The Project Gutenberg eBook of Elias Portolu
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Elias Portolu
Author: Grazia Deledda
Translator: G. Hérelle
Release date: April 10, 2026 [eBook #78417]
Language: French
Original publication: Paris: Nelson, 1928
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78417
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ELIAS PORTOLU ***
Elias Portolu
Roman
Traduit de l’italien par
G. Hérelle
Par
Grazia Deledda
(Prix Nobel de littérature 1926)
Nelson Calmann-Lévy
Éditeurs Éditeurs
25, Denfert-Rochereau 3, rue Auber
Paris Paris
1928
Première édition italienne d’«Elias Portolu»: 1903.
ELIAS PORTOLU
Toutes les fois qu’un homme convoite quelque chose d’une façon
désordonnée, il est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.
De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu’il
s’en éloigne, et que même il s’irrite à la légère, si quelqu’un
lui fait obstacle.
Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait? Aussitôt le reproche de
sa conscience l’accable, parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne
peut lui donner la paix qu’il cherchait.
_Imitation de Jésus-Christ_, I, 6.
I
Des jours heureux approchaient pour la famille Portolu, de Nuoro. Elias,
le fils cadet, qui purgeait une condamnation dans un pénitencier du
continent, allait rentrer à la fin d’avril; et ensuite Pietro, l’aîné
des trois garçons, se marierait.
On se disposait à fêter ce double événement. On avait rebadigeonné la
maison, préparé le pain et le vin[1]. Il semblait qu’Elias regagnât le
foyer comme un étudiant en vacances; et ce n’était pas sans une sorte
d’orgueil que ses parents, une fois terminée la disgrâce de leur fils,
s’apprêtaient à le recevoir.
[1] Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain qui se
conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, on en
prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.
Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, surtout par Zia
Annedda[2], la mère, une petite femme placide, blanche, un peu sourde,
qui aimait Elias plus que tous ses autres enfants. Le frère aîné,
Pietro, qui était laboureur, Mattia, le plus jeune frère, et Zio Berte,
le père, qui étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia et Pietro
se ressemblaient beaucoup; l’un et l’autre étaient bas de taille,
robustes, barbus, avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. Zio
Berte Portolu,--le vieux renard, comme on l’appelait,--était bas de
taille, lui aussi, avec une fameuse chevelure noire très emmêlée qui
retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, et qui, près des
oreilles, venait se confondre avec une longue barbe noire non moins
emmêlée. Par-dessus des vêtements assez sales, il portait une espèce de
houppelande sans manches, en peau de mouton noir, dont la laine était
tournée en dedans; et, parmi toute cette fourrure noire, on n’apercevait
que deux énormes mains rouge bronze et, au milieu du visage, un gros nez
pareillement rouge bronze.
[2] En Sardaigne, on donne le nom de _zio_ et de _zia_ (oncle, tante)
à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont d’un âge
un peu avancé.
Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu se lava les mains, la
figure, et il demanda un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit
de cette huile pour oindre copieusement ses cheveux, qu’il démêla
ensuite avec un peigne de bois, non sans pousser des exclamations
arrachées par la douleur dont cette opération était la cause.
--Que le diable vous peigne! disait-il à ses cheveux, en se tordant la
tête. La toison des brebis est moins emmêlée que vous!
Finalement, il vint à bout de l’entreprise. Puis, il se fit avec
beaucoup de soin une petite tresse sur la tempe droite, une autre sur la
tempe gauche, une troisième sous l’oreille droite, une quatrième sous
l’oreille gauche. Après quoi, il huila et peigna sa barbe.
--Faites-vous-en deux autres encore! dit Pietro en riant.
--Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune marié? s’écria Zio Portolu.
Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, un peu
contraint, qui ne faisait pas remuer un poil de sa barbe.
Zia Annedda marmotta quelque chose: car il ne lui plaisait pas que ses
fils manquassent de respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un
regard de désapprobation et la rembarra:
--Qu’est-ce que tu dis? Laisse rire les enfants: ils sont à l’âge où
l’on s’amuse, eux. Pour nous, l’amusement est fini.
Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à Nuoro dès la veille au
soir, mais retenu encore cette nuit-là en prison, devait être rendu à la
liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune fille fiancée à
Pietro se rendirent chez les Portolu; et ils prirent tous ensemble le
chemin de la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. Zia
Annedda demeura seule au logis, avec les poules et le petit chat.
La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, donnait sur une ruelle
défoncée, non pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement
après un petit mur broussailleux qui, d’un côté, bordait la ruelle, il y
avait des jardins regardant la grande route et la vallée. On se serait
cru à la campagne. Un arbre étendait gracieusement ses branches
par-dessus la haie et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le
massif granitique de l’Orthobene et les montagnes bleues d’Oliena
fermaient l’horizon.
Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce coin rempli d’air pur; et
peut-être devait-elle à cela d’être restée candide et pure comme une
enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage était habité par
d’honnêtes gens, par des filles qui fréquentaient l’église, par des
familles aux mœurs simples et droites.
De temps à autre, Zia Annedda quittait la cuisine, s’en allait jusqu’à
la porte cochère, jetait un rapide coup d’œil à droite et à gauche, puis
rentrait. Les voisines aussi attendaient le retour du prisonnier, debout
sur le pas de leurs portes ou assises sur les rustiques bancs de pierre
adossés contre le mur. Le chat de Zia Annedda observait, à la fenêtre.
Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit entendre au loin. Une
voisine traversa la ruelle en courant, avança la tête dans
l’entre-bâillement de la porte cochère.
--Les voici! les voici! cria-t-elle à Zia Annedda.
La petite vieille accourut, plus blanche que d’habitude, et toute
tremblante. Quelques instants après, un groupe de paysans fit irruption
dans la ruelle; et Elias, très ému, s’élança vers sa mère, se pencha,
l’embrassa.
--Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent ans une autre disgrâce[3]!
murmura Zia Annedda, les larmes aux yeux.
[3] Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue vie.
Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le visage clair, la peau fine,
les cheveux noirs coupés ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long
séjour en prison lui avait pâli les mains et la face.
Presque toutes les voisines se pressèrent autour de lui, écartant les
paysans qui l’accompagnaient; et elles lui serraient les mains,
répétaient:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il.
Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui à l’approche des paysans
s’était déjà retiré de la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier
intérieur, sauta en bas d’épouvante, courut à droite et à gauche, puis
se cacha.
--_Musci, musci_[4]! se mit à glapir Zio Portolu. Qu’est-ce qui te
prend? Que diable as-tu? Est-ce que tu n’as jamais vu de chrétiens?
Sommes-nous des assassins, pour que les chats eux-mêmes se sauvent de
nous? N’aie pas peur, _musci_: nous sommes de braves gens, de galants
hommes.
[4] «Minet, minet.»
Le vieux renard avait une irrésistible envie de crier, de bavarder; et
il disait des choses qui n’avaient pas le sens commun.
Une fois tout le monde assis dans la cuisine, tandis que Zia Annedda
versait à boire, Zio Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel homme
rouge et gras qui respirait avec lenteur; et il ne lui laissa plus un
moment de repos.
--Les vois-tu? criait-il à Jacu, en le tirant par la basque de sa capote
et en lui indiquant ses fils. Les vois-tu, mes fils? Trois tourtereaux!
Et forts, et sains, et jolis! Les vois-tu, tous en ligne? Les
vois-tu?... Maintenant qu’Elias est de retour, nous serons comme quatre
lions: une mouche même n’osera pas nous toucher! Moi aussi, tu sais, moi
aussi je suis fort... Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu Farre;
je me fiche de toi, comprends-tu!... Mon fils Mattia était ma main
droite: maintenant, Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit
Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas? C’est une fleur! Il a semé dix
quarts d’orge, huit quarts de froment et deux quarts de fèves[5]. Eh!
eh! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa femme
convenablement. Ce n’est pas la récolte qui lui manquera. Mon Prededdu,
c’est une fleur! Ah! mes fils! Il n’y en a pas d’autres comme mes fils,
à Nuoro!
[5] Le _quart_, mesure de capacité, est la quatrième partie de
l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.
--Euh! euh! fit Jacu Farre, en gémissant presque.
--Euh? euh? Qu’est-ce que tu veux dire avec ton «euh! euh!», Giacomo
Farre? Je mens, peut-être? Trouve-moi donc trois autres gars comme les
miens, honnêtes, laborieux, robustes! Ce sont des hommes, mes fils, ce
sont des hommes!
--Et qui te dit que ce soient des femmes?
--Des femmes! des femmes! s’écria Zio Portolu en mettant ses larges
mains sur la panse de son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de
commode, c’est toi qui es une femme! C’est toi, et non mes fils! Tu ne
les vois donc pas?
Et il se tournait avec adoration vers les trois jeunes gens.
--Tu ne les vois donc pas? Est-ce que tu es aveugle? Des tourtereaux...
Zia Annedda passa, le verre dans une main et la carafe dans l’autre.
Elle emplit le verre jusqu’au bord et l’offrit à Farre, qui le présenta
courtoisement à Zio Portolu.
--Buvons! s’écria celui-ci. A la santé de tout le monde! Et toi, ma
femme, ma petite femme, n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des
lions, maintenant; une mouche même n’osera plus nous toucher!
--Va donc, va donc! répondit-elle.
Et, après avoir versé du vin à Farre, elle passa outre. Zio Portolu la
suivit des yeux quelques instants; puis, se touchant l’oreille avec un
doigt:
--Elle est un peu... là... enfin, elle a l’oreille dure. Mais une
femme!... Une femme si bonne! Ah! oui, elle s’occupe de sa maison, ma
femme! Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison! Et femme de
conscience! Ah! comme elle...
--Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce pas?
--Pour sûr! proclama Zio Portolu. Est-ce qu’on l’entend faire des
commérages? N’ayez crainte: si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne
risque pas de s’y trouver mal!
Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune fille. Une rose, une
véritable rose! Elle savait coudre et filer; elle était bonne ménagère;
elle était honnête, belle, vaillante; elle avait du bien...
--En somme, dit Farre, il n’y en a pas une autre comme elle, à Nuoro!
* * * * *
Cependant, les jeunes gens avaient formé un cercle autour d’Elias; et,
tout en buvant, en crachant et en riant, ils causaient avec animation.
Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau revenu; mais il avait
le rire las et convulsif, la voix faible. Son visage et ses mains
faisaient contraste avec les visages et les mains brunis des autres: il
ressemblait à une femme habillée en homme. De plus, son langage avait
acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger; il parlait avec une
nuance d’affectation, moitié en italien, moitié en dialecte, et il
mêlait à son discours des imprécations toutes continentales.
--Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit le futur beau-frère de
Pietro. Il déclare que vous êtes des tourtereaux; et, en effet, tu es
blanc comme un tourtereau, Elias.
--Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès demain, n’est-ce pas? nous
recommencerons à trotter dans les pâturages.
--Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, peu importe. Laissez là
ces bavardages; et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.
--Je disais donc, reprit Elias de sa voix fatiguée, que ce grand
seigneur, détenu avec moi, était le chef des larrons dans une grande
ville qui se nomme... Je ne sais plus comment elle se nomme; mais ça ne
fait rien. Je l’avais pour compagnon de cellule, et il me confiait
tout... Ah! voilà ce qui s’appelle voler; et nos larcins, à nous, ne
comptent guère. Nous, par exemple, un beau jour, nous avons besoin de
quelque chose; nous allons voler un bœuf, et nous le vendons; on nous
prend, on nous condamne, et le bœuf ne suffit pas même à payer l’avocat.
Mais eux, ces grands voleurs, c’est une autre affaire! Ils raflent des
millions, les cachent; et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent
des crésus, ils vont en carrosse et se la coulent douce. Qu’est-ce que
nous sommes, nous autres Sardes, en comparaison? Des ânes!
Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins d’admiration pour ces
grands voleurs d’outre-mer.
--Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un Monsignor, un richard qui
avait sur son livret[6] des mille et des cents...
[6] Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent entre
les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les sommes
dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour ses
besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.
--Aussi un Monsignor? s’écria Mattia, stupéfait.
Pietro le regarda en riant et voulut faire celui qui ne s’étonne de
rien, quoique, dans le fond, il partageât l’étonnement de son frère.
--Eh bien, quoi? Un Monsignor? Est-ce que les Monsignors ne sont pas des
hommes comme les autres? La prison est faite pour les hommes.
--Et pourquoi y était-il, celui-là?
--Mais... il voulait, disait-on, que l’on renvoyât le Roi et que l’on
prît pour Roi le Pape. Toutefois, d’autres disaient qu’il était en
prison pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un homme de haute
taille, avec des cheveux blancs comme la neige; il lisait toujours... Il
y eut un prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux détenus tout
l’argent de son livret. On voulait me donner cinq lires; mais je les ai
refusées. Un Sarde n’accepte pas l’aumône.
--Imbécile! ricana Mattia. Moi, je les aurais prises, et je me serais
offert une ripaille solennelle à la santé du mort.
--C’est défendu, répondit Elias.
Et il garda un instant le silence, absorbé en de vagues souvenirs. Puis
il s’écria:
--Jésus! Jésus! Jésus! Que de gens il y avait, et de toutes sortes! Il y
avait avec moi un autre Sarde, un maréchal des logis; on l’emmena de
Cagliari la même nuit où l’on vint me prendre; il croyait qu’on allait
le relâcher; et, au contraire, on le boucla sans qu’il eût même le temps
de s’en apercevoir.
--Oh! moi, je parie bien qu’il s’en est aperçu!
--Et moi aussi! dit Pietro.
--Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le gracier, parce qu’il était
parent du ministre et qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. Eh
bien! moi, me voilà dehors; et lui, au contraire, il est encore là-bas.
Personne ne lui écrivait, personne ne lui envoyait un centime. Et, dans
ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, on crève de faim, Dieu me
protège!
Il s’arrêta une seconde; puis, il s’exclama de nouveau, en faisant une
grimace:
--Et les geôliers! Autant d’argousins! Ils sont presque tous de Naples:
des canailles qui, lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus! mais
je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on me relâchait: «Essaie donc
un peu de venir dans nos parages, mouchard! Je me charge de t’arranger
l’os du cou!»
--Ah, oui! dit Mattia. Qu’il vienne un peu se promener aux alentours de
notre bergerie, et nous lui offrirons une tasse de petit-lait!
--Oh! il s’en gardera bien!
--Quel est celui qui se gardera de venir? demanda Zio Portolu en
s’approchant.
--Nous parlions d’un gardien qui crachait sur Elias, dit Mattia.
--Mais, diable! non, il ne me crachait pas dessus! Qu’est-ce que tu dis
là?
Tout le groupe se mit à rire; et Zio Portolu brailla:
--Parbleu! Elias ne le lui aurait pas permis; il lui aurait cassé les
dents avec un coup de poing. Elias est un homme. Nous sommes des hommes,
nous, et non pas des bamboches de fromage frais comme les continentaux,
même quand les continentaux sont gardiens d’hommes...
--Ne nous occupons pas des gardiens, dit Elias en haussant les épaules.
Les gardiens sont de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. Si
vous les aviez vus! De grands seigneurs qui vont en carrosse et qui,
lorsqu’ils entrent en prison, possèdent sur leur livret des milliers de
lires.
Zio Portolu se fâcha, cracha et dit:
--Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs? Des hommes de fromage frais! Va
donc leur faire jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper un
taureau, ou tirer un coup de fusil! Ils mourraient de peur auparavant.
Qu’est-ce qu’ils sont les seigneurs? Mes brebis ont plus de courage
qu’eux, aussi vrai que Dieu existe!
--Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si vous voyiez...
--Qu’est-ce que tu as vu, toi? répliqua Zio Portolu sur un ton
méprisant. Tu n’as rien vu. A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu,
depuis; et je sais ce que sont les seigneurs, et ce que sont les
continentaux, et ce que sont les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti
de l’œuf.
--Autre chose qu’un poussin! murmura Elias, en souriant avec amertume.
--Un coq, plutôt! dit Mattia.
Et Farre, avec malice:
--Non, un petit oiseau...
--Échappé de la cage! crièrent les autres en chœur.
La conversation devint générale. Elias poursuivait le récit de ses
souvenirs plus ou moins exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il y
avait laissées. Les autres commentaient et riaient. Zia Annedda aussi
écoutait, avec un placide sourire sur son visage calme, et elle ne
réussissait pas à bien saisir toutes les paroles d’Elias; mais Farre,
assis à côté d’elle, se penchait vers son oreille et lui répétait à
haute voix ce que racontait le jeune homme.
Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, parents, amis,
voisins. Les arrivants s’approchaient d’Elias; beaucoup d’entre eux
l’embrassaient; tous lui adressaient le souhait accoutumé:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il en tirant son bonnet.
Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la cuisine fut pleine de gens.
Zio Portolu hurlait comme un possédé, faisant savoir à tout le monde que
ses fils étaient trois tourtereaux; et il aurait voulu retenir
longuement encore cette foule. Mais Pietro était impatient de faire
connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour que l’on sortît et
pour que son frère l’accompagnât.
--Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre diable a été trop longtemps
entre quatre murs pour que vous prétendiez le retenir ici toute la
soirée.
--Ce n’est pas l’air qui lui manquera! repartit un parent. Son visage de
fille redeviendra brun comme la poudre à fusil.
--C’est ce que j’espère! s’écria Elias en se passant les mains sur la
face, honteux de sa blancheur.
Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter; et ils se disposaient à
partir, quand survint la future belle-mère, une veuve maigre, grande et
raide, avec un visage terreux encadré dans un bandeau noir.
--Mon enfant! s’écria-t-elle avec emphase en s’élançant vers Elias, les
bras ouverts. Puisse le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une
autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondit invariablement le jeune homme.
Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, désireuse de lui faire bon
accueil: mais Zio Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les mains,
la secoua toute.
--Tu vois? lui criait-il sur le visage. Tu vois, Arrita Scada? Le
tourtereau est rentré au nid. Qui osera nous toucher, maintenant? Qui
osera nous toucher? Dis-le, Arrita Scada...
Elle ne sut pas le dire.
--Ne faites pas attention, intervint Pietro en s’adressant à la veuve.
Il est un peu gai, aujourd’hui.
--Et il a grandement raison d’être gai! répondit Zia Arrita.
--Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose à y redire? Ai-je tort
d’être gai?... Tu le vois, Arrita Scada, mon tourtereau? Il est rentré
au nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant il sait raconter de
belles histoires. Est-ce que tu l’as entendu?... Nous sommes une forte
famille, une race d’hommes, nous! Et tu peux le répéter à ta fille: elle
épousera une fleur, et non une ordure!
--Je le crois volontiers.
--Tu le crois? Ou peut-être crois-tu que ta fille viendra ici pour y
faire la servante? Elle y viendra pour faire la dame; et elle y trouvera
du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera du blé, de l’orge, des
fèves, des olives, tous les biens du bon Dieu.
Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une petite porte au fond de la
cuisine:
--Tu la vois, cette porte? Tu la vois, n’est-ce pas? Eh bien, sais-tu ce
qu’il y a derrière? Il y a des fromages pour cent écus. Et encore
beaucoup d’autres choses.
--Finissez! finissez! lui dit Pietro, un peu honteux. Elle n’a que faire
de tout votre bien du bon Dieu.
--Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena Scada n’épousera pas
Pietro pour notre fromage.
--Fils de mon cœur, tout est bon dans le monde! dit avec solennité Zia
Arrita.
--Allons, allons, finissez! insistait Pietro.
Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui laissait pas dire une parole,
s’était mise à préparer le café pour la _socronza_[7].
[7] Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils ou de
leur fille.
--Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès qu’elle put l’avoir pour elle
seule, mon mari est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense
aucunement que le Seigneur nous a donné ses biens sans que nous les
méritions, et que, d’une minute à l’autre, le Seigneur peut nous les
reprendre.
--Ma chère Annedda, tous les hommes sont ainsi, répondit l’autre pour la
réconforter. Ils ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y pouvons
rien... Mais que fais-tu là? Ne te donne pas tant de peine. Je ne suis
venue que pour un petit moment, et je vais repartir tout de suite. Je
vois qu’Elias est en bonne santé, blanc comme une fille. Dieu le
bénisse!
--Oui, il paraît en bonne santé, grâce au Seigneur. Il a tant souffert,
le pauvre oiselet!
--Ah! espérons que tout est bien terminé! Assurément il ne fréquentera
plus les mauvais camarades. Ce sont les mauvais camarades qui ont causé
son malheur.
--Bénie sois-tu! Tes paroles sont d’or, ma chère Arrita... Mais que
disions-nous? Les hommes ne pensent qu’aux choses du siècle; s’ils
pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils marcheraient plus droit
dans celui-ci. Ils s’imaginent que cette vie terrestre ne doit jamais
finir; et au contraire, cette vie terrestre n’est qu’une neuvaine, oui,
une neuvaine, et même très courte. Souffrons en ce bas monde: faisons en
sorte que la poulette qui est là (et elle se toucha la poitrine) demeure
tranquille et ne nous reproche rien. Quant au reste, advienne que
pourra... Mets donc plus de sucre, Arrita: ton café va être amer.
--Il est bon ainsi; je ne l’aime pas trop doux.
--Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la conscience en paix. Et
au contraire, les hommes ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit
que la récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup de fromages,
beaucoup de blé, beaucoup d’olives. Ah! ils ne savent pas combien la vie
est brève, combien toutes les choses du siècle passent vite!... Mais
donne-moi donc ta tasse! Ne te dérange pas! Ce n’est rien, c’est la
petite cuiller qui est tombée... Ah! les choses du siècle! Va-t’en au
bord de la mer, Arrita Scada; arrête-toi sur le rivage et compte tous
les grains de sable; et, quand tu les auras comptés, sache qu’ils ne
sont rien en comparaison des années dont l’éternité se compose. Au
contraire, nos années, à nous, les années que nous avons à passer dans
ce monde, elles tiennent toutes dans le poing d’un enfant. Ce sont des
choses que je répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils; mais ils
sont trop attachés aux choses du siècle.
--Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur jeunesse est une excuse.
D’ailleurs, tu verras qu’Elias a réfléchi; maintenant, il est sérieux,
très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle lui servira pour la
vie entière.
--Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde!... Ah! Elias est un
garçon de cœur. Quand il était enfant, il était sage comme une petite
femme, ne disait pas un blasphème, ne prononçait pas une mauvaise
parole. Aurait-on jamais cru que c’était justement lui qui me ferait
verser tant de larmes?
--Mais, à cette heure, tout est passé; à cette heure, tes fils
ressemblent à de vrais tourtereaux, comme dit ton mari. L’important,
c’est que la concorde règne toujours entre eux et qu’ils s’aiment.
--Oh! bénie sois-tu! Quant à cela, il n’y a pas de danger, conclut Zia
Annedda en souriant.
* * * * *
Après le souper, Zia Annedda put enfin se trouver seule avec Elias. Ils
étaient assis au frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, la
ruelle était déserte. La nuit ressemblait à une nuit d’été, silencieuse,
avec un ciel diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, par
delà la grande route, on entendait dans le lointain un grelottement
argentin de brebis paissantes; la brise apportait un âpre parfum d’herbe
fraîche. Ce parfum, cet air pur, Elias les respirait avec les narines
dilatées; en lui se réveillait un vague instinct de volupté sauvage; il
avait la sensation que le sang courait plus chaud dans ses veines,
qu’une agréable pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un peu bu,
et il se sentait heureux.
--Nous avons été chez la fiancée de Pietro, dit-il à sa mère. C’est une
jeune fille très gracieuse.
--Oui; elle est brune, mais gracieuse. En outre, elle est très sage.
--La mère me semble un peu vaine: quand elle a un sou, elle voudrait
faire croire qu’elle a un écu. Mais sa fille paraît être une brave
fille.
--Qu’est-ce que tu veux? Arrita Scada est de bonne maison, et elle en
conçoit de l’orgueil. Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être
orgueilleux et superbe. Dieu a dit: «Trois choses seulement sont
précieuses pour l’homme, amour, charité, humilité.» Qu’y a-t-il à gagner
avec les autres passions? Tu as maintenant l’expérience de la vie, mon
fils. Que t’en semble, à toi?
Elias poussa un profond soupir et leva la tête vers le ciel.
--Vous avez raison. J’ai l’expérience de la vie; non pas que j’aie
mérité ma disgrâce: car vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on
m’a condamné, j’étais innocent; mais le Seigneur ne paie pas le
samedi[8]. Je fus un mauvais fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir
avant l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné hors du droit
chemin; et c’est parce que je hantais les mauvaises compagnies, que j’ai
été précipité dans le malheur.
[8] Proverbe qui signifie: «On ne perd rien pour attendre, et toutes
les fautes finissent par avoir leur punition.»
--Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là ne demandaient pas même
de tes nouvelles. Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne cessaient
d’assiéger notre porte: «Où est Elias? Où est Elias?» Elias était
toujours prêt à les suivre. Et après? Après, ils se sont éloignés; ou,
s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils rabattaient leur bonnet
sur leur front afin que nous ne pussions pas les reconnaître.
--Assez, ma chère maman! dit-il avec un nouveau soupir. Il ne faut plus
penser à tout cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, rien autre
chose n’existe pour moi que ma famille: vous, mon père, mes frères. Ah!
croyez bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je serai soumis à
vos ordres comme un esclave, et il me semblera que je viens de renaître.
Zia Annedda sentit des larmes de douceur monter à ses yeux; et, comme
elle craignait qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle fit dévier
l’entretien.
--Est-ce que ta santé a toujours été bonne? lui demanda-t-elle. Tu as
beaucoup maigri.
--Que voulez-vous? Dans ces lieux-là, on maigrit sans être malade. Ne
pas travailler, c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.
--On ne travaille donc jamais?
--Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne coule plus. Une minute est
aussi longue qu’une année. Ah! mère, c’est une chose épouvantable!
Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers mots avec un accent
profond. L’après-midi, dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait
parlé volontiers de sa prison et de ses compagnons de misère, parce
qu’il lui semblait que c’était une chose déjà lointaine, un souvenir
presque agréable à se remémorer. Mais maintenant, au milieu de cette
obscurité silencieuse, parmi cette fraîche odeur de la campagne qui lui
rappelait les jours heureux de son adolescence passée à la bergerie,
dans la liberté absolue de la _tanca_[9] paternelle, sous les yeux de sa
mère, cette petite vieille si bonne et si pure, l’enfant prodigue, après
quelques heures d’oubli, éprouva soudain toute l’horreur des années
inutilement perdues dans l’angoisse du pénitencier; et il devint triste.
[9] _Tanca_, dérivé de _tancato_, qui signifie «clos».--Les _tancas_
sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans la
plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches.
Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère qu’à
limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur les
terrains contigus.
--Je suis très faible, reprit-il au bout de quelques instants; je n’ai
la force de rien faire. C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et
pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois seulement, j’eus une
colique terrible, et je crus que j’allais mourir. «Mon bon _santu
Franziscu_, priai-je alors, tirez-moi de ce tourment; et la première
chose que je ferai, quand on me mettra en liberté, ce sera d’aller à
votre église et de vous porter un cierge.»
--_Santu Franziscu bellu_! s’écria Zia Annedda en joignant les mains.
Oui, mon enfant, oui, nous irons. Que Dieu te bénisse! Tu reprendras tes
forces, n’en doute pas. Nous irons faire la neuvaine à saint François;
et Pietro viendra à la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.
--Quand Pietro se mariera-t-il?
--Le mariage doit se faire après la récolte.
--Et mon frère s’installera ici avec sa femme?
--Oui, au moins dans les premiers temps. Je commence à vieillir, mon
fils, et j’ai besoin d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous
demeurions tous ensemble; plus tard, lorsque je serai rentrée dans le
sein du Seigneur, chacun de vous prendra sa voie. Tu te marieras, toi
aussi...
--Oh! qui voudrait de moi? dit-il avec amertume.
--Pourquoi parles-tu ainsi, Elias? Qui voudrait de toi? Une fille de
Dieu. Si tu t’amendes, si tu mènes une vie honorable, si tu as la
crainte du Seigneur et l’amour du travail, la chance ne te manquera pas.
Ce que je veux dire, ce n’est pas que tu doives chercher une femme
riche; mais tu trouveras une femme honnête. Le Seigneur a institué le
mariage pour la sainte union d’un homme et d’une femme, non d’un riche
et d’une riche ou d’un pauvre et d’une pauvresse.
--Fort bien! dit-il en souriant. Mais laissons de côté ce sujet. Je ne
suis revenu que d’aujourd’hui, et déjà nous parlons de mon mariage. Nous
en recauserons un autre jour. J’ai seulement vingt-trois ans; rien ne
presse. Mais vous êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.
--Oui, je m’en vais; et toi aussi, Elias, il faut que tu rentres. L’air
pourrait te faire du mal.
--Du mal? dit-il, en ouvrant la bouche très grande et en respirant avec
force. Comment l’air pourrait-il me faire du mal? Ne voyez-vous pas
qu’il me rend la vie? Allez, allez; ne m’attendez pas; je rentrerai tout
à l’heure.
Un moment après, il était seul, à demi couché par terre, le coude appuyé
sur la marche de la porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de
bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. Puis, tout fut
silence. L’air devenait frais, un peu moite, aromatique. Elias repensa
aux choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba dans ses
réflexions.
«Mon père et mes frères dorment tranquillement sur leurs nattes; je les
entends d’ici. Mon père ronfle; Mattia balbutie de temps à autre
quelques paroles, dans un rêve; et, même quand il rêve, il est un peu
simple. Comme ils dorment bien, eux! Ils se sont enivrés; mais demain il
n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, légèrement, mais j’en
garderai quelque chose. Comme je suis faible! Je ne suis plus un homme,
à présent; je ne serai plus bon à rien, jamais. Ah! et ma mère qui songe
à me marier! Mais y a-t-il une femme qui voudrait de moi? Pas une
seule... Suffit; l’air devient humide; il faut que je rentre.»
Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours les clochettes des
brebis paissantes; et ce tintement, apporté par la brise embaumée,
paraissait tour à tour voisin et lointain. Elias était las, avait la
tête lourde; et il ne pouvait pas se remuer, ou du moins il lui semblait
qu’il ne pouvait pas se remuer. Des visions confuses commençaient à
flotter devant son imagination; il se représentait la bergerie, la
_tanca_ couverte d’un foin très haut; il revoyait les brebis grosses de
leur longue toison, éparpillées çà et là dans le vert du pâturage; mais
ces brebis avaient des faces humaines: les faces de ses compagnons
d’infortune. Et il souffrait une angoisse indéfinissable. Peut-être
était-ce le vin qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait la
fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents de la journée; mais il
avait l’impression que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore
_là-bas_; et il en éprouvait un sombre chagrin.
Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, s’éloignaient,
s’évanouissaient. Maintenant, il lui semblait que ces étranges brebis à
visage humain sautaient par-dessus le mur qui entourait la _tanca_; et
il se mettait à les poursuivre péniblement, sautait aussi par-dessus le
mur et s’engageait dans la _tanca_ contiguë, pleine de grands chênes
verts. Un homme de haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe
d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait sous le bois avec une
lenteur majestueuse. Elias le reconnaissait aussitôt: c’était un homme
d’Orune, employé à garder l’immense _tanca_ d’un propriétaire nuorais,
pour empêcher les maraudeurs de venir y voler le liège des chênes. Elias
avait depuis longtemps fait connaissance avec cet homme gigantesque, un
sauvage qui avait la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu
Monne; mais tout le monde l’appelait _le père de la forêt_, parce qu’il
se vantait de n’avoir pas dormi une seule nuit au village depuis son
enfance.
