The Project Gutenberg eBook of Adorable Clio
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Title: Adorable Clio
Author: Jean Giraudoux
Release date: October 7, 2026 [eBook #79741]
Language: French
Original publication: Paris: Émile-Paul frères, 1920
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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive).
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ADORABLE CLIO ***
JEAN GIRAUDOUX
ADORABLE CLIO
PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
PLACE BEAUVAU
1920
DU MÊME AUTEUR
Chez BERNARD GRASSET
Provinciales. (Épuisé.)
L’École des Indifférents.
Simon-le-Pathétique.
Chez ÉMILE-PAUL, FRÈRES
Lectures pour une Ombre.
Amica America.
Elpenor. (Épuisé.)
Justification du tirage:
N°
_Pardonne-moi, ô guerre, de t’avoir,--toutes les fois où je l’ai
pu,--caressée..._
NUIT A CHATEAUROUX
De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du Grand Quartier
Général, il n’y a pas de troupes ni de convois étrangers. Les routes qui
partent en éventail de Foch ou de Pétain sont pures, pendant quarante
kilomètres, de toute autre race que la française, et Provins était ainsi
au centre de la seule de nos provinces reconnaissables. Tout un
après-midi je fus dans une guerre soudain française. Quel repos! J’étais
un interprète qui revient dans son vrai pays. J’étais un interprète dont
l’amie étrangère parle soudain la langue. Je n’avais plus à préparer en
moi, d’une traînée lointaine de poussière, d’une foule encore
indistincte, la traduction qui m’en donnerait au passage une automobile
américaine, un bataillon portugais. Pour la première fois tous les
saluts que je recevais étaient les mêmes que les miens. Au lieu des
corps opaques en Europe--Siamois, Indous,--qui me renvoyaient rudement
mes regards, des artilleurs français, la capote entr’ouverte, des
fantassins, sous un sac dont je connaissais les moindres objets,
l’épaisseur des moindres vêtements, tous ces gens pour moi transparents,
et à travers lesquels--l’auto allait vite--je pouvais au besoin suivre
le paysage. Je ne voyais plus le visage composite de la guerre, mais
pour la première fois ses traits nets et simples, et, amis, elle
ressemblait à la paix.
C’était l’après-midi. L’auto donnait dans l’épaisse chaleur la buée que
font les hommes dans le froid. C’était juillet, où l’ombre est chaude
comme une couverture. Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois,
pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, comme
si on rabaissait le soleil. C’était l’été, un été sans instinct, sans
réflexe; il fallait au moins des oiseaux pour remuer les feuilles, des
poissons pour rider l’eau, au moins une jeune fille nue pour rider le
cœur; et il n’y eut, dans ces villages et ces forêts, qu’une nymphe de
plâtre. Les bicyclistes n’évitaient notre route qu’à la seconde juste où
nous étions sur eux; le chien étendu en travers de la route, la tête
vers l’accotement, se contentait de ramener sa queue, puis de fermer les
yeux par peur de la poussière. Dans tant de solitude, la voiture devait
se frayer un chemin en touchant vraiment chaque être, comme dans une
foule. Nourris de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray, les
piétons aujourd’hui ne se garaient que contre la mort, chacun avec le
geste de défense qu’a son âge, les enfants se protégeant la joue de leur
bras, les femmes rougissant, et ils attendaient de l’auto une gifle, une
caresse. A ma gauche, l’attaché militaire serbe peu à peu
s’assoupissait, puis, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez,
relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil, lui, qu’après
l’avoir heurté. Tout ce que j’inventais pour le distraire était de
tendre le doigt vers les châteaux blancs dans la verdure. Alors, il
regardait et disait oui. Pas un qui lui ait fait dire non, qui ait été
vert dans des arbres blancs, violet dans des arbres noirs. Des ramiers
volaient, mais perpendiculairement aux routes, et plus lourds sur ces
chemins volants que n’empruntent point les télégrammes... L’attaché
serbe approuvait... Pas un seul château argenté dans des arbres
rouges... Le chauffeur bavard conduisait la tête tournée vers moi, et il
ne pouvait non plus, car j’affectais d’être rassuré, lire les tournants
ou les caniveaux sur mon visage... Parfois il s’inquiétait d’un pneu
arrière, et tous quatre nous nous penchions de tout le corps hors de la
voiture emportée sans maître, comme quatre marionnettes... Le planton
pompait sans relâche à je ne sais quelle pompe, affolé comme si nous
faisions eau... De sa main droite, à bras tendu, car nous allions droit
vers l’ouest, l’attaché serbe projetait sur son visage, cherchant
surtout à couvrir un de ses yeux, un tout petit cercle d’ombre... Je lui
montrais les topinambours de l’an dernier, rouillés par l’automne, les
silos de betteraves, pourries par l’hiver; il approuvait: je ne croyais
pas les Serbes aussi lâches devant les saisons... Puis vint ce village
où la fontaine est surmontée d’une nymphe nue, et une vieille femme y
lavait un bonnet, une chemise mauve, des bas, tout le linge de la
nymphe, des draps de nymphe avec de grandes initiales. Puis parut le
poste fixe de défense contre avion, et le potager s’étalait chaque
semaine davantage autour de la tour de planches... Puis le poste mobile,
où les observateurs n’ont pas la ressource de planter, et dorment, les
yeux fermés dès qu’ils ne regardent plus le ciel... Mais soudain la
terre fléchit, l’horizon fut crénelé de tours et de dômes, planton et
chauffeur ceignirent leur étui vide de revolver, y firent disparaître
leurs bérets, coiffèrent leur casque comme des aviateurs; les autos qui
allaient sur Paris laissaient un vrai reflet d’or, contenaient un képi
de général: c’était le Grand Quartier, c’était Provins.
Il fallut s’arrêter aux portes. Nous étions à la fin de ce mois où un
lieutenant italien avait pu conduire, de Modane au front de l’Aisne,
Lina Pellegrini déguisée en matelot. Il avait remarqué que les marins,
on ne saura jamais pourquoi, pouvaient sans qu’on leur demandât aucun
permis aller jusqu’aux tranchées et, dans les tranchées, jusqu’aux
sapes. On y trouvait aussi des coquillages. Une heure Lina avec ses
jumelles de théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne,
frémit, grimpa en criant sur le parapet, car un rat passait; et conduite
au colonel, éclata de rire en montrant ses dents qui la dénonçaient plus
que n’eût fait chez d’autres femmes la poitrine. Elle avoua qu’elle
n’était pas matelot, retira donc ses mains de ses poches, laissa donc
tomber ses cheveux, mit un corset--reprit toutes les habitudes qu’on a
sur la terre et pas sur la mer--n’affecta plus de marcher en écartant
les genoux comme si elle sentait le globe rouler, et fut reconduite en
Italie--la plus belle Italienne!--avec un papier du Quartier Général qui
la disait indésirable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans
les gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la caressant--et
l’itinéraire capricieux de son voyage, les cinq villes, Modane, Bourg,
Chalon-sur-Saône, Troyes et Provins, où l’on ne sait distinguer entre
une Bolonaise et un marin,--d’ailleurs, tout est logique, les cinq
villes de France les plus éloignées de la mer,--fut désormais semé de
postes et de plantons. Ma voiture dut suivre un dédale à angles droits
marqués de ces flèches tirées du carquois des gendarmes, qui ne
saluaient qu’après nous avoir inspectés et reconnus semblables à
eux-mêmes...
Provins d’ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de notre moteur,
chefs et soldats se dissimulaient dans les portes cochères, ou cachaient
de leur main sur eux, comme Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou
quel trait défendu, mais pas à la même place de leur corps, et pour
chacun cette étrange pudeur changeait d’objet. Le soleil était ardent,
et je vis pourtant deux colonels au bruit du moteur relever leur col et
le maintenir avec force. Les sous-intendants répondaient à notre salut
d’un bras court et sans élan, comme pour contenir des cartes cachées
dans leurs manchettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et des
pantalons, ainsi qu’au rubgy les managers quand un joueur a déchiré son
maillot ou sa culotte. Mais ce n’était point que le Grand Quartier eût
dans un effort craqué sa casaque, point que chaque officier d’état-major
eût senti soudain combien est artificielle la mode qui consiste à se
couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l’on est, même dans
l’état-major, petit et nu. Ce n’était pas pour faire des mannequins,
tromper l’ennemi, et laisser rapporter à l’Allemagne atterrée par
l’avion prussien qui chaque matin faisait sa visite, qu’au lieu de douze
cents, ils étaient deux mille officiers, maintenant, occupés
malicieusement, sur les bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal...
C’était que le général Anthoine arrivait, et qu’il interdisait, dans son
premier ordre du jour, sous peine d’exclusion, d’envoi au front,--de
mort,--les cols rabattus, les pantalons relevés, les manteaux à
martingale. Des commandants de chasseurs à pied qui n’avaient pas le
passepoil jaune réglementaire restaient immobiles à leur table, comme en
des habits que le moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au
risque d’être dégradés, les chefs d’escadrons s’entassaient dans le
train de quatre heures pour aller rechercher dans leur vieille cantine
de Paris un col en celluloïd et leur vieux képi rouge, car le général
avait ordonné le képi rouge à partir de midi, et l’avion allemand à midi
avait pu voir Provins subitement fleuri de roses géantes. Les aspirants
de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des cheveux de leur
bien-aimée, les prétendaient à haute voix, ingrate excuse, tressés en
cheveux de Chinoise. Par les fenêtres, on voyait les tailleurs couper
d’un seul coup de ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine
arrivait: les caoutchoucs privés de martingale flottaient autour des
maigres généraux; dans les manches des médecins-majors remontaient les
beaux mouchoirs de soie comme dans les manches des jeunes filles ces
longs épis barbus qu’on y glisse l’été. Seul le colonel Chabot allait à
son bureau le front serein, sur des souliers poulaine vernis étreints
par des guêtres patte d’oie bleues à bandes carmin, dans une culotte
kaki passepoil vert, sous un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et
à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons d’or, avec un fez,
un manteau couleur grenade rejeté sur l’épaule et doublé de crème; et il
souriait; et il marchait au milieu de la chaussée; et ce n’était pas
qu’il fût le plus brave: c’était que sa tenue était réglementaire.
Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J’avais un col rabattu,
les sentinelles me rendaient les honneurs avec pitié comme à ceux,
décolletés, que l’on guillotine. J’évitais les cours intérieures, les
façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui donnaient sur les
routes, sur la campagne. Mes renseignements sur les canons portés et les
fourrages américains, je les pris par-dessus des barrières,
disparaissant au moindre bruit, comme un espion. A la direction de
l’infanterie, centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule,
en manteau, les autres officiers à cols rabattus m’imitaient, et l’on
approche avec moins de précautions du pôle. Sur le fauteuil à pivot de
Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais tourner et, quel que fût le
visiteur, parlait devant lui, dans la glace, et parfois rudement, à un
brave reflet de Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute
allure, comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n’était pas
fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils, et je
regagnai le coiffeur en m’abritant tous les quinze pas dans une porte,
comme à Paris, les jours de raids.
Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les tonnelles, au
bord de la Fausse Voulzie. La journée de bureau close, tous les
officiers venaient se mettre au frais dans les grands fossés de Provins,
au frais et au repos, dans les plus larges tranchées de France, les plus
tranquilles. La Fausse Voulzie dévalait et l’on entendait un murmure là
où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L’hôtelier plongeait dans la
rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu, près de moi, rédigeait
le communiqué, mais pour la première fois, depuis mars, tout sur le
front était calme, et, de tant de téléphones, de tant de radios, un seul
prévoyait pour la nuit du travail: une reconnaissance commandée par le
lieutenant Michel... Ainsi, nous savions le nom du seul officier qui fût
en guerre aujourd’hui... Ainsi, seul, de tant d’armées, Michel avait
aujourd’hui avancé son dîner, renoncé à sa manille; lui seul, assoiffé
de vengeance, d’une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l’étui
de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait; lui seul, une
minute avant le coucher du soleil, impatient de son dernier jour,
fermait les yeux une minute pour n’avoir désormais à regarder que dans
la nuit; lui seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé doucement et
comme si ce nom était un prénom, voit sa montre arrêtée, frémit,
hâtivement la remonte, à mesure reprenant courage; on lui remet un petit
dictionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots allemands comme
à ceux qui jadis allaient vraiment en Allemagne; lui seul, toute la
nuit, va se pencher doucement, doucement, sur la tranchée allemande, la
tête la première, la bouche ouverte, comme pour boire à un gué... Mais
Pierrefeu refuse de donner à la France le nom de celui auquel le général
vient de remettre, avec mille recommandations, comme si c’était le
flambeau de la guerre--attention, qu’il ne la casse pas, qu’il ne la
casse surtout pas!--la meilleure lampe électrique de la brigade...
* * * * *
Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le colonel directeur de
l’infanterie, pendant tout le dîner prévenant, m’avait soudain demandé à
voix basse si j’aimais Falconnet, m’approuvant à voix haute de l’aimer,
puis à voix haute si j’aimais Natoire, me blâmant à voix basse de le
haïr. Je compris pourquoi il les défendait et louait comme s’ils
formaient un couple inséparable, déjouant les tentatives où j’essayais
d’unir Falconnet à Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint
demander si j’emporterais à Limoges, où était sa femme, deux objets
détournés de Paris par crainte des obus, mais que le général Anthoine ne
tolérerait certes plus dans son bureau, une petite _Délie_ de Falconnet,
la _Découverte de Moïse enfant_, par Natoire, et il parut lui-même
bientôt, portant l’une de la main droite, l’autre de la gauche, et il
venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que tous deux avaient du
moins même poids. Il tint, pour me convaincre, à déplier le Moïse,
enroulé dans des cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement
orientales, Dardanelles, Basse-Serbie; il l’ajustait dans le matin,
changeant de hauteur et de place, quand se dérobait le gouffre de
lumière qu’il voulait aveugler avec un Natoire. Nous étions à l’heure
exacte où fut sauvé Moïse; on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que
Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de soleil. Puis je
partis, tenant sur mes genoux la petite _Délie_, ainsi qu’un enfant
rapporte de la ville un bocal de poissons rouges, prenant toute la
journée la France de biais, de la Brie au Limousin, et gardant sur nos
voitures, nos uniformes, les mêmes écharpes transversales d’ombre et
d’éclat, jockeys fidèles.
Or, le soir même, j’étais étendu dans un lit, à l’hôpital de
Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre, et le major
craignait une appendicite aiguë. J’étais dans une chambre à deux lits,
peinte en blanc, près d’un adjudant blessé qui s’occupait à tuer les
innombrables mouches avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans
qu’on pût le prévoir car la salle était arrondie aux angles, l’orange
partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu’il fût besoin
de sonner ou de crier, elle revenait, parfois après quelques secondes à
peine, parfois au bout d’un long moment. Parfois une main qu’on voyait
la posait sur le rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d’un
être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en roulant. Vers
quatre heures, à la sortie du pensionnat, revinrent par des mains
égales, des cerises, des fleurs, des journaux. Puis l’infirmière-major
entra prendre mon nom; son dernier poste avait été Cognac, garnison des
Tchéco-Slovaques:
--Nasdar! dit-elle en entrant.
--Sdar! répondit mon voisin.
Et tous dans l’hôpital étaient ainsi dressés: c’est le salut des
généraux et des soldats tchéco-slovaques... Elle me fit épeler mon nom
comme on l’ordonne aux aphasiques, dire ma naissance, comme aux
alcooliques, mon âge comme à ceux qui vont périr de vieillesse, me
rassura et disparut.
--Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait habité Hyères,
garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi bonne nuit.
--Tché, cria mon voisin.
... Ainsi j’étais dans Châteauroux, où je fus interne sept ans et où
jamais je n’étais revenu depuis les prix de rhétorique. Mon dernier soir
dans cette ville, j’étais coiffé de neuf couronnes. Or... la fenêtre,
aujourd’hui, donnait sur le Jardin public, sur les faubourgs et les
prairies de l’Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de
Châteauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais chaque bruit:
ce glissement que je croyais de la rivière lointaine et qui était d’un
petit canal tout proche; cet ébranlement, le même, quand passait le
train, car mon corps était de nouveau parallèle à la ligne
Paris-Montauban; ces battoirs là-bas qui battaient autour de ce que je
croyais un étang et qui était, je le comprenais ce soir, mon cœur même;
mes amis qui maintenant peuplaient la ville faisaient juste, juste le
même bruit que leurs pères; les mêmes écoles de clairons, qui
s’exerçaient dans le silence du crépuscule, pour entendre l’écho de
leurs fautes; ce froissement dont je n’ai jamais trouvé la cause, comme
une lutte de grandes herbes, même l’hiver; cette voix d’enfant, du même
enfant; et cette auto, et pourtant alors il n’était pas d’autos; et ce
ronflement d’avion en retard; et tous ces bruits du soir résonnaient en
moi plus encore, me faisaient mal, puisque j’avais grandi, grossi,
puisque j’étais plus près d’eux d’un centimètre, j’étouffais dans cette
gaine trop étroite; et jusqu’au pas, jusqu’aux murmures des balayeurs
soudanais dans l’escalier étaient pour moi un souvenir aigu, tant le son
de cette ville était resté le même!
On frappa. La porte était un simple battant sans serrure. Par en haut,
nous apercevions les cheveux, par en bas les pieds des passants.--Voici
le docteur, voici l’économe, disait mon voisin en voyant les souliers.
Il reconnaissait aussi les nations. Parfois ces pieds venaient de face,
c’est qu’on allait entrer. Seule l’infirmière qui apportait le dîner
entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant du dos contre la porte.
--Voici un Américain, dit mon voisin.
Un Américain, en effet, venait à mon lit. Comme on découvre parfois, en
Amérique, au fond d’une coque étrange, une châtaigne semblable aux
nôtres, au fond du mot qu’il prononça je reconnus mon nom, et il me
tendit une lettre:
--Je vois votre nom sur la feuille d’entrée, disait la lettre. Êtes-vous
l’ancien élève de la pension Kissling, à Munich? Je suis Pavel
Dolgorouki.
Pavel Dolgorouki! Mon meilleur ami pendant mes années de Munich! Nous
nous étions rencontrés à la gare même, nous heurtant de face, venus l’un
vers l’autre de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa valise
était égarée, et toute la première semaine de notre amitié, il porta mes
vêtements du dimanche... Déjà l’Américain, voyant ma joie, dégrafait
comme une nourrice son sein gauche et en dégageait un stylo... J’écrivis
donc au-dessous des deux lignes, avec la même encre, et ma phrase en
paraissait une traduction:
--Viens vite. Je ne peux bouger. Seize ans sans nouvelles de toi, car tu
n’as jamais répondu à ma carte de Besançon!... Quelle joie de te voir!
L’adjudant mon voisin m’expliqua l’Amérique. Elle est le contraire de la
France. L’hôpital avait des infirmières jusqu’à minuit: l’annexe
américaine des infirmiers; à partir de minuit, des infirmiers: l’annexe
des infirmières. On s’y reposait le samedi et les hommes s’y promenaient
tout nus, leur serviette à toilette autour du cou. On y demandait aux
entrants, non point, comme aux Français, au cas où ils mourraient, le
nom de celui qu’ils aiment le plus, mais le nom de celui qu’ils aiment
le moins, pour qu’il pût avec sang-froid prévenir tous les autres.
Pavel Dolgorouki à seize ans! Je revoyais, toute ronde et comme si elle
était seule, sa tête... L’impression que donne une main blanche sortant
du vêtement, chez lui sa tête la donnait. Toujours d’ailleurs il
tournait cette tête vers ce qu’il y avait de clarté dans la pièce ou
dans le jardin, vers la lampe ou vers le soleil, d’un mouvement lent et
sincère, comme s’il arrivait à une vérité et non à la lumière; s’il
avait parfois à choisir entre deux lampes, deux rayons, on pouvait être
sûr, quand il s’installait sous l’un d’eux, que celui-là était le plus
fort, d’un volt ou d’une demi calorie; je ne vois son visage que
miroitant et de couleurs changeantes; grâce à lui il n’est pas une
nuance du jaune au rouge que je n’aie vue sur des joues heureuses, car
dans notre barque du Sternbergersee, j’ai suivi sur les siennes à peu
près cent couchers de soleil; toujours sous une projection de lune,
d’allumette; dans l’ombre il se taisait, attendant un bec de gaz pour me
répondre; alors, de sa main droite, il battait un peu la clarté devant
ses yeux, comme on essaye un bain...
L’Américain revenait et me tendait la feuille.
--Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance! Je ne pourrai te voir. J’ai
la jambe en mauvais état; on m’embarque demain à six heures pour
Bourges, où l’on m’opère. Mais écris-moi, écrivons-nous, je te
réponds...
Pavel avait de grands cheveux blonds qu’il gommait, et il semblait
toujours, au bal ou au réfectoire, arriver d’une plongée. A chaque
instant il secouait la tête, habitude du temps où ses cheveux étaient
bouclés, mais c’était ses yeux seulement qu’il secouait, et un peu ses
lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez... relevé à peine. Ses
jambes? il les croisait sans cesse et frappait son genou pour en
contrôler le réflexe; jamais la jambe ne remuait; il n’y avait aucun
réflexe en Pavel: il ne fermait pas les yeux si on le menaçait
subitement du poing; il ne s’écartait pas si l’on feignait de lui lancer
une pierre; il avait passé son enfance dans un palais, admiré de tous,
et y avait pris la confiance d’un chat couché dans la vitrine d’un
magasin qu’une vitre sépare toujours de la caresse ou de la menace; il
ne courait pas en voyant un accident; il n’avait aucune pitié en voyant
un pauvre, de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux trains
partaient pour toujours, il les saluait par des gambades, comme s’ils
arrivaient, tout triste...
Neuf heures avaient sonné; la lune se levait, et tout ce qu’il y a
d’amoureux et de modeste sur terre, tout ce qu’écrivit sur le Berry,
d’une encre invisible, le jour, la nostalgie ou la candeur, le cours de
l’Indre trompeuse, les bassins ovales du château Raoul, éclatantes
voyelles, à sa lumière devenait soudain visible. L’adjudant déjà
dormait. Pour qu’il ne fût point dérangé, je fis éteindre les lampes, à
part celle de mon lit, et apporter un paravent. C’était le paravent dont
on sépare d’habitude, quand l’agonie approche, le mourant de son voisin.
Sur une face il était vert avec des oiseaux japonais; de l’autre, jaune
sans dessin... J’imagine qu’on place les oiseaux du côté du mourant...
et j’écrivis à Pavel...
Mon cher Pavel,
C’est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J’ai déjà fait cela
tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon voisin de lit, qui était
sourd tout à fait. Nous voilà devenus--sale guerre!--sourds ou
invisibles. Mais te rappelles-tu qu’à la pension Kissling nous passions
déjà le cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant les
enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme toute fraîche. Tu
me demandais par le langage des muets l’orthographe des mots français
que tu connaissais mal, avec le signe de détresse quand c’était un nom
propre, et je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot
«parages» et le mot «œdème» entre autres, que tu t’obstinais à employer)
avant de la recevoir. Je t’avertis que tu commets toujours la même faute
sur mon nom. Il se termine par un x et non par un double z... Te
rappelles-tu aussi les lettres que nous nous adressions et que nous
allions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l’expérience, dans
la boîte de l’étranger. Elles nous revenaient toujours par la
distribution du soir, glissées sous notre porte, à nos pieds, plus
infaillibles qu’un boomerang, et sans que jamais le postier munichois
ait eu soudain cet éclair qui rend exotique une ville à son habitant
même; avec je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques heures
parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour l’Ouganda surtout et les
colonies allemandes, pour Samoa. Tu as presque la même écriture, un peu
plus grosse cependant, et tu mets des ~ sur ton double n comme si tu
revenais d’Espagne ou du moyen âge.
Mon infirmière va dans ce que tu appelais tes parages. Je lui donne ce
mot. Comment es-tu? As-tu changé? Pourquoi m’as-tu laissé partir sans me
dire adieu?
Mon cher Jean,
Toi, tu n’as pas changé. Toujours tu me fais des reproches. Tu oublies
que tu t’amusais à me donner de fausses orthographes et que par tes
conseils j’ai écrit pendant dix ans le mot russe avec un c. Maintenant
encore je me retiens difficilement de mettre une cédille sous l’s. Ce
que tu appelles un double z est un x russe. Pour l’affaire des adieux,
apprends que je suis revenu la veille de ton départ, en cachette, de
Garmisch, avec Yourf. Je suis resté une bonne heure sous ta fenêtre, je
n’ai pas osé monter à cause du père Kissling. Moi j’aurais deviné que
mon meilleur ami était dans la rue, avec un chien lapon, dont il
maintenait la gueule, par crainte des aboiements, chaque fois que de ton
rez-de-chaussée, du café Stéfanie, un des peintres polonais sortait,
craquant des allumettes pour son dernier cigare. Yourf détestait les
allumettes. J’ai repris le train de deux heures pour Schliersee; nous
sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du soleil, et Dieu
sait, en le voyant paraître, ce qu’a pu aboyer Yourf. Je n’ai pas trop
changé; toi sûrement pas, je te vois trop bien encore. Parles-tu
toujours en écartant des deux mains l’échancrure de ton gilet, comme
notre sainte de la Theatinerkirche qui s’ouvre ainsi la poitrine et
montre tout son cœur? On ne voyait d’ailleurs le tien qu’à moitié. A la
grande poste justement, quand tu avançais à petits pas vers le guichet
des lettres restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une
vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu devenais soudain
irascible, tu m’éloignais... Un vrai œdème!... Tu me giflas même un
jour, quand je faisais collection des gens célèbres, Strauss, Reger, sur
le pied desquels j’avais marché, et que je prétendis toute une journée
écraser le tien. Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière
et qu’assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec jumelle et
chronomètre, à chercher celui des tramways circulaires qui faisait le
plus vite le tour de Munich, tu me dictais les numéros et les temps d’un
langage si dur que j’avais envie de mettre des cédilles sous chaque
chiffre. Je pensais que tu serais un grand ministre et je t’espionnais
d’après la _Vie de Gladstone enfant_ volée au père Kissling. Mais jamais
tu ne faisais les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l’encre
rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta fiancée au sujet
des pois de senteur. Gladstone aimait scier les bûches, abattre les
arbres; je te promenais dans les bois de Lockham, sans résultat.
