Le voyage de Nachtigal au Ouadaï

By Gustav Nachtigal

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Title: Le voyage de Nachtigal au Ouadaï

Author: Gustav Nachtigal

Editor: E. Groddeck

Translator: Joost Van Vollenhoven


        
Release date: September 25, 2026 [eBook #79651]

Language: French

Original publication: Paris: Comité de l'Afrique française, 1903

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Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de Tunisie/Khaldounia numérique)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOYAGE DE NACHTIGAL AU OUADAÏ ***
                            Le Voyage
                              de Nachtigal
                                   au Ouadaï

                               * * * * *

                 _Traduction complète_

                      par =Joost Van Vollenhoven=
              _Ancien élève breveté de l’École coloniale_

[Décoration]

                              PUBLICATION
                   _Du COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE_
                    15, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 15
                                 PARIS




[Décoration]

                            Le Voyage
                              de Nachtigal
                                   au Ouadaï

                               * * * * *

                 _Traduction complète_

                     =Par M. Joost Van Vollenhoven=
              _Ancien élève breveté de l’École coloniale_

                               * * * * *


_L’attention du public africain se porte avec un intérêt toujours plus
vif sur ce mystérieux Ouadaï à la porte duquel l’expansion coloniale
française est arrivée. Nous croyons donc utile de publier le document le
plus complet, quoique déjà ancien, qui ait été produit sur cette partie
de l’Afrique : le récit du voyage de Nachtigal._

_Cette partie n’avait jamais été traduite en français. MM. Hachette et
Cie, propriétaires du droit de traduction, ont bien voulu nous autoriser
à faire cette publication qui sera si utile aux Français du Chari et du
Tchad et à tous ceux qui suivent de près les questions africaines._

_La traduction a été confiée aux soins de M. Joost Van Vollenhoven,
ancien élève breveté de l’École coloniale, que nous remercions ici du
soin qu’il a apporté dans cette tâche délicate._

                               * * * * *


Le docteur Nachtigal vint en Afrique pour rétablir sa santé. L’Afrique
lui redonna ses forces, en reconnaissance il lui donna sa vie. Plus de
vingt ans il l’a servie comme orientaliste, comme géographe, comme
diplomate. Nachtigal est un des plus magnifiques pionniers de la
civilisation au continent noir.

Il débarque en 1862 en Algérie, y voyage et se fixe en 1864 à Tunis ;
c’est son stage, il étudie, il comprend, il aime l’Islam. En 1868, se
présente l’occasion d’agir, il remplacera Rohlfs chargé d’une mission au
Bornou. Il quitte Tripoli le 19 janvier 1869, arrive le 27 mars de la
même année à Mourzouk, en repart le 6 juin pour le Tibesti. Le 8 août,
il est à Bardaï, manque de s’y faire assassiner et revient
précipitamment à Mourzouk le 7 octobre 1869. C’était un échec. Le 18
avril 1870, Nachtigal repart de Mourzouk, parvient fin juin à Kouka et y
demeure une année. En mai 1871, départ de Kouka pour l’exploration du
Borkou et du Kanem (décembre 1871) et l’année suivante, le voyageur
repart au printemps de la capitale du Bornou, pour entreprendre
l’exploration du Baguirmi.

Ce voyage durait depuis quatre ans et Nachtigal paraissait épuisé par
l’effort. Il avait exploré tout le bassin du Tchad, trouvé la solution
du problème qui, à l’époque, passionnait le plus le monde savant ; il ne
s’en contente pas. Le Ouadaï, mystérieux et terrifiant, le tentait. Il y
alla et y demeura six mois. C’est de cette partie du voyage de Nachtigal
que nous avons l’honneur de présenter la traduction. L’explorateur
quitta le Ouadaï en janvier 1874 et parvint dans le courant de la même
année en Egypte. Revenu en Europe après six ans d’absence, il entendait
à peine les langues qu’on y parlait. Nachtigal clôt dignement la série
des grands explorateurs allemands. Il a relié les itinéraires de Barth,
Rohlfs et Schweinfurt ; il a réussi, pacifique et modeste héros, à
pénétrer le secret que Vogel et Beurmann avaient voulu payer de leur vie
et auquel depuis, tant d’autres se sont heurtés.

Ce voyage au Ouadaï n’est pas de la plume de l’explorateur. Nachtigal
est mort avant d’avoir pu achever la rédaction de ses notes. Il convient
de rendre ici hommage au pieux zèle d’E. Groddeck qui édita cette œuvre
posthume. Mais ces chapitres n’ont pas la charmante émotion, la grâce
simple et l’absolue netteté des pages écrites par l’explorateur.

Nous avons condensé le premier chapitre de l’édition allemande, _Un
hiver à Kouka_, en en éliminant tout ce qui ne se rapportait pas au
voyage du Ouadaï. Ce chapitre a été fondu dans le suivant. Le second
chapitre de l’édition allemande devient ainsi le premier de celui-ci.
Nous avons traduit, partiellement aussi, le onzième chapitre de
l’édition allemande et suivi l’itinéraire Abecher-El Facher, jusqu’à
près du 24me degré. On trouvera ainsi dans ce volume des renseignements
sur le territoire dont l’attribution a été laissée provisoirement
indéterminée entre la France et l’Angleterre par la convention du 21
mars 1899.

Nous avons adopté l’orthographe de la carte française qui accompagne cet
ouvrage et pour les noms qui n’y figuraient pas, nous n’avons pas hésité
à simplifier l’orthographe des orientalistes allemands qui ont prêté
leur concours à l’édition posthume.

On trouvera ci-dessous un bref index, où sont rangés alphabétiquement,
ceux des noms de plantes ou d’objets qui reviennent le plus souvent dans
le récit. Ce travail a été fait sur les registres alphabétiques de
l’édition allemande.

Les deux premiers volumes de l’ouvrage de Nachtigal doivent être la
préface de celui-ci. M. J. Gourdault en a publié la traduction en
l’année 1881. L’édition a été faite par les soins de MM. Hachette et Cie
qui ont gracieusement abandonné au Comité de l’Afrique française le
droit de traduction de la partie du récit que nous présentons
aujourd’hui au public.

                                                JOOST VAN VOLLENHOVEN.

                               * * * * *




                              PETIT INDEX

  _Abou Sekkin._ — Roi du Baguirmi.

  _Aboungati._ — Acacia sp.

  _Ambadj._ — Herminiera.

  _Arada._ — Oasis du Nord du Ouadaï.

  _Arred._ — Acacia sp.

  _Bideyat._ — Tribu du Zoghaoua au Nord du Ouadaï.

  _Cham._ — Bandes de coton servant du monnaie divisionnaire.

  _Dadem._ — Acacia.

  _Djadjak._ — Stereospermum sp.

  _Djerid._ — Châle en soie ou en laine.

  _Doum._ — Hyphaene.

  _Dra._ — Unité de longueur (quatre-vingt-dix centimètre environ).

  _For._ — Habitant du Darfour.

  _Hedjilidj._ — Balanites.

  _Hommed._ — Sclerocarya Birrea.

  _Kanouri._ — Habitant du Kanem.

  _Kemba (poivre de)._ — Xylopia.

  _Kittir._ — Acacia mellifera.

  _Kohl._ — Brassica oleracea.

  _Kouk._ — Acacia verugera.

  _Koulkoul._ — Acacia sp.

  _Kourna._ — Zizyphus sp.

  _Litam._ — Voile.

  _Louban._ — Boswellia.

  _Machet._ — Boscia.

  _Merissa._ — Bière du pays.

  _Mourr._ — Treculia.

  _Nabak._ — Zizyphus spina christi.

  _Ochar._ — Calotropis procera.

  _Rotl._ — Une livre turque (environ seize onces).

  _Sahaba._ — Combretum Hartmannianum.

  _Siwak._ — Salvadora.

  _Somraï._ — Tribu du moyen Chari.

  _Soukko._ — Andropogon sp.

  _Talha._ — Acacia seyal ou acacia stenocarpa.

  _Thalari._ — Pièce en argent à l’effigie de Marie Thérèse (valeur cinq
  francs environ).

  _Tobe._ — Vêtement.

  _Toundoub._ — Capparis sodada.

  _Tourkedi._ — Fichu ou châle.

  _Woun._ — Oasis du Borkou.

  _Zeriba._ — Clôture ; haie.

                               * * * * *




                            CHAPITRE PREMIER

                       =En route pour le Ouadaï=


J’étais revenu du Baguirmi avant que ne commençât la seconde période de
la saison des pluies. Généralement, les chutes d’eau diminuent alors
d’une façon sensible, mais, l’année était exceptionnellement pluvieuse,
et en septembre, il y eut encore des averses terribles. Ma maison était
souvent inondée, car Ahmed ben Brahim, mon propriétaire, n’avait pas
songé à couvrir ma terrasse d’une couche de sable mêlée d’argile et de
fumier. Comme d’autre part, les premières pluies étaient tombées de fort
bonne heure, il fallut faucher dès la mi-septembre et on ne put faire
sécher convenablement le grain. Conséquence directe, une forte hausse
sur les prix, quoique l’année eût été bonne. Pour un thalari (environ
cinq francs) on obtenait une mesure de douchn (mil du pays) si petite
que deux d’entre elles eussent fait tout juste la charge d’un bœuf. Le
riz et le froment valaient le double du douchn. Un chameau suffisamment
robuste pour résister aux fatigues d’un voyage au désert, valait de
trente à quarante thalari’s et les moins solides se payaient vingt
thalari’s au moins. Les bêtes de somme valaient suivant leur qualité, de
sept à neuf thalari’s. Le prix des chevaux, seul, n’avait guère
augmenté. Pour vingt à trente thalari’s, on pouvait avoir un animal
magnifique et, bien entendu, les chevaux de charge valaient beaucoup
moins. Les objets importés, comme le numéraire, étaient devenus très
rares sur le marché. Jadis, les Tripolitains amenaient au Bornou autant
de marchandises que de numéraire, mais depuis quelque temps, ils se
dirigeaient vers les États Haoussa’s, plus prospères. Ils faisaient,
tout au plus, une pointe au Bornou, avec les marchandises d’une vente
assurée. En première ligne, se trouvait, parmi celles-ci, la cotonnade
Cham, malheureusement elle ne pouvait servir de monnaie pour l’achat des
objets de première nécessité, tels que les céréales. Le thalari avait
atteint le cours de cent quatre-vingt-dix rotl’s, c’est-à-dire six mille
cauris ; lors de mon arrivée, il ne valait que cent-vingt à cent-trente
rotl’s et cent seulement, pendant le séjour de Barth à Kouka.

J’allais donc trouver une grande difficulté à me défaire de ce que je
ramenais de mon voyage au Baguirmi. En tout état de cause, mes deux
taureaux eussent trouvé difficilement un acquéreur, car il est rare que
ces bêtes résistent à un voyage dans les marécages du Sud. A mon retour
à Kouka, cependant, les miens paraissaient encore sains, mais bientôt
leur poil se hérissa et on reconnut, à ce symptôme, qu’ils avaient été
piqués par des insectes venimeux. Je dus m’estimer heureux de pouvoir me
défaire du couple pour la somme d’un thalari, payable en cauris. Il me
fut impossible d’avoir de l’argent comptant pour le cheval que j’avais
acheté à crédit, au cours de mon voyage. Je résolus de le laisser à
crédit pour dix-sept thalari’s. L’acquéreur, le hadj Bou Hadi du Fezzan,
un de mes premiers compagnons de voyage, était un bien brave homme en
qui l’on pouvait avoir toute confiance. Le prix devait m’être payé à son
retour de Kano, où il allait entreprendre un voyage. Mes deux quintaux
d’ivoire valaient, il est vrai, cent thalari’s, mais personne ne
disposait d’une si grande quantité de numéraire. Ce ne fut qu’après
plusieurs mois que je parvins à les vendre au Maina Adam, le prince du
Kaouar, que Rohlfs nous a fait connaître. Je recevais, en même temps,
les nouvelles les plus réconfortantes de Tripoli. On m’annonçait que le
consul d’Autriche avait reçu, pour me la transmettre, une subvention que
ma misère me faisait paraître considérable. Malheureusement le consul
ignorait le lieu de mon séjour et l’insécurité des itinéraires du Bornou
le poussait à la circonspection. Aussi, n’avait-il pas osé confier à un
seul messager une somme de quelque importance. Il avait simplement prié
un négociant de ses amis, habitant Mourzouk, son débiteur pour trois
cent thalari’s, de vouloir bien me faire parvenir cette somme. Mais ce
marchand était tout aussi prudent et avisé que le consul, il avait
préféré ne pas se séparer du numéraire qu’il avait, il m’indiqua donc un
négociant de ses amis avec lequel il était en compte courant. C’était
cet homme qui devait, au cas où je serais encore au Bornou, me payer la
somme de trois cents thalari’s et m’aider de tous ses moyens. Je
connaissais de longue date ce dernier mandataire, il était très honnête,
mais il avait si peu d’argent comptant, qu’avec la meilleure volonté du
monde, il ne pouvait m’offrir que des esclaves que je n’aurais pu
revendre. Les deux mille thalari’s que mon gouvernement m’allouait,
m’étaient donc, provisoirement au moins, de fort peu de secours.

Quand, à la saison sèche, mon état de santé s’améliora, il me fut très
pénible de ne pouvoir me procurer les rares gourmandises du pays.
J’aimais beaucoup les noix de kola, mais elles valaient de cinq à six
thalari’s le cent ; il ne fallait pas songer à acheter du café ; un
petit pain de sucre, pesant tout au plus une livre et demie, valait deux
thalari’s, un prix invraisemblable même dans ces régions. Malgré le
marasme dont se plaignait le commerce, les exigences des artisans
n’avaient pas diminué. C’est ainsi que le tailleur Abdalla Karoussa me
réclama cinq thalari’s pour me confectionner deux chemises, un pantalon
et un gilet dont l’étoffe, du mahmoudi, ne m’avait coûté que quatre
thalari’s. J’avais confié une partie de mes biens à la garde de mon ami
le chérif Ahmed el Medeni ; mais le départ de mes serviteurs pour
Tripoli et les dépenses qui en furent la suite avaient sensiblement
ébréché cette réserve. Je ne voyais pas comment je pourrais atteindre le
Nil en passant par le Ouadaï et le Darfour ; je n’osais même pas songer
à pareille entreprise : je devais d’abord me remettre des fatigues de
mon voyage au Baguirmi et il fallait d’ailleurs patienter plusieurs mois
avant qu’il fût possible de suivre la piste longeant les bords du Tchad.
En me reposant, j’eus conscience de l’état critique de ma santé. Je ne
pouvais dormir par suite de douleurs dans les articulations, les muscles
et les os que je devais aux marais du Baguirmi. Tout mon corps était
couvert de pustules rouges et enflammées qui pénétraient profondément
dans les chairs. A ces souffrances vinrent s’ajouter les inévitables
accès de malaria pendant la saison des pluies, et je ne pouvais
combattre énergiquement la fièvre, n’ayant plus qu’une infime provision
de quinine. Je demeurai ainsi plusieurs mois, incapable de me livrer à
un travail quelconque, incapable de m’occuper de mon voyage, tout
meurtri de douleurs, épuisé, profondément affecté et consumé du désir de
revoir ma patrie.

Provisoirement, d’ailleurs, on ne pouvait songer au départ, car toute la
province de Kotoko, qu’il fallait traverser pour aller au Ouadaï, était
inondée. Le cheik Omar (sultan du Bornou) m’avait bien promis son
concours pour mon voyage au Ouadaï ; mais rien ne m’assurait que je
pourrais parvenir jusqu’auprès du sultan Ali. Le cheik ne voulait pas me
laisser partir avec une caravane quelconque. Il redoutait, à bon droit,
le fanatisme des chefs de bandes du Ouadaï qui m’auraient fait subir le
sort de Beurmann. Il m’avait promis un de ses fonctionnaires s’il ne se
présentait aucune occasion pour voyager en toute sécurité. Avec le
concours du sultan Djourab, du Fitri, celui-ci eût dû me conduire
jusqu’à Abecher. La date du départ était remise, mais j’avais toute
confiance dans le cheik.

Ce ne fut qu’à la mi-décembre que les eaux, qui couvraient la rive Sud-
Ouest du Tchad, baissèrent un peu, mais les Djellaba’s, qui avaient
quitté Kouka et se trouvaient à Ngala, n’osaient encore entreprendre le
voyage. Tant que le Kotoko et le Fitri sont inondés, des mouches
venimeuses menacent, en effet, la vie des bêtes de somme ou de selle.

A ma grande joie un courrier du roi Ali du Ouadaï fit son entrée le 10
janvier 1873. Il portait des lettres de son maître et de l’envoyé du
cheik Omar, le hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas. Le retour de ce dernier
était imminent. La principale mission de l’envoyé du Ouadaï consistait à
s’approvisionner, sur le marché bien pourvu de Kouka, de nombreuses
marchandises occidentales qui ne venaient que rarement sur les marchés
du Ouadaï. Le messager était un Djellabi, il s’appelait Otman Ouled el
Fadl, on le connaissait bien au Bornou et à la cour. Ses lettres
contenaient des bonnes nouvelles et le cheik me promit sur le champ de
me faire voyager avec cet homme qui, très pressé, devait retourner sous
peu au Ouadaï. Les renseignements d’Otman sur son pays étaient
encourageants, mais son voyage avait été difficile, il avait traversé
avec beaucoup de peine et au prix de sensibles dommages les régions
inondées du Fitri, du Bahr el Ghazal et du Kotoko. Je rencontrai un soir
Otman chez mon ami le chérif El Medeni ; il accueillit mieux que je ne
l’avais pensé, la proposition de m’avoir pour compagnon de voyage. Il
est vrai que la responsabilité qu’il prenait vis-à-vis du cheik de me
conduire, sain et sauf jusqu’à la capitale du roi du Ouadaï n’était pas
sans lui donner des inquiétudes. De même pour la responsabilité qu’il
assumait vis-à-vis de son propre prince en introduisant un chrétien dans
ses états ; mais il ne pouvait se dérober à la mission dont le cheik
Omar le chargeait. Il était d’ailleurs convaincu que je n’aurais plus
rien à craindre dès que je serais en présence du roi Ali. J’exposai à
Otman que j’avais hâte de revoir ma patrie, que je ne voulais à aucun
prix faire une seconde fois la route fatigante et monotone par laquelle
j’étais venu au Bornou et que j’espérais bien atteindre le bassin du
Nil, par un chemin beaucoup moins pénible en passant par le Ouadaï et le
Darfour, Otman fut un peu rassuré quand je lui affirmai que je
« n’inscrirais » pas le pays ; mais il insista sur l’absolue nécessité
de ne pas interroger les habitants durant le voyage, de ne pas écrire et
de ne pas essayer, arrivé à Abecher, de voyager dans l’intérieur du
pays. Cela était absolument impossible aux étrangers ; depuis sept ans
il habitait le Ouadaï, me disait il, le Sultan ne lui voulait que du
bien et cependant il ne connaissait que les grandes routes fréquentées
par les caravanes, allant au Bornou ou au Darfour. Jamais il n’eût osé
entreprendre un voyage dans l’intérieur du Ouadaï, son parent, le hadj
Ahmed Tangatanga, un ami du roi Ali, qui se proposait de faire un
pèlerinage à la Mecque se chargerait de me conduire sain et sauf du
Ouadaï en Egypte. Je pouvais donc enfin commencer mes préparatifs.

La plus grande difficulté de mon voyage était de m’en procurer les
moyens. Belaïd avait reçu du Fezzan l’ordre de me payer trois cents
thalari’s ; il était animé des meilleures intentions et me faisait les
offres les plus séduisantes ; mais comme je l’ai dit, il n’avait pas de
numéraire et je ne pouvais m’occuper de la vente de ses esclaves et de
ses chameaux. Près de six mois s’étaient écoulés, j’avais depuis mon
retour du Baguirmi, épuisé à peu de chose près, les fonds laissés entre
les mains du chérif Ahmed pour servir en cas de besoin. J’avais déjà
fortement ébréché la somme de cent cinquante thalari’s qui me venait de
la vente de mon ivoire au Maina Adam du Kaouar ; quant à la somme que le
malheureux Hadj Bou Hadi me devait et qu’il avait espéré me rapporter de
Kano, je l’avais perdue par sa mort. J’essayai bien de me faire
rembourser sur sa succession et je reçus les promesses les plus
solennelles. Mais, à Kouka, les successions, quel que soit leur montant
et quels que soient leurs bénéficiaires, sont administrées par les soins
de l’Etat et, sous ce régime, leur actif — j’en fis l’expérience — se
réduit à rien. Le hadj Mohammed El Amri de Mourzouk, un des musulmans
les plus intelligents que j’aie rencontrés, aurait bien pu m’avancer une
somme assez considérable, car il était riche et habitué aux opérations
avec les Européens ; mais il n’avait retiré qu’un revenu insignifiant de
ses nombreuses propriétés. Dès lors il ne me restait plus qu’à compter
sur celui auquel jamais un Européen, voyageant au Bornou, n’a fait en
vain appel : le cheik Omar.

J’en causai avec mon propriétaire Ahmed. Il examina froidement l’affaire
et dans un esprit tout à fait mercantile ; il se fit fort de me faire
équiper complètement par le cheik moyennant un courtage déterminé. A la
mi-janvier, des qu’il fut arrêté que je me mettrais en route avec Otman,
j’allai voir le souverain pour lui exposer ma situation. Mais le bon
prince avait coutume de recevoir à chaque visite un cadeau, si minime
fût-il, et je ne savais guère que lui offrir. J’eus toutes les peines du
monde à trouver quelques objets dans mes hardes ; ce furent un
instrument géodésique et son trépied, une éponge de toilette, un gobelet
en fer blanc en trois pièces se glissant l’une dans l’autre, une petite
boîte remplie de bouchons de liège et quelques paquets de cartouches à
revolver.

Lors de mon voyage au Kanem et au Borkou, le cheik avait déjà été
mécontent de me voir emprunter à Bou Aïcha et à Mohammed El Titoui
quelques centaines de thalari’s au taux de cent cinquante pour cent.
Avec beaucoup d’amabilité, il se déclara prêt à me tirer d’embarras et à
m’éviter ainsi de recourir à de pieux musulmans et à leurs taux
usuraires. Quelques jours après ma visite, le Mala Abd El Kerim vint
m’apporter plus de cent tourkedi’s, vingt tobe’s Kororobdji (teints en
indigo, de Kano), dix autres vêtements d’étoffes variées de Nife et du
Bornou, un grand nombre de chemises de femmes brodées de soie, de
grosses couvertures des pays Haoussa’s, des couvercles de plats en
sparterie du Bornou, enfin des peaux de lion et de panthère. Le prince
me faisait en outre savoir qu’au jour fixé pour le départ, il ajouterait
à ces dons les provisions de bouche et les chameaux. Je dus abandonner
un tiers à peu près de cette fortune à mon propriétaire Ahmed et au
Mala. Je devais aussi me procurer les présents destinés aux souverains
du Ouadaï et du Darfour. J’avais encore un couple de pistolets d’arçon
incrustés d’or, une longue-vue et une carabine revolver ; je comptais
les offrir au roi du Ouadaï. Mais comme je savais la passion du roi Ali
pour les chevaux, j’essayai de me procurer un beau cheval en sacrifiant
ma carabine-revolver. Le roi du Ouadaï était d’ailleurs homme pratique
et cette arme qui exigeait des cartouches spéciales ne lui eût guère
plu. On m’avait dit aussi qu’il avait un goût marqué pour les longs
fusils à pierre des Arabes. Je pensais que le cheik Omar serait, au
contraire, bien heureux d’avoir une arme d’un mécanisme nouveau, qui ne
figurait pas encore dans son importante collection. Dans sa passion pour
les armes, le cheik n’était guère conduit par des considérations
pratiques, mais il s’entendait décidément aux nouveautés du domaine de
la mécanique. Pour apprécier les objets de sa collection, il se plaçait
moins au point de vue de leurs applications qu’à celui de leur
fonctionnement. Un jour donc, je lui fis présent de la carabine,
j’ajoutai qu’elle m’était devenue inutile par les effets de sa bonté,
car il m’avait équipé et m’avait ouvert par ses recommandations le
chemin du Nil. Je lui demandai franchement l’autorisation de choisir en
échange un beau cheval dans ses haras. L’affaire fut conclue. A la fin
de janvier, le cheik m’envoya encore deux pots de miel et six de beurre,
ainsi qu’une tente. J’étais équipé de pied en cap, seules les bêtes de
somme me manquaient. Mais le voyage fut retardé jusqu’à la fin de
février. Le djellabi Otman avait, en effet, vendu au cheik les objets
qu’il avait apportés du Ouadaï et il avait quelque difficulté à s’en
faire payer le prix qui se montait à trois cents thalari’s environ.
J’achetai un second cheval au Hadj el Amri pour en faire présent au
sultan du Darfour. Bien entendu, je fis cet achat à crédit, c’était le
seul moyen de me faire consentir une avance. Malheureusement, mon propre
cheval de selle fut atteint dans les premiers jours de janvier de la
maladie que les Kanouri’s appellent toso. Les Arabes prétendent que
c’est la syphilis chevaline, mais la maladie n’a guère de ressemblance
avec les affections syphilitiques. La peau est tout à coup bourrelée de
varices très dures, en nombre variable, se développant sur le corps
comme des cordes. Le phénomène s’observe surtout aux jarrets, au
poitrail et aux paturons. Les jarrets enflent et l’animal peut à peine
se traîner. Mais la maladie est peu grave. Mon cheval fut rapidement
guéri par un traitement à base de macha, le fruit du karassou, et de
farine de douchn.

L’envoyé du cheik Omar, le Hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas était enfin
revenu porteur de nouvelles favorables. On régla définitivement Otman
Ouled El Fadl et le départ fut proche. Depuis quelques jours déjà,
j’avais reçu les lettres du cheik Omar ; l’une pour le roi du Ouadaï,
l’autre pour celui du Darfour, la troisième pour l’empereur d’Allemagne.
Le premier mars, je fis ma dernière visite au généreux souverain du
Bornou. Il estimait que l’étape de Kouka à Abecher était la partie la
plus dangereuse de mon voyage ; il me mit en garde contre les akadé’s,
chefs des armées du roi Ali ; Beurmann avait été massacré par l’un
d’eux. De Kouka à Abecher la distance était d’environ mille kilomètres.
Les caravanes mettaient ordinairement vingt-huit à trente-quatre jours
pour franchir cette distance.

Mon compagnon de voyage Otman avait quitté Kouka le 1er mars au matin.
Il devait m’attendre à Mongono, légèrement au Sud-Sud-Ouest de Ngornou.
Je pris congé le plus cordialement du monde de l’aimable souverain dont
j’avais été si longtemps l’hôte et qui m’avait témoigné tant de
bienveillance. Vers midi, je pouvais charger mes chameaux et je quittais
Kouka à trois heures, entouré de la majeure partie des habitants du
quartier occidental de la ville et accompagné par Ahmed, qui devait me
conduire à Mongono ainsi que par le chérif El Medeni. Le caractère
aimable et pacifique du peuple se manifesta à ces adieux. J’avais, il
est vrai, vécu longtemps parmi eux, mais des centaines de voisins et
d’amis, plus ou moins proches, plus ou moins intimes, s’étaient réunis
pour me souhaiter cordialement un bon voyage et un heureux retour dans
ma patrie. Je pus me rendre compte combien, à ce moment, le fanatisme
religieux était loin de leurs pensées. Amed ben Brahim seul, qui devait
m’être plus attaché qu’aucun autre, conserva son habituelle froideur.

Après une dure chevauchée vers le Sud, à travers ce paysage steppeux qui
caractérise les environs de Kouka, nous parvenions à trois heures et
demie au but de la journée. Les chameaux venaient d’y arriver. Nous
poursuivions notre voyage le lendemain avant le point du jour. Un temps
précieux fut perdu les premiers jours ; il fallut apprendre à connaître
les chameaux et arriver à répartir les charges de la façon la plus
logique. Mais Otman, homme plein d’énergie et de plus très pressé de
rentrer à Abecher, marchait toujours de l’avant. Notre caravane
comprenait encore le moallim Abou, un Arabe choua, banni du Ouadaï par
le roi Ali et qui s’était retiré à Kouka, un chingiti du pays à l’ouest
de Tombouctou, pèlerin de la Mecque, quelques gens du Bornou, nés au
Ouadaï et un grand nombre de pèlerins haoussa’s et fellata’s. Le moallim
Abou s’était marié pendant son séjour au Bornou avec une femme tundzour,
nommée Hayamat. Elle m’avait fourni régulièrement mon lait à Kouka, mais
son époux, espérant rentrer en grâce auprès du roi Ali, l’avait
abandonnée.

Le 8 mars au soir, nous arrivions à Goulfei, sur les bords du Chari,
après avoir marché trois à quatre heures vers l’Est-Sud-Est et avoir
traversé, tout comme la veille, de nombreux villages, habités en général
par des choua’s. Le premier quart de notre voyage, en territoire
bornouan, prenait fin à Goulfei.

Il fallait, pour effectuer le second quart, du Chari au Fitri, faire
provision de céréales, car le pays était peu habité et mes trois chevaux
en faisaient grande consommation. Nous dressions le camp au Sud de la
ville, tout contre le Chari, et l’après-midi même de ce jour, nous
allions nous présenter à l’alifa, car notre intention était de
poursuivre notre voyage dès le lendemain. Goulfei avait deux
administrateurs, un alifa et un mai, mais contrairement à ce qui se
passait à Maffate, où le mai détenait le pouvoir, c’était l’alifa qui
régnait. C’était un homme très sensé et très aimé. Il s’était fait
remarquer par la fidélité et le dévouement, avec lesquels il servait le
roi du Baguirmi. Il appartenait par son père à la tribu arabe des Oulad
Bokhter. Sa mère était une makari.

De toutes les villes makari’s que j’avais visitées, Goulfei était la
mieux entretenue ; non seulement les murs étaient en bon état et bien
plus solides que ceux de Kouka ; mais encore les maisons avaient
meilleur aspect que dans la plupart des cités de Bornou. Elles étaient
du type bongo, à mur d’enceinte circulaire, surmonté d’un toit de chaume
en coupole. Quelques-unes étaient de grandes bâtisses en pisé, à allure
de château fort ; leurs tourelles et leurs murs crénelés leur donnaient
un certain cachet architectural ; d’autres, enfin, étaient de hautes
maisons à pignons que j’avais déjà vues à Logone.

Le nombre des habitants ne devait pas dépasser huit mille, quoiqu’on
disait communément Goulfei plus peuplé que Ngala. L’alifa nous reçut
dans la petite salle d’audience de sa maison, le sol était couvert de
paille, de même d’ailleurs, que la grande cour qui se trouvait devant la
maison et qui servait aux prières et aux réceptions. L’alifa était assis
sur une haute estrade, recouverte d’un tapis, qu’on nomme diggeli au
Bornou. Otman lui transmit les salutations de son maître. Il descendit
alors de son estrade, ôta son bonnet de coton et, avant d’engager la
conversation, dit : Que Dieu protège la vie de notre Seigneur ! Le reste
de la journée fut employé à acheter les céréales dont nous avions
besoin. La chose ne fut pas facile, par suite de la grande quantité
qu’il nous fallait pour nos chevaux. Toute la matinée du 10 mars fut
perdue à passer le fleuve ; l’opération ne fut terminée que vers midi,
car les rives avaient de trois à cinq mètres de haut et la largeur du
fleuve était presque celle du Rhin a Cologne.

Ce jour là nous ne marchions que quelques heures vers l’Est, jusqu’au
village du cheik Saleh, des Oulad Bokhter. Les villages occupés par les
autochtones étaient rares dans tout le pays depuis le Chari jusqu’aux
villages construits par les Kouka’s dans les roches. Le pays était aux
arabes (choua’s), ceux-ci ne devenaient sédentaires qu’à regret et
seulement quand la misère et le besoin les y contraignaient. Les Oulad
Bokhter et leur chef Saleh ne jouissaient pas d’une bonne réputation
auprès des voyageurs isolés. Pour les atteindre on traversait une forêt
assez épaisse. J’y vis beaucoup d’arbres et de plantes, que je n’avais
point encore rencontrés. On trouvait en abondance, non seulement les
acacias, dont j’ai souvent fait mention, mais encore l’espèce dite kouk,
avec ses gousses gigantesques, les kourna’s et les nabak’s (Zizyphus
Spina Christi), que les Arabes appelaient le dal ou le nabak el fil,
c’est-à-dire le nabak des éléphants, l’arbre avait de gros fruits amers.
J’y vis aussi une nouvelle espèce, l’aboungati. Dans les steppes
inhabités son rôle est très important, car il décèle la présence de
l’eau à une petite profondeur. Honte à celui qui meurt de soif, près
d’un aboungati ! disent souvent les Arabes du pays. Dans les arbres il y
avait de nombreux nids de ces petits oiseaux tisserands qu’on appelle
dilediles ; ils me rappelaient le hedjlidj dans ma cour à Kouka et les
ébats de ses habitants. Le sol était couvert d’une herbe fine et
fibreuse qu’on nommait adar ; on l’employait surtout pour en faire des
couvercles de plats. En cas de besoin, la graine rouge pouvait servir à
l’alimentation. On trouvait aussi une herbe plus grossière, le tébi qui
servait à rembourrer les selles des chameaux ; enfin il y avait
l’arkala, une plante grimpante ; les graines de ces deux dernières
espèces étaient comestibles.

A une demi-heure du Chari, nous laissions au Nord, un village assala
nommé Raouadja. Le sol était sablonneux. En de nombreux endroits il
paraissait à peine sec. Il nous fut impossible de nous procurer du
douchn pour les chevaux, mais les gens du village des Oulad Bokhter
vinrent nous vendre du maïs. On achetait des poulets magnifiques pour
une feuille de grossier papier à lettre, marchandise très prisée par les
Arabes nomades.

Après une étape de neuf heures environ vers l’Est-Sud-Est, dont la durée
avait été allongée, il est vrai, par un détour, nous arrivions le
lendemain, chez les Arabes Dekena’s du cheik Moussa. Le sol était plat ;
une grande partie venait d’être abandonnée par l’eau ; une broussaille
plus ou moins dense y poussait. Au début de la marche, il avait fallu
passer un Komadougou, couvert de laiches, de quatre-vingt pieds de large
et d’un mètre de profondeur ; vers midi nous en passions un second, tout
aussi large ; son lit paraissait sans pente mais très marécageux ; ces
deux cours d’eau devaient être des affluents du Chari. Entre les filets
d’eau, on relevait de nombreuses pistes de girafes et d’éléphants. Jadis
les Dekena’s conduisaient leurs troupeaux jusqu’au Bahr El Ghazal ;
depuis quelque temps ils s’étaient peu à peu rapprochés du Chari et de
nomades (Boadi’s) qu’ils étaient, étaient devenus à peu près
sédentaires. La cause déterminante de cette modification dans leurs
mœurs était une épidémie de tuberculose bovine, qui, pendant des années,
avait réduit considérablement leur bétail. Ils affirmaient descendre
d’Ali Kerrar, leur teint était étonnamment clair. J’avais déjà entendu
parler au Bornou et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la
richesse des Dekena’s. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient
mettre en ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient
en fournir encore une centaine. On me raconta, que le chef nominal de la
tribu, le cheik El-Baheiri, qui résidait près de là, ne serait jamais
allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. Le
véritable chef était son frère cadet, le cheik Moussa ; le roi du Ouadaï
l’avait en grande estime. Le cheik fit cadeau d’une vache à mon
compagnon Otman quoique son troupeau fut bien petit, sans doute il
croyait que les prétentions du sultan du Ouadaï s’étendaient sur tout le
pays jusqu’au Chari.

Un courrier royal, un koursi du Ouadaï, était chez les Dekena’s ; son
intention était de se joindre à nous ; et il fallut demeurer toute la
journée du lendemain chez les Dekena’s. Quatre étapes à travers un pays
tout à fait inhabité nous attendaient. L’eau y était abondante, mais le
cours des fleuves tellement capricieux, que le voyage exigeait une
certaine prudence. Nous partions en conséquence le lendemain vers midi
seulement, nous dirigeant vers le Nord-Est ; nous marchions jusqu’après
le coucher du soleil, en faisant de nombreux détours. Le camp fut dressé
sur les bords d’un cours d’eau assez important, le Machtour. On le
disait un des effluents du Tchad. Au début de la marche nous avions
passé le Sere déjà à sec, il paraissait devoir atteindre le Tchad en se
dirigeant au Nord, peut-être même était-ce un affluent du Chari. Quoique
le Machtour n’eût que quelques pieds de large et que son lit fût
marécageux, ses rives étaient couvertes d’arbres magnifiques et le nal,
une haute herbe fibreuse, était abondant, on s’en servait pour faire des
clôtures et des cloisons appelées siggedi’s au Bornou et cherkanya’s par
les Choua’s. La partie inférieure de la tige, très forte, servait à
fabriquer des plumes à écrire.

Le courrier du Ouadaï, suivi des bestiaux qu’il avait reçus des
Dekena’s, ne nous rejoignait que tardivement et le lendemain 14 mars, on
ne levait le camp que dans l’après-midi. On se dirigeait vers le Nord-
Est par une marche rapide qui dura jusqu’après minuit. Cette hâte était
désirable et même nécessaire, car les nombreux pèlerins haoussa’s et
fellata’s que nous avions avec nous, n’avaient ni outres, ni bêtes de
somme. Le pays était sablonneux, la végétation arborescente clairsemée,
les broussailles de doum, le louban rabougri et le siwak parfumé
dominaient.

Une étape de cinq heures au Nord-Est, nous menait ensuite, à travers une
forêt de palmiers doums assez élevés, à un nouvel effluent du Tchad dont
la présence nous avait été décelée à l’horizon par une ligne serrée
d’arbres. Le courant, faible il est vrai, était visiblement Nord-Sud, ce
cours d’eau était très poissonneux.

Le courrier du Ouadaï n’avait pas de tente, mais il emportait avec lui
un mobilier complet. Il s’isolait complètement en étendant une grande
pièce de coton sur une douzaine de piquets, disposés en cercle. Otman
avait un angreb, un de ces lits rudimentaires, dont le siège se compose
d’un canevas de lanières en peau, et qui est d’un usage universel au
Ouadaï, au Darfour et dans le bassin du Nil. Je ne faisais pas usage de
ma tente un peu lourde, massive et difficile à monter. La nuit, la pluie
n’était pas à craindre et le jour, l’ombre des arbres me protégeait
suffisamment contre le soleil.

Le 16 mars, nous arrivions enfin au Bahr-el-Ghazal, que j’attendais avec
tant d’impatience ; malheureusement, je fus très désappointé en le
voyant. Dans cette partie de son cours, à peine sorti du Tchad et
immédiatement après la saison des pluies, il devait être plein d’eau.
Cependant il était impossible de déterminer exactement sa direction,
elle demeurait énigmatique. Le fleuve n’était qu’une rigole, entourée
d’une épaisse végétation ; l’œil n’en pouvait suivre la direction et sur
les rives même, la nappe d’eau restait invisible. Il fallut marcher deux
heures vers l’Est pour l’atteindre ; nous le suivions ensuite pendant
quelques heures d’abord, en marchant à l’Est-Sud-Est puis au Sud-Est ;
car le fleuve s’infléchit au Sud, avant de prendre la direction du Nord-
Est. Les pistes de buffles et de girafes étaient abondantes dans
l’épaisse forêt qui bordait les rives. Le groupe des îles Karka était au
Nord-Nord-Ouest du point où nous étions, le poste de Tegaga, près de la
sortie du Bahr El Ghazal du Tchad, au Nord-Ouest. Nous nous approchions
du lieu, où plusieurs de nos compagnons de voyage, qui avaient
l’intention d’aller au Kanem, devaient nous quitter, pour se diriger
vers le Nord. A midi, pendant la forte chaleur, on campa près du fleuve,
dans la zone dépendant de la station bien connue d’Oum Dokhan. Nous
relevions des traces d’un camp kreda (Koran ou Daza du Bahr-el-Ghazal) ;
ils venaient dans ces régions depuis que les Dekena’s s’étaient retirés
vers l’Ouest, ruinés par les épizooties.

Notre itinéraire reprenait la direction du Nord-Est et le Bahr-el-Ghazal
sa direction définitive. Dans le voisinage de cette large vallée,
soufflait très souvent, un vent assez violent du Nord-Est.

Encore cinq heures de marche dans la direction Est-Nord-Est et nous
arrivions dans le pays dit El-Kara. Le sol était très plat, la couche de
sable habituelle faisait défaut, le sol était crevassé et d’un noir
profond. Le pays devenait de plus en plus pauvre, on ne voyait plus que
quelques arbres isolés : palmiers doums, kourna’s, hedjlidjs (Balanites
aegyptiaca) et le toundoub, un arbre presque complètement dépourvu de
feuilles (capparis sodada). Plus le pays devenait désert, plus le Bahr-
el-Ghazal et ses affluents devenaient visibles à travers le rideau
d’arbres et de roseaux qui les cachaient. A El-Kara, nous campions sur
les rives d’un affluent qui se dirigeait très nettement du Sud-Ouest au
Nord-Est. Le sol s’élevait, car nous approchions du plateau qui marque
la ligne de partage des eaux entre le Fitri et le Chari.

Notre marche vers l’Est-Sud-Est dura quatorze heures. Nous passions
d’abord la région bien connue du Fatjatjo, puis un pays mamelonné, à la
végétation clairsemée. Par son sol nu et rocheux, alternant avec le
sable, ce pays ressemblait décidément au Kanem. Nous arrivions enfin
dans le voisinage des premiers groupes de roches qui cachaient les toits
des cases de la ville de Ngourra. Les rochers étaient de grands blocs de
granit rougeâtre, leur hauteur ne dépassait pas trente ou trente-cinq
mètres ; ils formaient trois groupes distincts, aux pieds desquels
étaient les cases. La ville avait moins d’habitants que je ne l’avais
pensé, mais elle a dû être jadis plus peuplée. Elle paraissait avoir
souffert des récentes incursions des bandes du Ouadaï ; le nombre des
cases ne dépassait pas deux cents. Les habitants de Ngourra étaient des
Kouka’s et des Boulala’s ; ils parlaient la même langue et se mariaient
entre eux ; tous comprenaient l’arabe. Ils étaient de taille moyenne,
leur teint était noir et rougeâtre, leur visage agréable. Les femmes,
particulièrement, étaient bien faites et avaient des traits réguliers,
ce qui leur valait, à travers tout le Ouadaï, une réputation de grande
beauté. Leurs coiffures étaient très ingénieuses. Partant de leur front,
une grosse et large tresse allait jusqu’à la nuque pour revenir de là à
son point de départ ; des rubans attachaient les deux fractions de la
tresse, souvent coiffée en écharpe ; des petites tresses de vingt à
trente centimètres de long pendaient librement sur les côtés, en passant
par-dessous ou derrière les oreilles ; enfin, de toutes petites tresses
étaient ajustées avec beaucoup d’habileté sur la tête. La narine droite
était percée ; on y portait, soit l’inévitable morceau de corail, soit
un petit fragment d’argent ou de cuivre, soit un anneau en métal ou des
perles enfilées. Les colliers étaient en perles d’ambre, de grosseur
variable, que les Arabes estimaient beaucoup.

Nos provisions étant épuisées, nous étions contraints d’acheter des
vivres ; c’était d’autant plus difficile que les achats en gros étaient
encore bien moins pratiqués qu’au Bornou. Les femmes apportaient bien
des céréales, mais elles n’en vendaient que quelques poignées, qu’elles
présentaient sur les couvercles de leurs paniers. Rien ne pouvait les
détourner de cette vente au détail qu’elles croyaient devoir leur
assurer les bénéfices les plus considérables. Au Bornou, où la
population arabe, mêlée aux Makari’s, était nombreuse, surtout dans le
Kotoko, les monnaies les plus prisées étaient le poivre de Kemba, les
cauris, le kohl, (poudre d’antimoine, appelée santerem dans le dialecte
kanouri). Les femmes arabes recherchaient les perles, mais elles étaient
très difficiles, car la mode était inflexible sur ce chapitre. Dans la
partie Sud-Ouest du Bornou, les cauris n’avaient plus cours, et, avec le
kemba et le kohl, le papier, nommé kalkal, était l’objet d’échange
préféré. La valeur du papier hausse dès que l’on a passé le Chari ; chez
les Dekena’s, une feuille valait souvent deux poulets. A Ngourra et dans
les villages voisins, on nous demandait du kemba, du kohl et du papier.

L’eau était très rare dans ces villages construits près des roches et
les puits étaient profonds. Aussi les gens se refusaient-ils à abreuver
nos animaux et nous permettaient à peine de remplir quelques-unes de nos
outres. Arrivés le matin, nous reprenions notre voyage le soir-même,
marchions quelques heures et après un court repos dans la nuit, nous
repartions pour profiter de la fraîcheur de la matinée, pendant laquelle
la soif se faisait moins sentir.

La direction suivie était celle de l’Est, mais la nuit nous avions
marché au Nord-Est. Au Sud, à une journée de voyage environ, on voyait
de nombreux amas de roches ; au point du jour, on passait le village
d’Abou Koakib bâti dans les roches ; nous y remplissions nos outres ;
vers sept heures, c’étaient les roches de Mouti, où se trouvait un
village insignifiant ; de là on apercevait dans le Sud-Ouest, les roches
de Moïto et peu après, nous campions aux roches de Ganzouz. Celles-ci
étaient à huit ou neuf heures de Ngourra ; le désert qui les en séparait
avait partout le même aspect, nu, sablonneux et aride. Partis le 20 mars
avant le point du jour, après quelques heures de marche vers l’Est, nous
passions les roches d’Auni et l’important village d’Hissena. Au Nord, le
terrain avait une tendance générale à s’élever ; on voyait les roches de
Fali ; au Sud, au contraire, l’altitude diminuait visiblement. Partout
les habitants montraient une grande répugnance à nous laisser abreuver
nos animaux ; nous devions cependant insister, surtout pour les chevaux,
dont nous avions un grand nombre, car Otman et le faki Abou en voulaient
faire commerce au Ouadaï. Les puits avaient environ trente mètres de
profondeur. La dernière étape — elle était de dix à onze heures de
marche et devait nous conduire aux premiers villages du Fitri — fut
épuisante, tant par le manque d’eau que celui de nourriture pour les
animaux.

Le 21 mars, à la première heure et après avoir marché une partie de la
nuit vers l’Est-Sud-Est, nous parvenions au premier village du Fitri,
Mai Dana. Il n’avait que cent cases ; peu après nous arrivions à Karfa,
plus important, mais bâti sur les bords d’un marais, où pullulaient de
gros taons. Le palmier doum, l’arbre type, dans tout le pays de Fitri,
était abondant ; malheureusement, la mauvaise herbe si vivace des
environs de Kouka, l’ochar (calotropis procera), reparaissait en grandes
quantités. Après quelques heures de marche dans l’après-midi, nous
passions la nuit près du village de Koudou ; on nous y apprit que le roi
du Fitri, Djourab, se trouvait avec plusieurs chefs du Ouadaï à Melme.
Le lendemain, marche vers l’Est ; Mondogué fut passé, mais quand nous
arrivâmes à Melme, le souverain était déjà reparti plus loin, nous ne
devions le rejoindre que le lendemain. Melme était une des villes les
plus importantes du pays de Fitri. Elle était bâtie en roseaux et les
maisons n’y brillaient ni par leur solidité, ni par leur apparence. La
population était de quelques milliers d’habitants qui paraissent tous
être d’authentiques Boulala’s. Quelques Djellabi’s s’y étaient fixés ;
ils se livraient, avec l’infatigable ardeur qui les caractérise, à un
modeste commerce avec le Kanem, le Bornou, le Ouadaï et le Baguirmi. Le
soir, un fils du sultan Djourab vint nous saluer au nom de son père et
nous prévenir que celui-ci nous recevrait le lendemain. Le lendemain
matin après quelques heures de marche vers l’Est-Nord-Est, nous
parvenions à Boukkou, où le sultan avait fixé provisoirement sa
résidence. Nous allions immédiatement nous présenter à ce prince, ami du
cheik Omar ; il était dans une case ordinaire, assis sur un tapis
égyptien très simple ; il tenait dans la main un grand coutelas. Il
était vêtu d’un long tobe d’une propreté douteuse et sa bouche était
cachée par un étroit litam. C’était un homme maigre mais qui paraissait
en bonne santé ; son teint était noir, avec des reflets rougeâtres, il
portait la barbe blanche et clairsemée, en collier ; il pouvait avoir
soixante ans. Il parlait à haute voix, avec beaucoup de bienveillance et
de bon sens ; ses observations étaient empreintes de justesse et de
franchise. Il justifiait pleinement, par la bonne impression qu’il
faisait, la grande réputation qu’il avait, tant au Bornou qu’au Ouadaï.
Il m’accueillit en me tendant la main ; il est vrai qu’il ne savait pas
qui j’étais, mais quand il l’eut appris, ses procédés ne changèrent pas.
Il lut à haute voix les lettres de recommandation que m’avait données le
cheik Omar. Il discuta le cas du faki Abou qui avait commis, il y a
quelque huit ans, un crime de lèse-majesté. Il lui donna l’assurance que
le roi Ali lui pardonnerait. Il m’affirma de même que je pouvais
poursuivre mon voyage en toute sécurité en compagnie d’Otman et entama
avec moi une conversation sur l’origine des Boulala’s que Barth dit être
une fraction des Kanouri’s. Cela m’avait toujours paru invraisemblable,
car il n’était pas admissible, si ces gens avaient si longtemps habité
le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié
complètement leur langue maternelle, le kanouri.

L’opinion de Barth fut énergiquement combattue par le roi Djourab, un
homme plein de bon sens et un véritable savant aux yeux des gens du
pays.

A l’en croire, les Boulala’s étaient d’origine arabe ; ils seraient les
plus proches parents de la tribu des Oulad Hamed — ou Oulad Homeid, dans
certaines régions — très répandue dans le Ouadaï, le Bahr-El-Ghazal et
le Bornou. Quand cette tribu, venant de l’Est, émigra au Soudan, une
fraction demeura au Kordofan, une au Ouadaï, une se fixa au Bahr-el-
Ghazal, une enfin au Baguirmi et au Fitri. C’est cette dernière fraction
qui fut le noyau du grand état qui réunit un jour les territoires des
Kouka’s, du Fitri et du Kanem. Cette fraction des Oulad Hamed, devenue
tout à fait sédentaire, s’était alliée aux Kouka’s et en avait adopté le
langage (Tar lisi), ce qui n’empêchait la langue arabe d’être restée
extrêmement répandue. Le roi Djourab m’affirmait que tous les habitants
qui avaient quelque culture connaissaient à merveille leur généalogie et
leurs ascendants jusqu’aux Oulad Hamed. Le nom de Boulala aurait une
origine postérieure ; il comprendrait tous les habitants du Fitri et
serait celui du premier prince qui centralisa le pouvoir : Belal ou
Boulal. Il donna son nom au pays ; ce fut l’Ardh Belal, c’est-à-dire la
terre de Boulal, d’où le collectif, ou mieux le pluriel, Boulala’s, qui
s’appliquait à tous les habitants. Le nom de Belal était très répandu
chez les musulmans et Barth s’était déjà étonné de ne pas trouver de
singulier au mot Boulala ! Plus tard, on a forgé le singulier
Boulalaoui. Ce Boulal, véritable prince de légende, aurait fait sa
prière sur l’emplacement de la capitale actuelle du Fitri, Yao ou Yaoua,
le jour où il pénétra dans le pays. On montrait encore, dans le sol
rocheux, l’empreinte de ses mains, de ses pieds, de ses genoux et de son
front. Yaoua était fondé et les sultans du Fitri devaient visiter le
sanctuaire tous les vendredis. Le roi Djourab me dit qu’il était en
mesure de me montrer des documents établissant cette généalogie des
Boulala’s. Malheureusement, j’étais obligé de poursuivre mon voyage et
les hasards de la route ne m’ont plus reconduit au Fitri.

Les Boulala’s et les Kouka’s vivaient, en général, mêlés les uns aux
autres. On trouvait encore au Fitri les Abou Simmin’s ; c’étaient les
premiers maîtres du lac et de ses rives ; ils étaient éparpillés dans
plusieurs villages et habitaient aussi quelques grandes îles du lac ;
ils parleraient le Tar lisi. Il y avait enfin quelques fractions de
Kanouri’s, immigrés au Fitri au temps de la domination du Kanem et des
Ngidjem’s.

Il faudrait environ deux jours de marche pour faire le tour du lac
Fitri. On le traverserait dans sa plus grande largeur, en s’embarquant
au point du jour, pour arriver à une heure avancée de l’après-midi. En
certains endroits, on ne pouvait toucher le fond avec un aviron. Le
niveau du lac s’élève chaque année à la saison des pluies, dès que le
Batha[1] a de l’eau, ce qui arrive tous les ans, fût-ce pendant quelques
jours seulement. Tout le pays environnant est alors inondé et, sur ce
sol argileux, les communications deviennent très difficiles. Les Arabes,
qui font paître leurs troupeaux au Fitri à une époque déterminée de
l’année, se retirent alors dans les régions ghizal’s, c’est-à-dire
sablonneuses ; un grand nombre d’habitants étrangers au pays les
suivent. Le gros taon, que j’ai décrit en parlant du Baguirmi, pullule
alors ; mais il est une autre mouche plus petite, rougeâtre ou gris
foncé, qui, tout comme au Baguirmi, est beaucoup plus redoutée. Elle
entre dans les naseaux des animaux et les tue, alors que le gros taon ne
fait que les importuner. Je n’ai pas pu me rendre compte si cette mouche
plus petite et plus dangereuse était la même que celle que l’on
rencontre à quelques degrés plus au Sud, dans le Sud du Baguirmi et du
Ouadaï, car au moment de notre passage, c’est-à-dire vers la fin mars,
elle était très rare et je n’eus pas l’occasion de la voir. Mais elle
pullule à la saison des pluies, le gros taon devient alors plus
fréquent, plus gênant et peut-être aussi plus dangereux. Lors de notre
séjour aux bords du lac, nous étions obligés d’entretenir, jour et nuit,
de grands feux de bois humide, et les animaux ne trouvaient le repos
qu’à leur abri. Les chameaux paraissaient particulièrement souffrir et
il était difficile de les empêcher de se jeter dans le brasier ; ils
étaient affolés et s’exposaient à de graves brûlures. Mon compagnon
Otman perdit ainsi un chameau. Il est curieux que ces gros taons
semblaient attirés par les couleurs claires. Le cheval blanc que j’avais
reçu du cheik Omar, pour en faire présent au sultan Ali, était tout
couvert de sang à l’encolure, au ventre et sur le plat des cuisses. La
pauvre bête souffrait beaucoup plus que le gris pommelé que je destinais
au sultan Hassan, du Darfour. Quant au cheval pie que je montais moi-
même, il était à peu près complètement indemne. Les chameaux, conduits
au pâturage, ne pouvaient manger à aucune heure de la journée. Affolées,
les bêtes revenaient au camp près des feux. Les quelques bestiaux des
habitants du Fitri allaient paître pendant la nuit et, s’il fallait
absolument les sortir le jour, on les couvrait d’une cloche en
sparterie. On en faisait autant pour les chameaux ; mais ces animaux,
très rares, ne vivaient que peu de temps. Quant aux chevaux, on ne les
conduisait dehors que pour leur donner un peu de mouvement. Toujours, à
cause de ces mouches, les environs immédiats du Fitri étaient presque
complètement dépourvus de gibier. Les antilopes, les buffles, les
girafes s’éloignaient du lac et se retiraient dans les régions
sablonneuses du Nord ; le lion seul demeurait : il ne peut se passer
d’eau et d’ombre. Le manque de gibier le rendait très dangereux aux
hommes ; on dit qu’au Fitri, le lion ne se nourrit que de chair humaine.
Les voyageurs prudents ne campaient au Fitri que dans les villages, et
encore allumaient-ils de grands feux. Le faki Adam, cet habitant du
Ouadaï qui m’avait renseigné à Kouka sur son pays, me raconta à ce sujet
— et il était digne de foi — l’anecdote suivante : Lorsqu’avec ses
compagnons il avait traversé le Fitri, il avait eu l’imprudence de
dresser le camp à grande distance d’un village ; un lion était venu lui
ravir sa propre esclave, couchée près du feu. Il s’était alors levé en
hâte et avait poursuivi le lion avec ses compagnons, en l’injuriant et
en le menaçant de son bâton. Le fauve avait bien lâché l’esclave ; mais
il était resté à petite distance, paraissant tout surpris de voir ainsi
méconnaître ses droits.

Quelle que soit la fertilité du pays, il faut reconnaître qu’il est à
peu près inhabitable ; les indigènes en ont une toute autre opinion. Je
m’entretenais avec un Boulalaoui des fléaux, presque tous permanents,
qui désolent le pays, quand il me dit avec la conviction la plus
sincère : « Mais est-il donc un pays plus agréable que le Fitri ? »
Comme il est facile de le comprendre, les dernières semaines de l’été et
tout l’automne y sont fort insalubres et la race dominante des
Boulala’s, qui est d’origine arabe, n’a pu s’y acclimater qu’en se
mêlant aux indigènes.

Le territoire du Fitri comprend en tout cent et quelques villages ; ceux
qui sont situés sur le bord méridional de l’ellipse que forme le lac,
sont en général très proches du rivage ; beaucoup, au contraire, de ceux
qui sont sur le bord septentrional s’en éloignent. Le Batha s’y jette au
Sud-Est et la capitale, Yao ou Yaoua, se trouve à quelques heures au
Nord de là, assez proche des rives du lac ; les centres les plus
importants sont : Tekkete, sur la rive occidentale ; Gorko, à trois
heures au Nord ou au Nord-Nord-Ouest de Yaoua, Melme, que nous avions
passé ; Golo et Gamsa, tous deux sur le Batha, à l’Est du lac. Dans le
lac même, on trouve l’île Modo, où sont deux villages habités par les
Abou-Simmin’s et, plus au Sud, l’île Dogo, habitée par la même tribu.
Les hippopotames et les crocodiles sont nombreux dans le lac.

Nous devions séjourner encore le lendemain à Boukka. Otman, en effet, en
sa qualité d’envoyé du sultan Ali, attendait une compensation pour le
chameau qu’il avait fallu abattre à la suite de ses brûlures.

Je fus assiégé toute la journée par les visiteurs ; ils étaient en
général, comme partout ailleurs, très discrets, très réservés et très
polis. La feuille de papier, dont je leur faisais cadeau, les
transportait d’aise. Au fils du roi Djourab, qui était venu à notre
rencontre, je fis présent d’un petit crayon qui n’avait guère qu’un
demi-pouce de long ; il s’en montra tout aussi satisfait que des
explications que je lui donnai sur le mécanisme de ma montre, de mon
compas et de quelques autres objets. Nous partions le 25 mars, après
qu’Otman eut reçu un bœuf et un cheval pour remplacer le chameau perdu.

Nous étions arrivés à Melme en marchant vers l’Est-Nord-Est, nous
conservions cette direction pour aller à Boukka ; de là nous nous
dirigions vers le Sud-Est et, après quelques heures, nous atteignions le
village de Gorko, après avoir passé des champs de douchn et de coton ;
le village comptait environ deux cents cases. Cette étape fut courte,
car le roi Djourab avait dressé son camp dans le bourg. Il suivait à
petite distance les chefs des bandes du Ouadaï, qui occupaient les
bourgades plus proches du lac. Parmi eux étaient l’akid el Bahar, l’akid
ed Debaba, l’akid Guerri et l’akid Dirseh. Le roi tenait à rester dans
leur voisinage, pour pouvoir s’interposer en cas de conflits avec les
indigènes, conflits assez fréquemment provoqués par le caractère violent
des gens du Ouadaï. Le roi Djourab aplanissait facilement les
difficultés, grâce à la grande considération dont il jouissait dans tout
le Ouadaï et auprès du roi Ali en personne.

Les objets d’échange préférés au Fitri étaient le papier, le poivre
rouge du Soudan, le kemba, les cauris, les perles et même les oignons ou
l’ail. Je pus quelquefois, avec des oignons, obtenir des objets qu’il
m’était impossible de me procurer autrement ; les aiguilles étaient
aussi employées comme monnaie d’échange, et cependant elles n’ont
ordinairement qu’une valeur négligeable dans ces pays ; elles m’ont
souvent servi pour acheter du bois, des poulets et même quelquefois un
peu de lait. Le cauri avait, comme au Ouadaï, une valeur beaucoup plus
grande qu’au Bornou, car on s’en servait, non comme monnaie, mais comme
parure. Il faut avoir soin, toutefois, de choisir les plus gros parmi
ceux qui ne sont pas percés.

Le lendemain, nous partions avant le lever du soleil, marchant vers
l’Est-Sud-Est, presque vers l’Est. Après seize heures de marche on
passait le village de Seta et nous campions un peu plus loin, dans un
affluent du Batha, qui porte le nom du village. La rivière était à sec,
le lit n’en était pas nettement délimité, mais on y trouvait des arbres
et de l’ombre. Pour abreuver nos bêtes, il nous fallut aller jusqu’au
Batha lui-même, c’était une promenade d’une demie heure vers le Sud-Est.
Le fleuve avait deux bras : le premier, allait du Nord-Est au Sud-
Ouest ; le second, du Sud-Est au Sud-Ouest ; quoique moins large, il
paraissait plus important. Le lit du fleuve avait de quarante à
cinquante pas, les rives avaient de trois à cinq mètres de haut ; un
pied de beau sable jaune clair les recouvrait. Un filet d’eau y coulait
toute l’année, à une profondeur variant de 0m50 à un mètre ; quand on
perçait la couche de sable on trouvait de suite une eau douce et
limpide, où il y avait de nombreux petits poissons. Le lit n’avait pas
de végétation arborescente, il présentait l’aspect de ceux de tous les
fleuves à fort courant. Le Batha, plein d’eau à chaque saison des pluies
avait à la saison sèche, des cuvettes dont l’emplacement était connu.
Seta, le dernier village du Fitri que nous passions, était habité par
des Abou Simmin’s, des Kouka’s et de Boulalais ; on y comptait environ
trois cents cases. De là, à l’embouchure du Batha, il y avait encore les
villages de Golo et de Gamsa qui j’ai cités ; ce dernier bourg se
composait de sept hameaux. La direction du Batha est Ouest ou Sud-Sud-
Ouest de Seta à Yaoua.

Nous repartions dans l’après-midi du même jour et pendant cinq heures
environ nous marchions vers le Nord-Est, sur un sol dur, gris clair,
avec quelques arbres clairsemés et un peu de broussaille. La région des
steppes commençait ; elle s’étendait du Fitri à la frontière du Ouadaï,
proprement dit. Des fractions des tribus arabes, des Dja’adina’s, des
Oulad Hamed, des Khozzam’s, des Zebeda’s, des Naoualina’s, des
Salamat’s, parcouraient ce pays à des époques déterminées. Le sol était
assez pauvre ; on y trouvait le hechara, de la famille des acacias qui
fournit au Kordofan le meilleur caoutchouc ; le kittir noir ; le
koulkoul, à l’écorce blanche, aux petites feuilles qui rendent
d’inappréciables services pour panser les plaies ; le mourr (treculia),
que les habitants du Bornou appellent kagem et dont les feuilles ont la
réputation de guérir les douloureuses pustules et les plaies que le bât
fait aux bêtes de somme ; quelques savonniers isolés ; enfin et pour la
première fois, l’arbre à bois d’ébène, à l’écorce blanche et au bois
noir.

Nous marchions vers le Nord-Est et conservions cette direction pendant
près de deux heures, après avoir suivi un coude du Batha ; ensuite la
direction fut pendant une heure Est-Nord-Est, jusqu’à notre arrivée au
camp de Kharoub, sur les bords du Batha. L’après-midi, nous passions le
Batha, nous dirigeant vers l’Est, tout en nous maintenant à hauteur du
fleuve ; après quatre heures et demie de marche, on campait en plein
désert. Tant que nous avions été dans le voisinage du fleuve, la forêt
avait été assez épaisse et aux nombreux arbres, déjà cités, il faut
ajouter le palmier doûm, qui réussit bien près de l’eau.

Le lendemain, on passait de nombreux villages, qu’habitaient les
fractions sédentaires des tribus arabes déjà mentionnées. Après trois
heures et demie de marche vers l’Est, nous parvenions au gros village de
Mandele ; le Batha faisait un grand coude et coulait à bonne distance de
nous. Ce village était la résidence de l’akid ed Debaba ; il était bâti
sur la rive méridionale du fleuve, très boisée. Il pouvait avoir trois
cents cases habitées par les Arabes Salamat’s et les Kouka’s. La rive
méridionale du fleuve avait jusqu’à cinq mètres de haut, la rive
septentrionale était un peu moins élevée, le lit avait cinquante mètres
de large, sa direction était Nord-Est-Sud-Ouest ; on y trouvait les
mêmes puisards que la veille. A peu près à hauteur du coude que le Batha
faisait au Nord, entre Kharoub et Mandele se trouvait le village bien
connu de Sourra. Le papier, les gros cauris, les oignons et les perles
d’ambre atteignaient des prix élevés ; on donnait un gros poulet ou un
setier de céréales pour une feuille de papier ; dix à vingt feuilles
avaient une valeur considérable et pour un seul oignon, on pouvait avoir
plus d’un demi setier de riz. Le kohl et le poivre de Kemba, étaient
aussi très demandés, mais le prix était moins élevé qu’à Kouka. Le sel
enfin était extrêmement recherché ; les Arabes Mahamid’s qui importaient
le sel rouge du pays des Bideyat’s au Ouadaï ne venaient que rarement
dans ces parages. Les plus mauvais tobe’s du Bornou et mieux encore, une
paire de chaussures de Kano en cuir bien tanné suffisaient amplement
pour acheter des objets de quelque valeur.

Les lions, les rhinocéros, ainsi que les voleurs rendaient le pays peu
sûr. Il fallait camper en se serrant les uns contre les autres et
entourer le camp d’une clôture de buissons épineux. Notre sommeil fut
troublé par une scène d’Otman avec son esclave favorite Falmata. Il la
battit cruellement et elle s’enfuit chez moi, implorant ma protection,
et m’inondant ainsi que mon lit du sang qui coulait d’une plaie à la
tête. La jalousie avait provoqué cette scène scandaleuse.

Toute la matinée du lendemain fut consacrée à un trafic fatigant ; les
femmes arabes apportaient bien des cordes, des licous pour chameaux, du
beurre et du lait, mais par petites quantités. Et il nous fallait des
vivres, non seulement pour nous-mêmes et pour nos animaux, mais encore
pour les nombreux pèlerins haoussa’s et fellata’s de la caravane. Ceux-
ci n’avaient rien ; ils s’étaient choisi un protecteur. Le voyage ne fut
repris que dans l’après-midi ; on marchait sur la rive septentrionale du
Batha, en obliquant du Nord à l’Est-Sud-Est, mais la majeure partie de
l’étape, six heures environ, était dans la direction de l’Est-Nord-Est.
De nombreux villages et hameaux furent traversés ; quelques-uns étaient
peuplés d’Arabes, les autres de Kouka’s. A mi-chemin, se trouvait le
centre important d’Amélaye, ou Oum El Melahi, qui comprenait trois ou
quatre villages. Le sol était riche en sels d’où le nom du village, car
Melahi signifie salé. La terre était nue et aride, de ci, de là,
recouverte de sable. Les habitants étaient de la petite tribu des
Morkoloung’s, une fraction des Malanga’s, une des tribus les plus
considérées du Ouadaï.

A mesure que nous progressions, Otman redoublait d’activité et de zèle
pour m’empêcher de communiquer avec les habitants. Nous étions certains
de camper dans le désert quoique les villages fussent nombreux. Le 30
mars, on marchait vers l’Est-Sud-Est, et on passait le village
d’Amgarrouendi, de deux cents cases environ. Les habitants étaient des
Arabes et des Kouka’s ; dans le voisinage paissaient des troupeaux de
bœufs, appartenant aux Fellata’s ; puis, sans nous arrêter, nous
traversions le village d’Ocheraya. Les familles sédentaires de la tribu
des Missirya’s, au teint rougeâtre, remplaçaient dans ces villages, les
tribus arabes, les Salamat’s notamment, mais les Kouka’s étaient
toujours la race autochtone dominante. Nous étions à plus d’une demi-
journée du Batha, les puits devenaient de plus en plus profonds et
étaient littéralement assiégés pendant les heures les plus chaudes de la
journée, auxquelles les habitants avaient coutume d’abreuver leurs
animaux. Comme Otman avait pour principe invariable de camper toujours
en plein désert, nous ne pouvions jamais nous reposer longuement ; tout
le pays des Missirya’s, était réputé pour son insécurité et ses nombreux
voleurs. Otman fut leur première victime ; les Missiriya’s lui
dérobèrent une assez grande quantité de tourkedi’s et de tobe’s. Et
c’était lui qui nous avait mis sur nos gardes ; la nuit nous placions
des sentinelles. Le lendemain, 1er avril, on me volait, au pâturage, le
plus beau de mes chameaux ; malgré tous mes efforts je ne pus le
retrouver. La profondeur des puits allait en augmentant ; déjà, elle
atteignait soixante-cinq mètres. On perdait un temps précieux à abreuver
les bêtes et à remplir les outres. Les indigènes conduisaient leurs
bestiaux à l’abreuvoir au milieu de la journée, juste au moment où nous
étions obligés de le faire, car, le soir, nous étions en route. Il
fallut souvent acheter l’eau aux habitants et j’eus la chance de pouvoir
écouler ainsi une petite provision de perles que, depuis Tripoli,
j’emportais avec moi et qu’on avait dédaignées, tant au Bornou qu’au
Kanem et au Baguirmi. Elles étaient en porcelaine, assez longues,
noires, à anneaux blancs, on les appelait oulad el krech ; je me
procurais non seulement de l’eau avec, mais encore des poulets et des
kisra’s, galettes de froment, au goût aigrelet, en forme de crêpes,
sèches, minces comme une feuille de papier. Ces kisra’s sont
indispensables aux voyageurs qui vont du Ouadaï au Nil.

La direction suivie était Nord-Est. Le 1er avril, nous étions à un jour
et demi au nord du Batha et du village bien connu de Birket Fatima sur
la rive méridionale ; nous campions au village de Mandele, habité par
les Boulala’s. Devant nous, s’étendait un désert inhabité, remarquable
tant par le manque d’eau que par l’absence d’arbres ; c’était
l’Amberkei. Pendant l’automne et la saison fraîche, il était habité par
les pasteurs et les amateurs de riz sauvage et de kreb, deux mets très
estimés. L’eau est alors abondante ; elle se trouve dans des dépressions
du sol, les rouhout’s. Nous traversions ce désert en suivant la
direction Est-Nord-Est ; le 2 avril, nouvelle étape de huit heures et le
3 au matin, marche vers le Nord-Est ; en arrivant au village de Chek-El-
Hedjlidj, nous revenions en pays habité. On avait passé le Ouadi Rima,
large de vingt pas environ ; je ne pus savoir s’il se dirigeait vers le
Batha ou se perdait vers l’Ouest. A Chek-El-Hedjlidj, il fallut
recommencer la lutte pour l’eau ; la beauté de mes deux chevaux leur
valut d’être abreuvés, car on fit entendre aux habitants que les animaux
étaient au roi Ali. Mais pour désaltérer nos gens il fallut acheter de
l’eau ; dix litres valaient environ une feuille de papier, c’est-à-dire
à peu près, deux setiers de céréales, ou deux poulets. Le village
comptait environ cent-cinquante cases, la population était mélangée,
elle comprenait des Boulala’s et des Arabes Salamat’s. Les Kouka’s et
les Batha Massalit’s bâtissaient leurs villages plus près du fleuve, qui
était à un ou deux jours de marche.

Quatre longues étapes nous séparaient encore d’Abecher, la capitale du
Ouadaï ; Otman et le faki Abou devenaient de plus en plus sombres. Le
premier ne savait comment le roi Ali recevrait la nouvelle de mon
arrivée, le second ne savait pas si le roi Ali lui accorderait ce
pardon, qui lui avait été promis de seconde et troisième main. Otman
envoya à la capitale un messager à cheval : celui-ci devait prévenir le
roi de mon arrivée et lui dire que seul un ordre du cheik Omar avait pu
décider Otman à me conduire au Ouadaï. Malgré les précautions d’Otman,
j’avais pu entrer en relations avec les indigènes et je m’aperçus que
j’étais grandement considéré, à la fois comme pèlerin et comme chérif.
Personne ne savait que j’étais chrétien, ou même ce que ce mot voulait
dire. Je ne m’en cachais pas, au contraire ; bien souvent je le leur
faisais savoir pour apprécier ainsi leur degré d’instruction. On
paraissait croire que ce nom de nassara (chrétien) s’appliquait à
quelque secte musulmane, un peu bizarre et très éloignée.

Après avoir traversé Chek-El-Hedjlidj, nous entrions au pays de Dar
Zioud ; le désert d’Amberkei séparait ce district de celui de Kouka ;
nous passions un maigre ouadi qui, bien entendu, était à sec en cette
saison, puis l’ouadi Chokhet ou Schaouat ; ces cours d’eau, tout comme
la petite rivière Rima, que nous avions passé un peu avant Chek-El-
Hedjlidj, coulaient du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest. Ils se
dirigeaient fort probablement vers le Batha ; mais il était difficile de
s’en assurer, car ils étaient insignifiants et souvent à sec. Près du
fleuve était une véritable forêt de toundoub’s (capparis sodada) ; les
hedjlidjs et les palmiers doum ne manquaient pas non plus.

Le camp avait été levé vers trois heures de l’après-midi et nous avions
pris la direction de l’Est-Nord-Est. Vers six heures, nous passions un
très gros village, Ngoss. Au puits, nous trouvions des gens
particulièrement aimables ; ils me faisaient presque violence pour
abreuver mes chevaux quoique les bêtes eussent déjà bu au départ. Nous
passions de nombreux villages plus petits et, à neuf heures du soir,
après cinq heures de marche, nous campions, suivant notre habitude, en
plein désert. Les habitants, les Zioudi’s, étaient sédentaires, de race
arabe légèrement mêlée de sang noir. Le grand village de Ngoss, seul,
était habité par les Hochde’s, les descendants au quatrième degré des
rois du Ouadaï. Ils sont alors assimilés aux simples sujets et n’ont
plus de privilèges. Les enfants des souverains du Ouadaï ont rang de
tintelak, les descendants au second degré ont le titre d’Oulad Es
Sultan, ceux du troisième degré de Kolotong’s Koli ; les Hochde’s sont
les descendants au quatrième degré.

A partir du Dar Zioud, la population devient plus dense ; de nombreux
villages, gros et petits, jalonnaient le chemin. En suivant toujours la
direction Est-Nord-Est, nous faisions le lendemain matin une étape de
six heures et une autre de trois heures l’après-midi. Nous étions partis
avant le point du jour, mais un accès de fièvre me fatigua beaucoup
pendant l’après-midi. Le terrain s’élevait graduellement. Le 5 avril,
nous apercevions, de ci de là, des rochers en pain de sucre et la chaîne
des Kondongo’s se profilait à l’horizon Est-Nord-Est. A quatre heures de
marche environ de notre camp, directement au Sud, était le groupe des
rochers de Neri, dans les cavernes desquels se trouvaient les prisons
pour criminels politiques. Cette même direction Est-Nord-Est fut suivie
l’après-midi ; on passait un petit cours d’eau, l’Ouadi Elme, qui
coulait du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest, ensuite l’important centre de
Machek avec ses trois gros hameaux ; notre gaîté augmentait à mesure que
nous approchions de la capitale.

Le lendemain matin, le massif du Kondongo était devant nous. La chaîne
principale semblait se diriger du Nord-Est au Sud-Ouest. Plus au Nord et
plus loin aussi, il y avait une seconde chaîne du même massif. Elle se
poursuivait sans interruption jusqu’à l’ancienne capitale, Ouara et au
delà, dans le pays montagneux des Kodois ou Abou Seuoun’s. Nous nous
dirigions vers l’extrémité Nord-Est de la première chaîne, c’est-à-dire
vers l’Est, et nous laissions au Nord un groupe compact de rochers
isolés, l’Oum Cherarib. Otman donna l’ordre de camper près d’un puits
avant même d’avoir atteint la chaîne. Il était encore de bon matin et
nous avions marché pendant deux heures seulement.




                              CHAPITRE II

                         =L’arrivée à Abecher=


Jusque là Otman s’était hâté ; maintenant que nous étions tout près
d’Abecher ce beau zèle s’évanouissait. Le courrier qui devait annoncer
notre arrivée au roi, était parti depuis quatre jours, Otman jurait ses
grands dieux qu’il n’avancerait plus, avant d’avoir reçu la réponse de
son maître. Il était midi et toujours pas de nouvelles du roi. Nous
étions tous inquiets ; le moallim Abou craignait pour sa vie, Otman
craignait, tant pour la sienne que pour la mienne et moi même, je ne
pouvais me défendre de certaines appréhensions. Je croyais le roi Ali
très équitable, j’avais entendu trop d’anecdotes caractéristiques à ce
sujet ; mais en admettant même qu’il se fût toujours montré très juste,
si ce n’était très bienveillant envers ses coreligionnaires, n’était-il
pas à craindre que, poussé par le fanatisme religieux, il se laisserait
aller à des excès contre un chrétien ! N’était-il pas l’adepte le plus
fervent de cette confrérie fanatique des Snoussias, que j’avais appris à
redouter au cours de mon voyage au Borkou ? Et ceux-ci, n’étaient-ils
pas les plus ardents ennemis des chrétiens ? L’un de leurs agents
n’avait-il pas promis le paradis à ses fidèles s’ils m’assassinaient ?
Tout cela me passait par la tête pendant que je m’efforçais de faire ma
sieste habituelle. Mais c’est à peine si je pus sommeiller et encore
d’affreux cauchemars troublaient-ils ce repos.

A deux heures de l’après-midi apparut enfin un collègue d’Otman,
djellabi comme lui, et comme lui au service du roi Ali ; son maître
l’avait chargé d’un message très amical. Mais bientôt l’impression
favorable que m’avait causée la promesse de l’aman royal, c’est-à-dire
du sauf conduit, fut détruite par l’ordre qu’avait le djellabi d’emmener
immédiatement à la capitale mes chevaux et mes armes à feu. Il insistait
pour exécuter ses ordres, quoique je lui eusse affirmé que les chevaux
que j’avais avec moi n’étaient pas destinés au commerce et que
j’entendais seulement faire présent d’un de ces animaux au sultan. Après
de longs pourparlers, je me séparais de mes chevaux mais conservais mes
armes, alléguant que dans mon pays, un homme ne s’en séparait jamais.
Pour me mettre en mesure de poursuivre ma route à Abecher, le messager
m’avait amené un cheval du pays. Quand il nous eut quitté, nous
chargeâmes nos chameaux et le suivîmes.

Un peu après deux heures nous levions le camp, à cinq heures, marchant
vers l’Est, nous arrivions à l’extrémité Nord-Est de la chaîne
principale du Kondongo et passions entre celle-ci et la seconde chaîne
qui se développe du Sud-Ouest au Nord-Est. De nombreux villages
Kondongo’s étaient au pied de cette chaîne ; une plaine boisée
s’étendait entre ces montagnes ; à côté du koulkoul, du hedjlidj et du
mimosa, je remarquais pour la première fois une grande quantité de
machet’s, dont les fruits, débarrassés de leur sève amère, constituent
un des principaux aliments du pays. Nous montions et traversions la
seconde chaîne à son extrémité Sud-Est ; elle s’infléchissait ensuite à
l’Est et se développait pendant quelque temps parallèlement à notre
route. A sept heures on passait un petit cours d’eau à sec, dont la
direction était Nord-Sud.

Depuis quelques jours nous avions observé de gros paquets de nuages, la
petite saison des pluies commençait. Mais ce soir là des nuages noirs et
menaçants se massèrent à l’Est. L’orage éclata, et un vent violent se
mêla à la pluie diluvienne. J’étais déjà très affecté, l’orage ne manqua
pas de m’impressionner de la façon la plus détestable. Il me semblait
que cette nuit épouvantable, passée dans ce pays de roches et de forêts,
devait être d’un mauvais présage. Sans nous arrêter, nous passions des
cours d’eau qui s’étaient frayé un lit profond dans le sol rocheux. Vers
minuit, nous parvenions à la capitale du redoutable prince. Nous
avancions en silence, glissant entre les maisons sombres et basses,
dominées par l’imposante masse du palais royal, bâti en château fort. A
ce moment j’eus le sentiment que je courais irréparablement à ma perte.

Nous descendions à la maison de mon compagnon de voyage. Rien n’avait
été préparé pour m’y recevoir ; le roi n’avait pas envoyé de repas, il
ne m’avait pas fait transmettre ses salutations, comme l’exige la
coutume pour les étrangers de marque. Brisé de fatigue par cette étape
de dix heures je me jetai sur mon misérable lit ; mon sommeil ne fut pas
des plus paisibles, ni furent mes rêves des plus charmants. Le lendemain
matin j’étais encore au lit, réfléchissant à ma situation, quand survint
un envoyé du roi ; il ne me salua pas, il m’ordonna, de la façon la plus
brusque, de le suivre. Le roi, disait-il, m’appelait. Ma mauvaise humeur
en fut accrue. Le messager avait l’ordre d’emporter les armes qu’on
m’avait laissées la veille. Il me conduisit au palais, mais je ne devais
pas y être reçu par le prince. Celui-ci avait fait placer une cruche en
terre sur le sommet d’un bâtiment à quelques cent pas de là ; il me fit
intimer l’ordre de lui prouver la longue portée de mes armes en tirant
sur ce but. Il devait assister à l’épreuve, invisible pour moi, placé
dans une des salles du deuxième étage de son palais. Je n’étais pas sûr
de mon coup, la prétention du prince m’offensait, ainsi que son refus de
me recevoir d’abord. Aussi je tournai le dos à la cible et fis dire au
souverain que j’étais habitué à être reçu immédiatement par le roi, que
mon rang et la coutume me donnaient ce droit et que je laissais à ses
serviteurs le soin d’essayer mes armes.

Je retrouvai mes chevaux, installés dans les écuries royales ; on ne
tarda pas à m’en renvoyer deux, retenant purement et simplement la bête
dont j’avais voulu faire cadeau au roi. On retenait aussi mes armes pour
les soumettre à de nouvelles expériences. Mes hôtes et mes gens avaient
été très inquiets de me voir appeler le matin par le roi. Ils furent
bien plus étonnés encore, quand je reçus de nombreuses visites de
marchands des pays du Nil, de Medjabra ainsi que de deux marchands de
Kairouan, la ville sainte de la régence de Tunis. Je traitai ces
derniers en compatriotes et ils en firent autant pour moi. Le hadj
Salem, le plus intéressant des deux, me faisait un grand éloge du roi
Ali ; ses paroles sincères et convaincues me redonnèrent un peu de
courage, dont j’avais grand besoin, après ce qui s’était passé.

