Guerre et révolution : La fin d'un monde

By graf Leo Tolstoy

The Project Gutenberg eBook of Guerre et révolution
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Guerre et révolution
        La fin d'un monde

Author: graf Leo Tolstoy

Translator: E. Halpérine-Kaminsky


        
Release date: March 18, 2026 [eBook #78237]

Language: French

Original publication: Paris: Eugène Fasquelle, 1906

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78237

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GUERRE ET RÉVOLUTION ***




  LÉON TOLSTOÏ

  GUERRE ET RÉVOLUTION
  --LA FIN D’UN MONDE--

  TRADUIT DU RUSSE PAR
  E. HALPÉRINE-KAMINSKY

  PARIS
  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
  EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1906

  Tous droits réservés.




EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.


  PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
    préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française
    (3e mille)                                                    1 vol.

  PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur,
    traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par
    Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de
    Paris (3e mille)                                              1 vol.

  LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
    (7e mille)                                                    1 vol.

  APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY         1 vol.

  CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY          1 vol.

  LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille)    1 vol.


_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de
Hollande._

Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français
réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède
et la Norvège.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816.




GUERRE ET RÉVOLUTION

(LA FIN D’UN MONDE)




LA LEÇON DE LA GUERRE


  Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.

  (MATHIEU, VI, 23.)

  Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne
  voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils
  ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.

  (JEAN, XII, 40.)




I

LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE


Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient.
Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En
Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs
familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir
et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par
l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient
transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même,
mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque
étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on
ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.

Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y
allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en
saurait être autrement.

Pourquoi cela?

Pourquoi s’en vont-ils là-bas?

Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels
il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point
participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer
pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les
millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette
œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce
qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication
sensée.

La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la
regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des
wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un
précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants
devant l’imminence de la catastrophe.

Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir,
et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent
s’arrêter.

On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des
centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de
gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain
d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer
ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout
son être?

Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?

On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou
japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand
nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en
vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils
ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques
mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des
Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se
rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient
amicalement.

On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux
chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou
fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des
forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout
leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle
d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière,
sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant
un morceau de viande sous son nez.

Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement
aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas
commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort
qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer
la faute.

Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble
tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être
forcés par personne, ni séduits par rien.

Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes
qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes
du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui,
semble-t-il.

Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je
sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve
dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que
c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par
suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont
produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.

Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions
d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur
intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est
au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu
caprice sacrifie?

Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause
première de la guerre?

Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet
d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu
à l’explosif.

Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien
l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause
le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est
le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.

Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?




II

LA MACHINE GOUVERNEMENTALE


Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est
connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du
détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre
Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré
aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine
Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule
raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre,
était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert
successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que
c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son
fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur
l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre
Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de
laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui,
lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les
Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle,
également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de
ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur
profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue
de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.

Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la
Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est
assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne
pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant
contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt
livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.

Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas
Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci
à coup sûr un sot, brutal et ignorant.

Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine
avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des
centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.

N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie
sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la
faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de
coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne,
et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra
assassiner à l’autre bout du monde.

D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en
Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime
sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa
volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de
récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône,
menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout,
causant le pervertissement du peuple.

En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à
seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il
imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y
convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de
millions de vies.

Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de
la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier,
sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même
liberté qu’il prétendait défendre.

En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la
machine, et dont le règne est également une succession de crimes:
meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.

On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre
accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des
crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des
vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du
temps.

Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent
européen est jonché de cadavres.

Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en
Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs
peuples.

Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se
renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans
les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime
démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en
Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux
États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine
qu’on nomme gouvernement.

Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif
sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.

C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français;
par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens
en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre,
Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.

Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à
la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif,
tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille,
des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes
sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont
nous subissons volontairement la servitude.




III

LA SERVITUDE VOLONTAIRE


Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain
français La Boétie:

«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de
cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre
ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui
le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque
grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande
prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un
grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent
de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie
ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit
bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si
ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal
de celuy duquel on n’a receu que bien.

«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela
s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel
malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non
pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni
enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les
paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp
barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant;
mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul
hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non
pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au
sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes,
mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette!
Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent,
soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent
d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire
lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille
endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non
qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais
plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille
hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir
pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre
serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?

«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle
ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais
mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent
d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus
que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,
qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel
monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de
couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir
faict, et la langue refuse de le nommer?»

«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met
dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts
païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine
cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il
ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit
qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne
penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas
véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre,
il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict.
Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien
oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se
mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en
peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui
se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de
servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se
coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre,
quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost
le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté,
il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt
avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par
maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy
permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre
à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la
desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation
au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict?
et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit
racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur
doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout
ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours
se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler;
et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y
mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy
mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les
tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et
destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se
fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir
et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït
poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,
et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur
et aliment, devient une branche seiche et morte.

«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point
le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et
engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils
s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est
ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature.
Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux
courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant
acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire,
en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer:
c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant,
que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens
mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur
saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la
desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource
que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire
ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.

«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en
vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter
devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos
champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et
paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à
vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à
moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce
malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes
de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel
vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne
refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous
maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,
et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny
de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige
que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx
d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de
mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il
foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il
aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous
oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous
pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille,
complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous
semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous
remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos
filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos
enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses
guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de
ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la
peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et
se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez,
à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride;
et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct,
ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez,
non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez
resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que
vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus;
et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base,
de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»

  [1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie.
  (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38,
  40-45.)

Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec
laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la
vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi
le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale
afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son
conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre.
C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces
derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait,
mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.

Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes
résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude,
ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui
sont à la tête du pouvoir.

Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe
d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.




IV

LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ


On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à
un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les
meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait
l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des
hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne
peut être.

Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants,
cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est
point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition
absolue de l’existence du gouvernement.

Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement
en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et
comment assurer son maintien:

«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni
consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation
de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui
commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non
seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône,
mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une
condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont
plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La
première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de
même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un
État.

«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut
jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc
s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y
exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...

«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et
naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt
la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de
les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...

«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il
y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le
second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses
propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un
gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent
dans son amitié...

«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans
lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer
toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines
vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au
prince la sûreté et le bien-être_...

«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne
doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus
humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop
d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres
et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que
les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un
particulier...

«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux
vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et
l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut
renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car
on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants,
dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur
fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens,
leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas
besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le
prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures,
périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec
la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les
obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux.
Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui
qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont
tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au
lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les
quitte jamais.

«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande
quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être
appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état
de ne rien entreprendre.

«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur
gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce
qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit
seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la
haine...

«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec
les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la
seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il
faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir
bien faire l’homme et la bête.

«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir
les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend
point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour
connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en
tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un
prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort,
et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose
n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais,
mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole,
tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons
pour en justifier l’inobservation.

«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de
traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles
par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le
mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il
faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si
simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut
tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...

«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai
indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir
et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours
utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément,
fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître
de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.

«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince
nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les
hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver
l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la
religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant
que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et,
ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut,
mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.

«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne
respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à
l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,
l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il
lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en
général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir,
mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu
parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit
nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours
protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les
hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en
justice, on ne regarde qu’aux résultats.

«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance,
les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et
louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge
que par le succès[2].»

  [2] _Le Prince_, par Machiavel.

Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels
s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au
pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui
de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un
président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont
toujours observé et observent exactement les règles établies par
Machiavel sans avoir besoin de le lire.

De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre
qu’il ne peut en être autrement.

L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu
aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les
amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les
hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir
qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement,
cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les
gouvernants.




V

IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE


Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis
la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature
ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis
par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers.
Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou
destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de
paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la
vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent,
parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps;
trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et
débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait
rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont
non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible,
mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre,
les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les
gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle,
république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est
là leur œuvre inévitable.

Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la
plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces
ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel,
vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du
droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire
des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour
dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois
justifiant et sanctionnant tous ces crimes.

C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les
Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et
Parlements. C’est leur mission.

Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux
parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité
gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne
peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et
de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne
l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste
de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre
quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État
vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée
vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.

En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.

Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais
elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la
situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.

L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se
trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont
empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol,
mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à
ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon
qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre
toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.

Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur
laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille,
payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la
terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa
famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation
avec d’autres hommes.

Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer,
directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais
nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont
il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la
construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des
dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des
douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements
des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des
centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de
nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui
et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont
appuyées par la force, et il paye.

Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge
de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service
militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les
pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se
racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs
qu’entraîne la guerre.

Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout
homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus
terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et
intellectuelle.

Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut
dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique
encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est
pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation
pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on
lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition
absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du
monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec
sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du
trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire,
et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes
de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.

Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La
littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du
gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou
simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque
pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du
pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle
de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons,
potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est
convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute
estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de
participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les
hommages.

Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus
grande part du produit de son travail lui est enlevée pour
l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les
filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave
du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette
différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis
que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et
hypocrites des hommes.

Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur
esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux
qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont
des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.




VI

INUTILITÉ DE L’ÉTAT


«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne
croient pas pouvoir vivre?

«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal
nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de
défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit
devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il
effraye le peuple.

«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être
inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints,
infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature
même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les
plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.

«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force
armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions
existantes.

«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les
classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une
organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une
minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à
l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un
autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide
hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à
la force armée leur domination sur leurs semblables.

«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un
seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux
qui sont leurs héritiers.

«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev;
aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par
ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas
Ier, Alexandre III.

«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans;
Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone,
demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.

«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur
les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction,
l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.

«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en
emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous
nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de
notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et
nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous
menace des plus grandes catastrophes...

«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les
conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les
lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce
qu’il veut.

«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent
le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»

  [3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.

«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos,
l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour
des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses
établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous
assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le
règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.

«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est
profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui
cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont
habitués[4].»

  [4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.

Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est
nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons,
entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci
contre ceux-là.

«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à
la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire
à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent,
être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas
qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.

«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer
la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux
autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.

«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon
toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il
peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants,
mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»

  [5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E.
  Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.

«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages,
meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à
l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai
remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres
que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que
cet ordre soit bon.

«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus
grands désastres.»

«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne
étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et
toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule
brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre,
cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces
briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au
contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les
disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse
les déplacer sans détruire celui-ci.

«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est
artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la
détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle
eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement
inutile, donc nuisible et dangereuse.

«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui
existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et
il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes
séduisantes ou bien il est dissimulé.

«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États
soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence,
n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble
la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les
malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où
nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas
qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux
qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se
montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de
l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée,
troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne
les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation
cachée et nous permettra d’y porter remède.

«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient
pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la
vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les
efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état
d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se
plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie
qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs
et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.

«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre
l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent
maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous
savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous
seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les
peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre
défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes,
vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant
uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à
celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites
que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière;
mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres
entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les
travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous
sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.

