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de
profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.

Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en
grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musée du roi
René_ dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par
le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.

Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits
dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.

La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide
construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus
fort de l'été.

La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés
finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient
une âme chimérique.

Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semée de grands herbages,
de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames
à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
Désintéressement et de Simplicité.

_Honneur_ était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au
juste ce que c'était; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
parure; mais _Désintéressement_ et _Simplicité_ lui sourirent bien
souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des
pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les
déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs
mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle
n'aima rien tant que ces dames de _Désintéressement_ et de _Simplicité,_
doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.

La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints,
mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la
monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui
les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux
ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.

La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de
l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième
siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment
simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette
époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau
avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un
beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous
retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être
dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais
quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même
thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs
panneaux!

Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son
catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent
nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient
d'apporter à la contemplation de l'univers.

La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
devant _la Pluie de Sang_: c'est Jésus entre deux saintes femmes,
dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme
d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie»,
le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise
pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une
représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner
tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation
par les yeux?

D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille.
Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le _Buisson
Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une
médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une
campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un
buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des
liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous
les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres.
Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures
peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée
dans le giron d'une vierge.

Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il
était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de
considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux,
et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de
rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations
étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait
à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!

Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être
ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance
des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait
assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer,
ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans
quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité
du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à
toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les
panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence
supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.

Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé
en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du
roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait
plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles.
L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude.
Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut
rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse
déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses
moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!

En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop
subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième
siècle.

Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales
toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de
Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres
de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée,
où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont
choses exquises dans un décor élégant.

Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et
l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les
explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs
souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro
du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le
Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on
avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre
compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être
trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa
famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à
celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé
la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle
fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet
anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva
d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des
voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent
toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de
notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au
baiser sensuel de l'Italie.

       *       *       *       *       *

J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces
vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux
de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui
choisissait dans les vitrines.

Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre
qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire,
les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers
costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces
seigneurs.

Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui
s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux
étaient ennoblis.

Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte
Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette
relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et
rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet
de joie.

Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger
était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât
pas la vie de relations.

En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon
ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long
baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en
même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.

Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce
qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence
intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.

Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées,
de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris
gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la
frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une
pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le
bas de son échine.

Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour
cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité.
De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter
toute sa vie les familiarités des vieillards.

       *       *       *       *       *

Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et
chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait
en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué,
ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.

Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur
utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et
de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle
maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps
infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné.
Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du
musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune
prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et
comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter
sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui,
pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que
s'envelopper de la part originelle de sa race.

Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si
grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se
désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à
glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le
soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer,
en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur
délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais
elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère
s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité
descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres
sensibles est chose somptueuse et triste.

O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE CINQUIÈME

BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES.--LES AMOURS DE PETITE-SECOUSSE ET DE FRANÇOIS
DE TRANSE.


J'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais
les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits
les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de
toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes
ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à
l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.

Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait.
Arles, où rien n'est vulgaire, me parlait de l'enfant du musée du roi
René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont
des flétrisseurs; or si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle
était pour moi une chose d'amertume. Mon inclination ne sera jamais
sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée: souvenirs décriés,
enfants froissées, sentiments offensés. Saint-Trophime, humide et
écrasé, dit une louange irrésistible à la solitude et s'offre comme un
refuge contre la vie. J'y retrouve sentiment exact qui m'emplissait
jadis, quand, m'échappant de mes dures besognes ou d'études abstraites,
je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec
Petite-Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette
trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en
détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur
et de pleurs.

Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille
éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur
son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et
pourtant c'est la paix où mon rêve est à l'aise. Arles, visitée tant
d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez
avec un entrain mystérieux dans l'_Adoration des rois_ de Finsonius,
--petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous
faire mourir, qui présidez un _Conseil provincial_ de jolis hommes vêtus
avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de
noir tombant sur de longues robes blanches,--et vous surtout, ma très
chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie Est du cloître,
vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination,
--l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle
se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble
participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi;
elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous
rends.

Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent
pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette
mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché
de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai
créées, et Bérénice, qui me fut l'une des plus chères, est
ressuscitée....

Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai:
Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous
êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un
sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait
dans un geste charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas épargné ces
fleurs légères.

Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce
qu'ils avaient fait de Bérénice.

       *       *       *       *       *

Dans le train si lent à traverser la Camargue, je rêvais de ces mornes
remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces
mystérieux Sarrasins, ces légers Barbaresques qui pillaient ces côtes et
fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aigues-Mortes, le vieux guerrier
qu'ils assaillaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la
plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est figé en pierre sur
son tombeau.

Sur ce plat désert de mélancolie où règnent les ibis rosés et les
fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon
imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait
infiniment.

       *       *       *       *       *

Aigues-Mortes! consonnance d'une désolation incomparable! quand je
descendis de la gare, déjà les grenouilles avaient commencé leur
coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine
immense, toute rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une
jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me
conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre
de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous prîmes
une chaussée étroite entre deux eaux stagnantes. C'est à quelque cent
mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice,
faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les
seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver
mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin,
ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus
gracieux que celui de son premier accueil.

Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rosé, violet
évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces
tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait
voir des couleurs» identiques ou complémentaires.

Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil
couchant, me séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation
sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je
redoutais. Petite-Secousse faisait là aussi étrange figure qu'une
brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y
sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite
main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son
contentement de me revoir me donnait la fièvre.

Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces
ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un
peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du
soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque
trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi
l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse
d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à
l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur
leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu
de chose. Leur volonté amortie de brouillards, leur entêtement de
besoigneux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance.
N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du
quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et
étriqués!

       *       *       *       *       *

Nous nous tûmes un long instant, car j'étais saisi par l'émouvante
simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau
laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne
ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et en Hollande.
Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées,
coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette
masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des
petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait
au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence
éternel et si doux!

Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le
soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon dont les
vastes glaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion
presque pieuse gonflait mon coeur. Le thé que nous buvions ne devait pas
apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une gaîté légère et un
imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement
sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre
mille riens, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que
cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au
théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement «Bougie-Rose, parce qu'elle
est prétentieuse comme une bougie rosé». Puis elle sonna sa domestique
pour que je connusse tout le monde.

A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire,
mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste,
peu m'importait le sens de ses discours; elle avait une de ces voix
graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous
engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne
petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme feutré les
brusqueries un peu sombres de sa dixième année. Du petit animal entêté
qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé,
parmi ses grâces de jeune femme, que cette saveur de sembler un être
tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.

Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination
et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de
retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Cela
éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature; nous
distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas
une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec
une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos
bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune
de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que
les siècles, de ce qui est en train de périr.

Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais
beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins
pour intéresser mon coeur avait-elle sa misère morale. Une tare dans ce
que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le
désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit
et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié
pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée.
Je m'écarte des êtres triomphants, pour aimer, comme aime Petite-Secousse,
les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore,
comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui
n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que
de consoler.

A Aigues-Mortes, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses grands cils
mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis
disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tête,
pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la
mélancolie, au soir tombant je priai Petite-Secousse de me raconter ces
tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une
de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.

       *       *       *       *       *

LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE

Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de
Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie
intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.

Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée
qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée,
elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y
livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un
secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu
dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant
témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette
mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.

Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe,
qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de
Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le
fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;
aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées
de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une
si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants
généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.

Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions
jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.
Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me
porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à
trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous
faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt
ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.

M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de
faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer
les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que
passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste.
Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait
les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.

Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à
Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les
joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât
ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne
put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit
adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche
de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son
ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait
relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle
appartiendrait à un autre.

Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu
de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,
elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez
me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui
intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus
âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec
amitié à Bérénice.

Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le
premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes.
«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété,
«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que
le coup vous soit atténué.»--«François est mort!» s'écria-t-elle.

Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces
pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions
sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni
même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné
que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans
sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge.
Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et
de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance
était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût
préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot
accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.

Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des
lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma
main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais,
de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur,
à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit,
à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée
j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au
couvent!»

Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;
mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans
cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître.
Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre
à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que
j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.

Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la
sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes....
A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite
vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles
gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le
grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de
chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines
satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la
douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de
ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination
enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.

La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé
à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres
détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe
de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large
lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de
Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains,
heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front
dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.

Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que
je trouve touchante.

M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses
préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une
pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il
retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette
excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de
ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux,
puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une
médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne
quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur
amour.

De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de
respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait
pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.

Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice,
toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve
assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la
douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à
reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François
avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il
portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était
reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait
Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la
regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que
je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me
fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai
bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.

J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle
prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.

       *       *       *       *       *

Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande
me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle
manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la
possession.

Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce
qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le
résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies.
Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur
et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier
bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous
toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est
pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SIXIÈME

JOURNÉE QUE PASSA PHILIPPE SUR LA TOUR CONSTANCE, AYANT A SA DROITE
BÉRÉNICE ET A SA GAUCHE L'ADVERSAIRE.


Dans mon sommeil, je vis Bérénice se promener parmi les romanesques
paysages d'Aigues-Mortes, et ils lui faisaient le plus harmonieux des
jardins.

Le jour ne dissipa rien du charme dont m'avait enveloppé son récit, et
pour mieux m'en pénétrer, je désirai reposer mes yeux sur ces étangs,
ces landes et cette mer qui, hier au soir et dans mon rêve,
s'harmonisaient si intimement aux nuances et aux frissons de mon amie.

On m'indiqua le point le plus élevé des remparts, la Tour Constance,
citadelle du treizième siècle, d'où je dominerais la région.

       *       *       *       *       *

I.--VUE GÉNÉRALE ET CONFUSE


Tandis que je gravissais le mince escalier qui se dévide dans
l'épaisseur des murs énormes, ai-je regardé ce que me montrait le guide
de l'ingéniosité des guerriers moyenâgeux à se verser des huiles
bouillantes sur la tête par le mâchicoulis? Je ne pensais qu'aux
misérables qui, dans ces salles superposées, abîmes glacés et suintants
de ténèbres, avec un coeur défaillant comme le mien, connurent le
désespoir. A chaque bruit, ils craignaient qu'on ne vînt les faire
souffrir; à chaque silence, qu'on ne les laissât périr de faim. Dégradés
et abandonnés, comme ils sont pour moi pitoyables!

Le guide maintenant me décrit ce que furent ces salles pour les conseils
qu'y tint saint Louis, à la veille de ses croisades. De hautes
boiseries, puis des tapisseries revêtaient ces murs; les dalles étaient
couvertes d'une litière de paille d'orge jonchée de fleurs fraîches qui
la parfumaient. Nous avons perfectionné notre confortable; avons-nous
des méthodes pour mieux satisfaire la délicatesse de nos coeurs
raffinés?... J'ai rencontré à un tournant de mon ascension la chapelle
aux arceaux nerveux, le coin secret où le roi s'agenouillait et
suppliait Dieu qu'il lui accordât le don des larmes. Cette forte prière
n'exprime-t-elle pas, avec la netteté des coeurs sans ironie, la volupté
où j'aspire et que Bérénice semble porter aux plis des dentelles dont
elle essuie ses tendres yeux?

Dans cet angle étroit, je m'attarde, et je réfléchis que de ce long
passé, des siècles qui font de cette tour la véritable mémoire du pays,
rien ne se dégage pour moi que ceux qui méditèrent et ceux qui
souffrirent....

En réalité, ils ne diffèrent guère.

Nos méditations, comme nos souffrances, sont faites du désir de quelque
chose qui nous compléterait. Un même besoin nous agite, les uns et les
autres, défendre notre moi, puis l'élargir au point qu'il contienne
tout.

Telle est la loi de la vie. Avec nos futilités et parmi ces fausses
nécessités qui nous pressent, qu'est-ce que Bérénice et moi-même?

Cette tendre rêveuse souffre d'un bonheur perdu, rêve un peu confus et
analogue à ces paradis que les peuples primitifs placent dans leur
passé. Pour moi, dès mes premières réflexions d'enfant, j'ai redouté les
barbares qui me reprochaient d'être différent; j'avais le culte de ce
qui est en moi d'éternel, et cela m'amena à me faire une méthode pour
jouir de mille parcelles de mon idéal. C'était me donner mille âmes
successives; pour qu'une naisse, il faut qu'une autre meure; je souffre
de cet éparpillement. Dans cette succession d'imperfections, j'aspire à
me reposer de moi-même dans une abondante unité. Ne pourrais-je réunir
tous ces sons discords pour en faire une large harmonie?

... Des problèmes analogues desséchaient le roi Louis, tandis
qu'agenouillé sur ces dalles, il implorait le don des larmes. Avec une
religion aussi vive, et simplement modifiée par les circonstances, je me
préoccupe, moi aussi, de servir mon âme qui veut être émue. Je n'ai pas
comme saint Louis de formule déterminée à laquelle me conformer, mais je
cherche ma formule à travers toutes les expériences.

       *       *       *       *       *

J'atteignais la plate-forme de la tour, et mon coeur se dilata à voir
l'univers si vaste. Le passage de cette tour qui m'oppressait à cet
illimité panorama de nature exprimait exactement le contraste de
l'ardeur resserrée d'un saint Louis et de mes désirs infiniment
dispersés.

Mais un petit phare de douze mètres s'élevant encore sur cette terrasse,
je me refusai à rien regarder avant que je m'y fusse installé pour
embrasser le plus long horizon.

Maintenant, à mes pieds, Aigues-Mortes, misérable damier de toits à
tuiles rouges, était ramassée dans l'enceinte rectangulaire de ses
hautes murailles que cerne l'admirable plaine: terres violettes, étangs
d'argent et de bleu clair, frissonnant de solitude sous la brise tiède;
puis, à l'horizon, sur la mer, des voiles gonflées vers des pays
inconnus symbolisaient magnifiquement le départ et cette fuite pour qui
sont ardentes nos âmes, nos pauvres âmes, pressées de vulgarités et
assoiffées de toutes ces parts d'inconnu où sont les réserves de
l'abondante nature.

Longtemps, sans formuler ma pensée, je demeurai à m'émouvoir de ces
vastes tableaux et à aimer ce pays, de telle façon que si mauvais
procédés qu'il ait pour moi dans la suite et quand même cet échauffement
qu'il me donne m'apparaîtrait déraisonnable, cela jamais ne puisse être
effacé que nous n'avons fait qu'un et que j'ai participé de sa gravité
après tant de vaines agitations. Magnifique mélancolie, et misérable
pourtant! Satisfaction intense, mais privée de cette sécurité qui seule
saurait me donner la paix. Car je suis une minute de ce pays et pour cet
instant il repose en moi, mais combien d'autres avant mon heure ont
distingué l'âme de ce pays et l'ont fondue avec la leur, de ce même
point de vue où je suis assis, pour s'en faire une belle âme unique!
puis cette beauté qu'ils s'étaient composée se dissipa, dans le même
délai que mon émotion va s'affaisser.

Mais soudain de la plate-forme, des voix montèrent jusqu'à moi, et je
reconnus ma délicieuse Bérénice qui causait avec un jeune homme.

J'allai la saluer.

       *       *       *       *       *

II.--VUE DISTINCTE ET ANALYTIQUE DES PARTIES


Bérénice fit la présentation:

--M. Charles Martin, ingénieur.

Je reconnus mon acharné adversaire du comité arlésien. C'est un
vigoureux garçon, avec le genre de distinction que peut avoir un
professeur, et, ce qui m'intéresse, il présente tous les caractères de
l'homme passionné. Nous nous tînmes fort courtoisement, et chacun de
nous s'en savait gré à soi-même. Quand on est né chien et qu'on
rencontre une personne née chat, il est toujours flatteur de sentir
qu'on fait voir en ce moment le plus beau résultat de la civilisation,
en ne se jetant pas l'un sur l'autre.

--Je vous croyais rentré à Arles, me dit Bérénice.

--J'ai manqué mon train, un peu volontairement; voilà une heure que je
suis dans la tour.

--Avouez que vous avez dormi là-haut, me dit M. Martin.

A ce ton, je reconnus immédiatement un de ces garçons qui se piquent
d'esprit positif; ils ont au moins l'esprit scolaire, c'est-à-dire
l'habitude contractée dans les classes de croire que leur manière de
sentir est la raisonnable, et tout le reste sottise ou hypocrisie. Or,
personne plus que Charles Martin ne méprise la vie de contemplation. Il
a l'habitude de déclarer: «Me prenez-vous pour un rêveur?» Comme on dit:
«Suis-je un pourceau!»

--Mais non, lui répondis-je, un peu sur la défensive; j'y ai pris, au
contraire, un vif intérêt.

Il désirait la conciliation (d'où je le devinai amoureux de Bérénice),
car il reprit:

--C'est juste, vous avez là quarante-deux mètres d'élévation, on y
saisit à merveille la topographie. Il est fâcheux que vous n'ayez eu
personne pour vous orienter dans ce panorama.

Il commençait des explications et même je pus craindre qu'il ne donnât
des épithètes de beauté aux étangs, au désert, au ciel, aux choses
d'archéologie. Heureusement, il s'en tint à étiqueter de leurs noms
exacts ces mornes étangs, ces arbres contractés et ces âpres herbages.
Superflue technologie! Les sentiments dont ils m'emplissaient me les
désignaient suffisamment!

Parmi les notions toutes formelles qu'il nous donna, son expérience
d'ingénieur du Rhône me fournit cependant certains détails qui
confirmèrent et éclairèrent la physionomie que d'instinct je m'étais
faite du pays d'Aigues-Mortes....

Toute cette plaine, nous dit-il, aux époques préhistoriques, était
recouverte par les eaux mélangées du fleuve et de la mer.

