Le cochon dans les trèfles

By Mark Twain

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Title: Le cochon dans les trèfles

Author: Mark Twain

Translator: Sébastien Voirol


        
Release date: May 30, 2026 [eBook #78786]

Language: French

Original publication: Paris: La renaissance du livre, 1911

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78786

Credits: Véronique Le Bris, Gata Negra, Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COCHON DANS LES TRÈFLES ***




IN EXTENSO 2e SÉRIE--No 18

[Illustration: Le Cochon dans Les Trèfles

 Roman de MARK TWAIN]

 Le Roman Complet
 DE
 3 fr. 50

 POUR
 45 cent.

 LA RENAISSANCE DU LIVRE

 Jean Gillequin et Cie
 ---- ÉDITEURS ----
 _78, Boulevard St-Michel_
 PARIS




LE COCHON DANS LES TRÈFLES




_MARK TWAIN_


Samuel Langhorne Clemens naquit à Florida, dans l'État de Missouri, le
30 novembre 1835. Dès l'âge de treize ans il dut chercher du travail
pour vivre et se fit attacher comme apprenti typographe au service
d'une imprimerie. Le goût des voyages et les nécessités de la vie
l'amenèrent bientôt à chercher une autre destinée. Il trouva un modeste
emploi de pilote sur un bateau à vapeur appartenant à la navigation
fluviale du Mississipi. On raconte que c'est là qu'il entendit pour la
première fois prononcer les deux syllabes qu'il choisit un peu plus
tard comme pseudonyme. Le capitaine, en relevant la profondeur du
fleuve, la cria en brasses: «Mark Twain!» c'est-à-dire: «Marquez deux!»
La netteté et la sonorité de cette expression le frappèrent sans doute.

Il venait à peine d'atteindre sa vingtième année lorsqu'on découvrit
en Californie les gisements d'or qui devaient, au cours des années
suivantes, y attirer tant de monde à l'esprit entreprenant. Le jeune
Samuel Clemens voulut, lui aussi, tenter la fortune; mais, dès son
arrivée dans l'Ouest lointain, il débuta comme journaliste reporter. Au
bout de quelque temps, il s'établit à Buffalo où il prit la direction
d'une feuille locale s'occupant plus particulièrement de questions
agricoles. Il dut abandonner cette entreprise et devint, en même temps
qu'un autre écrivain de grande renommée, Bret Harte, collaborateur du
journal _The Californian_. Ce fut à peu près vers cette époque qu'il
commença à écrire les romans et les nouvelles humoristiques grâce
auxquels il devint rapidement l'écrivain le plus fameux et le plus aimé
peut-être que l'on ait connu aux États-Unis. Son premier livre, _la
Grenouille qui saute_, parut en 1867. A partir du jour où le succès lui
sourit, «Mark Twain» n'hésita pas à entreprendre de grands voyages et à
visiter notamment le continent européen. On le dépeint volontiers--ce
qui est fort naturel--comme un ironique, mais enthousiaste admirateur
des mœurs américaines. Il se peut que ce soit là une erreur. Le célèbre
auteur, qui ne s'est guère privé de ridiculiser certains côtés de la
vie anglaise, séjourna, vers la fin de sa vie, longtemps en Angleterre.
Et l'on possède dans ses écrits la preuve que rien ne lui était en
réalité plus odieux que le «humbug», le charlatanisme, et la sottise
des parvenus.

Ses admirateurs d'outre-Océan lui ont attribué du génie. Sa précision
et sa logique poussées jusqu'à l'absurde témoignent en effet d'une
sorte de génie spécial. Elles ne suffirent point, cependant, à le
préserver des déboires. Il créa en 1884 une maison d'édition dont
la liquidation amena sa ruine complète. Pendant des années il dut
se livrer à un labeur acharné pour payer des dettes contractées à
l'occasion de ce désastre financier. Ses droits d'auteur, quoique
considérables, ne lui permettant pas de faire face à toutes les
exigences, il se fit conférencier, et parcourut et le Nouveau Monde et
le Vieux Monde, fêté partout où il se montra.

Ce fut au retour d'une longue absence qu'il mourut dans sa résidence de
Redding, le 21 avril 1910.

Parmi les œuvres les plus célèbres de Mark Twain, nous nous bornerons
à citer: _les Innocents à l'étranger_ et _les Innocents chez eux_,
_les Aventures de Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _le Vol de
l'Éléphant blanc_, _Un Yankee à la cour du roi Arthur_, _le Prince
et le Miséreux_, _le Billet de vingt-cinq millions_, et enfin cette
incroyable fantaisie sous forme de roman, _le Cochon dans les Trèfles_.

Le maître incontesté de la littérature humoristique aux États-Unis y
montre une verve rare et assurément beaucoup d'esprit. Ce qui ne nuit
pas, selon nous, à l'ensemble de l'œuvre, ce qui en quelque sorte
nous attache à elle, c'est que l'auteur met toutes ses exagérations,
toutes ses folles extravagances au service des idées nobles et
élevées. Beaucoup de personnes s'imaginent que les fantaisies et les
observations que l'on comprend sous le nom d'humour américain échappent
à l'intelligence latine, et manquent ainsi l'effet voulu; d'autres
affirment que les finesses véritables, les pointes essentielles de cet
esprit anglo-saxon ou yankee sont intraduisibles. Il se peut qu'il
y ait du vrai dans de telles affirmations; en ce qui concerne Mark
Twain, et particulièrement le roman que nous présentons ici au public,
nous sommes persuadés qu'il sera lu et goûté comme il faut par tout le
monde, avec un extrême plaisir.




  +Mark Twain+

  +Le Cochon+

  DANS LES TRÈFLES

  _ROMAN_

  Traduit en français par +Sébastien Voirol+

  [Illustration]

  PARIS

  LA RENAISSANCE DU LIVRE

  _JEAN GILLEQUIN ET Cie, ÉDITEURS_

  78 BOULEVARD ST-MICHEL 78




"IN EXTENSO"

_CHAQUE MOIS_

Le Roman de =3 fr. 50= pour =45 Cent.=


_OUVRAGES PARUS_

  Nos

   1. =La Discorde=, par Abel +Hermant+.
   2. =Le Silence=, par Édouard +Rod+.
   3. =L'Autre Femme=, par +J.-H. Rosny+.
   4. =Élisabeth Couronneau=, par Léon +Hennique+.
   5. =Les Cœurs Nouveaux=, par Paul +Adam+.
   6. =L'Amour Meurtrier=, par +M. Serao+.
   7. =Les Ames en peine=, par +Björnson+.
   8. =La Fin des Bourgeois=, par Camille +Lemonnier+.
   9. =Défroqué=, par +E. Daudet+.
  10. =La Payse=, par +Ch. Le Goffic+.
  11. =En Exil=, par +G. Rodenbach+.
  12. =Les Revenants=; =l'Ennemi du Peuple=, par +Ibsen+.
  13. =La Puissance des Ténèbres=; =les Spirites=, par +Tolstoï+.
  14. =Rivalité d'Amour=, par +Sienkiewicz+.
  15. =Le Mort=, par +C. Lemonnier+.
  16. =L'Amour Masqué=, inédit de +Balzac+.
  17. =Amis=, par +E. Haraucourt+.
  18. =Le Cochon dans les Trèfles=, par +Mark Twain+.


_A PARAITRE_

  =LA TEIGNE=, par +L. Descaves+.
  =LE GALÉRIEN=, par +Jonas Lie+.


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DANS LES 12 PREMIERS DE LA LISTE CI-DESSUS




Le Cochon dans les Trèfles




CHAPITRE PREMIER


C'est dans la campagne anglaise, par une splendide matinée. Au faîte
d'une belle colline, on aperçoit une construction majestueuse, flanquée
de tours et couverte de lierre, témoin antique et considérable des
grandeurs seigneuriales du moyen âge. C'est le château de Cholmondeley,
l'une des propriétés du lord de Rossmore, chevalier de l'ordre de la
Jarretière, grand-croix de l'ordre du Bain, commandeur de l'ordre
de Saint-Michel et Saint-George, etc., etc. Le noble lord possède
22 000 acres de terres, toute une paroisse de Londres, comprenant 2 000
immeubles, et fait assez confortablement face aux exigences de la vie
avec un revenu annuel de 2 000 livres sterling. L'histoire assure que
l'ancêtre fondateur de cette noble lignée ne fut autre que Guillaume le
Conquérant en personne. Quant au nom de la mère, aucun parchemin n'en a
conservé le souvenir, son importance n'ayant été que passagère et toute
relative, comme celle de la fille du tanneur de Falaise, entre autres.

Par cette fraîche et belle matinée, il y a dans la salle à manger
familiale du château, devant les reliefs refroidis d'un repas achevé,
deux personnes. L'une est le vieux lord, grand, droit, aux épaules
carrées, aux cheveux blancs, au front sévère; un homme dont chaque
trait, dont le moindre geste révèlent le caractère, et qui porte ses
soixante-dix ans aussi allégrement que d'autres cinquante. Le second
personnage est son fils et héritier unique, un jeune homme au regard
rêveur; quoique approchant de la trentaine, on lui donnerait tout au
plus vingt-six ans. Il est aisé de voir que les traits essentiels de
son caractère sont la candeur, l'amabilité, la droiture, la sincérité,
la simplicité et la modestie. Aussi, lorsqu'on songe à l'écrasante
suite de noms et de titres auxquels il a droit, l'idée vous viendrait
facilement de le comparer à un agneau revêtu d'une armure. Il
s'appelle, en effet, l'honorable Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
Sellers, vicomte Berkeley de Cholmondeley Castle, Warwickshire
(prononcez: Kecoubry Dzlanover Marchbanks Sellers, vaïcaount Barkly de
Chœmly Cazle, Ouorrikshr).

Pour l'instant, il se tient près d'une grande fenêtre de la salle à
manger, écoutant avec toutes les apparences d'une attention déférente
les paroles de son père, dont il semble, néanmoins, respectueusement
prêt à réfuter l'argumentation. Le père marche de long en large tout
en parlant, et le ton de sa conversation dénote une chaleur persuasive
voisine de l'exaltation.

--Je me rends parfaitement compte, déclare-t-il, d'une des conséquences
de votre mollesse d'esprit. Quand vous avez décidé de mettre à
exécution un projet que vous dictent vos idées sur l'honneur et
sur la justice, il est superflu de vouloir raisonner avec vous...
Parfaitement... vous n'êtes arrêté ni par le ridicule, ni par la
persuasion, ni par des supplications, et même si je vous ordonnais...

--Mais, papa, si vous vouliez réfléchir, sans parti pris et sans cette
véhémence, vous admettriez que je ne suis pas sur le point de commettre
un acte inconsidéré, un coup de tête injustifiable. Ce n'est pas moi
qui ai inventé cet Américain, prétendant à l'héritage et aux dignités
des Rossmore. Ce n'est pas moi qui l'ai cherché, découvert, ou imposé à
votre attention. Il s'est découvert des titres et des droits lui-même,
et c'est lui qui est venu se mêler à notre vie...

--Et nous rendre l'existence insupportable, pour moi du moins, et
cela depuis dix ans, avec ses lettres assommantes, son verbiage, ses
kilomètres de raisonnements probants...

--Dont vous n'avez jamais daigné prendre connaissance. En toute
équité, il avait le droit d'être entendu. Ou bien il était en mesure
de prouver qu'il était le véritable descendant des Rossmore,--et
en ce cas notre ligne de conduite était toute tracée,--ou bien ses
arguments ne pouvaient fournir aucune preuve, et en ce cas nous serions
également fixés sur la conduite à tenir. J'ai lu, moi, ces témoignages
qu'il apporte; je les ai patiemment étudiés et confrontés. Les faits
s'enchaînent solidement et sans lacune; aussi ne suis-je pas éloigné
d'avoir la conviction qu'il est le véritable lord.

--Et moi, par conséquent, un usurpateur, un scélérat, un vaurien!
Réfléchissez un peu à ce que vous dites!

--Mais, papa, supposez qu'il soit réellement ce qu'il prétend être. Si
ses droits se trouvaient nettement établis, consentiriez-vous à garder,
fût-ce un jour, une heure, une minute même, des titres et des biens qui
lui appartiennent?

--Ce que vous dites est absurde, stupide, pure niaiserie! Écoutez-moi.
Je vais faire ce que vous pourrez appeler une confession, si ce mot
vous plaît. Je n'ai pas lu tous ces témoignages récents parce qu'il n'y
avait pas lieu de le faire. J'en avais déjà pris connaissance du temps
du père du prétendant actuel, il y a quarante ans. Les prédécesseurs
de cet individu en ont tenu au courant notre famille depuis près de
cent cinquante ans. Et la vérité, la voici! L'héritier des Rossmore est
jadis parti pour l'Amérique en même temps que l'héritier des Fairfax,
dont on a tant parlé, ou vers la même époque... Il disparut quelque
part dans les brousses de l'État de Virginia, se maria et fonda la
race fruste, inculte et barbare de nos compétiteurs; il n'écrivait
jamais à sa famille, et finalement on le crut mort. Sans tambours ni
trompettes, son frère cadet put prendre possession de l'héritage. A la
mort de l'Américain, son fils aîné commença les démarches pour se faire
reconnaître,--par une lettre qui existe encore,--mais il mourut avant
que son oncle ait eu l'occasion, ou manifesté le désir de lui répondre.
Son fils grandit, le temps passa, vous comprenez, et à son tour il
recommença à écrire des lettres pour prouver ses droits. Depuis lors,
chaque héritier en a fait autant, jusques et y compris l'idiot actuel.
Tous furent d'ailleurs des miséreux; aucun d'eux n'a seulement jamais
possédé de quoi faire la traversée pour venir soutenir ses réclamations
en Angleterre. Les Fairfax, par contre, n'ont jamais laissé leurs
droits s'éteindre; bien qu'établis au Maryland, ils les conservent
toujours. Leur ami perdit les siens de sa propre faute. Vous saisissez
à présent que les faits de ce genre nous conduisent à ceci: moralement,
ce Yankee vagabond est le véritable lord de Rossmore; légalement, il
n'y a pas plus de droit que son chien. Voilà! Êtes-vous content?

Il y eut un silence, puis le jeune homme lança un coup d'œil dans la
direction des armoiries en chêne sculpté au-dessus de la haute cheminée
et dit avec une nuance de regret dans la voix:

--Depuis le jour où furent créés les blasons, celui de notre famille
porte cette devise: _Suum cuique_, «à chacun ce qui lui appartient».
Par votre confession si franche, vous avez fait paraître cette devise
un simple sarcasme. Au cas où ce Simon Lathers...

--Ne prononcez donc pas ce nom exaspérant! Dix années durant il m'a
empoisonné l'existence; _Simon Lathers, Simon Lathers_, cela n'a cessé
de résonner à mes oreilles pour me torturer. Et à présent, pour qu'il
demeure dans mon esprit éternellement, impérissablement, vous avez pris
la résolution de... de...

--D'aller en Amérique trouver ce Simon Lathers et d'échanger ma
position contre la sienne.

--Est-ce possible? Comment pouvez-vous songer à lui céder les droits à
nos titres et nos biens?

--Ce sont là mes intentions.

--Vous voulez vous résigner à cet abandon insensé sans même faire appel
au jugement de la Chambre des Lords?

--Oui, répondit le jeune homme, non sans quelque hésitation et embarras.

--Je crois que vous êtes fou, mon fils. Dites-moi, avez-vous continué
à vous livrer à des spéculations sociales avec cet imbécile, ou ce
radical--si ce terme synonyme vous agrée mieux--de lord Tanzy de
Tollemache?

Son fils ne répondant pas, le vieux lord poursuivit:

--C'est ça, vous avouez! Alors vous fréquentez ce fantoche, la honte
des siens et de ses pairs, qui considère les privilèges de naissance,
la noblesse comme des niaiseries et du clinquant, les institutions
aristocratiques comme des abus frauduleux, toutes les différences de
rang social comme des crimes légaux et des infamies; cet homme pour qui
il n'y a pas de pain honnête, sauf celui que l'on gagne par son propre
travail... _Travail_, pouah!

Et le vieil aristocrate, en ce disant, esquissa un geste comme pour
enlever une imaginaire poussière d'usine de ses blanches mains.

--Vous en êtes à partager ces opinions vous-même, je suppose,
ajouta-t-il avec un ricanement.

Une imperceptible rougeur aux joues du jeune homme révéla que le coup
avait porté, mais il répondit avec dignité:

--En effet, et je l'avoue sans la moindre honte. C'est là ce qui
explique mon intention de renoncer à mon héritage. Je désire sortir
d'une situation que j'estime fausse, et recommencer ma vie sur une
base plus vraie, en homme, sans le secours d'avantages factices, pour
réussir grâce à mes seuls mérites ou échouer, si j'en manque. Je compte
partir pour l'Amérique, où tous les hommes sont égaux, et ont les mêmes
chances de succès; pour vivre ou mourir, vaincre ou sombrer, sans
autre aide que mes propres forces.

--A-t-on jamais vu! s'écria le père.

Les deux hommes se regardèrent en face pendant un moment, puis le noble
lord murmura:

«Quelle pure folie!... pure folie!...»

Après un nouveau silence, il reprit, avec l'air de quelqu'un qui, au
milieu de sombres nuages, distingue un rayon de soleil:

--Il y aura tout de même un agrément: ce Simon Lathers va venir ici
pour entrer en possession de ce qu'il convoite, et j'aurai le plaisir
de le flanquer dans la mare, ce pauvre diable, ce sacripant nauséeux...
Eh! que voulez-vous?

Cette question était adressée à un valet rutilant, tout de peluche
vêtu, en culotte courte, arrêté sur le seuil, les talons joints, le
haut du corps respectueusement incliné, et tenant un plateau à la main.

--Le courrier de mylord!

Le lord prit les lettres et le domestique disparut.

--Tiens! précisément, une lettre d'Amérique. De ce va-nu-pieds
encore, naturellement! Diable, mais il y a du nouveau! Ce n'est
plus l'habituelle enveloppe jaune portant dans le coin le nom du
boutiquier chez lequel elle a été chipée. Ah! mais non! une enveloppe
très convenable, ma foi, et bordée de noir, avec un peu trop
d'ostentation... Il porte sans doute le deuil de son chat, étant donné
qu'il n'avait pas de famille... Un cachet de cire majestueux... C'est
trop fort! ce sont nos propres armoiries, avec la devise et tout...
Mais... ce n'est plus l'écriture maladroite que je connais. Évidemment,
monsieur se paye un secrétaire qui tient la plume de façon magistrale.
Eh! eh! la fortune commence à lui sourire, là-bas. Le vagabond s'est
métamorphosé.

--Lisez-la, papa, je vous en prie.

--Oui, cette fois-ci je la lirai... à cause du chat... Voyons!

  14,042, 16e rue, Washington, 2 mai.

  Mylord,

 J'ai le pénible devoir de vous annoncer que le chef de notre illustre
 famille n'est plus. Le Très Honorable, Très Noble et Très Puissant
 Simon Lathers, lord Rossmore, a rendu le dernier soupir [«Mort,
 enfin! quelle bonne nouvelle, mon fils!» murmura le vieux lord] en sa
 résidence aux environs du hameau de Duffy's Corner, dans le grand État
 d'Arkansas, en même temps que son frère jumeau, tous les deux écrasés
 au cours d'un accident dû à la négligence coupable des personnes
 présentes, tous égarés par l'usage immodéré de «raide-mixte». [«Vive
 le raide-mixte, Berkeley, quelle que soit cette boisson!»] Ce triste
 événement s'est produit il y a cinq jours. Malheureusement, aucun
 représentant de notre vieille famille ne fut présent pour lui fermer
 les yeux et présider aux obsèques avec les honneurs dus à son nom
 historique et à sa haute position,--à vrai dire, les deux frères sont
 encore dans l'appareil frigorifique, des amis ayant organisé une
 souscription à cet effet,--mais je vais prendre des mesures immédiates
 pour vous expédier leurs nobles dépouilles [«Ciel! quelle affaire!»
 s'écria le lord] en vue de leur inhumation solennelle dans le mausolée
 familial. Au demeurant, je vais faire placer un écusson cravaté de
 crêpe au-dessus de la porte d'entrée de ma maison, ainsi que vous le
 ferez sans doute vous-même pour vos diverses résidences. Il me reste à
 vous rappeler qu'à la suite de ce grand malheur je suis actuellement
 seul héritier et possesseur légal de tous les titres, honneurs, terres
 et biens de notre regretté parent. Je me verrai par conséquent sous
 peu dans l'obligation pénible de réclamer à la barre de la Chambre
 des Lords la restitution des dignités et des possessions dont vous
 jouissez jusqu'à présent illégalement.

 Je suis, avec l'assurance de ma considération distinguée, Mylord
 titulaire, votre dévoué cousin et très humble serviteur.

  +Mulberry Sellers, lord Rossmore.+

Ayant achevé la lecture de la lettre, le lord s'écria:

--E-nor-me! Ah! il est amusant, celui-ci! Son outrecuidance
extravagante a de telles proportions que c'en est presque sublime,
Berkeley!

--En effet, il ne semble pas trop obséquieux!

--Comment donc, obséquieux! C'est un mot qu'il ignore. Ah! un écusson,
des armoiries, en signe de deuil! Et il a la bonté de m'annoncer
l'envoi de leurs dépouilles, à ces vauriens! Le dernier prétendant
était un imbécile, mais le nouveau est apparemment un exalté
d'envergure. Quel drôle de nom aussi! _Mulberry_ Sellers! Mulberry,
Mulberry, Mulberry, ça sonne comme quand on tourne un moulin à café...
Mais vous vous en allez?

--Avec votre permission, papa.

Le vieux lord, resté seul, songea à son fils. «C'est un brave garçon,
se dit-il. Qu'il fasse donc ce qu'il voudra, puisqu'il ne sert à rien
de vouloir le détourner de son projet, au contraire. Mes arguments,
de même que les objurgations de sa tante, n'ont produit aucun effet.
Voyons ce que l'Amérique lui apprendra. Voyons si ces fameuses
conditions d'égalité et la vie dure peuvent guérir de maladie mentale
un jeune lord britannique qui renonce à tous ses privilèges à seule fin
de se sentir un homme; voyons, messieurs les Yankees!»




CHAPITRE II


Quelques jours avant l'envoi de la missive au noble lord, le «colonel»
Mulberry Sellers était assis dans la pièce qu'il appelait tantôt sa
«bibliothèque», tantôt son «salon», quand ce n'était pas sa «galerie
de tableaux» ou son «cabinet d'expériences». Il était visiblement très
intéressé par la mise au point d'un objet ayant l'aspect d'un jouet
mécanique. Le colonel avait les cheveux tout blancs, mais paraissait
néanmoins plus jeune, plus alerte, plus ardent et plus entreprenant
que jamais. Son épouse dévouée, d'âge mûr, était assise tout près de
lui, pensive, en train de tricoter, avec son chat sur les genoux. La
pièce était grande et bien éclairée, confortable presque et plaisante,
en dépit d'un ameublement des plus modeste et de bibelots peu coûteux
qui en faisaient l'ornement. Mais les vases étaient garnis de fleurs,
et on y respirait cet air indéfinissable qui révèle la présence d'une
personne non dépourvue de goût, qui sait tout faire valoir.

Les terrifiants chromos qui ornaient les murs n'offensaient pas trop le
regard. On eût dit qu'ils faisaient nécessairement partie de l'ensemble
et en augmentaient l'intérêt, fascinant celui qui les examinait au
point de capter ses esprits jusqu'à ce que mort s'ensuive... bref, de
ces chromos comme tout le monde en a vus. Certaines de ces horreurs
représentaient vraisemblablement des paysages, d'autres sans doute
la mer, d'autres étaient apparemment des portraits, toutes étaient
des tentatives d'art criminelles. On pouvait aisément deviner que les
portraits représentaient des grands citoyens d'Amérique, mais une main
sans vergogne avait, au-dessous de chacun, inscrit un nom de fantaisie.
Tous figuraient là en qualité de membres de la noble famille des
Rossmore. Le plus récent avait quitté les ateliers du fabricant comme
«Président Jackson» pour se voir ici transformé en «Simon Lathers,
seigneur actuel de Rossmore». D'un côté du mur, on voyait une carte
sans valeur des chemins de fer du comté de Warwickshire. Elle était
devenue «les domaines de Rossmore». De l'autre s'étalait une carte
plus imposante qui autrefois n'avait porté que le titre «Sibérie».
On y lisait maintenant: «République de Sibérie», et un grand nombre
d'annotations à l'encre rouge donnant le nom et le nombre d'habitants
de grandes villes totalement imaginaires. L'une, dont la population
était indiquée comme se montant au chiffre de 1 500 000, s'appelait
«Liberté-orloffshoizalinski»; une autre, plus grande encore, dite la
capitale, portait le nom d'«Egalitolovnaivanovich».

Le «manoir»--c'est ainsi que le colonel appelait de coutume sa
maison--était une vieille demeure plutôt délabrée, à deux étages, qui
avait peut-être jadis été gratifiée d'une couche de peinture, mais qui
n'en conservait guère le souvenir. Située dans un des plus tristes
faubourgs de Washington, on pouvait supposer qu'elle avait dans le
passé servi de maison de campagne. La cour au milieu de laquelle
se dressait ce bâtiment manquait de propreté, la palissade avec sa
grille déplorable avait bien besoin d'être redressée. Près de la
porte d'entrée, on voyait diverses plaques en tôle avec inscriptions
suggestives: la principale portait celle-ci: «Col. Mulberry Sellers,
avoué et contentieux». D'autres apprenaient au passant que le colonel
exerçait également les professions de magnétiseur, d'hypnotiseur, de
guérisseur de dérangements cérébraux, etc. C'était en effet un homme
des plus entreprenant.

Un vieux nègre, aux cheveux blancs, portant des lunettes et des gants
de coton fort usagés, parut sur le seuil et, ayant magnifiquement salué
ses maîtres, il annonça:

--M. Washington Hawkins venir.

--Grands dieux! Fais-le entrer, Daniel, fais-le entrer!

En un clin d'œil, le colonel et sa femme furent debout pour accueillir
le visiteur auquel ils serrèrent les mains avec effusion et joie. Ce
dernier était gros, son attitude dénotait une profonde lassitude,
et sa chevelure de savant suffisait à lui faire attribuer l'âge de
Mathusalem, bien que, à en juger d'après sa vigueur générale, il n'eût
guère dépassé la cinquantaine.

--Eh bien, Washington, mon ami, comme cela nous fait plaisir de vous
revoir! Asseyez-vous; ici vous êtes chez vous... voilà... et toujours
le même... un rien vieilli peut-être, mais nous vous aurions reconnu
partout sans faute, n'est-ce pas, Polly?

--Mais certainement! Comme il ressemble à son vieux père! tout à fait
son portrait, s'il avait vécu. Mais d'où surgissez-vous à cette heure?
Voyons, combien y a-t-il de temps que nous nous sommes vus?

--Une quinzaine d'années, je pense, madame Sellers.

--Comme le temps passe, tout de même! Ah! oui. Et tous les changements
qui...

Il y eut un soudain tremblement dans sa voix, un sanglot s'esquissa, et
elle ne put continuer. Se cachant la figure avec un pan de son tablier,
la vieille dame quitta la pièce.

--Vous lui avez rappelé ses enfants, en évoquant le passé... Tous sont
morts, voyez-vous, excepté notre plus jeune. Mais chassons les soucis;
il n'en est plus temps. «En avant gaiement», telle est ma devise; c'est
à cette condition seule que l'on conserve la santé, mon bon Washington,
croyez-en ma vieille expérience. Allons, où vous êtes-vous donc caché
durant toutes ces années, et d'où venez-vous en dernier lieu?

--Vous ne le devineriez jamais, je crois, colonel! De Cherokee.

--Pas possible!

--Aussi vrai que je suis ici.

--Vous plaisantez? Vous avez pu vivre là?

--Mon Dieu, oui, si l'on peut appeler vivre se contenter de soupe à
l'eau, de quelques haricots, d'un cou de lapin, d'espoirs évanouis, de
tristesse et de pauvreté sous toutes leurs formes.

--Et Louise était aussi là-bas?

--Oui, elle et les enfants.

--Ils y sont encore?

--Oui, je n'avais pas les moyens de les emmener avec moi.

--Ah! je comprends, vous avez été obligé de venir... quelque
réclamation à adresser au gouvernement, naturellement. Soyez
tranquille, mon cher, je me charge de votre affaire.

--Mais il ne s'agit d'aucune réclamation...

--Non? Vous voulez obtenir un bureau de poste, sans doute. _Cela_ ira
bien, croyez-moi. Je vais m'en occuper sans retard.

--Mais il ne s'agit pas d'un bureau de poste; vous vous trompez encore.

--Eh! pour l'amour de Dieu, Washington, pourquoi ne vous décidez-vous
pas à me confier ce dont il s'agit, alors! Vous n'avez pas besoin
de vous montrer si réservé, j'allais dire si méfiant, à l'égard d'un
vieil ami comme moi! Ne vous rendez-vous pas compte que je suis homme à
garder un se...

--Mais il n'y a pas le moindre secret; seulement, vous ne me laissez
pas m'expliquer...

--Voyons, mon vieil ami, je connais pourtant les hommes. Et je sais
que quand on vient à Washington, fût-ce en ligne directe du ciel (ne
parlons même pas de Cherokee), c'est parce qu'on veut obtenir quelque
chose. Et je sais au surplus qu'ordinairement on n'obtient rien de
ce que l'on espère. Le solliciteur ne s'en ira pas pour cela, mais
demandera autre chose qu'il n'obtiendra pas davantage. Et ainsi de
suite; de demande en demande, la même guigne le poursuivra, jusqu'à
ce que tant de déceptions l'aient complètement épuisé, et qu'il se
trouve trop misérable et trop honteux pour retourner d'où il est venu,
serait-ce de Cherokee. Brisé, anéanti, il meurt, on réunit une petite
somme pour faire les frais et on l'enterre. Voilà! Ne m'interrompez
pas, je sais ce que je dis, moi. Ainsi, n'étais-je pas heureux
là-bas, dans le Far West? Vous le savez. Premier citoyen de Hawkeye,
tout le monde avait de la considération pour moi, j'étais une sorte
d'autocrate... en vérité, un autocrate. Eh bien! n'a-t-il pas fallu
qu'on me désignât pour aller à tout prix comme ambassadeur à la Cour
de Saint-James? Le gouverneur insistait, tout le monde insistait, si
bien qu'il m'a fallu accepter,--il n'y avait pas moyen d'en sortir, pas
moyen, et c'est ainsi que je suis venu ici. Le croiriez-vous? j'arrivai
_un jour trop tard_! Pensez combien les petites choses peuvent changer
l'histoire du monde,--oui, mon ami, la place était prise. Me voilà donc
à Washington; je proposai un arrangement, acceptant d'avance le poste
de Paris. Le président exprima ses regrets: de ce côté, il n'y avait
rien à faire, car, en principe, ce poste n'est jamais confié à un
homme de l'Ouest. Rien à y faire, il me fallait bien en rabattre,--cela
arrive à tout le monde un jour ou l'autre, et ce n'est pas une
expérience inutile d'ailleurs;--je dus donc me contenter du poste de
Constantinople. Et réfléchissez un peu à ma déconvenue,--car c'est
la stricte vérité:--au bout d'un mois, je _sollicitai_ le poste de
Chine, un autre mois et j'_implorais_ pour obtenir celui du Japon. Un
an plus tard, je dus poser ma candidature à l'autre bout de l'échelle,
suppliant les larmes aux yeux qu'on voulût bien m'accorder le plus
infime emploi dont dispose le gouvernement des États-Unis, celui de
tailleur de pierres à fusil dans les caves du ministère de la Guerre.

--Tailleur de pierres à fusil?

--Oui, c'est un emploi créé à l'époque de la Révolution, au siècle
dernier. Les pierres à fusil étaient alors fournies aux troupes
directement de la capitale. Les fusils à pierre ont été supprimés, mais
le décret n'a pas été rapporté, on n'y a plus pensé, comprenez-vous,
et c'est pourquoi il y a toujours dans les caves du ministère un homme
préposé à la confection des pierres.

--Comme c'est étrange tout de même, fit Washington après un moment de
silence; partir comme futur ambassadeur avec un traitement de cent
mille par an et finir tailleur de pierres à fusil, avec un salaire de...

--Trois dollars par semaine! C'est la vie, ça. On compte sur un palais
et on se noie dans un égout.

Il y eut un nouveau silence et enfin Washington reprit avec une voix
pleine de commisération:

--Ainsi, vous êtes venu ici par pur patriotisme, à l'encontre de vos
propres désirs, et pour satisfaire aux exigences intéressées de la
société, sans recevoir la moindre compensation, rien!

--Rien? Vous dites: rien!

Le colonel se dressa avec l'expression d'un étonnement sans bornes
peinte sur sa figure.

--_Rien_ Washington! je vous le demande: n'est-ce donc rien,
selon vous, d'être membre à vie, et _seul_ membre à vie, du corps
diplomatique accrédité auprès du plus grand pays du monde? Vous appelez
cela rien?

Ce fut le tour de Washington de se montrer surpris. Mais l'expression
de déférente admiration qui se lisait dans ses traits était plus
éloquente que des paroles. L'âme blessée du colonel en fut guérie et il
reprit sa place joyeux et content. Se penchant vers son interlocuteur,
il dit:

--Ne devait-on pas quelque chose à un homme que des tribulations sans
précédent dans l'histoire du monde avaient signalé à l'attention
de tous? Évidemment, et quelque chose d'unique et de mémorable.
L'acclamation du peuple, le suffrage universel, qui vaut plus que
décrets et lois, et contre lequel il n'y a pas d'appel, me valurent le
titre de membre à vie du corps diplomatique représentant l'ensemble des
puissances de la civilisation auprès de la République des États-Unis.

--Vous me voyez émerveillé, colonel, tout simplement émerveillé!

--C'est la situation officielle la plus élevée qu'il y ait au monde.

--Je le crois bien, et qui confère le pouvoir le plus absolu.

--Vous l'avez dit! Pensez donc! Je fronce les sourcils: la guerre est
déchaînée. Je souris: les nations en conflit déposent les armes.

--C'est terrifiant! La responsabilité, je veux dire.

--Ce n'est rien! Aucune responsabilité ne saurait m'effrayer. J'y suis
habitué. J'y ai toujours été habitué.

--Et le travail, le travail! Faut-il que vous assistiez à toutes les
séances?

--Qui? moi? Est-ce que l'empereur de toutes les Russies assiste aux
conseils de ses préfets? Il reste tranquillement chez lui et se borne à
dicter ses volontés!

Washington se taisait d'abord, puis un profond soupir s'exhala de sa
poitrine.

--Moi qui étais si fier il y a une heure... et maintenant combien ma
modeste nomination me semble insignifiante! Car, colonel, la raison qui
m'amène dans la capitale, c'est que je suis délégué congressiste pour
Cherokee.

Le colonel bondit de sa chaise, s'écriant avec un enthousiasme
prodigieux:

--Donnez-moi votre main, mon vieux; en voilà une nouvelle monumentale!
Je vous félicite de tout mon cœur. Ce que j'avais toujours prédit se
réalise. J'ai toujours prédit que, né pour de hautes destinées, vous y
atteindriez. Demandez à Polly si ce n'est pas vrai!

Washington fut abasourdi par cette démonstration inattendue.

--Mais, colonel, cela ne veut pas dire grand'chose, en somme.
Représenter ce petit coin de terre désolé, inhabité, une étroite et
triste étendue semée de quelques cailloux et d'un peu d'herbe, perdue
aux confins d'un vaste continent, mais c'est comme si j'étais le
représentant d'une table de billard... mise au rancart.

--Turlututu! C'est une distinction de grande importance, et qui vous
donnera ici une influence de premier ordre.

--Quelle blague! Colonel, je n'ai pas même le droit de voter.

--Cela ne fait rien; vous pouvez toujours prononcer des discours.

--Non, je ne le peux pas, car la population n'est que de 200 habitants.

--Cela ne fait rien, cela ne fait rien...

--Et ils n'avaient même pas le droit d'élire un représentant; nous ne
sommes pas reconnus comme un territoire distinct, et le gouvernement
nous ignore officiellement.

