The Project Gutenberg eBook of Voyage du Bornou au Baguirmi
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Title: Voyage du Bornou au Baguirmi
Author: Gustav Nachtigal
Illustrator: Ivan Pranishnikoff
Translator: J. Gourdault
Release date: September 21, 2026 [eBook #79625]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette et cie, 1880
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79625
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Bayerische Staatsbibliothek)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU BORNOU AU BAGUIRMI ***
[Note du transcripteur : Ce récit a été extrait et préparé à partir de
_Le tour du monde_, vol. 40, 1880.]
[Illustration : Vue de Kouka et de ses environs.]
VOYAGE DU BORNOU AU BAGUIRMI,
PAR M. LE DOCTEUR GUSTAVE NACHTIGAL[1].
Tous les dessins des livraisons consacrées aux voyages de M. le docteur
Nachtigal ont été exécutés par M. Yvan Pranishnikoff d’après les
indications de l’auteur.
1872. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
* * * * *
I
Coup d’œil sur Kouka. — Mes apprêts de départ pour le Baguirmi. — Ce qui
se passait en ce pays au commencement de 1872. — Mise en marche de la
caravane. — La province bornouane de Kotoko ; mœurs, paysages et
bourgades. — Le fleuve Gambarou. — Entrée sur le territoire logonien.
De tous les États qui s’appuient à la lisière sud du Sahara, il n’en est
point qui aient été, plus souvent que le Bornou, visités par des
Européens. Des Anglais ont été les premiers qui, dans le premier quart
du siècle, ont pénétré jusqu’à cet empire ; ensuite, depuis vingt-cinq
ans, ce sont exclusivement des voyageurs allemands qui y sont allés,
savoir : les docteurs Henri Barth, Adolphe Overweg, Édouard Vogel,
Maurice de Beurmann et Gerhard Rohlfs. Le souverain du pays, le vieux
cheik Omar, prince d’humeur douce et aimable, avait accueilli ces
derniers de la façon la plus hospitalière, avait secondé leurs plans et
leur avait même prêté son aide pécuniaire. La ville de Kouka, sa
résidence, avait été pour ces explorateurs le quartier général d’où ils
dirigeaient en tous sens leurs expéditions scientifiques, et vers lequel
se reportaient ardemment leurs regards, lorsque, dans les régions
lointaines où leur noble zèle les avait conduits, ils succombaient sous
le poids des privations, des dangers, des maladies, des fatigues de
toute sorte. Aussi, pour témoigner au cheik Omar la reconnaissance du
peuple allemand, Sa Majesté le roi Guillaume de Prusse résolut-elle de
lui envoyer toute une cargaison de cadeaux de prix. Ce fut moi qui reçus
mission de porter ces dons au prince soudanien, et ce fut ainsi que
j’entamai cette série de pérégrinations qui devaient me retenir en
Afrique cinq années et plus.
Arrivé à Mourzouk vers la fin de mars 1869, je ne pus gagner Kouka,
capitale du Bornou, qu’au printemps de l’année suivante[2].
Cette ville, peuplée de cinquante à soixante mille habitants, est sise
au milieu d’une vaste plaine de sable argileux qui n’offre pas beaucoup
d’aspects riants. Reconstruite il y a une trentaine d’années, époque où
elle fut saccagée par Mohammed Scherif, roi de l’Ouadaï, elle se compose
aujourd’hui de deux parties distinctes : la ville de l’ouest (_Billa
foutébê_), résidence du cheik et des fonctionnaires, et la ville de
l’est (_Billa gedibê_), affectée surtout au menu peuple et aux
étrangers.
Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris,
manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là
quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour
laisser place, soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à une
kourna élancée, soit à un hedjilidj bien branchu. Ajoutez que dans la
cour de chaque maison s’élève d’ordinaire un arbre plus ou moins
ombreux, où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs :
ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois
clair.
C’est sur le _Dendal_ (Grand’Rue) et la place du Marché que se concentre
la vie publique ; c’est là que défilent tous les types de la population
bornouane : Kanouris ou Kânembous à pied et à cheval ; vieux nobles,
représentants de l’ancienne aristocratie (_mbârê_), avec le bâton à
pomme qui est leur attribut historique ; trafiquants tripolitains en
costume arabe ; habitants du désert le nez dans le litham ; puis les
beautés de l’endroit, flânant drapées dans le châle bornouan, et
balayant le sol de leurs traînes. Les fontaines, entourées de clôtures
d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de
jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs
grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes.
Ailleurs, des esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir,
travaillent, sous l’œil d’un surveillant, à la réparation d’une maison.
Ailleurs encore, sous un vestibule, un instituteur primaire s’égosille à
inculquer à ses élèves les versets du Coran. Non loin de là, un lettré
lit à demi-voix des feuillets jaunis, en égrenant machinalement son
rosaire. Ici, c’est une teinturerie, toute retentissante de bruits de
foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus
loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton
blanchi que le tisserand retravaillera, et dont le tailleur ou « homme
de l’aiguille » (_librâma_) confectionnera ensuite des _tobes_. Enfin,
par la baie d’une cour entr’ouverte, vous pouvez au passage jeter un
coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou bien, au bord
d’une glaisière, voir un potier façonner ses pots.
Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile : le barbier, lui
(_wanzamma_), parcourt la ville en jouant de la flûte pour prévenir les
chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer. A l’occasion, il
exerce aussi son art en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il rase
hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade selon les règles les
nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses.
Ajoutez les laitières qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur
denrée d’une voix inintelligible, comme font en tout pays les
laitières : _Kiam ! kiam ! Kiam kili !_ (lait frais !) _Foula !_ (beurre
frais !) et les maquignons qui s’en vont caracolant par les rues ; et
les caravanes de chevaux de bât, d’ânes, de bœufs, de chameaux, chargés
de marchandises ; et enfin, au coucher du soleil, les audiences données
en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients et de
leurs esclaves, disent en commun la prière du soir (_Maghreb_). Ce n’est
qu’à l’heure du souper que chacun rentre dans sa maison ; puis, un peu
plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour
danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de
battements de mains rythmés, cesse avant minuit.
Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka,
c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de
faim, qui encombrent la voie, sollicitant d’une voie criarde la pitié
des passants, ou qui, par file de dix et plus, s’en vont tâtonnant à la
queue leu-leu, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif.
Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, venus
des pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou. Leurs visées,
en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de
lire couramment le Coran, ils retournent chez eux, en qualité de
mohallemins ou de foukahas, réclamer le respect des leurs pour le
privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal
une lettre, et la provision de formules et de talismans qu’ils
rapportent avec eux.
Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau
d’hyène, de léopard ou de chèvre, nouée sur une épaule ou une hanche ;
dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons
récoltés ; dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche, des tablettes
de bois avec un encrier de terre ou un petit flacon où est fichée une
plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des
notables, nourris et instruits avec le fils de la maison ; d’autres sont
réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour,
de menus services ; dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier.
Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge
respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même,
après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux
blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous
appellerions le clan des « vieux de la vieille ».
Ma mission remplie auprès du cheik Omar, je songeai tout d’abord à
gagner, vers l’est, l’Ouadaï ; mais, comme le sultan de ce pays se
trouvait en guerre avec son vassal le roi du Baguirmi, force me fut de
renoncer provisoirement à mon projet. Sur l’entrefaite, l’arrivée à
Kouka de quelques Arabes de la tribu des Ouled Soliman me donna l’idée
d’aller avec eux au Kânem, contrée qui fut le berceau de l’État
bornouan, pour remonter, de là, au Borkou, pays habité par un rameau de
la famille toubou. J’exécutai ce plan au printemps de 1871, et, neuf
mois durant, je menai une existence misérable au milieu de cette tribu
de malandrins. Le résultat le plus sérieux que je tirai de ce voyage, au
point de vue de la science géographique, ce fut de pouvoir constater que
le Bahar el Ghazal est situé plus bas que le lac Tsâd. Au retour, je
visitai la tombe de mon compatriote Maurice de Beurmann, égorgé en 1863
par des officiers du sultan de l’Ouadaï. Ce ne fut que le 9 janvier 1872
que je me retrouvai à Kouka. Immédiatement je me mis en devoir
d’entreprendre une nouvelle pérégrination. Le cheik Omar s’opposait
toujours, la tentative offrant trop de périls, à ce que je me dirigeasse
vers l’Ouadaï ; mais il jugeait parfaitement praticable une excursion au
Baguirmi, où régnait le sultan Mohammedou.
[Illustration : Le docteur G. Nachtigal.]
Le Baguirmi, région sise au sud-est du lac Tsâd, est borné au nord-ouest
par le Bornou, au nord-est par l’Ouadaï, et au midi par les territoires
qu’habitent nombre de tribus païennes. Des contrées médianes du Soudan,
c’est l’État musulman autonome qui s’avance le plus vers le sud, et
c’est aussi le plus jeune en date, abstraction faite des centres
politiques établis, au début de ce siècle, par les _Fellatas_ dans des
contrées qui, pour la plus grande partie, étaient déjà ralliées à
l’islam. Tandis que le Darfour, le Bornou (Kânem), les États d’Haoussa,
et la plupart des grands empires, aujourd’hui déchus, des districts
supérieurs du Niger, ont une histoire déjà âgée, les annales du Baguirmi
ne remontent pas à plus de trois cent cinquante ans. La tradition est
que, vers cette époque, douze frères émigrés de l’est s’établirent avec
leur suite et leurs esclaves sur le territoire au nord du Chari.
Après avoir soustrait ce district à la domination des Boulalas, et fondé
la ville de Masségna, capitale actuelle du pays, ils soumirent les
grosses bourgades qui s’échelonnaient sur le cours du fleuve,
réduisirent diverses tribus des Sokoros et des Bouas, et étendirent peu
à peu leur puissance jusque sur les contrées païennes qui forment
présentement la limite sud du Baguirmi. Depuis lors, une longue suite de
souverains ont présidé aux destinées du royaume. D’agriculture,
d’industrie, de commerce, ces princes se sont peu préoccupés ; leur
unique souci a été de guerroyer contre leurs voisins, de piller, et
surtout de se procurer des esclaves : la traite, telle a été la source
des richesses grâce auxquelles ils ne tardèrent pas à se rendre
puissants et considérés.
[Illustration : Le jeune esclave Mohammedou (seize ans) (voy. p. 342).]
[Illustration : Jeune garçon de Gamergou (douze ans) (voy. p. 344).]
Au commencement de ce siècle, le roi régnant s’appelait Abd er Rahman
Gaouranga. C’était un homme emporté, sans scrupule, ne connaissant ni
mœurs, ni lois, ni religion. En dépit des protestations des oulémas,
autrement dit des savants et légistes du pays, il en vint jusqu’à
épouser sa propre sœur. C’en était trop : la religion outragée trouva un
vengeur en la personne du sultan de l’Ouadaï, Abd el Kerim, plus connu
sous le nom de Saboun. Ce prince, observateur fervent des choses saintes
et de la justice, entra en campagne contre Abd er Rahman, prit sa
capitale Masségna, le tua, lui et son incestueuse épouse, et revint chez
lui chargé de butin, après avoir préalablement donné le trône au fils
cadet du défunt. Mais le principal capitaine du pays, qui, au Baguirmi,
porte le titre de _fatcha_, se déclara pour le fils aîné, Bourkomanda,
et renversa son jeune frère, une pauvre tête sans cervelle. Une fois
assuré du pouvoir, le nouveau roi n’eut rien de plus pressé que
d’essayer de secouer la tutelle de ce chef de guerre impérieux, mais
capable, dont le nom était Araouéli : il s’ensuivit une lutte de
plusieurs années, où Bourkomanda n’eut le dessus que grâce à l’appui des
Ouadaïens. De là date le tribut que le Baguirmi, aujourd’hui encore, est
tenu de payer au sultan son voisin, et qui consiste en une livraison
trisannuelle de cent esclaves ordinaires, plus trente _sirrien_ ou
esclaves concubines, cent chevaux et mille vêtements soudaniens.
Le successeur de Bourkomanda fut Abd el Kader, prince juste et sage, qui
sut vivre sur un bon pied avec le roi ouadaïen Mohammed Chérif. Par
malheur, il périt prématurément dans un combat contre un pèlerin
fanatique, et avec lui succombèrent les principaux officiers de sa cour.
Le _tschiroma_ lui-même, ou héritier présomptif du trône, lequel
s’appelait Mohammedou, reçut dans l’action dix-huit blessures dont il
faillit mourir, et on ne le retrouva que plus tard.
Dès qu’il alla mieux, il prit en main les rênes du pouvoir, et fut
proclamé _mbang_, c’est-à-dire roi. Il n’avait pas encore achevé de se
guérir, que des différends éclatèrent dans l’armée du pèlerin susnommé,
qui vit nombre de ses partisans l’abandonner pour retourner chez eux.
Mohammedou profita de la circonstance pour envoyer son _fatcha_ vers les
Arabes dissidents, afin de leur proposer l’_aman_, autrement dit escorte
de sûreté, avec l’oubli entier du passé et l’invitation de se rendre
auprès de lui. Les Arabes déférèrent à l’offre ; mais à peine avaient-
ils pénétré dans le palais, qu’on tomba sur eux et qu’on en fit
boucherie. Cet acte sanglant valut au prince le surnom d’_Abou Sekkin_,
ou _Père au couteau_. Mohammedou est loin de posséder l’esprit ferme et
le sens juste de son père. C’est un homme passionné, violent, hautain,
mais d’humeur aimable, généreux, et d’une souplesse de caractère qui le
rend difficile à maîtriser : bref, bien que fort redouté de ses hauts
fonctionnaires, il a le naturel qui convient à son peuple, et, au
demeurant, est fort bien vu de lui. Lorsque, à force de pilleries et de
razzias contre les tribus païennes d’alentour, à force aussi de voler
des esclaves, il eut accru suffisamment ses richesses, il commença de se
montrer fort négligent dans l’accomplissement de ses devoirs de vassal
envers l’Ouadaï ; il choisit, pour payer le tribut, tout ce qu’il y
avait de pis en esclaves et en chevaux, et se mit à poursuivre de sa
haine personnelle le sultan Ali, semant contre lui toutes sortes de
bruits de nature à le ridiculiser ou bien à le rendre méprisable, sans
avoir nullement cure des avertissements que sa manière d’agir lui
attirait de la part du suzerain. A la fin, celui-ci le prit sur un autre
ton ; au commencement de janvier 1871, il quitta sa capitale Abeché, et,
dans la seconde moitié du mois, il apparaissait devant Masségna.
Plus d’un mois durant, les Baguirmiens résistèrent avec non moins
d’énergie que de succès ; mais Ali fit creuser une mine, et, un beau
jour, toute une partie du rempart sauta en l’air. Les Ouadaïens de se
précipiter aussitôt par la brèche au cœur de la place, qui se trouva
prise. Mohammedou, escorté de quelques fidèles, réussit toutefois à se
frayer un passage, ce qui mit Ali dans une grande colère. La plupart des
habitants de Masségna furent faits prisonniers de guerre, et emmenés, au
nombre de quinze mille, dans l’Ouadaï ; le reste fut massacré.
Avant de s’éloigner, le vainqueur installa sur le trône un oncle du
_mbang_ fugitif, qui se nommait Abd er Rahman, et laissa auprès de lui,
comme soutien de son autorité, un corps de troupes avec quelques chefs.
Quant à Mohammedou, qui s’était d’abord replié vers Bougoman, il repassa
de la rive gauche du Chari sur la droite, et s’alla poster à Mandjafa
(ou Maiza), d’où il continua la lutte contre son oncle avec des
alternatives de succès et de revers. Cet état de guerre fut cause que
les gens du pays ne purent cultiver leurs terres, et que bientôt l’on
manqua de céréales : pénurie de vivres qui força le _mbang_ détrôné à se
replier plus loin vers le sud.
[Illustration : Le cheik Omar à cheval avec son escorte (voy. p.
338-344).]
Lorsque, au commencement de 1872, je revins du Kânem à Kouka, Mohammedou
se trouvait à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi
proprement dit. L’occasion pour moi était tentante de lui rendre visite
dans cette ville et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens
qui lui sont alliés, à savoir Somraï, Ndam, la région de Sara et autres,
puis de gagner de là le cours supérieur du Chari. Le cheik Omar n’ayant,
je l’ai dit, aucune objection à faire contre ce voyage, je m’occupai
aussitôt de mes préparatifs.
Mes ressources, à la vérité, étaient épuisées, et je n’avais plus de
personnel d’escorte. Lors de mon voyage au Kânem et au Borkou, j’avais
dû déjà emprunter deux cents thalers Marie-Thérèse (mille francs), et
laisser de plus derrière moi un train de maison composé de mon brave
Mohammed de Gatroun, d’un autre domestique et d’un cheval superbe.
J’appris, de retour à Kouka, qu’il était arrivé pour moi quinze cents
francs ; mais, sur le bruit que j’avais été tué au Borkou, le porteur de
la somme, un marchand fezzanais, s’était hâté de la convertir en
défenses d’éléphant et en esclaves. Je dus encore m’estimer bien heureux
de pouvoir retransmuter cela en marchandises.
Mes dettes soldées, mes compagnons de route gratifiés à souhait, il me
restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ,
qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant
mon absence. Il est juste de dire que l’excellent cheik Omar, avec sa
libéralité accoutumée, m’avait singulièrement facilité l’existence dans
sa capitale : il m’avait fait cadeau de deux chevaux, d’un beau costume
blanc (_tobe_) du Bornou, d’un vêtement foncé de Noupé (_Nifé_), de
gilets de soie arabes, d’une paire de bas de coton gigantesques, de
bottines de cuir, sans préjudice de plusieurs charges de bœufs en
provisions de bouche.
[Illustration : Almas (voy. p. 344).]
La fâcheuse expérience que j’avais faite des serviteurs « libres », de
leurs prétentions, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui,
proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se
soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de
ressources, me déterminèrent à prier le cheik Omar de vouloir bien me
prêter quelques esclaves. Je lui dis qu’il savait parfaitement que dans
nos pays il n’existait point de caste servile ; que, loin de là, on se
préoccupait d’abolir d’une manière totale l’esclavage ; mais que
néanmoins, s’il voulait me donner deux garçons, d’âge à me servir déjà
utilement, et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait
être convaincu que plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les
traiterais absolument au gré de leur volonté. Je me procurai de la sorte
un adolescent de seize ans environ, appelé Mohammedou, dont le père
habitait en homme libre le district de Magomeri, — c’était à sa mère
seule, une esclave margui, que l’enfant devait sa condition misérable, —
et, en outre, un garçonnet d’une douzaine d’années, originaire de
Gamergou, qui était fils d’un chef de tribu.
[Illustration : VOYAGE DE KOUKA AU BAGUIRMI par le Doctr. GUSTAVE
NACHTIGAL.]
Pour le voyage que je projetais au Baguirmi, j’avais besoin, par
surcroît, de contracter un nouvel emprunt : je finis par trouver un
marchand de Tripoli, Hadji Mohammed el Thrabelsi, qui m’avança cent
cinquante thalers (sept cent cinquante francs) contre une reconnaissance
d’une valeur double. Mon équipement fut proportionné à mes moyens.
J’achetai quarante-deux livres de poudre de fabrication bornouane (six
thalers), un burnous de drap fin, couleur cerise (dix-huit thalers), des
balles (un thaler), des pierres à fusil (un thaler), deux livres de noix
de Gouro[3], cadeau destiné au _mbang_ Mohammedou (huit thalers), huit
costumes d’Haoussa à teinture d’indigo (vingt thalers), quatre châles de
laine rouge, comme les guerriers aiment à en porter en manière de
ceinture ou de turban (douze thalers), et divers objets (coût total,
cent trente-cinq thalers), pour le transport desquels je me procurai une
couple de bœufs sommiers, au prix de quatorze thalers les deux.
Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel et de
Rohlfs : c’était un homme natif du Mandara, au sud du Bornou ; il
s’appelait Almas, c’est-à-dire _la Perle_. Comme conducteur officiel,
j’eus un employé du _Kachella Bilâl_ (ainsi s’appelle le principal chef
de guerre du pays), auquel incombait le soin d’attendre et de recevoir
les correspondances entre le Logon et le Bornou : un guide de cette
espèce se nomme _kinguiam_ ; partout, dans chaque localité sise sur le
territoire de son royal maître, il a charge d’exciper de sa qualité, et
de faire préparer par le bourgmestre et les habitants repas et logis. Ce
haut fourrier connaissait parfaitement pays, gens, chemins et sentiers,
dans toute la région que je devais traverser, et promettait ainsi de
m’être fort utile.
Le cheik Omar écrivit en outre une lettre officielle à son vassal le roi
du Logon, pour lui enjoindre de m’ouvrir, à moi et à mon escorte, la
route du Baguirmi par ses terres. Après quoi, je pris congé de tout mon
monde.
Ce fut surtout avec un profond sentiment de gratitude que j’adressai mes
remerciements à l’excellent prince qui m’avait comblé de sa
bienveillance ; ses dernières paroles furent pour me donner amicalement
de sages conseils : sur toutes choses, il me recommandait de filer aussi
vite, et aussi secrètement que faire se pourrait, à travers les
districts mal sûrs que dévastait la guerre civile.
[Illustration : Une vue des bords du lac Tsâd (voy. p. 346).]
Le 25 février au soir, je fis partir de Kouka tous mes hommes, à
l’exception de l’esclave Mohammedou ; pour moi, je me mis en route le
lendemain, accompagné, un bout de chemin, de quelques personnes.
Le _kinguiam_ Kiéri restait encore en arrière ; mais j’avais avec moi
son esclave, qui portait le présent du Kachella Bilâl au roi Mohammedou,
et, de plus, un serviteur d’un autre grand personnage de Kouka, qu’on
appelait le chérif de Médine, chargé par lui d’offrir au _mbang_ fugitif
l’achat d’un beau cheval isabelle. Ce chérif lui-même devait, pendant la
durée de mon absence, gérer mes affaires.
[Illustration : Rencontre de caravanes (voy. p. 346).]
Quelle morne et triste région, que celle qui environne la capitale du
Bornou, et que nous traversâmes dans la direction du sud-est ! Des
mimosas rabougris, de maigres tamarins, avortons de leur espèce
d’ordinaire si belle, des broussailles d’hyphènes, des _calotropis
procera_, voilà le genre de végétation qui s’y offrait à l’œil,
interrompue à peine de loin en loin par des champs cultivés. Les oiseaux
seuls, qui abondent ici, égayaient quelque peu ce paysage monotone.
Au bout de trois heures de marche environ, notre chemin se rapprocha
tout à fait du lac Tsâd, et le pays devint boisé ; les mimosas se
montrèrent plus robustes et plus touffus ; des indigotiers alternaient
avec des plantations de coton, attestant à la fois la fécondité du sol
et l’activité des habitants. Il nous fallut contourner de nombreuses
anses du lac (en arabe _rédjouls_, c’est-à-dire _pieds_), et cheminer
plusieurs heures encore, avant d’atteindre Ngornou, la seconde ville
bornouane par son importance. Nous y logeâmes dans la maison du
capitaine de la garde urbaine, lequel porte le titre de _fougoma_, et
nous y trouvâmes nos gens déjà installés. Ngornou, qui ne se compose
guère que de huttes de chaume, est situé tout au bord du lac, lequel,
lors de ses hautes crues, ne laisse pas que d’y faire des dégâts,
inconvénient auquel s’ajoutent d’un autre côté les incursions des
Boudoumas ou Yédimas, habitants pillards des îles du Tsâd, aux coups de
mains desquels la localité est fort exposée.
Le lendemain, nous nous remîmes en route en infléchissant d’abord vers
l’ouest, puis, après avoir dépassé quelques villages, nous tournâmes au
sud, en laissant à droite Woutrouma et à gauche Koukia. La contrée, bien
cultivée, présentait à nos regards des champs de coton, d’indigo, de
maïs, et aussi d’oignons. A cinq heures à peu près de Ngornou, nous
touchâmes au village de Dazaoua, où notre intention était de coucher,
pour y attendre le _kinguiam_. Le jour suivant, nous filâmes au sud-est.
Le rivage que nous côtoyions est celui qui a le plus à souffrir des
débordements annuels de l’onde lacustre. Çà et là, nous apercevions des
traces d’éléphants et de buffles. Les hameaux se rapprochaient les uns
des autres, et la route était plus animée. Des caravanes de bœufs,
d’ânes et de chameaux passaient, les unes à vide, se rendant des marchés
septentrionaux de la région aux localités de la province de Kotoko,
située au midi du Tsâd, les autres chargées de grains et se dirigeant en
sens contraire. Il y avait là des forêts entières de mimosas ; en
revanche, l’acacia sajal et son frère du Nil se faisaient plus rares, au
profit de l’acacia gommifère.
Notre étape du jour, assez courte, nous conduisit à Yédi, ville murée,
aux maisons presque toutes en terre, et renfermant trois mille habitants
environ, de la race des Tibous Ngomas, branche des Kanouris qui
constitue le principal élément de population du Bornou. Là, déjà,
apparaît plus fréquent ce genre de bâtisse qui repose sur un
soubassement d’argile et qui achève de prédominer, plus loin, dans la
province de Kotoko.
Notre station suivante était Marté, où nous arrivâmes en trois heures,
et où nous fîmes un temps d’arrêt, pour rallier entièrement notre
caravane. Marté est un peu plus grand que Yédi, quoique moins florissant
d’aspect. Tandis que Yédi n’a pour administrateur qu’un bourgmestre,
Marté avec le district qui l’environne jouit d’un de ces hauts
gouverneurs indépendants qui, sous le titre kanouri de _maï_ (roi), sont
particuliers à presque toutes les villes de la province de Kotoko. Ici
encore, le fond de la population est formé de Tibous Ngomas, lesquels,
de ces deux localités, se répandent, au sud-ouest, jusque dans le cercle
d’Oudjé, habité par les Kawas ou Kawouas, autre branche kanouri, tandis
qu’au sud ils s’étendent jusqu’à Diskoa, et, à l’est, jusqu’à Ngala.
Dans le voisinage de Marté commencent à se multiplier les Arabes Choas,
qui, malgré leur grande diversité de teint, — on trouve parmi eux des
individus rouges, cuivrés et même noirs, — ont conservé pour la plupart
leur type d’origine et continuent de ne parler que l’arabe. Les femmes
sont généralement sveltes, de belles proportions et facilement
reconnaissables à leur genre de coiffure : leurs cheveux sont disposés à
plat en longues tresses minces, souvent avec un épais chignon relevé en
l’air en forme de corne ; elles portent, soit dans l’aile du nez, soit
dans la cloison médiane de l’organe, un anneau d’argent garni d’une
rangée de grains de corail, et se parent le cou de massives pendeloques
de perles d’ambre.
Marté a une enceinte de murailles. Les habitations y sont, les unes tout
bonnement en chaume, d’après le type que les Kanouris appellent _nguim_,
les autres faites d’une substruction d’argile que surmonte une coupole
de chaume (_bongo_), d’autres enfin sont des maisons carrées tout en
terre où le chaume n’entre pas. Le marché, qui se tenait justement le
jour de notre passage, était visité par un millier de personnes ; on y
vendait du sorgho, des bœufs, des ânes, des moutons, des chèvres et
quelques légumes ; en un autre endroit étaient dressés des boutiques de
mercerie et des magasins de vêtements du Bornou ; un article de commerce
consistait en une quantité incroyable de surmulots, sorte de comestible
très couru dans le pays, mais qui, vu son état de demi-putréfaction, ne
nous inspira que du dégoût.
[Illustration : Types d’habitations nguim à Marté. Scène de marché.]
A quelques heures plus au sud-est, nous entrâmes dans un de ces
marécages de couleur noire foncée, où le sol, inondé pendant la période
des pluies et encore quelques semaines après, puis desséché et fendillé
ensuite par l’action du soleil, demeure à peu près improductif. Les
Kanouris appellent _firki_ cette sorte de terrain, qu’ils utilisent
principalement pour la culture d’une variété de sorgho que l’on nomme
_masakoua_. Missené, que nous gagnâmes de là, est une ville murée, à peu
près de la grandeur de Yédi, et qui, comme Marté, possède un gouverneur
à part, du titre de _maï_. Aux Tibous Ngomas se mêlent ici, en nombre
déjà plus considérable, les Makaris. On voyait qu’il n’y avait pas
longtemps qu’on avait fauché le masakoua, et, de place en place, les
gens s’occupaient à battre les tas de gerbes ou de panicules à l’aide de
machines toutes rudimentaires, composées d’une plaque étroite où le
manche était assujetti suivant un angle de quarante-cinq degrés. Ce
genre de céréale (_sorghum cernuum_) a besoin de soixante-dix jours pour
mûrir. Dès que l’eau a évacué le terrain choisi pour cette culture, on
sème le masakoua ; puis, quand le sol est bien asséché, on arrache les
jeunes hampes l’une après l’autre, on creuse des trous d’une profondeur
suffisante, et on les y replante, en les arrosant pendant quelque temps.
C’est dans ces terrains que se fixent de préférence les rats qui se
vendent au marché de Marté. Le plaisir des enfants est de placer leurs
traquets grossiers dans ces mottes de terre rondes, épaisses et durcies,
qui s’écroulent avec tant de lourdeur que les rats qui s’y trouvent
restent étouffés dessous.
Chemin faisant, notre caravane s’était considérablement grossie. Quand
le bruit s’était répandu à Kouka que je devais passer par le Logon, et
que le cheik Omar avait ordonné formellement au roi de ce pays de me
frayer la route jusqu’au _mbang_ fugitif, nombre de personnes, qui
possédaient un ou deux chevaux, s’étaient décidées à entreprendre aussi
ce lointain voyage, afin de se rendre auprès de ce prince, qui avait la
réputation de payer généreusement, et qui disposait pour le moment d’une
quantité d’esclaves telle qu’ils étaient à un bon marché vraiment
fabuleux.
Dès Missené nous comptions avec nous seize chevaux et une vingtaine
d’hommes, et nous n’avions encore été rejoints ni par les Baguirmiens
que Mohammedou avait envoyés à Kouka porter une lettre au sultan et
acheter les provisions qui lui étaient le plus indispensables, ni par
l’officier du Kachella Bilâl auquel était confiée la haute surveillance
sur le royaume de Logon.
Nous évitâmes le chemin qui, plus à l’est, serre de près le rivage du
Tsâd, parce que les eaux ne s’étaient pas encore entièrement retirées.
Le _firki_ dont j’ai parlé est ordinairement dépourvu de toute
végétation arborescente, mais des bois luxuriants lui forment bordure ;
là où il n’est point planté en sorgho, il ne produit qu’une herbe haute
et grossière. Infléchissant ensuite de plus en plus sur notre gauche,
nous arrivâmes le lendemain 4 mars, après avoir traversé principalement
une plaine de firki que bornait à l’horizon ouest la ligne des forêts
riveraines du lac, à la petite ville murée de Djimak, puis à la cité
plus importante de Ngala. Là, le Tsâd reçoit à sa partie sud-ouest
divers affluents, et, le jour même, nous en franchîmes successivement
trois : un premier, à sec pour l’instant, qui se nomme Missenéram ; un
second, moins important encore, qu’on appelle Léba ; et enfin, entre
Djimak et Ngala, la rivière Mboulou, dont le chenal avait environ trente
pas de largeur sur un mètre de profondeur. Nous aperçûmes dans cette
section du trajet une nouvelle espèce de mimosa dont les feuilles
étaient, comme celles de l’acacia sajal, garnies de courts aiguillons,
et qui portait des siliques longues de quinze à vingt centimètres sur un
centimètre de largeur.
[Illustration : Vue de Ngala.]
Les murs de Ngala et le développement remarquable de la ville étaient
d’un effet vraiment imposant. Au-dessus d’elle se dressait, commandant
la place, le château du gouverneur, qui, à son sommet, portait une hutte
du type _bongo_. Cependant, quoique de toutes les localités que nous
eussions traversées celle-ci fût la plus importante, nous y fûmes
beaucoup plus mal reçus que dans les précédentes. Nous trouvâmes dans le
maï Omar un bonhomme décharné et crasseux, vêtu d’une _tobe_ sombre,
n’ayant d’autre insigne de sa haute dignité qu’un burnous en méchant
état, et qui ne se mit guère en frais pour nous traiter. Les six plats
qu’il nous envoya n’étaient rien moins qu’alléchants, et la brebis dont
il nous gratifia fut par sa maigreur un objet de risée pour mes gens.
Ngala compte environ mille habitations, et paraît mieux conservée
d’ensemble que les autres villes où nous avions touché. C’était jadis
une cité des Sos, tribu qui, avant la conquête de ce territoire par les
Kanouris, occupait la région la plus proche du lac, entre les fleuves
Yoobé et Chari. Ces Sos sont, dit-on, de même souche que les Boudoumas,
insulaires du Tsâd, et les Kéribinas qui mènent çà et là au Bornou une
vie de forestiers et de chasseurs et qu’on regarde comme les habitants
primitifs du pays, et les parents des Beddes, installés à la frontière
ouest de l’empire. Lorsque cette peuplade eut été refoulée, la région
tomba aux mains des Makaris, auxquels doit être aussi attribuée la
construction à Ngala d’un mausolée de terre, formant un carré de deux
mètres et demi de haut à peu près, où sont inhumés assis, chacun sous un
cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire, trente-cinq
chefs de tribu. Seuls, les cinq derniers maïs de Ngala ont été enterrés
simplement à la mode musulmane, et depuis lors, le mausolée tombe en
ruine ; on voit, de côté et par en haut, saillir au dehors les ossements
royaux et les débris des tertres d’argile. Ajoutons que Ngala,
aujourd’hui encore, est habitée presque exclusivement par des Makaris.