«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent
qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez,
dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que
vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent
pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel
de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon
plaisir de ceux qui ne travaillent pas.

«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des
institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à
tous.

«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les
dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur
vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les
autres?

«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les
plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie
bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former
sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes
sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés
coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer
une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent,
pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans
contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de
l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société?
Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y
a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec
confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.

«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne
pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas
sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui
émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut
s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration,
la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles
prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et
emploie ses procédés violents...

«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a
besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent
de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux
patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers
furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection
est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de
blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice
usurier aux populations affamées...

«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit
du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit;
aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait
dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas
complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes
l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets
de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne
peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...

«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien
produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures
raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des
êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les
hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment
donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont
plus sages que les gouvernés?

«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs
semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux
qui se soumettent à eux...

«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement,
c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les
hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la
violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?...

«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison
ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès
lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif
pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle
employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au
contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être
inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre
eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].»

  [6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII.

«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime
gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par
l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous
laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent
être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont
indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus
haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion
sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur
semblent irréfutables...

«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils
sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut
également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été
fait et d’une façon magistrale).

«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs
de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le
brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le
retour de l’humanité à la barbarie...

«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout
d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.

«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou
non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la
résoudre avec certitude.

«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse
et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est
une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus
tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.

«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la
forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si
l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne
peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en
contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État,
la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste
et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire
rentrer aucune force au monde.

«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit
aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui
qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais
seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de
l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont
nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi
je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je
sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire,
et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des
hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon
appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute
sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les
institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en
privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme
d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas
besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence;
c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes
de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes
des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes
à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y
préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant
tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement,
mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7]

  [7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252.

Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi
continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien.
Quelle en est la cause?




VII

LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES


Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice
principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas
disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle
qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion
qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications
que subit la première que se transforme la dernière[8].

  [8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi
  les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est
  déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales,
  intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens,
  la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son
  manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée
  chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté
  supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse,
  c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers
  l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il
  tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence
  d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs
  mains.

Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon
de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en
faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il
est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que
des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de
ceux-ci,--sont définies principalement par la religion.

Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur
nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution
de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours
déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une
étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même
les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les
Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou
de Lao-Tseu.

Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent
inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela
fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien
que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas
encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à
s’inspirer de la conception religieuse périmée.

Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception
religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon
continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se
modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec
l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par
accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que
l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes
sociales de la vie.

Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un
autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement
chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez
l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme
continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa
conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus
son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports
envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée
directrice.

Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également
dans la vie de la société.

Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la
société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée,
folle et orageuse pendant ce moment de transition.

Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples
chrétiens.

La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie
sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle
conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de
notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et
manquent d’orientation précise dans leurs actes.

Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes
façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est
sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des
conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette
doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon
sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à
ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe
la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle
qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui
découle de cette religion.

Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée,
se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et
raisonnée.

Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de
la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis
encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui
ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette
conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la
distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience
religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette
conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites,
inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses.
Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par
sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une
explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de
notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui
soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide
suffisant.

A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie
dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes
règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun
principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par
une argumentation «scientifique».

Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à
l’avant-garde de la société.

Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes
conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée
par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique,
la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement
sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès
scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).

Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la
contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse
pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre;
enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni
la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la
prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de
force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société
moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple
inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse
supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où
le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie
d’aujourd’hui.




VIII

LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE


La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité
possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se
concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur
servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre
partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir
librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les
objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail
malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent
d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de
loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la
dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.

Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à
l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi
leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en
luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre
ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements
techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol
et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle
de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.

Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les
pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage
qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à
coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni
les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation
actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en
ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.

En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et
continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail
national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de
guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines
de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même,
nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes,
conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant,
nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.

Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter;
malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.

Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de
chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux
parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient
d’autres issues à cette impasse que le suicide.

D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs
aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide
partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la
morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques
des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures,
spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils
donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée
par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui
fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en
sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y
réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.

C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après
générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence
douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et
cruelle erreur que fut leur vie.




IX

“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”


La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que
dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie,
toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des
uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche,
violence, armement, guerres.

Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel
point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une
autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous
cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par
des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.

Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée,
présente et voire future de la chrétienté.

Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.

Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de
liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la
société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition
des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de
grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de
l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers;
séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une
doctrine rationnelle, commune à tous.

Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence
directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés
par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en
découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme
l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.

Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence.
Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement
accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne
s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de
réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne
s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de
soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il
ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui
obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.

La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils
ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La
contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la
Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure
jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer
l’organisation sociale.

En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du
gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette
contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales
actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés:
socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.

En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie
rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand
celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le
droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission,
de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.

Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.

La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu
de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes
vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une
forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se
débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité,
fraternité, ou la mort».




X

LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS
LES RAPPORTS DES HOMMES


Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction,
montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de
fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation,
cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement
conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de
l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes
de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle
conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise,
voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.

L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la
société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par
elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont
dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette
modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie
libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement
pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.

«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal,
qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront
égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de
notre temps.

Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses
établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se
préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont
connus sous le nom de conservateurs.

D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut
être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions
garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.

D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit
être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité
complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la
liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni
de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.

Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont
d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des
hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.

Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les
grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont
devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant
que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure
partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations
réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser
plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)

Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter
les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils
pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale
peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa
disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration
présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais
agissent ainsi.

L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en
Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en
Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système
social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de
liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.

En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie
actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles
réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation
revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou
soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes:
châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets
sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la
même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils
sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine
entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de
l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes
tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies
disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées
permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le
pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs
serfs.

Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes
demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers
l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet
idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir
gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si
l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des
lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne
meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une
organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de
communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt
plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe
plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point
grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental,
mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument
indépendants de ce mécanisme.

Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit
avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise
croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui
dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point
de gravité demeure invariable.

Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la
tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne
de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la
violence gouvernementale.

Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui
veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces
deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable
avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or,
ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à
l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui,
chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le
déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau
sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire:
s’en débarrasser.

Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des
formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes
s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer
un réel bien-être.




XI

L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE


L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement
au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des
siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de
l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant
devient un homme fait.

Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La
transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion,
c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois
comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait
sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui,
l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage
dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus
l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme
étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication
raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui
montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.

Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des
milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée
pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette
nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse
d’être enfant.

Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle
consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement
du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de
la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.

L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements
oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le
plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la
qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et
son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la
foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a
l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des
impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs
autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.

La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme
avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant
puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne
sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est
pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation
intérieure.

Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime
abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître
leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà
insinués dans leur esprit.

Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et
celui imposé par la science.

Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en
tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la
vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites
et cérémonies.

Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un
sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle
peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par
des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.

Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du
sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances
modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée
morale. La faute des savants est de considérer comme absolument
superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du
sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de
conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.

Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout
en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que
la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige
des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes
peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue
science: la sociologie.

Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre
époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de
l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure
qui répond à son âge.

Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles,
parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu
dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus;
elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église,
elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition
scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont
libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se
trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle
Église: la Science.

Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention
des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers
des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la
nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres
sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages
à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre
part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire
l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son
principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur
le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec
avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se
persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant
qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord
entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église
autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de
la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met
l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à
l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre
qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule
chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la
conscience religieuse.

C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un
autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils
acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les
vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins
encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de
leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré
leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de
choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la
liberté, la fraternité.

La force leur en manque.

Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie
terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils
peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont
attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas
qui fait avancer l’humanité.

Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à
celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation
partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se
soumettre aux lois de cette vie éternelle.

Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa
vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice,
il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le
déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais
le détruire.

C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont
ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine
religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée
dans leur esprit.




XII

LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE
BONHEUR DE TOUS


Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment,
librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la
foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura
pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les
formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire
croîtra de plus en plus.

Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans
l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du
Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse
interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont
reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes
des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les
importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le
taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la
théosophie, même le positivisme de Comte.

Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être
spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est
d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de
concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par
l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous
fasse. C’est là toute la doctrine.

Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation
surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme
l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une
vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la
comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la
vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée
extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à
notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel,
contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas
toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison
seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.

Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du
rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la
réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans
l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse
donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens
de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de
conduite.

C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du
christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des
miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des
incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses
conclusions tout en en méconnaissant le fond.

Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son
principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers
Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le
monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les
formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression
gouvernementale surtout, demeureront invariables.

Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet?

Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la
possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous
semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par
les seuls moyens extérieurs.

Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour
l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres
par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient
corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une
semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables
sur la voie du bonheur.

Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de
nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de
chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder
notre activité dans la poursuite de ce but.

Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la
transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une
conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en
conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en
combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la
vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres
hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la
propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la
condition des hommes.

Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont
souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le
gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous
afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.

  Juin 1905.




LA FIN D’UN MONDE[9]

  [9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux
  style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en
  décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette
  nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du
  traducteur._)


  Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à
  accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus
  haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se
  forme une idée supérieure d’organisation sociale et de
  perfectionnement moral.

  CHANNING.

  Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.

  (JEAN, VIII, 32.)




I

LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES


Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique
la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une
conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les
hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une
nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.

Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle,
toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés,
guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces
paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce
prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi
constante: tout changement de régime, de conception de vie, est
inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de
trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent
amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans
lequel toute vie collective est impossible.

C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en
Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène
se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans
le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.

Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette
limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je
crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui
se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution
consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime
de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de
l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent
tous les êtres doués de raison.

J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte
de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le
désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations
les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste,
effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein
d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant
scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les
manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence
chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue
de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime
de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de
tout principe directeur de la vie sociale.

Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou
plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples
chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les
secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et
l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une
façon inouïe dans le peuple russe.

On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards
malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du
mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à
l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les
politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements
amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son
régime politique.

A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle
de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le
commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de
l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de
toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un
monde et le commencement d’un autre.

Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la
situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis
longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme
religion d’État.

Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt
par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne
peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres,
attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la
richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne
qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes,
reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne
toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des
ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité
et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses
gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais
sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation
païenne de la vie.

Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la
plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme,
s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et
propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les
châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se
réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes
complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le
Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la
foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des
siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce
que peut être la vraie doctrine du Christ.

Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son
triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée
chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a
pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est
apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité
et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.

La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots
humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant
sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est
qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme
étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il
commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.

J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité
avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente
agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.




II

LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS


Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer
aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises:
mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en
est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale
ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine
des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des
Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la
Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment
aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je
le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à
l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé
bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements
techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les
peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus
braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes
aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants
s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à
la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez
les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant
servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie
demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont
franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des
Nippons est de n’être pas chrétiens.

Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en
est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus
employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les
instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le
patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui
s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni,
comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se
rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières
ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans
offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux
autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.

Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en
opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont
impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit
notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent
la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne
donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la
même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle
la seule bénédiction divine.

On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le
domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et
sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux
peuples et aux individus les moins chrétiens.

Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes
les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire
dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine
évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non
chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires
éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs
armements et de leur science militaire.

C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un
grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non
seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était
insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations
chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de
nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en
quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de
qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il
a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des
explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans
l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.

Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant
des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont
employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non
civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.

Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein
d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui,
devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec
une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la
supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au
moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir
une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour
coups.

Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme
religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue
guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.

Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est
plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre
les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple
du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir
capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les
nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se
libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.

En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements
européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent
leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir
malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés,
apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront
à rejeter leur joug et à se venger.

Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la
victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple
vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des
maux et des souffrances.

Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces
armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore
contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle
nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette
victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste,
épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis
plus puissants.

Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est
pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens,
ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur
donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non
par la violence.

C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la
victoire des Japonais pour le monde chrétien.




III

LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE


La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie
jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant
de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a
montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement.
Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce
gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun
cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des
milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de
tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour
ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de
tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la
responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés
à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.

La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à
abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à
reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la
contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut
être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent
déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions;
et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus
grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux
moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle
poursuit.

En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir
despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était
sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi
par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde
chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne
ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience
populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a
débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de
conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la
force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les
révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à
leurs fins.

Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux
hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque
instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la
contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission
stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les
peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux
qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que
chez le peuple russe.

Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il
fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a
conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience
chrétienne particulièrement vivace chez lui.

J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les
hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément
en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment
tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici
recours pour arriver à l’égalité.

Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en
croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence,
quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même
la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne
peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté,
qui est le principal but de la révolution actuelle.

Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en
Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens:
manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons,
brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées
constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement
existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou
même par une république socialiste, ils atteindront le but que la
révolution s’est imposé.

Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait
son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné,
et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La
révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en
1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie
et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait
en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que
les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent
ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout
autre.

La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que
faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est
une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la
substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a
besoin de s’affranchir de tout le système de violence.

La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans
le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les
programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de
l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral,
participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus
démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.

Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se
soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir
aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la
violence et reposant sur elle.




IV

LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE


La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles
passées ou futures a un caractère religieux.

Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition
mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un
culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une
explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation
morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.

Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant
tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur
assurant dans un temps donné le suprême bonheur.

Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée
chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute
l’humanité, qui peut être formulée ainsi:

L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le
bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha,
Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il
était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre
compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé
sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions
que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les
hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils
justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait
que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était
impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et
de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils
commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient
par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de
corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les
administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces
violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.

Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle
force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de
solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas
observée.

Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette
inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité
et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir
démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment
social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité
résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur
les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que
l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec
passivité.

«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je
te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite,
tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes
vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la
main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.»

Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des
cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune
limite.

Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque
prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le
prétexte le plus fréquent, celui de punir.

Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait
supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer
l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.

La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement,
on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la
vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des
hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous
sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la
loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les
pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine
de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est
pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des
hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le
précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la
sceller dans sa partie centrale.

Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux
que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance,
continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis
encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le
sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur
triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps
ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque
instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des
peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et
par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement
du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.

La cause première de la prochaine révolution est donc surtout
religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de
solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la
non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse
est de rendre cette loi pratiquement réalisable.




V

LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE


La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est
ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a
indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique
moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a
montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il
s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui
de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son
emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre
lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas
moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.

Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure
commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut
seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le
monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne
résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.

La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté
humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans
toute sa signification.

«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent
faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme
et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.)

Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et
s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre
soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des
hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi
suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient
peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux
gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils
appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette
résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre
et restaient libres.

Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime
maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce
qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités
changea complètement.

Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le
meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils
servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des
opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités,
c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il
leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se
considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la
violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient
victimes.

Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ,
au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début,
afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils
comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils
considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer
de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux
gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces
traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au
contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à
l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.

En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à
une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur
servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il
leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils
participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à
leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie
devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le
régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le
peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une
pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions
d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où
elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression.
Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non
pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans
appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la
pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement
nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux
qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre
volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus
transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils
seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi
supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du
gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des
luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi
peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du
gouvernement le plus despotique.

Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la
liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui
sont chargés de la police intérieure de la prison.

Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien
qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du
gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État
constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au
pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur
lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd
toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il
devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.

Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples
comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne
tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.

Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus
favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au
pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi
ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige
et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils
considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur
gouvernement.

Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent
d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les
autres peuples européens.

En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour
conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais
encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la
loi mutilée du Christ.




VI

PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE


La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la
non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle,
cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.

Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause
fondamentale de la révolution qui se produit.

Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution
précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui
envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande
intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la
misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on
a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.

Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de
conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans
le peuple russe et précisément de nos jours.

Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non
seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son
gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé
vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres
peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il
n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être
souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme
un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et,
malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des
Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt
que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences.
Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux
autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce
qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la
violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là
l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du
faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.

La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour
venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des
Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude
des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne
voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le
considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie
des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus
cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.

C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien
temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore
aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles
dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes
antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple
russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en
furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de
l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression
que d’opprimer ses semblables.