Elle ne l'a pas oublié. La diversité de sa flore raconte les luttes de
cette terre pour surgir de l'Océan: sur les bosses croissent des pins et
des peupliers blancs qui trouvent ici l'eau de pluie nécessaire à leurs
racines; dans les bas-fonds encore imprégnés d'eau salée, des joncs, des
sourdes, de ternes salicornes.... N'est-ce pas de cette persistance dans
le souvenir, de cette continuité dans la vie que naissent l'harmonie et
la paix profonde de ces longs paysages?

Bérénice, de qui je presse contre moi le bras, est harmonique à ce pays.
C'est qu'elle a comme lui de profondes assises; j'en avais eu tout
d'abord une perception confuse. Un sentiment très vif des humbles droits
de sa race au bonheur et un secret fait de souvenirs et d'imaginations,
voilà toute son âme. Combien j'envie à cette enfant et a cette vieille
plaine cette continuité dans leur développement, moi qui ne sais pas
même accorder mes émotions d'hier et d'aujourd'hui! C'est par là que
j'aime ce pays, quoique je ne prétende pas en faire un champ de culture;
c'est par là que j'aime Bérénice, quoique je ne songe pas à la faire ma
maîtresse; et même, champ de culture ou maîtresse, je les aimerais moins
que gardant leur tradition dans la tristesse, comme cette fille et ces
sables salés.

       *       *       *       *       *

A un autre instant, Charles Martin se félicitait que depuis trente ans
on eût livré la majeure partie de ce pays à la culture et au
défrichement.

--Il en est ainsi des habitants, me disais-je; les longues époques où
notre race était en friche sont passés. Peut-être sur nos âmes a-t-il
apparu des modifications plus frappantes depuis cinquante ans que durant
trois siècles. Chez beaucoup d'entre nous, ce devient une grande
difficulté de retrouver le fonds; les âmes comme Bérénice sont bien
rares. Mais allons à quelques pouces sous cette plaine d'Aigues-Mortes,
très vite elle se révèle, et c'est par cette connaissance que nous
pouvons l'utiliser. De même pour le peuple, il faut connaître sa
tradition, ses besoins profonds. Cet ingénieur, qui le méprise et ne
cherche pas à le pénétrer, veut lui imposer ce qu'il considère comme
raisonnable!

Charles Martin, en effet, qui sait tout ce qu'on peut savoir de ces
plaines tourmentées du Rhône, ne me paraît guère les comprendre; en lui
tout demeure à l'état de notion sans se fondre en amour.

Il est monté avec Bérénice sur ce belvédère pour qu'elle embrasse la
nécessité de certains travaux qui lèsent, dit-elle, sa villa de
Rosemonde. Et ce qui me frappe dans ses explications, c'est jusqu'à quel
point, en tout et sur tout, il se refuse à accepter ce pays tel qu'il
est et prétend lui imposer sa discipline.

Charles Martin, dans sa suffisance de fonctionnaire et d'ingénieur,
imagine qu'il doit plier cette région sur la formule d'un beau pays,
telle que l'établissent les concours qu'il a brillamment subis.

Foi naïve à la science! Il croit que la parfaite possession de la terre,
c'est-à-dire l'harmonie de l'homme et de la nature, résultera de
l'application à tout le continent des mêmes procédés de culture et de
transport. Des routes, des récoltes, des digues, ne sont pas pour lui
des moyens, mais de pleines satisfactions où il s'épanouit. Comme il
sourit de ces «assises profondes, de cette puissance de fixité» que
perçoivent quelques-un? dans l'ensemble d'un paysage, dans un peuple! Ce
sont elles pourtant qui m'invitent à m'affermir, à creuser plus avant et
à étudier dans mon moi ce qu'il contient d'immuable. Quoi qu'en pense
Martin, pour entreprendre utilement la culture de notre âme ou celle du
monde extérieur, rien ne peut nous dispenser de connaître le fonds où
nous travaillons. Il faut pénétrer très avant, se mêler aux choses, par
la science, soit! par l'amour surtout, pour saisir d'où naît l'harmonie
qui fait la paix et la singulière intensité de cette contrée. Sinon,
vous continuez cette oeuvre dont j'ai tant souffert vous faites de la
mobilité, de la vaine agitation. Vous croyez donner à ce jardin mille
aspects nouveaux, vous n'avez touché qu'à la surface, et votre oeuvre
est de celles qu'emporte un caprice du Rhône ou quelque mouvement de
notre humeur.

Ame triste et déshéritée de Bérénice, je vous aime; je ne prétends pas
vous imposer mon âme, mais à vous qui n'avez pas bouleversé sous mille
cultures la part originelle que vous avez reçue de votre race, je
demande que vous me soyez un directeur.

Et toi aussi, mélancolique pays, parent de Bérénice, enseigne-moi.

L'un et l'autre, vous avez suivi le fil de votre race et l'instinct de
votre sève; moi je suis impuissant à rien défendre contre la mort. Je
suis un jardin où fleurissent des émotions sitôt déracinées. Bérénice et
Aigues-Mortes ne sauront-ils m'indiquer la culture qui me guérirait de
ma mobilité? Je suis perdu dans le vagabondage, ne sachant où retrouver
l'unité de ma vie. Je n'espère qu'en vous pour me guider.

       *       *       *       *       *

Bérénice, qui attendait son amie de Nîmes, ne tarda pas à nous quitter,
satisfaite de notre bonne entente et amusée de nous envoyer déjeuner
côte à côte à l'hôtel.

Quoique pour l'ordinaire je répugne à supporter la contradiction,
l'aventure me plut. Je sentais que ce compagnon méprisait d'une belle
ardeur toutes les idées qu'il ne partageait pas, et c'est un plaisir de
séduire des ennemis de cette sorte jusqu'à jeter ainsi le désarroi dans
leur esprit catégorique.

Dès le potage, j'eus la satisfaction de voir net dans tous ses rouages,
sans qu'il me comprît le moins du monde. Comme s'il eût posé cartes sur
table, je connus tout le jeu d'images contradictoires où il
s'embarrassait sur mon caractère.

Serait-ce un esprit chimérique? se disait-il, tandis que je lui parlais
des misérables; ou immoral? quand j'en vins à vanter certain phalanstère
religieux. Pour trancher, il eût admis volontiers l'une et l'autre
hypothèse, mais mon affabilité d'un ton très simple le préoccupait, et
de cette attitude sans signification il cherchait à tirer des
conclusions, bien plus que des idées que je lui exposais. D'ailleurs,
chacune de ses paroles était de vanité, et il me parut avoir, comme la
plupart de ces hommes, un cerveau d'enfant dominé par des mots de
spécialiste.

Saura-t-il jamais combien je l'ai goûté, l'excellent sot! C'était un
ingénieur de trente ans, avec une figure confiante d'adolescent, un
regard très pur et le charme d'un jeune animal. Tout en lui était
énergie. Comme il tenait pour droiture parfaite chacune de ses pensées!
Avec quel entrain il méprisait ceux qu'il désapprouvait! Ses certitude,
ses affirmations, son exclusivisme étaient pour moi choses si folles, si
dénuées de clairvoyance, qu'il n'aurait jamais pu me blesser. Martin, en
vérité, m'excitait autant que merveille au monde; il m'emplissait d'une
perpétuelle satisfaction à vérifier sur chacune de ses paroles combien
je n'avais pas trop auguré de son animalité.

Je savais que les comités gouvernementaux d'Arles songeaient à lui
offrir la candidature officielle, et je lui parlai de la situation
politique dans le département. Aussitôt, du ton approprié:

--Je vous en prie, me déclara-t-il, j'aurai grand plaisir à causer avec
vous sur tous sujets, mais pas de politique! nous avons là-dessus des
idées absolument opposées.

Cette phrase me remplit d'un délicieux bien-être; je la prévoyais
textuellement. Je l'assurai que je n'avais aucune intention de le
contredire, ayant moi-même peu de confiance dans la dialectique, mais
que je désirais me faire une vue claire des opinions qui lui étaient
chères, afin de fortifier d'autant ma connaissance des voeux de tous les
Français.

Ma réponse et mon sourire courtois lui parurent tels qu'il se fixa dans
cette impression: «sceptique, sans conviction.» Parce que je montrais un
goût très vif pour être renseigné sur toutes les convictions!

Mais pour que vous touchiez la faute constante de Charles Martin dan ses
raisonnements, je noterai encore ce qui advint comme on servait le rôti.
Un commis voyageur dit: «Avez-vous visité la tour Constance? les
oubliettes?... il faut voir ça! c'est là que saint Louis précipitait les
protestants.» Il y eut un lourd silence, puis quelqu'un reprit,
exprimant le sentiment de toute la table: «Ah! mes amis! nous avons la
République, gardons-la bien!»

A cet instant, l'adversaire crut que j'allais railler, et pour prévenir
mon sourire il haussa les épaules, et sa moue attristée signifiait
qu'une telle ignorance de la chronologie est tout à fait fâcheuse.

--Je ne partage pas votre impression, lui dis-je à mi-voix. Une erreur
historique c'est peu grave, et ce que veulent signifier ces messieurs
est fort net. Ils témoignent un goût très vif pour la tolérance
philosophique; ils entrevoient la conciliation possible de tous les
idéals. Le même rêve m'obsède.

Distingue-t-on maintenant la qualité morale de Charles Martin?

Ah! celui-là n'est pas un égotiste, il méprise la contemplation
intérieure, mais il vit sa propre vie avec une si grossière énergie
qu'il la met perpétuellement en opposition avec chaque parcelle de
l'univers. Il ignore la culture du moi: les hommes et les choses ne lui
apparaissent pas comme des émotions à s'assimiler pour s'en augmenter;
il ne se préoccupe que de les blâmer dès qu'ils s'écartent de l'image
qu'il s'est improvisée de l'univers.

Dans la vie de relations, il est un sectaire; dans la vie de
compréhension, un spécialiste. Il voit des oppositions dans la
multiplicité et ne saisit pas la vérité qui se dégage de l'unité
qu'elles forment. A chaque minute et de tous aspects, il est
«l'_Adversaire_».

       *       *       *       *       *

III.--RECONSTITUTION SYNTHÉTIQUE D'AIGUES-MORTES, DE BÉRÉNICE, DE
CHARLES MARTIN ET DE MOI-MÊME, AVEC LA CONNAISSANCE QUE J'AI DES
PARTIES.

J'étais trop intéressé par ma chère Bérénice et par cette plaine, qui,
toutes deux, manifestent si nettement cet immuable que je n'ai pas
trouvé en moi; il me fallait y méditer encore.

Je ne retournai pas à la villa de Rosemonde, je voulais goûter la forte
nourriture que seule sait nous donner la solitude. Ses joies, dans leur
brève durée, sont assez intenses pour effacer les longs ennuis
inséparables de l'isolement; elles nous élèvent d'une telle ivresse que
les plus distinguées frivolités de la vie de société dès lors sont
mêlées d'amertume, pour qui se rappelle de quelle vigueur de sensation
il se prive en se mêlant aux hommes.

A travers les petites rues, sur les remparts qui dominent l'horizon et
dans la plaine si triste près des étangs, je remâchais mes réflexions de
la journée et les travaillais, en sorte que d'heure en heure elles me
devenaient plus fortes et fécondes.

J'aimais cette campagne et j'avais la certitude de m'en faire l'image
même qui repose dans les beaux yeux et dans le coeur attristé de
Bérénice. Comme mon amie, je laissais mon sentiment se conformer à ces
étangs mornes et fiévreux, à ce pays lunaire plein de rêves immenses et
de tristesses résignées. Mais en même temps que Bérénice liait ainsi par
de ténues sentimentalités mon âme à Aigues-Mortes, je fortifiais cette
union avec tous les petits renseignements que m'avait donnés cet esprit
sec de Charles Martin.

Quand le soleil fut à son déclin, je montai à nouveau sur la tour
Constance, ne doutant pas que je n'y trouvasse de plus fiévreuses
émotions, à cette heure où les rêves sortent des étangs pour faire
frissonner les hommes.

Les couchers du soleil sont prodigieux à Aigues-Mortes. Je n'y vis
jamais rien de brutal: ses feux décomposés par l'humidité de l'air
prenaient tous les coloris tendres de la gorge des colombes, mais avec
une grandeur et une sublimité de désolation que saint Louis, quittant
ces rivages, ne dut pas retrouver égales dans les plaines de Damiette.
Ici, rien de vulgaire, rien non plus qui date; ce lieu, qui se présente
naturellement sous un aspect d'éternité, met en un clair relief combien
est furtive la grâce de Bérénice, combien fugitive chacune de mes
émotions les plus chères. Aigues-Mortes est une pierre tombale, un
granit inusable qui ne laisse songer qu'à la mort perpétuelle.

Avec une prodigieuse netteté, se détachaient les ondulations des côtes
sur la mer. Et je songeais que le dessin en avait été modifié
perpétuellement au cours des siècles. Ainsi que les flots, me disais-je,
déforment chaque jour ce rivage, le flux et le reflux des mêmes passions
agissent sur la sensibilité des hommes. Bérénice, Charles Martin et moi,
nous sommes des instants divers de l'intelligence humaine.

Je touchais avec une certitude prodigieuse la puissance infinie,
l'indomptable énergie de l'âme de l'univers que jamais le froid ne prend
au coeur, qui ne se décourage sous la pierre d'aucun tombeau et qui
chaque jour ressuscite.

A chaque minute, le paysage se transformait sous la lumière dégradante,
de même que le long des siècles il s'est modifié sous l'ardeur de
l'Océan, et de même qu'il se modifie dans les esprits qui le
contemplent. Dans cette solitude, dans ce silence singulier de mon
observatoire qui ne laissait aucun vain bruissement sur ma pensée, dans
cette facilité d'embrasser tout un ensemble, les analogies les plus
cachées apparaissaient à mon esprit. Je voyais cet univers tel qu'il est
dans l'âme de Bérénice, la physionomie très chère et très obscure
qu'elle s'en fait d'intuition, l'émotion religieuse dont elle
l'enveloppe craintivement; je le voyais tel qu'il est dans le cerveau de
«l'Adversaire», collection de petits détails desséchés, vaste tableau
dont il a perdu le don de s'émouvoir, par l'habitude qu'il a prise de
réfléchir sur quelques points. Et moi, me fortifiant de ces deux
méthodes, je suis tout à la fois instinctif comme Bérénice, et réfléchi
comme l'Adversaire; je connais et je sympathise; j'ai une vue distincte
de toutes les parties et je sais pourtant en faire une unité, car je
perçois le rôle de chacune dans l'ensemble. Je suis religieux comme
Bérénice, mais je sais pourquoi. J'ai des émotions spontanées, mais je
les cultive avec une méthode qui dépasse encore la méthode de Charles
Martin.

L'obscurité était venue. J'exprimai au gardien de la tour le désir de
rester là encore quelques instants, et je le priai qu'il s'éloignât.

Maintenant que l'univers était rempli de nuit, un tableau plus beau
encore m'apparaissait. Dans ce recueillement, les êtres prenaient toute
valeur: ce n'était plus Bérénice que je voyais, mais l'âme populaire,
âme religieuse, instinctive et, comme cette petite fille, pleine d'un
passé dont elle n'a pas conscience; pour Charles Martin, c'était la
médiocrité moderne, la demi-réflexion, le manque de compréhension, des
notions sans amour. Mais moi-même je n'existais plus, j'étais simplement
la somme de tout ce que je voyais.

Toute passion individuelle avait disparu. Je n'opposais plus mon moi à
Bérénice, ni à Charles Martin; ils m'apparaissaient comme un instant
pittoresque des merveilleuses destinées de l'humanité. Et moi, enivré de
cette compréhension, je me jugeais assis sur la tour Constance, réfugié
dans ce qui est éternel, possesseur du grand et universel amour.
J'atteignais enfin, pour quelques secondes, au sublime égoïsme qui
embrasse tout, qui fait l'unité par omnipotence et vers lequel mon moi
s'efforça toujours d'atteindre.

       *       *       *       *       *

Tel est le récit de la merveilleuse journée que je passai sur la tour
Constance, ayant à ma droite Bérénice et à ma gauche l'Adversaire. Et,
en vérité, ce nom de _Constance_ n'est-il pas tel qu'on l'eût choisi,
dans une carte idéologique à la façon des cartes du Tendre, pour
désigner ce point central d'où je me fais la vue la plus claire possible
de ces vieilles plaines et de cette Bérénice remplie de souvenirs? C'est
en effet l'idée de tradition, d'unité dans la succession qui domine
cette petite sentimentale et cette plaine; c'est leur constance commune
qui leur fait cette analogie si forte que, pour désigner l'âme de cette
contrée et l'âme de cette enfant, pour indiquer la culture dont elles
sont le type, je me sers d'un même mot: _Le jardin de Bérénice_.

       *       *       *       *       *

CONCLUSION: CRITIQUE DE CE POINT DE VUE


Je regagnais Arles par le dernier train, le hasard me fit voyager avec
Charles Martin. Nous échangeâmes quelques idées et du premier trait il
faillit prendre barre sur moi.

Il remarquait avec complaisance que les vieilles maisons disparaissent
d'Aigues-Mortes et qu'on y construit beaucoup de fabriques. M'étant
penché à la portière, je ne pus que vérifier son assertion, et j'en eus
de la tristesse au point de suspecter mes belles émotions de la tour
Constance, car toutes naissent de l'idée qu'Aigues-Mortes est une
vieille ville à qui les siècles n'ont pas fait oublier son passé et qui
reçoit sa beauté de cette constance.

Mais très vite je sentis que, malgré tout, la dominante d'Aigues-Mortes
demeurait d'être une ville de souvenirs. On ne peut pas interrompre la
vie; il y a des choses récentes dans Aigues-Mortes, c'est vrai, mais
baste! il suffit que nous y trouvions le fil de la vie, la tradition
et cette unité dans la succession, grâce à quoi elle produit sur le
visiteur une impression si particulière. Ma chère Bérénice, elle-même,
a dans la tête des préoccupations banales; dans le coeur, peut-être
des petitesses; elle n'est pas remplie que de noble mélancolie et de
souvenirs; je vois en elle des choses de ce temps. Mais enfin elle est
belle et précieuse, parce que son caractère est d'éveiller notre vieux
fonds de sentiments et d'émotions héréditaires, et que comme
Aigues-Mortes elle se souvient de soi-même.