--Où vas-tu? demandait-il à Elias.
--Je vais à la poursuite de ces brebis folles. Mais je suis si las, père
de la forêt! Je n’en peux plus: je suis faible et brisé; je n’ai la
force de rien faire.
--Eh bien! conseillait Martinu Monne de sa voix puissante, si tu veux
éviter d’avoir de la peine, fais-toi prêtre!
--Ah! oui, c’est une idée qui m’était déjà venue _là-bas_, répondait
Elias.
Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna; il était glacé. «Je me
suis endormi dehors, pensa-t-il en se relevant. J’attraperai du mal.» Et
il rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son père et ses frères
dormaient d’un sommeil pesant, sur leurs nattes; une chandelle brûlait,
posée sur la pierre du foyer. Pour Elias,--il était si faible, le
pauvret!--un lit avait été préparé dans une petite chambre du
rez-de-chaussée, près de la cuisine. Il prit la chandelle, traversa une
étroite pièce où il y avait, entassés sur de larges planches, une
multitude de fromages jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur fétide;
et il se retira dans sa chambrette.
Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il se sentait toujours
l’échine rompue, la tête lourde; et, quelques instants plus tard, il fut
accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui ressemblait à une oppression
et qu’agitaient des rêves confus. Il voyait toujours la _tanca_, le
foin, les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la lisière verte du
bois voisin. Zio Martinu était toujours là; mais à présent il se tenait
près du mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait jamais un
sourire. Elias, lui, était debout de l’autre côté du mur, dans la
_tanca_ des Portolu, et il racontait au vieux des histoires de _là-bas_.
Il lui disait, entre autres choses:
--On nous conduisait tous les jours à la messe; on nous faisait
confesser et communier très souvent. Ah! _là-bas_, on est bons
chrétiens! Le chapelain était un saint homme. Un jour, en me confessant,
je lui ai dit que j’avais étudié jusqu’à la seconde gymnasiale et
qu’ensuite je m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois regretté
de n’avoir pas poursuivi mes études. Alors, il me fit cadeau d’un livre
écrit d’un côté en latin et de l’autre en italien, le livre de _la
Semaine sainte_. J’ai lu ce livre plus de cent fois, que dis-je? plus de
mille fois; et je l’ai même apporté ici. Je sais le lire en latin aussi
bien qu’en italien.
--Tu es donc un grand savant!
--Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais j’ai la crainte de Dieu.
--Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, on est plus savant que les
rois!
A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, se confondait
avec d’autres rêves plus ou moins extravagants.
II
Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener tout de suite son
frère à la bergerie, Elias resta quelques jours à la maison pour
recevoir les visites des parents et des amis, et aussi pour se remettre.
Zio Berte et Mattia retournèrent à la garde du troupeau; Pietro reprit
son travail. Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la maison, dans
la soirée, pour voir Elias et lui tenir compagnie. Et c’étaient alors de
grandes conversations et des récits bruyants, soit près du feu, soit
dans la petite cour, jusqu’à une heure avancée de la limpide nuit
printanière.
Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance spéciale qui
maintenant fait suite à la peine et qui la rend plus cruelle; mais, du
moins pendant les premiers mois, la police avait l’œil sur lui; et
souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient d’un pas lourd la
ruelle, s’arrêtaient, prêtaient l’oreille, allongeaient la tête à la
porte des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits yeux de renard
malade apercevaient les carabiniers, vite il se levait, moitié
respectueux, moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les invitait à
entrer.
--Bien venu le Roi[10], bien venue la Force! criait-il. Entrez, entrez
dans ma maison, jeunes gens; venez boire un verre de vin. Eh quoi! vous
ne voulez pas entrer? Est-ce que vous croyez que c’est ici une maison
d’assassins ou de voleurs? Nous sommes d’honnêtes gens, et vous n’avez
pas à fourrer le nez dans nos affaires.
[10] Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa
Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice,
armée, agents de la sûreté, etc.
Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, daignaient sourire.
--Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas? continuait Zio Portolu. Faut-il que
je vous empoigne et que je vous tire? Mais prenez garde que le morceau
ne me reste dans la main. Si vous ne voulez pas entrer, allez-vous-en au
diable. Mais il a du bon vin, Zio Portolu!
Les carabiniers finissaient par entrer; et aussitôt Zia Annedda
apparaissait avec sa fameuse carafe.
--Vive le Roi! vive la Force! vive le vin! Buvez, ou que la justice vous
frappe!
--Oh! oh! oh! remarquait Mattia, quand il assistait à la scène. Que
dites-vous, père? Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes...
--Ha! ha!
--Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. Et bois aussi, toi,
Mattia: ta tête s’en trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias; car tu as
sur le visage la couleur de la cendre. Il faut être rouges, pour être
des hommes. Les vois-tu, ces carabiniers? Il faut être rouges comme
eux... Ah, diable! voilà que vous devenez plus rouges encore? Est-ce que
les paroles de Zio Portolu vous feraient honte!... Eh! eh! il en a fait
rougir bien d’autres que vous; il a fait rougir des dragons! Vous ne
savez donc pas qui est Zio Portolu? Si vous ne le savez pas, eh bien, je
vais vous le dire: je suis moi!
--Tous nos compliments! répondaient les carabiniers, en s’inclinant et
en riant.
Ils s’amusaient: et le vin de Zio Portolu était vraiment bon,
émoustillant, aromatique. Zio Portolu prenait des libertés, leur mettait
les mains sur les bras, sur les épaules.
--Qui croyez-vous être, vous? La Force? Une corne de chèvre! Attendez un
peu, que je vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. Que
restera-t-il de vous? Une corne, je vous l’ai dit! Voulez-vous que nous
essayions de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon Pietro? Vous les
voyez: ils valent mieux que vous! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes
fils! Ah! vous n’avez rien à redire contre mes fils! Ils n’ont pas
besoin de voler, mes fils; car nous possédons du bien, nous en avons à
jeter aux chiens et aux corbeaux.
--Hum!... disait Elias, assis en silence dans un petit coin. Vous avez
prononcé un mot de trop, père.
--Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content des bravades
paternelles.
--Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends rien à rien; tu es né
d’hier... Mais que faites-vous donc, jeunes gens? Buvez, buvez, que
diable! L’homme est né pour boire, et nous sommes des hommes.
Et il concluait philosophiquement, sur un ton persuasif:
--Oui, nous sommes tous des hommes! Des hommes, vous, et des hommes,
nous; et il faut que nous soyons indulgents les uns pour les autres.
Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous représentez le Roi, que le diable
emporte! Mais demain? Eh bien! demain, il peut se faire que vous
représentiez une corne; et il peut se faire qu’alors Zio Portolu vous
soit utile. Car j’ai bon cœur. Ah! cela, tout le pays peut vous le dire:
il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont bon cœur aussi, mes
fils: ils ont un cœur de tourtereaux. Donc, si vous passez par notre
bergerie, dans la Serra, nous vous donnerons du lait, du fromage; nous
vous donnerons même du miel. Eh! eh! nous avons même du miel, nous! Mais
vous, jeunes gens, fermez un œil; ou, mieux encore, fermez-les tous les
deux, et n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous voyez. Car, en fin
de compte, nous sommes tous des hommes, nous sommes tous sujets à
l’erreur...
Les carabiniers riaient, buvaient; et, le cas échéant, ils fermaient les
yeux sur les faiblesses des Portolu et de leurs amis.
A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des camarades qui, par leur
mauvais exemple, avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, la
cause première de sa _disgrâce_; et, nonobstant sa résolution de ne pas
les recevoir et de leur fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à
venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda leur offrit à boire
comme aux autres.
--Comment voulez-vous qu’on fasse? dit-elle, après qu’ils furent partis.
Il faut agir en chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur pardonne!
--D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix avec tout le monde, ajouta
Elias. Dieu ordonne que l’on vive en paix.
--Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité que tu viens de dire!
Ah! comme elle était contente, Zia Annedda, quand elle entendait son
fils parler de Dieu, ou quand elle le voyait revenir de la messe, ou
quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait rapporté de
_là-bas_! «Le Seigneur soit loué! pensait-elle, tout émue. Il redevient
bon comme il l’était dans son enfance.»
* * * * *
Cependant, la mère et le fils se préparaient à accomplir le vœu fait par
Elias.
L’église de Saint-François est située sur les montagnes de Lula. D’après
la légende, elle a été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante,
promit de se soumettre à la justice et de construire une église, s’il
était acquitté. Cette légende est-elle vraie ou fausse? Quoi qu’il en
soit, le _prieur_, c’est-à-dire celui à qui appartient la direction de
la fête, est tiré au sort chaque année parmi les descendants du
fondateur ou des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête et de la
neuvaine, tous ces descendants forment une espèce de communauté et
jouissent de certains privilèges. Les Portolu étaient du nombre.
Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit à Saint-François avec
son joug et son char[11]; et, joint à d’autres paysans et maçons entre
lesquels il y en avait plusieurs qui travaillaient par vœu, il fournit
gratuitement sa main-d’œuvre pour remettre en état l’église ainsi que
les chambrettes bâties autour de l’église, et pour transporter le bois
que l’on devait brûler durant la neuvaine. Zia Annedda, de son côté,
porta chez la _prieuresse_ une certaine quantité de froment; et, avec
d’autres femmes appartenant à la _tribu des descendants_, elle se mit à
bluter la farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une partie de
ce pain fut distribuée par un envoyé du prieur aux bergeries de la
campagne nuoraise, A chaque bergerie, un pain. Les bergers le recevaient
avec dévotion et donnaient en échange le plus qu’ils pouvaient de leurs
produits; quelques-uns donnaient même de l’argent et des agneaux;
d’autres promettaient de donner des vaches entières qui iraient
accroître les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en argent et en
brebis.
[11] Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les «chars» sont
de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées
par une armature de fer et traînées par deux bœufs accouplés; les
ridelles posées obliquement donnent à la partie supérieure une forme
triangulaire; l’ensemble ne reçoit aucune décoration.
Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, Zio Berte se découvrit
la tête, se signa, baisa le pain.
--Je ne te donne rien pour le moment, dit-il à l’envoyé; mais, le jour
de la fête, je serai là, près de ma petite femme, et j’apporterai au
saint une brebis avec sa toison et toute la rente d’une journée de mes
troupeaux. Zio Portolu n’est pas avare; il croit en saint François, et
saint François lui est toujours venu en aide. Va maintenant, et que Dieu
te protège!
Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait ses préparatifs. Elle fit du
pain spécial, des gâteaux d’amandes et de miel: elle acheta du café, du
rossolis, d’autres provisions. Elias suivait d’un œil affectueux sa mère
très affairée; quelquefois même il l’aidait. Il ne sortait presque
jamais de la maison; il se sentait toujours mou, débile; et ses yeux
d’un bleu vert, un peu caves, prenaient parfois une fixité vitreuse et
s’égaraient dans le vide, dans le néant. On aurait dit les yeux d’un
mort.
Enfin arriva l’heure du départ. C’était un dimanche, au commencement de
mai. Tout était prêt dans les besaces de laine; et on voyait çà et là,
par les rues, des chariots chargés d’ustensiles et de vivres, des bœufs
qu’on mettait sous le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias se
rendirent à la petite église du Rosario pour entendre la messe. Comme la
messe allait commencer, un homme vint, un campagnard, qui se dirigea
vers l’autel et y prit une petite niche de bois et de verre où il y
avait une statuette de saint François. Tandis que cet homme se disposait
à sortir, plusieurs femmes lui firent signe de s’approcher; et il leur
offrit la niche à baiser. Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et
baisa le verre aux pieds du saint.
Peu après, tout le monde était en marche. Le prieur--un paysan jeune
encore, à la barbe presque blonde--montait un beau cheval gris et
portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres paysans à cheval avec
des femmes en croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, et des
femmes à pied, des enfants, des chars, des chiens. D’ailleurs, chacun
voyageait pour son propre compte, se hâtant ou s’attardant comme il lui
plaisait. Elias, monté sur une paisible jument balzane et ayant en
croupe Zia Annedda, était parmi les derniers. Un poulain, fils de la
jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, trottinait à côté d’eux.
C’était une belle matinée. Les robustes montagnes vers lesquelles
s’acheminait la caravane, se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé
encore des roses violacées de l’aube. La vallée sauvage de l’Isalle
était pleine de hautes herbes, de fleurs; au-dessus du sentier
pendaient, semblables à d’énormes lampes ardentes, les genêts d’or pâle.
Le frais Orthobene, coloré par le vert des bois, par l’or des genêts,
par le rouge fleuri de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs,
dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, la vallée s’ouvrit; des
plaines apparurent, solitaires, couvertes de moissons tendres qui,
diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil encore bas, avaient
de lentes houles d’argent. Des prairies tapissées de coquelicots, de
thym, de marguerites, exhalaient d’irritants parfums.
Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, et ils laissèrent de
côté les plaines fécondes qui menaient à la mer. Le soleil commençait à
frapper fort, et les rustiques écuyers nuorais commençaient à avoir
soif. De temps à autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient
leurs têtes sous les gourdes aux panses gravées[12], afin de se
rafraîchir la gorge. Tout le monde était en belle humeur. A chaque
instant, quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au galop et faisait
une course effrénée, le corps un peu rejeté en arrière, poussant les
barbares clameurs d’une puissante allégresse.
[12] Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, sur
la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et même des
figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés à la
littérature populaire.
Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage s’éclairait. Il
éprouvait une envie de crier aussi; un frisson lui courait dans les
reins; en lui renaissait un souvenir instinctif de choses lointaines, un
besoin de s’élancer encore au grand galop, dans une course enivrante et
libre. Mais le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait la taille;
et non seulement il refrénait son instinct d’homme primitif, mais il
restait fort en arrière de tous les autres cavaliers, afin que la
poussière soulevée par leur course ne gênât pas la petite vieille.
Enfin commença l’ascension de la montagne. Une brousse épaisse de
lentisques montait et descendait parmi le sombre éclat du schiste, toute
constellée d’églantines en pleine floraison. L’horizon s’étendait vaste
et pur; le vent embaumé faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était un
rêve de paix, de solitude sauvage, de silence infini, à peine interrompu
par quelques lointains appels du coucou et par les voix assourdies des
voyageurs. Et, tout à coup, ce paysage sublime était profané et désolé
par les bouches noires et par les déblais des minières. Et ensuite,
c’était de nouveau la paix, le rêve, une splendeur de ciel, de pierres
sombres, de lointains maritimes; c’était de nouveau le royaume sans
limite du lentisque, de l’églantier, du vent, de la solitude.
A un certain endroit, sur un haut plateau, parmi les lentisques, toute
la caravane s’arrêta. Quelques femmes descendirent de cheval; les hommes
burent. La tradition rapporte que la statue du saint, au moment où on la
conduisait à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. De ce lieu,
on apercevait l’église avec ses murs blancs et ses toits roses, nichée à
mi-côte dans la verdure de la brousse.
Après une courte halte, on se remit en marche. Elias et Zia Annedda
demeurèrent les derniers. Le terme du voyage approchait; le soleil était
sur le point d’atteindre le zénith; mais un vent agréable, parfumé
d’églantines, en tempérait l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond
d’une petite vallée, et le sentier montait encore, et les murs blancs et
les toits roses étaient tout près.--Courage! La montée est raboteuse et
dure; attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda! La jument est
essoufflée, toute luisante de sueur; le poulain n’en peut plus. Courage!
Voilà le campement; voilà la belle église, avec les maisonnettes à
l’entour, avec le parvis, avec le mur d’enceinte, avec la porte grande
ouverte. On dirait un petit château, tout blanc et rouge sur l’azur
intense du ciel, sur le vert sauvage de la brousse.
D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les chevaux et les cavaliers se
presser, se grouper, entrer en masse par la porte grande ouverte, au
milieu d’un nuage de poussière. Les hommes perdaient leurs bonnets, les
femmes leurs foulards; quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux,
dénoués par les rudes secousses de la chevauchée. Une petite cloche
stridente sonnait là-haut, et ses maigres carillons de joie se
brisaient, s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité du ciel bleu,
du paysage vert.
Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. Dans la cour envahie par
les herbes sauvages, pleine de soleil torride, il y avait une agitation
d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes lasses et trempées de
sueur. Des enfants braillaient, des chiens aboyaient. Quelques
hirondelles passaient en sifflant, effrayées de voir cette subite
animation dans la grande solitude de la montagne. Et, par le fait, il
semblait qu’une horde errante était venue de très loin donner l’assaut à
ce petit village déshabité. Les portes des maisonnettes s’ouvraient, les
balcons résonnaient de cris et de rires.
Elias aida tranquillement sa mère à descendre de cheval; puis, il
descendit à son tour, attacha la jument, chargea sur son dos, l’une
après l’autre, les besaces combles qui contenaient les provisions et les
couvertures. Et les Portolu, comme tous les membres de la tribu des
fondateurs, prirent place dans la grande _cumbissia_[13]. Cette
_cumbissia_ était une très longue salle à demi obscure, grossièrement
pavée, avec un toit de roseaux. De place en place, il y avait un foyer
de pierre, établi à même dans le sol, et une grosse cheville de bois, en
saillie sur la muraille brute. Chacune de ces chevilles indiquait la
place héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.
[13] Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte.--On rencontre
en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, ces logements
construits près des églises isolées pour l’usage des pèlerins.
Les Portolu prirent possession de leur cheville et de leur foyer, dans
le fond de la _cumbissia_ qui, cette année-là, n’était pas très peuplée.
Six familles seulement l’habitaient; les autres personnes venues à la
neuvaine n’appartenaient pas à la tribu; et, par conséquent, elles
étaient logées ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.
Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait par une petite
armoire placée contre le mur et fermant à clef, s’installa donc avec les
siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. Car celle du
prieur était florissante, avec une _prieuresse_ magnifique, grasse et
blanche comme une génisse, avec deux belles filles et avec toute une
nichée de bambins déjà vêtus comme des hommes. Quant au plus petit, qui
était encore au maillot, il avait un an à peine; et, par bonheur, on
trouva aussi dans le mobilier de l’église un berceau de bois blanc, où
il fut immédiatement déposé.
L’installation des Portolu fut vite faite: Zia Annedda serra dans un
trou du mur son panier de gâteaux, son pain, son café; elle mit sur le
foyer sa cafetière et sa marmite; le long de la muraille, elle accrocha
le sac, la couverture, l’oreiller d’étoffe rouge; en bas, elle rangea la
corbeille de roseaux où étaient les tasses et les assiettes. Et ce fut
tout. Ils avaient pour proches voisins une petite veuve courbée par
l’âge, avec deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des relations
amicales, échangèrent un monde de politesses. Puis, Elias enleva la
selle de sa jument, la débrida et la mena dans la lande voisine pour la
faire paître avec son poulain.
Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion continuaient dans la
cour et dans les maisonnettes, Zia Annedda s’en fut prier à
l’église--une petite église fraîche, propre, avec un pavé de marbre,
avec un grand Saint barbu qui, à vrai dire, inspirait plutôt la crainte
que l’amour.--Quelques instants après, Elias vint aussi à l’église et
s’agenouilla devant l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en
priant avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. On aurait pu
croire qu’Elias était le Saint à qui ses prières maternelles étaient
adressées. Ah! ce profil délicat et las, ce visage blanc marqué par la
souffrance, comme elle avait le cœur ému de tendresse en les regardant!
Et de le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du Saint,
accomplissant le vœu fait sur une terre lointaine, dans un séjour de
misère, ah! c’était une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion!
--_O santu Franziscu bellu_, ô mon beau saint François, je n’ai pas de
paroles pour te remercier. Prends ma vie, si tu veux; prends tout ce
qu’il te plaira; mais fais que mes fils soient heureux, qu’ils marchent
dans les droites voies du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés
aux choses du siècle, mon cher _santu Franzischeddu_!
Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion cessèrent; chacun
avait pris sa place, même l’illustrissime seigneur chapelain, un prêtre
à peine haut de quatre pieds, très rubicond, très jovial, qui sifflotait
des ariettes à la mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.
On conduisit les chevaux au pâturage; on alluma les foyers. La
magnifique prieuresse et les femmes de la tribu mirent sur le feu
d’effrayantes chaudières de soupe assaisonnée avec du fromage frais. Et
ce fut alors une vie de liesse qui commença pour cette espèce de clan
pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis et des agneaux, on
cuisinait des quantités de macaroni, on buvait beaucoup de café,
beaucoup de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain disait messe et
neuvaine, et sifflotait, et chantonnait.
Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la grande _cumbissia_,
pendant la nuit, autour des hautes flambées de lentisque crépitant.
Dehors, la nuit était fraîche, presque froide; la lune descendait sur le
vaste occident et donnait à la lande un charme sauvage... O pâles nuits
des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la chouette, la sylvestre
fragrance du thym, l’âpre senteur du lentisque, le bruissement lointain
des bois solitaires se fondent en une monotone et rêveuse harmonie qui
inspire à l’âme une émotion de solennelle tristesse, une nostalgie de
choses anciennes et pures!
Groupés autour du feu, les paysans de la grande _cumbissia_ racontaient
des histoires amusantes, buvaient et chantaient. L’écho de leurs voix
sonores allait se perdre à l’extérieur, dans cette grande solitude, dans
ce silence lunaire, entre ces maquis sous lesquels dormaient les
chevaux.
Elias prenait sa part de l’allégresse générale avec un plaisir intense,
presque enfantin. Il lui semblait qu’il était dans un monde nouveau; il
racontait ses propres souvenirs, il écoutait les récits des autres avec
une sorte d’attendrissement. Au surplus, il avait noué connaissance avec
le seigneur chapelain; et ce nouvel ami lui tenait de plaisants
discours, l’excitait à jouir de l’existence, à oublier, à se donner du
bon temps.
--Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait l’abbé. Dansons,
chantons, sifflons, divertissons-nous. Dieu nous a donné la vie pour que
nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il faille pécher, prends-y
bien garde! Oh! pour ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords:
un tourment, mon cher!... Mais suffit: tu dois savoir ce que c’est...
Oui, oui, oui, se divertir honnêtement! Je m’appelle Jacu Maria Porcu,
surnommé l’abbé Porcheddu, parce que je suis petit de taille. Eh bien,
Jacu Maria Porcu s’est fort amusé, dans sa vie: et il a eu raison.
Écoute un peu cette histoire. Une fois, je rentre à la maison passé
minuit. Ma sœur prétend que je suis ivre; mais il me semble, à moi, que
je ne le suis point. «Que me donnes-tu à souper, Anna? lui
dis-je.--Rien! Je ne te donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il
est plus de minuit; je ne te donne rien.--Donne-moi à souper, Annesa. Il
faut qu’un prêtre soupe.--Eh bien! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, je
vais te donner du pain et du fromage. Il est plus de minuit.--Du pain et
du fromage à un prêtre, à Jacu Maria Porcu?--Oui, du pain et du fromage.
En voilà, si tu en veux, abbé Porcheddu.--Du pain et du fromage à Jacu
Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu? _Tè, tè, ziriu, ziriu_[14], attrape!»
Et l’abbé Porcheddu jette le tout aux chiens! Voilà comment il faut
faire, jeune homme à la face pâle!
[14] Cri pour appeler les chiens.
Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu se mit à fredonner:
_L’amore si fa per ridere,
l’amore si fa per ridere,
solo per ridere.
Oggi te, domani un’altra[15]!_
[15] «On fait l’amour pour rire,--on fait l’amour pour rire,--rien que
pour rire.--Aujourd’hui toi, demain une autre!»
Elias se disait en riant: «Cet homme-là est fou!» Mais il s’amusait; et
les paroles de l’abbé Porcheddu le frappaient, lui apportaient un
souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de s’ébattre.
Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, Elias et quelques autres
s’en allaient volontiers sous l’ombrage des bois, dans le repos
métallique de l’après-midi. Les montagnes pittoresques de Lula se
profilaient devant eux, nettes et bleuâtres sur le ciel pur; tout se
taisait, et, dans le lointain, parmi le vert de la lande, les chevaux
couraient agiles, se poursuivaient avec de rapides évolutions. Cela
ressemblait à un tableau. Dans cette solitude, les promeneurs causaient
sérieusement, racontaient leur passé plus où moins accidenté, les
légendes de l’église, des historiettes de femmes, des aventures épiques
arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, la conversation était
interrompue par une roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu; et
même, quelquefois, M. le chapelain se mettait brusquement à bondir et à
faire des gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes en
les accompagnant d’une mimique grotesque.
Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient justement assis à
l’ombre d’un bouquet d’énormes lentisques, et Elias finissait de
raconter comment un détenu, son compagnon, avait bâtonné un argousin
parce que celui-ci refusait dédaigneusement l’invitation de boire avec
certains prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet aigu,
tremblé, qui vint comme une flèche du côté de l’église. Elias bondit en
criant:
--C’est mon frère Pietro qui siffle!
--Eh bien! dit l’abbé Porcheddu, si c’est ton frère Pietro, vous aurez
le temps de vous voir. Tu t’émeus pour cela?
--Mon père aussi doit être arrivé, reprit Elias, qui effectivement
paraissait ému; et il amène la fiancée de Pietro. Allons, allons...
--Puisqu’il en est ainsi, allons! dit le prieur. Il faut les recevoir
honorablement. Berte Portolu est un bon parent de saint François. Et
puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.
--Une belle fille? s’écria l’abbé Porcheddu. Alors, dépêchons-nous!
Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds qui, dans la tranquillité
verte de la lande, paraissaient encore plus verdâtres que d’habitude.
Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard; et il se mit à rire, et il
fredonna sa chanson favorite:
_L’amore si fa per ridere,
solo per ridere,
solo per ridere..._
Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par un petit sentier à peine
tracé au milieu des maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, le
sifflet se répétait, de plus en plus voisin et insistant. Elias ne
s’était pas trompé. On rencontra près du puits, Zio Portolu, Pietro et,
entre les deux hommes, la lumineuse figure de Maria Maddalena. Elias
reçut un coup au cœur. L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre son
palais et garda le silence, n’ayant pas de mots pour exprimer son
admiration; et, certes, il prétendait s’y connaître.
Maddalena n’était pas très grande; elle n’était pas très belle non plus;
mais elle plaisait beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation
d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais sourcils, et une bouche
admirable. Son corsage d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise très
blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées et de roses, la
rendaient éblouissante. Encadrée par les grossières figures de Pietro et
de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au milieu de la force
sauvage. De près, ses yeux luisants, aux larges paupières, aux longs
cils, un peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, au sens
propre du terme.
--Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant et en touchant la main de
Maddalena. Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps? On ne vous
attendait que demain.
--Aujourd’hui ou demain, c’est la même chose, répondit Zio Portolu.
Salut à tous, salut au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond! Car,
Dieu l’assiste! on voit bien que c’est un prêtre, quoiqu’il soit en
culotte.
--Eh! l’abbé, avez-vous entendu?
--Avec ou sans culotte, nous sommes tous des hommes! répliqua l’autre,
un peu piqué.
Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui fit ses compliments.
--Prends garde à toi! dit Elias à la jeune fille, avec un sourire.
L’abbé Porcheddu est terrible.
--Pas plus qu’Elias! riposta vivement le petit abbé.
--Oh, oh! fit Maddalena avec un rire aimable; je ne crains personne.
Et Zio Portolu:
--Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne crains personne, n’aie peur de
personne! Zio Portolu est là; et, si sa seule présence ne suffisait pas
à te protéger, il y a aussi sa _leppa_.
Et, dégainant la _leppa_,--un long couteau qu’il portait enfilé à sa
ceinture,--il la brandit en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant
ses mains devant lui, avec un geste comique de feinte terreur.
--Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet! Ce couteau, c’est un
cimeterre! _Allargaribus_[16]!
[16] Barbarisme plaisant pour signifier: «Au large! Éloignons-nous!»
--Que voulez-vous? dit Zio Portolu, en remettant la _leppa_ à sa place.
Cette jeunesse, cette tourterelle m’a été confiée par sa mère, une
tourterelle veuve. «Arrita Scada, lui ai-je dit, tu peux être
tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle ne court aucun risque. Je la
défendrai même contre mon fils, même contre mon Pietro au cœur d’or, et
à plus forte raison contre les milans et les vautours.»
Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter; et, de temps à autre, il
jetait à la jeune fille des regards de sauvage affection.
--Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé Porcheddu, nous nous
tiendrons sur nos gardes. Et maintenant, allons boire.
--Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. Qui ne boit pas n’est pas un
homme, n’est pas même un prêtre!
Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les attendait dans la _cumbissia_
avec ses cafetières, ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena et
son cortège firent irruption dans la _cumbissia_, riant et bavardant:
bientôt, ce fut une confusion de voix et de rires, un tintement de
verres et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter qu’il avait fait
tout le voyage avec la brebis, naguère promise à saint François, liée
sur la croupe de son cheval.
--C’était ma plus belle brebis! disait-il au prieur. Une laine longue
comme ça! Eh! eh! Zio Portolu n’est pas avare.
--Va-t’en au diable! lui répondait le prieur. Ne vois-tu pas que c’est
une brebis chenue, vieille comme toi-même?
--Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta! Et si tu m’insultes encore,
je t’embroche avec ma _leppa_!
L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la tête un peu inclinée sur
l’épaule, les yeux caressants tournés vers Maddalena et vers les jolies
filles du prieur. Et il fredonnait:
_--Sulla poppa del mio brik
Buoni sigari fumando,
Col bicchiere facendo trik,
Bevo rum di contrabbando[17]._
[17] «Sur la poupe de mon brick,--en fumant de bons cigares,--en
faisant _trik_ avec mon verre,--je bois du rhum de contrebande.»
--Ha! ha! ha! riaient les femmes.
Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses selles éparses
dans la _cumbissia_, il dégustait son vin à petites gorgées, tour à tour
baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il la relevait, ses
yeux rencontraient les yeux riants de Maddalena, assise en face de lui à
peu de distance: et ces yeux obliques, pleins de feu, lui pénétraient
l’âme. Il éprouvait une sorte d’ivresse, un relâchement de tous ses
nerfs, un plaisir presque physique, chaque fois qu’il la regardait. Les
voix, les bavardages, les rires, les chansonnettes de l’abbé Porcheddu,
les exclamations des femmes lui arrivaient comme de très loin; il lui
semblait qu’il écoutait d’un lieu écarté, sans prendre part à
l’amusement des autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui adressant
la parole, le fit revenir à lui-même. Il s’éveilla comme d’un rêve,
devint sombre, se leva et sortit rapidement.
--Où vas-tu, Elias? lui cria Pietro, qui le rejoignit.
--Je vais voir les chevaux, répondit-il avec rudesse. Laisse-moi!
--On a pris soin des chevaux... Pourquoi es-tu de mauvaise humeur,
Elias? Il te déplaît que Maddelena soit venue?
--Quelle idée! Pourquoi me dis-tu cela? demanda Elias, les yeux fixés
sur Pietro.
--J’avais cru remarquer que tu la boudais... J’ai peur qu’elle ne te
plaise pas. Serait-il vrai, mon frère?
--Tu es fou! Vous êtes tous fous!... Et elle aussi, avec sa sagesse tant
vantée! Elle rit trop!
Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le monde à la maison traitait
Elias comme un enfant ou plutôt comme un malade, craignait de lui causer
un déplaisir et le contentait dans ses moindres fantaisies.