Le roi me fit mander de nouveau dans l’après-midi ; en même temps il me
fit réclamer la longue-vue et les pistolets d’arçon que j’avais dit à
Otman, lui être destinés. Nous entrâmes au palais royal, par le chemin
dit des femmes. Les fonctionnaires et les solliciteurs entrent par le
chemin des hommes, les visiteurs et les intimes seuls, passent par
l’autre entrée. Parvenus sur la place qui se trouve devant le palais,
mes guides découvrirent leur épaule droite, en passant la tête par les
larges manches de leur vêtement, mais ils ne m’obligèrent pas à me
conformer à cette coutume. Le grand eunuque, titulaire de la plus haute
dignité du pays, celle de kamkolak, habite tout à côté de la porte
d’entrée. Avant d’entrer au palais, les visiteurs doivent se présenter à
lui, à moins qu’ils n’aient été appelés directement par le roi. A
défaut, la garde placée à la porte d’entrée, en défend l’accès. La porte
d’entrée franchie, on voyait à gauche, une porte conduisant à la partie
du palais réservée aux femmes. Nous parvenions à une seconde cour, en
passant par une porte s’ouvrant sur une cour très longue ou plus
exactement sur une très large allée. Sur le côté gauche de cette cour se
trouvaient deux bâtiments à étage, en briques rouges, reliés par un
grand et solide portail, qui en était l’entrée principale. On ne voyait
du premier de ces bâtiments qu’un long mur élevé, dénudé ; le second se
composait de trois habitations réunies à leur base. A hauteur de
l’étage, il y avait des fenêtres munies d’un grillage en bois. Les trois
maisons qui composaient le bâtiment étaient recouvertes, à la mode
bongo, de toits en chaume demi-sphériques, portant à leur sommet des
œufs et des plumes d’autruche. De ces trois maisons, l’une était exposée
à l’Est, l’autre à l’Ouest, la troisième au Sud ; la cour d’entrée était
exposée au Nord. Ainsi que nous l’avons dit, tout le bâtiment dépassait
de beaucoup les autres maisons de la ville, tout en étant lui-même
médiocrement élevé. Dans la cour, contre le mur dont nous avons parlé,
il y avait une terrasse de quatre pieds de long à peu près, à laquelle
conduisaient quelques marches en terre. Ce siège, le dirdja (c’est-à-
dire gradin) servait en certaines occasions très solennelles de trône au
roi. Mon guide, le même que celui du matin, un originaire de Dongola sur
le Haut-Nil, malgré sa peau presque noire, était l’architecte de ce
bâtiment qui, vu les ressources du pays, était vraiment remarquable.
Dans la cour se trouvaient encore quelques hangars-véranda’s, sous
lesquels des eunuques ou des serviteurs du roi étaient assis. Au bout de
la cour, derrière la véritable demeure du prince était une petite cour,
servant d’antichambre, il s’y trouvait une grande case avec des murs en
pisé et un toit en chaume. Un hangar-véranda était contigu, c’était
l’habitation des serviteurs attachés à la personne du roi, les
toueirat’s, les oiseaux, comme on les appelle et de quelques autres
esclaves. Une portière, en grandes pièces de coton cousues ensemble,
nous séparait de la cour où le roi recevait.

Je m’accroupis dans l’antichambre, m’appuyant contre un mur, en
attendant que ma venue fut annoncée au roi. J’avais salué les
fonctionnaires et les serviteurs qui se trouvaient près de moi, aucun ne
me rendit mon salut, tous s’écartaient avec horreur du mur auquel
j’étais adossé et me considéraient pleins de méfiance. Mais si personne
ne m’adressait la parole, personne aussi ne me molestait. Je n’eus pas
longtemps à attendre, bien moins longtemps qu’aux audiences au Bornou ou
au Baguirmi. Un toueirat ne tarda pas à s’approcher, il s’agenouilla,
frappa doucement dans la paume de la main et m’invita à entrer en me
disant : « Le roi, notre maître, t’appelle ». J’avais dû laisser mes
galoches dehors, en entrant dans la première cour, mais on ne
m’importuna pas, comme on l’avait fait au Baguirmi et à Logone, pour me
faire enlever mes bas et mes basanes sans semelles et d’un cuir très
léger. Je me glissai en rampant sous la portière et par une courte mais
large allée, arrivai à une seconde portière, semblable à la première. Je
m’y glissai de nouveau et me trouvai dans une cour carrée, relativement
grande. Elle était bornée à l’Est par le palais proprement dit que nous
venons de décrire, au Sud, par le bâtiment en briques aux nombreuses
portes et fenêtres, une seconde porte d’entrée se trouvait au Nord entre
l’entrée et une grande case en roseaux, ornée d’œufs et de plumes
d’autruche. Juste au milieu de la cour se trouvait un grand hangar-
véranda, sous lequel étaient de grandes jarres qui contenaient la
réserve d’eau. Entre ce hangar-véranda et les deux bâtiments qui
bornaient la cour sur les côtés était assis le souverain du Ouadaï. Son
siège était une natte, recouverte de tapis, ses vêtements, une simple
chemise de coton et un pantalon de la même étoffe, sur la tête il
portait un petit tarbouch ; ni courtisans ni dignitaires ne
l’entouraient, ce que je n’avais point vu encore chez les souverains que
j’avais visités ; ceux-ci avaient toujours une foule de serviteurs
autour d’eux. Le tableau qui s’offrait à mes yeux était de la plus
grande simplicité.

Je m’accroupis à l’entrée de la cour, près de la porte, frappai
doucement dans la paume de la main et adressai au roi les vœux habituels
de longue vie, de bonne santé et de prospérité. Toute ma confiance me
revint quand il me regarda et plus encore lorsqu’il m’adressa ses
premières paroles. Il me remercia avec beaucoup de simplicité de mes
vœux, m’invita à prendre place à ses côtés, puis m’interrogea sur mon
voyage et mes fatigues. Il me demanda s’il était vrai que j’avais rendu
visite à son ennemi, le roi du Baguirmi, et si j’avais visité le Somraï,
le pays des païens, où il avait passé quelque temps. Il ne manqua pas
d’ajouter que chez lui, sous sa protection, ma sécurité serait entière.
Il ajouta même que si j’en avais l’envie, je pouvais décrire tout son
pays ; il savait que dans le seul but de s’instruire les Européens
voyageaient jusque dans les régions les plus reculées et restaient
partout fidèles à leurs habitudes d’investigation. Il n’en comprenait
guère le but, ni l’utilité, mais ne s’opposait pas à mes projets. Si je
voulais voyager au Nord ou à l’Est, ou bien encore faire des excursions
dans l’intérieur du pays, il me ferait conduire partout, sans que
j’eusse à craindre quoi que ce fût et cette dernière promesse cependant
n’était pas facile à tenir. Pour ne pas exciter sa défiance, je lui
répondis que j’étais touché de sa bonté, mais que mon voyage durait
depuis longtemps, que la maladie et la fatigue avaient épuisé mon corps
et mon esprit et que mes moyens étaient très réduits. Je n’avais qu’un
désir, rentrer dans mon pays, en passant par le Darfour. Je ne pensais
pas faire usage de son autorisation de visiter et parcourir son
royaume ; je ne songeais qu’à atteindre Bengazi et de là l’Europe. Je
lui dis qu’aucun de mes compatriotes n’était encore venu jusqu’à lui,
que je m’étais fié à sa générosité et que j’étais heureux de ne pas être
déçu. Sa réputation était grande en Tripolitaine, au Fezzan et dans tout
le Nord ; aussi à Kouka, je n’avais pas voulu suivre les avis de ceux
qui, tous sans exception, m’avaient déconseillé un voyage en Ouadaï. Il
me répondit qu’il avait déjà entendu dire que les Européens étaient
prêts à courir les plus grands dangers, uniquement pour visiter des
peuples étrangers ; il savait apprécier à sa juste valeur le courage
dont j’avais fait preuve en allant rendre visite à Abou Sekkin au
Baguirmi et au Somraï, un pays dont les habitants sauvages et les
marécages argileux lui étaient bien connus. Il me posa de nombreuses
questions sur le sultan Abou Sekkin du Baguirmi et était visiblement
très heureux d’avoir des renseignements dignes de foi sur les forces
dont ce prince pouvait disposer et sur les rapports qu’il entretenait
avec les païens du Sud. Sur ces régions et sur les souverains des pays
voisins les bruits les plus contradictoires circulaient au Ouadaï. Avec
beaucoup de simplicité et de bon sens, mais sans grande compétence, il
s’informait de la Turquie et des autres pays d’Europe, de ma patrie ; il
m’entretenait de ma profession, de sa maladie — il souffrait
d’hémorroïdes — de l’effet de tel ou tel médicament, des organes du
corps humain. Il me demandait des renseignements sur l’armée de mon
pays, sur l’armement en usage en Europe. Toutes ces questions,
auxquelles un seul homme, fût-il médecin, pouvait difficilement
répondre, étaient pleines de bon sens, ses réponses étaient longuement
mûries, calmes et courtoises. Je n’avais point encore rencontré en ces
parages un homme, à plus forte raison un sultan, qui me fît l’impression
d’être aussi raisonnable et aussi simple, aussi digne et aussi réfléchi,
que ce souverain tant redouté du Ouadaï.

L’aspect du roi lui-même n’était rien moins que repoussant. C’était un
homme solide, aux larges épaules ; il paraissait âgé de trente-cinq ans
environ, sa barbe était clairsemée, son teint noir, avec des reflets
rougeâtres, son nez moyen, ses pommelles saillantes, son visage était
plutôt beau que laid, mais légèrement enclin à l’embonpoint. Ses grands
yeux intelligents, au regard franc et net étaient son plus grand charme.

Pendant ma visite il recevait les nouvelles et donnait ses ordres,
presque toujours en arabe. Les toueirat’s et tous ceux qui approchaient
le souverain, s’agenouillaient, dès qu’ils entraient dans la cour,
l’épaule droite découverte. Ils se plaçaient alors à une distance du
trône qui variait suivant leur rang, puis levaient le torse pour
l’incliner ensuite, frappaient doucement dans la paume de la main, en
murmurant le salut obligatoire, le tout sans lever les yeux sur le
prince. Au cours de la conversation même, leurs yeux restaient fixés sur
le gravier dont le sol était couvert. Les paroles que le souverain leur
adressait étaient très simples, très naturelles et il paraissait tenir à
ce qu’il en fut de même de leurs réponses.

Au coucher du soleil, le roi Ali me congédia ; il me promit encore une
fois complète sécurité, mais il me recommanda de ne pas quitter ma
maison pour flâner de ci de là jusqu’à ce que je me fusse familiarisé
avec les habitants et les situations locales. Il craignait des excès de
la part de ses sujets plutôt brutaux. C’était un toueirat qui m’avait
amené au palais, ce fut un toueirat qui me reconduisit. Ces jeunes gens
ne quittent la personne commise à leur garde, que lorsqu’ils l’ont vue
littéralement disparaître par la porte de leur demeure. Cette prudence
est nécessaire. Le soir, les rues grouillent d’une populace vile, prise
de boisson.

La terreur que cette foule a du roi ne l’empêche guère de se livrer aux
rixes sanglantes qui sont son passe-temps favori. Les Arabes étrangers à
la ville me disaient qu’il ne se passait pas de semaine sans un ou
plusieurs meurtres, assassinats ou coups mortels, à la suite des
querelles des ivrognes ou provoqués par l’emportement des jaloux. Ils
ont toujours un coutelas ou une massue en bois, d’un mètre de long
environ, armée d’anneaux en fer. Le mot kafir (infidèle) qui court sur
leurs lèvres quand ils sont en colère suffit pour les faire jouer de
leurs armes. Les étrangers surtout sont haïs ; il suffit qu’un ivrogne
voit un étranger pour qu’il lui cherche querelle et fasse usage de ses
armes.

Depuis son accession au trône (1858) le roi Ali avait fait l’impossible
pour réagir contre cette brutalité et cette haine de l’étranger que son
père Mohammed Cherif avait au contraire encouragées, tant à la cour que
chez le peuple. D’une impitoyable sévérité, il avait réussi à mettre un
frein aux instincts sauvages de ses sujets ; mais les étrangers, les
Arabes surtout, restaient autant que possible chez eux ; après le
crépuscule surtout, ils ne quittaient leur demeure que contraints par
une absolue nécessité. Quand, plus tard, je m’attardais quelque peu chez
le roi, il lui arrivait parfois de me laisser retourner seul chez moi
sans prendre garde que le soleil était couché. Mais dès qu’il se rendait
compte des conséquences possibles de sa négligence, il m’envoyait
quelqu’un pour s’informer si j’étais rentré sans incidents.

Il s’étonnait alors de ce que je n’avais pas craint de faire seul et
sans armes, ce que des marchands de la vallée du Nil, qui étaient dans
le pays depuis des dizaines d’années, n’eussent osé faire. Mais
l’étranger était en aussi parfaite sécurité en compagnie du moindre
toueirat, que de l’escorte la plus nombreuse et la mieux armée. Ce
prince énergique avait réussi à inspirer à ses sujets presque barbares
du Ouadaï proprement dit au moins, une telle crainte, qu’on eût pu
parcourir tout le pays avec une sécurité relative, accompagné seulement
d’un toueirat.

Les Arabes qui me rendaient visite, et surtout les deux chérifs de
Kairouan en Tunisie qui étaient mes deux voisins immédiats, ne
tarissaient pas d’éloges sur le roi Ali ; ils me rapportaient beaucoup
d’anecdotes qui prouvaient à la fois sa sévérité et son équité. Les
grands efforts qu’il faisait pour relever le commerce dans le pays et
pour encourager les relations avec l’extérieur, l’obligeaient
naturellement à veiller à la sécurité des étrangers et il appliquait
tous ses soins à ce but. Il se montrait particulièrement soucieux de la
sécurité des Arabes. Sous le règne du roi son père, ils avaient été non
seulement molestés, mais encore massacrés en grand nombre et souvent par
ordre du prince ; la conséquence de ces procédés fut que les caravanes
du Nord avaient fui le pays.

Le chemin qui relie Bengazi au Ouadaï et qui n’a été ouvert que depuis
un demi-siècle, sous le règne d’Abd El Kerim, surnommé Saboun, est le
plus court du Ouadaï à la Méditerranée. Ce furent des Medjabra’s,
habitant l’oasis de Djalo, à dix journées au sud de Bengazi, qui furent
les premiers à reprendre cette route.

A l’exception de ceux qui étaient étroitement liés au Bornou par leurs
relations commerciales antérieures et qui, par conséquent, continuaient
à visiter ce dernier pays, tous les Medjabra’s se dirigeaient vers le
Ouadaï. Depuis plus d’un demi-siècle, les trafiquants du Nil faisaient
des voyages réguliers au Ouadaï en passant par le Darfour ; ils avaient
fondé une colonie importante dans la ville commerçante de Nimro. Pendant
les premières années du régime de terreur inauguré par Mohammed Cherif,
ils persévérèrent dans ces voyages avec la ténacité et l’esprit
d’entreprise qui les caractérise. Mais après quelques dizaines d’années,
le souverain avait banni les Djellabi’s qui n’étaient pas fixés à
demeure dans le pays. Depuis que le roi Ali était au pouvoir, ils
revenaient en grand nombre et le prince les avait en si grande
considération et affection, que les indigènes n’avaient pour eux que de
l’envie et de la haine.

Il nous est difficile, à nous Européens, qui ne connaissons pas le
tempérament indigène, d’apprécier comme il convient, la terrible et
impitoyable sévérité des condamnations du roi. Peu de temps avant mon
arrivée, un évènement s’était passé qui peint bien la fermeté du roi Ali
et sa sévérité. Le roi était à l’étage supérieur de son palais ; de là
il pouvait voir le marché, qui se tient contre le mur Ouest de la
demeure royale ; le prince y vit d’abord une confusion et un désordre
extrêmes, puis des rixes ; il y envoya un messager, celui-ci rapporta en
toute hâte qu’un vol avait été commis et que, à la faveur de la
confusion, on en avait commis d’autres. Le roi se rendit immédiatement
et à pied, hors du palais, chose inouïe pour un roi du Ouadaï, qui est
aux yeux de ses sujets un personnage quasi-divin ; il fit étendre une
natte devant la porte menant au marché, réunit quelques korayat’s
(palfreniers armés) et fit quérir les fonctionnaires chargés de
maintenir le bon ordre sur le marché. Ceux-ci vinrent ; c’étaient son
frère l’akid des Djaadina’s, son oncle maternel, le djerma Abou Djebrin
et son ami et conseiller le Djellabi Hadj Ahmed Tangatanga ; chacun
d’eux avait environ un quart de la ville sous sa garde. Quand ces hauts
fonctionnaires et ces nobles furent rassemblés et que le peuple se fut
réuni autour d’eux, le roi prit la parole. Il dit que le fait seul d’un
roi du Ouadaï, venant à pied et en sandales sur la place du marché,
prouvait combien il était décidé à faire régner le bon ordre dans sa
capitale ; il ordonna alors à ses parents et à ses hauts dignitaires de
lui amener sans retard les fauteurs de troubles et autres coupables et
ajouta qu’à défaut, il saurait les punir. On se mit immédiatement à la
recherche et on amena bientôt quatorze personnes, parmi lesquelles
étaient pas mal de femmes. On les convainquit d’avoir volé en profitant
de la confusion générale. Le roi les fit réunir, puis fusiller par ses
korayat’s, dont la majorité était armée de carabines. Un examen plus
consciencieux eût probablement révélé que la plupart de ces victimes
étaient innocentes et qu’on ne les trouva coupables, que parce que les
têtes des dignitaires eux-mêmes chancelaient sur leurs épaules. Mais
s’il est vrai qu’en ces parages une vie humaine compte pour bien peu, il
n’est pas douteux qu’au Ouadaï elle compte pour bien moins encore et le
roi voulait seulement éviter le retour de pareils excès, en inspirant
aux habitants la crainte du châtiment.

Peu de temps après mon arrivée, un Djellabi fut frappé d’un sanglant
châtiment, par ordre de ce souverain impitoyable. Ce Djellabi était de
la colonie de marchands qui s’étaient fixés dans le pays ; il avait
entrepris précédemment des voyages d’affaires au Baguirmi. A Massenya,
il avait noué une intrigue avec la fille d’Abou Sekkin qui, première
princesse, y portait le titre de choukotma. Après sa guerre contre Abou
Sekkin, le roi Ali avait emmené cette princesse au Ouadaï et l’avait
mariée à un de ses fonctionnaires. Malgré cela, le Djellabi avait renoué
avec elle les anciennes relations. Plusieurs fois, le roi l’avait
prévenu d’avoir à les cesser. Rien n’y fit. Le prince ordonna alors
qu’on coupât au coupable le nez et les oreilles et qu’on l’amputât d’une
jambe ; il le renvoya ainsi mutilé, à ses compatriotes. Les Djellabi’s
eurent l’audace de protester ; le roi les réunit, leur fit remarquer que
les lois de l’islam punissent l’adultère de mort et ajouta que si sa
jurisprudence leur déplaisait, ils n’avaient qu’à quitter immédiatement
le pays, il leur laissait quinze jours pour faire leurs préparatifs.

Depuis que le roi Ali était au pouvoir, il n’arrivait plus qu’un
marchand étranger ne fût pas payé, comme la chose se passait fréquemment
au Bornou. Combien y en avait-il, parmi mes compagnons de voyage qui, en
proie à la misère et au besoin attendaient vainement à Kouka, que les
hauts fonctionnaires leur payassent les marchandises achetées à leur
arrivée. Au Ouadaï, lorsqu’une caravane était sur le point de prendre le
chemin du Nord et que ceux qui devaient s’y joindre, n’avaient point
réussi encore à réaliser leurs créances, ils allaient voir le roi.
Celui-ci n’y mettait pas beaucoup de façons. Si le débiteur, quoique
haut fonctionnaire, était de condition servile, le roi le menaçait de le
donner comme esclave à son créancier s’il n’acquittait pas sa dette à
une époque déterminée. Mais pour éviter des répressions trop fréquentes
pour de pareilles infractions, il recommandait aux marchands de ne
vendre qu’au comptant. Il est vrai que dans l’intérieur du pays, le
prince n’avait pas réussi à établir la même sécurité ; mais il s’y
appliquait de son mieux et n’épargnait même pas ses parents qui, dans
ces pays, sont en général les plus grands coupables. Peut-être était-ce
pour cette raison que suivant une vieille coutume du Ouadaï, il avait,
en prenant le pouvoir, fait aveugler ceux de ses frères et proches
parents qui pouvaient prétendre au trône. Mais ici encore, il n’avait
pas agi sans un juste discernement. Il avait fait priver de la vue ceux
dont il connaissait les instincts barbares et l’ambition, mais il
épargna quelques-uns de ses frères, se fiant à la douceur de leur
caractère, quoiqu’ils fussent nés de mères nobles ou libres et par
conséquent aptes à régner. Peu de jours avant mon arrivée, il avait même
résisté énergiquement à sa mère. Au Ouadaï la reine mère ou momo a une
grande puissance et la mère d’Ali était portée à en abuser. Un jour le
fils, revêtu des insignes de sa dignité et suivi de ses plus hauts
fonctionnaires apparut dans la demeure de sa mère ; il lui fit les
remontrances les plus pressantes et lorsqu’elle l’eut menacé de fuir à
l’étranger si on ne voulait pas lui laisser dans le royaume la place à
laquelle elle avait droit, le roi répondit qu’il ne s’y opposait pas. Il
savait bien que jamais, l’ardente patriote ne quitterait sa patrie et de
ce jour il eut la paix.

Par tous ces récits d’évènements récents encore, je pus me former sur le
roi une opinion qui plus tard fut confirmée par les faits. C’était un
homme de grand sens, de peu de sensibilité, d’une indomptable énergie et
d’une justice sévère, souvent même cruelle. Son but principal était de
grandir le Ouadaï tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, d’affirmer
l’autorité du souverain en se montrant juste envers les bons, en
inspirant la terreur aux méchants. Il tenait beaucoup à entretenir les
goût belliqueux, qui sont dans le tempérament de tous les indigènes de
ce pays. Il se croyait obligé de vivre en paix et en amitié avec les
grands états, ses voisins, dans l’intérêt du commerce, mais il ne
laissait jamais ses généraux inactifs. Malheur à celui qui manquait en
quelque occasion de courage ou d’énergie ! Tout récemment encore, il
avait envoyé quelques-uns de ses officiers contre les Massalit’s, tribu
de pillards qui menaçaient la sécurité des transactions avec le Darfour.
Ils étaient rentrés non seulement sans avoir atteint leur but, mais
encore en ramenant des troupes presque décimées. Le roi fit couper le
nez et les oreilles à tous les chefs qui n’avaient pas manœuvré avec
toute l’énergie désirable.

Au début, le roi s’était demandé si ses convictions religieuses
l’autorisaient à me recevoir. Il n’avait pas le moindre doute sur la
régularité de l’aman qu’il m’avait octroyé. Mais quand la glace fut
rompue entre nous, il me faisait appeler presque tous les jours,
l’après-midi, dès que les affaires de l’état étaient expédiées. Presque
immédiatement, j’eus de nombreux témoignages de son jugement sûr et de
son esprit logique. C’est ainsi qu’après quelques jours, il me retourna
la longue-vue dont je lui avais fait présent. Je lui exprimai tous mes
regrets de ce que l’objet ne lui plaisait pas. Je lui dis aussi que je
ressentais vivement l’injure qu’il m’avait faite en me le retournant et
que, dans nos pays, c’était une insulte que de refuser un présent. Il me
développa alors, avec une simplicité et une lucidité extraordinaires,
ses vues sur ce point. Il dit d’abord, et il n’avait pas tort, que mieux
valait, puisque nous nous trouvions dans son pays, en suivre les usages
que ceux du mien. Il m’exposa ensuite, qu’il considérait comme une sorte
de taxe les présents qu’il recevait et exigeait des étrangers de
passage ; en échange de cet impôt, il leur garantissait la sécurité de
leurs personnes et de leurs biens. Dès lors, il croyait avoir le droit
de mettre à l’épreuve ce qui, en apparence, seulement était un cadeau,
de voir si la chose lui plaisait, d’en rechercher la valeur. Cela était
d’autant plus nécessaire, disait-il, que son devoir de prince lui
commandait de répliquer par un autre présent bien plus considérable. Si
l’objet ne lui plaisait pas et s’il ne pouvait s’en servir, il le
rendait tout simplement. On lui avait dit que la longue-vue était un
instrument avec lequel je pouvais voir jusque dans ma patrie ; mais,
plusieurs jours de suite, il s’était en vain efforcé de voir quelque
chose de particulier avec. Dieu lui avait donné de très bons yeux ; il
renonçait d’autant plus volontiers à cet instrument, qu’il savait le
prix que nous attachions à de pareilles inventions. Certainement, j’en
profiterais plus que lui, aussi me l’avait-il renvoyé.

Je ne pus non plus le déterminer à prendre connaissance de la lettre de
recommandation que le cheik Omar m’avait donnée. Quand je voulus la lui
remettre, il déclara la chose parfaitement inutile. Remise par moi-même,
cette lettre ne pouvait contenir qu’une recommandation. Il savait très
bien quels étaient ses devoirs vis-à-vis des étrangers et si l’amitié
qu’il avait pour le cheik Omar ne le déterminerait pas à me réserver un
meilleur accueil que ses principes ne le lui commandaient, ce ne serait
pas la crainte du cheik qui le retiendrait s’il voulait m’accabler de
ses rigueurs. Jamais le roi Ali n’a voulu recevoir cette lettre de
recommandation qui, aujourd’hui encore, est en ma possession.

La reine mère et son frère, le djerma Abou Djebrin, ne pouvaient se
résoudre à me recevoir. J’avais envoyé à la première, par le ministère
de mon compagnon Otman, le présent que je lui destinais ; c’étaient
quelques tobe’s de Kano et quelques tourkedi’s, mais elle repoussait
avec horreur l’idée de recevoir la visite d’un chrétien. Elle se borna à
m’envoyer journellement les nombreux malades de sa maison. Le djerma
Abou Djebrin me fit au contraire savoir plusieurs fois par des tiers
qu’il serait heureux de faire ma connaissance et de me recevoir, mais il
fallait être prudent et je savais qu’en ce royaume, personne n’avait
quelque autorité en dehors du prince. Aussi, je ne prêtais qu’une
attention relative à ce haut personnage. J’étais pleinement satisfait de
l’accueil hospitalier du roi, quoiqu’il fut moins généreux que l’aimable
souverain du Bornou. Pendant toute la durée de mon séjour au Ouadaï, je
ne reçus pas un seul repas des cuisines royales. Le roi se bornait à
m’envoyer des moutons, du beurre, du miel, des tekaki, ce qui réduisait
d’autant mes dépenses. C’est ainsi, que presque immédiatement après mon
arrivée, il m’envoya dix moutons et cinquante tekaki, le tout valant à
peu près huit thalari’s. J’eus par là, une nouvelle occasion de
constater la sévère discipline à laquelle le prince soumettait ses
sujets ; l’eunuque qui m’apportait ces présents refusait, en effet,
formellement le pourboire que je lui offrais. Et cela, non pas parce
qu’il lui paraissait trop mesquin, mais bien parce que son maître le lui
avait défendu. Le roi ne voulait pas que les bontés qu’il avait pour les
étrangers fussent une source de revenus pour ses serviteurs. Quelle
différence entre les serviteurs du roi Ali et ceux du cheik Omar, ou du
roi du Darfour, qui restaient des heures à discuter si les pourboires
qu’on leur donnait étaient bien proportionnés à leur dignité et à la
valeur des présents qu’ils apportaient !

Je menais une vie très retirée. C’était tout naturel, après ce que
j’avais entendu des habitants du Ouadaï et de leurs princes, après le
douloureux évènement qui arracha à la vie et à la science l’intrépide
voyageur Edouard Vogel, après surtout que j’eus appris les causes de sa
mort. Pendant de longues semaines, je ne me montrai en ville que pour
aller au palais royal ou chez le hadj Tangatanga, ce Djellabi de
Dongola, l’ami et le conseiller du roi, qui demeurait en face de moi, et
à la protection duquel je m’étais particulièrement confié. Au demeurant,
ainsi que je l’avais dit au roi, je n’avais d’autre intention que de
poursuivre aussi vite que possible mon voyage au Darfour, pour de là
regagner mon pays. En conséquence, je m’employai à réaliser rapidement
ce qui me restait encore de l’équipement que je devais à la générosité
du cheik Omar. La monnaie usuelle au Ouadaï est une cotonnade européenne
d’environ 65 centimètres de large sur 17 mètres de long, qu’on appelle
makta cham ou tromba. Ces cotonnades arrivaient surtout par la voie du
Nil et du Darfour et depuis longtemps on n’en avait amené que de petites
quantités. Aussi le marché était-il très alourdi par le manque de
numéraire et la vente de ce que je possédais ne fut ni facile ni
rémunératrice. Les tourkedi’s de Kano — fichus pour femmes — suffisaient
largement pour acheter les objets nécessaires aux besoins courants de la
vie ; ils valaient, lorsqu’ils étaient de qualité moyenne et que le
marché était normal, deux tiers de thalari, le makta tromba valant un
thalari et demi. Pour me procurer les moyens nécessaires à mon voyage au
Darfour, j’essayai d’éviter la vente au détail, rémunératrice seulement
pour ceux qui connaissent à fond le pays ; je voulais vendre tout mon
bagage à un homme entreprenant. Par suite de la pénurie du cham, cela
n’alla pas sans très grandes difficultés.

Le chérif Hadj Salem de Kairouan qui, comme je l’ai dit, avait aussi
habité Tunis et me traitait presque en compatriote, me fut de la plus
grande utilité, tant dans mes rapports avec le roi que pour
l’administration de mes affaires personnelles, achats, ventes, etc.,
etc. Ses avis étaient bien plus désintéressés et plus honnêtes que ceux
de mon hôte, Otman Ouled El Fadl, un bien brave homme du reste. Le hadj
Salem habitait Abecher depuis deux ans environ ; il y avait la
réputation d’un marchand sage, entreprenant et très fortuné. Quoiqu’il
fût chérif et très pratiquant, il se lia avec moi d’une étroite amitié,
me rendait journellement visite et ne refusait pas de souper avec moi
d’un même plat. Il consolidait ainsi singulièrement ma position auprès
des habitants, mesquins et fanatiques. Son compagnon, le chérif
Mohammed, était aussi originaire de Kairouan ; il était moins
intelligent et moins expérimenté que le hadj Salem. Il m’intéressait
surtout parce qu’il avait fait la connaissance du docteur Schweinfurt
avant de venir au Ouadaï. C’était lui que l’éminent voyageur dit avoir
pris d’abord pour un explorateur européen déguisé, tant son teint était
clair et sa conversation instructive. Je fus étonné, moi aussi, quand il
me demanda, après quelque temps, de lui enseigner l’anglais, dont il
avait déjà commencé l’étude. Il avait des notions très exactes, quoique
incomplètes, sur la géographie de l’Europe et des autres continents ; il
était en mesure de lire une carte et m’entretenait de préférence
d’astronomie, de détermination des longitudes et des latitudes ou de
cosmographie. Mais il ne paraissait pas s’entendre beaucoup aux
affaires, car tandis que le hadj Salem réussissait complètement dans ses
entreprises, il était, malgré les avis de son compagnon, sur le point de
faire banqueroute quand je quittai le Ouadaï. Malheureusement, le hadj
Salem succomba, avant la fin de l’année en cours, à une dyssenterie dont
il souffrait déjà à mon arrivée.

Comme je l’ai dit, je fréquentais de préférence le hadj Ahmed
Tangatanga, dès que celui-ci fut de retour d’un voyage qu’il faisait par
ordre du roi. Je le faisais, non seulement parce qu’il occupait un poste
de confiance auprès de son maître, mais encore parce qu’il devait être
mon compagnon de voyage au Darfour et en Egypte. Ce confident du prince
était un homme de petite taille, à physionomie avenante, il portait
toute sa barbe et paraissait avoir quarante-huit ans environ. Il n’avait
d’autre titre que celui de chef de la corporation des marchands
étrangers, mais il était lui-même le premier négociant du royaume. Vers
1850, ses voyages d’affaires l’avaient souvent amené au Ouadaï, il y
avait fait la connaissance du roi actuel qui n’était que dauphin et dont
le père Mohammed Cherif occupait le trône. Bien des fois le hadj
Tangatanga avait eu l’occasion d’obliger le prince en lui faisant cadeau
de tout ce dont il avait besoin. Comme tous les princes, en effet, Ali
n’avait guère à se louer de la générosité du roi son père. Plus tard, le
roi Mohammed Cherif bannit le hadj Tangatanga, ainsi que tous les
commerçants étrangers. Mais le roi Ali ne l’avait pas oublié et le
rappela au Ouadaï dès qu’il eut pris le pouvoir. Le hadj Ahmed était à
peu près maître de tout le commerce extérieur du Ouadaï et il me donna
de précieux renseignements sur ce point. Il avait envoyé son frère au
Darfour, avec un chargement d’ivoire et de plumes d’autruche, dont la
vente devait l’occuper pendant le voyage qu’il projetait. Ce frère
mourut ; quand la nouvelle en parvint au hadj, celui-ci se conformant
aux usages, garda la maison pendant une semaine et reçut pendant ce
temps de nombreuses visites de condoléances. Le huitième jour fut celui
de la sadaka, on prépara de grandes quantités de victuailles, on en
envoya à tout le monde. Le roi y contribua en envoyant dix bœufs.

Le roi, qui avait une préférence marquée pour le commerce, tenait en
grande estime les commerçants étrangers, dont les affaires étaient
d’ailleurs prospères. Mais le peuple les détestait aussi cordialement
que le prince les aimait. La terreur qu’inspirait Ali, faisait seule
tolérer les étrangers ; mais on les considérait comme des intrus, des
parasites qui s’engraissaient aux dépens des habitants. Les Djellabi’s,
originaires pour la plupart de Dongola — c’était notamment le cas pour
la colonie de Nimro — étaient particulièrement haïs et méprisés. Etre
traité de Dongolaoui, était une insulte aussi grave que celle de haddad
(forgeron) ou kabartou (caste de musiciens méprisés dans le pays). Ce
n’était que par le sang que l’on pouvait laver de pareilles injures.

C’est au prince seul que je devais la sécurité dont je jouissais à
Abecher ; mais quels que fussent les marques de faveur qu’il me
prodiguait, les bons patriotes du Ouadaï ne se décidaient qu’à contre
cœur, non seulement à me rendre visite ou à m’inviter, mais même à me
consulter en cas de maladie. Je suis intimement persuadé, que sans le
roi, on ne m’eût pas longtemps toléré au Ouadaï, que fort probablement
même je n’eus plus quitté le pays vivant.

Peu à peu les malades prenaient l’habitude de me consulter et comme je
l’ai dit, ce fut la momo, qui au début m’avait marqué le plus
d’hostilité, qui donna l’exemple. Elle m’envoyait tous les jours les
femmes de son entourage ; malheureusement ma science demeurait
impuissante, car elles ne pouvaient être guéries par l’absorption de
quelque inoffensif médicament. C’étaient surtout des maladies de la
matrice et des yeux (prunelles touchées par la variole, cataractes
purulentes ou simples, conjonctivites, inflammations de la cornée,
abcès) des rhumatismes, de la syphilis, des troubles digestifs
chroniques et des affections pulmonaires que j’avais à soigner. Les
Djellabi’s et les Tripolitains étaient, en général, des clients
reconnaissants et faciles, mais je suis persuadé que les indigènes du
Ouadaï, même après m’avoir consulté, ne prenaient que très rarement les
médicaments que je leur prescrivais. Le roi seul, qui, comme je l’ai
dit, souffrait d’hémorroïdes et qui était honnête, avait toute confiance
dans le pureté de mes intentions. A la grande frayeur de son entourage,
il prenait régulièrement les médicaments que je lui donnais. Bien
entendu, je devais toujours en prendre une petite dose avant de les lui
donner, mais c’était l’usage dans tous ces pays.

Je venais très fréquemment au palais, bientôt tous les trois jours ; j’y
étais appelé par le roi ou y allais de mon propre mouvement. J’eus ainsi
l’occasion de faire la connaissance des gens les plus marquants ; mais
je pus de nouveau me convaincre qu’en présence du roi, le dignitaire le
plus élevé, n’avait guère plus à dire que le dernier des serviteurs. Le
roi fut quelque peu désappointé, quand je lui dis que je n’étais ni
armurier, ni artificier ; on lui avait dit que nous pratiquions tous les
métiers et tous les arts, mais il ne tarda pas à se contenter de ma
profession de médecin. J’eus avec lui de fréquents entretiens sur la
religion chrétienne et les pays de la chrétienté ; j’en eus d’autres
aussi qui, en ma qualité d’explorateur, présentaient pour moi un intérêt
considérable. C’est ainsi qu’un jour la discussion vint à porter sur le
rhinocéros du Ouadaï, que les marchands étrangers m’avaient toujours dit
n’avoir qu’une corne. Quoique l’animal fut très abondant dans le pays,
les opinions étaient extrêmement partagées ; les uns disaient que la
couleur de sa peau était celle de la girafe, les autres celle de
l’éléphant, d’autres encore celle du buffle, le roi estimait qu’elle
présentait grande analogie, tant par la teinte que par la soie, avec
celle du sanglier. Beaucoup soutenaient que la bête n’avait qu’une seule
corne, d’aucuns lui en donnaient deux, d’autres enfin, lui en
accordaient trois. Un jour la discussion put être tranchée, grâce à la
présence fortuite à Abecher, d’un célèbre chasseur de rhinocéros. On lui
communiqua nos doutes ; il s’assit, prit un morceau d’argile et modela
un rhinocéros ordinaire avec deux cornes. Tout le monde s’accorda à
reconnaître le fidélité du portrait. A plusieurs reprises le roi me
demanda en insistant, quel cadeau pouvait me faire plaisir. Je lui
demandai enfin un jeune rhinocéros ; il me répondit que c’était chose
impossible. L’animal est tellement féroce, qu’on ne peut tenter de s’en
emparer. Le rhinocéros est la bête la plus redoutée du Ouadaï ; on dit
qu’il se précipite avec rage sur l’homme ; même quand celui-ci ni ne
l’attaque, ni le moleste. Dans le Sud, on le chasse comme l’éléphant ;
un cavalier bien monté attire l’attention de l’animal, pendant qu’un
second essaie de lui enfoncer entre le défaut de la hanche et la queue
une longue et large lance bien affilée. Cette chasse est très
dangereuse, elle exige beaucoup de vigueur et d’adresse. Dans
l’intérieur du pays, sur les bords du Batha, où le rhinocéros est aussi
très abondant, le chasseur se poste sur un arbre, quand l’animal passe,
il lui enfonce, du haut de l’arbre, une lance dans la colonne
vertébrale.

Comme j’avais l’intention de reprendre sous peu mon voyage, j’essayais
de me renseigner sur la topographie du pays ; je contrôlais les
nombreuses informations que j’avais recueillies au Bornou. Je me mettais
en relation avec des gens qui connaissaient le Sud à peu près inexploré,
le bassin du Bahr-Es-Salamat, les pays de Dar Rounga et de Kouti, ainsi
que les fleuves qui, prenant leur source au Ouadaï, se dirigent vers
l’Ouest, aux pays fétichistes. J’étais convaincu que le Chari prenait sa
source dans ces parages. Toujours en vue de ce départ prochain, je
prenais des mesures pour renouveler mon train de bêtes de somme, car les
chameaux que j’avais amenés du Bornou ne pouvaient me servir. Il est
vrai que j’étais alors loin de me douter que le destin me retiendrait
presque une année entière au Ouadaï.

Au milieu du mois de mai, je fis une excursion avec le koursi, le
superintendant des Djellaba’s fixés au Ouadaï. Nous devions aller à
Ouara, l’ancienne capitale du royaume, et à Nimro, l’important centre
commercial, à quelques heures d’Ouara. Dès que j’eus manifesté au roi le
désir de visiter la ville de ses ancêtres, il n’eut point de repos —
telle était son activité — que le projet ne fût exécuté. Le départ fut
fixé au 16 mai. Au point du jour, un courrier du koursi vint me chercher
et un peu après le lever du soleil nous pouvions quitter sa maison,
bâtie à l’extrémité occidentale de la ville. Pour la première fois,
j’eus alors l’occasion d’avoir une vue d’ensemble sur la ville et ses
environs. Abecher se trouve dans la partie méridionale d’une large
vallée ; la ville elle-même est bâtie sur une colline qui domine le
paysage. Cette vallée s’étend, à l’Est, jusqu’aux contreforts de la
chaîne de Kelinguen ; à l’Ouest, jusqu’aux contreforts de la chaîne de
Kondongo ; au Sud, est un massif isolé tout près de la ville ; au Nord,
une modeste crête qui rejoint la chaîne du Kondongo à Chougour. De l’Est
à l’Ouest, la longueur totale de la vallée est d’une étape environ ; du
Nord au Sud, la largeur ne doit pas dépasser deux heures de marche.

La direction suivie était Nord-Nord-Ouest et nous la conservions toute
la journée, sauf quelques déviations au Nord et à l’Est. Nous avancions
avec une extrême rapidité. Quoique le cheval monté par le koursi ne
payât guère de mine, il gagnait facilement de vitesse le cheval du
Bornou, à l’aspect beaucoup plus imposant, que je montais. Il n’est pas
de pays soudanais où l’on tienne autant qu’au Ouadaï, à un pas très
accéléré chez les chevaux. Le pays ne leur paraît guère propice, ceux
qu’on importe y meurent en grand nombre, mais la race locale, produit de
perpétuels croisements, quoique de peu d’apparence, a une extraordinaire
résistance. Le cheval du Ouadaï est très ramassé sur ses membres, d’une
ossature robuste, son poil est court, son poitrail puissant, son
encolure large ; il paraît enclin à l’embonpoint, il a le pas rapide,
est vif et infatigable. Mon cheval du Bornou, haut perché sur ses jambes
et d’ailleurs très prisé, avait les plus grandes peines du monde à
suivre le koursi. Pour me maintenir à hauteur de mon compagnon, j’étais
constamment obligé de trotter ou de galoper, aussi la journée fut-elle
très fatigante. On atteignit bientôt la crête qui limite la vallée au
Nord. Au pied des contreforts Nord et Sud de ce chaînon sont les deux
villages d’Ogodengue qui comptent ensemble environ trois cents cases et
dont des habitants sont originaires du Kelinguen. Nous avions déjà passé
un cours d’eau qui sépare la vallée de la ville d’Abecher. Passant entre
les deux villages, on descendit dans une seconde vallée très large, peu
accidentée, plantée de siwaks et de machet’s. Avant d’arriver au village
de Mandefana, qui compte tout au plus cent cases, nous franchissions un
second cours d’eau qui traverse la vallée au Nord. Il coule
parallèlement à la chaîne du Kondongo, dont nous nous rapprochions de
plus en plus et dont les habitants du village de Mandefana étaient
originaires. Un dernier vallon tout aussi peu accidenté que le
précédent, nous conduisit jusqu’au village d’Aboundouro, qui compte
plusieurs centaines de cases et était bâti sur les bords d’un Oued, le
plus important de ceux que nous avions passés. Son lit était très
étroit, mais les crevasses profondes et escarpées qu’il avait creusées
dans ce sol très dur donnaient une idée de la violence du courant (du
Nord-Est au Sud-Ouest) à la saison des pluies. Tous ces petits cours
d’eau se jettent dans le Bouteha ou petit fleuve. Comme tout le Nord du
Ouadaï, le pays paraissait très pauvre en eau, car les puits du village
avaient de cent dix à cent cinquante mètres de profondeur et l’eau y
était rare. Après avoir traversé le village et avant d’avoir effectué la
moitié du trajet, nous nous arrêtions un instant pour prendre le
déjeuner que le koursi avait emporté. Un poulet grillé en faisait les
frais. Le koursi me passa sa gourde ; à mon grand étonnement elle était
pleine de merissa, il la vida presque seul. Après déjeuner le voyage fut
repris ; on passait une montagne en forme de puy, isolée sur un terrain
qui s’élève graduellement. Nous étions à mi-chemin de Nimro et la
montagne s’appelait Djebel en Nouss, c’est-à-dire montagne de la moitié
(du chemin).

A quelques heures vers l’Ouest, se trouvait l’extrémité Nord-Est de la
chaîne de Kondongo. Le Djebel en Nouss la relie aux contreforts Sud-
Ouest du massif du pays Kodoï. Le sol devenait de plus en plus pierreux,
les pics s’orientaient au Sud-Ouest. Un vallon assez important fut
passé. A l’Est, il était limité par une crête de médiocre altitude, se
dirigeant de l’Est à l’Ouest et au bas de laquelle se trouvait le petit
village de Brorit. Vers midi nous en commencions l’ascension, non sans
grandes difficultés, car de gros blocs de granit, ou d’un grès grossier,
obstruaient le chemin. Les chevaux du Bornou sont si peu accoutumés à
ces sols pierreux que ces insignifiants mouvements de terrain épuisaient
ma monture, alors que celle du koursi grimpait allègrement et
rapidement. Au delà de la crête s’ouvrait un large vallon ; partout, le
sol était couvert d’une végétation arborescente assez conséquente, ce
vallon était borné au Nord, par le pic de Tolfou, complètement isolé et
relativement élevé. Dans le vallon se trouvaient les trois villages de
Bourtei. Les puits étaient dans le fond de la vallée, leur profondeur
était moins grande et leur débit plus considérable qu’à Aboundoro. Nous
nous arrêtâmes pour faire boire nos chevaux et attendre nos gens qui,
étant à pied, avaient naturellement été distancés par l’allure rapide de
nos chevaux. Du point où nous étions, nous apercevions de nombreux
massifs isolés ; au Nord-Ouest, celui de Chibi ; à l’Ouest, celui de
Dobou ; au Nord-Nord-Est, les montagnes d’Ouara ; au Nord-Est, celles
d’Andobou. Nos gens ne nous rejoignirent qu’à quatre heures de l’après-
midi ; la soif et la fatigue les avaient retenus à Brorit.

Nous repartîmes aussi vite que possible, car un gros orage se massait à
l’Est, il s’était dirigé d’abord au Sud-Est, un vent Nord-Ouest assez
violent, en avait changé brusquement la direction et l’orage se
déchaînait en partie sur nous, surtout sur le pays de Chibi. Nous
passions à ce moment le village de Mardhaba et après une heure,
arrivions à Nimro, le but de cette journée, quelques gens du koursi
étaient venus de la ville à notre rencontre.

Nimro se compose d’un village principal de deux à trois cents maisons,
en général de belle apparence et assez spacieuses. A cela s’ajoutent
onze petites bourgades qui se groupent en désordre autour du village
principal et dont quelques-unes sont de véritables villages, d’autres, à
peine des hameaux. Les habitants sont en majorité des Djellabi’s, venus
de Dongola, de Khartoum, de Sennar ou du Kordofan. Ils sont groupés sous
l’administration de cheiks, le village principal en a de quatre à dix
et, chacun des autres, un seul. L’administration supérieure est aux
mains du koursi, qui a un émir sous ses ordres. Jadis, cette fonction de
koursi était réservée à un esclave du roi, mais mon hôte n’était pas de
condition servile ; il était au contraire d’une bonne famille djellabi.
Orphelin à vingt-six ans, son père lui avait laissé une fortune
considérable. Il me raconta lui-même qu’il l’avait portée aux pieds du
roi, le suppliant de le nommer koursi des Djellabis. Le roi connaissait
le jeune homme, il appréciait son caractère énergique, aussi exauça-t-il
le vœu, malgré les énergiques protestations des Djellabis. Des années se
passèrent avant que le jeune koursi eût suffisamment consolidé sa
position, mais grâce à son caractère énergique et audacieux, il était
parvenu à triompher de toutes les difficultés. La fonction de Koursi est
enviée, car elle vaut à son titulaire des contributions des Djellabis,
contributions qui s’élèvent à deux makta’s tromba par charge de chameau
venant du Darfour et à un tourkedi pour ceux venant de l’Ouest. Le
koursi juge en outre les vols, les adultères, les infractions au bon
ordre, les rixes. Presque toutes ces infractions sont punies d’amendes
dont le koursi bénéficie ; ce n’est qu’au cas de causes criminelles
importantes, que le roi touche la moitié du montant de l’amende. Il
fallait avoir une constitution aussi robuste que celle de mon hôte, pour
mener la vie qu’il menait. Il fallait bien, à le voir, confesser que la
bière du pays, le merissa, était bien moins funeste à la santé que ne le
sont nos boissons alcooliques. Le koursi buvait de ce merissa depuis le
point du jour jusqu’à l’acha (environ huit heures du soir) ; il ne
prenait presque pas de farineux, mais se nourrissait d’un peu de viande
grillée. Il n’était pas de ces musulmans qui s’adonnent en secret à la
boisson, non, il buvait à la cour, même en présence de ses amis et de
ses subordonnés, pendant qu’il administrait ses affaires, prononçait
dans un litige ou rendait la justice au criminel.

Le lendemain de notre arrivée je laissais le Koursi vaquer à ses
occupations les plus pressantes pour visiter le groupe de villages qui
constituaient Nimro et, déférant au désir que m’avait exprimé le roi
Ali, je visitais un djellabi malade, le faki Ahmed, atteint
d’hydropisie.

Le jour suivant, nous faisions une excursion à Ouara. Partis à cinq
heures du matin, nous poussions vigoureusement nos chevaux vers l’Est et
nous parvenions en une heure et demie à l’entrée du vallon rocheux où se
trouve l’ancienne capitale. Mohammed Chérif, le père du sultan actuel,
transporta la résidence royale d’Ouara à Abecher. Pourtant l’ancienne
capitale était bâtie dans une position naturellement très forte. Il
paraît que Mohammed Chérif la quitta par crainte du voisinage des Abou
Sounoun’s ou Kodoi’s. Cette tribu, la plus puissante des tribus nobles
qui constituaient le noyau du Ouadaï, lui paraissait être peu dévouée à
sa famille. Pour masquer la retraite, on fit savoir au peuple que
l’ancien château royal, hanté par de méchants esprits, était devenu
inhabitable.

Les ruines vont vite ; il y avait à peine vingt ans que la résidence
royale avait été changée et il ne restait de l’ancienne capitale du
Ouadaï, qu’un misérable village d’une centaine de cases. La ville avait
été bâtie dans un vallon étroit enserré de montagnes, à l’Est, au Sud et
à l’Ouest ; à l’Est et au Sud, ces montagnes formaient une chaîne et la
chaîne du Sud, la plus élevée, avait à peu près l’altitude du
Drachenfels sur les bords du Rhin, trois cents mètres environ. A
l’Ouest, le vallon était fermé par le mont Thorega, qui, jadis, était
sacré. On y déposait les insignes de la royauté, et, après avoir pris le
pouvoir, le nouveau sultan devait y faire une retraite de huit jours.
Entre cette montagne et la chaîne qui entoure le vallon à l’Est et au
Sud, se trouve un étroit couloir, par lequel s’écoule une partie des
eaux de la montagne vers le Sud-Ouest. Le vallon était ouvert au Nord et
au Nord-Ouest ; dans le fond, était le village de Gandiguin, seul
vestige de l’ancien Ouara. Le toumang, la sépulture des rois du Ouadaï,
était à proximité. C’est de ce point qu’on dominait le mieux les
environs ; à l’Est, à quelques heures de distance seulement, se dressait
le pic élancé au pied duquel sont les anciens villages des Malanga’s ;
au Nord-Est, et à peu près à la même distance, étaient les montagnes des
Madala’s et des Madaba’s ; à l’Est et au Nord-Est, à une journée et
demie de marche plus loin, se profilait le pays montagneux des Abou
Sounoun’s ou Kodoi’s. Il ne restait que de pauvres vestiges de l’ancien
palais royal, dont la forme avait dû être celle d’une grande ellipse ou
d’un losange, aux angles arrondis et aux proportions gigantesques.

Tout l’intérieur tombait en ruines ; seuls les murs d’enceinte, auxquels
on avait employé une assez grande quantité de briques, avaient assez
bien résisté aux injures du temps. La grande mosquée en briques rouges,
édifiée par Abd El Kerim, le fondateur de la dynastie, échappait seule à
la décadence générale. Le monument était surmonté d’un minaret de dix
mètres de haut environ, en forme de prisme régulier, aux arêtes aigües.
C’était, pour ce pays, une œuvre architecturale considérable.

Pendant que je considérais ce lieu, où tant de sang avait coulé, soit
par la faute du souverain, soit par celle de ses sujets, mon hôte, qui
m’avait servi de guide, s’était assis devant la mosquée avec ses
serviteurs et son inséparable kirba merissa. Quand, après quelques
heures, il eut épuisé sa provision de merissa et que j’eus achevé la
reconnaissance des lieux, on retourna à Nimro. On y continua à boire,
c’est à peine si on s’arrêta à midi pour faire une courte sieste et on
recommença avec de nouvelles forces dans l’après-midi ; cela dura
jusqu’à la tombée de la nuit. On boit dans une petite calebasse de la
contenance de huit à dix onces environ, qui fait perpétuellement le tour
du cercle ; il est impoli de ne pas la vider d’un seul trait.

D’une façon générale, je n’eus qu’à me louer de l’accueil qu’on me fit.
Seul, un fanatique moallim (un savant) m’importuna quelque peu avec ses
attaques contre les chrétiens. Quoiqu’il fut très considéré, l’assemblée
le pria de se retirer, on s’excusa auprès de moi en alléguant son
caractère brusque. Je profitai de l’occasion pour dire que je prenais
grand plaisir à des conversations sensées sur des sujets religieux, mais
qu’à Tunis, j’avais vécu de longues années avec des savants musulmans et
que, par conséquent, je n’étais pas venu dans les pays noirs pour me
convertir.

J’avais eu l’occasion entre temps de visiter un assez grand nombre de
malades. Ils avaient, soit des abcès lépreux, soit des affections de la
prunelle, de grosses cicatrices de variole sur la cornée ou encore des
hernies ombilicales qui sont très fréquentes dans ces pays, où l’on
sectionne le cordon ombilical tout près de sa base.

J’avais l’intention de retourner le lendemain à Abecher, mais le koursi
n’avait pas encore réglé toutes ses affaires ; d’autre part, par crainte
du roi, il n’osait pas me laisser retourner seul ; aussi recourut-il à
la ruse pour me retenir à Nimro. Il disparut vers midi, dans un des
petits villages de Nimro où il avait une seconde femme et il rentra à
une heure si avancée, qu’il nous fut impossible de partir ce jour-là.
Pendant son absence, une de ses esclaves m’amena deux jeunes filles
richement parées pour me distraire. Leur teint était d’un rouge sale et
elles n’avaient d’autre charme que leur jeunesse. Elles étaient coiffées
avec le plus grand soin à la mode des femmes de Ngourra. D’innombrables
petites tresses, grosses comme des tuyaux de plume, pendaient de tous
côtés ; pour les retenir et les empêcher de retomber sur le front, ce
qui est le privilège des femmes mariées, la tête était encadrée par deux
grosses tresses en poil de mouton qui se prolongeaient jusqu’aux
oreilles ; elles avaient enfin une tresse centrale qui suivait le milieu
de la tête depuis le front jusqu’à la nuque et qui, double chez les
femmes mariées, simples chez les vierges, était tressée comme dans tout
le Ouadaï en poil[2] de mouton. Une pièce d’or, attachée à cette tresse
centrale, leur pendait sur le front et les deux tresses latérales
étaient richement ornées de corail. Elles avaient soigneusement enduit
leur chevelure de beurre et saupoudrée de terre rouge de Dimi (bourgade
du désert, au Nord du pays des Bideyat’s), de poussière de tabac et de
quelques poudres végétales odorantes. Elles portaient dans la narine
droite un énorme morceau de corail qui déformait et déparait leur nez
déjà assez laid. Leurs lèvres et leurs gencives étaient d’une belle
teinte bleu acier, de mode au Ouadaï. Elles avaient aux doigts de
nombreux anneaux d’argent d’énormes dimensions ; autour du cou elles
portaient des colliers et des cylindres de corail ou des fils de soie
qui retenaient des petits sachets avec des talismans ou des versets du
Coran.

Ces deux beautés, confiantes dans leurs charmes, commençaient leur
chasse à l’homme. Je les admirai longuement ; à brûle-pourpoint elles me
demandèrent si je ne voulais pas les épouser ; je m’en excusai en disant
que nos mœurs ne nous permettaient qu’une seule femme. L’argument ne
portait que pour une d’entre elles et je dus promettre à la seconde
d’entretenir le koursi de la chose et de la régler avec lui.

Le koursi ne rentra qu’à une heure tardive et le reste de la journée se
passa en nouvelles orgies ; on but encore plus fort et plus longuement
que la veille. De temps en temps, des malades venaient me consulter. On
ne buvait pas seulement du merissa mais encore une boisson faite avec
des dattes ; elle était d’une couleur rougeâtre, plus alcoolisée que la
bière de douchn, mais sans analogie avec le lakbi ou vin de palme.
Malgré les grandes quantités de boissons absorbées et leur fort degré
alcoolique, je ne vis, durant ces jours, aucun homme réellement ivre. A
Abecher, au contraire, les esclaves et la populace s’enivrent souvent,
soit sur la voie publique, soit chez eux. Pour stimuler la soif, on
mangeait de temps en temps un peu de bœuf cru, surtout des tripes et du
foie, coupé en petits morceaux et assaisonné de sel et de poivre. Dans
tout le Ouadaï, on raffole de la viande crue ainsi préparée ; les
Djellaba’s se distinguent particulièrement par leur passion pour le foie
cru de chameau. Je dois, d’ailleurs, confesser que des nombreuses choses
que j’ai goûtées durant mon séjour au Soudan, seules, les noix de kola
et le foie cru de chameau m’ont laissé un agréable souvenir. Même quand
je fus revenu au Caire avec ses hôtels à l’européenne et ses excellentes
tables d’hôte, je trouvais que le foie cru de chameau, que je parvenais
à me procurer de temps en temps, pouvait soutenir avantageusement la
comparaison avec les mets les plus délicats qu’on nous servait.

Le 20 mai nous pensions rentrer à Abecher mais, dans l’après-midi, on
nous prévenait que le roi Ali avait quitté sa capitale et ne rentrerait
que dans quelques jours. Dès lors, rien ne put déterminer le koursi à me
reconduire. Aussi le lendemain matin, au point du jour, je quittais seul
Nimro et j’arrivais dans l’après-midi à Abecher, après une courte halte,
à midi, au village d’Aboundouro.

Vue du Nord, la ville avait bel aspect ; cette masse de constructions
irrégulières, s’étageant sur un monticule, dans un large vallon
s’inclinant vers le Sud, entre les monts Kondongo et Kelinguen, avait
son charme. On voyait clairement que les quelques zeriba’s qui
entouraient le palais royal avaient été le noyau de la nouvelle
capitale, puis que les membres de la famille royale et les hauts
dignitaires, avaient construit leurs demeures en grands cercles
irréguliers autour de ce noyau. Beaucoup de ces dernières maisons
étaient encore en dehors des limites de la ville, car les sujets du roi
et la populace avaient bâti tout contre le palais du souverain. Seul le
grand palais de la reine mère était proche de celui du roi ; autour des
deux palais s’étaient fixés les esclaves, les clients, les marchands du
Nil ou du Kordofan ; de ci, de là, un tintelak ou prince du sang. Dans
toute la ville il n’y avait qu’une seule rue digne de ce nom ; elle
conservait une orientation générale Est-Ouest, en faisant les courbes
les plus capricieuses. Toutes les autres voies de communication
n’étaient que des ruelles étroites et tortueuses où s’égrenaient des
cours ; les cases étaient tantôt en pisé, tantôt en paille et toujours
bâties sans aucun alignement ; aussi était-il très difficile de
retrouver son chemin. Toute la partie occidentale de la ville était
dominée par les bâtiments en briques, couverts de chaume et surmontées
de tours qui constituaient le palais royal. Contigus aux façades Nord-
Est et Est du palais et à l’intérieur du mur d’enceinte, s’élevaient les
immenses haras et les demeures des écuyers et des palfreniers. Au Nord,
devant le mur d’enceinte, s’élevait la place royale, affectée au
marché ; au Sud-Ouest, était le quartier réservé aux kabartou’s, la
caste méprisée des musiciens et des bourreaux ; au Sud, le palais de la
reine mère, presque aussi grand que celui de son fils. Dans la partie
orientale de la ville, habitaient les sujets de condition libre et les
marchands étrangers. La population totale pouvait s’élever à dix ou
quinze mille habitants.




                              CHAPITRE III

                      =Premier séjour à Abecher.=


Lorsque je revins de Ouara, le roi Ali n’était pas encore rentré de
l’excursion qu’il avait entreprise pour inspecter une colonie de
Baguirmiens. Il y avait plusieurs de ces colonies dans le pays et le roi
en suivait les progrès avec la plus grande attention. On disait qu’il
avait emmené plus de trente mille individus, libres ou esclaves, du
Baguirmi, pour les fixer au Ouadaï ; probablement cette évaluation,
comme tous les dires des habitants, était exagérée, mais, si on évalue à
douze ou quinze mille le nombre de ces immigrés, on doit être bien près
de la vérité. La plupart étaient des esclaves et déjà le roi en avait
donné un grand nombre à ses fonctionnaires, ou les avait vendus et
exportés. Quelle que fut la rigueur des principes religieux du roi Ali
et, à en croire les renseignements de l’homme perspicace qu’était le
hadj Salem, la distinction entre les horr’s (gens libres) et les abd’s
(esclaves) était loin d’être nettement marquée. D’ailleurs, il est fort
possible que, bien des fois, la preuve de la condition libre était
difficile à fournir. Pendant mon séjour encore, on soumettait au roi, à
presque toutes les audiences qu’il m’accordait, des litiges sur la
condition d’esclaves du Baguirmi. Le roi faisait alors appeler un haut
fonctionnaire baguirmien qu’il avait pris à son service, il lui
ordonnait d’établir et de lui communiquer l’arbre généalogique de
l’intéressé. Les jeunes femmes de condition libre avaient été mariées
aux fonctionnaires du Ouadaï, celles qui étaient âgées étaient employées
au service d’un des membres de la maison royale. Le roi établit une
partie des hommes comme artisans dans la capitale, l’autre comme
agriculteurs dans différentes régions du pays. Les indigènes du Ouadaï
étant les plus barbares, les moins civilisés de toutes les peuplades du
Soudan, ceux du Baguirmi, bien plus habiles, ne tardèrent pas à
monopoliser tous les métiers. Ils rendaient d’inappréciables services
pour la construction des maisons en pisé que seuls, quelques Kotoko’s du
Makari entendaient ; ils construisaient des cases en chaume et en
roseaux avec infiniment plus de solidité et de goût que les habitants du
Ouadaï, il est vrai qu’ils avaient emprunté cette architecture aux
peuplades païennes qui dépendaient de leur pays. C’étaient des artisans
du Baguirmi qui avaient confectionné les selles dont se servaient le roi
et ses hauts dignitaires. Au Ouadaï, les selles sont petites, étroites,
surmontées d’un bec recourbé vers l’encolure, se terminant par une boule
que recouvre la paume de la main ; le troussequin se prolonge d’un
dossier, assez haut, recourbé vers la croupe et large de deux empans
environ. Les Baguirmiens étaient aussi seuls capables de faire des
ceintures en cuir ou en soie artistiques, des sachets pour amulettes,
des gaînes pour coutelas et tous autres travaux de maroquinerie ; jamais
les habitants du Ouadaï n’avaient vu des cotonnades d’un si beau fil,
que celles que savaient tisser les Baguirmiens, et, seuls enfin, des
tailleurs baguirmiens savaient confectionner des vêtements de bonne
coupe. Aussi ces ouvriers étaient-ils très considérés et le roi
s’intéressait vivement à eux. Les agriculteurs baguirmiens fixés dans
l’intérieur du pays, étaient, eux aussi, beaucoup plus avancés que ceux
du Ouadaï. Il est certain que par cette immigration forcée des
Baguirmiens, le roi Ali avait beaucoup mieux servi la cause de la
civilisation au Ouadaï, que par les trésors, certes considérables pour
ces pays, qu’on lui disait avoir trouvés à Massenya.

Dès que le roi fut rentré de voyage, j’allai le saluer, lui rendre
compte de mon excursion à Nimro et Ouara et m’entendre avec lui au sujet
de mon prochain départ pour le Darfour. Il fut, comme toujours, très
aimable, s’informait de tout et m’entretenait de préférence de poudre,
de canons, de fabrication d’armes, de bateaux à vapeur, etc., etc. Il
m’invita à venir le visiter chaque fois que j’en aurais l’envie, car
j’étais, ajouta-t-il, familiarisé maintenant avec la ville. Au coucher
du soleil, il me fit reconduire par un nommé El Heimer, dont j’ai déjà
parlé en relatant mon voyage chez les Oulad Soliman. Le roi Ali l’avait
fait prisonnier au début de son règne et l’utilisait maintenant comme
agent auprès des tribus d’Arabes pillards. El Heimer était revenu depuis
peu de temps du Kanem ; il avait ramené un jeune homme d’une des
fractions de la tribu des Ourfilla’s, du Tripoli. J’avais très bien
connu ce jeune homme au cours de mon séjour dans sa tribu. Il me dit que
la grande expédition d’Arabes pillards, venus de Tripolitaine, signalés
au Kaouar, était arrivée au Kanem. Dès qu’ils avaient appris la
puissance de ces pillards, les Arabes perfides avaient immédiatement
dénoncé la paix conclue avec Hallouf, le chef Daza, le même qui avait
tué dans un combat mon ami Hazaz. Les Arabes paraissaient vouloir se
fier à leurs propres forces, demeurer en paix avec le Bornou et le
Ouadaï, mais vouloir exterminer les Touareg’s, les Bideyat’s, les Daza’s
et les Arabes fixés au nord du Ouadaï. Ce jeune Ourfilla me donna les
meilleures nouvelles des nombreuses connaissances que j’avais, tant chez
les Arabes que chez leurs femmes. Celles-ci, qui jouent un rôle
considérable dans la tribu, m’avaient toujours témoigné beaucoup
d’intérêt.

Peu à peu, je brisais avec la vie retirée que j’avais menée jusqu’ici
et, dans la limite de mes provisions de médicaments, j’exerçais la
médecine et la chirurgie. Les Djellaba’s, surtout, avaient très
fréquemment recours à moi ; leur civilisation relative, leurs voyages,
les rapports que j’entretenais avec le hadj Ahmed Tangatanga, étaient
autant de points de rapprochement. J’eus à m’occuper longuement d’un
cousin du hadj Ahmed, un nommé Gueren. Ce jeune homme avait quitté le
Darfour avec une forte pneumonie ; on l’avait transporté dans cet état
pendant près d’un mois ; un abcès s’était déclaré au poumon, avait percé
et causait un épanchement assez inquiétant. Le malade guérit et je ne
pus assez admirer la résistance de ces natures si fortement trempées.
Aux moments les plus périlleux, quand, journellement, je craignais pour
sa vie, parents et amis venaient visiter le malade et l’obligeaient à
prendre plus de nourriture que je n’en prenais moi-même habituellement.

Il me faut noter ici le grand usage que font toutes les peuplades du
Soudan, mais surtout celles de l’Est, du beurre fondu. Que l’affection
soit interne ou externe, tout le corps du malade est enduit de beurre
et, tous les matins, on fait boire au malade un quart ou un demi-litre
de la panacée. Tout le monde s’accorde à reconnaître les effets
bienfaisants de ce remède, qui est particulièrement prôné pour les
douleurs rhumatismales ou articulaires.

Les opérations chirurgicales étaient, comme toujours, celles qui
faisaient le plus d’effet. Vers la fin du mois de mai, un Djellabi,
originaire de Khartoum, vint du Fitri, blessé d’un coup de pistolet au
pied. La balle était restée quelque part dans les cartilages de la
plante du pied. La blessure avait quarante jours de date, le pied,
démesurément gonflé, était méconnaissable, l’homme affaibli au-delà de
toute expression et l’état des chairs ne permettait pas de déterminer
l’emplacement exact de la balle. J’attendis d’abord que l’enflure eut
diminué, afin de pouvoir sonder la plaie. Mais il me fallut risquer
l’opération décisive, si je ne voulais pas exposer ma réputation de
médecin. Dans ces contrées, une opération est d’autant plus difficile
qu’on ne peut éloigner les parents et les amis. Bien au contraire, la
foule s’assemble et chacun se croit autorisé à faire connaître son
opinion. Heureusement que je réussis bientôt à trouver la balle, à
l’extraire et à confirmer ainsi brillamment ma réputation de chirurgien.
La petite caravane du Djellabi blessé, m’avait ramené une de mes
vieilles connaissances, un Marocain du nom d’Azizi. Au Bornou, je
l’avais eu longtemps à mon service. Il n’avait pas voulu m’accompagner
au Ouadaï ; on lui avait dit que le roi du Ouadaï me ferait certainement
mettre à mort et n’épargnerait pas mes serviteurs. Je n’ai jamais vu
d’homme plus paresseux et moins résolu. Quoiqu’il fut de Marrakesch
même, il était tout l’opposé d’un Marocain. Hammou, un incorrigible
paresseux lui aussi, était au moins d’un courage et d’une fidélité à
toute épreuve. Aussi, ne manquait-il pas d’afficher le plus profond
mépris pour son lâche compatriote. Malgré tout, j’accueillis
hospitalièrement Azizi chez moi.

Vers la fin du mois de mai, j’étais à peu près complètement équipé et en
mesure de poursuivre mon voyage au Darfour. J’avais acheté quelques
chameaux et en avais échangé d’autres, incapables de rendre des
services. J’allai chez le hadj Ahmed pour fixer, avec lui, le jour du
départ ; je le savais tout aussi désireux que moi de partir pour
l’Egypte. Très mystérieusement, il me pria de ne pas en causer,
provisoirement au moins, avec le Sultan. Il y avait des rumeurs en
circulation, disait-il, qui devaient d’abord être infirmées ou
confirmées ; en attendant, la route de l’Est avait été fermée aux
caravanes. Et sur l’ordre du Sultan, on avait arrêté à la frontière une
caravane de pèlerins conduite, par un Chingiti, le cheik Massour. Le
hadj Ahmed n’en pouvait pas dire plus long, car, dans la capitale du
royaume, il était très dangereux de propager des rumeurs ou des
nouvelles politiques. Ceux qui, par hasard, savaient quelque chose sur
la paix ou sur la guerre, sur les relations avec l’extérieur, ou bien
sur les événements du pays même, n’osaient pas en faire part. Si le roi
en avait connaissance, et tout lui venait aux oreilles, il remontait à
la source. Malheur alors à celui qui ne pouvait indiquer exactement de
qui il tenait la chose et à qui il l’avait communiquée !

Mon conseiller habituel, le hadj de Kairouan, expliquait l’ajournement
du voyage par une autre raison. Il me dit que Kili, l’épouse favorite du
sultan, une femme de race daza, avait l’intention de faire circoncire
dans quelques jours deux de ses fils. La mère devait recevoir à cette
occasion de nombreux présents. Elle pensait les échanger avec d’autres
marchandises qu’elle avait emmagasinées, contre des esclaves et pour
cela elle voulait, après les fêtes, les envoyer au Darfour avec notre
caravane. Partis avant, nous aurions pu « gâter » le marché, ce qu’elle
ne voulait pas. Mais le lendemain déjà, après être allé au palais, il
put m’indiquer la cause véritable du blocus des routes. Depuis quelques
jours le bruit de la mort du roi Hassen du Dufour était parvenu à
Abecher, mais ce n’était qu’une vague rumeur et pour savoir la vérité,
on avait dépêché au plus vite dans le pays voisin des espions du Ouadaï.
Fort probablement la mort de ce souverain vieux et aveugle serait le
signal de luttes entre prétendants, les bonnes relations du Darfour et
du Ouadaï pouvaient être compromises. Il est bien vrai que le roi Hassen
avait désigné comme successeur le plus jeune de ses trois fils, Ibrahim,
mais quelques-uns des nombreux frères de Hassen étaient si puissants et
jouissaient d’une si grande considération, qu’ils avaient des chances
d’occuper le trône ; Hassib Allah, le plus âgé de ses frères, à peu près
du même âge que le roi défunt, était le plus suspect. Il avait de
nombreux partisans chez les For’s, relégués au second plan sous le règne
du roi Hassen, qui avait confié le gouvernement aux esclaves. Quand le
roi Hassen avait prévenu ses proches qu’il instituait Ibrahim son
héritier, ses deux fils aînés n’avaient fait aucune objection ; ils
aimaient le caractère conciliant de leur frère cadet. Hassib Allah au
contraire et son frère Seif ed Din, tout aussi puissant que lui, avaient
protesté et déclaré que l’exécution de ce projet était impossible. Aussi
était-il probable que la lutte s’engagerait entre les esclaves et les
soldats rangés sous les ordres d’Ibrahim d’une part et les For’s libres,
sous les ordres de Hassib Allah de l’autre. Si ce dernier triomphait,
les bons rapports entre le Ouadaï et le Darfour étaient menacés et grâce
à l’intelligence et au bon sens du roi Ali ils étaient devenus très
cordiaux, après une inimitié séculaire entre les deux pays.

Il fallait d’abord contrôler le bruit de la mort du roi Hassen, car dans
ces pays, dès la mort du souverain et jusqu’à ce que la succession soit
réglée, tous les chemins conduisant aux frontières sont barrés. Il était
facile d’appliquer ce blocus entre le Ouadaï et le Darfour, car il n’y
avait qu’un seul chemin direct vers l’Est entre les deux pays. Il y
avait bien deux autres itinéraires qui, en faisant deux grands détours,
passaient, l’un au Nord par le Tama et l’autre au Sud par le Soula, mais
seuls les habitants du pays pouvaient les pratiquer.

Le 6 juin, on procéda à la circoncision des fils du roi, dans la maison
de leur grand’mère, la momo. Tous ceux qui avaient un fusil, Arabes,
Djellabi’s ou indigènes, étaient allés au palais pour y brûler leur
poudre en l’honneur de l’évènement. Il me fut malheureusement impossible
d’assister à la fête ; la digne matrone avait, en effet, persisté à ne
pas vouloir recevoir un chrétien. J’en fus d’autant plus fâché que je
manquai les danses exécutées par les indigènes dans le palais de la
reine-mère avec les dames de compagnie et les servantes.

Vers cette époque je dus me transporter au palais royal, pour y visiter
un Baguirmien, blessé d’un coup de fusil. Comme toujours, la vengeance
était le mobile de ce crime qui avait été commis après un trop copieux
usage de boissons alcooliques ; le blessé avait poursuivi de ses
assiduités une femme mariée. Le coup avait été tiré à bout portant, les
vêtements avaient été brûlés sur une grande surface et quelques lambeaux
avaient été chassés dans le canal fait par la balle. La plaie était à la
face interne du haut de la cuisse. Mais la balle restait introuvable, et
je ne parvenais pas avec la sonde à atteindre le fond de la blessure.
Probablement la balle avait été expulsée avec les morceaux d’étoffe du
vêtement. La prompte guérison du blessé vint confirmer l’exactitude de
ce diagnostic.

Le lendemain, les danses en l’honneur de la fête furent reprises, près
du grand puits qui se trouve à l’extrémité orientale de la ville. Il y
avait grand étalage de luxe ; au Ouadaï, en effet, les femmes ne sont
pas rigoureusement isolées, et les jeunes filles de bonne condition
prenaient part à ces danses publiques. Dans l’Ouest du Soudan les bijoux
en or sont très rarement portés, ils sont très aimés au Ouadaï. La
plupart des jeunes filles avaient des colliers en or très minces et
larges de deux doigts environ, des petits bibelots y pendaient.
Généralement ces bijoux en or sont fabriqués en Egypte et au Sennar, la
façon en est souvent très soignée et du meilleur goût ; ceux qui sont
faits dans le pays, quoiqu’ils soient l’œuvre d’artisans étrangers, sont
d’un modèle moins beau et d’un travail plus grossier. Les gros cylindres
de corail, fixés dans les narines, accompagnent nécessairement ces
colliers en or ; autour du cou on porte encore des colliers de corail et
des pendeloques de corail à la tresse centrale (goussa), ornée déjà à
ses extrémités de petits croissants d’argent de grandeur variable et de
corail. Sur les tresses latérales on porte de petites plaques d’argent
rectangulaires, retenues par des chaînettes du même métal. Enfin, mais
moins qu’au Bornou, des bracelets d’argent, tant aux bras qu’aux jambes.

La danse elle-même était des plus charmantes ; la grâce et la retenue
des danseurs, la lente et solennelle cadence, rappelaient le menuet ou
la polonaise. On danse par couples. Jeunes gens et jeunes filles avaient
revêtu leurs plus beaux habits, celles-ci avaient passé, à cette
occasion, des vêtements d’homme par dessus les étoffes qui couvrent
leurs reins et leurs épaules. Les cavaliers faisaient le cercle avec
leurs dames, les tenant par la main gauche ; ils étendaient légèrement
les larges manches de leurs robes en les agitant avec grâce. De temps en
temps le cavalier quittait sa place, voltait autour de sa dame et, après
ce cercle complet, exécutait le pas de « balancez » de notre quadrille,
en tournant une fois le visage vers sa dame et en lui tournant ensuite
le dos ; puis la promenade reprenait. Pendant ce temps, un joueur de
tam-tam parcourait le cercle, passait près des danseurs et frappait de
grands coups sur la peau tendue de son instrument ; d’autres tam-tam’s
étaient accroupis au centre du cercle. Tous les jeunes gens étaient nu-
tête et tenaient leurs longs couteaux à la main. Les danseuses étaient
tout au moins curieuses à voir. La minutieuse recherche de leur
coiffure, leurs mille artifices pour embellir le visage ; le rouge du
corail, celui si différent du moghr (argile rouge mélangée de beurre et
de matières odorantes) aux multiples nuances, leurs lèvres tachetées de
gris, l’abondance des bijoux d’or et d’argent, enfin leurs vêtements
d’homme les rendaient tout aussi belles et désirables là-bas, qu’elles
nous eussent paru repoussantes et laides chez nous. Sur la place s’était
formé un second groupe, composé de femmes kotoko’s ; elles exécutaient
leur danse nationale, que j’ai décrite au cours de mon voyage au
Baguirmi.

Il faut bien reconnaître qu’en général, les femmes et les jeunes filles
du Ouadaï ne se distinguent pas par des traits agréables et réguliers ;
mais il faut admirer sans réserve leur taille magnifique, élevée et
souple. On dit qu’elles se plaisent aux intrigues amoureuses. Toutes les
jeunes filles ont leur amant et il n’est pas rare de les voir
« flirter » avec plusieurs jeunes gens à la fois. D’où les meurtres et
les coups mortels si fréquents par suite de l’humeur jalouse et emportée
des hommes. C’est ainsi qu’après cette danse innocente un jeune homme
vint chez moi dans l’après-midi. Je l’avais pris à mon service lors de
mon voyage au Baguirmi et l’avais reconnu parmi les danseurs. Il avait
reçu un coup de sabre au bras ; il me fallut faire une suture et les
vêtements qu’il avait d’ailleurs empruntés pour faire bonne figure à la
fête étaient tout déchirés.... Le lendemain on continua les fêtes en
l’honneur de la circoncision des princes. Cette opération se fait quand
les enfants ont de huit à douze ans. Généralement on opère un grand
nombre d’enfants à la fois pour rehausser l’éclat de la fête. Le premier
enfant circoncis est le chef de ses petits camarades, il est le tandjak
(chef) jusqu’à complète guérison, le dernier circoncis est l’arak ; aux
repas collectifs on ne lui laisse que les restes. L’opération se fait
par dessus un grand mortier où se recueillent le sang et les membranes.
Si l’attitude de l’enfant a été courageuse, et c’est grande honte de se
montrer sensible à la douleur, son père ou son frère aîné lui donneront
un bœuf ou un mouton ou bien un de ses oncles lui promettra sa fille. La
plaie est fermée par des épines d’acacia qu’on retire après trois jours.
Après la circoncision, l’enfant porte les sandales qui lui avaient été
défendues jusqu’à ce jour. Longtemps avant la cérémonie déjà, l’enfant
se confectionne un fouet avec les fibres du koulkoul ou de l’ochar et
cela, pour un usage peu banal. Les jeunes filles de sa famille, ses
sœurs ou ses cousines, doivent, en effet, lui abandonner une grande
partie de leurs bijoux et elles ne les reprennent qu’en donnant quelques
mesures de céréales en échange. L’enfant a les mêmes droits sur les
autres filles qu’il rencontre et cela jusqu’à ce qu’il soit complètement
guéri ; si donc il rencontre une fille avec son collier, son falngak
(parure du front), ses bracelets, etc., il lui réclame ces bijoux. Si
elle refuse de les donner, le tyranneau, infirme encore, lève son fouet
et le brandit de toutes ses forces, de loin bien entendu, car sa
blessure l’empêche de courir. La coutume lui permet aussi d’assommer les
poules qui passent sur son chemin, de s’emparer du lait que les nomades
portent au marché, des marchandises des négociants de passage et de les
garder jusqu’à ce qu’ils les rachètent par un présent. Les princes
surtout, usent d’une façon excessive de ces privilèges et quelques jours
après leur circoncision le marché fut désert : un jour, mes gens que
j’avais envoyés acheter des provisions revinrent les mains nettes ; les
princes leur avaient pris leur argent. Dès qu’ils étaient signalés sur
le marché, chacun faisait en hâte ses paquets et les premiers seuls que
les petits despotes rencontraient étaient leurs victimes.

Les membranes provenant de l’opération sont placées dans un pot en
argile rempli de cendre ; après sept jours les enfants circoncis le
portent hors la ville sur une grosse fourmilière. L’arak (le dernier
circoncis) prend la cruche et la brise ; puis tous en frappent les
morceaux avec leurs fouets ou leurs bâtons en criant des injures. Quand
les enfants sont complètement guéris on les promène à travers la ville,
juchés sur des chevaux, des ânes ou des bœufs et un banquet collectif
clôt, par une dernière ripaille, la période des fêtes.

Au Ouadaï, les jeunes filles sont soumises à une opération analogue, ce
qui ne se fait pas au Bornou ; mais au Ouadaï on se borne à la
circoncision pure et simple et on ne pratique pas ces cruelles
opérations qui sont en honneur dans le bassin du Nil, à Dongola, Berber,
Sennar et Khartoum, ainsi que dans quelques régions du Darfour.