Gladstone aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m’éloignais à ton gré
de la Spatenbraü pour me traîner au Luitpold, sans voir que c’était
m’éloigner de Fanny, que j’aimais, pauvre Fanny, pour me donner à
Mitzi... Pauvre Mitzi!...
Ton infirmière repart. A tout à l’heure.
Mon cher Pavel,
Te rappelles-tu comme je t’enviais, à chaque fête, de partir pour
Lucerne? Tu rapportais d’ailleurs de la Suisse tout ce que les autres
rapportent de la mer, des coquillages, des étoiles sèches, des bérets de
marin, et une fois une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu,
pendant la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans recevoir
d’argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un programme des dix
grandes aventures de ta vie, racontant chacune pour dix sous et la
vendant écrite pour un mark? J’achetai «Premier Aiguillage», où ta
nourrice te perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la
locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais «Premier ébat du
cœur», mais tu le donnas à Borel. J’ai toujours cru--tu disais non--que
tu avais une préférence pour Borel. Avoue-la aujourd’hui. Je peux te
dire maintenant qu’il te volait. Il passait la main sous le volant de
ton casier, le soulevant à peine, et puisait à ton chocolat. Sans
mesure: dans une seule étude, il vola dix tablettes et il allait les
manger loin de toi, c’était sa seule pudeur. Je m’assis au dixième vol
sur le casier; je sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et
je n’osai le dénoncer...
Que de progrès tu as faits en français! Tu n’as pas encore employé une
seule fois le nom des saisons. Te rappelles-tu que tu parlais d’elles si
souvent, c’était ton seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à
ajouter entre parenthèses une courte description chaque fois que tu
prononçais le mot été ou le mot printemps?... Au printemps (quand les
feuilles poussent). En été (quand le blé mûrit). Tu affectais de te
tromper et tu appris un jour tous les fruits des tropiques pour les
loger dans l’hiver. C’était justement l’hiver; il te conduisit, furieux,
à la fenêtre, te montra la neige, te la fit toucher, tu bondis et revins
un quart d’heure après, chargé de bananes, d’ananas et de mangues, mais
enrhumé pour quatre jours. Que de faux renseignements nous lui avons
ainsi donnés sur ces quatre saisons! L’été (quand les femmes meurent).
Le printemps (quand les enfants naissent)!
Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après mon départ. As-tu revu
Mimi Eilers?
Mon cher Jean,
Je ne suis resté que vingt jours à Munich après toi. Voici les dernières
nouvelles, elles datent de seize ans. Mais cela prolongera ton passé de
trois semaines. La Vierge forte est retournée à Halle avec toutes les
photographies des tableaux de la Pinacothèque où l’on voit des héros
grecs de face. Tous les Bellérophon et les Icare de profil, elle les a
dédaignés. Tu te souviens d’ailleurs que dans la rue elle nous
accueillait avec des clameurs de joie si nous marchions droit sur elle,
et nous saluait à peine si nous l’effleurions de côté. Les Grizzi
devaient partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien
pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravissante, avec des
malles à couronne de comtesse, et l’électricien partit pour Florence, le
peintre pour Fribourg, on n’a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m’a
jamais écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam, puis à
Tokyo, puis à Lisbonne: je suis ainsi sa trace sur tant de mers, sans
savoir ce qu’il devient lui-même, par son gros père, comme un sous-marin
par sa bouée. De Miss Isaacs, j’ai l’impression parfois de recevoir des
nouvelles; c’est faux: c’est que je retrouve sa photographie en la
passant de portefeuille usé en portefeuille neuf, et je la revois ainsi
tous les deux ou trois ans; elle est assise sous les arcades du Jardin
anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille, aucun arbre, mais on
devine que c’est l’été (quand les Américaines ont trente-deux dents) et
qu’elle suce de la glace. Notre maître de déclamation Vogelmann
Vollrath, que tu n’appelais jamais que par la traduction française de
son nom: l’homme-oiseau plein de conseils, était très malade à mon
départ. J’ai depuis seize ans l’impression qu’il n’a plus, pauvre badois
à ailes, qu’un jour à vivre.
De Mimi Eilers je ne sais qu’une seule chose, et je viens de l’apprendre
à la minute même, car jusqu’ici je n’y pensais point: elle a trente ans.
Je me suis brouillé avec elle le jour même où j’ai réussi à lui parler.
A l’exposition du corps de l’archiduchesse Gisèle, je l’avais aperçue,
après moi dans la file. C’était le premier cadavre qu’elle voyait;
j’attendis: je voulais saisir sur son visage le premier reflet que
jamais y jeta cette sinistre aventure. Ce fut un reflet tout rose: elle
se savait observée et se protégea de la mort par la pudeur. Je
m’approchai d’elle à la sortie, dans le salon en papier mâché de la
Résidence. Mais nous avions eu le tort de l’accabler toute la semaine de
ces cartes postales allemandes gaufrées, sous lesquelles elle pouvait
reconnaître avec les doigts, même en refusant de lire, des cœurs percés
de flèches, des Tyroliens étreignant des Tyroliennes, et elle m’échappa.
Je la rattrapai.
--Bonjour, mademoiselle.
--Passez votre chemin, monsieur.
Elle allait trop vite pour qu’on la dépassât, et j’étais pressé. Je
marchai donc malgré moi tout près d’elle:
--Comme vous êtes jolie, mademoiselle!
--Que vous l’ayez remarqué m’en dégoûte, monsieur.
On voyait qu’elle avait pour maîtresse de français Mlle Kolb, si
énergique dans son vocabulaire et dont chaque phrase contenait, tu te
rappelles, le mot «ignoble» ou le mot «dégoûtant». J’étais déconcerté;
devant la maison du vieux Possard je dis, car je ne trouvais plus
d’inspiration que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier
de mon âme:
--Tiens, le vieux fou déjeune!
--De plus fous sont en liberté, monsieur.
Devant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis ainsi le mot
«fleur», le mot «saucisse blanche», sur lesquels elle se jetait comme un
serpent qu’on agace d’un bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois
parties, elle répondait à chacune, et dans l’ordre.
--Qu’il fait beau, quel soleil agréable, mademoiselle Mimi.
--Qu’il fasse beau excite mon dégoût, monsieur. Ce soleil me fait vomir.
Que vous m’appeliez par mon nom me rend répugnante à moi-même.
--Au revoir, mademoiselle.
--A ne jamais vous revoir, la vie serait une infection!
Alors, je m’en repens, je la pris par le bras, je la forçai à me
regarder, j’étais timide, si timide! mais je ne sais ce qu’elle
découvrit sur mon visage, le premier qu’elle vit de face après la face
de la mort. Je la tenais juste d’un doigt: elle se débattait violemment
et sans pouvoir se libérer. Je ne l’effleurais que du bout de ma plus
faible pensée: tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans
mesure et en vain. Elle m’entraîna ainsi jusqu’à sa porte, comme un
oiseau son faible piège. Je ne l’ai plus revue.
J’ai demandé à mon Américain comment tu étais fait. Il n’a même pas pu
me dire si tu avais de la barbe. Laisse-le te regarder de près.
... Si j’ai changé? Dis-moi d’abord un peu comment j’étais, à seize ans.
Donne-moi un peu de mes nouvelles. Je n’ai ni photos, ni lettres de ce
temps-là et tu es,--avec moi, que je ne crois pas,--le seul témoin que
je rencontrerai jamais.
Cher Pavel.
Comment tu étais fait? Te rappelles-tu ce bal masqué où Julia von
Lilienkron me confia son collier pour une semaine. Ce soir-là je revins
seul; ce collier, à moi, me donnait l’humeur vagabonde; j’avais un peu
pressé Julia sur mon cœur, et pendant qu’elle dansait ses pyrrhiques
avec la marque imprimée de toutes ses perles autour de sa gorge comme si
on l’avait retirée à temps, par ses pieds nus, déjà mordillée, de la
mâchoire d’un monstre, je longeai l’Isaar, les balustrades du
Maximilianeum, et tout chemin enfin qui me laissait un côté libre. Je
rentrai; je déposai le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre.
La lune l’inondait, jamais collier en pension ne fut nourri aussi
abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à la place de l’encrier,
dès que je cherchais de l’encre, ma plume s’y heurtait. J’écrivis ton
portrait, le dos à la fenêtre; du café Stéfanie sortaient peu à peu les
habitués, Wedekind et sa femme, et j’entendais plus clairement la voix
de sa femme, car il la portait toujours à califourchon sur son dos; Kurt
Eisner, qui soufflait pour le nettoyer dans son fume-cigarettes jusqu’à
ce qu’il sifflât;--parfois, les jours de grande fumerie, je n’entendais
le sifflet que de très loin, près de l’Académie; Max Halbe avec Lili
Marberg, et j’entendais tout près la voix du gros Halbe comme si cette
fois c’était Lili qui le portait sur ses épaules. J’écrivais lentement;
pour chaque phrase sur toi, je devais céder ainsi tout un écrivain
bavarois, parfois avec son supplément femelle. J’écrivais le prologue
d’un roman appelé «Pavel et Régina».
»Pavel, disait à peu près le premier chapitre, Pavel ne pardonnait
jamais une phrase méchante prononcée devant lui. Enfant, alors qu’il
n’avait point encore le droit de parler à table, si l’un des convives
attaquait un absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait
tous les signes que provoque le vrai venin. Ses gouverneurs avaient dû
veiller à ne jamais porter de jugements sur ses amis; on ne condamnait
point, on n’exécutait point autour de lui. Les domestiques renvoyés
partaient pour cause d’héritages, de noces... Ses maîtres s’habituaient
à lui parler sans rigueur des défauts, des crimes. Si l’un d’eux
décrivait un péché mortel, il surveillait les yeux de Pavel, excusant le
péché à la première larme, à la première pression de son âme. Les
méchants donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en paix
autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais c’était la vanité, le
vol et la luxure (Borel en un mot). Il était curieux de l’entendre
discuter l’histoire avec Régina, qui ne voulait connaître des héros et
des rois que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de leur
naissance à une période brumeuse où ils disparaissaient sans périr.
»Pavel était beau. La mode n’y était pour rien, ni son âge. Tous ses
portraits d’enfant étaient beaux--ses portraits de vieillesse aussi, sa
mère, son grand-père--et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une
beauté qu’il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle surtout
était si large que Régina n’avait qu’à s’asseoir à peu près en face,
pour se servir avec lui, tendrement économe, d’un seul regard.
»Pavel avait des tics. Il touchait ce qu’il admirait. Si l’un de ses
amis étrennait une cravate, toute la journée il le tenait par cette
laisse même, l’étranglant. Dans les pinacothèques, il arrivait à toucher
du doigt, en dépit des gardiens, ses tableaux préférés, d’un geste sûr,
comme s’ils avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu’on
fît devant lui l’éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car il
arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait du Mozart
avait toutes les peines à l’empêcher de taper sur la note qui lui avait
plu dans la précédente phrase, et, ses mains occupées, défendait le
piano des épaules ou des avant-bras.
»Pavel était généreux; il passait les journées à maintenir l’équilibre
entre les prévenances du monde et ses réponses. Il était peu d’oiseaux
qu’il n’eût suivis des yeux jusqu’à ce qu’ils disparussent, m’empêchant
de parler; peu de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l’Isaar
près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde s’il était
pressé, composant malgré lui son corps sur le leur, se voûtant; toute
forme humaine lui était un moule; ou bien il se libérait des objets en
prononçant en français le nom de leur couleur: Rouge! l’entendis-je un
jour crier du haut du Maximilianeum; bleu! vert! Et l’écho nous
revenait. C’était que Pavel se libérait, non pas d’un perroquet, mais de
Munich tout entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout
léger...»
Je n’allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jour me surprit, et
j’entrai dans ta chambre. Tu venais du bal Gœthe, où tu avais figuré en
Gœthe centenaire. Fauteuils, tables, lit, tout dans ta chambre était
jonché des défroques de centenaire, de perruques, de joncs à bec, de
culottes puce, de tabatières..., Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux
fermés dans de beaux sourcils neufs: de ce passage dans la vieillesse,
il ne te restait qu’un peu de rouge aux joues.
Voilà ton portrait. Voilà ce que je comprenais à tous tes petits
Pavlovitch de gestes et de soucis... Et moi?
Cher Jean,
Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué? Pourquoi étions-nous
ces jours-là, sous nos loups, si graves? Pourquoi ne me semble-t-il
avoir porté les vérités de notre enfance que sous ces déguisements? Les
balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à queue de chamois arrosaient
déjà à flots le macadam; les becs de gaz se reflétaient sur le dernier
fond des rues inondées et, dans l’avenue des Théatins, copiée sur
Venise, nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur
rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à coup--comme
les yeux des chats qu’effraie la nuit une auto. A travers les jardins
royaux et les places semées de palais grecs, byzantins, florentins, qui
semblaient, eux aussi, déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces
masques que nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; toi
en pâtre suisse et moi en Bettina Brentano; toi en Agamemnon et moi en
bouc de Goya; ou, simple échange, toi en Russe et moi en Breton; chacun
agrippé à l’arme ou au bâton de l’autre, et nous avions tous les
silences, tous les attachements et les éloignements subits que peuvent
avoir entre eux les gens qui se tiennent par des épées ou par des
thyrses. Des mandolines résonnaient au loin, étouffées, car il gelait et
les musiciens pour rentrer avaient mis leurs gants. Quand la sentinelle
du duc Carl Théodor avait le pantalon noir des Prussiens, nous criions:
Vive la Bavière! et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux d’arrosage
en soulevant nos manteaux et nos traînes, comme des dames...
Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs. Je te prenais le
bras, car on ne pense jamais mieux à toi que si l’on te prend et te
serre. Je me disais que douce est la certitude de posséder un ami qui,
devant la mort, devant le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait
dans un langage noble, ne pourrait appeler à son secours que les dieux
honnêtes, les hommes honnêtes. Jamais un juron dans ton langage; tu
donnais je ne sais quel honneur aux noms propres et c’est depuis toi
qu’ils me laissent dans la bouche leur sens ancien, comme un noyau.
Aussi je ne m’étonnais pas de te voir inspirer tant de confidences; moi,
je n’avais pas de pensées secrètes, mais tous mes mouvements secrets
arrivaient près de toi à ma surface. Si souvent quand j’entrais dans ta
chambre, un visiteur ou une visiteuse se taisait brusquement, tendait
une main vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je l’avais
surpris nu: il venait de mettre en gage un secret. Dès lors, entre vous
deux, se jouait une intrigue qu’il ne soupçonnait pas toujours. En toi
le secret grandissait, tu savais par des phrases hostiles le défendre
contre son maître, quand il avait démérité. S’il le négligeait,
l’oubliait, cela allait mieux encore; tu l’adoptais pour toi-même.
J’étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces dépôts; de te
voir parler avec complaisance à des imbéciles, à des inconnus, comme si
tu supposais à leurs actes vulgaires une raison. En chaque indifférent,
en chaque médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu
semblais me juger non d’après ce visage, que toi-même disais franc, non
par mon langage un peu simple, ou par ces douze aventures de ma vie qui
me rapportèrent douze marks, mais par quelque qualité étrange, que tu
finirais bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette
clarté, de cette simplicité... Ne t’en prends qu’à toi, alors que ma
mère était Russe, si je t’ai avoué qu’elle était Persane--un jour à
Tegernsee où tu semblais chercher des ombres sur mon visage et où
j’avais honte de ma peau blanche,--ce jour-là où la kronprinzessin
voulut jouer avec nous au tennis, et où nous relancions la balle
doucement, doucement, car elle portait un fils.
* * * * *
C’est ainsi que s’écoula la première veille. Déjà les blessés endormis
sur leur côté droit se tournaient péniblement sur le gauche, sur le
cœur, et commençaient la part inspirée de leur nuit. C’est ainsi que
nous oubliions tous deux de nous parler de la guerre, et des seize ans
passés. Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui lui
renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune. Et les réponses
nous perçaient ou caressaient comme un feu de lentille. Tous deux vêtus
à nouveau de chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés de
frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi nets et miroitants
qu’il faut l’être pour se renvoyer des souvenirs. A ce monde, à ce
présent nous appartenions aussi peu que possible, et l’on entendait
juste les bruits que fait la terre quand le temps suspend son cours: les
vraies glaces sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser
des tasses sur le pavé du couloir, les infirmières les écraser... Dans
ce même lit où les enfants berrichons ambitieux s’étendent tout droits
et dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous
retrouvions, cette fois, le passé; un passé que nous nous entendions à
ne pas détruire, à garder intact en ne prononçant pas le nom d’un nouvel
ami, à ne pas décolorer en disant le nom d’une nouvelle ville; en n’y
mêlant rien des seize autres années; en craignant toute nouvelle de
nous-mêmes, comme si elle dût être décevante, comme s’il était évident
qu’en vieillissant on démérite; comme s’il était la règle que deux
jeunes gens impétueux et parfaits devinssent, une fois écoulés dix ans
de paix et six ans de guerre, des hommes paresseux et des lâches...
Minuit sonna. La grande horloge de l’hôpital était entre nos deux
chambres. Chacun, effleuré par une onde différente, par une caresse
autre du temps, se sentit soudain d’un autre âge que l’autre. Un long
moment les infirmiers nous abandonnèrent, car c’était leur relève. Nous
attendions, énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger quand
la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter contre le sommeil;
je m’endormis; une minute, comme si la téléphoniste s’était trompée,
j’eus à parler avec un enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras
s’allongeait vers moi, s’allongeait, un peu coudé naturellement pour
épouser la courbe de la terre; puis, cette fois la téléphoniste s’était
trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général entrant dans
Munich; j’étais nu-tête; sans qu’il y eût aucun étendard autour de moi,
j’avais le visage martelé, martelé, comme quand j’étais soldat près du
porte-drapeau et que le vent me poussait dans les joues les franges de
métal; vingt filles munichoises, leurs coques sur les oreilles,
inclinaient jusqu’à terre leurs têtes pâles, pâles, et, comme elles
restaient courbées une minute, les relevaient rouges, rouges...
Mais jamais ami ne fut réveillé plus doucement; l’envoyé de Pavel était
maintenant une infirmière; de sa main elle ouvrit elle-même mes yeux,
jamais téléphoniste ne redonna plus tendrement un fil. Digne de
Jackson-City, sa patrie, seule ville du monde où la place publique soit
entourée de sept temples pour les sept modes d’amitié. Miss Daniels
s’amusa de notre aventure et s’y engagea comme esclave; elle promit de
nous empêcher de dormir; par des tisanes, par du rhum, nous drogua comme
des coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d’ouvrir une bouteille
de champagne. Le bouchon sauta; réveillé par ce bruit qui, dans les
hôpitaux, annonce une mort prochaine, derrière le paravent mon voisin se
retourna soudain, se retourna, comme un dormeur derrière le bouclier de
tranchée sur lequel une balle ricoche... Mais toute femme, mais une
Américaine même, est trop faible, trop curieuse, pour maintenir à leur
distance deux âmes d’hommes qui s’appellent et s’évitent. Miss Daniels
me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter à Pavel; elle toucha
mes cheveux, mon poignet, regarda ma feuille de fièvre. Pavel sut que je
n’étais pas chauve, il sut combien de fois mes artères battaient par
minute et, à un dixième près, ma chaleur; elle apporta des fleurs, remua
quelques meubles, installa dans la chambre je ne sais quelle
ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle découvrit le Natoire, le
déroula, disparut avec lui, et au retour étendit près de moi, sur mon
lit même, tout gonflés encore d’air et s’affaissant comme arrachés à un
fantôme, les habits de Pavel.
Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec une jambe coupée, avec
des pièces neuves comme on en met aux panneaux dans les cibles, et l’on
devinait maintenant que Pavel les Allemands le visaient aux jambes. Une
capote un peu plus neuve, mais délabrée aux coudes: la guerre usait les
vêtements de Pavel aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel sans
doute au combat s’accoudait, comme sur la fenêtre à vitraux de
Schwabing, prenait sa tête dans ses mains. Quand Miss Daniels fut
partie, je fouillai cet uniforme, ainsi que je le faisais parfois d’un
tué, devant les lignes, la nuit, m’étendant contre le mort, parallèle,
caché par lui--et quand une douleur traversait mon côté droit,
m’arrêtant une minute, rigide et la main soudain immobile dans une de
ses poches, comme autrefois quand une balle passait dans le voisinage.
Il s’agissait, il s’agissait justement d’identifier Pavel.
C’était peut-être Pavel. Mais rien, comme d’ailleurs jadis dans ses
vestons, qui aidât à le reconnaître. Il déchirait ses lettres dès qu’il
les avait lues, ses photographies dès qu’il les avait vues et c’est
encore dans la glace qu’il se regardait le plus longuement. Rien qu’on
n’ait pu trouver dans la poche du premier tué venu; à part justement un
petit miroir cerclé d’or, tout ce que contiennent les poches d’un
soldat: du côté droit, ce dont on a besoin à chaque heure, ce qu’on
atteint facilement, un porte-monnaie décousu dont on pouvait obtenir les
sous en le secouant comme une tirelire; un gros couteau de l’armée
suisse, pays où l’on mange; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert, à
dessins anglais, pays des rhumes; du côté gauche, ce qui n’est
nécessaire que toutes les semaines, tous les mois: un jeune
porte-monnaie en cuir violet, un petit couteau damasquiné de l’armée
norvégienne, pays où l’on sculpte, un mouchoir de pur fil, celui que
l’on garde pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux
faces, mais à l’intérieur tout blanc comme un livre. J’étais ému de voir
Pavel croire encore, comme un simple soldat, malgré l’âge, malgré la
guerre, que tout objet a deux buts--couteau ou bourse--orner, servir. Le
tout saupoudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces
fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que des moineaux
se mêlent aux corbeaux pour picorer les cadavres. Le tout mélangé de ces
correspondances du tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données
par des sourds-muets et disant, au-dessous d’un dessin de taureau: Votre
caractère est affable... si tristes quand on les retrouve dans sa poche
à l’étranger, plus tristes encore dans les goussets des morts. Il
manquait seulement le livret militaire, que Pavel avait dû déchirer le
jour de la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses noms et
s’il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur mon lit maintenant
rassemblés, paraissaient les rouages d’une horloge démontée, et que je
remis chacun dans la poche exacte, bon horloger après quatre ans, sans
qu’il m’en restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme et
parfait dans les combats, ainsi que tous, comme une montre!
La lune était couchée; toutes les lumières étaient mortes; il n’y avait
plus de clair, dans l’hôpital et dans Châteauroux, car Miss Daniels ne
se souciait pas de tomber ou de se heurter, que le court chemin qui
menait sinueusement, par des escaliers et par des angles droits, de
chacune de nos deux chambres à un ami inaccessible...
* * * * *
Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de deux cerveaux.
--Et dans la vie, qu’as-tu fait? m’écrivit enfin Pavel.
Car, un peu ivre de Champagne, il laissait Miss Daniels faire un trajet
pour une seule phrase.
--Rien d’irrémédiable, Pavel. J’ai voyagé... Je ne suis pas marié... Je
travaille... En te quittant j’ai préparé plusieurs diplômes en Sorbonne
et à Harvard; il est deux ou trois petits arpents de science et d’art où
je détiens, plus qu’aucun homme au monde, la vérité, et où je reçois
désormais ceux qui s’y aventurent: la question des salaires agricoles
dans l’arrondissement de Lapalisse, les rapports métriques entre les
hymnes d’Alamanni et les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe
sur les rythmes mouvants de Platen; la distinction dans les dialogues
sur l’Amour de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle et du cercle
entier des choses. Voilà les trois petits fonds de la connaissance
humaine où je suis le seul à avoir pied... Et toi?
Miss Daniels courut.
--Je suis comme quand tu m’as connu. J’ai voyagé. Je suis célibataire...
Je travaille...
Ainsi, par peur d’être déçus, nous nous entêtions à vouloir rester l’un
pour l’autre ce que nous étions autrefois et nous avions toujours ce
moyen de nous dire semblables l’un à l’autre. Parler de nos métiers?
Comment supposer qu’ils soient deux métiers égaux, comme nos destins
autrefois. Pourquoi prouver à l’un qu’il avait perdu la course? Du
moins, chacun derrière le mot célibataire et le mot travail, nous étions
à l’abri... Ou plutôt, je le compris plus tard, chacun craignait
peut-être de rencontrer en l’autre un homme mûr, alors que lui-même ne
l’était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi était que le sort
nous avait désignés, avec peu d’autres, pour une jeunesse vivace,
parfaite, que dès dix-sept ans nous avions reconnue, à ce point ménagée
et soignée que nos défauts et nos qualités de quinze ans n’étaient pas
devenus ceux des hommes, mais de gigantesques défauts et qualités
d’enfant... Ou plutôt... Mais de cela je parlerai un autre jour...
--Cher Jean, m’écrivit Pavel, Miss Daniels m’avoue que tu as fouillé mes
poches. Il manquait mon portefeuille. Je t’envoie le seul papier qu’il
contînt. Il te renseignera mieux sur moi qu’un éphéméride. Mais
envoie-moi une lettre du tien--tu en avais toujours cinquante,--au
hasard...
La lettre que m’envoyait Pavel était usée aux plis; il l’avait recollée,
à défaut de papier gommé, avec de vrais timbres; l’enveloppe était
rongée sur tout son contour, comme si l’on avait dû ouvrir au
coupe-papier les quatre tranches pour l’avoir.
