Confession de Minuit: Roman

By Georges Duhamel

The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Confession de Minuit
       Roman

Author: Georges Duhamel

Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***




Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders




GEORGES DUHAMEL
de L'Académie Française


Confession de Minuit


ROMAN





I

Je n'en veux pas à M. Sureau; Je suis tout à fait mécontent d'avoir
perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux
pas à M. Sureau. Il était dans son droit et je ne sais trop ce que
j'aurais fait à sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de
choses, malheureusement.

Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait été
nécessaire de lui donner des explications et, tout bien pesé, j'ai mieux
fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laissé le temps
de me ressaisir, de me justifier. Il a été vif. Tranchons le mot: il
s'est montré brutal et même féroce. Ça ne fait rien: je ne songe pas à
lui en vouloir.

Pour M. Jacob, c'est différent: il aurait pu faire quelque chose en ma
faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regardé
travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me
connaît. C'est-à-dire qu'à bien juger il ne me connaît guère. Enfin! Il
aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononcé ce mot, je ne
lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une réputation avec
laquelle il ne peut pas jouer.

A coup sûr, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme
tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas défendu, il ne m'a pas
repêché; toutes réflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces
gens ne sont pas obligés d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a
eu là un ensemble de circonstances très pénibles. Mettons, pour le
moment, que la faute soit à moi seul. Puisque le monde est fait comme
vous savez, je veux bien reconnaître que j'ai eu tort. On verra plus
tard!

Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si
vous n'aviez pas réveillé de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrivé
tant de choses, depuis, que je peux avoir oublié quelques détails. Je
dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En
l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient à ce que la maison Socque et
Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des
relations avec leurs deux mille employés. Quant à mon service, il
n'avait aucun rapport avec la direction.

Un matin donc, le téléphone se met à sonner. Je ne sais si vous êtes
sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette
espèce infernale. Pour moi, j'exècre cela. L'existence d'une sonnerie
électrique dans l'endroit où je me tiens suffit à troubler ma vie! Pour
cette seule raison, il y a des moments où je me félicite d'avoir quitté
les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est
une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos
pensées et qui arrête tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne
s'habitue pas à cela.

Voilà donc le téléphone qui se met à sonner. Tout le bureau dresse
l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrête, et on attend. Je
ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un
supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups.

Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le
Suisse. Moi, je marchais à trois coups. Depuis que je suis parti, les
trois coups doivent être pour Oudin, qui, de mon temps était à quatre
coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-là! Dès le premier
coup, il commençait à se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien
entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant à ce doigt-là.

Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit,
irritant à force d'assurance.

M. Jacob sort de derrière sa demi-cloison; il sort de ce réduit où il se
tient comme un cheval de course dans son box. Il vient décrocher
l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tête collée contre le
mur, où ses cheveux ont, à la longue, laissé une tache grasse.

La conversation commence. J'écoute à moitié: c'est toujours étonnant un
bonhomme qui cause avec le néant, et qui lui sourit, qui lui fait des
grâces, un bonhomme qui, tout à coup, regarde fixement la peinture
chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'étonnant.

Ce jour-là, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de
grâces. Dès les premiers mots, il avait pris un air gêné, puis il était
devenu tout rouge, puis il avait baissé les yeux et il s'était mis à
contempler le radiateur hérissé dans son coin, comme un roquet qui n'est
pas content.

Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine
de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: «Mais
monsieur, mais monsieur...» et je pensais au fond de moi-même: «S'il
répète encore une fois son Mais monsieur... je me lève et je vais lui
administrer une gifle! Pan! La tête contre le mur!»

Je me dis toujours des choses comme ça. En réalité, je suis un homme
très calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me
dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donné de gifle. Je n'en
continuais pas moins à casser ma mine et à me salir le Bout des doigts.
M. Jacob me rappelait ces spirites qui prétendent s'entretenir avec les
ombres et qui finissent par leur communiquer une espèce d'existence.
Pendant les silences qu'il ménageait, on entendait une rumeur grêle qui
semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu à peu, je
distinguais les éclats d'une voix irritée.

Tout à coup, M. Jacob se décolle de l'appareil et il dépose le récepteur
à tâtons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le
rencontrer. J'étais au comble de la fureur; mais ça ne se voyait
certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe à mon crayon
et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, où la mine de
plomb ne marque pas.

M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et
soudain s'écrie:

--Salavin! Venez voir un peu ici!

J'en étais sûr. Je me lève et j'obéis. Je trouve M. Jacob en train de
s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe
d'inquiétude. Il me dit:

--Prenez ce cahier et portez-le vous-même à M. Sureau. Vous le trouverez
dans son cabinet, à la direction. Vous direz que je viens d'être pris
d'indisposition.

Là-dessus, il s'arrête; il regarde, en clignant de l'oeil vers la
fenêtre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le
poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie
d'éternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux:

--Allez Salavin, et dépêchez-vous!

Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs
corps de bâtiment. En été, quand les fenêtres sont ouvertes et que les
portes bâillent à la fraîcheur, on aperçoit toutes sortes de
compartiments superposés, où les hommes travaillent.

Il y a de ces hommes qui sont enfoncés jusqu'au torse dans des bureaux
américains compliqués comme des machines. D'autres se tiennent ratatinés
au faîte de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs
immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au
columbarium du Père-Lachaise. Là-devant, circulent, sur des galeries
aériennes, deux ou trois garçons qui ont un air affairé de mouches à
miel. Parfois, on entend un grésillement, un bruit de friture, et on
entre dans une grande salle où les dactylographes pianotent comme des
aliénées: une musique d'orage, piquée de petits coups de timbre.
Ailleurs, ce sont des espèces de soupiraux qui sentent le chat mouillé
et la colle forte; au fond, on voit des gens qui écrasent les registres
à copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les
mâchoires. Enfin tout le tableau d'une boîte où ça va bien, c'est-à-dire
rien de comparable avec le paradis terrestre.

Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livrée et en
bas blancs. Il me demande le numéro de mon service et me pousse dans une
grande pièce en murmurant: «On vous attend».

Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, où je ne suis
pourtant venu qu'une fois, ayant aperçu les deux autres fois M. Sureau
dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur
de raisiné, et, dans un coin, un plan-coupe de la «batteuse-trieuse
Socque et Sureau», avec les médailles des expositions.

Lui, il est là! Vous le connaissez peut-être et vous savez que c'est un
homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache
en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un
lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de
peau, sous le front.

M. Sureau me regarde de travers et dit seulement:

--Vous venez de la rédaction? Que fait M. Jacob?

--Il est souffrant.

--Ah? Donnez!

Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il
vaut mieux garder les talons réunis, le corps bien droit, ou me hancher
dans la position du soldat au repos.

Je dois vous avouer que j'ai vécu fort retiré, à la maison Socque et
Sureau. Je détestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes
fonctions et de mes habitudes. Mon métier était de corriger des textes
et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais
M. Jacob et préparais, à son intention, quelques-unes de ces phrases
bien mijotées, qu'en définitive je ne dis jamais. J'étais d'ailleurs
inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes
muscles qui se guindaient, chacun dans une posture à faire tort aux
autres, et j'avais la curieuse impression de composer une énorme
grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre,
mes membres, enfin avec toute la bête.

Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que
je lui avais remis. Il éprouvait une rage lourde, assez bien contenue.

Tout à coup, sans lever le nez, il écrase un index sur la page et dit:

--Mal écrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-là?

Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hésiter, à
haute voix: «surérogatoire». Cette manoeuvre m'avait placé tout près de
M. Sureau, à portée du bras gauche de son fauteuil.

C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens très
exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'était
l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils
et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis à regarder ce
coin de peau avec une attention extrême, qui devint bientôt presque
douloureuse. Cela se trouvait tout près de moi, mais rien ne m'avait
jamais semblé plus lointain et plus étranger. Je pensais: «C'est de la
chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-là est chose
toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familière».

Je vis tout à coup, comme en rêve, un petit garçon,--M. Sureau est père
de famille--un petit garçon qui passait un bras autour du cou de M.
Sureau. Puis j'aperçus Mlle Dupère. C'était une ancienne dactylographe
avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'aperçus
penchée derrière M. Sureau et l'embrassant là, précisément, derrière
l'oreille. Je pensais toujours: «Eh bien! c'est de la chair humaine; il
y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel». Cette idée me paraissait,
je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse.
Différentes images se succédaient dans mon esprit, quand, soudain, je
m'aperçus que j'avais remué un peu le bras droit, l'index en avant et,
tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt là, sur
l'oreille de M. Sureau.

A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tête changea de
place. J'en fus, à la fois, furieux et soulagé. Mais il se remit à lire
et je sentis mon bras qui recommençait à bouger doucement.

J'avais d'abord été scandalisé par ce besoin de ma main de toucher
l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit
acquiesçait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusément, il me
devenait nécessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver
à moi-même que cette oreille n'était pas une chose interdite,
inexistante, imaginaire, que ce n'était que de la chair humaine, comme
ma propre oreille. Et, tout à coup, j'allongeai délibérément le bras et
posai, avec soin, l'index où je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur
un coin de peau brique.

Monsieur, on a torturé Damiens parce qu'il avait donné un coup de canif
au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne
saurait excuser; néanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi.
Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal à M. Sureau et que
je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz
qu'on ne m'a pas torturé, et, dans une certaine mesure, c'est exact.

A peine avais-je effleuré, du bout de l'index, délicatement, l'oreille
de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arrière. Je
devais être un peu blême; quant à lui, il devint bleuâtre, comme les
apoplectiques quand ils pâlissent. Puis il se précipita sur un tiroir,
l'ouvrit et sortit un revolver.

Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait
une chose monstrueuse. J'étais épuisé, vidé, vague.

M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si
fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui
claquent. Et M. Sureau hurla, hurla.

Je ne sais plus au juste ce qui s'est passé. J'ai été saisi par dix
garçons de bureau, traîné dans une pièce voisine, déshabillé, fouillé.

J'ai repris mes vêtements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et
me dire qu'on désirait étouffer l'affaire, mais que je devais quitter
immédiatement la maison. On m'a conduit jusqu'à la porte. Le lendemain,
Oudin m'a rapporté mon matériel de scribe et mes affaires personnelles.

Voilà cette misérable histoire. Je n'aime pas à la raconter, parce que
je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement.




II


Notez en outre que l'affaire Sureau marque le début de mes malheurs.

Quand je dis «malheurs», je n'entends pas surtout les grands
désagréments qui ont résulté, pour moi, de la perte de ma place. Je
pense plutôt à la détresse morale dans laquelle je patauge depuis cette
époque et d'où je ne sortirai peut-être jamais plus.

J'ai, ce jour-là, mesuré, visité des profondeurs dont mon esprit ne peut
plus s'évader. Il s'est fait une déchirure dans les nuages et, pendant
une minute, j'ai très nettement regardé le fond du fond.

Inutile de raisonner sur des choses déraisonnables. J'aime encore mieux
vous raconter les événements qui sont arrivés par la suite. Remarquez en
passant qu'appeler événements des brimborions sans importance, comme
tout ce qui est de moi, ça fait pitié quand on y pense.

Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du
matin. Il n'était pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la
rue. Je n'avais plus qu'une chose à faire: retourner à la maison.

J'habite avec ma mère. Je m'aperçois que vous ne savez rien. Il faut que
je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable,
quand on parle de soi, on n'a jamais fini.

Ma mère est veuve, mon père est mort alors que j'étais encore dans la
première enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui.
Entendez que j'ai très peu de souvenirs Absolument personnels. A part
cela, ma mère m'a raconté quatre ou cinq cents fois certaines histoires
de mon père, en sorte que ces histoires font partie intégrante de ma
Mémoire et que je dois accomplir un réel effort pour distinguer ces
souvenirs-là de mes souvenirs à moi. Mais nous parlerons de mon père une
autre fois.

Nous avons toujours habité notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois
pièces et une cuisine, au quatrième étage. J'ai ce logement en horreur
et, pourtant, je ne suis bien que là.

La maison, l'endroit où l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une
image de l'être: on ne connaît que ça, et on en voit toute la tristesse,
toute l'intolérable tristesse.

Ma mère a une très petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne
elle fait très bien marcher la maison. Ma mère est une femme admirable,
la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter à
genoux.

Je vous dis cela en passant, mais ça doit être bien bon de se jeter à
genoux devant quelqu'un, de le vénérer, de lui ouvrir son coeur, de s'en
remettre à lui de toutes choses. Quand je pense à l'humanité, quand je
pense à tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce
n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une
fois de temps en temps on ait le besoin impérieux de se prosterner
devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidélité, de
le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a
rien à tirer de ces brutes-là! On leur offrirait son âme toute brûlante,
arrachée toute vive, qu'ils prendraient l'air soupçonneux d'un tripier
qui regarde une pièce démonétisée.

Je vous le répète, ma mère est une femme admirable. Si bonne, si
courageuse, si peu semblable à moi! Car moi, je suis sans doute
méprisable, mais pour des raisons que je reste seul à connaître, je vous
prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin,
ni M. Jacob, ni même Lanoue. Ceux-là, plutôt que de me mépriser, ils
feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils
ne me méprisent peut-être pas, au fond.

A part cela, ma mère a un petit défaut. Elle me traite toujours comme si
j'étais demeuré le bambin qu'elle a dorloté et gourmandé jadis. C'est
vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mère
est de caractère un peu bougon. Un très petit défaut, je le sais, et
qui, toutefois, m'est extrêmement pénible, surtout dans certaines
occasions.

C'est à ce travers de ma mère que je pensais en sortant de la maison
Socque et Sureau.

Le grand air m'avait fait du bien. Je commençais à me ressaisir, à
rassembler mes idées qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage
découragé par une longue côte.

Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait
de m'arriver et je répétais: «On m'a flanqué à la porte.... On m'a
flanqué à la porte... à la porte du bureau». Il m'est difficile de
soustraire mes pensées au rythme de la marche, et, comme mon pas était
assez régulier, je scandais ces méchantes phrases sur un air de polka.

Soudain, je m'arrêtai. Je venais d'entrevoir qu'il m'était nécessaire
d'annoncer cette nouvelle à ma mère et que cette nouvelle était très
fâcheuse, qu'elle comportait maintes conséquences redoutables.

Je m'arrêtai donc tout à fait pour m'accouder au parapet qui domine la
Seine.

A l'ombre des arbres, la pierre était presque froide. Il fallait cette
fraîcheur et cette immobilité pour me faire éprouver mieux ma fièvre et
mon agitation. Une minute de pause suffit à me bien montrer que je
n'étais pas du tout dans mon état normal, ce fameux état dans lequel je
ne suis jamais.

Ce petit arrêt me fut quand même salutaire. Il faut si peu de chose pour
me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me
détraquer. Ah! Pauvre mécanique!

Il y avait une équipe de débardeurs qui chargeaient une péniche. Ils
prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en
cheminant sur de longues planches élastiques dont l'image ondulait dans
l'eau. A les regarder, je pris d'abord un réel plaisir. Et puis je me
vis moi-même avançant sur la planche étroite, comme un équilibriste.
J'en ressentis une espèce de vertige et ce me fut promptement si
désagréable que je me détachai de la pierre et repris ma route.

Immédiatement, la pensée qu'il allait falloir annoncer à ma mère la
désastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui.

Dire: «J'ai perdu ma place», ce me paraissait encore assez facile. La
phrase est courte, simple, décisive, elle ne me semblait pas impossible
à prononcer. J'entrevis même Plusieurs façons de me délivrer de ce
premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navré--un air
que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, à
voix basse: «Maman, j'ai perdu ma situation». Il était peut-être plus
adroit, plus habile, pour ne pas décourager la pauvre femme, d'aller et
venir dans le logement, comme à mon ordinaire, et de jeter tout à coup
ces mots, sur un ton plein d'insouciance: «A propos! Tu sais que j'ai
perdu ma situation». J'envisageais aussi la possibilité d'une entrée
tumultueuse; je lâcherais avec violence un propos dans ce genre: «C'est
ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation».
J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, même
simulée, aurait sur la santé de maman et je me décidai en faveur d'une
manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me déchausserais
avec bruit; ma mère me dirait: «Pourquoi te déchausses-tu? Le bureau
est donc fermé, cet après-midi»? Et je répondrais: «Non, mais je n 'y
retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place».

Je vous le répète, cette première partie de l'entretien ne me semblait
comporter aucune difficulté; toutefois, je m'irritais prodigieusement à
l'idée qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les
motifs de ce congé, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que
vous connaissez maintenant.

Ça non! ça, sous aucun prétexte! Ma mère est une femme admirable, je
vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une âme sans détour.
Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt posé sur
l'oreille du gros bonhomme, cette sottise.

Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en réalité? Non!
Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur,
ni que je suis un idiot. Alors, c'est ça, votre humanité? Voilà un
homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle
barrière que je ne peux même pas appliquer le bout de mon doigt sur sa
peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors
l'individu est entouré, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable
où les étrangers ne peuvent naviguer sans formalités?

Je ne pose pas à l'original; je ne suis pas fait autrement que les
autres. Quelque chose me le dit: une idée comme celle qui m'avait mû,
dans cette circonstance, c'est une de ces idées que tous les hommes
connaissent, une idée saugrenues et naturelle quand même. Quant à savoir
s'il convient de céder à de telles impulsions, c'est une autre affaire,
hélas!

Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal à se dépêtrer de la
vérité; faut-il y mêler d'autres misères? Raconter à ma mère que j'étais
licencié par une mesure générale de réduction du personnel, ou que les
intrigues jalouses de mes camarades avaient déterminé mon renvoi, voilà
une idée qui ne m'effleura même pas. Ou plutôt si, elle m'effleura un
peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser
aisément.

Vous le voyez, mes réflexions étaient loin d'être apaisantes. En
arrivant au pont d'Austerlitz, j'étais résolu à donner avis de mon
renvoi sans le moindre commentaire.

Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'élance au milieu d'un grand
espace blanc. Dès qu'il y a un peu de clarté sur Paris, c'est pour le
pont d'Austerlitz. Là, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage,
des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein
air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en
guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les
yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il était agréablement
chatouillé par les tramways et les fardiers qui lui courent sur
l'échine. En général, je me plais bien dans les environs du pont
d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes
mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passé le pont
d'Austerlitz en état de honte, ou de colère. Ça compte, des choses comme
ça!

Malheureusement, ce jour-là, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien.
Mes soucis étaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de
force.

Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: «Sûrement, ça
ira mieux dans l'allée des platanes»; car, cette grande allée qui monte
vers le Muséum, c'est un endroit où je suis presque toujours heureux.

L'allée des platanes fut un échec complet. En arrivant au niveau des
serres, j'étais un peu plus mécontent, un peu plus troublé qu'en passant
la grille du jardin. L'allée m'avait laissé filer avec une indifférence
évidente, sans plus s'occuper de moi que d'un étranger, sans me faire le
moindre signe d'amitié, à moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans
toute sa longueur quatre fois par jour en été et trois fois par jour en
hiver.

J'en ressentis une pénible impression d'abandon et d'hostilité chez les
choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans
les circonstances graves.

Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprévu: le
jardin botanique était fermé. Je compris donc que j'étais en avance et
que, si je poursuivais ma route, mon arrivée à la maison, en pleine
matinée, aurait quelque chose d'insolite qui précipiterait la
catastrophe, c'est-à-dire l'explication.

Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde
colère: toutes mes habitudes renversées! Rien d'étonnant que le monde
familier ne me fût pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque
je dénonçais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait
pas, comme un mari soupçonneux qui revient de voyage à l'improviste.

J'avais plus d'une heure à gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du
Pot-de-Fer. Je passai ce temps à louvoyer autour du jardin botanique,
comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer.

J'étais bien décidé à ne pas souffler mot de mon histoire; mais la
certitude que ma mère allait me demander des éclaircissements ne
laissait pas de m'exaspérer.

Je pensais: «Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui répondrai
rien. Je resterai glacé, digne, comme un homme qui a souffert une grande
injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je
viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et
consolations.

«Sûrement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant.
Sûrement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ça,
non! Voilà une matière qui a le don de m'exaspérer. Je ne veux pas
entendre parler argent.

«Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis résolu
à ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette
sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, à moi, si je
suis entré dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai
aucune aptitude pour ce hideux métier de rond-de-cuir. Pourquoi maman
m'a-t-elle poussé à prendre une place chez Moûtier, d'abord, chez Socque
et Sureau ensuite? J'étais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive
devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laissé suivre ma
voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison
pour avoir faussé ma carrière, perdu ma vie, compromis, gâché mon
bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette
situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas forcé à la
prendre, je ne l'aurais pas perdue.»

En arpentant les allées tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonflé,
tuméfié par un monde de pensées venimeuses. Mes pas revenaient toujours
dans le même cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place,
comme un vol de sansonnets qui ne sait où se poser. J'arrivais
graduellement à cette conclusion que ma mère était la seule personne
responsable de mon infortune. C'était elle qui m'avait laissé passer
l'âge des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction.
C'était elle qui m'avait poussé à rechercher des fonctions incompatibles
avec mon caractère. C'était elle qui allait maintenant m'accabler de
reproches, me parler de nos difficultés d'argent, me faire mesurer ma
sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolérer cela.

Il faisait une chaleur orageuse, déprimante. A force de tourner, je
suais à larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En
fait, j'étais ivre, ivre d'amertume et de colère. Pourtant, l'essentiel
était acquis: j'avais préparé toutes mes réponses, j'étais chargé de
rancune comme un mortier de coton-poudre. J'étais paré. J'aurais le
dernier mot.

Vous pouvez, monsieur, me considérer avec dégoût. J'y consens. Mais je
dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espèce de
forcené que j'étais au moment où j'entendis sonner midi et demi et où je
me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air pressé d'un homme qui a
bien gagné sa nourriture.




III


Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre dès la
porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont usé le dallage, au
milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creusé d'une
rigole où séjourne l'eau fangeuse apportée là par les souliers. Ce n'est
pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave
jamais.

Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui
font partie de notre âme. Toutes mes joies, toutes mes détresses, toutes
mes fureurs ont dû passer par ce laminoir. Elles ont laissé aux parois
des traces indélébiles, des taches autres que celles qu'y imprime
l'humidité, des odeurs farouches que je suis seul à percevoir, mille
souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de
mélancolie.

Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le
jour perdu dans le passé où les maçons l'enfouirent sous la maison comme
un tombeau égyptien sous une pyramide. C'est peut-être pourquoi le
couloir est si grouillant de fantômes.

Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes,
comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits où
l'on ne dort pas.

J'aime le rectangle de clarté blême que, par les soirs d'hiver, le bec
de gaz du trottoir découpe sur la paroi de mon corridor.

J'aime l'odeur humble et fade qui rôde, avec les courants d'air, dans
cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je
reconnaîtrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous
moquez pas de moi; vous chérissez peut-être des choses plus sales et
moins avouables.

S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades où l'on a goûté maintes
choses nouvelles, éprouvé mille désirs, s'il m'arrive de revenir d'une
belle journée comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur
les épaules et me dit: «Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin». Cet
avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile
de se donner illusion sur soi-même.

Vous le voyez, jusque dans mon récit le corridor agit; il me retarde, il
refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser
ce jour-là, le jour de mon aventure.

Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'élan: je traversai le couloir
comme une fondrière encombrée de ronces; je fus déchiré, je passai
néanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du
premier étage.

Là, végète notre vieille concierge, dans une obscurité hantée d'odeurs
culinaires, sous le crachotement d'un éternel bec Auer au tuyau gorgé
d'eau. La lumière meurt et renaît cent fois par minute, et, pendant ses
agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crépuscule de la cour
intérieure.

Notre concierge est en train de finir à l'endroit même où on l'a plantée
jadis. Elle meurt par la tête, comme les peupliers. Elle est à peu près
folle, et presque complètement aveuglée par une double cataracte qui lui
fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnaît tous, ses
locataires, au pas, au souffle, et à beaucoup d'autres petits signes qui
la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de
comparable à la sensibilité des mollusques sédentaires.

La concierge cogna donc à la porte et me dit:

--Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu
voudras bien le lui donner en passant, mon garçon.

Marguerite est notre voisine, une couturière. Je pris lettre et
catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas
laisser à mes résolutions le temps de s'éparpiller. Le tournoiement de
l'escalier me procurait un léger vertige bien connu. Malgré la tension
de mon esprit, je ne manquai point à l'habitude, vieille comme ma vie,
d'épeler, en passant au second étage, la plaqué de Lépargneux:
spécialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en
taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec
Lépargneux.

Arrivé sur le carré du quatrième, je confiai le catalogue au paillasson
de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit
bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant
je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une façon à moi de frapper. Ça
simplifie la vie.

Ma mère vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-là, comme à
l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine
toute-puissante dont les pièces successives nous saisissent, nous
poussent et nous manipulent au mépris de nos décisions. Cela veut dire
que j'embrassai ma mère, que je posai ma canne dans la grande potiche en
terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans
la cuisine pour me laver les mains. J'obéissais à de vieilles forces
tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colère qui se tortillait à
l'intérieur de moi comme un chat dans un sac.

Ma mère me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout
de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la
tête:

--Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chère en
ce moment; mais j'étais contente de te faire une petite selle de gigot,
tu aimes tant ça!

Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon
tourment? A-t-on vraiment idée de parler cuisine à un homme frappé par
l'injustice, à un homme en proie au désespoir et à la fureur? Cette
selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-même,
de ridicule. Je fus profondément froissé; j'eus l'impression très nette
que ma mère se moquait de moi.

Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la
viande était chère. Etait-ce vraiment le moment de me parler du coût de
la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je
reçus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je
ne dis rien, pour ne rien abîmer de mon ressentiment, pour le laisser
entier, redoutable, sans réplique. Je passai rapidement en revue toutes
mes réponses. Elles étaient prêtes; péremptoires, cinglantes, rangées
devant mes yeux comme des armes au râtelier.

Je me disposai donc à passer dans ma chambre pour me déchausser avec
bruit, ainsi que je l'avais décidé. Au dernier moment, je n'en eus pas
le courage. Je pensai: «Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par
exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot».

Notre repas commença. J'avais l'estomac serré, ratatiné. Je ne mangeais
pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'écartais les
morceaux de viande pour apercevoir les défauts de la faïence. Je connais
exactement tous les défauts de nos vieilles assiettes.

Je sentais le regard de ma mère qui s'attachait à moi, qui ne me lâchait
plus et je pensais que «ça devait se voir», que ma disgrâce était écrite
en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'étais un pauvre
sire, impuissant à dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroît
de rancoeur.

Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser
mes mains sur la table. J'éprouve une espèce de pudeur pour mes mains.
Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont
incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort
longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui
est une manie grotesque dont je ne peux me défaire.

Ma mère me dit avec une douceur particulièrement offensante:

--Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des
trous.

Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi
«pauvre Louis»! Je n'aime pas qu'on me prenne en commisération, surtout
quand je ne mérite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer à mes
habitudes, à mes tics? J'ai passé l'âge où un homme de ma trempe peut
tenter de s'améliorer. La remarque de ma mère me parut non seulement
inutile, car elle me l'a déjà faite mille fois, mais encore injurieuse
dans la situation où je me trouvais. En outre, j'estimai peu délicat de
me recommander le ménagement à l'égard de mes chaussettes dans un moment
où notre pauvreté allait peut-être se transformer en misère.

Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes préparées
qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se
pressaient à l'issue, comme des moutons affolés qui veulent tous
franchir en même temps une porte étroite. Si bien que, cette fois
encore, je ne dis rien.

J'achevais mon déjeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminée,
les objets témoins de mon existence et complices de maintes pensées
secrètes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une
figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien
de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre,
ce paysage de montagnes où les meilleurs rêves de mon enfance se sont
consumés, taris.

Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune
avec moi.

Tous me dévisageaient de façon insolente. Je sentais qu'au premier mot
de la querelle ils seraient tous du côté de ma mère, tous contre moi.

Comme nous achevions le repas, j'aperçus, sur le coin de la machine à
coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge.

Le regard de ma mère devait accompagner le mien, car elle murmura
presque aussitôt:

--C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu
l'écriture. Tu ne l'as pas ouverte.

C'était vrai. Moi qui attends avec une si fébrile impatience le courrier
qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre
sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser
mon avenir, je n'avais pas décacheté cette lettre-là.

Je l'ouvris avec un sentiment de morne défiance: ce ne pouvait être
qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes où l'on se
trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en
profiter.

Ce n'était rien, rien du tout. Lanoue m'annonçait qu'il prenait ses
vacances et me priait de l'aller voir à la première occasion.

--Tu iras ce soir, me dit maman.

Une phrase que je n'avais pas du tout préparée me vint aux lèvres et
s'échappa, sans qu'il m'ait été possible de la retenir. Je répondis:

--Non! J'irai cet après-midi.

A peine eus-je articulé ces mots que je devinai l'imminence de la grande
crise. Je n'avais plus à revenir sur mes pas. La guerre était déclarée.
Je me sentis le visage enflammé, les tempes battantes, les lèvres
retroussées comme celles d'un roquet qui relève un défi.

Ma mère allait sûrement répondre: «Comment? Cet après-midi? Et le
bureau»? Je ne lui en laissai pas le temps et je proférai, avec une
force explosive:

--Je ne vais pas au bureau cet après-midi. Je n'irai plus chez Socque et
Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place.

J'étais debout, raide; mais je me sentais quand même comme ramassé, prêt
à bondir. Je soufflais fort; j'attendais.

Ma mère était venue s'asseoir dans son fauteuil, près de la fenêtre.
Elle leva la tête sans se presser et me regarda.

Ma mère porte lunettes, à cause de l'âge. Elle a des yeux d'un bleu
chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle relève la tête
pour mieux utiliser ses verres.

C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande
minute. Et je voyais son beau regard attaché sur moi, ce regard chargé
de tendresse inquiète, ce regard qui ne m'a pas quitté depuis que je
suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mère
murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sûre:

--Que veux-tu, mon Louis, une place, ça se retrouve. Ce n'est pas un
grand malheur.

O suprême sagesse! O bonté! C'était vrai, ce n'était pas un malheur. Je
l'entrevis dans un éclair. C'était vrai, nul malheur ne m'était arrivé.
Alors, pourquoi donc étais-je malheureux, pourquoi donc étais-je
misérable?

Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'étais plus le
maître, que la meute des bêtes enragées qui me ravageait allait
s'enfuir en désordre, me délivrer. J'eus la Déchirante impression d'être
sauvé, tiré de l'abîme. Je tombai à genoux devant la pauvre femme, je
cachai mon visage dans sa robe et me pris à sangloter avec fureur, avec
frénésie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui déferlaient,
comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout.




IV


Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs
torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet
orage désaltère!

Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à
dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur
instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné
devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et
je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à
changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait
être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle
grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse
pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme
s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.

Et ma mère de répondre, avec simplicité:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.

C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté
d'argent. Je dus en convenir.

Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce
que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle
renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les
travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y
eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une
dragée.

Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes
sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais
laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne
parlons pas de ça.

Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication.
Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds,
embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications
imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans
tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni
l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver
la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même
pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit
toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant!
Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais
ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me
charge pas de vous éclaircir.

Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis
dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaîté, et ma mère,
accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes
savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures
à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon
avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais
l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de
réserves.

Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans
ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un
hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie.
Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une
muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne
veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les
innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il
vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un
lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde
en rêve.

Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il
m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis
toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être
presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.

Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de
cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des
cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à
fumer, étendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de
semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un
goût d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau
dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac
avait donc un goût de liberté, et la vie avait le goût même du tabac.

Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes
livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble
onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille
illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas.
Ce jour-là, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée,
une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai
jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.

Nous étions au mois d'août. Une fraîcheur d'égout montait de la
chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite
voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue
semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse
des bâtisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les
gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui
habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de
n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégoûterait. Mais je
n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui
m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui,
ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la
parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.

Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si
bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie
petite voix de ténor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire
deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des
Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en
Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un
délice.

Mère disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te
remonter. Et, si tu veux rester à dîner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me
devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de
m'épuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute
vitesse dans l'escalier.




V


Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue
Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute,
congestionnée, tumultueuse.

Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif
escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes
vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et
diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le
pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli.
Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne
méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et
Vautrée, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni
sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre,
se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de
certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelström Mouffetardien.
Et, tout de suite, la cataracte l'entraîne.

La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle
transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras,
maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend,
tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de
commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade,
ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un
gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues,
d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces
richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec
l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules
justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de
friture, et l'arôme des graisses surchauffées monte entre les murailles
comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue
Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.

Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait:
c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est
comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des
Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale.
Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la
plénitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la
vie comme une danse; elles honoraient les pâtés de gestes rituels, de
caresses douillettes. Oh! les suaves pâtés!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une
ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des
reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande
d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la
charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée
au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible
que quelque chose me fût refusé?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une
braise. J'avançais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions.
J'étais promis à toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe
qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie
philosophique dans une retraite exiguë comme un dé à coudre.

Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au
milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube,
tirées d'une mer fumante, constellée d'archipels.

Je fus maraîcher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes
m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum
des salaisons m'ouvrit aussitôt une ferme enfumée dans les solitudes
cévenoles.

Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile!
Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas
toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ça?

En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aperçus un ancien camarade, un
nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison
Moûtier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent
de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire
où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je
encore?

Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon,
ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!

Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le
regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est
peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente
sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:

--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai
sur des protestations de fidélité, de dévouement.

Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et
je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là,
j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne fût pas
malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En
moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon
coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante,
lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie.
Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là.
J'en étais tendu à crier.

Cette fameuse joie m'entraîna, comme une voile boursouflée entraîne une
barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge,
siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand
un flot grouillant sur les régions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la
Halle aux vins. Une rafraîchissante odeur de futailles éventrées
folâtrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient
sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai
d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même
fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle
part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu
redoutable pour l'homme insuffisamment sûr de soi-même. Si vous n'êtes
pas en état de grâce, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un
après-midi d'été. Il est triste et brûlant; le miroitement et les odeurs
du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la
place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de
rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme
un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue
Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec
prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.




VI


Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli.
Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché,
un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne
fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir
d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont
encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu!
Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve
pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute
beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui
porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à
dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et
puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours
laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et
précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre,
incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il
aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain.
Fameux parrain!

Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en
deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de
Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.

Je répondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je
répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme
sollicité par des perspectives séduisantes et variées.

Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des
Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé
avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait
légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à
voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à
l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin,
quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée
pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour
l'éternité.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis.
Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un
entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte,
pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.

Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi
qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je
pensais avec une secrète passion: «De quelle importance est cette goutte
d'eau? On pourrait, ce soir, lâcher la Seine entière à travers ma
chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte».

Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait
vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les
considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: «Ils
ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies;
leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais
fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux
yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur
comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est
épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans
rides».

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire
mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.

Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses.
Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage
heureuse. Il poussait des cris perçants qui procuraient une satisfaction
aiguë à certaines choses qui se démenaient en moi.

Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un
engourdissement; ils semblaient dire: «C'est vrai! nous sommes heureux;
alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas?
Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous
pas»?

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes dîner avec nous?

J'étais venu pour ça. Je présentai pourtant des objections. Je me fis
prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur
les tempes.

J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de gaîté que je
ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et
j'acceptai tout de suite, lâchement, en bégayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lâchée dans l'enchaînement tendu de mes
exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y
parut bientôt plus.

Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ô
merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à
l'oubli profond, à l'anéantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La
semence de gaîté que j'avais apportée dans la maison germait maintenant
toute seule. Lanoue se hâtait de descendre à la cave. Il précisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ça y est! C'est le moment d'ouvrir la boîte de perdreau
truffé.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a
toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on
s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes
ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des
arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause
essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des
renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être
honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes.
Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le
besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur
quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ça!

Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à
manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des bâtisses
basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons
anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gâchis un rayon
horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond
de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'était une boîte de conserve gardée
pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boîte fut
ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges
tranches de truffes à l'odeur obsédante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que
ces objets pourraient apporter à ma joie.

Au moment où le repas commença, les deux Lanoue étaient aussi fous que
moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche
de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos
souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies
d'autrefois pour les intéresser à l'heure présente.

Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des
événements qui nous avaient paru néfastes, fâcheux, revenaient pêle-mêle
avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et
des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans
l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute
une prairie.

Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade,
détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait
revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots,
déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés
jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait
vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais
pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc,
comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.

Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette
joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche
de l'amitié sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une
flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.

La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraîcheur,
quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison
intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant précis où je m'aperçus que j'étais un peu moins
heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer
cela plus clairement.

Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée
du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus
téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et
puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A
compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se
retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des
misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la
clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette
désertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être
abandonné, dévêtu, trahi.

Je perçus une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur
ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne
peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai
quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me
parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur
vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la
préparation, l'opportunité.

Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles.
J'observai Lanoue; je m'aperçus avec désespoir qu'il se complaisait à
des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires
parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bientôt, de cruauté.

J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot
en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude
s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle.
J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un
poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à
moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler
son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité
de la grâce, vidé, exténué.

Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des
dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté,
ruiné pour longtemps. Je commençai de me reprocher ma stupide joie de
l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à
crime cette vaine et malfaisante prodigalité.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils
se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur
propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était
bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune
intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès,
précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je
me levai pour partir.

Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et
tâchaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un
amant déçu se dépêtre d'une vieille maîtresse.

Ils lâchèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce
qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les
divers épisodes de ma journée commençaient à me remonter aux lèvres, et
les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.

Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et
chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins
libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un
noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de
mon itinéraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste:
le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant
nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A
compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide
méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse
sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel
abîme de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les
chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin
torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait
tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.

Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à
rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je
fis d'inouïs efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi
m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une
chose gâchée, gâtée, informe, dérisoire.

La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et
enfoui au plus profond de la bâtisse, mais par la fraîcheur visqueuse du
bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par
l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement,
sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre
femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avançai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à
son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la
soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse
figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le
divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien
agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle
des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings
aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me haïr.




VII


A compter de ce jour une période commença qui m'a laissé un souvenir
indéfinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe à ce
temps-là comme à un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait
alors de réels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le même
engourdissement, dans la même torpeur.

Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, dès le lendemain de l'algarade
Sureau, mon petit matériel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin
de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et,
tout de suite, ma nouvelle vie commença.

Je me levais tard dans la matinée. Les premiers jours, vers six heures,
une sorte de choc intérieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien
naturel puisque, pendant des années, je m'étais levé à cette heure-là
pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, à me
réveiller vers six heures; j'en éprouvais un plaisir particulier et je
me disais que, n'ayant rien à faire, au dehors, de si grand matin, il
m'était complètement inutile de sortir du lit. Cette réflexion agréable
était en général suivie d'une foule d'autres pensées moins heureuses: je
songeais à ma situation perdue et à la nécessité d'en trouver une autre.
Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me
réveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort à rebours, par une
sorte d'adhésion à l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes
membres, je congédiais les pensées importunes et m'enfonçais avec délice
dans un néant horrible et voluptueux.

J'étais, comme au centre d'un espace noir, couché, suspendu, balancé.
Toutes mes idées, toutes mes volontés, toutes les choses qui étaient moi
demeuraient refoulées circulairement, dans l'ombre. Je les percevais
ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'étais bien; j'étais si peu! La
mort ressemble peut-être à cela; en ce cas, c'est une bonne chose.

Je me rappelle seulement que, plaquée sur mon âme, sur le restant
informe de mon âme, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une
fenêtre, entrevue à travers les cils comme derrière les barreaux d'une
cage.

Parfois, au coeur de ce néant, j'étais visité, traversé par un songe.
C'était un songe bousculé, haletant, comme ces histoires que l'on
représente au cinématographe.

Presque tous mes songes se déroulent dans un silence effrayant. Ceux où
il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent
l'âme bouleversée pour plusieurs jours. Je rêve très souvent; je rêve
des rêves vagues et forts. C'est-à-dire que je vois des images dont le
contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais
pourquoi je vous parle de ça; je suis un homme si ordinaire, si
affreusement semblable à tous les hommes!

Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas
besoin d'être endormi pour rêver. Entendez bien, je ne dis pas rêver
comme font les poètes, je dis bien rêver comme un dormeur, tomber en
proie à un monde terrible, incohérent, magnifique. Souvent je suis en
plein travail, par exemple, j'écris, sous mon petit abat-jour et, tout à
coup, crac, j'ai à peine le temps de sentir que mon âme change d'allure
et me voilà dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue,
que ça me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes rêves une
autre fois; je n'ai déjà que trop de choses à vous raconter sur ce
monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre.

Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'éveiller. Eh bien!
même quand je ne me rappelais rien, au réveil, de ces songes du matin,
ils m'imprégnaient tellement qu'ils donnaient un parfum à mes journées,
qu'ils décidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon âme.

Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, où
travaillait à petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arôme du café,
insidieux et pénétrant comme une pensée. Je me levais et passais mes
vêtements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses à venir.

J'allais retrouver ma mère à la cuisine et l'embrassais en silence.
Chaque jour, j'étais certain qu'elle m'allait faire quelque juste
observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces
grasses matinées qui ménageaient dans mon existence de larges vides,
obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mère me disait en
m'embrassant tendrement:

--Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier.

Je m'asseyais sur le tabouret canné, entre l'évier et le buffet de bois
blanc. J'occupais là une place étroite comme une destinée. Je tournais
le dos au jour avare de la petite cour et, calé, soutenu, étayé par
toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'étais bien,
malgré tout, j'étais bien avec lâcheté, avec hébétude.

J'aime le café; j'aime aussi la suave odeur du pain grillé. Je jouissais
donc de ces biens immérités, pendant que ma mère me regardait doucement,
attentivement, de ses yeux accoutumés à la pénombre. Je comprenais que
je devais être défiguré par le sommeil; je me sentais les traits épais,
bouffis, les yeux pochés, les cheveux secs et emmêlés; mais tout m'était
égal: l'essentiel était de ne pas rompre le charme engourdissant qui me
permettait de passer d'une nuit à l'autre sans secousse, sans heurt,
sans réveil effectif.

Le petit déjeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma
toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimité, je procédais à mes
ablutions avec beaucoup d'irrégularité et de négligence. Il m'arrivait
ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure
le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout à fait, et c'est
depuis que je porte cette manière de barbe que vous me voyez et qui me
dégoûte profondément.

Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuétude
l'homme, cet être répugnant voué à la vermine et à l'esclavage.
Excusez-moi de vous dire ça tout net, mais comment en parler sans
colère? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, disposé de vingt
minutes environ pour veiller à la propreté de mon corps, et je vous
assure que ces vingt minutes étaient bien occupées. Je suivais un ordre,
toujours le même: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie était
facile, je n'avais qu'à obéir à mes habitudes.

A partir du moment où je disposai, pour les mêmes soins, de presque
toute ma journée, je ne parvins plus à faire correctement quoi que ce
fût de mon programme. Je remettais sans cesse à plus tard une chose ou
une autre, en me reprochant, au fond, amèrement tous ces délais. Pendant
cette période remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite
sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de
le faire. Et n'allez pas croire que c'était un oubli. Non pas! Je
regardais rêveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore
aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par
être parfaitement sales.

Au milieu de ma toilette, je me prenais à fumailler, à ouvrir un livre.
Je m'enfonçais dans un angle du canapé et je rêvassais indéfiniment. Du
lit défait s'échappaient de grosses bouffées de sommeil. Mes rêves de la
nuit, embusqués sous les meubles, derrière les cadres, dans les fleurs
du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des
démons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-même. Ils
nouaient et tortillaient autour de mon âme une farandole tourbillonnante
et, dès lors, le temps s'arrêtait au milieu de l'éternité comme un
navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'à ce que ma
mère vînt ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre
fois: «hum! hum!» Alors les rêves filaient comme des rats sous la
commode et la torpeur me désertait.

--Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton ménage?

--Oui, oui, criais-je en me hâtant de me vêtir.

Le savon avait séché sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps
pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et
sortais de la chambre en disant:

--Je m'en vais aller voir cette place d'expéditionnaire. Tu sais? Cette
étude d'avoué....

--Va, mon Louis, répondait maman en remuant à pleins bras le lit de
plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas été habités
par une multitude de figures vivantes que j'étais seul à connaître.

Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eût, lors d'une récente
démarche, fait observer que, pour un employé, la canne donnait une
allure «amateur» peu recommandable, et je tirais derrière moi la porte
du logement.

A peine cette porte fermée, je voyais la clarté louche de l'escalier
s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes
démons étaient là. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent être
emmenés à la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me léchaient les
mains, sautaient à mes trousses et, tout en descendant les marches
humides et usées, je me débattais entre mille rêves fabuleux, comme un
noyé qui coule à pic.




VIII


Je m'en allais au hasard des rues, et la journée était devant moi comme
un désert calciné, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que
la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont
les années qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, à
moi, n'est faite que de minutes.

Je suivais le trottoir, marchant de préférence sur la bordure de granit.
Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les
ruisseaux des rues. Ils coulent sur des pavés et tarissent à heure fixe,
je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte.
Tant pis! On n'a jamais que la poésie qu'on mérite. J'ai passé une
partie de mon enfance, malgré ma pauvre maman, à pêcher des épingles
rouillées et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue
Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je
regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le
gravier, les infimes débris que le courant lave et entraîne peu à peu
vers l'égout. Et puis, le ruisseau chante quand même sa petite
complainte. Cela me fait penser à des prairies, à des fleuves, à des
pays que je ne connaîtrai jamais. C'est de l'eau civilisée, de l'eau
pourrie. De l'eau, de l'eau malgré tout! La mer, les grands lacs, les
torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez
tard, à l'heure où les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment,
vous entendrez, au-dessous de vous, tous les égouts de la montagne
Sainte-Geneviève qui chantent doucement, comme des cataractes
lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, à moi.

Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien
vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant,
oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien à vous raconter d'extraordinaire.
Toutes mes aventures me sont arrivées en dedans. Et vous êtes bien bon
de m'écouter, moi qui n'ai rien à vous dire, moi qui ne suis fait
qu'avec des riens.

Je suivais donc le trottoir. Je n'étais pas trop malheureux. J'avais à
peu près autant d'âme qu'une chrysalide et je ne me sentais pas pressé
de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette
espèce de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement
toutes sortes de mécanismes se mettaient à jouer et c'était bientôt fini
de mon repos.

Le plus souvent, ça commençait par l'absurde histoire du nombre des pas.
Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont
disposés bout à bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je
commençais à m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur
l'interstice qui sépare deux des blocs de la bordure. Alors, comme
malgré moi, je m'appliquais à faire exactement deux pas d'un interstice
à l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air,
d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle
de ma sottise, ensuite parce que j'étais profondément persuadé que ce
n'était là qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne
participait point.

Et voilà où commence l'absurde: un moment arrivait où je ne pouvais plus
détacher ma pensée de cette affaire d'interstices. Peu à peu, tout en
affectant la plus parfaite Indifférence, je sentais bien que
j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer
juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une façon très
détachée, comme si j'eusse voulu me cacher mon action à moi-même. Cet
état de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que
l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui
disais cela, c'est quelque chose qui était en moi sans être moi--je me
disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisième bec de gaz en
faisant régulièrement deux pas par bloc de granit, ma vie serait
manquée, mes entreprises vouées à l'échec. Arrivé au troisième bec de
gaz, je m'assignais une nouvelle tâche, celle, par exemple, d'atteindre
dans les mêmes conditions un kiosque à journaux. Une, deux; une, deux;
u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le démon murmurait: «Si tout va
bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de
t'arriver quelque chose d'heureux dans la journée».

Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'être aussi bête? Songez que je
ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes
ces mômeries je ne cessais de me contempler avec mépris et même, le plus
souvent, de penser à autre chose.

Parfois, c'était la ridicule histoire du précipice. Je vais vous
expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous
dire, je vous dirai tout, c'est-à-dire pas grand chose, car celui qui
tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur
d'un homme pendant une seule minute, celui-là entreprendra une besogne
surhumaine.

Je marchais donc sur la bordure du trottoir, très aisément, très
naturellement, sans penser à rien de précis. Tout à coup, j'imaginais
--c'était plutôt une idée qu'une véritable imagination--j'imaginais qu'à
droite et à gauche de l'étroite bordure il y avait un précipice et que
je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas
davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher et,
finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau.

Alors, j'étais soulagé; le charme était rompu. Je changeais de trottoir
ou je passais sur la chaussée et, pendant un grand moment, je ne pensais
plus à toutes ces idioties.

J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicité
des itinéraires me jetait dans une espèce de stupeur.

Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indécisions.
Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de
pratique m'avaient fixée, celle qui était jalonnée de mille repères
familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en était
plus de même: le but de mes pas était, le plus souvent, très indécis et
le temps ne me pressait point. Alors, je m'arrêtais à l'angle d'une
maison, devant quelque morne boutique. J'étais tiré à gauche, poussé à
droite, partagé, flottant. Je tournoyais sur moi-même comme une barque
que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens
opposé. Je fermais les yeux et fonçais au petit bonheur.

Eh bien, à ce train-là, il m'arrivait quand même d'arriver, si j'ose
dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans
un endroit qui n'était pas n'importe lequel. C'était, je suppose, la
fameuse étude d'avoué où il y avait à prendre une place
d'expéditionnaire.

J'entrais, je faisais antichambre, j'étais amené en présence d'un
employé supérieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait
pas: ou bien la place était prise depuis la veille, ou bien la place ne
convenait qu'à un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque
connaissance spéciale dont je me trouvais dépourvu.

Parfois le «principal clerc» me demandait les références fournies par
mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je
dégringolais en hâte l'escalier. Ma journée était finie. J'avais fait ma
démarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'était impossible de
trouver une place. Cette certitude était, précisément, la seule chose
que je cherchais.




IX


Après le déjeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'étais tout à fait
sûr de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-à-vis de moi-même, de
n'en rien savoir.

Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la
moitié de la perfidie que j'apporte à me duper moi-même, je serais, en
vérité, une canaille.

J'allumais un mégot, je déployais le journal, j'écrivais quelque
insignifiante lettre. J'écoutais les bruits que faisait ma mère en
desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais à haute voix:

--J'ai bonne envie d'aller, tantôt, voir cette usine de Montrouge, tu
sais, maman?

Ou bien:

--Je n'ai pas encore reçu de réponse de la maison Malindoire et
Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris...

Voilà le genre de bêtises que je disais pour me donner le change sur les
raisons qui m'avaient attiré dans ma chambre.

Cependant, je lançais, à la dérobée, de brefs coups d'oeil vers mon
vieux canapé. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitués au
triomphe. Je le regardais avec une fureur désespérée; il se contentait
de bâiller par tous les trous de sa tapisserie.

J'allais à la fenêtre et observais les nuages d'un air soucieux.
Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je vérifiais devant la glace le
noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout à
coup, sans trop savoir comment cela m'était arrivé, je me trouvais
étendu, tout de mon long, sur le canapé. J'entendais, avec mon dos, les
ressorts étouffer un rire insultant.

Qu'importe! J'étais allongé, tout droit, comme une pirogue au fond d'une
crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le démon de
mes nuits nouait autour de ma poitrine une étreinte souveraine et,
enlacés, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre
monde. Le réveil était odieux, avec ce corps plus pesant qu'une
montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digérés.

Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais à
la rue.

Je pensais par moments avec précision à la place qu'il me serait donné
de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais
découvrir un secrétariat, oui, un secrétariat! J'aurais un bureau
solitaire, avec une fenêtre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une
clarté verte, fraîche, funéraire. On me laisserait tout à fait seul; on
Finirait même par m'oublier un peu; je vivais là dans une paix profonde,
je serais tranquille, tranquille, comme mort.

Monsieur, vous allez prendre de moi une idée qui a bien des chances
d'être fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractère, que je suis
un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et
ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je
rêve de concorde, je rêve d'une vie harmonieuse, confiante comme une
étreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes
d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire
des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je
voudrais être associé à leurs projets, à leurs actes, tenir une place
dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de
fidélité, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible,
de sensible, d'irritable. Dès que je me trouve face à face non plus avec
des imaginations mais avec des êtres vivants, mes semblables, je suis si
vite à bout de courage! Je me sens l'âme contractée, la chair à vif. Je
n'aspire qu'à retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme
je les aime quand ils ne sont pas là, quand ils ne sont pas sous mes
yeux.

Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses
inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un
misanthrope, c'est, précisément, parce que j'aime trop l'humanité.

Peut-être me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut
plutôt chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est
nécessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent
de la joie, et je suis, le plus souvent, une âme trop ingrate, trop
aride pour faire des avances.

Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant,
presque à toute minute, que le monde m'échappait, que j'étais abandonné,
un vrai pauvre, un misérable.

Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'aperçus un apprenti
qui tirait une voiture à bras. La voiture était lourdement chargée.
L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penché
en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui
sciait les épaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de
l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en
tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la
tête.

Je ne sais ce que lisait ce garçon; mais, toute la soirée, je ressentis
une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme
lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche,
désirable, au prix de la mienne si creuse et si médiocre.

Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient
toutes sortes d'histoires désagréables. Une fois de plus j'appelle
«histoires» ce qui n'en est pas, c'est-à-dire des choses qui se passent
uniquement à l'intérieur de la bête.

Je marchais d'un pas bien régulier. J'étais tout entier avec de vieilles
pensées, des souvenirs, d'informes rêves. Je ne regardais ni les gens
qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction
opposée et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme
que je n'avais même pas vue, se retournait d'un air offensé et changeait
brusquement de trottoir.

Voilà qui est vexant, je vous assure, voilà qui me remplissait
d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et être pris pour un
suiveur, pour un de ces imbéciles qui vont à la piste. Ah! non! Et cela
simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-être
depuis trois ou quatre minutes à la même allure que cette péronnelle. Et
voilà, voilà la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme à soi
et faire constamment en sorte qu'il ne coïncide pas avec celui d'aucun
autre. Marcher du même pas que quelqu'un, c'est déjà attenter un peu à
sa liberté, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des
millions d'êtres qui sont nos semblables en affectant non seulement de
ne pas les voir, mais encore en s'appliquant à les fuir poliment,
sociablement.

Je vous avouerai que tout cela me dégoûte et c'est pourquoi je
recherche, en général, les rues où il n'y a personne.

Ces rues-là sont rares à Paris. J'étais, malgré que j'en eusse, obligé
de passer le plus souvent dans des endroits très agités. C'est ainsi que
je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le
boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-là, parce que je vis une
chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous
trouverez peut-être tout à fait réconfortante, tant il est vrai que rien
n'est absolument triste, en soi.

Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; bordé, dans
cette partie-là, de baraques chétives, sordides, qui étaient le rebut de
la foire. Vous savez, de ces baraques où l'on vend de la «pâte qui se
tire», verte et rose, de ces baraques où l'on casse des pipes à coups de
carabine, où l'on montre une femme-poisson, enfin des choses à pleurer
d'ennui.

Je vis tout à coup une espèce de tente rapiécée sur laquelle était
étalée une affiche de calicot. C'était là-dedans que le professeur
Stenax dévoilait l'avenir d'après les méthodes magnétiques. Il y avait,
devant la baraque, un petit groupe d'ouvrières, de soldats, de flâneurs.
il y avait aussi une espèce de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze
jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de
désespoir famélique imprimé dans sa figure fripée. Un homme fini, usé
avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misère incurable.

Eh bien, monsieur, il est entré dans la baraque. Il est entré derrière
les petites bonnes, les employés et les garçons de boutique. Il tenait
avec force la main fermée sur un gros sou, son gros sou de la journée,
sûrement. Il l'a donné d'un air inquiet et hésitant. Il l'a donné pour
entrer dans la baraque où l'on allait lui parler de son avenir.

Voilà! Voilà les choses que je voyais dans mes promenades.




X


Je m'attarde à vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon
affaire.

La période dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois
d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se dérober
sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je
remettais la vie à plus tard, à cette date indéterminée où arriveront
les événements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous?

Je m'aperçus quand même du changement de la saison; la fraîcheur vint et
maman me dit un jour:

--Louis, il va falloir mettre tes vêtements d'hiver.

J'avais, pour l'été, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup.
Les soins de ma mère lui conservaient une sorte de décence; mais il
était si limé, si poli, qu'il paraissait humilié et malheureux. Cela me
plaisait: c'était bien le vêtement qui s'ajustait à mon âme. Je
retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses
déformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien à moi, comme
des manifestations de ma pauvreté Intérieure. Grâce à ce pantalon
cagneux et couronné, grâce à cette veste terne et bossue, je me sentais
assuré de passer inaperçu, ce qui est un si grand bien dans l'existence.
Mère me fit donc endosser mon vêtement d'hiver, cette jaquette assez
chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui était à peu
près neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cessé
de l'exécrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler à un
scarabée. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit obligé
non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses
goûts, de livrer jusqu'à l'aspect extérieur de sa personne?

Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En
général, je ne portais sur moi que des sommes dérisoires; dix sous,
quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander
d'argent à ma mère. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses.
Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais
pas la monnaie. C'était une façon assez discrète, assez détachée de me
procurer les quelques sous nécessaires à mes menus besoins. Je ne
dépensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgré tout,
l'omnibus, le métro, un timbre.

Or, cette espèce de misère qui, sous mon vieux vêtement, m'était assez
indifférente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une
jaquette de cheviotte, une jaquette d'employé aisé ou de bourgeois. Cet
habit, en désaccord avec l'état de mon gousset, me devint comme un
mensonge intolérable. C'est certainement à cette jaquette que je dus
toutes sortes d'idées absurdes. A cause d'elle aussi je me mis à
chercher une place avec une activité plus réelle.

Cette activité devint bientôt fiévreuse sans cesser d'être inefficace.

Les places! c'est comme les idées, on les trouve quand on ne les cherche
pas. Les gens qui possèdent une situation avantageuse et sûre disent
volontiers: «Un garçon vraiment courageux, vraiment résolu finit
toujours...» Ah! monsieur, ce que la chance et le succès peuvent rendre
les hommes bêtes et injustes!

A compter du moment où je pensai avec une réelle angoisse: «Allons!
Allons! il faut que je trouve une place!» j'eus l'impression obscure
mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je
ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fût possible
d'accepter avec dignité.

Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur très haut,
très lisse, très épais, et que ce mur-là, c'est l'avenir, et qu'on ne
peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont
éprouvé que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel
sentiment.

Il vous est sans doute arrivé d'attendre quelqu'un, le soir, au coin
d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrivé d'attendre pendant une
heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne
viendrait sûrement plus et de continuer à espérer quand même. Il vous
est arrivé de connaître de telles angoisses et, aussi, celle que l'on
éprouve à s'en aller en se retournant tous les dix mètres, bien qu'il
soit évident que personne ne viendra, à se retourner et à revenir sur
ses pas, malgré la certitude que tout cela est parfaitement inutile.

Ma vie fut en tout point comparable à cette vaine attente sous le bec de
gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir était
inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les
démarches d'un homme qui a de l'espoir.

Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses,
pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'était l'activité
excessive avec laquelle je pensais.

Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de
l'activité avec laquelle je pensais, je m'aperçois que je ne traduis pas
du tout la vérité. Dire que je pensais avec activité, cela pourrait
donner à croire que je m'appliquais à penser, que je m'y appliquais
volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En réalité, ce qu'il y
avait de frappant c'était bien plutôt la passivité avec laquelle je
pensais. J'étais visité, traversé, brutalisé, violé par maintes pensées
que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fût. Puis-je dire que
je pensais? Puis-je m'attribuer ce mérite? N'étais-je pas plutôt le
témoin impuissant, la victime? N'étais-je pas plutôt le champ de
bataille ravagé? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien
pour penser. On pensait en moi, à travers moi, envers et contre moi. On
pensait sans se gêner, à mes frais, comme on bivouaque en pays conquis.

Il y a sans doute des gens très savants et très favorisés qui se
proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des
gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semée
de brisants, des gens qui pensent réellement, c'est-à-dire qui pensent
ce qu'ils veulent. Heureuses gens!

Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un
courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les
mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation.

Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant
que j'errais à la recherche de cette introuvable situation, mon esprit
devenait le lieu d'une fermentation véhémente.

Ici prend place un événement que je vais essayer de vous relater, qu'il
me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisément, ni
calmement.

Je regagnais la maison. C'était un soir de la mi-octobre. Il était
peut-être sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne
devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air
malade, du sol, des choses, des hommes.

