La chienne

By Georges de La Fouchardière

The Project Gutenberg eBook of La chienne
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: La chienne

Author: Georges de la Fouchardière


        
Release date: September 23, 2026 [eBook #79639]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1930

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79639


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHIENNE ***





  GEORGES DE LA FOUCHARDIÈRE

  LA
  CHIENNE

  ROMAN


  ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
  PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS




DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE


    Le Crime du Bouif.
    L’Affaire Peau-de-Balle.
    Didi, Niquette et Cie.
    A la Recherche d’un Dieu.
    Au Pays des Chameaux.


En collaboration avec Rodolphe BRINGER

    L’Homme qui réveille les Morts.
    Les Millions de M. Tripette.


En collaboration avec Clément VAUTEL

    M. Mézigue.
    Le Bouif chez mon Curé.




    Il a été tiré de cet ouvrage:

    40 exemplaires sur Hollande Van Gelder
    numérotés de 1 à 40.

    60 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier
    numérotés de 1 à 60.

    L’édition originale a été tirée sur Alfa “Mousse”
    des Papeteries Navarre.


Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et
d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.

Copyright 1930 by Albin Michel.




A mon ami Maurice MÉTAYER.




LA CHIENNE




AVERTISSEMENT ESSENTIEL


Ordinairement dans un roman le personnage principal c’est l’auteur.
C’est lui qui prend et garde la parole, c’est lui qui explique les
choses, c’est lui qui vous impose ses sympathies et ses antipathies pour
ou contre ses créatures, dont il a fixé le sort avant sa création,
suivant la méthode divine.

Ce n’est pas juste. Ce n’est pas toujours agréable.

J’ai voulu, par loyauté, pour mieux exposer une histoire que j’ai
peut-être imaginée, user d’un procédé emprunté à l’art dramatique, et
qui n’est du reste pas nouveau dans le genre du roman.

Chacun des personnages qui participent à l’action prendra la parole tour
à tour pour raconter, à sa façon et dans son langage, les événements
auxquels il a assisté.

Ces personnages sont peu nombreux.

Il y a _Lui_, _Elle_, et _l’Autre_, comme toujours.

_Lui_, c’est un brave type timide, pas tout jeune, mais
extraordinairement naïf. Il exerce une profession modeste, mais s’est
fait une culture intellectuelle et sentimentale au-dessus du milieu où
il évolue; de telle sorte que dans ce milieu, il a exactement l’air d’un
imbécile... Prenez ces confidences comme il vous plaira, à la façon des
_Confessions_ de Jean-Jacques... C’est un monologue intérieur ou bien un
journal écrit; en tout cas, des souvenirs qui ne devraient pas, en
principe, être destinés à la publicité.

_Elle_, c’est une petite femme qui a son charme à elle et sa vulgarité
personnelle, mais qui peut inspirer tout de même une passion et faire
flamber de partout un être resté neuf et combustible... Elle raconte les
choses, quand c’est son tour de parler ou d’écrire, dans une lettre ou
une conversation avec une copine. Elle est toujours sincère; elle ment
tout le temps.

_L’Autre_, c’est un type de nouveau-voyou, jeune marlou correct d’après
guerre. Son ambition est de faire du cinéma ou de tenir un garage. En
attendant, la femme lui sert de moyen d’existence... Il a les cheveux
bien gommés, une chevalière au doigt et des chaussettes de soie. Quand
il parle, il faut que vous vous le représentiez accoudé à un bar, un œil
à demi-fermé, et rendant par le nez la fumée de sa cigarette, avec l’air
de vouloir épater le copain qui écoute.

Tels sont les trois personnages que vous allez connaître.

Je les ai peut-être connus.

C’est à _Lui_ que d’abord je donne la parole.




I

LUI


Cette nuit, il m’est arrivé quelque chose... C’est la première fois de
ma vie qu’il m’arrive quelque chose; j’ai quarante-deux ans...

Peut-être la chose est-elle très banale; peut-être l’aventure à suivre
ne s’est-elle passée que dans mon imagination, parce que je l’attendais
depuis si longtemps...

Hier au soir, le personnel de la Maison Jules Henriot, où je suis
caissier-comptable, offrait un banquet au patron qui venait d’être
décoré pour sa conduite au cours de la campagne électorale. Ces dîners
d’hommes sont d’une gaieté sinistre; on commence par parler politique;
ensuite on dit des saletés... J’avais trop mangé, beaucoup bu, et ri
aussi fort que les autres, à des histoires drôles que nous connaissions
tous par cœur (mais c’était le patron qui les racontait).

A une heure du matin, je me suis retrouvé tout seul sur l’avenue
Trudaine, sans intention définie... J’avais résisté à l’insistance de
mes camarades qui voulaient m’emmener finir la soirée où et comme on la
finit ordinairement en pareille occasion. Dans tous les milieux, il
arrive un moment où les messieurs commencent à s’ennuyer entre eux au
fumoir, et quelqu’un parle d’aller retrouver ces dames. (Et ce ne sont
pas leurs femmes qu’ils parlent de retrouver.)

J’avais résisté, non par une affectation de vertu, mais parce que, ma
cotisation du banquet payée, il me restait tout juste une trentaine de
francs sur la somme que ma femme me remet chaque semaine, pour mes
dépenses personnelles... Et puis, comme tous les timides, j’ai le sens
douloureux du ridicule. Rien n’est plus ridicule à voir qu’une bande
d’hommes congestionnés, l’air avantageux et l’œil vague, entrant dans
une boîte de nuit ou même dans un établissement où on est encore moins
exigeant sur la tenue.

On s’en rend compte quand on est installé à l’avance, comme spectateur;
mais c’est une impression qu’on oublie trop souvent, lorsqu’on fait
soi-même une entrée, sous les regards amusés ou mercantiles, imprégnés
d’une goguenardise indulgente ou d’un respect méprisant.

J’avais prétexté l’obligation où j’étais de rentrer chez moi pour ne pas
inquiéter Adèle. Mais ces messieurs avaient compris exactement la
situation, et l’un d’eux avait murmuré:

--Sacré père Legrand! Ce qu’il peut avoir le trac de sa femme!

Au fond, il y avait un peu de ça.

Sitôt après avoir quitté mes camarades, j’avais marché dans une
direction opposée au domicile conjugal, où ma femme m’attendait, debout,
accumulant les griefs et fourbissant les reproches, prête à découvrir,
sur la manche de mon smoking une tache de poudre de riz au niveau de
l’épaule, et à démêler un parfum suspect par-dessus l’odeur de
naphtaline...

J’avais marché sans but... sans autre but d’abord que de retarder le
moment où je retrouverais ma femme, ma longue femme sèche au regard dur
et aux pieds froids... Ma femme, l’implacable veuve de l’héroïque
adjudant mort au champ d’honneur et dont chaque jour j’entends dénombrer
les vertus par opposition avec mes faiblesses, ma femme que chaque nuit
j’expie l’erreur d’avoir épousée par crainte de la solitude et par
inaptitude à conquérir une vraie femme.

Et puis, peu à peu, marchant dans les rues pleines d’imprévu possible et
de mystère latent, j’étais repris de ma vieille manie, du vice chronique
que j’ai contracté, sans doute, à lire trop de romans achetés au rabais
sur les quais et à rêver en faisant semblant de dormir, le soir au lit,
pendant que ma femme m’engueule sur un ton si soutenu dans sa monotonie
que je suis parvenu à ne plus rien entendre.

J’espérais toujours la rencontre, l’aventure, l’amour... L’aventure qui
viendrait toute seule, d’elle-même, parce que je suis incapable
d’adresser la parole à une femme sans avoir l’air d’un idiot... Il se
produirait un miracle... un vrai miracle, parce que j’ai 42 ans et que
je n’ai jamais eu la séduction de la jeunesse quand j’avais 20 ans... Et
puis, mon rêve s’épanouissait dans une apothéose qui à tant d’hommes
paraîtrait une banalité négligeable: je rêvais d’une femme qui
m’embrasserait pour son plaisir et qui m’appellerait: «Mon chéri»...
Jamais, jamais une femme ne m’a appelé «Mon chéri», sauf en vue d’une
rémunération immédiate.

Mon rêve a eu souvent des commencements de réalisation grotesque,
parodique. Quand je marche comme ça dans la rue, le soir, à des heures
où il n’y a presque personne pour me voir et rire de moi, il m’arrive de
suivre une passante solitaire et de m’imaginer des choses.

Ordinairement, la femme hâte le pas d’un air irrité... Si les femmes
savaient! Elles croient que tous les suiveurs sont des jouisseurs
grossiers, pressés, soucieux d’une passade brutale. Beaucoup au
contraire sont des êtres timides et malheureux, qui veulent offrir des
richesses intérieures à une déesse inconnue et qui n’osent pas... Mais
si les femmes savaient, il n’y aurait rien de changé, parce que ces
êtres-là, justement, sont ceux dont les femmes se moquent.

Mais quelquefois la femme se retourne et fait des avances que ma
timidité m’empêche de repousser... Et je continue à marcher derrière la
professionnelle jusqu’au seuil d’un hôtel borgne. Je dois être franc
avec moi-même. Je ne le suis pas seulement par la crainte absurde de
paraître rompre sans cause un engagement que j’ai volontairement
contracté... Mais parce que ma sensualité n’est pas seulement
cérébrale... Et dès qu’elle est satisfaite, l’illusion se dissipe. C’est
l’écœurement... Est-ce que l’écœurement suit aussi l’amour qui n’est pas
vénal? Est-ce que l’amant satisfait est momentanément dégoûté de celle
qu’il a appelée «Ma chérie»? Est-ce que la femme, plus polie, continue à
appeler «Mon chéri» l’homme, dont, satisfaite, elle se trouve
dégoûtée?... C’est ce que je ne sais pas; c’est ce que je voudrais
savoir, désespérément, à l’âge où presque tous les hommes ont
collectionné des souvenirs, et où je n’ai amassé que des espoirs
desséchés... comme sont à l’automne les feuilles mortes d’un arbre qui
n’aurait jamais su porter de fleurs, qui n’aurait jamais pu produire de
fruits, mais qui, chaque année, au printemps, éprouverait sous la
poussée de la sève ses velléités stériles. Or, à une heure du matin,
cette nuit, sur l’avenue Trudaine, j’ai peut-être trouvé l’aventure;
j’ai peut-être trouvé la femme que j’attends depuis trente ans...

Elle était étendue par terre, sur le trottoir. Un homme, avec une
cruauté sauvage, la frappait à coups de pied... C’est l’homme qui
criait: il criait des injures, d’une voix rauque. La femme restait
immobile et silencieuse sous les coups; je crus qu’elle était morte.

Je veux croire, pour mon honneur d’homme, que c’est sous l’impulsion
d’un réflexe naturel, que je marchai sur la brute, et non pas par
l’effet d’une éducation littéraire ou artistique (tout de même, je
pensai au prince Rodolphe, des _Mystères de Paris_ et à des attitudes de
cinéma). Ma puissance physique est très inférieure à celle du boxeur
moyen (au collège, je tenais toujours le rôle de celui qui est rossé;
j’ai continué depuis, et dans les discussions de la rue et du métro je
me garde toujours d’intervenir lorsque le plus faible a raison, sauf
pour affirmer à mi-voix qu’il a peut-être raison, et de façon à n’être
pas entendu par celui qui a tort.)

Cependant, sous le choc de mon poing débile, et à mon grand étonnement,
le type s’écroula; il tomba mollement, comme s’il n’eût attendu qu’un
prétexte pour tomber. Et, par terre, il ne prit pas l’attitude tragique
d’un gladiateur vaincu, mais la position paisible d’un ivrogne, bonhomme
qui, dégonflé, s’endort dans le ruisseau.

Ainsi, je n’eus pas le temps de concevoir la moindre fierté de ma
victoire. Je pensai:

--Ah! bien... Il était saoul...

Alors je pensai à relever la femme...

Elle me montra un visage d’enfant, très pâle, et qui me sembla
admirable. De grands yeux bruns qui n’avaient pas l’expression de la
souffrance, mais plutôt de la honte, et où je crus démêler un reproche.

Ces yeux semblaient me dire: «De quel droit, monsieur, vous mêlez-vous
de nos affaires de ménage?»

Je répondis bêtement tout haut:

--Je vous demande pardon... Je passais...

Ce qui était une façon de dire:

--Aussi pourquoi, madame, avez-vous vos discussions de ménage sur le
trottoir de l’avenue Trudaine?

Et j’ajoutai:

--Vous n’êtes pas blessée?

Elle se pencha vers le type qui déjà ronflait; et elle me dit, sur un
ton de reproche:

--Vous lui avez fait mal!

Un agent s’approchait d’un pas majestueux et tranquille.

--Qu’est-ce qu’il y a, voyons? me demanda-t-il.

Je ne savais pas. La femme ne voulait rien dire. L’autre n’était plus en
état de me répondre.

--Je suis intervenu, dis-je, parce que...

La femme me coupa la parole, avec une présence d’esprit étonnante.

--Parce que _notre_ ami s’est trouvé malade.

L’agent suggéra l’idée d’une ambulance, mais, s’étant penché vers le
malade, il se mit à rire de ce rire correct, presque intérieur, qui est
réglementaire dans le service.

--Emmenez votre ami, me dit-il. Ce n’est pas grave. Il y a des taxis au
bout de l’avenue.

Il tourna les talons discrètement. J’eus l’impression très nette que je
devais son indulgence à mon smoking, qui me donnait l’air emprunté d’un
viveur montmartrois. Si j’avais été habillé comme tous les jours où on
ne fête pas la décoration du patron, il nous eût emmenés tous les trois
au poste, où l’autre eût pu, légitimement déposer contre moi une plainte
pour coups et blessures...

Lorsque l’agent eut tourné les talons, je voulus faire preuve d’énergie:

--Je vais vous accompagner jusque chez vous, ma petite, dis-je à la
jeune femme... Vous n’avez plus rien à craindre de cette brute pour
l’instant.

Elle me répondit, en jetant sur l’être abject écroulé à nos pieds un
regard que j’eusse payé de tout le bonheur passif de ma morne existence:

--Il va attraper du mal si nous le laissons là, par ce froid... Il faut
le ramener chez lui, et...

Elle hésita un instant, et dit:

--Je n’ai pas sur moi de quoi prendre une voiture.

Elle rougit sous le regard, que, malgré moi, je jetai sur elle... Elle
était misérablement vêtue, l’homme qui gisait sur le trottoir était au
contraire d’une élégance suspecte; c’était un de ces jeunes gens qu’on
voit dans les bars, les dancings et les garages... Je me sentis bêtement
mordu par la jalousie. Mais je trouvai une satisfaction aussi
injustifiable dans la formule qu’elle avait employée: «Le ramener _chez
lui_...» Donc, ils n’habitaient pas ensemble.

L’autre fut remis debout par nos soins. Il eut pour moi un lâche
sourire. Il profita du moment où je guettais une voiture pour envoyer
sournoisement un coup de pied à sa compagne en grognant: «C’est encore
ta faute, ce qui m’arrive là!»... La femme retint un gémissement,
parvint à sourire et répondit: «Ça ne sera rien, mon chéri, c’est le
grand air qui t’a un peu étourdi. On va te reconduire chez toi et tu
dormiras tout de suite.»

La jeune femme indiqua une adresse au chauffeur, et pendant le trajet
nous restâmes silencieux. Je m’étais assis sur le strapontin. Au passage
les lumières de la rue éclairaient d’une lueur fugitive le fin profil de
la femme et le visage bestial de l’homme aux yeux cruels et à la lourde
mâchoire.

La voiture s’arrêta devant un hôtel meublé à la façade banale et
prétentieuse.

--Je monte avec lui et je redescends tout de suite.

Je pensai qu’elle ne descendrait pas. Et je me dis que tout de même
j’avais eu une aventure; je n’étais pas mécontent du rôle que j’y avais
joué; sans être précisément héroïque, ce rôle était romanesque! C’était
le rôle d’un justicier envoyé par la Providence... Si j’avais été un
beau jeune homme, c’était même un fameux début de roman. Mais voilà...
Alors, je devais me contenter de figurer dans le prologue sous cette
indication: «Un _passant_»...

La jeune femme revint.

Il me sembla qu’elle avait pleuré... Mais à la façon presque naturelle
dont elle me sourit, je compris qu’elle avait l’habitude de pleurer...
Une habitude qu’elle était obligée de satisfaire en cachette, dans les
escaliers...

--Il dort! m’annonça-t-elle du ton dont on annonce une nouvelle très
réconfortante, par exemple lorsqu’il s’agit d’un malade cher.

Je répondis poliment:

--Ah!

Et c’est tout ce que j’étais capable de répondre. Les femmes qui aiment
ont une façon exaspérante de dire «_Il_» lorsqu’elles parlent de l’homme
qu’elles aiment.

Je m’efforçai de dire froidement:

--Et maintenant! où faut-il vous conduire, madame?

Elle répondit:

--Du côté de la gare du Nord.

--C’est un peu vague comme adresse...

Elle m’expliqua:

--J’habite avec ma famille. Alors, vous comprenez, si dans mon quartier
on me voyait descendre d’une voiture où se trouve un monsieur...

De nouveau, je fis:

--Ah!

Je vis à son sourire ce que j’avais déjà lu dans ses yeux. Cette petite
femme n’était pas bête. Elle avait compris mon intention ironique... Mon
«Ah!» pouvait ainsi se commenter: «Voilà un scrupule bien étonnant chez
une jeune personne que je viens de rencontrer sur le trottoir de
l’avenue Trudaine, à plat, et en train de se faire talonner par un voyou
ivre.»

Après avoir souri, elle rougit... Et il me parut que notre conversation
s’enchaînait parfaitement bien qu’il manquât des répliques essentielles
dans le dialogue, lorsque après un silence, elle reprit, répondant
précisément à ce que je pensais:

--Vous savez, c’est tout de même un garçon très gentil et très bien
élevé.

--J’ai vu ça!

--Mais non... Il a de l’éducation; il a un oncle qui est chef de rayon à
la Samaritaine... Et il a du cœur dans le fond... Seulement il se laisse
entraîner par des camarades, et quand il est un peu excité, il s’énerve,
vous comprenez...

--Je comprends...

--Il m’aime bien, dans le fond... Hier encore il me disait que s’il
avait de l’argent, il commencerait par me nipper à neuf, chez une grande
couturière, et qu’alors je ne serais pas plus mal qu’une autre...

--Vous êtes charmante comme ça.

Je rougis d’avoir osé lui faire ce compliment qu’elle n’entendit même
pas. Elle continua:

--Il a des capacités. Il dit que si quelqu’un voulait lui donner les
moyens de faire du cinéma, il réussirait aussi bien que Douglas
Fairbanks et Rudolph Valentino. Il dit aussi que si quelqu’un voulait
lui donner les capitaux pour monter un garage, il y aurait beaucoup
d’argent à gagner dans le quartier de Grenelle.

Elle reprit plus timidement, en regardant mon pauvre smoking mariné
pendant dix ans dans la naphtaline:

--Si vous connaissiez quelqu’un qui puisse s’intéresser...

Elle soupira, puis fit un aveu imprudent.

--Mais il n’a pas de relations... Alors, je suis obligée de l’aider...

--Vous l’aidez?

Je regardai avec surprise son manteau râpé et son misérable tour de cou
qui avait eu la vaine prétention de singer le renard mais ressemblait
beaucoup plus aux restes mortels d’un chat retiré de la Seine après deux
mois d’immersion.

Elle m’expliqua:

--Voilà trois ans qu’on se connaît... alors, c’est comme si on était
mariés.

Et soudain, jugeant qu’elle avait assez parlé d’elle, elle s’informa de
moi, plus par politesse que par curiosité et me posa cette question
singulière, avec déférence.

--Vous êtes probablement contrôleur dans un théâtre?

Toujours mon smoking, qui, aux yeux d’une Parisienne ne réussissait tout
de même pas à faire de moi un homme du monde. Pourquoi ai-je éprouvé le
besoin de mentir, de me vanter? Je suppose que mon cas n’est pas
exceptionnel, que beaucoup d’hommes et de femmes, lorsqu’ils se
présentent à la faveur de rencontres passagères, éprouvent le besoin de
figurer des personnages fictifs, de condition plus flatteuse et de
profession plus reluisante. Et ils cèdent généralement à cette
suggestion de leur vanité lorsqu’ils supputent la probabilité de n’être
pas, plus tard, démentis et remis au point.

Je répondis avec affectation de modestie:

--Je suis artiste peintre.

Ce n’est pas tout à fait un mensonge.

A mes moments perdus, je barbouille des toiles, pour m’évader de la cage
où, dix heures par jour, j’aligne des chiffres. Ma femme me reproche
l’argent que je dépense à l’achat de couleurs et de pinceaux: elle
nettoie avec ostentation les taches d’ocre ou de vermillon qu’elle
prétend apercevoir sur son mobilier, et menace continuellement de jeter
mes œuvres au feu. Elle a même prédit à ses amies que j’en arriverai un
jour, dans un paroxysme de perversion sadique, à peindre des femmes
nues... mais des femmes nues, j’en ai si peu vu, et l’anatomie de celles
que j’ai vues était si décourageante que jusqu’ici je n’ai pas réalisé
ses prophéties. Je me contente de retracer des personnages fictifs et
décents dans des paysages imaginaires. Et ma femme, ne pouvant dire que
c’est dégoûtant, se contente d’affirmer que c’est ridicule. Alors, je
lui fais observer, avec tout le respect que je lui dois, que je ne vais
pas au café, que je ne fume pas, que je ne joue pas au billard; et
j’adresse un regard d’imploration au portrait du premier mari,
l’héroïque adjudant, qui fumait sans arrêt, jouait au billard à la
perfection, passait au café ses journées et une partie de ses nuits, et
avait par surcroît toutes les vertus. Sur quoi l’héroïque adjudant me
lance de son cadre un regard de mépris écrasant...

--Vous exposez au Salon? me demanda ma compagne dont la question
m’embarrassa.

Je n’avais qu’à répondre que j’exposais au Salon. Mais je sais très mal
mentir, et n’importe quelle question m’embarrasse, lorsque je suis en
dehors de la vérité.

Je répondis par un geste que j’estimais très audacieux; elle me laissa
prendre sa main; et je m’enhardis jusqu’à lui demander quand je pourrais
la revoir.

--Je vous écrirai, me dit-elle.

Nouvelle difficulté. Je ne pouvais pas lui donner mon adresse chez
moi... Et sous quel prétexte me ferais-je écrire à la maison Jules
Henriot, bonneterie en gros, sans lui révéler que j’y exerçais la
profession de caissier-comptable? Je finis par lui avouer, comme une
chose honteuse, que j’étais marié; et je lui demandai de m’écrire poste
restante, au nom de M. Maurice Legrand, en pensant par avance aux affres
que j’endurerais sous le regard d’un employé goguenard lorsque je me
présenterais au guichet pour demander «si vous n’auriez pas par
hasard... je vous demande pardon, monsieur, voici ma carte d’identité...
une enveloppe à ce nom...»

--Faites arrêter, s’il vous plaît, je suis à côté de chez moi...

Je descendis en même temps qu’elle du taxi. Après avoir payé le
chauffeur, par une affection de discrétion, je pris une direction
diamétralement opposée à celle qu’elle suivait, et qui ne devait me
mener nulle part.

Si.

Je me trouvai sous la voûte du métro du boulevard Barbès. Des filles en
cheveux, rôdaient. L’une d’elles m’aborda... Je fis ma caisse; il me
restait 18 francs. Je suivis la fille.

--T’es pas du quartier, me dit-elle en regardant avec étonnement, mon
somptueux costume, qui avait déjà joué son rôle au cours de la soirée.

Je lui répondis:

--Non... Tu comprends, je viens de reconduire ma petite amie, qui est
dactylo et qui demeure dans sa famille...

J’avais hâte de raconter ma merveilleuse aventure en anticipant un peu
sur des événements que j’osais à peine espérer. Mais la fille ne
m’écoutait plus; ça lui était bien égal... Je fus généreux avec elle
jusqu’à l’épuisement complet de mes ressources. Elle fut cependant
déçue, à cause de mon smoking qui lui avait fait concevoir des espoirs
démesurés.

Je rentrai chez moi à trois heures du matin, après avoir traversé tout
Paris à pied.

Dans l’escalier, déjà tremblant, j’imaginai des scénarios pour expliquer
ma rentrée tardive... Un accident? Non; je me troublerais et je
rougirais à la première question m’imposant une précision... Le mieux
serait sans doute de simuler l’ivresse, après un banquet avec des
camarades; je me rappelai les gestes mous et l’élocution conventionnelle
des comiques qui, au théâtre, jouent les rôles de poivrot... Serais-je
vraisemblable?... Je pouvais m’attendre, à la suite de cet aveu simulé
d’une orgie bachique, à des reproches publics et soutenus de la part de
ma femme, qui me présenterait à sa famille comme l’ilote ayant atteint
les limites de l’abomination de la dégoûtation. Or, ma femme a une mère
qui exerce la profession de sage-femme et qui est plus redoutable encore
que sa fille. Mais tout valait mieux que le soupçon de la vérité.

Le cœur battant, je tournai la clef dans la serrure et je traversai
l’antichambre... L’obscurité et le silence régnaient dans la chambre
conjugale; ma femme s’était endormie... Le bon Dieu, ce jour-là, était
vraiment gentil.

Protégé par l’ombre contre l’œil de l’adjudant qui veillait dans la
nuit, et assuré d’un alibi en cas de contre-appel (manque personne, mon
adjudant!) doucement, doucement, avec des gestes d’inoffensif assassin,
je me glissai auprès de mon épouse aux pieds froids.




II

L’AUTRE


Qu’est-ce que tu prends? Alors ça sera deux gin-cocktails... Vivement,
Amédée, parce que monsieur est pressé!...

Je comprends, mon vieux, je comprends, elle t’attend... Les affaires
avant tout. Mais si j’ai un conseil à te donner, c’est qu’il vaut mieux
commencer par les dresser dès le début, et que la meilleure manière de
les dresser, c’est de leur faire faire le poireau... Surtout que c’est
une poule qui a plutôt de la bouteille et qu’il ne faut pas qu’elle
croye qu’elle va t’en mettre plein la vue avec ses diams, son chauffeur
et son mari qu’est agent de change.

Comment que je suis au courant de tes affaires? Quand on voit un gosse
bien balancé comme toi, et qu’était sans un sou le mois dernier, se les
rouler dans une bagnole de soixante billets avec une rombière qu’a fait
sa première communion avec Mistinguett... tu parles, hein!... et quand
on le voit lâcher cent sous de pourboire au chasseur qui lui apporte un
journal de cinq ronds, faut pas qu’il vienne vous raconter que la
rombière est sa tante de Romorantin et qu’il fait des économies pour
payer l’essence. Et je vais te dire mieux: c’est au dancing que tu l’as
levée; parce que ce genre de poules-là, c’est toujours au dancing qu’on
les lève... C’est régulier.

Maintenant je vais te parler en ami. C’est un filon qui ne te mènera à
rien de la façon que tu t’y prends. C’est très gentil d’épater les
copains, de payer des tournées, et d’aller perdre le pognon de ta
rombière au guichet à 100 francs du pesage. Ça durera ce que ça durera,
mais le jour que ça sera fini, total, tu te retrouveras raide comme un
passe-lacet et on se foutera de toi quand il faudra que tu te remettes
au boulot... C’est régulier. Tu crois qu’elle-même, elle ne t’estimerait
pas davantage si tu lui disais un jour que tu veux travailler
sérieusement et te faire une situation, et que tu lui demandes
simplement une commandite pour t’établir?... Une affaire de garage, par
exemple, ou de cinéma... Oh! Tu n’aurais pas besoin de t’y mettre
toi-même. Tu resterais maître de ton temps; et je serais là pour
m’occuper de tout...

Eh! Amédée, remettez-nous ça...

... Je prendrais la direction du garage ou du cinéma et on partagerait
tous les deux le bénef. Tu comprends, je ne veux pas te bourrer le crâne
en te disant que j’ai déjà dirigé des garages ou des cinémas. Mais c’est
dans mes aptitudes. J’aurais seulement les capitaux et il y aurait de
l’or à gagner. Je te ferais un papier timbré et comme ça tu serais
garanti. Tu n’aurais qu’à expliquer ça à ta poule; elle est à portée de
comprendre puisqu’elle est la femme d’un agent de change; du moment que
tu as une signature sur papier timbré, il n’y a rien à craindre, tu as
hypothèque sur le garage ou sur le cinéma et le recours sur la Compagnie
d’assurances en cas d’incendie... C’est régulier.

Ce que je t’en dis, c’est pour ton bien, parce que je ne suis pas
embarrassé pour trouver ailleurs les capitaux si l’affaire ne te plaît
pas. Hier au soir encore, avec Lulu, on a fait la connaissance d’un type
plein aux as... Je ne vois pas pourquoi que tu rigoles. Tu penses que si
je compte sur Lulu pour me tirer d’affaire, je peux toujours me
l’arrondir!... Je te reconnais que j’ai eu du mal avec Lulu; c’est une
gosse que j’ai prise dans sa famille et que je n’ai pas voulu qu’elle
vienne habiter avec moi, parce qu’en cas d’avaro, comme la chose s’est
déjà produite, ses parents sont toujours là pour la réclamer et
s’expliquer avec la rousse, tandis que si elle se trouvait en ménage
avec moi, ça deviendrait délicat par moment. Elle est dans sa famille et
elle a des idées; elle est restée un peu nouille; je n’ai jamais pu
l’affranchir tout à fait pour les combines et qu’est-ce qu’il faut que
je lui passe quand il est question de sortir pour me rapporter cinquante
balles que j’ai absolument besoin!

On était donc hier au soir sur l’avenue Trudaine avec Lulu. Je ne sais
pas quelle heure il était; mais il était tard, en tout cas... J’étais
resté au bar jusqu’à la fermeture, à faire des belotes avec les copains,
et elle m’attendait depuis dix heures devant le square d’Anvers... Il
pleuvait, et j’étais à cran... Je dis à Lulu: «Pourquoi que tu me fais
la tête?» Lulu me répond: «Je ne te fais pas la tête, mon chéri». J’ai
commencé par lui allonger une beigne pour lui apprendre à dire qu’elle
ne faisait pas la tête quand elle faisait la tête... Une femme qu’aurait
attendu quatre heures sous la pluie et qui ne ferait pas la tête, je
demande à voir...

Eh! barman! remettez-nous ça!... Oh! T’as le temps... Elle t’attendra...
Vois comment que j’ai dressé Lulu...

... La discussion a donc continué parce que j’avais demandé à Lulu de me
rendre un service de 100 francs... Je comptais dessus, tu comprends...
Elle m’apporte 23 francs 50 et elle me raconte qu’elle a mis au clou une
petite saloperie de bague qu’elle avait, et qu’elle a raconté à sa
famille qu’elle l’avait perdue; tout ça avec des airs de m’avoir au
sentiment... Je lui avais pourtant expliqué qu’elle n’avait qu’à
s’adresser au père Marchal, un vieux qui a le béguin pour elle; elle a
été dactylo dans le temps chez lui, je ne sais pas ce qui s’est passé au
juste, mais elle m’a dit qu’elle n’aurait qu’à se présenter et à dire
qu’elle se trouvait gênée et à être un peu gentille avec lui... Je lui
dis: «Pourquoi que tu n’as pas été trouver le père Marchal, comme je
t’avais dit?»

Elle se met à chialer... Tu te rends compte, j’étais déjà à cran...
C’est régulier.

A ce moment, voilà un type qui passe et qui veut se mêler de la
conversation... Un type en smoking, mon vieux; il devait sortir d’une
boîte de Montmartre et je suppose qu’il était noir. Je rentre dedans et
je l’allonge sur le trottoir. Voilà le type qui se relève en rigolant et
qui me dit: «Ça va, on va prendre un verre». On a tout de suite été
copains comme cochons. Il m’a ramené en taxi chez moi. Je voyais qu’il
faisait de l’œil à Lulu... Quand j’ai été arrivé chez moi, Lulu voulait
monter, mais je lui ai dit en douce: «Reste dans le taxi avec le type.
Si ça rend, tu pourras amorcer une affaire en commandite pour le
garage.» Elle est restée dans le taxi; ça c’est passé en conversation.
Le type, c’est un peintre; il vend ses tableaux cinquante billets en
Amérique et il en vend autant qu’il en fait. Il a proposé à Lulu de lui
faire une situation. Cette nouille-là, elle parlait de le laisser
tomber, à cause de moi. Je lui ai fait comprendre que c’était le
contraire, qu’on pourrait se voir plus facilement, un coup qu’elle ne
serait plus dans sa famille et que je pourrais sortir avec elle, au
théâtre et partout, quand elle serait nippée à la hauteur; au lieu qu’à
présent, de quoi que j’ai l’air avec une poule en bas de coton et un
galure à vingt-sept francs quatre-vingts?

Dis donc, vieux, si tu veux régler les verres qu’on a bus... Je t’ai
expliqué comment j’étais fauché ce soir.

Tu viendras faire une belote, après minuit?... Comme tu voudras... Je
dis comme toi. Le bissness avant tout.

Dis donc, vieux, tu me laisses ramasser la monnaie? Je te rendrai ça
demain après que j’aurai vu Lulu.

Ah! non, elle ne me fera pas deux fois le même coup... Ça n’est pas
régulier...




III

ELLE


--Tu te rends compte, ma petite Yvonne? Qu’est-ce que tu ferais à ma
place?

Dans les premiers temps que j’ai connu Dédé, il n’aurait eu qu’un mot à
dire et j’aurais quitté ma famille pour partir avec lui, n’importe où,
s’il avait eu une situation... Il m’avait bien proposé de m’emmener à
Buenos-Ayres; je ne te raconte pas de blagues. Je n’ai pas voulu partir
par délicatesse--pour ne pas être à sa charge. Il m’a bien dit qu’à
Buenos-Ayres, une femme active et qui sait se débrouiller gagne
largement sa vie, surtout que les Parisiennes, là-bas, sont très
appréciées. Mais Dédé est tellement naïf, qu’il croit tout ce qu’on lui
raconte... Il m’en a voulu, tu sais; et encore maintenant, quand il a
des ennuis, il me dit: «Tu vois c’est de ta faute; nous serions pleins
aux as si tu avais voulu venir à Buenos-Ayres...»

A présent, c’est Maurice qui veut que je quitte ma famille... Maurice,
tu sais bien... Maurice, c’est ce peintre en question que j’ai rencontré
sur l’avenue Trudaine le soir que Dédé s’était trouvé malade et qu’on
l’a ramené chez lui. Il m’a demandé à me revoir... Je l’ai revu... Oh!
Dédé est au courant, bien entendu. Il ne peut pas être jaloux d’un type
de quarante-deux ans. Tu te rends compte?

Ce n’est pas comme si je m’en allais à Buenos-Ayres. Maurice parle de
m’installer à Paris; il connaît un appartement à louer et il me
donnerait de quoi vivre. Et ça n’est pas comme s’il devait vivre avec
moi. Maurice est marié de son côté et je serais tout à fait
tranquille... C’est Dédé qui m’a fait remarquer les avantages de la
situation, et il me conseille beaucoup d’accepter; il dit qu’il est
temps que je me débrouille. Et ce qui me plairait là-dedans, c’est que
je pourrais le voir, lui, un peu plus souvent...

L’amour?

Non, je ne peux pas dire qu’avec Maurice ça me déplaise... Ça n’existe
pas... Je me laisse aller en pensant à Dédé... Ça ne me dégoûte pas
comme avec le père Marchal, qui était un type à passions... Tu n’as pas
idée de ce que le père Marchal allait chercher comme complications dans
l’intimité... Pourquoi j’allais chez le père Marchal? Il fallait bien
quand Dédé était trop gêné... Tandis que Maurice, c’est un homme timide,
qui n’a pas vécu dans sa jeunesse; c’est drôle, pour un artiste, comme
il n’a pas beaucoup d’expérience en amour... Naturellement, je fais
celle qui n’a pas plus d’expérience que lui. Je lui ai dit qu’il était
le second... Je ne lui ai pas parlé bien entendu du père Marchal, ni des
autres que j’ai eus, toujours à la connaissance et avec la permission de
Dédé. Alors, il me dit: «Pauvre petite! quel dommage que je ne t’aie pas
rencontrée plus tôt!» Les hommes qui vous sortent des boniments dans ce
genre-là le premier jour, on les a comme on veut.

Et c’est lui qui est jaloux... Hein! Crois-tu, ma petite? Il me parle de
Dédé et il me demande si je l’ai revu. Je lui réponds que je ne l’ai pas
revu depuis l’avenue Trudaine, pour éviter les autres questions. Mais
alors il me demande: «Tu l’as revu? Tu l’as aimé? Est-ce que tu l’aimes
encore? Tu penses encore à lui?...» Tu n’as pas idée comme il peut être
embêtant quand il s’y met. Heureusement qu’il est marié et que j’aurai
mes soirées libres.

J’achèterai les meubles à tempérament, parce qu’il dit qu’il ne peut pas
tout payer d’un seul coup... Avec tout ce qu’il gagne!... Il les lâche
avec un élastique et j’ai l’idée qu’il est plutôt radin. J’irai choisir
le papier de ma chambre avec Dédé, parce que je veux qu’il se plaise
chez moi. Quand j’étais dans ma famille, il se laissait entraîner et il
passait tout son temps au café...

A propos, je n’aime pas beaucoup cacher quelque chose à Dédé, mais je
crois que je ferai mieux de ne pas lui dire que Maurice m’a donné hier
mille francs pour verser un acompte sur les meubles... Si Dédé savait
que j’ai mille francs, il se rappellerait qu’il doit 800 francs à un
copain ou au patron du bar et je ne pourrais plus m’installer!... Il
vaut mieux pour lui que je m’installe, n’est-ce pas?... Tu te rends
compte... Qu’est-ce que tu me conseillerais, ma petite Yvonne?




IV

LUI


Ce qui m’arrive est miraculeux.

J’espérais, tout au plus, obtenir d’elle une affection faite de
reconnaissance, pour l’avoir arrachée aux mains de cette brute. Je me
disais que cette petite, le jour où j’oserais lui demander d’être ma
maîtresse, était capable d’un mouvement gentil, qui pouvait plus tard
devenir de l’attachement.

Mais je ne savais pas quand et comment j’oserais... Trois fois, je lui
avais donné rendez-vous entre ma sortie du bureau et ma rentrée chez
moi; nous avions passé une heure au café, sans presque rien dire. Elle
me parlait de sa famille comme une petite fille; je lui parlais de mes
tableaux, puisque j’ai pris ce personnage de peintre, dont je ne sais
plus maintenant me débarrasser et aussi parce que c’est le seul sujet,
chose singulière, dont je puisse parler avec aisance et avec intérêt
(c’est un plaisir que j’ai rarement; quand je parle tableaux, ma femme
m’impose silence et mes camarades du bureau se moquent de moi.)

Un soir, après avoir bu deux apéritifs, je lui a pris la main. Elle a eu
un petit sourire et devant mon succès, j’ai été fier de mon audace. Je
me suis dit pourtant: «Il faut maintenant que je laisse passer quelques
jours avant d’aller plus loin.» Et puis je lui ai offert de la
reconduire en taxi jusque chez elle; du moins jusqu’à cent mètres de sa
maison, à cause des gens du quartier.

Dans la voiture, Lucienne a pris d’étonnantes initiatives. Sur le
moment, j’ai été plus confus qu’heureux, et un peu inquiet aussi, parce
que ses gestes évoquaient en moi le souvenir de gestes professionnels
que j’avais connus et la crainte d’une trop grande expérience chez celle
qui les osait... Une petite qui, de son propre aveu, n’avait eu qu’un
seul amant!

Et puis j’ai compris la situation après quelques instants de réflexion.
J’ai lu assez de romans psychologiques, signés des plus grands noms,
pour savoir maintenant qu’une jeune fille ou une jeune femme,
lorsqu’elle est emportée par un désir sexuel, est capable d’audaces
d’autant plus folles que sa réserve est ordinairement plus grande.

Ainsi, moi, j’avais inspiré à une femme un désir sensuel irrésistible!

J’en eus bientôt une preuve plus complète, lorsque je fus tout à fait
l’amant de Lucienne.

Une femme ne peut pas se donner de cette façon-là sans amour. Et cet
amour qu’elle me donne n’est pas l’amour trop raisonnable, l’amour
résigné que je me contentais d’espérer et que je craignais presque
d’obtenir.

C’est à quarante-deux ans que m’est révélé la possibilité pour un homme
de prodiguer à une femme cette joie physique à laquelle je ne croyais
presque plus et qui me semblait une fiction polie... Est-ce que beaucoup
d’hommes sont dans mon cas? Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes comme
Lucienne?

Mais bientôt une inquiétude est née de mon bonheur même.

J’ai demandé à Lucienne, avec un peu de honte, en pensant à l’autre, à
son premier amant:

--Est-ce que... tu étais avec lui comme avec moi?

--Comment?

--Enfin... est-ce que tu étais aussi caressante? Est-ce que tu avais
autant de plaisir?

Elle m’a répondu avec un singulier sourire:

--Ce n’était pas la même chose...

Je continue à y penser. J’y pense trop. Je suis jaloux du passé. Je lui
ai encore demandé:

--Tu l’as revu?

Il n’y avait pas à douter du ton de sincérité évidente avec laquelle
elle m’a dit:

--Je ne veux même pas savoir ce qu’il est devenu.

Mais il y a autre chose.

Lucienne m’a répété, avec insistance, qu’elle n’était pas heureuse dans
sa famille... Elle ne voulait rien dire contre ses parents, mais ses
parents n’étaient pas avec elle comme ils auraient dû être; ils avaient
une préférence marquée pour leur fille cadette; Lucienne était à la
maison comme une espèce de Cendrillon, chargée des soins du ménage, et
elle avait très peu de liberté. Et moi, je suis si peu libre!... Non pas
que ma femme à la voix aigre et aux pieds froids me fasse l’honneur
d’être jalouse; mais étant veuve d’adjudant, elle a le goût de la
tyrannie et m’impose une stricte discipline sous la forme principale de
l’exactitude. Elle sait que je sors à 6 heures de la maison Henriot. Si
je rentre après 6 heures 45 elle regarde la pendule sans rien dire, et
si elle disait quelque chose, je sens qu’elle dirait: «Tu as encore été
au café!» Ses soupçons ne vont pas au delà; elle a peur, surtout, que je
dépense de l’argent...

C’est peut-être Lucienne qui a eu l’idée d’abord, mais c’est moi qui
l’ai exprimée: «Si tu quittais ta famille, tu serais peut-être plus
heureuse, en tout cas plus libre?» Elle m’a fait mollement cette
objection: «Et comment vivrais-je?»--«Comment?» voulait dire: «Avec
quoi?»... Lucienne, pourtant, m’avait dit que c’était elle qui, par ses
travaux de dactylographie, faisait marcher la maison et vivre ses
parents. J’ai essayé de comprendre comment une jeune fille peut soutenir
sa famille tant qu’elle est chez ses parents et ne pas se suffire à
elle-même dès qu’elle se trouve seule. Je lui ai répondu, avec une
assurance dont j’ai été moi-même étonné: «Ne t’inquiète pas; je
m’arrangerai».

Ça se passait dans un hôtel borgne où nous nous rencontrions au début de
notre liaison; dans une chambre ignoble, dont Lucienne, par délicatesse
pour moi, ne voulait pas voir l’ignominie; et dans cette chambre, je ne
voulais voir que Lucienne, jolie comme une jolie poupée dans une chemise
que je comparais aux chemises sérieuses de ma femme. Ensuite, quand elle
avait enlevé sa chemise il n’y avait plus de comparaison possible...
Mais un peu plus tard, quand elle savait devenir encore plus jolie, dans
une expression passionnée qui était comme une transfiguration extatique,
une comparaison s’imposait à nouveau avec l’air dégoûté que prenait ma
femme autrefois dans les mêmes circonstances.

Comme je l’avais promis, je me suis arrangé.

Pour payer l’installation du petit nid, les meubles et l’entretien de
Lucienne, j’ai volé ma femme.

D’après la loi, je ne suis pas un voleur; ni d’après une juste morale.
L’argent que j’ai volé à ma femme, c’est moi qui l’ai gagné; et c’est
par les privations qui m’ont été imposées qu’elle a pu l’économiser.
Mais elle dit avec tant de naturel et d’autorité: «Mes valeurs»... «Mes
obligations»... qu’elle écarte toute idée d’une communauté possible. Et
je suis vraiment coupable, puisque, quand le cœur battant j’ai pris dans
l’armoire de ma femme les titres au porteur, j’ai eu vraiment conscience
d’être un voleur; et j’ai eu l’attitude d’un voleur quand j’ai porté ces
titres à un petit banquier de mon quartier qui, après m’avoir examiné
froidement et m’avoir vu perdre contenance, m’en a donné le prix qu’eût
pu consentir un recéleur...

Pourtant je ne me sens pas tout à fait criminel; nous n’avons pas
d’enfants; les économies de ma femme iront plus tard à des neveux
qu’elle déteste; et, suivant les prévisions les plus optimistes, nous ne
pouvons espérer en bénéficier personnellement que sous forme d’un bel
enterrement.

D’ailleurs, Lucienne, qui a des sentiments étonnants de délicatesse, a
bien marqué qu’elle n’acceptait ces dépenses qu’à titre d’avances et
qu’elle me rembourserait quand elle aurait une situation.

Elle s’est installée gentiment, simplement et avec beaucoup de goût,
dans un petit appartement, au cinquième étage, du quartier des Ternes.
Je monte la voir en courant, deux fois par jour; et une fois par semaine
je peux dîner avec elle sous le prétexte d’un alibi fourni par de
prétendus travaux supplémentaires que nécessitent des bilans,
vérifications de caisse, ou précisions à fournir aux agents du fisc.

Ces dîners me coûtent très cher. Non pas à cause du prix du dîner, car
Lucienne est la première à demander que je la conduise dans des
restaurants modestes. Mais il faut que je rapporte à ma femme le prix de
mes prétendus travaux supplémentaires. Heureusement, il me reste encore
un peu d’argent sur la vente de ses titres. La liberté est un bien
coûteux; mais de cette façon j’ai l’impression d’une restitution; c’est
pour moi un soulagement.

Un dimanche soir, comme nous finissions de dîner dans un petit bistro de
la rue des Batignolles, un de mes collègues de la maison Henriot est
entré avec sa femme et a paru sidéré en m’apercevant.

Mes collègues de la maison Henriot me considèrent comme un bonhomme
respectable, vertueux et par conséquent un peu ridicule. Il est admis
que le père Legrand n’a jamais trompé sa femme; et cette hypothèse
invraisemblable que le père Legrand puisse avoir une maîtresse, est un
sujet inépuisable de plaisanteries toujours bouffonnes. Le lundi matin,
en arrivant au bureau, il se trouve toujours quelqu’un pour dire: «Eh!
Père Legrand, qu’est-ce que c’est que cette jolie blonde avec qui vous
vous promeniez hier au Bois?» Il arrive que cette jolie blonde soit une
petite brune avec laquelle je me promenais sur les boulevards. Mais
cette fiction, par la pauvreté d’imagination de ceux qui la perpétuent,
comporte peu de variantes. Ce qui fait son succès, c’est que je ne
manque jamais de rougir quand un de ces messieurs parle ainsi de mes
prétendus succès féminins. Je rougis d’agacement, peut-être de dépit,
parce que cette dérision me montre incapable de plaire à une femme, et
que la simple supposition du père Legrand en compagnie d’une jolie fille
suffit à faire rire les gens. Alors, il se trouve toujours un autre de
ces messieurs pour ajouter: «C’est grave! Il faudra que nous prévenions
Mme Legrand»... Car ils savent l’état de sujétion humiliante où m’a
réduit ma femme... Un jour, il s’est même trouvé quelqu’un pour ajouter:
«Il faudra aussi que nous prévenions le patron... La caisse n’est plus
en sûreté.» Mais personne n’a osé rire ouvertement parce qu’on a compris
que j’allais me fâcher.

Ce dimanche soir où j’ai été vu par mon collègue Bernard, Lucienne était
justement très gentille avec moi et sa tendresse était démonstrative.
Pendant tout le repas, elle ne cessait de m’embrasser et de se frôler
contre moi. Mon collègue Bernard nous regardait d’un air ahuri, et sa
femme d’un air profondément scandalisé... J’étais un peu ennuyé parce
qu’elle connaît ma femme... Mais je les regardais tranquillement en
tirant des bouffées (moi qui ne fume jamais) de la cigarette que fumait
Lucienne, et j’avais l’air de dire: «Eh bien, quoi? Oui, c’est comme
ça!»

Le lendemain matin, quand mon collègue Bernard est arrivé au bureau, il
a tout de suite pris des airs mystérieux et importants pour qu’on lui
pose des questions. Personne ne lui a posé de question, parce que
Bernard est un garçon assez vantard, et que le lundi matin on évite,
autant que possible, le récit des aventures sensationnelles qui auraient
pu lui arriver dans la journée du dimanche et qu’il raconte comme si
elles lui étaient arrivées.

Alors, Bernard a dit tout de même:

--A propos (c’était à propos de rien), savez-vous qui j’ai rencontré
hier dans un petit restaurant de Montmartre avec une jeune personne
vraiment très gentille?

Tout le monde, excepté moi, bien entendu, s’attendait à ce que Bernard
ait rencontré au moins le Prince de Galles ou le Nonce du Pape, et à ce
que le Nonce du Pape ou le Prince de Galles ait trouvé Bernard très
sympathique et sa conversation prodigieusement intéressante. On
s’étonnait cependant que cette rencontre eût eu lieu dans un petit
restaurant de Montmartre; car toujours les histoires de Bernard se
passent dans des établissements de grand luxe, bien que Bernard gagne
seulement 1.500 francs par mois. La suite fut une surprise.

--Le père Legrand! révéla Bernard après avoir pris un temps emphatique.

La surprise, si j’ose dire, manquait d’imprévu, et pour la première
fois, la blague parut fastidieuse. Ce fut seulement pour honorer une
tradition qu’un autre de ces messieurs la prolongea, sans conviction
d’ailleurs:

--C’est vrai, père Legrand? A quel âge détellerez-vous, vieux farceur?

Au lieu de prendre l’air pudique et réjouissant qu’on attendait de moi,
j’eus une attitude toute nouvelle.

--Et si M. Bernard m’avait rencontré avec une jeune personne, qu’est-ce
que ça aurait de scandaleux et même d’étonnant? Je n’ai que
quarante-deux ans...

--Oh! Oh! Le père Legrand qui se rajeunit.

--Gardez ça pour vos conquêtes, père Legrand... En y mettant le prix,
vous pouvez leur faire croire que vous avez quarante-deux ans... Mais
avec nous, vous pouvez bien avoir votre âge...

Je fis effort sur moi-même pour ne pas montrer que j’étais vexé... Je
l’étais... Comment, j’ai donc l’air si vieux? J’ai toujours paru plus
que mon âge; avec mon dos courbé sous la malchance continuelle et mon
front dégarni et mes yeux clignotants comme ceux d’un oiseau de nuit...
Mais du moment que Lucienne ne me trouve pas vieux et que je ne suis pas
vieux avec Lucienne... L’important, c’est que ces imbéciles-là ne
croient pas la vérité.

J’ajoutai tranquillement:

--Je n’ai que quarante-deux ans, mais je laisse les jeunes personnes
très gentilles aux beaux gosses comme M. Bernard, qui a toute les
séductions physiques et morales... Pourtant le jour où Mme Bernard
laissera son mari sortir seul, le soir, et où je le rencontrerai dans un
restaurant avec une jeune personne très gentille, ça n’est pas par moi
que vous le saurez... Parce que moi, je suis un homme discret...

Ils ont ri, et cette fois ça n’a pas été à mes dépens. Bernard m’a
regardé d’un air étonné et furieux; depuis, il paraît avoir pour moi une
considération toute nouvelle.

Mais est-ce lui qui, pour se venger, a écrit à ma femme cette lettre
anonyme?

Une lettre anonyme tapée à la machine et par laquelle ma femme était
avertie que je sortais le soir pour aller retrouver une maîtresse.

Ma femme m’a mis cette lettre sous le nez au moment où nous nous
mettions à table.

--Tiens, tu vois... Comme c’est agréable: voilà ce que c’est que de
faire l’idiot...

La réaction m’a semblé singulière. Mais à l’idée que ma femme savait
tout, j’ai éprouvé un émoi imbécile... Vraiment imbécile, parce que ça
serait sans doute la meilleure solution qui me séparerait de la veuve de
l’adjudant, qui n’a jamais été faite pour moi, et m’unirait à Lucienne,
qui est faite pour moi comme je suis fait pour elle. Mais, par un vieil
asservissement, je tremble devant l’adjudante comme un soldat pris en
faute, sans me rendre compte de ce que je ne risque pas comme le soldat
d’être mis dedans, mais au contraire de me trouver dehors; et dehors
c’est la liberté.

Je réponds donc à ma femme, d’un air qui ne la tromperait pas, si, à
l’avance, elle n’avait pas libellé son «motif».

--Alors, vraiment, parce qu’on t’a envoyé une lettre anonyme, tu crois
que j’ai une maîtresse?

Mais ma femme rit d’un air supérieur et dédaigneux.

--Une maîtresse? Il faudrait d’abord qu’une femme veuille de toi, et une
femme ne voudrait de toi que pour de l’argent... Alors, avec les vingt
francs que tu as par semaine et que tu dépenses en tabac, en toiles, en
couleurs et en bêtises de ce genre-là, oh là! là! je suis bien
tranquille...

Elle jette sur le portrait de l’adjudant un regard que je comprends:
avec celui-là, elle n’était pas tranquille, mais elle était obligée de
ronger son frein. Alors, c’est sur moi qu’elle prend sa revanche.

Je devrais être rassuré: or, je suis irrité au delà de toute expression
dans mon orgueil récent d’homme aimé pour lui-même... Car Lucienne a
toujours montré le plus grand désintéressement, et c’est moi qui ne veux
plus qu’elle travaille, pour l’avoir toute à moi...

J’ai envie de crier à ma femme que j’ai une maîtresse, une maîtresse qui
a compris mes qualités d’amant, ma tendresse toute neuve et mon ardeur
restée toute jeune... Mais j’ai l’impression très nette que ma femme ne
me croirait pas, pas plus que ces imbéciles du bureau.

Elle s’explique:

--Je ne t’accuse pas d’avoir une maîtresse. Je te reproche de faire
l’idiot... Tu prends des airs artistes maintenant... Non, tu ne te vois
pas, quand tu sors le soir, avec ta cravate bouffante et en tenant ta
canne comme si tu voulais éborgner les passants... Ce que tu as l’air
content de toi. On croirait un jeune premier de cinéma. C’est à se
tordre!

C’est assez exactement observé. Quand je sors pour retrouver Lucienne,
je sens que j’ai l’âme d’un Roméo ou d’un Don Juan. Il faut croire que
ça se voit à l’extérieur.

--Tu te rends ridicule dans le quartier... Cette lettre anonyme, c’est
des gens qui ont voulu se payer ta tête... Regarde-toi un peu dans la
glace...

Machinalement je me regarde dans la glace.

Eh bien, quoi?... Ce ne sont pas les gens du quartier qui ont écrit
cette lettre pour se payer ma tête, puisque c’est Bernard qui l’a
écrite, par jalousie certainement.

Je dis à ma femme:

--Voyons. Ce n’est pas la peine de faire tant d’histoires. Je ne
sortirai plus le soir puisque ça te déplaît. Je dirai à M. Henriot que
je renonce aux travaux supplémentaires qui me donnent trop de fatigue.
Comme ça je pourrai me coucher de bonne heure.

Ainsi que je l’espérais, ma femme riposte en me conseillant de ne pas
faire l’idiot. Ce conseil revient avec la périodicité d’un refrain, dans
nos conversations conjugales. «Faire l’idiot...» est aux yeux de ma
femme le rôle qui me fut distribué par le destin. Mais cette fois, le
conseil a une importance pratique. Les travaux supplémentaires sont bien
payés... Si elle savait que c’est elle qui les paie...

Je la regarde parler, sans l’écouter; je vois les cordes jaunes qui
s’agitent à la base de son cou desséché... comme s’agitent les pattes
d’une poule qui gratte le sable... Et je pense au cou de Lucienne, si
blanc, si finement attaché.

Mais je prends intérêt au discours de ma femme quand elle croit avoir
trouvé une transition, à propos de rien, pour me reprocher encore mes
travaux de peinture.

--Et puis, quand est-ce que tu vas nous débarrasser de ces toiles qui
encombrent mon appartement?... Je t’assure que ça fait sale et mauvais
genre... Les personnes qui viennent me voir à mon jour, ont l’impression
d’une boutique de bric-à-brac... Si tu ne m’en débarrasses pas, je te
jure que je fais monter le chiffonnier, la prochaine fois que je
l’entends dans la rue et que je lui donne toutes ces saletés à emporter.

Elle le ferait comme elle le dit.

Je vais emporter mes toiles et mes pinceaux chez Lucienne. Je dirai à ma
femme que j’ai donné mes tableaux à un camarade, pour mettre dans sa
maison de campagne.

Si je n’avais que ça pour me tourmenter?

Mais l’argent?... Je vais être au bout de mon rouleau. Lucienne est trop
délicate pour m’en demander. Mais je sais qu’elle en a besoin. Je sens
qu’elle se prive. Hier, j’ai vu les restes de son dîner: des feuilles
d’artichaut dans un bol... J’en avais les larmes aux yeux. Je ne veux
pas qu’elle se prive, après avoir tout sacrifié pour moi.

Où trouver de l’argent?

Je suis caissier de la maison Henriot. On a confiance en moi. Il est
bien rare qu’on vérifie ma caisse... Pourtant...

Il y a souvent des caissiers qui prennent de l’argent dans la caisse de
leur patron et qui se font pincer. Ce sont toujours des victimes du pari
mutuel. On les plaint, on les excuse, on les acquitte. Comment prouver
que l’argent détourné n’a pas été perdu aux courses?

A partir de demain, au bureau, je me cacherai ostensiblement pour lire
des journaux de courses, et je donnerai des tuyaux à cet imbécile de
Bernard.




V

ELLE


Tu t’en vas déjà? Tu n’es pas gentil, mon petit Dédé... Tu vas encore
aller retrouver tes copains au bar, tu te laisseras entraîner à boire,
ça ne vaut rien pour ta santé; et ils te gagneront encore ton argent à
la belote.

Non, je t’assure qu’il ne viendra pas ce soir. Ce n’est pas son jour. Et
puis, il te trouverait ici qu’il ne le croirait pas. Je lui dirais que
tu es mon frère ou un bobard dans ce genre-là... Il t’a déjà vu, mais il
te reconnaîtrait pas, surtout que tu as rasé ta moustache.

Il n’est pas méfiant. Tu aurais rigolé si tu nous avais vus ensemble
hier soir quand il m’a ramenée jusqu’à ma porte en rentrant du théâtre.
Tu étais couché ici en m’attendant et tu avais laissé la lumière allumée
sans fermer les doubles rideaux. Une autre fois, tu feras attention. Ça
se voyait. Il a levé le nez de la rue et il a vu que c’était allumé.
J’ai regardé, j’ai vu qu’il l’avait vu; alors mon petit, j’ai fait celle
qui ne s’est aperçue de rien. Je lui ai dit:

--Oh! Regarde comme c’est drôle... On jurerait qu’il y a de la lumière
chez moi. C’est chez les voisins que c’est allumé. Ça fait toujours ce
coup-là. Les premières fois, je croyais toujours qu’il y avait des
cambrioleurs.

Il voulait monter avec moi pour plus de sûreté. Je lui ai dit que je ne
voulais pas qu’il se fatigue à monter les étages, à cause de son cœur.

Il m’a répondu:

--Tu penses à tout! Quelle bonne gosse tu fais!... quand je pense à
l’égoïsme des femmes que j’ai connues!

Il avait les larmes aux yeux, je te jure. Il divorcerait pour m’épouser,
si je lui demandais. Tu parles d’un vieux ballot!...

Oh! Je sais bien que ça n’est pas une vie d’être toujours comme ça sur
le qui-vive. Qu’est-ce que tu veux y faire, mon pauvre chéri?

Tu as vu ce que ça a rendu, cette lettre anonyme que tu as fait taper à
la machine pour prévenir sa femme? Si sa femme avait été la femme qu’il
dit, elle ne le laisserait plus sortir le soir après avoir été prévenue.
Mais à les entendre, quand ils ont le béguin, leur femme légitime a
toujours tous les défauts... Oh! Je comprends qu’il agace sa femme. Ce
qu’il peut me taper sur les nerfs, et il ne s’en aperçoit pas... Tu me
diras que sa femme n’a pas cru à la lettre anonyme et qu’on aurait
peut-être dû préciser mon nom et mon adresse... mais vois-tu qu’elle
rapplique ici pour me faire une scène, et peut-être avec un revolver?...
C’est l’ancienne femme d’un colonel d’artillerie, d’après ce qu’il m’a
dit... Tu te rends compte.

