The Project Gutenberg eBook of Au pays de Cocagne
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Title: Au pays de Cocagne
principauté de Monaco
Author: Hector France
Release date: July 23, 2026 [eBook #79168]
Language: French
Original publication: Paris: Eugène Fasquelle, 1902
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79168
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DE COCAGNE ***
HECTOR FRANCE
AU
PAYS DE COCAGNE
--PRINCIPAUTÉ DE MONACO--
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1902
Tous droits réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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DU MÊME AUTEUR
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A MON AMI JULES JUHEL
CAPITAINE AU 1er CHASSEURS D’AFRIQUE
A toi, le premier de mes vieux camarades qui me souhaita une chaleureuse
bienvenue à mon retour en France, après mes longues années d’exil, à toi
ces pages écrites sous les splendeurs du ciel, au milieu des parfums des
orangers qui penchent leurs fruits d’or sur le rivage d’azur! Tu les
aimes comme moi, les sites ensoleillés parcourus ensemble le dernier
hiver; car, nous avons conservé tous deux la nostalgie de cette belle
Algérie qu’ils rappellent en tant de points, et où sous le burnous rouge
nous fîmes nos premières chevauchées de guerre, jetant à tous les vents
de l’Espérance notre insouciance et notre jeunesse. Combien lointains
sont ces temps! combien de déceptions, d’amertumes, et combien profonds
sont les vides! Mais notre vieille et sincère amitié est restée debout
au milieu des ruines du passé, et c’est pourquoi je suis heureux et fier
de le répéter ici en t’offrant la dédicace de ce livre.
HECTOR FRANCE.
Welcome villa, Rueil (Seine-et-Oise).
Le 4 novembre 1901.
AU PAYS DE COCAGNE
CHAPITRE PREMIER
L’ÉDEN
I
Li païs a nom Coquaigne
Qui plus y dort, plus y gaigne,
Cil qui dort jusqu’à midi,
Gaigne cinc sols et demi.
(_Li fabliou de Coquaigne._)
Les hommes de ma génération sont rares qui se sont fait voiturer, il y a
quarante ans, le long de la Côte d’Azur. Quel changement, depuis! Une
nature entière transformée, des paysages nouveaux, des bourgades et des
villes sorties comme par magie des bois de citronniers; des villas, des
palais surgis là où poussaient des chardons aux tiges bleues, où les
cactus et les aloès hérissaient leurs feuilles épaisses et leurs dards
rigides.
Alors la ligne ferrée n’allait pas au delà de Toulon.
De Toulon à Nice courait la diligence, et les _vetturinas_ aux rideaux
flottants vous trimballaient gaiement de Nice à Monaco et sur les bords
liguriens. Mais si l’on perdait en rapidité, combien l’on gagnait en
plaisir!
Et, d’ailleurs, à quoi bon courir si vite quand on n’appartient ni au
monde des affaires, ni au clan des voleurs? Au bout du fossé la culbute,
et il est des sentiers lents et fleuris, pour conduire au trou final.
On rencontrait alors peu de snobs sur la route zigzaguant par les forêts
de pins, déroulant sa ligne grise au bord des rocs, au travers des
bruyères parfumées; on voyait moins de petites villas peinturlurées, et
de faux palais byzantins.
L’architecture de garniture de cheminée à laquelle nous devons l’Opéra,
n’avait pas encore taché de ses contrefaçons les pentes verdoyantes des
flancs alpestres ni rompu la majestueuse harmonie des rives
ensoleillées. L’insupportable race du philistin ne s’était pas
multipliée comme celle de Jacob, et l’on pouvait s’ébattre à son aise
sans faux-col et sans gants sur la plage solitaire sans se heurter à de
corrects imbéciles méticuleusement sanglés dans leur complet de
Cheapside ou du coin du quai.--Les jolies filles aux cheveux flottants
s’ébattaient tous les jours en robe simple et claire, insoucieuses du
décorum et de la dernière _fashion_.
Dans les joyeuses hôtelleries, le solennel garçon cosmopolite, cravaté
de blanc et habillé de noir, ne vous servait pas pour trois francs un
beefsteak de dix sous, sous prétexte qu’il est baptisé _châteaubriand_
sur la note, et de l’ale coûteuse autant que frelatée; mais une petite
bonne familière et jolie vous apportait du vin pur et des plats du cru,
qu’une cuisinière ignorante de la chimie n’avait pas tenté d’accommoder
aux savants poisons des gargotes parisiennes. C’était encore le bon
temps des voyages...
Les Parisiens ne connaissaient guère de la Provence que Marseille, et de
Marseille que la Canebière et encore par les grosses facéties débitées
sur cette chaussée sans pareille.
En 1860, Hyères ne comptait qu’un hôtel, Nice que des étrangers de
passage.
Monte-Carlo n’était pas encore l’universelle attraction des deux mondes,
et les rares Anglais qui se rendaient de Nice à Menton ou à Gênes, par
la route de la Corniche, cheminaient indifférents devant ce qu’ils ont
appelé depuis le joyau de la Côte d’Azur. Monaco, alors, était enchâssé
dans l’écrin merveilleux de la simple nature.
Il en est de certains sites comme de maintes œuvres d’art; des
générations se succèdent, l’âme et la vue fermées aux divines beautés;
puis, un jour, un passant, artiste ou poète, s’arrête, s’émerveille, les
signale, et les badauds d’accourir et de s’extasier. Ils sont passés là
cent fois, cependant, mais ils n’ont rien vu; comme aux aveugles de
l’Évangile, pour qu’ils ouvrent les yeux il faut leur dire: Regarde.
Et ainsi des hommes. Combien ont été, de leur vivant, ignorés de la
foule indifférente et moutonnière! Mais quand la misère, la faim, le
désespoir, les incessantes meurtrissures de la lutte stérile les ont mis
en bière, quelque impresario de lettres s’avise tout à coup de découvrir
leur génie; la gloire posthume, suprême ironie, les enveloppe, et
l’œuvre méprisée, livrée jadis pour un morceau de pain, fait la fortune
des trafiquants.
Alphonse Karr découvrit Étretat, et fit la fortune de Saint-Raphaël. Si
un spéculateur intelligent n’avait élevé un féerique palais en face de
Monaco et transformé par le puissant coup de baguette des millions
l’aride plateau des Spelugues en un jardin plus somptueux que celui de
l’Alcazar,
(Délices des rois Maures)
l’on eût ignoré peut-être encore longtemps qu’il existe, enclavé dans la
Provence, un petit coin d’Éden.
* * * * *
Au delà des toits de la Condamine, la grande nappe aux tons de cobalt
coupe d’une ligne rigide les splendeurs fulgurantes du Levant. Un long
nuage pourpre, île aérienne festonnée d’or, s’étend sur l’horizon, un
fleuve aux vagues mousseuses la raye et semble précipiter ses flots sur
les campaniles du palais de Monte-Carlo, comme s’il charriait dans la
fournaise les richesses du monde.
Les crêtes flamboient; une nimbe radie du berceau d’où va surgir le
dieu. Déjà l’œil humain ne peut contempler ses gloires; il se ferme
ébloui, aveuglé, car le voici, celui sans lequel la terre est noyée de
tristesses, celui qui dore nos jours et nos cœurs, il monte dans
l’espace, versant ses torrents de lumière sur la Côte d’Azur.
* * * * *
Splendeur des décors apportés par l’homme et luxuriance de ceux de la
nature! La flore des chaudes régions s’étale autour des villas
entassées, rivalisant de luxe, ornant chacune de sa parure orientale.
Où trouver pour l’autel de la Fortune plus ravissant coin de terre? Dans
les magnificences d’un Éden, se dresse le Temple, avec ses deux
tourelles qui semblent les cheminées de la fournaise où se fondent les
pièces d’or, se dessèchent les cœurs, s’oblitèrent les consciences.
Que de fois ces campaniles blancs et fins comme des minarets m’ont
troublé dans mes rêveries!
Du cap Martin à la pointe d’Hercule, de la terrasse de Roquebrune à
celle de la Turbie, des zigzags aux décors inattendus de la merveilleuse
Corniche, je les voyais surgir tout à coup entre deux bouquets de
palmiers, dans les éclaircies des oliviers aux tons pâles ou par delà
les roches titaniques.
Fatale attraction! On s’éloigne, on presse le pas, on essaye de fuir
l’obsession, pour aller humer, à l’ombre des orangers, les senteurs des
algues, les parfums des roses, sourire aux belles filles aux yeux noirs,
ou, sous la treille de l’auberge voisine, se griser de l’asti
mousseux... On veut oublier, oublier; mais voici qu’au détour du sentier
surgissent les campaniles du temple où l’aveugle déesse distribue à
chaque tour de ses six _roulettes_ les joies et les désespérances,
dépouillant celui-ci, gorgeant celui-là, donnant et reprenant, comme le
féroce dieu biblique.
II
Au bord des flots d’azur éternellement calmes,
La nature revêt des aspects éclatants:
Des fleurs, toutes les fleurs, des éventails, des palmes,
Dans un jardin splendide où sourit le printemps.
(Édouard DUTTO.)
Ce qui frappe d’abord le long de ce rivage battu par le flot bleu,
_cæruleum mare_, c’est l’aspect africain que lui donnent ses bouquets de
palmiers, ses plantes intertropicales, les mêmes rencontrées dans les
sentiers kabyles et les grandes routes du Tell.
Autant que de l’autre côté de la Méditerranée, les figuiers de Barbarie
y croissent dru et sans culture, accrochés aux crevasses du roc.
De la principauté monégasque où ils furent importés par un moine, vers
le milieu du XVIe siècle, ils s’étendirent sur le littoral. Cet homme
pieux autant que sage, franciscain de profession et de nom Baptiste de
Savone, était le chapelain d’Honoré Ier.
Ayant suivi son maître dans une expédition contre les Turcs de Tunis, il
rapporta, au lieu d’une belle esclave,--ce qu’à sa place je n’eusse pas
manqué de faire,--six raquettes de figuier cueillies dans l’île de
Tabarca, et qu’il planta sur le rocher de Monaco, au-dessous de la
partie du rempart caressée des feux du Midi.
Ses confrères s’égayèrent fort de ce piètre souvenir de voyage et de ce
singulier trophée de guerre, mais le bon Baptiste qui, décidément, était
vertueux, à moins qu’il n’eût déjà dans le pays une compagne jalouse,
nièce ou sœur,--et les petites Monégasques dont les veines charrient du
sang maure, ne badinent pas en affaires d’amour,--le bon franciscain,
dis-je, laissa rire les plaisants et ses six raquettes produire des
semailles. La plante africaine s’acclimata si vite et si bien, que le
rocher fut en quelques années entouré d’une gracieuse ceinture et d’un
nouveau mur d’enceinte; mais les choses utiles, lorsqu’elles ne coûtent
rien, sont dépréciées du vulgaire. Pour qu’un remède ou un médecin soit
bon, il faut le payer très cher. On dédaigna une plante qui ne coûtait
rien et ne pouvait être que mauvaise venant des sauvages barbaresques;
car il ne faudrait pas croire, au dire des admirateurs du passé, qu’il y
avait autrefois moins d’imbéciles.
La race des Philistins est aussi tenace que les mauvaises herbes; elle
persiste à braver les âges, et l’imbécillité triomphante, la bêtise
massive, comme disait Théophile Gautier, pesait aussi lourdement il y a
cent ans qu’aujourd’hui. Le moine de Savone était depuis plus d’un
siècle en bonne terre et sa plante oubliée comme ses os, lorsqu’un
Espagnol de Monaco, dont des voisins indélicats pillaient le potager,
s’avisa de protéger ses oignons et ses ails par une barrière de
cactiers. Ce fut une merveille; la haie devint telle que le curé imita
l’Espagnol, d’abord pour protéger son jardin, puis pour enclore le
cimetière; et bientôt la fructueuse et efficace bordure servit à tous
les vergers.
Mais à quoi bon parler davantage des merveilles de la nature, de
l’inaltérable verdure des bocages, des fleurs constamment épanouies, des
fruits d’or et des grappes vermeilles, d’où coule la liqueur féconde,
consolatrice des affligés? Les séductions du tapis vert effacent tout,
et le son cristallin de la danse des écus fait taire dans les plus
attrayants bosquets les romances et les duos d’amour!
* * * * *
Des centaines de voyageurs que les trains déversent quotidiennement de
Marseille à Gênes, des troupeaux ahuris remorqués par les guides Cook,
combien s’arrêtent devant ces ravissements! Comme jadis à Sodome, les
envoyés du Dieu des Juifs ne purent dénombrer dix justes, l’art ou la
nature parmi ces assoiffés d’or chercherait vainement dix adeptes. Tous
se hâtent vers la fournaise où se fondent les âmes et les banknotes, la
fournaise, but unique, attraction unique, spectacle unique de ces
hypnotisés!
Ce n’est pas pour eux que les coquettes et somptueuses villas se parent
de leurs guirlandes, que les barques aux voiles blanches se balancent
moelleusement dans la crique d’Hercule, que les bourgades de la côte
accrochent au milieu des vergers et des vignes leurs pittoresques
masures, que Bordighera étincelle au soleil, que la fleur d’oranger
répand ses pétales et ses parfums et que les oliviers au feuillage
aérien s’étagent jusqu’au rocher nu.
Victor Hugo appelait les naturels d’une jolie cité de Bretagne les
_punaises_ d’un magnifique logis. Ici, la punaise, c’est l’étranger
badaud, le marchand de pruneaux imbécile, le rastaquouère, le forban
cosmopolite parlant et volant dans toutes les langues; c’est, surtout,
le _snob_, le cockney, de Londres et des trente-deux comtés, race
_objectionable_, avouent les feuilles britanniques elles-mêmes,
ignorante, infatuée, traînant partout ses préjugés et sa mauvaise
éducation, détestable à tous, aux compagnons de route, aux voisins
d’hôtel, aux indigènes et que convoie au milieu des lazzis de l’Europe
et à la stupéfaction de l’Asie, à prix réduits et fixes, la célèbre
agence de Ludgate Circus!
Voici un Pays de Cocagne dont les habitants ne paient ni imposition, ni
patente, ni service militaire, ni contribution d’aucune sorte.
Heureux Monégasques! Ce n’est pas chez eux qu’on serait bien venu
d’entreprendre une propagande révolutionnaire. Pas un ne consentirait à
échanger sa situation modeste de sujet platonique d’un souverain
d’ailleurs populaire contre celle plus glorieuse mais plus coûteuse de
citoyen de la République. La pauvreté est inconnue à Monaco. Ceux qu’on
appelle les pauvres sont les artisans obligés de gagner leur vie, mais
ils ne se «foulent pas la rate», en prennent à leur aise, et c’est le
diable pour les mettre à la besogne.
Leur réputation de fainéantise est proverbiale. «Quand un Monégasque est
invité à travailler, dit Métivier dans son _Histoire de Monaco_, il
répond tranquillement: «_Je ne me sens pas._» Alors, inutile de le
presser, à aucun prix il ne remuera.» Tous gentilshommes, d’ailleurs,
jadis anoblis en bloc par Charles-Quint, et l’on sait que le travail ne
sied pas à la noblesse!
La pure race ne se trouve guère que dans la vieille ville. Elle a
conservé ses traits caractéristiques et sa langue hybride, mélange de
provençal, de français, d’italien. Elle avait conservé aussi quelques
pittoresques coutumes que l’invasion continuelle des étrangers a fait
disparaître peu à peu, entre autres la procession du Vendredi-Saint,
célèbre sur tout le littoral, reproduction des antiques mystères de la
Passion, qu’on ne voit plus maintenant qu’à Roquebrune, le jour de la
fête patronale, et tous les dix ans à Oberammergau, dans la
Haute-Bavière.
* * * * *
La devise de ce minuscule État, resté debout au milieu des effondrements
et des transformations de l’Europe, est aussi singulière que son
histoire:
_Monaco, io sono
Un scoglio.
Del mio non ho;
Quello d’altrui non toglio;
Pur viver voglio._
«Monaco, je suis un rocher. Je ne tire rien de moi; d’autrui je ne
prends rien; cependant, je veux vivre.»
* * * * *
«Son roc sculpté, disait Paul Arène, blanc comme argent, au milieu d’une
mer couleur de turquoise, est vraiment le chaton, le bijou central,
l’agrafe ouvragée et ciselée, dans le plus fin goût barbaresque, de
cette merveilleuse _rivière_ qui va, sertie de diamants qui sont des
palais, des villages et des villes, depuis l’Esterel couvert de
chênes-lièges jusqu’au val de Menton que l’oranger embaume.»
Ses habitants vivaient jadis de guerre, et, hardis pirates, écumaient
vaillamment les mers en dépit de leur devise. Ce n’est pas un reproche
que je leur adresse. La nature ne leur ayant donné qu’un rocher, ils ne
pouvaient y planter des fèves, ni des choux. Que le peuple qui n’a
jamais pillé ses voisins leur jette la première pierre!
Puis, ils vécurent de contrebande comme les héros des chansons
espagnoles. Les Niçois ne s’en plaignaient pas, car ils leur
fournissaient à prix réduits du tabac, du bon vin et des alcools. En
faisant les affaires des autres, ils faisaient grassement les leurs.
Dansons en rond et vogue la galère!
Mais les gouvernements, qui sont des empêcheurs de danser en rond,
interrompirent ces légitimes transactions.
Le nôtre acheta pour 60.000 francs par an le droit de douane; c’est
pourquoi on aperçoit l’uniforme de nos gabelous sur tous les coins de la
principauté.
Aussi le pays eût-il été à peu près ruiné sans Charles III, père du
prince actuel. Il releva la fortune de son petit peuple, et grâce à lui
elle devint plus brillante que jamais. Par un décret rendu à Monaco, le
2 février 1869, il abolit tous les impôts en ces termes:
ARTICLE PREMIER.--A partir de ce jour sont supprimés dans notre
Principauté la contribution foncière, la contribution personnelle et
mobilière et l’impôt des patentes.
ARTICLE DEUX.--Remise est faite des sommes qui peuvent être dues pour
l’arriéré des susdits impôts.
Les Monégasques reconnaissants lui élevèrent un buste de marbre sur la
place de son palais. Aveugle et atteint d’infirmités précoces, il n’en
continua pas moins à diriger avec une grande lucidité d’esprit les
affaires de son gouvernement. Il mourut en mars 1889 en son château du
Marchais près de Notre-Dame-de-Liesse.
Heureux prince! avait chanté Charles Diguet.
... Tandis qu’autour de vous chancelle
L’Europe; tandis que le clairon qui l’appelle
Sonne comme le glas
Qui fait froid aux vieillards, ainsi qu’aux monarchies;
Tandis que les canons, trompettes d’anarchies,
Tonnent avec fracas,
Quand, ici, là, le ver ronge en sa félonie
Le trône brillant d’or--planche en velours garnie,
Rien ne trouble la paix
De ton heureux État; il reste inaltérable,
Comme reste le ciel à l’azur impeccable,
Ce dôme du palais.
Il n’eût tenu qu’à M. Jules Grévy, président de la République, de faire
de Paris, sinon un pays de Cocagne, car il sera toujours attristé par
les pluies d’automne et agité par les bavards parlementaires, du moins,
une métropole presque sans misérables. On y eût vu diminuer les octrois
et décupler le budget de l’Assistance publique. Un casino luxueux, qui
l’eût inondé des millions étrangers, résolvait, paraît-il, le problème.
L’offre faite par un hardi spéculateur fut repoussée avec indignation.
Cependant l’État perçoit en faveur de l’Assistance publique une prime
sur les opérations du pari mutuel; il en prélève une autre sur les
loteries qu’il autorise; il perçoit sa quote-part de bénéfices sur les
cartes à jouer, sur l’ivrognerie, sur les maisons de tolérance, et
exploite sans vergogne à l’aide de sa police la misère des filles de
joie.
Mais les inconséquences et l’hypocrisie de la moralité officielle
n’ont-elles pas toujours réjoui l’observateur?
CHAPITRE II
LE CASINO
I
Là-bas, Monte-Carlo; tout près, la Condamine.
Ici, sur un rocher couronné d’un jardin,
Monaco se hérisse et dévoile soudain
Les secrets du passé que le présent devine.
(Édouard DUTTO.)
Le Casino de Monte-Carlo eut, comme toutes les gloires, de très humbles
débuts.
Installé sur la place du Château d’abord, à l’endroit même où s’arrêtait
le coche de Menton, dans un bâtiment qui sert actuellement de corps de
garde aux soldats monégasques, il était à la fois hôtel, restaurant,
estaminet, cercle. Les joueurs s’installaient au premier étage dans une
salle mesquinement meublée, éclairée le soir par des lampes fumeuses et
garnie de deux tables uniques, «trente-et-quarante» et «roulette».
On y risquait la pièce de 40 sous des brelans obscurs, et s’il ne s’y
pressait ni princes, ni ducs, ni marquis authentiques, on y coudoyait
des comtes de l’État de l’Église, des barons allemands, des docteurs
prussiens, des colonels américains et quantité de chevaliers de tous les
ordres, principalement de celui d’Industrie. Les _grecs_ chassés des
cercles venaient y _faire_ le jeton, car on ne se servait que de jetons
échangés contre espèces à un guichet.
Plus tard, un petit steamer au service des tenanciers alla gratis
chercher les pontes à Nice et gratis les ramenait.
Roquebrune et Menton venaient d’être annexées à l’Empire et Monaco
restait ville unique de la Principauté.
Quelques maisonnettes en bois et de rares villas disparaissaient dans le
fouillis de verdure des délicieux jardins de la Condamine et du plateau
des Spelugues, écrasés aujourd’hui sous l’amas des hôtels et des palais.
* * * * *
La transformation ne s’opéra pas sans de nombreuses fluctuations.
De la place du Château, le «Cercle des Étrangers» passa dans un ancien
couvent, celui de la Visitation, puis on descendit aux jardins de la
Condamine, pour remonter à Monaco, à la villa Garbarini.
On errait ainsi sans se fixer, car, dans la concession faite à la
Société fermière, Charles III exigeait que le Casino fût construit sur
le plateau des Spelugues.
Il caressait depuis longtemps le rêve d’élever une ville nouvelle en
face de sa vieille cité. Il n’avait plus qu’à laisser faire. La maison
de jeu dominerait le promontoire et bientôt se grouperaient autour les
somptueuses habitations.
Ce promontoire n’était pas comme on le croit généralement un aride
rocher. On lui donnait le nom d’Élysée Alberto, en souvenir de Carlo
Alberto, père de Victor-Emmanuel, qui, en 1828, avait prêté des
escouades de forçats au prince de Monaco pour tailler dans le roc les
routes de Roquebrune et de Menton. Il appartenait alors au gouverneur de
la Principauté, le comte Rey, qui, ayant pris ces mêmes forçats à sa
solde pour charrier des terres, transforma ce plateau dépouillé en un
riche jardin. Il était donc couvert de vignes, de citronniers, lorsqu’il
le céda à la Société du Casino.
Le principal fermier des jeux, un nommé Lefebvre, comprit le parti qu’on
pouvait tirer de l’achat de ce terrain placé dans une situation
merveilleuse, mais il fallait des sommes considérables. On se mit à
l’œuvre, cependant, et, le 13 mai 1858, on posait solennellement la
première pierre du nouvel établissement qui prenait dès lors le nom de
_Monte-Carlo_.
Mais les dépenses dépassèrent de beaucoup les devis; les travaux ne se
continuaient qu’avec lenteur; Lefebvre et ses associés, Grillois et
Jagot, découragés, allaient renoncer à leur entreprise, lorsqu’un beau
matin, un étranger se fit annoncer.
On était au 31 mai 1863.--J’ai entendu dire que vous aviez l’intention
de vous défaire de votre concession? demanda-t-il sans autre préambule.
Lefebvre, pris à l’improviste, ne répondit pas.
Le visiteur était François Blanc, alors fermier des jeux de Hombourg. Il
ouvrit son portefeuille, en tira trois bons sur la Banque de France.
--J’en offre dix-sept cent mille francs. Cela vous va-t-il?
Lefebvre hésitait.
--Réfléchissez, ajouta Blanc. Je déjeune à Monaco. Je repars ensuite
pour Nice, et je veux conclure avant mon départ.
Les trois tenanciers se décidèrent, signèrent l’abandon de leur
propriété, de leurs privilèges, avec le consentement de Charles III.
* * * * *
Ce qui poussait le fermier de Hombourg à cette rapide acquisition, c’est
que l’empereur Guillaume se préparait à demander au Reichstag la
fermeture des maisons de jeu de l’Allemagne, et le résultat en était
prévu.
Maître de Monte-Carlo, François Blanc dirigea les travaux avec une
activité et une largeur de vue inconnues à ses devanciers. Il avait créé
un Éden d’été dans la Prusse rhénane: il fit un Éden perpétuel de la
principauté monégasque. Sachant qu’il faut semer pour récolter et que
moins on épargne la graine, plus lourde est la moisson, il jeta l’or à
poignées avec une audace de jeune, une prodigalité qui semblait de la
folie, car quinze millions étaient déjà engloutis avant de produire un
centime.
Mais le hardi spéculateur ne se décourageait pas; il semait en terre
féconde. Homme extraordinaire, lord Brougham le considérait avec raison
comme l’un des plus habiles financiers de France, tant il l’avait étonné
par la simplicité et en même temps la profondeur de ses prévisions et de
ses calculs.
Il n’en faudrait pour preuve que cette admirable machine de hasard et de
précision, à la fois si simple et si compliquée, qui défie toute
tricherie, se prête à toutes les combinaisons et les déjoue toutes,
attirante, endiablée, fatale, machine perfectionnée par lui, où vont se
brûler comme les phalènes à la flamme d’une lampe les chercheurs de la
Toison d’or; intellectuels ou cerveaux vides, consciences lâches ou
cœurs hautains. Le père de famille y porte les épargnes du foyer; la
matrone, talonnée par l’âpre désir du lucre, se sent prête à vendre pour
le numéro sortant la chair de sa fille à peine pubère; le gueux y
complète sa ruine et, ô sainte revanche! équilibre et justice des
choses, le tripoteur gonflé de banknotes en sort vidé comme un raisin
sec.
Et l’argent volé, et l’argent gagné, et le contenu lentement amassé du
bas de laine improductif également fondu dans le cylindre, reprennent
par la canalisation du vice les grands chemins de la circulation.
II
Le jeu effréné qu’on joua pendant le système de Law, a plus fait
pour le nivellement des classes que toutes les doctrines de nos
soi-disant philosophes.
(Charles VIRMAITRE.)
Il en est de la roulette comme des courses de taureaux,--je parle des
vraies où le sang coule;--on commence par crier à l’immoralité, à la
barbarie, puis l’on prend place dans l’amphithéâtre, pour se rendre
compte, juger _de visu_, maudire en connaissance de cause. On en sort
écœuré mais ému, sinon «empoigné».
On y retourne pour s’indigner encore, une fois, deux fois, dix fois; et
l’on finit par prendre un abonnement.
Combien ai-je entendu de paisibles bourgeois lancer de furieuses
apostrophes contre les jeux de hasard et, après la diatribe, courir
risquer leur pièce de cent sous! Ainsi, ce brave pasteur calviniste, ou
luthérien, ou anglican,--tous de même farine,--dont parlait Edmond
About, qui, parti pour Bade dans le but de recueillir les matériaux d’un
sermon terrible destiné à terrasser «l’hydre du jeu», fut trouvé escorté
de sa femme et de sa demi-douzaine de filles, carton dans une main et
épingle dans l’autre, à la table de «trente-et-quarante», pontant avec
rage et pointant les coups. Et au retour au bercail son sermon fut
d’autant plus pathétique qu’il s’était fait ratisser 1.500 florins!
La congrégation entière pleura, mais les plus abondantes larmes
coulèrent à son foyer. De repentir d’avoir joué? Vous n’êtes pas assez
naïfs pour le croire. Non, de chagrin d’avoir perdu. Car, de même qu’il
y a deux morales dans la société, celle du riche et celle du pauvre,
pour toutes les justices deux poids et deux mesures, et une quantité de
vérités en deçà de la montagne qui deviennent mensonge au delà, il y a
au jeu la morale de celui qui gagne et la morale de celui qui perd.
Tous ces farouches apôtres, don Quichottes de vertu, appartiennent plus
ou moins à la catégorie de ce Paschasius Justus, homme docte, sage et
nourri de «haulte graisse», qui vers le milieu du XVIe siècle publia un
fort beau livre intitulé _Moyen de se guérir de la passion du jeu_,
lequel livre ne guérit personne, pas même lui, car il perdit dans un
tripot le produit de son œuvre, vendit, pour jouer, ses
hauts-de-chausses et mourut à l’hôpital.
Entendons-nous sur le mot _morale_. Aux yeux de certains puritains,
aussi étroits que les sectaires politiques, il n’y a qu’eux de moraux
dans le monde. Hors de leur petite chapelle pas de salut. N’y a-t-il
pas, à l’heure qu’il est, toute une catégorie de bons pasteurs anglicans
qui, tout en plantant dévotement chaque année un enfant à leur épouse,
déclarent les devoirs conjugaux qu’ils rendent si pieusement, une
révoltante immoralité, s’ils ne sont accomplis d’une façon spéciale,
leur façon à eux: à savoir, un vêtement de nuit particulier qui, tout en
permettant d’obéir scrupuleusement au commandement biblique: «Croissez
et multipliez», empêche de goûter des joies trop vives, les yeux d’être
_choqués_ de spectacles trop excitants, et sauvegarde ainsi la modestie
des pudiques conjoints!
Vous m’appellerez sacristain et papiste, si vous le voulez, mais j’aime
mieux mon curé qui couche bravement et sans appareil avec Jeanne,
Jeannette ou Jeanneton.
J’ajouterai que nombre des contempteurs du «divin carton» sont des
«fumistes» qui maudissent le jeu à quinze centimes la ligne, mais dont
les articles seraient également éloquents si dans la boutique d’à côté
on leur offrait vingt centimes pour tartiner des dithyrambes en faveur
du tapis vert.
Comme les avocats en renom, ils plaideraient le pour et le contre avec
une égale vigueur. Je passe sous silence, bien entendu, ceux qui ne font
de leurs vertueuses récriminations qu’une question de chantage.
* * * * *
Il faut être bien heureux en amour ou en ménage, c’est-à-dire unir la
vaillance d’Hercule à la beauté d’Apollon, pour être malheureux la
première fois qu’on approche du tapis vert.
Presque toujours le débutant justifie le proverbe «aux innocents les
mains pleines». Et c’est la fatale amorce!
Cette petite boule d’ivoire qui tourne, saute et bondit, est le farfadet
moqueur qui vous attire, vous tente, criant au fond de vous-même la
couleur ou le numéro qui va sortir. Les possédés l’appellent
l’_Inspiration_!
Vous gagnez un coup, deux coups, trois coups... C’est le moment, comme
on dit en France, de _filer à l’anglaise_, et en Angleterre de _prendre
un congé français_; en d’autres termes, de ramasser son argent et de
déguerpir sans tambour ni trompette. Mais peut-on s’arrêter en si bonne
voie? Il faut suivre la veine, écouter l’inspiration, ponter, ponter.
Mais la déveine est venue. Vous voulez rattraper votre gain qui fuit,
jurant de repartir aussitôt, mais le gain est déjà loin et voici le
capital qui commence à fondre.
Avertissement plus certain que les présages des vieux augures! Ce serait
encore l’instant de gagner la porte, c’est précisément celui où l’on
s’obstine à rester jusqu’à ce que le râteau vous ait raflé votre dernier
écu.
La roulette a cela de bon, d’ailleurs, qu’elle marche rondement. L’on
est vite fixé sur son sort, et l’on ne gaspille pas la moitié de son
temps, comme aux cartes, à battre, rebattre, couper, donner et mal
donner.
* * * * *
Quelquefois, de pauvres diables y ramassent de grosses sommes. On en
cite qui sont devenus riches en quelques tours de cylindre. «C’est là,
dit plaisamment Carle des Perrières, que le ponte légendaire a gagné sur
le 13 ou sur le 36 un château sur le Rhin ou une ferme en Beauce, avec
sa dernière pièce de cent sous.»
Mais, rien ne doit étonner en cette terre des féeries. Tout y arrive,
les gains les plus fantastiques comme les désastres les plus complets.
Les prudents, entre les favorisés, partent pour ne plus revenir. Sans
nulle vergogne on peut _faire Charlemagne_. Mais, ces sages, combien
sont-ils? Les autres, plus avides, à mesure qu’afflue l’or, en veulent
davantage, et toujours, et toujours, jusqu’à ce que la _rouge_ ou la
_noire_ leur reprenne avec usure ce qu’elle leur avait si largement
prêté.
Bah! on revient, on revient quand même, poussé, entraîné. En quelque
lieu lointain qu’on habite, sur les flancs du Caucase ou sur les rives
du Mississipi, d’un coin silencieux de province ou dans le fracas des
métropoles, on entend bruire le tintement des pièces, le roulement du
cylindre et l’appel du croupier:
_Messieurs, faites vos jeux!_
Et l’on prend le train ou le paquebot, en chantant avec Paul Arène:
Je vais à Monte-Carlo,
Où j’ai vu se lever sur l’eau
La lune ronde,
Laquelle, à mes yeux éblouis,
Apparaissait comme un louis
Doublé dans l’onde.
Au bord d’un abîme d’azur,
J’ai cheminé, le pied peu sûr.
J’ai fait mes frasques
Le long des fabuleux rochers
Où se rôtissent, accrochés,
Les Monégasques.
