Raison et sensibilité, ou les deux manières d'aimer (Tome 4)

By Jane Austen

Project Gutenberg's Raison et Sensibilité (tome quatrième), by Jane Austen

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Title: Raison et Sensibilité (tome quatrième)
       ou les deux manièress d'aimer

Author: Jane Austen

Translator: Isabelle de Montolieu

Release Date: October 5, 2011 [EBook #37634]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME ***




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  Au lecteur

  Madame de Montolieu a traduit «librement» «Sense and Sensibility».
  Elle a notamment changé les prénoms de certains personnages du roman
  de Jane Austen.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.




  RAISON

  ET

  SENSIBILITÉ.




  RAISON

  ET

  SENSIBILITÉ,

  OU
  LES DEUX MANIÈRES D'AIMER.


  PAR


  JANE AUSTEN


  TRADUIT LIBREMENT DE L'ANGLAIS,
  PAR

  MME ISABELLE DE MONTOLIEU.


  TOME QUATRIÈME.


  A PARIS,
  CHEZ ARTHUS-BERTRAND, LIBRAIRE,
  RUE HAUTEFEUILLE, Nº. 23.

  1815.




RAISON

ET

SENSIBILITÉ.




CHAPITRE XLIII.


Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la
saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de
Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans
un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et
se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à
cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à
cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.

Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était
réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au
moment d'en partir, son coeur se serra en pensant au plaisir qu'elle
avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens
de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue
rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à
jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être
jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ,
lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière
elle le bonheur.

Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa soeur; mais ce
redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité,
elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le
plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans
peu de mois la paix à son coeur. De son côté Elinor ne laissait rien à
Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise
d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse
amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne
s'était point offert à sa vue ni à celle de sa soeur; elle s'efforçait
de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et
tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste
Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le
mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame
Jennings et de sa soeur avaient fait une heureuse diversion; mais le
lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot
eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie,
et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière,
absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque
arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby
avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle
l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une
terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le
bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la
propriétaire.

Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle
qui conduisait à _Cleveland-House_, et on y arriva après avoir fait
quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située
sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de
parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé
serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de
sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la
maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle
verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se
balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du
service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes
ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries,
la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en
marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de
vue.

Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois,
savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante
milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de
Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son coeur tous ses
sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle
désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses
compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière,
fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur
faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets.
Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les
arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur
l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous
côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient
l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le
sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses
souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire
une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa
faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée
contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles
n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la
soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par
un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de
s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de
profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa
longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des
forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le
chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le
mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand
plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir.
La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta,
et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.

L'excursion des autres dames fut moins romanesque. Charlotte les
conduisit dans tous ses petits établissemens de campagne, à ses
espaliers en fleurs, dans son potager, dans sa serre, dans son
poulailler, etc. etc. Les lamentations du jardinier sur la perte de
plusieurs belles plantes que le froid avait fait périr, excitèrent les
éclats de rire de Charlotte; dans la basse-cour, des poules mangées par
le renard, des couvées abandonnées, les redoublèrent. Madame Jennings
s'y joignit; Elinor y fut entraînée; et il y eut au moins autant de
gaieté dans leur promenade qu'il y avait eu de tristesse dans celle de
Maria.

Cette dernière, en formant son plan de courir toute la journée dans les
environs, n'avait pas prévu les changemens de temps. La matinée avait
été superbe; mais pendant le dîner une pluie très-forte et continuelle
s'établit, et lui ôta tout espoir de sortir encore le soir, ainsi
qu'elle l'avait résolu, ce dont elle fut très-contrariée. Il fallut
passer son temps comme on put. Madame Palmer fit venir son poupon, et
s'en amusa toute la soirée. Ses pleurs, ses grimaces, tout était
charmant, tout annonçait une intelligence, elle aurait presque dit un
esprit très-remarquable. Grand-maman faisait chorus avec elle, tout en
faisant sa tapisserie; Elinor brodait, et prenait part aux discours
insignifians, mais touchans cependant par l'amour maternel qui les
dictait; et Maria qui avait le talent de découvrir d'abord la
bibliothèque dans chaque maison, alla chercher un livre, et prévint
ainsi l'ennui d'une soirée qui lui aurait paru bien longue.

Rien n'était oublié par madame Palmer pour la bonne réception de ses
hôtes. Sa manière franche, amicale, sa constante bonne humeur faisaient
facilement passer sur son manque total d'instruction et d'idées. Elle
avait la politesse de la bonté, et non pas celle des complimens; elle
était d'ailleurs si jolie, si fraîche, si gracieuse, qu'on avait du
plaisir à la regarder, si on n'en avait pas à l'entendre. Sa naïveté,
qui allait jusqu'à la simplicité, était quelquefois assez plaisante, et
lui donnait quelque chose d'enfantin qui seyait à sa petite figure.
Elinor n'aurait pas voulu passer sa vie avec elle; mais pour quelques
jours elle lui pardonnait même son rire éternel, qui était insupportable
à Maria.

Les cavaliers attendus arrivèrent le lendemain, et furent bien reçus;
ils apportaient un peu de variété dans la conversation. Une longue
matinée et une pluie continuelle rendaient ce renfort de société bien
nécessaire. M. Palmer était très-bien chez lui, et faisait les honneurs
de sa maison en vrai gentilhomme et avec un ton parfait; si quelquefois
il était un peu rude avec sa femme et sa belle-mère, il pouvait être
très-aimable avec les autres, et l'aurait toujours été sans cette nuance
trop prononcée d'amour propre qui se faisait sentir à chaque instant, et
qui tenait à une vraie supériorité d'esprit et de connaissances, non
seulement sur madame Jennings et sur Charlotte, mais sur plusieurs
hommes de son âge. D'ailleurs, dans sa vie et ses habitudes, il
ressemblait à beaucoup d'autres, tenant bien sa place à la table et
voulant qu'elle fût servie avec recherche, n'étant jamais prêt aux
heures fixées, quoiqu'il n'eût rien à faire, passionné de son enfant
sans vouloir en avoir l'air, plus souvent à son billard que dans sa
bibliothèque, et avec ses chevaux qu'avec les dames, mais beaucoup mieux
cependant qu'Elinor ne l'aurait attendu. Et pourtant, tout en lui
rendant justice, elle ne pouvait s'empêcher de le mettre au-dessous
d'Edward, si instruit et si modeste, pouvant parler sur tout avec
intérêt, et se taire quand il le fallait, écouter, et céder même dans
l'occasion, quoiqu'il sût aussi soutenir son opinion avec noblesse et
fermeté. Hélas! le seul tort d'Edward aux yeux d'Elinor était d'avoir
une fois aimé Lucy Stéeles, et combien encore ce tort involontaire avait
développé de vertus qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer. Mais quand
elle aurait pu l'oublier, le colonel Brandon le lui aurait rappelé. Il
venait de passer une semaine à Delafort, exprès pour donner des ordres
relatifs aux réparations du presbytère; il en parlait à Elinor comme à
une amie du jeune pasteur; il lui faisait la description de cette
demeure, la conseillait sur ce qu'il y avait de mieux à faire pour
l'établissement d'Edward et de sa femme, et sans s'en douter enfonçait
ainsi le poignard dans le coeur de celle qui avait fondé l'espoir du
bonheur de sa vie sur l'union qu'elle espérait former avec Edward, et
qui devait y renoncer. Mais elle n'en parlait pas avec moins d'intérêt
de ce qui pouvait contribuer au bien-être d'un ami si cher, quoiqu'elle
ne dût plus le partager. Toute la conduite du colonel avec elle fut
telle que madame Jennings et même John Dashwood auraient pu le désirer
pour se confirmer dans leur opinion. Il témoigna ouvertement le plaisir
qu'il avait à revoir Elinor après une absence de dix jours; il cherchait
toutes les occasions de s'entretenir avec elle, et déférait toujours à
son opinion. Personne ne doutait qu'il ne lui fût profondément attaché,
à l'exception d'Elinor elle-même, qui voyait très-bien que Maria, malgré
sa tristesse et son changement, était l'objet de sa préférence et d'un
sentiment que sa tendre pitié augmentait encore. Elle observait ses
regards, tandis que les autres observaient sa conduite, et les voyait se
diriger sur Maria avec un intérêt si tendre, une sollicitude si vive,
qu'elle n'avait pas là-dessus le moindre doute. Il aimait Elinor de
l'amitié la plus vraie, et il adorait Maria avec une passion qui
s'augmentait à chaque instant et qui fut bientôt mise à de cruelles
épreuves.

Loin que la santé de Maria se trouvât bien de l'air de la campagne, elle
s'altérait toujours davantage, ce qui l'affligeait elle-même. Dès que la
pluie eut cessé, elle recommença ses promenades sans s'embarrasser de
l'humidité: le sentier sablé est tout-à-fait sec, disait-elle à sa soeur
à qui elle échappait sans cesse; mais elle ne restait pas sur ce
sentier. Elle s'enfonçait dans le bois; elle allait même plus loin
chercher des sites plus romantiques, plus sauvages, des arbres plus
vieux, plus épais; elle s'asseyait aux pieds sur la mousse humide,
rentrait à la maison, glacée, mouillée, sans penser même à changer de
chaussure. Il lui prit enfin une toux opiniâtre et un grand mal de
gorge. Elle aurait caché et nié tout autre mal pour conserver sa
liberté; mais celui-là était trop évident pour ne pas inquiéter tout le
monde, et surtout sa soeur et le colonel, qui lui demandèrent de se
soigner mieux au nom de l'amitié. Elle leur répondit, en souriant, que
son mal était léger, et qu'une nuit de repos la guérirait complètement.
On lui prescrivit mille choses; elle ne voulut prendre qu'un peu de thé
en se couchant, et protesta à Elinor que le lendemain elle serait à
merveille.




CHAPITRE XLIV.


Après une nuit très-agitée, Maria se leva et descendit comme à
l'ordinaire pour déjeuner. Une fièvre assez violente animait ses yeux et
son teint d'une manière à tromper: aussi la crut-on parfaitement,
lorsqu'elle assura qu'elle était beaucoup mieux. Elinor même, qui
s'inquiétait facilement sur elle, fut rassurée. Elle ne mangea point
cependant, mais but beaucoup de thé, et sortit pour sa promenade
accoutumée, pendant qu'Elinor jouait au whist avec madame Jennings et
les deux hommes, et que Charlotte était auprès de son enfant. Souffrante
et abattue, Maria marchait lentement en lisant un livre de poésie qui
l'intéressait; c'étaient _les Saisons_ de Thompson. Souvent elle
arrêtait sa lecture pour regarder autour d'elle et admirer la réalité
des descriptions qu'elle venait de lire. Elle arriva ainsi au petit
temple, et avant d'y monter elle jette un coup d'oeil sur la contrée.
Dieu! qu'a-t-elle vu? Sur la route qui se dessine dans le paysage, et
qui passe au bas de la plaine, à peu de distance de la colline, un
caricle roulait avec rapidité; c'était.... celui de Willoughby, où elle
avait été si heureuse à côté lui! Il le conduisait encore, mais ce
n'était plus avec elle. Une autre femme, sans doute la sienne, dans le
plus élégant costume de voyage, était à côté de lui. Ils passent sans
l'avoir aperçue. Hélas! la pauvre Maria ne les voyait plus; faible et
malade comme elle l'était dans ce moment, il lui fut impossible de
supporter cette vue. Elle sent qu'elle est près de mourir; une sueur
froide la couvre; son coeur, qui battait avec violence, semble
s'arrêter; un nuage obscurcit ses yeux; elle tombe étendue et sans
aucune connaissance à côté de la première marche du temple.

Cependant les trois robers de whist finissent. Madame Jennings, qui les
a perdus, demande sa revanche. Elinor, complaisante à l'ordinaire, la
prie de l'en dispenser pour le moment; elle craint que la promenade de
sa soeur ne se prolonge trop pour sa santé; elle veut aller la chercher,
la ramener, et prend le bras du colonel qui partageait son inquiétude.
Ils suivirent lentement le sentier sablé, point de Maria. Elinor élève
la voix et l'appelle, point de réponse. Le petit temple ouvert était en
face; elle n'y était pas. Aurait-elle eu l'imprudence d'entrer dans le
bois? dit Elinor; mais elle nous entendrait. Elle s'arrête et l'appelle
encore. Un cri perçant du colonel lui répond; il vient d'apercevoir
celle qu'il cherchait, étendue sur l'herbe et comme privée de vie. Sa
robe blanche se confondait avec l'escalier de marbre, ce qui les avait
empêchés de l'apercevoir d'abord. Mais le colonel voulut monter pour
chercher au loin s'il la verrait, et il la découvre à ses pieds. Qu'on
juge de son émotion et de celle d'Elinor, qui vient à son cri. Elle a
besoin de rassembler toutes ses forces pour ne pas être dans le même
état que sa soeur. Ils la relèvent à demi; Elinor s'assied sur la marche
pour la soutenir; mais tous leurs efforts pour la ranimer sont inutiles.
Les larmes d'Elinor coulent sur ses joues glacées; elle ne les sent
pas. Le colonel cherche si le pouls bat encore; il croit l'avoir senti
faiblement, du moins il le dit et cherche à se le persuader à lui-même.
Il faut l'ôter d'ici, dit-il à Elinor, je vais l'emporter; et la prenant
dans ses bras, il veut reprendre le sentier, chargé de ce précieux
fardeau. Mais Elinor voit que lui-même est tremblant et presque aussi
pâle que Maria; elle a d'ailleurs la crainte de ce qu'éprouverait sa
soeur si, revenant à elle-même pendant le trajet, elle se voyait portée
dans les bras du colonel, comme elle le fut une fois dans ceux de
Willoughby lors de sa malheureuse chute. Elle en frémit, et alléguant sa
propre faiblesse qui l'empêche aussi de marcher, elle conjure le colonel
de remettre la pauvre Maria couchée à demi sur ses genoux, et d'aller
chercher des secours. Il y consent avec peine, et dans moins de temps
qu'il n'était possible de l'imaginer, il est revenu avec des domestiques
et un grand fauteuil. Maria y est placée; Elinor et le colonel marchent
à côté d'elle, soutiennent sa tête penchée; et le triste cortége revient
ainsi à la maison, où l'alarme fut grande, ainsi qu'on peut le penser.
Mais personne n'en soupçonna la cause; on l'attribua en entier au mal de
la veille et au saisissement occasionné par l'air du matin en sortant de
déjeuner.

Le mouvement commençait à la ranimer au moment où l'on arriva. Ses yeux
s'entr'ouvrirent; elle regarda languissamment autour d'elle, tendit la
main à Elinor, et, se penchant sur elle, fondit en larmes: c'était
toujours par des pleurs que se terminaient ses attaques de nerfs.
Elinor fut bien aise de les voir couler en abondance. On la porte dans
sa chambre, on la met au lit, et sa soeur espère que la chaleur et un
doux sommeil la remettront peu à peu. Elle s'endormit en effet, mais non
pas tranquillement; elle était agitée et commença à délirer; elle
nommait souvent Willoughby. Elinor n'en était pas surprise; elle savait
combien sa soeur en était occupée, et ne se doutait guère qu'elle venait
de le voir. Maria se réveilla et voulut raconter ce qui lui était
arrivé; mais ses idées étaient incohérentes; elle ne pouvait s'exprimer
librement, et le peu de mots qu'elle prononça étaient si singuliers,
qu'Elinor les attribua entièrement à la rêverie. Elle tâcha de calmer la
malade, mais ce fut en vain; la fièvre augmentait, sa tête
s'embarrassait toujours de plus en plus, sa respiration devenait courte,
oppressée. Elinor alarmée fit demander madame Jennings, qui ne la
rassura pas, mais elle lui dit qu'elle allait envoyer un exprès dans une
petite ville voisine pour chercher M. Harris, apothicaire, et dans
l'occasion médecin assez heureux.

Il vint, examina la malade, secoua la tête, et après avoir dit à
mademoiselle Dashwood qu'à force de soins il espérait la tirer de
danger, il déclara, d'après tous les symptômes, qu'elle avait une fièvre
maligne, putride et très-contagieuse. A peine cet arrêt eut-il été
prononcé, que madame Palmer, qui était présente, sortit en faisant un
signe à sa mère qui la suivit, et à qui elle dit que, d'après la
décision du médecin, elle ne laisserait pas un moment son enfant et la
nourrice exposés à la contagion, et qu'elle allait l'emmener. La bonne
grand'mère fut du même avis, et dit qu'elle avait d'abord jugé la
maladie de Maria plus sérieuse qu'Elinor ne voulait le croire; qu'elle
la couvait depuis long-temps; qu'il était inoui qu'elle n'eût pas
succombé plus tôt à son chagrin; mais que c'était cela qui à présent
conduisait bien sûrement cette pauvre fille au tombeau, et que la
première chose à faire était que Charlotte partît avec son enfant. M.
Palmer fut demandé; il affecta d'abord de tourner en ridicule les
craintes de ces dames, mais dans le fond il en était tellement saisi
lui-même, qu'il alla aider au cocher pour qu'il eût plus tôt attelé,
défendit qu'on sortît l'enfant de la chambre avant le moment de partir,
et le porta lui-même en courant, de peur qu'il ne respirât le mauvais
air en passant devant la chambre de Maria. Dans moins d'une demi-heure,
depuis l'arrivée de M. Harris et le mot terrible de contagion sorti de
sa bouche, la mère, l'enfant et la nourrice en étaient à l'abri; ils se
rendaient chez une tante de M. Palmer, qui demeurait quelques milles
en-deçà de Bath. Charlotte aurait bien voulu aussi emmener son mari et
sa mère. Le premier lui promit de la rejoindre dans un jour ou deux;
mais madame Jennings, avec une bonté de coeur qui redoubla l'amitié et
la reconnaissance d'Elinor, déclara qu'elle ne quitterait pas Cleveland
pendant que Maria y serait malade, et qu'elle était décidée à remplacer
auprès d'elle la mère à qui elle l'avait ôtée. Elinor trouva
constamment, dans cette excellente femme, une aide zélée, active,
désirant partager toutes ses fatigues; et lui étant souvent utile par sa
longue expérience des soins nécessaires aux malades.

La pauvre Maria avait vraiment grand besoin des tendres soins de sa
soeur et de son amie; La maladie eut son cours accoutumé. Elle se
sentait elle-même assez généralement souffrante pour être docile aux
avis de ses gardes; elle ne pouvait plus dire, comme le premier jour, je
serai mieux demain, ni espérer de se rétablir avant bien des jours, et
peut-être des semaines, si même elle se rétablissait. Eh! dans quel
moment ce mal l'avait-il atteinte? lorsque tout était prêt pour aller
rejoindre à Barton leur bonne mère: leur départ de Cleveland avait été
fixé au lendemain. Madame Jennings voyant l'impatience de Maria, leur
avait offert sa voiture jusqu'à Barton, où elles comptaient arriver au
plus tard le surlendemain, de bonne heure, et causer une surprise
agréable à leur mère; et lorsqu'elle pouvait parler, c'était pour se
lamenter du délai forcé que sa maladie apportait à ce trajet. Elinor
tâchait de la consoler en lui disant ce qu'elle croyait elle-même,
qu'elle serait bientôt rétablie.

Les deux jours suivans ne produisirent aucun changement dans son état;
elle n'était pas pis, mais elle n'était pas mieux, et la faiblesse
augmentait. M. Palmer se laissa persuader malgré lui de joindre sa
femme. Son humanité et sa politesse lui ordonnaient de rester pour
veiller à ce qu'il ne manquât rien. Il craignait aussi le ridicule de
se donner l'air pusillanime en évitant un danger incertain; mais enfin
sa promesse à Charlotte, le désir de revoir son enfant, l'ennui d'être
seul avec madame Jennings et le colonel Brandon (Elinor ne quittait pas
un instant sa soeur) l'engagèrent à partir. Le colonel voulait en faire
autant par discrétion; mais madame Jennings, qui n'était pas fâchée,
dans ses momens de liberté, d'avoir quelqu'un avec qui elle pût causer
et jouer au piquet, trouva qu'il devait à sa _bien-aimée Elinor_ de
partager ses inquiétudes, et le pressa si fort de rester, qu'il y
consentit. Son coeur était bien de moitié dans ce désir: laisser celle
qu'il adorait et l'amie qu'il chérissait, dans un état aussi cruel,
c'était presque au-dessus de ses forces. M. Palmer aussi lui demanda
comme une grâce de le remplacer à Cleveland: si la maladie tournait
mal, dit-il, ces dames auraient besoin d'un ami; et l'on juge combien
cette seule supposition déchirait le coeur du colonel. Maria ignorait
tout, et ne parut pas surprise de ne point voir madame Palmer. Il y a
même apparence qu'uniquement occupée de deux objets, sa mère et
Willoughby, elle l'avait complètement oubliée.

Deux autres jours s'écoulèrent depuis le départ de M. Palmer; et la
situation de la malade était toujours aussi critique. M. Harris qui
venait deux fois par jour, donnait des espérances qu'Elinor saisissait
avec avidité; mais madame Jennings et le colonel n'osaient pas s'y
livrer. La première faisait des songes, avait des pressentimens qui ne
l'avaient jamais trompée; le colonel se rappelait plus que jamais la
ressemblance frappante entre Maria et son Elisa, et se croyait destiné à
perdre encore cet objet de son second amour. Il appelait en vain à son
secours et la raison, et la jeunesse, et la bonne constitution de Maria,
et l'avis du médecin: rien ne pouvait le rassurer, et dans ses momens de
solitude, il s'abandonnait à la plus noire mélancolie et ne croyait pas
revoir jamais Maria. Cependant, dans la matinée du troisième jour, ils
reprirent tous plus d'espérance. Quand M. Harris arriva, il déclara
qu'il trouvait Maria beaucoup mieux. Le pouls était plus fort, plus
réglé, et chaque symptôme plus favorable qu'à sa dernière visite. Elinor
était au ciel en l'entendant parler ainsi, et se félicita de ce que
dans ses lettres à sa mère elle avait suivi son propre jugement plutôt
que celui de ses amis, en lui parlant du mal de Maria comme d'une légère
indisposition qui retardait leur départ de Cleveland, et en fixant
presque le moment où Maria serait assez bien pour entreprendre le
voyage.

Mais la journée ne finit pas aussi heureusement qu'elle avait commencé.
Sur le soir, Maria parut plus malade qu'elle ne l'avait encore été; et
la fièvre et l'insupportable douleur de tête et les frissons revinrent
avec plus de force. Elle avait voulu se lever une heure ou deux sur une
chaise longue pour qu'on refît son lit; elle demanda elle-même à y
rentrer, et n'y fut pas plus tranquille. Elinor voulait attribuer cet
état à la fatigue, et lui administra les cordiaux prescrits par le
médecin; elle eut enfin la satisfaction de la voir tomber dans un
sommeil dont elle attendait les meilleurs effets; mais il ne fut pas
aussi bienfaisant qu'elle l'avait espéré. Quoiqu'elle eût déjà veillé la
nuit précédente, Elinor ne voulut pas entendre parler de quitter sa
soeur avant son réveil, et s'assit à côté du lit pour observer tous ses
mouvemens. Madame Jennings n'était pas très-bien elle-même, et se
coucha. Elinor voulut que Betty, qui était une excellente garde, ne
quittât point sa maîtresse; elle resta donc seule avec Maria, dont le
sommeil était toujours plus agité. On entendait des plaintes
inarticulées sortir de ses lèvres brûlantes, elle changeait à tout
moment de posture. Elinor hésitait s'il ne valait pas mieux l'éveiller
que de la laisser dans un sommeil aussi pénible, quand tout à coup un
bruit accidentel dans la maison la réveilla en sursaut. Elle se leva sur
son séant, et s'écria avec un son de voix très altéré et de l'égarement
dans les yeux:

--Est-ce maman? Ne vient-elle pas? O maman! maman!

--Non, ma chère, pas tout-à-fait encore, lui dit doucement Elinor en
l'aidant à se recoucher; soyez tranquille, mon cher amour, elle sera ici
avant qu'il soit long-temps.