La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le
véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité,
de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la
_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est
mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai
chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se
soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir,
c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des
gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour
substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la
doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue
entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire
sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.

Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le
christianisme était particulièrement comprise par ceux qui
n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux
qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la
légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en
majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime,
d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient.
Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant
jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer,
un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du
désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant
aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui
refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas
été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très
grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui
dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité
des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le
gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte
qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi
de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de
libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe
commençait à se faire.

Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre
japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de
l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de
faire transporter pour la première fois des centaines de mille de
réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à
leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire,
cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur
et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de
l’ignominie gouvernementale.

Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que
significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps,
désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés;
enfin et principalement, refus croissant de la conscription.

Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au
gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à
l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes
des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la
mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans
d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des
paysans, etc.

Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant
les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit
malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes
contraires à la foi chrétienne?

L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une
des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui
peut-être commence déjà.




VII

DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE


La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se
trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime
de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement
des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre
les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement
en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des
travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes,
en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des
terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée
jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société
chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux
propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux
travailleurs.

On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de
la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut:
molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est
simplement considérée comme un fait économique peu grave.

Cette idée est complètement fausse.

Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants
aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à
leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.

Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.

En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme
privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.

Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural.
Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force
pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de
faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de
terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure
misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à
chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce
n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son
impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la
terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter
contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres
ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.

Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un
esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens
temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage
incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait,
celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural.
Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans
l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser
l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache
momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment
en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de
terres.

Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage
puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et
depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer
l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les
serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec
l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à
nouveau dans toute sa force.

Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de
terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population
augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour
leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient
pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent
affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier
de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient
posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement.
C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en
moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement
rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi
dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus
en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des
champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de
faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des
champs et aller remplir les usines.

Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue
telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire
à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement,
non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la
donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la
posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie
industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et
immorale.

Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale
cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause
principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses
ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et
ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez
les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres
faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive,
qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils
la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une
mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des
terres.

Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce
qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la
plupart de la terre, ils voient clair et résistent.

La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et
funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui
poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution
commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est
maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle
part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande
de cultivateurs.




VIII

QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR?


Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale,
le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la
conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission
volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le
désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la
révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes
les nations du monde chrétien.

Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable
croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires
catastrophes.

On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons
est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion
est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos
souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de
celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons
quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par
l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et
vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits
d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte
étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent
pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.

N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui
bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en
passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime,
les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous
apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme
complètement inutile pour eux.

Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que
les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les
bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à
prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent,
puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en
saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer
toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour
exercer le pouvoir.

Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous
souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les
autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas,
armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent
exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie
gouvernementale.

J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera
meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de
rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la
moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous,
malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la
moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan
IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich,
des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.

Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents,
prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris
l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de
simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des
assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action
le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par
l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en
jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion
publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la
courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.

On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement,
c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible
que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en
employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.

De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison;
s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il
n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence
alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire
doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence,
mais sur la raison.

Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui
se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir
gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés
intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines
agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de
signification mystique, surnaturelle.

Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si
leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent
les étatistes.

Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son
commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques?
Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie
Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à
être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose:
se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait
qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager,
purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements
historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal
rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte
gouvernementale.

La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici
qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les
provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie;
Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche
s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de
l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup
d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais
demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces
puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir
politique.

Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris
de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent
à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à
prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à
cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt
n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie,
Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes
sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures
raisonnées.

Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France,
d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et
de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui
les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt
d’eux-mêmes.

Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des
petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité
de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de
l’étendue des grandes puissances.

Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la
quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États.
Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés
russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont
fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la
récente guerre russo-japonaise.

La seule justification que l’on peut avancer en faveur de
l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui
abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives
faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par
l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux
peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.

La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par
l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une
action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur
la violence.

Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur
des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en
sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux
comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus
horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader
à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un
seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y
croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.

Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec
tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois,
ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont
convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations
artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à
cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la
France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.

C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en
grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause
des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus
facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a
été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue
progressivement dans leur conscience.

Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en
cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres
peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques,
constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa
propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par
ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.




IX

L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE


La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant
la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de
cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui
bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui
participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que
l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.

Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par
des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire
cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence,
et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.

Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue
de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur
nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.

Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les
intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des
villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les
révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les
masses rurales.

C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions;
aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion
des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la
population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la
révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.

C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent
actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves,
des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de
gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en
croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile
à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie
souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux
auxiliaire de ce dernier.

Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans
l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le
remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi
brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le
gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est
appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et
sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne
comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter
servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie
salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris
déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien;
là est le vrai péril.

Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes,
ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays
constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de
leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose
devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de
la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent
chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de
l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de
citoyens de cet État.

A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action,
aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de
celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.

Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à
vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses
occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter
sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne
doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la
violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans
l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute
autre institution qui repose sur la force.

De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir
des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute
violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers
provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas
par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la
forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les
plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres
insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être
propriété des riches.

Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les
violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression
indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété
foncière.

Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur
apporte d’heureux résultats.

Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains,
savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur
insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la
population rurale; ils devraient comprendre que le but de la
transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être
l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le
mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être
les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et
doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble,
particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de
violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la
terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but
demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable
et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les
révolutionnaires russes.

Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande:
«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi,
en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions
entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore
la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le
danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser
celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur,
autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle,
meilleure.

Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique
de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun
nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à
substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation,
ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux
dont ils souffrent aujourd’hui.

L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme,
les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce
rapport suffisamment édifiant.

Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système
socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue,
montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un
jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux
derniers vestiges de la liberté.

En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification
des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera
atteinte par l’insoumission à la puissance publique.

Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent
cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens
violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale,
l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la
doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne
saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement
complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la
violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres,
prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le
bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul
moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi
sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_.

Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande
révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens
d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils
emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du
peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du
pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les
hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à
tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les
servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui
se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.




X

ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT
TYRANNIQUE


Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les
hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un
État?

On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la
psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution
imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.

L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les
communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de
l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à
l’organisation propre à la mentalité russe.

Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les
abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent
entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se
sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs
rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété
commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait
leurs aspirations paisibles.

Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie,
sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et,
tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale
chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination
du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en
Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient,
vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout
gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale,
c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte
simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours
ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.

Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits
des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution
de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la
condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la
terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits
égaux.

C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles
formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez
le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.

C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les
membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle
ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre.

La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et
qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes
révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien
mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un
autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.

Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas
arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle,
mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande
révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux,
ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils
luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir
vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par
une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni
changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à
condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui
obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.

La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit
continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas
participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_.

Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et
moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir
tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins
en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de
violence seront de moins en moins nombreux.

C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus
d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la
violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à
la terre, disparaîtra.

Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant
jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et
non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la
terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains,
et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe
de leur vie.

Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie
agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à
l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions
de vie rurale.

Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en
raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles
formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre
caractère que les anciens États groupés par la contrainte.

La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes;
toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former
que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.

Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle
qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre,
et construire à nouveau.

Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la
destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.




XI

CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION


Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la
civilisation?

C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait
Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes.
Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la
civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent
même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a
donné.

«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec
leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage
électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme
grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?»
Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de
misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands
centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes
dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les
prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans
regret supprimer tout cela.

«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais
ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui
non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par
elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du
labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que
cette civilisation existe.

Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres,
fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs,
médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont
certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent
pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.

Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave,
chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si
la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien
ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles
diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais,
d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes,
d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les
lieux par les paysans eux-mêmes.

Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la
voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges,
prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes
entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays
étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle
est inutile, mais encore nuisible.

Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle
est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans
cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.

Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique.
Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des
travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui
jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le
monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne
bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.

Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des
classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt
accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après
avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille
rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la
nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité
lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une
minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se
dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les
avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.

Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de
la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de
l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien
est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à
trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour
d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux
limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le
soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent
d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont
viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine
et pénible.

N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se
glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres
exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des
inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien
les pyramides d’Égypte.

Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts
à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui
a été acquis par l’humanité.»

C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa
santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à
condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.

Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est
de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à
l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.

La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les
défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un
résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.

La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés.
Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée,
terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des
charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de
prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées,
mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et
pernicieuses.

La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut
être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien
ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle
constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.

Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation,
ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans
lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit
nombre de privilégiés.

Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à
suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce
que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une
fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons
nous efforcer de sortir.

Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous,
mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous
embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme,
serait-ce à quatre pattes.

L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la
meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation
actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien
s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme
de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la
misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la
civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre,
et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura
reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand
nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.




XII

LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ


On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté
de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de
travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait
une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en
général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer
tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos
désirs ou à nos intérêts.

Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle,
appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de
faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne
faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale
est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre
des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle
celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le
dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs
vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.

Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et
superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre
quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou
démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il
vit, tout en se croyant libre.

Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous
une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui
cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est
perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous
enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit
prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou
sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser
qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de
tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les
enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou
illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se
transmettent.

D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et
comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen
doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme
témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires,
des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler;
quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on
doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les
mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur
les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les
enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit
construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir
de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.

Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de
toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en
effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se
soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien
qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la
plus libre des nations.

De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus
grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de
consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de
suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont
l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des
dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit
également abandonner une partie de son travail à chacun de ses
déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire
quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour
occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il
laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par
les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa
situation et celle de sa famille.

Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt
l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller
guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même
la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette
situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur
servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les
citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne,
Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de
l’importance des maîtres qu’ils servent.

En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa
force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se
demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre
le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en
toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me
déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe,
française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je
n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que
vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et
n’aiderai pas à mon asservissement.»

Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance
en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée
dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur
dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.

En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la
nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la
porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par
habitude que par l’ignorance de la liberté.

Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la
terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux
échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne,
de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la
Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles
se soumettent bénévolement.

On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts
sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur
devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de
son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses
milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux
qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses
directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du
servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf
attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les
raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des
Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin?

Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de
Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les
gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg,
Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses
ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la
Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la
Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal
et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses
New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner
la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des
armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à
des lois qu’ils n’ont pas établies.

On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus
d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils
obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur
représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité,
y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper
les autres et soi-même.

Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est
l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la
vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir
en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées
la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en
Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins
d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les
exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que
dans les grands États.

De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité
pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il
faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon,
pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour
attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de
les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force
qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive
dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime:
absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie,
république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns
établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de
contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une
forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les
deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera
davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.

On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel
sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le
fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne
pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne
sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme.
On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des
intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer
individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées
du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le
dissimuler.

Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe
quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que
les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.

«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux
qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de
leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français,
Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant
à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée
qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces
agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît
aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait
impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les
oracles qui déterminaient les actes des fidèles.

Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun
gouvernement?

Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies
que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de
même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on
ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui
servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de
la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens
inconnus de nous.

Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à
rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un
pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie
liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine,
en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante
même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe,
Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une
liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence
d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la
Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.

Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est
la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté
quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la
liberté est à coup sûr impossible.

Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils
luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est
là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat
final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il
réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient
l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé
de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches
superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu
nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui
s’intitulent «l’_intelliguencia_».

Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant
de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande
majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui
montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle
doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une
forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi
violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la
superstition étatiste.

C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles
formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la
révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent
la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les
masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences
sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par
les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes
ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut
par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est
possible et très facile.

L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a
toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_,
qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence
des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste,
despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne,
ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de
libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie,
complète, naturelle.

Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent
difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine
liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel
ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux
hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit.

Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront
impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte;
cela est si simple et semble si facile!

Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le
font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité
humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne
et morale.

Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber
devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.

Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux
hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine,
suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême
de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les
classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des
ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être
libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son
observance est difficile, presque impossible, dans une organisation
sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain
est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile
dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont
dirigés vers la lutte contre la nature.

D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître
les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les
hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés
agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous
et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.

Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les
peuples chrétiens.

Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est
impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est
inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la
conscience des hommes.




CONCLUSION


La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce
qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils
ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise.

L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de
son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus
faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme
l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette
croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes
commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber.

Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle
de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le
remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de
crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui.

La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence.
Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une
loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité.
Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification;
aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous
l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue
confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le
bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait
connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie
l’application de cette loi.

Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et
bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux
résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le
christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les
représailles sont contraires à la nature humaine.

Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de
l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré
elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction
entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples
chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant
le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité.

Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns,
toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise
qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples
qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui
ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de
leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans
laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans
l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres,
la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche,
dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver:
la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la
violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne.

Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et
surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple
russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut
entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a
ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des
malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi
se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à
toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances
inutiles.

Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle
n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais
les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le
monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité
inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la
guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des
armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la
masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite
de la spoliation du droit naturel à la terre.

La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux
provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se
résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne
plus obéir au gouvernement.

Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou
si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent
encore, ils s’en apercevront bientôt.

La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent
liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en
résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore.
L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible
d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à
l’abolition des États groupés par la violence.

Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes
comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et
la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie
et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut,
pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du
fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte.

C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les
pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un
nouveau.




TABLE DES MATIÈRES


  LA LEÇON DE LA GUERRE

  Chapitres.                                                      Pages.
       I.--La guerre russo-japonaise                                   1
      II.--La machine gouvernementale                                  9
     III.--La servitude volontaire                                    17
      IV.--Le maintien de l’autorité                                  30
       V.--Immoralité gouvernementale                                 42
      VI.--Inutilité de l’État                                        52
     VII.--La société moderne vit sans principes                      74
    VIII.--La vie anormale de la société moderne                      83
      IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort»                 88
       X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine
             toujours dans les rapports des hommes                    94
      XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable
             conception de la vie                                    103
     XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen
             de réaliser le bonheur de tous                          114

  LA FIN D’UN MONDE

       I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et
             causes                                                  123
      II.--La portée de la victoire des Japonais                     132
     III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie            141
      IV.--La cause principale de la révolution imminente            149
       V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la
             non-résistance                                          157
      VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente   167
     VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente      176
    VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir?       185
      IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution
             imminente                                               198
       X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du
             gouvernement tyrannique                                 210
      XI.--Ce que deviendra la civilisation                          218
     XII.--Les libertés et la liberté                                229

  CONCLUSION                                                         251


Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.




Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE


  LITTÉRATURE RUSSE

  APOUKHTINE (A.-N.)

  La Vie ambiguë, traduction de W. Bienstock                      1 vol.

  COURRIÈRE

  Histoire de la littérature contemporaine en Russie              1 vol.

  DOSTOIEVSKI

  Journal d’un Écrivain, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau  1 vol.
  Les Frères Karamazov, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet 1 vol.

  GORKI (MAXIME)

  Dans les Bas-Fonds, pièce en 4 actes, traduction de
    Halpérine-Kaminsky                                            1 vol.

  LÉON TOLSTOI

  Plaisirs vicieux, traduction de Halpérine-Kaminsky              1 vol.
  Plaisirs cruels,        --              --                      1 vol.
  La Vraie Vie,           --              --                      1 vol.
  Appels aux dirigeants,                  --                      1 vol.
  Conseils aux dirigés,                   --                      1 vol.
  Le Grand Crime,                         --                      1 vol.


  LITTÉRATURE POLONAISE

  MICKIEWICZ

  Chefs-d’œuvre poétiques                                         1 vol.

  HENRYK SIENKIEWICZ

  Le Déluge, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz   1 vol.
  Par le fer et par le feu,      --                 --            1 vol.
  Messire Wolodowski,            --                 --            1 vol.
  Quo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz   1 vol.
  Les Chevaliers Teutoniques, traduction du Comte Wodzinski et
    de B. Kozakiewicz                                             1 vol.


  LITTÉRATURE SCANDINAVE

  KNUT HAMSUN

  Pan, traduction de Mme Rémusat                                  1 vol.

  BJOERNSTJERNE BJOERNSON

  Au-dessus des forces humaines, trad. du Cte Prozor et de
    Lugné-Poé                                                     1 vol.
  Laboremus, traduction de Mme Rémusat                            1 vol.


  LITTÉRATURE SLAVE

  COURRIÈRE

  Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves        1 vol.


968.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GUERRE ET RÉVOLUTION ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.