Et là, parmi les grands cactus,
Les aloès tordus, pointus,
En fer de pique,
J’ai cru voir passer les turbans
De mes bons vieux aïeux, forbans
Venus d’Afrique.
III
Quand on gravit pour la première fois la route un peu raide qui conduit
de la Condamine au féerique plateau des Spelugues, l’on ne manque pas
d’être surpris du déploiement extraordinaire de forces policières pour
un aussi petit État: carabiniers, gardes, surveillants, agents en
uniforme ou en bourgeois, non seulement entourent le Casino d’un cordon
de sûreté, mais arpentent incessamment les chemins, la place, les
avenues. On se demande si quelque crime atroce ne vient pas d’être
commis; si un décavé n’a pas assassiné un chef de partie et coupé six
croupiers en petits morceaux. Le scélérat a, sans doute, échappé aux
recherches, et c’est pourquoi, ascendant ou descendant les marches du
péristyle, traversant l’atrium, pénétrant dans les salles, on est
examiné par tant d’yeux défiants, et avec une si scrupuleuse attention
qu’on s’inquiète. Les soupçons ne pèsent-ils pas sur vous? N’avez-vous
pas été signalé par un perfide ennemi, un policier maladroit ou un
mauvais plaisant? Ces préposés aux portes, ces larbins bleus à mine
sombre, ces sergents silencieux embusqués dans les coins, ces gendarmes,
ne vont-ils pas se ruer tout à coup sur vous, _coram populo_, en criant
à l’unisson: «Nous le tenons!» et exiger l’inspection immédiate de vos
papiers, tout en se livrant à la visite minutieuse de vos poches?
Dans les jardins, même surveillance. Des agents espionnent les allées,
explorent les bosquets, les bancs, les touffes tropicales, l’œil et
l’oreille au guet, comme ces membres de la _Société de vigilance pour la
suppression du vice_ que l’on voit rôder le soir dans les parcs de
Londres, à la piste des outrages aux bonnes mœurs, et qui, lorsqu’ils
surprennent quelque imprudent trop pressé se soulageant contre un arbre,
le traînent incontinent au poste, fiers comme Titus de n’avoir pas perdu
leur journée.
Si cette police est parfois tracassière pour les amants de la solitude
qui, plus sensibles aux séductions d’une prunelle noire ou bleue qu’à
celles du tapis vert, viennent roucouler à deux dans les réduits de
l’Éden aux senteurs capiteuses, si elle gêne et intimide le nouveau
débarqué, l’on ne peut cependant blâmer l’administration montécarlienne
de cet excès de prudence. Trois à quatre cent mille étrangers visitent
annuellement la Principauté, c’est-à-dire les salons de jeux. Or, sur ce
nombre, je ne crois pas trop m’aventurer en estimant à cinquante mille
celui des filous et des rastaquouères. Au cercle de Monte-Carlo, comme
dans tout cercle de ce genre, où l’on est admis sur la simple
présentation d’une carte, le _grec_ pénètre sous les formes les plus
correctes. Il y a le grec marquis, le grec ancien colonel ou major de
table d’hôte, le grec homme de lettres, le grec mylord, le grec prince
russe, le grec baron allemand, le grec comte italien, et le roi des
grecs: le grec polonais.
Rien donc d’étonnant que les préposés à la sûreté publique semblent
vouloir déshabiller de l’œil tout nouvel arrivant. Ces dehors de
gentleman ne cachent-ils pas une conscience de laquais? Ces fourrures de
boyard ne couvrent-elles pas une défroque de forçat? Ce ruban d’honneur
n’orne-t-il pas la boutonnière d’un escroc?
Êtes-vous un simple curieux, un joueur naïf, un débutant, un
«systémier»? Venez-vous simplement hasarder un louis sur le tapis, ou y
vider votre portefeuille? essayer de faire sauter la banque, et vous
faire sauter la cervelle ensuite? ramasser les pièces égarées sur les
tables, ou celles enfoncées dans les poches? réclamer une «mise» non
posée, et vous emparer de la masse du voisin? Toutes questions que les
agents du Casino se posent.
S’ils vous voient pendant une semaine, deux semaines, un mois, ils
paraissent surpris mais rassurés. Parfois même, ils vous font un petit
signe de tête amical, tout en ayant l’air de dire: Toujours lui! Ça dure
bien longtemps! Pas encore décavé! Quel veinard!--Bah! répond un
camarade, il est venu risquer cent sous. Il a gagné un «numéro plein»,
et il fait durer le plaisir.
* * * * *
Autant presque que le chiffre des policiers s’élève celui des moines.
L’éducation de la jeunesse est entre leurs mains, et il s’échappe chaque
année des cages sacerdotales grand nombre de moinillons, hirondelles de
sacristie, qui vont annoncer sur terre et sur mer le printemps spirituel
et les vertus théologales.
Il y a le Collège français de Saint-Charles, aménagé par un personnel de
prêtres sous la direction de l’évêque; le Collège italien de la
Visitation, dirigé par les jésuites; l’École apostolique, qui leur
appartient également, sans compter les écoles primaires conduites par
des frères et des sœurs, sous leur haute direction. Quant aux jeunes
demoiselles, elles sont confiées aux soins des Dames de Sainte-Marie,
proches parentes des révérends pères. La liste ne serait pas complète et
la couleur italienne manquerait si je n’y ajoutais quelques capucins,
que l’on voit tout à coup surgir, poudreux et suants, au coin des rues
ensoleillées.
Le Collège de la Visitation, le principal de l’endroit, est un ancien
couvent de moines fondé par Louis Ier et sa femme, Charlotte, fille du
maréchal Antoine de Grammont, pour racheter leurs péchés, affirme
l’histoire.
Mais l’histoire est une grande menteuse, au dire même du jésuite
Hardouin, et je lui préfère de beaucoup la chronique, qui, moins
officielle et moins pompeuse, est par cela même plus véridique.
Or, d’après la chronique de Monaco, le couvent ne fut que le prétexte
d’un petit gynécée à portée du prince, qui se réservait spécialement
l’apostolat des recluses.
Parmi les aimées connues de cet émule au petit pied du vert galant Henri
IV, on cite la célèbre Hortense de Mancini, qui, exilée de France pour
ses cascades, se réfugia à Rome. Louis de Grimaldi l’y suivit et même la
poursuivit à Londres, où il disputa ses charmes au royal amant de Nelly
Gwynn.
Ce n’est pas que je fasse un crime à ces grands de la terre de giboyer
et braconner comme de simples vilains en chasses prohibées; chacun prend
ses plaisirs où il les trouve et cherche comme il peut sa petite part de
bonheur dans cette vallée de misères et de larmes; mais, où le prince
Louis me déplaît, c’est qu’après les scandales d’une jeunesse et d’une
maturité des plus orageuses, usé et vanné, il fut pris de rage de vertu.
C’est la coutume, me direz-vous: «quand le diable devient vieux, il se
fait ermite». Mais, le diable fut toujours mauvais modèle à imiter.
Donc, atteint avec les courbatures du mal de pruderie, il se mit à
éditer un code draconien qui eût fait frémir le vertueux et rigide
sénateur Bérenger lui-même.
Ce code, que donne Métivier dans son _Histoire de Monaco_, porte la date
de 1678, et mérite d’être cité, ô lecteurs bénévoles, pour votre
édification à tous. Bonnes gens que nous sommes, félicitons-nous de
n’avoir pas vécu sous la verge du pieux Louis; nous eussions passé, vous
et moi, un vilain quart d’heure. De vous, je n’affirme rien, mais, pour
moi, j’en suis sûr, et je cherche vainement parmi mes plus chastes
connaissances s’il en est une seule qui eût échappé à la chiourme ou à
la corde. Fourrager dans les bosquets de Cythère était puni à l’égal du
larcin. L’adultère, selon l’âge, entraînait pour l’homme les galères ou
la mort. Quant à la femme, le code est muet. On la livrait, sans doute,
à la justice secrète des capucins qui la faisaient prompte et bonne. Les
auteurs, colporteurs ou simplement chanteurs, de chansons légères
étaient passibles de peines _extraordinaires_--ce mot fait rêver--ou de
mort, selon la gravité du cas.
On le voit, il n’en eût pas resté beaucoup de vivants parmi nos
fabricants d’ariettes.
* * * * *
Sur ce rocher chauffé des ardeurs solaires, enveloppé de l’émolliente
brise, la vertu devait être, cependant, aussi difficile qu’ailleurs, et
à l’heure actuelle les petites Monégasques ne me paraissent pas engluées
d’une pruderie repoussante et farouche. De plus, elles sont jolies et
l’on peut leur appliquer ce que Jean d’Anton disait, au temps jadis, de
leurs voisines de la Riviera: «Elles sont de moyenne et rondelette
stature, assez bien charnues, moult fraîches et blanches. En allure, un
peu altières et fiérettes, en attraict benignes, en accueil gracieuses,
en amour ardentes, en parler fécondes, et sçavent dégaudir si bien leur
leçon que rien ne leur en fault apprendre.»
Ne vous étonnez donc plus de rencontrer tant de moines, gens friands,
délicats et appréciateurs du beau sous toutes ses formes,
Là, sur cette rive embaumée,
Où, groupés au vallon riant,
Les beaux arbres de l’Orient
Semblent tous murmurer l’antienne
De la jeune vierge chrétienne,
Remplissant les bois d’alentour
De parfums, de fleurs et d’amour.
CHAPITRE III
LA ROULETTE
I
Le vin, la colère et le jeu nous montrent tels que nous sommes.
(_Apophtegme des joueurs._)
Le jeu des osselets, d’après un vieux dicton, est un jeu d’enfants; les
échecs, un jeu de moines; le trictrac, un jeu de malades; les dés, un
jeu de coupeurs de bourse; les quilles, un jeu de manants; le loto est
pour les jeunes filles et les boutiquiers retirés. Le billard, autrefois
appelé «noble», est devenu le passe-temps des commis voyageurs. Les
cartes sont le jeu de tout le monde.
La roulette, relativement moderne, n’a pas encore été classée, mais
écoutez ce qu’en pense un expert:
«Violente, endiablée, fatale lorsqu’elle s’empare d’un être humain, elle
ne le quitte plus; sur dix joueurs de roulette, neuf ont eu ou auront un
bon commencement d’aliénation mentale. C’est la distraction favorite des
illuminés; les femmes l’adorent presque toutes; avec elles, ceux qui lui
fournissent le plus de victimes sont les Italiens et les Russes; vous le
voyez, les nations superstitieuses.»
On demandait un jour à François Blanc s’il donnerait volontiers sa fille
à un joueur.
--A un joueur de trente-et-quarante, peut-être, répondit-il; à un joueur
de roulette, jamais.
Faut-il en conclure que la roulette est le jeu des fous?
C’est en tous cas, écrivait Adolphe Belot, le jeu le plus affolant qui
soit au monde.
«De vieux endurcis, qui savent garder leur sang-froid à l’écarté, au
baccara et au trente-et-quarante, se passionnent, s’enfièvrent devant ce
tapis chargé de numéros, ce cylindre, cette machine tournante. Ils
s’asseyent avec l’intention bien arrêtée de jouer les chances simples,
les chances raisonnables: rouge, noir, passe, manque, pair, impair, et
bientôt les voilà qui courent aux sixaines, aux transversales, entourent
de louis les numéros, les nourrissent, les nourrissent toujours jusqu’à
ce que leur nourrisson les mange.»
* * * * *
Axiomes bien connus de tout joueur prudent: «Il ne faut pas s’attacher à
la table. Le ponte obstiné est perdu. Ceux qui «manquent d’estomac»
doivent éviter de prendre un siège.»
--Est-il assis? demandait simplement François Blanc quand on lui
annonçait qu’un ponte faisait passer à lui les capitaux de la banque.
--Oui.
--Eh bien, pas d’inquiétude. Il nous les rendra.
Et c’est ce qui arrive huit fois sur dix.
Mais s’il est difficile de s’arrêter dans le gain et de dire en face du
tas d’or et de banknotes grossissant: «J’en ai assez», il l’est plus
encore dans la poursuite de l’argent qui file. Blanc, maître en la
matière, l’expérimenta à ses dépens. Grand joueur lui-même, il avait
appliqué au jeu son esprit pratique, avant de se servir de la folie des
joueurs.
Des systèmes plus ou moins infaillibles, combien en étudia-t-il? Y
avait-il foi? Modérément, sans doute, mais on raconte qu’en certaines
circonstances il en livra le secret à des amis malheureux, qui le mirent
à profit contre sa propre roulette. Devenu vieux, par principe, il ne
jouait plus.
Un jour, cependant, se trouvant en villégiature à Wiesbaden avec sa
femme, celle-ci prit fantaisie d’un parasol exposé dans une de ces
luxueuses petites boutiques qui avoisinent les casinos et où l’on paie
tout objet le triple de sa valeur, et l’ombrelle, qui valait 25 francs,
lui fut comptée 80.
L’on a beau être millionnaire, l’on n’aime pas être filouté; après
quelques paroles aigres, comme il s’en échange entre conjoints, le mari
se dit qu’il serait bien sot de ne pas rattraper l’argent gaspillé par
sa femme.
On était à la porte du casino. Quoi de plus facile? En quelques tours de
cylindre les 80 francs rentreraient dans sa poche, et il aurait
l’ombrelle pour rien.
Il s’approche d’une table, met deux louis sur la noire. Rouge! Quatre
louis à rouge; la noire reparaît. Il reponte, reperd, enrage, s’entête.
Un billet de 500 francs s’éclipse, un de 1.000 le suit. Le chef de
partie, attentif et obséquieux, fait apporter une chaise au célèbre
tenancier. Blanc s’asseoit, il est perdu. En avant, la fameuse
martingale! mais il est trop tard pour l’oser; les billets de mille
succèdent aux billets de cent, et comme eux se sont fondus. Blanc oublie
l’heure du dîner, il court après son argent; les quatre louis de
l’ombrelle se sont centuplés. Son portefeuille est vide. Il emprunte
50.000 francs à la banque. Ils rejoignent les camarades. Onze heures
sonnent, «les trois dernières, messieurs». Il se lève enfin, mais raflé.
L’ombrelle de sa femme lui coûte 91.000 francs. Le lendemain il se
sauvait de Wiesbaden.
Dans son livre, _Paris qui Joue et Paris qui Triche_, Carle des
Perrières raconte qu’il connut végétant à Nice un grand d’Espagne, qui
avait perdu sa haute situation et sa fortune pour courir après quatre
louis qu’un _grec lui avait volés_ à l’écarté!
II
Balzac a écrit quelque part que la Providence (!) a posé le dégoût à la
porte de tous les mauvais lieux. Il faut en rabattre. Dégoût pour ceux
qui sortent décavés, non pour ceux qui entrent, car personne
n’entrerait. Donc, étant donné qu’aux yeux des puritains toute maison de
jeu est un mauvais lieu, nous voici en face du Casino, entrons-y
gaiement et passons dans les salles.
Rien d’intéressant comme d’examiner les tables garnies de pontes. Sous
le calme apparent de la surface, des tempêtes s’agitent sous ces crânes,
des sarabandes battent dans ces poitrines! Du premier coup, vous
distinguez le joueur victorieux de celui qui court à la défaite finale;
le spéculateur qui cherche sa matérielle, de l’illuminé qui attend
l’inspiration; l’emballé, le peureux, le toqué, le riche, l’avare, le
besoigneux. Et presque tous s’efforcent de rester impassibles. Mais
entre les joueurs, les plus beaux sont les Anglais,--je parle du
gentleman et non du _cad_, déposé là par l’agence Cook, et qui se
comporte en portefaix,--les classes inférieures, d’ailleurs, sont dans
tous pays plus ou moins démonstratives,--mais l’Anglais bien élevé
conserve dans le gain comme dans le décavage la correction immuable, au
contraire des races latines, exubérantes dans la douleur comme dans le
plaisir.
On connaît le célèbre tableau d’Hogarth, représentant un tripot. Le feu
prend à la taverne, les flammes lèchent déjà les lambris de la salle, le
guet fait irruption. Mais de la flamme, de la fumée, des sergents, les
joueurs ne voient, ne sentent, n’entendent rien: le tapis vert les
hypnotise; ils continuent fiévreusement la partie.
Il y a quelques années, un colonel anglais, trois jours durant,
s’acharne contre l’effroyable déveine; le quatrième il jette ses
derniers louis, que ramasse le fatal râteau. Alors, froidement, sans un
mot, sans bouger de sa chaise, il tire de sa poche un revolver, et, le
coude appuyé sur la table, se fait sauter la cervelle. Grand brouhaha.
Ses voisins s’écartent horrifiés. On enlève prestement le cadavre, on
ramasse les débris du crâne, la bouillie cérébrale, on lave le sang,
tandis que les pontes, femmes comprises, se gardent de quitter leurs
places, de peur que d’autres ne s’en emparent, et une dame mignonne et
jolie, tournant ses louis sous ses doigts, frappant nerveusement du
pied, murmurait avec impatience: «Ce monsieur aurait bien pu aller se
tuer plus loin.» Cinq minutes après, la voix du croupier s’élève
impassible: «Messieurs, faites vos jeux.» Et l’on n’entend plus que le
bruit sec de la petite boule bondissant sur le cylindre.
Tous heureusement ne prennent pas si tragiquement les pertes. Le baron
de Hom, qui en 1869 vit fondre en une seule nuit à Bade plus de 300.000
livres sterling et compléta sa ruine en voulant se refaire, nargua le
sort en se contentant de changer la vieille devise de sa famille: _Cave
Deum_, en celle-ci, plus en rapport avec sa situation: _Décavé de Hom_.
La plupart des décavés attendent patiemment le retour de la fortune. Ils
savent qu’un coup heureux suffit et n’abandonnent jamais l’espoir. Ils
suivent le précepte espagnol: «Lorsque tu n’as plus d’argent, ne
t’éloigne pas de la maison de jeu», et fréquentent assidument les
salles. Le hasard est émaillé de surprises. C’est un ami qui survient à
point pour vous prêter le louis sauveur, un _orphelin_ égaré, que
_pieusement on recueille_[1]; une pièce ramassée sous un banc.
[1] On appelle _orphelins_ les pièces que personne ne réclame. Le fait
arrive assez fréquemment. Des joueurs pontant sur plusieurs chances
à la fois, oublient quelquefois où ils ont ponté. La mise reste sur
le tapis et le ramasseur d’orphelins s’en empare. J’ai vu à une
table de roulette payer un maximum à un joueur qui n’avait pas ponté
et le déclarait, mais l’enjeu était devant lui, nul ne le réclamant,
le chef de partie le lui attribua.
J.-J. Rousseau n’admettait qu’une excuse pour l’homme qui franchit la
porte d’une maison de jeu: c’est lorsque entre lui et la mort il ne
reste que son dernier écu. Mais Rousseau, lourd Génevois et protestant
atrabilaire, ne comprenait et n’excusait que les passions qu’il avait
lui-même éprouvées.
Le vrai joueur ne se tue pas, car s’il n’a pas toujours un écu en poche,
il lui reste, je le répète, l’espérance qui le garde de male mort.
CHAPITRE IV
SORCIÈRES ET PONTES
... Des vieilles femmes... beaucoup de vieilles femmes.
(Adolphe BELOT.)
La physionomie des femmes est entre toutes curieuse. En général, la
joueuse, je parle de la joueuse de profession, et non de celle qui
s’asseoit par hasard devant le tapis vert, perd, même quand elle est
jeune, les gracieux attributs de son sexe ou du moins les charmes
attribués à son sexe: candeur, générosité, douceur, bienséance. Tout
cela reste sur les banquettes de l’atrium où elles oublient quelquefois
leur progéniture: «Attends-moi cinq minutes, le temps de jeter un coup
d’œil sur les tables». L’enfant attend, bâille, s’endort; la mère ne
reparaît que quelques heures après.
Adolphe Belot vit un jour une petite fille de huit ans laissée depuis
plusieurs heures par son institutrice dans un coin du vestibule.
«L’enfant, dit-il, pleurait, se désolait, tandis que l’institutrice
perdait à la roulette les appointements reçus le matin, pour bien
veiller sur son élève.»
Si la femme est au jeu plus patiente, plus cupide, disons le mot, plus
voleuse que l’homme, elle est moins apte que l’homme à maîtriser ses
impressions; aussi lit-on sur ces visages boursouflés d’une malsaine
graisse, ou ravagés par le cancer rongeur des cupidités, sœurs de la
rapine, tous les vices qu’engendre l’âpre soif du gain.
* * * * *
Autour des verts tapis, des visages sans lèvre,
Des lèvres sans couleurs, des mâchoires sans dent,
Et les doigts convulsés d’une infernale fièvre
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant.
C’est le vilain tableau qu’en traçait Baudelaire; il est vrai qu’il
parle d’un tripot. Aux tables de Monte-Carlo, il n’est pas que des
visages sans lèvres. Bouches roses et dents blanches ne s’y comptent
plus; mais si les jolies femmes abondent, si d’aimables essaims
papillonnent autour des tables, les vieilles s’y rencontrent en
bataillons pressés.
Ayant renoncé à l’espoir de soutirer un louis au ponte le plus ahuri,
elles prennent d’assaut les tables dès l’ouverture, et ne vident la
place que vidées elles-mêmes ou satisfaites de la journée. Brûlées,
fatiguées, avachies, désexées, déteintes, leur œil ne s’allume qu’au
bruit du roulement du cylindre, et malgré le masque du visage, on devine
les pulsations du viscère qui ne bat plus que pour la pièce de cent
sous.
Des tables entières sont garnies de ces Parques; on dirait du banquet
des Euménides. Chaque siège est occupé par une furie, tandis que le
croupier, exclusivement flanqué de ces jupes, leur lance
imperturbablement l’appel traditionnel: «Messieurs, faites vos jeux!»
Ces sorcières, pour la plupart vieilles gardes en réforme, n’ont que la
roulette pour vivre. Unique ressource de leur peu respectable
vieillesse, elles la ménagent sagement; les chocs et les chutes de la
fatale pente quinquagénale leur ont enseigné à mettre un frein à leurs
antiques convoitises.
Elles savent que le mieux est l’ennemi du bien et que roitelet en main
est préférable à pigeon qui vole. Chacune d’ailleurs a son système qui
peut s’expliquer en un mot: «Prudence», et sachant combien la fortune
est capricieuse elles déménagent au premier gain.
De telles femmes, disait La Bruyère, rendent les hommes chastes.
* * * * *
Ah! ce ne sont pas elles qui songent à faire sauter la banque, cette
chimère caressée des naïfs; mais, par contre, la banque non plus ne les
fera jamais sauter. Loin de gagner sur elles le moindre fifrelin, la
Roulette, bonne fille, les entretient modestement. J’en sais plusieurs
douzaines installées le long de la Côte d’Azur défrayées par le tapis
vert. Elles habitent Menton, la Condamine, les Moulins, Saint-Raphaël,
San-Remo, Nice,--surtout Nice,--et les trains du littoral en amènent et
en emportent quotidiennement des échantillons disgracieux et variés.
Rapineuses d’ailleurs, elles s’emparent volontiers de la masse du
voisin, si le chef de partie n’y prend garde, réclament avec hauteur le
numéro gagnant qu’elles ont _oublié_ de ponter, et saisissent d’une main
leste, et avec un front qui ne sait plus rougir l’enjeu du petit jeune
homme timide qui n’ose trop protester.
Croupiers, inspecteurs, vieux joueurs, agents et garçons de salle les
connaissent et savent quelques chapitres de l’histoire de leur vie:
généralement une longue chronique scandaleuse abondamment farcie,
souvent augmentée de deux ou trois causes grasses et parfois relevée au
piment d’un drame où le sang a coulé.
* * * * *
Le Dr Véron raconte dans ses _Mémoires d’un Bourgeois de Paris_, que les
tripots du Palais-Royal furent, après les Cent-Jours, fort achalandés
par des escouades de dames entre deux âges qui se disaient veuves de
colonels et de généraux tués à Waterloo. Elles servaient d’amorce aux
provinciaux et aux petits jeunes gens, amateurs des femmes mûres.
Quelques-unes, d’ailleurs, étalaient de beaux restes, et celles dont les
restes n’étaient plus que des ruines suppléaient à cette insuffisance
par des récits touchants, versant sur le jabot de Chérubin des larmes
apéritives que leur arrachait le souvenir des malheurs qu’elles avaient
_évus_. Mais, c’était des appeaux tendus par l’entrepreneur du brelan,
tandis que les Sorcières de Monte-Carlo travaillent pour leur compte.
Les premières prenaient ou recevaient des sobriquets significatifs qui
aidaient à les reconnaître et contribuaient à leurs succès.
On voyait _La Bérésina_, dont de brillants pelotons d’officiers à pied
et à cheval avaient jadis rompu la glace, _La Belle Polonaise_, _Le Joli
Sapeur_, _L’Ancienne à Murat_, _Le Pont-d’Arcole_, sans doute à cause
des difficultés qu’éprouva le premier vainqueur à en forcer le passage
en face d’une imposante batterie.
Les Sorcières de Monte-Carlo sont les dignes filles de leurs aïeules du
Palais-Royal.
J’eus la bonne fortune de m’introduire, non dans l’une de ces places
démantelées, mais dans la confiance d’un vieux ponte, voisin de table
d’hôte, qui en remerciement de quelques louis qu’il se hâta d’aller
perdre, voulut bien me servir de cicerone dans cette galerie de
portraits macaroniques et mélodramatiques et me pointer les figures les
plus familières de cette vivante _Olla Podrida_ où jeunes princes,
vieilles portières, duchesses, courtisanes, pick-pockets, banquiers,
miséreux, banqueroutiers, magistrats, généraux et sous-lieutenants,
Vénus, et Alecto, se coudoient, se pressent, se poussent, mêlés,
confondus sous le sceptre du croupier, le râteau égalitaire.
Je doute cependant que celles qu’on me désignait aient accepté leurs
surnoms de bonne grâce...
Oyez plutôt:
«La veuve des Pendus»; «la Sorcière du Mont Vésuve»; «la Vendeuse
d’Anges»; «la Noyée»!
Voici «la Bouée», grosse commère toute ronde, appelée ainsi soit à cause
de sa corpulence, soit parce qu’on la voit reparaître gonflée et
épanouie après les plus complets décavages, surnageant au milieu des
tempêtes et du flux et reflux des marées fatidiques.
«La Femme aux quarante Crimes», quinquagénaire en deuil, à l’œil dur, à
mine sinistre. Elle va de table en table jeter ses louis sur des numéros
qu’elle nomme d’une voix stridente, semblant les évoquer de quelque
chaudron où ont bouilli des tas de petits enfants.
Elle gagne, perd avec une impassibilité égale. Cherche-t-elle l’oubli?
Quel malheur l’a frappée? Sort-elle d’un palais, d’une loge, d’une
maison centrale? A-t-elle prématurément cousu dans le linceul deux ou
trois maris trop lents à disparaître, expédié à l’aide d’un bon philtre
une demi-douzaine de collatéraux fâcheux, étranglé son vieux père,
étouffé ses enfants? Est-elle simplement une honnête dame, victime du
sort acharné? «Chi lo sa?» C’est «la Femme aux quarante Crimes». Nul
n’en sait rien de plus. Et ce qu’est la réputation! De même qu’il suffit
de crier «Au héros!» pour que la foule acclame le premier mannequin venu
et «Au voleur» pour qu’elle écharpe le plus honnête homme, de même il me
sembla, dès qu’on m’eut désigné cette mystérieuse habituée des salles,
sentir autour de ses sombres jupes de veuve une odeur d’officine
pharmaceutique, d’herbes vénéneuses, de cornues scélérates!
Cette autre mégère aux lourdes pendeloques, dont les bajoues tombent
flasquement comme des peaux de rhinocéros et qui paraît atteinte d’une
maladie de foie, fut jadis l’héroïne d’un procès célèbre. Un jeune
imbécile se brûla la cervelle à la porte de sa chambre à coucher. Elle
était rose et svelte alors, et ses yeux brillaient de l’éclat homicide.
Maintenant la graisse l’étouffe. On l’appelle «la Jaunisse» et rien que
sa vue suffirait à la donner.
Si l’âme en peine des suicidés vient errer, ainsi que nous l’enseigne
notre Sainte Mère l’Église, autour des vivants qui leur furent chers,
quel terrible châtiment!
J’ai souvent pensé que là peut-être s’allume l’enfer de tous ces morts
tragiques, victimes du mal d’amour: revoir avec leurs yeux de l’autre
monde, sans les menteuses illusions et les prismes trompeurs du nôtre,
après dix ou vingt années écoulées, parfois même après dix minutes,
l’objet cause de la catastrophe!
Et les faiblesses, et les lâchetés, et les compromis, et les
étouffements de la conscience, et la douleur des siens, et
«l’irréparable»! Et pour qui? Pour cette créature! Ah! c’était par trop
fou! Des remords, des remords pendant l’Éternité!
Voici une matrone à mine austère qui ne ponte qu’après de grandes
réflexions et l’examen minutieux d’un cahier bourré de chiffres et de
signes cabalistiques, la modeste pièce de cent sous du pauvre.
--Ce ne sont pas des signes cabalistiques, me dit mon vieux ponte, mais
des figures de son _système_.
--Elle ne paraît pas y avoir grande confiance, car elle _grimeline_
joliment.
--Vous vous trompez. C’est une martingale savante par laquelle elle est
certaine de faire fortune. Il ne lui manque que dix mille francs pour
l’expérimenter.
--Une misère!
--Bah! elle les trouvera. Avez-vous remarqué dans l’atrium une toute
jeune et très jolie blonde, quatorze ans au plus, assise solitaire sur
une banquette, ses grands yeux bleus tournés anxieux vers la porte des
salons? C’est la fille de cette respectable dame, une jeune personne
bien élevée qui ne demande qu’à tirer sa maman d’embarras. Elle cherche
pour cette digne mère un gendre, fût-il de la main gauche, pourvu qu’il
apporte dix billets de mille.
--C’est payer un peu cher un billet de cour d’assises.
--Passons alors de la blonde à la brune et avançons d’un lustre le temps
des amours. Celle-ci est de l’âge d’un très vieux bœuf; elle est aussi à
vendre ou à louer.
--Cette gamine en jupe courte, attifée comme une poupée.
--Gamine? mettez votre binocle. Voilà cinq ou six saisons que je la vois
ici et depuis au moins trois elle a droit aux robes d’adulte, mais sa
mère la maintient systématiquement dans une longue adolescence. Est-ce
pour se rajeunir? Faire reverdir le printemps dans les cœurs refroidis?
Les deux peut-être. Elle est affable et de bonne compagnie. On l’appelle
la _nourrisseuse_.
--Elle nourrit des enfants pauvres?
--Non, des numéros. Elle les entoure de tendresse, les suit avec un zèle
infatigable, les _charge_, suivant l’argot d’ici, en _plein_, en
_carrés_, à _cheval_. Ça lui réussit... quelquefois. Elle a eu des hauts
et des bas, beaucoup de hauts même. Mais elle ne sait jamais s’arrêter
quand il faut, et on la voit, de temps à autre, en quête d’un louis.
--Quel est ce chevalier de la triste figure aux longues moustaches
blanches, qui marche éclopé et fourbu comme Don Quichotte après sa
bataille contre les moulins à vent?
--Un marquis décavé. Il n’a livré de combats qu’à la roulette et ses
blessures lui coûtent plus d’un million. Il comptait en avancer un
second en ligne, lorsqu’un conseil judiciaire termina la campagne. Le
voilà logé, nourri, chauffé, habillé par les soins de ses collatéraux.
Ils poussent la générosité jusqu’à lui accorder chaque semaine vingt
francs d’argent de poche qu’il court clopin-clopant jeter sur le tapis.
Lui aussi a découvert un système infaillible pour gagner cent mille
francs par an, mais plus d’argent pour le jouer. Hélas! C’est toujours
ainsi!
Oui, continua mon cicerone, vous trouvez ici de curieux échantillons de
toutes les laideurs humaines, comme disent les moralistes, gens
d’ordinaire aussi vicieux qu’impuissants, et toutes les infirmités
morales s’y donnent rendez-vous. Tenez, vous qui avez consacré dans un
de vos livres un chapitre au bonhomme Loth, le voici justement escorté
de ses deux filles.
--Comment! ce vénérable vieillard à tête de président de police
correctionnelle!
--Quoi d’étonnant! Loth n’était-il pas quelque peu magistrat à Sodome?
Cependant rassurez-vous pour le bon renom de nos préteurs. Ce n’est pas
un magistrat mais un ancien professeur de belles-lettres qui à force
d’étudier la littérature des anciens s’est épris de leurs mœurs.
* * * * *
Vous connaissez le célèbre baron Rapineau. Le voici près du croupier
étalant sa face mafflée, son nez d’oiseau de proie et son ventre de
silène. Une rosette raccrochée dans de véreuses affaires s’épanouit
insolente et énorme sur son veston anglais. Un officier en la voyant met
la sienne dans sa poche.
Il joue gros jeu, le maltôtier. De combien de larmes et de sueurs furent
arrosés les billets volés qu’il entasse et les rouleaux d’or qu’il
éventre sur le tapis! Il perd, il gagne, il reperd. Hier, il a ramassé
cent mille francs; aujourd’hui, c’est la revanche de la banque.
Puisse la déveine continuer, gredin! Puisse-t-elle aplatir à jamais ton
portefeuille, vider la caisse que tes rapines ont remplie et l’obliger à
te cravater de chanvre! Ce sera le seul acte méritoire de ta vie.