J'avais passé l'après-midi à refuser deux ou trois propositions
humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de bêtes de somme.
Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je
récapitulais ma journée: elle ne me montrait qu'un visage morne et
revêche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je
marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivré
de mon découragement et de mon amertume.

En passant au niveau de la rue Littré,--vous le voyez, je me rappelle
très exactement l'endroit--une pensée me traversa l'esprit. Voici:
j'allais, en arrivant à la maison, apprendre que ma mère venait de
mourir subitement.

Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune
espèce de raison pour que je redoute une telle chose: ma mère n'a que
soixante ans; je ne lui connais nulle infirmité, elle jouit d'une santé
excellente et régulière. Je ne pense donc jamais à sa mort que comme une
éventualité lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit à
me remplir les yeux de larmes.

Or donc, ce soir-là, en passant au coin de la rue Littré, je me vis
soudain rentrant à la maison et trouvant ma mère morte. Je fis effort
pour chasser cette pensée absurde qui, je vous assure, n'avait pas la
nature inquiétante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des
idées. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'aperçus bientôt que cette
pensée n'était pas venue seule: cependant que je tentais de l'éloigner
de moi, toutes sortes d'autres pensées qui étaient comme les
conséquences de la première m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique
d'une attaque bien concertée.

Ma mère était morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je
voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetière,
tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie à
refaire.

Aussitôt, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine façon,
mais de cent façons variées. La première chose qui me venait à l'esprit
était celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai déjà parlé, de
cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre
dont j'ai la nue propriété, un titre incessible et inaliénable, sur
lequel on ne peut même pas emprunter, une idée baroque d'un oncle mort
paralytique.

Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien!
J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'étais libre, libre et
misérable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une
solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais
pour moi, amèrement. Et j'attendais ainsi, dans une indépendance
enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah!

Ah! J'étais devant le Sénat, tout à coup, sans savoir comment j'étais
arrivé là. Je me trouvais devant le Sénat et j'enlevais mon chapeau,
trempé de pluie à l'extérieur et de sueur à l'intérieur. Un grand
tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, à la lueur
d'un réverbère, mes mains mouillées, frémissantes comme celles d'un
ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de
la bordure du trottoir.

Ainsi, voilà l'homme que j'étais! Je pensais à la mort de ma mère; j 'y
pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mère.
Je supprimais mentalement ma mère pour disposer de la petite rente.
Voilà l'homme que j'étais.

Je ne parviendrai jamais à vous dire ce qui se passa. Une sorte de
querelle éclata dans l'intérieur de mon être. Une voix claire et
raisonnable disait: ce sont des idées absurdes, il faut les mépriser et
les chasser. Une autre voix, sifflante, exaspérante, répétait
obstinément: lâche, lâche. Mais, nette, en dépit de ce tumulte, une
troisième voix comptait avec placidité: vingt francs par mois pour la
chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour
le repas du midi, dix sous pour le dîner; le reste: des livres, des
loques, la liberté.

Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues
ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'étaient des larmes: il
pleuvait de plus en plus fort. J'étais exténué, écoeuré, atterré.

Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la
grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles tempérait
le bouillonnement de mes pensées, si je dois appeler «mes pensées» cette
vermine dont je ne peux ni me rendre maître ni me débarrasser. J'eus la
sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon âme presque immobile,
comme un cheval rétif que l'on mate en tirant très fort sur les rênes.
Je pensai, lentement, en remuant les lèvres, je pensai mot à mot: «Si
ma mère venait à mourir...» Aussitôt, je sentis ma gorge se serrer de
chagrin et une vive détresse, que je connaissais bien pour l'avoir
éprouvée déjà, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire,
profondément soulagé. Je pensai encore: «C'est une idée tout à fait
importune; il n'y a aucune raison pour que ma mère me quitte». Non! Il
n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: «Il ne peut pas m'arriver plus
grand malheur». Et toute ma tristesse répondit: «Non! Oh! non! pas de
plus grand malheur».

Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le
pouvoir, repris la direction de mon âme.

Je m'aperçus, à ce moment, que je n'étais pas seul contre la grille du
jardin. Un homme, vieux, misérable, coiffé d'un chapeau melon déformé
par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de côté, ses reins
frottant le petit mur qui court à faible hauteur. Il disait à voix
basse: «_La Presse! La Presse!_» et personne au monde ne
l'écoutait.

Je reconnus l'aveugle que l'on amène là chaque soir. Sa tête était un
peu inclinée, un peu renversée; son visage immobile et clos recevait la
pluie. On eût dit qu'il avançait en rampant. A deux pas de moi, il
s'arrêta, comme s'il m'eût senti, comme s'il eût perçu le bruit de ma
vie. Je le regardai et murmurai: «Celui-là, celui-là! A quoi pense-t-il,
celui-là»? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose.
Quoi? Quoi? Il n'y avait sûrement rien de commun entre son abîme et le
mien.

Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle
avait recommencé à ramper contre la grille, comme si mon départ lui eût
laissé la voie libre.

Jusqu'à la place du Panthéon, je fus à peu près tranquille, c'est-à-dire
vide, c'est-à-dire déserté de toute pensée. En pénétrant dans la rue
d'Ulm, je me surpris à compter: «Quinze sous pour le repas du midi, dix
sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-même. Plus besoin
de chercher une place. La solitude!»

Je haussai les épaules avec douleur et résolus de prendre un petit
détour pour ne pas rentrer tout de suite à la maison. Cela vous prouve
que je n'avais, en réalité, aucune inquiétude: je savais bien, je
sentais bien que ma mère n'était pas en danger. C'est en moi, en moi
seulement qu'elle se trouvait en danger.

Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec
méthode et ténacité: «En vendant presque tous les meubles, cela me
permettra peut-être un petit voyage».

Ainsi donc, rien à faire! Je ne pensais plus même au conditionnel, mais
au futur. Rien à faire! Je n'étais pas le maître de mes pensées. Inutile
de résister. Inutile surtout de me dissimuler cette espèce de crime qui
était le mien. Je n'étais pas le maître de ne pas penser criminellement.

Je suivis en hâte les petites ruelles qui devaient me ramener rue du
Pot-de-Fer. Je pénétrai dans ma maison, bien persuadé que j'aimais
toujours tendrement ma mère, mais que j'étais absolument incapable de la
défendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de
ne pas la tuer en moi.




XI


Dépouillée de la toile cirée qui la couvre habituellement, agrandie de
ses deux rallonges, la table de salle à manger occupait presque tout
l'espace libre au milieu de la pièce. Notre vieille lampe, la lampe à
colonne de marbre, éclairait sur la table des morceaux d'étoffe coupés
et empilés, des patrons de tarlatane, des boîtes d'épingles, des
bobines. Penchées vers la lampe, leurs cheveux se mêlant presque, deux
femmes cousaient. C'étaient ma mère et Marguerite, notre voisine, cette
giletière dont je vous ai déjà parlé.

Je m'arrêtai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scène
paisible, je ressentis un grand serrement de coeur.

Ma mère leva des yeux éblouis par la lampe, chercha mon visage dans
l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit:

--C'est toi, Louis! Ton dîner est tout prêt dans la cuisine, mon enfant.
J'ai laissé la soupe à petit feu.

Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son dé, comme font
souvent les couturières, et elle ajouta, d'une voix où il y avait de la
confusion:

--Nous avons envahi la salle à manger, tu vois. Marguerite a trop de
travail, alors je l'aide un peu.

Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs?
N'avais-je pas compris? N'était-ce pas assez clair?

Je saisis la petite terrine où mijotait la soupe; je m'assis à ma place
familière, entre l'évier et le buffet de bois blanc, et je me mis à
manger.

Voilà donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi,
donner asile à mille pensées odieuses, et puis encore calculer l'emploi
de la petite rente. Et c'était bien pourquoi ma mère devait veiller,
coudre, coudre des gilets.

Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les
coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mère guettant,
dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soirée, un
franc cinquante, peut-être un franc soixante-quinze.

Je ne pus m'empêcher de redire: « Quinze sous pour le repas du midi; dix
sous pour le repas du soir.... » J'aurais voulu me graver ces mots-là
dans la peau, me les tatouer sur le coeur à coups d'épingle.

Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait là, puis une
petite saucisse, puis un morceau de fromage. «Dix sous pour le repas du
soir!» Je dévorai tout ce que je trouvai. Je n'en étais plus à mesurer
ma honte.

Tout en mangeant, j'écoutais les deux travailleuses qui devisaient à
mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et,
pendant quelques minutes, le bruit de la machine à coudre rongeait le
silence. Puis, de nouveau, c'était le calme et, d'instant en instant,
cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive
qui file vers les lèvres disjointes.

Mon dîner fini, je traversai la salle à manger sans prononcer une
parole, sans m'arrêter et je pénétrai dans ma chambre. Je retirai mes
chaussures imbibées d'eau. Je me jetai sur le canapé.

Ma chambre était obscure; par la porte demeurée entr'ouverte entrait un
peu d'une clarté mélancolique. Cela composait un de ces tableaux qui
vivent si profondément dans le souvenir: un coin de parquet luisant,
deux ou trois objets à moitié ensevelis dans la ténèbre, l'arête d'un
cadre, le fantôme rigide et gris d'un rideau.

J'étais parfaitement calme. J'étais parfaitement lucide et froid.
L'impression dominante pour moi, était de lassitude et de résignation.

Rien à faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable
de spéculer sur la mort de ma mère, un homme capable de calculer son
petit bonheur en escomptant la mort de ma mère. Pendant ce temps, ma
mère travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe,
des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation:
«Du calme! du calme! On ne peut pas s'empêcher de penser, mais qu'est-ce
qu'une pensée? Quoi de plus inexistant qu'une pensée!» J'allais me
laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme
un rat qui traverse une chambre habitée.

Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a
idée de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le
doigt.

Rien à faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout à fait, les
bras ballants, les jambes abandonnées, la poitrine offerte. Une bête
pour la curée. Un champ de blé pour les sauterelles. Une charogne pour
les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne
vous gênez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, là-dedans?
Où suis-je, là-dedans?

Il était beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la
salle à manger. La lampe, bien que voilée, me fit cligner des paupières.
Je m'assis auprès de la table.

Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline
noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres,
comme effrayés, des yeux rougis par le travail nocturne.

Ma mère ramassait les épingles et les bobines. J'avais pris son dé; je
jouais distraitement avec: il était chaud; il exhalait une mince odeur
de sueur et de renfermé.

Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les délasser:

--Je suis contente: nous avons bien travaillé!

Un arôme de café se mêlait, dans le grand calme de la nuit, au parfum
âcre et laineux des tissus. La petite pièce était emplie d'une paix
dense, comme gélatineuse, où les bruits se propageaient mal. La lampe
avait l'air épuisée; sa flamme dormait tout debout.

Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit.

Ma mère poussa le verrou et revint jusqu'à moi.

--Il faut te coucher, maintenant, mon Louis.

Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index était
dure et criblée de piqûres d'aiguilles. Ma mère passa son autre main, à
plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraîche. Je ne
disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs.




XII


Le lendemain matin, j'étais encore couché, en proie à la torpeur, quand
j'entendis chuchoter dans la pièce voisine.

--C'est cela, disait ma mère, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en
chaque jour à peu près autant qu'hier. Nous nous installerons dans la
salle à manger comme hier; c'est plus commode.

Déjà j'étais debout, l'esprit net de sommeil. Déjà j'étais tout à mes
soucis, comme une prune gâtée, fourmillante de guêpes.

Toilette rapide. Déjeuner. Je me sentais résolu, sans savoir exactement
à quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument à des mollusques;
il leur poussait, dans l'intérieur, quelque chose de dur, d'osseux, une
espèce de colonne vertébrale.

--Prends ton pardessus, Louis!

Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la
rue.

Il faisait une matinée brumeuse, larmoyante. Gorgées de brouillard, de
grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes
marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent très bien où ils
vont.

Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le
kiosque à journaux était ouvert, mais l'affiche n'était pas encore
posée. Je me mis à rouler une mince cigarette, par contenance, puis
j'attendis avec les autres.

Nous étions là cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans
les poches. Nous nous regardions à la dérobée. Il y avait entre nous, me
sembla-t-il, un air de parenté: quelque chose de pauvre, d'inquiet,
d'humilié; une certaine défiance réciproque, aussi.

A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard où étaient
formulées les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signalé
cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-là, osé y recourir.
Je m'approchai, derrière les autres, en affectant un peu de détachement.

Sur la feuille moite, le texte, polycopié à la pâte, se lisait mal.
Certains des hommes épelaient à voix haute, avec difficulté, en
mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec
lenteur.

Le numéro 12 retint mon attention: «_Avocat demande personne
instruite, jeune, bonne éducation, célibataire, pour travaux de bureau.
Envoyer photographie._»

J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de
moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la
cheminée, et de longs après-midi solitaires, un hoquet de pendule dans
le silence cotonneux.

Voilà exactement ce qu'il me fallait.

--C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant
l'enveloppe qui contenait l'adresse du numéro 12.

J'écrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignée, digne et
toutefois persuasive, une lettre péremptoire, convaincante. Les mots
_personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon
brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je
possédais, une épreuve déjà ancienne, sur laquelle je suis représenté
avec des cheveux bouclés, une moustache à peine dessinée et cet air
particulièrement mélancolique et timide qui fut le mien entre vingt et
vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il
donc des gens si maniaques?

La lettre partie, je me sentis réconforté, content. J'entrevis un
succès, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinée d'un
homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas
une pensée que l'on pense soudain et qui suffit à changer le goût du
monde?

Je vous l'ai dit, le temps était fort humide; je passai donc le reste de
ma journée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans mon coin favori: au
bout d'une des tables, au fond, à gauche.

Là, je suis bien. Il tombe des hautes fenêtres une clarté sereine et
spirituelle qui chante sur les pages imprimées ainsi qu'un archet sur
une corde. Là, tout est juste et tempéré, comme dans le cerveau d'un
sage. L'encens de la pierre et des livres pénètre l'âme et la purifie.

Je passai donc à la bibliothèque toute cette journée. J'y retournai le
lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce
pas? alors qu'une seule bonne démarche, adroitement conduite...

Comme je revenais à la maison, le soir du second jour, la concierge me
remit une lettre. Une réponse, déjà! Je me hâtai de monter jusqu'au
second étage, où le papillon de gaz palpite dans le courant d'air.

Je m'étais assis sur une marche au rebord limé, mangé par plusieurs
générations de locataires et j'allais déchirer l'enveloppe. Soudain, ma
précipitation me dégoûta. Je m'imposai, je réussis à m'imposer de ne
lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien
calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau
destin avec des mains qui tremblent.

Je montai donc assez posément les deux derniers étages. Ma mère et
Marguerite travaillaient dans la salle à manger. Je pris le temps de
leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de
passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la
table. Le moment était venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas
encore! Je me déchaussai, car jamais je ne reste chaussé quand je suis
chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates,
puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil
oblique à cette lettre qui gisait là, comme une chose de peu
d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir.
J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un
peu d'orgueil; je commençais à être fier de moi; je commençais à
prendre, de mon caractère, une idée avantageuse.

Cette idée n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai
sur la lettre et je m'aperçus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient,
ce que j'avais tant voulu éviter. Elles tremblaient si bien que je
faillis déchirer l'enveloppe et son contenu.

Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon écriture, ma
lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: «C'est un
secrétaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie à ce
jeune homme.»

Je suis fait aux déconvenues, mais celle-là me remplit brusquement d'une
si étrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup,
je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: «Personne
jeune... bonne éducation... célibataire... envoyer photographie.»
Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper à
ce point? Et j'avais envoyé ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien
pu passer?

Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets,
l'avant-veille, me semblèrent, cette fois, prêter à toutes les
équivoques. De nouvelles bouffées de rougeur me montèrent au visage.
Dieu! Que j'avais été bête, bête, bête! Et ridicule, oh! ridicule!

Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que
jamais. Rien à faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage
si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses
laides, au travers de l'âme. Ce combat! Cette défaite!

Ma mère appela soudain:

--Louis, viens dîner, mon enfant.

Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mère?
N'avais-je pas de quoi dîner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette
retraite profonde et secrète comme une coquille? Ah! Les escargots ne
connaissent pas leur bonheur.

La salle à manger demeurant encombrée par les travaux de couture, nous
dînâmes dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du
temps, dînait avec nous; c'était un arrangement entre elle et ma mère.

Je ne vous ai pas beaucoup parlé de Marguerite. Eh bien, si ça ne vous
fait rien, ne parlons pas de Marguerite.

Elle était assise à l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout;
j'avais l'évier à gauche et le buffet de bois blanc à droite: ma vraie
place dans la vie. Maman était entre nous deux et, de temps en temps,
elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz.

Les femmes poursuivaient leur conversation de la journée, une
conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un
monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas
physiquement, mais par le coeur, par certaines façons de souffrir la vie.

Je ne parlais guère, je n'écoutais guère. Un mot pourtant, le mot
malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes,
m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque
chose de très ordinaire, je dis à peu près:

--Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ça dure trop longtemps,
parce qu'alors ça n'a plus de raison de ne pas durer toujours.

Ma mère allait porter à sa bouche une cuillerée de potage qu'elle reposa
dans son assiette. Elle hocha la tête sans me regarder et dit à mi-voix,
comme pour elle-même:

--Voilà! Ce qu'il dit là, c'est son père, tout à fait son père.

Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi désespérer! Si mon père s'en
mêle, maintenant! Si mon père, que je n'ai pas connu, si d'autres gens,
dont je ne sais absolument rien, se mêlent de moi, avouez qu'il y a de
quoi devenir fou. Je ne parviens pas à me trouver; s'il faut que je me
cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je
renonce!

Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne
proférai pas un mot.

Néanmoins, une partie de mes réflexions devaient se laisser voir sur ma
figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite,
des yeux si chargés de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que
je m'arrêtai net, c'est-à-dire que je m'arrêtai de penser comme je
pensais, que je m'arrêtai de rouler sur ma pente.

Si la terre, qui s'en va toute seule à travers le vide, rencontrait
soudain les pensées d'un autre monde, elle s'étonnerait sans doute comme
je m'étonnai ce soir-là.




XIII


Dès le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis à louvoyer
en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune
confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os à ma
conscience irritée. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutôt que
cette perpétuelle contemplation du dedans.

L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un à un, les gens
qui la déchiffraient comme moi s'en furent et je restai bientôt seul.
Non, pas seul. Quelqu'un, derrière moi, se mit à parler. Une voix
zézayante, malade, vermoulue disait:

--Connu, tout ça! Rien de vraiment remarquable dans tout ça! Des trucs
usés qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi,
je vais rue des Halles.

Je suis peu enclin à lier conversation avec les gens que je rencontre
dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui
murmurait à mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et
j'évitai de me retourner.

Alors la voix reprit:

--Vous ne venez pas rue des Halles?

Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si
triste que je fis volte-face.

Vous connaissez peut-être cet homme-là; on le rencontre souvent dans
notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues
qui avoisinent le Panthéon.

Il est de taille médiocre. Le buste long, les jambes courtes. La
maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuâtre sur l'oeil
droit; les cils collés, les paupières blettes. Des cheveux sans teinte
précise: des cheveux incompatibles avec toute espèce de réussite
sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre
jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables
taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de
celluloïd, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles
rongés. Un vêtement long qui devrait être une redingote et qui n'est,
cependant, qu'une jaquette. Des souliers mûrs que la pression intérieure
d'oignons symétriques a fait éclater. Un chapeau melon cassé, mais
propre. Une serviette de molesquine sous le bras.

Il parut hésiter et dit encore une fois, non sans découragement:

--Venez donc rue des Halles, avec moi.

--Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin.

--Quoi? Vous n'y avez jamais été? Vous ne connaissez pas l'agence
Barouin, pour la copie des bandes?

Je secouai la tête avec étonnement; je ne connaissais pas l'agence
Barouin.

--Venez rue des Halles, me dit d'un ton conciliant mon étrange
compagnon. Venez! Cela ne vous engage à rien. Si ça ne vous plaît pas,
vous serez toujours libre de vous en aller, ou de ne pas revenir une
autre fois. Je suis bien surpris que vous ne connaissiez pas l'agence
Barouin. Là, vous êtes toujours sûr de faire vos vingt-cinq sous, vos
trente sous peut-être, si vous écrivez vite.