--Cela n'a aucune importance. J'arrangerai tout cela, et en moins de
temps qu'il ne faut pour le dire je me charge de vous faire reconnaître.

--Vraiment! Comme vous êtes bon, colonel! Toujours le même ami fidèle,
le même cœur généreux qu'autrefois!

Des larmes de reconnaissance montèrent aux yeux de Washington, tandis
que l'autre poursuivait:

--Considérez la chose comme faite, mon vieux, comme faite, vous dis-je.
Et donnez-moi la main. Nous allons marcher de conserve désormais, vous
et moi, et vous verrez que nous accomplirons des choses extraordinaires!




CHAPITRE III


Mme Sellers, remise de son émotion, apparut de nouveau et commença à
interroger le vieil ami au sujet de sa femme et de ses enfants, combien
ils étaient, ce qu'ils faisaient, etc., et M. Washington Hawkins fut
ainsi amené à raconter en détails les joies et les tristesses survenues
à lui et à sa famille durant les quinze années écoulées. On apporta un
message et le colonel sortit pour y répondre. Hawkins profita de cette
occasion pour demander quelle avait été l'existence du colonel pendant
ce laps de temps.

--Ça a toujours été pareil, fut la réponse; si les circonstances
avaient pu amener un changement, c'est lui qui ne s'y serait pas prêté.

--Je le crois volontiers, madame Sellers.

--Voyez-vous, il ne change pas lui-même, pas le moins du monde; il est
ce qu'il est, Mulberry Sellers!

--Je m'en rends facilement compte.

--Toujours le même bon garçon, généreux, souriant, faisant mille
projets et plein d'espoirs, tout en ne cessant pas d'être le même
guignard, éternellement. Et chacun continue de l'aimer comme si l'on
voyait en lui le plus brillant des triomphateurs.

--On l'a toujours fait, et c'est bien naturel, puisque son amabilité et
son obligeance n'ont pas leurs égales. Son attitude chaleureuse vous
pousse à lui demander aide, conseils et faveurs sans jamais éprouver
cette gêne qui vous vient dès qu'il s'agit de demander quoi que ce soit
au commun des mortels.

--Cela n'a pas changé en effet, cela non plus; et c'est d'autant plus
étonnant que bien des fois les gens ne se sont servis de lui que comme
d'un tremplin. Ceux qui n'ont plus besoin de lui lui tournent le dos;
alors on s'aperçoit bien que de tels procédés le blessent, car il évite
d'en parler. Pendant longtemps j'ai cru que l'expérience lui servirait,
qu'il se montrerait plus prudent dans la suite, mais, hélas! au bout
de quelques semaines il a tout oublié et le premier venu sortant on ne
sait d'où n'a qu'à prendre un air de pauvre homme geignard pour gagner
son cœur et sa confiance.

--Cela doit souvent mettre votre patience à une rude épreuve?

--Oh! non! J'y suis si habituée; et, après tout, je l'aime encore mieux
comme cela qu'autrement. Quand je dis qu'il est un guignard, ou presque
un raté, cela veut dire qu'il apparaît ainsi aux yeux du monde; pour
moi, il ne l'est pas. Je ne pense pas à souhaiter qu'il soit autrement.
Parfois je suis bien obligée de le gronder, de l'attraper un peu
rudement même, si vous voulez, mais je crois que j'en ferais autant
s'il était tout le contraire de ce qu'il est; mon tempérament, à moi,
est ainsi fait. Mais je suis encore moins portée à le gronder quand il
a fait fausse route que je ne le suis lorsqu'il triomphe.

--Donc, il lui arrive encore de triompher, de réussir quelque chose,
fit Hawkins dont le visage s'éclairait.

--Lui? Le cher homme ne triomphe guère. Il frappe juste, comme il dit,
de temps à autre. C'est alors qu'il faut que j'ouvre l'œil. L'argent
file que c'est une vraie bénédiction. Dès qu'il en a, il remplit la
maison d'éclopés, d'idiots, de chiens et chats errants, de toutes
sortes de pauvres êtres que le monde ne tient pas à voir, et auxquels
il tient; puis, quand il n'y a plus le sou à la maison, il me faut
mettre tout ça dehors, sous peine de crever de faim nous-mêmes. Alors,
cela lui fait de la peine, comme à moi, du reste. Tenez! nous avons
à présent le vieux Daniel et la vieille Jinny, que le sheriff fit
vendre dans le Sud à l'époque de notre faillite avant la guerre. La
paix conclue, ils sont revenus à pied, éreintés par la marche, par le
travail dans les plantations de coton, abandonnés, et sans force pour
travailler un brin durant le temps qu'il leur restait encore à vivre.
Nous n'avions rien à nous mettre sous la dent alors, mais, lui, il
les accueillit à bras ouverts et comme si le ciel les avait envoyés
tout droit pour notre seul plaisir. Je le pris à part, lui disant:
«Mulberry! nous ne pouvons pas les garder, nous ne pouvons pas les
nourrir, n'ayant pas un morceau pour nous-mêmes!» Il me regarda d'un
air contrarié et répondit: «Les renvoyer, alors? eux qui sont venus
à moi avec une confiance semblable, une confiance que... que j'ai dû
_acheter_ en quelque sorte dans le lointain jadis, payer d'avance de
ma signature, Polly, si l'on peut dire, car de telles merveilles ne
sont pas données en _présent_... et maintenant vous voudriez que je n'y
fisse pas honneur? Voyez comme ils sont pauvres, vieux et délaissés!»
J'eus honte à ces paroles, et reprenant courage, je lui répondis
doucement: «Nous les garderons, le Seigneur y pourvoira». Il fut si
heureux qu'il voulut sur-le-champ entamer un discours exalté selon son
habitude, mais, s'arrêtant, il se borna à déclarer humblement: «Moi,
j'y pourvoirai en tout cas!» Il y a maintenant des années de cela et,
vous l'avez vu, ces deux épaves sont toujours avec nous.

--Mais ne font-ils pas le travail de votre ménage?

--Quelle idée! Ils le feraient peut-être, s'ils en avaient la force,
pauvres vieux, et sans doute s'imaginent-ils qu'ils en font une partie.
Ce ne serait que présomption! Daniel surveille la porte d'entrée et
fait parfois une course. Quelquefois ils font semblant d'épousseter
ici, mais c'est alors qu'ils veulent écouter ce que nous disons. Ils
tournent autour de nous... à table aussi, et pour la même raison. En
réalité, nous sommes obligés de payer une jeune négresse pour avoir
soin d'eux et une vieille pour faire le ménage.

--Eh! On dirait qu'ils ne sont pas trop à plaindre.

--C'est difficile à dire, car ils ne cessent de se chamailler, le plus
souvent au sujet de leurs croyances: Daniel est baptiste et Jinny
méthodiste; elle croit en une Providence particulière, et Daniel n'y
croit pas. Il se prétend une sorte de libre penseur. Ce qui ne les
empêche pas de chanter des hymnes ensemble, de bavarder à l'infini et
d'avoir une immense considération pour Mulberry.

Elle s'interrompit un instant, pensive, puis ajouta:

--C'est bien naturel.

--C'est un homme bien remarquable, certes!

--Tout le monde le respecte. Si vous allez une fois à la Maison Blanche
quand le Président reçoit sans invitation personnelle, vous verrez
Mulberry! Vous pouvez me croire, il a une fière allure. Il est malaisé
de voir du premier coup lequel des deux est le maître de céans.

--Il a toujours été un maître homme. Mais, dites-moi, est-ce qu'il a
aussi une croyance religieuse?

--Il connaît admirablement tout cela. Par le fait, ce sont là ses
études favorites avec celles de la Sibérie et des Russes.

--A quelle religion appartient-il?

--Lui?

Elle se tut soudain, perdue en réflexions, puis dit très simplement:

--Je crois qu'il était mahométan, ou quelque chose comme cela, la
semaine dernière.

Washington se décida à aller en ville pour chercher sa malle, car les
Sellers étaient trop hospitaliers pour admettre qu'il cherchât un logis
ailleurs. Leur maison devait être la sienne pendant la durée du Congrès.

Le colonel se remit à son travail et, quand Washington revint, le
petit jouet mécanique était terminé.

--Le voici, lui cria gaiement le colonel; le voici fini!

--C'est pour quoi faire, colonel?

--Oh! rien qu'une bêtise, un jouet pour amuser les enfants.

Washington examina l'objet.

--On dirait une sorte de «puzzle».

--C'est bien cela; je l'appelle «_le Cochon dans les trèfles_».
Faites-le rentrer maintenant, que je voie votre adresse.

Washington eut beaucoup de peine à y réussir, mais, quand il découvrit
le truc, il se montra joyeux comme un enfant.

--C'est tout ce qu'il y a de plus ingénieux, colonel; très, très habile
et passionnant! Je resterais à jouer avec cela toute la journée. Que
comptez-vous en faire?

--Oh! rien. Prendre un brevet et le laisser de côté.

--Ne faites pas cela! Il y a de l'argent à gagner avec cette trouvaille.

Le colonel eut un regard plein de pitié, en répondant:

--De l'argent, oui! De l'argent de poche, peut-être... tout au plus
quelques cent mille...

Washington écarquilla les yeux.

Le colonel se leva et s'en fut sur la pointe des pieds jusqu'à la porte
entre-bâillée, la ferma et revint avec les mêmes précautions à sa
place, disant tout bas:

--Êtes-vous homme à garder un secret?

Washington, trop étonné pour parler, fit signe qu'il était cet homme.

--Vous avez entendu parler de matérialisation? matérialisation des âmes
des défunts?

Washington en avait entendu parler, en effet.

--Et probablement n'avez-vous jamais voulu y croire; avec raison,
d'ailleurs! Les pratiques grotesques des ignorants et des charlatans
ne méritent pas d'être prises au sérieux un instant. Ces gens auxquels
il faut une chambre plongée dans l'obscurité pour faire apparaître à
des nigauds n'importe qui ils désirent voir, leurs grand'mères, leurs
petits-enfants, leur beau-frère, la pythonisse d'Endor, Milton, les
frères Siamois, ou Pierre le Grand, sous forme d'une nébuleuse derrière
un paravent, tout cela est parfaitement idiot, mon cher! Mais un savant
qui pourrait s'appuyer sur l'ensemble des découvertes scientifiques
pour réunir en un faisceau les puissances occultes de la nature...
ce serait autre chose! Les fantômes qui répondraient à son appel ne
chercheraient pas à fuir, eux. Ils resteraient! Saisissez-vous la
valeur _commerciale_ de la nuance?

--A dire vrai, je n'en suis pas bien sûr. Voulez-vous dire que, n'étant
pas aussi éphémères, ces apparitions seraient plus demandées, en
quelque sorte, et feraient ainsi monter le prix des entrées aux séances?

--Aux séances? Vous n'y êtes pas du tout. Écoutez-moi... et tenez-vous
bien, car vous allez avoir besoin de toute votre présence d'esprit.
Dans trois jours j'aurai achevé mon travail et ma méthode sera devenue
définitive. Le monde sera médusé en contemplant les merveilles que je
lui tiens en réserve... Washington, dans trois jours, mettons dix en
tout pour les non-initiés, vous me verrez évoquer les morts de tous les
temps, et ils se lèveront pour répondre à mon appel. Ils marcheront...
marcheront, à tout jamais, sans plus jamais mourir. Ils marcheront avec
toute la force nerveuse de leur primitive vigueur. Que dites-vous de
cela?

--Colonel! vous me voyez abasourdi.

--Saisissez-vous _maintenant_ qu'il y a de l'argent au fond de tout
cela?

--Je ne... je ne suis pas certain de comprendre tout à fait.

--Dieu du ciel! Voyons! Mais j'aurai un monopole! Ils m'appartiendront
tous, n'est-ce pas vrai? Il y a 2 000 policemen à New-York... aux
appointements de quatre dollars par jour. Je les remplacerai tous par
des policemen morts, pour la moitié du prix!

--C'est prodigieux! Je n'y avais pas pensé. Quatre mille dollars par
jour. Je commence à saisir. Mais les policemen morts seront-ils aptes...

--Ne l'étaient-ils pas avant?

--Si vous envisagez la chose de ce côté...

--Envisagez-la comme vous le voulez, à votre idée! Mes gars seront
toujours supérieurs. Ils ne mangeront pas, ne boiront pas, ils n'en
ont pas besoin. Vous ne les verrez jamais cligner de l'œil aux
caissiers dans les tripots qu'ils surveillent, aux tenanciers des bars
malfamés, jamais faire la cour aux petites bonnes de leur quartier...
En outre, les bandes d'apaches qui leur tendent des guets-apens pour
les assassiner lâchement ne feront qu'endommager leur uniforme et
ne vivront pas assez longtemps pour arriver à autre chose qu'à des
satisfactions momentanées.

--Eh bien, colonel, si vous êtes en mesure de fournir des policemen...
naturellement...

--Certainement! Je pourrai fournir tout ce que l'on me demandera.
Prenez une armée, par exemple, de 25 000 hommes: coût 22 millions
par an. Je ferai surgir à nouveau les Romains, je tirerai les Grecs
de leurs tombes et je pourrai, pour 10 millions annuels, fournir le
gouvernement de troupes composées de vétérans ayant appartenu aux
légions victorieuses de toutes les époques... des soldats capables
de poursuivre les Indiens sans trêve, sur des chevaux matérialisés,
pendant une année entière, sans occasionner la moindre dépense de
nourriture. Les armées d'Europe coûtent à présent 2 milliards par
an; je les remplacerai entièrement pour un milliard. Je ferai sortir
de terre les hommes d'État les plus remarquables de tous les âges
et de tous les peuples, et je fournirai ce pays-ci d'un Parlement
dont les membres seraient capables de venir aux séances sans se
mouiller les jours de pluie, chose qui ne s'est jamais vue et qui
ne se verra jamais, sauf le jour où mes grands hommes authentiques
auront supplanté les ordinaires, qui, eux, ne sont en vérité que des
fantoches éphémères sans valeur. Je me préoccuperai d'avoir un stock
de souverains, de premier ordre au point de vue de l'intelligence et
des mœurs, pris dans les mausolées royaux de tous les siècles--ce qui,
entre nous, ne promet guère,--et je partagerai équitablement les listes
civiles, me contentant des 50 pour 100 raisonnables qui doivent me
revenir, puis...

--Colonel! si la moitié seulement de ce que vous dites est vrai, il y a
des millions à gagner...

--Des milliards, voulez-vous dire, des milliards... et ces révélations
sont si proches, leur réalisation si imminente, j'ose dire, qu'au cas
où un homme un peu gêné viendrait me trouver dans l'espoir de trouver
un ou deux milliards, je n'hésiterais pas à lui dire: «Entrez!»

Ce dernier mot s'adressait à quelqu'un qui frappait à la porte au
moment même. Un homme énergique, tenant un gros portefeuille entre ses
mains, pénétra dans la pièce et présenta une note au colonel en lui
disant sèchement:

--C'est la dix-septième et dernière fois que je viens; il me faut ces 3
dollars et 40 cents, colonel Mulberry Sellers! et tout de suite!

Le colonel se mit à chercher dans toutes ses poches, l'une après
l'autre, en murmurant:

--Qu'est-ce que j'ai bien pu faire de mon carnet?... Impossible de
mettre la main dessus... Il doit être resté à la cuisine... Je vais
voir...

--Non, vous ne vous en irez pas, jusqu'à ce que vous sortiez l'argent...

Washington offrit ingénument d'aller voir. Dès qu'il fut parti, le
colonel reprit:

--Je dois avoir recours à votre obligeance; les fonds que j'attendais...

--Au diable vos histoires! Allons! l'argent!

Le colonel regarda autour de lui avec désespoir, mais soudain son
visage s'illumina; il se précipita pour décrocher un de ses chromos
particulièrement hideux et, l'ayant épousseté avec son mouchoir, il
vint délicatement l'offrir au garçon de recettes, déclarant avec un
grand air de tristesse:

--C'est le seul Rembrandt qui me reste... prenez-le, mais que je ne
vous voie pas l'emporter, cela me fait trop de peine!

--Un quoi? Ce n'est qu'un vulgaire chromo.

--Ne dites pas cela, je vous en prie: c'est un original et unique...
appartenant à cette école de maîtres...

--Un ignoble chromo et pas autre chose. Mais je le prends en attendant,
car je ne peux pas perdre mon temps avec vous. Au revoir.

Le colonel lui cria à travers la porte:

--Faites attention... il faut le garantir contre l'humidité, la
peinture est très délicate...

Le garçon de recettes était déjà loin.

Washington revint, affirmant qu'il avait regardé partout, aidé par
Mme Sellers et les domestiques, mais en vain. Puis il ajouta en
murmurant:

--Il y a un homme que je voudrais bien tenir à cette heure. Cela me
dispenserait de faire la chasse à un carnet de chèques.

Ces paroles ne manquèrent pas d'intéresser le colonel.

--Quel homme? questionna-t-il.

--Un qu'ils appellent Pierre le Manchot, là-bas... à Cherokee. Il a
cambriolé la banque à Tahlequah.

--Il y a donc des banques à Tahlequah?

--Oui, une, dans tous les cas. Il fut soupçonné d'être l'auteur du
cambriolage, lequel rapporta 20 000 dollars. On a offert une récompense
de 5 000 à celui qui le ferait prendre. Je suis sûr d'avoir vu cet
homme-là au cours de mon voyage ici.

--Non vraiment?

--Il est certain que j'ai aperçu dans le train, le premier jour, un
individu qui répondait très exactement à son signalement, un manchot
portant les vêtements décrits dans la feuille signalétique publiée par
les journaux.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arrêter sur-le-champ?

--Ce n'était pas possible, sans police et sans mandat. Mon intention
était de ne pas le perdre de vue.

--Eh bien?

--Il a dû quitter mon train pendant un arrêt de nuit.

--Quelle guigne!

--Peut-être pas autant que vous croyez.

--Comment cela?

--Parce qu'il arriva à Baltimore trois jours plus tard en même temps
que moi. Je l'ai encore aperçu au moment où je sortais de la gare.

--Fort bien! Alors nous l'aurons! Dressons tout de suite notre plan de
campagne!

--Si nous envoyions une déclaration à la police de Baltimore?

--En voilà une fichue idée! Voulez-vous donc que la récompense aille à
ces gens-là?

--Alors, quoi faire?

Le colonel réfléchit.

--Je vais vous le dire, fit-il. Insérons une note dans les communiqués
personnels du _Soleil_ de Baltimore, rédigée comme suit: «A.
_Donnez-moi de vos nouvelles, Pierre_». Attendez! Quel bras a-t-il
perdu?

--Le bras droit.

--Bon! Écoutez ceci: «A. _Envoyez-moi un mot, Pierre, même si vous
deviez l'écrire de votre main gauche. Adressez: XYZ, poste restante,
Washington. De la part de qui vous savez._» Voilà! Avec cela il se
laissera prendre.

--Mais il ne va pas savoir _de la part de qui_! n'est-ce pas?

--Non, mais il _voudra_ le savoir, n'est-ce pas?

--Évidemment; je n'y pensais pas. Qu'est-ce qui vous y a fait penser?

--Ma connaissance générale de la curiosité humaine.

--Très fort, cela.

--Très fort, je crois.

--Alors, c'est entendu. J'envoie de suite l'annonce au _Soleil_ en y
joignant un dollar pour une insertion soignée. A tout à l'heure!




CHAPITRE IV


Après dîner, les deux amis passèrent la soirée en essayant de se mettre
d'accord sur ce qu'ils allaient entreprendre avec les 5 000 dollars
qu'ils toucheraient lorsqu'ils auraient retrouvé Pierre le Manchot et
qu'ils l'auraient fait prendre, prouvé qu'il était bien le cambrioleur
recherché, et fait rapatrier à Tahlequah sur le territoire indien!
Mais il y avait tant de manières séduisantes d'employer ce bel argent
liquide, qu'ils ne parvenaient pas à prendre une décision ferme. A la
fin, Mme Sellers donna à entendre que leur discussion harassante
manquait d'à-propos, en disant avec simplicité:

--A quoi sert-il de vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué?

On abandonna pour l'instant ce sujet de conversation, et bientôt chacun
s'en fut dans son lit.

Le lendemain matin, Hawkins décida le colonel à dessiner son jouet,
à en dresser une description détaillée, et à faire les démarches
nécessaires pour l'obtention d'un brevet. Il prit lui-même l'objet afin
d'aller voir le parti que l'on pourrait en tirer commercialement. Il
n'eut pas à chercher longtemps. Dans une modeste boutique, il trouva
un Yankee entreprenant, occupé à la réparation de vieilles chaises.
Celui-ci examina le «puzzle» d'un air d'abord indifférent, essaya de
résoudre le problème, et, n'y réussissant pas aussi facilement qu'il
l'avait supposé, s'y intéressa de plus en plus. Lorsque, enfin, il eut
réussi, il demanda:

--Avez-vous pris un brevet?

--La demande a été déposée.

--Ça suffit. Combien en voulez-vous?

--Combien pourra-t-on le vendre au détail?

--Dans les 25 cents, je présume.

--Qu'offririez-vous pour les droits exclusifs?

--S'il me fallait payer comptant, je ne pourrais pas vous donner 20
dollars. Mais voici ce que je vous propose: vous m'abandonnez tous vos
droits; moi, je me charge de la fabrication et de la vente, et je vous
verserai 5 cents pour chaque objet vendu.

Washington poussa un soupir. Encore un rêve évanoui; aucune somme qui
en valût la peine à tirer de cet objet.

--Soit, fit-il. J'accepte vos conditions. Mettons nos conventions par
écrit.

Quand il eut mis le papier dûment signé dans sa poche, il s'en alla
sans plus penser à l'affaire, mais absorbé quand même par l'idée de
placer avantageusement sa part des bénéfices futurs. Il était à peine
rentré quand Sellers parut, accablé de douleur et exultant de joie,
combinant aussi bien que possible les expressions divergentes de ses
nouveaux sentiments. Il se jeta dans les bras de Hawkins, en disant:

--Oh! mon ami, pleurez avec moi, pleurez, car ma famille est dans la
désolation: une mort soudaine a frappé mon plus proche parent... et
félicitez-moi, car me voici devenu lord de Rossmore!

Il se tourna vers sa femme, la prenant dans ses bras, et dit:

--Supportez ce coup, comtesse, par amour pour moi; ce malheur devait
arriver!

Elle supporta fort bien le coup, et répondit:

--Ce n'est pas une bien grande perte. Simon Lathers était un pauvre
hère, pas méchant, mais qui n'avait pas grand mérite... Et quant à son
frère, il ne valait pas un clou.

Le nouveau lord légitime poursuivit:

--Je suis trop abattu par ce mélange de douleur et de joie pour pouvoir
m'occuper des affaires urgentes; il faut donc que je demande à notre
excellent ami de vouloir bien envoyer une lettre ou une dépêche à lady
Gwendolen pour l'informer de...

--Quelle lady Gwendolen?

--Notre pauvre fille, qui, hélas!...

--Sally Sellers? Mulberry Sellers, est-ce que vous perdez la tête?

--Voyons! Je vous prie de ne pas oublier qui vous êtes et qui je
suis. Veuillez tenir compte de votre situation et aussi avoir quelque
considération pour la mienne. Il vaudrait mieux cesser de vous servir
désormais de mon nom de famille, lady Rossmore!

--Grands dieux! Je n'ai jamais... Comment faut-il que je vous appelle,
alors?

--Dans l'intimité, les termes habituels et affectueux sont encore
jusqu'à un certain point admissibles; mais en public il serait plus
convenable pour Votre Grâce de m'appeler «mylord» en _me_ parlant et
«Rossmore» ou «Sa Seigneurie» en parlant de _moi_, et...

--Oh! Berry! jamais je n'en serai capable.

--Il le faudra pourtant, ma chérie. Il s'agit de nous montrer à la
hauteur de notre position sociale, et nous soumettre de bonne grâce aux
exigences nouvelles.

--Eh bien, qu'il en soit comme vous l'entendez. Jamais je n'ai opposé
mes désirs à vos volontés jusqu'à présent, Mulb... mylord, et il est
trop tard pour commencer, quelque stupide que tout cela me paraisse.

--Voilà qui s'appelle parler. Embrassez-moi et soyons bons amis à
nouveau.

--Pourtant, Gwendolen! Je me demande si je vais pouvoir m'habituer à
ce nom-là. Personne n'est capable de se figurer Sally Sellers sous
ce nom-là. C'est comme disproportionné à sa personne; que dirait-on
d'un chérubin dans un mackintosh? Puis c'est un nom trop exotique,
par-dessus le marché, en tout cas pour mes oreilles à moi.

--Elle ne s'en plaindra pas elle-même, soyez-en certaine!

--C'est vrai. Elle se fait à tout ce qui est romanesque. Pour sûr elle
ne tient pas de moi. Aussi avons-nous eu tort de l'envoyer dans ce
pensionnat ridicule...

--Ça, Hawkins, écoutez-moi! Un pensionnat fait pour les jeunes
personnes de l'aristocratie, où elles apprennent non seulement à bien
se conduire, mais à _conduire_, à monter à cheval, avec des valets en
livrée pour les accompagner... à une distance respectueuse, 63 pas...
Et cela dans un manoir de grande allure avec tourelles et poivrières,
et tout ce qui s'ensuit. Et tous les noms des bâtiments, des jardins,
des pelouses, des bosquets sont pris dans les livres de Walter Scott.
Le pensionnat lui-même s'appelle Rowena-Ivanhoé College! Croyez-vous!
Avec ça elles sont heureuses... n'ont rien à faire... Mais il faut
absolument l'arracher à ces délices, la faire revenir à la résidence
familiale, pour porter dignement le deuil avec nous...

--Le deuil de ces deux sauvages de l'Arkansas!

--Ma chérie! Faites attention! Des «sauvages»? N'oubliez pas que:
_noblesse oblige_.

--Parlez-moi donc votre langage habituel, Ross! Pourquoi me regarder
comme si j'étais un phénomène? Oui, je sais, c'est Ross-_more_ qu'il
fallait dire. Ne vous faites pas de mauvais sang et allez écrire à
Gwendolen!... Est-ce une lettre ou une dépêche que vous allez rédiger?

--Il enverra certainement une dépêche, ma chère, fit Hawkins.

--Je le pensais bien, murmura la noble dame en les quittant. Il
s'arrangera de façon que son nom aristocratique fasse impression au
pensionnat. Il va complètement affoler notre enfant.

On envoya le vieux Daniel porter le télégramme. Il y avait bien dans un
coin de la pièce un récepteur de téléphone, mais Washington eut beau
sonner, personne ne répondait du bureau central. Le colonel murmura
quelque chose pour avoir l'air de se plaindre de «cette sacrée machine
qui était toujours dérangée quand on en avait besoin», mais il omit
d'expliquer que l'appareil ne faisait office que de figurant, et que
nul fil ne le reliait au réseau de la ville. Cela ne l'empêchait pas
de faire semblant de s'en servir avec gravité lorsqu'il recevait des
visites d'étrangers.

Enfin on commanda du papier à lettres largement bordé de noir, et un
cachet aux armes des Rossmore; après quoi, on s'en fut chercher un
repos mérité.

Le lendemain, Hawkins se chargea, sur la demande du colonel, de
cravater de crêpe le portrait du président Jackson; pendant ce temps,
le nouveau chef de la famille fit part du décès à l'usurpateur
en Angleterre, par une lettre dont le lecteur a déjà pu prendre
connaissance. Par une seconde lettre, il pria les autorités de Duffy's
Corner, dans l'État d'Arkansas, de bien vouloir faire procéder à
l'embaumement des corps des deux frères et les expédier--contre
remboursement des frais--à l'adresse de l'usurpateur. Il dessina
ensuite les armoiries et la devise de la famille sur une large feuille
d'emballage qu'ils allèrent ensemble porter chez le raccommodeur de
chaises yankee découvert par Hawkins.

Une heure plus tard, on fut en possession d'un écusson remarquable que
le colonel s'empressa de clouer au-dessus de la porte d'entrée. Il
n'avait pas compté en vain sur cet emblème pour fixer l'attention des
passants, car il n'en fallait pas davantage pour provoquer l'admiration
des enfants loqueteux, des nègres oisifs et des chiens errants qui
formaient la majeure partie des habitants de ce quartier excentrique.




CHAPITRE V


Huit jours après l'envoi de la dépêche, au moment où, à moitié engourdi
encore par le sommeil, Washington Hawkins pénétra dans la salle à
manger à l'heure du déjeuner, il se sentit brusquement réveiller par
une sensation de plaisir soudaine comme une étincelle électrique. Ne
venait-il pas d'apercevoir la plus séduisante jeune personne qu'il eût
jamais rencontrée au cours de son existence. Celle-ci n'était autre
que Sally Sellers, lady Gwendolen, arrivée dans la nuit. Il lui sembla
même que ses vêtements étaient les plus jolis, les plus délicieusement
arrangés du monde avec des ornements et des couleurs d'une parfaite
harmonie. Ce n'était pourtant qu'une robe d'intérieur simple et peu
coûteuse, mais assurément, à ses yeux, un chef-d'œuvre de l'espèce. En
même temps, la présence de la jeune fille avait pour effet de rendre
le modeste intérieur du ménage Sellers agréable à l'œil et à l'esprit
et, dans son ensemble hétéroclite, accueillant et gracieux comme une
roseraie au soleil. C'était elle la magicienne à qui était due cette
transformation, c'était elle qui donnait à toute la maison un air de
fraîcheur et presque d'élégance inattendue.

--Ma fille... commandant Hawkins, présenta le lord légitime, ajoutant:
«De retour à la maison paternelle pour partager la douleur et
l'affliction des auteurs de ses jours, frappés dans leurs plus chères
affections. Elle aimait énormément le lord défunt, elle l'idolâtrait,
mon cher, positivement...»

--Papa! Je ne l'ai jamais vu.

--Juste, très juste; je pensais à quelqu'un d'autre... à sa mère...

--Quoi? Moi, aimer ce vieux hareng saur? ce crétin?... interrompit
Mme Sellers.

--Au fait! je pensais à moi-même. Pauvre vieux gentilhomme, qui fut mon
inséparable compagnon...

--Écoutez-le! Mulberry Sel... Mul... Rossmore! au diable ce nom
rébarbatif! Je ne vous ai jamais rien entendu dire de semblable, mais
au contraire que, si vous rencontriez ce va-nu-pieds, vous...

--Je pensais à... je ne sais plus qui... cela n'a d'ailleurs aucune
importance; _quelqu'un_ l'idolâtrait très certainement, je m'en
souviens comme si c'était hier, et...

--Papa, laissez-moi au moins dire bonjour au commandant Hawkins; je me
rappelle très bien le moment où nous nous sommes vus la dernière fois,
quoique je fusse alors toute petite, et je suis très heureuse de le
voir de nouveau chez nous, comme un membre de la famille.

Elle le regardait bien en face, tout en lui serrant cordialement la
main, en ajoutant qu'elle espérait qu'il ne l'avait pas oubliée non
plus.

Il fut enthousiasmé par la franche cordialité qu'elle venait de
témoigner à son égard et, pour l'en remercier, il aurait voulu lui dire
qu'il se souvenait d'elle mieux que de ses propres enfants ou quelque
chose dans ce goût. Mais cela aurait pu paraître exagéré à la jeune
fille, aussi se borna-t-il à des phrases plus vagues, s'embarrassant
néanmoins de plus en plus dans ses efforts pour lui faire savoir,
délicatement et par d'adroits sous-entendus, combien il la trouvait
belle et charmante. Ce discours eut pour effet de lui gagner l'amitié
de la jeune Sally. En vérité, la beauté de celle-ci avait un caractère
peu commun. Cette beauté n'était pas due à ses beaux yeux, à ses beaux
cheveux, à une bouche adorablement dessinée, à un nez fin ou à des
oreilles ourlées à la perfection. Elle était due plutôt à un rapport
harmonieux entre tous les traits. Ce rapport, de même que celui qui
existait entre les teintes et le coloris de la peau, des yeux et des
cheveux, est de la première importance. La même combinaison de couleurs
qui donnerait de la beauté à un paysage ou à un tableau représentant
une éruption volcanique, deviendrait désastreuse sur le visage d'une
jeune fille. La beauté de Gwendolen Sellers était ainsi, déterminée
surtout par l'harmonie délicate de l'ensemble.

La famille étant au complet grâce à l'arrivée de Gwendolen, il fut
maintenant décidé que le deuil officiel allait commencer; mais, pour
la commodité de tous, on en fixa le début à l'heure du dîner de tous
les jours; le deuil prendrait fin avec le repas. C'était une idée
ingénieuse du colonel. Celui-ci avait fait des recherches héraldiques
et généalogiques, et avait hâte d'en communiquer les résultats à son
ami; mais Hawkins, au lieu d'écouter les phrases qui annonçaient un
discours dont il eût été impossible de deviner la portée finale,
fouilla négligemment dans sa poche et produisit une lettre dont la vue
arrêta net la volubilité du colonel.

L'enveloppe ne portait que cette adresse: XYZ.

--Épatant! Quand est-elle arrivée?

--Hier soir; mais vous étiez sorti, et quand vous êtes rentré je
dormais déjà. En descendant ce matin, la présence de votre fille m'a
d'abord impressionné...

--N'est-ce pas qu'elle est très bien, ma fille?... on voit qu'elle a
de la race: ses traits, sa démarche, son port de reine... Mais que
répond-il? Car ceci devient passionnant, n'est-ce pas! Voyons, vous ne
l'avez pas encore décachetée?

Il fit sauter l'enveloppe et ils lurent:

 «A. _A qui vous savez. Je crois vous connaître. Attendez dix jours.
 Suis en route pour Washington._»

La satisfaction des deux amis s'évanouit à cette lecture. Au bout d'un
silence, le plus jeune poussa un soupir et dit:

--Mais _nous_ ne pouvons pas attendre dix jours avant de toucher
l'argent!

--Évidemment non. Cet individu n'est pas raisonnable. Nous sommes au
bout de notre rouleau, financièrement parlant.

--Si nous parvenions à lui expliquer d'une manière adroite que des
circonstances particulières rendent tout délai extrêmement grave pour
nous...

--C'est cela même... et qu'il nous rendrait un service signalé s'il
s'arrangeait pour venir aussitôt, un service qui... que...

--Que nous... dont nous...

--Voilà! dont nous saurons lui témoigner notre gratitude, avec joie.

--Très bien! Cela le fera venir. Si c'est un homme, s'il a les
sentiments généreux et sympathiques d'un homme de cœur, il sera
ici dans les vingt-quatre heures. Allons! Une plume et du papier!
Mettons-nous de suite à la besogne!

Ils ébauchèrent ensemble 22 rédactions sans être entièrement satisfaits
d'aucune. Leur défaut capital était d'insister sur l'urgence. Car ils
craignaient avec raison que leur hâte mal dissimulée n'éveillât des
soupçons dans l'esprit de Pierre le Manchot. Si on enlevait au message
son caractère d'urgence, celui-ci perdait du coup toute signification.
Le dilemme était fort épineux.

--J'ai remarqué, déclara enfin le colonel, que, dans des difficultés
littéraires de ce genre, ce qui donne surtout du fil à retordre c'est
de _chercher_ à dissimuler ce qui doit être dissimulé. Tandis que si
l'on y va carrément, sans arrière-pensée, on peut écrire des volumes
dont le sens profond échappe parfaitement au lecteur. C'est ainsi que
procèdent la plupart des auteurs.

En dépit d'efforts réitérés, ils durent finalement renoncer à leur
projet et convinrent qu'il fallait essayer de patienter pendant dix
jours, tant bien que mal. L'instant d'après, un nouveau rayon d'espoir
les remit à l'aise. Maintenant que l'affaire était en si bonne voie,
ils trouveraient peut-être moyen d'emprunter quelques petites avances
sur la récompense promise.

Le lendemain, c'était le 10 mai, quelques événements importants
se produisirent. Les restes des deux nobles frères de l'Arkansas
quittèrent l'Amérique pour l'Angleterre à l'adresse de lord Rossmore,
et le fils de ce gentleman, Kirkcudbright Llanover Marjoribanks
Sellers, vicomte Berkeley, s'embarqua à Liverpool pour l'Amérique avec
l'intention bien arrêtée de résigner tous ses droits entre les mains du
lord légitime Mulberry Sellers de Rossmore Towers, dans le district de
Columbia U. S. A.

