The Project Gutenberg eBook of Le clavecin hanté
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Title: Le clavecin hanté
Author: Jean Joseph-Renaud
Release date: April 13, 2026 [eBook #78439]
Language: French
Original publication: Paris: Pierre Lafitte, 1920
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78439
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CLAVECIN HANTÉ ***
J. JOSEPH-RENAUD
LE CLAVECIN
HANTÉ
ÉDITIONS PIERRE LAFITTE
90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
PARIS
Copyright par LIBRAIRIE HACHETTE, Paris, 1920.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
à A. R. H.
LE CLAVECIN HANTÉ
Depuis toujours, le père Laquinte, dit «Guignagauche», guidait les
visiteurs dans le vieux château de Senin-les-Ruines dont les tours
ébréchées s’imposaient altièrement sur les ondulations de la plaine
picarde.
Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait les pierres
historiques d’une voix nasale de marionnette qui sonnait bizarrement
dans le silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait
selon l’importance des visiteurs; ses propos devenaient même fort
intéressants quand l’auditoire était de marque.
Les articles sur le château de Senin qui paraissaient quelquefois en des
revues anglaises ou allemandes, n’oubliaient pas de mentionner le vieil
original.
A part ces fonctions que l’isolement du village rendait intermittentes,
le père Laquinte exerçait celle de rebouteux; ses drogues guérissaient,
incontestablement, des maladies réputées incurables. Cela lui avait valu
plusieurs condamnations pour exercice illégal de la médecine et une
renommée inquiétante de «j’teux d’sorts». Les paysans le craignaient et
haïssaient. Même ceux qu’il avait sauvés s’écartaient de son chemin.
Et puis il recevait des journaux d’Allemagne! Les gamins de l’école, au
crépuscule, gibecières ballantes, lui criaient de loin: «A pouille
l’Alboche!...»
Des années et des années auparavant, il était arrivé à Senin avec une
charretée de vieux meubles baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui.
Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, prenait vite une
bizarre expression de menace qui décourageait les questionneurs.
Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux ruines, dans une chaumière
encombrée de bouquins, de paperasses, de verreries chimiques.
La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes clartés rouges. Alors,
dans le village endormi, quelque cultivateur, se relevant pour soigner
des bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées de fumier:
«V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison!»
* * * * *
A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures voisines
annoncèrent des triomphes français en Alsace-Lorraine. On plaignait les
gars du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, on savait en
Belgique: ils ne seraient pas, les pauvres! à la reprise de Strasbourg
et Metz!... Puis ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement
démenties d’abord... Nos troupes, désordonnées, mélangées, repassèrent
au carrefour où, trois semaines auparavant, on avait été les acclamer...
Les populations du Nord, en fuite, disaient sans faire halte le désastre
immense et que, là-bas, leurs chaumières n’étaient plus que des poutres
brûlées joignant des murs en ruines...
Senin voulut rester d’abord... Mais, un matin, la brise apporta les
aboiements précipités du canon. Du sommet abrupt que le vieux château
terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, sur l’horizon,
d’immenses fumées à reflets écarlates...
Alors les courages fondirent. Les femmes criaient. Les tocsins se
répondaient sur l’immense campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent
frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, au hasard de la
fête. On tâcha d’emmener le bétail. On eût voulu emporter les champs,
les vergers... C’était un désordre pathétique...
Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure mal famée, parmi ses
livres et ses drogues, tranquille, louchant, dédaigneux, malgré le
fracas ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes...
«V’là Guignagauche qui veut faire camarade avec les Boches!» criaient
des vieilles. Et elles jetèrent des cailloux dans la fenêtre du «j’teux
d’sorts». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, troussant leurs
cottes.
... Au crépuscule, les routes brumeuses furent submergées d’uniformes
gris. Cette invasion, bruyamment, bonassement, avec une confiance
hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, l’étreignit, moussa
entre les chaumières...
* * * * *
Le père Laquinte fut interrogé par l’«oberst» commandant le régiment
bavarois qui allait passer la nuit à Senin. Cet officier supérieur,
gras, la taille amincie par un corset, le visage rond et rasé, les
cheveux teints, les pommettes rougies à peine et les lèvres un peu plus,
avait un roulement de hanches féminin et des manières précieuses.
Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux mains énormes et baguées
bizarrement, ne le quittait guère et sentait le musc.
Dans le régiment on surnommait l’oberst «la Poupée»; et le lieutenant
«la Gazelle» à cause de son musc.
Dans les bagages de l’oberst se trouvaient une grande quantité de livres
et de brochures ayant trait aux curiosités artistiques et archéologiques
du Nord de la France.
Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois rauque et mignarde:
«Regardez toute cette librairie qui me suit:... Et pourtant vos sales
journaux écrivaillent que nous sommes des barbares!... Monsieur l’expert
des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa puissante épée dans une
main et, dans l’autre, un livre! Notre puissance combative s’associe à
une extrême civilisation et en est un des aspects, une des clartés...
Mais cette photo reproduite par cette revue... là... n’est-elle pas
votre effigie? Oh! nous avons de la chance! Il paraît que vous êtes une
curiosité locale! Nous allons donc visiter ces ruines d’une façon
intéressante... Veuillez nous guider.»
Et un feldwebel, ajouta, en bousculant violemment le vieillard:
«Marche devant!...»
Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine son petit visage sec se
plissa-t-il davantage autour de ses yeux louchant, à peine les fanons de
son cou s’empourprèrent-ils.
Il commença à gravir la rude côte devant l’oberst, le lieutenant et une
dizaine d’officiers.
Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, devenait une
immense étendue de campagne où les moissons ondoyaient jusqu’aux forêts
indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus qu’un jouet minuscule avec
son clocher, ses rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit...
Enfin, le sommet!... Une passerelle menait aux ruines par-dessus un
grand fossé marécageux où coassaient des grenouilles centenaires.
Une énorme tour, presque intacte, offrit les marches creusées de son
escalier tournant...
Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications avec son nasillement
monotone, automatique, où subsistait l’accent du pays. Les Germains
écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, interrogeaient,
remerciaient...
En les grandes salles sonores, sombres, parfois d’étroites meurtrières
leur montraient l’étendue indistincte de la plaine où rougeoyait le
soir.
Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient irrégulièrement...
La plus haute salle était si vaste que même un midi ensoleillé y
laissait de l’ombre, si haute qu’au-dessus de soi on sentait, on
entendait, sans les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui y
nichaient... Là, spécialement, le silence, l’obscurité, l’atmosphère,
étaient étranges...
En entrant, les officiers se turent, soulevèrent leurs fourreaux de
sabre...
La voix de Polichinelle du vieux guide crépita:
«Vous êtes ici en ce qui constituait le salon de la dernière comtesse de
Senin, guillotinée, en 1793, à cause de son amitié pour
Marie-Antoinette, reine de France. Elle était très belle. Elle avait
beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle réunissait en ce château les
grands esprits de l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, les
peintres... Cette pièce, que vous voyez si délabrée, a contenu les gens
les plus fameux de la Régence et du règne de Louis XVI. Ah! si ces
pierres pouvaient parler!
--Qu’est-ce que c’est, là?... Ce vieux clavecin... lamentable avec son
clavier édenté et ses cordes tordues?...» demanda «La Gazelle», le suave
lieutenant de l’oberst.
Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement.
«Ce clavecin?... oh, c’est la légende du château... ou plutôt pas une
légende, Vos Excellences, non... une suite de faits mystérieux, oui,
mystérieux..., quoique _nettement constatés_ par les gens les plus
capables... Voilà: vers 1780, un de vos compatriotes, le chevalier
Gluck, vint en France où il fit fureur... La reine Marie-Antoinette le
protégea contre les partisans de son rival Piccini... Mais de nobles
officiers bavarois connaissent aussi bien que les lettrés français les
querelles des Gluckistes et des Piccinistes! Cela appartient à
l’histoire de la musique et Munich est la cité de tous les arts!... Or,
la comtesse de Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier
Gluck... Le comte, qui courait les gueuses de Paris et passait ses nuits
dans les maisons de jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort libre.
Et Gluck rejoignait souvent la comtesse en ce château, dont il devint un
familier... Il passait quelquefois deux jours et une nuit en chaise de
poste pour être ici quelques heures... Il était épris corps et âme de la
comtesse... Il préférait un regard d’elle à ses plus grands succès de
compositeur... Des livres marquent même qu’elle fut la seule passion de
sa vie et son suprême regret au seuil de la mort... Et ils ne se
trompent pas, ces livres, allez!... Nous en sommes sûrs, ici à Senin!...
Car, la nuit qui suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, le
chevalier Gluck _revient_ ici, en habit de la cour... Oui, Excellences,
il _revient_!... et pas d’erreur, ni d’hallucinations!... C’est bien
lui!...»
Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une façon intense.
L’obscurité, presque totale, était menaçante. De l’angoisse, comme
laissée là par autrefois, frissonnait entre les pierres humides...
--Oui, il _revient_ dans cette salle et il joue les motifs préférés de
son amie sur ce clavecin qui, alors, se trouve bon comme jadis et qu’à
cause de cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici... Oh, c’est bien
Gluck, allez!... Gluck tel que sur les gravures... Bien des gens, qui ne
croyaient pas, l’ont guetté _et l’ont vu_!... Il est transparent comme
de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper... Et on entend le clavecin
nettement..., de si beaux airs!... Aussi vrai que nous sommes là?... Et
tenez, Excellences, c’est justement ce soir l’anniversaire en question!»