Il me regarda de son oeil unique, avec une insistance craintive et
ajouta:

--Vous, vous êtes employé de bureau.

Certes, je suis employé de bureau; mais je n'aurais jamais pensé que
cela fût visible et j'en ressentis une sorte d'humiliation.

L'homme dit encore:

--Vous devez avoir une belle écriture et travailler rondement. Vous en
ferez peut-être pour trente sous; mais dépêchons-nous; sans cela, il n
'y aura plus de place. L'agence Barouin est une sale boîte; pourtant,
quand nous en avons besoin, c'est un truc qui peut nous rendre service.

«Nous»! Je reçus ce mot dans le flanc avec une légère angoisse. Oh! je
vous l'ai dit, je ne suis pas orgueilleux. Je ne trouvai pas drôle que
cet homme dît «nous». Je sentis pourtant que ce «nous» m'enrôlait dans
une confrérie misérable. Je voulus éprouver la saveur de ce «nous» dans
ma propre bouche et je répondis avec une calme amertume:

--Sans doute, c'est encore heureux pour nous qu'il y ait des boîtes
comme cela.

Et je me laissai conduire. L'homme se remit à parler, avec cette
volubilité des solitaires qui pensent avoir enfin rencontré une oreille
bienveillante:

--Moi, je suis secrétaire, c'est-à-dire que j'étais secrétaire. En ce
moment, il n'y a plus de place. Moi, je m'appelle Lhuilier. Je vous dis
ça tout de suite, bien qu'en général je ne le dise pas: c'est un nom qui
m'a causé des désagréments. Je cherche une place où je pourrais
travailler un peu pour moi. C'est très dur: Paris n'est pas si grand
qu'on le croit.

Il marchait à mes côtés; j'entendais, entre les bouts de phrase, sa
respiration courte et rauque, comme celle d'un homme tourmenté par une
bronchite incurable. Il toussait d'ailleurs et crachait presque sans
arrêt.

--Voulez-vous faire une cigarette? dit-il en me tendant un cornet de
tabac.

Comme nous allumions nos cigarettes, il eut un grêle sourire:

--C'est du tabac de la Maubert: Mon voisin de dortoir est ramasseur; il
travaille pour le gros de l'Impasse. C'est du tabac mêlé, bien entendu,
mais point mauvais, en général, et doux, peut-être parce qu'une partie
en a été lavée par les pluies. Chez le gros de l'Impasse, j'ai vu
parfois des tas de tabac! Un mètre cube au moins dans un coin de la
chambre. On se demande ce qu'il faut de mégots pour faire une telle
masse. Bah! C'est toujours du tabac, et pas cher, vous savez.

Je fumai ma cigarette avec une espèce d'horreur. Ce qui est dur dans la
misère, c'est l'apprentissage, et j'étais encore un novice. Je regardais
de temps en temps mon compagnon et je pensais: «Voilà! voilà! dans dix
ans, je serai comme celui-là».

L'homme trottinait à mes côtés et ne cessait de parler. Sa voix fripée
conservait, grâce au zézaiement sans doute, des sonorités puériles et
tendres. Il me regardait souvent et comme il est petit, son regard
s'élevait pour m'atteindre: l'oeil unique jetait alors une clarté humide
et suppliante qui me serrait le coeur.

Nous atteignîmes la rue des Halles, dont toutes les maisons semblent
imprégnées d'une immonde odeur de choux gâtés. Mon compagnon s'arrêta
devant une porte cochère.

--Je vais, dit-il, vous montrer le chemin, puisque vous n'êtes jamais
venu.

Il y avait une cour, encombrée de voitures à bras, de caisses et
d'objets sans nom; puis il y avait un escalier si noir et si puant qu'il
semblait percé à même un bloc de crasse.

Au premier étage, mon compagnon, essoufflé déjà, empoigna un bouton de
porte.

--C'est là. Entrons vite, et pas trop de bruit à cause du macaque.

Nous entrâmes. Imaginez une grande salle éclairée par trois fenêtres aux
vitres troubles et larmoyantes. Une salle d'école, mais pour de vieux
écoliers, pour de pitoyables fantômes d'écoliers.

Imaginez que, sur une classe de bambins, cinquante années de misère, de
maladie, de privations, de déboires se soient abattues, brusquement,
comme un orage, et voilà l'agence Barouin au travail.

Un silence limoneux, fait de murmures étouffés, de toux, de respirations
asthmatiques et d'un remuement de chaussures sur le plancher mouillé.

Aux murs pisseux, rien que le ruissellement des eaux produites par la
condensation de toutes les haleines.

En chaire, car il y a une chaire, quelque chose comme un adjudant, un
bonhomme tout en moustaches grises, en nuque et en mâchoire. Pas de
front: les cheveux dans les sourcils; au sein de tout ce poil, des yeux
saignants, ardents, comme deux tisons dans un maquis.

--Vite! Vite! me dit mon compagnon, il y a deux places, là-bas, près de
la fenêtre.

Nous nous assîmes côte à côte, sur un bout de banc. Lhuilier ouvrit sa
serviette de molesquine et en sortit deux porte-plume.

--Tenez, voici pour vous. Et maintenant, venez vite demander des bandes
au macaque.

Le macaque était cette manière de sous-officier qui trônait au bout de
la salle. Il me remit un petit registre et un paquet de bandes vierges.

Vous n'avez, me dit Lhuilier, qu'à copier toutes les adresses du
registre sur les bandes. Allez-y!

J'y allai... Je ne comprenais pas très bien ce qui m'était arrivé, ce
que je faisais là. J'étais ahuri, engourdi. J'éprouvais un désir violent
de me sauver, de me retrouver seul dans une rue déserte. Je me
raidissais contre ce désir. Je pensais en serrant les dents: «Non! Non!
tu y es, tu y resteras. Quoi? C'est le commencement de la déchéance. Ce
n'est que la première gorgée de la tasse. Avale, avale»! Surtout, je
m'appliquais à ne rien laisser paraître de mes sentiments, à n'avoir
l'air étonné de rien, choqué de rien. Enfin, le cours de mes réflexions
n'empêchait pas mes doigts de marcher: je copiais, je copiais,
j'empilais les bandes remplies à ma droite, parallèlement au paquet des
bandes vierges.

Parfois, je m'arrêtais pendant une seconde et levais les yeux sans oser
lever la tête. L'odeur des hommes remuait et clapotait entre les tables
comme la boue d'une mare dans laquelle piétinent des bestiaux. Vous
n'avez peut-être pas remarqué qu'entre toutes les puanteurs naturelles,
celle de l'homme est souveraine. C'est encore un signe de royauté,
n'est-ce pas? L'odeur que l'on respirait là semblait un composé de
maintes autres: celle de l'école, celle de la caserne, celle de l'asile,
celle de l'hôpital, sans doute aussi celle de la prison, je ne sais pas,
moi.

Je pensais: «Voilà maintenant mon odeur, jamais je ne me débarrasserai
de cette odeur-là».

De temps en temps, l'adjudant faisait signe à un petit vieux, rasé,
tonsuré comme un prêtre et qui travaillait au premier rang. Aussitôt, le
petit vieux se levait avec une promptitude de laquais, et il enfournait
une pelletée de coke dans un poêle minuscule coiffé d'une casserole.

J'avais gardé mon pardessus pour dissimuler ma jaquette dont la propreté
me faisait honte. A ma gauche, Lhuilier travaillait. Il y avait, dans
ses gestes, une maladresse volubile et tremblante, comme dans son babil.
Ses doigts étaient couronnés d'un bourrelet d'envies enflammées qu'il
mordillait par intervalles et arrachait du bout des dents. Je remarquais
qu'il devait être fort myope de son oeil unique, car il serrait de près
sa besogne: sa moustache balayait la table d'un mouvement vif et
régulier. A un certain moment, il se redressa pour cracher entre ses
jambes. Il me vit alors et me fit un sourire enfantin, si pur, si
affectueux que je m'en sentis le coeur réchauffé. Je me remis au travail
en me demandant comment un tel sourire avait pu fleurir en un tel
endroit.

Vers midi, il y eut un peu d'agitation dans l'assemblée. Le petit
vieillard du premier rang sortit et rapporta bientôt à l'adjudant une
tranche de pain et une «portion», dans une gamelle couverte d'une
assiette retournée.

La plupart des hommes repoussèrent leurs paquets de bandes au bord de la
table et se mirent à manger. Un parfum de fromage et de saucisson vogua
de table en table, puis une rumeur de conversation.

Des hommes sortirent. Ceux qui ne devaient pas revenir reportaient les
bandes au macaque et se faisaient régler leur compte. On percevait un
bruit de gros sous, parfois le tintement délicat d'une piécette
d'argent.

De nouvelles figures se montrèrent. Fort peu de places restaient vides.
Les hommes qui s'en allaient étaient remplacés par d'autres. Tous
connaissaient évidemment les habitudes de la maison. Il y avait une
espèce de discipline composite: l'école, la caserne, l'hôpital, la
prison.

Lhuilier repoussa le banc et se mit sur ses petites jambes.

--Je vais, dit-il, chercher mon manger. Si vous voulez, je vous
rapporterai le vôtre. Qu'est-ce que vous préférez avec vos deux sous de
pain? Trois sous de frites ou trois sous de petits poissons?

Je répondis:

--Des frites, plutôt.

Lhuilier restait planté devant moi. Il sourit encore une fois et dit en
se penchant:

--Si ça ne vous fait rien, donnez-moi vos cinq sous.

Il acheva, dans un mince sourire:

--Excusez-moi: aujourd'hui, je ne suis pas en état de faire une avance.

Comme je lui remettais les cinq sous en bégayant quelque excuse, il me
souffla dans l'oreille:

--J'ai une bouteille, pour l'eau. Dites-moi, si vous m'en croyez, ne
parlez pas trop à ce type qui est au bout du banc: ce n'est pas un homme
sérieux. Je le connais, il loge à l'Impasse. Ce n'est pas un type pour
vous. Il ne vient ici que les jours de pluie. Les autres jours, il vend
des bricoles, à la sauvette. Bon! Surveillez mes affaires, je reviens.

Je n'avais pas la moindre envie de parler aux gens qui m'entouraient. Je
n'osais même pas les regarder en face. Je continuai de copier jusqu'au
retour de Lhuilier. Nous mangeâmes.

--Les frites, c'est bon, me dit mon compagnon. Mais les petits poissons,
ça tient mieux au corps. Moi, j'aime mieux les petits poissons.

L'après-midi passa comme la matinée, c'est-à-dire avec une lenteur
extrême et désespérante. Il y avait un urinoir dans la cour. J'y allai à
plusieurs reprises et, chaque fois, entendant les rumeurs de la rue,
j'éprouvais une violente envie de me sauver, de laisser tout en plan:
les bandes, le macaque, mon chapeau demeuré sur la table. Le souvenir de
Lhuilier me retint, me ramena chaque fois.

A quatre heures, lorsque l'obscurité tomba des murs, comme une toile
d'araignée poudreuse, on alluma trois becs de gaz. Les flammes
irritables sautaient dans les tubes de mica, avec des râles doux, des
éternuements, des suffocations. La tête penchée de Lhuilier jeta sur la
table une ombre ronde et noire dans laquelle sa plume s'évertuait,
trébuchait, renâclait.

Il était peut-être sept heures moins un quart quand Lhuilier me dit
soudain:

--Ça y est! J'ai fini. Je vais vous aider. Et, tout de suite, il s'empara
d'une partie de mes bandes et m'aida. Il écrivait fiévreusement, son
oeil tour à tour vers sa plume et vers le registre ouvert entre nous
deux. De larges taches d'encre violettes séchaient sur ses doigts
déformés.

Il rangea mon travail comme il avait rangé le sien: les paquets de
bandes les uns sur les autres, en croix, par catégories mystérieuses.
L'adjudant me compta vingt-quatre sous. Le gain de Lhuilier s'élevait à
un franc cinquante. Il en parut un peu confus et crut devoir s'excuser:

--Quand vous aurez la pratique...

Nous redescendions la rue des Halles. Une petite pluie engluait le
bitume, exaltant l'âcre odeur de légumes pourris qui est l'haleine
même de ce quartier.

Lhuilier sortit son cornet de tabac:

--Une cigarette?

Je me sentis lâche, lâche, et je refusai en mentant:

--Je fume si peu.

Mon compagnon se hâtait à mes trousses. Il y avait, dans sa démarche,
quelque chose de sautillant et de traînant tout ensemble: de la fatigue
et de la candeur. Il parlait sans arrêt, comme le matin. Je n'entendais
pas tout: le tumulte de la rue et celui de ma pensée me dérobaient la
plupart de ses paroles. Un mot, toutefois, le mot avenir, surnageait au
milieu de ces propos confus, comme un bouchon dans l'écume d'une
cataracte.

--En ce moment, me dit Lhuilier, je couche en dortoir, à l'hôtel de
l'Impasse. Je n'aime pas le dortoir: je ne peux pas y travailler pour
moi. Mais si je trouve une place, je prendrai une petite chambre. J'ai
tant de choses à faire.

Et il me parla de ses projets jusqu'à l'entrée de l'Impasse Maubert.

L'Impasse était remplie d'une obscurité sous-marine. Tout au fond,
tremblait un quinquet; sur le verre dépoli on lisait le mot «hôtel».

Lhuilier s'arrêta. Il piétinait tout en parlant et j'entendais les
semelles de ses souliers qui, alternativement, aspiraient et crachaient
la boue.

--Dites, murmura-t-il soudain en me prenant la main, dites, vous
reviendrez rue des Halles, vous reviendrez avec moi?

Et il ajouta d'une voix basse, gémissante, changée:

--Je m'ennuie tellement.

Je sentais, dans mes doigts, trembler sa main dont la paume était moite
et le dos velu.

Je promis de revenir, je promis même de revenir dès le lendemain. Je
regardai bien Lhuilier qu'un réverbère éclairait par saccades, et je
m'en allai. Il me suivit de l'oeil jusqu'au moment où je tournai le coin
de la rue.

Je montai sans me presser la rue de la montagne Sainte-Geneviève. La
pente me courbait vers le sol. Je me sentais vieilli, diminué, déchu,
taraudé d'une tristesse qui ressemblait à la peur. J'osais à peine
rentrer chez moi: il me semblait que je devais porter dans mes
vêtements, dans ma peau, dans mon âme, l'odeur de l'agence Barouin. Je
remâchais des bribes de pensées absurdes: «Moi, moi, je ne suis pas
fait pour être malheureux de cette façon-là.» Evidemment, j'ai ma façon
d'être malheureux, une façon que j'ai choisie moi-même, à mon goût, bien
sûr!

Il faut que je vous dise tout de suite que j'avais formé la résolution
ferme, farouche, de mourir de faim plutôt que de retourner jamais chez
Barouin.

Pour Lhuilier, j'ai honte à vous l'avouer, je le rencontre encore
parfois dans ce quartier, et, dès que je l'aperçois de loin, je change
de trottoir. Je sais qu'il ne me reconnaîtra pas: il est trop myope. Et
puis, et puis... je ne suis sans doute pas digne de cet homme-là.




XIV


J'ai été plusieurs fois malade, et toujours assez gravement. Je pardonne
à la maladie en faveur des convalescences. Vivre! Vivre! Ils me font
rire, avec ce mot. C'est revivre qui est bon. C'est sans doute survivre
qui serait vivre. Pendant mes convalescences, il me semble que j'ai
vécu.

Je dois vous dire qu'en me retrouvant chez moi, dans le fond de mon
canapé, dans mon refuge, j'eus une brève impression de convalescence.
J'étais encore moi, c'est-à-dire Salavin, c'est-à-dire un pauvre homme;
mais je n'étais plus ce que j'avais été tout le jour: une larve, un
débris, un résidu.

Ma mère et Marguerite m'avaient attendu pour dîner. A me retrouver dans
la cuisine chaude et propre, je ne pus m'empêcher de goûter du
bien-être, de me détendre, de m'abandonner.

--Louis, me dit ma mère, comme tu as l'air las!

Je ne répondis qu'en hochant vaguement les épaules. Tête baissée, je
comptais, du bout de la fourchette, quelques haricots épars sur les
fleurs de la faïence. Notre nourriture--inutile de vous le dire--était
des plus simples; mais elle avait un goût particulier à la cuisine de
maman, un goût qu'il me serait bien impossible de vous expliquer, un
goût que je reconnaîtrais entre mille, comme un visage.

Ma mère reprit:

--Tu te fatigues trop à chercher. Il faudra prendre un peu de café avec
nous, tout à l'heure.

J'acquiesçai d'un sourire: Je ne serai jamais un homme pour ma mère.
Quand elle me voit triste, découragé, elle murmure: «Veux-tu un petit
morceau de chocolat?» Si j'étais général et que j'eusse perdu une
bataille, maman me dirait: «Ne pleure pas, mon Louis, je vais te faire
une crème au caramel». L'étrange, voyez-vous? est que le bout de
chocolat ou la crème au caramel possèdent bien, alors, toutes les vertus
que la pauvre femme leur prête.

Mais, assez là-dessus! Que je vous raconte plutôt une chose singulière.
Le nez dans mon assiette, j'écoutais les menus propos de maman et je me
sentais pénétré d'une inquiétude nouvelle, indéfinissable.

Je suis habitué à vivre sous le regard de ma mère. Je suis habitué à ce
regard qui m'enveloppe, me pénètre, glisse sur mon visage, erre dans mes
cheveux, comme une main, comme un souffle.

Or, ce soir-là, je n'osais pas relever la tête parce que je sentais bien
que ce regard n'était pas seul à suivre le frémissement de mes mains sur
la toile cirée, à compter les petites gouttes de sueur qui naissaient
sur mes tempes, à lire sur mes traits le désordre de mon coeur.

Je me hâtai de plier ma serviette et je gagnai ma chambre.

Je ne vous ai peut-être pas encore dit que je joue de la flûte. Oh!
j'exagère assurément en disant que «je joue». Je possède une flûte de
bois, à clefs, dont un camarade de régiment m'a enseigné le doigté. J'ai
travaillé pendant deux ans à mes heures de loisir, assez pour lire les
pages d'une difficulté moyenne. Puis, j'ai cessé de travailler et,
partant, de me perfectionner. Je joue donc mal. Vous vous en doutiez: si
j'étais capable de faire très bien une chose, quelle qu'elle soit, je ne
serais pas l'homme que je suis.

Ce qui est pénible, c'est que, faute d'entraînement, de mécanisme, faute
d'étude, enfin, je joue d'une façon maladroite, puérile, des morceaux
que je sens fort bien. Car je dois dire, pour être juste envers
moi-même, que j'aime passionnément la musique et que je lui dois mes
émotions les plus nobles. Pourtant, lorsque je m'évertue sur mon
instrument, j'ai l'air de ne rien comprendre à ce que j'exécute, tandis
qu'Oudin, par exemple, qui joue aussi de la flûte, Oudin qui, somme
toute, n'entend rien à la musique, mais qui a de la pratique, des
doigts, donne si facilement l'impression d'avoir une âme.

Bref, ce soir-là, je me mis à jouer de la flûte, d'abord doucement, puis
à plein souffle. J'entendis maman qui disait:

--C'est ça, Louis, joue un peu! Il y a si longtemps!

Je jouai donc. J'avais allumé la lampe et installé mes cahiers de
musique sur la commode, contre le vase de verre bleu.

Je m'appliquais, serrant soigneusement les lèvres et mesurant mon
haleine, je m'appliquais à faire de beaux sons; et une partie de mon
tourment fuyait, me semblait-il, sous mes doigts et se dissolvait dans
l'atmosphère avec les vibrations de l'instrument. Je jouais les morceaux
que je connais le mieux, ceux que j'aime depuis longtemps et qui sont
mêlés à toutes mes pensées.

Je m'aperçus bientôt qu'après un long silence les deux femmes, dans la
pièce voisine, avaient recommencé de parler à voix basse. Cela
produisait un ronron léger et continu que je ne pouvais pas ne pas
entendre, tout en jouant.

Je n'ai aucun talent, c'est entendu; mais, si absurde que cela vous
paraisse, je me sentis blessé. Je n'en voulais pas à ma mère; j'en
voulais à l'autre, oui, à Marguerite. Je lui en voulais de ne pas goûter
ces choses si belles que je joue si mal, et que je jouais quand même un
peu pour elle. Sur le moment, j'attribuai mon dépit à ce que je
considérais comme un manque de respect pour l'art, pour les maîtres. Je
dois pourtant reconnaître que mon orgueil, surtout, était en jeu, mon
orgueil et d'autres sentiments obscurs dont le temps n'est pas venu de
parler. D'ailleurs, si je vous donne tous ces détails, c'est pour bien
vous montrer que j'ai maintes raisons de me juger sévèrement.