Les deux navires se rencontrèrent quelques jours plus tard au milieu
de l'Atlantique, mais cet événement extraordinaire passa totalement
inaperçu.




CHAPITRE VI


Dans le délai normal, les deux frères arrivèrent à destination et
furent livrés à leur très noble parent. Il serait téméraire de
vouloir décrire la fureur de ce vieillard, et d'ailleurs à quoi cela
servirait-il! Lorsqu'il eut retrouvé son calme, il examina de plus
près cette ahurissante affaire, et dut reconnaître que les deux frères
avaient quelques droits moraux. N'étaient-ils pas du même sang que
lui, après tout! Donc il ne serait pas convenable de traiter leurs
dépouilles avec dédain. Réflexion faite, il décida de les faire
enterrer solennellement dans l'église de Cholmondeley, toutefois sans
faire figurer les armoiries à la cérémonie. Mais il y assista en
personne pour conduire le deuil.

Pendant ce temps, nos amis de Washington passèrent de mornes jours
dans l'attente de Pierre le Manchot, auquel ils reprochaient avec
amertume de tant différer sa venue. Quant à la jolie Sally Sellers,
qui faisait preuve d'un esprit aussi pratique et démocratique que lady
Gwendolen était romanesque et aristocratique, elle menait une existence
d'activité précieuse, tirant tout le parti possible de sa double
personnalité. Toute la journée durant, elle demeurait dans sa chambre,
à gagner le pain dont la famille Sellers avait le plus grand besoin;
le soir, lady Gwendolen jouait fort dignement son rôle aristocratique
d'héritière du nom de Rossmore. Pendant la journée, elle n'était qu'une
brave jeune fille américaine adroite et fière de son cerveau et de ses
mains, comme des résultats qu'elle en pouvait obtenir; le soir, elle
jouissait de sa liberté dans un pays de rêve que peuplaient des figures
titrées aux couronnes fleuronnées. Le jour, sa demeure n'était qu'une
pauvre chambre dans un vieux bâtiment délabré; le soir, c'était la
résidence familiale, pompeusement appelée Rossmore Towers par son père.

Au pensionnat elle avait, sans le savoir, appris un métier. Ses
camarades avaient découvert qu'elle dessinait elle-même ses robes.
Depuis lors, elle n'avait jamais manqué de travail, et elle était loin
de s'en plaindre, car pouvoir se livrer à un travail auquel des dons
exceptionnels vous destinent est la plus haute joie dans la vie, et
il était indiscutable que Sally Sellers possédait un don réel dans
l'art de dessiner des vêtements. Trois jours après son retour à la
maison, elle avait déniché du travail. Bien avant le jour où Pierre
devait se présenter, et avant que les deux frères reposassent en terre
anglaise, elle était déjà submergée de commandes, et aucune nécessité
de sacrifier les chromos de la famille ès mains des créanciers ne se
faisait plus sentir.

--C'est une vraie perle, ma fille, dit Rossmore au commandant; le
portrait de son père en tous points. Vive et travailleuse de ses mains
et de sa tête, jamais embarrassée, jamais aucune honte à travailler.
Toujours à la hauteur de la tâche quelle qu'elle soit. Née avec de la
chance, on peut dire, elle ne connaît pas l'insuccès. Intensément et
pratiquement Américaine par l'éducation et en même temps intensément
et noblement Européenne par le sang aristocratique qui coule dans ses
veines! Exactement comme moi: Mulberry Sellers en matière de finance et
de génie, aux heures de travail. Mais après? qui voyez-vous sous les
mêmes habits, sinon le Rossmore grand seigneur.

Journellement on voyait les deux amis au bureau de poste central. Et un
jour leur persévérance fut récompensée. Dans l'après-midi du 20 mai,
l'employé leur remit enfin une lettre portant le timbre de Washington,
et adressée à XYZ. Elle contenait ces mots: «Vieille futaille derrière
le dernier réverbère, allée du Cheval Noir. Si vous êtes un loyal
compère, soyez-y demain matin, le 21, à 10 h. 22, ni plus tôt, ni plus
tard, et attendez-moi.»

Ayant lu, les amis réfléchirent profondément et le lord déclara:

--Ne vous semble-t-il pas qu'il craint que nous ne soyons munis d'un
mandat d'arrêt?

--Pourquoi?

--Parce que ce n'est pas un lieu de rendez-vous ordinaire, ni
confortable ni attrayant. En outre, celui qui voudrait sans danger
savoir qui attend près de cette vieille futaille n'aurait qu'à se tenir
à l'autre coin de l'allée, prêt à disparaître sans avoir été aperçu
seulement. N'est-ce pas vrai?

--En effet, vous avez raison. On dirait décidément un homme incapable
d'agir avec franchise et loyauté. Il agit comme s'il nous prenait pour
de vilains cocos, au lieu de se conduire en gentleman, et de nous dire
à quel hôtel il est descendu.

--Nous le tenons, Washington, ça y est, s'écria le colonel joyeusement;
il nous le _dit_, sans le vouloir.

--Comment ça?

--L'allée qu'il nous indique est une petite ruelle déserte sur laquelle
donne la façade latérale de l'Hôtel Gadsby. C'est là qu'il est descendu.

--Qu'est-ce qui vous fait croire cela?

--Croire?... mais j'en suis sûr... il occupe une chambre d'où il peut
voir les alentours de ce réverbère. Il va se tenir tranquillement chez
lui derrière les rideaux, demain à 10 h. 22, et quand il nous apercevra
près de la vieille futaille, il se dira: «J'ai vu un de ces deux
individus dans le train», et en une demi-minute il aura fait sa valise
et déguerpi pour l'autre bout du monde!

Hawkins faillit se trouver mal de désappointement.

--Oh! colonel, rien à espérer! C'est exactement ce qu'il va faire.

--Non, mon ami, c'est ce qu'il ne fera pas.

--Pas? Comment ça?

--Parce que _vous_ n'irez pas vous montrer par là. J'irai seul. Vous ne
viendrez qu'après, en compagnie d'un agent, avec un mandat,--en civil,
l'agent, bien entendu,--dès que vous l'aurez vu engager la conversation
avec moi.

--Quel cerveau vous avez, colonel Sellers! Je n'aurais jamais imaginé
tout cela.

--Ni aucun lord Rossmore, mon cher, depuis Guillaume le Conquérant
jusqu'à Mulberry, en sa qualité de lord, du moins! Mais nous sommes aux
heures de travail, et le grand seigneur a cédé la place! Venez que je
vous montre la chambre du manchot!

Il était près de 9 heures du soir lorsqu'ils se dirigèrent vers le
réverbère de l'allée du Cheval Noir.

--Vous voyez maintenant, fit le colonel triomphalement en désignant
d'un large geste la façade latérale de l'hôtel Gadsby. C'est là, et pas
ailleurs! Je vous l'avais bien dit!

--Certes, colonel! Mais l'hôtel a six étages et je ne me rends pas
compte de quelle fenêtre...

--Toutes les fenêtres, toutes. Qu'il fasse son choix selon sa
fantaisie. Pour moi, je suis satisfait, maintenant que je connais son
gîte... Allez vous placer au coin de la rue pendant que j'explore
l'hôtel.

Le noble lord se contenta d'abord d'aller et venir parmi la foule des
voyageurs, puis se posta à proximité de l'ascenseur. Une heure durant
il surveilla les gens qui montaient ou descendaient, mais tous étaient
normalement pourvus de leurs quatre membres. Enfin il aperçut une
silhouette répondant au signalement, sans toutefois avoir le temps de
distinguer autre chose qu'un chapeau de cow-boy de l'Ouest, une sacoche
plutôt de couleur criarde, et une manche vide repliée et épinglée à
l'épaule. L'homme lui tournait le dos à ce moment et, ayant pénétré
dans l'ascenseur, disparut rapidement.

Tout joyeux cependant, le colonel rejoignit son complice.

--Nous le tenons, commandant, c'est lui! Je l'ai vu, de mes yeux vu...
A condition que je puisse le voir de dos, je le reconnaîtrai désormais
partout et toujours. Nous sommes bons! Allons faire régler la question
du mandat d'amener, afin d'être en mesure de réquisitionner le secours
des agents!

Toutes les formalités accomplies, ils purent enfin se coucher heureux
pour rêver du grand événement escompté pour le lendemain. Ici, il
convient de faire remarquer que, parmi la cohue qui se pressait autour
de l'ascenseur, se trouvait un jeune parent de Mulberry Sellers; mais
celui-ci ne s'en doutait guère et ne fit pas davantage attention à lui.
Ce jeune parent était le vicomte Berkeley.




CHAPITRE VII


Arrivé dans sa chambre, lord Berkeley se prépara à accomplir cet
essentiel devoir de tout Anglais en voyage: inscrire les événements
de la journée et ses réflexions dans son «journal». Ces préparatifs
consistaient notamment à fouiller dans sa valise pour trouver une
plume. Il y avait bien sur sa table un porte-plume à côté de l'encrier,
mais Berkeley était Anglais. On sait que les Anglais fabriquent des
plumes d'acier pour les neuf dixièmes des habitants du globe, mais
qu'ils ne s'en servent jamais eux-mêmes. Il leur faut à tout prix la
plume d'oie antédiluvienne. Lorsqu'il en eut découvert une, il se mit
au travail, terminant ainsi la page de son journal:

«Après tout, j'ai commis une faute énorme. J'aurais dû abandonner mon
titre et changer de nom dès l'instant de mon départ. C'est incroyable
et ridicule, mais je remarque à chaque pas que ces Américains n'ont pas
de plus grand désir que d'entrer en relations avec un lord. Ils ne sont
pas rampants comme beaucoup d'Européens, mais ils apprendraient bien
vite à l'être; au fond, il ne leur manque que l'accoutumance. Je suis à
peine arrivé quelque part que tout le monde connaît déjà ma qualité. On
dirait que les Yankees démocrates, apparemment si fiers de leur roture,
ont un flair spécial grâce auquel ils devinent un titre de noblesse
à distance. J'en suis à chaque instant victime et il faut que cela
cesse, ou je ne pourrai jamais connaître cette Amérique d'égalité et de
simplicité qui fut mon espoir, ces hommes de mœurs modestes qui seuls
sont dignes d'une grande république moderne. Il faut que je change de
nom sans retard, sinon tous mes projets deviendront irréalisables. Dès
demain je me mettrai à la recherche du prétendant américain, afin de
lui proposer la substitution que j'ai décidée, et puis je chercherai un
nouveau logement sous un nom quelconque.»

Ayant noté ces réflexions importantes dans son journal, il alla se
coucher et s'endormit rapidement. Au bout d'une heure ou deux, il se
réveilla à moitié avec l'impression d'entendre des bruits singuliers
dans les couloirs de l'hôtel. L'instant d'après, il se trouva
complètement réveillé; un bruit extraordinaire de portes et de pas
précipités parvenait en effet à ses oreilles. De tous les côtés les
vitres volaient en éclats, les gens couraient et poussaient des cris.
Quelqu'un frappa en passant à sa porte et il entendit ce cri: «Sauve
qui peut! La maison brûle!»

Lord Berkeley sauta de son lit et chercha ses vêtements, mais dans
sa hâte, au milieu de l'obscurité et de la fumée qui commençait à
pénétrer dans la chambre, il trébucha sur une chaise et tomba. Il se
serait certainement évanoui s'il ne s'était cogné très fort dans sa
chute. Dès qu'il put se relever, il ouvrit la porte et se trouva seul
et sans aide dans le couloir rempli de fumée. Les flammes avaient déjà
envahi une partie de l'escalier, mais, comme il cherchait une issue de
secours, il aperçut une chambre encore éclairée par un bec de gaz, et
dont la porte était grande ouverte. Il vit sur une chaise des vêtements
empilés, sur une autre une sacoche qu'il fit tomber pour s'emparer
de la chaise avec laquelle il fit sauter un carreau. Les pompiers
l'aperçurent d'en bas et écartèrent la foule pour amener une échelle
de sauvetage. Fallait-il donc qu'il se montrât à tous les yeux dans le
plus simple et le moins seyant des appareils? Non! Il avait une minute
à attendre peut-être. Juste le temps de se glisser dans les vêtements
oubliés près de lui. C'est ce qu'il fit. Ils étaient à peu près à
sa taille, un peu trop larges sans doute, un peu trop voyants comme
couleur aussi; et le chapeau était d'un genre auquel il n'était pas
encore accoutumé, puisque, à cette époque, Buffalo Bill ne s'était pas
encore exhibé en Europe. Il réussit sans peine à mettre la veste d'un
côté; de l'autre la manche était repliée et épinglée à l'épaule. Le
temps de l'arranger autrement lui manquait. Vite il fut sur l'échelle,
les pompiers le saisirent, et en un clin d'œil il se trouva en bas mêlé
à la foule.

Le chapeau de cow-boy attirait exagérément les regards, et il était
loin de se sentir à son aise, bien que son accoutrement suffît pour
inspirer le respect. Un des gamins attroupés au delà de la corde tendue
pour empêcher la foule de se mêler aux sauveteurs hasarda néanmoins une
question à laquelle il répondit. Une surprise sans égale se peignit
dans les regards.

--Eh! Un cow-boy _anglais_! C'est-y pas possible!

«Qu'est-ce qu'un cow-boy», se demanda Berkeley. Mais chacun voulait
maintenant lui poser des questions, et il joua des coudes pour
se frayer un chemin et parvenir hors de cette foule importune.
Ayant libéré la manche et mis la veste convenablement, il s'en fut
chercher un logement modeste ailleurs. Quand il l'eut trouvé, il se
déshabilla pour la seconde fois et s'endormit bientôt. Au réveil,
il passa l'inspection de ses nouveaux vêtements de hasard. Ils lui
paraissaient indiscutablement extravagants, mais relativement neufs
et, en tout cas, propres. Dans les poches il découvrit une somme assez
respectable: 5 billets de 400 dollars chaque, près de 50 dollars en
menus billets et en argent, du tabac, un livre de prières impossible
à ouvrir, et qui contenait du whisky, un carnet de poche, sans le nom
du propriétaire. D'une écriture maladroite y figuraient des chiffres,
des paris, des ventes, des noms apparemment de maquignons des prairies:
«Jack-aux-six-doigts», «Jeune-homme-qu'a-peur», etc. Aucune lettre,
aucune pièce d'identité!

Le jeune homme fit quelques réflexions et chercha à s'orienter pour sa
future existence. Sa lettre de crédit était brûlée dans l'incendie;
il emprunterait donc les 50 dollars pour l'instant, en employant une
partie de la somme à chercher le propriétaire par des annonces dans les
journaux, une autre à payer son logement et sa nourriture en attendant
de trouver du travail.

Cette décision prise, il envoya chercher un journal du matin. La
première chose qui frappa son regard fut la nouvelle de sa propre mort
imprimée en gros caractères. Dans le corps du journal il trouva tous
les détails désirables; on y racontait comment il avait déployé un
héroïsme sans bornes, digne de sa noble race, en sauvant des femmes
et des enfants de la maison incendiée jusqu'à ce qu'il fût devenu
impossible à lui-même d'échapper au fatal sinistre. On décrivait
l'attitude consternée de la foule en le voyant enfin debout, entouré
de flammes, les bras croisés et attendant bravement l'approche du feu
dévorateur et terrible, jusqu'à ce que, «parmi cet océan de flammes,
de fumée, d'épouvante, le jeune héritier de la glorieuse famille
des Rossmore fût enfin saisi par l'ouragan rougeoyant et disparût
pour toujours du nombre des hommes». L'article était si bien tourné,
l'exploit si sublime que des larmes lui vinrent aux yeux.

Il ne tarda pas à se dire que cet événement arrivait à point. Lord
Berkeley était mort! Quelle chance inespérée! Mort fort honorablement,
ma foi, ce qui rendrait la chose plus douce aux yeux de son père.
Ainsi, tout était pour le mieux. Il ne lui restait qu'à choisir un
nouvel état civil et à recommencer sa vie sur un nouveau plan. «Voilà,
se disait-il, que pour la première fois je respire un air de vraie
liberté. Enfin, je suis un homme, et rien qu'un homme, sur le pied
d'égalité avec tout le monde. Par mes propres forces je m'élèverai
désormais, ou bien je sombrerai par ma faute. C'est le plus beau jour
de ma vie!»




CHAPITRE VIII


--Que Dieu ait pitié de nous, Hawkins! s'écria douloureusement le
colonel en laissant choir le journal du matin.

--Qu'y a-t-il?

--Il n'est plus! Le jeune et brillant héritier d'une famille illustre,
le plus doué, le plus courageux, le plus noble de sa race... a quitté
ce monde enveloppé de la gloire sublime des flammes du brasier.

--Qui?

--Mon estimé et glorieux jeune parent, Kirkcudbright Llanover
Marjoribanks Sellers, vicomte Berkeley, héritier de l'usurpateur
Rossmore.

--Pas possible!

--C'est la pure vérité.

--Quand cela?

--Cette nuit.

--Et où?

--Ici même, à Washington, à son arrivée d'Angleterre, d'après les
journaux.

--Vous m'étonnez, colonel!

--L'hôtel a complètement brûlé.

--Quel hôtel?

--Le Gadsby!

--Dieu du ciel! Est-ce que nous les aurions perdus tous les deux, alors?

--Les deux... qui?

--Pierre le Manchot.

--Cré nom de nom! Je l'avais oublié, celui-là. J'espère bien que non.

--J'espère... vous dites! Je vous crois! Car nous ne pouvons pas nous
passer de lui. Nous pouvons plus facilement supporter la perte d'un
million de vicomtes que celle de notre seul et unique salut.

Ils parcoururent attentivement l'article et furent terrifiés en
apprenant que l'on avait aperçu un manchot en vêtement de nuit,
visiblement hagard de peur, qui n'écoutait aucun appel, mais s'enfuyait
vers un escalier déjà en flammes sans aucune issue.

--Pauvre garçon! soupira Hawkins... Et dire qu'il avait des amis si
près. Si nous étions restés un peu plus longtemps hier soir, qui sait
si nous ne l'eussions pas sauvé?

Le lord releva la tête et dit avec calme:

--Le fait qu'il est mort importe peu. Jusqu'à présent, c'était une
prise douteuse; cette fois-ci, nous le tenons pour de bon.

--Comment? Nous le tenons?

--Je vais le matérialiser.

--Rossmore, je vous en prie, ne plaisantez pas! Croyez-vous vraiment
pouvoir le faire?

--Je peux le faire, aussi vrai que vous êtes assis sur cette chaise-là.
Et je le ferai.

--Donnez-moi la main, mon ami, que je vous remercie de m'avoir
réconforté. J'étais désespéré, mais vous m'avez rendu à la vie. Et
maintenant, allez-y tout de suite; faites le nécessaire!

--Cela me demandera un peu de temps, Hawkins, mais nous ne sommes
nullement pressés, n'est-ce pas, étant données les circonstances.
D'autre part, certains devoirs m'incombent tout d'abord à la suite du
décès de ce jeune gentilhomme...

--Naturellement. Je regrette mon étourderie à propos de ce nouveau
deuil cruel. Il est tout naturel que vous songiez d'abord à le
matérialiser, lui...

--Ce... ce n'est pas précisément ce que je voulais dire; mais, somme
toute... où avais-je donc la tête? Évidemment, il faut que je le
matérialise. Ah! Hawkins, l'égoïsme est à la base de tous les actes
d'un être humain! Pardonnez-moi cette faiblesse de n'avoir pas
immédiatement songé à ce que vous dites. Oui, je vous donne ma parole
que je le matérialiserai.

--Ce sont là paroles dignes du vrai Sellers, de mon vieil ami.

--Mais, Hawkins, une chose me frappe à l'instant, et sur laquelle je
n'ai pas insisté jusqu'ici: il nous faudra beaucoup de circonspection.

--Comment cela?

--Nous ne devons pas souffler mot de ces matérialisations, pas y faire
la plus petite allusion devant le monde. Sans parler de ma femme et
de ma fille--natures impressionnables--qui pourraient s'en affecter,
il est probable que les domestiques nègres, s'ils l'apprenaient, ne
consentiraient pas à rester ici une minute de plus.

--Très probable, en effet! Vous avez bien fait en me mettant sur mes
gardes, car je me laisse parfois aller à des confidences quand je ne
suis pas prévenu...

Le colonel pressa un bouton de sonnerie électrique, une fois, deux
fois, avec autant de sérieux que s'il avait ignoré qu'elle n'avait ni
fil ni batterie; puis, grognant contre les déplorables méthodes des
électriciens, il saisit une vieille sonnette posée sur sa table et
l'agita vivement.

--Vous avez sonné, monsieur Sellers? fit Daniel en entrant.

--Non! monsieur Sellers n'a pas sonné.

--Alors c'était vous, monsieur Washington? car j'ai bien entendu
sonner, monsieur.

--Non, monsieur Washington n'a pas davantage sonné.

--Dieu de Dieu! Qui donc a sonné?

--C'est lord Rossmore qui a sonné.

Le vieux nègre leva les bras au ciel:

--Enfer et damnation! J'avais encore oublié ce nom. Venez, Jinny!
Accourez!

Jinny arriva.

--Exécutez l'ordre que le lord va vous donner! Moi, il faut que je
descende à la cuisine étudier ce nom-là jusqu'à ce que je le sache!

--Vous dites? Moi exécuter l'ordre. Je ne suis pas votre nègre à vous,
tout de même. C'est vous que Monsieur a sonné!

--C'est la même chose! Quand on sonne l'un, c'est pour l'autre, et
quand mon vieux maître me dit...

--Venez donc à la cuisine, et je vous dirai...

Ils sortirent ensemble, mais, le bruit de leur dispute ne cessant pas
pour cela, le lord déclara:

--Voilà l'ennui d'avoir de vieux domestiques qui furent jadis vos
esclaves et qui demeurent toujours vos amis personnels.

--Comme des membres de votre famille.

--Des membres de la famille, voilà ce qu'ils deviennent par le fait,
_les_ membres de la famille! Parfois les maîtres de la maison. Ces deux
vieux sont très attachés, très honnêtes et fidèles, mais, sapristi,
ils font exactement ce qu'ils veulent, ils se mêlent à la conversation
comme ils veulent, et, à vrai dire, ils seraient bons à faire pendre.

Ce n'était là qu'une parole en l'air, mais, comme d'habitude, elle
suffisait à donner au colonel une inspiration.

--Tout ce que je voulais, Hawkins, était de faire descendre la
famille, afin de lui communiquer la triste nouvelle.

--C'est pas la peine de déranger les domestiques, alors; je vais aller
chercher ces dames.

Pendant son absence, le colonel examina l'idée qui lui était venue si
soudainement.

«Lorsque je serai parvenu à bien réaliser la question de la
matérialisation, se dit-il, je suggérerai à Hawkins de tuer ces vieux
nègres; après, il sera beaucoup plus facile d'en venir à bout. Il
est probable que l'on réussirait, grâce à l'hypnotisme, à obtenir le
parfait silence d'un nègre ainsi matérialisé. On pourrait rendre cet
état permanent, sans doute, et aussi modifiable à volonté, pour obtenir
qu'ils soient tantôt _très_ silencieux, tantôt aptes à parler un peu,
doucement, tantôt mus par un violent et expressif désir d'agir...
L'idée est très ingénieuse. Il ne s'agit que de l'adapter au sujet...
avec un système de vis ou quelque chose d'analogue.»

Les dames firent leur entrée; accompagnées de Hawkins et suivies des
deux nègres ramenés par la curiosité.

Sellers fit solennellement part de la nouvelle, commençant par
les prévenir délicatement qu'un coup exceptionnellement rude les
atteindrait dans leurs affections, puis, saisissant le journal, il
lut à haute voix les détails de l'incendie et de la mort héroïque de
leur jeune parent. Des expressions de sympathie et de regret de la
part de tous les assistants firent suite à cette lecture. La vieille
dame pleura à la pensée de la mère du jeune héros qui aurait été fière
de son pauvre fils, malgré son immense chagrin, si elle avait été en
vie. Les deux vieux domestiques pleurèrent également en se laissant
aller aux lamentations avec cette sincérité éloquente naturelle à leur
race. Gwendolen se montra très émue, comme le voulait d'ailleurs son
caractère romanesque. Elle ajouta que la conduite de ce jeune homme
dénotait un cœur noble et généreux, une perfection à laquelle sa haute
naissance ajoutait encore. Elle aurait tant aimé rencontrer un homme
qui possédât de telles qualités exceptionnelles; sa seule vue, ne
fût-ce que l'espace d'un bref instant, aurait, lui semblait-il, anobli
son propre caractère et chassé à tout jamais de son esprit les pensées
basses ou vulgaires.

--A-t-on trouvé son corps, Rossmore? demanda l'épouse du colonel.

--Oui, répondit-il, c'est-à-dire, ils en ont trouvé plusieurs. C'est
certainement l'un d'eux, mais tous sont méconnaissables.

--Qu'allez-vous faire, alors?

--Je vais reconnaître un des corps que je ferai envoyer au malheureux
père.

--Mais, papa, vous n'avez jamais vu ce jeune homme?

--Non, Gwendolen; pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que... comment allez-vous le reconnaître?

--Je... vous savez que l'on dit impossible de les identifier. J'en
enverrai un au père; il n'y a probablement pas d'autre choix.

Gwendolen savait qu'il ne servirait à rien de discuter davantage
cette question, puisque la décision de son père était prise et que
l'occasion s'offrait à lui de se montrer dans une attitude en quelque
sorte officielle sur la scène de la catastrophe. Elle se taisait donc,
jusqu'au moment où il lui demanda un panier.

--Un panier, papa; pour quoi faire?

--Il se peut que ce soient des cendres!




CHAPITRE IX


Le lord et Washington partirent pour leur douloureuse mission, tout en
échangeant des idées.

--C'est toujours la même chose!

--Quoi donc, colonel?

--Il y en avait sept! Des actrices! Tout a été brûlé!

--Elles aussi?

--Oh! non, elles se sauvent toujours, mais pas une qui ait eu la
présence d'esprit de sauver ses bijoux!

--C'est curieux!

--Curieux, dites-vous? C'est bien la chose la plus extravagante en ce
bas monde! Elles n'apprennent donc rien, sinon par cœur? Parfois on
dirait que la fatalité s'en mêle! Voyez, par exemple, cette fameuse
Mme Cabotine qui joue des rôles sensationnels. Toute sa réputation
vient de ses incendies.

--Comment expliquez-vous cela?

--Sa qualité de victime a fait connaître son nom; la foule l'a retenu
et, chaque fois que l'occasion se présente, on accourt pour la voir,
sans se rappeler au juste la raison de sa célébrité. Elle a débuté
tout en bas de l'échelle théâtrale. Treize dollars par semaine et
l'obligation de fournir elle-même ses frusques.

--Ses frusques?

--Oui, ses costumes... L'hôtel où elle logeait fut dévoré par les
flammes, et elle perdit dans l'incendie pour 30 000 dollars de bijoux.

--Elle? D'où les avait-elle?

--Dieu le sait! Des cadeaux peut-être, offerts par de jeunes snobs ou
de vieux marcheurs. Les journaux ne parlaient que de cela. Elle demanda
de l'augmentation, et on la lui accorda. Puis nouvel incendie, nouvelle
perte de diamants, nouvelle augmentation. Sa renommée était faite, elle
était devenue une étoile.

--Si cela continue, c'est une renommée d'un genre plutôt risqué.

--Pas du tout! Elle est née avec de la chance; partout où il y a un
hôtel qui brûle, on la trouve parmi les voyageurs. Et si par hasard
elle n'y est pas, ses bijoux y sont. On ne peut appeler cela que de la
chance!

--C'est extraordinaire. Elle a dû perdre des barils de diamants!

--Des barils, vous dites! Des tonneaux, oui! A tel point que les
hôteliers sont devenus superstitieux: ils ne veulent plus la recevoir.
Ils craignent l'incendie. Les assurances résilient leur police. Mais
je suis sûr qu'elle était dans le Gadsby cette nuit. Et si demain un
hôtel brûle à San Francisco, elle y sera aussi, et tous ses bijoux
seront encore perdus.

--C'est extraordinaire!... C'est phénoménal!

Lorsqu'ils arrivèrent sur le lieu du désastre, le pauvre vieux lord
jeta un regard mélancolique sur cette morgue improvisée, et se détourna
vivement, accablé par la désolation du spectacle.

--Il est certain, Hawkins, fit-il, que personne ne pourra jamais
identifier ces malheureuses victimes. Cherchez à vous y reconnaître,
mon émotion m'en empêche.

--Lequel dois-je choisir, pensez-vous?

--Prenez n'importe lequel! Le moins abîmé.

Cependant les agents de service s'étaient approchés,--ils connaissaient
le lord, tout le monde le connaissait à Washington,--et ils lui firent
savoir qu'aucun de ces corps ne pouvait être celui de son infortuné
parent. Ils lui montrèrent l'endroit où celui-ci aurait dû se trouver
si le compte rendu des journaux n'était pas erroné, l'endroit où il
aurait péri si la fumée l'avait surpris dans sa chambre, et enfin un
troisième endroit où son corps aurait été consumé au cas où il se
serait dirigé vers la porte de secours.

Le colonel essuya une larme et dit à Hawkins:

--Ainsi que vous le voyez, mes prévisions étaient justes. Nous
n'emporterons d'ici que des cendres. Voudriez-vous avoir la grande
obligeance d'aller chercher deux autres paniers chez l'épicier?

Quand ils furent en possession du nombre de paniers indispensable, ils
ramassèrent des cendres aux trois endroits désignés par les agents, et
retournèrent à la maison pour convenir de la meilleure manière de les
expédier en Angleterre.

Ils placèrent les trois paniers sur la table du salon et montèrent au
grenier chercher un vieux drapeau britannique destiné à recouvrir la
table, devenue catafalque pour la circonstance. Mais lady Rossmore,
rentrant d'une course dans le quartier, survint inopinément. Elle fit
des objections sérieuses à la cérémonie intime projetée par son mari.

--Vous avez toujours de très bonnes intentions, mon cher! Vous tenez à
rendre un dernier hommage à ces restes, et personne ne trouvera rien à
redire. Pourtant, vous vous y prenez mal, et vous allez le reconnaître
vous-même. Vous ne pouvez pas vous mettre devant ces paniers en
prenant un air contrit... les circonstances sont très tristes et très
solennelles... elles n'en prêtent pas moins au ridicule. Ce serait
ridicule avec un panier, ça l'est trois fois avec trois paniers.
Abandonnez votre idée, Mulberry, et tâchez de trouver autre chose!

Il fut décidé que la famille se réunirait pour discuter la question de
savoir ce que l'on ferait des cendres.

Rossmore était d'avis de les expédier sur-le-champ à la maison
paternelle en Angleterre. Sa femme lui posa cette question:

--Auriez-vous l'intention d'envoyer les trois paniers?

--Certainement, tous les trois!

--En même temps?

--Songez donc un peu! A l'adresse du malheureux père de cet infortuné
jeune homme! C'est impossible! Le coup serait trop rude. Non, un panier
à la fois, pour qu'il se fasse peu à peu à l'idée cruelle.

--Vous croyez obtenir ce résultat ainsi, papa? demanda Gwendolen.

--Mais oui, ma fille! Rappelez-vous que vous êtes jeune, et qu'il est
vieux, lui. Il ne pourrait guère supporter de recevoir tout d'un seul
coup. Un panier à la fois, avec des intervalles reposants entre chaque
envoi, voilà qui adoucirait sa peine. Il s'y habituerait avant d'avoir
tout reçu. D'autre part, il sera plus prudent d'avoir recours à trois
navires différents: sait-on jamais si une tempête, un naufrage...

--Votre idée ne me satisfait guère, papa! Si j'étais ce père, je
trouverais cela terrible de le voir revenir ainsi, parcelle par
parcelle. Puis c'est une chose effroyablement triste d'attendre
indéfiniment le jour des obsèques...

--Oh! non, ma chère enfant. Vous vous trompez. Le vieillard ne
pourrait, en effet, supporter de tels délais. Il y aura évidemment
trois obsèques.

Lady Rossmore releva la tête:

--Est-ce là ce qui, selon vous, adoucirait sa peine? Vous faites un
raisonnement erroné: je suis certaine qu'il doit être enterré en une
fois.

--C'est aussi mon avis, murmura Hawkins.

--Et le mien également, ajouta la jeune fille.

--C'est vous qui vous trompez, tous, déclara le lord. Vous vous en
apercevrez tout de suite, si vous vous donnez la peine de réfléchir un
instant. Les restes de ce pauvre jeune homme sont contenus dans un seul
de ces trois paniers.

--Alors c'est bien facile, s'écria lady Rossmore; il faudra faire des
funérailles pour ce panier-là!

--C'est cela même, fit lady Gwendolen.

--C'est loin d'être aussi facile que vous le supposez, répliqua le
lord, pour la bonne raison que nous ignorons dans lequel de ces paniers
il se trouve. Nous savons qu'il est dans l'un d'eux, mais c'est tout ce
que nous savons. Vous vous rendez compte à présent que c'est moi qui
ai raison: il faudra célébrer les funérailles trois fois, il n'y a pas
d'autre solution!

--Et il faudra aussi trois tombes, trois monuments et trois
inscriptions? demanda la jeune fille.

--Eh!... mon Dieu... oui... pour bien faire. C'est du moins à cette
solution que je m'arrêterais, moi, en pareil cas.

--Mais cela ne se peut pas, papa! Chacune des inscriptions
mentionnerait le même nom, relaterait les mêmes pénibles
circonstances, et l'on en inférerait que le mort repose sous les trois
monuments, ce qui ne se peut en aucune façon.

Le lord commençait à se décontenancer. Il répondit:

--Je reconnais que c'est là une objection des plus sérieuse! Je ne vois
vraiment pas de solution!

Il y eut un silence qui menaçait de se prolonger. Hawkins prit enfin la
parole:

--Il me semble que si nous mélangions ces trois sortes de cendres...

Le lord lui prit la main et se mit à la secouer avec une effusion
pleine de gratitude.

--Voilà qui vient à point pour résoudre le problème. Un navire, une
cérémonie, une tombe, un monument, c'est admirable dans sa logique!
Votre proposition vous fait grand honneur, commandant Hawkins; elle m'a
tiré d'un pénible et considérable embarras, et elle évitera à ce pauvre
père affligé beaucoup de souffrance. Donc, c'est entendu, il sera
embarqué en un seul panier.

--Quand pensez-vous l'expédier? demanda sa femme.

--Demain, tout de suite, naturellement!

--A votre place, j'attendrais, Mulberry!

--Attendre? Pourquoi?

--_Vous_ ne tenez pas personnellement à faire de la peine à ce
malheureux vieillard là-bas?

--Dieu sait que non.

--En ce cas, attendez qu'il vous réclame les restes de son fils. De
cette façon, vous lui éviterez, pour quelque temps au moins, le chagrin
le plus violent qu'un père puisse ressentir: la _certitude_ de son
malheur. Il ne les réclamera sans doute jamais.

--Pourquoi pas?

--Parce que cela lui enlèverait du même coup ce qu'il garde de plus
précieux ici-bas: l'incertitude, le vague espoir que peut-être, après
tout, son enfant aura échappé au désastre, et qu'un jour il le reverra.

--Cependant, Polly, il saura par les journaux que son fils a péri dans
les flammes.

--Il se gardera, lui-même, de croire entièrement en ce que diront les
journaux; il trouvera des arguments pour se prouver envers et contre
tout que son fils est encore en vie, et il ne cessera d'espérer jusqu'à
sa mort. Tandis que s'il reçoit les cendres de celui-ci, s'il peut les
voir, les toucher, son désespoir sera sans remède.

--Oh! mon Dieu! Jamais il ne les verra, Polly! Vous m'avez empêché
de commettre un véritable crime, et je vous en bénirai toute ma vie.
Nous savons enfin ce que nous devons faire. Nous mettrons de côté ces
cendres avec toute la déférence due, et le père n'en saura jamais rien.