--Qu'elle vienne, qu'elle arrive, s'écria Maria en délire, ou bien elle
ne retrouvera plus son enfant. Elinor, dites-lui de venir ce soir même;
mais qu'elle ne passe pas à Londres, il la tuerait aussi, car il veut
que je meure! Il est venu avec sa femme, dans son caricle, tout exprès
pour me tuer; ils m'ont écrasée, brisée; si vous saviez ce que je
souffre! Maman me guérira; allez la chercher, Elinor; mais lui et cette
femme empêchez-les d'entrer. Je ne veux pas les voir; je ne veux voir
que vous et maman.

Elinor vit avec douleur qu'elle n'était plus à elle-même; elle lui tâta
le pouls, il était extrêmement agité, on ne pouvait pas compter les
battemens, et le délire augmenta avec une telle rapidité, qu'Elinor fut
vivement alarmée. Maria ne la reconnaissait plus; tantôt elle la prenait
pour sa mère et l'embrassait avec ardeur en lui disant les choses les
plus touchantes et les plus incohérentes; tantôt elle la repoussait avec
horreur en la prenant pour madame Willoughby, qu'elle ne nommait jamais.
Enfin Elinor se décida à envoyer chercher sans retard M. Harris, et à
dépêcher un exprès à Barton pour faire venir sa mère. Elle voulut
consulter à cet effet le colonel Brandon, et laissant un moment sa soeur
aux soins de Betty, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait
qu'il restait très-tard.

Elle le trouva en effet, et lui communiqua ses craintes, craintes qu'il
avait déjà depuis long-temps. Il l'écouta dans un sombre désespoir; ce
qu'il aurait pu dire aurait été bien faible pour ce qu'il sentait; mais
à peine eut-elle articulé le désir d'envoyer un messager à madame
Dashwood, qu'il prit vivement la parole pour lui offrir de se charger
lui-même de cette commission. Elinor ne fit nulle résistance, nul
compliment, cette offre répondait trop bien à tous les voeux de son
coeur: et comment refuser un ami si bon, si sensible, qui apprendrait
avec précaution à sa mère le malheur qui les menaçait, qui la
soutiendrait, la consolerait dans cet affreux moment, et dans un voyage
si triste et si fatigant par sa promptitude? Excellent ami, lui dit-elle
en pressant sa main, ma reconnaissance égale le service que vous nous
rendez; je suis moins inquiète pour ma mère puisque vous serez avec
elle. Qui sait l'effet que peut produire sa seule présence sur un coeur
tel que celui de Maria? Oh! s'il était donné à l'amour maternel de la
rendre à la vie, nous vous devrons peut-être aussi ce bonheur. Qui sait
si ma mère, attérée d'un tel coup, aurait été en état d'entreprendre
cette course toute seule? Mais vous soutiendrez son courage; je vais lui
écrire un mot pendant que vous ferez préparer les chevaux.

Pas un moment ne fut perdu: le colonel fit tous les arrangemens de ce
petit voyage avec calme et promptitude. Il calcula exactement le temps
qu'il y mettrait, et le moment de son retour. Il espérait, en partant
tout de suite, pouvoir être revenu le lendemain à peu près à la même
heure; il était environ onze heures du soir.

Les chevaux furent prêts plus vite même qu'on ne l'aurait cru; le
colonel pressa la main d'Elinor avec le regard le plus expressif de
douleur et d'amitié, et se jeta dans sa voiture. Minuit sonna; elle se
hâta de retourner auprès de sa soeur pour attendre le médecin, bien
décidée à veiller encore.




CHAPITRE XLV.


Cette nuit fut également douloureuse pour les deux soeurs. Les heures
s'écoulèrent les unes après les autres sans apporter de changement;
Maria dans un délire toujours croissant, et Elinor dans la plus cruelle
anxiété, attendant le médecin avec impatience, et redoutant d'entendre
ce qu'il allait prononcer. Une fois que ses craintes furent éveillées,
elle paya bien cher sa première sécurité, et Betty, qui veillait avec
elle, la torturait encore en lui parlant des tristes pressentimens de sa
maîtresse. Elinor n'était pas du tout superstitieuse; mais, qui n'a pas
éprouvé qu'on le devient dans un grand danger? Elle écoutait tout,
croyait tout, s'affligeait de tout, et n'avait presque plus conservé
d'espérance. Les idées de Maria étaient encore fixées par intervalles
sur sa mère, et lorsqu'elle prononçait son nom en l'appelant avec
vivacité, c'était un nouveau coup de poignard pour Elinor, qui se
reprochait amèrement d'avoir laissé passer plusieurs jours sans la faire
venir. Peut-être madame Dashwood, éclairée par sa tendresse maternelle,
aurait imaginé quelque remède salutaire, qui serait à présent inutile ou
trop tardif. Elle se représentait sans cesse cette tendre mère arrivant
et ne retrouvant plus son enfant chéri, ou la retrouvant en délire, et
n'en étant pas même reconnue.

Elle était sur le point d'envoyer encore chez M. Harris quand il arriva
environ sur les cinq heures; son opinion fut cependant moins alarmante
que son délai: tout en avouant qu'il trouvait un grand changement dans
l'état de sa malade, il ne la crut pas dans un danger pressant, et donna
l'espoir qu'un nouveau traitement aurait plus de succès; il en parla
avec une telle confiance qu'il la communiqua à Elinor. Il partit en
promettant de revenir dans trois ou quatre heures, et la laissa un peu
plus calme qu'au moment de son arrivée.

Madame Jennings apprit en se levant, avec un grand chagrin, ce qui
s'était passé pendant la nuit; elle entra grondant Betty et presque
Elinor de ne l'avoir pas demandée; s'attendrissant sur le départ du
colonel, sur l'émotion de madame Dashwood, sur les tourmens d'Elinor,
sur les souffrances de Maria; disant qu'il ne fallait pas désespérer,
mais que pour elle, elle avait toujours prévu que cela finirait mal. Son
bon coeur était réellement très-affligé. Avoir vu se flétrir par degrés
cette belle fleur sous le poids meurtrier du chagrin; la voir expirer si
jeune, si aimable, si pleine de vie jusqu'au moment fatal qui brisa son
coeur; c'était assez pour frapper et toucher même une personne moins
intéressée dans cet événement. Maria avait plus de droits encore à la
compassion de madame Jennings; elle avait été pendant trois mois sa
compagne, elle était encore sous ses soins, et c'est pendant qu'elle y
était qu'on l'avait si cruellement blessée, injuriée, rendue si
malheureuse. Le malheur d'Elinor aussi, qui était sa favorite, lui
faisait une peine cruelle; et quand elle se représentait celle de leur
mère, qui aimait Maria, comme elle-même aimait Charlotte, la part
qu'elle prenait au triste événement qui se préparait, et dont elle ne
doutait pas, était aussi vive que sincère.

M. Harris fut exact à sa seconde visite; mais il fut entièrement trompé
dans son espoir sur ses derniers remèdes. Ils avaient tous manqué leur
effet; la fièvre n'était point abattue, la poitrine point dégagée; la
malade était peut-être plus tranquille, mais cette tranquillité même,
qui n'était qu'une pesante stupeur, augmentait ses alarmes. Elinor qui
cherchait à lire dans son âme, s'en aperçut bientôt, et parut désirer
d'autres avis; mais M. Harris jugea que ce serait inutile, et ne ferait
que retarder le traitement qui pouvait encore la sauver: il le proposa.
Elinor accepta tout, demanda à Dieu instamment dans le fond de son coeur
de bénir ces nouveaux remèdes, et conjura M. Harris de ne rien épargner.
Il fit tout ce qu'il jugea nécessaire, et ressortit avec des promesses
qui, cette fois, ne calmèrent pas le triste coeur d'Elinor. A force de
douleur elle était calme en apparence, mais n'avait presque plus
d'espoir; et quand elle pensait à sa mère, à sa pauvre malheureuse mère,
ses forces étaient près de l'abandonner. Elle resta ainsi jusqu'à midi,
sans s'éloigner un instant du chevet de sa soeur, ses pensées errant
tristement d'un sujet de douleur à un autre, écoutant vaguement madame
Jennings, qui lui rappelait, heure par heure, tout ce que Maria avait
souffert à Londres, et s'étonnait qu'elle n'y eût pas succombé. Ici, du
moins, disait-elle, elle a été assez tranquille; elle a fait ce qu'elle
a voulu; nous ne l'avons point contrariée; elle s'est promenée seule, et
n'a sûrement rien vu qui pût avoir renouvelé son chagrin. Willoughby est
paisiblement à Londres avec sa femme, et ne songe pas plus à elle que si
elle n'était pas au monde. Hélas! peut-être n'y sera-t-elle bientôt
plus! Ah! mon dieu! quelle pitié de voir mourir cela à cet âge, et de
chagrin d'amour encore, quand elle en devrait vivre. Si du moins c'était
moi, etc. etc. etc. etc.

Après midi, cependant, Elinor commença à se flatter qu'elle était mieux.
A peine osait-elle se l'avouer à elle-même, de crainte de se livrer
encore à de fausses espérances, mais il lui parut qu'il y avait quelque
léger changement dans l'état de sa soeur. Penchée sur son lit, elle
l'examinait sans cesse, elle écoutait chacune de ses respirations, lui
tâtait à chaque instant le pouls. Il lui parut moins intermittent; son
haleine semblait être un peu plus libre; enfin, avec une agitation de
bonheur plus difficile à cacher sous un extérieur calme que son angoisse
précédente, elle se hasarda de dire à son amie qu'elle ne pouvait
s'empêcher de reprendre un peu d'espoir. Madame Jennings, avec l'air du
doute, alla examiner à son tour; et quoique forcée de convenir qu'il y
avait quelques légers changemens en bien, elle essaya d'empêcher Elinor
de se livrer à une espérance qu'elle n'avait pas elle-même, et qui
rendrait encore le coup plus affreux; mais ce fut en vain: Elinor ne
voulait plus rien entendre que la certitude de conserver sa Maria.

Une demi-heure s'écoula, et les symptômes favorables continuèrent;
d'autres même s'y joignirent et les confirmèrent. Voyez, voyez, chère
amie, disait-elle à madame Jennings, sa peau est moins sèche, sa
respiration moins gênée, ses lèvres moins serrées; oh, Maria! ma soeur,
mon amie, tu nous seras rendue! maman ne sera pas plongée dans le
désespoir. O mon Dieu! confirmez cette lueur d'espérance, recevez mes
actions de grâces. Elle était à genoux à côté du lit; sa bouche posa sur
la main de Maria; elle crut sentir qu'une légère pression de cette main
contre ses lèvres répondait à son baiser. Oh, mon Dieu! dit-elle à
demi-voix, elle m'entend, elle me reconnaît! Au moment même, le regard
de Maria, languissant, mais plein de tendresse et sans la moindre
expression d'égarement, s'attache sur elle; elle l'entendit même
prononcer faiblement: _Chère Elinor!_ Alors elle eut peine à contenir sa
joie; et quand M. Harris arriva, elle courut au-devant de lui, et le
prenant par la main: Venez, monsieur, lui dit-elle, regardez ma soeur;
je ne me trompe point, n'est-ce pas, elle est un peu mieux? et elle
attendait en tremblant ce qu'il allait dire.

Non seulement elle est mieux, dit-il avec assurance, mais si la nuit est
telle que je l'ose espérer, je réponds de sa vie. Oh, mon Dieu! dit
Elinor en joignant les mains et fondant en larmes, tandis que pendant
les heures de tourmens qu'elle venait de passer, elle n'en avait pas
versé une seule. Son coeur alors était serré trop douloureusement pour
qu'elle pût pleurer; à présent elles coulent sans effort et lui font du
bien. Maria rendue à la vie, à la santé, à ses amis, à sa tendre mère,
était une idée si douce, si consolante, qu'il lui semblait que jamais
encore elle n'avait été si heureuse. Mais son bonheur n'était pas encore
de la joie; c'était une reconnaissance profonde envers l'Etre suprême,
trop forte pour l'exprimer par des paroles; elle en avait aussi pour M.
Harris, qui, sans être un médecin fameux, n'ayant pas même le bonnet de
docteur en titre, avait déployé, dans cette occasion, un zèle et une
habileté qui lui faisaient honneur. Il avait une fille de cinq à six ans
qu'il aimait beaucoup et dont il parlait souvent. Elinor détacha une
chaîne d'or de plusieurs tours, qui suspendait à son cou une très jolie
petite montre entourée de brillans, qui était son bijou favori, et dit:
M. Harris, j'ai encore une grâce à vous demander. Je crois à
l'efficacité des voeux de l'innocence; dites à votre petite Jenny de
prier pour le rétablissement de ma soeur à la même heure où vous m'avez
dit qu'elle était hors de danger; et pour qu'elle ne l'oublie pas, je la
prie de porter cette petite montre en souvenir de ce moment. M. Harris
fut très-content de ce joli présent, et du plaisir qu'il ferait à son
enfant; il recommanda ce qu'il y avait à faire, et c'était peu de chose,
mais surtout d'éviter ce qui pourrait le moins du monde agiter
péniblement la malade. J'attends ma mère cette nuit, dit Elinor,
pensez-vous que l'émotion de la voir puisse lui être nuisible?--Au
contraire, mademoiselle, elle en était sans cesse occupée dans ses
rêveries, et en la préparant à voir madame Dashwood, elle n'en éprouvera
qu'un bon effet. Mais ce sont les émotions bruyantes ou pénibles qu'il
faut éviter avec soin. Cela n'était pas difficile dans une maison où il
n'y avait qu'elles et leur bonne mad. Jennings: celle-ci était aussi
fort contente de penser que Maria se rétablirait; et il est juste de lui
en savoir un peu gré, car elle tenait aussi beaucoup à ses pressentimens
et à ses prédictions, et il fallait les abandonner! Elle le fit sans
peine, montra une véritable joie, et se promit de faire aussi un présent
à ce bon M. Harris, qu'elle appela plusieurs fois: _mon cher docteur_,
ce qui était le plus grand plaisir qu'on pût lui faire.

Elinor passa l'après midi entière à côté du lit de sa soeur, lui parlant
fort peu, mais de ce qui pouvait lui faire plaisir, veillant à ce
qu'elle fût bien couchée, écoutant chaque respiration. La possibilité du
retour de la fièvre dans la soirée l'alarmait encore; mais elle ne
revint pas, tous les bons symptômes continuèrent. A six heures du soir
elle s'endormit du sommeil le plus doux et le plus tranquille.
L'heureuse Elinor n'eut plus de doute qu'elle ne fût hors de danger; et
l'arrivée de sa mère et du colonel, qu'elle avait si fort redoutée, ne
fut pour elle qu'un nouveau bonheur. Elle comptait les heures et les
minutes jusqu'au moment où elle pourrait leur dire: Elle nous est
rendue! et les tirer de l'horrible incertitude avec laquelle ils
voyageaient. Elle plaignait le colonel peut-être plus que sa mère, qu'il
avait sûrement bien ménagée, tandis que lui savait tout. Sûre qu'il
aurait mis toute la diligence possible, elle les attendait au plus tard
à dix heures.

A sept, laissant Maria doucement endormie, elle joignit madame Jennings
dans le salon pour prendre le thé avec elle; ses craintes l'avaient
empêchée de déjeuner, et sa joie, de dîner. Elle avait donc grand besoin
de prendre quelque rafraichîssement, et ce petit repas lui fut
très-nécessaire. Comme elle ne s'était point couchée les deux dernières
nuits, madame Jennings voulut lui persuader d'aller prendre un peu de
repos en attendant l'arrivée de sa mère, lui promettant de la remplacer
auprès de Maria; mais Elinor n'avait aucun sentiment de fatigue, ni de
possibilité de dormir, et ne pouvait être tranquille qu'auprès de sa
soeur; elle y remonta donc immédiatement après le thé. Madame Jennings
la suivit pour s'assurer encore que le mieux se soutenait, puis elle les
laissa pour aller l'écrire à ses filles et se coucher de bonne heure.

La nuit était froide et orageuse; le vent se faisait entendre dans les
corridors; la pluie battait contre les fenêtres. Elinor pensait à ses
chers voyageurs, et les plaignait d'être en chemin par ce mauvais temps;
mais cela n'empêchait pas Maria de dormir paisiblement, et elle avait de
quoi faire oublier à sa mère tous les petits inconvéniens du voyage.

L'horloge sonna huit heures; si c'en eût été dix, Elinor aurait été bien
heureuse, car en même temps il lui semblait entendre le roulement d'un
carrosse devant la maison. Mais sûrement c'était une erreur; il était
presque impossible qu'ils fussent déjà là. Cependant elle était si sûre
d'avoir entendu quelque chose, que, malgré la difficulté qu'elle avait à
le croire, elle ne put s'empêcher de passer dans un cabinet à côté, et
d'ouvrir la fenêtre pour s'en assurer. Elle vit au même instant que ses
oreilles ne l'avaient pas trompée. Les deux lanternes d'un coupé
l'éclairèrent suffisamment pour voir qu'il était attelé de quatre
chevaux, ce qui lui prouva l'excès des alarmes de sa mère, et lui
expliqua la rapidité du voyage.

Jamais encore Elinor, si accoutumée à se commander à elle-même, n'en
avait été moins capable qu'à ce moment. L'idée de revoir sa mère, celle
de ses doutes, de ses craintes, peut-être de son désespoir; tout la
bouleversait. Et comment lui dire..... La joie de savoir son enfant
chéri hors de danger, lui serait peut-être aussi fatale; elle la
connaissait si vive, si sensible et si nerveuse. Mais il n'y avait pas
de temps à perdre en réflexions, et disant à Betty de ne pas quitter sa
soeur, elle descendit promptement. Elle entendait aller et venir dans le
vestibule, on ouvrait les portes; elle en conclut qu'ils étaient déjà
entrés dans la maison. Aussi émue qu'on peut l'être quand on va revoir
une mère chérie, après une longue absence, et dans une telle
circonstance, elle entre au salon pour se jeter dans ses bras, et se
trouve.... en présence de Willoughby.




CHAPITRE XLVI.


Elinor recula avec un sentiment d'horreur à cette vue, et son premier
mouvement fut de quitter à l'instant le salon. Sa main était déjà sur le
pêne, quand Willoughby s'avança vivement et la retint, en disant d'un
ton plus décidé que suppliant: Mademoiselle Dashwood, une demi-heure
seulement, un quart d'heure, dix minutes; je vous conjure de
rester.--Non, monsieur, lui répliqua-t-elle avec fermeté, je ne resterai
pas une minute; vous ne pouvez avoir aucune affaire avec moi. Les gens
ont, je suppose, oublié de vous dire que M. Palmer n'est pas chez lui.

--Quand ils m'auraient dit, reprit-il avec véhémence, que tous les
Palmer étaient au diable, je serais entré également; c'est à vous et à
vous seule que j'ai à parler.

--A moi! monsieur; vous me surprenez beaucoup, en vérité. Parlez donc,
mais soyez bref, et si vous le pouvez, moins violent.

--Asseyez-vous, et je vous promets tous les deux.

Elle hésita, et ne savait ce qu'elle devait faire. La possibilité de
l'arrivée du colonel Brandon qui trouverait là M. Willoughby, et
sûrement avec beaucoup de peine, traversa sa pensée; mais elle avait
consenti à l'entendre, et sa curiosité était excitée. Après un moment de
réflexion, elle conclut qu'il valait mieux céder et lui accorder un
moment, que de prolonger le temps par des refus et des prières. Elle
revint donc en silence au bout de la table, et s'assit. Il prit une
chaise vis-à-vis d'elle; et pendant une demi-minute, il n'y eut pas un
mot de prononcé de part ni d'autre.

--Je vous en prie encore, monsieur, soyez très-bref; je n'ai pas de
temps à perdre, dit enfin Elinor; parlez, ou je sors à l'instant.

Il était dans une attitude de profonde méditation, appuyé de côté sur le
dossier de sa chaise, et ne paraissait pas l'entendre. Elinor se leva;
ce mouvement parut le réveiller.--Votre soeur, dit-il vivement, est hors
de danger; le domestique qui m'a introduit me l'a dit. Que le ciel en
soit béni! Mais est-ce vrai, bien réellement vrai? que je l'entende de
votre bouche.

Elinor le regardait avec étonnement; elle croyait voir et entendre le
Willoughby de Barton-Park, et ne savait si elle ne faisait pas un rêve.
Il répéta sa question avec un mouvement très-vif d'impatience. Pour
l'amour de Dieu, dites-moi si elle est hors de danger ou si elle ne
l'est pas?

--J'espère qu'elle l'est.

Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais
l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu
adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége,
s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu
forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de
danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici,
puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui
m'aimiez autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié;
peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement;
me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son
visage.

Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire
qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette
visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère
s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se
leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de
retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis
garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque
affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; vous vous la
rappellerez sûrement mieux demain.

--Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix
parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non
pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté
Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour
faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un
verre de porter et un morceau de boeuf froid: voilà tout ce que j'ai
pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent
Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland,
ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait
l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, M. Willoughby,
cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après
tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant
votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté.
Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce
que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est
impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que
demandez-vous?

--Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous
de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande
qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé,
de vous ouvrir entièrement mon coeur, de vous prouver que si j'ai la
tête mauvaise, ce coeur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin
quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre soeur.

--Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite?

--Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste
noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible,
qui lui avaient gagné le coeur de toute la famille de la chaumière, et
qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor.

--Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait,
car Maria vous a pardonné depuis long-temps.

--Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne
devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui peut-être
est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous un pardon
mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre?

Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il
était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures.
Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait
aller revoir sa soeur, et que si elle la trouvait tranquille elle
reviendrait au salon pour un quart d'heure.

--Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité,
vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès
du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre.

--M. Willoughby! dit Elinor d'un ton qui le fit rentrer en lui-même.

--Pardon, dit-il en baissant les yeux, ne sais-je pas que mademoiselle
Dashwood est incapable de tromper? Je vous attendrai ici, je vous le
promets; mais aussi je n'en sortirai pas que je ne vous aie revue. Si
vous ne revenez pas, j'attendrai votre mère, et c'est à elle que
j'ouvrirai mon coeur; elle m'écoutera, je le sais. Excellente femme!
combien elle m'aimait! Des larmes remplirent ses yeux; elles achevèrent
de subjuguer Elinor. Je reviendrai bientôt, lui dit-elle en sortant.

Elle courut auprès de sa soeur; elle dormait tranquillement. Betty était
assise à côté d'elle, et lui promit de la demander à l'instant où la
malade se réveillerait. En repos alors sur elle, elle se pressa de
rejoindre Willoughby pour hâter le moment de son départ. Il se promenait
vivement et les bras croisés quand elle rentra; Comment est-elle? dit-il
à demi-voix.

--Elle repose, et me voici prête à vous entendre; mais d'un instant à
l'autre je puis être appelée auprès d'elle, ou ma mère peut arriver; je
vous conjure encore d'être bref.

--Bref! et j'ai tant de choses à dire..... Il s'arrêta.

--Eh bien, commencez donc, dit Elinor impatientée.

--Je ne sais, dit-il, quelle a été complétement votre opinion sur ma
conduite avec votre soeur, et quel diabolique motif vous avez pu me
supposer. Peut-être allez-vous me juger plus mal encore; mais enfin
vous devez tout entendre, et je veux être vrai. Quand je m'introduisis
chez vous, et j'en cherchais l'occasion qui se présenta d'elle-même, je
n'avais d'autre vue et d'autre intention que de passer mon temps en
Devonshire d'une manière plus agréable que dans mes précédentes visites
à ma vieille tante. L'aimable extérieur de votre soeur, la séduction de
son esprit, ses talens enchanteurs attirèrent sans doute mon admiration
particulière; et dès les premiers jours sa conduite avec moi, si tendre,
si confiante..... Non, je ne conçois pas à présent comment mon coeur y
fut insensible; mais il faut que je le confesse, ma vanité seule était
flattée d'une conquête si brillante, si fort au-dessus, à tous égards,
de celles dont je m'étais occupé jusqu'alors. Ne songeant point à son
bonheur, ne pensant qu'à mon triomphe et à mes plaisirs du moment, animé
par son entretien plein de feu, je lui parlai le langage dont j'avais
l'habitude avec les femmes; je témoignai des sentimens que je n'éprouvai
pas; je tâchai par tous les moyens possibles de me faire aimer sans
avoir le dessein de lui rendre son affection.