Voilà comment j'échappai à l'objection que me proposait implicitement
l'Adversaire. Il prétendait que tout le vieux temps avait disparu et que
j'étais mené par des imaginations littéraires que ruinerait la moindre
enquête. Critique de portée immense! car le fond de ma préoccupation
n'était ni Bérénice, ni la campagne d'Aigues-Mortes; je ne pensais qu'à
l'action électorale que je venais entreprendre à Arles; je ne pensais
qu'au peuple. «Quelle est son âme? me demandais-je, je veux frissonner
avec elle, la comprendre par l'analyse du détail, comme l'Adversaire,
et par amour, comme Bérénice; arriver enfin à en être la conscience».
Qu'aurais-je conclu, si j'avais dû reconnaître que je m'étais mépris
en trouvant une part inaltérée dans Aigues-Mortes et dans Bérénice?
Il m'eût fallu renoncer aussi à dégager la tradition de la masse!

Dès lors, il ne m'eût plus resté qu'à abandonner Arles et la vie active.
Mais vraiment l'Adversaire s'y était pris trop grossièrement. Et la
bassesse de sa dialectique m'empêcha de me dérober à ma nouvelle tâche.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE SEPTIÈME

LA PÉDAGOGIE DE BÉRÉNICE

    Mon enfant, donne-moi ton coeur.
    (PROVERBE.)

Dès lors, je vins souvent d'Arles à Aigues-Mortes visiter ma chère
Bérénice. Jusqu'à quel point son contact m'était délicieux, on ne le
comprendra que si l'on imagine la fatigue, la poussière des complications
électorales d'où je m'échappais pour me rafraîchir dans la petite maison
des étangs.

Bérénice ne parlait guère, mais son sourire et la ligne de son corps
avaient une façon si mélancolique et si fine, avec un naturel parfait!
Il y avait en elle l'étrangeté délicate de cette renaissance
bourguignonne du quinzième siècle qui fut la moins académique des
tentatives. C'est au milieu des rares vestiges de cet art, qui
poursuivit passionnément l'expression, parfois aux dépens de la beauté,
que s'était ouverte sa première jeunesse. Elle avait de ces images leur
finesse un peu souffrante, mais sans raideur gothique, plutôt mouillée
de grâce. Il me semblait parfois que les faiblesses sensuelles de son
âme avaient transpiré sur tout son jeune corps, en baignaient les
contours.

Au bord de ces eaux pleines de rêves, son élégance froissée par aucun
contact et son ignorance prodigieuse de toute intrigue faisaient d'elle
le plus précieux des repos. Eûtes-vous jamais un sentiment plus ardent
des arbres verts et des eaux fraîches que dans la paperasse des bureaux?
jamais plus le goût d'une passion vive qu'au soir d'une journée de
confus débats? Cette petite fille contentait le besoin de sincérité et
de désintéressement qui grandissait en moi, tandis que je me soumettais
aux conditions de ma réussite électorale. Les heures passées auprès
d'elle m'étaient un jardin fermé.

Notre ordinaire, dans mes séjours d'Aigues-Mortes, était de marcher dans
cette campagne divine et de ne tolérer sur nos âmes que des sentiments
analogues à ceux qui flottent sur ses étangs ou végètent sur sa lande.
Notre conversation eût paru desséchée, comme parait cette terre: c'est
qu'en étaient bannies toutes banalités; nous n'admettions rien entre
nous que de personnel et de parfaitement sincère. Nous avions nos longs
silences, comme cette terre a ses landes pelées, et peut-être n'est-elle
jamais plus noble que dans ces friches semées de sel et balayées du vent
de la mer.

Nous réservions pour nos soins privés les instants grossiers du milieu
du jour, ces après-midi où l'épaisse congestion nous prive tout à la
fois de frivolité et de profondeur, mais la fraîcheur du réveil et la
lassitude du soir favorisaient également notre délicieux commerce
d'abstractions.

       *       *       *       *       *

Un matin, à travers les marais salants, nous allâmes visiter le bourg
du Grau-du-Roi, qui est le port d'Aigues-Mortes. Un vent léger
rafraîchissait le front, les yeux, la bouche de mon amie Bérénice et
découvrait sa nuque énergique de petite bête. Elle franchit avec aisance
ces trois kilomètres, sans daigner regarder ce paysage plus qu'un jeune
bouleau ne s'inquiète de la noble tristesse des horizons du Nord dont il
est un des caractères. Pour moi, étranger dans cette vie harmonieuse,
j'en prenais une conscience intense.

Le Grau-du-Roi, groupe de maisons basses bordant un canal jusqu'à la mer
qui s'espace a l'infini, porta mon imagination en pleine Venise, comme
une note donnée par hasard nous jette dans la cavatine fameuse de
quelque opéra italien.... C'était vers les dix heures, par un tendre
soleil, et la brise emportait au large toutes nos rêveries, symbolisées
sur l'horizon par des voiles déployées. Au Grau-du-Roi, les maisons des
pêcheurs sont teintes de rosé pâle, de jaune et de vert délayé. Aucun
bruit que le long bruissement qui vient de la mer ne froissa mes nerfs
suprasensibles, tandis qu'assis auprès d'elle, qui représente pour moi
la force mystérieuse, l'impulsion du monde, je goûtais dans le parfum
léger de son corps de jeune femme toute la saveur de la passion et de
la mort. Or, comparant mes agitations d'esprit et la sérénité de sa
fonction, qui est de pousser à l'état de vie tout ce qui tombe en elle,
je fus écoeuré de cette surcharge d'émotions sans unité dont je
défaille, et je songeai avec amertume qu'il est sur la terre mille
paradis étroits, analogues à celui-ci, où, pour être heureux, il
suffirait d'être, comme mon amie, une belle végétation et de me chercher
des racines, ces assises morales qu'elle avait trouvées en pleurant dans
les bras de M. de Transe.

Parfois, le soir, après le repas, quand je sentais, dans un soupir de
Bérénice un peu affaissée, que notre manie allait la lasser, je la
laissais à sa futile camarade, Bougie-Rose, à sa domestique, de qui sa
bonne grâce avait su tirer une humble amie, et je gagnais Aigues-Mortes
par le sentier des étangs.

Seuls les saints la connurent, mon hystérie de méditation et cette
violente variété d'abstractions, où je me plongeais, tout en côtoyant
ces marais lunaires vers l'ombre gigantesque des murailles amplifiées
par la nuit! Puis sur le large trottoir de la petite place où veille un
saint Louis héroïque de Pradier, apercevant dans une demi-obscurité la
rude église du douzième siècle, je m'enorgueillissais que ce pays ne fût
utile qu'à mon éducation et que Bérénice, non plus, n'eût d'autre
mission, enfant chargée de voluptés qu'elle laisse non cueillies se
faner royalement sur elle-même.

Cela est certain qu'elle ne se serait pas refusée, mais cette assurance
que j'en prenais dans ses yeux de petit animal, au moment même où elle
pleurait M. de Transe, le seul ami dont elle eût jamais frissonné,
suffisait à ne pas irriter mon désir.

Visiblement, je lui plaisais, et comme il convient pour que le sentiment
soit vrai, d'instinct physique et de confiance. Parfois, dans nos
promenades, tandis que je m'enivrais sans jamais m'en lasser de cette
tristesse épanouie à tous les plis de son beau visage, elle me disait,
avec l'éclatant sourire dont ses années de libertinage lui firent
connaître l'irrésistible empire: «Venez plus près de moi,» et elle
m'attirait au fond de la voiture contre son jeune corps. «A quoi
pensez-vous?» interrogeait-elle, un peu mal à l'aise de ce compagnon, de
qui, aujourd'hui comme jadis, les mobiles lui échappaient. Mais que je
fusse distrait, ce lui était un suffisant motif de me goûter davantage,
pour mon _originalité_, disait-elle, bien à contre-sens, car je n'étais
qu'un esprit compréhensif, enveloppé, et conquis par l'abondante
végétation qu'elle projette comme une plante vigoureuse.

«A quoi pensez-vous, Philippe?» et je songeais qu'il est sur la terre
bien des femmes dont le sein cache un beau trésor de douceur et de haute
sagesse selon la nature, et qu'aucun n'aimera avec désintéressement
parce que leurs corps voluptueux troublent de désir qui les approche.

Elles-mêmes, si délicates pourtant, sollicitent ces grossiers hommages.
Mais ma Bérénice, qui sur ses lèvres pâles et contre ses dents
éclatantes garde encore la saveur des baisers de M. de Transe, ne sera
pas déçue si je ne lui apporte qu'un amour en apparence brillant et
froid, une tendresse clairvoyante. Car le jeune homme qui n'est plus lui
a laissé de passion ce qu'en peut contenir un coeur de femme, et cette
passion, loin de s'évaporer avec le temps, se concentre dans la
souffrance. La mort, qui a clos les yeux aimés où se penchait Bérénice,
seule aussi pourra dissiper le vertige que cette enfant y prit. Ainsi,
remplie d'un grand amour, elle ne demande à mon amitié d'autre passion,
d'autre caresse qu'une tendre curiosité pour le bonheur qu'elle pleure.

Or moi-même, dans ma dispersion d'âme, je ne puis mieux me servir qu'en
me faisant le collaborateur de ces sentiments de nature. Cette sympathie
trouble de Bérénice pour sa race, pour l'univers, me sera une forte
médication. Nulle ne fut dans de meilleures conditions que cette petite
fille, toute ramassée dans l'amour d'un mort, pour avoir une grande
unité de vie intérieure; je désirai y participer.

Précisément il était aisé d'y progresser à cause de son éducation
particulière. Comme elle était habituée à faire voir son jeune corps
sans voiles, elle laissa aussi mes mains se promener sur son âme
passionnée.

Voici les principes de vie que m'inspira la mélancolie de son visage,
les voici tels que durant nos longs colloques je les lui formulai: pour
son usage, disais-je, mais aussi pour le mien. Ils peuvent se ramener à
trois points que je vais indiquer brièvement. S'il m'arrive de
systématiser des notions qui prenaient plus de mouvement des
circonstances mêmes où elles naissaient, du moins suis-je assuré de n'en
pas fausser le caractère.

       *       *       *       *       *

1° LA MÉTHODE DE BÉRÉNICE

Ce qui me frappe dès l'abord en vous, Bérénice, lui disais-je, c'est que
vous avez le recueillement, la vie intérieure et cette sève abondante
qui élança chez quelques-uns de si admirables ascétismes.

Non pas qu'ayant fermé les yeux vous soyez arrivée à comprendre la loi
du monde, comme font les Marc-Aurèle et les Spinoza, par la force
logique de votre esprit, mais une passion dont tressaille votre petit
corps vous a fait vivre parallèlement à l'univers. Vous n'avez pas mis
dans une formule, comme ces sublimes raisonneurs, l'âme du monde, mais
on voit s'agiter en vous la force même qui conduit le monde. Et vos
inquiétudes passionnelles, qui précisément ne vous laissent pas prendre
conscience de l'univers, m'aident à entendre la réclamation des simples
fleurs, des pauvres animaux qui souffrent, comme vous, pour avoir
entrevu un état plus heureux, et comme vous, comme nous tous, veulent
monter dans la nature.

Ton rôle, ma Bérénice, est de faire songer aux mystères de la
reproduction et de la mort, ou, plus exactement, il faut qu'en toi tout
crie l'instinct et que tu sois l'image la plus complète que nous
puissions concevoir des forces de la nature. Rien de plus, mais quelle
tâche délicate!

N'essaie pas d'être nature, c'est souvent être artificiel. Une Espagnole
à qui je reprochais un jour, de ne pas ressembler assez à un Goya, me
répondit très justement: «Chez nous, ce ne sont plus que les femmes du
peuple qui portent des mantilles; je ne serais pas une vraie Espagnole
d'aujourd'hui, si je m'habillais ainsi.» Parole très fine! Elle eût paru
déguisée en Espagnole. Ainsi, ma chère amie, pour me donner l'image de
l'instinct, ne t'avise pas de chercher la simplicité! sois subtile, si
ça t'est plus commode.

Ta méthode, tu le conçois bien, ne doit être en rien d'expliquer la
vérité. Je dirais même que tu dois éviter la moindre explication, tu n'y
réussirais pas (as-tu seulement le vocabulaire abstrait convenable?),
mais sans que tu le saches, chacun des mouvements de ton âme me révèle
le sens de la nature et ses lois.

       *       *       *       *       *

2° LES PLAISIRS DE BÉRÉNICE

Ton plaisir, ma chère Bérénice, c'est d'être enveloppée par la caresse,
l'effusion et l'enseignement d'Aigues-Mortes, de sa campagne et de la
tour Constance. «C'est là seulement que je me plais,» me dis-tu. Elles
te tiennent des discours dont tu peux te demander si ce n'est pas toi
qui les leur a confiés. Tu te mêles à Aigues-Mortes; tes sensations, tu
les as répandues sur toutes ces pierres, sur cette lande desséchée,
c'est toi-même que te restitue la brise qui souffle de la mer contre ta
petite maison, c'est ta propre fièvre qui le monte le soir de ces
étangs.

Et pourtant, cette rêverie où vous vous abandonnez, Aigues-Mortes et
toi, ne te suffit pas. Ton âme dispersée sur cette terre, ta souffrance
émiettée, tu aurais plaisir à les resserrer, à t'y recueillir, à en
déguster chaque détail. Aigues-Mortes reste trop dans les généralités;
tu as besoin d'un confident plus intime et aussi plus explicatif. Ta
petite âme suave, si frémissante à toutes les solidarités de la nature,
précisément parce qu'elle est neuve, obscure, a peu conscience
d'elle-même; toi qui t'accordes profondément avec cette contrée, tu
t'inquiètes pourtant, tu te crois isolée; tu aspires à rentrer dans le
personnel. C'est pourquoi je projette que tu jouisses, que nous
jouissions ensemble des voluptés de la confession.

En te révélant à moi, tu oublieras ta solitude; tu t'épancheras, et
donneras ainsi la gaieté des eaux vives aux douleurs qui croupissent en
toi.

Par la méditation et l'examen de conscience en commun, on pénètre bien
plus finement en soi-même. C'est une méthode que j'ai expérimentée avec
mon ami Simon,--charmant garçon que j'ai un peu perdu de vue, mais que
je veux te faire connaître. Je suis arrivé à faire en sa société
quelques excursions sur des points tout à fait nouveaux de moi-même.

Enfin, étant ton confesseur, je serai en même temps ton directeur de
conscience, et dans les commentaires que je veux faire sur ton âme,
j'aurai soin de te la présenter sous le jour le plus favorable, en sorte
que tu ressentes de la quiétude et une grande paix.

La volupté de l'épanchement, le bien-être de la pleine lumière et le
calme du pardon, voilà ce que tu trouveras dans la confession, qui est
véritablement le seul plaisir digne de Bérénice.

       *       *       *       *       *

3° LES DEVOIRS DE BÉRÉNICE

Tu as des devoirs, Bérénice. Il ne suffit pas que tu sois une petite
bête à la peau tiède, aux gestes fins, et une enfant qui se confesse
avec naïveté: tu dois être mélancolique.

Que ton visage m'offre le plus souvent cette touchante gravité qu'il
prend quand tu songes à M. de Transe et même à rien du tout. Le pli de
ta bouche, la nuance de tes yeux, ton silence me remplissent de
tristesse et d'amour; c'est dans nos tristesses que nous désirons le
plus posséder la vérité, pour qu'elle nous soit un refuge, et c'est par
l'amour que nous la trouvons, car elle n'est pas chose qui se démontre.

Aussi je vous dirai: louez votre souffrance, n'en prenez pas de
découragement. Votre mélancolie est plus noble et plus utile qu'aucune
alacrité. Quelle que soit votre répugnance à l'admettre, croyez bien que
jamais vous n'avez rien éprouvé d'aussi précieux que vos grandes
tristesses de jeune veuve amoureuse. Jamais votre sentiment ne fut aussi
épuré de vulgarité, aussi proche d'un sentiment religieux. Non, rien ne
vous pouvait être plus fécond que votre deuil, sinon peut-être les
profondes amertumes que vous eussiez connues au soir de vos jours
d'amour, si vos désirs avaient été mêlés de jalousie.

Les jouissances de l'amour n'augmentent guère l'individu; le plus net
d'elles profite à l'espèce. Peut-être l'amour heureux s'épanouit-il en
vertus physiques et morales chez les descendants, mais les amants n'en
gardent que le vague souvenir d'un incident peu qualifié. Les
souffrances d'amour, au contraire, marquent ceux qui les supportent, au
point que quelques-uns en sortent méconnaissables; elles décantent nos
sentiments, fécondent des cellules jusqu'alors stériles de notre moelle,
et nous poussent aux émotions religieuses.

Tes lèvres pâlies de chagrin dans ton visage incliné, la désolation de
ton regard, tandis que tu soutiens entre tes douces mains,--entre ces
mains qui participèrent à tant de caresses,--le corps de M. de Transe,
toute cette image que j'ai de toi sous mes paupières, me sont, ô ma
chère madone, un plus enivrant spectacle que tu ne lui fus jamais quand
tu te pâmais dans ses bras. Et ce jeune homme même, qui n'était qu'un
oisif élégant, par sa mort devient un admirable appui à notre
exaltation; la beauté et la noblesse sans ombre ne vêtirent jamais un
vivant, mais qui les contesterait à celui qui repose ayant pour oreiller
ton coeur!

       *       *       *       *       *

Cet enseignement de la méthode, des plaisirs et des devoirs de Bérénice,
je le dessèche pour l'exposer selon les procédés scolastiques, mais il
se mêlait vivant et épars à tous les circuits de nos longues promenades.
Que goûtiez-vous, dira-t-on, sur cette terre sèche avec de si sèches
idéologies? La plus prodigieuse exaltation d'esprit.