CHAPITRE X


Le jeune lord Berkeley respirait avec une grande joie l'air vivifiant
de la liberté, se sentant plein de force pour ses débuts dans la
carrière rêvée. Toutefois il n'était pas sans pressentir des moments
de faiblesse et de découragement, des assauts d'infortune que son
esprit vigoureux n'avait pas accoutumé de subir. Il était de taille à
les repousser, mais, tout de même, il jugea bon de couper les ponts
derrière lui. Il continuerait donc, se dit-il, à rechercher par la voie
de la presse le propriétaire des sommes qu'il avait trouvées dans les
vêtements du cow-boy, mais il les placerait, en attendant, de façon à
ne pas pouvoir y faire d'occasionnels emprunts. Dès qu'il eut rédigé
une annonce dans le journal le plus lu de la capitale, il se dirigea
vers une maison de banque pour y faire le dépôt des 500 dollars.

--A quel nom? demanda l'employé.

Il eut une légère hésitation, car il avait omis de prévoir la question.
Il dit le premier nom de fantaisie qui lui vint à l'esprit:

--Howard Tracy.

Quand il fut sorti, l'employé, étonné, remarqua «que le cow-boy avait
rougi».

Le premier pas était fait, mais l'argent était encore à sa disposition.
Il recommença donc à une seconde banque une opération de virement
ayant pour objet de le mettre dans l'impossibilité de toucher l'argent
sans produire des pièces d'identité au nom de Howard Tracy, pièces que
naturellement il ne possédait pas.

«Cela fait, il ne me reste qu'à triompher par mon travail, ou à mourir
de faim», se dit-il, non sans satisfaction.

Puis il alla à la poste envoyer une dépêche ainsi conçue à son père:

«Échappé heureusement à incendie hôtel. Pris nom fantaisiste. Au
revoir.»

Pendant les premiers jours qui suivirent, il ne cessa pas de se dire
qu'il se trouvait dans un pays où il y avait du travail et du pain pour
tout le monde. Mais ses premiers efforts pour trouver une situation
d'avenir où ses connaissances acquises durant ses années d'études à
l'Université d'Oxford pourraient lui être utiles ne furent couronnés
d'aucun succès. Pour obtenir des postes de ce genre, il ne servait de
rien d'avoir appris quelque chose; l'important était de pouvoir fournir
des recommandations d'hommes influents, surtout de politiciens. Partout
il fut éconduit, sans doute pour des raisons pertinentes. Aux uns,
son accent révélait qu'il était Anglais; aux autres, ses vêtements de
cow-boy paraissaient suspects. Certes, ces vêtements commandaient un
respect prudent, mais ils ne lui procuraient pas la situation espérée.
Il s'était juré qu'il ne les quitterait pas, car il comptait que leur
légitime propriétaire, les reconnaissant dans la rue, l'aborderait et
lui permettrait ainsi de lui restituer l'argent. Rien ne lui faisait
abandonner cette idée que sa droiture lui avait inspirée.

Une semaine s'écoula de la sorte. Le jeune homme commença à sentir les
premiers effets du découragement. Il avait déjà cherché du travail de
tous les côtés, diminuant graduellement ses prétentions, sans réussir,
sans même récolter une de ces vagues promesses qui aident à supporter
l'attente. Il ne lui restait plus qu'à se faire terrassier ou plongeur
dans un restaurant de quinzième ordre.

Ce fut alors qu'il s'aperçut que ses dépenses n'étaient nullement en
rapport avec sa situation précaire. Il décida sur-le-champ de quitter
le modeste hôtel où il avait élu domicile après l'incendie, et se mit à
la recherche d'un logement à sa convenance. Il eut la satisfaction de
le trouver, mais il lui fallut payer d'avance 4 dollars et demi. Cette
somme lui assura la nourriture et le gîte pour une semaine.

La patronne de l'établissement, une femme plutôt bienveillante, qui
devait avoir trimé toute sa vie durant, le conduisit par un étroit
escalier jusqu'à sa future chambre. Il y vit deux lits à deux personnes
et un lit de camp, et apprit sans tarder qu'il lui serait permis de
dormir seul dans un des grands lits jusqu'à l'arrivée d'un nouveau
pensionnaire, et que cette gracieuseté du début ne lui coûterait aucun
supplément. Plus tard, dans quelques jours, il lui faudrait donc avoir
un compagnon de lit; charmante perspective qui lui donnait déjà la
nausée.

Cependant Mme Marsh, la patronne, se montrait fort prévenante,
exprimant l'espoir qu'il serait content de sa pension; tout le monde en
était content, affirmait-elle.

--Nous avons un tas de très gentils garçons, qui évidemment font
pas mal de chahut, mais rien que pour s'amuser un brin. Comme vous
le voyez, cette chambre communique avec une autre par derrière;
quelquefois les occupants des deux se réunissent, tantôt dans l'une,
tantôt dans l'autre. Quand il fait trop chaud, la nuit, ils montent se
coucher sur le toit, à moins qu'il ne pleuve. Cette année, la saison
est si avancée qu'ils ont déjà pu dormir sur le toit deux fois. Si
vous voulez y aller tout de suite marquer votre place à la craie,
comme ils le font, vous le pouvez. Vous trouverez la craie à côté de
la cheminée. Je ne sais pas pourquoi je vous explique tout cela, vous
connaissez naturellement ces habitudes!

--Oh! non, je ne les connais pas du tout.

--Non bien sûr?... Où ai-je donc la tête? Il y a assez d'espace dans
les prairies... pas besoin d'y marquer sa place à la craie, n'est-ce
pas! Mais ici chacun a son domaine, chacun monte son matelas, et son
camarade de lit le descend, ou chacun s'en charge à son tour. C'est
leur affaire. Vous verrez que vous aimerez bien vos camarades, tous
faciles à vivre... excepté le typo. C'est lui qui dort dans le lit de
camp. Il n'est pas comme les autres: il est si bizarre! Je ne crois pas
qu'on arriverait à le faire coucher dans le même lit qu'un camarade
pour tout l'or du monde! Et je ne dis pas cela en l'air, je le sais,
voyez-vous, on l'a mis à l'épreuve. Un soir, pendant qu'il était encore
dans un journal du matin,--maintenant il travaille pour un journal du
soir,--ils enlevèrent son lit. Quand il rentra, à 3 heures du matin,
il n'y avait de place pour lui qu'à côté du fondeur. Mais il préféra
rester assis sur une chaise tout le reste de la nuit. Vous pouvez me
croire, ce n'est pas une blague. Ils prétendent qu'il a un grain, mais
je n'en crois rien. C'est un Anglais, et les Anglais sont terriblement
difficiles. Vous ne m'en voulez pas de dire cela? Vous... vous êtes
Anglais aussi, sans doute?

--En effet.

--Je le pensais bien. Je l'ai compris à la façon incorrecte dont vous
prononcez les mots qui ont un _a_! Le typo est certainement un très
brave garçon, et il s'entend assez bien avec l'employé du photographe,
avec le chaudronnier et le forgeron qui travaille à l'arsenal, mais
moins bien avec les autres. A vrai dire,--mais c'est confidentiel, et
les autres l'ignorent,--c'est une espèce d'aristocrate; son père est
médecin, et vous savez que c'est quelque chose; en Angleterre, bien
entendu, car ici un médecin n'est pas quelque chose d'extraordinaire,
même s'il l'est pour de bon! Là-bas, c'est autrement, cela se comprend.
Ce garçon s'est chamaillé avec son paternel, puis il se sentait
peut-être taillé pour vivre en ce pays-ci, et c'est ainsi qu'il est
venu parmi nous chercher du travail ou mourir de faim. Il avait été à
l'école, comprenez-vous, et se croyait apte à faire quelque chose...
Vous disiez?

--Rien! Je soupire seulement!

--Ce fut là son erreur. Un peu plus, et il serait bel et bien mort
de faim, si un typographe ne l'avait pas pris en pitié et casé comme
apprenti. Il apprit le métier, et depuis il n'est pas à plaindre. Mais
il avait été sur le point de ravaler sa fierté et d'écrire au père...
Eh! mon Dieu, voilà que vous soupirez de nouveau! Vous n'êtes pas
souffrant... ou est-ce que mon bavardage?

--Pas le moins du monde! Je vous en prie, continuez, cela me fait grand
plaisir.

--Voyez-vous, il est ici depuis dix ans; il n'a que vingt-huit ans,
mais ce qui le chiffonne, c'est de ne pouvoir s'habituer à être un
ouvrier et à ne fréquenter que des ouvriers; il me dit toujours qu'il
est un _gentleman_! C'est presque laisser entendre que les camarades
ne le sont pas, mais je suis assez sur mes gardes pour ne pas aller le
raconter.

--Il n'y aurait pas grand mal, ce me semble.

--Pas grand mal! Ils ne se gêneraient pas pour lui donner une bonne
raclée, n'est-ce pas! N'en feriez-vous pas autant? Bien sûr que vous
le feriez. Ne vous laissez jamais dire en ce pays-ci que vous n'êtes
pas un _gentleman_. Mais, grand Dieu, où ai-je la tête? Qui donc serait
assez fou pour dire à un cow-boy qu'il n'est pas un gentleman?

Une jolie fille d'environ dix-huit ans, élancée et alerte, entra dans
la chambre, sans la moindre hésitation ou timidité. Elle portait une
robe très bon marché, mais propre et seyante. La mère observa du coin
de l'œil son interlocuteur et put lire sur son visage l'expression de
l'admiration jointe à la surprise.

--Voici ma fille Hattie... que dans l'intimité nous appelons Poussie!
Notre nouveau pensionnaire!

Le jeune Anglais salua, non sans embarras, car la présentation avait
réveillé ses instincts d'homme du monde, et il ne savait pas quel
maintien avoir quand on le présentait ainsi à une femme de chambre,
fût-elle en même temps la fille de la propriétaire d'une maison meublée
pour ouvriers.

La jeune fille ne fit aucune attention à son salut, mais tendit la main
avec cordialité, disant, simplement, selon la coutume:

--Cela va bien?

Puis elle se dirigea vers l'unique lavabo de la chambre et se regarda
dans une petite glace de bazar, à dix-neuf sous, accrochée au-dessus.
Elle mouilla deux doigts avec sa langue et égalisa une frisette, bien
collée au front, avant de commencer à faire la chambre.

--Il faut que je descende; cela va être l'heure du souper bientôt.
Installez-vous, monsieur Tracy, en attendant la cloche.

La patronne sortit tranquillement, sans se préoccuper des jeunes gens
qu'elle laissait en tête à tête. L'Anglais, bien élevé, s'étonna de
cette négligence de la part d'une mère d'apparence si respectable, et
il voulut prendre son chapeau pour débarrasser la jeune personne de sa
présence, mais elle lui dit:

--Où allez-vous?

--Nulle part au juste, mais, comme je pourrais vous gêner ici...

--Pas du tout! Qui vous dit que vous me gêneriez? Je vous ferais bien
bouger quand vous seriez gênant!

Elle était déjà en train de faire les lits. Il se rassit en la
regardant travailler.

--Qu'est-ce qui a pu vous faire croire cela? Vous figurez-vous que
j'aie besoin de toute la chambre pour faire un lit, ou même deux?

--Non. Ce n'était pas précisément ma pensée. Mais nous sommes ici tous
les deux, à l'écart, loin de tout le monde, et votre mère partie...

La jeune fille l'interrompit avec un éclat de rire amusé:

--Et personne pour me chaperonner? Vous êtes bien bon! Je n'en ai pas
besoin, croyez-moi, je n'ai pas peur! Peut-être en serait-il autrement
si j'étais seule, à cause des revenants; c'est possible, bien que je
n'y croie pas...

--Comment pouvez-vous en avoir peur si vous n'y croyez pas?

--Est-ce que _moi_ je puis savoir _pourquoi_, non! Je ne suis pas à la
hauteur des pourquoi; je sais seulement qu'il en est ainsi. Et Maggie
Lee est comme moi.

--Qui est Maggie Lee?

--Une de nos pensionnaires, une jeune dame qui travaille dans une
manufacture.

--Ah! dans une manufacture...

--Oui, une fabrique de chaussures.

--Ouvrière dans une fabrique de chaussures... Et vous l'appelez une
jeune dame?

--Elle a vingt-deux ans! Vous l'appelleriez autrement, vous?

--Je ne pensais pas à son âge, mais à la qualité que dénote
l'appellation. Comprenez-moi bien; j'ai quitté l'Angleterre pour ne
plus voir toute cette vieille étiquette factice qui détermine le
choix des dénominations, et je découvre qu'ici vous n'en êtes pas
encore débarrassés. Je le regrette! Je croyais que vous ne faisiez de
distinction qu'entre des hommes et des femmes, que tous étaient égaux,
qu'il n'y avait pas de castes.

La jeune fille s'arrêta comme clouée sur place, un coussin à la main,
le regard fixé sur lui avec une expression intriguée.

--Mais tout le monde _est_ égal, fit-elle; où voyez-vous une
distinction de castes?

--Si vous appelez jeune dame une ouvrière, comment appelez-vous la
femme du Président?

--Je l'appelle une vieille dame.

--Ah! pour vous la seule différence est l'âge.

--Il n'y en a pas d'autre, il me semble.

--Alors _toutes_ les femmes sont des dames?

--Certainement! Toutes les femmes respectables.

--Cela rend la chose plus acceptable. Il n'y a pas de mal à donner un
titre à tout le monde. Le mal commence quand on ne l'accorde qu'à des
privilégiés. Pourtant, miss...

--Hattie!

--Pourtant, miss Hattie, soyez franche, et avouez que le titre n'est
pas accordé par tous à tous. Une riche Américaine n'appelle pas sa
cuisinière une «dame», n'est-ce pas exact?

--C'est exact, et puis après?

Il fut surpris et légèrement désappointé en constatant que ce coup
direct n'avait pas eu plus de portée.

--Après? Nous arrivons à cette conclusion que les Américains sont plus
ou moins au même point que les Anglais. La différence est insignifiante.

--En voilà une idée! Un titre ne signifie que ce qu'on est convenu
d'y voir. Supposez que le titre est «propre» au lieu de «dame», par
exemple! Y êtes-vous?

--Je crois que oui. Au lieu de dire d'une femme qu'elle est dame, vous
dites qu'elle est une femme propre.

--C'est cela. En Angleterre, les gens chics, en parlant des gens du
peuple, ne se servent pas des mots «gentlemen» ou «dames»?

--Non, jamais.

--Et les ouvriers ne s'intitulent pas eux-mêmes gentlemen ou dames?

--Certainement non.

--Alors, si vous employiez l'autre mot, il n'y aurait rien de changé.
Les gens chics n'appelleraient personne «propre» en dehors d'eux-mêmes,
et les autres prendraient tout doucement l'habitude de parler comme
eux, et ne s'intituleraient pas eux-mêmes «propres». Nous faisons tout
le contraire ici! Chacun s'intitule soi-même gentleman ou dame et
considère qu'il l'est; peu importe ce que pensent les autres, pourvu
qu'ils ne le disent pas tout haut. Et vous ne voyez aucune différence?
Chez vous on s'aplatit; ici pas. Voilà la différence!

--Je n'avais pas songé à celle-là. Je l'admets. Pourtant _s'intituler_
dame n'est pas nécessairement...

--A votre place, je ne continuerais pas!

Howard Tracy tourna la tête pour voir qui lui avait lancé cette
remarque. C'était un homme de petite taille, d'environ quarante ans,
les cheveux couleur de sable, rasé et montrant une face agréable
et éveillée, quoique couverte de taches de rousseur. Ses vêtements
étaient bien entretenus, mais usés. Il avait surgi de la chambre située
derrière, et tenait une cuvette fêlée dans ses mains. La jeune fille
s'empara de la cuvette en disant:

--Je vais vous la remplir. Quant à vous, vous allez lui expliquer notre
manière de voir, monsieur Barrow. C'est notre nouveau pensionnaire,
M. Tracy. Notre discussion en était à un point où, précisément, je
commençais à ne pas me sentir de force!

--Je vous remercie, Hattie; je venais pour emprunter un peu de l'eau
des camarades.

Il s'assit sur une vieille malle et reprit:

--J'ai écouté votre conversation avec beaucoup d'intérêt, et comme je
viens de vous le dire: à votre place, je ne continuerais pas. Vous
voyez déjà, sans doute, où vous allez aboutir? S'intituler soi-même
«dame» ne suffit pas pour l'être en réalité, alliez-vous dire. Et vous
alliez vous heurter à ce nouveau dilemme: Qui a le droit de juger qui
en est digne? Là-bas, 20 000 personnes sur un million se déclarent
eux-mêmes gentlemen ou dames, et les autres 980 000 acceptent ce
jugement et avalent l'affront. Si ceux-ci n'acceptaient pas le décret
de la minorité, ce décret ne compterait pour rien. Supposez qu'ici
20 000 personnes viennent à se gratifier d'un titre de la sorte!
Immédiatement les 980 000 autres décréteraient qu'ils ont droit au même
titre, ce qui le conférerait du coup à toute la nation. Puisque tout le
monde s'intitule dame ou gentleman, il n'y a plus aucune hésitation;
cela crée une absolue égalité qui ne saurait être mise en question,
tandis que chez vous l'inégalité, décrétée par la minorité la plus
faible et admise par la majorité la plus écrasante inconsciente de sa
force, demeure tout aussi absolue.

Au début de ce discours, Tracy, encore peu habitué à ces manières
brusques, avait pris son air d'Anglais renfrogné, mais vers la fin il
s'était adouci jusqu'à accepter cette intervention sans gêne dans la
conversation. De plus, l'interrupteur avait un sourire et une voix
qui gagnaient la sympathie. Tracy l'aurait même pris en affection
dès le premier instant, s'il n'avait été, sans le savoir, en état
d'infériorité, en ce sens que l'égalité des hommes ne s'était encore
imposée à lui que théoriquement. Son cerveau l'admettait, mais sa
personne se révoltait devant le fait brutal. Il se trouvait dans un cas
analogue à celui qui l'avait choqué de la part de Hattie, lorsqu'elle
constata sa peur des revenants. En théorie, il considérait Barrow comme
son égal, mais il lui déplaisait de voir cette égalité se manifester.
Il répondit:

--J'espère très sincèrement que ce que vous venez de dire des
Américains est exact, mais j'avoue avoir eu souvent des doutes à cet
égard. L'égalité m'a paru un vain mot ici, puisqu'on n'a pas renoncé
aux anciennes dénominations qui servent à distinguer les castes
sociales, mais je reconnais que ces dénominations ont perdu leur
signification dès qu'elles appartiennent sans discussion à chaque
individu de la nation. Je me rends compte que des castes ne peuvent
exister que là où la masse du peuple accepte le fait d'en être exclue.
Il m'avait semblé qu'une caste s'érigeait au-dessus des autres de par
sa propre volonté et se maintenait de même. En réalité, elle n'est
maintenue dans ses privilèges que par le consentement de tous ceux
qu'elle répudie, de tous ceux qui par le fait peuvent l'abolir à tout
moment, rien qu'en adoptant pour leur propre usage les appellations
distinctives.

--C'est bien là mon avis. Il n'y a pas de puissance au monde capable
d'empêcher les trente millions d'Anglais de se déclarer demain ducs
et duchesses et de s'intituler ainsi. Au bout de six mois, les ducs
d'avant auraient spontanément renoncé à leur titre. Ce serait une
expérience curieuse à faire! La royauté elle-même ne survivrait pas à
un tel procédé. Une poignée de mécontents contre 30 millions de rieurs!
Herculanum contre le Vésuve! Il faudrait au moins dix-huit siècles
encore pour retrouver cet Herculanum après le cataclysme. Quelle
importance a un colonel dans nos États du Sud? Aucune, parce qu'ils
sont tous colonels là-bas! Non, Tracy, personne en Angleterre ne vous
appellerait un «gentleman» (léger sursaut de Tracy) et vous ne vous
appelleriez pas vous-même ainsi d'ailleurs. Imaginez-vous le mont Blanc
flatté par l'admiration de vos gentilles petites collines anglaises,
dites!

--Non! Mais pourquoi pas...

--Eh bien, pouvez-vous imaginer un homme raisonnable admettant
que Darwin, par exemple, se sentît flatté par l'approbation d'une
princesse? L'idée est tellement grotesque que l'imagination se refuse
à l'admettre. Et cependant, cette sommité se montra réellement flattée
de l'approbation d'une semblable figurine; il le déclare en personne!
Une organisation sociale qui rend un tel fait possible est absurde, et
mérite d'être abolie, j'ose le dire.

La mention du nom de Darwin donna à la conversation une tournure
littéraire, et Barrow y prit un intérêt si ardent qu'il dut quitter sa
veste afin de se sentir plus à son aise pour discuter. Ils n'avaient
pas encore terminé lorsque les locataires survinrent en faisant un
vacarme considérable. Barrow resta encore quelques instants pour
inviter Tracy à venir le voir dans sa chambre et à profiter des livres
qu'il mettait à sa disposition; il lui posa aussi quelques questions
personnelles.

--Quel est votre métier? demanda-t-il.

--On m'appelle un cow-boy, mais ce n'est dû qu'à un hasard; je ne le
suis pas. Je n'ai pas de métier.

--Quel travail faites-vous alors pour gagner votre vie?

--Oh! n'importe quoi. C'est-à-dire que je serais prêt à faire n'importe
quoi qui se présenterait, mais jusqu'à présent je n'ai rien pu trouver.

--Peut-être que je vous pourrais être utile... J'aimerais assez
l'essayer.

--Je vous en serais extrêmement reconnaissant, car je suis épuisé
d'avoir cherché en vain.

--Il est certain qu'un homme sans un métier défini n'a pas beaucoup
de chances de réussir. Ce qu'il vous faudrait, c'est moins de savoir
livresque et plus de connaissances pratiques. Je me demande à quoi
a bien pu penser votre père. Il aurait dû songer à vous donner un
métier, à tout prix. Mais ne nous attardons pas à cela! Nous tâcherons
de trouver quelque chose à faire pour vous. Surtout, ne vous laissez
pas aller à regretter votre pays, à avoir la nostalgie! Nous allons
réfléchir un peu, causer, et voir autour de nous. Attendez-moi
maintenant, nous descendrons ensemble au souper.

Tracy éprouvait déjà des sentiments d'amitié pour Barrow, et l'aurait
volontiers _appelé_ son ami, n'eût été la difficulté de mettre aussi
brusquement ses théories en pratique. Sa société lui plaisait et il se
sentait moins découragé qu'auparavant. Il était aussi curieux de savoir
quelle pouvait bien être la vocation de Barrow, et ce qui lui avait
permis de lire et de s'instruire à ce point.




CHAPITRE XI


Bientôt la cloche sonna pour le repas, et les pensionnaires
descendirent l'escalier dépourvu de tapis, en faisant un bruit de voix
et de bottes assourdissant. Les pairs d'Angleterre ne se rendaient pas
dans leur salle à manger avec autant de désinvolture, et Tracy n'avait
pas appris à goûter ce vacarme enthousiaste qui faisait songer à la
distribution des viandes dans un jardin zoologique. Il dut convenir que
cette explosion de gaieté animale le choquait profondément, et qu'il
lui faudrait de longs jours pour s'y habituer. Cela viendrait sans
doute, mais il eût souhaité une transition moins brusque.

Barrow et Tracy suivirent l'avalanche bruyante des pensionnaires à
travers une atmosphère chargée d'odeurs révélant la proximité de
quelque préparation culinaire à base de choux, particulière aux
pensions bon marché, de ces odeurs que l'on ne peut oublier après les
avoir une fois senties, et dont on se souviendra facilement au bout de
longues années, mais sans plaisir. Ces odeurs paraissaient horribles,
suffocantes et insupportables à Tracy, mais il s'abstint de faire
aucune observation.

Arrivés en bas, ils pénétrèrent dans une salle à manger de vastes
dimensions, où déjà 30 à 40 personnes étaient attablées autour d'une
grande table. A leur tour ils y prirent place. La fête venait de
commencer et une conversation animée égayait tous les convives.

La nappe était des plus grossière et généreusement parsemée de taches
de graisse et de café. Les fourchettes et les couteaux étaient en fer
battu et les cuillers paraissaient être en fer-blanc ou en quelque
chose d'analogue. Les tasses à thé et à café étaient en faïence
lourde et solide. Tous les ustensiles étaient ce qu'il y a de plus
ordinaire et de meilleur marché. A côté de chaque assiette il y avait
une seule tranche de pain et il était facile de voir que les convives
la ménageaient comme s'ils savaient qu'ils n'en auraient pas d'autre.
Quelques raviers de beurre étaient disséminés de distance en distance,
de telle façon qu'il fallait avoir le bras long pour y atteindre. Le
beurre avait une apparence très correcte, mais se distinguait par une
odeur plutôt forte à laquelle personne ne semblait faire attention. Le
plat de résistance du festin était un ragoût bien chaud, fait avec des
pommes de terre et des morceaux de viande, visiblement des restes de
différents repas antérieurs.

De ce plat chacun fut libéralement servi. A part cela, on trouvait sur
la table quelques tranches de jambon et autres mangeailles de moindre
importance, oignons conservés au vinaigre, pickles, etc.

Il y avait également une quantité suffisante de thé et de café,
mixtures abominables auxquelles on ajoutait du sucre non raffiné et
du lait condensé; toutefois, on ne pouvait se servir à discrétion
de ces ingrédients. Les patrons de l'établissement distribuaient
soigneusement une cuillerée de sucre et une de lait par tasse. Deux
négresses noires comme de la suie faisaient le service, surgissant de
l'office et y retournant avec une soudaineté et une énergie dignes
d'éloges. Poussie apportait également sa contribution au service à sa
manière. Elle faisait circuler la théière ou la cafetière, mais en
effectuant de préférence des excursions de plaisir parmi les convives,
jacassant, rigolant et faisant preuve de beaucoup d'esprit, du moins à
son avis et à celui des pensionnaires qui ne cessaient de s'esclaffer
et d'applaudir à ses efforts. Il est évident que la plupart des jeunes
gens voyaient en elle une camarade charmante, et que les autres en
étaient discrètement épris. Ceux auxquels elle daignait s'adresser
étaient visiblement heureux; ceux qu'elle négligeait souffraient en
silence, non moins visiblement. Elle n'appelait personne «monsieur»,
mais «Billy, Tom, John, etc.», et eux l'appelaient simplement «Poussie»
ou «Hattie».

M. Marsh occupait un bout de la table et sa femme l'autre. Marsh
pouvait avoir environ soixante ans, et était Américain; s'il était venu
au monde un mois plus tôt, il aurait été Espagnol. Tel quel, il était
déjà pas mal Espagnol, car sa peau était très foncée, ses cheveux très
bruns, et ses yeux, non seulement d'un noir profond, mais brillant
parfois de lueurs qui dénotaient un tempérament passionné. Ses épaules
étaient légèrement voûtées, ses joues rasées et son aspect général
était indiscutablement du genre déplaisant. Il avait l'air d'être
d'un abord peu commode. A première vue, il était donc tout l'opposé
de sa femme qui, elle, paraissait la bonté et la charité incarnées.
Tout le monde l'appelait «Tante Rachel», ce qui fournissait une preuve
implicite de ses bonnes dispositions et de sa nature cordiale.

Le regard intéressé et vagabond de Tracy remarqua un pensionnaire
qu'on avait négligé dans la distribution du ragoût. Celui-ci était
très pâle et paraissait avoir fait récemment un séjour au lit, pour
cause de maladie. D'ailleurs, il aurait bien dû y retourner. Sa figure
exprimait une grande mélancolie. Les flots de rires et d'exclamations
ne l'affectaient pas plus que s'il avait été un rocher au milieu de
l'Océan, et toutes ces paroles et ces sarcasmes de l'eau claire. Il
tenait constamment la tête baissée, avec une expression de honte dans
le regard. De temps à autre, les femmes lançaient un coup d'œil furtif,
plein de pitié, dans sa direction, et même quelques-uns des plus
jeunes gens montraient nettement de la compassion pour lui, mais rien
que par leurs regards, jamais par un geste ou une parole. La majorité
des convives cependant faisaient preuve d'une indifférence marquée à
l'égard de ce jeune homme et de sa douleur.

Marsh baissait la tête de son côté, mais, sous ses sourcils froncés, on
apercevait une pointe de malice. Il observait évidemment avec une vive
joie intérieure l'attitude embarrassée du jeune homme. C'est qu'il ne
l'avait pas négligé par inadvertance; toutes les personnes présentes
s'en doutaient. Ce spectacle mettait Mme Marsh mal à l'aise. Elle
avait l'air vague et navré d'une personne qui espère contre l'évidence,
qui espère que l'impossible va se produire au moment même où il n'y
a plus d'espoir. Mais comme l'impossible ne se produisit pas, elle
rassembla tout son courage et se risqua à rappeler à son mari que Nat
Brady n'avait pas encore eu du ragoût.

Marsh leva la tête et répondit avec une amabilité toute ironique:

--Oh! quel dommage! Il n'a pas eu du ragoût! Il n'en a pas eu?...
Comment se peut-il que je n'aie pas pensé à lui. Il faudra m'excuser,
monsieur Ba-Barker, je vous en prie, monsieur Baxter. Mon attention
était allée ailleurs; je ne sais plus à quoi je pensais. Ce qui
m'ennuie, c'est que cela arrive déjà depuis quelque temps; il ne
faut pas m'en vouloir, cela m'arrive facilement... surtout avec les
personnes qui se trouvent dans votre cas, les personnes, monsieur
Banker, qui, par exemple, disons-le, sont depuis trois semaines en
retard avec la note. Vous saisissez, n'est-ce pas? mon raisonnement ne
vous échappe pas? Voici le ragoût... je vous l'envoie avec un grand
plaisir et avec l'espoir que vous apprécierez la gratification comme
j'apprécie toute la faveur qu'il peut y avoir à vous servir à manger
gratis.

Les joues pâles de Brady se colorèrent, mais il ne répondit rien et
commença à manger, tandis qu'au milieu du silence embarrassé tous les
regards étaient fixés sur lui.

Barrow dit à l'oreille de Tracy:

--Le vieux n'attendait qu'une occasion favorable. Ces sorties sont sa
plus grande joie.

--Il a une façon de procéder révoltante.

Tracy ne pouvait s'empêcher de juger indigne des idées qui lui étaient
chères cette injustice flagrante qui permettait, dans un milieu où tous
étaient égaux, de traiter avec mépris un homme qui n'avait d'autre
tort que d'être pauvre. Le sentiment de leur égalité devrait au moins
conférer aux êtres humains quelque noblesse d'âme; il avait toujours
cru en un tel résultat, et il était désemparé devant la brutalité qu'il
avait constatée à cette table.

Après le repas, Barrow lui proposa de faire une promenade, et ce avec
un dessein bien arrêté. Il désirait que Tracy se débarrassât de son
chapeau de cow-boy, car il lui semblait bien difficile de trouver un
emploi pour un homme pourvu de cet accoutrement.

Barrow entama les préliminaires:

--Si j'ai bien compris, vous n'êtes pas cow-boy?

--Non, je ne le suis pas.

--Eh bien, si vous ne jugez pas ma curiosité trop indiscrète...
qu'est-ce qui vous a fait adopter cette coiffure qui vous singularise?
Où l'avez-vous trouvée?

Tracy ne savait pas d'abord quoi répondre; enfin il dit:

--Sans entrer dans trop de détails, j'ai dû changer de vêtements
avec un inconnu, mettons par suite de circonstances accidentelles; à
présent, je voudrais le retrouver pour rechanger ses effets contre les
miens!

--Comment se fait-il que vous ne le trouviez pas? Où est-il?

--Voilà ce que j'ignore! Je me suis donc dit que la meilleure manière
de le retrouver serait de continuer à porter ses vêtements; ils ne
manqueront pas d'attirer son attention s'il m'aperçoit dans la rue.

--Compris! fit Barrow. Les vêtements, tout en étant un peu voyants,
et différents de ceux que l'on porte d'ordinaire, ne sont pas trop
mal. Mais renoncez au chapeau! Si vous rencontrez votre homme, il
reconnaîtra son costume. Quant au chapeau, il est, à vrai dire,
gênant à cause de son originalité dans un centre de civilisation comme
Washington. Un ange descendu du ciel ne trouverait pas un emploi s'il
s'affublait d'un chapeau aussi monumental.

Tracy consentit à remplacer son couvre-chef par un autre, d'aspect plus
modeste, et ils prirent place sur la plate-forme d'un tramway pour se
diriger vers un magasin d'habillements. Le véhicule filait à grande
vitesse lorsque deux personnages qui traversaient la rue aperçurent
Barrow et Tracy de dos. Les deux personnages s'écrièrent simultanément:
«Le voilà!» C'étaient Sellers et Hawkins. Ils furent paralysés de joie
à un tel point qu'avant d'avoir recouvré leur présence d'esprit et
d'avoir pu faire un signe pour arrêter le tramway, celui-ci était déjà
trop loin. Alors, ils prirent le parti d'attendre le prochain, mais
soudain Washington se dit que ce serait folie de vouloir rattraper un
tramway en montant dans celui qui le suivait sur les mêmes rails, et il
proposa de prendre une voiture de place. Mais le colonel déclara:

--Cela ne vaut vraiment pas la peine, quand on y réfléchit. Maintenant
que je suis parvenu à le matérialiser, je suis à même de diriger tous
ses mouvements. Je le ferai venir à la maison en même temps que nous.

Sur ce, ils s'empressèrent de rentrer à Rossmore Towers dans un état de
surexcitation joyeuse.

Lorsque l'achat du chapeau fut effectué, les deux amis reprirent le
chemin de leur pension en se promenant. La curiosité de Barrow au sujet
de son jeune camarade était loin de diminuer.

--Vous n'avez jamais été dans les Montagnes Rocheuses? fit-il.

--Non.

--Vous n'avez pas été dans les prairies, non plus?

--Non.

--Depuis combien de temps êtes-vous en Amérique?

--Oh! quelques jours seulement.

--Vous n'aviez jamais été ici auparavant?

--Non.

Alors Barrow se laissa aller à des réflexions silencieuses: «Ce que
c'est que d'avoir une âme romanesque! Voici un jeune homme bien anglais
qui a lu un tas de livres où il n'est question que de cow-boys, vivant
d'une vie libre au milieu des prairies. Il n'est pas plus tôt ici qu'il
s'achète un costume de cow-boy, s'imaginant qu'il va pouvoir jouer
le rôle de cow-boy aux yeux de tout le monde sans avoir la moindre
expérience. Dès qu'il se voit deviné, il a honte, s'embarrasse, et ne
demande pas mieux que de changer de peau une seconde fois. Alors il
invente une histoire à dormir debout à propos d'un échange de vêtements
soi-disant fortuit. C'est d'une incroyable naïveté! Il a pour excuse
qu'il est jeune, qu'il ne connaît rien de la vie, que sans doute
il est sentimental et fantasque comme un héros de roman. Tout cela
lui a peut-être paru très simple, mais, en réalité, quelle drôle de
combinaison! quelle singulière tournure d'esprit!»

Ainsi les pensées des deux hommes allaient et venaient jusqu'à ce que
Tracy dise avec un soupir:

--Écoutez, monsieur Barrow: le cas de ce jeune homme me rend très
perplexe!

--Vous voulez parler de Nat Brady?

--Mais oui, Brady ou Baxter... le patron lui donna plusieurs noms
différents.

--En effet, il lui donne à tout propos un nouveau nom, depuis que
l'autre ne paie plus sa note. C'est une de ses manières de faire de
l'esprit. Ce vieux croit être très spirituel.

--Dites-moi, qu'est-ce qui lui crée des difficultés ainsi? Que fait-il?

--Brady est ouvrier étameur; il gagnait très convenablement sa vie
jusqu'au jour où il tomba malade et perdit sa place. Il a toujours été
très sympathique à tout le monde, dans la maison. Le vieux avait pour
lui une amitié toute particulière, mais vous n'ignorez pas qu'un homme
qui perd sa situation, la capacité de se subvenir et de payer ce qu'il
doit n'est plus considéré par les gens de la même façon qu'avant.

--En est-il vraiment toujours ainsi?

Barrow regarda Tracy non sans quelque étonnement.

--Bien sûr! Vous ne voulez pas dire que vous ne le saviez pas? Vous
savez bien qu'une bête blessée est toujours attaquée et tuée par les
autres bêtes de son espèce!




