The Project Gutenberg eBook of Aventures de Jérôme Bardini
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Title: Aventures de Jérôme Bardini
Author: Jean Giraudoux
Release date: February 14, 2026 [eBook #77932]
Language: French
Original publication: Paris: Bernard Grasset, 1930
Credits: Laurent Vogel
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE JÉRÔME BARDINI ***
JEAN GIRAUDOUX
Aventures
de Jérôme Bardini
ROMAN
BERNARD GRASSET
© Éditions Bernard Grasset, 1930.
Tous droits réservés pour tous pays.
PREMIÈRE DISPARITION DE JÉRÔME BARDINI
Une voiture passa au grand trot. Bardini, qui dormait, ouvrit les yeux.
«C’est le courrier, pensa-t-il. Naturellement, il va prendre le galop au
pont.»
Il entendit en effet le cheval changer de pas, galoper, s’arrêter
soudain...
«Évidemment Bavouzet lui a fait signe, pensa Bardini... Il veut lui
vendre quelque gibier. Ce ne devait être que des cailles. Il repart
déjà.»
Un vent léger souffla. La girouette grinça.
«Elle grince. C’est un vent du sud», pensa Bardini.
Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver
autour de ce réveil--de son dernier réveil dans cette maison, c’était
bien décidé--un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui
autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le
minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de
receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque
coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve.
Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de
la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune
était reconnaissable, traversa la persienne. Bardini se leva. Il eut le
désir de se lever autrement que les autres matins, d’un geste différent.
Il crut y réussir... Un sentiment de découragement lui révéla que
c’était bien son pied gauche, comme toujours, qui avait touché le
premier le sol... le sol, si l’on peut appeler ainsi une descente de lit
où la trace de ce premier atterrissage quotidien était marquée aussi
profondément que des pas d’ours dans une cage. Il ouvrit les volets.
L’aube crut lui livrer la campagne. En fait, ce n’était pas la campagne,
c’était une espèce de récitatif, de motif immuable. La campagne
n’attendait que le geste de Bardini pour réciter, et sans faute, ce
monologue. La science qu’il avait de chaque arbre, de chaque champ, de
chaque village donnait à la nature un caractère déclamatoire
insupportable. Jamais cette satisfaction repue des choses ne l’avait
atteint comme aujourd’hui. Pas une maison touchée par le soleil dont il
ne connût le propriétaire. Pas un de ces propriétaires endormis dont il
ne sût, puisqu’il était agent des finances, non seulement ce que l’on
pouvait tirer de lui en argent, mais aussi en sympathie, en humanité, en
larmes. De sa fenêtre, il voyait tout le cirque de la Seine naissante.
Fausse naissance, quotidienne comme un journal... Vrai cirque, fermé ce
soir, après une dernière et brève représentation, à tout jamais!
«C’est pour aujourd’hui», pensa-t-il.
Mais sa pensée lui semblait tenir à hier, à avant-hier, au passé, à tout
ce qu’il voyait là par la fenêtre. Lui aussi redisait un monologue. Le
temps et l’espace s’accordent admirablement pour retenir l’homme qui
s’évade. Il eut recours à la parole, la pensée étant soudoyée par eux.
«C’est pour aujourd’hui», dit-il, tout haut.
Il avait raison. Sa parole était certainement ce qu’il avait le moins
entendu, de soi-même, le moins écouté aussi, ce qu’il sentait de plus
indépendant de sa vie. Il parla encore, face à la campagne, pour ne pas
réveiller sa femme.
«Tout cela est fini, fini!»
Il s’était entraîné à la pensée de son évasion, de son assaut sur
l’inconnu, comme à celle d’un véritable assaut. Il s’était massé,
soigné. Il avait évité tout rhume, toute égratignure. Il s’était rasé
avec plus de précaution. Il ne voulait pas reparaître dans une nouvelle
existence avec des tampons d’ouate ou du sparadrap apportés de
l’ancienne. Il avait même fait quelques exercices de gymnastique. Sa
femme s’en réjouissait. Elle lui avait souvent reproché de se laisser
rouiller... Elle avait même voulu l’imiter. Mais voir cette femme
s’entraîner pour répéter avec plus de force les mêmes gestes, dire avec
plus de santé les mêmes éternelles phrases, serrer d’une étreinte plus
vigoureuse les mêmes éternels parents, cela l’avait peiné et il avait
abandonné l’exercisor. Il avait voulu bien se nourrir; peut-être que
dans un avenir proche il allait avoir faim, soif; il fallait prendre ses
précautions. Mais Renée là encore l’avait suivi. Pour cette vie à
laquelle elle ne prévoyait pas de variantes et qui se suffisait si bien
du poulet et des pâtes, elle avait voulu prendre de la phosphatine, de
la kola... Il avait cessé... Depuis vingt jours que sa décision de
disparaître était prise, tout ce par quoi il s’entraînait à se séparer
du passé, sa femme l’avait employé à s’y joindre. Jusqu’au bébé qui
avait profité de ces nouvelles habitudes. Ce mimétisme confiant de Renée
et de l’enfant dénaturait les gestes de Jérôme. Sa dissimulation n’était
plus ainsi qu’hypocrisie. Il en aurait pleuré!... Même aventure en ce
qui concernait son métier. Toute cette semaine, la mémoire de Bardini
hésitait, distraite par la résolution prise; il trouvait moins
facilement les dossiers, écrivait moins bien les quittances. Sa
signature se modifiait, présage heureux d’ailleurs pour qui veut changer
de personnalité. Renée au contraire, qui remplaçait le premier commis en
vacances, ne faisait plus aucune erreur, écrivait enfin, ce qui lui
arrivait jadis uniquement pour les lettres du Premier de l’an, d’une
façon lisible. Tout le passé se cramponnait déjà à l’une des deux parts
de ce couple, sans voir que sur l’autre il se desséchait. Bardini quitta
la fenêtre, se retourna vers sa femme, la regarda. Elle s’était laissée
glisser au milieu du lit abandonné par l’époux. Il la regarda
longuement, ainsi qu’il avait regardé la campagne. Il éprouvait la même
peine, et la même satisfaction. Il avait tellement redouté qu’êtres et
choses, ce matin fatidique, à ce dernier réveil, lui apparussent soudain
dans une lumière fraîchement inventée, sous un aspect inusité. Pour la
lumière, il était fixé, rassuré. A trois cent mille kilomètres à la
seconde, l’immuable aveuglait les regards de Bardini. Voilà qu’il
l’était aussi pour Renée endormie--on ne voyait pas les yeux, mais il en
répondait--, pour Renée sans fard, mais ointe et maquillée de connu,
dont le souffle imperceptible atteignait le tympan de Bardini plus
durement qu’un ronflement sonore. Pas un jour de sa chemise, pas un pli
de ses paupières, pas un feston de son sommeil qui fût nouveau. C’était
à douter du tréfonds du sommeil, à douter de l’inconscience... Ce qu’il
y avait malgré tout de plus neuf dans cette maison, c’était encore ce
qu’elle contenait de plus neuf par ordre chronologique, c’était
l’enfant. Il le verrait tout à l’heure.
Il passa dans le cabinet de toilette, prit sa douche. Nu, il eut un
sentiment de bonheur qui justifiait, lui sembla-t-il, sa conduite. Cette
simple chemise de nuit, il s’en défit avec dégoût, il fut plus soulagé
de l’avoir rejetée que de déposer, après un long combat, son armure.
Fini le combat contre l’obscurité sue par cœur, contre les ténèbres
hantées d’habitudes. Ah! certes non, il n’emporterait aucun objet, aucun
souvenir, aucun linge. Ainsi nu, il sentait déjà diminuer cette colonne
d’airain qui pesait depuis des mois sur ses épaules. Sa chemise à terre,
il jouit de cette naissance adulte. Il se frotta d’un savon acheté au
hasard pour enlever de lui tout contact avec la veille, avec cette
fougère et ce chypre dont Renée avait parfumé pour toujours, par lotions
et par pâtes, leur union; il frotta doublement ses mains qui avaient
tellement touché le passé. Il s’assit nu sur une chaise, s’étendit nu
sur le tapis, essaya à vide sa liberté, se réjouit de n’avoir aucun
grain de beauté, aucun tatouage. Puis, pour quelques heures, il se
rhabilla, négligeant de mettre son gilet, comme les jours où il allait
au bain. Il était rassuré. Il avait eu l’appréhension ce matin de
trouver son corps lui-même un objet trop familier, trop semblable, d’en
être las. Cela eût été fâcheux. Cela lui eût donné à croire que son mal
était simplement de la neurasthénie, et non point une ambition effrénée,
l’ambition de changer l’aiguillage même que le destin avait donné à sa
vie. Mais, tout à l’heure, quand il s’était vu dans la glace, rien ne
lui avait paru plus neuf, plus ambigu même que ces yeux dont il
connaissait chaque veinule, que ces dents, que ces morceaux insensibles
d’ivoire dont chacun était lié à lui par des souvenirs et des
souffrances. Il n’allait pas partir avec ce compagnon veule et traître
qu’emportent les solitaires malades. Sa vie nouvelle éclatait déjà sur
lui dans le miroir. Quel dommage que le miroir lui-même eût une
histoire!... Juste celle de son mariage... Il s’y était vu fiancé; il
s’y était regardé, il s’était rasé devant lui, le lendemain de ses
noces. Le premier poil, la première moisissure de sa vie de mari, il
l’avait coupée devant cette glace... Voilà, il coupait la dernière...
Il passa dans son bureau, ouvrit là aussi les volets, répandit là aussi
la suprême journée à pleins flots sur les papiers, la table. Il
éprouvait un plaisir à accomplir pour la dernière fois ces actes
quotidiens. Pour la dernière fois à ses oreilles, le crochet de la
jalousie grinça. Le mot jalousie le fit sourire. Le mot jalousie allait
sans doute changer de sens dans sa nouvelle existence. Ce calembour, ce
mot qui se travestissait lui fut une promesse. Les servantes s’étaient
absentées pour deux jours. Il regrettait d’abandonner Renée dans un
moment où le personnel était ainsi défaillant, commis et bonnes; les
bourgeois en jugeraient deux fois plus sévèrement sa conduite, mais il
était dispensé du moins de comédie suprême jusqu’à ce que sa femme fût
levée. Il vivait dans cette maison comme un vagabond qui s’est introduit
pour une heure dans une villa, avec une légèreté, une souplesse qu’il ne
soupçonnait pas, presque sans bruit. Il écrivit sa lettre de démission
au directeur de Chaumont. Il signa. C’était la dernière fois qu’il
signait son véritable nom; il le calligraphia, lui enlevant presque,
malgré lui, l’aspect d’une signature. Un liseur d’écriture n’eût, à
l’examiner, rien trouvé de personnel dans Jérôme Bardini. Il fut un peu
honteux de ne pouvoir écrire à sa femme qu’une lettre banale. Tout ce
qu’il avait habituellement d’émotion et d’invention paraissait avoir
déjà émigré et rejoint dans l’arbre creux, près de la rivière, les
vêtements qu’il prendrait tout à l’heure et qu’il n’avait pas voulu
amener à la maison, pour qu’ils ne puissent prendre à aucun degré le
relent de sa vie ancienne. Il termina quelques travaux de bureau en
retard, collationna pour la dernière fois de sa vie les Rôles de
Communes, numérota les Articles de Comptes, pour la dernière fois fit sa
caisse. Il fut surpris de constater que c’étaient ces travaux, auxquels
parfois il attribuait sa révolte et sa décision, qui justement lui
paraissaient les moins insupportables. Puis le facteur arriva: pour la
dernière fois il recevait le courrier de sa première vie.
Il y avait un nombre inhabituel de lettres. Le sort semblait avoir eu
vent des intentions de Jérôme Bardini. Il se demanda s’il allait les
déchirer sans les lire. Il examinait les enveloppes. Son cousin. Une
amie de sa mère. Son marchand de vins. Une lettre aussi d’une écriture
inconnue. Quel pouvait bien être ce personnage maladroit qui tentait de
pénétrer dans la vie de Bardini juste le dernier jour? Après tout il
était plus loyal de lire, de n’abandonner qu’une vie bien tenue à jour.
Son cousin venait d’avoir un fils: la zone d’existence que Bardini
désertait assurait son peuplement. L’amie de sa mère, veuve d’un
retraité, demandait un conseil pour ses douze cents francs de rentes.
Elle ne connaissait que Bardini. Bardini seul pouvait la conseiller,
disait-elle, lui éviter la ruine. Il répondait à chaque lettre avant
d’avoir ouvert la suivante, en malade qui va mourir. Il passa à la
vieille amie le secret de vingt ans d’études financières; il pensa à
Lazare se relevant du tombeau pour donner des tuyaux de bourse à une
vieille dame. Le marchand de vins--ah! il faut vraiment croire à
l’éternité pour être marchand de vins--lui conseillait un médoc
excellent dans dix années, et--comme s’il se doutait du danger--un vin
de Sainte-Foy-la-Grande excellent dès l’arrivée de la barrique. Cela ne
suffisait plus pour retenir Bardini, et il prit la dernière lettre.
L’adresse était écrite par une femme, le papier était un parchemin, la
femme le connaissait mal, il y avait un _t_ à Bardini. Il la palpa,
essaya en vain de la déchirer sans la lire, respira son parfum, vanillé.
Il se méfiait de ce message que la fortune hypocritement et faussement
habillait de liberté et de mystère, peut-être pour le retenir dans le
non-mystère, dans le non-libre... Il ouvrit... Une cousine de Renée, de
l’île Maurice, Maud de Frazier, qui venait pour la première fois en
France, arrivait à Troyes, et passerait déjeuner avec elle et son mari
le lendemain. Le péril était en retard d’un jour. Bardini respira...
Renée s’attardait dans son sommeil. C’était bien d’elle. Elle dormirait
ainsi le matin de sa mort. Elle s’arrangeait pour diminuer d’une heure
au moins, sur son horaire habituel, le dernier jour passé avec ce mari
qu’elle adorait. L’enfant par contre s’agitait, d’une heure en avance.
Il criait. Il poussait ses derniers cris d’enfant non orphelin. Bardini
voulut le calmer, dans son désir de voir se prolonger le sommeil de
Renée, pour la première fois le prit, pour la première fois sentit sur
ses mains les larmes de l’enfant. L’une d’elles coulait sur la joue,
bien gonflée, pure. L’enfant souriait à son père, ne bougeait plus. La
larme semblait née non plus du désespoir, mais du calme. Elle était
devenue, comme tout chagrin d’enfant au bout d’une minute, un signe de
bonheur. Elle tremblotait. Elle allait glisser. Ce n’était pas une larme
à boire en 1937 ou en 1929 ou demain. Larme salée, acidulée, une larme
de grande personne. Peut-être que tout ce qu’il aurait eu de cet enfant
eût été ainsi amertume. Il se sentit lâche, non point devant le bonheur
qu’il abandonnait, mais devant les malheurs qui pouvaient surgir de ce
fils... C’est du malheur, Bardini le sentait, qu’on se sépare avec le
plus de peine. L’enfant était nu. Au fond de ses yeux, les couleurs
broyées par les générations de Bardini et de Frazier s’étalaient,
horizon familial libéré par les larmes de toute poussière; le passé et
l’avenir semblaient à un pas, à lire dans ces yeux clairs. La petite
main avait le geste familier aux mains des Bardini, l’index et le pouce
ouverts, les autres doigts fermés; on avait toutes les peines du monde à
faire croiser les mains aux Bardini décédés. Des ressemblances
familiales balafraient à chaque mouvement le visage, et jusqu’à ces
hanches, qu’il n’avait pourtant vues nues sur aucun autre membre de la
famille. L’incisive de face poussait et c’était déjà la réplique de
l’incisive de Renée. Déjà, dans cette chair à peine formée, poussaient,
aux places sacrées des gencives, ces petits dolmens de longévité.
L’enfant maniait comme une arme déjà familière le doux et tranquille
regard de Renée. Il avait déjà les cheveux de Jérôme... Ainsi c’était là
celui qui allait désormais devant la carence de son père, poursuivre sur
la terre le destin officiel des Bardini. C’était à cet être encore sans
paroles, mais dont les cris avaient déjà l’accent de famille, qu’il
léguait tout ce dont il ne voulait plus, ses anciennes richesses, ses
anciens penchants et le portrait du colonel Bardini qu’aimait Bonaparte,
et ce don des Frazier pour la comédie de salon, et ce goût des Lacoste,
ancêtres maternels de Bardini, pour la musique du XVIIIe siècle... Fini
Gluck... Fini Mozart... Finies les flûtes enchantées, les Papagéno, les
Papagéna, les missives écrites à deux voix, les déclarations faites à
huit cœurs..., excepté pour cet être vagissant... Quelles consignes
donner à cette sentinelle du devoir familial qui ne savait pas marcher?
L’enfant le regardait, encore incertain de ce qui allait l’intéresser
sur ce grand visage, d’un regard encore incolore contre lequel Bardini
appuya son regard. Évidemment, une autre solution de la vie lui
apparaissait, encore étendue sur cette mousse brune et verte des jeunes
prunelles, comme un frai sur des algues. Pourquoi voulait-il faire de
soi-même un fils, alors qu’il avait celui-là? Pourquoi lancer contre le
bonheur, sous un faux nom, de faux habits, en dérogation à toutes les
règles de la chevalerie, dans une supercherie dont le sort d’ailleurs ne
daignerait peut-être pas s’apercevoir, ce Bardini presque quadragénaire
qui n’avait pas réussi dans son premier tournoi, alors qu’un autre était
déjà là, tout prêt, de chair pure, et qu’il eût été passionnant de
l’élever, de l’armer, de le sacrer? Peut-être, si son père à lui ne
s’était pas spécialisé dans les collections de tabatières et l’étude des
molécules du fer, disparition du premier degré, Jérôme aurait-il tiré
meilleur profit de l’existence. En se précipitant dans la vie du geste
de Parsifal, mais sans virginité, en se dirigeant vers les bons endroits
du destin, avec l’expérience pour guide et non l’aventure, en offrant
comme nouvelle à des printemps ignorants, à des villes ignorantes, sa
jeunesse maintenant coriace, à des jeunes filles surprises sa passion
pour toujours émoussée, il frustrait cet enfant dont la vue le
convainquait d’hypocrisie vis-à-vis de soi-même. Car c’était là dans la
maison, malgré tout, une nouveauté. Car tout de cet enfant chaque jour
était neuf. La preuve, c’est que cela eût intéressé Bardini de partir
avec lui; aucune aventure d’homme n’est rendue impossible ou n’est
diminuée par un enfant d’un an en surcharge. Il eût fallu en somme que
ce qu’il rêvait, dans ces moments de cruauté qui changent tout d’un coup
la chair des êtres en un métal ingrat, arrivât: que Renée mourût. Il
aimait Renée, il se sentait coupable de lui vouloir le moindre mal, mais
il sentait son amour même augmenter de l’idée de cette mort. Le plus
malheureux des êtres, David Copperfield, qui perdit sa femme enfant
avant d’avoir sa femme femme, ah! qui pourra dire son bonheur! Il avait
passé des mois dans cette hantise, alors qu’il n’avait pas encore l’idée
de sa disparition, donnant avec angoisse Renée au voyage et au train
comme à un accident inéluctable, ne séparant plus aucun des actes de
Renée de ses pires conséquences, la baignade de la noyade, l’excursion
de la chute, la visite au Creusot de la glissade dans la cuve de fonte
en fusion. Dès qu’elle s’absentait, il attendait le télégramme... Mais
l’enfant maintenant s’agitait, appelait. Dans son désir de ne pas
retirer Renée du sommeil, mort journalière, mort éphémère, il s’occupa
de lui, donna le biberon, pour la première fois, le changea. Bientôt
fatigué de cet écart dans un domaine maternel--non, jamais il n’userait
plus tard du travesti--, il reporta l’enfant dans le berceau, essaya
doucement de lui fermer les yeux. En vain: les paupières se relevaient
lentement; les prunelles le suivaient, et comme il se retournait il vit
aussi, qui le regardaient avec surprise, mais tendrement, les yeux vert
et brun de Renée.
Quatre yeux qui vous regardent, c’est beaucoup pour qui trouve déjà les
arbres, la maison elle-même trop clairvoyants. Quatre yeux qui vous
admirent, qui sont pleins d’une reconnaissance infinie pour vous parce
que vous avez pour la première fois, vous père, donné le sein à votre
fils, c’est beaucoup pour qui a la conscience d’être traître et égoïste.
Renée éclatait de cette beauté qui la saisissait brusquement dans toutes
les périodes où le déclin envahit jusqu’aux jeunes femmes, au réveil,
dans la fatigue, les départs, les malaises. Il avait adoré autrefois
cette inversion de la beauté chez Renée, seule femme dont l’amour
vieillissait le visage, puis s’en était lassé. Il s’était lassé de ce
visage toujours si beau le jour des grosses erreurs de caisse, du croup
de l’enfant. Quelle beauté n’allait pas le prendre cet après-midi! Tout
l’été pour Renée allait être malaise, croup, nostalgie: pas de laideur
possible d’ici l’automne! Les deux grands yeux ne le quittaient pas,
s’étonnant du menton déjà si bien rasé, des cheveux coupés courts et
frais, trouvant un air de fiancé à Bardini. Elle se sentait belle. Elle
savait que Bardini n’aimait pas ces réveils triomphants de sa beauté.
Elle essayait d’en atténuer l’éclat par des pensées de malheur.
«Il me trompe sûrement, se forçait-elle à penser. Il m’aime moins. Il
doit s’occuper de son fils quand je dors, et le dédaigne quand je suis
réveillée. Il doit m’embrasser quand je dors. Je ne suis sa femme qu’une
fois par mois à peu près. Il a fait de la volupté une simple preuve
physique de notre mariage. Il m’a même oubliée le mois dernier: je suis
enceinte de quelque divorce, de quelque séparation...»
Mais chacune de ses tristes pensées posait du rouge sur ses joues,
avivait ses regards, affinait ses longues mains, lui donnait à tel point
ce vernis de tentation qui recouvre les mauvaises femmes dans les
conflits avec les saints, les ermites, les croisés, que Bardini était
saisi de défiance. Il se demandait s’il allait être brusque, lui
répondre durement, l’insulter, par pitié, pour lui rendre la séparation
moins pénible. Mais l’idée que ce soir elle serait recouverte d’une
attitude qu’il ne lui avait jamais vue, de tristesse, de désespoir, lui
donna de l’amour pour cette créature étendue qui était encore tout
bonheur, et il lui obéit, il vint s’asseoir près d’elle.
Sur cette margelle d’une vérité qui n’était plus la sienne, au-dessus
d’une nudité dont le charme ne l’atteignait plus qu’indirectement, par
la vision qu’il avait de sa future femme ainsi étendue (et, car il ne
limitait plus le nombre de ses futures existences, de sa future femme
ainsi étendue le jour de sa seconde disparition), Bardini regardait
Renée. La plus noble raison qu’il avait de partir n’était-ce pas de la
laisser ainsi belle, ainsi jeune? L’âme de Renée était intacte, son
corps l’était plus encore, le mariage semblait avoir seulement changé sa
virginité de jeune fille en virginité d’épouse. Les élans, les
sacrifices, le don de sa dot dans les malheurs qu’il avait eus, le don
d’elle-même dans le bonheur, ne provoquaient en elle aucun geste, aucune
animation, à peine une douce chaleur. Ce matin, toujours avec cette
réserve infinie qui ne lui avait jamais permis depuis ses fiançailles de
saisir la première le bras de son mari, de demander ou de provoquer un
baiser, elle attendait que Bardini lui prît la main. Ces
demi-inclinaisons de tête, ces demi-glissements de la paupière, ce quart
de sourire, qui étaient chez elle l’expression déchaînée de la volupté
et de l’amour, elle ne se les était permis qu’à l’intérieur d’un édifice
de tendresse construit tout entier par son mari. Elle attendait donc.
Son mari allait partir pour jamais dans quelques heures; impassible dans
son élan, elle attendait qu’il se baissât vers elle, elle ne rapprochait
pas d’un millimètre sa main. Son mari s’embarquait pour une nouvelle
série de bonheurs, de malheurs, de désastres; s’en fût-elle doutée, elle
eût attendu qu’il la prît dans ses bras. Lui, pénétré maintenant du
parfum de Renée, décidé à s’en laver l’après-midi par une baignade,
puisqu’un second bain devenait indispensable, se sentait tenté de
s’étendre près d’elle, de prendre congé d’elle comme le faisaient les
croisés de leurs épouses, avant cette croisade sans croix vers
l’inaccessible. Elle qui devinait tout ce qu’il y avait d’inhabituel
dans cette attitude, ce remue-ménage, ce silence, elle, toujours soumise
et reconnaissante, vers le corps de laquelle il n’avait jamais, quand il
l’avait désiré, par on ne sait quelle merveilleuse habileté de Renée,
trouvé d’obstacles, comme les malaises ou la proximité des domestiques,
restait souriante, avec aussi peu de mouvement en elle qu’une femme déjà
comblée. Le tout commandé par un mélange de doux défi, de dignité, de
désir décent, de tous ces noms un peu provocants qui débutent par des
dentales... Il s’agissait pourtant là, Renée, d’une séparation
éternelle.
«A quoi penses-tu?»
Il dit cela avec un peu de gêne. Renée savait très mal voir les faits
précis, mal tirer les conclusions d’événements évidents, mais elle avait
en elle de la divination. Au temps où Bardini, au lieu, comme
aujourd’hui, d’approfondir sa vie, n’avait voulu que l’élargir, et avait
eu des flirts, des maîtresses, dans la conversation de Renée
apparaissaient à point nommé les noms propres de ses aventures.
«A quoi penses-tu? Réponds-moi, Renée. Parlons.»
Il avait dit ce prénom qu’il avait bien juré de ne plus prononcer. Il
rougit.
«Mon prénom te fait mal, Jérôme? Parlons.»
Elle se dressa, n’hésita plus à mouvoir ce corps, puisqu’il s’agissait
de parole, elle sentait seulement sa bouche, sa langue un peu endormies
dès que la parole était en jeu. Elle se pencha sur Bardini pour cette
conversation, elle s’offrit, seins et cou, et joues inclinées, pour
cette discussion, donnant pour la parole ce corps qu’elle n’avait jamais
approché d’une ligne pour l’amour.
«Tu t’ennuies ici, Jérôme! Pourquoi ne pas revenir à Paris? Bella est
morte. Bellita ne revient jamais. Nous sommes riches à nouveau. Ne
crois-tu pas que nous sommes faits plutôt pour Paris que pour la
campagne, l’un et l’autre?»
Il se leva, détourna la conversation, c’est-à-dire écarta ses mains, sa
poitrine, sut se soustraire à cette pression de Renée qui était le poids
de son raisonnement. Il parla de ce qu’il croyait déjà insensible en
lui, de la maison, de l’enfant. Mais chaque phrase de Renée semblait
supposer pour la vie entière de cet enfant la présence continuelle de
Bardini. Elle le liait à sa future vaccination, à sa communion, à son
mariage, comme si Bardini était, non son père, mais son frère siamois.
Lui, hypocrite, affecta une douleur au cœur, se plaignit. Renée, sentant
confusément elle ne savait quelle menace autour d’eux, tentait d’en
repousser l’occasion le plus loin possible, en parlant de leurs projets,
du voyage de la Pentecôte à Nice, de la Bugatti qu’on devait acheter à
Pâques. Était-elle commandée? Elle eut peur quand elle apprit que non.
Ah! qu’elle eût été soulagée de voir Bardini tirer de sa poche les
billets pour Nice. Et son veston de printemps? Pourquoi n’avoir pas
écrit déjà au tailleur? Avait-il écrit? Non. Elle se recoucha, désolée.
Elle avait l’impression qu’un incendie éclatait dans sa vie et que rien
n’était assuré.
Il répondait à toutes ses questions par un geste d’indifférence,
refusant de pénétrer dans cet avenir qu’ouvrait Renée de toutes ses
forces, contraint de lui apprendre que le bois pour l’hiver n’était pas
commandé, que la femme de chambre de Fontranges n’avait pas encore reçu
mission de trouver pour eux une cuisinière. Cette absence de domestiques
apparut soudain à Renée comme un gouffre, comme une coupure dangereuse
dans la trame de leur vie. Lui se reprochait d’avoir été maladroit en
n’entretenant pas jusqu’au dernier jour cette existence qu’il allait
quitter. Renée demain allait trouver tous les souliers de son mari
éculés, les cartouches de la chasse épuisées, les chiens avec des puces:
toutes les preuves de la préméditation. Elle s’était levée pendant qu’il
réfléchissait, les yeux perdus. Il avait laissé passer l’occasion de
voir une dernière fois les longues jambes, les beaux genoux de Renée.
D’un regard que rien maintenant ne trompait, elle voyait sur la table de
toilette que les lotions de Jérôme étaient presque épuisées, le tube de
pâte pour les dents à son terme, cette réserve de boutons pour faux-cols
qu’il entretenait plus jalousement qu’un vivier n’en recelait plus
qu’un, pauvre tibi qui servirait sans doute pour le premier faux-col du
petit Jacques. Tous ces bocaux de luxe--les réservoirs maintenant de
leur vie même, elle le sentait--, ils étaient presque pleins sur sa
propre tablette, à peu près vides sur la sienne. Le violet et l’ambre,
couleurs des parfums de Renée, étincelaient au soleil, à ras le bord. Le
vert et le jaune, ses couleurs à lui, étaient presque taris. Elle se
peigna, cherchant des yeux malgré elle dans les tiroirs. Plus un seul
savon anglais. Les lames non repassées de rasoir Gilette s’accumulaient.
Le rasoir à manche d’écaille qu’on devait aiguiser depuis bientôt deux
mois était encore là. Il était rouillé, il semblait avoir sur toute la
lame la rouille du sang. Son eau de Botot aussi s’épuisait. Tout le sang
parfumé de la famille était atteint dans sa source et dans son débit.
Elle consulta le flacon d’eau de Cologne comme un thermomètre. Il
marquait le froid de la mort.
«J’écris ce matin à Houbigant, dit-elle. Tu n’as plus rien. Tu ne vas
pas laisser pousser ta barbe, je pense?»
Il était presque aussi vexé qu’attristé de sa maladresse. On pouvait
être sûr qu’il ne manquerait rien dans son prochain foyer, le jour de sa
prochaine disparition, et en parfums, et en tendresse. Cependant Renée,
de cette démarche mesurée et douce--son pas dans les alarmes--,
cherchait dans sa garde-robe, dans sa commode. Elle s’étonnait. Lui, si
méticuleux, qui s’emportait contre la femme de chambre pour la moindre
déchirure, n’avait plus que des chemises usées, des mouchoirs percés.
Les pantalons n’avaient pas reçu depuis des semaines leur coup de fer.
Les chaussettes étaient en loques. Que signifiait cela? Toute cette
enveloppe de son mari était aussi fripée que la carapace laissée par un
homard après la mue. Elle avait l’impression d’avoir devant
elle--derrière elle plutôt, car Renée ne se retournait face aux êtres
qu’après les avoir compris, et enquêtait dans les placards sans regarder
Jérôme--un mari dont la peau, le cœur était à vif. Il avait le vestiaire
de quelqu’un qui a fui, d’un exilé. On eût dit même que le coude du
complet neuf avait été approché à dessein de quelque pierre ponce. La
jaquette, l’habit et le smoking seuls, tout noirs, semblaient protégés
du désastre. Le Bardini des cérémonies allait-il subsister seul? Mais
smoking, mais habit ne sont pas des costumes de sauvés ou de sauveteurs.
La menace devinée par Renée se rapprochait. Jérôme devait être malade.
Elle s’approcha de lui, il avait ses vêtements du matin en velours, elle
les toucha, fut presque rassurée de trouver le velours résistant, de ne
pas le sentir s’effilocher sous ses doigts en mousseline. Cher mari en
velours. Cher velours non velouté, râpeux, dur comme une armure. En
somme, il n’avait besoin que de deux costumes, un nouveau bleu, croisé,
un gris d’été, droit. Elle allait écrire aussi ce matin au tailleur
avant toute chose. Il jugea inutile de protester. Cette revue des
défroques de sa vie l’avait irrité. Comme il avait raison de partir nu!
Que de souvenirs liés aux baguettes rouges des chaussettes bleues! et
les mouchoirs, qui mettent des initiales à toutes nos sécrétions! Il
détourna Renée de son inspection, lâchement:
«Maud est à Langres. Elle viendra dîner demain. Elle a écrit.»
Renée qui, les mains râpées par le velours, sentait sur Jérôme l’odeur
d’un savon inconnu, l’odeur de l’inconnu, et sur laquelle l’idée du pire
des désastres s’était posée, comme sur toutes les femmes, sans
transition, fut délivrée par ces paroles. Puisqu’on pouvait compter sur
demain, sur quoi ne pouvait-on pas compter! Hypocritement Jérôme, qui
avait eu le courage de ne pas mentir à propos de la Pentecôte, de
Pâques, accepta de mentir pour demain. Il parla même du menu. Il
n’aurait pas eu la force de parler d’ananas, de bananes, il consentit à
parler de vin, de brioche. Mais Renée, sous prétexte de jeu, poussée en
fait par une terrible angoisse, l’avait soudain inondé de son liquide
violet. Il se leva, et, furieux et embaumé de violette, avec le parfum
qui avait été celui de sa fiancée le soir de ses noces, sortit en
claquant la porte.
A onze heures, Renée reparut, toute prête, des lettres à la main. Elle
avait écrit à Houbigant, au tailleur, à _Old England_ pour les tricots,
à l’autre fournisseur pour les chaussettes, à toutes ces adresses que
Jérôme lui avait imposées comme des textes sacrés, et qui étaient
maintenant des étiquettes terribles de la vie de Bardini. Il voulut les
prendre, assura qu’il allait les porter à bicyclette jusqu’à la gare.
Elle refusa. Elle avait à faire à Nogent. Elle lui dit tendrement au
revoir. Il admira l’ironie du sort qui, quelques heures avant sa fuite,
la maquillait en voyageuse et lui en gardien du foyer. Elle l’embrassa
et disparut, elle aussi, disparut à bicyclette, si doucement, si
naturellement, d’une pente si facile que Jérôme eut l’idée qu’il n’était
vraiment qu’un maladroit et que c’était comme cela qu’il fallait partir
pour toujours, avec cette suprême aisance...