[Illustration : Le Gambarou (voy. p. 350).]
Après avoir vainement, tout un jour, attendu dans cette ville le
représentant du Kachella Bilâl, nous en repartîmes le 6 mars pour
continuer notre route au sud-est, à travers une sorte de steppe (_kala_
en arabe, _karaga_ en langue kanouri), couverte d’un haut et fort gramen
ainsi que de bouquets de mimosas, où s’ébattait une faune abondante
parmi laquelle dominaient différentes espèces d’antilopes, des gazelles
et de petites guenons. Au bout de quatre heures et demie, nous entrâmes
dans un pays où les bois devenaient plus épais ; une heure après, nous
franchissions la rivière de Féroudouma, large de seize pas et profonde
d’un mètre en moyenne, et bientôt nous atteignions la petite ville de
Tillam, la plus propre et la mieux bâtie que j’aie vue au Bornou. Là,
point de maï, mais un simple _billama_ ou bourgmestre, d’aussi bonne
mine que sa localité. Nulle part, en ces contrées, je n’ai rencontré
homme qui, dans ses manières, respirât une modestie aussi digne, une
politesse aussi exempte d’obséquiosité que ce fonctionnaire, dont la
physionomie elle-même avait un cachet tout européen.
De là, au travers d’un pays de plus en plus boisé, où, aux mimosas
toujours dominants, se mêlait une splendide végétation de tamariniers,
d’essences gommifères et de ficoïdées, nous gagnâmes, au sud-est, le
district jadis très populeux de Rangana. Son ancien chef-lieu, Ran,
après avoir été, on le voit à l’aire primitive de la ville, une localité
de l’importance de Ngala, ne se compose plus que de quelques groupes de
huttes au milieu d’une enceinte minable. Toute cette région a eu fort à
souffrir, il y a vingt années, du fait du chérif ed Din, ce pèlerin dont
j’ai déjà eu occasion de parler, et qui, ayant rassemblé une grande
multitude de Fellatas (_Foulbés, Fellans, Poulos_), les entraîna avec
lui vers la Mecque. On dit qu’à cette époque la population arabe du
Bornou diminua de moitié, et que, lorsque le pèlerin susnommé atteignit
le Baguirmi, il avait au moins autour de lui une troupe de cinquante
mille hommes. Il disposait, en tout cas, d’une force qui lui permit
d’entrer en lutte avec le _mbang_ d’alors, Abd el Kader, lequel, on l’a
vu, fut vaincu et tué dans le combat. Pour lui, sa carrière fut courte :
il périt, atteint d’une flèche empoisonnée, dans les pays païens situés
au sud de l’Ouadaï.
[Illustration : Passage d’une rivière.]
Trois heures de marche encore, et nous atteignîmes la rivière Gambarou.
Sur ses rives admirablement boisées, et dans ses clairières toutes
verdoyantes de prairies magnifiques, vivait par énormes troupes la grue
couronnée (_grus Balearica pavonina_), à l’aile et à la queue blanches,
nuancées de noir à l’extrémité, avec le cou, le corps et la tête d’un
vert sombre plein de reflets, et une superbe aigrette d’or au vertex. Le
courant d’eau, à l’endroit où nous le traversâmes, n’avait pas plus de
dix mètres de largeur sur deux tiers de mètre de profondeur, mais on
devinait, à l’ampleur du lit fluvial, quelle masse liquide y devait
rouler à certains moments. Le Gambarou naît, dit-on, sur le territoire
des Mousgos, dont les eaux se trouvent recueillies par lui, à moins
qu’il n’y constitue un rameau de dérivation du Logon. Dans son cours
lent, il reçoit sans doute le Féroudouma ; mais il n’a aucune
communication avec le Mboulou. Dans l’épaisse futaie dont était couverte
la rive droite du fleuve, et où l’essence dominante était l’_hedjilidj_
ou savonnier (_Balanites ægyptiaca_), s’ébattaient de la façon la plus
drôle des légions de petits singes de l’espèce _cercopitecus
grisoviridis_. Çà et là on apercevait quelques exemplaires isolés de
l’arbre, à fruits énormes et en forme de courges, qu’en kanouri on nomme
_bolongo_ et que j’avais déjà vu au Kânem. Au temps des pluies, le
Gambarou, aussi bien que ses nombreuses riviérettes vassales, ne peut se
franchir qu’au moyen d’embarcations. Celles-ci sont de deux sortes : ou
bien on creuse deux grandes courges qu’on attache ensemble à l’aide de
bâtons ; le voyageur, déshabillé, se met à cheval sur ces bâtons, et,
quant à ses vêtements et à ses menus bagages, il les dépose dans le
creux des courges. Ou bien on prend quatre de ces courges, et on les
assujettit les unes aux autres, de manière à former un véhicule carré,
en ayant soin d’en unir, non pas seulement les parties inférieures, qui
plongent dans l’eau, mais encore les parties supérieures, celles où se
trouvent les concavités, au moyen de baguettes placées en long et en
travers ; là-dessus on pose un bachot où le passager peut s’installer
avec ses colis sans avoir à craindre d’être mouillé. Un genre de bateau
encore plus parfait, c’est celui que l’on confectionne avec des branches
de bois de mélisse (_ambadj_) soigneusement liées ensemble, et que des
passeurs poussent devant eux en nageant.
En continuant notre route, nous eûmes le Gambarou presque constamment en
vue sur notre droite, jusqu’à ce que nous eussions atteint la ville
d’Afadé. Celle-ci est plus petite que Ngala, et sa population, au lieu
de s’élever à huit mille âmes, chiffre auquel Barth l’a estimée, ne
dépasse guère actuellement deux mille habitants. Des maisons en ruine,
de vastes places vides indiquent que c’est une localité à demi désertée.
La seule portion de la ville qui soit bien conservée, c’est la maison du
roi ou gouverneur, dont le castel, haut juché au-dessus du reste de la
cité, est une construction du type makari faite avec grand soin et d’une
ornementation de bon goût. Il se compose d’une pièce d’entrée couverte
conduisant à une cour sur laquelle s’ouvre une sorte de salle du trône
ou du conseil, peu spacieuse, mais bien aplanie, qu’occupe presque en
entier une solide estrade en terre, d’un mètre de hauteur, où se trouve,
peint en noir, le siège du gouverneur. Le reste de la pièce est
rapetissé par quatre piliers carrés qui vont s’amincissant par le haut,
et dont les parois bien polies, les arêtes bien taillées, trahissent
également le soin extrême qui a présidé à la construction. L’avant-corps
du logis, aux murs très massifs, est surmonté d’un étage, et, à côté, se
dresse une sorte de petit pavillon de terre, de forme arrondie, qui est
l’appartement privé du maï, et d’où une porte communique sur la terrasse
de la sous-construction. Toutes les portes sont encadrées de moulures
larges et noires, et les murailles ornées de cannelures partagées en
caissons noirs et jaunes. Sur les ruines de ce palais, originairement
beaucoup plus vaste, et transformées aujourd’hui en terrasse, s’élèvent
de place en place des huttes de terre (_bongo_) couvertes de chaume,
d’une architecture moins soignée et moins élégante. Au devant de
l’appartement royal se trouve un banc de terre avec un dossier élevé et
bien poli, où le maï actuel, appelé Mouzo, aime à s’asseoir. La place
qui s’étend devant l’habitation royale, et qui sert de lieu d’assemblée
aux habitants ou de champ de délibération, est entourée d’énormes
ficoïdées au feuillage touffu. Du haut de son siège, le roi écoute les
salutations, les rapports, les suppliques et plaintes de ses visiteurs
ou de ses sujets ; de là aussi il tranche les menus différends qui sont
de sa juridiction. Nous montâmes voir ce prince, en qui nous trouvâmes
un Makari plein d’amabilité et de bienveillance, et qui, à en juger par
l’air satisfait avec lequel il nous informa que le fatcha de Mohammedou
venait de battre celui de l’anti-roi du Baguirmi, devait être un chaud
partisan du _mbang_ fugitif et un ennemi de son adversaire.
[Illustration : Afadé ; la maison du roi.]
Les environs immédiats d’Afadé offrent une magnificence de végétation
extraordinaire, d’un caractère sauvage et quasi vierge ; la faune y
abonde en sangliers, en cercopithèques, en babouins ; plus d’un de ces
derniers vient même s’ébattre sans nulle crainte jusque sur les murs ou
dans l’intérieur de la ville. Parmi les arbres figurent des essences
gommifères, des ficoïdées, celles-ci de quatre espèces : l’une, qu’on
appelle _djédja_, et la seconde, du nom de _lita_, sont remarquables par
leurs jets de racines raméaires ; la troisième est la _ngaboré_ à
grandes feuilles, et la quatrième le figuier sauvage ou _Termo_. Je vis
en outre ici pour la première fois un arbre qui porte un fruit grisâtre
et amer, à peu près de la grosseur du citron ; les Arabes l’appellent
_mourr_ et les Kanouris _kaguem_.
A partir d’Afadé, l’élément kanouri disparaît entièrement des villes,
refoulé par les Makaris, qui sont les maîtres exclusifs du pays. Au lieu
de porter la coiffure en forme de crête des Tibous Ngomas, les femmes de
la région se partagent les cheveux en six grosses tresses qui, du sommet
de la tête, leur retombent à intervalles égaux par devant et derrière,
et se terminent librement en pointes.
Vu la pauvreté de sa ville, le maï Mouzo eût été enchanté que nous
poursuivissions notre route sans nous arrêter ; mais j’attendais
toujours l’arrivée de l’officier bornouan porteur de la lettre du cheik
Omar au roi du Logon, sur les terres duquel nous allions bientôt entrer.
J’avais de plus l’intention de faire un agréable cadeau aux gens de ma
caravane, en me procurant une vache de boucherie ; par malheur, je dus
reculer devant la cherté de l’emplette, la moindre tête du bétail
susnommé coûtant au moins quatre thalers Marie-Thérèse (vingt francs).
Le maï Mouzo s’efforça toutefois de nous traiter de son mieux ; le
premier soir, il nous envoya six plats et une chèvre ; le second jour,
quatre plats et un peu de fourrage pour nos chevaux ; le troisième, il
est vrai, sa générosité rabattit encore d’un plat.
[Illustration : Afadé ; le trône du maï.]
Je profitai de cette halte prolongée pour me renseigner quelque peu,
auprès des vieillards instruits de l’endroit, sur l’histoire de leur
ville et le dialecte makari. J’appris par eux qu’à l’époque où le Bornou
actuel était habité par les Kanouris, deux princes de la famille des
rois bornouans s’étaient enfuis dans la province de Kotoko, et y avaient
fondé deux États musulmans, l’un à Afadé, l’autre à Mafaté. Tout
d’abord, paraît-il, c’étaient les Sos qui occupaient le pays ; puis peu
à peu ils s’étaient vus absorbés par les Makaris, qui, outre les petits
États de Logon et de Mandara, avaient pris possession de toutes les
localités importantes de la province depuis Marté jusqu’au fleuve Chari.
C’est une chose touchante de voir comme ces vieux de l’endroit,
maintenant encore, se raccrochent à ce passé relativement florissant,
avec quelle complaisance orgueilleuse ils continuent d’environner leur
pauvre et impuissant gouverneur, réduit à un titre purement nominal,
d’un prestige opiniâtre de royauté, et avec quel soin ils ont conservé,
en dépit du néant de leurs offices, tous ces grands dignitaires de
l’ancienne cour, en qui se mélangent les mœurs des Kanouris et celles
des habitants du Logon.
[Illustration : Les cavaliers à cotte ouatée (voy. p. 357).]
II
Halte à Tillé. — Aspect des demeures choas. — A Méléri. — Comment
j’entrai à Logon. — Coup d’œil général sur le pays ; la chronique
locale. — Les Makaris. — La cour logonienne. — Une réception officielle.
— Comment je sortis de Logon. — Arrivée à Koultchi, puis à Bougoman.
Quelque importance qu’eût pour moi la lettre du cheik Omar que
l’officier du Kachella Bilâl devait m’apporter, je ne pouvais rester
plus longtemps à charge à ce pauvre Mouzo ; c’est pourquoi, le 10 mars,
je me remis tout doucement en route, continuant de traverser l’épaisse
forêt au terrain de firki, et ayant la rivière de Gambarou à ma droite.
Au bout de deux heures, je touchai le village de Wouni, sis à la rive
sud-ouest du fleuve. Çà et là se rencontraient des enclos de chasse,
formés d’un dédale de parcs allant de plus en plus se rétrécissant, où
les Keribinas acculent le gibier et où ils finissent par le tuer à coups
de flèches. Des deux côtés du chemin apparaissaient aussi de temps à
autre des hameaux choas presque entièrement abandonnés. Deux heures de
marche encore, et nous fîmes halte dans la petite ville murée de Tillé,
la dernière du Bornou proprement dit. Cette localité occupe un site
charmant, sur une colline au pied de laquelle coule un bras du
Gambarouram. Malheureusement, elle comptait à peine pour l’instant une
centaine de feux, et aucun de ses habitants ne fut à même de me fournir
un logis à mon usage exclusif.
Comme, dans la hutte qui me fut assignée, on venait de cuire le repas de
la maison, et qu’il n’y existait point l’ombre de ventilation, j’allai
camper en plein air, au bord du cours d’eau, sous l’ombre d’un
magnifique tamarin, où mon hôte eut l’obligeance de me faire porter à
dîner.
L’endroit était délicieux. Le fleuve, aux berges bien boisées,
s’infléchissait ici de telle sorte, que le regard, en suivant le cours
de l’onde, jouissait de la perspective entière du village qui surgissait
tout à coup en contre-haut de la rivière. Ces cabanes rustiques,
dominant l’eau limpide, avec leur avenante parure de bouquets d’arbres,
avaient pour moi, au sortir de mon long séjour au désert, un attrait
toujours nouveau, qui me consolait des privations matérielles auxquelles
on est forcément réduit dans toutes ces contrées.
Je restai longtemps à rêver, sous l’épais couvert de troncs
gigantesques, en face de cette romantique nature. Ici, c’étaient des
enfants qui jouaient par terre, de longues files de femmes qui, des
plats et des corbeilles sur la tête, traversaient à gué la rivière, pour
se rendre au marché de la ville de Djelbeï, située à une journée de
marche au sud de Tillé ; là, c’étaient des singes qui venaient, en
exécutant de mirifiques cabrioles, se désaltérer au courant du fleuve,
sur les rives verdoyantes duquel grouillaient en outre des légions de
pintades : tout était paix, abondance et grâce, en tant du moins que
l’aimable nature subvenait, pour son compte, aux frais du décor ; il n y
avait que là où l’homme entrait en scène que le tableau, cela va sans
dire, se gâtait quelque peu.
Bientôt, des gens du village survinrent pour me contempler, et, parmi
eux, des musiciens, qui me régalèrent de leur harmonie cacophone ; l’un,
qui jouait du tambour, avait la tête rasée, sauf deux minces nattes
dirigées de l’avant du chef à l’arrière. Le second était porteur d’une
flûte de pan forée d’une quantité de trous, avec une large embouchure de
métal, et une corne recourbée en dessous de l’instrument, lequel
ressemblait à peu près aux ventouses des barbiers du pays.
[Illustration : Visite de musiciens.]
Quelques heures de marche le lendemain nous conduisirent, vers le sud-
est, à la ville logonienne de Kalakafra, qui, dans ses hautes et
épaisses murailles, renferme cinq milliers d’habitants. Cette population
ne brillait pas par l’esprit de confiance et d’hospitalité, car, à notre
approche, on ferma toutes les portes de l’enceinte. Force nous fut de
camper à l’ombre d’un grand bolongo dont les énormes fruits menaçaient
de nous choir sur la tête. Quelque temps après, il est vrai, nous
reçûmes la visite du gouverneur, lequel porte le titre de calife. Ce
personnage nous promit de nous envoyer à déjeuner ; mais il ne tint pas
sa parole, de sorte que nous dûmes nous remettre en marche dans l’après-
midi, afin de pousser jusqu’à Oulf ou Alfou, la cité la plus ancienne du
Logon.
Celle-ci, mieux conservée que la plupart des villes bornouanes, avec des
murs valant ceux de Kalakafra, peut compter de six à sept mille
habitants. Elle est administrée par un fonctionnaire du titre de
_galadima_, devant la demeure duquel nous défilâmes en caracolant et en
brûlant de la poudre, sans que nos démonstrations aboutissent toutefois
à nous faire recevoir de ce haut dignitaire. Il semblait si réfractaire
à tout sentiment d’hospitalité, que nous préférâmes dresser nos tentes
en plein air. Ce fut là que j’aperçus le premier palmier delêb
(_Borassus Æthiopum_).
[Illustration : Halte à Tillé.]
Continuant toujours vers le sud, nous traversâmes le lendemain une
région où se trouvait une population pressée de Kanouris et d’Arabes
Choas. La végétation dominante était un taillis où apparaissent des
espèces de mimosas que je n’avais pas encore eu occasion d’observer ;
les villages, exposés aux inondations à certaines époques de l’année,
étaient pour la plupart environnés d’une petite levée de terre
protectrice, soutenue par des couches de roseaux.
Le fruit de l’hedjilidj (_Balanites ægyptiaca_) joue dans ces districts
un rôle alimentaire analogue à celui du noyau de coloquinte dans la zone
saharienne. Ce fruit, de la grosseur d’une petite datte et de forme
ovale, se compose, comme la plupart des fruits tropicaux, d’un noyau et
d’une coque dure entre lesquels se trouve une mince couche de pulpe
douce-amère et filandreuse. Au moyen d’une longue manipulation on rend
le contenu de ce noyau comestible, et on le garde comme en-cas pour la
saison où l’on manque de grain. A force de le faire cuire et macérer, on
lui enlève son principe amer, et on le met à sécher sur des nattes ou
des hangars : en cet état, on l’appelle _nagué_.
Dans ces régions où vit une population mixte, les gîtes préférés du
voyageur, ce sont les villages habités par les Kanouris, dont la
bienveillance lui garantit un meilleur accueil que celui qu’il trouve
chez les Choas ou les Makaris, races égoïstes et peu hospitalières.
Les bourgades des Choas particulièrement se reconnaissent à leurs
énormes huttes de roseau ou de chaume, habitations disgracieuses autant
que peu solides, mais tellement vastes que chevaux et bétail grand et
menu y logent pêle-mêle avec les humains. D’ordinaire, il y a au dedans
de ces cases, outre quelques bancs de terre, un échafaudage haut de deux
mètres à deux mètres et demi, établi sur des perches, et recouvert de
nattes, où se retire, pour coucher, la famille ; tout le reste de la
hutte, ou à peu près, est occupé par le bétail. De plus, à cause des
mouches qui pullulent dans ces parages humides et marécageux, au point
de troubler la nuit le sommeil des gens, on dresse habituellement devant
la cabane un échafaudage du même genre, qu’on fait encore plus élevé,
s’il se peut, de manière à le garantir de l’insecte importun, lequel se
tient presque constamment à fleur de terre et fuit tout courant d’air un
peu fort. Sous cette estrade extérieure, il est encore d’usage
d’entretenir un feu qu’on alimente avec du bois mal séché, pour que la
fumée achève de mettre les mouches en déroute. Le jour, ces hauts
appentis sont utilisés comme hangars d’abri contre le soleil.
Dans les huttes où bêtes et gens ne logent pas en commun, on installe
contre le fléau une haute charpente recouverte de nattes, et munie d’un
divan de deux mètres de largeur et d’une longueur proportionnée au
nombre des membres de la famille ; cette case se clôt hermétiquement de
tous côtés ; le soir seulement, on soulève un coin de natte, et chacun
se glisse par là dans le dortoir. Je laisse à penser quelle atmosphère
règne dans ces boîtes closes, où hommes, femmes, enfants, adultes, gens
de la famille et étrangers, tout le monde se trouve remisé en tas.
Les Kanouris et les Makaris, dont les cases ne sont pas assez spacieuses
pour contenir des divans de pareille taille, se défendent des mouches en
rétrécissant le plus possible leurs portes, lesquelles n’offrent que
juste l’ouverture nécessaire pour que l’on s’y faufile. Le soir venu, la
famille entière s’engouffre simultanément par la brèche, après quoi l’on
enfume consciencieusement toute la hutte, on expulse mécaniquement tous
les insectes au dehors, on allume un feu donnant de la fumée, puis on
bouche l’ouverture au moyen d’une porte fermant bien hermétiquement.
Quel supplice que celui du voyageur européen forcé de choisir entre la
suffocante atmosphère de cette case et le fléau dévorant des mouches au
dehors ! C’est en vain que, pris de désespoir, il s’évade un moment au
grand air ; il ne tarde pas, tout saignant de sa lutte inégale contre
les légions de bestioles ailées, à se renfoncer dans la boîte à fumée.
Le plus mauvais moment, à cet égard, est naturellement la saison des
pluies, et la période immédiatement postérieure, alors que le pays est
inondé ou changé en un marécage.
Lors de mon passage, le fléau était relativement modéré, et à Méleri,
village kanouri où nous couchâmes le 12 mars, il nous fut possible de
camper à l’air sous les tentes. Pour moi, je m’étais installé sous un
arbre gigantesque ; mais, pendant la nuit, force me fut de déménager,
car ma tente, le sol, mes nattes, mon corps, tout était envahi par des
milliers de punaises des bois qui avaient là leur quartier général.
A Méleri, nous fûmes enfin rejoints par un homme du Kachella Bilâl : il
est vrai que ce n’était pas celui que nous attendions avec la lettre du
cheik Omar, mais un autre, qui était parti simultanément, et qui avait
cheminé sur nos traces, tandis que son compagnon gagnait le Logon par
une autre route, dans le dessein de nous rallier à Vouli.
Vouli, où nous arrivâmes le 13, est une agglomération _choa_ entourée de
palmiers delêb, arbres majestueux et à feuillage flabelliforme, qui, à
partir de là, sans dominer encore dans la flore, commencent cependant à
devenir très fréquents. Leur fruit, de la grosseur et de la forme d’une
noix de coco, est jaune foncé quand il est mûr, et se compose presque
entièrement d’un noyau. La pulpe, à peu près jaune safran, assez dure et
très filandreuse, est remarquablement douce et savoureuse, mais on ne
peut que la sucer.
[Illustration : Intérieur d’une hutte choa.]
De l’officier du Kachella Bilâl, nulle trace encore à Vouli. En
revanche, il vint un messager du roi du Logon, chargé de me prier de
rester où j’étais jusqu’à ce que son maître m’envoyât quérir
officiellement. Il faut dire que le bruit de mon approche avait mis en
révolution toute la cour logonienne. La quantité de gens et de chevaux
qui formaient mon escorte avait confirmé certaine rumeur d’après
laquelle je n’étais censé m’être mis en route que pour assister dans sa
détresse le _mbang_ fugitif, dont le roi du Logon était l’ennemi.
Marouf, c’était le nom de ce dernier prince, était en conséquence très
inquiet, pour ne pas dire effrayé, de ma venue, et ma triple qualité
d’étranger, de chrétien et d’Européen suffisait déjà seule à expliquer
son émoi. Aussi était-il en train de concentrer dans sa capitale le plus
de cavaliers et d’armes qu’il pouvait, et cherchait-il à retarder ma
marche jusqu’à ce qu’il eût achevé ses préparatifs.
Je ne fus informé de ces circonstances que lorsque j’avais déjà promis
d’attendre à Vouli que Marouf m’y envoyât prendre.
Vers le coucher du soleil, à une heure où il n’était plus possible que
je fisse mon entrée dans la ville de Logon, je vis paraître deux
cavaliers armés tout en guerre. Ils étaient, ainsi que leurs chevaux,
revêtus de cottes ouatées. Ils me saluèrent au nom du roi, et me
demandèrent derechef de différer mon entrée jusqu’au lendemain matin,
sous le prétexte que l’on n’avait pas terminé à la cour les apprêts de
réception voulus pour un personnage de mon importance. Mais le village
de Vouli, délaissé d’une partie de ses habitants, m’offrait si peu de
ressources en vivres, et mes propres provisions se trouvaient à tel
point épuisées, que je dus insister vivement pour que le retard en
question ne se prolongeât pas au delà du terme indiqué.
Vers dix heures du matin, le jour suivant, je vis en effet revenir mes
deux cavaliers ; mais ce fut pour solliciter de moi, au nom de leur
maître, un nouveau délai, sous prétexte que l’officier du Kachella Bilâl
devait arriver d’un moment à l’autre, et que l’on désirait que, lui et
moi, nous entrassions ensemble dans la ville.
J’usai de toute ma politique et de tout mon art de séduction pour me
faire bien venir d’un de ces hommes et obtenir ainsi la possibilité de
partir au plus vite, même dans le cas où le fonctionnaire susnommé
n’arriverait pas. Je réussis effectivement à gagner le concours sincère
d’un de ces envoyés, qui était Kanouri de naissance et beau-frère du
roi. Tant que dura la grande chaleur, nous patientâmes, patientâmes
toujours ; mais, vers quatre heures, l’homme du Kachella Bilâl
continuant à ne point donner signe de vie, je déclarai que j’étais
résolu à faire mon entrée le jour même dans la capitale du Logon,
d’autant que, à Vouli, moi et mes gens nous ne trouvions rien à nous
mettre sous la dent.
En conséquence, je m’accoutrai d’une façon décente : je revêtis un
pantalon fraîchement blanchi ; par-dessus ma chemise bornouane, je
passai un burnous piqué des vers, et, après m’être enveloppé le visage
jusqu’aux yeux dans un _litham_, je me dissimulai les yeux mêmes au
moyen de lunettes bleues. Mes compagnons, de leur côté, avaient mis
leurs meilleurs habits, ceux du moins qui en avaient de rechange, et
avaient enfourché les coursiers qu’on se proposait de vendre à
Mohammedou : tels quels, au nombre de trente hommes et plus et d’autant
de chevaux, à peu près, nous formions une troupe tout à fait imposante.
Devant moi caracolaient les deux messagers royaux ; à mes côtés étaient
Almas et l’homme du Kachella Bilâl ; derrière s’avançait Kieri avec la
garde à pied, armée de fusils, et mes serviteurs ; le gros du cortège
était formé par les gens qui s’étaient joints en volontaires à la
caravane.
Au bout d’une heure, nous arrivâmes, sur la face ouest de la ville, à
une porte qui se trouvait fermée. Un des envoyés du roi y frappa avec sa
lance ; on ouvrit, et nous pénétrâmes dans la place, mais l’un après
l’autre seulement, car les portes des bourgades makaries sont tellement
étroites, que c’est tout au plus si un homme y peut passer à cheval.
Arrivés au _Dendal_ (grande place, grande rue) devant le palais, nos
cavaliers se livrèrent aux démonstrations de rigueur, tandis que mes
fusiliers brûlaient de la poudre. Pour moi, vu ma dignité, je me tenais
immobile et coi. Cela dura un quart d’heure, pendant lequel nous
restâmes sous le coup des regards scrutateurs des citadins et de la
curiosité du prince, qui nous regardait, caché quelque part.
Ensuite parut un messager royal, qui nous conduisit au logis que nous
devions occuper. Celui-ci n’était pas, à beaucoup près, aussi luxueux
que celui que Henri Barth, juste vingt années auparavant, avait reçu du
père de Marouf. A grand’peine j’y casai mes huit chevaux, et je
m’installai, pour mon compte, au sommet de la maison, dans une chambre
isolée qui en constituait à elle seule tout l’étage supérieur ;
l’escalier par lequel on y montait étant démoli, il n’y avait plus pour
y accéder qu’une poutre disposée obliquement, un vrai chemin de danseur
de corde.
Le même jour, le roi m’envoya trois poules, deux nattes, des portières,
quatre grands plats de poudding avec de la sauce au poisson et du miel,
plus, de la paille et un peu de fourrage pour les chevaux.
Je passai presque toute la nuit à prendre agréablement le frais sur le
toit de la maison, d’où je pouvais apercevoir l’étrange cité et le train
de ses habitants plus étranges encore.
Le Logon, — dans la langue locale _Loghwan_ ou _Laghwan_, — est une
région riche en eaux, et aussi par places marécageuse, qui occupe les
deux rives du fleuve du même nom. Son territoire, de forme arrondie,
peut avoir une largeur moyenne de quatre-vingt-dix kilomètres. Il
s’étend de l’est à l’ouest depuis le Chari proprement dit, ou Ba Bousso,
jusqu’au district choa de Balgé, situé au nord de Mandara ; vers le sud
et le sud-est, sa limite, assez incertaine, touche aux contrées
qu’habitent les Mousgos et les Fellatas, peuplades indépendantes qui ne
cessent d’empiéter sur lui.
Le terrain est essentiellement plat, et, dans les parties où domine
l’argile, impraticable en certaines saisons. Les seuls reliefs qui y
existent sont les intumescences rocheuses de Wâza, élevées d’environ
cent cinquante mètres au-dessus de la plaine.
Là où le sol ne reste pas submergé pendant une moitié de l’année, la
végétation arborescente prospère à merveille. Comme représentant de la
faune sauvage, on remarque surtout des éléphants, des buffles, des
hyènes, des hippopotames, des crocodiles et des sangliers ; plus rares
sont les lions, les léopards, les rhinocéros. Quant aux girafes et aux
antilopes, ils sont, cela va sans dire, en assez grand nombre, de même
que les oiseaux de marais et les volatiles aquatiques. La région enfin
est très poissonneuse.
Le fleuve Logon (_Loghwan_), qui traverse le pays du sud au nord, le
divise en deux parties inégales dont la plus vaste se trouve à l’ouest.
A un jour de marche au sud de la capitale ou _Karnak_, la rivière rallie
à droite un rameau fluvial échappé de son propre tronc sur le territoire
des Mousgos, et qu’on désigne sous le nom de Petit Fleuve (_Lrho
Matia_).
La région entière mesure mille kilomètres carrés, et peut renfermer un
quart de million d’âmes. Elle se partage en quatre provinces : celles
d’Halaka au nord, d’Hoksêvéni à l’est, de Mâzé à l’ouest, et de Zâ au
sud.
Les districts les plus considérables sont ceux de Wâza et de Djinna,
situés à la partie méridionale du royaume ; tous deux constituent
d’importants avant-postes contre les tribus remuantes des Mousgos :
aussi les administrateurs de ces cercles occupent-ils le premier rang
dans la hiérarchie militaire du Logon.
Les principales localités, en dehors de la capitale, sont, sur la rive
ouest : le bourg de Diffel, celui de Goffa, vis-à-vis duquel se place le
confluent du Petit Fleuve ; puis, au midi, jusqu’à la frontière, les
villes de Chollem (ou Hollem), de Kazerê et de Mazarâ. Au delà se
trouvent les bourgades mousgos de Mareafa, de Tekkelê, où le _Lrho
Matia_ prend, dit-on, sa course de dérivation, de Balgedi, de Mouskoun,
celle-ci à une demi-journée, semble-t-il, au sud de la ville logonienne
de Mandjafa.
Le second centre de population du pays, c’est Djinna, où se fait un
important commerce d’ivoire et d’objets de fabrication locale ; il ne
paraît être qu’à une demi-journée de marche de Tekkelê. Citons encore,
entre le Grand et le Petit Fleuve, la ville de Mâwé, plus au sud, celle
de Baram, et plus loin, au sud-ouest, Wâza. Toutes ces petites cités,
entourées de murs, peuvent compter en moyenne de trois à cinq mille
habitants.
Les Logoniens sont proches parents, d’une part des Makaris du Bornou,
et, de l’autre, des Mousgos. Ce ne sont pas les Makaris qui, d’après la
tradition, ont possédé originairement le pays. La population qui y
domina d’abord, bien avant la venue des occupants actuels, se composait,
dit-on, d’émigrants arrivés de l’extrême Orient, de la Syrie, à ce qu’il
paraît, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite de deux
princes qui fondèrent ainsi un royaume aux bords du Chari. Ces émigrants
trouvèrent la contrée au pouvoir de deux souverains, dont l’un régnait
sur le fleuve et avait le monopole de la pêche, tandis que l’autre
régissait la forêt et la plaine, et, au moyen de grandes meutes de
chiens, y exerçait le privilège de la chasse.
Ces deux seigneurs, ajoute la chronique, se soumirent à la domination
des nouveaux venus, plus civilisés et plus forts ; le plus âgé des
princes émigrés renonça de son côté à la souveraineté, pour n’être que
le premier fonctionnaire du nouvel empire fondé par lui et son
compagnon. Le roi pêcheur devint, lui, le second fonctionnaire, le chef
de la ville de Logon ; et l’ex-grand maître de la chasse fut le
troisième officier en titre. Aujourd’hui encore le premier nommé de ces
dignitaires, qui a le titre d’_Iba_, est de sang royal et dispose d’une
considération et d’une richesse tout à fait princières ; près de la
moitié de l’empire lui appartient. Le second, le seigneur du fleuve,
porte le titre de _Mhraï Logon_ ; le dernier enfin, le _Mhraï Rhaâ_,
autrement dit le chef de la maison, du territoire (en arabe _Dâr_), a
conservé le train de chasse traditionnel de ses devanciers, et en use
encore de temps à autre.
Ce ne fut que plus tard, à la suite d’un combat contre les musulmans où
leur roi avait été tué, que les Makaris, actuellement en possession du
pays, arrivèrent de la région de Bousso et du haut Chari. Ces Makaris,
physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont en général plus
foncés de teint que les gens du Bornou, de forte stature, et, dans leur
pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Leurs traits ne sont ni
beaux ni réguliers. Dès qu’on entre dans une localité makari, on trouve
aux choses un tout autre aspect que dans les villages bornouans
limitrophes ; on est étrangement frappé de l’ampleur relativement
grandiose des constructions, de l’extérieur grave et imposant de la
population, et de l’originalité de l’ensemble.