Le père Laquinte murmura seulement ces derniers mots.
Dans les ténèbres, maintenant profondes, de la vieille tour, le vent
nocturne grondait...
«De la lumière...» ordonna nerveusement l’oberst.
Aux mains de plusieurs officiers, des cônes électriques parurent,
projetèrent des ronds pâles sur les pierres.
Et «La Poupée» ajouta:
«Les légendes ont parfois une intéressante part de vérité! Rappelez-vous
celle de l’Atlantide, qui semblait une diablerie de nourrice, et qui est
devenue une réalité historique!... La ville d’Ys, à la pointe ouest de
l’Europe, a parfaitement existé!... Or, nous avons ce soir une occasion
superbe d’examiner une curieuse légende... et de faire une politesse à
l’auteur génial d’_Iphigénie_!... Soupons dans cette salle! Notre
régiment qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à une conversion du
corps d’armée vers l’est, est ici, jusqu’à demain au moins, bien
tranquille... Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne...
L’ami, trouvez le nécessaire dans le village!...»
Et, se tournant vers «La Gazelle», le commandant bavarois ajouta:
«Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz?»
* * * * *
Le père Laquinte fit généreusement enfoncer par la soldatesque teutonne
les portes des maisons. Il indiqua les meilleures caves, les étables
riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes où les habitants
avaient enfoui des objets précieux.
Il fut populaire et obéi...
Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter et transporter au
sommet du château, un énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui
voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de minuit...
... Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, en un coin de la
grande salle hantée où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient des
lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de mangeaille, s’alcoolisaient,
tuniques ouvertes, accoudés lourdement.
La brume nocturne entrait, malgré les planches appliquées contre les
meurtrières. On avait chassé les oiseaux de nuit. Les pierres
suintaient. L’air sentait la cave, le rhum, le cigare et, soudain, le
musc, quand, d’un délicat foulard, «La Gazelle» s’essuyait les tempes...
Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait sur le roulement lointain de
la canonnade. D’un clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine,
illusoire peut-être, montait en vibrant à travers les murailles...
Au village, le régiment était ivre. Depuis les plaines belges il n’avait
pas encore trouvé de vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres.
Ces hommes habitués aux beuveries de bière absorbaient ces alcools
français comme du léger liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle,
ronflant, vomissant...
... Le commandant bavarois discourait, les yeux vagues:
«Minuit bientôt, Messieurs... La matérialisation de choix que nous
attendons, se produira-t-elle?... Nous sommes persuadés que non, à cause
de notre grand sens scientifique... Mais, qui sait?... peut-être!... Ah!
on en arrive vite à ces limites de la pensée: _peut-être... qui
sait!..._ Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en qui leur
Shakespeare incarna l’âme germanique: «Il y a plus de choses au ciel et
sur la terre que les philosophes n’en rêvèrent jamais!...» Grâce à ce
bonhomme qui louche et à cette attente puérile de Gluck, notre
imagination contemple le Versailles de Marie-Antoinette et toute cette
époque française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour savoir la
douceur de vivre... Versailles!... La cour admirable... le Trianon, les
bergeries, les menuets au clair de lune, les philosophes, les querelles
entre Gluckistes et Piccinistes... Antoinette! «... _O toi qui, dans tes
mains, portes aussi ta tête, rose et lis transformés en un bouquet de
fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir!_...» chanta leur
poète, dont l’art et le sang savent cette époque à laquelle nous voici
par notre violent rêve... Ah! l’heure est exquise pour nous Bavarois
raffinés... Mais à qui devons-nous cette joie intellectuelle?... à la
Force!... à nos canons!... Buvons au Kaiser!... Hoch!... Hoch!...»
Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, et péniblement, le
geste du toast. Ils se sentaient lourds d’une singulière langueur... le
corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, capables de dialoguer
mieux qu’à l’ordinaire, impuissants à tout effort physique... État
agréable, après tout...
Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait encore. C’était,
prématurément, l’horreur des nuits de novembre. Les heurts de la
canonnade se percevaient mieux.
L’oberst, la main renversée, petit doigt en l’air, regardait sa
montre-bracelet.
«Minuit moins deux...»
Tous les regards se portèrent obliquement vers la silhouette du clavecin
hanté, indistincte dans la pénombre...
Il y eut un silence. Les respirations inclinaient les flammes des
dernières bougies...
A travers les pierres de la tour, le premier coup de minuit vibra... le
second... le neuvième..., le douzième...
Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille salle... Rien... rien...
Mais les officiers contemplaient, hébétés, un rêve intérieur...
L’oberst, sans bouger, les paupières lourdes, murmura:
«Décidément, pas de Gluck... pas de Gluck... pas de Gluck... Il n’est
qu’une illusion... Mais les illusions ne sont-elles pas des réalités que
nous constatons mal!... Où est la vérité?... Qu’est la substance?...
L’atome possède-t-il plus qu’une existence hypothétique?... Le
percevons-nous?... Problème et encore problème!... Et sans fin...
Allons, il faut tout de même nous diriger vers nos cantonnements, en
bas... Non qu’une attaque de nuit soit à prévoir, loin de là... Mais nos
bougies défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son amie la
comtesse... levons-nous!... et descendons...»
En les officiers l’esprit de discipline luttait contre
l’engourdissement. Ils allaient se lever...
Quelques bougies encore moururent en grésillant. Les ténèbres étaient
presque complètes...
Soudain, la voix du père Laquinte susurra:
«Écoutez!...»
Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise silhouette du
clavecin!... On n’en avait pas perçu les premières notes, mais,
maintenant, elle se détachait, faible, claire, répétée par de menus
échos...
Hallucination?... Non... il n’y a guère d’hallucinations collectives...
Alors?... un mort jouait-il du clavecin, là?... Glacés de peur, les
Bavarois sentaient croître encore, et leur bizarre prostration physique,
et leur faculté de penser vite, clairement, tumultueusement...
Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant clair avant de s’éteindre,
projeta quelques vives clartés vers le clavecin: on y vit _une
silhouette en culotte courte et grand manteau de jadis... Les mains
jouaient!_...
Elles s’arrêtèrent... La mélodie cessa net, puis reprit, scandaleusement
moderne sembla-t-il aux officiers qui voulurent en vain se dresser,
protester... mais distinguent-ils le réel du rêve?... Non, puisqu’ils
entendent les cordes du clavecin éclater avec un vacarme terrible... Oh
oui, les cordes... Ce sont elles qui explosent, elles qui tonnent, qui
tonnent...
Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de s’endormir!...
* * * * *
... Le père Laquinte termina ainsi ses explications au colonel du
régiment français qui, si facilement, venait de reprendre
Senin-les-Ruines en une attaque de nuit:
«Oui, mon colonel, le jus de pavots dont j’avais arrosé leur mangeaille
les a grisés, puis endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium... Un
instant, j’ai cru la dose trop faible... mais ma vieille boîte à
musique, et moi au clavecin, en culotte cycliste et cape de berger, ont
fait l’affaire... Juste à temps, car, après avoir joué le grand air
d’_Orphée_, la serinette se mettait à moudre la valse de _Faust_! et
votre attaque commençait son tapage... Quant aux soldats ils étaient
tous fin saouls dans le village, et je savais bien que sans leurs
officiers... Comment, mon colonel?... j’aurai la croix d’honneur...
moi?... moi?... oh! mon colonel...»
L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE
Je peux maintenant écrire la raison du suicide, jusqu’ici inexpliqué, de
mon ancien condisciple de Condorcet, le grand biologiste Athanase Gille,
qui se supprima à moins de cinquante ans et tandis que l’univers
scientifique commençait à s’incliner devant son génie après l’avoir
longtemps contesté...
«Crise de neurasthénie aiguë» prétendirent les gazettes, courtoisement.
Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...»
Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus
remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son
anéantissement...
... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos
études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le
merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles
légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il
voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits
exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’_Iliade_, l’_Odyssée_,
dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et
Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui,
comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une
mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe
toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le
vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont
qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?...
l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’_un aviateur_! car
l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les
merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être,
notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis
par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout
fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est
pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des
échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus,
et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des
ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux
grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque...
Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement
récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve
d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des
ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th.
Wood, Silbermann, Cantagallo...
Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres
ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour
laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands
maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment
que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout
Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante
conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans
les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue
robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les
triangles polychromes du macrocosme...
Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très
bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me
prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la
pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par
bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en
s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses
vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge
jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je
revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un
peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa
voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin!
Il disait, avec son accent enthousiaste:
«Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille
Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité...
Ys _exista_!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme
emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de
Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre
coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée
basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes,
là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et
elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que
jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en
bateau, _au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis
d’Ys_... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec
un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots
laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop
géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux
cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...»
En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une
perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales,
qui ne pouvaient être des rochers...
«Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce
distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte
d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en
vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux
d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que
notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de
la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent
pendant certaines nuits d’hiver?...»
* * * * *
... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine
d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase
Gille.
Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment
petits.
«Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible,
m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de
le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres
des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de
bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette
besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même
y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à
Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime
métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la
surface du globe...»
En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums,
créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de
les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de
thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux
desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement
utiles à la création de ces remèdes souverains!...
... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien
compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente...
Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les
yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans
forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de
chimie...
Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me
parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la
tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes
qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes
du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et
d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs,
mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de
leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus
décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages,
volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la
facile clef...
Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me
vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon,
Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle...
Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes
lettres demeurèrent sans réponse...
Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de
Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses
expériences...
... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi:
«Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est
formidable... _J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de
Longue Vie!_... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la
jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de
penser, d’agir... la jeunesse!...
«Oui, j’ai retrouvé ce secret!... _trouvé_, plutôt un nouveau secret car
les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le
rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et
correspondant à leur avance mentale.
«Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories
scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien.
«En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé,
analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre».
«Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de
solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un
organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me
donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et _vivants_. Mes
sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur
de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies
torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un
fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique,
mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums
rajeunisseurs forment un ensemble _polyvalent_, c’est-à-dire capable de
rendre à _tous_ les organes leur force primitive, soit directement soit
grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule
unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme
de sérums spécialement composée pour lui.
«Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le
rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au
terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets
périrent. Mais ils mouraient _guéris de la vieillesse_ et ayant repris
complètement l’aspect physique de l’âge adulte.
«Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu.
La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque
aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en
cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre...
Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de
penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur...
Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à
franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie
aussi un instant arrive toujours où il faut risquer...
«J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui,
de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient...
«Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les
poussèrent dans un auto.
«Ces trois sujets étaient extrêmement différents.
«L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de
demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse,
savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources
monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste
quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu
en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence
de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent
pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des
entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de
Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le
soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes».
«Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et
de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé
à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à
celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de
tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques,
ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses
opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.
«Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait
brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle
abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du
grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni...
Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la
misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard,
un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile,
alors que les infirmités l’accablaient...
«Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales
successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections
intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces
trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur
vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une
suffisante justification morale de l’entreprise...
«Un mois après, _deux jeunes hommes et une adolescente_: EUX! allaient
et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!...
* * * * *
«Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux.
«Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre,
ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et
l’expérience, et ce fut le tragique de la chose...
«Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis _nous_ car mes
aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent
assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux
générations s’additionnaient en ces trois _surhumains_... Leur puissance
d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils
comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse
ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes
merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était
d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le
plus intense du mot...
«Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides
de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le
resplendissement complet de leur génie qu’_en une seconde existence_,
séparée de la première non par la mort mais par une régénération
scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?...
Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent
pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors,
centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les
_Surhumains_ rêvés par Nietzsche!...»
«J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple
divertissement, _Paul_ se mit à sculpter dépassent ceux de la grande
époque grecque... Va les voir, et juge!...
«En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux;
en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc.
«_Pierre_ acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale,
grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette
lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et
signait d’un pseudonyme.
«Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui
guident le Monde!...
«_Ève_?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les
grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies,
resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle
assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle
transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette
rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au
cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch,
Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde
musique, sa voix!...
«Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi
pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances
séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes
les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les
phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a
contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle
quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage;
ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez
moi...
* * * * *
«Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé
à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.
«Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni:
moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à
m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image
ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque
je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là,
devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour
Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu
dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain,
surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle
est inimaginablement belle!...
«Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour
moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?...
peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin
scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse
intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu
souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par
exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais _causé_ qu’avec elle...
«Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension
s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus
en faire justice...
«Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois
«recréatures».
«Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse
devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou
Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence
religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et
marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un
acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée,
car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la
beauté devient une toute-puissante morale.
«--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers!
dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il
suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine,
prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus
magnifiantes ivresses de la beauté!»
«Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit
d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de
la vieillesse.
«--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous
dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la
jeunesse.»
«Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je
repris:
«--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient
pour vous une formule sainte...
«--Je _croyais_, alors!... Je ne _savais pas!_... Le Beau n’existe
point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel
individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est
purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les
conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi
s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites
pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie
guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un
besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je
désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc...
«--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez...
«--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?...
M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois
certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux
vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle
série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce
catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres
qualités...»
* * * * *
«... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!...
«Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer.
«Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un
pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin
célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière
internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y
trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne
puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux
demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des
délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux
bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le
pseudonyme...
«--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de
l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique
semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens
âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de
la vôtre...»
«Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait
devant son visage...
«--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes
jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à
mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau
désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment
le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre
surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule
toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi
participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...»
«Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je
s’écrouler mon œuvre?...
«J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes
paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de
fumée bleue...
«--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort
humain vers un but qui s’élève constamment?
«--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève
pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent
nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du
bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au
casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire
quelques parties ici... à quatre ou cinq...?»
«... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi
physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes
lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je
ne voulais pas entendre, pas comprendre...
«Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin
de parc où Ève, en un hamac, lisait...
«La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du
soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre...
«Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie
excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son
teint, en la cambrure puissante de son torse...
«Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule
existence ne suffit pas!...
«Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se
pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle
m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien
passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris
aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors,
dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre
jeunesse reconquise...
«J’osai murmurer: «Je vous aime!»
«Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se
changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête,
le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs...
«--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la
tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter
il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui
contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps.
«--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez
émue, Ève, vous aussi...
«--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature
nous guide vers un gouffre d’ennui.
«Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces
étincelles... et claquer mes dents?
«Mes paumes saignaient par mes ongles...
«J’entendis ma voix objecter avec désespoir:
«--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les
meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le
formidable Amour?...»
«Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque.
«--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces
gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais
qu’un peu de lassitude dans le sourire...
«... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle
adolescente qui parlait comme une vieille femme...
«La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement...
J’avais pu restituer à ces trois êtres l’_aspect_ de la vingtième
année... L’_aspect seulement!_... C’étaient trois momies conservées
vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur
avait transmis l’_expérience_ de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la
jeunesse...
«Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.
«Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son
énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort,
ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience...
«Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux
générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les
vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et,
avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si
grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse.
«Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?...
Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut
plus aimer... Pourquoi vivrais-je?...
* * * * *
«Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes
me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je
ne suis pas un dément...
«Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules,
énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me
rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement
sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma
méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est
anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma
tempe cette arme froide...»
LES YEUX[1]
[1] D’après Amb. Bierce.
Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul,
dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de
lire _Les merveilles de la Science_, de Monyster, et un passage de ce
très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique.
Ce passage disait: «_Il est attesté par de nombreux et sages témoins que
les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale... Évitez le
regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui
et vous périrez de sa morsure_».
«La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens
instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les
ignorants rejettent!...» pensa tout haut Harker Brayton.
Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur
lequel toute lecture avait grande influence...
Pour mieux penser, il abaissa le livre...
Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son
attention...
Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux,
rapprochés l’un de l’autre...
Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture.
Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le
livre et rechercher ce qu’il avait vu...
Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que
tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient
légèrement plus près de Brayton.
Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à
l’attention superficielle qu’il leur prêtait.
Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée
qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le
divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura...
Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous
le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force
accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait
l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les
anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux
points brillants étaient les yeux...
L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait
vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux:
ils regardaient les siens, avec intention...
* * * * *
Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu
ordinaire et qui demande une explication...
Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences
et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un
savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise
près de San Francisco.
Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe
toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment
ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec
le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une
«serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers
certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les
tortues et les serpents... les serpents surtout!...
«Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il.
Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y
rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque,
empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un
fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés»,
elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de
ceux-ci--_et Harker Brayton le savait!_--plusieurs fois avaient été
trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur
présence était terriblement dangereuse.
Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence
chez le Dr Druring était confortable et calme.
* * * * *
M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait
d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût...
Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés.
On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait.
Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas
le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il
ne ressentait pas!...
Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui
arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et
choquant...
Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la
longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?...
En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette
chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les
tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des
jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de
son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton
respirait...
Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux
l’esprit considère d’abord et l’action suit...
Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement,
à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher
du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est
de la puissance, et la puissance est une menace...
Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs
non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en
saisira un...
Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite...
il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce
geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer:
«Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne
là, instinctivement j’hésite à reculer...»
Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos
d’une chaise afin de conserver son équilibre.
«Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...»
Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu _en
avant_ de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il
produit?... il ne s’en rendait pas compte...
Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le
pied gauche vint se mettre _en avant_ du pied droit...
Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh!
elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en
était toute blanche...
La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux
enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des
étoiles électriques, pétillantes...
Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il
ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore...
tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba
bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses
yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils
multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant.
Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs
lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend...
où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des
heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile,
qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la
reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale
à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les
roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des
siècles, cet hymne éternel...
Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le
grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination
auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage
glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie,
immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent
prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or,
évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux
humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt
ans...
Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme
un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors...
... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là...
Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son
nez, de ses lèvres.
* * * * *
Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante
contre la poussière du mince tapis...
La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant
ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!...
Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui,
fuir éperdument, délicieusement!...
Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près,
sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop
affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il
veut savoir... il veut...
Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore
un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la
bête immonde.
Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur
l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux
brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!...
la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile
triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience...
Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de
l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les
jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions
nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se
courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de
l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses
mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à
l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes...
* * * * *
Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur
du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement
bonne.
«Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un
splendide _ophiophagus_.
--Un quoi?
--Un _ophiophagus_?!
--Qu’est-ce encore que cela?
--Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de
divorce!... L’_ophiophagus_ est un serpent qui présente cette
particularité bizarre de dévorer les autres serpents...
--Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais
comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En
les fascinant sans doute?»
Le Dr Druring fit un geste d’ennui.
«Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir
magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une
très vulgaire superstition!»
A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse...
se prolongea en plainte...
Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement...
Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent...
Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre
à quatre.
Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs
domestiques, qui avaient entendu, eux aussi.
Ils entrèrent ensemble...
Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules.
Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort.
Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus,
portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques
reculèrent.
--Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en
s’agenouillant près du corps...
Son regard alla par hasard sous le lit.
«Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...»
Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à
l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura
immobile.
C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre.
EN EUPHORIE
Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour
ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le
professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc
Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à
perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont
les plus tenaces...
Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la
jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que
d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont
d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter...
... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la
bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il
n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa
canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser
l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui
demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant.
Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser...
«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire
tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose...
--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte
tranquillement...
--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers
instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien
douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...»
Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie
limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles
blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de
Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes
d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de
cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans;
alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages;
il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la
place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses
petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les
ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir,
l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était
curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de
Paris, un murmure lointain...
Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia:
«Tu es certain que... c’était bien lui?...
--Oh Jeanne! absolument certain!...»
Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour
aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face
des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette,
avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un
emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient
ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses
idées, effrayaient les grands industriels...
Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des
dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de
l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de
Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers
grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle
serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin
heureux...
L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et
une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands
rêves n’apparaissait...
Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait
quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève
lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en
province, chez un oncle, demeurèrent vains.
Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur
Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations
paternelles promettaient une carrière facile.
Maurive partit en Amérique, comme émigrant.
Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de
la richesse...
«Et comment... cela... s’est-il passé?...
--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation
de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de
chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus
coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de
son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi:
«Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux
États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall
and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le
directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que
le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de
l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du
paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire...
«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais
quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il
t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré...
C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne
s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je
parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait
déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant
d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans
la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir...
Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de
sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à
vide...
«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se
trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques...
«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde.
«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux
fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?...
Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue
Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le
souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais
part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une
éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement,
presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner
de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un
médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec
laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste,
_euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même,
ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis
permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer,
que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais
pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de
cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude
professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient
tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses
traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en
s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a
surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de
ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?...
--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais
d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais
es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?...
--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces
invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...»
Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude
presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il
_lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que
Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté
durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir,
dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui,
Stéphane, son Stéphane!...
LA FOUILLE
Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le
vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement
cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services
de paquebots.
Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons.
Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux
traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui,
immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et
la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me
trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques
Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une
affaire tragique dont seul je sais le secret.
Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna.
«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à
cheveux gris qui est tout seul là-bas...»
J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes
avec moi?_»
Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.
Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain,
lamentable... La foule se referme sur lui...
Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus.
Merci!_»
Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul
et qui parfois s’enivre...
Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme
si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.
* * * * *
Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit
camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme
de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était
spécialement éclatante ce soir-là.
Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares...
Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant
causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus
charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir
semblait considérable.
Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel
la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun,
obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des
histoires de mines de diamants.
Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a
vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans
la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des
noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous
entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.
«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne
vaut guère que trois cent mille francs, le voici...»
Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme
une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les
aventures.
Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes
pendant le récit.
Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je
suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute
encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée,
polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette
de platine.
Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous
faisions cercle.
Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La
fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le
temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les
tropiques.
Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière
ordinaire.
Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est
plus_!...
Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre...
Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles:
rien...
Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage
barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis
dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient,
on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme
fort malheureuse...
On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que
les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne
comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de
guéridons à tiroirs.
Personne n’était entré. Personne n’était sorti...
Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le
diamant demeurait introuvable.
Nous nous regardions...
Destieux dit alors sèchement:
«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a
disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à
ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque
arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter
cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons
nos poches!... Et je donne l’exemple...»
Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa
l’embarras qui planait...
Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner
son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on
palpe ses manches, son torse, ses jambes.
Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le
dernier à avoir le diamant entre les mains.
La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité.
Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a
passé, sauf Jacques Neville...
On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se
crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.
«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine,
que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je
n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux
prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille
humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que
cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un
chèque pour cette somme...»
Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez
emporté, s’écrie:
«Il faut pourtant savoir...»
Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique
diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce
parmi les chaises renversées.
Destieux sonna et dit au valet qui parut:
«Reconduisez M. Neville...»
Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une
sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée»
avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux
enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment!
«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle.
Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que
je ne l’aurais supposé, répondit:
«Je chasse cet individu... ce voleur!...»
Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une
attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante...
Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique:
--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos
poches... Laissez-vous fouiller!»
Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise
ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce
regard...
Puis il sortit...
* * * * *
En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la
porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.
«Vous me croyez coupable?...
--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?...
--Vous allez la comprendre...»
Il monta chez moi. La porte close, il cria:
«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens...
--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous
débarrasser du diamant!...
--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication...
Fouillez-moi!...»
Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son
sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir...
Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la
poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et
le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme
de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle
aussi...
«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner,
puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon
désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse
est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux
aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire
maintenant?...»
Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil!
Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et
j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un
n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant,
mais surtout, le voleur...
* * * * *
Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée
dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine,
nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes
considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que
nous n’avons plus qu’à attendre.
Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un
joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu
vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir
aujourd’hui...
Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le
vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa
trépidation, chaque trois minutes...
L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut
diverses clientes avant la nôtre...
Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un
diamant--qui est bien celui de Christian!
Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy
Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds
cachés par une gaze!...
Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans
souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant,
Messié!... En se dépêchant, Messié...»
Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua:
le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde
dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis
qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre
l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par
hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de
couturière...
Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les
dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du
banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot
de regret...
«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif...
* * * * *
On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec
soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville
restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la
pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le
chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale,
il n’eût pas trouvé de prêteur.
Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères,
démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs
années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait
intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le
mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque
beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité.
Il ne me crut pas.
Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps...
Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de
sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby
rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle?
... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont
le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune
ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.
LES ÉVADÉS
«Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière
suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là
encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y
est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que
si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu
n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu
bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et
on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis
qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de
classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont
presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura
l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre,
c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra...
Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...»
Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette.
Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre
les branches.
Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle,
paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les
reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse...
Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt...
Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis
du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de
conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une
représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route,
marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles
devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands
bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au
Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en
un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent
malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse
miséricordieuse!...
... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense,
le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se
parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de
l’autre, et les bras tendus à cause des arbres...
La voix de Pastier dit:
«Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu.
Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...»
A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin.
Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent
côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.
* * * * *
Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en
rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux
grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête
sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas
dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds...
Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des
saucisses!... Elles eussent suffi à Blin _ou_ à lui, à _un seul_, pour
atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais
pas _à deux_...
L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr
d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles
teutonnes...
_Un seul_ pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?...
Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des
grands arbres...
Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts
silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa...
Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse
écriture: «_Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais,
seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!_»
Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et
il s’éloigne en silence.
* * * * *
Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux
transis pépièrent.
Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne
risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les
rencontres dangereuses comme le jour...
En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une,
deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses
jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il
était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas
dormi plus de deux heures de suite...
Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds,
de la vase sournoise menaçait de l’enliser...
Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des
gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement!
A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une
grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon
bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré
épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir
par crainte de déceler sa présence en ronflant.
La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la
calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une
amertume acide...
Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!...
La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un
village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une
cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner.
Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche
en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là
il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de
mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une,
il ensanglanta ses mains tâtonnantes...
Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais,
plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience
qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait
toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il
étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite,
incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus
à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg...
Comme il l’eût savourée!...
L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un
ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses
souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les
retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et
l’avance lui devint une torture...
Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se
traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il
resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il
s’endormit.
Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et,
en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au
soleil.
«Ya... ya...» balbutia Pastier.
Le rustre s’éloignait en riant.
Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées
d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des
feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce
fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus
la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction
approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de
lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il
allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il
distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un
peu de soupe...
Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle
vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu
sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût
jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la
Suisse, la liberté!...
Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la
poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea,
délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il
disait: «_Guten Tag_»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux,
si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre...
Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!...
La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre
la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs
détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des
branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu
son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut
encore, désespérément...
Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le
silence forestier...
Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et
ne bougea plus.
Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait
que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa
main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait
sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de
même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés?
Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque,
et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer.
«Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner
de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant
et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas
d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera
noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est
sauvés!...
--Sauvés?
--Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis
que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas
des fois un peu de conserves?...
--Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était
bien là quand je suis parti... Et mon papier...»
Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut:
«On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le
camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma
couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard
possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier...
Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant
l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté...
Hein, mon p’tit, on est des frères!»
Riant, pleurant, ils s’embrassaient.
LA FENÊTRE BARRÉE[2]
[2] D’après Amb. Bierce.
Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable,
pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de
Cincinnati.
Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs,
isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des
bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre,
du plomb, de la quinine, et des conserves.
D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur
pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des
misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait...
Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand
ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs
jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler...
L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait,
non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était
barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre,
hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir
voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier...
Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même
la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves...
On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi
obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le
questionnait...
Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une
dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection.
J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement,
furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois
jours.
Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du
district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et
aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main
enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du
temps à rédiger.
Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre...
* * * * *
Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt
vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait
le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des
heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété
de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de
feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage
tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe,
toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par
l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans
le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui.
Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues
de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de
l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante
beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à
cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans
la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un
beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune
trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des
conditions féroces, deux prétendants évincés...
Juste après le _oui!_ devant le clergyman en tournée, il s’évanouit,
ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures...
... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation,
dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude
centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement...
Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours...
* * * * *
Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas
redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril
de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes
microbiennes nées des putréfactions végétales et animales...
Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut
pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre,
elle balbutiait et pleurait...
Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la
quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites.
jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel
de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des
recettes...
Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut
reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de
bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande
ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible
de douleur et d’effroi.
Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa
main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire
aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés...
Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de
sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours
peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour...
* * * * *
La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait
d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son
fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce.
Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le
repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse...
Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois
rude, la chère table de leurs repas!
Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les
doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au
fond d’un coffret...
Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait
nocturne, hostile...
Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à
fauves...
Ce serait pour l’aurore...
* * * * *
Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il
s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les
repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains...
La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu
qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière
seconde...
Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi
depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte,
caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son
repos. Un irrésistible sommeil l’accabla...
... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!...
pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait
qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?...
La lampe s’était éteinte... Silence épais...
A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité...
Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa
respiration était suspendue, son sang immobile.
_Quoi_ donc l’avait éveillé, oui, _quoi_?...
Et _où_ était-ce?...
Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa
mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages
aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix
susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte...
Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la
table sur laquelle il était toujours accoudé, _remuait légèrement_... et
il entendit un _pas_ dans la chambre... Non, _des pas_!... comme des
pieds nus marchant sur le plancher...
Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?...
La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente
garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de
cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le
nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui,
sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas...
Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps
qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher...
Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte...
L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les
bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie.
_Il n’y avait rien sur la table!..._
La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit
son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans
les ténèbres...
Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps
de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.
Murlock s’évanouit...
* * * * *
... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme
colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à
l’ordinaire...
Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné
le fauve mis en fuite par le coup de feu...
Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau
sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans
une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait
une expression d’abominable terreur...
Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve...
LES FACTURES
Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin.
Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse,
des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses.
Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les
voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du
quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre
et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un
baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un
poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace».
Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une
famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la
Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports,
cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent
acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne
peuvent sortir de France.
La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas
avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure
extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au
lendemain.
C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi
cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter
en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont
certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces
agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse,
cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint
ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants
d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils
leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure,
manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du
corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale...
Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique
incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et
le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent
des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est
redoutable et délicat.
* * * * *
Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne.
Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui
devait être longue.
Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une
moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains
maigres.
En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement
d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel
apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra.
--Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces
paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et
je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la
circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener...
vous l’interrogerez vous-même...»
La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du
Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs
attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité
apparente.
L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs
interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta
son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les
papiers suspects.
C’étaient deux factures de grande couturière.
Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces
traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua
pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif
passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence
d’écriture secrète.
Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de
caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!...
Le cas était net, flagrant, extrêmement grave...
Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la
ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide,
défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et
d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des
files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés,
enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et
cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des
papiers comme ces deux prétendues factures!...
Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils
du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières...
Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en
attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les
voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant:
«C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...»
Au son de cette voix, l’officier sursauta...
Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme
élégante, jolie, animée, et se retira.
«Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment,
c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle
veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi...
J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain,
et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me
demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter
abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il
est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on
me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes...
Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?»
Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les
phrases en allemand, les chiffres, les plans...
Elle prit un air insolent et naïf.
«Je ne sais pas ce que c’est cela...
--Marthe... la vérité!...
--Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à
moi...
--Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!»
Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa
figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses
lèvres rougies tremblaient...
La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et
ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il
avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le
Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien
tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!...
je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour,
accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914.
Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile
d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut
à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des
premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque,
blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A
l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux
infirmières émues d’une si violente passion...
Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous
ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce
qu’il «lui cédait trop».
Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne
résistait point:
«Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.»
Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef.
«Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!...
tu ne vas pas me faire avoir des ennuis!
--Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!»
Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui
repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin.
Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots
pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant...
«Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...»
D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de
salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes...
Elle balbutia enfin:
«Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers...
Ce n’est pas moi... C’est Freddy!...
--Le Portugais?
--Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la
guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu...
Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la
frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce
n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de
la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne
peux en avoir que par lui... Regarde.»
Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de
piqûres rougeâtres.
«Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister...
Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y
a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me
remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien
su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!...
on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...»
Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait
tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur,
toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes
incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne
tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis
l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du
château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une
silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que
dépasse la chevelure blonde...
Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si
intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à
genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son
chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine...
«Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au
feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si!
je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et
toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!...
Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si
tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi...
je ferai tout ce que tu voudras...»
Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait
aimé davantage...
Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un
réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage
de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités.
Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme
suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans
ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa
mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté
Nationale!...
Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui
montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les
panaches mous des explosions, le jappement prolongé des
mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en
désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves
garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient
affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le
poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce
netteté...
Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que
cachait le tapis de la table.
Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça,
injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous
enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de
l’Armée, 2e Bureau, S. C. R...
Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service
dans le petit bureau.
Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et
crispée:
«Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant?
--Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front.
--Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour
l’instant...
--Je sais... je sais...»
AU PONT DU HIBOU[3]
[3] D’après Amb. Bierce.
Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du
parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche.
Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel
il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à
huit mètres au-dessous de lui.
A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de
l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent
quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait
avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou...
Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les
armes.
Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le
regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal...
Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive
après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect,
même par ceux qu’elle n’impressionne pas.
L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un
planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage
distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit
l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas
exclus...
Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou»
qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton
Farquhar.
... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le
garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait...
Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses
pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de
bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut
de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à
ses trois enfants...
Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la
fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants
vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les
fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours
avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et
maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il
laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés...
Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de
citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du
général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste
devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné
aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus
jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses
enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme
sur son épaule...
Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec
les êtres chers, il baissa les paupières...
Ses ultimes instants duraient... duraient...
Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait
maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron
sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il
écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec
appréhension... Les intervalles de silence entre les coups,
s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de
l’autre?...
Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre...
Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle.
«Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma
tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre
deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma
demeure!... Ma femme, mes petits!...»
Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée,
à rang triple, les réunissait implacablement...
Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son
sabre.
Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit
conscience...
Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se
trouvait-il?...
Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite
sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de
l’eau saumâtre comblait sa bouche...
Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de
tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les
yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une
lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau,
certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle
recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la
surface...
Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses
poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son
attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel
splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde
cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou
du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair...
Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla
délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse
des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente
de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent
extraordinaires.
Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante.
Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle
de l’horizon, les soldats qui gesticulaient...
De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se
groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à
l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le
vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les
balles...
Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de
jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la
vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le
tonitruement du Niagara.
Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors
qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le
pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui
augmentait... De grands bois couvraient les deux berges.
Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son
cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec
la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était
senti autant de vitalité physique, de puissance mentale...
Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une
coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre...
Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!...
Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna.
Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après
il était à l’abri dans la forêt.
Sauvé!...
Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une
clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont
il ne reconnut pas le goût...
Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne...
Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence,
imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus
elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait
dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!...
Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire,
distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son
père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage...
oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la
petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les
fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le
poétique carillon grêle... il entendit...
* * * * *
Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la
bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de
grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un
brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique...
La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne
furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes
étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur
ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une
signification secrète, maligne?...
Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même,
entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible,
il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne
l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles
pouvaient constituer un danger pour lui...
La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou
nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa
en l’avançant entre ses dents, en plein air froid...
Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas...
... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est
maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des
poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources
invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les
talus.
Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la
fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille
dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient...
Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante
joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le
plus petit en trébuchant...
Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une
grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis,
silence... ténèbres...
... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait
doucement dans l’air, sous le pont du Hibou.
* * * * *
L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures,
des jours[4].
[4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney
Porter), qui plagia aussi un épisode des _Misérables_ dans une
nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: _Alias Jimmy
Valentine_, jouée à Paris sous le titre: _Le mystérieux Jimmy_.
LE DUEL AU CIGARE
«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une
ménagerie?...»
L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait
d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches,
illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille
diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine
et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas...
Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa
petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux
sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses
manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de
grands anglo-saxons...
Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient
ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec
grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il
commanda un whisky-and-soda.
L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des
lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des
ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait,
par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense
prairie déserte...
La voix injurieuse reprit:
«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant
ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...»
Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes
les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur
bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les
mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver...
«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage
humain...»
A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les
cuisses... On se renversait pour mieux rire...
Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!...
Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest
demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver
répond vite à la moindre offense...
Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche
intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de
parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son
nom: Molinier (Jean).
«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup
d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret
militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de
guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt
du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles
d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne...
Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à
soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York
après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon
sang à la défense de mon pays...»
Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire
le large vent de la plaine...
Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune
encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en
Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était
la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était
un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas
une sympathie frémissante...
L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une
chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva.
Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la
tête.
«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule
noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle
Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient
pas la mer... je...»
Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par
Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps
à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à
un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi
les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des
genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles
et le «sonnait» sur le plancher.
Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la
respiration calme, déclara:
«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de
le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui
donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un
Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et
c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste
une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...»
Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par
origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees
qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour
le petit homme contre le colosse.
Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis
paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu
aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»...
Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse.
Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa
main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté.
Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva,
parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un
vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du
linge gras qui le protégeait contre la rouille.
Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui
dit à voix basse:
«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme
la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont
l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec
ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place.
Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de
l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il
nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et
atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double
roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu...
--Tout va bien... Coupez le sermon!...