A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant que son frère désirait être
seul, retourna près de sa fiancée.
«Ils sont tous fous! se disait Elias, en errant çà et là dans la lande.
Mais moi-même? Ah! elle est la fiancée de mon frère; et je suis assez
fou pour la regarder!»
Il resta toute la soirée dehors.
--Où peut bien être Elias? demandait de temps à autre Zia Annedda, en
promenant les yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il être allé,
ce garçon, que Dieu bénisse! Va donc le chercher, Pietro.
Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, laquelle, à parler franc, ne
semblait pas être fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait rien
paraître, peut-être pour conserver l’attitude digne que lui avait
conseillée sa mère.
--J’y vais, j’y vais, répondait-il.
Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure du souper:
--Où peut bien être Elias? répéta encore Zia Annedda. Portolu, va donc
voir un peu où est ton fils.
Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché sur une longue broche
de bois. Il se vantait que personne au monde ne savait mieux que lui
rôtir un agneau ou un porcelet.
--J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure! répondit-il à sa femme.
Laisse-moi d’abord régler mes comptes avec ce jeune animal.
--L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton fis.
--Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite femme. Est-ce que tu t’y
connais, toi? Est-ce que tu prétends donner des conseils sur ce point
aussi à Berte Portolu? D’ailleurs, laisse les enfants s’amuser. C’est de
leur âge.
Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait à partir, lorsque Elias
rentra. Il avait les yeux brillants, le visage allumé; il était très
beau. Tous le regardèrent; et Zia Annedda poussa un soupir, et Zio Berte
se mit à rire de plaisir en reconnaissant qu’Elias était un peu ivre.
Mais Elias ne vit que les yeux obliques et ardents de Maddalena, et il
eut envie de pleurer comme un enfant.
«Elle est folle! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Pourquoi
ne me laisse-t-elle pas en paix? Je le dirai à Pietro, je le dirai à
tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, pourquoi le
trompe-t-elle?... Elle est folle, elle est folle... Mais je suis fou,
moi aussi. Non, je ne dois pas la regarder; je dois plutôt m’arracher le
cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, près de Paska, la fille du
prieur, et je lui ferai la cour...»
En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit:
--Paska, tu es la plus belle parente de saint François!
--Et toi, tu es son plus beau parent! repartit vivement la jeune fille,
très affairée autour d’une chaudière.
Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec une intensité étrange.
Elle riait, toute contente; mais lui, dans son cœur, il se sentait
mourir.
Du fond de la _cumbissia_, Maddalena les observait; et, de temps à
autre, elle baissait ses larges paupières, ses longs cils; et alors,
elle ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique et résignée.
Lorsque le souper fut servi, Zio Berte rappela Elias.
--Non; je reste ici, répondit le jeune homme. La plus belle parente de
saint François m’invite à son foyer.
--Reviens, et tout de suite! cria Zio Portolu. Personne ne t’a invité;
mais, quand même on t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter
l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon gré, ton père saura te faire
revenir de force!
Elias se leva aussitôt et revint; mais il ne voulut ni manger ni boire,
et il répondait avec mauvaise humeur, quand on lui adressait la parole.
--Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? lui demanda Maddalena d’un air
affable, au moment où l’on finissait de souper. Parce que nous t’avons
obligé à quitter le foyer du prieur? Eh bien, va, retournes-y, sois
content!
--Et si j’y retournais? répliqua-t-il avec rudesse. Qu’est-ce que cela
pourrait te faire?
--Oh! rien du tout, déclara-t-elle avec une raideur subite.
Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus attention qu’à lui seul.
Elias se leva brusquement, s’éloigna; mais, au lieu de s’arrêter devant
le foyer du prieur, il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il
éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un désir de se mordre les
poings, de crier, de se jeter par terre et de fondre en larmes. Et
néanmoins, dans l’ivresse du vin et de la passion, il gardait encore la
conscience de lui-même et il se disait: «Je me suis amouraché d’elle.
Pourquoi me suis-je amouraché d’elle? O bon saint François, venez à mon
aide, venez à mon aide! Je suis un fou, mon bon saint François; mais je
suis si malheureux!»
Les _cumbissias_ envoyaient au dehors, vibrant dans la nuit tiède et
pure, des bruits confus de voix et de chants, de cris et de rires. Elias
distinguait la voix de son père, le sifflotement de l’abbé Porcheddu, le
rire de Maddalena: et, au milieu de toute cette fête, il se sentait
triste, désespéré comme un enfant qui se verrait seul et perdu dans la
sauvage solitude nocturne de la lande.
III
Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut silence dans cette
espèce de clan endormi. Elias rentra et se coucha à côté de Pietro, sur
la même botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. Par toute la
_cumbissia_ étaient éparses des couches d’herbe; quelques feux
brillaient encore, éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette
vaste scène muette. On voyait apparaître, puis disparaître une longue
barbe, un vêtement laineux, un visage de femme, une selle, un chien
accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la muraille. Elias ne pouvait
dormir: il croyait entendre la respiration de Maddalena, couchée entre
Zia Annedda et Zio Portolu; et il continuait à éprouver des désirs qui
le mettaient au désespoir, à ruminer des pensées étranges.
«Non, ne crains rien, mon frère! disait-il mentalement à Pietro. Alors
même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais. Je
ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle appartenait à un
autre, je la lui ravirais, dût-il m’en coûter de retourner _là-bas_.
Mais elle t’appartient. Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, je
prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. Je demanderai Paska, la
fille du prieur.»
Puis, il se disait à lui-même:
«En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de prendre femme? Qu’ai-je
besoin de penser aux femmes? Ne peut-on vivre sans les femmes? N’ai-je
pas vécu trois années sans même en voir une? Apparemment, c’est la
raison pour laquelle, aussitôt après mon retour, je me suis amouraché de
la première que j’ai vue. Mais je suis fou. Je ne veux plus m’occuper
des femmes, qui font que l’on devient fou. Je veux dormir.»
Cependant, il ne pouvait dormir; il se tournait et se retournait sans
cesse. Il passa ainsi la nuit presque entière; et il n’en fut pas moins
l’un des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre ouverte sur un
fond d’argent, l’humide fraîcheur de l’aube pénétrait dans la salle.
Déjà Zia Annedda et Maddalena préparaient le café, encore engourdies par
le sommeil. Elias se souleva sur sa couche, pâle comme un cadavre, les
cheveux en désordre et la gorge serrée.
--Bonjour..., lui dit la jeune fille en souriant. Mais regardez donc,
Zia Annedda: votre fils a sur le visage la couleur de la cire.
Donnez-lui vite une tasse de café.
--Est-ce que tu es malade, mon enfant?
--Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il en toussant, d’une voix
rauque. Donnez-moi à boire. Où est notre cruche?
Il chercha et prit la cruche, but avidement. Maddalena le regardait
toujours, et elle riait.
--Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-il en déposant la cruche. Parce que je
bois sitôt levé? Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh bien,
quoi? Le vin est fait pour les hommes.
--Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint Zio Portolu, qui avait déjà
bu l’eau-de-vie. Tu es une bamboche de fromage frais. Il suffit qu’une
petite femme te souffle dessus, pff..., et te voilà terrassé, mort,
anéanti!
--Soit! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une petite femme me souffle
dessus, et me voilà mort. Mais je vous prie tous de me laisser en paix.
--Oh! quelle mauvaise humeur terrible! s’écria Maddalena. Est-ce ma
présence qui en est la cause?
--Oui, justement; c’est ta présence qui en est la cause.
--La tourterelle! protesta Zio Portolu en élargissant les bras. La
tourterelle qui égaie tous les lieux par où elle passe! Et mon fils, une
bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le met de mauvaise humeur?
Allons, allons, fais-moi le plaisir de déguerpir, enfant du diable! Si
tu es de mauvaise humeur, va te pendre. Mais ce qu’il y a de certain,
c’est que jamais tu n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme
celle-ci, pour égayer sa maison!
Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle blessure; car elles lui
rappelèrent soudain que, d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait
habiter leur maison comme épouse de Pietro. Ce serait pour lui un grand
martyre. Non, il ne pourrait pas s’y résigner.
--Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia Annedda. Prends ce biscuit et
sois gai, puisque nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, saint
François s’en offenserait.
--Mais je suis gai, maman; je suis gai comme un oiseau.
Et, se tournant vers le foyer du prieur:
--Ohé! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie[18].
[18] Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, _Paska_.
Après cette petite scène, il ne se passa plus rien d’intéressant, ni ce
jour-là, ni le lendemain, au foyer des Portolu.
Dès la veille de la fête, beaucoup de gens arrivèrent de Nuoro et des
villages voisins. De Lula, notamment, par le sentier raide, creusé dans
la montagne entre les buissons de genêt fleuri, des femmes descendaient
en longues files, étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès par une
coiffe recouverte d’un grand foulard à franges, avec des cottes
d’orbace[19] très pesantes et très courtes, avec de longs rosaires dont
les grains étaient reliés par de bizarres ornements d’argent[20].
[19] L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure filée
et tissée par les femmes sardes.
[20] La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière;
les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, des croix,
de petites médailles où sont gravées des figurines primitives
représentant des saints, etc.
Les Portolu eurent des hôtes nombreux; ce qui fit que, pendant toute la
journée, Elias et Pietro furent entraînés de côté et d’autre par les
jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils s’enivrèrent tous jusqu’à
perdre la raison, chantèrent, dansèrent, hurlèrent. Par instants, on
aurait cru Elias tombé en démence; il riait jusqu’à en devenir violet,
avec ses yeux verts, et il poussait des cris de joie extravagants, des
_uaih!_ longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient aux appels de
bataille jetés par quelque guerrier barbare.
De temps en temps, Maddalena, qui aidait Zia Annedda à préparer les
repas, à servir le vin et à verser le café pour les hôtes, regardait
Elias de travers et murmurait:
--Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. Voyez comme il est rouge,
comme il rit!
Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, et elle sentait une
épine dans son cœur. Dès qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à
l’église et se mit en prière.
--Ah! _santu Franziscu meu_, mon cher saint François, retirez-moi cette
épine du cœur. Mon fils Elias est en train de reprendre la mauvaise
route: voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, qu’il n’est plus le
même. Et il avait l’air si bon, à son retour! Il promettait tant de
choses! Ayez pitié de nous, saint François, mon cher petit saint
François! Faites qu’il rentre dans la voie droite; convertissez-le;
détachez-le des vices, des mauvais compagnons, des choses du siècle! O
saint François, mon petit frère, faites-moi cette grâce!
Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, du haut de son autel
rustiquement orné avec de flamboyantes roses des quatre saisons. Et il
parut avoir exaucé miraculeusement la prière de Zia Annedda: en effet,
ce même soir, pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. On
parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns critiquaient la conduite et
dont les autres faisaient des gorges chaudes. Elias, encore ivre, mais
pas trop, prit la défense de son ami; et il déclara, en manière de
conclusion:
--Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, chiens galeux; déchirez-le à
belles dents. Il se fiche de vous, il est plus heureux que le pape... Et
moi aussi, je me ferai prêtre!
Tout le monde se mit à rire. Elias insista:
--Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, chiens pelés, brutes! Car
vous n’êtes pas autre chose. Eh bien! oui, je me ferai prêtre. Et que
faut-il pour cela? Le latin, je sais le lire. Et j’espère que je vous
porterai le viatique à tous, que je vous enterrerai tous morts de faim!
--Et moi aussi, frère? demanda Pietro.
--Oui, toi aussi!
--Et moi aussi? demanda Maddalena.
--Oui, toi aussi! vociféra Elias furieux. Et pourquoi pas? Est-ce parce
que tu es une femme? Mais, à mes yeux, les hommes et les femmes se
valent. Que dis-je? les femmes valent encore moins que les hommes.
--Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, qui écoutait avec une
singulière avidité les paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, tu
te feras prêtre?
--M’est avis que oui! répéta Elias en se versant à boire. Buvez! Buvez!
Emplissez les verres et trinquons!
Les verres furent emplis jusqu’au bord.
--Doucement, doucement! insista Zio Portolu, au milieu de l’allégresse
générale. Raisonnons, avant de boire!
--Qui ne boit pas n’est pas un homme, père! dit Pietro, répétant
l’axiome qu’il avait tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.
Alors le père se fâcha pour tout de bon et hurla:
--Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du diable! Quant à toi, respecte
ton père, et rends grâce à la présence de ces amis et de cette
tourterelle: s’ils n’étaient pas là, je te donnerais autant de soufflets
que tu as de cheveux sur la tête!
--Oh! oh! Zio Portolu, vous allez trop loin! Parler ainsi à un fiancé!
dit la jeune fille.
--Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu ne viens à mon aide! cria
Pietro en riant.
--Va donc à son aide, ma tourterelle! répliqua ironiquement Zio Portolu.
Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda s’il avait parlé
sérieusement. Mais Elias buvait, riait, faisait du tapage; il ne
répondit pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce de son étrange
dessein s’était perdue parmi la bruyante gaieté des convives.
Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la nouvelle avec un cœur
tremblant: c’était Zia Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, un
peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien saisir tout ce que l’on
disait; mais elle regardait autour d’elle avec des yeux attentifs.
Maddalena se penchait de temps à autre vers la sourde pour lui répéter à
l’oreille telle ou telle chose; et Zia Annedda approuvait de la tête,
avec un sourire. «Ah! si Elias avait parlé sérieusement! Mais cela
était-il possible? Un si grand miracle! Pourtant, saint François avait
la puissance de faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi... Elias
était jeune encore, il pouvait étudier, il pouvait réussir. Cette voie,
la voie du Seigneur, était véritablement la sienne: car, s’il restait
dans le monde, il était un jeune homme perdu.» Ainsi pensait Zia
Annedda, parce qu’elle connaissait bien son fils.
Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle retourna à l’église
pour remercier le Saint de l’idée qui était subitement venue à Elias. Il
faisait nuit; les lampes oscillaient devant l’autel, répandant des
ombres et des clartés vacillantes sous la nef déserte. Le grand Saint,
obscur et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des quatre saisons.
En entrant, Zia Annedda s’agenouilla; puis, elle alla s’asseoir au fond
de l’église et se mit à prier. Sa pensée était toujours occupée d’Elias;
il lui semblait que déjà elle voyait son fils prêtre, que déjà elle
recevait les dons de froment, les petites amphores de vin[21] bouchées
avec des fleurs, les tourtes et les _gattos_[22] dont les amis feraient
présent au nouvel abbé.
[21] Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques
autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, d’offrir
en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles de vin
qui ont la forme des amphores.
[22] Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et du
miel.
Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit entrer Maddalena. La
jeune fille s’approcha et s’assit à côté de la vieille femme.
--Ah! vous êtes ici? dit-elle tout bas à Zia Annedda. Nous commencions à
être en peine de vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous
trouverais à l’église.
--Je vous rejoindrai dans un instant.
--Alors, je reste avec vous.
Elles se turent. De la cour arrivaient des bruits confus, des chants et
des mélodies plaintives qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse
voix de ténor chantait au loin, peut-être sur la lande, parmi d’autres
voix qui l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence qu’ont
toujours les chants de Nuoro. Ce chœur lointain, cette voix sonore où
paraissait pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la nuit, de
la solitude, montaient et se répandaient à travers les rumeurs de la
foule, emplissaient l’air de rêves mélancoliques.
Maddalena écoutait, envahie par un profond sentiment de désolation. Tour
à tour, il lui semblait qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne
reconnaissait plus cette voix. Était-ce Pietro? Était-ce Elias? Elle
n’en savait rien: non, elle n’en savait rien; mais cette voix et ce
chant en chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une fiévreuse
ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda continuait à songer,
continuait à prier, sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et
palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de passion.
Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes suspendirent leur cours:
un homme entrait et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. C’était
celui qui occupait toute leur âme: Elias. Il s’agenouilla sur les degrés
de l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se
frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. La rougeâtre et
mobile clarté de la lampe oscillante l’illuminait d’en haut et faisait
luire ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans sa ferveur
douloureuse, il continuait à gémir, à se frapper le front et la
poitrine.
Les deux femmes l’observaient, retenant leur souffle; et Zia Annedda se
sentait presque heureuse de la douleur de son fils. «Il se repent de
s’être enivré, pensait-elle; il prend de bonnes résolutions. Soyez béni,
saint François, mon cher petit saint François!» Puis, s’adressant tout
bas à Maddalena:
--Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous voir, et il aurait honte.
Elle emmena la jeune fille hors de l’église.
--Qu’est-ce qu’il a? demanda celle-ci, troublée.
--Il se repent de la débauche qu’il a faite. Il est très pieux, ma
fille.
--Ah!
--Parfois, il est emporté; mais, ma fille, c’est un jeune homme qui a de
la conscience. Oui, oui, beaucoup de conscience!
--Ah!
--Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il peut se trouver induit en
tentation: car tu sais que le diable nous guette sans cesse; mais il
sait le combattre, et il mourrait plutôt que de commettre un péché
mortel. Parfois, la tentation réussit à le vaincre en de petites choses,
comme aujourd’hui, par exemple: tu as vu qu’il s’est enivré, qu’il a dit
de mauvaises paroles. Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.
--Ah! dit encore une fois Maddalena.
Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit ses paupières se
mouiller de larmes brûlantes.
Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent dans la _cumbissia_.
Zio Portolu, Pietro et leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les
uns chantaient, les autres jouaient, assis par terre. Maddalena, plus
sérieuse et plus grave que de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart,
près de la fenêtre, dans l’ombre.
Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha d’elle et l’enveloppa
d’un regard amoureux.
--Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. Pour quel motif? Est-ce
que tu as vu Elias? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose?
--Non; je ne l’ai pas vu.
--Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, tu sais; ne prends pas
garde à ses paroles. Il traite ainsi tout le monde.
--Mais qu’est-ce que cela peut me faire? répliqua-t-elle avec vivacité.
D’ailleurs, il ne m’a rien dit de mal.
--Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas? tu es prudente? ajouta Pietro
avec une voix pleine de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.
--Laisse-moi! répondit-elle, de mauvaise grâce. Va-t’en jouer!
--Non, Maddalena; je reste ici.
--Va-t’en!
--Non.
--Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne jouer.
--Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle... Viens ici, et tout
de suite!... Veux-tu que je me lève?
Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.
--Eh! eh! le vieux renard sait se faire obéir! dit une personne de
l’assistance.
Maddalena se tourna complètement vers la fenêtre et regarda dehors,
l’esprit très loin de la scène bruyante qui se passait derrière elle,
les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit était tiède et voilée; la
lune voguait vers le sud, dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons
d’argent; les buissons noirs de la lande, s’estompant sur des fonds
cendrés, exhalaient des parfums sauvages.
Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour la seconde fois, comme si
la figure du jeune homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion
de sa pensée, elle le vit apparaître devant elle, à l’improviste. Il
passa sous la fenêtre, s’éloigna dans la vaporeuse clarté lunaire. «Où
allait-il?» Maddalena sentit les pleurs lui monter aux yeux; un frisson
lui traversa les entrailles et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu
s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le saisir entre ses bras
et l’étouffer dans la violence de son étreinte. Mais il disparut; et
elle dévora secrètement ses pleurs.
Elias avait prononcé son vœu; il avait dit mentalement à Pietro: «Frère,
tu peux dormir sans crainte; elle t’appartient. Alors même qu’elle
viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais.» Maintenant que
les vapeurs du vin étaient dissipées, il se sentait fort; et, même
depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du Saint, il était presque
gai. Tous les projets disparates qui, fermentant sous l’action de
l’alcool et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné ce
jour-là dans le cerveau,--l’idée de se faire prêtre, l’idée de demander
en mariage la fille du prieur,--tout cela s’était évaporé avec
l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et même un peu honteux de
tout ce qu’il avait pensé et dit ce jour-là.
Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement au clair de
lune; il les fit boire; puis il retourna vers l’église. «On partira
demain, pensait-il; et, après-demain, je regagnerai la bergerie. Je
demeurerai des mois entiers hors de la ville, avec mon père, avec ce
naïf Mattia, avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie! Lorsque je
serai seul, là-bas, toutes les journées passées ici, toutes les
extravagances d’à présent me paraîtront un rêve. Eh! oui, les fêtes sont
belles et les saints sont bons; mais le vin, la société, les loisirs
allument le sang; et celui qui n’est pas sage, qui n’est pas très sage,
peut commettre de grandes erreurs et être induit en tentation... Et
maintenant, je vais me coucher et dormir: car, la nuit dernière, je n’ai
pas reposé une minute. Et puis, demain... on partira; et, après-demain,
je serai loin, très loin. Quoi donc, Elias Portolu? Est-ce que tu aurais
peur de toi-même?... Mais que vois-je? Un homme couché sous ce
buisson?... Non, ce n’est pas un homme. Qu’est-ce, alors?... Oui, c’est
un homme... Oh! l’abbé Porcheddu!...»
Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua le dormeur.
--Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu! Qu’est-ce que cela veut dire?
Pourquoi êtes-vous ici? Ne savez-vous pas que l’air du soir peut vous
faire du mal, et qu’il y a des couleuvres et des insectes dans l’herbe?
Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé Porcheddu s’éveilla, tout
effaré; il eut peine à reconnaître Elias, écarquilla les yeux à
plusieurs reprises; enfin, il réussit à reprendre ses esprits et à se
remettre debout.
--Ah! oui, j’étais sorti après le souper; je voulais faire une petite
promenade; mais il me semble que je me suis endormi.
--Il me le semble aussi, à moi! Si je ne vous avais point aperçu par
hasard, qui sait combien de temps vous seriez resté sous ce buisson? Et
nous aurions été fort inquiets, en ne vous voyant pas revenir.
--Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie trop bu, mon cher. Non.
L’envie de sortir m’était venue en voyant la lune, et je me suis assis à
cette place... Tu ne sais pas que je fus poète, jadis?
--Oh! oh!
--Te plaît-il que nous nous asseyions un moment? Regarde comme la nuit
est belle!... Oui, je fus poète; et j’ai même publié une poésie. Mais,
comme c’était une poésie d’amour, qu’est-ce qu’a fait Monseigneur? Il
m’a envoyé dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce que ça n’était
pas convenable pour un prêtre.
--Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé Porcheddu?...
--Moi, je n’ai pas recommencé... Je me doute bien, mon enfant, que tu
m’as cru un peu fou...
--Oh! abbé Porcheddu!
--Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait de mal à personne et qui, à
plus forte raison, ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su vivre;
j’ai toujours été jovial, mais prudent. Voilà pourquoi je n’ai pas
recommencé; mais j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures...
Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle! C’est une de ces nuits qui
invitent à réfléchir, à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir
de ses mauvaises actions, à former de bons propos pour l’avenir... Tu es
intelligent, Elias Portolu; tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque;
tu as étudié, tu as souffert; et tu peux comprendre ces choses-là.
--C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.
L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait la lune. Elias leva aussi
le visage et regarda le ciel; il se sentait étrangement attendri.
--Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes ces choses-là, tu les
comprends. Je me suis rendu compte que tu es intelligent; et tu regardes
la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, comme font tous les pâtres,
mais avec un sentiment noble, solennel.
A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne saisit pas très bien les
dernières paroles de l’abbé.
--Toi aussi, ce me semble, tu es poète un tantinet, et tu pourrais
composer des poésies d’amour.
--Oh! pour ça, non, abbé Porcheddu!
L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, recueilli, pensif. Elias
regardait toujours la lune, en se demandant s’il saurait composer une
poésie pour Maddalena... Oh! grand Dieu! Il s’oubliait donc, et le démon
reprenait son empire!... Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit
entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle et pourtant
vibrante, dans ce grand silence de lune pâle, de lande déserte.
--Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu penses à composer une
poésie... C’est cela: j’ai bien deviné. Tu es amoureux.
--Abbé Porcheddu! s’écria Elias frappé d’épouvante, en baissant la tête.
Et il eut la brusque sensation que l’homme qui était près de lui
connaissait son douloureux secret; et il rougit de honte et de colère.
Il aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et l’étrangler.
--Tu es amoureux de Maddalena... Eh! ne rougis pas, ne te mets pas en
colère, mon enfant. Je l’ai deviné; mais ne t’épouvante pas, ne crois
pas que tout le monde ait la même clairvoyance que l’abbé Porcheddu...
D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer? Elle est une femme et tu
es un homme; et, en tant qu’homme, tu es sujet aux passions humaines,
aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. Ce qu’il y a de
honteux, mon enfant, ce n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne
pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te vaincre. Maddalena...
--Parlez plus bas! dit Elias.
--Maddalena doit être pour toi quelque chose de sacré. Quand tu la
regardes, c’est comme si tu regardais une sainte. Tu l’as compris,
n’est-ce pas?
--Oui, je... je l’ai compris!... murmura Elias.
--Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison de dire que tu es
intelligent. Voyons: pourquoi Dieu a-t-il créé le jour et la nuit? Le
jour, c’est pour donner facilité au démon de nous attaquer; la nuit,
c’est pour que nous puissions rentrer en nous-mêmes et vaincre nos
tentations. Les nuits comme celle-ci sont faites spécialement pour cela;
car, durant ces nuits si calmes, au milieu du silence, nous devons
réfléchir que la vie est brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le
moins, et que, de toute notre existence, nous ne porterons rien devant
le Seigneur sauf nos bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations
vaincues.
--Et la poésie, alors? demanda Elias, en souriant à fleur de lèvres.
Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu; mais son accent
trahissait l’émoi de son cœur.
--La poésie vraiment belle, c’est la voix de notre conscience quand elle
nous dit que nous avons fait notre devoir. Eh! eh! qu’est-ce que tu
penses de cela, Elias Portolu?
--Je pense que vous avez raison.
--C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons nous en aller. L’air
commence à être humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres.
Allons, donne-moi la main, aide-moi à me relever. Ah! je n’ai plus vingt
ans, pour sauter comme toi... Bravo! Merci... Permets-moi de m’appuyer
sur ton bras...
Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, comme ils approchaient
de l’église:
--Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu? demanda-t-il au jeune
homme. C’est un fou; mais il a beau rentrer tard, boire, chanter, jeter
le pain aux chiens, il n’est pas mauvais. La conscience, la conscience
avant tout, Elias! N’oublie jamais la conscience!... Oh! qu’est-ce que
j’aperçois là? Une chose noire? Regarde!... Serait-ce une couleuvre?
--Non, c’est une racine.
--En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront que je suis ivre. Mais
je ne m’en soucie guère, puisque je ne le suis pas... Toi, mon enfant,
crois-tu que je le suis?
--Oh, non! s’écria Elias avec vivacité.
--Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes paroles?
--Oui, toujours.
--J’aime ta famille..., commença l’abbé Porcheddu.
Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, changea prestement de
discours; et, pendant l’heure entière qu’il passa encore avec Elias, il
n’aborda plus aucun sujet intime. Le nom de Maddalena ne fut plus
prononcé. Mais, à présent, Elias se sentait un autre homme: fort, calme,
presque froid, décidé à lutter vaillamment contre lui-même.
Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien prieur avait remis la
bannière, la niche et les clefs au nouveau prieur, désigné la veille par
le sort; la prieuresse avait partagé le pain, le reste des provisions et
la dernière chaudière de _filindeu_[23] entre les familles de la grande
_cumbissia_. Les préparatifs pour le départ avaient commencé dès l’aube;
les chariots avaient été chargés, les chevaux sellés, les besaces
emplies. On se mit en marche après la messe, et le nouveau prieur ferma
la grande porte. Les maisonnettes, l’église, la lande redevinrent
désertes, profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes
pittoresques et solitaires.
[23] Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.
Adieu! Le hibou va reprendre son cri soutenu et cadencé, qui déchire le
silence infini de la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque,
dans les longs jours lumineux, il est le roi de la solitude, il y
commande seul; et son cri mélancolique ressemble au frisson d’un rêve
sauvage. Adieu! Les chevaux trottent, galopent, descendent et montent
par les gorges vertes de la montagne; la bonne et fière tribu des
_parents_ et des dévots de saint François retourne à sa petite ville,
là-bas, derrière les pentes fraîches de l’Orthobene; elle retourne à son
travail, à ses étables, à ses moissons d’argent qui ondulent comme des
lacs parmi les arbres. La fête est finie.
Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, et Pietro avait pris sa
fiancée. Cette fois, Elias chevauchait avec les premiers de la caravane;
et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, les narines frémissantes
et les yeux ardents, comme enivré par la brise tiède et chargée de
senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris et dont les fortes
caresses le frappaient au visage. D’ailleurs il était sérieux; il ne
chantait pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait pas même les
yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, quand il se trouvait auprès
d’elle. Celle-ci ne manquait pas alors de lui envoyer un regard tendre,
quoique timide. Mais il se disait: «Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et
surtout une jeune fille candide? Non, je ne dois tromper personne, et
moi encore moins que les autres!» Il se rappelait les paroles de l’abbé
Porcheddu et les bonnes résolutions prises la nuit précédente; voilà
pourquoi il ne faisait pas attention à Paska, s’éloignait de Maddalena,
et, sans avoir la conscience nette de son dessein, tâchait de se fuir
lui-même en se donnant l’ivresse innocente du galop sur un cheval
fougueux.
Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés sur la jument, que suivait le
petit poulain. Pietro et Maddalena avaient un cheval très doux, mais un
peu maigre et se fatiguant vite; aussi étaient-ils les derniers, et Zio
Portolu ne cessait d’avoir l’œil sur eux.
Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet de grands arbres, dans
un site charmant; et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner,
au milieu des roches tapissées de mousse fleurie, près de l’eau
courante. Le campement fut bientôt installé; les feux s’allumèrent, les
broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était un midi merveilleux;
le long du ruisseau, les oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs
hautes et larges touffes immobiles, éparses sur un fond de ciel
métallique; et, là-bas, parmi le vert intense de la vallée, les moissons
resplendissaient au soleil. La niche avec le petit saint François fut
déposée à terre, sur un grand foulard étendu; et, après le repas, hommes
et femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, baisèrent la niche
et y mirent leur offrande. Pietro vint avec Maddalena; et, pour être vu
par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, il mit dans la niche
une grosse offrande. Ensuite vint Zia Annedda; ensuite Elias, qui
s’attarda un peu, les yeux tournés vers le petit Saint, avec
l’expression d’une ardente prière. Ah! il sentait de nouveau que son âme
s’égarait; la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le vin, la présence
de Maddalena le torturaient cruellement. Mais le petit Saint écouta sa
prière et lui donna le courage de s’éloigner, de se coucher près de
l’eau, sous les oléandres, seul, seul et fort contre la tentation.
Dans le campement, les femmes babillaient, tout en prenant le café ou en
s’apprêtant pour le départ; les hommes chantaient ou tiraient à la
cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, parcourir la vallée,
rebondir contre les échos, se répercuter plusieurs fois dans les
lointains verts; il percevait des voix assourdies dans le calme du jour,
le gazouillement flûté d’un oiseau, le murmure de l’eau courante; et ses
sens commençaient à s’apaiser dans la première douceur du sommeil,
lorsqu’il vit en rêve une chose inattendue. Maddalena venait, descendant
à la rivière pour se laver. A l’aspect d’Elias, elle ne se troublait
pas; au contraire, elle s’approchait de lui, se penchait sur lui... Ah!
c’était trop, c’était trop! Les yeux de cette femme l’ensorcelaient,
ardents, fatals. Certes, il n’oubliait pas son vœu: «O mon frère, alors
même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais...»