Ne la preniez-vous jamais dans vos bras? Vulgaire imagination!
D'ordinaire, les hommes sont si peu capables de donner une solution à
notre haut problème de méthode (concilier la complexité des sentiments
et leur unité) qu'ils n'entendent même pas que l'ardeur des sens et
l'amour sont des passions distinctes, fort séparables. Elles sont
réunies au plus bas de la série des êtres; d'accord! mais c'est que chez
les plantes et chez les pauvres animaux des premières étapes toutes les
fonctions sont mal différenciées. Comment l'homme affiné s'entêterait-il
dans cette grossière simplification? Très souvent, c'est l'empêchement
où nous sommes de changer notre train de maison qui nous force à
demander ces satisfactions à un même objet. Mais pour ces fonctions
délicates, peut-on trouver un bon Maître Jacques! Que d'autres procèdent
par élaguement; qu'ils satisfassent leurs sens et suppriment l'amour; je
me chéris trop pour me priver d'aucun plaisir. Seulement, à Bérénice, ce
que je demande, ce n'est pas le petit corps, d'ailleurs fort élégant,
qu'on lui voit, mais sa puissance de se concentrer, son sentiment du
passé, tout ce misérable et charmant instinct qui m'avertit mieux
qu'aucun naturaliste des véritables lois de la vie.

Le meilleur usage que je pus tirer d'elle, c'était bien nos heures de
pédagogie, alors que je raisonnais, en les élargissant, tous les
mouvements de cette petite âme qui ne peut rien dissimuler.

«Quel sentiment avez-vous pour moi?» me demanda-t-elle un jour, avec son
sourire un peu triste, dont elle avait assurément remarqué qu'il
accompagnait toujours avec avantage ce genre de question. «De
l'inclination,» lui répondis-je, étonné moi-même de trouver sans
hésitation le mot exact, celui qui convient tout à fait au sentiment qui
m'incline sur elle, pour y saisir les lois mystérieuses de la vie, la
bonne méthode.

Admirable soirée, celle où je lui dis ce mot! Comme elle résume dans mon
souvenir toute cette phase de ma vie! La plaine était désolée et sèche
sous le soleil couchant et nous la traversions après une longue
conversation aride et fiévreuse. Pourtant notre discours, pas un instant
n'avait été sans grâce; le genre de Bérénice, qui tout de même est
Petite-Secousse, ne permet pas que notre pédagogie glisse jamais à la
pédanterie. Et la terre avait aussi son charme, car ces doux hivers du
Midi mettent des mollesses de Bretagne sous le ciel abaissé
d'Aigues-Mortes. Telle était cette lande et tel notre débat qu'il me
semblait que nous revenions d'une promenade sur l'emplacement de la
forêt des Ardennes défrichée.

A petits pas nous rentrions à Rosemonde; elle n'avait pas de fleurs dans
ses mains, et moi, de notre course, je ne rapportais non plus aucune
notion. Mais au sang de ses veines s'était mêlé plus de soleil, plus de
sel marin, plus du parfum des fleurs, et en moi s'était rafraîchi
l'instinct, la force vive qui produit les hommes.

Et si, dans ce couchant, elle se chagrinait légèrement que je ne
ressentisse pour elle que de l'inclination, elle n'en goûtait que plus
de volupté à caresser le souvenir de M. de Transe. Dès lors je l'aimais
davantage, cette chère petite veuve, puisque c'est en cette piété que
nous nous rejoignons; et elle-même, à se sentir si dépourvue, eût voulu
se serrer plus fortement contre moi, car n'est-ce pas son isolement qui
la fait se complaire sous ma tendre direction?

Sa chère tristesse, ses douces mains vides, voilà mon précieux trésor.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE HUITIÈME

LE VOYAGE A PARIS ET LA GRANDE RÉPÉTITION SOUS LES YEUX DE SIMON


Dans ce temps-là, j'eus à parler au général Boulanger. Pour distraire
Bérénice, je la décidai à m'accompagner, et j'écrivis à mon ami Simon de
nous rejoindre à Paris. Depuis quelque temps, je désirais vivement les
rapprocher l'un de l'autre. Quoi de plus piquant que d'essayer, dans une
même soirée, ces deux compagnons, que je pourrais nommer les deux
meilleurs trapèzes de ma gymnastique morale, les plus belles raquettes
qu'ait trouvées mon imagination!

Après l'expérience de Saint-Germain, Simon s'était retiré dans la
propriété de ses parents. Depuis huit mois il y vivait en hobereau,
s'appliquant à acquérir les tics du chasseur et du propriétaire, se
composant, pour tout dire, cette même tête de vieux philippiste
anglomane qu'il supportait si impatiemment chez ses voisins.
Contradiction qu'il justifiait par le raisonnement suivant: «Moi,
disait-il, je me fais hobereau après avoir médité sur les autres vies,
et parce que c'est encore de celle-ci que s'accommodent le mieux mon
dégoût d'effort et ma pénurie d'argent; mes parents, au contraire, et
mes voisins ne sont dans ces manies que par ignorance de ces curiosités
variées dont ils professent tant de dédain. Ce qui résulte chez moi
d'une large compréhension, chez eux n'est qu'étroitesse d'esprit.»

Vous avez reconnu là une application rurale de notre axiome essentiel:
«Les actes ne sont rien, la méthode qui nous y mène est tout.» Simon
avait toujours une excellente philosophie.

Aux champs, elle gâtait ses plaisirs: en ce sens que, même à la chasse,
il pensait, et ses idées lui étaient si fort ressassées qu'elles
l'écoeuraient et que la chasse elle-même lui devint un temps de dégoût.
On conçoit que mon invitation lui agréa.

       *       *       *       *       *

A Paris, la tristesse de ma Bérénice s'accentua au point que cette
petite fille devint capricieuse; la vie d'hôtel a des fatigues
excessives pour une jeune femme déshabituée de notre civilisation
parisienne sans confortable. Et puis, cette sécheresse, cette hâte des
grandes villes, comment ne froisseraient-elles pas des regrets amoureux,
auxquels la brume des étangs d'Aigues-Mortes avait été un liniment et un
feutrage contre la vie.

Le jour de l'important dîner que je vais raconter, nous avions passé
notre après-midi, Bérénice et moi, dans les magasins, où j'aurais voulu
lui faire plaisir, mais l'extrême indécision de nos caractères nous
laissait l'un et l'autre dans le plus pénible énervement. Le soir
tombait, une fin de novembre pleine d'humidité, quand au milieu de
Paris, soudain attristé de gaz, nous sortions de chez les couturières;
que de regrets n'emportait-elle pas? Alors, sous la fatigue et à cause
du crépuscule, elle demeurait dans un mutisme qui n'était pas bouderie,
mais la souffrance d'un pauvre animal, mêlée de défaillance physique et
de regrets obscurs. Petite fille qui se figure s'être tant amusée avec
celui qui est mort!

Et moi, j'aurais aimé la prendre doucement dans mes bras et lui dire:
«Ne proteste pas contre ton souvenir, aime l'image de celui qui est
mort, donne-toi à cette image jusqu'à satiété, pleure et je
m'attristerai à ton côté, de regret pour tout ce que je ne puis
posséder. Tu es douce, sincère et chagrinée; je te goûte, petite amie,
mais je suis trop maladroit pour caresser ton instinct dont j'ai une si
grande curiosité; parle du moins, parle beaucoup et tu croiras vivre.»

       *       *       *       *       *

Simon, arrivé dans la journée, nous avait priés à dîner aux
Champs-Elysées. L'heure était venue de nous rendre à ce passionnant
rendez-vous.

Quand le garçon nous ouvrit le cabinet où Simon nous attendait, ce
véritable ami eut son geste sec et nerveux qui est à la fois d'un
demi-épileptique et d'un cabotin de névrose, comme le deviennent en
quelque mesure tous les analystes; puis nous prîmes plaisir à rire en
nous regardant, car Simon et moi nous nous sommes organisés dans la vie
des fêtes très particulières, et le bouquet de tous ces vins bus, évoqué
par notre rencontre, nous remplissait, dès ce premier abord, d'une
délicieuse ivresse. Cependant, il lançait sur Bérénice un regard
d'amateur sympathique, dont la conviction me parut une complaisance
délicate de ce vieil idéologue.

Mais déjà, laissant le garçon soumettre le menu à Bérénice, nous
rentrions de plain-pied dans notre domaine métaphysique, et Simon avec
feu s'informait de l'atmosphère morale que me fait ma spécialité
actuelle.

Ces deux minutes nous avaient suffi pour constater que nos sourires, que
nous guettions, ont gardé cette lumière qui jadis nous désigna l'un à
l'autre.

Simon a véritablement le sens de la géographie des âmes; il sait dans
quelle région intellectuelle je suis situé. Pas un instant il n'a admis
que je fisse de l'_action_, au sens qu'ils opposent à _contemplation_.
Dans la retraite de Saint-Germain, il se le rappelle, nous coupions nos
fortes méditations par des parties de raquettes; de même, je
m'accommode, comme d'une détente hygiénique, de faire méthodiquement et
sans plus discuter qu'un militaire, ce que la politique comporte de
démarches; mais l'important, c'était de jeter du charbon sous ma
sensibilité qui commençait à fonctionner mollement.

--Tu sais, lui dis-je, que ma méthode de culture est de créer des
sentimentalités nouvelles pour les projeter sur mon univers qui se fane
à l'usage avec une prodigieuse rapidité. J'ai essayé ces temps-ci le
contact avec les groupes humains, avec les âmes nationales, et ce que
j'en ai tiré, tu le verras, dépasse singulièrement toute prévision. Mais
organiser des comités, donner audience, polémiquer, ce sont besognes où
je ne mets que la partie de moi-même qui m'est commune avec le reste
des hommes. C'est ainsi que j'imagine très bien un Spinoza, un saint
Thomas d'Aquin, employés tant d'heures par jour dans un greffe, sans
rien y compromettre de ce qui leur est essentiel. De ces conditions
inévitables de ma poursuite, je n'emporte que des impressions fort
superficielles; au plus pourraient-elles me fournir des plaisanteries
de conversations, si d'ailleurs je ne jugeais oiseux ce genre-là.

--Fort bien, me dit Simon, tu as excellemment posé ton attitude. Mais
dis-moi maintenant quelle réaction produit sur ton vrai moi ta nouvelle
gymnastique.

A peine lui répondais-je que, sur mes premiers mots, il m'arrêta....

... Un formidable malentendu se révélait entre nous. Ne croyait-il pas
que je visitais les hommes importants de la région, grands
propriétaires, chefs d'usine, notaires! Quand je lui eus affirmé que je
me souciais du peuple seul, de la masse, il n'en revenait pas.

Il se tourna vers Bérénice pour lui demander son appui.

--Enfin, m'objectait-il avec une fâcheuse âpreté, que les notables
soient d'esprit grossier, sans désintéressement, je l'accorde, mais au
moins ce sont gens qui se lavent!

Il montrait peu de délicatesse à surprendre ainsi l'appui de Bérénice,
qui réellement n'est pas éclairée sur la question, et j'en fus si
froissé que je fis devant elle ce que toujours je considérai comme une
inconvenance: dès le potage, je m'exprimai en termes abstraits.

Aussi bien n'était-il pas essentiel d'arrêter net Simon, qui parlait
presque comme un Charles Martin!

--Tu viens de juger, lui dis-je, avec ce que tu as d'inférieur; tu as
consenti à avoir du peuple une perception sensible, toi, si mal doué
(comme moi, d'ailleurs) pour ce qui est des yeux! Ne sais-tu pas que si
tu étais peintre, tu le trouverais pittoresque. Que chacun se construise
son univers avec ses moyens! rentrons dans notre domaine, qui n'est pas
le pire; il nous appartient de juger les choses _sub specie
aeternitatis._

Nous avons la propriété de sentir ce qui est éternel dans les êtres.
Ne rougirais-tu pas d'avoir raillé la misère de saint Labre? Je t'en
permets des quolibets de concession mondaine, mais devant toi-même
reconnais la magnificence de cet homme qui se renonçait. C'est
essentiellement ce que toi et moi appelons un bonhomme propre. Du même
point de vue, mais avec un horizon infiniment plus large, discerne quel
trésor somptueux est l'âme populaire?

Elle a le dépôt des vertus du passé, et garde la tradition de la race;
en elle, comme dans un creuset, où tout acte dégage sa part
d'immortalité, l'avenir se prépare. Vas-tu la juger sur un peu de
poussière et quelque sueur dont la couvre un pareil labeur?

En m'approchant des simples, j'ai vu comment, sous chacun de mes actes,
à l'activité consciente collabore une activité inconsciente, et que
celle-ci est la même qu'on voit chez les animaux et chez les plantes;
je lui ai simplement ajouté la réflexion.... Tu souris, Simon, du mot
_simplement_.... Il te semble que la puissance de notre réflexion est
une grande chose! Petite agitation, en vérité, auprès de l'omniscience
et de l'omnipotence que manifeste dans sa lenteur l'inconscient!

Avec le seul secours de l'inconscient, les animaux prospèrent dans la
vie et montent en grade, tandis que notre raison, qui perpétuellement
s'égare, est par essence incapable de faciliter en rien l'aboutissement
de l'être supérieur, que nous sommes en train de devenir et qu'elle ne
peut même pas soupçonner. C'est l'instinct, bien supérieur à l'analyse,
qui fait l'avenir. C'est lui seul qui domine les parties inexplorées de
mon être, lui seul qui me mettra à même de substituer au moi que je
parais le moi auquel je m'achemine, les yeux bandés.

... Voilà ce que m'ont enseigné ces hommes grossiers, ces ignorants que
tu t'étonnes de me voir fréquenter. Ils sont de sublimes professeurs,
bien qu'ils ne se possèdent pas eux-mêmes. Chacun d'eux représente une
des étapes de mon âme le long des siècles. Je me suis penché sur eux,
comme sur un pays que j'aurais gravi par une nuit sans lune et sans en
garder rien que de confuses images.

Comment pouvais-tu croire qu'à ces masses d'une telle fierté créatrice,
désintéressées, spontanées, je préférerais la médiocrité des salons,
la demi-culture des bacheliers. Je vois bien que tu ne connais pas
l'Adversaire! Pour le mieux, de telles gens peuvent me communiquer des
faits, quelques notions parfois exactes; le peuple me donne une âme, la
sienne, la mienne, celle de l'humanité!

J'entends bien l'objection où tu te réfugies:

«Que tu ne sois allé ni au salon, ni à la brasserie, soit!» me diras-tu.
«Mais pourquoi aller au peuple? Pourquoi ne pas rester parmi les hommes
de culture, de haute clairvoyance?»

Pour tout dire, tu supportes malaisément que je fasse aussi bon marché
de notre éducation de Jersey.

Eh! qu'avais-je appris de ces saints divers, le Benjamin Constant du
Palais-Royal, le jeune Sainte-Beuve et quelques autres familiers de
notre institution? J'avais reconnu chez eux, et avec plus de netteté que
sur moi-même, quelques-unes de mes particularités. Tel un jeune employé
du Louvre, lisant Alfred de Musset, se fait une vue plus claire de
l'ardeur, ivresse ou jalousie, qui l'agitèrent le dimanche passé auprès
de sa maîtresse. Mais quoi! ces analystes ne me parlaient que de mes
excès, se limitaient à m'éclairer sur les pousses extrêmes de ma
sensibilité; ils m'eussent perdu dans la minutie.

Sans doute, à étudier l'âme lorraine puis le développement de la
civilisation vénitienne, je compris quel moment je représentais dans le
développement de ma race, je vis que je n'étais qu'un instant d'une
longue culture, un geste entre mille gestes d'une force qui m'a précédé
et qui me survivra. Mais la Lorraine et Venise m'enfermaient encore dans
des groupes, ne me laissaient pas sortir de ma famille, pourrais-je
dire. Seules, les masses m'ont fait toucher les assises de l'humanité.

Je n'avais pas su dans l'étude de mon moi pénétrer plus loin que mes
qualités; le peuple m'a révélé la substance humaine, et mieux que cela,
l'énergie créatrice, la sève du monde, l'inconscient.

Toutefois, j'aurais pu parler dans les comités, dans les réunions,
suffire à toute l'activité d'un politicien, sans rien soupçonner de ces
forces spontanées et secrètes. Mes sens furent affinés dans l'atmosphère
de Bérénice.

Ah! mon cher Simon, que ne sommes-nous dans le triste jardin de
Rosemonde! Comme certains soirs d'automne, mieux qu'aucun soir,
exaspèrent la senteur des tilleuls, ce décor qui ne laisse subsister que
des idées graves met en valeur les vertus de Bérénice, mieux qu'aucun
lieu du monde. Parfois, par un simple geste, cette jeune femme me
découvre, sur la vie profonde et le sentiment des masses, des aperçus
plus sérieux que n'en mentionnent les enquêtes des spécialistes, les
programmes des politiciens et les voeux des réunions publiques.

Viens à Aigues-Mortes, dans son étroit jardin qui ne voit pas la mer.
Les murailles closes, cette tour Constance qui n'a plus qu'à garder ses
souvenirs, cette plaine féconde seulement en rêves mettent ma Bérénice
dans sa vraie lumière,--comme l'oiseau du Paradis n'est vraiment le plus
beau des oiseaux que sur les branches suintant de chaleur des mornes
forêts du Brésil. Et ses animaux eux-mêmes, de qui son chagrin se plaît
à égayer les humbles vies, s'accordent avec elle, avec ces landes, avec
ces dures archéologies, et tous se donnent un sens dont je me suis
nourri.

Ah! Simon, si tu étais là et que tu visses Bérénice, ses canards et son
âne échangeant, celle-là, des mots sans suite, ceux-ci, des cris
désordonnés d'enfants et ce dernier, de longs braiements, témoignant
chacun d'un violent effort pour se créer un langage commun et se
prouvant leurs sympathies par tous les frissons caressants de leurs
corps, tu serais touché jusqu'aux larmes. Isolées dans l'immense
obscurité que leur est la vie, ces petites choses s'efforcent hors de
leur défiance héréditaire. Un désir les porte de créer entre eux tous
une harmonie plus haute que n'est aucun de leurs individus.