* * * * *
Je le répète, les somptueux salons de Monte-Carlo réunissent le plus
étrange pot-pourri que l’on puisse imaginer. Toutes les nationalités y
coudoient toutes les positions sociales décemment vêtues.
Les princes et les rejetons de l’altière noblesse de la vieille Europe
s’y associent à côté des marchands de cochons de Chicago et des goujats
enrichis des Deux Mondes; le fier général y rencontre le louche
déserteur; la marquise, sa couturière; le clubman, son ancien valet.
J’ai trouvé à Monaco, écrivait lord Brougham, les spécimens de tous les
types intéressants de la civilisation. Dans l’espace d’une semaine, j’ai
parlé art avec les plus célèbres artistes, littérature avec les auteurs
les plus en renom, galanterie avec les reines des premiers salons et des
premiers théâtres de l’Europe, politique avec les plus éminents hommes
d’État...
Tous, haletant aux mêmes tables, s’enfièvrent et pâlissent sous les
mêmes cupidités, subissent les mêmes délirantes ou décevantes émotions,
secoués par l’espérance qui, selon Vauvenargues, est à la fois le plus
précieux et le plus pernicieux des biens.
* * * * *
Connaître l’angoisse qui vous saisit au roulement du cylindre ou au
moment suprême où la carte va tourner; attendre palpitant en dissimulant
ses craintes et ses espoirs; ressentir le coup aigu que donne la bille
de marbre soubresautant autour du numéro où est jeté voire dernier
louis, puis rester en suspens sur la pente et tomber dans la case
voisine; éprouver la joie excessive du gain, la plus vive de toutes les
joies; et tout cela, ces douleurs et ces ivresses successives, ces coups
de couteau au cœur, répétés cinquante fois par heure, sont plus
meurtriers que la débauche, que le labeur ingrat et dur.
CHAPITRE V
LES SYSTÉMIERS
I
L’honnête bourgeois aux mœurs paisibles, le correct fonctionnaire de
Mirecourt ou de Pont-à-Mousson, le petit rentier parcimonieux qui joue
le soir au coin du feu le loto bébête, le domino patriarcal ou l’écarté
à un sou la fiche, ceux enfin qui n’ont jamais affronté les fiévreuses
soulées de Monte-Carlo ne peuvent se rendre compte des bizarreries de la
roulette pas plus qu’ils ne comprendront celles de ses habitués.
La petite boule d’ivoire ne semble pas courir sous l’impulsion machinale
d’une poussée aveugle, livrée aux fantasques irrégularités du hasard,
mais obéir aux caprices intelligents d’un lutin moqueur qui machine
votre ruine lorsque la déveine commence à s’attacher à vous.
Ainsi, jouez sur les intermittences, c’est-à-dire alternativement sur la
_rouge_ et la _noire_, vous pouvez être certain que vos calculs seront
aussitôt déçus par une succession de _rouges_ ou de _noires_; essayez
alors les séries, les intermittences reparaîtront.
Poursuivez une couleur, un numéro, une douzaine, vous êtes perdu. J’ai
vu se ruiner à l’affût du zéro un joueur armé d’une martingale prétendue
infaillible et d’une patience sûrement infatigable.
Il attendait pour ponter que le zéro n’ait pas paru depuis 50 coups. Il
commença par gagner d’assez grosses sommes, puis, finalement, sauta. Le
zéro, après être sorti plusieurs fois de suite, ne se montra de la
journée. Il est rare qu’une douzaine soit plus de dix ou douze coups
sans venir, et, si vous avez quelques renforts en poche, vous êtes à peu
près certain en usant d’une marche prudente de les voir chaque jour
grossir; mais si vous vous emballez, la banque de Rothschild ne
suffirait pas à combler le gouffre où vous allez vous jeter.
L’ancien commissaire des jeux, de Gourlet, m’affirma avoir vu une
douzaine rester cinquante-sept coups sans se montrer.
Un vieux chef de partie me cita un numéro, le 17, je crois, qui ne fut
pas amené à une table pendant trois jours consécutifs. Dès la fin du
premier jour, tous les _nourrisseurs_ de numéro pontaient.
Ce fut bien autre chose le lendemain, on s’y précipita à l’ouverture des
salles, il y eut de terribles bousculades; c’est à qui miserait sur le
17.
Il fut si fortement chargé que les croupiers avaient peine à s’y
reconnaître; s’il était sorti la banque sautait. Le génie familier de M.
Blanc empêcha ce désastre. Les joueurs désertaient les tables voisines
pour assister à l’accouchement du 17; il ne se montra que le troisième
jour, et, comme pour rattraper le temps perdu, douze fois en moins d’une
heure. Trop tard! Les ponteurs étaient décavés. Les nouveaux venus, les
joueurs d’occasion en profitèrent seuls, mais novices ou timides en
profitèrent mal, se contentant de miser deux ou trois pièces, bagatelle
de quelques mille francs, tandis qu’un numéro _chargé_ à toutes les
chances peut d’un coup vous en donner près de cent mille![2]
[2] Le chiffre exact est de 98.540 francs.
Mais le plus intelligent de tous est cet Anglais qui, pendant toute une
année, vint, deux fois par jour, au casino, régulièrement, matin et
soir, avec, chaque fois, un seul louis en poche. Il s’approchait d’une
table de trente-et-quarante, suivait quelque temps le jeu, puis, posant
sa pièce, disait au croupier:
--Je laisse ma mise. Si je fais le maximum envoyez-moi prévenir: je vais
à la table voisine.
Et la chronique affirme qu’une fois par mois il gagnait son maximum. Sur
soixante coups, il ne lui fallait, en effet, que la chance de rencontrer
une série. Quand il eut réalisé de la sorte une centaine de mille
francs, il boucla ses malles, prit le train, et on ne le revit plus.
II
On raconte que le fameux John Law, qui fit danser tant de millions,
après avoir tout perdu dans une pirouette suprême s’en fut ensevelir la
honte de sa ruine à Venise, n’ayant gardé de sa splendeur passée qu’une
poignée de pistoles. Logé dans un grenier près du Canal, il en
descendait chaque soir pour se glisser dans un des nombreux tripots qui
avoisinaient la place Saint-Marc, et en ressortait avec les quatre ou
cinq ducats nécessaires à sa pitance quotidienne. Déjà, avant son
système financier, il avait tâté avec succès, les tapis verts de
Bruxelles, de Paris, de Turin, de Gênes, et les mêmes tripots de Venise
l’avaient vu jadis, heureux joueur, leur enlever de grosses sommes.
Maintenant, il ne risquait qu’un enjeu infime, suivant rigoureusement
une méthode invariable, et partait après quelques coups, gain ou perte.
Et c’est ainsi qu’il passa sa vieillesse, dans un galetas, vivant de
sardines, de pigeons, de macaroni, plus heureux, disait-il, que dans son
somptueux hôtel de la place Vendôme, alors qu’il était le favori du
Régent, et l’idole des Parisiens. _Sic transit gloria mundi._
Comme Law de Lauriston, quantité de moins illustres personnages, décavés
du jeu ou de la vie, mâles et femelles, viennent chaque jour chercher
sur les tables de Monte-Carlo leur quotidienne pâture. On les voit
arriver à 11 heures très précises, de Nice, de Menton, de Cannes, de
Saint-Raphaël, de Bordighera. Ils s’emparent les premiers des tables,
et, calmes, patients, attentifs, guettent le moment. Se contentant de
gains modestes, mais à peu près sûrs, ils quittent la table dès qu’ils
ont fait leur journée--ce qui s’appelle «la matérielle»,--et coulent
doucement leur petite existence aux frais du Casino.
L’administration, paraît-il, refuse maintenant l’entrée à ces parasites
du tapis vert, qui, depuis de longues années, vivaient aux frais de sa
caisse, ce qui tendrait à prouver l’axiome de Law, confirmé par
d’Alembert, qu’à part les tricheries et les voleries il est des lois
mathématiques pour combattre le hasard.
C’était aussi l’avis de Napoléon qui prétendait que le calcul finirait
par vaincre les maisons de jeu.
«Ne riez pas des joueurs méthodiques, des calculateurs, des joueurs à
système, disait François Blanc, ce sont les seuls qui pourraient être
dangereux pour la banque. Heureusement pour elle, je n’en connais pas.
Il vient toujours un moment où toutes les méthodes, tous les calculs,
tous les systèmes le cèdent à la fantaisie, qui ne tarde pas à lui
rendre ce que les combinaisons premières lui ont enlevé.»
* * * * *
Maintes fois des syndicats se formèrent pour attaquer la banque, en
suivant prudemment certaines martingales. Comme tout arrive, et peut
arriver au jeu, surtout les choses les plus invraisemblables, il en est
qui ont réussi.
C’est une association de ce genre qui, au mois de février 1891, prit à
la caisse des capitaux se chiffrant par plusieurs millions.
A côté de cela il est des défaites, et de nombreuses. Les capitaux
péniblement réunis se fondent comme durent les roses, sinon l’espace
d’un matin, mais celui de deux ou trois soirs.
On citait dernièrement un brave curé de campagne, qui, _allumé_ par un
professeur de roulette, parvint à réunir 150.000 fr., produit de ses
économies et de celles de ses plus fidèles ouailles, dans le but saint,
disait-il, de reprendre au diable l’argent des «débauchés». Que de
bonnes œuvres on allait pouvoir faire! On rirait joliment, dans la
sacristie!
Mais rit bien qui rit le dernier, et le dernier fut le diable, plus
malin que le curé. Dès la première séance, le pieux syndicat perdit
25.000 fr. «Bagatelle, dit le professeur, nous en avons vu bien
d’autres. Demain nous les regagnerons, escortés de 50.000.» Mais le
lendemain nouvelle déveine. Les deux ou trois dévotes qui avaient
accompagné l’expédition, terrifiées de ce désastre, supplièrent le curé
d’arrêter les frais. Il reprit au professeur, qui jurait qu’on allait
tout regagner, les 125.000 francs restants, et il rentra tout piteux
rendre compte du mauvais succès de l’entreprise à ses ouailles
furibondes.
* * * * *
Entre autres singuliers types, j’observais un jour un gros Allemand, aux
traits massifs. On pouvait le ranger dans la catégorie de ceux
qu’Adolphe Belot appelle les _nerveux_, ou les _ambulants_, et il était
du dernier comique. Après avoir posé sa mise, il regardait droit devant
lui; puis, entendant au mouvement ralenti de la bille que son sort
allait se décider, il jetait sur le cylindre un coup d’œil anxieux, et,
avant l’annonce du croupier, à un geste d’épileptique, à un soubresaut
comme s’il recevait un coup de pied au bas des reins, j’avais lu sa
déveine.
Alors, sans perdre une seconde, il courait à la table voisine en
murmurant d’inintelligibles malédictions. Jamais je ne le vis s’asseoir
ni ponter deux fois consécutives sur le même tapis. Il promenait sa
malchance de table en table, jouant à l’aveuglette, faisant exécuter la
ronde macabre à ses poignées d’écus. Je le suivais dans sa tournée
circulaire; il m’amusait et me navrait à la fois. Il avait débuté par
des billets, puis les louis étaient venus, et finalement ce que Gavroche
appelle les «roues de derrière».
Mais, en avançant ses dernières réserves, leur disparition rapide
apporta un changement dans l’expression de sa douleur. Plus d’injures
tudesques au sort acharné, mais un ricanement sardonique, un rictus si
douloureux que je ne songeais plus à le trouver grotesque. J’eusse voulu
le voir gagner, partir content; mais la déveine se collait à lui en
pieuvre.
Le lendemain, je le sentis près de moi. Il venait sans doute d’accomplir
son chemin de la croix habituel, en station douloureuse aux huit tables
de roulette, car il ne tenait plus qu’une pièce, un louis qu’il tournait
dans ses doigts, le dernier, évidemment, se demandant s’il allait le
risquer, jouer le tout, comme font beaucoup de décavés, ou prolonger son
malheur en quatre chapitres. Agité d’un tremblement nerveux, ses yeux
caves, brûlés, fiévreux, décelaient une nuit sans sommeil, une nuit de
désespérance.
J’étais aussi en déveine. Je poursuivais, _j’engraissais_ le zéro qui
s’obstinait à ne pas se montrer. J’avais attendu patiemment le
cinquantième coup d’après une marche prudente que m’avait indiquée
Adolphe Belot et depuis 85 coups je pontais. Mon dernier écu venait
d’être ratissé.
--Essayez le zéro, dis-je charitablement à mon homme, voici 135 fois
qu’on le passe.
Il me jeta un regard féroce comme si je voulais lui arracher son louis,
et d’un air de défi sardonique en couvrit le _un_.
--Zéro! cria le croupier.
Effaré, l’œil plein d’angoisse, il vit le râteau ratisser sa pièce,
tourna sur ses talons, et sortit précipitamment comme s’il avait le
diable à ses chausses.
Au matin, on le trouva pendu: les joueurs de l’hôtel se disputèrent un
bout de sa corde. «Quel bonheur!» s’exclama une de nos plus jolies
divettes. «Elle est longue, tout le monde en aura.» Et tout le monde en
eut.
III
Une nuit, quelques minutes avant l’avertissement si lugubre pour les
pontes en déveine, car il leur enlève tout espoir de _se refaire_: «Les
trois dernières, Messieurs!» je fus témoin d’un spectacle ineffaçable;
je fus le seul, sans doute, mais j’éprouvais ce sentiment qui remua les
joueurs endurcis et pétrifia jusqu’aux croupiers lorsque parut dans un
tripot le jeune homme à la _Peau de chagrin_ de Balzac. Celui que je
voyais n’était qu’un pauvre vieux, décemment vêtu d’effets râpés, la
détresse en redingote, plus poignante que celle en blouse parce qu’elle
veut se dissimuler. Qui était-ce? Un vieil employé vivant chétivement
d’une infime retraite? Un petit boutiquier ruiné par les grands
magasins? Il avait l’air honnête et doux. Qui l’avait poussé là? Un
billet à payer? Le terme en retard? Peut-être une robe convoitée par sa
femme ou ses filles? Qu’importe, et qui peut dire toutes les secrètes
misères qui rongent la vieillesse des humbles. Bref, il avait risqué
cent francs pièce par pièce, et la malchance s’était attachée à lui
comme elle s’attache aux timides, la fortune n’ayant de sourire que pour
les audacieux. Cent francs! la vie d’un mois pour lui et les siens! Tout
fondu, tout perdu, tout enlevé par le râteau fatal. Le désespoir
contractait sa face sillonnée de rides, la vieillissait davantage,
tandis que l’œil restait fixe, désolé, lamentable. Il quittait la table
maudite, il partait, du moins, il essayait de partir. Il faisait
quelques pas à reculons, mais, ses regards restaient attachés sur le
tapis couvert d’enjeux, et ces tas d’or épars, ces banknotes le
fascinaient. Il revenait alors pour se reculer encore, comptant et
recomptant machinalement de ses doigts fébriles, trois pièces de cinq
francs, tirées de son gousset.
--Pauvre diable! pensais-je, il va se faire _nettoyer_ à sec.
Non, tant mieux, il s’est arraché à la fatale contemplation, il
s’éloigne enfin, gagne d’un pas chancelant la porte. Mais, on l’arrête,
il s’est trompé, c’est par l’autre issue qu’il doit sortir.
_Les trois dernières, Messieurs!_
Ces mots semblent le secouer. Il se redresse, revient d’un pas délibéré
aux tables. A nouveau ses pièces sont fébrilement comptées. Trois
chances! oui, les trois dernières chances pour échapper peut-être au
suicide! Et le voici faisant le tour de la table assiégée de plusieurs
rangs de joueurs, cherchant une petite place, un coin, un interstice
pour passer le bras, glisser son humble mise sur _rouge_. C’est _noir_
qui sort. Plus que deux pièces. Il ponte à nouveau sur _rouge_ et écoute
haletant, ne pouvant voir le tapis, empêché par le dos des joueurs.
--_Trente-trois, noir, impair et passe!_ annonce le croupier.
Il n’entend que le mot _noir_. Perdu, encore perdu! Il porte la main à
son front et demeure là, hagard, les yeux démesurément ouverts sur le
cylindre.
--A qui le numéro _en plein_? demande le chef de partie.
Personne ne répond. Un numéro sortant, c’est 35 fois la mise, 175 francs
massés sur le gagnant.
--_La dernière, messieurs!_
Le cylindre tourne. Le vieux regarde toujours, roulant dans ses doigts
son unique pièce.
--_Rien ne va plus!_
--Rouge! crie-t-il, en même temps jetant son dernier écu, la seule
planche, dit Rousseau, entre vous et le suicide.
--_Trente-trois, noir, impair et passe!_
Ah! malheureux! malheureux! Partie sa dernière pièce, unique avoir,
suprême espérance, le repas de demain, peut-être le gîte de la nuit.
Il reste hébété, cloué au sol. Pourquoi s’obstine-t-il là? C’est fini.
Il entend le râteau ramener les pièces, il entend payer les mises
gagnantes, ou plutôt il n’entend rien; il est loin, bien loin, noyé,
englouti dans les profondes abîmes de son désespoir.
--A qui donc la masse du 33? demande une seconde fois le chef de partie.
On se retourne.--C’est à ce vieux monsieur.--On l’interroge. Il
balbutie, ne sait ce qu’on lui veut. On lui montre un tas d’or et de
banknotes.
--C’est à vous!
Il ne comprend pas.
--J’ai joué sur la rouge, dit-il.
--Mais votre pièce a roulé sur le 33, et, comme vous n’avez pas fait
d’objection, je l’y ai laissée, répond le croupier.
On pousse devant lui la masse.
--C’est à vous: prenez.
Il hésite; il saisit enfin de ses mains palpitantes, emplit ses poches,
pleurant, ahuri de bonheur. Il a gagné 6.300 francs!
On ne le revit plus jamais dans les salles.
Je crois que cette nuit-là, les croupiers mêmes furent émus.
CHAPITRE VI
LES FÉTICHISTES
Les bonnes gens qui font les cornes au diable, qui portent sur
eux des mains de «jettature» et qui prennent garde au vol des
corbeaux, sont bien plus nombreux qu’on ne croit. Je n’ai pas le
courage de leur donner tort.
(Hugues LE ROUX.)
Les manies et les superstitions des joueurs sont aussi singulières
qu’inattendues. La plupart ne croient ni à Dieu ni à Diable, mais ils
ont foi en une amulette, un fétiche, médaillon, breloque, pièce percée,
un caillou même ramassé sur la plage; ou bien encore c’est un esprit
complaisant qui leur souffle le numéro ou la couleur qui va sortir.
«Inspiration», disent-ils, n’osant avouer leur secrète folie.
Inspiration de qui? Inspiration de quoi? Le hasard les fait parfois
deviner juste. Les femmes surtout ont de ces intuitions vraiment
singulières. J’en vis une, entres autres, ponter avec un bonheur inouï,
comme si un doigt, visible pour elle seule, lui indiquait la bonne
place. Elle essaya pendant plusieurs jours avec succès toutes les
combinaisons de la roulette. Mais tout lasse, tout casse, tout passe,
principalement sur le tapis vert. «Quand Fortune donne trop de bien elle
se joue», et il n’est chance qui ne retourne.
«L’inspirée» dont je parle, après avoir gagné rapidement et
merveilleusement de très grosses sommes, les vit reprendre plus
lestement encore et d’une façon toute naturelle le chemin de la Banque;
car ce qui perd les pontes naïfs, inspirés, fétichistes et systémiers,
c’est qu’ils ne sont jamais satisfaits. Qui a gagné mille francs, fût-ce
avec cent sous, en espère deux mille, et toujours ainsi _crescendo_,
jusqu’à ce qu’il rende ce qu’il a enlevé, car il en est du jeu comme des
femmes: «contentement d’une apporte désir d’une autre», dit un vieux
dicton.
* * * * *
On voit des gens qui ne pontent jamais et pointent sans cesse, piquant
la carte, marquant les couleurs, notant les coups, inscrivant les
numéros. On les appelle «joueurs à blanc». Systémiers à l’étude, ou trop
faibles en munitions pour essayer leurs plans de campagne, s’ils gagnent
ils ont l’orgueil platonique de l’inventeur, s’ils perdent, la
consolation de n’avoir pas allégé leur poche. Laissons-les à leur
innocent plaisir.
Parfois, ce sont des «pointeurs» qui marquent pour le compte de joueurs
momentanément absents et gardent leur place. Certains journaux qui
donnent des «permanences» payaient des marqueurs que l’administration a
fini par expulser.
Ils n’en continuent pas moins à fournir leurs abonnés de leurs régiments
de chiffres, qui, ai-je besoin de l’ajouter, sont fabriqués dans le
bureau de rédaction.
Je me suis amusé à observer un vieux monsieur qui ne pontait qu’à rouge
et seulement après avoir compté vingt pas; un autre se bouchait les
oreilles pour ne pas entendre le numéro, prétendant l’émotion trop
forte, celle des yeux lui suffisait.
Les «inspirés» attendent pour ponter les zigzags saccadés qui annoncent
l’arrêt prochain de la bille et même le sacramentel: «Rien ne va plus!»
Le croupier repousse généralement du râteau ces mises tardives. Si la
bille s’arrête sur un numéro autre que celui visé, le ponte se garde de
souffler mot, mais si par hasard il avait mis au bon endroit, des
récriminations acerbes éclatent et le croupier est traité de filou.
Il en est qui s’abstiennent de jouer quand tel croupier taille ou tient
la manivelle pour des raisons aussi solides que celle de cette joueuse
dont parle Charles Virmaître:
--Toutes les fois que Monsieur coupe, disait-elle, je suis sûre de
perdre.
--D’où vient cela?
--De ce qu’il _coupe sans réflexion_.
Ils pontent, au contraire, avec confiance quand c’est l’homme de leur
choix. On entend continuellement des phrases dans le genre de celles-ci:
«Je gagne toujours avec tel croupier, je perds avec tel
autre.--Pourquoi?--Mystère. Le premier a une tête qui me revient, le
second une tête qui ne me revient pas.
Il y a surtout, d’après les systémiers, la main qui change et dérange
les calculs, car chaque croupier a sa manière de tourner la manivelle,
différente de son prédécesseur, et par suite la martingale
laborieusement établie sur une main doit varier d’après le mouvement de
l’autre.
C’est, du moins, ce qui se dit sérieusement dans les incessantes
discussions sur les chances du jeu.
Le joueur est un impulsif; s’il réfléchissait, il ne tomberait pas dans
tous les genres de folie.
C’est ainsi que l’un ponte sur le numéro de sa chambre d’hôtel, un autre
sur le chiffre de son âge, celui de sa femme ou de sa maîtresse, le
nombre de ses enfants.
Alexandre Dumas fils, dans son _Histoire de la loterie_, rapporte, au
sujet du choix des numéros pris par les joueurs, de curieuses anecdotes,
entre autres celles d’une bonne femme qui, ayant rêvé de numéros, les
inscrivit à son réveil sur de petits carrés de papier qu’elle accrocha à
des bâtonnets placés au-dessus de haricots qu’elle venait de planter, se
promettant de prendre à la loterie les numéros des cinq premiers
haricots qui germeraient. La terre se fendille, cinq haricots se
montrent. La bonne femme transcrit les numéros et donne vingt-cinq
francs, son unique avoir à son fils, le chargeant d’aller chercher ce
quine au bureau voisin.
Mais le jeune chenapan dissipe la somme en compagnie de vauriens, et
revient en affirmant à sa mère--confiante comme toutes les mères--qu’il
s’est acquitté de la commission. Elle attend avec impatience le tirage,
et, jugez de sa joie, suivie aussitôt d’un affreux désespoir: ses
numéros étaient sortis, mais nul billet pour les réclamer. La pauvre
créature en perdit la raison.
Autre exemple:
Un orfèvre ruiné par de fausses spéculations résolut de ne pas survivre
à son honneur commercial. Par une nuit pluvieuse il va se précipiter du
Pont-Neuf dans la Seine. C’était le 22 octobre. Un marinier vole à son
secours et le ramène dans sa barque portant le numéro 77. L’orfèvre
rentre chez lui, dégoûté du suicide, et, cédant à un de ces
pressentiments mystérieux, que le scepticisme nie parce qu’il ne les
comprend pas, et que la métaphysique n’a jamais pu définir, il met à la
loterie les numéros 22, date de son suicide, 9, à cause du Pont-Neuf,
11, l’heure à laquelle il s’est jeté à l’eau, 35, l’âge du marinier, et
77, le numéro de la barque. Les cinq chiffres sortirent dans l’ordre où
il les avait placés et il gagna quatre millions.
C’est, du moins, Dumas fils qui raconte cette histoire.
En voici une citée par Charles Virmaître:
Un marquis-régence, se trouvant à côté d’une jeune et jolie femme, lui
demanda son âge.
--Dix-neuf ans, dit-elle.
Le marquis couvrit le 19 de louis. Le 21 sort. Le marquis remet sur le
19.
--21, dit encore le croupier.
Au bout de dix minutes, le joueur n’avait plus le sou, et le 21 était
encore sorti deux fois.
Un an après, le marquis reçut une lettre de faire part du décès de la
jeune personne, morte à l’âge de vingt-deux ans.
Selon la coutume féminine, elle s’était rajeunie.
--Sacrebleu! s’écria-t-il, elle avait vingt et un ans, et ce 21 qui
sortait toujours!
Il en est encore qui, l’esprit harcelé de chiffres, les voient surgir en
rêve, et se hâtent dès le lendemain de charger le numéro fantôme, le
nourrissent, l’enguirlandent, et s’en vont... aplatis.
Peu de joueurs qui ne se soient laissés entraîner sur cette pente qui
mène à la folie.
Une nuit, je vis en rêve un 11 gigantesque, illuminé de rayons. D’où
sortait-il? A mon réveil, ce 11 me hanta. Je ne crois guère au diable,
pas plus qu’à Notre-Dame de Lourdes, mais je me disais: «Pourquoi ce
11?» Je me noyais et quand on se noie on se raccroche à tout. A la
première table de roulette, dès mon entrée, je lançai ma pièce sur le 11
spectral, alors que le croupier criait: «Rien ne va plus.» La pièce
tomba sur la case voisine, le 14. Impossible de la déplacer, la bille
s’arrêtait, et justement sur le 14; j’empochais 35 louis.
* * * * *
Je n’étonnerai personne en affirmant que quantité de gens ne joueraient
pour rien au monde un vendredi et que beaucoup n’aventureraient jamais
un maravédis sur le 13. Il va sans dire que l’élément féminin fournit
spécialement ces cas d’aliénation.
Dès les temps les plus reculés, d’ailleurs, certains nombres ont été
entourés de craintes ou d’espoirs. Bien avant qu’Horace avertisse la
belle Leuconoé de ne pas se fier aux calculs astronomiques, Pythagore
basait une partie de sa philosophie sur la théorie des nombres.
Le chiffre 7, par exemple, a toujours été considéré comme doué d’une
heureuse influence, et aujourd’hui encore il ne manque pas de gens qui,
prenant des billets de loterie, choisissent les multiples de 7.
_They say there is divinity in odd numbers, either in nativity, chance
or death_, disait Shakespeare.
Cette superstition à l’égard des chiffres n’aurait-elle pas pour
origine--car tout a sa cause--la crainte religieuse qui saisissait les
ignorants devant ces petits signes mystérieux dont ils voyaient les
astronomes se servir dans leurs calculs pour eux incompréhensibles et
qui les comblaient de stupéfaction.
* * * * *
S’asseoir à côté d’un bossu est une place fort enviée, et nombre de
joueurs, fussent-ils les plus vaniteux des _snobs_, ne la changeraient
pas pour le voisinage d’un prince. Mais les bossus qui hantent les
casinos sont rares, et l’on pourrait laisser passer des mois avant d’en
rencontrer. Un ponte en déveine se dit un jour, que s’il parvenait à
louer quelque mayeux, il conjurerait le destin contraire. Il en parla,
et bientôt il vit arriver non pas un, mais deux bossus. Une véritable
aubaine! Il les prend à gage à raison de deux louis par séance, et court
s’installer entre eux à la table de roulette, après avoir palpé leur
dos. Il joue sur le 33, perd, recommence, reperd, s’entête. Mais, en
dépit des bossus, dont ce chiffre est l’emblème, le 33 ne répond pas à
ses appels. Enfin, il part furieux, ne comprenant rien à cet acharnement
du sort, lorsque derrière lui les bossus congédiés se prennent de
querelle, et bientôt corps à corps. Dans la lutte, les bosses changent
de place, l’une tombe à terre et l’autre glisse en bas du dos.
--Ah! s’écrie le décavé, je ne m’étonne plus de ma déveine.
* * * * *
Lorsque les petits cochons étaient de mode, et qu’on les portait
attachés aux bracelets ou en breloques, un Russe en avait toujours une
poignée en poche. Dès qu’il arrivait au trente-et-quarante, il les
posait systématiquement devant lui et à la file indienne. S’il gagnait,
il n’y touchait pas; mais s’il perdait il enlevait chaque fois le
premier, jusqu’à ce qu’il n’y en eût plus. Alors, il s’en allait changer
ses cochons en éléphants, et revenait une demi-heure après. Si les
éléphants n’étaient pas plus heureux, il retournait chercher ses petits
cochons, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il tombât sur une série, ou un
complet _ratissage_.
* * * * *
Mais rien ne vaut le morceau de corail à deux branches: talisman
souverain! Du Piémont à la Sicile, on s’en sert contre le mauvais œil.
Je rencontrais au casino une jolie petite Italienne aux côtés d’un
compatriote à mine de condottiere. Avec une indifférence trop grande
pour être naturelle, elle suivait le jeu en manœuvrant son éventail, et
bâillant de temps en temps, comme si cela l’ennuyait. Mais cette
apparence distraite dissimulait une attention soutenue. A chaque coup de
perte, elle glissait silencieusement un fétiche à son ami: d’abord une
bague qui, n’ayant pas opéré, est remise au doigt; puis un médaillon,
puis une seconde bague, puis une petite pierre bleue, le tout
successivement placé sur le tas de banknotes qui va s’amincissant.
L’homme regarde autour de lui d’un air inquiet, faisant rapidement du
bout des doigts des signes avec un objet invisible.
Il refait quelque gain, mais lentement, difficilement; puis revient la
déveine.
Ils partent sans échanger un mot, elle toujours jouant de l’éventail.
Le lendemain, les voici à la même place, assis devant un tas rondelet.
La _signoretta_ touche chaque pièce et chaque «fafiot» avec une médaille
de la Vierge dissimulée entre ses petits doigts. En dépit de ces saintes
précautions, la danse recommence; le tas se fond comme la veille. Tout à
coup, l’Italien se lève, empoche brusquement son restant d’écus,
murmurant en grande colère: «Gueuse! Sorcière! Coquine!»
--Quoi donc! _mio caro_?
--Encore la vieille d’hier, debout en face de moi, dit-il, désignant une
vieille dame occupée à ponter.
Un gros mot à l’adresse de cette matrone s’échappe des lèvres de grenade
de la _signoretta_, qui ajoute:
--N’as-tu pas ta branche de corail?
--Non, fait piteusement le décavé, je l’ai perdue ce matin sur la plage.
* * * * *
Jouissez de la vie tant que vous êtes jeunes et tant que vous le pouvez,
belles dames, car quand vous vieillirez, non seulement vous n’en pourrez
plus jouir, mais l’on vous accusera de traîner le malheur en vos jupes.
«Si lorsque tu te mets en route, dit le proverbe arabe, ta première
rencontre est une vieille, rebrousse chemin, car le diable te suivrait.»
Et voilà comme on te traite:
Colombe aux plumes d’or, femme aux tendres douleurs,
ainsi que roucoulait elle-même l’élégiaque Desbordes-Valmore, quand le
Temps irrespectueux a fait tomber tes plumes.
Cette crainte du mauvais œil de la vieille femme n’est particulière ni
aux Arabes, ni aux Italiens. J’ai connu maints Français sceptiques qui,
aux tables de jeux, deviennent superstitieux comme des mères Pipelet. Un
de mes confrères en lettres m’a plaisamment raconté comme quoi il avait
perdu avec une incroyable déveine à cause d’une sorcière de la catégorie
de l’_anum libidinosam_ de la VIIIe épode d’Horace, qui le suivait
autour du tapis vert.
* * * * *
«Que de folies et de niaiseries entendues dans une salle de jeu», dit
Henry Bauer: «Ne touchez pas à mes cartes, ça me porte la guigne.» «Pas
de compliments, vous allez me faire perdre... là, j’en étais sûr.» «Ce
banquier-là ne m’inspire aucune confiance.» Et aussitôt l’homme défiant
se met à ponter comme un sourd. Tous ont la berlue, du moment qu’ils
franchissent le seuil et respirent l’atmosphère de l’enfer. Ne sont-ils
pas, pour peu qu’ils réfléchissent, certains de perdre, puisque au bout
de l’an la cagnotte a invariablement pompé son petit million dans la
poche de tous les habitués d’un même cercle.»
* * * * *
Au 113 du Palais-Royal, alors que les maisons de jeu apportaient le
mouvement et la vie dans ce quartier aujourd’hui mort, on remarquait un
Italien crasseux, qui ne jouait jamais sans avoir son chapeau entre les
jambes; entre chaque coup, il y plongeait la main et murmurait à mi-voix
quelques paroles incompréhensibles. Le maniaque y gardait une madone en
plomb et, suivant sa veine, il la caressait ou l’injuriait.
--Soutiens ma chance, ma bonne Madone, tu auras ce soir un cierge et des
fleurs.