CHAPITRE XII


Les jours passaient avec une désespérante monotonie. Les efforts de
Barrow en vue de trouver du travail pour Tracy ne furent couronnés
d'aucun succès. Partout on lui adressa la même question:

«A quel syndicat appartient-il?»

Et Tracy ne pouvait que répondre qu'il n'appartenait à aucun syndicat.

--Tant pis! Dans ces conditions, il ne m'est pas possible de vous
employer. Mes hommes me quitteraient sur l'heure si je voulais leur
adjoindre un non-syndiqué, un «renard», un «jaune», comme ils disent!

Enfin Tracy eut une heureuse inspiration:

--La première chose à faire pour moi est de me faire inscrire dans un
syndicat.

--C'est très juste, déclara Barrow; il faut le faire, si vous pouvez!

--Si je _peux_? C'est donc difficile?

--Mon Dieu, oui, fit Barrow; parfois ce n'est pas facile, loin de là.
Mais vous pouvez toujours courir la chance.

Tracy essaya, mais sans réussir. Partout on l'éconduisit avec le
conseil de retourner d'où il était venu et ne pas venir enlever
le pain de la bouche des honnêtes travailleurs. Il ne tarda pas à
juger la situation désespérée, ce qui le glaçait jusqu'aux moelles.
«Apparemment existe ici, se dit-il, toutes sortes d'aristocraties
ouvrières, toutes sortes de castes. A moi de jouer le rôle du paria.»
Mais cette pensée pleine d'ironie ne le fit même pas sourire. Il était
devenu si las à la suite de tant de vaines tentatives qu'il ne prenait
aucun plaisir à voir les jeunes compagnons faire des blagues le soir
dans leurs chambres. Comme ils étaient de bonne humeur, ils criaient,
riaient, chantaient, courant à droite, à gauche comme de bonnes bêtes
lâchées dans un pré, finissant généralement par se lancer mutuellement
les coussins à la tête. De temps en temps un coussin volait dans sa
direction; les autres n'auraient pas été mécontents de le voir se
joindre à leurs jeux. Ils l'appelaient familièrement «Johnny Bull», et
il supportait au début leur insistance avec bonne humeur; mais il avait
fini par laisser voir qu'il ne goûtait que fort médiocrement leurs
plaisanteries.

Dès lors, leur attitude vis-à-vis de lui ne tarda pas à se modifier.
S'il leur avait été sympathique les premiers jours, il n'avait
jamais réussi à conquérir leur affection, et à présent on l'aimait
visiblement de moins en moins. Son cas était naturellement d'autant
plus mauvais qu'il n'avait pas de chance, qu'il ne trouvait pas de
travail, qu'il n'appartenait à aucun syndicat et ne parvenait pas à
s'y faire admettre. On lui faisait volontiers de ces petites allusions
malveillantes dont on ne peut pas se vexer pour de bon, mais il était
clair que seule sa force physique le protégeait contre des insultes
ouvertes. Tous ces jeunes gens l'avaient vu faire des exercices le
matin, après son bain à l'éponge, et ils avaient jugé qu'il devait être
fort comme un athlète et expert dans l'art de la boxe. Il se sentait
d'ailleurs assez humilié à l'idée que ses seuls poings inspiraient du
respect.

Un soir, en entrant dans la chambre, il y trouvait une douzaine de
camarades en conversation animée, entrecoupée de rires formidables.
Tout le monde se tut à sa vue et il essuya l'affront d'un silence
complet.

--Bonsoir, messieurs, fit-il en prenant une chaise.

Personne ne répondit à son salut. Il blêmit de rage, mais se maîtrisa
suffisamment pour ne rien dire. Au bout de quelques secondes de
gêne, il se leva et sortit. Dès qu'il eut refermé la porte, il
les entendit s'esclaffer. L'intention de lui faire un affront
était évidente. Il monta sur le toit, espérant que l'air frais lui
rendrait son sang-froid. Il y trouva le jeune étameur avec lequel
il lia conversation. Comme ils étaient maintenant au même niveau
d'impopularité, ils tiraient quelque réconfort d'être ensemble. En bas,
on avait surveillé les mouvements de Tracy et bientôt les bourreaux
se montrèrent sur le toit, les uns après les autres, apparemment fort
pacifiques. Peu à peu ils laissaient cependant tomber des remarques
dont certaines pouvaient être à l'adresse de Tracy, d'autres pour
l'étameur. Le chef de la conspiration était un petit homme trapu,
amateur du «ring» connu, nommé Allen. Il jouait volontiers le rôle
de maître dans les chambrées sous le toit, et avait déjà à plusieurs
reprises montré des velléités de chercher querelle à Tracy. Après des
miaulements et des chuchotements variés, le jeu des remarques à haute
voix reprit:

--Combien faut-il pour faire une paire?

--Deux ordinairement, mais parfois l'un des deux n'a pas assez de sang
dans les veines pour que ce soit une vraie paire.

Tous riaient.

--Qu'est-ce que vous disiez des Anglais tout à l'heure?

--Oh! rien. Des Anglais en général, il n'y a rien à dire; seulement
je...

--Oui, que disiez-vous?

--Qu'ils ont un excellent estomac...

--Qu'ils digèrent fort bien, n'est-ce pas?

--Et qu'est-ce qu'ils digèrent le plus facilement?

--Des injures, naturellement.

De nouveau tous riaient à gorge déployée.

--Pas commode de les faire battre, pas?

--Quelle blague de dire que ce n'est pas commode de les faire battre!

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Ce n'est pas que ce soit difficile, parce que c'est impossible.

Nouveaux rires.

--Celui-ci, tout au moins, n'a rien dans le ventre.

--C'est bien naturel, dans son cas.

--Pourquoi ça?

--Vous ne connaissez donc pas le secret de sa naissance?

--Non! A-t-il un secret, lui, à ce propos?

--Je crois bien qu'il en a un, et fameux encore.

--Quel est-il?

--Son père était pétrisseur de cire molle.

Allen s'approcha de l'endroit où se tenaient les deux jeunes gens, et
s'adressa à l'étameur:

--Ça va-t-il, ces jours-ci? On a des amis!

--Ça va assez bien.

--Trouvé beaucoup d'amis, pas?

--Autant que j'en désire, en effet.

--C'est bon d'avoir un ami, vous savez, un ami qui vous protège,
c'est-à-dire! Qu'arriverait-il, croyez-vous, si je prenais votre
casquette pour vous frapper à la figure avec?

--Je vous en prie, monsieur Allen, laissez-moi tranquille, puisque je
ne vous dis rien.

--Répondez-moi donc! Qu'est-ce qui arriverait, croyez-vous?

--Je n'en sais rien.

Tracy éleva la voix très posément pour dire:

--N'inquiétez donc pas ce jeune homme avec vos questions, car je peux
très bien vous dire ce qui arriverait, moi.

--Ah! vous pouvez le dire? Ici, les gars! Johnny Bull peut nous
dire ce qui arriverait si j'enlève la casquette de celui-ci pour le
souffleter avec. Venez voir!

Il prit en effet la casquette de Brady et esquissa le geste, mais
n'eut pas le temps de demander ce qui allait arriver, car c'était
déjà arrivé: et il était en train de chauffer la terrasse avec son
dos. Un grand mouvement se produisit instantanément autour des deux
adversaires, tout le monde criant: «Un ring de boxe! Faites un ring!
Une bataille selon les règles! Johnny est excité! Qu'il montre ce qu'il
sait faire!»

On traça un espace délimité avec de la craie et Tracy se montra aussi
prêt à commencer la danse que si son adversaire avait été un prince au
lieu d'être un ouvrier. Au fond, il était pourtant un peu surpris de
devoir se mesurer avec un individu aussi vulgaire que ce chenapan, et
cela bien qu'il s'attendît à un événement de ce genre depuis quelques
jours. En un clin d'œil il y eut du monde sur les toits environnants et
aux fenêtres. La lutte commença. Allen n'était pas de taille à vaincre
le jeune Anglais dont la force et l'adresse étaient supérieures.
Il s'étala de tout son long coup sur coup; aussitôt qu'il s'était
relevé, il s'abattait de nouveau, aux applaudissements frénétiques de
l'assistance. A la fin, il lui fallut de l'aide pour se retrouver sur
ses jambes. Alors Tracy refusa de continuer la correction et la lutte
fut terminée. Les amis d'Allen emmenèrent celui-ci dans de lamentables
conditions, la figure tout ensanglantée, et les autres jeunes gens
entourèrent Tracy, le félicitant chaudement en disant qu'il avait
rendu un grand service à toute la maison et que désormais M. Allen
se montrerait plus circonspect dans ses manières et traiterait moins
insolemment ses co-pensionnaires.

De ce jour Tracy devint un héros, d'une popularité excessive. Jamais
personne n'avait été à ce point populaire dans les chambrées d'en haut.
Mais si leur mépris avait été dur à supporter, leurs approbations
constantes, leur aplatissement devant le vainqueur étaient au moins
aussi intolérables. D'autant plus qu'il se sentait lui-même rabaissé
après cette exhibition de sa personne pour le plaisir de spectateurs
vulgaires appartenant à tout le quartier. Il n'y avait pas que les
hommes à lui témoigner de la reconnaissance pour avoir réduit à rien,
ou tout au moins à des menaces à présent insignifiantes, la jactance
d'Allen. Les jeunes filles--une demi-douzaine environ--avaient beaucoup
de menues attentions pour Tracy, mais surtout Mlle Hattie, la fille
des patrons. Elle lui disait sur le ton le plus engageant: «Je vous
trouve vraiment bien gentil»; et lorsqu'il répondait: «Vous me faites
grand plaisir, miss Hattie», elle ajoutait: «Ne m'appelez donc pas miss
Hattie... Appelez-moi Poussie!»

Ainsi il était monté en grade! Il avait atteint le sommet de la
considération. Sa popularité était incontestable et complète. Devant
le monde, Tracy montrait un extérieur de calme et de sérénité, mais
son âme était rongée de chagrin et de désespoir. Sous peu il allait se
trouver sans le sou, et sans savoir quoi entreprendre. Il regrettait
amèrement de n'avoir pas soustrait une somme plus importante de la
fortune découverte dans les poches du cow-boy. Il ne dormait plus
la nuit. Une seule et unique pensée ne cessait pas de le torturer:
«Qu'allait-il devenir?» Petit à petit se dessinait dans son esprit
l'idée qu'il eût mieux fait de ne pas rechercher le martyre, de
rester tranquillement chez lui, résigné à n'être et à faire que ce
que peut être et faire en ce monde un noble lord fortuné. Il lutta
courageusement pour chasser de telles idées, mais elles s'infiltraient
sournoisement dans son cerveau, l'empêchant de goûter le sommeil dans
son lit et les savants mélanges d'aliments douteux que préparait Mme
Marsh dans sa cuisine. Rougissant de honte, il arriva un jour à se
dire: «Si seulement mon père savait comment je m'appelle à présent! Il
me semble que... que mon devoir à l'endroit de mon père _exige_ que je
le lui apprenne. Je n'ai aucun droit de le rendre malheureux, je me
suis rendu assez malheureux moi-même pour toute la famille. Vraiment,
il faut qu'il connaisse mon nom.»

Il se mit à rédiger un câblogramme ainsi conçu: «Mon nom américain est
Howard Tracy».

On ne pourrait attribuer à cette phrase aucun sens défavorable; on
pouvait l'interpréter comme on voulait, et certainement son père n'y
verrait que la preuve d'un désir naturel de faire plaisir de la part
d'un fils affectueux. Poursuivant ces réflexions, Tracy se dit: «S'il
m'envoie une dépêche me disant de revenir... voilà ce que je ne puis
pas faire, ce que je ne _dois_ pas faire! Je suis venu ici dans un but
élevé, je ne peux pas y renoncer par lâcheté. Non, non, impossible
de retourner à la maison, du moins je ne le désire nullement.
Toutefois... ne serait-ce pas mon devoir de revenir, étant données
les circonstances? Il est très âgé, et il peut avoir grand besoin de
moi au déclin de sa vie. Il faut que j'y réfléchisse longuement. Dans
certaines éventualités, j'aurais tort de rester ici, mais cela gâterait
tout s'il me demandait de revenir _immédiatement_. A bien considérer...
avoir un foyer... c'est quelque chose tout de même... On est bien
excusable d'aimer son foyer... d'aimer à le revoir dans sa vie... ne
serait-ce que de temps en temps...»

Il se dirigea vers un bureau de télégraphe où on lui fit cet accueil
que Barrow appelait «la courtoisie officielle de Washington»,
c'est-à-dire que l'on vous traite comme le dernier va-nu-pieds jusqu'au
moment où l'on découvre que vous êtes un homme du Parlement. Alors
on vous inonde d'une obséquiosité nauséabonde. Seul un jeune homme
de dix-sept ans environ, en train de lacer ses chaussures, y était
au service du public. Le pied sur une chaise, il tournait le dos au
guichet. Il lança un coup d'œil par-dessus son épaule, toisant Tracy,
et continua de lacer son soulier. Tracy écrivit sa dépêche, puis
attendit, attendit toujours, mais l'autre ne finit pas. Enfin Tracy dit:

--Ne pourriez-vous pas prendre ma dépêche?

Le jeune homme le regarda par-dessus l'épaule avec un air de répondre:

«Ne pensez-vous pas que vous pourriez attendre encore une minute?»

Mais les chaussures furent lacées finalement, et il prit la dépêche.
L'ayant examinée, il leva des yeux étonnés sur Tracy, qui crut y lire
une expression de déférence à laquelle il n'était guère plus habitué.
Le gamin se mit à lire l'adresse à haute voix:

--A lord Rossmore! Nigaud! Est-ce que vous le connaissez?

--Mais oui.

--Vraiment! Et il vous connaît aussi?

--Eh bien... oui.

--Diable! Et vous croyez qu'il vous répondra?

--Je crois que oui.

--Puisque vous le dites! (Il changea de ton.) Où faut-il vous envoyer
la réponse?

--Je viendrai la chercher. Quand dois-je revenir?

--Je ne sais pas. Je vous l'enverrai. Donnez-moi votre adresse, et je
vous l'enverrai dès qu'elle sera parvenue ici.

Tracy ne tenait guère à cette proposition; il était maintenant assuré
du respect de ce jeune homme, et il ne voulait pas gâcher ce petit
triomphe en lui donnant sa trop modeste adresse. Il répondit donc de
nouveau qu'il reviendrait et sortit du bureau.

Tout en réfléchissant, il flâna quelque temps. A vrai dire, il trouvait
quelque agrément à se sentir respecté. Au fond, se disait-il, rien
n'est plus grotesque que la manière dont on s'attire la considération
des autres. A la pension, on l'avait en grande estime pour avoir rossé
Allen. La raison ne valait donc rien. Et il y avait, d'après lui, bien
moins de mérite à être en correspondance avec un lord; pourtant le
jeune employé lui avait permis de croire qu'un tel mérite existait.

Voilà son câblogramme en route pour la maison paternelle; il lui
suffisait de se le dire pour se sentir réconforté. Il marchait avec une
réelle allégresse, le cœur rempli de joie. Il rejeta ses hésitations
récentes et s'avoua très heureux à l'idée de renoncer à son expérience
et de pouvoir rentrer chez lui. Son désir de tenir la réponse de son
père ne cessait de croître et de gagner extraordinairement en intensité
à mesure que les minutes s'écoulaient. Il attendit d'abord une bonne
heure, se promenant sans but pour faire passer le temps, mais incapable
de s'intéresser à rien de ce qu'il voyait. Enfin il se décida à
retourner au bureau du télégraphe pour demander si la réponse était
arrivée. Le gamin répondit:

--Pas encore...

Regardant la pendule, il ajouta:

--Et je doute qu'une réponse parvienne aujourd'hui.

--Pourquoi?

--Il se fait déjà tard. Une dépêche n'est jamais remise aussi vite
qu'on le désire; le destinataire peut être sorti, et puis, vous voyez,
il est près de six heures ici, ce qui fait que là-bas c'est déjà la
nuit.

--Vous avez raison, dit Tracy, je n'avais pas pensé à cela.

--Il doit être au moins onze heures, là-bas, je pense; vous n'aurez
donc probablement pas de réponse ce soir.




CHAPITRE XIII


Tracy rentra à la pension. C'était l'heure du souper. Les odeurs
de la salle à manger lui paraissaient maintenant plus horribles et
plus insupportables que jamais, mais la pensée de sa délivrance
prochaine lui donnait des forces. A la fin du repas, il lui aurait
été difficile de dire exactement ce qu'il venait de manger, et quant
à la conversation, il ne l'avait pas un instant écoutée. Ses pensées
n'avaient pas quitté le château somptueux de son père, comme son
cœur n'avait pas cessé de se réjouir à l'avance. Même le souvenir du
laquais en culotte courte, symbole vivant de la plus scandaleuse des
inégalités, ne lui avait pas paru trop désagréable.

Le repas achevé, Barrow lui proposa de passer la soirée dans une
réunion où un ouvrier de ses camarades devait faire une conférence.
Tracy accepta. La conférence, qui traita de «la Presse américaine»,
ne fut guère que l'introduction à une discussion assez ennuyeuse. Au
cours de celle-ci, le hasard voulut qu'un forgeron nommé Tompkins prît
la parole pour faire le procès de tous les souverains et de tous les
grands seigneurs de la terre. Il leur reprocha leur égoïsme qui les
empêchait de renoncer à des dignités qu'ils ne devaient jamais à leurs
mérites personnels. Il déclara qu'aucun souverain ni fils de souverain,
aucun lord ni fils de lord, s'il était sensé, n'oserait regarder un
autre homme sans ressentir de la honte... de la honte naturelle et
légitime, comme détenteur de biens et de privilèges obtenus grâce à des
injustices et à des crimes innombrables commis aux temps passés. Et il
termina par cette phrase: «S'il y avait dans cette salle un lord, ou
le fils d'un lord, j'aimerais à discuter avec lui, pour essayer de lui
prouver combien sa situation est fausse et dégradante. J'essaierais de
l'inciter à y renoncer pour toujours, afin de prendre place dans les
rangs des hommes vraiment dignes, décidés à vivre sur un pied d'égalité
honnête et juste, afin de gagner par un travail utile le pain qui lui
est nécessaire, afin de faire fi des ridicules protestations de respect
dont il est l'objet, et de se contenter du respect dû à ceux-là seuls
qui ont une valeur personnelle.»

Tracy fut de nouveau influencé par ces paroles simples. «Vraiment, il
y a quelque chose de dégradant à faire tant de cas de ces honneurs
héréditaires», se dit-il avec un grand trouble, ne sachant plus à quel
saint se vouer. Lorsqu'ils furent sortis de cette réunion, Barrow
murmura:

--Quel discours idiot que celui de ce Tompkins!

Cette remarque imprévue eut pour effet de verser un baume
rafraîchissant dans l'âme démoralisée de Tracy. Ce furent à ses
oreilles les paroles les plus douces imaginables; elles enlevèrent du
coup la sensation de honte qui volontiers pesait sur les épaules du
jeune renégat si incertain de lui-même; elles prononcèrent par le fait
son absolution devant le tribunal de sa propre conscience.

--Venez dans ma chambre fumer une pipe, fit Barrow. Et Tracy accepta
avec joie, brûlant du désir d'entendre celui-ci développer les
arguments qui réduiraient à néant les prétentions de l'orateur.

--Quelles sont vos objections au discours de Tompkins? demanda-t-il
lorsqu'ils furent assis dans la chambre.

--D'abord, je lui reprocherai de ne tenir aucun compte de la nature
humaine, et d'exiger d'un autre individu qu'il fasse un sacrifice dont
il serait lui-même le premier totalement incapable.

--Vous voulez dire que...

--Voici ce que je veux dire; c'est très simple... Tompkins est
forgeron; il a une famille; il est salarié; il gagne peu et travaille
dur. Supposez que là-bas, en Angleterre, quelqu'un meure, en lui
laissant tout à coup l'héritage d'un titre de lord et d'un revenu d'un
demi-million de dollars par an. Que ferait-il?

--Je suppose que... naturellement... il refuserait...

--Quelle blague! Il sauterait dessus sans perdre une seconde.

--Vous croyez vraiment qu'il ferait cela?

--Si je crois! Non, je ne le crois pas, j'en suis aussi sûr que je suis
ici.

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais parce qu'il n'est pas fou.

--Alors vous pensez qu'il faudrait être fou pour...

--Non pas. Fou ou pas fou, il sauterait dessus. N'importe qui en ferait
autant. N'importe qui et partout... quiconque a un souffle de vie. Et
il me semble avoir connu des gens qui, bien que morts, se lèveraient de
leur tombe pour courir après. Je le ferais, moi qui vous parle.

Ceci était un baume, ceci était la guérison, ceci était tranquillité et
paix et réconfort!

--Mais je vous croyais ennemi de la noblesse?

--De la noblesse héréditaire, oui! Mais cela n'a pas la moindre
importance. Je suis ennemi des millionnaires aussi, mais il serait
dangereux de m'offrir la position!

--Vous l'accepteriez?

--Je quitterais les funérailles de mon plus cher ennemi pour aller bien
vite assumer la charge et les responsabilités qu'elle comporte.

Tracy réfléchit un instant, puis dit:

--Je ne sais pas si j'ai bien saisi l'enchaînement de vos raisons. Vous
dites que vous êtes hostile à la noblesse héréditaire, mais qu'en même
temps vous n'hésiteriez pas, si l'occasion s'offrait, à...

--A en être! Je l'accepterais sur l'heure. Et il n'y a pas dans tout
notre club un ouvrier qui n'en fît autant. Il n'y a pas un avocat,
médecin, directeur de journal, auteur, penseur, fainéant, président de
conseil d'administration, que dis-je? il n'y a pas un être humain aux
États-Unis qui ne saisît l'occasion.

--Excepté moi, fit Tracy doucement.

--Excepté vous!

Barrow arrivait à peine à prononcer ces deux mots, tant son indignation
lui serrait la gorge, l'étouffait. Et il n'en put trouver d'autres,
mais se leva, vint se poster devant Tracy, le regardant d'un air outré,
puis répéta:

--Excepté _vous_!

Enfin il s'affaissa sur sa chaise comme quelqu'un qui abandonne la
partie, en disant:

--Il use toutes ses forces et tous ses nerfs dans l'espoir de trouver
quelque travail, si humiliant fût-il, et pourtant il a l'audace de
vouloir vous faire croire qu'il n'accepterait pas l'héritage d'un lord
si la chance s'offrait à lui. Tracy, ne me faites pas sortir de mes
gonds; je n'ai pas la force d'écouter des niaiseries semblables, sans
que cela me rende malade!

--Je n'avais nullement l'intention de vous ennuyer, Barrow; je voulais
seulement dire que si jamais l'héritage d'un lord se trouvait sur mon
chemin...

--Là, ne vous en préoccupez donc plus, cela vaudra mieux. En outre, il
m'est facile de deviner ce que vous feriez. Êtes-vous autrement fait
que moi?

--Non.

--Avez-vous d'autres qualités supérieures?

--Eh! non, certainement.

--Êtes-vous aussi à la hauteur? Allons!

--En vérité, vous me questionnez si brusquement...

--Brusquement? Qu'y a-t-il de brusque dans tout ça? Ma question n'est
pas bien compliquée, d'ailleurs. Faites la comparaison à un point de
vue strict, au point de vue des mérites... Vous admettrez tout de
suite qu'un ouvrier ébéniste qui gagne ses vingt dollars par semaine,
qui a été solidement cultivé par le contact avec d'autres, par une
vie tantôt difficile, tantôt favorisée, par des hauts et des bas, est
tout de même bien supérieur à un garçon comme vous, qui ne sait rien
d'utile, qui n'arrive pas seulement à gagner de quoi manger, qui n'a
aucune expérience de la vie et de sa gravité, qui n'a aucune culture
si ce n'est celle des livres, culture qui n'élève pas un homme, mais
lui fournit quelques vains moyens de briller; allons donc! si moi je
prétends ne pas cracher sur une telle situation, quel droit avez-vous
de le faire, que diable!

Tracy dissimula sa joie, bien qu'il eût grande envie de remercier
l'ébéniste pour avoir fait cette dernière remarque. Soudain il eut une
idée, et il dit avec vivacité:

--Écoutez: une chose seulement me chiffonne dans vos principes, s'il
faut les appeler ainsi. Vous paraissez illogique avec vous-même. Vous
êtes hostile à l'aristocratie, et vous accepteriez de devenir un lord,
c'est entendu. Dois-je conclure que vous ne reprochez pas à un lord de
l'être et de le demeurer?

--Certainement, je ne le lui reproche pas.

--Et vous ne blâmeriez ni Tompkins, ni vous-même, ni moi, ni personne
pour accepter de devenir un lord si cela s'offrait.

--Pour sûr que je ne le ferais pas.

--Eh bien! _Qui_ blâmeriez-vous, alors?

--La nation entière,--et, par le fait tout groupement d'individus,--qui
consent à s'abaisser devant l'injurieuse existence d'une aristocratie
héréditaire de laquelle ils sont exclus.

--Ce raisonnement me paraît manquer de clarté.

--Pas le moins du monde. Je vois très clair dans cette affaire. Si
j'avais le pouvoir de détruire le système qui établit les aristocraties
en déclinant un tel honneur alors je serais une canaille en
l'acceptant. Et si une quantité suffisante de la masse du peuple était
prête à se joindre à moi pour détruire le système, je serais également
une canaille en me refusant à les aider. Tant que mon acte de refus ne
saurait en rien modifier la règle que j'abhorre, je n'ai aucune raison
de le faire.

--Je crois vous avoir compris.

--A la bonne heure! Vous n'êtes donc pas tout à fait incapable de caler
une idée dans votre tête, à condition de faire un effort suffisamment
long.

--Merci!

--Il n'y a pas de quoi! Laissez-moi vous donner un bon conseil: quand
vous serez de retour chez vous, si vous trouvez votre nation entière
prête à secouer le joug affreux des nobles seigneurs, prêtez-y la main.
Mais, dans le cas contraire, si l'on vous propose de prendre la place
du quelque lord, ne vous montrez pas un imbécile, acceptez carrément!

Tracy répondit en toute sincérité, et même avec enthousiasme:

--Aussi vrai que je suis en vie, je ferai ainsi!

Barrow ne put s'empêcher de rire.

--Jamais je n'ai vu un type comme vous, fit-il; je commence à croire
que vous possédez une imagination de première classe. A vous voir,
ne dirait-on pas que les fantaisies les plus absurdes peuvent, dans
l'instant, se figer dans les limites étroites de la réalité? A vous
entendre, on pourrait presque supposer que vous ne seriez pas surpris
si la succession d'un lord vous fût tendue sur un plateau!

Tracy rougit et Barrow ajouta:

--La succession d'un lord! Soyez donc disposé à la prendre! En
attendant, nous allons modestement continuer de chercher, s'il est
possible, à vous trouver une place comme surveillant dans une fabrique
de saucisses, à six ou huit dollars par semaine. C'est à cela que nous
devons nous arrêter, sans espoir d'aller au delà!




CHAPITRE XIV


Tracy s'en fut se coucher, paisible et heureux comme il ne l'avait pas
été depuis longtemps. Il avait entrepris une tâche pénible, il avait
fait de son mieux pour soutenir la lutte, cela était en sa faveur. S'il
était vaincu: il n'y avait pas lieu d'en avoir honte non plus. En sa
qualité de vaincu, il avait le droit de renoncer à la lutte avec les
honneurs de la guerre, et de reprendre dans la société du monde la
place pour laquelle il était né. Pourquoi ne le ferait-il pas? Même
un ébéniste républicain n'hésiterait pas à agir ainsi. Décidément, sa
conscience pouvait se reposer en paix.

Il se réveilla, frais et dispos, avide de recevoir son câblogramme.
Il était né aristocrate, il avait vécu en démocrate pendant quelque
temps, et était redevenu aristocrate. Il constata non sans surprise
que ce dernier changement s'était effectué sans secousses, et que ses
idées d'aristocrate étaient bien moins factices que celles qu'il avait
prônées depuis quelque temps. S'il y avait porté son attention, il
aurait pu remarquer également que ses façons avait repris une certaine
raideur à la suite de cette seule nuit; qu'il tenait déjà la tête un
peu plus haute que la veille.

Arrivé au rez-de-chaussée, il allait pénétrer dans la salle à manger
lorsqu'il aperçut le vieux Marsh qui du doigt lui faisait signe
d'approcher. Vexé, il dit sur un ton de dignité offensée, tel un grand
seigneur:

--Est-ce à moi que cela s'adresse?

--Oui.

--Dans quel but?

--Je désire vous parler... en particulier.

--Vous pouvez bien me parler ici.

Marsh fut surpris, on eût dit désagréablement. Il s'approcha et déclara
sur un ton hargneux:

--En public alors, si vous le préférez. Bien que ce ne soit pas dans
mes coutumes.

Les pensionnaires, intéressés, les entouraient déjà.

--Dites donc ce que vous avez à me dire! fit Tracy.

--Eh!... n'avez-vous pas oublié quelque chose?

--Moi? Pas que je sache.

--Ah! pas que vous... sachiez... Réfléchissez, s'il vous plaît, une
minute.

--Je n'ai pas besoin de réfléchir. Cela ne m'intéresse pas. Si cela
vous intéresse, dites-le donc sans ambages.

--En ce cas, dit Marsh, haussant le ton, eh bien, vous avez oublié de
payer votre pension hier... puisque vous tenez à l'apprendre en public.

C'était la vérité: cet héritier d'un million annuel avait été si
absorbé par ses réflexions qu'il n'avait pas songé aux trois ou quatre
dollars qu'il devait. Il fallait se l'entendre dire devant tous ces
gens qui commençaient déjà à jouir secrètement de son embarras.

--S'il ne s'agit que de cela, voici votre argent et gardez votre
frayeur pour une occasion meilleure, monsieur!

Tracy mit la main dans sa poche avec un mouvement de mauvaise humeur,
mais il ne la retira point. Il devint très pâle. L'attitude des
assistants montra clairement que l'intérêt gagnait de seconde en
seconde en intensité. Quelques visages s'épanouirent de contentement.
Après un silence d'anxiété visible, Tracy parvint à formuler sa
stupéfaction:

--On m'a volé.

Les yeux du vieux Marsh flamboyèrent d'un feu tout espagnol et il
s'écria:

--Volé! Ah! c'est là ce que vous vouliez me chanter. Un air trop connu,
monsieur; on l'a trop souvent essayé dans cette maison. Tout le monde
nous le sert, quand on n'a pas trouvé le travail que l'on veut, ou
que l'on ne veut pas du travail que l'on trouve. Assez! Le tour de M.
Allen, maintenant! Lui aussi a oublié de payer hier soir. Voyons s'il
ose un prétexte aussi piteux.

Une des négresses survint, dégringolant l'escalier à toute vitesse, en
proie à une excitation considérable.

--Monsieur Marsh, M. Allen s'est sauvé!

--Qu'est-ce que vous dites?

--Oui, monsieur; il a débarrassé sa chambre sans rien laisser... Il a
pris essuie-mains et savons!

--Ce n'est pas vrai!

--C'est comme cela, comme je vous le dis, et disparus aussi les
chaussons de M. Sumner, et la veste de M. Naylor.

M. Marsh rageait à cette nouvelle; il se retourna vers Tracy:

--Répondez-moi donc maintenant! Quand allez-vous payer?

--Aujourd'hui même, puisque vous êtes si pressé.

--_Aujourd'hui_, dites-vous? Dimanche, un sans-travail comme vous?
Voilà une réponse qui m'amuse! Allons donc! Où irez-vous chercher
l'argent?

Tracy, furieux à son tour, jugea que la plaisanterie avait assez duré.
L'envie d'en imposer à toutes ces petites gens lui venait.

--J'attends un câblogramme de chez moi, lança-t-il, dédaigneux.

Le vieux Marsh resta bouche bée de surprise. L'idée lui paraissait si
énorme, si extravagante, qu'il dut chercher ses paroles. Lorsqu'il eut
retrouvé son assiette, il eut recours aux sarcasmes.

--Un câblogramme! Pensez donc, messieurs et dames, il attend
un câblogramme. Lui, attendre un câblogramme, ce fainéant, ce
propre-à-rien, ce nigaud. De son papa, sans doute! Naturellement. Un
dollar ou deux le mot... ce n'est rien, ça; chez lui, on ne se soucie
pas de ces bagatelles. Voilà ce qui s'appelle avoir un père. Son père
doit être, je suppose, au moins... son père est, évidemment...

--Mon père est un lord d'Angleterre!

Le groupe fut abasourdi devant l'immensité de l'impudence de ce jeune
vaurien. L'instant d'après, tous s'esclaffèrent d'un rire qui faisait
sauter les fenêtres sur leurs gonds. Tracy était trop en colère pour se
rendre compte qu'il venait de commettre une sottise.

--Laissez-moi passer, s'il vous plaît, fit-il, je...

--Un instant, interrompit Marsh en s'inclinant profondément avec
ironie; où Sa Seigneurie veut-elle se rendre?

--Chercher le câblogramme. Laissez-moi passer.

--Excusez, mais Sa Seigneurie restera ici.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que ce n'est pas d'hier que je tiens pension... Je veux
dire que je ne me laisse pas monter le cou par n'importe qui, fils de
n'importe quoi, venu s'installer sous mon toit parce qu'il n'est bon à
rien chez lui; je veux dire que je ne vous laisserai pas vous échapper
aussi facilement!

Tracy fit un pas vers le vieil homme, mais Mme Marsh s'interposa,
disant:

--Monsieur Tracy, je vous en prie!

Puis elle se tourna vers son mari:

--Vous devriez tenir votre langue, au lieu de susciter un scandale!
Qu'est-ce qu'il a donc fait pour se voir traiter de la sorte? Vous ne
vous apercevez donc pas qu'il a momentanément perdu la tête à cause de
tous ses ennuis et de sa détresse. Il n'est pas responsable.

--Je vous remercie de faire preuve de tant de bonté, madame, fit Tracy,
mais je n'ai pas du tout perdu la tête, et si vous vouliez bien me
permettre d'aller jusqu'au bureau du télégraphe...

--Vous n'irez pas, criait Marsh.

--Ou d'envoyer...

--Envoyer? C'est plus fort que tout le reste! S'il y a quelqu'un assez
idiot pour faire les commissions d'un dindonneau de cet acabit...

--Voici M. Barrow qui voudra bien, si je le lui demande. Barrow!

Mais tous clamèrent maintenant à la fois:

--Eh! Barrow! Il attend un câblogramme!

--Câblogramme de son papa, vous savez!

--Oui, câblogramme du marchand de cire!

--Eh! dites donc, Barrow! Ce type est un lord; enlevez votre chapeau,
s'il vous plaît, et la veste, pendant que vous y êtes!

--Oui, il s'est perdu et a oublié sa couronne, et il a télégraphié à
son paternel de la lui envoyer.

--Allez sur-le-champ querir ce câblogramme, Barrow! Sa Hautesse est un
peu fatiguée aujourd'hui.

--Taisez-vous un peu, leur cria Barrow.

Puis il se tourna vers Tracy en disant, plutôt avec sévérité:

--Qu'est-ce qui vous arrive? Comment vous êtes-vous laissé aller à
raconter des billevesées de la sorte? Je vous croyais plus raisonnable.

--Je n'ai pas raconté de billevesées, et si vous vouliez être assez
aimable pour aller jusqu'au bureau du télégraphe...

--Ne continuez donc pas! Je suis votre ami envers et contre tout, et
tant qu'il s'agit de quelque chose de raisonnable. Mais vous avez perdu
la tête, et cette perspective fallacieuse d'un câblogramme...

--Moi j'irai jusqu'au bureau, dit Brady.

--Je vous remercie du fond de mon cœur. Allez-y vite, et nous verrons
bien!

Brady partit. Il y eut dès cet instant une accalmie, comme si un doute
très vague venait d'envahir les cerveaux, un doute que l'on aurait
pu formuler ainsi: «Après tout, il se peut que ce garçon attende une
dépêche... il se peut qu'il ait un père quelque part... il se peut que
nous nous soyons avancés un peu trop loin en nous moquant de _tout_ ce
qu'il a dit». D'abord on avait cessé de croire, peu à peu les murmures
et les chuchotements cessèrent de même. Le groupe se dispersait
lentement, les uns après les autres gagnaient la salle à manger. Barrow
essaya d'y emmener Tracy, qui répliqua:

--Pas encore, Barrow, tout à l'heure!