Elinor, indignée, lui jeta un regard plein de mépris, et l'interrompit
en lui disant: Il est inutile, M. Willoughby, que vous parliez plus
long-temps et que je vous écoute. Un tel commencement dit tout; il ne
peut être suivi de rien que je veuille entendre; je vous prie de me
dispenser d'un plus long entretien.

--J'insiste sur ce que vous entendiez tout, répliqua-t-il; vous savez
mon tort, écoutez ma punition. Ma fortune était réduite à moins que
rien; elle n'avait jamais été considérable. J'ai toujours été
très-dépensier, et j'étais lié avec des gens riches que je voulais
égaler. Chaque année avait ajouté à mes dettes, et je n'avais d'autre
espoir de m'acquitter, que la mort de ma vieille cousine, dont le moment
était très-incertain, ou bien un mariage avec une femme riche. Dans
cette intention, et poussé par les conseils de quelques amis, j'avais
déjà fait ma cour dans ce but, l'hiver précédent, à Mlle Grey, qui
devait posséder 50,000 livres sterling le jour de ses noces, et m'avait
assez bien reçu pour me laisser croire que je pouvais me présenter avec
succès. Je ne pouvais donc dans de telles circonstances penser à
associer à mon sort une jeune personne sans fortune; mais avec un
égoïsme, une cruauté, qui ne peut jamais m'être trop reprochée, je me
conduisais de manière à engager ses affections, sans avoir seulement la
pensée de pouvoir jamais l'épouser. Oui, mademoiselle, oui, je mérite ce
regard indigné; je mériterais tout au monde, si je n'avais pas deux
choses à dire en ma faveur, qui peuvent un peu, sinon excuser, mais
pallier au moins cette indigne conduite. L'une est que je ne savais pas
encore ce que c'était que l'amour; des galanteries banales, des
conquêtes faciles et bientôt oubliées avaient jusqu'alors rempli ma vie.
L'autre est le serment que je puis vous faire, et dont Maria peut vous
confirmer la vérité, est de n'avoir pas eu un instant la coupable
pensée de profiter de son attachement, de son inexpérience, de sa
jeunesse pour la séduire. Quand elle aurait été entourée d'anges, elle
n'aurait pas été plus en sûreté. Son extrême sensibilité, sa franchise
sans bornes l'entraînaient quelquefois à des imprudences; mais son
sentiment était en même temps si pur; elle avait sur la vertu des idées
si exaltées, tant de vraie dignité, tant de réelle innocence, qu'il
aurait fallu être un monstre pour ne pas la respecter. Ah! c'était
l'être assez que de sacrifier à la vanité, à l'avarice, le bonheur d'une
créature si parfaite! Mais ce n'est pas elle seule que j'ai sacrifiée,
pour éviter une situation bornée qui me semblait être la pauvreté, et
qui, avec elle, aurait été le bonheur parfait. J'ai trouvé avec la
richesse tous les malheurs que j'ai mérités sans doute, mais qui n'en
sont pas moins cruels, et j'ai perdu, perdu pour jamais, tout espoir
d'être heureux avec la seule femme que j'aie aimée.

--Vous l'avez donc aimée? dit Elinor un peu radoucie; il y a donc eu un
temps où vous lui avez été attaché? Vous voulez m'ouvrir votre coeur,
dites-vous; parlez donc: avez-vous aimé Maria?

--Si je l'ai aimée? ah, dieu! Résister à tant d'attraits, repousser une
telle tendresse! existe-t-il un homme au monde à qui cela fût possible?
Oui, par degrés insensibles, je me trouvai passionné d'elle, et décidé
alors à renoncer à tout pour elle, à lui offrir mon coeur et ma main. Je
la connaissais trop bien pour craindre que la médiocrité de ma fortune
fût un motif de refus, même pour madame Dashwood, qui ne voyait que par
les yeux de Maria, et qui me témoignait une amitié de mère. Résolu de
changer de vie, de trouver le bonheur dans l'amour et la simplicité, je
voulais lui proposer de nous garder auprès d'elle à la chaumière,
jusqu'à ce que la mort et l'héritage de madame Smith me missent à même
de conduire ma compagne à Altenham, dont Maria aimait la situation, et
qui la laissait dans le voisinage de sa famille. Oh! combien j'étais
heureux en formant ce plan, en pensant que mon existence entière serait
ce qu'elle était depuis deux mois, un enchantement continuel au milieu
des quatre femmes les plus aimables en différens genres que j'eusse
rencontrées dans cette délicieuse habitation! Vous rappelez-vous, miss
Dashwood, la dernière soirée que j'ai passée à la chaumière, quand je
conjurai votre mère, que je regardais déjà comme la mienne, de n'y rien
changer? Ah! le souvenir de cette seule journée suffirait pour
empoisonner le reste de ma vie..... Et je croyais alors que toutes mes
journées seraient semblables à celle-là! Madame Dashwood m'invita à
dîner pour le lendemain, et je me décidai à lui ouvrir entièrement mon
coeur, à ne parler de rien à Maria; j'étais si sûr de son affection!
C'est devant elle que je voulais dire à sa mère: _Unissez vos enfans_.
Je vous quittai plein de cette ravissante idée; je voulais en parler le
soir même à madame Smith, et lui demander son aveu, que j'étais sûr
d'obtenir. Cette digne femme vous estimait sans vous connaître, et
attachait bien plus de prix aux moeurs, à une bonne éducation, qu'à une
brillante fortune. Souvent, lorsque je lui parlais de votre famille, son
regard attendri m'avait dit: Voilà où vous devriez prendre une femme. Je
rentrai donc chez elle résolu à lui en parler le soir même. Ah, bon
dieu! quel entretien différent eus-je avec elle! Elle avait reçu des
lettres sans doute de quelque parent éloigné qui voulait me priver de sa
faveur et des preuves qu'elle m'en destinait. On lui apprenait... une
affaire...., une liaison.... que j'avais presque oubliée moi-même. Mais
qu'est-il besoin de m'expliquer davantage? dit-il en s'interrompant et
rougissant beaucoup; votre intime ami vous a sans doute depuis
long-temps raconté cette histoire?

Elinor rougit aussi et endurcit de nouveau son coeur contre le
séducteur de la pauvre Caroline. Oui, monsieur, lui dit-elle avec
fermeté, je sais tout. Mais comment pourrez-vous vous justifier dans une
telle circonstance? Cela me paraît impossible.

--Me justifier! s'écria-t-il vivement, je n'y songe pas même. Je vous ai
dit quels avaient été mes principes, mes habitudes, mes liaisons avant
que j'eusse rencontré votre soeur, et cela dit tout; j'ajouterai
seulement que celui de qui vous tenez cette histoire, ne pouvait être
impartial. J'ai sans doute eu beaucoup de torts avec Caroline; mais il
n'est pas dit cependant que parce qu'elle a été offensée elle soit
irréprochable, et que parce que j'étais un libertin elle soit une
sainte. La violence de ses passions et la faiblesse de son jugement
seraient peut-être une excuse.... Mais, non, non, je n'en ai point que
je puisse alléguer; son amour pour moi méritait un meilleur traitement.
Je me suis bien souvent reproché de lui avoir témoigné celui que je n'ai
jamais senti, ou du moins si peu de temps, que je ne puis appeler cela
_de l'amour_, surtout après l'avoir éprouvé dans toute sa force pour une
femme qui lui est, à tout égard, si supérieure.

--Votre indifférence pour cette fille infortunée, quelque étrange
qu'elle me paraisse, est un tort involontaire, reprit Elinor; mais votre
négligence est bien plus impardonnable. Quoiqu'il me soit désagréable
d'entrer dans une discussion sur cet objet, permettez-moi de vous dire
que si je vois de la faiblesse et de la crédulité de son côté, je vois
du vôtre une cruauté, une inhumanité bien moins excusables. Pendant que
vous étiez en Devonshire, poursuivant de nouveaux plans, de nouvelles
amours, toujours gai, toujours heureux, votre victime était réduite à la
plus extrême indigence, à la honte, au désespoir, à l'abandon.

--Sur mon ame! je l'ignorais. J'avais pourvu à tout en la quittant; je
ne lui avais point caché que je ne comptais pas la rejoindre; je lui
avais conseillé de recourir au pardon de son protecteur. Tout pouvait
être caché ou réparé, si elle avait suivi mes avis. Je croyais qu'elle
était rentrée dans sa pension ou dans une autre, et je ne songeais plus
à elle, quand elle fut tout à coup rappelée à mon souvenir d'une manière
aussi terrible! Je trouvai madame Smith au comble de l'indignation, et
ma confusion fut extrême. La pureté de sa vie, son ignorance complète du
monde, ses idées religieuses et morales très-exaltées, tout fut contre
moi. Elle m'accabla du poids de sa colère, mais cependant m'offrit son
pardon, si je voulais épouser Caroline. Cela ne se pouvait; je ne le
voulus pas, et je fus formellement rejeté de toute prétention sur
l'amitié et la fortune de ma parente, et banni de sa maison que je
devais quitter le lendemain. Je rentrai dans ma chambre pour faire mon
paquet, et je trouvai sur ma table une lettre du colonel Brandon qui me
reprochait le déshonneur de sa pupille, et me donnait rendez-vous à
Londres, pour lui rendre raison de ma conduite. Etais-je assez puni de
ce que les jeunes gens appelent _un passe-temps, une légèreté_? la
perte de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur, et peut-être
celle de ma vie! Quelle nuit je passai!.... Mais à quoi servaient les
combats, les réflexions? tout était fini pour moi. Je ne pouvais plus
offrir à madame Dashwood un fils, et à Maria un époux; je n'avais plus
de ressources ni pour le présent, ni pour l'avenir, et j'étais rejeté
pour un genre de tort qui ne pouvait que les blesser vivement et me
faire repousser aussi d'elles. Ah! combien je désirais alors que la
vengeance du colonel fût complète! avec quel plaisir, quel empressement
j'allai au-devant de la mort, que j'espérais recevoir de sa main! Je
craignais bien davantage la scène qui m'attendait encore avant de
quitter pour jamais le Devonshire en prenant congé de Maria. J'étais
engagé à dîner chez vous; il fallait aller m'excuser; il fallait revoir
celle que j'allais quitter pour toujours et laisser si malheureuse!

--Pourquoi la voir, M. Willoughby? Pourquoi ne pas écrire un mot
d'excuse? Qu'était-il nécessaire de venir vous-même? s'écria Elinor.

--C'était nécessaire à mon orgueil et à mon amour. Je ne voulais pas
laisser soupçonner à personne ce qui s'était passé entre madame Smith et
moi, et je voulais voir encore une fois, avant de mourir, celle que
j'idolâtrais de toute la force de mon ame; je ne croyais pas d'ailleurs
la trouver seule. Je voulais encore une fois être au milieu de cette
famille que la veille encore je regardais déjà comme la mienne. Oh!
quand je me rappelais avec quelles délices j'étais revenu de la
chaumière à Altenham, satisfait de moi-même, content de tout le monde,
enchanté de Maria, ne songeant pas plus au passé que si jamais il n'eût
existé, ne vivant que dans l'avenir, me disant: Quelques heures encore,
et je vais être engagé pour la vie avec celle que j'aime si
ardemment!...... Ces heures étaient écoulées, et il fallait au contraire
nous séparer pour jamais! Je rassemblai toute ma fermeté pour le cacher;
mais quand je la trouvai seule, quand je vis son profond chagrin pour ce
qu'elle croyait une courte absence, et ce chagrin uni à tant de
confiance en moi, ah! dieu! dieu! puis-je jamais l'oublier?

--Lui promîtes-vous de revenir bientôt?--Je ne sais ce que je lui dis,
je ne puis m'en rappeler un seul mot. Votre mère vint aussi ajouter à
mon supplice par son amitié. Ah! combien j'étais malheureux! et j'en
remerciais le ciel. Ma seule consolation était ma propre misère; mais
celle de Maria, elle m'était insupportable! Je m'en arrachai, je partis,
et.... Il s'arrêta.

--Est-ce tout, monsieur? dit Elinor qui, tout en le plaignant,
s'impatientait de ce qu'il ne partît pas.

--Oui, tout, si vous voulez. Mais ne désirez-vous pas savoir comment
j'ai pu devenir plus coupable et plus malheureux encore? En peu de mots:
je rencontrai le colonel; je fus blessé, mais non pas mortellement.
Pendant que j'étais dans ma chambre, livré à mes tristes réflexions, ne
voyant devant moi que l'indigence la plus entière, un de mes amis me
parla des bonnes dispositions de miss Sophie Grey pour moi; il m'assura
que sa belle fortune de 50,000 liv. sterling serait à moi dès que je
voudrais dire un mot. Ma blessure m'avait un peu calmé. J'avais réfléchi
sur ma situation; je ne pouvais la faire partager à Maria; je ne
l'aurais pas même voulu, non plus que sa famille. Il fallait donc tâcher
de l'oublier, et de m'en faire oublier. J'allais jusqu'à trouver de la
générosité dans tout ce que je faisais pour y parvenir. Je laissai faire
mon ami. Dès que je fus rétabli, il me mena chez miss Sophie Grey. Elle
voulait se marier, et avec un homme à la mode, avec un élégant; c'était
tout ce qu'elle demandait. Moi, je ne voulais que son argent; et nous
fûmes bientôt d'accord. Maria, pensais-je, n'entendra plus parler de
moi que pour apprendre que je suis marié; sa fierté s'indignera, elle me
détestera, puis elle m'oubliera, et je serai seul malheureux; mais au
moins j'aurai les distractions et les jouissances de la fortune...;
lorsqu'une lettre de Maria, datée de Londres, m'apprend qu'elle y est,
qu'elle m'aime encore avec la même tendresse, et n'a pas même l'ombre
d'un doute. Non, tout ce que j'éprouvai ne peut être exprimé! Sans
aucune métaphore, chaque ligne, chaque mot de ce billet fut pour moi un
coup de poignard. Savoir Maria si près de moi; être sûr que j'en étais
aimé! ah! je n'avais pas non plus l'ombre d'un doute. Son coeur, ses
opinions, son ame m'étaient trop bien connus et m'étaient encore trop
chers. Mon amour, qui était à peine assoupi, se ranima avec plus de
force: et j'étais engagé avec une autre! et quelle autre, bon dieu! D'un
côté, frivolité, insensibilité, coquetterie, jalousie; de l'autre,
grandeur d'ame, tendresse inépuisable, sensibilité profonde, confiance
illimitée, esprit supérieur. Dieu! qu'ai-je laissé échapper, et qu'ai-je
trouvé en échange! Mais Maria méritait mieux qu'un dissipateur, qu'un
libertin. Elle m'aurait corrigé de tout; je serais devenu digne d'elle.
A présent, quel encouragement, quel exemple ai-je pour devenir vertueux?
O rage! ô désespoir! Il se leva et se promena violemment le poing serré
sur son front.

Le coeur d'Elinor avait éprouvé plusieurs fluctuations pendant cet
extraordinaire entretien. Elle était actuellement touchée, attendrie
sur le sort de cet homme, que la nature avait créé pour le bonheur et
qui l'avait rejeté loin de lui. Mais elle crut qu'elle devait lui cacher
sa compassion.--Tout ce que vous venez de dire là est de trop, M.
Willoughby; je n'ai pas de temps à perdre, vous le savez, lui dit-elle.
Je vous prie donc de résumer ce que vous sentez en votre conscience,
qu'il est nécessaire que j'apprenne, et rien de plus. (Il se rassit.)

--J'ai fini dans deux minutes, reprit-il. Le billet de Maria me rendit
donc le plus infortuné des hommes, en me prouvant son amour et en
réveillant tout le mien. Je m'étais persuadé qu'elle m'avait oublié;
j'espérais même apprendre bientôt qu'elle était bien mariée. Je ne
voyais plus devant elle et moi que malheur et désespoir. Mais que
pouvais-je faire? Tout était arrangé pour mon mariage; le contrat passé,
les dispenses obtenues, le jour fixé. La retraite était impossible. Tout
ce qui me restait à faire était de vous éviter toutes deux; d'essayer de
réparer un peu mes torts en les augmentant, et de prendre plus de peine
pour me faire haïr que je n'en avais pris pour me faire aimer. Je ne
répondis point au billet de Maria; je ne parus point chez elle.
Cependant un jour où je vous avais vues sortir toutes les trois de la
maison, je me décidai d'y porter ma carte pour agir plus naturellement.

--Vous nous aviez vues! où? comment?

--Tous les jours, et, souvent plus d'une fois par jour, je voyais au
moins l'une de vous. Vous seriez surprise si je vous disais tous les
moyens que j'employais pour cela, et combien de fois j'ai failli être
découvert par les beaux yeux de Maria, qui me cherchaient sans cesse:
mon refuge était une boutique, une allée; mais me passer de voir Maria,
non, c'était impossible! Et cependant j'aurais fui au bout du monde pour
qu'elle ne me vît pas; il ne fallait pas moins que mon étude continuelle
pour l'empêcher. Je n'eus garde de me trouver au bal de sir Georges, et
le matin suivant je reçus un second billet de Maria. Non, vous ne pouvez
vous faire une idée de sa bonté, de sa tendresse! si affectionnée, si
franche, si confiante! Ah! comme je me détestais moi-même, comme vous me
détesteriez plus encore si vous l'aviez lu!

--Je l'ai lu, monsieur; Maria ne m'a rien caché.

--Vous avez donc vu aussi cette infâme, cette détestable lettre qu'elle
ne doit jamais me pardonner, non jamais jusqu'à ce qu'elle sache.....
J'en reviens à la sienne; j'essayais d'y répondre, je ne le pus, mon
courage m'abandonna. Mademoiselle Dashwood, ne me refusez pas votre
pitié; avec la tête et le coeur pleins de votre soeur, à qui je pensais
sans cesse, je devais faire ma cour à une autre femme, paraître
empressé, paraître heureux! Ce ne fut pas tout encore. Vous vous
rappelez cette maudite assemblée où nous nous rencontrâmes? non,
l'agonie n'est rien auprès de ce que je souffrais. D'un côté, Maria,
belle comme tous les anges, appelant son Willoughby, me tendant la main,
me demandant une explication avec son regard enchanteur attaché sur
moi; de l'autre côté, Sophie jalouse comme le diable, regardant tout
avec une audacieuse curiosité, m'appelant d'un ton impératif. J'étais en
enfer et je m'échappai aussitôt qu'il me fût possible, mais non pas sans
avoir vu la pâleur de la mort sur le visage céleste de Maria. Ce fut le
dernier regard que je jetai sur elle; je ne l'ai plus revue que dans ma
pensée, où toujours elle se présente ainsi. Non, Elinor, quand vous
l'avez vue mourante, elle n'a pu vous faire plus d'impression; mais vous
me jurez qu'elle est mieux, qu'elle est hors de danger.

--Je l'espère.

--Et votre pauvre mère qui l'idolâtre, elle ne lui aurait pas survécu
non plus. Adieu, je pars: dites-moi seulement que je vous suis moins
odieux, que vous le direz à Maria.

--Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ôter la vie, cette
lettre que vous eûtes la barbarie de lui envoyer en réponse à sa
dernière, comment pouvez-vous la justifier?

--Par un seul mot que je répugnais à dire...... Elle n'est pas de moi.
Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas délicat,
tendre? n'est-il pas......?

--De votre femme! C'était votre écriture.

--Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me
dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'était plus
permis; sa fortune était nécessaire à mon honneur, à mes engagemens; et
voilà où une indigne prodigalité m'avait conduit! Pour éviter une
rupture il fallut en passer par où elle voulait; copier sous ses yeux
cette lettre où je rougissais de mettre mon nom; me séparer des billets,
de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les renfermait
dut être livré à Sophie, et mes trésors renvoyés comme vous l'avez vu,
sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes larmes.
Malheureusement la dernière lettre de Maria me fut remise chez miss
Grey, pendant que je déjeunais avec elle; la forme, l'élégance du
papier, l'écriture réveillèrent ses soupçons déjà excités par la scène
de l'assemblée. C'est de votre beauté campagnarde, me dit-elle; voyons
son style. Elle l'ouvrit, la lut, fit la réponse, m'obligea de la
copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obéis dans une
espèce de désespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir à me
ruiner tout-à-fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu
détacher de moi, et qui allait enfin me repousser entièrement de son
coeur et de sa pensée. Mon sort était décidé; tout le reste me parut
indifférent. Je fus bien aise qu'on m'eût dicté ce que je n'aurais
jamais pu dire de moi-même, et d'avoir une raison de plus de mépriser,
de haïr, celle.....

--Arrêtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas
un mot de plus contre une femme qui est la vôtre, que vous avez choisie
volontairement, à qui vous devez votre bien-être, votre fortune, et qui
au moins a droit, en échange, à vos égards, à votre respect. Sans doute
elle vous est attachée, puisqu'elle vous a épousé; parler d'elle avec
cette légèreté, vous rend très-blâmable et ne vous justifie de rien avec
Maria.

--Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond
soupir; elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait fort bien que
je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'épouser, c'est qu'elle savait
aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse
dépendance de mes créanciers, et qu'elle voulait un mari qui fût dans la
sienne, et qui cependant, à quelques égards, pût flatter sa vanité: elle
a cru trouver cela réuni chez moi, et me fait payer bien cher son maudit
argent. A présent, me plaignez-vous, mademoiselle Dashwood? Suis-je
d'un degré moins coupable à vos yeux que je ne l'étais avant cette
explication? Voilà, ce que je vous conjure de me dire.

--Oui, monsieur, je l'avoue; vous avez certainement un peu changé mon
opinion sur vous, et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais,
quoique vous le soyez beaucoup encore, mais plus par la tête que par le
coeur, le vôtre n'est pas méchant, et vous vous êtes rendu trop
malheureux vous-même pour qu'on puisse vous haïr.

--Voulez-vous donc me promettre de répéter ce que vous venez de me dire
à votre soeur, quand elle pourra vous entendre? Rétablissez-moi dans son
opinion comme je le suis dans la vôtre. Vous dites qu'elle m'a déjà
pardonné; laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de mon
coeur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon plus
entier et mieux mérité. Dites-lui ma misère et ma pénitence; dites-lui
que jamais je n'ai été inconstant pour elle; et si vous le voulez,
dites-lui que, dans ce moment même, elle m'est plus chère que jamais.

--Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera nécessaire pour calmer son
coeur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance
adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dépend aussi de vous.
Adieu, monsieur, la soirée s'avance, et cet entretien s'est trop
prolongé. Un mot encore cependant avant de nous séparer: comment
avez-vous appris a maladie de ma soeur?

--De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir
dans le passage de Drury-lane. C'est la première fois que je le voyais
depuis deux mois; je mettais du soin à éviter tout ce qui pouvait me
rappeler le nom de _Dashwood_; et lui, plein de ressentiment contre moi
depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put
résister à la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait
devoir me faire beaucoup de peine. Sa première parole fut de m'apprendre
brusquement que Maria Dashwood était mourante à Cleveland, d'une fièvre
nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reçue ce même
matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la
contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! J'ignorais même
votre séjour à Cleveland, et je vous croyais à la Chaumière auprès de
votre mère. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je
crois, d'aller à Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs;
il fallut l'emmener à l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder
une feuille elle se rappela que le lendemain était le jour d'assemblée
de lady Sauderson; et vite il fallut retourner à Londres. Qui m'aurait
dit, grand Dieu! que je passais si près de Maria; de celle dont j'étais
tellement occupé que mon imagination croyait la voir partout? En passant
dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grâcieuse figure
appuyée contre une des colonnes; mais cette illusion s'évanouit bientôt,
elle disparut comme l'éclair; et ce n'était pas elle, puisque déjà elle
était bien malade. Elinor, très-étonnée, se fit dire le jour, l'heure,
et tout fut expliqué, et l'évanouissement trop réel de Maria, et ses
larmes, et ses propos incohérens; mais elle se garda bien de donner à
Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa soeur.

--Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria
mourante, et peut-être des peines déchirantes que je lui avais causées,
me haïssant, me méprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mère,
par ses soeurs: ah! ma situation était horrible! Je ne pus la supporter;
je me décidai à partir, et, à cinq heures du matin, j'étais dans mon
carrosse. A présent vous savez tout. Il prit son chapeau, et
s'approchant d'elle: Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre main,
mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance? Elle ne
put y résister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec
affection.--Allez-vous à Londres? lui dit-elle.--Non, répondit-il, à
Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rêverie,
et s'appuya contre la cheminée, semblant oublier qu'il devait
partir.--Vous ne me haïssez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me
méprisez plus?......--Je vous plains du fond de mon coeur, M. Willoughby
et je vous pardonne; je m'intéresse à votre, bonheur, et je voudrais
apprendre que.....

--Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans
ce monde! Je traînerai ma vie comme je le pourrai; la paix domestique
est impossible avec ma femme. Si cependant je puis espérer que vous et
les vôtres prendrez quelque intérêt à mes actions, ce sera du moins un
motif d'être sur mes gardes....... Maria est à jamais perdue pour moi,
n'est-ce pas? même quand quelques heureuses chances de liberté......

Elinor lui lança un regard plein de reproches.--Je me tais, dit-il, et
je pars moins malheureux que lorsque je suis arrivé; elle vivra du
moins! Mais un affreux événement m'attend encore.

--Quel événement? que voulez-vous dire?

--Le mariage de votre soeur.

--Vous êtes dans l'erreur; elle ne peut pas être plus perdue pour vous
qu'elle ne l'est actuellement.

--Mais un autre la possédera, et je ne puis supporter cette pensée.
Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrêter plus long-temps, et diminuer
peut-être l'intérêt que j'ai réveillé. Au nom du ciel! conservez-le moi!
Adieu, adieu, puissiez-vous être heureuses!..... Il quitta rapidement la
chambre, et l'instant d'après Elinor entendit le roulement de son
carrosse.




CHAPITRE XLVII.


Elinor resta encore quelques momens au salon après que Willoughby l'eut
quittée, oppressée par une foule d'idées différentes les unes des
autres, qui se succédaient rapidement, mais dont le résultat général
était une profonde tristesse. Ce Willoughby qu'elle regardait, il n'y
avait pas une heure, comme le plus indigne des hommes, qu'elle
abhorrait, qu'elle méprisait, excitait en elle, en dépit de tous ses
torts, un degré de commisération, d'intérêt même pour ses souffrances,
qui allait dans ces premiers momens jusqu'à lui faire éprouver une
espèce de tendre regret de ce qu'il était actuellement séparé pour
toujours de leur famille, et que sans doute elle ne le reverrait plus.
Surprise elle-même de l'influence qu'il exerçait sur son esprit, elle
voulut l'analyser, et trouva que c'était un sentiment tout-à-fait
involontaire, qui tenait à des circonstances indépendantes de son
mérite, et qui se trouvaient avoir peu de poids au tribunal de la
raison: c'étaient d'abord les attraits de son charmant extérieur, de
cette physionomie agréable, aimable, de sa manière franche,
affectionnée, animée; et il n'y avait nul mérite à lui d'être ainsi:
c'était ensuite son ardent amour pour Maria; mais cet amour n'était plus
innocent et devenait un tort de plus. Elle se disait tout cela, sans que
l'intérêt qu'il venait de lui inspirer fût diminué le moins du monde;
elle réfléchissait douloureusement au tort irréparable que ce jeune
homme s'était fait à lui-même, par l'habitude de l'indépendance, de la
paresse, de la dissipation. La nature avait tout fait pour lui; elle lui
avait donné tous les avantages personnels, tous les talens, une
disposition à la franchise, à l'honnêteté, un coeur sensible; et le
monde et les mauvais exemples avaient tout corrompu. Chaque faute, en
augmentant le mal, avait reçu sa punition au moment même. La vanité qui
lui avait fait rechercher un coupable triomphe aux dépens du bonheur de
Maria, l'avait entraîné dans un attachement réel et profond, que ses
torts précédens l'avaient obligé de sacrifier; son libertinage avec
Caroline l'avait privé de sa seule ressource de fortune; son mariage,
qui avait déchiré si cruellement le coeur de Maria, était pour lui une
source de malheurs qui ne lui laissait plus d'espoir. Il résulta de ce
tableau que son intérêt augmenta pour un coupable déjà trop puni, sans
l'être encore par la haine de ceux qu'il aimait si tendrement: aussi son
coeur n'en éprouva plus pour lui.

Elle alla auprès de sa soeur. Celle-ci venait de se réveiller d'un doux
et long sommeil, qui confirma toutes ses espérances. Elinor s'assit à
côté d'elle, en silence. Son coeur était plein. Le passé, le présent,
l'avenir, la visite de Willoughby, l'attente de sa mère, tout ensemble
lui donnait une telle agitation, que son pouls était sûrement plus élevé
que celui de la malade, et qu'elle craignait de se trahir si elle avait
dit un seul mot. Heureusement que cette crainte ne fut pas longue. A
peine une demi-heure s'était écoulée depuis le départ de Willoughby, que
le roulement d'un autre carrosse lui annonça l'arrivée des voyageurs.
Elle vola au bas de l'escalier, heureuse de revoir sa mère et de pouvoir
la rassurer. Elle arriva à la porte de la maison au moment où madame
Dashwood y entrait; elle la reçut dans ses bras, et sa première parole,
en serrant cette bonne mère sur son coeur, fut celle-ci: Elle est
sauvée! elle est bien, aussi bien qu'elle puisse être. Madame Dashwood
s'était sentie si émue en approchant de la maison, qu'elle avait cru que
c'était un pressentiment qu'elle ne retrouverait plus sa fille chérie.
Le passage subit de cette affreuse crainte à l'heureuse nouvelle qu'elle
était hors de danger; fut trop rapide pour ses sens; elle tomba dans
une demi-faiblesse sur l'épaule d'Elinor. Elle et leur ami la soutinrent
et la portèrent jusqu'au salon. Là, assise à côté de sa fille aînée,
elle retrouva ses sens; mais incapable de parler, elle versa des torrens
de larmes, embrassa plusieurs fois son Elinor, se tournait par
intervalles vers le colonel Brandon, pressait sa main avec un regard qui
lui disait son bonheur, sa reconnaissance, et sa certitude qu'il
partageait tout ce qu'elle éprouvait. Ah! sans doute il le partageait!
Il ne parlait pas non plus, il ne l'aurait pas pu; mais tout en lui
exprimait la joie la plus vive.

Dès que madame Dashwood put se soutenir, son premier désir fut de revoir
Maria. Elinor demanda seulement la permission de l'annoncer sans autre
préparation. Maria était assez bien pour n'en avoir pas besoin; et, deux
minutes après, la plus tendre des mères était assise sur le lit de son
enfant bien-aimée, rendue plus chère encore par son absence, son malheur
et son danger. Elinor jouissait avec délices de leur bonheur mutuel;
mais en bonne et sévère garde, elle conjura Maria de se calmer, et sa
mère de ne pas trop exciter sa sensibilité. Madame Dashwood pouvait être
calme et prudente, quand il s'agissait de la vie de l'une de ses enfans,
et Maria, contente de savoir sa mère auprès d'elle, se sentant elle-même
trop faible pour parler, se soumit au silence prescrit par ses bonnes
gardes. Madame Dashwood voulut absolument passer cette nuit à côté
d'elle; et Elinor, qui ne s'était pas couchée les deux dernières nuits,
consentit à obéir à sa maman et à se mettre au lit. Elle s'y reposa
physiquement, mais ne dormit point; ses esprits étaient trop agités.
Willoughby, le _pauvre Willoughby_! comme elle se permettait de
l'appeler, était constamment présent à sa pensée; elle n'aurait pas
voulu, pour le monde, avoir refusé d'entendre sa demi-justification.
Tantôt elle se blâmait de l'avoir jugé trop sévèrement, et quelquefois
s'accusait d'être à présent trop indulgente. Mais sa promesse de le
justifier auprès de Maria, était invariablement pénible. Elle redoutait
le moment où Maria apprendrait qu'il était moins coupable, et craignait
que peut-être cet amour si passionné ne se ranimât avec plus de force.
Elle doutait du moins qu'après cette explication, sa soeur pût jamais
être heureuse avec un autre homme, et se surprenait alors à désirer que
Willoughby redevînt libre.... Mais elle se rappelait aussi le bon,
l'excellent colonel Brandon, et sentait ses souffrances plus que celles
de son rival. La main de Maria devait être sa récompense. Elle savait, à
n'en pas douter, qu'il serait pour elle le meilleur et le plus tendre
des maris, et désirait alors tout autre chose que la mort de madame
Willoughby.

Au moment où le colonel était arrivé à Barton-Chaumière, il avait trouvé
madame Dashwood prête à partir. Elle ne pouvait supporter plus
long-temps son inquiétude, et s'était décidée d'aller à Cleveland avec
sa femme de chambre. Elle n'attendait que l'arrivée de madame Carrey,
une de ses connaissances d'Exceter, qui voulait bien se charger d'Emma
pendant son absence, sa mère n'osant pas la mener avec elle à cause de
la contagion. Mais l'arrivée du colonel et la lettre d'Elinor, en
redoublant ses alarmes, la déterminèrent à partir tout de suite. Elle
laissa Emma à sa femme de chambre de confiance, qui devait la remettre
le lendemain à madame Carrey, et se mit en route avec le colonel. La
bonne madame Jennings fut enchantée de la trouver là à son lever, et la
combla de soins et d'amitiés. Elle voulait lui conter tous les détails
de la maladie de Maria, s'interrompait pour la conjurer d'aller se
coucher, pour recommander à Betty d'en avoir soin, etc. etc. etc.

Maria continua de jour en jour à se trouver mieux, et avec sa santé
revint aussi graduellement la brillante gaieté de madame Dashwood, et
tout le feu de son imagination. Elle disait et répétait souvent qu'elle
était à présent la plus heureuse femme qu'il y eût au monde. Elinor ne
put s'empêcher d'être intérieurement un peu surprise que sa mère ne
regrettât point Edward, et ne parût pas même se le rappeler. Elinor lui
avait écrit tout ce qui s'était passé, sans même lui cacher son chagrin
de la perte de cet ami, dont elle se croyait si sûre; mais elle en
parlait avec la raison et la mesure qu'elle mettait à tout, et madame
Dashwood la prit au pied de la lettre, et jugea qu'elle n'était pas très
affligée d'un événement dont elle parlait avec autant de calme. La
maladie de sa fille favorite vint ensuite l'occuper exclusivement. Tout
autre malheur ne lui parut rien auprès de celui de la perdre, et d'avoir
à se reprocher d'en être la cause, en ayant encouragé son malheureux
attachement pour Willoughby. Aussi le bonheur de son rétablissement
effaçait toute autre pensée. Elle avait de plus un grand sujet de joie,
dont Elinor ne se doutait pas, et qu'elle lui apprit au premier moment
où elles se trouvèrent en tête à tête.

--Enfin nous voilà seules, mon Elinor, et je puis vous parler de mon
bonheur! Le colonel Brandon aime Maria, il me l'a dit lui-même.

Elinor garda le silence. Elle éprouvait à la fois plaisir et peine. Elle
n'était pas surprise de la chose qu'elle savait depuis long-temps; mais
elle l'était du moment que le colonel avait choisi pour cet aveu.

--Si je ne savais pas, chère Elinor, que nous voyons rarement de même,
je m'étonnerais du calme avec lequel vous m'écoutez. Quant à moi, cet
attachement me transporte de joie! Le plus grand bonheur que j'aurais pu
désirer dans ma famille, c'eût été que le colonel Brandon épousât l'une
de mes filles. Je crois par conséquent, qu'avec ce digne homme Maria
sera la plus heureuse des femmes. Je désire votre bonheur autant que le
sien, mon Elinor; mais le colonel lui convient beaucoup plus qu'à vous.

Elinor fut sur le point de demander raison à sa mère de cette singulière
façon de penser. La différence d'âge était plus grande; leurs
caractères, leurs sentimens n'avaient aucun rapport. Mais elle-même
était charmée que madame Dashwood ne vît pas ces obstacles; elle savait
que son imagination l'entraînait toujours à ne considérer que les beaux
côtés de ce qu'elle désirait. Elle se contenta donc de sourire. Madame
Dashwood n'y vit qu'une approbation et continua son intéressante
confidence.

Il m'a ouvert entièrement, dit-elle, son coeur pendant notre voyage. Cet
aveu n'était ni prémédité, ni prévu d'avance; il échappa à un coeur trop
plein de sa passion pour pouvoir la dissimuler. De mon côté, comme vous
pouvez le croire, je ne parlais toujours que de mon pauvre enfant que je
voyais sans espérance. Il ne pouvait me cacher son inquiétude qui, je le
vis bien, égalait la mienne. Je le lui dis; et pensant que la simple
amitié ne pouvait pas faire naître une aussi vive sympathie, je
prononçai le mot _amour_. Quand vous auriez, lui dis-je, l'amour le plus
passionné pour ma pauvre fille, vous ne seriez pas plus affligé. Alors,
Elinor, il ne put se contenir, et me fit connaître en entier son
sentiment pour Maria, si tendre, si vif, si constant. Il l'a aimée, mon
Elinor, dès le premier instant où il l'a vue. Oh! si vous l'aviez
entendu me peindre la force de cette impression, vous en auriez aussi
été touchée!

Elinor sourit encore en baisant la main de sa mère; elle ne
reconnaissait dans cette description romanesque de l'amour du colonel,
ni son langage, ni sa manière, mais bien les embellissemens de l'active
imagination de madame Dashwood, qui colorait tous les objets pour elle.
Son attachement pour Maria, continua-t-elle, surpasse infiniment tout
ce que jamais Willoughby a senti ou feint de sentir: il est plus ardent,
plus sincère, plus constant; il a subsisté dans toute sa force, malgré
la malheureuse passion de Maria pour cet indigne jeune homme, sans le
moindre égoïsme, sans le moindre espoir. Tous les désirs du colonel se
bornaient à la voir heureuse, même avec un autre. Que de noblesse! que
de délicatesse! que de sincérité! Ah! non, lui n'est pas un trompeur:
ses paroles sont la vérité même.

--Le caractère du colonel Brandon, dit Elinor, est généralement connu et
estimé; c'est un excellent homme.

--Je le sais, reprit madame Dashwood, très sérieusement, et cela
m'aurait suffi pour encourager son affection, pour en être charmée.
Mais ce qu'il vient de faire, cet empressement de venir me chercher,
l'amitié qu'il m'a témoignée, la confiance qu'il a eue en moi, sont
assez pour me prouver qu'il est le meilleur des hommes.

--Ce n'est pas seulement, chère maman, cet acte de bonté, où la simple
humanité et son attachement pour Maria devaient le porter naturellement,
qui doit décider de son caractère; mais ses anciens amis, madame
Jennings, les Middleton, les Palmer l'aiment et le respectent également;
et moi-même, quoique je le connaisse depuis moins de temps, j'ai une si
haute opinion de lui, que si Maria peut être heureuse avec lui, je pense
comme vous que ce serait le plus grand des bonheurs pour nous. Quelle
réponse avez-vous faite? Lui avez-vous donné quelque espoir?

--Oh! ma chère enfant! Je ne pouvais pas alors prononcer ce mot; je
croyais Maria mourante. Lui-même n'osait demander ni espoir, ni
encouragement. Ce n'était pas une demande de ma fille, mais une
confidence involontaire, une effusion de douleur et de sympathie. Nous
pleurâmes ensemble: je lui dis que son sentiment ajouterait à mon
malheur, si j'étais destinée à celui de perdre ma fille; que je la
regretterais pour lui et pour moi. Je ne savais d'abord ce que je
disais; tant d'affliction! tant de surprise! J'étais tout-à-fait
troublée; mais après quelque temps je lui dis que si Maria vivait, ce
que j'osais encore espérer, le plus grand bonheur de ma vie serait de
la lui donner; et depuis notre arrivée, depuis que nous avons repris une
délicieuse sécurité, je l'ai répété plus clairement, et je lui ai donné
tous les encouragemens qui étaient en mon pouvoir. Le temps, et il ne
sera pas long, ai-je dit, amènera tout à bien. Le coeur de Maria ne peut
pas appartenir long-temps à un homme tel que Willoughby; et votre propre
mérite doit vous rassurer.

--Assurément il doit être tranquille sur vos intentions, dit Elinor;
mais cependant il ne me paraît pas content comme il devrait l'être.

--Non!..... Il est si modeste; il a tant de défiance de lui-même! reprit
madame Dashwood. Il croit que Maria est engagée trop profondément pour
retrouver, de bien long-temps, la liberté de faire un autre choix, et
même, dans ce cas, il ne peut s'imaginer que ce serait lui. Il parle de
la différence de leurs âges et de leurs dispositions. Mais il se trompe
tout-à-fait. Son âge est précisément celui qui convient à un mari qui
doit être le guide et le protecteur de sa compagne. Son caractère, ses
principes sont fixés; il n'y a aucun changement à craindre, et quant à
ses dispositions, elles sont précisément celles qui peuvent rendre votre
soeur heureuse. Il calmera son imagination, quelquefois trop ardente; il
rétablira la paix dans son coeur. Ses manières, sa personne, tout est en
sa faveur. Ma partialité pour lui ne m'aveugle point. Il n'est
certainement pas aussi beau que Willoughby; mais, à mon avis, il a
quelque chose de plus agréable, de plus franc, de plus mâle. Ne vous
rappelez-vous pas qu'il y avait quelque chose dans les yeux de
Willoughby que je n'aimais point?

Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit
souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose
d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à
ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup
plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de
bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans
son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles
de votre soeur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de
Willoughby. Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été
constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi
heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne
voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en
entier; il lui semblait que le coeur de Maria avait besoin d'amour; mais
madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. Le
colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu
son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.

Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton,
supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus
près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se
trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui
convienne tout aussi bien à notre situation.

Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à
côté d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.

--Quant à la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention
au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de mariage
pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne
connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est
très-honnête.

Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté,
pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor.
Cette dernière se retira, alla rêver au bon succès de son ami auprès de
sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de plaindre
Willoughby.




CHAPITRE XLVIII.


La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue
pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la
présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque
jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame
Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa
bonne soeur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le
remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un
bon fauteuil, on le fit demander. Le coeur de la maman nageait dans la
joie.

L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha
d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa
physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque
chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta
la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte
expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un
soupir si profond s'échappa de son coeur, qu'Elinor comprit tout ce qui
s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la mort
d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait fait
mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de Maria,
par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, et l'expression
de sa tendre gratitude.

Madame Dashwood le surveillait encore mieux que sa fille, et, ne sachant
pas les détails de l'histoire du colonel, attribua tout ce qui se
passait sur sa figure, à l'excès de sa passion, et vit dans les propos
et les manières de sa fille quelque chose de plus que la simple
reconnaissance. Deux ou trois jours après, Maria avait acquis assez de
force pour se promener devant la maison, appuyée sur le colonel, puis un
peu plus loin sur le joli sentier gravelé; mais elle ne témoigna aucune
envie d'aller jusqu'au temple grec, et laissa même percer une sorte
d'effroi. Elinor qui en savait seule la raison ne l'en pressa pas, et
comprit très-bien son impatience de quitter Cleveland, et de retourner à
la chaumière. Ce désir devint si vif, que madame Dashwood, qui ne
pouvait rien lui refuser, y céda. D'ailleurs, elle souhaitait aussi dans
le fond de retourner chez elle et de retrouver sa petite Emma. Mais ce
désir était combattu par celui qu'elle avait que sa fille s'attachât au
colonel en vivant journellement avec lui.

--Les choses sont en bon train, disait-elle à Elinor; c'est toujours son
bras qu'elle prend pour se promener.

--Maman, il est ici le seul homme, répondait Elinor.

--Et moi je vous dis que bientôt il sera en effet le seul pour Maria.
Mais enfin à présent elle veut retourner à sa chaumière, et c'est
très-naturel. Il ne restera pas long-temps sans y venir.

Le soir même la proposition de partir fut faite. Mme Jennings les
chérissait; mais sa chère Charlotte et son petit-fils lui tenaient aussi
au coeur, et il y avait long-temps qu'elle en était séparée. Elle ne fit
donc que quelques légères objections sur la santé de Maria, qui furent
bientôt levées. Le colonel était attendu à Delafort pour les réparations
du presbytère; mais il s'était laissé persuader facilement que sa
présence était nécessaire à Cleveland tant que mesdames Dashwood y
seraient. Tout fut donc arrangé pour leur départ, qui devait avoir lieu
le surlendemain. Le colonel exigea qu'elles prissent son carrosse, qui
était plus grand et plus commode, et madame Dashwood y consentit, en
espérant que ce serait bientôt celui de sa fille. Mais de son côté elle
lui fit promettre que, dans quinze jours ou trois semaines au plus il
viendrait les visiter à la chaumière.

Le moment de la séparation arriva, et ne fut pas sans attendrissement de
tous les côtés. Maria ne croyait pas pouvoir assez témoigner de regrets
et de reconnaissance à madame Jennings. Ses adieux furent si tendres, si
pleins de respect et d'amitié, qu'ils réparèrent bien des négligences
passées, qu'elle se reprochait amèrement. Elle prit congé du colonel
Brandon avec la cordialité d'une amie et d'une soeur. Ce fut lui qui la
plaça dans la voiture; madame Dashwood et Elinor montèrent ensuite. Le
tête à tête de madame Jennings et du colonel le reste de ce jour fut
très-triste. Il était obligé d'attendre le retour de la voiture; et
madame Jennings ne voulut pas le laisser seul. Elle s'attendait presque
à une confidence de ses sentimens pour Elinor. Il n'en fit point, mais
parla de la mère et des filles avec enchantement.

Trois jours après la voiture revint avec l'agréable nouvelle que ce
voyage s'était très bien passé, et que la convalescente n'était pas
très-fatiguée. Le surlendemain madame Jennings et sa Betty partirent
pour Londres, où les Palmer étaient retourné; et le colonel, tout
solitaire et tout pensif, prit le chemin de Delafort.

La famille Dashwood avait été deux jours en route pour ne pas fatiguer
la malade: elle ne s'en trouva pas incommodée. Tout ce que peut
l'affection la plus tendre, la plus zélée, fut employé de la part de ses
deux sensibles compagnes; aussi trouvèrent-elles leur récompense dans
les rapides progrès de sa santé, dans la chaleur de son coeur et le
calme de son esprit. Cette dernière observation surtout fit le plus
grand plaisir à Elinor: elle qui l'avait toujours vue souffrir si
cruellement, oppressée par l'angoisse de son coeur, n'ayant ni le
courage de parler, ni la force de se taire, la voyait à présent avec une
joie inexprimable, tranquille, résignée, contente par momens. Comme ce
ne pouvait être que le résultat de réflexions sérieuses et de sa ferme
volonté, il y avait lieu d'espérer que cela continuerait. En approchant
néanmoins de Barton, qui était si plein de souvenirs pour elle, où
chaque place, chaque arbre, chaque route parlaient à sa mémoire et à son
coeur, elle devint silencieuse et pensive, et afin d'échapper à leur
attention, elle se pencha sur la portière comme pour mieux voir le pays.
Elinor ne put ni s'en étonner ni la blâmer; et quand elle vit à ses
yeux, en lui aidant à descendre de voiture, qu'elle avait pleuré, elle
trouva que c'était une émotion trop naturelle pour exciter autre chose
qu'une tendre pitié. Elle la pressa contre son coeur, en lui disant à
demi-voix: Chère Maria! ici encore nous pourrons être heureuses par
notre amitié.--Ah! oui, répondit Maria; puis elle ajouta: Chère
chaumière! je veux t'aimer encore, et tes collines, et tes ombrages, et
tes beaux points de vue, je les admirerai avec mon Elinor. Elle semblait
se réveiller d'un songe pénible qui laisse encore des traces dans
l'esprit, mais qu'on cherche à effacer. Lorsqu'elles entrèrent dans le
petit salon, Maria tourna ses yeux tout autour avec un regard de fermeté
décidée, comme si elle voulait s'accoutumer tout d'un coup à la vue de
chaque objet avec lequel le souvenir de Willoughby était lié. Elle parla
peu; mais ce qu'elle dit respirait une douce gaieté, et si quelquefois
un soupir s'échappait, elle souriait en même temps pour l'expier. Après
dîner, elle voulut essayer de toucher de son piano; elle s'y assit. Mais
la première musique qu'elle ouvrit fut un opéra que Willoughby lui avait
procuré, où il se trouvait des duo qu'elle avait chantés avec lui; et
sur la première feuille était écrit de sa main le nom de Maria. Elle
secoua la tête, mit ce cahier de côté, et après avoir promené au hasard
ses doigts sur les touches, elle se plaignit d'être encore trop faible;
elle ferma l'instrument, mais en déclarant que dès qu'elle serait plus
forte elle comptait s'exercer beaucoup et réparer le temps perdu.