Viens à Aigues-Mortes et tu découvriras entre ce paysage, ces animaux et
ma Bérénice des points de contact, une part commune. Il t'apparaîtra
qu'avec des formes si variées, ils sont tous en quelque façon des
frères, des réceptables qui mourront de l'âme éternelle du monde.
Ame secrète en eux et pourtant de grande action. Je me suis mis à leur
école, car j'ai reconnu que cet effort dans lequel tous ces êtres
s'accordent avec des moeurs si opposées, c'est cette poursuite même,
mon cher Simon, dont nous nous enorgueillissons, poursuite vers quelque
chose qui n'existe pas encore. Ils tendent comme nous à la perfection.

Ainsi, ce que j'ai découvert dans le misérable jardin d'une petite
fille, ce sont les assises profondes de l'univers, le désir qui nous
anime tous!

Ces canards, mystères dédaignés, qui naviguent tout le jour sur les
petits étangs et venaient me presser affectueusement à l'heure des
repas, et cet âne, mystère douloureux qui me jetait son cri délirant
à la face, puis, s'arrêtant net, contemplait le paysage avec les plus
beaux yeux des grandes amoureuses, et cet autre mystère mélancolique,
Bérénice, qu'ils entourent, expriment une angoisse, une tristesse sans
borne vers un état de bonheur dont ils se composent une imagination bien
confuse, qu'ils placent parfois dans le passé, faisant de leur désir
un regret, mais qui est en réalité le degré supérieur au leur dans
l'échelle des êtres. C'est la même excitation qui nous poussait, toi et
moi, Simon, à passer d'une perception à une autre. Oui, cette force qui
s'agite en nos veines, ce moi absolu qui tend à sourdre dans le moi
déplorable que je suis, cette inquiétude perpétuelle qui est la
condition de notre perpétuel devenir, ils la connaissent comme nous, les
humbles compagnons que promène Bérénice sur la lande. En chacun est un
être supérieur qui veut se réaliser.

La tristesse de tous ces êtres privés de la beauté qu'ils désirent, et
aussi leur courage à la poursuivre les parent d'un charme qui fait de
cette terre étroite la plus féconde chapelle de méditation.

Dans cette campagne dénudée d'Aigues-Mortes, dans cette région de sel,
de sable et d'eau, où la nature moins abondante qu'ailleurs, semble se
prêter plus complaisamment à l'observation, comme un prestidigitateur
qui décompose lentement ses exercices et simplifie ses trucs pour qu'on
les comprenne, cette petite fille toute d'instinct, ces animaux très
encouragés à se faire connaître, m'ont révélé le grand ressort du monde,
son secret.

Combien la beauté particulière de cette contrée nous offrait les
conditions d'un parfait laboratoire, il semble que tous parfois nous le
reconnaissions, car il y avait des heures, au lent coucher du soleil sur
ces étangs, que les bêtes, Bérénice et moi, derrière les glaces de notre
villa, étions remplis d'une silencieuse mélancolie....

Mélancolie ou plutôt stupeur! devant cet abîme de l'inconscient qui
s'ouvrait à l'infini devant moi.

En attendant que tu fasses le voyage, regarde donc, ma chère Bérénice,
sa grâce, sa douceur. Les femmes adoucissent notre âpreté nerveuse,
notre individualisme excessif; elles nous font rentrer dans la race.
Le fâcheux est que trop souvent nous négligeons d'utiliser pour notre
culture morale l'émotion qu'elles répandent dans nos veines. Mais je
t'en prie, observe Bérénice, cette petite chose, cette curieuse
construction. En voilà une qui sait utiliser la sève de l'humanité.
L'as-tu examinée à la loupe? Quel effort! Certes elle ne se connaît
guère. Et comment se posséderait-elle? Elle ne se regarde même pas.
C'est une enfant aveugle, emportée par les forces secrètes de son âme.
Interroge-la donc. Elle ne te parlera que de M. de Transe; elle croit
regretter le passé; simplement dans un effort douloureux elle enfante
quelque chose qui sera mieux qu'elle. Par cette tension que lui donnent
son chagrin et son regret sans réalité, elle atteint un objet qu'elle
n'a pas visé. Ah! c'est bien elle, la chère petite fille, qui m'a aidé
à comprendre la méthode créatrice des masses, de l'homme spontané!

       *       *       *       *       *

Alors pour achever de convaincre Simon, je me retourne vers Bérénice et
je lui rappelle nos bonnes soirées d'Aigues-Mortes, où si souvent je la
pressai qu'elle me parlât avec une intimité plus tendre de M. de Transe,
que j'aime en elle et n'ai pas connu.

Les deux syllabes de ce nom qui déchire son âme et qu'elle répète avec
un indicible chagrin de petite bête malade retentissent profondément
dans son coeur, d'autant que ce long débat, ces fortes critiques l'ont
accablée. Son oeil absent et ses baillements me le disent. Son esprit
est ailleurs. Il vague là-bas où elle se figure avoir eu l'âme
satisfaite. Pour ramener Bérénice auprès de nous, je lui fis un éloge
exalté de François de Transe. J'en vins même à lui reprocher avec une
réelle amertume, ce qu'elle m'avait avoué un jour, par mégarde, au
détour d'une histoire: d'avoir voulu le quitter. Et ses nerfs étaient
montés au point qu'elle se prit à pleurer.

Visiblement, Simon avait compris les raisons de mon profond intérêt pour
les masses et en quoi Bérénice m'est un sujet excellent pour m'édifier
sur la psychologie de l'humanité se développant sans le consentement
de l'âme individuelle. Je déclarai donc la séance close; toutefois,
désireux de méditer encore avec Simon, je m'autorisai de l'abattement
que faisait voir Bérénice pour la mettre en voiture.

Nous allumâmes nos cigares.

--Hein, dis-je à Simon, la vie a-t-elle des dessous assez abondants?
Tu vois comme j'ai déshabillé devant toi Bérénice. Cela t'a fait le même
effet de pitié et d'âpre curiosité que si on avait écrasé sous tes yeux
la patte d'un chien. Eh bien! la misère universelle de l'humanité
s'épuisant vers le mieux retentit en moi de cette façon-là.

Comprends-tu, ajoutai-je, car j'étais plein de mon sujet, combien je
suis heureux de dévêtir auprès d'elle mon personnage habituel
d'indifférence et d'impertinence pour être irréfléchi. Si tu savais
combien j'aime les naïfs, ceux qui me disent des choses dont j'aurais
soin de rire s'il fallait les énoncer moi-même. As-tu jamais soupçonné
que ma sécheresse n'était que du dégoût pour le manque de
désintéressement que je vois partout et pour la frivolité. Mais ceux qui
ne raillent jamais, les gobeurs, si tu savais comme je les aime,
ceux-là! Si tu savais comme je me sens le frère des petites filles qui,
avec une grande fortune, de beaux cheveux et connaissant déjà le monde,
entrent au couvent. Bérénice, tiens, en réalité, je m'agenouille devant
sa simplicité.

--Eh! me dit-il, elle est un peu maigre!

--Simon! lui répondis-je avec vivacité, chaque jour un écart plus grand
se fait entre nous. Parfois je me demande si jamais, d'un sentiment
sincère, tu as aimé la souffrance.

--Tu as de la chance, me répliqua-t-il, tu es tout à fait dans le ton
pour goûter Saint-Trophime.

A cette réflexion très juste sur mon état d'esprit, je vis bien que
Simon comprenait encore ce qu'est la vie intérieure, mais il ne croit
plus qu'aux satisfactions tangibles. Pour ce qui est des variétés de
l'idéalisme, il ne sympathise plus, il classe. C'est là que j'avais été
sur le point d'en arriver, quand mon coeur n'avait pas d'autre maître
que moi-même. Je l'ai prêté à cette petite mendiante d'affection pour
qu'elle me le rafraîchît entre ses mains.

       *       *       *       *       *

A la campagne, Simon avait pris l'habitude de faire un tour après son
repas, quel que fût le temps (j'ai déjà indiqué sa tendance à la
congestion): moi-même j'étais très échauffé par ma démonstration; nous
décidâmes de regagner à pied notre hôtel. Il m'accompagna jusqu'à la
chambre de Bérénice, de qui je tenais à prendre des nouvelles avant de
me coucher. Là, nous échangeâmes encore quelques mots.

--Enfin, disais-je à Simon, près de la porte entre-bâillée, si j'en
croyais le témoignage de mes sens, elle m'aimerait, car elle est prête à
se donner à moi; or je sais qu'il n'en est rien.

Tout d'abord, il ne me comprit guère, puis:

--Chut! me dit-il en se frottant les yeux, parle plus bas, tu blesserais
sa délicatesse.

--Pas de subterfuge, m'écriai-je; avoue qu'en réalité tu n'as jamais
aimé que Spencer: tu fais prédominer le rationalisme.... Peut-être
vas-tu historiquement jusqu'à regretter que la France n'ait pas accepté
le protestantisme....

Il me déclara qu'il se sentait réellement fatigué.

--Simon, lui dis-je avec amertume, je croyais que j'aurais plus de
plaisir à te revoir.

       *       *       *       *       *

J'entrai chez Bérénice et je trouvai la lampe encore allumée. Comment
m'allait-elle recevoir? Ah! cette tristesse de s'endormir près d'une
lampe qui semble attendre! A côté d'elle étaient des biscuits et une
bouteille de bourgogne vidée. Cela me fit sourire: cette enfant adorait
le bon vin après les émotions; ai-je tort de la tenir pour une
incarnation de l'âme populaire? Elle ouvrit les yeux avec un joli
sourire d'animal reposé; il semblait qu'elle eût laissé toute sa
bouderie dans son sommeil et qu'elle s'éveillât à une vie nouvelle.
Alors nous nous mîmes à bavarder, et par une pente irrésistible, la
conversation revint sur celui que nous aimons, sur M. de Transe.
Aussitôt toute ma sensibilité s'intéressait à la conversation, mais
elle, cette fois, parlait de lui avec joie, riait des bons tours qu'ils
avaient faits ensemble.

       *       *       *       *       *

Ah! qu'elle jouisse du bonheur dans la mort, l'aïeule qui t'a fait la
naïveté de tes yeux et t'a mis au coeur tant de gravité!


       *       *       *       *       *


CHAPITRE NEUVIÈME

LE CHAPITRE DES DEFAILLANCES.

LES MIENNES.--ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE.--DÉFAILLANCE
SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE.


Dès mon retour dans Arles, l'action électorale commença. Nous
organisions chaque semaine des réunions sur quelque point de
l'arrondissement, et je ne manquai jamais de me rendre à celles de nos
adversaires. Souvent j'étais rappelé d'Aigues-Mortes par dépêche.

Un soir je quittai en hâte Bérénice, et comme je marchais dans la nuit,
le long des grandes murailles, vers la gare, trois petites filles me
précédaient, qui chantaient d'une voix douce et qui pourtant va loin sur
la plaine, d'une voix qui va jusqu'à mon coeur.

... Que de fois ailleurs je l'ai entendue, cette chanson! Mais pourquoi
ce soir me décourage-t--elle?... J'irai jusqu'au bout de la pensée qui
m'attristait: les landes de ce pays pour moi n'eurent jamais de mirages;
elles ne font apparaître qu'à d'autres les princesses des Baux.
Huguette, Sibylle, Blanchefleur et Baussette, me disais-je, pourquoi
les herbes de la Grau ne m'ont-elles pas conservé l'odeur de vos corps
exquis? ou plutôt pourquoi donner mes belles soirées à de grossières
tâches?

C'est sur les canaux de Venise, dans les faubourgs de cette ruine
somptueuse que, pour la première fois, j'entendis cette cadence que me
répètent trois pauvres enfants. Soirées divines, celles-là! Saturés de
toute sensualité, mes yeux, mes oreilles gorgés de splendeurs, au point
que dans cette abondance ils ne pouvaient plus rien percevoir, je pris
conscience de l'essentiel de moi-même, de la part d'éternité dont j'ai
le dépôt. Saurai-je jamais les exalter assez haut par-dessus toutes mes
heures, ces jours d'âcreté et de manie mystique où, jusqu'alors simple
coureur amusé de choses d'art, je sentis la beauté abstraite sur les
Fondamenta Zattere, en face de cette église de Palladio, qui, par un
effet contraire au métaphysicien Goethe révéla la beauté classique?

O mon cher Rousseau, mon Jean-Jacques, vous l'homme du monde que j'ai le
plus aimé et célébré sous vingt pseudonymes, vous, un autre moi-même,
vous les avez connus à l'île de Saint-Pierre, au milieu du lac de
Bienne, cette haine des vivants, ces longues solitudes avec la peur de
rencontrer des hommes, ces instants où l'on se circonscrit en soi, ne
percevant rien que le sentiment de son existence.... Vous fussiez-vous
soumis aux conditions de la tâche que m'impose la culture méthodique de
mon moi?

Pourtant mon but n'est pas à désavouer Aigues-Mortes, qui est une Venise
plus avancée dans son développement, une lagune morte comme il arrivera
des lagunes de l'Adriatique, détermine une évolution supérieure de mon
moi. La qualité à l'acquisition de quoi je contribue ce soir me sera
plus précieuse qu'aucune. Ce que je veux, c'est collaborer à quelque
chose qui me survive. Il ne faut pas qu'un seul instant je perde la
claire vision de ma tâche, et sa dignité doit me soutenir contre mes
défaillances.

Alors, songeant quelle est ma supériorité, puisque j'ai la compréhension
de tous les appétits, et qu'au contraire nul ne peut comprendre mes
motifs, j'entrai dans la salle pleine de fureur.

Or, les incidents qui s'y passèrent ce soir-là n'étant pas
caractéristiques, puis-qu'ils sont communs à toutes les réunions, ni
généraux, car ils ne signifient rien d'essentiel à la race, ne méritent
pas que nous nous y arrêtions.

       *       *       *       *       *

ON NE RIVE PAS SON CLOU A L'ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, qui me parle de mes réunions:
«Cela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les
travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.

--Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

--Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois
qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien.
Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En
causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement,
je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par
une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de
cette âme. Chacun, la possède en soi, mais ne se la connaît même pas.
C'est seulement dans l'atmosphère d'une grande réunion, au contact de
passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites
réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de
ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des
ouvriers, des gens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits
intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analogue à chacun de ceux
qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu
en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément,
ce sont les conditions nécessaires de la vie.

L'Adversaire s'est mis à rire. Et du ton d'un homme qui a passé des
examens:

--Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique?

--Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans
rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux
qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens,
selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément
la foule.

--Voilà bien de la philosophie, dit Martin en secouant la tête, mais
comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant
d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez-vous à faire votre
partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre
toutes les opinions et de dégager ce qu'il y a de légitime dans chaque
manière de voir?

--Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de
philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.

Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni
moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande
modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des
maîtres: «Personne, disent-ils, n'est la vérité complète, tous nous en
sommes des aspects.» Donc si l'un de nous n'existait pas, un des aspects
de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable.
Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon
individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je
vous nie.

Mais voici mieux encore: en admettant la méchanceté et la mauvaise foi
de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique),
je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode
indiquée par Descartes dans ses _Principes_, par Kant dans sa _Critique
de la raison pure,_ et par Auguste Comte, qui vous touche peut-être
davantage, dans son _Cours de philosophie positive._ La science, en
effet, admet couramment ceci: «_La planète Neptune, n'eût-elle jamais
été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la
concevoir serait rendre un grand service à l'astronomie, car seule elle
permet de mettre de l'ordre dans des perturbations jusqu'alors
inexplicables._» De même les vices de mes adversaires, fussent-ils
fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de
psychologue, un grand nombre de leurs actes fâcheux; c'est une
conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et
l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons
un peu plus compliquées. En combattant leurs vices imaginaires, vous
triomphez de leurs défauts réels. Pour ce procédé je m'en rapporterai
à un maître que vous goûtez certainement: personne n'a vu la figure du
ferment rabique; personne n'a constaté expressément son existence, et
Pasteur guérit de la rage en cultivant ce microbe hypothétique,
peut-être absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je
n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.

--Je n'ai guère l'angoisse du résultat, lui répondis-je. Quand on s'est
institué un fort dédain du jugement des hommes et du but poursuivi, peu
importe, hors que nous mourrons un jour. J'ai une vision si nette de ce
que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir,
que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce
sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge les
plus misérables.

La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes
instants de loisir, m'amusait pourtant comme une petite oie vaniteuse et
sans bonté. Mais quoi! de fois à autre ne faut-il pas déblayer un peu
toute cette racaille où nous commet la vie active! C'était d'ailleurs
exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude
d'analyser le sens des mots le privilège de ne pas assujettir mes idées
à la phraséologie familière.

Beaucoup de personnes, par l'usage quotidien de certains termes, «haine,
rancune, regrets, désirs,» sont tentées de croire à la réalité de ces
sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent
guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle
en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me
soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire
une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles
une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence.
Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait:
«Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me
salueront.»--«Moi aussi», lui répondis-je. Comme je ne suis employé
d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en
réalité que de fois je consulte des niais, simplement pour éviter qu'ils
me conseillent ou me désapprouvent!

Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de
soi-même, être absent. De qui donc a-t-on dit qu'il regardait tous les
citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme égaux entre eux, ce
qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?

Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le
parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur
d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se
composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses
convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût
été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là
qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la
satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais
un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il
avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus
élevé, le gênant fort, il la concevait comme l'histoire d'un jeune homme
de grande famille que les siens avaient brutalement empêché d'épouser
cette jeune fille. Version qui avait un instant étonné mon amie, puis
très vite lui avait paru la vérité, tant nous sommes tous conduits à
modifier les faits d'après nos sentiments.

       *       *       *       *       *

DÉFAILLANCE SINGULIÈRE DE BÉRÉNICE


Je touche ici un point délicat de la vie de Petite-Secousse. La présence
auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie fille un peu lourde, m'avait souvent
étonné. «Ces deux personnes, me disais-je n'ont guère de point de
contact, car Bérénice a naturellement une sentimentalité très fine.
Se plairaient-elles par quelque autre côté que le sentimental?»

Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mon amie
éveillèrent ma perspicacité.

