The Project Gutenberg eBook of Histoire d'un cheval de bois
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Title: Histoire d'un cheval de bois
Author: Jeanne Marcel
Illustrator: E. Bayard
Release date: October 10, 2026 [eBook #79758]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette, 1867
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79758
Credits: Richard Illner and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images made available by The Austrian National Library)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CHEVAL DE BOIS ***
HISTOIRE
D’UN
CHEVAL DE BOIS
PAR
MME JEANNE MARCEL
ILLUSTRÉE DE 20 VIGNETTES SUR BOIS
PAR E. BAYARD
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
1867
Tous droits réservés
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
TABLE.
Chapitres. Pages.
I. Dans lequel on fera connaissance avec de braves gens, un petit
garçon et un cheval de bois fort joli. 1
II. Un soi-disant enfant nerveux.--Jeanne.--Maurice se livre à des
comparaisons dangereuses.--Il remporte une victoire sur lui-même. 27
III. Voyage et installation à Paris.--Maurice reçoit des visites
intéressées.--Cressida au Luxembourg. 59
IV. Le lieutenant de vaisseau.--Sa tendresse pour Maurice.--Un
désir inexplicable.--Maurice reste fidèle à sa parole. 73
V. M. de Roisel est malade.--Une petite demoiselle très-riche.--Une
famille désolée.--Comment faire ?--Un savant providentiel.--On
emmène Cressida.--Désespoir de Maurice. 101
VI. Voyage à Nice.--Retour.--Eusèbe vient en poste. 167
VII. Chez M. Duberger.--Marianne et Michel.--Les voleurs ont
emporté Cressida. 177
VIII. Les caprices d’Eusèbe.--Sur les boulevards.--En fiacre.--Le
marchand de jouets. 205
IX. Eusèbe et son cheval à Dieppe.--Deux coups de feu.--Où et
comment Maurice retrouve Cressida.--Explications de M. de
Malassise.--On arrête enfin les voleurs. 247
X. Désespoir et joie de Fritz.--Cressida est rétabli. 267
XI. Une soirée entre amis.--Ce qu’Adrienne a fait de ses dix
pièces d’or.--Visiteurs inattendus. 275
XII. Eusèbe à vingt ans.--Adrienne est-elle duchesse ?--Le
polytechnicien Maurice.--Un mariage probable. 287
FIN DE LA TABLE.
CHAPITRE I.
Dans lequel on fera connaissance avec de braves gens, un bon petit
garçon et un cheval de bois fort joli.
Il y avait une fois, dans le bon vieux temps, c’est-à-dire il y a
bien une quinzaine d’années, ce qu’on peut traduire par un siècle et
demi pour vous, mes petits lecteurs, qui n’avez pas encore perdu une
seule de vos jolies dents de lait ; il y avait donc une fois, dans la
délicieuse vallée de l’Orge, entre Long-Pont et Savigny, à quelques
lieues de Montlhéry, dont on apercevait la vieille tour à l’aspect
sinistre, une charmante maison de campagne entourée d’un petit bois que
bordait la capricieuse rivière. Je dis capricieuse, parce qu’elle se
permet de hausser et de baisser tout comme la Seine ou la Loire. C’est
pitoyable, mais il ne faut point nous en étonner ; n’est-ce pas le
faible des petits de vouloir imiter les grands !
La maison dont je vous parle était décorée du titre pompeux de
château par les paysans de l’endroit. A vrai dire, ce n’était qu’une
maisonnette, mais une maisonnette propre et bien tenue, quoique de
construction ancienne. Malgré son grand âge, que faisaient aisément
reconnaître son toit brisé et les châssis resserrés de ses fenêtres,
elle avait une physionomie souriante et rappelait à l’esprit l’image
de ces aimables et bonnes grand’mamans que votre gentillesse rend si
heureuses.
Entrons maintenant ; je veux vous présenter un petit camarade que,
je l’espère, vous aimerez beaucoup. Il se tient avec sa petite maman
dans un modeste salon, qu’une porte-fenêtre, ouverte toute la journée
lorsque le temps est beau, fait communiquer, en descendant quelques
marches, avec un très-beau jardin. En ce moment même, il récite une
fable un peu difficile à apprendre pour un si jeune enfant, mais bien
jolie, car elle montre que l’orgueil est un vilain défaut, et qu’on ne
doit point exciter l’envie dans le cœur des malheureux, ni prendre
avec eux des airs protecteurs et hautains, que la Providence, du reste,
se charge quelquefois de rabattre à propos. Cette fable, vous l’avez
deviné, c’est _le Chêne et le Roseau_.
Mon petit ami se nomme Maurice, un joli nom, doux à prononcer et point
prétentieux. Son attention, d’abord partagée entre la réponse digne et
sensée du roseau, et un magnifique cheval de bois attaché par la bride
à un arbuste du jardin, est bientôt tout entière acquise au cheval.
C’est fâcheux, parce que Maurice n’assistera pas à la punition du chêne
et perdra la morale de la fable ; mais enfin c’est comme cela, et nous
nous garderons bien d’être plus sévère que sa maman, qui ne paraît
point trop fâchée. D’ailleurs, qui n’a pas de distraction ? surtout
pendant l’étude.
Maurice a cinq ans et demi. Je ne veux pas tomber dans le travers
ordinaire des mamans, qui crient sur les toits : Mon fils est le plus
bel enfant du monde ! et se perdent en des descriptions où il n’est
question que de cheveux blonds trop soyeux, d’yeux bleus trop grands et
de bouches roses trop petites. Mon Dieu ! non. Ce n’est pas qu’au fond
du cœur nous ne le trouvions un chef-d’œuvre de la nature ; mais nous
aurons la sagesse de ne point nous arrêter à ces détails, et de vous
apprendre en peu de mots qu’il a les cheveux châtains, le front haut et
une physionomie intelligente.
[Illustration: Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers
d’habiller en turcos ou en zouaves.]
Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers d’habiller en turcos ou
en zouaves de la garde, et celles de mes petites lectrices à qui on ne
fait porter que de la soie ou du velours, s’intéresseront peut-être à
la mise de mon petit ami et voudront connaître la forme et la couleur
de ses vêtements. Nous ajouterons donc que sa maman, qui ne veut pas
qu’il soit gêné dans ses exercices et ses jeux par la richesse ou la
délicatesse de ses habits, lui fait porter, tant que dure la belle
saison, une blouse et un pantalon en toile de lin. Mais à l’hiver ?
me demandera-t-on. A l’hiver, la toile est remplacée par du drap ou
toute autre étoffe également modeste. Et peut-être bien, mes petites
lectrices et mes petits lecteurs trop élégamment vêtus, que si vous le
rencontriez aux Tuileries ou au Luxembourg, vous refuseriez de jouer
avec lui parce que son manteau n’est point bordé de fourrure d’Astrakan
et encore moins de martre zibeline, et, qu’au lieu d’une plume de
soixante francs, son chapeau n’a pour tout ornement qu’un nœud de
velours. Ce n’en est pas moins un bon petit garçon, bien né et bien
élevé. Bien né, parce que sa famille est honorable,--je n’entends point
par là riche et titrée, mais honnête et jouissant d’une considération
méritée,--et bien élevé, parce qu’il ne reçoit de ses chers parents que
de sages leçons et de bons exemples. Vous auriez donc grand tort de ne
point accepter l’offre qu’il vous fait de jouer avec son cerceau, ou de
ne pas lui prêter votre ballon élastique.
Lorsqu’il eut répété sans le comprendre le dernier vers de la fable,
Maurice ne fit qu’un bond du salon dans le jardin. En un tour de main
il eut détaché le cheval, puis lestement il mit le pied dans l’étrier
et partit en disant de sa petite voix également douce et décidée :
« Hop ! Cressida ! hop ! hop ! mon vieil ami ! »
Cressida, après avoir humé l’air avec force, et secoué sa belle
crinière, se mit à galoper en déployant ses fines jambes le plus
gracieusement du monde. Parce que je vous ai dit que Cressida était
un cheval de bois, vous vous figurez peut-être qu’il ressemblait à
tous les chevaux de bois que vous avez vus jusqu’à présent ? De jolis
chevaux, je ne dis pas non, mais qui ne peuvent marcher qu’à l’aide
d’une mécanique que vous êtes obligés de faire mouvoir à tours de bras,
ce qui vous fatigue beaucoup et vous empêche de jouir des charmes de
l’équitation. Détrompez-vous. Cressida levait ses jambes l’une après
l’autre, et avec une grâce et une élégance égales à celles de nos
plus célèbres purs-sang anglais ; ou plutôt bien supérieurs, car j’ai
remarqué que nos plus renommés coureurs envoient quelquefois leurs
jambes au dehors, à droite et à gauche, ni plus ni moins que ceux de
leurs jockeys qui ont les genoux cagneux. Ce qui est une fort vilaine
façon d’avoir les genoux.
C’était un cheval bien remarquable que Cressida ! non qu’il ressemblât
à celui que les Grecs firent entrer par ruse de guerre dans les murs
de Troie, et qui pouvait contenir dans ses flancs un certain nombre de
guerriers munis de leurs armures. Vous pensez bien qu’un tel cheval
devait être d’une grosseur fabuleuse, et Cressida n’était pas plus haut
qu’un beau lévrier de taille ordinaire. Quant à ses flancs, ils étaient
fort bien faits et à coup sûr trop peu larges pour contenir aucune
créature humaine, fût-ce même un guerrier de dix-huit mois.
Oui, certes, pour un cheval de bois, c’était un beau cheval ! Il
avait la croupe gracieusement arrondie, une belle queue bien fournie
de soyeux crins noirs ; quant à ses sabots, ils brillaient comme vos
souliers vernis lorsqu’ils sont neufs. Ses épaules ne laissaient point
voir de grossiers ossements, comme il arrive pour les chevaux mal bâtis
ou d’origine vulgaire. Mais Cressida était de noble race, cela se
reconnaissait à ses muscles bien apparents, à sa fine encolure, à sa
petite tête, à ses jolies oreilles et à ses yeux pleins d’ardeur. Tout
cheval de bois qu’il était, il avait une belle robe noire très-lisse et
très-soyeuse. Ajoutez que chaque fois qu’on lui passait la main avec
bienveillance sur le col, il hennissait joyeusement et qu’il obéissait
au mors comme le plus docile cheval arabe à la voix de son maître.
Il avait encore beaucoup d’autres qualités précieuses ; si je vous
les énumérais toutes, elles ne tiendraient pas dans ce livre, et
il me faudrait faire un second volume. Je dois cependant vous dire
qu’il joignait à la noblesse et à l’élégance du cheval, la sobriété
du chameau, et qu’il pouvait rester sans prendre de nourriture aussi
longtemps que les circonstances l’exigeaient. De plus, son écurie était
toujours propre, et il aurait pu sans inconvénient avoir un tapis
d’hermine pour litière.
Il était aussi précieux pour la douceur de son caractère que pour
les agréments de sa personne ; cependant il fallait le ménager, le
conduire avec sagesse. Le maladroit qui se serait avisé de lui enfoncer
brutalement les éperons dans le ventre eût été bien vite payé de son
imprudence. Cressida avait l’épiderme susceptible, et à la moindre
piqûre il se cabrait et jetait son cavalier par terre.
Si maintenant vous désiriez des détails précis sur sa naissance,
sur son éducation, sur les particularités qui ont dû signaler son
enfance, je ne saurais vous en donner. Il serait même impossible de
s’en procurer, car la seule personne qui en eut jamais, le vieillard
qui fit don de Cressida à mon petit ami, n’est plus de ce monde. Nous
ne savons que fort peu de choses de ce vieillard lui-même. Il était,
paraît-il, de Nuremberg, une vieille ville d’Allemagne, à laquelle on
attribue l’honneur d’avoir inventé les montres, il y a quelques trois
cents ans et plus. Il paraît encore qu’il passait dans son pays pour
un mécanicien distingué, et qu’il en fut chassé par un bourgmestre
riche et puissant qui avait un goût très-vif pour les mathématiques
appliquées, et s’était fait mécanicien pour son plaisir, tout comme
Louis XVI s’était fait serrurier. Ce bourgmestre avait la prétention
d’être un inventeur. Il en fut un en effet ; mais un inventeur
malheureux, car il ne put jamais compléter une œuvre. Sa meilleure,
un automate superbe qui marchait, souriait et minaudait comme une
vraie femme, était incapable de prononcer un seul mot d’allemand. Le
vieux Fritz,--jeune alors,--s’était livré de son côté à un travail
analogue et avait créé, non pas une belle dame comme l’automate du
bourgmestre, mais une jeune paysanne qui disait avec une grâce et une
modestie incomparables : Bonjour, mein Herr ! demandait aux gens des
nouvelles de leur santé, leur en donnait de celle de Fritz, et baissait
modestement les yeux lorsqu’un jeune garçon lui prenait la main. Le
succès de Fritz porta ombrage au bourgmestre. Il s’établit entre eux
une rivalité qui finit par obliger Fritz à s’éloigner.
Lorsque mon petit ami le connut, il n’avait pas moins de
soixante-quinze ans ; du reste, il était si vieux qu’il ne pouvait
plus marcher qu’à l’aide d’un bâton, ses cheveux étaient tout blancs
et sa tête tremblait un peu. Il vivait pauvrement dans une chaumière,
située à une centaine de mètres de la maison qu’habitaient les parents
de Maurice. Mon petit ami, lorsqu’il passait par là, ne manquait
jamais de lui souhaiter un aimable bonjour et de causer un instant avec
lui. Fritz, fort sensible à ses attentions, se prit tout doucement
d’une affection profonde pour Maurice, lequel ne demeura pas en reste
d’amitié. Son instinct d’enfant lui disait que Fritz était bon et
malheureux, et qu’il fallait le plaindre et l’aimer. Et en effet le
pauvre homme était à plaindre ; la bonté de son cœur n’avait jamais été
comprise. Parmi ceux qui auraient pu devenir ses amis, c’est-à-dire
parmi ses compagnons de travail, il n’avait rencontré que des êtres
grossiers, incapables d’apprécier la dignité de son caractère, et
toujours prêts à railler ses bons sentiments et sa tenue réservée. Au
déclin de sa vie, il n’était pas plus heureux ; les paysans du village
qu’il avait choisi pour y finir ses jours, blessés sans doute par la
distinction un peu froide de ses manières, le traitaient d’aventurier
et de vieil original, ce qui dans leur esprit signifiait caractère
insupportable. Les gamins de l’endroit, jeunes vauriens remarquablement
mal élevés et malfaisants, couraient après lui pour l’insulter,
l’appelaient, en imitant son accent tudesque, et, faisant semblant
de s’intéresser à sa santé, lui demandaient s’il ne pensait pas à se
guérir d’un rhume de cerveau qui l’obligeait à parler du nez depuis si
longtemps.
Au milieu d’une belle soirée que les parents de mon petit ami passaient
au jardin pour jouir de la fraîcheur de l’air et du parfum des
fleurs, on entendit sonner à la grille, et bientôt Jacques, le jeune
domestique, introduisit auprès de ses maîtres Fritz, qui conduisait
par la longe un joli petit cheval noir. En quelques mots le vieillard
expliqua le motif de sa visite. Il voulait, avant de quitter ce monde,
faire don à Maurice du cheval de bois qu’il avait amené avec lui. Un
cheval de bois ! Tout le monde se récria, car on avait pris Cressida
pour un poney véritable.
« Ce n’est pas une créature du bon Dieu, dit Fritz, ce n’est qu’un
cheval de bois. Mais par une faveur particulière, que je ne vous
expliquerai point, il est doué, sous le rapport de l’agilité, comme le
cheval le plus merveilleux. Quant à son caractère, vous l’apprécierez.
Cressida est ce que je possède de plus précieux ; si je me suis décidé
à m’en séparer, c’est parce que j’aime votre petit garçon et que je
le sais digne de posséder un objet auquel je tiens plus qu’au peu de
jours qui me restent à vivre. »
[Illustration: Il lui apprit à monter à cheval.]
Alors, prenant Maurice en particulier, il lui donna quelques
renseignements sur les habitudes de Cressida, lui montra la manière de
le faire obéir, et comment il fallait le diriger. Il s’empara de la
petite main de l’enfant et la posa doucement sur le col du poney, qui
hennit de plaisir. Puis il lui apprit à mettre le pied dans l’étrier
et à monter à cheval avec la désinvolture d’un gentleman accompli.
Tout cela ne fut que l’affaire de quelques instants, car mon petit
ami se montrait aussi intelligent que docile. Enfin Fritz lui ayant
permis de partir, l’enfant pressa doucement avec ses genoux les flancs
de Cressida, et le petit cheval, un peu rétif d’abord, fila comme une
flèche, emportant son cavalier, dont le cœur battait bien un peu
plus fort que de coutume, mais qui cependant se tint ferme et acheva sa
course, sans avoir éprouvé d’accident. Tout le monde était émerveillé.
La maman de Maurice ne savait comment témoigner sa reconnaissance au
vieux Fritz, car c’était un homme à qui on ne pouvait point offrir de
l’argent. Elle le priait d’abandonner sa chaumière et de venir demeurer
avec eux. Mais Fritz répondit que cela ne lui était pas possible. Il
devait quitter le village dans peu de jours et ne savait pas s’il y
reviendrait : A son âge, il ne lui était plus permis de nourrir des
projets dont l’exécution ne pouvait être prochaine. Alors il prit congé
de ses nouveaux amis et leur dit qu’il retournait en Allemagne pour
embrasser une dernière fois sa nièce.
« Elle et ses trois petits enfants, ajouta-t-il, c’est tout ce qui
me reste de famille. Poussé par l’ambition, son mari a émigré l’année
dernière. Il est aux États-Unis, où il la presse d’aller le rejoindre
avec ses enfants. Mais elle veut encore attendre quelques mois. Pauvre
Gretchen ! elle est modeste et aurait préféré, j’en suis sûr, se
contenter de peu et vivre toujours à Nuremberg. »
Avant de quitter Maurice, Fritz lui fit promettre de ne jamais se
défaire de Cressida.
« A moins, dit-il, qu’il ne s’agisse de secourir une grande infortune,
ou de sauver votre vie ou celle de quelqu’un qui vous soit cher. »
Mon petit ami passait toutes ses récréations avec son cheval. Il en
avait fait son compagnon, presque son ami. On construisit une écurie
pour Cressida dans la maison même, et Maurice, refusant de le confier
à un palefrenier, se chargea de le panser. C’était une tâche qu’il
fallait remplir avec exactitude : aussi se levait-il tous les jours
dès six heures du matin pour procéder à la toilette de son petit
cheval, lequel se montrait fort docile et exécutait avec une précision
remarquable tous les mouvements qui devaient faciliter cette délicate
opération.
Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous désirez connaître le
nom des parents de Maurice. J’aurais dû vous le dire tout d’abord,
mais j’avoue ma négligence, je n’y ai pas pensé. C’est impardonnable !
J’espère cependant que vous ne m’en ferez pas un crime et que nous
resterons bons amis. Le père de mon petit ami se nommait M. Félix de
Roisel, et sa maman s’appelait Julie ; un nom que vous trouverez, je
n’en doute pas, très-doux et très-joli quand vous saurez qu’elle-même
était la plus douce et la plus jolie petite maman qu’on pût voir. Il
ne faut pas vous figurer, d’après cela, que c’était une maman faible
et facile à tromper. Point du tout. Mme de Roisel savait être sévère
lorsqu’il le fallait. Mais il ne le fallait pas souvent ; c’était un si
aimable enfant que mon petit ami !
[Illustration]
CHAPITRE II.
Un soi-disant enfant nerveux.--Jeanne.--Maurice se livre à des
comparaisons dangereuses.--Il remporte une victoire sur lui-même.
M. de Roisel avait une jeune sœur mariée à un riche propriétaire des
environs de Fontainebleau nommé Hector de Malassise. Tout naturellement
les deux ménages étaient liés d’intimité et se faisaient de fréquentes
visites. Au commencement de la saison, avant que Fritz n’eût donné
Cressida à mon petit ami, M. et Mme de Malassise, accompagnés de
leur fils Eusèbe, étaient venus passer quelque temps chez M. et
Mme de Roisel. Maintenant c’était le tour de ceux-ci de se rendre
à Malassise avec Maurice. Mais, il faut le dire, mon petit ami se
préparait sans plaisir à accompagner ses parents, car Eusèbe avait
un fort mauvais caractère, et il était difficile de vivre avec lui.
Cet enfant, gâté outre mesure, tranchait du despote et faisait, par
ses caprices, le désespoir de toute sa famille. Son papa et sa maman,
parfaitement élevés tous deux et remarquables par leur intelligence et
leur distinction, n’osaient point le corriger, ni même le gronder ;
un hasard malheureux avait voulu qu’on exprimât devant eux la crainte
qu’une maladie nerveuse, impossible à guérir, ne se déclarât chez lui
à la moindre contrariété. Un brave docteur campagnard avait dit cela
en l’air et tout à fait légèrement pour se débarrasser d’Eusèbe, qui,
un jour où le salon était plein de visiteurs, agaçait tout le monde
par une insistance inouïe à demander un objet que M. de Malassise
ne voulait point lui donner. Ce n’était pas du tout sérieux, comme
vous voyez, et l’excellent homme qui avait lancé si étourdiment cette
prédiction, essaya bien des fois, en voyant les conséquences funestes
qu’elle avait eues, de revenir sur ses paroles, mais ce fut en vain ;
le cœur des parents est toujours disposé à s’alarmer. Dès lors Mme de
Malassise se mit en devoir d’éloigner tout ce qui pouvait causer de la
colère à Eusèbe ou seulement le contrarier, et fit vœu de l’habiller
tout en blanc jusqu’à ce qu’il eût atteint sa huitième année.
Rien n’était plus étrange que de voir ainsi ajusté cet enfant ; un
gros et grand bonhomme aux cheveux noirs, aux yeux brillants, au teint
coloré, aux lèvres rouges et aux membres robustes. Il avait des allures
de polisson volontaire et décidé, qui contrastaient de la façon la
plus singulière avec son costume de fille,--car on était obligé de lui
faire porter des jupes,--et faisaient voir tout de suite aux étrangers
que Mme de Malassise avait tort de craindre à ce point une catastrophe
que rien ne faisait autrement prévoir. Tout naturellement les moindres
désirs d’Eusèbe devinrent des ordres souverains. Au plus léger
froncement de ses sourcils tout le monde tremblait, comme faisait, à
ce qu’on prétend, tout l’Olympe devant Jupiter,--un dieu païen qui ne
manquait pas non plus de caprices. En attendant cette tant redoutée
attaque de nerfs, et pendant que son papa et sa maman vivaient dans un
pénible état de préoccupation, il buvait, mangeait et dormait, malgré
son mauvais caractère, avec une tranquillité d’esprit sans pareille
et se portait à ravir. C’étaient, du reste, les seules choses qu’il
fît bien. Quoique du même âge que mon petit ami, il le dépassait de
plusieurs centimètres en hauteur et en épaisseur, et s’en montrait fier
comme d’un mérite personnel, ce qui ne laissait pas que de blesser
Maurice, lequel s’en plaignait à Jacques, n’osant faire part de ces
faiblesses à Mme de Roisel.
« Bah ! monsieur, répondait le jeune domestique avec une philosophie
qui lui était habituelle, ce n’est rien que cela. Dans une vingtaine
d’années il n’y paraîtra plus, et, s’il plaît à Dieu, ce sera peut-être
vous le plus fort. »
Eusèbe avait toujours des jouets magnifiques, et il se plaisait à
les montrer avec une intention offensante à mon petit ami, qui n’en
possédait jamais que d’ordinaires et d’un prix modeste.
On a beau être bon et bien élevé, on n’aime pas à sentir chez autrui
la volonté de vous humilier, et les meilleurs caractères ne sont pas
sans caresser quelquefois des idées de représailles. En apprenant qu’il
allait à Malassise, Maurice résolut d’y emmener Cressida. Ce petit
orgueilleux d’Eusèbe, qui ne pouvait certainement pas avoir un cheval
aussi joli, allait être humilié à son tour, et lui, Maurice, prendrait
une bonne revanche. Malheureusement, M. de Roisel n’entendait point
ainsi les choses, et prétendit que Cressida ne les accompagnerait pas,
attendu que si Eusèbe en avait envie il faudrait le lui donner, ce qui
ne pouvait se faire sans causer beaucoup de chagrin à Fritz, à Maurice
également, et même au petit poney, lequel perdrait un bon maître et en
trouverait un mauvais. Mon petit ami, dont la jolie tête était fort
bien organisée et d’un accès facile à la raison, comprit parfaitement
son papa, et ce fut sans murmurer qu’il remit à une autre occasion le
projet de venger son amour-propre.
Il est superflu de vous apprendre qu’Eusèbe se lassait promptement
de ses jouets, et que chaque fois qu’on allait le voir, c’était
une inspection nouvelle à passer. Maurice le trouva en possession
d’une chèvre, non pas d’une chèvre en carton-pierre comme vous en
avez sans doute possédé plusieurs, mais d’une chèvre vivante autant
que celles qui vous promènent quelquefois dans une petite voiture
aux Champs-Élysées, seulement infiniment plus belle. On l’appelait
Jeanne, comme beaucoup de mes petites lectrices que ce rapprochement
n’effarouchera pas, surtout quand elles sauront que Jeanne était une
gracieuse créature aux formes élégantes, très-propre et très-soigneuse
de sa jolie personne. Ses longues soies, d’une blancheur immaculée,
brillaient au soleil avec de splendides reflets d’argent. Elle n’avait
point de cornes, c’est vrai, mais, après tout, ce n’était pas un si
grand malheur ; les animaux les plus doux étant trop souvent enclins
à se servir, pour blesser leurs meilleurs amis, des armes que la
nature ne leur a données que pour se défendre. Eusèbe, si tant est
qu’il fût le meilleur ami de Jeanne, n’avait donc rien à craindre
d’elle sous ce rapport.
[Illustration: La voiture aux chèvres.]
Certes, Jeanne était moins docile que Cressida ; par exemple, au lieu
de se laisser conduire par son maître, c’était souvent elle qui le
conduisait, l’entraînant du côté où il ne voulait point aller et le
forçant à courir lorsqu’il désirait marcher lentement. Mais ce n’en
était pas moins une bonne bête, d’intelligence fine, de manières
séduisantes et, au demeurant, pas trop capricieuse pour une chèvre.
Elle avait au cou un étroit collier rouge sur lequel son nom était
brodé en lettres d’or. Dans ce collier, Eusèbe passait une petite
corde de lin avec laquelle il la conduisait trois ou quatre fois par
jour dans une prairie dont elle broutait les fleurs avec une grâce
toute particulière et des délicatesses de jolie femme. Vous dire le
ravissement de mon petit ami en voyant marcher avec une aisance que la
nature seule peut donner, cette belle bête que suivaient en folâtrant
deux petits chevreaux de trois à quatre semaines, ne me serait pas
possible. S’il établissait quelque comparaison entre elle et Cressida,
tout l’avantage restait à ce dernier ; du moins, c’était la volonté
de Maurice qu’il y restât, mais le cher enfant ne se lassait point
de contempler Jeanne, de la regarder dans ses beaux yeux noirs. On
eût dit qu’elle pensait ! Cressida aussi, seulement ce n’était pas la
même chose. Elle aimait à se promener sur le bord des fossés les plus
profonds et marchait avec assurance où vous n’eussiez certainement pas
posé le pied sans tomber lourdement. Mon petit ami la vit un jour se
suspendre à la berge presque perpendiculaire d’un torrent pour brouter
les feuilles d’un rejet d’orme, qui n’avaient cependant pas la mine
fort appétissante. Cressida était un cheval solide sur ses jambes et
dont les genoux noirs et brillants n’avaient encore été déformés par
aucune chute, mais il n’aurait pas pu en faire autant. Dans la campagne
elle avait les yeux attentifs et semblait regarder de tous côtés à la
fois. Maurice la voyait prêter l’oreille à des bruits qu’il n’entendait
point. Cette petite oreille (petite pour une oreille de chèvre) était
d’une mobilité excessive et s’agitait dans toutes les directions,
comme pour ne rien laisser échapper de ce qu’elle pouvait entendre au
loin. Certes, Cressida avait de beaux yeux, on peut le dire ; il avait
aussi l’oreille petite et mobile, mais, il faut bien l’avouer, il ne
regardait pas comme Jeanne, il n’écoutait point non plus comme elle, et
saisissait avec moins de finesse les bruits lointains de la campagne.
De temps en temps les petits chevreaux se mettaient à téter avec une
ardeur folle et donnaient de furieux coups de tête dans les mamelles
de la pauvre mère, qui, au lieu de les punir, se contentait de les
regarder avec un air de doux reproche. Mais les polissons n’en tenaient
aucun compte ; à un certain moment ils la firent tant souffrir qu’elle
ne put retenir un petit bêlement de douleur ; un cri tout à la fois si
tendre et si plaintif que mon petit ami en eut le cœur serré jusqu’aux
larmes.
[Illustration: Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui.]
Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui. Elle lui
léchait les mains et s’approchait le plus possible de son visage
pour qu’il l’embrassât. Cressida était bien le cheval le plus
convenable, le meilleur et le mieux doué qu’il y eût au monde, mais il
n’avait jamais fait tant d’avances à son jeune maître. Enfin, il avait
beau courir et galoper, il ne s’échauffait jamais. Ses flancs, si beaux
et si luisants, étaient toujours immobiles, tandis qu’à la moindre
course ceux de Jeanne s’agitaient avec force ; on voyait pour ainsi
dire battre son cœur dans sa poitrine, et c’était plaisir, lorsqu’on
lui passait la main sur le corps, d’en sentir la douce chaleur.... Un
soir vint où mon petit ami, au lieu de jouer selon son habitude aux
dominos avec Eusèbe, s’assit près de sa maman et resta plusieurs heures
comme absorbé dans des réflexions profondes.
Le lendemain il parla beaucoup de Cressida et fit son éloge à tout
le monde et à propos de tout, mais il ne quitta point Jeanne de
toute la journée. L’envie allait peut-être se glisser dans son cœur
lorsqu’Eusèbe lui dit :
« Je commence à me fatiguer de Jeanne ; il faut toujours la conduire
aux champs et cela m’ennuie. Si tu veux, nous ferons un échange.
-- Comment cela ?
-- Tu me donneras Cressida avec qui je serais bien aise de faire
connaissance, et, moi, je te donnerai cette chèvre que tu trouves si
jolie.
-- Je ne te donnerai point Cressida.
-- Tu préférerais avoir les deux ; mais si tu prends Jeanne, je veux
ton cheval.
-- Je ne la prends pas.
-- Ah ! tu ne la prends pas ? Et pourquoi ne la prends-tu pas ?
-- Parce que !...
-- Parce que ?... Te moques-tu de moi ?
-- Non. Mais je ne veux pas me séparer de Cressida.
-- C’est-à-dire que tu trouves qu’elle ne le vaut point. Alors ce n’est
donc pas vrai qu’elle est jolie ? Tu mens donc lorsque tu le dis ?
-- Non, je ne mens pas....
-- Si, tu mens. Elle est laide.... N’est-ce pas qu’elle est laide ?
-- Eusèbe !... Es-tu donc fou ?
-- Oui, elle est laide. Depuis deux jours, je la trouve affreuse. Ah !
la laide bête ! Je la tuerai.... Tiens, tiens, tiens, voilà toujours en
attendant pour la punir d’être si laide !... »
Et il donna à la pauvre chèvre de grands coups de cravache sur la tête.
« Eusèbe, s’écria mon petit ami, tu es un méchant.
-- Un méchant ?... Pour quelques coups de cravache !... »
Maurice s’aperçut que des larmes coulaient des yeux de Jeanne ; il les
fit voir à Eusèbe, qui haussa ironiquement les épaules et n’eut point
honte de sa cruauté.
«Écoute, dit mon petit ami, laisse-la tranquille ; je connais quelqu’un
qui t’en débarrassera volontiers.
-- Et ce quelqu’un, c’est ?...
-- Mon père.
-- Et ton poney, me le donnera-t-il ?
-- Il voudrait te le donner qu’il ne le pourrait pas. C’est à moi que
Cressida appartient, à moi seul, entends-tu ? et seul j’ai des droits
sur lui. Du reste, si les choses sont ainsi, c’est du consentement de
mon père lui-même.
-- Eh bien ! donne-le-moi, ce fameux cheval.
-- Cela ne se peut pas ; j’ai juré de ne jamais m’en défaire.
-- Oh ! un serment !... la belle raison !... J’en fais tous les soirs
et j’y manque tous les matins..., à mon grand avantage, mon cher.
-- Comment cela ?
-- Dam ! tous les soirs maman me dit : « Mon petit Eusèbe, mon cher
trésor, jure-moi que tu ne te mettras plus en colère, que tu ne me
désobéiras plus, jure-moi cela et je te donnerai du chocolat praliné,
des bonbons à la crème. » Moi, tout naturellement, je jure. Et
puis le matin, sous prétexte que je ne dois rien prendre avant mon
déjeuner, elle refuse de m’en donner de nouveau ; alors, comme je suis
très-friand de bonbons à la crème, je me mets en colère bien vite pour
en avoir, voilà tout.
-- Tu as grand tort de te conduire ainsi, et tout cela ne prouve guère
en ta faveur. Mais tes serments ne sont pas sérieux.
-- Et ceux que tu fais ?
-- Ceux que je fais ? Ils le sont, et je les tiens.
-- Parce qu’on t’a dit que les hommes tenaient les leurs. Tu es
orgueilleux, toi !... Mais les hommes sont comme moi, vois-tu ; ils
font des serments pour obtenir ce qui leur plaît, puis ils y manquent
pour se défaire de ce qui leur déplaît. Je le sais bien, moi ; papa le
disait l’autre jour à maman, c’était imprimé dans un gros livre. Voilà !
c’est pour nous attraper qu’on nous dit à nous autres enfants : Ne
mentez pas, soyez justes, respectez vos serments.... Oh ! je ne suis
pas si crédule que toi, et sais bien mieux à quoi m’en tenir sur tout
cela. »
Je ne vous dirai point, mes petits lecteurs, que le monde n’est peuplé
que d’honnêtes gens, et qu’il n’est question dans les livres que
d’hommes irréprochables. Ce serait vous tromper. Mais les parjures sont
partout méprisés, et si on parle d’eux, si on écrit leur histoire, ce
ne peut être que pour montrer combien il faut les haïr. Eusèbe, guidé
par un instinct déplorable, en avait jugé autrement et trouvait bon de
les admirer et les imiter. C’était un malheur, car un tel penchant ne
présageait rien de bon pour l’enfant dans l’avenir.
« Oui, dit-il à Maurice, tu te trompes joliment, lorsque tu te crois
forcé à garder ton cheval.
-- A tes yeux, peut-être ; moi, je suis certain du contraire. Ainsi ne
parlons plus de cela.
-- Tu n’auras point Jeanne.
-- Je ne l’aurai point. »
Ce soir-là encore, mon petit ami refusa de jouer aux dominos.
Le lendemain on commençait les vendanges dans les vignobles de M. de
Malassise. Eusèbe, qu’amusait beaucoup le va-et-vient, le désordre
qu’amenèrent avec eux de nombreux vendangeurs, n’eut pas le temps de
s’occuper de Jeanne. Elle y gagna d’être mieux soignée, de manger à des
heures régulières et de ne point recevoir de coups de bâton. Cela dura
trois jours, assez pour qu’elle se crût délivrée de son bourreau. Mais
ce n’était qu’une trêve. Au bout de ce court laps de temps, Eusèbe,
déjà fatigué des vendanges et surtout des vendangeurs, qui ne se
laissaient point battre, revint la martyriser. Maurice le raisonnait et
cherchait, mais inutilement, à l’attendrir.
« Eh bien ! s’écria le mauvais sujet, si tu la trouves tant à plaindre,
prends-la et donne-moi ton cheval.
-- Tu sais que cela ne se peut pas.
-- Alors, de quoi te mêles-tu ? Elle m’appartient, n’est-ce pas ?
-- Sans doute.
-- Je puis donc en faire ce qui me plaît ; la vendre, la battre, et
même la tuer !
-- Mais ton papa s’y opposerait !
-- Lui ? Oh ! non, par exemple !... Il en serait bientôt puni.
-- Je voudrais bien savoir comment ?
-- J’aurais une attaque de nerfs, parbleu !... »
Maurice était malheureux. Quoi qu’il fît pour se persuader le
contraire, il reconnaissait à Jeanne une supériorité réelle sur
Cressida, et pour un peu il eût cédé au désir d’Eusèbe. Mais il se
rappelait avec quel ton solennel Fritz lui avait fait promettre de ne
jamais se défaire du petit cheval ; et tout jeune enfant qu’il était,
il avait compris combien sérieusement un serment engage celui qui le
prête et la nécessité d’y rester fidèle. Las de lutter, il prit enfin
une résolution héroïque, une résolution que malheureusement trop peu de
personnes ont le courage de prendre dans des circonstances semblables.
Il fit ce que ferait l’oiseau fasciné qui s’en vient tout doucement et
de lui-même s’engouffrer dans la gueule béante du serpent, si, d’un
coup d’aile énergique, il s’envolait dans l’air libre et reprenait la
disposition de lui-même ; il rompit le charme qui l’entraînait vers
Jeanne au préjudice de Cressida. Il vint à son père et lui dit :
« Mon cher papa, je voudrais m’en aller d’ici.
-- Et pourquoi ?... N’y es-tu donc pas bien ?
-- Oh ! pardonnez-moi.... Je suis bien partout où vous êtes
vous-même....
-- Eh bien ! mon ami ?
-- Je crois que je serais très-heureux de.... de revoir Cressida.
-- Je n’en doute pas. Cependant, si tu t’amuses à Malassise ?
-- Certainement, je m’amuse beaucoup.... Mais je désire que vous
m’emmeniez....
-- Serais-tu fâché avec Eusèbe ?
-- Oh ! pas précisément ;... je lui cède toujours....
-- Toujours ?...
-- Toujours,... lorsque ce qu’il exige est possible.
-- A la bonne heure.... Il ne faut pas céder toujours à un mauvais
sujet comme celui-là qui doit te demander beaucoup de choses injustes.
-- Vous le connaissez bien. En ce moment, il veut que je lui donne
Cressida....
-- Vraiment ? Et.... pour rien ?...
-- Oh non ! il me donnerait Jeanne.
-- Qu’est-ce que Jeanne ?
-- Une jolie chèvre blanche,... et deux beaux petits chevreaux.
-- Et cela ne te tente point ? demanda M. de Roisel, qui se doutait un
peu de ce qui se passait dans le cœur de son fils.
-- Oh ! si, cela me tente, mais bien malgré moi, car je sais que je ne
puis disposer de Cressida, ni l’échanger contre quoi que ce soit....
Mais Jeanne n’est pas une chèvre de bois ; elle vit comme vous et
moi.... C’est une bête fort intelligente ; elle connaît les personnes
qui s’occupent d’elle, et témoigne beaucoup de reconnaissance lorsqu’on
lui fait quelque caresse. Si vous saviez comme elle aime ses petits
enfants !...
-- Mais Cressida, il me semble, est aussi un animal fort intelligent !
-- Oui, sans doute.... Mais c’est pénible à voir, comme depuis quelques
jours Eusèbe la fait souffrir, il menace de la tuer....
-- Écoute, puisqu’il en est ainsi, il ne faut pas la lui laisser plus
longtemps ; qu’il te la donne ; moi, je lui ferai un cadeau d’une
valeur équivalente.
-- Il ne veut la céder qu’en échange de Cressida....
-- Ah ! mais c’est donc un petit monstre de méchanceté que ce
gamin-là !... va, mon enfant, rassure-toi ; demain nous quitterons
Malassise de grand matin, et ce furieux d’Eusèbe ne te fera plus
souffrir de sa cruauté. »
Rentré dans la maison de ses parents, Maurice ne pensa plus à Jeanne.
Si vous l’accusez d’inconstance, mes petits lecteurs, je vous répéterai
cette parole du Christ : « Que celui d’entre vous qui est sans péché,
lui jette la première pierre. » Faites, je vous prie, un petit retour
sur vous-mêmes, et dites-moi seulement ce que sont devenues vos
impressions d’hier ? Tout porte à croire qu’il n’en reste pas plus
de traces que du passage d’un moineau sur le sable de votre jardin.
Dieu me garde de vous en faire un crime ; c’est le propre de votre âge
de ressentir vite et d’oublier de même. Maurice n’était pas sous ce
rapport autrement doué que vous, et en compagnie de Cressida il oublia
Jeanne, comme vous l’auriez probablement oubliée vous-mêmes. Je ne
prétends pas qu’il en perdit jusqu’au souvenir, mais tout simplement
qu’il n’eut plus le désir d’en faire l’acquisition.
[Illustration]
CHAPITRE III.
Voyage et installation à Paris.--Maurice reçoit des visites
intéressées.--Cressida au Luxembourg.
Le reste de la belle saison se passa dans un ravissement que rien ne
vint troubler ; mais quand arriva le mois de novembre, il fallut dire
adieu à la campagne et retourner à Paris, où l’on avait coutume de
passer l’hiver. Mon petit ami ne songeait pas sans chagrin à faire
demeurer Cressida dans un appartement situé au premier étage d’une
maison fort belle, il est vrai, mais peu commode à habiter pour un
cheval. Force fut de se résigner cependant, et l’on partit. On se
rendit en voiture à la station de Savigny, où l’on prit place dans
un coupé de première classe que M. de Roisel avait retenu d’avance.
Cressida y fut hissé ; Maurice ayant exprimé le désir de se rendre à
cheval à Paris. Au signal donné, le convoi se mit en marche et mon
petit ami, ferme sur sa selle, commença vaillamment son voyage. Une
demi-heure après, une calèche emportait toute la famille, y compris
Cressida, rue de l’Ouest, où demeuraient les parents de Maurice,
lequel, il faut bien l’avouer, ne laissait pas que de se trouver un peu
fatigué ; c’était la première fois qu’il faisait une si longue course
à cheval.
Du reste cela ne l’empêcha point de présider lui-même à l’emménagement
de Cressida, dont il voulait que l’écurie fût placée dans sa chambre
même. C’était une écurie comme il n’y en a pas beaucoup et tout à fait
digne de figurer dans un appartement aussi confortable que celui de
M. et Mme de Roisel. Imaginez une tente carrée tout en coutil blanc,
brodé d’arabesques bleues, adossée à une paroi de la chambre et ouverte
devant par une portière, dont les doubles rideaux sont retenus dans des
embrasses également brodées de bleu. A l’intérieur au fond, un râtelier
et une mangeoire en ébène ; à gauche, un coffre, aussi en ébène, divisé
en deux compartiments contenant l’un, une provision d’avoine, l’autre
tous les objets nécessaires à la toilette de Cressida. Enfin à droite
étaient accrochées une selle en cuir de Russie, une bride en maroquin
et deux ou trois cravaches. Ajoutons qu’une belle peau de mouton, fine
et blanche comme du duvet de cygne, tenait lieu de litière, et vous
connaîtrez aussi bien que nous la nouvelle demeure du joli poney.
Lorsqu’on sut que Maurice avait un cheval merveilleux qui, tout en
étant de bois, marchait, hennissait et secouait la tête comme un
cheval ordinaire, il reçut de nombreuses visites et ses amis envièrent
son bonheur. Quelques-uns lui proposèrent traîtreusement d’échanger
Cressida contre des jouets superbes, tels qu’une mule avec ses grelots,
comme on en voit en Espagne ; un très-joli bateau à voile, destiné à
naviguer sur les bassins des Tuileries ; une boîte contenant tous les
objets nécessaires pour faire des tours aussi étonnants que ceux de
Robert-Houdin ; un mouton, voire même tout un troupeau avec le berger ;
une petite fille alla jusqu’à proposer sa plus belle poupée, une poupée
qui avait la tournure d’une reine et possédait un trousseau tout de
batiste et de dentelles, et un mobilier de bois de rose. Qu’étaient,
je vous le demande, les plus beaux jouets du monde en comparaison
avec Cressida. Mon petit ami, qui avait si courageusement résisté à
la tentation de l’échanger contre Jeanne, n’eut pas même besoin de
se rappeler son serment pour dédaigner ces propositions, et c’est en
souriant qu’il les refusa. Il les trouvait avec raison enfantines et
inconsidérées.
Quelques jours après l’installation de M. et de Mme de Roisel à Paris,
le temps devint superbe ; on se trouvait dans l’été de la Saint-Martin.
Maurice en profita pour conduire Cressida au Luxembourg. Cela fait
peut-être sourire celles de mes petites lectrices qui tiennent à ne
se montrer que dans les promenades à la mode, lorsque nous disons
que Maurice conduisit Cressida au Luxembourg. « Le Luxembourg, cela
ne vous semble-t-il pas être au fond d’une province reculée ? C’est
presque aussi loin que le nouveau monde, et, en cherchant bien, on y
découvrirait peut-être des terres non encore explorées et des forêts
vierges ! »--Laissez à d’autres, mes belles petites lectrices, ces
plaisanteries de mauvais goût. Le Luxembourg est un magnifique jardin
et vous avez grand tort de ne pas vous y promener quelquefois. Les
jolies demoiselles élégantes comme vous n’y sont pas en majorité,
certainement. On y rencontre plus d’une robe et d’un manteau à la mode
de l’an passé. Les petits commerçants et même les ouvriers y amènent
volontiers leurs enfants, et, le soir, lorsque la journée de travail
est finie, on rencontre là beaucoup de ces hommes aux manières un peu
rudes, aux mains durcies par le contact du bois ou du fer, aux membres
alourdis par l’habitude de porter des fardeaux trop pesants ; ils ont
dans les bras de gros bébés, qu’ils tiennent gauchement, c’est vrai,
mais avec tant de sollicitude !
[Illustration: C’est moins coquet à voir que les nourrices.]
C’est moins coquet à voir que les nourrices, si fraîches et si bien
tenues, de vos petits frères, mais c’est plus touchant.... Venez donc
admirer cela de temps en temps !
Mon petit ami, à qui des parents sages ne laissaient germer aucun
sot préjugé dans l’esprit, ne méprisait point le voisinage de ces
braves gens, et, comme beaucoup d’autres charmants enfants de notre
connaissance, il venait volontiers se promener au Luxembourg. Donc, dès
que le temps le permit, il s’empressa d’y amener Cressida, et c’est
dans la grande avenue, une avenue très-belle et très-majestueuse,
qu’il le conduisit. Tous deux y firent sensation. Et non-seulement
les enfants, mais encore les mamans, des mamans très-sérieuses, des
mamans âgées d’au moins vingt-cinq ans, admirèrent beaucoup le joli
cheval. Les messieurs qui se trouvaient là ne dédaignèrent point non
plus d’exprimer leur surprise. Beaucoup de personnes crurent d’abord
que Cressida était un poney ordinaire. On m’a dit, mais je ne puis
certifier le fait, qu’un gardien s’étant approché de Maurice le somma
de sortir, attendu qu’il n’était point permis de se promener à cheval
dans le jardin du Luxembourg, et que cela avait excité un rire général
parmi les promeneurs. On ajouta que la méprise du brave gardien fut
relatée dans le _Journal des enfants_ deux jours après, mais je ne m’en
souviens point. Quant à Guignol, il put se vanter de n’avoir fait ce
jour-là que le quart de sa recette ordinaire.
[Illustration: La méprise du bon gardien.]
Après avoir inauguré, avec tant de bonheur, ses promenades de l’hiver,
mon petit ami revint toutes les fois que le temps le permit, et il put,
grâce à la bonté de son cœur et au caractère toujours égal de Cressida,
goûter pendant une longue suite de jours une satisfaction que rien ne
semblait devoir jamais troubler. Mais qui oserait répondre de l’avenir ?
[Illustration]
CHAPITRE IV.
Le lieutenant de vaisseau.--Sa tendresse pour Maurice.--Un désir
inexplicable.--Maurice reste fidèle à sa parole.
Mme de Roisel avait un frère, lieutenant de vaisseau dans la marine
de l’État. De retour cette année-là d’une expédition lointaine,
il vint, dans le courant de l’hiver, se reposer de ses fatigues à
Paris, et, tout naturellement, il demeura chez sa sœur qui l’aimait
beaucoup. C’était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, doux,
aimable et bien élevé. Ses manières comme son esprit, qui était fort
distingué, plaisaient à tout le monde. Cependant, sous ces dehors
gracieux se cachaient une volonté inébranlable, une fermeté de
caractère que rien ne faisait fléchir, une austérité de conscience
qui ne pliait sous aucune considération, et l’on peut dire, sans
craindre d’avancer une chose inexacte, que chez lui les sentiments
cédaient le pas au devoir. Il ne faut pas croire, d’après cela, que
son esprit manquât d’enthousiasme et que son cœur fût sec et froid.
Non, c’était un honnête homme dans l’acception la plus large, nous
dirions la plus exagérée, si l’honnêteté comportait de l’exagération.
Ses rapports avec mon petit ami se ressentaient de ces différentes
qualités ; ils formaient un composé de tendresse et de gravité qui
n’était pas sans charme, puisque Maurice recherchait la société de
son oncle de préférence à toute autre. Ils ne se quittaient pas ;
l’oncle faisait travailler le neveu, l’accompagnait à la promenade,
et, le soir, le conduisait à de beaux spectacles, tels que le cirque
de l’Impératrice, les marionnettes lyriques, ou le menait voir les
tours prodigieux de nos physiciens à la mode. Aussi le goût de mon
petit ami se raffinait-il, et les souvenirs que lui avait laissés
Guignol commençaient-ils à s’effacer sous d’autres impressions bien
autrement profondes. Mais on ne peut pas aller tous les jours au
spectacle ; on finirait par se blaser, même sur les extravagances des
clowns anglais, si drôles pourtant avec leurs perruques rouges et leurs
masques d’ahuris, et sur les facéties d’Auriol, quoiqu’il soit, il
faut en convenir, bien amusant avec ses bonds de chamois et sa petite
voix de vieille femme. Mon petit ami passait donc les autres soirées
à regarder des croquis de sauvages que son oncle avait faits dans ses
voyages déjà nombreux. Toutes les Amériques avaient dans l’album du
jeune marin des spécimens de leurs populations primitives. L’Asie et
l’Océanie y étaient aussi très-convenablement représentées. Il n’y
avait pas jusqu’aux confins nord de notre vieille Europe qui n’eussent
fourni un échantillon de ses misérables peuples de Lapons. Certes, ce
n’était pas beau, et on conçoit sans peine que les sculpteurs comme
Phidias et les peintres comme Apelles ne soient pas plus nombreux
chez ces peuplades, dont les grâces naturelles n’ont cependant jamais
été défigurées par l’usage des vêtements parisiens ; mais c’était
intéressant. Maurice ne se lassait point de contempler ces visages
peints en arc-en-ciel ou de toute autre façon grotesque, et ne revenait
pas de surprise à la vue des procédés en usage pour s’embellir parmi
ces malheureux sauvages. Les uns s’enfonçaient de grossiers morceaux
de bois dans la lèvre inférieure, les autres se les suspendaient aux
narines ; ceux qui se contentaient de se mutiler les oreilles lui
semblaient à peu près raisonnables ; cette mode ressemblant de loin à
celle de notre pays où, comme mes petites lectrices le savent presque
toutes par expérience, les femmes et les jeunes filles se font percer
les oreilles pour y accrocher de l’or et des pierreries. Mais ce qu’il
ne pardonnait pas, c’était de se casser ou de se noircir les dents, et
de se rougir les paupières, toutes choses horribles à voir pour des
yeux civilisés. En outre, l’oncle de Maurice lui racontait, car c’était
un homme qui joignait à ses autres mérites, celui de posséder une
instruction profonde et variée, les us et coutumes des peuples qu’il
avait visités. Ces récits, pour être moins longs que ceux de Cooper,
que vous lirez avec plaisir dans quelques années d’ici, n’étaient
pas dépourvus d’intérêt dramatique, au contraire, et mon petit ami
apprit avec horreur qu’il y avait parmi ces sauvages, des maudits
qui se nourrissaient de la chair de leurs semblables et dévoraient
un entre-côte humain avec cent fois plus de gourmandise que nous
n’oserions en mettre, nous autres, à manger des filets de bécassine
accommodés aux truffes, ou, ce qui doit être infiniment meilleur et
coûter bien plus cher encore, une pêche de Montreuil dans les premiers
jours de janvier. Mais voyez un peu où la voracité de ces sauvages nous
entraîne !
Il lui montrait aussi des paysages splendides, toujours dessinés par
lui-même, et de nombreux points de vue des principales villes où il
avait séjourné. Puis des fleurs et des oiseaux qu’on ne trouve point
par ici. Tout cela intéressait Maurice, qui, en s’amusant, prenait
des leçons d’histoire naturelle et de géographie. D’après cela, vous
comprendrez aisément que la tendresse de mon petit ami pour son oncle
tint de l’enthousiasme ; il l’aimait presque autant que son papa et sa
maman, et Dieu sait cependant combien il les aimait !
Depuis quelques jours, le jeune marin était soucieux comme une personne
qui désire une chose qu’elle ne peut obtenir. Maurice le surprenait à
chaque instant les yeux fixés sur Cressida avec une sorte de convoitise
mal déguisée, et cela lui donnait à penser.
« Qu’as-tu, mon oncle ? lui demanda-t-il un jour.
-- Rien..., je n’ai rien, répondit le jeune homme avec un air de
profond découragement.
-- Pourquoi regardes-tu Cressida de la sorte ?
-- Mon Dieu..., pour rien. Que veux-tu que je te dise ? »
Maurice n’insista pas.
Mais il lui parut évident qu’il se passait quelque chose
d’extraordinaire dans l’esprit du jeune marin.
« Tiens, dit celui-ci un matin à mon petit ami qui le pressait de
questions, je vais t’avouer ce qui m’attriste, puisque tu désires le
savoir. Mais tu te repentiras peut-être de me l’avoir demandé....
-- Non....
-- Hum !... ce n’est pas certain.
-- Je t’assure....
-- Eh bien ! je voudrais un cheval tout pareil à Cressida....
-- Achètes-en un.
-- C’est facile à dire, mais impossible à faire ; il est unique, son
pareil n’existe pas.
-- Pourquoi désires-tu un cheval de bois, toi qui es grand et qui peux
en avoir d’autres autant qu’il te plaît ?
-- C’est vrai, je puis en avoir d’autres.... Mais les plus beaux
chevaux du monde ne sauraient remplacer Cressida pour moi.
-- Sais-tu, mon petit oncle, que cela ressemble à un caprice ?
-- Non, ce n’est pas un caprice ; je me suis attaché à ce petit cheval
qui est vraiment fort joli, et comme je vais bientôt vous quitter,
je serais bien aise de l’emmener. Je m’occuperais de lui à bord, ce
qui me serait d’une grande ressource dans les jours d’ennui et de
désœuvrement. D’un autre côté, par sa présence, je me trouverais moins
isolé, moins éloigné de vous tous, et de toi particulièrement,.... dont
il me sera si pénible d’être séparé !
-- Tu me désespères, mon oncle.
-- Comment cela, mon ami ?
-- Ce que tu désires n’est pas possible.
-- Allons donc !
-- C’est comme je te le dis. Je ne puis te donner Cressida.
-- Je ne le demande pas pour rien....
-- Mais je voudrais bien, moi, pouvoir te le donner pour rien....
-- Écoute : mon intention serait de te laisser en échange tous mes
albums, qui, entre nous soit dit, t’offrent plus de distractions qu’un
cheval de bois.
-- Tiens, mon oncle, s’écria Maurice tout attristé, ce que tu dis me
fait de la peine.
-- Est-ce que tu ne trouves pas mes albums intéressants ?
-- Oh ! si....
-- Eh bien ! alors ?
-- J’ai promis à Fritz de ne jamais me défaire de Cressida.
-- Même en ma faveur ?
-- Il n’a pas fait d’exceptions.
-- Tous les jours on fait une promesse qu’on ne remplit pas ; c’est la
faute des circonstances qui se présentent d’une tout autre façon qu’on
ne l’avait prévu.... Si Fritz avait eu l’idée que je désirerais ton
cheval, il ne t’aurait sans doute pas défendu de t’en séparer.
-- Je ne sais pas.
-- Tu peux le supposer et agir en conséquence.... Il me semble du moins.
-- J’ai donné ma parole....
-- La parole d’un enfant de cinq ans et demi !
-- Tu ne me blâmerais donc pas d’y manquer ?
-- Mon Dieu, cela dépend.... Il est certain que ce pourrait être grave
s’il s’agissait de quelqu’un des tiens.... Par exemple de ton père, de
ta mère.... Mais vis-à-vis d’un étranger que tu connais à peine..., que
tu ne reverras peut-être jamais.... Et puis enfin.... tu es si jeune !
-- Tu crois que c’est différent lorsqu’on est jeune ?
-- Oh ! je n’affirme rien.... C’est à ta conscience de t’éclairer....
Si elle se montre par trop rebelle, n’en parlons plus.... Mais, enfin,
il est plus que singulier que tu préfères ce vieux Fritz à moi ! »
Je ne vous dirai pas, mes petits lecteurs, que Maurice résistait à son
oncle avec le calme et la fermeté d’un homme parfaitement éclairé sur
son devoir et bien décidé à n’y point manquer. Non ; il était troublé.
Son cœur le sollicitait d’un côté et sa conscience de l’autre. Il lui
répugnait d’enfreindre son serment ; mais la pensée que son oncle
pouvait douter de sa tendresse le mettait hors de lui. Certes, il ne
tenait à rien tant qu’à Cressida, cependant il l’eût sacrifié de bon
cœur, s’il en avait été libre. Nous devons ajouter qu’il était encore
soutenu dans sa résistance par la certitude de la douleur que causerait
à Fritz la perte du petit cheval.
Mon petit ami attendait le moment où il pourrait se trouver seul avec
son papa pour lui demander conseil, mais le jeune lieutenant ne lui en
laissa pas le loisir.
« Eh bien ! voyons, qu’as-tu décidé ? lui demanda-t-il, lorsqu’après
le dîner M. et Mme de Roisel étant retenus chez eux par des visites à
recevoir, il se trouva seul dans sa chambre avec Maurice.
-- Je t’en prie, ne parlons plus de cela, répondit l’enfant, qui se
dirigea vers la porte pour sortir. Le jeune homme l’arrêta en lui
prenant les deux mains.
-- Tu ne m’aimes donc plus ? » fit-il avec chagrin.
Et il le baisa au front.
« Oh ! si.... mais....
-- Mais quoi, voyons ?
-- Je ne puis faire ce que tu veux.
-- C’est que tu y mets de la mauvaise volonté....
-- Non ; c’est toi qui demandes l’impossible.
-- J’ai réfléchi. Mes albums ne sont pas une compensation suffisante
à la perte de ton cheval ; ils ne sauraient le remplacer, c’est
évident.... Écoute, je te donne en outre un poney véritable, un cheval
_pour de vrai_, comme vous dites vous autres enfants. Il sera peut-être
un peu plus gros que Cressida, mais il lui ressemblera si exactement
que tu ne t’apercevras presque pas du changement.
-- Si c’est ainsi, dit Maurice avec assez de présence d’esprit,
pourquoi donc ne le garderais-tu pas pour toi-même ? »
Le jeune marin, un peu déconcerté par cette réponse pleine de sens, ne
répondit pas tout de suite.
« Garde-le, répéta mon petit ami, tu l’appelleras Cressida, et ce sera
tout comme si je t’avais donné le mien.
-- Je ne le puis. On ne me permettrait pas d’embarquer un cheval
ordinaire.... Mais un cheval de bois, c’est différent.... Écoute
encore : Jacques, je le sais, a trop de besogne ici pour s’occuper
encore d’un poney, si petit qu’il soit ; tu auras à mes frais un
palefrenier dont, seul, tu seras le maître. Il t’obéira, et tu auras le
droit de le renvoyer s’il manque à son devoir.--Tu auras aussi celui
de le remplacer, bien entendu. De plus, je veux que tu prennes des
leçons d’équitation, afin de pouvoir, si cela te plaît, accompagner ton
père le matin au bois.
-- Tu ferais tout cela ?
-- Je le ferais.
-- Tu tiens donc beaucoup à Cressida ?
-- Tu le vois....
-- N’est-il pas singulier que la seule chose que tu désires avec tant
d’ardeur soit précisément celle que je ne puisse te donner ?
-- Que veux-tu ?
-- Comment cela se fait-il ?
-- Est-ce que tu ne penses pas que c’est par hasard ?
-- Oh ! si..., mais par un hasard bien malheureux !
-- Tu refuses donc toujours ?
-- Il le faut bien.... Mais ce n’est pas sans regret, va !
-- Tu le dis....
-- Mais je le pense aussi. Ne le vois-tu donc pas ?
-- Alors tu ne veux pas accompagner ton père au bois ?
-- Quand mon père voudra que je l’accompagne, il m’achètera lui-même
un cheval et me fera lui-même donner des leçons d’équitation.... Voilà
tout ce que Je puis te dire.
-- Alors nous sommes fâchés ?
-- Dis que tu es fâché, car moi, je ne le suis point ; je t’aime
toujours.
-- Je voudrais te croire....
-- Va, mon oncle, crois-moi !... tu peux me croire. »
Mon petit ami approcha son joli visage de son oncle, qui le repoussa
et dit avec un dépit très-prononcé :
« Me sacrifier à ce vieux Fritz !... un paysan, un rustre !
-- Fritz est un brave homme. Il n’en faut pas dire de mal....
-- Je devais partir dans deux semaines, mais puisque tu tiens si peu à
m’obliger....
-- Ne dis pas cela, je t’en prie !...
-- Je ne resterai plus que huit jours à Paris.
-- Alors, tu m’en veux ?...
-- Non ; seulement je suis désolé de nous séparer dans de
telles conditions.... Et quand je pense que c’est peut-être pour
toujours !... »
Maurice, à ces paroles, ne put retenir ses larmes.
« Oh, mon Dieu ! s’écria-t-il, si Fritz était revenu, j’irais lui
raconter ce qui se passe, et peut-être me permettrait-il de te donner
Cressida.... Ah ! si tu avais vu comment ce pauvre Fritz m’a fait jurer
de ne jamais m’en défaire !...
-- Tu te conduis comme un enfant égoïste et ingrat !
-- Moi ?... Oh ! mon oncle !...
-- Puisque c’est ainsi, je ne te reverrai de ma vie !...
-- Oh ! mon Dieu ! s’écria mon petit ami, qui pleurait à chaudes
larmes, comme vous feriez sans doute en pareille circonstance, est-il
possible que tu me dises cela sérieusement !... Eh bien ! quoi qu’il
m’en coûte, je veux te prouver le contraire,... je veux que.... »
Un léger bruit lui fit lever les yeux ; Mme de Roisel était debout au
milieu de la chambre, derrière le jeune marin qui ne pouvait la voir.
Elle fit un signe de dénégation, Maurice heureusement le comprit.
« Achève, dit l’oncle, dont les traits s’étaient légèrement rembrunis
aux derniers mots qu’avait prononcés Maurice.
-- Je veux que,... répéta celui-ci assez embarrassé de ce bout de
phrase qui ne pouvait plus exprimer ce qu’il voulait dire.
-- Écoute, reprit-il en regardant sa mère qui l’encourageait, tu
penseras et tu feras ce qu’il te plaira ; mais je garde Cressida.
-- Vrai ? s’écria le jeune homme avec une joie que Maurice ne remarqua
point.
-- S’il fallait le jeter à l’eau pour te sauver la vie, je le ferais
de bon cœur.... Mais je ne te le donnerai point.... A présent,
laisse-moi, je crois que je vais m’évanouir.... J’étouffe ! »
Mme de Roisel reçut mon petit ami dans ses bras et le porta près d’une
fenêtre que le marin s’était empressé d’ouvrir.
[Illustration: Ton fils est un héros !]
« Ton fils est un héros ! s’écria le jeune homme.
-- Et vous, vous êtes un bourreau, répondit la pauvre mère. Mon cher
enfant ! dans quel état vous me l’avez mis !... Et pourquoi ?
-- Pourquoi ? Mais tu ne sais pas ce qu’il a fait ?...
-- Si je le sais.
-- Et tu n’admires pas ?...
-- On ne torture point un enfant comme cela.... Si, entraîné par
l’amour qu’il vous porte, il vous avait cédé, qu’auriez-vous dit ?
-- Mais....
-- Vous l’auriez réprimandé et sermonné longuement pour lui faire
entendre qu’un enfant doit avoir plus de sagesse et plus de force de
caractère qu’un homme ; vous lui auriez appris à imposer silence à
son cœur au profit de son devoir, comme vous le faites vous-même. Ne
savez-vous donc pas, monsieur le puritain, que ce qui est une vertu
chez vous serait presqu’un défaut et tout à fait un malheur chez lui.
Toute la force d’un enfant de cet âge est dans son cœur, et c’est
encore là qu’il faut chercher sa raison. N’essayez donc pas de les
changer de place. C’est par l’amour qu’on gouverne les enfants....
Vous lui appreniez à combattre ses plus tendres et ses meilleurs
sentiments,... sans compter que vous lui ménagiez une grande déception,
et par conséquent beaucoup de chagrin s’il avait eu le malheur de
céder à votre apparent désir.
-- Quoi, mon oncle, s’écria mon petit ami dont l’évanouissement n’avait
pas duré plus d’une seconde, c’était pour _faire semblant_ que tu me
demandais Cressida ? Tu voulais seulement voir si je serais capable de
tenir un serment ?
-- Tiens ! fit le jeune homme ravi, je voudrais dire à tout le monde ce
que tu as fait, je voudrais te porter en triomphe !...
-- Il n’y a pas de quoi, va ! dit mon petit ami, en jetant ses deux
petits bras au cou de sa mère.
-- Chut ! fit tout bas celle-ci, ne lui dis rien... ; c’est un méchant !
-- Quelle trempe d’homme il y a dans ce gamin ! reprit l’oncle.... Tu
sais, mes albums, le cheval et le domestique sont à toi !...
-- J’ai donc bien fait de te résister malgré tout le mal que cela
me faisait !... Tu ne m’aimerais peut-être plus si je t’avais donné
Cressida..., et pourtant, moi, je ne l’aurais donné que parce que je
t’aime !
-- Vous voyez, » fit Mme de Roisel.
Je suppose, mes petits lecteurs, que vous êtes plus clairvoyants que
l’oncle de Maurice et que vous vous êtes parfaitement aperçus que mon
petit ami était sur le point d’abandonner Cressida lorsque Mme de
Roisel, entrée sans bruit dans la chambre et ayant deviné de quoi il
s’agissait, lui avait fait signe de le refuser définitivement. Nous le
laisserons ignorer au jeune marin, qui doit être puni pour avoir fait
subir à notre cher enfant une si rude épreuve. Mais nous lui dirons en
passant qu’il est cent fois meilleur de prévenir les fautes que de les
provoquer. Et je ne serais pas fâché que vous lui fissiez entendre, à
cet homme si sage, que ce système est toujours bon à employer, avec les
hommes comme avec les enfants.
[Illustration]
CHAPITRE V.
M. de Roisel est malade.--Une petite demoiselle très-riche.--Une
famille désolée.--Comment faire ?--Un savant providentiel.--On emmène
Cressida.--Désespoir de Maurice.
Quelques mois plus tard, vers la mi-février, par un soleil splendide et
une température tiède et tout imprégnée de parfums de violette, Maurice
se promenait avec Cressida au Luxembourg, où les enfants ravis d’une
si belle journée se livraient au jeu avec une ardeur toute nouvelle,
comme le printemps qui commençait à naître, et babillaient avec une
abondance et une facilité qu’on pouvait comparer au gazouillement des
petits oiseaux ; lui seul ne s’amusait pas. Cressida également, si vif
d’ordinaire, avait l’air triste et préoccupé. Jacques les accompagnait
en marchant silencieusement derrière son jeune maître. Hélas ! mes bons
petits lecteurs, vous serez, je n’en doute pas, péniblement affectés
vous-mêmes quand je vous aurai dit ce qui causait une si grande
tristesse à mon petit ami : M. de Roisel était gravement malade !...
[Illustration: Maurice avait assisté à la consultation.]
Le matin même, et sans qu’on remarquât sa présence, Maurice avait
assisté à la consultation que les deux illustres docteurs qui donnaient
leurs soins à son papa, avaient eue entre eux. Ce qui s’était dit
dans cette consultation lui revenait sans cesse à l’esprit avec un sens
sinistre ; et il pleurait tout seul, ne sachant comment s’y prendre et
ne trouvant pas d’expressions pour confier à personne le sujet de son
chagrin. Ah ! certes, s’il était venu au Luxembourg, ce n’était point
pour jouer, mais bien pour obéir à sa maman ; car, pour lui, il eût
préféré ne pas sortir.
Comme il se promenait rêveur et distrait, tenant avec nonchalance
les rênes de Cressida, qui baissait la tête et marchait au pas, ni
plus ni moins que les coursiers d’Hippolyte (un jeune héros de la
Grèce ancienne, fort célèbre par ses malheurs et avec qui vous ferez
connaissance dans quelques années d’ici), il s’aperçut qu’une petite
demoiselle un peu plus âgée que lui, cherchait à l’approcher, comme
si elle eût désiré lui parler. Elle était accompagnée d’une dame
très-simplement mise, mais fort distinguée de traits et de tournure, et
qu’on aurait pu croire sa maman si elle n’eût été trop jeune pour cela.
Maurice, entraîné par sa nature franche et spontanée, allait peut-être
parler le premier, mais la jeune demoiselle, dont la physionomie
dénotait un caractère vif et décidé, ne lui en laissa pas le temps.
« Monsieur, dit-elle sans préambule, vendez-moi votre cheval.
-- Vendre Cressida ! s’écria mon petit ami stupéfait, oh ! non.
-- Je vous le payerai avec dix pièces d’or que j’ai là dans mon
porte-monnaie.
-- Quoi ! vous-avez dix pièces d’or à vous ?
-- A moi !
-- Voyons-les ? » demanda Maurice, qui était curieux.
La petite ouvrit un fort joli porte-monnaie.
« Voyez ! dit-elle.
-- Que d’or ! s’écria mon petit ami ébloui. Et il avança la main pour
le toucher.
[Illustration: Non ! je ne veux pas vous vendre Cressida.]
-- Non, non, fit-il en la retirant presque aussitôt, je ne veux pas
vous vendre Cressida.... Mais qui donc vous a donné toutes ces pièces
d’or ?
-- C’est mon papa !... Hier c’était sa fête et je lui ai récité un beau
compliment que miss Henriette m’avait appris.--Miss Henriette, c’est
ma gouvernante, la jeune dame que vous voyez ici avec moi.--J’ai donc
récité à mon papa un beau compliment qu’elle m’avait appris. Alors
il m’a donné dix pièces d’or en me recommandant d’en faire ce que
je voudrais, de les dépenser selon ma fantaisie. « Pourtant, a-t-il
ajouté, tu me feras plaisir si tu les emploies à l’acquisition d’un
jouet remarquable ou d’un bijou que tu puisses porter. » Eh bien ! je
vous demande votre cheval parce qu’il me semble dans les conditions
voulues pour satisfaire mon papa.... Ma proposition vous paraît
peut-être étrange ?... S’il se fût agi d’un autre jouet, je ne vous
l’aurais point faite ; mais un cheval cela s’achète d’occasion, et je
vois tous les jours mon papa faire emplette de chevaux qui ont déjà
servi.
-- Mais je n’ai pas l’intention de vendre Cressida.
-- Il n’y a donc pas longtemps que vous l’avez ?
-- Je ne sais au juste.... huit à neuf mois peut-être.
-- Neuf mois !... C’est un siècle !... Jamais je n’ai gardé un jouet
neuf mois.
-- Qu’en faites-vous donc ?
-- Je les donne, je les brise, ils s’usent.... Enfin, ils sont
ordinairement hors de service avant ce temps.... Est-ce que cela ne
vous fatigue pas d’avoir toujours les mêmes jouets ?
-- Cressida est pour moi tout autre chose qu’un jouet ordinaire....
-- Il est très-beau, on ne peut le nier.... Je croyais, pour commencer,
que c’était un vrai cheval. Mais avec dix pièces d’or vous en achèterez
un autre..., un blanc, puisque celui-ci est noir.... Vous allez vous
décider....
-- Non, bien certainement.
-- Qui sait ?
-- Moi, j’en suis bien sûr....
-- Si vous me ressembliez, vous auriez grand tort d’affirmer une telle
chose. Jugez-en : hier, j’avais envie d’un service en porcelaine de
Sèvres pour ma poupée ; ce matin d’un collier de corail pour moi ;
tout à l’heure d’un manchon en hermine, et maintenant, je désire votre
cheval. Mais, lui, je le désire sérieusement, d’autant plus que je n’en
ai encore vu de semblable chez aucun marchand de jouets.
-- Je le crois bien !
-- Mais, vous comprenez, ce n’est qu’en attendant ; plus tard, l’année
prochaine peut-être, mon papa m’en donnera un autre, un vrai poney.
-- Il est donc riche ?
-- S’il est riche, mon papa ?... Oh ! je crois bien ! Il a des millions
et puis des millions qu’il a gagnés dans le commerce du vin en
gros..., sans compter ceux qu’il gagnera encore !... »
Cet entassement de millions fit ouvrir de grands yeux à mon petit ami.
« Comment donc vous appelez-vous ? demanda-t-il à la jeune fille.
-- Moi ?... je m’appelle Adrienne....
-- Adrienne.... comment ? »
La petite demoiselle rougit jusqu’aux yeux, et dit :
« Adrienne Fallachon, puisque vous désirez le savoir. Mais, reprit-elle
vivement, je ne m’appellerai pas toujours comme cela.
-- Vraiment ! Pourquoi donc ?
-- Ah ! pourquoi ?... Ecoutez : la semaine passée, aux Tuileries, où
j’allais tous les jours et où j’avais beaucoup d’amies pour jouer,
l’une d’entre elles me demande mon nom, le nom de mon papa. Je le dis,
et aussitôt toutes de rire, mais de rire !... Elles se tordaient !...
Fallachon !... Moi, je n’avais jamais remarqué que ce fût si drôle que
cela.... Elles prétendaient que c’était un nom de charcutier.... Je
ne savais pas non plus que les charcutiers fussent affligés de noms
ridicules.
-- Tiens ! fit Maurice, je l’ignorais aussi, et c’est la première fois
que je l’entends dire.
-- N’est-ce pas ?
-- Et vos amies avaient donc de bien beaux noms ?
-- Il paraît. L’une s’appelait Jeanne-Hubert des Cordeliers, l’autre
Marie du Jardin, l’autre encore.... mais je ne sais plus !... Oh !
j’ai pleuré, j’ai pleuré !... Ma pauvre bonne gouvernante a été obligée
de me prendre dans ses bras pour m’emporter jusqu’à notre voiture !...
Depuis, je n’ai plus voulu retourner aux Tuileries. En rentrant j’étais
malade ; on me mit au lit. Mon papa avait beaucoup de chagrin et il me
disait : « Qu’as-tu donc, ma mignonne ? » C’est ainsi qu’il m’appelle.
Moi, je ne voulais pas le lui dire, mais il me suppliait.... A la fin,
je lui ai tout confié. Alors il s’est emporté, il s’est mis en colère
et il leur a donné, à ces demoiselles, de vilains noms à leur tour. Il
les a appelées mijaurées ! péronnelles ! et peut-être autrement encore,
mais je ne m’en souviens pas. Puis il m’a prise dans ses bras et m’a
embrassée !... Oh ! je croyais qu’il allait m’étouffer et s’étouffer
avec moi !... Il pleurait, mon papa, de grosses larmes qui roulaient
comme des perles sur les poils de sa barbe !... Cela me faisait du
mal, mais aussi du bien, parce que je voyais à quel point il m’aimait.
Après il m’a fait asseoir sur ses genoux et il m’a dit : « Ma chère
mignonne, on t’a donc causé du chagrin ?... Mais sois tranquille, je
t’aime, moi !... Je t’aime pour deux depuis que tu as perdu ta
chère maman, et je me sens assez fort pour réparer le mal qu’on t’a
fait et celui qu’on te fera !... Ah ! il est ridicule de s’appeler
Fallachon !... Ma parole d’honneur, je l’ignorais ; jamais personne
ne me l’a dit. C’est probablement que les hommes sont moins méchants
que les petites demoiselles du beau monde ; ils auront craint de
m’affliger.... Moi, comme mon père, mon grand-père et tous les miens,
ont toujours été d’honnêtes gens, quoique de pauvres gens ; je portais
leur nom sans rougir..., et même avec un peu d’amour-propre.... Mais,
puisqu’il en est ainsi, je veux t’en gagner un autre... qui résonne
mieux aux oreilles de ces délicates.... J’entasserai millions sur
millions, et te ferai une dot de princesse.... Va, tu seras pour le
moins duchesse à dix-sept ans !.... » Voilà ce qu’il a dit ! N’est-ce
pas qu’il est bon, mon papa !
-- Oh ! oui, dit Maurice attendri, il est bon et je sens que je
l’aimerais bien.... Mais, en revanche, vos petites amies des Tuileries
sont bien méchantes !
-- N’est-ce pas ?... Je ne me rappelle cependant point leur avoir rien
fait ou rien dit de désobligeant.... »
Oui, vraiment, mes petits lecteurs, c’était un bon, un excellent homme
que M. Fallachon. C’était en outre un père tendre, mais aussi un père
aveugle. Il trouvait sa fille parfaite et se serait bien gardé de
la reprendre en quoi que ce fût. Il en avait fait une divinité ; la
tendresse qu’il lui portait ressemblait plutôt à de l’idolâtrie qu’à
de l’amour paternel, et ce qu’il voulait avant tout, c’était la voir
heureuse, c’est-à-dire qu’elle pût satisfaire toutes ses fantaisies.
Car pour lui, que des parents presque pauvres avaient élevé dans la
gêne, et dont les plus belles années avaient été prises par le travail
ou sacrifiées à de pénibles obligations, tout le bonheur était là.
Mais il faisait fausse route, et loin de préparer à Adrienne une vie
heureuse comme il en avait la volonté, il lui ménageait bien des
mécomptes et de nombreuses déceptions. Tout petits que vous êtes, je
suis sûr que vous allez me comprendre. Ainsi, par exemple, malgré
tout l’argent qu’il amassait pour elle, malgré l’empressement qu’il
mettait à réaliser ses moindres désirs, il n’avait pu empêcher
qu’elle fût humiliée par d’autres petites filles moins riches et, sans
aucun doute, moins jolies qu’elle.--Adrienne était douée d’une beauté
incomparable.--Cela, à votre avis, n’aurait-il pas dû lui prouver que
l’argent n’est pas tout-puissant en ce bas monde, et que s’il est
utile d’en gagner, il y a d’autres richesses qu’il n’est pas moins
indispensable de posséder ? Je veux parler de la sagesse, de la raison,
enfin de cette grandeur, de cette élévation morale qui, à l’admirable
privilége de nous rendre invulnérables aux coups de la jalousie et de
la méchanceté humaines, joignent celui de les faire aisément pardonner.
« Ces hautes vertus ne sont pas de notre âge, me direz-vous ? » C’est
vrai, mais il est de votre âge de commencer à les acquérir. Devenez
grands par l’esprit et surtout par le cœur, et vous verrez !
C’était donc là ce qu’il fallait donner à Adrienne, car de l’argent
elle en avait déjà trop, surtout pour l’usage qu’on lui apprenait à en
faire. Mais M. Fallachon n’en était pas capable, le cher homme ! et la
preuve, c’est qu’il ne trouva rien de mieux pour guérir l’amour--propre
blessé de sa fille que d’exalter encore cet amour-propre déjà si
susceptible. Lorsqu’il lui disait : « Je te vengerai en te faisant
riche ; il faut pour humilier tes amies que tu sois duchesse ! » il
était à peu près aussi sage que vous le seriez vous-mêmes si, vous
étant brûlés, vous appliquiez sur votre brûlure pour la cicatriser une
compresse d’huile bouillante. Tout cela est bien sérieux et ne vous
amuse guère, n’est-ce pas ? Il faut que vous m’excusiez en faveur
des sentiments qui m’animent et que vous me prêtiez encore un peu
d’attention. Il peut se trouver parmi vous quelque pauvre enfant que
de méchantes compagnes ont aussi cruellement humiliée, et je veux lui
dire ce que M. Fallachon n’avait pas su dire à sa fille ; une chose
tellement vraie, que vous allez me faire observer qu’elle est passée
depuis longtemps à l’état de lieu commun, à savoir : qu’on tire toute
sa valeur de son mérite personnel et non pas des avantages souvent plus
apparents que réels dont la Providence, dans ses vues impénétrables,
nous a gratifiés avant que nous ayons pu nous en montrer dignes. On
peut en dire autant des imperfections dont elle nous a affligés de la
même manière, nous n’en sommes pas responsables. Il n’est nullement
écrit que celui-ci qui a le nez trop gros soit un méchant homme,
celui-là qui a les yeux trop petits, un sot ; que cet autre, qui est
pauvre, ne soit pas un homme d’honneur, etc., etc. Il n’y avait donc
pas de raisons pour qu’un individu appelé Fallachon fût moins estimable
qu’un autre appelé des Cordeliers ou du Jardin. Que le nom de Fallachon
ait dans l’assemblage de ses syllabes quelque chose de ridicule au
premier abord, cela se peut. Mais Adrienne n’en était pas cause, et il
fallait que Mlles Jeanne et Marie fussent bien sottes et bien méchantes
pour en faire volontairement souffrir une aimable enfant comme elle,
qui ne leur avait fait aucun mal, et qui était assez heureusement
douée pour conserver, en dépit d’une déplorable éducation, l’excellent
caractère et le naturel charmant que la Providence lui avait donnés.
Maintenant jurez-moi que vous ne ferez jamais à vos petits amis de ces
blessures d’amour-propre si difficiles à cicatriser, et retournons avec
Adrienne et Maurice qui montaient, suivis de la jeune institutrice, la
grande allée du Luxembourg.
« Eh bien ! dit la fillette à mon petit ami, puisque vous aimez mon
papa, je vous propose d’être amis. Je viendrai tous les jours ici et
nous jouerons ensemble. Acceptez-vous ? »
Maurice ne se fit pas prier ; Adrienne lui plaisait infiniment.
« A votre tour, demanda-t-elle ; comment vous appelez-vous ?
-- Maurice de Roisel.
-- Maurice de Roisel ! C’est joli ! Avez-vous un titre ? Si vous avez
un titre, je vous épouserai lorsque vous serez grand.
-- Oh ! quant à cela, je n’en sais rien.... Mais je puis le demander à
maman....
-- C’est juste !... Il suffit que vous soyez duc, vous savez.... »
On se sépara sur cette observation, Adrienne pour jouer et mon petit
ami pour continuer sa promenade avec Jacques et Cressida.
Au moment où ils approchaient de la grille de l’Observatoire, le petit
cheval s’arrêta comme de lui-même et son jeune maître fut frappé par un
spectacle navrant.
[Illustration: C’était une douleur pleine de dignité.]
Tout près de la grille, hors du jardin, assis sur le trottoir ou
appuyés contre les bornes, se tenaient une jeune femme et trois beaux
enfants dans l’attitude de la désolation la plus profonde. C’était une
douleur pleine de dignité ; une douleur muette et cependant immense.
Ils pleuraient silencieusement, et les enfants avaient leurs jolis
visages couverts de larmes abondantes. L’aspect de ce désespoir remplit
de compassion le cœur déjà si triste de mon petit ami, et sa jeune
imagination en cherchait la cause probable. « Mon Dieu ! se disait-il,
c’est ainsi qu’on doit pleurer lorsqu’on a perdu son père !... »
Cependant il n’osait leur adresser la parole et se contentait de les
examiner, mais avec discrétion, à travers les barreaux de la grille. Un
des enfants le remarqua. C’était une charmante petite fille, elle jeta
sur lui un regard tout à la fois ami et désolé. Maurice se sentit assez
encouragé pour lui demander ce qui les désespérait de la sorte.
« Ce qui nous désespère ! s’écria-t-elle. Oh ! ciel !... C’est le plus
grand malheur qui pouvait nous frapper, celui que nous attendions le
moins ;... nous sommes à tout jamais séparés de notre père !... Pauvre
cher père ! pendant que nous nous désespérons ici dans l’impossibilité
d’aller le rejoindre, il nous attend à New-York pour nous conduire dans
un beau pays où nous aurions vécu tous ensemble riches et heureux....
Mon Dieu ! nous n’avons plus qu’à mourir !...
-- Oh ! mourir, fit mon petit ami que ce mot épouvantait, il ne faut
pas parler de cela ; c’est affreux !
-- Oui, c’est affreux. Nous sommes si jeunes et ma mère est si
bonne !... Mais nous n’y pouvons rien, c’est le sort qui nous était
réservé... Oh ! mon pauvre père !... quel chagrin vous attend !
-- Mais comment se fait-il que vous vous trouviez dans l’impossibilité
d’aller le rejoindre ?
-- Nous n’en avons plus le moyen ; nous sommes sans argent et sans
ressources....
-- De l’argent ? j’en ai, moi.... »
Maurice s’apprêtait à offrir le contenu de sa petite bourse, une somme
bien minime ; tout au plus cinq à six francs.
La petite fille l’arrêta.
« Gardez cela, dit-elle. Vous êtes un enfant charitable, mais vous ne
pouvez rien à notre malheur ; tout est fini pour nous.... Oh ! ma chère
maman !... »
La mère serra sur son cœur ses deux autres enfants, deux beaux petits
garçons dont l’un avait trois ans et l’autre quatre. Puis elle prononça
en allemand quelques mots que la jeune fille traduisit à mon petit ami.
« Ma mère dit, fit-elle, que vous avez un bon cœur et qu’elle vous
aime quoiqu’elle ne vous connaisse point. Mais elle souffre encore
davantage en voyant la part que vous prenez à notre chagrin ; et comme
elle se reprocherait de vous affliger à notre sujet, elle vous prie de
retourner près de vos parents qui s’inquiètent peut-être de ce que vous
restez si longtemps loin d’eux.
-- Mes parents ne sont pas ici, dit Maurice en pleurant ; mon père est
très-malade, et ma mère ne le quitte presque pas.... Je ne suis pas
moins malheureux que vous !... Le docteur a dit ce matin de mon père
qu’il était perdu....
-- Et c’est en votre présence qu’il a dit cela ?
-- Oh ! il ignorait que je l’entendisse.
-- Perdu ! répéta Maurice, je ne sais pas bien ce que cela signifie....
Mais il me semble que je le devine !... Bientôt peut-être, moi aussi,
je serai pour toujours séparé de mon papa !
-- Monsieur, dit Jacques, qui se tenait près de son jeune maître, votre
maman serait désolée si elle savait que vous vous affligez ainsi.
-- Dieu est tout-puissant, ajouta toujours en allemand la jeune mère,
il faut espérer en lui et le prier.
-- Je le prie tous les jours.
-- Oh ! il est le maître, dit-elle encore avec une résignation si
navrante que mon petit ami oublia pour un moment sa douleur. Il ne
pensait plus qu’au désespoir de ces pauvres gens.
-- Pourquoi n’acceptez-vous pas ce que je vous offre, demanda-t-il à la
jeune fille.
-- Parce que, répondit-elle, cela, tout en vous privant beaucoup, ne
nous serait d’aucun secours. Pour nous sauver il faut deux cents
francs. Personne au monde ne voudra nous les donner. C’est dix pièces
d’or.
-- Dix pièces d’or ! s’écria mon petit ami, attendez, je connais ici
quelqu’un qui les possède.... »
Il s’empressa d’attacher Cressida à la grille, et recommanda à Jacques
de ne point le quitter, puis courant au-devant d’Adrienne, il la prit
par la main et l’amena vivement près de ses protégés.
« Donnez votre or à ces braves gens, lui dit-il.
-- Non, vraiment, répondit Adrienne étonnée. Mon papa m’a dit de
l’employer à l’acquisition de quelque objet qui me plût et non de le
donner à des mendiants. Mais s’ils sont malheureux, qu’ils aillent le
voir, mon papa, il leur procurera des secours, ou de l’ouvrage s’ils
veulent travailler.... Il est généreux et fait beaucoup de bien, tout
le monde le sait. Quant à moi, je garde mon argent pour acheter le plus
beau cheval de bois que je trouverai, puisque vous ne voulez pas me
vendre le vôtre.
-- Pensez-vous, Adrienne, dit la jeune institutrice, que vous ne feriez
pas mieux de secourir vous-même cette malheureuse femme et ses petits
enfants ?
-- Non, miss, non, je ne le puis, cela désobligerait mon papa. Il m’a
dit, et vous avez pu l’entendre, que je devais lui envoyer les pauvres
auxquels je m’intéresserais et non les secourir avec mon propre argent.
Que ce soit lui ou moi qui leur vienne en aide, n’est-ce pas la même
chose ?
-- De cette façon, votre bienfaisance ne vous coûte aucun sacrifice.
-- Mais mon papa ne veut pas du tout que j’en fasse des sacrifices.
Il en a, dit-il, assez fait lui-même pendant sa jeunesse pour m’en
exempter à tout jamais. »
Adrienne, malgré les sollicitations de sa jeune gouvernante, ne voulut
point se défaire de ses dix pièces d’or, et Maurice dut chercher
ailleurs.
Il s’en alla trouver Jacques, qui, assis près de Cressida, lisait
tranquillement le journal.
« Prête-moi deux cents francs, lui dit-il.
-- Deux cents francs ! s’écria Jacques. Et pour quoi faire, monsieur
Maurice ?
-- Pour ces malheureux qui en ont besoin.
-- Quoi, monsieur, vous voulez donner tant d’argent à des inconnus !
-- Ce ne sont pas des inconnus, dit mon petit ami avec chaleur, ce sont
des Allemands !
-- Comme vous voudrez, monsieur, mais je vous affirme que je n’ai pas
deux cents francs à vous prêter.
-- Tu ne les as pas ?... C’est donc une bien grosse somme deux cents
francs ?
-- Sans doute, monsieur Maurice ; il me faut travailler six mois pour
les gagner....
-- Alors conduis-moi près de maman, c’est à elle que je veux les
demander.... ou plutôt, va toi-même la trouver, raconte-lui ce qui
se passe.... Tiens, je voudrais qu’elle vît ces pauvres gens, cela
vaudrait encore mieux ; amène-la, si tu peux.... Voyons, va donc
vite !...
-- Je ne puis vous obéir, monsieur ; il m’est expressément défendu de
vous laisser seul.
-- Oh ! pour un moment !...
-- Je ne dois pas vous quitter.
-- Eh bien ! demande à la gouvernante d’Adrienne si elle veut que je
reste près d’elle. »
Miss Henriette, jeune Anglaise élevée en Amérique, était de tous points
une femme charmante ; elle n’avait ni morgue, ni roideur et son abord
était facile. Elle fit bon accueil à la demande de mon petit ami et
Jacques partit comme un trait.
« Monsieur, dit la jeune miss à mon petit ami, vous faites preuve d’un
bon cœur en cherchant à venir en aide à cette pauvre femme ; mais avant
je crois que vous feriez bien de la questionner, de vous informer de ce
qui l’a jetée dans un tel dénûment.... C’est un conseil d’amie que je
vous donne, mon cher enfant ; je pense que vous pouvez le suivre sans
blesser les malheureux à qui vous vous intéressez.... »
Maurice reconnaissait la sagesse de cet avis, cependant il n’osait le
suivre ; il lui semblait humiliant pour la jeune mère, qui avait l’air
fort décent et ressemblait plutôt à une petite bourgeoise de province
qu’à une personne réduite à implorer la charité d’autrui, d’être
interrogée par un enfant comme lui.
« Si vous le trouvez utile, dit miss Henriette, je vous encouragerai de
ma présence et me tiendrai près d’eux avec vous. »
Mon petit ami s’empressa d’accepter et s’approcha de ses protégés avec
la jeune institutrice qui lui donnait la main.
« Monsieur, commença de répondre la petite fille, nous sommes
Allemands, comme vous avez déjà pu vous en apercevoir, et de
Nuremberg....
-- De Nuremberg, interrompit Maurice ; alors vous connaissez Fritz.
Fritz est aussi de Nuremberg.
-- Quel Fritz ?...
-- Un de mes bons amis, qui est très-vieux, très-vieux....
-- Je ne connais qu’un homme très-âgé ; c’est mon grand-oncle Keller,
mais il ne demeure point à Nuremberg.... Ce n’est sans doute pas de lui
que vous voulez parler.... Mon père, je vous l’ai dit, reprit-elle,
nous attend à New-York. Comme il est lié avec le capitaine du navire
qui doit nous prendre, il lui a remis d’avance le prix de notre
passage. Il ne nous restait donc à payer que notre voyage sur le
continent. Nous ne sommes pas des mendiants, monsieur ; ma mère avait
placé une somme assez importante, le produit de tout ce que nous
possédions en Allemagne, dans une petite valise où se trouvait aussi
renfermé le linge qui nous était indispensable pour aller de Paris à
Nantes, nos bagages ayant été expédiés de Nuremberg avant notre départ.
Arrivés ce matin à un hôtel qu’on nous avait indiqué dans les environs
de la gare d’Orléans, nous nous sommes aperçus que nous n’avions plus
notre valise. Elle nous a été enlevée, ou nous l’avons perdue dans la
foule en descendant de wagon. Il y avait peut-être des réclamations à
faire, mais ma mère est étrangère et ne sait à qui s’adresser, puis
elle ne parle pas le français. Nous pouvions encore écrire à des amis
que nous avons en Allemagne, mais à quoi bon ? Notre navire part
demain soir ; ils n’auraient pas eu le temps de nous répondre. »
Pendant que la jeune Allemande racontait ainsi, et avec un
découragement que nous ne pouvons pas rendre, le malheur qui les avait
frappés, Adrienne, parfaitement insensible aux peines d’autrui, jouait
au cerceau avec une petite fille qu’elle avait recrutée un peu au
hasard, et dont elle avait fait tout de suite une amie, et ne songeait
même point à se demander pourquoi sa gouvernante et Maurice demeuraient
si longtemps près des malheureux pour lesquels elle s’était montrée si
indifférente, si dure même, ni ce qu’ils pouvaient se dire les uns aux
autres. Et pourtant l’accent de vérité et de simplicité qui régnait
dans tout ce récit était vraiment capable de convaincre un sceptique
et d’attendrir un bourreau, un tigre même si vous le préférez.
Mon petit ami était profondément ému.
« Eh bien ! fit-il en s’adressant à miss Henriette, lorsque la petite
fille eut cessé de parler.
-- Suivez votre inspiration, mon cher enfant, répondit la jeune miss,
ce sont d’honnêtes gens. Je voudrais être assez riche pour prendre une
part dans votre bienfait.... »
En ce moment, Jacques arrivait. Le brave garçon avait pleuré ; cela se
voyait.
« Et maman ? demanda Maurice.
-- Monsieur, je ne l’ai pas vue ; elle était auprès de M. votre
père....»
Jacques ne put dire cela sans que sa voix trahît l’émotion dont il
était agité ; le jeune domestique avait appris qu’il ne restait plus à
M. de Roisel que peu de jours à vivre.
« Comme tu dis cela ! s’écria mon petit ami en se jetant dans les bras
de Jacques, mon cher papa serait-il plus mal ?
-- Ne vous désolez donc pas ainsi, monsieur Maurice.
-- Dis-moi la vérité..., le reverrai-je ?
-- Certes, monsieur ! Mais il peut se guérir ; rien n’est impossible à
Dieu.
-- Oh ! je le sais.... Comme le disait cette pauvre femme, Dieu est
le maître.... Mais, dis-moi, un père qui a perdu ses enfants n’est
pas moins à plaindre qu’un enfant qui... n’a plus son père, n’est-ce
pas ?... Oh ! je sens bien cela aujourd’hui, et je voudrais rendre
à cette pauvre famille le bonheur que je suis menacé de perdre
moi-même.... Mais je ne le puis.
-- Il vous sera tenu compte de votre bonne intention....
-- Jacques, sais-tu ce que maman me dit tous les jours ?
-- Non, monsieur.
-- Qu’une bonne action, toute petite et toute simple, est plus agréable
à Dieu que les plus belles intentions du monde lorsqu’elles n’amènent
aucun résultat.
-- Je ne comprends pas très-bien....
-- Moi non plus, je ne comprenais pas. Mais maman m’a expliqué cela en
me disant que les gens à bonnes intentions ressemblent à un jardinier
qui, voyant les plantes de son jardin souffrir de la sécheresse, se
contenterait de dire, au lieu de les arroser : « Je voudrais pouvoir
à mon gré disposer des orages et les faire tomber sur mon jardin ;
mes pauvres fleurs ne manqueraient plus jamais d’eau. » Si tu étais
le maître d’un tel jardinier, lui tiendrais-tu compte de ses bonnes
intentions, toi, Jacques ?
-- Moi, monsieur, je commencerais par le chasser.
-- Tu vois. Il ne suffit pas d’avoir le désir de faire le bien, il faut
encore le faire. »
Miss Henriette, vivement intéressée aux braves gens dont elle
connaissait maintenant la détresse, essaya encore une fois d’exciter en
leur faveur la compassion de son élève, mais ce fut en vain.
« Non, répondit celle-ci, je ne donnerai point mes dix pièces d’or.
Cela désobligerait mon papa. Je vous aime bien, miss, et je ferai tout
ce que vous voudrez, excepté un tel sacrifice. Si cela peut vous
contenter, nous allons envoyer ces malheureux à mon père. Il en prendra
soin. »
Henriette se souvint que M. Fallachon s’était le matin même absenté
pour plusieurs jours, et elle le dit à Adrienne.
« Bon, répondit celle-ci, ce n’est rien. Je leur ferai donner une
chambre et tout ce qu’il leur faudra en attendant qu’il soit de retour.»
Il n’y avait réellement rien à faire avec cette enfant, qui ne
comprenait pas, ou du moins comprenait mal la charité. La jeune miss ne
la tourmenta pas davantage.
« Oh ! disait mon petit ami à Jacques, je connais un moyen de me
procurer de l’argent, mais je n’ai pas le courage de m’en servir....
-- Lequel donc, monsieur ?
-- Je puis vendre Cressida....
-- Que dites-vous là ? M. Maurice.... Vous savez bien que c’est
impossible !... Et Fritz ?
-- Fritz m’a permis de m’en défaire dans le cas où il se présenterait
une grande infortune à secourir.... Cette pauvre femme et ses petits
enfants sont bien malheureux....
-- C’est vrai.... Mais Cressida que vous avez refusé avec tant de
courage à monsieur votre oncle.... Cette fois, ce serait une séparation
véritable !...
-- Je le sais.... Aussi je te dis que je n’ai pas la force d’y
penser.... Cela me brise le cœur !... Ah ! mon Dieu !.... mon pauvre
Cressida !...
-- Monsieur, s’écriait Jacques, monsieur, je vous en prie, ne le vendez
point !... Quoi, pour des étrangers ?... Après tout, monsieur, s’ils
sont malheureux vous n’y êtes pour rien ; ce n’est point de votre
faute !... Non, vous ne pouvez faire un tel sacrifice !...
-- Tu veux donc que je les laisse mourir ?
-- Ils ne mourront pas, monsieur,... Pourquoi mourraient-ils ?... Le
père de cette petite demoiselle s’occupera d’eux.
-- Il est en voyage, dit miss Henriette, qui était revenue près de
Maurice.
-- Il s’en occupera lorsqu’il sera de retour....
-- Et il sera trop tard, fit mon petit ami.... Qui sait si leur père
pourra supporter le chagrin de ne point les voir arriver par le
bâtiment qui devait les conduire à New-York....
-- Il les croira perdus, fit observer miss Henriette..., et ils le
seront en effet pour lui..., car il est à craindre, s’ils survivent les
uns et les autres à ce malheur, qu’ils ne puissent jamais se rencontrer.
-- Qu’ils écrivent au capitaine, dit Jacques.
-- Ils ne le connaissent point, je viens de leur en parler ; son nom et
son adresse se trouvaient aussi dans la valise. C’est lui d’ailleurs
qui doit aller les attendre à l’arrivée du train....
-- Oh ! c’est désespérant !... »
On ne pouvait point alors, mes petits lecteurs, envoyer de dépêche
télégraphique comme aujourd’hui.
« Bien plus, dit encore miss Henriette, le seul train qu’il leur soit
possible de prendre, part ce soir à dix heures. Il n’y a pas de temps à
perdre.... »
Si les acteurs de cette scène eussent été moins vivement préoccupés,
ils auraient certainement remarqué un monsieur d’un certain âge qui se
promenait de long en large à quelques pas d’eux et cherchait évidemment
à entendre ce qu’ils disaient.
Quant à Adrienne, elle jouait toujours, le plaisir empourprait
ses joues, la brise, si tiède ce jour-là, soulevait ses cheveux
blonds, elle riait comme une folle et ses yeux brillaient d’un éclat
magnifique. Du moment qu’elle était certaine de ne point désobliger son
papa, le reste lui était indifférent. L’univers aurait pu crouler sans
qu’elle s’en émût ; son bonheur fut complet lorsqu’elle sut que mon
petit ami consentait enfin à lui vendre Cressida. Elle embrassa miss
Henriette, elle embrassa Maurice, elle embrassa le petit cheval, peu
s’en fallut qu’elle n’embrassât Jacques lui-même.
« J’ai une prière à vous adresser, lui dit Maurice....
-- C’est ?
-- De ne point vous défaire tout de suite de Cressida.... de le garder
le plus longtemps possible.
-- Oh ! certainement, je le garderai.... tant qu’il sera en bon état ;
et il me paraît bien portant.... Mais vous pouvez être tranquille, si
par hasard je ne le trouvais plus convenable pour moi, je n’aurais
pas la cruauté de le donner au premier venu, j’en ferai présent aux
enfants de ma nourrice, de gros bébés de village qui ont les joues
semblables à des pommes d’api. Des enfants superbes et qui ne sont pas
difficiles, je vous prie de le croire.... Cressida avec deux ou trois
jambes de moins serait encore un objet très-susceptible d’exciter leur
admiration, et les amuserait infiniment. »
Cette déclaration destinée à rassurer mon petit ami, manqua
complétement son but.
En ce moment le monsieur que nous avons remarqué, cessant de se
promener de long en large, s’approcha de Maurice.
« Il paraît, lui dit-il, que vous voulez vendre ce joli cheval.
-- Oui, monsieur, répondit l’enfant qui pleurait.
-- Et que cela vous fait beaucoup de peine.... Mais pourquoi le
vendez-vous ? »
En peu de mots mon petit ami raconta ce qui se passait.
« Vous êtes un brave enfant, dit le monsieur, je m’en doutais....
Écoutez, moi aussi je voudrais faire quelque chose pour cette pauvre
femme.
Voulez-vous m’associer à votre bonne action ? Il ne vous en reviendra
pas moins de mérite....
-- Je ne pensais point à cela, dit Maurice.
-- Vous aviez raison. La charité exclut toute idée de personnalité,
c’est-à-dire que pour la pratiquer selon l’esprit de Dieu, il faut
s’oublier complétement soi-même.
-- Vous êtes encore trop jeune pour comprendre cela.... C’est égal, ne
l’oubliez point. Ces mots grandiront dans votre esprit comme un jeune
arbre dans un terrain bien préparé, et comme lui encore un jour ils
donneront des fruits. Mais revenons à notre association. Il vous faut
deux cents francs. J’en avancerai une moitié pour votre part et je
donnerai l’autre pour la mienne. Seulement, au lieu de vendre votre
cheval à Mlle Fallachon, qui en trouvera aisément un autre, vous me le
laisserez en gage de la somme que je vous aurai avancée.... Votre maman
vous donne quelquefois de l’argent, n’est-ce pas ?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien ! vous mettrez cet argent de côté jusqu’à ce que vous ayez
amassé cent francs. Alors, ces cent francs vous me les apporterez et
je vous rendrai votre joli poney. Supposons que votre maman vous donne
cinq francs par semaine, cela ne durera pas bien longtemps..., six mois
à peine.... C’est aujourd’hui le douze février, si vous voulez, nous
fixerons au douze août l’échéance de votre dette ?
-- Et si je n’ai pas la somme ?
-- Oh ! soyez tranquille, vous l’aurez. Je n’ai qu’une crainte, c’est
que vos parents ne vous la laissent pas amasser vous-même. Mais je
les préviendrai, je leur ferai connaître mes intentions ; s’ils les
approuvent, ils ne vous donneront pas un centime de plus. Seulement il
vous faudra pendant six mois renoncer aux friandises et aux jouets que
vous achetez ordinairement dans vos promenades. »
Je vous laisse à penser, mes petits lecteurs, avec quel empressement
Maurice accueillit une proposition si avantageuse. Adrienne, vivement
déçue, essaya de bouder ; mais sa bonne humeur habituelle reprit le
dessus, et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que déjà elle avait
oublié Cressida et trouvé un autre emploi de ses dix pièces d’or.
En lisant au bas d’une reconnaissance en règle que lui remit le
monsieur, le nom de Duberger, mon petit ami demeura stupéfait. M.
Duberger était un des membres les plus distingués de l’Académie des
sciences, il jouissait d’une célébrité universelle, et Maurice avait
entendu prononcer cent fois son nom qui se trouvait sur toutes les
lèvres.
Je ne me dissimule pas qu’en vous faisant connaître M. Duberger comme
un homme bon et charitable, je dois renverser toutes vos idées sur les
savants qu’on vous a peut-être représentés égoïstes et indifférents aux
souffrances d’autrui. Vous comprendrez qu’il n’y a rien de ma faute là
dedans. Il aurait pu tout aussi bien et sans inconvénient pour moi être
poëte, artiste, homme de lettres, négociant ou simple bourgeois, comme
M. Prud’homme, dont vous avez sans doute entendu parler. C’était un
savant, il faut bien que je le dise.
Quoique M. Duberger fût déjà familiarisé avec la gloire, il se montra
enchanté de l’effet que son nom produisit sur mon petit ami, qu’il
embrassa à plusieurs reprises. Quant à Maurice, comme il n’en avait
jamais entendu parler qu’en termes admiratifs, il le contemplait avec
une curiosité naïve qui n’avait cependant rien d’indiscret.
[Illustration: C’était un savant, il faut bien que je le dise.]
A cette époque, M. Duberger était un homme jeune encore.... pour un
savant, c’est-à-dire qu’il n’avait pas beaucoup plus de quarante-cinq
ans. Quoique sa mise fût légèrement négligée, il était fort digne et
sa personne inspirait tout à la fois du respect et de la sympathie.
Ses cheveux longs et déjà grisonnants encadraient à merveille son
visage, dont l’expression de bonté intelligente vous eût séduits comme
elle séduisit mon petit ami. Après avoir recommandé à Jacques de
raconter à M. et Mme de Roisel comment les choses s’étaient passées,
il s’éloigna, laissant à Maurice la satisfaction de remettre lui-même
les deux cents francs à la jeune mère. Celle-ci, qu’une profonde
reconnaissance n’empêchait point d’être un peu confuse d’accepter une
telle somme d’un enfant si jeune, fit quelques observations que la
petite fille s’empressa de traduire. Jacques se joignit à Maurice pour
la rassurer, et leur apprit qu’ils avaient un second bienfaiteur à
bénir.
« Monsieur Duberger, Maurice de Roisel, répéta plusieurs fois la jeune
fille, deux noms que j’apprendrai à mes petits frères à prononcer
et que nous n’oublierons jamais, car ils nous sont maintenant aussi
chers que ceux de nos propres parents. Nous, monsieur, ajouta-t-elle
en s’adressant à Maurice, nous nous appelons Kirchner. Notre père est
Léopold Kirchner, de Nuremberg. C’était un forgeron renommé pour son
adresse et son courage ; maintenant il est propriétaire d’un grand
domaine aux États-Unis d’Amérique, un pays situé au delà des mers et
bien loin d’ici. »
La jeune femme prit les deux mains de Maurice et prononça quelques mots.
« Ma mère dit, expliqua la jeune fille, que vous êtes né avec la
divine charité dans le cœur, et prie Dieu de vous mener par la main,
toute votre vie, dans le chemin qui conduit au ciel. Elle lui demande
en outre d’étendre sur ceux qui vous sont chers le bonheur que vous
méritez.
-- Demandez-lui surtout, répondit mon petit ami, profondément touché,
de rendre la santé à mon père. »
Le soir, lorsqu’il rentra dans sa petite chambre, la vue de l’écurie de
Cressida le fit fondre en larmes. Jacques le consolait comme il pouvait.
« Et mon père ? demanda l’enfant.
-- Il vous attend, monsieur, mais il ne faut pas qu’il vous voie
pleurer, cela lui donnerait à penser qu’il est plus malade qu’on ne le
lui dit.
-- Je pleure malgré moi, répondit mon petit ami en essuyant ses yeux à
plusieurs reprises ; c’est mon cœur qui m’étouffe ; va, Jacques, j’ai
beaucoup de chagrin et je suis bien malheureux ! »
Après une heure employée à le calmer, le jeune domestique le conduisit
chez M. de Roisel. La nuit était presque venue, mais le malade, dont
les yeux affaiblis ne pouvaient supporter la lumière, avait défendu
qu’on allumât. C’était à peine si on pouvait l’apercevoir sur son
lit, où il paraissait sommeiller. Maurice saisi par le silence et
l’obscurité qui régnaient dans la chambre, s’avança avec précaution
vers sa mère qui priait intérieurement.
« Mon Dieu, disait en elle-même la jeune femme, retirez-nous la
fortune que vous nous avez donnée ; je travaillerai avec courage, je
supporterai avec reconnaissance les privations qu’il vous plaira de
nous imposer, mais laissez-moi mon cher, mon bien-aimé Félix ! Ayez
pitié de mon petit Maurice, qui vous aime de tout son cœur, et ne lui
prenez pas son père !»
En voyant mon petit ami, elle le prit dans ses bras et le pencha sur
monsieur de Roisel, qui le serra contre sa poitrine en disant avec une
émotion navrante :
« Mon enfant, mon pauvre cher enfant ! »
Maurice se laissait embrasser. Il pleurait en silence, mais son père
s’en aperçut.
« Pourquoi pleures-tu, mon cher ange ? lui dit-il ; tu me crois
donc bien malade ? Pauvre chéri !... Mais tu t’alarmes à tort....
Rassure-toi.... Dieu, qui est tout puissant, peut me sauver !... Va, ce
ne sera rien.... Je me guérirai bien vite pour aller, lorsqu’il fera
beau, me promener au Luxembourg avec toi et Cressida !... Il va bien,
Cressida ? »
Mon petit ami, non préparé à cette question, ne sut que répondre.
« Voyons, reprit M. de Roisel, ne pleure pas comme cela, tu te fais
trop de mal.... Donne-moi des nouvelles de Cressida ! »
Heureusement Jacques était resté dans la chambre. Il comprit
parfaitement que le moment n’était pas venu de donner une explication
de ce qui s’était passé au Luxembourg, et répondit pour Maurice que
Cressida allait bien.
« Ah ! il ne se doute de rien, lui, fit M. de Roisel, il est bien
heureux !... »
On emmena mon petit ami, que l’émotion avait brisé, et le pauvre père,
à moitié évanoui, retomba sur son oreiller. Dans la soirée, le docteur,
venu pour faire une dernière visite à son malade, se pencha sur lui
pour écouter sa respiration.
« Eh bien ? demanda Mme de Roisel avec anxiété.
-- Espérez ! répondit-il.
-- Jacques, dit Maurice à son jeune domestique en s’éveillant le
lendemain matin, j’ai rêvé de Fritz cette nuit..., je l’ai vu.... Je
n’osais le regarder, craignant qu’il ne me demandât ce que j’avais
fait de Cressida ; mais lui m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. Il
m’appelait son cher enfant, son bienfaiteur. »
[Illustration]
CHAPITRE VI.
Voyage à Nice.--Retour.--Eusèbe vient en poste.
Au mois d’avril, M. de Roisel était rétabli, mais pas aussi
complétement que le désirait sa famille. On lui conseilla, pour fuir
les variations atmosphériques si brusques et si dangereuses en cette
saison sous le ciel parisien, de se rendre à Nice et d’y attendre que
les beaux et longs jours d’été nous fussent revenus. Et il partit avec
sa femme et son fils dans l’espoir d’être de retour deux mois plus tard.
Je ne vous raconterai pas ce voyage, qu’aucun incident ne vint rendre
intéressant. Il fut en tout semblable aux autres voyages de ce genre.
Un matin, on s’entassa du mieux qu’on put dans une voiture de voyage,
et, après avoir rapidement parcouru deux cents et quelques lieues,
tant en chemin de fer que sur la grand’route, on descendit à Nice, où
on s’installa confortablement dans une villa ravissante, qui avait vue
d’un côté sur la mer et de l’autre sur des jardins magnifiques, dans
lesquels mon petit ami fut fort surpris de trouver en pleine floraison,
les rosiers, les lilas et tous les arbustes qui, à Paris, commençaient
à peine à bourgeonner. Notre cher enfant se plut infiniment dans cette
délicieuse ville, où le ciel était toujours pur, le soleil toujours
chaud et la mer limpide et transparente comme les yeux d’un jeune
enfant.
Le séjour en fut très-favorable à la santé de M. de Roisel, et au lieu
de deux mois on y résida près de quatre. Ce fut seulement vers les
premiers jours d’août qu’on vint retrouver les ombrages plus sombres,
mais aussi plus frais, de la vallée de l’Orge. Maurice, malgré tout
le plaisir qu’il avait eu dans ce voyage, faillit pleurer de joie en
revoyant le toit respectable de sa petite maison ; puis son grand
jardin qui lui appartenait en propre, et où il avait adopté un carré
pour y faire lui-même des plantations ; puis sa petite rivière un peu
verdâtre et, par endroits, encombrée de plantes aquatiques, mais où il
faisait si bon le soir à pêcher des écrevisses ; puis enfin son village
dont presque tous les habitants lui étaient connus ; et les champs déjà
plus d’à moitié dépouillés de leurs moissons, et les prés qu’on allait
faucher pour la deuxième fois.
« Ah ! vous voilà, monsieur Maurice, lui disaient les paysans qu’il
rencontrait. On nous a dit que vous aviez fait, avec votre papa et
votre maman, un voyage en _étranges pays_ (en pays étrangers), _c’est-y
vrai_ ? »
Et Maurice de leur raconter les splendeurs des côtes de Provence.
« Oh ! lui répondaient-ils avec une incrédulité naïve et mal déguisée
qui le faisait sourire, des roses à Pâques, cela ne s’est jamais vu, et
si ce n’était point vous qui nous le disiez, nous ne le croirions pas.»
Mon petit ami, dès le premier jour de son arrivée, courut jusque chez
Fritz qu’il croyait de retour ; mais la maison du brave homme était
encore fermée. On ne savait point dans le village ce qu’il était
devenu ; personne depuis son départ n’avait entendu parler de lui.
Maurice, quoique réellement inquiet de l’absence prolongée de Fritz,
n’en ressentait pas moins une sorte de satisfaction ; il espérait être
assez heureux pour racheter Cressida avant que le vieillard fût revenu
et par là lui épargner le chagrin d’apprendre ce qui s’était passé.
Du reste, la somme était complète, et M. de Roisel avait écrit le
matin même à M. Duberger pour lui rappeler que le 12, il aurait, comme
c’était convenu, l’honneur de se rendre chez lui avec Maurice.
[Illustration: Un grand fracas de coups de fouets et de grelots
se fit entendre.]
Donc le 12 au matin, mon petit ami se préparait à partir avec son
père, lorsqu’un grand fracas de coups de fouets et de grelots se fit
entendre, et une voiture conduite par des postillons vint s’arrêter au
bas du vestibule. Il en vit descendre Eusèbe et M. de Malassise. On ne
les attendait pas ; personne n’avait été prévenu de leur arrivée. M.
de Malassise commença par s’excuser et raconta qu’Eusèbe, ayant appris
la veille au soir le retour de Maurice, avait décidé de venir le voir
le lendemain même. Il n’avait pas été possible d’obtenir à l’exécution
de ce désir une remise de quelques jours ; il fallut se décider à
partir, autrement Eusèbe aurait pu avoir une attaque de nerfs.... Enfin
c’était an point qu’on avait dù prendre des chevaux de poste ; ceux
de M. de Malassise étant occupés à rentrer les grains (M. de Malassise
faisait valoir) et trop fatigués pour faire une longue course. Certes,
il fallait bien s’avouer que c’était là un contre-temps fâcheux, et que
jamais visiteurs n’avaient été moins désirés, cependant rien n’était
perdu ; Cressida pouvait sans inconvénient rester quarante-huit heures
de plus chez M. Duberger, à qui M. de Roisel envoya immédiatement un
exprès pour le prévenir que leur visite se trouvait forcément retardée
de deux jours.
* * * * *
Le lendemain soir, M. de Malassise remmenait Eusèbe, qui s’était fort
amusé et partait enchanté de lui, parce qu’il avait trouvé l’occasion
de se mettre en colère une dizaine de fois et de rendre tout le monde
malheureux, particulièrement mon petit ami qu’il se plaisait toujours à
taquiner et à faire pleurer.
[Illustration]
CHAPITRE VII.
Chez M. Duberger.--Marianne et Michel.--Les voleurs ont emporté
Cressida.
Ce fut donc seulement le 14 au matin que M. de Roisel et Maurice, assis
tous deux dans un élégant et léger tilbury, purent, à leur grande
satisfaction, se rendre à Palaiseau chez M. Duberger.
Palaiseau est un gros bourg, moitié ville et moitié village, situé dans
une jolie vallée, à quatre ou cinq heures de Paris. Il y coule aussi
une petite rivière appelée, je crois, l’Ivette. Les sites en sont fort
beaux et tous les environs peuplés de jolies maisons de campagne. Nous
ne nous occuperons que de celle habitée par M. Duberger. M. de Roisel,
qui ne la connaissait point, dut la demander aux premières personnes
qu’il rencontra, en entrant dans le village. On lui apprit qu’elle
était située à l’autre extrémité et tout à fait dans la campagne.
« Circonstance, ajouta-t-on, à laquelle il faut sans doute attribuer
l’accident survenu dans la nuit même à M. Duberger.
-- Quel accident ? demanda M. de Roisel.
-- Quoi, monsieur, vous l’ignorez ? On dit que des malfaiteurs se sont
introduits chez lui.
-- Lui serait-il arrivé malheur ?
-- Nous ne savons pas encore. Les uns disent qu’on l’a assassiné, les
autres qu’on l’a volé seulement. » Les gens qui parlaient ainsi avaient
l’air consterné.
M. de Roisel pressa son cheval ; il avait hâte d’arriver, et Palaiseau
a plus d’une demi-lieue de long. Plusieurs fois il fut obligé de
demander son chemin.
« Vous allez chez M. Duberger. Ah ! le pauvre cher homme, dit une bonne
femme. Quand on pense qu’il s’est trouvé des misérables pour lui faire
du mal !... Ils ne sont pas d’ici, pour sûr.... Il fait tant de bien
dans le village que les plus méchants eux-mêmes n’auraient pas voulu
toucher à un cheveu de sa tête.
-- L’aurait-on assassiné ?
-- Assassiné ! Oh ! que nenni, monsieur. Cela ferait autrement
d’émotion parmi nous autres.... Il paraît qu’on l’a volé. On lui a
pris beaucoup d’objets rares et précieux.... et pour des sommes
encore !... C’est bien assez, je pense !... »
La vieille prit par la bride le cheval de M. de Roisel et lui fit
quitter la grande route pour le tourner dans un chemin de traverse.
« C’est là-bas, » dit-elle, en montrant à un demi-kilomètre une maison
qui, vue de loin, avait tout à fait l’apparence d’un château.
On se trouvait dans une avenue qui jadis avait dû être imposante, mais
dont il ne restait que quelques ormes, éloignés les uns des autres par
des distances que rendait inégales la défection de ceux que le temps
avait fait successivement mourir. Un troupeau de moutons, sous la
garde d’un berger, paissait tranquillement l’herbe que de fréquentes
pluies d’orage, tombées la semaine précédente, avaient fait pousser
avec abondance dans les fossés et sur les bords du chemin. A droite et
à gauche s’étendaient de vastes prairies artificielles où le sainfoin
et la luzerne semblaient croître à l’envi l’un de l’autre. Il régnait
sur tout cela un ton paisible et harmonieux qui reposait tout à la
fois les yeux et le cœur. Arrivé près de la grille un peu rouillée
qui donnait accès dans la propriété, M. de Roisel allait descendre et
sonner lorsqu’il vit qu’elle était assez ouverte pour donner passage
à un tilbury. Il entra, et, prenant à droite, vint s’arrêter au bas
du perron qui ornait la façade intérieure du château, ou plutôt de
la maison, car tout bien examiné, ce n’était qu’une maison, et une
maison passablement délabrée. Plusieurs fenêtres avaient leurs volets
à moitié descellés, et c’est tout au plus, si, en y regardant de
près, on pouvait découvrir que la peinture en avait été verte ; les
murs se dégradaient par place et il était tombé de la toiture un grand
nombre d’ardoises qu’on n’avait jamais songé à remplacer. Mais tout
cela respirait plutôt la négligence que la gêne, et M. de Roisel n’en
conclut rien de fâcheux, quant à la fortune du propriétaire.
Il y avait déjà quelques secondes que nos voyageurs étaient arrêtés
lorsque des pas pesants se firent entendre, se traînant avec effort
sur le parquet, enfin une vieille femme, coiffée d’un bonnet rond et
ayant la mise soignée et la tournure imposante d’une femme de charge,
s’avança sur le perron. Elle tira lentement et sans dire un mot, la
chaîne d’une cloche dont les sons clairs et aigus firent peur au
cheval ; puis, après avoir jeté un coup d’œil sur M. de Roisel et mon
petit ami, se retourna pour crier à une personne restée dans la maison.
[Illustration: Je l’avais bien dit que vous ne seriez pas prêt
pour le recevoir !]
« C’est le monsieur qui vous a écrit avant-hier. Je l’avais bien dit
que vous ne seriez pas prêt pour le recevoir !
-- C’est bon, c’est bon, Marianne, répondit une voix d’homme, on va se
dépêcher.
-- Monsieur, dit-elle à M. de Roisel en faisant une révérence à la mode
villageoise, je vous salue. Si vous voulez descendre, je vais vous
conduire au salon, où mon maître vous rejoindra dans un instant.
-- Et mon cheval ? demanda M. de Roisel, qui n’avait pas amené de
domestique.
-- Que cela ne vous inquiète pas, Michel va le mettre à l’écurie....
Ah ! mon Dieu, qu’il a chaud le pauvre animal !... C’est cette affreuse
canicule !... Tenez, le voici là-bas, Michel. Il accourt, mais pas bien
vite, car ses jambes sont comme les miennes.... un peu roides.... Dame !
il n’est plus jeune.... C’est notre jardinier, monsieur, et il y a eu
cinquante ans à la Saint-Jean dernière qu’il est dans la maison. »
Michel accourait en effet, mais comme on peut courir à son âge. C’était
un petit vieillard sec et nerveux, courbé par la fatigue et l’habitude
de travailler à la terre. Il était tête nue, et le soleil, je vous en
réponds, ne ménageait point son vieux crâne tout dégarni de cheveux et
si luisant qu’on l’eût pris pour de l’ivoire jauni par le temps.
« Monsieur, dit-il d’une voix un peu chevrotante, ni plus, ni moins
qu’un vieux paysan d’opéra-comique, excusez-moi si je vous ai fait
attendre, mais je n’ai plus la vivacité d’un jeune homme..., sans
compter que déjà ce matin j’ai fait plusieurs courses que nous avait
occasionnées notre malheur de cette nuit.
-- Oh ! seigneur Dieu ! fit la vieille dame en joignant les mains et en
levant au ciel des yeux d’une expression lamentable.
-- Il est donc vrai, cet accident dont plusieurs personnes m’ont parlé ?
demanda M. de Roisel en descendant Maurice de voiture.
-- S’il est vrai ! fit Marianne. Oh ! monsieur, bien que trop vrai !
-- Et que vous a-t-on emporté ?... de l’argent ?
-- Non, malheureusement. Si ce n’était que de l’argent, monsieur ne
serait pas si affligé, car il n’y tient pas, à l’argent,... pas assez
même. Mais on nous a enlevé tout ce que nous avions de plus précieux,
des choses que nous ne pourrons jamais remplacer.... Monsieur est
désolé ;... cependant nous devons encore remercier la Providence qui
a permis que nous fussions tous profondément endormis. Si nous avions
bougé, ces misérables nous auraient massacrés sans merci ! Mais entrez,
je vous prie, monsieur. »
M. de Roisel, tenant Maurice par la main, suivit la vieille dame, qui
entra dans le salon avec eux.
« Mon maître n’est pas encore habillé, leur dit-elle.... Ce n’est
pourtant pas faute de l’avoir tourmenté.... Si vous le permettez, je
vais le presser de nouveau....
-- N’en faites rien, interrompit M. de Roisel, nous pouvons attendre. »
Mon petit ami gardait le silence. Son jeune cœur était horriblement
serré ; il appréhendait qu’un malheur ne fût arrivé à Cressida.
« Il faut convenir, reprit Marianne, qui, contrairement à Maurice,
éprouvait un violent besoin de parler, que si tout cela est arrivé,
c’est bien par sa faute à monsieur.... Que voulez-vous ? Un homme qui
ne veut rien entendre..., qui n’écoute personne.... Je puis vous en
parler sciemment, moi qui ne l’ai pas quitté depuis son enfance. Il a
toujours été tel qu’il est encore,... obstiné et distrait !... C’est
bien dommage, car ce n’est pas un méchant homme, au contraire.... Je
ne dis pas cela parce que je suis à son service, mais c’est un bon
maître !... Mais veuillez donc vous asseoir, messieurs. »
Et elle avança des siéges.
« Avec tout cela, reprit-elle encore, il aurait pu nous faire
assassiner !... Nous deux Michel, ce n’était qu’un petit malheur ; nous
sommes si vieux !... Mais lui, monsieur !... On frémit d’y penser....
Aussi, croyez-le bien, je ne lui aurais jamais pardonné. »
Le bavardage de la vieille femme n’empêchait pas M. de Roisel
d’examiner la pièce où il se trouvait, cherchant ainsi à deviner
le caractère et les habitudes de l’homme illustre qu’il était venu
visiter. Mais rien n’y justifiait la réputation d’amateur éclairé
d’objets de curiosité et d’œuvres d’art que M. Duberger joignait
à celle de savant. Une décoration sans élégance et sans mérite
artistique, jointe à une vétusté extrême et à l’ordre rigide qui
régnait jusque dans l’arrangement des plus petits détails, lui donnait
quelque ressemblance avec ces vieux salons de presbytère, que nos bons
curés de campagne se transmettent intégralement depuis deux tiers de
siècle environ. Les murs étaient recouverts d’une certaine quantité
de croûtes qui avaient la prétention exorbitante de représenter des
marines et des paysages ; les meubles, les tables, les consoles
dataient d’une cinquantaine d’années au moins et n’offraient de
remarquable que leurs formes anguleuses et maigres. Les fauteuils et
les tabourets, alignés comme des soldats un jour de revue, étaient
recouverts de point à l’aiguille, sur lequel ressortaient de
nombreuses reprises exécutées avec plus de bonne volonté que de goût.
Cette profusion de tapisserie avait quelque chose de prétentieux,
de naïf, et, disons-le, d’un peu ridicule dans l’appartement d’un
garçon. Jamais M. de Roisel n’en avait tant vu et de lui-même il n’eût
pas supposé que M. Duberger eût un tel amour du petit point. Sur la
cheminée une pendule à colonnes, en albâtre, enfermée sous un cylindre
en plusieurs morceaux, marquait l’heure tout de travers malgré le
tapage de son balancier.
« Quoi ! fit M. de Roisel désagréablement surpris, est-il déjà midi ?
-- Non, monsieur, répondit Marianne, pardonnez-moi, il n’est que dix
heures. Cette pendule est excellente, seulement il faut la connaître ;
la grande aiguille a cessé de marcher depuis longtemps, de plus elle
est cassée, ce qui fait qu’au premier abord on s’y trompe..., mais
lorsqu’on le sait....
-- On ne se douterait point, dit M. de Roisel, qu’on a pénétré ici
cette nuit pour y voler.
-- Oh ! mais on n’y est point venu, et c’est bien ce qui prouve que
ces voleurs-là connaissaient les êtres. Il n’y a rien à prendre dans
ce salon ; monsieur assure qu’un marchand de bric-à-brac ne donnerait
pas cinquante francs de tout le mobilier. Un autre à sa place aurait
peut-être changé tout cela depuis longtemps. Mais, si ces meubles,
aux yeux des étrangers, sont laids et n’ont aucune valeur, ils sont
précieux pour lui,--et pour moi aussi,--car ils ont appartenu à
_défunte_ madame, la grand’mère de monsieur, ma première maîtresse....
Pour mon compte, jamais, je puis bien le dire, je n’aurais pu voir
emporter d’ici tous ces objets au milieu desquels elle a passé sa vie,
et qui me la rappellent tous les jours.... De qui gardera-t-on le
souvenir si ce n’est de ceux qu’on a aimés ? Oh ! c’était bien la plus
digne personne que jamais la terre eût portée !... Tous ces tableaux,
elle les a peints dans les premières années de son mariage, et son mari
les trouvait si beaux qu’il les faisait encadrer magnifiquement,...
comme on le peut voir encore. Plus tard, une longue maladie vint la
clouer sur son lit pendant des années ; c’est alors qu’elle broda tous
ces fauteuils. Ce travail lui donnait du courage pour souffrir, et la
consolait. Je les entretiens et les reprise du mieux que je peux ; mais
le temps les détruit, malgré mes efforts, comme si c’était l’œuvre
du premier venu.... Monsieur adorait sa grand’mère, qui était bien la
meilleure et la plus tendre bonne maman qu’il pût souhaiter. C’est
pourquoi il respecte tant toutes ces vieilleries qui n’ont de prix que
pour lui,... et nous autres. Je veux dire, Michel et moi, ses vieux et
uniques serviteurs. »
Maurice touché prit et serra dans ses petites mains la vieille main
ridée de Marianne qui lui dit :
« Vous êtes trop bon, mon petit monsieur !... Cela me rappelle que mon
maître, dans son enfance, était doux et affectueux comme vous.... »
M. de Roisel ému comprit enfin que chacun des meubles de ce vieux salon
était une relique, et il se sentit une profonde sympathie pour l’homme
qui unissait un si grand cœur à l’intelligence admirable que le monde
connaissait.
« Après Madame, continua Marianne, j’ai servi la mère de Monsieur ;
une sainte que nous avons perdue jeune encore, au moment où elle
allait jouir des honneurs que devaient lui rapporter les succès de son
fils.... Cela, voyez-vous, prouve bien qu’on n’est jamais heureux en ce
bas monde !... Depuis cette époque, je suis au service de Monsieur, qui
m’a confié la direction de sa maison.... Je n’ai donc jamais quitté la
famille et puis en parler mieux que de la mienne, qui, véritablement,
ne m’est pas plus chère.... »
En ce moment M. Duberger entra.
« Laissez-nous, ma bonne Marianne, » dit-il.
La vieille femme de charge, avec son bavardage, avait presque fait
oublier Cressida à M. de Roisel et à mon petit ami, et ce ne fut pas
sans éprouver un serrement de cœur qu’ils saluèrent M. Duberger, lequel
dit à Maurice en l’embrassant avec une tendresse touchante :
« Comme vous voilà grandi ! Le bon Dieu veille sur les enfants qui ont
le cœur bon. Cela se voit dans vos yeux et sur toute votre personne, où
la santé et le bonheur s’épanouissent comme les roses au printemps. »
Puis se tournant vers M. de Roisel :
« J’ai reçu votre lettre, monsieur, dit-il. Aujourd’hui surtout, je
suis désolé que le jour de notre rendez-vous ait été changé.
-- Je sais que nous arrivons mal à propos....
-- Oh ! si ce n’était que cela !... Mais vous arrivez trop tard. »
Maurice, dont ces paroles confirmaient les pressentiments, devint fort
pâle.
« Venez ici, mon petit ami, lui dit M. Duberger en le faisant asseoir
sur ses genoux. Vous êtes un brave enfant, et je suis sûr que pour
amasser cette somme de cent francs, que vous m’apportez, vous vous
êtes imposé bien des privations.... Vous ne vous doutiez pas qu’elles
seraient inutiles.... Certes, lorsque nous nous sommes rencontrés
au Luxembourg, j’aurais pu,--puisque mon intention était d’abord de
secourir à moi seul la pauvre femme que nous avons secourue ensemble,
vous prêter sur votre bonne mine les cent francs pour lesquels je vous
ai demandé votre petit cheval en garantie, mais j’ai voulu que votre
bonne action vous coutât des sacrifices réels.... J’ai eu tort....
Dieu m’a puni d’avoir exigé de vous plus sans doute qu’il n’exigeait
lui-même.... Aujourd’hui, c’est moi votre débiteur.... et un débiteur
insolvable ; il m’est impossible de remplir mes engagements.... Et la
somme que je vous ai avancée était insignifiante en raison de ce que
valait votre poney.... On ne prévoit pas tout.... Je n’ai point songé
qu’au jour dit, je pouvais me trouver dans l’impossibilité de vous le
rendre.
-- Je comprends, dit Maurice tout en larmes, les voleurs ont emporté
Cressida cette nuit.... Mais ce n’est point de votre faute....
-- Si, vraiment, c’est de ma faute. De toutes façons j’ai manqué de
prévoyance.... Je n’avais jamais pensé qu’il pût venir à l’idée de
quelqu’un de s’introduire ici pour voler, et je ne fermais ni les
portes ni les fenêtres.... Vous le voyez, je suis bien coupable....
-- Vous allez trop loin, monsieur, dit M. de Roisel. On ne peut pas
vous rendre responsable d’un accident que personne n’avait prévu. Le
coupable c’est le hasard, qui a voulu que les choses se passassent
ainsi....
-- C’est Eusèbe, fit Maurice avec amertume.... Qu’avait-il besoin de
venir avant-hier ?
-- Ne récriminons pas. En tout ceci, ce n’est pas toi le plus à
plaindre. M. Duberger a perdu des objets plus rares et plus précieux
que Cressida, et en grand nombre..., tu l’oublies.
-- C’est vrai, dit M. Duberger, mais je donnerais encore tous ceux qui
me restent pour retrouver votre joli petit cheval.
-- Pensez-vous donc, demanda M. de Roisel, que ces misérables voleurs
soient assez habiles pour échapper à des recherches actives ?
-- Au contraire, je suis convaincu qu’il leur sera difficile de se
défaire des objets qu’ils ont emportés,... et dès aujourd’hui on peut
prédire qu’ils se dénonceront eux-mêmes en essayant de les vendre.
-- Alors tout n’est pas perdu, fit M. de Roisel ; et il serait bien
surprenant qu’un de ces jours on ne mît pas la main sur ces gredins-là.»
Je ne vous apprendrai rien, mes petits lecteurs, en vous disant que
Maurice ressentit un profond chagrin de la perte de Cressida. Cependant
l’espoir qu’on lui avait donné de le retrouver, quoique assez vague,
suffisait pour le soutenir, et il s’y rattachait avec la confiance
inaltérable des enfants dans l’avenir.
On faisait des recherches depuis quelque temps déjà, et comme il se
tenait scrupuleusement au courant du résultat, il avait, selon que les
nouvelles arrivaient favorables ou défavorables, passé alternativement
plusieurs fois déjà de l’espoir au désespoir. En définitive on ne se
trouvait pas plus avancé que le premier jour ; c’était décourageant, et
l’enfant le disait à Jacques.
« Il faut nous faire une raison, monsieur ; ce qui est fait est fait,
répondait le jeune domestique avec sa philosophie habituelle. C’était
écrit, voyez-vous. Si vous l’aviez vendu à Mlle Fallachon, il serait
également perdu pour vous. Seulement ce serait fini depuis longtemps et
vous n’y penseriez plus.
-- Mais, Jacques, tu ne penses donc pas au chagrin qu’en ressentira
Fritz ?
-- Si, monsieur, j’y pense d’autant plus que Fritz est un vieillard que
je vénère de tout mon cœur,... un homme qui vous avait fait présent
d’un si joli cheval !... Mais comme je n’y puis rien, je me dis qu’il
faut bien supporter ce qu’on ne peut empêcher.... »
[Illustration]
CHAPITRE VIII.
Les caprices d’Eusèbe.--Sur les boulevards.--En fiacre.--Le
marchand de jouets.
Pendant que Jacques consolait son jeune maître à sa manière, Eusèbe,
fidèle à ses mauvais penchants, brisait ses plus beaux jouets et
donnait cours à son humeur irascible et changeante. A Jeanne, morte
depuis longtemps, avaient succédé des chiens, des oiseaux, un singe,
un agneau.... Que sais-je encore ! Tous les animaux inoffensifs du
Jardin des plantes lui eussent appartenu sans le contenter.
Un beau matin, c’était par une étouffante journée d’août, comme il
s’ennuyait à Malassise, qu’il était las de se jeter d’un fauteuil dans
un autre, de s’étendre sur les tapis, de grimper sur les tables et de
faire un nombre infini d’autres sottises, il exprima le désir de venir
passer plusieurs jours à Paris. M. de Malassise, ayant fini d’engranger
ses récoltes et libre de tout souci agricole, devait précisément
partir le surlendemain avec son fils et Mme de Malassise pour Dieppe,
où il avait loué une assez jolie habitation dans le but d’y rester
six semaines. Bien que les désirs d’Eusèbe fussent ordinairement
considérés comme des ordres, on se permit de faire quelques objections
à celui-là. Mais l’enfant joua la petite comédie qui lui réussissait
si bien, c’est-à-dire qu’il se jeta sur le parquet, s’y roula comme
un furieux, enfin fit tant qu’on le vit déjà atteint d’une maladie
incurable. Ses parents, effrayés, quittèrent le lendemain matin sans
retard les beaux ombrages de Malassise pour la poussière du boulevard
des Italiens, où ils se logeaient d’ordinaire lorsqu’ils venaient à
Paris.
Vers deux heures de l’après-midi, Eusèbe, qui ne savait que faire de sa
personne, pria son père de le conduire à pied, en se promenant, jusqu’à
la place de la Bastille, où il avait entendu dire que des bateleurs
jonglaient fort agréablement avec des poids de vingt-cinq livres. On
était en nage rien que d’y penser, mais il ne s’arrêtait pas pour si
peu. Bien plus, il se mit dans la tête que sa maman, une toute petite
femme blonde, jolie, élégante et d’une nature frêle et délicate, devait
l’accompagner aussi dans cette promenade. La faible mère, se résignant,
jeta sur ses épaules une écharpe de gaze, et partit en adressant au
ciel ou plutôt au soleil un regard désespéré, comme pour le supplier de
voiler ses rayons.
On s’était déjà arrêté plusieurs fois peur acheter à des marchands
forains des pistolets, des ballons rouges,--ce qui était d’une
niaiserie incroyable chez un si grand garçon,--et encore d’autres
jouets, lorsqu’à la hauteur de la porte Saint-Denis, un de ces
industriels s’approcha, proposant des montres, quoiqu’il en vît déjà
deux toutes neuves superbement étalées avec leurs chaînes sur la
poitrine d’Eusèbe, qui avait la bonhomie de trouver que cela lui
suffisait, et allait faire un détour pour s’éloigner du marchand,
lorsque celui-ci dit à voix basse :
« Ne voudriez-vous pas faire l’acquisition d’un beau cheval, mon
prince ? »
Ce titre de prince chatouilla délicieusement la vanité d’Eusèbe, et son
visage se couvrit d’un joli rose pourpré.
« Que me demandez-vous ? brave homme, dit-il avec un ton de
bienveillante protection.
-- Je demande à monseigneur s’il ne voudrait pas faire emplette d’un
magnifique cheval de bois ? »
Le marchand avait un accent italien des plus prononcés.
« Des chevaux, répondit Eusèbe, j’en ai chez moi de toutes les sortes
et en assez grand nombre pour meubler toute une écurie. »
C’était vrai. Seulement il aurait dû ajouter qu’ils étaient tous hors
de service, et, que les plus ingambes se trouvaient encore être ceux à
qui il ne manquait que les quatre jambes.
« Je n’en doute pas, Altesse, » fit l’homme.
Ce titre d’Altesse tourna tout à fait la tête à l’enfant, qui s’écria
avec un étonnement que rien ne justifiait, comme vous savez :
« Tiens ! vous me connaissez donc ? »
Mais si Eusèbe était vaniteux, le marchand était madré.
« Qui ne connaît monseigneur ? » dit-il.
Inutile de vous dire qu’il savait fort bien que cet orgueilleux gamin
n’était pas plus prince que vous et moi. Il le suivait depuis quelque
temps déjà et avait eu tout le loisir de s’assurer que ce n’était qu’un
enfant capricieux et volontaire, c’est-à-dire un garnement de la pire
espèce ; défauts qui cependant, il faut bien que je le reconnaisse avec
vous, si je ne veux pas que vous le reconnaissiez tout seul, ne sont
pas absolument incompatibles avec la qualité de prince. Il aurait même
pu l’appeler par son nom de famille, car M. de Malassise avait été
rencontré par un ami qui l’avait nommé plusieurs fois à haute voix.
« Voilà une belle occasion de vendre mon cheval, se dit le marchand ;
si je ne suis pas assez habile pour amener ce jeune sot à me l’acheter,
je ne pourrai jamais m’en défaire, car la police a les yeux sur moi, et
il ne serait pas prudent de le proposer à tout le monde.... »
Jusqu’alors M. et Mme de Malassise, tout entiers à une conversation qui
les intéressait, ne s’étaient pas aperçus qu’un étranger parlait à leur
fils ; mais à la fin celui-ci, qui donnait la main à son père, restant
en arrière et se faisant par trop tirer, M. de Malassise se retourna.
« Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.
-- Un beau cheval, monsieur, répondit le marchand à voix basse, un
cheval de bois qui marche et se meut de lui-même comme un cheval
véritable !
-- Laissez-nous tranquilles.... et passez votre chemin !...
-- Vous le regretterez, mon noble monsieur, il est si joli et d’un noir
si brillant !...
-- Où est-il ?
-- Chez moi, à deux pas d’ici....
-- Éloignez-vous.... Vous êtes un filou ! »
Cette manière de se débarrasser des gens était loin d’être polie, et
c’est sans doute pour cela que l’homme rougit légèrement ; mais il
n’obéit point.
« Mon bon monsieur, dit-il, voyez-le toujours.... Cela ne vous engage à
rien....
-- Oui, papa, voyons-le, dit Eusèbe.
-- C’est inutile ; cet homme veut nous attraper.
-- Papa, je veux le voir !...
-- Non.
-- Si, papa, je le veux.
-- Cela ne se peut pas..., il fait trop chaud.
-- Papa, je le veux....
-- Et moi, je ne le veux pas.
-- Si, si, si, je le veux, je le veux. »
Et Eusèbe se mit à crier.
« Pourquoi le contrarier, dit Mme de Malassise, puisqu’il le veut ?...
-- Là, papa, vous entendez bien, il ne faut pas me contrarier. Hi ! hi !
hi !...
-- Mon ami, cédez, je vous en prie ; s’il avait une attaque de nerfs
ici, que deviendrions-nous ?
-- Papa, si vous ne cédez pas, je vais avoir une attaque de nerfs tout
à l’heure....
-- Allons ! dit M. de Malassise avec une résignation de mauvaise grâce
au marchand, est-ce loin ?
-- A quelques pas du boulevard dans le faubourg Saint-Denis.... Nous
pouvons y être en cinq minutes.... »
On suivit le marchand, qui fit d’abord avec assurance une centaine de
pas, puis montra de l’hésitation.
« Monsieur, dit-il enfin, je crois que vous feriez bien de prendre une
voiture.... Il fait très-chaud et madame n’est peut-être pas assez
forte pour nous suivre jusque-là....
-- Ah çà ! où est-ce donc ?...
-- A deux pas ; mais madame....
-- Que cela ne vous inquiète pas, interrompit Mme de Malassise,
continuez....
-- C’est moi que cela fatigue, dit Eusèbe, et j’aimerais mieux aller en
voiture....
-- A quoi bon, puisque ce n’est qu’à deux pas ? fit M. de Malassise.
-- Nous serons arrivés dans cinq minutes, mon cher enfant, ajouta la
jeune femme.
-- Oh ! maman, je voudrais aller en voiture....
-- Tu voudrais t’enfermer dans un sale et mauvais fiacre ?...
-- En fiacre, oui, c’est cela ; prenons un fiacre, papa.
-- Mais que ferons-nous de notre guide ?
-- Il montera avec le cocher....
-- Allons ! » dit M. de Malassise en se résignant encore une fois.
Et l’on s’entassa dans une mauvaise voiture de place que le marchand
avait fait approcher.
« Et l’adresse ? demanda Mme de Malassise.
-- Je la donnerai, » répondit l’homme.
Bien en avait pris à Eusèbe de demander une voiture, car il n’aurait
jamais pu atteindre le but de sa course. On avait traversé tout le
faubourg Saint-Denis et dépassé le boulevard extérieur, et ce n’était
pas encore là. Il fallait toujours marcher. Mais tout à coup le fiacre
s’arrêta.
« Monsieur, demanda le cocher d’un ton bourru et impoli, m’avez-vous
pris à l’heure ou à la course ?
-- Mais à la course, il me semble, répondit M. de Roisel.
-- Alors, je ne vais pas plus loin.
-- Et pourquoi ?
-- Nous ne sommes plus dans Paris, et je ne suis pas obligé pour
vingt-cinq sous (dans ce temps-là on avait un fiacre pour vingt-cinq
sous) de vous conduire jusqu’en Flandre.
-- Qui vous parle d’aller en Flandre ? Nous devons être à peu près
arrivés.... On vous donnera un bon pourboire. »
Le cocher se retourna sans répondre et allongea sur son cheval de
droite un de ces grands coups de fouet qui n’atteignent jamais que les
harnais.
[Illustration: « Hue ! » fit-il avec humeur.]
« Hue ! » fit-il avec humeur.
On roula cinq minutes comme cela et sur un pavé semé de fondrières, où
les roues de la voiture semblaient prendre un malin plaisir à tomber
l’une après l’autre. Ces cinq minutes écoulées, le cocher fit de
nouveau arrêter ses chevaux, ce qui ne fut pas difficile, comme vous
pensez bien. Dans l’intervalle il avait allumé une de ces pipes courtes
et trapues que ces gens-là appellent brûle-gueule (je serais vraiment
désolé de vous avoir appris un si vilain mot si je n’avais la certitude
que vous ne le répéterez pas). Il se retourna, et sans retirer de la
bouche le meuble élégant que vous savez :
« Ah çà ! dit-il, on se moque du pauvre monde ici, et ça prend la
tournure d’une mauvaise plaisanterie. Mais la patience d’un cocher
de fiacre a des limites !... Voilà, je pense, assez longtemps que je
vous trimbale pour rien.... et par un soleil à faire crever tous les
chameaux du désert, merci !... C’est assez de générosité comme cela....
trêve de dévouement !... Mes chevaux ont soif..., et moi aussi....
Cela veut dire que vous allez descendre ici et me compter trois francs
cinquante centimes, à savoir : deux francs pour ma course et le reste
pour nous rafraîchir le gosier.... Mes bêtes et moi, nous ne l’avons
pas volé !... »
On vous dira peut-être, mes petits lecteurs, que ce langage est
grossier et indigne d’être mis sous les yeux d’enfants bien élevés
comme vous. Certes, oui, il est grossier, mais qu’y faire ? Si je
l’avais déguisé sous des formes élégantes, et enguirlandé de fleurs de
rhétorique, il n’aurait rien dit de ce qu’il doit dire, et vous, avec
votre bon sens tout jeune et tout naïf, vous l’auriez trouvé absurde.
S’il se rencontre dans notre histoire un cocher de fiacre malhonnête
et brutal, à qui la faute, je vous le demande ? Il aurait pu tout
aussi bien s’en rencontrer un qui fût doux et probe, car il y en a
certainement.... Mais enfin, il faut bien croire qu’il y en a d’autres
aussi.
M. de Malassise, peu endurant d’ordinaire lorsqu’il ne s’agissait
pas d’Eusèbe, et déjà impatienté par la longueur imprévue de cette
promenade à travers des rues si mal pavées, sentit le rouge de la
colère lui monter au visage.
« Voyons, demanda-t-il brusquement au marchand, une fois pour toutes,
où nous conduisez-vous ?
-- Mon noble monsieur, ne vous fâchez point ! Je ne m’étais jamais
aperçu que ce fût si loin. Je fais ce chemin tous les jours à pied en
moins de temps que cet animal n’en a mis à nous amener en voiture.
-- Eh ! le savoyard, animal vous-même ! cria le cocher.
-- Ce n’est pas là ce qu’on vous demande, reprit M. de Malassise, mais
le nom de la rue où vous nous conduisez et si c’est encore loin ? »
L’homme nomma une impasse démolie aujourd’hui.
« On voit la maison d’ici, ajouta-t-il, et si Mme la comtesse veut
descendre, elle y arrivera en deux minutes à pied.
-- Ça une comtesse ! grommela le cocher, pus souvent ! »
Mme de Malassise ouvrit la portière pour regarder, mais elle ne vit
rien qu’une longue file de charrettes emportant les ordures ramassées
le matin dans les rues de Paris. Il s’en échappait une odeur infecte
qui l’obligea à se rejeter vivement au fond de la voiture.
M. de Malassise allongea la tête de son côté.
« Et dire, s’écria-t-il avec un accent qui tenait de la rage et du
désespoir, qu’il n’y a pas une seule voiture de place dans ce maudit
pays ! »
Mais ce contre-temps paraissait charmer Eusèbe, qui trouva le moment
propice pour s’écrier :
« Oh ! que je m’amuse !... Je regrette seulement que nous ne soyons pas
en Sicile, car, bien sûr, il viendrait de beaux brigands pour nous
arrêter.... Comme dans ce petit livre que vous m’avez donné.... Vous
vous rappelez, maman ?... »
Il voulait sans doute parler de quelque récit de voyage. Quoi qu’il
en soit, à cette remarque aussi extravagante qu’inattendue, Mme de
Malassise, qui était encore une très-jeune femme, partit d’un fou rire
et M. de Malassise lui-même fut désarmé.
« Voyons, dit-il au cocher, puisqu’il faut capituler, je vous prends à
l’heure. Faites votre prix.
-- Cinq francs, répondit l’autre avec une audace qu’il croyait capable
d’en imposer énormément à des bourgeois.
-- Allons, c’est pour rien, fit en riant M. de Malassise, et vous
n’êtes pas à beaucoup près aussi exigeant que des brigands calabrais
le seraient à votre place.
-- Oh ! mais, papa, c’est qu’il est aussi beaucoup moins beau, fit
observer Eusèbe avec un sérieux d’amateur. »
A cette nouvelle remarque la bonne humeur de M. et Mme de Malassise
revint complétement ; et comme ils étaient riches, ils n’eurent pas de
peine à se persuader que la perte de quelques pièces de cinq francs
n’était pas un malheur irréparable.
Si, au lieu d’être de charmants enfants, candides et ingénus, vous
étiez des hommes, j’essayerais de vous raconter comment la subite
gaieté de M. et Mme de Malassise eut pour effet de rabattre l’insolence
du cocher et de donner à sa laide physionomie une expression de dépit
des plus amusantes à contempler pour des gens qu’il avait eu la
prétention de _faire aller_. Mais vous avez bien le temps de faire
connaissance avec les mauvais côtés du cœur humain. Pour mon compte, du
moins, je ne vois rien là qui presse. Laissons donc ce rustre suivre
maussadement sa route, dont le terme approchait enfin. Bientôt on
quitta la grande rue de La Villette pour entrer dans l’impasse que le
marchand avait nommée ; une impasse ignoble, où le ruisseau contenait
des eaux ménagères qui semblaient y séjourner de toute éternité. On
entra dans une maison basse et petite, ou, pour mieux dire, une masure,
car elle tombait en ruines. Je ne vous dirai point combien l’intérieur
en était malpropre. Il vous suffira de savoir que Mme de Malassise dut
rester debout parce que le maître du logis, c’est-à-dire le marchand,
n’avait à lui offrir qu’une chaise boiteuse de deux pieds au moins.
Cet homme ouvrit un placard scellé dans le mur et en sortit un joli
cheval noir, gros à peu près comme le chien de chasse de votre papa,
et en tout semblable à Cressida. Mais bien qu’il en eût entendu parler
dans le temps à Maurice, Eusèbe n’avait jamais eu l’occasion de voir
Cressida et il ne le connaissait point. M. de Malassise ne venait à
Paris pour y séjourner assez longtemps que deux fois dans le courant
de l’année. Il y passait habituellement les quinze ou vingt derniers
jours d’octobre, lorsqu’on avait terminé les semailles d’automne, et
les six semaines qui suivaient la fermeture de la chasse. Or cette
année-là précisément, Maurice n’avait quitté la campagne qu’au mois
de novembre, et la chasse, s’il m’en souvient, était encore ouverte
lorsque M. Duberger avait emmené Cressida. Les autres voyages de M. de
Malassise, presque toujours suscités par des affaires ou les caprices
d’Eusèbe, duraient rarement plus de trois à quatre jours. Comme on
ne peut employer un temps si court à faire des visites, c’était
alors Maurice qui se dérangeait pour aller voir son cousin. Et tout
naturellement il n’y conduisait point Cressida.
Eusèbe ne le connaissait donc pas et même il n’avait jamais pu,
sur les descriptions de mon petit ami,--descriptions enthousiastes
cependant,--se figurer un cheval aussi merveilleux que celui qu’il
avait sous les yeux. Le marchand, à force de chercher, découvrit
dans un coin de la chambre un vieux chiffon de laine ; il en brossa
le petit cheval, dont le pelage fin et soyeux se mit, le soleil
aidant, à briller comme la belle robe de satin noir que porte votre
grand’maman l’hiver. M. et Mme de Malassise stupéfaits se montrèrent
plus émerveillés qu’il n’était de leur intérêt de le paraître. Quant
à Eusèbe, il se mit en selle et, à sa grande surprise, le petit poney
marcha tout naturellement, de lui-même, sans avoir été excité de la
voix ou de l’éperon ; et, chose plus surprenante encore, il laissa
échapper un hennissement sonore et joyeux lorsque l’enfant, ayant saisi
les rênes d’une main, lui caressa de l’autre ses beaux et soyeux crins
plus noirs que du jais.
« D’où vous vient ce cheval ? demanda M. de Malassise au marchand avec
un accent où perçaient des soupçons qui n’eussent pas laissé que
d’être offensants pour une personne un tant soit peu fière.
[Illustration: « Mon noble monsieur, » répondit l’autre.]
-- Mon noble monsieur, répondit l’autre avec humilité, il m’a été donné
en présent par un de mes bons amis.
-- Voilà un ami bien généreux !
-- Hélas ! j’aurais grandement besoin d’en avoir beaucoup comme cela,
car ma misère est affreuse !... »
Cela se voyait de reste, et il n’y avait pas d’objection à faire.
« Combien demandez-vous de ce cheval ?
-- Quatre-vingts francs.... C’est pour rien.... »
C’était pour rien en effet. M. et Mme de Malassise firent un geste de
surprise qui éclaira le marchand. Il rougit.
« Je sais qu’il vaut beaucoup plus que cela, dit-il ; si j’en demande
si peu, c’est qu’il faut absolument que je le vende. »
De nouveau, des soupçons envahirent l’esprit de M. de Malassise.
« L’avez-vous déjà offert à quelqu’un ? demanda-t-il.
-- Personne n’en veut donner un prix assez élevé....
-- Est-ce qu’il est en votre possession depuis longtemps ?
-- Depuis quelques jours.... Je veux dire quelques mois, reprit-il en
se troublant.
-- Où donc demeure l’ami qui vous l’a donné ?
-- Je vois bien, mon noble monsieur, dit l’homme avec un redoublement
d’humilité, qu’il faut vous dire la vérité ; vous avez trop de
perspicacité pour croire à un mensonge, et, moi, je manque d’audace
pour le soutenir. Autrefois j’étais riche et je vendais des jouets
dans un beau magasin sur le boulevard. De toute ma fortune, qu’un
concours de circonstances malheureuses m’a fait perdre, il ne m’est
resté que ce cheval. J’y tenais et ne voulais à aucun prix m’en
séparer ; mes petits enfants, de jolis enfants qui ressemblaient à M.
votre fils, et que le bon Dieu m’a repris, jouaient avec lui tous les
jours. C’est à ce titre seulement qu’il m’est précieux. Je m’étais juré
à moi-même de le garder toujours, toujours, tant que le monde serait
monde.... Mais la faim, mon noble monsieur !... Oh ! c’est à cause
d’elle que je manque à mon serment. »
Il s’essuya les yeux du revers de la main.
« Pauvre homme ! fit Mme de Malassise avec attendrissement.
-- Je ne voulais point dire cela, reprit le marchand ; plus on est
malheureux, plus aussi on est fier !... Madame la marquise, qui
ressemble à un ange de charité, comprend ce que je veux dire, j’en suis
bien sûr. »
M. de Malassise fronçait toujours les sourcils.
« Mon ami, lui dit la jeune femme à l’oreille, à votre place, je
donnerais vingt francs à ce malheureux et lui laisserais son cheval.
-- Je crois que nous ferions mieux encore de ne lui rien donner
du tout, répondit M. de Malassise également à voix basse, et de
le lui laisser tout de même. Les histoires qu’il nous fait me
paraissent suspectes. Il y aurait là-dessous des aventures de police
correctionnelle et même de cour d’assises, que je n’en serais pas
surpris.
-- Oh ! mon ami !
-- Croyez-moi, on sent dans l’air qu’on respire ici un arrière parfum
de prison....
-- Vous avez le cœur dur, Hector ; ce pauvre homme a dit vrai. Voyez
plutôt son désespoir. »
Le marchand s’était assis sur le carreau et se couvrait le visage de
ses mains. Son attitude exprimait un chagrin mortel.
Eusèbe, que cette scène ennuyait profondément, regardait tour à tour
son père, sa mère, le cheval et l’homme. Ce qu’on lisait le plus
clairement dans son regard était cette phrase peu polie :
« Est-ce que ça ne va pas bientôt finir ?
-- Vous avez raison, dit M. de Malassise à sa femme, n’achetons pas ce
cheval.
-- Oh ! mais si, papa, achetons-le, s’écria Eusèbe....
-- Oh ! dit l’homme d’un ton larmoyant, cela me ferait beaucoup moins
de mal de m’en séparer si je le savais entre les mains d’un bon petit
monsieur qui, comme vous, me rappelle tant les chers enfants que j’ai
perdus !...
-- Vous l’entendez, mon ami ! fit Mme de Malassise avec prière.
-- Venez, je vous en prie, retirons-nous.... Cela vaut mieux....
-- Papa, cria Eusèbe, je ne m’en vais pas d’ici que vous n’ayez acheté
ce cheval.
-- Voyons, ma chère, donnez vingt francs à cet homme, puisque vous le
croyez à plaindre, et partons, insista M. de Malassise.
-- Oh ! je vous en prie, ma bonne dame, emportez mon petit cheval avec
vous ;... je ne trouverai peut-être plus à le vendre !...
-- Hector, soyez humain !... il est des misères si affreuses !... »
Eusèbe commençait à s’arracher les cheveux et piétinait en poussant des
cris de furieux :
« Hi ! hi ! hi ! Je veux le cheval, moi, je veux le cheval !
-- Eusèbe, dit M. de Malassise, avec bonté, je t’en donnerai un
autre..., un plus beau....
-- Non, non, je veux celui-là, moi, je veux celui-là !...
-- Pour vous, mon noble monsieur, dit l’homme, qu’est-ce que
quatre-vingts francs ? Oh ! quand j’étais riche, je ne comptais pas
l’argent lorsqu’il s’agissait d’épargner des pleurs à mes beaux petits
enfants !
-- Oh ! mon Dieu ! criait Eusèbe, oh ! mon Dieu ! je sens que je vais
tomber !... »
Et il tournait sur lui-même en trépignant avec rage.
« Eusèbe, mon enfant chéri ! fit Mme de Malassise effrayée, pour
l’amour de Dieu, calme-toi !
-- Je veux le cheval, je veux le cheval !...
-- Tu l’auras....
-- Je le veux tout de suite !...
-- Voyons, mon ami, dit M. de Malassise, ce que tu fais là est indigne
d’un grand garçon comme toi.... Cesse donc de crier....
-- Et le cheval ?
-- Il t’appartient..., puisque tu le veux.... »
Eusèbe se calma comme par enchantement ; il n’avait pas versé une
larme, mais sa figure était toute déformée.... Il avait les yeux
rouges de les avoir frottés et ses cheveux présentaient un désordre
inexprimable.
« Allons, embrasse-moi, lui dit M. de Malassise....
-- Oui, papa.... Mais je vous ferai remarquer que j’ai failli deux fois
aujourd’hui avoir une attaque de nerfs par votre faute.... »
Les choses ainsi arrangées, tout alla pour le mieux. Le marchand toucha
ses quatre-vingts francs avec une telle satisfaction qu’il en oublia
ses beaux petits enfants.
On le fit remonter sur le siége pour revenir à Paris. Il était six
heures lorsque M. et Mme de Malassise rentrèrent chez eux.
« Nous avons trois heures, dit M. de Malassise au cocher.
-- Peste ! fit insolemment celui-ci, pour un bourgeois vous avez une
montre qui va bien lentement.... Trois heures, comme vous y allez !...
C’est quatre heures, s’il vous plaît, qu’il me faut.... Sans compter
le pourboire que je laisse à votre générosité le soin de fixer
elle-même.... Il me serait bien encore dû quelque chose pour les
injures que j’ai reçues du Savoyard qui était avec vous. Mais je veux
être bon enfant et vous montrer qu’un cocher de fiacre n’est pas un
Arabe, nous n’en parlerons pas. »
Monsieur de Malassise paya les quatre heures demandées. Seulement
lorsqu’il fut rentré, il vit des fenêtres de son appartement le cocher
qui partageait l’argent reçu avec le marchand.
Je suis bien sûr, mes petits lecteurs, que vous avez déjà reconnu le
petit cheval noir, et que plus d’un parmi vous l’a déjà nommé. En
effet, c’était Cressida. Mais comment se trouvait-il entre les mains
d’un misérable marchand de montres ? C’est ce que nous découvrirons
plus tard. Je m’en doute bien un peu dès à présent, et vous aussi,
j’en répondrais. Mais ne faisons pas de conjectures, ne perdons point
notre temps en bavardages inutiles. Nous serions bien malheureux si
tout cela ne s’éclaircissait pas un jour ou l’autre. D’ailleurs, tout
vient à point à qui sait attendre.--Pardonnez-moi ce proverbe ; c’est
le premier que je me sois permis.--Donc, pour attendre patiemment, nous
allons retourner avec Eusèbe, qui, tout entier à sa joie, n’en cherche
pas si long et ne songe point à se demander d’où vient ce bel animal.
Au premier moment, Mme de Malassise put croire que le caractère de
son fils allait enfin changer, car il ne parlait à Cressida et ne le
caressait qu’avec une douceur charmante. Il prenait, pour le conduire
et diriger ses mouvements, des précautions qu’on ne lui avait jamais
vu prendre avec ses autres jouets. Cressida, oublieux comme presque
tous les animaux, paraissait devoir aimer ce nouveau maître presque
autant que mon petit ami. Il faut lui chercher des excuses dans les
mauvais jours qu’il avait passés avec le marchand de montres, et aussi
peut-être dans sa cervelle de cheval de bois, trop dure sans doute pour
que les impressions s’y pussent graver très-profondément.
Eusèbe, qui avait déjà fait une douzaine de fois le tour du salon à
cheval, exprima tout à coup le désir de retourner sur-le-champ à
Malassise. Quoique habitués à ces revirements subits, ses parents
ressentirent quelque surprise de celui-ci ; il avait été convenu qu’on
irait le soir même au Cirque Napoléon. Le lendemain on devait se rendre
au Cirque de l’Impératrice ; le surlendemain, dans l’après-midi, à
l’Hippodrome, et dans la soirée, chez Robert-Houdin. M. de Malassise
avait déjà dans son portefeuille des billets pour ces théâtres, et
il les avait payés fort cher, car il avait voulu que son fils fût
bien placé. On le dit doucement à Eusèbe, qui demeura insensible aux
attentions paternelles, et prétendit qu’il faisait trop chaud pour
rester plus longtemps à Paris. La température était accablante, tout le
monde le reconnaissait. Cependant ce désir inopiné de partir n’était
pas fait pour plaire à M. et à Mme de Malassise. Leurs dispositions
étaient prises pour rester, ils avaient permis à leurs domestiques
de passer la soirée au dehors ; plusieurs étaient déjà partis. On
expliqua toutes ces choses à Eusèbe, comme on l’eût fait à une personne
raisonnable. Il ne voulut rien entendre. Il avait, pour confondre
les explications de ses parents, un argument dont il connaissait la
puissance : sa fameuse attaque de nerfs. Il fallut bien que M. et
Mme de Malassise cédassent selon leur habitude. On dîna à la hâte et
immédiatement après l’on partit. Les domestiques reçurent l’ordre de
revenir dans la nuit.
[Illustration]
CHAPITRE IX.
Eusèbe et son cheval à Dieppe.--Deux coups de feu.--Où et comment
Maurice retrouve Cressida.--Explications de M. de Malassise.--On
arrête enfin les voleurs.
Quelques jours après, on s’embarquait pour Dieppe, où il était
alors de grande mode d’aller prendre des bains de mer. Cressida
fut du voyage, parce que Eusèbe était désireux de le montrer aux
petits amis qu’il avait par là. Mais ce bel enthousiasme n’eut que
quelques jours de durée, et le méchant garçon se fatigua bien vite
de son joli poney. De son côté, le petit cheval s’irritait ; lui,
si docile avec Maurice,--qui ne lui demandait, il est vrai, que des
choses possibles,--ne l’était point du tout avec son nouveau maître.
N’obéissant pas à la violence, il refusait souvent d’avancer. Alors
Eusèbe le frappait à tort et à travers, lui arrachait les crins, et,
dans sa colère rageuse et froide, essayait méchamment de lui crever les
yeux. Ce qui pouvait arriver de meilleur au petit cheval, était que son
maître le délaissât ; mais cela ne devait pas se faire sans catastrophe.
Le jardin de la maison qu’occupaient M. et Mme de Malassise à Dieppe,
était décoré de grottes, de rochers, de cascades,... le tout en
miniature, dans des proportions qui les faisaient ressembler à des
jouets d’enfants. Eusèbe gravissait les rochers et sautait sur toutes
ces merveilles avec une aisance facile à concevoir. Un jour qu’il était
en belle humeur et avait déjà fait toutes sortes de sauts périlleux,
il voulut éprouver l’adresse de Cressida et l’amena au galop devant
une petite rivière, qu’il avait l’intention de lui faire franchir ;
quoiqu’elle ne fût pas deux fois large comme l’écharpe de soie qui
entoure si gentiment la taille de mes petites lectrices, le poney
refusa de passer outre, il s’arrêta court au bord du talus. Eusèbe
recommença deux ou trois fois ce manége, mais toujours inutilement ;
malgré les menaces et les coups qui ne lui furent pas épargnés, comme
vous pensez bien, Cressida refusa obstinément de sauter. Eusèbe
s’exaspéra. Selon son habitude, il criait comme un furieux ou un
fou, lorsque tout à coup dans sa colère, qui avait dépassé toutes
les limites du possible, il courut au cabinet de son père, mit, avec
une force qu’il puisait dans sa fureur, une chaise sur une table,
et, montant sur le tout, parvint à saisir un pistolet à deux coups,
accroché au mur avec d’autres armes. Il descendit lestement de cet
échafaudage improvisé et, toujours courant, rejoignit Cressida resté
tranquillement au bord de la rivière, et lui tira à bout portant les
deux coups du pistolet qui était chargé.
[Illustration: Au deuxième coup, Eusèbe tomba à la renverse.]
Au deuxième coup Eusèbe tomba à la renverse, jeté par la force de la
détonation ; de plus il avait la main gauche affreusement déchirée. Il
s’évanouit alors, et c’est en cet état qu’il fut relevé par son père,
accouru à ce bruit insolite de deux coups de feu tirés à pareille
heure dans le jardin.
M. et Mme de Malassise, au lieu de s’en prendre à leur fils, s’en
prirent au malheureux cheval, qui fut incontinent remis à un domestique
avec l’ordre de le briser et de le jeter au feu.
Eusèbe, qu’une grosse fièvre survenue à la suite de son accident avait
rendu assez gravement malade, garda le lit pendant quelques jours ; sa
bonne constitution le tira promptement de ce mauvais pas, et bientôt
il put se lever et sortir. Tout autre à sa place, ayant été si
cruellement puni, se fût certainement amendé. Certes, il aurait pu se
tuer ; mais la Providence, qui veillait visiblement sur lui, s’était
contentée de lui envoyer un rude avertissement. Elle voulait donc qu’il
se corrigeât. Il n’en fit rien. Au contraire, il mit à profit la
sollicitude dont on l’entourait, pour se montrer plus despote et plus
capricieux encore, s’il est possible.
Vers cette époque, M. et Mme de Roisel vinrent s’installer pour
quelque temps à Dieppe, et Eusèbe n’était pas encore complétement
rétabli lorsque mon petit ami vint le voir. Les trop faibles parents
racontèrent avec des gémissements l’accident arrivé à leur fils et
n’omirent d’autres détails que ceux qui lui étaient défavorables : «
Le cher petit n’avait été qu’imprudent. C’était pour faire peur au
cheval et nullement pour le blesser qu’il lui avait tiré deux coups
de pistolet à bout portant. Du reste, on devait regarder cela comme
un pur enfantillage ; on sait bien qu’un cheval de bois ne peut ni
souffrir ni avoir peur. » Cette cruauté indigna mon petit ami, à qui un
pressentiment obstiné faisait voir Cressida dans la victime d’Eusèbe.
* * * * *
A quelque temps de là, par une belle journée de septembre, Maurice se
promenait avec ses parents dans la campagne. Ils traversaient un hameau
dont nous avons oublié le nom, lorsque tout à coup des cris et des
jurons, proférés par des voix enfantines, frappèrent désagréablement
leur oreille.
« Hue donc ! hue, paresseux ! disait-on.
-- Il est trop chargé !...
-- Il ne démarrera pas !...
-- Je te dis que si.
-- Je te dis que non.
-- Tu vas voir !... Hue ! hue !... Marcheras-tu, maudite haridelle ?
Hue ! nom de nom !... hue ! donc !... »
Et le bruit d’une volée de coups de fouet, rudement appliqués sur le
dos d’un pauvre animal, parvint jusqu’à Maurice, qui, sans prendre le
temps de réfléchir, courut de toute la vitesse de ses jambes de sept
ans dans la direction du bruit. Il s’arrêta dans la cour d’une métairie
où cinq ou six gamins et autant de fillettes étaient groupés autour
d’un objet qu’il n’aperçut pas d’abord. Mais il s’approcha et put enfin
distinguer un tout petit cheval, sur lequel se prélassait un grand
garçon de huit ans, accompagné d’une petite fille montée en croupe.
[Illustration: La pauvre bête n’en pouvait plus et baissait
la tête d’une façon pénible à voir.]
Un troisième individu, gros marmot de deux ans et demi, au visage
tout barbouillé de fromage mou, se tenait, une tartine à la main, à
califourchon sur le col même du cheval. La pauvre bête n’en pouvait
plus et baissait la tête d’une façon pénible à voir. Trois autres
garçons la tiraient à l’aide d’une longe, et la maltraitaient parce
qu’elle ne _démarrait_ pas. Elle s’y employait cependant avec courage
et faisait des efforts surhumains, mais inutiles parce que ses pieds
s’enfonçaient dans le fumier. D’ailleurs une épaule disloquée et une
jambe brisée au-dessus du genou ajoutaient encore à l’impossibilité où
elle se trouvait d’avancer. Maurice cherchait à reconnaître la couleur
de ce misérable cheval, mais ce n’était point chose facile ; quelques
mèches de crin restées à la tête faisaient cependant présumer qu’il
avait été noir. Quant au reste du corps, il était littéralement couvert
de plaies et d’ordures.
« N’êtes-vous pas honteux, s’écria mon petit ami, de monter trois sur
un cheval infirme ?... Voulez-vous bien descendre ? »
Les gamins étaient fortement tentés de répondre par quelques sottises ;
mais ayant aperçu M. et Mme de Roisel, ils sautèrent lourdement sur le
fumier. Alors le pauvre animal se sentant libre releva la tête et fixa
sur son protecteur un regard dans lequel celui-ci crut d’abord voir de
la reconnaissance.
« Oh ! s’écria tout à coup mon petit ami, immobile de stupeur, c’est
Cressida ! »
Puis, s’arrachant à sa surprise, il courut au-devant de ses parents
pour leur faire part de sa découverte. Mais au lieu de s’expliquer, il
ne put dire que :
« Venez,... venez vite !... »
Il avait pris sa mère par le bras, mais elle était obligée de le
soutenir, ses jambes se dérobaient sous lui, tant il était ému.
« Venez, répétait-il, marchons plus vite... ! »
On demanda le propriétaire du malheureux Cressida ; c’était un des
polissons présents. Mais la mère, qui travaillait non loin de là,
devinant qu’il allait se passer quelque chose d’avantageux pour elle,
s’approcha curieusement. Au désir qu’exprima M. de Roisel d’acheter le
petit cheval, elle répondit qu’elle le vendrait volontiers.
« Combien en voulez-vous ?
-- Vous m’en donnerez ce qu’il vous plaira, monsieur.
-- Un louis, est-ce assez ?
-- C’est beaucoup trop, car il ne m’a rien coûté, à moi, que la peine
de le demander.... Mais si c’est votre bon plaisir....
-- D’où vous vient ce cheval ?
-- En deux mots, voici la chose, monsieur, tout comme elle s’est
passée. Je vais deux fois par jour à la ville porter le lait de mes
vaches à des bourgeois. Une après-midi que je me trouvais dans une
riche maison, j’entendis qu’on ordonnait à un domestique de jeter au
feu cette petite bête, qui était dans ce temps-là fort gentille encore.
Ce qui ne valait plus rien pour des enfants de bourgeois était encore
très-bon pour les miens ; je priai le domestique de me la donner,
il n’y vit pas d’inconvénient.... Et voilà comment je l’ai obtenue
sans débourser un centime.... Nous ne sommes pas assez fortunés, nous
autres, pour acheter des chevaux de bois à nos enfants. »
M. de Roisel donna encore quelque menue monnaie à la brave femme pour
son petit garçon, et elle, confondue de tant de générosité, faisait
des révérences à n’en plus finir en répétant de nombreux :
« Que Dieu vous protége, mon bon monsieur. »
Elle ne comprenait rien à sa bonne fortune, et se demandait s’il n’y
avait pas un trésor caché dans le ventre de ce petit cheval.
Lorsque Eusèbe revit Cressida, il se montra furieux et voulut faire
chasser sur-le-champ le domestique qui ne l’avait pas détruit.
Le soir une explication fut donnée par M. de Malassise à M. de Roisel.
Il lui apprit dans quelles circonstances il avait acheté ce petit
poney, et les soupçons que lui avait inspirés le marchand de montres.
On arrêta cet industriel le lendemain même. Il avait un complice sur
lequel on ne tarda pas à mettre la main. C’était un prétendu marchand
forain qui parcourait les environs de Paris avec une balle de mouchoirs
sur le dos. Sous prétexte de faire du commerce, il s’introduisait
dans les maisons et préparait les vols que l’autre venait l’aider à
commettre. Le cocher de fiacre fut aussi arrêté, mais on découvrit que
ce n’était qu’un mauvais drôle, et qu’il n’était pour rien dans le
crime en question. On le renvoya après lui avoir fait une semonce dont
il dut se souvenir longtemps. Nous aimons à croire qu’il ne recommença
avec personne la scène d’escroquerie qui lui avait trop bien réussi
avec M. de Malassise.
Il est inutile que j’entre dans de longs détails pour vous expliquer
comment ces misérables avaient pris Cressida. Un soir, l’un d’eux,
celui qui vendait des mouchoirs, s’était présenté à la vieille
Marianne en lui offrant de fort beaux foulards pour un prix infime ;
la bonne dame, mise en belle humeur par cette bonne fortune,
bavarda, bavarda sur son maître et sur tout le monde ; elle raconta
minutieusement les habitudes de M. Duberger, les siennes et celles
du vieux Michel.... Deux jours après, le crime était commis.... M.
Duberger ne retrouva qu’une partie de ses objets d’art. On ne sut
jamais si le reste avait été détruit ou vendu.... Mais il se consola
aisément de cette perte, assez importante cependant, lorsqu’il sut que
Maurice était rentré en possession de Cressida.
[Illustration]
CHAPITRE X.
Désespoir et joie de Fritz.--Cressida est rétabli.
On était à la fin d’octobre, et mon petit ami se préparait à retourner
à Paris comme les années précédentes pour y passer l’hiver. Mais
c’était sans regret qu’il abandonnait la campagne ; à quoi bon
désormais un si grand jardin puisque Cressida ne pouvait presque
plus marcher ! Le petit animal avait complétement perdu sa vivacité
d’autrefois, et demeurait des journées entières sans bouger dans son
écurie. Notre cher enfant faisait tristement ces réflexions lorsqu’il
vit arriver Fritz, qui, de retour seulement depuis la veille, n’avait
vu personne et ne savait rien. Le vieillard accourant, autant que le
permettaient ses pauvres jambes à moitié paralysées, tenait une lettre
à la main et demandait mon petit ami, qu’il appelait son bienfaiteur et
son sauveur.
Voyant qu’on ne le comprenait point, il voulait s’expliquer, mais il
était si ému qu’il ne pouvait y parvenir.
« Oh ! ma pauvre nièce, disait-il en pleurant, elle vous doit la
vie !... Mon Dieu ! est-ce possible !... un enfant si jeune !... Je
l’avais toujours pensé, que vous n’étiez point comme les autres....
C’était vrai pourtant !... A votre âge.... Cela ne s’était jamais
vu... Si on le disait, le monde ne le croirait pas.... Et cependant
rien n’est plus exact.... Vous avez sauvé la vie à une pauvre femme et
à ses trois petits enfants !.... »
Il embrassait Maurice, et après disait à Mme de Roisel :
« Madame, me permettez-vous de l’embrasser ?... Cela ne vous
offense-t-il point que je l’embrasse ?... »
Tout s’expliqua enfin. La jeune femme et les enfants de la grille du
Luxembourg étaient la nièce et les petits-neveux de Fritz, qu’ils
n’avaient jamais entendu nommer autrement que Keller, et n’avaient
pu reconnaître d’après le portrait vague que leur en avait fait mon
petit ami. Une fois arrivés en Amérique, ces braves gens, pénétrés de
reconnaissance, s’étaient empressés d’écrire à leur oncle le malheur
qui les avait frappés, et en même temps lui apprendre qu’ils avaient
été sauvés par un jeune enfant nommé Maurice de Roisel.
« Mais comment, demanda encore Fritz, comment avez-vous pu donner une
si grosse somme d’argent à des malheureux que vous ne connaissiez
point ?
-- Oh ! cela ne s’est pas fait tout seul.... J’ai malheureusement été
obligé de me séparer de Cressida....
-- Est-il possible, mon Dieu ! s’écria Fritz en se reculant, vous
l’avez vendu ? »
Il était devenu fort pâle et ses jambes chancelaient.
« Si cela n’était qu’une épreuve pour voir combien je lui suis attaché,
dit-il d’une voix brisée par la douleur, si cela n’était pas vrai,
vous auriez tort de me le dire.
-- Hélas ! mon pauvre Fritz, rien n’est plus vrai, répondit Maurice.
C’était le seul moyen de me procurer de l’argent....
-- C’est juste !... puisque c’était le seul moyen de vous procurer
de l’argent, vous avez bien fait.... Ma pauvre nièce !... Je suis un
barbare, moi.
-- C’est Eusèbe qui est barbare, s’écria Maurice ; il a tiré deux coups
de feu à bout portant sur Cressida.... Oh ! Fritz, si vous saviez dans
quel état je l’ai retrouvé !... Mon pauvre Cressida !...
-- Quoi ! s’écria le vieillard avec une joie enfantine, vous l’avez
retrouvé !... C’était par là qu’il fallait commencer... Pourquoi ne me
l’avez-vous pas dit tout de suite ?... Voyez donc, madame, Cressida est
retrouvé !... Et ma nièce a pu rejoindre son mari !... Combien j’avais
tort de me plaindre ; ma nièce, c’est presque ma fille !... Oh ciel !
tout à l’heure j’ai douté de la Providence, et pourtant tout cela est
son œuvre !... Évidemment, c’est la volonté de Dieu qui fait tout....
N’est-il pas vrai, madame, qu’il n’arrive rien en ce monde autrement
que par la volonté de Dieu ?... »
Jacques apporta Cressida.
« Ce ne sera rien, dit Fritz en l’examinant. Dans quelques jours je
vous le rendrai frais et bien portant comme il était l’an passé. Mais,
il faut que vous le sachiez, c’est une cure difficile et que moi seul
peux opérer. Si, lorsque je ne vivrai plus, il lui survient encore
quelque accident, personne ne pourra le rétablir. Veillez donc bien
sur lui. Du reste, il est robuste, et il ne fallait pas moins que deux
coups de feu pour le mettre en cet état. »
[Illustration]
CHAPITRE XI.
Une soirée entre amis.--Ce qu’Adrienne a fait de ses dix pièces
d’or.--Visiteurs inattendus.
Longtemps, longtemps après, au moins dix-huit mois, Maurice avait près
de huit ans, Eusèbe aussi, et Adrienne Fallachon était une grande
demoiselle de neuf à dix ans. Tous trois se trouvaient réunis chez
Mme de Roisel où ils avaient dîné, Eusèbe accompagné de ses parents,
et Adrienne de son père et de sa bonne et charmante institutrice. On
avait imaginé pour la soirée un singulier passe-temps. Chacun devait
confesser ses travers et raconter sans détour les méprises ou les
mauvaises actions qu’ils lui avaient fait commettre. Il était bien
entendu que les personnes âgées de plus de quinze ans ne parleraient
que de leur enfance. M. Duberger, qui n’arriva qu’au milieu de la
soirée, raconta, avec un entrain charmant et plein de bonhomie, une
foule de sottises qu’il avait commises avec la plus complète innocence,
par négligence ou par distraction. Tout le monde rit de bon cœur.
Eusèbe fut le seul qui n’eut rien à raconter ; il ne se connaissait
point d’imperfection. On eut beau l’aider, il ne trouva rien ; sa
mémoire ne lui rappelait que des actions héroïques. Ce qui ne laissa
pas de causer, je vous prie de le croire, un léger étonnement à la
société.
Adrienne, qui se trouvait moins parfaite, parla de sa légèreté et
de son égoïsme, et ne craignit pas de s’avouer la cause de tous les
malheurs arrivés à Cressida.
« Et qu’avez-vous fait de vos dix pièces d’or ? lui demanda M. Duberger.
-- Monsieur, pour vous le dire, il faudrait sortir de notre programme,
répondit miss Henriette.
-- Et Adrienne s’en garderait bien, ajouta Maurice. Mais je le sais,
moi, et si vous le permettez, je vais vous l’apprendre en deux mots. En
retournant chez son père, elle reçut de miss Henriette des reproches
sévères sur sa dureté de cœur. Il faut croire qu’elle les sentit
vivement, puisqu’au moment où elle rentrait, voyant sur un brancart
un pauvre homme qui s’était broyé les jambes en descendant de lourds
tonneaux d’une voiture, elle déclara qu’elle se chargeait d’élever
l’enfant que ce pauvre homme laissait orphelin, car lui aussi, comme M.
Fallachon, il était veuf. Depuis ce temps Adrienne est mère de famille,
et elle m’a dit tout à l’heure qu’elle avait donné un beau bonnet à sa
petite fille le jour où elle l’avait appelée petite maman.
-- Rien n’est plus vrai, dit M. Fallachon attendri. Mais je n’en aurais
jamais parlé, Adrienne me l’avait défendu. »
Miss Henriette embrassa son élève, qui, sous bien des rapports, hélas !
se montrait encore enfant gâtée. Jugez-en : lorsque Maurice eut fini
son histoire, elle se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :
« Quel dommage que vous ne soyez point duc et que je ne puisse vous
épouser ! »
En ce moment, Jacques, tout effaré, vint parler à voix basse à Mme de
Roisel.
« Eh bien ! faites-les entrer, lui dit la jeune femme.
-- Mais, madame, ils sont cinq !...
-- N’y a-t-il pas de la place ici pour cinq personnes de plus ?... »
Il obéit et annonça M. et Mme Léopold Kirchner et leurs enfants, c’est
ainsi qu’ils s’étalent annoncés eux-mêmes. Quoique n’étant des inconnus
pour aucune des personnes présentes, puisqu’on venait de parler d’eux,
ils n’étaient pas attendus, il s’en fallait, et leur présence causa
de la surprise. Ces braves gens, qu’intimidaient outre mesure leur
toilette, qui, malgré des soins récents, se ressentait encore des
fatigues et des négligences d’un long voyage, et l’heure à laquelle ils
se présentaient, n’osaient avancer. M. et Mme de Roisel, saisissant
parfaitement le sentiment qui les faisait agir et devinant que cette
visite était leur première démarche depuis leur arrivée à Paris,
allèrent obligeamment au-devant d’eux.
« Oh ! mon père, s’écria tout à coup la petite fille, voilà M. Maurice,
je le reconnais quoiqu’il ait beaucoup grandi depuis deux ans ! »
Maurice dut se laisser embrasser tour à tour et sur les deux joues par
tous les membres de cette brave et reconnaissante famille.
[Illustration: Maurice dut se laisser embrasser.]
« C’est à Dieu, dit avec une émotion profonde Léopold Kirchner à
mon petit ami, qu’il appartient de récompenser les actions comme celle
que vous avez faite en me rendant ma femme et mes enfants. Quant à
nous, nous ne pouvons que mettre nos personnes et notre fortune à votre
disposition. Monsieur, nous vous appartenons corps et bien, et nous
ne serons jamais plus heureux que lorsque vous voudrez bien mettre à
profit l’offre que je vous fais en mon nom et au nom de ma famille....
Maintenant il me reste encore un service à vous demander ;... nous
avons un second bienfaiteur.
-- Mon ami Duberger, s’empressa d’interrompre Maurice en présentant le
savant..., le voici !...
-- Monsieur, lui dit Léopold Kirchner, je ne suis pas surpris de vous
rencontrer ici. Mon oncle Fritz Keller, qu’on appelait Fritz seulement
en ce pays, m’a parlé de vous dans les lettres qu’il m’écrivait au
sujet de M. Maurice de Roisel et nous a appris que vous étiez devenu
son ami et celui de ses parents. Cela nous semble tout naturel, car
nous savons que les bonnes actions ont pour effet d’unir les honnêtes
gens et les bons cœurs. Permettez-moi de vous faire la même offre qu’à
votre jeune ami, et d’espérer que vous ne dédaignerez pas d’en user. »
Quoique n’étant pas ce qu’on appelle des gens du monde, Léopold
Kirchner et sa femme avaient des manières très-dignes, et M. de Roisel
les trouva si grands dans leur reconnaissance qu’il ne vit que de
l’honneur à se lier avec eux.
On parla de Fritz, que Dieu avait rappelé à lui au commencement de
l’hiver, et Maurice montra Cressida à ses nouveaux amis. Il avait
appris de M. Duberger que c’était un des plus remarquables automates
qu’on eût jamais exécutés, et il ne s’en servait plus comme d’un jouet.
En voyant Cressida, Eusèbe, qui ne s’était pas amusé de la soirée,
exprima le désir de s’en aller ; il ne pouvait, sans ressentir de la
colère, entendre parler du joli petit cheval qu’il regrettait toujours
de n’avoir pas détruit lui-même.
[Illustration]
CHAPITRE XII.
Eusèbe à vingt ans.--Adrienne est-elle duchesse ?--Le polytechnicien
Maurice.--Un mariage probable.
Quelque chose me dit, mes petits lecteurs bien-aimés, que vos frères et
vos sœurs aînés, des enfants que je m’imagine très-curieux de savoir
ce qui se passe dans les livres, ont parcouru celui-ci et se montrent
mécontents de l’auteur.
« Que prouve tout ceci ? nous disent-ils, et quelle moralité en
tirez-vous ? Votre Eusèbe, qui est bien le plus méchant sujet que nous
connaissions, est encore plus choyé et pas beaucoup moins heureux que
votre cher et bon Maurice.... Et Adrienne Fallachon sera-t-elle ou ne
sera-t-elle pas duchesse ?... Vous, qui faites la pluie et le beau
temps sur du papier qui ne peut s’en défendre, dites-nous donc un
peu ce que votre Providence réserve de bonheur au bon et de peine au
méchant ? »
Certes, si quelqu’un a le droit de se montrer difficile, c’est le
lecteur, homme ou enfant, qui veut bien accorder son attention à un
monsieur ou à une dame qui, pour commencer, lui promettent monts et
merveilles et souvent ne lui racontent que des histoires à dormir
debout. Mais il faut bien cependant que vous sachiez, mes jeunes
messieurs et mes jolies demoiselles, que la Providence, non pas la
nôtre, mais celle d’en haut, celle du bon Dieu, n’a pas institué de
récompenses spéciales pour la vertu, comme nous faisons nous autres
hommes ; de même qu’elle n’a pas une justice imitée de la nôtre pour
châtier les méchants. Et cependant elle est toujours juste. Il serait
antichrétien d’en douter. A celui qui fait le bien elle n’accorde
souvent d’autre récompense que celle d’être bon, et vraiment c’est bien
la plus belle qu’il ait à envier et la seule qu’il lui soit permis
d’attendre. Celui qui fait l’aumône pour que Dieu fasse prospérer ses
entreprises, n’est pas un homme charitable mais un spéculateur. On ne
peut lui faire un mérite de risquer quelque menue monnaie pour obtenir
la fortune ou quelque autre bien d’une valeur inappréciable.
D’un autre côté, on ne saisit pas toujours de quelle façon la
Providence frappe les méchants, car on en voit beaucoup qui prospèrent.
Mais elle n’a pas besoin, pour les punir, de les fustiger publiquement ;
presque toujours il lui suffit de les livrer à leur méchanceté, qui ne
saurait être pour eux qu’un compagnon cruel. Qu’importe que le méchant
soit riche, beau, comblé des biens de ce monde ? il est méchant !...
C’est-à-dire il fait souffrir les autres, et ressent de la haine pour
quiconque lui paraît calme et heureux. Mais il est lui-même la première
victime de sa méchanceté ; car celui à qui le bonheur d’autrui porte
ombrage est bien malheureux !... Comme toutes les choses redoutées, ce
bonheur il le voit partout, et c’est là sa punition. Il n’est donc pas
nécessaire, pour que la justice divine soit satisfaite, qu’un menteur
perde une dent toutes les fois qu’il fait un mensonge, ni qu’on gagne
cent mille francs à la loterie le jour où l’on a donné pour cinquante
écus de bons de pain aux pauvres ? Puisqu’il en est ainsi, ne trouvez
donc pas mauvais que notre Providence à nous ne vous fasse pas voir au
dernier tableau, comme à la fin des mélodrames, les bons ravis dans une
gloire céleste, et les méchants entraînés au fin fond des enfers par
des diables aux pieds fourchus.
Maintenant, pour compléter cette histoire, nous allons, si vous le
permettez, franchir d’un bond les quinze ans qui nous séparent du
commencement, et voir un peu ce que sont devenus nos petits personnages.
Voici d’abord Eusèbe. On le rencontre partout : aux courses, à l’Opéra,
au bois.... C’est ce monsieur qui se promène sur le boulevard un jonc
flexible à la main, une vitre sur l’œil, les cheveux et les favoris si
correctement taillés et séparés.
« Il est vêtu d’une façon ridicule, » dites-vous ?
[Illustration: Il a du chic.]
Pas du tout ; il porte la mode de l’année prochaine. Il doit cet
avantage à son tailleur qui le tient en grande considération parce que,
pour parler le langage de ces gens-là, il a du chic ; c’est-à-dire
qu’il ressemble à un mannequin habillé. En y regardant de près, vous
verrez qu’il a de la poudre de riz sur le visage, et peut-être aussi
que le coloris de ses lèvres est factice. Cela vous fait hausser les
épaules ?... Et à moi donc ?...
« Mais que fait-il ? »
Rien. C’est la seule chose dont il soit capable. Il ne sait pas
s’amuser parce qu’il manque d’esprit et de naturel, et il n’a pas
d’amis parce qu’il n’a pas de cœur.
« Mais, dites-vous, il appelle mon cher et mon bon tous les jeunes gens
qu’il rencontre, et ne parle que théâtre, steeple chase et soupers. »
C’est une manière de parler qui ne prouve rien. Croyez-moi, il a
le cœur et l’esprit vide et il s’ennuie comme un malheureux. Cette
tant redoutée attaque de nerfs qu’il a été toute sa vie sur le point
d’avoir, l’a empêché de travailler au collége, et un beau jour il s’est
trouvé qu’il ne savait rien et qu’il n’était bon à rien. Cela paraît
lui suffire.... On n’est pas moins difficile !... Ah ! j’oubliais :
il a une occupation, et une occupation pénible qui fera le malheur
de sa vie : en sa qualité d’incapable il est envieux. Il jalouse les
gloires les plus honorablement acquises, fait tout son possible pour
les ternir ; il trouve surtout un grand plaisir à se moquer de ceux de
ses anciens camarades qui se livrent avec succès à l’étude des sciences
et des arts.
« Peut-on se crétiniser de la sorte ! » dit-il en parlant d’eux.
Comment le trouvez-vous ? Ah ! s’il pouvait !... comme tout ce
qui parmi nous a du génie, du talent ou seulement de l’esprit,
disparaîtrait de la surface de la terre !... Il ne resterait plus que
des sots, et il en pourrait être le roi !...
« Et Adrienne Fallachon, est-elle duchesse ? »
Non, pas du tout. Plus sage que son père, elle a voulu se marier selon
son cœur et a épousé son cousin Étienne Fallachon, qu’elle aimait et
dont elle était aimée. Un jeune homme que vous ne connaissiez pas, ni
moi non plus. C’est tout à la fois, il paraît, un homme d’esprit et un
homme de bien. On le cite déjà parmi nos plus célèbres avocats. Et je
vous prie de croire que Jeanne-Hubert des Cordeliers et Marie du Jardin
ne se tordent plus de rire lorsqu’elles entendent prononcer ce nom de
Fallachon qui leur semblait si ridicule autrefois. Étienne a refusé
de les épouser l’une et l’autre. Elles sont coquettes, impérieuses,
frivoles et ignorantes. Adrienne, grâce à son heureux naturel et aussi
à l’influence de sa bonne et sage institutrice qui est restée sa
meilleure amie, est devenue une charmante jeune femme, au cœur simple
et droit, et à l’esprit remarquablement cultivé. Elle est pour son mari
une compagne aimante et dévouée, et pour ceux qu’elle honore de son
amitié une sœur affectueuse et indulgente.
[Illustration: Conclusion.]
« Et Maurice ? »
Oh ! Maurice, nous l’avons gardé pour la fin, pour la bonne bouche.
Il va sortir cette année de l’École polytechnique, où, grâce à
l’application avec laquelle il a étudié les mathématiques, il est
entré avec un bon numéro. Mais sa vocation l’appelle ailleurs ; plus
tard il travaillera pour se faire recevoir docteur ès lettres. Du
reste, c’est de ce côté que son goût l’entraîne, et on dit qu’il
joint à une connaissance approfondie des langues anciennes un talent
d’écrivain déjà remarquable. Son oncle, le marin, qui est aujourd’hui
contre-amiral, veut absolument que M. et Mme Kirchner, dont la
fortune est devenue immense en Amérique, élèvent pour lui une petite
fille qu’ils ont eue depuis leur retour en Allemagne, et qui est déjà
charmante quoique âgée seulement d’une douzaine d’années.
FIN.
8902.--Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
NOTES DU TRANSCRIPTEUR
La table des matières a été déplacée de la fin de l’ouvrage au début.
Les erreurs typographiques et de ponctuation mineures ont été corrigées
sans mention.
Les variantes orthographiques d’un même nom ont été uniformisées.
Les erreurs d’impression probables suivantes ont été corrigées :
Page 270 : « temps » a été ajouté :
qui les avait frappés, et en même temps lui apprendre qu’ils avaient
été sauvés
La table des matières :
« comparairaisons » a été corrigé en « comparaisons » :
Maurice se livre à des comparaisons dangereuses.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE D'UN CHEVAL DE BOIS ***
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