Le matin suivant, tous ces heureux symptômes continuèrent. Elle avait
passé une bonne nuit, et le corps et l'esprit étaient encore plus
fortifiés. Elle eut l'air de se retrouver avec grand plaisir dans leur
jolie demeure. Elle témoigna son impatience de revoir Emma, et parla de
leur vie de famille à la campagne, entourées de quelques bons voisins,
comme du seul vrai bonheur. Quand le temps sera tout-à-fait beau,
dit-elle, et mes forces bien revenues, nous ferons ensemble de longues
promenades tous les jours; nous irons à la ferme, de l'autre côté de la
colline, où il y a de si jolis enfans; nous irons voir les nouvelles
plantations de sir Georges; nous irons à Abeyland voir les ruines de
l'ancien prieuré. Elle nomma ainsi une foule de sites qu'elle désirait
de revoir; mais Altenham n'était pas du nombre, et celui-là ne fut pas
cité. Nous serons heureuses, dit-elle avec gaieté, notre été se passera
doucement et utilement. Je ne veux pas me lever plus tard que six
heures; et tout le temps jusqu'à dîner sera employé entre la promenade,
la lecture et la musique. J'ai formé un plan d'études un peu sérieuses,
et je suis décidée de le suivre. Notre petite bibliothèque m'est déjà
bien connue, et je la réserve pour l'amusement. Mais il y a de très-bons
ouvrages anciens dans celle de Barton Park; et quant aux modernes, je
les emprunterai du colonel Brandon, qui achète tout ce qui paraît de bon
et d'intéressant. En lisant six heures par jour avec attention, je suis
sûre d'acquérir dans une année un bon degré d'instruction, dont je
reconnais que j'ai manqué jusqu'à présent, et qui sera pour moi une
source de plaisirs.

Elinor la loua beaucoup d'un projet aussi vaste et aussi utile, mais en
même temps elle souriait de voir cette imagination donner toujours dans
les extrêmes, et sortir de l'excès de la langueur, de l'abattement, de
l'oubli de soi-même, par l'_excès_ de l'occupation et de l'étude. Ce
sourire se changea bientôt en soupir lorsqu'elle se rappela la promesse
solennelle qu'elle avait faite à Willoughby de dire à Maria ce qui
pouvait un peu le justifier. Elle craignait de troubler de nouveau
l'esprit et le coeur de sa soeur, qui paraissaient commencer à se bien
guérir, et que ce qu'elle avait à lui communiquer ne détruisît, pour un
temps du moins, ses projets de tranquillité. Elle résolut donc
d'attendre quelque temps de plus pour que sa santé et sa raison eussent
fait encore plus de progrès; mais cette résolution ne tarda pas à
s'évanouir.

Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant
pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la
température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en
profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener,
appuyée sur le bras de sa soeur, dans la prairie devant la maison,
aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux soeurs
sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois, et
s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la
chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa
soeur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la
main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la
pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis
Willoughby pour la première fois.--Sa voix faiblit un peu à cette
dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis
charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de
peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor?
ou bien, dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point occuper?
J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le dois.

Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son coeur.

--Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour
ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés,
mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je
pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement
tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée
une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je
pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé
depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait le
croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me destinait!
Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours ma
tranquillité.

Elinor recueillait toutes les paroles de sa soeur dans son coeur, et lui
répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous de
projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez contente
et tout-à-fait à votre aise?

--Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement
intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel
dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein
me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de
confiance et si peu de retenue, qu'il a pu peut-être en conclure qu'il
trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard, à me
plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une affection si
vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu la perte
d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux jugée!

--Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?

--Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je
pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!

Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux
commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou
différer encore. Elles restèrent quelques minutes en silence.

--Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je
souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les
miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.

--Comparez-vous votre conduite avec la sienne?

--Non, je la compare à ce qu'elle aurait dû être, à la vôtre, Elinor.

--A la mienne! vous avez tort; nos situations ont si peu de
ressemblance.

--Elles en ont plus que notre conduite. Ne permettez pas à votre bonté,
ma chère Elinor, à votre indulgence pour moi, de défendre ce que votre
jugement doit blâmer. Ma maladie m'a fait beaucoup de bien, elle m'a
donné du loisir et du calme pour de sérieuses réflexions. Long-temps
avant que j'eusse la force de parler j'étais capable de réfléchir: j'ai
considéré tout le passé; je n'ai vu dans ma propre conduite, depuis le
premier instant de ma connaissance avec lui, l'automne dernière, rien
autre chose qu'une suite d'imprudences envers moi-même, et de manques
d'égards et de bonté envers les autres; j'ai vu que mes propres
sentimens avaient préparé mes souffrances, et que mon peu de courage
pour les supporter m'avait conduite au bord du tombeau. Ma maladie, je
le sais bien, a été entièrement causée par ma négligence sur ma santé,
que je sentais s'altérer avec plaisir. Une légère circonstance,
indépendante de moi, en a peut-être hâté le moment; mais j'étais déjà
très-malade, et je faisais tout ce que je pouvais pour aggraver mon mal:
si j'étais morte, c'eût été par un véritable suicide. Je n'ai connu mon
danger que lorsqu'il a été passé. Mais avec les pénibles remords que mes
réflexions m'ont donnés, je m'étonne de mon rétablissement, je m'étonne
que la vivacité de mon désir de vivre pour expier mes torts envers Dieu
et envers vous toutes ne m'ait pas tuée. Si j'étais morte, dans quelle
douleur vous aurais-je laissée, vous ma soeur, mon amie, ma fidèle et
bonne garde, qui étiez en quelque sorte responsable de ma vie à notre
mère; vous qui aviez vu le chagrin, le désespoir des derniers temps de
mon existence, et tous les coupables murmures de mon coeur, la détruire
peu à peu! Comment aurais-je occupé votre souvenir! Quels sentimens
cruels, amers, auriez-vous eus toute votre vie en vous rappelant votre
pauvre Maria! Et notre bonne maman que vous auriez eu la pénible tâche
de consoler, sans pouvoir peut-être y réussir! Ah! combien j'avais été
coupable en désirant, en provoquant la fin de ma vie! Combien je
m'abhorrais moi-même! Quand je regarde ma conduite passée, je n'y vois
que des devoirs négligés, des faiblesses et des torts. Chacune de mes
connaissances était en droit de se plaindre de moi. La continuelle bonté
de l'excellente madame Jennings, je l'ai payée d'un ingrat mépris, d'une
négligence impardonnable; avec les Middleton, les Palmer, même les
Stéeles, j'ai été insolente et souvent injuste; et ce digne colonel
Brandon! Combien n'ai-je pas de reproches plus cruels encore à me faire?
Je m'endurcissais le coeur contre toutes nos connaissances; je
m'irritais moi-même de leurs attentions; je leur cherchais des défauts,
des ridicules. Avec John, avec Fanny même, quelle qu'ait été leur
conduite, je n'ai pas été comme j'aurais dû l'être avec le fils de mon
père; j'envenimais leurs torts au lieu de les pallier. Mais vous, mon
Elinor, mon incomparable amie, mais ma mère, la meilleure des mères!
combien vous ai-je tourmentées de mes peines! Moi qui connaissais votre
coeur, votre attachement sans borne pour moi, qui devait me consoler de
tout; quelle influence a-t-il eue sur mes chagrins? Aucune; je m'y suis
livrée tout entière, sans penser combien je vous affligeais
inutilement, et sans le moindre avantage pour vous ou pour moi-même. Je
me croyais bien sensible, et je n'étais qu'une égoïste. Votre exemple,
Elinor, était devant moi; l'impression qu'il me fit ne fut que
momentanée; et je me replongeai bientôt dans ma mélancolie, sans penser
combien elle augmentait vos peines. Ai-je cherché à imiter votre
courage, à diminuer votre pénible contrainte, en partageant tout ce que
la complaisance ou la reconnaissance vous obligeait à faire, et dont je
vous ai laissée entièrement chargée sans vous aider en rien? Non, pas
plus quand je vous ai sue aussi malheureuse que moi, que lorsque je vous
croyais heureuse. J'ai rejeté loin de moi tout ce que le devoir et
l'amitié me prescrivaient, accordant à peine qu'il pût exister d'autres
chagrins que les miens, regrettant seulement celui qui m'avait
abandonnée et trompée, qui avait médité ma perte, et vous laissant
souffrir pour moi, sans m'en inquiéter, vous pour qui je professais une
amitié si tendre, et qui m'en montriez une si dévouée,.... Oh! mon
Elinor, votre coeur me pardonnera, je le sais; mais le mien me
reprochera toute ma vie une conduite aussi condamnable.

Ses pleurs et ses sanglots l'empêchèrent de continuer. Elinor y mêlait
les siens et les plus tendres caresses; et, sans trop la flatter, sans
nier la vérité des reproches qu'elle se faisait à elle-même, elle se
plaisait à les adoucir, à lui répéter combien sa franchise et son noble
repentir les effaçaient, à la relever à ses propres yeux. Maria serra
tendrement sa main, en lui disant: Vous êtes trop bonne, chère Elinor.
L'avenir seul peut tout réparer, et il le fera. J'ai formé un plan de
vie, et je le suivrai. Tous mes sentimens seront gouvernés par la
raison; et mon caractère naturel, qui n'est pas mauvais, quoique ma
conduite l'ait été, s'améliorera encore; il ne sera plus un tourment
pour les autres et une torture pour moi-même. Je vivrai seulement pour
ma famille. Ma mère et mes soeurs seront le monde pour moi, et c'est
bien assez pour m'y attacher et me faire aimer la vie, où j'ai une si
bonne part de douces affections pour de chers objets qui ne me
tromperont jamais. Vous les partagerez entre vous. Je n'aurai pas, j'en
suis bien sûre, le moindre désir de m'éloigner de la maison et de vous
quitter; mais je vous suivrai dans la société de nos amis et de nos
voisins, pour y réparer mes torts, pour y être plus humble, plus douce,
plus attentive, et prouver que mon coeur est changé, à cet égard du
moins; car je n'ose dire encore, je n'ose promettre qu'il oublie jamais
entièrement..... Mais je ne ferai rien pour entretenir un sentiment qui
serait coupable; au contraire, j'emploierai toutes mes forces à le
combattre, et j'espère y réussir. Si je ne puis parvenir à l'anéantir
complétement, je puis au moins le régler, le tenir en bride par la
religion, par la raison, par une constante application, et par l'étude.

Elle s'arrêta, puis elle ajouta d'une voix basse: S'il m'était possible
seulement de connaître son coeur, de savoir quels ont été ses projets,
je serais tout-à-fait contente.

Elinor ne balança plus à lever ce voile, et y fut complétement
entraînée, puisqu'elle le pouvait sans hasarder la paix de sa soeur, et
au contraire avec l'espoir de la lui rendre en entier. Elle la fit
asseoir à côté d'elle sur un gazon assez sec pour n'avoir rien à
craindre pour sa santé, et la pria de l'écouter.

Elle ménagea son récit avec adresse et précaution, à ce qu'elle croyait
du moins; mais dès qu'elle eut nommé Willoughby, le visage de Maria
s'altéra visiblement. Grand dieu! c'était lui, s'écria-t-elle; vous
l'avez vu à Cleveland, si près de moi?.... Elle ne put rien dire de
plus, mais fit signe à sa soeur de continuer. Elle tremblait; ses yeux
étaient fixés vers la terre; ses lèvres devinrent aussi pâles que le
jour qu'on désespérait de sa vie; des larmes coulaient sur ses joues
décolorées, et sa main pressait celle de sa soeur, qui lui racontait
cette visite, mais non pas précisément comme on l'a lue. Elle se
contenta de lui dire exactement tout ce qui pouvait, à quelques égards,
justifier Willoughby. Elle rendit justice à son repentir, et ne parla de
ses sentimens actuels que pour faire connaître son respect et sa
parfaite estime. A mesure qu'elle avançait dans sa narration, la
physionomie de Maria reprenait un peu de sérénité. Elle releva ses yeux
et les porta d'abord sur sa soeur, puis vers le ciel: Mon dieu! dit-elle
quand Elinor eut fini, combien je vous rends grâce! je ne désire rien
de plus. Puissé-je être digne de l'excellente soeur que vous m'avez
donnée! Elles s'embrassèrent tendrement et reprirent le chemin de la
maison, d'abord en silence; ensuite Maria hasarda faiblement quelques
questions sur Willoughby. Elinor lui dit tout ce qu'elle désirait
savoir. Elles ne parlèrent que de lui jusqu'à la porte de la maison. Dès
qu'elles y furent entrées, Maria jeta encore ses bras autour du cou de
sa soeur, la remercia, et lui dit en la quittant: Chère Elinor, dites
tout à maman; ensuite elle monta l'escalier et se retira dans sa
chambre. Elinor trouva fort naturel qu'elle eût besoin de quelques
instans de solitude, et avec un mélange de sentimens doux et pénibles,
elle entra auprès de sa mère pour remplir la commission de Maria.




CHAPITRE XLIX.


Madame Dashwood n'entendit pas sans émotion l'apologie de son premier
favori; elle se réjouit de ce qu'il était justifié du plus grand de ses
torts, celui d'avoir eu le projet de séduire Maria. Elle était fâchée de
son malheur; elle voudrait apprendre qu'il fût heureux. Mais.... mais le
passé ne pouvait s'oublier. Rien ne pouvait faire qu'il n'eût pas été
vain, égoïste, inconstant, intéressé; rien ne pouvait le rendre sans
tache aux yeux de la mère de Maria; rien ne pouvait effacer le souvenir
des souffrances de cette fille chérie, du danger dont elle sortait à
peine; rien ne pouvait le justifier de sa conduite coupable envers
Caroline; rien ne pouvait lui rendre la première estime de madame
Dashwood, ni nuire aux intérêts du colonel. Si madame Dashwood avait,
comme Elinor, entendu l'histoire de Willoughby de sa propre bouche; si
elle avait été témoin de son affliction, et sous le charme de ses
manières et de sa belle figure, il y a toute apparence que sa compassion
aurait été plus grande. Mais il n'était ni au pouvoir ni dans la volonté
d'Elinor de rendre en entier à Willoughby la trop vive prévention de sa
mère, de faire même éprouver à cette dernière l'espèce de pitié inutile,
douloureuse, presque accompagnée de regrets, qu'elle avait ressentie au
premier moment, et que la réflexion avait déjà calmée. Elle se contenta
donc de déclarer la simple vérité, de rendre justice aux intentions de
Willoughby, au fond de son caractère, mais sans le moindre de ces
embellissemens romanesques qui excitent la sensibilité et qui montent et
égarent l'imagination.

Dans la soirée, quand elles furent réunies, Maria commença la première à
parler de lui. Ce ne fut cependant pas sans efforts, quoiqu'elle fît
tout ce qui dépendait d'elle pour se surmonter; mais sa rougeur, sa voix
tremblante le disaient assez. Elle surprit même un regard inquiet de sa
mère sur Elinor. Non, non, maman, lui dit elle, soyez tranquille; je
vous assure à toutes les deux, que je vois les choses comme vous pouvez
le désirer. Mme Dashwood voulait l'interrompre par quelques mots de
tendresse; mais Elinor qui désirait connaître à fond l'opinion de sa
soeur, engagea par un léger signe sa mère au silence. Maria continua: Ce
qu'Elinor m'a dit ce matin a été pour moi une grande consolation; j'ai
entendu exactement ce que je désirais d'entendre........ Pour quelques
instans sa voix s'éteignit; mais se remettant, elle ajouta avec plus de
calme: Je suis actuellement parfaitement satisfaite, et je ne voudrais
rien changer. Je n'aurais jamais été heureuse avec lui; quand tôt ou
tard j'aurais su ce que je sais à présent, je n'aurais plus eu pour lui
ni estime ni confiance; il n'y aurait plus eu de sympathie avec mes
sentimens.

--Je le sais; j'en suis sûre, s'écria sa mère. Heureuse avec un homme
sans principes; avec un libertin, un séducteur, avec celui qui a si
fort injurié notre plus cher ami, le meilleur des humains! Non, non, ma
chère Maria n'a pas le coeur fait pour être heureuse avec un tel homme!
Sa conscience si pure, si délicate, aurait senti tout ce que celle
endurcie de son mari ne sentait plus.

Elle allait trop loin. Elinor vit le moment où Maria prendrait vivement
le parti de Willoughby. Mais celle-ci soupira seulement profondément et
répéta: Je ne voudrais rien changer que.... Je ne voudrais pas qu'il fût
trop malheureux. Pauvre Willoughby! privé à jamais de tout bonheur
domestique! Des larmes remplirent ses yeux.

--Je crains, je crains fort, dit Elinor, qu'il n'en eût été privé
quelque femme qu'il eût épousée, et même avec vous, Maria; ou du moins
bien sûrement vous n'auriez joui vous-même d'aucun bonheur. Votre
mariage avec un jeune homme d'un tel caractère, vous aurait enveloppée
dans un genre de troubles et de chagrins dont vous ne pouvez vous faire
aucune idée, et qu'une affection aussi incertaine que la sienne, vous
aurait faiblement aidée à supporter: c'est le tourment de la pauvreté.
Il convient lui-même d'avoir toujours été un dissipateur; et toute sa
conduite prouve que le mot de privation est à peine entendu de lui. Son
goût pour la dépense joint à votre inexpérience et à une générosité qui
vous est naturelle, aurait consumé vos très-minces revenus, et vous
aurait jetés dans des inquiétudes et des angoisses d'un autre genre,
mais non moins cruelles que celles que vous avez éprouvées. Votre bon
sens, votre honneur, votre probité vous auraient engagée, je le sais
bien, dès que votre situation vous aurait été connue, à toute l'économie
qui peut dépendre d'une femme, et peut-être auriez-vous même joui des
privations et de la frugalité que vous vous seriez imposées à vous-même
dans ce but; mais auriez-vous pu les faire partager à un mari qui n'en
avait pas l'habitude, et qui se serait éloigné, par cela même, de vous
et de votre maison? Auriez-vous pu, seule, empêcher une ruine commencée
avant votre mariage? La pauvreté, chère Maria, supportée avec quelqu'un
qu'on aime, peut avoir ses douceurs, mais plus dans les romans que dans
la réalité. Il est trop vrai qu'elle empoisonne tout, qu'elle flétrit
tout, même le sentiment. Elle aigrit l'humeur; elle détruit la gaieté
et les agrémens de l'esprit. Êtes-vous sûre que l'amour de Willoughby,
que le vôtre même auraient résisté à sa funeste influence, et que vous
n'auriez pas fini par déplorer tous les deux une union si fatale, ou,
sinon tous les deux, du moins lui seul qui est plus égoïste que
sensible, et attache un grand prix aux jouissances de la vie? Elinor
s'arrêta. La vérité du tableau qu'elle traçait l'avait entraînée. Elle
avait voulu détourner l'attendrissement de sa soeur sur le sort de
Willoughby, parce qu'il l'aurait conduite à regretter encore de n'avoir
pas été chargée de son bonheur; elle désirait lui démontrer que ce
bonheur était impossible.

Maria l'avait écoutée attentivement. Ses lèvres tremblaient; son regard
exprimait l'étonnement le plus profond; jamais encore elle n'avait
envisagé Willoughby sous ce point de vue. Sa conduite avec la fille
adoptive du colonel lui prouvait son libertinage, son mariage, qu'il
était inconstant; mais l'entendre accuser d'égoïsme, ce Willoughby dont
elle avait si souvent admiré la générosité, la grandeur d'ame tout ce
qui était en sympathie avec elle!... Égoïste! répéta-t-elle, lui
égoïste! Est-ce que vous le pensez réellement?

--Toute sa conduite, reprit Elinor, du commencement à la fin, a été
basée sur le plus parfait égoïsme. C'est l'égoïsme qui lui fit différer
l'aveu de son attachement pour vous, lorsque son coeur l'éprouva, non
pas avec cet abandon, cette confiance qui caractérise le véritable
amour, mais balancé par son propre intérêt. Ses propres jouissances,
son bien-être personnel me paraissent toujours avoir été sa règle et son
principe.

--Oui, dit Maria, rien n'est plus vrai; mon bonheur ne fut jamais son
motif; mais cependant vous me disiez....

--A présent, continua Elinor, il regrette de ne s'être pas conduit
autrement; mais pourquoi le regrette-t-il? parce qu'il trouve qu'il a
manqué son but et qu'il n'a pas rendu sa vie heureuse comme il
l'espérait. Sa situation, quant à la fortune, est meilleure. De ce côté
il n'est point en souffrance; il s'afflige seulement de ce que sa femme
n'a pas un caractère aussi aimable que le vôtre. Mais suit-il de là que
s'il vous avait épousée il aurait été plus heureux? Il se serait plaint
alors de n'être pas plus riche, et sans doute il aurait trouvé qu'un bon
revenu, une bonne maison, de beaux chevaux, etc. etc., sont aussi
nécessaires au bonheur domestique qu'une femme aimable.

--Je n'en ai aucun doute, dit Maria, et je n'ai rien à regretter que ma
propre folie.

--Dites plutôt l'imprudence de votre mère, ma chère, enfant, dit madame
Dashwood; c'était à moi de vous guider, et j'étais sous le charme au
moins autant que vous-même.

Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait
ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient
affaiblir les résolutions de sa soeur. Elle aima mieux continuer à
parler des torts de Willoughby, que de son _charme séduisant_. Une
observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est
que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave
contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de
son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait
perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il
aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame
Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame
persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage,
tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y
voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire
entièrement à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation
positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide
intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était
d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans
l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que
celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés.
Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans
rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée
_madame Summers_, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son
testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame
Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux
ecclésiastique qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il avait
ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa
bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith,
disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir
échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les
attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.

Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné
quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune
de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il
n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.

En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, mais
plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La famille de
la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et paisible
recommença tout comme avant que leurs coeurs eussent été si vivement
agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria était
encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait aller à
ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le plan
qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent elle
associait sa jeune soeur; elle fit aussi les longues promenades qu'elle
avait méditées, mais avec une de ses soeurs, et ne cherchant plus la
solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs excursions, la
parente et future héritière de madame Smith, qui se promenait de son
côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La botanique était une des
études que Maria avait commencées, et à laquelle elle se livrait avec la
vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but dans leurs courses les
rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles Dashwood trouvèrent
qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en avait faits à leur
mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt très-agréable. Elle était
simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut familiarisée avec ses
nouvelles connaissances, elle parla bien et avec un son de voix
très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la chaumière; mais
elle ne quittait madame Smith que pour des quarts d'heures pendant son
sommeil, et leurs rencontres même furent toujours assez courtes. Maria
qui lui avait parlé avec un peu de peine la première fois, en était à
présent enchantée. Je n'aurais jamais cru, disait-elle à Elinor, me
plaire autant avec quelqu'un qui me parle d'Altenham, et qui demeure
avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui parlait pas de Willoughby,
et c'était assez naturel.

Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en
avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle
ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni
son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient.
Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame
Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre
infortuné Edward, et nous ne pouvons faire aucune enquête sur un sujet
prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons qu'il
est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans cette
correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria. Dans les
autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle était donc
à cet égard condamnée à une complète ignorance.

Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des
commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il
rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé.
Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames,
que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles Stéeles,
mademoiselle Lucy.

Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait
excessivement. Dieu! ma soeur, s'écria Maria, et en disant cela, elle
tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement
nerveux. Mme Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor, et
qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne
savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des
secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner,
mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre,
qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa
chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins
d'Emma, revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette
dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner
Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa
voix n'était pas encore très-rassurée.

--Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame
Dashwood.

--J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame
aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la
nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de
Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard
dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles.
Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite mon chapeau. Elle m'a reconnu
et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos jeunes
demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a chargé de
vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M. Ferrars, et
de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le temps de vous
voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus loin..... je ne sais
où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais qu'à leur retour ils
viendraient bien sûrement vous visiter.

--Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?

--Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me
dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame
sait bien comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme elle
parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière du
tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est madame
Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.

--Et son mari était dans la chaise avec elle, dites-vous?

--Oui, madame, je l'ai vu appuyé comme cela sur la portière; mais il ne
m'a rien dit. Il n'est pas comme sa femme; il n'aime pas à causer, comme
madame sait.

Le coeur d'Elinor pouvait aisément comprendre qu'Edward n'eût rien à
dire à Thomas; et madame Dashwood donna la même explication à son
silence.

--Est-ce qu'il n'y avait personne autre dans la chaise?

--Non, madame; seulement eux deux.

--Savez-vous d'où ils venaient?

--Ils venaient de Londres, à ce que miss Lucy..., madame Ferrars,
veux-je dire, m'a fait l'honneur de m'apprendre. Elle m'a dit aussi où
ils allaient; mais je ne puis me le rappeler.... à.... à....; ce nom
m'est échappé. Mais ils n'y resteront pas long-temps. Elle m'a bien
promis... m'a ordonné de vous promettre de sa part, et de celle de son
mari, qu'ils vous verraient bientôt.

Madame Dashwood regarda sa fille avec anxiété; elle l'a trouva plus
calme qu'elle ne l'espérait. Elinor souriait, mais avec un peu
d'amertume; elle reconnut Lucy toute entière à ce message, car elle
était bien sûre qu'Edward ne pouvait désirer de la voir. Ils vont sans
doute chez leur oncle Pratt, près de Plymouth, dit-elle à voix basse à
sa mère, et bien sûrement ils ne viendront point ici.

Thomas semblait avoir tout dit, et cependant Elinor avait l'air de
désirer encore quelque chose. Le coeur de madame Dashwood la devina.

--Les avez-vous vus partir? demanda-t-elle encore.

--Non, madame; j'ai seulement vu arriver les chevaux de poste; mais je
craignais d'arriver trop tard pour servir à table, et je ne me suis pas
arrêté plus long-temps.

--M. Ferrars avait-il l'air bien portant?

--Oui, madame, comme à l'ordinaire. Je ne l'ai pas, il est vrai,
beaucoup regardé; mais madame Ferrars est à merveille; c'est une
très-jeune et très-belle dame! Elle avait un chapeau noir tout garni de
plumes, et un bel habit de voyage qui lui allait très-bien. Ah! qu'elle
a l'air heureux et content d'être mariée celle-là!

Madame Dashwood ne demanda plus rien. Thomas avait desservi la table.
Maria avait fait dire qu'elle ne voulait plus rien. Elinor n'avait pas
plus d'envie de manger; et le dîner retourna à l'office sans qu'on y eût
touché. Emma elle-même, malgré l'appétit de quatorze ans, était trop
inquiète de ses soeurs pour s'occuper du dîner. Elle aimait tendrement
Maria, et préféra rester auprès d'elle. Madame Dashwood leur envoya un
peu de dessert et de vin, et resta seule avec Elinor. Elles furent assez
long-temps en silence, occupées des mêmes pensées. Madame Dashwood
craignait de hasarder une remarque, ou d'offrir une consolation. Malgré
l'empire que sa fille aînée avait sur elle-même, et qu'elle tâchait
d'exercer dans ce moment autant qu'il lui était possible, il était
facile à sa mère de s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup. Elle vit
alors que cette intéressante jeune personne s'était efforcée, en parlant
de son chagrin, d'en adoucir l'impression pour ne pas ajouter à celui de
sa mère; elle vit que sa raison et son courage n'altéraient en rien sa
sensibilité, et qu'elle avait été dans l'erreur, en pensant que sa fille
aînée n'avait pas regretté Edward autant pour le moins que Maria avait
regretté Willoughby, et avec de plus justes motifs. Elle se reprochait
de s'être laissé dominer entièrement par le malheur de l'une de ses
filles, et d'avoir été injuste, inattentive, et presque dure pour
l'autre, qui cachait mieux son affliction. Elle aurait voulu réparer ses
torts, mais elle craignait de l'attendrir encore davantage. Enfin elles
se regardèrent, tombèrent dans les bras l'une de l'autre, et leurs
larmes se confondirent.

--Bonne maman! dit Elinor, dès qu'elle put parler, vos filles ne sont
pas heureuses par l'_amour_; mais on ne peut avoir tous les bonheurs; et
l'_amour filial_, et l'_amour maternel_ ne sont-ils pas les plus grands
de tous les bonheurs de la vie?




CHAPITRE L.


Elinor éprouva bientôt la différence qu'il y a entre l'attente d'un
fâcheux événement, et la certitude; elle s'avoua qu'en dépit de sa
raison elle avait toujours admis un léger espoir, tant qu'Edward ne
serait pas marié, qu'il arriverait quelque chose qui romprait son
mariage avec Lucy, soit des réflexions sur le caractère de cette jeune
personne, soit la médiation de quelques amis, soit quelque établissement
plus avantageux pour Lucy..... Mais actuellement tout était fini; ils
étaient mariés, et elle condamna son propre coeur de cette flatterie
cachée qui augmentait encore sa peine. Jamais elle n'avait mieux senti
combien Edward lui était cher, qu'au moment où elle devait y renoncer
pour toujours. Dans les commencemens de son inclination pour lui, elle
s'y abandonna sans crainte; il ne lui vint pas alors dans l'esprit qu'il
y eût des obstacles à un mariage entre elle et le frère de sa
belle-soeur. Quand ensuite cette dernière le lui fit sentir, il était
déjà trop tard pour en revenir à l'indifférence pour un homme qui lui
convenait sous tous les rapports. D'ailleurs cet homme serait libre un
jour de se marier à son gré, et dans chaque occasion il déclarait
positivement que c'était la seule chose sur laquelle il ne prendrait de
conseil de personne que de son propre coeur. Elinor sentait dans sa
conscience qu'elle ferait son bonheur, puisque toute sa conduite
annonçait qu'il lui était tendrement attaché. Madame Dashwood le
désirait; et ni l'une ni l'autre n'imaginaient que madame Ferrars, qui
paraissait aimer son gendre, voulût le blesser en refusant une de ses
soeurs pour belle-fille. Elle sentait à présent combien elle s'était
bercée de chimères, et que son bonheur était évanoui sans retour!

Elle ne comprenait pas ce qui avait pu décider Edward à se marier aussi
vite, vraisemblablement avant sa consécration, et ne pouvant encore
aller habiter son presbytère; mais elle savait combien Lucy était vive
et active quand son intérêt personnel était en jeu. Elle avait voulu
sans doute s'assurer de lui et ne pas courir les risques d'un délai. Ils
s'étaient mariés à Londres, et ils allaient sûrement passer quelque
temps chez leur oncle Pratt à Longstaple, en attendant qu'ils eussent
une habitation à eux. Qu'est-ce qu'Edward devait avoir senti en étant à
quatre milles de Barton, en voyant le domestique de la chaumière, en
entendant le message de sa femme? Son silence complet l'exprimait bien;
son coeur était trop oppressé pour qu'il pût dire un seul mot; et la
pauvre Elinor souffrait autant pour lui que pour elle-même. Du moins
elle était libre! mais lui, avec qui était-il associé pour la vie? Elle
aurait bien pu dire aussi, comme Maria disait de Willoughby: _Pauvre
Edward, privé pour toujours du bonheur domestique_! Elle supposait
qu'ils seraient bientôt établis à Delafort, Delafort! cette place à
laquelle tout conspirait à l'intéresser, qui serait peut-être un jour
aussi la demeure de sa soeur, qu'elle désirait et craignait encore plus
de connaître. Elle se les représentait dans leur joli presbytère, si
bien arrangé par les soins de leur protecteur. Elle voyait Lucy active
et ménagère avec vanité; unissant une apparence d'élégance et de dépense
devant les étrangers, à la frugalité la plus parcimonieuse quand ils
seraient en tête à tête; économisant sou sur sou pour briller quelques
mois d'hiver à Londres, et laisser son mari seul à ses devoirs de
pasteur; causant familièrement avec tous les paysans, et exigeant d'eux
avec rigueur leurs redevances; ne donnant jamais rien et recevant tout;
poursuivant sans cesse son intérêt personnel; ne songeant qu'à elle
seule au monde, et trop contente d'elle-même, quand par quelque ruse
elle avait obtenu quelque avantage; courtisant le colonel Brandon,
madame Jennings et tous les amis riches, etc. etc. Elle voyait Edward,
le pauvre Edward! Hélas! elle ne savait pas elle-même comment elle
devait le voir, heureux ou malheureux. Rien ne lui plaisait: elle
détournait autant qu'elle pouvait ses pensées de lui; mais elles y
revenaient sans cesse.

Elle ne comprenait pas non plus qu'aucune de ses connaissances de
Londres ne lui écrivît ce mariage, ne lui en dît les particularités. A
quoi pensait madame Jennings, pour qui un mariage était toujours un
événement intéressant dont elle aimait à causer? Et le colonel,
n'avait-il donc rien à lui dire de son nouveau pasteur? Ils lui
paraissaient tous coupables au moins de paresse et de négligence.

--Ne voulez-vous pas écrire au colonel Brandon, chère mère, et lui
rappeler la promesse de venir nous voir? dit-elle un matin à madame
Dashwood.

--Je l'ai fait, mon ange! lui répondit-elle, la dernière semaine; et
comme il ne m'a pas répondu, et que je le pressais beaucoup d'arriver,
je l'attends d'un jour à l'autre. Je ne serais pas surprise de le voir
ce soir ou demain. Faites préparer sa chambre, mon cher amour! Combien
je me réjouis de le revoir! Il sera bien étonné de trouver Maria aussi
bien. En revenant de la promenade elle avait des couleurs, elle était
presque aussi jolie qu'avant ses chagrins; ne le trouvez-vous pas? Il
me tarde que ce cher colonel la voie.

Il tardait aussi à Elinor de le voir, d'apprendre de lui tout ce qu'il
saurait sans doute de M. et madame Ferrars. Elle alla faire arranger la
chambre destinée aux visites, et fit bien, car en rentrant au salon elle
vit de la fenêtre un homme à cheval s'avancer. Le voilà! s'écria-t-elle;
c'est le colonel! Sa mère et ses soeurs regardent aussi. Il était dans
la cour; il descendait de sa monture, et.... ce n'était pas le colonel
Brandon, c'était.... Edward en personne. Est-ce possible? s'écrie
Elinor, c'est Edward! Edward! répétèrent-elles avec émotion et surprise.
Elinor est la plus calme; elle fait un effort inoui. Hé bien! c'est
Edward, notre ancien ami, qui vient de chez son oncle pour nous voir.
Faites entrer, dit-elle à Thomas qui l'annonçait. Je veux être calme, je
veux être maîtresse de moi-même. Je vous en conjure, ma mère, mes
soeurs, recevez-le bien, sans froideur, sans gêne. On n'eut pas le temps
de lui répondre. Il est à la porte, il entre.....

Certes il n'avait pas la contenance d'un heureux époux; il était aussi
pâle, aussi ému que celles qui le recevaient. Son regard baissé semblait
redouter leur réception et sentir qu'il n'en méritait pas une bonne.
Madame Dashwood en fut touchée et, tant pour suivre la recommandation de
sa fille que celle de son propre coeur, elle le salua avec une
bienveillance un peu forcée, lui tendit la main, et lui souhaita joie et
bonheur, mais avec un ton bien différent de sa manière ordinaire.

Il rougit et bégaya une réponse inintelligible. Elinor voulut dire comme
sa mère; elle ne put articuler un mot. Elle voulut aussi lui donner la
main; c'était trop tard, il s'était assis. Au bout d'une minute elle
prit une contenance qu'elle crut très-naturelle, et avec un son de voix
altéré, parla du beau temps qu'il avait eu pour sa course. Maria le
salua d'un mouvement de tête sans ouvrir la bouche, et s'assit, aussi
loin de lui qu'il lui fût possible. Emma qui, sans savoir tout, savait
cependant qu'il était marié, et qui trouvait très-mauvais que ce ne fût
pas avec sa soeur Elinor, garda aussi un digne silence, et alla
s'asseoir à côté de Maria. Elles prirent leurs ouvrages, afin de n'être
pas tentées de le regarder. Pour le monde, Maria n'aurait pas adressé
la parole au mari de Lucy Stéeles. Quand Elinor eut cessé de se réjouir
du beau temps, de la sécheresse, un silence général suivit. Edward était
visiblement dans le plus grand embarras. Sans savoir ce qu'il faisait,
il prit les ciseaux d'Emma qui étaient sur la table, les sortit de leur
étui de maroquin rouge, et se mit à le couper en petits morceaux. Emma
poussa Maria du coude, et lui dit à l'oreille: C'est mon pauvre étui qui
en porte la peine; mais j'aime mieux qu'il le coupe en entier que de lui
parler. Maria leva les épaules et ne répondit rien.

Madame Dashwood voulut enfin rompre ce ridicule silence, et, avec un
demi-sourire qu'elle croyait honnête, et qui n'était qu'amer, elle lui
dit: J'espère, monsieur, que madame Ferrars est bien.

--Très-bien, madame. Un autre silence suivit. Elinor qui voyait l'excès
de son embarras, ne voulait pas y ajouter, en ayant l'air de s'en
apercevoir; elle voulut au contraire chercher à le remettre en lui
parlant amicalement: elle fit donc un nouvel effort sur elle-même, et
lui dit avec l'air de l'intérêt: Est ce que madame Ferrars est à
Longstaple?

--A Longstaple! reprit-il d'un air de surprise; non, ma mère est à
Londres.

--Je voulais parler; dit Elinor en prenant aussi son ouvrage, de.... non
pas de madame Ferrars la mère, mais de la jeune madame Ferrars. Elle ne
leva pas les yeux, n'osant pas le regarder. Madame Dashwood et ses deux
cadettes, au contraire, tournèrent les yeux sur lui. Il rougissait,
était en perplexité; enfin, après quelque hésitation, il dit: Peut-être
vous entendez la femme de mon frère, madame Robert Ferrars?

--Madame Robert Ferrars! Ce nom fut répété par madame Dashwood et par
Maria avec l'accent de la surprise. Elinor ne pouvait dire un seul mot,
ne savait ce qu'elle entendait, et ses yeux attachés sur lui demandaient
une explication.

--Peut-être vous ne savez pas, dit-il d'une voix un peu plus ferme.....
il me paraît à présent que vous ignorez que mon frère, s'est marié
dernièrement avec la plus jeune des.... avec mademoiselle Lucy Stéeles?

Ces paroles furent répétées en écho; excepté par Elinor. Toute sa
présence d'esprit, toute sa fermeté l'avaient abandonnée. Elle sentit
qu'elle allait ou se trouver mal, ou fondre en larmes, et n'eut que la
force de se lever et de passer dans la chambre à manger. Sa mère qui
l'avait vue pâlir, la suivit immédiatement. Edward aurait bien voulu en
faire autant; il fut retenu non seulement par sa timidité naturelle,
mais par Maria qui vint à lui au moment où sa mère et sa soeur furent
sorties, et lui prit vivement les deux mains entre les siennes, en lui
disant: O Edward! ô mon ami! mon frère! dites, répétez encore que vous
êtes libre, que Lucy est mariée, et que ce n'est pas avec vous!

--Ah! non, non, grâce au ciel! pas avec moi..... Mais Elinor? dit-il en
regardant vers la porte avec inquiétude; ah! Maria, s'il est vrai que
je suis votre ami, votre frère, conduisez-moi aux pieds d'Elinor et de
votre mère.... Je me suis cru rejeté pour toujours quand j'ai vu votre
réception; à présent je retrouve la vie et l'espoir du pardon.

--Faut-il aussi vous pardonner d'avoir coupé mon étui? dit Emma en
relevant les petites pièces de maroquin et en les lui montrant dans sa
main.

--Allons, dit Maria en passant son bras sous le sien, allons trouver ma
mère et ma soeur. Vous avez mon aveu; mais tout dépend d'elles.

--Et j'ose compter sur leur bonté, dit l'heureux Edward.

Ils passèrent dans la salle à manger, où la mère et la fille pleuraient
de joie dans les bras l'une de l'autre.....

--O ma mère! ô mon Elinor! dit Edward à genoux devant elles.

--Mon fils! mon cher Edward! répondirent-elles toutes les deux en même
temps.... Ces mots lui suffirent. Il se releva pour embrasser Maria et
Emma; il revint auprès de son Elinor. Pendant long-temps il n'y eut
entre eux que des acclamations de bonheur et de joie. A quatre heures le
dîner fut servi, et l'heureuse famille réunie autour de la table, mangea
peu, mais but de bon coeur à l'engagement d'Edward et d'Elinor; l'on ne
savait lesquels étaient les plus contens. Maria semblait avoir oublié
toutes ses peines et ne plus exister que pour sa soeur. Cependant, sur
la fin du dîner, quelques soupirs échappèrent de son coeur lorsqu'elle
pensa que le bonheur dont jouissait Elinor était fini pour elle. Elinor
s'en aperçut, et reprenant plus de calme, elle pria Edward de leur
raconter les détails d'un événement qu'à peine elles pouvaient croire;
par quel miracle, Robert qui blâmait si fort son frère de son engagement
avec Lucy, qui le voyait pour cela rejeté de la famille, avait pu se
mettre à sa place? Quelquefois Elinor craignait de faire un songe, et
tremblait du moment du réveil. Edward, libre de son engagement, et sans
avoir aucun reproche à se faire! c'était un événement si inespéré, si
inattendu, qu'elle ne pouvait le comprendre. Il ne peut s'expliquer,
dit-il, que par le caractère de mon frère, celui de sa femme et le mien,
et je demande la permission d'entrer là-dessus dans quelques détails.
Chère Elinor, c'est le premier moment où j'ose vous offrir mon coeur;
il faut qu'il vous soit connu en entier jusque dans ses moindres replis,
ainsi qu'à votre mère et à vos soeurs. Je dois expier un tort de
jeunesse dont j'ai été bien puni par les tourmens qu'il m'a donnés. Une
fois j'ai craint d'avoir à m'en repentir toute ma vie. Le ciel m'a
pardonné sans doute; et je suis bien plus heureux que je n'aurais osé
l'espérer.

Il commença son récit, qui fut souvent interrompu.




CHAPITRE LI.


Mon frère n'a qu'une année de moins que moi. La nature en rapprochant
ainsi nos âges nous avait destinés à cette liaison, la plus intime des
amitiés, qui répand sa douce influence sur toute la vie, qui commence
avec l'enfance et dure jusqu'à la mort. A peine puis-je me rappeler le
temps où je l'ai éprouvée. J'aimais passionnément le petit compagnon des
jeux de mon enfance. Mais bientôt notre mère sembla prendre à tâche
d'altérer ce sentiment par la différence extrême qu'elle mit entre nous
deux. Robert était un très-bel enfant; et moi, tout le contraire. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'il était plus gentil et moins pleureur,
parce qu'on ne le contrariait jamais et qu'on faisait toutes ses
fantaisies. Il était non seulement le favori de ma mère, mais de tous
ceux qui avaient intérêt de lui plaire, et fut un _enfant gâté_ dans
toute l'étendue du terme; tandis que le pauvre fils aîné, toujours
grondé, toujours repoussé, devint de plus en plus triste et maussade, et
finit par mériter peut-être, à l'extérieur du moins, l'indifférence
qu'il inspirait. Mais si j'en suis devenu moins aimable, si j'ai été
plus malheureux dans mon enfance, j'ose croire aussi que j'ai dû
quelques vertus à cette éducation sévère. C'était surtout ce titre
d'_aîné_ que ma mère ne pouvait supporter. Mon père l'avait laissée
maîtresse, il est vrai, de disposer de sa fortune; mais l'usage, le
respect de l'opinion l'empêchaient de substituer mon frère à mes droits,
tant que je ne donnerais pas, par ma mauvaise conduite, l'occasion de me
déshériter. Mais cent fois je l'ai entendue dire: Pourquoi n'est-ce pas
Robert qui est venu le premier au monde? celui-là aurait fait honneur à
sa fortune. Elle pouvait du moins m'éloigner d'elle, et n'y manqua pas.
Dès l'âge de quinze ans je fus remis aux soins de M. Pratt, dont on lui
parlait comme d'un homme en état de diriger mon éducation, et qui
consentit à me prendre en pension chez lui près de Plymouth, où il
faisait valoir un petit domaine. C'était un homme simple et bon, assez
savant en effet pour m'enseigner ce qu'un jeune homme bien né doit
apprendre, mais sans le moindre usage du monde, où jamais il n'avait
vécu, et tout-à-fait hors d'état de me former pour la société où je
devais vivre, et de corriger l'excessive timidité que ma première
éducation m'avait donnée. Sa femme était simple et commune. Ils
n'avaient pas d'enfant. J'étais leur seul pensionnaire, et je me serais
ennuyé à périr, dans leur maison, si ses deux nièces, les jeunes
Stéeles, n'y avaient pas fait de fréquens séjours. Lucy, du même âge que
moi, était très-jolie, très-vive, très-agaçante, et du premier moment
décida dans sa petite tête, que le pensionnaire de son oncle devait être
son amoureux et son mari, et fit tout ce qu'il fallait pour y réussir.
Cela n'était pas difficile; et elle n'eut pas besoin, pour me captiver,
de toute l'adresse qu'elle y mit, ni de tous les soins qu'elle se
donna. J'étais dans l'âge où le coeur s'ouvre à toutes les impressions.
Le mien, naturellement très-aimant, ne demandait qu'à se donner, et n'en
avait point encore trouvé l'occasion. Toujours repoussé, toujours
humilié chez ma mère, la première personne qui me témoigna un intérêt
vif, qui parut me compter pour quelque chose, et qui ne m'épargnait pas
des flatteries de tout genre, dut me paraître un ange du ciel; et comme
elle joignait à cela une figure très-jolie et très-animée, et la
fraîcheur de 16 ans, il n'est pas étonnant qu'en très-peu de temps je
crusse être, ou que je fusse réellement peut-être passionnément
amoureux. C'était la première jeune personne que j'eusse vue
familièrement; et le bon M. Pratt, content de mes progrès dans mes
études, et plus encore de la bonne pension, ferma les yeux sur mon
attachement pour sa nièce, car je le cachais si peu, qu'il était presque
impossible qu'il ne s'en aperçût pas. Naturellement honnête et timide,
mon seul projet était de l'épouser dès que je serais en âge. Je lui en
donnai mille fois l'assurance, et de bouche, et par écrit; mais je
n'allai pas plus loin, et j'aurais regardé comme un crime d'avoir une
autre idée. Lucy m'aimait-elle alors comme je l'aimais, ou l'espoir de
partager ma fortune et de briller à Londres, était-il son seul mobile?
Ce n'est que depuis peu que je me suis permis ce doute. Elle jouait si
naturellement l'amour passionné et désintéressé que, même depuis que
j'ai été éclairé sur ses défauts, je n'eus jamais le moindre soupçon
sur ses sentimens.