Mme Marsh et Hattie essayèrent à leur tour de le persuader, mais il
leur déclara:

--J'aime mieux attendre... qu'il soit de retour.

Le vieux Marsh lui-même commença à craindre d'avoir été un peu vif, et
il passa devant Tracy en lui lançant un regard contenant une invite,
mais l'attitude positive du jeune Anglais l'empêcha de parler. Le quart
d'heure d'attente parut interminable dans ce silence morne. Quand enfin
on entendit les pas de Brady dans l'antichambre, chacun se leva et vint
près de la porte. Et tout ébaubis ils purent voir Brady remettre une
enveloppe à Tracy. Celui-ci, d'un air triomphant, déchira l'enveloppe
et jeta un coup d'œil sur son contenu. Mais le télégramme glissa entre
ses doigts et tomba à terre. Il était pâle comme un linge. Le message
ne contenait que ce seul mot:

«Merci».

La honte et le désespoir de Tracy firent une certaine impression sur
l'assistance. Toutefois, sans l'amitié de Barrow, il eût été non
seulement pénible, mais impossible au jeune homme de demeurer dans la
pension Marsh.

--Après la pluie le beau temps; oublions cette journée désagréable, et
vous, Tracy, reprenez courage; je vous trouverai du travail, car il
faut que vous soyez réhabilité dans l'esprit de tous! disait Barrow
avec bonhomie.

Mais deux longues journées, deux journées interminables pour Tracy,
s'écoulèrent encore, sans qu'aucun rayon de soleil parût à l'horizon.

Enfin, un soir Barrow demanda à Tracy:

--Puisque vous avez eu de l'instruction, est-ce que vous ne sauriez pas
peindre... un tout petit peu? Savez-vous tenir un pinceau?

Tracy déclara qu'en effet l'art du dessin et même de la peinture
à l'aquarelle et à l'huile ne lui était point étranger. Ce fut la
planche de salut. Barrow connaissait deux Allemands qui gagnaient
confortablement leur vie en faisant les portraits des petits
boutiquiers. L'un savait tant bien que mal dessiner un personnage
ressemblant, l'autre était chargé d'exécuter les accessoires, mais
il ne réussissait que les canons; c'était la seule chose qu'il avait
appris à dessiner lorsqu'il était matelot. Leurs affaires prospéraient,
mais ils rencontraient souvent des contretemps, car tantôt un
charcutier aurait préféré être représenté auprès de son comptoir,
tantôt un forgeron à côté de son enclume. Tous devaient se contenter
du canon. Un mécanicien aurait commandé son portrait s'il avait été
possible de substituer une locomotive à l'engin de guerre. Tracy
affirma qu'il n'aurait aucune difficulté pour satisfaire à ce désir.

Dès le lendemain, après une présentation chaleureuse, Barrow laissa
son ami avec les deux artistes, et Tracy réussit une locomotive qui
fit l'enchantement de tout le monde. Il devint dès lors l'associé
des artistes et ses jours se passèrent à représenter en peinture des
paysages, des pots de fleurs, des rochers, des chats, des guitares,
des pianos, des saucisses, des camions, avec un succès croissant.

Tracy gagnait sa vie, et une grande fierté avait maintenant succédé à
son désespoir.




CHAPITRE XV


Le colonel Sellers était visiblement plongé dans des réflexions d'une
extrême gravité, lorsque son vieil ami, le représentant non reconnu de
Cherokee, lui dit:

--A vous voir, on pourrait supposer que vous êtes en train de former
quelque projet si vaste que les réserves de la Banque d'Angleterre
suffiraient à peine à sa réalisation!

Le colonel fut extrêmement surpris:

--Hawkins, vous me faites trembler. Vous savez donc lire dans la pensée
d'autrui?

--Non, je ne m'en suis jamais occupé.

--Expliquez alors comment vous avez pu avoir cette idée à ce moment
même! C'est ce qu'on appelle lire dans la pensée, et pas autre chose.
Car j'élabore en réalité un projet qui nécessite les fonds de la Banque
d'Angleterre. Comment l'avez-vous deviné? Voilà qui est intéressant.

--Ce ne fut qu'une simple idée qui traversa mon esprit par hasard.
D'autre part, je comprends fort bien que pour vos divers projets des
millions soient nécessaires, mais depuis quelque temps vous ne parlez
que de milliards... Cela seul me fait supposer que vous chérissez en
secret un projet infiniment plus grand.

L'intérêt et l'étonnement du noble lord s'accrurent à chacune de ces
paroles, et plein d'admiration il répondit:

--Votre raisonnement est d'une logique merveilleuse, Washington! Il
témoigne, si je ne me trompe, d'une perspicacité de premier ordre. Il
est donc juste que je vous fasse part de ce qui me préoccupe. Je n'ai
pas besoin de vous dire que ceci est entre nous; comme vous le verrez
par vous-même, mon projet aura plus de chances de succès s'il est
ignoré de tous jusqu'au bon moment. Avez-vous remarqué que j'ai ici un
grand nombre de livres et de brochures se rapportant à la situation en
Russie?

--Il faudrait être tout au moins aveugle pour ne pas le remarquer.

--Mes études ont eu un résultat définitif. La Russie est une grande,
une magnifique nation, qui mérite d'être libérée de l'autocratie.

Il fit une pause, puis ajouta sur un ton très net:

--Quand je disposerai de ces sommes, je la délivrerai.

--Sapristi!

--Vous n'avez pas besoin de sursauter pour cela!

--Mon Dieu! Lorsque vous voulez émettre des idées de cette envergure,
vous feriez bien d'aller doucement si vous ne tenez pas à voir votre
interlocuteur sauter en l'air et du coup traverser le plafond; vous
devriez même prévenir en faisant du bruit, de l'agitation, bref,
quelque excentricité de préférence, afin de le mettre sur ses gardes.
Mais continuez, s'il vous plaît. Je me sens un peu mieux... je suis
tout oreilles.

--Voilà! J'ai donc examiné la question et je suis arrivé à cette
conclusion que la méthode employée par les patriotes russes, quoique
n'étant pas mauvaise, est loin d'être la meilleure, ni surtout la
plus rapide. Ils veulent révolutionner la Russie par en dedans, ce
qui est lent et plein de dangers pour les instigateurs. Savez-vous
comment Pierre le Grand s'y prit avec son armée? Il ne commença pas les
préparatifs de la lutte sous les yeux des strélitz qu'il lui fallait
exterminer. Au contraire, il partit de loin, avec un seul régiment,
en secret. Avant que les strélitz en fussent informés seulement, son
régiment était déjà une armée, et, leur position étant tournée, ils
durent se défiler. Rien que cette petite idée fonda le plus effroyable
despotisme que le monde ait connu. La même petite idée pourra servir
à briser ce despotisme. C'est ce que la réalisation de mon projet ne
manquera pas de prouver. Je vais m'installer sur les flancs du monstre,
et mettre en œuvre le plan de Pierre le Grand.

--Ceci est d'un intérêt colossal, Rossmore. Comment allez-vous vous y
prendre?

--Je vais tout d'abord faire l'acquisition de la Sibérie où
j'instaurerai la république.

--Paf! Encore un coup où il aurait fallu prévenir! Acheter la Sibérie?

--Mais oui, aussitôt que je serai en possession des fonds. Je me moque
totalement du prix, je suis acquéreur. Remarquez ceci maintenant,--je
garantis que vous n'y avez jamais songé. Où, dans quelle contrée
trouveriez-vous le plus de virilité noble, de courage, d'héroïsme,
d'abnégation, de dévouement à un idéal élevé, d'amour de la liberté, de
grande culture et de vastes intelligences proportionnellement au nombre
des habitants? Devinez-vous quel est ce coin de la terre entre tous
privilégié?

--La Sibérie!

--Juste!

--Vous avez raison, il n'y a pas de doute; mais j'avoue que je n'y
avais jamais pensé.

--Personne n'y pense jamais! Mais il en est ainsi, tout de même. Dans
ces mines, dans ces prisons de là-bas, on a réuni une foule d'hommes
entre les meilleurs, les plus nobles et les plus capables que Dieu ait
jamais créés. Supposez que vous ayez une telle population à vendre,
vous ne l'offririez pas au despotisme? Non! le despotisme ne sait
pas l'utiliser; vous perdriez de l'argent. Le despotisme ne sait se
servir que de bétail humain. Mais supposez que vous alliez lancer une
république!

--En effet, je comprends. Ce sont précisément les matériaux rêvés.

--Je le présume! Voilà cette Sibérie dotée des matériaux les plus
superbes, les mieux choisis qui soient au monde pour une république,
et il en vient d'autres, sans cesse, tout le temps il en vient,
n'est-ce pas? Quotidiennement, hebdomadairement, mensuellement, cette
terre est ainsi peuplée grâce au système le mieux combiné qu'on ait
jamais inventé probablement. Grâce à ce système, la totalité des cent
millions d'individus de la Russie est continuellement et patiemment
tamisée, tamisée par les soins de myriades d'experts entraînés,
d'espions payés par l'empereur en personne. Dès que ceux-ci mettent
la main sur un homme, une femme ou un enfant exceptionnellement doué
par la nature, ou instruit, ou d'intelligence ou de caractère élevé,
ils l'expédient tout droit en Sibérie. C'est admirable... c'est
merveilleux! L'application du système est à tel point parfaite et si
efficace, qu'elle maintient la moyenne de la population russe au niveau
d'intelligence et d'instruction du tsar.

--Voyons, n'exagéreriez-vous pas un peu?

--Eh!... c'est en tout cas ce que l'on dit. Pour ma part, je ne serais
pas éloigné de croire que l'on ment. Mais, en vérité, ce serait
scandaleux que l'on puisse médire de toute une nation de la sorte.
Maintenant, vous êtes à même d'apprécier la valeur des matériaux
républicains qui sont accumulés en Sibérie!

Il s'arrêta, en proie à une émotion compréhensible, mais son ardeur et
son énergie reprirent rapidement le dessus, et il se dressa, debout,
pour ajouter:

--A l'instant où j'organiserai cette république-là, la vive lumière de
liberté, d'intelligence qui alors rayonnera sur le monde apparaîtra
aux yeux de tous comme un nouveau soleil. La multitude innombrable des
esclaves russes se lèvera pour marcher vers l'Est, en laissant derrière
eux... quoi? un trône vide dans un pays à l'abandon. Voilà ce que l'on
peut réaliser, et, par Dieu, c'est ce que je réaliserai.

Il demeura un instant sans bouger, secoué au plus profond de son être
par cette vision sublime, puis ajouta avec une gravité impressionnante:

--Je vous prie de m'excuser, commandant Hawkins; c'est la première
fois que je me sers de cette expression... sacrilège... vous me le
pardonnerez...

Hawkins fit signe qu'il ne demandait pas mieux.

--Vous comprenez mon exaltation dans les circonstances actuelles?...
De naissance, je suis un démocrate, et si un héritage m'a rendu
aristocrate...

Le lord s'arrêta brusquement, son corps se raidit et, muet de
stupéfaction, il regarda par la fenêtre, dépourvue de rideaux. A la
fin, il fit un geste pour attirer l'attention de Hawkins, disant, hors
d'haleine par l'émotion:

--Regardez!

--Qu'est-ce, colonel?

--La chose!

--Non?

--Vrai comme je vous parle. Tenez-vous bien tranquille. Je
l'impressionne par le fluide... j'y concentre toutes mes forces. J'ai
pu l'amener jusque-là... je vais l'attirer dans la maison, à présent;
vous allez voir!

Il commença à gesticuler dans l'air avec les deux mains, comme un
magnétiseur.

--Là! Voyez! Je l'ai fait sourire. Regardez!

C'était parfaitement exact. Tracy, qui se promenait tranquillement,
avait soudain aperçu les armoiries de sa famille au-dessus de la porte
d'entrée de cette maison d'aspect désolé. Les armoiries l'avaient fait
sourire. Ce n'était pas étonnant, elles avaient fait sourire tout le
monde et jusqu'aux chats du quartier.

--Regardez, Hawkins, regardez! Je l'attire par ici.

--Assurément... vous l'attirez, Rossmore. Si jamais j'avais douté de la
matérialisation, j'y croirais à partir de maintenant. Quelle heureuse
journée!

Tracy s'était approché pour lire les inscriptions sur les plaques,
et se disait: «Il n'y a pas de doute, c'est bien ici le logement du
prétendant américain».

--Elle vient... elle vient tout droit. Je vais me glisser en bas et la
tirer en dedans. Vous me suivrez!

Sellers, pâle et en proie à une agitation assez manifeste, ouvrit la
porte et se trouva face à face avec Tracy. Le brave vieillard ne put
recouvrer la voix sur l'heure; enfin il murmura délicatement:

--Passez le seuil... monsieur...

--Tracy... Howard Tracy.

--Tracy... merci... Entrez, s'il vous plaît, vous êtes attendu.

Considérablement intrigué, Tracy entra, en disant:

--Attendu? Il doit y avoir erreur.

--Oh! je suis certain que non, fit Sellers en jetant un coup d'œil
vers Hawkins, survenu, comme pour lui signaler d'avance l'effet que
produirait sa prochaine observation. Ensuite il dit en appuyant sur
chaque syllabe:

--Je suis... celui que vous savez!

Au grand étonnement des deux conspirateurs, cette remarque ne produisit
pas le moindre effet dramatique. Le nouveau venu se borna à répondre
d'une façon nullement embarrassée:

--Je vous demande bien pardon... mais pas du tout. Je ne sais pas qui
vous êtes, je ne fais que présumer que vous êtes la personne dont les
titres figurent sur la porte.

--Parfaitement exact! Veuillez vous asseoir, je vous prie; prenez place!

Le lord, émerveillé, ahuri, ne savait plus au juste quoi faire ni quoi
dire; toute sa présence d'esprit avait chaviré. Il aperçut Hawkins
un peu à part, qui, l'œil hagard, contemplait ce qui devait être
l'apparition d'un homme défunt; une idée lui vint et il se tourna
vivement vers Tracy, disant:

--Mille pardons, cher monsieur, je néglige la plus essentielle
courtoisie due à un hôte inconnu. Permettez-moi de vous présenter mon
ami, le général Hawkins... général Hawkins, notre nouveau sénateur,
représentant d'une brillante contrée récemment incorporée parmi nos
glorieux États, Cherokee.--Voilà un nom qui l'impressionnera, puisqu'il
le connaît! se dit intérieurement le colonel; mais le nom supposé
familier ne produisit aucun effet.

Il résuma:

--Sénateur Hawkins! M. Howard Tracy, de...

--D'Angleterre.

--D'Angleterre? Comment? Mais ce n'est pas poss...

--Pardon, né en Angleterre.

--Et vous en êtes arrivé ici depuis peu?

--Tout récemment.

Le colonel se dit à lui-même: «Ce fantôme ment comme un expert. Il est
de l'espèce impudente que le feu ne parviendrait pas à purifier. Je
vais lui fournir une nouvelle occasion d'exercer son beau talent.»

Il dit à haute voix avec l'accent de la plus profonde ironie:

--Vous visitez sans doute notre grand pays en touriste. Je suppose
qu'en voyageant dans les magnifiques parages de notre «Far West»...

--Je n'ai pas été dans l'Ouest et je vous assure que jusqu'à présent
je n'ai guère cultivé les plaisirs du tourisme avec parti pris. Ne
serait-ce que pour vivre, un artiste est tenu de travailler et non de
s'amuser.

«Un artiste, se dit Hawkins en lui-même, en songeant au cambriolage de
la banque; le titre ne manque pas d'à-propos».

--Ah! vous êtes artiste? fit le colonel en se disant: «Je le tiens, ce
coup-ci!»

--Oui, sans prétention, toutefois.

--Quel genre? poursuivit le rusé vétéran.

--Je fais de la peinture à l'huile.

--Voilà qui tombe à merveille! (Décidément, il est pris!) Vous
serait-il possible de vous charger de la restauration de quelques-uns
de mes tableaux?

--Je serais très heureux... si vous voulez bien me les montrer.

Sa réponse ne témoigna d'aucun embarras, ni même d'un désir d'éluder
la proposition. Le colonel était par contre décontenancé. Il conduisit
Tracy devant un chromo fort endommagé et commença:

--Ce Del Sarto...

--Est-ce là un Del Sarto?

Le colonel lança un regard plein de reproches sur Tracy, puis reprit
comme s'il n'avait pas entendu la question.

--Ce Del Sarto est peut-être le seul original, dû au sublime maître,
que l'on possède en ce pays. Vous voyez vous-même que l'œuvre est
d'une délicatesse telle qu'il faut une adresse incomparable... Vous
conviendrait-il de nous montrer ce que vous savez faire, avant de...

--Avec joie! Si vous voulez que je copie une de ces merveilles?

On alla chercher des ustensiles d'aquarelliste--des reliques de la vie
de Sally au pensionnat--et Tracy déclara que, quoique plus familier
avec la peinture à l'huile, il essaierait. On le laissa seul et il
se mit de suite au travail. Mais tout ce qu'il voyait autour de lui
l'intéressait puissamment, et dans sa curiosité il ne put s'empêcher
d'examiner le milieu dans lequel il se trouvait, au lieu de travailler.




CHAPITRE XVI


Cependant le lord et Hawkins entretenaient une conversation privée des
plus graves.

--Le mystère qui m'angoisse est de savoir comment il a pu être nanti
d'un second bras!

--Oui, cela me trouble également. Mais surtout le fait que l'apparition
prétend être anglaise. Que pensez-vous de cela, colonel?

--Je vous jure, Hawkins, que je suis confondu. Je n'y comprends rien...
c'est vraiment angoissant.

--Ne penseriez-vous pas que peut-être nous n'avons pas matérialisé le
vrai?

--Une fausse apparition, alors? Comment accordez-vous cela avec les
vêtements?

--Les vêtements sont parfaitement exacts, cela n'est pas niable. Mais
qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons pas réclamer la récompense,
puisqu'elle est promise à celui qui livrera un manchot de nationalité
américaine. Et nous n'avons obtenu qu'un Anglais avec ses deux bras.

--Il se pourrait que cette objection fût à écarter. Dites-vous bien
qu'il n'a rien de moins que ce qu'on exige... Il a quelque chose en
plus, voilà tout!

Mais il s'aperçut que cet argument n'était pas décisif, et n'insista
pas. Les deux amis demeurèrent longtemps silencieux et perplexes. A la
fin, la figure du lord s'illumina de la clarté de l'inspiration et il
s'exprima ainsi, non sans une ardeur contenue:

--Hawkins! Cette matérialisation est plus haute et plus noble que
nous n'avions jamais osé le rêver. Quelle stupéfiante et solennelle
tâche nous avons réalisée! Le mystère m'apparaît en ce moment avec une
netteté remarquable, limpide comme le jour. Tout homme est le résultat
combiné d'une série de molécules et d'atomes ataviques, de particules
ancestrales qui se continuent. Cette matérialisation actuelle est
incomplète; nous n'avons pu mener l'opération que jusqu'au commencement
du siècle dernier environ.

--Que voulez-vous dire, colonel? s'écria Hawkins, suffoqué de craintes
vagues à ces paroles de son vieil ami.

--Ceci tout simplement: nous avons matérialisé l'aïeul de cette
canaille.

--Oh! ne me dites pas cela! C'est épouvantable!

--Pourtant c'est la vérité, Hawkins; je le sais. Examinez les faits.
Cette apparition est anglaise, ne perdez pas cela de vue. Elle
s'exprime d'une façon fort correcte, notez cela. Elle est artiste,
notez cela. Elle a les manières et la tenue d'un gentleman, notez cela.
Où trouvez-vous le cow-boy? Répondez, si vous le pouvez.

--Rossmore, ceci est terrifiant. C'est plus terrifiant qu'on n'ose
penser.

--Jamais nous n'avons ressuscité autre chose que les vêtements de cette
canaille, rien que les vêtements.

--Colonel, voulez-vous vraiment dire que...

Le colonel frappa du poing sur la table:

--Voici ce que je peux vous dire exactement: la matérialisation est
prématurée, la canaille nous a échappé; ceci n'est qu'un maudit aïeul.

Il se leva et commença à arpenter la chambre, en proie à une vive
excitation. Hawkins dit d'une voix plaintive:

--C'est un amer désappointement... très amer.

--Je le sais, sénateur, je le sais. Et je le sens très profondément
de mon côté. Mais il faut nous soumettre... pour des raisons d'ordre
moral. J'ai bien besoin d'argent, Dieu sait, mais je ne suis pas assez
pauvre, pas assez dégoûtant pour me prêter au châtiment de l'ancêtre
d'un individu en raison d'un crime commis par les descendants de cet
ancêtre.

--Mais, colonel, supplia Hawkins, réfléchissez, ne brusquez pas
vos arrêts. Vous savez que c'est notre unique chance de trouver de
l'argent, et qu'en outre la Bible déclare que la postérité jusqu'à la
quatrième génération sera punie pour les péchés et les crimes commis
par les ancêtres avec lesquels ils n'ont rien de commun. Il ne peut
donc y avoir aucune injustice à retourner les rôles.

Le colonel ne manqua pas de reconnaître la forte logique de ce
raisonnement. Il réfléchit longuement, puis dit:

--Je ne trouve vraiment aucune objection sérieuse. Bien que cela
paraisse une chose quasi monstrueuse de tourmenter ce pauvre diable
d'autrefois pour un cambriolage qu'il n'a pas du tout commis, je pense
que nous devons le remettre entre les mains des autorités.

--C'est ce que je ferais, dit Hawkins, soulagé et joyeux. Je le
dénoncerais s'il était la combinaison de mille ancêtres.

--Grand Dieu! Voilà exactement ce qu'il est, dit Sellers avec une sorte
de grognement; exactement. Tous ses ancêtres ont apporté une parcelle
de leur contribution. Il y a en lui des atomes de prêtres, de femmes
délicieuses et charmantes, de toutes espèces de gens qui ont vécu
sur cette terre au cours des siècles et disparu il y a longtemps, et
voici que, grâce à notre action, ils ont quitté leur paix sacrée pour
venir répondre d'un cambriolage de méchante banque commis là-bas à
Cherokee... ce qui est un scandale choquant, quand on y pense.

--Oh! colonel, ne parlez pas ainsi; à vous entendre, je me désole, et
je ressens une honte sans nom du rôle que je me propose de jouer...

--Attendez! j'ai trouvé.

--Un rayon d'espoir, dites! Je suis sur des braises ardentes.

--C'est si simple! Un enfant aurait pu le trouver. Écoutez! Il est en
parfait état tel qu'il est maintenant, rien à dire, une reconstitution
qui date du commencement du siècle dernier. Eh bien! je n'ai qu'à
poursuivre la matérialisation et l'amener par la même méthode jusqu'à
notre époque actuelle. Rien ne s'y oppose, n'est-ce pas?

--Jamais je n'y aurais pensé! Sapristi, s'écria Hawkins, de nouveau
joyeux, voilà ce qu'il faut faire. Quelle intelligence vous avez!
Va-t-il se démunir du bras superflu?

--Assurément.

--Et perdre son accent anglais?

--Son accent disparaîtra complètement. Il s'exprimera en patois de
Cherokee et en langage vulgaire.

--Colonel! Peut-être qu'il avouera?

--Avouer? Rien que ce cambriolage de banque?

--Oui, mais pourquoi dites-vous «rien que»?

Le colonel répliqua sur le ton impressionnant qu'il affectait si
volontiers:

--Hawkins! Il se trouvera entièrement soumis à ma volonté... Je lui
ferai avouer tous les crimes qu'il a pu commettre. Ils doivent être
légion. Saisissez-vous l'idée?

--Pas tout à fait, je crains.

--Toutes les récompenses promises nous reviendront.

--Conception prodigieuse, en effet. Je n'ai jamais rencontré un homme
capable de déduire toutes les conséquences d'une idée première comme
vous.

--Ce n'est rien, ça! Cela me vient naturellement. Quand il aura fini
son temps dans une prison, on l'expédiera dans une autre, et ainsi
de suite. Nous n'aurons qu'à encaisser les récompenses au fur et à
mesure. Ce sont des revenus certains pour toute notre vie, Hawkins.
Un placement supérieur à tout autre pour la bonne raison qu'il est
indestructible.

--On dirait, à réfléchir, que vous ne devez pas vous tromper!

--On dirait! Mais cela est certain. On ne peut pas nier que j'aie
quelque expérience en matière de finance, et je n'hésite pas à déclarer
que ceci constitue un des fonds les plus sérieux que j'aie jamais eu à
examiner.

--Vous le croyez, sincèrement?

--Oui, je le crois, en toute sincérité.

--Ah! colonel! La continuelle détresse d'être pauvre! Si nous pouvions
le réaliser immédiatement. Je veux dire si nous pouvions le vendre...
des parts, pas la totalité, suffisamment pour...

--Voyez comme vous tremblez... Cela vient de votre manque d'expérience.
Mon ami, quand vous serez aussi familiarisé avec de vastes opérations
que je le suis, vous changerez. Regardez-moi! Est-ce que je tremble
le moins du monde? Est-ce que mes pupilles se dilatent? Tâtez mon
pouls... Toc, toc, toc... aussi calme que si j'étais endormi. Et
néanmoins, songez à tout ce qui se passe dans mon cerveau, solide comme
le granit, impassible. Une suite de chiffres qui griseraient un novice
en matière financière, par leur seule vue. Eh bien, c'est en demeurant
calme et en examinant froidement les pour et contre qu'un homme se
rend compte des valeurs précises, et évite ainsi de tomber dans les
erreurs qu'un novice commettra infailliblement, une erreur comme la
vôtre, par exemple... celle de vouloir réaliser à tout prix. Écoutez ce
que je vais vous dire! Votre idée est de vendre une part de cet homme
matérialisé contre de l'argent comptant. La mienne est par contre...
devinez!

--Je ne peux pas. Dites!

--De le mettre en actions, naturellement.

--Vrai! Je n'y aurais pas pensé.

--Parce que vous n'êtes pas de la finance. Supposons qu'il ait commis
un millier de crimes. C'est une estimation qui n'a rien d'exagéré. A
le voir, même dans son état inachevé, il a dû en commettre près d'un
million peut-être. Mais ne disons qu'un millier pour rester dans des
limites raisonnables. Cinq mille dollars de récompense, multipliés par
mille, cela nous donne le chiffre d'un revenu certain de... 5 millions
de dollars.

--Attendez! Que je respire un moment!

--Et la propriété est indestructible, d'un rendement perpétuel. Une
propriété de la sorte, avec ses dispositions, continuera indéfiniment à
commettre des crimes et à nous procurer des récompenses.

--Je suis abasourdi... ma tête tourne...

--Qu'elle tourne! Cela ne vous fera aucun mal! Maintenant que l'affaire
est claire, ne vous préoccupez pas du reste. Je me charge de former
une société au moment voulu. Vous ne doutez pas de mes capacités quand
il s'agira d'établir les bases sur lesquelles nous serons assurés d'un
maximum de bénéfices?

--Assurément non! Je peux le dire sans mentir.

--Fort bien, alors. C'est donc une affaire décidée. Chaque chose à
son tour! Nous autres, vieux routiers, nous procédons méthodiquement
et avec ordre. Quelle est la seconde affaire sur le chantier? La
continuation de la matérialisation... l'opération nécessaire pour la
ramener à notre époque. Je vais commencer sans délai. Il me semble...

--Dites donc, Rossmore! Vous ne l'avez pas enfermée? Je parie qu'elle
s'est échappée.

--Tranquillisez-vous à ce sujet.

--Pourquoi ne se serait-elle pas sauvée?

--Qu'elle le fasse donc; cela n'a aucune espèce d'importance.

--Je considérerais cela comme une vraie calamité, pour ma part.

--Pourquoi donc, mon bon ami? Une fois dans mon pouvoir, impossible
de s'y soustraire. La matérialisation peut aller et venir en toute
liberté. J'aurai toujours la faculté de la reconstituer et de la
ramener par la seule force de ma volonté.

--Je suis excessivement heureux de vous l'entendre dire, je vous assure.

--Je vais lui donner à faire toute la peinture qu'elle désirera;
nous et toute la famille lui rendrons la vie aussi douce et aussi
confortable que possible. Aucune nécessité de contrecarrer ses
mouvements! J'espère, toutefois, la persuader de rester très calme
et tranquille, car une matérialisation en état inachevé devra
naturellement être très molle, très inconsistante, et... à propos... je
me demande d'où elle est venue?

--D'où? Que voulez-vous dire?

Le lord indiqua délicatement, de la main levée, le ciel. Hawkins
sursauta, puis se plongea en de profondes réflexions; au bout de
quelques instants, la tristesse peinte sur sa figure, il désigna la
terre.

--Qu'est-ce qui peut vous le faire supposer, Washington?

--Je ne sais pas au juste. Mais on se rend assez bien compte qu'il ne
paraît guère regretter son séjour habituel.

--Très logique! Très bien déduit! Nous lui avons rendu service, à cette
chose. Mais je vais tout de même l'interroger, sans brusquerie, pour
tâcher de découvrir si nous avons deviné juste.

--Combien de temps cela prendra-t-il, selon vous, colonel, de le
terminer et de le ramener à la date d'aujourd'hui?

--J'aimerais à le savoir, mais je l'ignore. Je suis assez troublé par
ce détail imprévu: la nécessité de reprendre la matérialisation à une
date déterminée afin de l'accomplir graduellement...

--Rossmore! cria une voix féminine.

--Oui, ma chérie! Nous sommes dans mon laboratoire. Venez! Hawkins est
avec moi. Faites bien attention Hawkins, chuchota-t-il à celui-ci; aux
yeux de toute la famille il ne doit être qu'un jeune homme, bien en
vie, ne l'oubliez pas! Chut! La voici!

--Ne vous dérangez pas! Je voulais simplement demander qui est en train
de peindre en bas.

--Oh! c'est un jeune artiste, un jeune Anglais, nommé Tracy... Beaucoup
de talent, le disciple préféré de Hans Christian Andersen... ou d'un
autre vieux maître; je crois bien que c'est d'Andersen. Il va remettre
en état quelques-uns de nos chefs-d'œuvre italiens. Vous lui avez parlé?

--Un mot seulement. J'entrai à l'improviste... et alors j'ai voulu
être polie... je lui ai demandé s'il ne voulait rien prendre (_Sellers
fait signe à Hawkins d'être attentif_), mais il refusa en disant qu'il
n'avait pas d'appétit (_Nouveau signe ironique_), et alors j'apportai
quelques pommes dans un compotier (_Nouveau signe_), et il en voulut
bien manger...

--Comment? s'écria le colonel en sursautant comme mû par un ressort.

Lady Rossmore devint muette de surprise.

--Qu'est-ce que vous avez donc? murmura-t-elle finalement; et, comme
elle ne reçut aucune réponse de son époux ahuri, elle sortit.

Dès qu'elle se fut éloignée, le colonel dit d'une voix éteinte:

--Venez, Hawkins. Il faut que nous nous en assurions par nous-mêmes.
Cela ne peut être qu'une erreur.

Ils s'empressèrent de descendre sans bruit et regardèrent par la porte
entr'ouverte du salon. Sellers, de plus en plus confondu, chuchota:

--La matérialisation mange une pomme. C'est un spectacle à vous faire
dresser les cheveux sur la tête, Hawkins, c'est horrible. Emmenez-moi
d'ici, je ne peux pas le supporter!

Et en silence ils regagnèrent le laboratoire.




CHAPITRE XVII


Les travaux de Tracy n'avançaient que lentement, car ses pensées
étaient ailleurs. Bien des choses l'intriguaient. A la fin, il crut
avoir découvert la clef des divers mystères dont il se sentait entouré,
et il se dit: «Cet homme a l'esprit dérangé; j'ignore jusqu'à quel
point, mais d'un cran ou de deux, il est en train de déménager. Cela
seul peut expliquer cet enchevêtrement d'extravagances: ces chromos
hideux qu'il prend pour des tableaux de maîtres, ces portraits
grotesques qui à son esprit égaré représentent des membres de la
famille Rossmore, les armoiries, l'écusson, et aussi sa façon bizarre
de prétendre qu'il m'attendait. Comment pouvait-il s'attendre à la
visite du vicomte Berkeley dont toute la presse a annoncé la mort? De
Howard Tracy il ne saurait être question. Au diable tout cela! Son
discours prouve qu'il ignore qui il attendait, puisqu'il n'attendait
ni un Anglais, ni un peintre, et malgré cela je parais répondre à une
idée préconçue. Et il paraît très satisfait de moi. Bien sûr qu'il est
un peu braque, même pas mal, le pauvre vieux. Avec ça, il est assez
intéressant, mais je suppose que tous les gens dans sa situation le
sont... J'espère qu'il sera content de mon travail; il ne me déplairait
pas de venir ici tous les jours pour pouvoir l'étudier. Aussi, quand
j'écrirai à mon père... mais n'y songeons pas, c'est un sujet qui me
fait trop de peine... J'entends des pas... travaillons! C'est le vieux
gentleman. Il a l'air ennuyé. Peut-être mes vêtements lui paraissent
suspects... Ils le sont en effet, sur le dos d'un peintre. Si ma
conscience m'autorisait à les quitter pour d'autres... mais il ne doit
pas en être question. Je me demande pourquoi il fait tant de gestes
dans l'air avec ses mains. On dirait qu'il voudrait me magnétiser. Cela
ne me plaît qu'à moitié... c'est presque lugubre.»

Le colonel murmura: «Cela lui fait de l'effet, cela se voit. Pour
cette fois, cela doit suffire. Il n'est pas encore très solide et on
risquerait, qui sait? de le désincarner! Je vais lui poser deux ou
trois questions habiles afin d'essayer de découvrir quelle est la
demeure de son âme».

S'approchant davantage, le colonel dit avec affabilité:

--Ne vous laissez pas déranger par moi, monsieur Tracy. Je désire
seulement jeter un petit coup d'œil sur votre travail. Ah! ah! Mais
c'est fort beau, en vérité, fort beau! Vous faites cela avec élégance.
Ma fille va en être charmée. Cela ne vous gêne pas si je m'assois près
de vous?

--Je vous en prie, au contraire.

--Je ne vous gênerai pas? Je veux dire: ma présence ne va pas troubler
votre inspiration?

Tracy rit en répondant que son inspiration n'était pas d'un caractère
assez subtil pour être aussi facilement incommodée. Le colonel lui
adressa diverses questions adroites--plutôt bizarres, d'après Tracy--et
les réponses furent si satisfaisantes que le colonel, de plus en plus
fier de ce qu'il avait accompli, se dit en lui-même:

«Mon œuvre est très réussie, telle qu'elle se présente d'ores et déjà.
Il est solide, solide, et se conservera certainement, solide comme un
corps vivant. C'est merveilleux, simplement merveilleux. Je crois qu'il
ne me serait pas impossible de le pétrifier.»

Au bout de quelques instants, il demanda délicatement:

--Préférez-vous être ici... ou là-bas?

--Là-bas? Où cela?

--Eh!... là... où vous avez été.

La pensée de Tracy retourna naturellement à la pension, et il répondit
sans hésitation:

--Oh! ici... sans comparaison.

Le colonel fut hébété, et se dit: «Ses paroles ne sonnent pas faux...
il n'y a pas de doute! Ce qui nous prouve bien où il a séjourné; pauvre
âme! J'en suis bien content. Je suis bien heureux de l'avoir fait
sortir de là».

Il demeura plongé dans ses réflexions, l'œil fixé sur le pinceau. «Oui,
oui, se dit-il, cela explique pourquoi je n'ai eu aucun succès en ce
qui concerne le pauvre Berkeley; celui-là a dû aller au ciel. Tant
mieux, tant mieux. Il n'est pas à plaindre, lui!»

Sally Sellers fit son entrée, venant du dehors. Elle avait un air tout
à fait charmant. On lui présenta le peintre. Ce fut un véritable coup
de foudre, un cas grave d'amour réciproque à première vue, quoique ni
l'un ni l'autre peut-être ne s'en rendît un compte exact.

L'Anglais fit en lui-même cette remarque significative: «Qui sait?
après tout, il n'est peut-être pas fou du tout!»

Sally s'assit et montra beaucoup d'intérêt pour le travail de Tracy, ce
qui fit grand plaisir à celui-ci, et aussi une indulgence bienveillante
qui lui prouva la hauteur de caractère de la jeune fille. Sellers avait
hâte de faire part de ses découvertes à Hawkins; il s'esquiva en disant
que «si les deux jeunes fervents de la muse des couleurs croyaient
n'avoir aucun besoin de lui, il irait s'occuper de ses affaires». Le
peintre se dit: «Je le crois un peu original, il n'y a pas à dire,
mais c'est tout!» Il se reprocha d'ailleurs d'avoir jugé un homme trop
sévèrement sans attendre que celui-ci eût pu montrer sa véritable
nature.

Naturellement, le jeune étranger ne tarda pas à se sentir à son aise,
et à s'entretenir fort agréablement avec Gwendolen. La jeune fille
américaine possède en général d'appréciables qualités; elle est
naturelle, loyale et d'une franchise inoffensive; les conventions
lui pèsent peu. Sa présence et ses façons ne causent aucune gêne; on
se trouve rapidement en bons termes avec elle sans pouvoir dire au
juste comment cela s'est fait. Peu à peu, au cours d'une conversation
décousue, une amitié spontanée s'était établie entre eux. La cordialité
et la rapidité de ce sentiment furent rendues évidentes par ce seul
fait qu'au bout d'une demi-heure tous les deux avaient cessé de faire
attention aux vêtements singuliers dont Tracy était affublé.

Mais bientôt celui-ci se remit à y songer avec quelque gêne; il apparut
dès lors que Gwendolen avait presque cessé de s'en étonner, tandis que
Tracy regrettait fort de les porter à ce moment. Son embarras à ce
propos s'accentua lorsque Gwendolen invita le peintre à rester pour le
dîner. Il lui fallut décliner cette invitation gracieuse parce qu'il
tenait à la vie maintenant que l'existence commençait à avoir quelque
prix à ses yeux, et il serait mort de honte en prenant place à la
table de gens bien élevés dans de semblables vêtements. Il eut la joie
de s'en aller content, car il avait pu constater que Gwendolen était
désappointée.

Et où alla-t-il? Il s'en fut tout droit dans un bazar faire
l'acquisition d'un complet aussi correct que possible. Il se disait
bien qu'il avait tort vis-à-vis du cow-boy, mais il aurait eu tort
aussi en agissant autrement... et à la fin du compte il se sentit
joyeux pour la première fois sur le sol américain.

Les vieux de Rossmore Towers étaient inquiets au sujet de Gwendolen
qui à table se montra distraite et silencieuse. S'ils y avaient prêté
attention, ils auraient pu remarquer qu'elle était très suffisamment
éveillée et intéressée dès que la conversation tombait sur le peintre
et son travail. Mais ils ne le remarquaient nullement, on causait
d'autre chose et l'instant après l'un des convives s'inquiétait
de nouveau avec raison de Gwendolen, lui demandant si elle était
souffrante ou si elle avait eu des déboires inattendus dans les
affaires de la mode.

Sa mère lui proposa divers médicaments renommés, dont les réclames
dans les journaux faisaient grand cas, des toniques à base de fer ou
autres métaux éprouvés, et son père offrit d'envoyer chercher du vin,
bien qu'il fût grand maître d'une ligue anti-alcoolique du district.
Elle repoussa avec reconnaissance, mais d'une manière décidée, ces
gentillesses.

Au moment où la famille se disposait à aller goûter le repos, elle s'en
fut en cachette examiner les pinceaux, distinguant particulièrement
celui dont il s'était servi de préférence.

Le lendemain matin, Tracy sortit, revêtu de son complet neuf, et la
boutonnière garnie d'un œillet, aimable attention de Poussie. L'image
de Gwendolen Sellers emplissait son âme, et fut la source de riches
inspirations du côté art. Durant toute la matinée il travailla avec
ingéniosité à la confection de tableaux, ornant les portraits de
décorations suggestives et bien tournées pour séduire la clientèle de
l'association. Et ses associés eux-mêmes ne tarissaient pas d'éloges.

Cependant Gwendolen perdait entièrement sa matinée et, de ce fait, un
certain nombre de dollars. Elle supposait que Tracy reviendrait assez
tôt dans la journée, et à chaque instant elle quittait sa chambre pour
descendre au salon, ranger les pinceaux, mettre quelque chose en ordre
et voir s'il était arrivé. Le temps qu'elle passait assise devant son
propre travail n'était guère profitable, bien au contraire, ce dont
elle s'aperçut avec beaucoup de chagrin. Elle avait occupé ses loisirs
dernièrement à dessiner une robe des plus séduisantes pour elle-même;
elle eut l'idée d'en achever le dessin au cours de la matinée et le
gâcha irrémédiablement.

En voyant ce qu'elle venait de faire, elle entrevit aussi la cause et
la signification de sa maladresse, et, renonçant à travailler, elle
se plia dès lors aux circonstances. A partir de ce moment, elle ne
se donna plus la peine de remonter dans sa chambre, mais s'installa
définitivement dans le salon en attendant le peintre.

Après le lunch, elle recommença à attendre, et une heure entière se
passa. Enfin une grande joie fit affluer tout son sang à son cœur:
elle venait de l'apercevoir dans la rue. Elle se précipita dans sa
chambre où elle s'enferma, comptant bien qu'on l'appellerait pour aider
à retrouver le pinceau le plus nécessaire qui avait été égaré... elle
seule savait comment et où.

En effet, les uns après les autres furent appelés et personne ne put
trouver le pinceau; on envoya chercher Gwendolen, et elle ne put le
retrouver davantage jusqu'à ce que, enfin, lorsque les autres se furent
décidés à porter leurs investigations ailleurs, qui dans la cuisine,
qui dans la cave, qui dans la remise au bois, elle réussit à le
dénicher.

Elle le remit à Tracy en faisant observer qu'elle aurait dû mieux
veiller à ce que tout ce dont il avait besoin se trouvât prêt, mais
qu'elle ne l'avait pas fait parce qu'elle ne l'attendait que plus
tard... Elle s'arrêta un peu brusquement, étonnée de ce qu'elle
venait d'avancer. De son côté, il se sentit honteux à la pensée
que son impatience l'avait poussé à se présenter plus tôt qu'on ne
l'attendait. «Elle ne se ferait pas faute d'en deviner la raison, se
disait-il; je me suis trahi, elle devine tout ce qui se passe en moi,
et naturellement elle se moque de moi en secret!»

Gwendolen était très contente en un sens, en un autre beaucoup moins.
Elle remarquait avec plaisir les nouveaux vêtements et le changement
favorable qu'ils produisaient, avec un plaisir mitigé l'œillet dans
sa boutonnière. L'œillet de la veille n'avait que fort peu attiré
son attention; celui-ci était presque semblable, mais il lui laissa
une impression certaine et durable. Elle s'ingénia à découvrir une
méthode d'apparence anodine pour en connaître l'histoire, et risqua
finalement une faible tentative.

--Quel que soit l'âge d'un homme, fit-elle, il lui est facile de
paraître plus jeune de plusieurs années en ornant sa boutonnière
d'une fleur riche en couleur. Je l'ai souvent remarqué. Mais ce n'est
peut-être pas cela qui vous donne l'idée d'en porter?

--J'imagine que non; mais ce serait certainement une raison suffisante.
C'est la première fois que j'en entends parler.

--Vous paraissez avoir une préférence pour les œillets. Est-ce à cause
de leur aspect ou de leur parfum?

--Pas du tout, répondit-il avec simplicité, c'est parce qu'on me les
donne... Je n'ai aucune préférence, je crois.

«On les lui offre, se dit-elle, non sans un sentiment plutôt glacial
à l'égard de cet œillet. Je me demande qui cela peut être, et comment
elle est.»

La fleur commençait à jouer un rôle important. Elle s'imposait à
l'attention à tout propos, elle empêchait toute conversation agréable,
elle devenait à chaque instant plus encombrante et plus ennuyeuse.

«Je me demande s'il l'aime», songeait Gwendolen; et cette pensée lui
donnait un chagrin non équivoque.




CHAPITRE XVIII


Elle avait tout arrangé pour que rien ne manquât au peintre, et n'avait
plus aucun prétexte de rester près de lui. En conséquence, elle lui
fit part de son intention de se retirer en le priant d'appeler les
domestiques s'il avait besoin de quelque chose. Elle s'en alla toute
malheureuse, laissant derrière elle une tristesse analogue. Le temps
passait péniblement désormais pour tous les deux. Il ne pouvait pas
peindre, tant la pensée de la jeune fille l'obsédait; elle ne pouvait
ni dessiner ni faire des projets de modèles, tant elle pensait à lui.
Jamais la peinture ne lui avait paru aussi fastidieuse; jamais elle
n'avait jugé les choses de la mode aussi dénuées d'intérêt. Elle était
partie sans réitérer l'invitation à dîner de la veille, ce qui fut pour
lui un sujet de désappointement presque impossible à endurer.

De son côté elle n'en souffrait pas moins, puisqu'elle avait estimé
qu'elle ne devait pas l'inviter. La veille, cela n'avait pas été
difficile du tout de s'y décider, mais aujourd'hui c'eût été tout
à fait impossible. Toutes sortes de privilèges sans importance lui
avaient donc été ravis dans l'espace de vingt-quatre heures. Il lui
semblait qu'elle ne pouvait plus rien faire ou dire à ce jeune homme,
sans se sentir instantanément paralysée par la crainte qu'il ne devinât
ses sentiments. Rien qu'à l'idée d'oser l'inviter à dîner aujourd'hui,
elle tremblait des pieds à la tête. L'après-midi se passait pour elle
dans une angoisse nerveuse, à peine interrompue par des instants de
bonheur fugitif.

Trois fois elle était descendue, sous des prétextes divers, et avait
pu ainsi l'apercevoir six fois, sans avoir l'air d'être venue à cause
de lui. Elle s'efforçait de supporter ces secondes de félicité sans
rien laisser apparaître, mais elle craignait que son effort ne dépassât
le but, et son calme était si peu naturel qu'il risquait de ne pas
donner le change. Le peintre eut sa part de ces allées et venues. Lui
aussi bénéficia de ces six visions rapides, et des flots de bonheur
l'inondaient à chaque fois délicieusement et lui faisaient oublier tout
ce que ses pinceaux devaient exécuter. Il y eut ainsi six endroits de
la toile qu'il fallut recommencer. Enfin Gwendolen retrouva un peu de
calme après avoir envoyé un mot à la famille Thompson, des voisins chez
lesquels elle s'invitait à dîner. Elle ne tenait pas à souffrir, à la
table de ses parents, d'une absence qu'elle n'avait pas souhaitée.

Pendant ce temps, le vieux lord était venu passer un moment en
compagnie du peintre et l'avait invité à dîner. Tracy fit un effort
colossal pour dissimuler sa joie et sa gratitude; il lui semblait que
rien sur cette terre ne saurait ajouter plus de prix à l'existence,
maintenant qu'il allait se trouver tout près de Gwendolen, qu'il
entendrait sa voix et verrait sa figure durant plusieurs heures.

Le lord se disait à lui-même: «Ce fantôme peut apparemment manger
des pommes. Nous allons savoir quelle est sa spécialité, car il doit
en avoir une... les pommes me paraissant à la limite des nourritures
solides plausibles...»

La vue des vêtements neufs lui fit éprouver une joie immense. «J'ai
réussi à le ramener, en partie tout au moins, jusqu'à notre époque», se
dit-il.

Sellers déclara être très satisfait du travail de Tracy, et l'engagea
à restaurer ses chefs-d'œuvre pour faire ensuite son portrait, à lui,
celui de sa femme et peut-être aussi celui de sa fille. Le bonheur du
peintre ne connut plus de bornes à cette perspective. La conversation
se poursuivit agréablement, puis le colonel se mit à défaire un paquet
et sortit un portrait dont il venait de faire acquisition. Ce portrait
n'était qu'un tableau-réclame sur lequel figurait un personnage qui
venait de doter les États-Unis d'un nouveau cirage. Le vieux lord le
regarda longuement avec tendresse, plongé dans un silence méditatif.
Tracy remarqua que quelques larmes perlaient sur ses joues, et voulut
alors manifester sa sympathie.

--Vous avez du chagrin?... C'est un ami, qui...

--Ah! Plus qu'un ami... un parent, celui qui me fut le plus cher
ici-bas, quoique l'occasion de le rencontrer ne m'ait jamais été
offerte. Oui!... C'est le jeune lord Berkeley qui périt si héroïquement
dans un incendie terri... Mais qu'est-ce que vous avez?

--Rien, rien du tout! La surprise de me voir brusquement pour ainsi
dire mis en présence d'une personne... dont on a tant entendu parler!
Ce portrait est-il ressemblant?

--Sans doute! Je ne l'ai jamais vu, mais on distingue aisément qu'il
ressemble beaucoup à son père, répondit Sellers en indiquant du regard
un autre portrait sur le mur.

--Je ne suis pas bien sûr d'y retrouver une ressemblance. Il est
évident que le lord usurpateur a l'aspect d'un homme de grand
caractère, tandis que le fils paraît d'une mollesse...

--Nous sommes tous ainsi dans la famille, tous, en entrant dans la vie,
fit Sellers sans se troubler. Nous débutons tous comme des jeunes fous,
pour gagner peu à peu un caractère et une intelligence indiscutables.
Vraiment, tous les jeunes de notre famille sont des cerveaux un peu
mous.

--Certainement, à voir ce portrait, c'est le cas de ce jeune lord.

--Oui, il est hors de doute que ce fut un imbécile; il n'y a qu'à voir
ses traits. Un imbécile des pieds à la tête.

--Merci, murmura Tracy inconsciemment.

--Merci, vous dites?

--Je veux dire: merci de me donner ces explications. Continuez-les, je
vous en prie.

--En examinant le portrait, on découvre jusqu'aux détails du caractère.
Un imbécile, un fou, certes, mais celui-ci fut surtout ce que
j'appellerai un «flancheur».

--Un quoi?

--Un flancheur; un homme qui commence toujours par prendre une décision
ferme, par occuper une position en apparence inexpugnable, tel un
Gibraltar, de roc solide... et puis, peu à peu, au dedans de lui-même,
il flanche... de plus en plus... pas de Gibraltar à l'intérieur, vous
comprenez, pas trace! Voilà le portrait moral de Berkeley tout craché,
ce flancheur! Cela se voit: cette face! N'est-ce pas celle d'un mouton?
Mais qu'avez-vous donc? Vous êtes tout rouge, cher monsieur; vous
aurais-je involontairement offensé, quelquefois?

--Oh! pas le moins du monde! Loin de là; je rougis quand quelqu'un
parle ainsi de sa propre famille.

Dans son for intérieur, il était singulièrement ému en constatant
que ces fantaisies insensées du vieillard s'accordaient avec la
vérité. N'était-ce pas là son vrai caractère, à lui? N'était-il pas
parti d'Angleterre avec des décisions inébranlables... et depuis, ne
s'était-il pas montré en tout un «flancheur»?

Il dit à haute voix:

--Supposez-vous que ce mouton aurait pu concevoir une grande idée,
d'abnégation et de sacrifice, par exemple? Aurait-il pu, par exemple,
se décider à renoncer à son héritage, aux honneurs et à la fortune...

--S'il pouvait? Mais regardez donc son portrait! C'est précisément ce
qu'il était capable de vouloir. Et non seulement cela! Il mettrait
immédiatement son projet à exécution.

--Et puis?

--Il flancherait!

--Et reculerait.

--A tout instant.

--Cela serait-il arrivé à l'occasion de toutes ses nobles résolutions?

--Certainement! Ce qui prouve qu'il était un vrai Rossmore.

--Il valait donc mieux pour lui qu'il mourût?

--Certainement!

--Mais supposez... ceci pour voir plus clair dans les détails...
supposez que je fusse un Rossmore...

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--On ne peut le supposer, parce que, à l'âge que vous avez, vous seriez
un imbécile, et vous ne l'êtes pas. Vous seriez un «flancheur», et
il est évident que vous avez un esprit de décision remarquable; un
tremblement de terre ne vous ébranlerait pas!

«C'est assez! N'en disons pas plus! songea Sellers. Il est solide,
remarquablement solide. Je n'ai jamais vu un jeune homme en vie aussi
bien établi.»

Il ajouta à haute voix:

--L'idée me vient de vous demander votre avis, monsieur Tracy, au sujet
d'une petite difficulté. Voyez-vous, j'ai ici les restes de ce jeune
homme. Mon Dieu! Pourquoi cela vous fait-il sursauter ainsi?

--Ce n'est rien. Continuez, je vous en prie. Vous avez ses restes?

--Oui.

--Vous êtes sûr que ce sont les siens, et non ceux de quelqu'un d'autre?

--Oh! parfaitement! c'est-à-dire des échantillons; pas tout!

--Des échantillons?

--Oui, dans des paniers. Si quelquefois, en retournant plus tard en
Angleterre, vous vouliez les emporter?

--Qui?... moi?

--Mais oui... Je ne veux pas dire tout de suite, plus tard. Voyons...
cela vous intéresserait-il de les voir?

--Non, non; je n'ai aucun désir de les voir.

--Oh! alors, je croyais que peut-être...--Eh! ma chérie, où allez-vous
comme cela?

C'était Gwendolen qui passait; elle répondit:

--Je vais dîner chez les Thompson, papa!

Tracy fut atterré. Le colonel dit:

--C'est ennuyeux. Je ne savais pas qu'elle sortirait, monsieur Tracy.

La figure de Gwendolen commençait à exprimer cette déception
particulière de «qu'ai-je fait?», ce désespoir qui est dû à une de vos
propres initiatives, et elle dit comme à regret:

--Si vous y tenez, papa, je pourrais les faire prévenir...

--Mais pas du tout, mon enfant! Nous ne voulons pas gâter vos petites
distractions. Il y a un autre moyen de tout arranger pour que nous ne
soyons pas trois vieux contre un jeune à table!

--Mais, papa, j'irais aussi volontiers chez les Thompson un autre jour.

--Je ne le veux à aucun prix. Votre vieux papa n'est pas l'homme qui
voudrait vous causer le plus petit désappointement.

--Pourtant, je vous assure, papa...

--Allez, allez, je ne veux rien entendre; nous tâcherons de bien passer
la soirée, ma chérie.

Gwendolen était sur le point où des pleurs lui auraient fait le plus
grand bien. Elle était vexée contre elle-même, contre le monde entier.

--Il y a un moyen de tout arranger, ajouta le colonel. Vous nous
enverrez Isabelle Thompson dîner avec nous! C'est une idée, ça. Une
délicieuse, charmante jeune personne, monsieur Tracy, d'une grande
beauté. Cela me fera plaisir que vous la voyiez, elle vous fera tourner
la tête... dans l'espace d'une minute. Voilà, ma petite Gwendolen.
Envoyez-nous Belle Thompson, et dites-lui que... Quoi donc?... elle est
déjà partie?

Il se retourna, mais Gwendolen en avait entendu assez; elle était déjà
dans la rue.

--Qu'est-ce qui lui a pris? Elle me paraît tout en colère, cette
petite. Mon Dieu, elle me manquera, fit Sellers doucement à Tracy; les
parents sont ainsi faits. Nous sommes forcément partiaux et nous avons
du regret aussitôt que notre chère enfant nous quitte pour un instant;
mais pour vous ce n'est pas la même chose: Mlle Belle Thompson vous
charmera, vous verrez; et puis vous aurez l'occasion de faire plus
ample connaissance avec l'amiral Hawkins, un caractère, monsieur Tracy,
très rare!

Mais Tracy n'écoutait plus. Son esprit était ailleurs, et il se sentait
désolé.

Quand le moment du dîner fut venu, on attendit d'abord Belle Thompson;
mais cette jeune personne n'arriva point, pour la bonne raison que
Gwendolen s'était bien gardée de lui transmettre l'invitation. Enfin on
se mit à table. Les vieux Sellers firent de leur mieux pour entretenir
leur hôte, mais la conversation traînait assez lamentablement, et le
visage de Tracy dénota une absence d'esprit totale.

Pendant ce temps, on fit à la table de la famille Thompson une
expérience analogue.

Gwendolen était honteuse d'étaler ostensiblement sa détresse à tous
les yeux, mais elle avait beau tenter des sourires, sans parvenir
au premier degré de l'enjouement; elle expliqua alors qu'elle ne se
sentait pas très bien, ce qui était bien visible. On lui témoigna
beaucoup de sympathie, beaucoup de compassion, le tout en vain. Dès que
le dîner fut achevé, elle s'excusa et s'empressa de rentrer.

Serait-il déjà parti? Cette pensée la tourmentait au delà de toute
expression. Elle jeta son manteau dans l'entrée et se dirigea tout
droit vers la salle à manger. Des voix lui parvenaient, celle de son
père d'abord, puis celle de Washington Hawkins. Tracy avait dû partir.
Elle ouvrit la porte.

--Mon enfant, qu'avez-vous donc? s'écria sa mère. Vous êtes toute pâle.

--Pâle? fit Sellers. Ce n'est rien, la voilà rose comme une rose;
asseyez-vous, petite, et soyez la bienvenue. Vous êtes-vous bien
amusée? Ici nous sommes dans la joie. Pourquoi miss Belle n'est-elle
pas venue? M. Tracy ne se sent pas très bien, sa présence lui aurait
fait du bien...

Ce fut le contentement enfin; et un regard ardent vint croiser un autre
regard, et les deux regards étaient porteurs d'un secret. Dans la
fraction infinitésimale d'une seconde, le double grand aveu fut échangé
ainsi, et parfaitement compris de part et d'autre.

Toute appréhension, toute incertitude, toute angoisse se dissipa dans
ces deux jeunes cœurs et une paix douce et bienfaisante les envahit.

Le colonel était désappointé; il comptait sur la présence de Gwendolen
pour égayer définitivement la société. Et la félicité des deux jeunes
gens n'était pas de celles qui ont besoin de beaucoup de paroles pour
s'exprimer. Un silence significatif continuait à régner. Sellers, qui
s'ennuyait, eut hâte de se livrer à quelques travaux importants avant
de se coucher et regagna son laboratoire. La mère se retira à son tour.
Seul le sénateur s'éternisait; il s'attristait à la pensée que les deux
jeunes gens avaient passé une soirée dépourvue d'agrément. Comme il
avait un cœur d'or, il eût voulu contribuer à en rendre les derniers
instants plaisants et il faisait tous ses efforts pour causer gaiement.
Mais il ne rencontra guère d'écho, guère d'enthousiasme. Il résolut
donc d'abandonner la partie et de s'en aller. Gwendolen se leva, l'âme
pleine de gratitude, et lui dit avec un doux sourire:

--Vous voulez vraiment nous quitter déjà?

Il eut l'impression d'agir cruellement, en égoïste, et reprit sa place.
Il se proposa de dire quelque chose d'aimable, mais n'en fit rien. Tout
le monde connaît cette situation.

Il venait, Dieu sait comment, d'avoir la notion que sa détermination
de rester encore un peu était une erreur. Comment cette certitude lui
était-elle venue? Il ne le savait pas, mais il savait qu'il avait
commis une gaffe indiscutable. Il se leva pour la seconde fois et
prit congé en se demandant ce qui avait bien pu à ce point changer
l'atmosphère paisible autour d'eux.

Dès que la porte se fut refermée, les deux jeunes gens se trouvèrent
comme par hasard l'un près de l'autre, et l'instant après Gwendolen
était dans les bras de Tracy, lèvres contre lèvres...

--Oh! mon Dieu! Elle embrasse la matérialisation!

Personne n'entendit cette remarque, car elle n'avait fait que traverser
l'esprit de Hawkins; il ne la prononça point. Il avait entr'ouvert la
porte pour s'excuser de nouveau de se montrer si peu sociable, mais
il la referma doucement, et s'en fut, ébahi, en proie à une sorte de
terreur douloureuse.




CHAPITRE XIX


Cinq minutes plus tard, le sénateur était assis dans sa chambre, la
tête penchée, dans l'attitude du désespoir. Ses larmes coulaient et des
sanglots entrecoupaient de temps à autre le silence. Il songeait avec
une amertume sans nom:

«Je l'ai connue toute petite, lorsqu'elle aimait à grimper sur mes
genoux. Mon affection pour elle est aussi grande que si elle était
une de mes propres enfants, et maintenant, hélas! la pauvre créature!
L'idée en est insupportable... Elle aime cette fatale matérialisation!
Comment n'avons-nous pas prévu ce qui devait arriver?»

«Mais aussi, comment le prévoir? Personne n'aurait pu le prévoir.
Personne n'aurait pu rêver une chose semblable. On ne s'attend pas à
voir quelqu'un tomber amoureux d'une figure de cire, n'est-ce pas, et
celui-ci a moins de réalité encore!»

«Et dire qu'il n'y a rien à faire. Si j'étais un homme, si j'avais des
nerfs, je pourrais tuer cette matérialisation infâme. Cela ne servirait
à rien, puisqu'elle s'imagine qu'elle est vraie et authentique. Elle le
regretterait tout autant qu'on regrette un vivant. Et comment en faire
part à la famille? Non! J'aime mieux mourir. Sellers est le meilleur
des hommes... cela brisera son cœur quand il l'apprendra. Et pauvre
Polly! Voilà à quoi l'on aboutit quand on se mêle de telles choses. Si
on n'avait rien fait, cette créature serait encore en train de griller
dans la géhenne. Comment se fait-il que personne ne s'en aperçoive?
Je suis sur le point d'étouffer quand je me trouve près de lui. Il me
semble que je suis enveloppé d'émanations sulfureuses!»

«Ce qui est certain, c'est qu'il faut immédiatement cesser de
matérialiser davantage. Si Gwendolen doit épouser un fantôme, qu'elle
en épouse un convenable, au moins, tel que celui-ci, du siècle dernier,
et pas une canaille de cow-boy, un voleur comme il le sera quand
Sellers aura fini de le manipuler. Cela nous coûtera 5 000 dollars en
perte sèche, sans compter la renonciation aux bénéfices de la future
société d'exploitation, mais le bonheur de Sally Sellers vaut plus que
tout cela!»

Il entendit les pas du colonel dans le couloir et essaya de se donner
un air insouciant.

Sellers entra, prit un siège et se mit à parler:

--Eh bien! Je dois avouer que je suis on ne peut plus intrigué.
Certainement cette matérialisation a mangé; elle n'a pas mangé avec
appétit, comme tout le monde. Elle chipotait, sans s'y mettre de bon
cœur, mais elle chipotait, et cela seul est une vraie merveille! A quoi
rime ce chipotage? Voilà la question! En quel sens cela lui sert-il?
J'ai l'idée que nous ne sommes pas encore au courant de ce que cette
découverte stupéfiante nous réserve. Mais le temps nous le révélera...
le temps et la science! Ne soyons pas impatients.

Sellers ne parvenait pas à éveiller la curiosité de Hawkins, ni à le
sortir de son silence morne et obstiné. Il continua:

--Je commence à m'attacher à lui, Hawkins! C'est une personnalité,
somme toute, et il a du caractère... un caractère presque grandiose...
Sous cet extérieur placide se cache une âme forte et audacieuse. J'ai
une véritable admiration pour lui, et--vous le savez--on ne tarde pas
à s'attacher à ceux que l'on admire. Je crains même de trop tenir à
lui, trop pour me sentir le courage de dégrader un tel caractère et
d'en faire un vulgaire cambrioleur, dans le but de gagner de l'argent,
ou dans quelque but que ce soit. Mon intention est de vous demander si
vous consentiriez à abandonner les profits que nous espérions en tirer,
afin de laisser ce pauvre diable...

--Dans l'état où il se trouve?

--Précisément... et ne pas le ramener jusqu'à notre époque.

--Ah! oui, mon cher ami, de grand cœur; voici ma main et ma parole!

--Je n'oublierai jamais cela, Hawkins! s'écria le vieux lord, la voix
tremblante. Vous faites un grand sacrifice, mais je me souviendrai
toute ma vie de votre générosité sans exemple. Si le ciel me prête vie,
vous n'aurez pas à le regretter, soyez-en sûr!

Sally Sellers était heureuse; de grandes transformations s'opéraient
dans son esprit. Elle eut conscience elle-même de n'être plus du
tout la jeune fille qui dessinait des robes dans la journée, et le
soir jouait le rôle de grande dame. «Lady» Gwendolen! Ce titre avait
maintenant quelque chose de choquant et de presque ridicule à ses
oreilles; elle y voyait comme une offense. Aussi finit-elle par se
dire: «Ce nom appartient au passé, il n'est pas vraiment le mien, et je
ne veux plus être appelée ainsi!»

--Puis-je vous appeler Gwendolen tout court désormais, vous appeler par
le seul nom qui me soit cher, sans ajouter un titre qui m'éloigne de
vous?...

Elle était en train de détrôner l'œillet de la boutonnière de Tracy,
pour le remplacer par une rose à peine éclose.

--Voilà! Cela vous va beaucoup mieux! Je déteste les œillets...
certains œillets du moins! Oui, vous m'appellerez par mon petit nom,
sans rien ajouter... c'est-à-dire... je ne veux pas dire sans y ajouter
quoi que ce soit, mais...

Elle ne put pousser l'explication au delà; il y eut un silence pendant
lequel il fit des efforts considérables pour saisir ce qu'elle n'avait
pas voulu dire. Enfin l'idée lui en vint, juste à temps pour que le
silence ne se fît pas embarrassant, et il répondit délicatement:

--Gwendolen chérie! Je puis dire cela?

--Oui, une partie du moins. Mais... ne m'embrassez pas pendant que je
parle, cela me fait oublier ce que j'ai à dire! Vous pouvez m'appeler
ainsi, en partie, pas l'ensemble, car Gwendolen n'est pas mon nom.

--Pas votre nom? fit-il, très surpris.

L'âme de la jeune fille fut brusquement envahie par une sorte
d'appréhension très alarmante. Elle se recula un peu, la main posée sur
le bras tendu vers elle, et son regard plongé dans le sien:

--Répondez-moi en toute sincérité, sur votre honneur! Vous ne tenez pas
à m'épouser à cause de mon rang?

La question imprévue le foudroya. Elle avait quelque chose de si
innocemment drôle qu'il en fut abasourdi, ce qui heureusement l'empêcha
de rire. Sans perdre de temps, d'ailleurs, il se mit à vouloir la
convaincre que seule sa précieuse personne l'avait séduit, et que
c'était elle seule, et non son titre ou sa situation, qu'il aimait de
tout son cœur, qu'il lui eût été impossible de l'aimer davantage si
elle avait été née duchesse, ou si, au contraire, elle avait été sans
foyer et sans famille.

Elle ressentait, à l'écouter, une nouvelle félicité, une joie
turbulente, bien qu'elle se contînt et restât calme en apparence.

Elle songeait aussi à la grande surprise qu'elle lui réservait,
s'attendant à le voir sursauter, lorsqu'enfin elle déclara:

--Écoutez-moi à mon tour, car ce que je vais vous dire est l'exacte
vérité: Howard Tracy, je ne suis pas plus l'enfant d'un lord que vous
ne l'êtes vous-même!

Cette fois, à sa grande joie, comme à son étonnement, il ne sourcilla
point. Il s'y attendait quelque peu, et ce fut avec enthousiasme qu'il
s'écria: «Le ciel soit loué!» en la prenant dans ses bras.

Son bonheur était maintenant immense.

--Vous me rendez la plus fière entre toutes les jeunes filles de toute
la terre, murmura-t-elle, la tête contre son épaule. Savoir que vous
n'aimez que moi, pour moi, rien que moi, oh! je suis fière et heureuse.

--Rien que vous-même, sans penser un instant à la noblesse de votre
père. Je vous le jure, Gwendolen chérie!

--Là! Il ne faut pas m'appeler Gwendolen. Je hais ce nom d'emprunt.
Je vous ai dit que ce n'est pas le mien. Mon nom est Sally Sellers--ou
Sarah, si vous préférez! A partir d'aujourd'hui, je chasse loin de moi
tous les rêves enfantins... pour n'être que moi. Mon père s'imagine
très sérieusement être un lord; pourquoi ne pas lui laisser cette
illusion, qui lui cause un grand plaisir et qui ne fait du tort à
personne? Ses ancêtres ont caressé le même rêve; cela a détraqué les
Sellers pendant plusieurs générations, et j'ai eu moi-même un grain de
cette folie, mais cela n'a pas pris racine. C'est fini maintenant, et
pour toujours. Je suis fière de votre amour et de rien d'autre. Je suis
prête à jurer que jamais le fils d'un lord ne...

--Oh! oh! mais... pourtant...

--Qu'avez-vous donc? Vous avez l'air...

--Rien! Ce n'est rien... je voulais simplement dire...

Dans son embarras, il ne trouva rien à dire sur le moment; enfin une
inspiration, suffisante dans la circonstance, lui fit ajouter:

--Comme vous êtes jolie! A vous regarder seulement je suis tout troublé.

Il le dit avec une chaleur vraie qui fit son effet, et, ravie, elle
reprit:

--Voyons! Où en étais-je? Ah! oui. La noblesse de mon père n'est qu'une
fantasmagorie. Songez donc! Tous ces portraits sur les murs! Ce ne sont
que des célébrités américaines qu'il a débaptisées; ou des portraits
quelconques, comme ce marchand de cirage qu'il vient d'élever à la
dignité de lord Berkeley.

--Vous en êtes sûre?

--Mais naturellement! Est-ce que lord Berkeley ressemblerait à cela?

--Pourquoi pas?

--Parce que sa conduite au moment de mourir, entouré de flammes de
toutes parts, prouve qu'il était un homme dans le vrai sens du mot, un
être d'élite, une âme élevée.

Ces compliments impressionnèrent fortement Tracy et il lui sembla que
les lèvres adorables de la jeune fille devinrent doublement adorables
en les proférant. Il lui dit tendrement:

--Quel dommage qu'il n'ait pu avoir la joie de connaître ce que
penserait de sa conduite la plus gracieuse et la plus séduisante jeune
fille de tout ce pays...

--Oh! j'ai presque eu de l'adoration pour lui. Vrai. Je pense à lui
tous les jours; son image ne quitte pas ma mémoire.

Tracy jugea que c'était légèrement exagéré. Il ressentit une pointe de
jalousie et observa:

--Vous avez bien raison de vénérer sa mémoire... du moins de temps à
autre... avec une sorte d'admiration, mais il me semble que...

--Howard Tracy! Seriez-vous jaloux de cet homme qui n'est plus?

Il eut honte, vaguement, car il était jaloux sans l'être. En un certain
sens, ce mort était lui-même; en un autre sens, ce n'était pas lui.
La jalousie provoqua une petite brouille après laquelle ils purent se
montrer plus épris que jamais. Finalement, Sally déclara qu'elle était
résolue à ne plus penser au lord Berkeley:

--Pour être bien sûre que son souvenir ne se dressera plus jamais entre
nous, je me donnerai la tâche d'apprendre à détester ce nom-là, et tous
ceux qui l'ont porté, et tous ceux qui le porteront.

Cette détermination parut encore quelque peu exagérée à Tracy, mais il
s'abstint de faire de nouvelles remarques à ce sujet.

Changeant de conversation, il lui demanda:

--Je suppose que vous n'approuvez pas l'existence d'une aristocratie,
ou de la noblesse héréditaire en général, puisque vous renoncez si
gaiement à l'idée que votre père est un lord?

--De la noblesse véritable? Mon Dieu, non; c'est une fausse noblesse
que je répudie.

Cette réponse plut au jeune homme, qui rentra chez lui, fort heureux
de l'avoir provoquée. La jeune fille ne refuserait pas une situation
qu'offrirait un vrai lord; elle n'était hostile qu'envers la même
chose en toc. Il lui serait donc possible de garder à la fois la jeune
fille et la succession de son père. C'était par conséquent une idée
heureuse que d'avoir posé cette question.

De son côté, Sally s'en fut se coucher également heureuse. Et elle
demeura heureuse, d'un bonheur délirant, pendant près de deux heures.
Mais, au moment où elle allait s'assoupir, dans les délices vagues de
l'inconscience précédant le sommeil, le méchant, le diabolique esprit
qui rôde dans les âmes humaines pour nuire occasionnellement à leur
quiétude, lui souffla cette pensée:

«Sa dernière question avait l'air d'être parfaitement innocente... mais
que cachait-elle?... quelle idée l'avait suggérée?»

Oui, pourquoi Howard Tracy l'avait-il interrogée là-dessus? S'il
ne tenait pas à l'épouser à cause de son rang, comment cette idée
avait-elle pu naître dans son esprit? N'avait-il pas l'air content dès
qu'elle lui eut dit qu'elle n'était nullement opposée à la noblesse en
général, la vraie? Ah! c'est tout de même une haute situation qui le
tente! C'est trop visible! Ce n'est pas moi--pauvre moi!--sans rien,
qu'il aime au fond du cœur.

Naturellement, cette pensée l'empêcha de fermer l'œil.




CHAPITRE XX


Avant de s'endormir, Tracy écrivit une longue lettre à son père, une
lettre à laquelle il espérait que celui-ci réserverait un meilleur
accueil qu'à la dépêche. Les nouvelles dont il lui fit part ne
manqueraient pas d'être considérées comme de bonnes nouvelles. Il
disait comment il avait fait l'expérience de l'égalité des hommes en
travaillant pour vivre. Il avait entrepris une lutte dont il n'y avait
pas lieu d'avoir honte, mais il était arrivé à cette conclusion qu'il
n'était pas possible de réformer le monde tout seul. Il entama ensuite
le sujet de son mariage projeté avec la fille du prétendant américain,
insistant un peu, mais pas trop, sur les charmes et les qualités de
la jeune fille. Il s'arrêta davantage à faire ressortir l'opportunité
d'une union qui pour toujours réconcilierait les deux branches rivales
de la famille.

Lorsque le noble lord fut en possession de cette missive, il éprouva
d'abord, à la lecture de la première partie, une satisfaction cruelle;
la seconde lui causa un malaise inattendu qui se traduisit par des
grognements successifs. Cependant il ne voulut pas gaspiller de l'encre
en écrivant une lettre en réponse, ou un câblogramme; il fit mieux, car
il décida sur l'heure de prendre le premier bateau pour l'Amérique et
d'aller examiner cette affaire compliquée en personne.

Durant les dix premiers jours qui suivirent l'envoi de la lettre, Tracy
n'eut guère le temps de s'ennuyer. Sans cesse il grimpait aux sommets
de la félicité et en retombait alternativement. Il était ou intensément
heureux, ou intensément malheureux, selon l'état d'esprit de Sally. Il
ne savait jamais quand cet état d'esprit allait subir un changement,
ni pourquoi un changement se produisait. Parfois elle faisait preuve
d'un amour brûlant, presque tropical, dont l'ardeur ne saurait être
exprimée en langage humain, puis soudain, sans transition sensible, la
température s'abaissait et la pauvre victime se trouvait solitaire, au
milieu de la détresse des icebergs qui environnent le pôle Nord. Il lui
semblait alors qu'il serait préférable d'être mort et sous terre, que
de se voir exposé à d'aussi désastreuses variations climatériques.

Le cas était pourtant fort simple. Sally désirait savoir si l'affection
de Tracy était désintéressée. Elle ne cessait pas, en conséquence,
de le soumettre à de menues épreuves de toutes sortes. Comme Tracy
ignorait qu'il en était l'objet, il tombait régulièrement dans tous les
pièges qu'elle lui tendait.

Il y a des gens qui auraient fait certaines remarques, comparé
certaines situations et qui se seraient ainsi rendu compte de ce
fait important: la température sentimentale subissait une constante
fluctuation dès qu'un sujet spécial était mentionné dans la
conversation. En regardant de plus près, ils auraient de même observé
que ce sujet était régulièrement mis en avant par l'une des parties
et jamais par l'autre. Ils en auraient conclu que ceci avait lieu
dans un but déterminé. Au cas où ils n'auraient pas su deviner ce but
autrement, ils l'auraient demandé. Mais Tracy n'était pas de ceux-là.
Il continuait de vivre dans un perpétuel état d'anxiété, illuminé
d'éclairs multiples et fulgurants, et de travailler au portrait de
Sellers. Le noble lord américain était ravi.

Un soir, le travail de la journée fini, comme les deux jeunes gens se
trouvaient seuls, échangeant, comme d'habitude, des propos délicieux,
Sally eut soudain une attaque d'inexpliquable tristesse, plus violente
que jamais. Le corps secoué de sanglots, elle se blottit contre la
poitrine de son bien-aimé, et fondit en larmes.

--Oh! ma pauvre chérie, qu'ai-je donc fait? qu'ai-je dit? Pourquoi ce
grand chagrin encore? En quoi ai-je pu vous blesser?

Elle se dégagea de son étreinte et, le regardant d'un air plein de
reproche, elle lui dit:

--Ce que vous avez fait! Je vais vous le dire. Vous m'avez, sans le
vouloir, révélé,--pour la vingtième fois, au moins,--mais je n'ai pas
voulu le croire, je n'ai pas pu le croire, jusqu'à présent,--que ce
n'est pas moi que vous aimez, mais seulement la noblesse fantaisiste de
mon père... et vous m'avez brisé le cœur!

--Ah! mon enfant chérie, ma bien-aimée, qu'allez-vous vous imaginer? Je
n'ai jamais rêvé une chose semblable.

--Howard, Howard, ce que vous m'avez dit lorsque vous ne songiez pas à
surveiller vos paroles vous a trahi.

--Ce que j'ai dit en ne surveillant pas mes paroles? Vous êtes
dure pour moi! Quand donc ai-je surveillé mes paroles? En aucune
circonstance. Mes paroles expriment la vérité, et sans que j'aie à les
surveiller.

--Howard! J'ai réfléchi à toutes vos paroles, elles ont été plus
significatives que vous ne le désiriez.

--Il n'est pas possible que vous ayez guetté mes paroles ainsi; c'est
cela qui serait un acte de trahison. Je n'imagine pas que mon pire
ennemi s'y prêterait!

La malheureuse jeune fille n'avait pas encore envisagé sa conduite de
ce point de vue. Elle fut consternée et ses joues se couvrirent du
rouge de la honte et du remords.

--Pardonnez-moi, supplia-t-elle. Je ne savais pas ce que je faisais.
J'ai été torturée comme on ne l'est pas. Pardonnez-moi, j'ai tant
souffert, si vous saviez. Et maintenant j'ai tant de regret, je suis si
humiliée, par ma faute... vous ne pouvez faire que me pardonner...

Ce fut encore la réconciliation; une réconciliation totale, parfaite,
au milieu de baisers sans nombre et d'une félicité renaissante. Mais
comme il était désormais évident que les moments de détresse et de
froid n'étaient dus qu'aux craintes de la jeune fille, qui s'imaginait
que Tracy était plus séduit par son rang que par ses charmes
personnels, celui-ci se décida à chasser pour toujours ce spectre
déraisonnable de sa pensée. Il lui était trop facile de prouver qu'il
n'avait pu à aucun moment nourrir de telles arrière-pensées. C'est
pourquoi il lui dit:

--Laissez-moi vous glisser à l'oreille un tout petit secret que j'ai
soigneusement tenu à garder jusqu'à présent. Je n'aurais jamais pu être
captivé par votre rang, pour la bonne raison que je suis moi-même fils
et héritier d'un lord anglais.

La jeune fille, hors d'elle-même d'étonnement, le fixa d'un regard
affolé, longuement:

--Vous? Vous! fit-elle en se reculant de lui.

--Eh! Qu'y a-t-il? Certainement je le suis. Pourquoi vous troubler
ainsi? Qu'ai-je encore fait?

--Ce que vous avez fait? Vous venez d'avancer une affirmation des plus
étrange. Vous devez bien vous en rendre compte!

--Peut-être cela paraît-il étrange. Mais du moment que c'est la vérité,
je n'en vois pas l'importance.

--Du moment que c'est la vérité! Vous êtes déjà moins affirmatif.

--Mais pas du tout. Vous avez tort de parler ainsi; je ne le mérite
pas. J'ai dit la vérité. Pourquoi en doutez-vous?

Elle eut une réponse prompte.

--Parce que vous ne l'avez pas dit plus tôt.

--Oh!

Ce ne fut qu'un cri, un grognement sourd, mais qui montra qu'il
reconnaissait la justesse du raisonnement.

--Vous n'aviez pas le droit de me cacher un fait de ce genre après...
après avoir commencé à me faire la cour.

--C'est vrai, je le reconnais. Mais il y a des circonstances qui...

Elle ne voulut rien entendre. Au bout d'un silence, il ajouta,
découragé:

--Je ne vois plus comment vous expliquer ce qui fut une erreur
manifeste de ma part. Je n'ai pas eu un soupçon de mauvaise intention;
il faut croire que je ne possède pas le talent de prévoir.

Elle parut désarmée, mais bientôt elle reprit:

--Fils d'un lord! Est-ce que les fils des lords courent les rues à la
recherche d'un humble travail qui leur procure le pain?

--Dieu sait que non! J'ai pourtant souhaité qu'ils le fissent.

--Est-ce qu'ils abandonnent leurs titres pour venir simplement et
décemment demander la main des pauvres filles, lorsqu'ils peuvent
venir grisés de boissons et d'insolence, déshonorés par leur vie et
leurs dettes, choisir dans le tas des filles de millionnaires de toute
l'Amérique? Si vous êtes le fils d'un lord, prouvez-le-moi.

--Je remercie Dieu de ne pouvoir le faire, si on les reconnaît aux
signes que vous venez d'énumérer. Néanmoins je suis le fils et
l'héritier d'un lord. C'est tout ce que je puis dire. Je souhaite
que vous croyiez ma parole, mais je ne possède aucun moyen de vous
convaincre.

Elle fut sur le point de s'amadouer un peu, mais la dernière phrase
l'impressionna autrement:

--Vous voulez que je vous croie. Comment pourrais-je le faire? Ne
voyez-vous pas combien il est improbable qu'une personne dans une telle
situation s'aventure en pays étranger, voyage à travers le monde sans
la moindre preuve de son identité?

Il entreprit alors de lui raconter comment il avait quitté la maison
paternelle, les espoirs qu'il avait nourris, ses rêves, ses déceptions,
ses luttes...

Elle secoua tristement la tête:

--Le fils d'un lord capable de faire cela! En voilà un homme digne
d'être aimé, idolâtré!

--Eh bien! je...

--Mais un tel homme n'a jamais existé. Il n'est pas encore né, et il ne
naîtra jamais. Ce serait simplement grandiose, d'une grandeur unique,
en ce temps de bas égoïsme et d'idéal sordide. Attendez! Laissez-moi
finir. Encore une question: votre père est lord... de quoi?

--De Rossmore... Je suis le vicomte Berkeley.

La jeune fille fut si outrée qu'elle put à peine répondre:

--Comment osez-vous hasarder une affirmation pareille? Vous savez qu'il
est mort, vous savez que je ne l'ignore pas!

--Oh! Écoutez-moi, je vous en prie. Un mot seulement! Ne vous détournez
pas ainsi de moi. Restez! Sur mon honneur...

--Oh! sur votre honneur!

--Sur mon honneur. Je suis celui que je vous dis être. Je vous le
prouverai et vous serez convaincue, j'en suis sûr. Je vous apporterai
un message, une dépêche...

--Quand?

--Demain... après-demain...

--Signée: «Rossmore».

--Oui! signée «Rossmore».

--Qu'est-ce que cela prouvera?

--Ce que cela prouvera? Mais ce que cela doit prouver.

--Si vous m'obligez à le dire, peut-être l'existence d'un complice
quelque part.

Le coup était dur. Il dit:

--C'est vrai. Je n'y pensais pas! Oh! mon Dieu! Que vais-je faire? Il
n'y a donc aucune issue. Tout ce que je fais est en vain. Ne vous en
allez pas! Vous ne me dites même pas «au revoir». Nous ne nous sommes
jamais séparés ainsi.

--J'ai envie de me sauver, de courir, et... partez, partez, maintenant!

Il y eut une pause, puis elle ajouta:

--Vous pouvez apporter le message quand il arrivera!

--Je le puis! Dieu soit loué!

Il partit. Ce n'était pas trop tôt. Ses lèvres tremblaient
nerveusement; l'instant après, elle s'écroula comme une masse, secouée
par les sanglots.

--Il est parti... pour toujours... gémissait-elle; je l'ai perdu, je ne
le reverrai jamais. Il ne m'a même pas embrassée, n'a même pas essayé
de me prendre un baiser de force. Je n'aurais jamais pu entrevoir en
rêve qu'il me traiterait ainsi après tout ce que nous avons été l'un
pour l'autre. Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir? Il est un pauvre
cher misérable menteur et imposteur, je l'aime tant. Jamais il n'aura
l'idée de se faire envoyer une fausse dépêche; pauvre chéri, il n'osera
pas revenir, et il me manquera tant. Il est si honnête et si simple
qu'il ne trouvera aucun moyen. Qu'est-ce qui lui a fait croire qu'il
réussirait dans une pareille imposture? Oh! mon Dieu, je vais aller
me coucher et essayer de tout oublier. Pourquoi ne lui ai-je pas dit
de revenir pour m'aviser s'il ne recevait pas de réponse? C'est ma
faute, maintenant, si je ne le revois jamais! Dans quel état mes yeux
doivent-ils être! Mon Dieu!




CHAPITRE XXI


Le lendemain, aucun télégramme n'arriva, naturellement. Ce fut une
véritable catastrophe, puisque Tracy ne pouvait retourner auprès de
Sally sans ce Sésame, quelle que fût sa non-valeur comme preuve.
Mais si l'on peut appeler l'absence de réponse le premier jour une
catastrophe, quel nom donner à la détresse des jours suivants. Pas le
moindre signe de vie de son père! Tracy était en proie à une honte
indescriptible; Sally, de son côté, souffrait mille morts en se
persuadant de plus en plus que non seulement il ne devait pas avoir un
père quelque part, mais qu'il n'avait même pas de complice.

Le lendemain du jour où Tracy avait été ainsi renvoyé, un événement
inattendu arriva. Hawkins et Sellers apprirent par la lecture des
journaux qu'un puzzle, appelé «_Le Cochon dans les trèfles_», jouissait
depuis quelques semaines d'une faveur inouïe auprès du public. De
l'océan Atlantique jusqu'au Pacifique, toutes les populations des
États-Unis lâchaient leur travail pour jouer à ce puzzle; la fureur
était telle que toutes les affaires s'en ressentaient. On voyait les
juges, les avocats, les criminels, les pasteurs, les voleurs, les
commerçants, les ouvriers, les assassins, les femmes, les enfants, les
nourrissons, tout le monde, en un mot, absorbé du matin au soir par
une seule et unique préoccupation: celle de trouver la solution de ce
puzzle.

Hawkins fut comme fou de joie, mais Sellers resta calme. D'aussi menues
affaires ne parvenaient pas à troubler sa sérénité. Il dit:

--C'est exactement ce qui arrive toujours. Un homme fait une invention
capable de révolutionner les arts, de produire des sommes gigantesques,
d'être une bénédiction pour toute l'humanité, personne ne consent à s'y
intéresser... et l'inventeur restera toujours pauvre comme auparavant.
Mais inventez une bagatelle sans valeur, pour votre distraction d'une
minute, une bagatelle que vous n'hésiteriez pas à jeter dans un coin
pour n'y plus penser, le monde entier se précipite pour s'en emparer
et il en résulte une fortune. Tâchez de retrouver ce Yankee, Hawkins,
et faites-vous donner les sommes qui nous reviennent. La moitié vous
appartient, comme vous le savez.

Peu de temps après, Hawkins et Sellers furent en effet informés que le
Yankee avait déposé des monceaux d'argent à leur compte dans une banque.

En l'apprenant, Sellers déclara:

--Maintenant, nous allons bien voir lequel est le lord authentique. Je
vais faire un tour là-bas et secouer la Chambre des Lords!

Pendant les jours qui suivirent, on eut fort à faire pour préparer les
malles, et Sally put trouver toutes les occasions désirables de pleurer
en secret. Puis le vieux couple partit pour New-York et l'Angleterre.

Sally avait pu nettement se rendre compte de ceci: que la vie ne valait
pas la peine d'être vécue dans les conditions présentes. S'il lui
fallait renoncer à son imposteur, elle en mourrait, et elle y était
toute prête! N'y avait-il pas lieu pourtant de soumettre le cas à une
personne désintéressée auparavant? Qui sait si l'on ne trouverait pas
une manière plus satisfaisante de résoudre le problème! Elle réfléchit
profondément à l'opportunité de ce projet.

Lorsqu'elle se trouva pour la première fois seule avec Hawkins après le
départ de ses parents, et que le nom de Tracy fut prononcé au cours de
la conversation, elle s'abandonna aux confidences et ouvrit son cœur,
tandis qu'il écoutait avec un intérêt plein de sollicitude.

Elle plaida avec chaleur sa cause et termina ainsi:

--Ne me dites pas qu'il est un imposteur! Je suppose qu'il l'est, mais
ne trouvez-vous pas qu'il a l'air de ne pas l'être? Vous qui regardez
froidement les choses, vous pouvez être frappé de circonstances qui
m'échappent. Tâchez d'envisager sa conduite de manière à me consoler...
faites-le pour moi!

Le pauvre homme était fort troublé, mais estima de son devoir de
se tenir aussi près de la vérité que possible. Il réfléchit et dut
renoncer à la possibilité de donner raison à Tracy.

--Hélas! non, fit-il, il est certain qu'il est un imposteur.

--C'est-à-dire que vous êtes presque certain, monsieur Hawkins,
presque, n'est-ce pas? Pas tout à fait?

--Je regrette infiniment d'avoir à faire cet aveu... je préférerais
pouvoir vous dire le contraire... mais il n'y a pas d'explication
autre... car je sais qu'il est un imposteur.

--Mais, monsieur Hawkins, vous allez trop loin, je vous assure.
Personne ne peut le savoir avec certitude. Il n'y a aucune preuve
absolue qu'il n'est pas ce qu'il prétend être.

Devait-il lui révéler tout ce qu'il savait? Sans doute cela vaudrait
mieux. Il se décida à parler courageusement, mais aussi à éviter un
nouveau chagrin à la jeune fille: le chagrin d'apprendre que Tracy
était un criminel.

--Il faut que je vous parle ouvertement; cela me cause beaucoup de
peine de le faire, et cela vous fera beaucoup de peine de l'entendre,
mais il vous faudra la supporter. Je connais tout au sujet de ce
garçon, et je sais qu'il n'est pas le fils d'un lord.

Une lueur passa dans le regard de la jeune fille et elle répliqua:

--Cela m'est tout à fait égal; continuez.

Son exclamation imprévue décontenança Hawkins.

--Je n'ai pas bien compris probablement! Voulez-vous dire que, s'il n'y
avait rien d'autre à lui reprocher, cette question de prétendu héritage
d'un lord vous indiffère maintenant?

--En tous points!

--Il vous satisferait donc, vous accepteriez sans regretter qu'il
ne soit pas fils d'un lord, sans admettre que cette circonstance
ajouterait à sa valeur.

--Aucune valeur à laquelle je tienne... Voyez-vous, monsieur Hawkins,
j'ai complètement cessé d'attacher la moindre importance à tous ces
rêves de noblesse et d'aristocratie, à toutes ces futilités, pour
n'être qu'une simple et quelconque bourgeoise, contente de sa modeste
situation. C'est à lui que je dois cette transformation. Rien ne peut
le rendre plus précieux à mes yeux qu'il ne l'est. Tel qu'il est, il
est tout pour moi, il a toutes les qualités et, par conséquent, aucune
ne peut lui venir en plus.

«Elle est joliment emballée, se dit Hawkins; il va falloir que je
change de tactique. Sans accuser précisément ce garçon d'être criminel,
je crois que le mieux serait d'inventer un nom et des antécédents
destinés à lui enlever toute illusion. Si cela ne réussit pas, je
saurai que mon devoir est de me résigner à soutenir ses projets au lieu
d'y mettre obstacle.»

Il reprit à haute voix:

--Eh bien, Gwendolen...

--Il faut m'appeler Sally.

--Tant mieux, je préfère ce nom-là. Écoutez, je vais tout vous dire au
sujet de ce Snodgrass.

--Snodgrass? C'est son nom?

--Oui, Snodgrass! L'autre est son _nom de plume_.

--C'est un nom hideux.

--Je le sais bien, mais on ne peut rien en ce qui concerne son nom.

--C'est vraiment son nom?... pas Howard Tracy?

Hawkins répondit:

--En toute sincérité; c'est bien regrettable.

La jeune fille, hébétée, répétait les deux syllabes:

--Snodgrass... Snodgrass... Jamais je ne pourrai m'y faire! Je ne
l'appellerai que par son petit nom. Quel est-il?

--Ses initiales sont S. M.

--Ses initiales? Je ne peux pourtant pas l'appeler par ses initiales,
voyons! Quels noms représentent-elles?

--Vous allez comprendre! Son père était médecin... un homme qui adorait
tout ce qui touchait à sa profession, mais un homme en même temps d'une
bizarrerie...

--Que représentent-elles? Pourquoi tous ces détours?

--Eh bien! Elles représentent Spinal Meningitis! Son père étant
médecin...

--On n'a jamais rêvé un nom plus infâme! Il est impossible d'appeler
quelqu'un par ce nom. C'est horrible... je recevrais, moi, des lettres
sous ce nom?

--Oui! «Madame Spinal Meningitis Snodgrass!»

--Ne le dites pas! Je ne peux pas supporter de l'entendre. Son père
était-il dément?

--Non, on ne l'en accuse pas.

--Heureusement, car la démence peut être héréditaire, et se transmettre
à la descendance. Mais quel genre de manie! Comment cela lui est-il
venu?

--Je ne sais pas au juste! Il y a eu des idiots dans la famille...

--Il l'était, lui, idiot, assurément!

--Cela se peut, on a eu des soupçons.

--Des soupçons! Est-ce qu'on soupçonne que la nuit va être noire si
l'on voit les étoiles tomber du ciel! Mais assez au sujet de l'idiot,
il ne m'intéresse pas. Parlez-moi du fils.

--Voilà! Celui-ci était l'aîné, mais non le préféré. Son frère
Zylobalsamum...

--Arrêtez-vous, que je me rende compte... Zylo... comment disiez-vous?

--Zylobalsamum.

--Quel nom! On dirait une maladie!

--Non, je ne crois pas que ce soit exactement le nom d'une maladie...
Peu importe! Comme je viens de vous le dire, celui-ci n'était pas
le préféré. Son éducation fut négligée. A l'école, il fréquentait
les camarades les plus mal notés, et peu à peu il grandit et devint,
grâce à de mauvaises fréquentations, une canaille, un être grossier,
vulgaire, ignorant, débauché...

--Lui? Ce n'est pas vrai! En disant cela, vous manquez de toute notion
de générosité. Ce malheureux jeune étranger... il est tout le contraire
de ce que vous venez de dire. Il est aimable, modeste, bien élevé,
cultivé, gentil, raffiné... quelle honte! Comment pouvez-vous avancer
de pareilles choses à son sujet?

--Je ne vous reproche pas, Sally, certainement non, je ne vous reproche
pas d'être ainsi aveuglée par votre affection, de négliger ainsi
quelques petits défauts...

--De petits défauts, dites-vous? Comment nommeriez-vous alors ceux d'un
simple assassin?

--Oh! On ne les approuve pas!

--C'est inouï! Dites-moi comment vous êtes si bien renseigné sur cette
famille? Qui vous en a parlé de cette façon?

--Sally! On ne m'en a pas parlé. Je connais la famille personnellement.

Cette affirmation causa une surprise nouvelle.

--Vous? s'écria-t-elle; vous les avez connus?

--J'ai connu Zylo, comme nous l'appelions dans l'intimité, et
j'ai connu son père, le docteur Snodgrass. Je n'ai pas connu ce
Snodgrass-ci, mais je l'ai aperçu de temps en temps. Et on parlait
beaucoup de lui...

--Sans doute parce qu'il n'était pas un incendiaire ou un assassin, il
se singularisait dans un tel milieu. Mais où avez-vous connu ces gens?

--A Cherokee!

--C'est étrange! Il ne doit pas y avoir là-bas une population
suffisante pour établir ni une bonne ni une mauvaise réputation! Tout
au plus quelques poignées de voleurs de chevaux!

Hawkins répondit avec placidité:

--Notre ami appartenait à une de ces poignées...

Le sénateur se tut, satisfait de lui. Il jugeait qu'il avait réussi
un chef-d'œuvre d'art diplomatique. C'était à elle de se décider
désormais. Il se sentait persuadé qu'elle renoncerait au fantôme, oui,
elle y renoncerait...

Sally avait eu le temps de réfléchir pendant ce court silence; elle
finit par dire:

--Il n'a pas d'autres amis au monde que moi. Je ne l'épouserai pas
s'il est vraiment répréhensible au point de vue moral; mais s'il peut
me prouver qu'il ne l'est pas, je l'épouserai. A mes yeux, il est
extrêmement délicat et bon, et cher... Je n'ai rien découvert qui fût
contre lui, sinon de s'être dit le fils d'un lord. Mais cela peut
n'être qu'un trait de vanité, et je n'y vois pas grand mal quand j'y
songe. Je ne crois pas qu'il réponde au portrait que vous venez de
tracer. Et je compte sur vous pour aller le trouver et me le ramener.
Je le supplierai d'être honnête et vertueux, et de me dire, sans
crainte, toute la vérité.

--Très bien, alors! Si c'est là votre décision, je m'y conformerai.
Mais, Sally, vous savez qu'il est pauvre, et que...

--Oh! cela m'est totalement indifférent! Voulez-vous me l'amener?

--Je veux bien. Quand?

--Oh! mon cher ami, il se fait tard et il faut attendre. Mais vous irez
le chercher demain matin. C'est promis, n'est-ce pas?

--Je serai ici avec lui dès l'aube.

--Ah! Voilà que je retrouve mon cher vieux Hawkins plus gentil que
jamais!

--Je suis heureux de pouvoir vous faire plaisir. Donc, bonsoir, et à
demain!

Sally réfléchit, seule, un instant, puis elle se dit gravement: «Je
l'aime... en dépit de son nom!» et d'un cœur allégé elle s'occupa de la
maison.




CHAPITRE XXII


Hawkins s'en fut tout droit au bureau du télégraphe, se disant:
«Il est clair qu'elle ne se détachera pour rien au monde de ce
cadavre galvanisé. J'ai fait de mon mieux; au tour de Sellers de se
débrouiller, à présent!»

Il adressa donc à New-York une dépêche ainsi conçue:

 «_Revenez. Prenez train spécial. Elle va épouser la matérialisation._»

Un mot arriva à Rossmore Towers annonçant la visite de lord Rossmore.
Sally se dit: «Quel dommage qu'il ne se soit pas arrêté à New-York; il
faudra qu'il y retourne sur-le-champ. Je suppose qu'il est venu pour
pulvériser mon pauvre papa, à moins que ce ne soit pour racheter ses
droits. Cet événement m'aurait intéressé il y a quelques jours, mais à
présent je n'y vois qu'un unique avantage: celui de pouvoir dire à...
Spine... Spiny... Spinal (on ne peut rien trouver de gracieux avec ce
nom!): N'essayez pas de me cacher la vérité, car autrement il me faudra
vous dire avec qui je viens de m'entretenir et vous serez joliment
embarrassé!»

Tracy ne pouvait pas savoir que l'on viendrait le chercher le lendemain
matin, sans quoi il aurait pu attendre. Mais il était dans un état
de désespoir tel qu'il lui fallait tenter quelque chose. Sa dernière
planche de salut n'existait plus: aucune lettre ne lui était parvenue
par le courrier d'Angleterre. Son père l'avait donc apparemment
abandonné à lui-même. Ce n'était pas dans ses habitudes d'agir ainsi,
mais l'absence de la plus petite réponse ne promettait rien de bon.

Tracy était las de se creuser la tête. Ce qu'il voulait, c'était voir
Sally, rien que la voir, coûte que coûte.

Comment s'était-il décidé? comment y était-il venu? Il ne le savait
plus. Il ne savait qu'une chose: qu'il se trouvait de nouveau seul
avec elle. Elle se montrait affectueuse, gentille, et on eût dit
qu'elle avait les larmes aux yeux.

Maintenant ils se parlaient. Au cours de l'entretien, elle dit avec un
air détaché:

--Je m'ennuie beaucoup... je suis si seule depuis que papa et maman
sont partis! J'essaie de lire pour me distraire, mais aucun livre ne
m'intéresse... les journaux sont toujours pleins de stupidités. On en
prend un, croyant tomber sur quelque chose d'intéressant, et on lit,
on lit, pour ne trouver à la fin qu'un fait-divers insignifiant ayant
trait à quelque Dr Snodgrass, par exemple...

Pas un geste de la part de Tracy; pas un muscle qui tremblât sur son
visage. Sally n'en revenait pas. Quelle force de volonté cet homme
possédait! Elle se tut un instant et Tracy, levant les yeux sur elle,
lui dit:

--Eh bien? Que vouliez-vous dire?

--Oh! je croyais que vous ne m'écoutiez pas! En effet, les journaux
continuent à vous donner des nouvelles de leur Dr Snodgrass, puis de
son jeune fils, son préféré... Zylobalsamum Snodgrass...

Pas un geste de Tracy ne révélait de l'embarras. Quelle maîtrise de
soi-même! Sally fixa son regard sur lui et reprit, décidée à donner un
dernier coup fatal à cette incommensurable sérénité:

--Et puis ils vous entretiennent de son fils aîné... le moins gâté...
relatant combien il est négligé, ignorant, vulgaire, une vraie
canaille, celui-là...

La tête de Tracy demeurait penchée en avant, avec une profonde
expression de lassitude. Sally s'était levée et se tenait maintenant
devant lui... Il redressa la tête, ses yeux doux cherchant les siens...

--... Nommé Spinal Meningitis Snodgrass!

Tracy ne manifesta pas la moindre surprise; toute son attitude ne
dénotait qu'une fatigue croissante. La jeune fille était outrée par
cette indifférence glaciale.

--De quoi êtes-vous donc bâti?

--Moi? Pourquoi?

--Vous n'avez donc aucune sensibilité? Ce que je vous dis ne fait donc
vibrer aucun reste de sentiments délicats en vous?

--Non. En aucune façon. Mais pourquoi?...

--Ah! mon Dieu! Comment pouvez-vous garder cet air innocent, en
m'écoutant... Regardez-moi bien en face! Répondez-moi sans sourciller.
Le Dr Snodgrass n'est-il pas votre père, et Zylobalsamum n'est-il pas
votre frère?...

A ce moment précis, Hawkins fut sur le point d'entrer dans le salon,
mais, ayant entendu les derniers mots de la conversation, il préféra
s'en aller faire une petite promenade en ville.

--... Et ne vous appelez-vous pas Spinal Meningitis? Répondez-moi sans
détours, et vite! Vous ne voyez donc pas que je suis dans les transes!
Pourquoi restez-vous ahuri comme cela, sans songer à moi, moi qui suis
sur le point de devenir folle d'angoisse?

--Je voudrais, oh! de toute mon âme, je voudrais trouver des mots qui
vous rendraient le calme et le bonheur. Mais je ne sais rien... je n'ai
jamais entendu parler de ces effroyables gens.

--Comment? Dites-le-moi encore!

--Jamais, jamais, jusqu'à ce jour.

--Ah! Vous avez l'air si bon et si honnête en disant cela. Cela ne peut
être que la vérité. Vous n'auriez pas cet air si ce n'était pas vrai.

--Certainement non! Oh! Cessons donc de nous faire souffrir ainsi.
Revenez-moi, redevenez mienne, et rendez-moi ma place dans votre cœur...

--Attendez! Une chose encore! Dites-moi que vous regrettez d'avoir
parlé avec vanité, que vous ne comptez jamais devenir un lord...

--Cela, je peux le dire... je n'y compte plus, en aucune façon.

--Maintenant vous êtes à moi! Vous m'êtes revenu pour toujours, et rien
ne me séparera plus de vous.

--Le lord de Rossmore d'Angleterre! annonça la voix de Daniel.

--Mon père! s'écria le jeune homme en laissant retomber les bras qui
venaient d'étreindre Sally.

Le vieux gentleman demeura un instant à regarder le couple, puis une
sorte de sourire se dessina sur ses traits et il dit:

--Vous pourriez peut-être m'embrasser aussi, mon fils.

Le jeune homme le fit, avec allégresse.

--Alors vous êtes le fils d'un lord tout de même! s'écria Sally avec un
accent de reproche dans la voix.

--Oui, je...

--Alors, je ne veux plus de vous!

--Pourtant, c'est vous qui...

--Non, je ne veux plus, vous m'avez induit en erreur une seconde fois.

--Elle à raison, mon fils. Allez vous promener, maintenant. Je désire
causer seul avec Mlle Sellers.

Berkeley était bien obligé de céder la place. Mais il ne s'en alla pas
bien loin, il resta dans la maison.

A minuit, l'entretien du lord avec Sally durait encore, mais on
s'approchait à grands pas d'une conclusion satisfaisante.

Le lord dit à la jeune fille:

--J'ai fait tout ce chemin dans le seul but de vous voir de près,
et avec la prévision de faire rompre le mariage projeté, si j'avais
affaire à deux jeunes insensés. Je m'aperçois que l'un de vous
seulement l'est. Par conséquent, si vous voulez le prendre, vous le
pouvez!

--Oh! vraiment! Je n'ai pas d'hésitation, croyez-le bien! Laissez-moi
vous embrasser!

--Embrassez-moi. Merci bien! Et dorénavant c'est un privilège que vous
conserverez pour toujours, quand vous ne serez pas méchante!

Pendant ce temps, Hawkins, qui était de retour de sa promenade, avait
gagné le laboratoire où, à sa surprise, il se trouva nez à nez avec sa
prétendue connaissance Snodgrass. La grande nouvelle lui fut aussitôt
communiquée: «que le lord Rossmore anglais était arrivé... et je suis
son fils, vicomte Berkeley».

Hawkins devint blême. Il s'écria:

--Dieu du ciel! alors vous êtes mort!?

--Mort?

--Oui, oui... c'est nous qui avons vos cendres.

--Elles commencent à m'ennuyer, ces cendres... j'en ai assez; je vais
les donner à mon père, fit Berkeley.

Petit à petit, le brave sénateur parvenait à discerner la vérité dans
son ensemble, à comprendre qu'ils avaient eu affaire à un vrai jeune
homme, en chair et en os, et non pas à une âme revêtue d'un corps
apparent, grâce à la science de Sellers.

Très ému, il déclara:

--Je suis profondément heureux... heureux à cause de Sally surtout.
Nous vous avons toujours pris pour la réincarnation d'un cambrioleur de
Tahlequah, mort en fuite. Ce sera un coup rude pour Sellers lorsqu'il
apprendra la vérité.

Il entreprit de tout expliquer à Berkeley qui répondit:

--Quelque rude que soit ce coup, j'espère que le vieux prétendant se
consolera de la déception!

--Le colonel? Il n'y pensera plus au bout d'une minute, le temps
d'inventer un autre genre de miracle pour le substituer à celui-ci. Il
doit déjà en avoir un, tout préparé, à cette heure! Mais, dites-moi,
qu'est devenu l'homme que vous avez représenté à nos yeux?

--Je n'en sais vraiment rien. Je me suis emparé de ses vêtements par
hasard... Je crains fort qu'il n'ait péri dans l'incendie.

Hawkins se dit qu'il était temps d'aller à la gare chercher les
Sellers, auxquels il apprendrait les nouvelles, sans quoi on verrait
le colonel arriver comme une bombe pour empêcher sa fille d'épouser un
fantôme.

Il y eut de remarquables événements à Rossmore Towers au cours de la
semaine suivante. Les deux vieux lords sympathisèrent dès leur première
rencontre, sans doute grâce à une différence de caractère absolue. Et
l'aventure se termina par un mariage célébré dans l'intimité, et non
pas fastueusement à l'Ambassade britannique, comme l'eût peut-être
souhaité le magnifique prétendant américain.


FIN




CORBEIL.--IMPRIMERIE CRÉTÉ

[Illustration]



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COCHON DANS LES TRÈFLES ***


    

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accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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