Elle revint.
* * * * *
Le déjeuner fut simple. Renée avait réservé pour Maud les champignons,
les perdreaux. Il n’y eut que du jambon, même pas fumé, du macaroni et
du gruyère. Jérôme, d’habitude, récriminait devant un pareil repas sans
sauce, sans spécialité, sans goût. Aujourd’hui il en fut heureux.
C’était pour lui une espèce de communion. On n’aime pas trouver de goût
au pain azyme. La bouteille de vin gris était presque à son terme. Il
sentit le regard de Renée, descendit à la cave, et en ouvrit une autre.
Il y toucha à peine. Qui boirait ce reste de vin? A quel homme de
journée, à quel facteur, Renée, lassée de faire un souvenir de ce qui se
boit et se mange, le donnerait-elle, désespérée?
«Quel est ce vin?» demanda-t-elle.
Le mot Vouvray, le mot Seyssel l’eût réconfortée, le mot Meursault
exaltée. C’était un vin sans nom et sans parfum que Jérôme utilisait
justement pour le scieur de bois et le jardinier. Renée eut la même
impression que ce matin devant les flacons vides. Les beaux réservoirs
de la vie n’avaient plus de pression pour Jérôme. Il ne fuma pas. Il ne
prit pas d’alcool. Elle eut pour mari pendant tout le repas une espèce
d’homme stérilisé sur lequel ne semblaient pas agir les annonces du
lièvre à la royale pour après-demain, si Maud restait, des truites pour
vendredi. Elle les avait commandées ferme, même s’ils étaient seuls.
Elle avait rassemblé d’un coup dans sa visite à Nogent, appelé au
secours tout ce qui devait élever autour de la maison cette haie de
bien-être, cette fumée de bonheur qu’un époux ne franchit pas, un époux
difficile. Les lotions, les truffes, les vestons bleus croisés allaient
dès demain affluer. Il y aurait aussi deux surprises. Quelles surprises?
Tristes surprises en tout cas pour elle, qui les aurait oubliées le jour
où elles arriveraient. Elle ne voulait pas les dire? Il essaya de
deviner ce résidu insoluble, le seul, de sa vie avec Renée. Elle
résista. Elle fut soulagée d’apprendre qu’il prenait du café. Elle
proposa de le servir dans le jardin. C’était un beau jour d’automne.
Toutes les bêtes du printemps, papillons, pinsons, hannetons, habitaient
cette saison dorée. Dos au soleil, Jérôme et sa femme avaient devant eux
les champs ensoleillés. C’était la plus longue période que la nature
depuis longtemps eût passée sans gelée et sans froid. Rarement dans
cette province la caresse donnée par le climat aux arbres, aux oiseaux
avait été aussi prolongée et si douce. Ils pouvaient certes la croire
voulue, la croire consciente. Ils avaient pour le soleil des
coquetteries, des attentions. Cela allait durer toujours!... Le café
était bon, le plus réussi, pensa-t-elle, qu’elle eût fait de sa vie.
Elle en fut heureuse et eut un geste qui renversa sa tasse. C’était une
des tasses en porcelaine de la Compagnie des Indes auxquelles Bardini
tenait tant. Jadis, quand il aimait Renée avec passion, il les lavait
lui-même. Depuis qu’il avait pour elle une affection plus tranquille, il
la forçait à les laver elle-même. Mais aujourd’hui il s’émut à peine du
malheur. Il se moqua de ses larmes, la consola. Pourquoi pleurer pour de
la porcelaine cassée? Il ne savait pas qu’elle pleurait pour de
l’airain, pour du fer cassé. Elle se sentait tranchée de lui, tout un de
ses côtés était à vif. Elle voyait qu’était venue la période où il
ferait laver les tasses par la domestique. Elle pensa à la mort de
Jérôme. C’est comme cela que se suicident les raffinés: la veille ils ne
bronchent pas si leur collection de timbres brûle ou leur Degas se
crève. Elle constata soudain que la vieillesse, la sécheresse avaient
gagné tout le jardin. Les plants d’hiver n’étaient pas semés. La salade
était hors d’âge. Pas de réserve de joncs, de sarments. Dans l’allée où
Jérôme autrefois se promenait chaque après-midi en fumant son cigare, du
gazon. Ses pas ne marquaient plus. L’abandon s’installait autour de son
mari comme autour d’une personne morte. Non, ce n’était pas cela. Il ne
s’agissait pas de mort. Ses cheveux, sa barbe, ses ongles étaient le
contraire de ceux des morts, coupés ras, proprement, soigneusement. Ce
mort, en tout cas, s’entretenait admirablement; dans le fond de la
fossette de son menton ne restait aucun poil, contre l’habitude. Il
donnait une impression de vigueur, de jeunesse même, de sentiments
jeunes surtout et actifs, tels qu’une certaine fourberie. Il semblait
aussi changé, non de caractère, mais de nationalité. Elle ne comprenait
pas encore. Elle chercha à l’intéresser, à sonder cette énigme.
«Ne restons pas ici, Jérôme. Tu n’as plus besoin de ce poste. Je
comprends ton ennui. Moi-même, avant la naissance de Jacques--je ne
t’aimais pas moins, mais je n’y pouvais rien--, qui te dit que je n’ai
pas voulu m’enfuir?
--T’enfuir?
--Oui, m’enfuir, disparaître.»
Ainsi pour la seconde fois, dans la journée décisive, c’était l’épouse
stable et fidèle qui avait à mimer la disparition, tout à l’heure avec
la vraie bicyclette, maintenant avec ce faux aveu, devant l’époux au
seuil du départ. Contre cet homme qui ne devait plus jamais lui sourire
si elle avait mal à la tête, la soutenir si elle glissait, porter ses
souliers si elle passait un gué, tenir sa main si elle avait un autre
enfant, elle fit le suprême effort de présenter sa constance comme un
serpent ondoyant... Tendre aspic!
«Toi disparaître? Pourquoi?»
Pauvre Renée, dans son improvisation elle se trompa du tout au tout!
«Je ne sais trop, dit-elle, j’avais des obsessions. Tout ce que je
regardais, tout ce que j’éprouvais me semblait nouveau, jusqu’à mes
ciseaux, mes brosses. Je n’avais plus aucune habitude...
--Je te semblais inconnu, nouveau?
--Tu me semblais neuf, Jérôme.
--Tu avais songé à partir?
--Oui. Un jour même, j’avais fait mes malles. Mon nécessaire, mes robes,
mes livres étaient déjà prêts. J’ai manqué prendre mon billet.»
Un billet pour mourir? Jérôme était déjà désintéressé de ce départ
puéril avec bagages, de cette disparition avec décors. Comme M. de
Fontranges arrivait pour sa visite quotidienne, il se leva.
«Eh là, Jérôme, dit Fontranges, tu disparais?
--Vous l’avez dit, seigneur, répondit Jérôme.
--Il oublie même son chapeau, dit Fontranges. Un de nos grands-oncles
oublia ainsi son heaume, le jour où il partit pour Constantinople, et il
ne voulut jamais se casquer d’un autre pendant la croisade. De là ces
coups de soleil au nez fréquents dans la famille.
--Jérôme!» cria Renée.
Elle agitait le chapeau de paille de son mari, qui ne se retournait pas.
Le chapeau de paille était vieux, la coiffe craqua dans ses mains. Elle
regarda alors sans mot dire cet homme qu’elle n’aurait plus, plus
jamais--la coiffe était à terre--de raison de rappeler, et au virage du
bureau de tabac, elle le vit, et elle vit son ombre presque en même
temps, sans qu’il retournât la tête, sans qu’il s’arrêtât--il entrait
chaque jour pourtant dans cette maison acheter ses cigarettes--, oui,
plus elle se rappelle et moins il y a d’autres mots à employer: elle le
vit disparaître!
* * * * *
Bardini avait mûri depuis si longtemps son projet qu’il agit comme en
hypnose. Sans chapeau, il était obligé de répondre par des sourires ou
des signes aux épiciers, à la notairesse, au garde champêtre qui le
saluaient pour la dernière fois et il regrettait d’avoir à donner ce
congé vraiment trop personnel à ses fantômes. Par le bourg, puis les
champs, il gagna à six kilomètres la jeune courbe par laquelle la Seine
répète presque à sa source la courbe de la Concorde, se déshabilla dans
le pré déjà repéré, laissa ses vêtements sur la berge, comme il
l’indiquait à sa femme dans la lettre pour qu’elle choisît à son gré de
le faire passer pour disparu ou pour mort, et plongea. Il nagea avec
délices. L’affaire ne serait pas si mauvaise, d’homme devenir poisson.
Tout ce qui avait pu rester sur lui du parfum de Renée s’écoulait déjà
sur Paris, remplacé par l’odeur prise au cœur des plateaux de
Saint-Germain-la-Feuille. Il s’amusa à contrarier le courant, il était
agréable de refaire ses premiers gestes dans un nouvel élément, il
s’amusa à lui céder, à plonger, à taquiner la mort, mode de disparition
peut-être à cultiver. Il dut sortir de l’eau pour venir prendre dans son
portefeuille le petit sac imperméable avec les deux mille dollars qu’il
emportait, dollars économisés un à un depuis trois ans, comme pour un
cadeau de fête, cadeau de sa seconde vie. Ses vêtements étendus avaient
de loin sa forme; il ne s’émut pas trop devant cette dépouille, devant
son faux cadavre; il se félicita d’en avoir fini avec ces deux boutons à
chaînette offerts par Fontranges, avec cette même épingle de cravate
offerte par Bellita. Veston et pantalon, qui n’auraient plus chaque jour
comme forme l’être pour lequel ils avaient été faits, étaient avachis
pour toujours. Il avait là le premier désespoir, la première dépravation
que causerait son départ. Il toucha cette étoffe, il toucha ses
boutonnières avec un peu de pitié comme il eût touché la peau, la bouche
de Jérôme mort. Il vit les places un peu usées, celles par lesquelles il
avait un peu trop appuyé contre sa première vie. Il caressa son coude,
si lustré, par lequel il avait pu, souvent, soutenir cette tête
maintenant évadée. Mais on n’embrasse pas son cadavre privé de sa tête.
Il replongea, le sac entre les dents, il aborda l’autre rive en naufragé
qui fuit son radeau pour gagner l’île. Dans un de ces saules creux où
les Parisiens en vacances croient que se logent les vagabonds et les
hiboux, il trouva les vêtements cachés voilà huit jours et la petite
valise en cuir dur avec laquelle Wilson se promenait à Paris. Il
s’habilla. Malgré lui il avait pris une allure d’Américain en
franchissant la Seine, à croire que c’était l’Océan... Vraiment, c’est
seulement en Américain qu’on peut se promener incognito parmi les
hommes, et dans l’art, la musique--et même, il le constatait, parmi les
arbres. Voilà enfin que sa personnalité de Bardini n’apparaissait plus
dans ses rapports avec les pommiers, les pruniers! Il n’eût pas été
devant des orangers de Marrakech plus tendre, plus neuf! Il les
étreignit. Une minute il fut, non comme s’il avait changé, mais comme si
les êtres qui l’environnaient s’étaient changés en arbres. Pourquoi
n’était-ce pas l’époque de la floraison? Il eût aimé les fleurs de
Renée, les fleurs de Fontranges. Il goûta leurs fruits, fruits encore
verts, fruits toujours amers. Puis vint la seconde métamorphose, des
animaux arrivèrent, les animaux les plus doux, des vaches, une ânesse;
les femelles des animaux qui soufflèrent dans la crèche soufflèrent sur
le nouveau Bardini, né d’une heure. La vache dont il caressa, l’ânesse
dont il embrassa le museau ne se doutait pas qu’elle était au monde le
seul être aimé par lui, le premier animal créé pour lui dans cette
nouvelle création. Les idées qui n’étaient pas venues à Adam lui
venaient, monter à califourchon sur la vache, bavarder avec l’ânesse.
Une chèvre vint aussi, toute seule, fraîchement créée, se cabrant et
coquetant autour de Bardini comme une figurante de revue lâchée à point
par le régisseur. On sentait en réserve là-bas, pour l’acte sérieux, les
taureaux, les baudets, les boucs. Animaux dont chacun lui offrait un
métier nouveau, une vie nouvelle, un cadeau particulier de liberté:
vacher, valet, laboureur, laitier, tout cela il pouvait l’être.
Charretier, cavalier, fugue de carrières qui le mena jusqu’au régiment,
jusqu’à la guerre, liberté suprême... C’est ainsi d’ailleurs que
s’engage à la Légion étrangère celui-là qui se croit le plus libre...
Mais déjà, dans ce baiser avec la terre qui prend les trois quarts de
leur journée, les bêtes broutaient, dédaigneuses de Bardini. Il
s’étendit, coupa une baguette, laissa sans s’en douter une bouffée
d’enfance l’emplir au lieu d’une bouffée de liberté, fit un sifflet
d’écorce, voulut y graver ses initiales, se rappela qu’il n’en avait
plus, se demanda lesquelles il allait désormais choisir, quel nom, quel
prénom allait être le sien, et cette voluptueuse incertitude qu’il avait
éprouvée à propos des métiers, il la ressentit soudain à propos des noms
propres, à propos des pays. Ah! non certes! il ne quittait pas un foyer
heureux, une femme jolie, un district riche, pour garder les qualités et
défauts des Français, pour s’appeler Durand ou Berthon, pour être un
spécimen de sagesse antique, défiance, avarice, et autres particularités
de sa première nation. Enfin! il allait pouvoir être à sa guise du pays
où l’on est loyal, confiant, jeune, prodigue, avoir pour capitales ces
villes, Vancouver, Christiania, qui avaient représenté pour lui le
voyage, quand il confondait--mais que n’avait-il pas confondu avec ce
second mot!--voyage et liberté. Du reste, il s’en moquait, il formait
cette nation à lui tout seul... Un avion passa. Il sourit de ce symbole
de la liberté qui allait sur un fil de fer invisible du camp de Romilly
au camp de Langres. Il était un des seuls hommes qui ne prissent pas
leur liberté dans des cages de fer, comme les aviateurs, les
inventeurs... Un martin-pêcheur passa... Il sourit en pensant à son
itinéraire invariable, à son âme d’oiseau remontée comme une montre. Il
se rappela, enfant, avoir chanté à l’école un hymne à la liberté dans
lequel la liberté était la Suisse. Parlons-en des Suisses, au pas gravé
par l’habitude dans les grès des Alpes, aux maisons de bois fixées sur
les sommets comme des arches où Noé aurait continué à habiter, libérés
certes de Gessler, mais si peu libérés de l’hiver, du protestantisme, de
l’altitude! Il se releva, s’étendit à nouveau. N’allait-il bien profiter
de la liberté qu’étendu ou assis, malade de liberté? Le soleil encore
haut détachait de lui une ombre ordinaire. Soleil qui ne marquait plus
d’heure pour lui, qui tournait à vide pour un être sans naissance ou
sans mort. Jamais il n’avait reçu ainsi le crépuscule sans
responsabilité, sans devoir. Pourvu seulement que tout ce qu’il avait
congédié de sa vie ne reparût pas dans son sommeil, se vengeant
justement sur cette part de sa journée qu’il avait à peu près autrefois
maintenue libre par ses rêves! Il frémit à l’idée de rêver de l’enfant,
des quittances, de la bouteille entamée. Il vit soudain la nuit comme un
miroir du passé... Mais on marchait derrière lui. Le premier humain
qu’il eût rencontré depuis sa disparition s’arrêtait à quelques mètres
et le dévisageait: une femme.
Le sort avait vraiment fait plus de frais pour fournir à cet Adam sa
première Ève que jadis le Créateur: cette femme était vêtue de linon
rose à revers jonquille, avec bas de soie champagne brut, ombrelle bleue
et blanche. Elle avait la beauté de ces femmes que les lycéens
s’imaginent les attendre--non à la sortie du lycée, mais à la porte de
sortie de l’adolescence, les baccalauréats obtenus pour elles, les
classiques assimilés en vue de leurs caresses. Bardini, tout prêt
d’ailleurs à pénétrer dans un étage inférieur ou supérieur de la vie, à
voir une fille d’aubergiste ou une reine nue, restait étendu, relevant
tout juste la tête, comme si cette femme était une visiteuse, et non une
inconnue. Son immobilité même créait un lien, supposait je ne sais
quelle connivence entre elle et lui. La rencontre était bien fortuite,
mais comme une rencontre de théâtre, entre gens de revue. La femme avait
d’ailleurs une taille de théâtre, commère de l’inconnu, un teint de lait
surprenant dans le grand air, des yeux d’un bleu qui semblait fardé, et
sur sa bouche d’un rouge aigu, mais naturel, chaque parole était touchée
par le sang. C’était Indiana, à laquelle Fontranges avait offert un
séjour à la campagne dans un de ses domaines, et qui regardait Bardini
du regard méfiant qu’elle posait dans son enfance, près de la prison de
Melun, dont la maison de son père était voisine, sur les évadés. Elle ne
s’y trompait pas. Celui-là était aussi un évadé. Elle connaissait ces
complets encore rêches, trop plats, parce qu’ils ont été non repassés,
mais cachés sous des lits ou des piles de bois, ces ongles trop courts,
ces cheveux vieux de la semaine, car on ne s’évadait pas avec la tête
rase, mais la veille du coiffeur--, cette moustache d’un jour, le jour
passé dans le plafond des cabinets ou dans une des marmites de la
buanderie. Elle connaissait ce désœuvrement, cette paresse dans l’herbe,
des hommes habitués à dormir dans la paille. Il pouvait lui demander le
chemin; pour une fois elle n’aurait pas à mentir, car elle ne savait ni
le nom du village, ni la grande ville la plus proche, quelque chose
comme Charderet, croyait-elle, ni la province. Tout ce qu’elle pouvait
dire, c’est que cette rivière était celle de Melun, la Seine. Qu’il se
débrouille avec la Seine, comme les autres. Cette haine instinctive pour
l’être malheureux ne l’empêcha d’ailleurs pas de venir vers Jérôme, de
son pas naturel. Qu’elle fût dans un champ ou dans un bar, Indiana, sans
hésitation, se dirigeait inconsciemment vers l’homme seul qui était
présent. Il n’y avait pas là amour pour les hommes, mais aimantation.
Lui ne bougeait pas, presque déçu par cette aventure trop stylisée,
sentant que le destin, quand il semble épouser de trop près vos désirs,
est au contraire en train de les ridiculiser et de les détruire. Elle se
tint debout une minute près de lui; c’était la première fois qu’elle
voyait ainsi de haut un homme. C’est de cette hauteur qu’on voit les
poissons dans la rivière, mais jamais Indiana n’eût supposé qu’un corps
humain fût peuplé, et elle ne cherchait guère à deviner les pensées de
Bardini. Elle s’assit près de lui, emplissant le champ de son parfum
trop connu, d’un parfum d’esclavage, d’une espèce de trèfle bien peu
semblable au trèfle du pré lui-même--essence de trèfle à quatre
feuilles, disait-elle--et la première ombre qui sépara du soleil la tête
de Bardini libre fut l’ombrelle d’Indiana. Elle se décida enfin à
parler.
«Ç’a été dur, de partir?»
Elle posait ainsi cette question sans curiosité, de sa voix usée et
brisée. Avec ces mots qu’elle paraissait plutôt réciter que trouver, ses
yeux de poupée, elle excitait tous les désirs, impuissants à leur
source, qu’excite un automate. Bardini était étonné de l’à-propos de la
phrase et en était froissé. On eût dit une de ces apparitions que les
romanciers mondains logent au premier tournant du chemin pour les héros
qui vont prendre une décision. C’en était stupide. Il ne répondit pas.
«Tu es Français... Tu sais parler?»
Elle inclinait son ombrelle quand elle se penchait vers lui, tendant sa
tête ensoleillée toutes les fois qu’elle attendait une réponse. Lui
hésitait encore à prononcer le premier mot de sa nouvelle langue. Il
était malgré tout sensible à ce tutoiement qui le plongeait pour son
premier contact avec l’humanité au cœur de l’allégorie. Va pour le
tutoiement. Va pour l’enfance...
«Ton numéro?»
Indiana avait à Melun la manie de demander aux évadés leur numéro. Elle
était arrivée à une loi des nombres de l’évasion. Les vingt et un
s’étaient évadés huit fois pendant son adolescence; c’était le record.
Elle eût aimé que celui-là eût son chiffre fatidique. C’était, car elle
n’avait pas beaucoup d’imagination, le chiffre treize. Il lui portait
bonheur et malheur. C’est un treize qu’elle avait essayé de se tuer au
champ de courses pour embêter Veil. Le jour où on lui avait volé au
vestiaire la loutre de Marcelle, c’était aussi un treize--loutre assurée
trois fois son prix. On distinguait mal d’ailleurs lequel de ces deux
événements était pour elle l’heureux et le malheureux.
«Et toi, dit Bardini, que fais-tu ici?»
Elle attendait de repartir. Une huitaine encore et elle aurait son mois
plein. Aucune liberté à la campagne. Si, à Paris, le barman ne voulait
pas de ses robes blanches, ici le fermier lui interdisait de sortir avec
les robes rouges à cause des bœufs. Elle s’amusait à aller dans les
étables dès qu’il avait le dos tourné, avec un sweater de cette couleur.
Tous les yeux des vaches se tournaient vers elle, mais il y faisait une
chaleur, ainsi habillée! Le fermier avait des ordres, il l’empêchait de
faire des cocktails, elle avait pourtant tout ce qu’il faut dans une
valise. Elle se vengeait de ce tyran. Elle faisait priser la cocaïne au
fils, qui avait douze ans... En voulait-il? Elle avait aussi de la
morphine... Le gamin criait un peu au début pour la piqûre. Maintenant
cela allait. La mère lui soignait ça avec des quatre-fleurs. Il se
promenait autour des ruches pour laisser croire que c’était les
abeilles.
Le soleil se couchait, chauffant et dorant jusqu’aux cuisses les jambes
d’Indiana, adossée à la pente. Le fermier lui ordonnait de porter des
pantalons. Mais les fausses abeilles s’étaient posées sur le genou même,
attaquant au plus près le squelette, la dernière sur le mollet encore
sanglant. Bardini était vexé de cette ironie du sort qui lui offrait, au
soir de sa liberté, les suprêmes moyens d’évasion. Il y en avait
d’autres, s’il en croyait Indiana. Le gamin, qui était déluré, lui avait
appris à manger les joues des truites, à fumer des barbes de maïs. Pour
elle, ces mets nouveaux, du fait qu’ils étaient nouveaux, avaient un
goût de vengeance. C’était délicieux, et pas plus dangereux que le
reste. Il la conduisait parfois à la promenade. Elle goûtait à toutes
les gommes, elle les suçait--infiniment meilleur!--à l’arbre même. La
belladone ne méritait pas sa réputation, elle en avait mangé, et aucun
résultat. Les fausses oronges l’intéressaient davantage. Un jour elle en
avait rapporté sa pleine robe, prétendant qu’elle s’y connaissait. La
fermière les avait jetées. Sa morphine?--Non, le gamin seulement, et
aussi un peu le chien qui, lui, ne la supportait pas, qui était aussitôt
malade... Indiana ne disait pas qu’on l’avait menacée, si elle
continuait à se droguer, d’appeler le médecin. Elle redoutait peu les
commissaires, les agents, mais à la vue d’un médecin serait rentrée sous
terre, comme s’il n’y avait à punir en ce monde que les attentats à la
vie. On voulait l’obliger à coudre. Elle ne savait pas. Elle savait
juste un peu tatouer, mais n’avait pas de bonnes aiguilles. La tête du
fermier quand, sur le dos et sur le ventre du fils, il découvrirait un
jour le nom d’Indiana et quelques insultes à son adresse!... Non, il
n’était pas vrai qu’on puisse enlever un tatouage. Elle avait tout
essayé pour celui qu’elle avait là... Qu’il regarde, il n’y avait
personne dans la campagne à cette heure... Elle était tatouée au
dragon...
Bardini avait regardé... Il n’était pas absolument satisfait de cette
aventure, de cette fatalité de troisième ordre, de ce symbole périmé du
serpent, qui menaçait dès les premiers soirs de gâter cette nouvelle
terre. Indiana était assise face à lui, jambes ouvertes, immobile comme
on ne sait quel piège. Cette impression de destin implacable, qu’elle
donnait aux concierges, aux sergents de ville, aux habitués de
l’American Bar, et même aux Américains, qui repartaient étonnés vers New
York de s’être heurtés si durement à tant de velours, il la ressentait
péniblement. La liberté? Mais qu’était donc cette liberté, qui le
poussait à s’accoler pour jamais à cette femme? Il s’était retourné, le
ventre contre le pré dur, il regardait de côté ce coussin vivant à sa
taille, ce coussin d’une chair intermédiaire entre la sienne et celle du
néant, fait pour être glissé entre la terre et lui. Elle avait fermé son
ombrelle. Tous deux avaient une même couleur, celle des métaux en
fusion. Indiana regardait fixement le soleil, qu’elle n’avait vu
jusqu’ici dans sa chute qu’hésitant entre la gauche et la droite de
l’Arc de Triomphe, se donner à la Seine. C’était la seule fois où le
soleil eût eu à rougir, à dorer, à tiédir la chair froide et blanche
d’Indiana. Larve ceinte de linon rose, larve après tout désirable. Mais
impassible avec la nature comme si la nature eût été un homme, un
habitué, elle déclinait ses politesses, ses invites comme celles d’un
homme, déclinait d’un sourcil dédaigneux le miroitement sur la Seine
comme une offre de miroir, le courant d’air du soir comme le courant du
ventilateur, la Seine elle-même, tendre et bruyante, comme une copine
d’humeur différente, et tout ce soir en somme, crépuscule et le reste,
comme une consommation. Coucher avec la nature, c’est tout ce qu’elle
pouvait faire, mais pas d’histoire, pas de manières. Si bien qu’elle ne
croisa pas les jambes, se prêtant au soleil, mais détournant de lui la
tête comme de ses amants, gardant sa familiarité pour l’évadé, attendant
volontiers de lui les pires questions. Car terrible avec les suiveurs
audacieux, elle n’éprouvait aucune pudeur avec les voleurs, les anciens
pensionnaires de maison centrale, les rôdeurs de profession, comme si la
pauvreté, l’astuce, le crime n’étaient pas des attributs de l’âme, mais
un sexe, son sexe.--Où elle couchait? Dans une chambre où le régisseur
dormait autrefois. La cloison seule séparait de l’étable. Le gamin
essayait le matin, pour ne pas la réveiller, de nourrir les vaches avec
précaution, de leur apprendre à manger le foin doucement, muselait les
génisses, les entravait. Mais rien à faire pour museler les coqs et le
taureau. Si bien qu’elle se levait, elle aussi, pour aller caresser un
petit veau, le premier être qu’Indiana eût caressé d’elle-même depuis,
justement, un autre petit veau, il y a quinze ans, dans la ferme près de
Melun. S’il y avait, dans quinze ans, le petit veau de l’âge mûr, la
tendresse d’Indiana se serait exercée suffisamment en ce monde.--Si elle
se soignait? Le médecin lui avait ordonné un régime. Elle prenait le
soir du lait bourru, à l’étable même. Le matin, elle allait à l’abattoir
boire un verre de sang du bœuf qu’on tuait... Le matin, sang... le soir,
lait...
Une voix d’enfant s’éleva dans la nuit, appelant Indiana.
«C’est le gamin qui me cherche, dit Indiana. Tous les soirs il me croit
perdue ou noyée et me cherche près de la Seine. Je me perds, pour le
désespérer un peu...»
La voix pure répétait le nom d’Indiana. Pas d’écho. Le nom d’Indiana
était réservé ce soir aux cordes vocales humaines, interdit aux forêts,
aux grottes. La bouche de l’enfant le soir avait le privilège du nom
d’Indiana. Indiana se leva, et avec cette indifférence si profonde
qu’elle semblait une certitude de revoir ceux qu’elle quittait, disparut
dans la nuit vers la direction opposée à celle de l’enfant.
* * * * *
Aucune voix n’appelait Bardini. Tout le recueillement de la vallée, son
silence, semblaient justement être l’écho de cette réserve. La nuit
donnait plus nettement encore à son départ une allure d’évasion; il
était à l’heure où les chiens, les gardes-chasse, aboient et tirent vers
le passant trop libre. Le mieux était d’aller prendre le train à Nogent,
en traversant par Fontranges, et en repassant derrière sa propre maison,
car par ici il tombait dans les forêts de Champagne et ce n’était pas à
Robinson Crusoé qu’il entendait jouer. Les étoiles étaient nées. Elles
scintillaient. On était obligé de constater, à leur fraîcheur, la
jeunesse du monde. Il se sentait, avec sa liberté, devant ce firmament,
aussi ridicule qu’un musicien devant la mer avec son violon. Il
connaissait mal le ciel, d’ailleurs; outre l’infini, c’était aussi
l’inconnu qu’il voyait là; aucune de ces étoiles ne pouvait lui être un
guide, et l’ombre, et la solitude, et la liberté suprême, ne purent que
le ramener dans le chemin le plus connu de lui, dans l’ornière de sa
vie. Il pénétra dans Fontranges par les barrières blanches, poussant à
un galop nocturne les poulinières effrayées, que leurs poulains endormis
ne suivaient même pas; et une fois dans l’enclos, le hasard apporta sur
sa route une série d’objets, de paysages, d’êtres aussi, dont un Bardini
plus habile eût esquivé de prendre congé, le dogue de Fontranges, qui ne
le quitta plus, faisant aboyer en supplément tous les chiens ennemis non
des hommes qui rôdent, mais des dogues, la chapelle de Sylly où il
s’était marié, la maison du chineur où Renée et lui allaient chercher
des plats d’étain et des fixés. Les jours où le couple Bardini avait
bonne santé, s’estimait, s’adorait, une nostalgie de plats d’étain
doublée de passion pour les _ecce homo_ peints sous verre le poussait
vers ce vieux brocanteur, et tous deux revenaient heureux vers la
maison, elle, portant les étains, tout alourdie, lui, portant les fixés,
tout léger--même différence de poids, même confiance que dans un début
de grossesse de Renée. Le ruisseau franchi, il tomba même dans les
souvenirs plus anciens, il venait là pêcher la truite. Un pigeon
voyageur ne doit pas se prendre dans ses cercles, ses vols d’enfance,
Bardini coupa par le fourré, s’égara, aperçut enfin à travers les
branches le ciel où était montée la lune. Il se hâtait, comme le forçat
qui traverse les dernières lianes vers le soleil aveuglant... Soudain,
sur la lisière même, il hésita... Le sort le mettait en face du tombeau
de Bella... Voilà qu’il fallait prendre aussi congé des morts...
La lune était à son plein... Cet astre qui semble si souvent en France
écorné, aminci par l’avarice et l’esprit économe, jamais Bardini ne
l’avait vu, non seulement aussi rond, mais aussi bombé. La lune semblait
vraiment pleine, sur le point de donner à la nuit la nouvelle jeune
lune... Jamais aussi lumineuse... Tout le parc s’amusait à jouer, à dix
heures du soir, le jeu de l’ombre et de l’éclat... Seule, au centre du
tertre flanqué sur sa droite du grand cormier, la dalle de marbre blanc,
entourée à distance de sa chaîne, étincelait sans contraste. Pas un
morceau de nuit, pas une poussière même, tant l’air était pur, entre
cette dalle et la lune. Bardini se rappelait le jour où elle avait été
placée, dans une cérémonie qui ressemblait moins à un enterrement qu’à
la pose d’une première pierre. Tout l’édifice ce soir était construit.
Bardini admira ses murailles lumineuses, son plafond infini. Autour de
cette tombe, plus aucun changement à apporter au monde. Jamais Bardini
ne l’avait trouvé à ce point fini, à ce point terminé. Plus rien à
changer au cri de la chouette, à ce mutisme des bois que nul vent
n’atteignait. L’évolution mourait aux pieds froids de Bella. Le langage
de la nuit, le contour des collines étaient à leur sommet classique. Les
groupes de bouleaux, les bosquets de hêtres, les touffes de pins
parsemés dans le parc, grâce à ce cercle qu’ils avaient pris depuis la
mort de Bella avaient atteint la perfection. On sentait à chaque élément
sa densité suprême. Le fer de la chaîne était pesant, la terre opaque,
l’air lumineux. Aucun bruit du monde qui parvînt là autrement que par
l’écho. Mais on sentait aussi que, dans ces enfers, Bella était seule.
La communauté éternelle avec les morts inconnus, la promiscuité
éternelle avec les morts célèbres lui était épargnée. Longtemps, Bardini
resta là, arrêté dans son élan, les yeux fixés sur ce marbre, respirant
à peine, comme on observe un spectacle fugitif ou un animal sauvage. Il
espionnait ce calme infini en liberté, cette nuit qui, en prenant Bella,
avait enfin repris sa virginité de nuit. Le marbre était
imperceptiblement incliné, on devinait un coussin sous la tête de Bella.
Avec son lourd anneau, alliance de la mort, il semblait une dalle de
trésor, de réservoir. La pression parfaite de ce calme sur le monde, de
cette ombre, de cette clarté, venait bien de ce tertre. Voilà le vrai
point d’où il fallait prendre le départ, de ce silence sans fièvre, de
cette paix sans température, Bardini voulut s’avancer hors du fourré
pour venir près de la tombe, pour lire ce nom de Bella, gravé en creux,
presque toujours à cette heure comble de la première humidité nocturne.
Toute la rosée de la vallée se condensait à minuit en ce seul nom. Mais,
comme il écartait le feuillage, de l’autre côté de la tombe, une voix
s’éleva:
«C’est toi, Richard?»
C’était Fontranges, adossé à l’arbre, dans cette station qui l’attachait
par tous les temps, au cours de sa promenade du soir, à la tombe de
Bella, et qui croyait reconnaître un garde. Cette voix de vieillard, cet
appel féodal, calmèrent Bardini. Il préférait après tout à cet émoi
qu’il analysait mal un émoi Walter Scott. Que toute opération de liberté
est difficile! pensait-il seulement. Que de gens bien postés, à tous les
points où je peux sauter le mur! Tolstoï, dans ce pré tout à l’heure,
avec cette fille. Walter Scott maintenant, avec l’oncle qui pousse dans
la nuit le même défi, le même appel, le même prénom que ses ancêtres à
leur adversaire félon. Que toute opération de liberté peut être
littéraire! Vais-je avoir à prendre congé du romantisme, du symbolisme,
du mallarméisme! Je ne parle même pas des animaux, tout à l’heure ce
dogue, maintenant cette chouette, qui m’assaillent par devant, comme un
chien pour ramener son bétail.