Mais il était en proie à une angoisse, à un délire qui le suffoquaient,
l’aveuglaient; il aurait voulu prendre la fuite, mais il ne pouvait
bouger; et elle était à côté de lui, et ses yeux mi-clos, ardents sous
les larges paupières, et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre la
raison. Il murmurait: «Maddalena, mon amour...» Mais soudain il le
regrettait; et il gémissait de passion et de douleur: «Pietro, Pietro!
Mon frère, mon frère!»
Il se réveilla, frémissant; il était seul, et l’eau murmurait, et les
oiseaux gazouillaient; mais on n’entendait plus ni coups de fusil ni
voix. Il se leva. «Combien de temps avait-il dormi?» Il regarda le
soleil; le soleil déclinait. La caravane s’en était allée; mais le
cheval d’Elias était toujours là, sous la garde de deux pâtres auxquels
on avait donné les restes du déjeuner en récompense du laitage qu’ils
avaient offert. Elias resta encore un moment avec eux; puis il se remit
en route.
Son cheval volait. La rapidité de la course et le désir de rejoindre ses
compagnons le plus vite possible dissipèrent l’impression chaude, mais
presque douloureuse, que lui avait laissée son rêve. Après une
demi-heure de course, il aperçut Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et
Maddalena, arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une côte. «On l’attendait
donc?» Oui. Les autres étaient déjà loin.
--Eh bien? leur cria-t-il du bas de la côte.
--Que le diable t’emporte! lui répondit son père. Où t’es-tu attardé?
Donne ton cheval à Pietro: le sien est fourbu.
--Non, je ne le lui donnerai pas.
--Elias, mon fils, obéis à ton père! intervint Zia Annedda.
--Non! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez laissé tout seul, comme une
bête. Je ne donnerai pas mon cheval.
--Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, prends Maddalena en croupe
un bout de chemin. Nous ne pouvons plus aller ainsi.
«Ah! qu’est-ce que tu viens de dire, mon frère!» s’écria intérieurement
Elias. Et il se repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais il lui
était impossible de refuser ce que Pietro lui demandait maintenant; et
il n’eut même pas la force de réprimer au fond de son cœur un mouvement
de joie instinctive.
A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple de Maddalena qui
s’abandonnait un peu trop contre lui, le bras de Maddalena qui se
serrait un peu trop autour de sa taille, il se rappela son rêve: car il
croyait aux songes; et il se tint sur ses gardes.
Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, aux détours du chemin
étroit, au fond des sentiers creux et abrités sous des buissons fleuris,
se trouvaient parfois seuls quelques minutes, ne disant rien, enlacés
l’un à l’autre, enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un moment où
Maddalena, faible et passionnée, ne put se vaincre.
--Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, excuse-moi de te donner
cet ennui...
--Oh! dit-il en secouant la tête.
--L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que tu prendras en croupe...
--Ma femme?
--Oui: Paska... Et alors, tu seras content.
--Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente?
--Moi, je serai morte...
--Morte?... Oh! Maddalena!
--Morte à la vie... à l’amour! C’est cela que je voulais dire.
Non seulement sa voix tremblait; mais sa main aussi tremblait, passée à
la taille d’Elias; mais toute sa personne tremblait, abandonnée contre
les épaules du jeune homme. Et lui, il frémit tout entier, comme une
corde qui se brise, et une ombre voila ses yeux: il éprouvait la même
angoisse, la même ivresse qu’il avait éprouvées dans son rêve.
--Maddalena...! soupira-t-il en lui serrant la main.
Mais il se raidit brusquement; et, à voix haute:
--J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi droite, bien en équilibre.
Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, les paroles de
l’abbé Porcheddu; et de nouveau son vœu lui résonna au cœur: «Sois
tranquille, Pietro, mon frère! Alors même qu’elle viendrait se jeter
entre mes bras, je la repousserais!»
Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la vallée qu’illuminait le
soleil couchant. La caravane avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux
las et en sueur, pour attendre que les autres eussent rejoint: car il
fallait rentrer au pays tous ensemble et faire trois fois à cheval le
tour de la petite église du Rosario, dont la cloche carillonnait déjà,
lointaine, argentine, pour saluer le retour du Saint.
IV
C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de
la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de
pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail,
bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le
ciel serein.
La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant,
et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques
chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des
herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la
végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le
printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton
chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de
violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne
restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides.
Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des
rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre
des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de
petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre
lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long
des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait
tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était
presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux,
pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec
leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts.
On devait procéder à la tonte la semaine suivante.
Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où
s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de
bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir
quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux
chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement
sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le
poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient
reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque
pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat
noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des
yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau
cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement
la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau
à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de
Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur
lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane,
tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien,
et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.
La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu,
fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de
passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas:
Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop
niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait
eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.
A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers
jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand
on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et,
lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il
était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout;
mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait
de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère
et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.
--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu.
Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme
une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne
s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce
qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas
un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne
change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une
astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi.
Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la
résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains
souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il
n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à
enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il
possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits
ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des
poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres
dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de
sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais
ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire)
avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto
il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia
les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour
leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces
hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose,
chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de
_Guerino_ et les légendes des _Fioretti_!
Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par
cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin.
Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre
embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la
divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient
achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son
poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio
Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec
patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_,
marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts,
à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre
des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens
dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le
ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas
une herbe ne remuait.
[24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du
petit-lait repassé au feu.
Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans
cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au
milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un
éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était
pas bon. Oh, non, il n’était pas bon!
Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais
alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le
troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise
impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il
s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à
Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines
embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La
solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa
passion.
Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image
fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque
toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet
épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient
intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et,
au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de
nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait,
mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu
prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et
s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait
d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était
impossible de se vaincre.
«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage
frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et
surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on
vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions;
et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma
faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait
moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être
qu’avec le temps cette folie me passera.»
Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le
courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.
Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur:
celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était
ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et
Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait
les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait
peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour
approchait.
* * * * *
La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche
dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre
_tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où
était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il
fût allé deux ou trois fois à sa recherche.
Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près
du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec
de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui
ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement
sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et
sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias
poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au
vieillard:
--On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu! Je vous ai cherché
deux fois. Comment allez-vous?
--Heureuse rencontre! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre
disgrâce comme celle que tu as soufferte! répondit Zio Martinu,
tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à
moi, je vais bien; mais j’ai dû m’absenter quelques jours.
Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de
choses à se raconter!
--Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai
rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents; j’étais fatigué;
j’avais un peu bu; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé
que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se
vérifient d’une façon étrange!
--Oh! oh! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise.
Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui
demanda:
--Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu?
--Que veux-tu que je te dise? Ce ne sont pas, à proprement parler, les
rêves qui se vérifient; mais il arrive souvent que nous prévoyons une
chose, que nous y pensons beaucoup; et alors nous la rêvons. Ensuite, si
cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié,
tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu.
Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha
la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc
prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena? Non;
il lui semblait bien que non.
--Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les
brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas? Ma mère
doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée.
--Ah! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle
bonne?
--Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.
--Eh! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les
accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel,
c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et
n’aime aucun autre homme sur la terre.
Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard,
le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du
crépuscule. Il était l’heure de rentrer.
--Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu? Nous vous attendrons. Ne manquez
pas.
--Je viendrai.
--Ne manquez pas! insista Elias en repassant le mur.
--Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père
pour moi.
--Bonsoir.
--Bonsoir.
Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse; il vint même de très grand
matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de
fête champêtre.
L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur
l’herbe et sur les pierres de la _tanca_. A l’Occident, le bois se
taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.
Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une
pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou
de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une
brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les
entrailles fumantes.
Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils
étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se
dérangea pour aller à leur rencontre; mais Elias sentit son cœur battre
violemment.
Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes;
puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre.
Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de
vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent
vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais;
sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune,
ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias
l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il
comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement
de joie anxieuse, il eut encore la force de penser: «Il faut que jamais
je ne reste seul avec elle; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me
confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne
jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh! j’ai
peur de moi-même!... Mais à qui dirai-je cela? A ma mère? A mon père?
Non, ce n’est pas possible. A Mattia? Il est incapable de comprendre...
Eh bien, je parlerai à Zio Martinu!»
Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille
gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les
présentations, en riant de son rire contraint et goguenard.
--Eh! eh! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro? Elle
s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne
n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne
sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses? Et celle-ci, c’est Arrita
Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu?
--Oui, je la vois.
--Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux.
Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble? Vous vivez dans la _tanca_ de
X...
--Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la _tanca_ de X...
--Vous causerez plus tard! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il
s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons! Vite,
vite!
--Le soleil se lève à peine; ce n’est pas encore l’heure de manger la
jonchée, dit Maddalena en riant.
--Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger
quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.
--Eh! eh! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle? Ne
t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25]?
[25] Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire «profondément
sage».
Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le
cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet.
Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège; Elias, qui était
silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les _corcarjos_[26];
et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait.
Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena.
Ils mangèrent et burent copieusement; la jonchée était exquise, et Zio
Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au
fond les _malunes_[27] de liège.
[26] Cuillers faites avec des ongles de brebis.
[27] Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles; on
en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes sortes d’usages;
dans les plus grands, les ménagères font fermenter le pain d’orge;
dans les plus petits, elles mettent le laitage, le miel, le sel,
etc.
Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se
laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre
résistance; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de
gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre,
à droite et à gauche; et les brebis, délivrées enfin du lacet,
retournaient au pâturage, amincies et tranquilles.
Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de
faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias,
vers qui semblait l’attirer un fil magique; et, chaque fois qu’il levait
les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme
pour le fasciner.
A un certain moment, ils demeurèrent seuls: Pietro était allé chercher
quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile
que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une
minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul
près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son
cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout
son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et
suppliant de la jeune fille. Ce regard disait: «Sauve-moi, sauve-nous!
Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de
nous sauver, Elias, ô Elias!» Mais, au contraire, il croyait se perdre
et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse
qui jaillissait de son propre cœur; et il se fit violence à lui-même,
parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses
regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et
par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis.
--Les imbéciles! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue
maintenant.
Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le
soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les
paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse.
--Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en
traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je
vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune
fille.
Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans
regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille
gigantesque, longuement, profondément; il comprit, et il ne répondit
rien.
--Je vous expliquerai... ce soir... N’ayez pas de mauvais soupçons, mon
cher Zio Martinu! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous
plus qu’en mon père.
Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne
sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule
d’Elias; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre.
Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant.
Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se
marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut
pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.
Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait
d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de
continuels sourires; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais
Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas
dupe de cette fausse allégresse.
«Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux...
Mais si elle savait, si elle savait!...»
Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait; et un désir fou le
tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son
front. Cependant, le char s’éloignait; et les taches rouge sang que
faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire
que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la _tanca_,
dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait
ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante
de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière... C’était
fini... Jamais plus!...
Le char disparut; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour
d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio
Martinu qui l’attendait.
--Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui.
Veux-tu me reconduire?
--Allons.
Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché; les bois et les
lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense
et presque violacé. La _tanca_ entière, les maquis lumineux, l’herbe
immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose
pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et
Elias traversèrent toute la _tanca_ sans échanger une parole et vinrent
s’asseoir sur le mur, sérieux et graves.
Elias se sentait triste, mal à l’aise; il ne savait par où commencer, et
il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état
d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide.
--Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est
amoureuse de toi.
--Silence! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du
vieillard.
Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt:
--Chaque petit maquis a de petites oreilles[28].
[28] Proverbe sarde: _cada mattichedda juchet oricredda_.
--Oui, répondit le «père de la forêt», toujours grave; chaque maquis,
chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe? Ce que j’ai
dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer
par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves.
Maria Maddalena t’aime; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il
vous a créés l’un pour l’autre.
Elias le regardait avec effarement; il se rappelait l’entretien qu’il
avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus
en cette inoubliable nuit de Saint-François. «Lequel des deux fallait-il
écouter?»
--Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu!
--Elle est la fiancée de ton frère? Mais l’aime-t-elle? Non. Donc, elle
ne lui appartient pas; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les
lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu; le mariage de
convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la
tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est
parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a
de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable
opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il
t’a fait rencontrer cette jeune fille; vous vous êtes vus, vous vous
êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne
deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une
force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie? N’est-ce pas la
main de Dieu? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu? Y as-tu pensé?
--C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère!
--Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide; il sait entendre
la raison. Va, dis-lui: «Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que
veux-tu faire? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre
créature innocente?»
A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui
courir dans le dos; et il secoua la tête avec douleur et terreur:
--Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela! Il me tuerait, Zio Martinu!
--Tu as peur?
--Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher? Mais ce n’est pas de la mort.
Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et
toute la famille... Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie
dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci: j’aime mon frère; et,
même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux.
--Il pourrait se résigner plus aisément que toi; car son caractère est
différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias; mais je ne
les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi?
Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le
silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison; et vous
finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu
compte de cela, Elias? Y as-tu réfléchi? On triomphe aujourd’hui de la
tentation, on en triomphe demain; mais, après-demain, c’est elle qui
finit par triompher; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu
réfléchi?
--C’est vrai, c’est vrai! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante.
Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini;
l’ombre descendait sur les bois; le ciel de pivoine pâlissait et
s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation
qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme.
--C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison.
--Tu te marieras? Prends garde que ce ne soit pire encore.
--Non, je ne me marierai pas.
--Que feras-tu donc?
--Je me ferai prêtre... Cela vous étonne, Zio Martinu?
--Je ne m’étonne de rien.
--Dites: que me conseillez-vous? Dans le rêve que je vous ai conté, ce
rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire
prêtre.
--Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te
le déconseille pas, si tu en as la vocation; mais je te dis que cela ne
suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes
aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas.
--Mais enfin, que me conseillez-vous?
--Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à
ton frère.
--Jamais... jamais... du moins à lui!
--Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme: elle mettra le
baume sur les blessures.
--Ah! oui, c’est cela, j’irai! s’écria Elias avec un transport subit.
Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses
yeux. Il se leva, fit quelques pas; il aurait voulu partir tout de
suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui
l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout
s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un
bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé
un pareil.
--Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain;
parle; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la
même heure; et tu me diras ce que tu auras fait.
--Oui, oui, j’irai, Zio Martinu; et je vous apporterai des nouvelles.
Bonne nuit, et merci!
--Bonne nuit, Elias.
Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté.
* * * * *
Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du
petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini; le
crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois; une pie
chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air
de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières
journées qui avaient suivi son retour.
--Ah! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est
passé!... Tout est inutile: je ne puis parler ni à ma mère ni à
personne. Non, c’est impossible!... Hier soir, je me sentais décidé; il
me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain,
hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve; et, dans mon
rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait
facile... Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous; et
j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma
mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais
préparées. Elle me regarde; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec
violence, un nœud me serre la gorge. Ah! non, Zio Martinu, non, c’est
impossible! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce... Je serais
capable de commettre un crime; mais révéler _cette chose_ à mes parents,
non, non, cela, je ne le peux pas!
--Essaie encore une fois, dit le vieillard.
Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte.
--Non! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela
est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans
jamais réussir à parler.
--Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un
souvenir.
Et, après une minute de silence:
--Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était
beaucoup plus grave; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que
toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se
proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres);
il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle,
facile; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et
l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à
table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme
honnête le regarde; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable
de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix
reprises.
Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant
son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la
connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu
lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des
années; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à
l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail,
l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses
_tancas_. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le
plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer.
Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il
éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de
ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu
n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance
d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant,
vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime?
--Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas
comparable à ton cas; mais ce fait démontre également qu’il existe
au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances,
nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux,
de faire quelque chose.
--Je ne peux rien faire! dit Elias découragé.
--Désires-tu que je m’entremette? demanda le vieux, pensif, après une
courte pause.
Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement:
--Jamais, Zio Martinu! Jamais! jamais! Ah! ne me faites pas le tort de
croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio
Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus
en face!
--Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité.
--Que me conseillez-vous donc?
--Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois.
--Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et
ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai
dit hier soir.
--Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie
quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par
l’indécision d’un homme; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal.
Tu sais écrire; eh bien! puisque ton frère sait lire, écris-lui.
Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.
Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias:
--C’est cela, je lui écrirai.
Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous; et le jeune homme
s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. «Oui, oui, se
répétait-il à lui-même; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs; je
lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera... J’ai une plume
et du papier; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai
moi-même; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains
propres... Oui, de cette façon, tout marchera bien.»
Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la
lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la
terminerait; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain
matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter
son projet; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où
il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il
fit ses préparatifs; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la
meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément; et
puis, il se mit à réfléchir.
Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs; une brise
agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures
dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches,
lointaines, animaient la _tanca_, sous la bleuâtre clarté matinale.
Il réfléchissait; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient,
inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la
pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une
voix éloignée; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le
flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers
la cabane.
Non; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure
dont lui avait parlé Zio Martinu.
V
Vint l’été. Toute la _tanca_ se couvrit d’un beau jaune pâle, excepté
les maquis et les bords du ruisseau où la végétation prit une exubérance
tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, les fonds de là-bas, dans
les matins splendides, dans les crépuscules or et rose, dans les nuits
scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle descendait
mystérieusement sur les bois silencieux!
Elias se consumait d’amour et de tristesse; mais il n’accomplissait
aucune démarche, ne formait aucun projet pour arrêter les événements.
Et, néanmoins, le temps passait; Pietro avait bénéficié d’une récolte
magnifique, et le mariage devait se faire dans quelques jours.
Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, ne cherchait pas à le
revoir; et même, il avait presque peur de le rencontrer: car, au lieu
d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation de grand sage, lui avait
mis l’enfer dans l’âme. «Et s’il avait raison?» se demandait parfois
Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre cette pensée, peut-être
aussi parce qu’il ne se sentait pas le courage d’agir, de faire un
effort, de révéler son secret, et surtout de bouleverser le bonheur de
son frère. Cependant, le souvenir de Maddalena, l’amour qu’il avait pour
elle et la pensée que bientôt elle serait irréparablement perdue pour
lui, le mettaient à la torture. Il tâchait bien de lutter contre son
cœur et contre ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort,
comme le voulait Zio Portolu: «Que diable! Des femmes, il n’en manque
pas! Et puis, on peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. Que
dis-je? Un homme vraiment homme doit se moquer de ces choses-là!» Mais
la lutte ne servait à rien; et, sans la figure de Maddalena, tout
l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. Et, de même qu’à
Saint-François il avait désiré avec ardeur l’éloignement, la solitude,
le silence de la _tanca_, de même il attendait aujourd’hui avec une
fébrile impatience le jour du mariage. «Après, tout sera fini, et pour
toujours!» Il lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute seule,
qu’il retrouverait le calme et la santé: car il se sentait dépérir aussi
physiquement. La chaleur torride de ces longues journées éblouissantes
et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits embaumées l’anéantissaient.
Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre les hommes; son père
et Mattia eux-mêmes le dégoûtaient; il les fuyait, errait toute la
journée à travers la jaune et brûlante solitude, passait les nuits à la
belle étoile. S’il s’endormait au temps de midi, après avoir lu et relu
ses livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de souffrance; et,
la nuit suivante, il ne pouvait plus dormir. Alors, il restait jusqu’à
une heure avancée dans ses cachettes, accroupi sur les pierres,
regardant le coucher de la lune au-dessus des bois, paralysé par la
langueur d’une rêverie douloureuse.
Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien de l’état physique et
moral où se trouvait son fils; mais il ne parvenait pas à en deviner la
cause; et il se fâchait, réprimandait Elias avec aigreur, pendant les
courts instants où ils étaient ensemble.
--Pourquoi te caches-tu? lui braillait-il. Qu’est-ce que signifie cette
vie-là? Si tu médites un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu
es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme? Tu n’es qu’un fétu de paille, un
pantin en fromage de vache! Ne vois-tu pas que tu es incapable de rester
debout sur tes jambes et que ta face est verte comme une grenouille?
--Je suis malade, répondait Elias, non pour s’excuser, mais parce qu’il
avait une peur folle que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.
--Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je ne veux pas voir d’invalides
autour de moi. Je veux des lions, des aigles; et toi, tu n’es qu’un
lézard.
--Laissez-moi en paix, mon père! suppliait Elias.
Et le jeune homme s’éloignait, énervé.
--Va-t’en au diable, va-t’en au diable! hurlait derrière lui Zio
Portolu.
Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il s’attristait, se sentait
le cœur tremblant comme celui d’un petit oiseau. «C’est peut-être vrai,
qu’Elias va tomber malade. Oh! non, mon bon saint François! Prenez-moi,
si vous voulez; mais gardez mes fils vivants et forts! Mes fils, mes
tourtereaux, mes oiselets! Ah! qu’ils soient heureux, dût leur vieux
père mourir désespéré!... Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu pas?
Que deviendrais-je, si tu me manquais?... J’avertirai ta mère; je lui
dirai de venir, je lui dirai de te ramener à la maison; et elle te fera
coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes avec les herbes,
avec le sel, avec les saintes médailles, comme elle sait les faire.»
Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, irrité contre lui-même
et contre les autres. Une nuit, Zio Portolu, en traversant la _tanca_,
le vit perché sur une roche et contemplant la lune. «Est-ce qu’il
pratiquerait la magie? Est-ce qu’il méditerait un crime? Est-ce qu’il
voudrait se faire moine? se demanda Zio Portolu, en fixant sur son fils
des yeux rougis plus que jamais par la chaleur de ces journées
lumineuses. _Santu Franzischeddu meu_, guérissez-le, ce fils chéri!» Et
il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. Ah! en vérité,
l’incompréhensible conduite d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage
de Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.
Elias n’avait pas vu son père; et il demeurait immobile au haut de la
roche, les yeux mornes, fixes, comme fascinés par la pure splendeur de
la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. Il éprouvait
l’étourdissement, le bourdonnement, l’inexplicable vertige qu’il avait
déjà éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. La brise
légère qui murmurait au loin, dans les arbres, lui faisait l’effet d’une
voix confuse, tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle? Que
disait le vent? Que murmurait la forêt? Il aurait voulu la comprendre,
cette voix; et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, parce
qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception bien nette. Il lui
semblait tour à tour que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de
Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio Martinu; il se rappelait
le songe qu’il avait eu le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord
de l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions lointaines. Et il
sentait au fond de son âme une angoisse obscure, à cause de cette voix
qu’il ne pouvait comprendre, à cause de ces songes, à cause d’autres
circonstances dont il ne se souvenait pas.
La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, lui donnait un
enchantement de rêve. Autour de lui, par-dessus la ligne des bois qui
fermaient l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur de perle; les
troupeaux paissaient encore, jetant à la solitude nocturne le
mélancolique tintement de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était
senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait même une chose
extraordinaire: il se rappelait les jours, les mois, les années qu’il
avait passés _là-bas_, et il se les rappelait avec un chagrin humilié,
comme cela ne lui était jamais arrivé jusqu’alors; et il pensait
vaguement: «Je n’ai pas commis le crime pour lequel on m’a condamné;
mais d’ailleurs je méritais bien ma peine pour d’autres actions
criminelles, pour les péchés dont je suis réellement coupable. Ah! si je
n’avais pas péché, si je n’avais pas fréquenté de mauvais camarades, je
n’aurais pas été _là-bas_, j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la
connût; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux comme je le suis.
Ils m’ont dompté, c’est vrai; mais ils m’ont rendu faible comme une
femmelette. Et dire que je raconte toujours les souvenirs de _là-bas_
avec vantardise! Tu es sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans
vergogne!»
Et il avait la sensation de rougir; et, de nouveau, ses pensées
s’embrouillaient; et les visions revenaient, et les voix confuses, et la
figure de l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle de Zio
Martinu, et d’autres qu’il avait vues _là-bas_ ou ailleurs. Et l’obscure
angoisse qui lui oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde,
écrasante comme un rocher. Finalement, il lui sembla qu’il venait de
retrouver la mémoire, de comprendre la voix; un frisson lui courut dans
le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents claquèrent.
«Elle se mariera dans trois jours, et tout sera fini! s’écria-t-il en
lui-même. C’est cela qui me tue; et je ne fais rien, je n’agis pas, je
n’ose pas...»
Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une fureur de projets
audacieux.
«J’y vais, j’y vais! se dit-il. J’oserai, j’agirai; car je ne veux pas
mourir. Je l’aime et elle m’aime; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur
le bord de l’Isalle... non; pendant que nous revenions... Bref, elle
m’en a fait l’aveu, et je l’ai embrassée, et elle est à moi, à moi, à
moi!... J’y vais, j’y vais... Ah! mon frère, tue-moi, si tu veux; mais
elle est à moi! Je descends, je cours jusqu’à Nuoro, j’arrange les
choses... Tout peut s’arranger; Zio Martinu a raison; mais il faut que
je me hâte.»
Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons l’envahirent, montant de
la pointe de ses pieds et rampant par tout son corps; et il se rassit en
face de la lune, le visage blême, claquant des dents. Il se ressouvenait
aussi de son vœu, le soir où il avait pleuré comme un petit enfant aux
pieds de saint François; mais, à présent, ces bonnes intentions-là
étaient loin; il se rendait compte qu’il était vaincu par la passion et
qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait: «Je me figurais alors que
le jour des noces n’arriverait jamais; et voici que ce jour est tout
proche: après-demain. Il faut que j’agisse, il faut que je me hâte...»
Une minute après, dans un moment lucide ou qui lui parut tel:
«Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir? se demanda-t-il à lui-même.
J’essaie de me mettre debout, et je ne le peux pas; je sens mes membres
lourds comme des pierres. Et ces frissons? J’ai la fièvre; je tomberai
malade...»
Il pensa avec terreur:
«Et si je tombe malade? Et si je ne peux pas marcher? Et si, pendant ce
temps-là... Oh! non, non! J’y vais! J’y vais!»
Il se leva pesamment, descendit de la roche, se mit en route d’un pas
qui vacillait, traversa les chaumes et le foin, brillants et odorants
sous la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique tintement
des troupeaux, la voix lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait;
il aurait voulu courir, mais il en était incapable; et, de temps à
autre, il s’arrêtait pour écouter la voix du vent; mais il ne percevait
qu’un bourdonnement lugubre et des sifflements aigus dans ses oreilles.
Tout à coup, il se laissa choir par terre, près d’un arbre où, à travers
la plus haute branche, la lune le regardait de son œil lumineux, presque
éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint et il ferma bientôt
les paupières. Cet œil de la lune fut sa dernière perception; ensuite,
il ne sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante au sourcil
gauche--douleur qui ressemblait à un coup de hache--et ce lugubre
bourdonnement au fond de ses oreilles. Mais, dans ce mauvais rêve, il
continuait à cheminer, en disant les choses les plus étranges.
Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein de roches monstrueuses,
de buissons épineux, de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre
de la lune. Dans son délire, il se rappelait parfaitement où il allait
et ce qu’il voulait; mais, quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les
roches et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, épuisé,
angoissé, il ne réussissait pas à sortir de ce lieu mystérieux; et il en
éprouvait une colère, une douleur indicibles. Toutes les jointures lui
faisaient mal; il avait l’échine rompue; ses pieds, ses mains, ses
tempes battaient; son corps était en sueur; et il allait, allait
toujours, parmi ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi et
d’horreur, dans ce blafard éclairage de lune voilée qui l’entourait
d’une lumière fantastique, plus triste et plus effrayante que n’importe
quelles ténèbres. Combien de temps dura cette lutte atroce contre les
roches, les buissons et les chardons, cette colère indéfinie, ces
transes accablantes, cette peur d’invisibles monstres sous cette
horrible lumière? Jamais il ne le sut exactement. Et ensuite, d’autres
visions non moins monstrueuses, mais plus confuses, qui s’entremêlaient,
se dissolvaient, se reformaient, tels des nuages poussés par le vent,
l’assaillirent, l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où son
âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un obscur gouffre d’inconscience,
tandis que son corps continuait à souffrir. Et un autre moment vint où,
dans ce gouffre, une triste lueur d’aube descendit; et elle s’accrut,
s’accrut; et son âme commença à percevoir nettement la souffrance de son
corps, et le malade rouvrit les yeux à la réalité.
Il était dans sa maison, dans son humble chambrette blanche, dans son
lit à la grosse couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule
entrait par la petite fenêtre mi-close; de la ruelle arrivaient des cris
aigus d’enfants; du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës
arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il devait y avoir là
beaucoup de monde. «Que disaient-ils? Que faisaient-ils? Est-ce que
Maddalena était là? Et Pietro? Étaient-ils mariés?»
Elias sentit comme un froid de glace; mais, à cette heure, il ne
délirait plus; et, quand bien même Maddalena, non mariée encore, se fût
présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il alla jusqu’à
souhaiter que le mariage fût chose faite; mais ce désir éveilla soudain
en lui un chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. Au lieu de
la mort, c’était la vie qui revenait, avec le souvenir et la réflexion.
«Est-ce qu’il avait parlé, dans son délire? Que s’était-il passé?
Comment l’avait-on retrouvé, rapporté? Maddalena l’avait-elle vu?
Avait-elle eu pitié de lui?» A l’idée de Maddalena ayant pitié de lui,
il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita encore de mourir et eut
envie de pleurer.
Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans la chambre. Elle remarqua
tout de suite qu’Elias était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller du
malade avec un sourire de joie et de compassion.
«Sait-elle?» se demanda Elias, en fermant à demi ses paupières livides.
--Comment te trouves-tu, mon enfant? interrogea Zia Annedda.
Et elle lui posa une main sur le front.
--Pas trop mal.
--Dieu soit béni! Tu as eu une forte fièvre, Elias. Peu s’en est fallu
qu’on n’ajournât le mariage.
«Elle sait!» pensa-t-il avec amertume.
--Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. Ton frère s’est marié à
dix heures.
«Non, ils ne savent rien!» conclut Elias, délivré de sa cruelle
appréhension.
Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible douleur que lui
causaient les paroles de sa mère. Car, dans le fond de son âme, il
espérait encore. Qu’espérait-il? Il ne le savait pas lui-même; il
espérait l’inconnu, l’impossible; mais il espérait quelque chose. Et
voilà que maintenant tout était fini!... Il ferma les yeux, n’ouvrit
plus la bouche, cessa d’entendre les paroles de sa mère. Il se sentait
tout le corps endolori, lourd, massif comme une pierre; et il lui
semblait que, même s’il avait voulu se mouvoir, il n’en aurait pas été
capable. Tout était fini!
Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle sortait, la porte
entre-bâillée fit qu’Elias put entendre plus distinctement les voix et
quelques rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. Il souleva
ses paupières, regarda les murailles où mourait la lueur mélancolique du
crépuscule, comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient guère
à lui; et il eut un sentiment plus pénible de sa détresse profonde, de
sa solitude, de sa ruine; et il pleura silencieusement, plongé dans une
douleur plus affreuse que la mort.
Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, portée à la ronde par Zia
Annedda, chassa loin de la famille et des invités, tous parents des
époux, cette espèce d’incube que la maladie d’Elias faisait peser sur la
joie commune. Celui qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.
--Saint François soit loué! dit-il en se dressant d’un bond. Si mon fils
était mort, je ne lui aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir
compagnie. Allons!