«Pavel, disait la lettre, je vais ruiner en une seule fois tous vos
projets, je n’irai pas demain à l’exposition de vos paysages; je n’irai
pas non plus après-demain voir votre marchand de couleurs; le mois
prochain je ne vous épouserai pas; je n’aurai pas, le jour de mon
mariage, une robe dessinée par vous; je ne m’étendrai pas dans ce lit
dont vous aviez fait le plan; je ne regarderai pas avec vous, d’un
balcon, cet horizon de Florence dont vous m’avez, un jour, tracé la
ligne au crayon, ni même celui de Rome, plus beau, que vous avez dessiné
à l’encre, ni cette troisième ville non plus dont j’ai oublié le nom, la
plus belle, à la sépia. Je n’aurai pas constamment d’un de mes objets,
d’un de mes enfants, ces croquis qui, pour moi, les redressent et les
corrigent, car vous peignez toujours debout et vous êtes plus haut que
moi. Je ne cueillerai jamais ces grosses châtaignes de Russie dont vous
m’avez dessiné les coques. Je ne verrai plus de peintres... ni vous, ni
vos amis. Je vais vivre désormais sans être vue, j’épouse un ingénieur.
Quelquefois, de loin en loin, d’un œil fugitif, de votre œil, je
regarderai ce que je pourrai voir de moi mes genoux, mes mains...
Pardonnez-moi. J’étais déjà fiancée et n’ai pas osé vous le dire...»
Rien n’est varié dans ce bas monde, j’avais juste la même lettre dans ma
ceinture...
Mon cher Pavel,
Avec quoi m’écris-tu? Est-il possible qu’avec un stylo tu réussisses
autant de pâtés et d’éclaboussures. Tu dois être le blessé de France qui
a le plus de taches d’encre à ses draps.
Ci-joint une lettre...
«Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi j’ai employé
chaque heure de ma journée. J’y ai fait tenir un enterrement, un
baptême, un mariage. Cela ne vaut évidemment pas une mort, une
naissance, des aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des
tentures, la vie a son prix et l’on sent tous ses membres. Entre ces
cérémonies, car vous ne supposez pas qu’elles aient eu lieu dans la même
famille, j’ai pris le temps de songer à vous. Vous avez rendu ma pensée
paresseuse, elle ne dépasse plus le premier cercle de mon cœur. J’avais
pris dans la voiture, non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos
devoirs de classe, quand vous étiez en quatrième. J’adore la narration
du petit naufragé, quand le jeune tigre est devenu une accorte tigresse
et s’entend enfin avec le chien. J’adore le discours de Thémistocle aux
trirèmes, lorsqu’il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne que
de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il a toute la
vieillesse, l’expérience, toute la sagesse de la quatrième. Il dédaigne
les prosopopées, si éclatantes dans vos devoirs de janvier; les
transitions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre de la
Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et le déclin de chaque année
d’enfant, vous l’aurez de chaque âge. Vous êtes au fond le seul homme
que j’aie jamais vu, le seul qui me semble à la fois achevé et
périssable. Jamais plus vous ne serez redistribué aux éléments; vous
voulez bien, n’est-ce pas, que je profite, autant que je le peux, avec
un peu de désespoir, de votre dernière vie?... De notre dernier mois
aussi, car--le saviez-vous--je me marie à Pâques.»
C’est ainsi, par hasard, mais par la main à chacun la plus douce et
amère, que le métier de chacun fut révélé. Le même, au fond, pour tous
les deux. Je suis certes le poète qui ressemble le plus à un peintre. Je
ne peux écrire qu’au milieu des champs; trouver des rimes qu’en voyant
des objets semblables; atteindre le mot qui fuit que si un homme fait un
geste, que si un arbre s’incline. D’un index qui laisse les autres
doigts tenir la plume, je dessine dans l’air, avant qu’elle ait sa vraie
forme, chaque phrase; j’écris malgré moi le nom de chacun de mes amis
avec son écriture même, et mes manuscrits semblent pleins de leurs
signatures; les jours où il pleut, je me sens libre de mon métier comme
les aviateurs, comme les peintres; j’écris devant les femmes comme
devant un modèle; pas un mot sur elles que j’aie trouvé à plus de cinq
mètres d’elles. Maintenant même, dans cette chambre dont on emportait le
paravent, car le vent de la mort, c’était bientôt l’aurore, devait
souffler dans une chambre voisine, j’écrivais à Pavel les yeux fixés sur
mon voisin endormi. Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons
attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la poitrine, je voyais une
poitrine semblable à toutes les autres, des épaules semblables à toutes
les épaules, il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c’était comme
si un modèle se voile le visage. Il ridait son front une seconde, et
c’était comme si un modèle prend son rouge sans y penser et, sans qu’il
s’en doute, s’ajoute une couleur; et dès que Miss Daniels était là, les
mots ne me venaient plus, comme les teintes à celui qui peint entre deux
lampes.
Pavel parut moins satisfait que moi. Il avait bu presque à lui seul la
seconde bouteille de champagne et cela aussi expliquait son agitation.
--Ah! tu es poète? m’écrivit-il. Je ne sais si j’en suis heureux ou
déçu. Tous les camarades que j’ai laissés étudiants en droit, en
pharmacie, en histoire, un sort veut que je les retrouve en architectes,
en sculpteurs, en graveurs. A la seconde rencontre, leur métier est
moins matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément
seront-ils à la troisième? Mes amis ne vieillissent pas, ils
s’évaporent! Si j’aperçois dans un salon une brave tête de banquier, de
secrétaire d’ambassade, à mesure que j’avance vers elle, ses yeux se
voilent, son menton s’allonge, et j’apprends que c’est une tête de
peintre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c’est un orateur
célèbre qui me répond. Il y a trop d’écho pour moi dans ce monde. Voilà,
mon pauvre Jean, que tu m’obliges aux mêmes précautions; tu es poète, je
suis peintre, que d’histoires! Notre cœur à tous deux ne s’arrête plus
aujourd’hui que sur les cinq ou six mêmes phrases de la musique, sur les
cinq ou six mêmes poèmes; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus
en plus étroite; il faut nous saluer maintenant, nous enlacer avec les
précautions et la mathématique de deux acrobates qui se retrouvent,
après vingt ans, au faîte d’une flèche de tour... D’ailleurs je me
console de ne pouvoir les approcher, les hommes... Tant pis!
Car enfin tu les as vus? Nous avons beau jouer à reprendre notre âge
blanc de Munich, tu as appris depuis comment ils sont faits, hein? tu
les as vus? Tu as vu ces tristes méplats de leurs tempes, ces joues de
pierre ponce, usées comme s’ils passaient leur vie, depuis leur
naissance, à se frotter à d’autres méplats, à d’autres joues? Du haut du
tramway, tu les as vus pousser leurs jambes de droite et de gauche, dès
qu’une goutte de pluie les effleure, comme le protozoaire qu’un doigt
d’homme a touché? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles, dès
qu’ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour retrouver une
pièce de dix sous égarée par la vieille dame sous une plaque de guichet,
et ces joies quand on la retrouve? Tu as vu les groupes d’orateurs
bruns, semblables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon surveiller
le pont de la Concorde! Tu as vu de grands omnibus combles de facteurs
remonter la rue de Rennes, et redescendre, inexplicable relève, combles
d’externes de Stanislas! Tu as vu les trains de banlieue escaladés par
des milliers d’innommables jaquettes, fendues en deux pans que le vent
écarte, tristes coccinelles attirées par Chatou! Tu as vu les quarts
d’agent de change revenir de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un
merle et un écureuil entiers! Tu as vu les chefs de bureau sortir du
ministère des Finances, faussement neufs, invraisemblablement soustraits
à la dignité d’homme, avec un teint rose que semble toucher pour la
première fois l’air de la rue, fragiles comme une pendule qui se promène
sans son globe! Tu as vu ceux qui ont l’index plat à force de mettre
leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent que faire de
leurs mains, de leurs pieds,--qui voudraient être des boules,--qui les
cachent dans leurs poches ou qui les poussent dans l’ombre, comme les
mauvais peintres les mains de leurs personnages! A l’enterrement de sa
fille chérie, tu l’as vu, avant le défilé, le père, une minute droit et
digne comme une statue, dos à la sacristie... droit et fier... puis le
premier gagnant de la course des condoléances l’atteint, comme l’eau
lâchée sur un moulin, et dès lors, il se baisse indignement et se relève
sans arrêt! Tu as vu les maîtres de forges, entrant dans leur chapelle,
faire un signe de croix précis, et les quatre vis qui maintiennent le
visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur cœur sont
resserrées pour une semaine! Tu as vu les bugles dans _Tristan_, qui
soufflent une note tout d’un coup, qui sont un peu plus rouges en
reposant leur bugle, comme par pudeur, les tristes bugles, comme un
enfant qui a dans un salon voulu dire son mot sur _Yseult_! Tu as vu les
violoncellistes, décharnés et coudés comme une mère débarrassée de la
veille d’un fils, qui discutent avec de grands gestes, qui hurlent, et
c’est qu’ils sont du même avis! Tu as vu les spécialistes droguistes à
Versailles, à Maisons, se placer juste en face d’un palais Louis XV,
Louis XIV, et les ajuster à leur vue comme un vérascope: alors les
spécialistes droguistes voient tout! Avant la guerre, tu ne les
connaissais que de vue, tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu’aux
mains, très vite, mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses.
Tu les connais maintenant comme tu connaissais les femmes! Pas une part
de toi qui n’ait touché un homme, tu as dormi contre le ventre d’un
mineur, ta tête dans des granges a été prise entre le dos d’un
chocolatier et les genoux d’un notaire; tu connais leur poids, et le
poids aussi d’un bras ou d’un pied seul séparé d’eux... Eh bien?
Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent. Des volets s’ouvrent.
J’entends une seconde par la fenêtre ces gémissements du voisin que
j’entends le jour par la porte. Miss Daniels éteint notre chemin
lumineux, et chaque commutateur craque comme si elle écrasait un gros
insecte flamboyant. Les amis que j’ai eus depuis notre départ? Pourquoi
te les nommer? La plupart sont tués maintenant, et seront désormais
étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers Châteauroux. Mes
amies? Te dire que le mot Pavel a été lié syllabe par syllabe, des
années, des mois, au mot Gilberte Duval-Clanchin, au mot Ethel Smith, au
mot Renée Baquot? Les Allemands? La guerre? Quels Allemands? Quelle
guerre? Non. J’ai à te dire, tout au plus, les deux premières phrases
échangées avec celle dont tu as lu la lettre.
--Comme vous avez l’air belle, Irène?
--Il vous plaît à penser, petit Pavel.
J’ai à te dire que je remue toujours le petit doigt en écrivant, mais
que je ne fais plus craquer mes poignets. Que j’ai toujours ma manie de
citer le mot de Bierbaum: «la vie est un marais», et de voir les hommes
peu à peu s’enlisant; d’expliquer qu’ils mettent des lorgnons, des
monocles pour que le sable n’entre pas dans leurs yeux, qu’ils lisent
Baudelaire, Dostoïewski, pour mieux serrer les mâchoires; qu’ils vont en
auto pour sentir au-dessous d’eux enfin un sol de bois... et toutes les
mêmes stupides plaisanteries, et d’ailleurs c’est vrai. Que j’ai
toujours ma manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme les yeux,
de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton lit. Des armées
s’y engouffraient dont je te donnais le chiffre exact: 3 millions
561.000, 4 milliards 21. Des troupes d’oiseaux en sortaient, se
heurtaient, oiseau par oiseau, contre d’autres vols qui arrivaient, et
tombaient morts... Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du
tube, et devenait une fumée, une ville grecque, un jour, tu te
rappelles, une licorne... Que le mot licorne est sonore dans un dortoir!
Au revoir, Jean. Mon électricité brûle toujours, mais déjà ma veilleuse
est éteinte: notre veille est finie. Demain soir, par le tunnel, comme
le jour où l’on nous avait mis dans deux cours différentes, et où je
regardais dans la tienne par un trou de la porte, je ne verrai que ton
œil. On me lève. Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce
pantalon avec sa jambe invisible. Écris-moi encore puisque tu ne te
lèves pas. Miss Daniels veut t’amener mon chien. Lui aussi c’est Yourf.
Appelle-le par son nom, il croira t’avoir vu et te reconnaîtra. Adieu.
Je pars pour la Russie dès ma guérison. Mais nous nous reverrons
peut-être à mon retour, si je reviens,... au printemps (quand la paix
tue la guerre!)
... C’est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortunés que les
autres amis au monde, nous n’appartenions point à la race de ceux qui
usent de timbres, de tubes postaux, de récepteurs, mais à celle qui
correspond par les mains d’Annamites dévoués, d’Américaines. Tout ce qui
était de notre amitié en ce monde était assemblé autour de nous; aucune
lettre de l’un à l’autre ne circulait bassement dans des boîtes, pas de
passants pour nous bousculer nous-mêmes. Nous avions, en ce qui
concernait notre affaire Jean-Pavel, tout liquidé, tout terminé avec le
monde; et un écheveau de taille moyenne, un signe de l’infini à peine
plus grand que celui dont se servent au tableau les polytechniciens de
seconde année, eût pu nous contenir tous les deux. Ce fut Yourf qui le
traça; il aboya tout autour de mon lit; Pavel l’entendit aboyer...
Cher Pavel,
Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans l’escalier le dialogue
qu’il a chaque matin avec le veilleur soudanais. L’Afrique dans
l’hôpital cède le pas à l’Asie. Les moineaux se réveillent dans leurs
nids sous les volets qu’on ne ferme jamais; mes murs sont bourrés de
leurs cris. Le train de Montauban est passé; tu l’as entendu siffler;
c’est que le vent vient de l’est, c’est qu’il est 4 heures 11 et qu’il
fera beau.
Je me hâte de t’écrire ce que j’ai oublié: je suis allé dans ton pays.
On m’a confisqué à la douane, à Alexandrovo, un jeu de cartes
espagnoles, un Bædeker d’Italie, on y a dévoilé une haine terrible pour
mes frères des péninsules, mais on m’a laissé passer. J’ai vu
Pétersbourg, Moscou; j’ai vu dans le hall de mon hôtel, une petite fille
russe assise au pied de l’aquarium où nageaient les sterlets, comme je
lui souriais, se réfugier derrière et me faire à travers l’eau vive
toutes les grimaces des sirènes. J’ai vu Kiev, j’habitais le palais
Potemkine, en stuck rouge, crème et or: je téléphonais souvent dans un
cabinet vert-pomme et jaune situé sous le grand escalier; quand je
sortais, la porte froissait les feuilles d’un palmier, c’était le bruit,
à s’y tromper, d’une robe de soie qui tombe, et il y avait en effet,
chaque fois je m’y laissai prendre, une statue de Diane devant moi. J’ai
vu des moujicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon
image dansait sur un petit bûcher. J’ai vu ton été russe, le ciel si
bleu, la verdure repeinte supportée par de grands fûts gantés de cuir
blanc; mille chevaux aimables à double poitrail, lustrés et bondissants,
semblables à des femmes. Dans la mer Noire (la nuit si bleue) j’ai
voyagé sur le croiseur _Askold_, qui avait deux fois contourné le monde
et à chaque escale acheté une tortue, petite ou gigantesque. Elles
habitaient le pont, et dans les tempêtes on les entendait rouler d’un
bord à l’autre. Te rappelles-tu la vitrine de Kissling, que nous avions
aménagée et que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous
rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs percés, comme si
certaines races d’animaux prospéraient de l’amitié de deux nations, et
que l’union franco-russe fût salutaire aux oiseaux? C’était devant
Brest-Litovsk, j’ai donc vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons
avec un rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. A mon dernier
régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais le devoir des
colombophiles; ils ont à maltraiter et à affamer les pigeons et les
chiens de liaison, pour qu’ils retournent plus vite là où l’on gave et
caresse. Un jour ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit
à les soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête, remuaient
la queue, pensaient désolés: Nous mourrons le jour où les hommes
deviennent bons!... Lui aussi fut tué le lendemain... Vivent les chiens
allemands! Vive la Russie!
Miss Daniels m’arrache ma lettre, à bas Miss Daniels! Adieu!
* * * * *
C’était l’aube. Par le tulle de mes rideaux, un aigre jour était pris et
pressé comme un caillé. Depuis une minute à peine il était né, le jour,
et déjà dans la rue les hommes se hâtaient. Des cailloux roulaient, des
jurons, l’homme grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme. Un
clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la pension, soldats et
jeunes filles également peureux d’une journée nouvelle, pour calmer leur
âme des autres âmes soudain si différente, pour devenir vite semblables
à tous, passaient vite, seul remède, leurs uniformes. Puis on entendit
les coups de bâtons des laitiers sur la peau de leurs ânes. Un bruit de
scarabée qui vole annonçait chaque bicyclette. Des hirondelles
gazouillaient sans répit, sur le fil du télégraphe, et le courant du
matin, avec ses mots de joie ou de deuil, devait traverser vingt jeunes
grasses hirondelles. Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d’un
jour si jeune, une ondée; dans les gazons, sur les sauges, la liqueur du
matin fut lavée; des sabots tapèrent le trottoir; sur le toit plat de la
maison du général Bertrand (construite, colonne par colonne, fronton par
fronton, d’après celle qu’il habitait à Sainte-Hélène, et qui jamais ne
reçut une goutte de pluie), les gouttes crépitèrent; les gommiers, les
caroubiers, les baliviers, toutes les boutures rapportées de là-bas par
le bel Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain vernissés comme
dans les gravures. Qu’il eût aimé recevoir cette averse, lui justement,
Napoléon, qui épiait en vain chaque nuage et, toute la première année
d’exil, tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour qu’un
aigle revînt s’y poser!... Elle cessa soudain. Les ânes abandonnés
contre le trottoir laissèrent en repartant au-dessous d’eux, leur image
sèche. Puis le coq chanta; une eau pénétra la terre, mélange d’eau et de
rosée. Puis un rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me
toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l’atteindre de la
main. Puis j’entendis une automobile arriver, appeler de trois coups de
trompe, comme les dames qui viennent prendre un jeune romancier pour une
promenade... Puis des murmures indistincts... Puis aboya un chien, de
qui du moins je reconnus la voix... puis le sable crissa, l’automobile
froissa des buis, des fusains... Pavel était parti.
Alors, mon infirmière de la veille entra, toute fraîche, un peu humide,
car elle avait reçu l’ondée, elle cria à mon voisin (car elle avait
soigné des Zélandais à Bapaume):
--Hope of a bright day, of a sweet day!
--Day! hurla le voisin, ouvrant la bouche avant les yeux.
Et le Jour, et Day, naquit...
* * * * *
C’est aujourd’hui ma première sortie de l’hôpital. Je pars ce soir pour
Paris. J’ai dit que je prendrais le train de cinq heures, je prendrai
celui de neuf. J’ai quatre heures, j’ai un sixième de jour pour revoir
la ville où j’ai passé six ans. Ma valise est dans un café près de la
gare, mais je porte le Falconnet et le Natoire, j’évite chaque
bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque passant, je
tourne avec autant de précaution autour des places et des statues de
Châteauroux qu’autour des souvenirs leurs images. J’achète des cartes
postales. J’achète l’_Avenir de l’Indre_. (Vous qui me lisez, prenez
garde. Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par petites
phrases... Vous savez qu’en moi s’agite ce vocatif que mes maîtres de
grec m’ont transmis et qui vit en moi comme un asthme, que le moment
n’est pas loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un
passant, à une ville... Je me contiens... je me contiens...)
O Châteauroux, ville la plus laide de France, ô cher passant si laid
aussi, ô tilleuls sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que
j’aie jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, mur si banal, et
que je reconnaîtrais en Chine! O Châteauroux, pour la première fois je
connais de toi d’autres rues que celle qui te traverse de bout en bout,
la seule que nous suivions pour les promenades. Je prends toutes tes
rues transversales, je te bouscule, je te décoiffe, je t’aime, comme une
chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont enfin l’on se venge
en riant. Tout ce que l’on me défendit enfant, je me l’accorde. La rue
Descente-de-Ville, je la remonte. J’entre au Musée voir le chien
empaillé de Napoléon, toucher la Chanson de Roland. Je tire enfin au
clair tous les secrets qui m’intriguèrent pendant six ans. La rue du
Gué-aux-Chevaux aboutit bien à un gué; la rue des Clercs aboutit à une
planche sur l’eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment à une
ablette qui se débat; la rue du Foin à des laveuses; et j’apprends ainsi
où se cachait l’orchestre qui a scandé mes trois mille matins, et ma
présence l’arrête pour la première fois une minute... Tout me ramène à
l’Indre, chacun de mes secrets n’a que des peupliers pour dernière
barrière...
Malgré tout, la Grande-Rue seule m’attire. Sur ce trottoir tous mes pas
ont marqué; voilà que je reprends malgré moi une marche plus courte ou
plus longue selon les boutiques; je dépasse chaque étalage avec le même
nombre exact d’enjambées qu’en mes Jeudis de lycéen: nos traces dans ce
monde sont le plus lourdes là où nos pas furent le plus légers; chargé
de valises sur tant de continents, chargé du sac et des piquets de tente
sur tant de boues, d’un cerveau de plomb dans tant de capitales, je n’ai
pu marquer sur cette terre, et ici mes pieds se logent dans leurs
antiques moules; et quelle surprise de revoir, plus brillantes qu’alors,
ce que je n’attendais que comme un écho, un reflet: ces superbes
enseignes! Voici gravés en mots d’or et en lettres rouges, gigantesques,
les premiers noms, cette fois, que j’aie entendus et compris, le mot
«Bazar», le mot «Préconiseur public», le mot «Primistère»!... Il est six
heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar devient rose, devient
rouge... Pour la première fois, je vois des lumières s’allumer dans ces
boutiques que je n’ai vues que de jour, et il me semble que pour la
première fois je ne sais quel âge les touche; ma ville retrouvée va
s’évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je surveille
aussi, avec cette fin de journée, toute dorée mais confuse de sa mort,
palpitante (je ne dirai pas si tous ces adjectifs s’adressent à journée
ou à jeunesse), ma jeunesse...
Dans ces magasins où pour la première fois je vis les tableaux, le sucre
candi, les bijoux, je regarde. Je reconnais la plupart des vendeurs,
mais tous ceux qui ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant
blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l’âge où les métiers
redeviennent antiques. Voici que les horlogers pour moi ont désormais de
grandes barbes de neige, et il ne leur manque qu’une faux. Voici que les
libraires pour moi ressemblent aux vieux écrivains, les barbiers aux
vieux savants chauves. Voici que les bouchers sont à la fois gonflés de
graisse et tout ridés. Voici que les pâtissiers--comme leurs gâteaux
sont petits!--s’éloignent de soixante ans de l’âge où ils aimaient les
gâteaux. Voici que les pharmaciens vont mourir, regrettés de leurs
médecins. Voici l’âge où je rends au temps ceux qui, les premiers, m’ont
fourni le pain, les livres, l’heure... Tous leurs noms inscrits sur les
vitres des boutiques vont bientôt monter d’une ligne, laisser leur place
au nom du successeur, monter comme un rouleau de pianola, et
disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes; seuls ils renaissent à
chaque saison; seules les poires, les pêches, les bananes sont vendues
comme autrefois par une toute jeune fille, que le patron embauche à
seize ans et loue à dix-sept aux hôtels, et cette fillette, dix-huit
fois remplacée, est la seule que je retrouve intacte. La voilà qui me
pèse des cerises, sans se douter qu’elle me revend, si fraîche et propre
et si vernie (je ne dirai pas si ces adjectifs s’appliquent à jeune
fille ou à enfance), mon enfance...
Ainsi tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et vendu à un maigre
salaire, fermé le soir dans l’ordre leurs volets, et payé au jour leurs
impôts, déroulé le même coupon de drap, allongé sans fin le même lacet,
pour soutenir, jusqu’au jour où je reviendrais, le premier décor de ma
vie!... Seul l’horloger a changé de trottoir et pris la boutique d’en
face; et cela me gêne un peu, comme un bracelet-montre attaché au
mauvais bras... Ainsi la guerre, qui tout ruine, les empêchant de passer
à leurs fils et gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice,
prolongé de cinq ans la vie d’un reflet, d’un écho... Or, aujourd’hui ma
jeunesse a juste dix-sept ans, comme les eut mon enfance, le jour où je
partis d’ici; cette tristesse en moi, c’est une mère et une fille, du
même âge, qui s’étreignent... Toutes deux d’aujourd’hui m’abandonnent,
et me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qui n’ont qu’un
jour.
L’Indre est dorée, la rue parallèle à l’Indre est lumineuse: je vais
entre ces deux brancards. Qui me poussa, comme ces femmes exilées qui
vont sur le premier bateau de leur pays en rade mettre au monde leur
fils, qui m’a poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dix-sept
ans, vers cette ville sans charme et sans parents?... Enfance, heureuse
enfance où le malheur et le bonheur étaient le malheur et le bonheur
enfants; où l’amour, où l’orgueil étaient l’amitié, la tendresse...
vertus de mon enfance qui depuis avez changé de sexe, «espoir» que je
retrouve «attente», «enthousiasme» que je retrouve «indulgence»... Mais
voici, mais voici mon lycée qui me rappelle les trois ou quatre qui
n’ont point encore varié: le travail, qui est toujours le travail, qui
toujours consiste à voir, au-dessous du papier blanc, filigrane adoré,
un palais, un phénix; l’inspiration, qui est toujours l’inspiration, qui
consiste à vivre par bonds, affectueux cinq minutes, cinq minutes
haineux, comme si le jour et la nuit, au lieu de se suivre, toutes les
cinq minutes alternaient; l’amitié, qui est toujours, dans un grand pré
où elle dort, s’asseoir à la tête de celle que l’on aime, se pencher,
voir son visage à rebours; la nostalgie enfin, qui est toujours cette
douce... cette amère... Mais déjà à cette époque je n’en pouvais dire
plus sur elle!...