Je passai trois ans chez M. Pratt. J'en avais dix-huit quand mes tuteurs
exigèrent de ma mère que je fusse rappelé chez elle. Je partis de
Longstaple, formant le projet d'une constance éternelle, la jurant à
Lucy, et pouvant à peine par mes sermens répétés apaiser un peu sa
douleur que je partageais de toute mon ame. Mais je n'avais que dix-huit
ans; et à cet âge les sermens d'un jeune homme ont peu de valeur. Je
suis convaincu que si ma mère m'avait alors voué à quelque état qui
demandât de l'activité ou de la réflexion, que si mon temps avait été
employé de manière à me tenir au moins quelques mois éloigné de Lucy,
j'aurais fini, comme tous les jeunes gens de mon âge, par oublier cette
inclination d'enfance, qui n'était rien moins que fondée sur la
sympathie, et qui existait bien plus dans l'imagination que dans le
coeur. Mais au lieu de m'adonner à un état, ou de me permettre d'en
choisir un, je revins à la maison complétement désoeuvré. Ma mère ne me
grondait plus, mais ne faisait nulle attention à moi. La plus entière
indifférence avait succédé à sa sévérité. Elle ne songea pas même à me
présenter dans le monde, et me laissa absolument livré à moi-même et à
mon oisiveté. Robert au contraire était de toutes ses sociétés, et
donnait dans tous les travers et l'extravagance de la mode. L'excès de
sa fatuité m'inspira naturellement une extrême aversion pour son genre
de vie, et me rendit toujours plus sauvage et plus réservé. Peut-être à
cette époque ai-je quelque obligation à l'amour que je croyais avoir
pour Lucy, et au goût de l'étude que j'avais pris chez son oncle. Ma
mère, ne faisant rien pour me rendre la maison agréable, abandonné à
moi-même, ne trouvant dans mon frère ni un compagnon, ni un ami,
j'aurais pu facilement chercher des distractions dangereuses. Mais la
seule que je me permettais était de fréquens voyages à Longstaple, que
je regardais comme ma demeure, et ceux qui l'habitaient, comme ma
famille; où j'étais toujours bien venu; où Lucy me paraissait toujours
plus tendre et plus aimable! C'était encore la seule femme que j'eusse
vue; je ne pouvais donc faire aucune comparaison, ni m'apercevoir
d'aucun de ses défauts. Auprès de sa soeur Anna et de sa tante Pratt,
je la trouvais un miracle d'esprit et de beauté, et chaque fois que je
la voyais, je confirmais mes engagemens de l'épouser. Ainsi s'écoula
toute une année. Quand j'eus dix-neuf ans, on crut convenable de me
faire passer un ou deux ans à l'université d'Oxford. Mon frère était
alors à Westminster. Ce fut pendant ce temps-là que notre soeur Fanny,
avec qui je m'étais cependant assez lié pendant les dernières années,
épousa votre frère, M. John Dashwood. Je ne fus pas à leur noce; mais
lorsqu'à vingt-un ans je quittai Oxford, mon premier soin fut d'aller la
voir à Norland, dont ils venaient d'hériter.... Ah! chère Elinor, c'est
là où je devais apprendre à connaître un sentiment bien différent de
celui que je croyais avoir pour Lucy, et qui s'était déjà fort affaibli
par l'absence; c'est-là que voyant continuellement la plus aimable des
femmes, je sentis que ce que j'avais pris jusqu'alors pour de l'amour,
n'était qu'une effervescence de jeunesse, et que j'avais trouvé l'objet
qui doit m'attacher pour la vie. Chacune des perfections d'Elinor me
découvrait un défaut dans Lucy, dans celle avec qui j'étais engagé, et
qui devait être ma compagne. Avant de venir à Norland, j'avais fait une
course à Longstaple. Déjà, comme si c'eût été un pressentiment, Lucy
m'avait paru moins aimable. Elle écrit mal; son style est commun,
dépourvu d'idées; son orthographe est mauvaise, et notre correspondance
soutenue pendant que j'étais à Oxford avait plutôt affaibli qu'augmenté
mon amour. Mais en la retrouvant plus tendre, plus empressée qu'elle ne
l'avait encore été, je crus avoir un tort envers elle, et je voulus le
réparer par un engagement positif de l'épouser lorsque je le pourrais.

Pouvais-je, chère Elinor, dans ces circonstances, vous offrir un coeur
qui ne tarda pas à vous appartenir en entier? J'aurais dû vous fuir sans
doute; mais l'entraînement était trop fort, trop puissant. Je
connaissais trop mon peu de moyens de plaire, pour imaginer qu'il y eût
quelque danger pour vous, et me condamnant au silence, je crus qu'il
m'était permis de jouir dans votre société des derniers momens de
bonheur de ma vie. Vous partîtes pour Barton, et le vide affreux, le
désespoir que j'éprouvai loin de vous, me suggéra une démarche qui
devait me rendre ma liberté; c'était de parler à Lucy avec franchise de
l'état actuel de mon coeur. Je cédai à cette idée après quelques
combats, et préférant lui parler moi-même, que de lui faire savoir par
une lettre qu'elle aurait pu feindre de n'avoir pas reçue, j'allai à
Longstaple où elle était alors, et j'eus avec elle un entretien où rien
ne lui fut caché. Elle dut voir combien je vous adorais sans vous
l'avoir jamais dit; elle dut voir combien je serais malheureux, séparé
de vous, uni à une autre femme! Alors elle mit tout en jeu; larmes,
évanouissement, tendresse, reproches, prières, menaces, rien ne fut
négligé. Elle parla à ma conscience. Enfin le résultat de cette visite,
d'où j'avais espéré mon bonheur, fut de renouveler mes engagemens avec
elle, et de la quitter le plus infortuné des hommes. En partant elle me
mit au doigt un anneau de ses cheveux, et me fit jurer de le porter.
Vous daignerez peut-être vous rappeler, mon Elinor, l'état où j'étais
lorsque je vins à la chaumière. Nos relations de famille ne me
permettaient pas de passer si près de vous sans vous voir, et je
désirais vous faire tacitement un dernier adieu. Je ne voulais rester
qu'un jour, et j'y fus une semaine; ce fut pour y éprouver encore
l'ascendant d'un sentiment vrai et profond. A côté de vous je ne pouvais
penser qu'à vous-même, et j'étais heureux. Il fallut m'arracher à cet
enchantement, il fallut vous quitter.... Vous savez le reste, comme Anna
trahit notre secret, et comme ma mère en voulant m'obliger à épouser
mademoiselle Morton, me força à déclarer moi-même mes anciens engagemens
avec Lucy. Je savais par elle qu'ils étaient connus de vous. Elle
m'avait assuré que vous y preniez intérêt, que vous les regardiez comme
sacrés. Ah! cela seul m'aurait engagé à les tenir; mon seul
dédommagement était de mériter votre estime. Qu'aurais-je d'ailleurs
gagné à les rompre, puisque j'étais sûr qu'alors je n'aurais plus rien
été pour vous? Je me résignai donc à mon sort, et je fis le sacrifice de
ma famille, de ma fortune et de toutes mes espérances de bonheur sur
cette terre, à une personne que je n'aimais plus; et qui par ses
procédés avec vous m'avait dévoilé son caractère.

Voilà mon histoire; celle de mon frère et de Lucy m'est moins connue.
Je ne puis en juger que d'après leur caractère et les lettres qu'ils
m'ont écrites, et que je vous montrerai. De tout temps Robert a affecté
un grand mépris pour moi et pour ma tournure. La pensée que j'avais pu
plaire à une jolie femme, a dû naturellement exciter sa vanité et lui
donner l'idée de l'emporter sur moi, et de me souffler cette conquête.
Quand Lucy alla demeurer chez ma soeur, je la blâmai de l'avoir accepté,
et j'eus soin de m'y trouver très-peu; Robert au contraire y était sans
cesse. Il ignorait notre liaison; mais certainement Lucy lui plaisait,
parce qu'elle encensait sa vanité en le flattant avec excès. Sans doute
aussi son élégance et son jargon plaisaient davantage à Lucy que ma
timide simplicité. La grande découverte arriva. Je fus déshérité; ma
mère donna tout de suite à Robert ce qu'elle me destinait, et dès-lors
il plut encore davantage à une femme vaine, intéressée, et qui de ce
moment forma le projet de chercher à se l'attacher, mais en me ménageant
encore dans le cas où elle n'y pourrait réussir. Mon absence lui donnait
la facilité de suivre à merveille ce double plan. Je lui avais déclaré
que notre mariage n'aurait lieu que lorsque je serais consacré et que
j'aurais un presbytère. La générosité du colonel Brandon leva cet
obstacle. Vous fûtes chargée de me l'apprendre, et vous dûtes voir que
j'en fus plus peiné que satisfait; mais je n'avais pas encore les
ordres, et je partis pour Oxford. Lucy m'écrivait, et ses lettres
n'étaient ni moins tendres, ni moins fréquentes qu'à l'ordinaire. Je
n'avais donc pas le moindre soupçon du bonheur qui m'attendait et de ma
délivrance, lorsque tout à coup je reçus celles-ci, dit-il, en les
sortant de son porte feuille et en les présentant à Elinor qui les
ouvrit et lut ce qui suit:

  MON CHER EDWARD,

  «Ayant su par vous-même que je n'étais plus depuis long-temps le
  premier objet de vos affections, j'ai cru qu'il m'était permis de
  donner les miennes à un autre qui en sent mieux le prix que vous et
  veut bien m'assurer qu'aucune femme ne lui plaît autant que moi. De
  mon côté je suis convaincue que lui seul peut me rendre heureuse.
  Ainsi, en épousant le cadet au lieu de l'aîné, j'assure le bonheur de
  trois personnes, le vôtre, le mien, et celui de mon cher Robert à qui
  je viens de jurer à l'autel amour et fidélité. Il ne tiendra pas à moi
  que nous ne soyons également bons amis sous notre nouvelle relation.
  Si, comme il est possible, notre mariage vous raccommode avec ma
  belle-mère, je suis sûre au moins que vous vous intéresserez à obtenir
  notre pardon, dont, au reste, je ne suis plus inquiète. Robert
  m'assure qu'elle ne lui a jamais rien refusé, qu'elle ne peut se
  passer de le voir. J'ai donc bien plus de chance de la voir aussi et
  de lui plaire, que je n'en aurais eu avec vous. D'ailleurs mon mari a
  déjà une jolie fortune assurée, et nous pouvons mieux nous passer de
  l'héritage de madame Ferrars. Nous partons à l'instant pour Daulish en
  Devonshire, où nous passerons quelques semaines. J'ai brûlé toutes vos
  lettres, et je vous prie d'en faire autant des miennes. Mais je pense
  que mon beau-frère voudra bien me laisser son portrait, de même que je
  le prie de garder l'anneau de mes cheveux, en souvenir de son ancienne
  amie, et actuellement de sa belle-soeur.

  »LUCY FERRARS.»

Celle de Robert était plus courte.

  «Vous ne m'en voudrez pas, Edward, si je vous ai enlevé votre belle
  conquête. Ce n'est, d'honneur, pas ma faute si la nature et
  l'éducation m'ont donné plus de moyens de plaire. Je crois d'ailleurs
  que Lucy et moi nous avons été formés l'un pour l'autre; même âge,
  mêmes goûts. Elle est vraiment charmante, ma petite Lucy, et formée
  par moi, elle effacera l'hiver prochain toutes nos beautés à la mode.
  C'eût été un meurtre de l'ensevelir dans un presbytère. Au reste à
  présent vous pourrez renoncer à embrasser ce saint état, pour lequel
  je vous crois cependant une vocation toute particulière. Adieu donc,
  mon cher pasteur, vous m'avez donné l'exemple de la désobéissance à
  nos parens, et je l'ai suivi. Vraiment je trouve très-doux, quand on
  n'est plus enfant, de faire sa volonté plutôt que celle des autres; et
  vous aviez bien raison. Ma mère m'en a donné les moyens; j'en
  profite, et j'ai sans doute votre approbation.

  »Votre heureux frère,

  »ROBERT FERRARS.»

Elinor les rendit sans aucun commentaire.

Je ne vous demande pas votre opinion, dit Edward, sur le style de ma
belle-soeur. Pour le monde, je n'aurais pas voulu que vous eussiez vu
une lettre d'elle quand elle devait être ma femme. Combien de fois j'ai
rougi en les lisant! Je crois en vérité que, passé les premiers six
mois, cette lettre est la seule qui m'ait fait un plaisir sans mélange.

Il m'est impossible, dit Maria, de ne pas observer comme votre mère a
été punie par son propre tort. L'indépendance qu'elle a donnée à Robert
par ressentiment contre vous, a entièrement tourné contre elle. Il est
vraiment assez plaisant qu'elle ait donné mille pièces de revenu à l'un
de ses fils, pour qu'il fît exactement la même faute pour laquelle elle
déshéritait l'autre. Car je suppose qu'elle sera aussi blessée du
mariage de Robert, qu'elle l'avait été du vôtre.

--Elle le sera bien davantage, dit Edward. Dans le fond de son ame elle
n'était pas fâchée d'un prétexte de mettre mon frère à ma place; mais
aussi comme il a toujours été son favori, sa faute sera plus vite
pardonnée.

--Peut-être, dit Elinor, trouvera-t-elle votre second choix aussi
mauvais que le premier. Avez-vous communiqué vos intentions à quelqu'un
de votre famille?

--Non, pas encore, chère amie! Ma première pensée, après avoir reçu la
lettre de Lucy, fut de me mettre en route pour Barton par le plus court
chemin. J'ai quitté Oxford le lendemain. Je voulais avant tout, mon
Elinor, obtenir votre aveu et celui de votre mère. Hélas! je suis à
présent un bien pauvre parti! un ministre de village avec deux ou trois
cents pièces de revenu. Voilà tout ce que je puis offrir à celle qui, à
mon avis, mériterait le trône du monde.

--Et votre coeur, dit Elinor avec son charmant sourire, ce coeur que le
mien sait apprécier depuis long-temps, ne le comptez-vous pour rien? Moi
je le compte pour tout; et il vaut mieux pour moi que tous les trônes.

Il fallut lui expliquer ensuite comment on l'avait cru marié, et
comment Thomas avait rencontré Lucy et Robert. Ce récit excita de
nouveau son indignation contre la première, qui s'était certainement
fait un jeu de tromper un moment Elinor, en lui faisant croire qu'elle
avait épousé Edward. Depuis long-temps les yeux de celui-ci s'étaient
ouverts sur son ignorance complète, son mauvais ton, et ce genre de
finesse malicieuse, que ceux qui l'ont qualifient du nom d'_esprit_, et
qui n'en est que le simulacre; car c'est presque toujours au contraire
le signe d'un esprit étroit et d'un manque d'éducation. Edward
attribuait à ce dernier travers tous les défauts de Lucy, et la croyait
d'ailleurs une bonne fille, ayant assez d'esprit naturel et
d'attachement pour lui, pour se former insensiblement. Sans cette idée
rien ne l'aurait empêché de rompre un engagement qui était une source de
peines et de regrets.--Je crus de mon devoir, poursuivit-il, lorsque je
fus déshérité, de lui donner encore l'option d'annuler ou de continuer
nos engagemens. J'étais alors dans une situation qui ne pouvait, ce me
semble, tenter ni la vanité, ni l'avarice de qui que ce soit. En
persistant à vouloir m'épouser, elle semblait me prouver une affection
vive et désintéressée, dont je fus entièrement dupe, et qui me donna des
remords. Encore à présent je ne puis comprendre pourquoi elle
s'obstinait à enchaîner un homme qu'elle n'aimait pas, dont elle savait
n'être pas aimée, et qui n'avait plus ni fortune, ni amis, ni
protection. Elle ne pouvait pas deviner que le colonel Brandon me
donnerait un bénéfice.

--Non, dit Maria; mais il pouvait arriver tel événement dans votre
famille qui vous remît à votre place. Elle ne risquait rien pour
elle-même, puisqu'elle a prouvé qu'elle se croyait en pleine liberté.
Votre nom seul lui donnait un grand relief parmi les siens, et si rien
ne se présentait de plus avantageux, elle vous aurait du moins préféré
au célibat. Indigne fille! je l'ai toujours devinée, et je n'ai aucun
repentir de ma manière froide et repoussante avec elle.

Edward apprit avec plaisir que le colonel Brandon était attendu à la
chaumière. Il était charmé d'une prompte occasion de le remercier mieux
qu'il ne l'avait fait encore. La mauvaise humeur que lui donnait ce don,
lorsqu'il l'obligeait d'épouser Lucy, avait percé dans l'expression
très-faible de sa reconnaissance. A présent, dit-il, en pourrai-je
jamais témoigner assez à celui qui assure mon bonheur? Sans asile, et
presque sans revenu, aurais-je osé demander cette main chérie?

--Sans asile? dit madame Dashwood, n'auriez-vous pas pu vivre ici avec
nous? Le gendre qui rendra mon Elinor heureuse comme elle mérite de
l'être, sera toujours assez riche pour moi, et je partagerai avec lui le
peu que je possède.

Elinor vint embrasser son excellente mère. Un peu moins romanesque
qu'elle, elle savait bien qu'on ne vit pas d'amour, et que trois cent
cinquante pièces par an, qui étaient tout ce qu'ils pouvaient espérer,
en réunissant leurs petites fortunes, demandaient beaucoup d'économie
pour nouer les deux bouts de l'année. Edward n'était pas sans espérance
que sa mère ne fît à présent quelque chose pour lui; mais non pas
Elinor. Mademoiselle Morton et ses trente mille livres étant encore là,
elle était sûre que madame Ferrars, qui la regardait seulement comme un
parti moins déshonorant que Lucy, offrirait encore à son fils, non
marié, mademoiselle Morton, et sur son nouveau refus, dont elle ne
doutait pas, le déshériterait cette fois pour toujours, et que l'offense
de Robert ne servirait qu'à enrichir Fanny. Mais Elinor et Edward
avaient tous les deux des goûts si simples, qu'ils étaient sûrs de
pouvoir trouver, malgré cela, le bonheur dans leur étroite médiocrité
de fortune.

Edward fut invité par madame Dashwood à passer huit jours à la
chaumière, et l'on juge s'il accepta avec transport, et si Elinor fut
heureuse. Mais leur caractère à tous les deux ne donnait pas beaucoup
d'expansion à leur bonheur; ils en jouissaient en silence. Elinor
d'ailleurs ménageait Maria, et ne voulait pas lui offrir le spectacle
d'un amour heureux et passionné. Edward était avec toutes comme un frère
chéri; et un étranger aurait eu peine à deviner à laquelle il était
attaché par l'amour le plus tendre et le plus réciproque.




CHAPITRE LII.


Quatre jours après l'arrivée d'Edward, celle du colonel Brandon vint
compléter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir
celle de le loger: il n'y avait à la chaumière qu'une seule chambre à
donner. Edward garda son privilége de premier venu; il n'avait
d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel
offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc;
il en revenait dès le matin pour déjeuner avec ses amies. Pendant trois
semaines de solitude à Delafort, il avait eu le temps de calculer la
disproportion entre trente-huit ans et dix-huit, et il revint à Barton
dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien nécessaires, et les
progrès de la santé de Maria, et l'amitié qu'elle lui témoignait, et
tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il eut
bientôt retrouvé sa sérénité. Il ignorait complétement le nouveau choix
de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que les
premières visites se passèrent à écouter et à s'étonner. Madame Dashwood
se chargea de ce récit; il y prit le plus vif intérêt, et trouva de
nouveaux motifs de se réjouir de ce qu'il avait fait pour Edward,
puisque c'était actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile de dire
que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions, dans le
caractère, dans les manières, ne tardèrent pas à se lier intimement.
Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur attachement pour les
deux soeurs les attira l'un vers l'autre, par une douce et prompte
sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait été l'effet du
temps et de leur rapprochement.

Les lettres de Londres arrivèrent enfin et furent très-volumineuses;
elles racontèrent la surprenante histoire dans tous ses détails. Madame
Jennings témoignait son indignation contre cette _changeante_ fille, et
sa compassion pour _le pauvre malheureux_ Edward, qui peut-être,
disait-elle, allait mourir à Oxford de ce chagrin, si cruel, si
inattendu. Il n'y avait que deux jours d'écoulés depuis que Lucy était
venue passer deux heures avec elle, et elle ne lui en avait pas dit un
mot. Seulement elle lui avait conté qu'elle voyait quelquefois M. Robert
Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un jour être
utile à Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle indigne
trompeuse, s'écriait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est non
plus doutée de rien. Pauvre créature! ce fut elle qui vint me
l'apprendre; elle en pleurait amèrement. Sa soeur, au lieu de l'emmener
avec elle, avait emporté tout leur argent; c'était elle qui le gardait;
et la malheureuse était sans un seul schelling. Je l'ai gardée avec moi
jusqu'à ce que j'aille au parc, d'où je la renverrai à sa famille. Sa
joie de rester encore un peu à Londres et chez moi où le docteur Donavar
vient quelquefois, l'a complétement consolée. Mais qui consolera le
pauvre délaissé Edward? Pour mon goût je l'aimerais cent fois mieux que
ce fat de Robert..... Il me vient une idée: il faut que vous l'invitiez
à Barton, et que Maria ait pitié de lui, etc. etc. etc.

Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait
cet événement à Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mère était
la plus malheureuse des femmes. La _sensible_ Fanny avait eu des
rechutes de maux de nerfs si violens, que c'était un miracle qu'elle eût
pu y résister. L'offense de Robert était impardonnable; mais Lucy était
beaucoup plus blâmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant
madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-être
un jour pourrait-elle consentir à le revoir; mais sa femme ne
paraîtrait jamais en sa présence. La manière mystérieuse avec laquelle
cette affaire s'était tramée ajoutait beaucoup à _leur crime_. Car si
l'on avait eu le moindre soupçon, on aurait pu prendre des mesures pour
l'empêcher. Il priait Elinor de se joindre à lui pour se plaindre de ce
qu'Edward n'eût pas épousé plus tôt cette fille, qui prive tour à tour
une bonne mère de ses deux fils. Madame Ferrars, à leur grande surprise,
n'avait pas nommé Edward une seule fois dans cette occasion, et lui
n'avait pas écrit une ligne; c'était cependant le moment de chercher à
se réconcilier avec sa mère, en lui promettant de faire ce qu'elle
désire. Peut-être qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser à sa
soeur, y joindre une lettre de soumission pour sa mère, que Fanny lui
remettrait, et qui peut-être aurait un bon effet.

Ce paragraphe était de quelque importance pour régler la conduite
d'Edward. Il le détermina à tenter en effet une réconciliation, mais non
pas comme John Dashwood l'entendait.

--_Une lettre de soumission!_ répétait Edward. Non certainement je n'ai
point de soumission à faire. Dois-je demander pardon à ma mère de
l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a
rendu le plus heureux des hommes; voilà tout ce que je puis lui dire, et
ce qui l'intéressera fort peu.

--Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon à votre mère, de
ce que vous l'avez offensée. Je pense même que vous pourriez à présent
lui témoigner en conscience quelques regrets d'avoir formé cet
engagement qui attire sur vous sa colère.

--Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.

--Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-être après cela
convenir en toute humilité, que vous avez formé un second engagement,
presque aussi imprudent à ses yeux que le premier, avec la soeur de son
gendre.

Edward n'eut rien à opposer à ce plan; mais se défiant un peu dans cette
occasion de l'intercession de son beau-frère et de sa soeur, il préféra
traiter personnellement et de bouche, plutôt que par écrit. Il fut donc
résolu qu'il irait à Londres, descendrait chez Fanny, et lui
demanderait de l'introduire auprès de leur mère.

--Et si elle y consent, dit Maria avec vivacité, si elle amène une
réconciliation entre vous et votre mère, je me réconcilie aussi avec
elle, et je lui pardonne tout.

Le lendemain Edward partit accompagné des voeux de tous ses amis pour le
bon succès de son voyage; et le colonel consentit à rester quelques
jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua
de loger au parc.

Le troisième jour il ne vint pas au déjeuner. Elinor proposa à sa soeur
une promenade du côté du parc, où peut-être elles le rencontreraient; et
Maria y consentit. En effet, à peine eurent-elles tourné la colline,
qu'elles le virent, à quelque distance, assis sur un banc de gazon;
mais il n'y était pas seul. Une femme était assise à côté de lui, et
avait un enfant sur ses genoux; il caressait beaucoup l'enfant, et
prenait aussi les mains de la dame entre les siennes. Je veux mourir,
s'écria Maria, s'il n'est pas avec notre nouvelle connaissance
d'Altenham, madame Summers, la parente de madame Smith, et sans doute
c'est son fils. Mais d'où le colonel la connaît-il si intimement? Elinor
ne répondit rien; un soupçon traversait sa pensée. Avançons, dit Maria.
Au moment même le groupe du banc de gazon les aperçut; ils se levèrent
et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se rencontra bientôt. Le
colonel avait l'air assez embarrassé; mais au premier regard que Maria
eut jeté sur l'enfant, que sa mère avait repris, elle en comprit la
cause. C'était le portrait en mignature de Willoughby; il était
impossible de s'y méprendre et de ne pas voir que c'était son fils. Tout
fut dévoilé. Madame Summers était la fille adoptive du colonel,
l'infortunée Caroline Williams, la victime des séductions de celui que
Maria avait tant aimé. Elle eut peine à retenir un cri et à ne pas
repousser l'enfant, qui, attiré par les rubans roses de son chapeau, lui
tendait ses petits bras. Elinor frappée aussi de la ressemblance, se
hâta de se mettre entre lui et sa soeur, de parler à madame Summers, de
caresser le petit pour laisser à Maria le temps de se remettre. Mais ce
mouvement avait effrayé l'enfant; il pleurait, et sa mère voulut
absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. Une bonne attendait à
quelque distance. La jeune maman salua les deux soeurs avec amitié, le
colonel avec un tendre respect, et s'éloigna avec son petit fardeau.
Maria lui rendit son salut amical, et l'embrassa même. Rien ne prouva
mieux à Elinor les progrès de sa raison; mais elle avait un tremblement
d'émotion involontaire qui l'obligea à prendre le bras que le colonel
lui offrait.

Ils firent quelques pas en silence; enfin le colonel le rompit.--Vous
venez, leur dit-il, de faire une découverte qui a dû vous surprendre.
Oui, cette jeune femme est celle à qui j'ai long-temps servi de père, et
que je n'ai pu garantir du malheur. Mais il est réparé autant qu'il peut
l'être. L'excellente madame Smith, en punissant sévèrement son jeune
parent, a voulu que l'enfant et celle qui lui a donné la vie, rejetés
par lui, le remplaçassent dans ses affections. Je ferai, m'écrivit-elle
en me les demandant, ce qu'il aurait dû faire, ce qu'il m'a refusé;
j'assurerai leur sort, et comme je ne puis désirer la damnation
éternelle d'un jeune homme que j'aimais comme un fils, avant ses
erreurs, j'espère obtenir ainsi de Dieu le pardon de son péché, et qu'il
ne soit puni que dans cette vie. Vous comprenez avec quelle joie je
cédai mon infortunée pupille à cette respectable femme. Caroline formée
par le malheur, aimant passionnément son enfant, accepta avec transport
une place qui ne la séparait pas de lui et la faisait vivre dans une
austère retraite. Il fut convenu entre madame Smith et moi qu'elle
changerait de nom, et passerait pour une veuve. Jusqu'ici le secret
avait été bien gardé. Mais la ressemblance de l'enfant avec son père m'a
souvent fait trembler; c'est ce qui fait que Caroline ne l'avait point
encore mené avec elle dans ses promenades. Depuis que je suis ici, je
vais souvent la voir en allant à la chaumière. Cette fois, je suis resté
plus long-temps qu'à l'ordinaire. Elle m'a accompagné avec le petit
James; et vous nous avez surpris. J'ai vu au premier instant que cet
enfant vous disait tout et que notre secret était découvert. Mais ce
n'est pas avec vous que je crains qu'il soit trahi et souvent j'aurais
voulu vous le confier moi-même, si je.... Il s'arrêta. Elinor le comprit
et le remercia par un regard de ne pas achever. Maria, les yeux baissés
et pleins de larmes, ne disait rien; mais il était facile de voir comme
son coeur était oppressé, et celui du colonel n'était pas plus à son
aise. Il voyait, à n'en pas douter, combien ce sentiment qu'il avait cru
presque éteint, avait encore de pouvoir sur elle. Quoiqu'il eût évité de
nommer une seule fois Willoughby dans son récit, il se repentait de
l'avoir fait devant elle: Mais ne rien dire aurait été plus pénible
encore. Elinor se chargea de l'entretien, et sans prononcer non plus le
nom fatal, elle témoigna au colonel un grand intérêt pour sa pupille, et
lui dit combien elle leur avait plu. Maria prit sur elle de le confirmer
par quelques mots obligeans; mais sa voix tremblante en détruisit
l'effet. Ils arrivèrent à la maison. Maria dit que l'air du matin
l'avait incommodée, et se sauva dans sa chambre. Le colonel était si
sombre et si rêveur, que madame Dashwood le crut malade et s'en alarma.
A dîner, Maria, qui avait réfléchi, reparut à peu près comme à
l'ordinaire, fut amicale avec le colonel, et raconta elle-même à sa mère
qu'elles avaient rencontré leur aimable voisine d'Altenham; mais il ne
fut pas question de l'enfant. Cette manière remit un peu le colonel, et
la soirée fut plus agréable que la matinée.

On reçut des lettres d'Edward. Après quelque résistance de la part de
madame Ferrars, il avait été admis en sa présence, et reconnu de nouveau
pour son fils _unique_, car c'était le tour de Robert de ne plus l'être.
Mais Edward n'avait point d'abord révélé son engagement actuel avec
Elinor, et il avait été loin de croire son sort assuré, et avait craint
d'être repoussé avec plus de rigueur qu'auparavant. Il avait fait son
aveu après quelques préparations, et contre son attente, il fut écouté
avec beaucoup de calme. Madame Ferrars chercha cependant à le dissuader
d'épouser la fille d'un simple gentilhomme, sans fortune et sans
espérance, plutôt que la riche fille d'un lord. Il ne la contredit pas
du tout; mais il lui dit avec fermeté et respect, qu'il y était
absolument décidé. Alors, instruite par l'expérience du passé, elle
jugea plus sage d'accorder, avec toute la mauvaise grâce qu'elle put y
mettre, ce qu'elle ne pouvait pas empêcher, et de consentir qu'Edward
épousât Elinor. Mais quoiqu'il fût à présent _son seul fils_,
disait-elle à chaque instant, elle ne le traita pas comme tel, et ne lui
rendit pas son droit d'aînesse. Pendant que le coupable Robert jouissait
de mille pièces de revenu, sans faire autre chose que des sottises, elle
trouva fort bon que le pauvre Edward devînt pasteur d'un village avec
deux cents pièces de rente; elle y ajouta cependant, tant pour le
présent que pour le futur, la même somme de dix mille pièces qu'elle
avait données à Fanny en la mariant.

Edward ne s'en plaignit pas; c'était plus qu'il n'avait espéré, et assez
pour pouvoir rendre son Elinor heureuse. John Dashwood répéta sur tous
les tons que madame Ferrars était la meilleure et la plus généreuse des
mères. Elle-même, avec ses excuses de ne pouvoir faire plus, sembla
être la seule personne qui fût surprise de ce qu'elle ne fît pas
davantage.

Il ne manquait plus à Edward, pour compléter son bonheur, que d'être
consacré, et que le presbytère fût prêt à les recevoir. Le colonel, à
présent qu'il devait être habité par Elinor, trouvait toujours de
nouveaux embellissemens à y faire, et finit par les inviter à passer les
premiers mois chez lui, d'où ils pourraient présider eux-mêmes à leurs
réparations. Ils y consentirent, et de bonne heure, en automne, la
cérémonie eut lieu dans l'église de Barton. Cette fois les prophéties de
madame Jennings furent accomplies à sa grande joie; elle put visiter à
la Saint-Michel le pasteur de Delafort, et ne fut pas fâchée d'y trouver
Elinor plutôt que Lucy; mais elle fut un peu surprise de s'être encore
trompée sur l'amour du colonel, qu'elle recommença de nouveau à destiner
à Maria: et c'était le voeu général de la famille, la seule chose qui
manquât encore à la félicité d'Elinor. Ils eurent aussi la visite de
madame Ferrars la mère, presque honteuse d'avoir autorisé leur bonheur,
et celle de John et de Fanny, qui vinrent avec elle.

Je ne veux pas dire que vous ayez mal fait d'épouser mon beau-frère, dit
John à Elinor, en se promenant avec elle dans l'avenue du château de
Delafort; je vois que vous êtes aussi heureuse qu'on peut l'être avec
peu d'argent; mais j'avoue que j'aurais eu un grand plaisir à appeler le
colonel Brandon mon frère. Cette terre, cette maison, chaque chose ici
est vraiment très-agréable et fait envie; et quels bois, quels beaux
arbres! Enfin Maria est encore là, et quoique ce ne soit point une
personne qui l'attire, et qu'il n'ait jamais eu de goût pour elle, je
crois que si elle voulait se donner un peu de peine, et vous, insinuer
au colonel d'y penser, cela pourrait s'arranger une fois. Je rirais bien
si nous en venions à bout; car il ne l'aime pas du tout. Je ne me trompe
jamais, moi, sur ces sortes de choses; mais quand on se voit tous les
jours, le diable est bien fin. Vous ferez fort bien, ma soeur, d'inviter
souvent Maria, de faire remarquer au colonel comme sa santé et sa beauté
reviennent: et qui sait ce qui peut arriver! Je le voudrais de tout mon
coeur, je vous assure.

Madame Ferrars les vit quelquefois et se conduisit décemment avec eux;
mais ils ne furent pas insultés par sa préférence, elle ne pouvait
l'accorder au vrai mérite. La fatuité de Robert et les flatteries de sa
femme l'obtinrent encore. Les mêmes moyens que Lucy avait employés pour
faire tomber Robert dans le piége, furent pratiqués pour rentrer dans la
faveur de sa mère, dès qu'il lui fut possible d'en approcher, et elle
mit beaucoup d'art pour l'obtenir; elle feignit d'être malade au point
d'en mourir.

Madame Ferrars qui déjà avait pardonné à Robert, et qui le recevait
quelquefois, céda à ses sollicitations pour aller voir sa femme,
espérant en être bientôt débarrassée. Dès-lors elle ne tarda pas à être
guérie, et sa respectueuse humilité, ses attentions assidues pour la
vieille dame et son petit chien, ses flatteries sans fin,
réconcilièrent madame Ferrars sur le choix de son fils, et si
promptement que Lucy devint aussi nécessaire que Robert à sa belle-mère
qui l'aima même mieux que Fanny. Ils s'établirent à Londres, reçurent
mille libéralités de madame Ferrars, furent dans les meilleurs termes
avec les Dashwood en apparence. Mais la jalousie de Fanny, la légèreté
de Robert, le mauvais esprit de Lucy les rendirent malheureux malgré
leurs richesses; tandis que dans le presbytère de Delafort tout était
bonheur et jouissances. L'attachement de ses habitans s'augmentait tous
les jours. Ils n'avaient aucun besoin factice. Rien ne les entraînait
hors de chez eux, et loin de ne pas se croire assez riches, ils avaient
encore de quoi aider les malheureux. Robert au contraire faisait des
dettes, mangeait d'avance ce qu'il attendait encore de sa mère, et se
préparait un avenir bien triste, associé à une femme à qui il ne
resterait rien et dont la physionomie animée ne serait plus que
l'expression de la méchanceté quand elle aurait perdu sa fraîcheur.

Le mariage d'Elinor la sépara peu de sa famille. Sa mère et ses soeurs
passaient avec elle plus de la moitié de leur vie. Madame Dashwood
espérait toujours qu'en donnant au colonel et à Maria de fréquentes
occasions de se rencontrer, celle-ci s'attacherait enfin à cet homme si
digne d'être aimé. Mais plus d'une année s'était écoulée, et rien
n'avançait que l'amitié de Maria pour lui, qui s'augmentait
graduellement, ainsi que l'amour du colonel qui, persuadé qu'elle
aimait encore malgré elle Willoughby, ou que du moins elle n'en aimerait
jamais d'autre, n'osait s'expliquer et proposer sa main à celle qui
possédait en entier son coeur. Heureux d'en être regardé comme un ami,
et déjà comme un fils et un frère par madame Dashwood et par Elinor, il
redoutait de porter atteinte à ce bonheur par une démarche décisive et
trop précipitée. Il chérissait ses espérances et tremblait de les
perdre. Ce n'était qu'à Elinor seulement qu'il osait ouvrir son coeur,
et tout était transmis avec soin par elle à Maria qui l'écoutait sans
peine, et répondait en soupirant: Je ne serais pas digne lui, si je
pouvais aimer deux fois.

Un matin, ils étaient tous rassemblés chez Elinor, un peu incommodée
d'une grossesse pénible, lorsqu'on apporta les papiers et les lettres
de la poste. Dans le nombre de celles adressées à madame Edward Ferrars,
il y en avait une à grand cachet noir dont l'écriture ne lui était pas
inconnue, quoiqu'elle n'eût pu la désigner. Maria, occupée à parcourir
les papiers-nouvelles, ne la voyait pas. Tout à coup le papier tombe de
sa main; elle jette un cri dont l'expression était plus l'étonnement que
la peine ou l'émotion, et dit d'une voix assez ferme: Madame Willoughby
est morte d'une chute de phaéton. Pauvre femme! elle paie cher son goût
effréné pour le plaisir. Le colonel, plus ému qu'elle, prend ce fatal
papier, et ne doute pas qu'il ne renferme l'arrêt de sa condamnation.
J'ai ici, dit Elinor, la confirmation de cette nouvelle par M.
Willoughby lui-même, qui me la communique. Lisez, Maria. Celle-ci prit
la lettre et lut bas ce qui suit:

  «L'intérêt que madame Edward Ferrars m'a témoigné dans notre dernier
  entretien, me fait espérer qu'elle me pardonnera d'oser lui apprendre
  que ma fatale chaîne est rompue. Celle à qui j'avais donné mon nom en
  échange de sa fortune, a péri victime d'un accident que je n'ai cessé
  de lui prédire, en s'obstinant à conduire elle-même des chevaux trop
  vifs. Mais depuis long-temps mes conseils lui étaient aussi odieux que
  ma présence.

  »Je sais que ce n'est pas encore le temps de parler du sentiment qui
  domine dans mon coeur; mais celle qui me l'inspire est libre encore,
  et je ne puis me défendre d'espérer. Bonne Elinor! vous qui sans doute
  êtes la plus heureuse des femmes dans une union fondée sur un amour
  réciproque, vous ne me refuserez pas un jour votre appui. Mon étude
  sera de le mériter; recevez-en l'assurance de votre dévoué

  »JAMES WILLOUGHBY.»

Maria rougit beaucoup en lisant cette lettre, qu'elle passa à sa mère.
Le colonel avait hésité de sortir; mais un sentiment involontaire le
clouait à cette place. La tête appuyée sur sa main, tenant de l'autre
les papiers, il avait l'air de les lire, et n'en distinguait pas un mot.

--Répondrez-vous à M. Willoughby? dit Maria à sa soeur, après un moment
de silence.

--Oui, sans doute. Mais que dois-je lui dire?

--Qu'il se trompe complétement, et que je ne suis plus libre, si....
(elle se tourna vers le colonel), si le meilleur des hommes daigne
accepter cette main et le don de mon coeur; et même, s'il les refusait,
Dieu aurait mon.........

--Refuser! s'écria le colonel transporté de joie, en serrant contre son
sein et pressant de ses lèvres cette main adorée. O Maria! chère Maria!
l'ai-je bien entendu? et dans quel moment! Mais n'est-ce point une
erreur de votre coeur généreux?

--Non, non, dit-elle, avec une grâce enchanteresse; il est guéri de
toutes ses erreurs, il n'appartient qu'à celui qui m'a véritablement
aimée.--Et qui vous adorera toute sa vie....

--On ne sollicite pas seulement mon consentement, dit en riant madame
Dashwood: si j'allais le refuser! Mais c'est le jour où les femmes font
les avances, et je vous donne Maria, mon cher Brandon, avant que vous me
l'ayez demandée. Ils se jetèrent dans ses bras, puis dans ceux d'Elinor
et d'Emma. Edward fut appelé de son cabinet pour prendre part à la joie
générale, et la sienne fut bien grande en donnant le nom de frère à son
intime ami.

La noce ne tarda pas à se célébrer en famille; elle fut bénie par
Edward. Le colonel aurait voulu obtenir de sa belle-mère qu'elle se
fixât tout-à-fait chez lui avec Emma; mais elle fut assez prudente pour
préférer de conserver sa liberté et sa jolie chaumière, d'où elle
sortait souvent pour visiter, à Delafort, tantôt le château, tantôt le
presbytère, où elle trouvait autant de bonheur qu'on puisse en avoir ici
bas. Celui de Maria augmenta tous les jours. Il était principalement
fondé sur l'estime et sur une reconnaissance mutuelle. Le colonel
sentait tous les jours davantage qu'il devait à sa charmante compagne
les seuls momens heureux de sa vie. Elle le consola de toutes ses
affections précédentes, rendit à son esprit toute sa gaieté, et il
redevint le plus aimable de même qu'il était le meilleur des hommes.
Maria fut heureuse du bonheur de cet homme excellent; et comme elle ne
savait pas aimer à demi, elle finit par aimer son mari au moins autant
qu'elle avait aimé Willoughby.

Ce dernier fut d'abord furieux du mariage de Maria et de la réponse
d'Elinor, qui lui prouva son intérêt en ne lui épargnant pas les
conseils d'une raison saine et éclairée. Ils n'eurent pas d'abord grand
effet sur un caractère aussi léger. Mais son coeur était bon, et en
relisant encore une fois, dans un moment de réflexion, la lettre de
madame Edward Ferrars, il en fut touché comme d'une vraie preuve
d'amitié. Il désira de la voir et de la remercier; il en demanda la
permission et l'obtint une année après son veuvage. C'est encore à vous,
lui dit-il, sage Elinor, que je remets le soin du bonheur de ma vie, et
cette fois j'espère d'être écouté. En renonçant à l'espoir insensé,
j'en conviens, d'épouser Maria, en me rappelant tous mes torts passés,
le plus grand de tous, la séduction de la jeune Caroline Williams, s'est
présenté à mon souvenir et m'a rempli de remords. Je sais qu'elle m'a
donné un fils que je n'ai jamais vu, mais à qui aussi je dois donner un
père. J'ignore où vivent la mère et l'enfant; le colonel Brandon les a
si bien cachés que je n'ai pu les découvrir. A présent que mes
intentions sont honorables, et que je suis libre de les remplir, je vous
conjure d'obtenir de lui pour moi la main de sa pupille. Décidé à
réparer mes torts avec elle et avec le colonel, tout le reste m'est
égal. Sa naissance est illégitime, je le sais; mais elle est la fille
adoptive du colonel Brandon, et portera mon nom. Elle n'a point de
fortune; la mienne nous suffira; et peut-être qu'après avoir rempli ce
devoir madame Smith me rendra son amitié. On dit cependant qu'elle a
adopté des parens éloignés, et je n'ai pas grand espoir de ce côté; mais
je vivrai en philosophe à Haute-Combe entre ma femme et mon enfant, et
je rétablirai ma fortune, qui s'est déjà raccommodée par mon premier
mariage.

Elinor sourit, l'approuva, et lui promit de s'intéresser pour lui auprès
du colonel. Le même jour elle en parla à lui et à Maria: cette dernière
s'enflamma de cette idée, et conjura son mari d'y consentir. On alla en
parler à Caroline, à madame Smith. Celle-ci, enchantée de sauver une ame
de la damnation éternelle, ne se fit pas presser, et rendit son amitié
à Willoughby en l'unissant à Caroline. Cette jeune femme, depuis
qu'elle était mère d'un enfant charmant, qui était le portrait vivant de
Willoughby, était devenue beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable
qu'elle ne l'était autrefois. Elle le fixa autant qu'on pouvait le
fixer. Ils restèrent à Altenham tant que madame Smith vécut, et furent
ensuite s'établir à Haute-Combe. Maria pouvait alors le voir sans danger
et sans émotion, et n'ayant point à rougir devant lui, leur relation
devint ce qu'elle devait être. Mais ils se virent rarement; madame
Brandon était toute à ses devoirs d'épouse, de mère, de dame de
paroisse, et s'acquittait de tout avec la chaleur de son ame et son
aimable vivacité. Son destin avait été singulier; elle semblait avoir
été appelée à prouver elle-même la fausseté de son système favori, sur
l'impossibilité d'aimer deux fois. Elle avait aimé passionnément à
dix-sept ans, ce qui est assez rare: à cet âge on prend souvent pour une
passion ce qui n'est qu'un goût léger, excité par l'attrait de la
nouveauté, et l'effervescence de la jeunesse et de l'imagination. Ce
n'est ordinairement que quelques années plus tard qu'on est capable
d'avoir une passion vraie et profonde, et celle de Maria avait ces
caractères. Mais un sentiment d'un autre genre, et bien supérieur, une
haute estime, une vive amitié, une tendre reconnaissance, l'avaient
amenée à donner volontairement sa main à un homme qui n'était pas moins
qu'elle victime d'un premier attachement, que deux années auparavant
elle trouvait trop vieux pour se marier, et qui se donnait encore la
bonne sauve-garde d'une veste de flanelle.

Il n'est pas besoin de dire qu'elles eurent souvent la visite de la
bonne Mme Jennings, et quelquefois celle de ses filles et de ses
gendres, les Middleton et les Palmer. Sir Georges, toujours le plus gai
et le meilleur des voisins, se trouva réduit à la jeune Emma pour orner
ses bals de campagnes. Mais Emma grandit tous les jours; elle a quinze
ans, elle est jolie comme tous les amours, et déjà madame Jennings
s'occupe beaucoup de deviner qui est-ce qui sera son amoureux.

Nous laissons à regret cette aimable famille, et nous devons compter au
nombre des mérites, et des bonheurs d'Elinor et de Maria, qu'elles sont
jeunes, jolies, et qu'elles vivent à côté l'une de l'autre dans des
situations de fortune bien différentes, sans que leur liaison ait jamais
été troublée par le moindre nuage, non plus que celle de leurs maris.

FIN.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page  23: rajouté «de» (dans ceux de Willoughby)
  Page  31: «colonnel»  remplacé par «colonel» (d'être seul avec madame
              Jennings et le colonel Brandon)
  Page  33: «Eliza» par «Elisa» (entre Maria et son Elisa)
  Page  85: «était» par «s'était» (ce qui s'était passé entre)
  Page  90: «échappé» par «échapper» (qu'ai-je laissé échapper)
  Page  92: «voyai» par «voyais» (plus d'une fois par jour, je voyais)
  Page 130: «d'Eward» par «d'Edward» (à côté d'Edward et de Lucy)
  Page 153: «Myddleton» par «Middleton» (avec les Middleton,)
  Page 172: «soufrance» par «souffrance» (il n'est point en souffrance)
  Page 188: «Eward» par «Edward» (que sa fille aînée n'avait pas
              regretté Edward)
  Page 193: «le le» par «le» (en entendant le message de sa femme?)
  Page 214: «demendât» par «demandât» (alors voué à quelque état
              qui demandât)
  Page 218: «Oxfort» par «Oxford» (pendant que j'étais à Oxford)
  Page 233: «d'annuller» par «d'annuler» (l'option d'annuler)
  Page 241: «sa sa» par «sa» (je la renverrai à sa famille)
  Page 259: «l'acorder» par «l'accorder» (elle ne pouvait l'accorder
              au vrai mérite)





End of the Project Gutenberg EBook of Raison et Sensibilité (tome quatrième), by 
Jane Austen

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RAISON ET SENSIBILITÉ, TOME QUATRIÈME ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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where we have not received written confirmation of compliance.  To
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particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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