Je confessai Bérénice; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée
de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un
peu malsaine. Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres,
tous ces jeux de la passion dont elle avait nourri ses yeux de petite
fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort
différente de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports
de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir
entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui
font que pour nous l'une ne va guère sans l'autre.

Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la
surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de
croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse: jeune
et ardente, désoeuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu
tromper M. de Transe; elle crut lui garder son amour, jusque dans les
cheveux démêlés de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peut-être Bérénice a-t-elle raison.
L'amour n'a pas grand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme
parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la
cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme
notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune
caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient
guère à cause du caractère peu harmonieux de cette défaillance de
Bérénice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérité est d'être
instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle
s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute:
Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis
elle-même ferme les yeux. N'empêche qu'un jour; dans une de nos
promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates
amours des plantes.

Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise,
puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si
touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit
rougir de ma sotte enquête; et quand mes soupçons auraient quelque
justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de
froissements personnels?

Je pris sa main émue dans ma main et lui dis:

--Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait
d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses
attitudes que notre condition d'homme nous contraint à prendre. Croyez
bien que je n'ai pas cette médiocrité d'arrêter mon imagination sur les
complaisances auxquelles vous engagent peut-être ces sens et cette
beauté charnelle que vous reçûtes de vos aïeux. Si je m'inquiétai, c'est
uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble
bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans
doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sage en faisant
la part du feu. Et même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le
cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut
attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu,
rassurez-vous: la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et
des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté,
s'appliquera à l'expiation de vos péchés.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut clos cet entretien.

Dans la soirée, Bérénice, qui est toute faite d'esprit de finesse et de
douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je
lui développe mes théories, puis me le tendit: c'était elle-même et une
jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit «Bougie-Rose», pour
qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la
divine parabole: «Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus;
Philippe a choisi la meilleure part.»

J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière
sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près
encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua
transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa
défaillance.

«O ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné
être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à
apporter à votre édifice.»

Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme
séduisante dans cette phrase était gros des plus lourdes erreurs, C'est
là que je rapporte l'origine des funestes manoeuvres que j'allais tenter
contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la
sagesse vitale.

       *       *       *       *       *

Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et
quoique sachant nous en faire des images supportables, nous étions loin
de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement
ne rivera jamais son clou.

Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les
électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse
nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étangs d'Aigues-Mortes aux
approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et
indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée.
Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient
d'absurdes battements de coeur. Jamais je n'eus à un degré aussi intense
l'ennui de faire de nouvelles connaissances, la fatigue de leur donner
une image de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écoeurement
de leur entendre exposer les principales anecdotes de leur existence
avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces
journées écrasées de menues besognes, était déjà troublé: n'ai-je pas
entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique
mais vraiment pas mauvais: dans les plus fortes angoisses de la vie de
société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une
phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Cela peut surprendre, mais
ces angoisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous
(souvent un afflux de sang au cerveau). Il s'agit de l'utiliser, cette
force; il faut ordonner un cerveau désordonné.

Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes
convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce
mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de
vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins
d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DIXIÈME

LA MORT D'UN SÉNATEUR REND POSSIBLE LE MARIAGE DE BÉRÉNICE


Vers cette époque survint une grande modification dans la vie de
Petite-Secousse. Elle fut mandée à Aix, chef-lieu de l'arrondissement
où elle avait grandi. Près de mourir, le sénateur opportuniste du lieu
voulait l'embrasser, et il lui déclara qu'il la tenait pour sa fille.

La mère de Bérénice en effet semble avoir été ce qu'on nomme un peu
légèrement une drôlesse; du moins parmi ses excès avait-elle gardé le
sens de la maternité et beaucoup de clairvoyance, car s'étant préoccupée
de choisir un bon papa pour sa petite fille, elle désigna entre ses
amants un collectionneur qui, peu après, fut envoyé au Sénat par ses
concitoyens. C'était un galant homme; comme nous l'avons dit, il nomma
le mari de sa maîtresse gardien du musée du roi René--choix excellent,
puisque Bérénice s'y fit l'âme qui nous plaît.

A ses derniers moments, ce sénateur s'inquiéta d'avoir négligé sa fille;
et quand elle fut à son chevet, il lui adressa un petit discours, sous
lequel il eut la satisfaction de la voir pleurer. Toute agonie remettait
devant les yeux de Bérénice la tendre image de M. de Transe:

--Votre mère, lui dit-il, est en quelque sorte la première qui m'ait
appelé à représenter mes compatriotes. Elle m'a désigné comme votre
père, quand d'excellents citoyens pouvaient également prétendre à cet
honneur. Mon notaire, qui sur ma prière a pris des renseignements, me
dit que vous hésitez entre le candidat boulangiste et celui des saines
doctrines. Sans vouloir faire de pression, je vous engage à réfléchir
et à préférer M. Charles Martin, de qui je suis en mesure de vous dire
qu'on fait grand cas dans les bureaux.

Peu après il mourut, léguant à Bérénice cent mille francs. Et la
situation de mon amie se trouva excellente, car on crut la somme plus
forte; puis elle avait donné des gages à tous les partis, en sorte que
l'opinion lui fut favorable.

       *       *       *       *       *

A cette époque, ma situation à Arles me préoccupait fort. Trop bonne
pour être abandonnée, elle n'était pas telle que j'en eusse de la
sécurité. Je ne pouvais me dissimuler ce que j'avais à redouter de la
candidature projetée de Charles Martin.

Ainsi mes intérêts électoraux, la tristesse de Bérénice, qui tout de
même se sentait très seule, mon désarroi de ses moeurs secrètes, une
insensible satiété qui me gagnait de nos pédagogies, tout concourait
à me faire accepter un mariage que la dot de la jeune femme et la
sensualité de Charles Martin rendaient possible.

Elle n'eût pas recherché cette union, je doute même qu'elle l'eût jamais
envisagée, mais chaque jour l'en rapprochait, tant les conversations
avec son notaire sur le placement de ses capitaux lui révélaient de
difficultés où elle se perdait. Puis quel préjugé ne court pas chez nous
tous en faveur de l'état de mariage!

Je fus amené à lui en donner mon avis.

... Cette journée-là fut très triste. Nous avions parcouru en voiture
les rues de Nîmes qui, la Maison Carrée exceptée, ne m'offre aucun
agrément. Elle tenait ma main dans sa main. En toutes circonstances,
ce qu'il y avait là d'un peu femme de chambre m'eût choqué, mais j'y
sentais à cet instant comme le regard d'une pauvre petite bête à qui
l'on fait du mal et qui déclare: «Je l'accepte parce que tu es le plus
fort, mais si tu m'aimes bien, ne me fais pas trop souffrir.» J'aurais
voulu trouver des mots d'une extrême douceur pour lui exprimer ma
pensée. Mais obsédé par la nécessité de faire rentrer cette petite fille
dans les voies de l'instinct, je ne savais que lui répéter:

--Je te regretterai, ma petite amie, je regretterai le délicieux état
d'âme que tu me manifestes, mais je t'engage tout à fait à épouser
Charles Martin.

Et nous eûmes un long dialogue sur la convenance de ce mariage, que
j'appuyai par des considérations tirées, comme on pense, de ses
défaillances actuelles et même des chagrins qu'elle avait connus.

Je lui rappelais ce qu'elle m'avait dit souvent et qui peut se traduire
ainsi: «J'ai toujours eu un violent désir d'être admirée et de plaire,
et une violente souffrance de la brutalité qu'il y avait au fond de ceux
qui profitaient de ma beauté.» Souvent, dans ses voyages à Arles, elle
s'était offensée que des hommes mal vêtus ou des sots congestionnés se
permissent de la regarder avec un appétit méridional.

--Je t'apprécie, mon amie, continuais-je, pour ta douleur et pour ta
misérable vie. En te conseillant une nouvelle existence, je fais donc un
sacrifice; je me prive du charme que sont pour moi ta tristesse, ton
sourire et ta pâle maison pleine de ton coeur ardent.

Elle me répondit qu'à quitter tout cela elle ne trouverait pas le
bonheur, et qu'elle le ferait seulement pour me plaire davantage.

J'en fus ému au point de compromettre ma thèse:

--Ma chère petite, ne rougis pas des malheurs qui t'ont offensée; crois
bien que mon amour s'envenimait de ton chagrin habituel. Et même,
saurais-je t'aimer si tu devenais joyeuse sans fièvre et simplement
heureuse?

Il me sembla que cette dernière phrase redoublait sa tristesse et qu'en
voulant écarter tout froissement de cette petite amie, je n'avais fait
que gêner plus étroitement son coeur. J'essayai de revenir sur ma
pensée:

--Mais pourquoi, heureuse dans une vie sans singularité, serais-tu moins
belle? Peut-être, en y réfléchissant, les circonstances momentanées
n'ont-elles que peu de part dans ton charme: ce qui vaut le plus en toi,
c'est la longue préparation inconsciente que te firent tes aïeux: tu es
macérée de douceur, la qualité religieuse de ton coeur est exquise.

Bérénice se tut, elle pensait à celui qui est dans le cercueil. Et ne
pouvant éviter de toucher ce point, le plus délicat de tous, je lui dis:

--En vérité, ma chère Bérénice, M. de Transe lui-même porterait votre
âme à l'acceptation. Gardez de lui dorénavant un souvenir plus modeste
et gardez-moi aussi quelque amitié.

--Peux-tu croire, me dit-elle, que je t'oublie jamais?

Son accent passait infiniment ses paroles. Et après un silence je lui
répondis:

--Bérénice, je sens combien tu es aimable, et c'est parce que j'en ai un
sentiment aussi vif que je décline la volupté si tentante d'associer nos
vies. Si je te faisais l'existence que je te rêve, je te pousserais
l'âme plus au noble encore et la remplirais du culte de M. de Transe;
je te conduirais dans un cloître pour y connaître une exaltation
délicieuse. Mais je crois que tu aurais des regrets plus tard. C'est
pourquoi, petite fille, malgré tout il vaut mieux que tu épouses.

Pendant cette conversation, nous étions arrivés à la gare, j'avais pris
mon billet et faisais enregistrer mes bagages. Quand je fus monté dans
mon wagon:

--Je suis seule au monde, me dit-elle, et personne ne m'aime.

Je faillis redescendre sur le quai, ne pas rentrer à Arles ce soir-là.
Mais quelle solution à cette aventure? Je voyais bien qu'au fond elle ne
m'aimait pas, mais avait seulement de la confiance en moi et détestait
sa solitude. Je sentais d'autre part que je ne goûtais en elle que sa
douleur sans défense, et que, gaie et satisfaite, elle m'eût été une
compagne intolérable.

Le train s'éloigna, et je la vis, petite chose résignée, évoluer à
travers les gros colis vers la sortie de la gare. Certes j'avais du
désagrément sentimental, mais surtout je ressentais avec une vive
indignation qu'une fille de dix-huit ans eût le coeur serré et des
larmes sur les joues.

Et j'allai à mes besognes, plein d'un découragement qui n'a pas de nom
et rempli d'une pitié à sacrifier bien des satisfactions pour obtenir un
peu d'oubli et d'apaisement à ma chère Petite-Secousse et à tous ceux
qui sanglotent dans la nuit.

Je me la représentais avec certitude, telle que je l'ai vue si souvent
quand elle se sentait tout à fait misérable: roulée en boule sur son
lit, où son chien avait coutume de sommeiller, et pleurant la figure
cachée contre cet animal, dont la chaleur peu à peu l'assoupissait.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE ONZIÈME

QUALIS ARTIFEX PEREO

VOYAGE AUX SAINTES-MARIES.--CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A
LAZARE LE RESSUSCITÉ.


Le mariage se fit, et la nouvelle m'en surprit en juin, au plus fort de
ma campagne électorale. Elle assurait à peu près mon succès, car
Bérénice ne permettrait pas à son amant heureux de me combattre. Mais
contre ma raison j'en ressentis du chagrin.

Je cessai toute assiduité auprès de Bérénice: l'Adversaire eût pu s'en
offenser, et désormais que dire à mon amie? Elle-même ne vint plus à
Arles. On me rapporta qu'elle était souffrante. Mai, juin, juillet
passèrent en besognes de candidat, et j'eus d'Aigues-Mortes, à de rares
intervalles, les plus fâcheuses nouvelles.

Une seule fois, à l'improviste, je les rencontrai dans Arles; elle
marchait avec de gracieuses précautions de jeune animal sur les durs
cailloux de ces rues antiques. J'entendis mon coeur sauter dans ma
poitrine. Son sourire me parut éclatant de domination; son visage
lumineux, éclairé par ses yeux et par sa pâleur même, prit un air
d'impériosité voluptueuse dont je fus accablé.

Cet instant-là m'aide à comprendre ce qu'on dit de la beauté éclatante
et transparente des Vierges qui apparaissent à des jeunes dévots
passionnés.

Mais le phénomène tout à fait curieux, c'est qu'elle, Petite-Secousse,
que j'avais eue dans mon lit, pour ainsi dire, et de qui je m'étais fort
amusé, me fit connaître a cet instant le sentiment respectueux de
l'amant pour la femme d'un autre, pour la femme toute de dignité qu'il
ne peut ni ne veut imaginer en linge de nuit.

Je l'aurais honorée et servie, je ne pensais plus à la désirer. Tant de
tristesses accumulées en moi durant ces derniers soirs se groupèrent
soudain autour de sa figure et me firent une image singulièrement
ennoblie de cette petite dont j'avais eu satiété.

Lui, avec la figure dure et bête qu'ils ont toujours, elle, triomphante
de bonheur, sans qu'elle daignât même être méchante, ils me gênèrent au
point que je ne les abordai pas. Deux jours après j'adoptais un chien
égaré, qui me fêtait humblement vers les minuit dans la rue, et l'ayant
rentré chez moi je le caressais quoiqu'il fût sale, en songeant que je
lui étais supérieur, à elle, dans l'organisation du monde, car j'avais
agi avec douceur envers un être qui avait de beaux yeux et de la
tristesse.

(Ce n'est là qu'une impression vite atténuée, contredite par dix autres,
mais, pour marquer la situation et ses progrès, je note chaque forme de
ma défaillance, ma fièvre ne s'y jouât-elle qu'une minute.)

       *       *       *       *       *

A l'ordinaire, pour fatiguer mon ennui, je me donnais à mes amis
politiques et visitais ma circonscription.

Tous les matins, je sortais d'Arles et ma voiture m'emportait sur la
grand'route, à travers la Camargue, dont la lente solitude m'enchantait,
car par mille imaginations un peu subtiles j'y trouvais des témoignages
sur mes propres dispositions.

N'avais-je pas laissé derrière moi ce trésor accroupi de Saint-Trophime,
comme j'ai laissé Bérénice qui est mon autel et mon cloître? Dans cette
Camargue, n'y a-t-il pas, comme en moi, la grande voie publique avec
quelques cultures sur les côtés, et que je franchisse le fossé, je tombe
dans l'anonyme de la nature. Dans ce désert, nulle place pour une vie
individuelle: le vent, la mer et le sable y communient, n'y créent rien,
mais se contentent de prouver avec intensité leur existence. Ils
éveillent la mélancolie, qui est, elle aussi, une grande force sans
particularisation. Là, les pensées individuelles se perdent dans le
sentiment de l'éternel, de l'universel; les arbres y sont tendus,
inachevés; seules fixent l'attention quelques poignées de noirs cyprès,
regrets sans mémoire, au milieu d'une lèpre de mousse et de baguettes.

Un jour, après six heures de voiture, par la route la plus malheureuse
de cette région désolée, j'arrivai au plus triste village du monde, aux
Saintes-Maries. C'est moins une église qu'une brutale forteresse aux
murs plats, enfermant un puits profond; dans le clocher, à la hauteur
du toit, est une chambre Louis XV, décorée de boiseries or et blanc,
remplie de misérables ex-voto: c'est la chapelle, peu convenable, des
graves saintes Maries.

J'allai sur la plage coupée de tristes dunes, chercher l'endroit où
débarquèrent ceux de Béthanie, qui furent les familiers de Jésus.
C'était Lazare le Ressuscité, le vieux Trophime, Marthe et Marie, la
voluptueuse Madeleine, de qui la brise de mer ne put dissiper les
parfums. Mais celle que je fais la plus belle dans mon imagination,
c'est sainte Sara, qui servait les Notre-Dame dans la barque et qui est
la patronne des Bohémiens. Plus mystérieuse que toutes dans sa
volontaire humiliation, elle reporta ma pensée vers ma Bérénice, vers
cette petite bohème à peine digne de délier les souliers des vierges ou
des belles repenties, et qui semble avoir été désignée pour m'apporter
la bonne doctrine.

C'est sur ce rivage, misérable mais sacré pour qui n'a rien dans l'âme
qu'il ne doive à ces obscurs passionnés d'où naquit notre christianisme,
c'est sur cette plage dont la légende m'étouffait de sa force
d'expansion que je plaignis ma Bérénice d'être une vivante et d'obéir à
des passions individuelles. Sans doute elle a fermé les yeux, mais fasse
le ciel qu'elle ait perdu tout esprit, qu'elle soit devenue entre ses
bras une petite brute sans clairvoyance ni réflexion, en sorte qu'elle
ne soit pas à lui, mais à l'instinct et à la race,--et cela, je puis le
croire, d'après ce que j'entrevois de son tempérament.

Quand je remontai dans ma voiture, fatigué par de telles méditations
mêlées à ma propagande de candidat, et légèrement fiévreux, un orage
tombait sur la Crau. On leva les vitres sur le devant de la capote, qui
me firent durant six heures une prison étroite où le vent qui écorche
ces plaines jetait et écrasait la pluie. Les chevaux, surexcités par
la tempête et leur cocher, filaient avec une extrême rapidité. Je
m'endormis d'un sommeil que je dominais pourtant et qui ne m'empêchait
guère de suivre mon idée. État qui n'est pas de rêve, mais plutôt
l'engourdissement de notre individu, hors une part qui veille et
bénéficie de toute la force de l'être.