Sa tristesse l’avait même empêché de boire, et il n’avait pas refait non
plus les quatre petites tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était
parfaitement propre, avec ses gros souliers oints de suif et son costume
flambant neuf. Quant à Maddalena, il sembla qu’elle demeurait
indifférente, avec ses larges paupières de madone baissées d’un air
résigné; assise près de son mari, dans la cour, elle parlait peu,
regardait ses anneaux et les faisait passer alternativement de l’un à
l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux; il avait la face rasée, les
yeux luisants, les lèvres rouges; et, dans son costume d’époux, avec sa
chemise au col blanc dont les pointes brodées étaient rabattues sur un
gilet de velours bleu, il paraissait presque beau.
--Allons, allons! répétait Zio Portolu, impatient de revoir Elias.
Et, dès que la porte de la petite chambre fut ouverte, il se mit à
débiter des facéties, riant de son rire contraint, sans prendre garde à
la douleur mortelle qui accablait son fils.
--Le voyez-vous, _su bellu mannu_[29], la fleur de notre maison, qui
voulait mourir le jour même où son frère se mariait? Est-ce que ce sont
des choses à faire? Quand je t’ai vu sur la roche, l’autre soir, je me
suis dit: «Le tourtereau va tomber malade.» Et, par le fait, un peu plus
tard, quand nous sommes revenus, nous t’avons trouvé sous l’arbre,
pareil à un mort, et nous avons dû te transporter ici dans un chariot.
Est-ce que ce sont des choses à faire? Ah! ta face est blanche comme la
cendre, Elias. Eh! eh! veux-tu boire? Eh! eh! le vin guérit tous les
maux! Ton frère est marié, tu sais? Tu te lèveras tout à l’heure, et
nous boirons à la santé des époux.
[29] «Le très beau», le beau grand garçon.
--Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia Annedda, en le tirant
par le pan de sa capote.
Et il se tut, considérant avec tristesse les yeux clos d’Elias.
Les mariés étaient restés dans la cour, entourés de quelques parents
assis sur des escabeaux; et tous ces gens causaient bas, en regardant
leurs mains ou la pointe de leurs chaussures. A vrai dire, la
conversation était peu animée; on sentait encore autour de soi une
pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et de malaise que le
maintien timide et froid de la jeune épouse ne contribuait certes pas à
dissiper.
Des gamins effrontés se montraient à la grande porte, criaient,
réclamaient des dragées, lançaient des pierres contre le mur. Dans la
cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente préparaient le souper.
Zia Annedda allait et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à
la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le visage blanc et calme.
Qu’Elias dût revenir à la santé, elle le savait bien: car, supposant
qu’il avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé et fait avaler
_s’abba e s’assustru_, l’eau de l’épouvante[30]; puis, elle lui avait
attaché au cou une médaille bénite, elle avait allumé une lampe en
l’honneur de saint François, et enfin elle avait prononcé les «paroles
vertes»,--une conjuration qui n’est pas sacrilège,--pour savoir si Elias
devait vivre ou mourir. Les paroles vertes avaient répondu qu’il
vivrait. «Loué soit saint François et béni soit Dieu en toutes ses
saintes volontés!»
[30] De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles
pieuses, en récitant de ferventes prières.
Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne resta que les deux frères,
la mère de la mariée et une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut
plus silencieux que le dîner; de temps à autre, on entendait Elias
gémir, se lamenter d’une façon déchirante; et un nuage de tristesse
oppressait tout le monde.
--On croirait que nous assistons à un repas funèbre! dit Zio Portolu.
Et il s’efforça de rire; mais, intérieurement, il se tourmentait; et, à
son avis, la mélancolie qui avait voilé ce jour de noces était de
mauvais augure pour les nouveaux époux.
Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien ne manquait sur la table,
elle rentra dans la chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de
bouillon.
--Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui dit-elle d’une voix
tendre, tout en refroidissant le bouillon avec la cuiller.
Mais il fit une grimace de dégoût et, de la main, repoussa la main de sa
mère.
--Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. Il faut boire: cela te fera
du bien.
--Non, non, non! répétait-il puérilement, sur un ton plaintif.
--Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes ainsi, tu deviendras
malade pour tout de bon, et tu commettras un péché mortel; car le
Seigneur veut que l’on se conserve.
Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse et aussi de souffrance
physique.
--Laissez-moi en paix! dit-il. Laissez-moi mourir en paix!
Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. Dès qu’Elias aperçut la
mariée, il se mit à trembler visiblement; et il n’eut ni le désir ni la
force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer un souhait:
--Que le bonheur...
Mais les paroles moururent dans sa gorge. Alors Maddalena, d’une voix
ferme et assez froide, lui dit:
--Qu’est-ce que cela signifie, Elias? Pourquoi ne veux-tu pas prendre
quelque chose? Tu n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la
peine à ta mère? Allons, vite, sois raisonnable.
Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, but; et, tout en buvant, il
haletait et tremblait comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore
boire du vin; et il tomba bientôt dans une somnolence légère et
agréable, qui ne tarda pas à se changer en un sommeil paisible.
Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla; et à peine fut-il éveillé,
malgré le bien-être physique que lui avait procuré le sommeil, il eut un
transport d’inexprimable souffrance, un désespoir profond: Maddalena
était dans cette maison, sous le même toit que lui, et Pietro était
heureux! Elias comprit que pour lui la joie de la vie avait pris fin, et
que ce qui commençait, c’était la torture de la lutte contre la
jalousie, contre le péché, contre la désolation. Autour de lui et au
dedans de lui-même régnait une obscurité noire et lourde; et, de
nouveau, il éprouva un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, de
s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. «Je m’en vais, se
disait-il. Il faut que je m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y
revienne jamais. Autrement, je suis un homme perdu. Hélas! hélas!»
Il se retourna, en se tordant de douleur; il serra les poings, enfonça
son front dans son oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses
sanglots et ses gémissements. Il avait une envie furieuse de saisir son
cœur à poignée pour le jeter violemment contre le mur.
VI
L’automne venait, apportant à la _tanca_ une douce mélancolie. Dans les
jours brumeux, le paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux
prolongements par delà les limites voilées de l’horizon; une solitude
immense pesait sur les campagnes; les arbres, les pierres, les buissons
prenaient quelque chose de grave, comme s’ils méditaient tristement. De
grands corbeaux, lents et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe
de l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis par les pluies
tombées en abondance.
Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais tristes, Elias se
trouvait seul dans la cabane, assis sur le seuil de la porte. Comme
d’habitude, il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau
paissait au loin; deux ou trois agneaux d’automne, gracieux, blancs
comme neige, bêlaient avec une lamentation d’enfant malade. Elias lisait
en attendant Zio Martinu, qu’il avait envoyé chercher pour lui demander
un conseil.
«Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil que le vieux me
donnera. Il a l’expérience de la vie; et peut-être aurais-je bien fait
de l’écouter dès le commencement.» Il poussa un soupir, et il ajouta:
«Mais qu’importe? Maintenant, tout est fini.»
La haute figure du vieillard apparut dans le brouillard, au bout de la
sente. Il s’avançait, droit et raide, vers la cabane. Elias se leva
brusquement et jeta là son livre pour aller au-devant de Zio Martinu. Il
savait bien que la _tanca_ était déserte; mais il se rappelait toujours
le proverbe sarde: «Chaque petit maquis peut cacher de petites
oreilles»; et il voulait parler en sécurité. Aussi emmena-t-il le
visiteur dans un lieu découvert où, sur un large espace, il n’y avait ni
rochers ni buissons. Quelques pierres seulement gisaient çà et là, parmi
les chaumes; et deux de ces pierres servirent de sièges au jeune homme
et au vieillard.
D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes: de ce que Zio
Martinu avait fait depuis qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux,
d’un taureau volé dans une _tanca_ voisine. Mais, tout à coup, le vieux
regarda son interlocuteur en face, changea de ton et demanda:
--Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias? Qu’y a-t-il de nouveau?
Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena autour de lui ses
regards. Il ne vit personne; le bois, les rochers et les maquis se
taisaient dans les lointains embrumés, sous la torpeur du ciel pâle.
--Je voudrais vous demander un conseil, Zio Martinu, commença Elias.
--Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un conseil, et tu ne l’as pas
suivi.
--Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre chose. Et, d’ailleurs, j’aurais
peut-être mieux fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant,
tout est fini... J’ai l’intention de me faire prêtre, Zio Martinu.
Qu’est-ce que vous en dites?
Le vieux regarda au loin, pensif.
--Tu es encore amoureux?
--Plus que jamais! s’écria Elias.
Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, comme trempée de larmes.
--Oui, par instants, il me semble que je deviens fou... Elle est si
belle! Ah! si vous voyiez comme elle est belle, maintenant! Je me
propose toujours de ne pas retourner à la maison, de ne pas la
rencontrer, de ne pas la regarder; mais le démon me pousse, mon cher Zio
Martinu... Et, elle aussi, elle me regarde; et j’ai peur... Il faut
trouver un remède; autrement, ce que vous avez prévu arrivera.
--Pourquoi ne te maries-tu point?
--Ah! ne me parlez pas de mariage! fit Elias, dont le visage prit une
expression d’horreur. Je maltraiterais ma femme, cela est sûr; et le
démon triompherait plus encore.
--Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde?
--Oh! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu!... Oui, elle me regarde.
--Mais ce n’est donc pas une femme honnête?
--Je la crois honnête; mais elle n’aime pas son mari, ne l’a jamais
aimé; et, d’ailleurs, son mari ne la traite pas bien. Il s’est vite
lassé d’elle; de plus, il s’enivre souvent, et alors il devient brutal.
Ils ont de fréquentes querelles.
--Déjà?
--Eh! pour cela, on commence vite... Je crains qu’il ne finisse par la
battre. Il ne veut pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez sa
mère, qu’elle cause avec les voisines.
--Il est jaloux?
--Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais été; mais il est
colérique, il boit trop, il abuse de son aisance.
--Que t’avais-je prédit, Elias? s’écria le vieillard. Ah! si tu avais
suivi mon conseil!
Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta:
--Du reste, qui sait? Peut-être qu’avec toi c’eût encore été la même
chose.
--Oh, non! Que dites-vous? protesta chaleureusement Elias, tandis qu’un
rêve douloureux resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais adoré
jusqu’à ses pensées!
--Tu oublies que le temps coule! On dit cela; mais un jour vient où l’on
se fatigue de tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, Elias,
que ton caprice actuel dure lui-même fort longtemps? Plus tard, il
t’arrivera d’en rire... Elle aura des enfants; elle se fanera, ne te
regardera plus, deviendra ce que deviennent tant d’autres paysannes
mères de famille: sordidement vêtue, vieille, mal fagotée, laide.
--Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà justement le malheur: elle
n’aura jamais d’enfants, et elle se conservera longtemps belle et
fraîche.
--Qu’en sais-tu?
--C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. Je crois même que la
mauvaise humeur de Pietro a cela pour cause principale... Ah! Zio
Martinu, je vous confie des choses que je ne dirais pas même à mon
confesseur! Ne me trahissez pas!
--Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne fallait pas m’appeler,
repartit le vieillard avec calme. J’en ai entendu bien d’autres!... Du
reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants; elle se fanera tout de
même.
--Ne le croyez pas, Zio Martinu! Son type est celui de ces femmes qui,
avec le progrès des années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses,
deviennent de plus en plus belles. Et puis, à la maison, il n’y a pas de
travail; si son mari la maltraite, les autres, ma mère surtout,
l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien; et elle restera
toujours belle.
--Mais elle vieillira! Vous vieillirez!
--Oh! d’ici là, il passera du temps! Et que venez-vous de dire, vous qui
êtes un grand sage? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse? Nous
finirons par tomber dans le péché mortel; et alors...
--Mais tu te figures donc, Elias Portolu, qu’en te faisant prêtre tout
serait terminé? L’homme, le jeune homme ne mourra pas en toi; tu pourras
succomber quand même; et alors ce ne sera plus un péché, ce sera un
sacrilège.
--Non, non, ne dites pas cela! s’écria Elias avec horreur. Quand je
serai prêtre, ce sera très différent. Elle ne me regardera plus; et
d’ailleurs, je me ferai envoyer dans un village.
--A merveille, mon fils! Mais, en laissant de côté le reste, dis-moi, tu
n’es plus un jeune garçon. Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire?
D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, il faut des études,
il faut de l’argent. Qui sait si tu viendras à bout de toutes ces
difficultés? Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras victorieux de
la tentation?
--Une fois que j’aurai annoncé mon projet, je ne craindrai plus rien:
elle cessera de me regarder, et je triompherai de moi-même... C’est
vrai, je ne suis plus jeune garçon; mais je n’ai pas trente ans non
plus, comme les avait ce pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est
fait prêtre en moins de trois ans.
--Fort bien. Et pourtant, je te dis encore une chose: les prêtres qui se
font prêtres parce qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis
amoureux, ne me plaisent guère... Il faut s’y prendre quand on est
jeune, il faut avoir la vocation.
--La vocation, je l’ai; je l’avais déjà auparavant. Elle m’est venue dès
mon enfance, et elle s’est réveillée lorsque j’étais _là-bas_. Et
n’allez pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais prêtre, c’est par
poltronnerie, ou pour m’enrichir, ou pour bien vivre, comme tant
d’autres. C’est parce que je crois en Dieu et que je veux vaincre les
tentations du siècle.
--Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se fait prêtre ne doit pas
seulement repousser le mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre
entièrement pour les autres; en un mot, il doit se faire prêtre pour le
prochain et non pour lui-même. Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour
toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des autres. Songes-y bien,
Elias! Ai-je ou n’ai-je pas raison?
Elias devint pensif; il comprenait que le vieux sage avait raison; mais
il ne voulait pas, il ne pouvait pas s’avouer vaincu.
--En somme, poursuivit-il, est-ce que vous me déconseillez de prendre ce
parti? Mais, à votre tour, demandez-vous si vous agissez bien ou mal;
interrogez votre conscience.
Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, parut frappé par la dernière
observation d’Elias. Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé;
mais, pendant quelques secondes, ils ne virent rien: dans ce grand
silence de désert blafard, sa rude âme en travail entendit des voix
mystérieuses vibrer aux alentours.
--Ma conscience me répondrait de me mettre en colère contre toi, Elias,
reprit-il après un moment de silence. Comme le dit ton père, tu n’es pas
un homme, tu es un fétu, un roseau qui plie au moindre souffle du vent.
Parce que tu t’es amouraché d’une femme que tu ne peux posséder, que tu
n’as pas voulu posséder, tu projettes maintenant de devenir un mauvais
prêtre, tandis que tu pourrais être un homme adonné au bien. Des aigles,
voilà ce qu’il faut être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas
tort.
Et, comme Elias restait accablé sous les reproches sévères du vieillard,
celui-ci continua:
--Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias? Ah! tu crois avoir bu tout
le fiel de la vie, parce que tu as été en prison et parce que tu t’es
amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que cela? Cela n’est rien; et
un homme doit cracher sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien
autre chose... As-tu jamais éprouvé l’angoisse de celui qui s’apprête à
commettre un crime? Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords? Et la
misère, sais-tu ce que c’est? Et la haine, sais-tu ce que c’est? Et vair
ton ennemi, ton rival triompher, prendre possession de ton bien et te
persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est? As-tu été trahi, trahi par ta
femme, par ton ami, par ton parent? As-tu, durant des années et des
années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé devant toi comme un
brouillard qu’emporte la bise? Connais-tu ce que c’est, de ne plus
croire à rien, de ne plus espérer en rien, de voir autour de soi le
monde vide? Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le
haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et qu’ensuite il te les a
refermées toutes, l’une après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire,
Elias? Tout cela, le sais-tu?
--Vous m’épouvantez, Zio Martinu! murmura Elias.
--Vois quel homme tu es! Tu t’épouvantes, rien qu’à entendre une pâle
description de la douleur humaine... Allons, du courage! Lève-toi et
marche, Elias! Tu es jeune, tu es bien portant. Va, et regarde la vie en
face. Sois un aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur est
miséricordieux, et souvent il nous réserve des joies que nous ne
saurions pas même imaginer. Jamais l’homme ne doit s’abandonner au
désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras pas heureux et ne riras
pas du passé? Allons, du courage!
Comme suggestionné par ce discours, Elias se leva et fit un mouvement
pour partir. Mais le vieillard lui dit:
--Quoi donc? Tu me laisses seul? Tu ne m’emmènes pas à ta cabane? Tu ne
m’offres pas de lait?
--Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi comme une brebis folle.
Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, Elias servit au vieillard
du lait, du vin, du raisin et du pain; et ils causèrent encore de choses
indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, Zio Martinu revint à
l’improviste sur la question difficile:
--En somme, tu as toujours le temps. Lorsque tu connaîtras vraiment ce
qu’est la vie, eh bien! alors, si tu veux te retirer du monde, tu en
sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit: mieux vaut un homme du
siècle adonné au bien qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y garde.
Au revoir.
Après cet entretien, Elias demeura triste, mais assez calme. Il lui
semblait même qu’il était fort, et il avait honte de sa faiblesse
passée. Il se disait: «Le vieux sanglier a raison. Il faut être des
hommes; il faut être des aigles, et non des grives. Je veux être fort.
Bon chrétien, oui; mais fort!» Pendant plusieurs jours, il demeura
triste; mais il n’était pas désespéré, et il faisait tout ce qu’il
pouvait pour ôter de sa tête les idées mélancoliques.
* * * * *
L’automne fut extraordinairement doux et agréable dans la _tanca_. Le
ciel s’était rasséréné, avait pris cette inexprimable douceur tendre
qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les horizons lointains, dans
les fonds laiteux, on croyait apercevoir la mer; certains soirs,
l’horizon devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré où de petits
nuages d’un azur pâle naviguaient, pareils à des voiles. Sur la clarté
du ciel, le bois prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles ne
tombaient encore que des buissons; mais quelques chênes, épars dans
l’immensité de la _tanca_, commençaient à se dorer. L’herbe fine et drue
grandissait, recouvrant les chaumes bruns; çà et là, surtout au bord de
l’eau, des fleurs sauvages ouvraient leurs tristes pétales violets. Et
le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans tous les coins, sur les
maquis, sur les murs d’enceinte, sur les rochers; et, parmi cette
douceur de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur de cette herbe
courte et fine, la _tanca_ semblait de plus en plus vaste, de plus en
plus immense, avec ses limites qui se perdaient vers le paisible rivage
des mers fantastiques imaginées à l’horizon.
Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, en cette saison, peu
fatigante. Zio Portolu s’absentait souvent, et Mattia menait une
existence taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup le troupeau,
les chiens, le cheval; quant au chat et au cabri, qui le suivaient
toujours pas à pas, il leur parlait comme à des camarades. Depuis
quelque temps, il était très occupé à fabriquer des ruches de liège; car
il voulait avoir un rucher au printemps. Ses goûts étaient simples; il
n’avait aucun vice, mais il était superstitieux et un peu poltron. Il
croyait aux revenants et aux âmes errantes; et, pendant les longues
nuits passées à la _tanca_, derrière le troupeau, il avait plus d’une
fois blêmi parce qu’il se figurait voir des signes mystérieux dans
l’air, des bêtes fantastiques s’avancer en courant, sans faire de bruit;
et, dans la voix lointaine du bois, dans cette solitude infinie de
halliers et de rochers, il avait maintes fois ouï d’étranges
lamentations, des soupirs et des chuchotements venus d’un monde
effroyable.
Elias enviait un peu le caractère et la simplicité de son frère. Il se
disait: «Le voilà bien, lui! Toujours calme comme un enfant de sept ans!
A quoi pense-t-il? Que désire-t-il? Jamais il n’a souffert, et peut-être
ne souffrira-t-il jamais. Ce n’est pas un fort; mais pourtant, il est
plus fort que moi.»
D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la conversation avec Zio
Martinu, il lui sembla qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie; au
moins réussissait-il à se dominer et à prendre de bonnes résolutions
pour l’avenir. Mais, un jour, comme il rentrait au pays, il trouva de
l’orage entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où Pietro semait son
froment, et la semence avait été conservée en un vieux coffre de bois
noir placé dans la chambre des époux. Or, Pietro s’imaginait qu’une
certaine quantité de cette semence avait disparu, et c’était pour cela
qu’il cherchait dispute à sa femme.
--Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait? répondait Maddalena, très
offensée. De la fouace ou des gâteaux? Tu sais que, dans ta maison, tout
se passe au grand jour; et ta mère est là, qui est témoin de tous mes
actes.
--Elle a raison, mon fils, confirmait Zia Annedda. Il est impossible que
le froment ait diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait?
--Vous seules, ô femmes, le savez! Vous faites et vous défaites; vous
avez des besoins secrets, des fantaisies extravagantes; et vous recourez
aux provisions, et vous dissipez votre bien, et vous trompez votre
pauvre mari, qui travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices!
Il parlait au pluriel; mais Maddalena comprenait fort bien que chacune
de ces paroles s’adressait à elle seule.
--C’est à moi qu’il faut parler! lui dit-elle avec indignation. Ne t’en
prends pas à ta mère. Le froment était dans notre chambre.
--Et c’est de là qu’il a disparu.
--Tu veux dire que je suis la coupable?
--Oui! hurla Pietro.
--C’est ignoble!
--Qu’est-ce qui est ignoble? Moi? La voyez-vous, la fille d’Arrita
Scada? Maudite soit l’heure où je t’ai épousée!
Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur ces entrefaites, Elias
parut dans la cour, et Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le
cheval.
Le jeune homme entendit la dispute, et son cœur se Serra.
--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda-t-il entre les dents. A propos de quoi
se disputent-ils?
Sa mère lui dit quelques mots à voix basse; et il s’écria:
--Mais c’est une infamie! Est-ce que Pietro devient fou? Notre maison
sera bientôt la maison du scandale! Il est temps que cela finisse!
--Au contraire, cela ne fait que de commencer! intervint Pietro, qui
s’avança sur le seuil de la porte, avec des yeux scintillants de colère.
Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, si tu ne veux pas que je
te serve à ton tour!
--Malheureux! cria Elias. Fais attention à ce que tu dis!
--Fais attention toi-même! Je suis un homme, moi; mais toi, tu n’es
qu’une corne! Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires!
--Finissez, mes enfants, finissez! gémit Zia Annedda, toute pâle.
Qu’est-ce que cela signifie? Jamais pareille chose n’était arrivée chez
nous!
--Je suis le maître! proclamait Pietro avec jactance; et il faut que
vous le compreniez. Oui, le maître, c’est moi; et, s’il y a des gens qui
veulent commander ici, je suis prêt à les écraser comme des sauterelles!
Ils entrèrent dans la cuisine; et la jeune femme, en voyant Elias, en
entendant les paroles de Pietro et de Zia Annedda, se mit à pleurer. Ces
pleurs achevèrent d’irriter Elias contre Pietro et Pietro contre
Maddalena.
--Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me fait plaisir! Avec moi, il
faut qu’on marche droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera pas
à faire connaissance avec le bâton!
--Essaie un peu, lâche! repartit Maddalena outrée, en se redressant
menaçante. Misérable, calomniateur, lâche!...
Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle en hurlant:
--Répète-le donc, si tu l’oses! Répète-le donc!
--Tu es ivre!...
--Finis, Pietro, finis! s’écrièrent d’une seule voix Elias et Zia
Annedda, qui l’arrêtèrent.
Cependant, Maddalena sanglotait; et elle répétait parmi ses sanglots:
--Calomniateur, lâche, lâche!...
--Je vous ferai voir si je suis ivre et si je suis lâche! vociféra
Pietro.
Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna un soufflet. Elias devint
livide, se mit à trembler, ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda
réussit à le retenir: et Pietro eut encore la prudence de s’en aller.
Sans quoi, une catastrophe était imminente.
--Oui, ce n’est que le commencement! cria Pietro, de la cour, avec une
voix rageuse mais ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon cher
frère, ce joyau-là! Et maintenant, je m’en vais boire. Si, quand je
reviendrai, il y a ici quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra
qui est le lion et qui est le lézard.
Et il sortit.
A peine le soufflet reçu, Maddalena avait cessé de pleurer; devenue
blanche comme un cadavre, elle frémissait toute, de colère et de
douleur; mais elle avait compris instantanément que, si elle ne
changeait pas de méthode, elle causerait de graves malheurs dans la
famille; et elle chercha tout de suite un remède.
--C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. Excusez-moi; cela
n’arrivera plus. Puisque j’ai pris ma croix, je saurai la porter.
Excusez-moi; pardonnez le scandale, pardonnez les paroles que j’ai
dites.
Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.
--Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia Annedda refermait la grande
porte, fais que ma mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas
que la chose se répande...
«C’est une sainte! pensait Elias. Ah! non, cet homme ne la méritait pas!
Une bête féroce!»
Et la phrase de Pietro: «C’est toi qui aurais dû l’épouser!» résonnait
dans son esprit, dans son cœur, dans ses veines où bouillonnait le sang
troublé. «Qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait! Ah! quelle irréparable erreur!
Ils sont malheureux, à présent: car elle ne l’aime point; et c’est ce
qui l’irrite, lui; et moi... Oh! moi, je suis plus malheureux qu’eux; je
l’aime plus qu’auparavant, et je...» Il lui venait une envie folle de
saisir Maddalena entre ses bras et de l’emporter. «Il en est temps
encore, il en est temps encore! Qui nous sépare? Quel obstacle nous
empêche de nous rejoindre?» Mais Zia Annedda revint, et il reprit le
sentiment de la réalité.
Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions de se trouver seul avec
Maddalena. Elle travaillait en silence, assise près de la porte ouverte;
par instants, de profonds soupirs montaient de sa poitrine, et elle
avait les paupières violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait
pas à partir; une fascination irrésistible l’attirait près de cette
porte ouverte, le contraignait à tourner autour de Maddalena comme le
papillon autour de la flamme. Il croyait la jeune femme plus affectée
peut-être qu’elle ne l’était en effet, et il se tourmentait de cette
douleur plus que de la sienne propre. De vains regrets, d’inutiles
remords, de la colère contre Pietro, de fatals désirs le bouleversaient.
A certains moments de passion, il aurait donné sa vie pour réconforter
Maddalena; mais, en attendant, il ne réussissait pas à lui dire une
parole, et il s’irritait secrètement contre sa propre timidité.
--Tu ne t’en vas donc pas? lui demandait Zia Annedda, suppliante.
Va-t’en, mon enfant: il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent.
Pars!
--J’ai toujours le temps de partir! finit-il par répondre, agacé.
--Ah! mon enfant, tu veux faire un scandale! Va-t’en, va-t’en! Ton frère
rentrera ivre, et vous ferez encore du scandale. Ah! mes enfants, vous
n’avez pas la crainte de Dieu, et la tentation rôde autour de vous!
Maddalena poussa un soupir qui était presque un gémissement, et Elias
fut frappé des paroles de sa mère. Oui, c’était vrai: le démon rôdait
autour d’eux; et lui-même attendait avec un désir mauvais le retour de
son frère, pour l’insulter, pour lui faire payer la douleur et
l’humiliation de Maddalena. Et ce n’était pas tout encore: déjà il
regardait la jeune femme avec des yeux qui n’étaient plus ceux avec
lesquels il l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela une claire
intuition, et il en ressentit un sursaut de terreur. «Je suis sur le
point de me perdre, oui, de me perdre! se dit-il. A quoi mon sacrifice
a-t-il servi? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, pour ne pas le voir
malheureux; et maintenant, c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire
son malheur!... Mais qu’est-ce que je viens de penser là? Suis-je
capable d’une pareille chose? Moi? moi?...» Il s’interrogeait avec
étonnement. Il avait la sensation d’être un autre homme; et il en était
confondu, s’épouvantait de ce changement soudain.
«Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, et que je ne revienne
plus.» Il se décida et partit, au grand soulagement de sa mère qui
attendait cette minute avec impatience. Maddalena ne bougea pas de sa
place, ne releva pas même ses larges paupières violacées de madone
douloureuse. Mais lui, au moment de franchir le seuil, il l’enveloppa
d’un regard navré; et il se mit en chemin la mort dans l’âme.
Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin profond et tragique; il
commença à désespérer de lui-même et de toutes choses, à prendre en
haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir et son besoin de
solitude avaient eu je ne sais quoi de tendre et de bénin; mais, à
présent qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, ils
devenaient méchants et acrimonieux. Elias estimait que le sort, ce
sphinx malfaisant qui tourmente les hommes, avait été injuste envers
lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, en se sacrifiant lui-même?
Et le bien s’était converti en mal. «Pourquoi? Était-il juste que la
fatalité se jouât ainsi de nous?» Dans la solitude de la _tanca_, sous
le ciel terne de l’automne, parmi la mystérieuse tristesse de ce paysage
désert, de ces horizons brumeux, l’esprit du paysan se posait les
terribles problèmes que se posent les esprits raffinés; mais il ne
réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que sa douleur; et,
dans cette douleur, non seulement sa foi se perdait, mais déjà
commençait à s’agiter le monstre de la rébellion.
Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les limites de la _tanca_,
Elias avait aperçu Zio Martinu, le vieux païen dont la rigide figure
paraissait être une émanation de ce puissant et triste paysage; mais
toujours le jeune homme se détournait de lui, le fuyait. «C’est une
vieille bête! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur? Qu’est-ce que la
douleur? Il s’est moqué de moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec
tous ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa sagesse, il ne sait
pas qu’en un seul jour je souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa
vie. Ah! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant moi avec ses
sermons: Je le tuerais à coups de hache!»
Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne lui avait fait aucun mal.
Ah! que n’avait-il, au contraire, suivi ses conseils!... Mais il était
irrité contre tout le monde, surtout contre lui-même; et il éprouvait un
cruel besoin de maltraiter quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en
savourer, non pas le plaisir, mais la douleur.
Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. C’était le fils d’un
pâtre du voisinage, très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir comme
une statuette de bronze, était un peu simple, mais sans malice. Il
venait presque tous les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait
tranquillement avec le chat, avec les chiens, avec le petit cochon.
Souvent Elias lui donnait du pain, des fruits, du lait, même du vin; et
l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais tout cela fut payé en
une heure. Elias se trouvait seul dans la cabane, et il était d’une
humeur terrible, parce que Mattia, le soir précédent, avait apporté de
fâcheuses nouvelles: Pietro s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son
travail, et alors il insultait et battait sa femme. Le gamin arriva les
pieds nus, à petits pas silencieux; il prit le chien entre ses bras et
il entra dans la cabane.
--Qu’est-ce que tu veux? lui demanda rudement Elias.
--Donne-moi du lait.
--Nous n’en avons pas!
--Donne-moi du lait, donne-moi du lait, donne-moi du lait! se mit à
répéter le gamin.
Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation physique
indomptable; il empoigna le gamin par le bras, le poussa dehors, le
chassa en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant de ne plus
revenir. L’autre s’en alla avec une sorte de dignité, sans prononcer une
parole; mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit pleurer à
l’écart; et c’étaient des pleurs désespérés, qui résonnaient tristement
dans la solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter contre
lui-même, une violente envie de se mordre les poings jusqu’au sang. Ce
fait, petit en soi, finit par le consterner comme un symptôme funeste.
«Je suis une brute, pensait-il. Je suis perdu. Mais les autres sont-ils
différents de moi? Nous sommes tous mauvais; la seule différence, c’est
que les autres n’ont aucun scrupule et qu’ils sont heureux; mais moi, je
souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai fait du bien à qui ne
le méritait pas.»