--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!...
Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement
entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à
l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!...
Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur...
--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de
même... Allons-y!...»
On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes.
Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir,
avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La
grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois
s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence
si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes
chassant au loin...
Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais
là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois,
et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes,
voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins,
sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et
absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux
peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux
veuves» que de semblables conditions rendent fréquent.
On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut
difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare
qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque
adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile
pourpre...
Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de
s’écarter de lui pour laisser le champ libre:
«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce
genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le
cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu
de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un
mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...»
Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses
mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit:
«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais
moi j’aime les choses simples...
--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas
d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme
et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de
l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté
de viande froide...
--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi...
Retirez-vous, mon vieux!...»
Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe,
attendaient le commandement: «_Feu!_»...
C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird
réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres
étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme...
«Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...»
Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags
rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa...
Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout
point de mire exact à Molinier...
Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile!
«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire
plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne
veulent jamais rien écouter, même quand...»
Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps,
mais Molinier avait certainement tiré le second...
Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des
gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment
savoir?...
--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson.
--Ça va, merci!...»
On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche
trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de
marionnette projetée à terre.
Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait...
Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise,
dit à Mac Pherson:
«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de
même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce
truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait
le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai
tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je
l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a
sifflé à un mètre à ma droite...
--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé?
--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père
tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de
France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis,
j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les
animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon
vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans
moi!...»
L’ADIEU
Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la
tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les
domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour
entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que
je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses
nuées humides: pas de gothas à craindre...
La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est
l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme
pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours
derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer
qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces
tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément
unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de
nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes
extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant
pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une
même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles
tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de
ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens
plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions...
peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à
distance...
Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai,
heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse,
en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de
là-bas, il l’avait _senti_...
... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la
joins aux précédentes dans un coffret...
Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui
est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me
laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de
cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il
affectionne...
Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la
lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me
regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit
sur mes genoux.
«Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à
l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes
deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis,
Sphynge, nous le reverrons?...»
Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les
pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le
premier anniversaire de notre mariage...
Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février,
sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime
parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le
Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le
salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais,
ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon
mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse
qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le
paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience...
Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être...
en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile,
complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute.
Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si
profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le
tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall...
d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma
respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle
est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme
frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc?
Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de
moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de
silence...
Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends
même pas, tandis que...
Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour
leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je
ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester
immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter...
d’écouter quoi?
Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je
proteste parce qu’elle est sans raison!...
Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le
hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner
je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je
sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur
possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de
ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait...
Qui est-ce _on_?... Chut!... chut...
Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau
prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les
sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un
monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit...
Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le
tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me
défendre!...
Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et
elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je
ne suis pas une malheureuse hallucinée!...
Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je
me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en
étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille
doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en
sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne
me contraindrait à bouger.
Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes...
c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à
s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du
palier...
Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte...
Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail
j’aperçois tout le palier tranquille...
Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine...
Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre
dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire
assurance...
Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas
invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?...
On a heurté un tabouret...
Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le
tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une
image?...
Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la
glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!...
il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on
vient de le poser soigneusement à sa place...
Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre...
j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la
table, avec bruit...
Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est
là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle
d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu
comme un sanglot... un sanglot...
... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une
soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère
est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi
semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle
s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort...
Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_...
Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte
d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement...
je parcours la maison... Rien d’anormal...
Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que
je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il
savait!...
Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur...
* * * * *
Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois
d’après!...
Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me
reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le
bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est
disparu. De l’espoir encore!...
Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend
visite. Il vient de la mairie...
Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à
_minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse
épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa
montre brisée...
Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans
notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le
livre, posé la main sur mon front?...
Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse
vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa
dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène
terrifiante?...
Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai
eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu
à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus
subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?...
... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais
accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du
24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de
chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à
travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu...
Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma
tendresse...
J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La
planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à
incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté
discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à
renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a
rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à
l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?...
Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée
si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers
moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants,
on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être
cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours...
Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?...
L’ORTEIL EN MOINS[5]
[5] D’après Amb. Bierce.
La vieille demeure des Mantish était hantée. Les gens sceptiques, et il
y en avait déjà beaucoup en 1840, dans ce coin de l’Amérique du
Nord!--convenaient qu’il se passait là des faits vraiment étranges.
C’était une maison très ancienne, non pas en ruines mais depuis
longtemps abandonnée, dans une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin
où l’on passait peu.
Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise réputation; même
en plein jour il suffisait de la regarder pour ressentir un malaise qui
se transformait vite en effroi. Seuls certains châteaux d’autrefois ont
une atmosphère aussi triste, aussi déprimante...
Après le crépuscule, les gens égarés dans ces parages voyaient avec
angoisse la maison damnée surgir de l’ombre; alors, ils s’éloignaient
vite et, rentrés chez eux, tremblaient encore...
Mais il y avait pire: selon de nombreux et irrécusables témoins, des
silhouettes pâles erraient la nuit autour de la Maison Mantish, y
entraient, en ressortaient, bien que volets et portes fussent
hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses plaintes, perçantes,
humaines, qui venaient de ce lieu d’épouvante et que rien
n’expliquait... On avait vu des lumières livides briller à travers les
fentes des volets.
Quinze ans auparavant cette maison était fraîche et riante. Mr et Mrs
Mantish l’habitaient: lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née
Gertrude Cash, une blonde délicate, un peu timide, aux grands yeux
bleus.
Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de fureur alcoolique, Mantish
étrangla sa femme. Quand il revint à la conscience, il s’enfuit...
Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. En ce temps qui ne
connaissait ni le téléphone, ni le télégraphe, douze heures d’avance
c’était l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait jamais être
rejoint.
Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment de Robert Cash,
père de la pauvre Gertrude, fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle
acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation.
Robert Cash, qui vivait toujours au moment où se passe ce récit,
affirmait avoir reconnu plusieurs fois sa fille parmi les formes
blanches qui semblaient encore habiter la demeure déserte.
* * * * *
... Ce soir-là, trois rudes cow-boys: King, Sanchez et Harrigan,
menaient grand bruit au _Cygne blanc_, l’auberge du village le plus
voisin de la Maison Mantish.
A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se trouvait un homme
qu’ils ne connaissaient pas et qui avait depuis quelques jours une
chambre au _Cygne blanc_. Barbu, les cheveux longs, taillé en force,
l’air pas commode, il ne parlait à personne.
Une vingtaine de garçons du pays buvaient et jouaient aux cartes, dans
la brume bleue des cigares.
«Oui, je le répète, je ne peux supporter les difformités physiques,
disait King, qui était de beaucoup le plus âgé des trois cow-boys et
dont le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait qu’il avait
souffert. Non que je prétende qu’elles correspondent à des difformités
morales, oh loin de là! mais que voulez-vous, je suis ainsi! C’est un
sentiment que je ne peux vaincre... et il me...»
Harrigan interrompit:
«Alors une jeune personne qui n’aurait pas de nez ne courrait pas le
risque de devenir Mrs King!...
--Certainement non... même si elle possédait des millions!...
--Tu exagères... Toi si impulsif, toi chevaleresque à plaisir? Il
suffirait que tu l’aimes!...
--Je n’exagère pas... Et j’en ai donné, jadis, une preuve... une preuve
terrible... Vous étiez alors des enfants... J’ai rompu avec cette
adorable Gertrude Cash, que je devais épouser, en apprenant qu’à la
suite d’un accident on lui avait amputé l’orteil du pied droit.
--Et on connaît la fin de l’histoire!... Peu après, et peut-être par
simple dépit, elle se maria avec une fameuse canaille, ce Mantish qui
était moins susceptible en ce qui concerne les orteils mais qui finit
par étrangler sa femme... Il est maintenant à l’autre bout du monde... à
moins qu’il ne soit mort...»
Il y eut un instant de silence.
King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le sol:
«Cela fut la tragédie de mon existence... nous nous aimions beaucoup
Gertrude et moi... Et, parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que
m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a... Mais je ne pouvais
imaginer que cette rupture aurait pareille conséquence!... Je traîne ce
cadavre dans la vie... J’aimais passionnément Gertrude...»
Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger qui buvait seul, dit
alors:
«Cet homme à la table là-bas... Comme il écoute ce que nous disons!...
--Oh! il n’écoute pas, il entend!... Nous crions assez haut pour qu’il
entende sans avoir besoin d’écouter!...» plaisanta Sanchez.
Mais King, que la conversation précédente avait sans doute mis de
mauvaise humeur, s’était détourné et regardait l’étranger avec une
insistance malpolie.
Il finit par l’interpeller.
«Hé! là-bas, vous feriez bien d’aller boire ailleurs...»
L’homme répondit:
«Pourquoi donc?
--Parce que vous n’avez évidemment pas l’habitude de vous trouver avec
des gentlemen!...»
A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, toutes les conversations
s’arrêtèrent. On se leva, on se tourna vers la querelle commençante. Des
gens montèrent sur des chaises afin de mieux voir.
L’inconnu s’avança, pâle, menaçant... Mais Harrigan déjà s’interposait:
«Voyons, King, il n’y avait pas de raison d’employer un pareil
langage... Retirez ce que vous avez dit...
--Pourquoi donc?... On n’a pas à être poli avec un damné cochon...»
La seconde d’après, King recevait au visage le contenu du verre de
l’étranger. Allait-il y avoir un pugilat?... Déjà le patron du _Cygne
Noir_ se jetait entre les adversaires.