Voici le lycée! L’avenue qui de la gare y conduit, descend, descend, et
les enfants en pleurs, du faîte de leurs dix années heureuses, croyaient
déjà redescendre la pente de la vie. Voici le seul logis où les lois de
la pesanteur et des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les
poètes, tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer un cœur
bien petit et bien vide. Voici la maison où j’ai reçu le monde tout
neuf, et les mappemondes seules étaient vieilles, où j’avais un âge qui
pour nulle gloire n’était périmé, que tous les grands hommes avaient été
forcés d’avoir (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste grand;
que je portais avec retenue et fierté comme du génie la virginité même,
ou comme un de ses attributs; et enfin, hélas! vint l’année où j’eus
l’âge de Viala, puis de Bara, puis d’Alexandre; et la triste vie put
commencer. Voici la citadelle qui, du jour où je l’ai quittée, est
devenue mon ennemie. Plus d’accès. O lycée, on a verrouillé ta porte
d’honneur, gigantesque, qui ne s’ouvre que sur des petits, qui s’ouvre
d’un seul battant, comme un livre. Mais on a par bonheur continué le
Jardin public tout le long du mur de ronde, comme si l’on supposait que
tes anciens élèves viennent le soir ici rôder; et je tourne autour de
toi, avec un Natoire et un Falconnet; et ce n’est pas à beaucoup près,
car tous deux étaient des gens simples et toi-même m’appris leurs noms,
les compagnons ce soir qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi
avec tant de peintres et de lumières, tant de poètes et de chagrins que
tu ne connais pas, avec un Manet et un pays nommé Chine, avec un Rimbaud
et une ville nommée Kiev... Mais pourquoi, devant toi, chacun de ces
noms me donne-t-il, comme un nom de faute, un remords?...
Rien qui défende un lycée contre l’escalade. Pas de chien. Pas de
servantes... Voici la petite brèche par où je m’évadai une nuit pour
aller dans la campagne. Je la franchis, je reviens de cette équipée.
Voici la cour des petits, que je traverse d’un pas rapide, car elle est
sonore et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en éveil.
Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente par laquelle Dago
nous passait, de la cour des grands, plus voisine du monde, page
déchirée par page déchirée, les poètes défendus, et il fallait ainsi
faire injure à son livre pour pouvoir honorer l’auteur; et voici,
donnant sur les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme
les fenêtres des maisons construites en Espagne sous des aqueducs, sous
un aqueduc de science, de nuit, les fenêtres de mon étude. Fenêtres si
hautes qu’aucun élève ne peut voir la cour; percées sur l’étude comme
pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les observer de
dos, de face, suivre sur leur visage dans la même journée tous les
progrès de l’ombre et de la science, et d’où personne jamais ne les
regarda, si ce n’est cette folle qui s’évadait de Sainte-Catherine pour
voir de là son fils, et si ce n’est moi aujourd’hui... Je me hisse, je
me penche, je tressaille; je m’attendais à voir un élève solitaire, un
visage unique, ma seule enfance; j’en vois vingt, j’en vois trente; et
aucun ne me ressemble, et tous il est si clair qu’ils sont moi; j’ai été
celui là-bas qui écrit de la main gauche, j’ai été ce roux qui a un tic
au front, j’ai été ces deux indolents qui tracent au tableau, pour
abuser le maître, des figures sans rapport avec leurs paroles, un
polyèdre en parlant des jeunes filles, un rectangle en parlant des
femmes; j’ai été ce gros à yeux bleus qui prépare sa récitation
facultative et confond l’envie de réciter des vers avec l’envie de
réciter de la prose... O vitre qui m’offre, vivants, les trente gestes
que je n’ai jamais faits, les trente regards que je n’ai jamais eus... ô
seul miroir fidèle!
Sept heures et demie ont sonné. Voici ma place devant moi, celle que
Rollinat occupa le premier, puis Bernard Naudin, et déjà nous nous
disputions pour l’avoir. Elle rend myopes ceux qui l’obtiennent, car
elle est au-dessous d’un bec de gaz; presbytes aussi, et ils voient à
travers les murs; un faux pupitre la surélève. L’enfant qui nous succède
lit, les mains dans ses poches, tout droit, et j’admire comme les jeunes
générations sont devenues habiles; de mon temps on lisait en se bouchant
les oreilles, on écoutait, on sentait en fermant les yeux; quand on
pensait, on courbait les épaules... Sept heures quarante, les externes
surveillés passent dans les cloîtres, avec des murmures et des bruits de
relève, leurs corps surveillés tout près d’eux par le maître, leurs
ombres du dehors par le censeur; puis la cohorte des demi-pensionnaires
qui ne voient leurs parents qu’à la lumière des lampes, ou le dimanche;
il ne reste plus dans le lycée que ses vrais fidèles et que moi.
La lune alors apparaît; le vent se lève, les girouettes grincent; chaque
clef de voûte des cloîtres, forée d’une ampoule, illumine et soutient un
second cloître de lumière; les garçons placent à la volée les assiettes
sur le marbre des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour
d’honneur, le proviseur et le surveillant général, qui m’ont aimé. Ils
n’ont pas changé; jadis ils me semblaient si vieux et justement ils ont
vieilli. C’est la première fois où ils ne me voient pas enfant, et ils
me reconnaissent. Pour la première fois, je serre leur main, où jadis la
mienne se perdait, d’une main égale. Pour la première fois, quand nous
tournons le dos aux cloîtres, mon ombre n’est pas une petite ombre entre
les leurs. Pour la première fois je réponds à leurs paroles par des
paroles égales, et mes mots ont le poids vérifié par les hommes. De cet
enfant dont je suis venu chercher des nouvelles, perdu pour moi--de
moi--ils me parlent avec égard, comme de mon fils: il était soigneux de
ses livres, il ne mentait pas... Leurs fils à eux aussi sont tués;
toujours graves, toujours vêtus de redingotes, coiffés de chapeaux de
soie, ils n’ont pas eu le jour de leur deuil à changer une ride, une
cravate. Ils n’ont eu qu’à hocher la tête.
Il est l’heure de regagner l’hôtel. Un coq, si jamais coq s’est trompé
c’est ce coq-là, chante... Le proviseur m’accompagne à la porte, il
l’ouvre lui-même et me relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la
seconde fois.
--Adieu, mon enfant, me dit-il comme à tous, par habitude.
L’avenue est claire et chaude; le croissant de la lune est tourné vers
la terre et déverse sur Châteauroux seul son éclat; à droite les
tilleuls embaument, à gauche les jasmins... Châteauroux seul est
embaumé. Heureux, heureux mon voisin l’adjudant qui n’avait aux saluts
et aux souhaits qu’à répondre le dernier mot... Au proviseur disparu,
voilà que je répète toute sa phrase, j’y ajoute même une syllabe:
--Mon enfance, adieu!
ENTRÉE A SAVERNE
Les Français vont entrer dans Saverne le jour de cette année où la
première fois il gèle. Le jour où sur le canal tiennent sans foncer
juste autant de cailloux qu’il est passé d’écoliers sur la berge. Le
jour où la résine des sapins coule blanche; et, sur tout ce qui a vu ou
touché des Allemands, l’hiver pose ses scellés. Les Savernois ce matin
ont souffert un peu pour ouvrir les yeux, appuyé pour ouvrir les volets.
Sur toutes les péniches immobiles flotte un drapeau français tout neuf,
et la France les a saisies, péniches, comme un gel.
Le vent souffle de l’Est, et les fumées fuient le soleil. Le canal n’est
plus qu’une tranchée amoureusement comblée de glace. Aucune jamais ne le
sera, au jour des réparations, fût-ce de terre américaine, de marbre
brésilien, avec ce beau niveau, cette perfection. Aucune ne rendra
ainsi, si l’on se penche, le reflet du tué de la guerre qui vous
ressemblait le plus. Seules de grandes rides concentriques indiquent çà
et là l’âge des eaux. Tout ce que les Allemands en fuite y jetaient
cette nuit est resté pris dans la glace. Des fillettes tirent sur de
belles pattes d’épaule qui résistent comme celles des soldats allemands
que je dégrade dans la rue; des garçons ont creusé, et pêchent par un
trou de grandes lettres de cuivre pour casques ou ceinturons: des W, des
triples X, dont ils font, sur le chemin de halage, le mot magique qu’on
n’obtient ailleurs qu’en tapant au hasard sur les machines à écrire...
Ainsi je suis, par les vergers, sans pouvoir m’arrêter, comme s’il était
un ruisseau à grande pente, ce canal immobile.
Autour de Saverne rien ne bouge. Depuis hier, pour mieux se donner
aujourd’hui, Saverne s’applique à vivre entre de fausses murailles,--on
a même retrouvé une clef des suédois,--et il faut supplier les enfants
pour qu’ils courent aux fermes acheter le lait. A chaque entrée de rue,
on bâtit une fausse porte (on rentre vite quand la façade en est ornée),
et le premier adjoint fait tracer à la craie une fausse frontière,--pour
qu’il y ait un quart de seconde précis où le premier soldat français ne
soit pas, ne respire pas, n’avance pas, et soudain soit, respire, avance
dans Saverne.
Les Français n’entrent que cet après-midi. C’est une chance. Pour la
première fois depuis cinq ans on a veillé, on a cousu jusqu’à l’aube, et
ils auraient trouvé ce matin tout le monde avec des traits tirés. Mais
déjà tout est prêt: les maisons, les chariots portent les énormes
cocardes tricolores qu’on voit chez nous aux avions. Parfois traverse la
rue en courant une Alsacienne qui s’habille, dont le fichu flotte, dont
les bras s’écartent, qui n’a pas encore son nœud noir, qui semble
éparse. D’hier sont pavoisés le faîte des clochers, le sommet du Haut
Barr, tous les points, m’explique M. Klein, d’où l’on voit Strasbourg;
et tous ceux maintenant, avec des drapeaux à frange d’argent,--le beau
bazar, les postes,--d’où l’on devine Paris. En travers de la rue sont
tendues d’immenses oriflammes, et certaines sont un peu de biais, soit,
par rancune, qu’on veuille éviter le balcon d’un Allemand; soit, par je
ne sais quelle reconnaissance, qu’on donne le fil à tenir à une sirène
sculptée dans un pignon. Parfois un drapeau monte tout droit le long
d’une muraille, rapide comme si la maison venait d’être atteinte d’une
balle en plein centre; et l’on voit déboucher du fond de la rue, tout
heureux, un gendarme français, qui serre les mains, qu’on félicite,
comme s’il était le tireur invisible qui vient de faire mouche. Déjà
passent à toute minute des autos françaises, des camions, et, au bruit
du changement de vitesse, car cela monte, les fillettes et les gamins
les submergent. On ne voit plus que la tête du chauffeur, sous son
casque et ses lunettes, comme un bourdon à miel français sucé par tant
de mouches. Il va vite, car s’il veut appuyer sur le frein à pied deux
petits genoux lisses lui résistent et le frein à main est un bras de
petite fille. Tout l’équipage salue et acclame aux fenêtres les parents,
qui sourient mais qui ont peur, comme les parents français quand leurs
fils sont soudain emportés, à travers leur petite ville, par une idée au
galop.
Je monte et je descends, du tribunal tout rouge, dès le matin touché par
le couchant, au palais de grès rose, jusqu’au soir coiffé par l’aurore.
Déjà l’on me connaît, et les détails de mon costume. Déjà les femmes ne
me lancent plus ce regard qui inspecte tous les Français, oblique et
rapide, à travers les pans de la capote, pour voir si la culotte est
rouge. Déjà les vieux messieurs, qui savent que j’ai à cœur de les
saluer le premier, tentent maintenant à dix pas, à quinze pas, de me
prévenir. M. Knœpfl, de son visage simplifié par le froid, ne peut me
faire à chaque rencontre, malgré ses efforts, avec les trois traits qui
lui restent, que le même sourire. C’est le maire. C’est lui qui veille à
ce que les mots français soient pris ce matin dans leur vrai sens. Il a
fait préparer le parc des autos dans un vrai parc, le château d’eau dans
le palais. La haie des fillettes, le long du trottoir, est doublée d’une
vraie haie de sapins et de ronces; et tout, dans la ville, l’a compris
et l’imite, et les yeux d’enfants sont de vrais yeux, aspirent la bonté,
la santé; et le chien du quartier est un vrai chien; et les échos de la
montagne sont de vrais échos, sont des oiseaux, sont des taches de
soleil...
Le vent souffle. Alors les drapeaux et les têtes des femmes s’inclinent
d’un coup vers les Vosges. Il ne souffle plus, tout se tait; alors,
autour de la ville gelée, on entend gronder les torrents. Un faux rayon
apparaît, et une ombre livide, leur dernière ombre allemande, court et
meurt aux pieds des Alsaciens. Puis un vrai rayon, étincelant, se pose
sur un seul Savernois, le choisit dans la foule, le désigne comme le
plus heureux. Il rit, il flamboie...
Parfois une famille m’arrête, tire de sa poche des portraits, des
médailles, me les explique. C’est qu’elle n’habite pas sur la grande
rue, c’est qu’elle n’a pas de vitrine pour se déclarer au passage.
Heureux ces boutiquiers qui possèdent tout un magasin pour étaler leur
âme même: ces cordonniers, qui affichent leur diplôme français de
sauvetage, et le portrait du sauvé; ces épiciers qui encadrent leur acte
de naissance de deux gravures où l’on voit le même zouave lutter contre
Abd-el-Kader--qui à droite va tuer le zouave, qui à gauche pâlit,
succombe;--ces fruitiers, qui ont monté de la cave cinq bustes de
Napoléon, les mêmes, mais de taille inégale et chacun peut ainsi passer
pour un Napoléon différent; ces filles de cafetier qui ont entrelacé,
image plus exacte encore de leurs âmes, des guirlandes aux couleurs
verticales avec des guirlandes à couleurs horizontales, semées de nœuds
tricolores et d’éclatements. Sur le seuil chacun surveille du coin de
l’œil sa médaille, son portrait en légionnaire, comme un saint modeste
ses éclatantes reliques et son double divin. Ceux qui n’ont pas de
vitrines ont ouvert leur fenêtre et nous saluent, assistés de tous les
objets de famille qui signifient Revanche, rangés sur une table près
d’eux, de trocadéros en nacre, de turcos qui sont des encriers, et de la
première poupée parlante, cassée, mais qui parlait français. Toute cette
France qu’ont depuis longtemps recouverte chez nous les décombres de
tant d’expositions, tant de tapis chinois, tant de divans et de coussins
russes, cette France avec ses armoires à glaces biseautées, ses nègres
d’or portant des lampadaires, ses chaises renaissance, et sur laquelle
est revenue dans Paris se poser, comme à la main chaude, la France de
Louis XVI avec ses fauteuils et ses peintures grises, on la foule ici
sans déblai. Une minute, sous tant de sabots de bois, Saverne rend le
son, en plus clair, de Venise ou de Pompéï. Chaque geste, chaque mot
d’enfant, dans la foule, me touche comme un mot, comme un geste enfantin
d’aïeul; et chaque être, chaque sentiment ne peut plus guère s’expliquer
qu’avec le beau dictionnaire de M. Knœpfl:
On appelle Jeune Fille un être indomptable, avec de grosses chaînes
d’or, qui se précipite sur vous et vous embrasse, qui vous prend le
bras, et vous entraîne, qui vous donne et vous redonne à ses amies...
On appelle Accueil un frémissement, une frénésie qui vous pousse à rire
en voyant M. Knœpfl éternuer, à pleurer en voyant un tambour-major
lancer sa canne, à agiter sans arrêt son mouchoir..., surtout à n’en pas
essuyer ses larmes, sinon ce serait un Adieu.
* * * * *
Ce n’est rien...
C’est qu’on vend les premières allumettes de la régie; il y aura
désormais des incendies français, voilà les pompiers dans leurs
uniformes du second empire. C’est qu’on vend les premiers journaux, les
premiers depuis celui qui circula l’hiver dernier, qu’on allait lire à
tour de rôle, pour n’être pas surpris, dans la montagne, en pleine
neige, malgré les rhumes, et les Allemands, qui pressentaient la ruse,
regardaient de travers tous ceux qui éternuaient. C’est la bonne amie de
Förstner, sans pudeur au bras d’un tringlot qu’un grand jeune homme
tente d’avertir, tout rougissant:
--Bonne amie de Förstner, dit-il en la montrant du doigt.
--Excellente amie, répond le tringlot convaincu.
Mais voilà une auto à fanion qui traverse Saverne, à toute allure,
caressant d’un coup son échine sensible, comme pour voir si elle frémit
encore, comme on le fait pour surprendre les jeunes filles à marier.
Puis voilà les trois témoins officiels que Clemenceau dépêche à Saverne.
Clemenceau a deviné que Debussy était mort, que Claudel était au Brésil,
que Vuillard achevait le portrait d’un immense tilleul, (l’arbre de Noël
des peintres, avec une couleur vraie pendue à chaque feuille); et pour
ne pas les déranger, il envoie les trois premiers petits francs-maçons
de son cabinet, et c’est ainsi que les portiers de mairie servent de
témoins aux mariages d’amour. Il n’a pas envoyé des muets, qui puissent
tout recevoir et garder pour toujours: ce sont des interprètes. Il n’a
pas envoyé des aveugles, qui puissent croire à un délire en eux-mêmes et
à leur plus grande folie intérieure: ce sont des photographes. Il n’a
pas envoyé des cardiaques, qui puissent mourir tout d’un coup, orner la
fête: ce sont des gens invulnérables de corps et d’âmes, nulle ride au
front, nulle brisque au bras droit.
--Drôle de bête, disent-ils tous trois devant la statue de la Licorne.
On reconnaît un fantassin à ce qu’il appelle son cheval ma bête: ils
n’ont jamais monté de licornes. Ils vont, rapprochant de tout leur
binocle, cherchant sur chaque visage de vieillard, sur chaque épaule de
jeune fille, avec insistance, le signe auquel on reconnaît l’enfant
dérobée par des brigands, ne le trouvant jamais. Ils se précipitent vers
la librairie allemande, s’attardent sans tact devant la vitrine en forme
de four, dont est baissé à demi le tablier de fer, et à l’étalage
admirent les couvertures illustrées sur lesquelles on voit tout ce que
peut faire une Allemande, brune en linon blanc à raies mauve, écharpe
verte, rousse en vert décolleté, écharpe orange, avec un cobra, avec
Jack l’éventreur, avec une arlequine noire et blanche. Du moins le moins
barbu des trois ressemble à Claudel! Voilà du moins ce que je
souhaitais, les oreilles sourdes, les yeux aveugles de Claudel! Il m’a
adopté, il m’a entraîné; parfois il s’arrête, brusquement, juste comme
Claudel, la ligne de la pensée sur l’axe de la pesanteur; me regarde,
mais s’obstine à ne pas penser et à ne pas me dire:
--O ami, pourquoi nous être introduits en gage dans Saverne? De quoi nos
soldats ont-ils donc à nous délivrer? Pourquoi, à mesure qu’ils
avancent, les précédons-nous d’un jour, et faudra-t-il, délivrés à
Saverne, qu’ils nous délivrent dans chaque ville, sinon pour toujours
nous serions prisonniers,--dans Haguenau aussi, dans Colmar, dans
Strasbourg?
Voilà, mot pour mot, ce qu’il ne me dit pas, et aussitôt le tambour
résonne. Un seul tambour, sinistre, voilé,... chacun pense à une armée
de fantômes. Mais c’est le tambour de ville qui annonce que les Français
sont à cinq cents mètres. Des fillettes s’appuient à nous, chantent _la
Marseillaise_ en tapant en mesure nos vestons, nos revolvers d’une main
à cinq doigts écartés, s’accompagnant sur nous. Clavier muet, le faux
Claudel sourit. Des garçons me donnent la main, me la donnent vraiment,
pour toujours, la reprenant comme un cadeau les fois où je la leur
rends. Le tambour est posé au milieu de la route, près des notables, qui
se retiennent pour n’y pas appuyer leur oreille. Voici Saverne assiégée
du côté que jamais les Suédois ou les Allemands ne menacèrent! Tout le
long des Vosges on entend maintenant des souffles puissants d’autos, des
coups de sirène et de sifflets, une machine trépidante. On entend des
câbles qui grincent, des ais qui gémissent; les Français débarquent de
je ne sais quel lointain pays soudain amarré à l’Alsace,... et parfois
juste le hennissement du cheval suspendu en l’air par une grue! Les
Français débarquent de ces provinces qui flottent mollement du présent
au passé, de l’Aquitaine, de la Saintonge, débarquent du Mexique, de la
Syrie, de mille terres tellement plus jalouses et lointaines que ces
États-Unis de tous pays cousins et limitrophes; et chaque Savernois,
rangé comme à la sortie d’un quai, angoissé, semble attendre non une
armée, mais un soldat particulier, un seul soldat: pourvu qu’il vienne!
Chacun, dans ce froid, disperse son souffle avec sa main comme devant un
miroir, comme s’il s’attendait lui-même. Ah! que la tâche est facile à
ceux qui attendent des Anglais, des Siamois, des Portugais! Sur tous les
chapeaux de soie des notables, et sans qu’ils portent une lampe
invisible au-dessus d’eux, joue un cercle lumineux, celui qui tombe de
son lumignon, au crépuscule, sur la casquette cirée de l’allumeur de
réverbères. M. Knœpfl surveille sa ville, y voyant à des signes aux
autres cachés--je suis ses alertes sur son visage--que les Français
devraient arriver juste maintenant,--plus maintenant, surtout pas
maintenant--maintenant à nouveau, mais vite... vite... Moi, je ne vois
que la licorne soudain ensoleillée, qu’un pompier qui a glissé, que le
sourd-muet de la ville qui par fierté raye de son ardoise le mot
sourd-muet... Mais je sens, comme M. Knœpfl, la dernière minute des
quarante-huit ans frémir comme une frange.
Tout à coup cent trompettes grésillent. Les hauts de forme
disparaissent, mais la même lumière joue sur les crânes chauves.
Au-dessus de la foule s’élève soudain, costumé en petits turcos, ce
qu’il y a de plus léger en Alsace, ce qui est né depuis la guerre, tous
les enfants soudain sans poids... et les trente-huit millions de
Français entrent...
Oui, quatre Français entrent, avec des lances, sur de grands chevaux
curieux qui dévisagent chaque enfant.
Le faux Claudel est tout blême, il mord ses lèvres; il détourne ses yeux
des miens:
--Ah! Alsace! s’obstine-t-il à ne pas me dire, voilà que le monde sur
toi noue enfin sa ceinture!
Ah! ne le sens-tu pas qui roule avec une jeune taille, tes villes pour
agrafes!
Ah! Saverne! avant de rabattre les deux herses de tes portes sur la
belle sangle bleue qui va te pénétrer, tire-la en toi jusqu’à ce que
l’Europe en défaille!
* * * * *
La France, qu’on a éventrée comme une ville où les tuyaux de plomb ont
sauté,--où le bonheur, l’amour n’arrivent plus à chacun par de vastes
conduites, et doivent chaque matin se rallumer dans une chambre close
comme un feu de bois; la France, dont les fleuves n’ont plus de repos
entre l’étiage et l’inondation; où, de tant de maux, la température
humaine est montée, où l’on a 39 degrés pour un rhume, 40 pour un train
manqué, et l’on ne sait quelle inondation aussi rapproche notre tête de
l’arche de la vie; la France, avec ses gares d’où chaque soldat en
permission doit pour sortir écarter et bousculer des mères, des épouses,
la chair la plus meurtrie et la plus sensible de Paris, qui le retient,
qui le rejette, affreuse naissance à chaque retour du front; avec ses
enterrements, dont la vue du moins soulage, car par chaque convoi la
terre s’allège d’un témoin de la guerre; avec ses fêtes meurtries: le 14
juillet attaqué de front par les Allemands, Pâques sans aucune, aucune
résurrection, et Noël, qui ressemble à une alerte; la France sans
bonheur licite, et de celui qui saisit une joie tous les amis aussitôt
sont tués, s’élèvent, et on le voit seul et honteux, comme le renard
voleur avec sa proie quand de lui le troupeau d’oies sauvages s’envole
et le dévoile; la France, avec ses petites villes privées désormais de
leurs plaisirs naïfs, de l’épicier qui ressemblait à Fallières, du maire
qui ressemblait à Loubet, morts tous deux, étendus côte à côte et qui
maintenant se ressemblent tous deux; avec, dans le couloir de l’hôpital,
le balayeur annamite, qui repasse sans cesse la même pensée sur son âme
fêlée, et en sort à peu près le chant que tire du piano, quand elle
l’essuie, la femme de ménage; avec, devant soi, sur la plateforme du
tramway, au grand soleil, pur comme le croissant de l’ongle quand on
prête au feu une main mélancolique, la frange blanche d’une veuve; la
France intacte qu’on appuie chaque jour sur une France infernale, et que
crèvent de toutes parts les cheminées d’usine, et, près d’elles, pauvres
écouvillons, les peupliers grillés et sales; la France qu’étirent, de
toutes leurs forces, comme un cuir qui se rétrécit, dix mille navires à
l’amarre... Voilà que les Savernois l’attendent avec des branches de
sapins à la main, comme un cercueil, avec des gourdes de kirsch, comme
un noyé. Voilà qu’ils attendent--laissant juste un sentier au milieu de
la foule--une file par un de fantômes, de squelettes...
Or,... soudain, ils voient une houle sans terme de grosses faces
riantes; sur des chevaux gras et luisants, ils voient d’éclatants
cuirassiers; des aspirants tout roses, les joues gonflées comme ceux qui
soufflent dans les clairons; des colonels tout ronds, qui semblent
chevaucher à reculons quand ils retournent la tête pour sourire aux
lieutenants-colonels écarlates. Ils voient des sapeurs aux visages, aux
casques polis, tous semblables et tous différents comme les lettres
d’une machine à écrire; des artilleurs fiers qui s’enlacent par les bras
sur des caissons tout neufs; mille chevaux dont chacun a les sabots
cirés; vingt mille capotes sans une seule tache; des fourragères
débordant de fourrage; un vaguemestre débordant de journaux et de
lettres; des ambulances combles de joyeux infirmiers; des camions
surchargés de cantines neuves, et celles des officiers d’intendance sont
camouflées comme des tanks; des canons aux noms encore peints tout
frais,--attention aux canons!--aux muselières trop étroites; pas un bras
qui ne se balance comme une bielle, avec les beaux accents circonflexe à
la manche sur cette lettre invisible; pas un corps qui soit vieux, usé,
ou du moins sous tant de tricots, de peaux de chèvres on ne le voit pas,
ou du moins l’on y a ajouté des nouvelles mains et un visage neuf!...