Sur ce premier campement de l'église de France, je venais de servir les
doctrines sociales qui me séduisent, en même temps que je rêvais de
Lazare le Ressuscité, et, tous ces soins se mêlant dans mon sommeil
lucide, je réfléchis qu'il avait fait, celui-là, la même traversée que
j'entreprends maintenant, en sorte que je lui prêtais quelques-unes de
mes idées; et j'en vins à resserrer tout ce brouillard dans la lettre
suivante, qui n'est que mon dialogue intérieur mis au point.

       *       *       *       *       *

CONSOLATION DE SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE A LAZARE LE RESSUSCITÉ

«Mon cher Lazare,

Aux dernières fêtes de Néron, votre air soucieux a été remarqué. Je sais
que des personnes de votre famille désirent vous entraîner sur les côtes
de la Gaule, où elles comptent prendre une attitude insigne dans le
nouveau mouvement d'esprit. La détermination est grave.

Vous ne m'avez pas caché le culte que vous gardez à la mémoire de votre
malheureux ami, et, d'après sa biographie que vous m'avez communiquée,
je me rends parfaitement compte qu'il dut avoir beaucoup d'autorité: il
était complètement désintéressé, puis il aimait les misérables, ce qui
est divin. Il m'eût un peu choqué par sa dureté envers les puissants; en
outre, je ne puis guère aimer ceux sur qui je n'ai pas de prise, ces
amis frottés d'huile qui me possèdent et que je ne possède pas. Avec ces
réserves, je comprends que vous l'aimiez beaucoup, d'autant que c'est
pour vous une façon de monopole. Vous avez en effet sur la plupart de
ses fidèles cette supériorité d'avoir été mêlé si intimement à sa vie
qu'en l'exaltant c'est encore vous que vous haussez.

Vous le voyez, mon cher Lazare, je me représente d'une façon très
précise l'intéressant état de votre âme à l'égard de Jésus: vous
l'aimez. La question est de savoir si vous voulez conformer vos actes
à votre sentiment.

Confesserez-vous que sa vie et sa doctrine sont les meilleures qu'on ait
vues? Lui chercherez-vous des disciples, ou vous contenterez-vous de le
servir passionnément dans votre sanctuaire intérieur? Telle est la
position exacte de votre débat. Il vous faut peser si ce vous sera un
mode de vie plus abondant en voluptés de partir avec Mesdemoiselles vos
soeurs pour être fanatique, en Gaule, ou de demeurer à faire de l'ironie
et du dilettantisme avec Néron.

Que vous restiez dans cette cour trop cultivée ou partiez vers des
régions mal civilisées, de vous à moi, dans l'un ou l'autre cas, ça
pourra mal finir, car les peuplades de la Gaule seront excitées à vous
mettre à mort, à cause de votre obstination à leur procurer le bonheur,
et, d'autre part, Néron est un dilettante si excessif que, vous goûtant
personnellement et sachant qu'on vous calomnie, il est fort capable de
vous sacrifier, tant il est peu disposé à plier ses actes d'après ses
idées, à protéger ceux qu'il honore et à appliquer la justice. Dans la
vie, les sentiers les plus divers mènent à des culbutes qui se valent;
en dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la
nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons
influer. J'écarte donc les dénouements qui sont irréformables et je m'en
tiens aux avantages divers de l'une et l'autre attitude.

Eh bien, il n'y a pas de doute, un fanatique (c'est-à-dire un homme qui
transporte ses passions intellectuelles dans sa vie) est mieux accueilli
par l'opinion que l'égotiste (homme qui réserve ses passions pour les
jeux de sa chapelle intime). Les publicistes seront plus sévères à Néron
qu'à Marthe, quoique très certainement cette dernière introduise dans le
monde plus de maux que le premier, et que la part de responsabilité dans
les malheurs qui naissent d'une mésentente idéologique soit plus lourde
pour les victimes que pour les bourreaux. C'est que l'espèce humaine
répugne à l'égotisme, elle veut vivre. Le fanatique représente toujours
le premier mot d'un avenir, il met en circulation, plus ou moins
déformées, les vertus qu'il a aperçues; l'égotiste au contraire garde
tout pour lui, il est le dernier mot.

Néron, mon cher Lazare, excusez-moi d'y insister, est un esprit
infiniment plus large que vos deux excellentes soeurs, mais il est dans
son genre le bout du monde; en lui les idées entrent comme dans un
cul-de-sac; Marthe et Marie sont deux portes sur l'avenir. Le sectaire
est donc plus assuré, tout pesé, de l'estime de l'humanité, puisqu'il la
sert. Il est un rail où elle glisse les provisions qu'elle adresse aux
races futures, tandis que l'égotisme est une propriété close.

Une propriété close, c'est vrai! mais où nous nous cultivons et
jouissons. L'égotiste admet bien plus de formes de vie; il possède un
grand nombre de passions; il les renouvelle fréquemment; surtout il les
épure de mille vulgarités qui sont les conditions de la vie active. De
ces vulgarités inévitables, n'avez-vous pas souffert quelquefois dans
l'entourage si généreux pourtant, si loyal, de vos excellentes soeurs?

Par moi-même, j'avais de solides raisons pour être fanatique: cela eût
été plus décent pour un philosophe. Des amis très honnêtes m'y
engageaient fort. Mais la vie est trop courte! Quand j'aurais, selon le
système des sectaires, traduit ma passion dans une attitude contagieuse,
ce qui d'ailleurs la déforme toujours, quel temps me serait resté pour
acquérir de nouvelles passions? D'ailleurs, il eût fallu conformer mes
actes à mes idées. C'est le diable! comme vous dites, vous autres
chrétiens. Puisque, en ce monde, mon souci se limite à découvrir
l'univers qui est en puissance en moi, et à le cultiver, qu'avais-je
à me préoccuper de mes actes? Moi qui ne fais cas que du parfait
désintéressement, j'ai accepté certaines faveurs qui vinrent à moi en
dépit de ma pâleur et de ma frêle encolure; j'ai favorisé diverses
fantaisies de Néron, et ces complaisances me nuisirent devant l'opinion.
A tout cela, en vérité, je prêtais fort peu d'intérêt; je n'ai jamais
suivi que mon rêve intérieur. Dans mes magnifiques jardins et palais,
je vantais le détachement; j'en étais en effet détaché, j'étais sincère.
Le comprendrez-vous, Lazare, ce luxe m'excitant infiniment à aimer la
pauvreté? Avez-vous jamais mieux goûté la pudeur que dans les bras de
Marie-Madeleine?

J'entre dans ces détails intimes pour vous prouver combien j'ai toujours
été éloigné de cette décision où vous penchez. Ah! ce n'est pas moi qui
pensai jamais à suivre la voie sans horizon et si dure des sectaires.
Et pourtant vous en dissuaderai-je? Suis-je arrivé au bonheur, en ne me
refusant à aucun des sentiers qui me le promettaient? Suis-je parvenu
à recréer l'harmonie de l'univers?

J'ai voulu ne rien nier, être comme la nature qui accepte tous les
contrastes pour en faire une noble et féconde unité. J'avais compté sans
ma condition d'homme. Impossible d'avoir plusieurs passions à la fois.
J'ai senti jusqu'au plus profond découragement le malheur de notre
sensibilité, qui est d'être successive et fragmentaire, en sorte que,
ayant connu infiniment plus de passions que le sectaire, je n'en ai
jamais possédé qu'une ou deux, tout au plus, à la fois. C'est dans cette
idée que Néron me demandant, il y a peu, de lui composer un mot
philosophique qu'il pût prononcer avant de mourir, je lui ai conseillé:
«_Qualis artifex pereo!_ Quel artiste, quel fabricant d'émotions je
tue!»

C'est d'ailleurs une exclamation qu'il pourrait jeter avec à-propos à
toutes les heures de la vie. J'ai acquis une vision si nette de la
transformation perpétuelle de l'univers que, pour moi, la mort n'est pas
cette crise unique qu'elle paraît au commun. Elle est étroitement liée à
l'idée de vie nouvelle, et comme son image est mêlée à tous les plaisirs
de Néron, elle est mêlée à toutes mes analyses. La mort est la prise de
possession d'un état nouveau. Toute nuance nouvelle que prend notre âne
implique nécessairement une nuance qui s'efface. La sensation
d'aujourd'hui se substitue à la sensation précédente. Un état de
conscience ne peut naître en nous que par la mort de l'individu que nous
étions hier. A chaque fois que nous renouvelons notre moi, c'est une
part de nous que nous sacrifions, et nous pouvons nous écrier: _qualis
artifex pereo!_

Cette mort perpétuelle, ce manque de continuité de nos émotions, voilà
ce qui désole l'égotiste et marque l'échec de sa prétention. Notre âme
est un terrain trop limité pour y faire fleurir dans une même saison
tout l'univers. Réduits à la traiter par des cultures successives, nous
la verrons toujours fragmentaire.

J'ai donc senti, mon cher Lazare, et jusqu'à l'angoisse, les entraves
décisives de ma méthode; aussi j'eusse été fanatique, si j'avais su de
quoi le devenir. Après quelques années de là plus intense culture
intérieure, j'ai rêvé de sortir des volontés particulières pour me
confondre dans les volontés générales. Au lieu de m'individuer, j'eusse
été ravi de me plonger dans le courant de mon époque. Seulement il n'y
en avait pas. J'aurais voulu me plonger dans l'inconscient, mais, dans
le monde où je vivais, tout inconscient semblait avoir disparu.

Voici, au contraire, que vous survenez dans des circonstances où ce rêve
devient aisé, et il semble bien que vous soyez sur le point de le
réaliser, puisque ayant ressenti à la cour de Néron des inquiétudes
analogues aux miennes, vous méditez de vous mettre de propos délibéré
au service de la religion nouvelle ... Malheureusement, mon cher Lazare,
j'y vois un obstacle, qui, pour se présenter chez vous avec une forme
singulière, n'en est pas moins commun à bien des hommes.

Quand vous me parliez des curieux incidents de votre pays de Judée, vous
ne m'avez rien celé du rôle important que vous y avez joué: le
merveilleux agitateur vous a ressuscité. Vous êtes Lazare le Revenu.
En conséquence, quoique vous ayez observé toujours la plus grande
discrétion sur cette anecdote désormais historique, il est évident que
vous êtes renseigné sur le problème de l'au-delà. Si vous balancez comme
je vois, c'est que la vérité ne s'en impose pas, d'après ce que vous
savez, d'une façon impérative. Dès lors, vous voilà dans un état
d'esprit qui, pour naître chez vous de circonstances particulièrement
piquantes, n'en est pas moins d'un ordre trop fréquent: vous n'êtes pas
le seul revenu. Beaucoup, à cette époque, bien qu'ils ne soient pas
allés jusqu'au tombeau, ont comme vous des lumières sur ce qui termine
tout. Bien qu'ils n'aient pas eu les pieds et les mains liés avec les
bandes funéraires, ils ne peuvent se donner aux passions de leurs
contemporains. Leur sympathie est assez forte pour leur faire illusion
quelques instants sur des idées généreuses, mais comme vous, qui vîtes
pousser les fleurs par les racines, ils constatent que ce sont des
songes sans racines sérieuses. Ils ont de tristes lucidités, et après
de courts enthousiasmes, analogues à ceux que vous communiquent l'ardeur
de Marthe et de Marie, l'humilité de Sara, la beauté de Madeleine et la
jeunesse du vieux Trophime, ils s'écrient, infortunés clairvoyants qui
regrettent de ne pouvoir se tromper avec tout le monde: «_Qualis artifex
pereo!_»


       *       *       *       *       *


CHAPITRE DOUZIÈME

LA MORT TOUCHANTE DE BÉRÉNICE


Les élections nous réussirent. Sitôt élu, je quittai Arles et
m'installai au Grau-le-Roi, où Bérénice, hélas! dépérissait auprès de
l'adversaire. Celui-ci ne se déjugeait pas: il ne pensait rien que de
sévère sur un succès qu'il n'avait pas prévu, mais il avait trop le goût
de la hiérarchie pour ne point se figurer, depuis le scrutin, que nous
étions liés par «une sympathie plus forte qu'aucune politique».

       *       *       *       *       *

Qui donc avait répandu sur mon amie cette tristesse dont je la vis
défaillante au Grau-le-Roi, dans les premiers jours d'octobre? «C'est
la fièvre des étangs», disait Charles Martin, toujours enclin aux
explications plausibles et médiocres. Ah! les étangs jusqu'alors
n'avaient donné que de beaux rêves à la petite Bérénice; jusqu'alors ses
insomnies étaient enchantées de l'image de M. de Transe, et dans ses
pires délires elle n'avait reçu de lui que les signes d'une tendre
amitié. Morne aujourd'hui pendant de longues heures, c'était une jeune
adultère qui désespère du pardon et répète avec égarement: «Comment
ai-je commis cela?» Jamais elle ne se plaignit, mais ses mains diaphanes
m'avouaient tout et me reprochaient amèrement d'avoir poussé à cette
union sans amour.

M'étais-je égaré sur ce que je croyais être son instinct? Ce mariage de
convenance, que j'avais souhaité pour redresser la vie de mon amie,
allait-il donner à sa destinée l'irréparable tournant? L'extrême
difficulté qu'il y a d'interpréter la volonté de l'inconscient m'apparut
avec une singulière netteté durant ces dernières semaines, au cours des
longs silences de Bérénice, assise auprès de moi en face de la mer
mystérieuse.

A ma table de travail, je défaillais sous ces intérêts refroidis qui
encombrent un nouvel élu. Ces querelles émoussées, ces compliments, ces
réclamations m'étaient une chose de dégoût, comme l'idée fixe dans
l'anémie cérébrale, ou, dans l'indigestion, le fumet des viandes qui la
causèrent. La réussite me supprimait trop brutalement le but dont
j'avais vécu depuis huit mois; je n'avais plus d'impulsion à mon
service. _Qualis artifex pereo!_ me répétais-je par ces lentes matinées
de loisir, vaguant de la vaste mer à ces vastes espaces couverts des
seules digitales, et n'osant à chaque heure du jour visiter Bérénice.
Étendu sur la grève, je m'abandonnais aux forces de la terre: il me
semblait que son contact, sa forte odeur, sa belle santé me
renouvelleraient mieux qu'aucun système. En dépit de mon âme hâtive, je
me sentais solidaire de cette terre d'Aigues-Mortes, faite des lentes
activités du sable et de l'Océan. Ne puis-je comparer le développement
de ce pays au mien propre? Les modifications géologiques sont analogues
aux activités d'un être. Bérénice, qui sortit de son instinct pour
suivre mes conseils et se marier, souffre comme souffrirait la nature
entière si elle était soumise à des volontés particulières. Dans mon
orgueil de raisonneur, j'ai traité mon amie comme l'Adversaire traite
le Rhône et sa vallée. En échange de là révélation que m'a donnée de
l'inconscient cette fille incomparable, je n'ai su que la faire pécher
contre l'inconscient.

Sitôt que le crépuscule avait couvert d'ombre ma table de travail, le
visage amaigri de la jeune malade m'apparaissait comme un reproche.
Accoudé à mon balcon, sur ce doux canal du Grau-le-Roi qui va
aboutissant à la mer, j'entendais dans une rue voisine les enfants,
énervés de leur journée et trop bruyants, se débattre contre les grandes
personnes qui les rappelaient au logis. Pour moi, j'attendais que huit
heures sonnées me permissent d'aller auprès de Bérénice; la fièvre
l'empêchait de dormir, et je me consacrais à amuser le plus possible son
extrême faiblesse.

Quand il était si évident que cet être infiniment sensible ne souffrait
que d'avoir froissé les volontés mystérieuses de son instinct, Martin
nous fatiguait de sa thérapeutique matérialiste. De l'entendre, je
m'étonnais qu'il pût valoir si peu en vivant dans une telle société. Par
ses seules définitions de Bérénice, il me déformait la délicieuse image
que je m'étais composée d'elle d'après nos pédagogies. Sa médiocrité me
conduisit même à cette réflexion que, si Petite-Secousse devait
disparaître à son contact, il ne m'en coûterait pas plus de soupirs
qu'elle mourût tout entière, car Petite-Secousse est la partie de
Bérénice que j'ai jugée digne de toutes mes préférences.

Les choses allèrent plus vite qu'il n'eût été raisonnable de le prévoir.
En trois jours, cela fut au point que je ne doutai pas de sa fin
prochaine. Sa figure et ses mains, pâles comme les linges où elle
repose, gardaient ce petit air secret que nous lui avons toujours vu,
mais une expression plus lente éteignait ses yeux qui m'ont éclairé si
rapidement l'ordre de l'univers.

Une extrême faiblesse l'accablait dans son lit, et moi de tenir sa main
je me sentais plus fort. Bérénice va disparaître, pensai-je, mais je
garde le meilleur d'elle-même. Je me suis approprié son sens de la vie,
sa soumission à l'instinct, sa clairvoyance de la nature; je suis la
première étape de son immortalité, mon amie, ce séjour était incertain
pour toi, tu pouvais t'y abîmer, mais en moi prospéreront tes vertus.

A cet instant, ses yeux ayant rencontré mes yeux, elle me souriait, mais
quand son sourire s'effaça, je me sentis tout bouleversé, car je
songeais à tout ce qu'il y a en elle de viager et qu'avant l'aube
prochaine peut-être je ne verrais plus. Je baisai sa main, qui, sous la
chaleur de la fièvre, n'était plus déjà qu'un léger ossement; et des
larmes vinrent mouiller ses yeux, tandis que je répétais: hélas! hélas!

Peut-être se sentait-elle trop de faiblesse pour parler, et je n'avais
d'elle que ses doigts qui caressaient doucement ma figure, mais je
compris soudain avec épouvante qu'elle me regardait pour me voir une
dernière fois. Depuis combien de temps cette pensée en elle? Ah! ces
regards où de pauvres hommes et de pauvres bêtes nous avouent le bout
de leurs forces! Regard tendre et voilé de ma Bérénice qu'affligeait
la peur de la mort! il me parut plus pitoyable qu'aucun mot désolant
qu'elle eût inventé pour se plaindre. Je lui parlai des promenades que
nous ferions encore dans la campagne, elle se mit à pleurer sans
répondre.