Sa mémoire lui représentait d’obsédantes images de _là-bas_; et il lui
semblait que la douleur soufferte pour l’injuste condamnation n’avait
rien été en comparaison de la douleur qu’il éprouvait aujourd’hui. Mais
pourtant, le souvenir de la douleur passée augmentait encore la douleur
présente. Des particularités oubliées lui revenaient à l’esprit avec
amertume; il se représentait les humiliations, les vexations, les
persécutions des «argousins», et il rougissait de colère. Ah! s’il en
avait tenu un sous sa main, à la bergerie, dans ces moments-là! «Je le
mettrais en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang sur la lame de
mon couteau.» Et ses dents se découvraient, comme pour mordre.
Bref, il y avait une bête féroce déchaînée dans le cœur de ce jeune
homme pâle, à l’apparence douce, que l’on voyait souvent assis au seuil
de la cabane, les jambes écartées, les coudes sur les genoux, plongé
dans la lecture de ses petits livres pieux.
Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, l’immense tristesse
de l’hiver dans la solitude; et la constitution ébranlée d’Elias s’en
ressentait profondément. Les longues journées de pluie, de neige, de
fatigue,--car c’est en hiver que le berger sarde, qui vit alors sans
abri, comme son troupeau, travaille et souffre le plus,--l’incommodité
de la cabane toujours pleine de fumée et de vent, finirent par épuiser
ses forces physiques et morales.
A cette époque, durant certaines chutes de neige qui firent mourir de
froid un grand nombre de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de se faire
prêtre. Mais combien différente aujourd’hui de ce qu’elle était
auparavant! Certaines fois, au milieu de cette âpre lutte contre les
éléments et contre lui-même, il se désespérait plus que jamais; il
sentait un besoin révolté de vie commode, un urgent besoin de trêve; et
il ne concevait qu’une seule voie de salut, qui était de changer d’état.
Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique l’attirât souvent à
Nuoro, vers la tiède maisonnette où Maddalena travaillait au coin du
feu.
Une paix relative régnait maintenant dans le ménage, car Maddalena était
devenue très prudente; et si, de temps en temps, on entendait encore la
voix avinée de Pietro, du moins on n’entendait que la sienne. Mais que
Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était plus capable d’y prendre
garde. La mauvaise semence avait germé; jour par jour, le vase s’était
empli d’une goutte nouvelle, et il devait déborder d’une minute à
l’autre. Le jeune homme s’abandonnait secrètement et entièrement à sa
passion. Il se disait: «Jamais personne n’en saura rien, et je le
cacherai avec un soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la
regarder, qui me l’interdit? Quel mal fais-je? C’est ma joie unique. Et
n’ai-je pas droit, moi aussi, à un peu de joie?»
Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, sans avoir conscience
de son désir, il souhaitait qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en
apercevait que trop; et, involontairement peut-être, elle répondait aux
regards d’Elias. Et, quand leurs regards se rencontraient, un frisson,
un arrêt de la vie, un transport de sombre plaisir saisissait leurs
âmes. Ils étaient tout près de se perdre; l’occasion seule leur
manquait.
Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire de passion. Il ne
raisonnait plus, et, parmi ses cruelles souffrances, il éprouvait une
atroce félicité à voir que Maddalena le payait de retour. Tout ce qui
d’abord lui avait semblé péché et douleur, lui semblait maintenant un
droit et une joie; tout ce qui d’abord avait excité sa répulsion,
l’attirait maintenant avec une force vertigineuse.
Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, Maddalena et deux autres
jeunes femmes se masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne
intelligence, et Pietro était même d’une gaieté extraordinaire. Zia
Annedda s’était opposée faiblement à ce projet de mascarade; mais on ne
l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, la petite vieille
devinait l’immoralité de ces travestissements, de ces bals, de ces
folies carnavalesques; et elle se fit promettre par Maddalena, qui était
assez bonne danseuse, de ne pas danser, surtout avec des étrangers, les
danses _bourgeoises_, c’est-à-dire les danses italiennes.
Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en «chattes», c’est-à-dire
qu’elles portaient pour costume deux jupes de couleur sombre, l’une
attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles avaient la tête
enveloppée dans des châles. Les hommes s’étaient déguisés en «turcs»,
avec de larges jupons blancs serrés à la hauteur du genou et avec des
corsages de brocart aux vives couleurs, mis à rebours et lacés dans le
dos, de telle façon que le derrière du vêtement se trouvait sur la
poitrine.
Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que la ruelle était déserte;
et ils gagnèrent les rues du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de
petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, s’efforçant de
changer leur démarche, craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs
masques de cire les éclats d’une joie enfantine. Et les hommes
marchaient devant avec crânerie, comme pour ouvrir le chemin à leurs
compagnes. De temps à autre, Pietro poussait un cri guttural, en
allongeant le cou comme un coq; et ce cri rappelait à Elias les
hurlements d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans une pure
matinée de mai, se rendaient à la neuvaine.
Comme Elias savait un peu danser les danses _bourgeoises_, qu’il avait
apprises _là-bas_, dès la première minute, il s’était dit à lui-même:
«Je danserai avec elle.» Peu lui importait la défense faite par Zia
Annedda, la promesse de Maddalena: il brûlait du désir de danser avec
elle, et il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour réussir dans
son dessein. Une énergie sauvage et rebelle s’éveillait en lui. S’il
avait eu autrefois la force de se dominer, de se contraindre à vouloir
le bien des autres, maintenant il trouvait en lui toute l’audace du mal
pour satisfaire ses pires instincts. Son visage brûlait sous le masque;
son costume étroit et gênant échauffait tous ses membres. Au surplus, la
journée était tiède, voilée; et, dans la douce immobilité de l’air, on
sentait déjà l’approche du printemps.
Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des bandes de masques
vulgaires et burlesques allaient et venaient, escortés par une nuée de
gamins sales, qui hurlaient des injures ou des paroles malhonnêtes.
D’autres masques passaient, vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les
regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et des messieurs. Des
dames, des enfants, des servantes aux corsages pourpres, des jeunes
filles et des fillettes en costume, des villageoises, des paysans ivres
se bousculaient à certains endroits du Corso; et les accents
mélancoliques d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet air tiède
et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, comme dans un
crépuscule d’automne.
Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, accoutumé aux grandes
solitudes de la _tanca_. En vain croyait-il connaître le monde et être
préparé à tous les événements, parce qu’il avait traversé la mer et vu
la criminelle population de _là-bas_. Hélas! il suffisait de ce petit
carnaval de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de ce quadrille
mélancolique gémi par un accordéon errant, pour que son âme s’égarât
dans ce monde qui n’était pas le sien, et que les choses lui apparussent
différentes de ce qu’elles lui avaient semblé la veille, et que la
rébellion achevât de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait que tous
ces gens, qu’il voyait se promener, causer et rire, étaient heureux,
étaient enivrés de bonheur; et alors il s’abandonnait, lui aussi, sans
scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à son irrésistible besoin de
joie et de volupté.
A présent, Pietro et Elias avaient mis entre eux deux leurs compagnes,
pour les protéger contre les heurts des passants et contre les
insolences des gamins. Maddalena occupait la place du milieu; mais elle
se penchait sans cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt
Elias; et toujours Elias répondait au regard de ces yeux obliques,
ardents sous le masque.
--Arrêtons-nous, faisons quelque chose! dit enfin Elias à sa compagne.
Aller et venir ainsi, c’est idiot.
--Comme vous voudrez, répondit-elle.
Et elle communiqua à Maddalena le désir du jeune homme. Ils s’arrêtèrent
tous.
--Que voudrais-tu faire? demanda Maddalena en se rapprochant de lui.
--Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse là-bas, dit-il en lui offrant
la main. Allons-y.
--Ton frère veut danser, dit Maddalena à Pietro.
--Non.
--Oui! oui! s’écrièrent toutes les femmes.
--Ma mère l’a défendu.
--Nous ne danserons que la danse sarde.
Et les trois «chattes» s’élancèrent, toutes joyeuses, courant vers
l’endroit où l’on entendait la musique du bal. Un cercle de spectateurs,
campagnards, gamins, ouvriers, presque tous avec des faces hâves et
laides, curieuses, effrontées, entourait quelques couples de masques qui
dansaient en se heurtant et en riant. Un homme au visage rouge, à la
longue barbe, habillé en femme, le masque rejeté derrière la tête,
jouait de l’accordéon en se donnant des airs d’importance, les yeux
baissés et fixés sur les touches de son instrument. Ce qu’il jouait,
avec assez de brio, c’était une polka, mais triste et plaintive comme
l’est toujours la musique jouée sur l’accordéon.
Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs et pénétrèrent dans
l’espace où l’on dansait, tandis que d’autres couples, las de danser, à
bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se ranger devant les curieux.
Personne ne protesta contre les nouveaux venus; et même, un masque
travesti en moine, avec le visage badigeonné de jaune, invita tout de
suite à danser une des «chattes», laquelle accepta sans façon. Elias se
trouva ainsi à côté de Maddalena; il frémissait du désir de danser;
mais, à présent que l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte de
son frère.
--Joue-nous la danse sarde! cria Pietro au musicien.
Le musicien releva les yeux, considéra un instant le «turc», mais ne
cessa pas de jouer sa polka.
--Silence! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.
--C’est bon, je me tais! murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même,
tout mortifié.
--Mais dansez donc, vous aussi! dit la «chatte» qui dansait avec le
moine, en passant devant ses compagnes.
--Oui, oui, dansons! supplia d’un air câlin l’autre «chatte». Qu’est-ce
que nous faisons là?
Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda effrontément dans les
yeux, ouvrit les bras et dit:
--Eh bien, oui, dansons, dansons! Autrement tu en mourrais de chagrin.
Mais je t’avertis que je ne sais pas danser; et, si je te marche sur les
pieds, ce sera tant pis pour toi.
Il lui passa le bras autour de la taille et se mit à sauter et à
tournoyer d’une façon comique. Par bonheur pour elle, un grand masque,
vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux flancs par une corde, vint
délivrer la «chatte» en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci se
retira, se rangea dans le cercle des spectateurs; et il s’aperçut
qu’Elias et Maddalena dansaient ensemble. «Eh! eh! ils savent danser,
eux! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia Annedda les voyait, je
crois, par ma foi, qu’elle leur distribuerait une bonne volée de coups
de bâton.» Et, tandis qu’il était debout à regarder, il se dit encore:
«En voilà une qui s’entend à merveille avec le moine; et cette autre
écervelée, m’est avis qu’elle est au mieux avec la grande capote. Ah!
elles ont le diable au corps, les femmes!» Mais, dans le fond, il était
content que les autres prissent du plaisir.
Elias et Maddalena dansaient assez bien; mais ils ne faisaient guère
attention à la danse. Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras
l’un de l’autre, presque sans savoir comment, le trouble d’une ivresse
indicible s’était emparé d’eux. Elias sentait son cœur battre avec
angoisse, et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement autour
d’elle ce cercle de visages hâves, laids et insolents.
«Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je lui dire?»
Et il serrait dans une étreinte convulsive le buste de sa danseuse, sous
la jupe sombre qui lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il
anxieusement une parole, une seule parole à lui dire: il ne pouvait
ouvrir les lèvres. Tout à coup, il fut assailli par une envie frénétique
de l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de badauds imbéciles et
de s’enfuir très loin, au fond de la solitude, en hurlant dans un seul
cri toute sa douleur et tout son amour.
Mais Pietro était là, debout, terrible comme un sphinx, sous son masque
qui riait d’un rire grotesque; et, depuis quelque temps, Elias avait une
peur étrange de son frère. Celui-ci savait-il? Pouvait-il être assez
stupide pour ne pas lire dans les yeux de l’amant la passion terrible
qui le dévorait? «Eh! que m’importe? se disait Elias, après s’être posé
avec terreur ces questions. Qu’il voie, et qu’il me tue! Il me rendra
service.» Il n’avait pas de haine contre Pietro; seulement, il avait
peur de lui; et, parfois, il avait aussi pour lui une bizarre et puérile
compassion. «Pietro est plus malheureux que moi, se disait-il; car il
aime sa femme, et elle ne l’aime point. Ah! mon frère, mon frère, quelle
erreur nous avons commise!»
Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence de ses désirs furieux,
toutes ces pensées s’agitaient confusément dans son esprit; et il
éprouvait en même temps de la passion, de la pitié, de la peur, du
chagrin et de la jouissance. La musique de l’accordéon, les bruits de la
foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, le mouvement, le
masque, le contact de Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient le
sang. A un certain moment, il ne vit plus rien; il se pencha et, d’une
voix haletante, chuchota quelque chose que Maddalena n’entendit pas
bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. Il la regarda
longuement, d’un regard éperdu; et, à partir de cette minute, il n’eut
plus qu’une seule pensée, fixe, dévorante.
Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, les masques
recommencèrent à errer dans les rues, parmi la foule. Puis le soir vint,
pâle, voilé. Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons comme dans
un rêve, se retrouva devant la maisonnette silencieuse, en face de la
haie sombre et immobile dans le crépuscule.
Zia Annedda les attendait, assise dans la petite cour, les mains jointes
sous son tablier. Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation qui
pouvait entraîner ses enfants: car, pour elle, le masque était un
symbole du démon; et, lorsqu’ils franchirent la porte en bande, elle eut
un léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur lui murmurait-il
que sa prière avait été vaine, que le démon triomphait, qu’avec la
rentrée de ses enfants masqués, le péché mortel entrait dans la
maisonnette jusqu’alors si pure. On voyait le feu brûler dans l’âtre; et
le chat, accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au loin,
semblait perdu dans la solennelle contemplation de ce crépuscule terne
et de ces montagnes d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.
--Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il paraît! Vous n’étiez pas
pressés de revenir! dit Zia Annedda sur un ton dolent.
--C’est vrai, nous sommes en retard, avoua Maddalena, mais sans exprimer
aucun regret. Venez, mes amies, venez; moi, je meurs de chaud.
Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier extérieur. Cependant,
Elias enlevait son masque; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien,
courait au broc, le soulevait et buvait avidement.
--Quelle soif tu as! dit Zia Annedda.
--Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à manger: car je veux aller
ensuite au _seranu_[31].
[31] Bal populaire.
Et il se dirigea vers une planche fixée au mur, sur laquelle se
trouvaient la corbeille à pain et des restes de viande. Ce jour-là, les
Portolu avaient fait un déjeuner copieux: des fèves bouillies avec du
lard, et des _cattas_, beignets de pâte levée où l’on met des œufs, du
lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent en carnaval.
--Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que saint François te protège! Ton
idée n’a pas le sens commun. Tu souperas avec nous, et après, tu te
coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les nuits comme celle-ci. Va te
déshabiller!
--Allons donc, maman, allons donc! Le carnaval n’arrive qu’une fois
l’an! J’irai au _seranu_, et mon frère Elias y viendra aussi. Eh! eh!
l’année dernière, nous n’étions pas ensemble!
Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait plus rose et plus
beau, s’assombrit. Les paroles de Pietro l’avaient-elles blessé? Ou
bien, avait-il honte du transport de joie brusquement ressenti,
lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il passerait la nuit dehors?
--Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, répondit-il.
Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta:
--D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y aller non plus.
--Tu entends, Pietro? reprit la mère.
--Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, et ensuite j’y vais. Et tu
y viendras aussi, Elias. Tu verras comme nous nous amuserons! Soupe, et
viens.
--Non. Je me déshabille.
--Donnez-moi du vin, ma petite maman. Ah! si vous saviez comme nous nous
sommes divertis! Nous avons... mais non, nous n’avons pas dansé! Ne le
croyez pas, quand même on vous dirait le contraire! s’écriait Pietro, en
mangeant à grosses bouchées. Il faut que la jeunesse s’amuse. Et, en
somme, quel mal y a-t-il? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais je
m’amuse tout de même. Et ces femmes, si vous voyiez comme elles se
divertissent! Et ce moine! Et cette grande capote! Ha! ha! ha!
Et il riait tout seul.
--Mon Dieu! prends donc garde à ne pas tacher le corsage! disait Zia
Annedda. Que saint François te protège!... Veux-tu du fromage?... Ah!
mes enfants, la tentation vous entraîne; mais le carême viendra...
Irez-vous au moins vous confesser?
Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il était debout sur le seuil
de la porte, irrésolu, comme prêtant l’oreille à une voix lointaine.
Cette voix disait: «Pourquoi ne soupes-tu pas avec Pietro et ne sors-tu
pas avec lui? Tu as entendu ta mère. Est-ce que tu iras te confesser?»
Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix: hélas! la tentation le
maîtrisait, l’étreignait, le terrassait, était mille fois plus forte que
lui. A quoi bon combattre? Elle avait remporté la victoire, et depuis
longtemps.
Il alla se déshabiller; puis, il s’assit dans la cour, à l’endroit où sa
mère était assise tout à l’heure; et il fut obsédé par un seul désir:
que Pietro s’en allât,--et par une seule crainte: que Pietro restât à la
maison.
Peu après que les amies de Maddalena l’eurent quittée, Pietro s’avança
dans la cour et dit à son frère:
--Alors, tu ne veux pas venir?
--Non.
--Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras la porte cochère, à mon
retour?
Elias ne répondit pas; replié sur lui-même, les coudes sur les genoux et
la tête entre les mains, il frémissait intérieurement de douleur et de
plaisir; et déjà il n’osait plus regarder son frère.
Pietro s’en alla.
--Viens souper, lui dit à deux reprises Zia Annedda, sur le seuil de la
porte.
--Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit Elias.
Et il resta immobile pendant une longue heure, toujours dans la même
attitude, replié sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait
Maddalena qui, dans la maison, bavardait gaiement, comme il ne l’avait
jamais entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant à Zia Annedda
tous les détails de la mascarade. Elle riait, et elle devait avoir les
yeux luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, les deux femmes se
retirèrent, et tout fut silence autour d’Elias. Le feu brûlait encore
dans l’âtre; il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, dans la
petite cour tranquille, dans la nuit voilée.
Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue; son cœur palpitait; le
sang lui passait par ondée dans le dos et dans la nuque, lui montait au
front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui le rendait pareil à un
fauve inconscient, il gravit sans bruit l’escalier, frappa un petit coup
à la porte de la jeune femme. Elle veillait sans doute, car elle
répondit aussitôt:
--Qui est là?
--Ouvre! murmura-t-il à voix basse. C’est moi. J’ai quelque chose à te
dire.
--Attends! reprit-elle, sans inquiétude.
Et elle ouvrit quelques instants plus tard. Elle lui demanda:
--Que veux-tu? Tu es malade? Qu’est-ce que tu as?
Tout en parlant ainsi, elle le regardait; et elle devint blanche. Elle
avait ouvert innocemment; mais, à présent qu’elle le voyait avec ce
visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle comprenait enfin. Et elle
perdit la tête.
Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait pu crier, qui aurait pu
prendre la fuite, se tut, ne fit pas un mouvement.
VII
Pietro rentra vers les deux heures du matin, ivre à ne plus tenir sur
ses jambes. Elias lui ouvrit la porte cochère et alla se coucher; mais,
dès avant le jour, il était debout; et l’aube se montrait à peine
lorsqu’il repartit pour la bergerie.
C’était une aube triste et cendrée, mais qui n’était pas froide. Le ciel
s’était couvert d’un nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait
comme une voûte de pierre grise sur la campagne morte. Elias
chevauchait, seul, perdu dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne
s’entendait, pas une feuille ne bougeait; les ruisseaux eux-mêmes, au
bord des sentiers, coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait sur
le visage la couleur de ce ciel livide, et ses yeux cernés étaient
verdâtres, froids et tristes comme l’eau des ruisseaux.
Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et hideux tout ensemble:
et un monstre de félicité et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette
félicité, si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait jamais
sans une inséparable sensation d’angoisse; et, aux moments--ces
moments-là étaient les plus nombreux--où le remords du crime commis
prévalait, l’angoisse devenait un martyre.
La partie bonne et croyante de son âme s’était réveillée tout d’un coup,
dans cette mystérieuse et menaçante aube de carême; et elle reculait, et
elle s’étonnait, et elle s’épouvantait devant l’horrible réalité du fait
accompli.
«Non, ce n’est pas possible! J’ai eu un cauchemar! pensait-il en
crispant sur la bride ses doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un
cauchemar! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars pareils, au bord de
l’Isalle et dans la _tanca_?... Mais non, non, non! Que te dis-tu à
toi-même, Elias? Tu es un misérable, un fou; tu es le plus vil, le plus
abject des hommes!»
Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces reproches, il retombait
insensiblement dans le souvenir; et tous ses membres tressaillaient de
volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce visage redevenait
plus ténébreux qu’auparavant, un flot de honte et de remords inondait
toutes ses veines; et de nouveau la terreur l’assaillait, jointe à une
envie folle de se frapper, de se souffleter, de se mordre les poings. Et
les injures recommençaient: «Tu es un lâche, un misérable, un fou! Ah!
Elias, rebut du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils
attendre de toi autre chose? Tu as souillé ta propre maison, tu as trahi
ton frère, ta mère, toi-même! Caïn! Judas! Lâche! Misérable! Ordure! Que
vas-tu faire, maintenant? Te reste-t-il autre chose à faire que de te
donner un coup de poignard dans le cœur?» Et ensuite il retombait dans
le souvenir; et il sentait que dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la
furie et qu’à la première occasion il faillirait encore. Et, à cette
pensée, ses cheveux se dressaient d’horreur.
Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit la barrière de la
_tanca_, il releva lentement les yeux et regarda d’un air étonné le
paysage qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un triste vert de
février, ces roches, cette ligne du bois, grave et rigide sur le ciel de
cendre; et ce paysage lui parut changé, lui parut hostile.
«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il intérieurement. Qu’ai-je fait? Comment
supporterai-je le regard de mon père?»
Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, mais il dut entendre aussi
les discours de Zio Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.
--Tu t’es diverti, mon agneau? Eh! cela se voit sur ton visage, qui a la
couleur du levain. Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu as
veillé, tu t’es amusé: je lis cela dans tes yeux, mon fils. Et ton père
était ici à travailler, à épier les malfaiteurs, pendant que tu te
divertissais. Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. Tu es jeune; et
mon temps, à moi, est passé. Et puis, maintenant c’est le carême.
Il y eut une courte pause, après laquelle Zio Portolu demanda encore:
--Et Zia Annedda, que fait-elle?... Ah! elle m’a envoyé de la fouace et
des beignets. Ce n’est pas elle qui oublierait son vieux pâtre!... Et ma
chère Maddalena, que fait-elle? Est-ce qu’elle s’amuse? Oui, laissons-la
s’amuser, la petite tourterelle; c’est une sainte, comme Zia Annedda.
Eh! eh! elle lui ressemble plus que ses propres enfants!
«Ah! s’il savait!» se disait Elias avec un frisson.
Et chaque parole de son père le frappait au cœur. Et, comme il lui
semblait impossible de s’abandonner à ses pensées en présence de Zio
Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la solitude.
D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il désirait rencontrer Zio
Martinu. Mais le vieux n’était pas là. En traversant la prairie, Elias
ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille et taciturne, errait
dans l’herbe, armé d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, dans
l’immobilité de toutes les choses, les _tancas_ semblaient encore plus
désertes et plus illimitées.
Elias pensait à la mascarade, au bruit de la foule, au bariolage des
travestissements, à la danse avec Maddalena; et les moindres souvenirs
lui donnaient un frisson. Ah! ils étaient heureux, tous ces gens qu’il
avait vus! Lui seul était condamné à vagabonder dans la solitude; pour
lui seul le bonheur se transformait en supplice!
Il eut un nouveau mouvement de révolte; et ensuite, puisque le premier
pas était fait, puisque son âme était irrémédiablement perdue, il se
demanda pourquoi il ne continuerait pas à jouir de son funeste bonheur.
«Je suis un fou, pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans moi, elle
me l’a dit; et moi, je lui ai juré que je lui appartiendrais toujours.
Pourquoi devrais-je la rendre malheureuse? Nous ne ferons aucun autre
mal sur la terre; nous vivrons toujours comme mari et femme; et jamais
Pietro n’aura rien à souffrir par notre faute.» Et son visage
s’éclairait, au rêve d’une telle félicité; mais, brusquement, à
l’improviste, il comprenait toute l’horreur de ce rêve, et il en était
affolé, et il aurait voulu se rouler par terre, renverser les rochers,
hurler son péché vers le ciel, heurter sa tête contre les cailloux, afin
d’oublier, afin d’arracher de son âme les souvenirs et les
concupiscences.
A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse et d’une langueur
invincibles. Il se mit à regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir
de retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir au moins à distance,
ou au moins de lui serrer la main, ou au moins d’incliner la tête sur
ses genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. «J’y vais! j’y vais!
murmurait-il, comme dans la nuit où la fièvre l’avait abattu sous un
arbre. Oui, j’y vais! j’y vais!» Et il y eut un moment où il se mit en
marche; mais, à peine eut-il fait les premiers pas, il s’aperçut que ce
qui le poussait vers Nuoro, ce n’était pas seulement le désir de voir
Maddalena de loin; c’était aussi le péché mortel, le démon, l’attrait
monstrueux de la rechute; et il en éprouva encore une fois de l’horreur.
«Où vas-tu, Elias? se demanda-t-il. Tu n’es donc pas un homme?»
Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même et de sa faiblesse; et la
pensée lui vint de se jeter aux pieds de son père, de lui confesser
tout, de lui dire en pleurant: «Attachez-moi, mon père! Enchaînez-moi
entre deux rochers! Ne me laissez pas m’en aller! Ne me laissez pas
seul! Aidez-moi contre le démon!» Mais ensuite il réfléchit: «Hélas! il
me tuerait, si je lui disais pareille chose. Et il aurait bien raison de
m’écraser comme une grenouille!»
Tels furent ses combats durant quelques jours. Comme il s’était vaincu
le premier soir, il eut à lutter moins rudement pour se vaincre encore
les jours qui suivirent; et il ne retourna pas à Nuoro. Mais les forces
l’abandonnaient; une tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le
jour ni la nuit; et il sentait que, s’il était forcé de revenir au pays
et de revoir Maddalena, il ne résisterait plus à la tentation. Alors, il
se mit de nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la _tanca_, franchit
le mur et s’enfonça dans la futaie.
C’était une nuit de pleine lune; le vent courait sur la cime des arbres
avec un frémissement sonore et continu; mais, à l’intérieur du bois,
sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. La clarté de la lune
passait entre les rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée par
quelque branche mince qui se dessinait en noir sur la froide
transparence de l’air. Cela ressemblait à quelque merveilleux tableau
des contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. Des fonds d’argent
s’étendaient dans le lointain; et, sur ces fonds, d’autres lignes de
bois se profilaient, semblables à des montagnes noires.
Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient les éboulis du terrain,
les troncs droits dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. Il
reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu était éclairée; et
aussitôt, dans le souci qui le tourmentait, il éprouva un soulagement.
«Ah! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un l’horrible secret qui
lui oppressait le cœur! Il pourrait donc enfin demander aide et
conseil!» Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué Zio
Martinu, il retomba dans le désespoir. «Que pouvait-il attendre de cet
homme? Que pouvait-il lui dire? Que pouvait-il lui demander? Ce qui
était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, il n’y avait plus de
remède. Quels que fussent les conseils du vieillard, ce qui devait
s’accomplir s’accomplirait quand même.» Il se rappela les nombreuses
fois où Zio Martinu lui avait donné des conseils; toujours ces conseils
l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les suivre.
Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa choir sur un siège, près
du feu, avec une douleur si visiblement exprimée par son visage qu’à
l’instant Zio Martinu devina tout.
--Où étiez-vous? lui demanda Elias. Je vous ai cherché à plusieurs
reprises.
--Pourquoi me cherchais-tu?
--Il y avait si longtemps que je ne vous avais rencontré!
--Et où vas-tu comme ça, dans la nuit?
--Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.
--Tu as été à la ville?
--Non; je n’y ai pas été depuis le dernier jour du carnaval.
--Et c’est après le carnaval que tu m’as cherché?
--Oui.
Elias sentit que le regard du vieux était fixé sur son propre visage; il
comprit que Zio Martinu devinait tout, et il rougit.
--Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard toujours fixé sur Elias;
tu portes sur ta face le péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, si
tu n’as plus besoin de mes conseils?
Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés et égarés comme ceux d’un
enfant, vers les yeux du vieillard: des yeux de sanglier, sauvages et
doux en même temps. Alors, Zio Martinu sentit son cœur de pierre
s’émouvoir. Il lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible comme une
femme, se réfugiait près de lui à l’heure de la tempête comme un agneau
se réfugie sous un chêne. «Pourquoi lui adresserais-je des reproches?
pensa-t-il. Le malheureux souffre, cela se voit, et il devient rouge.
Frapper sur lui, ce serait brandir une hache contre un roseau.»
Néanmoins, il lui demanda d’une voix rude:
--Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias? Que veux-tu que je te dise? Ah!
si tu avais suivi mes premiers conseils!
--Des mots! des mots! éclata Elias, avec un véritable désespoir. Est-ce
que nous savons si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, mon
frère ne m’aurait pas assommé? Pourtant, je l’aurais moins offensé que
je ne l’ai offensé à cette heure; et, à cette heure, il ne m’arrachera
pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu; et c’est le sort, c’est
le démon qui nous persécute.
--Mais enfin, pourquoi viens-tu?
--Eh bien, oui! poursuivit Elias, de plus en plus désespéré et irrité;
oui, je viens pour vous demander encore un conseil, et je suis certain
que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour vous demander aide;
et je suis certain que, afin d’empêcher que je ne retourne à Nuoro
jusqu’au moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, vous êtes
capable de m’attacher, de m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je
pourrai suivre votre conseil, et si, pendant que vous m’attacherez, je
ne tâcherai pas de vous mordre les mains et de m’échapper et de m’en
aller faire ce que veut le démon?
--Le démon! le démon! répliqua le vieillard en haussant les épaules avec
mépris. C’est toujours au démon que tu t’en prends! Je suis las de
t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon? C’est nous-mêmes.
--Vous ne croyez pas au démon? Et à Dieu?
--Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai demandé un conseil, je
l’ai suivi; et, quand j’ai sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la
main qui m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais que te
mordît la vipère!
Le jeune homme sourit tristement.
--Ce n’était qu’une façon de parler, Zio Martinu.
--Bon. Mais alors, par façon de parler, je te dirai ceci. Puisque tu
viens me demander des conseils pour ne pas les suivre, me demander de
t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu n’avais pas besoin de te
donner ce dérangement. Tu crois au démon, toi; eh bien, empoigne-le par
les cornes et enchaîne-le; mais prends garde qu’il ne te morde!
Le vieillard était gouailleur, et son accent, plus encore que ses
paroles, exprimait cet âpre sarcasme que les Orunais savent parfois
donner à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit sur le
visage d’Elias.
--Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, voilà donc toute votre
sagesse? Achever un désespéré!
--Oh! non, je ne suis pas un sage, Elias; mais je sais que chacun doit
se chausser à son pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es venu me
demander conseil, à moi qui crois seulement à l’énergie de l’homme. Tu
t’es trompé; et moi aussi je me suis trompé, en te donnant des conseils
qui n’étaient pas conformes à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma
sagesse! Ah! un âne est plus sage que moi! Qui sait, te dirai-je à mon
tour, si, au lieu de te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible?
C’était à un homme de Dieu que tu devais t’adresser, pour lui demander
conseil. Mais il en est temps encore. Voilà ce que je te dis.