... La France, où tout est drap neuf, luxe, et beauté; où les préfets
sont nommés suivant leur goût pour les arbres: à Roanne ceux qui aiment
les cèdres, à Bourg ceux qui préfèrent les glycines; seul pays où les
éphémères volent droit devant eux, acceptant de ne jamais revenir; la
France où tout est volupté, où les ormes touffus s’écrasent entre soir
et crépuscule comme une signature fraîche entre deux pages; où l’on
enferma la guerre pour que la guerre vive du moins sans petitesse et
sans marchandage, comme on logeait jadis l’amour ou la colère dans le
cœur seul des rois... Les Savernois rougissent, rougissent soudain
d’avoir songé à soigner ce qui tout guérit, à orner ce qui tout décore!
Ils admirent: les Français ont souffert, oui, mais dans ces belles
étoffes; ils ont maigri, ils ont végété, oui, mais dans ces beaux corps
gras. Ils ont frissonné dans ces fourrures superbes. Ils ont eu soif
avec ce vin inépuisable. Ils ont eu les pieds meurtris dans ces souliers
merveilleux. C’est sur ces épais pneumatiques qu’ils étaient cahotés à
mort. C’est avec ces projecteurs énormes que la nuit ils étaient
aveugles. A l’intérieur de cette fougue et confiance invincibles, qu’ils
ont désespéré, qu’ils ont renié; de cet élan, qu’ils sont tombés une
minute... Les Français ont tué avec ces mains pacifiques. Ils ont haï
avec ces yeux bons et moqueurs; mordu avec ces douces bouches. Les
voilà. Les Français vont aimer avec ces nez hautains, se dévouer avec
ces fossettes volages, céder avec ces mentons qui ordonnent. Les voilà.
On a beau prendre un visage au hasard, chercher au fond des files les
plus cachées, c’est sur un visage de vainqueur que tombe sans trêve le
regard. Ils ne font aucun geste que ne ferait, si on le chargeait
d’entrer à Saverne aujourd’hui, Renan, Balzac ou Brummel; et le seul
chagrin est de voir qu’ils ne se baissent jamais, fût-ce pour ramasser
les paquets de cigares, comme si chacun avait une balle logée à un
millimètre du cœur et qu’au premier faux mouvement il risquait, comme on
dit, de mourir...
M. Klein enfin a retrouvé sa voix; il salue et acclame tous les
officiers, par leur titre exact, ne se trompant jamais:
--Vive l’adjudant chef de la 3e Compagnie! Vive le lieutenant faisant
fonction de capitaine!
Et il crie aussi, par flatterie peut-être, un simple soldat donnant un
ordre à sa file:
--Vive le soldat faisant fonction de caporal!
* * * * *
Mais voici le soir; l’astronome qui monte heurte dans l’escalier le
boulanger qui descend, et il aura un peu de farine à son épaule glacée
par la lune. Voici le court repos qui toujours se glissera entre
l’après-midi des fêtes et leur nuit, tant que les hommes ne deviendront
pas d’eux-mêmes, vers cinq heures, sautillants, flamboyants. Chaque
ménagère attend pour allumer le gaz que je ne sais quoi en elle soit
consumé, et caresse ses sourcils comme une mèche tiède. Voici le soir,
qui appuie de tout son poids pour prendre l’empreinte d’une journée
aussi parfaite, et qui l’imprimera demain, quand le monde aura tourné,
sur quelque ville javanaise, ou sur un grand désert. Les Allemands
sortent à la dérobée de leurs villas, par la grille qui donne sur les
Vosges, écoutent les torrents..., haïssent les montagnes, détestent les
fleuves; descendent vers la grande rue sombre, et, pour éviter la
lumière des magasins, suivent malgré eux, raides comme sur une corde
tendue, juste l’axe du défilé.
Mais voici que le brouillard qui descend des Vosges heurte le brouillard
qui monte du Rhin; de petites chouettes de garde aboient autour des
vergers; on entend désormais les bruits des sabots avant les voix;
parfois un passant vous heurte avant que vous ne l’ayez entendu: c’est
qu’il a des semelles de cuir, c’est qu’il est français... Les
phonographes du bataillon installé dans Saverne jouent leur premier
morceau, le plus beau d’ailleurs, le cœur de Manon: _Le cœur de Manon
est peu de chose. C’est un rien léger comme une rose._--De la vraie
Manon? me demande l’hôtelier. Des artilleurs indistincts tirent de
grands câbles au travers de la ville, les nouent, font un paquet de
l’Alsace... Les girouettes, mais que font les girouettes quand le vent
souffle?... Les étoiles... mais que font les étoiles quand les mains qui
les supportent toutes à la fois vacillent?... et voici, je ferme les
yeux pour heurter son front aveugle,--et pourquoi ne pas la nommer?--la
nuit...
Alors dans les devantures un sort impitoyable sépare soudain les fleurs
de papier et les fleurs vivantes, de jour presque confondues. Les
œillets vivants laissent tomber leur pistil, les vraies roses perdent
une feuille, les vrais chrysanthèmes replient un pétale. Alors s’apaise
le bruit des eaux, car il gèle; le bruit des pas, car il neige. Un
train, le train qui comme le poids d’une horloge monte chaque journée de
Mulhouse à Saverne, siffle, redescend... Phalsbourg, Saverne, d’où
partirent André et Julien pour leur tour de France, premiers guides de
tous les écoliers français, comme tout à nouveau en France paraît simple
et logique, si on le revoit de Phalsbourg, de Saverne! Me voici remis
dans le réseau de nos routes, de nos rivières, de nos villes, au point
exact où j’y entrai enfant. De quelle vitesse sûre, comme un pigeon
ramené à son départ, je vole vers la moindre ville, le moindre grand
homme! Je vois soudain tous les canaux qui mènent de Saverne à Nantes;
(on y va par Épinal où le canal effleure des salines, par Biarritz, où
il effleure la mer même, canal d’eau douce si souvent menacé)... Je vois
soudain la route qui mène de Bayard à Pasteur; (on y va par Dupuytren,
qui eût peut-être guéri Bayard, par Jacquart qui eût vêtu Pasteur de
satin). C’est de cette colline même que j’ai vu nos premiers hauts
fourneaux (on y va par Autun, on change aux Losnes); nos premiers
insectes travailler pour la garance et la soie (on y va par Montélimar,
on voit Orange); c’est d’ici qu’une pente douce, mais une pente, me mène
au sommet du Mont-Blanc, de la Maladetta, du Sancy, d’ici que j’ai un
jour aperçu Paris; j’ai grandi, le voyé-je mieux?...
Le vent souffle. Autour de la licorne tremblotent de longs fils givrés;
comme les araignées, les licornes font la nuit leur toile. Lié à chaque
ville, à chaque héros de France par un fil bien tendu, et d’exacte
longueur, je reste immobile et heureux à mon balcon. La rue est déserte.
Seul M. Klein demeure à la même place, à gauche de sa boutique. Je le
vois qui fait des gestes sans bouger, qui ouvre la bouche sans parler,
qui acclame chacun des figurants d’un cortège cette fois invisible...
--Vive la nuit faisant fonction de cœur! crie-t-il sans doute. Vive les
reflets sur les trottoirs faisant fonction de pensées! Vive ce silence
infini, ce repos; vive cette double langueur faisant fonction de délire!
Novembre 1918.
MORT DE SÉGAUX
MORT DE DRIGEARD
La fenêtre est ouverte, mais j’appuie mon front, à défaut de vitre,
contre l’aube elle-même. Là-bas, dépassant le toit, la cime de platane
qui me sert de girouette et qui m’indique aussi, par ses feuilles, la
saison,--est grise, est rose. De la nuit déjà invisible, sur le miroir,
sur le bassin je vois l’haleine encore. D’un tour de bouton électrique,
tous les becs électriques ensemble s’éteignent, et l’un après l’autre,
mais palpitants, mais sous une main humaine, les becs de gaz. Des taxis
combles ramènent des Halles, à leur plus grande allure, les carottes,
l’ail et les géraniums que des chevaux au pas ont mis la nuit à y
porter. Les Arabes qui nettoient la ville chassent l’ombre comme ils
chassent les éclipses, en tapant sur des casseroles et des poubelles
d’étain. La brise souffle. Chaque pays du Levant, dévoilé, projette une
minute sa couleur sur les murs, sur mes mains. Je pense à mon ami le
prédicateur qui avait découvert une vertu nouvelle, et qui surveilla une
semaine, pour la trouver d’abord en moi, mes gestes, mes paroles, mes
reflets. Je pense à mon cousin le chimiste qui découvrit un nouveau
métal précieux et le rechercha d’abord dans les rochers et les prés de
ma famille: Jour nouveau, que j’aime à t’essayer sur moi!
La brise souffle. Chaque arbre, et dans chaque arbre chaque feuille,
frissonne comme l’oiseau qui reçoit la becquée. Des hirondelles volent à
mi-hauteur entre le ciel et la terre, encore également inoffensifs. Le
batelier qui dormait assis dans sa barque, le dos contre la paroi du
quai, ouvre les yeux, voit la Seine scintillante, des épaules et de la
tête s’écarte du mur, et se livre au courant. Le premier rayon frappe
mes yeux, je vois le soleil par cette lunette toute propre; puis un
second rayon s’abaisse, s’élève, puis un autre... J’ai l’air du
lieutenant qui passe l’inspection des armes: je les inspecte tous...
Un petit apprenti boucher descend la rue en tablier propre. C’est jour
sans viande; c’est jour sans sang...
Un Américain passe de l’ombre de l’Odéon à l’ombre du Luxembourg par une
rue ensoleillée qu’il franchit en sautant...
L’arroseur dirige son tonneau au milieu de la rue. On voit, quand il a
passé, qu’il étale sans fin,--chacun combat la nuit comme il le juge
bon,--une peau de serpent avec des écailles ruisselantes.
J’écris leurs noms... C’est ainsi, sans pensée, que je commence à écrire
au hasard, que j’écris «Américain», que j’écris «Joli boucher» dans ma
feuille étincelante. Depuis quatre jours qu’elle est préparée sur ma
table, feuille vide, elle était devenue dorée... Chaque matin,
j’écartais seulement les livres, les lettres, les enveloppes déchirées
qui s’amassaient d’instinct comme autour de la dalle blanche par où l’on
plonge en ma mémoire. Chaque soir, juste en son centre, posés d’une main
prudente par crainte des courants d’air, je trouvais mes presse-papier,
la tête de Bouddha, ou le masque en bronze d’Andromède, et je les
repoussais aussi, sans trop les soulever, et sans les rompre du corps
lumineux qu’ils avaient repris à travers buvard et table... Mais le
passé est glacial, ce matin... Comme le baigneur, de l’eau jusqu’au
genou, hésite, se frotte l’épaule et les reins avec la vague la plus
proche, tout ce qui est à la surface de cette aube, tout ce qui passe à
ma portée, laissez que j’en frotte mon cœur,--et du petit garçon
boucher, et de cette fillette qui tombe au point faible du carrefour, et
de l’Américain qui revient vers l’ombre de l’Odéon, ayant trouvé une rue
trop profonde ou trop large, et du soleil. Seule occasion d’ailleurs que
j’aurai aujourd’hui de parler du beau temps, du soleil... A quoi
servirait d’être triste, et d’être cavalier, si dans l’aube on ne
s’arrêtait pour caresser aux naseaux l’attelage d’un si beau jour?...
D’être heureux, si l’on ne pouvait appuyer les lèvres de Bouddha contre
les lèvres dorées d’Andromède? D’être tendre, si l’on ne peut écrire au
hasard deux phrases, trois phrases, qui n’aient pas le moindre rapport
avec sa vraie joie et son chagrin, à condition qu’elles commencent par
la voyelle ronde que les anciens lançaient dans leur discours comme
s’ils jonglaient chaque fois, avant de prononcer le nom de leur ami,
avec une boule d’or: O visage des bois! O racine des cœurs! O pâturages
à boutons d’or que les vaches malhabiles ont dû cueillir avec l’herbe,
mais qu’elles laissent retomber de leurs bouches laiteuses avec le
muguet et les coucous! O aube, où chaque sentiment m’atteint à la
vitesse de la lumière, un tout petit peu plus vite, où chaque rayon
cloue sur moi les visages, les mots, les pensées oubliées ou les plus
lointaines que pousse ce matin une main inlassable--et voilà, tout le
monde s’y met, que le facteur jaloux glisse une lettre du Tonkin sous le
rayon près de ma porte!
* * * * *
Il y a aujourd’hui quatre ans. Parfois il ne pleuvait pas. Nous
avancions, déployés en ligne. Nous étions heureux.
Soudain, il pleuvait. Nous étions malheureux.
Parfois tout était dans l’escouade dévouement, concorde. Une allumette?
L’allumette arrivait aussitôt, de quarante mètres, d’un soldat inconnu
qui exigeait seulement de la faire flamber lui-même, toute vacillante,
par dix mains, et c’est à des doigts roussis qu’on allumait sa pipe. Ma
capote, je voulais la recoudre? les mêmes doigts me passaient une
aiguille, toute droite, comme si elle brûlait aussi. Tous nos pantalons
rouges étaient séparés en deux jambes, l’une de l’autre
indépendantes?... Celui qui avait du fil rouge nous l’abandonnait. Tant
pis s’il manquait de fil rouge pour le reste de la guerre! Du fil rouge,
oh! il s’en fichait... Drigeard cousait, tout en avançant dans les
guérets, comme une bergère... Nous nous aimions...
Soudain tout était colère, amertume. Celui qui sur sa route trouvait un
arbre ne se détournait pas, l’appelait sale arbre, le frappait, et avec
des armes, d’un coup de baïonnette, d’un coup de crosse. Celui qui avait
sur son axe une flaque de boue, y entrait, injuriait la flaque,
éclaboussait. Un cadavre de chien, de cheval? On injuriait les chiens,
les chevaux.--Qu’est-ce qu’il te dit, ton mort? criait-on en ricanant à
celui qui se penchait sur un mort.--Mon mort me dit de te dire...!
Drigeard laissait traîner derrière lui l’écheveau de fil rouge, on le
piétinait, on coupait le fil sans qu’il s’en aperçût... Nous nous
détestions...
Parfois tout était pensée, bavardage. Nous raisonnions, nous discutions.
Nous discutions des récoltes, du nombre d’habitants de Berlin, du
meilleur système de fermeture des coffres-forts. Tout était indication,
présage, intelligence avec la campagne et la guerre: trois perdreaux,
cela voulait dire que dans trois mois la guerre serait finie; un œuf
d’alouette cassé près de deux œufs, cela voulait dire une défaite et
deux victoires. Notre ligne dépassait de biais un calvaire? Baloge, le
sacristain, discutait au bénéfice de Dieu; de loin, de près, on lui
criait des objections que lui répétait son voisin et il se retournait
brusquement à chacune, serrant son fusil, comme si le voisin lui disait:
Garde-toi à droite, garde-toi à gauche... Nous trouvions un pfennig
allemand, nous discutions du système métrique... Drigeard trouvait un
petit Larousse? chacun lui crie de chercher un mot et d’en lire tout
haut le sens, des mots que depuis la guerre on sent plus granuleux en
soi, le mot madrépore, le mot primistère, puis, pour les revoir sans
parti pris, le mot embusqué, le mot femme...
Soudain nous ne pensions plus, nous ne parlions plus. Un peu de fil
rouge pendait de la bouche de Drigeard, pour longtemps cousue. Nous
allions, poussant du même pas, sans grâce et sans force, la frontière
devant nous--une frontière fade, rectiligne, sans ces belles queues
d’aronde qui fixaient la France à ses voisines,--la tête basse, mais
sans regarder même à nos pieds, comme si la besogne du jour avait été
uniquement pour l’armée de retrouver ce pfennig allemand, et c’était
fait. Parfois nous nous heurtons à un régiment où un soldat inconnu
porte la ressemblance d’un de nos tués, et il nous regarde, inquiet de
nos regards, sentant confusément qu’il aurait à nous reconnaître... Nous
sommes muets... Baloge seul continue de parler: On lui jette des
pierres, il se plaint en termes bibliques: on le lapide; un caillou
enfin l’atteint, il se tait... C’est ainsi que depuis trois jours nous
sommes debout entre deux océans, tous deux en furie, chaque minute
alternativement qui nous recouvrent tout entiers,--la victoire et la
défaite, l’été et la saison fatale, la confiance et le désespoir.
Parfois tout nous est facile. Nous avançons sur des zones aux noms
parents et faciles, Mordancourt, Tricourt, Bersancourt, ou Ravillers,
Auvillers, qui nous poussent comme des trottoirs roulants. L’ordre de
victoire signé Maunoury nous arrive... On se le passe... Il flotte le
long de cette grève dure de tirailleurs, effleurant chacun, comme une
mouette... Nous sommes les derniers prévenus de l’armée, nous n’aurons
pas à le renvoyer. Pendant une pause, un sergent le roule en boule, le
met dans sa poche. Un officier vient le lui reprendre, comme à un chien
sa pierre, pour la relancer... Il est relancé... Il fait beau... Nous
repartons.
Soudain tout est pénible. Les bourgs ont des noms opposés, emmêlés:
Cœuvres, Ambleny. Une fois, plaisanterie du temps de paix, un poteau
indicateur donne même des anagrammes: Valsery, Laversy. La pluie
ruisselle. On s’essuie le visage avec des linges mouillés, on ferme
l’intervalle du col, comme un soupirail, avec ce qu’on a sous la main,
un journal, du foin. Nous courbons les épaules, nous halons une France
encore raide d’angoisse; nous halons, avec des arrêts, une victoire trop
large dans une rivière trop étroite. Nous nous allégeons de tout ce que
nous portions en surcroît, de tout ce que nous avions conquis, de sacs
en peau de chèvre, de casques à pointe, de paniers d’obus, que le
régiment derrière nous ramassera, puis rejettera dans une heure, et il
ne nous reste plus que notre pauvre écorce française, si amincie, déjà
usée. Seul Bergeot, qui fait collection de dragonnes allemandes, en
porte des douzaines, de toutes couleurs, pendantes à son ceinturon, et
semble une folie, une folie somnolent, muette. Il pleut... Dès qu’on
aperçoit un abri, un arbre, une maison, malgré soi on appuie vers lui et
on l’effleure une seconde. J’ai de la chance: j’effleure ainsi tout un
petit bois. J’effleure un hangar comble de cavaliers. Ils sont pressés
et debout, comme l’étaient de fantassins étendus et entassés, voilà un
mois, les ombres rondes des cormiers sur les routes de Picardie. Des
chevaux soufflent, tendus, tête tombée en avant, et nous serions comme
eux si notre cou n’était si court... Nous allons... Jalicot, qui, depuis
le 5 août, change toutes les cinq minutes son fusil d’épaule, le
change...
Parfois tout est juste... Juste la pluie elle-même: nous ne trichons
plus avec elle, nous ne nous plaignons pas; nous sentons que nous ne
sommes pas trempés jusqu’aux os, qu’en chacun de ces hommes mouillés il
y a au moins un point sec, duquel repartira, dès qu’il le voudra, la
chaleur, l’espoir: sec le fond d’un porte-feuille, sec un paquet de
lettres dans du caoutchouc, sèches les allumettes mêmes, le feu même...
Juste la victoire: nous sentons qu’elle fut gagnée parce que, à une
minute précise, nous avons été plus prudents et plus fougueux, plus
rusés et plus loyaux, plus haineux et plus magnanimes que les Allemands,
et le plateau a subitement penché pour nous, la matinée où tous nos
morts étaient plus beaux, plus grands que les leurs. Juste la guerre...
On s’est toujours battu... Justes--tant pis!--ces mitrailleuses qui,
là-bas, à l’extrême-droite, commencent à découdre notre ligne de paix;
et nous attendons sans crainte, nous nous ramassons sur ce qui nous
reste de cœur, nous courbons le dos de façon à bien être un nœud d’arrêt
sur cette déchirure...
Soudain tout est injuste... Les sillons, nous avons à les enjamber, nous
avons à suivre les ruisseaux... Injuste cet ordre de halte que nous
sentons arriver de trop loin, d’une ville où il ne pleut pas, ou du
centre d’un château... Injuste,--depuis 1870,--la défense de boucher nos
canons de fusil pour leur éviter la rouille. Injuste ce gros obus qui
nous escorte à l’aveugle, semant des monticules le long de notre chemin,
comme une taupe obstinée de la terre à nous poursuivre. Injuste de voir
marcher du même pas, tous transigeant, ceux qui dans la vie allaient
vite et ceux qui allaient doucement, de voir des êtres barbus et rouges,
dans la paix rasés et pâles, renoncer aujourd’hui à leurs manies, leurs
entêtements, abandonner leur vrai squelette. Le braconnier d’eau qui
toujours s’amusait à traverser à gué les ruisseaux, prend le pont. Le
cœur se fond de cette injustice. Le siffleur de music-hall ne siffle
plus. Artaud qui prétendait hier ne devoir obéissance qu’au colonel et
refusait de rentrer dans le rang--le colonel, par hasard, passait, il
avait obéi aussitôt--obéit à un premier soldat. Tous, ils sont,
injustice, comme si le premier des braconniers d’eau, le premier des
siffleurs, comme si l’orgueil dans chacun avait été tué ce matin.
Parfois tout est comique. Comme dans les vraies comédies, parce que les
gens ont des passions ou répètent sans cesse le même mot. Parce que le
plus avare a perdu son porte-monnaie. Parce que le plus vaniteux,
l’adjudant qu’on surnomme Gustou, porte sans le savoir suspendue à son
dos une pancarte qui dit qu’il est Gustou, et nous forçons un prisonnier
à l’appeler ainsi... Parce que le plus buveur a un bidon percé, et passe
son temps à tailler deux bouchons, l’un pour le haut, l’autre pour le
bas. Parce que le capitaine se retourne sur son cheval en disant, comme
toujours, sans y penser: Où sommes-nous? Parce qu’il s’approche pour le
féliciter de Lucis, le vieil engagé qui s’obstine à suivre malgré un
pied écrasé: «J’ai vu votre pied à la visite, lui dit-il, donnez-moi
votre main.»
Soudain tout est tragique. Il fait beau, tout est calme. Mais on ne sait
quel phare a tourné. Un télégramme annonce au capitaine la mort de la
mère Naudin. Il y avait dans le bataillon deux Naudin, et l’un est tué.
Le capitaine décide que la morte est la mère de celui-ci, déchire le
télégramme, se tourne distrait vers Gustou:--Où sommes-nous? lui
dit-il...
Parfois...
Soudain...
Parfois tout ce que l’on voit est étrange, étrange... On voit ce qu’on
n’attendait plus. On voit sur le pas d’une porte une femme qui nous
regarde. Une paysanne avec un enfant dans les bras, à ses pieds un
chien; on voit le passé d’un paysan heureux nous regarder en face. On
voit un vieillard gagner l’arrière avec deux bœufs, deux chèvres, deux
petits garçons, gagner je ne sais quelle arche avec de faux couples,
purs, mais vite périssables. On voit un soldat voisin avec sa capote
fendillée, le gilet sous la capote ouverte sans boutons, un vieux
plastron décousu à chaque pli, comme un homme qu’on peut feuilleter,
dictionnaire de misères. On voit un chien, il nous voit, il vient.
Parfois une glace de poche circule, on se la passe comme un journal.
C’est notre seul journal... On se voit... Il pleut: nous jetons peu à
peu tout ce qui nous alourdit, comme des choses collées à nous que la
pluie décolle; et tout ce qui était réparation sur nous ou placage,
confiance, espoir de retour, tombe, tombe...
Soudain, tout ce que l’on voit est simple. On l’attendait... On voit
près d’un mort étendu l’empreinte sur l’herbe d’un autre corps, d’un
blessé qui depuis fut enlevé. On voit un mort assis, adossé au talus,
son fusil écarté de lui par ses mains crispées, comme un aviateur
surpris dans une vrille qu’il n’a pas voulue, et qui a tiré le levier à
fond pour en sortir. A minuit, on traverse l’Aisne sur la poutre de fer
d’une écluse. On voit jeter à l’eau un gros réserviste qui a le vertige,
qui restait à cheval sur la poutre sans avancer, ni revenir... On monte
vers Fontenoy... Tout est simple: chaque trace, chaque cri devant nous
est maintenant un pas, une parole d’allemand. Guerre d’écoliers,
enfantine et terrible. On se cache derrière des murs; on entend crier:
«Achevez-moi.» On entend de la même voix: «Non! Non!» On n’entend plus
rien... Un blessé se met nu jusqu’à la ceinture, et court, comme un
plongeur, vers la Paix. Fontenoy est pris. J’entre dans une boutique
avec deux prisonniers, je m’assieds, je m’éveille, je les vois qui me
regardent, pacifiques, et l’un a cinq alliances au doigt, celles des
amis mariés qu’il a déjà perdus. Il me supplie. Il voudrait celle de son
lieutenant qu’on voit par la fenêtre... Il n’y aurait pas à sortir, il
croit qu’en se penchant... Le matin arrive... je leur fais enlever les
volets de la devanture, et notre commerce recommence...
Voici une heure sans poids, insignifiante... La nuit est ronde et
transparente, et les balles font sur elle un gémissement cristallin,
aigu, comme si d’un doigt mouillé et paresseux on caressait ses bords...
On voit un soldat assis près de nous, son fusil entre ses jambes, mais
ramené contre lui cette fois, la vrille est conjurée, il est vivant...
Nous avançons, nous dépassons le château: les hommes le défendent avec
des gestes un peu plus lents, un peu plus nobles qu’on ne défend une
cabane... Nous dépassons les lignes, nous sommes devant la nuit... Il
n’y a plus que des escouades déployées, mélange avec les nôtres de
zouaves, d’alpins, de Soudanais; nos morts sont seulement devenus des
inconnus... Devant la nuit même;... il n’y a plus qu’une tranchée
individuelle où un petit fantassin est agenouillé, les yeux vifs et
attentifs, tout seul au pied de la nuit, comme un souffleur.
Voici la dernière heure de la vie, de la journée... Il pleut... Des
ombres se glissent sans permission vers des villages pleins de lard qui
scintillent entre les lignes comme des pièges... Le mort que j’effleure
en rampant sur l’arête de la colline, des plis de son pantalon rouge
laisse couler deux ruisseaux d’eau de pluie... O pluie, si froide que
son visage tranchant déverse d’un côté vers l’Aisne, de l’autre vers
l’Oise... Partage de cette eau filtrée. Partage aussi de son sang... Je
glisse dans un ravin ouvert vers le Nord, vers les Allemands; sommeil,
fatigue, ma tête tourne, j’essaye en vain de remonter sur le talus, je
m’accroche à la racine qui, là-haut, dépasse; je ferme les yeux; j’ai un
éblouissement, et, comme un fantassin accroché à la selle d’un cavalier,
j’accompagne à son allure la France qui galope, je crois, qui tourne...
J’ouvre les yeux. Elle s’arrête... Voici la dernière heure. Un chien de
garde, derrière moi, aboie, garde la frontière. Un Allemand est étendu
sous mes pieds avec des balles éparses comme autour d’un dragon ses
dents brisées, et des chargeurs comme d’énormes molaires. Le chien
hurle, on le bat... Un Français bat un chien français... Voici la lune
derrière un bois déchiqueté... Il ne reste plus sur la terre livide que
la carcasse d’un grand feu d’artifice... Le froid élargit les lèvres
hésitantes de la bataille, et entre elles des corps rejetés comme des
noyaux... Il pleut: O pluie sur Prométhée ouvert! Une ferme tout à coup
s’embrase, s’écroule en une minute, et il ne reste plus debout que juste
la cheminée, par laquelle passe du feu... On me touche à l’épaule,
quelqu’un me touche,... mais notre corps maintenant bat si fréquemment
de lui-même, si souvent nos paupières clignotent sans notre ordre, notre
nez remue, un muscle dans nos bras s’agite, que je n’ai pas l’idée de me
tourner... Mais qui était-ce?... Le pays conquis hier est éteint; le
pays à conquérir demain brûle... Qui frappe ainsi à mon genou?... Des
têtes et des queues de constellations pendent au hasard entre les
nuages... Qui frappe à ma poitrine?... Pluie, qui ouvre le sol aux
charrues, et le rend impénétrable aux obus! Un mort a jeté autour de
lui, généreux comme un blessé qui part, sa musette, son bidon, une
lettre... Je reviens, longeant des groupes de fantassins qui dorment,
les mains hors de leurs capotes, mains blanchies par la lune, et par la
craie du plateau,--on n’aurait qu’à serrer ces mains, qu’à les prendre,
pour dire aux dormeurs sa pitié, pour les relever jusqu’à soi,--et
d’alpins enroulés dans leurs pèlerines, sans mains à étreindre, qu’il
faudrait, eux, redresser comme des momies, et le seul moyen de les
toucher serait encore de caresser leur visage. Dans une carrière,
d’autres soldats fatigués jetés en pile comme des jonchets et le
capitaine essaye, sans trop dérouler le tas, d’en retirer par les jambes
son ordonnance... Ceux qui prétendaient ne ronfler qu’étendus sur le
dos, étendus sur le ventre, ronflent... Parfois des corps un tout petit
peu moins boueux, des capotes d’un buvard moins avide qui n’aspire pas
toute l’eau, un visage plus innocent, plus pâle: ce sont les hommes des
renforts arrivés ce matin; les premiers renforts: car nous voilà au
point extrême où nous pouvions parvenir sans aide de l’arrière, où porte
de l’élan, de l’indignation le flot sans mélange. Depuis ce matin les
renforts arrivent, avancent tout violets et carmin, puérils,
transparents, dans notre torrent boueux; jusqu’à midi fanfarons, car
leur détachement fut formé pendant la Marne et dans toutes les gares on
les a fêtés comme les vainqueurs; mais leur voilà bientôt un jour de
guerre, et ils sont muets, et la glaise, la nuit, les auront façonnés
dans deux ou trois heures à notre image.
A mon tour, je m’éveille... Tout encore est ténèbres... Mais je sens,
partant de mes yeux entr’ouverts, une ligne de lumière se découdre,
gagner Drigeard à ma droite, Ségaux à ma gauche, et immobiles, car
chacun croit l’autre endormi, Drigeard et Ségaux ouvrent les yeux...
Ségaux pense, comme tous les matins, que tout est bien, vraiment que
tout est parfait...
Drigeard pense, pense que s’éveiller ainsi c’est tirer vraiment son cœur
de sa poitrine (Drigeard est répétiteur, il est sentimental), que c’est
le mettre dans sa main, le voir battre.
Ségaux pense que tout serait bien, tout parfait, mais sans ces renforts,
dont l’unique souci est de s’aligner sur nous, et même dans le sommeil,
pour s’orienter au milieu de tracas dont ils ne distinguent ni les
fracas ennemis, ni les amis. On en a toujours un accolé à soi, ombre
parallèle... ombre stupide d’ailleurs, avec ses plaisanteries de
manœuvres, qui crie, quand il fait chaud: «Une bonne grenadine au
kirsch!... Un bon Pernod!...»
Drigeard pense que refermer les yeux, c’est remettre son cœur en place.
Deux fois, trois fois, il les referme... Que de cœurs à rentrer
aujourd’hui!
--Celui que je plains, pense Ségaux, c’est le dernier tué de la
guerre... Je resterai plutôt, une fois signé l’armistice, étendu deux
jours au fond de la tranchée...
--Comme tout devient logique, tendre, pense Drigeard, si on le compare à
une pensée. Voici deux nuages qui se choquent, qui se confondent, comme
justement deux pensées... Voici un arbre qui s’évente, qui remue en lui
des oiseaux, comme une pensée... Voici une ombre qui se redresse, qui
s’appuie contre un mur... Malgré soi l’on songe à une pensée qui se
lève, qui s’accoude...
--Tout serait parfait, pense Ségaux, sans les renforts et sans Gustou
qui a cassé son dernier lorgnon. Il est quatre heures. Les six montres
que des blessés m’ont données disent quatre heures... Il va falloir que
je me mette en quête d’un bon fusil... ou que je retourne chercher le
mien à Fontenoy... L’officier qui m’avait manqué dans le moulin et que
j’ai cloué sur la porte doit être mort maintenant... J’ai dû repasser
près de lui, pour sortir; il m’a craché au visage... On voit encore la
lune... J’adore ainsi, au réveil, penser... Mais comme les pensées sont
illogiques, le matin... Je pense à la fois que rien ne m’est plus égal,
et que rien ne m’ennuierait plus que la mort!... Je pense au seul soldat
de plomb que j’aie jamais eu, cadeau du fils de notaire... Je jouais
avec lui seul des journées entières... Tantôt il était mon égal, tantôt
mon chef... Tout soldat me le rappelle... J’aimerais l’avoir, ce matin.
Voilà que je renverse ma gamelle; il n’y a que moi pour faire autant de
bruit en pensant!
--On ne se voit guère que de profil à la guerre, pense Drigeard, mais
chaque fois que je vois un visage français de face, il me semble qu’on
me paie avec une monnaie étincelante... Sept ans que j’habitais
l’Allemagne, j’en suis revenu si vite voilà six semaines que je sens
encore là-bas, au milieu des Allemands, ma forme vivre... C’est sur elle
que je m’amuse à tirer...
--J’entends Drigeard qui s’agite... Je vais prendre son fusil, car à lui
peu importe... Il tire, mais sans savoir qu’on vise; il tire comme à un
duel; à l’assaut, il charge le premier, criant fort mais en baissant les
yeux comme un amateur qui chante à vêpres, son arme à la bretelle;
toujours le premier, mais sans se douter qu’on a à tuer; inoffensif,
toujours avec les plus sanguinaires; toujours avec les plus courageux,
mais avec des précautions d’enfant, cachant son ventre dans sa musette
où il porte une assiette en aluminium, son cœur avec un cache-cœur...
--Ségaux s’éveille... Voici le petit jour... La nuit là-bas s’argente et
il suinte un jaune acide et pourri... Un coq chante...
--Un coq chante... Une fois seulement... Il y avait sans doute des
artilleurs dans sa grange... Voici le petit jour... Mon sergent se
retourne sur le côté droit et je retire doucement son fusil pour qu’il
puisse dormir... Il soupire... Dès qu’il dort il voit, m’a-t-il dit,
l’entrée d’un immense tunnel et des ingénieurs, des contremaîtres agiter
leurs lanternes et leurs casquettes... Mais il ne sait si le train va y
pénétrer ou en sortir... Que j’aime cette heure du jour!... Que je
l’aime à Néris quand je sors acheter les journaux, les souliers de mon
étage une fois cirés, et je croise les filles de la Pastillerie, qui
s’en vont par deux, tirant le haut de leurs bas à travers leur tablier.
D’ailleurs j’aime aussi la nuit, et midi, et le soir. Je suis bien connu
à Néris pour cela: j’aime tout.
--Voici ce que je ne peux voir sans m’accouder, sans poser ma tête dans
mes mains et la soulever comme un présent, voici l’aube. La nuit se
décolle de la terre, avec peine, comme un remède que l’on arrache, comme
un tapsia d’une chair malade. Les branches des sapins remuent doucement,
de bas en haut, et c’est de la terre que monte un souffle vertical. Un
nuage gris efface où il passe les étoiles, un nuage sale qui a déjà
servi, qui laisse des traces de craie... Voici l’aube... et l’haleine
effroyable du jour. On ressoude nos pieds à la terre par des soudures
douloureuses. Un astre s’est secoué sur le mien de ses roues brisées, de
ses chevaux morts, de ses maisons en ruines... Comme tout est net,
menaçant, comme toute chose me fait un signe sans répit... Comme tout
n’est que pierre, bois, et dure leçon...
--Le coq chante encore, mais moins clairement. On devine d’ici qu’il a
maintenant les deux pattes liées... Voici l’aube... Enfin je vois
l’arbre rond, hier invisible, vers lequel la brigade (sur des bulletins
de bagage volés à la gare de Soissons) nous donne l’ordre d’attaquer; il
est noir, mais on le devine doublé de rose et d’orange; on ne voit plus
que lui sur l’horizon; il a poussé en une nuit comme un champignon...
Quatre heures et demie... Il est temps que je secoue les hommes de
l’escouade; ils me demanderont l’heure,--Tu veux l’heure? leur
dirais-je, la voilà! et je leur glisserai à chacun une de mes montres...
Ils vont ouvrir les paupières, la bouche, relever leur foulard de leurs
oreilles et tout ce masque de chair et de linge qui sert contre la
nuit... Je vais secouer le capitaine,--il faut le secouer tous les jours
plus fort--dont il tombe chaque matin, tant je le secoue, un objet, son
stylo, son binocle, et les boutons mêmes, ces jours-ci, de sa
vareuse...--Où sommes-nous? me dira-t-il, et me reconnaissant, il
m’insultera, puis tirera d’une douille d’obus la thermo léguée par le
colonel et me versera du café... Au fond, tous les hommes sont bons...
ou du moins ceux dont le nom commence par S, je ne réponds que de
ceux-là, car c’est avec eux que j’ai vécu surtout, à l’orphelinat ou à
la compagnie, à cause de l’ordre alphabétique... Synnan, qui élevait des
coqs de combat (un de ses coqs aveugle avait gagné quinze matches), qui
m’apprenait la boxe, et il s’amusait à fermer les yeux pendant nos
assauts... Sembat, qui, comme tant d’autres au début s’était mis nu
quand il fut blessé, croyant avertir les Allemands, sur lequel ils
continuèrent à tirer, qui fut tué nu; il m’apprenait mes provinces et
mes préfectures; nous en étions au Massif Central quand il fut tué... Où
nous sommes, mon capitaine? Nous sommes dans le Soissonnais, chef-lieu
Soissons...
--Tendrement je t’appelle, amour des combats, qui secoues tes ailes
pleines de rosée, et te coules dans la forme vide du génie de la nuit
comme le ramier dans celle de la chouette! Voici la première haleine du
jour; un vent chargé et son brouillard soufflent sur les cyprès,
ensoleillés, et les attisent... Comme on voit un paysage à travers un
train qui passe, comme on voit un chien qui court à travers une
palissade, quel beau jour j’aperçois en ouvrant et fermant les yeux!
Voici sur les murs, sur les toits du village les couleurs du pêcher, de
l’amandier en fleurs; tout ce qui était blanc a soudain la pudeur de
ceux qui ont dormi,--et les paupières des dormeurs sont mauves dans
leurs visages pourpres. Changerais-je ce réveil, Drigeard que je
suis--tous ces hommes aplatis autour de moi comme des aviateurs
tombés--accepterais-je de troquer ce réveil contre mon plus grand deuil,
contre une tempête, contre une honte sans issue? Suis-je au jour le plus
triste ou le plus fier de ma vie? Changerais-je ce réveil pour un
rendez-vous dans Paris, là-haut, rue de Dunkerque, pour une aurore dans
Ispahan? Dois-je être heureux, dois-je frémir de voir sur mon petit
secteur les armées se heurter non par ce qu’elles ont de plus cruel et
de plus dur, non par des coloniaux aux crânes rigides, par des
casques,--mais par des notaires, des professeurs et tout ce qu’il y a de
plus sensible dans le Forez?... Une heure, et nous allons partir, aller
vers un ennemi qui nous attend debout, sans batailles dans des réseaux
de tranchées, sans défilement dans des sapes, et les plus grands mots
aussi se heurtent en moi, ce matin, directement, sans réseaux de
dialectique entre eux qui les amortissent, le mot infini contre le mot
matière, le mot mort contre le mot vie, le mot Deutschland (même pas
traduit) contre le mot France... Le soleil va se lever, et on le
plongera dix minutes dans un jour qu’il n’aura pas le temps de colorer.
Puis il pleuvra. Déjà Ségaux tourne son fusil vers le levant et vérifie
si le canon est propre. Déjà, par plans horizontaux, la compagnie
s’agite; des hommes rampent, se heurtent et s’arrêtent tête-à-tête, se
parlent comme des fourmis. Du film qu’on va jouer les premiers rayons et
les premiers faisceaux de mitrailleuses ne donnent encore, sur ce
plateau crayeux, qu’une poussière incertaine, et nous, épars, nous ne
sommes qu’un titre qui tremblote à peine, de ses pauvres lettres
inconnues... Le lieutenant assis étire en tous sens deux bras qui
semblent partir l’un de son cou, l’autre de son ventre, et il semble, en
ombre chinoise, une idole à cent bras mutilée de tous moins de deux...
Il dit quelques paroles brusques que nos voisins nous transmettent de
plus en plus douces, et chaque homme est un filtre pour chaque homme. Il
souffle dans un clairon rauque, et l’écho aussi répète là-bas son appel
sans rudesse... Il faut partir... Le mot lâcheté appuie contre le mot
patrie... Le mot mort, sans raison cette fois,--il a chargé de
biais,--contre le mot village... O village, que je ne reverrai plus, car
je m’élance et je sens que des balles vont casser l’une après l’autre
chaque part de mon corps, comme une pipe à la foire. Village où les
habitants halètent encore, endormis dans leurs chambres closes, avec des
trous, comme pour des insectes pris, ou des losanges dans la
persienne... La servante se lève à tâtons, s’accroupit devant la cendre
d’hier, prépare le foyer, et l’aube sur sa nuque, le feu sur son visage
luttent, se disputent la plus pauvre créature humaine... O guerre,
entends chaque artilleur qui accroche sa pièce au caisson accrocher un
de tes ceinturons!... O patrie, une minute encore et tu vas respirer, et
de ton sein qui prend haleine me pousser dans du plomb fondu... O
France, laisse-moi te brouiller de la main comme un jeu auquel on ne
jouera plus de tout le jour, de toute la vie... O Béarn, chef-lieu
Orléans! O Compiègne, chef-lieu Albi... te brouiller avec tous mes
autres jeux, pour toujours, pour toujours inutiles... O Nuit, chef-lieu
Poitiers! O Molière! O bras nus!...
O France! O Bien-Aimée!
Septembre 1918.
REPOS AU LAC ASQUAM
Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois; moi
j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je
le secouais au hasard, comme on secoue un sablier; dans votre cœur un
coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare,
parfois vous ressentiez jusqu’aux secondes, et vous fermiez les yeux.
Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un
ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus;
moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à
taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de
paroles sensées, de pensées communes, qu’en ajustant l’un en face de
l’autre nos visages... Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies
qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles
deux, quand le train fut parti, et soutenant vos coudes, vous firent
marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux
qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet
argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs,
accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les
installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc
dans leur bouche comme s’ils allaient, eux aussi, partir, mourir... Mais
tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma
méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus
rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers
gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir
un autre homme: un ingénieur, et toujours parler et avoir des
moustaches; un saint, et ne plus être libre l’après-midi; un enfant, et
boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que
j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.
Aujourd’hui,... je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes.
Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme
on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche pour que
la lumière soit meilleure et je vous écris. Le lac au-dessous de moi
supporte des îles légères et les sapins des radeaux détruits par l’hiver
vont à la dérive. Des oiseaux-mouches forent trop vite les fleurs de
pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de
la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la
graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure,
une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un
oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il
cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi,
soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les
roseaux, les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour
les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied
rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin,
sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des
criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à
l’autre, bien qu’en sifflant des danses nègres qui, nous, nous feraient
chavirer. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac
et un soleil à gauche, et rien à droite.
Où je suis? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant
même, instant critique, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses
qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme
bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur
moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a
une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le
matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de
biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées
contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans
toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, avec les
sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons,
des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs
yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eue la nuit. Nous
suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux,
réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues; et
l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les
lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau
des quartiers les plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac
tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street. A midi ce fut
Portsmouth, où je présidai sur la plage la réunion des enfants qui
vendaient leurs animaux favoris pour leurs filleuls de France. Ils
étaient là une centaine, graves, enthousiastes ou consentants, excepté
Grace Henderson, qui se cramponnait à son veau blanc et qui pleurait. On
le lui achetait vite, en le lui laissant par pitié, mais son frère la
forçait à le revendre, et trois fois elle eut à souffrir, à se débattre,
à maudire la famille et le devoir. Il y avait des oiseaux de Cuba, qu’on
achète avec les cages; des oiseaux du pays, qu’on achète pour les
relâcher; des tortues qui se vendaient mal, car elles portent gravées
sur le dos les initiales de leur premier maître; des chèvres; et il y
avait des animaux pour lesquels aussi la vente était un sacrifice, des
chiens tristes qui ne résistaient pas, qui se vendaient eux-mêmes; un
petit éléphant qui retenait sa maîtresse par sa ceinture,--elle
cédait,--par la manche,--elle craquait,--et il n’osa prendre sa natte.
Les gouvernantes, pour consoler, achetaient vite à leurs enfants un
autre animal, et lisaient à tour de rôle, sur un stand, les lettres des
filleuls:--Venez chez moi, j’irai chez vous, écrivait Jean Perrot, et si
je meurs je veux vous voir... Des professeurs s’étonnaient que les
enfants français eussent tous un langage rythmé... Puis vinrent des
forêts vertes coupées de torrents où les petits garçons qui pêchaient la
truite à deux mains, n’osant bouger, n’osant crier, nous acclamaient
d’un clignement d’œil. Puis vint Tamworth, pays des mulots, où les
chouettes sont si grasses qu’elles ne peuvent se percher de face car
elles basculeraient. Puis vint Sandwich, où un Lithuanien agitant son
drapeau national protestait tout seul contre la conscription, puis vint
le lac Asquam, et cette terrasse où depuis je suis étendu, au pied d’un
bouleau fluet et géant qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui
chavirera s’il lui pousse une autre feuille. J’ai pour hôtesse Mrs
Green, la fermière, qui porte un grand sarrau rayé, des cheveux gris en
natte sur le dos, un lorgnon, mais qui tire à la dérobée la queue des
veaux et se bat avec le coq. Quand un mot s’attarde dans mon stylo, je
le secoue de ma chaise longue dans le lac... Mais parfois c’est en moi
qu’il hésite, et il faut que je me lève moi-même, que je m’accoude,
parfois me penche.
Avec qui je suis? Avec deux amis, un forestier, et un poète australien.
Le matin est à Carnegie, le forestier. Dès six heures, d’une nage droite
à travers les îles, où chaque propriétaire impose son heure officielle
selon qu’il veut voir lever ses enfants tôt ou tard, il me conduit à son
district. Les bêtes silencieuses s’éveillent dans les bois qui ont
encore leur nom indien, le rat musqué se lève, le héron bleu vole d’une
presqu’île à une île, de l’île à un îlot, vole vers Midi. Nous
débarquons à la hâte, évitant le naufrage, car un sapin coupé glisse
déjà du haut du toboggan vers le lac; nous allons à la scierie par un
chemin jadis couvert de sciure, mais qu’il a fait goudronner depuis
qu’il y perdit sa chaîne d’or. Il m’apprend le secret qui fait
distinguer le pin rouge, le pin blanc, le pin noir; assemble son équipe
de bûcherons qui va partir pour la France, me force à leur dénoncer en
français nos plus grands arbres, le chêne, l’orme, et je sauve avec
peine les hêtres, vos préférés. Dans les raccourcis nous allons, sous
les ronces, dignement, en gens qui ne parlent pas la même langue, et pas
un de ces gestes nobles n’est perdu, mon amie, car la forêt est pleine
de lynx. Dans les clairières, il me montre les restes des feux de bois
qu’il a allumés depuis son enfance, et les tisons de vingt ans
noircissent encore les doigts. Attendri, il s’assied, douce amie, il
rêve... et soudain quatre petits blaireaux, amie adorable, sortent
effarés de terre; de vrais petits blaireaux, mon cœur. Nous les
attrapons: ils piquent, ils se débattent; nous les caressons, mon amour.
Mais le soir est à Rogers, l’Australien. Tout est obscur, tout
invisible, on ne voit qu’un point rouge, le cigare de Carnegie qui
pagaye sans bruit sur le lac. Mais, à des milles, l’arbre privilégié qui
annonce chaque soir la lune soudain tout entier étincelle. C’est
qu’arrive une lune entière. Tout est radieux, tout éclaire. Des rochers
affleurent, polis comme des os de seiche. Autour du lac le reflet des
forêts, cassé et saccadé, devient une bordure égale. C’est l’heure où
les Indiens donnèrent un nom à ce qui nous entoure. Les Montagnes
Blanches deviennent blanches, les bouleaux jaunes jaunes, bleus ces
hiboux. Chaque plan du lac semble à un niveau différent et la lune ronge
l’eau aux écluses. Nuit divine, ce soir, où les Montagnes blanches sont
d’argent, les bouleaux d’or! Voici l’heure enfin de choisir, ma maison,
mon âme, le nom que je veux vous donner! La grenouille taureau gémit; le
loon, cygne noir du lac, pousse un cri tour à tour éclatant et voilé,
car il plonge sans cesse sa tête et la ressort. La vraie lune s’écarte
sans en avoir l’air de la fausse lune... Mais Rogers s’obstine à ne pas
se taire. Il veut que je lui parle de Seeger, qui est mort, de Blakely,
qui est mort, car tous les poètes américains ont été tués avant qu’ait
commencé la guerre américaine. Il s’obstine à parler français sans
permettre que je l’aide, et tourne autour des mots qu’il ne sait plus,
autour du mot «débonnaire», autour du mot «échelle», du mot «sérénité».
Réfugié au cœur même du mot, je l’attends, sans l’aider, placide, au
cœur d’un nom propre quelquefois, dans Baudelaire en ce moment,
opprimante statue. J’y suis depuis une minute. Dieu sait si je me
tais... Puis Rogers me lit ses vers, qu’il désire adapter pour l’Europe,
car les mois en Australie diffèrent trop des nôtres.
--Juillet a gelé les rivières, récite-t-il, et les ponts inutiles sont
rassemblés dans la grange...
Je lui fais signe, il comprend, il corrige lui-même:
--L’été a gelé les rivières, et les ponts...
Le loon chante. Le lac flamboie, c’est Carnegie qui allume un second
cigare. Rogers s’émeut, prend ma main, et tourne autour d’un mot sur les
loons à la fois et l’amitié, que nous aussi en France, hélas, nous
ignorons.
* * * * *
Un orage?...
Quand la tempête éclate; quand par millions, les propriétaires des
cottages amènent sous l’averse le pavillon à sept raies rouges; quand un
éclair vous laisse apercevoir, dans l’auto qui précède, par le mica de
la capote, les ombres de deux têtes graves; quand l’oiseau noir aux
ailes rouges rentre ses ailes; quand les progermains, baissant leur
fenêtre à guillotine, se sentent soudain isolés, vaincus, et pleurent;
quand sur les gazons publics la foule se précipite sous les tentes des
sergents recruteurs et les aide à pousser à l’abri leurs réclames,
torpilles et mortiers; quand la mère en knickerbockers à califourchon
derrière la motocyclette pourpre essaye en vain d’étendre la main vers
le bébé qui sommeille dans le side-car; quand sur les clochetons des
granges tournent affolés, mais en mesure, les cerfs d’or, les chimères,
les vaches d’or; quand sur l’avenue vide reste un soulier plein d’eau;
quand un coup de vent soulève la page du comptable manchot, et qu’il la
retient de la pointe de sa plume, appelant à l’aide; quand on n’entend
plus sur les trottoirs, sur la mer, sur les bastingages, que la
pluie...--puis, quand un rayon descend, qu’un nuage tranchant le coupe,
qu’il tombe; quand l’arc-en-ciel vacille, sa gauche sur le béton du quai
de Salem, sa droite sur la mer; quand on retire dans un coin du ciel,
comme la dernière allumette en réserve, le soleil, qu’on l’attise, quand
il flambe enfin; quand la lumière victorieuse bat d’un centimètre, sur
la terrasse, la goutte partie de cent mille fois moins loin qu’elle;
quand la demoiselle de magasin se précipite en riant vers son amie dans
le magasin d’en face; quand le progermain remonte sa fenêtre, voit des
dieux gras et solides, mouillés jusque sous leurs fourrures, lutter
jovialement entre eux, et Erda glisser, Erda tomber, car le ciel est
glissant, en ouvrant ses grandes jambes blanches; quand le bébé dans le
side-car reçoit sur le nez la dernière goutte et crie...--puis, quand
les nénuphars se haussent au-dessus de la couche d’étang nouvelle; quand
le fermier en bottes va vider de leur eau les pots de résine et de sirop
d’érable; quand un enfant, il ne sait pour quel bonheur, veut brûler du
papier d’Arménie; quand le voyageur, au tournant du cañon, descend de
son mulet, le caresse... le caresse... et soudain remonte vite, car il
veut garder sa place sèche, et car l’orage recommence; quand le soleil
disparaît à nouveau, quand la pluie retombe, s’acharne, la même dont on
reconnaît les gouttes;--alors je pense à lui, Seeger, qui aimait les
orages, et je frémis...
--Comment est mort Seeger? demande Rogers.
Dans un mois Rogers part pour la guerre, et il ne perd pas une occasion
de savoir comment les poètes, ses collègues, y sont tués. Il serait bien
étrange que deux poètes fussent tués de la même façon, de la même exacte
façon, et chacune de leurs morts est une mort qu’il n’aura pas. Il ne
divaguera pas, comme Brooke, disant au hasard mille prénoms, et mourant
au premier nom de femme. Il n’aura pas le temps, comme Dollero, de
m’écrire trois billets, le premier avec une brindille et son sang, me
disant adieu pour toujours, le second avec le crayon de l’infirmier,
espérant me voir, le dernier avec le stylo du major, confiant,
heureux... inachevé. Il ne tombera pas mort, comme Hesslin, le poète
allemand, sur le dos d’un sergent mystique qui se releva lentement avec
sa charge et l’apporta sans se retourner à l’ambulance. Il lui faudra
une tombe entière, puisqu’il ne mourra pas comme Blakely dont les
pauvres vestiges tinrent dans une boîte à palmers. Ce ne sera pas au
crépuscule, comme Drouot; à midi, comme Clermont. Si Seeger est mort à
l’aube, il ne lui restera plus guère que la nuit... Nuit amère, qui se
perpétue sous les jours comme un sombre fraisier... Nuit douce, avec son
lac, ses loons, nuit sur les paquebots de Sidney, où le monde-univers se
tait, où il n’y a plus frottant contre la pensée d’un poète que tout le
bruit d’un vaisseau qui glisse... Nuit près d’une source de France, où
l’on souffre à peine de sa jambe fracassée, où l’on mâche du cresson...
Nuit obscure, avec soudain, au centre, chaque rayon découpé par le
velours noir, le soleil!... Heureux qui meurt la nuit!
--Comment est mort Seeger? Le connaissiez-vous?
Rogers est astigmate, il a deux grosses lunettes d’or à verres
dissemblables et il vous pose toujours, aussi, deux questions à la
fois... Oui, je l’ai vu... Une fois, au Luxembourg, l’été; il entrait
dans le jardin irréel, peuplé de Parisiens fantasques et tendres, et
ceux qui se sentaient trop lourds pouvaient acheter de petits ballons à
la porte... Une autre fois, chez un ami qu’il avait voulu voir
l’avant-veille, sans le trouver et il avait laissé un distique,--la
veille, et il avait laissé un sonnet. Mon ami se laissa surprendre au
lit le troisième jour sinon il aurait eu au moins une ballade.
--A-t-il souffert? Avez-vous lu ses derniers vers?
Car Rogers recueille aussi le dernier poème de tous les poètes tués. Il
recueille même leurs dernières lettres en prose, où parfois, comme les
armes d’un guerrier qui s’habille un peu vite dans son appartement, deux
mots par hasard se heurtent, riment,... et l’on tressaille. Dernière
lettre écrite à une tante entre les deux derniers poèmes, où malgré eux
ils emploient le nom poétique, l’autre ne venant pas, où ils disent «les
coursiers», les «pleurs», le «glaive», et sont contraints d’être un peu
ironiques. Derniers poèmes où presque tous voient la mort, et juste
comme elle devait les surprendre, exactement: Seeger comme une amie
envieuse à un rendez-vous, Dollero comme un orage, avec trois oiseaux,
Blakely comme un monstre sans tête--et où Brooke seul prévit tout à
contre sens. Oui, pauvre Brooke qui nous disait à tous:--Si je meurs,
songez que dans une terre étrangère, toujours il y aura un coin de notre
terre, qu’une poussière plus riche que la terre y sera contenue, un
corps d’Angleterre lavé par les rivières anglaises, brûlé par le soleil
anglais, un corps horizontal, tendu sur la ligne de tous les ancêtres
anglais...--et qui est mort sur un bateau, et qui fut jeté à la mer,
avec le boulet qui maintient vertical son suaire. Et, plein de pitié,
mais mis en méfiance de sa divination, feuilletant les autres poèmes, on
ne croit plus exactement ce qu’ils affirment, on ne croit plus que
l’amour est juste «une rue ouverte où se précipite ce qui jamais ne
revient, un traître qui livre au destin la citadelle du cœur, un enfant
étendu». On se butte un peu, on vous contredit, pauvre cher Brooke,--on
s’entête à croire que l’amour est une rue, si vous le voulez, mais
fermée, ou un traître, mais alors un traître qu’on trahit, et parfois
l’on voit ce doux enfant vertical, flottant tristement dans l’air.
Comment Seeger est mort?
C’est l’été. Tout ce qui empêche de respirer l’été, son képi, son
masque, il l’enlève. Il tient son cigare derrière lui, à cause de la
fumée; le voleur de la compagnie le lui vole, et Dieu merci, car ses
mains après sa mort ne se brûleront pas sur lui. Puis il s’étire, mais
sans lever les bras, à cause des balles, les bras en croix. Il a juste
une minute à vivre. Votre montre est devant vous, avec son cadran à
secondes. Une minute moins cinq secondes et il va mourir. Il a dans sa
poche le flacon d’héliotrope, qu’il va écraser en tombant. Avant qu’il
soit mort vous n’avez même plus le temps maintenant de tracer cette
courte phrase qui lui servait de devise, qu’il écrivait avant chaque
poème, au sujet des peupliers. Trente secondes. Si c’est un obus, on
charge le canon. Si c’est une balle, le soldat allemand tapote son
chargeur, le glisse. Quinze secondes. Oublions qu’il va mourir. Ne
parlons plus de la mort de Seeger. Seeger lève la tête. Le ciel est tout
bleu. Un peuplier, oui, un peuplier se dresse à l’horizon. Seeger gravit
doucement la marche de tir. Un oiseau, oui, un...
* * * * *
Ainsi ont passé mes trois jours de repos, et aujourd’hui il est midi. Je
pense à vous qui d’Europe m’écrivez chaque semaine une lettre d’humeur
inconstante, dont le papier même chaque fois est d’une autre couleur, et
chacune est lancée par un phare qui tourne... L’amour est un cheval qui
se cabre, une antilope qu’on attelle, un traître fidèle... Le soleil est
juste au-dessus de moi maintenant. J’écrivais, pour épargner mes yeux,
dans l’ombre de ma tête; la voilà comble; adieu, amie. J’écris un
dernier mot, j’écris ton nom en plein soleil.
Juin 1917.
LA JOURNÉE PORTUGAISE
AU MAJOR CARLOS DE ALBUQUERQUE
DE SANTA ROSA Y OVAR.
Comme j’étais en grand uniforme, tous nous suivaient. D’abord les
fillettes, un peu plus âgées, dans ton pays aussi, que les petits
garçons et qui les portent là-bas au fond d’un panier sur leur tête.
Dans Maureria elles étaient nues, dans Lapa, où l’ambassade d’Allemagne
jadis avait protesté, on les enveloppait d’indienne. Puis les mendiants,
reconnaissables à la plaque de cuivre sur laquelle est gravée le mot
mendigo. Puis les pêcheuses d’Ovar, ceintes d’un cordage, comme vos
monuments manuelins, et qui ont les yeux de chaque côté du visage, de
sorte qu’au lieu de me suivre elles devaient me dépasser pour me voir.
Les marchandes de fuchsias, car on ne vole jamais les fuchsias au
Portugal, abandonnaient pour nous leur boutique, et venaient enfin les
orphelins de Belem, en sarrau rose rayé de carmin, qui tous en cette
minute, ignorants comme ils sont de l’âge qui doit séparer enfants et
parents, certes me désiraient pour père.
--Que voulez-vous, me disais-tu! c’est de même à Paris quand il arrive
un Portugais.
Tous pieds nus, marchant dans leur soleil avec moins de bruit que les
Lapons dans leur neige, et quand résonnait près de nous un talon, nous
sentions que passait un être moins dévoué. Alors, en effet, c’était un
de ces Espagnols venus au Portugal espionner comment finissent leurs
trois fleuves, ou bien l’homme de police chargé de crier sur mon
passage: Vive la guerre et Vie à la Vie; ou bien c’était la Reigini, de
la compagnie italienne, amortie de fourrures au cou, aux poignets, aux
chevilles, là où étreignent les amants, et qui rougissait, du même
bâton, ses lèvres et l’angle de ses yeux. Il y eut cependant un vieux
monsieur en bottines qui tint à nous accompagner, qui même m’arrêtait,
comble d’admiration, montrant mon sabre et voulant savoir--dans un
français qui ignorait les verbes, comme le tien--pourquoi le fourreau en
était bosselé.
--Guerre? Bataille? interrogeait-il.
--Non, répondais-je. Valise.
Par le tramway, puis le funiculaire, écartant ainsi d’abord ceux qui
n’ont qu’un sou, puis ceux qui n’en ont que deux, avec les riches seuls
nous montions à Alcantara. Tu me présentais Lisbonne en me plaçant,
entre les palmiers, au point calculé d’où chacun cache une cheminée
d’usine--ils fumaient--puis, autour d’Estrella, tu me faisais avancer en
cercle jusqu’au moment où les jours de ses clochers se couvraient et
d’où je pouvais les traverser tous deux à la fois d’une flèche. De là
enfin, car j’étais fatigué,--mais à la condition que nous verrions
l’après-midi le château construit en cannes à pêche,--tu consentis à
redescendre vers le port. Les places longues de ta ville, avec leurs
mosaïques noires ondulées, semblaient arrosées d’encre fraîche. Sur
chaque façade, le Louis XV des fenêtres et le chinois des toitures
luttaient sans pouvoir s’atteindre, les dentelures de l’un reculant sans
courage dès qu’attaquaient les dentelures de l’autre. Dans les rues à
pic, les enfants d’un an dormaient à même le pavé, leur corselet remonté
aux épaules, sur le trottoir leur tête énorme autour de laquelle ils
tournaient quand passaient les automobiles. Collées aux faïences des
maisons les fillettes nues, et, au balcon le plus haut, sans autre
intermédiaire aux autres étages entre l’impudeur et l’amour, vos jeunes
femmes aux tempes moites, gantées de jaune, vêtues de mousseline, avec
des bas noirs à ramages et des feutres blancs. Appelées par le bruit,
des jeunes filles passaient la tête à travers les grilles des
rez-de-chaussée, et, prisonnières, fermaient seulement les yeux quand
nous les regardions. Si nous approchions plus près, elles devenaient
sourdes,--plus près encore, sans souffle et pâles. Puis par les rues
sans honneur dont les perroquets, au-dessus de chaque porte, en crient
l’énorme numéro, notre cortège dessinant la figure de circonstance
autour de chaque point historique, le cercle autour du pavé où le roi
fut tué, l’ovale autour du banc d’où Pombal expulsa les jésuites, nous
arrivions aux colonnes, au Tage. Accoudés aux balustrades du fleuve, car
il coule au ras de la place, et il faut même gravir deux marches pour
embarquer, tu me montrais le _Vasco-de-Gama_, votre croiseur amiral,
dont les officiers ne peuvent aller qu’à cheval dans Lisbonne;
l’_Adamastor_, qui emportait en vacances sur l’autre rive le pensionnat
des fillettes illégitimes--les mères disaient adieu en pleurant, on
entendait de l’autre côté du fleuve les pères dans l’attente pousser des
cris de joie--et le navire sans pont où l’on verse pêle-mêle les lettres
de cuivre qui composaient les noms des soixante navires allemands
confisqués, pour que vos littérateurs y trouvent le même nombre, en
poètes et en rois, de noms portugais. De grandes raies étincelaient
parfois sous la houle, et c’étaient les aiguillages qui déportent le
navire vers Halifax ou Pernambouc, et de monstrueuses barques à voile
roussie passaient, avec une proue recourbée, des yeux de cyclope peints
à l’avant, et un ne leur suffisait pas, chacune en avait deux.
--Des barques romaines! disais-je.
--Non, disais-tu, portugaises.
Un nuage voilait le soleil, s’écartait, et Lisbonne se fermait et
s’ouvrait comme un éventail. Tout ce qui roulait de ta ville de plâtre
tombait dans un bateau à quai. Sur les hampes des palais tremblait l’air
qui s’agite autour des sismographes. Les chiens éternuaient, hésitant à
entrer dans cette mer poivrée. Les cortèges de onze heures passaient,
c’étaient les unionistes en courroux, car on venait de rétablir à cause
de la guerre les décorations et, pour tous, y compris les décorés, la
peine de mort. C’était le corps diplomatique qui mettait au paquebot
l’une de ses trois femmes, les attachés en costume chantant la phrase
commune des hymnes nationaux, les seconds secrétaires portant les
cadeaux du départ, les voiles de lin bleu à paniers rouges déployés, et,
passant de leur poche, les encriers à sonnette, les Saintes-Madeleine
d’ivoire dont la petite robe de soie était dans la malle et qui étaient
nues. C’était l’autre officier de ma mission, poursuivi implacablement,
car tu lui avais expliqué qu’on ne donne jamais aux mendiants portugais,
qu’on leur dit «Tenez patience!», qu’ils s’arrêtent alors brusquement,
mendiants qu’ils sont, comme si on leur indiquait enfin pour la première
fois une recette à la vie, mais il disait «Tenez patience!» aux
marchands de journaux, aux bouquetières, aux vendeuses de soles, à tous
ceux pour qui ta phrase était un commandement à le suivre, et aussi ils
le suivaient patiemment, attendant qu’il sût le portugais pour acheter.
L’air brûlait, mais léché par des langues de glace. Les autos
descendaient l’Avenida à toute vitesse, celles des hauts fonctionnaires,
qui ne craignent pas les procès, tournant en zig-zag autour des
lampadaires du milieu. Des hommes nègres armés de tuyaux en caoutchouc
flattaient de la main les palmiers les moins bouffis; je te demandais
s’ils les gonflent, tu m’expliquais qu’ils les arrosent. Sur le Rocio
tous s’assemblaient déjà devant le Club aux chapeaux verts, debout ou
assis face au cadran de la gare, car on allait passer à l’heure d’hiver,
de midi revenir à onze heures, et recevoir en sieste ce que chez nous
l’État distribua en sommeil. A demi dégagés de leurs façades noires aux
portes bordées de gris-bleu, les horlogers sans nombre de la cité
s’agitaient, assurant qu’il faudrait tourner onze fois la grande
aiguille, marquer l’arrêt même aux demies; et souriaient d’attente et de
volupté, aux terrasses des cafés, tous les pères avec ces trois filles
qu’ils mènent le soir, au coucher du soleil, sur l’Océan, voir jaillir
le rayon vert. Midi moins une. On levait les jumelles... Midi. La petite
aiguille reculait simplement d’une heure, et les horlogers rentraient de
dépit. Les pères devenaient soudain tristes, les filles caressantes.
Reçues dans cette heure superflue, les Brésiliennes en escale souriaient
à ce temps d’Europe qui les prenait en se pliant comme un hamac, et, au
fond d’une double paresse, dans leur calèche, des orientales à sourcils
bleus laissaient tourner vers nous la voiture pour n’avoir point à
tourner les yeux. D’un mot, car tu sais tout, tu m’expliquais pourquoi
ces êtres superbes sourient aux officiers français, pourquoi ils étaient
gais et tristes, bavards et muets, constellés avec des bijoux, et cet
autre les deux seins nus:
--Cocottes... disais-tu.
* * * * *
Ton doux pays était pour moi, depuis deux ans, le premier où il n’y eût
pas la guerre. Il me fallut longtemps pour retrouver mes yeux de paix,
pour ne pas, quand riait une vieille femme, quand venait un passant
radieux, sentir en moi la joie qu’un fils fût en permission, qu’un
blessa fût sauvé. Je me précipitais vers la vitrine entourée soudain par
la foule comme vers dix mille prisonniers, comme vers Saint-Quentin
reprise, et c’était un chien de porcelaine qui remuait la tête en tirant
la langue. Quand tu me présentais à un de tes amis, je répondais avec
mille précautions, mille scrupules, comme chez nous où l’on doit--pour
éviter tout impair--parler aux gens inconnus comme s’ils étaient, et
depuis leur naissance, seuls au monde. Je bavardais avec les
grands-mères et leur petit-fils sans paraître soupçonner qu’il avait été
jadis besoin, pour former leur groupe, une minute, d’un fils ou d’un
gendre. Parfois, à l’aube, un mendiant sous ma fenêtre agitait sa sébile
et je me réveillais brusquement au matin, envahi de quêteuses, d’un de
nos dimanches serbes, belges ou roumains. Beau pays où les machinistes,
les porteurs de pianos, n’étaient pas devenus--l’art par la guerre
consterné!--de pauvres êtres fluets, et où les femmes ne marquaient pas
dans les bureaux et les tramways la place d’un homme absent, la femme en
demi-deuil celle d’un disparu, et où il nous fallut vivre comme j’aurais
vécu, voilà trois ans, dans un pays où la mort n’existe pas, plongeant
au hasard le bras dans les cœurs, parlant du passé, du futur, comme dans
un pays d’enfants...
--Saluez ces officiers, car ils nous apportent la guerre!
Ainsi, les trois Anglais et les trois Français de la mission, nous
présentaient aux troupes vos généraux. C’était sur les terrains
d’exercice usés par l’école du soldat, sur ces places qui se ressemblent
dans tout le globe comme deux crânes chauves, car l’on y voit la trame
même de la terre. C’était à Thamar, entre la papeterie et les cloîtres
indous, habités d’abeilles et boursouflés comme si toutes s’acharnaient
sur ces marbres; à Braga, au pied des trente églises, dans votre seule
ville où l’ombre des maisons dans la rue ne soit pas chinoise, sur la
place où les bornes milliaires de la voie romaine, rassemblées--et plus
heureuses encore que les dates latines leurs contemporaines, toutes
télescopées,--n’étaient plus espacées que de cinq mètres; à Evora, où
l’on met en pension, car partout ailleurs en Europe ils succombent, les
chimpanzés qui n’ont pas un an. A ces paroles les civils se
découvraient, et nous sortions nos mains de nos poches pour prouver je
ne sais quelle innocence, comme celui qu’on soupçonne d’y caresser un
revolver.
Mais le général anglais voulait féliciter vos officiers. C’était lui qui
commandait l’armée britannique à Tsing-Tao, et il avait parié avec
Dobell, du Cameroun, au premier général anglais qui entrerait en
territoire allemand. Tous deux y furent le même jour, à la même heure,
mais, à cause de la latitude, le nôtre était proclamé gagnant. Il
s’approchait, bienveillant, honorable, du colonel portugais et tu étais
son interprète.
--Dites au colonel, disait-il, que je le remercie!
--Colonel,... commençais-tu en portugais, et tu partais pour un discours
immense où nous saisissions les mots les plus divers, le nom de Rome, le
nom de Londres, des noms de fruits, des prénoms--car vous adorez les
prénoms dans votre peuple où il n’est que cinq noms de famille--et le
colonel s’inclinait.
--Commandant,... te répondait-il, et lui aussi prononçait une phrase
avec des mots abstraits; une autre avec des noms de villes,
françaises cette fois; il s’agitait, devenait rouge au mot de
Joinville-sur-le-Pont; tu l’approuvais en hochant la tête, et quand il
s’apaisait, le discours fini, te retournant vers nous, tu nous disais:
--Le colonel vous remercie de vos remerciements.
Et tout ainsi se passait entre vous deux, et tu nous rendais le mot
aimable après que vous l’aviez tous deux gonflé à l’excès et épuisé,
comme l’on rend une fois vieilli, à nouveau vides, les petits sentiments
que l’on vous confia enfant, et qui furent dans votre vie l’amour,
l’orgueil et l’amitié.
Alors nous visitions les casernes, les officiers supérieurs se regardant
bienheureux quand un réserviste avait apporté un oreiller de dentelle ou
qu’un cheval s’appelait Zeppelin. Les enfants nous poursuivaient avec
les journaux de Lisbonne, encadrés de noir quand un sénateur français,
Trouillot, Naquet, était mort la veille; tu m’apprenais à lire le sonnet
qu’ils publient en première page chaque jour, profitant de ce que ta
langue ressemble mot pour mot à mon patois limousin, et désormais je
savais comment se dit Ulysse en limousin et Agamemnon, et Desdémone. La
route longeait à la fois la mer et la rivière, qui était dans son
aqueduc, ou bien elle était bordée par de hauts murs, percés aux
hectomètres de fenêtres grillées dont les laboureurs ouvraient les
persiennes pour nous voir. Des balcons, les femmes parlaient au jeune
homme debout au milieu de la rue, prononçaient l’s sans le mouiller, et,
au sortir de l’Espagne, cette lettre soudain délivrée et franche
touchait comme si une prétention en elles, les femmes, et une pudeur
s’étaient évanouies. Les jours demi-utiles, ainsi s’appellent les
samedis, nos automobiles devaient marquer le pas,--car ton pays est
celui d’Europe où l’on déménage le plus--derrière le convoi de couples
bavards dont nous connaissions en les dépassant enfin, moi les moindres
meubles et toi les moindres pensées. Tout ce qu’au lycée j’avais dû
inventer moi-même était là, les palais d’archevêque à coupoles roses et
leurs jardins en trompe-l’œil, les nymphes aux seins gonflés par les
couches annuelles de plâtre, les maïs comblant les vallons, l’énorme
fleuve bu par le reflux, pourpre entre ses digues de porcelaine et ses
eucalyptus, le bosquet de bananiers et de cyprès avec ses allégories en
faïence: Poésie nourrissant son oie, Rhétorique faussement accueillante,
les bras ouverts mais les jambes croisées; et l’autre avec des animaux
de marbre auxquels le Temps, enfermé là une minute, avait infligé tout
ce que subirent de lui les statues de Vénus ou de Niobé, le chien
traversé par les flèches et sans tête, le singe sans ses bras, et du
rhinocéros le torse seul. Entre les oliviers et les palmes, pour tromper
je ne sais quel corsaire, des artilleurs peignaient en bleu le phare qui
hier était rouge; et, on le reconnaissait au ramage, les arbres
n’étaient peuplés que d’oiseaux d’Amérique échappés aux navires. J’étais
au point même, et le plus lointain, où le désir m’avait conduit enfant,
et je reculais vers toi de dix centimètres, pour ne pas toucher, surtout
avec cette peinture fraîche, un des panneaux mêmes de ma vie.
* * * * *
Mais soudain, par un hululement sauvage, la sentinelle d’un dépôt
d’armes appelait à la garde ses quatre soldats qui se précipitaient du
poste et nous présentaient les armes. Je les regardais bien en face,
m’arrêtant devant chacun au moment où le fusil séparait les deux yeux,
et dans ces huit demi-soldats, plus facilement que dans des soldats
entiers, je cherchais à loisir mes ressemblances de la guerre, mes
souvenirs de la France. Puis, le sourcil d’Artaud revu, la tempe de
Dollero retrouvée, aperçue aussi dans leurs yeux la parenté avec
l’ivoire et l’or, je leur faisais reposer l’arme et c’étaient eux,
soudés à nouveau, qui nous entouraient pour nous voir.
--Il est temps, disais-tu. Délaissons-les!
Tu as toujours confondu délaisser et laisser, ainsi d’ailleurs que
monter et descendre... Donc, puisque tu l’exigeais, nous les délaissions
dans leur campagne vert et blanc, nous délaissions les ponts près des
mélèzes, les passages à niveau aux gardiennes indigo bordées de rouge
près des églises, dans une fenêtre rose les deux jumelles d’Oiras à
nœuds verts nous les délaissions, et descendus à temps au faîte de la
tour Bélem, nous pouvions juste voir le soleil, au milieu de l’estuaire
et un peu avant l’horizon,--en nous penchant,--monter, monter et
disparaître.
Septembre 1916.
DARDANELLES
A notre droite Marmara se vidait; à gauche, le golfe enflait. Sur le
bateau qui tient la ligne entre cette mer qui descend et cette mer qui
monte, serrés les uns contre les autres, sur notre presqu’île, nous
dormions. Mes voisins étaient les deux frères jumeaux; si je m’éveillais
j’avais la consolation de croire que tous les Français sont semblables.
La guerre, alors, paraissait anodine; il suffisait que l’un d’entre nous
fût sauvé, un seul, et, quand je refermais les yeux, l’idée venait
aussi, apaisante, d’un enfant unique, d’une femme unique. Pour vous
donner un instant le sommeil du premier homme, la France, à cette
distance, se simplifiait. Mais, soudain, la même main criminelle
allumait à la fois, chacun sur un continent, l’aurore, l’aube et, du
côté de l’Arménie, le petit jour. Les étoiles tombaient. Deux oliviers
d’argent, vieille habitude des cinémas, agitaient entre les lignes les
débris d’un feuillage immortel. Alors le soleil se levait.
Il se levait au-dessous même de nous, sous notre képi, sous notre sac et
je savais désormais ce qu’eût fait chacun de mes hommes s’il avait reçu
en cadeau le soleil même. Baltesse le pétrissait, le roulait dans ses
mains; Riotard le posait sur sa tête, l’équilibrait, le reprenant quand
il rebondissait. Soleil carmin, sur lequel tout prenait feu et auquel se
piquaient nos regards devenus rayons tout à coup... Nous les y
laissions. Séduite par nos armes, par nos gamelles, une alouette planait
sur la tranchée, en suivait chaque retrait, chaque saillant; il n’y
avait, du poste turc, qu’à dessiner son vol pour connaître notre abri et
repérer surtout, pires ennemis du prophète, ceux des Français qui usent
d’un miroir. Sur la côte d’Asie chaque couleur s’étalait après l’autre
et mon caporal, qui était des Beaux-Arts, criait et réclamait quand
revenait la même. Chaque rocher noir, chaque cyprès bordé d’or n’était
plus qu’un tampon appuyé contre une des sources du jour. Une lumière
plus lourde que l’eau tombait peu à peu au fond du Détroit, et l’on y
voyait les mosquées en équilibre sur leur minaret, les platanes
retournés pour mesurer le temps ou la saison, on comprenait l’Orient...
Mais déjà, sur la gauche, les peuples qui se lèvent tôt attaquaient, et
des régiments de Sydney, surprenant les Kurdes, les exterminaient sans
merci, car le Turc est l’ennemi national de l’Australien.
* * * * *
C’était la relève. A la jonction de la ligne anglo-française les agents
de liaison cessaient d’échanger leurs timbres-poste et le raccord, sans
ce papier gommé, devenait à nouveau précaire. Nous redescendions par les
collines, nous heurtant, dans les couloirs, aux Bambaras, aux Peuls, à
des yeux sans gloire, à toutes les images les plus brouillées et les
plus ternes de nous-mêmes, car notre divisionnaire, stratège habile,
faisait soutenir la nuit par ses soldats blancs et la journée par ses
nègres. Tout l’éclat, tout le vide que les plus grands poètes, dans nos
pays, ne soupçonnent qu’en s’étendant sur le dos au centre d’une prairie
bombée, nous l’avions dans le boyau même. Tristes soldats que nous
étions, voilà trois mois, quand il nous fallait partir en patrouille et
risquer la mort pour apercevoir, entre deux mottes, la pointe du clocher
de Nouvron! Mais aujourd’hui!... La mer dessinait sur les flancs de la
presqu’île ces lignes parallèles qu’elle ne fait que dans les bonnes
cartes. Nous descendions, remontant d’un geste le soleil à nos bras.
Pour ceux qui n’aiment pas, dès le matin, voir un continent entier, des
îles. Dans le golfe pourpre, les navires anglais; dans les Détroits, les
français, qui préfèrent les eaux dorées. Nous reconnaissions le
_Henri-IV_, avec sa plage à l’arrière, le _Châteaurenault_, immobile,
maquillé de fausse écume à l’avant pour que l’artillerie turque le crût
lancé à trente nœuds, et les contre-torpilleurs, entrés jusqu’à
Yenikeuï, se laissaient, au lieu de tourner, dériver lentement. Selon
notre marche, Ténédos, à l’horizon, se déplaçait, s’ajoutait à chaque
autre île comme l’article à son nom, et parfois, douce inversion,
suivait Imbros, suivait Samothrace. Entre sa colline d’oliviers et sa
colline de cyprès, le camp s’agitait et chaque oiseau aussi avait des
ailes différentes. Des quatre pylônes s’élevaient les ramiers, qui
volaient par trois, et les geais qui volaient eux par couples, comme si
l’Amour, dans cette heure matinale, confondait encore ses symboles.
Celles des cigales qui seraient nées ce matin-là, les arbres de la
plaine coupés, s’élevaient d’abord, ambitieuses, à la hauteur d’un
pin, ne trouvaient pas... à la hauteur d’un olivier,--plus
d’oliviers,--retombaient alors et mouraient. Mais déjà nous parvenaient
les sonneries des chasseurs d’Afrique, en rade depuis quinze jours, dont
les trompettes sonnaient sans relâche pour que les chevaux, sur le pont,
prissent patience.
Toute l’armée était là, entre ces pentes chauves maintenant de leurs
jeunes seigles et de leurs jeunes orges, les cadets, dans ces dix
hectares que franchissaient à toute heure, avec leur serviette, comme
ils enjambent la France jusqu’à Nice, des Anglais qui allaient au bain.
Ces chevaux mordorés, là-bas, étaient les chevaux trop blancs des
spahis, maquillés sur ordre au permanganate, et, campés à l’embouchure,
ils avaient donc, privilégiés, le droit de boire tout ce qui leur
arrivait du ruisseau. Ce zouave avec des caisses sur la tête était
l’ordonnance du colonel Niéger, qui portait au château les Tanagras
trouvées par les sapeurs, et quand se rapprochait l’obus, qui demeurait
debout, immobile, comme le torero déguisé en statue, en Espagne, quand
le taureau le renifle. Ce Zélandais qui peignait son canon en tigre,
pour qu’il eût l’air plus naturel, était celui qui m’expliquait hier ses
manettes en répétant, au lieu du mot vélocité, le mot plus court,
d’ailleurs, de volupté... De beaux aéroplanes apportaient au général
Bailloud les poulets de Ténédos.
Tout ce que la guerre d’Europe s’était refusé était là, tous ceux que
les ingénieurs, le siècle prochain exileront et cloîtreront dans une
île: les savants, les fous, les chasseurs. Il y avait le plus fameux
entomologiste d’Irlande, que les Indiens, frères des fourmis, arrêtaient
parfois comme espion, et la guerre dans le secteur anglais était dure
aussi aux insectes. Il y avait les créoles de la Réunion, dont les
adjudants, leur donnant à viser sans cesse Achi-Baba, voulaient en vain
allonger, sur cette presqu’île, le pauvre regard circulaire. Il y avait
le millionnaire accouru avec ses neuf chasseurs d’izards espagnols,
armés de jumelles géantes, dont ils se servaient comme les Marocains du
fusil, étendus sur le dos, et l’un prétendait toujours voir de la neige.
Rien que des volontaires, ceux des Auvergnats et des Bourguignons qui
ont toujours désiré voir Byzance, âmes simples, qu’on pouvait juger de
vue comme avant le mensonge, les grands plus chevaleresques, les petits
plus pratiques, les bruns plus passionnés. Il y avait Duparc et
Garrigue, le trapu aux yeux vairons et le géant aux cheveux nattés qui,
jadis, dans les sièges, s’offraient à pousser le bélier. Il y avait les
deux gendarmes de Béziers qui, tout le jour, nous empêchaient de couper
du bois, de dénicher les geais sous peine de procès-verbal et qui, le
soir tombé, toujours pour le général Bailloud, pêchaient eux-mêmes à la
grenade. Il y avait Moréas, Toulouse Lautrec, Albalat. En conseil dans
une tranchée ronde, les Turcs et les Grecs de la brigade s’occupaient à
rédiger le petit dictionnaire pratique de l’entrée à Constantinople et
ne s’entendaient ni sur le mot «renard», ni sur le mot «immortel»... Ils
se levaient parfois tous ensemble et réclamaient la croix de guerre.
Nous déjeunions. Nous avions un demi-quart de vin, un gigot frigorifié,
un petit beurre. Ivres et repus, nous prêtions sans regret nos stylos
aux camarades qui donnaient l’assaut demain et recopiaient, par
impuissance à aimer mieux, leurs lettres de la dernière attaque.
Hoffmann jouait de son piston de poche en pleurant,--il pleurait
toujours en jouant, sinon nous aurions eu de la flûte qu’il avait dû
abandonner, pour cette raison, dès le lycée. Juéry faisait des vers, la
tête au fond de la tranchée, les pieds sur le rebord, de sorte que
toutes les mêmes lettres roulaient en lui par masses, et il ne lui est
venu aux Dardanelles que des allitérations. Pour notre barbet, Garrigue
rassemblait les tortues, les couleuvres orangées, les scorpions, mais ne
lui présentait les monstres que séparément, pour qu’il ne crût pas à une
seule bête trop puissante. Le sacristain de Sainte-Eugénie de Biarritz,
qui devait mourir le premier, s’égratignait déjà à son fusil, et l’on
cassait pour lui mon premier tube d’iode. J’en profitais pour offrir une
tournée de laudanum. Désormais, tout avait servi de mes cadeaux du
départ; rien que je n’eusse utilisé de la petite pharmacie, du bidon
anglais, de la couverture mauve et rouge... tous mes amis m’avaient été
utiles... je n’avais trompé la bonté d’aucun... je pouvais mourir.
* * * * *
Midi. Dans chaque vague, le soleil et une méduse entière. Dans chaque
motte de terre, un mille-pattes étreignant le centre du jour. Le vent de
Russie soufflait et nous couvrait de sable, à part les bras et les
jambes que nous pouvions secouer. Au milieu de leur sieste, dans leur
trou bordé de mosaïque, les Sénégalais faisaient ce que nous faisons à
minuit, se retournaient en gémissant, appelaient leurs griots. La guerre
assoupie, pour ménager son poing, ne frappait que sur ce qui est
élastique, sur la mer, sur les vaisseaux, s’acharnait sur le
bateau-citerne, le coulait. L’_Annam_, le courrier, brûlait en rade, et
jusqu’à nous flottaient des papiers noirs. Torpillé, le _Triumph_ se
retournait, on entendait l’équipage, au garde-à-vous sur le pont,
scander son nom. Le Détroit se bombait entre ses deux rives, comme s’il
pénétrait par son centre un énorme sous-marin. Tous les bateaux
sifflaient l’alarme, toutes les sirènes résonnaient et, dans des
tourbillons de lumière, les navires soudain aveugles manœuvraient avec
plus de bruit et de précautions que dans le plus épais brouillard. Sur
les mines dérivantes, les légionnaires faisaient des feux de salve. Au
fond du golfe, à peine visible, le plus gros cuirassé du monde, agacé,
s’enveloppait par intervalle d’une poudre dorée comme de leur pollen ces
fleurs que le mauvais insecte approche. Comme des enfants réfugiés dans
un orgue, nous dormions.
Mais Affre le juge, ruisselant de sueur, revenait du cap chargé de
citrons doux. Il nous les offrait avec de fines allusions, car il a
toujours confondu, même de vue, les Dardanelles et les Hespérides, et il
nous emmenait au bain. Enjambant les coloniaux et les légionnaires
étendus l’un contre l’autre, sans pouvoir faire, jusqu’à la plage, un
pas moins étroit ni plus large qu’un homme endormi, nous arrivions à
Myrto. Nous nagions, heurtant des nègres qui, alors, bons hippopotames,
s’enfonçaient. L’œil au niveau du fleuve, tout ce que nous avions de
notre ombre se réfugiait sur nos têtes et il eût suffi de plonger pour
s’en délivrer à jamais.
* * * * *
Ainsi nous vivions sans trop vivre, sur des jours éblouissants et plats,
et nous nous sentions si minces au-dessus de la joie entière, de la
tristesse entière, et nous ne creusions pas non plus nos abris, car
l’eau venait. Pas de courrier. La petite bosse du portefeuille aux
lettres sous la capote, qui varie chez les soldats d’Europe comme le
cœur chez les civils, était toujours chez nous constante et à peine
visible. Aucun acte vil ou futile n’était imaginable, on était vu de
toutes parts, et pas un geste permis qui ne pût être accepté par les dix
peuples différents. Un monde inoffensif, insouciant, comme les mondes
d’un seul sexe, et les historiens pourront, sans que leur récit en
paraisse faux, raconter nos exploits au féminin et laisser croire que
les armées des Dardanelles étaient des armées de femmes. Soirs fabuleux.
Les colonelles, alanguies par la fournaise, venaient se rafraîchir les
mains au courant du Détroit comme on va, en Bretagne, se les réchauffer
au Gulf-Stream. Un enfant de Miramas, seul rejeton de ces cent mille
guerriers, passait de compagnie en compagnie,--enfant inventé,--pour
qu’on l’admirât. Les Africaines déjà se glissaient hors de leurs trous
vers les cimetières pour voler les galets des tombes et achever leur
mosaïque. Les Françaises, auxquelles il paraissait tout à coup
impossible qu’elles ne revissent pas une fois la gare du P.-L.-M., qu’il
n’y eût pas encore une fois dans leur existence du civet, du vouvray,
rassurées sur leur sort, chantaient en chœur; et chacun de leurs
fromages aussi, le brie, le levroux, le cantal, était pour elles une
promesse de vie, et, logiquement, si elles raisonnaient, d’éternité. Les
Australiennes fumaient, les manches de leur chemise relevées, ne pensant
pas à l’avenir, mortelles...
O toi, je hais qui t’aime et je hais qui te déteste!... Les fumées des
cuisines venaient jusqu’à nous, mais, tapis au fond de la mer dorée
comme au fond d’un terrier, nous résistions à leur parfum... O guerre,
pourquoi ne te passes-tu pas en nous-mêmes, ou pourquoi, tout au plus,
n’es-tu pas à quelques amis isolés, à quelques personnes nues, comme tu
le fus soudain cet après-midi où tous les obus, au sortir du bain, ne
tombaient que sur Jacques et sur moi? Nous ne pouvions avancer jusqu’à
nos vêtements, nous étions allés à la terre comme les lutteurs qui se
savent résistants, Jacques parallèle au tombeau de Patrocle, moi
perpendiculaire à Jacques, et tu nous forças à former, pour t’échapper,
toutes les figures de l’amitié. Puis, stupides, les trajectoires agacées
se tendirent, et, nous délaissant, les obus tombaient sur le camp pour y
blesser Colomb, notre lieutenant, et y tuer le pauvre Coulomb, son
ordonnance, car les gens du peuple qui portent nos noms, ou à peu près,
sont tués, ou à peu près, pour nous.
* * * * *
Minuit... Les grenouilles du ruisseau turc répondaient à nos grenouilles
dans un langage convenu, et je n’en comprenais que ce qui se rapporte au
temps. Un canon d’Asie, plus étroit que le Français d’un millimètre,
l’attaquait avec furie, et, dilaté, s’apaisait. Chacun, sûr de sa mort,
passait et confiait sa lettre d’adieu à son voisin de droite, immortel.
Journée de cire, journée lisse. Quel relief, quel soir de jeune femme en
France appliquer contre toi, pour que renaisse un jour notre âme double,
notre langage double... et, avec les taxis rapides, Paris!...
Mai 1915.
ADIEU A LA GUERRE
Voici que les Allemands ont signé la paix, sur de petites croix qu’on
m’a fait tracer d’avance au crayon, signatures crucifiées, et M.
William-Martin m’arrache ma gomme pour effacer les croix lui-même. Voici
que dans les tramways de Suisse et de Hollande, chaque Prussien lit les
clauses et se plaint au conducteur qu’on lui prenne Togo. Voici qu’en
Thuringe et en Souabe chaque père de famille rentre en retard pour le
repas et jette le livre du traité sur la table devant ses enfants
silencieux.
Voici que les Autrichiens, debout en ligne sur la terrasse de
Saint-Germain, lèvent tous la tête vers un dirigeable, la baissent tous
ensemble pour suivre dans la Seine l’ombre du ballon et répètent, sans
se lasser, face à Paris, ce geste de consentement.
Voici que je ne tuerai plus de Bulgares, que j’ai le droit d’aimer les
Turcs; voici que, pour la première fois depuis cinq ans,--car j’ai rendu
ce matin mon revolver et mes jumelles à mon dépôt--je me retrouve sans
arme et sans rien qui double ou aiguise mes sens, devant les arbres, les
passants et les tramways pleins de malice. Voici que mon plus grand
ennemi au monde, peu acharné, mais le seul que j’aurai désormais à épier
le soir dans les forêts, à surprendre à l’aube près des promontoires,
celui que dès maintenant je surveille dans ce miroir de poche comme au
périscope, c’est ce Français, c’est moi-même... Guerre, tu es finie!
* * * * *
Comment la guerre commença? Nous dansions au sous-sol, dans un casino:
on annonça la guerre. Toutes les danseuses se précipitèrent sans manteau
sur la terrasse, tous les faux couples se désunirent, les vrais couples
se reformèrent, comme dans le paquebot qui heurte une banquise; les
maris couvraient leurs femmes de leur pardessus et les lançaient dans la
nuit avec ces ceintures de sauvetage; des groupes faits par le hasard
devenaient immuables comme dans un canot et partaient compacts vers les
hôtels. Naufrage sans enfants... Je dis adieu à l’inconnue qui était
dans mes bras, toute couleur de grenadine, à la seconde où éclata la
guerre. A pied, à travers la campagne, je partis vers la petite ville où
étaient mes parents. La lune étincelait. Une eau pure s’amassait dans
les écluses. La terre était unie et miroitait comme un tableau sous une
vitre. Jolie besogne, pour un messager de la guerre, de traverser une
Auvergne nocturne! Tous les oiseaux de nuit volaient pour cette dernière
nuit. A la hauteur des maisons, j’entendais le tic-tac des horloges...
De grandes hordes de chevaux s’assemblaient silencieusement auprès des
bourgs, de grands troupeaux de moutons et de bœufs... Pas un homme. Les
animaux semblaient fuir d’eux-mêmes ce pays qui allait sombrer. Seule,
l’auto d’un médecin courait essoufflée vers chaque nouveau malade comme
vers un nouveau point qui lâche dans une couture; il se hâtait; mais
tout effort désormais était inutile... tout déjà craquait! J’allais,
hypocritement tendre, dissimulant jusqu’au bout ma mission, caressant un
paisible bœuf comme un dernier îlot de paix, frappant d’une canne
amicale un arbre, comme une barrique au passage, un arbre qui était
plein, qui résonnait à peine, un cher arbre... J’arrivai, je cognai à la
porte; une bougie s’alluma, vacilla, première petite flamme allumée au
sinistre flambeau... Jolie besogne pour un fils d’annoncer la guerre à
ses parents... Ils se penchèrent à la fenêtre, ils descendirent: la
guerre? Ils m’assurèrent que je me trompais. Savais-je ce qu’était la
guerre? Ils la combattaient en moi comme un projet; ils m’offraient une
boisson chaude, ils cherchaient des biscuits, ils voulaient me
séduire... Qu’avais-je donc à ne pas vouloir leur dire oui, leur dire
peut-être... étais-je amoureux de la guerre? Mais, déjà, j’étais
inflexible. A mon réveil, ils m’entourèrent... Mais, déjà, j’étais leur
aîné, j’étais plus près qu’eux de la mort... Du chocolat? oui, j’en
prenais... Mais déjà, j’étais impitoyable et tendre, austère et gai,
obstiné et facile. J’étendis les bras nus hors du lit en bâillant... Ils
frémirent... Leur fils, une seconde, avait ressemblé à cet être qui
écarte les bras, qui ouvre, ouvre la bouche,... à la guerre!
* * * * *
Comment la guerre se passa? En réveils, en réveils incessants. Tous mes
souvenirs de guerre ne sont que des souvenirs de réveil. Pas un jour où
la nuit nous ait enfantés sans douleur... L’aube, quand nos yeux ouverts
depuis une minute, à la place des constellations immuables, du moins, et
douces à la pensée, voyaient soudain deux avions en combat monter et
descendre par saccades, s’agiter autour de notre pauvre regard rigide,
comme les plateaux d’une balance folle! Le petit jour, quand le sergent
professeur de piano, agitant ses doigts pour les garder déliés, tapotait
sur son bidon à droite, sur sa musette à gauche, de petits coups furtifs
qui étaient les études en _ré_ mineur.--C’est la pluie, pensaient ses
voisins, sale pluie! Et le matin, quand Laurent, à peine debout, pour se
rendre un peu plus brave, comme on frappe fort le baromètre pour qu’il
fasse un peu plus beau, se battait lui-même à coups de poings! Et le
réveil avant le réveil, quand on ne pouvait détacher son regard de
toutes ces places violettes et ridées, dans les autres visages, qui,
tout à l’heure, allaient être des yeux! Et minuit, aux environs d’un
clocher, quand nous comptions les douze coups, marches de notre seul
escalier! Et la fusée éclairante, avant l’attaque, qui nous montrait
tous assis en ligne devant nos sacs comme devant des pupitres, occupés à
des jeux d’écoliers en classe; et si l’on bavardait, l’officier claquait
de la langue, comme un pion! Et la fin de la nuit, quand nous nous
retrouvions étendus au pied du jour comme des traîtres fusillés, remuant
encore, geignant; et l’adjudant-sommeil passait, nous tirait en pleine
tempe, nous achevait!
* * * * *
La guerre est finie. Voici que je ne m’endormirai plus sur l’épaule d’un
bourrelier, sur le cœur d’un menuisier; mes jambes ne se prendront plus
le soir--qu’il était ardu de les démêler seules le matin--dans les
jambes d’un charretier, d’un plongeur. La tête de Chinard, le sabotier,
ne retombera pas toute la nuit sur mes genoux, durement, comme une coque
tombée d’un arbre et je n’aurai plus à la reposer près de moi,
doucement, en y mettant les deux mains. Mon tambour le jardinier ne
ronflera plus à mon oreille, et je ne taperai plus, pour le réveiller,
d’une main de plus en plus nerveuse, sur son tambour. Me voici seul, et
ce filet qu’ont depuis cinq ans tendu au-dessous de moi tous les
métiers, qui m’a sauvé, j’ai passé pour toujours au travers. Boulangers
et charbonniers sans couleurs, teinturiers et peintres aux mains
blanches, adieu! Mon brusque réveil ne fera plus trembler, comme le
voyageur qui tire une liane au matin remue toute la forêt, une file
entrelacée de coiffeurs, de typographes... Mon réveil, tous ces réveils!
L’aube, où l’on se décidait enfin à dégrafer son ceinturon, gonflé par
la nuit autant que par une mort... L’aube, sur cette ligne où deux
soldats seulement, celui qui touchait la mer, celui qui touchait la
Suisse, avaient un côté libre... L’aube, où le ciel souillé s’élevait
comme un pauvre linge qu’on appuya, humide du moins, sur la terre, avec
la lune au centre, son empreinte livide... Et cette aube dans un moulin,
quand un Allemand appuyait de tout son corps contre ma porte, quand je
résistais, quand je faiblissais, quand je sentis s’ouvrir la porte de la
France! Guerre, tu es finie!
Voilà que je reprends ma vraie distance de la mort, d’une pensée si vive
qu’il me semble partir à reculons dans ma chambre même, et que les
objets, commodes, pendules, tableaux, s’éloignent de moi aussi vite que
les amis âgés et les parents! Souci que nous avions de la mort, plutôt
que crainte; elle nous gênait juste comme un oiseau que nous aurions eu
à porter cinq années dans notre main gauche. Est-ce la mort, est-ce
trois millions de moineaux qui s’envolent soudain de nous?... Voilà que
nous ne vivrons plus auprès des femmes comme auprès d’une race
immortelle... Voilà que nous ne frotterons plus nos regards aux femmes
comme à une race, comme à un phosphore divins! Qu’elles sont débiles,
les deux que je vois d’ici, de rouge et de jaune vêtues... visages de
poudre et de cher plâtre, cheveux oxygénés, tendre argile que le premier
matin de paix décolore et effrite, comme ces statuettes, en Orient,
quand nous les tirions au jour. Pauvres femmes soudain millénaires!
Guerre, tu es finie!
Ma section s’est rompue comme un collier. Tous mes camarades ont roulé
selon la pente vers les villes et disparu sous les beaux meubles de la
France; sous Chenonceaux, je ne sais où, mon ordonnance; il me faudra
déplacer tout Chenonceaux pour le retrouver; sous Toulouse, et dans un
sous-sol, mon cuisinier. Les mains se pressent, les visages se touchent.
Le toucher est rendu aux Français... Ce grand corps inerte de la France,
tendu pour séparer d’aussi loin que possible les plaies, les pieds
cloués, les mains clouées, le visage décharné, les époux des épouses,
les frères des sœurs, a fondu soudain par son centre. Il n’y a plus
toute la France comme un tampon incompressible entre l’homme et la femme
qui aiment, toute la France comme une rallonge entre le fiancé et la
fiancée qui déjeunent. Les jaloux peuvent se toucher, les indifférents
s’effleurer, les inconnus se prendre les mains et n’être inconnus qu’à
un mètre! Guerre, tu es finie!
Ce que je suis maintenant? Ce que je fais?
C’est dimanche. Il est midi. L’air est tout bourdonnant d’aéroplanes qui
travaillent comme des batteuses. Le printemps, d’une heureuse,
bienheureuse pente, nous déverse à l’été. La lune tourne vers nous son
côté argent, le soleil son côté or; la France--et chaque Français--fait
face à tout ce qui brille, comme un jeune taureau. C’est aujourd’hui que
les Allemands nous cèdent leurs câbles, nous donnent surveillance sur
leurs avions; de grands chemins s’ouvrent pour nous dans l’air et sous
les eaux. Le soleil flamboie. Chaque écrivain, au bout d’un rayon, ne
pose sur sa page que des mots dorés. Chacun au bout d’un rayon, les
Parisiens, dans le Luxembourg, effleurent les pelouses de pieds
victorieux, donnent à travers les grilles du Jardin des Plantes, aux
caribous, aux zébus, aux antilopes, des caresses de vainqueurs; les
commis content des mensonges aux commises qui les adorent, menteurs
victorieux. Tout le peuple mange aux terrasses,--et pas un plat, de la
cuisine à la table, et pas une brique, dans cette maison qu’on achève,
du tombereau à la toiture, et pas une paperasse dans ce ministère, de
l’huissier au chef de bureau, qu’ait effleurés une main vaincue... De
moi, malgré moi, tous les héros tristes et vaincus, nos frères et sœurs
d’hier, s’écartent un peu, s’écartent: Andromaque et son éternelle
plainte, Pandore et son éternelle espérance, et Annibal, et
Vercingétorix; notre intimité, pauvres vaincus, est finie; notre parent
commun est mort.
Il est midi. La rue est coupée en deux parties inégales par l’ombre et
le soleil; du côté étroit de l’ombre, les enfants qui mangent pour la
première fois des gâteaux, reviennent de Saint-Sulpice, où tous leurs
saints depuis hier sont victorieux, à la main de leur grand-père, qui
mange à nouveau des bonbons; du côté du soleil, les animaux, chiens et
chats, dorment et courent, vivent au large. C’est sur leur trottoir que
je vais; à chaque minute, un des trois millions de moineaux part sous
mes pas...
Il est midi. Un vent léger remue les platanes; en appuyant du doigt sur
son œil, on voit toutes choses avec un contour doré; le vin est rose
dans les carafes; la nappe est blanche sous l’argent et sous les
cerises...
Ce que je fais? Ce que je suis?
Je suis un vainqueur, le dimanche à midi.
Juillet 1919.
TABLE
Pages
NUIT A CHATEAUROUX 1
ENTRÉE A SAVERNE 93
MORT DE SÉGAUX, MORT DE DRIGEARD 123
REPOS AU LAC ASQUAM 161
LA JOURNÉE PORTUGAISE 185
DARDANELLES 205
ADIEU A LA GUERRE 223
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