Nous étions toujours sans nouvelles précises du Darfour et de ces
nouvelles dépendaient mes projets. Ceux qui avaient été envoyés à la
frontière n’avaient rapporté que des rumeurs plus ou moins
contradictoires. Les uns prétendaient que le prince Hassib Allah
occupait le trône et était maître absolu ; les autres disaient la même
chose du jeune prince Ibrahim ; d’autres, enfin, disaient que l’oncle
s’était retiré dans l’ancien palais du roi et que le neveu régnait dans
le nouveau palais que son père avait fait construire. Il ne fallait pas,
provisoirement au moins, songer au départ et je formais de nouveau le
projet de faire un voyage de pénétration dans le Sud. Avec un jeune
prince du Soula, j’apprenais la langue des Dadjo’s qui habitaient son
pays et je m’efforçais, en le questionnant, de me renseigner sur les
régions fétichistes du Ouadaï. Je consacrais le reste de mon temps à mes
malades.

Je ne réussissais pas à me concilier l’amitié des hauts dignitaires et
des Maba’s, indigènes des tribus autochtones du Ouadaï. Seule la crainte
du roi, qui m’avait accueilli avec une si grande bienveillance, leur
faisait supporter ma présence. Les Maba’s sont bien les gens les plus
orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés
au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des
étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore
de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de
leur souverain et de leur propre personne.

En général, ils me tenaient à distance. La reine mère avait repoussé
avec une indignation fanatique la pensée de me recevoir ; de même son
frère, le djerma Abou Djebrin, restait très réservé. Non pas qu’il fût
grossier, au contraire, quand nous nous rencontrions au palais royal, il
était très poli, mais aucune curiosité ne put le décider à me rendre
visite.

L’occasion se présenta enfin de faire plus intimement connaissance avec
la famille royale. Une sœur du roi Ali, la princesse Sara, que j’avais
vue souvent chez son frère, avait un fils issu de son premier mariage
avec l’akid des Mahamid’s. Un jour, cet enfant tomba de son cheval et en
reçut un coup de pied à la tête. On vint en toute hâte me quérir. Je me
rendis à la zeriba et j’y trouvai le jeune Moustafa évanoui ; sa famille
entière et un grand concours de gens de condition l’entouraient.
L’enfant avait quatorze ans environ et paraissait devoir devenir aussi
robuste que sa mère, dont j’avais toujours remarqué les formes
opulentes. Le sabot avait frappé derrière la tête, une grosse enflure
s’était déclarée et le sang coulait abondamment de l’oreille, des
vomissements avaient suivi et on redoutait une fracture du crâne. Mais
la boite crânienne me parut intacte ; les battements accélérés du pouls,
l’aspect de la pupille me firent penser qu’il n’y avait eu qu’une légère
commotion cérébrale. Je demeurai assez longtemps au chevet du patient et
progressivement, les symptômes inquiétants disparurent, aussi mon
diagnostic fut-il favorable. Mais ce n’était pas chose facile que de me
tirer à mon honneur de ma position. D’une part, il fallait profiter de
l’occasion pour rehausser mon prestige et par conséquent prendre des
mesures énergiques, fût-ce pour la forme. Seulement d’autre part, si mon
diagnostic était inexact, c’était un échec qui pouvait me nuire
énormément. Je tirai un couteau et, confiant dans les symptômes
observés, je fis une profonde incision à travers toute la partie enflée,
mettant le crâne à nu, je le trouvai intact. Je pus dès lors faire,
devant tout le monde, la preuve à peu près décisive de l’exactitude de
mon diagnostic. Au bout de quelque temps le jeune homme était sur pied
et, naturellement, la considération dont je jouissais s’en trouva
accrue. Après cette opération, quelques frères du roi se rapprochèrent
de moi ; il est vrai que c’était dans un but tout à fait intéressé. Ce
fut d’abord Youssef, le frère préféré du roi et comme lui, fils de la
momo ; se fiant à ses sentiments, le roi Ali ne l’avait pas fait
aveugler ; ce Youssef s’était aperçu que j’avais une petite provision de
noix de Kola, fort peu connus au Ouadaï. Le roi Ali seul, en faisait
venir de temps en temps du Bornou, mais il les réservait à son usage
personnel. Je prélevai sur ma modeste provision tout ce que je pus
donner et en fis présent au prince, de ce jour il me témoigna plus
d’amitié, ou plus exactement moins de mépris. Je tenais encore bien
moins à l’amitié de quelques autres princes du sang. Un autre frère
consanguin du roi, Abou Koyouma, avait été aveuglé ; on l’avait surpris
versant des larmes le jour où le roi Ali était monté sur le trône, on en
avait conclu qu’il enviait son frère ; il fut donc soumis à l’affreux
supplice. Probablement on s’y prit mal, le prince conserva quelques
bribes de sa vue, car il quitta la cour dans des circonstances assez
suspectes, après avoir réuni des armes et des hommes dans les environs
de la capitale ; on s’aperçut immédiatement de sa disparition, on
s’empara à nouveau de sa personne et on l’opéra de nouveau, cette fois
avec plus de succès. Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou
Koyouma passait la plus grande partie de ses jours à absorber d’énormes
quantités de merissa.

Le tintelak Abd El Kerim, fils d’une femme kondongo, était encore pire.
Son caractère intrigant lui avait valu d’être aveuglé sans pitié quand
Ali monta sur le trône. Il venait assez souvent chez moi et mendiait
quelques menus cadeaux quand un jour, mon hôte Otman le surprit chez moi
complètement ivre suivant son habitude. Otman craignait tant la colère
du roi qu’il n’osa pas taire sa découverte ; il alla immédiatement au
palais dire que le prince Abd El Kerim m’importunait sans cesse de ses
demandes. Le malheureux pochard fut enchaîné et dut subir six semaines
d’emprisonnement. Effrayés par la sévérité de cette répression, les
autres princes n’osèrent plus venir chez moi, comme auparavant pour y
recevoir de temps en temps leurs petits cadeaux.

Les princesses au contraire, me faisaient fréquemment l’honneur de leur
visite. Ce qui les attirait surtout c’était mon camphre, dont j’avais
une assez grande provision ; cette poudre a dans les pays d’Islam la
réputation de rompre les charmes et de chasser les mauvais esprits. En
général ces princesses étaient très aimables, très familières et
beaucoup, au goût du pays, très belles. Mais ces visites devinrent plus
rares quand une des femmes du roi, de passage chez la reine mère, m’eut
rendu visite sous un prétexte quelconque. Otman, mon hôte, vit la jeune
et jolie femme au teint rougeâtre, quand elle quitta ma demeure et, s’il
ne le dit pas au roi, il courut chez la reine mère pour lui recommander
de mieux surveiller ses brus en visite. Je ne connaissais pas le moins
du monde le caractère de la jeune femme, je lui avais simplement donné
les médicaments et le camphre qu’elle était venue me demander ; Otman ne
m’en fit pas moins de grands reproches, me dit que je m’exposais, ainsi
que lui-même à de graves périls ; il ajouta que je pouvais recevoir
aussi souvent et aussi longtemps que je le voulais les jeunes
princesses, mais que je devais observer la plus grande réserve dans mes
rapports avec les véritables hababat.

Les princesses du Ouadaï, comme celles du Bornou, sont les plus
débauchées des jeunes filles ; elles nouent bien volontiers des
intrigues avec de riches marchands arabes ou nubiens. Ces mœurs sont
moins dangereuses à Abecher que ne le pourrait le faire supposer la
sévérité du roi Ali et cela, à cause de la liberté dont jouissent les
femmes et les jeunes filles. Malgré leur fanatisme religieux, les
habitants ont maintenu, avec la plus inébranlable des ténacités, l’usage
des boissons alcooliques ; de même et malgré les préceptes coraniques,
ils ont conservé la légèreté de mœurs qui caractérisait leur vie sociale
primitive. On blâme seulement les relations avec les femmes mariées et
avec les jeunes filles de réputation intacte.

Je réussis peu à peu à améliorer mes rapports avec les habitants de la
ville, en excerçant gratuitement la médecine. Grands et petits
profitaient de mes soins et jamais je n’acceptais le moindre salaire.
Aux yeux du peuple j’étais toujours plus ou moins un lépreux à éviter,
mais ils en étaient amenés à regretter la divergence de nos religions et
de nos caractères. Quand aux premiers jours de mon arrivée, j’attendais
dans l’antichambre du palais royal l’heure de l’audience, on ne manquait
pas de s’éloigner ostensiblement de la place à laquelle je m’étais
assis, de marquer clairement son dégoût et de murmurer le credo de
l’Islam ! « Il n’y a de Dieu si ce n’est Allah et Mohamed est son
prophète ». Cette répulsion donna souvent lieu à des scènes du plus haut
comique et plus tard, il me fallut mimer au roi Ali l’attitude de l’akid
des Zebeda’s, quand il me rencontra pour la première fois dans
l’antichambre du palais. Il avait tourné autour de moi en murmurant sa
profession de foi musulmane, m’avait jeté des regards pleins d’horreur
et d’effroi, mais, ne pouvant réprimer sa curiosité, il avait entamé de
loin la conversation. Il s’était alors rapproché pour s’éloigner de
nouveau, craignant pour les parties de son corps qui n’étaient pas
exposées à l’air, enfin, après plusieurs heures, il m’avait adressé ce
discours : « O mon Dieu, nos parents nous ont toujours dit qu’un
chrétien était la plus monstrueuse des créatures ; nous avons cru que
cela s’appliquait à leur physique et maintenant, nous devons reconnaître
que tu es un homme comme nous et que ta peau quoique d’une repoussante
paleur, décèle une plus noble origine que la nôtre ». Il avait d’abord
essayé d’échapper à la souillure de ma présence en murmurant le premier
verset du Coran, puis la formule des croyants lui parut suffisante ; il
finit enfin par s’asseoir à mes côtés, puis par me tendre la main et
causer avec moi sans la moindre contrainte.

Mais au début de la saison des pluies il apparut encore clairement
combien la population était mal disposée à mon égard. Les premières
averses avaient été rares. Des savants avaient alors émis l’avis que la
présence d’un chrétien dans le pays avait attiré sur ses habitants la
colère de Dieu. Une députation de gens très considérés alla exposer ses
doléances au roi et le supplier de remédier à la situation en me faisant
disparaître ou en me bannissant. Mais le roi Ali rejeta en souriant la
requête ; heureusement la pluie tomba plus tard en si grande quantité
que mon innocence se trouva victorieusement démontrée.

La pluie amena les fièvres, celles-ci trouvaient à Abecher et dans les
environs des terrains particulièrement propices au développement des
miasmes ; les fièvres faisaient bien moins de victimes parmi les
étrangers qu’à Kouka. Les Arabes étaient les plus éprouvés, les
commerçants du Nil l’étaient moins, les accès pernicieux étaient rares
et les plus fréquents étaient les accès périodiques. En revanche le ver
de Médine (_Filaria medinensis_) était extrêmement répandu sans
d’ailleurs qu’on eut un remède efficace pour le détruire. On se bornait
à fixer la tête de l’animal dès que celle-ci perçait puis on déroulait
lentement le ver. J’ai vu des individus qui en avaient jusqu’à douze
spécimens sur le corps.

Je traitais ces maladies. En même temps, je donnais mes soins à un
domestique du roi Ali qui risquait de perdre ses doigts par suite
d’abcès lépreux qui s’étaient formés aux articulations. Cet homme
m’intéressait surtout parce qu’il était venu tout récemment au Ouadaï,
des pays fétichistes du Sud. Il était de la tribu des Fanga’s qui
habitent au sud du lac Iro, où se perdent la majeure partie des eaux du
Bahr es Salamat. Il s’était attaché à moi ; même quand je l’eus amputé
d’un doigt il prétendait ne pas être guéri et affirmait au roi Ali qu’il
souffrait encore à l’emplacement de l’amputation. Le souverain devinait
le motif de ce mensonge ; il voulut me faire présent de ce brave homme
mais je dus refuser, quoiqu’il m’en coûtât de le laisser seul au palais
en proie au plus grand désespoir. Qu’en eusse-je fait, moi qui étais sur
le point de partir !

Malheureusement la saison des pluies eut l’effet le plus désastreux sur
la santé de mon ami tunisien, le hadj Salem. Depuis longtemps il
souffrait d’une dysenterie chronique et je commençais à craindre
sérieusement pour sa vie.




                              CHAPITRE IV

                         =Mon voyage au Rounga=


Les nombreux courriers envoyés au Darfour ne rapportaient toujours pas
de nouvelles précises sur ce qui s’y était passé. Je ne pouvais partir
pour le Darfour que dans plusieurs mois ; personne n’aurait voulu faire
le voyage à la saison des pluies ou immédiatement après. Cependant, il
n’y avait qu’un seul fleuve dangereux par le volume de ses eaux ;
c’était l’Oued Kadja, le plus important des cours d’eau qui forment le
Bahr es Salamat.

Le hadj Ahmed Tangatanga et un autre Djellabi, Abd el Medjdid, le chabir
(le guide, c’est-à-dire un homme qui a déjà conduit une caravane du
Darfour dans la Haute Egypte) avaient envoyé un courrier à Kobe, dans le
Darfour, pour avoir des nouvelles précises.

Ce courrier était un Bornouan ; il avait pris l’engagement d’être de
retour à Abecher après quinze jours d’absence, soit, sept pour l’aller,
un pour remettre les lettres et prendre la réponse et sept pour le
retour.

Pour ne pas attirer l’attention, le courrier devait faire ce voyage à
pied et la célérité de ces hommes est vraiment étonnante. La distance
d’Abecher à Kobe est d’environ soixante-dix milles allemands (de 7.500
mètres environ) ; en quinze jours, notre homme devait faire cent
quarante milles à pied. Il mit deux jours de plus, mais c’était parce
que le destinataire était parti de Kobe pour El Facher.

J’étais convaincu que, provisoirement au moins, il fallait suspendre mon
départ et j’avais fait le projet d’entreprendre une petite excursion
dans le Sud du Ouadaï. Le roi était très favorable à ce projet, mais le
hadj Ahmed s’efforçait de m’en détourner par tous moyens ; il alléguait,
comme principal motif, les dangers d’un voyage à la saison des pluies,
mais aussi le caractère des habitants, enfin, les troubles politiques
qui en compromettaient la tranquillité. La curiosité que j’avais de voir
ce pays avait été éveillée par les nombreux renseignements que je
m’étais procurés de divers côtés. Le jeune prince dadjo, qui m’apprenait
sa langue, m’avait beaucoup parlé du Soula et des villages qui se
trouvent au Sud du Rounga, dans le Kouti. Ce prince était le fils de feu
le dernier souverain du Soula ; il avait quitté sa patrie par crainte de
son oncle, le nouveau sultan. Il s’était placé sous la protection du roi
Ali, un peu dans l’espoir de reprendre le trône avec son appui, en tous
cas pour trouver un asile sûr auprès du souverain du Ouadaï.

Le Soula ou Sila est un des plus anciens Etats musulmans de ces régions.
Mon prince put me donner une liste de vingt et un souverains, ses
ancêtres ; il est vrai que leurs noms étaient écrits en bien mauvais
arabe et qu’à la liste, se trouvaient jointes des observations
fantaisistes sur l’origine des Dadjo’s. La valeur du document était des
plus problématiques. Le Soula est au Sud-Est du Ouadaï, entre le Ouadaï
et le Darfour et paie tribut à ces deux Etats. Les Dadjo’s, immigrés du
Darfour au Soula, y détenaient le pouvoir depuis l’époque la plus
reculée. Les souvenirs historiques, les mœurs et les coutumes les
rattachaient donc au Darfour et c’était l’énergique politique du roi Ali
qui les avait obligés à prendre quelques garanties vis-à-vis du Ouadaï.
Le jeune prince menait une vie très modeste et m’était très
reconnaissant des tekaki avec lesquels je payais ses leçons.

J’avais fait aussi la connaissance d’un jeune prince du Rounga. A la
mort de leur père, son frère et lui avaient assassiné leur oncle, qui
avait voulu s’emparer du trône. Pour les punir, le roi Ali les avait
retenus quelque temps prisonniers à Abecher, avait désigné comme sultan
du Rounga un de leurs parents éloignés, qui avait jadis résidé dans la
capitale, puis leur avait rendu la liberté, après leur avoir fait jurer
de maintenir la paix. Ce jeune prince connaissait à merveille le Rounga,
le Kouti et les pays situés au Sud de sa patrie ; il me donna de
précieuses indications sur ces contrées.

D’après lui, le pays de Rounga était immense et s’étendait au Sud jusque
vers le 8e degré de latitude Nord. Comme le Rounga était complètement
soumis à l’autorité du Ouadaï, il était certain que j’y voyagerais plus
facilement qu’au Soula. Le jeune prince du Rounga était un spécimen
remarquable de sa race. De haute taille, noir comme jais, il était grand
buveur de merissa ; à en croire ses récits, et à le juger sur sa mine,
c’était un de ces hommes qui ne se plaisent qu’aux combats ou aux
dangereuses chasses à cheval de l’éléphant et du rhinocéros.

Je pus enfin mettre la main sur un Bornouan, qui avait d’abord habité
Menaouatchi au Darfour et qui, dans les premières années du règne du roi
Ali, s’était laissé tenter par l’idée de faire un voyage au Kouti,
province du Rounga, connue par sa richesse en ivoire, pour y faire du
commerce. Or, le roi Ali estimait que le commerce du Kouti était
monopole d’Etat ; aussi, après avoir attendu que les marchands eussent
échangé leurs marchandises contre des défenses d’éléphant, il les fit
dépouiller sans autre forme de procès. Quelques-uns des marchands
étaient restés au Kouti, d’autres étaient retournés ruinés au Darfour,
d’autres, enfin, étaient venus à Abecher, espérant obtenir la
restitution de leurs biens. Mon Bornouan, Ali Fentami, avait habité
longtemps le Kouti, le Rounga et surtout les rives du lac Iro ;
infatigable comme tous ceux de sa race, il avait fait de nombreux
voyages en tous sens.

Le prince dadjo, qui avait quelque culture, avait pu me donner des
renseignements assez circonstanciés sur le dialecte de son peuple. Grâce
au prince rounga, j’avais pu acquérir des notions appréciables sur la
langue de ce pays ; Ali Fentami m’apprit un peu de la langue des tribus
banda’s, qui habitent au Sud du Rounga et du Kouti. Les renseignements
sur les fleuves de ces régions m’intéressaient particulièrement. La
plupart des cours d’eau qui prennent leur source dans les régions
rocheuses du pays banda, se rattachent au système hydrographique du
Chari ; mais Ali Fentami me disait qu’il y avait, plus au Sud encore, un
fleuve plus important, qu’il avait vu de ses yeux et qu’il ne croyait
pas être un affluent du Chari. Ce cours d’eau se dirigerait vers l’Ouest
et se trouverait au Sud d’Abecher, à hauteur du cinquième parallèle
environ. On l’appelait le Bahr Kouta ; il me semble que ce doit être le
Koubanda, signalé par Henri Barth, que George Schweinfurth a vu un peu
plus loin au Sud-Est sous le nom d’Ouelle. Ali Fentami, originaire du
Kotoko, et qui, par conséquent, connaissait bien le Chari, après le
confluent de ses deux bras, affirmait que le Bahr Kouta était plus large
que ce dernier fleuve, que les îles y étaient plus nombreuses, qu’on y
trouvait en abondance crocodiles et hippopotames, et que les indigènes y
naviguaient, montés sur de grandes pirogues. On s’accordait à dire que
le cours de ce fleuve s’avançait plus avant vers l’Ouest que celui du
Chari[3].

Tous ces renseignements me déterminaient à accepter les propositions du
roi Ali et à employer le temps qu’il me fallait attendre encore, avant
de partir pour le Darfour, à faire un voyage au Rounga. Je formais en
même temps le projet de faire un peu de commerce au Kouti, pour
équilibrer quelque peu mes finances. Le long séjour que j’avais fait au
Ouadaï avait à peu près complètement épuisé les moyens que je m’étais
procurés en vendant les objets manufacturés dont le cheik Omar m’avait
fait présent. J’avais encore tout le Darfour à traverser et je n’avais
guère d’espoir de recevoir de l’argent du Nord. Mais, au Kouti, l’ivoire
était à si bon compte, qu’on pouvait l’acheter, avec les objets
d’échange qui y avaient cours, pour moins du dixième de sa valeur. Des
bénéfices énormes eussent été assurés à ceux qui recevaient privilège du
roi pour commercer au Kouti, s’il n’y avait eu les difficultés du
transport. Pendant la saison sèche, on pouvait se servir de chameaux
pour aller d’Abecher au Kouti ; mais ces bêtes mouraient vite et, quel
que fût leur bon marché au Ouadaï, le transport à dos de chameau aurait
fini par coûter très cher. Les bœufs et les ânes ordinaires, dont le
prix ne dépassait pas deux à trois, exceptionnellement quatre thalari’s,
résistaient mieux au climat ; mais, comme les chameaux, ils mouraient
avant qu’on eût pu échanger les marchandises contre de l’ivoire et se
préparer au retour. Il fallait donc tenir compte de cette mortalité des
bêtes de somme, envoyer quelqu’un dans le Nord en chercher, dès que les
échanges étaient terminés, et repartir immédiatement. C’est l’oumm
boudjena qui cause cette effrayante mortalité chez les bêtes de somme,
cette mouche dangereuse dont nous avons parlé lors de notre passage au
lac Fitri. Je fus obligé d’abandonner le projet que j’avais de faire du
commerce au Kouti. Le roi Ali m’avait fait remarquer, à juste titre, que
mon voyage en serait retardé et que mon départ pour le Darfour serait
ajourné à une date plus éloignée encore. Le hadj Ahmed et Ali Fentami
redoutaient bien pour moi les marais et les bas-fonds argileux qui
s’étendent dans tout le bassin du Bahr-es-Salamat ; mais le roi
ripostait que ces craintes étaient chimériques, puisque j’avais voyagé
dans le moyen Chari et dans le Somraï, en pleine saison des pluies. Quel
que fût donc mon désir de retourner aussi vite que possible en Europe,
je résolus de pousser à nouveau une pointe vers le Sud.

Le 31 juillet, le roi Ali me fit savoir qu’il comptait envoyer
incessamment dans ses états, Alo, le nouveau roi du Rounga.

Dès que je lui eus répondu que j’étais disposé à voyager avec ce prince,
le roi envoya vers l’akid des Salamat’s, qui a la haute surveillance des
provinces méridionales, et lui intima l’ordre de mander sur le champ le
nouveau roi du Rounga ainsi qu’un de ses hommes à lui, choisi parmi ceux
dont il était le plus sûr. Quand tous deux furent présents, le roi,
s’adressant au souverain du Rounga, lui tint à peu près le discours
suivant : « Cet étranger que tu vois là, est mon hôte. Il veut connaître
des pays étrangers, sans rechercher aucun lucre, aucun bénéfice. Tu vas
rejoindre le poste que je t’ai confié dans ta patrie ; tu emmèneras cet
homme avec toi et tu m’en répondras sur ta tête. Arrivé dans ta patrie,
tu le recevras dans ta propre maison, tu l’y soigneras toi-même et tu le
conduiras, si toutefois il n’y a pas de danger, partout où il désirera
aller. Si tu ne peux l’accompagner toi-même, tu te feras remplacer par
un tes frères ou un de tes parents, toujours sous ta propre
responsabilité. Tu ne lui permettras pas d’aller dans les pays avec
lesquels tu es en guerre, car ceux de sa race sont très imprudents et
ils risquent leur vie pour visiter de nouveaux pays et de nouvelles
peuplades. Il parle souvent du Bahr el Abiad, sur les rives duquel
vivent les Banda’s anthropophages ; tu le conduiras chez eux, si
toutefois tu entretiens avec eux des relations commerciales. Fort
probablement ses bêtes de somme périront au cours du voyage. Quand il te
quittera, tu lui en donneras d’autres que tu te procureras par tous
moyens. »

Je m’occupai maintenant de compléter aussi rapidement que possible mon
équipement. Déjà, j’avais acheté, avec le concours du hadj Ahmed, un
bœuf porteur qui, par sa vigueur dûment éprouvée, valait bien le prix
extraordinaire de trois makta’s tromba, soit quatre thalaris et demi.
J’avais en outre un mulet de selle payé dix thalari’s à un Djellabi et
le couple de bœufs que je devais à la générosité du roi. Ma pacotille se
composait : de huit thalari’s de tabac du Darfour, très recherché dans
les pays fétichistes et emballé dans des peaux de chèvre qui semblent
des outres ; de quinze thalari’s de ces petites perles en verroterie
rouge et blanche appelées sini’s ; de cinq thalari’s de cauri’s. J’avais
payé dix thalari’s, quatre douzaines de mouchoirs d’indienne ; acheté
pour dix thalari’s de mekkiya’s, cotonnades légères et carrées teintes
en bleu provenant d’Egypte ; j’emportais enfin, en espèces, neuf makta’s
tromba, soit quatorze thalari’s. Il n’y avait plus qu’à attendre les
présents d’investiture du souverain du Rounga. C’étaient comme toujours
un cheval, un caftan d’apparat et une sourriya ou concubine ; comme
toujours aussi, la livraison en fut retardée et le départ n’eut lieu
qu’à la mi-août.

Mais, avant ce départ, il y eut une noce merveilleuse qui attira
l’attention universelle. Le roi Ali mariait une de ses filles à l’akid
des Mehamid’s. L’akid des Mehamid’s était, ainsi que celui des Khozzam’s
et celui des Djebaba’s, fils de l’akid Djerma, l’ancien chef des
Mehamid’s, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de son
accession au trône. Ce nom d’akid Djerma, ne peut évoquer chez nous, que
de douloureux souvenirs ; Edouard Vogel habita sa maison sous le règne
de Mohammed Chérif ; ce fut lui qui, le premier, dénonça au prince les
allures suspectes de notre malheureux compatriote et ce furent ses gens
qui l’assassinèrent dans les environs d’Abecher, certainement avec le
consentement, peut-être même sur l’ordre du roi. Le roi Ali aimait
beaucoup la famille de ce fidèle serviteur de sa maison et, quand le
père mourut, il désigna pour lui succéder l’ancien akid des Khozzam’s.
Celui-ci avait eu l’imprudence, alors que son père était encore en vie,
d’entretenir des relations avec une esclave de la maison du roi ; les
suites n’en pouvaient demeurer cachées au prince. Aussi, lorsqu’il eut
acquis la certitude du crime, il fit appeler le père du coupable, lui
soumit l’affaire et lui demanda son avis sur la peine à appliquer. La
peur que l’on avait du roi était si grande, on connaissait si bien son
inflexible sévérité, que le père répondit, sans hésiter : « Seigneur, la
mort seule peut expier ce crime. » Cette fois — la chose était rare — le
roi fit fléchir la justice devant la clémence ; il déclara le coupable
déchu de toutes ses dignités. Ce ne fut que plus tard, après de longues
années, que celui-ci parvint à regagner la faveur du roi ; il fut alors
nommé akid des Khozzam’s.

Le jour même de la cérémonie nuptiale, on transporta le trousseau de la
mariée dans la zeriba du chef des Mehamid’s ; la mariée elle-même y
avait été amenée la veille. Tout ce que le monde officiel ou non
officiel possédait de chevaux et d’armes à feu avait été mobilisé. La
zeriba du jeune couple était complètement entourée de jeunes filles
parées de leurs plus beaux atours et de jeunes femmes qui venaient
rehausser l’éclat de la fête par leurs cortèges et leurs danses. Deux
noces étaient célébrées en même temps car ce même jour, le roi mariait
une autre de ses filles à l’akid Guerri. Le matin, on apporta quatre
grands paniers en forme de bonbonnes, qui servent dans l’est du Soudan à
conserver le beurre et le miel et dont la circonférence atteint souvent
un mètre vingt-cinq ou un mètre soixante-quinze et la hauteur un mètre.
Ces paniers étaient remplis jusqu’au bord de corail et de bijoux en or.
C’étaient les cadeaux des hauts dignitaires et des plus notables
habitants. Le hadj Ahmed conduisait ce convoi et en fit une égale
répartition entre les deux jeunes mariées. Onze cents chameaux, chargés
de douchn, apportaient des provisions aux jeunes couples et encore y
avait il un grand nombre de présents donnés par les courtisans. Les
Kodoi’s avaient envoyé deux cent cinquante charges ; le djerma Abou
Djebrin trois cents ; l’akid Maguene deux cents, etc., etc. Lorsque
j’arrivai à la zeriba de l’akid des Mehamid’s, une partie des chameaux
était déjà entrée, mais je pus encore en admirer un grand nombre,
chargés de vêtements, de bijoux et de toute une fortune en argent, en or
ou en étoffes, que le roi Ali constituait en dot aux nouvelles épouses.

Les sacs, qui servent à charger les chameaux au Ouadaï, diffèrent à la
fois par leur forme et leur cuir, de ceux du Bornou. Au Bornou et au
Kanem, ces sacs sont faits en peau de chameau, on coud des morceaux de
peau carrés et l’ouverture est aussi grande que le fond ; au Ouadaï, au
contraire, ces sacs sont faits en cuir de bœuf ; leur forme est évasée
comme celle d’une bouteille et leur ouverture est assez étroite. La plus
grande largeur est marquée par deux ailettes en cuir, simples ornements.
Tous ces sacs ou guerfa’s, étaient recouverts, ce jour de fête, de
nombreux tapis qui faisaient partie de la dot. Sur les charges se
trouvaient les esclaves qui suivaient leurs jeunes maîtresses quittant
la maison paternelle. Les chameaux, qui portaient les plus riches
charges avaient des plumes d’autruche sur la tête et des anneaux
d’argent aux jambes. Quelques douzaines de bœufs et de vaches, une
centaine de moutons et un grand nombre de chamelles furent égorgés
devant la demeure de l’époux, un personnage considérable ; la chair en
fut distribuée au peuple. Les amis, les subordonnés et tous les nobles
de la cour, en selle sur de riches montures et vêtus de leurs habits
d’apparat, se tenaient sur la large place devant la zeriba. On voyait
comme un flot de caftans et de pantalons de soie, rayés pour la plupart
de rouge et de jaune, des châles en soie, des ceintures rouges de la
même étoffe et des coiffures, toujours en soie, assez bizarres en forme
de bérets. Tous avaient revêtu, pour cette circonstance, leurs vêtements
d’apparat, ce qu’ils ne faisaient que rarement, car le roi Ali n’aimait
pas les hommes trop parés. La majorité des cavaliers était armée de
lances ; quelques-uns avaient des sabres ou des fusils ; les jeux
équestres, importés au Ouadaï par les Arabes, rappelaient tant par leur
caractère que par leur exécution, ceux des pays voisins du Nord.

J’étais particulièrement intéressé par la foule mouvante des
spectatrices qui étaient accourues pour prendre part aux fêtes ou
simplement pour les voir. Toutes portaient leurs plus beaux habits et la
plus grande partie avaient passé des vêtements d’homme par dessus les
leurs.

La sœur de la momo et son ambassadrice pour la circonstance, conduisait
un étrange cortège de présents, que la reine mère destinait à sa petite
fille. Elle était enveloppée dans un manteau de soie rouge et blanche
qui cachait jusqu’à son visage. Un esclave tenait par la bride le cheval
qu’elle montait ; deux autres se tenaient à ses côtés et faisaient un
vacarme effroyable avec une gourde remplie de pierres. Quelques
kabartou’s soufflaient dans des trompettes en bois, longues de deux
mètres ou dans des cornes d’antilope de moyenne grandeur, ils faisaient
de leur mieux pour ajouter à la solennité de la fête. La queue du
cortège était formée par une trentaine d’esclaves, très propres,
richement habillées et parées, qui portaient sur la tête de grandes
corbeilles dont les couvercles empêchaient de voir le contenu. Elles
renfermaient des coquillages et des perles des variétés les plus
diverses et les plus goûtées. La bizarrerie même de ce cortège en
faisait un spectacle attrayant et intéressant.

Le roi lui-même ne parut pas à la fête. Il en suivait les phases du haut
de son palais qui dominait la ville.

Cette cérémonie nuptiale ne fut pas la seule distraction que j’eus,
avant de partir pour le Sud. Dans les premiers jours du mois d’août on
apprit que les Arabes du Kanem avaient attaqué les Norea’s ou Naouarma’s
ainsi que les habitants de Woun dans le Borkou, deux tribus qui
reconnaissaient la suzeraineté du roi Ali ; que les agresseurs avaient
été vaincus, qu’on leur avait fait vingt-cinq prisonniers et qu’un chef
nakazza, Derbai, escortait les brigands prisonniers jusqu’à Abecher.
Dans la première semaine du mois d’août nous arrivèrent, en effet,
treize Oulad Soliman prisonniers de guerre. Leur aspect était
lamentable. Les autres prisonniers avaient été retenus par les Norea’s,
d’abord, pour pouvoir échanger leurs propres prisonniers, puis, pour
pouvoir négocier un traité précurseur de meilleures relations. Ce
dernier but était surtout recherché ; les Norea’s passent, en effet, une
grande partie de l’année dans le Bahr El Ghazal, ils y sont exposés aux
attaques des Arabes et, loin du Ouadaï, ils doivent régler eux-mêmes
leurs rapports avec leurs redoutables voisins.

Comme je l’ai déjà dit, le roi Ali s’était donné une peine infinie pour
s’attacher ces nomades du Kanem, gens turbulents et pillards et pour
rétablir la paix entre eux et les tribus du Nord de ses Etats. Il avait
multiplié les marques d’amitié et pourtant, au début de son règne, ils
avaient tenté de soutenir par leurs armes les prétentions au trône d’un
de ses frères d’un autre lit. Il leur avait envoyé à plusieurs reprises
des ambassades et des cadeaux. Il avait invité à Abecher les chefs les
plus vieux de la tribu et les avait accueillis avec beaucoup de
bienveillance. Un jour même, qu’un grand parti d’Arabes et de Daza’s
avaient été faits prisonniers au cours d’une expédition qu’ils avaient
organisée contre les Bideyat’s, protégés du Ouadaï, le prince avait fait
mettre à mort les Daza’s, quoique ceux-ci ne fussent que les auxiliaires
des Arabes et avait renvoyé ceux-ci dans leur patrie. Il avait fait tout
cela pour avoir la paix au Kanem et aux frontières de ses Etats. Mais
ces bandits, sans foi ni loi, répondaient par la plus noire des
ingratitudes, à toutes ces marques de bienveillance.

Le hasard me conduisit au palais royal, le jour où les prisonniers
furent amenés devant le roi et j’entendis la condamnation, à la fois
sensée et sévère que prononça le roi. Il s’exprima à peu près en ces
termes : « J’ai essayé par tous moyens de vous amener à la paix, mais il
semble que rien ne saurait brider vos instincts barbares. Vous ne pouvez
vivre sans faire la guerre ; je vais vous donner l’occasion de
satisfaire vos goûts. Je donnerai à chacun d’entre vous un fusil, de la
poudre et du plomb, je vous dirigerai sur les frontières méridionales de
mes Etats, vous y escorterez le roi du Rounga qui est sur le point de
partir. Vous aurez l’occasion de déployer vos goûts belliqueux contre
les fétichistes pillards et contre les anthropophages. »

Ainsi dit, ainsi fait. J’avais la perspective de passer quelque temps en
compagnie de ces brigands, avec lesquels j’avais vagabondé tant de mois
et dont la société n’évoquait chez moi aucun souvenir agréable. Mais je
leur étais reconnaissant de l’attachement et de la confiance qu’ils
m’avaient toujours témoignés au cours de mon séjour chez eux. Ils
étaient dans la misère ; je leur envoyai quelques pièces de kham pour en
faire les plus indispensables vêtements : car ils s’étaient présentés
presque nus devant le roi. Je leur envoyai aussi quelques moutons, car
ils paraissaient tout aussi mal partagés sous le rapport de la
nourriture que sous celui de l’habillement. Ils m’en témoignèrent une
vive reconnaissance et ne tarissaient pas d’éloges sur mon compte.

Nous étions en pleine saison des pluies, aussi je renonçai à emmener un
cheval de selle. Il paraît en effet qu’on trouve au Rounga les mêmes
insectes dangereux — mouches ou moustiques — qui peuplent le pays de
Fitri et qui jour et nuit, sont un véritable supplice pour les animaux.
Les deux chevaux d’ailleurs que j’avais encore étaient dans l’état le
plus lamentable.

La bête que j’avais d’abord destinée au sultan du Darfour avait commencé
par avoir les jambes enflées, puis elle maigrit et perdit l’appétit. En
vain avait-on essayé de la nourrir avec des boules d’argile et de soude,
un remède du Bornou, semblable à la méthode qu’on emploie dans certaines
parties de l’Allemagne pour gaver les oies. C’était un beau cheval de
haute taille, de la race qu’on trouve communément dans le Nord de
l’Afrique. Ma propre monture, une bête de race bornoue, n’était pas dans
un état beaucoup plus florissant. Il ne fallait pas songer à laisser ces
bêtes chez moi pendant mon absence ; je ne connaissais personne aux
soins duquel j’aurais pu les confier.

J’allai donc chez le roi, dont les chevaux sont soignés avec la plus
grande attention et je le priai de vouloir bien m’autoriser à remiser
mes deux bêtes dans ses haras, afin qu’on les sauvât si c’était encore
possible. Il accéda le plus gracieusement du monde à cette requête.

Le jour même où je me séparai de mes chevaux, nous eûmes du Darfour, la
nouvelle certaine de l’accession au trône du troisième fils du sultan
Hassen, cet Ibrahim dont j’ai déjà parlé. Mais je ne pus me résoudre à
abandonner le voyage projeté d’autant plus que le roi Ali me fit savoir
qu’un ambassadeur de son royal voisin venait de quitter le Darfour,
qu’il demeurerait certainement quelque temps à Abecher et qu’il me
faudrait par conséquent attendre assez longtemps avant qu’une caravane
ne reprît le chemin de l’Est.

Le roi Alo du Rounga se mit en route à la mi-août. A cette date,
j’attendais encore le koursi que le roi m’avait promis ; ce mot de
koursi a le même sens que celui de kinguiam au Bornou, c’est-à-dire
celui de courrier du roi. Mon koursi avait quitté la capitale,
prétextant ses préparatifs de voyage et ses adieux à sa famille ;
parvenu à bonne distance, il nous prévint qu’il souffrait d’un ver de
Médine et que, par suite, il ne pouvait entreprendre le voyage. Fort
probablement son fanatisme ne lui permettait pas d’accompagner un
chrétien. Immédiatement, un subordonné de l’akid des Salamat’s vint
m’amener un autre koursi nommé Tom ; il était de la tribu maba des
Malanga’s, c’était un Ouadaoua de race, né à Damba, dans les environs de
Ouara. Ce Tom avait le teint très noir, il ne se rasait pas la tête,
d’après la dernière mode du pays musulman. Quoiqu’il fut taciturne et
très réservé, l’impression qu’il fit n’était pas mauvaise.

Le 17 août, nous partions enfin mais ce n’était qu’après de grosses
difficultés. Par deux fois, il nous fallut, menacés par de fortes
averses, rentrer dans la zeriba les paquets que nous en avions sortis.
Mais je ne voulais plus retarder mon départ, car le roi du Rounga avait
déjà plusieurs étapes d’avance sur nous. Le chargement de
l’indispensable angreb n’alla pas sans de grands embarras et grande
perte de temps. L’angreb est le lit, universellement employé dans tout
le Soudan oriental. On ne peut s’en passer pendant la saison des pluies.
Otman, mon propriétaire et mon ancien compagnon de voyage, avait
confectionné le mien de ses propres mains. Il reposait sur quatre pieds
en bois de trente centimètres de haut environ, quatre bambous reliaient
ces pieds les uns aux autres et dans ce cadre était un canevas en fibres
de palmier doum. Intentionnellement, Otman avait négligé les lanières de
peau que l’on emploie souvent à la place de fibres végétales et cela
parce que les nœuds fibreux se resserrent à la saison des pluies. Quand
les bœufs furent chargés et eurent quitté la ville, j’allai prendre
congé du hadj Ahmed Tangatanga et de quelques marchands de Bengazi et de
Tripoli. Otman et le faki Abou me firent la conduite jusqu’à la zeriba
de l’akid des Salamat’s. Tom y reçut ses dernières instructions. J’y
pris congé de l’akid qui, chose curieuse, mais conforme aux traditions
du Ouadaï, était castrat, malgré ses attributions particulièrement
guerrières.

Nous traversions la vallée peu accidentée où se trouve Abecher en nous
dirigeant presque directement au Sud. Le pays était à peu près
complètement déboisé. Quelques rochers granitiques de mesquine apparence
rompaient de temps en temps la monotonie du paysage au sol argileux et
sablonneux qui caractérise les environs de la capitale. Quelques cours
d’eau coulaient vers l’Ouest, mêlaient leurs eaux à ceux qui prenaient
leur source au nord d’Abecher, puis se jetaient dans le Bouteha. Dans le
même fleuve venaient se perdre les rivières plus importantes dont la
source se trouve dans les contreforts méridionaux du massif de Kondongo.
La vallée s’élevait légèrement ; après deux heures de marche, nous
passions à l’est de l’Abou-Goddam, un cône dénudé, et, une heure après,
un vaste panorama se déroulait devant nous. C’était la large vallée du
Bouteha, légèrement mamelonnée, limitée par la chaîne du Kachemere au
Sud-Sud-Ouest. Au Sud-Sud-Est, nous apercevions dans le lointain les
premiers contreforts des monts Kadjanga’s. Point de villages, mais bien
quelques champs de céréales ; la fraîcheur du feuillage et son
abondance, le gazouillement des oiseaux, étaient pour nous autant
d’agréables surprises, après l’aspect éternellement monotone des murs
gris d’Abecher. A cette saison, ces régions ressemblent, mais combien
peu, à nos printemps du Nord.

Nous poursuivions notre voyage vers le Sud-Sud-Ouest, non sans grande
perte de temps par suite du chargement défectueux de nos bêtes de somme,
passions l’Ouadi Chouk, large de trente à quarante pas, dont la source
se trouve dans les monts Kelinguen et l’embouchure dans le Bouteha, au
district de Kaure. L’Ouadi a deux minces filets d’eau qui coulent sur un
lit de gros gravier. Après six heures de marche, nous nous arrêtions au
gros village d’Engringa, de deux cent cinquante cases environ,
qu’habitaient des Malanga’s. L’accueil qu’on nous y réserva nous fit mal
augurer de notre voyage. Le chef et ses esclaves demeurèrent
invisibles ; personne ne voulut nous conduire chez le maire ou mandjak.
Le mesdjid, où tout le monde vient faire ses dévotions et qui tient lieu
de djami ou mosquée, était bondé. Il en était de même du hangar-véranda
et de la case qui, dans ces pays, sont contigus à la mosquée et servent
de local scolaire ou de logement aux étrangers de passage. L’heure était
avancée, le ciel sans nuages ; nous dressâmes notre camp sur un
emplacement inoccupé, un peu surélevé, où se trouvait un grand arbre à
l’ombre duquel se réunissaient habituellement les jeunes gens du
village. Leur voisinage était très gênant ; ils n’avaient pas la
discrétion des hommes instruits de ces pays et ne se retirèrent que
lorsqu’il fut très tard. Notre souper en fut retardé ; l’usage nous
obligeait, en effet, à le partager avec eux, ce que nous ne voulions
pas.

Heureusement il ne plut pas de la nuit. Au lever du soleil nous
repartions ; la journée s’annonçait belle. Nous nous dirigions vers le
Sud, sur l’extrémité Est d’une chaîne de collines qui se développait de
l’Ouest à l’Est, nous y arrivions après une heure de marche en touchant
à un second village du nom d’Engringa. Nous passions ensuite le village
d’Atourda, de quatre-vingt cases seulement. A l’Est et au Sud-Est se
profilaient à l’horizon les monts Kadjanga’s ; au Sud-Ouest, les monts
Kachemere’s et, entre ces deux chaînes, au Sud, les monts Marpa’s, ou
Marfa’s. Après trois heures de marche au Sud-Sud-Ouest, nous arrivions
au Bouteha ou petit fleuve (Bouteha est un diminutif de Batha, qui
signifie fleuve.) Quelques mimosa’s décoraient ce sol sablonneux où
perçaient de ci de là, quelques affleurements d’un granit grossier et
friable. Jamais on ne se serait douté qu’on passait une rivière ; pas de
rives, c’est à peine s’il y avait une dépression de terrain et une très
large bande de sable dans la plaine. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest,
le lit du Bouteha est profondément creusé dans le sol. Mais, à l’endroit
où nous le passions, le fleuve devait déborder chaque fois — et cela
arrive plusieurs fois par an — qu’il avait de l’eau. Du lieu où nous
étions, il se dirigeait au Sud-Ouest pour se jeter dans le Batha à
Malamm, c’est-à-dire au « confluent ».

Le Bouteha passé, nous arrivions, après une demie-heure de marche, au
pays de Kenga, administré par le hadj Ahmed Tangatanga. Quoiqu’il fut
encore de très bonne heure, je donnai l’ordre d’y camper, un peu, pour
faire plaisir à mes gens, un peu aussi, pour compenser le mauvais
accueil des Kachemeré’s. Les céréales étaient déjà à hauteur d’homme et
avaient leurs épis. Ce district était généralement bien cultivé et, à en
croire ce qu’on disait dans le zeriba du hadj Ahmed, où ses esclaves me
firent le meilleur accueil, les habitants devaient travailler beaucoup
pour pouvoir payer tous les impôts. Ceux-ci s’élevaient aux chiffres
suivants : deux moudd’s (setiers) de douchn à payer au mois de Fitr au
hadj Ahmed ; deux moudd’s par feu à payer au roi ; deux moudd’s par feu
au fattachi, un fonctionnaire chargé de rechercher le merissa et ceux
qui en boivent ; à cela s’ajoutaient : les bourmiya’s, soit quatre
moudd’s à payer au roi ; la diffa, payable en tekaki au hadj Ahmed et
aux fonctionnaires de la province ; le kodmoula, qui se percevait en
pièces de coton très minces, enfin la dîme, sur les récoltes de coton,
d’oignons, de fenouil, etc., dont la culture est très active dans la
vallée du Bouteha ; c’est le chef du district, le hadj Ahmed, qui
perçoit tous ces impôts et qui verse au roi et aux fonctionnaires, la
part à laquelle ils ont droit.

Nous avions eu une excellente idée en venant nous réfugier dans la case,
complètement étanche, du hadj Ahmed. Toute la matinée un vent chaud du
Sud-Ouest souffla, de gros nuages s’amoncelèrent l’après-midi dans l’Est
et dans la soirée la pluie tomba abondamment.

Près du pays de Kenga et vivant dans la région des pâturages, se
trouvait une fraction des Mehamid’s, aux soins desquels j’avait confié
les chameaux que je comptais emmener au Darfour.

Le lendemain, la marche au Sud-Sud-Ouest fut reprise ; on continuait à
se diriger sur l’extrémité Sud-Est des monts Kachemere’s ; on passa
successivement l’Akourra, un petit affluent du Bouteha, au lit d’un beau
sable doré et, à petite distance, le Batrane, de trente pas de large
environ, dont le lit, à sec aussi, était profondément creusé dans le
sol. Après deux heures et demie de marche, nous arrivions au gros
village de Tara, sur le versant oriental de la montagne du même nom qui
se détache au nord de la chaîne principale. Nous apercevions plus
nettement à l’Est-Sud-Est, les monts Kadjanga’s et en face de nous,
directement au Sud, se profilait de l’Est à l’Ouest, la chaîne des
Marfa’s. Tara devait bien avoir une centaine de cases ; marchant au Sud-
Ouest, nous parvenions, après trois quarts d’heure, au petit village de
Cherambala où deux jours avant, le roi du Rounga avait passé la nuit.
Une dernière heure de marche nous conduisit à l’extrémité Sud-Est de la
chaîne Kachemere au pied de laquelle se trouvait le village d’Ourondo.
La chaîne principale va du Sud-Est au Nord-Ouest, mais à son extrémité
se greffe une seconde chaîne qui se dirige vers l’Est, et qu’on appelle
Kondongo dans sa partie orientale, Kouldi dans sa partie occidentale.
Cette même direction Sud-Sud-Ouest nous conduisit à travers une petite
plaine, où l’habila dominait. Nous avions vainement essayé de passer la
nuit dans un des deux villages de Mouril, que nous avions traversé dans
les premières heures de l’après-midi et nous ne trouvions à nous loger
que dans le mesdjid de Tchafo. En arrivant à ce village, nous venions de
passer le Bittek, petit cours d’eau dont le lit est recouvert d’une
épaisse couche de sable et dont les rives sont ombragées par une
luxuriante végétation, en particulier par de gigantesques Sahaba’s. Ce
cours d’eau, qui se dirige vers l’Ouest, se jette probablement dans le
Bouteha ou dans le Batha.

J’ai déjà dit que l’on trouve dans presque tous les mesdjid’s, ces
hôtels à bon marché du Ouadaï, une case avec les pupitres en bois (loah)
de ses élèves ambulants (mouhadjirin) un foyer, un hangar-véranda et un
emplacement de sable propre, où les gens font leurs dévotions — chose
dont je ne fus que très rarement témoin — En descendant dans les
mesdjid’s, on a enfin l’avantage d’être éclairé gratuitement. Les
mouhadjirin’s, en effet, doivent pourvoir à leurs besoins et sont
occupés toute la journée à divers travaux ; ils ne peuvent consacrer à
leurs études que les heures de la soirée, du coucher du soleil à l’acha,
soit une heure et demie environ et celles de la matinée, depuis le point
du jour jusqu’au lever du soleil. Ils étudient alors à la lueur du foyer
et doivent contribuer, chacun pour sa part, à fournir le bois nécessaire
pour l’alimenter. Ces jeunes gens, au nombre desquels il y a des enfants
de six ans, parcourent le pays pendant des années ; ils pourvoient à
leur nourriture et quelquefois à leur entretien complet en louant leurs
bras pour les travaux des champs ; ils suivent en outre les leçons
élémentaires du maître d’école du village. J’ai déjà longuement parlé
des nombreux adeptes de cette caste de mouhadjirin’s au Bornou ; leur
vêtement est une simple peau de chèvre ou de mouton, leur fortune se
compose d’un pupitre, d’une petite calebasse servant d’encrier, d’un
roseau qui sert de plume et d’une écuelle fragment de calebasse, dont
ils se servent à la fois pour boire et pour recueillir les aumônes.
Quand ils croient avoir appris ce qu’ils ont à apprendre, c’est-à-dire
quand ils ont terminé la lecture du Coran, ils retournent dans leur
patrie et, s’ils ont beaucoup de chance, ils trouvent à y gagner leur
vie, soit comme maîtres d’école, soit comme écrivains publics.

Les habitants de Tchafo vinrent en grand nombre nous rendre visite ; ils
étaient plus polis, empressés et discrets que nous ne l’avions osé
espérer. Au repas du soir, ils nous firent même trois services et rien
n’était plus touchant que la discrétion de leur hospitalité ; ils
entraient sans dire un mot, sans nous souhaiter le bonsoir, sans même
qu’on les entendit venir ; ils posaient leurs plats, puis s’en allaient
sans chercher à lier conversation avec leurs hôtes, sans attendre une
récompense fut-ce un simple « barak Allah » (que Dieu te bénisse !)

Ce jour-là, le vent souffla du Sud-Ouest ; vers midi, les nuages
s’amoncelèrent à l’Est et il tomba un peu de pluie. Nous marchions vers
le Sud-Ouest ; le pays était mamelonné ; passions les villages de
Kornaya et d’Ouobodja et arrivions au mont Kolotou, qui marque la limite
entre les pays Kachemere et Karanga. Ce sont des sangs-mêlés qui
habitent cette montagne. Nous franchissions les monts Kalanga’s au nord
du Kolotou et reprenions la direction du Sud-Ouest. Après trois heures
de marche, nous apercevions, au Nord, le mont Kadoma, qui marquait le
centre du Ouadaï au temps de la dynastie des Tundzour’s. Daoud, le
dernier roi tundzour, y avait habité avant qu’Abd El Kerim, le fondateur
de la dynastie au pouvoir, eût brisé son autorité. Tout ce pays était
mamelonné. Les nombreux cours d’eau franchis allaient à l’Ouest ou au
Nord-Ouest. Le pays était peu boisé et le massif du Karanga ne tarda pas
à se perdre graduellement en une petite chaîne de contreforts, allant de
l’Est à l’Ouest, dont les verdoyantes couleurs contrastaient
agréablement avec les roches rouges et dénudées du Karanga proprement
dit. Au pied de ces contreforts, nous traversions les villages de
Kichilou et de Mourdigguen, puis, obliquant un peu plus au Sud-Sud-
Ouest, nous campions, après une étape de sept heures, au village karanga
d’Agora, situé au pied de la partie méridionale de la chaîne, quelques
minutes après le gros village de Moustakhede. Le massif du Karanga a
l’aspect d’une masse rocheuse ronde ou carrée, constituée par un
ensemble de pics déboisés et rougeâtres. Le versant Nord-Sud, qui nous
faisait face, avait une bonne demi-heure de développement, et le versant
Est-Ouest devait avoir les mêmes proportions. Les pics de ce massif ne
dépassent guère la hauteur du Drachenfels, environ 300 mètres, et au
temps de leur indépendance complète, puis relative, les Karanga’s ont
toujours considéré ce massif comme une retraite naturelle. Sur les
versants se trouvent de nombreux villages.

Les habitants d’Agora n’étaient guère hospitaliers. Descendus au
mesdjid, nous y eûmes au moins la nourriture spirituelle, sous forme de
versets du Coran, psalmodiés par les voix criardes des mouhadjirin’s.

Le massif de Karanga se terminait par un bel éperon de formes
régulières, dont nous partions, allant vers le Sud ; nous passions les
contreforts de la chaîne de collines, nous dirigeant vers une seconde
chaîne qui, elle aussi, était en pays karanga. Cette dernière chaîne
semblait relier le Karanga au Marfa ; elle se dirigeait de l’Est à
l’Ouest sous le nom de Hadjer (mont) Yourngo. Après quelques heures de
marche, nous arrivions à son extrémité ouest et nous apercevions, à une
demi-heure de là, une seconde chaîne un peu plus élevée constituée comme
la première de granit rouge ; nous en suivions les versants, passions le
village de Mangorno et, à son pied, les petites montagnes qui le
prolongent et qui sont, par conséquent, rattachées au système du Hadjer
Yourngo. Nous atteignions ainsi le pic isolé de Founno, derrière lequel
se cachent les dernières cases des Karanga’s. Cette étape dura cinq
heures et demie ; quoiqu’il fût de fort bonne heure encore, on campa
dans le village de Founno, principalement parce qu’il n’y avait aucun
autre village entre Founno et Amm-Dguemat, où nous pensions passer le
Batha. En chemin, nous rencontrions une grande caravane d’Arabes,
accompagnés par leurs femmes, qui portaient leurs colliers d’ambre au
cou et leurs anneaux ou croissants d’argent aux narines. De superbes
troupeaux de bœufs les suivaient ; ils les conduisaient, comme à chaque
saison des pluies, vers les pâturages du Nord. Ces Arabes étaient de la
tribu des Naouaiba’s et obéissaient aux ordres du tintellak Youssef. Le
village de Founno ne comptait que trente cases. Nous nous installions
dans deux cases en ruine et dans une troisième en construction, qui
toutes trois paraissaient n’être à personne.

A partir de Founno, nous allions être exposés aux attaques des
moustiques, d’autant plus importuns, que nous avancions vers le Sud.
Après avoir réparé mon angreb, abîmé par maladresse de mes gens, je fis
l’ascension de la colline rocheuse de Founno ; le panorama du sommet
n’était pas très vaste. D’abord, parce que le pic n’était pas assez
élevé, puis, parce que l’air n’était pas assez pur. C’est à peine si
cette colline a la hauteur du Rolandseck (moins de 300 m.) ; les
versants sont parsemés de gigantesques blocs de granit rouge. La
montagne est le rendez-vous d’innombrables marmottes du Cap, que les
Arabes appellent des koko’s ou des keka’s. Ils ne sont pas plus gros que
des lapins, leur pelage est gris foncé, la queue, cachée sous la peau,
paraît faire complètement défaut. En arrivant à Founno, nous avions
perdu à nouveau la trace d’Alo, le sultan du Rounga.

Une plaine (khala) inhabitée, légèrement boisée, l’Amm Djourar, s’étend
à l’ouest de Founno, jusqu’au Batha et au Nord, jusqu’au confluent du
Batha avec le Bouteha. Nous la traversions, suivant la direction Sud-
Sud-Ouest et, après quatre heures de marche, nous passions l’ouadi
Tchororo, qui avait vingt pas de large, dont six en eau, des rives d’un
mètre et demi de haut et qui coule de l’Est à l’Ouest pour se jeter dans
le Batha à Amm Djourar. L’ouadi Nebagaia, au contraire, que nous
passions peu après et qui avait un lit plus large, mais des bords moins
élevés, était complètement à sec. Ces deux cours d’eau s’unissent
d’ailleurs en un seul, avant de se jeter dans le Batha. Les rives du
Nebagaia étaient assez boisées ; il y avait de magnifiques spécimens de
djokhan’s, de sahaba’s et de kourna’s. Il nous fallut enfin passer un
troisième affluent du Batha, tout aussi insignifiant que les précédents
et une grande plaine herbeuse avec quelques bouquets de broussailles,
avant d’atteindre le village d’Amm Dguemat, dépendant de l’akid des
Salamat’s, et en même temps le Batha. Cette étape vers le Sud-Ouest
avait duré huit heures. Sur la rive opposée du fleuve, on apercevait à
l’horizon, les deux montagnes, ou plus exactement les deux massifs
montagneux de Fala et d’Ouled Bakka.

On mit à ma disposition la zeriba de l’akid des Salamat’s, je préférai
le mesdjid ; j’y trouverais plus de facilités pour m’entretenir avec les
habitants ; il y avait d’ailleurs quelques arbres magnifiques devant la
case des mouhadjirin’s ainsi qu’un hangar-véranda. Malheureusement, le
Batha que nous devions passer était plein d’eau. Non pas qu’il eût
atteint son plus haut niveau, car il sort souvent de son lit, mais il
avait déjà plus de cent pieds de large et son courant était très rapide.
Il y avait de nombreux Bornouans à Amm Dguemat. Ils firent preuve de
leur goût pour la musique et la danse jusqu’à bien avant dans la nuit.
Mais la population comprenait surtout des Arabes sédentaires de la tribu
des Salamat’s. La fin de la journée se passa en pourparlers avec les
nageurs, qui devaient nous passer, nous-mêmes et nos bagages, sur
l’autre rive. Dans tout Amm Dguemat il n’y avait en effet ni pirogue, ni
radeau en bois d’ambadj, ni calebasses pouvant servir de flotteurs. Il
fallait mettre tous les bagages dans des jarres en argile, qui, dans les
maisons, servaient à garder les provisions d’eau et les nageurs
poussaient ces jarres vers l’autre rive. Nous nous entendîmes enfin avec
six hommes, moyennant le prix de quatre tekaki ou leur valeur
correspondante, de vingt livres de sel et de six feuilles de papier. Le
lendemain, un nombre triple de nageurs se présenta ; à les croire ils
étaient là en travailleurs volontaires et désintéressés, mais je pus
bientôt me rendre compte que le vrai motif de leur présence était
l’espoir de faire de petits larcins. On eut toutes les peines du monde à
passer nos paquets par les larges orifices des jarres. Hammou, mon
domestique marocain, franchit ensuite la rivière, pour présider à la
réception des marchandises pendant que je devais surveiller moi-même la
mise en jarre et le départ des nageurs. Ce moyen de transport
rudimentaire était des plus désagréables ; il fallait défaire tous les
gros paquets, trop lourds ou trop volumineux. Quant aux nageurs, ils
étaient trop nombreux pour qu’on pût les reconnaître et la seule
garantie que j’avais contre leurs rapines était ma qualité d’envoyé du
sultan. Pour comble de malheur, une petite pluie ruisselante tombait sur
les bagages éparpillés en désordre. Pour le sel surtout le désastre fut
irréparable. Une grande partie de ma provision s’était convertie en boue
rougeâtre et quand nous fûmes enfin rendus sur la rive opposée, il nous
manquait non seulement une appréciable quantité de cet objet d’échange
indispensable dans le Sud, mais encore de nombreuses peaux de chèvres
teintes et quelques autres petites choses que nous ne pûmes récupérer,
même après les discussions les plus désagréables avec nos gens.

On emballa nos paquets tant bien que mal sous une pluie battante ; puis,
vers midi, on se remit en marche ; quelques nageurs (auouama’s) nous
accompagnaient ; ils s’étaient engagés à nous faire passer les nombreux
bras du Batha qui se trouvaient sur notre route. Après une demi heure à
peine on passa le premier ; heureusement il n’avait qu’un mètre de
profondeur ; quelques minutes après nous passions un second bras
complètement à sec. Sur les rives, il y avait des traces d’argile ; le
lit était sablonneux, les deux bras se séparaient de la branche
principale à Djeima, à une demie heure au nord du village d’Amm Demm, où
nous allions. Nous y parvenions d’ailleurs bien vite, mais,
malheureusement, les mouhadjirin’s y étaient si nombreux que le mesdjid
était bondé et que nous avions l’agréable perspective de camper en plein
air. Heureusement le temps était beau ; couché sur mon angreb, à l’ombre
d’un savonnier, je me reposais du fatigant passage du Batha. Le maître
d’école vint avec ses élèves pour me voir, moi et mes gens, il fut suivi
par quelques habitants et jamais ma montre, ma boussole, etc., etc. ne
furent tant admirés. Les habitants paraissaient très aimables, très bien
disposés, mais leur indiscrétion était gênante. En général, ils étaient
rougeâtres, alors que les Salamat’s sont plutôt noirs. Ils étaient de la
fraction des Oulad Dau, tribu des Salamat’s. Ils étaient cantonnés
depuis quatre ans seulement, dans les étroites limites d’un village du
Ouadaï, probablement sous la pression du gouvernement qui avait obligé
leur cheik Djedey, à abandonner sa résidence au Bahr es Salamat pour se
fixer au Ouadaï. On tenait à avoir sous la main ce chef le plus
considéré des Salamat’s, afin d’avoir, par lui, s’il en était besoin,
quelque action sur les autres fractions de la tribu, toutes très
éloignées. Lors de mon passage, le cheik était dans sa patrie ; on
n’escomptait pas son retour avant l’hiver ; quant aux hommes de la
tribu, ils s’étaient presque tous transportés vers le Nord avec les
troupeaux de bœufs ; c’est l’usage à la saison des pluies. Le village
comptait environ cent cases.

Le soir venu, mes visiteurs et moi étions fort bons amis. Quelques-uns
eurent la pensée de me loger dans la case du cheik absent. On alla
quérir Fatima, la fille mariée du cheik, en même temps sa voisine et
quand elle eut donné son assentiment on exécuta immédiatement le projet.
J’en étais d’autant plus heureux, que nous avions à passer le Likore, un
petit cours d’eau qui vient du Sud-Est et qui se jette dans le
Tindourne, une rivière du pays des Fala’s ; tout le monde pensait que la
crue du Likore me retiendrait quelques jours à Amm Demm. Le lendemain
matin, Tom, mon koursi, et Hammou, mon domestique, allèrent contrôler
ces dires ; le rapport qu’ils me firent était tellement défavorable que
je dus prendre mon parti d’un séjour de deux ou trois jours. Les femmes
et les filles du village nous firent passer agréablement le temps. En
l’absence des hommes elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient
presque rien à faire et étaient très familières. Leur teint était
généralement rougeâtre. Fatima, la fille du cheik absent et dont le mari
était aussi en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décélait
chez elle le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir.
Nous étions d’autant plus heureux d’avoir changé de campement, que le
lendemain matin déjà, l’orage s’abattit avec une telle rapidité qu’en
plein air, il nous eût mis dans l’état le plus lamentable.




                               CHAPITRE V

                    =Suite de mon voyage au Rounga=


Je pus obtenir à Amm Demm quelques renseignement précis sur
l’hydrographie du Sud-Ouest du Ouadaï et me faire une idée à peu près
exacte du lac Iro qui, après avoir recueilli les eaux du Bahr Salamat,
les rejette vers l’Ouest dans le fleuve Iro. Je pus déterminer de même,
les rapports du lac Iro avec le fleuve des Rachid’s, l’Ouadi Andoma, et
recueillir les premiers renseignements dignes de foi sur les fleuves
qui, venus de l’Est coulent au Sud du lac Iro et vont se jeter dans le
Chari savoir : l’Aoukadebbe, le Bahr el Abiad, le Bahr el Azreg et le
Bahr el Ardh. J’aurai d’ailleurs l’occasion de revenir sur ces
questions.

Les Salamat’s quittent fréquemment leurs villages pour faire des
razzia’s dans le Sud, y prendre les esclaves, qu’ils doivent livrer en
grand nombre au roi du Ouadaï. La tribu entière se compose de dix-huit
fractions, dont trois seulement ont quelqu’importance ; elle peut
fournir de six à huit cents cavaliers. Une de ces fractions portait par
hasard le nom de Boulala, il est à présumer que c’est le nom d’un de ses
chefs, originaire de cette tribu. Les Salamat’s ont à fournir
annuellement à leur gouverneur à Abecher : d’abord des esclaves, une
centaine au moins ; cinq à six cents bœufs et ce nombre s’élevait à
mille avant la peste bovine dont j’ai souvent parlé, puis, mille takaki
et enfin du miel, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des peaux de
crocodile, etc., etc., en aussi grandes quantités que leur gouverneur et
représentant à Abecher, l’akid des Salamat’s peut leur arracher. Ces
tributs sont censés payés suivant des tarifs fixés par la coutume, le
fait est qu’ils dépendent surtout de l’arbitraire de l’akid des
Salamat’s ; aussi, depuis de nombreuses années, ces nomades ne vont-ils
plus, à la saison des pluies, vers les pâturages du Nord, uniquement par
crainte de nouveaux tributs, qu’on les aurait obligés de porter eux-
mêmes à la capitale.

J’avais grand peur que les eaux du Likore ne baisseraient pas assez vite
et m’obligeraient à un séjour prolongé à Amm Demm. Aussi, j’avais
envisagé avec quelques jeunes gens du village, la possibilité de risquer
le passage à la crue. Il était probable que les Salamat’s, qui habitent
les rives du Bahr es Salamat, un fleuve qui, à la saison des pluies, a
souvent un courant très rapide et un lit très large, connaissaient
d’autres moyens de passage que les primitifs procédés, auxquels il nous
avait fallu recourir la veille à Amm Dguemat. Mais l’ambadj, dont on se
sert au Bornou pour confectionner les bachots manque ici et on le
remplace par les solides tiges de douchn ou de dourra. Ces bachots sont
très larges et très légers, ils peuvent être faits en peu de temps mais
doivent être remorqués par des nageurs.

Le lendemain 26 août, un événement bien désagréable vint retarder notre
départ. J’avais passé la nuit, complètement seul, dans la grande case du
cheik, mes gens reposaient à la belle étoile pour pouvoir opposer aux
innombrables moustiques la fumée d’un grand feu.

La case avait les dimensions d’une case arabe du Bornou sans avoir
toutefois d’écurie. J’avais bataillé des heures entières contre les
moustiques — baouda’s — ; complètement exténué, j’avais fini par
m’endormir. C’est alors que des voleurs avaient percé les murs en
clayonnage et m’avaient dérobé une grande jarre de beurre et deux sacs ;
dans le premier se trouvaient un burnous, un tobe gris perle, un
tarbouch de Tunis, une chemise et un pantalon ; le second était plein de
ce tabac qui m’était si précieux. Je me souvenais vaguement d’avoir
entendu du bruit pendant la nuit, mais j’en avais attribué la cause à
mes gens qui dormaient dehors et j’étais trop fatigué pour pouvoir
rassembler mes esprits. Le lendemain, nous trouvions les empreintes des
pieds de trois hommes et nous consacrions notre matinée, sans aucun
résultat bien entendu, à rechercher les voleurs. Après avoir porté
plainte auprès du fonctionnaire le plus voisin et avoir menacé les
habitants de la colère du roi Ali, nous nous préparâmes au départ. Je
promis à la belle Fatima de repasser par Amm Demm à mon retour du Rounga
et lui dis que j’accepterais alors bien volontiers l’offre gracieuse
qu’elle me faisait de passer la nuit dans son propre appartement fermé
aux moustiques, pour échapper à la fois à ces insectes et aux voleurs.
L’usage de ces pays est de construire à l’intérieur de la case une
seconde case de dimensions plus restreintes qui s’élève sur un
échafaudage d’un mètre environ, le toit arrive au sommet de celui de la
case principale et un couloir concentrique entre les deux cases, permet
de communiquer avec le dehors et de ranger les ustensiles de ménage.

Nous partions, enfin, à deux heures de l’après-midi ; il eût été
téméraire de compter sur une baisse des eaux du Likore avec la pluie qui
tombait journellement. Nous ne faisions qu’une étape de quelques heures
vers le Sud-Est, jusqu’au village de Khenama, composé d’une trentaine de
cases habitées par les Arabes Salamat’s, de la sorte, nous disposerions
de toute la journée du lendemain au cas où le passage de la rivière
entraînerait de grosses difficultés. Nous descendîmes d’abord dans le
mesdjid, mais un homme très complaisant, ne pouvant nous offrir sa
propre case, guère étanche et sans hangar-véranda, nous logea dans la
case d’une femme célibataire, qui eut à passer la nuit autre part. Nous
appréciions d’autant plus l’amabilité de cet accueil qu’une pluie
torrentielle s’abattit peu de temps après notre arrivée et dura bien
avant dans la nuit. Malheureusement, la case était si petite que je ne
pus y trouver place que pour moi-même, mes bagages, le koursi Tom et mon
petit domestique Billama, les autres restèrent dans le mesdjid. Si notre
logement n’était guère luxueux, nous fûmes, en revanche, somptueusement
traités par le koursi Isa, un des subordonnés de l’akid des Salamat’s.
Il nous fit apporter de grandes quantités de lait frais, de nombreux
plats de cette pâte farineuse en honneur dans le pays et, le soir venu,
il nous assura de son concours pour le passage du Likore.

Le lendemain matin, après avoir marché une demi-heure environ, nous
arrivions au Likore ; avant d’y parvenir, nous avions vu sur notre
route, tout près de Khenama, un autre village habité par les Arabes :
Ademti. Ce village était à la momo. Le fleuve était sorti de son lit
qu’on ne reconnaissait qu’à la plus grande rapidité du courant et à
l’absence de végétation. Les bœufs n’avançaient que difficilement sur
les rives accidentées. Dans le lit de la rivière, la hauteur des eaux
dépassait la taille d’homme, d’où grand embarras de mes gens, Hammou
seul savait nager. Sans aide nous ne serions jamais passés ; je
retournai donc avec le koursi Tom au village de Khenama et je requis de
l’aimable subordonné de l’akid des Salamat’s sept hommes qui nous
passèrent, sans faire d’avance leur prix. Arrivé sur la rive opposée, je
donnai à chacun deux feuilles de papier et une poignée de tabac ; ils
furent très satisfaits de ma générosité et m’en remercièrent vivement.

Trois heures et demie de marche dans une direction qui, malgré de
nombreux écarts, se maintint à peu près au Sud-Est, nous menèrent, à
travers les petits villages arabes de Fadj-el-Khala et Amm Tchinkir, des
champs ensemencés, des prairies et des plaines à peine boisées, jusqu’à
Amm Deban, le chef-lieu du pays Koudougou. On nous y reçut assez mal,
car le maire du village, le seul qui fut obligé de recevoir un envoyé du
sultan, était absent. Heureusement, le koursi Tom trouva une maison
délabrée, appartenant à un de ses amis, qui nous servit d’abri. Le pays
de Koudougou compte une douzaine de villages ; Amm Deban, qui est le
plus important, peut avoir quatre cents cases environ. Le Likore
traverse le pays ; cette rivière est formée par trois petits cours
d’eau : le Khebene, le Koumboye et l’Amm-Tamarib ; ces trois cours d’eau
se réunissent près de Bir Zessi, à une journée de marche Est-Sud-Est du
pays Koudougou. Amm Deban dominait le pays environnant ; à l’Est, on
voyait de nombreux massifs montagneux ; à l’Est-Nord-Est, les monts de
Liguia ; à l’Est, à un jour et demi de marche, la modeste chaîne d’Amm-
Roaba ; au Sud-Est et plus loin, une montagne élevée, le Djedji, et à
l’Est-Sud-Est, le mont Behass, à la même distance et de la même altitude
que le précédent.

La pluie tombait tous les jours et nous étions bien heureux que le sol
fût sablonneux et sensiblement plat. Ce jour-là, le 28 août, notre étape
fut de sept heures ; la direction suivie était Sud-Est, sauf pendant la
dernière heure, où nous obliquâmes à l’Est. Le pays était légèrement
boisé. Le mimosa, le kourna, le nabak, le savonnier dominaient ; mais on
trouvait aussi le hommed et le gardénia noueux, que les Arabes du Ouadaï
appellent abou nekouya. Il y a beaucoup de lions dans le pays et il
n’est pas rare de voir le roi du désert ou même la hyène entrer à la
faveur de la nuit, dans un village pour y dérober du bétail. Nous ne
fûmes guère rassurés en remarquant des traces de lion le matin et mon
âne, une bête bien tranquille cependant, fut très effrayé en entendant à
plusieurs reprises dans la journée et tout près de nous, les
rugissements du fauve. Une pluie diluvienne s’abattit sur nous le matin
et nous procura, quelques heures durant, les sensations les plus
désagréables ; nos vêtements étaient trempés et nous arrivâmes au
village de Bouram, habité par les Arabes Khozzam, transis de froid et
fort mal dispos. Heureusement, on nous reçut fort bien ; on nous apporta
à manger, puis de quoi faire du feu, ce qui nous permit de sécher assez
rapidement nos effets. Malheureusement, la case n’était pas assez
spacieuse pour qu’il fût possible de sécher les bagages et c’est à quoi
il fallut consacrer toute la journée du lendemain. Ce retard ne nous
fut, d’ailleurs, pas très préjudiciable et nous en profitâmes pour
protéger plus efficacement, contre les pressions du bât, le dos de nos
bœufs porteurs. Conseillés par les Arabes, nous achetâmes et
confectionnâmes de nos propres mains des coussinets rembourrés avec de
la paille de la meilleure qualité. Déjà l’âne qui me servait de monture
avait été mis hors de service par une blessure au dos et si pareil
accident fut arrivé à l’un de nos bœufs porteurs, les conséquences
eussent été autrement graves.

Les gens nous réservaient le meilleur accueil. On se procurait
facilement ce dont on avait besoin avec un petit morceau de sel,
marchandise qui commençait à devenir rare. Mais le lait, la volaille et
les moutons valaient plus cher qu’à Abecher, phénomène fréquent dans
tout l’intérieur du pays. Généralement les poules sont aux femmes et
j’aurais pu les avoir à meilleur compte encore, si j’avais emporté des
essences parfumées (bois de santal, etc.), ou les parures qu’elles
affectionnent ; mais j’avais composé ma pacotille suivant les goûts des
habitants quasi barbares du Rounga, et mes verroteries devaient
seulement plaire aux fétichistes du Kouti.

Les habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient
sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs
troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume du
Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam’s ne pouvaient passer un groupe
d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et la pluie
même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes jeunes filles,
ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers des mares et c’est
à peine si elles osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur
vue, les invitait à le passer debout et la tête haute.

Le lendemain matin, 30 août, nous repartions avec des vêtements à peu
près secs. Nous nous dirigions vers l’Est-Sud-Est, sur la chaîne du
Djebel-Bir-Zessi qui s’étend de l’Est-Nord-Est à l’Ouest-Sud-Ouest. Au
pied de cette chaîne nous passions les deux villages de Mokorok, puis,
après avoir contourné les collines de cette chaîne et pris la direction
du Sud nous suivions, la gardant à notre gauche, une deuxième chaîne de
collines, ramification du Djebel-Bir-Zessi. Nous traversions un petit
cours d’eau à très faible courant et après cinq heures de marche,
arrivions au village de Bir Zessi. Dès le début, la route s’élève d’une
façon assez sensible, car nous entrions dans le pays Kadjakse, très
mamelonné. Comme d’habitude, nous descendîmes au mesdjid, la case elle-
même laissait beaucoup à désirer, elle était d’ailleurs complètement
occupée par les lits des mouhadjirin’s qui s’étageaient comme les
couchettes dans les cabines d’un paquebot, mais devant la case se
trouvait un magnifique hangar-véranda (guedebaba-rekouba), spacieux et
bien couvert. Quand, dans l’après-midi les gens revinrent des travaux
des champs avec leur maire, on me transporta, avec mes bagages, dans une
case appartenant à ce magistrat municipal, juste à temps pour pouvoir
échapper au second orage de ce jour. Le village de Bir-Zessi était
insignifiant, il comptait à peine une cinquantaine de cases. J’eus
l’occasion d’y voir fonctionner, pour la première fois depuis notre
départ d’Abecher un métier de tisserand. Le tisserand est assis sur le
bord d’une fosse dans laquelle se meuvent les pédales faites du bois le
plus léger. Les fils du canevas sont fixés dans la terre, à petite
distance de la fosse ; c’est le tisserand qui conduit les fils de la
trame.

Le roi Alo qui devait être mon compagnon de voyage, avait passé la nuit
à Bir-Zessi. Nous étions donc enfin sur ses traces ; son itinéraire
avait été plus accentué vers l’Est que le nôtre, mais le prince avait
deux étapes d’avance sur nous.

Notre intention était de nous diriger directement de Bir-Zessi à Olo par
n’importe quel chemin. Mais on nous dit que le roi Alo avait suivi le
chemin de Taffe, plus à l’Est, pour éviter les dangereuses mouches Oum
Bodjena. Le 31 août, nous prenions donc à notre tour la direction Sud-
Ouest, traversions après une heure de marche le petit village de
Marafeine de quarante à cinquante cases environ et, redoutant la pluie
qui tombait toutes les après-midi, nous poussions seulement jusqu’au
village de Boutta à une heure et demie au Sud-Sud-Est du précédent.
Taffe étant trop loin pour pouvoir y arriver avant la nuit et à tout
prix il fallait éviter de camper dans la brousse, pendant la saison des
pluies. La plus grande partie de la route passait par une magnifique
forêt ; au fur et à mesure que nous avancions vers le Sud les arbres
devenaient plus gros, les lianes et les cactus qui les cachaient plus
luxuriantes. Le village de Boutta ou Bouta est construit sur le versant
occidental d’une colline d’une centaine de mètres de haut, aux flancs
boisés et dont le sommet est couronné par un rocher d’une dizaine de
mètres qui se dresse telle une tour. Du sommet de cette montagne on
voyait à l’Est et au Sud-Est les monts de Soula, qui devaient être à une
étape de Boutta.

Le village n’avait guère plus de trente ménages mais on nous y
accueillit fort bien ; un aimable vieillard vint nous recevoir sur la
place du mesdjid. Ce mesdjid avait un hangar-véranda qu’on avait bien
inconsidérément élevé sur une dépression du sol, dans laquelle, en cas
de pluie, les eaux devaient naturellement se rassembler. Quant à la case
elle-même, les fondations n’en avaient pas de revêtement. Dès que le
mandjak fut de retour des champs il nous conduisit avec beaucoup
d’égards dans sa maison. Les visiteurs y vinrent en nombre ; c’étaient
des gens aimables, discrets, hospitaliers et honnêtes mais ils étaient
d’une extrême simplicité et à peine civilisés. C’est ainsi que ma lampe
excita le plus grand étonnement dans ce village qui était cependant
encore dans le Ouadaï proprement dit. Ce n’était pourtant qu’un simple
récipient de tôle renfermant le beurre que l’on brûlait, avec une petite
ouverture, destinée à recevoir la mèche ou tout simplement un morceau de
coton. On l’admirait, comme si c’était une preuve décisive du degré
avancé de la civilisation dans les pays du Nord. Il est bien possible
qu’on me fit un accueil empressé parce que l’on me croyait revêtu d’une
fonction quelconque ; qui eût été assez fou pour entreprendre un voyage
d’affaires au Bahr-es-Salamat en pleine saison des pluies ? On
n’envisageait même pas la possibilité de l’hypothèse, dès lors, on était
convaincu que j’allais au Rounga pour y remplir quelque mission au nom
du roi Ali. Je me gardais bien de détromper les gens ; je n’y avais
aucun intérêt.

J’achetai à mon hôte, Brahim Merdo, un mouton gras pour cinq mètres de
kham ; c’était plus cher qu’à Abecher ; mais, comme je l’ai déjà dit,
dans l’intérieur où il n’y a pas de concurrence, tout est plus cher que
dans la capitale. En faisant cet achat et durant toute la journée
d’ailleurs, j’eus l’occasion de constater la parfaite entente des époux.
Non seulement le mari et la femme s’étaient concertés sur la vente, mais
encore, toutes les fois que le mari avait trouvé quelque chose à admirer
dans mes bagages, il avait appelé Kadicha pour qu’elle partageât avec
lui la joie de la surprise. Il paraissait en être de même dans les
ménages de tous les autres habitants ; personne n’avait plusieurs
femmes. Je ne dissimulais pas ma qualité de chrétien, mais les habitants
étaient trop peu instruits de la religion musulmane pour se douter de la
monstruosité d’un si grand forfait ; aussi n’en témoignaient-ils ni
surprise ni horreur.

C’est à peine si j’avais eu le temps de m’installer dans cette
hospitalière maison et de faire égorger le mouton acheté, quand un
violent orage éclata. La pluie qui l’accompagnait inonda toute la case.
Mes bagages et mes gens en souffrirent cruellement, mais personnellement
je fus épargné car j’étais couché sur mon angreb dans un coin où le toit
était parfaitement étanche. Le soir, mon hôte m’apporta un petit plat de
pâte de machet et comme ce n’est qu’en cas d’absolue nécessité que le
machet remplace les céréales, j’en conclus que les habitants du village
ne possédaient pas grand’chose.

La pluie continua à tomber pendant toute la matinée du lendemain et,
comme nous tenions à aller en une seule étape à Taffe, il fallut bien
séjourner encore à Boutta le 1er septembre. Je consacrai cette journée à
rédiger un petit vocabulaire de la langue kadjakse ou marfa. Mon hôte et
ses voisins montrèrent le plus grand empressement à me renseigner et ce
furent d’interminables effusions, accompagnées d’une fatiha qui
débordait de bénédictions, quand je fis présent à mon hôte de deux
feuilles de papier et d’une seule, à chacun de ses voisins.

Sous la couche de sable qui couvre le sol en est une autre d’argile
rouge avec laquelle les enfants confectionnent très habilement des
jouets. Les enfants du Kanem et du Borkou font des chameaux en terre
glaise, au Bornou c’étaient des chevaux et ici, fidèle image de la faune
locale, chaque enfant avait son rhinocéros ou son éléphant, très
exactement et très adroitement représenté.