Elias comprit que le vieillard avait raison, et il se rappela aussitôt
l’abbé Porcheddu et l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit
de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de Saint-François.
--Le fait est, dit-il, que je connais un homme de Dieu qui, une fois
déjà, m’a donné de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation.
C’est un homme jovial et qui ne craint pas de se divertir; mais, au
fond, c’est un homme de conscience. Et malin! Comme vous, Zio Martinu,
il a, lui aussi, deviné tout de suite mon secret, tandis qu’aucun de
ceux avec lesquels je vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez
l’abbé Porcheddu.
--Il est de Nuoro?
--Non; mais il habite Nuoro.
--Vas-y donc; vas-y sur-le-champ.
--J’ai peur, Zio Martinu.
--De quoi donc as-tu peur, petit lièvre? s’écria le vieillard.
--J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, répondit Elias, les yeux
égarés.
--Ah! en vérité, tu me mets en colère! Quel animal es-tu? Un lapereau?
un chat? une poule? un lézard?
--Je suis un homme mortel.
--Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te laisserai pas seul, j’irai avec
toi. Désormais, tu m’es devenu insupportable; et je te conduirai en
enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie plus ici.
Cette aimable promesse fit sourire Elias et le calma: il voyait poindre
enfin une lueur d’espérance. «Oui, se dit-il, je me confesserai, je
communierai, je sauverai mon âme.» La douleur et la passion ne lui
laissaient pas un instant de trêve; et la pensée qu’il devrait renoncer
irrévocablement à Maddalena, maintenant qu’elle lui appartenait tout
entière, était pour lui un crève-cœur inexprimable; mais le premier pas
hors de la voie du mal était fait, et les autres lui semblaient moins
difficiles.
Le lendemain matin, Zio Martinu vint le prendre: et ils partirent tous
les deux à pied pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas vingt
paroles. Pendant la nuit précédente, Elias avait fait son examen de
conscience; et, le long du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés
et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient du pays, il se
sentait gêné par une inquiétude grandissante.
--Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, si vous voulez m’en croire,
nous n’irons pas à la maison.
--Quel homme est-ce là! répondit le vieillard, comme s’il se parlait à
lui-même. S’il va se confesser, c’est par peur de lui-même et non par
crainte de Dieu; jamais il ne saura se vaincre.
--Eh bien, allons à la maison! s’écria Elias avec dépit.
Heureusement, Maddalena était sortie; mais Elias comprit à quel point il
était faible: car il s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas
demander où elle était. Lorsque le vieillard et le jeune homme se furent
un peu reposés, ils se rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent
attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé avait un bénéfice de
chantre, et il n’espérait certes pas devenir chanoine; mais pourtant il
vivait à son aise, dans une maisonnette dont l’ameublement lui rappelait
les usages et les coutumes de son village natal, avec les lits de bois à
baldaquin, les coffres de bois noir et les divans à fond de paille; et
il était servi avec amour par sa vieille sœur Anna. De son village, on
lui envoyait en abondance des provisions de vin, de noix, d’oignons, de
haricots, de fruits secs; et la vieille Anna savait préparer toutes
sortes de conserves, confectionner des gâteaux au miel et au raisiné,
faire le café le plus exquis de Nuoro.
Quand elle apprit que ce jeune homme au regard inquiet, qui désirait
voir l’abbé Porcheddu, était le fils de Zia Annedda, elle lui fit un
très bon accueil. Ah! elle la connaissait bien, cette petite vieille qui
était une vraie sainte: car, une fois, celle-ci lui avait soigné une
main malade et n’avait pas voulu de récompense. «Pour les âmes du
purgatoire! disait Zia Annedda à ses malades. Pour les pauvres petites
âmes du purgatoire!»
Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours le même, rubicond et
jovial; et il salua Elias par des exclamations d’allégresse, mais en le
regardant avec des yeux perçants et pleins de malice. Le jeune homme
pensa: «Il devine, lui aussi!» Et il eut la sensation qu’un froid
passait sur son visage: car il pâlissait de honte et d’angoisse.
--J’ai à vous parler, murmura-t-il.
--Et aussi ce vieux chêne? demanda l’abbé, en indiquant Zio Martinu.
Montons, montons là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et autre
chose avec, si tu en as à la maison.
--Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. Je t’attendrai chez tes
parents, Elias. Adieu, monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune
homme.
Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller avant que Zia Annesa lui
eût versé un petit verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre
congé; mais il s’arrêta au coin de la rue, et il resta là un bon moment,
à observer la petite porte par où il venait de sortir. Vingt minutes se
passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le vieillard retourna chez les
Portolu et il attendit près du feu.
Quand Elias revint, Maddalena était toujours absente; et il en fut
contrarié, mais d’autre façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait
de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se démontrer à lui-même,
et un peu aussi à Zio Martinu, combien il était fort, désormais: il la
regarderait sans passion et sans désir, avec des yeux chastes et
repentants. Et, par le fait, un je ne sais quoi de nouveau, une flamme
pure et hardie brillait dans son regard; mais son visage était d’une
pâleur mortelle et ses mains tremblaient. Zio Martinu l’observa
longuement, en silence; puis, il lui demanda s’ils repartiraient tout de
suite. Elias vainquit son désir de faire l’expérience de sa force en
revoyant Maddalena; et ils se mirent en route. Dès qu’ils furent seuls:
--Je me suis confessé, dit-il au vieillard. Dans quinze jours, je
reviendrai pour communier; et alors l’abbé Porcheddu me donnera une
réponse.
--Quelle réponse?
--J’ai résolu de me faire prêtre, déclara Elias, d’un ton confidentiel.
Ah! il était temps! Mais j’ai trouvé ma voie.
Le vieillard ne répondit rien; de nouveau, son âme semblait très
éloignée de l’âme d’Elias, et il avait l’air de ne plus porter aucun
intérêt aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune homme ne s’en
choqua point: son âme, à lui aussi, était maintenant si éloignée de
l’âme du vieillard, si éloignée du passé! Une pure ivresse
l’enveloppait; toutes ses angoisses, toutes ses inquiétudes, toutes ses
hontes, toutes ses irrésolutions avaient pris fin. Il voyait devant lui
une voie blanche et unie comme cette grande route qu’ils parcouraient,
un fond clair et serein comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.
--L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, fera toutes les
démarches; et, d’ici à deux ou trois semaines, il me rendra réponse,
expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même plutôt que pour Zio
Martinu. Et vous verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros; mais mon
père a de l’argent; et, quand il saura ce que je veux faire, il sera
heureux à ne pas y croire.
--Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit Zio Martinu. Si tu as
trouvé ta voie, prends-la et ne la quitte plus.
Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent; et le jeune homme ne pensa
pas même à remercier ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se
contenta de lui dire:
--J’espère que nous nous reverrons, Zio Martinu.
Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus voir. Un mois après,
Elias l’aperçut de loin, mais l’évita. «Oh! oh! pensa Zio Martinu, avec
un sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. S’il est
véritablement sur le point de se faire homme de Dieu, par ma foi, il
commence mal!»
* * * * *
Qu’était-il arrivé à Elias? Le carême finissait, et l’abbé Porcheddu
l’attendait encore vainement. Dans les premiers jours qui avaient suivi
la confession, le jeune homme avait vécu entre ciel et terre: tout le
passé était relégué dans l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de
charme. Il se sentait renaître avec la même pureté et la même douceur
qu’avait autour de lui la campagne renaissante, en cette saison de
renouveau; il priait sans cesse, et il attendait avec une anxiété suave
que les deux semaines fussent écoulées. Son visage s’était éclairci; ses
yeux avaient pris une expression et une transparence enfantines.
Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah! l’abbé Porcheddu ne
devait pas connaître le cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il
pouvait croire que la joie de la confession durerait deux semaines dans
un cœur bouleversé par la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la
joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, il s’aperçut qu’il
retombait dans la tristesse: c’était comme si la main d’un monstre
invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé vers un abîme inconnu.
Le jour suivant, il eut peur; et l’idée lui vint de retourner au pays et
de se jeter aux pieds de l’abbé Porcheddu. «Mais s’il revoyait Maddalena
auparavant?» A cette idée, un frisson lui courut de la tête aux pieds.
Hélas! tout serait inutile! Elias aimait toujours Maddalena, et il ne
pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment où il croyait avoir vaincu,
avoir fait taire ses sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain la
passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait comme une feuille
dans un tourbillon. C’était la main de ce monstre invisible qui
s’appesantissait sur sa nuque et qui le poussait vers le crime. Son
visage redevint livide et ses yeux s’obscurcirent.
Le troisième jour, il se trouvait par hasard à l’entrée de la _tanca_,
pensif et morose, lorsqu’un événement extraordinaire le glaça
d’épouvante. Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était allé à Nuoro,
d’où il devait rentrer vers midi. Or, le tiède midi de mars régnait sur
les pâturages. A cette douce heure de soleil et de rêves, on ne voyait
personne dans l’immensité du plateau; une brise agréable passait,
courbant l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, tout à
coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver Maddalena sur la jument
balzane encore suivie de son poulain. Était-ce une hallucination, un
fantôme de son esprit malade? Jamais Maddalena n’était venue seule à la
bergerie. Il regarda mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle,
c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin sur ceux du jeune homme
avec une puissance magnétique.
Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la force de s’enfuir; les
jambes lui manquèrent, et il s’assit sur le petit mur.
Elle avançait, sans se hâter; mais, sitôt la porte franchie, elle sauta
lestement à bas de son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle
tremblait toute, et elle le regardait avec une passion folle. Ah! quelle
expression ils avaient, ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en bas
comme les voyait Elias! Il ne l’oublia jamais; et il comprit alors que
ce regard lui donnait une joie dont une seule minute valait toute une
éternité de la joie éprouvée la semaine précédente.
--Et Mattia? demanda-t-il.
--Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé de me laisser venir à sa
place. Pietro est absent. Ta mère est descendue à l’enclos pour y
cueillir des olives, et elle ne rentrera que ce soir.
--Ah! Maddalena, tu nous perds! Pourquoi es-tu venue?
Elle se pencha sur lui, délirante:
--Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays? Dis, Elias, dis: pourquoi
ne te voit-on plus?
Et, son délire croissant, elle se mit à lui prendre la tête dans ses
mains, à lui gémir sur le visage:
--Elias! Elias! Elias! Ne vois-tu pas que je me meurs?... Puisque tu ne
venais plus, il a bien fallu que je vienne!
Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut pris de vertige, délira
du même délire qu’elle. Et ils s’abîmèrent encore une fois dans la
perdition.
Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu n’avait pas revu Elias.
Enfin il demanda des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci
revenait souvent au pays; et alors il conçut un soupçon. «Assurément il
est retombé dans le péché, pensa-t-il; et moi, je vais faire une belle
figure auprès de Monseigneur, maintenant que mes démarches pour
l’admission de ce jeune homme au séminaire ont été couronnées de succès.
Prêtre, prêtre, ah bien, oui! Ce qu’il veut, c’est autre chose que la
prêtrise... Et pourtant, il faut aviser; car, si l’on n’avise pas, une
tragédie pourra se produire dans cette maison, sans parler du reste.»
Il alla donc lui-même à la recherche du jeune homme et finit par le
rencontrer.
--Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant droit dans les yeux.
Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se dérobèrent au regard de
l’homme de Dieu; son visage était ravagé, brûlé par la passion et par le
crime.
--Il m’a été impossible de venir, répondit-il.
--Et pourquoi impossible?
--J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier; et, quant au reste, ma
décision n’est pas arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé
Porcheddu.
--Rien ne presse! Que dis-tu, Elias? Malheur à l’homme qui attend le
lendemain! Tu es retombé dans le péché; le démon t’entraîne.
--Mais non, je ne suis pas retombé dans le péché! Que venez-vous me
conter là? repartit Elias avec un sang-froid parfait.
L’abbé Porcheddu en fut effrayé; il aurait mieux aimé qu’Elias avouât sa
faute, fût-ce en se révoltant, fût-ce en blasphémant; mais cette
froideur, cette hypocrisie étaient le comble de la perversité.
--Elias, Elias! reprit-il d’une voix émue. Regarde bien où tu vas;
rentre en toi-même... Malheur à celui qui sème dans la chair, car il
moissonnera la corruption; et heureux celui qui sème dans l’esprit, car
il moissonnera la vie éternelle...
Elias hocha la tête et répliqua:
--Je ne comprends pas ce langage; il n’y a que les prêtres qui le
comprennent. D’ailleurs, je ne suis pas dans le péché; je ne fais de mal
à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé Porcheddu!
--Tu ne comprends pas ce langage, Elias; mais tu peux comprendre les
conséquences humaines de ta conduite... Réfléchis, réfléchis. Si, un
jour, on vient à savoir ce qui se passe, quelle horrible tragédie! Songe
à ta mère, à ton père! Songe que le péché ne peut demeurer longtemps
secret; car, là où il y a du feu, il y a de la fumée.
--Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je! répétait l’autre avec une
glaciale obstination. Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.
Elias ne sortait pas de là; et l’abbé Porcheddu s’en fut, désespérant de
le sauver.
Toutefois, Elias resta profondément frappé de cet entretien. Son bonheur
était si affreux, rendu si amer par le remords, par la peur, par
l’horreur du péché! Tout ce que l’abbé Porcheddu lui avait dit, il le
pensait et se le redisait continuellement; mais il ne parvenait pas à se
vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la volupté, il éprouvait
le supplice de l’angoisse, du remords, du dégoût; mais, pour se délivrer
de l’angoisse qui précédait et qui suivait la volupté, il retournait
bientôt à sa coupable ivresse. En outre, dans les moments les plus
sombres de sa désespérance, il commençait à sentir de l’aversion et du
mépris pour Maddalena. «Elle est la tentation, se disait-il à lui-même.
C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi est-elle venue? Pourquoi
m’a-t-elle tenté? Elle ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle,
cette femme?» Mais ensuite il se reprochait ce mépris, se rappelait
combien Maddalena l’aimait; et il se sentait attiré vers elle par une
tendresse encore plus profonde, par un amour encore plus ardent. Malgré
tout, la parole de l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias une
bonne semence; le remords et la douleur grandirent au fond de son âme,
et il se reprit à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs
qu’auprès de Maddalena.
--Un temps viendra où nous serons vieux, lui dit-il un jour; et alors,
que ferons-nous? Dieu nous pardonnera-t-il?
--Ne parlons pas de ces choses! répliqua-t-elle, dépitée. Ou bien,
est-ce que tu veux te faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine de
Saint-François?
Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune réponse; mais son
irritation et sa haine contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait
répondu dans le ton, si elle lui avait montré qu’elle espérait en la
miséricorde du Seigneur, il se serait attendri et l’aurait sans doute
aimée davantage; mais, en ce moment-là, les railleries et le dépit de
cette femme la lui rendirent odieuse.
A partir de cette soirée, ils eurent souvent de petites querelles,
tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Quand ils s’étaient
quittés, Elias regrettait ce qu’il lui avait dit; mais, dès qu’il la
revoyait, il ne pouvait s’empêcher de recommencer.
--Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es irrité, tu me maltraites
injustement; et moi aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive à ne
savoir plus ce que je dis. Nous en venons ainsi à ne plus nous
comprendre, quoiqu’il nous soit impossible de vivre l’un sans l’autre.
Mieux vaut que nous cessions de nous voir pendant quelque temps.
N’est-ce pas ton avis? D’ailleurs, nous allons être obligés
d’interrompre un peu nos relations...
--Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que nous nous voyions très
souvent, et que nous nous disputions, et que nous finissions par nous
haïr et par nous séparer à jamais.
--Elias! dit-elle en pâlissant, pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi
faut-il que nous nous haïssions et que nous nous séparions à jamais?
--Parce que nous sommes en état de péché mortel.
Cette réponse la rendit affreusement triste.
--Est-ce que tu ne le savais pas auparavant? Aujourd’hui, il est trop
tard.
--Pourquoi est-il trop tard?
--Parce que je suis mère d’un enfant qui est tien...
A son tour il changea de couleur, et une bourrasque d’émotions diverses
l’assaillit. Il couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles; il lui
demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle voulut.
Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir en tête à tête jusqu’à la
naissance de l’enfant. Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin comme
il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.
VIII
On était alors en automne. Le ciel devenait de plus en plus frais et
profond, l’air transparent; de grandes pluies avaient rendu la terre et
l’atmosphère très pures. Elias parut s’être plongé aussi dans un bain
lustral; il redevint très pur; ses pensées se dégagèrent de leurs
brumes, et, pendant quelques semaines, il vécut heureux.
Tant que dura cette période sereine, il restait des heures et des heures
couché tout de son long sous un arbre, regardant l’azur du ciel à
travers les branches, écoutant la voix lointaine du bois, le bruit des
eaux roulées par le torrent, les appels des oiseaux. Et toujours il
pensait à Maddalena, mais non plus de la même façon qu’auparavant. Il
l’aimait avec chasteté, comme les premiers jours où il l’avait connue;
mieux encore, il l’aimait comme un époux qui, dans l’épouse, voit la
mère de son enfant.
Et il pensait aussi à cet enfant. «Ce sera un garçon, se disait-il à
lui-même. Dès qu’il sera grandelet, il viendra ici avec nous, avec moi.
Je l’aurai toujours auprès de moi; je me ferai aimer de lui beaucoup,
beaucoup.» Et il se sentait tout content.
Mais souvent une ombre venait le troubler. «Et si Pietro veut le garder
avec lui? Mon frère croira que c’est son fils; il le prendra, fera de
lui un laboureur; et l’enfant l’aimera comme un père.»
Puis, il recommençait à penser: «Non, non! Je dirai à Pietro:
«Laisse-moi le petit; je ne me marierai pas, et je lui léguerai tout mon
avoir; je lui ferai faire ses études, je le traiterai comme s’il était
mon fils.» Et Pietro cédera, et le petit m’aimera.»
Peu à peu, l’idée de l’enfant obséda son esprit; déjà il formait des
projets insensés, et bientôt il pensa plus à cet enfant qu’à Maddalena.
Un jour, Mattia vint à bride abattue, apportant à la bergerie la bonne
nouvelle:
--Mon père, mon frère, Maddalena aura un enfant! Ma mère a récité la
prière à sainte Anne, et l’enfant sera un garçon!
Et Mattia souriait, tout réjoui, comme si c’était lui le père. Peu s’en
fallut que Zio Portolu ne pleurât d’allégresse, et il se mit à louer
saint François, Notre-Dame de Valverde, Notre-Dame du Remède et je ne
sais combien d’autres saints.
--Ah! la tourterelle! Je le disais bien, moi, qu’elle ne pouvait pas
nous faire le tort de demeurer stérile. Ah! quand le verrons-nous, le
petit Portolu, le nouveau tourtereau? répétait-il à chaque instant.
--Eh! eh! s’écria Mattia en riant. Vous voudriez qu’il naquît tout de
suite et qu’il fût déjà ici à garder le troupeau!
Elias sentait son cœur battre à se rompre; et il pensait, non sans
chagrin: «Ah! s’ils savaient la vérité!» Mais, dans le fond, il était
joyeux, et, chose étrange, il se félicitait presque d’avoir donné aux
siens ce bonheur. Et, tout comme son père, il ne se tenait pas
d’impatience que l’enfant fût né.
Cependant les jours passèrent, et le froid revint avec le brouillard et
la neige. L’hiver fut très rude; et bientôt Elias, qui était frileux,
commença de se sentir mal à l’aise dans la bergerie. De même que l’année
précédente, il aspirait à la douceur du foyer, de la vie close et
commode. «Ah! pensait-il, combien il serait doux de passer les longues
soirées au coin du feu, près de Maddalena!» Mais maintenant il ne
songeait plus à elle avec une passion frémissante, comme l’année
dernière. Non; dans sa vision apaisée, il l’imaginait à côté d’un
berceau et il entendait une mélancolique chanson de nourrice qui lui
rappelait les mélodies de son enfance. Ainsi, sans qu’il sût lui-même
s’expliquer pourquoi, le rythme de son cœur se ralentissait de jour en
jour; quelque chose de mystérieux, qui n’était plus ni du remords ni du
dégoût ni de la peur, opérait lentement au dedans de son être. Loin
d’elle, pendant les froides journées de la bergerie, il désirait encore
être près de Maddalena; mais, quand il la revoyait et qu’il était près
d’elle, il ne ressentait plus la terrible félicité de l’année
précédente. Et il se disait: «Si je l’aime moins, c’est peut-être à
cause de son état; mais, après la naissance du petit, je recommencerai à
l’aimer comme auparavant.»
Un jour, Zia Annedda dit à Arrita Scada, en présence du jeune homme:
--Elias déclare qu’il ne veut pas se marier. Mattia ne trouvera
personne, parce qu’il est trop simple. Il faut donc que Maddalena nous
donne beaucoup d’enfants, n’est-il pas vrai? Autrement, qui peuplerait
le foyer, quand nous serons morts?
Et le jeune homme éprouva un violent dégoût, eut la sensation d’une
blessure au cœur, à penser que ces enfants pourraient être de lui. Oh!
non; un seul, c’était bien assez! «Jamais! jamais!» s’écria-t-il
intérieurement.
Dans les premiers jours du carême, il alla chez l’abbé Porcheddu et se
confessa. Il ne montrait plus le repentir, la douleur, la ferveur de
l’année précédente; mais il se disait fermement décidé à ne plus
retomber dans le péché mortel. Il paraissait être un autre homme.
L’abbé se rendit compte que l’incendie de la passion était éteint en
lui. Toutefois, il regarda longuement Elias, d’un air songeur, et il
secoua la tête à plusieurs reprises.
--Cela te semble ainsi maintenant, lui dit le prêtre; mais tu verras! Si
tu ne pourvois pas sur l’heure à ton salut, tu te perdras de nouveau.
Mets à profit ce moment de grâce.
--Que voulez-vous dire, abbé Porcheddu?
--Ne te rappelles-tu pas ton projet de l’an dernier? Moi, j’avais fait
les démarches nécessaires, et tout était sur le point de réussir.
--Ah! oui, je sais! murmura Elias, en baissant les yeux comme un enfant.
Mais, aujourd’hui...
--Quoi donc, aujourd’hui? Que signifie cet «aujourd’hui»? Tu n’y as plus
pensé?
--Oh! j’y ai pensé bien souvent; mais, aujourd’hui, je crois qu’il est
trop tard et que je ne suis plus digne...
--Il n’est jamais trop tard pour la miséricorde de Dieu, Elias.
Réfléchis à cela, si tu veux te sauver.
Elias réfléchissait, la tête penchée; et un souvenir le frappa. Il se
revit lui-même dans la _tanca_, par une soirée grise et silencieuse; il
revit l’austère figure de Zio Martinu, réentendit les paroles du
vieillard.
--Mais, abbé Porcheddu, reprit-il, si, quand je serai prêtre, la
tentation continue à me harceler? Cela ne sera-t-il pas encore pis?
--Non, Elias. A présent, je te connais. Tu vaincras la tentation, ou
plutôt la tentation cessera de te harceler. Car, pour toi, la tentation
est cette femme; et, quand elle te verra prêtre, elle ne fera plus rien
pour t’induire au mal.
--Qui sait? dit Elias avec tristesse.
--D’ailleurs, on pourra t’envoyer dans un village lointain; et, si tu le
veux, tu ne la reverras jamais plus.
--Oui, après. Mais en attendant!
--En attendant? Ne crains rien; tu iras au séminaire, et je me charge de
diriger tes études. Tu ne pourras venir chez tes parents qu’à certaines
heures, pendant la journée; et, si tu le veux, tu ne succomberas jamais
plus à la tentation. Décide-toi, Elias; ne perds pas de temps; songe que
nous devons mourir, que notre vie est brève, que nous n’avons qu’une
seule âme et qu’il nous faut la sauver.
En parlant ainsi, l’abbé Porcheddu tenait les yeux fixés sur Elias,
comme s’il voulait agir par suggestion; et, de fait, à un certain
moment, il le vit pâlir et presque défaillir. Mais bientôt Elias releva
le visage, et ses prunelles s’allumèrent.
--Eh bien! dit-il très ému, faites ce que vous croyez bon, abbé
Porcheddu. Je me remets avec confiance entre vos mains. Je ne dirai rien
à la maison jusqu’à ce que tout soit arrangé.
--Bon; je te promets que, d’ici à huit jours, j’aurai arrangé tout.
Jusque-là, je te conseille de fréquenter beaucoup l’église. Va, mon
enfant; aie le cœur gai. Tu verras: il te semblera que tu renais à une
autre vie.
Elias s’en alla, mais il ne put avoir le cœur gai. Oh! non. Il lui
semblait qu’il était le jouet d’une illusion; il n’éprouvait plus la
joie enfantine et sans cause qu’il avait éprouvée après la confession,
l’année précédente; au contraire, il se sentait triste, et des larmes
amères lui obscurcissaient la vue. Malgré tout, sa résolution était
ferme; mais sa tristesse venait justement de la fermeté de sa
résolution. A cette heure, le rêve était fini, la réalité brutale
apparaissait; et, dans le premier moment de sa résolution, il ne
parvenait pas à se détacher du passé sans que son cœur saignât. Il
devait dire adieu à toutes les choses qui avaient été sa vie; c’était
donc un lambeau de sa vie même qui s’en allait, avec ses habitudes, ses
joies, ses souffrances, ses passions, ses erreurs, ses plaisirs. Durant
plusieurs jours, il vécut dans l’amertume de cet adieu.
A la _tanca_ surtout, la tristesse l’accablait au point de le rendre
froid et insensible pour tout ce qui n’était pas son adieu aux lieux et
aux choses parmi lesquels il avait tant aimé et tant souffert. «Je ne
verrai plus ceci, je ne ferai plus cela», pensait-il; et un nœud lui
serrait la gorge. Mais sa résolution demeurait inébranlable; et, plus
les jours passaient, plus il s’accoutumait à l’idée d’abandonner tout et
de commencer une vie nouvelle. Peu à peu, lorsqu’il eut secrètement dit
adieu aux moindres choses, à chaque arbre, à chaque pierre, aux bêtes et
aux hommes, ses idées devinrent plus nettes, et il se mit à regarder
vers l’avenir.
Lorsqu’il retournait au pays, il entrait dans l’église et il y restait
de longues heures, suivant avec une attention profonde les offices
religieux. Le son de l’orgue, la solennelle lamentation des chants
liturgiques, les costumes des prêtres, tout le charmait; et, en songeant
qu’un jour il chanterait aussi ces prières qui lui faisaient fondre
l’âme de douceur, qu’il endosserait aussi ces costumes splendides et
sacrés, il oubliait tout le passé et il se sentait heureux. Mais,
lorsqu’il revenait à la maison, il éprouvait encore un trouble, surtout
en présence de la jeune femme. «Que va-t-elle dire, quand elle saura?»
se demandait-il à chaque instant. Il lui semblait qu’il avait cessé de
l’aimer, d’autant plus qu’elle était devenue presque difforme, avec une
face jaune et bouffe; mais il continuait de se sentir lié à elle par un
nœud indissoluble, et il avait peur de rompre ce nœud. «Que dira-t-elle?
Que pensera-t-elle? Se désespérera-t-elle?... Ah! cela lui fera
peut-être du mal; peut-être vaudrait-il mieux attendre...» Et de nouveau
il songeait, toujours avec tendresse, au petit enfant qui devait naître;
mais, de ce côté-là, il était content de sa résolution: son futur état
ne l’empêcherait pas d’aimer cet enfant et lui rendrait même plus facile
de le prendre avec lui, de l’élever, d’en faire un honnête homme et de
lui assurer un avenir.
Un jour, il parla de son projet à l’abbé Porcheddu. Celui-ci hocha la
tête.
--Renonce à ce projet, lui dit l’abbé; car tu fais mal en y pensant. Et
d’abord, l’enfant est encore dans l’esprit du Seigneur; mais, alors même
qu’il naîtrait et grandirait, ton devoir est de le tenir éloigné, parce
qu’il serait toujours un lien périlleux entre _elle_ et toi. Un prêtre
ne doit avoir ni enfant ni femme ni famille; il ne doit penser ni aux
richesses ni aux choses terrestres; il est l’époux de l’Église, et ses
enfants sont la pauvreté, le devoir, les bonnes œuvres. Songes-y bien,
Elias; et, si tu te sens attaché encore aux choses du siècle, garde-toi
de faire le pas que tu es sur le point de faire. Tu dois songer
seulement à sauver ton âme, et non à autre chose.
--Vous voulez faire de moi un saint! dit Elias en souriant.
Mais, au fond, le jeune homme comprenait bien que l’abbé Porcheddu avait
raison, et il s’attristait d’être obligé de renoncer à son beau rêve
paternel. Toutefois, la nécessité même de ce renoncement était désormais
impuissante à ébranler sa résolution.
Les huit jours passèrent. Les démarches de l’abbé Porcheddu avaient
réussi à souhait. Monseigneur l’évêque s’était fort intéressé à ce jeune
pâtre qui voulait se consacrer à Dieu par vocation, et il consentait à
l’admettre immédiatement au séminaire avec une demi-bourse. D’après le
conseil de l’abbé Porcheddu, Elias écrivit à l’évêque une jolie lettre
de remerciement; et cela finit d’enthousiasmer Monseigneur.
--Monseigneur veut te connaître, Elias. Maintenant, tu n’as plus qu’une
chose à faire: c’est d’annoncer aux tiens la nouvelle.
--Ah! répondit Elias en soupirant. J’ai une peur...
--Laquelle?
--Je redoute que cela ne fasse du mal à cette femme. Si l’on pouvait
attendre...
L’abbé Porcheddu eut un geste de découragement:
--Eh quoi? Tu veux attendre? Tu es donc attaché encore aux choses du
siècle? Oh! cette hésitation me déplaît beaucoup.
--Eh bien! reprit Elias avec force, je vais vous montrer que je ne suis
plus attaché à rien. Je ferai part de la nouvelle aujourd’hui même.
--Ton père est au pays?
--Oui.
--Et ton frère Pietro?
--Il y est aussi.
--Parfaitement. Après le dîner, tu les prieras de ne pas sortir. Je
viendrai chez toi, et nous causerons tous ensemble.
--Je ne sais comment vous remercier! s’écria Elias avec effusion. Mais
le Seigneur vous récompensera.
--Bon, bon. Nous reparlerons de cela un autre jour. Et maintenant, va
avec Dieu.
Elias le quitta; mais il ne put rentrer chez lui jusqu’à l’heure du
dîner: il se sentait le cœur gros, la gorge sèche. Ah! la réalisation de
son dessein était si prochaine! Elle l’enveloppait déjà, le pressait, le
détachait violemment du monde, de la jeunesse, du plaisir, de la
famille, de la vie vécue jusqu’alors. Et il en avait un immense chagrin;
mais pas une seconde l’idée de reculer ne lui vint à l’esprit.
Il rentra, mangea distraitement, les yeux sans cesse tournés vers la
porte; et, de temps à autre, lorsqu’il entendait un bruit de pas dans la
ruelle, il tressaillait. Maddalena observait Elias; et, à un certain
moment, elle ne put se tenir de lui demander ce qu’il avait.
--J’attends quelqu’un, déclara-t-il. Au surplus, je vous prie tous de
vouloir bien attendre avec moi cette personne, car elle doit vous
parler.
--A moi aussi? interrogea Maddalena. Qui est-ce? Qui est-ce?
--Elle doit parler à toute la famille. Vous verrez qui c’est.
On le pressa de questions; mais, au lieu de répondre, il sortit dans la
cour.
Maddalena fut saisie d’une inquiétude qu’elle ne chercha pas à
dissimuler, même devant Pietro; et, comme tout à l’heure Elias, elle se
mit à regarder vers la porte, à écouter si quelqu’un arrivait par la
ruelle.
«Qui peut être cette personne?» se disait-elle à elle-même. Depuis un
certain temps, elle s’était aperçue d’un changement chez Elias; et la
crainte qu’il ne fût amoureux d’une autre femme et qu’il ne pensât au
mariage, la rendait jalouse et inquiète. «Il veut se marier, se
disait-elle ce jour-là; et la personne qu’il attend, c’est sans doute
l’intermédiaire qui vient prendre l’autorisation des parents pour
demander la main de la jeune fille. Ah! oui, ce jour-là devait arriver!
Mais si vite! Elias n’attend pas même la naissance de sa créature. Mon
Dieu, mon Dieu, aidez-moi, donnez-moi la force, vous qui êtes plein de
miséricorde! Ne me faites pas mourir! Ne me châtiez pas avant l’heure!»
Une souffrance grave se peignit sur son visage pâle; et ses paupières,
les larges paupières qu’elle baissait avec une douleur résignée, se
firent violettes.
Lorsque Elias reparut avec l’abbé Porcheddu, le jeune homme la regarda
et il eut peur; il pâlit à son tour, et un froid de mort lui glaça le
sang.
L’abbé Porcheddu entra en fredonnant une chansonnette, parcourut des
yeux la famille assemblée, salua avec des facéties et des révérences
comiques; il voulut rester à la cuisine, en dépit de Zia Annedda qui,
très empressée, insistait pour que l’on montât en haut, dans la chambre
de Maddalena.
--Eh bien, comment ça va-t-il, Zio Portolu?
--Ça va sur deux jambes, comme les poules, abbé Porcheddu de mon cœur.
--Et vos fils? Toujours aussi braves, vos fils? Toujours des
tourtereaux?
--Ah, oui! s’écria Zio Portolu, en ouvrant tout grands ses petits yeux
rouges. Des hommes comme mes fils, il n’y en a guère; et j’en remercie
saint François.
Elias s’efforçait de sourire; mais l’abbé Porcheddu remarquait sur le
visage du jeune homme un trouble anxieux, et il crut bon de hâter les
choses. Après quelques minutes de bavardage, il regarda Maddalena,
cligna de l’œil, dit d’un air malin:
--Et prochainement, n’est-ce pas, nous aurons encore un autre
tourtereau? Eh! eh! saint François vous veut du bien, Zio Portolu!
Toutes les grâces du bon Dieu pleuvent sur votre maison. Mais à présent,
écoutez-moi. Qu’est-ce que vous diriez, si votre fils Elias se faisait
prêtre?
Les assistants demeurèrent stupéfaits; car ils ne doutèrent pas un
instant que, si l’abbé Porcheddu parlait de cette façon, la chose était
déjà décidée. Qui aurait pu s’attendre à rien de pareil? Maddalena
releva les yeux, et une rougeur furtive éclaira son visage: après tout
ce qu’elle avait redouté, le projet annoncé par l’abbé Porcheddu lui
semblait une nouvelle heureuse. Sans doute Elias serait perdu pour elle;
mais elle pouvait se résigner à le perdre, puisque aucune autre femme ne
l’aurait.
Le jeune homme s’aperçut de la joie qu’elle éprouvait. Cette joie le
rendit plus calme et lui permit d’observer l’impression que les paroles
du prêtre faisaient sur tous les membres de la famille. On aurait pu
croire qu’il s’agissait de quelque badinage amusant: Pietro souriait;
Zia Annedda, assise près de l’abbé, le visage attentif et les oreilles
tendues, souriait; la sauvage figure de Zio Portolu souriait. Elias eut
l’intuition que la chose dite par le prêtre éveillait chez tous les
siens une joie si grande que cela leur paraissait un rêve; et, soudain,
il éprouva, lui aussi, un transport de joie et il se mit à rire comme un
enfant.
IX
Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient cessé de murmurer, de
rire, de s’étonner, quand ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en
séminariste. D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air d’un jeune homme
de vingt-six ans, et moins encore d’un ancien pâtre. La claustration lui
avait refait blanches les mains et la face; et, à en juger par son
visage imberbe, d’une pâleur de perle, on aurait pu le prendre pour un
adolescent.
Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il endossait l’aube de
dentelle nouée par un large ruban bleu, il ressemblait à un ange
mélancolique, avec ce pli de profonde mais douce rêverie sur sa bouche
d’un rose pâle. Beaucoup de jeunes paysannes et même quelques
demoiselles le regardaient un peu trop longuement, s’intéressaient un
peu trop à lui; mais il ne s’en apercevait pas: ses yeux verdâtres
étaient perdus en de lointaines visions.
Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses gémissements sonores et
que les chants liturgiques envoyaient vers le ciel une inconsolable
lamentation pour des biens perdus et une invocation plaintive de biens
ignorés? Voyait-il le passé, la _tanca_, la solitude, l’amour? Oui,
Elias voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir se détacher de
tout cela, comme il avait cru et espéré qu’il en serait capable; et ce
qui l’attachait encore à la douleur et à la joie des passions humaines,
c’était la continuelle hantise de cette jeune femme agenouillée au fond
de la nef, parmi le flot rouge de la foule paysanne.
Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante dans son costume
d’épouse; et elle tenait sur ses bras le bébé couvert de la _mantiglia_
d’écarlate bordée de soie bleue; et le bébé, quand la mère faisait
danser devant son petit visage les amulettes d’argent et de corail
suspendues à son petit cou, levait ses menottes roses et souriait, en
ouvrant sa bouche mignonne et en fermant à demi ses yeux d’un éclat
verdâtre. C’était un tableau enchanteur. Elias voyait toujours devant
lui son bébé souriant, et il l’aimait avec une tendresse navrée, et son
amour pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent il souffrait
d’une atroce façon, dans cette vaine lutte contre les deux amours
terrestres qu’il ne pouvait extirper de son cœur.
Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait de jour en jour. Deux
années de travail infatigable, de lectures continuelles et de bonne
volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui étudiaient depuis
beaucoup plus longtemps que lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie
recluse, à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses qui d’abord
l’avaient presque suffoqué. Maintenant, le passé lui semblait un rêve,
mais un rêve auquel il demeurait attaché par un lien tenace. Il se
sentait triste, surtout les jours où il revenait à la maison, accueilli
par sa mère avec une tendresse un peu gênée. Il évitait soigneusement
les yeux de Maddalena, et il avait peur de toucher le bébé; ou, si on le
forçait à lui faire des caresses, il le caressait d’un air timide; mais
il tressaillait dès qu’il l’apercevait, et il mourait d’envie de le
prendre dans ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de regarder
les premières petites dents, de serrer dans une seule de ses mains les
deux petites mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait à
lui-même: «Non, non, non! Il faut que je me vainque!»
D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne lui avait jamais adressé un
reproche, mais qui ne cessait de l’observer avec une tendresse
douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle était plus charmante que
jamais, tout occupée de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule
vie; et Elias ne pouvait séparer de la figure de l’enfant celle de la
mère. Il sentait que, s’il était resté libre,--car il se considérait
déjà comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu encore les premiers
ordres,--il serait fatalement retombé. Grâce à son nouvel état, il
venait à bout de dompter jusqu’à son imagination; mais cette lutte le
déchirait et le laissait dans un accablement qui était une sorte
d’agonie. Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste,
désespérait-il de la vie et de lui-même; mais il n’avait jamais une
heure de révolte ou de regret pour la résolution prise.
Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. Soit pendant son
sommeil, soit en pleine veille, il était assailli par des rêves
exténuants, pires que toutes les tentations. Presque chaque nuit, il
voyait en songe le passé, la montagne, le pâturage, la cabane,
Maddalena, souvent aussi le bébé; et toujours il se figurait qu’il était
encore pâtre et libre; mais une oppression morne et un souvenir qu’il ne
parvenait pas à fixer, très douloureux néanmoins, faisaient que ces
songes ressemblaient à des cauchemars.
Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes qui lui donnaient le
plus de tourment; c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts,
c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient dans leurs
cercles insidieux. «Non! non! non!» se répétait-il chaque fois. Et il
chassait les vains désirs, les images obsédantes; et il se mettait à
prier et à étudier. Mais presque toujours, quand il avait chassé vingt
fois les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.
Une nuit, il étudiait l’_Épître_ de saint Paul aux Romains. C’était une
limpide nuit d’avril, avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte
entrait la brise imprégnée d’une douceur ineffable; et on voyait une
étoile scintillante palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait
plus triste que d’habitude; la vie le tentait, lui parlait, l’assaillait
par le souffle pur de cette nuit d’avril; des souvenirs indicibles se
présentaient à son esprit; et, avec la renaissance du printemps, il
semblait que quelque chose de nouveau et d’inquiet germât aussi dans son
Cœur.
«Non! non! non! se répéta-t-il à lui-même, en secouant la tête comme
pour chasser les pensées importunes. Il faut oublier tout; il faut
étudier, faire des progrès!» Et il se prit la tête entre les mains, se
plongea dans la lecture. Autour de lui régnait un silence profond; et
l’on entendait seulement, très loin, très loin, onduler une mélancolique
chanson de Nuoro, qui paraissait venir des extrêmes limites de la
campagne. Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par cœur chaque
verset.
_Que la charité soit sincère; ayez le mal en horreur, et attachez-vous
fortement au bien..._
_Ne soyez pas nonchalants à l’action; soyez fervents d’esprit, soumis au
Seigneur._
_Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants à la
prière..._
_Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, et gardez-vous de
maudire..._
_Ne rendez à personne le mal pour le mal; attachez-vous aux choses
honnêtes, en présence de tous les hommes..._
_A moi la vengeance; c’est mot qui rétribuerai, dit le Seigneur._
_Ne te laisse pas vaincre par le mal; mais triomphe du mal par le
bien[32]._
[32] Épître aux Romains, ch. XII.
Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre! C’était comme un
grondement de tonnerre, et c’était aussi comme une pure voix de fontaine
murmurant dans la paix nocturne. Mais, comme un grondement de tonnerre,
comme une voix de fontaine entendue en rêve, elle venait de trop loin,
de trop haut. Elias l’entendait, l’écoutait, et il avait la sensation
d’être enveloppé et rafraîchi par elle comme par un suaire embaumé; mais
ce suaire, hélas! était léger comme une vapeur, et le souffle de cette
tiède nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.
Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro se fit un peu moins
lointaine. Au milieu du chœur mélancolique, une harmonieuse voix de
ténor s’élevait; et toute la volupté, toute la suavité de cette nuit
lunaire tremblait dans cette voix. Le jeune homme redressa la tête,
envahi par un enchantement soudain. «Où donc l’avait-il déjà entendue,
cette voix?» Une réminiscence presque physique le fit tressaillir: il se
rappela vaguement qu’il avait vécu une autre nuit pareille à cette
nuit-là, qu’il avait entendu ce même chant, qu’il avait été triste comme
il l’était à cette heure. «Où? Quand? Comment?» Il se mit debout, vint
s’accouder à la fenêtre, sous le rayonnement clair de la lune au zénith.
La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de senteurs lointaines et
confuses. Il eut un frisson, et il se souvint de la nuit où il avait
pleuré de détresse aux pieds de saint François. La voix de l’Apôtre ne
parlait plus, le suaire était déchiré. Qu’importaient l’éternité, la
mort, le néant de toutes les passions humaines, le bien, le mal, la
perfection, la vie future, comparés à l’instant fugitif de cette nuit
d’avril, de ce souffle de brise, de ce chant d’amour? Et il fut vaincu:
la vie le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la douleur, avec
la concupiscence et la désespérance; et il se laissa choir à genoux
devant la fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un enfant, égaré par
une suprême frénésie de désespoir.
Une prière folle montait à ses lèvres, parmi les sanglots. «Tu vois,
Seigneur: je suis faible et lâche! Aie pitié de moi, ô mon Dieu!
Pardonne-moi, accorde-moi le repos, arrache mon cœur de ma poitrine! Je
ne suis qu’un homme, et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi
m’as-tu fait si faible, Seigneur? J’ai toujours souffert, toute ma vie;
et, chaque fois que, succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai voulu
chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, j’ai foulé aux pieds tes
préceptes, j’ai été plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais
j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre encore tellement, que
la mesure est comble!» Et il sanglotait, et son visage bouleversé
ruisselait de larmes amères; et il recommençait à implorer: «O mon Dieu,
mon Dieu, mon Dieu! Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon aide,
accorde-moi la paix de l’âme... Et accorde-moi aussi un peu de bonheur,
un peu de douceur... N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu! Ne suis-je pas une
créature humaine? Si j’ai péché, pardonne-moi, toi qui es
miséricordieux! O toi qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi un
peu de joie, un peu de bonheur!...»
Insensiblement les larmes tarirent dans ses yeux, et cette crise le
soulagea, le calma. Il s’en aperçut lui-même; car, lorsque l’accès de
désespoir eut pris fin, il ressentit quelque honte des pleurs qu’il
avait répandus. Mais il pensa: «Mon père dit que ce sont les lâches qui
pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant,
les pleurs font tant de bien! Sans les pleurs, il y a des moments où
l’âme éclaterait.»
Et il eut honte aussi de sa prière, qui était presque un défi à Dieu; et
il en eut peur, et il demanda pardon, et il se résigna. Mais, le
lendemain matin, il éprouva un extraordinaire saisissement d’épouvante,
de surprise, de chagrin et d’allégresse,--jamais il n’oublia cette
minute-là!--lorsqu’on vint lui dire que Pietro était rentré des champs
avec une forte inflammation aux reins et que son état paraissait grave.
«Il va mourir, pensa-t-il soudain; et je pourrai épouser Maddalena!»
Dieu avait-il donc exaucé sa prière? Oh! non. Effrayé de sa pensée
blasphématoire, il recula devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce
moment par son imagination. Non, non, cela n’était pas possible!
Il courut tout de suite à la maison; et il se disait en chemin: «Comme
je suis lâche! Non, jamais je ne me sauverai: c’est ma nature même qui
est mauvaise.» Il se tourmentait plus pour ses mauvaises pensées que
pour la maladie de Pietro; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré
tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il eut appris que son
frère était malade depuis la veille, il éprouva une espèce de déception,
tant il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par l’idée étrange
que Dieu avait écouté son horrible prière!
Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le malade avait la face
livide, les traits décomposés par une cruelle souffrance; et il ne
cessait de gémir. Trois jours auparavant, il était parti à la recherche
d’un bœuf égaré; il avait parcouru à pied de grandes distances, et il
avait fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée sauvage; mais
l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement et une prédisposition à la
maladie l’avaient terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, les
mains égratignées par les ronces et par les pierres. La consternation
régnait donc chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux lampes et
prononcé les «paroles vertes»; et les «paroles vertes» avaient répondu
que Pietro devait mourir.
Les jours suivants furent affreux pour Elias. Il venait chez son frère,
le regardait, se promenait de long en large dans la chambre, se tordait
silencieusement les mains, navré de son impuissance à écarter de Pietro
le péril. Jamais il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni vers
l’enfant; et il s’en retournait désespéré, se jetait à genoux, priait
des heures et des heures avec une piété fervente, pour obtenir que
Pietro guérît.
Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, il sursautait et un froid
mortel lui arrêtait le sang dans les veines. Ah! quel était ce monstre
odieux dont il avait à subir l’assaut? Pourquoi, dès qu’il s’oubliait un
instant, ce monstre lui chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui
inspirait-il d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il obstinément
l’image de son frère mort, enseveli?
«C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne me vaincra pas; non,
jamais plus il ne me vaincra. Que Pietro meure donc, s’il doit mourir! O
Satan, quelque horrible que cela puisse être, je désire à présent la
mort de mon frère, pour te démontrer que tu ne remporteras pas la
victoire. Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras! Je suis plus fort
que toi, Satan! Mon corps est faible, et tu pourras le briser; mais mon
âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne triompheras d’elle!» Et il se
remit debout, tranquillisé par ce terrible réconfort.
La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma les yeux, fit sur lui le
signe de la croix, aida Zia Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis,
il veilla son frère mort. A chaque instant il se levait, se penchait sur
le visage du défunt, le regardait longuement, avec la folle espérance
que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute à l’autre, il allait
remuer, se dresser sur son lit. Mais le visage barbu, livide, immobile,
aux paupières baissées, demeurait fixe comme un effrayant masque de
bronze.
Pour la première fois de sa vie peut-être, Elias, qui n’avait jamais vu
d’aussi près ni regardé avec autant d’attention un cadavre, comprenait
toute l’inexorable grandeur de la mort. Il se rappelait Pietro vivant,
riant, parlant. Et un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour
lui clore à tout jamais les lèvres! Il pensait: «Demain, à pareille
heure, cette dépouille même aura disparu du monde.» Et il ne pouvait se
résigner à croire que tout finît de cette façon, que lui-même, ses
parents, Mattia, Maddalena, le bébé dussent à leur tour disparaître; et
ces pensées lui donnaient une douleur inexprimable.
Ensuite il retombait à genoux près du lit mortuaire, et sa douleur se
changeait en consolation. «Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous
cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter vainement? Tout a une
fin; l’âme seule reste. Sauvons notre âme!» Et il se sentait plus fort
que jamais contre la tentation et contre le mal. Puis, il recommençait à
se souvenir de son frère vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur
adolescence, à se souvenir de la mortelle injure qu’il lui avait faite;
et il se désolait de nouveau, et les sanglots lui étranglaient la gorge.
«Maintenant qu’il est mort, se demandait-il, est-ce qu’il connaît
l’injure que je lui ai faite? Est-ce qu’il me pardonnera?» Et ces
questions le ramenaient à d’autres souvenirs; il revoyait Maddalena dans
cette même chambre où reposait maintenant le mort; et une douceur
inattendue s’emparait insidieusement de lui, à la pensée que désormais
il pourrait aimer cette femme sans crime. Mais aussitôt il chassait loin
de lui la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait d’un bond;
et, se penchant pour la vingtième fois sur le visage du cadavre, il
recommençait à se plonger dans la contemplation de la mort.
Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un peu; il eut un rêve où,
comme toujours, il lui sembla qu’il était encore pâtre; et, dans ce
rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la _tanca_. Pietro
arrivait à cheval, le visage livide et les yeux clos, comme le cadavre.
«Qu’est-ce que tu as?» lui demandait Elias, frappé de terreur à cette
vue. «L’enfant est mort, et je viens te l’annoncer, répondait Pietro.
Retourne au pays; car c’est toi qui dois l’ensevelir.» Elias fut pris
d’un tel effroi et d’une telle angoisse qu’il fit un effort pour se
réveiller.
Mais, après son réveil, il continua de sentir la même angoisse que dans
son rêve. Le jour naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain il
pensa avec amertume: «Doit-il donc mourir, lui aussi? Ce rêve est-il un
avertissement? Les malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux
rêves.» Il lui semblait que dorénavant toutes sortes d’infortunes
étaient possibles, prochaines, inévitables; et, en proie à une
affliction insensée, il alla voir l’enfant qui pleurait toujours.
Maddalena, vêtue de deuil,--avec sa jeunesse et sa fraîcheur, elle était
toute gracieuse dans sa robe noire,--tâchait d’apaiser le petit en lui
parlant à voix basse. Nombre de parents étaient déjà venus; la maison
était sans lumière. Elias s’avança silencieusement dans la
demi-obscurité de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.
--Qu’est-ce que tu as? demanda-t-il au petit, en se courbant un peu.
Puis, il dit à Maddalena:
--Pourquoi pleure-t-il?
Le petit le regarda de ses grands yeux noyés de larmes et se tut
quelques instants, avec sa petite bouche ouverte qui tremblait; et
ensuite il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux vers Elias, et sa
bouche aussi eut un tremblement involontaire.
--Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une voix altérée, en
berçant l’enfant dans ses bras. Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas
que tu pleures...
Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur les épaules du petit et
elle se mit à pleurer inconsolablement.
--Oh! Maddalena, qu’est-ce que cela veut dire? murmura Elias éperdu.
Et il s’éloigna, comme poussé par une main invisible. Cette scène le
bouleversait jusqu’au fond de l’être; car il comprenait bien que
Maddalena ne pleurait pas seulement pour la mort de son mari; et les
regards de cette femme, toujours tendres et ardents, lui transperçaient
le cœur.
«Ah! pensait-il, assis dans un coin sombre, parmi le groupe des parents,
l’abbé Porcheddu a raison: cet enfant nous liera toujours, toujours. Il
faut que je ne le voie plus, que je ne l’approche plus; sans quoi, je me
perdrai encore, et maintenant plus que jamais.» Et il se sentait obsédé
pour tous ces gens qui entraient et qui sortaient en prononçant des
paroles banales; et il désirait avec ardeur que tout fût terminé, que
les obsèques fussent achevées, que les trois jours des condoléances
fussent écoulés, pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.
«Hélas! pensait-il, si déjà la tentation est forte à ce point, lorsque
le cadavre de mon frère est encore presque chaud, que sera-ce plus
tard!» Mais ensuite il se répétait avec une sorte de rage: «Non! non!
non! je serai vainqueur! Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai!»
La lutte était commencée, et c’était une lutte terrible. Le premier, le
second, le troisième jour, avec les funérailles, avec les condoléances,
avec les cérémonies barbares du deuil sarde[33], passèrent comme un
vilain rêve. Et, finalement, Elias se retrouva dans sa cellule, dans son
petit lit, harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente dans sa
mémoire cette nuit où il avait lu l’épître de saint Paul; et le souvenir
de sa prière désespérée lui revenait avec la persistance d’un remords.
«Ma punition a été dure, pensait-il. Et cependant, qui connaît les voies
du Seigneur? Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer? Pourquoi
serait-il impossible que cette destinée fût la mienne? Pourquoi me
serait-il interdit de prétendre à la félicité terrestre? Ne suis-je pas
un homme comme les autres?» Et le rêve insidieux s’emparait de lui.
[33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand
deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes
laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au
moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds;
parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de
chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la
poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent
pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres
ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes
religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les
rues les plus écartées, etc.
L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et,
par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu!
N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait
péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs
devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel?
«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour
excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les
gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an,
personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie!
Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!»
Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient.
«Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se
demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un
coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non,
non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on
vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non!
je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il
serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les
jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit.
Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés
prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui
semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se
faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à
l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec
Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...!
«Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et,
par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les
obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et
dans notre force propre.»
Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la
chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même
était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que
Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les
travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin
Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la
maison.
Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des
chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris
d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le
cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit.
Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et
qui l’amusait en lui disant:
--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas,
Berteddu?
Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant
son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda
Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il
fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement
pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de
dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un
rayon de soleil.
--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là.
Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous
souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment
est fait le cœur de Zio Portolu!
Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père
parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait
pas à son chagrin.»
Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle
avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de
douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne
se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en
retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la
courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera
l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que
ferai-je?»
Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas
davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler;
mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le
préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse
de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il
sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il
voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il
s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver
en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise;
mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de
mauvaise humeur.
«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il
faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours
se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.
«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être
trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui
semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un
chagrin vague et sans motif précis.
Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée
pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on
l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore,
tout ému.
Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par
elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait
ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite,
parce qu’on avait besoin de lui.
--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias.
--Je ne sais pas.
--Est-ce que le petit est malade?
--Je ne sais pas.
--Eh bien! j’y vais tout de suite.
Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.
Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs,
et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis
régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée,
tiède et silencieuse.
Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait
médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à
coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce
discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait
séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un
peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à
cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi
qu’il en soit, elle se troubla, se confondit.
Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme
d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le
regarder:
--C’est donc dimanche la cérémonie?
--Tu ne le savais pas?
Un silence.
--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants.
--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à
elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu.
Elle se leva et passa dans la chambre voisine.
--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle
Elias est là.
Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur.
--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai
voulu t’entretenir.
Il secoua la tête.
--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta
conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps
encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu
de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre
innocent?
Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa
sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa
machinalement et murmura:
--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard.
--Non, non, il n’est pas trop tard!
--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait
fou.
--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues
que tu n’obéis pas à ta conscience?
--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer,
Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en
caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet
habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet
enfant est mon fils?
--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton
fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils?
--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de
lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse
envers lui mon devoir.
--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne
sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose!
--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena.
--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose...
Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté:
--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc
pas à moi, Elias?
--C’est impossible! dit-il à voix basse.
--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!...
Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien?
--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est
trop tard.
--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les
mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait
préparées d’avance.
Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému,
qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de
l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle
éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du
cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais
une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le
regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son
premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit
misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce
qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle
l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à
présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses
discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle
avait triomphé d’Elias dans la _tanca_.
Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il
répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début;
il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences
de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être
même effleuré la main.
Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été
trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être
aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce
qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé,
elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime.
Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner
un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.»
Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne
désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que
goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que
Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement,
afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre
force de résistance.
X
Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs,
continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première
messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage;
parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux;
on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des
vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était
habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et,
tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il
tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement
sa tête sur la poitrine de son grand-père.
[34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque
tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse
compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés,
comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces
improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les
adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un
prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire,
l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant
des heures. La forme prosodique des improvisations est presque
toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime
est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité
ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct
poétique.
--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant
vers le petit. Tu as sommeil?
Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes.
Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en
forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle
se pencha pour l’offrir à l’enfant.
--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut
pas t’endormir.
Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus
la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de
l’oiseau, mais il ne le mangea pas.
--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas
assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi!
Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je
te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble.
Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la
_tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune
nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il
tenait toujours sa petite tête appuyée.
--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena.
L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se
souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de
Pietro.
Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans
ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis.
--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort.
Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit,
l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher
son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin
l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce
d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait
légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait
pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante,
qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se
mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela
le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il
s’irritait contre lui-même; mais il se taisait.
Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était
Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir
d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec
l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de
tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il
se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la
douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde!
pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient
arriver?»
Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec
Maddalena, occupée à préparer du café.
--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas
qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne
santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai
raison.
«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume
et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.»
Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près
de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui
rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au
petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que
Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si
elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle
épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils;
on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et
son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses
entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.
Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait
séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées
vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et
un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait,
en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est
inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses
du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été
mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon
chrétien. Voilà tout.»
Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la
main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant
comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand
le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta
les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à
Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais,
au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent,
lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser
d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui
articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait
cruellement.
Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.
--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui
cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi
agréablement.
Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et
accepta.
Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le
devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme
sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il
voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un
buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui
expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en
temps, il lui donnait un baiser.
--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a
plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires
sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui
ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce
que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire
des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu
sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le
marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres
s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre?
[35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux.
--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai
des pipes avec les roseaux.
--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se
faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur?
Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui
chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il
avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais
Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et
l’avenir de son fils!»
Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente
tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu
adressait au petit.
--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te
faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle
étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il
s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de
froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est
pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher
droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant!
--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un
arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père.
Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il
s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut
démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il:
«Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être
d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le
prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai
heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le
présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement;
et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées
jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune
prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation
coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi
que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore
une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je
réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne.
Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont
nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à
l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.»
Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et
douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il
avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la
vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et
il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une
souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et
prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était
fini!...»
Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de
loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se
rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être
allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien
différente de celle que son devoir lui prescrivait.
Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas
autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant
des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que
cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait
ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de
s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il
avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait
indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait
les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait
pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le
monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il
dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir
pour le guérir.
Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été
consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu
méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant
atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné
par le premier médecin.
--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de
haineux dans le regard.
--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de
l’état du petit.
D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent
pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle
organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit
lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très
forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu.
Maddalena le veillait, consternée.
Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes
particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles.
Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa
sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses
invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte
Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle,
aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang,
aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter.
Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant
était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne
survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre.
Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour
venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà
qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur!
L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son
petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les
soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il
vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si
cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je
ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin.
Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et
qui se montra très affligé.
--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère.
Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien.
Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande
route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre
bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses
yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la
couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps
souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait
la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait
avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin
jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient
rencontrée près de la fontaine.
--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et
pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai
qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias?
Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin
pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait
et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père?
--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette
demande?
--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce
monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi?
Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas!
Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le
torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva
au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle
était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre.
--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du
petit malade.
--Oui, elle y est.
Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler
cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit;
il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette
respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive.
Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près
du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant,
silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par
une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume;
et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir
ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au
pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité.
--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction,
comme en se parlant à lui-même.
Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul
mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il
revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il
allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait
d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et
la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son
visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit,
avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux.
Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en
essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle
lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête,
livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques
instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et,
avec un peu d’hésitation:
--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle.
Tu es malade?
Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre
Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment
près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit
visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement:
--Non, je ne suis pas malade.
Et il s’en alla.
Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit?
se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah!
protégez-nous, saint François de Paule!»
Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt
qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison,
presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle,
il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit;
et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et
l’odieuse figure était là, toujours là!
Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec
l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec
ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait
que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès
qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait
plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au
dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage.
Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia
Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux.
--Il ne passera pas la nuit! dit-elle.
--Farre est encore là, mère?
--Non.
Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait
silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé.
Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu,
était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il
ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni
toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme
devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la
mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait
semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il
mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la
mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors,
pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il?
«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je
ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à
la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine
jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est
plus temps de rien faire!...»
Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de
l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas
comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras
et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée.
Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias
reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il
s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus,
Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même
s’interposait un obstacle insurmontable.
Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux
flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire:
«Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il
m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien?
Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je
le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car
c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le
soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais,
parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là,
j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes
s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il
reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide.
Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un
rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se
représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier,
demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur,
pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie
terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de
repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour
la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite;
mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur
toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour
me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir
le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien
avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni
passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...»
Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en
courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une
nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de
légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un
silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de
mystérieux était dans l’air.
Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut
pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer,
tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains,
avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait
tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement
l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit
peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et
elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette
affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont
grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il
regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et,
lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes
réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans
la chambre voisine, près de l’enfant mort.
Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia
Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun
bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette
funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits
souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds
exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes.
Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers,
tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien.
Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa
personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il
s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit.
Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui
prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait
descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de
joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce
qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur,
seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et
miséricordieux.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ELIAS PORTOLU ***
Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.
Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.
START: FULL LICENSE
THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.
Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works
1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.
1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.
1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.
1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you
are not located in the United States, you will have to check the laws
of the country where you are located before using this eBook.
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.
1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.
1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.
1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.
1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:
• You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
the use of Project Gutenberg works calculated using the method
you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
within 60 days following each date on which you prepare (or are
legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
payments should be clearly marked as such and sent to the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation.”
• You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
License. You must require such a user to return or destroy all
copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
works.
• You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
receipt of the work.
• You comply with all other terms of this agreement for free
distribution of Project Gutenberg™ works.
1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.
1.F.
1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.
1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.
1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.
1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.
1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.
The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.
Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works
Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.
Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.
Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.
This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.