Les demeures ici sont, les unes des huttes en terre du type _bongo_
susnommé, avec des toits de chaume en forme de dômes, et, d’ordinaire,
de hauts soubassements, à cause de l’humidité de la région. D’autres
sont de grands bâtiments pareils à des forts, avec d’épais murs
crénelés, parfois aussi des tourelles d’angle et des portes qui
habituellement sont plus larges par en haut que par en bas. D’autres
encore sont des constructions carrées, avec des toitures peu inclinées,
et de hautes portes qui vont en diminuant à leur partie supérieure ; ces
dernières demeures, bien qu’atteignant à l’élévation d’un premier étage,
ne forment néanmoins à l’intérieur qu’un vaisseau unique.
De ces trois types d’habitation, le plus curieux est le genre
forteresse, plus fréquent dans les villes du Chari situées en dehors du
Logon que dans ce pays même, et où se décèle le goût de la population
pour la solidité et le confortable. En avant des habitations se trouve
d’ordinaire une place qui sert à prier, à recevoir les visiteurs, les
subordonnés, et qu’entoure extérieurement un mur d’un pied de haut ; le
sol y est soigneusement nivelé, et recouvert d’une couche de sable ou de
paille.
[Illustration : Danse de Logoniennes (voy. p. 362).]
Dans les régions musulmanes des Masas, race dont les Makaris font
partie, le costume, l’armement, la coiffure présentent, cela va sans
dire, des différences essentielles. Le vêtement des hommes s’y compose
de bandes de coton cousues ensemble et teintes à l’indigo ; il en est de
même des mouchoirs à l’usage des femmes. Les proches parents des
Logoniens, les Mousgos, peuplade païenne également de la famille des
Masas, se contentent, eux, de porter un tablier de cuir, et leurs femmes
une étroite bride autour des reins, comme font les païens des contrées
au sud du Baguirmi, d’où les Logoniens passent pour être venus. Ces
Mousgos, eux aussi, sont une superbe et robuste race, mais avec des
traits grossiers, encore enlaidis par les plaques d’os ou de métal que
ces gens se passent dans la lèvre supérieure et dans l’inférieure, et
qui, lorsqu’ils parlent, claquent l’une contre l’autre comme des
castagnettes et donnent à leur bouche l’aspect d’une trompe. Les
Logoniens, de même que les Makaris du Bornou, qui les uns et les autres
sont musulmans, ne connaissent pas, il est vrai, ce genre
d’enjolivement. Leurs armes sont généralement celles dont se servent
tous les Bornouans : javelots, lances, poignards attachés à l’avant-
bras, et armures ouatées ; le javelot toutefois tombe de plus en plus en
désuétude ; les Mousgos, par contre, en font leur arme de prédilection,
de même que les païens qui habitent au sud du Baguirmi.
Ces Makaris, je parle toujours de ceux qui sont musulmans, se rasent le
chef et vont la plupart du temps la tête nue, sauf les savants, les
vieillards et les pèlerins, qui se coiffent d’une petite toque de coton.
Les femmes s’arrangent les cheveux en six tresses, selon la mode ci-
dessus indiquée à propos des villes du Kotoko.
Les Logoniens s’adonnent à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche.
De leur sol gras et vigoureux ils tirent, comme produits en conséquence,
du sorgho, du coton, du tabac, quelques légumes et de l’indigo.
Leur principale industrie est le tressage de la paille, qui a atteint
chez eux un haut degré de perfection ; dans quelques localités fleurit
en outre la teinture à l’indigo. Les modèles variés de corbeilles, de
couvercles à plats, de nattes et de portières, produits dans cet art,
ont vraiment un galbe tout particulier ; et si les Bornouans ont été en
ce genre les initiateurs des Logoniens, ils sont aujourd’hui surpassés
par ceux-ci.
[Illustration : Vue de Logon, du côté de la rivière (voy. p. 363).]
Un autre talent national, c’est celui de la bâtisse, qui trouve aussi
fort à s’exercer à l’étranger, par exemple dans l’Ouadaï, où l’on n’y
entend presque rien. Les gens du Logon excellent encore à confectionner
des plats de bois d’une grandeur et d’une beauté sans pareilles dans
aucun de ces pays, et à tailler dans le bois de l’_haraza_[4] (_Acacia
albida_) des bordages d’embarcation remarquables. Ce sont des ais
d’environ seize mètres de long, sur un ou deux mètres de large, dont on
relie tant bien que mal à l’aide de cordes les hauts museaux effilés, en
bouchant les interstices au moyen de bottes de jonc.
Ce peuple se nourrit bien. La contrée est riche en miel et en tubercules
farineux, bons à manger, autres que la patate. Le poisson commence ici à
former le fond de l’alimentation ; malheureusement on ne l’accommode que
séché, avec une sauce d’une odeur nauséabonde, et adjoint à l’inévitable
poudding. Les Logoniens sont, je l’ai dit, graves, défiants, égoïstes,
avisés et calculateurs. Ils aiment les couleurs sombres, l’étrangeté,
l’énormité, et ont des manières mystérieuses. Aussi, dans tout le
Bornou, les soupçonne-t-on de sorcellerie et de mauvaises pratiques ; la
conviction de tout Kanouri, c’est que dans n’importe quel Makari il y a
un magicien, ayant spécialement le pouvoir de se changer la nuit en
hyène, dévorant la chair des morts et capable par son mauvais œil
d’occasionner toutes sortes de malheurs. Chaque localité logonienne
jouit, de ce chef, d’un renom spécial. Les Makaris du reste, cela va
sans dire, croient volontiers eux-mêmes au surnaturel chez autrui, et ce
n’était pas seulement pour conserver sa dignité, pour s’accommoder à
l’usage, ou par haine contre le _mbang_ Mohammedou, que le roi Marouf se
tenait si fort sur la défensive à mon égard, c’était encore par crainte
de mes enchantements.
Tandis que dans la province bornouane de Kotoko les institutions du
début se sont en partie perdues ou fondues dans celles de la grande
monarchie, le Logon, indépendant, a mieux gardé son originalité
politique. Sa subordination à l’État voisin est réelle, mais tout
extérieure ; elle se borne au payement d’un tribut de cent esclaves et
de cent _tobes_[5].
La forme du gouvernement est une monarchie limitée ; le roi (_Miaraï_)
ne peut rien résoudre ni rien exécuter sans l’aveu des cinq hauts
dignitaires du pays. Ceux-ci sont, outre l’_Iba_ et les deux _Mraïs_
susmentionnés, le _Madam_ ou camérier privé, qui approche de près la
personne du prince et sert d’intermediaire de confiance entre lui et le
peuple, et le _Mra-li-Rhaâ_, qui a sous sa surveillance les femmes et
les enfants du monarque, et constitue une espèce de préfet de police.
Ces grands officiers représentent en quelque sorte le ministère
logonien, et ne laissent pas que d’user, le cas échéant, de leur droit à
faire de l’opposition.
Il y a aussi des dignitaires issus des rangs de la bourgeoisie libre :
tels sont, par exemple, le _Ngar Bâ_, capitaine de port, préposé à la
navigation ; le _Tschêcho_ (dénomination tirée de l’arabe _Cheich_) ou
chef de la cavalerie royale, et divers gouverneurs civils pour les
districts intérieurs du pays. Quant aux commandants des cercles
frontières (Mraï Wâza, Mraï Djinna, Mraï Mazarâ, etc.), ils sont de
souche esclave et revêtus de pouvoirs militaires importants ; les deux
premiers marchent immédiatement à la suite du _Madam_.
Tirons à part de cette hiérarchie l’héritier du trône (_Ouleï Nghai_),
et les autres princes, qui portent le titre de _Marba_.
[Illustration : Entrée dans la capitale du Logon (voy. p. 357).]
Au moment où nous approchions de la capitale, toute la population se
trouvait mise en émoi par une querelle entre le prince régnant et son
frère, l’héritier présomptif du trône. Celui-ci avait laissé voir une
envie prématurée du pouvoir, et la peur d’être arrêté et tué par le
maître l’avait déterminé à s’enfuir à Kousseri. Le peuple et les grands
avaient pris parti pour lui, car c’était un prince brave et aimé, et ce
n’était qu’à force de sacrifices d’argent, de tobes et de festins que
Marouf était parvenu à rétablir la concorde.
Ajoutons enfin que, en dehors des dignitaires proprement dits, il existe
au Logon, comme au Bornou, tout un clan de vieilles familles nobles qui
n’ont d’autres droits que celui de paraître à la cour, pour y rendre
journellement leurs devoirs au souverain, et qui sont nourries au palais
de celui-ci. Détail à noter : dans cette cour du Logon il n’y a point de
fonctionnaires eunuques, malgré la proximité du Baguirmi, la grande
pépinière de cette sorte d’hommes pour toutes les régions du nord de
l’Afrique.
Si sérieux que soient les habitants du pays, je n’en constatai pas
moins, du haut du toit où je prenais le frais au clair de la lune, que,
de tous côtés, rues et places publiques étaient remplies de musique et
de danses. Je pus même, de mon observatoire, contempler un genre de
danse nationale dont je n’avais pas encore été témoin, du moins au
Bornou proprement dit.
Elle s’exécute par des femmes seules. Un cercle se forme ; en dehors se
place un orchestre composé d’un tambour et d’une flûte ; puis du cercle
se détache d’abord une femme qui se met à danser au milieu, au son de la
musique, en ayant l’air de défier les autres, jusqu’à ce qu’une seconde
femme, se décidant à relever le gant, entre en lice à son tour. A
plusieurs reprises, les deux danseuses passent comme un trait l’une
devant l’autre ou tournoient l’une autour de l’autre, comme si elles
recueillaient leurs forces pour le choc qui doit avoir lieu ; puis,
soudain, elles bondissent l’une sur l’autre, en se heurtant mutuellement
de la hanche droite, jusqu’à ce que la plus faible des deux se trouve
manifestement rejetée en arrière et se sauve piteusement hors du cercle,
aux éclats de rire de toutes ses compagnes ; après quoi, la ballerine
victorieuse recommence à danser, jusqu’à ce qu’une autre rivale vienne,
de la même façon, lui arracher la victoire.
Le lendemain matin, de bonne heure, reparut le bon envoyé kanouri du roi
Marouf. Je lui fis cadeau d’un thaler, pour m’assurer ses bons offices
auprès de son maître, dans le cas où le représentant du Kachella Bilâl
tarderait encore d’arriver, puis je le dépêchai au palais, avec la
mission de s’enquérir quand pourrait avoir lieu ma réception. Je lui
remis en même temps un second thaler pour qu’il l’échangeât contre la
monnaie courante au marché, à savoir des bandes de coton de trois doigts
d’épaisseur sur deux mètres de large ; pour mes cinq francs, je devais
en avoir quarante-deux.
J’achetai ensuite un peu de sorgho, du beurre, des oignons, du riz,
toutes choses que je trouvai d’un prix plus élevé que je ne l’aurais cru
dans ce pays fertile. Le roi trembleur m’envoya de son côté à déjeuner,
et six poules vivantes, en me faisant prier de l’excuser : il avait,
disait-il, à tenir d’abord le grand conseil pour terminer le différend
avec l’héritier du trône et les grands du pays ; mais il promettait de
me recevoir dès que l’accommodement serait fait.
Je me résignai donc à patienter encore, et je tuai le temps en causant
avec un esclave qui avait longtemps vécu à Tunis, ville bien connue de
moi, et qui en outre avait élargi ses horizons en faisant un pèlerinage
à la Mecque.
L’officier du Kachella Bilâl arriva enfin ; néanmoins le roi ne se
décidait toujours pas à me recevoir. Peut-être avais-je eu tort de
m’affubler de lunettes bleues pour faire mon entrée dans la ville ; cet
appendice avait sans doute mis à trop rude épreuve le courage de Marouf.
Vers le soir, n’ayant de nouvelles ni dudit Marouf ni du représentant du
Kachella, je sortis de fort mauvaise humeur, pour tâcher de me
distraire, et je m’en allai vers le palais, quoiqu’il ne fût pas
conforme à la bienséance qu’un étranger de distinction quittât sa
demeure avant d’avoir eu une audience solennelle du roi. Je traversai le
marché, qui se tient chaque jour l’après-midi, et où étaient exposés en
vente un peu de tabac, des bandes de coton, des légumes verts, des
cordes, des nattes, et je gagnai le côté sud-est de la ville, arrosé
immédiatement par le fleuve.
Les deux types d’architecture dominants étaient ici la maison massive et
la haute bâtisse à pignon qui va s’amincissant par le haut ; le reste se
composait de demeures _bongo_. La rivière, large de deux cents à deux
cent cinquante mètres, était en ce moment animée par la file des
marchands qui regagnaient le bord opposé.
Le courant, à l’endroit où se faisait ce mouvement, n’avait pas plus
d’un mètre et un quart de profondeur ; il est vrai que le lit du fleuve
était loin d’être rempli entièrement ; il y avait bien, le long de la
berge orientale, un espace à sec de près de soixante mètres. La rive, au
pied des murailles, dominait de quatre mètres environ le niveau de
l’eau, mais elle s’abaissait considérablement de l’autre côté. Je
m’assis à cette place, et j’y demeurai longtemps perdu dans la
contemplation du charmant tableau qui s’offrait à moi dans l’atmosphère
déjà sensiblement rafraîchie du soir.
A l’ombre de grands arbres à caoutchouc étaient accroupis des groupes
d’habitants qui regardaient le va-et-vient en causant des choses du
jour. Çà et là, au-dessus du mur d’enceinte, un majestueux palmier delêb
dressait son fût élancé ; puis, sur le fleuve, c’étaient d’innombrables
embarcations, du genre ci-devant décrit, des enfants, des jeunes filles
qui se baignaient, des femmes qui, la corbeille sur la tête, s’en
revenaient du marché et regagnaient leurs huttes : scène aimable, où
tout respirait la paix, l’activité, le bien-être.
La ville a sept portes et compte à peu près une douzaine de mille âmes.
Le lendemain matin, je recommençai de mettre l’épée dans les reins à mon
Kanouri, qui, bien que féru du plus humble respect pour son maître et
seigneur, ne laissait pas, d’un autre côté, de se sentir obligé envers
moi et trouvait aussi inepte qu’offensante la manière dont le souverain
me traitait. Enfin, avec le déjeuner, m’arriva l’avis que Marouf,
aussitôt après, m’accorderait audience. Encore ce prince ne put-il
prendre sur lui de me recevoir seul et à part, comme ma qualité le
voulait ; il manda du même coup toute la caravane au palais.
[Illustration : Réception dans le palais de Marouf.]
Ce palais était encore tel que Barth l’avait décrit dans sa relation.
D’un petit vestibule d’entrée nous pénétrâmes dans une cour oblongue, de
là dans un corridor plus spacieux que le vestibule, puis dans la cour
principale, longue de trente mètres environ, ensuite dans une troisième
cour, et enfin, par une simple porte de communication, dans un dernier
enclos, tout petit, au fond duquel était dressé un grand divan recouvert
de nattes. De cet endroit, le maître de céans, à travers des portières
faites de minces roseaux un peu espacés, avait vue sur la cour entière,
tout en restant caché aux regards des gens qui s’y trouvaient. Ni au
Logon, ni au Baguirmi, le roi n’a coutume de se montrer à des étrangers.
J’oubliais de dire que, dès mon entrée dans le palais, j’avais eu à me
chamailler avec l’officier introducteur, lequel insistait pour que je
parusse pieds nus devant Sa Majesté logonienne. J’avais, en cette
occurrence, usé du même biais dont je m’étais déjà servi lors de ma
réception à Kouka par le cheik Omar : j’avais tout bonnement retiré mes
socques en passant par le premier corridor, et j’avais gardé les légers
chaussons de cuir de chèvre jaune, et sans semelles, que je portais
dedans ; mais ce moyen terme avait soulevé des difficultés, et je
n’avais finalement obtenu la permission d’en agir à ma guise que sur la
menace que j’avais faite de renoncer purement et simplement à l’honneur
de l’audience.
La salle de réception était fort proprement tenue et recouverte d’une
épaisse couche de beau sable fin. Ajoutons tout de suite que l’on
n’avait pas exigé de moi que, toujours suivant la coutume du pays, je me
présentasse au souverain le torse absolument nu. Nous nous accroupîmes,
comme il le fallait, les yeux baissés, attendu qu’il n’est pas séant de
rencontrer le regard majestueux du roi, et nous effectuâmes nos
salutations.
Nos souhaits de bonheur et de longue vie formulés, je rappelai au Miaraï
la visite que mon compatriote Abd-el-Kerim (le voyageur Barth) avait
faite avant moi au Logon, et la façon libérale et courtoise dont le roi
Yousef, alors régnant, l’avait accueilli. J’exprimai mon vif désir de
retrouver en Marouf, son digne successeur, un semblable ami des
étrangers. J’ajoutai que, de même que mon devancier, il y avait de cela
vingt années, était parti de la ville de Logon pour se rendre auprès du
roi de Baguirmi Abd-el-Kadir, de même, à mon tour, j’avais le dessin, de
joindre le fils de celui-ci, Mohammedou, dit _Abou Sekkin_ ; qu’en
conséquence je le priais, lui Marouf, de me confirmer d’une manière
effective la bienveillance qu’il semblait disposé à me témoigner, en me
fournissant les moyens d’aller au Baguirmi, région dont sa vaillante
main tenait la clef.
Nous déposâmes ensuite à terre les cadeaux d’usage (_Salam_ ou
_Kofolo_), et alors le truchement du prince, placé au devant du divan
royal, de manière à pouvoir entendre les paroles du maître, sans que la
voix de celui-ci vînt à nos oreilles, me salua à son tour en langue
logonienne, ajoutant au fur et à mesure la traduction en langue kanouri.
Après s’être enquis de ma santé, m’avoir demandé si mon pays était en
paix et prospérité, et comment se portait le sultan de Constantinople,
dont il avait l’air de me regarder comme un ami tout à fait intime, le
roi adressa un compliment sommaire aux autres personnes présentes, et
l’on aborda les affaires sérieuses.
Marouf me dit qu’il avait lu la lettre du cheik Omar, que c’était un
ordre de me faciliter le passage jusqu’au _mbang_ Mohammedou ; qu’en
conséquence les chemins étaient ouverts devant moi, mais qu’il devait
néanmoins me demander si j’étais disposé à écouler sa voix et à suivre
son conseil. Je lui répondis qu’en ma qualité d’étranger, ne connaissant
ni le pays, ni ses habitants, j’avais absolument besoin de la
bienveillance des princes et des peuples. Comment, moi, qui n’étais ni
prince, ni roi, irais-je refuser de prêter l’oreille aux avis de celui
qui régnait céans et commandait à tous dans la contrée ? « Eh bien,
reprit le roi, puisque je réponds de ta sûreté, le mieux, selon moi, est
que tu restes ici à profiter de mon hospitalité, jusqu’à ce qu’on ait
reçu de Bougoman des nouvelles précises de Mohammedou.
« D’après les derniers messages, ajouta Marouf, l’anti-roi Abd er
Rahman, de beaucoup plus fort que son adversaire, vient d’établir son
camp tout près de ce dernier. La crainte d’une action décisive a déjà
fait refluer vers Bougoman nombre de fugitifs, tant vieillards que
femmes et enfants. Le roi Ali, de l’Ouadaï, s’approche même, dit-on, en
personne, et la perte d’_Abou Sekkin_ est inévitable. »
Je remerciai le prince de son insigne marque de sollicitude, mais je
repartis que le cheik Omar m’avait recommandé de faire toute diligence à
partir du Logon, et de cheminer jour et nuit, comme l’exigeait du reste
la prudence dans un pays en proie à la guerre civile ; j’ajoutai qu’il
m’était impossible de dire à ce souverain que la crainte des événements
militaires m’avait déterminé à renoncer à mon excursion ; qu’en
conséquence je m’en tenais à mon intention de me remettre en route dès
le lendemain.
Marouf fit néanmoins une nouvelle tentative pour me dissuader de
partir : il me dépeignit en termes capables de m’émouvoir la détresse
qui régnait dans le Baguirmi, l’exode misérable des habitants vers les
îles du Chari, et la famine, qui était telle, que ces gens en étaient
réduits à se nourrir de lézards et de fourmis ; il me proposa enfin de
dépêcher préalablement vers Bougoman, qui n’est qu’à deux journées de
marche de Logon, trois messagers, dont un pris dans les gens de mon
escorte, pour y savoir avec certitude des nouvelles. Mais je déclinai
l’offre, en alléguant que, vu la proximité de la ville en question, je
pouvais fort bien y aller en personne aux informations. « C’est la
volonté de Dieu, fis-je en terminant ; demain, je passe la rivière.
— Eh bien, répliqua le prince en manière de conclusion, puisque tu
refuses d’écouter mes conseils désintéressés et sincères, tu es libre de
t’en aller aujourd’hui même, si cela te convient. »
Je lui rendis grâce de son autorisation ; mais je lui fis observer que
la nécessité d’achever mes achats de provisions de route ne me
permettait pas de partir avant le lendemain. Là-dessus, Kieri, mon guide
officiel, se récria avec une sorte d’épouvante ; il dit qu’il était le
messager royal pour le Baguirmi, et qu’il ne partirait que lorsqu’il
plairait au haut, riche et bon souverain du Logon. Quant au représentant
du Kachella Bilâl, il n’avait soufflé mot durant l’entretien.
Nous sortîmes du palais assez péniblement affectés, et pleins de doute
sur la possibilité de continuer le voyage.
Incontinent, j’envoyai l’adroit et prudent Almas s’enquérir de ce que
méditait Marouf. Nous sûmes ainsi que ce prince avait immédiatement fait
retirer toutes les embarcations du fleuve, pour que je ne pusse point
gagner l’autre rive, et que non seulement l’homme du Kachella avait eu
connaissance du dessein du roi, mais qu’il avait trempé dans l’intrigue.
Ledit fonctionnaire, toutefois, n’était pas bien difficile à gagner. Je
lui envoyai le jour même un beau costume d’Haoussa teint à l’indigo, et,
le lendemain, rien ne s’opposa plus à mon départ.
Quant au roi Marouf, toujours combattu entre l’envie de me voir et la
crainte puérile de mes maléfices, il me fit dire dans la matinée qu’il
tenait absolument à me parler avant que je m’en allasse, et que, à
l’issue du grand conseil, il m’accorderait une audience. Le conseil
clos, il me pria d’attendre jusqu’après le déjeuner. L’heure de la
sieste s’étant écoulée, sans autre avis de lui, j’ordonnai de mon côté
de charger les bœufs, et je risquai nonobstant une dernière tentative
pour être reçu par ce prince fantasque ; mais vainement je lui fis
rappeler de nouveau l’accueil amical dont son père Yousef avait honoré
Henri Barth : le courage lui manqua encore au moment décisif.
Le passage du Chari, en cette saison de l’étiage, est une opération qui
n’offre aucune espèce de danger ; elle nous prit seulement beaucoup de
temps, à cause du grand nombre de chevaux que nous avions : aussi
dressâmes-nous notre campement dès que nous eûmes atteint l’autre rive.
[Illustration : Passage du Chari.]
Le soir, assez tard, je reçus encore la visite d’un messager de l’_Iba_,
ou seigneur du fleuve, qui venait, de la part de ce dignitaire, me
demander du poison et une recette contre les sortilèges. Je répondis,
comme je le faisais toujours en pareille occasion, que je n’avais point
de poison, que je ne connaissais point ces choses-là ; mais, quant à
alléguer la même ignorance en fait de recettes contre les sortilèges, il
ne fallait pas y penser, dans un pays tel que le Logon. Aussi portais-je
constamment, à cette intention, une provision respectable de camphre,
ingrédient qui, dans quelques régions de l’Islam, jouit, à ce point de
vue, d’une réputation spéciale. Les docteurs de la loi surtout en usent
à tout propos, et on lui attribue vulgairement je ne sais combien de
vertus merveilleuses.
Son parfum, sa fluidité contribuent pour beaucoup à lui faire ce renom,
et il y a mainte région de l’Afrique musulmane où il est bon que le
voyageur ait soin d’aller muni de ce viatique, dont un simple grain
suffit très souvent à lui attacher un homme corps et âme. Je ne manquais
jamais néanmoins, chaque fois que je me dessaisissais d’une portion de
cette substance, de dire que dans nos pays nous ne croyions ni aux
sortilèges, ni, partant, aux moyens de s’en garantir, mais que dans
beaucoup de contrées musulmanes le camphre était, en effet, considéré
comme un préservatif très puissant.
Le roi Marouf eut l’obligeance de nous envoyer encore à dîner, sur la
rive opposée du fleuve, et l’_Iba_ nous fournit du miel pour notre
voyage. La nuit fut admirablement claire et belle, avec une fraîcheur
qui nous faisait plaisir, au sortir de ces grandes maisons étouffées.
Comme j’étais couché, rêvant encore tout éveillé, et me forgeant un
tableau imaginaire des pays vers lesquels je me dirigeais, j’aperçus
quelques cavaliers qui passaient le fleuve dans le plus grand silence.
Arrivés sur le bord où nous nous trouvions, ils filèrent sans bruit et
rapidement dans la direction du sud-est. A leur armement, je reconnus
aisément que c’étaient des cavaliers de Marouf, et, mis en défiance
comme je l’étais, je soupçonnai tout de suite que le Miaraï, dans son
ardeur d’inimitié contre _Abou Sekkin_ (Mohammedou), envoyait prévenir
l’anti-roi Abd er Rahman de l’approche de notre caravane, afin d’ôter à
son ennemi le moyen de s’approvisionner en chevaux.
Le matin suivant, 18 mars 1872, nous prîmes au sud-sud-est, par les
plaines basses qui s’étendent entre les deux bras du Chari (la rivière
de Bousso et celle de Logon), et où parfois, à l’époque des pluies, on
éprouve des difficultés à passer. Laissant à droite le petit village
makari de Melafra, nous pénétrâmes dans un bois clair composé d’arbres
assez maigres, où je constatai, pour la première fois, la présence d’une
_gardenia_, que les Kanouris appellent _kaza_. C’est une essence qui
offre l’aspect d’un poirier rabougri, et qui porte également de petits
fruits semblables à des poires sauvages, tout aussi ligneux que celles-
ci, mais qui cependant, à la rigueur, peuvent se manger.
Quoique cet arbre n’ait point d’aiguillons, ses branches raides et
noueuses n’en menacent pas moins de plus d’un accroc, dans les étroits
sentiers de la forêt, les vêtements de coton flottants du voyageur. Les
quelques exemplaires qui s’en trouvaient là étaient presque tous garnis
de plantes parasites, dont le vert végétal contrastait d’une manière
tranchée avec l’aspect desséché des petits troncs. La végétation de
mimosas clairsemés, qu’interrompaient de place en place quelques grands
arbres à girafe (_acacia albida_) et des palmiers delêb, alternait avec
de vastes prairies où se trahissaient la présence de l’homme et l’effort
de l’activité agricole.
Après avoir dépassé plusieurs villages, nous atteignîmes, au bout de
cinq heures de marche, la petite ville de Koultchi, sise à mi-route de
Logon et de Bougoman.
Nous étant assurés, de la porte, qu’il nous était loisible d’y pénétrer
sans courir tout au moins péril de la vie, nous gagnâmes la place
publique de l’endroit, où l’officier urbain, du titre de _Galadima_, se
tenait assis à l’ombre en compagnie de ses combourgeois.
Koultchi, sorte de diminutif de Logon, quant à l’aspect et au genre de
bâtisse, compte environ trois mille habitants, presque tous de la tribu
de ces Keribinas sagittaires dont j’ai déjà parlé à propos de la
province bornouane de Kotoko. Ici encore, dans cette agglomération
relativement importante, et au milieu d’une contrée fertile, ces
Keribinas ne cultivent point le sol, mais s’adonnent exclusivement à la
chasse. Les céréales dont ils ont besoin, ils se les procurent, contre
du gibier, soit dans les localités voisines, soit sur le marché de
Logon. Une des bêtes qu’ils chassent le plus, c’est le sanglier, que les
musulmans, d’ordinaire, ont si fort en horreur, et qui abonde sur les
rives du Chari et sur celles de la rivière de Logon.
Nos Keribinas, gens sans préjugé, en dévorent la chair délibérément.
Partout, dans les huttes, on trouve des peaux de sanglier, des morceaux
de viande secs de cet animal, et aussi des défenses, talisman réputé
fort précieux contre le mauvais œil, depuis la côte méditerranéenne
jusqu’à l’Équateur. Malgré cela, les Keribinas sont bons musulmans, et
les vieux du pays, que scandalise cette infraction à la loi, ne manquent
pas de s’en prendre à la jeunesse, moins scrupuleuse au point de vue
religieux. Ajoutons, du reste, que dans beaucoup de régions du centre de
l’Afrique où l’Islam règne, et où il y a des sangliers, les docteurs se
laissent aller, sinon à déclarer pure la chair du cochon, du moins à en
atténuer le caractère immonde, en disant que celui qui en mange commet
non pas un péché (_haram_), mais une simple inconvenance (_makro_). Plus
d’une fois on m’a demandé dans le Baguirmi et l’Ouadaï si cet animal
était identiquement le même que notre cochon domestique d’Europe et le
porc de la Bible, et sur ma réponse, qu’il était d’une espèce
différente, les gens se montraient toujours très contents.
Nous retrouvâmes à Koultchi le mystérieux escadron que j’avais vu, la
nuit précédente, passer secrètement la rivière de Logon. Il chevauchait
à notre rencontre, comme ayant l’air de revenir d’un voyage au Baguirmi.
Ces hommes, fort heureusement, n’avaient aucunement reçu de leur maître
la mission de révéler notre approche à Abd er Rahman ; leur feinte avait
pour objet d’essayer de nous arrêter en chemin en nous faisant une
peinture effrayante des choses dans le Baguirmi.
Ils se mirent effectivement à nous parler dans les termes les plus
excessifs, et de la famine qui régnait de toutes parts, et de
l’épouvante dont étaient saisis tous les partisans d’_Abou Sekkin_,
devant l’imminence du combat qui allait avoir lieu entre le _mbang_
déchu et son puissant adversaire, assisté du sultan de l’Ouadaï, et
enfin de l’encombrement de fugitifs, venus du camp du prince détrôné,
qu’il y avait déjà à Bougoman.
J’écoutai sans mot dire toutes leurs descriptions, et, opposant un
flegme absolu à leurs pressantes exhortations de tourner bride, je
m’abstins de leur faire part de ma conviction, qu’ils étaient tout
bonnement envoyés par le roi du Logon pour me dire les choses que je
venais d’entendre ; puis, tranquillement, je poursuivis ma route.
De Koultchi à Bougoman, il y a pour cinq heures de marche, à travers une
forêt où la végétation devient parfois luxuriante. Aux essences déjà
citées s’en ajoutent ici de nouvelles : c’est d’abord le _diospyrus
mespiliformis_, appelé par les Arabes _djokhan_, et par les Kanouris
_birguim_ ; son bois, très dur, sert à fabriquer des selles et des
bordages d’embarcation ; c’est aussi le _sinousim_, une légumineuse, qui
se fait remarquer par d’énormes gousses d’un pied de long et larges
comme la moitié de la main ; puis, d’autres encore.
Les villages, sur tout ce parcours, avaient été pillés par _Abou
Sekkin_, durant son séjour à Bougoman, et n’offraient plus que des
ruines inhabitées. Tels étaient par exemple et le hameau de Ngoulo-
Gotelê, où se voyaient des traces encore à demi chaudes d’incendie, et
celui de Birlim, qui est, de ce côté, la dernière localité logonienne.
Chemin faisant, nous aperçûmes aussi en beaucoup d’endroits des vestiges
de salicultures ; le sel ici s’extrait, non pas de la cendre des hampes
de sorgho, comme dans la province bornouane de Kotoko, mais de celle
d’un acacia dont le nom kanouri est _Kadalabou_.
Un peu avant d’arriver à Bougoman, nous atteignîmes le bras principal du
Chari, qui, dans le Baguirmi, se nomme _Ba Bousso_, autrement dit
rivière de Bousso.
[Illustration : Arrivée à Bougoman (voy. p. 368).]
Bougoman est situé juste au bord du cours d’eau, dont la rive ouest
forme, au-dessus du fleuve, un escarpement de cinq mètres de haut.
Il a, du côté de l’eau, quatre portes relativement spacieuses, mais peu
praticables aux bêtes de somme, à cause de l’élévation à pic de la
berge ; sur le côté nord, s’ouvre une autre porte, juste assez large
pour livrer passage à un homme seul ; le mur ouest enfin est percé de
deux brèches par l’une desquelles nos bœufs purent s’introduire, après
avoir été préalablement débarrassés de leurs charges, que nos hommes
durent entrer à dos dans la ville. Celle-ci était à moitié brûlée. Sous
un vaste abri dressé sur la place du marché, au centre de laquelle se
trouvait comme parure un arbre à caoutchouc, étaient réunis pour nous
attendre la majeure partie des habitants, avec leurs chefs urbains, au
nombre de trois. Cette population, demeurée fidèle au _mbang_ fugitif,
m’accueillit d’autant plus cordialement, que la renommée n’avait pas
manqué de grossir ce que j’avais fait pour m’ouvrir le chemin du
Baguirmi, et que, en voyant le nombre des chevaux et des fusils de mon
escorte, elle crut que tout ce déploiement de forces m’appartenait et
était destiné à secourir son prince héréditaire. Ma qualité de chrétien
ne produisit pas ici son effet habituel ; auprès des gens capables d’en
juger, c’était là une considération qui s’effaçait devant le
patriotisme ; et, quant à la masse, elle ne semblait pas se faire une
idée bien nette de la différence de religion, et inclinait tout
bonnement, en raison de la couleur de ma peau, à me prendre pour un
rejeton du Prophète.