Je ne crois pas qu'elle ait eu de graves souffrances physiques. La soeur
qui l'assistait, et à qui, par délicatesse de femme, elle confiait
toutes ses misères, m'a dit: «Si elle a beaucoup souffert, c'est de
quitter sa beauté, ses souvenirs et toutes ses choses de sa villa». Elle
eut un délire de petite fille, et à moi, qu'elle avait fait asseoir au
bord de son lit, cela paraissait si impossible que cette enfant
participât d'un mystère sacré, comme est la mort, que je croyais parfois
à un jeu de fiévreuse.

J'ai vu Bérénice mourir; j'ai senti les dernières palpitations de son
coeur qui n'avait été ému que de l'image d'un mort. Elle était couchée
sur le côté, comme ces pauvres bêtes dont elle eut toute sa vie une si
grande pitié. Sans doute elle sentit la mort la posséder, car son visage
gardait une terreur inexprimable. Et moi, je cherchais un moyen de lui
témoigner la plus tendre sympathie, d'adoucir ce passage misérable;
j'embrassais ces yeux où roulaient les derniers pleurs. Je les
embrassais comme elle avait mille fois embrassé son bel âne, sans
préoccupation de politesse ni de sensualité, simplement pour lui
témoigner ma fraternité. Ces baisers-là, elle ne les connut point de sa
vie, car elle éveillait la volupté, «Maintenant, lui disais-je, tu as
fini ta tâche, tu atteins ta récompense, qui est la certitude, vérifiée
sur ma tristesse présente, que j'eus pour toi un réel attachement. Tu ne
crains plus désormais d'être méprisée par ceux à qui les circonstances
ont composé une vie plus facile.»

Je lui ai fait la mort que j'ai toujours tenue pour la plus convenable,
sans tapage, ni larmes, ni vaines démonstrations, mais un peu grave et
silencieuse. Elle eut la fin d'un pauvre animal qui pour finir se met en
boule dans un coin de la maison de son maître, d'un maître dont il est
aimé.

Et pourtant, faire une bonne mort était-ce un rôle suffisant pour elle?
Elle eût été précieuse surtout pour assister les autres à leur dernier
moment, car elle savait sympathiser avec la nature dans ses plus tristes
humiliations.

C'est vers les cinq heures qu'écartant les boucles de cheveux qui
couvraient son front, je fermai les yeux de cette fille dont la sagesse
eût mérité mieux que de marcher côte à côte avec mes inquiétudes
raisonneuses. Dès lors, tout l'appareil des soins funéraires s'interposa
entre moi et ce corps qui ne m'était plus qu'une chose étrangère. Je me
retirai avec l'image que je gardais de cette véritable maîtresse.


       *       *       *       *       *


CHAPITRE TREIZIÈME

PETITE-SECOUSSE N'EST PAS MORTE!

Les journées qui suivirent l'enterrement de Bérénice, je les donnai avec
une ponctualité en quelque sorte machinale aux devoirs de mon nouvel
état. Mais déjà il ne m'était plus qu'une passion refroidie, un casier
de mon intelligence. Et ce pays aussi, que j'avais dû orner de toutes
mes émotions pour m'en faire un séjour utile, maintenant que j'allais
le quitter n'avait plus pour mon âme d'impériosité.

C'était en moi et hors de moi un profond silence. Il me semblait que le
monde et mon moi se fussent figés. J'étais un bloc de glace sur une mer
qui l'étreint en se congelant. Sur cette banquise lourde et monotone que
je composais avec l'univers, seule glissait comme un nuage bas l'image
de Petite-Secousse. Image gelée, elle-même! De nos causeries, je ne
savais plus que ses longs silences; de sa sensualité, rien que ses
touchantes torpeurs, et de son corps élégant, je ne revoyais aucun
détail, mais seulement j'étais rempli de cette tristesse que m'avait
donnée chacune de ses grâces quand je songeais qu'elles passeraient.
De tant de gestes par où elle me toucha, un seul m'obsède: c'est quand,
la veille de sa mort, ses yeux rencontrant mes yeux, elle pleura sans
parler.

Ainsi passais-je des soirées, avant que le Parlement fût convoqué, à
m'attendrir sur le triste sort de la jeune Bérénice, qui mourut d'avoir
mis sa confiance en l'Adversaire.

Sitôt ma correspondance et autres besognes mises au net, de toutes les
parties de mon âme montait une sorte de vapeur qui me voilait le monde
extérieur. Sous cette tente métaphysique, je demeurais très avant dans
la nuit à contempler la reine par qui me fut révélée la vie
inconsciente, et sa vue, mieux qu'aucune encyclopédie, m'enseignait les
lois de l'univers. Même il m'arriva d'être rappelé à la réalité par une
douleur au coeur; alors je souriais de m'exalter à ce point pour celle
qui ne fut en somme qu'un petit animal de femme assez touchante. Rien
au monde pourtant ne m'inspira plus vive complaisance.

Une nuit, je ressentis, avec une intensité toute particulière, que la
préoccupation dont je venais de vivre pendant huit mois était assouvie
et qu'il m'en fallait une nouvelle. Pourquoi ne puis-je comme l'océan
pousser la vague qui naît dans la voie de la vague qui meurt, et comme
lui me donner la puissance et la paix? Auprès de la mer unissonnante,
je souffrais que ma vie fût une suite de sons privés d'harmonie. Ce
problème, qui n'est autre que de me trouver une loi, m'était si agréable
ce soir-là, et si doux aussi le vent généreux qui soufflait du large,
que je résolus d'aller, en mémoire de Bérénice, jusqu'au jardin
d'Aigues-Mortes.

Il eût été plus hygiénique de gagner mon lit, mais l'idée des
transformations de mon moi me présentait avec une grande force la
convenance de jouir de mes sensations jour par jour. Puisque nous sommes
la victime de morts successives, je refuse de sacrifier une satisfaction
d'aujourd'hui au bien-être de celui que je serai dans quelques années.

Ayant ainsi agrandi ma promenade par de hautes considérations, je fis
les quatre kilomètres de bruyères et d'étangs qui séparent
d'Aigues-Mortes le Grau-du-Roi. La haie franchie de la villa de
Rosemonde, je me retrouvai sur ce sable où nous avions passé tant
d'heures, et où je venais sans doute pour la dernière fois. Je revécus
avec intensité le chemin que j'avais parcouru auprès de Bérénice, et je
sentais que, haussé par cette étrange compagnie d'une année,
j'embrassais avec plus de force un plus grand horizon.

Cette nuit d'octobre était si chaude, ou plutôt mon imagination si
échauffée, que je résolus, étant un peu las, d'attendre le matin en me
couchant sur des touffes de fleurs violemment parfumées. Dans mon état
de nerfs, ces arbres et toutes ces choses que je connaissais si bien
faisaient se dresser devant moi, à tous instants, des apparences
fantastiques. La masse des remparts, l'immensité de la plaine, la
voluptueuse désolation de ce petit jardin, mon amour de l'âme des
simples, ma soumission de raisonneur devant l'instinct, toutes ces
émotions que j'avais élaborées dans ce pays et tout ce pittoresque dont
il m'avait saisi dès le premier jour, se fondaient maintenant dans une
forme harmonieuse. Et comme ils avaient été dans mon cerveau des
mouvements coexistants et simultanés, ils cessaient sous ma fièvre plus
forte d'être isolés pour composer un ensemble régulier. Beau jardin
idéologique, tout animé de celle qui n'est plus, véritable jardin de
Bérénice!

Au sens matériel du mot, je ne puis dire que Bérénice me soit apparue,
mais jamais je ne sentis plus fortement sa présence que dans cette
importante veillée où je résumai mon expérience d'Aigues-Mortes. C'est
qu'aussi bien, depuis un an, j'ai resserré autour de Bérénice tous les
mouvements de ma sensibilité. Telle que j'ai imaginé cette fille, elle
est l'expression complète des conditions où s'épanouirait mon bonheur;
elle est le moi que je voudrais devenir. Or, pour une âme de qualité,
il n'est qu'un dialogue, c'est celui que tiennent nos deux moi, le moi
momentané que nous sommes et le moi idéal où nous nous efforçons. C'est
en ce sens que j'ai vu Bérénice se lever de sa poussière funéraire.
Pitoyable et fanée de péchés, elle avait un nimbe lumineux où
s'éclairait ma conscience. Dans ces premiers violets de l'aube, je lui
apportai ces mêmes sentiments d'humilité que d'autres connurent pour
Isis qui les émouvait de son mystère et pour la Vierge tenant dans ses
bras le Verbe fait petit enfant. Ma Bérénice, sous ses voiles de jeune
élégante, possédait, elle aussi, les secrets de la nature, et pour
apparaître en elle, la vérité, une fois encore, emprunta les
balbutiements d'un être faible.

--Bérénice, lui disais-je, chacune de tes larmes a été pour moi plus
précieuse qu'un raisonnement impeccable. Mais ce bénéfice ne survivra
pas à ta mort.

Je crus entendre une voix:

--Mes larmes en coulant sur toi ont laissé comme un signe particulier,
auquel les hommes reconnaîtront que tu as une part de l'âme d'une
créature simple et bonne.

--Tu étais, ma Bérénice, le petit enfant sauveur. La sagesse de ton
instinct dépassait toutes nos sagesses et ces petites idées où notre
logique voudrait réduire la raison. Quand j'étais assis auprès de toi,
dans ta villa, parfois tu partageais mes douloureux énervements; par une
contagion analogue, j'ai participé de ta force qui te fait marcher du
même rythme que l'univers. Malheureux que je suis, j'y ai manqué le jour
que j'ai voulu corriger ton instinct et, par une double conséquence, en
même temps que je prétendais te perfectionner, j'ai détruit l'appui que
tu m'étais. Dès lors, que vais-je devenir?

Bérénice me répondit:

--Il est vrai que tu fus un peu grossier en désirant substituer ta
conception des convenances à la poussée de la nature. Quand tu me
préféras épouse de Charles Martin plutôt que servante de mon instinct,
tu tombas dans le travers de l'Adversaire, qui voudrait substituer à nos
marais pleins de belles fièvres quelque étang de carpes. Cesse pourtant
de te tourmenter. Il n'est pas si facile que ta vanité le suppose de mal
agir. Il est improbable que tu aies substitué tes intentions au
mécanisme de la nature. Je suis demeurée identique à moi-même, sous une
forme nouvelle; je ne cessai pas d'être celle qui n'est pas satisfaite.
Cela seul est essentiel. Toi-même tu te désoles de ne pas avoir de
continuité; tu insistes sur ceci que toute augmentation de ton âme y
suppose quelque chose qui s'anéantit. Dans cette succession où tu te
désespères, quand comprendras-tu qu'une chose demeure, qui seule
importe, c'est que tu désires encore. Voilà le ressort de ton progrès,
et tout le ressort de la nature. Je pleurais dans la solitude, mais
peut-être allais-je me consoler: tu me poussas dans les bras de Charles
Martin pour que j'y pleure encore. Dans ce raccourci d'une vie de petite
fille sans moeurs, retrouve ton coeur et l'histoire de l'univers.

--Ah! Petite-Secousse, que tu étais fortifiante dans le triste jardin
d'Aigues-Mortes!

--J'étais là; mais je suis partout. Reconnais en moi la petite secousse
par où chaque parcelle du monde témoigne l'effort secret de
l'inconscient. Où je ne suis pas, c'est la mort; j'accompagne partout
la vie, C'est moi que tu aimais en toi, avant même que tu me connusses,
quand tu refusais de te façonner aux conditions de l'existence parmi les
barbares; c'est pour atteindre le but où je t'invitais que tu voulus
être un homme libre. Je suis dans tous cette part qui est froissée par
le milieu. Mon frisson douloureux agite ceux-là mêmes qui sont le plus
insolents de bonheur, et si tu observes avec clairvoyance, tu verras à
t'attendrir sur eux: l'attitude provocatrice de celui-ci cache mal sa
faiblesse, à laquelle il voudrait échapper; là sécheresse que cet autre
pousse jusqu'à la dureté, n'est qu'impuissance à s'épanouir. Estime
aussi les misérables: parfois il est en eux de telles secousses que
c'est pour avoir tenté trop haut qu'ils glissent bas. Personne ne peut
agir que selon la force que je mets en lui. Je suis l'élément unique,
car, sous son apparence d'infinie variété, la nature est fort pauvre, et
tant de mouvements qu'elle fait voir se réduisent à une petite secousse,
propagée d'un passé illimité à un avenir illimité. Pour satisfaire ton
besoin d'unité, comprends qu'il faut t'en tenir à prendre conscience de
moi, de moi seule, Petite Secousse, qui anime indifféremment toutes ces
formés mouvantes, qualifiées d'erreurs ou de vérités par nos jugements
à courte vue.

Alors je m'agenouillai et j'adorai Petite-Secousse.

       *       *       *       *       *

Le jour approchait. Les cimes des rares arbres bleuissaient déjà de
lumière. Ce soleil qui se lève sur ce pays, où Bérénice a rempli son
apostolat, me sera-t-il une aube nouvelle?

J'entendis l'appel des animaux dans leur étable. Je n'eus pas de peine
à leur ouvrir. Tous ces humbles amis de Bérénice me firent fête suivant
leur tempérament, et quoique les canards filassent du côté des étangs
sans politesse, je ne me trompai pas sur leur misère et sur le
contre-coup qu'ils supportaient, eux aussi, de notre perte commune. Je
restai un long temps à serrer la tête de l'âne dans mes bras, à plonger
mes yeux dans ses yeux. Mais comme il appartient à une race longuement
battue et que d'autre part cette heure religieuse du levant n'était pour
lui que l'instant de sa pâture, il faisait des efforts pour se dégager
et brouter. Ah! me disais-je, comment gagner les âmes.

Petite-Secousse, je crois en vérité que tu existes partout, mais il
était plus aisé de te constater dans le coeur d'un léger oiseau de
passage que de distinguer nettement comment bat le coeur des simples.

C'est après avoir réfléchi sur cette difficulté de gagner les âmes, de
fraterniser avec l'inconscient, que Philippe forma ce désir dont il
entretint Mme X... d'obtenir du chef de l'État la concession d'un
hippodrome suburbain.

En effet, pour que les âmes s'épanouissent avec sincérité, il leur faut
ces loisirs qu'eut Bérénice, par exemple, et qu'elles ne soient pas,
comme cet âne famélique, distraites par l'âpre souci de quelques
trochées d'herbes. Les souffrances, les nécessités de la vie nous font
comme une gangue misérable où notre individualisme est opprimé. Que
l'heureux s'épanouisse, que nous saisissions avec aisance la direction
particulière de sa vie, on le conçoit. Mais les misérables! Pour
qu'auprès d'eux je profite, pour qu'ils s'entr'ouvrent et deviennent une
fleur utile du jardin de Bérénice, soyons à même de les libérer; qu'ils
cessent d'abord d'être des opprimés!

Et nous-mêmes, d'autre part, pour échapper à la dissipation et à
l'altération que nous subissons des contacts temporels, ne convient-il
pas que nous nous réfugions, comme dans un cloître, dans une forte
indépendance matérielle? Ce n'est qu'un expédient, mais sans cette
indication ce _traité de la culture du moi_ eût été incomplet. L'argent,
voilà l'asile où des esprits soucieux de la vie intérieure pourront le
mieux attendre qu'on organise quelque analogue aux ordres religieux qui,
nés spontanément de la même oppression du moi que nous avons décrite
dans _Sous l'Oeil des Barbares,_ furent l'endroit où s'élaborèrent jadis
les règles pratiques pour devenir _un homme libre,_ et où se forma cette
admirable vision du divin dans le monde, que sous le nom plus moderne
d'inconscient, Philippe retrouva dans le _Jardin de Bérénice._


       *       *       *       *       *


DEUX NOTES


1° A PROPOS DU TITRE

Ce volume--où se clôt la série commencée par _Sous l'oeil des Barbares_
--a été annoncé sous le titre _Qualis artifex pereo_, que l'auteur a
cru devoir modifier, par convenance envers quelques amies qui se fussent
peut-être embarrassées, le premier jour, de ce latin. Un ouvrage qui ne
veut être qu'un acte d'humilité devant l'inconscient, manquerait trop
grossièrement son but, s'il apportait la plus légère contrariété à des
femmes.

_Qualis artifex pereo!_ Pour nous qui ne détestons pas certaines
pédanteries qui aggravent et enrichissent le débat, elle exprimait fort
bien, cette formule, le désarroi de celui qui constate ne pouvoir se
donner un moi nouveau qu'en tuant le moi de la veille. Mais qu'elle eu
paru lourde, cette fleur de collège, entre les seins de ma Bérénice!


       *       *       *       *       *


2° SUR LE CHAPITRE PREMIER

Si déplaisant qu'il soit d'alourdir d'un commentaire cette fantaisie
d'idéologue, je ne puis supporter qu'on méconnaise ici ma pensée, et je
tiens à souligner que je fais intervenir MM. Renan et Chincholle comme
deux exemplaires, universellement connus, de façons fort diverses de
regarder et d'apprécier la vie. Ils me sont des facilités pour abréger
et mouvementer les discussions abstraites. Faut-il redire que j'use de
M. Renan selon la méthode que Platon employa avec Socrate? Mais ce
maître n'est pas mort, m'objectent quelques-uns. Il nous a mis du moins
en possession de son héritage intellectuel: de tout mon effort je le
fais fructifier.

Un nom plus affiché encore est mêlé à cet ouvrage, et chacun comprendra
que je ne puis l'écrire qu'avec un profond sentiment. Mais c'est à
chacune, de ces pages que je voudrais étendre le bénéfice de cette note;
on ne manquera pas de me chicaner avec des interprétations littérales ou
fragmentaires. Tout est vrai là-dedans, rien n'y est exact. Voilà les
imaginations que je me faisais, tandis que les circonstances me pliaient
à ceci et à cela. Goethe, écrivant ses relations avec son époque, les
intitule: _Réalité et Poésie_.


       *       *       *       *       *





End of the Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 3, by Maurice Barrès

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 3 ***

***** This file should be named 16814-8.txt or 16814-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16814/

Produced by Marc D'Hooghe

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.