On nous dit que le roi du Rounga avait quitté Taffe depuis quatre jours
déjà, mais on croyait qu’il séjournerait quelque temps à Mangara sur les
bords du Bahr-es-Salamat, pour y attendre que la saison des pluies lui
permit de traverser les marécages entre le fleuve et le pays de Rounga.
Nous approchions de la dépression où coule le Bahr-es-Salamat et le
voyage devenait beaucoup plus pénible. Le sol était fréquemment
argileux, d’où à la fois de grandes fatigues et une grande perte de
temps. Heureusement on rencontrait encore assez souvent des collines ou
des ilôts pierreux et sablonneux. Nous avancions dans la direction Sud
ou Sud-Sud-Ouest à travers une forêt vierge et entre une double chaîne
de collines ; nous franchissions de légers mouvements de terrains, de
petits cours d’eau au lit caillouteux et, après une étape de cinq heures
et demie de marche, parvenions à un embranchement ; au Sud-Sud-Ouest le
chemin allait à Olo, au Sud-Est à Taffe. Dans la forêt on trouvait
surtout le bois d’ébène, le nabak-el-fil, un arbre inconnu avec des
épines et des baies sèches et amères, le dadem du Bornou, qu’on appelle
amoudeke au Ouadaï et dont les fruits superbement jaunes,
rafraîchissants et légèrement acides, ressemblent à nos aubergines.
J’observai pour la première fois le bambou, que les indigènes appellent
le gamsa et le routrout, un arbre sans branches et pourvu de longues
feuilles ; l’écorce peut, en cas de nécessité, servir de papyrus.

Malheureusement des nuages menaçants se massèrent à l’Est dans le
courant de l’après-midi ; mieux valait camper de suite et nous
construire un abri. Des branches d’acacia nous servirent à confectionner
une zeriba assez solide ; les paquets furent déposés sur un tas de
bois ; on en fit un autre avec une quantité suffisante de bois à brûler.
Résignés à tout, nous n’avions plus qu’à attendre les caprices du
destin ; vers minuit, ils se manifestèrent sous la forme d’un violent
orage, accompagné d’une pluie diluvienne. Le lendemain matin tout
baignait dans l’eau, seul j’étais épargné, grâce à mon angreb que je me
félicitais d’avoir emmené. Quand on dispose de bœufs et d’ânes pour tout
moyen de transport, une tente détrempée par la pluie est trop lourde et
trop incommode, aussi j’avais renoncé à en emporter.

Toute la matinée du lendemain 3 septembre fut perdue ; il fallut étendre
nos effets sur les branches de la zeriba dès que le soleil eut percé et
les y laisser jusqu’à ce qu’ils fussent à peu près secs. Il était midi.
Après deux heures et demie de marche vers le Sud-Sud-Est nous arrivâmes
au pied de la montagne sur le versant méridional de laquelle se trouve
Taffe. Il nous avait d’abord fallu passer un large ouadi abondamment
couvert de laiches et dans le lit duquel les habitants creusaient leurs
puits pendant la saison sèche. Il y avait tant de pierres sur la colline
de Taffe et la pente en était souvent si forte, que nos bœufs n’y
avançaient qu’à grand peine. Arrivés au sommet, nous apercevions
derrière nous la chaîne de collines qui coupe la route de Boutta ; à
l’horizon du Sud-Ouest, le massif de Kibet et à l’Ouest, les montagnes
isolées des Kadjaksé’s, des Kerreré’s, et des Djoummo’s. Taffe est un
des principaux villages Kadjaksé’s, on y trouve de cent cinquante à deux
cents cases, très éloignées les unes des autres ; les jardins et les
cultures se trouvent au milieu du village et les clôtures masquent les
rues ; celles-ci sont si étroites que des bêtes chargées n’y passent
qu’à grand peine. Le melik était à Abecher et son suppléant le khalifa,
aux champs ; il nous fallut donc descendre au mesdjid et y attendre
l’arrivée de ce fonctionnaire. Quand il fut venu il ne mit pas de case à
notre disposition et nous n’avions d’autre ressource que de passer la
nuit dans le hangar-véranda du mesdjid. Les mouhadjirin’s furent
expulsés et seul le vieux faki y dormit avec moi.

Les habitants étaient très complaisants, mais gênants par leur grand
nombre. Je me gardais bien d’exciter leur curiosité en leur faisant voir
des choses extraordinaires, mais ma primitive lampe suffit à m’amener
des douzaines de gens et à les remplir d’une profonde admiration pour
l’intelligence et l’ingéniosité des chrétiens.

Le lendemain, 4 septembre, nous reprenions notre voyage et marchions au
Sud-Ouest sur Olo. Au Sud et au Sud-Est, s’étendait une large plaine ;
au Sud-Est, tout près du Bahr-es-Salamat et à l’Est du mont Abou-
Rhoussoun se dressait une montagne isolée ; elle était à un jour de
marche environ. Après trois heures de marche, nous arrivâmes à la partie
centrale de la chaîne d’Olo ; elle va du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-
Ouest ; nous la suivîmes pendant près d’une heure vers le Sud-Est avant
d’atteindre le village principal d’Olo. Il était moins important que
celui de Taffe, comptait une centaine de cases et semblait prospère ; on
nous affecta une grande case vide. Il me suffit pour m’attirer une
grande considération d’étendre mon tapis quoiqu’il fût usé jusqu’à la
trame. Le roi du Rounga, qui était passé tout récemment, avait en effet
lui aussi étendu le tapis qu’il avait reçu comme marque d’investiture de
son suzerain.

Il nous fallut séjourner un jour à Olo. Mon domestique marocain
souffrait en effet d’une si grave inflammation des yeux que je cédai à
ses prières et à celles des habitants. Un marché très animé ne tarda pas
à s’établir devant ma case. On échangeait de la farine, des poules et
des œufs, qui faisaient ici leur réapparition, contre cette précieuse
marchandise qu’est le sel. On apportait aussi au marché des quartiers de
buffle et de girafe dont la chair est à la fois très délicate et très
tendre. Les habitants en abattent une grande quantité ; les buffles qui
abondent dans tout le pays sont chassés à cheval.

J’avais d’autant plus volontiers cédé à la prière de Hammou qu’il nous
fallait passer un dangereux bas-fond particulièrement redoutable à la
saison des pluies. Nous en entreprîmes le passage le lendemain, 6
septembre. Il fallait d’abord se frayer un chemin à travers une épaisse
forêt. La direction prise était Sud-Sud-Est, mais on faisait de nombreux
détours, tantôt au Sud-Est, tantôt au Sud-Ouest. Cette première partie
de l’étape ne fut guère facile et exigea une attention de tous les
instants surtout par suite de l’abondance de l’acacia à grosses épines
que les Kanouri’s appellent doso et les Arabes du pays aboun douro. Le
sol était argileux ; de temps en temps des flaques d’eau qui, —
désagréable surprise, — cachaient souvent des fondrières. Après quelques
heures de marche, la forêt devint moins épaisse, le sol rougeâtre et
rocheux ; nous étions au Sérir-el-Djellabi c’est-à-dire au trône du
Djellabi. On raconte, en effet, qu’un Djellabi voyageant vers le Sud
n’avait pu traverser le marais qui s’étendait devant nous, qu’il s’était
alors bâti une cabane sur un beau tamarin et y avait séjourné toute la
saison des pluies.

A midi nous entrions dans la Sounta, ce marais tant redouté. C’est sans
doute quelque bourbier en communication avec le Bahr es Salamat que l’on
appelle ici Bahr Korte. On le franchit sans difficulté à la saison sèche
mais à cette époque ce n’étaient que flaques d’eau et bouillie sans
fond. Aucune trace de chemin, nous devions nous fier aveuglément aux
lumières de Tom, mon Koursi. Je pateaugeais dans la boue jusqu’aux
genoux car le taureau qui remplaçait mon âne, trop grièvement blessé
pour me porter encore, avait assez à faire pour se tirer lui-même
d’embarras. On n’avançait qu’en bataillant et lorsque après quelques
heures nous crûmes en avoir à peu près fini avec la Sounta, il apparut
que nous étions égarés. Les bêtes de somme trébuchaient sans cesse, nos
bagages traînaient alors dans l’eau ou dans la boue du marais. Nous
étions là, plongés dans ce bourbier, nous-mêmes jusqu’au haut des
cuisses et nos bêtes jusqu’au ventre. Le koursi nous quitta pour
chercher un chemin. De gros nuages noirs, chargés d’orage, vinrent
rendre notre position encore plus critique. L’affreuse chose que d’être
là, des heures durant, à attendre Tom, d’être complètement enlisé, de ne
pouvoir ni avancer ni reculer et cela pendant que des torrents de pluie
se déversaient sur nous ! La pluie s’arrêta enfin pour nous permettre de
voir ce qui se passait autour de nous. Tom revint ; il nous assura avoir
trouvé le bon chemin. Restait à s’y rendre. Nous nous efforcions de
l’atteindre directement ; s’il nous avait fallu revenir sur nos pas
jusqu’à l’endroit où nous l’avions quitté nous aurions dû consacrer les
mêmes heures aux mêmes efforts. Mais nous n’avions pas fait dix pas que
la tête des bêtes émergeait seule de la boue. Nos paquets y étaient
enlisés. De vains efforts furent faits à plusieurs reprises pour les
repêcher et faire avancer les bêtes. Il fallut y renoncer, décharger les
animaux pour les sauver, charger nous-mêmes nos bagages sur la tête et
les épaules et les transporter ainsi, bien lentement, jusque sur le
chemin relativement sec. Ce fut une lutte terrible dans ce bourbier qui
semblait sans fond, avec d’innombrables fondrières débordant de
bouillie, sous la pluie qui ne discontinuait pas. D’interminables heures
se passèrent à traîner bêtes et bagages sur ces quelques kilomètres et
encore la Sounta n’était-elle pas complètement passée. Mais nous étions
de nouveau sur le bon chemin et si la pluie nous empêchait de poursuivre
notre route, nous avions fini par rencontrer un arbre qui nous
promettait un emplacement sec pour la nuit ; il était en effet sur une
éminence qui semblait dominer d’assez haut la surface des marais. Nous
étions trempés jusqu’à la moelle des os et couverts de boue ; nos
bagages étaient dans le même état, nos bêtes tremblaient d’effroi et de
fatigue et la pluie ne discontinuait pas. L’horrible nuit ! je m’en
souviendrai ma vie durant ! Il ne fallait pas songer à dîner, même
sommairement ; on ne pouvait allumer quoi que ce fût. Pour mettre le
comble à nos souffrances des légions de moustiques vinrent nous
assaillir et avec la ténacité qui leur est propre ne nous laissèrent pas
une minute de repos. Le lendemain matin, nos jambes baignaient dans
l’eau, nos corps, pressés contre le tronc de l’arbre étaient à peu près
secs. Mon angreb était provisoirement hors de service. Partout où se
portaient les regards, on ne voyait que de l’eau, de la boue, du froid,
de la faim et du désespoir. Pour moi la conséquence immédiate fut un
terrible accès de fièvre. La pluie cessa enfin et le soleil nous envoya
ses premiers rayons ; on se reprit à espérer, on prit des mesures pour
étendre au soleil toutes nos affaires qui en avaient grand besoin. Dans
l’après-midi nous nous remettions en route pour éviter de passer une
seconde nuit dans la Sounta.

Après une demi-heure de marche, nous avions la satisfaction de sortir
des fourrés du marécage et d’apercevoir le cours de ce fleuve que nous
désirions si ardemment atteindre. On le nomme Bahr-Korte, Bahr-Mangari
un peu plus loin, vers le Sud-Ouest, et enfin, plus loin encore, Bahr-
es-Salamat. Le fleuve avait à peu près trois cents pas de large ; son
courant était rapide, mais ses eaux n’avaient pas encore atteint leur
niveau le plus élevé. La rive Sud-Est était à peu près plate et nous
eûmes vite fait d’en atteindre le point culminant ; mais la rive Nord-
Ouest était de deux ou trois mètres plus élevée. Nous suivions d’aussi
près que possible les rives du fleuve, mais étions obligés à de
fréquents détours. Pendant une heure et demie, nous conservions la
direction Sud-Ouest et passions la nuit sur les bords mêmes du fleuve.
Une bande de laiches, large d’un kilomètre environ, les couvrait et une
épaisse forêt venait ensuite. L’hippopotame, le rhinocéros, le buffle et
quelquefois la hyène habitent les laiches ; la girafe, l’antilope, le
lion et l’éléphant, la forêt. Nous campions en un endroit vierge de
laiches et la forêt elle-même y était à bonne distance du fleuve.
Heureusement, la pluie ne tomba pas dans la soirée et dans la nuit.
Mais, de ce moment, la fièvre ne me quitta plus et je n’étais soutenu
que par l’espoir que j’avais d’atteindre bientôt le Mangari.

Le lendemain, 8 septembre, nous nous frayions péniblement un chemin à
travers les innombrables mares bourbeuses qui doublent le fleuve et les
hautes laiches qui, non seulement empêchent de voir le pays, mais
cachent encore souvent jusqu’aux traces des chemins. Rien n’est plus
facile que de s’égarer dans ces hautes herbes. On suit la piste des
hippopotames, croyant suivre celle des hommes, et on ne manque pas,
après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver
tout à coup dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand
bourbier caché par l’eau. Déjà notre étape avait duré quatre heures,
quand le chemin nous fut barré par un affluent important du fleuve, qui
lui-même demeurait invisible. Je donnai l’ordre de camper ; j’étais
exténué, une forte fièvre me battait les tempes, nulle part je ne voyais
la trace d’un sentier, et il nous fallait renoncer quand même à
atteindre ce jour-là un village mangari, l’objet de tous nos désirs. En
descendant de mon bœuf, je m’évanouis et je restai dans cet état jusqu’à
une heure avancée de la soirée. Heureusement que l’orage nous fut
épargné cette nuit et qu’il n’y eut qu’à livrer les habituels combats
contre les moustiques.

Le lendemain matin, nous contournions au Sud-Ouest la mare de Ridjel et
sa population d’hippopotames ; le chemin fut retrouvé et il nous fallut
une pénible étape de six heures et demie pour atteindre Doumbouane, le
plus proche village mangari qui, à vol d’oiseau, ne devait être distant
que de quelques heures. La route devint meilleure quand les premières
maisons furent en vue ; une herbe assez haute, puisqu’elle atteignait la
taille d’un homme, succéda aux laiches beaucoup plus hautes encore ; les
arbres devinrent plus nombreux, de superbes champs de dourra et de maïs
ravivèrent l’espoir. Et ce fut avec la douce sensation de jeter l’ancre
dans un port que nous dressâmes notre camp sous le magnifique sycomore
qui ombrageait le centre de la place publique, aux lieu et place du
traditionnel rekouba (hangar-vérandah).

Les habitants du village se rassemblèrent, suivant leur habitude, mais
ils étaient si curieux et j’étais si affaibli par la fièvre que je ne me
sentais pas la force de répondre à leurs questions importunes. Je
chargeai Tom de me trouver une retraite et de louer au besoin une case.
Tom rencontra un brave homme, appelé « le noble » par ses concitoyens,
parce qu’il avait jadis rempli les fonctions de melik dans le Terkama,
district Nord du Rounga et qui se montra disposé à me recueillir chez
lui. Mais les deux cases qu’il avait étaient absolument pleines ; dans
la première se trouvaient les ustensiles de ménage, mes bagages et la
cuisine et dans la seconde la famille de mon hôte ; aussi je préférai
m’installer sur une petite placette bien propre derrière la maison et
qui servait aux prières. Les gens ne pouvaient venir m’y importuner
pendant mes accès de fièvre, mais j’y reçus la visite d’un courrier du
roi Ali qui, seul, à pied et sans bagages, avait fait le voyage
d’Abecher en cinq jours. Il me dit que l’ambassadeur du Darfour était
arrivé dans la capitale et en repartirait sous peu. Je décidai alors de
rentrer. Sans quinine, je ne pouvais songer à triompher de ma fièvre, et
mon hôte « le noble » me faisait les récits les plus extravagants sur
les difficultés du passage des marécages de Guerari qui s’étendaient
devant nous et se prolongeaient pendant deux ou trois jours de marche.
J’avais encore un trop vif souvenir des horreurs de la Sounta pour ne
pas être effrayé par la perspective de cette étape de trois jours dans
des marécages bourbeux. Le roi Alo venait d’y perdre tout son sel, ses
ânes et ses bœufs. Notre voyage durait déjà depuis plusieurs semaines,
je n’avais plus que la moitié de mon sel ; mes bêtes de somme étaient
malades et épuisées, mes vêtements avaient été volés en partie, le reste
était déchiré ou abîmé par la pluie, mon énergie elle-même
m’abandonnait. L’espérance de reprendre ma route vers l’Est redoubla ma
nostalgie. Si je continuais mon voyage au Rounga, il ne fallait pas
songer à rentrer à Abecher avant le Ramadan, c’est-à-dire avant deux ou
trois mois ; c’était un nouvel ajournement de mon départ pour le
Darfour. Quand j’eus décidé mon retour, je retrouvai ma tranquillité et
mon assurance ; mon pauvre cerveau, surexcité par la fièvre, en fut
calmé.

Il n’avait pas plu de toute la journée et j’essayai en conséquence de
passer la nuit en plein air. Il n’y eut d’ailleurs pas plus d’orage dans
la nuit que dans la soirée, mais quelles terribles luttes à soutenir
contre les innombrables légions de moustiques ! Je m’installai dans la
case de mon hôte, mais la place y était si mesurée qu’il me fallut
rester dans l’endroit qui m’avait été assigné pour la nuit. Suivant
l’habitude, la plus grande partie de l’habitation était occupée par deux
grandes jarres en forme de bonbonnes évasées, l’ouverture en était
étroite et fermée par des couvercles en argile. Elles étaient placées
sur un soubassement en pierre pour les mettre à l’abri des fourmis et
des rats ; elles étaient à peu près de la taille d’un homme, avaient
trois à quatre mètres de circonférence et ces gigantesques dimensions
imposaient aux cases une architecture spéciale. Dans ce pays elles ne
sont pas en forme de cône ou de pain de sucre, comme dans le Nord, mais
plutôt en coupole. Près des jarres se trouvait un cadre très simple en
bois, deux nattes le couvraient, c’était la couche de mes hôtes ; enfin,
il y avait mon angreb. Dans la case logeaient le maître de la maison et
son épouse, laide au possible ; deux fils qui dormaient sous le lit de
leurs parents et une chèvre. En pays mangari les murs ne sont que très
rarement faits de cette grossière vannerie qu’on appelle cherkaniya, on
se sert surtout des tiges du dourra.

Au coucher du soleil on enfuma la case pour en expulser les moustiques,
puis on la ferma aussi soigneusement que possible. Aussi le lendemain
matin je me trouvais beaucoup mieux. La fièvre ne m’avait pas encore
quitté, mais comme j’étais en état de parler, tous mes loisirs furent
occupés par des entretiens avec les habitants qui venaient surtout pour
admirer mon tapis haoussa.

Le district de Mangari a sept villages qui sont tous sur les bords du
Bahr Mangari. Le plus gros de ces villages est celui d’Oussoulin ; il
était au Sud du nôtre et sur la rive opposée du fleuve, c’était la
résidence du melik ; il pouvait avoir cent cinquante cases à peu près,
alors que celui où j’étais en avait tout au plus une centaine. Les
villages de Djidjere, Kaidoko, Madak, étaient aussi sur la rive opposée
au pied d’une crête assez développée, mais assez peu élevée qui se
prolongeait jusqu’au fleuve. Les villages d’Erdebe et de Matabono se
trouvaient sur la même rive que notre village et à petite distance. Les
habitants n’étaient pas des Mangari’s mais des Djeggel’s. A Abecher, ou
mieux à Ouara comme ils disent, leur chef est le djerma Abou Djebrin.
Ils payaient un tribut de dix esclaves, trois cents takaki et cent
cinquante pots de miel. Ces Djeggel’s étaient en général comme les
Kadjakse’s, de forts vilains nègres, surtout leurs femmes. Mais les
femmes Djeggel’s avaient une condition bien moins précaire que celles de
leurs compagnes kadjakse’s. Extérieurement, cette différence de
condition se manifestait en ce qu’elles n’étaient pas soumises à
l’inflexible coutume du Ouadaï, qui oblige les femmes à passer les
hommes en se traînant sur les genoux. Les femmes portaient aux narines
du corail, des os ou des cylindres de bois ; autour du cou, des colliers
en grosses perles rondes et bleues, appelées zeilan’s ou bien des perles
en fuseau, à anneaux noirs et blancs, appelées ouled-el-krech ; leur
coiffure était celle des autres femmes du Ouadaï, mais elles n’avaient
pas ces innombrables petites tresses pendant dans le visage.

Les habitants de Doumbouane étaient extrêmement pauvres ; avec mon hôte
et un nommé Dia, un homme assez intelligent, j’en recherchai longuement
les motifs. Nous étions d’accord pour reconnaître qu’il leur était
absolument impossible de venir apporter au marché d’Abecher les produits
de leurs champs, de leurs métiers à tisser et de leur pêche. A juste
titre, Dia faisait observer qu’un chameau chargé de poisson rapporterait
à peu près un tekaki, mais ce qu’on redoutait surtout c’étaient les
exactions de quelques tyranneaux, esclaves du sultan, ou de quelques
fonctionnaires qui les dépouilleraient certainement avant leur arrivée à
Abecher. Cependant ils ne prétendaient pas à des bénéfices
extraordinaires ; j’en eus la preuve quand Dia me demanda s’il ne ferait
pas bien de saisir l’occasion qui se présentait pour retourner avec moi
à Abecher dans le seul espoir d’obtenir de l’akid-ed-Dirch, son ami et
son protecteur...... une chemise neuve. Qu’on veuille bien y réfléchir !
Faire dix ou douze étapes dans ce pays marécageux, en pleine saison des
pluies et cela pour une seule chemise.

Mon hôte, ce « noble » hospitalier et bienveillant, était extrêmement
pauvre malgré son rang de melik au Rounga ; il n’en avait pas moins une
haute idée de sa dignité ; c’est ainsi qu’il avait l’intention, quoi
qu’il fût déjà vieux et tout chenu, de prendre une seconde femme jeune
et jolie, afin, me disait-il fièrement, de prouver par là l’estime
qu’avaient pour lui ses concitoyens. Il se confondit en remerciements
quand je lui eus donné quelques feuilles de papier, un gros morceau de
sel et une vingtaine d’aiguilles ; j’avais donné à sa femme un peu de
bois de santal ; quand il vit ces riches cadeaux il regretta beaucoup
mon prompt retour ; il avait espéré que j’attendrais dans le Mangari la
baisse des eaux du marécage de Guerari et que j’aurais alors poursuivi
mon voyage au Rounga, où il avait lui-même quelques affaires à régler.

Le roi Alo du Rounga avait aussi passé sept jours chez lui, attendant
une amélioration de la route entre le Mangari et le Terkama. Il ne
s’était décidé à tenter le passage que sur les vives instances de ses
partisans qui réclamaient sa présence pour parer aux embarras politiques
du moment. Le roi avait laissé les plus faibles de ses bêtes de somme au
Mangari mais, en passant les innombrables marais il avait dû sacrifier
son sel, son chargement le plus lourd, mais le plus précieux. En saison
sèche, le Terkama n’est qu’à deux étapes de Mangari.

Les habitants de Mangari ne cultivent d’autre céréale que le maïs qu’ils
appellent amabat. Généralement on se borne à faire bouillir la graine
dans l’eau ou à la faire griller sous la cendre ; les riverains du Bahr-
es-Salamat en font au contraire de la farine, avec laquelle ils
préparent cette pâte gluante qui est leur nourriture habituelle. En vue
de mon prochain retour, j’achetai de la farine et des poissons boucanés,
pour servir aux ragoûts du pays.

J’avais entendu parler d’une route qui conduisait au Nord en tournant la
Sounta et je cherchais un guide pour m’y conduire. Jamais je n’aurais eu
la force de repasser la Sounta dans les mêmes conditions qu’à l’aller
avec la fièvre persistante que j’avais. Malheureusement ce chemin
n’existait pas et le 12 septembre il nous fallut, bon gré mal gré,
reprendre le même itinéraire.

Nos bêtes de somme s’affaiblissaient graduellement. D’après les gens
compétents c’étaient les premiers effets des piqûres des mouches
venimeuses. Après six heures de marche, nous avions tourné l’affluent du
fleuve si riche en hippopotames dont j’ai parlé et, en considération de
l’état des bêtes, nous nous arrêtions. Pas une goutte d’eau n’était
tombée depuis que nous avions passé le marais à l’aller, mais ce soir
là, le ciel, qui le matin encore avait été sans nuages, se couvrit. A
l’Est et au Sud-Est se massèrent de gros nuages orageux. A huit heures
une pluie torrentielle nous surprit, puis un nouvel orage, suivi d’une
seconde averse moins violente, mais qui dura toute la nuit. Le lendemain
nous étions de nouveau dans l’état le plus lamentable. En vain avait-on
essayé de se couvrir ainsi que les bagages avec des nattes, des
couvertures de bœufs, etc., etc. ; les moustiques n’avaient pas manqué
de se blottir sous les couvertures et avaient profité de l’aubaine pour
se gorger de notre sang. Quand le lendemain matin nous nous réveillâmes,
si toutefois nous avions dormi, nous étions presque des amphibies. Le 13
septembre, séchage réglementaire de nos habits et de nos bagages, à midi
départ et le soir nous campions sur les bords du fleuve, à l’endroit
même où nous avions campé à l’aller.

Le lendemain, 14 septembre, passage de la terrible Sounta ; on ne
s’égara pas cette fois et la traversée fut faite en deux heures dans
d’assez bonnes conditions. C’est tout au plus si nos bêtes avec leurs
charges s’abattirent une vingtaine de fois dans le sol détrempé ; il est
vrai que c’était plus qu’il n’en fallait pour les épuiser complètement.
Nous étions heureux le soir de nous retrouver sur le petit îlot rocheux
qu’est le Serir-el-Djellabi. Mais ce campement, où les fourmis et les
moustiques pullulaient, ne tarda pas à nous paraître bien peu
confortable et quelle ne fut pas notre joie d’arriver le lendemain à
midi à Olo, d’y retrouver des habitants hospitaliers et leurs cases
spacieuses ! Durant notre courte absence, les champs de céréales avaient
énormément progressé. Là, où lors de notre premier passage il n’y avait
même pas d’épis, la récolte était proche. Le koursi Tom tomba malade ;
il avait, probablement, conservé trop bon souvenir de la chair de buffle
et de girafe qu’on nous avait servie à l’aller. Il nous fallut séjourner
un jour et les habitants vinrent, en effet, nous vendre ces viandes de
choix. J’échangeai ce qui me restait de sel contre une petite défense
d’éléphant et, pour retourner à Abecher, je résolus de prendre un chemin
plus large et, disait-on, meilleur que celui suivi à l’aller, en
obliquant un peu plus vers l’Ouest.

Le lendemain, 17 septembre, nous passions la chaîne de collines d’Olo en
nous dirigeant vers l’Ouest d’abord, le Nord-Ouest ensuite, et après
avoir passé vers midi des roches de granit et un bourbier très
difficile, nous étions à une heure, au petit village de Gouffo qui
dépendait encore du melik d’Olo. Malgré les assurances des habitants, la
route nous parut très dure, surtout au passage, dans les premières
heures de l’après-midi, d’un ouadi aux bords très escarpés dont le lit
était très étroit et les eaux étaient très basses. Il fallut traverser
une région marécageuse, couverte de hautes herbes ; le sol ne devint
plus ferme et plus sec qu’au village de Zourbo où nous arrivions au
coucher du soleil. Il n’y avait sur la place publique que des débris de
case et un hangar-véranda dans l’état le plus délabré. Tom nous trouva
un abri dans la case d’un notable qui, chose rare dans ces régions, ne
s’était pas remarié après avoir perdu sa première femme. A peine nos
paquets étaient-ils à l’abri qu’un violent orage éclata sur le village,
accompagné d’une pluie qui tomba bien avant dans la nuit.

Dans la case, couchaient avec mon hôte un de ses fils célibataire et son
chien. Quoique la porte ne fermât qu’imparfaitement, il n’y avait pas de
moustiques ; c’était une agréable surprise. Notre homme était écrivain
de son métier, mais, en même temps que les lettres, il travaillait le
coton. Presque tous les hommes du Ouadaï se livrent à cette occupation,
soit sur la place publique, soit chez eux ; ils tissent des tekaki ou
préparent le coton brut et l’enroulent sur des fuseaux. Ils commencent,
pour cela, par le passer entre deux cylindres de bois fixés sur un cadre
en bois aussi, de façon à séparer la graine du coton ; ils prennent
ensuite d’une main un archet, de l’autre, ils font mouvoir très
lentement un cadre canevassé, sur lequel se trouve le coton, qu’ils
effilent avec l’archet.

Le village de Zourbo comptait à peu près une centaine de cases ; comme
les précédents, il était en pays kadjakse et construit sur le versant
occidental d’une petite colline granitique. Tout près de là, étaient, au
Nord-Est, les rochers de Kerrere, et ceux de Djoummo étaient à la même
distance à l’Ouest-Nord-Ouest. Malheureusement l’état de nos bêtes de
somme était si lamentable — la veille déjà, elles n’avaient pas voulu
manger — qu’il nous fallut rester ce jour à Zourbo.

Le lendemain 19 septembre, l’étape était de huit heures. Nous arrivâmes,
en suivant la direction Nord-Nord-Est, au village de Djakhdjakheya. Les
rochers et les cours d’eau étaient nombreux ; le premier que l’on
traversa, l’ouadi Farkh, avait une vingtaine de pas de large et des
rives escarpées. Le pays, traversé le matin, était légèrement boisé,
mais l’après-midi, une épaisse forêt et un sol souvent marécageux
rendirent la route très pénible. Dans ces bas-fonds boisés les récoltes
de sorgho sont abondantes, de là le nom de Berebere-Oumm-Hataba donné au
pays. L’aboundouro et le nabak-el-fil, aux épines agressives, s’y
rencontrent fréquemment ainsi que le dourrot, un arbre assez grand dont
le feuillage semble du cuir et dont on brûle le bois comme encens. Au
Nord de cette forêt, il y avait beaucoup de routrout’s dont l’écorce
remplace le papyrus. Le chemin se continuait ensuite entre une double
chaîne de collines ; le sol devenait plus ferme, mais encore y avait-il
nombre de fondrières pleines d’une terre rouge et traîtresse, nos bœufs,
enlisés jusqu’aux épaules, devaient en être retirés par nos gens.
Djakhdjakheya est un village kadjakse, mais il y avait de nombreux
Berauna’s parmi les habitants ; le village comptait à peu près soixante
cases.

Le lendemain nous reprenions la direction Nord-Nord-Est, mais bientôt
les collines à notre gauche vinrent mourir dans la plaine et celles,
plus élevées, qui se trouvaient à notre droite, nous forçaient à
obliquer à l’Est. Après quelques heures de marche, nous passions l’ouadi
Dilebe qui se jetait plus loin à l’Ouest dans la rivière Tindourne du
pays Fala. La chaîne se prolongeait au Nord-Est, après avoir abandonné
la direction du Sud-Est par une large courbe à l’Est ; nous-mêmes
obliquions aussi un peu à l’Est et nous la rejoignions au village de
Kokoro, qui se trouve au pied de la chaîne. Le village était habité par
des Bornouans ; il faisait la plus agréable impression, d’abord, par
l’architecture soignée des cases et des hangars-véranda’s qui se
trouvaient sur la place publique, puis par l’empressement des habitants.
Ils nous invitèrent à passer la nuit dans leur village, mais il fallut
décliner cette invitation, reprendre la direction Nord-Est et Nord-Nord-
Est pour couper près de là la route qui, à l’aller, nous avait conduit
de Bouram à Bir-Zessi. Le chemin continuait en passant par les villages
Mokorok, que nous connaissions déjà, mais nous l’abandonnions bientôt,
le laissant à notre droite et, conduits par un guide, nous traversions
en droite ligne le désert, grande plaine rocheuse et herbeuse. Après une
étape de six heures, nous étions au village de Bir Zessi et au rocher du
même nom, étroitement rattaché à la chaîne de collines que nous avions
vue toute la journée à l’Est de notre route. Nous marquions d’une pierre
blanche cette étape, qui brillait par l’absence totale de terrains
marécageux ou argileux. Le sol était sablonneux, granitique ou encore de
ce terrain rougeâtre, rocheux, propre aux régions désertiques, qu’on
appelle « naka ». Le pays était légèrement boisé ; j’y observai en
grandes quantités un arbre vénéneux, que je n’avais vu que très rarement
et que les Arabes appellent le semm-el-far (la mort aux rats). Son tronc
très court, s’amincit rapidement en s’avançant vers la cime, son bois
est tendre et les enfants utilisaient les qualités anesthésiantes de la
fibre pour prendre les oiseaux. Nous avions grand besoin de bonnes
routes, nos bêtes de somme ne regagnaient pas leurs forces perdues et
nous doutions toujours de pouvoir les amener jusqu’à Abecher.

Le village de Bir-Zessi était assez grand ou plus exactement il couvrait
une grande superficie et comptait plus de cent cases ; les habitants
étaient de la tribu des Oulad-Bakka (Fala). La place publique était
immense, il n’y avait pas moins de quatre cases pour les étrangers et
les écoliers de passage. Les trois qui étaient habitables étaient
occupées par les mouhadjirin’s, la quatrième était toute délabrée. Tom
finit par trouver une grande case abandonnée, dans l’enceinte de
laquelle en était une autre plus petite et une cour intérieure. Comme il
était très connu dans le village, nous n’eûmes aucune difficulté à
occuper ce logement pour une nuit et des voisins complaisants nous
traitèrent somptueusement. Pour la première fois, on servit avec la pâte
farineuse usuelle un ragoût de chenilles. Le goût n’en était pas
mauvais, mais encore devons-nous nous féliciter de ne pas en avoir mangé
plus souvent.

Nos bœufs étaient totalement épuisés et comme nous voulions passer le
Batha le lendemain et faire une longue étape, il nous fallut demeurer un
jour à Bir-Zessi. Même après un jour de repos ce projet ne put être
exécuté et nous arrivions seulement jusqu’au village d’Akroub, tout près
de la rive méridionale du fleuve. Depuis Bir-Zessi nous avions traversé
de nombreux cours d’eau, allant du Sud-Est au Nord-Ouest et notamment le
Koumboye qui contribue à former le Likore. Mes regards étaient charmés
par de magnifiques champs de céréales et de savantes cultures de sésame
et d’arachides. En approchant du Batha, le sol devenait de plus en plus
herbeux et gras ; les cours d’eau et les arbres se multipliaient, mais
la forêt, où, chose curieuse, dominait l’acacia talha que les Kanouri’s
appellent karamga, demeurait clairsemée et malingre. Nous avions suivi
la direction Nord-Nord-Est. En approchant des terrains de culture du
village d’Akroub l’eau était devenue plus abondante ; de temps en temps
elle filtrait à travers le sable, formait des mares dans les petites
dépressions de terrain ou se répandait de tous côtés en saraf’s, comme
disent les Arabes du pays.

En voyant les superbes champs cultivés d’Akroub j’avais espéré trouver
un gros village et un bon logement pour la nuit. Je fus très étonné,
après sept heures de marche, de ne trouver qu’un petit hameau d’aspect
fort misérable où nous descendîmes. Bientôt il apparut que le gros
village d’Akroub était à l’Ouest ; un pli de terrain et les magnifiques
cultures nous l’avaient caché ; les autres villages du même nom fort
nombreux étaient insignifiants. Mais la chaleur de midi était
accablante, les bêtes de somme étaient très fatiguées, autant de raisons
pour nous arrêter, quoique nous savions ne devoir trouver aucun confort.

Le village était habité par des Arabes de la tribu des Naouaibe’s. Les
hommes étaient partis avec les troupeaux vers le Nord. Les femmes seules
étaient restées. Il est fort possible que l’arrivée de ces diffan’s
(hôtes) ne les charmât guère, mais elles nous firent tout de même bon
accueil et ne nous parlèrent même pas du gros village voisin uniquement
pour ne pas manquer aux devoirs de l’hospitalité que les Arabes de ces
pays méconnaissent si souvent.

Leur extrême pauvreté eût d’ailleurs largement excusé leur mauvaise
humeur. Il y avait des cases qui méritaient à peine ce nom, simples
charpentes faites de quelques perches entrecroisées sur lesquelles on
avait étendu une natte en palmier doum. Il y en avait dans lesquelles il
y avait tout juste place pour un seul habitant ; je les vis d’ailleurs
occupées par des femmes assez âgées et célibataires.

Il fallait admirer l’entendement avec lequel la maîtresse du logis avait
réussi à répartir toute sa fortune terrestre dans les coins. Nos bêtes
de somme furent installées dans un petit enclos, entouré de palissades
comme les font les Arabes pour leurs troupeaux de bœufs. Il n’y avait
rien à acheter au village et vainement on s’efforça de relancer un seul
poulet. Bouba, l’esclave que mon marocain avait ramené du Baguirmi
s’était signalé en attrapant deux margoban’s (dabb en arabe). Ce sont
des lézards bigarrés, très gros, la chair, quoi qu’elle eut un goût
assez fort, était fort agréable. Les Maba’s de race n’en mangent pas.
Si, en effet, la chair n’en est pas formellement prohibée (haram) comme
celle du sanglier, elle est certainement makroub c’est-à-dire qu’il est
malséant d’en manger. Les autres tribus du Ouadaï en mangent au
contraire volontiers. Des nuages orageux s’étaient amoncelés, grâce à
Dieu, l’orage n’éclata pas cette nuit, jamais nous n’aurions trouvé un
abri pour nous ou nos bagages.

Le lendemain matin, 23 septembre, nous arrivions, après une heure de
marche, sur les rives du Batha. Le fleuve coulait de l’Est-Nord-Est à
l’Ouest-Sud-Ouest ; il se formait de deux bras, dont l’un venait du
Nord-Est et l’autre de l’Est ; il n’avait pas cent pas de large. Ses
rives argileuses étaient assez difficiles à passer, mais le lit
sablonneux était facilement guéable. Nous passions ensuite à côté des
cultures des Bandala’s qui habitent le village de Bichene, de soixante
cases environ, et nous nous égarions dans la solitude vierge de routes
qui l’entoure. Après avoir cherché en vain et avoir erré de tous côtés,
nous nous retrouvâmes à notre point de départ. Nous avions perdu quatre
heures par la malveillance des habitants en suivant leurs fausses
indications. En fin de compte, le koursi Tom servit de guide ; prenant
la direction du Nord, il nous fit franchir une foule de petits cours
d’eau, aux rives ombragées par des arbres magnifiques. Les bœufs étaient
si fatigués que je résolus de passer les chaleurs de midi à l’ombre de
leur feuillage. L’après-midi, nous reprenions la marche vers le Nord-
Nord-Est ; presque toutes les demi-heures, notre route était coupée par
des cours d’eau qui se dirigeaient vers l’Ouest pour rejoindre le Batha.
Cette étape ne fut que de quelques heures ; vers le soir, tout annonça
l’orage. Nous voulions pousser jusqu’au village d’Amm-Goudja, mais nous
ne savions pas quel en était l’éloignement, et seulement quand l’orage
nous eut atteints, des femmes arabes d’Akroub, venant du pays marfa,
nous dirent qu’Amm-Goudja était encore bien loin.

Nous avions relevé des traces de culture et trouvions tout près du lieu
où nous étions, à l’Ouest du chemin, un petit hameau d’une dizaine de
cases ; l’une d’entre elles nous parut abandonnée. Mais, quand il s’agit
de s’en emparer, on vit que six femmes arabes d’Akroub nous avaient
devancés. Elles eurent l’amabilité de se retirer et d’aller demander
l’hospitalité dans les cases voisines. La pluie nous avait surpris peu
de temps avant notre arrivée au village ; elle tomba pendant la plus
grande partie de la nuit. Le lendemain matin, le ciel était encore
couvert et quelques gouttes d’eau qui tombaient par moments nous firent
retarder le départ jusqu’à l’après-midi.

Il nous fut difficile de trouver le chemin d’Amm-Goudja ; tout le pays
était sillonné de sentiers qui allaient dans les directions les plus
diverses et d’innombrables cours d’eau aux méandres capricieux. Dans le
courant de l’après-midi on eut une vue panoramique du pays. Au Sud-Est,
s’élevait le massif de Kokoro, que nous avions passé la veille ; au
Nord-Ouest, un groupe de pics rocheux irréguliers abritait le village
moyo de Marafeine ; tout au fond, se profilait la chaîne des Marfa’s.
Après quelques heures de marche nous parvenions au village moyo d’Amm-
Goudja. Faute de mieux il fallut bien descendre au mesdjid et y passer
la nuit, car le melik sans lequel on ne peut trouver de case demeura
invisible. Une case n’eût pas été sans nous rendre de grands services,
un orage se préparait en effet et les cases des mouhadjirin’s étaient
presque complètement occupées par les jeunes gens du village qui ne
paraissaient nullement disposés à les évacuer la nuit. Les Moyo’s
forment une petite tribu alliée à celles des Marfa’s et des Kadjakse’s,
ils sont tout aussi complaisants, discrets et réservés que ceux-ci.

Le lendemain l’étape fut très dure ; il fallait passer le bas fond,
marécageux ou même inondé en certains endroits, qui s’étend entre la
chaîne peu élevée, mais très longue de Laguia et le massif rocheux de
Marafeine. Après trois heures de marche, nous avions passé les cours
d’eau peu profonds qui se dirigeaient tous vers l’Ouest. Nous arrivions
alors dans un terrain plus élevé, traversions le village moyo de
Bakbak ; nous laissions à l’Ouest, à trois heures de distance environ,
la chaîne de collines de Chombole alors que, devant nous, s’élevaient
partout d’insignifiants groupes montagneux. Bakbak était accroché au
versant occidental d’un gros rocher, le village ne comptait qu’une
soixantaine de cases, mais des champs de céréales très étendus. Le
terrain devenait graduellement plus accidenté et plus fatigant aussi et,
après cinq heures de marche, nous nous arrêtions quelques heures à
l’ombre d’énormes blocs de granit et des arbres qui y poussaient pour
ménager nos bêtes de somme.

Les cols, dans lesquels passait cette route et les épaisses forêts la
rendaient très pittoresque, mais elle était trop pénible pour nos bêtes
exténuées. Nous nous dirigions vers le Nord-Nord-Ouest. Les deux chaînes
de collines entre lesquelles nous avions passé jusqu’ici s’étaient
réunies en une seule, qu’il fallut traverser. Une demie heure après nous
étions au village de Kournaya. Du sommet de la montagne, notre regard
embrassait la petite plaine qui nous séparait encore du massif des
Marfa’s. Deux gigantesques Kourna’s ornaient la place publique du
village de Kournaya, auquel ils avaient fort probablement donné leur
nom. La case du mesdjid était inoccupée ; les habitants, des Marfa’s et
des Moyo’s, étaient assez complaisants. On nous apporta du maïs et des
épis de douchn ; avec quelques aiguilles et du sel je pus me procurer un
poulet et un peu de farine.

Le lendemain matin, nous arrivions en pays Marfa, après avoir traversé
une petite plaine et la chaîne de collines qui la limitait. Ce pays
s’étend de l’Est à l’Ouest et est très montagneux. Tout le massif était
dominé par deux pics ; le premier celui d’Ambelaya, en forme de coupole,
face au Nord, avec le village du même nom ; le second, un grand cône,
aux lignes régulières, se dressait au Sud-Ouest du premier, dominant le
village d’Hoguene.

Nous avancions à l’Est de l’Ambelaya, mais nous n’arrivions à sa hauteur
que dans le courant de l’après-midi ; car, après avoir passé les champs
cultivés du village de Nyere, nous avions campé pendant les fortes
chaleurs dans un large ouadi, rempli de gravier ; malgré son aspect
imposant, il avait sa source dans la montagne voisine. Ces heures de
repos furent très fâcheusement troublées par un orage qui toutefois ne
nous mouilla guère. Après avoir franchi l’Ambelaya, il fallut passer une
seconde chaîne qui se dirigeait de l’Est à l’Ouest. L’ascension en fut
faite à l’extrémité occidentale. Les vallées et les chaînes de montagnes
se suivaient ainsi, jusqu’à ce que le soir venu, la chaîne des
Kachemere’s fut en vue, au Nord-Ouest. Au coucher de soleil, le massif
de Marfa était franchi et nous passions la nuit à El-Kleb, un important
village, habité par les Marfa’s.

Le lendemain, 27 septembre, on suivit la direction Nord-Nord-Ouest.
Après deux heures de marche, on passa les villages de Chala, habité par
des Marfa’s et des Baguirmiens, et de Biddene, puis celui de Len dans le
courant de la matinée. Tous ces villages avaient moins de cent cases.
Après avoir passé Len, il fallut accorder plusieurs heures de repos à
nos bêtes. Le pays devenait plus plat et plus découvert. Nous
approchions de la chaîne des Kachemere’s et nous allions passer la nuit
au village Kachemere d’Arak-Tingare.

Le lendemain, nous traversions les villages Kachemere’s de Moungoulti,
Gourbadjo, Beggar-ed-Dakker et Karn-el-Kebch ; puis, après une étape de
quatre heures le Bouteha, sur la rive septentrionale duquel nous nous
arrêtions à l’ombre d’un magnifique tamarin. Les bêtes de somme
continuaient à donner des signes alarmants d’épuisement et pendant les
derniers jours nous n’avions avancé qu’avec la plus extrême lenteur. A
partir de Beggar-ed-Dakker, il avait fallu les décharger et nos paquets
avaient été portés à dos d’homme jusqu’au Bouteha. Ce fleuve coulait
dans une plaine très boisée dont le niveau était à peine supérieur à
celui des eaux ; la moindre crue devait provoquer une inondation. Aussi
les larges bords du fleuve étaient-ils admirablement propices à la
culture et particulièrement féconds. On y cultivait du coton, de l’ail,
du fenouil, des oignons et les habitants des villages environnants
fournissaient le marché d’Abecher de ces produits. Le lit du Bouteha,
couvert d’un sable très fin, était trois ou quatre fois plus large que
celui du Batha, à l’endroit où nous l’avions passé.

Un de nos bœufs ne pouvait plus avancer ; il nous fallut bien passer
l’après-midi et la nuit sous notre tamarin et abattre l’animal. Les
hyènes étaient si nombreuses qu’il fallut allumer un feu pour protéger
notre âne, complètement épuisé. Le rhinocéros est abondant dans les
forêts qui bordent le Bouteha et à cette époque il ravage les champs,
mais nous n’en vîmes pas. Le lendemain on boucana la chair du bœuf
abattu ; nous réservions seulement le foie que nous mangions cru, comme
du foie de chameau, mais celui-ci est bien supérieur. La chair fut
vendue aux femmes des villages voisins, qui en firent des ragoûts ;
elles nous donnèrent en échange, de la canne à sucre, de la farine et
des épis de douchn.

Le 30 septembre nous arrivâmes, après quelques heures de marche, au gros
village d’Erkeb de plus de cent cases, puis au village d’Engringa, où
nous retrouvâmes le chemin suivi à l’aller. En même temps nous entrions
dans la banlieue d’Abecher, où l’eau était rare comme dans tout le nord
du Ouadaï. La saison des pluies venait de finir et partout il y avait
pénurie d’eau. Près d’Engringa il y avait une mare ; la foule y était si
grande qu’il fallut attendre deux bonnes heures pour remplir la moitié
d’une outre.

Nous passâmes la nuit à Goulfo. Le lendemain, 1er octobre, nous
arrivâmes après quelques heures à Abecher et y effectuâmes notre entrée
le soir. Nos bêtes reposées par notre halte sur les bords du Bouteha
eurent encore juste la force de nous porter jusqu’à la capitale.




                              CHAPITRE VI

                       =Nouveau séjour à Abecher=


Malheureusement mon ami tunisien, le hadj Salem de Kairouan, de la
maladie duquel j’ai si souvent parlé, était décédé pendant mon absence
dans la maison de mon hôte Otman. Il me fallut aller habiter la maison
du défunt car l’ambassadeur du roi Brahim du Darfour avait amené une
nombreuse suite et la maison d’Otman était pleine d’étrangers. Barani,
un marchand très considéré de Bengazi, avait aussi succombé à la malaria
pendant la saison des pluies. Il avait toujours été parfait pour moi
quoiqu’il fut affilié à la secte des Senoussia’s.

La malaria continuait à faire tous les jours de nombreuses victimes à
Abecher. Dès que j’y fus arrivé je fus repris par les accès et la
plupart des Medjabra’s, ainsi que beaucoup de Djellaba’s, qui habitaient
le pays depuis de longues années étaient frappés aussi. Il en était de
même des principaux marchands du Nord et notamment d’El Fadil de
Bengazi, que le roi Ali tenait en grande estime parce qu’il était l’ami
du jeune Senoussi. Cet El Fadil était assez riche pour envoyer à Bengazi
par les chemins difficiles du désert des lionceaux et des antilopes
apprivoisées qui étaient à l’époque très demandés à Tripoli et à
Constantinople. Personnellement j’étais obligé de limiter mes
acquisitions dans le règne animal, qui m’intéressait tant, à deux
spécimens. C’était d’abord un petit Cercopithecus griseo viridis, le
plus charmant des singes que j’aie vus, puis un Keka (Hyrax, Teis el
Hadjer en arabe) ; je l’avais acheté au marché pour m’assurer qu’il
n’avait pas de queue.

En cette saison sévissaient d’autres maladies plus graves que les
fièvres. Un jeune homme de dix-huit ans, le neveu du hadj Ahmed, fut
très rapidement enlevé par une inflammation de la moelle épinière.
D’innombrables enfants et un grand nombre d’adultes souffraient d’une
maladie de peau accompagnée de fièvre (la rougeole) que les Kanouri’s
appelaient tinnenin et les Maba’s kadjayanza. En novembre, j’entendis
dire que beaucoup de gens mouraient très rapidement de quelques boutons
dans le gosier ou dans le larynx (probablement la diphtérie). Mais tous
ces malades étaient tellement méfiants que je ne pus observer ces cas.
Chez les Djellaba’s je constatai de nombreuses inflammations du foie qui
toutes eurent une issue fatale. Il semble que sous ces climats le degré
de résistance que l’organisme présente aux maladies graves est bien
moins

élevé que dans le Nord, où les symptômes se manifestent cependant avec
beaucoup plus de gravité. Seuls les Arabes de race ont une grande
vitalité et résistent avec ténacité aux assauts des maladies.

Je commençai par m’installer confortablement dans ma nouvelle demeure,
j’achetai au marché les ustensiles indispensables, puis j’allai rendre
visite au hadj Ahmed Tangatanga et me présenter au palais, où le roi me
fit, comme toujours, l’accueil le plus gracieux. Pendant que nous étions
dans l’intérieur du palais, le grand eunuque, ce kamkolak Fotr, qui
habite à l’entrée du « chemin des femmes » devant le palais, avait
organisé une beuverie de merissa avec ses gens, l’Akid Douggou Debanga
et les gens de ce dernier. On s’était disputé ; les partisans et les
subordonnes avaient envenimé la querelle et on avait fini par en venir
aux mains. Huit personnes avaient été plus ou moins grièvement blessées,
et un coup de lance avait percé l’omoplate droite et perforé le poumon
du kamkolak Fotr que le roi Ali aimait beaucoup. On faisait les
diagnostics les plus optimistes et plus particulièrement le djerma Abou
Djebrin ; personnellement je jugeais son état désespéré.

Je me serais bien volontiers désintéressé du traitement, fatalement
inefficace, auquel on allait soumettre le blessé. Abou Djebrin en assuma
d’ailleurs la responsabilité ; mais le roi Ali me pria d’aller voir tous
les jours le malade et de lui faire un rapport sur son état. Abou
Djebrin se doutait vaguement qu’il y avait peut-être dans la poitrine du
sang et du pus ; il chercha à les éliminer et le beurre fondu lui parut
être le meilleur moyen. A plusieurs reprises, je fus présent quand on
introduisit le liquide dans le corps du malheureux. Le djerma se servit
d’une calebasse de petites dimensions ; l’un des bouts effilé n’avait
qu’une toute petite ouverture, l’autre en avait une plus grande,
destinée à recevoir le beurre. La calebasse devait à peu près contenir
une once de beurre. On fit fondre la panacée et, sans qu’il s’en perdit
une goutte, on versa lentement le liquide dans la blessure, qui était
assez large. La victime poussait de longs gémissements pendant que l’air
s’échappait de la blessure. J’assistai à la première séance ; dix-sept
fois de suite la petite calebasse fut vidée dans la blessure et
l’opération était répétée tous les deux jours.

Le hadj El Khidr de Katroun, un autre de mes clients, souffrait à mon
retour de rhumatismes articulaires. Cette maladie était très répandue ;
elle emporta même plusieurs enfants sans forte fièvre et sans toucher
plus de deux ou trois articulations. Le remède le plus usité, inefficace
bien entendu, consistait en abondantes fumigations de bois de talha ou
de hedjlidj, ou encore en bains complets ou de siège dans de l’eau
mélangée de soude. Pendant plusieurs semaines je trouvai mon client
passant la plus grande partie de ses jours dans de grandes jarres de
beurre fondu, où il plongeait les membres malades.

J’avais confié mes chevaux aux écuries royales. L’animal que j’avais
destiné au roi du Darfour était mort et l’autre ne valait guère mieux.
Je l’amenai immédiatement chez moi, mais il mourut après quelques jours.
On disait que c’étaient les effets des piqûres des mouches du Fitri. Le
beau cheval que le cheik Omar m’avait donné pour le roi Ali avait subi
le même sort par suite des mêmes causes. Il est toutefois probable que
le changement de climat est tout aussi fatal aux chevaux du Bornou que
le sont les piqûres des mouches. C’est ainsi que le cheval ramené par
Otman pour être revendu, une bête beaucoup plus vigoureuse qu’elle
n’était belle ne tarda pas à être frappée par la maladie et à mourir.

Les premiers jours après mon retour, les visites de mes amis, presque
tous des Djellaba’s, ne cessèrent pas. Je ne pourrai jamais louer comme
il convient la complaisance et l’empressement de ces marchands du Haut-
Nil, qu’ils fussent de Dongola, de Berber, du Kordofan, de Sennar ou de
Kassala. J’insiste d’autant plus qu’ils différaient complètement sur ce
point des marchands de la côte septentrionale tout aussi nombreux qu’eux
au Ouadaï. J’avais longtemps résidé à la côte Nord, les habitants de
Tripoli et de Bengazi, ceux de Djalo même, eussent donc dû me faire
meilleur accueil que ces Arabes du centre de l’Afrique et pourtant les
relations que j’entretenais avec ces marchands, presque tous des
Medjabra’s de l’oasis de Djalo, étaient bien moins cordiales que celles
que j’avais avec les Ayal’s el Bahr.

Le seul Medjabra que je fréquentais, après la mort du vieux Barani était
Ftiti, le frère de Nkesri, un de mes amis de Kouka. Il était intéressé
et égoïste comme tous ses compatriotes, mais il était instruit, franc et
empressé. Feu mon ami, le hadj Salem, disait toujours du mal des
Medjabra’s ; il était venu avec eux du Nord, ils l’avaient volé le plus
impudemment du monde pendant leur séjour à Djalo et quant il était tombé
malade, ils avaient voulu l’abandonner sans pitié dans le désert. Le
hadj Salem était un homme rude et brusque, il n’avait aucun tact et
alors qu’il eut dû avoir quelque affection pour les Medjabra’s, qui
étaient presque ses compatriotes, il leur faisait du tort dans toutes
les circonstances et par tous les moyens. Il était impitoyable et même
cruel pour ses gens, énergique, franc et résolu dans ses rapports avec
ses égaux. Ce n’était pas dans ses affaires seulement qu’il savait être
perspicace, honnête et généreux et ce qui le prouva, c’est que tout en
étant chérif de la ville sainte de Kairouan, fermée aux chrétiens
jusqu’en 1881, il me fréquentait, moi, qui étais chrétien, me donnait
des marques de l’amitié la plus désintéressée et les conseils les plus
sensés. Il rendait volontiers hommage aux qualités des Ayal’s el Bahr et
les fréquentait presque exclusivement.

L’ambassadeur du roi du Darfour, le Djellabi Chems-ed-Din, était un
homme encore jeune, haut de deux mètres et fort comme un taureau. Il
était originaire de Kobe au Darfour. J’entrai en rapport avec lui ; il
m’accueillit avec tout le tact et la bienveillance de ceux de sa race.
Il était à Abecher depuis un mois et la date de son départ n’était pas
encore arrêtée. Il était convaincu qu’elle ne le serait qu’après le
ramadan. D’abord, parce qu’il avait encore à expédier quelques affaires
privées d’ordre commercial, puis, parce que le roi Ali avait des raisons
d’ordre politique pour ne pas hâter le départ. On s’entretenait au
contraire, du départ de la caravane du Nord. Le roi devait en fixer la
date, car il voulait faire partir avec elle la caravane qu’il avait
coutume d’envoyer tous les trois ans au Caire. Déjà on répartissait
entre les quatre fonctionnaires chargés de la conduite du convoi les
chameaux que les habitants et surtout les Arabes Mahamid’s avaient à
fournir ainsi que les esclaves, les défenses d’éléphant et les plumes
d’autruche, le tout faisant partie de la fortune personnelle du prince.

Le 20 octobre, j’eus le plaisir de recevoir la visite, tout à fait
inattendue, du faki Adem de Kouka où il m’avait donné les renseignements
les plus complets sur le Ouadaï ; il rentrait dans sa patrie. Il s’était
placé sous la protection du djerma Abou Djebrin et le roi Ali lui avait
pardonné sa participation aux intrigues du prétendant, le tintelak Adam,
fils du roi Abd el Aziz. Il était convaincu, comme mon compagnon de
voyage le faki Abou, que le prince qui leur avait pardonné les
comblerait de bienfaits ; mais ils se trompaient grandement sur ses
intentions.

Le faki Adem rapportait beaucoup de nouvelles intéressantes du Bornou.
Le dauphin Aba Bou Bekr poursuivait toujours sa campagne dans le Fika,
le Kerrikerri et le Bedde ; il n’avait pas encore obtenu de succès bien
décisifs. Adjin, le fils de Baboutchi du Fititi, le chef le plus
puissant des Beddé’s, contre lesquels l’expédition était principalement
dirigée, avait pu se retirer en faisant de riches présents et de
solennelles promesses : c’était l’unique résultat auquel on était
arrivé. Dans la nouvelle capitale Cheroua on construisait de nombreuses
maisons en pisé à côté des cases en paille qui s’y trouvaient déjà. Tout
permettait de présager un brillant avenir à la ville. Le fils du tout-
puissant Lamino perdait chaque jour de la faveur de son souverain et en
même temps les villes, les provinces et les tribus qu’il en tenait. Le
faki pouvait aussi me renseigner sur le Baguirmi et la malheureuse
guerre civile qui désolait ce pays. Mais les rapports qu’il en faisait
paraissaient tous inspirés par le désir de ne dire au roi que des choses
agréables. A l’en croire, Abd er Rahman, le régent installé par le roi
Ali, gagnait continuellement du terrain. Il aurait quitté son ancienne
résidence de Bidderi, pour se fixer tout à côté de la capitale Massenya,
mais il manquait de céréales, chose assez fréquente dans le Nord-Est du
Baguirmi. Le faki ajoutait que le fatcha du régent, l’ancien chef des
Badangas qui avait abandonné sa province à un de ses frères pour rester
chef des armées du Baguirmi, avait remporté un succès retentissant sur
mon royal ami Abou Sekkin ; il lui aurait pris cent trente-six chevaux.
Abou Sekkin se serait de nouveau retiré à Bougoman. Il était toutefois
probable que le nouveau roi du Baguirmi n’était guère riche, car peu de
temps après l’arrivée du faki Adem, un Arabe que j’avais rencontré à
Logone, en venant du Baguirmi, se présenta à Abecher pour se plaindre au
roi Ali de son vassal Abd er Rahman. On lui avait pris toutes ses
marchandises sans les lui payer.

Le 25 octobre, le ramadan commençait. J’allais avoir plus de peine que
jamais à pourvoir à la nourriture de mes gens. J’avais déjà loué à mes
voisins de nombreuses esclaves et même quelques femmes non mariées pour
nous préparer deux fois par jour les mets du pays. Pendant quelques
semaines, nos conventions furent strictement observées ; mais bientôt
les femmes, tentées par la grande quantité de céréales que je leur
donnais, devinrent malhonnêtes. Elles venaient bien prendre le grain et
la viande qui servait au ragoût ; mais les journées où nous restions
sans voir arriver nos repas allèrent en se multipliant. Avant le
ramadan, les travaux des champs servaient d’excuse ; mais pendant le
jeûne, ce fut insupportable. Le hadj Ahmed Tangatanga eut enfin la bonté
de me tirer d’embarras, en me donnant une esclave qui aurait à s’occuper
de mon ménage. Mon hôte m’envoyait tous les jours deux kisra’s, galettes
de farine très minces, au goût aigrelet et mon Marocain me préparait un
ragoût avec de la viande ou du poulet. Tous les matins, j’achetais pour
un demi-tokiya (ferda), soit un vingtième de thalari, un peu de lait. A
cette époque où les Arabes du Sud étaient à proximité de la ville avec
leurs troupeaux, il était facile de s’en procurer. Quelque temps après
mon retour, je dus faire abattre les bœufs que j’avais ramenés du Sud et
qui ne pouvaient plus rendre de services ; j’étais donc provisoirement
approvisionné de viande boucanée. Comme au temps de mon premier séjour,
j’avais toutes les peines du monde à acheter ce qu’il fallait à mon
ménage. La faute en était au manque de numéraire. Les achats étaient
difficiles et longs pour tous ceux qui, n’étant pas marchands eux-mêmes,
n’avaient pas en magasin tout ce dont le vendeur pouvait avoir besoin.
C’est ainsi que l’on pouvait offrir un prix très élevé en tekaki pour un
objet sans l’obtenir, parce que son ou sa propriétaire désirait avoir
des kaouadem’s (perles d’ambre) ou du corail. Le makta tromba et le
tokiya, qui auraient dû être des étalons des valeurs, remplissaient fort
mal cette fonction. Le makta tromba valait neuf tekaki et le thalari
six ; mais il fallait les échanger contre d’autres objets si on voulait
se procurer ce dont on avait journellement besoin. C’est ainsi que le
beurre, le miel et le froment et généralement toutes les marchandises de
quelque valeur, se payaient en corail ou en perles d’ambre et en
verroterie de qualité ; pour les objets plus communs, au contraire, les
khaddour’s, les oulad-el-krech et les sini’s suffisaient. Les monnaies
les plus répandues sur le marché étaient les perles en argile
(khaddour’s) et celles en ambre. Ces dernières étaient de trois qualités
et avaient cours sous forme de chapelets de trente à quarante perles,
suivant leur grosseur. Un chapelet de la première qualité, en grosses
perles, valait vingt-cinq makta’s ; la deuxième qualité valait la moitié
et la troisième un quart de ce prix. Même les femmes les plus pauvres
préféraient augmenter leurs parures qu’acheter un pagne neuf qui
constituait leur unique vêtement.

Les hommes ne cherchent jamais à s’opposer aux goûts luxueux de leurs
épouses ; ils ne cherchent jamais à réduire leurs dépenses, soit dans
leur propre intérêt, soit dans celui du ménage. Le maître de la maison
ne donne rien pour faire le ménage, il est vrai qu’en revanche il ne
touche rien du prix de vente du lait, des poules et d’autres choses
abandonnées à la femme. Si elle n’a plus de provisions, elle ne
s’adresse pas à son mari pour en avoir : elle va chez ses parents, et si
elle y est éconduite elle s’en procure en vendant ses bijoux. Elle ne
reçoit jamais d’argent pour son ménage. Les habitants des villages ont
coutume de s’associer en automne pour abattre quelques vaches dont ils
se partagent ensuite la chair ; c’est une ressource, mais pendant la
plus grande partie de l’année c’est à la femme qu’incombe le soin de se
procurer les ingrédients nécessaires aux ragoûts, c’est-à-dire les
chenilles, les sauterelles, les oignons, l’eau de riz ou d’une autre
céréale. Exceptionnellement ce sont les poules qui servent de supplément
à la pâte de tous les jours.

Il en est de même pour la répartition des impôts à payer au roi ou aux
fonctionnaires ; on néglige les hommes mais on recense les cases des
femmes et ce sont elles qui paient le salam, la diffa, le kodmoula, etc.
Tous ces usages contribuent à faire hausser les prix et à alourdir le
marché. A l’exception du douchn, auquel il faut ajouter en automne le
beurre et le miel, que les Arabes pasteurs, fixés dans le Nord,
fournissent alors en assez grande quantité, tout est plus cher qu’au
Bornou. C’est en automne aussi qu’on apporte au marché beaucoup de ces
petits concombres sauvages que les Kanouri’s nomment ngourli’s et que
nous avions trouvé en abondance dans les pays fétichistes du Baguirmi et
de Logone. Ces légumes sont rafraîchissants mais fades. Il ne faut en
manger qu’avec prudence ; il en est qui sont amers comme des
coloquintes. On vend aussi des pastèques de moyenne grosseur et de
qualité très inférieure ; les autres variétés de melons sont rares et de
mauvaise qualité. Le roi avait bien essayé de fonder un jardin et d’y
cultiver quelques arbres fruitiers, mais le brave Mourabid de Rodoua au
Fezzan qui en était le jardinier buvait un peu trop et ne savait pas
mieux son métier que les habitants du pays, aussi n’y avait-il pas un
seul arbre fruitier dans ce jardin, à peine quelques tomates, poivriers,
etc.

A la mi-novembre l’eunuque kamkolak Fotr succomba enfin à sa blessure ;
son agonie avait duré plus de quatre semaines. Il fut remplacé par un
homme à peine mûr de la tribu des Daza’s, chose rare chez les eunuques.
Il s’appelait Cherif ed Din. Il était rentré à Abecher pendant mon
absence, venant du Kordofan où le roi l’avait envoyé.

Malheureusement, la fièvre ne me quitta pas de tout le ramadan et les
jours mêmes auxquels je n’avais pas d’accès la rate et le foie se
dilataient ; mes nuits étaient fiévreuses et mes forces allaient en
diminuant. Je n’allais que rarement chez le roi quoiqu’il m’eût
recommandé de ne pas interrompre mes visites pendant le ramadan car à
cette époque il avait plus de loisirs que de coutume. Le fait est que
l’usage l’obligeait à passer la plus grande partie de la journée sous le
hangar-véranda de l’estrade en pisé, qui se trouvait dans la cour
extérieure.

Le 25 novembre on célébra l’Aïd-el-Fitr. J’avais été pris la nuit d’un
terrible accès de fièvre, je demeurai sans connaissance pendant une
demi-journée. Il me fut impossible d’assister à la procession du roi et
de son peuple vers la vieille mosquée hors de la ville, où les prières
devaient être dites. En l’honneur de la fête et dans la mesure de mes
moyens, j’habillai de neuf mes domestiques. Mohammed reçut un tobe blanc
du Bornou, comme Billama était d’une propreté douteuse je lui en donnai
un teint en noir, Hammou, mon domestique marocain, reçut un de ces
châles en laine (haba ou barka) que les Arabes portent en ces pays, son
esclave eut un pantalon neuf et je fis présent au koursi Tom d’un beau
kororobchi (tobe de Kano). D’après les dires de Mohammed et de Hammou,
qui avaient vu le défilé du cortège royal, la cavalerie était à peu près
deux fois moins nombreuse que celle qu’on rassemblait à Kouka à de
pareilles solennités, soit mille hommes environ. Bien entendu, c’étaient
seulement des tanga’s, c’est-à-dire des hommes des corps de troupe
permanents, les contingents des villages ne prenaient pas part au
défilé. Toujours d’après mes gens, les akade des Salamat’s, des
Mahamid’s et des Rachid’s commandaient chacun à peu près cent cavaliers,
la momo et le tintelak Youssef en avaient soixante, le grand eunuque
cinquante, la meiram Sara une trentaine et les autres chefs de vingt à
cinquante. La moitié de cette cavalerie, bêtes et gens, était capitonnée
de coton, les cavaliers étaient armés de sabres. On me dit que
l’infanterie était très nombreuse mais que les réguliers du roi
comptaient à peine cent esclaves armés de fusils ; dans la cavalerie de
la maison du roi la proportion d’armes à feu n’était pas plus forte et
c’étaient les touéirat’s (pages) et les korayat’s (palfreniers) qui en
étaient détenteurs. Chaque akid avait une ou plusieurs douzaines de
fusiliers parmi ses tanga’s.

Le roi Ali et ses fonctionnaires cherchaient à augmenter par tous les
moyens le nombre des armes à feu. L’entourage du prince devait s’exercer
tous les jours au tir et les meilleurs tireurs recevaient les armes à
deux coups. Mais le plus puissant des akade ne disposait pas plus de
cinquante fusils et dans tout le royaume il y en avait à peine un
millier.

Dans le cortège figurait un petit canon porté à dos de chameau, mais
l’affût manquait ; pour servir la pièce il fallait la mettre à terre et
en relever la gueule en plaçant des pierres dessous. Quant aux chevaux,
ils étaient pour la plupart de cette race dont j’ai déjà parlé et qui se
trouve aussi au Darfour.

Plusieurs esclaves tenaient au-dessus de la tête du roi un parasol de
gigantesques dimensions où brillaient toutes les couleurs de l’arc-en-
ciel. Le prince se faisait précéder de sept éventoirs en plumes
d’autruche : les rois du Ouadaï en avaient habituellement trois, les
quatre autres avaient été pris à l’ennemi. Mais les porteurs ne
faisaient pas ces évolutions et ces pas de danse que j’avais eu
l’occasion d’admirer chez Abou Sekkin.

Les princes de ces régions ont coutume de recevoir à l’occasion de
pareilles solennités des cadeaux de leurs sujets. Le hadj Ahmed
Tangatanga avait institué pour les marchands étrangers l’usage d’un
cadeau annuel, le salam. Déjà ce présent prenait le caractère d’un impôt
imposé par la coutume ce qui était naturel dans un pays où les impôts
s’appellent coutumes (ada pluriel aouaïd). Les Ayal’s el Bahr réunirent
cent vingt makta’s cette année-là soit un makta par tête environ, mais
les Kotoki’s et les Kanouri’s n’y contribuèrent que pour un dixième à
peu près ce qui bien entendu, ne manqua pas de faire mauvaise impression
en haut lieu.

A la fin du ramadan on apprit qu’une caravane de marchands tripolitains
venait d’arriver au Borkou se dirigeant vers le Ouadaï. Après avoir
évité le pays pendant de longues années deux tripolitains entreprenants
étaient venus à Abecher l’année avant celle de mon arrivée ; ils avaient
fait de si beaux bénéfices qu’une importante caravane s’était organisée
pour faire du commerce avec le Ouadaï. Au commencement de mon séjour à
Abecher le Mourabid de Katroun était venu, il avait sollicité le
concours du roi Ali pour protéger la caravane sur la route de Tripoli au
Tibesti, au Fezzan, au Borkou et au Ouadaï. Ses démarches avaient
échoué, le roi lui avait répondu et c’était vrai, qu’il serait très
heureux de recevoir les marchands étrangers mais qu’il ne pouvait
répondre de leurs sécurité que dans les limites de ses Etats ; c’est-à-
dire depuis Woun au Borkou sur la route du Fezzan et Ouanyanga sur celle
de Bengazi. Ceci n’empêcha pas qu’au commencement de décembre on nous
annonça une caravane de deux cent soixante chameaux venant de Tripoli.
Quelques jours après, les deux marchands qui étaient déjà venus à
Abecher se présentèrent en avant courriers. Ils rapportèrent que cent
quatre-vingt-dix chameaux campaient à Arada chez les Mahamid’s et que
soixante étaient restés à Woun, trop fatigués pour poursuivre le voyage.
Immédiatement, le roi Ali envoya un courrier au chef Derbei de Woun pour
lui intimer l’ordre de remplacer ces soixante chameaux par des bêtes
valides et de faire transporter les marchandises à Arada. Le 3 décembre
ces deux marchands vinrent me voir, ils ne purent que me donner de
vagues renseignements sur ce qui se passait en Europe, mais ils me
firent grand plaisir en m’annonçant qu’un nommé Zommit me remettrait des
lettres et de l’argent de la part de M. Rossi, consul d’Autriche à
Tripoli.

Depuis que j’avais quitté Tripoli et suivant les séculaires traditions
turques, de nombreux gouverneurs s’étaient succédés après Ali Riza
Pacha ; il en avait été de même au Fezzan. Et si les voyageurs pouvaient
rendre grâces à Dieu qui avait accordé deux années très fertiles au
pays, il leur était difficile et cela encore n’avait rien que de très
naturel de dire du bien de leur gouvernement.

Les membres de la caravane étaient tous Tripolitains ; j’avais espéré
revoir à cette occasion quelques-uns de mes amis du Fezzan. En comptant
le séjour au Fezzan, la caravane était restée cinq mois en route, les
chameaux ne portaient que trois quintaux et demi à quatre quintaux et
cependant le quart était hors de service. Pourtant les chameaux du Nord
ont une excellente réputation comme bêtes de somme. Probablement ceux
des Kebabich’s du Nil sont plus vigoureux et plus résistants, car il
n’est pas rare de voir les Djellabi de Dongola charger de huit quintaux
les bêtes qu’ils mènent au Darfour.

Les Tripolitains ne tardèrent pas à faire leur entrée solennelle ; le
roi Ali avait convoqué tous ses fonctionnaires et hauts dignitaires en
vêtements d’apparat et à cheval sur le Facher, la place du palais ; il
les avait passés en revue, puis les avait envoyés au-devant de la
caravane avec des montures de choix pour les personnages les plus
considérables. Un nouvel accès de fièvre m’empêcha d’assister à cette
solennité. Mais dans le courant de l’après-midi, j’allai sur mon âne à
la zeriba de l’akid des Mahamid’s pour y saluer ces messieurs.

J’y rencontrai le chef de la caravane Mohammed Bey ; il était petit-fils
de Youssef Pacha ; il venait en marchand, mais était en même temps
chargé de remettre au roi Ali des présents de la part du gouverneur
général de Tripoli. Son frère, le fils du marchand Zommit et quelques
autres membres de la caravane l’entouraient. Ils brillaient tous dans
leurs vêtements de velours et de soie, sous leurs haïks et leur linge en
djérid. Depuis longtemps je n’avais vu pareille splendeur et j’avais
honte de mes modestes vêtements de Djellabi. Tous ces marchands étaient
de beaux hommes, intelligents mais froids et guère accueillants. Je fus
très désappointé en apprenant que Zommit avait eu la négligence de
placer la lettre qui m’était adressée dans un ballot de marchandises
qu’il ne retrouvait pas. Depuis deux ans j’étais sans nouvelles de mon
pays et j’étais obligé d’attendre pour en avoir que Zommit eût déballé
ses bagages dans la case qui lui serait définitivement assignée.

Le roi fit présent aux marchands des superbes chevaux qu’il leur avait
envoyés pour faire leur entrée dans la capitale, il mit aussi des cases
à leur disposition, ce qui n’était pas aussi facile à Abecher qu’à
Kouka, car la place ainsi que les demeures dont on disposait étaient
restreintes. Ce ne fut qu’après ces premières marques de bienveillance
que le souverain reçut les cadeaux qui lui étaient destinés. Comme le
roi souffrait légèrement de coliques j’avais été appelé au point du jour
et je lui avais fait prendre du sel anglais dont précédemment déjà il
avait pris une forte dose. L’akid des Mahamid’s vint alors apporter à
son maître le salam des Tripolitains. Ces présents étaient très riches
et représentaient au Ouadaï une valeur de plusieurs milliers de
thalaris. C’est ainsi qu’il y avait une selle recouverte de velours
brodé d’argent et une paire d’étriers en argent ; un service à thé du
même métal, des étoffes, des vêtements de toutes façons, des montres en
or, etc., etc. L’après-midi, j’étais retourné chez le roi pour prendre
des nouvelles de sa santé et m’informer de l’effet de mon ordonnance
quand Mohammed Bey parut. Il était porteur des présents du mouchir de
Tripoli, un sabre et un magnifique burnous. La fierté du roi et la
simple logique de ses raisonnements eurent une nouvelle occasion de se
manifester. Le sabre avait déjà été porté ; on le voyait clairement au
velours du fourreau et au métal de la poignée qui étaient passés. Le roi
Ali en prit prétexte pour refuser les cadeaux. Il exposa avec beaucoup
de calme au messager, tout troublé du mécontentement du prince, qu’un
roi n’avait pas l’habitude de se servir de choses dont un autre s’était
servi déjà. Il le priait donc de vouloir bien reprendre les présents et
de faire connaître à son maître le motif du refus. Mais, ajouta-t-il
fort aimablement, l’envoyé n’était pas coupable, et il lui serait tout
aussi cher que s’il lui avait apporté les présents les plus précieux.

Le gouverneur général de Tripoli avait écrit une lettre au roi pour me
recommander auprès de lui, je devais la lui remettre en personne. Mais
cette missive eut le même sort que celle du Cheik Omar, le prince ne
voulut pas la recevoir et s’étonna qu’un pacha de Tripoli eut la
prétention d’apprendre à un roi du Ouadaï comment il devait se conduire
vis à vis des étrangers.

Je pris prétexte des lettres que je venais de recevoir de mon pays — la
vérité est qu’elles venaient de Tripoli, car je n’avais pas reçu de
nouvelles directes d’Allemagne — pour entretenir le roi d’une affaire
qui avait été un des motifs déterminants de mon voyage au Ouadaï :
l’assassinat de E. Vogel et la recherche de ses papiers. A plusieurs
reprises j’avais interrogé sur ce douloureux événement ceux qui à
l’époque habitaient Abecher et si je ne devais pas attendre du roi Ali
des détails circonstanciés sur un forfait perpétré alors qu’il n’était
pas à Abecher, je ne pouvais quitter le pays sans l’en avoir entretenu
et l’avoir prié de me restituer ceux des papiers de l’explorateur qu’il
aurait encore en sa possession. Mon dévoué ami, le hadj Ahmed, m’avait
toujours déconseillé de la façon la plus pressante cette démarché. Il
insista, m’assura que si je tenais à la vie je ne devais jamais causer
au roi de cet événement, dont le souvenir lui était d’autant plus
pénible qu’il était lui-même d’une stricte équité et n’avait pas trempé
dans le forfait. A plusieurs reprises les sollicitations de mon ami
m’avaient détourné de mon devoir mais je lui avais déclaré que si je me
décidais à le remplir, je ne l’en préviendrais pas. Je saisis donc ce
prétexte pour en causer avec le roi. J’usai de périphrases, car je
tenais à ne pas éveiller sa susceptibilité ; je lui dis que je venais de
recevoir des lettres de mon pays, qu’on y applaudissait à la peinture
que j’avais faite de son caractère, de sa sagesse et de son équité, que
parmi ces lettres il en était une d’un vieillard, le père d’un de mes
compatriotes décédé au Ouadaï. J’ajoutai que les écrits de nos chers
morts avaient pour nous un prix inestimable et que le vieillard,
confiant dans la générosité du roi Ali, le suppliait d’adoucir les jours
qu’il lui restait encore à vivre en lui restituant ceux des papiers de
son fils qui seraient encore à Abecher. Le roi Ali parut extrêmement
surpris et embarrassé quand je lui eus adressé cette requête. Il essaya
d’abord de dissimuler et m’assura qu’il ne savait rien de la chose.

Comment ! me dit-il, un de tes frères est mort dans mon royaume ?

Je répondis : « O prince ! de longues années se sont écoulées depuis ; à
ce moment, tu étais à peine adulte, tu habitais loin de la capitale,
dans l’intérieur du pays. Nous ne savons pas exactement quelle fut
l’affreuse mort de notre frère ; mais toute l’Europe sait que toi, ô mon
Seigneur ! tu n’en es pas responsable. Nos mœurs et notre religion
réprouvent la vengeance et, si je t’entretiens de ce douloureux
événement, c’est que je sais la noblesse de tes sentiments, c’est que je
veux que tu sois réputé le souverain le plus généreux et le plus juste
du Soudan. Nous ne voulons pas des biens de l’explorateur, ils nous
importent peu ; nous ne voulons que les papiers qu’il aurait laissés,
pour pouvoir réjouir le cœur de son vieux père et rehausser ta gloire. »

Le roi s’informa alors du nom de la victime et, quand je le lui eus dit
(Abd El Ouahid), ses souvenirs parurent se préciser ; il me dit :

« Ecoute, chaoudja ! (c’est le nom que les Arabes instruits donnent aux
chrétiens, en Syrie, en Egypte, au Darfour et au Ouadaï) la mort de ton
compatriote est survenue bien avant mon avènement au trône, et je n’en
ai qu’une imparfaite connaissance ; mais je ferai faire des recherches
selon ton désir et je te restituerai les papiers qu’on retrouvera. »

De nouveau je l’assurai qu’en Europe personne ne songeait à le rendre
responsable d’un crime commis par son père et que seule la confiance que
nous avions en sa justice nous avait incités à lui adresser cette
requête. Mais dès ce moment, j’eus l’intuition que mes efforts
resteraient vains. Le roi avait honte pour son père, coupable de ce
forfait ; il avait honte pour son pays, dont le bon renom était
compromis et il paraissait très décidé à faire disparaître, pour ne plus
jamais le rappeler, jusqu’au souvenir de ce crime que l’on commençait à
oublier. Quelques jours avant mon départ, il m’assura qu’on n’avait pu
retrouver les écrits de E. Vogel ; mais il est fort possible qu’un jour
on en découvre des fragments. Les musulmans ne détruisent pas les
manuscrits. A l’exception des papiers de commerce, toutes leurs
écritures ont un caractère religieux et dès lors, ils les entourent du
plus grand des respects ; ils ne brûleront jamais intentionnellement un
manuscrit.