Je posai ma flûte et entrai dans la salle à manger. Je m'assis d'abord
en face de la cheminée, puis je changeai de chaise pour n'avoir pas à
contempler dans la glace cette figure qui me déplaît tant, parfois: ma
pauvre figure.

Accoudé à la table, les joues dans les paumes, je demeurai là de longues
minutes, regardant travailler les deux femmes. Marguerite murmura, sans
quitter des yeux son ouvrage:

--Comme c'est beau, ce que vous avez joué ce soir!

Je fis un sourire de travers en répondant:

--Oui, c'est beau, mais je joue si mal!

Elle dit, en battant des cils devant la lampe pour enfiler une
aiguillée:

--Oh! Que non! Vous ne jouez pas mal.

Je lui sus gré de ces quelques gouttes de baume versées sur mon
amour-propre et, surtout, du ton dont elle avait parlé. En somme, elle
pouvait fort bien entendre ce que je jouais tout en donnant la réplique
à ma mère qu'elle traite avec beaucoup de déférence.

Marguerite cousait très vite, sans la moindre distraction de l'oeil ou
des doigts. Pour ne pas perdre de temps, sans doute, elle évitait de se
moucher, en sorte qu'elle respirait par la bouche et reniflait
fréquemment, avec légèreté. Cela ne me déplut pas, ce qui est bien
étonnant. Je regardais aller et venir les doigts de Marguerite et aussi
l'ombre que projetait, sur sa joue, une mèche folle qui boucle devant
son oreille.

Une tiède paresse m'engourdissait. Je sentais reculer dans un passé
plein d'indulgence les événements et les visages de ma journée:
Lhuilier, l'agence Barouin, l'adjudant, le vendeur à la sauvette.

Je m'allai coucher bien avant les couturières. Mes dernières pensées
furent apaisantes; rien n'était perdu; quatre mois d'oisiveté, ce
n'était pas une affaire; il n'y avait guère d'homme à qui ce ne fût
arrivé au moins une fois; tout allait rentrer dans l'ordre; ma mère
oublierait cette triste période et Marguerite ne me jugerait pas trop
mal.

Je m'endormis sur ce mol oreiller.

Au milieu de la nuit, je m'éveillai net en pensant à Lhuilier. Je ne
rêvais pas. Toutes les pensées qui me traversaient avaient pourtant cet
aspect anormal, difforme, terrible que la méditation nocturne prête pour
moi aux choses les plus simples.

Je repris une à une toutes mes conclusions du soir. Elles me parurent
insensées. De nouveau la situation fut sans issue et, quand je sortis du
lit, le lendemain, je me sentis plus misérable, plus odieux, plus
coupable que jamais.

Une chose demeurait toutefois arrêtée dans mon esprit: je ne
retournerais pas à l'agence Barouin. J'attendrais, je chercherais
ailleurs; je vivrais provisoirement du travail de ma mère, et je ne
retournerais pas à l'agence.

En trempant une tranche de pain dans mon café, je me fortifiais dans
cette certitude désespérante: «Voilà, tu es un homme sans courage, une
âme sans ressort, un coeur sans fierté. Voilà!»

Je pensais ces pensées, je pensais seulement, mais avec force. Or, il se
produisit une chose invraisemblable, une chose qui me bouleversa. Ma
mère, soudain, dit à voix haute:

--Mais non, mais non, mon Louis!

Quoi? Pourquoi ce «mais non»? Je vous assure que je n'avais fait que
penser. Je vous assure que je n'avais pas même remué les lèvres.

Alors, ma mère me prit les mains et se mit à les caresser. Elle me
disait des paroles si bonnes, si raisonnables:

--Tu t'épuises à chercher. C'est une mauvaise période. Attends une
occasion. Rien ne presse. Repose-toi. Calme-toi. Va voir tes amis.

Je vous assure que je n'avais pas ouvert la bouche, pas fait le moindre
geste.

Ma mère répétait en m'embrassant les mains:

--Va voir tes amis.




XV


Mes amis! Je n'en ai pas d'amis. Si! J'en ai un, j'ai Lanoue. «Un ami»,
ce n'est pas la même chose que «des amis» pour un coeur ambitieux.

J'ai un peu de famille vague et lointaine. Vous savez: cette famille
dont on a plutôt peur d'entendre parler. Ah! Si j'avais un frère, un bon
frère. Mais quoi? S'il ne me ressemblait pas, nous ne pourrions pas nous
comprendre et, s'il me ressemblait, je ne l'estimerais pas. D'ailleurs,
inutile de tracasser ce rêve: je n'ai pas de frère.

Revenons aux amis. Il y a ceux que je me sens enclin à chérir et qui ne
me peuvent supporter; il y a ceux qui me recherchent volontiers, mais
dont la compagnie m'est intolérable.

Parce que je me suis décidé, cette nuit, à vous raconter mon histoire,
ne me tenez pas pour un homme éloquent d'ordinaire. Je suis un
silencieux; du moins, si j'entends bien ce que l'on dit de moi, je dois
être un silencieux. Remarquez-le, je prends toutes sortes de précautions
en m'exprimant devant vous. Ne croyez pas que je sois assez sot pour
m'attribuer des vertus, alors que je n'éprouve que dégoût pour moi-même.

Et, au fait, pourquoi ne me trouveriez-vous pas sot? C'est incroyable:
au moment précis où je m'accuse, ce bougre d'orgueil s'arrange pour
sauvegarder ses petits intérêts dans la faillite. Le moyen d'être
sincère, avec cette langue qui n'est là que pour trahir notre esprit?

Reste à savoir, en outre, si «être silencieux» cela représente une
vertu. Les femmes qui ont des taches de rousseur se consolent en
disant: «C'est que j'ai la peau fine». Pareillement les gens qui, comme
moi, sont dépourvus de tout esprit, de tout éclat, de tout à propos,
tirent parti de leur infirmité en avouant: «Moi, je suis un silencieux»,
ce qui signifie: «Moi, je suis une âme concentrée, sérieuse, sobre, une
âme admirable, enfin». En réalité, je dois à cet aspect de mon caractère
d'avoir, dans tous les milieux où j'ai vécu, passé pour un imbécile.

Il est bien regrettable que les hommes qui ont du génie ne soient pas,
en même temps, des imbéciles. Les hommes qui ont pour mission de
contempler, d'étudier leurs semblables sont desservis dans leurs
entreprises par leur intelligence et leur réputation. Je crois qu'il
leur est, moins souvent qu'à d'autres, donné de surprendre la nature. A
leur approche, les personnes qu'ils veulent étudier se roidissent, dans
une attitude, comme chez le photographe, et tâchent à donner d'abord
d'elles-mêmes une opinion avantageuse.

Devant l'imbécile, au contraire, inutile de se gêner. A-t-on scrupule de
se montrer tout nu devant son chien? Si les chiens et les imbéciles
comprenaient ce qu'on leur laisse voir, ils tomberaient malades de
tristesse.

Quant à moi, qui ne fais pas profession d'observer les hommes, je
préférerais ignorer l'amer honneur d'être traité comme un témoin sans
importance. Et, s'il me fallait choisir entre la sinistre expérience que
j'acquiers, bien malgré moi, chaque jour et le séduisant mensonge qu'on
ne prend pas la peine de m'offrir, j'opterais sans doute pour le
mensonge. Malheureusement, je n'ai pas à me prononcer.

Oudin, mon ancien voisin de bureau, dont je vous ai dit deux mots déjà,
est un type d'une bonne intelligence moyenne; un Normand sec et vif,
irritable, nerveux--une variété particulière de la race.--L'oeil
bleu-vert, tantôt rieur, tantôt glacé. Et la réplique comme un coup de
fouet.

Ah! En voilà un que j'aurais aimé à aimer! Mais pourquoi ce besoin de
domination, et cette passion qui le consume de mettre, à tout propos,
les gens «dans sa poche», au lieu de les porter tout bonnement dans
son coeur?

Son parler est impérieux, allègre, volontiers cassant. Il n'admet la
discussion qu'à son avantage et n'entend jamais composer. Bah! ce sont
là choses que je lui passerais volontiers. Ce qui est moins acceptable,
c'est le penchant qu'il manifeste à faire des dupes, je veux dire
l'habitude qu'il a de spéculer sur la niaiserie du partenaire. Il
possède un sentiment si ingénu de son évidente supériorité dans la
controverse qu'il juge superflu de mettre des formes à ma conquête. Non
content de me posséder, il est toujours pressé et veut m'avoir à bon
compte. Ses propos, sous des allures grossièrement courtoises, sont
chargés de réticences injurieuses et de réserves blessantes qu'il me
juge incapable de discerner. Et c'est ainsi jusque dans sa
correspondance, jusque dans le tête-à-tête, car il joue pour lui-même, à
défaut de galerie.

L'extraordinaire est que je me prête à ces exercices avec un malicieux
désespoir. Alors même qu'Oudin pourrait et devrait douter du succès de
ses manoeuvres, je prends un sombre plaisir à l'assurer que je suis
dupe, qu'il est libre de doubler la dose, de récidiver impunément, de
patauger dans ma bonne foi. Il ne s'en fait pas faute.

Si j'étais moins clairvoyant, Oudin n'agirait pas d'autre sorte; mais
j'aurais un ami de plus, ou, si vous préférez, j'aurais un homme de plus
à aimer.

Je ne vous ai rien dit de Poupaert. C'est un employé de chez Socque et
Sureau, bien entendu. Quand les chevaux ont des amis, ce ne sont guère
que des amis d'attelage. Même chose pour nous: il nous est difficile
d'avoir d'autres connaissances que celles du bureau ou de l'atelier,
puisque, normalement, toute notre vie se passe là.

Poupaert est un homme du Nord, un garçon qui a souffert tous les
malheurs imaginables: femme, santé, famille, courage, tout l'a trahi. Il
est devenu comme un spécialiste de la guigne. Qu'il en conçoive une
manière d'orgueil, voilà ce que je trouve assez naturel; mais qu'il
veuille me rendre responsable de son infortune, voilà ce que j'ai peine
à comprendre. Le plus curieux est qu'il se montre particulièrement aigre
avec moi, qui n'ai cessé de lui témoigner une sympathie réelle et qui
lui rends de menus services, à l'occasion.

Il y a encore Devrigny, un vrai Parisien, bavard, sanguin, rouge de poil
et de tempérament. On ne sait jamais s'il parle de façon sérieuse. Il ne
songe qu'à coucher avec des femmes et il ne regarde pas son gibier de
trop près. Il n'est pas bête, Devrigny, mais c'est un de ces gars qui,
ayant à choisir entre la compagnie de Victor Hugo et celle de
Frise-Poupou, la bonne du bistro Marquet, préféreraient à coup sûr la
bonne, avec toutes ses maladies. Je vous prie de croire que je ne dis
pas ça parce que Devrigny m'a lâché plus de cent fois, quand nous étions
ensemble, pour filer aux trousses de petits souillons qui l'ont
passablement abruti et finiront par l'abrutir tout à fait. Enfin,
passons! Cet homme-là suit sa voie et agit comme bon lui semble.

Je peux aussi vous nommer Vitet, un camarade de régiment, un homme qui a
failli devenir mon ami, un homme qui m'a fait beaucoup de mal. Depuis
sept ans que nous avons fini notre service, je rencontre Vitet assez
régulièrement: il est employé des postes et voyage, deux fois par
semaine, entre Nevers et Paris. Quand nos heures de liberté concordent,
il vient me voir, s'il lui prend fantaisie de torturer quelqu'un, ou
bien je vais moi-même le chercher, si j'éprouve le besoin de souffrir,
ce qui m'arrive de temps en temps, comme à tout le monde, quoi qu'on
pense.

Vitet possède un caractère exécrable, mais égal. Il est féroce avec
constance, avec sérénité. Si vous êtes tourmenté d'un généreux
enthousiasme, soulevé par des désirs ardents, ému de projets audacieux,
allez voir Vitet. Je ne lui donne pas dix minutes pour vous récurer
l'âme, pour vous purger le coeur de toutes vos belles ambitions, pour
vous laisser plus nu, plus pauvre, plus dépourvu que jamais.

S'il me pousse, quelque jour, une idée assez vivace pour résister à une
heure de Vitet, ma confiance en moi n'aura plus de limite. Vitet? Un
destructeur! Son arme favorite est un mot, insignifiant en apparence,
mais plus tranchant qu'un scalpel et plus acéré qu'un aiguillon. Quand
je me laisse aller au contentement, à l'espoir, à l'exaltation, Vitet me
regarde une seconde avec ses petits yeux bordés de cils d'un blond
blanc, et il dit seulement «Va donc»! Je me demande parfois si ce
mot-là n'a pas gâché toute ma vie.

Au contraire de Vitet, Ledieu--un employé qui travaillait à côté de moi
dans ma première place, chez Moûtier--Ledieu n'est pas désagréable avec
régularité: il a des crises. Pendant ses bonnes périodes, qui durent
vingt-quatre ou quarante-huit heures, il n'est que grâce, clarté pure,
candeur, abandon. Puis, le ciel se couvre soudain, tout s'obscurcit et
Ledieu devient morne, intolérant, agressif. C'est une âme malheureuse,
inquiète, comme ces pays que de brusques inondations ravagent chaque
année et qui s'efforcent, dans l'intervalle, de se reconstruire, de se
restaurer.

Parfois, je le vois si bas, si réduit que je m'humilie devant lui pour
qu'il ne demeure pas seul au fond de sa détresse. Dès que je me suis
bien accusé, bien aplati, Ledieu en profite tout de suite pour prendre
de la hauteur, pour me monter sur le dos et me piétiner. Je sors de là
vexé, courbatu, désemparé. Si j'étais meilleur que je ne suis, je
devrais me trouver content du résultat, satisfait de cette transfusion
de mon sang. Mais je ne vaux pas grand'chose non plus et je me demande
si mes accès d'humilité ne sont pas, eux aussi, inspirés par une espèce
d'orgueil.

A part cela, Ledieu n'est capable de supporter seul ni ses douleurs, ni
ses joies. Quand je le vois arriver chez moi, je le regarde au visage
pour tâcher de comprendre ce qui lui tu méfie le coeur. Un échec ou un
succès? Notez, toutefois, que, lorsqu'il est heureux, il me confie:
«J'ai bien réussi telle ou telle chose». En revanche, s'il fait une
sottise, s'il est pris d'une faiblesse, s'il commet une lâcheté, il
s'écrie avec amertume: «Nous sommes bêtes, nous sommes faibles, nous
sommes lâches». Eh! N'ai-je pas assez de moi?

Je pourrais aussi vous parler de Jay, dont la société me rend presque
malade, Jay dont la tranquille médisance m'a fait prendre en horreur
tous les gens que je connais, Jay qui, néanmoins, est un homme bon,
capable de dévouement et d'affection.

Je pourrais aussi vous parler de Petzer, qui fut le compagnon de mon
adolescence et qu'un mariage ridicule m'a gâché. Je pourrais vous parler
de Coeuil. Mais à quoi bon? Je ne réussirais qu'à vous confirmer dans la
mauvaise opinion que vous avez désormais de moi. Et, malgré tout, je
vous assure, mon seul désir est d'aimer, d'aimer totalement, absolument.
Est-ce ma faute si j'ai l'oeil clair? Et quel est donc l'idiot qui a dit
que l'amour est aveugle?

Peut-être m'objecterez-vous que tous les hommes ne sont pas semblables à
Ledieu, à Jay, à Vitet ou à Devrigny. Ah! tenez, je ne sais pas, je ne
sais plus. J'ai connu un type qui faisait ses études pour être dentiste.
Il m'a conduit un jour dans son pavillon de dissection, à «Clamart».
Vous savez: rue du Fer-à-Moulin? Tous les étudiants étaient disposés
autour des tables d'ardoise et dépeçaient des têtes humaines, pour
apprendre l'anatomie de la face. En général, on ne leur donne pas des
têtes entières, ce serait du gaspillage.

On scie par le milieu des têtes dont on a rasé, au préalable, tout le
poil: moustache, cheveux et barbe. Eh bien, posées à plat, comme des
médailles, décolorées par les antiseptiques, détendues par la mort,
toutes ces moitiés de têtes se ressemblent affreusement. Ce que j'ai vu
là, c'est l'effigie humaine. Le moule est unique et l'on tire des
millions d'exemplaires.




XVI


Mais puis-je me plaindre, alors que j'ai Lanoue? Lanoue à qui je ne
saurais reprocher qu'une chose: d'être sans reproche. Vertu parfois bien
irritante, avouez-le.

Je suivis donc le conseil de ma mère et j'allai chez Lanoue. Cette
visite me procura quelque soulagement. Ma mère aurait-elle toujours
raison quand il s'agit de moi?

Plusieurs jours passèrent et le mois de novembre arriva. J'aime le mois
de novembre surtout quand il est bien gris, bien brumeux, avec un ciel
bas, rapide, acharné comme une meute derrière une proie.

Puisque la chance m'avait à mépris, je résolus de ne la plus poursuivre,
de l'attendre au gîte. J'abandonnai toute démarche.

Je faisais, de mon temps, trois parts variables et passais l'une en
promenade, la seconde chez Lanoue, la dernière à la maison. Mes
promenades n'avaient d'autre but que moi-même. Je fréquentais soit les
petites rues de la montagne Sainte-Geneviève, soit les allées du
Luxembourg, le matin de préférence, quand le jardin désert semble une
île silencieuse au sein de la ville convulsive. Mais, bien que je
connusse parfaitement la silhouette des arbres, la structure des
perspectives, le visage, la démarche et l'itinéraire des hommes qui
déambulaient à heures fixes entre les pelouses fanées, ma pensée
demeurait tout entière occupée d'un autre paysage, d'autres spectacles.
Je me cherchais, je me poursuivais à travers un millier de pensées plus
impétueuses qu'un troupeau de buffles à l'époque des migrations.

Puis je regagnais la rue du Pot-de-Fer. Je goûtais, dans notre logement,
un calme chaque jour plus profond et que je m'expliquais mal. La salle à
manger était devenue un véritable atelier de couturières. Maman, qui a
tant cousu dans sa vie, abattait la besogne d'une bonne ouvrière en
chambre. De grand matin, Marguerite allait chez le confectionneur
reporter l'ouvrage et quérir des étoffes, des modèles. Cependant ma mère
préparait les aliments pour la journée.

A quelque heure que j'arrivasse, je trouvais les deux femmes au travail.
Je n'avais plus honte de mon oisiveté, qui devenait une chose admise,
normale. Je goûtais même un étrange plaisir au spectacle d'une activité
que je ne partageais point. Pour les longues veillées, on allumait un
petit feu dans la cheminée prussienne de la salle à manger. Je pris
bientôt l'habitude de venir lire dans cette pièce.

Parfois je m'exerçais sur la flûte. Je jouais avec une attention si
soutenue que je fis, pendant cette période, des progrès réels. La
conscience de ces progrès me précipitait dans des rêves absurdes:
j'allais devenir musicien, compositeur peut-être. J'entrevoyais une vie
merveilleuse, illuminée par des succès, exaltée par l'admiration des
foules. J'allais enfin donner issue à cette âme captive qui s'étiole et
se désespère au fond de son cachot.

En attendant les foules futures, Marguerite, du moins, semblait trouver
de l'agrément à mes essais. Elle retenait fort bien mes airs favoris;
elle les fredonnait en tirant l'aiguille et me priait fréquemment de les
lui rejouer.

Un jour, comme j'achevais un morceau que j'avais exécuté avec, à défaut
de talent, beaucoup de coeur et d'application, Marguerite leva vers moi
des yeux pleins de larmes. J'en fus bouleversé, d'autant plus que
Marguerite a de beaux yeux meurtris auxquels les larmes prêtent un éclat
bien émouvant et comme enfantin.

Un homme raisonnable eût pensé: «Voilà l'effet de la musique sur une âme
mobile et tendre». Moi, je pris tout à mon avantage.

Je saisis mon chapeau et m'enfuis dans la rue. Je ressentais une
indicible fierté. Je ne doutais plus que des pouvoirs nouveaux ne me
fussent dévolus. J'éprouvais ce retentissement de mon âme dans une autre
âme comme un signe certain de prédestination. Je murmurais, en serrant
les dents: «Je suis quand même quelqu'un, quelqu'un! On finira bien par
s'apercevoir que je ne suis pas un homme comme les autres».