[Illustration : Koultchi ; les Keribinas sagittaires (voy. p. 366).]
[Illustration : Réception à Bougoman.]
III
De Bougoman à Mandjafa. — Fourmis et termites. — État du pays plus en
amont ; Baïngana et Mafaling. — Marche vers la Rivière Noire. — Le
premier village païen ; la population. — Mœurs et sites du Somraï. —
Sous un figuier, à Goubougou. — Le roi Guédik et le seigneur Bousso. —
Incident de départ. — Arrivée au camp de Mohammedou. — Grande fantasia.
Bougoman compte au moins six mille habitants ; c’est la seule ville
murée un peu importante qui se trouve sur la rive ouest du Chari de
Bousso : aussi sert-elle de place de refuge aux moments de péril.
Mohammedou y avait résidé assez longtemps, quand, en février 1871, il
s’était vu chassé de Masségna. Là commencèrent à se montrer à moi nombre
de Baguirmiens : une belle race, les femmes surtout, qui me firent une
impression des plus agréables par leurs formes harmonieuses et sveltes,
leurs charmantes physionomies, et leur genre de coiffure très habillant,
formé de quatre ou cinq tresses postiches de poils de brebis ou de
fibres végétales teintes en noir, qu’elles ajoutent à leurs cheveux et
qui leur encadrent les côtés de la tête. Pour le teint, il tire en
général sur le rouge ; de noirs purs, je n’en ai pas vu à Bougoman.
Bien qu’à la suite de l’incendie on eût substitué provisoirement aux
habitations primitives, de type _bongo_, de simples huttes faites avec
le gramen que les Bornouans nomment _souko_, je n’en eus pas moins un
très bon logement, grâce au caractère politique dont on s’obstinait à me
revêtir ; que dis-je ? mon hôte me donna pour dîner trois plats de
pudding, avec d’excellents poissons du Chari, dont deux, gros comme des
brochets, étaient ce qu’il y avait de plus exquis.
Un point sur lequel les cavaliers de Marouf ne m’avaient pas menti,
c’était l’absolue pénurie de céréales qui régnait dans les localités
baguirmiennes de la grande rivière. Je dus payer un prix énorme le peu
de grain (_moudd_) nécessaire à nos chevaux et aussi à nos bœufs
sommiers, de la conservation desquels dépendait le succès de notre
voyage. C’est pourquoi, dès le jour suivant, nous poussâmes vers Miskin,
bourgade située à peu d’heures en amont, et où nous nous proposions de
compléter notre approvisionnement.
[Illustration : Miskin.]
Miskin, qui se trouve également sur la rive gauche du fleuve, est un
centre de deux milliers d’âmes, sis, mieux encore que Bougoman, au
milieu de bouquets d’arbres où domine le palmier delêb, et qui lui
forment un décor charmant. Les maisons, du type _bongo_, y sont grandes,
solidement construites et en bon état. Le fleuve, un peu moins large
qu’à Bougoman (deux cent cinquante à trois cents mètres environ), est
encaissé à l’ouest par des berges de dix mètres à peu près de hauteur,
tandis que, de l’autre côté, la rive ne dépasse que de peu le niveau des
eaux. De grain, il n’y en avait pas plus à Miskin que plus bas ; le
bourgmestre toutefois, tant par patriotisme que pour que je lui livrasse
une recette magique contre la maladie et les blessures, me recéda une
petite provision, qui me fut d’autant plus précieuse que la famine
régnait décidément devant nous. Les gens de Miskin étaient encore de
plus chauds partisans du _mbang_ que ceux de Bougoman ; l’hôtesse chez
laquelle je logeai était même une ex-femme du feu roi Abd el Kader,
lequel avait été un grand amateur du beau sexe.
Cette reine douairière n’était plus jeune ; mais, par la délicatesse de
ses formes, ses manières agréables et sa physionomie presque européenne,
c’était encore une personne fort avenante. Tout à côté de nous demeurait
une autre veuve, une Arabe choa, qui se montra d’une amabilité et d’une
prévenance vraiment sans pareilles ; toute la soirée et même une grande
partie de la nuit, cette femme ne cessa de me tourmenter pour que je
prisse conjugalement avec moi sa fille, une jolie créature de seize ou
dix-sept ans.
Jusqu’au matin, du reste, tout le voisinage demeura sur pied, et ce ne
furent que danses, réjouissances et musique. Ces gens, non plus que ceux
de Bougoman, ne paraissaient avoir l’intelligence nette de ma qualité de
chrétien ; la plupart étaient persuadés que je venais de la part du
Grand Seigneur de Stamboul, à seule fin de rétablir Mohammedou sur son
trône.
Nous nous levâmes dès l’aube le lendemain, car il nous fallait traverser
le fleuve pour gagner le jour même Mandjafa (ou Maïfa). Le passage fut
plein de difficultés. Sans avoir, comme le prétendaient les indigènes,
une profondeur de vingt toises sur le côté ouest, le chenal était tel
pourtant qu’un de mes domestiques n’en put trouver le fond en plongeant.
Tous nos bagages durent être portés à dos d’homme jusqu’au bas de la
berge escarpée où on les embarquait.
Quant aux bœufs et aux chevaux, ils franchirent la rivière à la nage,
les passeurs les tirant par les oreilles, non sans que, plus d’une fois,
celles de ces bêtes qui étaient susceptibles ou récalcitrantes n’eussent
failli, à force de gigoter, faire chavirer les embarcations. Nous
perdîmes surtout beaucoup de temps avec les ânes de marchands du Nil
(_Djellabas_) qui s’étaient joints à notre train, ces animaux faisant
montre de leur entêtement habituel, et se refusant absolument à
développer leurs talents natatoires. Enfin, après de longues heures,
toute la caravane se trouva transbordée : coût de l’opération, trois
_gabaga_ (bandes de coton), équivalant à soixante centimes, vingt perles
fausses et douze aiguilles à repriser de Nuremberg.
[Illustration : Départ de Miskin. — Passage de la rivière.]
En une heure et demie de marche sur la rive orientale, nous atteignîmes
le petit bras du Chari, qui se sépare du courant principal en amont de
Bousso, pour prendre le nom de Ba Batchikam, et rejoindre le fleuve dont
il est issu, près du village de Mébi.
Nous franchîmes ce rameau fluvial en un endroit où il n’avait que
soixante mètres de largeur sur un mètre et quart de profondeur, et,
après avoir traversé une plaine herbeuse et dépourvue d’arbres, nous
retrouvâmes, en approchant de la rivière mère, une épaisse forêt où
abondaient des vestiges d’éléphant et de rhinocéros. De là, toujours
cheminant vers le sud, nous arrivâmes, avec la brune, à Mandjafa.
L’étape avait été de huit heures.
Mandjafa, sise sur le fleuve, dont la berge orientale s’élève ici à pic
de douze mètres, est une ville murée qui, en temps de paix, compte de
quatre à cinq mille habitants. Pour le moment elle semblait complètement
déserte. J’appris toutefois que la majeure partie de la population se
tenait renfermée chez elle à cause de la famine, et, effectivement, en
fait de grains, ici, pas plus qu’en aval, je ne trouvai mon compte.
Les gens se nourrissaient des fruits de l’_hedjilidj_, de ceux du
_birguim_ et du tamarin, en tant du moins que les singes et autres hôtes
des forêts leur laissaient à glaner après eux ; fort heureusement qu’ils
avaient comme ressource supplémentaire les abondants poissons du Chari.
Le repas d’hospitalité que le bourgmestre m’envoya se composait, par le
fait, d’un énorme poisson long de près de deux mètres et d’une
circonférence respectable : il est vrai que nous étions une vingtaine de
bouches à manger là-dessus.
Pour notre logis, il semblait confortable et propre ; mais nous ne
tardâmes pas à reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de l’habiter, à
cause des légions de fourmis qui y pullulaient. C’est là un fléau
baguirmien dont Henri Barth a déjà fait mention, et, bien que, dans
toutes ces contrées africaines, il y ait infiniment plus d’insectes que
chez nous, je dois constater que, même à ce point de vue, le Baguirmi se
distingue particulièrement. Hors des villes, ce sont les termites, qui y
sont le cauchemar éternel du voyageur ; dans les maisons, la plaie
ordinaire, ce sont les fourmis.
Parmi les termites il y a surtout deux espèces qui étonnent par leur
façon de travailler. La plus répandue est un névroptère, de taille
moyenne, au corps blanc ou grisâtre, à tête brune, qui exécute de
grandes constructions mesurant parfois une hauteur de trois à cinq
mètres. L’argile rousse semble être à cet effet son ingrédient de
prédilection ; mais il se sert aussi de terre grise ou jaunâtre.
La construction consiste en un ensemble de cônes et de pyramides
irrégulièrement juxtaposés et communiquant les uns dans les autres, à
l’intérieur duquel se trouve ménagé un labyrinthe de corridors et
d’excavations. Une autre sorte de termite, plus grosse et de couleur
brunâtre, se bâtit de petites coupoles, des dômes, n’excédant pas
quelques pieds de hauteur, et qui, dans leur coupe transversale,
présentent une sorte de crible analogue à une éponge.
Cette dernière espèce, qu’on ne voit guère de jour, travaille en
revanche la nuit avec une activité inouïe. Elle n’est pas, tant s’en
faut, aussi effilée et aussi alerte que la fourmi, dont, à cause de sa
lourdeur, elle ne devient que trop aisément la proie. Veut-on camper en
plein air, on commence, si l’on en a le loisir, par regarder avec soin
s’il ne se trouve point de termites à la place choisie, et, alors même
qu’il n’y en a point trace, on dispose, si possible, tout autour du
campement, de petits tas de bois ou certains branchages que l’insecte en
question ne peut sentir. L’ochar (_calotropis procera_) et, au désert,
le réten (_leptodenia pyrotechnica_) sont réputés souverains en ce cas.
Faute de prendre cette précaution, on s’expose souvent à voir en une
seule nuit les caisses et les boîtes gravement avariées, et il arrive
même qu’en une demi-heure le sac usuel en peau de chameau se trouve
percé de part en part.
Le principal ennemi des termites, c’est, ajoutons-le, une grosse fourmi
noire, qu’on voit dans les endroits incultes s’en aller en longues
colonnes régulières à la chasse du névroptère abhorré. Celle-là ne gêne
nullement l’homme. En revanche, un vrai fléau, c’est une autre espèce
qui, dans les maisons, là où les murailles touchent le sol, se pratique
de grandes excavations et des magasins. Cette fourmi est de moindre
taille et moins noire que l’ennemie des termites ; mais la morsure en
est excessivement douloureuse à l’homme. Sans qu’il y ait d’enflure à la
peau, ni même de rougeur, on y ressent fort longtemps une cuisson qui
dévore, et tout ce qu’on fait pour adoucir le mal ne fait que l’aviver
davantage.
C’était justement ce genre de bestiole qui pullulait dans mon logis de
Mandjafa, à tel point que je me hâtai d’en sortir. Car, que faire contre
cet insecte ? La seule ressource le plus souvent est de changer de
domicile et de fuir devant la nichée.
Il y a encore une variété de fourmis noirâtres à grosse tête qui vit au
dehors et se bâtit des magasins presque à fleur de terre, où l’on
retrouve du grain par minots ; celle-là aussi, fréquemment, est pour le
voyageur campé en plein air aussi incommode que l’espèce qui hante les
habitations.
[Illustration : Constructions des termites.]
A Mandjafa commence à se multiplier le papayer melonifère (_carica
papaya_), dont le nom local est _gounda masseri_. Il en existe aussi
quelques exemplaires isolés à Kouka, et Henri Barth dit que, plus à
l’ouest, cet arbre devient beaucoup plus répandu. Son fruit ressemble un
peu à une grosse poire, et rappelle par sa saveur et sa pulpe nos fruits
d’Europe. Les Makaris et les Baguirmiens le désignent sous le nom de
_bangou_.
L’unique préoccupation des gens de Mandjafa était de trouver de quoi
manger ; et comme le Chari constituait, pour l’instant, leur unique
espoir (car la guerre civile avait empêché toute culture), ils
cherchèrent à mettre à profit, dans cette vue, ma soi-disant science du
surnaturel.
La rivière, cette année, sera-t-elle poissonneuse ? et par quel moyen
obtenir qu’elle le soit ? Telles furent les deux questions auxquelles on
me pria de répondre. Sur le premier point, je m’appliquai à parler le
plus possible en oracle ; sur le second, tout ce que je pus faire en
faveur de ceux qui m’imploraient, ce fut de me dessaisir de quelques
noix de Gouro, fruit qui, en ce pays, passe pour avoir la vertu, jeté
par menus fragments dans les eaux, d’y attirer quantité de poissons.
Le 23 mars, après une halte d’un jour à Mandjafa, nous nous remîmes en
route parallèlement à la rivière, qui, en cet endroit, coule du sud au
nord. En cinq heures nous fûmes à Andia. Chemin faisant, dans l’épaisse
forêt qui borde ici le fleuve, j’avais aperçu pour la première fois, en
un assez grand nombre d’exemplaires, l’espèce d’euphorbe dont la sève,
en d’autres contrées, sert à empoisonner les flèches et javelots.
L’approche de la saison des pluies commençait aussi à se faire sentir :
presque chaque jour, des nuages s’amoncelaient au ciel, et parfois même
crevaient en orage.
Le village d’Andia, où nous passâmes le moment de la sieste, est situé
sur un arrière-cours d’eau (_Ngaldjam_) extraordinairement riche en
oiseaux aquatiques, ce qui nous fournit l’occasion de nous payer un
extra de canards savoureux.
L’après-midi, nous dépassâmes, en trois heures de marche, les villages
de Morlang et de Mendiri, et nous allâmes coucher à Makhalen. Toutes ces
localités, dont l’importance variait de trente à cent huttes, étaient
abandonnées de leurs habitants et à demi détruites. La majeure partie de
la population avait émigré au milieu du fleuve, dans des îlots, parfois
assez étendus, d’une nature généralement sablonneuse, peu boisés, mais
bien à l’abri d’un coup de main de l’ennemi ; là les fugitifs
s’occupaient à pêcher à force, tandis que les femmes et les enfants s’en
allaient chaque jour en masse récolter des semences de graminées sur la
rive ouest, où il n’y avait rien à craindre : ce qui n’empêchait pas que
tout ce monde n’eût fort à souffrir de la faim.
Ici, les bords du Chari, qui s’infléchit du sud-est au nord-ouest,
présentent un certain nombre de dépressions acquérant quelquefois une
étendue de plusieurs kilomètres. De place en place néanmoins, la berge
se relève, jusqu’à former une intumescence qui atteint cinquante mètres.
La largeur du cours d’eau varie de deux cents à cinq cents mètres.
Le 24 mars, nous passâmes les villages d’Onko, de Fideng, de Baleniéré,
de Mondo, ce dernier à sept heures environ de Makhalen, en ayant soin de
camper toujours au milieu du désert, où nous nous trouvions plus à
l’aise que dans les huttes infestées de punaises et de puces.
L’importance de notre caravane en hommes, en chevaux, en fusils, faisait
croire partout aux malheureux indigènes que nous venions pour les
attaquer, et nulle part nous ne pûmes obtenir l’accès en masse des
hameaux insulaires.
[Illustration : Reine douairière du feu roi Abd el Kader (voy. p. 370).]
Le 25, nous arrivâmes à Baïngana, qui, avec Moro, un peu plus en aval,
avait été jadis une des localités les plus importantes du fleuve ; elle
comptait encore plusieurs centaines de huttes. Là, nous devions repasser
sur la rive gauche, car la droite commençait à ne plus être très sûre
pour des voyageurs ; les Arabes de l’anti-roi Abd er Rahman poussaient
jusque-là leurs razzias, et, s’ils eussent eu vent de ma présence et du
nombre de chevaux de ma caravane, ils n’eussent pas manqué d’envoyer un
fort détachement se saisir de nous. Bien que nous n’eussions guère
l’espoir de trouver à Baïngana une provision considérable de grain, nous
prîmes néanmoins le parti d’y coucher, car, de toute façon, le passage
du fleuve devait nous demander quelques heures, et il se pouvait, après
tout, comme cela arrive quelquefois, que quelque stock de céréales,
provenant des pays des Mousgos, se fût égaré de ce côté. Les habitants,
toutefois, à l’aide desquels nous fûmes obligés d’avoir recours pour
opérer notre transbordement, s’opposèrent ici encore, de la manière la
plus absolue, à ce que nous pénétrassions en nombre dans leur village
insulaire ; quelques-uns des nôtres seulement furent autorisés à s’y
rendre pour voir s’il y avait moyen d’y acheter un peu de grain ; mais
tout ce qu’ils purent se procurer, ce fut une certaine quantité de
fruits de l’hedjilidj ; en revanche, le bourgmestre de l’endroit me
gratifia d’un beau poisson frais ; puis enfin, au moment de partir, je
réussis à me ravitailler d’un appoint de quatorze minots de sorgho.
Quelques-uns parmi nous opinaient pour qu’on infléchit de là au sud ou
au sud-est, par les territoires païens, afin d’éviter cet Abd er Rahman
qui paraissait décidément posté dans le voisinage de Bousso ; mais,
après bien des débats, il fut résolu finalement que l’on continuerait à
tout hasard de cheminer le long de la belle rivière.
Le 27, vers dix heures du soir, après avoir franchi différents hameaux,
qui tous, originairement, occupaient la rive opposée, nous fîmes halte
sur une plaine sablonneuse où se voyaient encore les huttes improvisées
du dernier campement royal. Le lendemain, nous étions à Mafaling, grosse
bourgade où le fleuve, plus sinueux, abondait en monstrueux crocodiles :
ce qui ne nous empêcha point de nous baigner, sans qu’il nous survînt
aucun accident. Nous eûmes alors, pour la première fois, des nouvelles
précises d’Abd er Rahman : ce prince se trouvait dans le district de
Saroua, non loin de Bousso, et près de lui était posté un capitaine
ouadaïen, du nom de Knetiché, et du titre d’_Aguide el Bahar_, que
l’anti-roi pressait fort d’exécuter une marche décisive contre son neveu
Mohammedou. Bousso et Mafaling s’étaient vus contraints, pour s’assurer
momentanément le repos, de se déclarer d’une manière ostensible contre
leur roi héréditaire.
Comme il y avait justement à Mafaling deux émissaires de l’anti-roi,
nous dûmes aviser aux moyens de filer le plus vite possible en prenant
le chemin le moins périlleux. En conséquence, je louai, moyennant huit
aunes d’étoffe (_kham_), un homme du pays pour nous servir de guide ;
nous nous adjoignîmes en outre une vingtaine de Kanouris et de
Baguirmiens, qui n’attendaient qu’une occasion sûre pour rallier le camp
de Mohammedou, et nous partîmes dans la nuit même.
Pendant plusieurs heures encore nous continuâmes de longer le Chari,
bien qu’il eût été convenu avec notre conducteur qu’il nous ferait
prendre immédiatement la direction sud. Ce ne fut qu’au village de
Lafana que nous nous mîmes à incliner vers la droite.
C’était au commencement de l’après-midi. A peine avions-nous cheminé
quelque temps, que nous donnâmes sur un hameau caché dans des bouquets
d’arbres. Notre apparition y causa un émoi effroyable : toute la partie
mâle de la population se précipita en armes au dehors, tandis que les
femmes hurlaient à tue-tête : c’était une confusion telle que personne
ni parmi nous ni parmi les habitants ne savait de quoi il s’agissait ;
des deux parts on s’imaginait être tombé sur une patrouille d’Abd er
Rahman. J’eus malheureusement occasion de reconnaître, en cette alerte
insignifiante, le peu de fond qu’il y avait à faire sur les Bornouans de
mon escorte : d’eux tous, il n’y eut qu’Almas qui demeura fidèle et
ferme à mon côté.
Bientôt après, nous touchâmes à un lac de deux kilomètres environ de
pourtour, de forme ronde, n’ayant que peu d’eau, qu’encadrait une
superbe végétation, et qui, avec ses rives verdoyantes, où s’ébattaient
toutes sortes d’oiseaux aquatiques, pélicans, hérons, canards, ibis,
offrait le coup d’œil le plus ravissant.
Vers le soir, nous atteignîmes le village abandonné d’Aloa, et trois
heures de marche encore, par des sentes forestières très entortillées,
où, dans l’obscurité, on ne voyait pas toujours à se conduire, nous
amenèrent aux bords d’un autre étang, où nous prîmes quelques instants
de repos. J’avais eu fort à me louer, dans ce trajet nocturne, du
concours de mes Baguirmiens, qui semblaient avoir des yeux de lynx, et
qui, cheminant toujours devant moi, épargnèrent par leurs avertissements
maint accroc à ma peau et à mes vêtements.
A chaque instant ils criaient dans les mauvais pas : « Gare ! une
branche là-haut ! baissez-vous ! » ou : « Une épine à gauche ! un tronc
à droite ! » ou bien : « Attention des deux côtés ! »
A minuit, nouveau branle-bas de marche. Le fourré heureusement
s’éclaircissait, les arbres à aiguillons se faisaient de plus en plus
rares, et, un peu après le lever du soleil, nous étions au village de
Gourgara, dont la population, toujours par crainte de la guerre, s’était
retirée dans les bois voisins. Ce district est riche en terre
ferrugineuse, et les habitants, qui sont Baguirmiens, s’y occupent de la
recherche du minerai. Bien que nos bœufs fussent rendus de fatigue, et
que la localité, avec ses huttes en bon état, nous invitât à entrer,
nous poussâmes néanmoins un peu plus outre, pour garantir nos chevaux du
fléau des mouches qu’engendrait près de là un cours d’eau marécageux,
appelé le _Ba Ili_ ou la Rivière Noire. Cette rivière, pour l’instant,
n’était guère qu’une agglomération de mares ; mais, à l’époque des
pluies, elle charrie une masse liquide affluant d’un côté au fleuve du
Logon, qu’elle rejoint en amont de Mouskan, et, de l’autre, au Ba
Bousso, dans lequel elle se jette près de Mafaling, par un
embranchement.
Plus encore que le Chari et le lac Tsâd, le système fluvial de l’Ili
abonde en hippopotames. Ce cours d’eau forme la frontière septentrionale
du territoire de Somraï ; en le suivant vers le nord-ouest, on rencontre
tout de suite la tribu des Kouangs, limitrophe de ces Mousgos qui sont,
je l’ai déjà dit, apparentés de près aux gens du Logon ; en suivant ses
bras qui dérivent au sud-est, on traverse le pays de Ndam, puis celui de
Toummok, ainsi que divers districts du Sara.
Après avoir franchi la rivière à un étroit gué marécageux et fait boire
nos chevaux, nous nous éloignâmes un peu de ses rives empestées pour
camper dans une futaie claire où verdoyaient de magnifiques prairies, et
où se trouvait encore un étang d’un kilomètre environ de longueur, sur
cent vingt mètres de largeur.
Les malencontreux arbres à épines avaient presque entièrement disparu ;
la végétation, très luxuriante, figurait un superbe parc naturel, où se
dressaient des fûts pleins de majesté, et dont les clairières
présentaient d’admirables tapis de verdure fort bien arrosés.
Les essences dominantes étaient, en dehors de mimosas assez maigres, le
tamarin, la mourraia, les ficoïdées, l’arbre à caoutchouc, auxquels
commençaient à s’ajouter le gigantesque cotonnier (_eriodendron_), que
dans l’Afrique nord-ouest les Anglais nomment _silk cotton tree_[6] ;
puis l’arbre au beurre (_bassia parkii_), et un autre illipé (_parkia
biglobosa_) qu’au Bornou on appelle _rouno_.
[Illustration : Cotonnier (_Eriodendron_).]
Le cotonnier, arbre d’une ampleur toute grandiose, s’élance généralement
droit, et pousse de puissants rameaux presque horizontaux, dont le
feuillage s’harmonise bien avec son bois. Il doit son nom à son fruit
fusiforme, long d’un pied, dont la coque jaunâtre et rugueuse s’ouvre à
l’époque de la maturité comme le fruit du gossampin, et laisse voir un
contenu blanc, duveté, luisant à la façon de la soie, et à brin court.
Cette matière cotonneuse sert, dans les États d’Haoussa, au Bornou, au
Baguirmi, dans l’Ouadaï et le Darfour, à rembourrer coussins et
matelas ; elle fournit aussi une ouate excellente pour les cottes de
guerre, déjà mentionnées, que l’on pique à la façon de nos courtes-
pointes. Cette bourre a l’avantage de ne jamais s’empeloter.
L’arbre au beurre donne des fruits ronds et verts, de la grosseur de
petits citrons, qui passent au jaune en mûrissant, et se composent
presque entièrement d’un noyau de la taille et de la couleur d’un marron
d’Inde, mais plus sphérique. Ce noyau est enveloppé d’une mince pulpe
molle, très savoureuse, avec une peau lisse, dans le genre de la prune.
On en tire une huile qui se fige au moindre abaissement de température,
et qui ressemble beaucoup au beurre fluide en usage dans le nord de
l’Afrique.
Le _rouno_ enfin est une superbe légumineuse dont les gousses, contenant
une substance coriaire, sont mangeables à l’état vert, et, mûres,
renferment une pâte douce, de couleur safran, où le noyau se trouve
encastré. Cette substance jaunâtre, qui forme une fine et légère farine,
donne, délayée dans de l’eau ou du lait, une bouillie qui sert à la fois
de nourriture et de remède contre les diarrhées. Quelques bouchées de ce
brouet dense suffisent à rassasier un homme, et même à lui bourrer
l’estomac ; c’est au point que les meilleurs organes digestifs ne
peuvent supporter ce genre d’alimentation, si on ne le corrige à l’aide
d’ingrédients acides.
L’arbre à girafe (en kanouri _karagué_), si fréquent au Bornou, abonde
toujours ici, mais il ne croît plus qu’à l’état isolé ; l’hyphène ne
manque pas non plus ; et quant au palmier delêb, il se multiplie jusqu’à
former de place en place l’essence dominante du fourré. Des arbres à
épines, celui qui descend le plus au sud, c’est le jujubier, _Zizyphus
spinæ Christi_. Le sol est formé d’une argile jaune çà et là mêlée de
sable.
[Illustration : Émotion dans un hameau.]
L’après-midi, nous arrivâmes au premier village païen, celui de Mofou.
Nous fîmes halte un peu en deçà, de peur d’effrayer les habitants, et
nous voulûmes envoyer à ceux-ci notre guide de Mafaling, pour les
informer du caractère tout pacifique de notre visite ; mais le Makari
nous expliqua que ce serait peine perdue : depuis des siècles que cette
population était en butte aux brigandages et aux pilleries des
Baguirmiens, elle était devenue tellement soupçonneuse, que toutes nos
paroles de paix n’obtiendraient auprès d’elle nulle créance ; bien au
contraire, pendant la nuit, elle nous attaquerait ou prendrait la
fuite ; mieux valait donc coucher en plein air, pour ne pénétrer que le
lendemain dans le village.
Le matin suivant, nous nous engageâmes entre les cultures et les groupes
épars d’habitations dont se composait la localité, pour aller établir
notre campement dans la bourgade même. Les premiers païens que nous
rencontrâmes nous reçurent avec une défiance visible ; mais, à mesure
que leur nombre augmentait et que nous continuions d’avancer, ils
paraissaient moins effarouchés ; leur gentillesse toutefois n’alla pas
jusqu’à nous fournir de l’eau.
[Illustration : Les païens de Mofou.]
Ces gens étaient noirs, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, les
uns affreusement laids de figure, les autres d’une physionomie
régulière. Les hommes portaient pour vêtement une simple lanière autour
des reins ; les femmes étaient également toutes nues. La lanière des
premiers, une peau de gazelle, de chat sauvage ou de chèvre, ne leur
constituait qu’un sauve-pudeur absolument illusoire ; car, au lieu de
ramener la bande de cuir entre leurs jambes, comme c’est la raison
d’être essentielle de cet appendice tout de décorum, la plupart la
laissaient pendre en arrière.
Les femmes portaient, pour la plupart, autour des hanches un modeste
cordon, agrémenté où il le fallait de feuillage frais coupé ; parfois ce
cordon était remplacé par une bande de cuir un peu plus large à laquelle
appendait par devant un tablier orné de franges également en cuir et
garni de coquilles de kaouri.
La coiffure du sexe mâle était aussi compliquée qu’élégante : elle
consistait soit en de longues tresses minces, avec ou sans ornement de
perles, qui leur pendaient tout autour de la tête, soit, surtout chez
les jeunes gens, en petites nattes parallèles et redressées qui leur
divisaient la chevelure, en retombant soit d’avant en arrière, soit de
gauche à droite ou de droite à gauche. D’autres encore avaient le chef
rasé d’assez près, sauf aux quatre côtés de la tête, où de petites
tresses se rebiffaient en manière de cornes ; quelques-uns enfin
coupaient et arrangeaient leur chevelure de manière à former une sorte
d’édifice conique enjolivé de plumes et de perles. La mode semblait
laisser, à ce point de vue, un champ d’essor illimité à la coquetterie
individuelle et à l’esprit d’invention de chacun.
La coiffure des femmes était, au contraire, très simple : elles avaient
le gros de la chevelure tantôt entièrement rasé, tantôt taillé court,
selon une coupe uniforme, et, dans ce dernier cas, le front haut tondu.
Comme atour, le même sexe portait, passé dans la lèvre supérieure, soit
un petit cylindre de verre, soit un morceau de bois, soit un brin
d’herbe, et autour du cou quelquefois un collier de ces fausses perles
rouges ou bleues qui, sur les marchés du Soudan, se nomment _sini_, et
sont fort en vogue dans tous les pays païens au sud de l’Ouadaï et du
Baguirmi[7]. Quelques femmes avaient les deux lèvres percées et ornées
de la manière précitée. Aux ailes du nez et aux lobes de l’oreille,
rien, ni chez un sexe ni chez l’autre.
Somme toute, les hommes étaient plus agréables de visage que les
femmes ; celles-ci, par contre, étaient de plus belle taille ; aussi,
cette différence de prestance et les fantaisies de coiffure aidant,
l’étranger était-il embarrassé, au premier abord, pour discerner un sexe
de l’autre, et ne savait-il même, au demeurant, si les échantillons de
créatures qui s’offraient à sa vue ne rentraient pas tous dans le genre
femelle.
Les habitants de Mofou parlent la même langue que ceux de Bousso ou les
Kouangs. Ils reconnaissent la suzeraineté du Somraï, mais ils ont un
chef particulier qui, au moment de notre passage, s’appelait Niamaï
Dolkor. Une fois dans le village principal, nous nous dirigeâmes en
cortège guerrier de cérémonie vers la demeure de ce personnage, en qui
nous trouvâmes un être pansu et tout noir de peau, en train de se
vautrer à l’aise dans le sable.
Il portait, lui aussi, une simple lanière, et, extérieurement, n’avait
rien qui le distinguât de ses sujets ; un homme aimable du reste, qui,
en apprenant qu’il avait affaire à un hôte de marque de Mohammedou,
lequel n’était pas encore bien loin de là, se piqua de me faire arranger
une hutte d’honneur en branchage frais coupé. A Mofou enfin, nous pûmes
nous procurer du grain (dourra), que le district, à en juger par les
vastes cultures d’alentour, semblait produire en grande quantité. Le
village possédait également des poules, et j’en achetai une pour douze
perles rouges. Les relations avec les indigènes étaient d’autant plus
faciles, que presque tous comprenaient et parlaient l’idiome baguirmien.
L’inconvénient, c’était le manque d’eau. Bien qu’on eût foré à notre
intention un certain nombre de puisards nouveaux, nous n’en dûmes pas
moins attendre jusqu’à l’après-midi avant d’obtenir un peu de breuvage
potable.
[Illustration : Une vue sur le Chari (voy. p. 374).]
Le lendemain, 1er avril, nous filâmes vers Goubougou, résidence de
Guédik, roi du Somraï. La contrée que nous traversâmes était toute en
champs cultivés, où au loin essaimaient des fermes, des hameaux nichés
dans des bouquets d’arbres. La végétation arborescente reculait de la
plaine, déjà plus nue, vers ces sortes d’oasis que nous apercevions à
l’horizon, pareilles à de longues lignes d’un vert sombre. Autour de ces
menus centres d’habitation, se voyaient des plantations de sorgho et
aussi de pois de terre. Les huttes, quelques-unes avec un soubassement
de terre, étaient de solides et avenantes constructions de chaume :
chaque métairie avait son fenil, cabane de terre où la récolte
s’engrange par en haut, à l’aide d’une ouverture qu’on peut clore ; ce
n’est que plus tard, quand on a besoin de prendre à même la provision,
que l’on pratique au grenier une baie latérale.
L’auxiliaire indispensable de ces demeures rustiques, c’est un cheval,
qui paît, attaché par un long licou, aux abords du logis. Les indigènes,
avec leurs longues jambes, enfourchent très prestement la monture, et,
saisissant l’ample longe, les voilà partis au galop. Le galop et le pas,
telles sont les seules allures que connaisse cette espèce de cheval, un
poney pie, blanc ou roux, qui a le naseau déprimé à sa racine, et le dos
artistement écorché et à vif à l’endroit de la selle.
De gros bétail, il y en a peu, et de maigre apparence ; les moutons
n’ont pas l’air ici de bien prospérer ; les chèvres en revanche
abondent ; elles sont de petite race et extraordinairement bien en
viande. Les chiens, dont la chair est très prisée (il s’en trouve dans
presque toutes les habitations), appartiennent à l’espèce niamniam que
Schweinfurth a décrite et dont l’expédition allemande du Loango a ramené
en Europe quelques exemplaires. De chats, il ne paraît pas y en avoir ;
en fait de volailles, il n’existe que des poules, en petite quantité,
mais très grosses.