Mais s’il perdait: Misérable! murmurait-il, tu coucheras sous la
fontaine.
Ceci rappelle le Gascon de Saint-Evremond:
«Je fais avant le zeu le signe de la croix,
Et ze n’ai zamais pu gagner même une fois.»
Comme comble du grotesque, il ne faut pas oublier la folie de ce joueur,
convaincu que pour gagner il lui fallait cracher sur le pantalon de son
voisin de gauche.
Et il crachait toute la soirée, quelquefois toute la nuit,
consciencieusement.
Dans le clan des ahuris, il faut ranger cette dame qui pontait sur tous
les numéros en même temps, et, bien que gagnant à tout coup, s’étonna de
voir le fond de son sac. Elle ne pouvait comprendre que, ramassant 175
francs à chaque tour de roulette, son porte-monnaie se fût vidé. Le chef
de partie s’ingéniait à lui démontrer que, couvrant le tapis de 37
pièces, la banque ne lui en rendait que 35. L’explication n’entra
qu’imparfaitement dans sa cervelle, car elle partit faisant grand tapage
et traitant les croupiers de voleurs. Les malheureux «chevaliers de
râteau» supportent philosophiquement ces sorties, auxquelles,
d’ailleurs, les habituent nombre de joueurs en déveine et mal élevés.
CHAPITRE VII
LES CROUPIERS
Un dessin bien connu à Nice, multiplié par la photographie, les
représente descendant la côte de Monte-Carlo sous l’orage et les coups
de foudre du ciel en courroux. M. Blanc, ou plutôt son squelette, dirige
la marche vers l’enfer ouvert béant pour les engloutir, tandis que Satan
se tient à l’entrée du gouffre. Rien d’amusant comme les faces paisibles
des condamnés à l’éternelle damnation au milieu des horreurs qui les
entourent, des éléments en furie et des suicidés se réveillant de
l’éternel sommeil pour leur montrer le poing. Une demi-douzaine de
distiques accompagnent la planche signée: _Le Vengeur._
C’est là le défilé qu’en pompeux étalage,
Au portique maudit conduit le tripotier.
La bande semble rire, aussi mener tapage,
Bravant dans son courroux l’auguste justicier.
Sous les cieux enflammés, en vain la foudre gronde,
Éclate avec fracas sur l’orgueilleux tripot,
Et fait trembler les monts en leur base profonde:
Rien n’émeut ces gredins, vrais suppôts d’Astaroth!
Ces «gredins» sont généralement de fort braves gens, pris dans toutes
les classes, après enquête sérieuse sur leur honorabilité et leurs
antécédents.
On en compte environ de 150 à 160 à la «roulette» et au «trente et
quarante», sous la surveillance du chef de partie, des inspecteurs des
tables, des inspecteurs généraux, des sous-directeurs et d’un directeur,
sous les ordres d’un administrateur spécial.
Les candidats croupiers suivent un cours où on leur apprend à calculer
mentalement et rapidement les sommes à payer aux gagnants dans les
combinaisons multiples du jeu, à juger d’un coup d’œil l’importance et
la disposition des mises, à jeter adroitement les pièces sur les cases,
à tourner le cylindre et à lancer la bille, exercices préparatoires qui
n’exigent pas moins de six mois de pratique. Leurs appointements varient
de 200 à 700 francs par mois.
Qu’ils acquièrent à la longue une complète indifférence devant le
désespoir des décavés, rien que de fort naturel; les pontes eux-mêmes ne
prêtent nulle attention aux drames qui s’ébattent à leurs côtés; mais
qu’ils aident en quoi que ce soit le hasard, cela leur est
matériellement impossible, et il faut n’avoir jamais vu une roulette
pour affirmer que le coup de pouce du croupier peut diriger à son gré,
sur un cylindre tournant coupé de losanges en relief, les saccades et
l’arrêt d’une bille d’ivoire qui tourne dans le sens opposé.
Les accusations de tricherie tombent d’elles-mêmes devant un examen;
aussi n’émanent-elles que de maîtres chanteurs ou de décavés mécontents.
On a été jusqu’à parler de lignes télégraphiques entre chefs de partie
ou croupiers, de manœuvres du râteau qui, placé de telle ou telle façon,
indique au croupier préposé au cylindre sur quel numéro il doit diriger
sa bille.
Tout cela est enfantin. Comme on l’a dit avec raison, la ferme de
Monte-Carlo n’a nul besoin de tricher. Elle gagne assez sans avoir
recours aux artifices des grecs. Ces derniers le déclarent eux-mêmes,
car ils ont baptisé la roulette de M. Blanc le _Tombeau des grecs_ et le
cercueil des malins.
* * * * *
Il est intéressant de comparer ce casino, unique au monde, et pour sa
correction, sa splendeur, sa situation, son fonctionnement semblable à
celui d’une grande administration, sa police, ses fonctionnaires, avec
une maison de jeu au siècle dernier.
Un journal anglais, _The Daily_, portant la date de janvier 1731, donne
une liste du personnel ordinaire des tripots de Londres, qui peut faire
juger du reste:
1. Un _commissaire_, qui est toujours un des co-propriétaires de la
banque du jeu, et passe une nuit sur trois.
2. Un _directeur_, qui a la surintendance de la salle.
3. Un _tailleur_.
4. Deux _croupiers_, qui observent les cartes sortantes et ramassent
l’argent.
5. Deux _truands_ ou compères, servant à amorcer les joueurs.
6. Un _commis_, chargé de surveiller les truands pour qu’ils ne
dépensent pas en dehors du jeu l’argent qu’on leur donne pour ponter.
7. Un _avorton_, élève _tailleur_ ou _croupier_, qui ne reçoit que
demi-paye pendant le temps qu’il apprend à tailler.
8. Un _météore_, hableur chargé de faire le boniment et courir le bruit
que la banque a bien des fois sauté.
9. Un _grippe-sou_, qui ramasse l’argent de la banque.
10. Un _procureur_, chargé de solliciter l’élargissement des détenus de
la banque à la prison de Newgate.
11. Un _capitaine_, prêt à se battre avec quiconque prétendra qu’on l’a
triché, ou qui même montrera de la mauvaise humeur de sa perte.
12. Un _garçon de chambre_, qui sert à boire et à moucher les
chandelles.
13. Un _valet_, qui éclaire les gens dans l’escalier et fait tirer le
cordon.
14. Un _portier_, qui est ordinairement un soldat aux gardes à pied.
15. Un _homme prudent et sage_ qui se tient sur le seuil de la porte
pour avertir le portier de prévenir la banque de l’approche des
_constables_.
16. Un _coureur_, pour prendre des renseignements sur l’époque de
l’assemblée des juges.
17. Des _falots_, _cochers_, _porteurs de chaise_ et autres, chargés de
prendre les mêmes informations et de s’assurer de l’absence des
constables. Ils ne sont pas à paie fixe, mais reçoivent une demi-guinée
pour chaque rapport reconnu exact.
18. Des gens qui se rendent cautions pour des détenus, d’autres qui
servent de faux témoins, des bandits, des bravaches, des assassins, _cum
multis aliis_.
On le voit, c’était complet.
CHAPITRE VIII
LES MORALISTES
Dussaulx, dans son livre: _De la passion du jeu_, paru en 1779, relate
de singulières anecdotes sur les joueurs. Il faut croire qu’ils ont bien
changé, car, à part les suicides, on ne voit que rarement
d’extravagances furieuses comme celle de ce maniaque qui brisa la table
de jeu, mangea les cartes, et avala la bougie ardente. Un second
maniaque, à Naples, mordit la table avec tant de rage, que ses dents la
pénétrèrent, et qu’il resta mort sur place. C’est heureux qu’il n’eût
pas mordu le croupier. Un apoplectique qui trépassa d’un coup de sang au
milieu d’une partie fut aussitôt fouillé par ses partenaires, qui se
payèrent avec l’argent trouvé dans ses poches, de ce qu’ils avaient
perdu. En Russie, on jouait ses serfs; à Rome, ses esclaves. Un Vénitien
joua sa femme, un Chinois y joignit ses enfants et perdit le tout.
Mauvaise affaire pour le gagnant! Je suppose qu’ils jouaient à qui perd
gagne. Les Germains se jouaient eux-mêmes en un seul coup. Dussaulx
raconte bien d’autres histoires; on en remplirait des volumes, qui ne
prouveraient rien, sinon que l’homme a toujours joué et jouera toujours
en dépit des édits, des ordonnances et, qui, pis est, de la ruine et de
la mort.
Mais voici peut-être la scène la plus lamentable. Un père de famille,
après avoir perdu avec sérénité la moitié de sa fortune, joua le
restant, qu’il perdit avec la même placidité; on le regarde, sa figure
ne change point; on aperçoit seulement qu’elle devient immobile; cet
homme vivait à son insu: deux ruisseaux de larmes s’échappent de ses
yeux, sans que ses traits en soient altérés; les ressorts de la machine
craquaient en dépit de sa volonté; il ne parut d’abord que ridicule...
Je ne sais quelle idée cette statue pleurante éveilla tout à coup dans
l’âme des spectateurs: quoique joueurs, ils finirent tous par être
saisis de terreur et de pitié.
Est-ce pour éviter ces explosions de _sentimentalisme_, que l’on vendait
à Venise des masques riants, à l’usage des joueurs?
* * * * *
A propos de masque, il en est dans les bas-reliefs du joli théâtre de
Monte-Carlo un tragique dont souvent, tandis qu’éclataient les joyeuses
notes de l’orchestre, je ne pouvais détacher mes regards; et mon
imagination les suivant me faisait descendre dans les profondeurs de
l’horrible.
C’est l’épouvante médusienne; la bouche crie l’angoisse du désastre; les
yeux s’ouvrent immenses, vides, sans prunelles. Il semble que toute la
longue série des suicides, les poitrines trouées, les gorges sanglantes,
les crânes ouverts, les corps aplatis ou écrabouillés sur le rocher, les
noyés, les pendus, les asphyxiés passent, défilé macabre, dans une ronde
de minuit. Et, dans l’expression d’horreur de cette face, quelque chose
de l’inflexibilité du destin, la fatalité implacable, le reflet des
drames si souvent vus qu’il garde stéréotypé, les longues épouvantes,
celles que laissent derrière eux les corps des suicidés.
Les suicidés? Ils sont nombreux, dit-on, et l’on n’en connaît guère le
chiffre, bien que le public soit porté à l’exagérer. Rien d’étonnant
cependant à ce qu’il soit considérable, étant donné que beaucoup de
désespérés viennent jeter là leur dernier enjeu. Ils se seraient tués
chez eux, à côté de leur caisse vide, de leurs livres falsifiés, de
leurs billets protestés, de l’annonce de leur banqueroute; ils viennent
se tuer près du tapis vert. Rien de changé que le lieu du sinistre.
Mais n’est-il donc que les joueurs qui se tuent, et tout ce qui nous
entoure ne peut-il amener des catastrophes? Les grandes fortunes ne
sont-elles pas équilibrées sur les effroyables misères, et lorsqu’un
spéculateur échafaude des millions, n’est-ce pas sur un monceau de
ruines? La banque, le commerce, l’industrie ne comptent-ils pas leur
contingent de victimes? La femme n’amoncelle-t-elle pas autant et plus
que le jeu, suicides et désastres? Faut-il supprimer l’amour? Faut-il
supprimer le tabac que certains docteurs accusent de crétiniser
l’espèce? l’alcool, parce qu’il y a des gens atteints de _delirium
tremens_? les vins, à cause des ivrognes? les bières, parce qu’elles
nous engraissent, nous épaississent et nous germanisent?
Eh! quoi! cela se fait déjà dans la _libre_ Amérique. Certains États
punissent d’amende et de prison tout citoyen convaincu de garder chez
lui des liqueurs. Et si les mômiers ne punissent pas, sous prétexte de
religion et de morale, ceux qui travaillent en paix le dimanche à la
reproduction de l’espèce, c’est qu’en pareil cas la constatation du
délit est difficile. Mais ils les vouent aux peines éternelles.
Eh! messieurs les moralistes, de quoi vous mêlez-vous? Laissez-nous
tranquilles et ne prenez tant de soucis ni de nos corps ni de nos âmes.
Nous payons notre place au soleil, nous entretenons vos fonctionnaires,
vos députés, vos magistrats, vos prêtres, vos gendarmes; il nous plaît
maintenant de boire, d’aimer, de jouer et d’user librement du peu de
liberté que nous achetons fort cher, vous n’avez rien à y voir. Portez
vos préoccupations sur le sort des misérables, sur les ouvriers sans
travail, les vieillards sans asile, les mères sans pain, et la
fille-mère que vos sots préjugés et votre sotte morale poussent à tuer
son enfant; portez vos préoccupations sur la question des salaires
insuffisants, des mineurs qui crèvent dans les mines, des institutrices
qui encombrent le pavé; cherchez le problème de la misère grossissante
et laissez les jeunes et inutiles paresseux gaspiller l’argent de papa,
le traitant rendre au jeu l’argent volé dans les poches publiques et le
notaire fripon sauter près du tapis vert.
Le mal du joueur, je parle du joueur heureux, est qu’il perd la notion
de la valeur de l’argent et dissipe le gain rapidement acquis.
«Tôt est perdu avoir mal conquesté.» Mais est-ce bien un mal?
Il ne cause de préjudice qu’à lui-même, et d’autres, beaucoup d’autres
tirent profit de ses extravagances.
Nous nous préoccupons trop des désastres privés et pas assez de la
misère publique.
Qu’un joueur enlève une grosse somme à la banque, il fait œuvre pie en
la dépensant. Elle rentre dans la circulation, entretient les industries
de luxe, que dédaignent trop les Jacobins austères, cousins germains des
puritains obtus.
* * * * *
Il faudrait, avant tout, se montrer logique; mais, à ces apôtres qui
prétendent nous «moraliser» malgré nous, tailler notre vie sur les
mesures étroites de leur puritanisme et de leur tartuferie, la logique
fait défaut.
Et puis, quoi? S’il me plaît de perdre mon argent, de le jeter sur un
tapis vert, le dos d’un cheval, le ventre d’Aspasie ou par la fenêtre!
D’autres le ramasseront, et en quoi cela concerne-t-il le consul ou le
préteur?
«Nous voulons jouer, écrivait Montjoyeux, et perdre notre argent, et
nous vieillir, et nous faire le crâne chauve, les mains tremblantes, les
joues creuses; nous voulons oublier nos femmes et nos maîtresses, nos
travaux et nos affaires; ignorer, sous les hauts salons enfumés, que
dehors court l’air libre, l’air bienfaisant; ne pas nous souvenir que,
quelque part, nous attend le souper préparé, nous attend le plaisir,
nous attend l’amour...»
Qu’importe qu’un brasseur d’affaires enrichi dans les spéculations
louches se ruine dans de fausses combinaisons de Bourse et remette sa
famille sur la paille où elle est née.
Qu’importe qu’un beau fils de famille, inutile, oisif, gaspille la
fortune amassée sou à sou par la lésine d’un père Harpagon, ou raflée en
bloc par les rapines ancestrales! Je suis ravi au contraire de le voir
rendre à la circulation ce que Shylock ou Macaire en a retiré, et
rétablir ainsi, inconsciemment, l’équilibre. Ah! vieux forban, tu as
affamé des misérables, tu as trafiqué sur la détresse, ruiné d’honnêtes
gens, forcé leurs filles à devenir institutrices ou prostituées. Voici
le châtiment! Ton fils, en quelques années de haute noce, détruira ta
longue et sale besogne; ton or se fondra comme neige au soleil. Les
filles, ou le tapis vert, mettront ton héritier à sec. Obligé de
travailler pour vivre, ou de disparaître, il rendra, dans l’un ou
l’autre cas, service à la société.
Les amateurs de statistique, pour qui rien n’est caché, prétendent que
le jeu ne ruine pas plus d’un joueur sur dix mille. «C’est déjà trop»,
crieront les mères effrayées. Mais pourquoi autoriser, patronner les
jeux de la Bourse qui, suivant les calculs des mêmes statisticiens, en
ruinent au moins un sur cent.
Sans vouloir établir de parallèle entre les pontes et les _bookmakers_,
contre lesquels on mena, à tort ou à raison, une si rude campagne, il me
suffit de citer un couplet d’une des _Chansons de Faubourg_, du poète
Blédort:
On nous voit partout sur le turf,
Traqués par la police.
Vraiment, notre sort n’est pas _urf_,
Et manque de délice,
Nous ne faisons rien
De mal, nom d’un chien!
Nous jouons dans la course
Mais d’autres que nous
Jouant à la Bourse
Sont autrement filous.»
A côté des pertes colossales, il est des gains fantastiques. On sait
l’incroyable veine de l’Espagnol Garcia, dont le nom restera célèbre
dans les chroniques du jeu. Chaque fois qu’il attaquait une banque, elle
sautait. Les croupiers ne le voyaient arriver qu’avec crainte. Il jouait
en brûleur, mais semblant avoir l’intuition du numéro qui allait sortir,
pontait le maximum et enlevait. Devenu puissance dans les Kursalls
d’Allemagne, car il gagna près de cinq millions en quelques années, il
vit bientôt couler plus rapidement encore cette fortune si lestement
acquise, et finit par être jeté à la porte du Casino de Saxon pour une
mise insignifiante qu’un voisin de table l’accusait d’avoir volée.
C’était, du reste, un simple filou d’après ce que raconte Carle des
Perrières: «Garcia, le fameux Garcia, allant chercher fortune à la
Havane, fit faire, deux mois avant son arrivée, par un associé, une
rafle de toutes les cartes que la ville possédait. Plus de cartes à la
Havane. Tout à fait par hasard, le bateau qui amenait Garcia en
contenait un chargement énorme. Les Havanais s’y précipitèrent; la
Havane était sauvée. Seulement, ce qu’ils ignoraient complètement, c’est
que tous les jeux de cartes, faits sur un modèle unique, étaient marqués
et reconnaissables au seul Garcia qui «gagna» 3 ou 400.000 francs en un
mois.
Au moment de sa grande veine,--il avait enlevé déjà près de deux
millions à la banque d’Hombourg--il demanda au directeur des jeux
d’élever pour lui le maximum de douze mille francs à soixante mille.
Blanc y consentit, et dès le lendemain Garcia gagnait plus d’un
demi-million.
--Eh bien! dit-il au tenancier arrêté devant sa table et témoin de sa
victoire. Vous avez peur. L’un de nous sautera, c’est sûr.
--Monsieur Garcia, répliqua le petit vieillard, je ne sauterai jamais,
moi, car, j’ai 3.000 francs de rente, déposés à la banque, que vous ne
me gagnerez pas.
Et tournant sur ses talons, il continua paisiblement sa promenade.»
Quelques semaines après, ajoute Carle des Perrières, qui raconte
l’anecdote, Garcia demandait le _viatique_ pour regagner Paris[3].
[3] On appelle ainsi la somme que le Casino alloue aux joueurs décavés
afin de leur permettre de retourner chez eux; elle est, ai-je besoin
de le dire, strictement limitée aux frais du voyage. Le décavé signe
un reçu de cet argent, qu’il doit rembourser s’il veut rentrer au
Casino.
* * * * *
Tous, d’ailleurs, terminent ainsi, ou à peu près, suivant les lois
immuables de l’équilibre. Il suffit de citer les noms récents de Wells
et de Harry Rosenfeld. On connaît le sort du premier qui gagna sur un
seul numéro cinq cent mille francs en trois jours. Quant à Rosenfeld,
qui vint exprès de San-Francisco faire danser sur la roulette le million
de dollars qu’il venait d’hériter d’un oncle, après des gains d’abord
considérables, une suite de _maxima_ sur le chiffre 17, il partit pour
l’Algérie après avoir perdu, non seulement son gain, mais un nombre
respectable de milliers de livres sterling en plus[4].
[4] Wells fut condamné en mars 1893 à 8 années de servitude pénale
pour avoir obtenu plus de trente mille livres sterling par des
moyens réputés frauduleux. Il avait fait ses études en France où il
s’était fait recevoir ingénieur civil.
En 1885, il s’établit à Portsmouth avec un capital d’environ 30.000
livres sterling et s’occupa d’inventions. Il prit une centaine de
brevets qui épuisèrent ses fonds. C’est alors qu’il eut recours à
des annonces qui le conduisirent devant les tribunaux. Pendant six
ans, il étudia les différents systèmes de jouer à Monte-Carlo,
emprunta 10.000 livres d’un Américain pour commencer et en gagna
20.000 qui passèrent à ses brevets et à son fameux yacht. Il réalisa
en tout 60.000 livres qui s’engloutirent de même façon.
L’un de nos confrères rencontra plus tard Garcia dans un de ces tripots
des plages de l’Amérique espagnole, où il est prudent de ne pénétrer que
muni d’un revolver de sérieux calibre.
«Je suis entré, dit-il, dans ce repaire et ai admiré autour des tables
de baccara, toutes les faces de la filouterie cosmopolite. La barbe
longue entre le jaune et le gris, la paupière vacillante, la taille
courbée, j’ai pu voir poussant un douro de main prudente, un vieux
débris qui fut le prince des joueurs de ce siècle. C’est le fameux
Garcia qui, jadis, enleva quatre millions au trente-et-quarante, fit
trembler tous les maîtres croupiers de l’Allemagne et, finalement
décavé, échoua à la suite d’une misérable tricherie à la
correctionnelle.»
* * * * *
Il est, cependant, une garantie pour les joueurs de Monte-Carlo, c’est
que pontant en espèces sonnantes ils ne peuvent perdre que ce qu’ils ont
en poche. Dans les cercles de Paris et des stations balnéaires ou
thermales qui ne sont en réalité que des rendez-vous de joueurs, des
chevaliers de la dame de pique et des refuges de fripons, l’on se sert
de jetons ou de plaques, laisser-passer directs pour la ruine.
Henry Baüer, que je me plais à citer comme une autorité en la matière,
en raison des sommes rondes qu’il avoue avec bonne grâce avoir laissées
sur les tapis, observe fort justement «qu’au bout d’une demi-heure de
séjour dans l’enfer», le joueur a perdu la notion de la valeur des
jetons ou des plaques qu’il pousse dans la partie; il risque sans
hésitation un jeton de nacre ou d’ivoire figurant mille, cinq mille ou
dix mille francs; il en est tout autrement quand il joue argent
comptant. Tout le monde sait que c’est dans les parties à jetons ou sur
parole qu’ont été prises les plus grosses «culottes». Des joueurs
sortaient à l’aurore d’une espèce de cauchemar, qui leur coûtait
plusieurs centaines de mille francs[5].
[5] _La Ville et le Théâtre_.
Tous ces gens qui viennent dans l’espoir de faire sauter la banque et
«sautent» eux-mêmes, ne peuvent, si l’on raisonne logiquement,
n’inspirer qu’une pitié médiocre. Il est dans toute opération aléatoire
un gagnant et un perdant et celui contre lequel le sort est contraire ne
s’est pas engagé avec la certitude de perdre, sans quoi, il n’eût pas
joué, mais avec l’espoir de gagner, de dépouiller son partenaire.
Ce qui est à plaindre c’est le pauvre diable qui n’a que quelques louis
en poche avec lesquels il croit trouver le salut et ne trouve qu’une
plus complète ruine, car, comme dit Balzac, «il n’y a rien de si complet
que le malheur.»
Mais, si le jeu fait des victimes, il fait des heureux, et combien comme
le comte de Rochechouart ont dû leur fortune à un bon coup de dé. Agé de
seize ans, il se rendait à Odessa demander la protection du duc de
Richelieu, lorsque, arrivé à Milan, il se voit réduit à un seul louis.
Comment continuer sa route? Il errait tristement par les rues lorsqu’il
voit devant lui, grande ouverte, la porte d’un tripot; il entre,
s’approche du tapis, jette au hasard son unique pièce et retire une
poignée d’or, de quoi subvenir largement à ses frais de voyage.
Aussi, jamais un joueur ne considère la partie perdue tant qu’il lui
reste une mise pour le coup suprême. Puis, si le sort lui a été funeste
aujourd’hui, lui sera-t-il favorable demain? La déveine pas plus que la
veine ne peut continuer.
«Il n’est chance qui ne retourne», dit un proverbe, et à force de mal
aller tout ira bien. Toujours la loi de l’équilibre. Et c’est ainsi
qu’on endort ses douleurs. On s’est couché désolé, poches et cerveau
vides, on se réveillera avec la reine des joies de ce monde, celle qui
console de toutes les afflictions, de tous les déboires, de toutes les
misères, la divine Espérance.
Ceux qui jettent sur le tapis _au petit bonheur_, au _coup de pistolet_,
à _la folie_, leur mise, font hausser les épaules aux _systémiers_. Ce
ne sont pas de vrais joueurs, disent-ils, mais des audacieux ou des
naïfs, que le hasard peut favoriser de temps à autre, mais destinés
fatalement à une perte certaine. Ce sont eux qui alimentent chaque jour
la banque, défrayent la Principauté, entretiennent le clergé, la garde,
la gendarmerie, la voirie, la police. C’est le _ponte_, en un mot, dupe
et victime, celui dont on trouvera quelque jour le cadavre balancé à un
arbre ou le front troué par une balle dans une chambre d’hôtel, ou brisé
sur les rochers d’un cap.
Le vrai joueur calcule. C’est un spéculateur, il l’affirme lui-même, qui
opère sur le tapis comme on opère à la Bourse. Il arrive armé de
marches, de martingales, combine sur les chances simples, les chances
composées, multiples, pique des cartons, aligne des colonnes de
chiffres, et si extraordinaire que cela paraisse dans un jeu de hasard,
ne confie jamais une pièce au hasard.
Il arrive que pendant des semaines, des mois, parfois des années, il
réalise de constants bénéfices... jusqu’au nettoyage brusque et final.
Mais, rassurez-vous, celui-là ne se tue jamais.
Il ne se tue jamais parce que tant qu’il lui restera de quoi tenter à
nouveau la chance il ne désespère pas.
Des gens qui ont perdu des millions s’imaginent qu’ils vont se refaire
quand avec quelques louis ils ont gagné deux ou trois billets de
banque... et il arrive parfois qu’ils se refont!
Terminons ce chapitre par une anecdote cueillie récemment dans l’_Écho
de Paris_.
Au Casino de Monte-Carlo un de nos plus brillants officiers de dragons,
trouve un louis tombé à terre.
--Tiens, dit-il, rendons au hasard ce qu’il me fait trouver.
Et il jette le louis sur le tapis.
Une veine insolente s’attache à l’orphelin qui se multiplie d’une façon
fantastique.
Obligé de quitter la salle de jeu, le comte ramasse un tas d’or et de
billets.
Au moment où il va sortir, il aperçoit un tout jeune homme qui semble
chercher timidement quelque chose autour de la table de jeu.
--Vous avez perdu quelque chose, monsieur? lui demanda le comte.
--Oui, monsieur, un louis.
--Le voilà; c’est moi qui l’ai trouvé... Très heureux, monsieur.
En même temps il remet près de dix mille francs dans les mains du jeune
homme complètement ahuri.
CHAPITRE IX
SYSTÈMES, SYNDICATS ET CHANTAGES
I
«Les jeux de hasard, suivant d’Alembert, sont soumis à une analyse qui
est tout à fait du ressort des mathématiques. Ou la probabilité de
l’événement est égale entre les joueurs, ou, si elle est inégale, elle
peut toujours se compenser par l’inégalité des mises. On peut à chaque
instant demander quelle est la prétention d’un joueur; et comme sa
prétention à la somme des mises est en raison des coups qu’il a pour
lui, le calcul déterminera toujours, ou rigoureusement ou par
approximation, quelle serait la partie de cette somme qui lui
reviendrait si le jeu ne s’instituait pas, ou si, le jeu étant une fois
institué, on voulait l’interrompre.
«Plusieurs auteurs se sont exercés sur l’analyse des jeux; on en a un
traité élémentaire de Huyghens; on en a un plus profond de Moivre; on a
des morceaux très savants de Bernouilli sur cette matière. Il y a une
analyse des jeux de hasard par Montmaur qui n’est pas sans mérite[6].»
[6] Dans le tome II de l’Histoire littéraire du règne de Louis XIV par
l’abbé Lambert (1751) il est question d’un problème de Pascal sur la
roulette:
«Le jeune marquis de l’Hôpital n’avait encore que quinze ans, que se
trouvant un jour chez le duc de Roannez, où M. Arnaud, le docteur,
et d’autres géomètres célèbres parlèrent d’un problème de M. Pascal
sur la roulette, dont la solution ne paraissait pas facile à
imaginer, le jeune mathématicien dit qu’il ne désespérait pas de le
résoudre; et il en vint, en effet, à bout, ayant envoyé peu de jours
après ce même problème résolu.»
Je n’entrerai pas dans les principes fondamentaux de ce que d’Alembert
appelle une science, ni dans son système bien connu de _montante_ et de
_descendante_, je me contenterai de dire que de tous les systèmes basés
sur des calculs de probabilité, aucun n’est infaillible, que beaucoup
même sont bons... à condition qu’on les suive et qu’on sache s’arrêter à
temps. Or, pour les suivre, il faut avoir ce qu’on appelle en argot de
jeu «de l’estomac», c’est-à-dire du sang-froid et de l’aplomb. C’est par
manque d’estomac que presque tous les joueurs perdent, ce qui explique
que lorsqu’on essaie chez soi un système, l’on gagne toujours. Quand il
ne s’agit que de ponter avec des jetons ou des haricots on est plein de
bravoure; on avance sans hésiter les bataillons de réserve. C’est
différent avec des espèces sonnantes, on hésite et on laisse passer le
coup sauveur.
Les systèmes sont innombrables. Il n’est guère de joueur qui n’ait le
sien, martingale ou paroli; il y a ceux qui font martingaler la banque,
c’est-à-dire jouent avec l’argent de la banque après le premier gain et
le retrait de leur mise; ceux qui jouent sur la _dominante_,
c’est-à-dire la couleur ou la douzaine qui vient de sortir plusieurs
fois; la _retardataire_, qui est le contraire; la _maturité des
chances_, qui consiste à jouer sur un numéro resté cent ou deux cents
fois ou même davantage sans sortir, résultat d’au moins une demi-journée
de patience; et l’on a vu des numéros s’obstiner pendant plusieurs jours
à ne pas se montrer.
Pour tous ces systèmes il faut, si l’on ne veut pas s’exposer à sauter
dès les premiers coups, un capital assez considérable.
L’un des plus simples est celui qu’Adolphe Belot, qui fut grand joueur,
désigne sous le nom de la _Montante Blanc_, du nom de son inventeur.
Le tenancier de Monte-Carlo l’aurait donné lui-même à un officier russe
qu’il connaissait particulièrement et qui se désespérait devant lui
d’une grosse perte.
«Donnez-moi votre parole, lui dit-il, de jouer fidèlement, sans jamais
vous en écarter, le jeu que je vais vous indiquer et d’y appliquer une
montante de mon invention dont le prix est de cinquante louis. Je suis
tout disposé à vous les prêter en échange de votre serment, et j’ai dans
l’idée que vous ne tarderez pas à vous refaire, et au delà.»
L’officier jura, bien entendu, et gagna, paraît-il, une somme qui le
remit à flot. C’est un paroli aux chances simples, qui permet, avec une
montante variant de 3 à 500 francs, de jouer onze coups.
Il y a le _quadrangle_ et le _double quadrangle_, la _progression_ sur
les douzaines, sur les colonnes, le _quart du cylindre_, le _coup
sûr_!... de perdre, sans doute, etc., etc.
Si l’on me demandait mon opinion sur tous ces systèmes, je me
contenterais de répéter ce que j’entendis répondre par un vieux croupier
galant à une jeune et jolie dame qui se vantait devant lui d’avoir
découvert une «marche» infaillible.
--Ah! madame, je vous en prie, faites-moi l’amitié de ne pas venir
l’essayer à ma table, vous m’épargnerez le chagrin d’assister à votre
désastre.
II
Monte-Carlo, cela va de soi, a maintes fois excité les convoitises des
chevaliers d’aventures et surexcité les fureurs et les désirs de
représailles de nombreux décavés. Des syndicats, on l’a vu, s’organisent
de temps en temps pour faire sauter la banque, quelquefois non sans
succès. Mais inutile d’ajouter que les défaites dépassent de beaucoup
les victoires.
* * * * *
On se rappelle peut-être le bruit que fit, il y a quelques années,
l’arrestation de deux systémiers qui, de leur logement de la rue
d’Assas, répandirent à des milliers d’exemplaires une petite brochure où
ils expliquaient comment, avec un capital de quatre mille francs, ils se
faisaient fort de gagner un million en quelques soirées de roulette. La
brochure, habilement lancée dans toute l’Europe, procura à nos
inventeurs en un temps fort court une soixantaine de mille francs.
C’était plus qu’il n’en fallait; aussi coururent-ils à Monaco à la
conquête du million.
Le début ne fut pas heureux. Dès la première séance ils perdaient 24.000
francs, juste le capital déclaré suffisant pour faire sauter la banque.
Cette première expérience ayant suffi pour leur enlever la foi, ils se
dirent qu’un _tiens_ vaut mieux que deux _tu l’auras_, et tenant les
36.000 francs restants, ils regagnèrent la rue d’Assas où la police
ramassa le tout.
* * * * *
Au mois de mars 1887 s’opéra à une table de trente-et-quarante une
audacieuse volerie avec la complicité du «tailleur».
Comme on venait de crier: «Faites vos jeux, messieurs», l’attention du
chef de partie et des croupiers fut détournée par divers incidents
habilement amenés.