Cette ambition, cette frénésie: ne pas être un homme comme les autres.
Et toute cette comédie à cause d'un petit air de flûte et des larmes de
Marguerite.

Il était environ trois heures après midi. J'errai quelques instants de
rue en rue et finis par me trouver au pied de Notre-Dame. Mon
enthousiasme eut alors un effet singulier: je m'engouffrai dans
l'escalier des tours et montai, d'une traite, montai jusqu'au sommet. Je
fus tout étonné de m'arrêter là, de n'être pas lancé dans l'espace par
le vertigineux tube de pierre, comme l'obus par un canon.

Ce fut une heure mémorable. Seul, avec les nuages et le vent forcené, je
rencontrai Salavin face à face, un Salavin sauvé, dégagé de la foule de
ces sales pensées parasites au milieu desquelles il végète comme une
plante opprimée. Pendant une heure, j'eus confiance en moi; je pris des
engagements solennels, j'assumai des responsabilités, je fis des
sacrifices, j'accomplis enfin des actes dignes d'un homme véritable.
Tout cela dans mon coeur bien entendu.

Si j'écrivais l'histoire de ma vie, cette heure-là pourrait s'appeler la
victoire du cinq novembre ou la victoire de Notre-Dame. Car ce fut une
victoire, une petite victoire. J'en ressentis les effets pendant
plusieurs jours.

Souvent, je prenais un livre et, délaissant mon canapé, je venais
m'asseoir sur un petit banc, dans la clarté laiteuse des rideaux, auprès
des couturières. Je m'enfonçais dans ma lecture comme dans un sommeil
touffu.

Je suis, vous le voyez, assez grand, assez maigre. Le métier de
bureaucrate et le mépris des exercices physiques ont voûté mon dos. «Je
me tiens un peu de guingois», selon l'expression de ma mère. Quand je
lisais, accroupi sur mon tabouret, je sentais s'exagérer tout ce qu'il y
a de défectueux dans mon attitude ordinaire. Je me tassais, je me
ratatinais. Ma vie, semblait-il, fuyait, m'abandonnait pour s'en aller
avec ces hommes et ces femmes dont je partageais, par la pensée, les
aventures admirables. Cependant, la carcasse de Salavin se flétrissait
peu à peu. Ne croyez-vous pas que, si l'on savait rêver avec assez de
force, il suffirait, à de tels moments, d'un tout petit choc, d'un
consentement d'une seconde pour mourir?

En général, j'étais tiré de cet abîme par la voix de maman dont les
paroles me parvenaient comme à travers de grandes épaisseurs de feutre.
Elle devait répéter plusieurs fois son appel avant que je revinsse à la
surface du monde. J'ai toujours pensé que ma mère devinait,
instinctivement, cette désertion de mon esprit. Quelque chose comme le
cri de la bête qui sent ses petits en danger.

Ce qu'elle disait alors était pourtant bien simple. Elle me donnait, par
exemple, quelque commission. Le charme rompu, je posais mon livre et me
mettais en mesure d'obéir. J'étais devenu fort serviable, ce qui, soit
dit en passant, ne m'est pas une vertu naturelle. N'attribuez point ce
changement de caractère au désir de faire excuser mon inaction; non, il
y avait à cela d'autres causes que vous commencez sans doute à
comprendre.

Il arrivait aussi que maman me demandât de poursuivre à haute voix la
lecture commencée pour moi seul. Ma mère manquait rarement d'ajouter:

--Vous savez qu'il avait toujours, à l'école, le prix de lecture et de
récitation.

A quoi je répondais d'un air gêné:

--Voyons, maman! Tais-toi donc, maman! Pourquoi parler toujours de ces
choses-là?

Ma pauvre mère ne peut pas savoir l'embarras où nous plonge, nous autres
hommes, l'éloge public de nos vertus ou de nos prouesses enfantines.

Marguerite joignait aussitôt ses instances à celles de ma mère:

--Vous lisez si bien!

Je ne me faisais pas trop prier. Je lisais pendant des heures entières.
Les deux femmes écoutaient sans interrompre leur besogne, mais en
amortissant avec soin tous les bruits. Parfois, maman aspirait une
petite prise de tabac; elle le faisait discrètement, presque en
cachette, car elle sait que je n'aime pas à la voir priser, moi qui fume
toute la journée, moi qui suis gâté par toute sorte de vices, de manies
et de tics.

De temps en temps, l'aiguille de Marguerite s'arrêtait de voleter comme
une mince flamme bleue tenue en laisse. Les mains au creux de sa jupe,
Marguerite écoutait. J'apercevais sa bouche entr'ouverte et ses yeux
fixés sur moi.

Je me grisais, à la longue, de toutes ces paroles qui n'étaient pas
miennes, mais me tombaient pourtant des lèvres. Je n'étais plus bien sûr
de n'avoir pas pensé moi-même toutes ces belles choses qui s'exprimaient
par ma voix et quand Marguerite, au comble de l'émotion, murmurait en
cassant son fil: «Comme c'est beau! Comme c'est beau!» j'acceptais cette
louange ainsi qu'un hommage que j'eusse personnellement mérité.

Je parlais peu, d'ordinaire, à Marguerite. Un jour, toutefois, maman
dut, pour je ne sais plus quelle raison, s'absenter un après-midi. Je
restai seul avec Marguerite et, comme de coutume, je vins m'asseoir dans
la salle à manger. Pendant une heure, je tins fixés sur un livre des
yeux qui ne voyaient rien. Je me sentais le coeur gonflé, les mains
tremblantes. Il me venait un désir ardent de parler à Marguerite, de lui
dire les choses affectueuses. Mais, voilà, je ne sais pas dire les
choses affectueuses, moi. Je laissai passer l'après-midi sans parvenir à
ouvrir la bouche. J'en fus si désespéré que, le soir venu, je me
répandis en propos amers, en propos découragés, décourageants. Ah! pour
dire des mots désagréables, des duretés, ma langue se délie toute seule.
Je n'eus aucune difficulté à navrer Marguerite, à l'accabler sous un
flux de paroles qui étaient, précisément, tout le contraire de ce que
j'éprouvais si grand besoin de lui confier.

Elle écoutait sans répondre; puis, elle eut un regard si triste, si
chargé de reproches que je baissai la tête et lui demandai pardon en
bégayant.

--Oh! dit-elle, ça ne fait rien. Je sais bien que vous êtes bon et que
vous ne pensez pas tout ce que vous venez de me raconter.

«Bon!» Moi? Je suis bon! Moi? Ah! Par exemple! Tout de suite les propos
amers reprirent leur cours, jusqu'au moment où, complètement écoeuré de
moi-même, je mis mon chapeau pour sortir.

Il ne faut pas pardonner trop vite à Salavin.




XVII


Je crois toutefois n'avoir pas trop tourmenté Marguerite pendant cette
période-là. Je crois. Je ne suis sûr de rien. Les gens à qui nous devons
nos pires souffrances ont si rarement conscience de leur cruauté. Il en
est qui s'imaginent m'avoir comblé de leurs faveurs et que je considère
en fait comme mes mauvais génies.

J'entretenais des relations, pendant mon adolescence, avec un cousin que
j'aimais beaucoup. Je m'employais à seconder ses entreprises, à louer
ses mérites, à pallier ses erreurs. Quel que fût mon scrupule, je ne me
pouvais trouver aucun tort envers lui. Or nous eûmes, un jour, une
querelle; à cette occasion, mon cousin m'ouvrit son coeur: j'y découvris
de vivaces ressentiments, des griefs qui, longtemps cachés, n'en étaient
que plus redoutables et qui, hélas! ne me parurent pas dénués de
fondement, bref, tout un trésor de haine dont je me trouvai l'objet
désespéré et la cause.

Comment affirmer que l'on n'a pas fait souffrir un homme alors qu'on l'a
regardé, fût-ce une fois, alors qu'on a traversé sa vie, même en pensée?

Ce qui me donne à croire que, pendant ce mois de novembre, je ne fus pas
le bourreau de Marguerite, c'est que je réservais mes mouvements
d'humeur pour Lanoue.

J'allais--ne vous l'ai-je pas dit?--le voir chaque jour, soit au moment
du déjeuner, soit après dîner, le soir, car Lanoue, lui, n'a pas perdu
sa place et fréquente régulièrement son étude d'avoué.

Le plus souvent, je trouvais les Lanoue à table. Je m'asseyais dans un
fauteuil à bascule, près de la fenêtre, et je commençais de me balancer.
Je commençais aussi d'être injuste, d'être odieux.

Heureusement que Lanoue est mon ami! Heureusement que je l'aime! Sinon,
il m'agacerait fort.

D'ailleurs, s'il n'y avait pas l'amour, s'il n'y avait pas l'amitié,
tout me dégoûterait dans l'homme. Regardez-le donc manger! Regardez-le
boire!

Octave Lanoue est un garçon calme, aux réactions paresseuses; il n'est
dépourvu ni d'instruction, ni de finesse. Comme il tient de son
ascendance paternelle certaines façons rustiques et de la gaucherie, il
m'arrive, entre camarades, de plaisanter Lanoue; mais je ne peux
souffrir que les autres s'en mêlent. Railler Lanoue, c'est mon privilège
d'ami, un privilège dont je suis âprement jaloux.

Les jambes jointes, la tête renversée en arrière, le corps affalé au
fond du fauteuil qui oscillait à petits coups, je fumais cigarette sur
cigarette en regardant d'un oeil mi-clos les Lanoue prendre leur repas.

Le bébé barbotait dans son assiette. Octave et Marthe, assis face à
face, mangeaient. Ils s'y prenaient comme tout le monde, n'en doutez
pas. Quant à moi, je n'avais qu'à les regarder. Situation pénible entre
toutes.

Si vous tenez à votre prestige, ne mangez pas en présence d'un homme qui
ne partage ni votre faim, ni vos aliments.

Pourquoi remplir sa cuiller à tel point qu'une partie du contenu retombe
dans l'assiette avant d'atteindre les lèvres? Pourquoi introduire la
cuiller en biais et si profondément dans la bouche? Pourquoi faire cette
aspiration bruyante en absorbant le potage?

J'avais peine à surmonter ma répugnance. Cependant les Lanoue ne se
défiaient de rien: ne suis-je pas leur ami? Ne l'ai-je point prouvé? Ne
suis-je pas, moi aussi, un homme, avec toutes ses imperfections
humaines?

L'idée que j'apportais à la satisfaction de mes appétits autant de
malpropreté naïve et de maladresse aggravait mon malaise au lieu de le
dissiper. Il me fallait pourtant reconnaître que ma mâchoire aussi
craque pendant la mastication, que, sans doute, je mange aussi la bouche
ouverte, avec des bruits et des claquements mouillés. Assurément l'oeil
du spectateur doit voir remuer ma langue, doit suivre la transformation
des aliments sous l'effort des dents. Sans nul doute, mon nez, souvent
bouché par le rhume de cerveau, doit aussi souffler, siffler, dès que
les mandibules travaillent.

J'étais si navré du spectacle et si honteux de mes réflexions que je me
levais pour partir. Octave alors me regardait d'un oeil limpide, étonné
et disait simplement:

--Pourquoi? Tu n'es pas pressé.

Je me rasseyais avec découragement.

Si Lanoue avait pu surprendre le cours de mes pensées, j'eusse succombé
à la confusion. Mais personne ne peut connaître le cours de mes pensées.
J'ai pourtant, plus de cent fois, failli me trahir et dire à mon ami:
«Est-il donc nécessaire de remuer le bout du nez en mangeant des
haricots»?

Le repas fini, Octave allumait sa petite pipe et nous devisions en
humant une tasse de café. Pour me soustraire à mes inclémentes
méditations, j'ébauchais de vagues commentaires sur les événements du
jour. Lanoue m'écoutait avec une complaisance attentive et murmurait à
chacune de mes phrases: «Je suis parfaitement de ton avis.» Cet
assentiment obstiné ne tardait pas à me donner de l'impatience. Eh quoi!
je débitais des bourdes, des pauvretés, et Lanoue était parfaitement de
mon avis, Lanoue que je tiens pour un homme intelligent. Lanoue, qui est
mon ami, mon seul ami!

J'en venais à regretter l'aigre manière de Vitet qui ne me laisse jamais
placer une syllabe sans lancer quelque mordant «je ne suis pas du tout
de ton avis».

Je retournais à mon silence, à ma contemplation malveillante et
douloureuse. Les genoux dans les mains, j'accélérais les oscillations
du fauteuil à bascule. L'idée que ce perpétuel balancement pouvait
écoeurer Octave ou Marthe me troublait sans toutefois me retenir.

Le bébé, repu, était mis au lit. C'est un bel enfant bien dru, à la
chair translucide et résistante. Par malheur, le petit doigt de sa main
gauche est mal formé, de naissance, et replié vers la paume. Dans un
être beau, vous pouvez chercher le défaut, il y est toujours. Si vous
êtes une âme généreuse, vous ne remarquerez pas ce défaut, vous saurez
l'oublier, l'annuler. Si vous êtes un Salavin, vous ne verrez plus que
ce défaut, certain jour, et vous gâtera tout le reste.

J'embrassais l'enfant, mon filleul, et le portais sur mes épaules
jusqu'à la chambre. Parfois, regardant ce visage charmant, à peine formé
et dont tous les traits semblaient encore enclos dans une tendre gaine,
je me prenais à imaginer le visage de vieillard qu'il sera, dans
l'avenir, et je me sentais dévoré de tristesse.

L'enfant s'endormait. Nous retournions à nos menus propos et à notre
tabac. Par la porte entr'ouverte j'écoutais, d'une oreille tendue, la
respiration du bébé, les cris qu'il faisait en rêve, tous les bruits de
cette petite existence endormie. Parfois ces bruits ne me paraissaient
pas naturels; une inquiétude me gagnait. Mais les Lanoue demeuraient
placides. Je les jugeais indifférents, insensibles, indignes de
l'écrasant devoir paternel.

D'autres fois, Lanoue s'entretenait longuement avec sa femme de leurs
affaires personnelles. Il disait: «Tu permets»? Je répondais: «Comment
donc»! Mais je trouvais bientôt que toutes ces questions qu'ils
agitaient m'étaient par trop étrangères. Trop de choses m'échappaient
dans la vie de mon unique ami. Trop de Lanoue m'était dérobé. Une fureur
jalouse me tenaillait le coeur.

A de tels moments, je rêvais de représailles. J'étais tout prêt, si
Lanoue m'en offrait la moindre occasion, à lui lâcher maintes choses
désagréables que je ruminais avec soin.

L'heure passait et Lanoue n'avait pour moi que paroles amicales. Je
ravalais ma colère.

Plus tard, en descendant l'escalier, après les poignées de mains,
j'imaginais avec horreur Lanoue disant à sa femme: «Quel brave garçon,
ce Salavin»!

Je baissais la tête; je n'étais pas fier. Toutes ces choses laides que
je ne peux pas ne pas voir en mon ami, ce n'est pas en lui qu'elles
sont; c'est en moi, en moi seul.




XVIII


Pendant le mois de décembre, Marguerite eut une angine. Dix jours de
suite, elle demeura chez elle, au lit. Ma mère lui portait du bouillon,
des tisanes, des drogues.

L'ordre de la maison se trouva profondément troublé. La malade, les deux
ménages, la cuisine accablaient maman de soins. Elle trouvait encore le
temps de coudre, mais en prenant sur son repos. Nous mangions côte à
côte, à la hâte, et il me semblait qu'un vide considérable béait entre
nous.

C'est ainsi, pourtant, que nous avions vécu pendant de longues années;
deux mois d'habitudes nouvelles suffisaient donc à jeter en désuétude
des coutumes vieilles comme ma vie.

Je cherchais à me rendre utile et j'avais cet empressement falot que
montrent les hommes au milieu des troubles domestiques. J'errais de
pièce en pièce, m'asseyant sur tous les sièges, m'adossant à tous les
meubles, ouvrant et fermant les portes, déplaçant sans raison les
objets. Ma mère, de temps à autre, remontait ses lunettes avec l'ongle
de l'index et me regardait. Encore que son regard fût calme et tout à
fait naturel, je me sentais rougir et je détournais la tête, affectant
quelque occupation dont mon coeur se désintéressait aussitôt.

Quand ma mère, un bol fumant entre les doigts, passait chez Marguerite,
qui, je vous l'ai dit, occupe une chambre voisine de notre logement,
j'allais jusque sur le palier et, là, calant du pied la porte,
j'attendais, me rongeant les ongles.

Maman revenait et disait:

--Elle va mieux.

Je répondais:

--Ah? Bien! Bien!

Je voulais prendre un air détaché. J'y parvenais difficilement.

Il y eut une visite de médecin, une visite qui fut, somme toute,
rassurante. L'état de Marguerite n'était pas grave. Le praticien vint
écrire son ordonnance chez nous et me dit en s'en allant:

--N'ayez aucune inquiétude, monsieur, votre soeur sera complètement
rétablie dès la semaine prochaine.

Je ne songeai pas à détromper le médecin. L'idée que je pourrais avoir
une soeur, une soeur comme Marguerite me fut bien agréable et me remplit
de regrets mélancoliques.

Au cours d'une nuit d'insomnie tout occupée de retours sur moi-même, je
m'aperçus avec étonnement que, quatre jours durant, je n'avais eu aucune
de ces pensées absurdes qui me défigurent l'âme et sont le tourment de
ma vie. J'en conçus un grand enthousiasme qui me tint éveillé jusqu'à
l'aurore.

Les joies viennent en cortège. Le lendemain matin, Lanoue, que j'avais
abandonné depuis que Marguerite était malade, Lanoue fit une apparition
rue Du Pot-de-Fer. Il m'apportait du travail: des copies de conclusions
grossoyées dont il s'était chargé dans le dessein de m'en faire
profiter.

Vous ne savez peut-être pas ce qu'on appelle des «grossoyés», dans
l'argot de la procédure? Voici: les avoués, pour corser leurs notes
d'honoraires, ajoutent aux dossiers de leurs clients des conclusions sur
papier timbré qui sont taxées fort cher. Il est d'usage de confier la
confection de ces documents aux clercs subalternes qui, après quelques
pages concernant l'affaire jugée, copient au hasard le texte du code.
Quatre ou cinq mots par ligne, de la besogne bâclée, un pur prétexte. Et
l'avoué, qui trouve là gros bénéfice, daigne payer assez bien cette
besogne fantaisiste que les scribes expédient en dehors de leurs heures
d'étude. C'est ridicule, mais c'est comme ça.

Lanoue m'apportait un code et des liasses de papier. Je me mis au
travail avec ardeur. Marguerite malade, ma mère surchargée de soucis,
j'allais donc pourvoir moi-même aux besoins de la maison.

Je passai mes journées et une partie de mes nuits à transcrire d'une
plume fiévreuse toute la loi sur les accidents du travail. Je comptais
mentalement: huit sous, seize sous, vingt-quatre sous. Je trouvais, dans
cette activité dérisoire, des motifs de fierté et maintes raisons de
m'estimer moi-même. Je vous l'ai dit: je me sentais devenir un autre
homme. On avait changé Salavin.

Quant à rechercher les causes profondes de cette transformation, je m'en
gardais avec une sorte de frayeur superstitieuse et je considérais
comme un bien cette suspension de ma désespérante faculté d'analyse,
cette trêve, cet assoupissement.

Un jour vint toutefois où la clarté se fit sans qu'il m'en coûtât le
repos.

J'étais dans la salle à manger, en train d'écrire; mes doigts souillés
d'encre galopaient sur le papier bleu, et mes yeux escortaient mes
doigts avec allégresse. La porte s'ouvrit; maman parut, poussant devant
elle Marguerite.

Le col serré dans un foulard blanc, ses beaux cheveux nattés, le visage
un peu pâle, Marguerite avait l'air doucement ébloui des convalescents.

Elle prit place au coin du feu, dans notre vénérable fauteuil Voltaire.
Et c'est ce jour-là seulement que je compris ce qui m'arrivait.




XIX


Ainsi donc ma vie avait un sens. Entendez-bien: ma vie, avait une
direction. Elle n'était plus éparse comme un troupeau sans loi, mais
ramassée, orientée. Un fleuve, et non plus un marécage. Un chant grave
et plein, après des clameurs discordantes.