Après un trajet de six heures au sud-ouest, nous vîmes la traînée éparse
des groupes de maisons s’agglomérer tout à coup en un village, où nous
nous arrêtâmes à faire la sieste chez un cousin de Guédik, un gros homme
fort aimable, qui s’abstint toutefois de se mettre en frais
d’hospitalité, et se borna à quémander de nous du tabac. Par contre, il
se prêta avec une obligeance très honnête à me recéder une poule et un
peu de grain. Puis, avant notre départ, il dépêcha un messager chargé de
prévenir son royal parent de notre arrivée.
Grâce à la dissémination des demeures par tout le pays et à la vélocité
des petits chevaux du terroir, il n’est pas étonnant que l’approche d’un
ennemi ou la nouvelle de quelque événement à un bout quelconque de la
contrée trouve immédiatement tout le monde sur pied. Chaque habitant
porte en outre, attachée au cou par un cordon, une petite corne de
gazelle ou de chèvre, forée de telle sorte qu’on en peut tirer des
résonances qui, pour n’être pas précisément mélodieuses, ne s’en
entendent pas moins au loin. A la moindre alerte, les gens les plus
rapprochés du péril jouent de leur trompe ; ceux d’à côté perçoivent le
signal, et bientôt, d’une maison à l’autre, l’appel se répand par tout
le pays. Chacun alors de monter à cheval, et, en quelques instants, tout
le monde se trouve rassemblé pour aviser au commun intérêt.
[Illustration : Habitations des environs de Mofou.]
L’après-midi, en trois heures, nous atteignîmes Goubougou, centre de la
région, et siège du roi Guédik. Ce n’est pas proprement une ville, ce
n’est pas non plus une grosse bourgade ; c’est plutôt une agglomération
de nombreux villages et hameaux. Le soleil se couchait comme nous y
arrivions. Nous nous dirigeâmes vers le point qu’habitait le haut et
unique dignitaire du pays, celui que les Baguirmiens décorent du titre
de _Fatcha_ ou _Ouzir_, et qui, de son nom, s’appelait Bousso.
Mes compagnons firent, selon l’usage, un temps de galop devant son
logis ; moi seul, je m’abstins de la démonstration, à cause de mon
caractère officiel. Néanmoins, à mon grand désenchantement, on nous
octroya pour tout logement le couvert d’un énorme figuier sauvage. Il
est vrai que le dais de verdure de cet arbre suffisait à nous abriter
tous, soixante hommes, trente chevaux et le bagage, car son tronc
mesurait dix mètres de pourtour ; mais le toit laissait à désirer, au
cas où le temps viendrait à se gâter. Or, le phénomène n’est point rare
dans la saison où nous nous trouvions ; depuis que nous avions quitté le
Chari, le vent alizé normal avait cessé de souffler pour faire place à
un régime atmosphérique plein de variations. Effectivement, à peine
étions-nous installés sous notre arbre, qu’il survint du sud-est une
pluie d’orage qui nous mit dans une situation dépourvue d’agrément. La
nuit était tombée ; nous n’avions ni eau, ni bois, ni nourriture. Tout à
coup parut un messager royal, qui, sur le ton d’un crieur public, nous
parla à peu près dans ces termes : « Vous êtes étrangers, Kanouris ou
Fellatas ; vous ne connaissez ni le pays ni les gens ; vous êtes arrivés
ici à la nuit.... Tenez-vous donc en repos sous votre arbre, et ne
pénétrez pas dans les villages.... Demain matin le roi vous recevra et
vous traitera. »
J’eus beau me fâcher, protester : rien ne fit. Le représentant du roi de
Baguirmi, que j’avais mandé pour obtenir qu’on m’octroyât un logement en
rapport avec ma dignité, s’excusa en disant qu’il n’avait été averti ni
de mon arrivée ni de ma qualité, que les messagers dépêchés en avant
n’avaient parlé que d’une caravane de Fellatas (sans doute à cause de
mon teint clair), et que c’était l’usage que les voyageurs étrangers qui
survenaient à la brune fussent cantonnés sous ce figuier. Fort
heureusement, je possédais encore la poule que j’avais achetée le
matin ; quelqu’un me la porta au village et l’y fit rôtir. J’envoyai de
même aux habitations les plus proches accommoder du sorgho pour mes
gens : le grain me revint à moitié cuit. L’adroit et énergique Almas
réussit enfin à se procurer quelque part une grande cruche de terre avec
de l’eau, moyennant quoi, et lorsque la pluie eut cessé, la situation
devint à peu près tolérable.
Le Somraï occupe un rang supérieur parmi les États païens situés au sud
du Baguirmi. Il est non seulement plus grand, plus centralisé que tous
les autres, mais encore il renferme une population plus considérable,
bien qu’à cet égard tous ces petits États ne soient pas mal pourvus. Il
s’est rendu tributaires ses plus proches voisins, et, grâce à la nature
de son sol, où domine l’argile, il a moins à craindre, durant une grande
partie de l’année, les incursions des peuplades étrangères. La région, à
peu près ronde, mesure en tous sens une étendue d’un jour à un jour et
demi de marche. Elle produit en grande quantité du sorgho, un peu de
maïs, est riche en chevaux, en menu bétail, et obéit à un prince dont
l’autorité s’exerce de la façon la plus absolue. Ce souverain dispose du
pays et de ses habitants à un degré inconnu n’importe où. Sous le
moindre prétexte, il peut dépouiller un de ses sujets de tout ce qu’il
possède, réduire sa femme et ses enfants en esclavage, et lui ôter la
vie à lui-même. Vassal du Baguirmi, et obligé, à l’approche d’une
expédition de guerre venant de ce côté, de faire une livraison de cent
esclaves, il choisit pour cela tout un village dont il est mécontent, ou
bien il laisse les chefs de l’armée baguirmienne piller à leur guise
telle localité d’un allié plus faible ou tributaire. Il régit le pays si
despotiquement que le vol y est à peu près inconnu ; presque tous les
délits entraînent la confiscation ou la peine capitale. Le genre de mort
consiste à être littéralement charcuté au moyen du javelot-épieu qu’en
kanouri on nomme _golio_ et en baguirmien _ndjigga_.
Ce peuple a l’idée d’un être supérieur, qui parle par le tonnerre,
auquel d’ailleurs il est identifié par son nom. La polygamie chez lui
est absolument en usage ; le roi est tenu d’avoir plusieurs centaines de
femmes, et le commun des citoyens plus ou moins, selon les moyens de
chacun. Le divorce n’existe pas. Si l’épouse est stérile, elle devient
esclave ; une fois qu’elle a eu cinq enfants, elle peut, si le cœur lui
en dit, retourner dans la maison paternelle. Une femme s’achète pour
quelques chevaux, une demi-douzaine de chiens, quelques esclaves, ou des
bœufs et des chèvres. Les chiens surtout, je l’ai dit, sont
culinairement très prisés, et il n’était pas jusqu’à mon lévrier
efflanqué, que j’avais amené du Fezzan, qui n’excitât la convoitise
gourmande de ces barbares. Quant au costume et à l’extérieur, ils ne
différaient en rien de ceux des gens de Mofou.
Le lendemain matin, nous nous mîmes en devoir d’aller présenter au roi
les cadeaux obligatoires de la caravane[8]. Le seigneur Bousso, que nous
vîmes à cette occasion, était un petit homme grassouillet, soigneusement
oint, avec un air de suffisance et de vanité ; malgré cela aimable.
Grâce à l’huile, sa peau noire foncée reluisait comme un vernis
magnifique. Enfourchant son poney blanc, il partit d’avance au galop
vers la bourgade que le prince habitait, après nous avoir recommandé de
tout préparer, y compris nos personnes, pour offrir à Sa Majesté la
salutation égayante de nos manœuvres équestres et de nos coups de fusil.
J’endossai, pour la circonstance, mon burnous râpé ; je mis les fameuses
lunettes bleues auxquelles j’avais dû principalement de tant imposer au
roi Marouf, et je m’enveloppai la figure d’un litham. Ainsi accoutré, je
me dirigeai vers la résidence princière.
Je trouvai le sieur Guédik accroupi dans sa cour, et, comme le dernier
de ses sujets, n’ayant pour tout costume qu’une lanière ; une douzaine
de princes étaient assis par terre en cercle autour de lui. Le roi et
les grands avaient au cou des colliers de perles, sans préjudice
d’anneaux de fer, larges et minces, au-dessus de la cheville du pied.
Quant au menu peuple, qui formait groupe à droite, à gauche, en avant et
en arrière du souverain, il était dénué de tout ornement, sauf
l’inévitable épieu sur l’épaule.
Après que les gens de ma caravane se furent acquittés de leurs devoirs
en éreintant leurs montures et en prodiguant ma poudre, posément et
majestueusement, je m’avançai à cheval vers le roi, suivi de toute mon
escorte, et je le saluai simplement, tandis que le seigneur Bousso,
debout devant son maître, remplissait l’office d’interprète.
Passablement noir de teint, et âgé au plus de quarante ans, Guédik avait
une figure imberbe assez régulière ; c’était un homme de moyenne taille
et relativement maigre. Mais le personnage le plus intéressant de
l’assemblée était, de beaucoup, Bousso, le dignitaire précité, avec son
corps trapu et bien pris, sa peau noire, huilée comme j’ai dit, sa large
et souriante figure, ses dents superbes, et sa mince moustache en croc,
qui avait bien quinze centimètres de longueur (le reste du visage
imberbe), et qu’allongeait encore un appendice de belles perles rouges
et bleues fixé à l’extrémité. Il portait au-dessus de la cheville des
anneaux de laiton qui, au lieu de se fermer, projetaient en arrière deux
pointes qui lui servaient d’éperons : somme toute, sa personne entière,
avec ses façons avantageuses, était marquée à l’empreinte du petit-
maître. Comme la plupart de ses congénères, il savait parler le
baguirmien, et ce fut en cet idiome qu’eut lieu l’entretien, d’ailleurs
fort court.
Quand nous fûmes réinstallés sous notre arbre, il s’improvisa auprès de
nous un marché assez considérable, où les belles du cru se mirent à
vendre du grain, tandis que les gens de notre caravane débitaient des
fausses perles, des coquillages et du tabac. Un orage qui éclata dans
l’après-midi mit fin à ce mouvement mercantile. Hommes et femmes,
rassemblés autour de nous, me regardaient du reste avec une curiosité
que je rendais bien aux contemplateurs.
Les hommes, d’une belle taille moyenne, généralement foncés de peau,
n’avaient pas les traits désagréables. Il y avait bien parmi eux
quelques lèvres retroussées, quelques nez en pied de marmite, aux
narines épatées, comme aussi des pommettes saillantes et des fronts
fuyants, mais c’était l’exception. Les femmes étaient peut-être,
d’ensemble, moins avenantes que les hommes ; en revanche, elles étaient
plus grandes ; certaines jeunes filles, à qui la maternité n’avait pas
encore affreusement plissé le sein, étaient vraiment de jolies
personnes, d’une proportion de formes parfaite.
Comme présent d’hospitalité, le roi Guédik m’envoya une vache, en me
faisant savoir qu’il aurait voulu qu’elle fût pour moi seul, et que les
autres gens de ma caravane fussent gratifiés de la même façon, mais
qu’il ne lui avait pas été possible de se procurer deux têtes de ce
bétail ; qu’en conséquence, je n’avais qu’à prendre ma part du morceau,
et que, l’après-midi, il m’enverrait une chèvre, qui, celle-là, serait
pour moi personnellement. Comptant sur ladite chèvre, je laissai la
vache entière à mon monde ; mais ne voilà-t-il pas que vers le soir le
représentant du Baguirmi s’en vint se plaindre de n’avoir eu qu’une
portion tout à fait restreinte de la vache, et me déclara son intention
de prendre la bique et de l’abattre ! Je ne le lui permis pas ; mais, à
la part qui, d’après l’usage, lui revenait de droit, à savoir une jambe,
l’intestin et la peau, j’ajoutai de quoi le satisfaire et au delà.
Ce jour-là encore, nous eûmes un orage, qui, sans être violent, nous
amena de la pluie jusqu’au coucher du soleil.
[Illustration : Sous le figuier sauvage, pendant l’orage.]
A la nuit, l’excellent Bousso m’envoya par un de ses gens une cruche de
bonne bière de sorgho, fortement fermentée, avec du miel et une poule,
en me faisant prier par la même occasion de vouloir bien, si c’était un
effet de mon obligeance, le gratifier de quelques perles dans le dernier
goût pour achever d’agrémenter la barbe que l’on sait. Immédiatement, je
déférai à son désir.
Notre départ était fixé au lendemain matin. Le roi Guédik avait promis
de nous donner un guide qui nous conduirait jusqu’au camp de Mohammedou.
Effectivement, avant même que le soleil fût levé, l’homme avait fait une
apparition sous notre arbre ; mais il s’était éclipsé dès que nous
avions été prêts à nous mettre en marche. Après avoir perdu pas mal de
temps à attendre son retour, nous dépêchâmes d’abord vers le
représentant baguirmien pour qu’il s’entremît dans la circonstance, puis
nous nous adressâmes au seigneur Bousso ; mais on se contenta de nous
payer de faux-fuyants et d’explications mensongères.
A la fin, Bousso arriva, plus pimpant que jamais ; sa peau n’était de la
tête aux pieds qu’un métal poli ; des anneaux artistement enroulés lui
cerclaient les jambes, et, par surcroît, il avait des sandales.
Il s’avança pédestrement jusqu’à notre arbre pour me saluer, et se mit à
se plaindre des cinquante perles, très belles cependant, selon moi, que
je lui avais envoyées. Ce ne fut que sur ma proposition de lui rendre,
s’il le voulait, son miel et sa poule, qu’il renonça à toute tentative
pour me rançonner davantage. A mon tour alors je me récriai sur les
retards inexplicables que l’on apportait à notre départ. Pour toute
réponse, il sauta sur la croupe saignante de son cheval et détala au
galop du côté de la résidence royale.
Voici quel était le mot de l’énigme. Nos coups de fusil de la veille
avaient fait germer dans la cervelle de Guédik l’idée de se servir de
nous contre ses ennemis, et c’était dans cette vue qu’il cherchait à
nous retenir, aidé en cela très ardemment par le représentant
baguirmien, qui comptait sur cette occasion de se procurer à bon marché
quelques esclaves. Effectivement, voyant que toutes ses échappatoires
échouaient auprès de moi, le prince me renvoya Bousso, pour me dire
qu’il avait l’intention de se mettre en campagne le lendemain, et qu’il
désirait que je lui prêtasse l’appui de mes armes à feu. Le dignitaire
essaya, en faisant luire devant mes yeux l’appât de quelques douzaines
d’esclaves, de me convertir aux idées de son maître ; ce fut seulement
sur ma déclaration que l’on ne réussirait à me retenir que par la force,
que l’on consentit à nous laisser partir, et en un clin d’œil alors le
guide évanoui se retrouva.
Nous filâmes au sud, à travers des champs ininterrompus de sorgho, où
essaimaient villages et hameaux ; puis, au bout de quelques heures, la
chaleur devenant plus intense, nous fîmes halte sous l’ombrage d’un
arbre à caoutchouc, où mon ami Bousso eut la complaisance de m’envoyer
encore une cruche de bière.
Nous avions nos raisons pour ne pas trop nous presser : nous approchions
du camp de Mohammedou, et il ne convenait pas que nous y arrivassions le
soir. Aussi, après une nouvelle étape de quelques heures dans l’après-
midi, nous arrêtâmes-nous pour camper au dernier village somraïen.
De chacune des habitations du chemin, toutes très propres vraiment, avec
des entourages de haies sèches, nous nous voyions salués au passage par
les jappements d’un petit chien ventru, à poil ras, aux oreilles et au
museau effilés ; au dehors paissait, à la longe, le coursier du maître
de la maison ; à l’intérieur, des femmes et des jeunes filles nues
étalaient au soleil le sorgho destiné à la _mérissa_ tant prisée ; puis
c’étaient des enfants, plus jolis de beaucoup que les adultes, qui, à
l’aspect étrange de « l’homme blanc » et de sa monture non moins
singulière, cherchaient à se cacher en poussant des cris ; ou bien
c’étaient des hommes qui étaient couchés oisivement à l’ombre, ayant à
l’épaule gauche l’inévitable javelot-épieu, et qui, apprivoisés
désormais, échangeaient avec nous quelques mots en langue baguirmienne.
Dès le point du jour, quelques-uns de nos Baguirmiens étaient partis en
avant pour le camp du _mbang_, et les membres de notre caravane
opinaient en général pour que l’on attendit, avant de pousser plus loin,
un messager d’_Abou Sekkin_ ; mais je m’y refusai obstinément.
Continuant donc d’avancer vers le sud, nous ne tardâmes pas à atteindre
le premier village des Gaberis, peuplade qui confine aux Somraïens.
C’était là que, vu la proximité de la forêt où Mohammedou se trouvait
posté, je comptais attendre un message de ce prince ; toutefois les
habitants, qui ne paraissaient pas se soucier beaucoup de notre
présence, ayant affirmé que nous étions encore loin de l’endroit, nous
nous remîmes en route à pas lents, pensant à tout moment qu’on allait
venir officiellement nous chercher.
J’étais, bien entendu, en lunettes bleues, enfoui jusqu’au nez
inclusivement dans mon turban, et revêtu de mon fameux burnous qui
montrait la corde. D’_Abou Sekkin_ ou de ses gens, pas la moindre trace.
Tout à coup apparaissent quelques cavaliers païens qui viennent à nous
et nous enjoignent de presser le pas.
Étaient-ce donc là les envoyés du prince susnommé ? Je commençais à me
sentir de mauvaise humeur, quand survint un autre groupe de guerriers à
cheval et portant cuirasse : c’était bien, cette fois, l’avant-garde
royale.
Quelques instants après, nous voyons se déployer successivement devant
nous, dans leur accoutrement disparate et baroque, les quelques
escadrons qui formaient l’armée du _mbang_ fugitif. Les voilà, tous
équipés en guerre, autant qu’ils en ont eu les moyens : quelques-uns
affublés de la houppelande ouatée, avec le bonnet rouge, où leur chef
disparaît presque en entier ; d’autres n’ayant sauvé dans leur fuite que
la redingote piquée de leurs chevaux, ou ne possédant pour tout costume
que le bonnet fourré, avec une simple chemise qui leur donne l’aspect de
vrais casse-noisettes. Celui-ci n’a sur la peau qu’un burnous de drap,
épave d’un temps plus heureux ; celui-là en est réduit à une cotte dont
la teinte gris-métal tranche d’une façon bizarre sur le noir foncé de sa
peau ; l’un arbore le luxe d’un châle de cavalier, l’autre porte enroulé
en guise de turban autour de sa tête un de ces châles de femme bleus
foncés qu’on nomme _tourkedi_.
Lesdits cavaliers baguirmiens, avec leurs grands chevaux bornouans,
pouvaient être au nombre de cinquante.
[Illustration : Les cavaliers du Mbang (voy. p. 384).]
Parmi cette escouade, qui représentait l’élément civilisé du pays,
voltigeaient deçà delà, pareils à des démons, les guerriers païens
montés sur leurs petits poneys au pied si véloce : de ceux-là, il y en
avait qui, pour tout atour, n’avaient qu’un tarbousch rouge ; d’autres
portaient une sombre _tobe_, retroussée et sanglée à la poitrine, afin
de pouvoir chevaucher plus à l’aise, le reste du corps se laissant
contempler librement à nu ; d’autres encore étaient tout nus,
abstraction faite du bonnet, à moins qu’ils n’eussent pour coiffure une
peau d’hyène enroulée.
L’ensemble composait un pêle-mêle indicible, un tableau dont la
bizarrerie me frappa réellement de stupéfaction.
Nous nous formâmes aussitôt en ordre, Kieri, le messager officiel du
cheik Omar, s’avançant en tête de la ligne de bataille, dont, de ma
personne, j’occupais le centre. Les cavaliers païens et les gens de
pied, ceux-ci munis de leur haut et étroit bouclier de peau de buffle ou
d’osier solide, voltigeaient pêle-mêle et en désordre, criant, se
démenant, hurlant, autour de notre cavalerie baguirmienne et de notre
cortège.
Puis la colonne se disloqua ; nos cavaliers firent mine de charger les
païens de l’escorte, qui, beuglant comme des diables, entrèrent dans le
jeu, feignant de se défendre pour se sauver après chaque fusillade, et
revenir ensuite de toutes parts en poussant des clameurs guerrières.
Cela dura jusqu’à ce que nous eussions atteint la lisière de la forêt où
_Abou Sekkin_ était campé. Nous pénétrâmes alors dans le fourré,
rangeant à chaque instant des groupes d’habitations gaberis, et nous
gagnâmes l’endroit où se trouvait le _mbang_.
[Illustration : Le seigneur Bousso (voy. p. 380-382).]
[Illustration : Réception chez le Mbang (voy. p. 386).]
IV
Premier salut au _mbang_ fugitif ; la réception officielle ; l’échange
de discours. — Une revue de l’armée d’Abou Sekkin. — Coup d’œil sur la
constitution politique du Baguirmi. — Us et coutumes ; le pieu sacré ;
cérémonies funéraires. — Le siège des cotonniers de Kimré. — Marche vers
l’est. — Attaque du village de Kolik ; résistance héroïque des Gaberis ;
épisodes.
La ville du souverain légitime du Baguirmi, bien que n’ayant qu’un
caractère tout provisoire, était plus grande que je ne l’avais pensé.
Jetées pêle-mêle, sans dessin de rues ni de parties distinctes, les
huttes de chaume qui la composaient étaient la plupart d’une extrême
légèreté ; très peu avaient un enclos de haie vive. Ces demeures, dont
le nombre pouvait bien être de huit cents, étaient groupées autour de la
résidence royale, établie à l’ombre d’une gigantesque mourraia, et ayant
au-devant d’elle un grand espace vide, _Facher_, place du Palais, comme
on appelle ces sortes d’emplacements dans le Darfour et l’Ouadaï. Nous
nous faufilâmes, à travers les ruelles tortueuses de la ville, jusqu’à
ce _Facher_, à l’entrée duquel je m’arrêtai. Vis-à-vis de moi, sur
l’autre côté, se trouvait l’habitation princière. Une vaste porte grande
ouverte donnait accès dans la cour, où l’on apercevait, assise sur un
banc, une forme soigneusement emmitouflée ; devant elle se tenaient
debout des porteurs d’étendards en plumes d’autruche, l’emblème royal
par excellence, et, à côté, quelques esclaves agitant, pour rafraîchir
l’air, des queues de girafes. Cette forme était l’illustre ou plutôt le
fameux _mbang_ Mohammedou. Il avait son capuchon ramené sur la tête
jusqu’aux yeux, et le bas du visage si bien enveloppé du _litham_, qu’il
était impossible de discerner le moindre de ses traits. Il s’était ainsi
posté dehors, moins pour témoigner, par cette marque d’égard, le cas
qu’il faisait de notre caravane et de ma personne, que pour examiner à
son aise, à la faveur de nos jeux équestres, les chevaux que nous lui
amenions. Ces démonstrations obligatoires accomplies, je traversai la
place obliquement, et saluai, en agitant mon fusil, la masse informe qui
représentait Sa Majesté baguirmienne. Je me fis ensuite conduire à la
hutte qui m’était assignée, ou plutôt à l’emplacement que cette hutte
devait occuper, car il n’en existait pas encore le plus petit vestige.
L’endroit dépendait de la maison du _Fatcha_, le principal dignitaire du
roi.
En voyant que rien n’était préparé pour me recevoir, j’exprimai tout
haut mon mécontentement, et, m’adressant à un quidam qui était couché
sur la paille sèche à l’ombre du toit de l’écurie du _Fatcha_, et que je
prenais pour un esclave, je le priai d’aller quérir sur-le-champ son
maître. L’homme écouta tranquillement mes reproches, après quoi il
m’éclaira sur son identité : c’était le _Fatcha_ en personne, un grand
gaillard, d’une quarantaine d’années, avec des cheveux bouclés, assez
longs, laineux, et un air bon enfant. Il parlait couramment l’arabe.
C’était lui qui, récemment, avait enlevé au _Fatcha_ de l’anti-roi
soixante chevaux et une douzaine de fusils, et il n’était pas peu fier
de cet exploit.
Il envoya aussitôt six esclaves se procurer une hutte spacieuse, en
rapport avec ma qualité, et assigna pour demeure à mes gens trois autres
cases plus petites, faisant partie de son habitation. En moins de deux
heures, j’eus ainsi un logement confortable, solide, suffisamment vaste,
qu’on clôtura le jour même d’une haie, du côté où il était le plus
exposé à l’affluence des curieux. La précaution m’agréa fort, car rien
ne m’était plus à charge que l’effronterie avec laquelle en ces pays, où
n’a point encore pénétré la politesse des musulmans du nord de
l’Afrique, les gens s’en venaient indiscrètement me déranger pendant mon
sommeil, pendant mon repas, me troubler dans mes occupations de tout
genre, pour voir l’être singulier que représente à leurs yeux un
chrétien.
Comme ma hutte, la ville tout entière avait été improvisée en un jour.
Sitôt le campement du roi installé, chacun avait envoyé ses esclaves
chercher des huttes toutes faites et du matériel de construction. Les
cases, par tous ces pays, se transportent avec la plus grande célérité
au lieu où l’on veut s’installer, et, en deux ou trois jours, un centre
d’habitation se trouve prêt.
Le lendemain, le _Fatcha_ me conduisit à la demeure royale. Comme de
coutume, je quittai mes socques à l’entrée de la première cour, et je me
mis en devoir de rendre mes civilités, chaussé de mes pantoufles en cuir
marocain. Mais les esclaves refusèrent de se prêter à cette violation de
l’étiquette ; je tins bon de mon côté et ne voulus pas entendre parler
d’ôter mes chaussons. Le cas était fort embarrassant et ne s’était pas
encore présenté. Toujours selon mon habitude, je menaçai de renoncer à
l’audience. Il va de soi que cette menace n’était pas sérieuse ; mais je
tenais à sauver mon honneur. A la fin, les esclaves me proposèrent d’en
référer, dans cette grave circonstance, au roi en personne. Après une
longue consultation, on revint m’offrir ce compromis : je pénétrerais
avec mes chaussons dans la cour particulière du prince ; mais je ne
garderais que mes bas pour me présenter devant le prince lui-même,
lequel daignait consentir à me recevoir dans ces conditions.
Là-dessus, je fus introduit. Après qu’on eut soulevé un certain nombre
de portières, je me trouvai dans un petit enclos propret et sablé, où je
vis le roi assis sur un banc à l’entrée de sa hutte. Du personnage,
affublé d’étoffes de toute sorte, on n’apercevait qu’un bout de nez
noir. A ses côtés se tenaient les porte-étendards susnommés, derrière
lui les éventeurs, et, devant la hutte, deux gardes du corps armés de
carabines.
Après le cérémonial préliminaire, que j’ai eu tant de fois occasion de
décrire, je pris la parole et tins à peu près au prince le discours que
voici :
« Il y a deux ans qu’un puissant sultan m’a envoyé vers le cheik Omar. A
Kouka, j’ai entendu parler de tes hauts faits et de la manière dont tu
as défendu Masségna contre les gens de l’Ouadaï. Avant que la guerre où
tu étais engagé fût terminée, j’ai fait un voyage au Kânem et au Borkou.
A mon retour, il y a trois mois, j’ai su que, lors de la prise de ta
capitale, tu t’étais, avec une poignée de fidèles, frayé un passage à
travers les rangs ennemis, et que depuis lors, plein de ténacité, de
vaillance, et confiant dans ton droit, tu n’avais cessé de lutter contre
le roi de l’Ouadaï et son protégé. Dans nos pays, nous prisons par-
dessus toutes choses le courage et la constance ; aussi résolus-je,
avant de retourner dans ma patrie (Dieu veuille m’accorder cette
grâce !), de te faire une visite, à toi, le valeureux défenseur de son
droit, et de voir de mes yeux un homme comme il n’y en a guère de pareil
ici. J’ai donc profité de l’occasion pour prier le cheik Omar de
m’ouvrir un chemin jusqu’à toi ; le cheik Omar (auquel le ciel accorde
longue vie !) y a consenti d’autant plus volontiers, que tu as toujours
été pour lui un voisin fidèle et qu’il a lui-même pour mère une fille de
ton pays. En conséquence, je t’amène aujourd’hui une caravane de
chevaux, dont l’appoint te sera on ne peut plus utile. Tu le vois, Dieu
n’abandonne jamais celui qui ne démord pas de son droit et se montre
valeureux et persévérant. Veuille le ciel t’accorder la victoire sur tes
ennemis ! »
Après cette harangue, qui fut plusieurs fois interrompue et soulignée
par des grognements d’approbation, Sa Majesté, d’une voix si peu
perceptible que moi-même je ne pus saisir une seule articulation de sa
bouche (l’étiquette exige d’un roi du Baguirmi que, pour l’expression de
ses volontés, il prenne le ton le plus bas possible), Sa Majesté, dis-
je, me répondit que j’avais parlé d’une manière excellente, qu’il
m’avait parfaitement entendu, qu’il me souhaitait la bienvenue, et que
je pouvais compter sur son _aman_ le plus complet. Il ajouta que c’était
une chose extraordinaire qu’un étranger, un homme issu d’un monde si
différent de celui-ci, eût bravé la longueur et les périls d’un pareil
trajet, pour venir lui offrir ses salutations, « car, conclut-il, je
savais déjà, par la lettre du cheik Omar, que ce n’est nullement l’appât
du gain qui t’a conduit dans nos régions. » Sur quoi, je me levai, et
remerciai le prince, en lui disant que je faisais des vœux pour que ma
visite lui portât bonheur, à lui et à sa fortune.
[Illustration : Les veuves baguirmiennes (voy. p. 388).]
Je revins le soir à la résidence, pour procéder à la remise des
présents. Je trouvai Abou Sekkin entouré de moins de monde, et moins
emmailloté que le matin. Autant que l’obscurité me permit d’en juger,
c’était un grand et vigoureux homme, assez noir de teint, aux traits
énergiques, avec une barbe grisonnante et relativement bien fournie. Il
me tendit la main, me souhaita de nouveau la bienvenue, et sur mon
observation, que je venais lui apporter le _salam_ (en kanouri
_koffolo_), il me répliqua, avec une courtoisie extrême, que le meilleur
présent pour lui était ma visite. Puis, comme je le priais de m’excuser
si l’importance de mes cadeaux n’était pas à la hauteur de sa renommée
et de l’illustration de sa race, il me répondit, non sans fierté, qu’il
n’avait à attendre de moi ni argent ni bien, que c’était plutôt à lui,
en sa qualité de roi, qu’il appartenait de m’enrichir. Après cet échange
de compliments, j’étalai mes cadeaux, qui, en poudre, fusils, étoffes,
noix de Gouro, représentaient, on s’en souvient, une valeur totale de
deux cent cinquante francs. A Masségna, en des temps meilleurs, ces
dons, de la part d’un chrétien, eussent paru sans doute assez maigres ;
ici, ils furent jugés très convenables.
Toute la ville sut bientôt quel accueil flatteur j’avais reçu du roi, et
qu’à l’aide de ma puissance occulte je me proposais de délivrer
Mohammedou de ses ennemis. Le soir même de mon arrivée, il était venu
d’ailleurs d’excellentes nouvelles du pays des Sarouas, où Abd er Rahman
se trouvait campé. Les gens de ce dernier avaient été repoussés par ceux
d’Abou Sekkin, qui leur avaient fait nombre de prisonniers. Toute la
nuit, à propos de ce succès, ce ne furent que coups de fusil, danses et
musique. Le matin, le roi voulut me donner le spectacle de toute son
armée, tant troupes baguirmiennes qu’auxiliaires païens, et il m’envoya
un eunuque me prier de lui prêter, pour cette revue, mon burnous blanc.
Tout son monde donc monta à cheval et se rassembla dans la plaine située
en deçà de la forêt, plaine que nous avions traversée en venant, et qui
séparait le district gaberi de Modo de celui de Broto, où pour l’instant
nous étions logés. Le coup d’œil était extrêmement varié et non moins
intéressant que la veille. C’était d’abord le groupe royal, au milieu
duquel se tenait Mohammedou, monté sur un cheval bellement caparaçonné.
Il était revêtu de mon burnous blanc, et ombragé de chaque côté par un
parasol de soie rouge aux larges franges retombantes. Devant lui
s’agitaient en cadence, brandissant en l’air les emblèmes royaux, les
porte-étendards, au nombre de douze. A droite et à gauche du prince, des
esclaves à pied et à cheval ; puis, le chef des eunuques et les hauts
dignitaires de la cour, escortés de trente cavaliers et d’autant de
fantassins ; puis le _Fatcha_, près duquel je me trouvais, et
qu’accompagnait une troupe non moins forte, sans compter les
détachements plus faibles des fonctionnaires de rang inférieur.
Venaient ensuite les tribus païennes, parmi lesquelles les Somraïs et
les Gaberis, équipés et armés de la même manière ; ici le sultan du
Ndam, à la tête de ses miliciens ; plus loin, l’escadron des Bouas de
Korbal, reconnaissables à leurs boucliers de peau de buffle poilue, à
leurs vestes de peau également poilue, et aux énormes plaques d’ivoire
passées en manière d’écus à leur avant-bras ; çà et là enfin, divers
corps saras, ayant chacun leur chef à part ; on voyait même quelques
Arabes, quelques Fellatas, et un homme d’Haoussa. Quant aux Choas du
Baguirmi, ils tenaient la plupart pour Abd er Rahman.