Voici les résultats de mon enquête sur la fin de notre malheureux
compatriote. Au commencement de l’année 1856 il avait entrepris le
voyage de Kouka à Abecher en passant par le Fitri ; il était arrivé dans
la capitale à la fin de cette année ; le roi Cherif lui avait fait assez
bon accueil. Mais la conduite de l’explorateur fut insensée ; il ne tint
aucun compte des méfiances et de l’étroite mesquinerie des habitants ;
ce fut sa perte. Infatigable, Vogel était toute la journée loin de sa
case ; il parcourait le pays à pied ou à cheval, écrivait ou dessinait.
Il éveilla ainsi les pires soupçons chez ce peuple primitif qui ne
comprenait pas une pareille conduite. On l’avait logé chez l’akid
Djerma, le père de notre akid des Mahamid’s ; tous deux remplissaient
les mêmes fonctions et leurs souverains les estimaient également. Ce fut
cet akid Djerma qui fit remarquer au roi, quelques jours à peine après
l’arrivée de son hôte, combien ses allures étaient étranges et
suspectes. Mohammed Cherif, ce tyran sanguinaire, très hostile aux
Arabes, avait déjà fait mettre à mort de nombreux Fezzanais ou
Tripolitains ; il venait de faire subir le même sort à un cherif de
Bengazi, soupçonné d’espionnage pour le compte des Turcs. Les habitants
du Ouadaï, tous xénophobes, rappelèrent cette exécution pour exciter la
défiance du roi contre l’étranger aux yeux bleus et à la blonde
chevelure qu’était Vogel et qui paraissait aussi suspect. On fit
comprendre au roi que Vogel n’avait entrepris son voyage que pour se
renseigner sur la mort du chérif de Bengazi et pour continuer les
pratiques de celui-ci. Mohammed Chérif n’avait pas besoin de preuve
d’une pareille assertion ; les plus légers soupçons lui avaient toujours
suffi pour condamner à mort et d’ailleurs que vaut une vie humaine au
Ouadaï ! Il répondit simplement à l’akid Djerma : « S’il en est ainsi,
il serait plus simple de le faire massacrer ». Un jour, Edouard Vogel se
promenait dans les environs d’Abecher, escorté par les gens de l’akid
Djerma ; on arriva à un groupe de rochers granitiques tout près de la
ville ; on me les a montrés. Et ce fut là qu’on l’assomma avec ces
massues ou gourdins ferrés qu’affectionnent les habitants du Ouadaï et
dont se sert pour les exécutions, cette caste honnie des Kabartou’s, à
la fois musiciens et bourreaux. Vogel n’avait séjourné que treize jours
à Abecher.

Quand j’eus suffisamment gagné la confiance des gens, pour les amener à
causer avec moi de ces événements — car c’étaient des secrets d’Etat et
ceux qui les savaient, les taisaient, par crainte du roi — ils
essayèrent de me rassurer car ils croyaient que ces renseignements me
feraient craindre pour ma propre vie. Ils me disaient : « O chaoudja !
il ne faut pas t’alarmer, cet homme n’était pas comme toi. En vérité, il
n’était pas bon, il n’aimait pas les gens, ne recevait pas volontiers
leur visite et comme il ne savait qu’un peu d’arabe, il ne pouvait
causer avec eux. Il se nourrissait presque exclusivement d’œufs, est-ce
là la nourriture d’un homme bien pensant ? pour écrire il ne se servait
pas d’encre, comme tout le monde, mais d’un bâtonnet. »

Futilités ! dira-t-on, oui, mais futilités qui eurent de terribles
conséquences ! La relation de la mort de Vogel, envoyée en 1862 du
Kordofan par Werner Munzinger, relation qu’il tenait du chérif Mohammed
ech Chingiti est exacte, à la date près. Le Chingiti avait fait le
voyage de Kouka à Abecher avec la même caravane que Vogel. L’horreur que
lui inspira le forfait de Mohammed Cherif, peut-être aussi la crainte
qu’il avait pour sa propre vie, lui firent avancer son départ d’Abecher.
N’avait-il pas été à la côte Nord, lui aussi ? Dès lors, ne pouvait-on
le soupçonner d’être un espion venu pour se renseigner sur l’exécution
du chérif de Bengazi ?

J’avais remarqué l’embarras du roi quand je l’avais entretenu du sort
d’Edouard Vogel. Il était de notoriété publique que ce noble prince
avait désavoué publiquement l’assassinat de Beurmann, commis par ses
fonctionnaires au Kanem ; il avait même refusé de recevoir la succession
de l’explorateur. D’ailleurs cet autre compatriote n’avait pas été
assassiné au Ouadaï et je pris, par conséquent, la liberté d’en
entretenir le roi. Il est probable qu’il m’eut fait un tout autre
accueil si j’avais voulu lui causer d’événements dans lesquels sa
responsabilité eût été plus directement engagée.

Le hadj Ahmed avait beaucoup d’estime pour son souverain et ami, mais il
resta littéralement pétrifié quand il apprit l’incroyable témérité dont
j’avais fait preuve en agissant auprès du roi malgré ses avertissements
répétés. Il s’écria : « Vous êtes insensés, vous autres Européens ! Il
ne vous suffit pas de recevoir, dans un pays comme le Ouadaï, l’accueil
le plus amical et le plus bienveillant de la part du roi, il faut encore
que vous cherchiez à y laisser votre tête ! »

J’ai déjà parlé de la grande différence entre les marchands arabes du
nord de l’Afrique et ceux du Haut-Nil. J’en eus une nouvelle et très
désagréable preuve quand Mohammed Zommit me remit les lettres et
l’argent qui m’étaient destinés. Non seulement il fallut attendre
plusieurs jours que toutes ses marchandises eussent été déballées, mais
encore il ne me paya les trois cent cinquante thalari’s que le consul
Rossi l’avait chargé de me faire tenir qu’après bien des tergiversations
et des chicanes. Au Tripoli, il avait reçu des thalari’s au titre légal,
au Ouadaï il voulait m’obliger à recevoir des pièces de kham au cours du
jour. J’insistai pour qu’il me payât au moins la moitié de la somme en
numéraire ; il s’exécuta, mais s’acquitta pour partie en écus espagnols
qui n’avaient pas la valeur du thalari. Il m’affirma qu’à Tripoli on
l’avait payé en cette monnaie. Or je savais pertinemment qu’elle était
le produit de la vente de ses marchandises à Abecher. Quand enfin il
s’acquitta, il fit les plus grandes difficultés pour agréer les témoins
qui devaient signer le reçu avec moi et il se perdit en discours sur
l’importance du service, qu’il me rendait de façon si désintéressée.
Combien ces procédés différaient-ils de ceux du hadj Hamza de Dongola
qui, dès que je fus arrivé au Darfour, me remit cinq cents thalari’s
qu’il avait apportés d’Egypte, sans exiger ni reçu, ni témoins.




                              CHAPITRE VII

                       =Le pays et ses habitants=


Je n’ai pu que faire une rapide exploration du Ouadaï et des pays
fétichistes qui le limitent au Sud, de même, je n’ai pu que fixer
approximativement la superficie du pays et ses frontières. Je me
bornerai par conséquent à un aperçu général sur les populations et un
bref résumé de leur histoire. Toutefois, ces premiers résultats pourront
servir à une nouvelle exploration de ce pays dont la majeure partie est
encore inconnue. Les voyageurs qui m’ont précédé au Ouadaï sont ce
malheureux E. Vogel qui y trouva une fin prématurée et Maurice von
Beurmann qui, voulant poursuivre l’œuvre de son audacieux prédécesseur,
fut, à la frontière du pays, victime de la xénophobie et du fanatisme
d’un fonctionnaire du Ouadaï. Les renseignements que nous devons au
cheik Mohammed el Tounsi sont pour le moins très incomplets. Ses notes
topographiques sont confuses et erronnées et son tableau du Ouadaï, un
tableau qui ne repose que sur ses propres observations ou ses propres
hypothèses en négligeant tous autres renseignements, ne donne qu’une
très fausse idée du pays.

Si tant est que le Ouadaï proprement dit a des frontières naturelles on
peut dire que ce sont : au Nord, le désert ; à l’Ouest, le lac Fitri ;
au Sud, le Bahr-es-Salamat ; à l’Est, le Darfour et les affluents du
Bahr-es-Salamat. La frontière occidentale se trouve à peu près au degré
18° 30 de longitude Est Greenwich ; au 13e parallèle, le pays a environ
quatre degrés du Nord au Sud et au méridien d’Abecher, c’est-à-dire
entre le 20e et le 21e degré de longitude Est de Greenwich, il en a
environ trois et demi de l’Est à l’Ouest. Le pays n’est pas exactement
délimité, mais on peut admettre que sa superficie est de trois mille
milles carrés allemands[4]. Le roi Ali a considérablement accru cette
superficie, il a soumis une partie des tribus du désert : les Daza’s,
les Ouanya’s et les Bideyat’s, le pays de Fitri, une partie du Kanem et
du Bahr-el-Ghazal, le Baguirmi, enfin, le pays du Rounga au delà du
Bahr-es-Salamat. Il a porté les limites de son empire et en même temps
celles de l’islam au delà du Kouti jusqu’aux tribus niam-niam du Dar-
Banda. Si l’on ajoute les territoires de ces tribus soumises à celui du
Ouadaï proprement dit, et on y est autorisé, car le lien qui les
rattache à Abecher est plus qu’un lien de vassalité, la superficie du
pays double à peu près et on peut l’estimer à cinq mille milles carrés
allemands avec un nombre correspondant d’habitants. Mais si nous
laissons les pays qui se sont ajoutés au Ouadaï proprement dit pour nous
occuper de ce dernier seulement, la superficie demeurera fixée à trois
mille milles carrés.

On admet généralement que la densité de la population du Soudan oriental
est d’un habitant par mille carré. Cette moyenne est à peu près exacte
pour le Darfour ; pour le Bornou elle est certainement trop petite et
trop élevée pour le Ouadaï. Pour évaluer la population je me suis basé
sur les renseignements et les communications de gens connaissant le pays
et les plus dignes de foi. Il m’a fallu un pénible travail de plusieurs
mois pour dresser la liste de tous les villages des tribus, et de leur
population approximative. J’ai supposé que dans ces dires on omettait à
peu près le tiers ou le quart des villages et j’ai des lors estimé les
villages à cent cinquante et les familles à sept individus. Ces calculs
m’ont conduit à évaluer la population du Ouadaï proprement dit à deux
millions et demi d’habitants. Mais encore ne faut-il pas perdre de vue
qu’une grande partie du pays est un désert inhabité.

Le pays s’élève graduellement de l’Ouest à l’Est ; à la frontière
occidentale, l’altitude varie de deux cent cinquante à trois cent trente
mètres ; à la frontière orientale, ce chiffre s’élève à cinq cents ou
six cent cinquante mètres. Dans le Nord, le sol rocheux et stérile
domine souvent, l’eau manque ; à l’Est et au Centre, le pays est
montagneux ; toutefois, le sol est souvent léger, sablonneux et l’eau
est abondante. Le Sud, enfin, est caractérisé par un sol argileux et
gras.

Les principaux fleuves du pays sont, sans aucun doute, le Batha et le
Bouteha, qui prennent leur source dans les montagnes de l’Est et du
Nord-Est du Ouadaï. Ces fleuves sont à sec pendant la plus grande partie
de l’année ; mais l’eau reparaît dans quelques parties de leurs cours et
on trouve toujours, à un mètre ou un mètre cinquante de la couche de
gravier qui constitue le lit du fleuve, une nappe d’eau abondante et
fraîche. A la saison des pluies, ces eaux deviennent des torrents
impétueux. Le Bahr-es-Salamat, au Sud du pays, est le principal fleuve
issu du massif de Marra au Darfour ; il draine les eaux des versants
Ouest et Nord de ce massif et si, comme le Batha, il est souvent à sec,
son bassin est plus étendu et sa richesse en eau plus grande.

Le Bahr-es-Salamat sert de frontière entre le Ouadaï et le Darfour sous
le nom d’Ouadi Asounga ; il conserve ce nom jusqu’au Dar-Soula,
recueille de nombreux petits ouadi’s et prend successivement les noms
d’Ouadi Asounga, d’Ouadi Kadja, d’Ouadi Kia ; d’ouadi qu’il était, il
devient alors fleuve : c’est successivement le Bahr Korte, le Bahr
Mangari, l’Omm-et-Timan, le Bahr-es-Salamat ou Bahr-et-Tine. Au Sud du
Kibet, il abandonne la direction de l’Ouest pour prendre celle du Sud-
Ouest. A trois étapes à l’Ouest du Dar Rounga, le fleuve se perd dans le
lac Iro, mais il est probable qu’une infime partie de ses eaux sort de
nouveau du lac Iro et va rejoindre, sous le nom de Bahr-Iro, un des
affluents du Chari, le Bar-Batchikan. Le lac Iro est bien plus grand que
celui de Fitri ; on y trouve des îles où les Salamat’s se réfugient en
cas de danger ; il est remarquable par ses nombreux hippopotames et
crocodiles. Dans ce lac se jette aussi le Bahr Andoma, qui vient du
Nord, du lac Bougdi. Les Andoma’s sont une fraction de la tribu des
Oulad Rachid. Le lac Bougdi, de moitié plus petit que le lac Iro,
recueille les eaux de nombreux ouadi’s venant du Nord et, s’il est
probablement plus petit que le lac Fitri, ses eaux doivent être plus
profondes. Au Sud du Bahr-es-Salamat, qui est la frontière du Ouadaï
proprement dit, se trouve le Rounga ou le Dar Rounga, qui est incorporé
au Ouadaï depuis l’avènement du roi Ali, tout en conservant un sultan
particulier.

Mon voyage au Bahr-es-Salamat avait pris fin au Mangari. De là, il faut
deux fortes étapes pour arriver au Terkama, le district le plus
septentrional du Dar-Rounga. Du Terkama, il faut à peu près deux jours
pour aller à Ardh El Khalifa, puis un jour et demi, pour atteindre
Kouka. Le septième jour, on est sur les rives de l’Aoukadebbe qui, sous
le nom de l’Auk, prendrait sa source dans le Fongoro au Darfour et se
grossirait, probablement avant d’arriver au Dar Rounga, de quelques
fleuves du Kordol, un pays montagneux au sud du Simyar et habité par des
populations fétichistes. Au sud de l’Aoukadebbe, le pays est traversé
par une série de fleuves ; savoir, en allant du Nord au Sud : le Merabe,
le Boungoul, le Ngardjan et le Tete. Ces fleuves grossissent de leurs
eaux l’Aoukadebbe, tout près de la frontière Ouest du Rounga et ce
fleuve se jetterait lui-même alors dans le Chari, au pays des Boua’s.
Si, après avoir passé l’Aoukadebbe, on continue le voyage au Sud, on
passe pendant plusieurs jours dans un pays inhabité, on traverse les
rivières précitées, qui, dit-on, prennent leur source à l’Est et au Sud-
Est dans le pays des Goulla’s et des Banda’s du Nord, on oblique le
dixième jour au Sud-Ouest et le onzième on arrive à Dilfo, le premier
village kouti. La description du cours de l’Aoukadebbe, tel qu’il est
déterminé par cet itinéraire, concorde absolument avec les
renseignements que me donna un de mes serviteurs. Celui-ci avait quitté
Zouny, un village du Bahr-es-Salamat, situé à deux jours au Nord-Est du
lac Iro. Il avait pris le chemin du Sud pour chasser les esclaves. Il
lui avait fallu cinq jours pour atteindre l’Aoukadebbe. D’après ses
dires, les Fanga’s habitent au Sud du lac Iro et les Koulfe’s à l’Ouest
et au Sud-Ouest du Kouti au pays des Koulfe’s, la distance pourrait être
franchie en dix jours de marche au Nord-Ouest. A l’Est du chemin suivi
par ce domestique, il y avait une solitude inhabitée, contigüe au
Rounga.

Partant du Kouti, il faut trois étapes au Sud pour atteindre le Bahr-el-
Abiad (le fleuve blanc) ; mon homme rapportait qu’en été, c’est-à-dire
avant la crue, ce fleuve avait de deux à trois cents pas de large et de
un mètre à un mètre cinquante de profondeur. Pour aller de l’Aoukadebbe
au Bahr-el-Abiad, il avait marché trois jours et avait atteint ce
dernier fleuve en un point voisin de son confluent avec le Bahr-el-
Azrek. Le Bahr-el-Azrek était de moitié moins large que le Bahr-el-
Abiad, mais il n’était pas guéable. Le Bahr-el-Abiad devait avoir sa
source bien loin dans l’Est, car l’homme qui me donna ces
renseignements, un Bornouan qui habitait depuis longtemps le Kouti, ne
savait rien de précis sur l’origine du fleuve. Le Bahr-el-Abiad et le
Bahr-el-Azrek ont de l’eau toute l’année, on ne s’accordait pas pour en
dire autant de l’Aoukadebbe. La source du Bahr-el-Azrek se trouverait à
cinq jours et demi du Kouti et à deux jours au Sud du Bahr-el-Abiad, au
Kaga (mont) Lele. Il faudrait enfin quatre étapes pour aller du Bahr-el-
Abiad dans le pays des Banda’s Marba, où le Bahr-el-Ardh prend sa
source. Ceci concorde encore avec les renseignements de mon domestique,
auquel il avait fallu quatre jours et demi pour venir du Bahr-el-Azrek
au Bahr-el-Abiad en un point où ce dernier fleuve avait déjà reçu les
eaux du Bahr-el-Azrek.

Mon Bornouan me dit que le Bahr-el-Ardh avait presque la même largeur
que le Chari à Kousseri, c’est-à-dire après son confluent avec le
Logone. Quand au contraire nous passâmes au Darfour l’Ouadi Tineat, un
fleuve qui a à peu près trois cents pas de large, mon domestique me dit
que le Bahr-el-Ardh était beaucoup plus important. A l’en croire, le
Bahr-el-Ardh et il l’avait vu avant la saison des pluies, avait un
courant très rapide, les ilôts y étaient nombreux comme dans le Chari et
sa profondeur variait de un mètre à un mètre cinquante. Le fleuve était
sillonné par de nombreuses pirogues, appartenant aux fétichistes
riverains.

Mon Bornouan du Kouti après avoir passé le Bahr-el-Ardh avait fait
encore cinq ou six étapes vers le Sud. Il était alors arrivé à un fleuve
beaucoup plus large que le Chari, peuplé d’innombrables crocodiles et
d’hippopotames, avec une foule d’îles, toutes habitées. Ses compagnons
de voyage lui avaient dit que c’était le Bahr-Kouta ; il se dirigeait
vers l’Ouest alors que le Bahr-el-Ardh coulait au Nord-Ouest ; ceux qui
connaissaient ce fleuve affirmaient qu’il était absolument indépendant
du système du Chari et arrosait le pays des Fellata’s. Est-il vrai que
le Koubanda de Barth, l’Ouelle de Schweinfurth et ce Bahr-Kouta qui ne
sont qu’un seul et même fleuve, ne soient que le cours supérieur du
Chari ? Ou faut-il croire que, contrairement à mes hypothèses, le Logone
est un fleuve complètement indépendant du Chari ; à l’appui de cette
opinion on pourrait invoquer alors les différences que présentent ses
crues avec celles du Chari.

Lorsque j’avais atteint le point extrême de mon voyage au Baguirmi, on
m’avait toujours dit que le Bahr-el-Ardh n’était qu’un affluent du
Chari, mais personne n’avait pu m’indiquer l’emplacement exact du
confluent. Cela d’ailleurs, n’est pas fait pour surprendre dans un pays
où tous les renseignements sur les confluents des fleuves et leurs
embranchements sont vagues et contradictoires. C’est ainsi qu’on ne peut
encore affirmer la communication du lac Iro avec le système du Chari et
qu’on ne peut indiquer avec précision les confluents du Bahr-el Abiad et
de l’Aoukadebbe avec le Chari.

Je pus déterminer plus exactement encore la situation respective du
Rounga et du Kouti, grâce aux renseignements d’un Roungaoui qui avait
mis neuf jours à aller de Kedetei au Rounga jusqu’à l’Ouadi Salah, ainsi
que par les rapports de mon Bornouan du Kouti qui avait mis quatorze
jours pour aller de Birkarouiya au Darfour jusqu’à la province d’Ardh el
Khalifa, au Rounga et qui dans le même délai avait parcouru, en se
dirigeant vers l’Est, de nombreux pays banda’s et était parvenu jusqu’au
village de Salah Tete, situé dans le pays des Banda’s Miri, à cinq
journées au Sud de Hofrat en Nouhas.

Administrativement, le Dar Rounga se divise en quatre circonscriptions
de quinze villages environ. Terkama est la circonscription
septentrionale ; puis, en avançant au Sud et dans l’ordre : Ardh el
Khalifa et Kouka. Ce dernier district est limité au Sud par
l’Aoukadebbe, dont le cours marque en même temps la frontière du Dar
Rounga proprement dit. Enfin, la quatrième circonscription, celle
d’Agouare, se trouve à l’Ouest des précédentes. Le Rounga proprement dit
est traversé par un grand nombre de petits fleuves, le sol est constitué
par un humus très dur, mais on dit qu’il est sablonneux dans le Terkama.
Le Kouti ou le Dar Kouti, qui s’étend au Sud-Ouest du Kouka et dépend du
Rounga, peut être traversé en deux étapes de l’Est à l’Ouest et a
quatorze villages. Les habitants sont de la même race que ceux du Rounga
mais fétichistes alors que ceux-ci sont musulmans. Ces gens du Rounga,
alliés aux Mangari’s et aux Kibet’s, sont hauts de taille, noirs de
peau, très forts, très audacieux, très belliqueux et formidables
chasseurs d’éléphants et de rhinocéros. Le Rounga est séparé du Bahr-es-
Salamat par une solitude qu’on ne peut guère traverser à la saison des
pluies ou immédiatement après, par suite des grands marais qui se
forment dans ce sol gras et argileux.

L’akid des Salamat’s qui a la haute surveillance du pays va toutes les
années au Rounga. Il inspecte alors l’immense territoire qui lui est
confié et fait des razzias au Sud, au Sud-Ouest et au Sud-Est pour
développer les goûts belliqueux des habitants du Ouadaï autant que pour
pouvoir satisfaire aux exigences du Sultan en esclaves et en ivoire.

Nous avons déjà dit que le pays de Rounga est infesté par les moustiques
et les mouches d’espèce venimeuse, aussi le bétail, les chevaux et les
ânes sont rares ; les chèvres paraissent mieux résister a ces piqûres ;
les poules pullulent. On cultive le douchn, le dourra et le maïs. De
petits commerçants, originaires des pays les plus divers, mais surtout
du Bornou, se sont fixés au Kouti ; ils vont vers l’Ouest visiter les
Sara’s, qui habitent à l’Est du Chari ; au Sud-Ouest, ils vont jusqu’au
Bahr-el-Arab et au Sud jusqu’au Kouta, en passant par les innombrables
fractions des Banda’s ; mais ils ne vont jamais vers l’Est, où habitent
les Goulla’s, gens sans parole, sans foi ni loi.

A l’Ouest du Rounga et du Kouti le pays est couvert de rahat (pluriel :
rouhout), c’est-à-dire de mares où se rassemblent les eaux des pluies ;
à l’Est et au Sud le pays s’élève et devient montagneux. Au Sud du
Rounga et du Kouti, les poules, les chèvres et les chiens sont les seuls
animaux domestiques ; il n’y a ni chevaux, ni bœufs, ni ânes. Les
principaux animaux sauvages sont : les lions, les panthères, les hyènes,
les sangliers, les éléphants, les rhinocéros, les buffles, les
antilopes, les fourmiliers et les porcs-épics ; les girafes sont rares.
Les principales espèces arborescentes sont ; le cotonnier (_Eriodendron
anfractuosum_) ; l’arbre à beurre (_Butyrospermum Parkii_) ; le palmier
à huile (_Elaeis_) ; le palmier déleb (_Borassus flabelliformis_) ; de
nombreux représentants de la famille des figuiers ; _Parkia biglobosa_ ;
le bananier (_Musa_) ; le poivrier de Kemba (_Xylopia æthiopica_) ; on
trouve aussi du tabac et un grand nombre de tubercules comestibles.

Les indigènes du Rounga et du Kouti, ainsi que les étrangers qui y
résident, désignent les tribus qui habitent au Sud du Kouti, sur les
rives du Bahr-el-Abiad, du Bahr-el-Azrek, du Bahr-el-Arab et sur la rive
septentrionale du Bahr-Kouta, sous le nom collectif de Banda’s ou bien
encore de Niam-Niam’s, car la plupart sont anthropophages. Mon Bornouan
affirmait que ces tribus parlaient une seule langue et comme il la
parlait couramment il m’en cita des mots. Dans tout le Dar-Banda le sol
est rocheux ou riche en humus mélangé de sable, mais comme on me dit que
le dourra était beaucoup cultivé et le douchn guère, il est à présumer
que l’argile ne manque pas. Quelques régions sont très montagneuses,
d’autres n’ont que des groupes de roches isolées, d’autres enfin sont
complètement plates.

Les Banda’s se confectionnent des vêtements avec l’écorce du djoummeza
(_Ficus sycomorus_) et leurs femmes avec le feuillage de l’habila. Les
hommes comme les femmes, s’aiguisent les dents, se percent le bout des
oreilles, les narines, les lèvres et y portent des cylindres d’étain en
guise d’ornements. Ils abusent du merissa et du doumma, une boisson
fermentée à base de maïs et de miel ; ils sont grands fumeurs de tabac.
Nous avons dit déjà qu’ils sont cannibales ; avec les dents de leurs
victimes ils confectionnent des colliers qu’ils portent, eux, leurs
femmes et leurs enfants. Ils sont polygames et le nombre des femmes
n’est limité que par leurs moyens. Ils achètent leurs femmes avec des
perles, du fer, etc. Leurs armes sont : l’arc et ses flèches, la lance
et une petite masse d’armes dont ils se servent comme projectile. Chaque
ménage a une petite cabane où l’on adore la principale divinité,
Ouamba ; ce dieu est du sexe féminin, son mari, le dieu Botokollo est
installé dans la même cabane ; on leur fait des sacrifices et c’est en
ce lieu sacré que les Banda’s prêtent serment et viennent faire bénir
leurs enfants nouveau-nés ou leurs esclaves récemment acquis.

Si maintenant nous nous reportons au Ouadaï proprement dit, nous
constaterons que le Nord n’est pas particulièrement fertile ; sur ce sol
rocheux et aride, où l’eau manque souvent, on ne cultive qu’un peu de
douchn et de coton. A l’Est au contraire, ainsi qu’au Centre, le douchn
vient très bien et sur les terres grasses et argileuses du Sud on peut
faire de riches récoltes de dourra et de massari (maïs). Le Nord-Est,
l’Est et le Centre sont les parties les plus fertiles du pays, grâce à
l’irrigation qui se fait par les affluents du Batha et du Bouteha. Le
douchn, le principal aliment du pays, est cultivé partout. Dans le
Fitri, près du lac, on le sème deux fois par an : au commencement des
pluies d’automne et en hiver ou au printemps. Déjà nous avons énuméré
les principales essences végétales, mais on cultive aussi l’arachide
(_arachis_ et _voandzeia_), le loubia (_Dolichos Lubia_), le simsim
(sesame), le tabac, l’indigo et le coton dans tous les pays, où comme
dans le Fitri et le Dar-Soula, le sol renferme de l’humus et de
l’argile. Mais c’est le bassin du Batha qui fournit le plus de coton. On
récolte un peu de froment et de riz (firgami, chinkafe), principalement
au Dar-Zioud. On trouve encore dans le pays la courge (_Lagenaria_),
dont le fruit sert à confectionner les instruments et les ustensiles les
plus divers, le ngourli, un cornichon sauvage très populaire, des
pastèques de qualité très ordinaire, enfin beaucoup de plantes et
d’herbes, répandues dans tout le Soudan, avec lesquelles on prépare les
sauces qui accompagnent inévitablement l’aich. Les différentes variétés
de Kreb (_eragrostis_), l’abou sabe, l’adar, l’askemmta, le bertemmele,
sont très recherchées mais c’est le mil nègre (_penicillaria_) qui est
l’aliment le plus répandu. Le Dar Saïd, où le sol est à la fois
sablonneux et riche en humus, où l’eau est abondante, a les plus riches
cultures de coton, de céréales et des autres produits du pays.

Dans certaines parties du royaume, comme au Tama, dont le Nord, l’Ouest
et le Sud sont couverts d’assez épaisses forêts, la végétation
arborescente est très importante ; mais dans beaucoup d’autres, dans le
pays des Mimi’s par exemple, elle fait complètement défaut. Le karad
(_acacia nilotica_) dont on utilise à la fois les fruits et le bois, est
le plus répandu des acacias. Mais on trouve aussi le sayal, le talha et
le harraza (_acacia albida_), le nabak el fil (_zizyphus sp._), le
hedjlidj (_balanites ægyptiaca_ ou savonnier) aux multiples usages, le
kittir (_acacia mellifera_), l’aboundouro, le siwak (_salvadora
persica_), chau ou arak, le gamsa (bambou), le routrout, l’ochar
(_calotropis procera_), le louban (_Boswellia ?_), le toundoub
(_capparis sodada_), le kourna (_ziziphus sp._), le hachab et le tamarin
(erdebe). Ce dernier arbre se rencontre surtout en grandes quantités
dans le Dar Saïd et son fruit est un des principaux articles de commerce
dans cette province bénie. On observe dans ces mêmes forêts l’ambassoa,
un arbre très élevé qui a dans ses feuilles une matière colorante noire
dont on se sert beaucoup. Au Dar Saïd, surtout sur les rives de l’Ouadi
Hamra et au Fitri aussi, on trouve le palmier deleb (_Borassus
flabelliformis_) mais cet arbre est plutôt rare. Au Fitri, j’ai vu des
forêts de palmiers doum (_hyphaene thebaica_) comme je n’en ai vu que
rarement.

La végétation du Ouadaï est moins développée que celle des pays voisins,
le Darfour et surtout le Bornou. Le Ouadaï est d’ailleurs moins fertile
et moins cultivé, principalement dans les pays fétichistes qui le
limitent au Sud. C’est ainsi que l’autruche est encore abondante dans
les déserts et les steppes du Nord et que d’innombrables troupeaux
d’éléphants vivent dans les plaines qui s’étendent au Sud du Bahr-es-
Salamat ainsi que dans le Rounga, le Kouti et le désert de Kitabel. Les
territoires du Sud du Ouadaï, jusqu’au cinquième degré de latitude Nord
à peu près sont encore vierges, il est très difficile d’y aller et non
seulement le voyage est long, mais il est encore hérissé de dangers de
toute espèce.

Au nombre des animaux féroces, il faut citer en premier lieu le lion. On
ne le trouve pas dans le Nord du Ouadaï, mais il est fréquent dans tout
le Sud à partir du Dar-Saïd, on le rencontre surtout dans les bassins du
Batha et du Bouteha ainsi qu’au lac Fitri où il attaque souvent l’homme.
On le chasse en compagnie mais on ne l’attaque pas franchement, on vient
le relancer dans sa tanière et pendant qu’un des chasseurs excite la
fureur du fauve, tout en se couvrant habilement de son bouclier, les
autres l’entourent et le percent de leurs lances. Le sanglier se plaît
sur les rives du Batha et du Bouteha ainsi que sur celles de l’Ouadi
Hamra, on le dit dangereux. On trouve la panthère dans le pays des
Kodoï’s, des Mararit’s, au Dar-Saïd et dans toutes les régions du Sud où
il y a des forêts et des rochers. On distingue trois espèces de
panthères : d’abord, le nimr, c’est l’espèce ordinaire de moyenne
grandeur, celle dont la peau est la plus prisée, les deux autres espèces
en diffèrent légèrement, l’ammer a le pelage uni et le fahad, plus
petit, est tâcheté de noir sur fond fauve.

Il y a deux espèces de chats sauvages : l’assigonyaharam est noirâtre,
de la taille du chien, mais vigoureux et féroce ; le bise (en arabe : le
chat), ou le ngamm ech chala (le ngamm du désert) a le pelage foncé, on
le dit tellement féroce et sanguinaire que l’éléphant et le lion eux-
mêmes l’évitent. On trouve au Ouadaï trois espèces d’hyènes : le karraya
est jaune foncé, le doungalaya est gris foncé avec une queue blanche et
l’iritek est tâcheté ou tigré. Le crocodile (timsah) vit dans le Batha
et dans tous les lacs importants du pays. Le rhinocéros se rencontre
souvent près du Batha et du Bouteha, et les buffles ainsi que les
girafes, pullulent dans les régions peu habitées du Sud. Dans tout le
pays on rencontre de multiples variétés de gazelles et d’antilopes. J’ai
pu reconnaître quatre espèces de gazelles et ce nombre doit être
beaucoup plus élevé pour les antilopes. Celles-ci sont plus grandes que
les premières et les femelles des deux espèces n’ont pas de cornes. Il y
a au Ouadaï de nombreuses variétés de serpents, de scorpions et de
lézards ; on trouve des tortues, tant sur terre que dans l’eau et chose
curieuse, les secondes sont plus grosses ; on en recherche beaucoup la
chair. Il y a plusieurs types de singes, j’ai pu en observer trois : le
mongo est petit, grisâtre, sauf le visage qui est noir ; le gourr des
Maba’s, qu’on trouve aussi au Tibesti, est grand et noir ; l’abalaya est
petit, jaunâtre, avec une queue. Il n’y a pas de perroquets au Ouadaï
mais bien des cigognes et des hérons qui quittent le pays à la fin de la
saison des pluies. Les fourmis sont largement représentées, on les range
d’après leur couleur et leur grosseur en six familles qui se
spécialisent dans les céréales, les arbres ou les maisons mais dont la
morsure est presque toujours très douloureuse.

Les bœufs, les moutons et les chameaux sont les animaux domestiques qui
prospèrent le plus, aussi leur prix n’est-il que les trois quarts de
celui que l’on paie dans le fertile Bornou. Les bœufs sont de l’espèce à
bosse des Choua’s du Bornou ; les autres espèces n’ont que quelques
représentants isolés. En général leur robe est brune. Les habitants ne
s’en servent jamais comme bêtes de selle et très rarement comme bêtes de
somme, car il y a assez de chameaux et d’ânes pour remplir ce rôle. Les
ânes sont très répandus, particulièrement dans le Nord. La race est
belle, grande et robuste, la robe généralement grise ou encore noire et
blanche avec deux gros traits noirs sur le dos et les épaules. Les
chameaux du Ouadaï viennent tous ou du Dar Tourtalou ou du pays qui
s’étend entre Ouara et le Fitri. Ce sont de belles bêtes grandes et
fortes ; elles ressemblent à celles des Toubou’s, mais leur ossature est
plus robuste, le poil est lisse et jaunâtre. On apprécie beaucoup le
lait des chamelles et la chair des animaux jeunes et gras, c’est presque
la seule viande dont se nourrissent les personnages de condition. Les
chameaux de bât peuvent porter environ quatre quintaux. On élève au
Ouadaï une espèce de chameaux coureurs (méharis) qui ne vaut d’ailleurs
pas celle de Souakim ou des pays touaregs.

Les moutons du Ouadaï n’ont pas de laine, ceux du Sud ont le poil très
court et très lisse ; ce sont de petites bêtes d’une race inférieure, à
mesure qu’on s’avance vers le Nord la race s’améliore et celle du Dar
Zioud marque le milieu de l’évolution ; les moutons du Nord sont grands,
haut perchés sur leurs pattes, la queue et le poil sont longs, leur
couleur est foncée. On aime beaucoup le lait des brebis, la chair du
mouton est préférée à celle du bœuf et la peau sert à confectionner des
vêtements. Les chèvres sont certainement en aussi grand nombre que les
moutons, surtout en pays Soungor et au Dar Saïd, où il n’est pas rare de
voir un seul homme posséder un troupeau de cinq cents à mille chèvres.
La robe est généralement blanche ou tâchetée de blanc ; on en boit
volontiers le lait et on en mange volontiers la chair ; avec la peau, on
fait d’excellentes outres et un fort bon cuir qui sert à confectionner
différents objets. Le cheval est rare au Ouadaï ; il est petit, peu
gracieux et cher. Nous avons dit déjà que la race avait été améliorée
par des croisements avec des chevaux importés que l’on dit être des purs
sangs arabes. Ces chevaux sont infatigables, très vifs et font des
merveilles lorsqu’ils escaladent des rochers. Il est très rare de voir
des chevaux complètement noirs ou complètement blancs, mais les chevaux
isabelle et les alezans dorés sont fréquents. Ce sont les Soungor’s et
parmi les tribus nomades les Koran’s et les Oulad-Hamed qui ont le plus
de chevaux. Le roi Ali en était à la fois grand amateur et grand
connaisseur, mais il appréciait moins la beauté de leurs lignes que les
services qu’ils pouvaient rendre.

Il nous faut maintenant parler des habitants du Ouadaï : la population
se compose des éléments les plus variés. Le noyau en est formé par les
tribus libres, autochtones, qui sont concentrées dans le Dar Maba. Il
faut y joindre les tribus africaines immigrées puis les nombreuses
tribus arabes, pasteurs de chameaux dans le Nord et de bœufs dans le
Sud, enfin les tribus fétichistes du Sud et les fractions des Téda’s au
Nord.

Les tribus noires, autochtones, parlent toutes la même langue : le bora-
mabang ; ils ne diffèrent ni par leurs caractères physiques, ni par
leurs caractères moraux. Leur pays, le Dar Maba est le noyau de l’état
du Ouadaï ; on dit que le mot est d’origine arabe, ce serait un composé
de ma (eau) et de ba (père), tant ce pays montagneux et riche en eau du
Dar-Maba, serait caractérisé par la phrase : l’eau est notre père.

Si, commençant par le Dar Maba, nous passons en revue les populations,
nous trouvons d’abord les Kodoi’s. Cette tribu se trouve à moins d’un
jour de marche au Nord-Nord-Est de Ouara, l’ancienne capitale du Ouadaï.

Kodoi signifie montagnard (de kodok montagne) ; les Arabes appellent
quelquefois cette tribu les Abou Sounoun (les gens aux dents), cela à
cause de leurs dents rouges, qu’ils prétendent être de l’eau
cristallisée. Le pays des Kodoi’s se traverse en un jour et demi de
marche de l’Est à l’Ouest et dans le même temps du Nord au Sud. C’est un
ensemble de montagnes plus ou moins rattachées les unes aux autres et
qui se dirigent aux quatre points cardinaux ; le point culminant est le
mont Kardjago. Au pied de ces massifs, il y a quatre-vingt-dix-huit
villages, grands ou petits, habités par les Kodoi’s. Le pays n’est pas
très boisé et les fleuves : l’ouadi Aguelba, l’ouadi Kokermellen,
l’ouadi Menderfoki et l’ouadi Nyellingak, qui se jette dans le Batha
après un cours très long, sont insignifiants. Les Kodoi’s se divisent en
cinq fractions : les Matouk’s Sing (sing signifie porte) à l’Ouest ; les
Galak’s Sing au Sud ; les Margak’s Sing au Nord ; les Oudjak’s Sing à
l’Est et les Nemena’s ou forgerons. La fraction des Oudjak’s est la plus
nombreuse, celle des Matouk’s la plus considérée. La fraction des
Nemena’s est éparpillée dans les autres tribus ; ces forgerons sont tout
autant méprisés que dans le reste du Soudan et le Sahara, quoiqu’ils
aient abandonné depuis longtemps leur métier.

Les Kodoi’s parlent la langue arabe ; ce sont des montagnards robustes,
ils parviennent à un âge avancé et sont renommés pour leur bravoure. Il
est vrai qu’ils sont chicaneurs, entêtés et obstinés, mais ils ne sont
pas querelleurs et ce sont les meilleurs parmi les habitants du Ouadaï ;
ils sont très religieux, leur hospitalité et leur charité envers ceux
des membres de la tribu qui sont dans le besoin sont proverbiales. Le
mensonge, le parjure et le vol leur sont inconnus.

Les Kodoi’s sont gouvernés par un melik et c’est le sultan, dont
s’offusque leur indépendance qui le nomme. Ce melik est toujours de la
famille Guabed, dont le fondateur aurait été un jour roi des Kodoi’s.
Les Kodoi’s paient, outre les impôts ordinaires, un tribut spécial au
sultan ; ils doivent livrer les piquets en bois qui entourent la tente
royale. Il est vrai qu’en échange le sultan leur donne des présents :
bestiaux ou vêtements, etc. Nous parlerons des chefs et des
administrateurs de cette tribu en énumérant les fonctionnaires de la
cour royale.

Les Oulad Djema habitent au Nord des Kodoi’s, ils n’en sont séparés que
par le pic isolé de Mogoun et le petit fleuve du même nom.

Cette tribu faisait jadis partie de celle des Kodoi’s ; mais comme on
redoutait la puissance de ces deux fractions si étroitement unies, les
Oulad Djema furent détachés au temps de Kharout-es-Sarhir déjà et on
leur donna le nom du kamkolak de l’époque : Djema. Ils se disent
descendants de la Djedei Koliyon, l’ancêtre maternel de tous les
Kodoi’s ; les Kodoi’s proprement dits au contraire, ne descendraient que
de la fille de cette vénérable matrone. Cette tribu se divise en neuf
fractions, dont les villages se groupent autour de montagnes plus ou
moins isolées, car, tout comme le pays des Kodoi’s, celui des Oulad
Djema est très montagneux. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à
l’Ouest et une demi-journée du Nord au Sud. Les montagnes sont couvertes
de belles forêts, deux ouadi’s y prennent leur source, mais le pays n’a
que tout juste l’eau nécessaire.

Entre le pays des Kodoi’s et celui de Tama vivent les Mararit’s, ou Abou
Cherib’s, ou Abii’s. Leur ancêtre Marra leur a donné leur premier nom
(Mararit’s) ; le sens du troisième (Abii) est douteux ; quant au second
(Abou Charib — gens aux moustaches), il se réfère à un caractère
distinctif de cette tribu. J’avoue cependant être demeuré perplexe et ne
pas avoir découvert de différence entre cet ornement du sexe fort chez
les Mararit’s et chez les autres tribus du Ouadaï. Physiquement, les
Mararit’s ne se distinguent ni des Kodoi’s, ni des Oulad Djema ; ils
sont d’ailleurs tout aussi braves, mais ils ont une grande réputation
d’adresse. Il ne semble pas que leurs qualités morales soient parmi les
plus recommandables, car on les dit sans cœur, sans foi et sans parole.
Ils ont beaucoup moins de religion que les Kodoi’s, par exemple. L’homme
qui me donna ces renseignements niait toute parenté entre les Mararit’s
et les Tama’s ; les langues et les mœurs diffèrent. Leur pays peut être
traversé en deux jours de marche du Nord au Sud et en un seul jour de
l’Est à l’Ouest. Nous y trouvons comme fleuves : l’ouadi Lobbode, qui a
sa source entre le Tama et le Darfour et se jette dans l’ouadi Delal ;
l’ouadi Mezana, qui vient du Tama et se jette dans le Karangak ; enfin,
l’ouadi Marba, qui a sa source dans le pays des Mararit’s, a de nombreux
puits et d’innombrables palmiers dattiers sur ses rives, traverse le
pays des Kodoi’s sous le nom de Guindakeiing et se jette, sous celui
d’Aktoumon, dans l’ouadi Malanga. La population se divise en vingt et un
groupes, dont la plus grande partie dépend politiquement des Oulad Djema
et la plus petite, soit du Dar Saïd, soit du Bittakguinnek. Tous les
villages sont adossés aux montagnes qui, moins élevées que celles des
pays précédemment cités, ont, en revanche, une végétation arborescente
plus riche. Cette tribu des Mararit’s est particulièrement riche en
palmiers dattiers. Les sources y sont nombreuses et on cite la source
thermale de Derna.

Les Mararit’s sont en quelque sorte des sentinelles avancées contre les
Tama’s, dont il faut toujours se méfier. Ils placent régulièrement des
vigies sur leurs montagnes, qu’ils relèvent et qui donnent l’alarme
quand ils voient quelque chose de suspect à la frontière.

Le pays des Mimi’s se trouve au Nord de ceux des Mararit’s et des Oulad
Djema. Cette tribu (les Moutoutou en langue maba) est très populeuse ;
mais la grande majorité de ses membres l’ont quittée, se sont éparpillés
dans le Sud du Ouadaï et ont perdu les caractères distinctifs de la race
en s’unissant avec les éléments locaux. La langue des Mimi’s leur est
propre ; elle diffère à la fois de celle des Abii’s et du bora mabang.
On dit cette tribu brave, mais inhumaine et guère pieuse. Le pays, très
étendu, peut être traversé de l’Est à l’Ouest en trois fortes étapes et
en deux du Nord au Sud. La population comprend une trentaine de
fractions qui sont administrées par les fonctionnaires déjà chargés de
la surveillance des Mahamid’s, des Rezekat’s, des Naouaiba’s, des
Mahariye’s et des Malanga’s. Les Mimi’s sont représentés par un melik
horr[5], qui est choisi dans leur sein et est leur chef particulier. Ce
melik a les honneurs du tapis royal ; mais, à cela près, le gouvernement
des Mimi’s est le même que celui des Oulad Djema.

Les Malanga’s sont groupés dans six ou sept villages, autour d’un mont
isolé, situé au Sud du pays des Mimi’s et dans le voisinage immédiat de
Ouara. Ils sont négligeables par leur nombre mais ils ont joué un rôle
très intéressant dans l’histoire du Ouadaï, car ils comptent parmi les
tribus les plus anciennes du pays. C’est d’ailleurs ce rôle historique
important qui explique les privilèges dont jouit leur chef, le
toudjoungo (en arabe djindi le guerrier), dont l’autorité réelle est
d’ailleurs nulle. C’est ainsi que ce chef a droit au tapis quand il
vient à la cour, un privilège qu’il ne partage qu’avec deux ou trois
autres vassaux, de même, il peut conserver le capuchon de son burnous
sur la tête quand il est en présence du roi et n’est pas tenu de se
découvrir l’épaule. La plus grande partie des membres de cette tribu est
éparpillée dans le Sud.

Au Nord-Est des Malanga’s et dans leur voisinage immédiat nous trouvons,
au pied d’une petite chaîne de montagnes, les Madaba’s. Ce que je viens
de dire des Malanga’s, quant à la disproportion du nombre de leurs
habitants et de leur influence politique avec l’importance de leur rôle
historique est encore bien plus vrai de cette tribu ainsi que de celle
des Madala’s, fort peu nombreux et installés au pied d’une montagne.

Les Kabga’s habitent aussi tout près des Mimi’s mais la plus grande
partie de cette tribu s’est fixée dans le pays de Kelinguen. Ils ont pu
conserver pendant très longtemps une indépendance fort gênante pour les
sultans du Ouadaï. Dans leur pays se trouve en effet une montagne, le
Djebel Kabga, qui a une source à son sommet et est complètement
inaccessible. Un des sultans réussit enfin à soumettre les Kabga’s, à
les expulser de leur retraite et à les disséminer dans le pays.

Le pays des Ganyanga’s, qu’on peut traverser en un jour et demi du Nord-
Est au Sud-Ouest et en un jour en sens opposé, a bien de quarante à
cinquante villages dont une petite part seulement habités par les
Ganyanga’s. Les Kodoi’s, les Malanga’s, etc., sont en grand nombre dans
le pays. Leur nom (Ganyanga signifie nu) trahit leur origine païenne ;
la tradition rapporte que quelques fétichistes nus avaient immigré et
que le pays avait pris le qualificatif de nu par lequel on les avait
désignés.

Le Soungor est au Sud du Tama et à l’Ouest du Darfour. Le pays est
voisin de ceux des Mararit’s et des Massalit’s ; il est limité à l’Ouest
par les nombreux villages de population mêlée qui se trouvent sur les
rives de l’Ouadi Lobbode, du Mondjobok et du Delal. Ce territoire a à
peu près la forme d’un triangle dont les angles auraient été arrondis.
Sa plus grande base, de l’Ouest-Nord-Ouest à l’Est-Sud-Est, peut-être
parcourue en deux jours, la médiane de cette base au sommet le plus
méridional, pourrait l’être en un jour trois quarts. Le sommet Nord-
Ouest se perd dans le pays des Mararit’s. Ce pays ne communique guère
avec le Darfour, d’abord, parce qu’il en est séparé par l’Ouadi Asounga
(Kia) ; puis, parce que la nature est très sauvage sur les rives de ce
cours d’eau frontière. Le pays de Soungor est couvert de montagnes
presque toutes isolées et déboisées ; il a le privilège d’avoir deux
fleuves assez importants : l’Ouadi Lobbode, qui prend sa source entre le
Tama et le Darfour et l’Ouadi Delal qui vient du massif frontière de
Terga (pays des Massalit’s). Le Soungor se divise en trois
circonscriptions, les villages y sont nombreux. Comme les habitants sont
grands éleveurs de chevaux, ils acquittent leurs impôts par des tributs
en nature. Tous les trois ans ils fournissent un nombre déterminé de
chevaux et un nombre égal de charges de douchn. On dit que les Soungor’s
sont jaloux, rancuniers et traîtres ; ils observent plus minutieusement
que les autres tribus leurs pratiques religieuses. Leur langue n’a rien
de commun avec le bora mabang ou avec les dialectes des Mararit’s et des
Mimi’s, mais elle est identique à celle des Tama’s, des Djebel Moul’s,
du Darfour et des Kimr’s.

Si je mentionne ici le pays de Kelinguen, au Sud du Ouadaï, c’est pour
pouvoir combattre énergiquement l’opinion qui affirme l’existence d’une
tribu de ce nom et a répandu ainsi l’usage de parler des Kelinguen’s. Le
Kelinguen est le nom d’un pays, les habitants ont pris ce nom mais ces
habitants sont de race kodoi, mararit, kabga ou arabe, avec prédominance
de l’élément maba représenté par les Kodoi’s. Il est bien vrai qu’avec
le temps — les immigrations au Kelinguen datent de plusieurs siècles —
il s’est formé comme une tribu autochtone, produit de ces diverses
peuplades, mais il est encore très facile de reconnaître les éléments
ethniques constitutifs. Si nous lisons que le sultan du Ouadaï a pris
femme au pays Kelinguen nous savons qu’elle est de race kodoi car la
coutume lui défend de choisir une femme légitime chez les Kabga’s, les
Mararit’s, etc., etc. Il est bon de rappeler ici que les tribus
prépondérantes au Dar Maba, celles que la tradition dit être
autochtones, libres et converties librement à l’islam, sont : les
Kodoi’s, les Oulad Djema, les Matlamba’s, les Malanga’s, les Madaba’s,
les Madala’s et les Kondongo’s ; ces tribus ont une même langue, la
langue maba. Les tribus immigrées comme les Mararit’s, les Mimi’s, les
Kabga’s au contraire — l’époque de leur immigration est inconnue —
parlent en général des dialectes qui leur sont propres. Il est bien vrai
que quelques petites fractions de tribus fétichistes immigrées, comme
les Ganyanga’s et les Banadoula’s ne parlent aussi que la langue maba,
mais elles l’ont adoptée librement.

Le pays de Kelinguen est extrêmement rocheux et pierreux, mais la
culture de l’indispensable douchn y est possible, grâce aux nombreuses
petites rivières. Il n’y a pas de forêts et on ne trouve qu’un seul
cours d’eau, le Karangak. On loue particulièrement chez les habitants
leur caractère pacifique qui leur est commun avec les gens du Dar Saïd.

Au Sud du pays de Kelinguen est celui des Kadjanga’s, appelés Abou
Derreg’s par les Arabes. On les range au nombre des Maba’s de race
quoiqu’ils parlent un dialecte propre en même temps que la langue maba.
Il est certain que le fils du sultan et d’une femme kadjanga est apte au
trône. Cette tribu n’est pas très populeuse ; elle n’habite que la
partie la plus petite et la plus montagneuse du pays ; la plus grande
est peuplée par les représentants des races les plus variées. Les
Kadjanga’s ont la réputation d’être braves mais cruels. Il faut une
journée et demie pour traverser leur pays du Nord au Sud et un jour de
l’Est à l’Ouest. La partie Est du pays qui est la plus étendue est
sillonnée de gros fleuves : le Mondjobok s’y grossit des eaux du Lobbode
et du Delal qui s’étaient déjà réunis au Dar Saïd et c’est ainsi que se
forme le Bouteha.

Les Massalit’s se divisent en deux fractions : les Massalit’s el Hauch
qui sont établis à l’Est tout contre la frontière du Darfour et les
Massalit’s el Batha qui sont fixés dans les immenses territoires de
l’Ouest, arrosés par le Batha. Les premiers habitent au Sud du Soungor,
au Nord du cours supérieur de Batha et à l’Ouest du désert qui sépare le
Ouadaï du Darfour. La frontière entre ces deux pays oblique au Sud-Est,
il faut deux jours et demi pour traverser leur territoire qui s’étend du
Nord-Est au Sud-Ouest ; de l’Est à l’Ouest il suffit d’une petite
journée. On trouve dans tout le pays de nombreux rochers petits et
disséminés, mais il n’y a pas de chaîne de montagnes digne de ce nom.
Les fleuves sont l’Ouadi Adrangue, qui se jette dans l’Ouadi Hamra,
lequel se jette à son tour dans le Ouorenga, un des affluents du Batha
et un affluent du Delal, l’Ouadi Kadjale.

Dans tout le Ouadaï on soupçonne fortement les Massalit’s de l’Est de
pratiquer l’anthropophagie ; ils sont d’ailleurs vindicatifs et
menteurs, perfides et jaloux. Les foukaha y sont particulièrement
nombreux et l’islam y compte une grande quantité de partisans
fanatiques. Les Massalit’s ne sont pas complètement noirs, mais plutôt
zourk, comme on dit au Ouadaï, c’est-à-dire gris (zourk est le pluriel
d’azrak, bleu) ; leur langue est de la même famille que celle des
Maba’s. Leur nombre qui dépasse certainement celui des Kodoi’s, est
peut-être aussi élevé que celui des Mimi’s ou des Soungor’s.

Les Kondogo’s, appelés Oulad Mese par les Arabes, habitent un pays que
l’on peut traverser en un jour et demi de l’Est à l’Ouest et en trois
quarts de journée du Nord au Sud. Quoique les Kondogo’s comptent au
nombre des populations autochtones du Ouadaï, ils ne sont pas du groupe
des Maba’s. Mais ils ont leurs qualités physiques et morales et sont,
dit-on, tout aussi braves que les Kodoi’s. Ils parlent le bora-mabang et
un dialecte qui en est dérivé. Leur pays n’est pas très montagneux, le
sol en est fertile, on y cultive beaucoup de douchn, de loubia et de
coton, ainsi qu’un peu de djildjilan (_Pisum sativum_). On y trouve
quelques rochers isolés et une petite chaîne de montagnes traverse tout
le pays du Nord-Est au Sud-Ouest ; elle s’embranche au sud de Tittir sur
les monts Kodoi’s et se prolonge au Sud-Ouest jusqu’à la frontière du
pays. Quelques insignifiants cours d’eau y prennent leur source. Il faut
toutefois citer l’Ouadi Nyellingak, qui prend sa source à Mezana entre
le Dar-Tama et le pays des Mararit’s et se dirige au Sud-Ouest en
passant par le pays des Ganyanga’s.

Les Kachemere’s habitent au Sud du Bouteha et leurs terres s’étendent
jusqu’au confluent de ce fleuve avec le Batha, ce sont des nègres du
pays : physiquement, intellectuellement et moralement ils sont du type
maba et cependant on ne les range pas au nombre des « seigneurs » du
pays. On leur reproche généralement d’être menteurs, mais on loue leur
piété et leurs sentiments pacifiques. Ils parlent un dialecte dérivé du
bora-mabang mais qui diffère beaucoup plus de la langue mère que ceux
des Massalit’s, des Marfa’s, des Kondongo’s ou des Kadjanga’s.

On confond souvent les Marfa’s avec les Kadjakse’s ou bien on leur
assigne la même origine ; leur langue n’est qu’un patois maba. Le pays
qu’ils habitent est au Sud-Est de celui des Kachemere’s et à l’Ouest de
celui des Kadjanga’s. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à
l’Ouest et six heures seulement du Nord au Sud. Le nombre des Marfa’s
doit être à peu près le même que celui des Kadjanga’s. Les Karanga’s
habitent un pays montagneux à l’Ouest de celui des Marfa’s. Cette tribu
belliqueuse est redoutée pour sa cruauté ; aussi le sultan leur désigne-
t-il tout comme aux Kodoi’s un chef suprême ou melik abd. Les Karanga’s
parlent un dialect spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang.

La tribu des Ali’s habite à l’Ouest de celle des Massalit’s. Leur mœurs,
leurs usages et leur mentalité les rapprochent plus des Maba’s que des
Massalit’s. Leur patois est sans aucun doute de la même famille que le
bora-mabang, qu’ils parlent d’ailleurs aussi. Les Ali’s doivent être
aussi nombreux que les Ganyanga’s. Il faut une journée pour traverser
leur pays du Nord au Sud et une journée un quart de l’Est à l’Ouest,
mais il ne faut pas oublier que le pays est très montagneux et sillonné
de nombreux fleuves. Les plus importants sont : l’Ouadi Adrangue
(Erdengue), un affluent de l’Ouadi Hamra et l’Ouadi Altin (Alting), un
fleuve très large qui se jette dans le Batha.

Les Moyo’s paraissent être de la même famille que les Marfa’s mais ils
sont plus noirs que les Maba’s et les populations de la même famille ;
il faut tout au plus quelques heures pour traverser leur pays du Nord au
Sud et tout autant de l’Est à l’Ouest. La tribu compte une dizaine de
villages qui sont groupés autour d’une montagne assez importante. Il est
assez curieux que les Moyo’s parlent non seulement le bora mabang, mais
encore un patois local, qui ne présente aucune analogie avec les autres
dialectes du pays.

Les Fala’s (Bakka’s en arabe) sont en tous points semblables aux tribus
de race maba ; ils ont mêmes mœurs et mêmes usages. De l’Est à l’Ouest,
il faut un jour et demi pour traverser leur pays et trois quarts de jour
seulement du Nord au Sud. Ils sont à peu près aussi nombreux que les
Marfa’s.

Au pays de Beredj’s, qui a cinq villages à peu près, habitent les
Birguid’s. Cette tribu, formée par des esclaves du sultan, est demeurée
pure de tout mélange. Les Birguid’s sont gris foncés, plus noirs que les
Maba’s, ils sont du type nègre, ont le caractère et les mœurs des
habitants de l’Afrique centrale et parlent une langue qui leur est
absolument propre.

A l’Ouest des Birguid’s habitent les Moubi’s-Zarka ; ils en sont séparés
par le désert, qui porte le nom d’Amberkei du Dar-Zioud au Batha et
celui de Kitabel[6] jusqu’aux pays fétichistes et entre les territoires
des Moubi’s-Zarka et des Moubi’s-Hadaba. Il faut à peu près un jour pour
faire le tour du pays des Moubi’s-Zarka, qui est très montagneux et
abondamment arrosé. Les Moubi’s étaient encore païens quand déjà les
Maba’s s’étaient faits musulmans et ils furent convertis de force par
ceux-ci. Ces origines païennes expliquent comment il se fait
qu’aujourd’hui encore les sultans du Ouadaï ont des droits sur les
enfants des Moubi’s, principalement sur ceux du sexe féminin et que des
condamnés rachètent souvent leur peine en livrant leurs enfants. A
l’époque de mon passage chez les Moubi’s, l’islam n’y était pas encore
solidement implanté, et cependant les pèlerins de la Mecque sont
nombreux. Mais il est bien possible qu’ils font ces pèlerinages pour
éviter ensuite les exactions du pouvoir. Les Moubi’s parlent un dialecte
local ; leur teint est noir, leurs traits sont assez réguliers et on ne
peut guère se fier à eux.

Nous avons dit que le désert de Kitabel les séparait des Moubi’s-Hadaba.
Ceux-ci sont bien un peu moins noirs que leurs frères, mais c’est la
seule différence entre les deux familles, dont la langue est commune. Du
Nord au Sud il faut un jour et quart pour traverser leur pays et un seul
jour de l’Est à l’Ouest ; au Nord, il s’étend jusqu’au Batha ; on n’y
trouve ni fleuves, ni montagnes, si on excepte quelques mouvements de
terrains insignifiants.

Le désert de Kitabel sépare aussi les Moubi’s Hadaba des Masmadje’s,
leur voisins de l’Ouest. Ils ont été probablement convertis par la force
des armes à l’islamisme, en même temps que les deux tribus Moubi’s,
c’est-à-dire au commencement du règne des Abassides, mais en 1870 ils
n’avaient pas encore une conception bien exacte de l’islam. Ils
s’entouraient de tous les attributs du fétichisme, adoraient notamment
des pierres et des arbres. Leur teint est plus noir que celui des
Moubi’s Hadaba et ils parlent un dialecte qui est de la famille de celui
des Kouka’s. De l’Est à l’Ouest il faut plus d’un jour pour traverser
leur pays, qui n’est d’ailleurs pas nettement séparé de celui des
Kouka’s ; du Nord au Sud il faut un jour.

Les Massalit’s el Batha habitent, au Nord des Masmadje’s, à l’Est des
Kouka’s au Sud-Sud-Ouest du Dar Zioud et à l’Ouest des Karanga’s ; leurs
terres son immenses, il faut quatre étapes pour les traverser de l’Est à
l’Ouest et une forte étape du Nord au Sud. Ils sont riverains du Batha,
comme l’indique d’ailleurs leur nom. Leur nombre est supérieur à celui
de Massalit’s el Hauch mais ils sont plus civilisés quoiqu’on affirme
qu’eux aussi sont anthropophages. Ce qui les distingue au surplus des
Massalit’s de l’Est, c’est qu’en fréquentant les Arabes, la plupart sont
arrivés à en parler la langue.

Les Kouka’s habitent le Dar Kouka, ils se distinguent en Kouka’s Hirar,
les vrais, les purs et en Kouka’s Amdena qui sont jugés d’origine impure
et dès lors plus ou moins méprisés. La distinction entre les deux
fractions est si nette qu’il n’y a pas d’exemple d’un mariage entre
individus de fraction adverse. Au demeurant, les Kouka’s sont bien
formés, leurs traits sont réguliers, leur taille est élevée et leur
teint à peu près celui des Maba’s. Ils parlent la même langue que les
Boulala’s et les Middogo’s et cette langue est presque celle du
Baguirmi. Au Nord-Nord-Ouest, le Dar Kouka est limité par les Toubou’s
Koran (Kaserda’s et Kreda’s) ; au Nord-Nord-Est, par les Dourring’s
(Djoumbo’s) ; à l’Est par le désert d’Amberkei, qui le sépare du Dar
Zioud ; à l’Ouest-Sud-Ouest, par les Dadjo’s ; à l’Ouest par les
Difadin’s (Arabes et Kouka’s) et à l’Ouest-Nord-Ouest, par les Arabes
Djaadina. Le Dar Kouka est divisé en deux parties très inégales par le
Batha ; la plus grande partie est au Nord, la plus petite au Sud du
fleuve. Au Dar Kouka le Batha reçoit les eaux du Woudyan Chohet, de
l’Amaterek, du Masmadje et du Debker.

Les Abou Simmin’s et les Boulala’s dont nous avons parlé déjà, habitent
le pays de Fitri et le lac du même nom. Les premiers sont les premiers
maîtres du pays, ils y sont encore les plus nombreux, mais ils y sont
subordonnés aux seconds qui détiennent le pouvoir. Les Abou Simmin’s
sont noirs, de haute taille, mais leurs traits sont irréguliers et
désagréables. Ils sont de la même famille que les Kouka’s Andema et en
parlent la langue. On les considère presque comme esclaves et on en
joint chaque année un certain nombre au tribut du sultan.

Les Boulala’s sont cuivrés ou bronzés ; ils ont souvent le teint plus
clair que les Toubou’s et sont tout aussi délicats que ceux-ci. Ils sont
venus du Kanem mais ne parlent que la langue des Kouka’s. Leur pays
dépend du Ouadaï et le tribut annuel qu’ils paient est la meilleure
preuve de cette dépendance ; mais ils ont un sultan de leur race qui,
curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala’s, est
considéré de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-même. C’est
ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le
premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si
tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le
sultan du Ouadaï ait mis pied à terre. Il faut environ deux étapes pour
traverser le pays de Fitri de l’Est à l’Ouest et autant du Nord au Sud.
La partie qui est au Nord du lac est plus étendue et plus peuplée que
celle qui est au Sud. L’eau du lac est douce ; une des îles qui s’y
trouve sert de refuge en cas de guerre et l’accès en est interdit aux
étrangers. D’ailleurs le lac Fitri n’est qu’une lagune du Batha, tout
comme le Tchad l’est du Chari. Après s’être grossi des eaux du Bouteha,
le Batha poursuit son cours vers l’Ouest et vient se perdre dans le lac
Fitri.

Les Middogo’s, qui habitent au Sud-Sud-Est du Fitri, affirment qu’ils
sont un rameau de la grande famille Kodoi mais rien ne vient à l’appui
de cette affirmation et leur langue notamment, n’est qu’un patois de
celle des Kouka’s.

Le pays des Dadjo’s est situé entre ceux des Moubi’s Zarka, des Abou
Telfan’s, des Kouka’s et des Moubi’s Hadaba (désert de Kitabel). Il faut
environ trois étapes pour le traverser du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest
et une journée un quart de l’Est-Sud-Est au l’Ouest-Nord-Ouest. Les
habitants sont musulmans mais pas plus que leurs voisins, les Moubi’s
ils n’ont renoncé à leurs pratiques fétichistes. Comme ceux-ci, ils ont
une case pour leur divinité qu’ils abreuvent largement de merissa, une
aubaine dont les desservants du sanctuaire ne manquent pas de profiter ;
ils ont aussi un arbre sacré qu’ils arrosent également de merissa et une
pierre sacrée. On n’attribue que rarement la mort à des causes
naturelles ou à la volonté d’un être suprême ; généralement on l’impute
au mauvais œil d’un jeteur de sorts. Si, avec le concours des dieux et
au moyen de quelques tours de magie, on parvient à découvrir quelques-
uns de ces sorciers on les massacre sans pitié, on confisque leurs biens
et on envoie leurs domestiques réduits en esclavage au Ouadaï. Le teint
des Dadjo’s est noir comme jais ; ils sont robustes et ont des membres
vigoureux mais ils sont lourdauds et laids de visage. Ils parlent la
même langue que les indigènes de Soula. Le sultan choisit dans cette
tribu bon nombre de ses esclaves, surtout des femmes de charge.[7]

Les Abou-Rhoussoun’s habitent le pays du même nom. Il faut un jour et
demi pour le traverser de l’Est à l’Ouest et un jour du Nord au Sud. Ils
sont de teint grisâtre, leurs traits sont réguliers, ils parlent la même
langue que leurs voisins les Djeggel’s et les Kibet’s ; ils sont
gouvernés par un sultan qui paie tribut au Ouadaï. Leur pays est limité
à l’Est, par le Soula ; au Sud, par le Bahr-Mangari et à l’Ouest, par le
pays des Djeggel’s.

Le pays des Djeggel’s peut être traversé de l’Est à l’Ouest en deux
étapes et en une et demie du Nord au Sud. Les Djeggel’s qui parlent la
même langue que les Abou-Rhoussoun’s ne s’en distinguent que par le nom.
Ils ont un sultan assisté d’un koursi du Ouadaï qui détient en fait tous
les pouvoirs. Au Nord, leur pays est limité par celui des Kadjakse’s ; à
l’Est, par celui des Abou-Rhoussoun’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari (Omm
et Timan) ; à l’Ouest, par le Kibet. Une très épaisse forêt, que des
bandits arabes rendent dangereuse, s’étend du Nord au Sud. Les montagnes
du pays sont insignifiantes, mais on y trouve une foule de petits cours
d’eau qui se jettent dans le Bahr-Mangari.

Les Kibet’s sont de la même famille que les Djeggel’s ; ils s’en
distinguent par la douceur de leurs mœurs et leur piété. Aussi ont-ils
de nombreux foukara’s. Sans être lâches, ils ne sont pas aussi braves
que les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s. Ils parlent de préférence
l’arabe. Les Kibet’s, les Djeggel’s et les Abou-Rhoussoun’s ont le teint
plus clair que les autres nègres, ce qui permet de les dire bâtards
d’Arabes et de nègres. Les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s seraient
alors un croisement de nègres et d’Oulad Hamed (Heimat ?), les Kibet’s
un croisement de nègres et d’Oulad-Rachid.

De l’Est à l’Ouest, il faut deux jours de marche pour traverser le
Kibet, il en faut autant du Nord au Sud. A l’Est, le Kibet est limité
par le pays des Djeggel’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari ; au Sud-Ouest,
par les Salamat’s ; à l’Ouest, au Nord-Ouest et au Nord, par les Oulad-
Rachid et au Nord-Est, par les Kadjakse’s.

Les Mourro’s habitent au Nord des Abou-Rhoussoun’s dans un pays
mamelonné et très boisé, ils n’ont que cinq ou six villages, je n’ai pas
pu en déterminer l’importance, pas plus que celle des villages
kadjakse’s. Les Mourro’s sont forts, bien bâtis, leurs traits sont
réguliers ; ils parlent la même langue que les Kibet’s et sont de
religion musulmane.

Les Kadjakse’s qui habitent le Djebel Abassa paraissent être de la
famille des Marfa’s, mais ils se sont civilisés avec le temps. Les
Kadjakse’s ont le teint assez noir, les os sont fortement développés,
les traits sont réguliers ; leur langue est celle des Marfa’s. Ils sont
extrêmement honnêtes et bons ; aussi les Maba’s, gens brutaux et
violents, ne manquent-ils pas de les accuser de lâcheté. Les Kadjakse’s
sont administrés par de nombreux moulouk ; les mandjak’s ou maires et le
khalifa, leur représentant à la cour, sont les plus marquants de ces
fonctionnaires. Le pays est borné au Nord, par le Beredj ; à l’Est, par
les Mourro’s ; au Sud, par les Djeggel’s et à l’Ouest, par le désert de
Kitabel. Au centre du pays se dresse le Djebel Abassa, une grande
montagne élevée qu’on voit de loin ; les villages se sont groupés
autour.

Les Goulla’s, qui habitent le pays de ce nom, forment une tribu
nombreuse avec une langue propre, qui est cependant souvent supplantée
par la langue arabe. Leurs terres sont au Nord du lac Iro. A l’Ouest,
sont les Birrimbirri’s, du côté du Baguirmi et non, comme on l’a cru à
tort, du côté du Darfour ; au Sud et au Sud-Est, habitent les Fana’s ou
Fanga’s. A l’Ouest du lac Iro, se trouve enfin le pays de Selten un Etat
très important, complètement indépendant, dont la nombreuse population
est fétichiste[8].

Le Tama est borné : à l’Ouest, par les Mararit’s ; au Nord-Ouest, par
les Mimi’s ; au Nord-Nord-Ouest, par les montagnes des Kabga’s et des
Koubou’s ; au Nord-Est, par les Zoghaoua’s Koube ; à l’Est, par les
Kimr’s, et au Sud, par les montagnes du Darfour, les Soungor’s et les
Mararit’s. La plus grande longueur du pays est la diagonale Nord-Sud et,
comme chez les Mararit’s, la partie méridionale du pays est très
développée vers le Sud-Est. Les principales montagnes et les sources des
fleuves se trouvent dans la partie Sud-Est du pays. La chaîne du Djebel
Nyere enserre la capitale Nyere au Nord, à l’Ouest et au Sud. Elle
s’étend ensuite vers l’Ouest, le Nord et le Sud-Est pendant une étape
environ. Le Mondjobok prend sa source dans le Tama, sous le nom d’Ouadi
Kounoungo : il se dirige vers l’Ouest sous le nom d’Ouadi Amberouati et
traverse le Dar Saïd sous celui de Mondjobok.

Les Tama’s (Tamazan’s) sont de la famille des Soungor’s, des Kimr’s, des
indigènes du Djebel Moul au Darfour, ils ont même du sang dadjo.
Physiquement et moralement ils ressemblent beaucoup aux Soungor’s, dont
ils parlent la langue. Les Kimr’s détenaient à l’origine le pouvoir au
Tama ; ils le détenaient encore quand le pays fut islamisé, ils
désignaient alors encore les sultans. Ce ne fut qu’à la mort du sultan
Hamed, qu’une famille de race dadjo, venue du Soula, vint au pouvoir.
Ainsi s’explique chez les Tama’s et principalement chez leurs femmes, la
survivance de certains caractères distinctifs des Dadjo’s. Les gens du
Tama ne sont pas aussi belliqueux que le pourrait faire supposer la
vigoureuse défense qu’ils ont faite de leurs terres, et c’est à tort
qu’on leur reproche de ne pas être hospitaliers parce qu’ils cachent
soigneusement l’intérieur de leur pays à la vue des étrangers. Leurs
rapports dans la tribu sont empreints d’une bonté et d’un esprit de
conciliation exemplaires ; ils ignorent les rixes sanglantes et les
assassinats ; ils haïssent le mensonge et sont laborieux. Leur
conversion à l’islamisme est trop récente pour qu’ils songent à observer
rigoureusement les prescriptions du Coran et ils n’attachent pas grande
importance au chehada, le credo musulman[9].

Le Dar Tama est soumis au Ouadaï ; mais Mohammed-Chérif lui a laissé un
sultan véritable qui gouverne seul et qui se borne simplement à payer
régulièrement tribut au Ouadaï. On évite toute occasion de montrer au
puissant suzerain l’intérieur du pays, qui demeure soigneusement gardé.
Les expéditions entreprises par les sultans du Ouadaï contre le Tama ont
été si souvent suivies d’échecs — Mohammed Cherif en sait quelque chose
— que le roi Ali paraissait se contenter de la situation actuelle.
Mohammed Cherif avait installé au Tama un sultan nommé Ibrahim. Malgré
toutes ses protestations de dévouement, cet Ibrahim n’avait pas tardé à
assurer une indépendance relative à ses états. C’est ainsi qu’il offrit
asile au tintelak Mohammed, un fils rebelle de Mohammed Chérif, ainsi
qu’au prétendant Adem, fils du sultan Abd-el-Aziz, et se refusa à les
livrer au sultan du Ouadaï.

Passons maintenant à la population arabe du Ouadaï : les Aramka’s.

Les Arabes sont très nombreux au Ouadaï. On n’a pu déterminer exactement
l’époque à laquelle ils y ont immigré ; mais il est certain qu’ils y
résident depuis des siècles. Nous savons qu’Abd-El-Kerim, de la tribu
des Djaliya, du pays de Chendi, s’appuyait principalement sur les Arabes
lorsqu’il mit un terme à la domination des Tundzour et fit du Ouadaï un
empire musulman. Les Mahamid’s, les Mahariye’s, les Erekat’s, les
Naouaiba’s, les Beni Holba’s, les Abou Chedr’s[10] se rangèrent sous ses
bannières, ainsi d’ailleurs que les tribus autochtones : les Abou
Sounoun’s, les Oulad Djema, les Mararit’s, les Mimi’s, les Malanga’s,
les Madala’s, les Madaba’s, les Debba’s (Dabba’s ?) et les Abissa’s (?).
Quelques rares tribus arabes, les Missiriya’s, les Zebeda’s, les
Rachid’s, les Hamida’s et les Khozzam’s, demeurèrent fidèles au roi
Daoud et s’allièrent aux Kachemere’s, aux Karanga’s et aux Fala’s pour
combattre Abd-el-Kerim. Les tribus du premier groupe ont encore
aujourd’hui des privilèges datant de cette époque.

Les Arabes du Ouadaï se divisent en Arabes bakkara’s et en Arabes
abbala’s, suivant que leur principale richesse et les tributs prélevés
consistent en bœufs (bakar) ou en chameaux (ibl). En général, les Arabes
sont bien traités au Ouadaï ; ils sont presque tous pasteurs et peuvent
ainsi s’adonner à la vie nomade ; ils cultivent la terre presque
exclusivement avec le concours d’esclaves. Le sultan leur laisse toute
liberté d’errer même pendant des années, s’ils y sont poussés par leur
humeur vagabonde. Au Bornou, on confisquait tout simplement leurs biens
et on voyait d’un très mauvais œil leur séjour à l’étranger.

En général, les Arabes du Ouadaï, comme les Choua’s du Bornou, sont
demeurés purs de tout mélange. Cependant, quelques tribus, complètement
isolées au milieu de tribus fétichistes, s’y sont mêlées à la longue ;
d’autres encore ont laissé s’infiltrer l’élément étranger en mariant
leurs filles à leurs esclaves. En passant en revue les tribus arabes,
nous aurons l’occasion d’indiquer les caractères ethnographiques de
chacune d’elles.


                                   I

                          =Arabes El Bakkara=

                          _Eleveurs de bœufs_


1. _Les Salamat’s_ — Leur teint est généralement gris foncé ; souvent
aussi, par suite de leurs alliances avec les esclaves, très fortement
bronzé. Cette tribu est très nombreuse, quatre-vingt-dix-neuf cheiks en
administrent les fractions ; les Salamat’s peuvent mettre en ligne à peu
près quatre mille cavaliers.

Les fractions les plus connues de la tribu des Salamat’s sont : les
Nidchemiya’s, les Elasele’s, les Oisiya’s (?), les Omar’s, les
Dakhakhira’s (Dekakire’s (?), les Oulad Moussa et les Oulad Hamdoun. On
les trouve surtout dans le bassin du Bahr-et-Tine (Bahr-es-Salamat) et
sur les rives du lac Iro ; lorsqu’à l’automne, à la saison des pluies,
ils ne peuvent plus habiter ce sol argileux et marécageux ils se portent
vers le Nord. Ils y retrouvent quelques fractions de leur tribu,
notamment à Amm Dguemat, au Koudougou et sur les bords de l’Ouadi Touil
(Taouil ?) Deux akade, un koursi, un amin et un vice-koursi (koursi
taba) représentent le roi du Ouadaï auprès de la tribu et si, comme il
advient fréquemment, ces hauts fonctionnaires résident à Ouara, c’est le
cheik suprême des Salamat’s, le tobabou, qui expédie les affaires.


2. _Les Missiriya’s (Messiriya’s)._ — Ils habitent au Sud du Djebel
Kharès et se divisent en deux fractions :

_a_) Les Missiriya’s homr (Missiriya rouges). Leur teint n’est pas
rouge, mais rougeâtre ou grisâtre.

_b_) Les Missiriya’s zourk (Missiriya gris). L’ensemble de la population
de ces deux fractions est à peu près le même que celui des Salamat’s
mais les Missiriya’s homr sont plus nombreux que les Missiriya’s zourk.
Les fonctionnaires du sultan sont les mêmes chez eux que chez les
Salamat’s. Les Missiriya’s ont la réputation d’être brutaux et pillards.


3. _Les Oulad Rachid._ — A l’origine, cette tribu était plus nombreuse
que celle des Missiriya’s, mais leur scission avec les Zebeda’s, les
Hamida’s et les Heimat’s, les a très affaiblis. Ils peuvent encore
mettre deux mille cavaliers en ligne. Les fractions de cette tribu
sont : _a_) les Rachid’s abid, _b_) les Rachid’s el Bahariya (Andoma),
_c_) les Rachid’s el Batha, _d_) les Rachid’s el Hadjar. Cependant,
cette dernière fraction habite en dehors du Dar Ouadaï. Les Oulad Rachid
habitent _a_) au Sud du désert de Kitabel, _b_) sur les rives du Bahr
Bougdi et du Bahr Andoma, _c_) au Sud de Dar Kouka et des Moubi’s, _d_)
dans le Bourma Tekil (au Nord-Ouest d’Abou Telfan). Les Oulad Rachid
sont généralement rougeâtres et sont demeurés à peu près purs de tout
mélange. La plupart vivent au milieu de populations fétichistes et ne
valent guère mieux qu’elles ; elles n’en sont pas moins considérées.
L’administration est la même que celle des tribus précédentes.


4. _Les Djaadina’s._ — Leur teint est légèrement grisâtre et rougeâtre ;
ils sont à peu près pur sang arabes et très pieux. Leur nombre est
presque aussi élevé que celui des Rachid’s ; ils peuvent mettre un
millier de cavaliers en ligne. Ils habitent le Fitri, l’Ala et le
Kharroub.


5. _Les Khozzam’s Khouzam’s._ — Physiquement ils ressemblent aux
Djaadina’s, mais sont alliés avec les Zoghaoua’s (Amm Kimmelte). Ils
habitent les mêmes régions et sont aussi nombreux que les Djaadina’s.


6. _Chourafa’s_ (Beni Hassen). — Cette tribu est peu nombreuse ; les
éléments étrangers y sont largement représentés. Ils ont le même teint
que les Salamat’s, habitent d’ailleurs Amm Djellat, le Koudougou et
Douma, avec cette tribu et sont administrés par l’akid des Salamat’s son
chef suprême.


7. _Les Heimat’s_ (Heiymat’s). — Ce sont des Arabes de race ; ils sont
bien bâtis et de teint rougeâtre ; ils sont plus nombreux que les
Chourafa’s. Musulmans très pieux, ils sont querelleurs et batailleurs ;
les Salamat’s sont leurs ennemis héréditaires. Ils sont de la même
famille que les Oulad Hamed et sont encore en relations avec cette
tribu, quoiqu’ils en soient fort éloignés. Ils habitent les villages
mangari’s, sur les rives du Bahr Mangari. A l’automne, ils se retirent
au Koudougou et dans la vallée du Batha. Les principales fractions de la
tribu sont : les Nedmiye’s, les Djarrare’s, les Taissa’s du Dar Soula et
du Dar Amir.


8. _Les Dekena’s._ — Cette tribu est nombreuse mais elle est loin d’être
pure de tout mélange ; ce sont surtout les Salamat’s du Bornou et les
Koran’s — les Oulad Hamed, — les Oulad Salem, — les Oulad Alouan, qui
ont été ces éléments étrangers ; leur teint est très clair et légèrement
bronzé. Ils sont bons musulmans mais d’une insupportable fierté. Ils
habitent le pays entre le Fitri et le Tchad ; l’été, on les trouve plus
particulièrement au Baguirmi et sur les bords du Chari au Bornou ; on
les estime à mille cavaliers.


9. _Les Chiggerat’s_ (Choudjerat’s). — Ils sont rougeâtres de teint et
paraissent être de la famille des Mahamid’s. C’est leur qualité de
Bakkara’s qui les en distingue. Ils habitent entre Nimro et l’Aid el
Djemel. Leur nombre doit être intermédiaire entre celui des Heimat’s et
celui des Chourafa’s.


10. _Les Tordjem’s._ — Ils sont également rougeâtres de teint et fort
peu nombreux. Ils habitent le bassin oriental du Batha (de Massalit à
Aboungantoura) ; l’hiver ils se dirigent vers les Kissan’s du Nord.


11. _Les Kolomat’s._ — Ils sont de la même famille que les Djaadina’s,
mais plus nombreux que les Tordjem’s. Ils habitent les rives du Batha, à
l’ouest du Dar Zioud ; en automne ils font des incursions dans le Nord.


12. _Les Beni Hassen_ (Beni Hassan). — Ils sont de la même famille que
les Hamida’s ; de teint rougeâtre et peu nombreux. Ils habitent les
bords de l’Ouadi el Hamra ; comme leurs frères ils vont chercher en
automne des pâturages plus riches.


13. _Les Zabalat’s._ — Leur peau est très fortement bronzée : ils sont
aussi nombreux que les Beni-Hassen et de la même famille que les
Mahadi’s. Ils sont fixés sur les bords de l’Ouadi Delal et émigrent au
Kounoungo en automne.