«C’est toi, Frédéric?» cria Fontranges, qui croyait cette fois
reconnaître un braconnier.
«Oui, oui, c’est Frédéric, pensait Bardini. C’est Barberousse et Cœur de
Lion. C’est tout ce que tu voudras. C’est Jules et c’est Prosper. C’est
Jean. C’est Jahn. C’est Eirick!»
«C’est toi, Jérôme!»
Fontranges passa à la tête de la tombe, vint jusqu’au fourré, chercha,
comme on cherche le gibier démonté, celui que ce dernier prénom avait
atteint, ne put rien voir. Bardini dut attendre une heure encore. Il
fallait bien une heure pour que Fontranges, toujours lent, se décidât à
quitter, après des visites à peu près également silencieuses, les
vivants ou les morts.
Quand Fontranges fut redescendu vers le château, Bardini traversa le
parc, déboucha au haut du bourg, juste derrière sa maison. C’était là le
dernier obstacle. Il le prit de face. Il entra.
* * * * *
Toutes ces bêtes qui ont disparu quand d’habitude l’évadé revient au
foyer vivaient encore. Mais elles dormaient. Les serins, la tête cachée,
décapités par le sommeil, les chats sur le rebord du buffet où leur
ronronnement s’était subitement éteint, au heurt avec l’inconscience,
les chiens sur le paillasson, tous haletaient, pris du mal qui repose.
Le robinet de la cuisine était resté ouvert. Les animaux de Bardini pour
la première fois dormaient avec ce bruit consolateur de l’eau, de jardin
oriental. Jérôme supporta cette confrontation avec ces petits yeux
fermés. Oiseaux et bêtes avaient leurs plumes et leurs poils de nuit,
plus lisses, plus brillants, plumes et poils de rêve. Mais la maison,
par contre, lui semblait avoir vieilli subitement. Ces carreaux
disjoints dans le couloir, cette vitre raccommodée, cette serrure
inutilisable depuis quatre ans, il les voyait. Sous sa main une chaise
s’affaissa: tout croulait ici;--ici et dans ce bas monde d’ailleurs!
Après un seul après-midi, il retrouvait sa demeure comme on retrouve
après vingt ans la maison de son enfance, plus étroite, plus basse,
moins enchantée. Il avança. Par la fenêtre, la lune l’éclairait d’un
lourd fanal comme un scaphandrier dans le navire qui a sombré... Navire
où étaient deux vivants...
Dans la salle à manger ce n’était pas seulement les animaux qui avaient
survécu, mais une race plus éphémère encore, les fleurs. Toutes les
roses que Renée avait cueillies hier, et les narcisses, et les
héliotropes embaumaient du même parfum que Bardini avait aspiré à son
lever. Sur la cheminée ses portraits étaient encore là, son portrait en
communiant, son portrait en soldat. Il se pencha sur eux sans cette
fraternité qu’on ressent pour cet être qui a fait de nous un long
intérim--puisque tous les quatre ans la substance de notre corps
totalement se renouvelle--, pour cet enfant qui avait communié pour lui,
cet homme qui avait pour lui porté le sac complet, plaisanté avec la
clef du champ de manœuvre, reçu pour lui une balle dans l’épaule. Il
releva la tête, vit dans la glace son portrait en inconnu, ce portrait
là aussi lui donna l’idée d’un intérim insupportable. Une mite volait,
qui semblait échappée de cet homme nouveau. Il la tua.
Par la serrure de la chambre passait un rayon de lumière, une clef
lumineuse immense, la clef de Renée... Il frappa.
«Entrez», dit Renée.
Elle était assise devant son bureau, en peignoir; elle écrivait. La
lettre par laquelle Bardini lui avait annoncé son départ éternel
traînait sur la table. Renée avait tourné la tête. Elle regardait
Bardini d’un air dur, qu’il ne lui connaissait pas. Cette femme qui
n’avait jamais été que tendresse, douceur, modestie, le dévisageait avec
haine, et surtout, ce qui fut plus sensible encore à Jérôme, avec un
mépris ironique pour sa défroque de forçat--ne songeant même pas à
cacher à cet être dont elle ne reconnaissait plus l’existence, elle
qu’il n’avait pu voir nue que par ruse, ses jambes et sa gorge. Bardini
était terriblement vexé de retrouver dans cette chambre, au lieu d’une
victime de la fatalité, des grandes entreprises humaines, la victime
d’une plaisanterie intolérable. Il trouvait Renée injuste. Les femmes
ont vraiment le talent pour enlever à un drame, à un supplice, son
aspect généreux, et vous le refléter en acte déloyal. Le côté farce de
l’évasion, des pantalons de coutil, le vaudeville de la valise Wilson,
qu’il avait machinalement gardée à la main, l’indisposait contre
lui-même. Renée était dos à la psyché. Tout ce que donnait la psyché
était encore de l’ancienne Renée, tout le dos n’était encore que
tendresse, que réserve, la douce nuque, les épaules rondes. Par-devant
le mal était fait. L’être docile et confiant que contenait Renée s’était
évadé en même temps que Bardini. Il avança, d’un pas, incertain sur ses
propres sentiments. Il eût aimé une dernière nuit avec elle. Il eût aimé
la ramener par la volupté dans la tragédie, la faire consentir par les
caresses--comme il obtenait d’elle par un oui doucement arraché le
consentement à ses moindres exigences, aux achats d’animaux surtout,
qu’elle n’aimait pas, achat d’un nouveau chien, d’un cheval, étreintes
qui avaient peuplé la maison d’un seul enfant, mais de vingt bêtes
affectueuses et même d’une biche--, la faire consentir à son départ.
Mais d’un geste elle lui ordonna de ne pas avancer, prit un crayon bleu,
écrivit sur une feuille de papier, et lui montra de loin ces quelques
mots, si lisibles, alors que d’habitude elle avait une écriture de chat,
lisibles comme ses souhaits de bonne année:
«Va-t’en.»
Il s’inclina. Il partit.
STÉPHY
PREMIÈRE PARTIE
«Mon Dieu!» se dit Stéphanie.
Mais il s’agissait bien de Dieu! Tous les liens justement qui pouvaient
relier Stéphanie à Dieu venaient de se détendre terriblement, à la vue
de cet inconnu qui avançait vers elle. Tous ses gestes et ses pensées de
jeune fille, ses réflexes de douce marionnette divine l’abandonnaient, à
mesure qu’approchait cet homme, de l’air faussement désœuvré, en effet,
des espions qui coupent télégraphes et téléphones, et il ne lui restait
plus soudain qu’un cœur et un corps sans commandes... Car il
approchait... Lui ne savait pas qu’il venait vers Stéphy... vers cette
jeune fille anonyme assise au-dessous du plus vieil arbre du Central
Park, arbre dont on ne saura jamais non plus le nom, car l’étiquette qui
le disait s’était hissée à son faîte, au cours du siècle. Il croyait lui
jeter seulement, par-dessus les haies et les parterres, ces regards
qu’on jette du train ou du bateau sur la jeune fille accoudée à la
barrière et au quai, entre les signaux et les affiches, publicité du
désir... Chacun de ses regards était un dernier regard... Mais Stéphy
savait qu’il arrivait, fatalement, car cette allée, qui semblait à
chaque instant l’éloigner, était au contraire une allée méandre qui
débouchait sur elle. Il s’attardait derrière quelque massif, faisant du
moindre arbuste un profond tunnel et franchissant à grands pas l’espace
découvert... C’était bien une attaque en règle... Maintenant, derrière
l’hortensia gigantea, à travers des fleurs bleues et des feuilles
rouges, elle apercevait son vêtement, un fond de ciel noir de la taille
d’un homme. Puis, quand il eut tourné, elle vit pour la première fois le
côté droit de son visage, si terriblement pareil, hélas! au côté
gauche... Stéphy avait compté encore sur quelque déformation qui eût
enlevé à l’inconnu cet aspect de perfection et d’achèvement, par lequel
elle se sentait d’avance comblée, mais vaincue... Hélas! Ce côté droit
était mat et bronzé, comme le côté gauche, et non, comme il l’eût fallu,
blond et marqué de petite vérole; cette oreille droite n’était pas
pointue et couverte de poils, mais ronde, comme l’autre... On ne voyait
même pas, au front et au nez, le raccord de ces deux moitiés
parfaites... C’était bien une de ces têtes modèles qui disent l’avenir
dans les foires, ou si faciles à porter, dans les révolutions, une fois
tranchées... Stéphy frissonna... Il n’y avait vraiment plus de
recours... Ah! pourquoi était-ce vrai qu’un jour, venant droit à vous
par une allée méandre, surgit celui qui doit venir!... Comme il venait
tôt! Comme il aurait mieux fait de ne venir que dix ans plus tard, une
fois Stéphy mariée, de ne venir jamais, car si Stéphy était décidée à
compter toute sa vie avec l’absence de cet homme, elle n’avait encore
jamais imaginé qu’il pût être présent... Son sang battait, ses oreilles
bourdonnaient, la rumeur de la ville prenait un rythme; pour la première
fois, sur ce disque de la terre qui avait jusque-là tourné à vide, une
aiguille s’était posée et de grands éclats en sortaient, comme au départ
d’une symphonie, et soudain--, ah! comme Stéphy, maintenant prise de
vertige, maudissait ce docteur Feuchtwanger qui avait fait supprimer les
dossiers des bancs dans le parc pour ne pas favoriser les scolioses des
nourrices--délaissant pour toujours son manteau d’hortensias, de
rhododendrons ou de ricins, il parut.
Il eut un sourire, comme s’il attribuait à Stéphy la ruse du chemin qui
l’avait amené à cette jeune fille, hésita et vint s’asseoir près d’elle.
Il avait laissé entre eux cette place vide que le plus hardi des
suiveurs laisse toujours sur le banc, à sa première rencontre, entre la
femme et lui, place étroite d’un enfant ou d’un maigre mari. Stéphy
avait eu le courage de lever les yeux... Ah! pourquoi les naturalistes
distinguent-ils par deux les yeux, la masse des cils, et les sourcils
dans de tels visages humains: c’était un regard de Cyclope qui l’avait
enveloppée... Il la regardait sans dire mot, avec insistance, comme on
regarde un piège... Qu’il touchât du doigt ou des lèvres une partie de
ce visage, un de ces boutons à pression sur cette blouse, de ces lacets
sur ces souliers, et le mécanisme jouait... Aussi s’en gardait-il... Il
paraissait irrité et déçu de trouver, dans ce coin solitaire, sans
défense, la plus jolie jeune fille qu’il eût vue en Amérique, et tant de
décence, et tant d’abandon, et cet insupportable appât d’un événement
fatal.
«Évidemment», murmura-t-il...
Bien plus tard Stéphy se demanda si elle n’avait pas compris aussitôt ce
mot incompréhensible. C’était un cri de résignation et de rage... le cri
du contrebandier, par exemple, qui depuis le crépuscule gravit et
dévale, et débouche au sortir du col, à l’aurore, sur tous les douaniers
réunis par une manille... Évidemment--, à l’heure où vous vous croyez
séparé du monde et collé avec la solitude, il vous tombe une jeune fille
sans tache et sans défaut! Évidemment--, au jour où vous pensez n’avoir
plus à toucher jamais un de vos semblables du bout des doigts, vous
allez avoir à vous râper le corps contre un corps, dans l’amour, le
mariage, ou la haine naissante. Évidemment--, voilà la vierge, et le
cœur vierge, avec le poil aux aisselles, voilà l’âme généreuse, avec
l’Odol et l’ambre antique!... Il répétait ce mot. Il en faisait une
accusation contre tout ce qui avait participé à la rencontre: Évidemment
New York! Évidemment ces cygnes idiots dans le bassin! Évidemment le
printemps! L’idée du printemps surtout l’exaspérait, car il s’agissait
là d’un piège de second ordre, peu fait pour lui... Stéphy sentait elle
aussi l’affreuse banalité de ces fleurs et de ce soleil, et d’ailleurs
elle n’aurait pas refusé un ouragan, un cyclone, mais il n’y avait rien
à faire. New York était depuis deux jours, en effet, dans cette saison
inconnue en Amérique. Pour la première fois de sa vie, Stéphy voyait
l’hiver, au lieu de tourner en canicule, se résoudre en un air pur et
léger. Ce bonheur, cette moindre pression que l’on goûte en été au faîte
des montagnes, on le goûtait aujourd’hui dans Broadway, et tous les
New-Yorkais, dans les ascenseurs, dans les restaurants, avaient ce
maintien plus digne et loyal des gens placés à haute altitude. Les bêtes
du jardin zoologique avaient compris les premières; on venait d’ouvrir
la seconde de leur double grille, l’invisible; puis les banquiers. Ce
mot printemps, que les acteurs seuls prononçaient ici en jouant des
pièces européennes, on le criait aujourd’hui en pleine Bourse. Des
coulissiers ignorants croyaient à une valeur nouvelle. Une brise, aussi
pure de relents que de parfums, agitait sur les arbres et les arbustes
du Central Park, à défaut encore de gros feuillages, les étiquettes
d’aluminium ou de corne... Jamais l’aluminium n’avait tinté aussi
tendrement à New York, ni la corne: c’était le printemps.
Déjà Stéphy avait eu avec ce qu’elle croyait son destin sa première
compromission: ce n’était pas de face qu’elle recevait l’homme inconnu.
Ce n’était pas de face qu’ils allaient se regarder longuement, sans fin,
comme le Hollandais et Senta. Ils n’étaient point non plus debout, les
bras au long du corps dans le garde-à-vous du sublime; ils ne voyaient
point à distance dans les yeux l’un de l’autre. Côte à côte, assis sur
ce banc plus étroit qu’une banquette de train, silencieux dans leur
voyage immuable, ils avaient déjà l’air d’un couple las, et de s’être
tout dit... C’était donc ainsi que l’on se précipite l’un contre
l’autre, des profondeurs de la création!... Ils regardaient devant eux,
muets comme après une grande brouille, avec le mutisme des mineurs qu’on
redescend à une lieue sous terre... Ce n’était plus cette passion
contenue dix ans et déchaînée ce soir, mais un immense désir de
réconciliation avec cet inconnu qui agitait Stéphy. Des passants, voyant
ce beau couple désuni, souriaient, avaient l’air de dire: ils se
réconcilieront! C’était bientôt dit: se réconcilier d’une séparation
éternelle, du silence des âges, Stéphy en désespérait.
L’homme se leva.
Évidemment, comme il dirait! Évidemment! Un homme qui ne vous a jamais
vue, que vous n’avez jamais vu, est excusable de ne pas comprendre que
vous l’attendez depuis l’enfance!... Que vous êtes bien Stéphanie
Moeller, que vous n’avez accepté la vie, la famille, l’amour du piano et
de la natation, l’idée du mariage avec un être insignifiant, l’idée de
fils, de fille, et la notion de vieillesse, et la notion de mort, qu’à
la condition de le voir arriver un soir, avec son œil et son sourcil
unique, et d’être ce qu’il voulait faire de vous, tout cela ne durât-il
qu’un jour. Mais elle aurait souhaité un minimum d’un jour. Un quart
d’heure, c’était vraiment peu... Au milieu des ombres graciles des
arbustes, l’ombre de l’homme se tenait, droite... Ah! qu’une ombre
d’homme est dure au printemps, entre les ombres des feuillages, même vue
à travers les larmes.
L’homme avait sans doute compris. Il se rassit. Ce spectacle invisible
et criminel qu’il semblait contempler d’un œil impie ou ironique, bien
au delà des rhododendrons, ce tigre mangeant cette biche, ce corsaire
coulant ce voilier, cet assassin obligeant le prêtre à profaner cette
hostie, ce spectacle devait avoir pris fin, car il en détourna les yeux,
et les porta sur Stéphy, bleue et rose. Ah! que le professeur
Feuchtwanger fit bien en supprimant les dossiers des bancs, par lesquels
le voisin eût pu savoir que jamais cœur n’a battu aussi fort... Stéphy
sentait bien ce jeu de mots entre cœur pris pour organe et cœur pris
pour amour, mais quand ferait-on des calembours, sinon devant la
fatalité!
L’homme se rapprocha, étouffant entre eux le mari et l’enfant.
* * * * *
Aujourd’hui elle était arrivée à l’heure pour attendre l’homme de la
veille, à l’heure comme pour les trains, une demi-heure d’avance. Le
printemps durait encore. Cela faisait un jour plein de printemps, et
avec un peu plus de chance, New York pouvait espérer avoir cette année
un printemps d’une semaine. Au dîner, le père Moeller, rentré en sueur
dans ses vêtements d’hiver, tout comme il allait rentrer ce soir transi
dans ses vêtements d’été, avait transmis à Stéphanie la science du
printemps allemand, léguée par le grand-père Frédéric. C’était une
saison dans laquelle jamais n’éclataient les guerres--on finissait les
guerres en cours évidemment, mais c’était tout--, et qui donnait à
l’Europe des oiseaux spéciaux, inconnus aux États-Unis, les rossignols
pour les nommer. Les fleurs, au lieu de s’ouvrir comme en Amérique aussi
vite qu’un coffre-fort sous le bon mot, avaient une enfance, une
jeunesse, et aux plus grands arbres de l’Allemagne, aux hêtres, aux
chênes millénaires, poussaient soudain par centaines les plus petites
feuilles qui soient au monde. Dans le val, où coulait la rivière
dégonflée de son flux d’hiver, mais non amaigrie par l’été, et dont
l’eau collait sur la berge à sa ligne idéale, des bancs étaient préparés
pour les couples devant chaque colline verdissante, chaque amandier en
fleurs. Le grand-père Moeller, qui commençait à installer l’électricité
dans sa petite mégisserie des environs de Heidelberg, avait ménagé par
des ampoules, sous la longue tonnelle qui menait à la terrasse sur le
Mein, un tunnel coloré par lequel vous étiez conduit, avec de savants
dégradés de lumière, jusqu’à la pleine lune. Ainsi la transition entre
le jour et la nuit paraissait toute naturelle. Frédéric Moeller
admettait que de jour l’Allemagne eût l’air un peu désordre, mais il
était si facile de lui donner la nuit un aspect de propreté éternelle,
grâce aux ampoules de couleur. Par une série de petits projecteurs, il
colorait même tous les cuirs au séchoir sur le quai, qui devenaient,
pour le navigateur attardé, des dépouilles de veau d’or et de vache
azur. Son voisin, le mégissier Schumpf, dévoué à l’acétylène naissante,
et, de l’autre côté du Mein, Rumpelnick, avec son gaz tiré de la tourbe,
s’entendaient avec lui pour obtenir sur la rivière de grands
arcs-en-ciel couchés en plein clair de lune... Voilà ce qu’était le
printemps...
Sous l’arbre où Chaplin avait tourné ses premiers films, alors que ce
coin de Central Park n’était pas reconstitué encore dans Hollywood, près
du bassin où avaient été donnés aux jeunes dames de sa troupe les
premiers baptêmes du cinéma, entre des arbustes dont le mouvement sous
la brise avait été le premier frisson des plantes filmées, mais
aujourd’hui d’une pose plus rigide que ne l’eût réclamée Daguerre,
Stéphy attendait. L’homme, évidemment, était en retard. Il était évident
qu’en obéissant le plus passivement possible aux policemen dans les
barrages, en manquant plus ou moins volontairement un passage du subway,
il allait s’arranger pour donner un peu de jeu au destin, et écarter
l’une de l’autre, avant que ce ne fût trop tard, ses deux terribles
roues dentées. Mais il avait compté sans Stéphy. Elle était décidée à
l’attendre jusqu’au soir, s’il ne venait que le soir, et d’ailleurs,
s’il ne revenait jamais, toute sa vie à l’attendre... Elle frissonnait
quand passait un petit télégraphiste, comme s’il y avait un service de
la poste pour les jeunes filles amoureuses du banc 108... Qu’importait
au fond que l’homme revînt. L’idée d’avoir à l’attendre ainsi, tous les
jours, l’après-midi de trois à quatre, lui suffisait presque déjà. Elle
n’épouserait que le mari qui lui donnerait la permission de cette
promenade quotidienne. Il y avait peu de chance pour qu’on lotît jamais
cette part de New York, c’était un terrain sacré... Elle verrait les
cygnes, blancs et noirs, mourir l’un après l’autre. Ce serait toujours
une satisfaction pour elle, que l’étude des bêtes passionnait, de savoir
qui vit le plus longtemps, du cygne blanc ou du cygne noir. Beaucoup
d’amoureux avaient tiré moins de l’amour. Ces arbres grandiraient,
fleuriraient, mourraient... Qui résiste le plus à l’air civilisé du
rhododendron ou de l’hortensia, elle pourrait enfin le dire; et toujours
elle reviendrait, avec l’image de cet homme à tête sans soudure qui,
hier, avait pris sa main, sa main droite, caressant chaque doigt,
passant à chacun d’eux un anneau invisible, les détachant doucement l’un
de l’autre, pour leur enlever cet esprit de communauté si insipide en
effet chez les doigts, avec des mouvements si sûrs que Stéphy, qu’aucun
homme n’avait jamais touchée, y voyait un rite, une des premières
douceurs de l’amour, et suivait ces caresses avec angoisse, prête à être
surprise, à la conjonction de l’index et de l’annulaire, d’une terrible
volupté. Toute la nuit, elle avait senti sa main droite, dans son lit,
sur son corps, en main sacrée... Que de tâches peu nobles allaient
retomber désormais à la main gauche, dans la vie! Son fiancé, son futur
fiancé, jamais elle ne lui donnerait que la main gauche, et de la main
gauche seule ébourifferait ses cheveux roux--elle les voyait roux--s’il
l’exigeait... Ainsi attendait Stéphanie, si bleue, si blanche et si
rose, que jamais le grand-père Moeller n’aurait eu besoin de la teindre
au projecteur, sur son banc comme sur un banc de gare, mais toute en
éveil, car tout était le train, ce taxi, cet autobus, ce ciel, ce bruit
de feuilles... Car dans les arbres c’était comme en Europe. D’abord un
grand coup de vent faisait tomber les feuilles mortes qui restaient de
l’hiver. Puis, sur chaque grand arbre, des feuilles éclosaient suivant
un plan qui n’avait rien à voir avec le massif futur du feuillage, de
façon que le printemps, avant de recouvrir le hêtre ou le chêne, d’abord
l’enguirlandât. L’absence des rossignols pouvait d’ailleurs à cette
heure du jour passer pour leur silence... Des passants parfois
s’arrêtaient devant Stéphanie. Certains ressemblaient si peu à l’homme
d’hier, qu’elle était prise d’indignation. Ils arboraient des yeux, des
nez, des oreilles qui étaient des insultes à l’autre nez, aux autres
oreilles... Mais ils se rendaient vite compte qu’ils masquaient à cette
jeune fille, non seulement New York, mais la ville entière, et ils
passaient, comme leur nom l’exige.
Il vint par où elle ne l’attendait pas, par derrière elle. Elle en
frémit, car elle eut l’impression que son dos n’était pas préparé, qu’il
manquait là, sur sa nuque, sur ses épaules, un apprêt dont par-devant,
elle était déjà recouverte, et qui tenait à la fois de la cuirasse et de
l’épiderme à vif. Il s’assit près d’elle, veillant à ne pas la heurter,
avec cette politesse et cette précaution qu’ont les marteaux-pilons à un
centimètre de vous... Il la regardait de son même visage dur et
ironique, inutilement d’ailleurs car elle attendait moins la dureté ou
l’ironie qu’une face de feu, et elle supportait sans peine ses regards
qui ne brûlaient point. Elle était en toilette d’été, mais avait pris un
manteau, qu’elle jetait sur ses épaules quand soufflait la bise. Lui, au
contraire, dans un de ces complets qu’on ne fait qu’en Europe, un
complet de printemps, était tout à son aise auprès de cette belle fille
qu’il semblait retirer tantôt du froid, tantôt des flammes... Elle se
taisait, rapprochant insensiblement sa main droite. Il vit cette main
esclave, déjà désignée par Stéphy pour obéir à tous les caprices du
maître, l’écarta doucement, prit la main gauche. Des larmes de tendresse
vinrent aux yeux de Stéphanie. Une sorte d’honneur la gagnait toute, à
l’instant où elle était prête à penser inutile ou vulgaire une partie de
son corps. Jamais elle n’avait eu l’orgueil de croire que cet homme
pourrait l’aimer toute, des cheveux aux orteils. Cet amour, le seul
qu’elle éprouverait jamais dans sa vie, elle voulait bien qu’il choisît
sur elle son domaine préféré, la main droite seule, s’il le fallait, et
que tout le reste du corps fût jeté en pâture au prochain fiancé. Mais
le geste de l’homme lui redonnait confiance, lui permettait de penser
que d’elle il accepterait tout, ses deux yeux, ses deux genoux, sur
lesquels d’ailleurs se posait maintenant la main masculine, gravant en
ce corps malléable une empreinte aussi ineffaçable que la main du sultan
sur Sainte-Sophie. Elle n’était plus qu’aveuglement, que défaillance.
Dans un dernier sentiment de défense elle se promettait par serment
d’être aussi implacable pour son fiancé futur qu’elle était en ce moment
indulgente et faible. Son amour pour cet inconnu--ce mot inconnu la
faisait sourire de pitié, s’appliquant au seul être qu’elle eût prévu,
des dents aux ongles--s’augmentait de l’aversion qu’elle ressentait déjà
pour l’autre. Toutes les joies de l’amour qui ne lui apparaissaient
qu’indistinctes quand elle pensait à l’inconnu, devenaient presque
précises en son esprit lorsqu’il s’agissait d’en priver son
successeur... Pas de cuisine non plus pour ce dernier, pas de ces
knoedel au miel que le consul d’Allemagne avait proclamés inimitables,
même en Bade; la vie, en lui, serait entretenue par les conserves et les
compotes. Il ouvrirait d’ailleurs les boîtes lui-même. Elle rentrerait
tard, et le couvert, il le mettrait. Jamais elle ne l’inviterait aux
galas de sa piscine, dont elle était championne. Si elle avait des
enfants de lui, elle profiterait de la moindre scène pour leur dire à
leur majorité qu’il n’était pas leur père...
Maintenant, les regards perdus, l’homme contemplait comme hier, au delà
des hortensias et à travers New York, le spectacle invisible. Il y avait
moins d’amertume dans le pli de ses lèvres. Au lieu des profanations
d’hier, peut-être voyait-il seulement des spectacles cruels, mais
naturels: un aigle tuant un cygne, un ennemi devant un ennemi, des mères
affolées sur un paquebot qui coule jetant leurs enfants à la mer... Rien
qui indiquât dans le rictus que les ennemis étaient frères, que les
mères auraient pu attendre une minute de plus... De toute la distance
qu’il y a entre la profanation et le crime, Stéphy le sentit rapproché.
Il était là, immobile. Pour le rappeler à elle et à lui-même, Stéphy
n’avait rien que ses mains. Elle ne savait pas son nom, et aucun autre
nom ne lui convenait. Cette première entrevue que Stéphy avait imaginée
comme une confidence, comme un aveu de toutes pensées, comme un échange
de prénoms, d’histoires de famille, où se seraient dévoilés les noms des
animaux favoris, c’était au contraire un pacte de mutisme, une
déclaration de silence. Elle sentait que cet homme entendait ne
l’accepter que sans nom, sans surnom, sans prénom, sans passé!... Le
néant, c’était la dot exigée. L’enveloppe à son nom dans son sac pesait
à Stéphy comme la marque à laquelle elle allait être reconnue pour une
de ces jeunes filles qu’on appelle, auxquelles on écrit... Ses initiales
réparties sur ses vêtements la brûlaient au fer rouge... Mais elle
comprenait; cette nudité, ce déshabillage de tout ce que lui avait
apporté sa vie, sa vie heureuse, elle l’acceptait. Ah! que l’autre
déshabillage eût paru facile, en comparaison. Si l’inconnu préférait un
symbole stérilisé à une jeune fille plongée dans le temps et l’espace,
c’était son affaire, elle acceptait, elle devenait orpheline, muette...
Tous ces noms de dessous, aussi, dont on affuble les vierges, le nom de
pudeur, de préjugé, de scrupule, l’abandonnaient. Jusqu’au mot
souffrance lui paraissait un nom propre, le nom d’un de ces êtres avec
lesquels il suffit de se brouiller pour les éviter désormais. Elle se
rappela que, d’après le professeur Francke, aux cours de grec, le
Minotaure exigeait le nom des jeunes filles qu’on lui amenait et
s’arrangeait pour ne pas les confondre. A travers les arbustes, d’un
regard aussi acéré que l’homme, dans ce théâtre invisible dont il
suivait les tableaux, elle vit chaque jeune fille grecque clamer son
nom... Elle sourit de leur naïveté... Elle vit Psyché, faisant craquer
le plancher nocturne sous ses pas, se tachant à sa lampe à huile...
Pauvre et niaise Psyché... Jamais elle ne serait Psyché...
Le soleil se couchait. Venu par le chemin tout droit, il était naturel
que l’inconnu repartît cette fois par le méandre.
* * * * *
Le printemps dura huit jours. Le père Moeller avait pu retrouver un
rossignol mécanique et invitait ses amis. C’étaient des amis encore
d’hiver, mais qui, avec leurs cravates multicolores, pouvaient faire de
très convenables amis de printemps. Le rossignol chantait en agitant la
tête, puis les ailes, puis la queue, et terminait sur une patte,
protocole fixé immuablement par l’histoire naturelle de Schreiber, et
contrôlé au clair de lune par le grand-père Frédéric, avec la lunette de
nacre qui lui avait aussi servi à contrôler un soir les moues de Lola
Montès. Mais si les gestes du rossignol continuaient à être exacts, son
chant n’était plus authentique, car il avait fallu donner la boîte à un
réparateur américain. Bien que l’un des invités, qui avait étudié en
Suisse, complétât à la flûte les roulades, on n’obtenait qu’un chant de
serin dont tous se lassèrent, et ils se mirent à chanter des chœurs
allemands et des lieder. Pour que le policeman irlandais de garde sur le
trottoir n’intervînt pas, il suffisait d’intercaler dans le programme,
toutes les heures, l’hymne irlandais. Les jeunes gens bavardaient avec
Stéphanie, la taquinaient. Elle s’étonnait de ne pas leur en vouloir, de
ne pas voir des ennemis en tous ces futurs fiancés, de retrouver avec
aise tout ce qu’elle croyait avoir répudié pour toujours, ces modes de
sociabilité inférieure qui s’appellent la gaieté, le flirt, la danse.
Quelques-uns osaient la nommer Stéphy. Elle répondait gaiement aux
jeunes gens flattés, et incapables de deviner que ce nom n’était plus
que la façon la plus banale de l’atteindre. On dansa la valse. Chacun
des fiancés s’étonnait de tenir ce soir en ses bras une Stéphy si
confiante, si douce à conduire, et ne voyait rien de l’implacable jeune
fille anonyme, et s’attribuait le mérite de cette parfaite rotation
qu’une loi supérieure à celle de la rotation des globes leur semblait
commander... Mais soudain, vers onze heures, une vague de chaleur
pénétra par les fenêtres, les hommes s’épongeaient, les femmes
devenaient cramoisies. Au lieu de tartes aux airelles, on fit venir des
glaces... Le printemps était fini.
Le lendemain l’inconnu proposa de marcher un peu, de quitter ce jardin.
Ils échangèrent ces arbres et ces fleurs, qui portaient chacun leur nom
anglais et leur nom latin sur leur étiquette, contre des voisins moins
repérés dans la création, contre les gens de la rue. Leur promenade les
mena dans un dédale de ruelles peuplées d’Italiens, qui au premier signe
de l’été avaient arboré des chemises rouges ou noires, hissé de toutes
les mansardes des linges bleus ou ocre, tous ces dessous colorés
auxquels on reconnaît en Amérique, dans la canicule ou après un
assassinat, ces peuples orientaux identiques par le froid et le calme,
sous leur veston yankee, aux autres Américains. Il avait pris le bras de
Stéphy. Il lui avait demandé la permission et elle avait dit oui. Tout
en elle était consentement. Ce n’était pas qu’elle fût ignorante ou
naïve... Mais l’amour paternel qui l’avait entourée, la musique,
l’évocation constante des douceurs de l’Europe, le respect de l’amour
que témoignait le père Moeller chaque matin dans la lecture de son
journal aux suicides et aux crimes, une vocation aussi, avaient fait se
développer avec un synchronisme absolu cette jeune fille et la passion
contenue dans chaque jeune fille. Ses sentiments et elle-même avaient,
ce qui est rare au monde, le même âge... Ils allaient, et jamais elle
n’eût rêvé la vie aussi belle... Elle redoutait pourtant la rencontre
d’un ami, non pas qu’elle craignît d’être vue, mais parce qu’à un
échange de saluts son compagnon eût été amené à voir qu’elle n’était pas
sans histoire et sans nom.
Sa seule peine était de constater que le domaine de son amour ne se
limiterait pas, comme elle avait pu l’espérer, au coin du Central Park,
mais que toutes les rues, hélas, toutes les boutiques étaient annexées
par lui sur leur passage. A cause de cette prévision constante de ce que
serait sa vie après son amour, elle en éprouvait une vraie souffrance.