Chaque dignitaire défila avec son escorte par devant le souverain, et
nous autres gens du Fatcha, nous fûmes naturellement les premiers à
partir au galop, pour prendre ensuite position devant le prince.
L’ensemble des forces militaires ainsi réunies pouvait se monter à deux
milliers d’hommes.
A midi, nous étions de retour à notre quartier. Le _mbang_ me renvoya
bientôt mon burnous ; mais je refusai de le reprendre, sous prétexte
qu’il ne m’appartenait plus de le porter, depuis qu’il avait eu
l’honneur de toucher les épaules royales. Cette générosité flatta
l’amour-propre de ce prince au cœur fier, et le burnous n’en eut que
plus de prix pour lui.
Si intéressant que m’eût paru au premier abord notre lieu de campement
au milieu de la forêt, je ne tardai pas à en avoir assez. Confiné là de
longues semaines durant, je voyais les jours se succéder d’une façon
monotone, et sans profit marqué pour la science. Non loin de moi, vers
le sud-est, j’eusse eu la certitude de quelque conquête à faire :
j’eusse pu m’assurer de la connexité et peut-être découvrir la source
des deux bras du Chari ; mais le moyen de m’aventurer dans ce monde tout
à l’anarchie et à la violence, où l’on fait moins cas d’un homme que
d’un chien ou d’un cheval ? Vainement Mohammedou faisait-il luire devant
mes yeux la perspective d’une expédition prochaine au pays des Saras ;
ses projets d’entreprise me semblaient bien lents à se réaliser. Obligé
de me morfondre dans l’attente, j’essayai du moins de tromper mon
impatience en acquérant quelques idées nettes sur le Baguirmi et ses
habitants.
Le chef suprême, ou _Mbang_, exerce à lui seul toute l’autorité, sans
assistance ni contrôle d’aucun conseil. Au second rang se place la reine
mère (_maguira_), qui jouit d’une haute considération ; puis vient, dans
la famille royale, le fils aîné, héritier du trône, qui porte le titre
de _tchiroma_, et dont les pouvoirs et l’influence ne laissent pas
souvent que d’être restreints par les défiances d’un père jaloux de son
autorité. Le _tchiroma_, de même que ses frères, ceux-ci dénués de tout
crédit personnel, se partagent les gouvernements locaux, qui leur
constituent une source de revenu. Quant aux frères du prince régnant,
auxquels d’ordinaire on crève un œil, pour les rendre incapables de
gouverner, ils flânent à la cour, sans être autre chose que cinquièmes
roues à un carrosse. Les femmes du monarque, généralement au nombre de
plusieurs centaines, portent chacune le titre de _lélé_, plus des titres
particuliers empruntés à des noms de localités. Des princesses enfin
(_Mairam_ ou _Meram_, comme au Bornou), il y en a une exclusivement (la
_Tchoukotma_) qui est revêtue de la suprématie sur les autres ; celles-
ci n’acquièrent de l’autorité que par leur mariage, et en vertu de
certaines prérogatives réservées aux gendres du roi.
Le principal dignitaire est, je l’ai dit, le _Fatcha_, premier chef de
guerre ; ensuite viennent le _Ngarmané_ ou chef des eunuques, le
_Kréma_, un autre chef militaire, et divers gouverneurs provinciaux et
surveillants administratifs, entre lesquels je citerai le _Katourlili_.
Chaque tribu, ville ou village, a son chef supérieur à la cour, soit
parmi la famille royale, soit dans les rangs des dignitaires. Des
revenus que leurs fonctions rapportent à ces officiers, une partie passe
dans la caisse du roi, auquel vont en outre directement divers
revenants-bons : dîme des céréales, livraisons périodiques de gros
bétail, miel, pièces de coton, impôt foncier en nature, pêche du Chari,
et surtout les esclaves pris dans les razzias ou dus par les États
tributaires. Autrefois, les reines douairières ne se pouvaient remarier
qu’avec l’autorisation du prince. Il se trouvait à notre campement
nombre de veuves d’Abd el Kader, le roi défunt, encore jeunes et
agréables pour la plupart, mais souvent insupportables par leur
immodestie et leur honteuse cupidité : en quoi du reste elles trouvaient
des émules dans toutes les veuves baguirmiennes. Il ne se passait pas de
jour sans que l’une ou l’autre de ces dames m’envoyât faire les
ouvertures les plus séduisantes en vue d’un mariage : c’était ma modeste
garde-robe qui jouait surtout en cela le rôle d’appât. Je dois dire
d’ailleurs que les femmes baguirmiennes sont beaucoup mieux que celles
du Bornou : traits fins et réguliers, œil vif, joues à fossettes, bouche
charmante où le rire découvre deux rangées de dents blanches. Leur
costume est à peu près celui des Bornouanes.
[Illustration : Mohammedou passe ses troupes en revue.]
Abou Sekkin cependant ne se remuait guère ; il se bornait à dépêcher de
tous côtés des émissaires pour amener les localités à se soumettre sans
combat, ou pour épier des occasions favorables de coups de main. Pour
l’instant, il n’y avait pas encore péril en la demeure. Broto et Modé
étaient bien pourvus de grains, et tous les deux ou trois jours, au
signal donné avant l’aurore par une longue trompette de bois ou de
métal, un détachement de cuirassiers y allait faire, de gré ou de force,
provision de sorgho. La nécessité, qui chasse tout scrupule, m’obligeait
moi-même à faire mon profit de ces gains illicites.
Quand je me fus un peu habitué au séjour du pays, je me mis à faire
presque quotidiennement des excursions à cheval, vers les hameaux épars
de Broto et de Modé, qui n’étaient pas très éloignés de nous. Pour
commencer, les gens de Broto surtout se montrèrent fort défiants, et
cette réserve s’expliquait tout naturellement par la couleur de ma peau,
mon caractère alarmant de chrétien, ma barbe épaisse, et mon habitude de
sans cesse écrire, toutes choses qui effarouchaient les Baguirmiens eux-
mêmes. Les bruits les plus étranges se colportaient à mon sujet par
toutes les localités de la région païenne : on se racontait comme quoi
Mohammedou avait vu lui venir en auxiliaire un être bizarre, appartenant
à une nation qui dispose d’armes et de sortilèges irrésistibles, chez
qui il n’y a point d’esclaves, et dont le régal de prédilection est le
rôti d’enfant. Bientôt il me devint difficile, et finalement tout à fait
impossible, de nouer aucunes relations amicales avec les Gaberis, les
Somraïs et les Ndams, et d’obtenir d’eux des informations touchant le
pays, ses habitants et sa langue. Seuls, les Bouas et les Nyillems se
montraient plus dénués de préjugés ; en revanche, ils n’en étaient que
plus exigeants.
Mon plus grand plaisir, c’était de me soustraire l’après-midi à la
curiosité et aux assauts importuns des gens du voisinage, pour aller
passer quelques heures dans les clairières du bois, près des paisibles
habitations que les indigènes y avaient élevées sous le couvert d’arbres
gigantesques. Ces demeures rustiques, entourées de haies sèches, étaient
vraiment très avenantes d’aspect, et je trouvais un charme réel à voir
jouer là, sous les beaux ombrages, des troupes de jolis enfants, à
regarder les femmes se livrer à leurs travaux domestiques, ou à écouter
les accords primitifs, accompagnés d’un chant d’une simplicité
mélodieuse, qu’elles tiraient d’un instrument muni de cordes en boyau.
Les deux sexes portaient au cou un ou plusieurs colliers de petites
perles rouges, et les hommes fumaient de grandes pipes en terre foncée,
à peu près de la forme de celles qui sont en usage sur les côtes de la
Méditerranée. Les uniques trouble-fête de ces promenades romantiques,
c’étaient les innombrables mâtins toujours aboyant, aux petites oreilles
redressées en pointe, qui ne manquaient pas de regarder de travers
l’intrus étranger.
Toute la conception religieuse de ces tribus païennes se borne à la
croyance en un être supérieur qui, je le répète, se manifeste par le
tonnerre, et, partant, habite dans le ciel. D’idées ultra-terrestres ou
relatives à un jugement dernier, je n’en ai trouvé nulle trace ; la mort
semble être pour eux la fin finale de l’existence. La représentation
symbolique du Grand Être est un pieu sacré, une souche de bois
d’_habila_, écorcé en partie et muni de cercles, qu’on place près du
logis dans de petites niches spéciales, où les femmes et les enfants
n’entrent pas. C’est devant ce palis que s’accomplissent les sacrifices
multiples à l’Être Suprême ; c’est là que l’on dépose la peau de la tête
des animaux abattus à la chasse, là que l’on suspend le tablier de cuir
de l’ennemi tué. Jamais on n’oublie de placer à côté de ce pieu une
cruche de mérissa fraîchement préparée ; s’agit-il d’obtenir de lui une
inspiration et une aide toutes particulières, on lui sacrifie une poule,
et on l’asperge avec le sang de ce volatile. L’_habila_ est par
excellence l’arbre sacro-saint, et un serment prêté sur son feuillage
n’est jamais parjuré. Au Somraï, où cette essence n’existe pas, le même
rôle est joué par l’_haraza_.
Les thaumaturges et la sorcellerie interviennent souvent dans le train
de la vie quotidienne, et donnent lieu à des pratiques d’une
superstition toute bestiale. S’il meurt un chef de tribu, un notable, ou
seulement un cheval de prix, ce ne peut être que par l’effet de
sortilèges, et l’on a vite fait d’en découvrir l’auteur. Au Somraï, par
exemple, deux personnes prennent le mort ; l’une le tient par le bout
des pieds, et l’autre par l’extrémité de la tête. Les parents et les
devins invitent à haute voix le défunt à conduire les porteurs au logis
du coupable. Tout en ayant l’air de se ballotter de droite et de gauche,
le mort finit par prendre une certaine direction, et la foule le suit
aveuglément. Toujours de lui-même, le corps semble s’arrêter devant une
demeure déterminée, et tout le monde à l’envi d’y donner l’assaut, d’y
mettre le feu, de tuer celui qui l’habite, d’en arracher femmes et
enfants, afin de les vendre comme esclaves, et de faire main basse sur
tout ce qui s’y trouve. Chez les Saras, ce n’est pas au défunt lui-même
qu’incombe le soin de découvrir le coupable ; la révélation se fait par
l’entremise d’une bottelette d’herbe sainte placée sur la tête d’un
devin qui, tout en tremblant et en agitant le chef, se tourne de côté et
d’autre, jusqu’à ce que le faisceau d’herbes tombe sur le criminel
présumé, lequel subit aussitôt son sort. Quant aux malheureux qui sont
atteints d’épilepsie, ou qui ont des convulsions, on les tue purement et
simplement, attendu qu’ils sont bien visiblement possédés du démon.
Les morts sont inhumés dans de grands tombeaux ronds, à la face
orientale desquels est ménagée une niche assez spacieuse pour recevoir
le défunt avec tout ce qui lui appartient. On couche le corps sur un
amas de vingt ou trente _tobes_ (j’ai dit que les gens aisés possédaient
toute une garde-robe dont ils n’usaient jamais de leur vivant), on lui
attache les mains, on ramène les vêtements sur lui, et on enveloppe le
tout de bandes de coton pareilles à celles qui servent de monnaie dans
le Baguirmi. A ses pieds et à sa tête on place le cadavre d’une chèvre,
on dépose en outre près de lui quelques cruches de miel ou de mérissa,
et l’on met sur sa bouche une petite écuelle pleine de perles ou de
coquillages de Kaouri. Cette coutume d’adjoindre au mort, dans le
tombeau, des provisions de bouche et une sorte de viatique, prouve qu’en
ce peuple, sans qu’il s’en doute, vit une vague idée d’une existence
ultra-terrestre. Chez quelques tribus, par exemple chez les Nyillems,
quand un chef mourait, l’usage était autrefois d’enterrer avec lui tout
vivants un jeune garçon de douze à quatorze ans et une jeune fille à
peine nubile, chargés, disait-on, d’émoucher le défunt. Chez les tribus
riveraines du Chari, lorsqu’un homme est trépassé, on jette à l’eau tout
ce qu’il possède. Le rite funéraire varie, du reste, d’une peuplade à
l’autre. Le jour de notre arrivée à Mofou, un enfant était mort dans la
maison voisine. On creusa un trou ovale jusqu’à la hauteur des hanches
du défunt, et l’on y fourra tout bonnement le cadavre les genoux en
l’air ; puis, toute la journée, hommes et femmes hurlèrent et gémirent
devant la porte du logis, tantôt sans accompagnement, tantôt en
renforçant leurs lamentations d’un cliquetis de lances, à certains
moments restant immobiles, à d’autres se livrant à des balancements de
corps monotones. Le lendemain de l’enterrement, à ces démonstrations de
douleur succédèrent une joyeuse allégresse et un copieux festin de
mérissa.
[Illustration : Scènes rustiques dans les environs de Mofou.]
Le long séjour de Mohammedou à Broto ne lui avait pas rapporté grand
profit. Ses coups de main violents étaient loin d’être lucratifs, et ses
négociations politiques échouaient invinciblement contre la méfiance des
populations. Près de Broto, notamment, se trouvait une localité dont les
habitants s’étaient réfugiés sur des cotonniers, et qui refusaient de
prêter l’oreille aux belles paroles des Baguirmiens.
Le jour même de mon arrivée, le roi m’avait fait appeler, pour me
demander ce qu’il convenait de faire contre ces émigrés en l’air.
J’avoue que d’abord je ne m’expliquais pas cette impuissance à l’égard
de gens qui étaient simplement montés sur des arbres ; mais je ne tardai
pas à avoir le mot de l’énigme. La bourgade en question, qui s’appelait
Kimré, était à une demi-journée au sud-est. Le 14 avril, une expédition
décisive fut entreprise contre cette population réfractaire. Une heure
après minuit, la longue trompette susdite retentit ; c’était le _Fatcha_
qui avait le privilège d’en souffler en personne. Tout le monde alors de
se rassembler, quoique sans beaucoup de hâte, en dehors de la ville, et,
une heure après, s’ébranlait le corps expéditionnaire, auquel
naturellement je m’adjoignis. Après quatre heures de marche environ nous
atteignîmes la forêt de Kimré. Des colonnes de fumée s’en élevaient çà
et là, en manière de signaux d’alarme, ce qui prouvait que notre
approche avait été éventée. Les huttes du village essaimaient au loin,
sous le couvert protecteur d’une futaie magnifique, qui faisait de cette
contrée une des plus belles que j’eusse jamais vues. Les maisons, la
plupart coquettes, avec des fenils exhaussés sur un soubassement de
terre, étaient depuis longtemps désertées, et le feu en avait détruit un
grand nombre. Leurs propriétaires vivaient, je l’ai dit, juchés sur des
cotonniers, lesquels, par leur taille et leur branchage, équivalaient à
de vraies citadelles. Ce n’était qu’à la hauteur de quatre ou cinq
mètres que le tronc massif de ces arbres projetait ses premiers
rameaux : ceux-ci étaient encore trop près du sol pour pouvoir servir de
refuge ; mais à l’étage immédiatement supérieur, c’est-à-dire à quelques
mètres plus haut, c’était différent : là, sur deux branches géantes
jaillissant presque horizontalement, et reliées à l’aide de traverses,
on pouvait établir de solides entrelacs de paille, installer sur cette
base une petite cabane, ou bien en faire un lieu de refuge pour les
chèvres et les chiens, et, dans ce cas, placer plus haut contre le
tronc, en manière de hune, une forte plate-forme en clayonnage, capable
de recevoir un ou plusieurs hommes.
Dans la petite hutte se trouvaient tous les ustensiles de ménage
nécessaires, le grand mortier à piler le grain et la cruche de terre à
contenir l’eau ; sur la hune, on resserrait les armes. Parfois même, à
l’étage encore supérieur, était improvisé un logis semblable, de sorte
que plusieurs familles habitaient le même arbre, chacune ayant avec elle
ses petits objets mobiliers et même son menu bétail, si celui-ci n’était
pas trop nombreux. La nuit, quand ils croyaient n’avoir rien à craindre,
ces gens descendaient de leurs perchoirs, à l’aide d’échelles de cordes,
pour aller s’approvisionner d’eau et chercher du grain à la masse cachée
par eux, soit en terre, soit dans des fourrés presque inaccessibles. Du
haut de leur refuge, ils lançaient d’abord, le cas échéant, sur l’ennemi
qui se présentait au-dessous d’eux, leurs flèches de roseau habituelles,
engins assez inoffensifs, aiguisés à un bout comme nos plumes à écrire,
et alourdis à l’autre par une masse d’argile fuselée ; ce n’était que
lorsque l’adversaire s’offrait d’une manière sûre à leurs coups qu’ils
avaient recours à leurs javelots ; enfin, l’assaillant faisait-il mine
de grimper à l’arbre, la lance entrait en jeu à son tour.
[Illustration : Cérémonies aux funérailles d’un enfant (voy. p. 391).]
Notre troupe, à nous, se composait de toute la cavalerie d’Abou Sekkin,
quatre-vingts chevaux environ, d’une douzaine d’esclaves armés de
fusils, de cinq cents Baguirmiens munis de javelots et de lances,
auxquels s’ajoutaient les auxiliaires païens (Brotos, Bouas, Ndams,
Toummoks), en tout deux mille hommes.
Une fois dans la forêt, ces gens, se couvrant de boucliers, de morceaux
de nattes, ou de fragments de clayonnage empruntés aux huttes
kimréiennes à demi détruites, commencèrent de faire un branle-bas
d’attaque contre les nichées de rebelles. Une centaine de personnes ou
plus se mirent contre un arbre ; mais nul n’avait le courage d’en tenter
l’escalade. Quant à scier les troncs, on manquait pour cela d’outils, et
les armes dont on disposait n’étaient guère efficaces contre les
indigènes domiciliés dans leurs hauts branchages. On avait bien, je l’ai
dit, quelques fusils ; mais les esclaves qui en étaient porteurs ne
savaient ni épauler, ni ajuster, ni tirer au but. Au moyen de longues
perches où étaient fixées des fascicules de paille enflammée, on essaya
d’incendier plusieurs de ces nids ; mais les assiégés réussissaient
toujours, soit à rendre la tentative inutile, soit à éteindre
immédiatement le feu.
A mon grand chagrin, l’honneur de la journée revint à mes gens, et
principalement à Almas, qui, à l’aide de ma poudre et de mon plomb,
abattit ces pauvres gens ainsi que des moineaux, si bien que beaucoup
d’entre eux se virent contraints de mettre pied à terre. Alors commença
une véritable chasse à l’homme. On eût dit des traqueurs s’éparpillant
sous bois, chacun à la poursuite de sa pièce de gibier : de combat, il
n’y en eut pas l’ombre. Heureusement qu’Almas lui-même n’était au
demeurant qu’un tireur médiocre, et que mon autre domestique, armé comme
lui d’un fusil, n’était pas non plus d’une adresse extrême : ce qui
n’empêcha pas nombre de ces infortunés Kimréiens de payer de la vie leur
trop grande confiance en leurs habitations aériennes. Mes deux
serviteurs, qui à tout autre égard étaient de braves gens, n’avaient
aucun scrupule de descendre ces _kirdis_ (païens) comme de simples
perdrix ; que dis-je ? ils s’en faisaient même un point d’honneur : tant
il est vrai que le fanatisme religieux excelle à transformer l’homme en
brute !
Pour moi, sur qui les Baguirmiens avaient fondé en secret de si belles
espérances, je ne gagnai à cette expédition que le renom de n’être bon à
rien. Hélas ! j’avais pourtant, sans le savoir, contribué quelque peu au
triomphe, car je sus plus tard que ma longue-vue, braquée sur les
arbres, avait été une cause de panique pour les malheureux qui les
habitaient. Je me souviens que sur le premier tronc ainsi investi se
tenait un jeune homme de haute taille qui, se couvrant de son bouclier,
et encouragé par les cris des femmes qui étaient avec lui, décochait
contre nous ses traits inoffensifs, puis, après chaque coup, s’effaçait
derrière sa gabionnade en osier, ou bien, se dressant triomphalement et
à découvert, de toute sa hauteur, serrait le poing d’un air de défi en
menaçant les agresseurs.
Ce fut une des premières victimes : frappé d’une balle par Almas, il
tomba sans proférer un cri. Un second indigène, qui se trouvait dans le
branchage, atteint à son tour, se cramponna un instant aux rameaux, puis
vint s’abattre sur le sol d’une hauteur de vingt mètres. Incontinent,
toute la meute fondit sur lui, et en un clin d’œil il fut littéralement
dépecé. Un troisième, blessé lui aussi, se réfugia avec les siens à
l’étage supérieur du cotonnier, en laissant couler de longs filets de
sang du tronc jusqu’à terre. Ce malheureux était le dernier habitant
adulte de l’arbre. Aussi les assiégeants, pris d’un accès de bravoure,
se décidèrent-ils à faire l’escalade. Un instant après, chiens, poules
et chèvres, tout dégringolait ; le blessé était également jeté en bas
pour qu’on l’achevât, et femmes et enfants se voyaient tirés violemment
de leur refuge ; pas un cri, pas une plainte ne sortit des lèvres de ces
malheureux, qui se laissèrent lier en faisceau, pour s’en aller en
esclavage, l’âme brisée par la mort des leurs et l’anéantissement de
leur liberté. Le cotonnier dont on eut le plus de peine à faire la
conquête était occupé par un homme sans plus, qui, ayant vu la scène que
je viens de décrire, et renonçant dès lors à toute espérance, avait
commencé par se réfugier dans sa hutte. Celle-ci ayant pris feu, il se
retira vers la cime de l’arbre, laissant ainsi les assiégeants libres de
grimper à l’échelle flottante. Enfin, il fut blessé et tomba.
Immédiatement on le mit en pièces. Mais, à ce moment, on aperçut deux
jeunes garçons, à peine adolescents, qui battaient en retraite à leur
tour vers les hauteurs extrêmes du cotonnier. Ils restèrent là jusqu’à
ce que les vainqueurs vinssent à eux ; puis, sitôt que ceux-ci
approchèrent, avec l’héroïsme du désespoir, ils se précipitèrent en bas.
La mort leur avait paru préférable à la servitude. En les voyant rouler
de branche en branche, je ne pus m’empêcher de fermer les yeux devant
l’horreur du spectacle : une minute après, les deux pauvrets n’étaient
plus que des masses informes gisant à nos pieds, la tête coupée, et les
entrailles arrachées du corps.
On découvrit enfin l’arbre où était posté le chef du village. A un étage
inférieur se trouvait le bétail avec un homme chargé de le défendre. De
sa plate-forme d’observation, ce vaillant parait tous les brandons qu’on
lui jetait, et, à l’aide de sa lance et de ses javelots, il tenait en
respect les assaillants, qui avaient commencé de grimper au tronc. Le
chef, lui, était juché avec deux femmes et quatre petits enfants au
point d’intersection de trois grosses branches, et, de là, il décochait
ses traits. Tout ce qui nous restait de poudre et de plomb fut employé
contre cet arbre. Le chef ne laissait pas que de se découvrir très
souvent ; mais Almas lui-même, je l’ai dit, n’était pas un tireur de
première force. L’homme finit toutefois par être atteint sur sa hune, de
sorte qu’il dut se replier plus haut, et laisser les assiégeants
s’avancer de leur côté d’un étage. Le blessé, qui avait deux femmes et
quatre enfants à traîner avec lui au milieu des coups de fusil qu’on
tirait d’en bas, déploya dans ce mouvement de retraite un sang-froid et
une intrépidité incroyables. Les marmots étaient si petits, que ce ne
fut que l’un après l’autre, et la mère aidant, qu’ils purent être amenés
à la cime du tronc. Pendant ce temps, le chef, à grand renfort de
projectiles et de coups de lance, défendait la position. Heureusement
pour ce brave que les Baguirmiens vinrent à manquer de poudre et de
plomb, et que nos gens, satisfaits d’une série de succès auxquels ils
n’étaient pas accoutumés, prirent le parti de se retirer. Il était midi
quand on fit trêve à cette chasse, qui n’avait été, Dieu merci, que
toute partielle, pour retourner à Broto, où l’on arriva vers le soir.
Résultat de l’expédition, une cinquantaine de captifs. Quant aux gens de
Kimré, on leur avait détruit leurs foyers, mais on ne les avait pas
soumis. Ils en furent quittes pour se replier vers Kariatou, bourgade
située un peu plus loin au sud-ouest et entourée d’un rempart de terre.
[Illustration : Episodes du siège.]
Un autre jour, nous fîmes une expédition contre le village de Bé-Déloum,
sis à deux heures environ de notre campement. Comme toujours, les
habitants, qui avaient eu vent de notre approche, s’étaient enfuis dans
les bois ; nos cavaliers les y pourchassèrent sans merci, empoignant les
femmes et les enfants qui ne pouvaient pas se sauver assez vite,
égorgeant les hommes dans les halliers, tandis que les fantassins
pillaient et détruisaient le village.
Ces actes de brigandage faisaient de plus en plus le vide autour du
_mbang_ et de ses gens, de sorte que notre situation devenait de jour en
jour plus critique. D’autre part, des nouvelles alarmantes venaient du
Somraï et du Miltou ; on disait que les Ouadaïens et les partisans d’Abd
er Rahman avaient franchi le Chari, ce qui rendait très problématique la
fidélité des districts païens désaffectionnés par notre conduite. Pour
surcroît, le grain se faisait rare. Une petite caravane de simples
voyageurs, forte d’environ trente têtes, étant venue à passer par le
Somraï, nos gens tuèrent tout jusqu’au dernier homme, afin de se
procurer quelques provisions. Chaque jour c’était ainsi un nouveau coup
de main, d’ordinaire assez maigre comme résultat. Tout cela ne rentrait
guère dans mes vues d’explorateur scientifique. J’eusse volontiers
poussé une pointe jusqu’à Laï, bourgade située à deux ou trois journées
au sud-ouest sur le Ba Logon, ou jusqu’à Daï, au sud-est, sur le Ba
Bousso ; mais le roi ne répondait pas de ma sûreté, et il trouvait sans
cesse de nouveaux prétextes pour différer les excursions projetées. De
plus, la saison des pluies approchait, et je me voyais forcé de penser
sérieusement à mon retour au Bornou.
[Illustration : L’attaque de l’arbre du chef.]
L’arrivée d’une caravane venant de ce pays m’apporta une consolation
passagère dans la triste situation où j’étais. Au nombre des voyageurs
se trouvaient un Arabe de l’oasis de Djalo et un marabout de Gatroun,
qui me donnèrent, des pays de là-bas, des nouvelles que j’accueillis
avec autant d’émotion que j’aurais fait de messages arrivant de ma
propre patrie. Mais ce ne fut là qu’une diversion d’un instant, et je me
retrouvai face à face avec mon fâcheux destin.
Enfin la pénurie de grain décida le _mbang_ à transporter son quartier
général plus à l’est. On était dans les derniers jours de mai. Un peu
avant notre départ, survint une heureuse nouvelle : un déserteur échappé
de l’armée d’Abd er Rahman nous apprit que ce prince, abandonné par les
Ouadaïens, s’était replié vers le nord, dans la direction du lac Fitri.
Le signal de la levée du camp fut donné bien avant l’aurore. Les païens
du voisinage, altérés de vengeance, guettaient de toutes parts notre
mise en marche ; déjà même ils avaient incendié quelques huttes
éloignées et menaçaient, avec force cris, l’enclos du _Fatcha_. C’était
justement à nous de partir les derniers. Nous étions encore sur la place
du Palais, quand un de mes bœufs sommiers dérangea sa charge, de sorte
qu’il nous en fallut refaire l’arrimage. Sans le roi qui s’était aperçu
que les gens de Broto commençaient de mettre le feu au camp, et avait en
conséquence eu soin de demeurer en arrière avec son corps de troupes,
afin de couvrir la retraite, je ne sais ce qui serait advenu de nous. A
la lueur des cases enflammées, nous voyions les ennemis accourir vers
nous comme des diables ; et si le _Fatcha_ et ses cuirassiers n’eussent
fait une charge contre ces furieux, ils m’auraient surpris sur le
_Facher_ en train de recharger mon bagage.
[Illustration : Le docteur en train de recharger son bagage.]
Enfin, au soleil levant, nous eûmes, sans plus d’encombre, laissé
derrière nous le campement ; au bout d’une heure de marche environ dans
la direction de l’est, nous rencontrâmes sur le territoire de Modé le
gros des Baguirmiens réunis pour attendre le roi, et, avant midi, nous
campions dans le district de Mourki, dont les habitants sont encore
Gaberis. Le lendemain, nous étions près de Kolik, une bourgade des
Toummoks, demeurée ennemie d’Abou Sekkin, et que celui-ci se proposait
de piller au passage.
Les indigènes, prévenus de notre approche, s’étaient retirés dans leur
« village de guerre », après avoir livré aux flammes leurs huttes,
faciles à refaire. Ce que voyant, nos gens se débandèrent pour piller ce
qui restait à prendre, et moi, dont le bagage était demeuré en arrière,
je chevauchais le cœur serré au milieu de cette scène de désolation, qui
contrastait si fort avec les beautés d’une nature luxuriante. Dans ma
rêverie mélancolique, je ne m’étais pas aperçu que j’approchais d’un
terrain dangereux. J’avais bien vu le _Fatcha_ et son monde faire halte,
ainsi que le roi, mais il me semblait que le reste de la troupe
continuait de cheminer d’un air insouciant.
Tout à coup une volée de flèches de roseau, dont les unes déchirent mes
vêtements tandis que les autres s’abattent à mes pieds, vient me tirer
de mes méditations philosophiques. Je jette un regard scrutateur autour
de moi, et reconnais aussitôt la position.
Les huttes incendiées dont j’ai parlé ne constituaient en quelque sorte
que le village extérieur, et je me trouvais maintenant tout près d’un
retranchement de terre où les indigènes, absolument pareils d’aspect aux
païens de notre escorte, semblaient installés avec autant de sécurité
que s’ils n’eussent absolument eu rien à craindre sur terre. Ce
retranchement, à hauteur d’épaule, formait rempart au véritable village,
celui de l’intérieur. Là encore, tout offrait l’image d’une paix
profonde ; seulement on n’apercevait ni femmes ni enfants. A tel
endroit, c’était un groupe d’hommes qui, assis par terre, avaient l’air
de causer ; ailleurs, c’en étaient d’autres, qui, leurs javelots
négligemment posés sur l’épaule, allaient et venaient sur la large levée
de terre, en échangeant même des saluts avec des gens de notre suite qui
se trouvaient être leurs congénères. De l’autre côté du retranchement
pâturaient les petits chevaux pies de la bourgade. C’était le calme de
la résolution ferme et nette. Je ne sais si ces païens étaient aussi
convaincus qu’ils en avaient l’air de la force inexpugnable de leur
position ; mais on voyait clairement qu’ils étaient décidés à ne point
se rendre : ce que ce jour même se chargea de démontrer.
A peine Abou Sekkin eut-il fait auprès d’eux une nouvelle démarche pour
les déterminer à se soumettre, démarche à laquelle, bien entendu, ils
répondirent par un refus formel, que les choses changèrent peu à peu de
coup d’œil : sur certains points du rempart, on vit des combattants se
rassembler ; d’autres se retirèrent dans le bois de refuge situé en
dedans du retranchement, et leurs chevaux disparurent. Le rempart, bordé
d’un fossé, formait un vaste quadrilatère, ayant à chaque face une
ouverture qu’on avait soigneusement bouchée au moyen de troncs d’arbres
et de fascines. Bientôt d’innombrables flèches de roseau se mirent à
pleuvoir sur nous de la levée de terre, nous éraillant par-ci par-là le
vêtement ou la peau. Une fois seulement, car je galopais d’un groupe à
l’autre des assiégeants, je faillis être victime d’un javelot de fer
aigu et des plus dangereux. Un des Gaberis, frappé de ma tournure
étrangère, m’avait pris pour point de mire. Je vis parfaitement venir le
trait, et peut-être l’aurais-je évité, si j’avais eu de bons éperons et
si les chevaux de ce pays n’avaient point la bouche un peu dure. Je ne
pus faire faire à ma monture qu’un mouvement de côté insuffisant, de
sorte que le projectile, au lieu, il est vrai, de m’attraper la jambe,
vint seulement frapper l’étrier, mais en blessant assez grièvement mon
cheval.
Quand ceux de nos gens qui s’étaient d’abord dispersés pour piller
eurent rallié les rangs, nous commençâmes à serrer de plus près le
retranchement. Sous la protection de l’avant-garde des fusiliers, les
plus hardis de nos fantassins entreprirent d’escalader le rempart, et,
couverts par les cuirassiers, s’avancèrent jusqu’à la barricade qui
obstruait la porte nord. Devant cette agression hardie, les Gaberis
détalèrent d’un pied léger jusqu’au fourré central de la place. Celui-ci
n’était pas d’un abord facile. La main des indigènes n’y avait ménagé
vers les quatre points cardinaux que des brèches d’accès fort étroites,
protégées en outre par de petites levées de terre avec des fossés.
[Illustration : Escalade d’un rempart.]
Depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi il se livra là un
combat épique où les Gaberis soutinrent d’une façon glorieuse et
sanglante le choc d’un ennemi bien des fois supérieur. Contre ce fourré,
nos cuirassiers, d’ordinaire si redoutés des païens, ne pouvaient, à
vrai dire, absolument rien, et, sans nos armes à feu, Kolik n’eût pas
été pris ce jour-là. L’inconvénient principal, c’était que les soldats
baguirmiens ne procèdent jamais avec ensemble ni unité. La victoire
finale n’est point leur commun objectif ; chacun ne songe en première
ligne qu’à son avantage personnel ; l’essentiel, c’est de faire une
bonne prise d’esclaves (la moitié en revient au preneur), d’opérer une
razzia de chèvres, de chiens, et autre butin inanimé ou vivant, que le
vainqueur garde intégralement. C’est ainsi que, lorsqu’à coups de hache
on eut dégagé l’entrée du fourré, à l’intérieur duquel les sentiers
allaient s’élargissant, nos hommes commencèrent leurs coups de main
lucratifs. On les vit s’enfoncer de côté et d’autre dans l’épaisse
futaie, pour reparaître au bout de quelque temps, qui avec un enfant,
qui avec une bique ; sans parler de ceux qui ne revinrent pas, et qui
payèrent de la vie leur âpreté féroce au pillage.
Les assiégés cependant se trouvaient refoulés de plus en plus dans
l’intérieur du village, où leurs femmes les réconfortaient avec de la
mérissa ou de l’eau, et d’où, de temps à autre, ils revenaient
vigoureusement à la charge. Ils nous tuèrent ainsi pas mal de monde,
mais ils en perdirent eux-mêmes bien davantage par suite de nos armes à
feu et de leur propre infériorité numérique. Enfin, un Baguirmien ayant
réussi à incendier le cœur de la bourgade, la situation des Gaberis
devint tout à fait désespérée. A ce moment, j’éprouvai le désir de jeter
un regard sur le lieu de refuge de ces malheureux. Je descendis de
cheval, et, d’un pas lent et circonspect, je m’avançai par une sente
étroite jusqu’à une clairière devant laquelle les nôtres étaient postés.
Comme je rebroussais ensuite chemin, toujours sans me presser, les gens
de Kolik, par un mouvement impétueux d’offensive, forcèrent tout à coup
les Baguirmiens à se replier en désordre, et je me trouvai entraîné dans
la déroute. Dans ma course effrénée, je perdis l’unique paire de
chaussures qui me restait. Gêné à la fois par mes pieds nus, dont la
peau délicate s’accommodait mal du contact des souches et des racines
dont le sentier était hérissé, et par l’ampleur contrariante de mon
vêtement bornouan, je me laissai distancer d’une manière inquiétante par
le gros des fuyards. Pour surcroît, mes lunettes bleues, mes imposantes
lunettes bleues, dont je ne possédais pas d’exemplaire de rechange,
glissèrent de mon nez dans le sable, et mon tarbousch resta accroché par
la houppe dans le branchage. Déjà j’entendais se rapprocher derrière moi
les hurlements exaspérés de l’ennemi, déjà je voyais en imagination une
piqûre de javelot ou d’épieu mettre fin à ma fuite haletante. De temps
en temps je me retournais, et j’apercevais, gagnant à chaque instant du
terrain, et pareille à une nuée de diables grotesques, la bande acharnée
de mes poursuivants avec leurs lanières caudifères. Encore un moment, et
ils me tenaient.... Soudain, je ressentis une douleur aiguë au pied
droit, le sol me manqua, et je roulai dans le fossé d’enceinte, presque
sous le ventre des chevaux de notre escadron.... J’étais sauvé.
[Illustration : Fuite du docteur.]
Je me relevai tout confus, et, les plantes des pieds nues, la tête nue,
saignant même, car un dard m’avait quelque peu entamé la peau, je me mis
en quête de ma monture, non sans maudire ma curiosité intempestive. La
perte de mes souliers, de mes lunettes et de mon tarbousch m’était très
sensible ; fort heureusement, j’avais sauvé mon revolver. Quant à la
double chance en vertu de laquelle j’avais échappé et au dard qui avait
atteint mon cheval, et au javelot qui, postérieurement, n’avait fait que
m’effleurer légèrement, j’eus l’avantage de la voir uniquement attribuer
à ma science occulte et à ma magie.
Cependant, à mesure que leur troupe s’éclaircissait, les indigènes
survivants déployaient moins de vigueur et de courage. Bientôt le
village, avec les riches approvisionnements de grains qu’on y avait crus
si bien en sûreté, fut réduit en cendres, et les assaillants, dont
l’audace allait toujours croissant, se mirent à rôder de tous côtés,
pour capturer femmes et enfants. Le centre de la localité, changé en
fournaise, n’était plus tenable ; mais à la partie ouest du fourré on se
battait toujours, et ce fut là qu’à partir de midi l’action se
concentra. D’objets à sauver, il n’y en avait plus ; tout était brûlé,
et, quant aux chevaux et aux quelques bœufs de l’endroit, les Kolikois
les avaient ou emmenés dès le début de la lutte, ou tués de leurs
propres mains, afin de ravir cette proie à l’ennemi.
Les chemins qui rayonnaient du nord et de l’ouest vers le cœur de la
place étaient encore plus étroits et impraticables que le sentier
oriental d’approche ci-dessus mentionné : quelques hommes seulement y
pouvaient passer à la fois ; mais, comme les nôtres y refluaient d’un
autre côté, venant du point où était l’incendie, il en résulta que les
païens se trouvèrent pris entre deux feux, et que le combat toucha à son
terme. Vainement la poignée de défenseurs qui restait essaya-t-elle
plusieurs fois de se frayer désespérément une issue dans une direction
ou dans l’autre : les premiers qui, par surprise, voulurent s’ouvrir un
chemin vers la fuite payèrent la tentative de leur vie, et les autres se
faufilèrent en rampant au fin fond du taillis. Alors encore eurent lieu
sous mes yeux, avant la réduction finale du village, les scènes les plus
lamentables. Des hommes blessés, à demi morts, étaient violemment tirés
du fourré ; des femmes, des jeunes filles défaillantes étaient
brutalement traînées hors des buissons où elles se cachaient, et les
vainqueurs se battaient entre eux à qui les aurait. De tout petits
enfants étaient arrachés des bras de leur mère, butin inutile, pour
lequel encore on en venait aux mains. Ces compétitions féroces autour de
pauvres êtres qui perdaient en un jour parents, patrie, espérances de
bonheur et d’avenir, tout, hélas ! était quelque chose de plus horrible
et de plus écœurant encore que les atrocités mêmes de la lutte.
[Illustration : Les guerriers pillards (voy. p. 397).]
Vers le temps du _Dohor_, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, le
bruit se répandit enfin que les survivants consentaient à se soumettre,
et que les principaux d’entre eux comparaîtraient devant le _Fatcha_, si
celui-ci voulait faire évacuer par ses soldats ivres de sang et de
pillage l’abord septentrional du fourré. Mais le haut dignitaire n’était
plus le maître de ses hommes, en qui s’était éteinte toute humanité.
Avec une convoitise rapace, la horde assiégeait l’entrée du sentier,
prête à fondre sur chaque Kolikois qui se montrerait. Aussi les vaincus
n’osèrent-ils point venir à l’_Aman_, de peur de se voir odieusement
égorger. Les gens du _Fatcha_ réussirent pourtant à sauver de la fureur
des guerriers deux des habitants du village, et les conduisirent à leur
maître. L’un était un jeune homme vêtu d’une _tobe_, l’autre un
vieillard, blessé d’un coup de fusil à la jambe. Tous deux, en signe de
soumission, portaient le poignard attaché au cou. Ces malheureux
demandèrent encore une fois au _Fatcha_ de les protéger contre ses
soldats, afin qu’ils pussent faire sortir les leurs. Mais il était
absolument impossible de rompre et de mettre à la raison la masse
compacte des Baguirmiens et des païens qui se pressaient aux abords du
bois : aussi le _Fatcha_ se borna-t-il à faire répondre aux Kolikois
qu’ils eussent à sortir le plus vite possible, ou que, sinon, on les
massacrerait tous à coups de fusil. Les deux envoyés se retirèrent
donc ; puis, comme au bout de quelque temps les assiégés ne faisaient
point mine de se rendre, l’attaque fut reprise.
[Illustration : Les païens à la dernière extrémité.]
A partir de ce moment, il n’y eut plus pour les indigènes d’autre
alternative que la mort ou l’esclavage, et, il faut le dire à leur
honneur, ce fut la mort qu’ils choisirent. Se concentrant de plus en
plus vers l’entrée du bois, ils tentèrent de reprendre l’offensive, mais
sans la moindre chance de succès : dès que l’un d’eux paraissait, il
mordait immédiatement la poussière.
En même temps, on achevait d’arracher du fourré les femmes et les
enfants qui y étaient restés, et, comme auparavant, avec plus
d’acharnement encore, les vainqueurs se disputaient ces captifs, tirant
brutalement les bras et les jambes de tout petits enfants, au point que
parfois je craignis sérieusement que ces pauvres êtres ne se
disloquassent. Un poulain conquis de la sorte fut tellement maltraité
qu’il expira avant d’avoir pu échoir à un maître. On l’écorcha séance
tenante, on le fit rôtir, et ceux qui n’avaient point l’espoir d’autre
revenant-bon se régalèrent sur place de sa chair.
Pas un des infortunés Kolikois, homme, femme, enfant, ne poussa une
plainte, ni même un soupir ; il y eut seulement des jeunes filles qui,
les sens glacés d’épouvante, furent emportées sans connaissance hors du
champ de carnage, et de jeunes garçons que je crus voir distinctement
blêmir de terreur, malgré la teinte noir foncé de leur peau. Enfin, le
partage du butin ayant amené le gros de nos gens à se diviser quelque
peu, l’entrée de la forêt se trouva débloquée, et, à trois heures de
l’après-midi, une trentaine de Kolikois, le reste de la population mâle,
purent venir faire leur soumission. Résultat de la journée : quelques
centaines d’esclaves de plus acquis à Sa Majesté baguirmienne, et une
heureuse et prospère bourgade de moins en ce monde.
[Illustration : Le docteur soignant les blessés (voy. p. 402).]
Ce fut avec un effroi douloureux que je traversai à cheval ces ruines
fumantes, toutes jonchées de cadavres, parmi lesquels je reconnus
plusieurs des Bornouans de mon escorte. Je vis aussi une preuve horrible
du barbare héroïsme des femmes de Kolik : sur le théâtre de l’incendie,
je trouvai les corps à demi calcinés de vingt-sept enfants à la mamelle.
C’étaient sans doute leurs mères elles-mêmes qui avaient livré ces
nourrissons à une mort violente, pour leur épargner le lent trépas qui
est réservé aux orphelins dans le camp ennemi.
[Illustration : Aspect du champ de bataille.]
Pendant ce temps, mes deux petits domestiques, Mohammedou et Billama,
étaient restés à m’attendre loin du champ de bataille avec mes animaux
sommiers, et, vers le soir, tout le monde se trouva rassemblé à cette
place.
Plusieurs de mes compagnons, notamment les hommes de Ngornou et quelques
autres Kanouris, avaient grossi notre train d’un certain nombre de
femmes et de jeunes filles, qui représentaient leur part de butin. Après
un court moment de repos, durant lequel j’eus la chance de me procurer
une paire de sandales, le signal du départ fut donné. Le terme, peu
éloigné, de notre voyage était Goundi. Au soleil couchant, nous campâmes
dans un bois clair de palmiers delêb, près du village de Palem,
appartenant à la même fraction de la tribu des Toummoks.
Malgré l’_aman_ qu’Abou Sekkin leur avait garanti, les gens du lieu
avaient cru devoir mettre leurs familles en sûreté sur les arbres,
tandis qu’eux-mêmes veillaient sur leurs habitations bien palissadées et
sur leurs portes munies de barricades. Demi-hautains, demi-craintifs,
ils se tenaient en armes et les bras croisés devant leur domaine, où, du
haut de mon cheval, je pouvais apercevoir aussi les leurs, en proie à
une anxieuse attente. Au loin, dans les demeures isolées, on n’entendait
que cris poussés par des enfants et des femmes, chez qui de cyniques
maraudeurs s’introduisaient de force pour piller.
Une vilaine nuit que celle que nous passâmes là ! Le ciel était couvert
d’épais nuages, et de tous côtés retentissaient des grondements d’orage.
J’employai la moitié de mon temps à des opérations de chirurgie,
recousant les plaies à l’aide de crins de cheval ; par malheur, beaucoup
des blessés avaient l’estomac ou le ventre profondément perforé, et
expirèrent dans la nuit même.
Le lendemain matin, à huit heures, nous atteignîmes Goundi, la bourgade
principale des Toummoks, où nous nous mîmes en quête des matériaux
indispensables à l’établissement de nos huttes. Beaucoup de mes gens
étaient partis en avant dans cette vue ; mais ils ne me rapportèrent
qu’un fragment de clayonnage, et nous dûmes en conséquence nous
contenter provisoirement de cases en branchage. Les nombreux esclaves du
roi et des hauts dignitaires, qui disposaient tout ensemble de la force
et de l’expérience, avaient naturellement tout réquisitionné pour leurs
maîtres. De plus, le malheur voulait que nous eussions choisi pour nos
huttes un emplacement sous lequel se trouvait un nid de termites, et, la
nuit suivante, ces bestioles, prenant l’offensive, causèrent d’horribles
ravages dans nos colis.
Je restai ainsi plusieurs jours, en proie à de violents rhumatismes,
dans une cabane où je n’étais nullement garanti de la pluie, laquelle
tombait en abondance. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine et demie que,
grâce à l’entremise du _mbang_, j’obtins un spacieux abri de clayonnage,
une vraie hutte modèle, où pas une goutte d’eau ne filtrait. Dès lors,
mon existence eût été à peu près supportable, si la maladie et les
déceptions ne fussent venues bientôt me réduire au découragement.
V
Mon séjour au Toummok. — Coup d’œil sur les tribus d’alentour. —
Affluence d’esclaves à notre campement, et ce qu’il en résulte. — Où la
générosité du _mbang_ m’embarrasse. — Comment je repris enfin la route
du Bornou. — Hécatombes d’esclaves. — Difficultés de trajet. —
Navigation sur le Chari. — Derniers incidents. — Arrivée à Kouka.
On m’avait dépeint le Toummok comme une sorte de pays de Cocagne, qui
regorgeait de grains de toute sorte, et où les poules se vendaient
presque rien. Nous ne nous aperçûmes point, pour commencer, de cette
abondance ; au contraire, dès le second jour, un détachement qu’on avait
envoyé au grain ne nous rapporta qu’une maigre provision de pois de
terre ; nos gens avaient même été reçus les armes à la main, et il en
fut ainsi jusqu’au bout ; chaque expédition était une razzia, où, d’un
côté comme de l’autre, il y avait mort d’homme. Les villages du Toummok,
soumis depuis longtemps à la suzeraineté de Mohammedou, acquittaient les
redevances voulues, mais, en revanche, ils s’en tenaient fermement aux
clauses du contrat qui leur garantissait sûreté pour leurs biens et pour
leurs personnes. Loin de se laisser dépouiller sans mot dire comme les
Gaberis de Broto, ils défendaient ce qu’ils possédaient avec la
conscience de leur droit formel.
Nous tirions donc, comme on dit, le diable par la queue, et cette
situation critique ne m’en rendait que plus désirable un prompt retour
au Bornou. J’avais à pourvoir à la nourriture d’une vingtaine de
personnes, car, petit à petit, mes gens s’étaient mis en possession
d’esclaves que j’étais bien obligé de leur laisser, et mes ressources
étaient épuisées. Déjà, il m’avait fallu renoncer à mon ordinaire de
volailles ; je ne mangeais plus que des soupes à la farine ou bien des
pois de terre.
Personnellement, je ne supportais point mal ces privations ; mais mes
compagnons, des hommes incultes, n’ayant que des visées terre à terre,
étaient naturellement moins enclins au renoncement. Mon unique
préoccupation de chaque jour n’était donc plus que de trouver à manger.
Peu à peu, il est vrai, il arrivait du grain au marché, mais le
difficile était de se procurer assez de javelots pour faire face aux
achats, les gens du Toummok n’acceptant pas d’autre monnaie que celle-
là. Par-dessus tout, je me voyais sur le point de manquer de ressources
pécuniaires, si je voulais aller à Daï. Abou Sekkin tenait de plus en
plus pour certaine l’exécution de ce dernier projet. « A présent, me
disait-il, que nous ne sommes plus qu’à deux journées du Sara, le chef
de ce district ne peut plus tarder bien longtemps à me venir rendre ses
hommages. »
J’ai dit que les Saras forment, à quatre journées de marche et plus, au
sud-ouest du Chari, une peuplade très nombreuse, occupant un territoire
étendu, mais dont les divers groupes ne se trouvent point reliés en
faisceau ; chaque localité, comme chez les Gaberis, possède son chef
particulier. Daï, la bourgade susnommée, est, au rapport des indigènes,
l’endroit près duquel se fait la bifurcation du Chari en Ba Logon et en
Ba Bousso. Toute cette région est essentiellement plate et unie, sauf en
deux ou trois points de l’une et l’autre rivière, où se dressent des
intumescences de roches rougeâtres peu considérables.
Plus au nord, entre les deux branches fluviales, se trouve le Somraï,
dont les habitants sont, de tous les païens soumis à la suzeraineté du
_mbang_, une des tribus qui ont conservé le plus d’indépendance. Quant
au Ndam, sa vassalité à l’égard des princes baguirmiens date de la fin
du seizième siècle.
Les alliés les plus éprouvés des souverains de Masségna sont, de ce
côté, les Bouas de Korbol, domiciliés sur la rive droite du Chari, un
peu en amont des Miltous ; il est vrai que, sur l’échelle de la
civilisation, ils occupent un rang un peu plus relevé que leurs voisins.
Ils s’habillent de _tobes_ convenables, montent des chevaux bridés, et
ont de la répugnance pour la viande de chien et de cheval. Les Bouas de
Gamkoul, dont j’avais eu occasion de voir quelques spécimens notables,
s’efforcent, eux aussi, de s’accommoder aux mœurs musulmanes, mais sans
atteindre, à cet égard, jusqu’au niveau de leurs cousins de Korbol.
Somme toute, cette gent païenne est de beaucoup la plus brave, la plus
fidèle et la plus éveillée de toutes celles dont j’ai fait mention, et
il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les bonnes faces ouvertes
et les charpentes athlétiques des hommes de la horde. Ajoutons qu’à la
guerre ils ont le renom de rechercher préférablement les combats
singuliers, dans lesquels ils font usage de leurs larges et courts
poignards nationaux.
Outre ces deux familles de Bouas, il en existe une troisième, les Bouas
Ndjaldangs, désignés par les Ouadaïens sous le nom de Setens. C’est
même, paraît-il, la plus importante fraction de la tribu, et, grâce à la
conformation particulièrement favorable du territoire qu’elle habite,
elle a pu jusqu’à ce jour déjouer les efforts répétés de l’Ouadaï pour
achever de la réduire.
Au nord des Bouas sont établis les Sokoros, qui sont les voisins directs
du Baguirmi du côté de l’est, et égaux, dit-on, à l’autre peuplade sous
le rapport de la civilisation comme aussi de la valeur guerrière.
Plus au sud enfin, sur le Ba Bousso, sont campés les Nyillems, dont la
localité principale est le bourg de Péra. Ils paraissent être parents
des Bouas, auxquels toutefois ils sont inférieurs à tous les points de
vue. Leur chef Gambaï passait pour un fidèle partisan du _mbang_
fugitif.
Pour en revenir aux Saras, qui, par la langue, sont proches parents des
Baguirmiens musulmans et des Gaberis, c’est une agglomération
étrangement confuse, chez laquelle, je le répète, il n’existe point de
pouvoir centralisé. Chaque bourgade vit à part, agissant et se
gouvernant à sa guise. Aussi, la soumission de l’une n’est-elle
nullement, le cas échéant, le gage de la soumission de la suivante ; et
plus même le centre de population est infime, plus il faut compter avec
l’esprit ombrageux et rebelle des chefs locaux et des habitants.
Une quinzaine cependant s’était écoulée, et nous n’avions reçu aucune
nouvelle du chef sara, sans lequel mon royal hôte se refusait à me
laisser partir. Mohammedou ne voulait pas davantage entendre parler que
j’allasse chez les Nyillems et chez les Bouas, sans l’escorte des chefs
respectifs de ces tribus : je lui avais, disait-il, été confié par le
cheik Omar, et il devait répondre de ma sûreté.
Tant que dura le mois de juin, je ne renonçai pas encore à toute
espérance d’excursion lointaine ; mais quand ce mois se fut écoulé pour
moi dans l’inaction et la famine comme je l’ai dit, je ne songeai plus
qu’à rentrer au Bornou. Chaque jour je dépensais en vivres la valeur
d’une demi-_tobe_ (ou l’équivalent de deux javelots), et je pouvais
supputer avec certitude le moment où il ne me resterait plus rien.
Je me mis donc à réclamer avec énergie l’autorisation de retourner à
Kouka, et, plus d’une fois, à cet effet, dans les visites que je faisais
au roi, je me voyais forcé d’en venir aux paroles acerbes et presque aux
gros mots.
Goundi est, je l’ai dit, la bourgade maîtresse des Toummoks et la
résidence du chef de cette tribu. Ce n’est pas une localité close, comme
nous en avions vu chez les Somraïs, les Modés, les Brotos. Les maisons
toutefois n’y diffèrent en rien de celles que j’ai décrites ci-dessus.
Le chef venait d’acheter, en retour d’une redevance annuelle de cent
esclaves, le village dévasté de Kolik, moyennant quoi on lui cédait, en
vue du repeuplement de la malheureuse bourgade, tout ce qu’il y était
resté d’hommes, une vingtaine environ, dont chacun fut pourvu d’une
femme. Le sacrifice consenti en cette occurrence par Mohammedou n’était
nullement, de sa part, un acte de générosité, les hommes n’ayant, comme
esclaves, qu’une valeur médiocre, à cause de leurs éternelles tendances
à s’enfuir, du goût qu’ils affichent pour la liberté et des visées
d’émancipation qu’ils entretiennent par-dessus le marché dans l’esprit
des enfants et des femmes. C’est pourquoi, lorsqu’on attaque une
localité pour y faire une razzia d’esclaves, on a généralement soin d’y
tuer tous les hommes.
[Illustration : Goundi.]
Le chef fit tout son possible pour s’acquitter de son obligation envers
son suzerain et débarrasser son territoire de la présence des
Baguirmiens ; mais ce n’était pas chose aisée pour un chef de petite
tribu païenne, si absolu que fût son pouvoir, que de se procurer une
centaine d’esclaves. Livrer des hommes libres de sa peuplade était
affaire de grosse conséquence ; opérer une razzia violente dans les
États voisins était chose aussi fort délicate, un tel acte devant
nécessairement entraîner, après le départ des Baguirmiens, de cruelles
vengeances et engendrer pour l’avenir des guerres et des représailles
sans fin.
D’un autre côté, Abou Sekkin et ses gens tenaient à remonter vers le
nord avant que la saison des pluies fût dans son plein, et c’est
pourquoi l’on pressait énergiquement les païens de s’acquitter de leurs
obligations. Ces livraisons d’hommes, jointes aux prises que le _Fatcha_
ou les autres officiers ne cessaient de faire aux environs, avaient pour
effet d’emplir notre camp d’une quantité toujours croissante d’esclaves
qu’il fallait, coûte que coûte, nourrir, et dont la valeur marchande
diminuait au fur et à mesure que leur nombre augmentait. Les sujets d’un
âge avancé ne représentaient pas plus de trois thalers Marie-Thérèse
(quinze francs) au marché de Kouka ; les vieilles femmes, plus aptes au
travail et généralement plus gouvernables que les hommes, atteignaient
le coût de cinq thalers ; les jeunes filles étaient plus chères : on les
avait pour une somme qui était la moitié du tarif normal sur la place de
Kouka ; elles n’étaient pas toutefois, on le pense bien, une denrée
accessible au premier venu, et leurs prix ne se maintenaient que parce
que le roi et ses hauts dignitaires étaient encore en état de les payer.
Quant aux petits enfants, dont beaucoup semblaient à peine capables de
marcher, on les donnait presque pour rien, vu le manque de véhicules de
transport ; un garçon de six à huit ans, par exemple, s’acquérait
moyennant une chemise baguirmienne ou bornouane de qualité ordinaire,
tarifée un thaler à Kouka[9].
Cette agglomération d’individus sur un petit espace, où non seulement
ils n’avaient point de vivres, mais où ils restaient sans aucun abri
exposés aux rayons du soleil, et, pour surcroît, aux pluies tropicales,
en une saison où ces malheureux avaient l’habitude, dans leurs huttes
solides et proprettes, d’entretenir un feu permanent pour se garantir de
l’humidité, tout cela et surtout le chagrin de la patrie et de la
famille perdues, la mélancolique perspective de la servitude, et l’idée
d’un pénible voyage vers un but inconnu, amenèrent parmi eux des
maladies qui les décimèrent d’une façon terrible.
Sitôt qu’un de ces pauvrets était mort, on se contentait de le tirer par
les pieds hors du périmètre du camp, et de le laisser là, à la merci des
intempéries et des animaux de la forêt. Aussi l’air, tout autour de
nous, était-il empesté.
Moi-même, le 1er juin, je gagnai la diarrhée atonique courante, et,
jusqu’au jour du départ, je restai alité. La fièvre, dont j’avais eu
plusieurs accès depuis le commencement de la saison des pluies, me
rendait presque incapable de réagir contre le mal ; mes forces
diminuaient à vue d’œil, et je n’avais plus qu’un désir, qu’une pensée,
regagner le Bornou et Kouka au plus vite.
Épuisé comme je l’étais, je me faisais de temps à autre hisser sur mon
cheval, pour m’en aller, à quelques centaines de pas de là, à la hutte
royale, essayer d’émouvoir Mohammedou par la vue de mon état déplorable
et d’obtenir de lui qu’il me renvoyât sans tarder.
[Illustration : Le docteur malade allant visiter le roi.]
Un jour que je lui disais que je me sentais mourir et que mon vœu était
de ne point trépasser en terre païenne, il me répondit tout bonnement,
avec son fatalisme musulman : « Que veux-tu, chrétien ? Si Dieu a décidé
que tu mourras, qu’importe que ce soit au Bornou ou ici ? Si, au
contraire, il entend que tu vives, sois tranquille, tu recouvreras la
santé ! Dieu est grand, et notre sort, à tous, est entre ses mains ! »
Ce n’était pas seulement par le désir de tirer de moi quelque bon et
rare conseil qui lui permît de sortir triomphant des difficultés de sa
situation (on a vu qu’il m’attribuait une science surnaturelle en toutes
choses), c’était aussi par un motif de magnanimité que Mohammedou ne
consentait pas encore à me congédier.
Je lui avais, on s’en souvient, fait des présents relativement riches,
et lui, en revanche, n’avait pu jusqu’ici ni me traiter d’une manière
convenable, ni se prêter à mes projets d’excursion. Le sentiment de sa
dignité royale, qu’il possédait à un haut degré, joint à sa générosité,
fameuse à la ronde, lui rendait insupportable l’idée de me laisser
partir sans un témoignage de son hospitalité. Or, provisoirement, il
n’avait pour tout bien que des esclaves. A plusieurs reprises, il essaya
de m’en faire accepter, car, malgré mes assurances bien formelles, il ne
pouvait se mettre dans la cervelle qu’un homme n’aspirât point à
s’enrichir et se fît sérieusement scrupule d’accepter de la marchandise
humaine.
Un jour il m’envoya dix adultes mâles et femelles, qui me furent une
source d’ennuis sans nombre. L’eunuque qui me les livrait de sa part
refusa obstinément de les remmener, sous prétexte qu’il ne voyait pas
clairement la raison d’un refus qui allait tout droit à froisser le roi.
Obligé, bon gré mal gré, de garder provisoirement ces esclaves, je
courus chez mon ami et proche voisin le _Fatcha_, pour lui expliquer
comme quoi, étant donnés les principes et les coutumes de mon pays, je
ne pouvais absolument pas accepter l’octroi d’êtres humains que, par-
dessus le marché, je n’avais pas même les moyens de nourrir. Mais il se
trouvait que, depuis longtemps, cet officier s’était secrètement entendu
avec mes gens pour que le roi me fit cet envoi d’esclaves, qu’il
comptait après coup se faire adjuger à lui-même. Il me répondit donc
dilatoirement qu’il allait en parler au prince, et en attendant il me
pria de garder les esclaves. Au bout de quelques heures, voyant qu’on ne
revenait point chercher mes dix têtes, j’envoyai Almas chez le _Fatcha_.
La réponse fut encore que l’on me priait de conserver provisoirement les
esclaves. Je le crois bien, Almas était justement l’intrigant qui avait
conçu cette petite spéculation de chair humaine. Je fus cette fois ferme
dans mon refus, et je donnai ordre au susdit Almas de conduire les
esclaves à la maison du fonctionnaire baguirmien.
Almas revint néanmoins avec quatre d’entre eux, que le _Fatcha_ lui
avait, disait-il, remis pour lui-même. J’allai aussitôt trouver le
dignitaire pour m’assurer de l’exactitude de la chose, et pour protester
contre l’acceptation, au même titre que s’il se fût agi de moi.
Chez le roi enfin, j’appris le fin mot de l’affaire : le _Fatcha_
l’avait assuré que j’avais fini par consentir à recevoir quatre des
esclaves, pour les échanger contre des bœufs lors de mon départ. Les
jours suivants, j’eus avec mes gens des scènes effroyables, qui
achevèrent de m’aigrir et de m’exaspérer. Ces hommes, dont les services
m’étaient si nécessaires, ne me reprochèrent-ils pas de les empêcher de
profiter de l’aubaine que leur envoyaient la faveur du sort et la
libéralité du _mbang_ ?
Bref, je me vis obligé de leur céder, en me contentant de faire bien
savoir au roi que je n’acceptais point les susdits esclaves pour mon
compte personnel. Deux de ces esclaves échurent à Almas ; un autre fut
le partage d’Hamou, mon domestique marocain ; le Kânembou qui était
chargé de conduire mes bœufs eut le quatrième.
Un autre jour, ce furent six jeunes individus des deux sexes, de ceux
que l’on nomme _sedâsis_ (sujets ayant six ampans de hauteur), que
Mohammedou m’envoya, supposant peut-être que le premier envoi ne m’avait
pas agréé, à cause de la qualité inférieure de la marchandise. Nouveau
refus de ma part ; sur quoi, l’excellent prince, qui ne se tenait pas
encore pour battu, m’expédia.... une de ses propres femmes.
La créature possédait une garde-robe magnifique, qui, dans l’état de
pénurie où nous nous trouvions, eût été pour nous un trésor.... Ce
nonobstant, et si flatteuse que fût la marque de faveur du souverain, je
déclinai encore le présent.
[Illustration : Le roi envoie en présent une de ses femmes au docteur.]
Il ne restait plus à Mohammedou que la perspective de me dédommager en
me donnant part à une cargaison d’ivoire qu’il comptait vaguement
recevoir de Koumra. J’avais déjà dans mes bagages deux quintaux de cette
précieuse denrée, prix d’un cheval vendu par moi à Sa Majesté
baguirmienne. Aussi, comme l’ivoire attendu ne venait pas, j’assurai le
roi et le réassurai que je le tenais volontiers quitte du cadeau en
question, que l’unique chose que je lui demandais, c’était de me
faciliter au plus vite mon retour au Bornou, d’autant que lui-même ne
semblait pas appelé de sitôt à remonter vers le nord, son règlement de
comptes avec les Toummoks étant loin de marcher d’un bon pas.
Le chef de tribu, effectivement, n’avait pu parfaire encore la livraison
de cent esclaves à laquelle il s’était engagé. Le prince sara, de son
côté, qui, lui aussi, avait à livrer au _mbang_ cent esclaves ou
l’équivalent de leur valeur, demandait qu’on lui expédiât une troupe de
soldats baguirmiens, à l’effet d’opérer une razzia, moyennant laquelle
il payerait son dû. Mais c’était à quoi Mohammedou ne pouvait se
décider ; jamais encore, dans leurs expéditions personnelles, les rois
baguirmiens n’avaient dépassé vers le sud le pays des Toummoks, et,
comme l’armée d’Abou Sekkin refusait de pousser plus loin la campagne,
il était à craindre que les miliciens ne voulussent point suivre le
_Fatcha_, si celui-ci descendait vers Koumra.
Les journées s’écoulaient ainsi, lentes et fastidieuses. Les coups de
main dirigés à droite et à gauche avaient toujours un caractère tel,
qu’il ne m’était plus possible de m’y associer ; le roi d’ailleurs, je
l’ai dit, m’avait acheté mon cheval du nord, et celui que j’avais en
échange ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. De plus, mes forces
diminuaient de jour en jour.
Les pluies du mois de juin avaient accru la fièvre qui me dévorait, et,
faute de quinine, je ne pouvais me soigner. Je m’étais installé, en
guise de couchette, dans ma hutte, une haute banquette de sable, garnie
de branchage, sur laquelle j’avais étendu mes nattes et mes
couvertures ; mais les ramilles et les nattes pourrissaient ; mes effets
étaient constamment trempés, et la violence des averses emportait
parfois jusqu’à ma banquette ; sans compter que, la nuit venue, j’avais
une lutte en règle à soutenir contre ma levrette, qui avait mis bas
nombre de petits, et qui entendait que sa jeune famille eût le bénéfice
de ma propre couche.
[Illustration : Le docteur sur sa couchette dispute la place à sa
levrette.]
Malgré les désagréments de ma situation, j’eusse encore attendu
néanmoins que Mohammedou remontât vers le nord, si ce mouvement se fût
annoncé comme prochain. Malheureusement, tel n’était point le cas.
Après le règlement de ses comptes avec les princes du Toummok et de
Koumra, le _mbang_ se proposait de pousser à l’est, au delà du Chari,
jusqu’à Korbol (région des Bouas), pour obtenir du chef de ce district
une livraison d’esclaves et d’ivoire ; chemin faisant, il avait encore à
recevoir les tributs du Ndam et du Miltou. Ce n’était qu’ultérieurement
qu’il comptait revenir s’installer quelque temps à Bougoman.