14. _Les Mahadi’s._ — Ils ont le même teint que les précédents et sont
aussi nombreux qu’eux ; leurs villages sont au Sud du pays de Soungor ;
ils y pratiquent l’agriculture, et y passent l’automne.


15. _Les Zanatat’s._ — Leur teint est très bronzé ; ils sont de la même
famille que les Medjanin’s et habitent l’Id El Kraa.


16. _Les Medjanin’s._ — Ils sont fort peu nombreux et de la famille des
Mahamid’s. Ils font de la culture à Hadjer Tokoulla, Medjanin et Daraba
où ils demeurent toute l’année.


17. _Les Korobat’s._ — Leur teint est tout aussi bronzé que celui des
précédents ; ils sont peu nombreux et fixés à demeure dans la région
entre le Mararit, le Soungor et le Dar Saïd.


18. _Les Issirre’s._ — Sont peu nombreux, ils sont sédentaires à Chokkan
et à Nella où ils pratiquent l’agriculture.


                                   II

                            =Arabes Abbala=

                        (_Eleveurs de chameaux_)


1. _Les Mahamid’s._ — Cette tribu est très nombreuse. La tradition veut
que les fractions des Mahamid’s aient pour ancêtres les trois frères
Mahmoud, Mahar et Naïbe et leur proche parent Rakal ou Ereka. Les
Mahamid’s peuvent fournir au moins quatre mille cavaliers. Ils sont
rougeâtres et ont bon caractère ; on les dit pieux, bienfaisants et
hospitaliers ; ils parlent l’arabe le plus pur. Ils habitent au Nord-
Ouest du Dar Mimi, d’Arada à Haouar et sur les bords de l’Ouadi Garda
(Karda ?) Les fractions de cette tribu sont nombreuses, j’ai pu
reconnaître les suivantes : les Oulad Djellou, les Oulad Cheik, les
Oulad Yassin, les Oulad Zed, les Nedja’s, les Seif ed din (ou Seifan),
les Naouaiba’s, les Erekat’s, les Mahariye’s (Mehriya ?), les Oulad
Djenab, les Hamdiya’s, les Et teiyifat’s.


2. _Les Hamida’s._ — Ils sont de la famille des Oulad Rachid. Jadis ils
étaient assez nombreux pour pouvoir vivre en guerre perpétuelle avec les
Mahamid’s. Epuisés par ces luttes, ils vivent dans le plus parfait
accord et l’automne venu, ils vont même rejoindre les pâturages de leurs
anciens adversaires. Leur teint est très clair, ils sont de taille
moyenne, bien bâtis et vigoureux. L’arabe qu’ils parlent est
relativement pur. Ils sont fixés sur les bords de l’Ouadi el Hamra, dans
les pays d’Abker, de Chokkan et chez les Zebeda’s. Les Hamida’s se
divisent en deux fractions : les Dilla’s et les Hamida’s Zebeda.


3. _Les Beni Holba._ — On les dit aussi de la famille des Oulad Rachid,
mais c’est une parenté bien éloignée. Ils sont très légèrement bronzés,
peu nombreux, mais bons musulmans.


4. _Les Zebeda’s._ — Ils sont presque aussi nombreux que les Khozzam’s
et comptent à peu près huit cents cavaliers. Ils ressemblent beaucoup
aux Oulad Rachid, sont à peine cuivrés, bien bâtis mais fort peu
civilisés et très pillards.


5. _Les Choukekat’s._ — Ils sont alliés aux Mahamid’s mais d’une famille
différente. Ils sont peu nombreux, habitent le Kondongo et le bassin
occidental du Bouteha. En automne ils se retirent chez les Mahamid’s ou
dans le Bitakguinnek. On peut dire que presque toute la province du Dar
Zioud est arabe. Les Tordjem’s, les Missiriya’s homr ou zourk, les Oulad
Hamed, les Khozzam’s y habitent. D’ailleurs les autres groupes ethniques
ont adopté la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba’s de sang
royal, les quelque Kouka’s, les Tundzour’s, les Kimr’s ; puis encore les
Bornouans (habitants du Bornou) ; les Djellaba’s, les Massalit’s, les
Kachemere’s, les Tama’s, les Djebel’s et enfin les Dorouk’s qui sont
originaires du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite que le
Bir Yoyo, leur teint est gris, leur langue paraît être de la même
famille que celle des Kimr’s, mais ils ne parlent plus que l’arabe.

Il faut enfin mentionner quelques tribus qui habitent en dehors des
limites du Dar Ouadaï ; ce sont :


1. _Les Debaba’s._ — Ce sont des Salamat’s ; ils sont fixés au Baguirmi
comme éleveurs de bestiaux (bakkara) ; ils sont fortement bronzés. Les
principales fractions sont : les Oulad Moussa, les Oulad Karai, les
Oulad Djooui, les Assela’s, les Adjina’s, les Nedmiya’s, les
Doukhakhira’s (Dekakire ?) et les Omri’s.


2. _Les Kaoualima’s_ sont rougeâtres ; ils sont de la famille des
Khozzam’s, avec lesquels ils ont d’ailleurs, tout comme avec les
Djaadina’s, des traités d’alliance. Il fut un temps où ils étaient très
nombreux au Ouadaï, mais la plupart ont émigré au Bornou. Ils habitent
le bassin occidental du Batha, les bords du Chari et le Kanem. En
automne, on ne les trouve que dans la région du Batha.


3. _Les Assala’s._ — Ils sont rougeâtres ; on les dit originaires du
Fezzan. Cette tribu belliqueuse ne s’est soumise qu’à contre cœur au
sultan du Ouadaï ; elle fuit autant que possible le pays et le nombre
des membres semble diminuer. Il leur est d’autant plus facile de se
soustraire à la domination du Ouadaï que leur principal établissement se
trouve sur les rives du Tchad et partiellement dans le territoire des
Kouri’s. Jadis ils n’étaient musulmans que de nom mais l’influence du
Ouadaï s’est fait sentir et cette tribu compte actuellement de nombreux
foukara’s (derwiches).


4. _Les Oulad Hamed_ (Hamid). — Leur teint est légèrement rouge cuivré ;
ils sont de la famille des Naouala’s (Naoualina) des Oulad Malek, des
Noumoura’s et des Heimat’s (Heiymat) alliés aux Djaadina’s. Les Oulad
Hamed habitent le bassin du Bahr El Ghazal. Leurs principales fractions
sont : les Omm Koubeba’s, les Oulad Radi, les Oulad Merai, les Oulad
Ahmed et les Oulad Kedafat.


5. _Les Khozzam’s_ (Khouzam’s) el Bahariya ; ce sont les frères des
Khozzam’s du Bornou ; il fut un temps où ils étaient très nombreux mais
ils ont été très éprouvés par les razzia’s des habitants du Ouadaï. Ils
peuplent quelques villages du Baguirmi sur les bords du Chari.

Il faut compter les Tundzour’s parmi les Arabes du Ouadaï. Abd El Kerim
leur ravit le pouvoir. A l’exception de ceux fixés à Abou Telfan, ils
sont musulmans. Leur teint est rougeâtre ou mieux d’un rouge cuivré très
clair ; ils parlent l’arabe. Leur nombre est loin d’être négligeable,
ils disposent d’environ quatre mille huit cents guerriers. Ils sont
fixés au Dar Zioud, au Mekren, au Kadama, chez les Kachemere’s, à Abou
Telfan, au Rounga et au Kanem (Mondo).

Les Kimr’s (Guimr’s) sont, comme nous l’avons dit déjà, la population
autochtone du Tama ; ils sont de la famille des Soungor’s ; au Ouadaï on
les appelle Ermbeli’s (dialecte maba). La racine de ce nom a le même
sens que celle du mot arabe Kimr ; les deux mots signifient : ramier. Le
teint des Kimr’s est foncé mais quelquefois rouge cuivré. Ils sont
éparpillés, ce qui les fait paraître encore moins nombreux qu’ils ne
sont réellement. On les trouve surtout au Guerri et encore à Ras Salime,
à Bir Yoyo, à Fircha et au Tama.

Les Zoghaoua’s sont plus noirs que les gens de Toubou ou même les
Maba’s ; ils parlent la même langue que les Darmout’s et cette langue
diffère complètement du dialecte des Tedaga’s. Il est d’ailleurs facile
de trouver d’autres arguments qui détruisent la thèse d’après laquelle
les Zoghaoua’s feraient partie des tribus Toubou’s ; c’est ainsi qu’ils
boivent le merissa (melissa) et le lait d’ânesse, boissons réprouvées
par les Toubou’s ; qu’ils ont coutume de chasser la gazelle au lacet ce
que feraient tout au plus les « forgerons » des Toubou’s. Physiquement
au contraire et exception faite pour le teint, ils sont du type toubou ;
en général les mœurs et coutumes des deux peuples concordent et la
coiffure des femmes zoghaoua’s est la même que celle des femmes des
Koran’s. Au Ouadaï les Zoghaoua’s sont méprisés ; on les assimile aux
« forgerons ». Mohammed Chérif avait cependant choisi deux de ses
épouses dans cette tribu. Les Zoghaoua’s ne sont pas encore des
musulmans bien fervents. Ils habitent principalement le Darfour ; au
Ouadaï on les trouve mêlés aux Mimi’s et aux tribus arabes qui habitent
l’Ouest du pays Djoumbo, tribus auxquelles ils se sont complètement
assimilés. On les trouve enfin dans les pays d’Amkian, de Gaga,
d’Irenib, d’Id el Kraa et au Dar-Saïd. Au Ouadaï les Zoghaoua’s sont
généralement appelés Oulad Amm Kimmelte. Les principales fractions de la
tribu sont : les Zoghaoua’s Koube, les Zoghaoua’s Dor, les Zoghaoua’s
Anka, les Zoghaoua’s Menderfoki et les Zoghaoua’s Dourne. On évalue à
quatre mille le nombre de leurs guerriers.


                                  III

                   =Les Toubou’s (Teda’s) du Ouadaï=


Ils sont connus sous le nom de Koran’s.


1. _Les Kreda’s._ — Les Toubou’s du Ouadaï, qu’on compare volontiers aux
gens d’Habech (Abyssinie), auxquels ils ressemblent d’ailleurs beaucoup,
sont beaux, bien proportionnés et très vigoureux, grâce à leur grande
consommation de lait. Leurs traits sont réguliers ; leur teint varie :
il est tantôt fortement bronzé, tantôt cuivré et sale, tantôt très
clair. Les femmes sont semblables à celles des Toubou’s du Nord, mais
elles en diffèrent par le caractère ; c’est ainsi qu’elles se disputent
et se battent bien moins souvent que leurs sœurs du Tibesti. On dit que
les Kreda’s sont les premiers parmi les Toubou’s ou Teda’s qui se soient
convertis à l’islamisme. Les Toubou’s étaient jadis sédentaires dans le
bassin de Bahr-el-Ghazal, et de fait ils étaient sous l’autorité du
Bornou, mais après qu’Arous et Kharout-es-Sarhir du Ouadaï les eussent
razziés à plusieurs reprises, les Toubou’s abandonnèrent leurs villages
et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des établissements sur
le Bahr-el-Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et de Rimela, où ils
viennent résider temporairement.

Les fractions principales des Kreda’s sont : les Kreda’s ou Karda’s, les
Koyo’s, les Ngalamiya’s, les Iriya’s et les Kodera’s. Les Karda’s sont
de la famille des Kanembou’s Karda. Les Koyo’s ont la plus nombreuse
population ; ce sont eux qui ont le teint le plus clair ; on dit qu’ils
s’allient avec les Fellata’s par des mariages tout comme le font les
Karda’s avec les Oulad Hamed. On admet que les Kreda’s peuvent disposer
de plus de trois mille cavaliers.


2. _Les Kacherda’s._ — Ils sont de la famille des Kreda’s et ont le même
physique, on les trouve aussi mêlés aux Koyo’s. Ils étaient très
nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai
qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. Ils peuvent encore
mettre en ligne un millier de cavaliers. Les Chindakora’s, les Sakerda’s
et les Norea’s (Naouarma) sont les fractions les plus connues.


3. _Les Haoualla’s_ (Famalla’s des Arabes) habitent le bassin de l’Ouadi
Tchiri. Ils sont fortement bronzés et c’est tout ce qui les distingue
des Toubou’s, dont ils ont les mœurs et coutumes. Ils sont bons
musulmans et on les aime beaucoup au Ouadaï. On les trouve mêlés aux
Hammedj’s[11] du Kanem, au teint rougeâtre, tribu très nombreuse et
sédentaire.


4. _Les Oulad Salem_ sont très peu nombreux ; ils habitent le pays entre
le Mao et le Mondo, dans des vallées où les dattiers sont abondants ; on
les trouve aussi mêlés aux Hammedj’s.


5. _Les Oulad Bekkar_ ont les mêmes caractéristiques que les Oulad
Salem ; on peut ajouter cependant qu’au Mondo ils se sont mêlés aux
Tundzour’s.


6. _Les Meidena’s_ sont de la famille des Haoualla’s ; ils vivent comme
eux et avec eux.


7. _La tribu des Dogorda’s_ est très nombreuse ; elle compte à peu près
mille cavaliers ; elle est de la famille des Haoualla’s, le teint est
très clair. Les Dogorda’s habitent au Nord-Est des Kadaoua’s, le lien
qui les rattache au Ouadaï est très lâche ; ils ont passé des traités
avec les Haddad’s et les Hammedj’s[12].


8. _Les Kadaoua’s_ vivent dans le bassin de l’Ouadi Chitati ; ils sont
presque aussi nombreux que les Dogorda’s, on dit qu’ils sont les plus
riches des Koran’s. Avec eux vivent les Hassauna’s (Kaoualina’s) qui
disposent aussi de mille cavaliers environ.


9. _Les Ouandala’s_ ne peuvent guère être comptés au nombre des sujets
du Ouadaï, mais ils résident toujours dans le pays des Kadaoua’s par
crainte des pillages des Oulad-Soliman (Souleman).


10. Il m’a été impossible d’avoir des renseignements sur les
Koumosolla’s ; il semble toutefois qu’ils vivent mêlés aux Oulad-Salem.

Il nous faut mentionner maintenant les esclaves du Sultan qui se
rencontrent dans quelques districts. Ce sont :


1. _Les Bandala’s_ (ce n’est pas un nom de tribu) ; ce sont des
musulmans qui habitent le Sud du Dar Zioud.

2. _Les Abidiya’s_ (ce n’est pas un nom de tribu), musulmans qui
habitent le Dar Zioud et le Dar Saïd.

3. _Les Torom’s_, musulmans dans l’Oloki Neri et le Tondo (pays
Kelinguen).

4. _Les Dengeah’s_, païens qui habitent cinq villages.

5. _Les Bolgou’s_, au Kerou et au Nettemba.

6. _Les Minyi’s_, musulmans du Chokkan.

7. _Les Kassa’s_, païens du Kerou.

8. _Les Ngama’s_, païens du Timan.

9. _Les Banale’s_, environ deux cents païens au Tiggre, près du Soungor.

10. _Les Birguid’s_, au Beredj.

Si maintenant nous groupons les tribus du Ouadaï d’après les langues
qu’elles parlent, nous obtenons le tableau suivant :


1. Le groupe Maba :

  _a_) Les Kodoi’s ou Abou-Sounoun’s.

  _b_) Les Oulad Djema.

  _c_) Les Galoum’s.

  _d_) Les Dekker’s.

  _e_) Les Malanga’s.

  _f_) Les Madaba’s.

  _g_) Les Madala’s.

  _h_) Les Debba’s (Matlamba’s)[13].

  _i_) Les Abissa’s.


2. Dialectes voisins du dialecte Maba

ou qui en sont dérivés. La classification est faite suivant le degré de
rapprochement avec le bora mabang.

  _a_) Les Massalit’s.

  _b_) Les Marfa’s.

  _c_) Les Kachemere’s.

  _d_) Les Kondongo’s.

  _e_) Les Karanga’s (Kourounga).

  _f_) Les Fala’s.

  _g_) Les Kadjanga’s.

  _h_) Les Ali’s.


3. Dialecte Kadjakse dérivé du Marfa.


4. Dialecte Mararit et ses dérivés :

  _a_) Les Chale’s ;

  _b_) Les Oro’s ;

  _c_) Les Kourbo’s ;

  _d_) Les Koubou’s.

Au Ouadaï seulement et non pas au Darfour, les Koubou’s dépendent
politiquement des Mararit’s. Seules, les fractions étroitement liées aux
Mararit’s parlent un dialecte se rapprochant de leur langue.

  5. Les Kabga’s ;

  6. Les Mimi’s ;

  7. Les Zoghaoua’s :

    _a_) Les Darmout’s dont le dialecte est le même ;

    _b_) Les Dourring’s dont le dialecte est presque semblable à celui
    des Zoghaoua’s.

  8. Les Teda’s (Koran’s) ;

  9. Les Kouka’s :

    _a_) Les Abou Simmin’s ;

    _b_) Les Boulala’s ;

    _c_) Les Middogo’s (Modogo’s) ;

    _d_) Les Masmadje’s.

Le dialecte des Kouka’s, des Abou Simmin’s, des Boulala’s et des
Middogo’s, dialecte qui est commun à ces quatre tribus et très voisin de
celui du Baguirmi n’a que très peu d’affinités avec le dialecte des
Masmadje’s.

  10. Les Dadjo’s (dialecte du Soula) ;

  11. Les Moubi’s dont le dialecte est presque le même que celui des ;

  12. Birguid’s du Beredj ;

  13. Les Djeggel’s ;

    _a_) Les Kibet’s ;

    _b_) Les Abou Rhoussoun’s ;

    _c_) Les Mangari’s.

  14. Le dialecte du Rounga ;

  15. Les Mourro’s ;

  16. Les Moyo’s ;

  17. Les Kourdjinna’s, dont le dialecte est à peu près le même que
  celui des Kachemere’s ;

  18. Les Soungor’s, ainsi que les habitants du Tama, les Kimr’s et les
  Djebel’s (Bororit) ;

  19. Les Arabes.

Le groupe maba n’est pas seulement caractérisé par l’identité de
langue ; mais les Kodoi’s et les Oulad Djema se ressemblent encore
absolument au point de vue physique et moral ; ils sont unis par la même
origine et une longue vie politique commune. Enfin les Malanga’s, les
Madaba’s, les Madala’s, les Debba’s, les Abissa’s, ainsi que les
Galoum’s et Dekker’s de la famille des Oulad Djema leur sont entièrement
dévoués. Chaque fois qu’au cours de l’histoire du Ouadaï, si fertile en
révoltes et en guerres civiles, les Kodoi’s ont pris une part active à
la lutte, les Oulad Djema se sont rangés à leurs côtés et le prétendant
reconnu par une des deux tribus était certain d’être soutenu par
l’autre. Les autres tribus maba’s sont d’autant plus étroitement unies à
ces deux principales que physiquement elles n’en diffèrent pas ; la
langue seule est parlée avec un imperceptible accent mais la distinction
est facile au moral et ni les Kodoi’s, ni les Oulad Djema ne sont avides
ou arrogants comme les autres tribus maba’s. Les Kodoi’s et les Oulad
Djema ont adopté une architecture semblable pour la construction de leur
cases, d’où l’identité de leurs mœurs. Leur moralité est la même ; sans
aucun doute ils sont les plus honnêtes, les plus tempérants et les plus
braves des habitants du Ouadaï.

Ils ont l’entêtement de tous les montagnards, sont jaloux de leurs
traditions et de leurs droits, mais ils défendraient aussi loyalement,
fidèlement, jusqu’à la mort, la cause et les droits de leurs princes
légitimes ; ils lutteraient jusqu’à la dernière extrémité contre
l’usurpateur qu’on voudrait leur imposer.

Leur proximité de la capitale — nous avons vu que leurs villages sont
tout près de Ouara — leur assuraient une très grosse influence sur le
gouvernement, c’est-à-dire sur le sultan et son entourage et cela
surtout parce que les relations des autres tribus avec la capitale
étaient d’autant plus rares qu’elles en étaient plus éloignées. Ce
groupe maba, dès que les éléments en furent unis, eut une influence
déterminante sur les affaires du pays et l’a depuis conservée.

Les Maba’s ne peuplent pas seulement les innombrables petits villages
qui entourent la capitale, ils occupent encore l’immense territoire de
Kelinguen ; ils y dominent et y ont absorbé les autres groupes
ethniques, aussi peut-on dire, politiquement parlant, que le pays
Kelinguen est un pays kodoi.

Il est de même pour les Ganyanga’s et les gens de Djoumbo. Il est bien
vrai que les Ganyanga’s sont d’origine étrangère, qu’ils ne sont que des
fétichistes immigrés, mais ils vivent au milieu des Maba’s et se sont
mêlés à eux. Les gens de Djoumbo dépendent aussi politiquement des
groupes maba. Quant aux Kondongo’s qui, physiquement sont des Maba’s,
ils parlent à peu près le même dialecte que ceux-ci et des affinités
linguistiques les unissent aux habitants des villages ou
circonscriptions suivants à l’Ouest, ou au Sud-Ouest de Ouara : Guerri,
Machek, Abou Sebaha, Bourtaï, Dabou et Bir Todou.

Les Kadjanga’s vivent au milieu d’authentiques Maba’s ; ils leur sont
d’autant plus étroitement unis qu’ils forment une minorité et que leur
langue est dérivée du bora-mabang. Il en est de même pour les gens de
Manga, Naman (Ngaman), etc.

Les Kachemere’s et les Marfa’s sont un peu plus noirs que les Maba’s,
mais sous cette réserve, ils ont le même physique. Ils en diffèrent au
contraire par leurs mœurs et coutumes. C’est ainsi que les Kachemere’s
et les Marfa’s mangent volontiers des animaux comme les grenouilles
qu’il est défendu ou tout au moins malséant de manger chez les Maba’s.
Le dialecte des Kachemere’s et des Marfa’s n’est qu’un patois du bora-
mabang. Les Karanga’s sont plus étroitement alliés aux Maba’s que les
tribus précédentes ; ils sont même de meilleure noblesse que les
« seigneurs » du pays. A eux se rattachent les Fala’s, dont la langue
est dérivée du bora-mabang. Les Kabga’s paraissent avoir eu à l’origine
fort peu de rapports avec le groupe maba, leur langue est toute autre,
mais ils se sont répandus si tôt dans le pays maba — nous les trouvons
au Kelinguen, au Mourra, au Fillett, au Boussa et dans plusieurs
villages isolés — qu’ils ont actuellement de nombreuses affinités avec
les Maba’s. Les Massalit’s, dont la langue est à peu près la même que
celle des Maba’s, en diffèrent beaucoup par les mœurs et les coutumes,
tandis qu’à l’inverse, les Ali’s, qui s’en rapprochent par les mœurs,
les coutumes et les traditions, parlent un dialecte totalement différent
du bora-mabang. Les Mararit’s qui habitent à l’Est des Oulad Djema et
des Kodoi’s et à l’Ouest des Tama’s se rapprochent plus des premiers que
des seconds, mais leur dialecte leur est propre. Il est assez curieux
que quelques-unes des fractions de cette tribu les Chale’s, les Oro’s et
les Kourbo’s parlent des patois qui diffèrent assez du dialecte des
Mararit’s proprement dits, pour qu’ils aient difficulté à s’en faire
comprendre. Au Darfour, d’ailleurs, ces mêmes fractions sont
complètement indépendantes et forment des groupes distincts de celui des
Mararit’s. Les Koubou’s parlent à peu près la même langue que les
Mararit’s ; ils sont sans aucun doute du même groupe ethnique, peut-être
même sont-ils issus des Mararit’s. Les Mimi’s qui habitent le centre du
pays et qui dès lors sont en contact immédiat avec le groupe maba, n’en
diffèrent pas moins grandement. Ils sont à peine plus noirs que ceux-ci,
mais au moral ils diffèrent du tout au tout avec les Kodoi’s et les
Oulad Djema ; ils n’ont ni la franchise et l’honnêteté, ni la simplicité
et l’hospitalité de ceux-ci. Ils ressemblent bien plus aux Zoghaoua’s,
qui sont méprisés par les Maba’s, mais auxquels les Mimi’s s’unissent
par de fréquents mariages.

Les Soungor’s, les Tama’s, les Kimr’s et les Djebel’s (qui viennent du
Djebel Moul au Darfour et ne se trouvent qu’au Bororit) forment un
groupe spécial. Ils parlent une même langue, complètement différente du
bora-mabang. Au physique, ils ressemblent aux Maba’s, mais, au moral,
ils en diffèrent beaucoup. Les Kouka’s, les Abou Simmin’s, les
Boulala’s, les Middogo’s et les Masmadje’s forment un groupement aussi
compact ; les quatre premières de ces tribus parlent le dialecte kouka,
la cinquième un dialecte légèrement différent. L’étroite parenté des
quatre premières tribus au moins se manifeste par l’identique
architecture des cases, l’identité de la vie familiale qui en dérive,
ainsi que par celle des mœurs et de l’histoire. Les Kadjakse’s, les
Moubi’s, les Birguid’s et les Dadjo’s forment un groupe encore plus
distinct de celui des Maba’s que le groupe précèdent. Ces tribus ne
parlent même pas la même langue et le dialecte des Kadjakse’s notamment
est très voisin de celui des Marfa’s, mais leur identité d’origine se
révèle par leur teint qui varie du noir au gris, par leurs mœurs, leurs
aliments et leurs procédés de fabrication des tekaki’s.

Les gens de Ras el Fil, d’Abou Gantoura, de Kadjakse, d’Ambocher, de
Koudougous, de Djedji, d’Amm Hedjerat, de Biouere, de Cherouadjid, d’Amm
Louban, etc., qui tous habitent au sud du Batha, peuvent former un
nouveau groupe ethnique ; leur ressemblance physique, celle de leurs
mœurs, on les appelle nas ech chala[14], justifient cette
classification.

Les Kibet’s, les Djeggel’s, les Abou Rhoussoun’s, les Mangari’s et les
Mourro’s sont encore plus méridionaux que les habitants du groupe
précèdent. Les quatre premières de ces tribus parlent la même langue ;
les Mourro’s ont un dialecte complètement différent, mais les régions
qu’ils habitent, y compris celle des Mourro’s, ont le même aspect,
physiquement ils sont du même type et c’est ce qui leur donne un air de
famille.

Déjà nous avons indiqué les affinités de langage entre les Zoghaoua’s et
les Darmout’s ; leur langue est presque la même que celle des
Dourring’s, mais encore faut-il ajouter que, malgré la puissance des
Zoghaoua’s, ces deux tribus sont universellement méprisées.

A l’Ouest de Ouara et jusqu’au Fitri, la langue et les mœurs arabes
dominent. Le Dar Kouka est la seule exception à cette règle qui
s’applique au Dar Zioud, aux pays d’Ambar, de Mada, de Ferreoua, de
Rehout, de Maza et d’Hillelat.

Il est bien évident que les circonstances dans lesquelles la conversion
à l’islamisme s’est opérée ont eu leur influence sur les groupements des
tribus ; suivant que la conversion a eu lieu tôt ou tard, a été
pacifique ou imposée par la force, les tribus se sont rapprochées ou
éloignées les unes des autres. Les tribus autochtones qui ont prêté leur
concours à Abd El Kerim pour fonder un empire musulman et qui ont fourni
par conséquent les premiers adeptes, venus librement à l’islam, sont
celles du groupe maba et leurs voisins immédiats : les Kodoi’s, les
Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s, les Matlamba’s,
les Mararit’s et les Mimi’s ; il faut y ajouter les Kondongo’s qui se
sont convertis librement aussi, mais un peu plus tard ; les Kachemere’s,
les Karanga’s, les Kabga’s, les Fala’s, les Masmadje’s, les Moubi’s, une
fraction des Kadjanga’s, les Soungor’s et les Ali’s, ont été convertis
par la force des armes, d’où, pour ces tribus, une tâche originelle.
C’est probablement cette considération historique et religieuse qui
explique pourquoi le sultan du Ouadaï doit choisir ses femmes légitimes
dans les tribus du groupe maba, chez les Mararit’s, les Mimi’s ou les
Kondongo’s. En fait ce choix demeure restreint aux femmes des tribus
maba’s ou à celles de la même race qui sont éparpillées dans le
Kelinguen et le Kadjanga. Il n’y a pas d’exemple d’un sultan qui aurait
pris une femme légitime chez les Mararit’s ou les Mimi’s, ces tribus ne
sont pas d’authentiques Ouadaoua’s et dès lors ne sont pas considérées.
Il est bien vrai que souvent les sultans ont pris leurs femmes chez les
Kadjanga’s, mais il convient de ne pas oublier que les Maba’s (Kodoi’s
ou Oulad Djema) peuplent la moitié de ce pays et qu’ils ont pris le nom
du territoire qu’ils habitent.

Les Massalit’s et les Kimr’s sont des immigrés ou plus exactement des
importés du Darfour. Les sultans Kharout, Arous et Djoda ont à plusieurs
reprises et en usant de sanglantes répressions contraint les Massalit’s
à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies. Les
Kimr’s étaient alors déjà dans le pays. Quant aux Tama’s, on les importa
de leur pays natal et nous avons déjà dit que les Ganyanga’s étaient des
fétichistes émigrés d’un pays inconnu.

Toutes ces tribus et les Maba’s autant que les autres, ont fait
d’innombrables soulèvements et de longues guerres civiles contre les
souverains du Ouadaï. Il faut toutefois excepter les Marfa’s et cette
exception est trop honorable pour que nous n’en fassions pas mention.

Nous avons déjà donné une classification des tribus d’après leurs
affinités linguistiques ; nous terminerons ce chapitre en en faisant une
seconde d’après le teint.

De la côte Nord jusqu’au centre de l’Afrique, le teint se colore
graduellement du blanc au noir. On distingue au Ouadaï, comme dans la
majeure partie du Sahara et dans tout le Soudan, sept teintes. Je les
énumère ci-dessous et j’ai déjà appliqué cette échelle des couleurs en
parlant des différentes tribus du Ouadaï.

  1o _Abiad_, blanc. C’est la couleur de presque tous les Européens, de
  beaucoup de Berbères et de quelques Arabes.

  2o _Ahmar_, rouge ou cuivré rouge, clair.

  3o _Asmar_, bronzé, plus exactement brun foncé.

  4o _Asfar_, cuivré sale (littéralement jaune).

  5o _Akhdar_, bronze foncé (littéralement vert).

  6o _Azrak_, gris bleuâtre (littéralement gris).

  7o _Asouad_, noir et _asouad el fahem_ noir animal.

    1o _Abiad_, pluriel bid, cette teinte n’est pas représentée au
    Ouadaï.

    2o _Ahmar_ pluriel houmr, cette teinte ne se rencontre que chez
    quelques individus des tribus arabes.

    3o _Asmar_, pluriel soumr, c’est la teinte de la plus grande partie
    des Arabes de race, nés au Ouadaï.

    4o _Asfar_, pluriel soufr, c’est la teinte de beaucoup d’Arabes
    originaires du Ouadaï, d’un grand nombre de Koran’s, de nombreux
    Maba’s et Karanga’s.

    5o _Akhdar_, pluriel khodr, c’est la teinte de la plupart des Maba’s
    et des Mararit’s, de nombreux Koran’s, Karanga’s, Mimi’s et
    Zoghaoua’s.

    6o _Azrak_, pluriel zourk, c’est la teinte des Kadjanga’s
    (Ertana’s), des Kachemere’s, des Masmadje’s, des Kouka’s, des
    Darmout’s, de la plupart des Zoghaoua’s et de nombreux Dadjo’s,
    Maba’s, Mimi’s et Mararit’s.

    7o _Asouad_, pluriel soud, c’est la teinte des Moubi’s, de la
    majeure partie des Dadjo’s, Dourring’s et Haddad’s, ainsi que de
    nombreux fétichistes du Sud du Ouadaï.

En exceptant les Arabes, les peuplades du Ouadaï se groupent
géographiquement de la façon suivante. Au Nord et au Nord-Est dans le
Dar Maba : les Abou Sounoun’s, les Oulad Djema, les Malanga’s, les
Madaba’s, les Madala’s et les Tama’s. Au Centre : les Mararit’s, les
Mimi’s, les Kondongo’s, les Kadjanga’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les
Fala’s, les Kadjakse’s et les Massalit’s. Une partie du Nord et du Nord-
Ouest est habitée par les Koran’s (Daza’s) et les Zoghaoua’s. A l’Ouest
sont : les Kouka’s, les Boulala’s et les Masmadje’s. Au Sud-Ouest : les
Moubi’s, les Dadjo’s et les Abou Telfan’s. Au Sud : les Mangari’s, les
Kibet’s, les Birguid’s et les Rounga’s. Au Sud-Est : les Dadjo’s. A
l’Est : les Soungor’s.

Les tribus africaines immigrées (aghrab, étranger) sont : 1o les
Baguirmiens, qui habitent dix villages dont : Lein, Abou Gouddam,
Bedina, Karangola, Fana, Gogo (un des quartiers de Ouara), etc. ; 2o les
Kanouri’s, qui ont une quinzaine de villages au Dar Zioud ; ils sont
foukara’s (mourabidiya’s) chez les Fala’s et marchands ambulants ou
nomades au Rounga ; 3o les Fellata’s, dans une quarantaine de villages,
à Ala, Barkalle, etc., ils sont aussi pasteurs ; 4o les Kotoko’s qui
habitent seulement Abecher ; 5o les Djellaba’s, qui habitent une
vingtaine de centres et notamment Nimro, Kournaya (dans le Dar Zioud),
Dalebaya (sur le Bouteha), Goungala (dans l’Abker), Soumoukder (dans le
Dar Saïd), etc.




                             CHAPITRE VIII

             =Le Gouvernement. — Les Mœurs. — Le Commerce.=


L’héritier du trône est toujours le plus âgé des enfants mâles issus des
œuvres d’une union légitime et, à défaut, le plus proche parent mâle du
sultan défunt.

Nous avons dit déjà que le sultan ne pouvait être fils d’anermele,
c’est-à-dire d’une femme originaire d’une tribu soumise par la force des
armes aux Maba’s (anermele signifie soumis par la force des armes). Les
Ouadaoua’s de race sont exclusivement : les Abou Sounoun’s (Kodoï’s),
les Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s et les
Kondongo’s. Il faut aussi que le sultan ait l’usage de ses sens et n’ait
aucune infirmité visible. Il n’est pas absolument nécessaire qu’il soit
lettré, mais il est certain que sa science lui vaudrait une plus grande
considération. Un sultan du Ouadaï ne peut jamais rapporter une de ses
ordonnances, même quand il reconnaît s’être trompé ; il conserverait
tout le respect du peuple s’il s’en tenait aux pratiques extérieures du
culte sans mener une vie exemplaire, mais il ne saurait négliger ces
pratiques, et plus spécialement les cinq prières journalières et le
jeûne de trente jours pendant le mois du Ramadan. Le sultan est toujours
vêtu de blanc ; quand il sort et au Ouadaï on ne déroge pas en allant à
pied, il tient un sabre ou une carabine à la main. On ignore le lit dans
lequel il passera la nuit, il y en a toujours plusieurs tout faits dans
des appartements différents. Le sultan couche seul, prend seul ses
repas ; il ne peut se nourrir que de mets à base de riz ou de froment et
s’abstient des plats nationaux faits avec du mil nègre. On prétend qu’il
lui est défendu de boire du lait ; je n’ai pu contrôler l’assertion mais
je la crois erronée ; il est certain, au contraire, que le merissa
(bière de douchn) lui est défendu. Le sultan ne se montre en public que
le vendredi, quand il va à la mosquée et rend la justice ; les autres
jours de la semaine il ne s’expose pas aux regards de ses sujets. L’eau
qu’il boit lui est apportée dans des cruches cachées par des manchons
d’étoffe ; la source où elle est puisée est voilée de toile, afin que
nul regard ne la souille. Trois eunuques accompagnent les femmes et les
filles qui portent les cruches. Malheur à ceux qui ne s’accroupissent
pas dès qu’ils voient le cortège et ne demeurent ainsi prosternés
jusqu’à ce qu’il soit passé ! On les fouetterait sans merci. A l’entrée
du palais les femmes prennent sur l’épaule les cruches qu’elles avaient
portées jusque là sur la tête, les hommes qui les accompagnent
découvrent l’épaule et le bras droits avant d’entrer dans les
appartements royaux.

Le jour de l’intronisation les grands du royaume se réunissent au
palais. Dans une cour ouverte on bâtit une estrade (dirdja) en pisé et
on la recouvre d’un tapis. L’héritier du trône y prend place, le grand
prêtre le coiffe d’un turban et dépose à ses pieds les insignes et les
armes dont la détention est indispensable à l’exercice de la
souveraineté. Ces insignes sont : les richa’s, chasse mouches en plumes
d’autruche dont le roi se fait précéder ainsi que d’étendards, les
nouha’s, gros tambourins, le neffada, l’éventail royal en plumes
d’autruche, le dallala, un parasol en soie rouge, jaune et verte, le roi
seul peut porter un parasol et enfin, le Coran de la famille royale. On
ajoute à cela les quelques papiers de famille et d’état qui existent.
Les oulema’s (prêtres) et les grands dignitaires viennent alors rendre
hommage au roi et appellent les bénédictions de Dieu sur lui. Pendant la
cérémonie, le héraut du roi, le khochem-el-kelam (bouche à parler),
parcourt la ville et annonce aux habitants dans la langue la plus
fleurie que le nouveau sultan, le seul souverain légitime, a pris le
pouvoir.

Cette cérémonie faite, le souverain reste une semaine au palais, il ne
sort que le vendredi. Il pourvoit alors aux hautes charges de la cour et
du gouvernement, nomme et révoque arbitrairement, conseillé seulement
par le kamkolak[15] tangakalak et le kamkolak loulouk qui sont, en droit
au moins, les plus hauts fonctionnaires du pays. Souvent le prince
gracie les prisonniers. Le vendredi il va à la mosquée et rend la
justice en public ; il tranche sur le champ les litiges où en renvoie
l’étude à ses kemakil[16] ; les procès trop anciens sont déclarés
périmés « enterrés sous le tapis ». Quand le résidence royale était
encore à Ouara, le nouveau sultan était tenu d’aller passer sept jours
sur le mont Thorega où l’on gardait les tambourins royaux ; il se
rendait ensuite au toumang, au cimetière et y sacrifiait aux mânes de
ses ancêtres, cent bœufs, cent chameaux et cent moutons. Le chair en
était distribuée aux habitants du voisinage qui remplissaient en quelque
sorte la fonction de gardes du corps. Les différentes tribus et
circonscriptions envoient leurs ambassades qui viennent rendre hommage
au roi et lui apportent le salam ou don de joyeux avènement, soit quatre
mesures de mil par habitant. Ces ambassades sont conduites par le melik,
le roi les reçoit et leur parle par l’intermédiaire de deux interprètes
(khochem’s-el-kelam) qui sont choisis, d’après une tradition séculaire,
parmi les foukaha (savants) des tribus arabes des Erekat’s et des
Mahariye’s. Ces interprètes ont alors l’occasion de déployer leurs
talents oratoires et poétiques ou de faire montre de leur verve. Ils
insistent sur les défauts des tribus et ceux de leurs chefs, les
Ganyanga’s, les Kabga’s et les Koubou’s paraissent être tout
particulièrement en butte à ces saillies, faites généralement en vers.
Les interprètes donnent ensuite aux députations l’assurance de la
bienveillante sollicitude du roi ; on les traite somptueusement, on les
comble de viandes et de plats farineux, on donne aussi à celles des
tribus qui y ont droit d’après la coutume, comme les Kodoi’s par
exemple, des présents en vêtements ou en aliments.

Il faut ensuite procéder à une sélection dans le harem paternel qui
compte toujours de cinq à six cents femmes (hababat ou servantes). Les
hababat, c’est-à-dire les épouses légitimes du sultan défunt et qui en
ont eu des enfants, demeurent au palais ; on conduit les autres par
groupes de vingt ou trente à la mosquée où les foukaha ont le droit de
choisir leurs femmes parmi elles. Celles qui ne trouvent pas d’amateur
retournent à la maison paternelle. On fait de même pour les servantes du
harem. Si le sultan au pouvoir a succédé à son père il change
généralement tout le personnel du harem, s’il n’est que son frère il lui
arrive de retenir une femme de son prédécesseur.

Si les filles du sultan défunt ne sont pas encore nubiles, son
successeur les adopte ; si elles le sont il les marie. Les fils au
contraire, si toutefois ils sont issus de femmes nobles maba’s et
peuvent par conséquent prétendre au trône, sont généralement aveuglés ou
égorgés. Cette coutume barbare ne date que du commencement du siècle ;
le chef des forgerons, le sultan el Haddadin, procède à l’opération en
faisant passer un fer rouge devant les yeux du condamné.

Arrivent alors les ambassades des pays tributaires : du Baguirmi, du
Tama, du Soula et du Rounga. Elles remettent au souverain les présents
habituels, lui transmettent aussi les vœux de leurs maîtres et sont
comblées de présents. Enfin, les ambassadeurs des empires voisins du
Bornou et du Darfour sont annoncés ; eux aussi apportent des présents ;
deux ou trois magnifiques tobe’s, un cheval, un sabre, un rosaire et des
troupeaux pour être sacrifiés à la mémoire du sultan défunt. Le sultan
répond par des présents d’une valeur égale à ceux qu’on lui a faits.
Parfois il envoie des eunuques à son suzerain de Constantinople et des
dons en argent aux villes saintes de Médine et de la Mecque.

Le sultan commence sa journée par une prière à laquelle assiste l’iman.
Il se retire alors dans ses appartements privés qui forment la partie
méridionale de l’aile Ouest du palais. Les appartements sont très
nombreux mais ne se distinguent guère des autres par leur décoration.
Dans ces appartements, des serviteurs attachés à sa personne sont seuls
admis à le servir ; l’amin horr, l’akid Guerri et l’amin abd ou ouled
melik. Les serviteurs ne l’accompagnent pas mais accourent au premier
signal. Au point du jour vient l’akid Douggou Debanga, un eunuque dont
nous aurons à reparler. Les appartements du sultan sont fermés par des
portières en soie ou en laine, devant lesquelles se tiennent les
toueirat’s, préposés aux messages du roi. C’est alors que se présentent
les deux kemakil tangakalek, les deux millek tangakalek et d’une manière
générale tous les personnages admis à la cour ; ils viennent saluer le
roi à son lever ; les salutations sont transmises par des pages au
sultan qui y répond de même ou bien encore, le prince autorise les
fonctionnaires à venir lui présenter en personne leurs hommages. Ils se
rendent alors dans le makama, une cour sur laquelle s’ouvrent plusieurs
appartements du sultan. Le roi reçoit dans un de ces appartements et si
le temps est beau, il fait porter son tapis dans le makama même. Les
visiteurs s’accroupissent déjà en dehors de la salle d’audience, ils se
traînent en rampant sous la portière, jusque dans le makama ou tout
autre lieu où le sultan donne audience. Ils demeurent à genoux, à
respectable distance, plus ou moins éloignés suivant leur rang, les yeux
à terre pour ne pas fixer la majesté du visage royal. Ils frappent
ensuite doucement dans les mains et souhaitent longue vie, paix et
prospérité au souverain. Chez les prédécesseurs du roi Ali, le visiteur
devait en outre incliner le corps à droite et à gauche jusqu’à ce que
les tempes touchassent le sol. Le roi Ali a supprimé cette formalité à
la grande douleur de ses sujets ; son bon sens s’offensait de ces excès
de solennité.

Après la prière du matin, le roi prend du café puis un déjeuner : de
l’aïch avec de la sauce et de la viande. Le tout est porté par des
fonctionnaires spécialement préposés à ce service ; comme le sultan doit
manger seul, ils quittent l’appartement dès qu’ils ont déposé les plats
dont ils sont chargés. Les restes du repas ne sont pas mangés par les
serviteurs, mais enfouis. Dans le cours de la matinée, après la session
du tribunal, on sert encore du café, des biscuits et des gâteaux doux du
Nord. Un second repas très copieux et suivi de café est pris après la
sieste ; l’iman revient alors pour faire la prière. Puis les
fonctionnaires font leurs rapports et reçoivent leurs ordres. Le sultan
dresse la liste des repas à envoyer aux hôtes de passage ou aux grands
du pays ; il fixe le nombre des plats qui atteint souvent mille ou deux
mille, les esclaves les portent à domicile. Après le coucher du soleil
et la prière, un souper, cette fois sans café, que le sultan prend plus
tard.

Quand le crépuscule commence, on allume dans le palais des lampes à
beurre et à la tombée de la nuit, le sultan Ali avait l’habitude de
faire une ronde dans son palais ; il inspectait alors soigneusement tous
les locaux, depuis le harem jusqu’aux haras et les trésors.

Le palais royal est un monument de dimensions gigantesques ; l’entrée
principale est à l’Ouest, un mur le divise en deux parties : occidentale
et orientale ; dans ce mur il n’y a qu’une seule porte. Presque toute la
partie orientale est réservée aux femmes ; les appartements du sultan
sont au contraire dans la partie occidentale ainsi que les haras et les
logements des fonctionnaires de la cour, hommes libres ou esclaves. J’ai
donné la description du palais royal en relatant ma première audience
auprès du roi Ali.

Dans le harem aussi il y a une partie tolouk et une partie lolouk ; à la
tête de chacun de ces départements se trouve une hababa-chef qui
surveille tout le personnel féminin, hababat ou fellaguine’s. Le nombre
des hababat (épouses du sultan) est illimité. Les musulmans de sang
royal ne sont pas liés au Soudan par la prescription coranique qui
limite à quatre le nombre des femmes légitimes. Dans chaque département,
tolouk et lolouk, il y a cinquante cases, chaque hababa en occupe une ;
mais il y a dans le palais plusieurs centaines de cases inoccupées, il
est donc facile d’y loger trois cents hababat ou plus et ce nombre est
souvent atteint. Chaque semaine la hababa-chef reçoit une provision de
grain pour elle même, les hababat sous ses ordres et les hôtes de
passage ; elle reçoit les autres aliments une fois par mois. C’est elle
aussi qui répartit les vêtements et les bijoux entre les femmes. Les
fellaguine’s ne sont jamais choisies dans les tribus maba’s, mais
seulement chez les Kouka’s, les Masmadje’s et les autres tribus
immigrées ou soumises par les armes.

Les eunuques (chiouk, maîtres) sont au nombre de quarante à cinquante ;
la plupart sont originaires du Baguirmi et s’il en est qui sont
originaires du Ouadaï, leur castration est l’effet d’une condamnation.
Quelques uns de ces eunuques sont affectés au service de la surveillance
des femmes. Mais il en est aussi qui sont de très hauts fonctionnaires
ou même des chefs d’armée, souvent ils se distinguent par leur humeur
belliqueuse. C’est ainsi que l’akid des Salamat’s est toujours un
eunuque et pourtant ses fonctions sont des plus considérables et en cas
de guerre, des plus importantes. Il en est de même au Bornou où quelques
fonctions élevées sont réservées aux eunuques sans qu’on puisse trouver
quelque rapport entre la fonction et la castration de celui qui
l’exerce.

A la cour du Ouadaï, l’eunuque le plus élevé en grade est l’akid Douggou
Debanga ; il administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire
entre le sultan et ses femmes ; il a de plus la haute surveillance des
tribus et villages arabes ; c’est un personnage très influent et très
riche. Immédiatement après lui vient le millek artan — ornang chiouk,
c’est-à-dire chef des eunuques ; sa fonction principale est d’assurer
l’exécution des ordres du sultan pour le harem. Cinq ou six autres
eunuques ont des fonctions moins importantes.

Avant de passer aux fonctionnaires de la cour, tous plus ou moins
attachés au service de la personne du sultan et à ceux chargés de
l’administration du pays, il nous faut mentionner les personnages qui
doivent leur charge à leur parenté avec le souverain. Le principal de
ces personnages est la momo, la reine mère, dont l’influence sur le
gouvernement et les affaires de l’Etat est souvent décisive.

La princesse la plus élevée en rang, généralement une sœur du sultan,
porte le titre officiel de meiram, chef des princesses. Il lui arrive
parfois de jouer un rôle très important. Les femmes du sultan n’ont au
contraire aucun rang officiel et leur influence est à peu près nulle.

Le sort habituel des princes de sang royal, frères, oncles du sultan,
etc., est d’être aveuglés. Ceux qui sont épargnés sont nommés chef d’une
tribu ou d’un village mais ils ne parviennent jamais aux dignités les
plus élevées du pays. Tous les membres de la famille royale doivent
d’ailleurs au sultan la même soumission que le commun des sujets.

Dans l’intérieur du palais, le sultan a trois fonctionnaires, deux
oumena (pluriel d’amin), dont l’un est homme libre, l’autre esclave et
l’akid Guerri, le chef des oiseaux (toueirat’s, c’est-à-dire pages du
roi). Le premier de ces amin’s garde dans sa propre maison une partie du
trésor royal, il est de plus le chef des Djellaba’s (marchands). Le
second amin garde dans le palais même la plus grande partie des trésors.
C’est à proprement parler le grand chambellan du roi en même temps que
son officier de bouche. Enfin l’akid Guerri a la garde des livres et des
manuscrits du sultan et est son principal courrier ; en sa qualité de
chef des toueirat’s, il se décharge souvent de ces dernières fonctions
sur ces jeunes gens ; c’est probablement cette mission qui leur a valu
le surnom d’oiseaux. Ils sont cinq cents environ et un groupe spécial,
celui des ayal’s el kedaba, est chargé des messages importants. Ces
derniers sont de jeunes esclaves, de douze à seize ans, au nombre d’une
vingtaine environ. On choisit parmi eux de nombreux akade (pluriel
d’akid) et de hauts fonctionnaires ; le sultan les emploie aux missions
les plus importantes. Si le souverain fait appeler quelqu’un par l’un de
ces ayal’s el kedaba l’intéressé peut deviner à l’attitude du messager
le sort qui l’attend. Si celui-ci s’accroupit à respectueuse distance,
salue et sourit, c’est qu’il vient annoncer une bonne nouvelle mais s’il
s’approche sans retenue ni courtoisie, s’il va même jusqu’à toucher
l’intéressé du doigt et lui dit rudement de le suivre au palais royal,
le pauvre homme a de sérieux motifs de craindre pour sa tête.

Les haras du sultan sont dirigés par quatre grands écuyers ; ils sont
aussi tolouk’s ou loulouk’s, portent le titre de djerma’s et remplissent
en même temps de hautes fonctions administratives. Le plus élevé en rang
de ces quatre djerma’s est le djerma tolouk, il peut être de condition
libre ou servile, il administre la partie occidentale de l’Etat (le
Kanem, etc.). Le djerma loulouk qui vient immédiatement après lui, est
toujours de condition libre, généralement un oncle maternel du sultan,
il administre le Fitri, le Baguirmi, etc. Quand le sultan est à cheval,
un des djerma’s présents, tient le cheval, les rênes et l’étrier. Plus
de cent korayat’s (palfreniers) sont attachés aux haras et servent en
même temps de garde du corps au souverain. Nous avons terminé avec la
cour et les fonctionnaires attachés au service du sultan et du palais ;
nous passons maintenant au kemakil et aux akade qui administrent le
pays.

Le Ouadaï se divise en sept circonscriptions. Le Dar Tourtalou ou
province du Nord ; le Dar Tourloulou ou Dar Saïd ou province du Sud ; le
Dar Tolouk, ou province de l’Est, elle ne comprend que les tribus
frontières des Soungor’s et des Massalit’s el Hauch ; le Dar Loulouk, ou
province de l’Ouest ; le Dar Kodro, c’est-à-dire le pays montagneux des
Abou Telfan’s, etc., le Dar el Bahr, c’est-à-dire le pays près du Bahr
es Salamat ; enfin le Dar Djounguertan qui comprend les pays fétichistes
du Sud.

Nous verrons que la charge de kamkolak ne correspond pas exactement à
celle de gouverneur de chacune de ces provinces.

Il y a quatre kemakil du premier degré :

1o Le kamkolak Tourtalou ou kamkolak Oulad Djema ; c’est le chef suprême
du Dar Tourtalou ou province du Nord, ainsi que du Nord-Est du pays ;

2o Le kamkolak Tourloulou ; c’est le chef suprême du Dar Saïd ou
province du Sud ; il doit accompagner l’akid des Salamat’s dans ses
tournées ;

3o Le kamkolak Bitakguinnek qui administre le centre du royaume et la
banlieue d’Ouara ;

4o Le kamkolak Zioud, qui administre toute la partie occidentale du
Ouadaï et doit escorter l’akid el Rachid dans ses tournées.

Ces kemakil, qu’on appelle aussi angreb dja’s, c’est-à-dire les pieds du
banc ou du lit, rendent la justice et ont droit de vie ou de mort.
Echappent seuls à leurs juridictions les nomades, les « forgerons »
soumis au sultan des forgerons et les personnages de sang royal, dont le
sultan réprime les infractions. Conformément à une vieille tradition, la
charge de kamkolak demeure dans la même famille. Ces fonctionnaires font
des tournées dans leurs provinces, les inspectent, rendent la justice et
font rentrer les impôts. Chaque village leur donne une charge de grain,
un vêtement, un bœuf et un mouton, c’est l’ada malouma, c’est-à-dire le
tribut traditionnel ; chaque village où le kamkolak séjourne quelque
temps lui doit la diffa, c’est-à-dire le présent de bienvenue qui,
suivant l’importance du village, consiste en un nombre variable de bœufs
et de tekaki. Les kemakil du premier degré sont assistés par quatre
« petits kemakil » ; ceux-ci ont tous les droits, mais seulement la
moitié des revenus de leurs supérieurs. Les kemakil ont enfin tout un
état-major de fonctionnaires subalternes, qui, chose curieuse, portent
les mêmes titres que les fonctionnaires du sultan.

Le sultan el Haddadin (sultan des forgerons), dont l’influence est
nulle, est cependant au premier rang dans beaucoup de cérémonies ; il
reçoit les honneurs royaux. C’est un roi de carnaval, sans aucune
autorité, mais revêtu des insignes suprêmes. Ses femmes sont des
hababat, ses filles des meiram’s, comme celles du sultan ; il a le rare
privilège de paraître tête nue et un burnous sur les épaules devant le
roi ; il a droit au tapis. Son autorité est absolue sur les forgerons
qui sont soumis à sa juridiction ; il doit savoir son Coran. C’est le
médecin de toute la famille royale et en cette qualité il a accès au
harem. C’est à lui qu’échoit la douloureuse mission, quand un sultan
monte sur le trône, d’aveugler les frères, les neveux ou cousins du
nouveau souverain. Toutes les semaines, il doit raser la chevelure du
sultan ; c’est lui qui pare pour les funérailles le cadavre du roi
défunt. Il est chargé de percevoir les pelles, les haches, les couteaux,
les fers de lance et les chaînes que ses sujets doivent payer au roi.
Les « forgerons » doivent quelques milliers de chacun de ces objets et
leur sultan en reçoit le quart. J’ai déjà insisté sur le mépris que les
habitants du Ouadaï, du Darfour, du Bornou et en général de toutes les
tribus toubou’s, ont pour cette caste des « forgerons ». C’est ainsi
qu’au Ouadaï, ils ne peuvent se marier qu’avec des femmes de leur caste.
A aucun prix on ne voudrait manger du même plat qu’un « forgeron » et
être traité de « forgeron » est la plus sanglante des injures.

Quelques tribus ont enfin des chefs distincts, dont l’importance est
purement nominale. C’est ainsi que le chef des Malanga’s, le toudjoungo
(de l’arabe djindi) a quelques privilèges ; il en est de même des chefs
des Madala’s, des Mimi’s et des Karanga’s.

Nous voici arrivés aux fonctionnaires les plus importants du pays, les
akade, c’est-à-dire les chefs des armées ; ils sont hommes libres,
esclaves ou eunuques. Ils sont chargés de l’administration des tribus et
des villages ; ils rendent la justice, sans toutefois avoir le droit de
vie ou de mort. Comme les villages qui leur sont soumis sont éparpillés
un peu partout il a fallu procéder à un partage d’attributions avec les
kemakil ; on admet généralement que ceux-ci ont l’administration des
cours d’eau et des puits et les akade celle du sol, mais il y a des
villages où ils sont les seuls maîtres. S’ils partagent le pouvoir avec
les kemakil, ils partagent aussi avec ceux-ci le montant des amendes
imposées. Au demeurant, leurs revenus sont les mêmes que ceux des
kemakil, c’est-à-dire l’ada malouma (le tribut traditionnel) et la
diffa. Ce dernier impôt n’est pas très lourd car, à l’opposé des
kemakil, les akade ne font pas de tournées dans leurs territoires,
d’ailleurs fort restreints. Ils tirent leurs principaux revenus des
tribus nomades et s’enrichissent par elles. Ils ont surtout beaucoup
d’importance comme chefs d’armées ; ils commandent les razzia’s et
lèvent des troupes. Il doit y avoir en tout une quarantaine d’akade ;
les plus importants sont : l’akid es Sbah, l’akid el Bahr, l’akid el
Mahamid, l’akid es Salamat, l’akid el Rachid et l’akid ed Djaadina et
ceux-là ont certainement plus de puissance que les kemakil.

Les grands écuyers (djerma’s) dont nous avons déjà parlé ont à peu près
le même rang que les akade ; ils en remplissent les fonctions et en
touchent les revenus. Ainsi lors de mon séjour, le djerma Tourloulou ou
loulouk, Abou Djebrin était l’homme le plus puissant du pays.

Après les djerma’s viennent les terakina (du singulier tourkenak) ; ils
sont toujours de condition libre et au nombre de seize ; quatre sont
chargés de surveiller les membres de la famille royale et leur
surveillance est d’autant plus étroite que les princes ne sont que trop
enclins à conspirer contre le souverain. Ce sont en quelque sorte des
agents de la sûreté attachés au roi : ils sont chargés d’exécuter les
personnages de condition. Quatre autres terakina sont chefs des gardes
du corps du roi (Osban’s). Ce corps comprend plusieurs milliers
d’hommes, armés de boucliers de fer ; en temps de guerre ils ne prennent
pas part au combat mais se bornent à protéger la personne du roi. Les
huit derniers terakina enfin, sont adjoints au kemakil, chargés
d’administrer les provinces ou les régions non encore organisées.

Un dignitaire bien original et dont la charge rapporte de gros revenus
est le fattachi (le rechercheur). C’est un inspecteur dont l’unique
fonction est de rechercher le merissa, la boisson prohibée. Le fattachi
a des agents dans tout le royaume, il se déplace avec le plus grand des
mystères. Il peut punir très sévèrement les habitants d’une case où l’on
fabrique du merissa ; il peut les fouetter, briser les jarres qui
servent à la préparation de la boisson, faire raser la tête de la
maîtresse de maison, etc. Mais comme au Ouadaï tout se ramène en fin de
compte à payer et à recevoir, le fattachi ne se montre pas inflexible et
souvent il se fait payer sa négligence.

Après lui viennent les moulouk (pluriel de melik) ; ce sont les chefs
des tribus sédentaires ; ils sont subordonnés aux kemakil, exécutent
leurs ordres, sont responsables de la sécurité publique et ont, en
l’absence de leur chef, la haute surveillance du pays. Ils sont très
nombreux ; un seul d’entre eux est à peu près indépendant et jouit d’une
très grande autorité, c’est le sin melik ou percepteur général des
grains. C’est lui qui reçoit, pour les emmagasiner dans la capitale, les
impôts dont nous avons parlés et qui sont perçus par tout le pays ;
savoir, le salam de deux moudd’s[17] de douchn par feu, à payer par la
femme ; le fitra, d’un moudd par tête, perçu à la fin du Ramadan et le
zakkah, la dîme (ochr), qui est perçue en totalité dans les pays
fertiles et pour moitié seulement dans les pays moins favorisés.

Nous sommes amenés ainsi à parler des revenus du sultan. Aux impôts déjà
cités, il faut ajouter le diouan, ce tribut est perçu de préférence en
chevaux, chameaux et moutons, à défaut seulement en grains ; il est payé
par les Kadjanga’s, les Soungor’s, les Ali’s, c’est une amende imposée à
ces tribus à la suite de séditions ou de révoltes ; le zamoula, un
tribut payé en chameaux, à l’occasion des razzia’s. Le sultan touche
encore huit moudd’s de riz par feu des Tundzour’s du Dar Zioud et du
coton brut, filé ou tissé (dix tekaki par tête) de tous les hommes
mariés ou non. Il reçoit du poisson du bassin du Batha. La pêche se fait
peu de temps après la saison des pluies, quand les eaux du fleuve ont
rempli les innombrables petits marigots qui s’égrènent dans tout le
bassin. Cette pêche est surveillée par un fonctionnaire spécialement
préposé et ses délègues, ils prélèvent au nom du sultan les huit
dixièmes du produit. Les Bandala’s, une tribu d’esclaves, éparpillée
dans le Sud, paie quatre moudd’s de miel par tête. Sur les cent ou deux
cents quintaux d’ivoire que les Arabes du Sud Salamat’s ou Rachid’s
réunissent tous les trois ans, le sultan perçoit la moitié. Il en est de
même pour les esclaves, on en prend quatre mille environ tous les trois
ans, le sultan en garde la moitié et encore a-t-il les profits des
razzia’s. Ce sont les tribus fétichistes du Sud et du Sud-Ouest qui
fournissent ce bétail humain. Les Arabes nomades qui élèvent des
chameaux en donnent tous les trois ans cinq mille environ et ceux qui
élèvent des bœufs le double, soit dix mille têtes. Tous les étalons, à
l’exception de ceux qui sont indispensables à la reproduction, sont au
roi et ce tribut est perçu tous les trois ans. Enfin le Dar Zioud
fournit encore des nattes et des peaux ; les Massalit’s envoient du
louban et des bois de lance ; les Abou Sounoun’s, des piquets de tente ;
les Zoghaoua’s, des œufs d’autruche ; les tribus de l’Est, des œufs de
pintade ; les éleveurs de bestiaux, souvent jusqu’à mille pots de
beurre ; les Mahamid’s, un plat de sel par habitant, et les Darmout’s
une des fractions les plus méprisées de la tribu des Zoghaoua’s, des
cruches, des pots à miel et des outres.

Revenant maintenant à l’administration du pays, il nous faut exposer le
fonctionnement de la justice. Nous avons dit, en parlant des kemakil,
qu’ils étaient les principaux magistrats et que le roi ne se réservait
qu’une juridiction restreinte. C’est le prince en effet, qui statue sur
les infractions commises par les membres de la famille royale, par ceux
de la famille des kemakil et c’est lui enfin qui décide du sort des
assassins. Quand ces derniers sont reconnus coupables, le sultan les
livre ou à la famille de la victime ou bien les fait juger par les
oulema’s. Dans le premier cas la famille pardonne par déférence pour le
sultan ; dans le second, on applique au meurtrier la loi du talion, à
moins qu’il ne rachète sa vie et sa liberté en payant le prix du sang,
le dia, cent chameaux ou cent bœufs. Si avant d’expirer la victime a
pardonné à son assassin, il n’y a pas lieu de payer le prix du sang ou
d’appliquer la loi du talion. Le roi rendait jadis la justice tous les
vendredis sur la place qui est devant le palais et les autres jours de
la semaine un tribunal composé de deux kemakil, de deux millek’s et de
deux foukaha, y tenait ses séances. Lors de mon séjour, ce tribunal
siégeait encore ; il devait communiquer au sultan toutes ses décisions
et lui soumettre les affaires les plus difficiles.

Dans les provinces, et sauf les exceptions déjà signalées, les kemakil
ont plénitude de juridiction, leurs décisions sont sans appel. Le vol,
qu’il soit ou non accompagné d’effraction, est puni d’amende et de mort
en cas de récidive. Le vol à main armée, le banditisme, la haute
trahison entraînent la mort. L’adultère, la calomnie, etc., sont punis
d’amende. Le mode d’exécution varie. Ceux qui sont condamnés par le
kamkolak sont toujours assommés à coups de massue bardée de fer par les
kabartou’s, ces musiciens du roi qui forment une caste si méprisée. Ceux
au contraire, qui sont condamnés par le sultan sont exécutés, soit par
le tourkenat et ses gens, soit par les kabartou’s, soit par les esclaves
du sultan. Sont exécutés par les kabartou’s, tous ceux qui ont commis un
crime en public et pour lequel la vindicte publique réclame une
répression. Les traîtres sont mis à mort de différentes façons. La
pendaison est réservée aux voleurs, elle est faite par des esclaves. Les
très hauts personnages qui ont commis un crime sont fusillés par les
esclaves du sultan et en sa présence. La strangulation, exécutée par les
soins du tourkenat, attend les criminels politiques. Quant aux
émeutiers, aux régicides, etc., les esclaves du roi les empalent ou les
précipitent dans des fosses où ont été plantés des coutelas et des
sabres. Les sentences du roi Ali étaient très sévères, impitoyables
même, mais chaque fois qu’il fallait interpréter le Coran, le roi en
référait aux oulema’s.

Quelle est maintenant l’organisation militaire du Ouadaï ?

En cas de guerre, les différentes tribus fournissent des contingents
dont la force varie suivant le pays contre lequel les opérations sont
dirigées. Les forces les plus considérables sont mobilisées en cas de
guerre avec le Darfour, car la partie la plus peuplée du pays est
voisine de la frontière ; si au contraire la guerre se fait à l’Ouest on
ne peut dégarnir la frontière du Darfour. Les tribus arabes, très
éloignées du centre du pays, comme les Mahamid’s, les Oulad Rachid, les
Salamat’s, etc., ne participent que très rarement à la guerre, elles ne
le font que si elles espèrent un riche butin.

Le roi Ali avait environ quatre mille fusils à pierre que lui avaient
apportés les Arabes venus du Nord, de Tripoli. Les fusils à capsule,
importés par les marchands du Nil, étaient de fort mauvaise qualité. Il
y avait à peine un millier d’hommes capables de se servir d’un fusil. Le
roi avait douze canons de petit calibre, on m’en avait annoncé
quarante ; ils avaient été coulés en bronze dans le pays même, par des
soldats ou des mécaniciens turcs et égyptiens ; sans affûts, sans
servants, ces pièces n’avaient aucune valeur[18].

Au Ouadaï, comme dans tous les autres royaumes du Soudan, la cavalerie
constitue la force principale des armées. J’ai déjà dit que le pays
n’était pas favorable à l’élevage des chevaux, mais qu’avec l’aide du
temps on était parvenu à créer une race qui, sans être belle, avait de
très sérieuses qualités de fond, de tempérance et de vigueur. Le pays
peut disposer de cinq à six mille cavaliers ; plus du tiers de ces
montures ont des cuirasses ouatées et leurs cavaliers sont caparaçonnés
d’acier. On peut admettre qu’en cas de guerre avec ses voisins, le
Ouadaï pourrait mettre en ligne de cinquante-six à soixante mille hommes
d’infanterie. Peuvent en effet, être mobilisés tous les hommes en état
de porter les armes, c’est-à-dire âgés de dix-huit à soixante ans. Il
n’y a pas d’armée permanente au sens où nous entendons ce mot.

L’ordre de la bataille est immuablement fixé. L’armée se divise en trois
corps : le centre, qui couvre le sultan et les deux ailes. Au centre, on
trouve en tête l’akid d’avant-garde, puis les esclaves du roi armés de
fusils, les oulema’s, les kemakil tangakalek. Viennent ensuite les
ayal’s ed-delala ; ils sont chargés de frayer un passage au sultan,
d’écarter avec une fourche les branches et de tailler à coups de hache
un chemin à travers les fourrés ; ils sont armés de sabres et de
poignards. Derrière ces ayal’s sont les korayat’s ou palefreniers ;
beaucoup portent des cottes de maille, quelques-uns ont des carabines
mais aussi des lances, puis les oulad ed deraka ou porteurs de
boucliers ; ils couvrent le sultan de leurs boucliers de fer et les
toueirat’s armés de lances, sous les ordres de leur chef, l’akid Guerri.
Enfin s’avancent les fonctionnaires attachés à la maison du sultan et
leurs clients, le roi des forgerons et ses gens, les eunuques, les
contingents de la reine-mère (momo) et de la princesse chef (meiram). Le
cortège est fermé par l’akid de l’arrière-garde. Les autres kemakil et
akade se divisent en deux groupes égaux (tolouk et loulouk) et se
portent sur les ailes. Chacun de ces fonctionnaires conduit sa cavalerie
et ses soldats tanga’s, ainsi que les contingents fournis par les tribus
et districts soumis à son autorité.

Le roi est le chef suprême de l’armée, mais il ne prend aucune part
personnelle à l’action. Il en est de même de tout le centre qui, à
l’exception des esclaves armés de fusils, n’est engagé qu’en cas de
péril imminent. En cas de défaite, les troupes qui entourent le roi
luttent jusqu’à la dernière extrémité ; le sultan descend de son cheval,
fait étendre le tapis royal et attend son destin dans un silence plein
de dignité. Dans ces pays la fuite serait pour un roi la plus
ignominieuse des hontes ; il n’y songerait même pas et ceux des princes
qui ont eu la lâcheté de chercher leur salut dans la fuite ont toujours
été universellement méprisés et flétris à jamais.

La vie communale et familiale est tout aussi minutieusement réglée au
Ouadaï que l’organisation administrative. Considérons d’abord les
habitations. Bien entendu les cases des villages sont en chaume ; on ne
trouve de maisons en pisé que dans la capitale et à Nimro, la ville des
marchands (Djellaba’s). Mais les cases des gens les plus notables n’ont
pas plus de deux ou trois pièces. On sait bien faire cuire des briques,
mais la mosquée et le palais du sultan sont les seuls monuments
construits avec. On tient surtout à des toits étanches. Le toit est
d’abord supporté par les murs d’enceinte puis, par une ou plusieurs très
grosses colonnes cubiques en pisé, il est entouré par une manière de
parapet en bois. Il n’est pas rare de voir des maisons en pisé de deux
étages, les marches des escaliers sont alors en terre et on trouve à
l’étage des fenêtres avec des grillages en bois. Les grosses poutres
transversales ou longitudinales de la charpente sont des madriers de
palmier deleb, le reste de la charpente est en bois de gana ; ces
poutres sont reliées par une grossière sparterie en nguille (broussaille
de palmier doum), recouverte de nattes et d’une mince couche de terre.
On a bien de la chaux, mais la mosquée et le palais royal sont les seuls
bâtiments en pisé qui soient blanchis. Les gens riches construisent
souvent la moitié de leur habitation en pisé, ils la complètent par des
cases en chaume. C’est ainsi que la grande mosquée contient un grand
nombre de cases pour loger les voyageurs de passage et les foukaha
(derwiches).

Les cases sont presque en pain de sucre, il en est qui sont même des
cônes parfaits, très élancés ; au Bornou, les toits des maisons sont
moins pointus, les cases ne sont guère solides, elles sont faites sans
soin et celles des tribus fétichistes sont bien plus belles. Pour
construire une case, on commence par en dresser un squelette en bois
léger, des branches disposées en cercle sont attachées à leur sommet et
reliées les unes aux autres par des traverses circulaires. On y fixe
ensuite une épaisse couche de soukko (mahreb), que l’on recouvre de
siggedi’s (nattes), tressés avec soin. La case ainsi bâtie est placée
sur des pilotis, enfoncés dans la terre, dépassant le niveau du sol de
un mètre à un mètre et demi environ et disposés en cercle. On les
entoure de branches de soukko et on orne le sommet du toit, toujours
très élancé, de coquilles d’œufs d’autruche ; souvent, pour pouvoir en
mettre un plus grand nombre, on ne rassemble pas les extrémités des
branches qui ont servi au squelette de la case, mais on les laisse en
bouquet s’épanouir.

Les Dadjo’s et les Moubi’s ne se conforment pas rigoureusement à ce type
d’architecture. Ils recouvrent le premier échafaudage de minces nattes
de soukko, pour arriver à donner une plus grande solidité à la paroi.
Les Soula’s quoique de race dadjo, ont adopté la mode de construction
des Ouadaoua’s. Au Tama au contraire, on a bien la même architecture,
mais les matériaux de construction diffèrent. On se sert d’une herbe
spéciale, l’auch, que les chevaux mangent volontiers. Avec cette herbe
on recouvre la paroi extérieure de la case ; la paroi intérieure qui est
nue au Ouadaï, est tapissée au Tama de siggedi’s, enfin le squelette
même de la case est recouvert de ces nattes, alors qu’au Ouadaï on se
sert de paille de ksab (douchn).

Dans l’intérieur de la case on trouve d’abord le lit, c’est tout
simplement un banc, couvert d’une natte faite de broussailles de palmier
doum. On voit ensuite plusieurs grandes jarres (dabonga’s) pour
conserver les céréales. Les dimensions de ces jarres sont souvent si
grandes que chez les Dadjo’s et les Moubi’s, par exemple, on ne peut les
faire entrer dans les cases ; on est obligé de construire celles-ci au
lieu où se trouvent les jarres et par dessus. Les autres ustensiles de
ménage sont les cruches pour l’eau, les poteries qui servent à la
préparation des aliments, les calebasses qui servent de plats pour
manger ou de récipients pour boire mais qui ne sont pas peintes et
décorées comme au Bornou, enfin des écuelles en bois peintes en noir,
qui souvent reposent sur des pieds. Quelquefois, on trouve aussi de
beaux paniers tressés en forme de bonbonnes (hanga’s), ils sont poissés
à l’intérieur pour qu’on puisse y mettre le beurre et le miel, d’autres
paniers de forme cubique (tolkoya’s), des sacs en peau de mouton
(koufaya’s), où les habitants serrent leur modeste garde-robe et enfin
des panniers vannés avec grand soin (konio’s) pour conserver longtemps
toutes espèces d’aliments. Les grandes maisons ont à l’intérieur une
cour dans laquelle s’élèvent de nombreuses cases ; elles sont alors
pourvues d’une enceinte. Les grands personnages bâtissent des cases
destinées aux hôtes de passage (deballa’s) et ceux qui sont pauvres
s’associent pour construire une case dont ils useront collectivement.

Si les villages ont quelque importance, on y trouve trois cases
publiques. La première est destinée aux vieillards (solo), la deuxième
aux hommes de vingt-cinq à cinquante ans (tourrik), la troisième est
affectée à la jeunesse. Si le village est petit et pauvre il y a
toujours une case qui sert de mosquée, où se tient l’école, où habitent
les lettrés qui parcourent le pays, tels nos « bettelstudenten » en
Allemagne[19] et où les voyageurs trouvent un asile pour la nuit. Dans
cette case, l’instituteur ou le prêtre viennent dire tous les jours les
prières. A côté de la case on construit un hangar-véranda, sous lequel
les hommes passent la journée, tout en filant ou en tissant le coton, ou
en réparant leurs vêtements, ce qui constitue avec les travaux des
champs leur principale occupation. L’homme n’a un domicile que pour y
passer la nuit ; il est malséant de prendre seul ses repas et les jeunes
gens n’aiment pas passer la nuit dans la maison paternelle. Aux repas,
les jeunes servent les vieux. Les maisons sont aux femmes ; aussi, en
cas de divorce, ce n’est pas l’épouse qui quitte le domicile conjugal
mais bien le mari qui fait ses paquets et s’en va chercher un autre
logement, chose facile, car il a plusieurs femmes qui chacune ont leur
case. S’il en était autrement et si la femme n’avait pas de parents dans
le voisinage, elle resterait sans abri. C’est à la femme qu’incombe le
soin de gérer la maison. Elle ne la quitte que pour aller chercher de
l’eau et du bois, sauf toutefois à l’époque des travaux des champs et
des moissons. La femme tresse les nattes et les ouvrages de sparterie
nécessaires pour construire les cases. Elle moud le grain en l’écrasant
entre deux pierres, elle prépare les repas. Pour porter l’eau, le bois,
etc., elle se sert du dogodik, un joug que les Arabes appellent amm
damne. Ce joug ne repose que sur une seule épaule, ses extrémités sont
rattachées par des liens à un gros câble en forme de nœud. Ces liens
sont des lanières de cuir chez les Maba’s, des fibres de loubia ou de
koulkoul chez les Soungor’s, les Tama’s et les Mararit’s. C’est dans le
nœud que l’on place les jarres ou bien encore les nourrissons dans leur
calebasse, toutefois les enfants sont généralement attachés sur le dos,
retenus par une peau. Le bois, la paille, etc., sont attachés en petites
bottes sur les épaules ou autour des hanches : on ne les porte guère sur
la tête.

Nous avons dit que les vieillards, les hommes mûrs et les jeunes gens
vivaient en groupes distincts. L’assemblée des vieillards est la
djemmaa. Elle se réunit dans une grande case en chaume (solo). Cette
case a une grande cour où se trouvent de nombreux hangars-véranda’s ;
elle est entourée d’une zeriba. Les vieillards y passent leur temps du
matin au soir ; ils filent le coton tout en discutant religion,
politique intérieure ou extérieure, ou en délibérant sur les intérêts de
la communauté ; ils prient en commun sous la direction de l’iman ; ils
prennent leurs repas en commun.

Le mandjak (maire) est choisi par le kamkolak parmi les membres de la
djemmaa. Il exerce ses fonctions concurremment avec un délégué du
kamkolak ou de l’akid (zirbe melik en dialecte maba, sidi ez zeriba,
seigneur de la zeriba, en arabe), qui le contrôle dans une certaine
mesure. Leur principale fonction est de répartir les terres de culture.
Tout le sol du Ouadaï est au sultan, qui l’afferme à son bénéfice. La
propriété individuelle privative n’existe qu’en pays maba. Le mandjak
discute les affaires avec les autres vieillards, il se consacre comme
eux aux intérêts de la communauté. Il règle en été, de concert avec le
zirbe melik, les fermages des terres, ce qui, bien entendu, ne va pas
sans intrigues et sans tentatives de corruption. Mais malheur à lui s’il
est convaincu de concussion ! Ses victimes prendraient une sanglante
vengeance. D’ailleurs cette fonction de mandjak, qui consiste à
« s’engraisser aux dépens d’autrui », n’a rien d’honorifique aux yeux du
peuple. On trouve tout naturel que son collègue le zirbe melik, un
esclave, soit au service de l’Etat, et on le considère ; mais le
mandjak, un homme libre, toucher des appointements, fi ! En l’absence du
kamkolak et de l’akid, le mandjak peut réprimer des infractions sans
gravité. Il prononce alors des amendes ; mais il a si peu d’autorité,
qu’il est très rare de voir les condamnés s’incliner devant ses
décisions : presque tous font appel.

La djemma doit sauvegarder la morale publique, diriger les travaux
publics et délibérer sur les affaires de la commune. Elle statue sur
toutes les affaires qui ne sont pas de la juridiction des kemakil :
c’est ainsi qu’elle punit la fainéantise et la médisance. En cas de
récidive, le délinquant est sévèrement réprimandé et, en cas de scandale
public, celui ou celle qui en est cause est chassé du village.
Généralement, les peines sont des amendes de quelques mesures de
céréales. Ces décisions sont sans appel.

A la djemmaa se joint l’assemblée des hommes adultes (sibyan, du
singulier sabi), pour régler les travaux publics, les contingents à
fournir aux armées et, d’une façon générale, pour discuter toutes les
questions d’intérêt général. La djemmaa a d’ailleurs un contrôle sur les
sibyan ; mais son blâme ne peut frapper que la collectivité et non
quelques individus isolés seulement. La djemmaa exerce de même son
autorité sur les femmes âgées.

On est sabi de vingt-cinq à cinquante ans, de dix-huit à vingt-cinq ans,
les jeunes gens sont ferafir (pluriel de farafok), ils vivent alors
encore dans l’école avec les enfants, mais sont peu à peu initiés aux
travaux des sibyan. Les sibyan ont une case commune (tourrik), ils y
tiennent leurs réunions comme leurs anciens et y travaillent s’ils ne
sont retenus par leurs occupations publiques ou privées. Ils ont un chef
(millek, en maba, ornang) responsable de l’ordre et de la justice. On
expulse ceux qui contreviennent aux réglements ou se dérobent aux
charges de la communauté. Les sibyan ne font pas leurs prières en
commun, car ce n’est qu’à l’âge mûr qu’on exige le strict
accomplissement des devoirs religieux.

Les sibyan ont autorité sur les jeunes filles et les jeunes femmes au-
dessous de trente ans ; celles-ci ont bien un chef (tandjak), mais ce
chef, — une femme — est soumise au millek des sibyan. Celui-ci
communique avec les jeunes femmes par l’intermédiaire de son
représentant, l’arak, qui surveille la régularité de leurs mœurs dans
toutes les manifestations de la vie sociale.

Les sibyan des environs d’Ouara ont le devoir de réparer les murailles
du palais du roi et c’est un prétexte à des scandales et des désordres
perpétuels. Tous ces hommes, jeunes encore, deviennent alors un danger
public et un cousin du roi Ali perdit la vie en voulant apaiser une de
leurs querelles.

Les nourti (singulier nermak), forment le dernier groupe ; ce sont tous
les jeunes gens qui, sans être ferafir, ne sont déjà plus des sedassi’s,
c’est-à-dire des enfants de six empans. Les nourti ou ngourti vivent en
commun dans l’école (mekteb) ; ils ne viennent à la maison paternelle
que pour prendre les repas. Quand les ferafir ne sont pas retenus par
leurs travaux auprès des sibyan et kourou’s, ils vivent avec les nourti
pour continuer leurs études. Les nourti ont une organisation propre et
des devoirs déterminés, ils ont un millek auquel sont subordonnés le
tandjak et l’arak de la classe correspondante des jeunes filles, c’est-
à-dire des enfants qui, sans être nubiles ne sont plus des sedassiya’s.
Les nourti ont surtout des obligations scolaires, ils doivent faire tous
les travaux dans le ménage de l’instituteur et mettre en valeur ses
champs. Tous les enfants, à l’exception de celui qui a l’honneur
d’entretenir le feu, doivent apporter une bûchette de bois. Bien
entendu, les enfants se bornent à étudier le Coran et tous les progrès
faits par l’élève sont fêtés par ses parents. La joie est grande dans la
maison paternelle quand l’enfant a appris par cœur tout le Coran et a
subi un examen devant un faki. Le père égorge alors un bœuf, il organise
un grand banquet ; on place le jeune homme sur un cheval et on le
conduit en triomphe ; on le félicite de tous côtés, on lui amène les
jeunes filles sedassiya du village et il a le droit d’en choisir une
comme fiancée. Il descend alors de cheval, met la main sur l’épaule de
l’élue, tout aussi fière que son père de l’honneur que lui fait le héros
du jour.

L’instruction religieuse est bien plus avancée et bien plus répandue au
Ouadaï que dans les autres états du centre africain. Déjà nous avons dit
que chaque village avait son école primaire, dont la fréquentation est
obligatoire, tout comme chez nous. Il y a bien dans les diverses
provinces du royaume une trentaine d’écoles secondaires. On m’a cité les
ouvrages dont les élèves se servent, ils sont importés d’Egypte, une
connaissance plus approfondée des dogmes de l’islam est bien entendu
leur principal but, mais ils traitent aussi de la langue arabe et de son
orthographe, de l’étymologie des mots, des racines et des différents
dialectes.

Les travaux imposés à la commune sont assez nombreux. Elle doit d’abord
assurer la conservation des bâtiments publics et notamment celle des
cases des djemmaa’s qui incombe aux vieillards eux-mêmes, assistés des
sibyan et des femmes les plus âgées. L’entretien du tourrik est assuré
par les sibyan et les femmes ou filles de leur âge. Quant à l’école, les
djemmaa’s, les sibyan et les jeunes filles contribuent à son entretien.
Il en est de même pour les résidences des millek’s, mais jeunes et vieux
concourent à élever les cases où descendent le kamkolak et l’akid au
cours de leurs tournées ou à élever, sous les ordres du sin-melik, les
meules de céréales.

Le sultan a des terres dans toutes les provinces, les djemmaa’s et les
sibyan les mettent en valeur. Le kouchingak, un préposé du sultan,
surveille ces travaux, fait emmagasiner les céréales moissonnées et
traite à cette occasion les travailleurs avec de l’aïch et du merissa.
Les jeunes femmes du village doivent fournir les plats et les cruches,
nécessaires au festin.

Les terres qui se trouvent près des rivières et sont arrosées par elles,
sont réservées au sultan et cultivées par les habitants ; c’est la
corvée du mik : Le sellek confère au kamkolak le droit de réclamer les
plus belles récoltes de coton car il lui en faut beaucoup pour les
cuirasses ouatées de ses cavaliers et de leurs montures.

La corvée du lingak feda, imposée à tous les hommes, jeunes et vieux,
consiste à assurer la viabilité des routes où le sultan passe au cours
de ses expéditions ou de ses tournées. Il faut enfin citer le service
militaire auquel sont soumis les djemmaa’s et les sibyan. On recense le
nombre des habitants mâles, la moitié part en campagne, le mandjak doit
désigner ceux qui partiront.

Les travaux des champs ont le pas sur tous les autres ; la femme cultive
en compagnie de son mari ou après lui, leurs deux champs nettement
distincts, car au Ouadaï la séparation des biens est absolue. Après la
récolte, le mari donne à son épouse une quantité déterminée de grain,
environ douze boisseaux ; s’il a plusieurs femmes, il leur en donne six
chacune, si la récolte est insuffisante il la vend pour s’acquitter de
ses dettes et a le droit de prélever sur la récolte de sa femme ce qu’il
faut pour combler le déficit. Chaque année l’époux doit donner à sa
femme un vêtement complet composé d’une grande pièce d’étoffe dont elle
se ceint les reins, d’un fichu pour la tête et les épaules et d’une peau
de chèvre ou de mouton pour les intempéries. La femme est très soumise à
l’homme mais elle ne le laisse pas empiéter sur ses droits, pour un rien
elle se plaint et souvent retourne chez ses parents. Les femmes
entretiennent généralement de fort mauvais rapports ensemble, entre
hommes il est très malséant de se disputer, généralement les querelles
sont provoquées par l’usage immodéré du merissa.

De même qu’on travaille en commun, on célèbre les fêtes en commun ;
autant que possible on réunit les classes d’âge correspondantes des deux
sexes à une même danse ou un même festin. Dans ce dernier cas, le rôle
des femmes se limite à la préparation des aliments.

Les fêtes principales sont les mêmes au Ouadaï que dans les autres pays
musulmans ; c’est-à-dire, l’Aïd el fitr (la fin du jeûne) à la fin du
mois de Ramadan et l’Aïd el Kebir (la grande fête ou la fête des
sacrifices) qui se célèbre le dixième jour du mois de Doul Hidje, quand
on égorge sur le mont Arafat les chameaux sacrifiés par les pèlerins de
la Mecque. Il faut y ajouter la fête du Nouvel An. Les cérémonies des
deux premières fêtes sont les mêmes. Les nourti et les ferafir passent
la nuit qui précède la fête à lire le Coran. Les djemmaa’s et les sibyan
(kourtou’s) se réunissent à un banquet pour lequel les femmes des
classes correspondantes fournissent les aliments (aïch, kisra’s), les
enfants s’en partagent les reliefs. Le lendemain, les nourti et les
ferafir se retrouvent à un second festin qui leur est servi par les
jeunes filles. Toutes les femmes, même les veuves et les célibataires,
sont soumises à ces obligations ; en s’y dérobant, elles se feraient
expulser de la communauté. Pendant toute la journée l’usage autorise les
garçons et les filles à aller quêter de porte en porte. Ils vont alors
séparément et personne ne refuse de donner aux petits mendiants les
aliments ou autres objets qu’ils se partageront ensuite.

Bien entendu, chacun revêt ses plus beaux habits à l’occasion de ces
fêtes. Les nourti et les petites filles se réunissent en dehors du
village ; ils dansent toute l’après-midi jusqu’au coucher du soleil. Les
filles se rangent en demi-cercle et célèbrent par des chants leur père,
le sultan, leur patrie et les nourti, elles marquent la mesure en
battant des mains. Les nourti dansent devant elles, ils se portent en
avant et en arrière en brandissant furieusement des couteaux et des
lances. Chaque fois qu’ils s’avancent dans ces attitudes menaçantes vers
les filles, celles-ci s’agenouillent, symbolisant ainsi leur faiblesse.
Ces fêtes durent trois jours. Les sibyan dansent avec les jeunes femmes
de leur âge ; ils forment avec elles deux cercles concentriques, les
femmes et les jeunes filles sont à l’intérieur, au centre sont deux tam
tam’s. Les hommes dansent par couples autour des femmes, ils sont
accompagnés par les tam tam’s qu’on bat des deux côtés.

La veille du Jour de l’An (en kanouri, jour de l’an : soroumboulou,
littéralement la panse pleine) on éteint tous les feux dans le village
et on jette même les cendres. Au Nouvel An, on allume un feu dans la
case des djemmaa’s et chacun vient y prendre pour sa case un tison. Les
femmes allument le feu ; elles se servent d’un gros morceau de bois très
lisse ; sur un des côtés est une fente qui contient une matière très
inflammable. Il faut mettre le feu à cette matière ; les femmes, très
habiles, prennent un bâtonnet cylindrique très mince ; elles
l’échauffent en le tournant rapidement dans les mains ; elles le
frottent énergiquement dans la fente jusqu’à ce que le bâtonnet
s’enflamme et enflamme en même temps la matière disposée à cet effet. On
jeûne la veille du Jour de l’an, on procède à un lavage général et on
fait grand honneur aux nombreux plats servis le lendemain. La nuit
venue, les nourti du village se rencontrent avec ceux d’un village
voisin ; ils sont armés de massues rougies au feu et ils se combattent
avec ces armes, sans épargner ni leurs vêtements, ni même leur peau.

Tout ce que nous avons dit des mœurs indique déjà que les rapports entre
les deux sexes sont empreints de beaucoup d’innocence et de familiarité.
Tous les soirs, jeunes gens et jeunes filles se rencontrent sur la place
publique pour y jouer ou y danser. C’est la mère qui autorise les
visites nocturnes pendant lesquelles les jeunes gens font leur cour. Ils
frappent à la case maternelle, la mère ouvre, reconnaît le visiteur,
appelle son enfant et se retire. Si les parents ne consentent pas au
mariage, les filles se font assez souvent enlever ; le jeune couple doit
alors s’efforcer d’arriver jusqu’à l’ancien lieu de sépulture des rois
du Ouadaï. Le fonctionnaire qui en a la garde a le droit séculaire
d’unir les deux amants, il les renvoie dans leur village avec un
certificat constatant son intervention.

Mais les mariages célébrés dans ces conditions sont mal vus et il arrive
même que les enfants ont à souffrir de l’irrégularité de l’union de
leurs parents.

Si un jeune homme fait la cour à une jeune fille d’un village voisin,
les jeunes gens de ce village essaient de s’y opposer, même par la
force. Si l’heureux fiancé arrive à ses fins et trompe la vigilance de
ses rivaux, il se réconcilie avec eux en leur faisant présent d’un
taureau, à la robe claire ou, à défaut, baie, les pieds doivent être
blancs.

Le fiancé supporte, en principe, les frais des fiançailles et de la
noce. C’est lui qui fournit les bestiaux à égorger aux solennités ; il
donne à sa fiancée un troupeau de vaches dont l’importance est
proportionnée à sa fortune ; à son futur beau-père, un vêtement
d’apparat ; à sa belle-mère, une vache avec son veau et si la fiancée a
des proches parents plus âgés qu’elle, son futur leur donne quelques
bibelots. Les parents du fiancé offrent à la future ses bijoux. Le jour
du mariage enfin, le fiancé donne un dernier présent, le droit à la
couche nuptiale ; ce sont des esclaves, des chevaux ou des vaches dont
le nombre varie avec sa fortune ; il exerce un droit de reprise si la
fiancée ne répond pas à son attente.

Dans la classe bourgeoise, le jeune couple commence par passer quelque
temps dans la maison paternelle, mais sans beaucoup fréquenter les
parents. C’est ainsi que le mari ne mange jamais en présence de sa
belle-mère et observe pendant quelques années la même retenue vis-à-vis
de son beau-père. De même la femme ne peut jamais manger en présence de
ses beaux-parents ou de ses beaux-frères et belles-sœurs, quand ils sont
plus âgés qu’elle. Non seulement, l’épouse ne prend jamais le repas avec
son mari ou en sa présence, mais quand elle mange, elle le fait de façon
à n’être ni vue ni entendue par lui. Les enfants ne sauraient manger du
même plat que leur père sans lui manquer de respect.

La plus sévère des étiquettes préside à l’échange des politesses. Si
l’on rencontre quelqu’un que l’on connaît on lui tend la main, on
s’informe de sa santé, on lui demande comment il a passé la nuit ou
l’heure de la sieste. Si l’on rencontre un inconnu, on se borne à lever
verticalement la main et à lui souhaiter la paix, puis on poursuit son
chemin. Si l’on rencontre un groupe de gens amis, on s’accroupit un
instant à leurs côtés, on s’informe de leur santé et on poursuit son
chemin après leur avoir souhaité la paix. Si un homme et une femme se
rencontrent, celle-ci s’arrête à une vingtaine de pas, détourne le
visage et attend, en inclinant le buste ou même en s’agenouillant, que
l’homme l’ait dépassée de vingt pas. La femme ne peut passer en marchant
un homme assis, elle doit se traîner à genoux. Il en est de même pour
les jeunes gens dans leurs rapports avec les vieillards, on les quitte
en se traînant sur les genoux et on ne se relève que lorsqu’on est hors
de leur voisinage immédiat. Les enfants ne disent ni bonjour ni bonsoir
à leurs parents, ils ne les saluent que lorsque ceux-ci reviennent d’un
voyage. Le fils s’incline alors devant le père, la fille s’agenouille
devant lui et, sans dire un mot, il place sa main droite sur l’épaule
gauche de son enfant.

Le respect pour l’âge, le rang et l’autorité, la soumission de la femme
à son mari, des enfants à leur père, trouvent leur expression la plus
parfaite et la plus élevée dans le culte du sultan. Pour l’habitant du
Ouadaï le sultan est plus qu’un homme, c’est un demi-dieu. Peut-être,
objectera-t-on les nombreux soulèvements enregistrés par l’histoire du
Ouadaï, mais il ne faudrait pas oublier que les tribus n’entreprenaient
les hostilités que pour placer sur le trône le seul sultan légitime à
leurs yeux.

Jadis, comme le rapporte Mohammed-Tounsi, les sujets ne pouvaient porter
le nom du souverain. Lorsqu’un sultan montait sur le trône, tous ceux
qui portaient le nom de l’héritier présomptif en prenaient un autre.
Cette coutume était encore en honneur au temps de Khorefin qui l’étendit
même aux noms de quelques-uns de ses parents. Depuis, elle est tombée en
discrédit et, lors de mon séjour, le nom d’Ali et celui de son père
Chérif étaient très populaires.

Les habitants du Ouadaï reconnaissent un seul sultan, celui de
Constantinople, supérieur au leur ; les sultans de l’ancienne dynastie
du Bornou partageaient avant ce privilège avec le padicha de Stamboul.
Mohammed-Chérif reconnut encore cette suzeraineté des sultans du Bornou
dans la personne du Cheik Omar qui n’était, ou mieux, dont le père
n’était qu’un imposteur. Lorsque Mohammed-Chérif organisa une expédition
contre le Bornou, expédition qui ne devait lui rapporter ni gloire ni
succès, ses conseillers essayèrent de le détourner de l’entreprise, en
invoquant cette suzeraineté.

Revenons maintenant à la famille.

Lorsque l’enfant vient au monde on pousse des cris de joie : trois si
c’est un garçon, deux si c’est une fille. La mère lui donne généralement
le sein jusqu’à l’âge de deux ans et c’est ce qui explique comment un
faki de mes amis, homme de prodigieuse mémoire, pouvait m’affirmer se
souvenir encore d’avoir tété le lait de sa mère. A partir du septième
jour, on rase périodiquement la tête des nouveaux-nés. Après l’âge de
deux ans, on ne touche plus aux cheveux des filles, les garçons
conservent une touffe sur le crâne. Les enfants sont portés dans une
peau sur le dos et non sur les cuisses, comme au Bornou. A l’âge de deux
mois, on maintient les petites filles assises pour retarder la
croissance ; à quatre mois, les petits garçons sont soumis au même
traitement. Pour soutenir la tête, on passe aux enfants le gournek, un
large collier de cuir. A huit mois, les enfants commencent à marcher.

Nous avons déjà dit que les enfants sont circoncis entre leur huitième
et leur douzième année. En même temps, nous avons donné une relation
détaillée de toutes les fêtes qui accompagnent cette solennelle
opération. Dans presque toutes les tribus, les filles sont soumises à
une opération analogue. Dès que l’enfant commence à fréquenter l’école,
il abandonne la maison paternelle ; l’autorité du père n’est plus que
nominale, elle est reportée sur le maître d’école (faki). Jusqu’à l’âge
de dix ans, les enfants des deux sexes vont nus ; après, les garçons
revêtent une manière de grande chemise et bien plus tard seulement un
large pantalon. Le jeune homme chausse des sandales ou ces brodequins en
chevreau jaune ou rouge qui viennent du Baguirmi ou du Bornou. Il est
alors habillé comme un homme. Les toutes petites filles vont nues ou
bien portent une ceinture ornée de franges en cuir (roro ou rakhat) ou
de cauris. Ce n’est que plus tard qu’on leur met la ceinture de
chasteté, le kamfous ; c’est une pièce de coton longue d’une aune et
large comme la main, on la passe entre les jambes, on la noue en mince
bandeau autour des reins et on la laisse retomber en traîne. Les petites
filles portent déjà des boucles d’oreille et des bracelets, mais on
attend qu’elles aient cinq empans de haut pour leur percer la narine
droite où ballottera le populaire cylindre de corail, pour les habiller
du pagne, la plus belle parure féminine au Ouadaï, et pour les coiffer
comme les femmes.

J’ai déjà dit qu’en cas de maladie, les parents et les amis du malade se
réunissent à son chevet, prodiguant leurs avis ou même leurs soins.
Quand la mort est proche, tous ceux qui ont eu quelque rapport avec le
moribond, s’empressent d’accourir et suivant l’usage de tous ces pays,
on attend à peine que le cadavre soit refroidi pour procéder aux
préparatifs de l’enterrement.

Les enterrements se font de préférence le matin, de bonne heure et la
cérémonie est à peu près la même que dans les autres pays musulmans. La
tombe a environ un mètre de profondeur pour les cadavres du sexe
masculin et un mètre cinquante, pour ceux du sexe féminin ; on ferme les
tombes avec grand soin et on les entoure d’épines, de grosses pierres,
etc., pour les protéger contre les animaux féroces. Le jour des
funérailles est marqué par une ripaille générale ; les foukaha qui, sept
jours durant, lisent des versets de Coran en l’honneur du mort,
reçoivent aussi leur part d’aliments et de merissa.

En matière successorale, les héritiers de la ligne masculine excluent,
même quand ils sont de degré plus éloigné, ceux de la ligne féminine. Le
Coran prescrit de donner à tous les fils une part égale et une demi part
seulement aux filles ; cette prescription religieuse a force de loi. Si
des femmes, filles ou sœurs, se présentent seules à une succession, leur
part ne se trouve pas accrue par le défaut d’héritiers mâles, c’est le
sultan qui vient à la succession à la place de ceux-ci. Il est interdit
de tester ou de déshériter.

Au Ouadaï on ne s’habille plus de peaux de bêtes ; on porte des tobe’s,
des pantalons et des sandales. Il y a quatre qualités de tobe’s, suivant
le fil de l’étoffe (tokkiya). Les tobe’s du pays sont blancs, soi-disant
parce que les tobe’s de couleur ne sont pas demandés, mais en réalité
parce que l’industrie de la teinture est des plus rudimentaires au
Ouadaï. Les tobe’s sont moins larges que ceux de Bornou, ils sont en
forme de grands sacs rectangulaires, les manches sont très larges ; une
ouverture circulaire sert à passer la tête, il n’y a pas de broderies
autour du col. Les gens riches portent les tobe’s du Kotoko (Dar
Makari), ceux qui sont très riches les font faire avec des étoffes
venues d’Europe et importées par la Tripolitaine ou l’Egypte. On ne
porte jamais plus de deux tobe’s à la fois et on n’en superpose jamais
quatre ou cinq comme au Bornou mais les gens de condition portent
souvent par dessus le tobe un caftan en soie, en toile ou en coton.
Quelquefois aussi, mais bien moins souvent qu’au Bornou, on voit porter
le burnous du Nord, il est généralement blanc, rarement noir ; le
burnous rouge ne se porte qu’à la guerre. Le pantalon en tokkiya est
assez large, il tombe jusqu’aux chevilles. Les pieds sont chaussés de
sandales, les plus belles sont les nal’s du Baguirmi ; à la saison des
pluies on porte des sandales en bois comme au Bornou. Pour monter à
cheval on porte volontiers des chaussures en chevreau teint mais elles
sont d’une forme spéciale pour permettre au gros orteil de retenir
l’étrier. On ne se couvre pas la tête ; autant que possible on la rase
toutes les semaines. Les étudiants font exception à cette règle. Les
savants, les pèlerins et les vieillards, portent généralement un petit
bonnet en coton blanc ; le fez (tarbouch) de Tunis n’est porté que par
les étrangers et les fonctionnaires de la Cour, ils l’entourent alors
d’un turban rouge ou blanc et l’enlèvent en présence du sultan. Les
mouchoirs sont inconnus. On rase la moustache, on porte au contraire
toute la barbe mais celle-ci est plutôt clairsemée. Les hommes portent
souvent des bagues en argent et des bracelets en ivoire, en corne, en
argile ou en pierre. Mais leur plus belle parure est ce qu’on appelle le
fruit du doum (moukla) ; c’est une excroissance de la peau, entre
l’oreille et le cou, qu’ils entretiennent par l’application constante de
ventouses et qui est à leurs yeux l’indice de leurs goûts belliqueux et
de leur intrépidité.

L’habitant du Ouadaï ne se sépare qu’à contrecœur de ses armes, elles
font partie de son équipement. Généralement, ce sont une grande lance,
quatre ou cinq javelots, deux poignards, dont l’un est attaché au coude
et l’autre, de la grandeur de nos couteaux de chasse, au poignet. Les
gros personnages portent en outre un sabre ou une massue ferrée qu’ils
attachent à leur selle. Outre ces deux poignards, les galmanak’s,
goulak’s ou djenak’s, on a encore un grand coutelas, le boullingak et
une dizaine de lances, toutes avec des noms différents et distincts tant
par leur fer que par leur bois. Les boucliers des indigènes sont de
forme semi-circulaire, leur rayon est d’un mètre environ pour pouvoir
protéger un homme accroupi, ce sont de grands cadres en bois, décorés
selon les goûts locaux qu’on recouvre de peaux de bœufs, de buffles, de
girafes ou même dans les pays fétichistes, de peaux d’éléphants ou de
rhinocéros. La cotte de maille se porte sous le tobe. La grosse
cavalerie porte des vêtements doublés d’ouate et recouverts de tokkiya
ou de toile ; les cimiers sont en fil de fer, avec une doublure ouatée,
destinée à protéger la nuque. Des tiges de fer fixées à ce casque
protègent le visage. La cuirasse ouatée du cheval le couvre jusqu’aux
pieds et on ne voit que les yeux et les oreilles de l’animal. Mais les
plaques de laiton qui se trouvent à hauteur du poitrail et de la tête ne
sont là que pour plaire aux yeux. Sur le dos de l’animal, dans la
cuirasse et derrière la selle, on fixe un grande quantité de pointes de
fer, très acérées, pour empêcher l’ennemi d’attaquer le cavalier par
derrière.

L’unique vêtement des femmes n’est pas ce petit pagne orné jusqu’à
quarante ou cinquante colliers de perles en corail, en verroterie ou en
terre que nous avons décrit et que l’on passe comme une grosse corde
autour des reins. Elles portent encore un pagne plus grand et un châle
sur la tête et les épaules. Le pagne (firde en arabe et firde
guindrimenek en dialecte maba) est la plus petite de ces pièces
d’étoffe ; il entoure les cuisses et les jambes et traîne sur le sol. La
mode en a porté la longueur de trois à douze dra’s, ce ne sont donc que
des femmes de condition qui peuvent se permettre le luxe de ces pagnes à
traîne (firde’s endourki) en tokkiya, en coton, en coton soie ou en
soie. Le pagne (firde) commun est fait au contraire en tokkiya de
qualité ordinaire. Il n’est pas rare de voir les femmes maba’s du Dar
Zioud et du Dar Saïd se faire suivre de petits esclaves qui portent la
riche traîne des firde’s endourki. Le firde kourmandjang est un vêtement
qui couvre l’épaule gauche et est fermé sur toute la longueur du bras
gauche depuis l’épaule, ornée de broderies de soie, jusqu’au poignet ;
le bras droit reste nu ; le vêtement est fermé depuis l’aiselle droite
jusqu’au dessous du genou. On confectionne généralement le firde
kourmandjang avec du tokkiya très fin où le blanc alterne avec le bleu,
mais ce vêtement est peu porté. Les femmes de condition portent souvent
des pantalons en soie ou en tourkedi, sous leur firde. Quant aux fichus
pour la tête et les épaules, les nreké’s mouchon, la mode en a porté la
longueur, qui était de huit dra’s sur quatre de largeur à seize dra’s et
ces châles ont ainsi d’énormes traînes. Naturellement ils ne se font
qu’en tokkiya de la meilleure qualité et même en cotonnades ou soieries
venues d’Europe. Le châle enveloppe tout le corps et cache le visage
qu’il est convenable de voiler. Les femmes qui ont fait le pèlerinage de
la Mecque portent un petit fichu comme les chérif’s et les oulema’s ;
elles le roulent quelquefois en turban.

Les femmes se parent de colliers, de bracelets, qu’elles portent tant
aux bras qu’aux jambes, et de bijoux pour les cheveux. Les colliers sont
en fragments ellipsoïdes allongés de semidj ou de kidjel (agate), en
morceaux de corail, en or, en argent ou en très longues perles de
diverses couleurs et percées en leur milieu. Les coraux (mourdjan)
importés sont de différentes dimensions ; on en distingue quatre
variétés qu’on vend à la livre. Avec le corail, on porte souvent les
zeitoun’s (en arabe olives ou kaouadim’s ou mansous’s) ; ce sont des
billes de dimensions variables, mais généralement assez grosses,
transparentes et teintes en jaune ou en vert. Il y a aussi des colliers
en akik, une agate rouge dont on fait des perles. Avec un seul de ces
colliers on achète une esclave (sedassi). Les femmes portent jusqu’à
cinq ou six bracelets sur l’avant-bras, un peu au-dessus du poignet ;
ces bracelets sont en

argent, en cuivre ou en laiton, quelquefois aussi en corne de buffle ou
en peau de ngourou. Les femmes arabes aiment beaucoup les bracelets en
ivoire. Les bracelets qu’on porte aux pieds sont ou bien de grands
anneaux creux en argent, qu’on décore de petites pierres et de petits
morceaux de métal ou bien des anneaux en argent massif, moins gros, mais
plus chers. Les bracelets en laiton ne sont portés que par les femmes du
peuple.

Souvent déjà, nous avons décrit la coiffure des femmes du Ouadaï. Les
cheveux sont disposés en d’innombrables petites tresses autour de la
tête et chez les femmes mariées ces tresses tombent comme un voile
devant le visage. Deux grosses tresses partant du front entourent le
crâne jusqu’à la nuque ; à leur point de jonction on pique un grand
croissant en argent massif, dont les cornes, à l’opposé de ce qui se
fait au Bornou sont tournées vers le bas. Une chaîne de corail relie les
cornes de ce croissant, d’autres vont s’attacher aux tresses du front et
repartent de là vers la nuque en passant par dessus les oreilles. Sur le
milieu de la tête on dispose de petits croissants dont l’ouverture est
tournée vers le dos et que de petites chaînes de corail relient au grand
croissant de la nuque. Enfin des chaînettes de corail vont du front aux
tempes, se balancent devant les oreilles pendant que d’autres,
symétriquement disposées, tombent du milieu de la tête et portent à leur
extrémité des billes d’or et d’argent.

La tête est ainsi complètement cachée, il reste juste une place vide au-
dessus des oreilles ; on y applique des petits croissants en argent,
dont les cornes sont tournées vers le bas. Aux oreilles les femmes
portent de grandes bagues faites avec des morceaux de corail enfilés et
qui s’écartent de l’oreille. Enfin elles ont dans la narine droite
l’indispensable cylindre de corail qui est d’argent pour les femmes
arabes ou même remplacé par un fragment d’anneau du même métal.

Les lèvres et les gencives sont soumises à un traitement
particulièrement douloureux. On commence par percer les lèvres jusqu’au
sang avec des épines d’acacia ; on frotte ensuite les plaies sanglantes
avec de la limaille de fer et on obtient ainsi une teinte noirâtre ou
gris foncé. Les gencives sont traitées de la même façon mais la limaille
de fer est remplacée par la bile de bœuf ce qui leur donne une teinte
bleuâtre. Les femmes soignent beaucoup leur bouche. Il est rare de les
voir se promener sans avoir leurs brosses à dents entre les lèvres ; ces
brosses sont simplement des morceaux cylindriques de siwak (salvadora
persica), dont les fibres sont effilées en pinceau. Dès qu’elles sont
assises les femmes se servent de ces brosses, qui, tout en nettoyant les
dents par le frottement, parfument l’haleine.

Les femmes du Tama s’habillent encore de peaux de bêtes épilées et
teintes avec de l’argile noire. Comme leurs compagnes kimr’s et
Soungor’s, elles portent un anneau de cuivre ou de laiton dans la narine
droite et d’autres du même métal aux bras et aux jambes. Elles se
coiffent comme les autres femmes du Ouadaï, mais leur tête est toute
blanche car elles remplacent les chaînes de corail par des chaînes en
perles blanches. Leurs boucles d’oreille sont de grosses perles
blanches. Les femmes du Tama ne se colorent pas les gencives ni les
lèvres.

Les habitants du Ouadaï se nourrissent surtout de penicillaria (douchn,
ksab) et de ses diverses variétés. Les autres céréales qui servent à
l’alimentation sont le dourra (ngaberi), le riz, le froment, les
haricots (loubia), le simsim (sesame) et surtout, les variétés de kreb
(eragrostis) sauvage : l’abou sabe, l’adar, l’askemta et le bertemela.
On fait grande consommation de viande. Les gens de condition mangent
surtout du mouton ou du chameau, le foie cru de chameau est un mets
particulièrement recherché ; le peuple mange la viande de bœuf beaucoup
moins recherchée et d’ailleurs de qualité très inférieure. Les
Djellaba’s et les gens de Guerri mangent le plus de viande. Les Kouka’s,
les Massalit’s et les autres tribus qui habitent les rives du Batha
mangent beaucoup de poisson ; il en est de même des riverains du Bahr-
es-Salamat. Les indigènes établis au Sud du Batha aiment surtout les
angaderi’s, c’est-à-dire les mets qu’il est malséant de manger ou qu’on
ne mange que rarement, sans toutefois qu’ils soient prohibés, tels sont
par exemple, la chair du lion et celle de l’antilope, et un grand nombre
d’insectes. Les Kachemere’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les Kadjanga’s,
(Ertana’s), pour lesquels la grenouille est un mets très délicat et le
lézard nullement à dédaigner, sont aux yeux des Maba’s, encore bien
moins civilisés. Le douchn, le dourra et les céréales sauvages sont
consommés indifféremment.

Les Kondongo’s, les Kachemere’s et les habitants du Dar Saïd ont en
outre un goût marqué pour les haricots. Les Kadjanga’s font honneur au
loubia mais préfèrent le sésame et les Soungor’s, les Mararit’s et les
Massalit’s décernent la palme aux feuilles du balanites. Quant aux
Maba’s, ils préfèrent les divers féculents (aïch) à tous les autres
plats. Il faut reconnaître qu’ils les préparent mieux que les indigènes
du Bornou ; d’abord, parce que leur farine est mieux moulue entre deux
pierres que par le pilon du mortier du Bornou, puis, parce que leur pâte
est pétrie avec plus de soin. On distingue différentes variétés d’aïch,
suivant que la pâte est plus ou moins ferme, plus ou moins cuite, plus
ou moins bien pétrie, (kondougoudougaïa, leddek, assida). On peut à
volonté remplacer la farine de douchn par celle des céréales précitées.
Dans le Dar-Maba et chez les Kachemere’s on ajoute de l’eau à la farine
de douchn ou de dourra, on tourne jusqu’à ce que la pâte soit très
épaisse, on la cuit jusqu’à complète évaporation de l’eau, puis on la
fait sécher et on la sert avec du lait. A défaut de lait on peut servir
l’aïch comme au Bornou et dans d’autres pays soudanais avec des sauces à
base de viande crue, pilée ou boucanée, de poissons épicés ou de fruits.
On relève le goût avec les feuilles de quelques arbres et buissons
(khoudra). Mais les sauces préférées sont celles préparées avec des
légumes (idam’s) ; la sauce aux cornichons et celle aux feuilles de
tamarin notamment, ont très bon goût. Les noms des sauces varient avec
les substances qui en forment le principal élément et le mode de
préparation ; je n’ai pas noté moins de vingt-huit variétés mais bien
entendu le mode de préparation comme celui de l’aïch lui-même, varie
suivant les tribus. Les galettes de farine sont particulièrement
appréciées en voyage, elles ont très bon goût ; on les fait avec du riz,
du douchn, etc., auquel on ajoute du miel, du lait ou des épices, on
passe au four ou on fait sécher au soleil (kisra’s). Les boissons sont
faites avec des céréales (douchn, dourra, etc.), ou du miel, des dattes,
etc., on ajoute de l’eau et on laisse fermenter (merissa khabcha,
merissa ambilbil, merissa korde, merissa khall, merissa gueringa). Je ne
connais que trois boissons dont l’usage n’enivre pas ; on les fait comme
les premières avec des céréales, de la farine (de l’aïch) et de l’eau ;
leur préparation ne se distingue de celle des précédentes que par une
fermentation plus courte ce qui leur donne un goût à la fois doux et
aigrelet.

J’ai déjà dit la grande consommation de spiritueux faite par les
habitants, malgré les sévères répressions ; les résultats de mes
observations sur ce point sont loin d’être honorables pour les
indigènes. Les Maba’s sont naturellement cruels, querelleurs et
brutaux ; quand ils sont ivres, leurs instincts barbares se déchaînent
avec toute leur violence et, durant mon séjour à Abecher, il ne se
passait pas de semaine sans rixes, toujours suivies de graves blessures
et souvent de mort d’homme.

On se tromperait étrangement si, considérant les complications de la vie
communale et l’étroite réglementation des rapports sociaux, on prêtait
aux habitants une très grande activité industrielle et commerciale. Ils
sont au contraire très peu civilisés. Les Haoussa’s et les Bornouans
font de très belles cotonnades dont le bon goût égale la richesse ; les
peaux de chèvres tannées du pays haoussa sont des teintes les plus
variées et travaillées avec le plus grand art. Le Darfour est célèbre
pour ses sparteries et ses nattes ; on trouve sur les marchés de Kouka
les produits naturels ou industriels de tous les pays. Au Ouadaï au
contraire, les habitants sont à peine capables de faire les travaux les
plus rudimentaires ; dès qu’ils veulent faire quelque chose de
convenable, ils sont obligés de faire appel à leurs voisins. Désirent-
ils habiter une case en paille ou une maison en pisé d’une architecture
un peu soignée ? ils s’adressent à des Baguirmiens ou à des Bornouans.
S’ils veulent être bien habillés, ils achèteront des vêtements haoussa’s
ou bornouans. Faut-il couper des étoffes européennes ? ils ont de
nouveau recours aux Baguirmiens et aux Bornouans. Tout ce que les
indigènes font au Ouadaï est grossier et peu pratique. Leurs chaussures,
leurs sandales blessent le pied ; leurs selles sont incommodes, leurs
paniers et leurs nattes disgracieux et peu solides ; la cotonnade
locale, le tokkiya, est de la qualité la plus grossière et la plus
inférieure. Le roi Ali avait si bien compris ce défaut d’habileté et
d’activité chez son peuple, qu’il ramena douze ou quinze mille hommes de
son expédition au Baguirmi, et ces vaincus tranchaient avantageusement
sur leurs vainqueurs.

C’est tout juste si le roi avait pu faire comprendre à son peuple les
avantages du commerce ; celui-ci était pour la plus grande partie entre
les mains des étrangers, mais à mon passage déjà, le commerce du Ouadaï
était plus important que celui des états voisins.

L’importation s’y faisait par trois routes : celle de Djalo, celle du
Darfour et celle du Bornou. Les caravanes passant par Djalo, comme
celles passant par le Darfour, venaient d’Egypte ; mais les marchandises
importées viâ Djalo étaient transportées par des Medjabra’s et celles
importées viâ le Darfour par des Djellaba’s (marchands du Haut-Nil). Il
venait chaque année à peu près cent Medjabra’s à Abecher, apportant en
moyenne pour deux cent cinquante thalari’s de marchandises. Il y en
avait bien quelques-uns qui en apportaient pour mille ou deux mille mais
nombreux étaient ceux qui n’en avaient que pour une centaine. Les plus
gros marchands étaient presque tous étrangers, tel ce hadj Salem de
Kairouan. J’étais à Abecher quand y arriva la première caravane venue
directement de Tripoli. Du Caire, on importait surtout des cotonnades
(makta’s kham) qui ont un peu plus de quatorze mètres de long et de un
mètre à un mètre cinquante de large ; elles étaient censées représenter
la valeur d’un thalari. Mais la valeur du thalari était plus grande au
Caire qu’à Abecher, car il fallait payer dans cette dernière ville trois
thalari’s pour deux makta’s tromba qui n’en valaient qu’un seul au
Caire. De même que la cotonnade européenne, le makta kham ou makta
tromba représentait le thalari, de même les grossières cotonnades
locales (tokkiya) remplaçaient la monnaie divisionnaire. Le makta tromba
valait de dix à seize tokkiya. A défaut de menue monnaie, les feuilles
de papier ou les verroteries, servaient pour les petits achats. Cette
question monétaire permettait d’apprécier la civilisation relative du
Ouadaï et du Bornou. Au Bornou, le thalari était monnaie légale et la
monnaie divisionnaire, le cauri était de si petite valeur, qu’il était
facile d’acheter les objets les moins chers en très petites quantités.
Ces systèmes monétaires différents n’étaient pas sans influencer
notablement le cours des marchandises.

On importait aussi du Caire de grosses perles rouges en argile
(khaddour’s, c’est-à-dire cachés) ; les femmes en font des colliers
qu’elles portent sous leurs vêtements autour des cuisses ; de grosses
perles d’ambre, un peu de soie, de velours, de toile et de shirting. Les
objets importés par le Darfour étaient à peu près les mêmes, quant aux
marchands de Tripoli, ils avaient surtout apporté des objets de luxe
qu’ils plaçaient difficilement.

Les caravanes, venant par Djalo, payaient un droit de deux makta’s kham
ou tromba par charge de chameau, celles venant par le Darfour, sept
makta’s, dont cinq pour le roi et deux pour la reine-mère. L’écart entre
ces taxes d’importation s’explique d’abord par les difficultés du chemin
à travers le désert, que les gens de Djalo devaient prendre, puis parce
que les Djellaba’s essayaient souvent de se soustraire au paiement des
droits, en chargeant la veille du jour où ils pensaient passer la
frontière, jusqu’à trois charges sur un seul chameau. En plus de ces
taxes, les marchands avaient à payer des redevances au superintendant
des marchands étrangers et au fonctionnaire qui conduisait leur caravane
jusqu’à la capitale ; ils devaient aussi donner des présents aux
gouverneurs des provinces frontières. Une charge d’âne payait deux
makta’s tromba. Du Bornou, on importait quelques objets manufacturés des
pays haoussa’s, des tobe’s de Kano, teints en bleu par l’indigo, des
tourkedi’s, des peaux de chèvres tannées et teintes de Kano et des
chaussures de la même ville.

Le Ouadaï exportait des esclaves, des plumes d’autruche et de l’ivoire
mais les esclaves étaient le principal élément de ce commerce. Le roi
Ali, prince belliqueux, excitait l’humeur guerrière de ses
fonctionnaires et de ses sujets, il faisait ainsi un grand nombre
d’esclaves. Les Medjabra’s exportaient en Tripolitaine ou en Egypte à
peu près quinze mille esclaves, fort peu de plumes d’autruche et, vu les
difficultés du transport, encore moins d’ivoire. Les Tripolitains eux-
mêmes n’achetaient pas d’esclaves, ce n’est qu’à contre-cœur qu’ils les
recevaient en présent pour leur usage personnel. Les plumes d’autruche
et l’ivoire étaient surtout exportés au Darfour, d’ailleurs cette route
de l’Est, beaucoup plus facile que celle du Nord, permettait
l’exportation de produits moins riches comme le tamarin, l’encens (le
louban), etc., etc. On peut évaluer à cent quintaux la quantité d’ivoire
exportée annuellement par les chemins du Nord ou de l’Est, sans compter
ce qu’exportait le roi, le plus gros marchand du pays. Les plumes
d’autruche étaient beaucoup plus abondantes au Ouadaï que dans les pays
voisins, mais la qualité n’était pas des meilleures. Vers 1850, une
dépouille d’autruche valait un thalari et moins même et cette dépouille
représentait en moyenne trois livres de plumes noires et une livre de
plumes blanches. Les demandes du commerce avaient porté ce prix à
cinquante thalari’s. Le chérif Salem, de Kairouan, achetait surtout de
l’ivoire ; son intention était de rentrer par le Darfour et comme son
séjour au Ouadaï devait être long encore, il redoutait les mites pour
les plumes d’autruche. Il ne voulait pas exporter des esclaves,
craignant que ses emportements ne lui causassent des ennuis. Le hadj
Salem séjournait depuis deux ans au Ouadaï ; il était venu avec un
capital de mille thalari’s, avait déjà vingt-cinq quintaux d’ivoire en
magasin et devait en recevoir encore cinquante. Les achats d’ivoire se
faisaient par l’intermédiaire d’indigènes auxquels les marchands
cédaient leurs marchandises à crédit et qui allaient alors au Bahr-es-
Salamat, au Rounga ou au Kouti, où étaient les plus grandes réserves
d’éléphants, les échanger contre des défenses. En 1870, un quintal
d’ivoire valait au Kouti dix thalari’s de verroteries ou de cotonnades ;
en Egypte, cent cinquante thalari’s.

Les caravanes du Nord ne quittaient le Ouadaï qu’une ou deux fois par
an. La route de Bengazi par le désert était en effet des plus pénibles,
non pas par sa longueur, il n’y avait qu’une cinquantaines d’étapes,
mais par la rareté de l’eau. Avec le Darfour et l’Egypte, au contraire,
on commerçait toute l’année. Le roi du Ouadaï n’avait pas les mêmes
scrupules que celui du Bornou ; il ne croyait pas déroger en
s’enrichissant par le commerce ; il expédiait tous les trois ans au
Caire, viâ Koufra et Djalo, une caravane uniquement chargée de
marchandises lui appartenant. Il s’était réservé le monopole de la
chasse au Kouti, le pays le plus riche en éléphants ; il exportait
surtout de l’ivoire et fort peu de plumes d’autruche.

Il expédiait tous les trois ans à peu près trois cents quintaux et le
transport par le désert lui était plus facile qu’aux autres marchands
car les Mahamid’s et, d’une façon générale, tous les Arabes de la
frontière Nord étaient obligés de mettre à sa disposition les chameaux
nécessaires. Cette caravane était conduite par quelques-uns de ses
dignitaires ou fonctionnaires ; comme ceux-ci s’équipaient et se
nourrissaient à leurs frais, le roi du Ouadaï touchait des prix de vente
sans débourser des prix d’achats. Il s’en fallait de beaucoup que le
Ouadaï fut aussi riche que le Bornou ou le Darfour ; le roi Ali devait
pourvoir à presque toutes les dépenses avec les bénéfices de son
commerce. En déduisant les menus frais, on peut les évaluer à cinquante
mille thalari’s tous les trois ans.

Quelques Djellaba’s audacieux et entreprenants allaient de leur personne
aux frontières septentrionale et occidentale du pays pour y acheter des
plumes d’autruche, ou au Bahr es Salamat, pour y acheter de l’ivoire. En
se passant d’intermédiaires, ils obtenaient les marchandises à des prix
ridiculement bas, mais ils risquaient leur vie et, pour tenter ces
voyages, il fallait avoir une connaissance parfaite du pays et de ses
habitants.

Le commerce de gros du Ouadaï était localisé à Abecher et à Nimro, la
cité des marchands. Il y avait encore des marchés dans deux ou trois
autres centres. Il s’en fallait d’ailleurs de beaucoup que le marché
d’Abecher fut aussi bien pourvu que celui de Kouka et c’était là qu’on
pouvait apprécier le mieux les avantages que le cheik Omar avait
procurés à son pays en important le thalari. Au Bornou on pouvait se
procurer toutes les marchandises avec des thalari’s ou des cauris qui
servaient de monnaie divisionnaire. A Abecher le makta tromba était bien
censé représenter le thalari, mais une foule de choses nécessaires à la
vie journalière devaient s’échanger contre les objets les plus divers.
Quelles peines n’avait-on pas souvent à acheter du beurre, du miel,
etc., marchandises plutôt rares ! Les vendeurs refusaient le paiement en
makta’s tromba ou en thalari’s ; il fallait aller échanger des
kaouadin’s (grosses perles d’ambre), des khaddour’s (perles d’argile) ou
quelque autre marchandise pour les payer. Le douchn seul se payait
toujours en makta’s ou en tekaki (ferda, la moitié d’un tokkiya).
Pendant mon séjour le makta tromba valait douze tekaki et le thalari
huit. Le douchn était au cours du Bornou, quatre moudd’s coûtaient un
tokkiya. Une botte de paille suffisante pour nourrir deux chevaux
pendant deux jours valait un ferda ; quatre poulets coûtaient un
tokkiya ; un gigot coûtait un ferda. Le froment était rare, la mesure
valait quatre tekaki ou un demi thalari. Le riz sauvage qui vient
naturellement dans beaucoup de régions et notamment dans le Dar Zioud où
j’avais passé en venant au Ouadaï, n’était pas très demandé sur le
marché. Le bois était abondant, les calebasses servant de plats ou de
gourdes étaient rares et beaucoup plus chères qu’au Bornou. Il en était
de même pour la sparterie (siggedi’s au Bornou, cherkaniya’s au Ouadaï)
dont on se sert pour clore les cultures, construire des hangars-
véranda’s et tapisser les murs des cases.




                              CHAPITRE IX

                    =Notes sur l’histoire du Ouadaï=


Déjà l’empire du Bornou jouissait d’une prospérité plusieurs fois
séculaire, ses princes musulmans l’avaient amené à un haut degré de
puissance, quand ses voisins de l’Est qui devaient devenir plus tard les
empires du Darfour et du Ouadaï, étaient encore en proie à la barbarie
du paganisme. Les Tundzour’s y dominaient. On ignore l’époque précise de
leur immigration. Ils étaient venus de l’Est, mais leur domination ne
devait pas avoir précédé de plus d’un siècle l’introduction de l’islam.
Ces Tundzour’s ont la peau presque blanche, parlent l’arabe et on les
dit de race arabe, tant au Ouadaï qu’au Bornou. Déjà leur puissance
avait été brisée au Darfour bien avant l’introduction de l’islam ; au
Ouadaï, l’honneur de cette tâche était réservé à Abd el Kerim, le
fondateur de l’empire, l’apôtre de l’islam, le fils de Yame.

Yame ou son père s’était installé avec sa famille dans le Ouadaï,
longtemps avant la fin de la domination tundzour. C’est à tort que
quelques savants ont cru que cette famille était de la tribu des
Kimr’s ; ceux-ci sont du centre de l’Afrique et Yame était de la tribu
des Djaliya’s, au Chendi, au nord de Khartoum, dans la vallée du Nil.
Son ancêtre était Saleh ibn Abdallah ibn Abbas, aussi Yame et sa famille
se disaient-ils Abassides, comme le font encore les indigènes de Chendi,
d’Abou Harras, d’Ourfa, de Neselmiya et les habitants de la ville de
Sennar. Avant de venir au Ouadaï, Yame s’était arrêté assez longtemps au
Darfour ; d’abord, à l’est de Kobe, dans le massif de Ouoda, puis sur le
mont Bourgou Kabkabieh.

Ces deux noms Ouoda et Borgou sont devenus ceux du pays. Dans le
Darfour, le Ouadaï est connu sous le nom de Bourgou ; les Bornouans, les
Baguirmiens et les Arabes l’appellent le Ouadaï ; les Koran’s, le
Kougous et les écrivains, le Dar Saleh, c’est-à-dire l’empire des
descendants de Saleh ibn Abdallah l’Abasside. C’est donc commettre une
erreur que de faire dériver le nom du pays de celui d’un homme qui se
serait appelé Ouoda.

Yame l’Abasside — et les souverains du Ouadaï ont incontestablement le
droit de prendre ce qualificatif, — se fixa à Debba, au Nord-Ouest et
tout près du lieu où devait s’élever Ouara. Son fils, Abd el Kerim, très
pieux, fonda une petite communauté musulmane à Bidderi au Baguirmi ; il
était décidé à renverser la dynastie païenne et la tradition rapporte
que son projet fut servi par les circonstances suivantes.

Le roi tundzour de l’époque, Daoud, avait une fille, Meiram Aissa. Abd
el Kerim courtisait la princesse ; le père en fut averti. Colère de
celui-ci, qui ordonna de s’emparer du séducteur ; Abd el Kerim ne dut
son salut qu’à la rapidité de son cheval. Sa vie était menacée, il hâta
l’exécution de ses projets. Il s’était créé de nombreux partisans parmi
les Arabes en mariant les filles de sa tribu aux chefs de Mahamid’s, des
Mahariye’s, des Naouaibe’s, des Erekat’s et des Beni Holba’s : il
s’assura par de belles promesses le concours des tribus noires, puis
recourut à la ruse suivante. Il pria ses partisans arabes de le joindre
avec leurs chameaux et d’attacher de longues branches à la queue des
bêtes.

Il marcha alors contre le roi Daoud avec cette armée qui soulevait des
flots de poussière en balayant la terre avec les branches.

En voyant ces nuages de poussière, le roi Daoud crut se trouver en
présence d’une innombrable armée ; il s’enfuit terrifié et fut tué dans
la poursuite. Les Tundzour’s se réfugièrent en partie au Kanem où ils se
mirent sous la protection du sultan du Bornou, une partie demeura dans
la région d’Abou Telfan, où ils vivent encore sous un sultan à peu près
indépendant. L’ancienne résidence de Daoud, Kadama, existe encore ; elle
est dans le pays kachemere, à quatre étapes au Sud-Ouest d’Ouara.

A la fondation de cette dernière ville se rattache la légende suivante.
Abd el Kerim campait un jour avec les siens sur l’emplacement de la
ville ; le pays était couvert d’épais fourrés ; les génisses du troupeau
y pénétrèrent et trouvèrent de riches pâturages sur ce sol abondamment
arrosé. Le soir on chercha les génisses, on ne les trouva pas ; il
fallut pénétrer dans le fourré et quand Abd el Kerim eut vu ces eaux
abondantes et cette luxuriante végétation il résolut d’y fonder une
ville. En souvenir du fourré, il la baptisa Ouara (en arabe ouar ou
ouara signifie le lieu difficile à passer). Il s’y établit, y réunit sa
communauté musulmane, grossie par la conversion en masse des gens de
Debba ; bâtit une mosquée et régna paisiblement et pacifiquement pendant
une vingtaine d’années, probablement de 1635 à 1655. Il payait tribut au
Darfour, comme le faisaient les Tundzour’s et la principale pièce de ce
tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En
même temps, il payait tribut au Bornou pour éviter ainsi une
intervention de ce pays en faveur des Tundzour’s.

Kharout son fils, lui succéda ; le règne du fils fut de quelques années
plus long que celui du père, mais pacifique et juste comme celui-ci
(1655-1678). Le jeune empire fut plus solidement organisé, le peuple
aimait son souverain. Le seul fait remarquable de son règne fut
l’agrandissement d’Ouara, qui devint la véritable capitale du pays.

Kharif, fils de Kharout, lui succéda. Ce prince mourut après avoir régné
trois ans (1678-1681). Il périt au cours d’une expédition contre le
sultan Milbis du Tama, qui résidait à Nyeré (Yangal pour les habitants
du Ouadaï). A l’approche de Kharif, qui campait à Lofounga, Milbis
s’était enfui, Kharif était alors allé camper à Abou Hadid, à un jour de
marche de Nyeré. La saison des pluies avait commencé, les guerriers du
Ouadaï avaient demandé à retourner au pays pour cultiver leurs terres ;
Kharif avait refusé. La plus grande partie des hommes déserta, il ne
resta qu’un petit noyau de fidèles. Milbis l’apprit ; il accourut en
hâte et massacra le roi du Ouadaï avec ses compagnons.

Yakoub Arous, le frère cadet de Kharif, lui succéda (1681-1707.) La
tradition rapporte l’anecdote suivante qui caractérise bien le peuple du
Ouadaï. La lâcheté des guerriers du Ouadaï, qui avaient abandonné leur
souverain, avait été cruellement punie. Pendant les sept premières
années du règne d’Arous il n’était pas tombé d’eau ; une épizootie était
venue ajouter à la misère, la famine désola le pays. Lorsque Arous eut
compris que ces calamités étaient le châtiment de Dieu, il essaya de
racheter la faute commise. Il envoya secrètement un de ses confidents au
Tama, pour reconnaître le lieu où son frère était enterré ; cet homme
rencontra une vieille femme qui lui indiqua le tombeau moyennant un
collier de perles blanches ; c’était dans le lit du fleuve sous un grand
arbre (salob). Le roi Arous alla au Tama, fit dresser sa tente sur
l’emplacement du tombeau, fouiller le sol et trouva le cadavre de son
frère, sans trace de décomposition. Il le fit placer sur un cheval et
conduire au Ouadaï, protégé contre le soleil par des parasols, il suivit
lui-même le cadavre. Quand le cortège franchit la frontière du Ouadaï,
le vent, qui n’avait pas soufflé depuis longtemps, s’éleva et une pluie
abondante tomba quand on enterra Kharif avec tous les honneurs, dûs à la
dépouille des princes. Un second miracle suivit ; il n’y avait pas de
grain pour les semailles ; la légende rapporte qu’une fourmi alla en
chercher au Tama ; elle multiplia les voyages du mont Konada, près
d’Ouara, au Tama jusqu’à ce qu’il y eut assez de grain pour pourvoir aux
besoins de chacun.

L’amour de l’indépendance vient avec la prospérité. Ahmed Bokkor, le
sultan du Darfour, avait fait réclamer le tribut annuel ; déjà on avait
désigné la princesse qui lui serait envoyée, quand un mendiant en
haillons, nommé Kirdi, s’avança, s’opposa au départ et dit que ce tribut
était une honte pour le royaume du Ouadaï. Arous, ravi de voir qu’il y
eût encore des hommes énergiques dans ses états, défendit à la princesse
de partir. Il dépêcha au sultan du Darfour deux messagers, chargés de
lui faire savoir que s’il voulait son tribut il n’avait qu’à venir le
prendre. Les messagers s’acquittèrent de cette périlleuse mission, mais
Ahmed Bokkor ne souffrit pas qu’on leur fit aucun mal et se borna à les
renvoyer sans réponse.

Même après cette provocation, le roi du Darfour, un pacifique vieillard,
hésita à attaquer le Ouadaï ; c’est alors qu’Arous commença les
hostilités, franchit la frontière et, passant par Kheir Ouadjid, Mourli,
Nokat Sag (Chag) et Ferreoli, il s’installa à Choutak (c’est-à-dire :
garde-toi de passer ici !) sur les bords du lac Rahat Bergana, près du
Djebel Marra. De ce camp, il dirigea des razzia’s dans toutes les
directions. Quand le pacifique sultan du Darfour apprit ces nouvelles,
il envoya un courrier à Arous pour lui demander ce qu’il faisait dans
ses états ; l’orgueilleux prince répondit qu’il allait faire un
pèlerinage à la Mecque. Bokkor lui envoya alors sa fille pour lui servir
de compagne pendant ce long voyage aux lieux saints et en même temps il
lui intima l’ordre de quitter le pays. Arous n’en tint aucun compte et
reçut la malheureuse princesse avec le plus grand des dédains. Ahmed
Bokkor résolut alors d’attaquer Arous ; il réussit à le cerner. Arous se
tenait au milieu du camp, sous un arbre dont il avait une branche dans
la main. Les guerriers d’Ahmed Bokkor se précipitèrent sur ceux d’Arous,
entourés de tous côtés. Le roi du Ouadaï résista jusqu’à ce qu’un Arabe
coupa d’une balle la branche qu’il tenait à la main. C’est alors
seulement qu’il donna l’ordre de la retraite ; il se fit une trouée avec
ses gens et ne fut pas poursuivi. Bokkor lui accorda la paix, sans
exiger de compensation : le traité signé fut enfoui avec de grandes
solennités à la frontière ; seraient parjures ceux qui la franchiraient
avec des intentions hostiles. La fille du roi du Darfour lui fut rendue.

Omar Lele, le petit fils d’Ahmed Bokkor, réclama de nouveau le tribut du
Ouadaï ; on lui répondit, comme à son grand-père, qu’il n’avait qu’à
venir le chercher. Il releva ce défi en envoyant contre le Ouadaï une
armée commandée par les généraux Kouniyna et Dima-Ouma. Les troupes du
Ouadaï s’étaient fortement retranchées ; le kamkolak Doudder campait
avec son corps d’armée sur les bords de l’Ouadi Delal (une rivière qui
vient de l’Est pour former avec le Lobbode et le Mondjobok le Bouteha
qui se jette dans le Batha à Malamm, à cinq étapes au Sud-Ouest
d’Ouara) ; le kamkolak Gueren, un ancêtre de l’homme auquel je dus ces
renseignements, défendait l’Ouadi Lobbode. Doudder fut battu par Dima
Ouma, mais Kouniyna le fut par Gueren. Le moment était critique ; les
deux sultans rejoignirent leurs armées. Arous réussit à passer le fleuve
et à attaquer l’ennemi sur ses derrières, après avoir tourné ses
positions. Il n’en profita pas pour le surprendre mais l’aborda en
poussant de grands cris ; il battit l’armée du Darfour dans ce sanglant
combat et l’obligea à une fuite désordonnée.

Mais, Omar Lele ne s’enfuit pas ; c’eût été la plus grande des hontes
pour un roi de ces pays. Il demeura, entouré des membres de sa famille
et de ses serviteurs ; on massacra ceux-ci et on l’amena lui-même captif
à Abou Koundi, dans le pays de Djoumbo. Il y passa le reste de ses jours
à lire le Coran, y mourut et y fut enterré.

Arous régna de longues années, on ne sait exactement combien de temps ;
les chroniques du pays sont muettes sur ce point.

Son fils, Kharout es Sarhir (le cadet), lui succéda ; il régna quarante
ans, de 1707 à 1745. Il n’entreprit pas d’expéditions, améliora la
situation économique, gouverna selon les vœux des populations et assura
la sécurité dans ses états.

Son fils, Djoda, 1745-1795, lui succéda. Le règne de ce prince fut au
moins aussi glorieux que celui de son successeur Saboun et celui d’Abd
El Kerim, le fondateur de la dynastie. Les nombreux surnoms sous
lesquels il est plus connu que sous le nom de Djoda en sont une preuve.
On l’appelait Kharif Timan (c’est-à-dire la double récolte), Mohammed es
Saleh (le pieux), ou es Sarif (le prince infiniment généreux). C’est le
second de ces surnoms qui valut au Ouadaï le nom de Dar Saleh (le pays
de Saleh). C’était faire partager au sultan Djoda l’honneur d’avoir
fondé la dynastie avec Abd el Kerim.

Omar Lele mourut sous son règne et cette mort fut le signal de nouvelles
querelles avec les voisins de l’Est ; Aboul Kasim en effet, le frère
d’Omar Lele et son successeur, entreprit une guerre pour le venger. Il
réunit une nombreuse armée, franchit la frontière en alléguant qu’il
voulait faire sa prière sur le tombeau d’Omar Lele. Il était accompagné
de ses deux généraux Dima-Ouma et Kouniyna et alla camper à Rakanna,
près du Lobbode, dans le pays tundzour. Djoda ne se fit pas attendre, il
accourut en toute hâte avec son armée et cerna l’ennemi comme l’avait
fait Arous. Mais la surprise ne fut pas complète. La légende rapporte en
effet, qu’Aboul Kasim buvait tous les jours le lait d’une chamelle
(naka). Un jour le lait que lui apporta son esclave Amdemeram était noir
de poussière ; interrogée par son maître, elle n’en put donner le motif.
Aboul Kasim ordonna alors d’installer une vigie. Celle-ci lui cria du
haut de son arbre qu’elle voyait briller quelque chose à l’horizon,
c’était comme une nappe d’eau sur laquelle se jouait le soleil ; Aboul
Kasim répondit : « ce sont les épées et les cuirasses de l’ennemi ». La
vigie ajouta qu’elle voyait comme de gros blocs qui s’avançaient ; Aboul
Kasim répondit : « ce sont les chevaux de Djoda avec leurs lebabid’s
(cuirasses) ». Enfin la vigie rapporta qu’elle voyait comme des épis se
courbant sous le souffle du vent : « Ce sont les lances de l’armée du
Ouadaï » répondit le sultan et il donna l’ordre à son armée de prendre
ses positions de combat. Les deux armées étaient en présence. Saïd,
l’akid des Djaadina’s, était à l’aile gauche de l’armée de Djoda ;
l’akid des Rachid’s, à l’aile droite. Le roi ordonna à l’akid des
Djaadina’s de se porter à l’aile droite en se dissimulant derrière les
combattants, l’akid répondit fièrement qu’il ne voulait pas vaincre par
des marches dérobées mais avancer sous les yeux de son souverain. Il le
fit. Il se jeta sur le centre des Foraoua’s où se tenait Aboul Kasim ;
la lutte fut acharnée, Saïd perdit le tiers de ses hommes mais il battit
l’ennemi et s’empara de celui qu’il croyait être le sultan du Darfour,
ce n’était pourtant que l’amin el Bahr el Kounyigaoui ; le sultan blessé
à l’épaule, avait eu le temps de s’enfuir au Darfour. Mais au Ouadaï on
ne s’aperçut pas de cette substitution de personnes. Le roi Dadjo fit
étaler le butin de la journée devant le prisonnier ; il lui offrit
généreusement d’en prendre sa part et de se retirer librement. Mais
l’amin, jouant merveilleusement son rôle, refusa cette offre
« honteuse » et demeura prisonnier. Cette supercherie serait restée
ignorée jusqu’en ces derniers temps et l’homme qui me donna ces
renseignements, un membre très respectable de la tribu des Kodoi’s,
m’assura qu’il n’avait appris la vérité qu’au cours d’un séjour de plus
de dix ans au Darfour.

Djoda entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud du Ouadaï
(les Djenakhira’s). L’akid el Bahr Guerfa soumit la plus grande partie
du Kanem administré par Mele, un khalifa (gouverneur) du Bornou ; ce
même akid s’empara de Mondo, le centre de la puissance tundzour. Le
sultan Djoda régna quarante-six ans, mais l’âge l’avait tellement
affaibli que l’akid Doud Barka dut expédier les affaires de l’Etat
pendant les dernières années de son règne. Quelques grands du pays
tentèrent bien de faire déposer le roi, mais les protestations furent
unanimes et il occupa le trône jusqu’à sa mort.

On raconte que la peau de son front retombait en larges plis sur ses
yeux, à ce point qu’il fallait attacher ces plis pour lui permettre de
voir. Mais quand le bruit courut que l’ennemi était aux portes de la
ville, Djoda se fit mettre sur un cheval et alla reconnaître lui-même la
fausseté de la nouvelle.

Saleh Derret, son fils, lui succéda. Ce prince n’était pas méchant mais
incapable de régner ; ses conseillers et ses esclaves même se jouaient
de lui et le trahirent même. Saleh Derret avait neuf fils, Abd el Kerim,
surnommé plus tard Saboun, dont la mère était de la tribu des
Malanga’s ; Radama, Mohammed Cherif, Assad, Abd el Djelil, Tirab,
Mohammed, Ahmed et Otman. Il paraît que Saleh Derret favorisait Assad,
un de ses fils illégitimes, aux dépens d’Abd el Kerim, son fils aîné.
Celui-ci, adversaire résolu des conseillers de son père, vivait loin de
la cour quoiqu’il eût de nombreux partisans.

Saleh Derret avait régné huit ans, quand il fit un jour une excursion,
accompagné d’une suite peu nombreuse. Pendant son absence, on propagea
le bruit de sa mort, on lui éleva même un tombeau au cimetière des
sultans, le Toumang. Quel était le coupable, était-ce quelque haut
dignitaire, était-ce l’hababa (l’épouse chef) ? On ne le sait. Mais
l’aventure n’a rien d’extraordinaire ; la maladie et même le décès d’un
roi sont entourés d’un si grand mystère ; on sait si peu de sa vie
privée ; ceux qui s’approchent de sa personne sacrée sont si peu
nombreux qu’il est fort possible que l’hababa elle-même fut trompée.
Mais comme cette femme redoutait Assad et son parti, elle s’empressa
d’aviser Abd el Kerim du décès de son père en lui envoyant, selon
l’usage, un plat vide. Abd el Kerim prit immédiatement toutes les
mesures que commandait la situation ; pendant son exil volontaire il
n’avait pas perdu son temps ; ses partisans étaient nombreux et sa
puissance assez grande. Suivi de ses gens, il alla à Ouara pendant qu’il
dépêchait partout des courriers pour annoncer son avènement. Secondé par
six akade qui lui étaient dévoués, il fit disparaître les personnages
les plus dangereux de l’entourage de son père. A la tombée de la nuit,
ce fils qui avait toujours témoigné la plus grande déférence à son père,
priait sur son tombeau.

Quelques heures plus tard, le sultan Derret retourna dans son palais,
apprit le coup d’état et s’enfuit à Delmik, chez les Kodoi’s. Le
lendemain matin, Abd el Kerim se fit proclamer sultan ; il eut le cruel
courage de faire massacrer tous ses adversaires. Le bruit courut bientôt
que Saleh Derret était encore en vie et qu’Abd el Kerim avait conspiré
contre son père. Le sultan fit savoir qu’il abdiquerait dès qu’il aurait
la preuve irréfutable que son père était encore en vie. Les messages
dépêchés ne rapportaient aucune nouvelle précise ; c’est alors qu’Abd el
Kerim se mit en route pour vérifier de ses yeux l’identité de son père.
Celui-ci s’était réfugié avec le kamkolak Abd el Baki à Batouma, dans le
pays des Madala’s. Il attendit son fils à la tête d’une petite troupe et
quand Abd el Kerim l’eut reconnu il voulut se soumettre. Sa mère l’en
empêcha ; elle le supplia de ne pas s’exposer imprudemment au
ressentiment du sultan Derret. Abd el Kerim hésita ; que faire ? se
soumettre à son père, c’était son devoir, mais il aimait sa mère et
jouait sa tête. Il hésitait encore quand un de ses partisans trancha la
difficulté en massacrant Saleh Derret. Abd el Kerim fit exécuter
l’assassin sur place, puis une lutte s’engagea et il noya dans des flots
de sang ce qui restait du parti de son père.

Saboun (c’est le surnom sous lequel Abd-el-Kerim est le plus connu)
était le maître incontesté du trône. A l’exception d’Assad, le fils
favori de Saleh Derret, ses frères étaient encore des enfants en bas
âge. Assad n’avait pas assisté à l’assassinat de son père ; dès qu’il
l’apprit, il s’enfuit auprès du sultan du Darfour : Mohammed-el-Fadl.
Saboun essaya d’abord de le faire assassiner, puis il l’attira au
Ouadaï. Assad n’avait pas renoncé au trône, il vint à Bir Touil, à l’Est
d’Ouara ; ses prétendus partisans soudoyés par Saboun l’entourèrent des
plus grands honneurs. Tout à coup ils jetèrent le masque, s’emparèrent
de la personne du prince et le conduisirent à Ouara où il fut aveuglé
par ordre de son frère, le sultan.

Saboun avait régné deux ans, quand il entreprit sa mémorable expédition
contre le sultan du Baguirmi, Abd er Rahman Gaourang. C’était soi-disant
pour le punir de ses débauches ; sa vie, disait-on, n’était qu’une
longue suite d’infractions à toutes les lois religieuses. Saboun
franchit la frontière, prit Massenya,[20] la capitale, la détruisit, fit
massacrer le sultan Abd er Rahman et installa sur le trône le fils de
celui-ci, Bourkomanda.

Ce fils ne mourut que sous le règne de Mohammed Cherif. C’est de cette
époque que date pour le Baguirmi, l’obligation de payer tribut au
Ouadaï.[21]

Quand Radama, le frère de Saboun, eut atteint l’âge d’homme, le sultan
le fit massacrer comme il l’avait fait pour tous ses adversaires réels
ou supposés. Le frère de Radama, Mohammed Cherif, un enfant qui avait
assisté à la mort de son frère, s’enfuit au Darfour pour échapper au
sort qui l’attendait.

Après une année de paix, Saboun attaqua le Tama que les sultans du
Ouadaï avaient vainement tenté de soumettre. Abou Derek, le sultan du
Tama, résidait à Nyeré, au pied de la montagne du même nom. Saboun
établit son quartier général à Amberouati. Il stimula l’ardeur de ses
akade en leur annonçant qu’il avait décidé leur mort, parce qu’ils ne
déployaient pas ce courage qui faisait la réputation du vrai Ouadaoua.
Les akade protestèrent de leur dévoûment, le supplièrent de surseoir à
l’exécution jusqu’après la bataille où ils feraient preuve de leurs
qualités. Ils rivalisèrent de courage et firent des miracles pour
vaincre les difficultés d’accès de la retraite du sultan Abou Derek.
Celui-ci put s’enfuir et se cacher chez les Zoghaoua’s, au Nord-Est du
Tama. Quand Saboun eut brûlé tous les villages, détruit toutes les
forêts et emmené en esclavage tous les jeunes gens, il reprit le chemin
d’Ouara. Abou Derek conservait son pays, mais dut reconnaître la
suzeraineté du Ouadaï.

L’année suivante, Saboun réprima le soulèvement des Kodoi’s et des
Gamar’s[22] et s’efforça de mettre ses états en communication avec la
Méditerranée.

Saboun ne régna que dix ans. La cruelle et sanglante énergie dont il fit
preuve, pour s’assurer le trône d’abord, pour le consolider ensuite, ont
à jamais assis sa réputation chez les habitants qui n’hésitent pas à le
mettre, avec Djoda, au rang de leurs princes les plus sages et les plus
glorieux. On ne connaît pas exactement les circonstances de sa mort. En
1813, il se rendait à Doukri (Doukki), une retraite qu’il affectionnait
sur le chemin de Nimro ; il poursuivit des voleurs et au cours de la
poursuite, il fut mortellement blessé par un javelot ; il eut encore la
force de se traîner jusqu’à son palais où il mourut. On n’a jamais pu
découvrir ses assassins. Saboun laissait six fils en bas âge : Mohammed
Bousseta, Youssef, Idris, Seif en Nasr, Dayog et Djafer. Amina, leur
mère était de la tribu des Madaba’s.

Mohammed Bousseta, le plus âgé de ces enfants monta sur le trône ; il ne
l’occupa que deux mois et mourut de la variole. La brièveté de ce règne
explique qu’on oublie souvent de mentionner Mohammed Bousseta au nombre
des souverains du Ouadaï et qu’on indique son successeur Youssef, comme
successeur immédiat de Saboun. Quand Youssef monta sur le trône il
n’était encore qu’un enfant ; ses parents maternels s’emparèrent du
pouvoir. Les frères de Saboun, qui auraient pu prétendre au trône,
furent aveuglés d’après l’usage barbare du pays. Youssef, devenu adulte,
essaya de se soustraire à la tutelle de ses parents. Il entreprit une
expédition contre le sultan Abdallah es Sarif, du Tama, mais mal secondé
par ses parents et à l’instigation de ceux-ci par ses hauts dignitaires,
il n’obtint aucun résultat. Il fit une seconde expédition au Tama dans
la dixième année de son règne mais il ne put la mener avec toute
l’énergie nécessaire car toute son attention fut retenue par une
conjuration dans laquelle sa mère elle-même avait trempé. Ses rapports
avec ses parents et ses anciens tuteurs étaient devenus de plus en plus
tendus ; ils avaient décidé de l’empoisonner avec des mets qu’ils lui
enverraient d’Ouara au camp. Seif en Nasr devait monter sur le trône.
Les quatre-vingt-dix femmes du roi étaient parmi les conjurés. Youssef
apprit le complot, il fit l’épreuve des mets sur un chien et quand la
bête mourut après en avoir mangé, le sultan livra ses quatre-vingt-dix
femmes aux bourreaux, fit massacrer, aveugler ou emprisonner les autres
complices ainsi que ses frères. Il revint ensuite à Ouara où il donna
libre cours à sa vengeance en ordonnant de nombreuses exécutions.

Youssef entreprit deux autres expéditions, l’une contre les fétichistes
d’Abou Telfan, l’autre contre le Soula ; elles n’eurent pas plus de
succès que les précédentes. Puis Youssef, plus connu sous le nom de
Khorefin, se retira à Tara, à quelques heures d’Ouara. Ce tyran
soupçonneux et sanguinaire s’aliéna définitivement les sympathies du
peuple. Il avait tellement multiplié les exécutions parmi les
dignitaires que son conseil ne se composait plus que d’esclaves. Sa rage
avait ses caprices, ses victimes variaient suivant son humeur. Tous ceux
qui s’approchaient de lui avaient lieu de craindre pour leur vie. On ne
rapporte de lui qu’un seul acte de clémence : il remit en liberté sa
grand’tante Simbil et sa mère Amina qui avaient été emprisonnées à la
suite de la conjuration, il leur rendit même leurs biens et leur rang.

Son attitude équivoque à deux séances du conseil faisant prévoir de
nouveaux excès de cruauté, l’amin Cherif, l’amin Teissa, l’akid
Yougourde et Aouad Avergour se concertèrent pour mettre fin à ces
perpétuelles et obsédantes menaces. Un breuvage empoisonné fut préparé,
le roi le but. Youssef s’aperçut immédiatement qu’il était empoisonné,
il voulut se saisir de ses armes, mais les conjurés qui l’observaient de
près se précipitèrent sur lui et l’étranglerent.

Khorefin laissait un fils en bas âge, Rakib qui fut intronisé (1829) ;
mais sous ce règne le sang coula plus abondamment que jamais. Sa mère de
condition servile et ses conseillers prirent le pouvoir et s’efforcèrent
de le conserver à tout prix. Les assassinats et les exécutions furent à
l’ordre du jour. La régente et ses conseillers étaient d’origine arabe ;
on leur prêtait l’intention de faire égorger tous les hommes libres,
d’épargner seulement les Arabes et de gouverner avec les esclaves.

Un Malanga, le kamkolak Yakoub, de Tourloulou tenta de renverser la
régence à Ouara. Tenzil, la mère de Rakib, découvrit le complot ; le
kamkolak fut mis à mort. La reine-mère convoqua alors une vingtaine de
notables malanga’s à Ouara, prétextant vouloir s’éclairer de leurs
conseils ; ils furent suppliciés. Les régents envoyèrent enfin des
troupes razzier le pays malanga, mais les habitants avaient eu le temps
de s’enfuir chez les Kodoi’s et ces deux tribus qui étaient parmi les
plus considérées des Maba’s décidèrent de mettre un terme à ce régime de
terreur et à porter au pouvoir un prince de sang royal qui habitait chez
les Kodoï’s.

C’était Abd el Aziz, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin,
fils du sultan Djoda. Abd el Aziz vivait au sein de sa famille, dans la
retraite et le silence ; il n’avait jamais fait acte de prétendant. Les
Kodoï’s et les Malanga’s lui dépêchèrent deux ambassadeurs malanga’s,
Adam Noun et Abd el Mahmoud. Ils le trouvèrent en compagnie d’un
tisserand de ses amis. Les envoyés le prièrent de leur accorder un
entretien secret, Abd el Aziz leur répondit d’abord qu’il n’avait pas de
secrets pour son ami ; mais il céda à leurs pressantes sollicitations.
Ils lui dirent alors que le sultan Rakib était mort, que le fils d’une
esclave, Dougri, occupait le trône du Ouadaï, qu’il avait décidé la mort
de tous les hommes libres et que la sanglante besogne avait déjà
commencé chez les Malanga’s et à Ouara. Abd el Aziz hésitait encore ;
les envoyés confirmèrent alors, par un serment sur le Coran, la véracité
de leurs dires. Abd el Aziz promit son concours, estimant qu’il était de
son devoir de mettre fin à un régime qui serait la honte du pays et la
mort des habitants de condition libre. Il alla donc à Kournguon, le
principal village kodoï, et le mouvement commença par la mise à mort du
chef de ce village, un esclave. A la réception de cette nouvelle, on
envoya d’Ouara une armée contre les rebelles ; cette armée, battue
d’abord à Toukoulbei, remporta la victoire à une seconde affaire,
dispersa les Kodoï’s et rentra à Ouara. Mais les vaillantes femmes
kodoï’s et malanga’s avaient amèrement reproché à leurs hommes
l’ignominie de leur fuite : les Kodoï’s et les Malanga’s se reformèrent
dans la nuit ; les Madaba’s, les Oulad Djema, les Mimi’s, les Mararit’s,
les Ganyanga’s et les Bitanguinna’s se joignirent à eux ; la marche sur
Ouara fut reprise. Le corps d’armée qui défendait l’accès de la ville
fut battu. Les Kodoï’s avaient attaqué avec leurs longs coutelas, après
avoir jeté leurs lances. Un détachement de Djellaba’s, armés de fusils,
fut anéanti ; le reste des troupes s’enfuit dans la mosquée et y fut
massacré. On dit même que, pour faire tomber les chevaux, on leur jetait
de petites planchettes avec des inscriptions cabalistiques.

Ouara, sans en excepter le palais royal, fut livré au pillage. Abd el
Aziz fit son entrée dans le palais après avoir fait ses prières dans la
mosquée ; il fit proclamer la paix et la fin des hostilités. Il se fit
amener le sultan détrôné, qu’il croyait être le djerma Dougri, et il ne
sut l’imposture dont il avait été la victime qu’en voyant arriver Rakib,
escorté de deux petits esclaves. Il versa des larmes amères, mais il
comprit la nécessité de faire exécuter le jeune Rakib, tant pour assurer
une paix durable au pays que pour sa propre sécurité. Il chargea de
l’exécution les ambassadeurs des Malanga’s et des Kodoï’s, qui l’avaient
trompé par un faux serment.

Abd el Aziz n’avait plus de rivaux, à Ouara du moins ; mais cette paix
ne devait pas être longue. Quoiqu’il fût conciliant et juste, les
prétendants allaient se produire en foule. Les Malanga’s, qui avaient
été ses plus ardents défenseurs, l’abandonnèrent les premiers pour lui
opposer un autre prétendant ; le kamkolak Abou Ommi les battit à Kadaza.
Les Kelingua’s se soulevèrent ensuite ; Abd el Aziz battit leur
prétendant Djafer, fils de Saboun et le fit mettre à mort. Les Tittir’s
et les Ganyanga’s eurent d’autres prétendants ; ils essayèrent de leur
assurer le trône en recourant à l’assassinat. Mais la conspiration fut
découverte et les conjurés mis à mort. Le kamkolak Abou Ommi et le
djerma Abd el Kader organisèrent une expédition contre les Tittir’s et
les Ganyanga’s, brûlèrent les villages et massacrèrent tous les
habitants qu’ils purent trouver. Ils firent aussi un grand nombre de
prisonniers qui n’échappèrent pas à la mort. Au Ouadaï, le sabre n’est
pas l’_ultima_, mais bien la _prima_ et _sola ratio_ du gouvernement.

Les Kondongo’s se soulevèrent après les Tittir’s, ils voulaient comme
sultan un certain prince Rachid ; Abd el Aziz les mit en déroute à
Bourtai. Il avait fait ouvrir deux parasols royaux, un rouge et un bleu,
pendant la bataille, les avait fait porter par ses esclaves, mais était
demeuré lui-même sans parasol. Les rebelles croyaient que le sultan
était sous l’un ou l’autre de ces parasols, ils concentraient leurs
efforts sur ces points et leurs attaques étaient plus molles sur le
reste de la ligne.

A peine le sultan avait-il eu le temps d’étouffer ces révoltes ou plus
exactement de les noyer dans le sang et de rétablir la paix à
l’intérieur de ses états qu’il dut lutter contre un nouveau fléau qui
menaçait le pays. La famine désola le Ouadaï et elle était si terrible
que les grands du pays supplièrent le souverain de les autoriser à aller
chercher des céréales dans les pays fétichistes. Abd el Aziz refusa
d’abord : il craignait d’exposer le pays à une invasion étrangère ; mais
il dut céder devant l’attitude menaçante de ses sujets. Ses craintes
n’étaient que trop fondées. Déjà une armée du Darfour avait franchi la
frontière, Abd el Aziz fut atteint de variole et mourut, après avoir
régné six ans.

Il laissait neuf fils, tous en bas âge. Le kamkolak Abou Ommi prit le
pouvoir au nom de l’aîné, son neveu Adam, âgé de sept ans. Il rappela
immédiatement la petite armée que le kamkolak Obo conduisait contre les
Foraoua’s envahisseurs. Ce chef ne demandait qu’à obéir, mais il ne le
put devant l’attitude fièrement belliqueuse de ses lieutenants ; il dut
accepter une lutte inégale. Quand il voulut battre en retraite, son
cousin, Yakoub Yanganguera (l’ami des combats) cria que c’était une
honte de reculer sans même avoir vu l’ennemi. Obo hésitait, Yakoub fit
alors sonner le boute-selle, monta son énorme cheval gris et déclara
préférer la mort à une fuite honteuse. Obo dut céder, ses autres
lieutenants suivirent l’exemple d’Yakoub. L’armée du Darfour était tout
près ; la petite troupe désespérée du Ouadaï l’attaqua, mais les
Foraoua’s, trop nombreux, cernèrent les Ouadaoua’s ; cinq cavaliers
échappèrent seulement des mille que le kamkolak Obo avait eu sous ses
ordres. Obo et deux autres chefs en étaient, mais quand ils avaient
engagé Yacoub à changer son lourd cheval contre une autre bête plus
rapide, il avait refusé et dit qu’il préférait combattre à pied. Il
s’était jeté, en effet à pied dans la mêlée et y avait trouvé la mort.
Ce fut la bataille d’Ahbès.

Le régent Abou Ommi voulut tenter avec ce qui lui restait de troupes un
dernier effort pour repousser l’ennemi. Les trois chefs survivants du
massacre d’Ahbès se joignirent à lui. Feu le sultan Abd el Aziz, qui
avait prévu l’invasion, avait recommandé à l’akid Adam de ne pas
attaquer avec des forces inférieures, mais de s’approcher par d’habiles
marches de nuit, et d’opérer par surprise. Abou Ommi négligea ce
conseil. Il ne voulut pas d’une victoire sans gloire, remportée par
surprise ; il attaqua l’ennemi en plein champ à Amrata. Seule une petite
partie de ses troupes échappa à la mort ; l’armée du Darfour s’avança
jusqu’à Batouma. Dans ses rangs se trouvait un prince du Ouadaï,
Mohammed Cherif. Il n’est pas vrai, comme on le dit communément, que le
sultan du Darfour avait décidé l’expédition sur ses instances.

Pendant la famine qui désola les dernières années du règne d’Abd el
Aziz, les habitants des frontières orientales du Ouadaï, poussés par la
faim, avaient fait de fréquentes razzia’s au Darfour. La patience du
sultan Mohammed el Fadl s’était enfin lassée et le prince avait décidé
de réprimer sévèrement ces incursions. Mais son confident, l’esclave
Saïd Bornou, lui conseilla de modifier le caractère de cette expédition
qui devait être purement répressive. « Seigneur ! dit-il, si tu veux
vaincre le Ouadaï, il ne faut pas prendre la direction des opérations ;
l’histoire nous apprend que les sultans du Darfour ont toujours été
battus quand ils ont voulu prendre le commandement effectif ; il ne faut
donc envoyer que tes généraux. Mais ne les envoie pas faire une simple
razzia, tu t’aliénerais ainsi toutes les tribus de cette belliqueuse
nation, il faut qu’un prince du Ouadaï soit avec tes troupes ; il lui
sera facile de se créer des partisans dans ce pays désolé par la famine
et les guerres civiles ; tu l’installeras sur le trône et tu lui feras
payer tribut. » Mohammed el Fadl reconnut la sagesse de ce conseil, il
appela à lui le prince qui devait régner au Ouadaï sous le nom de
Mohammed Cherif. Ce futur souverain vivait très modestement à Djemaan
avec sa femme et ses trois fils, Mohammed, Ahmed et Souleman, des
bénéfices de son petit commerce. Il ne se montra guère disposé à jouer
le rôle de prétendant mais le sultan l’y décida, l’équipa et lui donna
une femme de son palais.

Ce Mohammed Cherif est-il le fils du sultan Saleh Derret qui s’était
enfui au Darfour sous le règne de Saboun pour échapper au sort qui avait
frappé son frère Radama ? Ce Mohammed Cherif s’était enfui avec un autre
prince, Izz ed Din, fils de Tambe, fils du sultan Djoda. Il avait été
terrifié par le sort réservé à tous les fils cadets et les parents mâles
des sultans du Ouadaï ; il s’était juré de ne jamais prétendre à ce
trône, édifié sur des cadavres sanglants.

Voilà pourquoi il permuta de nom et, s’il l’avait pu, il eût permuté
d’origine avec son compagnon Izz ed din qui, fils d’une étrangère,
n’avait aucune chance d’être appelé à ceindre la couronne des rois du
Ouadaï. Mohammed Cherif s’appela donc Izz ed din ; il est vrai qu’il
reprit le nom de Cherif el hadj en revenant de la Mecque. Il alla
ensuite au Bornou, s’y maria à l’épouse divorcée de Tirab, la mère du
hadj Bechir, le célèbre et tout puissant ministre du Cheik Omar. Nous
retrouvons Cherif el hadj dans les îles Karka ou Karga, où il s’était
retiré. Izz ed din, au contraire, s’appela Mohammed Cherif, fils du
sultan Saleh Derret et de l’hababa Ouere, du pays kalingua ; il se fixa
à Djemaan au Darfour. Il n’avait pas l’intention de jouer un rôle
politique, mais les circonstances et surtout les démarches du sultan
Mohammed el Fadl, l’amenèrent à se faire proclamer prétendant.

Cette histoire paraît bien invraisemblable mais je la tiens d’un homme
digne de foi, très versé dans les chroniques de son pays ; je la crois
vraie. Mon homme m’en affirma la véracité de la façon la plus solennelle
et son oncle le kamkolak Didan, qui avait connu le vrai et le faux
Cherif, me confirma ce récit en tous points. On pense bien qu’il fut
facile au sultan Mohammed Cherif d’imposer le silence à l’hababa Ouere
et à son frère Abd el Djelil ; une vie humaine est peu de chose au
Ouadaï. Cette substitution de noms est peu connue ; quelques personnes
ont bien dû savoir la vérité, mais le secret était bien gardé, c’était
risquer sa tête que de le trahir.

Revenons à l’armée des Foraoua’s et à celui que nous continuerons à
appeler Mohammed Cherif Ibn Saleh Derret, son nom dynastique, pour le
distinguer de Mohammed Cherif el hadj.

Quand l’armée fut à Batouma, près d’Ouara, Mohammed Cherif fit réunir
tous les habitants dans la mosquée afin qu’il ne leur fût fait aucun mal
par les troupes à leur entrée en ville. Le jeune sultan Adam et ses plus
proches parents prirent quand même la fuite ; ils furent pris et le
sultan fut livré aux Foraoua’s.

C’est dans ces circonstances que Mohammed Cherif (Cherif n’est qu’une
partie du nom et n’indique nullement la descendance du prophète) monta
sur le trône. Il régna de 1835 à 1858 et les débuts de son règne furent
empreints d’une bienveillance dont les souverains du Ouadaï n’avaient
pas coutume d’user à leur avènement. Les exécutions furent rares.
L’armée du Darfour rentra dans ses foyers, amenant avec elle le sultan
Adam. La première année du règne fut calme et pacifique. La deuxième
année, Mohammed Cherif entreprit une expédition sur la rive orientale du
Tchad, aux îlots marécageux de Karka ou Karga où s’étaient retirés les
hauts dignitaires qui avaient abandonné Abd el Aziz et exposé ainsi le
pays à l’invasion. Ils étaient venus trouver Mohammed Cherif el hadj,
espérant le décider à abandonner sa retraite pour se faire proclamer
prétendant. Mohammed Cherif eut vite fait de les soumettre ; il fit
mettre à mort les meneurs et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux
razziés. Son gouvernement fut juste ; il vécut en paix avec l’étranger
et laissa à ses akade le soin de faire les razzia’s périodiques (chasses
d’esclaves).

Mohammed Cherif el hadj était demeuré fidèle à ses serments ; il n’avait
pas cédé aux instances de ses partisans, mais avait trouvé prudent de se
soustraire par la fuite à d’éventuelles mesures de rigueur du sultan.

Après avoir régné dix ans, Mohammed Cherif entreprit une campagne contre
le Tama, dont le sultan, tributaire, théoriquement du moins, du roi du
Ouadaï, avait été insolent envers son suzerain. Après quelques habiles
manœuvres, Mohammed Cherif fut maître du pays ; Mohammed en Nour, le
sultan du Tama, s’enfuit au Darfour. Le vainqueur installa sur le trône
le frère du fugitif, Ismaïl, et se retira, laissant cinq akade dans le
pays. Mohammed en Nour accourut en toute hâte du Darfour, battit les
akade et s’empara de la couronne pendant que son frère s’enfuit.
Mohammed Cherif entreprit deux nouvelles campagnes contre le Tama ; deux
fois Mohammed en Nour, qui s’était enfui à l’approche de l’envahisseur,
était revenu.

Le sultan du Ouadaï brûla alors systématiquement le pays ; on lui fit
les promesses de soumission les plus solennelles et il retourna après
avoir installé sur le trône un autre frère du sultan fugitif, Ibrahim
Ibn Souleman. Mohammed en Nour qui paraissait et disparaissait avec tant
de facilité revint encore une fois. Cette fois il était sans troupes ;
il comptait sur l’effet que produirait sa présence. Mais son frère
l’arrêta à l’entrée du palais royal, un combat singulier suivit.
Mohammed en Nour fut tué et sa mort mit fin à cet épisode.

Quelques mois après, Mohammed Cherif entreprit sa mémorable campagne
contre le Bornou ; il feignit d’abord de se diriger sur le Baguirmi ou
le Kanem, mais parvenu sur les rives du Tchad, il obliqua tout à coup
vers Kousseri et fit savoir au cheik Omar qu’il ne se retirerait
qu’après avoir reçu une contribution de guerre. Le cheik Omar était
surpris à l’improviste ; la plus grande partie de ses troupes étaient
mobilisées contre le sultan de Zinder, mais il ne pouvait répondre à
l’insolente provocation qu’en envoyant une armée. Les deux armées se
trouvèrent en présence sur les bords du Chari, au confluent de ce fleuve
avec le Logone. Grâce à la trahison des habitants de Kousseri, Mohammed
Cherif put passer le fleuve ; le combat fut désespéré, les pertes furent
énormes, mais le cheik Omar dut battre en retraite et attendre l’arrivée
des forces plus imposantes parties guerroyer à Zinder. Mohammed Cherif
avait aussi éprouvé des pertes sensibles ; passer une deuxième fois le
fleuve, se heurter aux troupes aguerries d’Abd er Rahman, le belliqueux
frère du cheik Omar, lui parut risqué. Il préféra négocier ; un
prisonnier bornouan, Ibrahim el Ouadaoui, un ami et un compagnon de
Mohammed el Amin el Kanemi, servit d’émissaire. On dit que le vainqueur
se retira moyennant une contribution de guerre de huit mille thalari’s ;
son armée était décimée par les maladies et les combats[23].

Quatre ans de règne paisible à Ouara suivirent cette campagne, Mohammed
Cherif s’aliéna par sa cupidité, les sympathies de ses sujets ; il ne
tarda pas à abandonner la résidence historique d’Ouara pour aller se
fixer à Abecher. Comme il était devenu aveugle les partis croyaient ou
feignaient souvent de croire qu’il avait renoncé au trône ; les
prétendants ne manquaient pas. La cécité n’entraîne pas la déposition
d’un monarque, c’est seulement un empêchement pour le prétendant qui
veut y monter, mais c’est toujours un excellent prétexte pour renverser
un prince au pouvoir.

Mohammed Cherif connut à son tour les éternels soulèvements des tribus.
Les Kodoi’s, les Oulad Djema et les Mararit’s donnèrent l’exemple. On
raconte que le cheik el Hiran de la tribu des Kodoi’s, provoqua ce
soulèvement. C’était un très vieil ami du sultan, qui lui avait dit : Ma
porte te sera toujours ouverte, et si un jour on t’en refuse l’accès,
c’est que je ne serai plus. Ce jour arriva ; le cheik el Hiran ne put
pénétrer au palais ; il revint alors aux Kodoi’s pour leur annoncer la
mort du Sultan ; et il ajouta quand ils lui demandèrent de plus amples
détails que le trône était occupé par un vieillard aveugle, le père de
l’hababa Kedeni. Les Kodoi’s, indignés qu’on eût violé tous les usages,
en intronisant un sultan qui n’était pas de sang royal accoururent à
Ouara. Mais Mohammed Cherif avait été prévenu et s’avançait à leur
rencontre. Le choc eut lieu à Dorouba. Il y eut sept mille morts, dont
quatre mille six cent cinquante-trois Kodoi’s ; leur prétendant, le hadj
Mohammed Goudzan, était du nombre. Les Kodoi’s confessèrent leur erreur,
Mohammed Cherif leur pardonna, mais ils étaient si peu rassurés qu’un
grand nombre s’enfuirent au Tama. Mohammed Cherif les réclama à Ibrahim
qui refusa de les lui livrer. Les réfugiés reformés, coururent de
nouveau aux armes, un second prétendant de sang royal, le faki Makem
Youdoukkoum, descendant du sultan Djoda, se mit à leur tête. Mohammed
Cherif réussit à écraser cette seconde révolte, Makem s’enfuit au
Darfour.

Deux ans après, le tintelak Mohammed se souleva contre son père. Sa mère
de race fellata, l’excluait du trône ; il craignait des mesures de
rigueur de la part de l’héritier légitime à la mort de Mohammed Cherif.
Il réussit à entrer sans coup férir au palais d’Ouara, la cour était à
Abecher. Son père eût été disposé à abdiquer en sa faveur, mais ni son
entourage, ni l’opinion publique n’eussent toléré pareil scandale.
Mohammed Cherif dut marcher contre son fils rebelle. Il lui adressa des
remontrances, l’engageant à se soumettre et à venir implorer son pardon.
Mohammed, mal conseillé, commença une lutte inégale dont l’issue devait
lui être fatale ; battu, il s’enfuit avec ses partisans. Son père, animé
des meilleures intentions, promit de lui pardonner ; Mohammed goûta peu
la promesse et l’histoire du Ouadaï excusait sa méfiance. Il s’enfuit au
Tama chez le sultan Ibrahim. Celui-ci refusa de le livrer à Mohammed
Cherif, en répondant fièrement qu’il n’avait pas appelé cet hôte qui
était venu librement et s’en irait de même, qu’au surplus il saurait
protéger ceux qui venaient chercher asile dans ses états.

Le père furieux, résolut alors d’aller chercher son fils. Après quelques
marches rapides et prudentes, par des chemins détournés à l’Est et au
Nord, il établit son quartier général à Gouberlele, à une forte étape de
Nyere. Il y battit successivement Ishaka, le fils du sultan Ibrahim et
le kamkolak Dondor, mais quand Ibrahim vint en personne l’attaquer avec
ses généraux, dans les défilés montagneux, Mohammed Cherif fut
complètement battu. Le sultan aveugle retourna dans ses états ; il ne
devait pas y trouver la paix. Le sultan du Tama avait conseillé au
tintelak Mohammed de se soumettre à son père, lui donnant l’assurance
qu’il lui serait pardonné ; Mohammed avait suivi ce conseil mais pour
s’enfuir peu après au Darfour. Ibrahim engagea alors Adam, le fils d’Abd
el Aziz qui, tout enfant encore, avait été transporté au Darfour à se
faire proclamer prétendant ; il lui promit le concours des Kodoi’s, des
Oulad Djema et des Mararit’s. Adam n’était que trop disposé à suivre ces
conseils et à s’aventurer à son tour sur la voie que tant d’autres
prétendants avaient déjà rougie de leur sang. Ses préparatifs se firent
dans le plus grand secret, comme s’effectua son départ d’El Facher, où
il vivait sous la protection du sultan Hassen. Il se rendit au Tama,
réussit à recruter une petite armée à Nyere mais quand il voulut
exécuter son projet il en fut empêché par la lâcheté et l’insuffisance
de ses troupes Adam se retira dans un petit village du Tama pour y
attendre des jours meilleurs.

Le tintelak Mohammed était revenu du Darfour à Abecher, sous prétexte
d’aider son père dans sa lutte contre Adam. Il vivait à Toungoung et
avait une seconde résidence à Kaffenak à une demi-étape de là. Il y
enrôla de nombreux partisans, parmi lesquels beaucoup de ses frères et
d’autres princes. Mohammed Cherif s’émut, il fit arrêter son fils et
l’emprisonna à Abecher. Le prisonnier s’évada très peu de temps après.
Mohammed Cherif mourut subitement après avoir régné encore un an et demi
sous un régime de terreur et de suspicion. Son héritier légitime était
Ali, le fils aîné de l’hababa Madena, de la tribu des Matlamba’s. Quand
son père mourut, il était à Fochi, à deux jours d’Abecher. L’hababa
Kedeni, aidée de quelques partisans, s’efforça d’assurer le trône à son
fils Souleman, mais déjà le kamkolak Assad et l’akid des Mahamid’s
s’étaient emparés des insignes de la royauté et avaient porté le cadavre
du sultan défunt à Ouara. Tous ces événements s’étaient déroulés avec la
plus grande rapidité. Mohammed Cherif était à peine enterré, qu’Ali,
prévenu par des courriers, campait déjà au djebel Baloul à Delala. Ce
fut là qu’il reçut les insignes.

Le tintelak Mohammed s’était enfui avec ses partisans au Soula, puis au
Darfour. L’hababa Kedeni fut emprisonnée ; ses fils, Souleman et Seif en
Nasr, furent aveuglés ainsi qu’un grand nombre d’autres princes et de
prétendants possibles.

Ali restait le maître incontesté ; aucune des nombreuses et belliqueuses
tribus du Dar Maba n’avait de prétendant disponible. Le nouveau sultan
était estimé dans tout le pays et c’était peut-être la meilleure chose
pour que l’accord se fit sur son nom. Les premières années du nouveau
règne furent toutes de bienveillance et de justice et quand je passai au
Ouadaï le prince gouvernait depuis 1858 avec une rare sagesse. Il ne se
souciait guère des sanglants combats et des fructueuses razzia’s qui
avaient couvert de gloire quelques uns de ses prédécesseurs mais il
favorisait le commerce, encourageait le trafic par caravanes avec la
Méditerranée, protégeait les savants, se montrait strictement juste à
l’intérieur et conciliant avec ses voisins de l’extérieur.

Quand Ali eut régné trois ans, son frère, le tintelak Mohammed, tenta un
dernier soulèvement qui fut étouffé dans le germe. Ali remporta une
facile victoire. Mohammed se réfugia au Darfour où il était encore en
1873. L’hababa Kafani essaya de porter au trône son fils Ahmed. Ali
traita la mère et son fils avec la plus grande bienveillance et il
fallut de nouvelles intrigues de la mère pour qu’il la fit exécuter. Son
fils s’était fixé en 1868 à Kouka, au Bornou où le sultan Omar lui avait
réservé le meilleur accueil. Adam, le fils d’Abd el Aziz qui en cette
qualité avait plus de droits au trône qu’Ali lui-même, demeura dans sa
retraite et reconnut par une déclaration solennelle le nouveau sultan.

Ali se maintenait par sa sagesse et sa fermeté. Il avait su réduire
l’opposition et rallier franchement à sa cause la tribu la plus
puissante des Dar Maba, les Kodoi’s en leur accordant de nouveaux
privilèges et en devenant l’ami de leur ancien prétendant Adam. Mais les
Kodoi’s, ces fiers montagnards, lui reprochaient encore les faveurs dont
il comblait les étrangers et ses infractions aux anciennes coutumes du
pays. Le roi Ali violait en effet toutes les traditions, en ne réservant
pas certaines charges, aux membres de tribus ou de familles déterminées.
Il lui arrivait même de nommer un esclave à un emploi qu’un maba de
condition libre avait toujours occupé. Mais ce sage souverain qui
gouvernait selon des principes si excellents, avait en même temps
considérablement fortifié son autorité et on le craignait trop, on le
savait trop puissant, pour oser manifester son mécontentement en
recourant aux armes.




                               CHAPITRE X

                         =Du Ouadaï au Darfour=


J’avais espéré arriver au Darfour au printemps de 1873, je ne pus
quitter le Ouadaï qu’en janvier 1874. Le 11 du mois je pris congé du roi
Ali ; il m’avait toujours témoigné une égale bienveillance et me donnait
une dernière preuve de son amitié en complétant mon équipement. Il
m’envoya un cheval de prix, destiné au roi Brahim, un petit bidet
(kadira) pour mon propre usage, cinq outres en peau de girafe remplies
de miel et cinq paniers en palmier doum tressé (chebekat) pleins de
dattes ; il me promit en même temps les chameaux dont je pourrais avoir
besoin. Je n’avais que peu d’animaux de bât, je partageai donc le miel
et quatre des paniers de dattes entre mes amis ; des gens compétents
m’assurérent que ma bête me porterait jusqu’au Darfour, ce qui me permit
d’économiser le prix d’un mulet ; ce n’était pas à dédaigner car si les
mulets de bât sont à bon compte au Ouadaï, les bêtes de selle de race
égyptienne sont au contraire très chères. Un animal à peu près
présentable, un rifani, valait de vingt à trente thalari’s et mes moyens
ne me permettaient pas une si grosse dépense.

Le mulet de selle égyptien est très prisé au Ouadaï et il n’est pas rare
de voir ces animaux, qu’on trouve à foison au Kordofan et dans toute
l’Egypte, atteindre un prix supérieur à celui d’un bon cheval.
D’ailleurs un bon mulet va beaucoup plus vite que les chevaux du pays et
même que les chameaux, à l’exception bien entendu des chameaux coureurs
élevés par les Touareg, les Teda’s, les Bideyat’s et surtout les
Becharin’s.

J’ai vu un très vieux mulet dont la célérité sauva vers la fin du règne
de Mohammed Cherif, la vie de son maître, un marchand du Nil. Ce
Djellabi s’était enfui d’Abecher ; dans la matinée du troisième jour il
était à Tinniat dans le Darfour. En moins de trois jours sa monture
avait parcouru un peu plus de 40 lieues allemandes (trois cents
kilomètres environ).

Le 17 janvier enfin, nous quittions Abecher. Le jeune prince dadjo du
Soula qui m’avait si souvent tenu compagnie, avait manifesté l’intention
de me faire conduite jusqu’aux frontières du royaume. Le jour du départ
il s’en vint tout penaud me confier à voix basse que son épouse,
craignant de le voir partir à jamais avec moi pour courir le monde,
avait déménagé les meubles, les avait cachés chez des amis ou des
parents et l’avait mis dans l’impossibilité de partir. Heureusement mon
ami le hadj Ahmed Tangatanga qui projetait de renouveler son pèlerinage
à la Mecque et de rendre visite à des parents de Dongola, redoutait
aussi un événement imprévu qui l’obligerait à renoncer à ce voyage
depuis si longtemps décidé ; sans son concours nous serions aujourd’hui
encore à Abecher. Ce petit bout d’homme — le surnom Tangatanga signifie
quelque chose de petit, de délicat — était plein d’énergie et quoique sa
charge de superintendant des marchands lui donnât de nombreux soucis, il
mit tout en œuvre pour hâter notre départ ; le 17 janvier, à deux heures
de l’après-midi, nous quittions définitivement Abecher.

Un premier départ est toujours lent et difficile, aussi est-il de
coutume d’aller camper à quelques heures seulement, afin de pouvoir
aller chercher ce qui aurait été oublié. Le hadj Ahmed envoyait ses
nombreux esclaves et ses innombrables chameaux avec nous mais comme sa
présence était encore requise auprès du souverain il ne devait nous
rejoindre lui même, qu’à la frontière. La caravane se composait de Chems
ed Din, l’ambassadeur du roi Brahim et d’un grand nombre de marchands du
Kordofan, de Khartoum ou de Dongola, que je connaissais pour la plupart,
les ayant fréquentés des mois durant.

Nous avons déjà dit qu’il y a trois itinéraires du Ouadaï au Darfour,
mais que deux d’entre eux ne peuvent servir qu’aux pèlerins et aux gens
connaissant bien le pays. L’une de ces routes décrit une courbe vers le
Nord-Est et passe par le Tama ; l’autre vers le Sud-Est, en passant par
le Soula. La troisième route, que les caravanes prennent généralement,
se dirige franchement à l’Est vers le Darfour.

Notre caravane se fractionna en deux groupes dès notre départ ; ceux de
nos compagnons qui transportaient des esclaves dont la condition était
douteuse devaient gagner la frontière par des chemins peu fréquentés. On
vendait en grand nombre des Baguirmiens ramenés par le roi Ali après sa
campagne dans ce pays, quoique leur condition fut douteuse et que bien
des fois ils eussent pu prouver qu’ils étaient hommes libres. Ces gens,
de même que les esclaves volés dont la vente était irrégulière aussi,
étaient cédés à très bon compte, on les disait « hami’s », c’est-à-dire
chauds. Jamais on n’eût manque de s’informer avant d’acheter un esclave
s’il était « berid », froid, ou « hami », chaud. Ceux des nôtres qui
savaient conduire de la marchandise « chaude » devaient essayer de
passer la frontière par des chemins détournés.

Après quelques heures de marche le camp fut dressé dans l’Ouadi
Gourmele, un petit cours d’eau au lit très uni. De nombreuses sources,
toutes à sec, témoignaient de l’abondance des eaux pendant la saison des
pluies.

Le lendemain, 18 janvier, nous passions, marchant au Sud, les monts
Kelinguen ; ce sont quelques pics irréguliers, reliés par une chaîne.
Leur direction générale est Est-Ouest, le point culminant étant à
l’Ouest ; nous traversions aussi l’Ouadi Chouk et l’Ouadi Oudei pour
atteindre vers le soir le village de Mourra, bâti dans une vallée où
court la rivière de ce nom, nommée Mondjobok par les gens du Ouadaï. Ce
Mondjobok est un des principaux cours d’eau qui forment le Bouteha, le
lit est d’un fort beau sable mêlé de gravier, sans aucune végétation.

Ce village de Mourra pouvait avoir une centaine de cases habitées par
des Baguirmiens importés par le roi Ali. Sur la rive opposée à Mourra
s’élevaient les quatre cents cases d’Ailombo, habitées aussi par des
Baguirmiens. Ces deux villages se distinguaient par leur propreté et la
solide construction des habitations ; ils paraissaient prospères. Le
souverain portait grand intérêt à ces Baguirmiens, meilleurs
cultivateurs et artisans plus industrieux que ses propres sujets. Le
pays que nous traversions était une steppe sablonneuse ou rocheuse ;
comme végétation quelques acacias tordus, des savonniers et du zizyphus
spina christi ; les bords des rivières seuls étaient couverts d’une
abondante végétation.

Le lendemain, 19 janvier, nous quittions le Mondjobok, nous dirigeant
vers l’Est, traversions le village d’Oilombe, le cours d’eau de ce nom,
un des bras du Mondjobok ainsi que le Yoye, sur les bords duquel
s’élevaient les villages d’Askanit. L’après-midi, le camp fut dressé
dans le lit sablonneux de l’Ouadi Koddoni — l’Ouadi Lobbode pour les
gens du Ouadaï — c’est avec le Mondjobok le principal tributaire du
Bouteha. Le pays conservait le même aspect ; toujours des mimosa’s
rabougris sur un sol pauvre en humus avec quelques affleurements rocheux
abrupts ; on cultivait le douchn et le coton. Au Nord se profilait une
chaîne de montagnes dépendant du massif de Tama. Sur la rive Nord-Ouest
du Lobbode étaient les deux villages de Mattabono et sur la rive Sud-Est
s’élevait le village de Leïn.

En l’absence du hadj Ahmed retenu à Abecher par le roi qui tenait à
envisager avec son plus fidèle conseiller toutes les éventualités,
c’était Chems ed Din qui dirigeait notre caravane. La paresse de ce
cheik el kafila était telle que nous ne levions jamais le camp avant
neuf heures et demie du matin.

Il n’est pas possible d’imaginer plus absolu contraste qu’entre Chems ed
Din et le hadj Ahmed Tangatanga. Le premier, un colosse de deux mètres,
gros et gras en proportion, était un de ces géants comme on en rencontre
assez souvent chez les Djellaba’s ; il succombait presque sous le poids
de sa lourde masse, le soir il se retirait de très bonne heure dans sa
tente et le matin on avait toutes les peines du monde à le décider au
départ. La taille du hadj Ahmed était au contraire au-dessous de la
moyenne, mais s’il était mince, il était gracieux, vif et énergique ; il
ne pouvait se coucher avant minuit et le soir, près du feu, après le
repas, il me contait les péripéties de sa vie mouvementée. Le matin,
bien avant le point du jour, il pressait le départ.

Le lendemain, 20 janvier, nous conservions la direction Est-Sud-Est ;
nous laissions au Sud le village de Leïn et un autre petit hameau de
trente cases environ ; vers midi, nous arrivions au gros village d’Id-
el-Garra qui pouvait bien avoir cent cinquante cases. A l’horizon Nord-
Est nous apercevions les montagnes de Tama que nous avions vues la
veille ; à l’Est-Nord-Est, à une petite journée de marche, se dressait
le mont Torane. Le terrain s’élevait légèrement mais progressivement
depuis notre départ d’Abecher. Le sol était tour à tour rocheux et
sablonneux, la végétation restait la même, toujours le nabak, le kaïa,
l’arred, le talha (acacia’s), le djadjak et le hedjlidj. Nous
contournions quelques villages, traversions dans le cours de l’après-
midi Tiouemat, quatre-vingts cases environ, laissions au Sud Moustakheda
et, le soir venu, nous campions près du village de Fidele, dans le lit
d’une petite rivière cachée par le siwak (salvadora persica) et que les
habitants nomment l’Ouadi Rimele et les voyageurs l’Ouadi Kounno,
d’après le village de ce nom bâti sur la rive orientale.

Le lendemain, 21 janvier, nous arrivions après quatre heures de marche
vers l’Est et après avoir passé le gros village de Rakkana, deux cents
cases au moins et des puits ombragés par de magnifiques harraza’s
(acacia albida), au centre de Bir Touil, le chef-lieu du district
frontière oriental et la résidence du gouverneur, l’akid es Sbah. Bir
Touil se compose de deux hameaux, l’ancien et le nouveau ; celui-ci
fondé par l’akid qui y réside d’ailleurs avec ses gens. Les montagnes,
précédemment signalées à l’horizon Nord-Est, se profilaient maintenant
au Nord ; au Nord-Ouest se dressait le pic de Torane. Au Sud-Ouest et au
Sud enfin, à deux jours de marche environ, se développait une chaîne de
collines du pays Massalit. Nous montions sans cesse et campions dans
l’Ouadi Delal, tout proche de Bir Touil ; le lit, large d’une centaine
de pas, était encadré de rives à peine inclinées et couvert d’une très
épaisse couche de sable.

Bir Touil, poste frontière très important, était le point de
rassemblement de toute la caravane. L’akid es Sbah devait nous escorter
avec ses gens à travers un désert inhabité jusqu’aux premiers villages
du Darfour. Déjà, un groupe de Djellaba’s qui nous avaient précédés
étaient campés dans le lit du fleuve. Ces hommes, rompus aux voyages,
avaient construit des cases et des hangars-vérandah’s. Je campais à
quelque distance avec les gens du hadj Ahmed, Chems ed Din, un groupe de
Djellaba’s, quelques misérables pèlerins venus de Takour dans le bassin
du Niger, un marchand de Tripoli allant au Darfour pour y vendre
quelques objets de luxe dont il n’avait pu se défaire au Ouadaï et un de
ces aventuriers égyptiens qui parcourent les pays musulmans, à la fois
pèlerins, derviches et bardes populaires. Nous entourâmes notre camp
d’une zeriba (une haie d’épines) pour laquelle les nombreux acacia’s
nous fournissaient d’abondants matériaux. Nous devions attendre à Bir
Touil le hadj Ahmed, c’était là aussi que nous devions recevoir les
chameaux promis par le roi ; il fallait enfin s’y ravitailler, tant pour
les gens que pour les bêtes.

La fête musulmane des sacrifices devait être célébrée dans une dizaine
de jours et il était certain que le voyage en serait retardé. Bir Touil
était un des rares marchés du pays, il n’y en avait que quatre dans tout
le Ouadaï, sans compter Abecher et Nimro, la ville des Djellaba’s. Le
marché du vendredi n’en était pas mieux fourni. Sauf le douchn, il n’y
avait rien de ce que l’on pouvait désirer.

C’étaient, comme à Abecher, les femmes qui venaient au marché, nous
n’avions guère affaire aux hommes. Elles apportaient du douchn, en grain
ou en farine, ainsi que des kisra’s, ces galettes plates et sèches d’un
usage courant chez les voyageurs et qu’il suffit de tremper un instant
dans l’eau pour pouvoir les manger. Les poulets étaient rares, il n’y
avait pas trace de chèvres ou de moutons et le lait était tout aussi
difficile à trouver, malgré la proximité de quelques fractions d’Arabes
Mahamid’s qui occupaient leurs parcours d’hiver.

Les femmes cédaient leurs quelques marchandises contre les bandes de
coton communes à Bir Touil, les achaka’s ; elles n’ont que quarante ou
cinquante centimètres de large, la trame en est très lâche ; on ne
connaissait pas le tokkiya dibdoba d’Abecher et de Nimro, beaucoup plus
solide cependant. Les perles servent fréquemment au troc et notamment
les petites perles blanches (souksouk abiad), appelées sini à Abecher et
qui y valent cinq livres au makta tromba, les souksouk’s ahmar ou
mourdjan’s toddou, petites perles rouges, valant à Abecher trois livres
au makta tromba, de grosses perles rouges en argile, les khaddour’s que
nous avons décrits en parlant des bijoux des femmes du Ouadaï, en même
temps que les chekik’s, des perles vertes en verre ; on se sert encore
de perles en porcelaine annelée, blanche et noire, de coraux de
pacotille, les mourdjan’s kedeb, de girofles, karomfoul et de bois de
santal ou doufr. Tous ces objets n’existent qu’en quantités limitées. On
perd une journée à s’approvisionner pour quelque temps et encore faut-il
user de beaucoup de ruse et d’éloquence. On ne parvenait que rarement à
décider les marchandes à vendre, pour un thalari à la fois ; elles
s’obstinaient à étaler sur un plat d’osier quelques poignées de grain
qu’il fallait ensuite marchander comme s’il se fût agi d’un boisseau.

Les habitants de Bir Touil étaient des Ouadaoua’s du pays de Soungor et
des Bornouans prisonniers de guerre, importés par Mohammed Cherif, après
ses campagnes au Bornou. L’akid es Sbah s’y tenait en permanence avec
quelques centaines de cavaliers pour surveiller la frontière. La
présence de ces soldats et le fréquent passage de marchands du Nil, peu
scrupuleux observateurs des prescriptions coraniques, provoquaient une
consommation de merissa que la capitale seule dépassait. Les femmes
apportaient, sans s’en cacher, d’énormes cruches de la boisson défendue
au marché.

Ceux des membres de la caravane qui avaient pris par le Sud parce qu’ils
amenaient en esclavage des hommes libres ou de la marchandise volée ne
tardèrent pas à nous rejoindre. Le hadj Ahmed vint de sa personne le
troisième jour. Nous étions dans la saison la plus fraîche de l’année,
le vent soufflait continuellement de l’Est ou de l’Est-Nord-Est ; le
matin, il n’était pas rare de voir le thermomètre tomber à six ou sept
degrés ; la nuit, nos minces couvertures nous réchauffaient tout juste
assez pour nous permettre un léger sommeil ; dans le courant de la
journée au contraire, la température restait des plus agréables.

Le soir à huit heures, nous prenions notre principal repas ; nous nous
réunissions en dehors de notre enceinte et des compagnons des autres
camps venaient se joindre à nous ; on mangeait surtout de cette pâte
épaisse et collante qu’on prépare de Tripoli à l’équateur et qu’on fait
au pays noir avec de la farine de douchn ou de dourra. Nous prenions
ensuite le café. C’étaient mes gens qui le préparaient, car je n’avais
pas de servante et ne contribuais pas à la préparation des repas.

Au Bornou, on ne vend pas de café, on y préfère la noix de kola, un
produit du pays noir, dont l’effet stimulant est le même. Au Ouadaï, on
importe bien la noix de kola mais le transport en est très difficile car
ce fruit est très sensible aux variations du climat, aussi l’usage du
café est-il plus répandu. Les marchands du Kordofan, du Nil et de la mer
Rouge importent le café d’Abyssinie ; les Medjabra’s, au contraire,
habitant l’oasis de Djalo, au Sud de Bengazi, en importent d’Arabie et
notamment le yemeni du Yémen, dans le Sud du pays. Ce dernier café
valait un tiers de plus que le premier ; au détail, on le vendait
souvent un thalari la livre, mais en gros, on payait ce même prix pour
deux ou trois livres. En 1873, les Tripolitains qui avaient repris les
relations commerciales avec le Ouadaï, avaient apporté de grandes
quantités de café européen, dit afrendji — café franc, café européen —
mais il était loin de valoir celui d’Abyssinie et ne se plaçait que
difficilement.

Le hadj Ahmed voyageait grandiosement ; il avait une suite d’au moins
trente ou quarante esclaves et une vingtaine de femmes, légitimes ou
non ; deux fois par semaine il nous servait le thé qu’il aimait beaucoup
lui-même. Au Ouadaï, on dédaigne le thé noir, on ne boit que le vert
mais on le prépare très fort et on le sature de sucre. Le hadj Ahmed
transportait une grande quantité de pains de sucre, il était seul à
pouvoir se permettre ce luxe et nous en faisait généreusement profiter.
Souvent nous veillions jusqu’à une heure avancée de la nuit, buvant
notre thé ou notre café autour d’un feu que les esclaves devaient
entretenir ; le barde égyptien nous racontait alors quelque conte des
Mille et une Nuits ou bien évoquait l’âge d’or des kalifes de Bagdad ou
la glorieuse conquête du Nord de l’Afrique dans les premiers siècles de
l’islam.

Le 30 janvier, enfin, parut le dernier personnage important de notre
caravane, le faki Mouktar. Le roi Ali le chargeait d’aller remercier le
roi Brahim du Darfour de l’ambassade dirigée par Chems ed Din et de
conduire en même temps les troupeaux destinés à être immolés à la
mémoire du feu roi. On avait évité les difficultés du transport en
égorgeant le gros bétail à Abecher, le faki Mouktar n’emmenait qu’une
centaine de chamelles.

Le lendemain, 31 janvier, on célébra la fête des sacrifices. Les
notables de la caravane, le hadj Ahmed, Chems ed Din, le khebir Abd el
Medjdid et le faki Mouktar, parés de leurs vêtements d’apparat aux
couleurs chatoyantes et coiffés de bonnets faits à la Mecque (takiya’s),
allèrent à cheval au village pour y faire leurs dévotions avec le
gouverneur, le représentant du roi. Les autres membres de la caravane se
réunirent dans la partie de la rivière demeurée inoccupée entre les deux
camps ; l’un des plus savants fut élu iman et, sous sa direction, on
adora Allah avec cette majesté et cette pieuse gravité qui caractérisent
toutes les solennités religieuses musulmanes. Le culte terminé, on se
congratula réciproquement et je participai à cette partie de la
cérémonie. Le lendemain, on s’entendit pour les cadeaux usuels qui
devaient être remis au gouverneur et le départ fut fixé au 2 février. On
ne devait pas d’ailleurs s’en tenir à cette date. Lorsque le hadj Ahmed
et Chems ed Din en effet, étaient allés saluer l’akid Saïd, c’était le
nom du gouverneur, un esclave, ils l’avaient trouvé, ainsi que ses gens
et ses administrés, dans l’état d’ébriété le plus complet ; à les croire
les poules du village elles-mêmes étaient ivres. De plus, un courrier du
roi du Ouadaï vint apporter au hadj Ahmed l’ordre d’ajourner son départ
pour recevoir une communication importante. Celle-ci fut faite le
lendemain par un autre messager ; il vint nous apprendre la mort de
l’akid el Bahar, un des plus hauts dignitaires et des plus fidèles
serviteurs du roi Ali.

Le cérémonial de réception d’un de ces messagers royaux est
caractéristique. Le hadj Ahmed était assis sur son tapis. Avant même de
saluer la compagnie, le messager fit savoir que son maître était en
bonne santé (sidna-bil-afia, c’est-à-dire : notre maître se porte bien).
A ces mots le hadj Ahmed et tous ceux qui comme lui avaient droit au
tapis, se levèrent. Les messages royaux doivent être écoutés à genoux,
comme si le roi lui-même parlait. Avant que la teneur du message fut
communiquée, toute l’assemblée récita le fatiha, la prière qui commence
le Coran, en l’honneur du terrible souverain.

On put enfin partir le lendemain 3 février ; on s’avança vers l’Est en
montant sans cesse. Les rives des fleuves étaient rocheuses mais
boisées ; de la broussaille de mimosa, quelques sycomores touffus
(djoummeza) ou quelque magnifique tamarin (erdebe).

Nous étions partis à huit heures ; vers midi nous étions au village de
Kelmedi, quatre-vingts cases environ. Les arbres devenaient plus
clairsemés, le terrain devenait plus rocheux. Il nous fallut encore une
bonne demi-heure avant de passer le dernier village du Ouadaï, Tirlanda,
cent cases environ, construit sur la rive septentrionale d’une rivière
qui, large de vingt à vingt-cinq mètres, va de l’Est-Sud-Est à l’Ouest-
Nord-Ouest et jette ses eaux dans le fleuve de Bir Touil. De nombreux et
magnifiques sycomores ombrageaient les rives, des roches escarpées d’un
grès à gros grains ; le lit était du sable le plus pur.

Le lendemain matin nous levions le camp de meilleure heure que
d’habitude car nous devions traverser le désert inhabité qui sépare le
Ouadaï du Darfour et où les Massalit’s indépendants font de fréquentes
incursions. En face de nous, et jusque vers le Sud, l’horizon était
borné par des cônes plus élevés ; un seul sentier, menant directement au
Darfour, traversait cette chaîne. Nous avancions lentement, le terrain
était rocheux et il fallait passer des cours d’eau insignifiants il est
vrai, mais dont les rives étaient très escarpées, ils allaient se jeter
dans les rivières qui forment le Bouteha. La chaîne s’appelle le Terga
du Ouadaï ; la route était encaissée, de hautes roches la surplombaient
et les dernières heures de la matinée furent difficiles car d’énormes
blocs de granit obstruaient la route ; vers onze heures nous avions
franchi le Terga. Le sol devenait plus uni mais nous montions toujours
en avançant vers l’Est. Les rochers devenaient plus rares. La piste
était couverte d’une haute herbe steppeuse ; de ci de là, de pauvres
acacias nus, serrés les uns contre les autres, du louban (boswellia) et
d’autres espèces de cette famille. La descente commença vers midi ; à
deux heures nous passions un cours d’eau qui se dirigeait du Nord au Sud
vers l’Ouadi Azounga, c’était le Toumtoumaya, il y avait de nombreux
puits dans son lit, large de vingt mètres environ. Le paysage se
découvrait, le bois était moins serré. Au Nord, nous apercevions la
petite chaîne où le Toumtoumaya prenait sa source ; nous passions un pic
isolé qui se dressait dans le Sud et, continuant vers le Sud-Est, nous
arrivions, après avoir passé un terrain vallonné, dans la vallée de
l’Ouadi Azounga où le camp fut dressé à la tombée de la nuit. Cette
vallée était large, la végétation abondante, les verdoyantes couleurs
des grands arbres feuillus, le sabaha, le harraza, le tamarin et même le
palmier deleb rare sous ces latitudes, transformaient le paysage.
L’herbe de la vallée et du lit de l’ouadi était belle et fraîche.
L’Ouadi Azounga prend sa source sur le versant Sud-Est-Sud des monts de
Tama ; d’une manière générale son cours est Nord-Sud, au lieu où nous
étions il avait environ cent pas de large.

Les indigènes recherchaient pour les manger les graines du deleb encore
en terre. Ces graines sont fuséiformes, elles ont de quinze à trente
centimètres de long, on les grille ; leur goût est un peu amer mais
agréable, et leur consistance farineuse rappelle les tubercules du Sud.

Dans le cours de la matinée, l’akid es Sbah s’était joint à nous,
accompagné de cent cinquante à deux cents cavaliers ; il devait nous
escorter jusqu’aux premiers villages du Darfour. Ses guerriers et leurs
montures avaient meilleure prestance que la majorité des irréguliers du
Ouadaï. Les chevaux étaient de cette race trapue, disgracieuse mais
vigoureuse et nerveuse dont nous avons déjà parlé.

L’Ouadi Azounga marquait le point le plus dangereux du désert ; il
arrivait souvent que les caravanes étaient attaquées la nuit par les
Massalit’s de la frontière ; un courrier du roi Ali et sa suite avaient
été massacrés l’année qui précédait celle de notre passage.

Les bandits ne nous inquiétèrent pas le moins du monde ; le lendemain 4
février, nous repartions d’assez bonne heure, nous quittions la vallée
de l’Ouadi Azounga nous dirigeant vers l’Est. Le pays se découvrait ; au
Nord et au Nord-Est on voyait à travers de minces rideaux d’arbres des
chaînons insignifiants, de nombreux cours d’eau ravinaient le sol ; vers
midi, nous arrivions dans l’étroite vallée de l’Ouadi Koulkoul, dont le
cours est Nord-Est-Sud-Ouest. L’Ouadi Koulkoul allait se jeter dans
l’Ouadi Azounga, ses rives marquent la frontière entre le Ouadaï et le
Darfour. Notre route était barrée par les montagnes, il fallait obliquer
au Nord-Est en suivant le lit de l’Ouadi Koulkoul qui se frayait un
passage à travers des gorges tortueuses. Quand ces montagnes furent
passées, le pays redevint steppeux. A l’Est, se profilaient de longues
chaînes dont la crête était presque horizontale. Tout en faisant
beaucoup de détours, notre direction générale demeurait Est ou Nord-Est.
Nous avions atteint dans l’après-midi la chaîne appelée Terga du Darfour
et la traversions à son extrémité septentrionale en suivant un chemin
creux. Cette chaîne se terminait à l’Est en rebords escarpés qui
formaient une espèce de cirque avec d’autres chaînes venues du Nord-
Ouest, du Nord-Est et du Nord. Un charmant village s’y trouvait à un
quart d’heure à peine du lieu où nous étions ; sur les mamelons, au pied
desquels serpentait un petit cours d’eau, paissaient de beaux troupeaux
de bœufs. Le ruisseau était ombragé par d’énormes harraza’s ; dans son
lit se trouvaient les sources qui alimentaient le village.

Nous passions au Sud de ce village, traversions le lit de l’ouadi, puis
les collines, en marchant dans la direction du Sud-Est, et nous allions
camper près d’un puits, dans le lit d’un large fleuve où nous ne
trouvions un peu d’eau qu’à près de deux mètres de profondeur. Les deux
rivières se réunissaient d’ailleurs à peu de distance et allaient se
jeter dans un ouadi plus important qui avait emprunté à un puits voisin
le nom de Bir Dekik. Cet Ouadi Bir Dekik, que nous devions passer le
lendemain, prenait sa source dans un massif aride autant
qu’insignifiant, au pied duquel se trouvait un village qui portait,
comme le hameau aux harraza’s, le nom de Guerolne. Nous étions à peine
installés que les femmes du village vinrent nous porter du grain, des
kisra’s, du dourraba et du kaul pour apprêter nos ragoûts ; elles
étaient de la tribu des Guirga’s ; leur teint était rouge brun ou
noirâtre. Leur coiffure ressemblait à celles de leurs sœurs du Ouadaï,
mais il y avait plus grande profusion de perles d’ambre ou de faïence
blanche (sini abiad), de corail de pacotille et d’anneaux ou de
croissants d’argent ; sur le crâne, elles avaient comme une gerbe de
tresses, longues de cinq à dix centimètres environ, qui s’épanouissaient
à leur sommet ; c’était une intéressante variante de la coiffure du
Ouadaï.

Il nous fallut le lendemain, quatre heures de marche au Sud-Est pour
traverser trois rivières insignifiantes, sur les bords desquelles se
développait une épaisse végétation de machet’s (cordia), de nabak’s, de
harraza’s, etc., et qui, par leur direction générale, Nord-Sud, se
révélaient comme affluents du Bir Dekik. Partout des champs de céréales
et de coton, des troupeaux, trahissaient la présence de villages, quand
même nous ne les apercevions pas. De tous côtés apparaissaient des
monticules insignifiants, des pics émoussés ou de grandes crêtes droites
et arides encadrant le lit du Bir Dekik, un fleuve large de trois cents
pas, important malgré son cours réduit et sur les bords duquel se
trouvaient de magnifiques harraza’s et d’importants tamarins. Sur la
rive orientale du fleuve se dressait, tout près de nous, une montagne au
pied de laquelle était Sertemno ; au Sud, était le village de Bir Dekik.
Les habitants de ces deux villages étaient de la tribu des Latounno’s,
alliés aux Kimr’s ; ils devaient être, comme les Guirgi’s, chez lesquels
nous avions passé la veille, une fraction de cette tribu. Les Kimr’s
eux-mêmes ressemblent beaucoup aux habitants du Tama, dont la frontière
est à une étape et demie de Bir Dekik. La direction générale du fleuve
est Nord-Nord-Ouest, Sud-Sud-Est ; sur la rive orientale se trouve le
district de Dar-Chala.

Les femmes se coiffaient toujours de la même façon ; leur visage était
rond, leur taille petite ou moyenne, leur teint rougeâtre, rarement
noir. Leur aspect différait complètement de celui des femmes du Ouadaï,
très élancées, complètement noires, avec un visage allongé.

Dans le courant de l’après-midi, le melik de Sertemno vint présenter ses
devoirs au hadj Ahmed et à Chems ed Din, qui, tous deux, étaient
personnages de conséquence et très connus au Darfour. Il portait une
longue chemise à raies rouges et blanches, il était coiffé d’un tâkiya.
Il était monté sur un âne, suivant un usage qui, général au Darfour, eût
paru ridicule au Ouadaï.

Sertemno marquait la frontière du Dar Fea, la province la plus
occidentale du Darfour, administrée par le chertaya Hanefi. Nous
suivions le cours de l’Ouadi Bir Dekik presque directement au Sud,
passions de petits villages, des affluents insignifiants venus de
l’Ouest et parvenions après six heures de marche, à quelques villages
massalit’s, conglomérats de hameaux, comme le sont presque tous les
centres de ces régions. Vers midi, nous allions camper dans le lit du
Bir Dekik, un peu au nord d’Omm Sebaha. Près de là devait se trouver un
autre village où résidait l’orondouloung (gardien des portes), en
réalité, on y trouvait seulement quelques gardes du chertaya Hanefi.

La plupart des habitants avaient le type du Darfour ; le district de
Boure peuplé d’Arabes Tordjem’s, devenus sédentaires, agriculteurs,
pasteurs et jouissant d’un grand bien-être, était près d’Omm Sebaha.

Nous devions séjourner quelque temps à Omm Sebaha, autant pour
renouveler nos provisions de voyage que pour attendre les chameaux que
le souverain du Ouadaï envoyait à son voisin du Darfour. Le marché
s’était transporté du village au camp ; les femmes For’s et Tordjem’s y
venaient en foule, ces dernières se faisaient remarquer par la richesse
de leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur
encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de
perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles
entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque
tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le
chekik, l’ambre (kaouadim’s), le somit et le zeitoun étaient largement
mis à contribution. Elles portaient au-dessus des tempes sur chaque côté
de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture en
corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres anneaux
plus grands leur pendaient aux narines ; chez quelques-unes, le nez
était percé d’un fil où s’enfilaient des perles. Au cou enfin, elles
portaient d’étroits colliers où l’on remarquait des morceaux d’ambre
gros comme des œufs de pigeon. En général, ces femmes Tordjem’s avaient
la taille bien faite, le visage aimable ; leur teint rougeâtre leur
donnait un attrait spécial.

Les femmes For’s, au contraire, étaient laides et petites, leur teint
était terreux, leur physionomie n’était nullement intéressante et leur
parure beaucoup moins riche que celle des femmes Tordjem’s. Elles
n’avaient dans les cheveux que du souksouk, du faux corail et de
minuscules perles d’ambre, un bâtonnet, rarement en corail, se balançait
à leur narine droite.

Au marché, on trouvait surtout du douchn, du dourraba, du petit lait et
du merissa ; on payait en clous de girofle, en doufr ou bois de santal,
en poivre de Kemba, en ambre ou en souksouk. Les hommes apportaient des
poulets, des lacets tressés en cuir ou en écorce ; en échange, on leur
donnait du papier, des couteaux ou des fers de lance. Il vint aussi
quelques Arabes de la tribu des Mahamid’s, dont les chameaux étaient
dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui n’étaient vêtues
que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les vêtements luxueux
et la riche parure des femmes Tordjem’s. Quelle condamnation de la vie
nomade !

Pendant que nous étions occupés au marché, un jeune arabe rezekat
(rizegat), venu du Sud-Est du Darfour, vint nous raconter comment
Ziber[24] avec ses Baharina’s avait surpris les Rezekat’s à Chekka et
leur avait infligé une sanglante défaite. Un seul des quatre chefs de la
tribu avait pu s’échapper, il était allé se plaindre auprès du roi
Brahim à El Facher et le vizir Ahmed Chettah avait pris le commandement
d’une armée pour châtier les Baharina’s. Nous le savions déjà et le
fugitif ne pouvait nous donner les détails qu’on attendait impatiemment.
Ce jeune homme avait des cheveux frisés partagés par une raie ; le soin
qu’il mettait à se coiffer contrastait avec la pauvreté de son vêtement,
une unique chemise rapiécée et transparente à force d’être portée.
Quoiqu’il ne payât pas de mine, il acheta une jument au hadj Ahmed et la
paya de deux esclaves, un jeune sourd-muet de la tribu des Djenge’s
(Dinka’s) et une petite fille. Il nous fallut quatre heures de marche
vers l’Est-Sud-Est, le lendemain, pour atteindre le confluent de l’Ouadi
Kadja ou Abou Sanat avec l’Ouadi Omm Zefa. Cette dernière rivière prend
sa source dans les contreforts méridionaux du Djebel Moul et se dirige
du Nord-Ouest au Sud-Est pour se jeter dans l’Ouadi Kadja à sa traversée
du district de Boure. L’Omm Zefa avait environ cent pieds de large,
l’Ouadi Kadja à peine la moitié mais il avait plus d’eau ; en saison
sèche on y trouvait toujours un chapelet de petites mares (birka pluriel
borak) et ses rives escarpées — elles avaient de quatre à sept mètres et
étaient les plus hautes que nous eussions rencontrées — témoignaient de
la rapidité de son courant à la saison des pluies. Jusqu’à son confluent
avec l’Ouadi Azounga dans le pays massalit, la rivière conserve une
direction générale Nord-Est, Sud-Ouest ou Sud-Sud-Ouest. Cet Ouadi Kadja
prenait les eaux de tout le versant Nord du massif de Marra ; il se
grossissait aussi de nombreux cours d’eau du pays Zoghaoua.
L’éloignement de ses sources et leur altitude relative expliquaient
l’impétuosité de son courant. Alors qu’à la saison des pluies l’ouadi
Azounga, le Bir Dekik et leurs affluents retenaient le voyageur pendant
deux ou trois jours à peine il arrivait souvent que l’ouadi Kadja ou
Sanat demeurait un mois sans être guéable.

Nous demeurions un jour au camp pour pouvoir échanger les chamelles que
nous avions encore contre des chameaux de bât que les Arabes faisaient
paître dans le voisinage. Ils venaient en foule nous rendre visite, ils
étaient de la tribu des Mahamid’s du Ouadaï ; las des exactions de leur
cheik Hagar, ils avaient quitté leurs terres d’Arada. D’Arada ils
s’étaient dirigés vers l’Est, avaient rencontré après deux jours de
voyage au Nord du Tama une fraction de leur tribu habitant le Darfour.
Ils avaient suivi leurs frères, non sans avoir razzié avec eux les
Bideyat’s de Chekela.

Après avoir passé l’Ouadi Kadja nous nous dirigeâmes vers l’Est, pour
arriver après une longue étape à travers une immense plaine ondulée et
légèrement boisée, au district de Boulaga. Nous passâmes le fleuve Bir
Kadidja et le village de ce nom, le village tordjem de Timmel pour
atteindre Dar Marra. Le village était bâti sur le bord d’une rivière,
large de vingt à cinquante pas, comme deux autres que nous avions déjà
passées. Mais les puits étaient presque secs et il nous fallut aller
chercher de l’eau pour bêtes et gens dans l’Ouadi Bare qui coulait à une
heure de là dans la direction Est-Ouest après avoir arrosé le village de
Salam, au pied du mont Omm Douchn.

L’Ouadi Bare était parmi les plus importants cours d’eau qui drainaient
les eaux du massif de Marra ; il avait sa source dans les contre-forts
occidentaux de la partie Nord de ce massif, suivait la direction Ouest
jusqu’à l’emplacement de notre camp, s’inclinait au Sud-Sud-Ouest pour
rejoindre à douze milles environ plus loin, l’Ouadi Azoum, le principal
fleuve du massif de Marra. Le cours d’eau formé par le confluent de ces
deux rivières se dirigeait alors au Sud-Ouest et parvenu à la frontière
du pays dadjo de Soula, il confluait avec l’ouadi Kia formé par les
ouadis Kadja et Azounga. Ce nouveau cours d’eau prenait alors
successivement les noms de Bahr Soula, Bahr Mangari, Bahr es Salamat,
Omm et Timan et Bahr et Tine pour perdre la majeure partie de ses eaux
dans le lac Iro, au Sud-Ouest du Ouadaï et rejoindre avec le restant le
système du Chari, sous le nom de fleuve Iro.

Le lendemain, il ne nous fallut que quelques heures de marche vers l’Est
pour atteindre les bords de l’Ouadi Tinniat. Nous devions y demeurer
quelques jours, non seulement parce que la résidence du chef du district
de Fea, un fonctionnaire qui ne relevait d’aucun chef de province, se
trouvait sur ces rives, mais encore parce que les chameaux que le roi
Ali voulait envoyer à El Facher ne nous avaient pas encore rejoints.
L’Ouadi Tinniat prenait sa source à une étape du lieu où nous étions
campés, près du mont Selea ; il se jetait dans l’Ouadi Bare à quelques
heures à l’Ouest de sa source, au pied du mont Omm Douchn. A
l’emplacement de notre camp, la direction de la rivière était Est-Ouest,
elle avait environ trois cents pas de large et recevait un affluent de
peu d’importance venu du Nord. Le lit était de sable grossier. Le
village du chertaya Hanefi était sur la rive méridionale de la rivière ;
au Nord, se trouvait tout un district peuplé de Bornouans, El Boueira et
plus haut encore, dans le district de Faga, les Arabes de la tribu
Hautiya élevaient leurs bœufs. Le district Kimr, tout ce qui demeurait
de l’ancien empire, se trouvait au Nord du Faga.

Les Mararit’s habitaient au Sud du Dar Kimr, à l’est de l’Ouadi Sanat ;
les Ora’s (Aura’s) étaient établis sur la rive opposée. Au Nord, se
dressait le djebel Moul. Les Mararit’s et les Oro’s avaient des sultans
particuliers. Au Darfour, les insignes de cette dignité étaient des
tambourins. Toutes ces tribus étaient dans la province de Dar Fea et
obéissaient, par conséquent, au chertaya Hanefi, à l’exception des
Kimr’s qui, habitant la province de Made, au Nord du Dar Fea, recevaient
leurs ordres du chertaya Mohammed Touroundibe (l’oreille d’hyène). Le
chertaya Hanefi commandait en outre aux For’s de l’Est de sa province, à
quelques fractions de Massalit’s dont les chefs n’avaient pas droit aux
tambourins (nouha’s), aux Tordjem’s, aux Talba’s, des Arabes éleveurs de
bœufs, aux Guirga’s, aux Chale’s de la famille des Mararit’s et aux
Djore’s au Nord du Chale. Le chef-lieu de la province frontière du Nord,
Made, était le centre de Bar Djoues, à deux étapes au Nord-Ouest de
Tinniat.

Notre assez long séjour à Tinniat était d’autant plus naturel que le
hadj Ahmed Tangatanga y avait habité de longues années. Le hadj était né
à Dongola, sur le Nil ; sa famille, venue de l’Est s’y était fixée
depuis de nombreuses générations. Il avait fait ses études religieuses à
la grande mosquée d’El Azhar, au Caire ; sa jeunesse s’était passée à la
cour du roi Hassen du Darfour ; il s’était enfin établi à El Obeid, la
capitale du Kordofan et s’y était marié. Comme tous les gens de Dongola
(les Donakla), il était marchand ; ses voyages l’avaient amené au Ouadaï
sous le règne de Mohammed Cherif. Il n’avait éprouvé aucune sympathie
pour ce tyran cruel, mais il s’était étroitement lié avec le dauphin qui
devait devenir un jour le roi Ali. Dès que celui-ci eût monté sur le
trône, il appela son ami Tangatanga au Ouadaï. Le hadj Ahmed était à
Tinniat, quoiqu’il eut sa maison et sa famille au Kordofan. Il plaçait
des marchandises égyptiennes au Darfour et au Ouadaï. Mais Tinniat, qui
se trouvait sur l’unique grande route reliant les capitales des deux
pays, était journellement traversé par de grandes ou petites caravanes,
voire même des voyageurs isolés. Leur qualité de Djellaba leur donnait
droit à l’hospitalité de leur compatriote, le hadj Ahmed.

En quelques années, celui-ci fut acculé à la faillite, car la tradition
était si inflexible qu’il ne pouvait, sous aucun prétexte, se dérober
aux sacrés devoirs de l’hospitalité. Ahmed m’assura qu’il lui était
arrivé de fournir en un seul jour de cinquante à soixante plats à des
hôtes de passage. Il avait été obligé de cesser son commerce après avoir
vendu jusqu’au dernier de ses esclaves. Il accepta de grand cœur
l’invitation du roi Ali. Mais il avait attendu de longues années avant
de déférer au désir de son royal ami et de se fixer définitivement à
Abecher ; il y avait amené sa famille depuis deux ans seulement, tant il
redoutait les excès des habitants de la capitale. Il était très connu à
Tinniat, il y avait de nombreux amis et en sa double qualité d’ami
personnel du roi du Darfour, avec lequel il avait été élevé et de
confident du roi de Ouadaï, on lui rendait de grands honneurs.

Grâce à son influence, il eut l’occasion de me rendre un grand service ;
je l’appris seulement à El Facher. Lors de notre passage à Tinniat, le
chertaya Hanefi était à la cour ; il avait confié l’administration de sa
province à un de ses fils. Celui-ci, hostile aux Turcs et aux chrétiens,
essaya de s’opposer à mon voyage ou tout au moins de me retenir à
Tinniat jusqu’à ce qu’il eut reçu des ordres de la capitale. Dès notre
arrivée, il avait dépêché un courrier à son père, l’avisant qu’un
individu suspect — il ne savait pas si j’étais turc ou chrétien — était
venu de l’Ouest, mais que fort probablement — les relations avec
l’Egypte étaient très tendues — j’étais un espion. Le chertaya Hanefi
délibéra de cette grave affaire avec les autres grands dignitaires ; en
corps on alla exposer la chose au roi Brahim et on lui proposa de me
faire massacrer. Heureusement le souverain avait refusé de suivre ce
conseil ; tout cela s’était passé pendant que j’étais tranquillement
dans notre camp de l’Ouadi Tinniat sans me douter le moins du monde des
foudres qui s’amoncelaient sur ma tête innocente. Cet excellent hadj
Ahmed avait refusé de me livrer au faisant fonctions chertaya ; il lui
avait fait savoir qu’on ne me verrait qu’en me rendant visite au camp et
que le roi du Ouadaï lui avait donné l’ordre de me conduire devant le
roi Brahim en personne ; il s’était même opposé à ce que le chertaya me
fit payer un cadeau, car j’étais sous la protection du roi et non pas un
marchand.

C’est à Tinniat que nous parvinrent les premiers renseignements
autorisés sur la défaite infligée par les Baharina’s de Ziber aux
troupes du Darfour. Celles-ci avaient d’abord vaincu le corps d’El Mour,
un des lieutenants de Ziber, mais le lendemain, le vizir et l’amin Abd
el Bari avaient été battus et tués ; on disait que le roi Brahim allait
de sa personne diriger les opérations.

Le district de Tinniat avait la réputation d’être particulièrement
salubre ; gens et bêtes y prospéraient. Les moutons et les chèvres qu’on
conduisait journellement en grand nombre au marché étaient d’ailleurs
parmi les plus gros que j’eusse vus. Nous échangions le grain et le
bétail contre des perles d’ambre, les Arabes s’en montraient
particulièrement amateurs ; dans tout le Soudan, d’ailleurs, cet article
est très prisé, l’ambre laiteux (el limouniyat, couleur de citron) est
le plus recherché.

Ce long séjour auquel nous étions condamnés à Tinniat et cette monotone
vie de camp ne nous pesaient guère avec nos Djellaba’s. Tous ces gens
avaient fait de longs voyages et mené une vie mouvementée ; la
conversation ne chômait jamais. Il était d’ailleurs difficile de
s’isoler, même pendant quelques heures, c’eût été offenser la compagnie.
Les membres les plus considérables de la caravane prenaient leurs repas
en commun ; on causait ensuite, on racontait des histoires et souvent la
conversation se prolongeait jusqu’après minuit. Les chameaux envoyés par
le roi du Ouadaï nous étaient enfin parvenus ; après de laborieux
pourparlers on fit présent de quelques esclaves au faisant fonctions
chertaya et le 22 février le voyage fut repris.

Il fallait trois fortes étapes pour aller de Tinniat au district de Kab
Kabich où la population était en majorité djellaba. Le terrain qui avait
été à peu près plat depuis que nous avions passé la frontière, s’élevait
de nouveau. Au Nord-Est et à l’Est, se dressaient des pics plus ou moins
escarpés ; à quelques étapes au Sud-Est se profilait une chaîne
régulière mais élevée. Nous traversions de nombreuses rivières, toutes à
sec ; la plus importante, l’Ouadi Homboul, était à six heures de
Tinniat. L’élément for dominait dans les villages ; on voyait partout de
superbes troupeaux de bœufs et de chèvres. Des crêtes steppeuses,
boisées d’acacia’s rabougris, de nabak’s, de hedjlidj’s et de toumtoum’s
(capparis sodada) séparaient les bassins. Dans les vallées, au
contraire, s’élevaient de grands harraza’s, des tamarins et des
figuiers. Vers cinq heures de l’après-midi on aperçut une petite chaîne
de collines dont quelques crêtes étaient comme surmontées de colonnes en
pierre blanche. A l’Est s’ouvrait une large vallée doucement inclinée ;
au Nord, s’élevaient de nombreuses collines isolées et au Sud on voyait
toujours l’importante chaîne déjà signalée ; nous en étions séparés par
la large vallée de l’Ouadi Bare qui se grossissait de l’Ouadi Bargou. On
passa la rivière puis on traversa une épaisse forêt où diminuaient les
essences déjà citées, elle se trouvait entre les deux fleuves ; le soir
venu on campa dans le lit de l’Ouadi Bare. Les rives étaient escarpées
en quelques endroits, donnant ainsi un plus sûr témoignage de
l’importance du fleuve que ses deux cents pieds de largeur. Dans l’angle
que faisait l’Ouadi Bargou avec l’Ouadi Bare, quelques fractions de la
tribu arabe des Naouaibe’s faisaient paître leurs chameaux. Le soir
venu, le cheik en nouhas qui comme son titre de chef aux tambourins
l’indiquait, avait rang de sultan, vint nous rendre visite en compagnie
d’un jeune cheik de la tribu des Mahamid’s du Ouadaï, étroitement alliés
aux Naouaibe’s. Ce jeune homme s’était fixé au Darfour car il avait trop
souffert au Ouadaï.

Les deux chefs arabes et le hadj Ahmed discutèrent longuement les
avantages que présentaient respectivement le Darfour et le Ouadaï aux
Arabes nomades. Ahmed s’efforçait de prouver que les Arabes du Ouadaï
payaient moins de tributs que ceux du Darfour ; il ajoutait qu’ils
avaient dans le Nord du royaume d’excellentes occasions de rompre la
monotonie de leur vie par de fructueuses razzia’s chez les Daza’s du
Borkou et les Bideyat’s mais le cheik des Naouaibe’s, qui faisait la
plus alléchante peinture de la condition des Arabes au Darfour et de
leur vie sociale, n’eut pas de peine à réduire cette argumentation. Il
disait qu’au Darfour les Arabes jouissaient du même traitement que les
autres habitants et qu’au Ouadaï, au contraire, les tribus autochtones
étaient plus considérées. Le jeune cheik fugitif appuya ces dires
d’exemples qu’il empruntait à sa propre vie. Il raconta les excès des
esclaves et des fonctionnaires du roi Ali, quoiqu’il se plut à
reconnaître l’équité du souverain ; n’était-on pas venu lui ravir sa
femme, la mère de ses enfants ! L’aspect seul du cheik des Naouaibe’s
plaidait déjà éloquemment en faveur de sa thèse. Au Ouadaï, les Arabes
allaient tête nue, ils n’avaient que rarement des sandales et
circulaient dans la capitale vêtus des grossières cotonnades du pays. Le
cheik du Darfour portait un vêtement de soie, son takiya avait des
couleurs chatoyantes et ses chaussures égyptiennes étaient en maroquin
rouge. Je le revis à la cour du Darfour avec un châle en cachemire, un
objet de très grand luxe dans ces parages.

Le lendemain matin nous traversions le Kone (Kangue), qui donnait son
nom au district qu’il traversait et à son chef-lieu, une bourgade de
quelques centaines de cases. La chaîne que nous avions aperçue au Sud la
veille s’était rompue en deux chaînons, le Fougo Dja et le Fougo
Rommele. On passait ensuite une forêt d’acacia’s, qui suppléait par le
grand nombre de ses talha’s à leur pauvre végétation, nous traversions
aussi un grand nombre de cours d’eau négligeables, des affluents de
l’Ouadi Bare et, après quatre heures de marche, nous campions à Marcham,
dans le lit de la rivière de ce nom qui venait du Sud se jeter dans
l’Ouadi Djeldama, un des principaux affluents de l’Ouadi Bargou.

                               * * * * *

Nachtigal poursuivit sans encombre son voyage dans l’Est. Le 7 mars, il
parvint à El Facher, la capitale du Darfour. Il y demeura jusqu’au 6
juillet 1874. Un mois après, le 6 août, il passa les premiers villages
du Kordofan. Le Soudan Egyptien existait encore à l’époque. Le 10 août,
l’explorateur fut complimenté par les autorités égyptiennes et grâce à
leur concours il atteignit le Caire. Son voyage avait duré plus de
quatre ans.

                                  FIN.

[Illustration : OUADAÏ D’après la Carte de l’Afrique au 1/2.000.000
publiée par le Service Géographique de l’Armée.]




                           TABLE DES MATIÈRES

                               * * * * *


                                                   Pages

                     CHAPITRE PREMIER

  En route pour le Ouadaï                              6

                        CHAPITRE II

  L’arrivée à Abecher                                 17

                       CHAPITRE III

  Premier séjour à Abecher                            28

                        CHAPITRE IV

  Mon voyage au Rounga                                33

                        CHAPITRE V

  Suite de mon voyage au Rounga                       42

                        CHAPITRE VI

  Nouveau séjour à Abecher                            52

                       CHAPITRE VII

  Le pays et ses habitants                            59

                       CHAPITRE VIII

  Le gouvernement. — Les mœurs. — Le commerce         77

                        CHAPITRE IX

  Notes sur l’histoire du Ouadaï                      93

                        CHAPITRE X

  Du Ouadaï au Darfour                               101


[Décoration]




NOTES :


[Note 1 : La racine de Batha, comme celle de Boutha, est arabe. Elle
s’applique aux bas-fonds marécageux où l’eau est plus ou moins
abondante.]

[Note 2 : La laine des moutons du Ouadaï est longue et soyeuse comme du
poil de chèvre.]

[Note 3 : M. l’administrateur G. Bruel, dans une communication qu’il a
bien voulu nous faire, a cru pouvoir identifier le Bahr Kouta avec
l’Oubangui. — (J. v. V.)]

[Note 4 : Le mille allemand vaut environ 7.500 mètres.]

[Note 5 : Horr, l’homme libre, par opposition à Abd, l’esclave.]

[Note 6 : Le Kitabel n’est pas une région désertique, quoique les gens
le désignent souvent, ainsi que d’autres régions semblables, sous le nom
de Sahara. Le Kitabel est très boisé, mais les arbres, au lieu de former
des forêts, sont clairsemés. Entre les arbres pousse une herbe
excellente, aussi le Kitabel fournit-il en automne de merveilleux
pâturages aux Arabes.]

[Note 7 : Les habitants du Dar-Soula sont des Dadjo’s. Ils ont un sultan
indépendant.

Les tribus fétichistes : les Makheit’s, les Badanga’s, les Kena’s
(Kenga’s) sont à l’Ouest et à l’Ouest-Sud-Ouest du pays Dadjo tout près
du Baguirmi. D’après une carte des _Mittheilungen de Petermann_ (1875,
no 15), ces tribus seraient même incorporées au Baguirmi mais le Ouadaï
les razzie souvent ainsi que les fétichistes de Korbe et de Gueyaï.

Au Nord des Dadjo’s se trouve le pays des Abou Telfan’s. Ce pays est
gouverné par un grand nombre de sultans, tributaires du Ouadaï. Le pays
d’Abou Telfan est borné par celui de Djebel Olo et celui de Djebel
Kouffe, voisin du premier. Ces deux pays sont habités par des
fétichistes. Le second indépendant, est difficilement accessible.]

[Note 8 : Dans le Dar Rounga, qui est le plus méridional des vassaux du
Ouadaï, on trouve, à côté des indigènes, des Arabes (Heimat) et des
Bornouans. Ces derniers forment un groupement distinct : leur langage
n’a rien de commun avec celui des Dadjo’s du Dar Soula, ou celle des
Abou Rhoussoun’s. Le sultan du Rounga est soumis à l’akid des
Salamat’s.]

[Note 9 : Voici cette formule : La ilaha ill Allah oua Mohammedoun
resoul Allah ; c’est-à-dire : Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et Mohammed
est son prophète.]

[Note 10 : La tribu des Abou Chedr’s s’est éparpillée et a disparu.]

[Note 11 : Les Haddad’s (Danoa’s), habitent au Dana, au Bari, au Mondo
et au Ngouri. Leur nom paraît indiquer qu’ils descendent des
« forgerons », mais ils sont mélangés aux Arabes et aux Hammedj’s.
Seuls, les Koran’s refusent de se marier avec les Haddad’s.]

[Note 12 : Les Hammedj’s sont les derniers autochtones du Kanem. Ils
sont de la famille des Boulala’s. On les connaît sous le nom d’Amkima’s,
c’est-à-dire de gens rouges, le fait est que leur teint est rougeâtre.
Les plus connues, parmi leurs fractions, sont : les Fedha’s ou Fedda’s,
les Ngidjim’s, les Bare’s, les Dana’s. Ces tribus sont encore armées de
lances et de javelots.]

[Note 13 : Les Matlamba’s sont de race maba, mais la tribu éparpillée
dans le pays, ne compte plus. Les Matlamba’s ne diffèrent pas des
Malanga’s, des Madaba’s et des Madala’s.]

[Note 14 : Nas ech chala signifie « les habitants du désert » nomades.]

[Note 15 : Kamkolak signifie littéralement vieillard ou grand homme :
tangakalak est un mot composé de : tanga, maison et de kalak, enfant ;
tolouk signifie à gauche ou oriental, lolouk à droite ou occidental. Ces
qualificatifs n’ont donc d’autre but que d’indiquer la sphère des
attributions des fonctionnaires. Les peuplades du Ouadaï se divisent en
tribus tolou et lolou et le qualificatif ne s’applique pas à la région
qu’elles habitent, mais bien à leur place dans l’ordre de bataille.]

[Note 16 : Le pluriel de kamkolak est kemakil.]

[Note 17 : Le moudd sert à mesurer les céréales au Ouadaï ; c’est un
cylindre dont la circonférence est de quatre empans environ et la
hauteur de 15 centimètres.]

[Note 18 : Ces chiffres sont conformes à ceux que le docteur Nachtigal
indiqua dans ses conférences, mais ils diffèrent sensiblement de ceux
qui sont inscrits dans les notes rédigées par l’explorateur au Ouadaï
même. Il est possible qu’on ait voulu tromper Nachtigal, que dans un but
politique on lui ait exagéré les forces du royaume et qu’il eût plus
tard l’occasion de reconnaître son erreur.]

[Note 19 : Le « bettelstudent » (étudiant-mendiant), n’est plus qu’un
souvenir en Allemagne, mais avant 1870 on rencontrait, principalement
dans les environs des villes universitaires, de nombreux étudiants qui,
tout naturellement, sans aucune honte, mendiaient sur les voies
publiques pour se procurer ainsi les moyens de poursuivre leurs études.
(J. v. V.).]

[Note 20 : Dans ses notes sur l’histoire du Baguirmi, Nachtigal dit que
Saboun installa sur le trône Ngar Mouba Bira, un des fils d’Abd er
Rahman et que ce sultan fut à son tour détrôné et assassiné par son
frère Bourkomanda. (_Voy. Sahara und Sudan_, T. II, p. 713.)]

[Note 21 : Le tribut du Baguirmi est payé tous les trois ans ; il se
compose de cinq cents esclaves mâles, de trente jeunes esclaves du sexe
féminin, de trente chevaux et de mille tobe’s.]

[Note 22 : Cette fraction des Oulad Djema avait pris parti pour Saleh
Derret.]

[Note 23 : Dans ses notes sur l’histoire du Bornou, Nachtigal rapporte
que Mohammed Cherif serait entré dans la capitale Kouka et l’aurait mise
au pillage. Mais il n’ajoute pas que la retraite du sultan du Ouadaï
aurait eu lieu à la suite d’une contribution de guerre payée par le
Bornou. (Voy., _Sahara und Sudan_, T. II, p. 412).]

[Note 24 : Ziber ou Zobeir l’aventurier, qui quelques années plus tard,
devait ruiner le Darfour et le Soudan égyptien. Baharina gens du fleuve
c’est-à-dire du Nil.]




Note du transcripteur :


  Plusieurs des modifications ci-dessous sont fondées sur l'édition
  allemande (_Sahărâ und Sûdân_, tome III).

  Page 6, " _Djadjak._ — Stereosperum sp. " a été remplacé par
  " Stereospermum "

  Page 8, " un des mulsulmans les plus intelligents " a été remplacé par
  " musulmans "

  Page 8, " mon voyage au Kanem et au Bornou " a été remplacé par
  " Borkou "

  Page 9, " Mon compagon de voyage Otman " a été remplacé par
  " compagnon "

  Page 10, " et fibreuse qu’on nommait adrar " a été remplacé par
  " adar "

  Page 13, " et s’exposaient de à graves brûlures " a été remplacé par
  " à de graves "

  Page 15, " cases habitées par les Arabes Salama’s " a été remplacé par
  " Salamat’s "

  Page 17, " pendant quelque temps parralèlement " a été remplacé par
  " parallèlement "

  Page 20, " caravanes du Nord aaient fui le pays " a été remplacé par
  " avaient "

  Page 20, " chose inouïe pour un roi du Oudaï " a été remplacé par
  " Ouadaï "

  Page 21, " personnes, parmi les-lesquelles étaient pas " a été
  remplacé par " parmi lesquelles "

  Page 23, " Le hadj Admed était à peu près " a été remplacé par
  " Ahmed "

  Page 26, " faire une retraite de huit ours " a été remplacé par
  " jours "

  Page 27, " toujours bâties sans aucun alignenent " a été remplacé par
  " alignement "

  Page 29, " j’acceuillis hospitalièrement Azizi " a été remplacé par
  " j’accueillis "

  Page 30, " Quand le roi Hessen avait " a été remplacé par " Hassen "

  Page 33, " l’attitude de l’akid des Zebada’s " a été remplacé par
  " Zebeda’s "

  Page 33, " était extrêment répandu sans d’ailleurs " a été remplacé
  par " extrêmement "

  Page 35, " que que fût leur bon marché au Ouadaï " a été remplacé par
  " quel que fût "

  Page 36, " des nneaux d’argent aux jambes " a été remplacé par
  " anneaux "

  Page 37, " devant le roi et j’enten is la " a été remplacé par
  " j’entendis "

  Page 38, " la large vallée du Boueha " a été remplacé par " Bouteha "

  Page 40, " Descendus au mesdjidj, nous y eûmes " a été remplacé par
  " mesdjid "

  Page 41, " sa résidence au Bahr et Salamat pour " a été remplacé par
  " Bahr es Salamat "

  Page 45, " trop lourde et torp incommode " a été remplacé par " trop "

  Page 46, " à peu près fini ave la Sounta " a été remplacé par " avec "

  Page 47, " obligés à de fréquents déours " a été remplacé par
  " détours "

  Page 47, " superbes champs de ourra et de maïs " a été remplacé par
  " dourra "

  Page 49, " pour les épuiser complète-tement " a été remplacé par
  " complètement "

  Page 51, " et les cases des mouchadjirin’s " a été remplacé par
  " mouhadjirin’s "

  Page 52, " et nous passions la nuit à à El-Kleb " a été remplacé par
  " nuit à El-Kleb "

  Page 55, " Le makta tromba valait neuf tetaki " a été remplacé par
  " tekaki "

  Page 55, " le brave Mourabid de Rodona au Fezzan " a été remplacé par
  " Rodoua "

  Page 56, (x2) " Hammara " a été remplacé par " Hammou "

  Page 57, " L’akid des Mohamid’s vint alors apporter " a été remplacé
  par " Mahamid’s "

  Page 57, " ordonnance quand Mahammed Bey parut " a été remplacé par
  " Mohammed "

  Page 58, " habitants du Ouada, tous xénophobes " a été remplacé par
  " Ouadaï "

  Page 58, " par les gens de l’akir Djerma " a été remplacé par
  " l’akid "

  Page 59, " m’eut fait un tout autre acceuil " a été remplacé par
  " accueil "

  Page 59, " il fit les plus grandes difficul-cultés " a été remplacé
  par " difficultés "

  Page 59, Supprimée note : " _Renseignements coloniaux_, 1903, no 3, p.
  49, no 4, p. 104. no 5, p. 135, no 6 p. 167. ", qui appartient à la
  parution originale dans _Renseignements coloniaux_.

  Page 61, " source du Bahre-el-Azrek se trouverait à " a été remplacé
  par " Bahr-el-Azrek "

  Page 62, " de la famille des figuiers (_Parkia biglobesa_) " a été
  remplacé par " de la famille des figuiers ; _Parkia biglobosa_ "

  Page 62, " froment et de riz (_firgami-chinkafe_) " a été remplacé par
  " (firgami, chinkafe) "

  Page 63, " le nabaz el fil (_zizyphus sp._) " a été remplacé par
  " nabak "

  Page 63, " (_salvadora persica_), le khan ou arak " a été remplacé par
  " _persica_), chau ou arak "

  Page 63, " le hachab et le tamarin (erdede) " a été remplacé par
  " erdebe "

  Page 64, " Aguelba, l’ouadi Kokermellen, l’ouadi Merdefoki " a été
  remplacé par " Menderfoki "

  Page 65, " par lequel en les avait désignés " a été remplacé par " on
  les "

  Page 66, " la tradition dit être autochtines " a été remplacé par
  " autochtones "

  Page 68, " qu’il n’y pas d’exemple d’un mariage " a été remplacé par
  " n’y a pas "

  Page 68, " dernier vertige de l’ancienne splendeur " a été remplacé
  par " vestige "

  Page 71, " au Sud du pays de Sonngor " a été remplacé par " Soungor "

  Page 72, " tribu belli-liqueuse ne s’est soumise " a été remplacé par
  " belliqueuse "

  Page 73, " au Ouadaï on es trouve mêlés " a été remplacé par " on
  les "

  Page 73, " _Les Meidena’s_ sont de la famille des Haoulla’s " a été
  remplacé par " Haoualla’s "

  Page 74, Les en-têtes portant les chiffres romains I. à IV. (" LE
  GROUPE MABA ", etc.) ont été modifiés pour s'harmoniser avec les
  autres éléments numérotés ci-dessous.

  Page 76, " une fraction des Kadjonga’s, les Soungor’s " a été remplacé
  par " Kadjanga’s "

  Page 78, " d’autruche dont la roi se fait précéder " a été remplacé
  par " le roi "

  Page 79, " l’exécutio des ordres du sultan " a été remplacé par
  " l’exécution "

  Page 80, " Le kamkolak Bitakguinnet qui administre " a été remplacé
  par " Bitakguinnek "

  Page 88, " les protéger eontre les animaux " a été remplacé par
  " contre "

  Page 90, " penicellaria (douchn ksab) " a été remplacé par
  " penicillaria (douchn, ksab) "

  Page 90, " les Marfa’s, les Kadjanga’s, (Estana’s) " a été remplacé
  par " Ertana’s "

  Page 94, " d’armée sur les bords de l’Ouad’Delal " a été remplacé par
  " l’Ouadi Delal "

  Page 95, " partager au sultan Djado l’honneur " a été remplacé par
  " Djoda "

  Page 95, (plusieurs) " Aboul Karim " a été remplacé par " Aboul
  Kasim "

  Page 95, " qu’Aboul Karem buvait tous les " a été remplacé par
  " qu’Aboul Kasim "

  Page 95, " se jeta sur le centre des Feraoua’s " a été remplacé par
  " Foraoua’s "

  Page 95, " Djado se fit mettre sur un cheval et " a été remplacé par
  " Djoda "

  Page 100, " se diriger sur le Baguirmi où le Kanem " a été remplacé
  par " ou le Kanem "

  Page 100, " compagnon de Mohammed Cherif el Amin el Kanemi " a été
  remplacé par " Mohammed el Amin el Kanemi "

  Page 101, " et l’akid des Mohamid’s s’étaient emparés " a été remplacé
  par " Mahamid’s "

  Page 103, " ce cheik el katila était telle " a été remplacé par
  " kafila "

  Page 107, " en doufr, en bois de santal " a été remplacé par " en
  doufr ou bois de santal "

  Page 107, " fleuve du massif de Morra " a été remplacé par " Marra "

  Page 108, " à la grande mosquée d’El Azghar " a été remplacé par
  " d’El Azhar "

  Page 108, " ne savait pas si si j’étais turc " a été remplacé par
  " pas si j’étais "

  Page 109, L'épilogue à la fin a été repris de la version parue
  dans _Renseignements coloniaux_ (1903, No 10, p. 276).

  De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe
  ont été apportés.



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOYAGE DE NACHTIGAL AU OUADAÏ ***


    

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