Il y a, paraît-il, des hommes dont toutes les pensées s'enroulent
fidèlement autour d'un axe, comme les serpents à la baguette du dieu.
J'allais devenir un de ces hommes.

Il y a des hommes qui vivent en état de grâce; leur coeur est pur et
visité de beaux désirs. J'allais aussi vivre en état de grâce.

Il y a des hommes qui possèdent le monde, même au fond de la pauvreté.
J'allais posséder le monde. J'allais enfin me posséder moi-même. J'étais
sauvé; j'étais capable d'amour. Tout me le prouvait: cette indulgence
sur les visages, cette lumière sereine sur les choses, ces élans, ces
silences, cette confiance, et la soif de sacrifice et le tremblement de
mes mains.

Une résolution s'étant formée dans mon esprit: garder secrète cette
certitude. En l'avouant, en la publiant, ne risquais-je point de
l'altérer, peut-être même de l'anéantir? Ne faudrait-il pas de longues
années de paix pour réhabiliter Salavin, pour l'accoutumer à lui-même, à
sa richesse, pour le rendre digne de sa nouvelle destinée?

Que cet amour muet fût heureux ou malheureux, voilà une chose à laquelle
je ne pensais guère. L'idée que je pourrais me trouver payé de retour
troublait si fort mes plus fermes propos que je préférais l'écarter. En
Revanche, j'envisageais l'hypothèse contraire avec une curieuse
prédilection. Un amour méconnu, méprisé, n'en serait pas moins, pour
moi, l'amour. Le bonheur que je convoitais était de nature à se nourrir
de maintes souffrances.

Sans doute allez-vous sourire. Vous avez sur la joie des opinions
raisonnables et précises que je suis bien incapable de réfuter et
même de comprendre. En fait, je ne me défends pas, je ne plaide pas ma
cause, vous le savez déjà. Je m'efforce de vous faire entrevoir ce qui
se passait en moi. Au surplus, je n'ai pas l'intention de m'appesantir
sur cette partie de mon histoire. Je parviens encore à exprimer mes
désordres, mes sottises, mes déportements. Mais le bonheur? Cela se
peut-il raconter? Est-il possible d'intéresser quelqu'un à notre
bonheur, cette chose fastidieuse, si plate, si pauvre aux yeux d'autrui?

Qu'il me suffise de vous dire que je fus heureux sans défiance. Il ne me
restait pas assez de lucidité pour observer que mes mouvements
d'enthousiasme ressemblaient par tropà mes mouvements de désespoir,
qu'ils étaient, comme ceux-ci, fébriles, démesurés, maladroits, enfin,
qu'ils manquaient d'harmonie.

Il eût été malaisé, même à un observateur attentif, de discerner
l'espèce de révolution qui s'était accomplie en moi. Rien n'était
modifié dans l'aspect de mon existence. Marguerite, guérie, avait repris
sa place auprès de ma mère. On entendait ronronner la machine à coudre
et ma plume, par intervalles, heurter du bec le fond de l'encrier. Nous
prenions ensemble nos repas dans la cuisine pleine de buée et d'odeurs
aromatiques.

J'étais tout encombré de mon sentiment et je le considérais avec
timidité, avec crainte, comme un objet fragile que l'on redoute de
briser en le portant.

Je me répétais de minute en minute: «Attention! Voilà la vraie vie qui
commence!» Tantôt, anxieux des surprises de l'avenir, je souhaitais,
comme tant d'hommes comblés, que l'éternité tout entière ne fût qu'une
amplification de l'instant où je me plaisais. Et tantôt, travaillé de
rêves ambitieux, je me voyais acheminant vers les sommets de la vertu,
de la perfection, mon âme couverte de bénédictions, ivre de béatitude,
rachetée, sanctifiée. C'est cela: une vie de saint! Et pourquoi pas? Les
bienheureux n'ont-ils pas été choisis souvent parmi la tourbe des brebis
galeuses? Y aura-t-il au paradis place assez glorieuse pour l'ange déchu
que touchera soudain la grâce?

Telles étaient mes pensées cependant que, d'une plume vertigineuse, je
recopiais, article par article, la loi sur les accidents du travail.


Parfois, maman me priait de quelque menu service. J'apportais à le lui
rendre un empressement que j'eusse voulu moins visible. Enfin, on ne
peut pas tout avoir: la félicité et la maîtrise de ses nerfs.

Parfois, Marguerite chantait. Je l'accompagnais en pensée, attentif à ce
que mon chant restât intérieur, pour ne me point trahir.

J'évitais de regarder Marguerite, la vraie, la vivante. C'est en moi
seulement que je la contemplais, en moi seulement que j'élevais vers
elle une oraison silencieuse.

Ne souriez pas! Ne vous moquez pas de moi! Si j'avais réussi la vie que
je rêvais, c'eût été vraiment une belle chose.

Il m'arrivait aussi de penser à mes amis, à ces hommes dont vous m'avez
entendu parler en termes si méprisants. Oudin m'apparaissait alors comme
un caractère d'élite, une âme supérieure dont l'influence sur moi
demeurait souverainement bienfaisante. Les malheurs de Poupaert
m'inspiraient une compassion sans réserves; je saurais lui venir en
aide, à celui-là, le consoler, lui restituer la quiétude, le bonheur. Et
Devrigny! Devrigny, la vie même, la santé, la vigueur exubérante! Quel
gai compagnon! Quant à Vitet, que de spirituelles et affectueuses leçons
n'avait-il pas su me donner! Il m'avait enseigné à châtier mon orgueil,
à prendre, de mes vertus et de mes forces, un sentiment modeste et
mesuré. Ledieu m'avait généreusement associé à toutes ses joies. Jay
n'était point médisant, comme je l'avais cru à ma honte, mais
clairvoyant et perspicace. J'ayais mal jugé la femme de Petzer, mal
interprété les actes de Coeuil.

Pour Lanoue, mon frère admirable, mon ami d'élection, mon bienfaiteur,
je n'y pouvais penser sans attendrissement, sans confusion, sans
remords.

Enfin, ma pensée revenait toujours à ma mère, à Marguerite, à ces deux
chères figures entre lesquelles ma vie, ma nouvelle vie allait se
consumer. Clarté chaude, parfum, suave musique!

Vous le voyez c'était tout à fait beau, tout à fait touchant. Et ce fut
ainsi sans interruption du 17 au 25 décembre.




XX


J'allai, le jour de Noël, déjeuner chez Lanoue, qui m'avait invité à une
petite fête intime.

Un froid sec, piquant, tonique. Marcher était une joie, même avec des
semelles trouées. Bien serré dans mon vieux paletot, je partis d'assez
bonne heure: un repas d'ami n'est-il pas meilleur quand il est précédé
d'une longue causerie?

L'itinéraire m'était familier. Mes pas, comme ceux des bestiaux parqués,
reviennent toujours dans les mêmes empreintes. Paris est grand, mais,
dans Paris, j'ai mon village. Comme presque tous les hommes je ne suis
capable que d'une petite patrie. Les gens qui parcourent le monde se
croient délivrés de toute servitude; ne pensez-vous pas qu'il leur faut
s'improviser une patrie dans leur entrepont de navire ou leur wagon de
chemin de fer? Ils doivent, parfois même, emporter cette patrie
minuscule dans leur valise, dans leur poche, dans le regard d'un
compagnon chéri.

La rue du Cardinal-Lemoine m'est favorable à la descente. Elle se
précipite vers le fleuve, les bras ouverts. Elle m'entraîne, comme un
désir qui veut être assouvi. Elle est allègre comme une débauche de
forces accumulées.

Puis, c'est la plaine, l'horizon à pleins poumons de la Seine et des
quais, la fluette passerelle de l'Estacade, l'île et cette grève
provinciale où Paris semble oublier sa féroce turbulence.

Je revis, une fois de plus, toutes ces douces choses avec des yeux
d'homme heureux. Que cette image me demeure à jamais pour les mauvais
jours.

Lanoue, sorti de bon matin, en vue de menues emplettes, n'était pas
encore de retour. Marthe, occupée des préparatifs de notre petite fête,
me reçut en costume d'intérieur: bonnet de dentelle et peignoir
sommaire. Mais ne suis-je pas un peu de la maison?

Le bébé me prit par la main pour me faire voir les trésors trouvés
miraculeusement, à l'aube, dans la cheminée. Tout, dans l'appartement
exigu, respirait ce bonheur familial auquel j'ai rêvé jadis comme à une
terre interdite.

Remonter les jouets mécaniques, assembler les cubes coloriés, paître les
brebis de sapin, tout cela me parut fort plaisant jusque vers onze
heures. Comment ensuite s'annonça le désastre? A quel instant précis
apparurent les premiers signes de ma ruine intérieure? Voilà ce que je
ne saurais vous dire au juste. Il se peut que la cause de tout ait été
ce peignoir à manches courtes. Il n'est rien qui ne soit prétexte pour
une âme mal défendue.

Marthe est une belle personne, brune et robuste. Elle est d'humeur grave
et enjouée: réserve et confiance tout ensemble. C'est la femme de mon
ami; elle ne s'était jamais, jusque-là, trouvée compromise dans les
excès de mon imagination.

Or, il advint que Marthe se pencha par-dessus la table pour arranger je
ne sais quoi à la suspension. Elle levait un bras. La manche de son
peignoir était brève, flottante, fort large. Mon regard s'engagea
involontairement dans cette manche et remonta le long du bras, jusqu'à
l'ombre moite et touffue de l'aisselle.

Ce fut tout pour Marthe. Elle avait déjà replié son bras, déjà tourné le
dos, déjà quitté la pièce.

Moi, j'étais assis dans le fauteuil à bascule, les jambes croisées, et je
me balançais. L'enfant jouait sur le tapis. C'est ainsi que n'importe
qui eût compris la scène.

Monsieur, vous êtes un homme; je n'aurai pas besoin de vous expliquer
trop longuement le caractère des pensées dont je fus assailli, la nature
de l'événement qui se passa dans mon esprit.

Une brutalité formidable, une espèce de viol, de colère, de délire. Des
vêtements déchirés. Des supplications et des sanglots. Rien ne résistait
à la bourrasque, ni l'honneur, ni l'amitié. J'étais lâché, déchaîné,
ivre. Les plus petits détails m'apparaissaient, et de ce corps entre mes
mains, et de mes actes.

Marthe traversa la chambre voisine. Une seconde, j'aperçus à
contre-jour, devant la fenêtre, sa silhouette presque nue dans son
vêtement flottant. Nouveau coup de fouet. Nouvelle rage. Mes yeux
remontèrent au plafond où se peignait une histoire extravagante: je
volais cette femme, je l'emportais dans des chambres obscures,
odorantes, avec des lits bouleversés, sous une veilleuse agitée de
spasmes nerveux.

Et puis, un voyage. Partir! On pourrait partir! Une vie haletante,
maudite, admirable, à travers des continents inconnus. L'Asie! ou dans
les îles de l'Océanie, ou dans les Antilles.

A mes pieds, l'enfant se prit à chanter en secouant une crécelle. Eh
bien! l'enfant serait abandonné à Lanoue. Il se consolerait avec cet
enfant, Lanoue! Je lui écrirais une lettre pour tout expliquer.
J'écrivis la lettre, d'un bout à l'autre, sur l'enduit crémeux du
plafond.

J'entrevis une cabine de paquebot, avec un hublot glauque, fêlé par
l'horizon marin; et des étreintes secouées par la trépidation des
machines, renversées soudain par des coups de roulis; et des mains
cramponnées au bastingage, des mains convulsées d'angoisse; et des
remords à deux, des remords écrasés sous des caresses terribles.

Pour tout dire, il me faut ajouter que ce qui se passait en moi ne
ressemblait pas exactement à ce qu'on appelle le désir. C'était une
de ces imaginations qui trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Je
n'aurais pas fait l'ombre d'un mouvement pour réaliser ma folie. Non!
Toute cette saoulerie demeurait vautrée dans l'âme et presque sans
rapport avec son objet. Une saleté lâche, cachée, solitaire.

... J'achevais la lettre à Lanoue quand une petite moulure de plâtre,
une de ces vagues fioritures qui écumaient et déferlaient au pourtour du
plafond devint insensiblement cette belle mèche blonde qui tremble et se
tord devant l'oreille de Marguerite quand elle coud, penchée sur son
ouvrage. Et toute la douce figure de Marguerite apparut au plafond, avec
ce regard qu'elle avait eu pour murmurer: «Oh! je sais bien que vous
êtes bon».

Eh bien! Marguerite serait oubliée.

Marguerite! Déjà! Mon rêve haletait, comme un cheval forcé qui bute et
va s'abattre. Tout le sang de mon rêve s'épuisait.

C'est alors que retentit la voix de Marthe. Je crois me rappeler qu'elle
disait une phrase des plus simples:

--Octave vous fait attendre. Il sera bien fâché.

Toutes les images s'abîmèrent dans une nuée grise. Je me sentis
frissonnant, fatigué, triste, comme un homme qui vient d'étouffer ses
illusions sur un sopha d'hôtel meublé. Cette faiblesse dans les jambes,
cette tête pleine de coton, ce coeur défaillant et, surtout, surtout,
une impérieuse envie de pleurer, de gémir.

Je me levai et passai dans l'antichambre.
Là, je pris mon pardessus.

--Que faites-vous? dit Marthe, apparue sur le seuil de la cuisine. Vous
avez oublié quelque chose?

--Oui, j'ai oublié... j'ai oublié...

Le son de ma voix me parut si pitoyable que je dis pas un mot de plus.
J'ouvris la porte et me jetai dans l'escalier. Je vois encore le visage
étonné de Marthe avancer dans la pénombre et se pencher sur la rampe.

Comme j'arrivais au premier étage, je me trouvai face à face avec
Lanoue. Il eut un bel et affectueux sourire pour me tendre la main.

--Octave, lui dis-je en m'écartant, Octave, excuse-moi. Je ne reste pas
avec vous. Je ne peux pas rester. Je ne mérite pas que l'on s'intéresse
à moi.

Lanoue s'arrêta, frappé de stupeur. Je l'aurais presque bousculé pour
gagner plus rapidement le dehors. Je descendis les dernières marches en
bondissant. Je criais:

--Non, non, Octave, il ne faut pas m'aimer!

Comme je refermais la porte du vestibule, j'entendis derrière moi, dans
l'escalier, des bruits de pas précipités. Lanoue appelait d'une voix
altérée:

--Louis! Louis! Ecoute, Louis...

Dans la rue, je pris ma course, sans tourner la tête.




XXI


On ne devrait jamais avoir de joie; le départ de la joie est une
souffrance trop cruelle.

Il était midi. Le Jardin des Plantes paraissait désert. Un sol durci,
grinçant de froid. Des bancs couverts d'une couche de grésil. Je m'assis
pourtant sur l'un d'eux. Il y avait, à ma droite, un arbre qui, de tous
ses bras étendus, prêtait serment avec une gravité majestueuse.

Je regardais son tronc noueux, sa ramure innombrable, ses grosses
racines qui, par places, émergeaient avant la plongée définitive, comme
des échines de dauphins, et je pensais:

Lui, il sait choisir; il puise dans la terre où il y a tant de sucs,
tant de substances, tant de nourritures et de poisons, tant de matériaux
accumulés depuis les origines. Il puise et ne prend que le nécessaire.
Il dédaigne le reste. Il se choisit dans le chaos.


Moi, je ne sais pas me choisir. Toute pensée qui voyage trouve asile en
mon âme. Toute graine qui tombe sur mon être y peut germer. Où suis-je
là-dedans? Qui suis-je dans cette foule? Peut-il y avoir du bonheur pour
moi entre ces mille démons ennemis? Comment me reconnaître, me nommer,
m'appeler, entre tous ces visages?

Ne me dites pas: «Ces pensées sont en vous mais ne sont pas vous».--Eh!
n'est-ce pas moi qui les pense? N'est-ce pas moi qui les nourris?

Surtout, surtout, ne me dites pas: «Tout cela ne vit que dans votre
esprit.»--Seul compte ce qui se passe là.

Je ne pourrai jamais faire de ma vie quelque chose de pur, quelque chose
de propre.

Je suis incapable d'amour, incapable d'amitié, à moins qu'amour et
amitié ne soient de bien pauvres, de bien misérables sentiments.

Je suis un mauvais fils, un mauvais ami, un mauvais amant. Au fond de
mon coeur, j'ai voulu la mort de ma mère, j'ai trahi et bafoué Octave,
forcé, souillé Marthe, abandonné Marguerite. Et j'ai fait mille autres
crimes dont je n'ai pas même souvenir, ce qui est plus désespérant que
tout.

Je ne respecte rien dans le fond de mon coeur; et pourtant!

Et pourtant, j'ai parfois rêvé d'une vie qui eût été la plus belle, la
plus noble des vies.

Ce n'est pas ma faute: je ne suis pas le maître. Ne m'accusez pas avant
d'avoir fait retour sur vous-même.

Je suis un ilote. Qui me donnera la liberté? Qui me sauvera de la
déchéance? Qui pourra me rendre la grâce perdue?

Le monde m'échappe. Je me débats parmi les ombres. Qui peut venir à mon
secours? Telles furent mes réflexions sur le banc du Jardin des Plantes.
J'avais froid. Bientôt j'eus faim. Je ne constatai pas sans amertume
qu'il m'était possible d'avoir froid et faim malgré ma douleur. Nouvelle
blessure pour l'orgueil.

Je combattis le froid en marchant, et la faim avec un de ces petits
pains aux raisins secs, un de ces pains de seigle qui ont fait les
délices de mon enfance.


J'errai ainsi, tantôt dans les allées du jardin, tantôt dans les rues
avoisinantes, jusqu'à la chute du jour. Le ciel s'était fort brouillé
et obscurci. Jamais il ne m'avait paru plus hostile, plus lugubre; et
c'était pure illusion, car j'ai connu, sous l'azur de juillet, des
détresses en sueur qui passent de loin toutes les tristesses de l'hiver.
Il n'y a de soleil que dans la paix du coeur.

Où aller?

Comme la nuit s'épaississait, la neige se mit à tomber. J'étais alors
dans la rue Buffon.

Je revins à la surface du monde pour constater qu'il neigeait. Puis,
nouvelle plongée dans les profondeurs.

Un peu plus tard, je m'aperçus que j'étais à la hauteur de la caserne
municipale, rue Monge, en marche vers la rue du Pot-de-Fer. La bête
remontait au gîte; d'elle-même, elle rentrait à la bauge, où il fait
tiède, où l'on mange.

Toujours la même chose. Toujours le même rythme. Sortir, rentrer.
Rapporter à la maison, chaque soir, son fardeau de colère et de dégoût.




XXII


Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec
beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie
en achevant mon récit.

Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour
moi, la journée de Noël. Une fois encore, je vous prie de m'excuser
si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement
passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes,
celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle
dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes,
si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?

J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante.
Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison
était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le
mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard
dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que
Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop
expliquer l'objet de sa visite.

J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes
démons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive.
S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.

J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à
l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus
tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère.
J'étais, à la fois, inquiet et accablé.

--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.


J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une
demi-heure. «Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus
tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée
elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et,
justement, n'avais-je pas, auprès de moi...»

Ah! Mère, mère, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme
vous me comprenez mal!

Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui
retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la
tête sans répondre.

On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussitôt, j'ai
saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage
avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre
heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à
la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer
des choses pareilles! «Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme
je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas
d'être heureux.» Et mille autres sottises semblables qui ont dû la
mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.

Depuis bientôt trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge.
Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin
de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment,
coudre côte à côte, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que
disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois
jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous
rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez sûrement remarqué. Je me
serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les
hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec
Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être
vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte.
Peut-être vais-je rester. Peut-être...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé
parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je
dois faire.


FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT ***

***** This file should be named 10290-8.txt or 10290-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/0/2/9/10290/

Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
new filenames and etext numbers.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
are filed in directories based on their release date.  If you want to
download any of these eBooks directly, rather than using the regular
search system you may utilize the following addresses and just
download by the etext year.

     http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06

    (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
     98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)

EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
filed in a different way.  The year of a release date is no longer part
of the directory path.  The path is based on the etext number (which is
identical to the filename).  The path to the file is made up of single
digits corresponding to all but the last digit in the filename.  For
example an eBook of filename 10234 would be found at:

     https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234

or filename 24689 would be found at:
     https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689

An alternative method of locating eBooks:
     https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL