Un vieux célibataire

By Jules Pravieux

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Title: Un vieux célibataire

Author: Jules Pravieux


        
Release date: July 7, 2026 [eBook #79046]

Language: French

Original publication: Paris: Plon-Nourrit et Cie, 1901

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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN VIEUX CÉLIBATAIRE ***





  JULES PRAVIEUX

  UN
  VIEUX CÉLIBATAIRE


  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  8, RUE GARANCIÈRE--6e

  Tous droits réservés




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DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

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PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12091.




A MON FRÈRE

Affectueusement.




PRÉFACE


... M. Jules PRAVIEUX a voulu prouver que l’Église catholique a raison
d’imposer le célibat à ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit
pas être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque chance d’être
ridicule. C’est le fond même de tout le roman et à quoi M. Pravieux
s’attache avec une persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont
des qualités peu communes. Je ne serais pas étonné que M. Pravieux eût
puisé l’idée de son roman dans _l’Aînée_ de M. Jules Lemaître, qui,
quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable aux protestants.
C’était déjà à ce point de vue, très important et qui certes n’a rien
qui le puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé M.
Lemaître.

Le mariage des prêtres peut se défendre, sans aucun doute, et il a été
longtemps l’usage de toute l’Église chrétienne; mais il risque de rendre
le prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, et cela est
singulièrement à considérer. On demandait à un célibataire endurci:
«Décidément, pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part toute défaite,
toute échappatoire et tout alibi forain, pourquoi ne vous mariez-vous
pas?

--Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie pas parce que j’ai assez
de mes propres ridicules.»

C’est une réponse qui a sa profondeur et une raison qui est raisonnable.
Avez-vous remarqué, en effet, cette inéquitable distribution des choses,
qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes au milieu de
leurs récriminations contre le sexe fort? Les ridicules du mari ne
rejaillissent pas sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent
le mari de la tête aux pieds. Un mari est un sot; sa femme, brillante et
spirituelle, ne s’en ressent pas le moins du monde et toute la grande
ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, un escroc;
sa pauvre petite femme est plainte, et, d’être plainte, n’en est que
plus respectée et plus aimée.

Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un peu la différence. Il
n’est aucun ridicule, aucun travers, aucun vice de la femme qui ne
couvre le mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être que l’on
accorde au mari quelque autorité sur sa femme, puisqu’il est responsable
de toutes les sottises de celle-ci. Mais poursuivons.

Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, il convient, dans
certaines fonctions où il n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme
ne soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas des prêtres seulement
qu’il s’agit. Partez des bas échelons et remontez tout le degré, vous
verrez comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un terrassier soit
ridiculisé par la mauvaise conduite ou seulement par les excentricités
de sa femme? Il n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit employé,
à qui on ne demande que de gratter du papier avec correction, soit
ridiculisé par sa femme? Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses
collègues, et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une affaire grave.

Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, qu’un préfet, qu’un
professeur soit ridiculisé par sa femme, il importe déjà beaucoup.

L’officier sera chansonné par les officiers subalternes; le magistrat
sera moqué par les avocats toutes les fois que se présentera un procès
de séparation, de divorce, de coups, sévices ou injures graves. Le
préfet sera la fable de son département; et il ne convient pas qu’un
préfet soit une fable. Il doit être comme la charte. Il doit être une
vérité. Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves et trouvera
des inscriptions du genre burlesque et des _graffiti_ du genre gai sur
son tableau noir. Consulter le _Mannequin d’osier_ de M. Anatole France.

En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa femme; dans certain
nombre de fonctions sociales, le fonctionnaire ne doit pas être
ridicule; donc il y a danger à ce que certains fonctionnaires soient
mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les fonctionnaires qui
détiennent une certaine part d’autorité morale, qui doivent la détenir,
et qui, à se marier, risquent de la perdre.

Jugez un peu si le danger est grand quand il s’agit d’hommes qui doivent
avoir, non seulement une autorité morale, mais une autorité mystique! On
parle toujours, en cette question, de la confession. On n’a pas tort. Il
est bien certain qu’une femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance
ou quelque hésitation à se confesser à un homme qui peut être sous la
domination d’une femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se
demander si ce n’est pas à la femme du prêtre qu’elle va se confesser
indirectement. Mais, en vérité, c’est un côté secondaire de la question,
et je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux n’en parle pas, ou
n’en parle que par lointaine allusion.

Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de l’autorité morale
du prêtre. Grégoire VII a voulu tout simplement doubler, d’un seul coup,
l’autorité morale du sacerdoce; et il faut convenir qu’il y a
parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église
grecque est le plus souvent un très honnête homme, parfaitement digne de
respect, d’estime et de confiance; mais ce n’est, en somme, pour ses
fidèles que quelque chose comme un magistrat ou un professeur. C’est un
égal qui, le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve chez
lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis personnels, et les mêmes
sottises que M. le pharmacien, ou M. le quincaillier.

Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment des
vingt-quatre heures qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout
le sens de ces mots: _il n’a pas de personnalité_. Il n’a pas une part
de sa vie pour ses fonctions et une autre qu’il se réserve et où il ne
faut pas aller jeter les yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie
privée. On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et l’homme, et il
n’a pas des moments pour être homme et des moments pour être prêtre. Il
est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu.
_Il n’a pas de personnalité._ Il n’est pas un clerc; il est le clergé.
Il n’est pas un ecclésiastique, il est l’Église.

Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il n’aurait pas de femme,
«s’habillant tantôt comme un parapluie et tantôt comme une sonnette»,
pour employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils «courant le bal
la nuit et le jour les brelans», ni de fille portant de petites toques à
plumes d’autruche sur ses cheveux ébouriffés et fumant des cigarettes;
toutes choses qui peuvent arriver au plus honnête ministre du monde.

Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les deux côtés d’une
question. On nous dira: «Si quelquefois la famille d’un homme lui ôte
quelque chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, elle ne lui
en ajoute pas? Une femme de prêtre secourable, charitable, bonne
conseillère, femme de vertu et de dévouement; une fille de prêtre douce,
aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur les lèvres des
malheureux; une famille de prêtre donnant l’exemple des vertus
familiales et enseignant par l’exemple ce que c’est qu’une
famille,--n’est-ce pas un merveilleux élément de salubrité sociale, de
moralité sociale et de progrès social, et le patriarche de cette
famille-là n’est-il pas le prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive,
le véritable «chef de la prière» et chef de la morale?

Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce monde est affaire de
statistique. Regardez autour de vous et comptez les familles de vos amis
et connaissances qui répondent au tableau de sainteté que je viens de
tracer d’une main inhabile. Vous en comptez beaucoup? Incontestablement
cette famille-là est une _réussite_ excessivement rare. Or, songez que,
pour que l’autorité du prêtre fût, non diminuée, mais augmentée par le
mariage, il faudrait que toute famille de prêtre fût cette réussite-là.
Et songez que si la famille du prêtre n’est pas ce que je viens de dire;
s’il s’en faut d’un point; si, la femme étant une sainte, la fille est
une éventée; si, la femme et la fille étant des saintes, le fils est un
coureur ou seulement un cocodès, voilà le prestige fort entamé.

C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas voulu courir, c’est
ce jeu, qu’après expérience faite, elle n’a pas voulu jouer. En
philosophe très impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à son
point de vue, qu’elle a vu très clair dans son intérêt.

Émile FAGUET,

de l’Académie française.




UN VIEUX CÉLIBATAIRE




I


Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que
j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des
gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je
promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de
mon style. Non! Dieu merci, je ne suis pas «romanesque»! Il y a beau
temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir
société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là! Il y a beau
temps que j’ai dit au bon sens: «Tu es mon frère», et que, me tournant
vers la vérité, je lui ai déclaré: «Tu es ma sœur.» Quand on s’est
choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries
des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais.
J’entends conter une «histoire arrivée», pour parler comme le bedeau de
mon église.

J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière
leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux
prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité
et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un
«roman» dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes
yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais.
Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité,
quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle
pas propice? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui
s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la
continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et
par actions. Des prêtres hélas! qui désertèrent la chasteté, invectivent
le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais
leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là! Ils ont juré
d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant
de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux «aspirations de la
société moderne»! Ils le disent dans les gazettes et nous
abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous
offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle,
lorsqu’on a de grands loisirs, on peut--si cela ne vous contrarie pas
trop--entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur
garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées.
D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses,
interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et
les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes: «Votre
horloge retarde!» leur crient-ils. «Avancez à l’ordre! Allons, un fort
coup de pouce et vous serez sauvés: c’est moi qui vous le dis!» Mais le
pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et
les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils
refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se
marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les
badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler
leur curiosité. Un prêtre qui se parjure! Trouvez-vous donc que ce soit
spectacle si drôle?

Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la
continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont
de grands nigauds! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma
main d’une plume! Je ne parle, bien entendu, que des «évadés» qui ne
savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des
martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les
sutures; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner
les prêtres dans les précipices du mariage! Les autres, je les plains et
ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous
devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous,
au lieu de maudire.

Et maintenant, «ami lecteur», comme disaient, au temps des diligences,
les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous,
puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la
bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier
plan.

Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser,
mesdames: je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe,
rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier: «C’est grand
dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau.» Jamais, je
le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a
été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être
désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une
métaphore aimée des prédicateurs, «transportez-vous par la pensée»
jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre
serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les
contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête
carrée; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle
ne s’était pas montrée parcimonieuse! Ah! bien oui! Afin que je puisse
me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds,
point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts
à s’éteindre. Et quelle bouche! Non, je ne vous dis point qu’elle va
d’une oreille à l’autre: ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé
belle! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret!
Oh! elle n’avait qu’à ne pas se gêner! Pendant qu’elle y était!...
Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la
cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux.
Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la
campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles
doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de
naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se
noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous
ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire,
et c’est pourtant la réalité: le nez, chez moi, est fin, discret, d’un
dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui
me vaudra bien quelques mois de purgatoire! On m’a dit souvent que
j’étais un peu... Allons, pourquoi tourner autour? Pourquoi reculer,
puisqu’il faudra en venir là? Je ramasse mon courage et je dis la
vérité, d’un seul coup: j’appartiens à la tribu des gros
ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et
d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse: «En voilà un
qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs!» Idiots! Sans doute, pour
édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et
aplatis comme la grappe sous le pressoir! Est-ce ma faute à moi si je
n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules
de déménageur? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne
voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation,
un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un
ovale tout à fait manqué? Ah! que vous la connaissez peu! Sur ma figure
trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a
répandu un certain air d’innocence et de simplicité! Je sais qu’on
murmure autour de moi: «L’abbé Blondot, oh! un bien brave homme! Par
exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz!» C’est bon, c’est
bon: causez toujours, messieurs les malins! Il vaut mieux porter, sur sa
figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que
d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses
contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les
couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi
ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait
point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point.
Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se
met-il pas en frais de duplicité! Il m’a été donné de surprendre le
secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui
restaient obstinément cadenassées pour d’autres.

Je vous entends m’interpeller: «Allons, monsieur le curé, vous nous avez
décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de
raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu! Oui,
mais quelle âme habite cette forte maison? Quelle espèce d’homme
êtes-vous?» Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux
garçons: notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans
la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de
nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers
originels croître et embellir librement: comme chacun des époux doit,
avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin,
serait trop lourd! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la
solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à
l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les
presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point
mon cas. Né banal, je suis resté tel: je ne constitue pas une «curiosité
psychologique». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans
les recoins de mon «moi», une singularité ni qui soit bien séduisante et
dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et
que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous
les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le
jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la
cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux
invisible, j’ai juré d’être chaste: j’ai tenu mon serment. Quand je
songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de
m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la
paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu
de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints,
et que je suis donc loin d’eux! Des saints, je n’ai guère, hélas! que la
bonne humeur--les saints ne sont pas tristes.--Cette gaieté de l’âme, je
ne me reconnais aucun mérite à l’avoir: c’est chez moi un don de nature.
Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me
fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante
fois sept fois!

Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions
tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou
un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas
effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout
bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous,
sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri
de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos
petites vertus! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un... ah! mais
je m’arrête! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant
que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand
temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous
introduire avec moi!

Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros
village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille
habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que
cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage
qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le
fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre
avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais
sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de
là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où «ma
paroisse» est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent
de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et
métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la
tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe
d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais
la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée.
Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême
de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui
tourne, qui se replie, qui «vire». Elle frôle les ajoncs qui saluent de
la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le _Gloria Patri_. Elle
donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle
saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins
de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le
vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier
des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes
s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes
paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages.
Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons
encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les
maisons n’y ont pas de façade insolente: plusieurs sont couvertes de
nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs
que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les
ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies
vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous
rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En
passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous
apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui
dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour
aboyer. Nous serions bientôt dans la «rue du bourg», le «boulevard» de
Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir
boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme
Richard, notre «modiste» qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez
plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères
quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous
en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent,
tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes,
de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole
de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La «rue du bourg» nous
conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se
serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur
mère; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y
venir? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les
gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils
offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur
admiration. Vous vous croiriez menacé: il faudrait vous rassurer. Je
n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne
suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.

Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de
Romenay! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille
qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à
l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle
dénomment «l’amour». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient
violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là
spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher
plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des
vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si
je rapporte ce «fait divers» sentimental, ce n’est point pour le seul
plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la
noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas
s’épouser? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes
mes forces, à ce mariage! C’est de mon obstination à refuser qu’est née
l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de
patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour!

En ce temps-là florissait M. François Thury, «propriétaire-cultivateur»,
conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était
un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à
la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de
Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec
l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure
complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des
mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose
d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu
étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un
paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré
parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs
aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore
quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il
montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et
gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories: celles
qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il
faisait aux seules premières l’honneur de les lire: les autres, sans
doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il
voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et
misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il
pas très éloigné de se croire un savant: grave erreur qui, pourtant,
trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de
l’esprit, me traiter d’«éteignoir», mais vous me concéderez bien que les
grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M.
Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un
immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées
des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire
une suffisante justice en la qualifiant d’«idiotie», lorsqu’on se plaît
à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait
besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury
se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point,
il s’en éloignait: pour être un savant, il ne lui manquait que la
science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin! Je
vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti
d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de
plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse
irraisonnée et violente que tout rural voue à son «bien», mais il lui
répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain.
Il méprisait les moyens perfides et avilissants: témoignage d’une âme
naturellement honnête! Il restait fidèle à sa race par le culte de la
probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit,
en style d’épitaphe: «Il était bon époux et bon père et très dévoué à
ses amis.» Et c’eût été la simple vérité!

Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris
que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se
croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves
l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de
n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se «faisait la
main» (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions
municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M.
Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de
ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu
romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé
Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans
l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot «l’Éminence grise», quand
nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père
Joseph régentaient la commune. Ils «travaillaient» la matière électorale
pour les futurs triomphes: ils sablaient le chemin par où devait passer
le succès. Ah! le labeur était ardu, parfois! Dans ce Romenay où
l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait
apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir
été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs
contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces
de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M.
Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas! ne faisait
pas de lui un phénomène dans son espèce: il se révélait menteur en
politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs
et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît?
Secouez un prunier chargé de fruits mûrs: il tombe des prunes. Secouez
un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire
couvert de promesses: il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas
mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand--c’est un
exemple--dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux
gens de Romenay: «Peuple, on te trompe! Les curés sont des exploiteurs,
des affameurs: ils veulent te faire manger du foin!» j’affirme qu’il ne
croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de
moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire
mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin; mais peu à peu,
M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de
moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la
phrase belliqueuse: «Peuple, les curés veulent te faire manger du foin!»
au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième
fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple
électeur comme aussi vain, aussi «dentiste» que quand il l’avait émis
dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé
préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui
lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme
probable--qui sait!--comme certaine, la réalisation du rêve clérical:
réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses
songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à
lui passer le licol au cou! Visiblement, la bonne foi de M. le maire
faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il
sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une
sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de
l’ingénuité.

Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury
souffrait d’une infirmité redoutable: il était né «anticlérical» et le
mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc--cruelle phobie!--le
tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le
maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de
science nous ont tant de fois signalé: l’homme des cavernes féroce et
vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui
et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah! qu’il devait les
regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se
nourrissait de ses ennemis! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne
pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales,
dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et
boire dans le crâne d’un archevêque! Sous ce langage un peu
hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité:
M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas!
j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation.

Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de
mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement
trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été
souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même
prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se
calmait pas! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point! Il
interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à
l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me
saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me
défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et
l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me
révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les
jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues
s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point,
apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des
soufflets plus sonores! Je devins pugnace.

Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay,
je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à
mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des
bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait
de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois,
avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les
fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe
d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession
quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui
traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le
bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les
unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les
jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour
donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires
municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple! On
hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En
passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui
est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait
à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes
hérissées d’allusions: «_Ab insidiis diaboli_ (des embûches du démon).»
Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de
chœur, répondait: «_Libera nos Domine_ (délivrez-nous, Seigneur).» Et le
forgeron reprenait: «_A peste, fame et bello_ (de la peste, de la faim,
de la guerre).» A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit
abbé Rosette répliquait de son timbre grêle: «_Libera nos, Domine_
(délivrez-nous, Seigneur).» La procession, après avoir suivi, dans toute
sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et
entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous
fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que
portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une
demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait
faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire.
Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur
Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis
de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin
clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance,
ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur
l’oreille gauche (tout Romenay le savait: c’était, chez le sieur
Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un
foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux
courroucés. Ah! il était terrible à voir, M. le garde champêtre! Quand
il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et
de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de
détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles
larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le
garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et
s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un
coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si
elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur
terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur
d’éloigner de nous «la guerre». Il leur semblait que ce fléau se montrât
à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde
champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de
paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre
coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me
comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara
dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte
d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil
municipal. Ah! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les
conseillers municipaux comme de tout petits garçons! Si, pour les
régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs
étaient bien sages. Quand «Mossieu le maire» ouvrait la bouche pour
faire une proposition, les représentants de la commune prenaient
aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient
toujours «_Amen_». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat: Romenay
les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant
lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M.
Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain
communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle
insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre.
Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître
qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur
la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint
terrible. Hélas! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut
battu, à plate couture, par _l’autre_!

Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses
quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire
se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement.
Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au _Café de la
Lumière_, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris
place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans
notre diocèse veut qu’à l’«Offertoire», les assistants se rendent à la
grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le
maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui,
à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la
Révolution: dans les occasions où la mort d’un de ses proches
l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il
restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je
me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église
sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment
de l’«Offertoire» fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants
vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du
servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le
maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche,
il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas
le temps de se ressaisir: il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout
Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du
fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me
trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil
bleu lançait de la flamme. Ah! si j’eusse été d’étoupe! Comme il devait
le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage! Moi, je me
disais: «Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit
crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout.
Assurément, Torquemada eût trouvé mieux.» Ma figure gardait cet air
ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon
genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me
hausser dans les sympathies de M. le maire! Hélas! je devais tomber plus
bas encore!

Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même
voiture. C’était une façon de _victoria_ qu’il avait achetée à la vente
mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se
tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège
pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était
trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour
stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses
habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués
cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il
l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait
derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à
la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les
adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette
faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il
pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de
bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège
des «bons» électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une
crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le
souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation.

Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée! Messieurs les
loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels
qu’on en voit aux foires, dans les baraques de «jeux de massacre». Ils
l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet: soutane noire,
ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du
mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au
chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux
paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix
heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et,
là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils
savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision
et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria
de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les
eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et,
silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la
voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien.
Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout
enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune,
se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A
la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le
respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les
bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait: il
prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et
les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté
vraiment réconfortante: M. le maire, renommé pour sa haine fervente des
prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste
ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des
«bons» électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal.
Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville
fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des
gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des
«bons» électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur
progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le
seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les
hanches, afin de pouvoir mieux rire.

Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien
et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des
rêves glorieux: «Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple
m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur
le réseau français.» M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et
se dirigea vers l’hôtel des _Deux Ponts_. Il devait y assister à un
banquet que les «ministériels» de la ville offraient au préfet du
département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le
conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait
s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la
France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de
Romenay «mon cher ami». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure
de l’hôtel des _Deux Ponts_, le préfet, entouré des notables de
Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les
remises étaient à droite, dans la cour: M. Thury dut faire tourner sa
voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le
mannequin ensoutané leur apparut; l’éclat de rire fut immense et nul ne
songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron,
et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury:

--Vous aussi! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié!
rallié! rallié! Rallié à la politique de Sa Sainteté!

--Mais, monsieur le préfet... je ne comprends pas, fit M. Thury très
surpris.

--Vous ne comprenez pas! reprit le préfet, vous ne comprenez pas!
Comment! vous en êtes à trimbaler les curés! Regardez donc un peu
derrière votre capote!

M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le
mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire--je l’ai su,
depuis, par un des témoins de la scène--s’empourpra. Les veines de son
front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing: «Ah! il me le
paiera! C’est encore un coup du curé!»

Eh bien, je le déclare: M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je
soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens «mauvais»
électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on
s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions
délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux
conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette
en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses.

--C’est peut-être un tel, disais-je.

--Ah! elle est bien bonne, elle est bien bonne! faisait le petit abbé
Rosette.

J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair
que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si
l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout
au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur
d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été
obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si
drôle et la victime d’ailleurs si bien portante! (Vous savez aussi bien
que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait,
dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au _Café de la
Lumière_ où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury
déclarait: «Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’_oremus_!» Ces propos
me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais: «Oh!
les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés!»

Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay,
étaient à ce point tendus: on se demandait à quel acte d’insigne malice
allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de
vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon
journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands
pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par
l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de
logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par
l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait
des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés
de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix
oppressée:

--Le voilà! Le voilà, monsieur le curé! Sauvez-moi, sauvez-vous! Pour
sûr qu’il vient vous rouer de coups!

--Qui? qui? demandai-je très calme.

--Le maire! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous! sauvez-vous! Il est dans
le corridor et il vous demande!

--Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et
dites-lui que je vais le rejoindre!

--Dans votre chambre! dans votre chambre, ciel du Seigneur! fit-elle;
mais il vient pour vous assommer!

Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement,
elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la
charmille.

--Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il
vous touche, vous cognerez!

--Prudence, Prudence! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous
qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous? Je suis curé, M. le
maire est mon ouaille: en vérité, quelle singulière houlette j’aurais
là! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas,
Prudence.

--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus! Ça sent
le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit!

--Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay!

J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me
dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait
debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore
qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère
inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit:

--Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous.

--Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la
main un grand fauteuil de reps rouge.

M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son
chapeau, et tout aussitôt:

--Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.

--C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire
me prend un peu à l’improviste.

Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire:

--Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société
religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de
mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une
et à l’autre?

Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération
pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh! quoi! cet ardent sans-culotte
venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout
comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution
épiscopale! Je fus quelques secondes sans répondre.

--Monsieur le maire... dis-je, veuillez me laisser le temps de me
remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que
votre visite me causât tant de plaisir.

--Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous
avais pas donné lieu d’espérer... Que voulez-vous? Ce n’est point
infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne,
certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour
reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La
religion a du bon... pour les femmes, par exemple! On ne doit pas
attenter à la liberté de conscience: c’est un des principes de la
Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion
politique...

Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur
laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle
donc été pour lui le chemin de Damas? J’écoutais avec ravissement.

Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé:

--Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je
suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer
l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez
le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de
la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de
Sainte-Philomène.

--Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire!

Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque
force, puis je retournai m’asseoir en face de lui.

--Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des
concessions, je mettrai une petite condition au désarmement.

--Parlez, monsieur le maire, parlez.

Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit,
baissant le ton de la voix:

--Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec
Mlle Ferrandière.

Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination.

--Mais... monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais
obstacle à ce mariage?

--Oh! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que
j’en suis sûr! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son
consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans
le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit
faire.

--Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi?

--Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien
et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre
pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le
mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez
mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur
donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve
Ferrandière se confesse à vous...

--Oh! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans
cette voie! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la
confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à
vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne
point la respecter.

M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.

--Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous
demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur
la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre
chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé! Je suis si désireux de voir
aboutir ce projet d’union!--vous devez savoir que les deux jeunes gens
sont résolus à s’épouser.--Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes
idées; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et
sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant
tout! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a
une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un
changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si
gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me
disais: «Voilà un garçon qui est amoureux!» C’est une maladie qui est
bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement.
Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état.--«As-tu
des dettes?» lui demandai-je.--«Non, père», me répondit-il.--«Si tu
t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien
que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens
pas.--Je suis très bien ici», me disait Maximilien. J’avais lieu d’être
surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire,
que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à
considérer notre village comme un exil.--«Te serait-il agréable de
voyager? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de
la Hollande. Veux-tu de l’argent?--Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste
pas: je ne suis nulle part mieux qu’ici.» Je ne comprenais pas, je vous
l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère,--vous savez si une mère
est habile à confesser son fils,--il nous avoua qu’il aimait Mlle
Camille Ferrandière et qu’il en était aimé; que son plus grand désir,
que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière,
conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse,
monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire.

--Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.

--Ah! je le savais bien! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle
considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune
fille, en vous opposant à leur bonheur? Je ne m’arrête pas un seul
instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non; non,
c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces
deux enfants! Mais alors, pourquoi? Si vous saviez, monsieur le curé,
comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir
son enfant! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi,
dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai
donnés! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit
homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver
ses pratiques religieuses, à railler sa foi? Ah! monsieur le curé, c’est
qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les
convictions sincères! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour
moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée
par une mère très... très dévote, que de le laisser entrer dans une
famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis? Je consens à
ce mariage: bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui
l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de
mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le
curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas
m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me
promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins
ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est
pas l’homme politique qui vous prie; c’est un père qui vous demande de
ne point entraver le bonheur de son enfant.

M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence,--vous ai-je dit qu’il
était disert?--allait me réduire et me dompter; mais, très vite, je me
repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente:

--Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous
prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me
tenir dans mon rôle! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la
réconciliation! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à
l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire
l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point
vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour
des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire
connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous
dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme
veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a
placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil
que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon
concours ou même ma neutralité.

--Même la neutralité? dit M. Thury vivement.

--Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non
seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois
dans l’obligation de m’y opposer en conscience.

--Et pourquoi fit M. Thury.

--Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me
trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder
et je vous supplie de croire que j’en souffre.

--Votre résolution est définitive? demanda M. le maire.

Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton
de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point,
pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury
s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le
plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir.
Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur
moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau.

--Vous avez bien pesé les conséquences de votre... obstination? dit-il.

--Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque
je n’ai pas le droit de les empêcher.

--Ah! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes! Alors, entre vous
et moi, c’est la guerre, la guerre à mort?

--La guerre! Que voulez-vous dire? Mais, de la guerre, je n’en veux pas!
Quoi! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience
je ne puis vous rendre, vous me menacez!

--Vous entendrez parler de moi, monsieur!

Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui
bataillent en moi: le sage fut encore une fois vaincu et _l’autre_ me
souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer:

--Oh! dis-je, des menaces! Je vous mets au défi d’inventer une
taquinerie inédite, une vexation non défraîchie! Vous vous croyez donc
capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau? Les Romains, vous le
savez, n’aimaient point les «cléricaux», qu’en ce temps-là on appelait
tout simplement les «chrétiens». Pas un seul procédé qu’ils n’aient
employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez
pas mieux que les Romains, monsieur le maire!

Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait
en lui:

--Oh! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête,
pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais,
cette engeance-là!

--Elles étaient bien trop charitables pour cela! dis-je, haussant le ton
de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs
successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient
beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si
elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles
se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les
cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles
voulaient le bonheur du peuple!

M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me
parut qu’il cherchait dans «la gibecière de son entendement» quelque
lourde insolence à m’asséner en plein visage.

--Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un
pasteur protestant.

Je saluai cette menace d’un éclat de rire:

--Ah! ah! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance! Mes félicitations,
monsieur le maire! Je l’avoue: elle n’est pas renouvelée des Romains
celle-là! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur!

M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une
certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute,
par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la
porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa
main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue
d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer
pour ma défense!

--Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez
prise!

Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa
tête son vaste chapeau et partit sans saluer.




II


Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation
déborde: «Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à
se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à
deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment? Qui s’aiment! Ces
gens-là se soucient bien d’une pareille considération! Ah! que voilà
bien les curés! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans
les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si,
du moins... et patati et patata.» Pour peu que vous ayez de la
littérature, vous proférez:

    Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots!

Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu! Attendez
que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous
fâchez pas, vous saurez tout.

Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai
rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le
nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon
avait vingt-sept ans. Il était «avocat à la cour d’appel de Paris».
C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la
bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs
leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il? On ne savait. En tout cas,
il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été
guillotiné. Les «mauvais» électeurs de Romenay s’en allaient répétant
que le «fils Thury» n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion
des «avocats sans causes». On dit--c’est le fils de Mme Ferrandière,
avocat lui-même, qui m’a documenté--que ce bataillon fameux se compose
d’adolescents et d’hommes mûrs: ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi
pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée.
Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de
l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les
enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle! On les voit
passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la
vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et
les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre: ce sont des
avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres
où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands
mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos,
lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent
la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore
récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe: il leur arrive
alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés
dans un geste de tragique éloquence. Oh! les braves gens que ces Don
Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent
toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive
d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des
fleurs de rhétorique! Oh! les braves gens qui, tous les matins, en se
levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers
pendus à leur sonnette!

A Romenay, les épouses des «mauvais» électeurs ne faisaient qu’un cœur
et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le «fils Thury»
appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles
ne se gênaient pas pour dire que «Monsieur Maximilien» n’était point
tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres,
plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez
bien ce type masculin qu’on appelle un «bel homme». Visage aux traits
réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe,
forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une
tête léonine: l’ensemble manquait peut-être d’originalité, «de
personnalité», mais je ne veux point chicaner: le jeune Maximilien était
beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman! Il
était de haute stature et de charpente solide, je vous assure! On
sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et,
j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les
digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques! Lui aussi, M.
Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y
pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il
avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues
barbes: c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs
convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système
pileux: Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings.
Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits
Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se
nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans
les «partis avancés». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa
barbe et aussi ses idées: en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien
était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui
chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la
chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un
homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes: dans la
première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout
jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société
telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à
tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner: il a même une
propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps
d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la
seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en
«isme» l’enchantait de moins en moins; de moins en moins, il se croyait
appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il
poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce
jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de
dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et
même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon
plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire
dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était
pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la
liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en
revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un
accent où il y avait du dépit et de la pitié: «Ce pauvre Maximilien! Il
se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de
débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi!»

Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M.
le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que
tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme: esprits
d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième
siècle. L’avez-vous remarqué? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous
trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y
a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus
sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent
fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi,
je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous
le capuce blanc, jaune ou gris, donnant «un coup de main» à Torquemada.
Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury,
la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon
gaillard avait lu Renan: peut-être même l’avait compris. Il consentait à
voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de
l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux
forcenés de la libre pensée: avec une onction tout ecclésiastique, il
leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si
furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne «comprenaient pas».
Ils furent nombreux les «intellectuels» qui se trouvèrent compromis dans
le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance: Maximilien s’était
délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne
«comprenait» pas. Ne pas comprendre, lui! Allons donc! C’était bon pour
papa!

Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître
l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au
commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche
annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte
de l’église, et là ils goguenardaient: ils raillaient la candeur
gothique des «bonnes femmes», des «rustres» qui allaient à la messe:
«Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire!» Les temps sont
changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois,
les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et
c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui
goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut
croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur
sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti
de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est
devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. «C’est
bien porté», dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se
rencontre avec des gens «comme il faut». La libre pensée fleure
l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri: se séparer
d’elle est un signe d’«éducation». Maximilien était enclin, depuis sa
conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre:
il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance
des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait
distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point
sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses
délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître
sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des «repus»;
aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il
toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu
avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur
publique. Ah! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à
travers la ville les épouses des «mauvais» électeurs! Selon elles, le
trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson
de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il
n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués; les
résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux
s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon
était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère? Vous pensez
bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira! Ce que je puis faire
pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand
amour qui hantait ces deux jeunes gens.

Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes
paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château
d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le
pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux
enfants: Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M.
Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le
fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui
aussi «avocat à la cour d’appel de Paris». Pendant le temps qu’ils
passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se
quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et,
dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois: ils
parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les
rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans
une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs.
Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire
au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille.
Et puis... que voulez-vous que je vous dise? Un jour un autre convive
s’assit à cette table. C’était... devinez qui?... C’était le nommé
Amour, un drôle de particulier! Il ne tarda pas à faire des siennes et
l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M.
Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours
entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans! Eh bien
voyez! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette
grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi! cette gentille enfant
s’était éprise de ce Maximilien! J’évitai toutefois de poser des
«pourquoi» à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés
de cour d’assises: on ne doit point leur demander leurs «raisons», à
cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah! je m’expliquais mieux
l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien!

Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas,
lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous: quand il s’agit
d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est
point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie?
Ne l’est-elle pas? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse?
D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode
sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me
faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes
lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode.

Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la
haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve
du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous
ceux qui la voient, _ex omnium consensu_, comme nous disions au
séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr
l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne
permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de
quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi,
demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma
maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son
trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes
confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti
d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un «indult» qui me
permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans.
Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu
sèchement:

--Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je
veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes
des ennemis de la religion.

--Oh! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette
femme les porte sur sa figure!

--Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide?

--Laide comme un péché! Monseigneur. Oh! mais une laideur vraiment
canonique!

Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à
contempler cette «fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge» et qui
souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et
quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le
recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence:

--Mes félicitations, mon cher curé; en vérité, vous ne m’avez point
trompé!

J’affirme donc--et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs--que
Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe
est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se
rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me
refuse à lui reconnaître quelque grâce; plus elle s’en éloigne, plus je
me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes
opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a
des degrés! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle
Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah! elle s’en
écartait, je vous assure, du type de Prudence! Je ne demanderais pas
mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y
prendre? C’est que moi, voyez-vous,--je vous l’ai peut-être déjà
dit,--je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux
hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les
phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des
escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au
moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais
appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et
comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui
embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous? Je ne sais pas.
Que votre imagination vienne en aide à mon indigence: parez cette enfant
de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité!
Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu
plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante,
plus pirouettante que Mlle Camille.

Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait
dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la
rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière,
j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses
lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se
désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des
cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il
devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les
couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les
teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille! C’était un
sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait,
Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait
aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait
avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne
s’assombrît point. Quand--ce qui arrivait quelquefois--elle vous avait
éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire
et on était tenté de lui dire «encore!» rien que pour le plaisir de voir
une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches--de vraies dents,
mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées
avant elle!--Je déclare que cette enfant était une façon de petit
chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le
regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que
Prudence! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte? Elle
savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille
pure: pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des
réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me
régalais, sans en avoir l’air! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de
choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime
point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur
flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence
de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre
nous,--ne le dites pas!--Mlle Camille avait peut-être oublié la date de
la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du
Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère,
mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses
jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur,
bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui,
chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux!

J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy
par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de
très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien
me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui
imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette
morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois,
fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter
que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans
le dialecte du boulevard. Quel dialecte! quel vocabulaire! Pour peu
qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons,
bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un
interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira!

--Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé
de ma sœur!

--Que dites-vous là, monsieur Octave?

Mon jeune ami éclata de rire.

--Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur!

--Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr! Et elle,
mademoiselle?

--Emballée aussi, Camille! Emballée!

--Comment, emballée?

--Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive,
elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au
déjeuner: pincée, quoi! Et si vous voyiez Maxim! Non, vrai! Je ne le
reconnais plus: on me l’a changé! Pas d’autre sujet de conversation
possible: Ma sœur! ma sœur! ma sœur! S’il était, comme moi, homme à ne
pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune
de ses phrases, chanter en guise de refrain: «Amour, amour, quand tu
nous tiens!»

--Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux! Le sujet est grave.

--Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet! Il s’agit d’un
mariage, parbleu! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le
veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je
connais Maxim: excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain,
mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire
exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à
ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une
fière occasion de le forcer à aimer les curés!

--Vous voulez me séduire, monsieur Octave!

--Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère.
Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman.
Maman, voilà le _hic_! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui
mangent du curé. Ah! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore
moins! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où
l’on dit du mal des curés.

--Colloquer sa fille dans une famille! Il y a plus d’un membre de
l’Académie française--cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et
la tutrice de notre langue--qui s’étonnerait de votre style.

--Ah! de ça, je m’en moque! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment
même...

M. Octave tira sa montre:

--Oui, reprit-il, trois heures, précisément: M. Thury, maire de Romenay,
est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah! dame! ce
sera dur! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée: elle va
tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous
trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser
entortiller. Camille sait si bien la prendre: elle est tellement
enjôleuse!

--Allons, allons, monsieur Octave.

--Oh! pour ça! elle est rusée, la petite, elle la connaît! C’est bien
certain: maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la
terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà! Le père Thury
est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien
capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme.
Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la
prétentaine! Ma mère aura des scrupules, des remords: elle se croira
damnée; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à
la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux,
qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et
patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le
savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les
difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil,
monsieur le curé.

--Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.

--Hum! hum! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience! Votre
conscience! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous
le dites!

--Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à
l’insu de madame votre mère? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des
tête-à-tête?

--Non, ils s’écrivent.

--Ils s’écrivent!

--Oui, presque tous les jours.

--Tous les jours, grand Dieu! Et que peuvent-ils donc se dire?

--Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les
amoureux! Cette petite Camille, si on s’en serait douté! Ce n’est pas
plus gros que ça et c’est amoureux!

--Et comment correspondent-ils? Qui porte les lettres?

--Tiens, c’est moi, parbleu!

--Comment! Vous vous prêtez?...

--Quel mal, puisqu’ils s’aiment?

--Jolie raison! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un
rôle...

--Mais puisqu’ils s’aiment!

--Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si...

--Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis!

Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres
révélations.

Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été
bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme
Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux
de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le
maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils,
Mlle Camille en mariage:

--Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que
Camille soit heureuse: je vous assure bien que je n’ai pas d’autre
préoccupation; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union?
Ah! que j’ai de raisons d’en douter! Je le sais, M. Maximilien Thury est
incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille
serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence
d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un
désaccord? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment! Si je me trompais dans
mes prévisions! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à
mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme!...

Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux.
Après un court silence, elle me dit:

--Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je
faire?

--Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je
vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer
opiniâtrément--j’appuyai sur le mot--à ce mariage que je regarderais
comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi,
madame.

--Serait-il indiscret de vous demander?...

--Oh! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me
reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons
(j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un
conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son
secret.

--Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas.
Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury.

Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se
présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai
précédemment conté, quel tour prit notre conversation; elle finit, vous
le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la «menace» d’un
pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit
pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses
arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury
connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait
une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée
de s’opposer au mariage: M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en
informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son
amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses «principes», M. le maire
était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui
débordait de paroles conciliantes: il voulait tenter le suprême effort,
m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou
tout au moins de neutralité. Ah! c’est que ce projet de mariage le
séduisait! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de
sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment
primait en lui toutes les haines politiques et religieuses: c’était la
passion de la propriété, l’ambition de «posséder». M. Thury était cet
âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à
arrondir son «avoir». Son «bien» à lui touchait aux fermes opulentes de
Mme Ferrandière: il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine
d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si
désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des
Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas? Il se souciait fort peu de
conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il
lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent
qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même: «Ah! monsieur le curé,
si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir.
J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour
moi: vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux!» (Un tel
langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le
maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme: il se
flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne
demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour
réaliser immédiatement la «forte somme». Le rêve de M. Thury était beau,
comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il
ressentait pour les «frocards» et tout spécialement pour l’abbé Blondot.
Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury,
qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le
patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé: c’est ainsi
que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de
France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M.
Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne
répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une
famille qui «habitait un château». On me pardonnera bien cette petite
révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume!

M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des
paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement.

--Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la
religion! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour
vous!... Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi
de moins, et par le temps qui court!...

--Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le
droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage!

--Vous n’avez pas le droit! Vous n’avez pas le droit! Tara-ta-ta! Dites
donc que!...

--Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister.

--Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir,
monsieur le curé?

--Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien!

Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes: ma
résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que
m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je
souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis
longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château
d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par
ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait
silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard
où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de
m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre
et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche
soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir
vers moi: je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un
petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit:

--Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman?

--Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit
de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le
sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré! J’en souffre
autant que vous.

--Oh! ça! ce n’est pas possible! s’écria avec une grande vivacité Mlle
Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme? Pourquoi lui
en voulez-vous tant?

--Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience
s’oppose...

--Elle a bon dos, la conscience! C’est comme autrefois, quand j’étais au
couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère
supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait
presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me
l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons,
monsieur le curé; elles sont donc bien sérieuses?

--Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.

Et je disais vrai! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du
reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître:
écoutez-moi.

Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du
diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille
même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa
paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus.
J’étais à... depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me
prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je
m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été
indiquée,--une maison d’humble aspect, étroite et basse,--une vieille
femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit: «Ah! la
pauvre enfant est bien malade! bien malade! C’est elle-même qui a parlé
de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé
de... Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature!
quelle tablature!»

--C’est votre fille? demandai-je.

--Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas
d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y
a longtemps.

--Et que dit le médecin?

--Le médecin! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est
grave, une _péritonisse_. Mon Dieu! quelle tablature!

--Voulez-vous m’introduire auprès de la malade? demandai-je.

--Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait
vers une porte vitrée.

Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant
ses yeux avec un coin de son tablier.

--J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite
habitait Paris, puis, dame! elle a oublié les conseils que je lui avais
donnés. Elle a chuté! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à
enjôler, une jeunesse! Faudra pas lui faire trop de sermons...

--Oh! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en
paix, je vous prie.

Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite
fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée
dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des
rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me
faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de
ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées,
les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme
contractés sur eux-mêmes: on eût cru voir une figure d’enfant.

--Vous avez demandé un prêtre? dis-je.

Une faible voix me répondit:

--Oui, monsieur, je suis malade, très malade... je vais peut-être
mourir... ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour
le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay.

--Je suis en effet M. le curé de Romenay.

A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur
moi:

--Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la
famille Thury?

--C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.

--Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix
précipitée. Vous connaissez... Excusez-moi, monsieur le curé... mais
pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M.
Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies?

--M. Maximilien Thury aux colonies! répondis-je très surpris, mais,
avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc
s’expatrier?

La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une
soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement
sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots:

--C’est affreux, c’est affreux! dit-elle, se couvrant les yeux avec la
main.

Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse.

--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? lui demandai-Je.

--Ah! fit-elle, c’est affreux! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je
pas la vérité, à vous monsieur le curé! M. Maximilien Thury est le père
de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le
donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas! C’est affreux!...
Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens
mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme
vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu
plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de
partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi!

Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus
oppressée:

--Ah! oui, reprit-elle, je l’aimais! Il y a cinq mois, je lui annonçai
que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son
père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y
opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que
son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune,
l’avait chassé et refusait de le voir. Puis... Maximilien m’avait fait
part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant,
abandonné des siens: il ne pouvait songer à se créer une situation à
Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de
l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans
un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait
établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant! J’ai conduit
Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit: «A bientôt, avec
lui!» Lui, c’était l’enfant! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune
nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis
venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il
mentait! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi! Ah! c’est
affreux!

Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le
long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain
quelle parole je devais prononcer.

--Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il
pu partir. Qui sait si au dernier moment... si son père... si sa
famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé?
Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle?

--Oh! jamais! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout,
je viens l’implorer, le supplier! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne
jamais parler à personne de notre entretien! A personne, à personne!

--Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement.

Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la
malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage.
Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait
fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur
l’oreiller: ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que
je quittais la chambre.

Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de
l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses,
la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.

--Ah! quelle nuit, monsieur le curé! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a
eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots: «Maximilien,
Maximilien.» C’est probablement le nom de la canaille qui l’a
abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en
ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller.

Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la
paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y
fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la
jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la
vérité.

Eh bien, qu’en pensez-vous? Qu’eussiez-vous fait, à ma place? Les
confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me
permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste: le
dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté!
Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un
mariage que je regardais comme un sacrilège? J’estimais, moi, que Mlle
Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour
illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le
droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait
«mon entêtement»! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le
droit de les divulguer: j’avais pris l’engagement de n’en parler à
personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante! J’avais un
sceau sur les lèvres.




III


Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury--visite qui se
termina par une déclaration de guerre, comme vous savez--et je ne
partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de
m’envoyer! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury
renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance? Était-il donc
désarmé? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une
menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée «avant un
mois» d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis
à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’_Histoire ecclésiastique_,
de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de
Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France
qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me
révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me
laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques
vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables:

--Oh! le... m’écriai-je. Oh! l’animal! l’animal!

J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute
voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée
entr’ouverte: elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette
pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout
en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante
qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les
bouteilles, persuadée qu’elle «abattait» d’autant plus de «besogne»
qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma
chambre: «Entrez, entrez, Prudence!» fis-je.

--Ah! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez
le dire, pour un animal, c’est un animal! C’est un...

--Qui ça, un animal? demandai-je.

--Tiens! mais M. le maire, pardi! Avec ça que je n’entends pas que vous
lui dites des sottises!

--Ah! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je
voulais parler, mais bien d’un roi de France! Vous voyez que ce n’est
pas précisément la même chose.

--Oh! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout! Mais je vous
garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce
qu’il a fait venir ici? Ah! c’est du joli! Il est arrivé.

--Qui ça, Prudence?

--Mais un curé protestant, pardi! Il est ici depuis deux jours. Même
qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les
réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en
face chez nous, sur la place de l’Église!

--Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant?

--Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais
aussi près d’elle que je suis de vous. Dame! c’est du fier! c’est de
l’élégant! je ne vous dis que ça!

--Ah!

--Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée!
J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de
monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait
son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie: «Tenez, justement,
voilà la femme du curé protestant qui traverse la place!» Moi, je n’en
ai fait ni une ni deux. «Au revoir, la compagnie!» Qu’est-ce qui était
contente? C’était moi! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la
dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de
rien. Miséricorde, quelle femme! Quel linge! Ma parole, elle est encore
mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du
Bon Marché! Des falbalas, en veux-tu, en voilà! Elle en trimballe
celle-là des belles marchandises: une robe rose avec de la dentelle
dessus! Ah! oui! on peut dire, de la dentelle! J’en ai compté un étage,
deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là! Et
tout ça, c’était embaumé! Il m’arrivait de ces bouffées! C’est comme si
elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait.
Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur
de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils? Et de
la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois
francs le mètre! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui
marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire: elle est jolie! Un teint
frais: des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à
gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure! Qu’elle doit en avoir sa
charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs! A moins qu’il n’y ait
de la tricherie...

--Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.

--C’est la femme du notaire qui va enrager! reprit ma gouvernante. Elle
ne sera pas la plus belle maintenant!

--Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée
dans ma chambre?

--Ah! je l’avais oublié! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez
les œufs sur le plat ou bien à la coque?

--Faites au goût de M. l’abbé Rosette!

C’était vrai: M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans
Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de
parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau: «Que voilà
donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient
évangéliser un pays! Saint Paul évidemment se fût allégé!» Je tenais les
détails précis que je viens de donner de dame Prudence: toute la journée
du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses
voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il
devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère.
Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de
la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence
inspectait la place: rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des
réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises.--«Oh! encore
une table à toilette! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire?... Oh! la
belle batterie de cuisine! Tout en cuivre! Ma parole, c’est comme chez
des bourgeois! Tout un mobilier en acajou! Et des fauteuils! Encore une
pendule! Ça ne se refuse rien, ce monde-là!... Ah! ça, c’est le bouquet!
Une baignoire! Une baignoire! Oh! oh! c’est trop fort!»

Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et
l’autre sur la place, dit tout à coup:

--Tenez, si vous voulez le voir!

L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre! Devant la
maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient
toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et
d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et
surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay.
Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un
ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par
d’austères favoris: je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote
solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous
avions sous les yeux.

L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de
cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay: par sa haute stature,
ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le
ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que
j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette:

--Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui
a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si
amusant!

--S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue! s’écria
Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette.

--Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je.

M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de
drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne
coupe; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant
ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux
bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches
blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte; jeune,
élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée.

--Ah! voilà sa dame! fit Prudence.

Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un
dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras
de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence
haussa les épaules:

--Pas un curé, ça! dit-elle: c’est du monde comme de l’autre!

Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait
abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.

Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à
commenter l’arrivée de M. Asseler,--tel était le nom du pasteur.--Tout
Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du «bel
air» de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs
dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme
du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se
singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui
montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne
pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La «notairesse»
prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes
«tapageuses» de la femme du pasteur étaient «inconvenantes». Elle
ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût,
qu’elle n’avait qu’une «élégance de catalogue» et qu’elle devait acheter
ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles
semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un
pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que
je vous ai laissé ignorer.

Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave
des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite
ville était «place forte», excusez du peu! En ce temps-là, elle traversa
des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les
chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une
relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois
fois, ils s’emparèrent de Romenay; trois fois, les catholiques reprirent
la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire.
Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion
nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la
Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre.
Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de
Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi?
Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent
faites pour que le Consistoire--qui a dans ses attributions l’élection
et la nomination des ministres--envoyât un pasteur: toutes échouèrent.
Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé
leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été
faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les
négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant
exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une
subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait
aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il
pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi
pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée: s’il
échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa
tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir
m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant.
C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au
nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue
avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à
remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de
Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était
agréée, qu’un ministre serait envoyé! M. le maire, j’en suis bien
convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but--celui de
donner un «concurrent» au «frocard» de Romenay--il promettait de faire
une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du
Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée
s’intéresser tant à la gloire de leur église.

Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les
desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût
associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les
protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous
ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart,
de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard.
Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il
nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les «choses
regrettables» de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me
molester, des dragonnades et de cette lourde «gaffe» que fut la
révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du
libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les
bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées.

Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait
entrée sur la place, non loin de mon église: on la meubla de bancs, on y
apporta une chaire: ce fut «le temple». Quelques jours après son
arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines,
il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes
réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé
d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les
plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait
l’hospitalité dans la famille Thury. Ah! c’est que M. le maire ne savait
point se venger à demi! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie
à songer qu’il donnait asile à mon «concurrent». Avec son esprit
positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire
ne voulait voir dans les différentes églises que des «commerces» ennemis
où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple: aussi,
vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M.
Thury! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il
cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait,
si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante
à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury
s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh! Mme
Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe!
C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à
ses devoirs domestiques, très «femme de ménage» et que son mari n’avait
point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la
messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand
je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce
large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire
à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé
d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas
de converser avec ma domestique: quand, d’aventure, elle la rencontrait
au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et
allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple
autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir
en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre
l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que
M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les
moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait
pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury:
curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait
les «gaffes» et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les
accueillais toujours, ces «excuses»; elles m’arrivaient, du reste, sous
une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque
incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury
m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était
une façon de dire: «Allons, monsieur le curé, soyez charitable: il n’est
pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles!» La pauvre
femme--après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait,
très injustement, l’honneur--me croyait vindicatif. Elle tremblait que
je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche,
devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle
n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un «docteur
_in utroque_»: elle se méprenait étrangement sur mes droits en même
temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue--je l’ai su
depuis--qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari.
C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de
mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée
symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je
recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à
une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de
ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui
s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en
chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi--il n’avait que
l’embarras du choix;--à se railler des allures, des «fraises», du
bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur
de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des
confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur
satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de
se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à
Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les
ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle
copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût
eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné
l’investiture par l’anneau et la crosse.

M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le
maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné: il
était vaste.

--Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres! s’écria ma servante.

--Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie?

--Ah bien! vous pouvez le demander, monsieur le curé! C’est dans huit
jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM.
les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les
confitures de la _mairesse_, les «excuses» comme vous les appelez!
(C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi:
nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs
viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent,
c’est: «Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui?»

Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait
son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture: «Monsieur le
curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon
plaisir; c’est par ordre de mon maître: que ces confitures en rendent
témoignage!» Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une
dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les «excuses» de M. le maire
furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez
tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec
laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son
mari, je vous préviens que vous auriez tort! Pour dire vrai, j’eusse
cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois
par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au
monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après
ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre
aise et tant pis pour vous!

Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que
le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les
réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient
lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut,
commençaient à deviser de l’«impatience» où était Mme Thury de voir le
ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle
leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret.
Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme
Thury, qu’un désagrément. Hélas! la pauvre femme devait connaître
d’autres tourments! Un jour du commencement de septembre, je fus informé
que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison,
qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé
depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept
heures,--c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens
très exactement--la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du
presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit
avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce
moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la
porte.

--Que désirez-vous, Jean? demandai-je.

--Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été
frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie.
Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement?

--Je vous accompagne.

Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture
de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe
d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du
_Café de la Lumière_. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui
s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En
m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis
l’un d’eux qui disait à haute voix:

--Le maire est un capon: il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse
ses signes de croix!

M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait,
vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait,
dans le pays, «le château du Grillon». (M. le maire ne protestait pas
contre cette qualification seigneuriale: il laissait dire.) C’était un
vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne
et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses
fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges.
Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au «Grillon» je
m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en
rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le
parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans
connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur
un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du
malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.

--Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent
pas se compromettre. Ah! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir:
c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu.
Quel dommage! un si brave homme!

--Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes
parti?

--Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast! c’est
une maladie qui ne pardonne pas! Mme Thury, qui est dévote comme vous
savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari
reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si
mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande
comment il vous recevra. Ah! dame! les curés et lui!... Mme Thury a fait
appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet: il doit nous suivre.
Pour ce qu’ils feront à eux deux!

Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles.
Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la
pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et
déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines.
L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet
aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour
desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas
outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne
nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je
pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce
meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle
appela le «salon». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne
fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit:
j’entendis une voix de femme qui disait: «Pardon, monsieur, je vais vous
éclairer», et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la
suivait que je reconnus aussitôt: c’était M. Asseler, ministre
protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis: le
pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La
servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M.
Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On
n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par
instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes
yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne,
l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la
parole; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit:

--Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des
transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons
encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie?

--Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous
rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez
déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce
salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour
de nous. Que faut-il penser? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma
présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me
faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout
disposé à passer ici la nuit.

--Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première
nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je
voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré
qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la
famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au
château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des
frayeurs: elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle
passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et
pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille
qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand
j’arrivai à Romenay.

--Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant
moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury.

Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux
fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais
obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une
demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et
s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au
pasteur et à moi:

--Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques
mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis
d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas
danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la
chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre
démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le
curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur
protestant sa gratitude.

--Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire
combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle
n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence
devient nécessaire.

M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y
chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous
faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le
loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous
éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre,
alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que
nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M.
Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta
après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la
tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr
Martinet qui sortait de la chambre du malade.

--Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce
pas?

Le Dr Martinet haussa les épaules.

--Une congestion simple! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis
cette fameuse idée! C’est de lui probablement que vous la tenez! Une
congestion simple! Je vous demande un peu! Une congestion simple!
Qu’est-ce que c’est que ça? Mais que voulez-vous que dise ce vieux
rebouteux? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau: si Garot
trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le
diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau!
Cet être-là, c’est un zoophyte!

Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en
élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant:

--Une congestion simple! Une congestion simple! Ah! quelle bourrique!

Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot,
l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau.

--Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave?

--Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de
maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif,
de ce vésanique, de ce bidon d’alcool! Avant un an, il portera la
camisole de force. Enfin! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à
Mme Thury.

Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en
courant.

L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas
nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité! Après avoir
franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route
de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. «Quel
propos tenir?» me demandais-je. «Comment rompre ce silence pénible?» se
disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un
ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent
point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas
échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent
ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir? J’eus
une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas
échéant, faire votre profit.

Il vous est certainement arrivé, lecteur,--beaucoup plus souvent qu’à
moi, je n’en doute pas,--d’assister à un repas ou d’être assis dans un
salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de
phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants.
Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées
présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins
et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et
inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de
dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait
aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient
d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri,
et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un
médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé
bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si,
d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel
vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de
revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son
sourire si fin: «Vous voyez, moi je suis un de leurs «condamnés», oh!
alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases
aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la
maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en
passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle? Eux qui, tous les
jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise,
de faire parler les bêtes?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur
protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse,
d’user de ce stratagème qui--vous goûterez, sans doute, la saveur de
cette humble rectification--ne réussit pas qu’entre imbéciles:

--Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes
nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et
que la science unit! Voyez un peu nos médecins de Romenay! La vérité,
pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère.

--Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait.

Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits
plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot,
étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les
maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui
n’avaient entre elles aucune affinité: les maladies conservatrices et
les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les
premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées
réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de
rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le
mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du
Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie
à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de «rebouteurs»,
de «dentistes». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation,
avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était
conservateur, radical ou opportuniste,--pardon, progressiste!

Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à
moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur,
vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir
être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des
ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit.
Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix
funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni: elle était
souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux
bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi,
plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis.
Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et
régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement
sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts
instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces
silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une
opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi: «Mon Dieu, ce
pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique! A en juger par les
apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près
certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de
Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans
la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. «Ce gros
papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si
meurtrier! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la
Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre,
pour de là canarder ces bons huguenots.» Tout à coup, le pasteur
demanda:

--Fumez-vous, monsieur le curé?

--Hélas! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent:
oui!

--Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette?

--Mais, j’y pense! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes
poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me
furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui
les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez
en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande: le
fisc ne les a pas flétris.

--Très volontiers, fit le pasteur.

Je lui passai l’étui qui contenait les cigares: il en prit un et me
remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche:

--Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.

--Oh! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé! J’ai des
allumettes, et je dois ajouter: des allumettes de contrebande. A notre
dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est
rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui
contenaient des allumettes.

Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos
rires.

--Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si
la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de
frauder.

Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous
reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de
notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous.

Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au «chêne des
bergers». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous
cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du
spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous,
l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du
silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde
que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui
vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous
étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque
planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le
blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait
dans l’infini: il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte
bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans
l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui
disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime
la lune: malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de
plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à
me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle
ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes
contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume:

--Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce
rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce
grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements
d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et
que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des
messagers de mort! Pauvres Romenaisiens! Dès l’aube, ils ont travaillé.
Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour.
Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même
labeur; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon
dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs
mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté
d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de
ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme
qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques
années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort!
Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle! Nous
venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les
aide à porter le poids des jours;--sans cette lumière, la vie, pour eux,
comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce
obscure.--Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance
et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les
intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les
arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître
a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade.

--Ah! oui, notre mission est belle! fit le pasteur qui semblait inquiet,
pressé de continuer la route.

Nous reprîmes notre marche:

--Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter,
si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter.

--Comment donc! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause
d’un grand retard? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur! En
tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à
compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.

--Ah! c’est vrai! fit en souriant M. Asseler: vous ne connaissez point
les exigences de la vie conjugale; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix
où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié,
vous en ignorez les joies, les consolations... qui sont grandes!

--Ah! j’en suis totalement privé! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous
quelques rapports,--côté du cœur, côté tendresse,--est un peu celle des
cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture: _Sicut
passer solitarius in tecto._

--Ah oui! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon
l’expression biblique, «le passereau solitaire sur un toit!» Point
d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point: vous
n’êtes point aimé! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à
sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé,
un exemple: quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la
vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous
abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous?

--Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu.

--Oh! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une
autre affaire! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt
les yeux pleins d’angoisse; je l’entends qui, d’une voix oppressée par
l’émotion, me demande: «T’es-tu fait mal, mon ami?» Voilà des joies que
vous ne connaissez pas!

--Des joies! comme vous y allez!

--Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans
doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue: parfois, je souhaiterais
qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien
que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection,
rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses
mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux.

--Ah! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent! La
semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier.
Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la
cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et
s’est écriée: «Rien de cassé au moins?» puis, voyant que je me tenais
droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de
cérémonie.

--La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la
tête.

Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point
d’épouse.

Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à
Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me
faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un
peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à
célébrer devant un inconnu, un «vieux garçon», le bonheur des gens
mariés; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus
pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner
en exemple: il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa
vie. Ah! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux! Il faut
qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les
inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique
de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la
circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux
enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son
admiration: j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la
religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon
attention. M. Asseler devenait lyrique: «Cette femme, pensais-je, doit
être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les
perfections morales.»

Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point
terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son
épouse et nous allions nous séparer! Comme je voulais lui donner le
loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un
seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à
mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la
maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était
éclairée; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas
s’en apercevoir.

--Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer
une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à
qui je puisse la comparer, je...

A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison
du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le
silence, une voix dit:

--C’est toi, Raphaël?

--Oui, chérie, répondit M. Asseler.

--Ah! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est
pourtant qu’un homme! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à
rien! Voilà qu’il est minuit! Est-ce que c’est une heure pour laisser
une femme! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle!

--J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce.

Puis, se tournant vers moi:

--Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point
ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire.

--Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, _passer solitarius_.

Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent
de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le
dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai
allégrement dans mon nid de passereau solitaire.




IV


Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis
l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans
l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce
temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou
tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour
donner un nom étrange en même temps que stupide! Quand je mettais les
pieds dans mon jardin,--un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa
cuisinière,--je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie,
avec Mme Lenoir, notre voisine de droite; avec Mme Grivot, notre voisine
de gauche. Ma servante, que la «besogne» attachait au logis plus qu’elle
ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de
commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de
charité: quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le
maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en
pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée
du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait
précipitamment du «linge à sécher» qu’elle étendait, d’un geste brusque,
sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence,
mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne
se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler:

--Ah! monsieur le curé! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle
porte, Mme Asseler! Des vertes! des bleues! des rouges! Hier, c’était
une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux
habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la
confirmation! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur!
Pauvre cher homme! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer
tout cela! Il a une figure qui me revient, le curé protestant! Je suis
sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais
donné un coup de pied à personne!

Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait
pas: Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord,
n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse
singularité de ses atours: elle persévérait. C’étaient des vêtements
d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux
empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la
rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se
posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit
s’appeler «face-à-main». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or
toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et
tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les
femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et
paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment
trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes
s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins
parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait
et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté
protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A
l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec
éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En
chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à
Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au
repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il
édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait
s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient
l’intelligence des petits.

Et par qui donc étiez-vous si bien informé? me demanderez-vous. Et par
qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait
à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay? Un jour, ne
m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans
mon troupeau; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne
manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office
du temple protestant!

--Mme Cobichet! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la
grand’messe, à mon église! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai
vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus
certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait
au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je
prêchais.

--Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence; mais alors c’est tout
simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du
curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de
dix heures.

--Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris!

Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M.
Cobichet «pharmacien de première classe», que l’abbé Rosette et moi
avions surnommé «l’apothicaire subtil»,--un paroissien que je me
reprocherais vraiment de ne point vous présenter,--vivait dans des
transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune
pharmacien en quête d’une «situation» débarquer à Romenay et y installer
une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à
gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente
assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui,
il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A
Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah! les médecins
de Romenay! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles
angoisses! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre,
leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les
louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr
Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement
contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû
franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son
officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes!
Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait
parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet
avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion: il restait sans
concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et
que de ruses subtiles et compliquées! Il voulait plaire à M. le maire et
au _Café de la Lumière_ et ne point se priver, pourtant, de l’estime du
presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de
bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses
convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes
filles: il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement
et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait
aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les
honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait
radical et «ennemi de la superstition». Les convictions le prenaient et
le quittaient à des époques déterminées: telles des fièvres paludéennes.
Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et
subversives: il demandait la suppression de l’ambassade auprès du
Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il
choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de
la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la
«bonne saison», le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les
névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que
c’est une bénédiction! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres,
nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir
alors--beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus
rares--d’appeler à Romenay un autre pharmacien de «notre bord».
N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M.
Cobichet «l’apothicaire subtil»? L’arrivée du pasteur troubla
profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants
allaient avoir un centre d’unité, un chef: c’était un nouveau parti qui
se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne
point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à
Romenay un jeune pharmacien huguenot? M. Cobichet ne pouvait s’arracher
à ses âpres pensées: il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point
fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre
apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles.
Lucie, l’aînée «des demoiselles Cobichet», après avoir rêvé d’un
officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre
pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de
son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il
n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait
par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait
pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire,
«qui aurait un physique troublant», dont les livres seraient dans les
bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées
reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait
que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les
belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus:
s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de
M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M.
Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses
victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce
genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine
s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de
lettres pour l’épouser: il s’écriait, non sans mélancolie: «Si par
malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien
ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie
dénichera-t-elle son homme de lettres? En fait d’homme de lettres, c’est
tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire!» L’arrivée à
Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la
pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine;
voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse.
Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il
rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme
Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.

--Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia
ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La
grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt
mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde
sera content.

--Eulalie, viens que je t’embrasse! dit M. Cobichet.

Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.

Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour
la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait
du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je
ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec
quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha
la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente:

--Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce!

La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et
son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot
d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré
revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui
allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et,
sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte,
vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme
Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.

La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme
vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à
l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur
protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes
brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne
recherchât qu’une occupation: être avec son épouse; qu’il n’eût qu’une
ambition: plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de
ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa
maison. Cet homme était toujours pressé. «Allons, pensais-je, il a peur
que sa femme ne s’impatiente.» Et la belle Mme Asseler «s’impatientait»,
je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la
ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle
ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez:
«Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare.» Sans
doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son
époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre
personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par
les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler
ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on
n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre
intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau
Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur
trouve, dit-on, de si grands enchantements!

M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son
domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes
espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter
d’avoir eu le diagnostic juste? Le Dr Martinet et le Dr Garot
triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance: «Ah!
je l’avais bien dit! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un
crétin!--Ah! je l’avais bien dit! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un
idiot!» M. Cobichet pharmacien de première classe concluait: «Nos deux
médecins font grand honneur à la faculté de Paris.» Romenay murmurait:
«Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre.» Chaque jour, M. Thury se
faisait conduire à la mairie et même au _Café de la Lumière_ où il se
montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait
pas éteint ses ambitions: ses convoitises politiques n’en étaient
devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait
pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le
Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de
l’État.

M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt
offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur,
dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois
que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt
même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du
mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame
faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé
Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils
partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures.
Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son
bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de
madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé
Rosette, entrant dans ma chambre, me dit:

--Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir: c’est
maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant!

--Oh! oh! fis-je.

--Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté
d’eux. Avait-il l’air assez penaud!

--Évidemment, l’un des deux était de trop.

--Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien,
vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu
et qui s’appelle Totor.

--Totor! doux nom!

L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça
que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des «bons» électeurs
M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur
s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que
le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.

--Comment! m’écriai-je, seule avec le Maximilien! Seule!

--Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.

--Ah! vous m’en direz tant!

Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout
Romenay jasait. «Ces dames»--cette expression englobait toutes les
femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et
n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse--en sortant
des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à
leur jour--car elles avaient leur jour!--ne s’entretenaient que du
sans-gêne de Mme Asseler. La «notairesse» affirmait qu’il était honteux
pour une femme mariée de «s’afficher» avec le fils Thury. «Monter en
voiture avec ce grand polisson! Comprenez-vous ça, mesdames? Elle
s’habille comme une créature: ma foi, on dirait vraiment...» La
«notairesse» s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient
signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y
associaient.

Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette
année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint
me trouver:

--Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la
religion!

--Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là?

--Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute
en est à vous.

--Expliquez-vous, monsieur Octave.

--Que je m’explique! Oh! c’est bien simple! Il y a deux mois, Maxim me
dit: «Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous
épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a
employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je
vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible! Rien ne m’arrête. A moi le
scandale! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles! Je suis
las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras
dire à Camille--puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est
idiot mais c’est comme ça--qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment
aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai
toujours. Si elle entend jaser sur mon compte--et ça ne peut tarder
beaucoup--persuade-la bien d’une chose: que je m’amuse par dépit, et
aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il
n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses
dévotes des tas d’occasions de se scandaliser! Et elles se
scandaliseront, je m’en charge!» Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim!

--J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce
singulier message?

--Et pourquoi pas? J’ai tout répété à Camille. Oh! la pauvre gamine!
Non, a-t-elle assez pleuré! Et des soupirs! des soupirs! Des soupirs à
faire tourner des ailes de moulins! Elle souffrait, savez-vous, cette
gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie
de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une
femme à barbe! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses
menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.

--Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous? En vérité,
vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis
bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie
française...

--Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à
une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non! Vous connaissez ce qu’on
raconte. Mme Asseler...

--Oui, oui, je sais.

--Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce
garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui
font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle
comprend les choses: elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il
recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle
qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme,
pour les idées! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable! Ça ne peut
pourtant pas faire de la dentelle au crochet! Il faut que ça se
trimbale, que ça voie, que ça se distraie! Un homme n’est pas déprécié
parce qu’il a eu des aventures.

--Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos
développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère?

--Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de
plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa
fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler:
oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y
suis! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai...
vous ne voulez rien savoir?

--Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.

--Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous
serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites
beaucoup de mal à la religion!

--Oh! oh! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis
par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez
singulièrement le bourrichon!

M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.

--Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau
faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami!

Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point
charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M.
Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand
dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme
j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille
qui, elle, s’apprêtait à en sortir.

--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu?

La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une
petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus:

--Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre
conversion.

--Ah! ah! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal! Une
paroissienne qui prie pour la conversion de son curé!

--Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de
saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous
vous convertissiez... ou que vous soyez nommé curé de canton.

--Oh! oh! vous êtes ambitieuse pour moi! Vous ne sauriez croire combien
je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières!

--Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas? Je le dis au bon Dieu, pourquoi
ne vous le dirais-je pas? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez
plus curé de Romenay.

--Et si je n’étais plus curé de Romenay...

--Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman...
Oh! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton! Moi, je me
charge du reste.

--Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince
charmant? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela
passera.

--Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous
me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé? J’ai vingt ans!

--Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande
personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que
cela passerait.

Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria:

--C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé!

--Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air... innocent!

--Oh! oh! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent!

--Oui, ce sont des choses qui se pensent!

--Ah! çà! si je vous disais tout ce que je pense! fit Mlle Camille.

Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des: «Bonjour, monsieur le
curé; au revoir, monsieur le curé; à bientôt, monsieur le curé.»

Je suis un peu de votre avis: Mlle Camille ne me parlait point avec une
révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle
me disait: «C’est drôle! Vous avez pourtant une bonne figure!» Ah! elle
était bien la sœur de son frère! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous
accablaient point de formules de gros respect: ils se familiarisaient
très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence
bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit.
L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle
Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste,
trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de
son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le
jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut
agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement
tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de «meilleurs sentiments».
C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion! Il
voulait m’attendrir avec la «tristesse» de sa sœur. J’étais tout heureux
et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que
j’aime, la tristesse gaie.

Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à
Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette
m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à
moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir
derrière nous nous dépassa: «Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de
M. le maire!» Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la
capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans
commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le
doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à
deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la
droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques
tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de
haute taille debout sur le talus de droite.

A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son
visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux
prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître.

--C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.

--Le pasteur! Vous en êtes sûr?

--Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.

--Le malheureux! m’écriai-je. Il est jaloux! jaloux! Je plains beaucoup
cet honnête homme que j’estime.

Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à
égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me
demandais--sans aucune arrière-pensée, je vous assure--si le ministère
du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas
frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore
parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une
critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient
justifiées.

La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette
religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté
entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son
épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En
s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les
difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne
poursuivait qu’un but, on le sait: me molester, m’amoindrir en
établissant une «concurrence», puisque, dans sa pensée, tout, en fin de
compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui
paraissait pas que la «concurrence» fût redoutable ni qu’elle allât le
devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets: «J’attendais mieux
de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre: au contraire,
ce serait à croire que tous ces «bondieusards» s’entendent!» Il reconnut
son erreur: il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre,
comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé
d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient
prévaloir contre l’influence de «l’ensoutané» et le déposséder de son
autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de
réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me
renseigna sur les desseins de M. Thury.

--Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était
timbré, cet homme-là! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le
maire?

--Parlez, Prudence.

--Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut... Rogut...
Ragnut--je ne sais pas au juste--un curé qui a mal tourné et qui s’est
marié!

--Ragut! C’est Ragut! le fameux Ragut! Ah! nous allons voir ce
phénomène! L’idée est géniale.

--Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va
faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire
de la _mairerie_ qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute
pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la
bouchère! Ah! c’est du joli! Du reste, tenez, monsieur le curé, la
première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit: «Toi, ma
p’tite!...» Ah! on en raconte des choses! Des choses! des choses!

En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur.
Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le
signe n’était point douteux: le torrent qui roulait des mots allait se
précipiter.

--Mon Dieu! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est
donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici?

--Jésus Seigneur! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai
laissée sur le feu!

Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la
chambre.

O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes
fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les
casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes
les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille
presbytères qui sont au doux pays de France!




V


En ce temps-là, M. Claude Ragut, «ci-devant prêtre», s’en allait à
travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des
harangues, dans les villes et les bourgades «les saintes ivresses de
l’amour». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient
son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents: le ci-devant était
entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce
Ragut: trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand
séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme
vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il
m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour
l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires.
Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de
_Requiem_, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe
du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y
chercher aventure et polissonnait déjà: sous le tricorne et dans les six
aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses
confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que
par celle de ses idées. Les idées! Ragut n’en avait cure, ne se sentant
aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau
matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec «les
aspirations de la société moderne»; aussitôt, il avait pris femme. Il
était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui
couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans
ses courses apostoliques.

Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous
ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du
département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les
jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire
des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut «Mme Rosalie», ou,
plus intimement, «la grosse Rosalie». Si j’en crois M. Octave
Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de «choses vues», qui m’a, encore
une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au
comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche
et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le
prix des consommations n’en était pas augmenté: les sourires restaient
gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois
cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en
descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les
«aspirations de la société moderne» commençaient à lui apparaître et à
le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de
soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les
aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son
esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante.
Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà
qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des
yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase,
une grande vérité l’illumina, tel un éclair: «L’Église, qu’il servait
depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne
comprenait rien de rien aux «besoins» de la société moderne.» L’abbé
Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur
adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire: bientôt,
il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie.
L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit
laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer
d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle,
inclusivement! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son
épouse. Cohue de clients: les gens affluaient qui voulaient «voir». On
augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur
les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba
et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à
boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait
un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte
de la maison: la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait
les bons cigares et son épouse aimait les repas fins! Ragut se tourna
vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis
cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait
l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie
étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il
vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des
«conférences» dans les villes et les villages, quand un groupe de
citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et
pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il
accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses
accessoires: là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien
sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un «crime social». La
Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse
de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec
d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance
de M. Thury appelait à Romenay.

Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux
furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les
murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je
lus:

    Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir,
    DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière,
    LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre,
    Fera une conférence sur le sujet suivant:
    «Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel,
    antisocial; le prêtre est un monstre.»
    La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.
    Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.
    L’entrée est gratuite.

    Vive la liberté de conscience!

«Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais
vers le presbytère: il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la
gratuité conduiront à la conférence: «L’entrée est gratuite»; cette
phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son
aise, abuser de leur grande naïveté! Les malheureux auront toutes les
peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette
giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et
je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué! Comment! je resterais
chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper
un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen
Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être
«antinaturel, antisocial, un monstre»! Et personne ne se lèvera pour lui
mettre le nez dans son discours! Eh bien, c’est à moi de parler et je
parlerai!»

Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon
dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à
l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le _Café de la Lumière_. Un peu
ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans
le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette
pièce: autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres
réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient
trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se
trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout
d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi,
chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse: «Le
curé! le curé!» coururent à travers les rangs. Ah! on ne songeait guère
à moi pour «rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie», comme dit
le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement.
Tout à coup, une grosse voix commanda: «Asseyez-vous, citoyens!» Les
Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui
sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à
rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le
moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour
commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il
s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche
des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut.
Ah! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet! Il désirait
me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait
tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne
désobliger personne: M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il
n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les
désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de
contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les
Romenaisiens me tournaient le dos: je ne me fatiguai point les méninges
à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées
devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade--une estrade faite de
planches posées sur des tonneaux vides--et mon attention se concentrait
sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était
suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague
et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait; il avait
pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard,
cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la
hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour
prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes
importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les
juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur
d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître
pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau,
sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut.
Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus
reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu
«l’air prêtre». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le
froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours
le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les
artifices, à ressembler aux autres hommes--c’est son rêve le plus
obsédant--il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se
retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut
la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le
prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en
bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les
yeux qui regardaient en dedans: il penchait la tête sur l’épaule, à tout
instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche
à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques
qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de
leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois.
Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe! Pour se venger
d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite,
soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à
nettoyer le carreau de sa cuisine. «Pourquoi donc, me disais-je,
l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce
champ de baliveaux? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce
conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs,
qui a pu par comparaison se faire une esthétique?» Ah! Mme Rosalie! je
voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son
époux! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite:
c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique
_Mons pinguis_, «montagne grasse», et je ne pus pas ne pas sourire. Je
le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la
guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je
suis un papillon.

--Il peut se vanter d’avoir une femme «conséquente»! dit un de mes
voisins.

--Mais regarde donc sa colombe! fit un autre.

On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et,
pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse
imposante du _Mons pinguis_ qui se dressait à l’horizon de la salle,
dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt
touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de
Romenay filent sur leurs quenouilles: c’était la chevelure de Mme Ragut.
Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des
signes d’impatience; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs
sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle.
Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne: il alla prendre
place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le
cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à
Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde:

--La parole est au citoyen Ragut.

Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la
bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser
sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un
_oremus_ lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses
intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et
d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc
et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures
de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de
la prose. C’est encore là un des stigmates de «l’évadé». Que dans ses
discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce
qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour
pour se donner l’aspect d’un «penseur», toujours, sous l’homme nouveau,
le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les
tirades imprécatoires des _meetings_ de banlieue ni qu’il n’agitât le
tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence
poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus
outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses
propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter
ici son discours! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte.
Il nous conta que le célibat était une «insulte aux saintes lois de la
nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène,
aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux
aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là
commettaient délibérément «un crime social qui avaient l’effronterie de
s’y vouer». Les habitués du _Café de la Lumière_, entendant ces choses,
hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel--le fiel épais
du défroqué--la très pure figure de Léon XIII: l’écœurement me prit de
voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière
accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte,
sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui
écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne
trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la «monstrueuse»
coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des
prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le
mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant
de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms
prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de _la
Lumière_ s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient
pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec
frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait
l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début: le célibat est
un «crime social», et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où
vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses
«arguments». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le
sieur Chapougnot le soir du 14 juillet! Enfin, à des signes qu’il m’est
aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la
péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il
travaillait dans la «superstition», devait se préparer à souhaiter à ses
auditeurs «la vie éternelle». Il fallait l’entendre s’écrier dans la
grande salle du _Café de la Lumière_:

«Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour
les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à
l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des
enfants, le droit d’aimer et d’être aimés! Et pourquoi les prêtres ne
boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres? Pourquoi ne
pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête
sur le sein d’une épouse chérie? Ne sont-ils donc pas des hommes comme
vous? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre
gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô
Ragut!), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe
et l’insolence de Rome: il faut rappeler à la pudeur le successeur de
Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui
voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie! Le
voilà, l’éternel ennemi de la liberté! Je le dénonce. Si vous
n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave
contre l’humanité, contre la liberté. Ah! c’est que vous êtes, citoyens,
les prêtres de l’humanité. (_Bourrasque d’applaudissements dans le clan
de M. le maire._) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les
fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez
la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle
vous dit: «Sauvez-moi, je vais périr.» Et elle périra si vous ne
vainquez ses ennemis. Elle périra... non, citoyens, je blasphème! La
liberté ne peut périr! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola
assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle
a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas
contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner! Dans les
temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée: elle n’a
plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés! (_Nouveau tonnerre._)
Ah! où sont les jours de l’immortelle Révolution? Où sont les jours de
la révolution de 1848? En ce temps-là, sur toutes les places publiques
de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté
étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter
un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien
de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à
l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères
bénir leurs enfants? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu
pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la
démocratie, (_Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se
braquèrent sur M. Thury._) combien êtes-vous qui vénériez la sainte
liberté? Ah! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans
l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le
tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté
le culte qui lui est dû! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle?
Sommes-nous prêts? Hélas! hélas! Ah! humilions-nous, humilions-nous!
(_Applaudissements._) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent
plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un
autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté!

--Et les femmes! les femmes! s’écria précipitamment le garde champêtre
Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis,
cette fois, «communièrent» dans le rire. La salle entière s’esclaffa.
Les «mauvais électeurs» trépignaient de joie. Au milieu de cette
bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec
notre arbre planté dans le cœur.

--Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres
seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les
délivrions du célibat. Ah! s’ils pouvaient parler! S’ils pouvaient venir
étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir
des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce
qu’il ne pouvait chasser l’obsession! N’est-ce pas monstrueux d’imposer
aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution? Il
faut que ce scandale cesse: tous ici, jurons de travailler à
l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles! Oui,
arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La
chasteté, qu’est-ce que c’est que ça? Dans la société de demain, la
chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes.
Reprenant la tradition, hélas! interrompue de la grande Révolution, la
société de demain glorifiera les filles-mères; elle réhabilitera le
libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les
filles--et n’ont-elles pas été créées pour cela!--donneront des citoyens
à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de
l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur
beauté,--car la vertu ce sera la beauté,--(_Grognements
d’enthousiasme._) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les
déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour
Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées; oui, citoyens, des
autels!

--Oui, des hôtels meublés! lança une voix que je reconnus aussitôt pour
être celle de M. Octave Ferrandière.

Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de
l’auditoire: il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes
Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.

Ragut reprit sans désemparer:

«Dans la société de demain, plus de femmes vierges: plus de ces hommes
qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes
lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la
faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que
cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah! je la salue, la
cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les
ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la
liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je
vous souhaite à tous!

--Ainsi soit-il! fit un citoyen loustic que je crois être le garde
particulier de M. de la Villegéneray.

Les deux partis, les «bons» et les «mauvais» électeurs, manifestèrent
bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements
exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des
trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever
de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour
recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues
hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait:

--Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux!
Si seulement ils t’avaient entendu! Oh! les misérables! les misérables!

Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la
crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants,
les ennemis de Claude!

Pour la seconde fois, tous les partis «communièrent» dans la joie. Les
rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques
minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti; je criai
du fond de la salle, d’une voix décidée:

--Je demande la parole!

Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du
bureau avaient des mines effarées: ils chuchotaient entre eux.
Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande.
Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci
refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une
résolution:

--La parole, dit-il, est au citoyen-curé.

Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage
Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la
bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse:

--Au nom du Père et du Fils et du...

Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase:

--Halte-là! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point
déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui
ne sont jamais venus chez vous.

Oh! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais
aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez
nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie: leur
rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire.
L’interrupteur paraissait confus: les «mauvais» électeurs le
conspuèrent.

Les «bons» électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue
que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité: J’avais quelque
idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1]:

  [1] Je donne mon «discours» tel à peu près que je l’ai prononcé et que
    je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut
    salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je
    reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache
    qui, au début, me servit d’accompagnement?

«Citoyens,

«Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité
et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre
ne peut m’empêcher d’appeler un «blagueur», les gens de mon village vont
regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles
sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les
plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands «blagueurs»: vous
les tueriez plutôt que de les en faire démordre! Je ne connais pas le
potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont
belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens,
regardez-moi bien!

--A bas la calotte! cria un auditeur.

Ce fut le signal peut-être attendu. Les «bons» électeurs que jusqu’à ce
moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que
j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me
lapider d’apostrophes.

--A bas la calotte! A bas le goupillon! Gros farceur! Assez d’_oremus_!
Rendez l’argent! On te fera rendre ta graisse!

Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des
plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides
encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent
bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus.
La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur
sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients,
mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les
mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien
voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur
l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du
même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, _more
clericorum_. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa
noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait,
comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale
d’injures reprenait:

--Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos... bouches.
Faudrait pourtant laisser parler le monde!

J’essayai d’élever la voix:

--Citoyens!... Citoyens, je proteste!...

Mes «citoyens», mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les
huées furieuses. Les «mauvais» électeurs, les ennemis de M. le maire,
tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas! c’étaient,
pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires
dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré
d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines
pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure,
par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la
face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés
qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche? Je pris le
parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs
adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à
ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent.
Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut
achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier:

--Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos,
je continue.

Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des «bons»
électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire
et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti
du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour
leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres
électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient: ma présence
faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les
chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient.
L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger
aux bêtes! J’éclatai de rire: aussitôt l’homme furieux reparut sous la
bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent
projetées sur moi.

--Marchand d’eau bénite! Pou d’église! Cafard!

Que de titres pour un seul homme! Brusquement, le silence se fit, comme
si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement
murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid,
fixait sur les électeurs son œil bleu.

--Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez! Les
cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que
nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre
pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous; ceux qui
continueront à interrompre seront mis dehors!

Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous,
lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de
furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades
dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au
_Café de la Lumière_. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net
l’exaltation des «bons» électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De
l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux
fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur
resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux! Ils
étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et
voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait
d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas! Plus d’un a dû douter de la
justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne
point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur
administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant,
des propos de convalescence.

--Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je
reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé! Allons,
regardez-moi bien! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les
visions obsédantes que M. l’abbé Ragut--pardon, que le citoyen
Ragut!--vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont
séché sur pied?

--Dame! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux
échalas!

--Pour ça, cria un autre, un «esquelette» et vous ça fait deux!

--Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire
l’a dit!

Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner; les «bons» électeurs
s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.

--La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement,
sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat; la vérité,
c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long
des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis: vous
n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de
pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés,
parce qu’ils n’ont pas d’épouse! Il faut que le citoyen Ragut se
résigne: ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican
d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge: «Une femme ou la
vie!» Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie:
«Tant mieux pour vous!» Sans doute, si vous aperceviez votre curé
cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus,
bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai
tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais
les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour
vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement.
Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se
mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs
qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre! Je ne vous
apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus
graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.

--Ah! Ah! ricanèrent plusieurs auditeurs.

--D’la confession, i n’en faut pus! C’est pour les bigotes qu’ont rien à
faire! clama une voix.

--Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui
s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience,
pour leur bonheur; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour
oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où
bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en
servent: or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile,
plus pénible à ceux qui en usent.

--On comprend pas! fit d’une voix lourde l’un des assistants.

--Eh bien, je vais éclairer ma lanterne! Ignorez-vous donc que vos
femmes ont mille et une manières--je ne veux pas les énumérer, vous les
connaissez mieux que moi--de vous faire parler, lorsque vous voudriez
vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de
tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez!

--Eh tiens! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque
les hommes font les cachotiers, on fait la tête: ils calent toujours!

--Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes
dires l’appoint de son expérience... Je ne prétends pas que le prêtre
marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il
commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des
confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le
faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives
tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et
elles aiment à connaître les secrets du prochain: elles n’auraient
aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre
tempérament que le leur! Elles n’auraient pas grande foi dans la
discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts,
certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas
les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès!
Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours
agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous
paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un
héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion
catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses
prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la
confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé
marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son
beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de
sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas
l’homme qui doit se faire tout à tous.

--Tu parles! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé,
comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.

Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le
maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle.
Aussitôt, deux «bons» électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les
bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O
miracle! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce
que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil
bleu! Je repris:

--Un prêtre marié serait encore «monsieur le curé», il ne serait plus
«votre curé», un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre,
parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu
parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non
pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse,--il n’en a
pas,--ou la miche de pain de ses enfants,--il n’en a pas,--mais pour
consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour
baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous
respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux
et que vous ne pourrez plus travailler! Vous auriez mauvaise grâce, je
vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre: c’est là une
institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en
souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah! vos
ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris! Il fut un
temps--il y a de cela huit siècles--où les prêtres ne se distinguaient
pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux
abritaient une amie, une compagne--je ne veux point vous chicaner sur le
mot--sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre,
Grégoire VII,--qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît!--prit
en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il
enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les
autres se dirent: «Le pape est si loin!» Et... ils ne se séparèrent
point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha? Ce fut le peuple! Ce
furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire
exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et
envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez,
à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les
expulsèrent.

--Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes?
demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.

Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit
frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du
comique.

--Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si
compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer: ces
dames durent trouver un abri quelque part! C’est une page d’histoire que
je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères
du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on
pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne
serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de
Dieu, mais l’homme des créatures: ils savaient qu’un prêtre marié, quand
le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres,
subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et
s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.

Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens: le rire fut unanime. Je ne
m’émus pas.

--On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous
restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups! C’est là un
accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas
ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs!... Je reviens
à mes curés! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne
pourraient remplir leur mission.

--Et la papesse Jeanne! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député
qui interrompt un ministre.

La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens: ils ne s’associèrent
pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis:

--Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme
au vaste génie, Napoléon Ier!

--Ah! ah! ah! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.

--Napoléon! un calotin! dit un citoyen.

Chapougnot se leva du banc où il était assis.

--Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le
citoyen-curé insulte la République!

Le cordonnier-président crut devoir intervenir:

--Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de
dire.

--Quelles paroles? demandai-je. Retirer quoi?

--On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il,
tandis que les clients de _la Lumière_ applaudissaient.

--Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions: je
concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années,
la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des
prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un
ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune
fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer
contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle
satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient
comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la
nature! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen
Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes
d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop
connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux
catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois
de la nature, je ne dis pas non! Et après? Hommes mariés, écoutez-moi!
Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces
fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie
et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme,
vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et
permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits
garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la
nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme? Eh bien, non, et si
vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour
votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même.
Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout
simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou
la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature! mais c’est
de tout autres conseils qu’elle vous donne! Elle a horreur des entraves,
horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de
vous tous, gens mariés! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous
garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour
en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à
la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et
vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle
que la vôtre! Essayez un peu! Et vous verrez se dresser devant vous,
brandissant le glaive de la loi--d’une autre loi!--le citoyen Chapougnot
qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la
société, la morale, la puissance coercitive de la France!

Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui
se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.

--Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer
qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne
sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au
monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature: c’est
le pays des bêtes!

--Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le
citoyen-curé insulte la République!

Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait
entendre. Les clients de _la Lumière_ s’agitaient, remuaient leurs
sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel
accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui
leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il
s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le
citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises,
clamait à plein gosier: «Le curé insulte la République!»

Je repris, sans me troubler:

--Oh! parlez-moi des bêtes! Elles, du moins, sont affranchies de la
fidélité conjugale! O trop heureuses si elles connaissaient leur
bonheur! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays
des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut
évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de
printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait
explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée.
Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez,
citoyens, c’est la cité d’amour! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux
saintes lois de la nature!!!

--Et la papesse Jeanne! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.

Les «bons» électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre
moi: Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau...
Visiblement, ils jalousaient l’Éminence _grise_ à qui le Richelieu
romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide
pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent
Chapougnot de leurs protestations.

Des voix indignées s’élevèrent:

--Tu nous assommes avec la papesse Jeanne! dit l’une.

--Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse! fit une autre.

--Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là? ajouta un
troisième.

Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main
sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance
coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les
figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président
veillait.

--Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le
monde!

Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers
son mari, s’exprimait ainsi: «Claude, tu crois que je ne ferais pas
mieux de sortir pour protester? Ce curé n’est pas un homme comme il
faut: il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du
tout, cet homme-là, mais du tout, du tout.»--Le citoyen Ragut ne
répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je
repris:

--Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le
vois, M. et Mme Ragut: vous m’en voyez inconsolable! Et j’ai la douleur
d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points! Me le
pardonneront-ils? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les
prêtres seraient des «monstres sociaux», parce qu’ils renoncent au droit
d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour
perpétuer l’espèce! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles!
Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles!
Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient
leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles
il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage
de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de
citoyens! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant
comme le but du mariage! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop
de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est
le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli--car enfin on peut perdre
le premier--le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner: si
d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme
un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos
maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une
famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se
mouillent! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la
fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La
mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de
la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une
larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se
serre, et je demande anxieux: «Mais, vous avez donc perdu quelqu’un?» Le
père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle
larme, et, entre deux soupirs, la mère,--les femmes aiment à répandre
leur souffrance en paroles,--la mère me dit, avec un grand geste de
découragement: «Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au
contraire... dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un!»

--Et la Saint-Barthélemy! Et Mme de Montespan! Et le Deux-Décembre! Et
le petit Mortara! égrena le citoyen Chapougnot.

Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser,
puis je repris:

--Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but
du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera
pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés! Que
messieurs les hommes mariés commencent! Allons, croissez et multipliez,
c’est «la grâce que je vous souhaite», comme dit le citoyen Ragut!

--Votre ironie ne m’atteint pas! fit d’une voix sombre mon ancien
confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la
chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la
vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de
moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine!

--Un attentat contre la liberté humaine! Ah! mais parlons-en! Si des
hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins,
la liberté d’être esclaves! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut,
quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au
célibat! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent
librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut
pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination; je ne sache pas
qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant
l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est
volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais
là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah! où sont les
robes d’antan? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait
séduit, qu’on lui ait «doré la pilule», pour employer une expression
plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer
que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre
inexpérience pour nous vouer au «martyre», qu’il nous ait pris par ruse,
en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par
de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et
longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de
recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de
nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où
nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous
prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos
forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève,
dans toute la ferveur du sang? N’avions-nous pas le droit de jurer
d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à
l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de
violence, un assouvissement? Et le jour de notre engagement, l’évêque
a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme
autrefois les «rabatteurs» enivraient les jeunes gens pour les amener à
s’enrôler? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque
est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire
vœu de chasteté? Quand chaque ordinand a répondu: «Présent», à l’appel
de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen
Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute,
de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites
pour vous les lire ce soir):

«Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très
attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous
impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à
votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez
reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis:
il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être
comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en
est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans
votre dessein, au nom du Seigneur, avancez!»

Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il
est resté! Il a avancé au nom du Seigneur; il est allé, sans qu’on l’en
prie, se placer sous le joug! Ah! qu’il est mal venu à prétendre qu’on
l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait
exprès! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi! Voudrait-il donc nous
forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût
en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la
raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième
année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme
Rosalie! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat
à la liberté humaine! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop
pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre
femme? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le
droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience--un
gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas--pour lui
reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant
effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier,--oh!
rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise!--je défie le
citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la
puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et
d’expulser la malheureuse qui serait ma femme! La loi n’interdit pas au
prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des
enfants à la douzaine! La liberté du prêtre! mais il me semble que, par
son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me
tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le
droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus
évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions
désirer!

Sur ces mots, tandis que les «mauvais» électeurs m’applaudissaient,
m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés,
vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le
front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que
m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de: «Vive le curé
Blondot!» qui me payèrent de mes sueurs oratoires.

--Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.

Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.

--La parole, fit-il, est à... à la cit... à Mme la citoyenne Ragut.

Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants
poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour
demander le silence.

--Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes
comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus! Un homme
sans femme! A-t-on jamais vu ça, par exemple! Qu’ils nourrissent une
femme et des mioches; c’est bien leur tour! Et surtout, n’écoutez pas
celui de chez vous: un curé marié, rien de plus beau! Tenez, mon p’tit
homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage! Avant dix ans, tous
les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles
en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis! Les curés, voyez-vous,
je les connais, c’est du monde comme il faut! Ces gens-là ont de
l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point
malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour
savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes
petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses!

Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut
retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula: plock! on eût dit une nappe
de graisse qui s’étale.

Revenus de leur ahurissement, les clients du _Café de la Lumière_
murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la
citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait
suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie.
Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous
les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le
cordonnier-président se leva:

--Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en!

--Vive la République!!! cria le citoyen Chapougnot.

Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais
moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers
l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire,
puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai
qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle
et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes
auditeurs devisaient. Je fus salué.--«Bonsoir, monsieur le
curé.--Bonsoir, mes amis.»--Des phrases parvinrent à mes oreilles. On
parlait de moi avec quelque éloge: «Pour sûr, disait un vieux paysan
tout chenu, notre curé n’est point une bête! Il prêche mieux que le
Ragut!--Et mieux que la grosse femme! fit une voix.--Ah! dame! il a du
bagout!» conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens
avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était «l’étranger».
Moi, je représentais Romenay, «le pays». Et j’avais mieux «prêché» que
l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils
étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur
mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces
choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le
presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et
une voix oppressée qui m’interpellait: «Monsieur le curé! monsieur le
curé!» Je m’arrêtai et me retournai: M. Cobichet, pharmacien de première
classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme
si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit:

--Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils
sont anéantis, ils ne sont plus.

--Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet! répondis-je. Je suis bien aise
de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit,
monsieur Cobichet.

Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au
presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai
les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me
revinrent à l’esprit. Oh! je ne cherchai pas à me faire illusion! Sans
doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais
aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que
leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes! Sans doute, mon
discours, mon «sermon» ne serait jamais enchâssé dans le _Trésor de la
prédication_, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur
Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais
jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon
sens. Eh! mais je ne me prends pas pour un imbécile! Et vous, citoyen
lecteur, que pensez-vous de vous-même?

Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave
Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure
joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.

--Mais qu’y a-t-il? demandai-je.

M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain
encore et de conviction.

--Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc?

--Il y a, fit M. Octave, il y a... non, c’est à se tordre!

--Mais quoi

--Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du
défroqué--vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait
l’estrade--viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les
deux dames se battaient pour Maxim! C’est à se tordre! C’est à se
tordre!

--Que me contez-vous là?

--Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme
Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du
couple Ragut.--Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont
reçu l’hospitalité chez les Thury.--Le pasteur n’est pas venu pour des
raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez
bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec
Maxim. Extraordinaire, ce Maxim; il les ensorcelle! A table, on l’avait
placé entre les deux dames, et... non, non, c’est à se tordre! monsieur
le curé, je me tords.

--Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais
redressez-vous et continuez!

--A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez
pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute
de rien: il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours
qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit
hier: «Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec
des yeux, mais des yeux! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins,
me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle «Maxim» tout
court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi.» Or,
pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec
Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer
sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de
Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la
ville; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait
blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour
amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota
aigrement: «Ah! j’en ai gros sur le cœur!» A la fin du repas, les deux
femmes échangèrent même des paroles vipérines; mais ce fut le bouquet
quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit:
«Vous allez me reconduire, hein? Nous n’allons pas, je l’espère, passer
l’après-midi avec ce vieux tableau!» Le vieux tableau, qui épiait leurs
propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse,
vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel
et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère
Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de
mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait
ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les
deux femmes se sont-elles abouchées? Que s’est-il passé? Je l’ignore. Au
moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un
rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des
cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en
face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent
prêtes à s’écharper.

--Oh! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du
propre, votre conduite! Une femme mariée, c’est du joli!

--Ah çà! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale?
répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon!

La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe
ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles
s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au
violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du
pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait: sans doute,
elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle
récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse
injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan! elle la
jetait à la face de l’autre! La petite dame Asseler restait plus calme:
elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque
épithète envenimée: les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et
allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue
des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle
de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère
Ragut allait pêcher ses adjectifs! C’est à se tordre! C’est à se tordre!

--Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous!

--Oh! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. «Vieille sottisière,
criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de
schismatique.»--«Vieille proxénète!» répliquait la femme du pasteur de
sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus
de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui
appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf! On entendit un
bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma
jument Manda.

--Et vous n’êtes pas intervenu! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas,
comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer?

--Moi! fit Octave, oh! non, par exemple! Je m’amusais bien trop! Je ne
demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais
plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut
s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le
maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes
et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté! J’ai déclaré
que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait,
sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de
manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre.
Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la
porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur
s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée
chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes: «Espèce
d’hérétique, de schismatique!»

--Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé?

--J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire: je ne me
suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place.
J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos
gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles: c’est là un
phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc
devenue?

--Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait
furieusement contre la «schismatique» devant les commères accourues, et
qui déclarait avoir «une de ces soifs à boire la rivière avec les
poissons!» Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur
le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop
prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près
une dispute. Pensez donc! S’il allait être obligé de prendre parti!

A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la
pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire:
«Entrez», que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la
figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter «du nouveau»
la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la
possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive:

--Oh! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie,
Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.

--C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu! C’est quand
même abominable d’assister à de pareils _escandales_ dans notre pays!
Ces créatures-là, c’est comme les champignons _venimeux_; elles ont beau
se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter
les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison...
Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais
aller étendre mon linge au jardin!

Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui
proposai de l’accompagner:

--Mais comment donc, enchanté! fit naturellement mon jeune ami.

Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir.
Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement.
On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités
échangées: on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes
devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle
avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les
langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers
champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et
bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui
revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa
démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.

--Ah! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous
arriverez trop tard!

--Quoi donc? demanda Chapougnot... Quoi donc?

--Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas
verbaliser! Trop tard! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé: la
loi ne défend que les combats de taureaux!

Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.

--Ah! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je
n’y suis pas! Si j’avais été là! Hier, tenez, à la conférence, tout
s’est passé selon la loi, mais j’étais là!... Ça ne fait rien, continua
Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas
voulu faire des misères à la grosse femme!... Il me plaît à moi, son
mari, l’ancien curé! Ah! en voilà, un curé comme je les aimerais! Il
vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté; il dit des sottises au
pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me
fait autant plaisir que de boire une chopine!

--Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape?

--Pourquoi? pourquoi répondit Chapougnot... pourquoi? mais parce que
c’est un homme comme un autre!

--Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur
Chapougnot?

--Mon chef! mon chef! fit le garde champêtre redressant la tête et se
frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain!

--Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes
catholique, apostolique et romain.

--Je suis républicain, répéta Chapougnot.

--Soit! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes
pas moins son sujet.

--Le pape un roi! clama le garde champêtre. Moi son sujet! Sujet de
personne, monsieur! Sujet du pape! Ah! par exemple, elle est forte,
celle-là! Sujet du pape! Mais je démissionne! Mais il faut que je lui
envoie ma démission, à ce pape! Je vais lui écrire, et une lettre qui
sera tapée!

--Oh! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un
timbre de cinq sous! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le
marché, le pape ne vous répondrait pas.

--Le pape ne me répondrait pas! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas!
Mais alors, c’est un tyran!

--Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les
jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de
démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape: vous mourrez sujet du
pape.

--Mais je ne veux point de ça! je ne veux point de ça! s’écria
Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un
autre, nom d’un chien! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera
tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse
Jeanne!

Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec
véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous,
pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite
manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre.
On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance
coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M.
Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se
dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave
et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras:

--Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever,
ne racontez pas au _Café de la Lumière_ qu’un curé vient de vous
relever! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.

A ce mot, le garde champêtre redressa la tête:

--Un Samaritain! fit-il, ça ne m’étonne pas!... Moi, je suis
républicain! ajouta-t-il en forme de protestation.

Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un
salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un
soliloque:

«Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme! Une lettre tapée! Une
lettre tapée!... Un homme comme un autre... Raspail... La papesse
Jeanne!»

Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde
champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux
méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier
d’une horloge.

--Ah! ils sont frais, les amants de la République! s’écria M. Octave.
Ils sont dignes de cette vieille...

--Oh! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser
ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement
données!

--Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire
que vous l’aimez, la République!

--Je suis républicain, monsieur Octave.

--Comme Chapougnot!

--Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les
curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber
tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis
par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des
gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux
l’étouffer: ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux
partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la
gênons, la République, avec notre amour! Plus nous la gênons, plus nous
l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M.
Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle
pourrait, chaque jour, dire au Seigneur: «Mon Dieu, j’ai trop d’amis et
qui m’aiment trop! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup
d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les
curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce
que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore... mais quand on
aime! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de
mes curés: hélas! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu
de services en se laissant si gentiment battre par moi! Des curés
délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me
verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles
des siècles. Ainsi soit-il!»

--Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce,
monsieur le curé! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette
gueuse qui n’est pas parfumée du tout...

--Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du
gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je
vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A
bientôt, monsieur Octave!

--Bonsoir, monsieur le curé!

Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et,
après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval
s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de
«réparateur». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie
Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux
deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien,
ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une
carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en
emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la
calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il
m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie.
Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver,
M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le
flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et
désolée:

--Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi,
quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église?
Ah! voilà les mauvais jours revenus! L’ère des guerres religieuses est
ouverte de nouveau dans notre pays.

--Comment! m’écriai-je, vous appelez une «guerre religieuse» cette
bataille de femmes! Vous considérez ce petit incident plutôt comique
avec des lunettes trop grossissantes.

M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis:

--C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout! Du reste, le
sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure.
Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici
m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah! monsieur le curé, puisque
j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler
mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat...
Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être
fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de
vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il
a gardé sur les masses!... A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais
vous demander un petit service...

--Parlez, monsieur Cobichet.

--Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis
inventeur de pilules.

--Mes félicitations, monsieur Cobichet! Quelles maladies
guérissent-elles? Tous les maux connus, comme il convient, mais
lesquels, plus spécialement?

--Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité! L’obésité,
monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle
fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui
s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces
trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut
lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race
frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité,
monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les
peuples.

Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases
de son prospectus: je crus prudent de l’interrompre:

--Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules!

--Pardon, monsieur le curé: la fortune de mes pilules dépend de vous.
Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort.

--Je demeure stupide, monsieur Cobichet.

--Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous
écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence
ordinaire, l’efficacité de mes pilules «antiadipeuses». Je vous
demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes
prospectus et sur mes brochures.

--Par ma foi! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile!
Je ne vous savais pas aussi facétieux!

M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.

--Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas! Je
ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans
tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui
prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes
et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le
reconnaître: les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un
remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il
s’agirait d’un remède contre l’obésité! C’est une infirmité qui afflige
de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique! Elles
domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles
vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve
et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se
métamorphose en un mal, en une infirmité.

--En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du
clergé catholique?

--Ah! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de
vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor!

--Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous
jure que je n’en absorberai jamais! Je ne puis pas me porter garant de
leur vertu!

M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui
disais: silencieux, il me regardait.

--Oh! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas
d’aussi près! Si vous croyez que mes confrères...

--Oui, mais ma photographie, pourquoi?

--Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première
page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette
inscription: «Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de
Cobichet.» A la seconde page, je reproduirais--si je suis autorisé à le
faire, et je l’espère--la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a
votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.

--Le malheureux!

--Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais:
«Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet,
pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay.»
Comprenez-vous, monsieur le curé?

Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que
son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint
égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit: «Comprenez-vous,
monsieur le curé?» une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux
gris clair.

Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait
mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il
avait longue et presque blanche.

--Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations
d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au
clergé protestant? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une
épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre: plusieurs
personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui
leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne
demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay?

--M. Asseler! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M.
Asseler! jamais! jamais! Je ne voudrais point mettre mon invention sous
le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule! Après le
scandale de cet après-midi surtout! oh! non! jamais! jamais! Quel
prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses? Les
protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on
la chasse! M. Asseler est vraiment trop faible: il finira par perdre
toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de
charité, vous associer au succès de mes pilules?

--Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret,
de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien
capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas
augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.

Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de
mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant
vers le presbytère, je me disais: «Il faut vraiment que le prestige de
M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée! M.
Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble
peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas
maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le
pasteur en puissance négligeable. Ah! les femmes! les femmes! Et cet
imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets! Merci
bien!»




VI


--Monsieur le curé, le curé protestant est là dans le corridor. Il veut
vous voir, cet homme.

Ainsi parla Prudence, un soir, vers huit heures. Je sursautai et je dis:

--M. Asseler! mais faites entrer!

Je quittai prestement ma chaise et allai à la rencontre de M. Asseler
qui pénétrait dans ma chambre.

--Comment allez-vous, monsieur le pasteur? demandai-je avec un sourire
de bienvenue, en lui tendant la main.

--Je vais mal, monsieur le curé, me répondit M. Asseler, et c’est
pourquoi je viens à vous.

J’approchai de la cheminée le grand fauteuil de reps rouge et je priai
le ministre protestant d’y prendre place.

--Monsieur le curé, dit-il, dès qu’il fut assis, je ne me dissimule pas
ce que ma présence chez vous peut avoir d’étrange. Vous le premier, avez
le droit de vous étonner.

--Oh! monsieur le pasteur, j’ai passé l’âge des étonnements! Et, du
reste, une visite qui vous est agréable ne vous étonne jamais!

M. Asseler inclina légèrement la tête en signe de remerciement.

--Oh! je sais que ma démarche peut heurter certaines convenances, mais
je suis malheureux, monsieur le curé, je suis très malheureux, et un
homme qui souffre a, me semble-t-il, certains privilèges, celui d’aller
sans crainte et sans respect humain où le porte,--laissez-moi dire le
mot, monsieur le curé,--où le porte sa sympathie. Je suis seul dans ce
pays. Si grand que soit pour un homme malheureux le besoin de se confier
à un autre homme, il est certaines souffrances qu’on ne peut étaler aux
yeux des indifférents. Lors de notre première rencontre, monsieur le
curé, vos qualités d’esprit et de caractère m’ont séduit. Je crois
pouvoir compter sur votre charité, sur votre pitié!

--Monsieur le pasteur, dis-je, la confiance que vous placez en moi
m’honore et me touche plus que je ne saurais le dire. Vous me permettrez
de vous considérer comme un ami. A ce titre, vous avez le droit d’exiger
de moi non pas une vague charité, une vague pitié, mais un dévouement
sans restrictions. Vous êtes un honnête homme. Je ne crois pas être un
coquin. Nous pouvons nous entendre. Parlez, monsieur le pasteur, je vous
appartiens.

--Monsieur le curé, dit le pasteur après un court silence, je suis la
fable du pays.

Comme je faisais mine de m’étonner, il reprit:

--Oh! ne vous croyez pas obligé, par politesse, de me détromper! Je sais
ce que l’on dit. Je devine ce que l’on pense. Eh bien, ce sont des
calomnies! Ce qu’on raconte n’est pas vrai! ce qu’on pense n’est pas
vrai!... Oui, ajouta M. Asseler comme se parlant à lui-même, ce qu’on
raconte est faux! est faux! est faux!

--Ce qu’on raconte! Quels sont donc les faits précis?...

--On affirme, répondit le pasteur, d’une voix qui tremblait, que je suis
un mari... un mari berné.

--Oh! m’écriai-je, on ne vous l’a certainement pas dit à vous!

--Non, fit M. Asseler, on ne me l’a pas dit, mais on m’a si bien laissé
voir qu’on le pensait! L’attitude qu’ont prise mes coreligionnaires à
l’égard de ma femme ne me permet de garder aucune illusion sur la
conviction où ils sont que leur pasteur a une épouse indigne; elle
signifie trop clairement, leur attitude, que Mme Asseler est suspectée,
qu’elle est méprisée, honnie. L’adultère ne devient tragique que quand
il nous atteint. Chez les autres, il est toujours drôle et ne va pas
sans un certain comique. Les femmes mettent plus de discrétion dans
leurs railleries. Elles s’apitoient même parfois sur l’infortune de la
victime, de l’époux trahi! Les hommes, eux, sont féroces et leurs
ironies sont cruelles qui tombent sur un mari trompé... ou qu’on accuse
de l’être. Quand je passe auprès d’un groupe d’hommes, je vois sur les
figures des sourires dont le sens ne m’échappe pas: on chuchote en me
regardant et, si je n’entends pas les paroles qui se murmurent, leur
signification ne m’échappe pas: «Le pauvre homme!» pense-t-on, «il ne se
doute de rien!» Eh bien, si! monsieur le curé, le pauvre homme,--oh!
j’accepte l’épithète!--le pauvre homme se doute de quelque chose! Il
sait qu’on déclare sa femme infidèle! Mais ce qu’il sait aussi, c’est
qu’on la calomnie; il sait que sa femme est honnête et respectable! Mais
croyez-vous donc, monsieur le curé, que si j’eusse sous mon toit une
épouse adultère, je ne l’eusse pas chassée? Oui, oui, je l’aurais
chassée... sans pitié!

En prononçant ces dernières phrases, M. Asseler avait dans la voix une
énergie singulière. Il reprit, après quelques secondes de silence:

--Oui, je l’aurais chassée! Oh! je ne l’ignore pas! Mme Asseler, par son
mépris du «qu’en dira-t-on», par ses libres allures, par l’indépendance
extérieure qu’elle met dans sa vie, a provoqué les calomniateurs. Elle
n’a point voulu être hypocrite, et c’est là un crime que les gens de
petite ville ne pardonnent pas. Elle a commis des légèretés, des
imprudences; elle s’est obstinée à recevoir certaines visites fort
innocentes en soi, mais qui avaient le tort de prêter le flanc aux
interprétations malicieuses. Il y a huit jours, elle s’est querellée
publiquement avec la femme de ce baladin venu à Romenay pour vilipender
ceux qu’il a reniés,--ce qui est un acte toujours indécent.--J’étais
absent ce jour-là, et je dois dire que j’avais quitté Romenay tout
exprès pour n’être point obligé de banqueter chez M. Thury, avec ce
triste sire. Mme Asseler pouvait-elle subir sans riposter les insultes
de cette matrone? En répondant du tac au tac, aux injures par des
injures, aux menaces de coups par des gifles, elle a usé d’un droit
naturel, du droit de légitime défense. Croyez bien, monsieur le curé,
que j’ai fait entendre à Mme Asseler les observations que me suggérait
ma conscience! Je lui ai demandé de recevoir moins souvent chez elle M.
Maximilien Thury et de ne plus sortir seule avec lui en voiture. Mes
remarques et mes prières, je dois le dire, ont été vaines. «Je t’ai
suivi à Romenay, me disait ma femme, je t’ai suivi sans te faire sentir
ce qu’il y avait de désolant pour une Parisienne à vivre dans un trou de
province! Je ne me repens de rien, mais je m’ennuie ici à mourir.
Veux-tu donc me priver des seules distractions qu’il me soit possible de
me donner? En est-il, du reste, de plus honnêtes? M. Maximilien Thury
est un homme de bonne éducation; il a respiré l’air de Paris, il a de
l’esprit. Quelles autres fréquentations veux-tu que nous ayons dans le
pays? Ne crois-tu pas que j’aie plus de plaisir à causer avec lui
qu’avec toutes les pécores de Romenay? Toutes ont cherché à attirer chez
elles le fils du maire: elles sont furieuses qu’il ait dédaigné leurs
avances, elles sont jalouses, elles jettent leur venin. Elles me
dénigrent. Je me soucie bien de ce qu’elles disent! Comme elles jugent
des autres par elles-mêmes, elles ne peuvent pas imaginer qu’une femme
reçoive chez elle un jeune homme sans en faire aussitôt son complice.
Est-ce que, si je te trompais, si j’étais la maîtresse de Maximilien
Thury, je ne chercherais pas à me cacher? Est-ce que la simple prudence
ne me conseillerait pas de prendre contre toi certaines précautions?
Mais voilà: j’agis franchement avec mon mari, comme avec tout le monde.
Voudrais-tu me reprocher toi aussi de ne pas savoir dissimuler? Mais, tu
me connais! Tu sais que je t’aime, tu sais que je ne mens jamais, et
puisque je t’affirme que mes relations avec M. Maximilien Thury sont et
resteront honnêtes!» Je suis bien obligé, monsieur le curé, de
reconnaître que ma femme, en me tenant ce langage, détruisait, d’avance,
toutes les raisons que j’aurais pu lui opposer. Je n’ai pas le droit de
douter de sa sincérité, ni de la condamner à une solitude complète, à
une existence de recluse. Une jeune femme élevée à Paris ne peut se
faire aux exigences souvent très étroites des «convenances» telles que
les comprennent les petites villes de province. Je n’ai pas cru devoir
user de mon autorité maritale, recourir à des moyens qui me répugnent,
pour la contraindre à un genre de vie qui l’eût rendue malheureuse. M.
Maximilien Thury vient chaque jour: ma femme l’accompagne quelquefois
dans ses promenades et les calomniateurs ne se lassent pas. Il va sans
dire que mon plus grand désir serait de voir cesser ces rumeurs. Mais
comment? Je ne puis pourtant pas prier M. Maximilien d’être moins
assidu!

--Mais, dis-je, n’avez-vous pas fait remarquer à M. Maximilien Thury,
qui connaît assurément l’esprit malveillant de nos petites villes, que
ses visites pouvaient se mal interpréter?

--M. Maximilien est un honnête homme, reprit le pasteur. Je suis bien
convaincu qu’il ignore à quelles calomnies la réputation de ma femme est
en butte. Ce jeune homme m’a toujours montré de la sympathie, du
dévouement. J’eus cru commettre une indélicatesse en lui adressant des
observations qu’il eût pu prendre pour un congé ou tout au moins pour le
conseil d’un mari ombrageux. Je sais, au reste, que si ses visites sont
aussi fréquentes, c’est que ma femme non seulement les autorise, mais
encore lui demande comme une grâce de revenir. Laissé à lui seul, M.
Maximilien y mettrait, je n’en doute pas, plus de discrétion. Je dois
ajouter que si j’ai gardé une réserve aussi rigoureuse auprès de M.
Maximilien, j’ai cru devoir faire part de mes... ennuis à Mme Thury, sa
mère, qui--je n’ai pas à vous l’apprendre--est une femme d’esprit droit,
d’honnêteté insoupçonnée!

--Et Mme Thury vous a compris?

--Oui, elle m’a compris, mais elle s’est vue forcée de m’avouer que son
fils n’acceptait aucune tutelle morale, qu’il échappait complètement à
l’influence maternelle et qu’elle ne pouvait que s’attrister
inutilement. «Maximilien souffre, m’a-t-elle dit. Il aimait Mlle
Ferrandière et désirait l’épouser. M. le curé de Romenay, pour des
raisons que je n’arrive pas à connaître, a usé de son influence auprès
de la mère de la jeune fille pour que le mariage n’eût pas lieu.»

--C’est très exact, dis-je.

--Mme Thury ajouta: «Nous aussi, mon mari et moi, nous souffrons. M.
Thury s’aigrit, et je ne serais pas étonnée que ce fussent ses tourments
qui aient occasionné cette syncope qui nous a tant alarmés. Je vis, moi,
dans des transes perpétuelles. Je connais Maximilien. Il veut s’étourdir
et il ne garde plus aucune retenue. Tous les matins, je me lève avec
cette pensée qui me torture: «Pourvu qu’aujourd’hui on ne vienne pas
m’apprendre que mon fils s’est tué ou qu’il a fait quelque coup de tête
qui l’oblige à quitter pour toujours le pays! Je m’attends à tout, à
tout, sauf au bonheur!» Ces confidences de Mme Thury, ajouta le pasteur,
m’ont ému, troublé et découragé. Il était pour moi bien évident que je
ne pouvais faire appel au concours de Mme Thury pour qu’elle demandât à
son fils, comme une grâce, de ne plus fréquenter ma maison. Le concours
que je n’ai pas obtenu de Mme Thury, serait-il indiscret, monsieur le
curé, de l’attendre de vous?

--J’avoue, dis-je, ne pas très bien saisir...

--Oh! reprit M. Asseler, je ne connais point les raisons qui vous ont
porté à donner à Mme Ferrandière le conseil de s’opposer à l’union de sa
fille avec M. Maximilien Thury! Ces raisons, vous n’en devez compte à
personne, mais... ce mariage, je vous l’avoue en toute franchise, serait
pour moi une délivrance. M. Maximilien, une fois marié, resterait auprès
de l’épouse qu’il aimerait: ses visites assidues cesseraient et les
calomnies aussi.

M. Asseler s’arrêta de parler. Il y eut un silence. Je me demandais si
le pasteur ne venait pas à moi en ambassadeur, s’il n’était pas délégué
par les Thury pour faire l’assaut de ma volonté, pour tenter une
dernière fois de me fléchir. La suite de l’entretien devait me
convaincre que je m’abusais.

--Je comprends, monsieur le pasteur, lui dis-je, je comprends, mais,
hélas! il m’est tout à fait impossible de revenir sur ma détermination
et de donner à Mme Ferrandière un autre conseil... C’est impossible, ma
conscience est engagée.

--Alors, je n’insiste pas, fit le pasteur. C’était un simple désir que
j’exprimais et que vous trouverez tout légitime, j’en suis bien sûr,
monsieur le curé. La femme est un être de faiblesse: notre devoir est
d’écarter d’elle toutes occasions d’imprudences, de l’entourer d’une
tendresse vigilante, presque inquiète. Je le reconnais: je serais
coupable d’oublier cette obligation. La nature indépendante de Mme
Asseler l’expose à des dangers d’autant plus réels qu’elle est portée à
ne point les soupçonner et à les dédaigner. Ma femme, monsieur le curé,
est née à Paris, elle a vécu à Paris jusqu’à notre mariage,--qui remonte
à trois ans à peine,--elle aime Paris. Pas un jour ne se passe sans
qu’elle ne dise: «Quelle existence je mène pour une Parisienne! Ah! que
je regrette Paris! Ah! si nous habitions Paris!» Elle a l’obsession de
Paris, dont il est si difficile de guérir. Je n’ai pas le droit de
récriminer. Les souffrances que j’endure m’avaient été prédites avant
mon mariage. Mon père m’avait répété cent fois: «Il est difficile, il
est périlleux pour un pasteur d’enseigner Jésus-Christ quand on est le
mari de certaines femmes!» Je suis obligé de reconnaître que mon père
avait raison! Ah! mes beaux rêves d’apostolat! Le temps me semble déjà
éloigné où mon esprit ne concevait qu’une seule ambition, où mon cœur
n’avait qu’un seul désir: étendre l’empire du Crucifié! Le jour est
peut-être proche où je pourrai me considérer comme un ouvrier inutile...
Je suis fils de pasteur, monsieur le curé. Mon père est encore ministre
du saint Évangile dans une ville de la frontière alsacienne. C’est un
homme de bonne volonté et qui aime Dieu avec simplicité. Il appartient à
cette forte race de croyants qui ont gardé la sérénité de la foi parmi
les fureurs matérialistes de notre époque. Quand parut la _Vie de
Jésus-Christ_, par Renan, mon père--il me l’a maintes fois affirmé--ne
fut point troublé. Son cœur lui disait que le Christ était Dieu, et il
n’écoutait que son cœur. Mon père est un homme de douceur et de paix
dont la sage mansuétude rappelle Mélanchton. Il y a de la tendresse dans
sa foi, et, pour lui, le service de Dieu ne va pas sans amour. S’il eût
été admis par le Christ à la vocation des Douze, il eût pris pour modèle
son frère, le disciple Jean, celui qui aimait, qui était aimé, et dont
la vie fut un acte d’amour. Je n’ai fait qu’entrevoir ma mère, morte
alors que j’avais cinq ans. Mon père fut mon seul ami. Il me fit
connaître Dieu, le Christ et sa loi. Il m’ouvrit les Évangiles, et la
plus grande joie de son cœur fut de conduire mon imagination d’enfant
dans la maison de Béthanie, dans le jardin où Marie de Magdala était
venue pleurer au tombeau de Jésus. Moi aussi, je voulus servir le Maître
qui ne régnait que par l’amour: je résolus de me vouer au ministère
pastoral. Quand mes études classiques furent achevées, j’allai à Paris
pour y suivre les cours de la faculté de théologie protestante. Le jour
de ma consécration arriva. Quand les pasteurs m’eurent imposé les mains,
je montai dans la chaire, comme c’est l’usage, et, très ému, je parlai
de ma vocation. Je la comprenais comme le grand Paul. Je rêvais d’imiter
le rude apôtre, de tracer un hardi sillon où germeraient d’innombrables
élus. Je glorifiai la mission de ceux qui vont annoncer aux infidèles la
rédemption. Mon père était parmi les pasteurs présents «au culte». Il
crut qu’un sacrifice lui serait bientôt demandé, que j’allais lui
annoncer mon départ pour les missions, mais mon rêve de grand apostolat
ne devait pas avoir de lendemain. Deux jours après ma consécration, je
rencontrai, pour la première fois, la jeune fille qui devait être ma
femme.

M. Asseler se tut. Il sembla s’enfermer dans ses souvenirs, puis, après
un instant de silence, il reprit:

--C’était la première apparition de la femme dans ma vie. Sans doute,
les jeunes gens qui se destinent au ministère pastoral ne sont point
soumis à la règle d’une rigueur monacale qui est celle, je crois, des
séminaires catholiques: ils peuvent prendre contact avec le monde. Soit
timidité, soit défiance de moi-même, pendant les années que je passai à
Paris, je me tins tout à fait à l’écart de la vie parisienne. Mes seules
relations étaient les livres et quelques amis qui, comme moi, se
préparaient au pastorat. Quand l’un d’eux, qui venait lui aussi d’être
consacré, me présenta à Mme veuve Dabrey, j’étais loin de me douter que
je me trouvais à un tournant de ma destinée... Avez-vous aperçu Mme
Asseler, monsieur le curé?

--Oui, répondis-je, plusieurs fois j’ai vu passer madame sur la place.

--Eh bien, reprit le pasteur, vous comprendrez mieux! Tous ces dons
extérieurs qu’elle réunit, cette grâce, cette séduction, ce charme qui
émane d’elle, de ses gestes, de sa voix, de son regard...

Le pasteur se tut, guettant une parole admirative. Je ne crus pas devoir
la lui refuser.

--Oui, dis-je, votre enthousiasme s’explique, monsieur le pasteur.

--Ah! oui! il s’explique! continua M. Asseler. Quel homme serait resté
indifférent? Quel homme n’eût pas aimé? Lors de ma première visite à Mme
Dabrey, je demandai la permission de revenir, qu’on s’empressa de
m’accorder. Deux mois après, j’épousai Mlle Lucie Dabrey. Mon cœur était
en fête, mais un grave désaccord avec mon père m’empêchait de
m’abandonner au bonheur. Mon père connaissait Mme Dabrey: il s’était
rencontré avec Mlle Lucie. Il s’opposa au mariage mais ses conseils ne
pouvaient prévaloir contre l’obstination d’un homme qui aimait... et
j’aimais Mlle Lucie Dabrey! Mon père ne vint pas au mariage, et il me
prédit pour l’avenir des tristesses, des déboires, des amertumes. Je
suis en voie de me convaincre que l’affection de mon père était
clairvoyante.

--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, vous ne pouvez être malheureux
puisque vous aimez?

--J’aime et je suis malheureux, monsieur le curé! Je suis malheureux
parce que (le pasteur appuya sur le mot «parce que») j’aime. Je voudrais
qu’il n’y eût pas contradiction entre mes fonctions de pasteur et entre
les goûts, les habitudes de vie de Mme Asseler. C’est une nature honnête
et droite, je le sais, mais qui n’éprouve aucun élan vers Dieu: son cœur
ne le connaît pas. Elle a l’âme d’une païenne. C’est une femme du temps
de Tibère, qui n’a point de la vie une conception chrétienne. La vie,
pour elle, doit être une joie, une fête, ou alors elle est un non-sens,
une monstruosité. Pour elle, souffrir est une injustice contre laquelle
son intelligence se révolte, contre laquelle proteste sa nature. Oh! je
le sais et nul n’en est plus convaincu que moi: la religion est un
soutien, une force, une sauvegarde pour l’épouse en même temps qu’une
sécurité pour l’époux. La religion veille sur l’honneur des familles,
mais mon père n’est-il pas trop absolu quand il affirme qu’une femme ne
peut rester fidèle à son mari, si elle n’a pas la crainte de Dieu?
Voyons, monsieur le curé, voilà ma femme qui est rebelle à toute tutelle
religieuse,--je le sais et je le déplore--mais ai-je donc tort, pour
cela, d’avoir confiance en elle? Est-ce une raison pour laisser le doute
entrer dans mon cœur, pour m’abandonner à la tentation du soupçon?...
N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?

En prononçant cette dernière phrase, M. Asseler me regarda fixement: il
y avait de l’inquiétude dans ses yeux et de l’angoisse dans sa voix.

--Mais, monsieur le pasteur, dis-je, un mari a toujours tort de
s’alarmer sans preuves!

--Mais, n’est-ce pas, fit M. Asseler, que rien dans la conduite de ma
femme, rien dans sa vie, ne pourrait légitimer mes soupçons... si
toutefois j’en concevais? s’empressa d’ajouter le pasteur.

Je ne répondis pas. M. Asseler, après un court silence, reprit:

--Ah! qu’ils sont à plaindre les maris torturés par le doute! J’ai bien
souvent songé aux souffrances sans nom qu’ils doivent endurer! Douter de
la fidélité, de l’honnêteté de sa femme, l’être qu’on aime le plus au
monde! Se dire que peut-être ses pensées vont à un autre; que, par ses
désirs, elle appartient à un autre; qu’elle vous trompe et qu’elle vous
méprise parce qu’elle vous trompe; enfin, qu’elle aime un homme et que
cet homme n’est pas vous! Oh! c’est affreux... ce doit être affreux!
Heureusement, poursuivit le pasteur, dont la voix tremblait, bien qu’il
prît un ton très «rassuré», je n’en suis pas là! Vous seriez à ma place,
monsieur le curé, vous auriez l’âme en paix, n’est-ce pas?

--Ma foi! m’écriai-je, m’efforçant de paraître gai, je vous l’assure:
jamais il ne m’est venu à l’esprit de me demander ce que je ferais, ce
que je penserais, dans telles ou telles circonstances, si j’étais marié
au lieu d’être ce que je suis, un vieux célibataire!

Le pasteur comprit que je me dérobais devant l’anxieuse question qu’il
persistait à me poser. Il tira sa montre:

--Neuf heures vingt-cinq! dit-il. Je vais me retirer, monsieur le curé.
Ma femme est seule; elle pourrait s’impatienter.

Il se leva de son siège, s’excusa de m’avoir importuné, et comme je
protestais:

--Je dois vous paraître, fit-il, un homme bien bizarre.

Je protestai de nouveau. Je reconduisis M. Asseler jusqu’à la grille du
presbytère et, avant qu’il ne me quittât, je lui dis, en lui tendant la
main:

--Monsieur le pasteur, je vous prie de n’oublier jamais que vous avez un
ami au presbytère de Romenay.

--Je vous remercie, monsieur le curé, dit M. Asseler; je m’en
souviendrai.

Sur ces mots, il me quitta.

Quand M. Asseler fut parti, je restai songeur. Le sens de la visite
qu’il venait de me faire m’apparaissait clairement. Je m’étais demandé,
un instant, où tendaient ses confidences, ce que signifiait son
obstination à ne me parler que de Mme Asseler: je comprenais maintenant.
Le pauvre pasteur était l’éternel jaloux qui s’en va quémander partout
des raisons de ne plus douter, de ne plus souffrir. La belle assurance
qu’il avait montrée au début de l’entretien, quand il se portait garant
de la vertu de sa femme, était toute de surface. Il voulait, en
affirmant si énergiquement qu’il ne doutait pas de son épouse, se
leurrer lui-même, se contraindre à croire, se «suggestionner», comme
disent les gens qui parlent aussi bien que des livres. La certitude de
la fidélité de sa femme, il venait humblement la mendier chez moi. Il
pensait: «Cet homme, habitué par son ministère à traiter les âmes
tourmentées, dissipera mes inquiétudes, mes doutes, mes terreurs. Il me
prouvera que j’ai tort de vivre dans l’angoisse. C’est pourquoi il me
disait d’une voix qui démentait ses paroles cette étrange phrase:
«N’est-ce pas, monsieur le curé, que je puis bien être tranquille?» dans
l’espoir que ma réponse serait celle qu’il désirait: tels ces gens qui
s’en vont, de médecins en médecins, quêter l’assurance qu’ils ne sont
pas malades. Hélas! je dus le laisser partir sans lui donner la paix
qu’il était venu chercher. Il ne me convenait pas de me moquer de lui!
«Allons, pensai-je, encore un qui voudrait savoir Maximilien Thury époux
de la petite Camille! Les voilà une bonne demi-douzaine à désirer ce
mariage et à maudire mon entêtement, pour des raisons diverses! M. le
maire me maudit parce qu’il aime son fils et qu’il aime tendrement aussi
les prés, les champs, les bois de Mme Ferrandière. Mme Thury me maudit
parce qu’elle aime son fils, son mari et la paix de sa maison. Le beau
Maximilien me maudit parce qu’il aime la petite Camille, et la jolie
petite Camille, parce qu’elle aime le beau Maximilien. M. Octave me
maudit parce qu’il aime sa sœur, qu’il est l’ami de Maxim, qu’il
voudrait les voir heureux et gais pour avoir le droit d’être, plus
constamment, heureux et gai lui-même. M. Asseler me maudit parce qu’il
aime sa femme et qu’il voudrait bien que sa femme l’aimât.» Que d’amours
coalisées contre moi et que de malédictions sur ma tête! Il n’y avait
que cette Mme Asseler qui ne devait pas me maudire si elle savait que
l’échec du mariage de Maximilien me fût imputable. Peut-être, celle-là
aussi aimait quelqu’un, mais je n’étais pas bien sûr que ce fût son
mari!

Et maintenant, vous serait-il agréable que je vous fisse connaître en
quels termes la femme du pasteur parlait de moi? (Je tiens le propos de
Prudence qui le tenait de l’épicière qui le tenait elle-même de la
servante du pasteur.) Mme Asseler m’appelait «le gros d’en face». Le
gros d’en face! Était-ce assez coquet? Je n’étais pas vexé, mais plutôt
surpris. Mes étonnements devaient se prolonger! De la bouche de Mme
Asseler s’esquivaient, parfois, de bien singuliers vocables. Je puis en
rendre témoignage: j’ai entendu. Un jour que nous revenions, mon vicaire
et moi, de Champvieux, nous croisâmes, sur la route, Mme Asseler
escortée de son Maxim. Le fils de M. le maire détourna la tête en nous
voyant; je me demande un peu pourquoi! Mme Asseler, elle, nous regarda
bien en face; puis, quand elle nous eut dépassés, nous l’entendîmes qui
disait à Maxim, sans se soucier de baisser le ton de sa voix:

--Ils ont une bonne tête, ces ratichons.

--Je crois que c’est de nous qu’il s’agit, fit mon vicaire.

--Il se pourrait, dis-je. Des ratichons! Abbé Rosette, vous qui savez
tout, qu’est-ce qu’un ratichon?

--Je l’ignore, répondit-il; c’est quelque chose comme un nom de légume.

--Nous chercherons dans le dictionnaire, dis-je. Pourquoi appeler des
prêtres des ratichons? Pourquoi?

Rentrés au presbytère, l’abbé Rosette et moi, nous avons saccagé nos
bibliothèques, nous avons recruté tous les dictionnaires de la maison.
Littré lui-même fut consulté. Aucun de ces ouvrages ne nous révéla le
sens de cette étrange appellation: «un ratichon.» Nous étions désolés.
L’abbé Rosette eut une inspiration:

--Si nous interrogions Prudence? dit-il. Son vocabulaire est si riche!

--Abbé, vous avez du génie, au moment où on s’y attend le moins!

J’appelai Prudence d’une voix forte et impatiente, comme si une
catastrophe venait de se produire. Bientôt, nous entendîmes ma
gouvernante qui haletait en montant l’escalier de toute la vitesse de
ses vieilles jambes et qui grommelait: «Des hommes! des hommes! c’est
bon à rien dans un ménage!» Elle apparut rouge, suffoquée, brandissant
une de mes antiques culottes, toute en loques, qu’elle avait élevée à la
dignité de «serviette pour les meubles».

--Eh bien... s’écria-t-elle, qu’est-ce qu’il faut torcher? Vous avez
encore, au moins, renversé l’encrier sur le tapis?

--Non, dis-je, il ne faut rien torcher, Prudence. Nous vous avons mandée
pour savoir de vous ce que c’est qu’un ratichon.

--Un ratichon! fit-elle en hochant la tête, je ne connais pas cet
animal-là! En tout cas, ça doit être rudement laid!

--Ma pauvre Prudence, repris-je, c’est Mme Asseler qui, ce soir, nous a
appelés, l’abbé Rosette et moi, des ratichons.

--La femme du curé protestant! dit ma gouvernante que l’indignation
rendit écarlate. Ça ne m’étonne pas! Une particulière qui se tortille en
marchant comme une serpent! Est-ce que le monde honnête ça se tortille
comme ça! Ah! elle appelle les curés des ratichons! Et qu’est-ce qu’elle
est donc, elle? C’est une...

Il était trop tard pour verrouiller les lèvres de Prudence: le mot était
lâché et il nous donna comme un choc, à mon vicaire et à moi. Ma plume
tremble à la seule idée qu’elle pourrait le répéter. Je suis bien obligé
de l’avouer pourtant: il n’y a pas dans la langue des académies et des
salons une seule expression qui puisse, mieux que celle proférée par
Prudence, s’adapter à Mme Asseler et à son genre de vertu, une seule
expression qui soit plus «adéquate», comme nous disions au séminaire.
Ah! oui, Mme Asseler... tenez, je m’arrête, je finirais par me laisser
tenter. Lecteur, je vous salue et suis votre serviteur très humble.




VII


Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me
découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à
Champvieux pour y assister à la «conférence» qui, le premier lundi de
chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans
ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les
curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le
chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton: ils apparaissent
au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et
rentrée dans la ceinture: tels les Hébreux quand ils allaient célébrer
la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du
curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute
question métaphysique et pour décortiquer quelque «cas» épineux de
théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je
sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent
point contre les mets toujours copieux, sinon succulents? L’air des
cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là
un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.

Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la
servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions
maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait
sur un lit de persil.

--Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il
ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie.
Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui! Ah! oui, pourvu! Il nous
expliquerait les figures du syllogisme!

L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux
qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette
infaillible pour éviter les accidents:

    _Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,
    Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison._

Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé,
l’abbé Saquet ajouta:

--Brrr! rien que d’y penser!

Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de
Saint-Sulpice, dans son livre sur les «politesses et convenances à
l’usage du clergé», ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques
doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous
taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits
de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de
vous celer la vérité: silencieusement, nous honorions la tête de veau,
avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la
théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le
radeau de _la Méduse_, préludait par de timides jeux de mots aux
exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le
branle à la conversation:

--Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons
par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux
pasteur! Il paraît que...

Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les
mésaventures de M. Asseler. Je restai grave:

--Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à
votre joie! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales,
mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et
je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des
souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.

--Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il
enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses
remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle «une
gaffe».

M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue
avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs
de M. Asseler:

--Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son
ministère doit être singulièrement compromis par ce... qu’on raconte.
Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé
à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés
à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.

La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je
résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été
donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les
papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la
défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des
larves d’arguments: je résolus d’en faire hommage à mes confrères.

--Ah! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques! De tout
temps, il y eut des prêtres--oh! en bien petit nombre!--qui prirent le
mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur: il chassa de
l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de
braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à
Rome des lettres urgentes; elles disaient: «Saint-Père, j’avais promis
de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage!» Le
pape lut la supplique et dicta: «_Castus maneat!_ Qu’il reste chaste!»
Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le
régiment des chastes: il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes
des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude! Je crois,
messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs
auteurs, ces épithètes «de gothiques, de barbares, d’insensés» que l’on
nous jette à la face! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la
chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je
prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le
reste de l’humanité, moins peut-être!

--Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait
point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions
graves et qui voulait la ramener aux choses badines.

Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à
prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a
pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon
confrère, je repris:

--Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou
sont mariés.

--M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit,
remarqua l’abbé Saquet.

--Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune
occasion d’avoir de l’esprit: il a toujours peur que ce ne soit la
dernière! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont
eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire
au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient
le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste,
hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la
virginité est l’état de vie le plus parfait! Faisons, si vous le voulez
bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et
laissons parler les gens mariés! Ceux-là, je les admire! Il faut voir
leurs airs choqués...

--Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière
qui est devant vous!

--Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les
entendre s’écrier: «La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime!
Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui
doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son
âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas
contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus
sincères? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de
la folie!» Ah! qu’ils sont drôles, les gens mariés! Ils n’ont pas l’air
de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de
fidélité tout simplement; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et
leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment! La
fidélité à une seule femme! Messieurs les jeunes époux, au jour des
fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement? Leur cœur
appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une
seule femme leurs pensées, et pour toujours! Et ils promettent, et ils
jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des
témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur
vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur
que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces,
ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les
«Bottin», et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le
monde: tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce
grand événement: «M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses
jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre.» Ces bons
petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières?
Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le
joug qu’ils leur ont imposé? Ah! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous
les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont,
fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité! Vous
n’ignorez point comment, la plupart du temps,--je n’ose dire
toujours,--se perpètrent les mariages.

--Nous savons ça! Nous savons ça! dit l’abbé Saquet. Des histoires de
mariage, ça nous connaît! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est
celle qu’on m’a racontée et...

--Silence! silence! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous
raconterez cela plus tard!

--C’est de l’obstruction! gémit l’abbé Saquet, résigné.

Je repris:

--Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage! Quand les
temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens
le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la
famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des
mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent: «Vous
n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse
«convenir»?--Quel chiffre?--On irait jusqu’à tant.--On pourrait
voir!...» Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette
jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention,
un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si
les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le
jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il
voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil
langage: «Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement.
Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, «de
prendre mes renseignements», comme disent les gens du vulgaire.
Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins
dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop
notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques; car enfin les
notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer
que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père
me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse
personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le
mariage est pour l’homme une assurance contre la misère: comme prime, il
verse sa liberté; il est en droit de savoir si l’assureur--si monsieur
votre père, dans la circonstance--a, pour parler encore comme le
vulgaire, «les reins solides». Si les renseignements me satisfont, aussi
vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle!» Et si la jeune
fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle
répondrait...

--Ah mais! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que
Romenay nous fait là! Un discours en mangeant! Rien de tel pour vous
troubler la digestion! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que
pour lui! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges
l’écoutent!

--Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet.
Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot
aura parlé: il nous intéresse.

Ces messieurs approuvèrent, et je repris:

--Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle
répondrait: «Monsieur et cher probable époux, je mentirais si
j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais
mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison! Le temps
simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice,
que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos
péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre
conscience!... Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne
demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après
tout!» Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le
mariage est au bout de ces enquêtes, de ces «renseignements». Nos jeunes
gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se
lient l’une à l’autre par les serments éternels! Et voilà les gens qui
reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont
ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans
en bien connaître l’humeur!

Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné
du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M.
le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal: il
laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre
odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en
pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais
remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que
le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur
lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous
associâmes à ses préférences.

--Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis,
messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait
placer un poêle ici? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer! Ou le bois
geint et ne donne pas de flamme! Ou le charbon lui-même s’entête à ne
point brûler! Je connais tous les inconvénients--et ils sont
nombreux--du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne.
Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver!

L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière
à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne: il la
happa.

--Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un
feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait
pas, il n’a qu’à s’écrier: «Qu’alors y faire?» (Calorifère.)

On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se
contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte
opuscule: _le Phylloxera existe-t-il?_ fut d’avis que la trêve du gigot
avait assez duré: il voulut ramener l’entretien aux graves questions.

--C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne
sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons! Je n’avais jamais songé
à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous
traitent de fous! Première nouvelle!

--De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché!

--De monstres! ah! c’est trop fort! fit l’abbé Pavillon. Et quels
arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse?

--Des arguments! m’écriai-je: ils se soucient bien d’en chercher! Ils
éborgnent la vérité: voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez
remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps
savent se contredire! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils
analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance
singulière qu’ils appellent «la volonté».

--Oh! oh! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles!

--Quelle erreur! m’écriai-je: on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y
eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la
volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La
volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une
emphase de prospectus. «La volonté régit le monde; par la volonté, on
est Napoléon Ier: sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une
sous-préfecture.» Or, messieurs, que nous reproche-t-on? De tenter de
nous élever--par la volonté--au-dessus des instincts de la bête humaine.
Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence,--au moins en
paroles,--l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante
dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde
qu’affolent les joies de la chair!

--Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus
obscur, ce serait presque de la philosophie!

--Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.

--Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois,
un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.

--Des professeurs d’énergie, parfaitement! repris-je. Et remarquez que
l’état de continence, que le célibat--quand il est chaste,
j’entends--accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à
l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs
femmes.

--Oh! oh! oh! firent en chœur ces messieurs.

--Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.

--Ah! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse...

--Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement... J’affirme qu’un homme qui
se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de
sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa
femme; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et
qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme
un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du
chemin!

--Fitchtrrre! lança l’abbé Saquet.

--Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores
assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.

--Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité,
celle-ci: si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en
friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite
Capoue pour courir à la moisson des âmes! N’y comptons pas, je vous en
prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer
aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la
gloire d’une idée, d’une doctrine: il ne comprendrait pas: il aime sa
femme! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de
souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.

A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air
absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de
rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite: le
nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen,
l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.

--Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si
réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. _Explica fusius._

L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de
vaines tentatives, il parvint à articuler:

--Ah! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son
meilleur!... Ce n’est pas vous, abbé Blondot!... Non... pas vous!... Je
n’écoutais pas!... C’est l’abbé Saquet, avec son histoire...
Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re!... Ah! celui-là, c’est son
meilleur!... Ceux de l’_Almanach du Pèlerin_ n’approchent pas!...
Ca-lo-ri-fè-re! Hi, hi, hi... Je n’avais pas compris tout de suite...
Hi, hi, hi...

--Ah! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le
calembour de l’abbé Saquet!... Enfin, maintenant qu’il est passé, je
continue. Je disais donc: ne demandez pas à un homme marié s’il rêve,
pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas: il
aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans,
ses ambitions, il comprendra et vous répondra: «Ma femme est belle et je
l’aime.» Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui,
est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite
de l’intéresser.

--C’est son meilleur!... pas à dire, c’est son meilleur! Diable de
Saquet, va! murmurait en _a parte_ l’abbé Bichaud dont, à chaque
instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque
dans leurs profondeurs!

--Oh! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux!

--Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime
plus sa femme comme aux premiers jours! Des époux qui ont laissé
s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent; quand ils se
sont querellés, ils se boudent; quand ils se sont boudés, ils se
réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit
jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en
dirait long sur ce chapitre!

--Tertullien! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là?

--Tertullien, repris-je, écrivit un traité des _Incommodités du
mariage_, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de
_la Patience_. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé
en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur: sans doute,
voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait
aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas! que trop
d’occasions de pratiquer: la patience!

--Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les
ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas
parfaites.

--Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience
est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien:
elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages: tout comme au
troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de
défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres
d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous
faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en
quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en
nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait
des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses,
désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises,
discrètes.

--Ah! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas
article courant!

Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante:

--Mais, s’écria-t-il, j’y pense! On pourrait fonder des maisons de
confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des
épouses! On ferait un choix parmi les sujets: la fleur serait pour nous,
le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison «Spécialité d’épouses
pour ecclésiastiques, sobriété garantie.»

MM. les curés s’ébaudirent fort.

--Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la
fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère.

--Oh! oh! oh! firent plusieurs confrères.

--Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que
vous êtes poète!

J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à
manger, et s’adressant à moi:

--Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui
veut vous parler.

Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai
face à face avec M. Octave Ferrandière.

--Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est!

--Mais quoi?

--Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur! A l’heure
qu’il est, ils sont à Paris!

--Patatras! Mais c’est un abominable scandale! Votre ami Maximilien est
un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une
passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je
connaisse, M. Asseler! Ah! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire!

--Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme:
comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive!...

--Vous êtes charmant! Je suis la cause de ce qui arrive! Enfin, nous
discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de
saluer ces messieurs? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger?

--Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés! ça me fait peur!
Je rougirais.

--Pauvre petite jeune fille! Je ne veux pas vous intimider... Vous avez
votre voiture?

--Oui, monsieur le curé.

--Vous me reconduisez à Romenay?

--Très volontiers, monsieur le curé.

--Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous.

--Entendu!

J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères.

--Comment, vous partez! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous
n’avez pas pris de dessert?

--Mais, je m’en passerai, dis-je.

--Ah! fit ce confrère de plus en plus étonné.

A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du
_le Phylloxéra existe-t-il?_ soit revenu de l’ahurissement qui
l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose
détachement: pas de dessert!

J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le
jeune homme dit:

--C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place!

--Et pourquoi donc?

--Les remords me tortureraient: je sécherais.

--Oh! oh!

--Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas
obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de
ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai,
quand j’y pense, j’ai du remords pour vous!

--Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la
conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils
envolés?

--Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris.

--Mais c’est fou! m’écriai-je.

--C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim.

--Comment, vous étiez prévenu?

--Parbleu! si j’étais prévenu! Depuis longtemps, je m’attendais à un
esclandre. Souvent, Maxim me disait: «Tu sais, elle est un peu toquée,
la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas
à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à
lire des romans imbéciles--du reste, il n’y en a que de cette sorte--où
l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne
doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître.
A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette
conviction: une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une
prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari! Pour
ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir.» Tels
sont les propos que me tenait Maxim!

--Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit
avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée! Quelle hauteur
d’âme que le vulgaire ne peut atteindre!... Et vous n’avez rien tenté,
monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie
petite infamie?

--Ah! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand
j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité «d’imbécile, de
crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta». Vous pouvez vous en rapporter à
moi! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire: «Je
me distrais, que veux-tu! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de
l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre
mariage: c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille
rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père: avec
lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me
tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin! Aussi, la maison
n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour,
voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela
finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en
étonner!» Eh bien, il est venu, le scandale!

--Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue?

--Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu
l’épître que ce matin: tenez, la voici.

M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je
m’en souviens, par cette phrase: «Il y aura demain un joli chambard dans
Romenay.» M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les
raisons de son brusque départ: «Ce qu’il avait prévu était arrivé: son
père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la
famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc.
Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à
l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère
violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour
ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange:
ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son
mari, «individu des plus jaloux», lui avait reproché, en termes amers,
sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses
plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer
conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait,
avec lui, Maxim.» Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces
phrases: «Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que
toquée, c’est que, je le savais,--elle me l’affirmait, du reste,--elle
serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis
longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu
moins banale qu’une autre: voilà tout! Tu me comprendras, mon cher
Octave, j’en ai la certitude: tant pis pour les autres, s’ils ne sont
pas contents!»

--Il est charmant, dis-je, votre ami; je ne puis m’empêcher de le
trouver sublime. C’est un beau gredin!

--Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est
idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous
arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne
sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage
d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je
n’ai qu’à télégraphier à Maxim: «Curé devenu bon type, prêche pour ton
mariage avec Camille.» Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille,
maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de
votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands
jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu.
Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une
bannière, des statues en veux-tu, en voilà! Et M. le curé ne sera pas
oublié! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend
l’histoire,--et c’est pour demain, au plus tard,--flambé, mon Maxim!
Camille ne pardonnera pas.

--Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et
vous, aviez répudié tout espoir!

--Moi pas! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que
contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce
Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans
la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés «Coa, coa»? Je
suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux
dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque
chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si
seulement cet imbécile-là m’avait écouté!... Allons, monsieur le curé,
faut-il télégraphier?

--Oh! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave!

--Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé! Un jeune homme
qui s’enfuit avec une femme mariée! Demain, les jeunes filles de la
congrégation sauront tout. Joli exemple! Vous pouvez enlever de leur
chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir.

--Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami
Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur? Un homme
qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont
la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire,
fortement ébréchée!

--Ses agissements! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait
flirté avec Mme Asseler.

--Oh! oh! flirté! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux,
monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne
soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal
pour jeunes filles!

--Ah! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues! Mais, enfin,
pourquoi haïssez-vous tant Maxim?

--Qui vous a dit que je le haïssais?

--Avec cela que je ne le sais pas! Évidemment, Maxim n’est pas un
béjaune! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent
moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des
familles! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites
polissonneries de Maxim; elles font, du reste, bonne mesure, et la
moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à
son honneur, elles oublient d’en parler! Mais ses bonnes actions...

--C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble: quand
il se cache, c’est pour faire le bien.

--Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire!
Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une
circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a
fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons
sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même
les plus «comme il faut!» Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé?

--Au contraire, monsieur Octave.

--Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous
paraissez croire. Il avait rencontré--il y a de cela plusieurs
années--une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à
Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec
des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui
qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois,
de son voyage: touché pour de vrai! Il l’était si bien qu’il emmena la
demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le
berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien
entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le
plus beau de ses rêves allait se réaliser: le mariage! Comme elle est
une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique:
«Maxim, tu vas être père!» Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est
arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre
ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa
détermination: «C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille,
qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage,--tu sais
qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui
elle était depuis longtemps «promise».--La voilà à la veille d’être
mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille
circonstance.» Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne.
Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui,
vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim
avait-il son plan tracé! Il connaissait des hommes politiques: il avait
sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise,
un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de
le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes
dits «respectueux», ainsi nommés parce que les parents les regardent
comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim
m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à... (dans notre
département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches.
Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où
il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser
Adrienne. Je dis à Maxim: «Veux-tu me faire plaisir? Eh bien,
promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies
revu! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain.--S’il ne faut
que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets: je
t’attendrai.» Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était
venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant: «Mais
tu n’es qu’une bête!--La preuve? fit-il.--Je vais te la donner en
voiture!» Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous
installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous
distraire...

--Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires!

--Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de
lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim: «Abreuve-toi», lui dis-je. Il
reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des
lettres--vous l’avez peut-être déjà deviné--que la demoiselle Adrienne
écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir
ces poulets: lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs
amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours
précédents à me procurer des autographes: on me les avait confiés sans
de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait
d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui «faire le
coup du mariage». «Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me
dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand
service!» Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé! Je
mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car,
enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser
une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en
trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec
beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de
vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment
adressée... Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents,
se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la
dernière lettre, il me dit d’une voix très brève: «Pourquoi ne m’as-tu
pas prévenu plus tôt?--Ah! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce
métier-là! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être
imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas
parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette
importance pour me faire passer sur mes répugnances!» Maxim resta
silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de
troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il
lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de
la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la
postérité! «Ah! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines
choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais
cherché à éclaircir! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me
donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec
moi! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin! Et dire que
j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître
comme mien l’enfant d’un autre! des autres!» Maxim, pendant plus de
trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce
qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le
croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne
lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses
couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que
sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne
allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien,
tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous
raconter vous culbuterait d’étonnement: c’est pourtant la vérité! Mon
gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords? Il se dit qu’il lui
restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un
mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui,
cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un
honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer
l’auteur, et patati et patata: des vieilles rengaines de procureur en
détresse, quoi!

--Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.

--Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir: Maxim n’hésita pas
longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin,
il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter): il emprunta 10,000
francs--10,000 francs, ni plus ni moins!--à un notaire de ses amis et
les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel
ravissement, vous le devinez, 10,000 francs! Comme elle a dû rire, la
gueuse! Quelle noce! quelle noce! «Mon cher, dis-je à Maxim, tu
encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous
ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle
pourrait bientôt monter une écurie de courses.--J’ai fait mon devoir»,
me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous
de ce garnement, de ce sacripant? J’en connais parmi vos paroissiennes
qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous
beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits
jeunes gens «bien convenables» capables d’agir avec une originalité
aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a
été Maxim?»

Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de
M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon
séjour à... (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée),
la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et
aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la
jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui
avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de
Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était
venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave,
je le savais, était un homme loyal et sincère: il ne mentait jamais!
Mais alors...

Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit: «Je
suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets! Je parierais que
Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a
été trompé! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens! Allons,
monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop
mal conduit! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère,
quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été!
Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de
rompre! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est
pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne! En voilà
une qui méritait d’être fouaillée! Oh! si je la tenais! Voyez un peu
comment je la traiterais!

M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de
sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une
allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme
l’automobile des temps nouveaux.

--Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre
cavale?

--Oh! l’ignoble créature! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était
là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la
caresserais! Il me semble que je tape sur elle!!

Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de
la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de
se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du
fossé. Je me récriai, je protestai:

--Mais, vous voulez m’assassiner! Mais, c’est un guet-apens!

--Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis
l’attelage au milieu de la route; je voulais tout simplement vous
montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées! Vous avez
eu peur, monsieur le curé? Mais vous êtes en état de grâce; si vous
mouriez...

--Oh! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie!
Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de
me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances!

--Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois! Nous voici arrivés aux
premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda.

--Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.

Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du
presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter,
il me dit:

--Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim?

--Je vous le défends bien! répondis-je.

--Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il
faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher! Et encore! Enfin, à
bientôt, monsieur le curé!

--A bientôt, monsieur Octave!




VIII


Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, je me demande,
s’il y a quelque part, dans un coin de leur maison, un manche à balai,
pourquoi messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent pas
les épaules avec tendresse. Scruter les actes du prochain, gloser sur
ses fréquentations, éplucher votre réputation, barboter dans votre vie
comme les canards dans un étang, voilà leurs délices: elles s’y livrent
septante fois sept fois dans leur journée. Rien n’est secret pour les
femmes de Romenay. Elles vous regardent sous le nez et si, dans votre
œil, elles aperçoivent une paille, elles publient qu’elles ont vu une
poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent dire où vous allez,
d’où vous venez, pourquoi vous pressez le pas, pourquoi vous paraissez
joyeux ou préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur
curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée! Ah! qu’elles ont donc
vite fait de l’escalader! Un élan, une pirouette, une culbute: une,
deux, trois, elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui s’y
fait, de ce qui s’y dit: il n’y a pas souvenir que quelqu’un soit entré
chez vous sans qu’elles en fussent aussitôt prévenues, sans qu’elles en
aient semé la nouvelle par le pays. Elles savent les dimensions de vos
citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent vos goûts,
proclament que vous avez des faiblesses pour tels mets et connaissent le
menu du repas que vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé
l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les jours, soulevé
tous les couvercles. Elles lâchent dans Romenay d’invraisemblables
histoires qui courent la ville, et personne qui puisse savoir sous quel
chignon elles sont écloses! Vous perdriez votre temps à leur demander le
nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles content, entendu les paroles
qu’elles rapportent; vous recevriez pour toute réponse: «Dame! ça se
dit!» Ah! mon bâton de merisier!

Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent quand
elles apprirent la fugue de Mme Asseler! Quelle pitance offerte à leur
loquacité goulue! Elles étaient là quelques quarterons de commères dont
l’imagination débridée se complaisait aux récits extravagants. Ne
s’avisèrent-elles pas d’annoncer à toute la ville que M. Asseler et moi
étions des amis, oh! mais des amis! «Comme la misère et le pauvre monde,
ma chère, ça ne se quitte pas.»--J’aurais pu leur faire observer que M.
Asseler et moi, pour être si unis, ne les avions pas ensemble menées aux
champs pour les y garder, mais je m’abstins de protester. Ne
prétendirent-elles pas que c’était sur mes dénonciations, sur mes
conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, lui avait «fait une
scène à tout casser» à la suite de laquelle l’épouse indignée s’était
enfuie? Et c’étaient des anecdotes, des détails précis. Un jour que je
jouais aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je n’étais
écrié: «Je m’arrête, mon cher Asseler, avec vous, je perdrais jusqu’à
mon dernier sou; car enfin, il n’y a pas de doute: vous êtes un mari
trompé!» Je vous demande un peu! Quand je vous dis qu’elles sont
endiablées, les femmes de Romenay!

Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. Les Nausicaa de
Romenay se déchaînaient contre la femme du pasteur. Afin de pouvoir
mieux s’indigner, elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme
Asseler un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies allaient au
pasteur: «Quel dommage, disaient les femmes d’âge; un si brave
homme!--Un si bel homme! s’écriaient les autres.»--Oh! la vilaine femme,
concluaient-elles en chœur; oh! la gueuse! oh! la... Je ne me charge pas
de vous redire les appellations qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne
firent pas dessaler, je vous promets, avant de les servir! Jamais la
Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet d’injures. Nous ne
sommes plus au temps où les femmes, en punition d’une faute, étaient
changées en bêtes: si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre
rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.

Elles aussi «ces dames» étaient en émoi. Elles ressentaient une immense
commisération pour le pasteur, un immense mépris pour son épouse. On
plaignait M. Asseler; on eût voulu offrir de pures consolations à ce
bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties et se tenait
enfermé chez lui, dans une imposante solitude. Il avait renvoyé sa
domestique et, deux fois le jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait
porter ses repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il
marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en avant, l’air
pensif, et ne regardait personne. «Comme il souffre! Quelle horreur de
femme!» disaient ces dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées
et venues, et soulevaient discrètement le rideau de la fenêtre pour le
suivre des yeux. On voulait contempler l’objet de tant d’infortune,
savoir avec quelle force et quelle dignité il portait le poids de
l’adversité, connaître la tristesse de son visage afin de s’apitoyer,
jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur les douleurs du
tendre martyr: «Oh! qu’il est pâle! murmuraient-elles; comme il
l’aimait!» Les maris, toujours enclins à trouver plaisantes les
mésaventures conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des
réflexions malséantes; hélas! ces railleries n’ont pas varié depuis si
longtemps qu’il y a des femmes impudentes! L’adultère est un crime selon
le droit naturel, le droit divin, le droit positif: je n’arrive pas à
comprendre pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est le prochain qui
en est victime. Ces dames se scandalisaient, s’indignaient: «Et si cela
t’arrivait à toi, que dirais-tu?» lançaient-elles à la face de leur
époux. «Ah! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie pour le
cher blessé; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs pour sécher ses
beaux yeux!...» ajoutait-il avec un soupir. L’épouse du tabellion badin
ne pouvait que hausser les épaules et que dire: «Oh les hommes! les
hommes, ça n’a pas de cœur!»

Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments d’estime et de
commisération, ces dames ourdirent une petite manifestation. Elles
résolurent de se rendre en groupe, un dimanche, au «culte» protestant.
Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler n’eut devant lui un
auditoire plus fourni et plus compatissant et plus attendri. Tout
Romenay s’entretenait de l’événement: les hommes de la ville se firent,
ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, replacée par le
départ de Mme Asseler dans la suprématie de toutes les élégances, sortit
de ses armoires une robe triomphale en velours rouge et on parla avec de
grands éloges de son jabot «véritable imitation de dentelles de
Malines». Mme Cobichet avait «rajeuni» pour la circonstance la robe de
soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et elle s’était couronnée
de son chapeau de première classe où les violettes se mariaient aux
primevères: on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au
printemps et sans le regretter, par comparaison. Les demoiselles
Cobichet, renommées entre toutes les filles nubiles de Romenay pour leur
«goût», leur dextérité à confectionner elles-mêmes leurs atours,
passèrent une semaine entière à se composer des «toilettes» dans
l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent à la
cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune fille de l’apothicaire subtil,
se singularisait par son ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande
infortune de M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait
un époux «poétique et littéraire», devenait infidèle à son idéal: elle
s’attendrissait en pensant à l’isolement du pasteur, et sans doute se
disait-elle que le bonheur, s’il existait, devait avoir des yeux bleus
et de belles moustaches blondes: l’homme de plume au regard profond, au
nez génial, au front épique reculait dans ses sympathies, tandis que M.
Asseler avançait. Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine
était «toquée du pasteur», et M. Cobichet, qui ne pouvait pas ne pas
connaître les bruits qui erraient par la ville, ne protestait pas.

L’imagination de ces dames se mit d’accord avec leur cœur: une légende
naquit. Ce fut bientôt pour elles toutes un article de foi que M.
Asseler, seul dans sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes,
se livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A les en croire,
le pasteur avait couvert d’un voile les portraits de sa femme, il avait
fermé à double tour la chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis
le départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, devant cette
porte, nuit et jour, il pleurait; les métaphores séculaires: «ruisseaux,
torrents de larmes», devaient être décrassées et appliquées dans toute
leur rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots: «Reviens,
reviens; je te pardonne, je t’aime!» Je demandai à Prudence qui se
faisait, devant moi, l’écho de ces racontars:

--Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc peut dire si M.
Asseler s’y lamente ou s’y réjouit?

--Ah! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai pas vu! Ces dames
le disent.

--Ah! ce sont ces dames! Eh bien, écoutez-moi, Prudence. Je vous charge
d’une mission de confiance.

--Oui, monsieur le curé!

--Vous allez mettre une coiffe propre.

--Oui, monsieur le curé.

--Vous allez mettre un tablier propre.

--Oui, monsieur le curé.

--Vous allez mettre votre fichu neuf.

--Oui, monsieur le curé.

--Vous allez prendre votre panier à provisions.

--Oui, monsieur le curé.

--Et vous allez vous rendre chez chacune de ces dames.

--Oui, monsieur le curé.

--Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous tiendrez de ma part le
langage suivant: «M. le curé m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu
fatiguée--et ce disant, vous vous frapperez le front avec la main
droite--et qu’il faut avertir au plus vite votre mari pour qu’il vous
fasse soigner.»

--Ah! non, jamais! s’écria Prudence indignée. Les femmes les plus comme
il faut de Romenay! Je ne veux point de pareilles commissions!... Ces
femmes-là dérangées! timbrées! Des femmes qui portent des robes de soie,
et qui donnent le pain bénit, et qui ont des maisons couvertes en
ardoises! Mais c’est tout ce qu’il y a de bien dans le pays! ajouta
Prudence en s’esquivant.

Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de racontars entre les
deux «sociétés» de Romenay. La légende de la grande amitié qui nous
liait, le pasteur et moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir
au salon de la femme du notaire: elle prit racine dans l’esprit de ces
dames où tout germait, où tout fleurissait. «M. Asseler et moi ne
pouvions nous quitter.» Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi.
Je ne tardai pas à m’en convaincre.

Un matin, vers huit heures, comme je sortais de l’église, je vis M.
Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa pharmacie d’où il me regardait
venir et m’adressait un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près
de lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une révérence et
me dit sur un ton joyeux:

--Monsieur le curé, je vous guettais.

--Ah! ah! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur Cobichet?

--Si monsieur le curé veut me faire l’honneur d’entrer, il aura droit à
toute ma reconnaissance.

--Mais très volontiers.

Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, M. Cobichet me dit:

--Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous recevoir dans la salle à
manger. Nous serons là mieux à l’abri des regards malveillants. C’est
que, voyez-vous, les ennemis de la religion ne reculent devant
rien. Ils surveillent toutes vos démarches--je vous le dis
confidentiellement.--Les gens du _Café de la Lumière_ ne manqueraient
pas de dire, s’ils nous apercevaient causant longuement, que nous
complotons contre eux. Et quand on est dans le commerce...

--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

--C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire subtil, que
je me suis cru autorisé à vous demander un entretien chez moi, au lieu
de me rendre au presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.

--Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger et, très empressé,
approcha de la cheminée un fauteuil voltaire. Quand j’y eus pris place,
les pieds au feu, M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et
commença:

--Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre science: tous ceux
qui, comme moi, ont pu en connaître la solidité et l’étendue, se
plaisent à lui rendre hommage.

--Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire en tentation
d’orgueil? Ma science, ah! parlez-en!

--Votre modestie surpasse votre savoir, reprit l’apothicaire... Eh bien,
je me permettrai de vous soumettre une question, une difficulté, dont la
solution (M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au _Codex_.

--Parlez, parlez, cher monsieur.

--L’Église catholique autorise-t-elle le divorce?

--Elle le condamne absolument et ne l’admet pour personne, et pour
aucune cause.

--Vraiment, la règle est aussi inflexible? Je ne savais pas. Il est
probable que les sectes hérétiques sont moins absolues. Ainsi, le
protestantisme...

--La religion protestante accepte le divorce et permet aux divorcés de
se remarier.

Il me sembla que mes dernières paroles donnaient satisfaction à quelque
secret désir du pharmacien. Bien qu’il s’efforçât de paraître
indifférent à ma réponse, je vis briller dans ses yeux gris la petite
flamme qui annonçait la joie intérieure.

--Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur pourrait demander le
divorce contre sa femme--et il est bien évident, n’est-ce pas, qu’il
l’obtiendrait--sans scandaliser les personnes de sa religion? Il
pourrait se remarier et conserver ses fonctions de pasteur?

--Je le crois. Pourquoi pas?

--J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à cette question...
Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton d’un homme qui prend subitement un
grand parti, avec vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de
mystère! Je vais marier très prochainement ma fille aînée.

--Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir avec vous. Mlle Lucie
sera une excellente épouse.

--Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix parmi les
prétendants. On se disputait Lucie.

--Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes gens savent où
s’adresser quand ils veulent trouver, chez une jeune fille, les vertus
les plus sérieuses unies aux séductions les plus exquises.

--Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est pharmacien de première
classe, lauréat de l’École de pharmacie, ancien interne des hôpitaux:
c’est le gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. Je
vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, et je donne en
dot ma pharmacie à ma fille aînée.

--C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.

--Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie ne périclitera pas
et Lucie sera heureuse. Hélas! que ne puis-je en dire autant
d’Ernestine! Ah! le souci de son avenir est pour moi un gros tourment!
La pauvre enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par le
sentiment: c’est un bien mauvais guide.

--Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme de lettres?

--Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de cette ambition
vraiment pathologique. Vous ne sauriez croire, monsieur le curé, combien
je m’en réjouis. C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque.
On n’épouse pas un homme de lettres! Ah! je le connais, ce monde-là!
Quand j’étais étudiant, je me suis rencontré, dans les cafés du quartier
Latin, avec des littérateurs. J’en ai connu particulièrement
quelques-uns qui prenaient leurs repas au même restaurant que moi, chez
Laveur. Je les ai entendus discourir: leur conversation n’avait pas le
sens commun. Ils s’habillaient comme des bohémiens et leurs cheveux,
qu’ils laissaient pousser, pour se distinguer du commun des mortels,
graissaient le col de leurs vêtements qui n’étaient jamais brossés. Ils
ne payaient pas leurs fournisseurs et s’en vantaient. Ils avaient
toujours soif et ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme
les sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans la débauche, se
moquaient de tout et donnaient des sobriquets aux clients. Ils
trouvaient très spirituel de m’appeler le «potard circonspect». Potard!
Je vous demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable de vendre
des remèdes pour soulager les souffrances de ses semblables que de salir
du papier avec de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour
tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte devrait chasser
ces espèces d’écrivains. On se passerait joliment bien de leurs
services! Est-ce que c’est une profession, la littérature? C’est un
métier de gueux, voilà tout! Et dire que ma pauvre Ernestine aurait pu
épouser un homme qui ne mange pas tous les jours! Quelle maison elle
aurait eue! Pas d’argent, pas de provisions, rien à la cave, rien au
grenier: des bouquins dans le buffet de la salle à manger! Quand les
enfants demanderaient du pain, le grand homme leur donnerait à manger,
quoi? «Un état d’âme», comme ils disent dans leur charabia!

Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le ton ironique et
dédaigneux de M. Cobichet quand il prononça ces mots: «Un état d’âme»!
Ah! comme il se vengeait d’avoir été appelé le «potard circonspect»!

--Je me laisse entraîner... reprit M. Cobichet. Heureusement, Ernestine
est revenue à la raison. Son ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un
désir: avoir pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux,
considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.

--M. Asseler, le pasteur protestant! Que dites-vous là?

--Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être la femme de notre
excellent pasteur. Vous êtes charitable, vous êtes bon, monsieur le
curé; à vous on ne doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut
facilement aux malheurs des autres, a vu cet homme si doux, si tendre,
si digne, lâchement abandonné par la malheureuse créature dont il avait
fait sa femme, elle a été toute bouleversée. Elle a compati à ses
souffrances. Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, l’arracher à
son affreux isolement. Je m’y suis refusé, par délicatesse. Oh! je puis
vous assurer que c’est un sentiment très pur qui occupe le cœur de ma
fille! Elle s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, de
sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se dévouer à lui, lui faire
oublier, à force de tendresse, les amertumes du passé, lui donner la
part de bonheur à laquelle il a droit.

--Mlle Ernestine a trouvé sa vocation: elle veut être épouse de charité.

--Oui, c’est cela: elle aime M. Asseler par charité. Je ne puis que
l’encourager dans son rêve si généreux. Ce serait pour moi, pour Mme
Cobichet, pour nous tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon
gendre. Ernestine serait heureuse: c’est l’évidence même. Elle aimerait,
elle serait aimée. Ah! si je pouvais les voir unis! Mes inquiétudes
paternelles seraient dissipées. M. Asseler occupe une situation
honorable, respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur
n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le sais). Au
contraire, si ma cadette est abandonnée à elle-même, si son cœur reste
oisif, elle reviendra à ses chimères. Elle regardera de nouveau la vie à
travers son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser qu’un
rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme sans profession! Du
reste, elle se condamnerait ainsi à attendre toute sa vie un mari qui ne
viendrait pas. Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres à
Romenay? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. Le mariage d’Ernestine
avec M. Asseler me délivrerait de tous mes soucis... Monsieur le curé,
croyez-vous que notre projet soit réalisable?

--Mais M. Asseler est marié! Qui vous a dit qu’il songeait à divorcer?

--Personne; mais quel autre parti peut-il adopter? Il est jeune; il ne
voudra certainement pas se résigner, aimant comme il l’est, à passer sa
vie entière sans tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter:
il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance de la
femme et peut-être serait-il retenu par la crainte de ne pas rencontrer
une épouse digne de lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute
confiance, lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout près, une
jeune fille vertueuse, douce, d’une grande délicatesse de cœur, qui rêve
de se dévouer à lui, M. Asseler verrait clairement où est le bonheur;
ses hésitations--s’il en a encore--cesseraient. Il aurait bientôt obtenu
son divorce. Oh! monsieur le curé, si vous daigniez vous intéresser à
notre projet, nous serions fiers de vous regarder comme notre
bienfaiteur et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. M.
Asseler est votre intime ami.

--Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet?

--Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore trop l’un et l’autre
pour que je ne me permette pas de vous en parler. Serais-je trop
indiscret, monsieur le curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler
la résolution que vous savez? Évidemment, c’est là une mission délicate,
mais elle est, par cela même, bien digne de vous tenter. Je n’ai pas le
droit, sans vous offenser, de vous donner des conseils, mais vous
pourriez, afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en faveur de ma
fille, glisser, dans vos conversations avec lui, de fréquents
éloges--qui seraient mérités, je crois--des vertus d’Ernestine. Et quand
vous jugeriez que l’heure est venue de parler sans détours, vous vous
feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du mariage que nous
désirons tous, et qu’il ne tarderait pas à désirer lui-même. Il me
semble qu’entre amis, qu’entre hommes de la même profession, qu’entre
ecclésiastiques...

Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait une inexprimable
sérénité et son air voulait dire: «Ce sont là des services qui ne se
refusent pas.»

--Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, je maudis ma
destinée.

--Pourquoi donc, monsieur le curé? fit-il vivement.

--Ah! repris-je, pourquoi! Je suis condamné par la fatalité à résister à
toutes vos prières. Je vais encore une fois vous percer le cœur. Je veux
d’abord détruire une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons
tous les deux, à distance, car je dois avouer que je n’ai encore eu que
deux fois le plaisir de m’entretenir avec lui. Depuis le départ de
madame, je ne me suis pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas
échangé une seule parole. Et puis... non, il m’est interdit d’accepter
la mission dont vous vouliez bien me charger. Tout s’y oppose et...

A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet s’excusa et me
quitta précipitamment. A peine eut-il pénétré dans la pharmacie que
j’entendis, par la porte restée ouverte, la voix de Prudence. Ma
gouvernante disait en son langage que je traduis, bien entendu:

--Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière est à la maison,
qu’elle désirerait lui parler? Ce serait malheureux de la faire
attendre, cette pauvre chère dame!

Je me précipitai:

--Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé que j’étais ici?

--Mais c’est l’épicière! fit ma domestique. Et puis, le maréchal le
savait aussi! Je suis pressée: je m’en vais.

Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire subtil:

--Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis appelé au
presbytère... Non, vraiment, je ne puis vous rendre le service que vous
me demandez. Soyons amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.

Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la serra mollement et
je m’esquivai. Les baumes, les onguents, les pommades, les poudres, les
élixirs, les essences, les eaux, les vins, les poisons, les
contre-poisons, les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, les
palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et toute la droguerie
contemplèrent la grande désolation d’un apothicaire!

Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle venait pour me prévenir
que le père Leroi, un vieillard pauvre qu’elle secourait depuis
longtemps, était très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis
d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea sur d’autres
sujets. Au cours du long entretien que j’eus avec elle, Mme Ferrandière
m’avoua que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien Thury,
vivait dans la tristesse et l’abattement.

--Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, auparavant, et depuis
qu’elle connaissait mon opposition formelle à son mariage avec le fils
de M. le maire, des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait
songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne m’alarmais pas.
Sans doute gardait-elle au fond d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard,
je fléchirais, qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la
réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite scandaleuse de
M. Maximilien Thury, elle me déclara, sans que j’eusse provoqué cette
confidence, qu’elle repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce
jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait pas de consentir à
cette union, mais qu’elle en rejetait maintenant l’idée comme indigne
d’elle. Jusqu’ici, Camille avait paru fermer les yeux, avec une
complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts de conduite de M.
Maximilien, mais elle a compris, cette fois, que l’affection ne pouvait
aller sans l’estime. Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le
vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois pas qu’elle
ait ri une seule fois depuis un mois: quel contraste avec son humeur
ordinaire! Je ne sais quelles occupations inventer pour la distraire
d’elle-même; je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle; je ne
dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment malheureuse!

Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de larmes; sa voix tremblait
d’émotion quand elle reprit, après un court instant de silence:

--J’en viens à me demander, monsieur le curé, si je n’ai pas des
reproches à m’adresser, si ma conscience doit rester calme. S’il était
vrai pourtant, comme l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté
dans cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir!
N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe? Avais-je le droit, en
résistant au désir de Camille, de lui imposer un sacrifice peut-être
au-dessus de ses forces?

--Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. Vous n’avez cédé
qu’à des motifs nobles. Vous avez suivi mes conseils et vous n’eussiez
pas mieux demandé qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, je
veux dire un responsable dans cette affaire, c’est moi, moi seul. Votre
conscience doit être en paix.

Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à méditer ses paroles et
j’arrivai à cette conviction qu’elle était lasse de voir souffrir sa
fille et qu’elle luttait contre elle-même pour ne point se repentir...
d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y avait trop
d’indulgence et de bonté dans cette âme pour qu’un ressentiment mesquin
pût y trouver place, pour qu’elle mît en doute la droiture de mes
intentions. Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si
l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus «humain», bien
des souffrances eussent été épargnées à Mlle Camille!... Lecteur, je
vais vider devant vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien
que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant de Champvieux,
j’avais perdu ma sérénité! Les révélations de mon jeune ami avaient
singulièrement troublé la certitude qui s’était formée en moi de
l’indignité de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si la
personne dont j’avais entendu les confidences n’était pas simplement une
rusée et perfide créature, une «menteuse», comme l’affirmait M. Octave.
J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette jeune fille
avant de leur accorder créance, mais en me renseignant, avais-je été
assez clairvoyant, assez prudent, assez impartial? N’avais-je pas
éprouvé comme une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à
moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît de contrecarrer
les projets de M. le maire, de mon ennemi? Je sentais se remuer dans ma
conscience quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur
m’était clairement démontrée, à la réparer; mais, vraiment avais-je été
dupé à ce point? J’eus une inspiration que je suivis. Le curé de la
paroisse que j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à
Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, M. Lemaréchal,
maire de la commune et mon ancien condisciple au petit séminaire. Je lui
écrivis et lui demandai de m’informer télégraphiquement si une certaine
demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. Le jour même, je reçus un
petit bleu ainsi conçu: «Bien vivante et trop bien mariée.» Il ne me
restait plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui quelque
lumière sur la vie et les vertus de cette personne. Je m’arrêtai à cette
résolution, avec d’autant moins de répugnance que M. Lemaréchal était
une espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il avait abandonné
l’industrie des belles-lettres, si décevante et si peu nourricière, pour
faire de l’élevage. Je savais que je lui rendrais service en l’induisant
en tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit fin. Je me
doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de me prouver qu’il avait été
touché autrefois par le mal d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en
littérature, c’est comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais on
ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse de cet agréable
officier de l’état civil:

  «Mon cher ami,

  «Si je connais les Michaudot! Mais je ne te permets pas d’en douter!
  Ils fleurissent sur ma commune et ils ne l’embaument pas. Comme les
  peuples malheureux, ils ont une histoire. La voici:

  «Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour père le sieur
  Michaudot, charron, qui vit encore. Elle eut pour mère demoiselle
  François. Son père? Inconnu! Lui, était un grand garçon balourd qui,
  pendant dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant à
  rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il sortit de chez lui
  en poussant des cris de putois et publia qu’un revenant lui était
  apparu, sous la forme d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu
  peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. Elle, était jolie
  et futée. Une sainte Nitouche, si jamais il en fut, un joli petit
  sépulcre blanchi. Elle ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se
  cachait. Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la demanda en
  mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma complètement les yeux, mais
  elle dit «oui», d’une voix pudique. On célébra les accordailles. Vint,
  de Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe noire, qui
  montait à cheval--on discute beaucoup sur la couleur du cheval--et qui
  emporta le cœur de la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce
  jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, pour le voir
  passer. Ah! un malheur est bien vite arrivé! La demoiselle oublia
  qu’elle avait un «promis»: elle reprit la route de Paris. Jean
  Michaudot resta serein: quand on lui demandait où était sa fiancée, il
  répondait: «Elle est en place.» O Jean! qui donc en doutait?

  «Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et grasseyant, comme si,
  depuis son baptême, elle s’était gargarisée à l’eau de Seine. De
  nouveau, elle s’établit fille honnête, et modeste, et rougissante, à
  l’ombre du clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On
  disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde un enfant qui
  n’avait vécu que quelques semaines, que le beau jeune homme était
  remonté sur son cheval pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine
  si Jean Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps de se
  rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, Adrienne était trop
  heureuse de ne point lui contester. Il exigea que le mariage eût lieu,
  sans délai. Le jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un
  nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs d’oranger, la
  rougissante Adrienne. Les gens du village se pressaient, «pour voir».
  Elles étaient là, rangées en bon ordre, sur la place de l’église, les
  commères de Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait
  illusion sur le capital de vertus que la mariée apportait à son époux.
  Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature humaine si calomniée: pas
  une seule de ces femmes au verbe agressif ne hasarda un quolibet
  devant tant de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs
  d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.

  «J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot n’est point
  cataloguée parmi les plus vertueuses épouses de ma commune. On dit...
  mais je n’en finirais pas!... Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas
  oui! c’est comme autrefois, comme toujours! Et Michaudot? me
  direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous sa tête,
  l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.

  «Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs: ils sont des
  quasi-bourgeois. D’où vient l’argent? Jean n’avait pour tout
  patrimoine, avant son mariage, que son honneur. Adrienne ne possédait
  que sa modestie. Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une
  maison, des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, ils
  marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. Il paraîtrait que le
  beau jeune homme à l’œil de flamme et à la barbe noire a envoyé un
  fort boursicaut, pour réparer l’outrage fait à l’honneur de la
  demoiselle, mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du
  serment.

  «Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur la famille Michaudot.
  Je n’ai point à te demander dans quelle intention tu mènes cette
  enquête, mais il me sera permis de te dire que si tu élèves en toi le
  dessein fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, pour
  ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares quelques
  désillusions. Quand viendras-tu me demander à dîner?

  «Ton bien cordialement dévoué,

  «J. Lemaréchal,

  «Maire de Villegéneray.»

Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai: je n’étais pas content de
moi. Je m’interpellai moi-même avec sévérité: «Mon pauvre Blondot, me
dis-je, tu n’as vraiment pas le droit d’être si fier! As-tu été assez
dupé! Et par qui? par qui? Par une gardeuse d’oies! Mon pauvre Blondot,
quand on dit de toi que tu n’as pas inventé les couverts en ruolz, tu as
ton compte, voilà tout!» Il ne me restait plus qu’à agir en honnête
homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites de ma
responsabilité. Les conséquences de mon involontaire erreur n’étaient
que trop manifestes. La réparation était un devoir, mais pour le
remplir, j’hésitais sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques
jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des résolutions à
prendre, lorsqu’un après-midi Prudence vint m’annoncer que Mme Thury
était dans le corridor et demandait à me parler.

Je les connais, depuis longtemps, les figures des pauvres mères dont les
fils sont à Paris, qui, de la vieille maison familiale où tout leur
parle d’eux, voudraient veiller sur ces grands enfants qu’attire
l’éternelle séduction des villes! Leurs inquiétudes, je les sais:
«Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, se disent-elles, et
ils commettront les irrémédiables fautes; qu’une femme se trouve sur
leur chemin qui sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que
j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi!» Et elles pensent
à tel jeune homme qui voulut épouser un vieux rogaton de maîtresse, à
tel autre qui se suicida parce qu’une gourgandine ne voulait pas
l’aimer! Hélas! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de trembler
pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive et préoccupée, je
savais quelles alarmes il y avait dans cette âme de mère et qui les y
jetait. Jamais elle ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet
après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses yeux rougis me
disaient qu’elle avait pleuré. Son air confus, son attitude qui semblait
demander pardon, m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici
m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit:

--Monsieur le curé, je veux vous demander vos conseils et votre appui.
Vous ignorez, sans doute, dans quelles circonstances Maximilien nous a
quittés et est parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une
jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas qu’on discute ses
désirs, ses ordres. Maximilien, qui, vous le savez, aime Mlle
Ferrandière,--il l’aime toujours, j’en ai la certitude, malgré les
choses regrettables que vous connaissez,--a résisté à son père. Il a
déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. Il a affirmé
sa volonté dans des termes peut-être trop vifs. M. Thury, qui avait des
raisons pour souhaiter que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été
sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de colère qu’il a regretté
aussitôt,--car c’est un très bon père,--il lui a dit qu’il le verrait
partir sans regret, qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre
Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, il a résolu de
partir. Il est venu me trouver, car pour pleurer plus librement j’avais
fui la chambre où avait lieu cette scène entre le père et le fils, et il
m’a dit: «Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, je ne
puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis désolé de te faire ce
chagrin, mais tu comprendras... Je ne puis rester ici à souffrir les
rebuffades continuelles, les paroles violentes, les reproches sans fin.
Je ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. Je ne
puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille qu’il me destinait, et
tu n’ignores pas pourquoi.» Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes
supplications n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est
parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui!... La semaine
dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave Ferrandière qui, vous
le savez, est rentré à Paris, il y a quinze jours. Ce jeune homme m’a
répondu. J’ai reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien vient
d’être victime d’un accident de bicyclette sans gravité, qu’il est alité
depuis quelques jours, et il cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je
suis sûre qu’on me cache la vérité: on veut me préparer à une mauvaise
nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être voulu se suicider. Ah! que
je suis malheureuse! Que je souffre!

Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se contenait visiblement
pour ne pas pleurer, éclata en sanglots.

Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en vain.

--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment voulez-vous que je ne
sois pas dans l’angoisse? Vous savez en quelle compagnie Maximilien a
quitté Romenay. Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre
l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, et qu’un pareil
scandale ne pouvait que m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir
le pousseront au suicide, si déjà...

--Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à M. Maximilien pour lui dire
vos transes! Il vous aime, il reviendrait.

--Ah! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien souvent songé, mais
je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il était ici, j’échouerais encore
en lui demandant de revenir! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur
le curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité sur M. Octave
Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le de veiller sur mon pauvre
Maximilien, de le soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil
de rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh! monsieur le curé,
quelle reconnaissance je vous devrais! M. Octave Ferrandière vous dirait
la vérité qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par charité
ou par... convenance. Ce jeune homme est bon. Qu’il me garde mon fils,
qu’il me le rende!

Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une voix où passait toute
l’anxieuse tendresse d’une mère et elle fixait sur moi des yeux
suppliants, comme si le salut de son fils dût sortir de ma réponse.

--Madame, dis-je, après un court instant de silence, je ne veux point
intervenir auprès de M. Octave Ferrandière pour lui demander ce service,
mais je sais quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans deux
jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement,--vous voudrez bien
retenir cette parole,--je prends l’engagement de vous ramener M.
Maximilien.

Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle était assise. Elle
s’avança vers moi, la main tendue et, souriante au milieu de ses larmes:

--Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un saint!

--Oh! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez pas si vite! L’Église ne
confirmerait pas votre sentence et vous seriez embarrassée de mes
reliques! Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à M. Octave
Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, et dans huit jours vous
reverrez monsieur votre fils: je vous répète que je m’y engage.

--Oh! monsieur le curé! vous êtes... je ne sais... je ne pourrai jamais
vous remercier!

--Madame, dis-je, la meilleure manière de me remercier, c’est de ne
jamais me parler de remerciements. Je n’y ai pas droit.

La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. Elle voulait
savoir comment j’agirais auprès de son fils, avec quelles paroles je
l’aborderais. Je me contentais de répondre: «Madame, je m’engage à vous
ramener M. Maximilien», et j’interrompais toutes les phrases de
gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.

Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, auprès de moi,
d’avoir reçu, sous son toit, le ménage Ragut.

--Oh! madame, dis-je, vous avez plus souffert que moi de leur présence
et vous l’avez vu déguerpir avec encore plus de satisfaction que moi.
Vous ne devez pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple!

--Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces gens-là à leur prix. Et
si vous saviez tout, monsieur le curé, si vous saviez tout! Mais il y a
des choses que je ne puis pas vous dire!

Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer ainsi quand elles
brûlent de vous conter quelque fait piquant. J’insistai donc pour savoir
tout. Mme Thury ne se laissa pas trop longtemps prier.

--Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur Ragut est un
polisson.

--Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.

--Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, qu’il s’est conduit
chez moi d’une façon inqualifiable! Un jour que j’entrais dans ma
cuisine, j’ai surpris M. Ragut... mais je n’ose pas, monsieur le curé...

--Parlez, madame, rien ne m’étonne.

--Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut dans ma cuisine, qui
courtisait Jeanne ma bonne, et la pauvre fille se défendait de son
mieux! Il a rougi, il a balbutié des explications embarrassées et il est
parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.

--Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un haut-le-cœur!

--Quelle honte! fit Mme Thury. Et Mme Ragut! J’aime mieux n’en pas
parler! Je crois qu’ils font un ménage assorti.

--Oui, madame, dis-je, «un gentil p’tit ménage», pour parler comme Mme
Ragut.

Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, qui n’était point
exempt de toute malice, à me remémorer les phrases émues par lesquelles
le citoyen Ragut célébrait les «saintes ivresses de l’amour», les douces
félicités de la vie conjugale. Je l’entendais s’écriant, avec un
tremblement dans la voix: «Ah! je la salue, la cité d’amour où nous nous
embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques!» En attendant
que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons tant nous amuser
par-dessus les ruines des superstitions gothiques, voilà mon Ragut qui
pourchassait les cuisinières jusque vers leurs fourneaux! Il devait
dégoûter son ombre, ce vieux sacristain du temple de Vénus!

Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être devrais-je
couvrir de silence cette dégradation d’un prêtre, mais ce petit fait qui
est venu s’agglutiner à mon récit n’est-il point pour affermir en moi
cette conviction: le prêtre qui dépose sa chasteté dans un coin et court
à la mairie pour offrir ses épaules à un fardeau aussi lourd que
l’autre, je veux dire pour jurer fidélité éternelle à une femme, commet
un acte inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et par quel
prodige, je vous le demande, Ragut eût-il respecté le contrat de
fidélité du mariage, lorsqu’il l’a jugé encombrant, lui qui, d’un si
beau geste, déchira le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au
bas, la signature de Dieu? Une autre considération m’incite à ne pas me
taire. La vue d’un spectacle ignominieux est souvent un réconfort. J’ai
lu que les Spartiates--à moins que ce ne soient d’autres--enivraient des
individus et les lâchaient par la ville pour que les jeunes gens pussent
ainsi contempler la déformation, la disgrâce que le vice crée dans la
personne humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux heures
troubles où, sentant la misère de notre volonté, nous regardons le mal
en face pour que le dégoût nous pénètre et stimule notre bravoure en
détresse, Ragut, pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube
au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et quelle meilleure
école de dégoût que le spectacle d’un prêtre pris de luxure, et qui
roule?




IX


J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse
recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc
d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire
vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de
paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par
ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser: «Un prêtre qui fume! La
religion n’en a pas pour longtemps!» Aussi, en attendant le départ du
train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il
paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur: un homme
libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en
compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous
avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me
préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il
me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon
âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas! mon recueillement
fut bientôt troublé! A une station du département de la Nièvre, trois
jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils
n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus
remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train
se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria:

--Ah! mon cher, superbe! épatante!

--Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire!

Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien
commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant,
qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel
leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme
de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami.

J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je
me disais: «Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la
loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre
épousât une femme «épatante»! Pourquoi pas? Je ne vois pas bien, par
exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse
célébrerait les attraits!

    Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.

Et Rodrigue ce serait M. le curé! ce serait moi! Ah! M. le curé ne
tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux! Le mari d’une trop
belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce
qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point
créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art,
qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on
exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son
caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui
enseigner le mépris de la beauté; on parquerait son choix dans
l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se
marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa
vie!» Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses: tout à coup, je
me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes
gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais
d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique,
haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions,
des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En
vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial,
avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me
fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou
de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt
qu’ils étaient étudiants--ils firent, du reste, des efforts obstinés
pour que je ne l’ignorasse pas--et qu’ils rentraient au quartier Latin.
Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces
oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime
que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les
bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais
le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne
savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des
regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse
méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le
chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être
périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études
finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où
ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les
enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre
stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe
d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis:

--La fumée n’incommode pas ces messieurs?

J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je
n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un
essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe.

--Au contraire! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur
joie.

--Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre
eux, et c’est ce qui nous navrait!

Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation
ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue
quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris.
Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes
rouges éparses des deux côtés de la voie: il pénétra sous un hall
immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était
Paris!

Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes
gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai
dans une voiture et donnait comme adresse au cocher «_l’Hôtel
Bourdaloue_, rue Bonaparte», qu’on m’avait signalé comme un repaire
d’ecclésiastiques.

Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde
ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à
gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces
boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands.
D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir
crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point
dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de
plusieurs crans et je me répétai: «Allons, abbé Blondot, tu es ici au
chef-lieu de l’Univers, admire!» Rien, je restais froid. L’admiration ne
venait point. Je regardais: encore des boutiques, encore des cafés,
encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus
tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé! Ils
donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent
jamais. «Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le
renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les
prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des
laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance! Ils ne sont pas
autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au
fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi; ils
ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi; ils marchent sur
leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi! Les
voilà donc, ces maîtres du progrès! Dans cette ville où tout s’invente,
ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler! Je ne leur
en fais pas mon compliment!» Le fiacre, après m’avoir promené dans le
dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le
chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la
glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le
spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent:
«Un curé! s’écria l’une d’elles: touchons du fer!» Et toutes les deux se
précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de
mon dédain! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus
spirituel de la terre.

Le fiacre me déposa devant l’_Hôtel Bourdaloue_. Après y avoir dîné avec
deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la
chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un
chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et
tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave
Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à
l’_Hôtel Bourdaloue_. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était
lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air
parisien se mit à cabrioler.

--Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un
homme étonnant, vous! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe,
aussitôt ça vous démange de réparer ça! Ni une ni deux. Vite vous
dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que
vous n’êtes pas banal!

--Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans
la rue et si je lui tenais ce langage: «Je suis curé de
Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa
brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur
protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui
ne veut pas me voir en peinture», je courrais risque d’être traité
d’imposteur.

--Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait: «Il y a là-bas,
du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y
seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des
douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des
prix doux aux ecclésiastiques.»

--J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous
n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil!

--Jamais de la vie! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un
respect... inoxydable!

--Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer? Où
puis-je voir M. Maximilien Thury?

--Mais chez lui, parbleu! à l’_Hôtel du Danube_! Du reste, il vous
attend.

--Comment! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée? de mes intentions?

--Tiens! pourquoi pas? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et
que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures
et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné
quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je
l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre,
que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage
avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. «Mais, espèce de gros
bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien
qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud?»

--Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur
Octave.

--Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la
porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. «Tu as raison,
me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton
curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui
éviter de venir dans cet hôtel.» Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim
sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour,
en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin
ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours,
Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé,
êtes-vous prêt? Voilà dix heures, Maxim nous attend.

--Halte-là! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en
vais aller à l’_Hôtel du Danube_ pour m’y rencontrer avec votre Maxim et
son amie Mme Asseler? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là!

--Mme Asseler! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et
elle ne reviendra pas, je vous le promets! Maxim vous contera ça, du
reste: allons, partons.

--Puisqu’il en est ainsi, je vous suis!

La distance n’est pas longue de l’_Hôtel Bourdaloue_ à l’_Hôtel du
Danube_. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de
me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses
meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature
coloniale.

--Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes
arrivés devant l’_Hôtel du Danube_, maison d’étudiants, je vous
préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront
casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de
famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe.

--Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me
paraissent suspects!

--Oh! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un
chien n’est levé! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage.

Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas
un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez
lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions
des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se
montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses
vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le
souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan.

--Quel recueillement! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil.
Comment! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure! Je
suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant
ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les
conseils de distribution de prix. Je dirais: «Travaillez, vieux parents;
reposez-vous, jeunes élèves!» Allons, comment des hommes de vingt ans et
plus, comment des fils de France...

--Oh! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail: c’est si
loin, les examens!

--Ah! alors je me tais! Je n’aime point les sermons intempestifs; mais,
en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de
demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant!

Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et
sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir
frappé. «Entrez!» me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez
le fils de mon plus ardent ennemi.

Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant
lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer.

--Oh! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose!

Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à
m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait
approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage
gardait une impassibilité vraiment inquiétante:

--Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un
peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir.
Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a
deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique... et
l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler «la méthode des pieds
dans le plat». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous
m’y autorisez, monsieur Thury.

--Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme.

--Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous
gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par
gaffes!

--C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai
pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à
Romenay.

--C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.

--Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de
l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer
qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire.

--A la bonne heure! lança M. Octave. Je me disais!...

--Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander--car je n’ai
point le droit de vous répondre--quelles raisons m’autorisaient à vous
refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes
étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage,
de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans
l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour
réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop
de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de
personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas
été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à
qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au
mariage... Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi
j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses,
de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est
pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle.
Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui
refuser cette grâce.

--Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix
singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay... non, je ne
puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier
esclandre... elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.

--C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux! fit M. Octave.

--Si elle savait, pourtant! reprit M. Maximilien qui hocha la tête.

--Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la
franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai
aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis... l’imprudence de partir
de Romenay dans les conditions que vous savez.

--Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas
être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé! Je vais vous
dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont
Octave ne se doute pas!

--Espèce de cachottier, dit M. Octave.

--J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme
Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas
une fuite... Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à
même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la
correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres
compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur
quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie
furieuse--vous savez que le pasteur était très ombrageux--il avait
chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même.
Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de
l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je
ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la
figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une
voix tragique: «Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi
partir avec vous!» Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des
soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée.
Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire.
Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais
que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité.
Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si
elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle
souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ
paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa
vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce
moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on
lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son
mari! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne
de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle! Toute l’admiration
qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement
qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son
enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette
comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en
quittant Romenay, ne disait pas la vérité! Ce fut encore une
capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié
avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait
penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la
réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie
d’Octave!

--Alors c’était faux! fit M. Octave. Espèce de cachottier!

--Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire.
Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à
Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler.
«J’aime mon mari», me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à
se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans
l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme,
le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant
que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une
exquise faiblesse de caractère: c’est là un crime qu’une femme ne
pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait
homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme
qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari
retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et
ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.

--Ah! que voilà bien les femmes! s’écria M. Octave.

--Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait
méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités
de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son
mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui
s’appelle pleurer! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous
devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai
conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en
conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses
romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée:
«Ah! fuir la vie banale! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du
monde imbécile et vulgaire!» Je puis même ajouter, sans fatuité,
croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup
moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots! des
mots! des mots! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à
l’enlever à son mari: que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de
séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et,
dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les
folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas! dans le train qui nous
emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui
apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par
la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de
désespoir.

--Elle est toquée, cette bonne femme-là! dit M. Octave.

--Oh! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est
toquée! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une
malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris,
je lui demandai où il fallait la conduire: «Chez ma mère», me
répondit-elle.

M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert.

Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut.

--En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes
dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa
mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un
abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui
adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit
de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit
la main en murmurant: «adieu...» et je ne l’ai pas revue depuis. Et
voilà l’histoire du fameux enlèvement!

--Espèce de cachottier! fit de nouveau M. Octave.

--Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la
vérité; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour
vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer: j’ai cru sinon à un
enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus
de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il
était de notoriété...

--Oh! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que
j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler! Eh bien, c’est encore une
fable!

--Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins! Tu ne
me feras pas croire!...

--Non, reprit avec force M. Maximilien: je n’étais pas pour Mme Asseler
ce que l’on a dit, je le jure! Ce que j’affirme là n’est pas
vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne
connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma
pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses
goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve
toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les
convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi
un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en
dehors de moi, des occasions de gaieté; car, vous le comprenez, je ne
trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister
et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait
fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur
tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait
mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait: je ne l’aimais
pas; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter
sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais
qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit: «Vous savez, j’aime
«ailleurs». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui? Je n’en sais rien et
je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle
aimait, la pauvre détraquée? Elle aimait parfois son mari avec frénésie,
elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux
jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était,
chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé
d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi,
j’aimais «ailleurs» et je n’ai point à vous dire qui! Je n’avais pas
besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles
séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre
la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle
m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice! Oh!
je le sais, les apparences sont contre moi! J’allais voir Mme Asseler
tous les jours; elle m’appelait «Maximilien» tout court, avec une
parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait,
seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande,
sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay? On ne prête qu’aux
riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits
qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un
phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour
détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire
tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez
Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que
m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi? Tenez, vous
allez connaître le fond de mon âme: tant pis pour moi si c’est à mon
détriment! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon
malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous
m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le
conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande,
le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite.
J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma
vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais
maintenant: «Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle
Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle! Je veux montrer que je ne suis
pas repoussé partout; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint
pas de se compromettre à cause de moi! Et je laissais dire et j’étais
heureux qu’on se trompât! Raisonnement stupide et puéril, je n’en
disconviens pas! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à
mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à
comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce... de ce mépris que vous
ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de
manifester.

--Espèce de gros nigaud! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait.

--Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète,
de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous
suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur.

--J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez
faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un
sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas
homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne
comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au
désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi? Peut-être
vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à
bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée? Je n’ai pu trouver
que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher
Camille d’entrer dans une famille de mécréants...

M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que
je me refusais à parler, il poursuivit:

--Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût
troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de
les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que
c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre
penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que
j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée
religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération
lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science
avait fait de grandes promesses: elle ne les a pas toutes tenues. On l’a
tant répété qu’on n’ose plus le dire.

--Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est
comme s’ils buvaient un lait de poule.

--Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de
nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les
empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont
si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser
aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant
plus à croire que la science--dont j’admire, plus que personne, les
audaces si souvent heureuses--chassera de la vie la douleur morale,
qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous.

A ce moment, M. Octave pensa tout haut:

--M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim,
sucre encore.

M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion de son ami.

--Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au
bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la
vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la
chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès
scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir.

--M. le curé se gargarise, fit M. Octave.

--Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens
saugrenu!... Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes
le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à
ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction
supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux
d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux,
qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui
ont le droit de chercher le bonheur!

--Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave:
Maximilien n’est pas un enragé comme son père!

--Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que
me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je
vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux
d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours
seulement.

--Oh! c’est impossible! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis
paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me
répugne et à qui j’ai résisté... Non, c’est impossible! Je m’en vais aux
colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que
je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il
m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour
rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que
j’abhorre! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille.
Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si
elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir!

--Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de
Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à
favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à
l’empêcher, consentiriez-vous à revenir?

M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie,
une si ardente gratitude que j’en fus tout remué.

--Oh! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils
du médecin!

--Eh bien, fis-je, vous avez ma parole!

Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur
le lit.

--Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer
l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait
rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin
l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave.

--Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste,
je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener
cette affaire-là.

--Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin
de vous!

Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les
remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me
prodiguer, je lui serrai la main, lui dis «à bientôt», et entraînant
avec moi M. Octave, je quittai la chambre.

L’_Hôtel du Danube_ se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans
les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je
voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser
passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait
prestement. M. Octave ne cessait de répéter: «Vous êtes convaincu
maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez!»

Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma
conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son
dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes
étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de
gloires et d’horreurs.

Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des
plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan: le
nommé Ragut.

La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et
moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit:

--Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon? Il paraît qu’il y a
là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière.

--Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir
cette «curiosité». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que
j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon?

Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le
Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son
architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre
droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques
minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen
Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous
passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles
l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais
deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon
délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de
l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front
se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui,
d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la
bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où
la haine elle-même--car il me haïssait--n’allumait pas une flamme, puis
il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant
nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa
main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse
qui n’était plus d’une femme:

--Eh! curé! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens
copains!

Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas
pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs
passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles.
J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de
rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les
deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois,
se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle
déshonorait nos yeux. Eh quoi! c’était un prêtre, ce débris, cette chose
sinistre qu’escortaient deux filles blêmes! Cela avait porté la robe
blanche des ordinands, l’aube de la chasteté; cela s’était couché sur le
pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels
serments; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des
consciences: cela avait eu une mère; cela avait été un homme! Un immense
dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut,
bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des
filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme
une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était
abattue sur nous: M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune
homme était devenu grave: sa verve s’était figée. Après quelques
minutes, il dit, regardant le ciel:

--Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas? Un jour de
printemps.

--Oui, fis-je, belle journée pour la saison.

Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses
nombreuses, jusqu’au Panthéon.

                   *       *       *       *       *

Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu
au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon
retour. Au milieu de la provision de «on-dit» que ma servante avait
récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit
aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci: «On disait» que Mme
Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout
simplement «congédiée». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute
pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans
Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa
tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que
sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la
légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de
Romenay sentaient leur conviction fléchir: les uns doutaient, les autres
ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces
«dames» n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à
répudier une femme qu’il «adorait». Il eût fallu admirer son courage:
elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir: aussi, se refusaient-elles
opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je
résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais
prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le «scandale». Pour
que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas
besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le
tambour de ville: Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui
imposant le secret: le jour même, tout Romenay savait tout.

Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au
château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table
son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments
de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château
qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au
château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas
à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne
demandait qu’à se laisser convaincre.

--Oh! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis
toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien
Thury! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille
ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que
vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le
sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne
fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude:
elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury.

--Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son
pardon.

--La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière.
Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence.

Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai
dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la
tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son
_Benedicite_, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au
milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille,
qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant
daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup
silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin
du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au
dessert quand j’y arrivai.

--Comment! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite
à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé!

--Oui, mon enfant, répondis-je.

--Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une
jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui
enlève une femme mariée!

--Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.

Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales,
de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté.

--Oh! c’est trop fort! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait
tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman
s’opposât à mon mariage avec lui?

--C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je
confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M.
Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera
certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme.

--Oh! c’est trop fort! dit la jeune fille tandis que le sang lui
affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées!
L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé!

Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui
adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea
vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme
Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à
sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit:

--Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser
auprès de vous si elle ne nous rejoint pas.

Je n’avais pas à me le dissimuler: c’était un échec.

Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me
laissai envahir par le dépit: «Pour la première fois, me disais-je, que
je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas
favorisé!» Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie
délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un
engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit
de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer
la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait
se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans
d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai
un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y
arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt: j’eus comme l’avant-goût d’un
prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et
pouvais-je donc rester abattu? Autour de moi, la joie ressuscitait.
Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la
vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes
traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps.
Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la
route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de
prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal
pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin,
des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque
bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule
tête blanche qui me regardait: on eût dit qu’il enfermait un petit être
inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait
toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du
monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait
autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte?

Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la
route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait
le bras à sa fille Ernestine.

--Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du
printemps?

--Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons
récolter des violettes pour faire du sirop!

--Nous allons! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa! Moi, je vais cueillir
des primevères et des marguerites pour faire des bouquets.

--Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant! s’écria M. Cobichet. La
nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les
maux de nos semblables.

Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt.

--Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis
notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que
je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances.
Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M.
Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé
qu’entre ecclésiastiques... mais j’avais oublié que M. le pasteur et
vous n’apparteniez pas à la même religion.

--J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi,
monsieur le curé! Enfin, ce moment de folie est passé! Je croyais que M.
Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si
sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme! Maintenant,
M. Asseler me fait peur! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui
jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher
pour lui demander pardon!

--Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces
dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant
que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser
un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage...
sérieux.

--Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.

--Oui! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à
Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle
refuse.

--C’est que... dit la jeune fille, baissant les yeux.

--Quoi? demanda le pharmacien.

--C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles!
Nous n’avons pas les mêmes goûts.

--Je suis ton père, dit M. Cobichet; j’ai bien quelque droit de choisir
mon gendre.

--Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon
mari. Un gendre et un mari, c’est deux!

--Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point
assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un
autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon
parti, l’accepterais-tu?

--Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier.

L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober.

--Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les
plis de ma soutane, vous l’accepteriez?

--Les yeux fermés! s’écria M. Cobichet.

Mlle Ernestine se taisait.

--Et vous, mademoiselle? dis-je.

La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix
basse:

--Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais: il me
semble que je l’aimerais...

--Que ne parliez-vous plus tôt! fis-je. Précisément, le curé d’une
paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui «découvrir» une
jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis
quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non
loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre! Dès ce soir,
je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet,
et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez
moi, où vous serez venus par hasard.

--Serait-ce possible! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit.

--Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose; je n’ai que
le temps de m’y mettre!

--Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le
beau-père d’un médecin!

--Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un
médecin, à la bonne heure! Ce n’est pas comme ces petits «meurt-la-faim»
d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est
bon à quelque chose, au moins! Il fait des ordonnances, il...

--Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations,
s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments.
On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les
journaux parlent de lui! Tous les députés du département sont des
médecins!

--Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte! La
gloire! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires!

Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs
rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance,
me saluait du nom de «bienfaiteur», je fis une grande révérence et je
m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les
avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu
forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je
me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de
charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles
angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande
sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins
de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de
braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse
rencontré des couples de «promis[2]» sur la route de Romenay, je crois,
Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église
afin de les y unir pour l’éternité! Vous me voyez, n’est-ce pas,
poussant devant moi ce troupeau de fiancés! Ce jour-là, j’eusse marié,
sans remords, l’univers entier!

  [2] _Promis_: fiancés.

Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la
veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami
Maxim, «tout à fait rétabli» et confiant dans ma parole, avait consenti
à rentrer chez son père, au château du Randon: là il attendait la bonne
nouvelle.

--Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a
fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer
maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous
l’apprendre! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis
à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que,
faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait
des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau
marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède,
par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle
naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par
exemple, comment vous allez vous tirer de là! Si vous pouviez inventer
un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout! Cette Camille est
d’un tenace! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai
même insultée. Ah! bien oui! Elle prend des petits airs dégoûtés et me
dit: «Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le
pays, jamais!»

--Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre
assistance.

--Les voici: prenez!

--Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous
m’amènerez au presbytère Mlle Camille.

--Jolie commission! Si vous croyez que ce sera facile!

--Il le faut.

--Mais quel prétexte trouver pour la décider?

--C’est votre affaire.

--Enfin, vous pouvez y compter! Camille viendra. Je vous l’apporterais
plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche.

--Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au
presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ
avant votre arrivée.

--Compris! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans
votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay.

--Gardez-vous bien de l’en prévenir! Il importe qu’elle l’ignore.

--Compris!

--Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère!

--Compris! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim!

Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je
le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger.
J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir.
Il me parut surpris et troublé.

--Je suis inquiet, avoua-t-il.

--Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.

Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les
banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand
j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave.

--Personne dans la boîte? criait-il, frappant le carreau avec le bout de
sa canne.

--Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à
quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre.

Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle
Camille.

--On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en
m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner?

--Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste!

Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un
petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles
si elles n’avaient été si jolies.

--Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère
prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me
suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine
fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une
grande fille et que j’ai bon caractère.

--J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous
fournir l’occasion de me le prouver!

Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y
pénétrai avec eux.

Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses
gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un
«réticule», m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier,
tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois.

Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la
jeune fille:

--Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le
permettez-vous?

Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque
défiance.

--Un de vos amis? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça? Pourquoi
veut-il m’être présenté?

--Vous permettez, n’est-ce pas? dis-je.

Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui
communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de
s’approcher. Il entra.

Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son
siège et s’écria d’une voix indignée:

--Mais c’est un guet-apens! C’est un guet-apens! Jamais je ne vous
aurais cru capable de cela, monsieur le curé! C’est un guet-apens!

Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac
qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la
porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes,
l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa
poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma
chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre.

Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef,
éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés:

--Ah! c’est trop fort! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de
pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme!

Et, se tournant vers son frère, elle commanda:

--Toi, tu vas m’ouvrir la porte!

--Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme.

--Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir
avec vous un petit bout d’entretien.

--Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille: Octave, ouvre-moi!

M. Octave fit signe qu’il refusait.

--C’est lâche! cria la jeune fille.

Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement:

--Eh bien, j’attendrai!

M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus,
atterré, s’approcha d’elle:

--Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre
pardon.

La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.

--Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne
vous aime plus!

Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en
répétant:

--C’est trop fort! C’est trop fort!

M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me
regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire.
Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre!
Il y allait de ma dignité, de mon honneur: je n’étais point inconscient
et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de
singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la
jeune fille.

--Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la
très grande faveur de m’écouter une minute?

--Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi,
les bras croisés et me dévisageant.

--M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite.

--Ah! elle est jolie, sa conduite! s’écria la jeune fille. Un monsieur
qui part avec une femme mariée!

--Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit
Maximilien avec énergie.

--C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher
dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine.

Je me tournai vers Maximilien.

--Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez
pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y
renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir
aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous
retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les
donc de hâter votre nomination.

--Oh! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui
tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris; avant
huit jours, j’aurai quitté la France!

En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus
en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose
méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les
trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées
s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient
sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la
joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien.

--Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette
personne-là?

--Puisque je vous le jure! s’écria le jeune homme.

--Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous
êtes pardonné!... Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la
dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne
demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop
vite. Pour qui m’aurait-on prise? Pour une enfant! J’ai bien ma part de
malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois
pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est
que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête
à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de
vous détester. Ah! bien oui! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si
vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée
d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du
feu! C’est si loin! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le
bateau avant de vous écrire de revenir! Et puis, quand je vous dis que
j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas; c’est un peu
pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai!... Tout
de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur
votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui
racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que
vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais,
moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient
devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une
expiation... Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez
beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé
promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que...

--Oh! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait,
pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille! Je ne voulais
quitter la France que pour ne point... Je ne sais pas... Je craignais...
Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi!

Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air
sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha
de moi et me dit à voix basse:

--C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé! Vous connaissez la
recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles!

M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient:
simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs
regards une supplication dont je devinai le sens:

--Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a
laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir
toutes difficultés: vous vous marierez dans un mois!... Tenez, j’entends
Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger! Je vais les
mettre d’accord. Je vous quitte un instant!

Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens
qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus
donner quelque solennité, je dis:

--Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet
qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y
adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer
ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux,
laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous
me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir
pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords.
Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé
votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de
meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les
premiers mois sont les plus doux: c’est le printemps de la vie
conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous
êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr,
vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie;
puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire: «Si
l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis
tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant
aimer.» Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi
l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été,
grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez
ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi,
quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien
ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par
trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur
des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement.
C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est
alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de
vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre
mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et,
quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous,
vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux
solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui
faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y
laisser personne pour aimer son souvenir.

--Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je
pleurerais!

--Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la
mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je
vous aime!

--Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre
estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y
ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.

--Accordé d’enthousiasme! répondis-je.

--Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les
histoires du bon vieux temps! Pas à dire, c’est un roman! Une petite
jeune fille férue d’amour comme pas une; un grand jeune homme au cœur de
feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là
pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et
distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les
doigts! Tout roman a son curé:

    Aimez-vous les curés? on en a mis partout!

Vous étiez là, monsieur le curé; grâce à vous, le bonheur est sauf!
Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà
pas si mal pris! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre
les amoureux! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal!
L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh! pas dans le goût du jour,
le roman de votre mariage, mes petits enfants! On ne se marie plus dans
les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est
pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre
à la mode. Si le cœur vous en dit! En sortant d’ici, Maxim monte en
voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux
de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille:
«Je t’aime», puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite
méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant
reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la
tombe de Maxim.

--Tu es vraiment gentil! fit Mlle Camille.

--Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre
imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour
nous!

--Ah! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M.
Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a
pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac!

J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur
mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent,
laissant après eux un parfum de bonheur.

Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez
l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner.

--Le maire est mort! fit-elle d’une voix suffoquée.

--Que me dites-vous là, Prudence? En êtes-vous sûre?

--Tout à fait sûre, monsieur le curé! reprit la servante. C’est M.
Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes,
mais c’était peine perdue: le maire était mort... Tenez, ajouta
Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la
place de l’église! Ah! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère!
Il sonne à la grille. Je cours ouvrir!

J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir:

--Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin,
en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il
est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour
vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien
rendre service aux gens qui sont dans le malheur! Oh! la République a
perdu un de ses soutiens! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir
pour maire, à sa place? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui
sera nommé! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le
parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que
j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une
lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois
enfants, vous comprenez, monsieur le curé?

--Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je
vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir
immédiatement pour le château du Randon.

Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en
voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi,
sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la
première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il
fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son
cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de
la capote, le Dr Garot me cria: «Rupture d’anévrisme! Ah! je l’avais
bien dit! Maladie de cœur! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait,
il y a six mois, de congestion simple! Une congestion simple! Quel
crétin! Une congestion simple, oh! oh! oh! oh!»

Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au
galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée
à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire
était son ami: il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet; il
exultait.

Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de
M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et
sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort,
terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous.
Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent
dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les
bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à
ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut
le silence: silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence
précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme
d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la
chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se
poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je
priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont
infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le
seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs: le repos, la
paix.

L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai
à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère.
M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait:

--Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La
mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux
funérailles, je...

--Comment! demandai-je, vous partez? Vous abandonnez votre ministère à
Romenay?

--Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul
peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me
réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah! mon ministère!
Après... ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée? Et
comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses! Hélas!
elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi.
Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu,
c’est d’éloigner le vice de sa maison! Aussi, je m’en vais.

Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la
visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé
d’«elle». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons
le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été
son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le
déchirement qui avait suivi l’horrible révélation: «Sa femme avait une
liaison avant le mariage; elle entretenait une correspondance, poste
restante», et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins
de sa trahison! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre: soutenu
par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus
douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il
poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait
souffertes.

Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander:

--Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait?

--Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne
réponds pas. Ce matin encore... J’ai jeté la lettre au feu, sans
l’ouvrir.

--Vous pardonnerez, j’en suis sûr?

--Jamais! fit le pasteur.

Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa
résolution.

--Ah! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la
catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay,
quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon! Je
vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas... c’est
mon unique excuse! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères,
renoncent au droit d’aimer une femme! Je m’en souviens comme si notre
première rencontre était d’hier! Je vous disais: «Vous êtes, vous, un
vieux célibataire.» Il devait y avoir comme de la pitié dans ces
paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé!
Je suis seul dans la vie! Plus seul que vous! Pour me consoler du
présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami
pour moi. L’avenir! ah! l’avenir... J’ai aimé... l’amour a avivé en moi
le besoin de tendresse... et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec
mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers
la mort! L’avenir m’épouvante... La pitié! ah! elle est pour moi
maintenant! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part!

--Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas
tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.

--Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que
d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle! Et je
souffrirai toujours!

Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à
terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des
larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût
sorti d’un songe torturant.

--Adieu, dit-il brusquement.

Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.

Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre
notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.

--Adieu! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.

Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se
courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait,
tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à
quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa
pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur
approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans
doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par
le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa
porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se
demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent
d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la
devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte
de velours qu’il fit mine de soulever: à peine l’eut-il touchée qu’il
laissa retomber son bras. Ah! ce n’était pas le salut d’anéantissement
par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un
salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien
de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue
dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut
point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par
un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha
droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard,
jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à
ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir!
Jamais! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas!

Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était
venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le
pasteur me quitter et s’éloigner.

--Ah! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des
coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état! Un
bel homme ma foi! Ah! si j’avais été à la place du curé protestant, je
te l’aurais mise dans le chemin, la créature! Je lui aurais administré
de ces raclées! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée! Mais,
dame! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était
amoureux! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce
curé-là? Quand on est curé, on ne se marie pas! Un curé, ça ne doit pas
avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme
l’autre monde, ça devient amoureux,--ils ne sont pas exempts, quoi!--Un
curé amoureux! oh! oh! oh! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à
sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin? c’est le bon Dieu!
c’est la religion! Et ils voudraient que les curés de chez nous se
marient! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui
s’appelle je ne sais pas comment: Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à
mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour
ramasser mes araignées! Les curés de chez nous mariés! ah bien, par
exemple, ce serait du frais! Ils pourraient chercher des servantes
convenables! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et
secouer leur paillasse! Toute la journée, que j’entendrais: «Mon p’tit
chat» par-ci, «mon p’tit loup» par-là! Et hardi! je t’embrasse! chez un
curé! dans un _précipitère_![3] oh! oh! oh! Je voudrais bien voir ça,
une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux
à monsieur le curé et qui vous appellerait «mon chéri!» Mon chéri! à un
curé! si ce ne serait pas un _escandale_! Ah! mon balai! Et qu’elle
laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison!... Un chignon sur le
prie-Dieu! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas! des falbalas
dans la bibliothèque! des falbalas pendus au cou de la statue du
Saint-Père le Pape! En voilà une chambre pour un curé! Faudrait prendre
de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là
dedans! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe: comme ça, le
bon Dieu aurait les restes! Un curé marié! oh! oh! oh! oh! Aussi vrai
que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait
le monde, ça dégoûterait le bon Dieu!

  [3] Presbytère. (_Traduction de l’abbé Blondot._)

  [4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (_L’abbé
    Blondot._)

Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en
proférant des paroles véhémentes.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée
entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et
déversait sur elles son indignation.


FIN




PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

8, rue Garancière





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN VIEUX CÉLIBATAIRE ***


    

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