Mais King, très calme, s’essuya le visage avec soin et reprit:
--Je réclame la satisfaction due à quiconque reçoit une voie de fait en
réponse à une simple malpolitesse...»
C’était la pleine époque des duels dits «à l’américaine».
Les combats singuliers, extrêmement fréquents en Amérique, y avaient
pris une sauvagerie parfois cocasse. Les conditions, toujours très
graves, que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait discuter,
n’avaient rien de fixe, de réglé d’avance, et elles s’augmentaient
souvent d’une sorte de fantaisie macabre.
«Vous connaissez les usages de ce pays?» demanda Harrigan à l’étranger.
Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux et d’une barbe touffue
était énergique jusqu’à la brutalité, frappa sur la table en criant:
«Que votre ami choisisse l’arme et le terrain!... L’heure aussi... tout
de suite s’il veut!...»
King prit l’assistance à témoin:
«Vous entendez, gentlemen!... On ne me conteste pas le choix de l’arme,
de l’heure et du terrain... Que deux d’entre vous veuillent bien
assister mon adversaire... Tout doit se passer régulièrement...»
Deux gaillards curieux de voir le combat, acceptèrent.
A la porte, il y avait justement deux carrioles appartenant à des
fermiers en train de boire. King monta dans l’une avec Sanchez et
Harrigan. L’inconnu s’installa avec ses témoins sous la bâche de
l’autre--qui suivit la première, conduite par King.
La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre des nuages sulfureux
glissait parfois une effrayante clarté lunaire...
A contre sens du trot des chevaux, les arbres passaient dans les
ténèbres, montrant l’un après l’autre, vaguement, leur silhouette
déchiquetée...
King arrêta sa carriole et en descendit, avec Sanchez et Harrigan, à un
endroit imprévu entre tous, un endroit abominable: devant la Maison
Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, cette nuit-là, plus
sinistre encore que d’ordinaire...
L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la carriole, sembla assez
impressionné lorsqu’il eut sauté à terre.
«Où diable m’avez-vous emmené? grommela-t-il.
--J’ai le choix de l’endroit!... Je choisis l’intérieur de cette
maison!... Tiens, vous êtes moins fier que lorsque vous m’avez jeté du
whisky au visage?»
L’autre cracha par terre et répondit:
«Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison que de vous!...»
On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand, enfin, elle céda, on
entendit des échos plaintifs venir de l’intérieur.
Cela sentait le moisi, la cave... Les six hommes suivirent un couloir
presqu’à tâtons et dans un grand silence car un épais tapis de poussière
rendait les pas muets, un couloir où la lueur d’une chandelle qu’ils
avaient allumée faisait osciller de grandes ombres.
Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les deux fenêtres étaient
hermétiquement closes par la poussière et la vétusté, derrière leurs
volets assujettis à l’aide d’énormes barres de fer.
«Halte!...» dit Harrigan.
Personne ne franchit le seuil!...
Puis Harrigan ajouta:
«Déshabillez-vous!... C’est en cette pièce même qu’aura lieu le duel,
dans l’obscurité.»
King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, retirèrent chapeau,
cravate et veste.
Sanchez sortit alors deux longs couteaux à bœuf.
«Voici les armes!... Ces deux couteaux sont exactement pareils.»
Chaque combattant en prit un, puis, toujours selon l’usage, et afin
d’établir qu’il ne portait d’autre arme, il fut fouillé par les témoins
de l’adversaire.
«Maintenant tout est prêt... Veuillez alors vous placer dans cet angle.»
Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de la porte.
L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit le seuil et gagna la
place assignée tandis que King se mettait dans le coin opposé... les
témoins restèrent dans le corridor.
Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair vague du couteau, les
deux combattants se regardaient--avec cette haine spéciale qu’on
n’éprouve qu’en présence de la mort...
Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde.
--Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui semblait lointaine en ces
ténèbres, nous allons nous retirer; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que
vous entendiez se refermer la porte extérieure de la maison... Cela sera
le signal du combat!... Ensuite, que Dieu vous aide!
Il y eut le bruit de la porte de la salle que les témoins refermaient.
Enfin la porte de la maison retentit sourdement...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, le shériff du
district, Sanchez, Harrigan, King et Robert Cash, le père de la pauvre
Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la demeure hantée et y
pénétraient.
Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la salle... Était-elle
déserte?... Non. Quand les yeux se furent habitués à la demi-obscurité,
ils distinguèrent un homme qui se tenait sur un genou, dans l’angle le
plus éloigné de la porte...
Il était dans une attitude d’épouvante atroce, les épaules levées
jusqu’aux oreilles, le visage détourné, les mains étendues...
Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait raide et froid.
Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, sans quitter sa pose
contractée...
Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui venait de la porte.
Et Robert Cash balbutia:
«Seigneur! Mais... mais c’est Mantish.
--Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé! s’écria King,
triomphant. Dès le premier instant je l’ai reconnu... Il a laissé
pousser sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est bonne...
L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, invinciblement, un
meurtrier vers le lieu du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays,
ou y avait-il simplement quelque intérêt? on ne le saura jamais; mais
c’est bien lui!... Quand, hier soir, par une supercherie qui était la
plus légitime vengeance, je me suis glissé hors de cette pièce, en même
temps que Sanchez et Harrigan, et que j’ai quitté avec eux la maison,
c’était pour laisser en proie à toutes les horreurs de l’ombre et du
remords, un misérable assassin... Un duel avec lui? Non, mais pire, bien
pire: les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa femme!...
--Mais... de quoi donc est-il mort?» demanda le shériff.
En effet Mantish se trouvait encore dans le coin même où il s’était
placé pour le combat.
Son attitude et son visage attestaient une épouvante inouïe...
Qu’avait-il donc _vu_ dans les ténèbres?
On regarda autour de lui... on chercha...
Or, sur la couche épaisse de poussière qui revêtait le sol, à côté des
empreintes des bottes des hommes, il y avait, extrêmement nettes,
_celles de deux pieds nus_... elles se dirigeaient vers le cadavre...
Cash, livide, tremblant, dit en les désignant:
«Regardez!... regardez!... _le gros orteil du pied droit manque!... ce
sont les pas de Gertrude!_»
Gertrude, on le sait, était le prénom de Mrs Mantish, fille de Robert
Cash, et la femme, la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait
là...
L’ÉMOTION DE MAURICIA
Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes,
l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées
emmaillottées de serge verte, et un médecin...
On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte
qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de
Forges_...
Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus
des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien
bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent
des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à
entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du
squelette rouillé de la Tour Eiffel?...
Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait
pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa
chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve,
elle s’abattit sur le grand lit...
Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel?
Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle
vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des
Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari,
avocat débutant, lui avait dit:
«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain
Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur
la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser
injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin
nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne
s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...»
La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis,
et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que
pouvait bien être un duel...
La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans
un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et
passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se
passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires
croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes,
et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans
le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!...
Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois
auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de
chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et
chapeaux haut de forme...
Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on
voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à
Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse
du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à
son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant
_Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux
gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration
sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de
ses parents à elle!... quelle noble nature!...
Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat...
A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes...
* * * * *
... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du
Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées
de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux
jaillissaient des buissons.
Jacques disait à ses deux témoins:
«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que
lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby...
Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à
Gaby...»
Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du
Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade
Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu...
Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des
Princes. C’était là...
Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte
de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu
sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de
la salive... D’un effort, il s’affermit...
Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse,
et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de
terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de
cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins
engagèrent Jacques à s’apprêter...
Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi
lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte.
Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de
flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa
langue... Il haletait un peu.
Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait
ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui...
Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby
et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la
poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il
préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un
duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout
compris...
Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait
les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets,
les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le
duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation
de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée
de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle
d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant
la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son
visage surtout, à cause des femmes...
Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...»
cherchant de l’assurance dans ce projet...
La porte s’ouvrit devant son premier témoin.
«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les
épées... On t’attend...»
Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand
jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des
tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles
claires, sur des morceaux de coton enflammé...
Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des
hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs.
Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures
funèbres.
Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le
cadre de la porte et regardaient.
Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main...
Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases
dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_»
Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire
_une, deux_... je vais faire _une, deux_...»
Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le
bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule
le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans
une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement
au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez
le bras!...»
Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer
comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre...
N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que
faire?
A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du
poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour
celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de
Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la
main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de
commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé
en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de
Leroy, qui tintait.
A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre,
ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le
coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même
temps...
Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils
semblaient pêcher des écrevisses...
Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua
entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher
d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un
millimètre, à peine visible...
Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent
que le blessé était en état d’infériorité.
«Messieurs, l’honneur est satisfait!...»
La rencontre avait duré une minute et quart.
Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se
sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait.
«Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré
longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...»
Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers
leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa
canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.
«Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste.
Et Alphonse, le gardien, disait:
«J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant
peur de se faire bobo.»
Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond
ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme
d’admiration...
Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait
la porte... Jacques vivant, et souriant.
«Ah! mon chéri!... mon chéri!...
--Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas
traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal...
J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui...
et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant,
m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à
leur nom...»
Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était
battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à
Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir
épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des
d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement
le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux...
quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie
et de gloire.
«Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis
battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel...
Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi
qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs
c’est bien le moins...
--Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon
héros!...»
LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6]
[6] D’après Amb. Bierce
Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient
divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés
approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient
de pensée lente et de geste brusque.
--Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition
aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a
pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord
pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?...
--De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela
un trappeur.
--Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle
qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal
d’Afrique...» ajouta un des bûcherons.