Pendant le mois de juin s’était produit un incident que je dois au moins
noter au passage.
Un certain nombre de Felatas étaient arrivés à notre campement pour y
vendre une provision de beurre, et là, ayant été informés de la présence
« d’un de leurs proches parents », — c’est de cette façon qu’ils me
désignaient, — ils s’étaient empressés de me rendre visite. J’eus par
eux toutes sortes de nouvelles de ma patrie adoptive, le Bornou. Ces
gens parlaient presque tous tant bien que mal l’arabe, et offraient le
pur type de leur tribu ; la peau d’un jaune sale, la chevelure courte et
crépue, quoique beaucoup moins emmêlée que celle des nègres, le nez
droit, souvent même arqué, tels étaient nos personnages au physique.
Ajoutons que leurs questions aussi bien que leurs réponses dénotaient
chez eux une certaine dose d’intelligence. Deux cents d’entre eux
habitaient parmi les Bouas de Korbol.
La situation politique du _mbang_ s’était, je l’ai dit, bien améliorée.
L’anti-roi Abd er Rahman, délaissé par les chefs de guerre ouadaïens,
s’était retiré entre le lac Tsâd et le lac Fitri, abandonnant tout le
pays à son neveu. Restait le sultan Ali, dont l’opiniâtreté n’était que
trop connue.
Je conseillai à Mohammedou de recourir, de ce côté, aux bons offices et
à l’intervention amicale du cheik Omar, Ali, le sultan précité,
n’attendant en réalité qu’une occasion pour se réconcilier avec le
_mbang_ son vassal, dont il n’avait point intérêt à ruiner complètement
le pays. Mais Mohammedou, tout en me sachant gré d’une ouverture dont il
appréciait la portée pratique, avait le cœur trop haut pour l’accepter :
dès le début de sa lutte avec l’Ouadaï, le cheik Omar avait refusé à des
fugitifs baguirmiens l’accès de son territoire ; le _mbang_ se souvenait
de cette circonstance, et, pour rien au monde, il n’eût voulu faire, du
côté du Bornou, aucune démarche ayant l’air d’une prière.
Enfin, j’obtins de Mohammedou l’autorisation de me mettre en route, et
le 31 juillet 1872 notre caravane s’ébranlait.
Le roi avait eu la bonté de m’adjoindre : 1o un messager, chargé
d’ordonner au chef du Ndam de m’approvisionner de vivres comme il le
faudrait ; 2o le fils de l’ex-gouverneur de Mafaling, avec une lettre
circulaire enjoignant aux chefs de Mafaling, Baïngana, Mondo, Balaniéré,
Mandjafa, etc., de me bien traiter et de me fournir des embarcations
pour qu’avec ma cargaison d’ivoire je puisse descendre le fleuve jusqu’à
Bougoman, localité sise à l’entrée du Logon. Cette dernière idée était
excellente, et si les choses, dans l’exécution, laissèrent beaucoup à
désirer, la mesure, on le verra bientôt, me sauva en quelque sorte la
vie.
[Illustration : Pêcherie et festin sur le Chari (voy. p. 412).]
Notre caravane était devenue très nombreuse, grâce aux appoints d’êtres
vivants qui représentaient les prix de vente de nos chevaux ; en outre,
beaucoup de Baguirmiens avaient voulu profiter de l’occasion pour s’en
retourner aussi vers le nord. Comment notre contingent d’esclaves
résisterait-il aux fatigues de ce long et pénible voyage, c’était là
pour moi une vraie énigme.
Une moitié d’entre eux étaient atteints de diarrhée atonique, et l’autre
moitié mourait de faim. Beaucoup de nos compagnons m’assurèrent même
que, depuis des semaines, on n’avait pu donner pour toute nourriture
quotidienne à ces malheureux qu’un peu de bouillie, et je n’avais pas de
peine à le croire, car moi-même, à plusieurs reprises, j’avais dû
diminuer les rations de mon monde.
A peine eus-je changé d’air, que je commençai de me rétablir. Tout
d’abord, après une heure de chevauchée environ, je m’étais laissé aller
presque défaillant à bas de ma monture, pour demeurer couché jusqu’au
soir à l’ombre d’un arbre ; puis, la nuit venue, je m’étais installé
dans une hutte imperméable qu’on m’avait réservée, et, là, j’avais
ressenti un bien-être sensible, qui persista après mon réveil, de sorte
qu’à partir de ce moment, sauf une extrême faiblesse, mon état alla
chaque jour en s’améliorant.
Bien que Kouka soit au nord-ouest de Goundi, nous prîmes d’abord un peu
à l’est, pour éviter les terrains marécageux situés plus à gauche, et
profiter du chemin sablonneux qui côtoie le Chari. Bientôt les
habitations éparses disparurent pour faire place à des bourgs fermés,
dont les demeures entourées de cultures alternaient avec des bois et des
prés. A midi, le premier jour, nous étions au village ndam de Voulik :
là, les forces manquèrent à un certain nombre d’esclaves de la
caravane ; ni coups de bâton, ni coups de fouet à lanière en peau
d’hippopotame ne purent les faire avancer plus loin ; il fallut les
abandonner sur place.
J’étais presque tenté de m’en réjouir tout bas pour ces pauvres êtres, à
qui, de la sorte, il restait peut-être une chance d’en revenir, tandis
qu’en continuant de marcher, ils eussent été assurés de périr.
Comme je faisais part de ce sentiment à mon domestique marocain Hamou,
celui-ci se moqua de mon ignorance et m’éclaira en me disant (ici je
sens trébucher ma plume !) que ces infortunés étaient autant de victimes
que l’on allait incontinent tuer sur place pour l’avertissement de leurs
camarades.
[Illustration : Égorgement des esclaves malades.]
Je pouvais et j’osais à peine y croire ! Je savais bien que les
caravanes d’esclaves qui se rendent au nord, venant du Bornou, étaient
obligées très souvent, vu l’insuffisance de chameaux de transport par
cette route, d’abandonner sur le sol aride du désert ceux de leurs
membres dont les forces défaillaient, et que ces délaissés succombaient
alors désespérément aux tortures de la faim, de la soif, et sous les
rayons torrides du soleil ; mais que, de sang-froid, comme on ferait
d’une chèvre ou d’une poule, un homme égorgeât, achevât son semblable,
cela ne pouvait m’entrer dans l’esprit, et pourtant c’était la vérité
pure.
Quand, malgré les coups de gourdin, un esclave mâle ou femelle ne
pouvait décidément plus avancer, et se laissait choir d’un air résigné,
sans que nulle violence le remit sur pied, son maître, le plus décemment
du monde, restait alors un peu en arrière, puis, tirant tranquillement
son couteau, il coupait la gorge au traînard et lui ouvrait les artères.
La première fois que je fus témoin de cette horrible exécution, ce fut
par le fait du Bornouan que le cheik Omar, au départ de Kouka, m’avait
donné comme escorte officielle : j’arrivai juste au moment où cet homme,
qui du reste n’était point méchant, essuyait son coutelas ensanglanté,
en constatant mélancoliquement cette chose regrettable, qu’avec ces
païens, gens sans foi ni loi, il n’y a absolument rien à gagner et
qu’ils vous glissent sans cesse dans les mains : tant il est vrai que le
préjugé religieux est souverain pour anéantir chez l’homme toute espèce
de sentiment de justice ! Par la suite, j’en devais voir bien d’autres,
car ces scènes se renouvelaient presque journellement, et je ne sais
rien de plus cruel que l’obligation d’assister sans mot dire à de
pareils spectacles.
Le village de Voulik était extraordinairement riche en sorgho, en canne
à sucre (_sabadou_), en maïs et en courges. Après toutes sortes de
contestations avec les habitants, dont nos gens affamés avaient été à
plusieurs reprises piller l’approvisionnement de comestibles, nous
campâmes moitié en plein air, moitié sous des hangars d’abri où se
trouvaient des restes de fonderie, car les couches de sol ferrugineuses
s’étendent en ce district jusque près du Chari.
Les fourneaux, de forme conique, avaient un mètre et quart environ de
hauteur, et présentaient à la partie supérieure une petite cavité
communiquant par un étroit orifice avec l’intérieur du cône. On emplit
la chambre interne de charbon, et l’on place dans la bouche d’en haut
des morceaux de terre ferrugineuse ; à la base du cône se trouvent des
canaux avec des conduits qui amènent un courant d’air continu dans
l’intérieur de la cavité, et le métal ainsi obtenu se rassemble à la
partie inférieure du trou.
Le lendemain, au prix d’une étape pénible à travers un terrain d’argile
inondé, où bêtes et gens glissaient et tombaient à chaque instant, et
où, pour ma part, je sombrai avec mon cheval dans une mare bourbeuse,
d’où il fallut plusieurs hommes pour me retirer, nous arrivâmes à la
résidence du prince du Ndam.
[Illustration : Misères du voyage.]
En dépit de la lettre royale et d’un bonnet jaune de l’Atlas dont je
gratifiai moi-même ce prince, je ne pus obtenir de lui un
approvisionnement de grains, et je dus, à un prix exorbitant, faire
acheter à Borg par mes Bornouans de quoi empêcher mon monde de mourir de
faim.
On affirmait qu’au Baguirmi proprement dit on ne dénicherait pas un
minot de grain. Aussi plusieurs de mes compagnons, pour quelques mesures
de ladite provende, se défirent-ils immédiatement de ceux de leurs
esclaves qui étaient malades.
Notez que, par une sorte d’ironie du sort, les terres basses que nous
traversâmes ensuite, la faim aux dents, du côté du village de Koussi,
présentaient de splendides champs de céréales n’attendant que la faux du
moissonneur ; aussi avions-nous grand’peine à empêcher nos gens, presque
réduits à l’état de spectres, de se livrer dans ces plaines luxuriantes
à des razzias qui nous eussent coûté cher vu l’hostilité des
populations.
Le 5 août, nous franchîmes la Rivière Noire, qui, en cet endroit, avait
à peu près cent pas de largeur, avec de l’eau jusqu’à nos épaules, et,
nous dirigeant au nord-est à travers un pays bien boisé, nous gagnâmes
la bourgade de Gourgara, qui, depuis notre premier passage, avait été
saccagée par Abd er Rahman. Le 6 fut une des journées les plus pénibles
de tout le voyage. Le peu d’ensemble avec lequel cheminait notre
caravane et aussi le défaut de guide nous amenèrent à nous diviser en
deux détachements, dont l’un prit vers le nord, tandis que l’autre,
mieux au courant de la voie à suivre, décrivait un circuit à l’ouest
pour éviter les terres d’argile détrempées. Mon destin voulut que je
fisse partie de la colonne qui, avec les animaux sommiers, se dirigea
vers le nord.
De ma vie je n’oublierai ce trajet. Outre que le cheval de bât, toutes
les cinq minutes, faisait au milieu des fondrières des chutes dont il
était très difficile de le relever ; outre que moi-même, à plusieurs
reprises, je m’abattis avec ma monture épuisée qui, depuis quinze jours,
n’avait pas eu un grain à mâcher, si bien qu’à la fin, de désespoir,
j’ôtai mes souliers et mon pantalon pour mener la pauvre bête par la
bride, en louvoyant comme je le pouvais dans cette fange visqueuse ;
outre cela, dis-je, nos bœufs, d’ordinaire si sûrs de leur pied dans ce
sol pâteux, paraissaient ne plus savoir où ils en étaient. A tout
instant il me fallait repêcher ma charge d’ivoire chavirée, et la faire
porter à dos d’homme par un endroit un tant soit peu plus sec.
Pour mon cheval de bât notamment, je crus qu’il ne s’en tirerait jamais.
A l’approche de chaque mauvais pas, nos bêtes n’avançaient plus qu’en
tremblant, sûres qu’elles étaient des chutes et des volées de coups qui
les attendaient. Plus d’une fois, j’eus envie de planter là mon ivoire,
de charger le reste du bagage sur les bœufs, et d’enfourcher un de ces
ruminants, tant mes pauvres genoux flageolaient, et tant, à force de
patauger dans toute cette bouillie, je craignais de succomber à la fin.
Vers une heure de l’après-midi seulement, nous fîmes halte dans un
village de fondeurs abandonné, dont les environs offraient l’aspect le
plus luxuriant : gazons, herbes fourragères, arbres multiformes, vignes
sauvages même, on y voyait de tout.
Le lendemain, malheureusement, ne fut qu’une réédition amplifiée des
tribulations de la veille ; enfin nous ralliâmes l’autre moitié de la
caravane au lieu de rendez-vous convenu, et, le jour suivant, après
avoir traversé un terrain sablonneux, sillonné encore de nombreuses
fondrières, nous arrivâmes en vue du Chari, dont l’aspect suffit à me
réconforter, encore que je fusse d’autant plus faible que la fièvre
recommençait à me miner.
Le 9, il nous fallut tout d’abord franchir le petit affluent qui du Ba
Ili vient se jeter ici dans le grand fleuve. Lors de l’aller, nous
avions trouvé ce cours d’eau de jonction complètement à sec ; à présent,
au contraire, nous y avions de l’eau jusqu’au-dessus des aisselles, et
ses flots roulaient comme ceux d’un torrent.
Vers midi enfin, nous campions vis-à-vis de Mafaling, où, pour mon
compte, j’espérais trouver un terme à mes maux et à mes fatigues. Mais,
bien que j’eusse dépêché aussitôt au chef de la ville le messager de
Mohammedou avec la lettre dont il était porteur, ce ne fut que le
lendemain qu’arriva l’embarcation destinée à me prendre, moi et mon
bagage.
Pendant tout ce temps, il n’avait cessé de pleuvoir à verse. Il y avait
là, sur la rive, des Arabes choas de l’armée d’Abd er Rahman, qui, grâce
à la façon peu respectueuse dont Almas parla de Mohammedou (le _mbang_,
selon lui, ne l’avait pas traité comme il l’eût dû), se montrèrent
bientôt nos meilleurs amis.
Un d’entre eux particulièrement intéressa ma curiosité. C’était un homme
encore jeune, qui vivait depuis son enfance parmi les Kouangs et qui s’y
était tout assauvagi. Sous un reste de vêtement, il portait la lanière
de cuir en usage chez ses compatriotes d’adoption, avait la chevelure
tressée à la mode fashionable de ceux-ci, et l’on voyait, à ses allures
et à ses mouvements, qu’il était devenu à demi païen. Il n’y avait plus
que par le langage, qui, à travers toutes les migrations, se conserve
des siècles parfois, inaltéré et immuable chez ces Arabes, que l’étrange
personnage se rattachait encore à sa famille ethnique d’origine.
L’après-midi, mon canot partit à force de rames, et, à huit heures, nous
touchions à une pêcherie dont les hôtes temporaires nous offrirent le
réconfort d’un bon feu et d’un souper de poisson. Aussi eus-je besoin de
tout mon reste d’énergie pour résister aux sollicitations de mes rameurs
qui voulaient atterrir à tous les villages riverains, où ils comptaient
trouver festoyer.
Le lendemain soir, à sept heures, nous étions à Baïngana, terme de cette
étape aquatique, non sans avoir perdu beaucoup de temps en route par
suite de la nécessité de changer à chaque village de chaloupe et de
canotiers, relayage qui n’allait pas sans complications, car tantôt
c’étaient les barques qui manquaient, tantôt c’étaient les rameurs que
l’on ne trouvait pas ; d’autres fois c’était le chef du village qui
était sur ses terres de l’autre côté, ou qui n’avait pas assez
d’autorité pour déterminer les rameurs à m’emmener.
Entre Mafaling et Baïngana, le Chari infléchit d’abord au nord-ouest,
pour reprendre ensuite une direction générale nord ; son cours ici, semé
de bas-fonds et d’îles sablonneuses, abonde, je l’ai dit, en
hippopotames et en crocodiles ; la nappe d’eau y avait pour l’instant
plus de largeur que lors de notre premier passage. Ses îles, les unes
plates, les autres formant de hautes intumescences, étaient assez
grandes et couvertes de gramens et de roseaux.
A Baïngana, le jour suivant, nous fûmes ralliés par la caravane, qui
arriva demi-morte de faim. Heureusement que je trouvai à me procurer,
sur la place, neuf minots de sorgho (coût, un beau costume), qui
pouvaient nous suffire jusqu’à Bougoman. Mon cheval de bât mourut ici,
bien qu’on l’eût débarrassé de sa charge ; et quant à celui que je
montais, il était dans le plus triste état.
Le bourgmestre (_ngaré_), qui m’avait reçu lors de l’aller, m’accueillit
encore avec sa bienveillance accoutumée, sans me régaler toutefois aussi
largement que la première fois, car, au lieu de m’envoyer quatre gros
poissons, il ne m’en fit tenir que trois, et à grand’peine pus-je lui
arracher celui qui manquait au compte.
A Baïngana, la caravane passa sur la rive orientale du fleuve (depuis
Mafaling, elle avait dû suivre l’autre rive, à cause des Choas qui
tenaient la campagne), tandis que, moi, je continuai mon chemin par le
fleuve.
A Mandjafa[10], on se rallia de nouveau. Les esclaves d’Almas et d’Hamou
étaient atteints d’une ophtalmie qui, chez plusieurs, s’était tournée en
cécité ; d’autres souffraient de maux divers, quelques-uns étaient
morts ; d’autres encore s’étaient enfuis ; le reste était réduit à
l’état de squelettes. Ma fidèle chienne Saïda elle-même, que j’avais
amenée du Fezzan, était passée de vie à trépas.
A Mandjafa, la caravane reprit la rive gauche du fleuve jusqu’à
Bougoman, où j’arrivai le 20 août, en canot. La plupart de ceux qui la
composaient poursuivirent leur route sans s’arrêter, les désertions
d’esclaves augmentant au fur et à mesure que ces malheureux
s’éloignaient de leur pays. Quant à moi et à mes gens, nous prîmes de là
pour gagner Logon un peu plus à l’est que nous n’avions fait en venant.
La région par laquelle nous traversâmes le royaume présentait de
superbes champs de céréales ; la moisson était commencée, et aux huttes
s’enlaçaient des courges dont les fruits touchaient également à la
maturité.
Les indigènes n’avaient qu’un espoir, c’était d’achever leur récolte
avant que le _mbang_ détrôné revint sur Bougoman et dévastât peut-être
le pays. De toutes parts dans les cultures se dressaient de hauts
échafaudages sur chacun desquels se tenait un veilleur, et d’où
rayonnaient par la plaine des cordons où étaient appendus des tessons et
des loques. De temps à autre l’homme de garde criait à tue-tête en
agitant ce système de fils, afin d’effaroucher les oiseaux.
[Illustration : Vue sur le Logon.]
A Logon, je descendis derechef dans la maison où j’avais laissé Isa, le
représentant du haut dignitaire bornouan qui porte le titre de _Kachella
Bilâl_. J’y retrouvai encore le personnage, qui me dépeignit le
ressentiment dont était animé contre moi le roi Marouf, auquel la
renommée, grossissant les choses, avait insinué que j’étais allé
ravitailler son ennemi, le roi baguirmien, de tout un quintal de poudre
anglaise, de je ne sais combien de milliers de balles et de pierres à
fusil, sans compter mille noix de Gouro, et le reste.
C’était là, me dit Isa, un trait que ce prince trembleur n’entendait me
pardonner de sa vie. Effectivement, durant les deux jours que je passai
dans la capitale du Logon, Marouf s’acquitta bien envers moi des devoirs
essentiels de l’hospitalité ; mais je ne pus, cette fois, obtenir de lui
une audience privée : ce qui n’empêcha pas que, lors de la réception
officielle à laquelle je fus invité avec tous les membres de la
caravane, je lui fis cadeau, pour ne point paraître devant lui les mains
vides, de six feuillets de papier à écrire, toute la provision qui me
restait, et de vingt aiguilles à repriser de Nuremberg, engins fort
utiles en ces pays pour coudre les cottes de guerre ouatées.
Le 26 août, je quittai la capitale du Logon, et le lendemain j’arrivai à
Kala-Kafra. On se souvient que, lors de l’aller, cette ville nous avait
fermé ses portes au nez ; cette fois, on nous fit excellent accueil. Le
matin suivant, il manqua nombre d’esclaves à l’appel, et le gouverneur
eut beau s’en mêler, on n’en put retrouver un seul. En pareil cas, soit
dit en passant, voici la procédure qu’on emploie : un fonctionnaire
public, le Coran à la main, va de maison en maison, de porte en porte,
faire jurer à chacun sur le livre saint qu’aucun des esclaves perdus ne
se trouve chez lui et qu’il ignore leur lieu de retraite.
Le 28, nous touchions la frontière proprement dite du Bornou, et nous
gagnions Afadé, où je demeurai un jour à me reposer, et où, contre des
_tobes_ d’emprunt, je me procurai un peu de céréales, ainsi que j’avais
déjà fait à Logon. Par malheur, le précédent gouverneur avait été
changé ; son successeur ne nous traita point, tant s’en faut, aussi bien
que son devancier ; il se contenta de nous envoyer une corbeille d’épis
de maïs.
Quant à la ville, elle n’offrait plus cet air d’abandon complet que nous
lui avions trouvé quelques mois auparavant ; non seulement elle semblait
contenir plus d’habitants, mais encore elle avait un aspect moins
minable, grâce aux champs de céréales qui couvraient maintenant tous les
espaces libres en dedans des murailles.
Dans l’étape suivante, après avoir cheminé d’abord sur un sol
sablonneux, nous finîmes par rencontrer un terrain inondé, où, jusqu’au
coucher du soleil, nous marchâmes immergés presque jusqu’au ventre. A ce
moment, nous entendîmes non loin de nous les cris des veilleurs préposés
à la garde des récoltes, ce qui nous rendit le courage et nous permit
d’attraper un chemin moins mauvais, par lequel nous atteignîmes le
village d’Otcho, où nous couchâmes.
Le lendemain, avant de repartir, j’achetai à crédit un cheval, pour dix-
sept thalers (quatre-vingt-cinq francs). De bonne heure, dans la
matinée, nous passions devant la ville murée de Kouda, et, à midi, nous
campions au village arabe de Mossio, où, malgré l’abondance de gros et
de menu bétail qui s’y trouve, nous fûmes assez mal traités. Je n’y pus
même pas obtenir un peu de lait additionné d’eau. Autant les Arabes du
nord de l’Afrique sont hospitaliers, autant leurs congénères du Soudan
se montrent réfractaires à l’exercice de cette vertu.
Le jour suivant, nous arrivâmes à Lekariri, sur la rivière de Gambarou.
Cette rivière, je l’ai déjà dit, passe pour venir des territoires
marécageux des Mousgos, où elle n’est vraisemblablement qu’une branche
détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, elle ne
serait autre chose qu’un des innombrables canaux par lesquels le grand
fleuve baguirmien se déverse dans le lac Tsâd. A quinze ou vingt
kilomètres en deçà de son embouchure, elle reçoit, disent les uns, un
autre _komodougou_ (rivière), appelé le Ferendouma, tandis que les
autres affirment que ce dernier cours d’eau, qui a sa source à part dans
l’ouest du Logon, aboutit aussi directement au vaste récipient bornouan.
Mais j’opinerais volontiers, pour ma part, en faveur de la première
assertion, car l’endroit où, cette fois encore, près de Lekariri, nous
franchîmes la rivière de Gambarou est tout à fait voisin de son
embouchure, et cependant nous n’apercevions nullement le Ferendouma,
que, lors de l’aller, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres
plus au sud.
De même, je suis peu porté à croire que ce cours d’eau ait sa source à
lui, attendu qu’au milieu du mois de mars, alors que tous les autres
courants tributaires du Tsâd nés dans la même région étaient presque
entièrement à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus
considérable que celle de la rivière Gambarou elle-même, à savoir de dix
mètres de large sur un mètre de profondeur. Il est plus probable, selon
moi, que l’un n’est qu’un rameau de dérivation de l’autre, et qu’ils se
rallient avant l’embouchure.
Le 3, nous gagnâmes Hobio, après avoir franchi le Mboulou. Là, à ma
grande joie, je retrouvai d’anciens amis ; aussi fis-je une halte de
quarante-huit heures.
Le _komodougou_ Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la
frontière sud du Bornou, a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres
environ. A une trentaine de kilomètres avant le lac Tsâd, il reçoit un
affluent qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê dans le
Gamergou.
En venant, c’est-à-dire au commencement de mars, le Mboulou, dont le lit
a trente mètres de largeur, m’avait présenté un chenal liquide de vingt
mètres à peu près de superficie, sur un mètre de profondeur tout au
plus. Cette fois, au contraire, il avait complètement inondé ses rives,
et offrait un courant de soixante mètres de largeur, que nous ne pûmes
franchir qu’au moyen des embarcations ci-dessus décrites. Il est vrai
qu’en d’autres saisons ce cours d’eau n’est plus qu’une suite de mares
bourbeuses. La pente y est si faible, que je me souviens que des objets
que nous y fîmes flotter au printemps ne purent point, par le vent d’est
régnant, arriver jusqu’à l’embouchure.
Le 4 septembre seulement, nous nous remîmes en route, et traversâmes les
deux petites rivières de Léba et de Missenéram, qui, au lieu d’être à
sec comme la première fois, avaient à présent de l’eau jusqu’à la
hauteur de nos selles.
Ces deux rivières, elles aussi, ont une déclivité fort insignifiante, au
point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour
aboutir soit au lac Tsâd, soit aux bouches de Mboulou, tandis que les
autres affirment qu’il n’y a là que des dépressions de terrain
(_ridchoûls_) remplies au temps des hautes eaux par des débordements de
l’onde lacustre. Toujours est-il que, même à l’époque de notre retour,
alors que les deux petites rivières contenaient un volume liquide d’un
mètre et demi à deux mètres de profondeur (en mars, nous les avions
trouvées entièrement à sec), il était absolument impossible d’y
découvrir la moindre trace de courant.
Le même jour, 4 septembre, nous atteignîmes au milieu de l’après-midi le
gros bourg de Deboua. Les gens de l’endroit ne se montrant pas très
hospitaliers, nous poussâmes une petite demi-heure plus loin pour camper
dans un hameau dépendant de la bourgade. J’y descendis, pour ma part,
chez une veuve qui avait deux filles, et dont l’accueil aussi simple
qu’aimable compte parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.
Le 5 septembre, nous gagnâmes Koukia, non sans avoir été obligés de
laisser en route dans un village nos bœufs harassés.
Avant que nous fussions arrivés, Almas, dont le contingent de chair
humaine s’était déjà considérablement fondu tant par les désertions que
par la mort, eut une jeune esclave qui tomba de défaillance. Après
l’avoir cruellement fouettée, il l’abandonna à la nuit tombante sur la
route inhabitée, en disant tout bonnement qu’il espérait bien que les
hyènes n’en feraient qu’une bouchée.
Heureusement, le cheval que je venais d’acheter à crédit était assez
fort pour que j’y pusse mettre en croupe cette infortunée.
[Illustration : Le docteur sauve une esclave (voy. p. 416).]
Si à Koukia, où commandait un beau-frère du cheik Omar, nous fûmes mal
reçus, en revanche, à Ngornou, le lendemain, on nous traita de la façon
la plus confortable.
Nous repartîmes de cette dernière ville le 7 septembre, à sept heures du
matin, cheminant avec beaucoup de lenteur, attendu que nos bœufs, bien
qu’ils n’eussent plus à porter les bagages qu’on avait laissés en dépôt
à Koukia, avaient à peine la force de marcher. L’après-midi, nous étions
en vue de Kouka, après laquelle j’aspirais comme si c’eût été ma cité
natale.
L’usage ne permettant pas que j’y fisse mon entrée en plein jour, je
campai jusqu’au soir à l’ombre d’un tamarin, et, le soleil une fois
couché, nous pénétrâmes dans la ville hospitalière, où, comme toujours,
je reçus du cheik Omar l’accueil le plus bienveillant et le plus
paternel.
Traduit sur le manuscrit du Dr Nachtigal,
par Jules GOURDAULT.
[Illustration : La caravane traversant la rivière de Léba (voy. p.
414).]
* * * * *
NOTES :
[Note 1 : Ce qui suit, sauf la description de Kouka, empruntée au tome
Ier, inédit en français, du _Voyage en Afrique_ (_Reise in Afrika_),
appartient à la fin du tome II, non encore publié, de la même relation,
dont M. Nachtigal a bien voulu nous communiquer par avance un résumé
manuscrit.]
[Note 2 : C’est entre temps qu’eut lieu la dramatique excursion de M.
Nachtigal au Tibesti : voy. les deux livraisons précédentes, 1036 et
1037, du _Tour du Monde_.]
[Note 3 : On appelle ainsi le noyau d’un fruit à peu près de la grosseur
et de l’aspect d’une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce
séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune
au dehors, varie au dedans du jaune-blanc au rose. A l’intérieur se
trouve un principe excitant qui a fait donner par les Arabes à la noix
de Gouro le nom de « café du Soudan » (_Kahoua_), et que Liebig, en
effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine. M. Nachtigal
dit quelque part qu’il s’habitua si bien à ce stimulant, dont ni ses
nerfs ni son estomac n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par lui
être aussi indispensable que le café et le tabac. Il est d’usage à Kouka
d’offrir à tout visiteur une noix ou une moitié de noix de Gouro, comme
dans les pays arabes on sert à ses hôtes du café.]
[Note 4 : En kanouri _Kâguem_, en arabe _Mourr_.]
[Note 5 : _Tobe_, grande chemise qui est le vêtement soudanien.]
[Note 6 : Les Kanouris l’appellent _Dscheltana_ ou _Rimi_ ; les Choas,
_Roum_.]
[Note 7 : Dans le Somraï, les païens ont coutume de s’arracher une
incisive ; dans le Sara, on s’en arrache deux, tandis que les Baïs, au
sud de Mofou, se les extraient toutes les quatre.]
[Note 8 : Le mien consistait en quelques pièces d’habillement. Quoique
dans le pays on aille toujours nu, les gens les plus notables n’en
possèdent pas moins un grand nombre de vêtements, dont ils usent
rarement ou même pas du tout, et qu’on enterre avec eux.]
[Note 9 : « La plupart des esclaves exposés sur le marché de Kouka
proviennent des contrées païennes situées au sud du Soudan. L’article
qui se débite le mieux, ce sont les _sedâsis_, sujets mesurant six
empans de haut, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille, et
ayant de douze à quinze ans d’âge. Leur prix détermine tout le cours de
la marchandise, de sorte que lorsqu’un trafiquant étranger veut
connaître la valeur vénale des esclaves d’un pays, il se borne à
demander : « Combien le sedâsi ? » et, de la réponse, il déduit
l’échelle entière des tarifs. Les deux catégories les plus prisées après
celle-ci, ce sont les _chômasis_, individus mâles ou femelles ayant cinq
empans de hauteur et de dix à treize ans d’âge, et les _sebasi_ (sept
empans et de quinze à vingt ans), faciles encore à acclimater, mais,
moralement déjà moins maniables et plus portés à s’enfuir. Quant aux
hommes faits (_gourzems_) ainsi qu’aux vieillards et aux vieilles femmes
(_chômalis_), ils sont beaucoup moins demandés, et pour cause. Enfin,
dans le sexe femelle, les sujets les plus appréciés et qui coûtent le
plus cher sont naturellement les jeunes filles nubiles. » (_Reise in
Afrika_, tome I.)]
[Note 10 : Village du cours inférieur du Chari, qu’il ne faut pas
confondre avec une localité à peu près du même nom (_Mandiazat_) sise
plus en amont, prés de Mafaling.]
Note du transcripteur :
Certaines des modifications ci-dessous sont fondées sur l'édition
allemande (_Sahărâ und Sûdân_, tome II).
Page 340, " successeur de Boukomanda fut Abd el Kader " a été remplacé
par " Bourkomanda "
Page 340, (illustration) " Jeune garçon de Gamergon " a été remplacé
par " Gamergou "
Page 342, " sans pré-udice de plusieurs charges " a été remplacé par
" préjudice "
Page 346, " d’hyphènes, des _calatropis procera_ " a été remplacé par
" _calotropis_ "
Page 349, (illustration) " Le Gombarou " a été remplacé par
" Gambarou "
Page 351, " de vastes dlaces vides indiquent " a été remplacé par
" places "
Page 360, " dans le bois de l’_haraza_ (_Araria albida_) " a été
remplacé par " _Acacia albida_ "
Page 362, " divers gouverneurs civils pour les distrits " a été
remplacé par " districts "
Page 366, " quelques grands arbres à girafe (_acacia abilda_) " a été
remplacé par " _acacia albida_ "
Page 366, " c’est d’abord le _diospyrus merpiliformis_ " a été
remplacé par " _mespiliformis_ "
Page 368, " comme dans la province bornouane de Sokoto " a été
remplacé par " Kotoko "
Page 370, " solidement construites et ne bon état. " a été remplacé
par " et en bon état "
Page 375, " les Anglais nomment _silk cotton free_ " a été remplacé
par " _tree_ "
Page 375, " plus au sud, c’est le jujubier, _Sizyphus_ " a été
remplacé par " _Zizyphus_ "
Page 411, " se rassemble à la partie inérirenc du trou " a été
remplacé par " inférieure du trou "
Page 414, " territoires marécageux des Mourgos " a été remplacé par
" Mousgos "
Page 414, " du district d’Oudchê dans le Camergou " a été remplacé par
" Gamergou "
Page 416, " 5 septembre, nous gagnâmes Kouka " a été remplacé par
" Koukia "
Page 416, " à Kouka, où commandait un beau-frère " a été remplacé par
" Koukia "
Page 416, " laissés en dépôt à Kouka " a été remplacé par " Koukia "
De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
ont été apportés.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU BORNOU AU BAGUIRMI ***
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