Un Anglais demanda le change d’une banknote de cent livres, et au même
moment un compère laissa tomber à terre une poignée de louis. Pendant
qu’un garçon de salle accourait ramasser les pièces, écartant les
pontes, un troisième larron éleva une dispute au sujet d’une mise, et
l’on entendit des éclats de voix partir de tous les points de la table à
la fois.
--Vôlez-vous payer la banknote de souite à moâ?
--J’ai laissé tomber au moins dix louis!
--Ma mise était de quatre louis; je vous dis que j’ai mis quatre louis.
--Faites donc attention, ne bousculez pas comme cela, garçon!
--Je veux de souite mes cent livres sterling.
--Messieurs, je vous en prie, un moment! criait le chef de partie ahuri.
Profitant de ce fracas, un quatrième compagnon, dissimulant sous un
billet de mille francs un paquet de cartes préparées, le glissait
adroitement sur le tas des six paquets disposés pour le jeu.
Enfin, l’ordre se rétablit.
On commence, et des _maxima_ pontés aux deux bouts de la table gagnent à
tout coup.
La banque saute trois fois. Grand émoi dans la salle. On accourt de
toutes les tables assister au triomphe des joueurs. Mais ceux-ci, leurs
cartes épuisées, s’éclipsent. Cependant, les perdants ont des soupçons;
le chef de partie, interpellé, fait compter les paquets, qui se
trouvèrent grossis de cinq ou six douzaines de cartes supplémentaires.
Le «tailleur» l’échappa belle; sans le personnel qui l’arracha aux
ongles féroces des joueurs, ils l’eussent mis en morceaux. Il en fut
quitte pour quelques écorchures, ses vêtements en lambeaux et trois ans
de prison, bon marché pour ses cent mille francs de prime. Quant aux
quatre grecs, ils jouissent sans doute en paix du demi-million qu’ils
emportèrent, entourés de respect et de considération.
* * * * *
Une autre tentative, plus hardie peut-être, mais infructueuse, eut lieu
je ne sais trop à quelle époque; mais c’est depuis ce temps que l’on
remplaça dans les salons le gaz par des lampes à l’huile. Vers onze
heures du soir, quelques minutes avant la fermeture, une explosion
retentit dans une des salles, le gaz s’éteignit, et des voix crièrent:
«Le Casino va sauter! Sauve qui peut!»
Vous jugez de la déroute. C’est à qui ramasserait rapidement ses mises
et se précipiterait vers la porte. Profitant de la panique les «grecs»
se lancèrent à la curée. Mais ils avaient compté sans les croupiers,
qui, on doit leur rendre cette justice, restèrent fidèles à leur poste,
comme des grenadiers de la Vieille Garde, et couvrirent de leurs bras
les caisses à cette heure gonflées. Les mains voleuses qui tâtonnaient
et essayaient de barbotter dans l’ombre ne rencontrèrent que des doigts
honnêtes crispés sur les tas de billets et de pièces. Il ne resta aux
filous que le maigre profit de quelques enjeux laissés sur le tapis par
des pontes pris de frousse.
On ralluma les becs de gaz, et les parties continuèrent:
_Messieurs, faites vos jeux!_
III
Outre les tentatives généralement avortées des syndicats, les
représailles d’ailleurs peu dangereuses des décavés, la banque subit les
assauts multiples et variés des maîtres-chanteurs.
Brochures, pamphlets, journaux éphémères surgissent périodiquement avec
leurs pages ou leurs colonnes remplies de dramatiques récits sur les
suicides, les ruines amoncelées autour du tapis vert.
Quelques billets de mille, d’ordinaire, faisaient taire les cris
d’indignation de ces assoiffés de morale.
La brochure était retirée des devantures de libraires, le journal
cessait quelques semaines d’_horrifier_ ses lecteurs; mais bientôt
pamphlets et feuilles de choux reparaissaient sous un autre titre, avec
d’autres noms de rédacteurs, et de nouveau le Casino _casquait_. Aussi
finit-il par se lasser et laisser déclamer les moralistes!
Mais une des plus curieuses et des plus audacieuses tentatives de ce
genre fut dirigée, il y a quelque dix ans, contre le prince de Monaco.
Elle consistait en une série de gigantesques toiles étalées à Nice juste
en face de la gare, et destinées à frapper d’horreur l’œil des
arrivants.
* * * * *
C’était d’abord la maison de jeu, où se pressait une foule élégante;
puis une prison devant laquelle se tenait une femme éplorée et vêtue de
noir. Elle la montre à ses enfants, tandis que l’aîné, un petit garçon
d’une dizaine d’années, tend un poing menaçant vers le Casino, dont la
silhouette se dresse dans le lointain. A côté une autre toile
représentait un pendu accroché à un réverbère de la plage de La
Condamine, près du cadavre d’un second joueur qui tient encore dans sa
main crispée le revolver instrument du suicide. Sur la quatrième toile
des laquais chamarrés portent au palais des Grimaldi d’énormes sacs
remplis de l’or des décavés, que dans le tableau suivant ils versent aux
pieds du prince et de la princesse de Monaco, assis sur leur trône.
Cette série à la manière d’Hogarth, moins le talent de l’humoriste
anglais, portait, à mesure que s’achevait une toile, comme dans les
romans-feuilletons, la mention significative: A _suivre_.
Il ne tenait qu’au Casino ou au prince de l’arrêter!
Mais cette menace directe n’eut aucun effet; sans être troublé, le
barbouilleur put continuer son œuvre, bien qu’on ne demandât pour
l’interrompre que la modique somme de soixante mille francs. Le Casino
fit l’aveugle et le sourd. Il ne voulut ni rien voir des toiles à effet,
ni rien entendre des propositions. Il alla plus loin même: il refusa les
offres, d’ailleurs absolument modestes, d’individus qui ne demandaient
que cinq louis pour lacérer, par les nuits obscures, ces œuvres de
chantage et d’art d’Épinal!
* * * * *
Enfin un inconnu, quelque artiste affligé des couleurs outrageantes de
ces toiles de baraques foraines, ou quelque personne sensible trop
impressionnée de leurs sujets, lança des paquets de goudron sur la
dernière.
Je vis le peintre monté sur son estrade et occupé consciencieusement à
faire disparaître ces souillures; mais quelques jours après on en
relança d’autres en plus grande quantité. Le maître-chanteur renonça à
continuer son œuvre; il se contenta de faire écrire en gros caractères,
à côté de ses toiles: «La boue qu’ils font lancer leur retombe au
visage». Après tout, c’était peut-être le peintre lui-même qui salissait
ainsi son œuvre, afin d’attirer davantage l’attention, comme fit,
dit-on, jadis, le sculpteur Carpeaux, à l’égard de son fameux groupe de
la Danse.
CHAPITRE X
LES PROFESSEURS
Le hasard est le type de la parfaite régularité. Il fait sans
peine, en obéissant à la loi de l’équilibre à laquelle il est
soumis, ce qui coûterait réellement beaucoup d’efforts à un
vulgaire faiseur de chiffres.
(C. DE BIRAGUE.)
MONTE-CARLO.--Professeur X..., auteur du «Problème de la Roulette et
sa Solution», est à... pour huit jours et reçoit hôtel..., rue...
MILLE FRANCS PAR JOUR avec 200 francs. S’adresser à M. X...,
professeur de jeux.
ON PEUT GAGNER journellement et aisément _cinquante francs_ en une
heure. S’adresser à M. Z..., professeur de roulette.
Chacun a pu lire à la quatrième page de certaines feuilles, quelquefois
en première, spécialement dans celles du littoral, ces mirifiques
annonces.
* * * * *
Le professeur de roulette! Un type, et non des moins curieux, dans ce
monde interlope. Il habite Nice ou Menton et, outre ses réclames, il
colle de petites affiches imprimées ou manuscrites dans le voisinage de
la gare, sur le passage des touristes et, à l’instar des débitants de
certaines panacées, dans les vespasiennes. S’il ne promet pas
constamment mille francs par journée, il assure aux pontes, pour des
sommes relativement minimes, une fortune aussi brillante que rapide.
Pourquoi, puisqu’il tient les arcanes du jeu, puisqu’il possède le
_Sésame ouvre-toi_ des trésors, la clé magique des biens de ce monde,
qu’il commande au hasard, loge-t-il dans un taudis, porte-t-il des
bottes éculées, du linge sale, et ne peut-il se commander un paletot?
Ah! il vous le dira lui-même, s’il ne l’a déjà fait dans une affiche
réclame.
M. PIQUOISEAU, professeur de roulette et de trente-et-quarante, auquel
les salons de Monte-Carlo ont été interdits pour l’empêcher
d’appliquer son système infaillible, s’offre... etc., etc...
Voilà l’explication simple! Il ne peut jouer, il lui est impossible
d’appliquer son infaillibilité pour son propre usage. L’administration
tremble devant lui et s’est hâtée de lui fermer ses portes; il ruinerait
le Casino. Et lui, qui peut donner des millions à tous, oui, monsieur,
est en quête d’une pièce de cent sous!
S’il fallait en croire quelques mauvaises langues, ces «professeurs» ne
seraient rien moins que des «allumeurs» aux gages du Casino, pour
attirer les niais dans le gouffre. Mais est-il besoin d’_allumer_ les
joueurs par des moyens factices? Ils s’allument suffisamment eux-mêmes.
Je crois, au contraire, que la plupart de ces pauvres diables sont
d’anciens croupiers expulsés, des pontes malheureux qui, le décavage
venu, se sont mis à étudier des martingales dont ils essayent
l’infaillibilité avec des jetons ou des haricots.
Ils ne se contentent pas des réclames et des affiches, ils distribuent
ou vendent de petites brochures, et les librairies de Marseille à Gênes
sont inondées de ces élucubrations.
* * * * *
Il en est de bien amusantes; je puise dans le tas:
«MONTE-CARLO, sans défense, pour éviter sa ruine demande protection à
_l’arbitraire_.
«Un esprit penseur, premier professeur de roulette de Paris, appuyé de
vastes connaissances, vient de trouver le vice qui existe dans la
cadence imparfaite de ce jeu, que son CRÉATEUR n’a pas prévu.
«Le Professeur gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un capital
ordinaire; aussi l’administration du Casino, après l’avoir observé
dans ses salons de jeux, n’a trouvé _son salut qu’en lui retirant sa
carte d’entrée_.
«Cette mesure _arbitraire l’a déterminé_ à donner des séances
gratuites, dans l’unique but d’entraîner la ruine de Monte-Carlo au
profit des joueurs.»
Celui-là au moins est franc; ce n’est pas, comme le célèbre sénateur
Bérenger, une furie de morale qui le harcèle, mais le prurit de
vengeance chère aux dieux et aux mortels. Il faut donc se hâter de
courir à ses séances, car avec un pareil gaillard le Casino n’en a pas
pour longtemps.
Continuons:
«Si un joueur quelconque doutait du gain précité, le Professeur
_accepte le pari_ avec des permanences sorties des salons de
Monte-Carlo ou avec une roulette que le joueur fera tourner
lui-même... Tous les raisonnements, toutes les réflexions tombent,
_l’exécution_ seule prime. Taisez-vous ou pariez!»
Hâtons-nous de nous taire.
* * * * *
Un second, qui s’intitule «l’Inventeur», prévient MM. les Commerçants,
Financiers et Industriels qui voudraient donner de l’extension à leurs
affaires ou que des revers de fortune auraient inopinément affectés, _et
qu’il y aurait urgence à rétablir_ (_sic_), qu’en jouant cinq heures par
jour sous sa direction, il leur fera gagner avec un capital relatif
_quarante mille francs_, soit un million deux cent mille francs _par
mois_!
Mais alors, comment tiendra la banque, pour peu qu’il trouve une
demi-douzaine de clients!
«Ce chiffre, ajoute-t-il, peut paraître insolite, mais, comme le dit
un grand auteur, quand on cherche la vérité on la trouve, _surtout
quand la preuve peut être faite avant l’exécution_, et cela sans
débourser un centime.
«Sur invitation orale ou par écrit, l’Inventeur se rendra au domicile
des joueurs ou à tout autre endroit pour leur donner préalablement des
séances mentales et gratuites jusqu’à pleine et entière persuasion;
une fois le joueur bien convaincu, l’Inventeur lui tracera sur un
calepin la marche à suivre pour aller à coup sûr au Casino.»
Le plus amusant de ce _factum_ est qu’il se termine en rappelant à
messieurs les joueurs (_sic_) que personne ne peut gagner à la roulette
au moyen des systèmes, tous succombent. Mais, alors...
«Seule la science appuyée du Génie a raison de tout! Avec elle j’ai
vaincu le hasard: je gagne _cinq cents francs à l’heure_ avec un
capital médiocre, et _huit mille francs à l’heure_ avec un capital
plus fort; le doute n’est pas permis; je soutiens le pari avec les
incrédules du 1er janvier au 31 décembre. _J’attends le défi, espèces
en mains._
«Voilà qui est sérieux.»
Voici le bouquet:
«Ce qui n’est pas sérieux, c’est d’avoir bafoué Jacquard;
«D’avoir conspué Vaucanson;
«D’avoir taxé Fulton de folie;
«D’avoir ri de Descartes, de Copernic, etc.
«Mais aussi tous ces inventeurs divers qui ont su faire un nom à leurs
familles et la gloire de leur pays pleurent depuis longtemps sur un
vain peuple.
«Je me tiens à la disposition des Commerçants, des Financiers, des
Industriels, des petits et gros Capitalistes, pour leur donner la
preuve incontestable qu’en jouant sous ma direction ils gagneront
toujours.
«Une ombre de doute ne peut rester dans l’esprit d’un homme sensé; en
effet, si vous doutez, pariez avec l’Inventeur, vous gagnerez son
argent, ses louis valent ceux de Monte-Carlo, d’où il appert que le
pari doit être votre loi.
«Ci-bas l’adresse de l’Inventeur.
«Monsieur le Professeur de roulette de Paris actuellement à Nice.
Cabinet ouvert tous les jours.
«NOTA.--L’Inventeur met en garde messieurs les joueurs sérieux contre
ses détracteurs intéressés et jaloux qui par l’acharnement même qu’ils
ont mis à l’assaillir de critiques non fondées, non spirituelles, ont
uniquement donné la mesure de l’importance qu’ils attachent à son
œuvre qui n’est pas d’un joueur, mais bien d’un homme de labeur qui
n’a jamais joué une tasse de café de sa vie; seul le travail l’a
exhumé des entrailles de la science.
«(_Labor improbus omnia vincit._)»
Autre fascicule; celui-là porte un beau titre: _Rayon dans les
Ténèbres_--conseil important donné par un mathématicien.
«Dans les salons de jeux du Casino de Monte-Carlo est affiché
l’extrait du règlement, où l’on lit: _Les jeux de convention ne sont
pas admis_.
«Or, pour chaque personne sensée, cette annonce laconique de la part
de l’administration du Casino n’est qu’une solennelle affirmation de
l’axiome--prononcé depuis longtemps par la science--que ce n’est pas
au moyen des jeux de pur hasard, ou des jeux combinés empiriquement et
généralement pratiqués par les joueurs, que l’on peut lutter avec un
succès positif, durable contre les avantages de la banque.--En effet,
tous ces jeux, rapportant annuellement des millions à la caisse du
Casino, sont évidemment très désavantageux aux joueurs; et ils le sont
principalement parce que dans ces jeux la convention (c’est-à-dire la
possibilité de faire la compensation pour diminuer la perte, produite
par le refait comme le témoigne l’annonce ci-dessus mentionnée) est
interdite par le règlement du Casino. Pourtant il serait bien injuste
de reprocher à son administration l’interdiction des jeux de
convention, puisqu’elle ne peut pas agir autrement: elle interdit ces
jeux par nécessité absolue,--pour sauvegarder l’existence même de
l’établissement. Mais d’autre part les joueurs intelligents et en
connaissance des lois mathématiques ont toujours un moyen--non
subreptice, mais honnête et loyal--de pouvoir faire dans leurs jeux
l’opération de la compensation sans que l’administration du Casino
puisse le leur interdire...
«Or, tous ceux qui voudraient profiter de l’immense avantage présenté
par les jeux de convention ne doivent pas se fier à l’empirisme seul,
mais aussi et principalement consulter les lois mathématiques, car
c’est à l’aide de ces lois absolues et infaillibles qu’ils pourront
combiner des procédés plus sérieux et solides, ayant la force pour
combattre le refait par la compensation, et vaincre les écarts.
«Ce conseil donné, je me permets d’annoncer au lecteur qu’après des
longues recherches j’ai réussi à combiner des procédés basés autant
sur les principes théoriques que sur les données pratiques, qui
présentent toutes les qualités pour convertir le jeu en une
spéculation financière solide et très lucrative.»
Ceux qui voudraient plus amples renseignements sont priés d’adresser
leurs lettres, soit en français, anglais, russe, allemand, italien ou
grec, à M. le Mathématicien. Je suppose que c’est surtout le grec qu’on
doit parler dans son officine où pour être admis comme partenaire il
faut apporter 2.000 fr.
* * * * *
En voici un autre, au contraire, qui déclare tout calcul superflu.
_Qui veut gagner?_ Tel est le titre alléchant de son opuscule, et comme
sous-titre: _Révélations d’un Croupier de Monaco_, avec cette épigraphe
significative:
_Lasciate ogni speranza voi che entrate._
(DANTE.)
Mais c’est justement le contraire qui a lieu.
«Il serait plus facile de trouver la quadrature du cercle, dit-il, que
de gagner au jeu. La probabilité de gagner est une utopie née dans les
cerveaux fêlés, et n’est cultivée que par des gens ne connaissant pas
les premières règles des mathématiques.»
Après ce début aussi explicite que décourageant, notre homme ne manque
pas de débiter un long boniment où il développe un système infaillible!
* * * * *
Sur la promenade des Anglais, qui forme une guirlande de palmiers au
doux rivage de Nice, doux aux riches et aux bien portants, une vieille
dame de mine et de mise respectables me glisse, souriante et
mystérieuse, un papier sous enveloppe. Je crois d’abord à une de ces
communications évangéliques que répandent pour la béatification des
foules les missions protestantes.
Rien de cela. Six pages de texte, sans compter la couverture:
ÉTUDE DU JEU DE LA ROULETTE
ET ANALYSE AUX COULEURS
d’après lesquelles le problème a été résolu
PAR
La Comtesse d’ANGE
Prix: 1 Franc
Et on me l’offre gratis, enrichie d’un autographe de l’auteur, que je
copie textuellement: «Afin d’évité la ruine, le moyen de gagné est
démontré et pour lequel il ne faut guère de capitale».
Mais il est permis à la comtesse d’Ange de ne pas savoir l’orthographe,
puisque George Sand elle-même l’ignorait. Puis, pas besoin de grammaire
pour faire sauter la banque.
«Le jeu de la roulette, dit la vieille dame, peut être comparé à une
belle jeune fille... et que bien des hommes voudraient posséder!...
Comme il en est du gros lot. Évidemment! chacun espère le gagner,
et... parfois que des billets sont achetés!... Au tirage, chacun
fouille dans ses poches pour les chercher et... afin de vérifier... si
l’on a gagné. Et combien peut-il y en avoir qui aient cette
chance-là?... Quel nombre de gens se sont fouillés après avoir
déboursé... Va pour le hasard et l’égalité!... Eh bien, dites-vous,
lecteurs, comment a-t-on résolu le problème?...»
Vous le saurez, en envoyant cinq francs à la vieille dame; c’est pour
rien. Le saut de la banque mis à la portée de toutes les bourses! La
fortune pour cinq francs!
«Est-il possible qu’on hésite?» conclut la comtesse, après six pages
du même galimatias. «Est-ce possible qu’en un siècle auquel l’on croit
être si avancés... l’on prenne les vers luisants... pour des lanternes
magiques... et à perpétuité!... Une fois de plus, donc, j’ai à dire:
l’argent fait l’argent... A moi les pauvres et les riches, qui peuvent
faire sauter la banque... au lieu de lui donner et de se faire sauter
après!
«Que diable!!!
«Le bon génie:
«Comtesse D’ANGE.»
* * * * *
J’eus, quelques jours, pour voisin de table d’hôte un grand vieillard de
haute mine. Il se rendait quotidiennement à Monte-Carlo et je le voyais
au retour alignant des chiffres et couvrant son calepin de signes
bizarres, étoiles, triangles, plus ou moins coupés de hachures, puis de
petits ronds blancs et noirs reliés entre eux en ligne droite et en
bascule. A table, il ouvrait de temps en temps son calepin, supputait,
calculait, griffonnait, puis, à peine son café pris, retournait au
Casino.
--Gagnez-vous? lui demandai-je un soir qu’il me parut moins absorbé que
de coutume.
La question était quelque peu indiscrète; mais, le bonhomme
m’intriguait, et, d’ailleurs, il est à remarquer qu’un joueur avoue
rarement qu’il gagne: aussi je m’attendais à une réponse négative.
A mon étonnement il me répliqua:
--Je gagne toujours, monsieur.
--Oh! quelle veine!
Il me regarda fixement, comme s’il voulait m’hypnotiser; puis, après un
moment de silence:
--Détrompez-vous. Ce n’est pas une veine, c’est le fruit du calcul et de
l’expérience. Je refais par le jeu une fortune enlevée par le jeu. Et
quand même je perdrais, je jouerais encore, je jouerais jusqu’à ce qu’il
ne me reste plus de quoi ponter cent sous. Voyez-vous, quand on devient
vieux, qu’on a tout perdu, ses dents et ses cheveux, et toutes les
illusions, l’ambition comme l’amour, le jeu reste, et console de tout.
--Oh! tant qu’on gagne ça va bien. Mais quand on perd, c’est différent.
«Argent perdu rabat toute joie.»
--Monsieur, me répliqua-t-il, je vous ai dit que je gagnais toujours.
Et pour me convaincre, le lendemain il me communiquait un manuscrit qui
me parut tellement bizarre que j’en copiai quelques pages:
«_Les Banques retournées_: c’est-à-dire des millions à gagner avec la
nouvelle découverte vulgarisée par ce livre.
«Prenez et lisez:
«Les Banques retournées ou le gain forcé en faveur des joueurs par
l’emploi du _Balancier des nombres_...
«Pourquoi le jeu est-il si dangereux? Parce que n’en connaissant pas
la loi on joue au hasard, et que n’aimant pas à perdre on court après
son argent...
«D’abord, il n’y a pas de hasard.
«Il n’y a pas de hasard, parce que le hasard serait un effet sans
cause, le rien qui produirait, le néant créateur, l’absurde en un mot.
«Ce que nous appelons le hasard, c’est l’_inconnu_; mais, l’inconnu de
la veille, c’est la découverte du lendemain.
«Car, tout ici et là-haut obéit à des lois, et à des lois aussi
positives et invariables que celles qui règlent le cours des astres.
«L’inconnu du jeu, c’est la justice éternelle distribuant autant de
bien que de mal; c’est la montagne qui a deux versants, la vague qui
ne s’élève qu’à la condition de retomber d’une hauteur égale.
«C’est le balancier d’un pendule dont l’oscillation à gauche fait
toujours équilibre à l’oscillation à droite; en un mot, c’est
l’équilibre, l’équilibre en action...
«C’est...»
Comme à Françoise de Rimini, le livre me tomba des mains. Je le rendis
au vieux gentleman.
Celui-ci était un convaincu, ayant foi en son système, n’en trafiquait
pas, opérait pour lui seul, et c’est par pur orgueil d’inventeur qu’il
voulait bien me le communiquer. Je dois avouer, cependant, qu’il ne me
montra pas tout; son manuscrit n’était qu’une sorte de prolégomène suivi
d’un second volume, soigneusement caché, où il soulevait le voile
d’Isis.
Je le mets dans la catégorie des illuminés, mais en dehors de celle des
fumistes, et j’en reviens aux trucs des «professeurs».
* * * * *
Procédé des plus simples. Une fois le _gogo_ «empaumé» le praticien lui
fait verser une somme variant de 500 à 10.000 francs, et l’on se rend
dans les salles.
Pendant les péripéties de la lutte, les tâtonnements préliminaires avant
de «suivre l’esprit du jeu», les passages d’une table à l’autre, le
professeur trouve facilement l’occasion de mettre à l’abri une somme
rondelette, puis on opère avec le restant.
S’il gagne, il palpe naturellement le tant pour cent sur le bénéfice de
son élève; s’il saute, il s’est largement payé d’avance et de sa peine
et de son temps.
Carle des Perrières en cite un qui pontait avec rage et à chaque coup de
roulette remettait son crayon dans son gousset, pour le retirer la
seconde d’après.
Inutile de dire que le crayon n’entrait en poche qu’escorté de deux ou
trois louis.
Un autre venant de perdre le dernier coup de sa martingale infaillible,
se lève froidement, serre soigneusement son calepin, et montrant au
client ahuri sa carte piquée:
--Eh bien, nous avons trouvé le _monstre_! Voilà tout, c’est le monstre!
Il y a quinze ans, monsieur, quinze ans que je joue, et je ne l’avais
pas rencontré. On me le raconterait, oui, monsieur, on me le raconterait
que je me refuserais à le croire...
Il avait passé son bras sous celui de sa victime, et l’entraînait hors
des salles.
--Venez prendre un verre de madère, ma femme est là; elle va être bien
étonnée quand je lui apprendrai que j’ai trouvé le «monstre».
* * * * *
Le plus souvent, à la suite de quelque friponnerie aux tables, l’entrée
des salons leur est interdite, et ils ne manquent pas, ainsi qu’on l’a
vu, d’attribuer cet ostracisme à la crainte qu’on a de leur système.
Ils accompagnent alors le client jusqu’à la porte, après lui avoir livré
contre espèces sonnantes le secret de leurs martingales, et le guettent
à sa sortie.
S’il a gagné il n’hésite pas à donner le tant pour cent promis; s’il a
perdu, constatation facile d’après la mine, ils s’éclipsent prudemment,
à moins que, payant d’audace, ils ne prouvent au malheureux qu’il n’a
pas suivi la marche, qu’il a commis une erreur, hésité au lieu d’agir,
«manqué d’estomac».
--Il faut s’empoigner avec le hasard, monsieur, le dompter; oui,
monsieur, le dompter!
Ou bien:
--Vous avez manqué de confiance. Tout joueur peureux est perdu d’avance.
Ah! si vous m’aviez dit que vous manquiez de confiance!
A une dupe qui, suivant scrupuleusement la marche indiquée, avait vu
ratisser ses derniers bataillons, le professeur, sourcil froncé, pose
sévèrement cette question:
--Voulez-vous me permettre de vous demander, monsieur, où vous avez
passé la dernière nuit?
--Mais!... fait «l’élève» stupéfait et rougissant.
--Dans l’orgie, monsieur, ne le niez pas. Dans l’orgie! N’avez-vous pas
lu M. Alexandre Dumas fils? Lisez M. Alexandre Dumas fils, expert en la
matière. Vous verrez que pour gagner au jeu il faut rester chaste et
tempérant.
Mais je n’en finirais pas si je voulais raconter toutes les défaites de
ces maîtres-fripons, qui, d’ailleurs, n’en usent ainsi qu’à l’égard des
dupes très jeunes ou très naïves.
* * * * *
Je veux cependant citer pour conclure un exemple typique du degré de
crédulité où peut arriver le joueur. Il s’agit d’un rentier parisien
qui, se trouvant à Genève, y fit la connaissance d’un professeur de jeu,
un certain Paul de R..., qui s’intitulait _nécromancien ès
mathématiques_, titre non encore admis par l’Université, et se disait
expert dans l’art de forcer, par de savantes combinaisons de chiffres,
les hasards les plus rebelles à lui être favorables.
Le rentier le pria, moyennant large récompense, de lui enseigner ce
merveilleux secret.
Paul de R... se mit très complaisamment à la disposition du néophyte et
lui expliqua l’infaillible martingale grâce à laquelle on est toujours
certain de gagner à toutes sortes de jeux: à la loterie, à la roulette,
au whist, au trente-et-quarante et aux petits-chevaux.
Le système était fort simple: il suffisait de tenir compte de l’heure où
le soleil se lève, de l’âge de la lune calculé au moyen de l’épacte, du
chiffre cabalistique désignant la constellation sous laquelle est né le
joueur, du nombre d’années, de mois et de semaines écoulé depuis le
commencement de l’ère chrétienne jusqu’au moment où l’on opère, enfin de
l’âge du joueur, ce facteur pouvant avoir une influence sur le résultat
final.
En combinant tous ces nombres par des équations d’une étonnante
limpidité, on arrivait immanquablement à faire de gros bénéfices.
L’ensemble de ces opérations s’appelait le «calcul du loto
mathématique», et était contenu dans un énorme bouquin in-folio, dont le
rentier, tout à fait enthousiasmé, fit l’acquisition pour la modique
somme de 5.000 francs.
Rentré chez lui, notre homme s’empressa d’essayer ce brillant procédé.
Il opéra sur les loteries de Hambourg et de Naples et perdit
_mathématiquement_ et rapidement une dizaine de billets de mille.
Furieux d’avoir été trompé par les calculs savants de son grimoire, il
écrivit ses plaintes à son professeur qui, suivant la coutume, laissa
ses lettres sans réponse. Mais, quelque temps après, il le rencontre à
la gare de Lyon, l’accoste et l’apostrophe:
--Vous m’avez indignement trompé--lui dit-il.--Vous m’avez fait perdre
mon argent avec vos calculs idiots et vos signes cabalistiques!
--Parce que vous étiez trop bête pour les comprendre, riposta le
nécromancien. Mes calculs idiots? C’est vous, qui l’êtes! Je ne vous ai
vendu que des probabilités, en vous prévenant qu’il s’agissait d’une
martingale occulte! L’avez-vous seulement suivie jusqu’au bout?
--Non, puisque je perdais tout le temps.
--Il fallait la suivre. Ne l’ayant pas suivie, de quoi vous
plaignez-vous?
C’est la réponse qu’ont fait, font et feront tous les professeurs de
systèmes occultes ou non occultes.
CHAPITRE XI
LE JEU EN FRANCE
Quand ils furent chassés du Paradis terrestre, Adam et Ève
jouèrent à pair ou impair avec des pommes, des osselets, des
amandes, des fèves, des noix ou des cailloux. C’est là le plus
ancien des jeux de hasard.
(Arsène HOUSSAYE.)
«Le jeu, écrivait Henry Bauer, est, de toutes les passions, la plus
admirable et la plus funeste. Celle-ci les domine toutes, parce qu’elle
ne s’use point; qu’à travers le temps et les années elle conserve son
intensité et sa violence. Il vient un âge où les femmes ne tressent plus
de roses pour un front blanchi, où l’estomac délabré se révolte contre
les morceaux délicats; le jeu a le privilège de l’éternelle jeunesse. Au
tapis vert, le sexagénaire est aussi ardent et vaillant que le jeune
homme; sans cesse il y retrouve des joies, des surprises, des émotions,
des déceptions nouvelles. C’est l’un des révulsifs les plus puissants
qui soient. Il comporte dans ses destinées incertaines et diverses
l’oubli du présent et l’espérance de l’avenir.»
* * * * *
Oubli et espérance! C’est ce que nous cherchons tous, riches ou pauvres,
car tous nous avons des soucis rongeurs que nous voudrions enterrer dans
la nuit du passé; et sans jamais jouir du présent qui fuit, nous allons
vers les choses inconnues et futures... Et c’est pourquoi nous jouons
toujours.
Et toujours on a joué en France, en dépit des prohibitions, des amendes,
des emprisonnements. Sans remonter plus haut que Charlemagne, les jeux
de hasard faisaient fureur, malgré les peines sévères édictées par cet
empereur qui jouait lui-même comme un lansquenet. Ses successeurs
tolérèrent plus ou moins ce qu’ils se sentaient impuissants à empêcher,
et tous y allaient gaiement, qui du dé qu’ils pipaient, qui du tarot
qu’ils marquaient, lorsque Charles V, en sa qualité de Sage, s’avisa de
remettre en vigueur les anciens édits.
Mais il en est des édits comme de la morale, ils pèsent sur les petits,
les grands s’en déchargent; l’on connaît la légende des cartes
inventées, soi-disant, pour distraire son successeur. Le fait est que,
depuis deux siècles, elles étaient, sous le nom de _tarots_, importées
d’Italie en Provence. Du château de Creil, elles se répandirent
rapidement au dehors, et, en 1397, un prévôt de Paris, homme très fameux
en science de morale et redoutable empêcheur de danser en rond, les
proscrivit dans les lieux publics. Dans son ordonnance, il déclarait
avoir découvert que le jeu enfantait tous les crimes.
Successivement, chaque passion humaine fut accusée de cette maternité.
Dans son zèle de morale, le digne prédécesseur de certains de nos édiles
comprenait dans sa proscription, outre les dés et les cartes, jeux de
hasard et de filouterie, boule, paume, quilles et palet, jeux d’adresse.
Au lieu de s’ébattre en plein air--exercice salutaire,--on s’enferma
dans les granges, et comme il est plus aisé de trouver un recoin qu’une
salle, on abandonna peu à peu les exercices hygiéniques et sains pour se
livrer en cachette au néfaste tripotage des figures de carton.
On continua donc à piper et à _cartonner_ malgré les amendes et les
prévôts, qui, les premiers, passèrent la jambe à leurs propres
ordonnances, suivant l’antique usage des moralistes et l’antienne
connue: «Faites ce que je vous dis, ne faites pas ce que je fais.»
* * * * *
Louis XI, Charles VIII, Louis XII «cartonnèrent», et Henri III perdit au
jeu des sommes considérables. C’est sous lui qu’on commença à prélever
un droit sur les cartes, peut-être la plus sage mesure de son
règne.--Profitez des vices, gouvernants, profitez des vices, et renoncez
à la sottise de les supprimer, vous seriez ruinés du coup.--Quant au
roublard _Vert galant_, il gagnait presque toujours, car il trichait
ferme. L’inévitable déveine l’atteignait cependant parfois comme les
autres, car il écrivit un jour à Sully pour lui demander 9.000 livres
perdues à la foire Saint-Germain, en bijoux et bagatelles, se plaignant
que les marchands le _tenaient aux chausses_.
Trop intelligent pour ne pas laisser tomber en désuétude les vieilles
ordonnances, il laissa s’ouvrir nombre de tripots luxueux pompeusement
décorés du titre d’_Académie des jeux_.
«Presque tous, dit l’Estoile, grands et petits, nobles et marchands, ne
parlaient que jouer des pistoles avec tant de fureur qu’il semblait que
mille pistoles fussent moins que n’était un sou du temps de François
Ier; et ce fut la cause de tant de banqueroutes que l’on vit dans ce
temps-là.» Eh bien, voilà qui rétablissait l’équilibre social!
* * * * *
Vers la fin du règne d’Henri IV on comptait, à Paris, quarante-sept
brelans autorisés et dont les principaux magistrats de la ville
retiraient chacun une pistole par jour. C’était pour eux le cas de dire:
«A quelque chose le _vice_ est bon».
Ces tripots furent supprimés au commencement du règne de Louis XIII. Le
morose monarque, qui, du reste, n’avait alors que neuf ans, était trop
vertueux pour tolérer les humaines faiblesses. L’on remit les anciennes
lois en vigueur, en ajoutant même à leur sévérité.
On n’en persista pas moins à jouer, ainsi qu’il appert d’une déclaration
du 30 mai 1611, où le roi accorde à celui qui a perdu au jeu une action
en justice, soit contre le propriétaire, soit contre le locataire de la
maison où le brelan s’est tenu, pour se faire restituer par lui le
montant de sa perte, ce qui est souverainement illogique et injuste,
car, en cas de gain, le joueur se fût bien gardé de rien restituer.
Cet édit ridicule, renouvelé du droit romain, qui défendait les jeux de
hasard, refusait aux tenanciers toute action devant les tribunaux contre
les joueurs qui les battaient ou les volaient, n’autorisant que les
enjeux consistant en l’écot d’un repas.
Ce même édit, Amédée VIII de Savoie le remit en vigueur. Dans les peines
sévères infligées aux joueurs, il faisait exception en faveur des repas
comme enjeux.
Ce joyeux compère, qui menait si large vie en son château de Ripaille
(Ripaglia), que l’expression _faire ripaille_ en est restée, tolérait
les jeux de cartes, à la condition qu’on n’y jouât que des épingles!
* * * * *
Sous Louis XIV on joua ferme. Lui-même donnait l’exemple, car à
soixante-dix-sept ans il jouait encore au brelan, et quatre mois avant
sa mort il fit quitter le grand deuil à la duchesse de Berry pour qu’il
lui fût permis de jouer. Sous le Régent et sous Louis XV, on joue
davantage encore. Voltaire qui, par avarice, ne jouait pas, disait que
le centième de l’argent des cartes dépensé de son temps eût pu suffire à
la construction de salles plus belles que le théâtre de Pompéi.
Mais à quoi bon des salles plus belles que le théâtre de Pompéi? Ce sont
des asiles pour les vieux travailleurs qu’il faudrait, et le
gouvernement qui les édifiera sur le jeu, fera acte plus méritoire que
celui qui se livrera aux stériles efforts d’une impossible suppression.
Louis XVI avait le jeu en horreur; par contre, Marie-Antoinette en
raffolait. Ses soirées de Marly sont restées célèbres; on y jouait des
sommes considérables. Il suffisait, pour être admis au jeu de la reine,
d’être bien mis, et présenté par un officier de la cour à l’huissier du
salon de jeu. Il s’y commettait de continuelles tricheries, et
Bachaumont raconte dans ses _Mémoires_ que, pour y obvier, les banquiers
du jeu de la reine obtinrent d’elle qu’avant de commencer la table
serait bordée d’un ruban, et que l’on ne regarderait comme engagé pour
chaque coup que l’argent mis sur les cartes au delà du ruban.
* * * * *
On jouait encore à la Cour, quand déjà la Révolution avait détruit la
Bastille.
L’odieux régime de la Terreur n’interrompit pas les jeux, bien au
contraire. Il y a peu d’époques, dit Boiteau d’Ambly, il n’y en a pas où
plus de monde ait joué. «Dès que vient la nuit, on joue dans la rue.
C’est le biribi qui a la vogue; c’est au biribi que l’ouvrier sans
ouvrage risque ses liards fleurdelisés. La police arrive trop tard...,
quand elle arrive. D’ailleurs il faudrait dix mille agents pour
surveiller la ville. Et comment surprendre les délinquants? Les
banquiers de ces banques démocratiques se servent des murailles et des
bornes comme de tables; ils écrivent leurs comptes avec de la craie.»
Un simple détail donnera une idée de cette rage.
Une courtisane vendait douze cents livres par an la ferme des cartes
froissées qu’on jetait après le jeu dans les corbeilles.
Sous le Directoire, même fureur. C’est au palais du Luxembourg que la
_bouillotte_ fut inventée. «Ils sont là-haut cinq rois, disait Mme
Tallien, qui suent sang et eau pour faire un brelan de valets», et elle
installa en son hôtel un jeu de bouillotte.
L’Empire vit fourmiller le monde des joueurs. Napoléon consentait à
jouer, quoique n’aimant, disait-il, pas plus le jeu que les femmes. Mais
l’armée fournissait les plus gros contingents au tapis vert. Entre deux
batailles l’officier se plaisait à risquer les économies forcées de la
vie des camps.
Le jeu, d’ailleurs, fut toujours une passion chez les fils de Mars, peu
soucieux du lendemain.
_Courte et bonne_, devise du soldat en ces temps de formidables coups
d’épée. Puis, ce n’est pas à philosopher que l’on tue l’ennui des
soirées de campement. Aussi attribue-t-on aux Grecs, pendant et avant le
siège de Troie, l’invention de nombre de jeux de hasard. Parmi les héros
de l’épopée impériale, Masséna, Murat, Junot, étaient de superbes
joueurs. Boiteau d’Ambly cite au sujet de ce dernier une curieuse
anecdote tirée des Souvenirs diplomatiques de lord Holland: «Quand
Bonaparte partit pour l’Italie, en 1796, il n’avait pas de quoi subvenir
à ses dépenses et à celles de sa famille militaire. Il réunit ses
ressources et celles de ses amis intimes, et les confiant à Junot,
l’envoya dans une maison de jeu y risquer le tout, perdre ou gagner la
grosse somme. Junot alla, et bientôt revint chargé d’or. «Ce n’est pas
assez, dit le général, après avoir compté la somme. Il me faut
davantage. Retourne là-bas, et rapporte le double. Tout ou rien.» Junot
obéit, et revint encore une fois vainqueur.
Si l’on jouait fort dans les armées impériales, on jouait tout aussi
fort dans les armées étrangères. Les généraux donnaient l’exemple.
Souvarow avait l’habitude de retenir sous sa tente les officiers de son
état-major, et ne les lâchait qu’après avoir raflé leur solde. Pendant
l’occupation de Paris, Blücher se distingua comme l’un des plus enragés
pontes des maisons du Palais-Royal.
Le célèbre Bénazet en fut le fermier après le Premier Empire et jusqu’au
règne de Louis-Philippe. Il versait par douzièmes une somme annuelle de
près de six millions au Trésor.
Le roi-citoyen, devançant d’une vingtaine d’années les pudeurs
allemandes, supprima ces _Académies_ en 1836. Une trentaine de maisons
de jeux publiques furent ainsi fermées un soir, et dès le lendemain cent
coupe-gorges et tripots clandestins les remplaçaient.
Ils existent, et existeront toujours.
* * * * *
Nous sommes tous plus ou moins joueurs; nous aimons à risquer un enjeu
quelconque, hasarder peu pour gagner beaucoup.
Ceux mêmes qui professent l’horreur du jeu, peuvent devenir du jour au
lendemain des pontes enragés. «Connais-toi toi-même», répétaient les
sages des vieilles écoles. «C’est la plus difficile des sciences.» Nous
nous ignorons presque toujours, nous ne savons ce qui se passe dans nos
arcanes; un hasard, une circonstance fortuite, un mot décide l’explosion
d’une passion, l’éclosion d’une secrète gangrène.
Le goût du jeu se décèle partout, sous toutes les formes, et s’il est
immoral, il est bien humain, et nous sommes tous immoraux.
Les déclamateurs contre la honteuse passion--et quelle passion n’a été
appelée honteuse?--ne sont le plus souvent que des fesse-Mathieu qui
n’osent risquer une pièce de peur de la perdre. Ah! s’ils étaient
certains de gagner, on les verrait changer de thèse.
Le jeu est immoral surtout pour celui qui perd.
--Quel tripot!--s’exclamait un clubman introduit dans un cercle.--Il
doit y avoir là une bonne moitié d’aigrefins.
--Je le crois comme vous--répondait un autre.--Le malheur est qu’on ne
les connaît pas; l’on parierait pour eux.
N’étant pas joueur, ayant en horreur les cartes autant que les dés et
les dominos, je parle en désintéressé; j’en reviens à une vieille
marotte qui peut déconcerter les philosophes de haute envergure, les
moralistes sévères et les politiciens qui font notre gloire: que les
vices quels qu’ils soient devraient être canalisés pour la fortune des
nations et le bien des misérables.
* * * * *
Je ne prétends pas que le rôle de l’État soit d’encourager la passion du
jeu. Pas plus que les autres, celle-ci n’a besoin d’encouragements, mais
rien d’anormal à ce qu’il en tire des bénéfices. Ne bénéficie-t-il pas
de la prostitution, de l’empoisonnement par le tabac, de l’ivrognerie,
de la gourmandise? Et ce n’est pas plus immoral que d’imposer les
denrées de première nécessité, de faire payer la lumière et l’air, de
spéculer sur la faim et les besoins de prolétaires!
Une société bien organisée devrait vivre du luxe, des vices des riches
et des besoins artificiels. Imaginez une nation de vertueux. Rien que
des puritains, des buveurs d’eau, des jacobins farouches, des économes
enfouissant leurs écus en leurs chaussettes, des sectaires se refusant
tous les plaisirs de la vie, des austères dédaigneux de la bonne chère
et de la belle chair,--je le dis en vérité, sans être grand prophète, ce
serait un État ruiné.
Un antique sage à courte vue parlait de chasser les poètes des États,
comme meubles inutiles. Ne sont-ce pas ces désastreux prêcheurs qui
devraient être honnis comme nuisibles?
Ah! soyons humains! et que rien de ce qui est humain ne nous soit
étranger.
Aimons la femme, les plaisirs, les poètes, les arts, et que ceux qui ont
les moyens de se payer des vins coûteux, ouvrent toute grande leur
escarcelle. Les caprices d’un riche font vivre cent pauvres.
D’ailleurs les fâcheux «raseurs» qui de temps en temps sont portés au
pouvoir par les suffrages de la foule ignorante, réussiraient-ils à
rééditer les lois draconiennes contre le jeu, que leurs lois, comme
celles qui attentent à la liberté de penser, demeureraient sans effet.
Les caisses publiques où ils plongent les bras jusqu’au coude quand il
s’agit de mettre des entraves aux allures des «administrés» et des liens
aux franchises nationales, et dont ils usent si parcimonieusement pour
soulager les misères et doter les victimes du travail, les caisses
publiques se videraient à entretenir les légions de policiers que cette
législation imbécile rendrait nécessaires pour molester et tracasser des
gens qui, comme le disait justement un éminent publiciste, Edmond
Lepelletier, s’ils se font du mal entre eux, se le font comme les
duellistes,--avec leur mutuel consentement.
CHAPITRE XII
LES GRIMALDI
Le nom de ces héros, en brillants caractères
Partout se trouve inscrit: au Nord, chez les Ibères,
En Pologne, au Levant.
Leur glorieux blason, écartelé de gloire,
Depuis l’an neuf cent vingt fulgure dans l’histoire
En météore errant.
(Charles DIGUET.)
I
La situation exceptionnelle de la principauté de Monaco, qui a échappé
aux annexions et est restée debout, protégée par sa propre faiblesse au
milieu des immenses agglomérations européennes, n’est pas un des
phénomènes les moins curieux de l’histoire; et peut-être n’est-il pas
inutile de dire quelques mots de l’illustre famille qui depuis des
siècles préside à ses destinées.
La maison de Grimaldi, qui, depuis huit cents ans, gouverne les
Monégasques, est la plus ancienne maison princière de l’Europe. Bourbon,
Hohenzollern, Habsbourg ne sont, comparées à elle, que des parvenues.
Giballin Grimaldi, au Xe siècle, conquit Monaco sur les Sarrasins qui
s’en étaient emparés, ainsi que de toutes les hauteurs voisines, lors de
l’immense désordre que la mort de Charlemagne amena. La date précise est
incertaine; quelques historiens la fixent à 920, d’autres à 960. Ce
Giballin appartenait à une famille patricienne de Gênes, issue de
Grimoald, fils de Pépin d’Héristal et frère aîné de Charles Martel, qui,
à la bataille de Poitiers, sauva l’Europe occidentale de l’islamisme.
Le fils du conquérant de Monaco, Grimaldin Grimaldi, également grand
pourfendeur de Maures, aida puissamment le comte d’Arles, Guillaume Ier,
à leur expulsion de la côte de Provence. Il prit d’assaut leurs derniers
retranchements, mit tout à feu et à sac et, suivant la mode du temps, en
fit grande boucherie. En récompense, on lui octroya partie du territoire
arraché à l’ennemi, de Saint-Tropez à Fréjus.
Les exploits des fils égalèrent ceux des aïeux. C’était l’âge des
grandes équipées. On louait alors son bras et son épée pour les grandes
tueries, comme on loue maintenant sa main et sa plume pour les rapines
de banque. Servitude plus dangereuse, mais plus mâle. Aussi
retrouve-t-on le nom de Grimaldi dans toutes les vaillantes besognes.
Pendant les rares accalmies de ces temps troublés, les Monégasques
s’élançaient du port d’Hercule dans de légères embarcations, pour faire
la chasse aux tartanes sarrasines.
* * * * *
Il ne faut pas oublier que la civilisation grecque est entrée dans les
Gaules par Monaco, altération de Monecos, qui signifie, dans la langue
d’Homère, habitation isolée. Isolé, en effet, est ce roc, séparé de la
côte par une mince bande de terre. Il se nommait _Portus Herculis
Monocci_, plus couramment _Portus Monocci_, parce que, suivant la
tradition, quelque hardi navigateur phénicien, auquel on donna le nom
d’Hercule, débarqua à cet endroit 600 ans avant l’ère chrétienne, après
avoir posé des jalons de colonies sur le littoral italique. Il vainquit
les brigands des montagnes voisines, et ouvrit un passage dans les
Gaules à travers les Alpes. Ses compagnons ou leurs descendants lui
élevèrent un temple sur le rocher et nommèrent le port: Portus Herculis
Monocci.
«Au Moyen Age, dit Jean Reynaud, on oublia la légende d’Hercule, et on
retint seulement son surnom.» Les populations ignorantes
métamorphosèrent le demi-dieu en moine. De là l’origine de l’écu de
Monaco. Il représente un moine superbement bâti, à la barbe épaisse et
courte, au visage fier, et en main une épée nue: Hercule sous le froc.
Succédant aux Sarrasins, les Grimaldi comprennent bientôt toute
l’importance de leur rôle politique, car leur rocher est en quelque
sorte la clef de l’Italie. Ils prennent part, dit Goulin[7], aux débats
diplomatiques, à la politique générale de l’Europe, paient de leur
personne comme guerriers, s’illustrent comme amiraux en Italie, en
France, partout où sont en jeu les destinées des nations. Aucun d’eux
n’a mérité le surnom de fainéant, comme tant d’autres souverains des
premiers temps.
[7] _Monaco à travers les âges_.
En 1085, on trouve un Grimaldi aidant Robert Guiscard à délivrer
Grégoire VII, assiégé par l’empereur Henri IV dans le château
Saint-Ange. Au siècle suivant, la forteresse de Monaco est abandonnée ou
détruite, et l’empereur d’Allemagne, Frédéric Ier, fait cadeau de ses
ruines à la république de Gênes, qui n’en prend possession que cinquante
ans après, et relève les fortifications.
Il va sans dire que les Grimaldi bataillent aux Croisades; l’un d’eux
même, en 1219, s’empare de Damiette. Cent ans plus tard Reinier
Grimaldi, au service de la France, bat le comte de Flandres à
l’embouchure de la Scheldt, et reçoit le titre d’amiral général. Ce fut
le fils de ce vaillant marin que Philippe de Valois appela contre
Édouard III d’Angleterre. Avec ses dix-sept galères, il ne cesse de
harceler les Anglais, leur tue «moult bons compaignons», et, huit ans
après, aussi brave homme de terre que de mer, il est, comme commandant
général des arbalétriers génois, blessé à la bataille de Crécy.
A l’avant-garde avec ses 15.000 hommes, déjà fatigués par une marche de
six lieues et écrasés par des forces supérieures, il se repliait vers
les positions occupées par nos troupes, lorsque le roi, fou de rage,
donna l’ordre de les charger:
«Or, tôt tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie
sans raison.» Et acte à jamais flétrissable, puni du reste par le
désastre, les chevaliers français, au lieu de réserver leurs coups
contre les Anglais, frappent sur leurs alliés.
«Là vissiez gens d’armes en tous les entre eux, férir et frapper sur
eux, et les plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se
relevèrent. Et toujours, trayaient les Anglais en la plus grande presse,
qui rien ne perdaient de leurs traits; car ils empallaient et féraient
parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux, qui là chéaient à
grant meschief; et ne pouvaient être relevés, si ce n’est par force et
par grand’aide de gens. Ainsi se commença la bataille entre la Broye et
Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de vespres.»--(Froissart.)
«Sans cette maladroite ingratitude», dit un chroniqueur anglais, «nous
n’eûmes pas si facilement gagné la bataille, car nous profitâmes du
désordre qui s’ensuivit pour foncer en avant.»
A peine remis de ses blessures, Charles Grimaldi recourait sur ses
galères à la rescousse de Calais. C’est ce Charles Grimaldi (Charles
Ier) qui acheta de la famille Vinto la seigneurie de Menton pour 16.000
florins d’or, et Roquebrune, de Pierre de Lascaris, comte de Vintimille.
* * * * *
Pendant les XIIIe et XIVe siècles, Monaco est mêlé aux querelles des
Guelfes et des Gibelins. La ville est prise et reprise, Grimaldi et
Spinola la possèdent tour à tour. Charles Grimaldi, en 1345, tente sans
succès contre Gênes un coup de main et bat en retraite. Les Génois, à
leur tour, assiègent Monaco, qui tient bon pendant un mois.
Pendant le XVe siècle, ce formidable rocher, toujours convoité par les
comtes de Provence, la République de Gênes, les ducs de Milan et de
Savoie, change souvent de maître. Jean Ier le vend pour 1.200 écus d’or
au Dauphin, depuis Louis XI, qui s’empressa de n’en pas payer une
fleurette; aussi le successeur de Jean enlève dès son avènement la
bannière delphinale, qui flottait sur sa tour à côté de la bannière
princière.
Louis XI, cependant, n’en garda pas rancune aux Grimaldi, car il
confirma, en 1462, leur droit d’écumer les mers. Pendant les guerres
d’Italie, ils fournissent leur contingent à Charles VIII et à Louis XII
et reçoivent en récompense le gouvernement de la Riviera.
L’année de la mort de Louis XII, Lucien, qui avait succédé à son frère
Jean II, racheta les droits que gardait sur Menton Laure Lascaris,
comtesse de Villars et de Tinde; et Menton devint exclusivement
dépendance de la seigneurie de Monaco.
II
L’existence politique de la principauté monégasque fut affirmée avec
éclat et à plusieurs reprises, d’abord au XVe siècle, sous Lambert
Grimaldi; puis, en 1512, par Louis XII; en 1524, par Clément VII et
Charles-Quint, au traité de Burgos, et, finalement, au XVIIe siècle,
sous le prince Honoré. Mais elle avait été considérablement réduite. On
a vu que, pendant les invasions de l’Italie par Charles VII et Louis
XII, les Grimaldi, qui apportèrent leur épée au roi de France, avaient
reçu comme récompense le gouvernement de la _Riviera_.
Lorsque Charles-Quint prit la Principauté sous sa protection, consacrant
la souveraineté de ses princes et anoblissant en masse tous les
Monégasques, elle ne comptait déjà plus que 130 kilomètres.
* * * * *
La chronologie officielle désigne Honoré Ier comme le premier Grimaldi
ayant porté le titre de prince; mais ce titre ne fut sanctionné que
lorsque Louis XIII le donna à Honoré II, à la suite d’une entrevue, le
22 mai 1642, au camp de Perpignan, où le maréchal Schomberg le présenta
au roi. Louis XIII l’embrassa chaleureusement, mais lui fit observer que
la Toison d’or, qu’Honoré II portait, symbole du joug espagnol, n’était
plus de saison. Honoré, montrant le petit agneau du collier, répondit:
«Le vrai symbole, le voici! C’est l’Espagne, que Votre Majesté tond sur
tous les champs de bataille». Puis il enleva son collier, et le fit
reporter au roi d’Espagne. Louis XIII, enchanté de son protégé, lui
donna ce même jour le duché-pairie de Valentinois, le comté de Carlodez,
les baronnies de Buis, de Calvinet, la terre et seigneurie de
Saint-Remy, compensation des biens que le prince de Monaco abandonnait à
l’Espagne, à Naples et à Milan.
Après le protectorat espagnol, qui avait duré cent dix ans, la
Principauté passait donc sous celui de la France; la garnison espagnole
fut expulsée sans coup férir, et les Français occupèrent la citadelle.
Louis Ier, successeur d’Honoré II, joignit sa flottille à la flotte de
Louis XIV pour secourir les Hollandais, et l’on vit l’oriflamme des
princes de Monaco au fort de la mêlée à la bataille navale de Texel. La
lignée mâle s’éteignit avec Louis Ier en 1731. Sa fille, mariée à
Jacques Léonard de Goyon Matignon, comte de Thorigny, illustre maison de
Bretagne, laissa à son fils, Honoré III, la souveraineté de Monaco et le
nom de Grimaldi.
Ce fut ce même Louis, prince luxueux et prodigue, qui, sur un autre
champ, devint l’heureux rival de Charles II d’Angleterre, en gagnant les
faveurs de la belle duchesse de Mazarin, cette Hortense Mancini dont
Saint-Evremont disait:
«Une de ces beautés romaines qui ne ressemblent point à vos poupées de
France.»
Nommé en 1698 ambassadeur de France à Rome, le prince Louis y fit son
entrée avec des chevaux ferrés en argent; les fers cloués de façon qu’on
pût les perdre en chemin.
Un régiment de Monégasques prend part à la bataille de Fontenoy. Son
colonel, Honoré III, y est blessé avec son frère Maurice; à Laufeld, il
a son cheval tué sous lui; blessé de nouveau aux sièges de Berg-op-Zooms
et de Maestricht, Louis XV l’élève à la dignité de feld-maréchal, et
donne la croix de Saint-Louis à six de ses officiers.
* * * * *
En 1793, Nice fut réunie à la France, et le 31 janvier, sous ce même
Honoré III, un décret de la Convention, sur la proposition de Carnot,
réunit la Principauté au territoire de la République, comme 85e
département. Monaco prit le nom de Fort-Hercule, et Honoré qui, après la
perte de ses droits féodaux, s’était retiré en Normandie, fut arrêté,
malgré ses soixante-dix ans, le 28 septembre 1793, jusqu’au 28 juillet
suivant. Il mourut le 12 mars 1795.
En 1797, le Gouvernement fit vendre aux enchères le peu que les pillards
avaient laissé au palais des princes de Monaco, et la résidence
glorieuse des Grimaldi fut transformée en hôpital militaire; puis, en
1806, en dépôt de mendicité[8].
[8] Goulin. _Monaco à travers les âges_.
* * * * *
Pendant l’Empire, le fils aîné de l’illustre maison sert aux hussards
dans l’armée du Rhin sous l’intrépide Murat, et tombe grièvement blessé
à la bataille de Hohenlinden.
Il fit ensuite dans l’état-major de Murat les campagnes d’Allemagne de
1806 et 1807, et celle de 1808 en Espagne. Puis l’Empereur l’attacha en
qualité de grand écuyer près de l’impératrice Joséphine.
Les traités de 1814, grâce à l’intervention de Talleyrand, rendent à la
Principauté son autonomie et sa famille souveraine. Honoré IV, alors
malade à Paris, délègue pour le représenter son frère Joseph qui part
aussitôt prendre possession du petit État. Le fils d’Honoré va le
rejoindre en chaise de poste.
On raconte que près de Cannes il tombe sur un piquet de grenadiers de la
garde. On arrête sa voiture, on l’oblige à descendre, et le général
Cambronne le conduit devant l’Empereur qui venait de débarquer de l’île
d’Elbe à la tête de 600 hommes.
--Tiens, s’exclama Napoléon, Monaco! Où diable allez-vous?
--Sire, je vais comme vous à la recherche de mon royaume, répondit en
riant Grimaldi.
--Singulière rencontre, riposta l’Empereur, deux Majestés sans place!
Mais, Monaco, peut-être avez-vous tort de vous déranger. Avant huit
jours je serai à Paris, et dans l’obligation de vous reprendre votre
trône, mon cousin. Revenez plutôt avec moi: je vous nommerai sous-préfet
de Monaco, si vous y tenez absolument.
--Vos bontés me comblent, Sire. Mais je tiendrais bien plus à faire une
restauration, de si courte durée qu’elle soit.
--Allons, je vous donne trois mois, et vous garde, aux Tuileries, votre
place de chambellan.
Ce prince administra l’État de Monaco jusqu’à la mort de son père,
survenue en 1819, et signa ensuite pendant vingt et un ans sous le nom
d’Honoré V.
La Principauté reçut, en 1815, quelques troupes anglaises, qui restèrent
cantonnées à Nice; puis deux compagnies d’un régiment anglo-italien, à
la solde de l’Angleterre, l’occupèrent jusqu’au second traité de Paris
qui enleva Monaco à la France, et le fit passer sous le protectorat de
la Sardaigne.
En 1860, la Principauté rentra sous celui de la France, mais diminuée de
deux tiers de son territoire par la séparation de Roquebrune et de
Menton qui, en 1848, s’étaient déclarées villes libres, et dont, à
l’annexion du comté de Nice, la France racheta les titres féodaux pour
la somme de quatre millions.
L’enclave de Monaco, compris en entier dans le canton de Menton, n’a
plus qu’une longueur de trois kilomètres et demi, sur une largeur
variant de un kilomètre à cent cinquante mètres, et contient environ
deux mille habitants.
Ce n’est pas la première fois que Roquebrune et Menton se séparaient. En
1466, elles s’étaient données au duc de Savoie, qui les restitua bientôt
après. Deux ans plus tard, Menton se révolte de nouveau. Le duc de Milan
en prend possession; mais, en 1477, Lambert Grimaldi, après un siège de
sept jours, rentre triomphant dans sa ville rebelle. Un instant, de 1705
à 1713, la curieuse petite ville de la Turbie, qui domine Monaco, fut
enchâssée dans la Principauté; le traité d’Utrecht la rendit à la
Savoie.
Sans le _loyalisme_ des habitants de Monaco, c’en était fait de la
Principauté. A ce moment paraît la figure énergique de Charles III. Il
avait fait ses études à Paris, au lycée Henri-IV, et s’était fait
recevoir licencié en droit.
«La mort d’Honoré V, dit Albert Condamin, en appelant son frère
Florestan Ier à la couronne, avait, en 1841, fait le prince Charles
héréditaire de Monaco. Des voyages accomplis pendant les années qui
suivirent, des visites dans les principales cours d’Europe, enfin des
séjours prolongés à la cour de Turin avaient fait apprécier ses qualités
sérieuses, son intelligence vive et pénétrante; il venait de s’allier à
une maison illustre, dont le chef eût pu ceindre la couronne de sa
patrie émancipée, si le vœu du peuple n’avait dû s’incliner devant la
combinaison de la diplomatie.»
La princesse Antoinette, mère du prince régnant, appartenait à la maison
de Mérode, une des plus anciennes et des plus illustres des Pays-Bas,
car elle remonte à Pierre Bérenger, l’un des fils de Raymond Bérenger,
roi d’Aragon et comte de Barcelone et de Provence, qui à son retour des
croisades en 1179 épousa l’héritière de Mérode, terre seigneuriale du
duché de Juliers. Protecteurs de la République de Cologne, barons
libres, comtes du Saint-Empire, princes de Rubempré, d’Everberghe et de
Grineberghe, les Mérode ont tenu à toutes les époques à justifier leur
devise: _Plus d’honneur que d’honneurs._
La princesse Antoinette était une femme supérieure, unissant la
distinction et les grâces de la personne à l’élévation d’un esprit
cultivé. On lit avec plaisir les extraits de sa correspondance où elle
raconte avec humour son entrée dans la Principauté, à dos de mulet, sur
la route à escalier qui conduit au Château; la réception pittoresque que
lui font les habitants, et aussi sa déception devant les murs délabrés
du palais qu’elle avait rêvé une résidence féerique. C’est qu’alors la
Principauté n’était pas le Pays de Cocagne d’aujourd’hui.
Le prince actuel, Albert Ier, naquit le 13 novembre 1848. Il épousa en
septembre 1864 la duchesse Marie Douglas Hamilton, avec laquelle il
divorça en 1880.
Il épousa en secondes noces la duchesse de Richelieu, nièce du célèbre
écrivain Henry Heine.
Albert Ier est fort connu, non seulement dans le monde diplomatique,
mais comme lettré et comme savant.
Ses articles de la _Revue des Deux Mondes_ sur les cyclones et les
courants océaniens, résultat d’observations faites pendant plusieurs
explorations à bord de son yacht _l’Hirondelle_, l’ont placé au premier
rang des novateurs et des zoologistes.
Excellent marin, il servit sur notre flotte en qualité de lieutenant de
vaisseau pendant la guerre de 1870-1871, lors de l’expédition de la
Baltique qui inquiéta si fort l’Allemagne et dont le gouvernement de la
défense nationale ne sut, comme de bien d’autres ressources, tirer aucun
parti.
III
Les princes de Monaco ont donné à la France quatre Grands-Amiraux,
nombre de cardinaux à Rome, onze doges à Gênes, un Capitaine-Général à
Florence. Ils ont reçu de Charles-Quint et de ses successeurs
d’importants fiefs en Espagne et dans les Deux-Siciles.
Parmi les célébrités monégasques des temps modernes, il faut citer les
généraux du Premier Empire, De Bréa, Adhémar, Moléon, le romancier
Emmanuel Gonzalès, le sculpteur Bosio.
La Principauté offre l’exemple extraordinaire en Europe d’un
gouvernement aussi absolu que patriarcal. Les _beautés_ et les
_bienfaits_ du parlementarisme y sont inconnus. Nul, d’ailleurs, ne
paraît s’en plaindre. Toute l’autorité est entre les mains du prince,
dont il est de l’intérêt de n’agir que dans celui de la population.
Le Code Français y fut introduit en 1819, par Honoré V, qui institua, en
même temps, un conseil d’État, créa un Tribunal supérieur et des
Justices de paix. Une centaine de gardes, coquettement habillés de bleu,
représentent la force armée; la police est faite par une escouade
d’agents et un peloton de gendarmes.
Ce qui peut paraître extraordinaire, c’est que Monaco soit représenté à
l’étranger. Il y a cinq consuls en Belgique, deux en Autriche, seize en
Italie, six en Espagne, un à New-York, un au Portugal, un en Hollande,
un en Russie, un pour la Suède et la Norvège, sept en Tunisie et onze en
France.
De tous les États d’Europe qui comptent des ports, l’Angleterre et
l’Allemagne, seules, n’ont pas de consuls monégasques.
J’ajouterai à cette petite digression historique quelques curieux
détails sur la généalogie et les titres des princes de Monaco.
Outre celui de prince souverain, ils portent les titres de duc de
Valentinois, auquel était attaché celui de pair de France, duc
d’Estouteville, duc de Mazarin, duc de Mailleraye, duc de Mayenne,
prince de Château-Porcien, marquis des Baux, baron de Buis, comte de
Thorigny, baron de Saint-Lô, marquis de Thilly, comte de Longjumeau. Ils
sont, en outre, grands d’Espagne de première classe.
* * * * *
On a vu que la descendance mâle des Grimaldi s’était éteinte en 1731, en
la personne de Louis Ier, dont la fille aînée épousa le comte de Guyon
Matignon, qui, en vertu d’un testament de Jean Grimaldi, portant la date
de 1454, se trouvait hériter, du chef de sa femme, du droit de
transmettre à sa famille les armes, le nom et la Principauté des
Grimaldi.
Cette substitution, d’armes et de nom, avait été renouvelée et
développée dans les testaments de Catalan en 1457, de Lambert en 1487,
et de Claudine en 1510 et 1514.
C’est en compensation des biens confisqués à Honoré II, dans les pays
soumis à la domination de l’Espagne, lorsque ce prince chassa les
Espagnols de Monaco pour se placer sous le protectorat de la France, que
Louis XIII lui donna le duché-pairie de Valentinois et d’autres comtés
et baronnies.
Autre détail assez curieux:
Sans la loi salique, le seul prince qui pût faire valoir des prétentions
à la Couronne de France ne serait autre qu’Albert Ier, le souverain
actuel de Monaco.
Voyez plutôt cet arbre généalogique:
Son Altesse Sérénissime le Prince Albert Grimaldi descend, par les
femmes légitimes, en ligne directe et au vingt-deuxième degré, du roi
saint Louis de France, ce qui lui donnerait le pas sur les Bourbons.
Nous ne saurions enregistrer, degré par degré, cette longue généalogie.
Disons cependant que de saint Louis elle passa à Philippe III le Hardi,
puis à Charles de France, Philippe VI de Valois, Jean II le Bon, Louis
de France, Louis II d’Anjou, René d’Anjou, Yolande d’Anjou, René II de
Lorraine, Claude de Lorraine, René de Lorraine-Guise, Charles de
Lorraine, Henri de Lorraine, Louis de Lorraine, Marie de
Lorraine-Armagnac, Louis-Hippolyte de Grimaldi, Honoré III (Camille
Léonce de Guyon-Grimaldi), Honoré IV (Anne de Guyon-Grimaldi), Florestan
Ier (Tancrède-Roger-Louis de Guyon-Grimaldi), Charles III (Honoré de
Guyon-Grimaldi) et enfin, de son mariage avec la princesse Antoine
Ghislaine de Mérode, Albert Ier (Honoré-Charles), souverain régnant.
Terminons cette brève esquisse par ces deux strophes d’une ode adressée
à Charles III par Charles Diguet:
Enclavé dans la France, au bord de la mer bleue,
Sirène qui caresse en frappant de sa queue
Son rivage embaumé,
Est un endroit charmant; rocher, ville fantôme,
État, principauté, république, royaume,
Par les siècles formé.
Il date de longtemps, son âge est séculaire,
Né tel, il reste tel--un aigle dans son aire:--
Il n’a jamais grandi.
Il reste ce qu’il fut aux heures de vaillance:
Un nom plane sur lui, grand nom de souvenance,
Celui des Grimaldi!
CHAPITRE XIII
LA LÉGENDE DE SAINTE DÉVOTE
Il ne ferait pas bon en rire devant les Monégasques, pas plus que devant
les Corses, d’ailleurs, car je faillis, l’été dernier, avoir maille à
partir avec un honnête bandit de _Pietra di Verde_ parce que je souriais
des vœux qu’il adressait à la sainte, dont la chapelle s’élevait dans un
chemin désert en un coin du maquis.
* * * * *
Je ne veux donc pas quitter Monaco sans parler de la pieuse légende qui
se rattache au patronage de cette élue du paradis.
* * * * *
En ce temps-là, comme dit l’Évangile, à l’instigation de Galerius,
Dioclétien commença ce qu’on appela depuis l’_ère des martyrs_. Il faut
dire aussi que les Chrétiens devenaient envahissants. Suivant la coutume
de tous les fanatiques, sectaires politiques ou religieux, ils
prétendaient imposer leurs convictions, et faire le bien des gens malgré
eux. En pays corse, terre de têtes exaltées, leur propagande était
extrême, et leurs moyens de persuasion menaçaient de devenir violents.
Je l’ai déjà dit, l’Histoire est à refaire. Malheur aux vaincus! En tout
martyr, il y a, parfois, l’étoffe d’un bourreau. Donc, la vieille
société, sapée de toutes parts, se défendait de son mieux, comme la
nôtre se défend actuellement, contre le formidable inconnu qui se
prépare à la démolir. Un proconsul, préfet à poigne d’alors, fut expédié
en Corse, muni d’ordres sévères et de pleins pouvoirs. Et, comme les
fonctionnaires du dernier Empire, il commença l’œuvre d’épuration. Pas
plus que les agents spéciaux de Napoléon III, il n’épargna les
perturbateurs de l’ordre établi, qui est toujours, comme on le sait, le
bon ordre. Sitôt pris, sitôt pendu.
Une jeune fille de la montagne, qui portait le nom prédestiné de
_Dévote_, traquée par des légionnaires, leur échappe à grand’peine et
court se réfugier chez le sénateur romain Enticus, homme docte et sage,
quoique païen. Non seulement Dévote comptait à peine seize printemps,
mais elle était jolie à ravir et possédait une paire d’yeux comme on
n’en voit qu’en Corse. Je vous laisse à penser si le sénateur reçut la
fugitive à bras ouverts.
Et, non content de lui donner asile, la légende rapporte qu’il se laissa
convertir. Instruit du fait, le préfet à poigne le somma de lui livrer
la belle aux lèvres si persuasives. Peut-être voulait-il aussi essayer
de son éloquence. Enticus, comme bien vous le pensez, refusa avec
indignation. N’osant le faire mettre à mort directement à cause de son
influence, l’homme de Dioclétien lui envoya sournoisement son cuisinier
ordinaire, initié dans l’art qui rendit célèbre l’empoisonneuse Canidie;
il mêla adroitement quelques herbes choisies à un pâté d’anguilles, qui
firent lestement passer Enticus de vie à trépas, et privèrent du coup
Dévote de son sénateur.
Elle paraît devant le préfet à poigne, qui lui ordonne de sacrifier
sur-le-champ aux dieux de l’Olympe, à commencer par le dieu Priape.
«Jamais! répond la fière jeune fille. Vos dieux ne sont qu’idoles de
pierre et de bois!
--Heu! heu! ricana le proconsul, le dieu Priape n’est pas de bois.
--Tu me fais horreur, riposta Dévote.
--Elle blasphème, s’écrie le proconsul, irrité; et il lui fait casser
les dents à coups de cailloux. Puis, jambes et poings liés, il ordonne
qu’on la traîne sur des rocs aigus; mais, tandis que son corps se
déchirait et laissait des traces sanglantes, la jeune martyre accuse
devant la foule avide, son bourreau d’avoir assassiné Enticus.
C’est alors que le Romain, de plus en plus furieux, la condamne à être
attachée à la queue d’un cheval, qu’on lance, affolé, par les chemins
rocheux.
Et le peuple atterré vit l’âme de la vierge s’échapper sous forme de
colombe, et monter tout droit au ciel. La nuit même deux prêtres de
Jésus, blottis dans une caverne, où ils attendaient des jours meilleurs,
reçurent la visite d’un ange qui leur ordonna de transporter hors de
l’île le corps de la jeune fille, que le proconsul destinait au bûcher.
Les deux prêtres, aidés d’un matelot, nommé Gratien, s’emparèrent du
corps, l’embaumèrent avec des fines herbes, le placèrent dans une
barque, et firent voile pour l’Afrique.
Un vent contraire les poussa vers le Nord; la mer grossissait, la barque
prenait eau, les prêtres priaient, et le marin, harassé de travailler
seul, s’endort. Alors lui apparaît l’âme de la jeune vierge:
«Lève-toi, matelot, dit-elle. Le vent s’est apaisé, la mer calmée, ton
esquif n’est plus battu par les vagues. Veille avec tes compagnons, et
quand une colombe sortira de ma bouche, suis-la, et où elle s’arrêtera
tu déposeras mon corps.»
Gratien s’éveille, secoue les prêtres, qui marmottaient toujours, ne
mettant guère en pratique le précepte: «Aide-toi, le ciel t’aidera».
«Assez d’_oremus_, il s’agit de veiller au grain, ou plutôt à la
colombe. Ouvrez l’œil, et le bon!
On approchait de terre, et bientôt une petite colombe blanche sortit
d’entre les lèvres tuméfiées de la pauvre Dévote. Elle s’éleva dans les
airs et se dirigea vers un endroit appelé en grec Monosoïkos, en latin
Singulare, en provençal Mounèque et en français Monaco. Après avoir
tournoyé quelque temps, cherchant, sans doute, une bonne place, elle
s’arrêta dans la vallée étroite des Gaumates. Le matelot Gratien et les
deux prêtres y ensevelirent la martyre; et la preuve c’est qu’on y
construisit une chapelle, qu’il est loisible à tous d’aller voir.
Cet événement arriva le seizième jour des calendes de février,
c’est-à-dire le 27 janvier de notre ère.
Et voilà comme quoi sainte Dévote est la patronne de Monaco.
* * * * *
En 1640, Honoré II, qui chassa les Espagnols de son rocher, pour le
mettre sous le protectorat de la France, fit frapper des monnaies de
billon, des florins gros et des patards dont le revers porte l’image de
la sainte. En 1720, on retrouve le même type sur des monnaies de cuivre.
Ce qui atteste l’estime dont elle jouit dans la population.
En Corse, la victime du féroce et cynique proconsul ne fut pas oubliée;
son souvenir était même si vivace qu’en 1757, lorsque Paoli leva
l’étendard de l’indépendance, il créa sous ses auspices un ordre de
chevalerie.
_Chevalier de Sainte-Dévote_! En ce temps de chasse aux décorations,
voilà un titre qu’on devrait rétablir; il stimulerait les hésitants, et
encouragerait les tièdes en matière de foi. On verrait décupler le
nombre des fidèles.
CHAPITRE XIV
A ROQUEBRUNE
Au delà des délicieuses villas de Monte-Carlo et de la frontière
monégasque gardée par un poste platonique de carabiniers, l’on aperçoit
sur les flancs de la montagne une large tache grise.
C’est l’antique bourgade de Roquebrune, accrochée au roc comme un nid
d’aigle, vieux repaire de pirates sarrasins; Roquebrune, dont l’antique
château, domaine des Lascaris, semble protéger encore les maisons
entassées autour de ses imposantes ruines.
La bourgade coule lentement à la mer, disent les gens du pays, et
finira, un siècle ou l’autre, par y disparaître comme la cité
d’Ys,--dont les vieux Bretons entendent encore les cloches sonner sous
la profondeur des flots,--mais la pieuse paroisse n’a rien de commun
avec la Sodome bretonne, car l’image enluminée de la Vierge, encadrée en
belle niche à l’entrée du territoire, indique à tout venant que les
habitants se sont placés sous sa sainte garde.
_Posuerunt me custodem._
Ils prétendent qu’à la suite d’un glissement produit sur le versant de
la montagne, la bourgade descendit d’une trentaine de pieds. Les cris de
détresse de la population, et les prières de M. le curé, touchèrent la
Dame du Ciel, qui accourut tout exprès du haut de l’Empyrée, et, ainsi
qu’on place une pierre devant la roue d’un char, se hâta de poser sur la
pente rapide une racine de genêt qui arrêta la fatale glissade. A ceux
qui doutent du prodige on montre encore le miraculeux arbuste, qu’il
vous est loisible, comme pour la chapelle de sainte Dévote, d’aller
voir.
A Roquebrune j’assistais au mystère de la Passion.
Deux heures! Les rues tortueuses, étroites, coupées d’escaliers et de
voûtes, se remplissent rapidement et sont déjà trop exiguës pour la
foule qui s’y presse. De la terrasse aux assises romaines de la vieille
bourgade on voit arriver les longues files de curieux. Il en descend par
tous les sentiers de la montagne, il en grimpe par tous les escaliers de
la côte, il en débouche des bois d’oliviers accrochés aux pentes et des
vallées profondes qu’embaume l’oranger; il en vient par les routes
poudreuses des blanches cités assises au bord des flots bleus, à pied, à
cheval, à âne, à mule, sur de petits chars emportés par des chevaux à la
jambe fine et coiffés de grands chapeaux de paille comme les bergers
d’Arcadie.
On s’entasse, on se pousse. Les indigènes abandonnent aux étrangers
l’artère principale, large de deux mètres à peine, et, refoulés chez
eux, garnissent les fenêtres, les terrasses, les galeries hautes de
leurs maisons badigeonnées de fresques.
Par les minces coupures des lignes brisées des toitures, resplendit
l’indigo du ciel, et çà et là, au coin d’un carrefour plus étroit qu’une
cour de cité ouvrière, le soleil coupe l’ombre bleue d’une grande barre
éclatante, qui chauffe comme le fer sorti du laminoir.
De brunes jeunes filles aux yeux ardents et vêtues du péplum romain
traversent hâtivement la foule; timides et un peu effarouchées sous les
regards des étrangers et des gens d’armes, elles font une trouée dans la
cohue.
* * * * *
Un coup de trompette éclate. Les bruyantes conversations se taisent, et
les regards se fixent sur la maison municipale, dont la porte s’ouvre à
deux battants.
Et des marches de pierre descendent les soldats romains, précédés par le
centenier, lance au poing, deux par deux; et à mesure qu’ils descendent,
le soleil plaque des étincelles sur l’acier et le cuivre des casques et
des glaives. Alors paraissent deux hommes à face piteuse et patibulaire,
tête et pieds nus, vêtus de longues robes de toile rapiécées et sales;
ils ont la corde au cou et dégringolent les huit ou dix marches, poussés
par des légionnaires.
Puis tous s’arrêtent au bas en attendant Jésus.
Le voici! Une robe bleue le couvre, et sa barbe roussâtre mêlée de fils
blancs n’a pas depuis plus de quinze jours connu le rasoir. La moustache
pend lamentablement sur la lèvre supérieure. Il a les joues creuses, le
teint basané du prolétaire des champs, et le nez enluminé de l’ivrogne.
Les mains croisées sur sa poitrine il regarde béatement le ciel. Alors
un petit ange brun, frétillant et gentil à croquer, du sexe féminin, lui
présente un calice.
Le vin du pays qu’il contient ne paraît pas trop amer, car Jésus l’avale
d’un trait, en connaisseur, faisant claquer sa langue.
Ce doux sacrifice accompli, deux soldats le lient et l’entraînent.
* * * * *
Un autre paraît, aussi abruti que le premier, ayant en plus une couronne
d’épines sur son front bas et ridé, d’où s’échappent de longues mèches
semblables à du chanvre. Des gouttes de sang emprunté à la boucherie
voisine coulent de ses tempes, se mêlent à sa sueur, ruissellent de
chaque côté de sa face. Il ne peut s’essuyer; ses mains attachées par
une corde tiennent une tige de roseau.
Quelques vieilles croisent les doigts dans l’attitude de l’admiration;
d’autres tombent à genoux, murmurant des _oremus_.
--_Ecce homo!_ crie un petit homme vêtu de noir et au visage terrible.
Il brandit une canne grande comme un bâton de patriarche et dont il va
sans doute se servir pour taper sur le pauvre monde.
Arrive un troisième Jésus; celui-là, c’est le bon. Il a dû joliment être
secoué et battu et flagellé, car il paraît fort ému et s’avance
trébuchant. Sans égard pour son lamentable état, deux soldats romains le
rudoient et le chargent avec colère d’une croix qui a dû servir aux
suppliciés de Verrès, tant elle paraît vieille et vermoulue.
Chancelant sous le poids et sous le choc, il tombe le ventre à terre.
Le terrible petit homme noir, qui n’est autre que le maître d’école et
l’ordonnateur, s’avance l’écume aux lèvres.
--Canaille! s’écrie-t-il, encore saoûl! tu déshonores Jérusalem!
Mais on aide l’homme à se relever, sans doute Simon de Cyrène, et une
toute jeune fille, presque une enfant, très appétissante brunette,
faisant le simulacre de moucher l’ivrogne, présente sur une toile la
face de l’Homme-Dieu.
Suivent Caïphe, souverain sacrificateur; Ponce-Pilate qui ne se lasse
pas de se laver les mains dans une cuvette que lui tend un soldat
marchant à reculons; Joseph d’Arimathie, Nicodème. La foule, qui me
paraît très versée dans les Évangiles, les nomme au fur et à mesure.
Judas Iscariote, l’infâme Judas, arrive ensuite, faisant sonner dans un
sac de cuir les trente deniers, prix de sa trahison.
Accablé d’injures par ces âmes naïves qui prennent au sérieux la
représentation, il cherche à se dissimuler dans le groupe des
sacrificateurs et des scribes, mais les Pharisiens eux-mêmes le
repoussent et les femmes lui crient: _Traditore! Traditore!_
Quelques-unes lancent dans sa direction des jets de salive.
Seul Barabbas, le brigand politique, sacripant de fière allure, lui tape
sur l’épaule et lui prend en riant le bras.
Est-ce une allusion? Et ces montagnards incultes prétendraient-ils
insinuer que traîtres et politiciens sont compères et compagnons?
Un soldat romain porte la sainte tunique, et deux camarades qui le
précèdent s’arrêtent tous les dix pas pour la jouer aux dés, ce qui
ralentit considérablement la marche. Ils perdent, gagnent, jouent la
belle, recommencent. La partie ne se terminera qu’au Calvaire.
Le long du chemin l’on entend des gémissements lamentables, des appels
désespérés. Ce sont de hideux mendiants qui étalent leurs plaies et
implorent la charité publique à coups de _Pater_ et d’_Ave Maria_. C’est
le rendez-vous de toute la truanderie de la côte: manchots,
culs-de-jatte, aveugles, lépreux, épileptiques; toutes les misères
physiques, toutes les gales, toutes les vermines. Les insectes courent
sur les hardes et les vers sur les plaies.
Cependant le cortège avance. L’on sort de la bourgade par la vieille
poterne qui garde encore les traces des assauts des Sarrasins. Là se
livrèrent jadis de grands coups d’épée; ces vieux murs furent témoins de
tueries épiques.
Le groupe des Saintes Femmes attend sous leur ombre, on voit les trois
Maries, la mère de Jésus, de Jacques et de Joseph, Marie de Magdala la
belle amoureuse, et la femme de Cléophas.
Elles me rappellent la ballade normande:
C’étions les trois Maries
Drès le matin levées
Pour Jésus-Christ chercher,
La Marie-Salomé,
La Marie-Marthe aussi,
La Marie-Magdeleine,
Ne l’ayant point trouvé,
A’s sont mis’s à plourer...
Mais celles-ci ne pleurent pas, elles relèvent leur voile et sourient
aux beaux gars qui les regardent. La plupart de ces brunes filles du
soleil sont charmantes, dans leurs atours bibliques, et quand elles se
sont relevées après le passage des trois Christs, et qu’elles se sont
placées modestement derrière les Pharisiens, une escorte de jeunes et de
vieux envahit la queue du cortège pour marcher sur leurs talons.
En vain le suisse et le bedeau arrivent à la rescousse; ils ne
parviennent pas à empêcher ces gloutons de chair de dévorer en
pensée--maigre repas--toutes ces belles filles parées du léger costume
et des plantureux attraits de Sion.
Enfin, au bout d’une demi-heure, l’on atteint le Calvaire, et tandis que
M. le Curé, revêtu de sa plus belle chasuble, récite ses prières dans la
minuscule chapelle et bénit le peuple à genoux, les trois Christs,
Ponce-Pilate, Judas, Barabbas, les sacrificateurs, les scribes et les
soldats romains restés au dehors, se passent fraternellement des flacons
de vin blanc.
Et l’on entend la voix du petit maître d’école rageur: «Salaud! tu as
assez bu! Salaud! salaud! Te saoûler quand tu portes la croix! Salaud!»
* * * * *
Chaque année, la vieille bourgade détachée, avec Menton, de la
principauté monégasque, célèbre ainsi, dans les premiers jours d’août,
sa fête patronale.
--Un mystère venu en droite ligne des _Frères de la Passion_.
--Non, me dit M. le Curé, un vœu des habitants: il y a quelque deux ou
trois siècles, la peste ravageait le pays. Les Roquebrunois, gens pieux,
s’adressèrent à leur patronne, la Vierge. Elle écarta ce fléau, mais à
la condition que, dans les années futures, on célébrerait le miraculeux
anniversaire par une procession en mémoire de son Fils. Et depuis ce
temps, les habitants se sont fait un devoir de tenir l’engagement de
leurs pères. Vous autres Parisiens, vous pouvez trouver cette coutume un
peu surannée et grotesque, ajoute le bonhomme, mais que voulez-vous? Ça
amuse tout le monde et ça ne fait de mal à personne.
Espérons qu’un jour toutes les religions en arriveront là!...
CHAPITRE XV
COINS DE MONTAGNE
I
_Proce Monaco, li a un beau païs,
Tegiou agréable, pechiou paradis,
Cu lou counouisse aima li veni,
E cu li es nai gli esta embe plesi._
Ce qui veut dire en langue d’oil qu’«il y a près de Monaco un beau pays,
toujours agréable, petit paradis; qui le connaît aime à y venir, et qui
est né y reste avec plaisir».
La chanson continue:
Le monde est affable, le climat est doux,
Les fillettes sont jolies, les garçons amoureux.
Il n’y manque pas d’eau, mais il y a du bon vin,
La tourte est en vogue aux jours de festin.
Le poète anonyme s’escrime ainsi très longtemps, en vers de mirliton, à
décrire les séductions du sol natal, s’interrompant pour crier à chaque
couplet:
_Viva! viva Levens!_
Car c’est de Levenzo, devenu Levens depuis l’annexion du comté de Nice,
qu’il s’agit.
* * * * *
Ce ne fut cependant pas l’annonce des plaisirs paradisiaques promis par
le poète du cru qui m’attira dans cette vieille bourgade de la montagne,
mais le hasard, entre les mains duquel j’ai remis, dès ma tendre
enfance, le soin de guider ma vie; et je dois avouer qu’il s’est
toujours montré dieu bienveillant et paterne, plus sagace et plus
puissant que tous les calculs savamment et péniblement élaborés qu’il
démolissait en un clin d’œil.
Un coche, un de ces vieux coches de jadis, non la majestueuse diligence
_Laffitte et Gaillard_, qui, du Nord au Midi, véhicula nos pères--mais
une patache poudreuse, détraquée, aux essieux grinçants, coiffée d’une
bâche de toile tachée et rapiécée comme une cape de pauvresse, attelée
de trois haridelles couvertes de harnais raboutés de ficelles, et
conduite par un cocher en blouse bleue, huché sur une dangereuse
banquette sans tablier, au tremplin vermoulu, roulait au petit trot et à
grand bruit de grelots et de ferrailles.
En quel pays, béni de Dieu et inconnu de l’insupportable troupeau des
touristes charriés par l’_Agence Cook_, pouvait courir ce véhicule
d’antan?
Il était si picaresque, si démodé, il détonnait si étrangement au milieu
des riches attelages niçois et montecarliens, que l’envie me prit
subitement de visiter la contrée ignorée, éloignée de toute
civilisation, où il allait décharger ses voyageurs primitifs, insoucieux
du moderne confort.
Une place restait vide sur la banquette, et je me hissai à côté du
cocher.
* * * * *
Quand nous eûmes laissé loin les dernières maisons du faubourg et quitté
les rives pierreuses et altérées du Paillon pour nous enfoncer dans la
montagne, je me demandais où le coche allait me conduire.
--Tiens, au fait! cocher, où allons-nous?
Il m’examina d’un œil assez effaré, et, pour toute réponse, fouetta ses
haridelles.
Nous passions justement devant de grands bâtiments aux fenêtres
grillées. De ma banquette j’apercevais, par-dessus les murs d’enceinte,
un préau également couvert de grilles: derrière s’agitaient de bizarres
silhouettes.
--Les fous! me dit-il.
Peut-être eut-il un moment l’idée d’arrêter et de me descendre à la
porte. Ce brave homme, habitué à parcourir trois cent soixante-cinq fois
par an la même route, ignorait évidemment le plaisir de se laisser aller
à l’aventure des chemins nouveaux et les joies de l’imprévu.
Cependant, à une seconde question, il se décida:
--Nous allons à Levens.
--La patrie de Masséna?
--Sûr que ce n’est pas Nice[9]!
[9] On nous montre à Levens la maison où est né Masséna, vieille
masure en une étroite ruelle, et habitée par de pauvres gens. Deux
portes au rez-de-chaussée et deux fenêtres au-dessus. Une boule de
pierre surmontée d’une croix est sculptée au fronton de la porte
principale, séparée de la chaussée par quelques marches. Au-dessous,
la date 1722. Le nom de Masséna, très commun dans l’arrondissement
de Nice, détruit l’affirmation de Disraeli qui, dans son roman
_Coningsby_, prétend que le véritable nom du duc de Rivoli était
Manasseh.
Puis il ajouta fièrement: «Nous sommes parents de Masséna, nous autres.
Je m’appelle Masséna aussi, moi! Vous n’avez pas vu mon nom? Il est
peint sur la voiture!»
Et il me raconta qu’il était copropriétaire du coche avec un confrère,
son concurrent jadis. Mais les affaires allaient si mal et les voyageurs
se faisaient si rares qu’ils s’étaient arrangés à n’avoir plus qu’une
voiture. «Souvent nous partons et revenons vides. Hier, j’ai fait dix
sous.»
Pendant six lieues la route va montant, traversant des gorges, côtoyant
des précipices par des paysages tantôt agrestes et riants comme des
cadres d’idylle, tantôt déserts et sauvages, rappelant à la fois le
Guipuscoa et la Kabylie. Ici, au sommet de rochers à pic, se dresse le
clocher d’un vieux couvent; plus loin, c’est une bourgade dont les
masures entassées semblent crouler au-dessus de l’abîme. D’autres fois,
elles sont entourées d’une ceinture de vignes, d’oliviers, de figuiers
en terrasses laborieusement superposées. Des chemins à escaliers y
conduisent, et d’autres, rocailleux, tortueux, ravinés, que gravissent
d’un pied sûr des mules, des ânes chargés de barillets d’eau ou de vin,
ou encore de branches de pins destinées à la litière. Un gars de fière
mine les excite, ou bien une jeune fille au large chapeau de paille et
aux jambes nues qui, tout en marchant, tricote des bas, luxe du
dimanche, suivie par un mouton comme une bergère de Florian.
Nous avons laissé Saint-André, Tourette, Saint-Clair, et là-bas, devant
nous, plaquée sur un fond de déchiquetures bleues, surgit Levens, dans
les vapeurs dorées du couchant.
Le vieux fief des Grimaldi couvre de ses grises bâtisses la crête d’un
rocher aux flancs rayés de jardins, et entouré de sommets alpins. Un
débris de tour sarrasine le domine, et les vignes verdoient parmi les
ruines des murailles écroulées. Çà et là, une meurtrière décoiffée, un
angle de bastion, un coin de poterne témoigne du passé troublé de la
paisible bourgade.
A un kilomètre environ, une auberge, postée au bord de la route, porte
le nom pompeux d’_Hôtel des Étrangers_. Le coche s’arrête. Événement
extraordinaire qui fait accourir tout le personnel sous les armes,
c’est-à-dire serviette au poing: patron, matrone, servante. Sur le seuil
de l’écurie, un palefrenier se présente effaré. Cet empressement ne me
dit rien qui vaille, et malgré les affirmations du petit-neveu de
Masséna, qui, comptant, sans doute, sur sa remise par tête de victime,
affirme avec des gestes désordonnés et les serments les plus
extravagants qu’il n’existe en _ville_ ni hôtel ni auberge, et que je me
verrais obligé de revenir sur mes pas, je refuse de descendre, et la
patache se remet en route, suivie des regards désappointés de l’hôtelier
et de son monde qui voient échapper une proie d’autant précieuse qu’elle
est plus rare.
* * * * *
Vingt minutes de rude montée, et nous voici en ville, débouchant sur une
place,--car c’en est bien une, il n’y a pas à s’y tromper, et, pour
qu’il ne subsiste le plus léger doute, la Municipalité a fait écrire en
énormes caractères le mot _Place_ à l’un de ses coins. Le principal
monument est un bâtiment qui aurait assez bon air si la plupart des
fenêtres n’étaient privées de leurs vitres; plusieurs même sont sans
châssis, et ornées de carcasses de volets, dont quelques-uns pendent
piteusement sur leurs gonds. En maints endroits, les corniches de la
toiture sont détachées, découvrant les solives noires; des crevasses mal
replâtrées lézardent la façade, des combles au rez-de-chaussée. C’est
l’hôtel de ville, dont les cicatrices du dernier tremblement de terre
n’ont pas encore été pansées.
* * * * *
Devant cette lamentable maison communale, on décharge voyageurs et
paquets. La place sert de cour de messageries. Le maître du coche, que
j’avais cru soudoyé, ne m’a pas menti. Nulle trace de gîte, ni de table
pour des explorateurs affamés.
Face à la mairie, un édifice de construction baroque porte comme
enseigne:
O CRUX, AVE SPES UNICA
Mon espoir unique serait de dîner. C’est la chapelle des _Pénitents
blancs_. Un peu plus loin, celle des _Pénitents noirs_: _Ave Maria_!
Combien je préférerais lire:
AU CHEVAL BLANC
ON LOGE A PIED ET A CHEVAL
* * * * *
Rien, pas même la simple _venta_ des pauvres hameaux des Castilles, la
_venta_ où l’on cuit soi-même sa ratatouille au feu commun, et où, à
défaut de table, on trouve au moins un banc; à défaut de lit, un coin où
l’on s’allonge entre un muletier et un torero, une maritorne et une
bourrique,--enfin où l’on est à l’abri.
Masséna ayant dételé, partait goguegard, riant de mon embarras, vengé de
mes refus, emmenant ses chevaux, laissant le coche à la charge des
étoiles qui commençaient à s’allumer vers l’Orient, seuls réverbères,
d’ailleurs, de la localité, et moi, au grand ébahissement des indigènes
qui, sur le pas des portes, se demandaient ce que voulait ce débarqué
inconnu.
J’avais débuté par rire, et trouver l’aventure drôlette; mais je
finissais par la trouver mauvaise, car je n’eusse jamais consenti à
descendre à l’auberge de la route, où, indépendamment de l’humiliation,
j’eusse été écorché vif. Mes compagnons de voyage, campagnardes et
petits bourgeois, avaient pris, munis de leurs paniers ou de leurs
paquets, la direction de leurs domiciles, et je restais isolé sur la
place. Et, en ce moment, comme pour me narguer, une voix joyeuse
s’éleva:
Proce Monaco, li a beau païs,
Tegiou agréable, pechiou paradis,
Cu lou counouisse aima li veni,
E cu li es nai gli esta embe plesi.
II
L’arrivée d’étrangers dans ces villages bas-alpins est toujours un
événement. «Que viennent faire ces gens?» se demandent les indigènes.
Les rares touristes qui passent ne s’écartent guère de la vallée du Var,
qu’ils remontent en diligence jusqu’à Puget-Théniers.
Cette vallée est, elle-même, une merveille, un incomparable panorama
déroulé sous l’œil ravi. La Suisse n’offre rien de pareil à la sauvage
grandeur de ces tableaux.
A _Saint-Martin-du-Var_, soit au lever, soit au coucher du soleil, le
spectacle des gorges profondes, des _clus_ formidables où s’enfoncent
l’Esteron, le Var et la Vésubie, avec les sommets déchiquetés des monts
granitiques, leurs flancs tantôt dénudés, tantôt tachés de bois de pins
ou de mélèzes, rayés de la ligne grisâtre des torrents à sec, ou bien
couverts de verdoyantes terrasses en gradins, tout ce décor, et surtout
l’aspect étrange et inattendu de vingt bourgades perchées comme les nids
d’aigle sur la crête aiguë des rocs, frappent le voyageur de surprise et
d’admiration.
Mais de voyageurs, je le répète, il n’en est guère. A Levens, avant la
bicyclette et l’automobile, on n’en voyait pas deux par an, bien que la
campagne avoisinante, sa situation au confluent du Var et de la Vésubie,
sa proximité de Nice et de Monaco, et son aspect pittoresque, fussent
de nature à les attirer. Quant à ceux qui vont de Nice à
Saint-Martin-Lantosque, et qui pourraient s’y arrêter, charmés de la
beauté des sites, ils ne passent qu’à une heure du matin. Par une
singulière façon de comprendre les voyages, la diligence, qui traverse
les plus grandioses passages des Alpes Maritimes, ne roule que de nuit,
coutume d’ailleurs assez générale dans le Midi, et qu’on ne peut
attribuer qu’à la terreur du soleil qu’éprouvent tous les Méridionaux.
* * * * *
L’absence du voyageur explique donc suffisamment l’absence d’hôtellerie
dans un bourg de deux mille âmes. Heureusement, M. le curé me tira
d’embarras. Il était accouru, comme les autres, sur la _Place_, étonné
de l’arrivée d’un individu étranger au pays. «Un espion, peut-être; qui
sait?» M. le curé est encore le souverain dans ces bourgades dévotes et
ultra-catholiques, et sa soutane usée est plus respectée que la belle
écharpe de M. le maire.
Généralement bon diable, assez tolérant, ne crachant pas sur les friands
morceaux, s’attablant volontiers à la porte du cabaret, grillant des
cigarettes, batifolant avec les garçons et les filles, qu’il tutoie et
appelle par leur petit nom, tel il m’a paru dans toutes ces montagnes,
tel je l’ai vu le long de la _Riviera_ et dans les provinces d’Espagne.
* * * * *
Aussi, vous pensez si je soulève mon chapeau quand je rencontre une
soutane, comme marque de haute considération, et aussi un peu pour ne
pas me faire lapider par les naturels de l’endroit.
Lui ayant expliqué mon embarras, touché de ma politesse, et flatté que
je me sois adressé à lui de préférence au notaire, au juge de paix et
aux employés de la régie, accourus également sur la place--car l’arrivée
et le départ du coche sont l’unique distraction du pays--le curé de
Levens, que l’on appelle ici: «le Chanoine», avisa dans la foule un
petit vieux bonhomme à mine de furet:
--Hé! sacristain, dit-il, _vena qui_.
Il lui parla longuement en patois, et je compris qu’il m’envoyait, avec
sa recommandation, à quelque gros bonnet de l’endroit, qui ne tient pas
précisément une auberge, mais qui consent à héberger, pour de l’argent,
les «personnes de distinction».
Me voici donc en route, guidé par le sacristain, et précédé d’une
avant-garde de polissons des deux sexes, tandis que le gros de la troupe
me suit en se bousculant.
Trois ou quatre sonnaient, dans leur poing, une fanfare militaire, et un
tout petit avait couru chercher un tambour.
J’escalade des ruelles raboteuses, défoncées, cailloutées de pierres
inégales, comme le lit d’un torrent, rentrant brusquement sous les
portes pour ne pas être renversé par le passage subit d’un mulet, dont
la charge débordante barre toute la ruelle, franchissant des ruisselets
qui roulent en cascadant sur le chemin formant, çà et là, dans de
profondes ornières, de désagréables petits lacs.
Des formes silencieuses, assises immobiles sur les escaliers de pierre
brute qui forment le seuil des portes, me regardent passer, et me
saluent d’un bonsoir.
Chemin faisant, le sacristain me raconte, hochant la tête et roulant des
yeux énormes, que je me trouverai comme coq en pâte, chez Jean Micellis:
«Il a logé, l’an passé, une marquise.
--Ah! vraiment?
--Si, si. Une marquise et une bonne.
--La marquise de Carabas?
--Ce n’est pas ce nom-là; j’ai oublié. Mais elle donnait toujours vingt
sous, le dimanche, à la quête.
--Ah! diable!
--C’est comme je vous le dis.
--Eh bien, je ne suis pas un marquis.
--Oh! chacun selon ses moyens.»
* * * * *
Enfin, au bout d’une venelle à escalier, parfumée de lavande, sur le
perron d’une maison blanche que couvre en partie un cep centenaire,
surgit, fraîche apparition, une très jolie fille de quinze à seize ans,
avec une tresse de cheveux noirs longue de plus d’un mètre et de
l’épaisseur d’un câble. Elle regarde, ébahie, monter cette cohue,
étalant entre ses lèvres de grenade mûre la ligne de ses blanches dents.
«C’est Phina, dit le sacristain, la fille à Micellis»... Eh! Phina!
voilà un monsieur de Nice que le Chanoine vous envoie.»
Pour les montagnards des Alpes-Maritimes, tous les étrangers sont de
Nice.
Un superbe gaillard, à barbe noire mêlée de quelques fils argentés, sort
de la maison et retire poliment son chapeau de feutre, pour me souhaiter
la bienvenue. C’est un ancien garibaldien, qui connaît les belles
manières. Il a même été blessé en 1870, ce qui valut la croix à son
capitaine. Maintenant, il distille la lavande, siège au conseil
municipal, et possède la plus jolie fille et la plus belle treille du
pays.
Si cette treille ne mesure pas dix mille pieds carrés, comme la célèbre
et vénérable vigne de la mission espagnole de la côte du Pacifique, elle
en a plus de trois cents, ce qui est une belle longueur pour une
tonnelle étagée sur un rocher.
Ah! les joyeux repas sous cette voûte verdoyante, d’où pend une telle
profusion de grappes qu’on les croirait accrochées pour le plaisir des
yeux! Les plantureux repas provençaux, servis par la brune Phina, et
arrosés du jus muscat de la treille paternelle!
Au travers du feuillage des coursons touffus, par où le divin soleil
plaque dans l’ombre bleue de brillantes arabesques, la vue, glissant
par-dessus les jardins étagés jusqu’au bas du mamelon, s’étend sur les
montagnes voisines, aux flancs rudes et ravinés, sur les bouquets
d’oliviers au vert tendre, celui plus sombre des mélèzes et des pins,
sur les sillons dorés des vignes qui s’alignent jusque là-bas, là-bas, à
la grande cassure des roches géantes qui, des profondes gorges de la
Vésubie, dressent leurs pics aigus dans l’azur immaculé du ciel.
Qu’il fait bon vivre dans ce coin ignoré, loin des inquiétudes, des
soucis et du tumulte! Devant cette sauvage et puissante nature, dans les
silences majestueux des midis étincelants, et des nuits étoilées,
pointent doucement l’apaisement et l’oubli. L’oubli, l’oubli de tout, et
que le passé entier croule! Les liens qui vous rattachent au monde où
l’on s’agite puérilement, où l’on se débat dans la lutte stérile et
vaine, semblent s’étendre, s’allonger, devenir si menus qu’on ne les
sent plus. On n’éprouve que la joie d’être, de s’écouter vivre,
abandonnant au vent de la montagne ses regrets et ses haines.
L’on se sent devenir meilleur et l’on répéterait volontiers avec
l’Homère persan: _Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de
blé, car elle a une vie et la douce vie est un bien._
* * * * *
Venu avec l’intention de repartir le lendemain, je restai plus d’un mois
dans ces montagnes, errant par les sentiers raboteux, me grisant d’air
et de soleil.
Est-ce parce que j’ai habité pendant de longues années sous les ciels
grisâtres, que mes désirs sont constamment tournés vers la patrie de
Mignon, comme les regards d’un amoureux vers le visage de sa bien-aimée?
Quand je dis «patrie de Mignon» ce n’est pas seulement vers l’Italie, ni
les riantes villes qui ornent comme une guirlande de perles la côte
baignée par des flots bleus, que volent mes rêves, mais j’y comprends
notre belle Provence, aussi admirable que la merveilleuse Riviera si
justement chantée, la Provence, qui n’est pas un des moins riches joyaux
de l’écrin de la Côte d’Azur; j’entends les jardins des Hespérides, où
les fruits d’or pointent toute l’année à travers le vert éternel du
feuillage, les terres bénies, enfin,
... où fleurit l’oranger.
«Terre miroir du printemps, s’écriait saint Bernard, qui, comme les
perles d’ambre, attire ce qui en approche, et provoque les caresses du
soleil!»
Aussi, qu’il gèle à fendre des cœurs de sectaires et de maltôtiers, ou
que les chaleurs caniculaires fassent haleter les buveurs de bière
attablés sous les bannes des brasseries, vers le Midi chevauchent mes
espérances; comme Mignon, c’est là que je voudrais vivre et mourir.
Du soleil! du soleil! Il n’en est jamais trop, dans les sombres
tristesses sublunaires, et, le matin, avant que la bourgade s’éveille,
du sommet crénelé du mont Feriou, j’ai bien souvent salué le lever du
dieu.
III
Du sommet du Feriou la vue domine une partie des Alpes Maritimes. De
tous côtés, un hérissement de cônes, de pyramides, de pics. On dirait
d’une mer des époques diluviennes, dont les vagues monstrueuses,
soulevées par mille cyclones, se seraient pétrifiées tout à coup, pour
éterniser le souvenir de l’effroyable cataclysme. Les pointes succèdent
aux pointes, les crêtes aux crêtes, dans les enchaînements continus et
réguliers, qui vont s’éteindre dans les arêtes flottantes de l’horizon.
Vers le soir, tout s’enveloppe d’un limbe irisé et phosphorescent; après
les tons chauds et roux des premiers plans s’étendent des diaprures
azurées; chaque ligne sinueuse conserve sa lumière propre, qui diffère
de la ligne suivante tout en se fondant dans la même buée d’or.
Du côté du Sud, les cimes s’abaissent, quelques-unes en pentes douces,
d’autres taillées brusquement sur la mer.
La «Grande Bleue» perd à cette heure crépusculaire ses tons d’indigo
pour se couvrir d’une plaque uniforme d’argent mat, coupant l’horizon
jaune; d’autres fois, elle se fond dans les blanches vapeurs du ciel.
Alors, la pointe d’Antibes, les îles de Lérins aux teintes ardoisées,
semblent flotter dans l’espace.
Plus près, à travers les échancrures des monts, paraît un coin du Var,
avec ses minces filets liquides, qui tracent en zigzaguant leur voie par
les galets et les sables. Et, çà et là, sur la pointe aiguë d’un rocher
pyramidal, une vieille bourgade, couleur grisaille, surgit entre ses
murailles et ses tours éventrées; ou bien, dans une touffe de verdure se
dresse un clocher tout blanc, carré et grêle, au dôme de briques
émaillées et luisantes, semblable aux minarets de l’Orient.
* * * * *
Un village, accroché au flanc de la montagne à mi-distance des crêtes et
de son pied rocailleux rongé par le torrent, s’étage en face de moi. Une
douzaine de maisons groupées autour de l’église en forment le noyau; les
autres s’éparpillent au hasard du terrain. Un sentier de mulet serpente
sur le flanc opposé, jusqu’à l’abîme. Il coupe à gué la Vésubie, et
remonte le versant abrupt; c’est le seul chemin. Pas d’auberge. Un
simple cabaret qui, le dimanche, s’emplit de consommateurs, en même
temps épicerie, mercerie, boulangerie, est l’unique boutique.
Six heures du soir. Des mules chargées de fougères, de branches de bois
mort, ou de barils d’eau emplis à une lointaine cascade, gravissent, une
à une, le sentier, escortées de chèvres. Gens et bêtes rentrent au gîte.
L’ombre et le silence s’étendent peu à peu. Dans ce hameau encaissé, le
soleil se couche tôt et les habitants suivent le soleil.
Une fenêtre est encore éclairée, celle du cabaret. J’entre. La famille
est à table. Une jeune fille, jambes et pieds nus, remplit les profondes
écuelles d’une soupe aux senteurs appétissantes. Ils sont quatre: le
père, la mère, un garçonnet d’aspect sauvage, et une fillette de sept à
huit ans, à la mine éveillée. Ces gens sont hospitaliers et affables.
J’ai demandé une bouteille de vin; on m’invite à partager la soupe et la
fille m’en sert une écuellée: avec quelques figues sèches, c’est tout le
festin. On vit de rien dans ces montagnes. Du pain, une soupe aux
légumes, des olives, des figues, un morceau de fromage de chèvre; ce
menu, de la semaine, ne varie pas. Le dimanche, ils font la fête avec
une tranche de lard, une pièce de bouc. La plupart, au milieu de ces
vignes, ne boivent que de l’eau. Est-ce misère? Beaucoup sont
relativement à l’aise. Avarice? Pas davantage; car le paysan du Midi n’a
pas l’âpreté au gain de celui du Nord; il n’a non plus ni ses gros
appétits ni ses soifs.
En mon honneur, cependant, on ouvre une boîte de sardines. Il y avait,
par hasard, deux bouteilles de vin d’Asti, je voulus en régaler mes
hôtes. Mais le père seul me tint tête, avec la fillette, qui en but
bravement deux petites coupes. On la laissa faire en riant.
Elle est vive et gentille, et ses grands yeux brillent d’intelligence.
Je la prends sur mes genoux.
«Sais-tu lire?
--Pas encore, répond sa sœur aînée, mais elle saura vite, car elle
apprend tout ce qu’elle veut.
--Oh! s’exclame la mère, elle ne sait pas lire, parce que nous n’avons
pas d’école ici; il faut aller dans l’autre village, là-bas, là-bas,
tout en haut de la montagne; mais elle est déjà savante. Voyons,
Pechioula, montre ce que tu sais au Monsieur. Allons, n’aie pas
crainte.»
Et l’enfant commença:
«_Notre Père, qui êtes aux cieux..._»
--Mais, n’as-tu pas appris autre chose? lui demandai-je, quand elle eut
fini son _Pater_.
--Oh! que si, affirma la maman; elle en sait long. Va, Pechioula, dis
encore:
--«_Je vous salue, Marie, pleine de grâces..._»
Et, quand elle eut terminé, très fière, la grande sœur ajouta:
«Elle sait aussi son _Credo_ et son _Confiteor_.
--Je te crois, dit la mère, elle récite les Vêpres en latin. Commence un
peu, Pechioula.
--Je m’en rapporte à vous, dis-je à la bonne femme, voyant que la gamine
se préparait à obéir.
--Oh! répliqua la matrone, M. le curé l’aime bien. Il nous a promis,
quand elle serait plus grande, de lui donner une belle éducation.
* * * * *
Les plaisirs dominicaux manquent de variété, mais du peu qu’ils ont, les
indigènes se contentent. Rien en dehors du cabaret et du traditionnel
jeu de boules. La lecture est à peu près inconnue et c’est rarement que
l’on trouve un journal sur une table d’auberge.
Ah! ce n’est pas dans ces profondes vallées ni sur ces sommets abrupts
que les scandales du Panama ni les colères soulevées par la néfaste
_affaire_ ont excité des controverses. On y naît, on y vit, on y meurt
dans une dédaigneuse ignorance des choses qui se passent au delà.
Quant aux jeunes filles, bien attifées et proprettes, elles vont, après
vêpres, se promener sur la route, jacassant bruyamment et cherchant à
attirer l’attention des garçons par des poussées et des rires.
Quelques-unes attendent leur amoureux, qu’on appelle le _calinier_. On
se dit bonjour en passant, on échange des plaisanteries au gros sel,
mais les groupes n’osent s’arrêter et chacun à regret continue son
chemin.
Dans aucun de ces villages, je n’ai vu d’amants allant deux par deux,
doucement enlacés, perdus dans l’extase ou murmurant l’éternel et
délicieux hymne.
Tout au contraire, il semble qu’il y ait un sévère règlement qui sépare
les garçons des filles. Chaque sexe à part, comme dans les campagnes
corses ou grecques. Si, parfois, un jeune homme se mêle à une compagnie
de bachelettes, c’est qu’une parente, une sœur, y autorise sa présence,
mais il ne donne le bras à aucune; il marche à côté, à un pas de
distance, comme gêné et honteux du _qu’en dira-t-on?_
Je demandais à Phina pourquoi elle n’allait pas le dimanche se promener
avec son _calinier_. Elle fut toute surprise et presque choquée de ma
question: «Ce ne serait pas à faire, répliqua-t-elle, si les filles
allaient avec les garçons.»
_Li filleta belli, les giouve amouroux_
dit cependant la chanson. Mais, si les jouvenceaux sont amoureux, il ne
leur est pas permis de le montrer en public.
Voilà des coutumes assez étranges qui étonneraient fort notre _ami_ John
Bull et feraient bien rire, surtout, les petites Anglaises qui
n’attendent la permission de personne pour s’afficher avec un
_sweetheart_, ou qui, après quelques absences passées à la «chasse au
mari», reviennent tout à coup au domicile familial, tenant par la main
le jeune homme de leurs rêves, en disant à la mère légitimement
surprise: «Maman, permettez-moi de vous présenter mon fiancé.»
Une seule fois par an, le _calinier_ est autorisé à offrir le bras à sa
_calinière_; c’est au jour de la fête appelée ici _le Festin_.
_La foula es nombreuse, confuse lou brui;
L’aria retentisse dai ki ri ki ki;
Lou bras de li filla si pia embe respect.
Et giammai lou giouve si rende indiscret._
Ce qui signifie en bon français: «La foule est nombreuse et le bruit
confus; l’air retentit de cris de joie; le bras de la jeune fille se
plie avec respect, et jamais jeune homme ne se rend indiscret».
Brave jeune homme! Les mœurs de l’âge d’or!
* * * * *
Il existe dans plusieurs de ces bourgades un curieux usage: à la fête
patronale, fête célébrée au son du fifre et du tambourin, filles et
garçons se tiennent par la main pour sauter _lou bouteou_.
Le _bouteou_ (boutol) n’est pas une danse, comme on pourrait le croire,
mais une pierre, ou, plutôt, un tronçon de colonne enfoncé sur la place
du château qui domine la bourgade, et autour duquel un hallebardier,
portant le costume de jadis, conduit la farandole. Il saute le premier,
et, couple par couple, jeunes, vieux, enfants, toute la bourgade enfin,
le suit. Cette pierre servait, autrefois, de pilori pour les infortunés
serfs.
Ces gambades par-dessus la sinistre pierre commémorent à la fois le
servage des aïeux, et leur affranchissement.
* * * * *
Nous avons vu comme, pour ces populations paisibles, les joies du
dimanche, à l’usage de la jeunesse, étaient aussi simples que pures et
peu variées; pour les vieux, elles m’ont paru lamentables. Dans les
bourgades aux ruelles sombres, bordées de hautes murailles ou de maisons
décrépites et lézardées, empuanties par l’absence de drainage, ils
passent l’entre-temps des offices assis sur l’escalier de leurs portes.
Adossés au mur, ou affaissés sur eux-mêmes, les mains sur les genoux,
sans parole, peut-être sans pensée, ils jouissent du repos. Prolétaires
campagnards, fils de serfs et restés misérables et serfs, malgré la
destruction du château des Grimaldi, ils ne connaissent de plus grand
plaisir que cet annihilement physique et moral. Écrasés sous le poids du
lourd passé de misère et de dur labeur qui pesa sur leur race, ils
semblent heureux, suivant le mot de Luther, parce qu’ils reposent:
_Beati quia requiescunt._
Parfois, une bruyante et loquace commère jette la note gaie dans cette
tristesse, et réveille ces somnolents. Elle interpelle un camarade mâle
ou femelle, lâchant quelque gaudriole qui fait ouvrir la bouche des
vieux, épanouis en un rire silencieux. C’est épicé et raide, en langue
provençale qui, comme le latin, brave l’honnêteté. Les jouvencelles se
cachent la figure de leur éventail--le dimanche, toutes manient
l’éventail, même à l’église,--pour laisser croire qu’elles ont rougi, et
les gars de s’esclaffer.
A une fenêtre se montre une maugrabine avec deux bouts de concombre
collés de chaque côté du front, ce qui lui donne l’aspect d’une sorte de
faunesse. J’en ai rencontré plusieurs ornées ainsi de cornes postiches.
Il paraît que c’est souverain contre la migraine, et ça dispense de
l’eau sédative. Heureuses gens, qui se passent du droguiste!
* * * * *
Comme en d’autres endroits les enfants jouent au soldat, ils jouent au
curé dans ces coins reculés de montagne. La tradition religieuse y
remplace l’esprit guerrier du Nord et la douceur de la vie éteint
l’antique furie de lutte. Ce n’est plus un drapeau, qu’escortent des
gamins en battant du tambour: c’est une bannière, qu’ils suivent en
psalmodiant des chants d’église, avec des baguettes en guise de cierges.
Rien de plus drôle que ces mascarades, dont je fus un dimanche témoin
dans une bourgade haut perchée sur une cime, et auxquelles prenaient
part fillettes et garçonnets; mais je doute que M. le curé eût trouvé la
représentation de son goût.
CHAPITRE XVI
COINS DE RIVAGE
I
Par une splendide matinée, je roule sur San Remo au galop de deux
chevaux, comiquement coiffés de grands chapeaux de paille d’où se
dressent par deux orifices leurs oreilles: le soleil de mars est déjà
suffisamment chaud pour que les automédons croient prudent d’en
préserver leurs criquets.
En la Riviera, aux bêtes comme aux gens, le sang monte vite à la tête,
et par ces routes bordées de précipices, jugez des surprises réservées
aux touristes entraînés par des bidets subitement frappés de folie!
Le hasard des rencontres et des faciles liaisons de voyage m’ont procuré
la compagnie d’un capitaine de _Cavalleggirie_ et d’une jeune fille
d’Albion, beauté aux lignes correctes, lauréate de l’Université de
Cambridge qui--ô horreur!--a déjà commis deux romans vertueux et
évangéliques! Malgré cela, pas trop collet monté, et flirtant
cavalièrement avec l’aimable aisance de ses compatriotes.
Avant de regagner le voisinage de Regent’s Park, elle veut voir la villa
_Zirio_ où agonisa l’empereur d’Allemagne, car les Anglais trouvent un
intérêt tout particulier à contempler un mur derrière lequel s’est passé
un drame ou un toit qui abrita quelque grand de la terre!
* * * * *
Quel spectacle radieux!
Du val du Borrigo, de celui de Carréi, enguirlandés de fleurs, de
citrons et de verdure, s’élancent les cimes déchiquetées et neigeuses du
Castelar. Cette neige et ces fruits d’or piqués dans le vert font un
étrange et délicieux contraste. Nulle part dans la Riviera, même à San
Remo, et en aucun autre point de l’Europe, le citron n’atteint une
perfection semblable, preuve de la douceur du climat, car, plus délicat
que l’oranger, qui supporte les gelées légères, un seul degré de froid
suffit pour tuer le citronnier et trois ou quatre au plus détruisent en
entier l’arbuste.
* * * * *
Nous entrons au galop dans _Mentone_, que les contreforts de Vintimille
et de Bordighera abritent de tous les vents du nord, _Mentone_ dont on a
changé le nom, si doux en italien, en celui ridicule de Menton.
La lumière! Elle darde sous le soleil du Midi, dorant les maisons
fraîchement peintes, inondant les places et les carrefours, éclairant
les visages, boutant la joie au cœur de tous les pauvres diables exilés
l’année durant dans les tristes froidures du Nord, jetant une pluie d’or
sur la ville.
En 1887, j’y passais à pareille époque. Le tremblement de terre en avait
fait une cité en ruine; on eût dit qu’elle venait de subir un long
bombardement. Partout des échafaudages; les maçons seuls l’habitaient.
Ici, un étage effondré, là une maison écroulée en un tas. A côté, un pan
de mur chancelant, un balcon qui a entraîné dans sa chute la moitié de
la fenêtre, et une cheminée les trois quarts du toit; une villa est
fendue du rez-de-chaussée aux combles, comme un arbre où l’on a enfoncé
un coin. Les moins éprouvées étalaient de larges lézardes. Et ainsi sur
toute la Côte d’Azur. De Ventimiglia aux portes de Gênes, la plupart des
habitants campaient ou logeaient dans des baraquements.
Le vieux quartier de Menton surtout avait souffert. Les rues n’offraient
qu’un amas de décombres; les deux plus anciennes églises, Saint-Michel
et les Pénitents-Blancs, par les ouvertures béantes des toitures
laissaient voir une échappée du ciel, ce qui pour les âmes dévotes est
toujours une consolation.
* * * * *
A une demi-lieue de Menton, le pont Saint-Louis, jeté à 200 pieds
au-dessus d’une cassure du roc, marque la frontière. Fait d’une seule
arche, il porte la date de 1861, année de l’annexion. Déjà, depuis mars
1848, Menton et Roquebrune s’étaient détachées de la principauté de
Monaco, pendant le règne de Florestan, et déclarées villes libres sous
le protectorat de la Sardaigne.
Deux baraques en bois, postes des douaniers de chaque pays, flanquent le
pont à ses extrémités. Séparés par sa seule longueur, je suppose qu’à
certains jours orageux où souffle le vent des discordes nationales, ces
paisibles soldats du fisc doivent se regarder en chiens de faïence. Vive
la France! _Viva l’Italia!_ Du milieu du pont, la gorge de Saint-Louis
offre un imposant spectacle. Les rochers, ours géants, s’élèvent à
plusieurs centaines de pieds, tandis qu’au-dessous, au fond de l’abîme,
un torrent tombe en cascade de la montagne et va se précipiter dans la
mer, dont les teintes varient du vert le plus pâle au plus pur indigo.
L’endroit est, par les belles nuits, un but de promenade pour les
habitants de la côte, et rien n’égale, sous le clair de lune, la
magnificence et l’étrangeté du décor.
A un mille environ du pont, nous arrivons à un bâtiment à arcades, au
bord d’une plateforme sur la pointe du rocher. Le panorama se déroule
merveilleux: à gauche, au premier plan, le vieux port de Menton, puis,
derrière, Roquebrune, Monte-Carlo, Monaco, la pointe Saint-Jean, qui
cache Villefranche, et à droite, devant nous, Bordighera, la ville aux
palmiers!
Le drapeau italien et l’écusson royal ornent la façade de la caserne, et
cinq ou six soldats, habillés de bleu et passementés de jaune, nous font
signe d’arrêter. C’est la douane. Il faut payer, pour passer outre, cent
quarante francs pour la voiture. Miss Dolly se récrie et s’indigne; on
lui fait comprendre qu’on nous rendra l’argent au retour, moins un pour
cent de frais de bureau. La présence du capitaine de _cavaleggieri_
empêche MM. les gabelous de fouiller nos poches, mais ils s’emparent,
malgré les protestations de Miss Dolly, du bouquet de roses de son
corsage, et devant celle-ci, stupéfaite, en détachent soigneusement les
feuilles. Puis le sergent le lui rend galamment en lui expliquant que
c’est l’ordre à cause de la _maladia_. Quelle _maladia_? Le phylloxera,
sans doute; mais l’irascible Anglaise le lui rejette, avec colère, sur
le nez. La grosse moustache du douanier se hérisse d’indignation;
cependant, il se contente de hausser les épaules, habitué qu’il est
probablement aux excentricités et impertinences des touristes
britanniques.
Le scribe de la _dogana_ pose son cachet sur la voiture, un sceau de
plomb, ce qui indique que nous avons acquitté le péage, et fouette
cocher!
Au galop, nous descendons la pente rapide sous le village de Grimaldi,
berceau des princes de Monaco, dont le frêle campanile et les blanches
maisons émergent toutes riantes au milieu des oranges et des néfliers en
fleur.
II
Par une route bordée de vergers touffus, coupée de murs enguirlandés
d’héliotropes et de roses, l’on débouche sur Ventimiglia, qui dispute à
Volaterra l’honneur d’avoir vu naître le satirique Perse, Ventimiglia,
dont le nom retrouvé sur une borne romaine signifie, suivant certains
antiquaires, qu’au temps de César la ville comptait 20.000 habitants, et
suivant d’autres qu’elle était située à 20 milles de Cimiès, métropole
de la Ligurie romaine, dont il ne reste plus, près de Nice, que les
ruines d’un amphithéâtre; mais les antiquaires, race à la fois benoîte
et féroce, ont cela de commun avec les sectaires politiques ou
religieux, qu’ils ne s’entendent jamais. Peu nous importe d’ailleurs; le
curieux amoncellement du fouillis de maisons de l’antique cité seul nous
attire. Bâtie sur une terrasse triangulaire, de vieilles murailles
roussies l’encerclent et une forteresse dressée au sommet d’un mont la
domine.
Ces murailles, nos pères les ont démantelées jadis, il y a quelque cent
ans, et l’on distingue encore les traces des reconstructions. Le dernier
tremblement de terre les a lézardées en maints endroits, et, derrière,
plus d’une bâtisse écroulée n’a pas encore été reconstruite.
La route contourne une partie de la ville, car les rues étroites et à
escaliers pour la plupart sont inaccessibles à tout véhicule. Mais le
voyageur doué de bonnes jambes et qui ne craint pas les courbatures ne
perd, s’il en fait l’escalade, ni son temps, ni sa peine. Ample moisson
pour les amateurs de couleur et d’odeur locales.
On enfile des ruelles qui conduisent à des caves; l’on traverse des
caves pour déboucher dans des carrefours. Ici un rez-de-chaussée qui de
l’autre côté devient sixième étage; là, une masure basse qui est le
sommet d’une tour.
Je suis retourné plusieurs fois en ce curieux Vintimille, étonné de ne
pas rencontrer à chaque angle de rue le chevalet d’un artiste. Mais qui
s’arrête là! C’est trop près de la frontière; on ne fait guère halte que
dans la ville neuve, autour de la station, pour boire du torino dans les
cafés cosmopolites et reprendre bien vite les routes banales, celles où
tout le monde va, les grands chemins parcourus par les grotesques
troupeaux que charrie l’agence Cook: Venise, Rome, le Vésuve!
Recommencer éternellement _Saint-Pierre_, _Saint-Marc_, _Pompéi_ et le
_Pont des Soupirs_.
* * * * *
A cinq kilomètres, de l’autre côté de la baie, s’étendent les
somptueuses villas de Bordighera, entourées d’une ceinture de palmiers
comme un ksour saharien. C’est, après Elche, le coin de l’Europe où le
gracieux plumeau de l’Orient s’acclimate le mieux. Mais on ne pourrait
comparer ces bouquets à la majestueuse forêt de la vieille cité
andalouse, qui, en dépit de l’incurie espagnole, compte encore plus de
30.000 dattiers. De Bordighera viennent ces palmes artistiquement
ouvragées que l’on vend à Rome aux fêtes pascales et dans toutes les
villas de la Riviera.
* * * * *
La route de Gênes, qui côtoie le littoral déchiqueté par une succession
d’anses et de caps, offre une variété infinie de tableaux imposants ou
gracieux. Le chemin de fer suit la même ligne sinueuse, mais il a fallu
lui tailler un passage à travers les accidents du terrain, de sorte
qu’une partie du panorama est perdue pour le voyageur. Entre Nice et
Gênes, sur une étendue de cent quarante kilomètres, on ne compte pas
moins de trente-deux tunnels! Aussi, combien est préférable la route de
la Corniche!
Rien n’y reste inaperçu des magiques décors de la côte d’azur. A chaque
détour, un paysage nouveau se déroule. Une grosse tour à machicoulis où
s’amarrent des bateaux de pêche, une forteresse démantelée sur un îlot
désert, le grêle campanile d’un couvent, des cascatelles ruisselant bord
à bord avec le sentier de la montagne, des masures sous des treilles,
des palais dont on aperçoit, au delà des galeries dorées, la salle où
des hommes de marbre tendent leurs bras à Mignon, de blancs villages
dans un cadre de fleurs, d’autres accrochés aux anfractuosités du roc,
et les longues terrasses festonnées de vignes, les tonnelles ombreuses,
les villas sans nombre, les jardins qui baignent jusque dans les flots
bleus leur verte chevelure, tandis que là-bas, dans l’azur, de grandes
barques à voile latine évoquent le temps où l’une d’elles portait la
fortune de César.
Nous voici à San Remo. Il en est des villes comme des gens. Chacune a sa
marotte. Celle-ci se vante, je ne sais à quel titre, de fournir les
meilleurs marins de la Méditerranée. Son port, cependant, est de peu
d’importance. San Remo, c’est Menton avec des rues plus larges, des
boutiques plus grandes, des jardins mieux peignés, des hôtels plus
chers; le tout, par conséquent, mieux apprécié du snobisme imbécile et
de la badauderie cossue.
La vieille ville est seule intéressante à voir. Elle a, comme
Vintimille, conservé ce cachet d’originalité, cet enchevêtrement
architectural qui repose un peu de la banalité moderne. Labyrinthes de
ruelles, arcades, allées voûtées, ramifications et détours, rues qu’on
grimpe à l’escalade. Et les hardes multicolores séchant sur des cordes
tendues d’une maison à l’autre, les curieuses petites boutiques fermées
d’un simple rideau, où les Anglais ne manquent pas de s’approvisionner
de tout ce bric-à-brac de faïences et de ferrailles _italiennes_
importées par des fabriques de Birmingham et de Berlin.
San Remo est une garnison d’infanterie. Troupe bien tenue, et, comme
partout en Italie, soldats de fière mine. Je trouvai même les officiers
un peu trop beaux dans leur taille sanglée, leur pantalon collant gris
perle, et le _parafoughi_ préservateur qui dresse trop cavalièrement une
molette inoffensive.
J’en fis l’observation à mon capitaine de chevau-légers, qui haussa les
épaules, me répondant qu’après tout ce n’étaient que des fantassins!
Ils n’en sont pas moins la coqueluche des femmes; cela est visible aux
œillades qu’ils reçoivent en Lovelaces habitués au succès. Je ne
voudrais pas jurer que le vêtement qui moule leurs formes soit étranger
à l’engouement des dames. Miss Dolly n’hésita pas à le déclarer
_shocking_, tout en étant, je crois, secrètement ravie:
Est-il beauté prude, ou bien morne,
Que n’émoustille un uniforme!
affirme un distique de mirliton.
En tout cas, certains de ces jeunes et apollonesques guerriers promenant
leur superbe suffisance en retroussant une moustache où viennent
étourdiment s’accrocher les cœurs, me remémoraient ces brillants
capitaines... d’opéra, héros de la rampe, idoles des petites
couturières; et il me semblait qu’ils allaient s’arrêter tout à coup au
milieu de la place, pour entonner, avec de grands gestes et en roulant
des yeux de carpe frite, quelque air connu de libretto:
Il faut me céder ta maîtresse...
Ou bien:
J’ai pour moi, mon droit, mon glaive.
Ou encore:
Que vois-je? ô rage!
Il a franchi le funeste passage!
Esclaves, malheur à vous tous!
Et diverses autres barytonnades.
«J’en ai assez, dit Miss Dolly. Si nous retournions à Monaco?
--Retournons», dit complaisamment le capitaine.
Et nous remontâmes en voiture, tandis que je répétais le couplet de Paul
Arène:
Allons à Monte-Carlo
Où j’ai vu se lever sur l’eau
La lune ronde,
Laquelle, à nos yeux éblouis
Apparaissait comme un louis
Doublé dans l’onde!
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
Chapitre Premier.--L’Éden 1
-- II.--Le Casino 21
-- III.--La Roulette 46
-- IV.--Sorcières et pontes 56
-- V.--Les Systémiers 74
-- VI.--Les Fétichistes 92
-- VII.--Les Croupiers 111
-- VIII.--Les Moralistes 118
-- IX.--Systèmes, Syndicats et chantages 139
-- X.--Les Professeurs 154
-- XI.--Le jeu en France 181
-- XII.--Les Grimaldi 193
-- XIII.--La légende de sainte Dévote 224
-- XIV.--A Roquebrune 232
-- XV.--Coins de montagne 245
-- XVI.--Coins de rivage 281
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
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