La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu
comme on l’est dans les villes et couvert de poussière...
«Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long
trajet afin de télégraphier à mon journal...»
Le coroner sourit aigrement:
«Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment,
vous allez nous faire?
--Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être
considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant
il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après
des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]»
[7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans _A Matter of
fact_ (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre
d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des
faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté
foi.
On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle
et légale. Puis le coroner reprit:
«Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?...
--Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour
magazines, vingt-sept ans.
--Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime?
--Oui...
--Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort?
--Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en
ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je
tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il
me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction.
--Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le
brouillon de votre article...»
Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public,
composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre.
Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença:
* * * * *
«Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de
chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes
dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà
d’un rideau de sapins qu’il me désigna.
Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse
couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et
d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de
quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit...
c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet
semblait s’agiter violemment sur son passage.
«Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une
carabine,» dis-je.
Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les
sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de
son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas...
Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances
dangereuses était toujours remarquable...
«Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit
plomb,» lui dis-je.
Il me répondit:
«J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.»
Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui
lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour
mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du
danger près de nous...
Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours
grizzly...
La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y
entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la
même attitude défensive...
«Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce?
--C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix
rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas.
Il tremblait!...
A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y
apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un
tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes
étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... _Cela_ les
écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et _cela_ se dirigeait
lentement vers nous...
_Cela_, qu’était-ce donc?...
Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en
présence de cette force _invisible_, qui courbait et écrasait les
arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la
suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles...
Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers
nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit...
Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur
arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe...
Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son
arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente
mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La
fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement
formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il
y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et
prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité
à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque
chose qui était lourd, velu, et _invisible_!... Je dus demeurer quelques
secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi
aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et
auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de
lui...
Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement
et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse
Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur
les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était
secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte
d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main
semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était
invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie
de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de
lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une
portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si
furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant
de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont
j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le
côté... Il ne criait plus.
A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de
l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut
seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus
les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était
mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine...
on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol
était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et
informes...»
Le journaliste se tut et replia son manuscrit.
«Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au
témoin?»
Un colossal bûcheron se leva.
«Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.»
Le coroner se tourna gravement vers le journaliste:
«M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes
échappé.
--Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de
me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que
mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai
présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le
reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les
morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes
et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la
chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses
souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des
précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est
la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà
rencontrée...»
Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche:
«Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par
conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen,
j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et
vous asseoir!...»
Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de
charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une
écriture d’écolier:
«Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal
sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons
aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une
attaque d’épilepsie...»
* * * * *
En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un
léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au
porto il tira de sa poche le journal de Morgan.
«Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile,
maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse
fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre
tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et
dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...»
Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention:
20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois
sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où
je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre
plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait
furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non
comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche
de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis
que le soir...
Un chien ne peut-il _voir_ avec son odorat?... Une odeur
impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être
produisant cette odeur?...
2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de
la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et
froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après
l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait,
mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes
celles qui étaient _un peu_ au-dessus de la crête furent ainsi effacées,
l’une après l’autre, comme si _quelque chose_ était passé entre elles et
moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner...
Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y
pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule...
Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs
d’étoiles?...
15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des
traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain,
colossal... ou un singe géant... s’est promené là...
Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse...
oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux
grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je
craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un
visage affreux... L’y _voir_ paraître?... non, puisqu’_il_ est
invisible!... Il?... Il!... _Lui_!... mais qui?... qui donc?
20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble
qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette
impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs
fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est
là?... Parlez!» On n’a pas répondu.
Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes
yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du
repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas,
car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la _maison_... Je
ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions _il_
entrait!...[8]
[8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla».
27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est
de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais
puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner
doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire...
quelqu’un d’une taille et d’une force colossales...
Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai
ce soir avec mon fusil...
28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres
de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais
bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre
à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu...
absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il
semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des
traces de _Lui_!
J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est
imaginaire je suis déjà fou.
3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi...
C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche...
5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter
Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit,
intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces
temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi...
Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou!
7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit
dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien
elle est simple, terriblement simple...
Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de
l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet
instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop
élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant
plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule,
soudain sauter dans l’air et s’envoler, _tous ensemble_, d’un seul
élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne
pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de
branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie
des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par
l’un d’eux mais _si aigu_ que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même
observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline
et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient
leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait
l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne
tombait pas sous mes sens...
Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se
nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des
autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois
plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un
signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les
observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est _sentie_ par les
soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses
de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante
vibration dans les pierres de la cathédrale.
Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre
solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que
notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la
présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne
discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne
voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je
ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des
couleurs invisibles...
Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce
genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je
ne suis pas fou...
La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est
s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont
peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré
jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?...
Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure
ou inférieure à la mienne...
Je sens en _lui_ l’ennemi et, la prochaine fois, je ferai feu...»
LA CORDE BLONDE
Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes
allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann
Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte
sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La
boue était profonde.
Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui
attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à
suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des
experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que
ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le
major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en
me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des
renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était
d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que,
nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des
articles intéressants...
Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il
suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui
éclaboussaient le ciel blafard.
S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question:
«Croyez-vous aux fantômes?...»
Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement.
«Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il.
--Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique
d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits
singuliers..., répondis-je prudemment.
--Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les
journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de
notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne...
Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un
feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille
n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de
notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes...
Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La
guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas
si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce
ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une
lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités
stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers
le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui
quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la
maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très
irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit
dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se
mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes
françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer
longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu
l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps
dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser,
au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français
l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...»
Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les
cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume
automnale, mais ils ne devaient pas le voir...
Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement:
«Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la
propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des
circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son
sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au
coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant
qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le
quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des
camarades en première ligne... Et tous _étranglés_... Il ne reste que le
feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés...
--Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de
l’Angleterre, il y a parmi eux des _thugs_ qui sont d’étonnants
étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car
leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses
merveilles...
--Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face
des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous
n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici...
--Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous
qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons
notre marche, car il fait froid...»
... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour
d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras
en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour
du cou...
«Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt.
Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort.
* * * * *
Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne
quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats...
La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les
hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus
contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état
épidémique... On sentait planer la mort...
Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse
franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille
impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein
s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée
nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que
mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du
village.
On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les
balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent
les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait
affaire à un danger précis, tangible, _humain_...
Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait
sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine
de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière
lui...
Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une
seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport...
Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la
porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels
étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher,
mort, _étranglé lui aussi!_...
Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en
avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient
pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée...
L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les
précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie
extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des
pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne
comportaient aucune trappe, aucun passage secret...
Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement...
Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son
ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules
paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent:
«Plus que moi!... plus que moi!...»
Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le
lendemain.
Il m’interrompit:
«Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière
journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc,
après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps
passera plus vite...»
* * * * *
Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me
prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui.
La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales,
courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie
glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque
indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers
détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de
pluie quand on passait près d’eux.
Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans
une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un
château...
Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance
redescendre.
Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré
tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure.
Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.
«Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je
lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?»
Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre
qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à
étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était
qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la
raison est un hideux spectacle...
«D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette
eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne
risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi
impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en
bondissant debout.
C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre.
Elle s’apaisa...
«Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je
sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce
vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière
verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe...
et rien ne peut combattre son influence.»
Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton
de sa voix reprit de l’assurance.
«Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je
ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe...
Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment
regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette
délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne
regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais,
ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est _lui_, le père!...
Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura
pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne
me suivra point là-bas...
--Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément
qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte.
--J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!...
--Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.»
Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir
vite.
L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé
par une torsion de bras, bâillonné...
«Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux
dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait
attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes
exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué
dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie
délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma
vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha,
ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me
reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il
n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin...,
j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite
corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre
fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée...
C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh!
inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde
nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se
vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les
dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!»
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Le Clavecin hanté 9
L’Élixir de longue vie 27
Les Yeux 55
En Euphorie 69
La Fouille 77
Les Évadés 91
La Fenêtre barrée 103
Les Factures 113
Au Pont du Hibou 127
Le Duel au cigare 139
L’Adieu 151
L’Orteil en moins 163
L’Émotion de Mauricia 177
La Chose d’épouvante 189
La Corde blonde 207
Imprimerie MAUCHAUSSAT
16, Rue François Guibert, Paris (XVe)
ÉDITIONS PIERRE LAFITTE
PARIS--90, Avenue des Champs-Élysées--PARIS
ANDRÉ CORTHIS
PETITES VIES DANS LA TOURMENTE
ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française
SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE
LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française
LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS
MAURICE LEBLANC
L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS
GASTON LEROUX
ROULETABILLE CHEZ KRUPP
CHARLES LE GOFFIC
LE PIRATE DE L’ILE LERN
ALBERT BOISSIÈRE
LE NEVEU DE L’ONCLE SAM
CHRISTIANE AIMERY
PAS A PAS DANS LA NUIT
ÉMILE MOREAU
LA NIÈCE DE BONAPARTE
ÉDOUARD DE KEYSER
A L’OMBRE DU CARMEL
ALEXANDRE LARISSON
BOUYSSOL LE MARIN
JEAN BERTHEROY
LES VOIX DU FORUM
JEAN WEBSTER
PAPA FAUCHEUX
P.-LOUIS RIVIÈRE
POH DÈNG
IMP. DE MATTEIS--PARIS
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CLAVECIN HANTÉ ***
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