C’étaient autant de places de désenchantement que de telles promenades
heureuses lui préparaient. Ces quartiers italiens où Stéphy justement
aimait venir, dans ses heures d’insouciance et de bonheur, admirer les
statuettes de plâtre encore molles et apprendre sur les enseignes
l’orthographe napolitaine, ne lui offriraient plus bientôt qu’un affreux
itinéraire. Revoir--son compagnon d’aujourd’hui une fois perdu--les
trois Grâces enlacées, avec ce poli aux aisselles qui semble dû à un
épilage, revoir le petit Laocoon dans ses orvets gigantesques aux yeux
bouchés, revoir, au cri de la madre, toutes les petites Italiennes se
relevant en montrant un derrière d’un pigment si brun qu’il ne pouvait
être attribué à aucune cure de soleil, et des bandes de chats
italiens--aucun édit n’ayant encore prévalu contre la maffia des
chats--se disputer une tripe de canard, allongée et sanctifiée par la
lutte, y aurait-il pire supplice? Comme Stéphy aurait préféré continuer
le martyre de son amour au coin du parc, ne corrompre dans cette grande
corruption que les hortensias, les cygnes, les gardiens et la suite des
spectacles invisibles, alors que dès maintenant allaient y être
compromis pour toujours, dans cette cage les bouvreuils milanais, dans
cette autre les écureuils romains, et là-bas les pompiers de New York
qui passaient, et l’incendie, et le feu! Pourquoi tout n’avait-il pu se
passer sous l’arbre du parc, ses fiançailles, sa nuit de noces, le
départ ou la mort de son compagnon? On ne devrait s’aimer que sur un
navire, un radeau; on le laisse aller, une fois tout fini, et tout le
reste du monde est sauf... C’est ainsi qu’elle raisonnait, dans son
égoïsme, et qu’elle pensait à diriger la promenade vers les quartiers
qu’elle n’aimait pas et où elle aurait plus tard une raison suprême de
ne jamais pénétrer. Mais déjà, honteuse de cette pensée égoïste, elle
détournait brusquement l’homme sur la droite. Il se demandait pourquoi
elle le jetait dans cette avenue brillante, puis le conduisait par des
passages, puis, après avoir contourné cette vieille église, l’obligeait
à y pénétrer, à entendre l’orgue. Pourquoi, dans un itinéraire aussi
précis que s’il s’agissait de sortir d’un labyrinthe, elle l’arrêtait
devant le luthier de Old Street, puis devant le magasin de fourrures.
C’est que décidément elle lui sacrifiait tout, c’est qu’elle lâchait son
amour sur toutes ses rues, ses boutiques, ses promenades préférées,
c’est qu’elle marquait d’une tache indélébile tout ce qu’un égoïste eût
pieusement gardé intact. Le remède, qui eût consisté à aimer dans la
laideur, hors du temps, de l’espace, pour que les beautés du monde
sortissent intactes de l’amour, elle y renonçait. Déchaînée dans son
rallye, elle marquait pour toujours la piste sur laquelle la future
grosse Stéphy poursuivrait, chaque dimanche, la Stéphy heureuse et
lamentable. Le soir, elle ne possédait plus guère, à elle, dans cette
ville, que son quartier même et sa maison. Dans tout le reste de New
York elle avait lâché, comme ces éleveurs d’alevins, des milliers de
petits regrets, de souvenirs enfants, toutes les douleurs en œufs... Il
ne leur restait plus qu’à grandir, on verrait plus tard... C’est le mari
choisi parmi les danseurs d’hier qui aurait la charge de la consoler.
Elle voyait d’ici sa maladresse et sa lourdeur... Elle aurait soin, pour
qu’en aucun cas il ne prît son bras, de l’alourdir encore par des
paquets. S’il tenait à fumer, elle lui mettrait elle-même sa cigarette
au bec, comme à un crapaud qu’il était!
«Bonsoir, fils!» lui disait-il chaque soir.
Le père Moeller, qui rentrait tard de la lutherie Hartford, ne
soupçonnait aucun changement dans sa fille. Lui, spécialiste dans
l’essayage des cors et bassons, et que choquait l’écart d’un vingtième
dans le ton du cuivre ou du bois colophané, n’entendait pas que la voix
de Stéphy se transformait.
Stéphy gardait en effet une pureté de jeune homme, qui venait sans doute
de ce qu’elle n’avait pas eu autour d’elle une mère, c’est-à-dire un
être de même essence, plus avancé seulement en âge et en décrépitude, et
qui, quel qu’il puisse être, donne l’exemple de l’être féminin impur et
dégradé. Aux abords d’une mère, bien rare est la jeune fille vraiment
intègre dans son orgueil et dans sa dignité. Cette routine, cet
esclavage du corps, imposés à la femme par la femme, Stéphanie ne les
ressentait pas. Les habitudes de son corps, elle se refusait à les
considérer comme des imperfections générales, fruits de contagion ou
d’héritage, elles n’étaient qu’à elle, elle en prenait la responsabilité
devant quiconque. Elle n’avait point eu, dès ses douze ans, à prendre en
charge un stock de crèmes, de baumes, de lingeries, de névralgies et de
migraines maternelles. Dieu s’est cru malin parce qu’il s’est arrangé
pour vous faire suivre la dégradation de ce que vous admirez le plus;
Stéphy avait eu, grâce à la mort, raison contre cette loi maudite. De sa
mère, morte quand elle avait trois ans, Stéphy ne savait pas que l’image
forte et rayonnante qu’elle gardait, c’était en fait l’image d’un jeune
homme. Fille de deux hommes, elle avait des moyens d’archange de se
renseigner sur les meilleures poudres de riz ou les meilleurs remèdes.
Le repas s’achevait parmi les mouvements de générosité sans borne du
père Moeller, qui forçait Stéphy à accepter sa part de légumes frais, la
bourrant d’azote pour sa vie infernale.
«Et maintenant que veux-tu que je te joue, Stéphy?
--Bach.
--Quoi, de Bach?
--Tout.»
Il jouait tout. Il se mettait au piano comme s’il allait tout jouer.
Quand il osait s’arrêter, il choisissait le milieu d’une phrase; il
obéissait en cela à Stéphy qui, tout enfant, éprouvait une telle peine
de voir finir le morceau qu’elle aimait, qu’elle préférait
l’interrompre. Ou bien il fallait passer, sans avoir l’air de remarquer
une coupure, de l’opus précédent à l’opus suivant; on aurait toujours le
temps de faire halte au sommet de l’allegro... Moeller enchaînait donc
avec facilité la dernière note du _Requiem_ à la première note de la
_Passion_... et ce changement subit d’altitude vous étreignait le cœur
plus que tout développement... Vers onze heures, il s’interrompait...
«On a calculé qu’il faudrait vingt-sept jours et demi pour jouer tout
Bach.
--Alors joue tout Schubert.»
Il jouait tout Schubert. Dans l’appartement du dessus, les Goldstein,
qui avaient hésité jusque-là, mettaient dans leurs oreilles des boules
Quies, car, si l’on peut prévoir un arrêt dans l’exécution de Bach, à
cause de son immensité même, il n’y a plus le même espoir avec un
musicien mort relativement jeune... Des sirènes sifflaient dans le port.
«Le _Berengeria_ arrive», disait Moeller, s’arrêtant deux phrases avant
la fin de la _Symphonie inachevée_.--Sa sirène basse est fausse d’un ton
entier! Il pourrait vraiment y avoir des accordeurs pour sirènes. On ne
supporterait pas cela à Hambourg. Les jours de brouillard, vers
Terre-Neuve, ce doit être une belle cacophonie!
Vers une heure du matin, on frappait. De même que les vautours et
requins sont prévenus à des distances incalculables de la présence d’un
cadavre, de même il est impossible de jouer tout Schubert sans que des
effluves alertent tous les Allemands à la ronde, et vous les amènent par
le dernier Elevated. Arrivait, avide de Schubert, l’eau à la bouche, le
blanc de l’œil plus brillant dans l’ombre du couloir que celui du
cannibale au repas, Julius Bergmann, directeur des publications
photographiques chez Hanfstaengel, tenant à la main en cadeau sa
dernière épreuve de peintre allemand ou flamand, Vénus de Cranach ou
Mégères de Bosch. Julius avait inventé un procédé pour neutraliser les
reflets dans les musées, et expliquait ses photos avec plus de fierté et
de rougeur que s’il avait empêché par des moyens personnels et
persuasifs la Vénus ou les Mégères de bouger. Arrivait aussi Rudi
Spetzheim qui assurait sur la vie, accompagné d’un basset munichois
auquel il tenait par-dessus tout et qu’il avait assuré à sa propre
maison. La Compagnie acceptait les suicides... Il avait oublié de poser
la question sur les suicides de chiens, actuellement à la mode...
N’osant demander à Johann de tout recommencer, ils s’asseyaient, vite au
courant de la musique, plus déconcertés par Stéphanie, qu’ils
courtisaient et retrouvaient chaque fois différente, et se croyant
chacun le symbole de la fidélité, alors qu’ils aimaient trois cent
soixante-cinq Stéphanie dans leur année! C’était surtout l’image de ces
deux hommes qui assiégeait Stéphy lorsqu’elle avait à penser à son futur
mari. Elle ne détestait pas les voir. Alors que la passion l’amenait
souvent à faire presque abstraction du compagnon inconnu, et que son
arrivée la comblait d’un bien supplémentaire mais presque inutile, il
n’y avait d’agréable avec Julius et Rudi que leur présence même. Cette
présence ne commençait que lorsque la première jambe avait passé la
porte, elle finissait totalement dès qu’ils étaient dans le couloir,
mais elle semblait tellement en avance dans la vie de Stéphy sur les
événements, qu’elle en avait un caractère faux et comique qui égayait la
jeune fille. Eux, sous le regard ironique, sentaient vaguement en eux
leur future culpabilité, et ne pipaient pas. Mais dès que la soirée
s’était terminée, au milieu de la troisième strophe du Lindenbaum, et
qu’ils avaient disparu, leurs présence réelle commençait, et poussait
Stéphy à jeter avec rage la photo de Vénus que Julius lui avait tendue
aussi modestement et piteusement que si c’eût été la sienne, et à la
déchirer comme une lettre, sans la lire.
Elle se couchait en prononçant un nom. Car elle n’avait pu supporter,
malgré ses résolutions, de ne pouvoir appeler par un nom l’homme
inconnu. Elle l’appelait l’Ombre. Elle sentait bien en quoi ce nom était
faux. Cet homme n’était que muscle, que dureté. Il n’y avait qu’à voir,
par le soleil, l’ombre de l’Ombre, si nette, à mouvements si sûrs, pour
être fixé sur ce qu’elle contenait en tendons et en os. C’était une
ombre contre laquelle le passant maladroit rebondissait à quatre pas...
Ce pouvait être au plus un comprimé terriblement solide de cent ombres,
de mille ombres. Mais sa lumière, ses habitudes n’étaient pas celles
d’un vivant. Chaque fois qu’il apparaissait, Stéphy avait le sentiment
qu’il revenait; dans ce désœuvrement continuel il avait toujours l’air
de mener une occupation terriblement prenante, et terriblement inutile à
cet univers. Il était ombre parce qu’il était recouvert d’un enduit et
d’une sorte d’absence sur laquelle rien ne prenait; elle le sentait
insensible au chaud, au froid--elle n’osait chercher plus loin... C’est
ainsi que pour Stéphy les symboles et les êtres changeaient d’âge et de
nature. Soudain au premier plan, tout ce qui était rêve, inexistence,
rejetant de vieilles formes, revendiquait du sang et un corps de coupe
moderne, et le jour par contre allait venir où, à la vue d’un beau jeune
homme souriant et confiant, elle dirait: «Bonjour, la Mort!»
* * * * *
Stéphy sortait maintenant tous les après-midi avec l’Ombre, excepté le
dimanche, réservé au Gesangverein de la 2e Avenue. Aussi détestait-elle
les dimanches. Ils n’étaient plus la fête dans la semaine; ils en
étaient exclus. Il arrivait les dimanches à Stéphy tout ce que le sort
destinait, non à l’amie de l’Ombre, mais à Mme Julius et à Mme Rudi:
elle était nommée soliste, elle recevait le diplôme avec franges de
première conseillère pour orphelins, une série de grades aussi peu faits
pour elle en ce moment que pour saint Michel celui d’adjudant et la
médaille militaire. Ce jour sauvé du déluge sur lequel s’entassaient ses
amis d’enfance et leurs mères, la Vénus de Cranach et un basset assuré
contre le suicide, et où la messe semblait une action de grâces de tous
ceux qui avaient évité la passion et le bonheur, ce _Te Deum_ de
l’obscurité et de l’immobilité l’exaspérait. Jusqu’à la musique lui
était importune, car elle devait s’avouer, par une contradiction sans
bornes, que c’était à sa vie mesquine qu’appartenait cet élément
immatériel, tandis que sa vie divine--elle l’avait tout de suite
deviné--ne la comportait pas et que l’Ombre n’aurait su distinguer
Mozart de Puccini. Toutes ces symphonies, ces motifs, ces alliances et
ces sympathies de sons qui avaient été la légèreté de son âme, sa
noblesse, sa nostalgie, ce n’était plus qu’une surcharge bourgeoise dont
elle s’allégeait en quittant sa maison, et à mesure qu’elle approchait
du Central Park, elle avançait dans un domaine où baissaient leur
résonance, leurs échos, pour arriver près de l’Ombre les oreilles plus
impénétrables que celles des Goldstein avec leurs boules Quies, et au
centre d’une surdité que trouait à peine--qui eût dit à Stéphy qu’un
jour elle en serait émue aux larmes!--un orgue lointain qui jouait la
_Tosca_. Elle, qui n’avait vécu qu’au milieu de musiciens, qui voyait
tous les gros jeunes gens ses amis capables en chaque point du monde, à
chaque heure du jour, de tourner aux chefs-d’œuvre de la musique comme à
cet orgue pour deux sous, elle éprouvait un obscur orgueil à s’asservir
à cet homme sorti si sec de toutes ces ondes, effluves et courants où
nageaient, avec la conscience des filles du Rhin, tous les membres de
son Gesangverein. De ce monde jusque-là doublé de chants et de sonates,
de ces couchers de soleil doublés de Brahms, de ces aurores doublées de
Schumann, le capitonnage divin tomba tout à coup, et elle voyait pour la
première fois l’univers dans sa dure et muette épaisseur.
Il ne s’agissait pas seulement de la musique. Tout ce qu’elle avait cru
l’élément supérieur de sa vie se reléguait de soi-même dans un monde
inférieur. Les moments qu’elle avait crus sacrés, sur la foi du père
Moeller, grâce à des combinaisons de lumière et d’astres, le lever de la
lune, l’horizon rouge, tous ces moments où elle arrivait justement à
supporter un peu le gros Julius, maintenant elle les écartait. Lune,
soleil, lui paraissaient aussi artificiels que les ampoules du
grand-père Frédéric. Elle en voulait à ces accessoires d’avoir laissé
Bergmann s’approcher d’elle et d’exercer impunément leur fonction
d’appareilleurs. Le soir, sous les étoiles, elle fermait sa fenêtre sans
s’attarder comme sur une publicité ou une invite outrageante, et les
constellations l’offensaient de toutes leurs combinaisons louches. Elle
était presque satisfaite de voir un beau nuage, parti de Brooklyn en
corvette, arriver à Riverside en porc, avec son groin et jusqu’à sa
queue. Il y avait aussi, par bonheur, des aurores d’eau sale, des
crépuscules infestés de relents. La tendance naturelle des nuages, des
aurores à se dégrader rachète un peu leur suffisance. Dans sa course
vers l’Ombre, elle évitait les librairies, les lutheries, les magasins
de fleurs ou de parfums: toutes leurs offres infâmes. Elle s’asseyait,
sur le banc 108, sous cette lumière implacable qui passe pour pure, mais
qu’elle savait provenir en fait d’un vieil astre taché. On était dans
ces après-midi torrides où ne se pose ni la question de la bière, ni
celle de la tendresse, où du fait de la lâcheté humaine devant l’effort
se commettent le moins d’actes et de crimes amoureux. Elle jouissait de
ces heures presque stérilisées. L’Ombre arrivait, et, dans cette
conversation d’êtres atteints d’amnésie et privés d’imagination,
aveugle, sourde, et sans narines, elle ne se sentait plus qu’une bouche
et des mains.
Elle ne lisait plus. Il n’est pas de lectures pour qui nie le passé et
renie d’avance l’avenir. Elle rougissait de ses enthousiasmes. Pas un
vers de Gœthe ou de Shakespeare qui ne convînt beaucoup plus à Julius ou
à Rudi qu’à l’Ombre. Une parenté indéniable reliait le gros et le petit
homme à chacun des plus grands héros, les formules d’amour et de génie
semblaient spécialement faites pour eux et pour les amis médiocres
qu’ils amenaient: Hamlet ou Faust n’étaient plus que des acteurs chargés
de jouer supérieurement la vie de Bergmann ou la vie de Spetzheim. Les
prétendants ne se doutaient certes pas, quand Stéphy les mettait trop
rapidement à la porte, que c’était à cause de leur ressemblance
croissante avec des êtres sublimes; et Stéphy essayait aussi de
congédier d’elle tout ce qui pouvait l’apparenter aux héroïnes jadis
chéries. De la fidélité, du dévouement, elle pressait sans hésiter tout
ce qu’y avait déposé la poésie ou l’histoire--de l’angoisse aussi, de
l’attente--; et le mot le plus éloigné d’elle était le mot: je t’aime.
Tous ces distiques, tous ces vers célèbres qu’elle savait par cœur, elle
eût voulu les oublier, tant ils étaient des allusions à une existence à
vingt maris, dont elle était divorcée. Pitoyable Laure, qui aimait
Pétrarque à cause de ces sonnets hebdomadaires, pleins de chevilles et
dont chacun d’ailleurs n’était qu’une cheville entre deux moments
d’oubli! Car pour Stéphy les plaisirs de la poste et de la
correspondance aussi étaient les plaisirs d’amoureux inférieurs. Une
fois chez elle, elle n’attendait rien. Le facteur pouvait sonner, elle
n’attendait aucune carte postale, aucune lettre, aucun _spécial
delivery_. Toutes ces boîtes aux lettres géantes, ces voitures de poste
qu’une juste estimation des besoins du monde exige plus rapides que les
voitures même des pompiers, tous ces tubes qui s’entrecroisent dans la
ville, heurtant les secrets montants aux secrets descendants, ne
contenaient rien de Stéphy, rien pour Stéphy. Ses nouvelles, à elle,
c’était ce silence au milieu du silence, cet arrêt de toute pensée, ce
froid apporté soudain, avec affranchissement spécial, au centre de son
cœur. On devine pourquoi Rudi, qui faisait chaque matin de longs détours
pour passer devant chez Stéphy, trouva dans la poubelle ses œillets
encore tout frais,--d’autant plus frais qu’il avait muni chacun d’un
tube de son invention qui les entretenait d’eau une semaine et
permettait de les placer non seulement dans un vase, mais sur un chapeau
ou à plat pendant d’une étagère,--parmi les morceaux de la photographie
du Cranach, qui imposaient à la vue des boueux les deux globes de seins
restés intacts, et, entre le haut des cuisses, un triangle aride et poli
comme un os à oiseau.
Au retour de ces promenades où il n’était pas plus question de la
promenade d’hier que de la promenade de demain, elle passait dans sa
chambre, et s’y déshabillait comme dans une chambre étrangère. Elle se
sentait hôte chez elle-même. Elle veillait à ne rien casser, à ne rien
déranger, mais pour le compte de celle qui lui succéderait, de cette
Stéphanie qui épouserait Julius, dans une existence où compteraient les
miroirs Biedermeier et les gravures de Franz Stuck. Elle ne portait plus
les anneaux, les bracelets donnés par ses amis, elle ne distinguait plus
les bijoux de l’or monnayé. Elle s’était arrêtée dans la nouvelle
installation de sa chambre, et couchait sur un matelas. Il serait
toujours temps, dans cette vie future de vengeance sur les hommes,
d’avoir un cosy corner et un divan de panne. L’heure du sommeil venait;
elle se donnait à l’inconscience sans pensée, sans chaîne autour du cou,
sans supplément humain.
«Tu pourras épouser qui tu voudras, Stéphy, lui avait dit un jour
Johann... J’aimerais mieux cependant que ce ne soit pas un Français ou
un Italien, ils sont légers...»
Elle pensait à cette phrase en s’endormant. Léger, ce bloc taillé dans
les métaux tombés d’une autre planète, dont le regard lui-même avait un
poids! Léger, cet homme dont la vie semblait amenée à proximité de sa
vie par quelque diamètre de fer, qui allait peut-être tout à l’heure
l’éloigner pour toujours, après effleurement! Léger, le bronze, la
gravitation! Légère, l’Ombre!... Un Français? Stéphy avait cru en effet
reconnaître à l’accent qu’il était Français; elle l’admettait
maintenant, tant elle tenait pour les solutions maudites... Mais peu
importaient sa race, son état ou ses vices. Bien qu’elle eût souvent
senti que nous étions dans l’époque où il y a eu entre deux hommes les
plus grandes différences en courage, en morale, en sagesse, et où la
loyauté et la lâcheté ont atteint leur écart maximum, Stéphy ne
cherchait pas à situer l’Ombre, sur cette immense marge. Elle ne se
demandait pas s’il avait pris part à la guerre, ou si à la guerre il
avait combattu ou déserté; elle avait trouvé avec lui une manière d’être
qui convenait à la fois au bolcheviste, au criminel, au bourgeois, à
l’homme gâté par la vie ou au paria et jamais rien en ses gestes, en ses
paroles qui pût choquer le contrebandier d’alcool, ou le mari évadé, ou
le magistrat, ou l’assassin.
* * * * *
Mais les liaisons infernales elles-mêmes ont leur phase d’innocence ou
d’idylle.
Le milieu de mai était venu, et avec lui la grande chaleur. Rares
étaient les conducteurs d’automobiles qui n’avaient pas le pied nu sur
l’accélérateur. L’Ombre eut l’idée de mener Stéphy jusqu’à la mer,
qu’elle avait jusque-là évitée, ne sachant les rapports que cet homme
entretenait avec l’Océan, et n’osant lui avouer qu’elle était championne
de natation avant qu’elle sût s’il nageait. Elle n’en savourait que plus
son état d’esclave, privée soudain de l’Océan, et prenait son bain le
soir avec délices, comme une sirène punie, dans un bassin de faïence où
ses relations avec l’eau étaient ridicules... Il loua un canot. Il lui
fit contourner les îlots voisins avec des manœuvres de poignet qui
eussent comblé d’admiration les foules compétentes de Nogent-sur-Marne,
et attentif au moindre remous, sans se douter que son canot portait la
femme qui se fût arrangée le jour du déluge pour sauver un peu plus que
la famille de Noé. Elle était pour la première fois face à lui, enfin
elle le voyait. Tête découverte, il élargissait ses bras au maximum de
son envergure, il montait et baissait ses genoux accouplés, il laissait
sa chevelure s’élever, puis tomber, bref étalait tous les mouvements de
printemps que les oiseaux font devant leurs femmes. Stéphy souriait de
voir son ami l’Océan le forcer à cette parade, et lui donner ces petits
gestes élégants et finis à l’aide de courants géants et de vagues de
fond. Le soleil le dégageait de toute obscurité, et il ne restait que
ses yeux bruns, ses cheveux noirs, ses mains de bronze, qu’un être d’un
noir rayonnement, où les dents blanches éveillaient parfois une idée de
luxe, l’idée d’un squelette d’ivoire,--que l’Ombre au soleil. A cette
distance qui sépare sur les radeaux celui qui sera le cannibale de celui
qui va être le repas, elle osait pour la première fois le regarder
tendrement, amusée de le voir ramer en veston, exploit qu’on n’avait
guère dû accomplir sur ces bords depuis l’arrivée des Quakers, et
écarter à coups d’aviron, comme des naufragés dangereux, les monstres en
caoutchouc gonflé qu’allaient chevaucher les nageuses. Cette collision
du caoutchouc avec ce qu’il y a de plus dur au monde attendrissait
Stéphy; et surtout elle était fascinée par ce veston. C’était bien
l’uniforme qui convenait à l’Ombre; il n’était pas gonflé aux poches, il
n’avait de bosses ni au côté droit ni au côté gauche, c’était un veston
idéal que n’affligeaient pas comme ceux des autres hommes des grossesses
changeantes; on devinait qu’il ne contenait ni portefeuille, ni papier
d’identité, ni lettres, et que si le canot chavirait, elle serait noyée
avec un inconnu.
Elle remontait le débarcadère, quand un faux mouvement et la brise
relevèrent sa robe, et l’Ombre put voir la large jarretelle rose qui
séparait son bas de sa culotte. Elle en fut malheureuse. «Il en verra
bien d’autres», disait en elle une voix brutale. Mais elle s’en voulait
de sa maladresse. Il y avait dans l’épisode une vulgarité qui isolait
des autres cette promenade pour la ranger parmi les excursions de
vendeuses et de gigolos. Il s’était assis, au pied de l’échafaudage d’où
l’on plonge. Elle le pria d’attendre...
«Ohé! Ohé!» cria-t-on soudain, au-dessus de lui.
Il leva la tête et vit, au plus haut de l’estacade, toute tendue, mais
inclinée déjà dans sa chute et lançant avant elle sur les eaux l’ombre
qu’elle semblait viser, Stéphy qui plongeait. Elle pénétra en flèche au
cœur de la mer. Jamais existence n’avait été rayée plus franchement et
plus nettement de la terre; puis, reparaissant, par remords eût-on dit,
ou à cause de quelque faux départ incompréhensible aux profanes, elle
revint s’asseoir près de son ami. Ses jambes étaient nues jusqu’au
corps, sa poitrine visible; elle s’étendit sur le dos, sur le ventre,
rachetant au prix de son dévêtement complet le geste d’impudeur du vent,
n’ignorant pas quelle proie elle dévoilait, mais incapable de supporter
l’idée de cette bande rose que l’Ombre cherchait en vain maintenant sur
sa jambe parfaite... D’autres se sont données, un jour, pour qu’on
n’interprétât pas mal un geste maladroit. Jamais son compagnon n’avait
vu femme dont veines et artères fussent enfoncées aussi profondément
dans le corps, en dépit de ses fines attaches. Le Créateur avait dû
forer dans les os du poignet et des chevilles pour les dissimuler ainsi.
De ce travail généralement si mal ajusté de tendons et de système
artériel et qui ressort autant que celui des ouvriers électriciens,
nulle trace sur Stéphy... La seule imperfection était peut-être au
talon, un tout petit peu de corne, presque rien, vraiment rien..., le
défaut qui devait un jour, quand l’homme serait rassasié, envahir ce
corps jusqu’aux oreilles.
Tous les après-midi ils revinrent. Ceux qui cherchent depuis des siècles
une utilisation rationnelle du flux et du reflux peuvent se renseigner
auprès de Stéphy; elle avait trouvé leur emploi. Rien comme la pression
de l’Océan pour calmer celle des artères... Enjambant, de la jeune
démarche dont la mère de Stendhal enjambait son fils assoupi, une suite
de corps étendus où les corps sentimentaux se distinguaient aux grandes
lettres ouvertes dans leur maillot, initiales de leur flirt que le
soleil allait graver sur eux, elle montait en courant l’estacade, car
elle n’entrait jamais dans la mer par son rivage. La mer pour Stéphy
était quelque chose qu’on n’atteint qu’en montant, en gravissant
soixante-deux marches. Elle avait un maillot blanc uni, sans raies
horizontales ou verticales car elle n’avait ni à être grandie ni à être
rapetissée, et qui se rattachait sur l’épaule, inutilement d’ailleurs,
par un petit lacet rose. C’était tout ce qui trahissait son origine
germanique, tout ce qui restait sur elle de la civilisation des Othon et
des Guillaume: elle plongeait au sein des océans, elle effleurait les
jeunes squales, les soles et les turbotins avec un nœud rose à
l’épaule... Attendant son tour de plonger, elle levait les bras, elle
écartait les doigts, pour prouver qu’elle était bien humaine, que rien
en elle n’était palmé, elle se gonflait à cette hauteur de la bouffée
d’un air pur qui n’avait pas effleuré tous ces phoques étendus, et en
trois ou quatre mouvements raflait les attitudes dont se sont nourries
toutes les sculptures. Parfois un geste: elle agitait la main vers un
moutonnement de la mer d’où s’élevait un bras nu: c’est qu’elle
reconnaissait dans cette poudre d’eau un de ses pairs, un champion de la
race des eaux. A son tour! L’Ombre voyait ses bras s’ouvrir, se lever,
au creux des aisselles flamboyer le poil blond comme si elle devait
arriver lisse à la mer, et elle tombait par le visage sur le marbre bleu
en un temps qui paraissait une seconde, mais qui lui permettait de
battre chaque fois le record du mot Ombre, dit par elle à voix basse.
Vingt-deux fois aujourd’hui... Elle avait sa manie, ou sa dignité, qui
était de faire le moins possible d’écume. Elle disparaissait sans
remède, souvent plus d’une minute, et son ami qui la croyait occupée à
nager au loin les yeux fermés, ne se doutait pas qu’aussitôt immergée
elle coulait à fond, s’étendait sur le sable, sur la plage des vrais
habitants de la mer, reconnaissait tristement un débris d’épave, un
coquillage de la veille, reprenait devant les objets de sa chambre
marine la confiance qui lui manquait maintenant devant ceux de sa
chambre humaine, ondulait, tellement au-dessous du niveau des peines
mortelles, déplacée soudain par un remous de fond qui venait de la
_Lusitania_, touchait machinalement à ce qui doit être la pendule des
lémures, le thermomètre des étoiles de mer, éprouvait tous les
désespoirs qu’on a pu éprouver à l’intérieur d’une seule aspiration, et
il fallait tout le poids de l’Océan pour empêcher les larmes de sortir
de ses yeux. «Je sais bien que l’on ne pleure pas au fond de la mer», se
disait-elle. Mais elle pensait aussi que l’on pleure où l’on peut. En
ces lieux même, d’ailleurs, il fallait se surveiller. Un reflet bientôt
tournait autour d’elle, s’approchait, curieux. C’était Hillmacher qui
s’étonnait de voir Stéphy immobile. Il plongeait vers elle, regardait de
sa tête chavirée ce beau corps libéré de la respiration humaine, tentait
avec les dents de dénouer le lacet rose, jusqu’au moment où elle lui
tirait une courte langue par laquelle le goût de la mer l’envahissait.
Il la prenait de force aux hanches, la lançait vers la surface, restant
par discrétion tout au fond. Elle remontait, les jambes si étroitement
jointes qu’entre elles la plus petite limande n’eût pu passer, le buste
gonflé de son souffle soudain défaillant, et, une fois crevé le plafond
de la mer, expirait.
Un jour l’Ombre lui fit la surprise de la rejoindre dans la mer. Il y
alla à pied, seul de tous les baigneurs, évitant la planche à plongeons
par laquelle on s’attendait donc à ce qu’il ressortît tout à l’heure. Il
nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements
inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme
d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire
mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore.
Il donnait l’impression que la mer personnellement lui en voulait. Il
arrivait à en faire pour le spectateur un élément dangereux, alors que
la vue de Stéphy nageant eût donné confiance à des hommes de plomb. Mais
il était résistant et rapide. Supportée par des vagues dans lesquelles
l’Ombre était obligée de se creuser un tunnel, prenant pied sur des
îlots de profondeur dans lesquels il fonçait, Stéphy se laissait enfin
rejoindre, étendait sa tête sur son coude gauche plié, et semblait
dormir, tout immergée à part la joue et la paupière droites, cependant
qu’un geste maladroit sortait son compagnon à moitié de l’eau, et
élevait son buste anxieux et sévère au-dessus de la tendre dormeuse...
Image du sommeil marin qu’elle eût souhaité pour le sommeil terrestre...
Puis tous deux sortaient de l’eau dignement, côte à côte, les pas encore
liés par l’Océan, comme d’une messe. Le corps brun de l’Ombre s’offrait
soudain aussi nettement aux yeux des femmes étendues que les silhouettes
de tir aux yeux des recrues. Stéphy l’admirait. Il avait ces larges
épaules sur lesquelles il est doux de s’asseoir et qui prouvent
d’ailleurs, entre autres preuves, puisqu’elles sont deux, que l’homme
est fait pour avoir deux femmes. Quel corps parfait! On regrettait
seulement, juste sur le petit doigt du pied gauche, une minuscule taie,
la seule tache dans cette réussite, mais qui plus tard, quand l’homme
aura trahi et disparu, devait sauver son corps du mépris de la femme, et
répandre sur lui tout entier une peau sensible et pitoyable..., seul
point par où la souffrance semblât pouvoir pénétrer dans cet homme. Elle
s’arrangea pour marcher sur lui, de son pied nu... Il cria..., mais on
se venge comme on peut, et c’était toujours une occasion de demander
pardon à son assassin.
Puis ils s’étendaient jusqu’au soir, suivant cette loi qui pousse les
nageurs, au sortir de l’eau, à nager sur la terre. Ils prenaient entre
les corps couchés les places vides qui leur semblaient réservées de tout
temps, comme à des morts qui regagnent le cimetière et s’installaient
pour la vie dans leurs concessions. Les bras, la nuque, les jambes de
Stéphy devenaient soudain dorés. Une multitude de doux cheveux
apparaissait si rapide qu’elle semblait croître sur elle, mais il n’en
restait rien quand le corps était sec. De belles filles, s’arrachant au
champ du repos, les enjambaient à leur tour; Stéphy remarquait bien quel
regard son compagnon avait pour les tendres surfaces intérieures des
belles cuisses. Elle n’en disait rien. Elle n’en pensait même rien. Tout
était prévu à cet égard. Et bien d’autres choses!... Parfois un long
soupir, mais pas de chagrin: c’est qu’elle avait oublié, bien que hors
de l’eau, de respirer. Il enlevait de la main le fil de varech par
lequel la mer avait tenté aujourd’hui de retenir Stéphy, il la
débarrassait des grains de sable avec le soin de ceux qui vous retirent
des points noirs du visage avec une clef de montre. Il avait avec Stéphy
un souci des moindres choses, la regardant si elle toussait, se
précipitant pour l’aider à se lever ou à s’étendre, s’excusant s’il la
heurtait, et de lui montait en même temps une espèce de dédain suprême
pour Stéphy entière--cette indifférence qu’il aurait si je mourais,
pensait-elle, si je disparaissais. Peut-être eût-il aimé ma main seule,
ma jambe seule, ma tête seule! Il est las. L’ensemble d’une femme lui
fait peur...
Le soleil se couchait. Devant eux, au fond de la mer, s’organisait un
petit concours de nuages enflammés. La mer était si rouge que les
oiseaux de mer fuyaient vers un lieu sûr, vers la terre, et le soleil se
rengorgeait, affectant de croire, à cause de tant de sang, à son propre
suicide.
«Quelles histoires font ceux qui se couchent seuls!» disait en le
montrant une voisine agacée.
Autour de la mer le crépuscule organisait à petits frais une sorte de
banlieue, et la rive devenait un faubourg. Tout ce que Stéphy avait
considéré comme les rebuts mêmes de son ménage avec un des fiancés
futurs s’entassait là. Des Hawaïens, entre des silences où ils
semblaient pagayer avec leurs banjos, jouaient évidemment un de ces airs
que Julius Bergmann fredonnait dans ses jours, non de bon soleil, mais
de bon magnésium. Peu à peu, dans l’ordre de réveil des morts, avec des
intervalles pour faciliter le jugement dernier, baigneurs et baigneuses
s’éloignaient, laissant dans le sable l’empreinte d’une tombe légère et
sexuée. Les oiseaux de mer qui n’avaient pas trouvé les hommes aussi
hospitaliers qu’on veut bien le dire, regagnaient déjà le large. Tout ce
que New York avait pu sécréter en dix ans de plus vulgaire en musique ou
en rayons lumineux se déposait autour d’eux. La lune--elle manquait,
n’est-ce pas?--éclairait Stéphy toujours couchée sur le dos, et l’homme
sur le ventre, dans un accouplement admis par le temps et trompé par
l’espace. Accoudé, il la contemplait, d’un regard presque dur, comme le
fauve contemple son appât et se venge déjà, par sa seule attitude, du
danger qu’il court en son honneur. Le regard errait sur elle entière,
sans jamais s’adoucir; il ne devait y avoir en sa pensée, au sujet de la
tête de Stéphy ou de ses jambes, que l’appréhension d’un goût différent
pour les lèvres, comme au tigre pour l’agneau. Elle voyait que chez lui
tous les organes d’attaque étaient beaux et presque immédiatement
utilisables pour des besognes carnassières, les dents, les ongles, et
elle attendait. Le nez était cruel, elle s’attendait à une cruauté
spéciale du nez. Lui continuait à regarder, se demandant par quelle ruse
le sort l’avait mise là, quelles sonnettes allaient tinter dès qu’il
aurait mis la main sur elle, et appeler tous les valets de la destinée.
Tout le sang, tout le lait par lequel s’appâtent les hommes-carnassiers
étaient là, sous sa couleur la plus parfaite. Aucune marque de
servitude, aucune rougeur même aux coudes: elle avait été bien élevée
avec la vie. On voyait sur son poil tendre la frisure, indéfrisable pour
une heure, qu’y avait laissée l’Océan. C’était bien là les jambes, piège
à loups incomparable, qui vous attirent hors du néant et vous repassent
au destin... Elle respirait juste de ce souffle qui donne de la vie et
du prix à l’appât... Si cette femme-là consentait seulement à ne jamais
questionner, ne jamais parler, ne jamais faire deux fois le même geste,
si elle s’engageait à ne pas le soigner quand il serait malade, à garder
au comble de l’intimité ce rôle d’inconnue qu’elle jouait depuis un
mois; à se priver d’amour pendant des mois entiers, à rester vierge dans
les outrages, à ne jamais confier une de ses pensées, à ne pas
concevoir, à ne pas vieillir, à ne jamais souffrir, alors ce serait
peut-être à voir!
Il ignorait que c’était le programme exact de cette enfant.
* * * * *
«Nous marier? demanda Stéphy.
--Oui», répondit l’Ombre.
Stéphy ne s’y retrouvait plus! Cette proposition de mariage lui
apparaissait presque comme une offense, comme un déni de leur morale.
Deux êtres ne peuvent donc pas former un monde complet à eux deux, avoir
leurs lois propres? N’étaient-ils donc pas mariés, par l’Océan, par le
banc 108? Elle douta un instant de l’Ombre. Elle avait cru jusqu’à ce
jour qu’il avait compris; elle croyait que tous les pactes non humains,
toutes les lois muettes les unissaient déjà. N’y avait-il donc entre eux
que l’ignorance et le silence? La perspective même de n’avoir plus à
épouser Bergmann ou Spetzheim lui apportait elle ne savait non plus
quelle déception. Cet avenir d’expiation qu’elle se réservait, après le
départ de l’Ombre, elle aurait préféré qu’il ne lui fût pas ravi.
C’était malgré tout un avenir. La reprise des quartettes et des
discussions sur l’origine des bassons, les trois coups du bâton à cirer
avec lequel les Goldstein imposaient le silence vers quatre heures de la
nuit quand leur provision de boules Quies était épuisée, toute cette vie
et ces actes médiocres nourris par Bach et Beethoven, elle n’entendait
pas y renoncer. Une espèce de martyre lui échappait; tout au moins une
espèce d’innocence. Le mot mariage prononcé par l’Ombre, c’était le mot
liaison prononcé par Rudi. Elle se rendait compte que dans son existence
tout s’accordait, devenait clair, pur, et vraisemblable, si l’on y
introduisait quelques mois de vie inhumaine, une saison d’enfer, et que
rien n’en était plus normal ou explicable, si ce noyau infernal en était
retiré! Elle se voyait apportant à Johann et aux prétendants l’énigme
d’une pâleur, d’une souffrance, d’un mal qu’ils affecteraient
d’attribuer à ses plongeons ou à sa nage au fond des eaux, mais certes
pas la nouvelle d’un mariage! Pourquoi n’est-il pas possible à une jeune
fille de rassembler sur quelques mois tout ce qu’elle aurait eu à
éparpiller sur sa vie entière en désirs de sacrifice, en révoltes, en
joies non terrestres, en dégoût des héros et des habitudes, et de s’en
débarrasser ainsi pour toujours? Ce qui lui paraissait le plus naturel
dans cette complication, c’était les actes invraisemblables: dire à
Johann par exemple, quand il demanderait qui était son fiancé, qu’elle
ne savait pas son nom. Car il allait y avoir la question des noms. Tous
deux allaient avoir à se dire face à face ces mots de passe qui vous
reconduisent dans l’enceinte humaine, Stéphanie, Jack ou Hubert. Cela
lui paraissait aussi ridicule que de lui crier Namur, et qu’il répondît
Napoléon!
Pourtant certains gestes de l’Ombre la rassuraient. L’Ombre continuait
sa vie insaisissable, les parties condamnées de sa journée ne
s’ouvraient pas davantage, et il venait parfois à Stéphy l’idée
consolante qu’incapable de trouver en soi l’amour que Stéphy demandait,
il cherchait par pitié dans les lois humaines de quoi l’embrasser et la
caresser. De ce point de vue le mariage paraissait excusable. Il avait
voulu fixer une date, encore lointaine--Stéphy n’osait penser à cette
date fixée pour des caresses--, une date pour les fiançailles, une date
pour les bans. Il savourait cette lenteur et cette pompe introduites
ainsi dans leurs relations. Il les accentuait, pour bien rejeter sur le
destin cette culpabilité que les fiancés réservent d’habitude aux
entremetteuses et aux belles-mères. Il traitait le monde entier en
belle-mère imposée. Il avait pour cette vierge les égards dus à une
femme qu’on épouse pour la forme, engrossée qu’elle est par d’autres
soins. Il arrivait à mettre dans le mariage un sentiment de faute
irréparable que Stéphy n’eût pas éprouvé dans l’inceste... Il
réparait... Il réparait une faute commise entre eux, et que Stéphy
cherchait en vain, une de ces fautes d’enchanteur qui ont ouvert le
volet de droite, au lieu du volet de gauche, regardé vers la Grande
Ourse au lieu de regarder vers Orion, et ainsi perdu leur âme...
Lui-même prenait dans sa tenue quelque chose de volontairement limité,
de modèle, comme s’il allait revêtir, le jour du mariage, une autre
forme, et qu’il tînt à rendre le corps actuel en bon état... Le jour
vint où il fit une allusion à la famille de Stéphanie, et voulut la
voir. Il n’y avait plus de temps à perdre. Il fallait agir.
La décision de Stéphy d’ailleurs était prise. Elle était résolue à ne
pas dire son vrai nom, à ne pas alerter Johann. Qui lui eût dit qu’un
jour elle aurait à dissimuler Rudi et Julius comme deux trésors! Pour
prévenir la surveillance de son fiancé, elle regagnait sa maison par les
détours d’une femme adultère. Puisqu’il fallait que sous ces deux êtres
sans nom vinssent se glisser, le jour du mariage, deux familles, deux
patries, deux divinités, elle n’apporterait pas les vraies, elle ne les
évoquerait pas de cette planète où elle tenait à retrouver les siennes
intactes, le voyage fini... Il est facile de changer d’identité à New
York. En deux jours, elle eut son faux nom, donné par un faux père
qu’Hillmacher avait trouvé, un Suédois dont la profession était de
suivre en qualité de père, dans les diverses villes, les ondines en
représentation.
Ce n’était pas un père auquel plaisait l’incognito: il s’appelait
Napoléon Nordenskjoeld. Habitué à être séparé de ses filles par dix
mètres cubes d’eau et un bocal qui les faisait inapprochables, il avait
pour Stéphy tous les égards réservés à des enfants mouillés ou isolés
par des vitres. Il lui cédait pour une heure de solitude quotidienne la
pièce qu’il louait généralement pour d’autres recueillements, chambre
étroite, toute prête à accueillir un être encore mal sec, avec des
peignoirs aux armes de Stockholm et des livres en papier imperméable.
Stéphy s’asseyait sur le lit, questionnait Nordenskjoeld. Il la mettait
au courant; il lui apprenait les aventures de sa prétendue mère, le nom
de ses amies d’enfance. Comme si son ancienne et vraie famille, ses
anciens et vrais amis étaient une arme périmée dans la lutte qu’elle
livrait, elle avait recours à un père et à des objets neufs et
insensibles. Elle en était quitte le soir pour embrasser plus tendrement
ce père qu’elle trompait l’après-midi avec un faux père, dont les
attributs paternels étaient d’ailleurs autrement convaincants. Johann
n’osait rien dire de ces retards aux repas, de ces absences
continuelles, pensant que c’était à Rudi ou à Julius de s’en affliger,
et sans savoir que c’était lui qu’on trompait. Il semblait d’ailleurs
que les deux pères se fussent prévus et se haïssaient, tant leurs goûts
étaient différents, et leurs meubles. Le seul objet commun aux deux
appartements était un carafon de Bohême, pour le kirsch chez Johann,
pour la vodka chez Nordenskjoeld. Stéphy s’arrangea pour briser l’un, le
faux... Nordenskjoeld put le recoller, mais, au retour chez Johann, la
vue du beau flacon à kirsch intact était quand même une revanche.
L’Ombre accompagnait Stéphy jusqu’à la porte du Suédois, et la jeune
fille avait le temps dans l’ascenseur d’échanger sa tristesse et sa
modestie contre les qualités filiales telles que les entendait
Nordenskjoeld: l’assurance et la dureté. Elle trouvait le faux père
préparant la boisson habituelle de ses filles d’eau, de simples Martini,
et disposé au bavardage. Il vous démontrait d’abord, comme si cela était
un honneur, qu’il n’avait aucune parenté avec l’explorateur. Pour
Napoléon, il était moins affirmatif, son grand-père ayant connu une
Française. Puis il amenait la discussion, tout en offrant son cocktail,
sur les différentes eaux potables du monde, qu’il connaissait pour avoir
immergé au moins dans chacune une de ses filles; la seule ville où une
fille Nordenskjoeld eût attrapé la typhoïde lui servait une subvention
chaque fois qu’il rappelait discrètement par un journal cette
mésaventure. Certaines de ses pupilles lui avaient donné beaucoup de
satisfactions; le père de l’une de ses filles était présentement
vice-président des États-Unis. La chambre était tapissée de
photographies qu’il expliquait à Stéphanie: les portraits de ses sœurs.
Celle qui plongeait avec les deux ours blancs était la seule avec
laquelle il se fût brouillé, une orpheline; aucun respect filial à
attendre des orphelines. Celle-là, qui s’éventait assise sur un pliant
de fer au fond de l’eau la plus pure du monde, celle de Détroit (autre
subvention), s’était fait récemment expulser du Portugal pour avoir
insisté dans son allocution au public sur la ressemblance de son phoque
et du roi d’Angleterre.--Cette petite fille de six ans? Il ne la
connaissait pas, mais il achetait parfois de beaux portraits de
fillettes nues quand ils lui rappelaient l’une de ses filles. Pour
celle-ci, c’était le portrait frappant de Marion. Frappant, en effet,
mais Stéphy voyait que le portrait de Marion en petite fille était
postérieur en date à son portrait de femme.
Elle savourait tristement ce comique. Il lui semblait avoir déguisé
Johann et ses vrais amis pour leur épargner quelque sinistre aventure.
Nordenskjoeld ne se doutait pas qu’il était chargé de faire perdre leurs
pistes aux bêtes de proie qui eussent déchiqueté le vrai père et la
vraie vie de Stéphy. On ne pouvait avoir aucun scrupule à se protéger du
malheur par ce fantoche insensible et cet appartement stérilisé où le
roi de Suède--les rois sont l’unique famille des artistes de
music-hall--était le seul homme qui eût sa photographie. Le jour où elle
se fut enfin contrainte d’y conduire l’Ombre était le jour de la
Saint-Johann, et, dans sa vraie maison, emprisonnant d’un coup tous les
amis de Moeller pour qu’aucune affection réelle ne fût dehors ce jour-là
et vagabonde, elle avait laissé sous un prétexte les musiciens. Moeller
avait à peine remarqué son départ, car, au moment où l’on désespérait de
Rudi, Rudi était arrivé; on allait pouvoir commencer un trio au lieu
d’un duo, et chacun sait comme le duo est fastidieux et comme il
ressemble à un duel où personne, ainsi que peut le faire à chaque mesure
le hautbois dans le trio, ne vient relever les épées. Cette existence
familiale et bourdonnante laissée en gage, Stéphy avait gravi avec
l’Ombre l’escalier de Nordenskjoeld et l’avait introduit dans une
existence si truquée, qu’il lui semblait impossible qu’il ne s’en
aperçût pas aussitôt.
L’Ombre n’avait rien vu. L’Ombre avait monté l’escalier avec les
commissures des lèvres particulièrement contenues, telles qu’on les voit
à ceux qui vont boire du sang. Il était animé d’une espèce de décision
brutale, devant laquelle Stéphy se réjouissait d’avoir, au brave corps
de Johann, substitué le grand corps de Nordenskjoeld à sucer. L’Ombre
s’était livré à diverses opérations dont Stéphy n’avait pas encore
imaginé qu’il fût capable, il avait bu de la bière, mangé du saumon
fumé, et cette nourriture de conquérants avait amené au contraire chez
lui une sorte d’euphorie bourgeoise. Ce personnage, qu’elle n’avait
jamais vu qu’occupé à une course sans but et plus instante que celle du
Juif errant, s’asseyait, jouait aux échecs. Tant d’opérations familiales
lui conféraient enfin la couleur démoniaque qu’il n’avait pu obtenir du
soleil, de l’absence et du crime. Sous l’œil d’Oscar XII, le faux père
et lui avaient l’air de jouer une âme. Puis Hillmacher était venu, en
faux cousin, prendre un cocktail, et ils jouaient maintenant l’âme à
trois au poker. Au-dessus on marchait, au-dessous on parlait, et entre
ces bruits humains, à côté, par la fenêtre, altitude réservée aux
animaux, des oiseaux gazouillaient, des abeilles volaient. L’Ombre ne
perdait rien de cette résonance, nouvelle pour Stéphy, mais qu’il
croyait l’acoustique de la vie de sa fiancée. Puis ils jouaient aux
dominos, en un trio qui était la réplique, mais damnée, du trio
Johann-Julius-Rudi--, trio qui devait se payer le luxe en ce moment,
Stéphy absente, de finir chaque morceau et de prendre, aux finales, une
satisfaction et un repos exclus depuis si longtemps par les enjambements
qu’elle exigeait. Nordenskjoeld regardait l’Ombre de son regard
suffisant, bien incapable de voir en lui l’homme qu’on pouvait le moins
juger comme un cube d’eau pure. Hillmacher, habitué à rencontrer surtout
Stéphy au fond des eaux, continuait à correspondre avec elle par un
langage qui n’ouvrait pas la bouche et des gestes qui n’eussent point
troublé l’onde... Stéphy souffrait un peu de voir l’Ombre prendre autant
de peine pour parler à ces apparences. Elle éprouvait du remords à
appâter le malheur par de faux appâts, cette décision de transporter son
amour hors de sa vie réelle était malgré tout un parjure, un reniement
des promesses qu’elle s’était toujours faites. On s’insensibilise,
paraît-il, pour enfanter; elle s’insensibiliserait pour la
conception..., mais sa lâcheté lui faisait honte. Elle souffrait de voir
le monstre fiancé, plongé sur Nordenskjoeld, se satisfaire de ce sang
blanc. L’Ombre serait-elle donc aussi stupide que ces dieux grecs qui
n’y voyaient rien, quand on substituait à Iphigénie une génisse?
L’instinct qui avertit tous les humains des instants où ils sont de
vrais ou de faux dramaturges en ce qui les concerne eux-mêmes, poussait
en ce moment Stéphy à comparer le malaise de second ordre qu’elle
éprouvait et l’oppression sans bornes qu’elle eût ressentie en lâchant
l’Ombre dans sa vie véritable. Certes non, la scène à faire n’était pas
faite! La vraie scène, c’était l’entrée de l’Ombre chez Johann, les
salutations avec les prétendants, les conversations entre trois pauvres
humains de chair et un humain de bronze sur l’écoulement de la salive
dans les bassons, sur les assurances d’animaux et les tubes pour fleurs,
sur l’inutilité des parapluies à magnésium. Puis, c’était la musique et
sous la présidence muette de l’Ombre, c’était le trio enflant ses joues,
soufflant d’une poitrine pleine d’air pur et d’angoisse dans les
hautbois et les flûtes, avec la hâte, à la fois, et la lenteur de ceux
qui soufflent dans les poumons des asphyxiés, tous trois soudain rouges,
soudain pâles, accordant à la musique les larmes qu’ils ne voulaient pas
accorder à leur tristesse, et tels d’ailleurs que Stéphy les retrouva un
peu plus tard, à son retour, soufflant dans les poumons de Hændel. On ne
saurait croire comment les trios de Hændel en particulier, par la
dépense physique qu’ils leur causent, savent distraire les pères dont la
fille s’égare, et les fiancés dont court la fiancée. Julius et Rudi
d’ailleurs ne voyaient pas sans espoir secret la conduite de Stéphy.
Tout ce qu’elle faisait était incompréhensible, s’ils essayaient de
l’expliquer par la passion du plongeon, et devenait éclatant s’ils
l’expliquaient par l’amour. Ils n’hésitaient pas. C’était sans doute par
l’amour d’un autre, mais c’est encore dans l’amour d’un autre qu’ils
avaient le plus de chance d’arriver jusqu’à Stéphy. Peut-être un jour,
si elle se mettait à aimer, leur tour arriverait-il...
En effet, il arrivait, bride abattue.
* * * * *
«Et votre mère, où est sa tombe?» demanda l’Ombre le lendemain, alors
qu’ils sortaient de leur bain habituel.
Stéphy fut prise de court. Il y avait toujours eu jusque-là un grand
intervalle entre le moment de ses mensonges et la minute où elle était
sortie de l’Océan.
«Au cimetière Concord.»
Il fallut y aller, et par le plus court chemin qui relie une plage à un
cimetière. Jamais non plus Stéphy n’était montée vers la tombe de sa
mère, sitôt après le bain, tellement allégée. C’était un cimetière
modèle, qui ressemblait, par la petitesse des croix et l’éloignement des
tombes, à un ancien champ de bataille et il inspirait, comme un champ de
bataille, plus de reconnaissance que de recueillement. A aucun moment,
il ne donnait l’impression de cet entassement de cadavres, de ce silence
par amas de silences, ni de cet ensemencement humain par vieillards bien
alignés dans des sillons que donnent tant de charniers. Au-dessus du
champ, des arbres gais, qui savaient parfaitement perdre leurs feuilles
en hiver et épargnaient aux visiteurs l’allusion en eux-mêmes à de
banals symboles. Du feuillage encore tendre tombait parfois sur votre
épaule une légère charge, un écureuil, agile et chaud, qui vous donnait
à l’entrée parmi ces ombres à soupeser la vie. Enclos de buildings et
d’universités, des étudiants et des clercs le parcouraient en tous sens,
se pressant vers les affaires les plus vivantes selon un itinéraire
commandé par les morts, tous vêtus en ce jour de couleurs claires et
éveillant en vous l’idée de morts de printemps en sweater rouge et en
tricot jaune. Il y avait justement quelques pies pour attrister le lieu;
le deuil, le demi-deuil était confié à des oiseaux. Aucun monument,
aucune fleur. Un gazon riche, couverture offerte par le pays des
ancêtres, par l’Angleterre. Tout cela si loin de la mort que les hommes
en chapeau melon qui creusaient un trou avaient l’air de chercher un
trésor. Le seul terrain où les Américains construisissent en profondeur,
à dix mille dollars le mètre carré, comme l’autre, et où les familles et
les gloires américaines avaient leurs profondes racines; le cimetière
avec l’encaisse or la plus abondante, par l’or des dents et des bijoux,
les morts les plus puissants en cuivre et en pétrole; une mine de morts,
la plus valable dans ce monde, d’où les jeunes Américains venaient
extraire l’amour des ancêtres. On s’arrêtait plein de considération
devant les tombes d’enfants, étonné que des enfants eussent été promus à
la dignité d’aïeux.
«C’est là!» dit Stéphy.
Ce n’était pas là. Ses ombres véritables, Stéphy n’eut pas le courage
non plus de les présenter à son fiancé! Quelle était cette Virginia
Smith, que les dates désignaient à peu près pour remplacer sa vraie
mère, Stéphy ne le saurait jamais, et elle était toute disposée aussi à
se trouver une famille entière dans ces tombes, si le fiancé l’y
poussait. Il y avait là justement tout à côté un M. Harold Bannerman,
qui était mort en sauvant un chien, et qui aurait certainement fait le
modèle des oncles. Peut-être éprouvait-elle une légère peine à tromper
des morts, mais le fiancé n’était pas homme à distinguer sur Stéphy une
légère peine nouvelle de ce qu’il croyait un ancien désespoir. Devant la
croix de Virginia Smith, il s’éternisait, cependant que Stéphy, marchant
hypocritement et sans hâte près d’un tertre qui était celui de son
jumeau mort à six ans, s’arrangeait pour toucher de la main ce gazon et
cette terre comme un bain. C’est ce que préfèrent les jumeaux morts...
Et elle fit même en sorte, amenée malgré elle par la promenade à la
tombe de Lise Moeller, de s’arrêter adossée à la pierre, pour montrer à
son fiancé le paysage. Dos à la morte, elle toucha de la main les
lettres gravées, vérifiant à l’aveugle l’inscription pleine de mousse,
la caressant... Les mères mortes adorent cela.
C’est ainsi que Stéphy avait préparé ses faux vivants et ses fausses
ombres. Il ne lui restait plus qu’à substituer un faux amour à son vrai
amour. Que de peines évitées, si chaque jeune fille avait un double, une
jeune fille exactement semblable à elle, mais égoïste pour aimer, et
insensible pour souffrir!
DEUXIÈME PARTIE
«C’est pour aujourd’hui!» pensait Stéphy.
Près d’elle son mari dormait. De ce sommeil sans ronflement, sans
gémissement, sans rêve, auquel il se confiait tous les soirs comme à un
coffre-fort. Dans son visage, son cou, ses épaules, aucun de ces plis,
de ces affaissements, de ces accès de confiance qu’apporte au corps le
sommeil. Il semblait plutôt une figure sculptée ou fondue, détachée de
la croix par un antiquaire qui ne se contenterait pas d’étendre ses
objets sur un coussin, mais les borderait chaque soir. Le bronzage de sa
peau était si frais qu’il paraissait le devoir au soleil de la nuit.
Tout de lui n’était vraiment que bronze, que bronze tiède, hélas, et qui
respirait. Il avait l’air d’un homme type conservé dans les ténèbres
pour que les hommes, le matin, ne prennent point par erreur des tailles
de géants ou de nains... Rien à craindre aujourd’hui; pas à craindre non
plus que les hommes ne redevinssent des animaux ou des êtres supérieurs
à l’homme. Voir ce dormeur était aussi funeste aux doctrines de
métempsycose qu’aux théories du passage de la grenouille à l’humain.
Stéphy cherchait en vain sur lui les raccords à la vie animale et à la
vie céleste. Que n’eût-elle pas donné maintenant pour que son mari, par
un geste, par un sourire, la fît parfois penser, comme tous ses autres
amis, à quelque insecte, à quelque oiseau! Mais il était un homme
implacablement, homme changé en homme par un sort aussi volontaire que
celui qui changeait un dieu amoureux en taureau ou en cygne. Stéphy
avait longtemps espéré que ce ne serait pas seulement sous cette
apparence monstrueuse qu’il lui donnerait l’amour. En vain. Sous des
yeux perçants qui n’avaient jamais rien du lynx, sous des caresses qui
n’avaient jamais rien de félin, elle avait dû réprimer en elle cette
joie de son corps qui la poussait à se donner au monde entier, et faire
de l’amour une opération terriblement particulière, une opération
humaine. Les animaux inventés par les hommes pour personnifier le secret
ou l’impossible s’écartaient eux-mêmes de lui, sphynx ou griffons...
C’est en vain que Stéphy avait cherché, dans de pareils réveils, sur ce
visage, sur ces mains, quelque place non humaine à embrasser.
«Je le jure, ce sera pour aujourd’hui!» dit Stéphy.
L’aube se levait. Stéphy la voyait, grise et rose, dans les volets de
fer ajourés en forme de cœur. Elle ne souriait même plus de voir le jour
neuf lui arriver par ces quarante cœurs frémissants; l’antithèse était
vraiment trop facile. Elle alla ouvrir la fenêtre. Peu d’encouragement à
l’extérieur! De petits nuages flottaient au ras du lac, plus attirés
aujourd’hui par l’eau que par le ciel. Quelques rougeurs annonçaient que
le soleil allait prendre le départ là-bas, loin sur la gauche, avec un
terrible handicap. Dans l’air, pas un seul vol. Ce n’était pas encore ce
matin que le dernier oiseau de nuit et le premier oiseau de jour, la vue
également brouillée, se heurteraient. Il devait être plus tôt que ne
pensait Stéphy. On n’entendait pas encore ces coups sourds qui
annonçaient les bûcherons canadiens au travail. Stéphy frissonna. Cette
aiguille de réveille-matin qui devait la réveiller aujourd’hui pour
toujours, elle l’avait mise en soi sur quatre heures de l’après-midi, et
il n’était que quatre heures de la nuit!... Le lac s’éclairait, ses
fausses lumières et ses vraies obscurités remplacées peu à peu par de
vrais éclats et de fausses ombres... Des canards dormaient sur une
planche à la dérive, fatigués, utilisant des bateaux, comme des hommes.
Stéphy n’avait jamais vu aussi maussade cette heure blafarde consacrée,
au début de chaque jour, à la mémoire et au deuil du jour précédent. La
forêt, les eaux, les airs, inertes, se donnaient à ces minutes
d’immobilité moins en l’honneur de la création que de quelque
découragement inconnu des hommes... Puis l’horizon entier s’ouvrit, et
présenta à Stéphy, par des rencontres de nuages, des paliers de lumière,
par un ciel et un lac embrasés, l’itinéraire divin d’une fuite qu’elle
allait bientôt tenter par des changements de trains ou de tramways, et
en frôlant des banlieues.
«Trente-six jours!» dit Stéphy.
Elle avait compté son bonheur par jour, comme les prisonniers leur
prison. Trente-six jours heureux pour une vie, cela n’était déjà pas
mal. Avec une autre répartition, cela faisait deux jours de bonheur par
an pendant dix-huit ans, ou quatre jours pendant neuf ans, moyenne
encore acceptable.
«L’expérience est finie!» pensa-t-elle encore.
Ces trente-six jours, c’était à peu près, aussi, la durée de ces
expériences qui aboutissent à la guérison d’une maladie jusque-là
incurable, ou à la découverte d’un nouveau métal. Depuis les fiançailles
chez Nordenskjoeld, l’Ombre s’était débarrassé de son indifférence
fatale et était devenu le plus minutieux des fiancés. Pour cette union,
que Stéphy avait toujours prévue éphémère, et à laquelle elle se
préparait comme les éphémères à la vie, sans regards, sans bouche et
sans oreilles, il avait voulu des anneaux de mariage, il avait envoyé
des bouquets quotidiens de fleurs blanches. Il semblait parfois à Stéphy
qu’il l’épousait pour le compte d’un autre, tant il était devenu
protocolaire. Ou encore qu’il répétait, point par point, un acte qui
avait déjà eu lieu dans sa vie. Il avait prévu jusqu’à un voyage de
noces. Alors qu’elle eût préféré rester à New York où il aurait suffi
d’une erreur de mémoire ou de subway pour finir l’aventure, il avait
exigé ce lac, cette solitude, où toute tristesse était entière, où toute
volupté se prolongeait et s’éternisait en ses répercussions naturelles,
où tous deux étaient chargés d’offrir le symbole du couple humain aux
forêts et aux crépuscules. Il avait été le fiancé modèle. Elle lui en
avait su gré, elle avait compris ses efforts. Lui pour qui toute chose
était morte dès qu’il en voyait la formule, qui connaissait la formule
du printemps, de l’été, du talent, du génie--elle le voyait pensant à
elle, et s’efforçant de ne pas projeter sur ce doux visage et ce corps
nu les deux étiquettes qui l’en écarteraient pour jamais et suffiraient
à les déflorer: innocence et jeunesse. Mais parfois aussi elle sentait,
tant sa réserve ou sa hardiesse étaient voulues, tant il donnait de
solennité à cette future nuit de noces qui pour elle ne comptait qu’à
peine, que cet homme entendait voir ce qu’il y a vraiment de nouveau
dans une virginité nouvelle. Tout cela avait bien la lucidité d’une
expérience. Il s’agissait sans doute d’expérimenter ce que devient une
jeune fille qui s’abandonne sans réserve à l’amour. Les quelques
expériences déjà effectuées depuis la création étaient probablement
périmées ou fausses, et il était extrêmement urgent de mener celle-là à
terme, pour renseigner l’humanité. Une fois que son fiancé
disparaissait, ombre noire mangée par l’ombre dorée des rues, Stéphy
avait l’impression, après son premier baiser ou sa première étreinte,
que tout cela allait paraître en lettres rouges aux éditions de quelque
agence. Tout cela, en tout cas, s’inscrivait quelque part avec du feu.
Stéphy était sûre que ce n’était pas perdu pour toujours, dans le nombre
des autres liaisons et des autres amours, et elle se donnait à ce
sacrifice avec autant d’orgueil qu’un savant à la rage.
«Comme tout est calme, pensa Stéphy. J’aurais mieux aimé du vent.»
Ou de la pluie, ou de la neige. Ce n’était vraiment pas un temps de
fuite. Une femme demande à être aidée, quand elle se décide, fût-ce par
un soupçon de brise, fût-ce par un ouragan. Mais l’air ne bougeait pas,
les feuilles avaient cette tranquillité qu’on exige pour les records de
course à pied. Jamais record de fuite ne serait plus valable.
Pour ne pas réveiller son mari en ouvrant la porte, elle enjamba la
fenêtre et fit son premier geste d’évasion. Les animaux ne perdaient pas
une minute du seul moment de répit qui leur soit laissé depuis l’arrivée
de l’homme sur la terre. Ils allaient au lac, oubliant leurs haines
habituelles, oiseaux et quadrupèdes à pied, comme ils étaient allés
jadis à l’arche. Tous venaient se laver de cette nuit, de cette
catastrophe journalière qui avait sorti de l’eau jusqu’aux rats musqués
et aux loutres. Les rives du lac étaient aussi peuplées que devait être
désolé, à la même heure, le rivage de la mer. Stéphy regardait avec
désillusion ce lac sans gouffre et sans tempête. Elle avait pensé
parfois qu’un accident de leur canot, une noyade, apporterait sa
solution. Mais rien à espérer aujourd’hui. Le nombre des drames
terrestres, incendies, tremblements de terre, ruptures de barrage, est à
peu près égal au nombre des drames qui se jouent entre les humains, mais
Stéphy commençait à savoir qu’ils n’interviennent jamais à temps, si ce
n’est chez les romanciers de second ordre--et il était bien rare qu’ils
ne servissent pas de conclusion à des vies heureuses, alors que les vies
tourmentées se poursuivent sur des chemins de fer parfaits et des terres
quiètes. Le raz de lac, ou le raid d’indiens qui eût clos comme il
convenait l’aventure de Stéphy s’opérait sans doute en ce moment, mais
loin d’elle, et au préjudice de quelque couple modèle de bourgeois. Les
hommes s’étaient réveillés. On entendait, pulsation régulière et
lamentable de la forêt, le coup assommé de la hache des bûcherons.
C’étaient les Franco-Canadiens; on parlait le français, la langue
maternelle de l’Ombre, avec quelques adjectifs du XVIIe siècle en plus,
autour de chaque géant à abattre. Un ou deux oiseaux semblaient fuir
dans la foule heureuse et lente des autres oiseaux. C’étaient les
oiseaux du chêne fraîchement renversé... Appuyée à la fenêtre, hors de
sa prison cette fois et du cercle magique, Stéphy regardait encore le
dormeur. Quel sommeil! Le soleil donnait sur son visage à travers le
volet, par trois cœurs, tatouage éphémère, mais il dormait. Où
trouvait-il ce sommeil continuel, sans drogues, sans fatigues, de même
qu’il trouvait toujours de l’argent sans aller à aucune banque, comme un
Juif errant? Il n’avait pas non plus de banque de joie, de banque de
sagesse, de banque d’intelligence. Chacune des minutes de sa vie
semblait indépendante des autres minutes. Tout le stock amassé par
l’humanité ne lui servait en rien. Impossible d’avoir un passé avec lui,
ou seulement des souvenirs. Ce mois où Stéphy avait tout appris, joui et
souffert, elle n’en retrouvait pas trace dans sa mémoire. Autrefois elle
excusait cet homme d’avoir renoncé à cette chaleur centrale, cette
intelligence centrale que l’humanité distribue aux humains. Elle avait
pensé qu’il y avait une faute, un secret, un crime dans la vie de son
mari. Elle en doutait maintenant. Il n’écrivait jamais, l’encre centrale
de l’humanité ne lui parvenait point. Il ne lisait point non plus, comme
si un livre était aussi un papier à remplir par le lecteur. Ce n’était
pas le fait d’un esprit désœuvré. Il y avait quelque chose de
prodigieusement actif dans sa vie intérieure, dans ses gestes, et tout
se serait expliqué s’il avait recherché la pierre philosophale ou le
mouvement perpétuel. Mais ce qu’il cherchait ne profiterait certainement
pas aux hommes, ni à Stéphy. Il avait une occupation en dehors du temps,
du genre de celles auxquelles se livrent lentement et jalousement, et
sans doute inutilement les morts... Le jour où il avait été obligé de
dire son nom, devant le faux pasteur trouvé par Hillmacher, et où il
s’était appelé Jérôme Bardini, elle avait d’abord cru qu’il donnait un
pseudonyme. Elle croyait aujourd’hui que c’était son vrai nom, et qu’il
y avait eu recours parce que ce qui lui semblait le plus vide, le plus
irréel, était encore ce qui lui avait appartenu. Stéphy avait maintenant
l’impression de vivre, non à côté de l’aventure, du crime, mais du vide.
Elle avait remarqué dans leurs promenades que les oiseaux, les abeilles
heurtaient Jérôme à chaque instant. Peut-être n’était-il pas visible aux
animaux.
Elle avait pensé un jour qu’il paraissait être sans patrie et voulut
l’expliquer par cela. Moeller avait eu quelque temps un camarade sans
patrie, un nommé Smith, qui venait essayer chez lui les instruments à
vent. La conversation avec Smith était difficile. Il était vraiment sans
patrie, non du fait d’un renoncement, mais parce que la méthode et les
pays adoptés par ses parents, pour la conception, le mariage et
l’accouchement ne lui permettaient pas d’en avoir. Aucun goût d’ailleurs
ne le poussait vers aucun pays. Il y avait de l’esperanto dans sa façon
de boire ou de manger. Or, il suffisait de quelques jours, quand il
était là, pour que ses hôtes fussent accablés de la non-participation de
Smith aux grands mouvements humains, guerre, aviation, traités de
commerce, et de son extrême sensibilité à tous les mouvements animaux,
pestes, coqueluches, ou maladies du poil. Le brave Moeller lui-même
butait avec Smith dans l’entretien le plus technique, comme si les
hautbois et clarinettes se sentaient soudain une nationalité agressive
contre l’intrus qui leur soufflait un souffle sans nation, et qui
n’avait pas de façon aimée de placer le verbe dans la phrase. Mais pour
Jérôme, c’était plus grave encore. Ce n’était pas le don de la patrie
qui lui manquait, mais le don de la terre. Certains êtres, en entrant
dans la salle où les autres causent et rient, arrivent, par le froid de
leur seule présence, à faire de chaque personne un être isolé: Jérôme
arrivait à obtenir cela des objets. Tables, lampes, tasses, étaient
déchues en sa présence de leurs qualités de compagnons, et devenaient
des tasses, des lampes, des tables. Il pétrifiait la pierre, il
changeait le bois en bois. Malgré les promesses qu’elle s’était faites,
Stéphy avait tenté d’appareiller, dans le chalet, les rideaux, les
couvertures du lit, la vaisselle. Il suffisait que Jérôme entrât pour
que chaque objet se dégageât des autres. Un terrible fluide d’égoïsme ou
d’orgueil traversait devant lui les corps les moins conducteurs, et
donnait au bouchon de liège tombé de la bouteille toute la densité d’un
ennemi.
Au début du mariage, Stéphy avait eu un certain espoir. Pendant qu’il la
pressait dans ses bras, au plus profond de la nuit, Jérôme parlait. Il
approchait ses lèvres de Stéphy, et parlait. On eût dit que pour doubler
sa volupté, il la doublait d’une espèce de parjure, de damnation, qui
consistait à parler du passé. Tous les soirs, il reprenait ce conte des
_Mille et une nuits_, étendu comme sur la dalle par laquelle on enfouit
ses secrets. Il ne racontait rien, il décrivait seulement des êtres ou
des objets, mais Stéphy pensait qu’un jour toutes ces descriptions
formeraient d’elles-mêmes une aventure, la vie de Jérôme sans doute, et
elle écoutait passionnément. Aujourd’hui, c’était une maison qu’il
décrivait, pierre par pierre, donnant le détail des balustres, des
corniches, de tuiles entremêlées d’ardoises, de girouettes, avec une
voix que brisait parfois le plaisir. Ou bien c’était une femme, chacun
de ses vêtements, son chapeau, la couleur de la cape, de l’intérieur de
la cape, les souliers, les lacets de souliers, sa main, son oreille. Ou
bien un paysage... Tout ce qui serait gravé sur la prunelle d’un
assassiné, en petits meubles, en branchages, en petits animaux, un
Dürer... Stéphy écoutait sans mot dire ces aveux, qui pour elle étaient
devenus un tel synonyme de volupté qu’une parole de confidence, dite par
Jérôme debout, à midi, lui eût procuré le bonheur. Puis, elle ne savait
pas pourquoi Jérôme s’était tu, et la nuit s’écoulait depuis dans un
double silence...
Tout cela était en somme à peu près comme elle l’avait imaginé, les
descriptions dans le lit en plus, l’égoïsme des objets en moins. Les
jours où se mêlaient en elle les tristesses de ses deux existences, et
où elle n’avait plus la force de les isoler, il arrivait heureusement
une lettre de Moeller, qui leur faisait reprendre leur distance
respective. Sans avouer la vérité à Moeller, elle avait dit qu’elle
aimait quelqu’un, qu’elle allait passer avec lui un ou deux mois chez
une amie au bord d’un lac... Sur l’enveloppe au blason de la lutherie
Hartford, en grandes lettres moulées, il écrivait sa lettre à l’adresse
de Stéphanie Moeller, aux bons soins de Mme Jérôme Bardini, sans se
douter du peu de sûreté de cette entremise, et il disait:
Carissima Stéfania. Je me réjouis que le chalet de cette charmante
dame Bardini soit au bord d’un lac. Ma petite Stéphania, habituée à
flotter inerte sur les flots salés, doit être obligée, pour réussir la
planche sur ces eaux légères, de remuer imperceptiblement le pouce ou
l’orteil, etc., etc... Nous te regrettons bien. Mais as-tu remarqué,
sur ton lac, la belle acoustique et les beaux échos? Tu n’as pas
d’échos sur la mer. Tu obtiens sur un lac de quelques hectares, avec
le basson, des effets absolument perdus sur l’Océan. N’hésite pas à
parler à voix haute avec mon cher futur gendre, quand vous traverserez
le lac en bateau, ou à chanter. Chante-t-il? Tu seras très aimable,
s’il chante, de me donner des indications pour acheter sa musique et
lui donner, le jour de son retour, l’occasion d’un beau solo. Le
malheur est que le canot automobile assourdit tout de nos jours et
obligera bientôt les poissons à parler.
Je voulais te dire, chère Stéphanie, que, si vous vous mariez, il vous
faudra prendre une bonne. Un ménage amoureux ne peut pas vivre sans
bonne. La bonne vous décharge de l’être matériel qui est en vous, vous
évite cuisine, vaisselle, etc., etc... Une maîtresse de maison peut
évidemment frotter elle-même les meubles marquetés, car la bonne prend
toujours la marqueterie à rebours, ainsi que tous bois chevillés, et
aussi incrustations de cuivre, dans tables à thé ou armoires,
difficiles à réparer, les colles étant peu fortes de nos jours. Nous
avons débattu cette question avec Bergmann et Rudi (ou Julius et
Spetzheim--as-tu remarqué que lorsqu’on appelle l’un par son nom de
famille, on appelle l’autre par son prénom?). Spetzheim te rappelle
qu’il faut assurer la bonne, sinon tu es responsable pour entorses,
brûlures, et chutes d’échelles quand elle nettoie les vitres, _und so
weiter_. Il n’était pas de bonne humeur ces jours-ci, ni moi non plus,
car nous avons eu à Saint-Thomas une messe en si mineur ratée. Ils
avaient tout simplement supprimé le second «Kyrie»! Le double appel,
le double déchirement, la double vision de Dieu, ces andouilles
l’avaient supprimé! Déception aussi pour les chœurs scandinaves. Pour
une fois, j’ai suivi tes préceptes et suis parti au milieu de la
cantate, mais j’ai, depuis, l’impression qu’ils continuent à chanter.
Pénible. Je repasserai par la salle vide. _Grieg höchst altmodisch,
but lovely._ Je t’embrasse tendrement et présente à mon futur gendre
mes dévouées salutations.
Johann Moeller.
On pense si la signature de celui qui signait au burin les violons
Hartford était superbe.
Stéphy souriait malgré tout, en pensant au solo de Jérôme.
* * * * *
Mais ce n’était pas pour cela que Stéphy avait décidé de fuir Jérôme...
Car il y avait malgré tout de l’entente dans leur union. Leur couple,
quand ils allaient au lac, ressemblait plutôt au premier couple de
l’humanité qu’au dernier, mais c’était un couple. L’homme auquel répugne
tout passé, toute banalité, toute redite, et la femme qui ne questionne
pas, qui ne raconte pas, forment assurément un couple. Libérés de ces
vêtements encrassés de leur histoire, une fois nus, ils étaient même un
couple parfait, tant leurs sens et leurs membres, par des mesures
infinitésimales, étaient ajustés au millimètre. Stéphy profitait, comme
jamais fille n’a profité, de cette ombre que lui donnait la taille plus
haute de Jérôme, de ce ventre concave où s’épanouissait son ventre
légèrement arrondi, du son de ces pas lourds près du bruit léger de ses
pas... Mais il lui était venu un jour, comme une illumination, l’idée
que Jérôme disparaîtrait bientôt.
Dès qu’elle eut pensé à ce dénouement, elle sentit qu’elle était dans la
vérité, et que le moment même n’en était plus très loin. Il lui sembla
que la dose d’inconnu qui était en Jérôme s’épaississait encore. Cela ne
se traduisait pas par des impatiences, des nerfs; tous les mouvements de
Jérôme au contraire révélaient plus d’aisance, de tranquillité,
l’aisance des oiseaux qui ont décidé de s’envoler tout à l’heure. La
familiarité que donne aux ennemis mêmes le fait de dormir ensemble et de
prendre les repas en commun s’évanouissait. S’il heurtait le bras de
Stéphy en prenant le sel, il s’excusait. On eût dit qu’il reprenait sa
distance, la distance à laquelle il serait libre à nouveau. Jusqu’à son
langage était plus châtié, moins personnel; dans cet anglais où il se
mouvait pourtant avec difficulté, il trouvait des raffinements, des
simplifications: chaque mot semblait le porter plus haut ou plus bas
qu’il n’eût fallu avec Stéphy, surtout plus haut. Stéphy entendait avec
tristesse ces expressions poétiques qui annonçaient le retour en lui de
la sécheresse et de la désolation. Tout de lui reprenait la hauteur, la
noblesse du premier mois; il n’aurait vraiment pas à se plaindre de la
vie passée avec Stéphy, nulle médiocrité n’en résultait vraiment pour
lui. Elle le sentait se retirer de cette vie doucement, par un reflux
lent et propre. Le silence augmentait entre eux, mais ce silence
particulier pendant lequel on essaye d’ouvrir sans bruit une porte, ou
de dénouer un nœud, ou de chausser des patins sans que les parents
entendent. Jusqu’au bruit de ses pas était plus sourd. Il marchait avec
la lenteur des gens qui vont tout à coup prendre le galop. Isolé, sans
relations avec des voisins, sans goût de chasse ou de pêche, il avait
maintenant des heures fixes de promenade et d’absence, et ces manies
réservées aux conjurés et aux contrebandiers. Tous les après-midi,
pendant que Stéphy dormait sur la véranda ouverte vers le lac, il
partait. Il partait sans bruit, sans adieu, pour un départ éternel. Une
fois évanoui le frisson des haies qu’il avait écartées, elle se levait,
regagnait la villa. Elle y cherchait au début une lettre à son nom,
posée en évidence sur la table, elle cherchait la valise de Jérôme. Mais
la présence de ces objets et des vêtements, et la vue des flacons de
toilette combles de leur liquide, ne la rassuraient même plus. Elle
sentait qu’il disparaîtrait comme disparaît un noyé, sans chapeau et
sans mouchoir. Tout était déjà en place, terriblement en place, comme
après l’accident qui a tué celui avec qui vous viviez, et cet éclat, ce
soleil qui jouait sur ces cuirs et ces verreries étaient bien la
première moisissure qui se pose sur une garde-robe abandonnée. Elle
revenait à la véranda. La nature aussi avait pris cet aspect décoloré et
plat, cette maigreur de décor que donne le malheur aux paysages les plus
sains, aux soirées les plus riches en relief. A nouveau étendue, Stéphy
jouissait de ces avances sur son deuil, de cette habitude de malheur
parvenue à elle avant le malheur même. Le murmure du lac, parole la plus
récente pourtant des eaux dans leur débat contre la terre, avait le son
vide d’une condoléance apprise par cœur aussi bien pour Médée que pour
Stéphy. Tout ce que Stéphy eût pris autrefois pour des attentions de la
nature,--le geste de ce grand érable qui, miné par quelque orage,
choisissait cette minute pour s’abattre, racines soudain en l’air et
hautes branches dans le lac; le heurt de ces oiseaux-mouches qui
blessaient son visage de ce doux choc qu’elle connaissait si bien par
celui des poissons dans la mer--, ne lui semblaient que les répétitions
malhabiles de couplets périmés. Une heure, deux heures passaient...
L’idée de la nuit solitaire, du réveil dans ce désespoir, amenait enfin
des larmes... Mais tout à coup, du même pas amorti, poussant doucement
la barrière, avec un sourire qu’il était allé chercher au cœur de
l’égoïsme, avec cette douceur qu’a tout être indifférent qui revient,
qu’a le soleil, qu’a le printemps, Jérôme revenait.
Hier elle l’avait suivi. Elle avait pris son caoutchouc et l’avait
suivi. Un caoutchouc vert feuille par lequel cette femme avait espéré
autrefois séduire son mari, et qui servirait du moins aujourd’hui à la
lui rendre invisible. Jérôme avait pris à travers la forêt, mais un
aspect de piste indiquait qu’il faisait souvent ce chemin. Il allait
sans hésitation, de la marche de ceux qui vont secrètement nourrir un
évadé ou creuser dans un terrain aurifère, avec des arrêts qui
semblaient vouloir tromper, non les hommes absents, mais les arbres et
les fourrés, sur le vrai but de sa promenade, ici se suspendant à une
branche, là tâtant du pied un marécage, là lançant une pierre--, tous
les gestes du vieux rentier désabusé et de Siegfried au réveil. Il
sifflait, il chantait; il ne pouvait s’agir d’un entraînement au
suicide, ainsi que Stéphy l’avait craint d’abord. Pendant qu’il avançait
de son pas régulier, elle courait d’un arbre à l’autre, parfois presque
confondue avec la mousse qui couvre le flanc exposé aux pluies et aux
vents, parfois elle-même mousse suprême sur le flanc exposé au midi.
Jérôme allait, sans hâte, indifférent à cet arbre vivant qui le suivait
et l’épiait. Stéphy courait, de ces bonds de dix ou de vingt mètres que
font les soldats dans les assauts. Le caoutchouc vert avait déjà tout ce
que porte un vrai tronc, de la vraie mousse, de l’humidité, de la résine
ou cette suie qu’on prend aux arbres les plus neufs. Le chemin était
familier à Jérôme. Le soin machinal qu’il avait, écartant les
brindilles, les ronces, écrasant les mottes de taupes, comblant les
trous de blaireaux, en avait fait le seul chemin de parc dans cette
forêt, une voie lisse comme celle qu’avait préparée Robinson pour lancer
son bateau. Le bateau était-il achevé? Était-ce le bateau lui-même, tout
paré, comble de ses vivres, cet homme sans chapeau, sans valise et sans
mouchoir? Ou encore assistait-elle au départ lui-même? Soudain Jérôme
s’arrêta. Il s’assit non pour une halte de quelques minutes, mais comme
s’il était arrivé. C’est là qu’était le terrain aurifère, l’évadé
affamé, dans cette clairière surélevée et dégagée vers l’ouest. Que
regardait-il ainsi à l’horizon, immobile maintenant, se penchant parfois
jusqu’aux limites de l’équilibre, comme un chien au bout de sa laisse?
Stéphy grimpa sur des rochers, et vit...
Elle vit un paysage à peu près semblable à celui qui s’étendait devant
la véranda. Un lac, peut-être plus petit, des collines un peu plus
hautes, mais la même beauté répartie différemment sur les crêtes et les
eaux. Le même îlot nu, que n’effleurait jamais aucun oiseau d’eau, tant
il semblait un piège de la terre. Le même décor sous lequel eût apparu,
s’il avait été éclairé du dedans et non de l’extérieur, le même nombre
de poissons et de bêtes des bois. La réplique parfaite de ce paysage
dont Jérôme détournait paresseusement les yeux, une fois à la villa,
mais qu’il semblait observer en ce moment, passionnément, et comme on
n’observe point un spectacle vivant ou un drame... Stéphy comprenait
trop son attrait: c’était le paysage où Stéphy n’était pas. Elle voyait
elle-même ce que sa propre absence donnait au tableau. Alors que le cri
des cygnes de l’autre lac, l’appel du loup égaré, l’aboiement du
grand-duc lui paraissaient chaque soir des cris de phonographe, et
qu’elle n’était pas plus sensible à l’autre lune et à l’autre soleil
qu’à des projecteurs, elle entendait à nouveau de vrais bruits et de
vrais cris, à partir de la ligne sur laquelle était assis Jérôme, et
voyait de vraies lumières. C’était une espèce de terre promise qui
s’ouvrait là, promise à Jérôme, refusée à elle. Elle éprouvait elle
aussi, sur ce rocher, une joie et une souffrance sans bornes, à voir
cette partie du monde miraculeusement préservée... Soudain elle frémit.
Jérôme s’était dévêtu et se préparait au bain. Elle voulait en douter
encore: les hommes jettent leurs vêtements pour un rien, pour grimper,
pour courir. Le soleil était doux et chaud, peut-être Jérôme allait-il
seulement s’étendre au soleil. Toute cette communauté des ondes, des
flots salés ou purs, il n’était pas possible qu’il la reniât, seul
serment, tacite mais solennel, qu’il eût jamais prononcé. Mais déjà il
allait vers le lac; elle le voyait enfin à la fois dans sa nudité et sa
vérité. Vers ce lac ignorant de l’autre lac son jumeau, ignorant de
Stéphy, il allait prendre son bain lustral. Il s’accroupit, caressa de
sa main l’onde qui lui répondit de toute sa virginité, la caressa, plus
hypocrite que l’eau, revint en arrière, s’étendit, installant autour de
l’acte le plus simple tout un appareil de gestes et d’hésitations qui en
faisaient une trahison. Puis, monté sur une roche, il s’apprêta à
plonger, s’amusant à parodier, sans acrimonie d’ailleurs et plutôt avec
une certaine gaieté, les mouvements de Stéphy sur son plongeoir. Puis il
plongea, mal: rien de Stéphy dans ce départ en grenouille. Que
n’eût-elle pas donné pour qu’il se heurtât au fond de l’eau à Stéphy
elle-même, morte ou vivante! Puis, adossé à la roche, Andromède
masculine dont Stéphy était le pauvre monstre, il s’offrit à cette brise
neuve, semée d’oiseaux tout neufs et à ce soleil jeune du jour qui
venait le délivrer. Stéphy fût restée là aussi jusqu’au soir, si elle
n’avait eu peur qu’il ne se retournât soudain ou qu’il ne rentrât avant
elle, et la crût elle aussi disparue...
Comment?
Quoi?
L’idée qu’elle pouvait disparaître avant lui l’éclaira soudain tout
entière. Comment n’avait-elle pas imaginé déjà cette solution, la seule
qui épargnât tout?
Quand?
Elle pensa qu’elle pouvait partir aussitôt. Le plus tôt serait le mieux.
Mais elle n’avait en cette minute sur lui qu’une faible avance. Elle
partirait demain, pendant sa promenade.
Dans son costume d’espoir, elle regagna en courant la maison. Une heure
elle attendit, de plus en plus anxieuse. Allait-il revenir? N’avait-elle
pas assisté, non à une trahison, mais à un départ? Allait-elle avoir à
l’attendre toute sa vie pour n’avoir pas su se décider un jour plus tôt?
Non! Elle entendit ses pas sur le gazon, puis sur le sable, puis sur le
sol de bois: il avait repris tout son poids en arrivant près d’elle. Il
vint selon son habitude s’asseoir à son chevet, les yeux fixés sur le
faux lac, les faux reflets, les faux cernes des fausses rives. Vers cinq
heures, de faux nuages voilèrent une seconde le faux soleil... C’était
l’heure de leur bain habituel...
«C’est l’heure du bain», dit Stéphy.
Allait-il dire qu’il s’était baigné, ou simplement, par décence,
s’excuser et la laisser baigner seule?
«En effet, dit-il en se levant, c’est l’heure du bain.»
Ils allèrent au bain. Jamais humains n’avaient été pareillement nus, et
la vérité aussi voilée.
* * * * *
Stéphy était arrivée à la station juste à temps pour monter dans ce
dernier wagon où les compagnies d’Europe mettent leurs bagages et les
compagnies américaines leurs millionnaires. D’abord elle fut un bagage.
Elle s’appareillait encore trop peu au genre humain, pour ne pas être
torturée par le seul fait du déplacement et du voyage. Car c’était
l’été, saison stable pour ce règne animal et végétal auquel elle
appartenait depuis trois mois, et où les migrateurs enfin casés ne
daignent se déplacer que devant la tempête. Les gestes des hommes
secouaient les oiseaux comme une poussière colorée, qui se déposait vite
là d’où elle s’était levée. On sentait les oiseaux-mouches organiser
leur vie autour d’un seul pied de fuchsia, les goélands incapables de
suivre un poisson au delà de l’ombre des digues, et sur les branches de
l’érable l’oiseau-aboyeur aussi peu nomade qu’un chien. Au milieu
d’aigles de plomb, de merles qui allaient de préférence à pied, la douce
Stéphy émigrait donc aujourd’hui de la saison divine à la saison
humaine. Avec la valise de ceux qui sortent de prison, elle sortait
d’une geôle autrement pénible, du bonheur. Elle ne pleurait pas. Elle
s’était surprise à sourire en demandant son billet, premier sourire
instinctif au premier de ces hommes dont elle regagnait le règne: elle
en rougissait, elle n’avait même pas attendu pour sourire le second
humain. Elle n’avait plus l’impression d’une fuite, mais d’une
libération, de la libération de quelque service d’État ou de quelque
vœu. Ce service dans un monde ultra-sensible, dans une âme large et
déchaînée, si peu obligatoire de nos jours, elle venait de l’achever.
Elle rentrait sans remords, sans regrets. Elle était de la classe...
La libération n’était pas générale: Stéphy apercevait, malgré elle, à
tous les points où la nature se courbe, aux virages des fleuves, aux
baies des lacs, aux carrefours, des filles au flanc droit pressé contre
le flanc gauche des hommes, la main droite heureuse, la main gauche
vide, confuses d’être surprises dans leur accolade par quelque passant
solitaire, mais ravies d’être vues par tout l’autocar ou le train,
détruisant un devoir familial, remplissant un devoir national. Que
faisait Jérôme, là-bas, au retour de son bain de traître, devant la
maison vide? Pour une fois la cherchait-il? Pour une fois l’appelait-il
tout haut? Pour une fois embrassait-il cette photographie encadrée de
Stéphy, sur laquelle Stéphy cherchait tous les jours, vainement, cet arc
humide laissé par les lèvres que l’on trouve sur le verre de toutes les
photographies aimées? La remerciait-il d’avoir compris? Pour primer
cette union, pendant laquelle aucun n’avait parlé, c’est-à-dire n’avait
menti, comprenait-il qu’il n’y avait plus que les unions avec les
animaux ou avec les statues? Le train se remplissait. Les hommes qui
montaient ou descendaient étaient si inconscients de leur obésité, de
leur air méchant, de leurs bajoues, qu’ils semblaient tous à quelque
point aveugles, mais plus ils étaient laids, plus Stéphy par bonheur
avait l’impression d’être invisible. Tout n’était pas beau non plus de
ce qu’elle voyait par la portière; des charretiers battaient des
chevaux; une mère battait son enfant sur deux jolies fesses qui
semblaient dans une sordide banlieue le seul visage de la jeunesse;
autour de jeunes gens brutaux s’empressaient des femmes tellement court
vêtues que l’on pouvait raisonnablement situer à dix centimètres
au-dessus du nombril, d’après l’ensemble de la robe, l’objet caché de
leur pudeur. La mort même semblait une solution trop sublime pour
libérer le monde de tant d’aigreur, de graisses et de grossièretés.
Seule la vue des monuments calmait un peu Stéphy; la vue des églises
fraîchement peintes, des bibliothèques et des hôtels de ville isolés au
milieu des pelouses ou des cimetières la réconciliait, sinon avec les
hommes, du moins avec les maisons. Il y avait aussi de temps en temps un
beau golf, où femmes et hommes se livraient des batailles conduites par
assauts successifs, comme ils le font aussi, moins bien, dans l’amour.
Comme c’était bien là la mission suprême des humains sur la terre, celle
qui convenait le mieux à leur esprit, à leur ambition: poser une balle
de buis par terre et taper dessus avec un club! Des couples rentraient
au pavillon, fiers et chargés d’une noble fatigue, quittant ces gazons
avec des gestes et aussi beaucoup de nez d’apôtres. C’était tout ce qui
restait de pastoral dans l’humanité et Stéphy en était apaisée: un
terrain de golf sur la surface de la mer, et elle eût été presque
calme... Puis le soir tomba. Aux lumières colorées des faubourgs, Stéphy
comprit qu’il était dimanche. Puis toutes ces maisons avec lesquelles
elle s’était réconciliée, grandirent, portèrent elles-mêmes les jardins,
la nature; le rapide changea son fracas de rapide contre le fracas des
trains de banlieue. Cette clarté, obscure, là-bas, sur la droite,
c’était New York. Cette ombre claire, là-bas, sur la gauche, c’était
l’Océan. Qu’il allait être bon d’y plonger, dès demain, et d’avoir à
lécher des lèvres salées au lieu de lèvres fades!
A la porte, elle attendit.
On jouait, chez Moeller. On jouait en quatuor l’_Entrée d’Alexandre en
Bactriane_. On jouait le quatuor à trois. Elle reconnaissait l’alto de
Rudi, le violon de Julius, le basson de Johann: ils n’avaient pas été
jusqu’à échanger leurs instruments dans leur tristesse. La quatrième
partie que Stéphy tenait au piano n’était naturellement jouée par
personne, mais l’imagination des trois musiciens, leur amour pour
l’absente, pour la musique absente, avait comblé ce vide, ou plutôt ils
l’utilisaient comme une vraie partie. Pour la _Fuite des reines vers
Bactres_, Stéphy entendait l’alto jouer; s’arrêter autour de la partie
muette, autour de ce silence qui était son propre silence, et terminer
sur une série de phrases interrompues qui laissaient croire que Rudi
défaillait, mais qui en fait étaient un duo. A la figure suivante, le
violon, pour marquer les pas légers des cavaliers macédoniens par
rapport à la marche des dromadaires, répondait avec une douceur infinie,
à ce piano qu’on n’entendait pas. Puis venait l’épisode du _Trésor
ouvert et dédaigné_, et le basson qui devait reprendre, à sa première
note, la mélodie du piano, mordait tendrement sur le vide. Ces trois
hommes, dans ce beau jour, comptaient l’absence de Stéphy par temps, la
battaient du pied, du genou, de la tête, et quand vint le solo des
statues prébouddhiques, où Stéphy triomphait et jouait seule deux
minutes entières, elle perçut un silence absolu, dans lequel tout
profane eût vu le terme du concert, mais qu’elle sentait pour les trois
amis annelé de beautés, gonflé à se rompre par un seul dièse, amené à
l’abîme par un seul bémol de silence. Ils entendaient ce solo sous
toutes ses formes, de toutes les façons dont le jeu changeant de Stéphy
l’avait joué au cours de toutes leurs séances. Au milieu juste du solo,
que doit marquer régulièrement une simple note de l’alto, elle entendit
le basson et le violon indiquer aussi cette note unique, marquer
indûment ce point suprême de son absence, admis on ne sait pourquoi à
cette privauté. A travers la porte, elle les devinait maintenant
souriant à ce furioso qu’elle avait pris un jour en allegretto, par
malice, tous trois animés, dans cette absence de sons, du délire et du
rythme de la musique même, et, quand la douce main invisible eut plaqué
silencieusement l’accord en fa, ils repartirent avec un ensemble qui ne
s’obtient plus de nos jours que dans les acclamations de la police
secrète... Non seulement pour le cortège d’Alexandre, mais aussi pour le
café au lait, pour le chocolat viennois, ils avaient dû observer le
silence autour de sa partie de maîtresse de maison, autour des schnecken
rompus, de la crème distribuée... Ils attaquaient le finale, où
Bucéphale se cabre devant l’obélisque enchanté, quand elle sonna...
Ils s’arrêtèrent net. Il ne leur vint pas à l’idée d’accepter le bruit
de la sonnette dans le quatuor. Le temps d’égoutter un basson, d’enlever
l’embouchure, de l’étendre sur son tapis de velours, de suspendre
l’instrument, d’appuyer sur les anches levées, et Johann venait, ouvrait
la porte. Le retour de Stéphanie était trop semblable à une vérité
d’opéra pour qu’il ne la comprît pas du premier coup.
«Oh! Stéphanie, qu’y a-t-il?»
Elle entrait dans l’antichambre. Elle voyait dans l’autre pièce,
émergeant des chambranles, une jambe de Rudi avec fragment de jarretelle
et un bras de Julius, avec manchette de celluloïd. Elle enlevait son
cache-poussière, un cache-poussière bleu doré sur lequel la poussière
bleu doré ne se voyait point. Elle avait un pauvre visage blanc, sur
lequel tout se voyait, le brun, le noir, et aussi, au-dessous des
paupières, le bleu sombre.
«Et ton fiancé? demanda-t-il.
--Je l’ai quitté. Je suis partie sans le prévenir.
--Tu ne l’aimais pas?
--Si.
--Chère Stéphy, tu l’aimais trop!»
C’était bien ainsi que Moeller expliquait l’existence. Lui qui eût
supporté sans mot dire vingt ans de bagne avec une mégère, qui admettait
la pérennité des ménages qui se battent et se détestent, il comprenait
en effet qu’on se suicidât parce que la vie était trop belle, qu’on se
séparât parce qu’on s’aimait trop. Si l’on n’admettait pas de pareilles
solutions, où seraient les vérités musicales? D’ailleurs, pourquoi
sépare-t-on, au lieu de les accoupler, l’alto du violoncelle, le
hautbois de la clarinette?
«Julius et Spetzheim sont là, dit-il. Nous jouons l’_Entrée en
Bactriane_.
--Terminez-la, dit Stéphy. Je vous rejoins. Tu peux leur dire la
vérité.»
Comme elle débouclait sa valise, elle entendit Moeller qui disait aux
deux jeunes gens:
«Elle est revenue. Elle l’a quitté sans le prévenir. Elle l’aimait
trop.»
Sur la place d’honneur de Bactres, entre le massacre des bayadères
hindoues et le triomphe des taureaux, de pareilles décisions se
comprennent d’elles-mêmes. Rudi et Julius se remirent à jouer. La seule
différence fut que l’alto et le violon, qui jusque-là croyaient jouer
des partitions amies, s’aperçurent qu’elles étaient hostiles. Stéphy
attendit le finale. L’époque où elle arrêtait les mélodies au milieu des
phrases était passée pour toujours. Le souci, la conscience bourgeoise,
qui consiste à finir les quatuors, à achever les sonates, cette besogne
de femme de ménage du sublime, elle l’acceptait à dater de ce jour. Plus
de tremplin, dans la musique, désormais, mais un manège.
Elle entra. Les deux seconds fiancés se levèrent. Pour lui tendre la
main, ils passèrent à la main gauche alto et archet, violon et archet,
recette merveilleuse pour n’avoir pas l’air, du côté qui ne touchait pas
Stéphy, d’un être maladroit et emprunté. Une honte interdisait à Julius
de demander des nouvelles de Stéphy, et il lui donnait des siennes.
«Très bien, je vous remercie. J’ai un peu souffert de mon foie.»
Ah! il souffrait du foie, on allait le changer de douleur!
«Tiens, de l’eau?
--Non, Stéphy, du kirsch.
--Et cela, du cacaocream?
--Non, du rhum.»
Tous trois rougissaient un peu. Depuis qu’il n’y avait plus de femme
dans la maison, ils se permettaient certaines licences. Ils fumaient de
mauvais cigares au lieu de bonnes cigarettes, et le café à la crème
était suivi d’alcool. Ils s’en voulaient d’être surpris à ne pas
respecter son absence. Ils avalèrent leur petit verre d’un coup, pour en
finir. Le hoquet de Julius servit une minute de métronome.
«Tu as bien fait de revenir, dit Moeller en riant. Tu vois, nous
sombrions.»
Elle s’approcha du piano.
«Alors, que jouons-nous?
--Mozart! dit Julius.
--Bach! dit Moeller.
--Schubert!» dit Rudi.
Ils avaient l’air de crier leur nom. En fait, à l’appel de Stéphy,
chacun criait son nom suprême. Pour la tromper, ils accrochaient chacun
à son visage le masque divin qui leur servait aussi pour faire leur raie
devant leur propre miroir. Hélas, sous ces noms suprêmes, Stéphy ne
pouvait plus voir que Moeller, Bergmann, et Spetzheim! Le déguisement
même de la musique et du génie ne dissimulait plus pour elle les
humains. Même ces cheveux ébouriffés de Rudi, les cheveux mêmes de
Schubert, il n’y avait pas à discuter, elle les voyait sur lui comme une
perruque, collés à son crâne... Elle posa les doigts sur le piano...
Elle frissonna... Elle ne s’attendait pas, après deux mois, à toucher
ainsi des os..., et si froids! Que la musique avait maigri, depuis son
départ!
Mais, étalés autour des squelettes de Mozart, de Bach, de Schubert, les
trois corps replets des trois musiciens attendaient, émus, et si
impatients qu’il eût fallu, pour ce quatuor de Mozart, un départ au
revolver. Ils attaquèrent la première note individuellement, comme s’il
s’agissait d’une course--souvent, dans la suite, Johann devait leur
rappeler ce scandale--; à la seconde note déjà accouplés pour toujours.
Par la fenêtre, un vent léger, plus aveugle que Stéphy, caressait les
boucles de Rudi. Les trois têtes s’agitaient en mesure, avec béatitude.
Penchée sur le piano, Stéphy n’essayait pas plus de voir devant elle
dans la vie et dans l’appartement que la pianiste du cinéma. Elle savait
tellement par cœur le jeu des ombres! Mais les deux fiancés, également
inspirés et habiles, avaient déjà trouvé le moyen de voir partout une
Stéphy joyeuse et consentante, d’entendre partout rire et chanter
Stéphy. C’était simplement de ne jamais regarder la vraie Stéphy courbée
et lasse, de ne jamais écouter ses pauvres paroles fatiguées, et,
rougissants, ils détournaient d’elle leurs regards bienheureux vers ses
mille images rayonnantes, et la musique avait sa voix.
THE KID
I
Pour ceux qui aiment identifier le jour fraîchement né à un être jeune,
quel sale jour, et quel pauvre enfant! Il pouvait avoir onze ans, douze
ans. Il était grand, mince. Il paraissait même plus mince que la veille
à Jérôme, qui l’avait aperçu vers la tombée de la nuit, assis sur un
banc de square, tirant d’une besace une boîte de conserves. Il en
arrivait sans doute à cette phase du vagabondage où la nourriture
amaigrit. S’il semblait un peu moins pâle, c’était à cause de la neige,
qui couvrait ce matin les promenades et donnait du ton à la pire
blancheur humaine. La lumière par contre se montrait moins favorable aux
vêtements. Sur le petit pardessus serré à la taille, d’un modèle
pratique d’ailleurs, et qu’on n’aurait su trop recommander aux enfants
s’ils avaient fait la guerre, ou la course vers les pôles, ou la
croisade, l’usure était répartie selon des règles inhabituelles chez les
vêtements d’enfant. On voyait, d’après les places rongées par elle,
qu’elle ne venait pas de ce que cet enfant-là s’asseyait à l’église,
grimpait aux arbres, frottait ses coudes sur la table, mais de ce qu’il
avait frôlé de trop près des murs, de ce que des tramways l’avaient
éraflé, de ce qu’il avait dormi sur la pierre. Les souliers étaient à
bout: les plus minces semelles américaines aujourd’hui sur la neige. A
la main gauche, un gant. Dans quelle aventure, provoquant quel
désespoir, l’autre gant avait-il disparu, obligeant les deux petites
mains, par cette trahison, à suivre désormais un destin séparé, la
gauche à ne pas connaître les engelures, les crevasses, la droite à
devenir rouge, dure, avec des ongles de corne cassante, plus insensible
aussi--à créer une injustice et un malentendu à l’intérieur de cette
pauvreté? Bas et casquette avaient cette teinte morte et fausse que
donne aux étoffes la seule eau pure, l’eau de pluie. Quand le pardessus
dans la marche se relevait, on apercevait pourtant, au sommet des bas,
un dernier cercle de rouge et de vert encore vifs, dernier reflet sur
cet être de l’époque de la gaieté et de la couleur. L’enfant allait, un
peu voûté, en vagabond qui a dormi la nuit non pas allongé, mais
accroupi ou debout, sous quelque voussure de porte. C’était un enfant
qui savait reconnaître, à des signes pour nous invisibles, les portes
qui ont ou n’ont pas à s’ouvrir de la nuit. Jérôme cherchait sur lui le
pli en largeur, le fétu de paille, de foin, qui eût permis d’imaginer
une nuit étendue, mais ce pardessus était stérile et sans moisson. Il
allait lentement, tenant sa besace à la main par la bretelle, du geste
dont un soldat au repos tient son sac: cette marche dans la neige, le
dos voûté, c’était son repos. Jérôme venait de jeter son journal sur un
banc du parc. L’enfant hésita devant cet appât que la fraîcheur rendait
suspect, dressé qu’il était par l’expérience à ne toucher qu’aux objets
abandonnés sans réserve, méfiant de ce qui n’était pas boueux les jours
de pluie, de ce que n’avait pas humecté aujourd’hui la neige. Un _New
York Tribune_ sans tache de graisse, où n’étaient pas découpés les
résultats de base ball, déchirés ou maculés les visages des stars, cela
avait vraiment un air de piège. Il le prit cependant et le mit dans sa
poche. C’était un journal qui annonçait la quatre-vingt-dixième année de
Rockefeller, qu’on voyait allumant lui-même les quatre-vingt-dix bougies
de son gâteau. On y voyait aussi, avec photographies, les diverses
façons d’installer le home des animaux favoris, chiens, chats ou singes.
Le home de l’écureuil surtout avait été l’objet de soins tout
particuliers... Comme toutes les nouvelles du monde sont de mauvais goût
devant un enfant affamé, mais Jérôme se rappela que le journal annonçait
aussi une famine en Chine avec trois cent mille morts, et relatait que
Mrs. W. Bartlett, la femme la plus riche de l’Ouest, venait d’être
foudroyée avec ses filles récemment fiancées, en ouvrant son parapluie
sur le terrain de son golf, de son golf particulier... C’était peut-être
en somme un journal pour cet enfant...
Tous deux étaient bien seuls, sur cette rive du Niagara. Jérôme en fut
d’abord agacé. Il détestait ces présentations que la nature se croit
obligée de vous réserver immanquablement avec un inconnu d’aspect
étrange dans ce qu’elle croit ses lieux sacrés, faîte de la Tour Eiffel,
pied des Pyramides, ou terrasse sur des cataractes. Il ne croyait pas
aux intentions du sort, mais il était sûr de sa maladresse. Même dans
cette circonstance, où le génie entremetteur de la providence s’était
trompé et n’avait réussi, avec les précautions les plus flatteuses, avec
la flatterie de la neige nouvelle et du tonnerre des eaux, qu’à isoler
un couple bien peu capable d’assurer la reproduction de l’espèce, un
homme et un enfant, Jérôme ne se sentait qu’à demi rassuré. Un enfant
sans la chaîne de la famille, sans étourderie et sans gaieté, un enfant
non touché par les humains depuis des semaines, cela aussi avait un air
de piège... Toutes les grâces par lesquelles l’hiver et une merveille du
monde peuvent lier deux futurs fiancés étaient prodiguées à Jérôme et au
petit vagabond. Il y avait ce matin un Niagara vierge. La neige avait
effacé les sentiers usés par les touristes et votre piste le long du
gouffre était une piste neuve. Un Niagara solitaire. Il n’y avait même
plus, aux points les plus dangereux, ce flâneur en apparence inoffensif,
chargé par les sociétés bienfaisantes de distinguer entre les promeneurs
ceux qui sont venus se suicider, attirés parfois par la voix du grand
déversoir jusque des Indes ou du Japon, et de les détourner de la mort à
l’aide de cantiques et s’il le fallait de whisky, si vigilants dans leur
mission que les plus désespérés, écartés des chutes, en sont réduits à
se noyer à l’hôtel dans leur baignoire. Jérôme, qui supportait à peine
les hommes dans leurs occupations réelles, les exécrait dans leurs
besognes symboliques, et il se détournait déjà de cet enfant, que le
Niagara, dans une antithèse vraiment facile, désignait avec tant de
déclamation comme son complément ou son contraire. Mais il remarqua que
le petit vagabond ne se prêtait pas à ce jeu. Jérôme voyait enfin, pour
la première fois depuis des années, un être qui ne lui parût pas un
complice d’humanité, dont les yeux, les jambes, le nez ne fussent pas
des sous-entendus à l’adresse des autres hommes. Cet enfant n’était pas
au bord du Niagara en tant que Niagara, mais simplement d’une rivière.
Le Niagara ne lui inspirait aucun attrait d’épouvante, aucune transe de
crainte, au contraire. Bien plutôt une espèce de sécurité du côté où il
coulait. Du côté de la ville, c’est avec alarme que l’enfant regardait,
mais du côté du Niagara rien à craindre. Chacun a le droit de se
représenter comme il l’entend la douceur et la pente d’une rivière. Pas
un de ses gestes qu’il n’eût pu faire devant une rivière plate et douce.
Il était tout proche de la rive et la suivait exactement, pénétrant dans
les plus étroits promontoires, seule caresse possible à un fleuve ami. A
ce point de sa promenade, il se trouva soudain presque en face de
Jérôme, qu’un taillis dissimulait, et lui montra un visage maigri, semé
de taches de rousseur récoltées dans l’hiver même, une bouche qui
s’élargissait, des yeux qui clignaient sous la neige et le soleil. De
sorte que de cette figure si triste ne sortait qu’une espèce de sourire.
Ce qui dut être d’ailleurs le premier sourire de l’homme, arraché de lui
par l’éclat et le bruit du monde, par la première souffrance du regard
et de l’ouïe. Puis il reprit sa marche, plus craintif à mesure que le
jour était plus clair, s’arrêtant pour surveiller les allées qui
venaient de la ville. Un autre Niagara à droite, tout de suite à droite,
et il eût peut-être été un enfant tranquille. Il aurait eu tort
d’ailleurs. Le danger était derrière. Jérôme le suivait.
Lui, qui s’amusait tout à l’heure à remonter le cours du fleuve dans un
sentiment inconscient de contradiction qui est peut-être celui des
chiens enragés, suivait maintenant, la même allure y suffisait, la
marche paresseuse de l’enfant et le courant des chutes. Le pas de celui
qui suivait était infiniment plus lourd que le pas suivi. Mais le fracas
des eaux amortissait tous les fracas et prenait aux êtres tous les
bruits qui n’étaient pas de vrais cris de joie ou de souffrance. Il y
avait donc peu de chance pour que l’une de ces deux créatures méfiantes
se fît entendre de l’autre. Sur l’âme aussi ce bruit agissait. Il ne
vous permettait pas au début de distinguer par quel cortège de soucis
légers ou pénibles, d’agréments faibles ou aigus vous étiez présentement
escorté. Il vous donnait l’insensibilité qu’éprouve une minute le
patient placé subitement au cœur d’une usine. Le remords, le
désespoir--la faim aussi peut-être, espérons-le--se débrouillaient mal
dans ce vacarme, et de là venait sans doute la passagère satisfaction de
l’enfant, qui s’amusait à choisir pour ses pas la neige la plus drue et
la plus blanche... C’étaient des pas précis sur un itinéraire bien
incertain. Assuré que la neige rendrait bientôt cette écriture
invisible, l’enfant n’hésitait plus à peser sur la terre de son vrai
poids, et, sa fatigue compensant à peu près sa maigreur, un chasseur
d’enfants aurait pu croire qu’il avait levé là un enfant comme les
autres... Parfois l’une des empreintes était si parfaite que Jérôme, au
lieu de l’écraser, l’enjambait, la laissant intacte et solitaire entre
ses deux énormes empreintes, abandonnant à la neige le soin de la
combler par un haut-relief aussi parfait et de prendre là, pour toucher
la terre, des pieds d’enfant. Car la neige maintenant tombait, également
dévouée à tout ce qui meublait le sol, ne demandant qu’à prendre ces
deux humains pour des végétaux ou des rochers en mouvement, et
prodiguant la blancheur sur ces têtes qu’elle affectait de prendre pour
de petites cimes, sur ces bras qu’elle voulait bien croire des branches.
Dans la crainte de se rapprocher trop vite, Jérôme était parfois amené à
poser ses pieds dans les traces mêmes de l’enfant, savourant cette
réduction soudaine de son pas, de sa mesure sur le globe, qui lui
donnait à la fois des entraves voluptueuses de femme orientale et un
diamètre du monde élargi au double. De grands écriteaux surgissaient,
scellés aux réverbères, qui répandaient de jour la lumière morale des
États-Unis, et que l’enfant s’arrêtait pour lire: on y rappelait que les
plantes et les oiseaux, sauvages ou domestiqués, sont des créatures de
Dieu et à ce titre respectables. Des enfants sauvages ou domestiqués,
nulle mention. On y déclarait, pour dégoûter les désespérés, que sous
aucun prétexte le nom des suicidés ne serait gravé sur un monument dans
le périmètre des chutes. On indiquait même, au contraire, les noms des
hommes qui ont le mieux profité de la vie, malgré leurs souffrances
morales ou physiques, et n’ont pas eu recours à la noyade. Job, Jésus,
Elias Smith, ce dernier de Niagara Falls même et qui avait trouvé le
moyen de sourire jusqu’à sa mort avec un cancer des lèvres. On ne
pouvait s’empêcher de penser, à voir ces lettres gothiques découpées
dans le bronze, à tout ce qu’on peut graver sur la neige, et à tout ce
qui s’écrit sur les eaux.
La promenade continuait à escorter le fleuve, non sans raillerie
d’ailleurs. A la pente la plus formidable que l’eau ait obtenue sur la
terre, correspondait, pour les promeneurs, les menant en quelques
kilomètres au même niveau, la pente la plus douce. Le contraste du sol
facile, du sentier complaisant et de ce déchaînement était pour une fois
tout en faveur des hommes. Que le chemin équivalant à la route des
déflagrations et des tonnerres fût une allée d’enfant, cela suffisait à
expliquer l’irritation du gouffre. Que de bruit: un oiseau devait crier
à votre oreille pour être un oiseau sonore. Bien que Jérôme s’approchât
parfois à quelques mètres, il ne parvenait pas à distinguer le
froissement de cet enfant sur la terre, de ce brassement sinistre...
Soudain il eut peur.
Un policeman était là. Depuis un moment il avait aperçu l’enfant, sans
voir Jérôme, et il le surveillait, immobile derrière un massif. Il
attendait le geste, imminent, à son avis de policeman, par lequel ce
petit vagabond allait voler quelque chose au domaine du bon sens, du
sens commun, de la banalité humaine. Qu’il jetât une pierre dans le
Niagara, offense contre la loi des Indiens, disaient les écriteaux,
qu’il tirât un arbre par sa branche, offense contre la loi municipale,
qu’il eût une seconde sur son visage un de ces traits amers dérobés au
visage des hommes faits, offense contre la Christian Science, et c’était
fait, il intervenait. Mais ce n’était évidemment pas la première fois
que l’enfant avait à détourner les soupçons d’un policeman et des
morales universelles. Jérôme lui vit prendre soudain cette attitude
indifférente des insectes qui font le mort à l’approche de l’homme. Ou
plutôt, et c’était infiniment plus lamentable, il faisait le vivant,
l’enfant vivant, et l’on pouvait juger combien il l’était peu tout à
l’heure. Il se recouvrait de cette activité, de cette gaieté ordonnée
aux enfants par toutes les civilisations, et dont il avait été
jusqu’alors dépourvu; sans le bruit, on l’eût peut-être entendu
chantonner; dans le fracas de la cataracte, il affecta soudain
d’entendre un rythme, qu’il soulignait, on le voyait à ses lèvres, en
sifflotant. Lui, voilà une minute indifférent à tout, il affecta ce goût
pour la terre, la neige et le Niagara, auquel la police humaine n’entend
pas qu’on déroge. Il devint soudain un touriste, un touriste enfant,
tombé d’où? Venu par quel train de tristesse? Il fit des boules de
neige, réconciliant pour cet office main gantée et main nue; il les
lança contre le tronc d’un jeune sapin, le manqua: les arbres les plus
novices se garaient facilement de ce pauvre jeu. Ce simulacre d’enfance
véritable, de vie, la vue de ce capuchon d’enfance qu’il tentait de
remettre sous l’œil pudique du policeman pour voiler cette humanité
adulte avant l’âge, était plus douloureux encore que le spectacle de
cette marche prostrée. L’Irlandais ne semblait d’ailleurs pas convaincu.
Il ne pouvait s’empêcher de deviner là un enfant, sinon sans nom, du
moins sans collier, et qu’on ne devrait pas laisser vagabonder sur les
gazons publics. A ses yeux la besace que l’enfant tentait vainement de
lui dissimuler restait un insigne de liberté. Cet organe particulier aux
vagabonds, qui se nourrit de poulets dérobés, de salaisons volées aux
étalages, l’enfant l’avait, et c’était une besace dont la meilleure
volonté ne pouvait faire un sac de marché ou d’école. «On reconnaît
l’éléphant à sa trompe, disait le Policebook du district, et le mendiant
à sa besace.» Jérôme voyait quelle gêne et quelle peine donnait ce sac à
l’enfant, comme un viscère sorti de lui-même, qui ne pouvait plus
rentrer, et qui le dénonçait. Les assassins ont plus de chance, qui
peuvent rentrer dans leurs poches aussitôt, à la vue des agents, les
mains rouges et le pouce carré qu’ils ont depuis le crime. Ce qui devait
arriver arriva; l’enfant jeta le seul lest dont il disposait; il laissa
glisser la besace; son seul bagage, ses dernières ressources, sa seule
maison, il les abandonna en passant devant une haie, dont il ressortit
les deux bras libres, en enfant normal, libres de leur dernier morceau
de pain, de leur dernier objet de toilette, de tout leur linge...
Sacrifice inutile. Le policeman parut juger sévèrement ce geste
louche... Il avança... Si Jérôme voulait intervenir, il était temps.
«Attends-moi, cria-t-il! Je te rejoins!»
Mais seul, dans le tumulte, Jérôme pouvait entendre ses propres paroles.
Depuis tant d’années, il n’avait ainsi appelé, réclamé un être. Il fut
surpris d’entendre résonner à ses oreilles ces fragments de son ancien
langage. Le policeman passait à sa portée.
«Kid, cria Jérôme, j’arrive. Attends-moi!»
Mais les mots furent encore perdus, excepté pour lui. On ne saurait trop
recommander ce bord du Niagara, pour ceux qui désirent entendre et
exercer à nouveau, au milieu de la surdité universelle de la nature,
leur ancienne voix. C’était vraiment pour Bardini le moment de crier:
«Attends-moi. Peut-être est-ce là ce que je cherche, celui qui n’est ni
homme, ni femme, ni enfant...»
Mais le policeman était à dix mètres.
«Mon petit Kid!» cria encore Jérôme.
Mais personne encore n’entendit. La première phrase de tendresse que
Jérôme eût dite depuis cinq ans resta un secret au cœur du vacarme
suprême. Il était temps d’agir... Jérôme se dirigea vers la besace, la
ramassa ostensiblement, la mit sous son bras comme un objet familier,
sentit en elle un maigre débat entre quelque flacon et quelque boîte de
fer-blanc... Mais le policeman, sans le remarquer, se dirigeait vers
l’enfant... Jérôme se demanda s’il allait lancer une boule de neige sur
l’agent, pour détourner son attention, ou sur l’enfant, pour donner à
croire que ce n’était pas un vagabond solitaire. Quand un homme adulte
lance des boules de neige sur un petit garçon, c’est bien le diable si
l’on ne suppose pas entre eux quelque accointance. Il choisit ce dernier
moyen de sauvetage. Par malheur, à la seconde où il lançait la boule,
l’enfant se tournait par hasard dans sa direction, et la reçut en plein
visage. Étourdi, il resta immobile, se demandant qui, du Niagara, du
malheur, de la haine des hommes, s’amusait ainsi à l’atteindre. L’agent
s’était dirigé vers Jérôme.
«Vous connaissez cet enfant?
--Je pense bien, dit Jérôme.
--C’est votre enfant?
--A qui voulez-vous qu’il soit?
--Il est bien mal tenu!
--Je suis veuf.
--Nous avons à Niagara Falls l’institut de demi-entretien pour les
demi-orphelins. Prenez l’adresse.»
Mais quand l’agent s’écarta, l’adresse donnée, Jérôme vit que l’enfant
avait disparu.
Il hésita une minute, et il y avait certes de quoi hésiter. Le médiocre
équilibre, péniblement atteint, dans lequel il arrivait à vivre depuis
quelques mois, il eut le sentiment bien net qu’il le risquait dans
l’aventure. Mais la tentation était forte... La vue de ce petit être qui
menait modestement sa propre vie de contempteur des hommes, c’était bien
le seul spectacle qui pût l’atteindre. La seule recette pour se libérer
d’une passion, c’est sûrement de la passer sur un être plus jeune, qui
l’exerce pour votre compte et sous votre surveillance, mais sans que
désormais vous en ayez la charge. Jérôme se sentit subitement allégé, du
fait qu’un enfant portait son fardeau. Il devinait l’histoire du petit
vagabond, sa fuite loin d’une famille adorée soudain haïe, ses liaisons
hors de l’humanité, une existence en somme analogue à la sienne, avec la
différence que les seules armes en avaient été, non la dureté et
l’argent, mais la faiblesse, la pureté, et le dénuement. C’était bien
l’exemple absolu et sans tache de cette tentative héroïque dont Jérôme,
avec ses habitudes d’homme égoïste et despote, n’avait donné qu’une
caricature. Qu’étaient ses traversées, ses voyages étudiés sur les
meilleures cartes ou sur les indicateurs du moi, auprès des pistes que
cet enfant venait de tracer dans tout le no man’s land libre autour de
chaque cité, de chaque maison, dans le no man’s land de chaque homme. La
route libre n’était sans doute pas celle que Jérôme avait cru jeter en
brisant le cœur de Renée, ou de Stéphy, en changeant dans vingt villes
de milieu ou de métier, en essayant de tromper le sort lui-même, en
prenant pendant deux mois chez une aveugle folle la place du fils
disparu à la guerre--une nuit elle avait réussi à caresser son visage--,
mais plutôt ce tunnel d’air clair et de mutisme, où l’enfant circulait
depuis longtemps déjà, si l’on en jugeait à l’état de ses vêtements.
Peut-être ne peut-il y avoir à la fois qu’un seul Juif errant en ce
monde. Jérôme se sentit capable de passer sa mission à ce Juif errant
enfant.
La neige avait cessé de tomber, mais la couche en était profonde. Les
traces de l’enfant étaient plus nettes, soit qu’il eût couru, soit que
la vue de l’agent l’eût privé de sa légèreté de l’aurore. C’était juste
cette époque de neige où la chasse est interdite, tant le gibier se
donne et est facile à suivre. Ce gibier-là, pourtant, cherchait à
échapper. La piste ne s’attardait plus, comme tout à l’heure, aux
endroits les plus proches de l’eau, à croire que l’enfant cherchait un
gué ou voulait simplement boire au Niagara; elle était tendue par une
vraie fuite, tout en restant parallèle au fleuve... Quand on a la chance
d’avoir sur la gauche des cataractes pour vous protéger d’un ennemi, on
ne se risque pas à lâcher cette aide, et, bien que les maisons de la
ville se rapprochassent sur la droite à travers les arbres, il y avait
peu de risque, pour échapper à un homme, que l’enfant se précipitât vers
tous les autres. Il était donc pris, à moins d’une aide à laquelle
Jérôme s’interdit de penser, mais qui hâta sa course, car elle pouvait
être dans la ligne de cet enfant, l’aide du suicide. Mais, de même que
le chasseur distingue aux empreintes si l’animal est retors, grincheux,
ou sans défense, Jérôme voyait, à la trace nette et loyale de l’enfant,
qu’il n’essayait d’aucun détour, d’aucune ruse. Ces deux petits pieds
qui avaient fui les hommes ennoblissaient les souliers avachis,
gardaient chacun son privilège de pied droit et de pied gauche. Il
fuyait les hommes de jambes non cagneuses, de talons non éculés. Parfois
la foulée s’élargissait, il courait pris de panique. Témoignage de
quelque effort trop brusque, un bouton était là sur la neige, tombé de
son vêtement, un des derniers boutons. Pitoyable, se refusant, malgré
toute imagination, à ressembler à quelque primevère de neige. On sentait
que le vêtement humain en tenait moins encore sur le petit corps exposé
suffisamment déjà au froid et à la bise. Jérôme le ramassa et le mit
dans sa poche. Il devait l’y retrouver souvent dans la suite; chaque
fois qu’il avait à acheter son journal ou son ticket de tramway, ce
petit bouton devait revenir sous ses doigts, monnaie insistante et
vaine, qui se mélangeait habilement aux _cents_ et aux quarts de dollar
pour participer aux dépenses de la vie courante, rendu avec mépris par
les épiciers et les libraires, monnaie fausse, monnaie de corne et
d’amour... Puis, ici, les pas espacés par la course se rapprochaient, se
bousculaient, se répétaient. Mais ce n’était pas que l’enfant avait été
doublé soudain par un jumeau de fuite; c’est qu’il avait piétiné,
épuisé, s’arrêtant pour souffler une seconde, tout en sueur dans
l’hiver... A cinq ou six places, déjà, on eût pu avec raison sonner
l’hallali... Le moindre chien courant le tiendrait déjà par les basques.
D’ailleurs c’était très simple, il était là...
Il s’était engagé sur le pont qui mène à la rive canadienne, et il en
revenait. Au moment où il avait cru voir s’ouvrir un chemin libre, il
avait aperçu entassés les douaniers des deux pays, tout joyeux,
enchantés à l’idée de réduire à l’unité d’homme, à l’aide de passeports,
de jauges, et de questions, l’humain qui voulait passer, gonflé par
l’idée du voyage... Il reconnut Jérôme, et s’arrêta, vaincu.
Jérôme s’approcha. Il vit enfin de près ces petites joues amaigries par
des soucis d’homme, mais si égales, deux yeux dont les cernes étaient
différents, mais qui continuaient à donner le même regard, une bouche
restée charnue dans les jeûnes, des cheveux blonds qui avaient continué
à boucler sous les pluies: un visage resté loyal à soi-même. Sur la
tempe, une trace rouge; celle de la boule de neige sans doute. Des dents
très blanches: peut-être avait-il songé le jour du départ à emporter sa
brosse à dents. Mais il avait oublié la lime à ongles, les ciseaux, les
serviettes, toute pâte et tout savon; il était propre, mais on le
sentait lavé à la main, et à l’eau pure, de cette main sans gant,
couverte d’engelures, que Jérôme n’eut pas le courage de saisir. Il prit
le poignet, et l’enfant suivit, se rendant, croyant se rendre aux
hommes.
Ils revinrent droit vers la ville, par une grande allée, le premier
chemin découvert que l’enfant eût pris depuis longtemps, et Jérôme, pour
l’épargner, longeait les arbres. Le fracas des chutes s’assourdissait
peu à peu. Au square de Prospect Park, des compagnons normaux eussent pu
échanger leurs noms sans crier. Au coin de Prospect Street, un autre que
Jérôme eût pu rassurer presque à voix basse un autre que le fugitif. A
Thomas Street, Jérôme sous sa main pouvait sentir déjà le pouls agité de
l’enfant; déjà le pouls de l’enfant était à son doigt à peu près autant
que le Niagara à ses oreilles. Derrière eux, la neige conservait
l’empreinte de leurs pas parallèles, de cette piste commune où se
fondaient les pistes si longtemps solitaires venues l’une de Fontranges
et l’autre de quelque cité du Texas. Jérôme, la besace sous son bras
libre, ralentissait le pas, autant par égard pour la fatigue de l’enfant
que pour celle de ses vêtements. Vus de près, ils paraissaient vraiment
à leur dernier jour. C’était miracle que les boutons n’eussent pas
encore tous sauté, tant on les sentait à bout d’avoir eu à supporter si
longtemps leur rôle de boutons sans le répit des nuits. Les rôles des
lacets de soulier, aussi, des bas, de la visière, avaient été tenus bien
péniblement depuis quelques jours, et uniquement par dévouement. Le rôle
des poumons aussi, l’enfant toussait.
Il fallait entrer dans la ville. On ne pouvait gagner la chambre de
Jérôme que par de grandes rues. Tout cet arrangement humain sur la
terre, dont l’enfant ne voyait que l’envers depuis des semaines, se
retournait vers lui et lui montrait sa face vulgaire ou cruelle,
illuminée en plein jour aux places les plus prostituées, cinémas,
grandes épiceries, journaux, par toutes les constellations de
l’électricité. Le Niagara eût pu tonner jusqu’ici. Pas une maison, pas
un être, pas un arbre municipal qui ne criât par son seul aspect sa
bassesse et son inutilité. La foule était épaisse. Jérôme la fendait non
sans peine. Elle heurtait surtout l’enfant, perdu déjà en elle, à cause
de sa taille. La sueur des hommes, le parfum des femmes, l’odeur du
drap, du caoutchouc, de la benzine, de tous les esclaves de l’humanité,
les effluves de soupirail et de trottoir, plus à portée des enfants, il
en était maintenant submergé, dans ce triste baptême; il ne résistait
plus, et la pauvre étoffe de son pardessus, qui en était arrivée, dans
la liberté, à sentir la mousse et la feuille, s’imprégnait déjà aussi,
cédait aux parfums liquides et aux parfums gras... Parfois un passant
trop pressé le bousculait. Parfois une femme, honteuse d’avoir marché
sur lui, effleurait d’une caresse son épaule, ou sa nuque... Il suivait,
tête baissée, retrouvant seulement dans la vue du trottoir boueux un
reste de sa liberté et de sa pureté...
Il y avait aussi beaucoup d’enfants. Ils étaient gais, roses, tout
propres. Leurs parents ne les tenaient pas par la main; ils obéissaient
à la voix et leurs familles étaient fières.
II
... Vêtir un enfant en haillons.
Les vêtements de l’enfant, une fois enlevés, étaient tombés aussi
soudainement en loques que ceux des corps retirés des sarcophages. Il
resta seulement un petit Pharaon nu et amaigri, que coucha son hôte.
Puis Jérôme se hâta vers le magasin le plus proche. Il avait emporté les
vieux habits pour la taille, mais il n’était malgré tout qu’à demi
rassuré, l’enfant n’étant pas un de ces êtres dont on peut arrêter
l’évasion par des moyens de vaudeville. Il acheta un petit complet, fit
vérifier les boutons, qu’il voulait solides. La vendeuse, d’ailleurs,
l’y encourageait: un homme qui roulait dans un précipice avait été,
révélait-elle, sauvé par un bouton solide. Il prit des bas qui tenaient
sans jarretelles. La vendeuse les jugeait les seuls hygiéniques, les
jarretelles contrariant sur les jambes le courant normal des veines, qui
se gonflent en amont. A ce rayon, l’art de revêtir paraissait presque
aussi sacré et aussi périlleux que l’art d’embaumer. La casquette fut
choisie large: il ne s’agissait pas, en la coiffant, de développer les
tendances à la méningite ou à la fièvre cérébro-spinale. Pour les
souliers, des lacets en lacet, non en cuir, les lacets de cuir vous
lâchant juste le jour où vous n’avez besoin que d’eux, au moment où vous
franchissez une haie à la chasse, où vous gravissez le perron de
l’église le matin de votre mariage. Jérôme écoutait sans protester les
conseils de cette bienfaitrice qui tenait ainsi, par un choix pratique,
à écarter de l’enfant les vêtements porteurs de mort. Il est vrai que
l’aspect de chacune des hardes qu’il lui présentait n’éveillait que
l’idée de souffrance et de mal, le soulier troué, percé de pointes, le
bas encore humide. Elle choisissait chaque objet remplaçant par
opposition à l’objet remplacé: une vraie revanche qu’elle prenait là sur
la vie, et cela lui arrivait si peu. C’était une vieille fille sèche et
dénuée d’espoir, dont la prévenance étonnait Jérôme qui l’avait vue
servir en deux minutes et sans pitié les clients précédents, un grand
jeune homme niais qui partit sans boutons vérifiés et avec des lacets de
cuir pour la mort dans les ravins ou la déconsidération, et une fillette
grasse à laquelle furent collées sauvagement des jarretières étroites. A
l’aspect, à l’usure des loques, elle semblait avoir compris ce qu’il
fallait à l’enfant de Jérôme, et dans tout cet attirail qui lui servait
d’habitude à se venger des hommes, tuniques de Nessus en alpaga et en
gabardine, elle choisissait aujourd’hui de quoi envelopper, chauffer et
caresser. Elle osa même déshabiller pour le petit garçon inconnu un des
petits garçons de l’étalage, qui resta là interdit, son corps ébauché,
sa tête et ses mains à peu près finies, dans une formation méchamment
interrompue: c’était une vieille fille dure aussi pour les poupées, pour
les créatures de cuir bouilli et de bois, même pour les faux enfants. Le
magasin offrait en prime une pochette de couleur violette. Elle y
substitua d’autorité un mouchoir blanc; le violet, d’ailleurs, d’après
elle, portait malheur. Le mouchoir blanc n’avait pas droit aux
initiales, mais de quoi peut bien servir une initiale à un enfant? «A un
enfant sans nom, évidemment», pensait Jérôme. Puis elle se détourna
brusquement, l’empaquetage ne la regardant point, et reprit activement
vis-à-vis de deux jeunes mariés la besogne vengeresse. Jérôme resta un
moment les bras chargés de vêtements comme le père sur la grève dont le
fils se baigne. Puis on enveloppa le vieil et le nouvel uniforme à part,
mais chacun dans la même boîte pomponnée, décorée de roses en treillis.
L’enfant avait choisi le mode d’évasion le plus sûr encore en ce monde.
Il dormait. Il avait dû s’endormir aussitôt, le drap était encore sur le
visage à la hauteur où l’avait tiré Jérôme. Les bras, les jambes étaient
gauchement placés: on voyait au premier coup d’œil qu’il s’agissait là
d’un enfant qui n’avait plus l’habitude de dormir. Il retenait un peu
son souffle pour cette opération défendue. Le sommeil choisi pour le
corps, par quelle vendeuse imparfaite, forçait le coude à s’agiter, le
genou à se refermer et à se tendre, mais la tête avait trouvé
merveilleusement son repos. Chacun des cils de la paupière du haut se
logeait amoureusement entre deux cils du bas. La lèvre inférieure
fournissait à l’autre lèvre l’assise d’un baiser parfait. Le visage, que
la neige seule avait lavé aujourd’hui, était net, et n’avait pris de la
poussière du monde, au creux des oreilles, à la tempe, que ce qu’on peut
en prendre à la neige. L’oreille, inutile aux sons, se donnait aux
couleurs, à un ivoire transparent doublé de rose, et le murmure des rues
et la lumière caressaient avec désintéressement cet enfant sans voix et
sans regard. Jérôme détestait voir dormir, et surtout dans un lit. Le
spectacle de tout dormeur, pesant enfin dans la nuit son vrai poids sur
ce plateau qu’équilibraient, à toutes ces places retenues pour la
maladie ou la luxure, tous les autres dormeurs et dormeuses dans leurs
milliards de lits, était pour lui celui de l’avidité suprême. Le
voisinage de Renée, si pure dans tout acte de sa veille, mais prenant le
sommeil dès qu’elle était privée par lui du goût et du toucher, avec
gourmandise et luxure, si pesamment étendue au dernier fond de sa vie,
lui avait souvent donné le désir d’une humanité où l’on dormirait
debout, avec la dignité des oiseaux, et la tête cachée... Mais voilà que
cet enfant justifiait le sommeil couché. Du sommeil il faisait une
réduction pure et parfaite de la vie: son mutisme était de même nature
que sa voix, sa raideur que ses gestes, ses paupières que ses regards.
En plein jour, sans maladie, étendu dans ce lit à l’heure où d’autres y
étendent une femme, mais pour quel acte inconnu mille fois supérieur!
ses traits à peu près reposés ne décelant pas plus de souffrance que ce
que l’on peut en prendre au rêve, sobre dans son immobilité et son
silence même, il semblait avoir seulement poussé la vie à une espèce de
génie, qui lui enlevait ses devoirs et ses hontes. Longtemps Jérôme
resta à son chevet, savourant cette nativité, redoutant seulement la
minute du réveil, l’angoisse de l’enfant après cette béatitude, et la
grimace amère par laquelle serait annoncé qu’il avait goûté à nouveau à
la vie, à son ancienne vie... Les bruits de la ville s’étaient tus, car
c’était l’heure du repas; le murmure du Niagara arrivait à la chambre
distinct et égal; Jérôme restait assis, évitant de marcher bruyamment
sur les eaux. Et soudain le miracle des miracles s’accomplit, le miracle
des oiseaux qui viennent se poser sur votre main tendue, des panthères
qui devinent l’homme ami de la fourrure vivante et donnent leur flanc et
leur mufle à vos mains et à vos lèvres: l’enfant ouvrit les yeux, et,
sans poser une question, sans reprendre par une rougeur ou une
contraction du visage la chaîne de sa vie misérable, sourit à Jérôme et
dit qu’il avait faim.
... Avoir à essayer les aliments des hommes sur un enfant affamé.
Jérôme descendit acheter le repas. La vendeuse de l’épicerie, Galloise
ignorante, ne savait pas que le sucre de canne excite l’intestin, que
les haricots de conserve tuent l’estomac... Entre toutes les nourritures
qui s’offraient, Jérôme choisit les deux ou trois qui ne sont pas de
purs poisons.
* * * * *
Depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, Jérôme constatait qu’il ne
s’était pas trompé. L’enfant n’était pas seulement un enfant vagabond.
Il n’avait pas quitté sa famille et sa ville seulement pour voir New
York, ou l’Europe, ou pour faire fortune. Ce n’était pas non plus un
malade. Jamais de frénésie, de prostration, jamais non plus un geste qui
pût révéler en lui une âme incertaine. Près de Jérôme, dès la première
heure, il avait goûté un repos sans contrainte et sans limite, comme
s’il était parvenu vraiment au terme de son voyage, ou comme le marin
sur son bateau en course. Il avait suffi, pour ne pas l’effrayer, d’être
avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l’humanité pour lui, ce que
fût l’humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens
qui l’enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait un sens à
sa vue. Jérôme respectait d’ailleurs en son compagnon, comme il l’avait
encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre
question, le moindre contrôle; mais, alors qu’il n’avait ressenti que
très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme,
l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de
la sienne propre, les mêmes sentiments dans l’enfant étaient si aisés,
si proches de la nature et du bon sens qu’on imaginait très bien une
humanité soumise à cette façon d’être humaine. Une humanité où chaque
homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps,
comme un astre et des astres. Où les rapports entre les êtres n’auraient
jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où
seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. Où
l’accouplement aurait été inconscient, ou inconnu, ou inutile. Où
l’atmosphère humaine aurait eu constamment, mille fois plus légère
encore, son aération des soirs du printemps nouveau, seule époque à peu
près supportable, quand les cerveaux des hommes recèlent le moins de
congestion, les entrailles des femmes le moins de germes, et que chaque
être ressemble dans le soleil couchant encore tout frais à la grande
ombre sans sexe qui le précède ou le suit. Où chaque homme n’eût pas été
un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable
jusque dans sa façon de cracher ou de faire l’amour... Une humanité,
sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples
que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue...
Plus belle aussi... Où l’âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts,
à chaque phalange, un triste nombril. Où l’éloignement que vous
ressentiriez pour les autres hommes ne vous pousserait pas à imaginer
quelle pauvre flûte de Pan forment ses orteils dans sa chaussure... Mais
cette répulsion que Bardini avait ressentie, non sans un secret orgueil,
comme une particularité sinistre, l’enfant la transformait en un
sentiment naturel et large... Quelles leçons de dégoût, d’isolement, il
y avait à prendre de cette grâce, de cette confiance! Jamais un geste
qui fût une insulte ou vînt d’un réprouvé. Jérôme arrivait à définir la
passion qu’il éprouvait pour lui. Elle n’avait rien de paternel ni
d’amical, ni d’amoureux: c’était l’admiration. Il se sentait près de lui
une âme, non de frère aîné, mais de disciple. L’enfant ne jouait pas. Il
s’occupait seulement à ces opérations simples et bénies qui ne
signifient rien en soi, mais que devaient chérir saint François ou
sainte Thérèse avant leur sainteté, balayant, allumant le feu avec la
dignité de ceux qui sont chargés par les peuples de l’entretenir,
redonnant à la fois au feu sa divinité et sa fragilité, lisant des
livres d’enfant ou de classe sans jamais les commenter et gardant leur
secret comme un secret confié à l’enfance, se plaisant dans sa chambre,
s’amusant à y modifier la place des meubles et le plan de la vie d’une
façon insensible par laquelle cependant il semblait que tous les
monuments de Niagara Falls vus de la fenêtre fussent ordonnés selon une
loi plus naturelle et plus belle, et que tous les mouvements de Bardini
et les siens fussent plus accompagnés de soleil. Il avait des sens
précis et pleins de mémoire, arrivant à créer mille souvenirs communs à
lui et à Bardini, non des événements quotidiens, mais du flamboiement
d’une bûche, d’un ton baissé dans le bruit des cataractes. Il
n’entendait pas les voix qui donnent à la journée des hommes ses
compartiments et ses habitudes. Il avait un plan secret, un rythme
secret de la journée que n’effleuraient ni les sifflets d’usine ni les
horloges. Une sorte d’aurore, de midi, de crépuscule planait à ses côtés
sur des heures laissées au rebut par les hommes. Rien n’indiquait qu’un
instinct de fuite l’habitât. Au contraire. Quand Bardini remontait
l’escalier quatre à quatre, dans la crainte de trouver la chambre vide,
et qu’il ouvrait la porte, croyait-il, sur la désolation, il voyait
l’enfant, accoudé tranquille à la fenêtre, contempler les tramways, les
autos, les pavillons flottants, tous ces symboles du départ, d’un œil si
peu atteint que Jérôme en éprouvait une angoisse, devinant que ce qui
habitait parfois l’enfant était un dieu autrement fort que celui du
voyage. Se retournant au bruit, l’enfant le regardait d’un regard
heureusement privé de surprise ou de joie, car tout sentiment trop fort
eût signifié que le visiteur n’appartenait pas à ce cercle magique enfin
réalisé et qui comprenait déjà deux êtres... Il n’en faut pas plus pour
peupler la vraie terre... Jérôme était ému de cette force de solitude,
de cette compréhension sans limites. Tel était donc le sel du monde, un
enfant de génie.
Aucun n’avait demandé comment l’autre s’appelait. Mais Jérôme sentait
déjà, ponctuant ses propres phrases, un silence court et profond qui
était le nom de l’enfant.
* * * * *
Ainsi les jours s’écoulaient, sans que cette vie passée avec un enfant
lassât une minute Jérôme. C’est que ce compagnon, s’il avait tous les
signes auxquels les adultes reconnaissent généralement les enfants,
l’ardeur, l’enthousiasme, la loyauté, la tendresse, les possédait
poussés à un tel point qu’ils faisaient de l’enfance une race.
D’ailleurs lui-même paraissait immuable; depuis un mois il ne semblait
pas avoir grandi, pas avoir forci, pas avoir admis un mot nouveau dans
son vocabulaire; ses souliers ne le gênaient pas, ses vêtements
continuaient à lui aller aussi bien qu’au mannequin indéformable de
l’enfance. Parfois Jérôme cherchait à retrouver dans le petit visage le
visage ancien de parents, ou à y créer le futur visage adulte que tous
les autres enfants lui offraient dans la rue. En vain. Cette enfance
était la première qui ne fût pas un rappel ou une promesse de
vieillesse. Il n’avait éprouvé qu’une fois une impression analogue,
inverse d’ailleurs, car il s’agissait de Fontranges, dont la vieillesse
ne paraissait pas une fin, un aboutissement, et qui semblait parvenu à
l’âge directement, grâce à une recette spéciale, dédaignant la route
habituelle de la naissance à la mort... Deux êtres seulement dans ce
monde, auprès desquels il n’ait pas perçu le battement du temps...
Il avait eu au début le désir, dont il rougissait maintenant, de
perfectionner son esprit, de lui apprendre la géographie, l’histoire, la
littérature. L’enfant écoutait les leçons, en faisait son profit pour
les conversations avec Jérôme, prenant toutes ces vérités générales du
monde comme des confidences personnelles relatives à Jérôme. Il semblait
qu’il y eût pour lui une autre géographie, une autre histoire, un autre
arbre de poésie et de peinture, réservés à sa seule race, et dont il ne
parlait jamais. Jamais, au théâtre, au concert, au musée, il ne donnait
l’impression d’être au-dessous du spectacle, mais Jérôme lisait sur son
visage une sorte de condescendance et de réserve, comme s’il avait son
Shakespeare à lui, son Rembrandt à lui, ou plutôt une compréhension si
naturelle de la musique et de la peinture qu’en étaient supprimés entre
elles et lui ces intermédiaires encore nécessaires aux hommes, ces
courtiers, que sont les peintres et les poètes. A peine son visage
indiquait-il parfois, à une couleur soudaine, à un tressaillement, que
Shakespeare et Rembrandt avaient été, sur ce point, autre chose que des
truchements géniaux, mais la poésie et la peinture même. Mais ni les
vers historiques, ni les devises célèbres, ne semblaient l’émouvoir.
L’accumulation du sens humain sur les distiques ou les mots trop fameux
l’empêchait, au contraire, à cet endroit même, d’être atteint par les
vrais rayons. Des humains d’ailleurs il paraissait ne recevoir que ce
qui venait, à travers eux, de la bonté, de la vérité ou de l’amour. Il
avait une politesse que Jérôme ne pouvait expliquer que par un sens, non
par une éducation. Cet enfant échappé au monde saluait des inconnus dans
la rue, par un mot ou un sourire. Il ne réservait pas ce visage
d’accueil aux enterrements, aux mendiants, mais parfois à certaines gens
dont la banalité ne permettait pas à Jérôme de déterminer par quelle
franc-maçonnerie il était lié à elles. Il regardait bien en face les
femmes enceintes, posément, avec une sorte de regard adorable qui
donnait à ces femmes l’impression que cet enfant inconnu ne les
connaissait pas, mais connaissait l’enfant qu’elles portaient en elles.
Jérôme les voyait s’arrêter dans leur marche, recevant du dehors,
presque aussi tendre et brutal, le coup qu’elles recevaient d’habitude
de leurs entrailles. A certain doux sourire sur le passage d’une femme
élégante, Jérôme ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la femme
adultère. De son auto, elle tournait la tête vers ce sourire d’enfant,
toute connaissance et tout pardon, un nuage brouillait ses yeux...
C’était tout juste avant ou tout juste après la faute.
Jamais entre eux aucune caresse. Il avait le sentiment que l’enfant ne
tolérerait aucun baiser, aucune accolade. Quand Jérôme lui serrait la
main un peu longuement, il la retirait. Il avait intact aux joues cet
éclat inhumain que les baisers des mères sont chargés d’atténuer sur la
plupart des enfants mortels. Pas une seule place déteinte. Il admettait
sur soi la pression humaine juste dans la mesure où elle ressemble à la
pression de l’air, aux autres contraintes physiques. Il n’admettait pas
davantage d’ailleurs qu’un chien le flattât, le léchât. Il déclinait
toute insistance de la vie humaine ou animale, il l’éludait de gestes
doux et décidés qui semblaient le fait moins d’une répulsion que d’une
connaissance. Jérôme n’avait pu deviner pourtant s’il était ou non
averti de ces mystères que l’on cache aux autres enfants, sur la
naissance ou son contraire. Le lit, le bain, les vêtements légers
n’avaient pour lui aucune valeur sentimentale. Il était le premier
enfant de douze ans dont l’attitude devant une femme ne contînt ni
question ni équivoque. Rien de ce qui était ouvrage ou création humaine
d’ailleurs ne provoquait chez lui interrogation ou surprise. Devant les
bâtiments géants de la Food Society, devant le défilé de la cavalcade
des Elks ornés justement de tous ces insignes dont chacun avivait la
curiosité de la ville, devant les machines les plus compliquées ou les
plus simples, il restait aussi peu curieux que ceux qui connaissent les
effets ou les causes. Il semblait bien plutôt retiré définitivement de
ces manœuvres auxquelles se livrent les hommes avec ardeur et
maladresse, et réservé à un sort particulier, tout de lenteur et de
finesse, qu’il était bien difficile d’imaginer... On pensait cependant à
la mort.
On aurait tort cependant de croire que la vie commune avec celui que ne
touche ni l’amour, ni la nature, ni le génie, ne réserve pas de
douceurs. Il suffit par exemple, sans qu’il le remarque, d’amener la
main abîmée de l’enfant, par les baumes habilement placés, à ressembler
enfin à nouveau à sa main intacte. Tort de croire qu’il n’est pas de
conversation possible avec celui qui ne sait rien, qui n’entend rien. Il
suffisait avec lui d’employer un dialecte qui excluât les mots bas et
vulgaires, les verbes à double sens, les pensées pratiques. Jamais un
lieu commun dans ce langage. Pas de terme pour s’émerveiller devant la
nuit ou le coucher du soleil, pour demander quel est le plus haut
monument du monde, la plus forte station de télégraphe. C’était vraiment
la langue de celui qui croit à l’égalité des maisons, des étoiles, des
voix humaines et qui ne permettra jamais aux sentiments humains de le
prendre dans leurs mensonges. La langue de l’évangile tel que le
concevait Jérôme, sans miracles et sans familiarités, où l’habituel
couple pécheur, poilu et bavard, cède la place au couple avare de mots
et pur... La vie pour Jérôme reprenait un sens...
Telle est l’histoire de Bardini, sauvé par un messie enfant.
* * * * *
Cependant Fontranges, pour lequel une agence recherchait Jérôme aux
États-Unis et qui avait enfin reçu une adresse précise, quittait sous un
prétexte la France et s’embarquait au Havre. Il neigeait ce jour-là même
sur la mer. Aucun dauphin, aucun poisson volant ne se hasardait hors de
l’eau dans cet air gelé. Sur Fontranges, dont l’estomac était solide, le
tangage n’avait qu’un effet sentimental, le poussant à la tristesse
quand le navire fonçait, à la confiance quand il se dressait. Jamais
l’alternance de ses sentiments n’avait été aussi rapide, ni de son
sourire ni de son air grave. Un phare s’en mêla bientôt, le soir
tombant, l’accablant de feux à éclipses. C’était trop de dimensions pour
son âme, et bientôt il se contenta d’admirer le navire. C’était le plus
vieux steamer de la Compagnie et les escarbilles elles-mêmes en avaient
une forme et une noirceur peu modernes, mais Fontranges, qui s’attendait
à un bateau de fer, était ravi d’y trouver tant de mâts et tant de
vergues. Jamais il ne l’eût imaginé aussi vibrant, aussi vivant; il
voyait l’écume de la proue, celle du sillage; il comprenait enfin
pourquoi le poète arabe compare à un esquif sa monture au galop: c’est
qu’ils sont vraiment à confondre, et chaque fois que l’esquif de la
Transatlantique s’inclinait pour aborder la vague, il le flattait de la
main au bastingage, par habitude, comme on le doit pour un cheval.
III
On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est
impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir
séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême; le délit
était particulièrement inadmissible.
La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce
danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en
face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la
rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder
dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur.
A cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons,
Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation
obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis.
Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux
les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le
sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité
et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la
séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle
inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la
comptabilité!... De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures
de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou
leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire,
résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la
génération...
«Un cheval. Un chevaux.
--Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq
Allemands.
--Sans quoi le monde actuel n’existerait pas? Sans Washington et sans
Lincoln.
--Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de
district, à l’Office principal de la Santé publique...»
Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait
pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque
fois qu’à grand-peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître
de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant
de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution
n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un
élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la
classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est
particulièrement virulente. A la minute où l’enfant sortait, assuré
qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers,
les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se
libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa
rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille,
de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de
biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de
l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec
angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement
plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux
heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par
le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et
essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il
avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait
qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit
brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la
communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée
par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix
geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants.
Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing
gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou,
s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai
enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école,
le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce: on
y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur
et l’ignorance tous les premiers des cours.
Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la
morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans
la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le
ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient,
l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à
manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la
guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer
de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les
incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois
pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire
des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui
seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui
était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait
plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un
animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la
chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de
garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la
lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y
avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli
visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective
magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue,
vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission
chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se
retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un
des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant,
et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie,
qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen
brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des
silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.
«Vous ne venez pas en classe?
--Non.
--Pourquoi? Vous savez tout?
--Non.
--Vous avez fini vos études dans une autre école?»
L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.
«C’est ce que nous allons voir...»
La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur,
elle assistait au supplice.
«Votre nom? Votre âge? Votre famille? Votre ville?»
L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des
quatre questions que l’autre posait à la fois.
«Votre livret scolaire? Pas de livret scolaire? J’ai donc le droit de
vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la
moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points
cardinaux?»
La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à
l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du
doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait
distingué son nord-est, son sud-ouest ouest... Mais l’enfant se tut.
«Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis?»
La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer
par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la
tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux,
d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase
volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la
conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un
auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance
rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.
«Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez.»
Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille
parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine.
L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à
l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner.
A l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet
enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille
que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre
vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la
petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé
de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient; ce n’était
pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un
cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.
«Qui êtes-vous? demanda le maître.
--Qui vous voudrez.
--Son professeur sans doute?
--Son professeur.
--Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles.»
Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.
* * * * *
La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit
léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait
d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la
lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux
vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits
scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et
soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une
scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien.
Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse
et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu,
dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres
enfants.
Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que
son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la
fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre
un rayon trop brûlant.
Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise
viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans
un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des
ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la
pancarte avec le mot _Ice_ posée pour attirer le fournisseur semblait
glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet
d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains
noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il
était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil
dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les
oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi.
Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras.
Était-ce une sœur cadette, un chien préféré? Il le tenait pressé contre
lui, l’embrassait--dans cette première existence il y avait eu des
caresses--, lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis
reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense
véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son
passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin
son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond--dans l’autre
existence, il y avait eu un compagnon de lit--, alors que d’habitude il
dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère
souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi? Près
de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux
plus légères atteintes? Bardini l’entendit un moment respirer de ce
souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était
approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant
d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux; cher
enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur; une pureté de teint, une
tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur
lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et
d’autres sens; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce
qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai
sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de
sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles
susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de
disparaître.
Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait
gagner New York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première
fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice
de fuite; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion,
doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini
trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les
fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort,
aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait
ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes
libres contre la vie; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de
contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir
d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent
jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres.
Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les
chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses
vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du
départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons,
à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour
l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une
toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le
fit étendre; il avait la fièvre; il refusait de se coucher, mais il se
sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui
lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des
enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le
moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou
de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles.
L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul
costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un
départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un
entraînement pour les disparitions.
C’est vers minuit que l’on frappa.
On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui
soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour
s’annoncer de façon aussi nette.
On frappa à nouveau.
Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme
perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et
d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse
d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était
pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au
téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par
Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté
des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et
d’appels? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites,
c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un
héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi... Voilà pourquoi ils
ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux
quêteurs de l’Y. M. C. A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller
visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y
avait en effet que l’Y. M. C. A. Qu’elle repasse...
Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et
secoua la serrure. La porte était à peine entrebâillée que déjà le
visiteur était dans la chambre.
* * * * *
C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des
huissiers ou des quêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.
«Je suis M. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs.
Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la
tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant.»
C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de M. Deane.
«Quel enfant?»
Mais M. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.
«Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce
district.
--Il n’y pas a d’enfant ici», dit Jérôme.
A côté l’enfant toussa. M. Deane prit un siège.
«Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher monsieur. J’ai été
enfant perdu moi-même.»
Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu
avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait
comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son
adresse et ses trois prénoms...
L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix.
C’était un vrai déchirement.
«Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie?
continua M. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux
sortes d’enfant: ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous
pouvez chercher; c’est la seule distinction vraiment juste pour
l’enfance. Il est de ceux qui toussent... Il s’appelle?
--Je ne sais pas.
--Vous l’appelez?
--Je ne l’appelle d’aucun nom.»
M. Deane ne fut pas démonté pour si peu.
«Eh bien, nous l’appellerons Jack, si vous voulez. C’est encore
l’appellation la plus légère pour qui sort d’une vie où il n’a pas eu de
prénom. Je ne suis pas d’accord avec mon collègue du Maine qui prétend
surcharger les enfants trouvés de noms plus caractéristiques... Il
convient donc de ramener ce petit Jack à la vie sédentaire. Vous le
connaissez. Vous avez bien voulu quelque temps assurer notre rôle...
Conseillez-nous. Que faut-il à Jack pour qu’il ne fuie plus?»
M. Deane n’inspirait pas d’antipathie. Il y avait encore malgré tout de
l’ancien enfant perdu en lui, dans la rapidité de ses regards, dans la
coupe de ses paroles... ou encore peut-être simplement de l’enfant.
«Pour qu’il ne fuie plus? Peut-être seulement qu’il n’ait plus de raison
de fuir.»
M. Deane secoua la tête.
«Cher monsieur, dit-il--on voyait que ce monsieur tout court le peinait
et qu’il souffrait de n’y pouvoir ajouter Smith ou Jones--, ne croyez
pas que je me méprenne sur le sens de vos paroles. Je sais ce que vous
voulez dire: «Pour que Jack ne fuie plus, il lui faut simplement des
parents beaux et heureux, une maison confortable et pleine de gaieté,
des saisons toutes égales en joies et en fruits; aucune petite fille
laide à vingt lieues à la ronde, et d’ailleurs dans le monde entier,
aucun camarade avec des yeux qui louchent, des chiens favoris sans
ténia, des chats aimés sans propension à l’hystérie, des lapins russes
sans abcès au foie.» C’est ce que vous avez essayé d’ailleurs de faire
pour lui, si ma perspicacité n’est pas en défaut. Vous lui avez créé un
monde où l’on ne doit de comptes à personne, de sourires et de pleurs à
personne, où le désir est remplacé par une satisfaction continuelle et
la religion envers Notre-Seigneur par la politesse envers sa création...
Prenez bien garde, et pour vous-même.»
Il baissa la voix.
«Cher monsieur, je ne sais pas très bien si vous vous représentez
exactement ce qu’est un enfant. Permettez-moi de vous avertir du danger.
Si vous admettez une minute que c’est un être égal ou supérieur à vous,
vous êtes perdu. Tout homme adulte qui se met à observer un enfant comme
un être spécial est perdu. Cette peau de satin, ces yeux qui filtrent,
ces gestes qui inventent les gestes, ces voix, les seules voix qui ne
sont pas des échos, de tristes échos--si vous admettez que cela existe
en soi, je ne vois pas très bien ce qui vous reste à faire dans la vie.
Adorer l’enfance, c’est la pire hérésie. Songer ce qui vous restera,
dans quelques années, de votre divinité: un homme.»
Bardini haussa les épaules.
«Ne haussez pas les épaules. Jack n’est pas une exception. Dans les
quarante enfants qui nous sont actuellement confiés, je ne vois guère
que six, sept avec Robert peut-être, qui puissent être observés sans
dommage moral, qui ne soient pas des archanges de l’enfance, qui donnent
vraiment l’impression d’être des enfants d’homme, dans lesquels on
devine des créatures vouées au labeur, au tabac, à la prière, sous les
mains desquels s’imaginent aussitôt les billets d’un dollar et les
machines à écrire... C’est avec ces six-là--et avec Robert au
besoin--que nous mettrons dorénavant Jack, si vous le voulez bien.»
M. Deane devenait loquace. Jérôme le laissait parler. Il fallait gagner
du temps.
«Ce que je vous en dis, cher monsieur, c’est pour vous épargner ce goût
de la révolte, cette pente au néant que donne la fréquentation, d’égal à
égal, avec un bel enfant. Moi-même j’en ai longtemps souffert. Au début
de mes fonctions, dès que j’étais en présence du petit garçon ou de la
petite fille venus à pied de l’Alabama ou du Michigan, avec des haltes
de nuit aux poubelles, ou par le chemin de fer blottis sur des boggies,
ou dans des derrières d’avion, partout enfin où les hommes laissent un
peu du vide primitif, ou accroupis entre les deux cages d’une ménagerie
et se cramponnant aux grilles, dans les cahots, d’une main craintive car
elle n’était pas toujours hors de la portée des fauves, j’avais souvent
l’impression d’être moi-même l’accusé, le fugitif, d’avoir fui
l’enfance. Les collègues se moquaient de moi, croyaient m’encourager en
me disant que les enfants sont comme les lions, qu’ils voient l’homme à
une échelle gigantesque. Je n’en étais que moins à l’aise. Ils voyaient
donc mon impuissance, mon dénuement, ma maladresse à une échelle
gigantesque. C’est seulement grâce à Mrs. Deane que j’ai trouvé une
recette pour me sentir l’égal, l’égal au moins, d’un enfant quand je
suis face à face avec lui.»
Tout cela commençait à intéresser Jérôme. C’était en tout cas dans le
sujet.
«Tu n’es vraiment pas raisonnable--me répétait Mrs. Deane--de te laisser
intimider ainsi par les enfants. Les hommes adultes leur sont bien
supérieurs. Tu es supérieur à n’importe quel enfant. Y a-t-il eu des
épopées, des inventions, des guerres d’enfants? Y a-t-il dans les musées
un seul tableau d’enfant? Et à côté des simples hommes, très
suffisamment intelligents et beaux--je parle d’après Mrs. Deane--, il y
a les grands hommes, alors qu’on en est encore à chercher les enfants
grands ou sublimes.»
L’enfant toussa. M. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une
fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à
l’aquarelle chez un homme.
«Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit
fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous
les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins
nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez
d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que
Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de
onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée
par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson,
ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires,
hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était
pourtant intimidant: c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un
dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en
véranda jusque chez un marchand de herses.»
«Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini,
quelle puissance!»
«A vrai dire, continua M. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand
je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant
de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort
qu’avec un moraliste.»
L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par M. Deane prouva que
l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants
que des enfants malades.
«Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant? dit Jérôme.
--Je ne puis rien vous promettre, dit M. Deane. La libre disposition
d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre
vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième
degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la
fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires.
Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est
heureusement à plusieurs étages... Je parle par métaphore et sans penser
au petit Ralph... Un dernier mot: reconnaissez-vous Jack dans ces
fiches? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour
l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler.»
Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille
et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou
d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus
tard; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu
louche; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne
de ping-pong; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en
chippendale; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet--un
perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de
patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à
Jack était plus âgé que le vrai Jack; Jérôme pensait avec reconnaissance
à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en
arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits
d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il
avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la
vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience,
tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux,
devant ces doux visages, de n’avoir entreprise que si tard, dans des
conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de
dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur
douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des
heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce
qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité
à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie
effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de
trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie,
c’est qu’on est fait pour elle; et toute cette fuite facile lui
paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts
éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils
de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes
les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les
mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.
Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste
d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants,
l’image de la vraie révolte.
«Ceci, c’est une plaisanterie, dit M. Deane. C’est moi, le jour de mon
entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras, car ils m’avaient
photographié de force... Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du
vagabondage et de la haine... Quand nous donnez-vous Jack?»
Jérôme tendit la main à M. Deane. Il serait facile de jouer cet homme
naïf.
«Quand vous reviendrez, dit-il. A la fin de son rhume.
--Je peux le voir?»
L’empressement de M. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos
dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer
avec l’enfant qu’était encore Jack.
«Si vous voulez», dit Jérôme.
Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que M. Deane poussa un
cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et
l’on entendit d’en bas claquer la porte.
* * * * *
Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé,
sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de
vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait
fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette
tempête. Avait-il mis ses souliers? Jérôme se rappelait maintenant avoir
vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. M. Deane avait pris à
droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher
lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone
d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait
les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de
boue fondante. Avait-il mis ses souliers? Un chien aboyait là-bas,
dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable
recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux
corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme
tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur
qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en
arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens
passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont
les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils
avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de
cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant?
Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les
dix mètres dans la neige.
C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment
dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir
derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même; il
avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les
alpinistes vaincus; des flocons s’accumulaient sur la bouche entrouverte
et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait.
Les yeux fermés, il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le
froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances; tout en lui
était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la
neige... Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la
ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte,
l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit
soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur
humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier.
Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée
s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit
Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité,
qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de
discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum
de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de
mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant
toutes les rumeurs mauvaises du monde: sous le murmure des toupies les
voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances,
les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du
temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre
amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on
voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les
enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement
avare et cupide de l’humanité. Ah! qu’un enfant eût acquis plus de
pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force
centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont
méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux,
celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et
sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation
immobile et fertile. Ah! s’il eût été possible de l’atteindre une
minute--peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui
semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents--,
quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane
et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les
parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris
de nos lois, contre toutes les convenances du monde! Au-dehors une neige
de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était
vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des
grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence
de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut
étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et,
rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable
et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des
roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du
silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment
sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les
deux, et il s’endormit.
* * * * *
Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa
diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le
Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers-chefs de New
York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne
jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple:
il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais
comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se
comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord,
l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs
Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait
assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du
boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté
arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués
de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au
Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit
couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le
maître d’hôtel. La prohibition: mesure de club, où l’on ne boit que les
vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes
nationaux, du chant national: insignes de club, chants de club. La lutte
des gratte-ciel contre la Tour Eiffel: rivalité de clubs. La politique
américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de
cet angle: elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations
par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est
que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en
apparence, mais en fait beaucoup plus fermé... Ainsi Fontranges,
traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son pullman, y
dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres
de service: ils avaient tous la particularité du club, l’accent
américain, ils étaient égaux... Parfois, cependant, une belle jeune
femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups
d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club,
mais de patrie et de nation.
IV
«Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est
l’orgueil?
--Qu’appelez-vous orgueil?» dit Bardini.
Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus
côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du
même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa
ville. M. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de
Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait
accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé...
«C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui
doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps, il est des
cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie
individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang
veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines.
Ce sont les cellules orgueilleuses.
--Je fais la grève de la faim? dit Jérôme.
--Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est
une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de
vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier
d’être homme?
--Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau
d’autre créature je serais fier de vivre.»
Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au
défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place
sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son
faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité,
qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute
la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de
l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas
accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha.
Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même
pousser trop loin l’orgueil.
«Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.
--C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.
--Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.
--Il n’était pas enfant.
--Il y a les grands hommes.
--Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes
collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le
temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race
directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher
parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma
jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie.
C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y
avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot
génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même: tu
as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui
s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe
quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle
par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà
acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée
uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans
imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte
de moi qu’en tant que Bardini.»
Lorsqu’on voit Delavigne, les _Messéniennes_ sous le bras droit, _Marino
Faliero_ sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de
feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer
lentement sur le quai salué par un peuple admirateur,--qui soudain se
précipite, car les _Messéniennes_ sont tombées dans la rue, le poète
ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges,--et
que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le
comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux
cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.
«L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de
compte. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession
perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te
posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est
que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une
femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne
t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais... Est-ce vrai que tu as
essayé d’être domestique?
--Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.
--Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait?
--Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle
des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un
autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en
démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à
votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute
nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne
souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un
soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les
boutons de mes portes: j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques
gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement,
avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le
dieu de son maître!
--Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme?
--Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.
--Pourquoi pas? Tu ne crois pas en Dieu?
--J’existe? Dieu existe?
--Combien veux-tu parier?»
Fontranges prit doucement la main de Jérôme.
«N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.
--Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les
punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles
n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence
de Dieu.»
Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se
dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons volants qu’il
n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un
dauphin au soleil.
TABLE
Première disparition de Jérôme Bardini. 5
Stéphy. 51
The Kid. 131
IMPRIMÉ EN FRANCE PAR BRODARD ET TAUPIN
7, bd Romain-Rolland--Montrouge--Usine de La Flèche.
Le Livre de Poche--12, rue François Ier--Paris
ISBN: 2-253-02379-5
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DE JÉRÔME BARDINI ***
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