Oui, mon chéri, je sais que ça ne t’intéresse pas... C’est pour causer.

Quoi? Les mille francs? Les mille francs que tu m’avais dit de lui
demander? Je n’ai pas osé... Ne te fâche pas, mon chéri... Je crois
qu’il n’a pas beaucoup d’argent pour l’instant. Ses tableaux se vendent
moins bien; à preuve tous ceux qui sont entassés dans l’entrée et qu’il
m’a apportés pour que je les garde en attendant que le marchand vienne
d’Amérique pour les acheter... On ne sait pas quand il vient; il vient
quand il a une commande des milliardaires de là-bas, pour leurs galeries
d’art. Alors M. Legrand m’a dit que l’argent serait pour moi. C’est pour
ça qu’il a déposé les toiles ici; de cette façon, sa femme ne saura rien
de la vente...

En attendant, puisque tu as besoin d’argent pour demain, je ferai ce que
tu veux, mon chéri... Je retournerai voir le père Marchal. Il me donnera
200 francs; c’est son chiffre. Mais ça m’ennuie. C’est bien pour toi. Si
tu savais comme il est exigeant, et tout ce qu’il me demande de lui
faire, et que ça n’en finit pas... Oui, je sais que tu ne demandes pas
de détails, mon chéri... Comme tu dis, si j’avais un peu de délicatesse,
je ne te parlerais pas de ces choses-là. Mais qu’est-ce que tu veux? Ça
me fait plaisir de t’expliquer que je me dévoue un peu pour te faire
plaisir.

Alors tu t’en vas tout de même?... Tu veux emporter deux tableaux...
Pour quoi faire?...

Oh! Tu veux essayer de les vendre? Mais s’il s’en aperçoit? Et quand le
marchand d’Amérique rappliquera?

Après tout tu as peut-être raison... C’est vrai, il m’a dit que l’argent
serait pour moi... Mais alors qu’est-ce que je lui dirai? Que j’ai
trouvé de moi-même un amateur? Tu crois qu’il sera content que je me
sois occupée de ses affaires? Tel que je le connais, c’est bien
possible...

Alors, au revoir, mon chéri... Oh! Embrasse-moi mieux que ça... Ne bois
pas trop... Fais bien attention de ne pas attraper froid...




VI

L’AUTRE


Oui, mon vieux... six mille... Tu crois que je te bourre le crâne?
Tiens, regarde un peu... Oh! Ça n’est pas de Lulu elle-même que ça
vient. Elle est trop gourde. C’est moi qui ai eu l’idée. C’est moi qui
ai fait l’affaire...

Qu’est-ce que tu prends? C’est bien mon tour d’offrir une tournée aux
copains.

Oh! C’est un coup régulier... Je ne me serais pas risqué dans une
affaire qui aurait pu me rapporter des embêtements. La dernière fois,
mon avocat m’a prévenu. Ils m’ont à l’œil et si je faisais des blagues,
ça pourrait aller chercher trois ans, sans sursis, bien entendu.

C’est une affaire de tableaux que j’ai faite... Je vois pas pourquoi tu
rigoles... Y a de l’argent à gagner dans les tableaux, comme dans tout;
et il n’y a pas besoin d’être peintre pour ça. Au contraire, c’est des
gens qui ne sont pas peintres qui gagnent le plus de fric dans des
affaires de tableaux. C’est comme les journaux. C’est des gens qui
n’écrivent pas, qui gagnent le plus d’argent dans le journalisme. C’est
régulier.

Je t’ai causé de cet artiste que Lulu avait fait la connaissance et qui
travaille pour des galeries en Amérique. Il avait donné des toiles à
Lulu; des toiles peintes qu’il ne pouvait rien en faire, probable. Et
Lulu les avait laissées dans un coin chez elle, contre un mur... Oh!
Celle-là, si il fallait compter sur elle pour nous débrouiller...

C’est moi qui ai eu l’idée. J’en ai emporté deux en me disant que je
trouverais toujours à les bazarder, et j’ai commencé par aller au
Mont-de-Piété qu’est dans mon quartier; ils m’en ont proposé dix francs
pour les cadres et j’avais douze francs de taxi pour le transport.
Alors, je me suis fait conduire chez un brocanteur que je connais à
Montmartre. Il m’a dit: «Qu’est-ce que vous voulez que je foute de
ça?... Si vous m’apportiez des bijoux comme la dernière fois, je ne dis
pas»... Les bijoux, c’est scabreux, et je ne marche plus, depuis que
cette rombière a porté plainte, après qu’elle me les avait à peu près
donnés, sous prétexte qu’elle était noire quand je les avais pris... Tu
connais l’histoire, puisque tu es venu au procès comme témoin de
moralité.

Toujours est-il que je commençais à me rendre compte que la spéculation
sur la peinture ça n’est pas toujours du caisse. Et après le troisième
brocanteur que j’ai été voir et qui n’a rien voulu savoir malgré ce que
je lui ai dit, que c’était des toiles d’un artiste connu qui ne voulait
pas se faire connaître et qui vendait en douce et au rabais pour que
personne ne sache qu’il se trouvait gêné, je commençais à me dégonfler.

Explique-moi un peu comment j’ai eu le culot d’entrer chez Wallstein, le
grand marchand de tableaux du boulevard Haussmann. Probablement parce
que je me suis dit: «Qu’est-ce que je risque!» Et puis, en voyant ce qui
était exposé à sa vitrine, malgré que je n’y connaisse pas grand’chose,
je me suis rendu compte que ce que je portais sous mon bras ne pouvait
pas être plus moche, ou difficilement.

Eh! Garçon! remettez-nous ça et payez-vous... Non, ça n’est pas pour
faire de l’épate que je change un billet de mille, mais il faut que je
te rende ce que je te dois... Et puis si tu te trouves fauché un de ces
jours, à ton service: après ceux-là, il y en aura d’autres... C’est un
filon...

Je suis donc entré chez Wallstein. J’ai demandé à voir Wallstein, et
l’employé qui se trouvait près de la porte, m’a dit: «Attendez une
minute... M. Wallstein est en affaires.»

Il y avait dans le fond un gros type chauve qui fumait un cigare avec
une tête de cochon malade. Et il y avait un vieux bonhomme qui offrait
sa marchandise d’un air découragé en expliquant ce qu’il avait eu l’idée
de peindre... et ça avait besoin d’être expliqué. Le gros type, j’ai vu
que c’était Wallstein; il soufflait sa fumée sans rien dire dans la
gueule du vieux peintre. Et il y avait un troisième type avec des
lorgnons, une petite barbiche noire et un air tout ce qu’il y a de
crâneur. C’est celui-là qui a balancé le bonhomme avec ses tableaux. Il
lui a dit:

--Non, non... Ça n’est pas possible... Ce que vous faites n’est plus
dans la note moderne. Le cubisme est usé même en Amérique. Essayez de
peindre des personnes ou des choses naturelles et revenez voir M.
Wallstein quand vous aurez fait quelque chose qui ressemblera à quelque
chose.

Le vieux type a râlé, en disant qu’à son âge, il avait eu beaucoup de
mal à désapprendre le dessin et la peinture pour se mettre à la page, et
qu’il n’en finirait plus si maintenant il fallait qu’il rapprenne le
dessin et la peinture après qu’il a désappris.

Mais les autres ne s’occupaient déjà plus de lui. Ils venaient vers moi.
J’avais posé mes deux tableaux par terre et je les tenais chacun d’une
main, par le haut.

Je me tenais prêt à engueuler le type à barbiche, au cas qu’il m’aurait
parlé comme à l’autre... Tu comprends, je m’en foutais qu’il trouve mes
tableaux tarte, ça n’est pas moi qui les avait faits. Mais j’étais à
cran de les trimballer depuis deux heures et j’avais soif, et je ne
savais même pas si j’aurais assez dans ma poche pour payer le taxi qui
attendait devant la boutique.

Une veine! J’ai vu tout de suite que ça collait. Le type à barbiche a
fait: «Eh! Eh!» devant le premier tableau. Il a fait: «Ah! Ah!» devant
le deuxième. M. Wallstein n’en a pas dit si long... Il ne regardait pas
les tableaux; il regardait le copain à barbiche, et il attendait. Le
copain a fini par dire: «Ça c’est de la peinture... C’est vigoureux.
C’est solide...»

J’ai cru à ce moment-là que je pouvais dire un mot pour faire valoir la
marchandise. J’ai dit: «Je vous crois que c’est solide. Comme
encadrement, vous ne trouverez pas mieux. Depuis ce matin que je les
balade en taxi, ça n’a pas bougé»...

Il s’est mis à rire (pas Wallstein, le copain... Wallstein, il fumait
toujours son cigare) et il m’a dit:

--De qui sont ces deux toiles? Je ne vois pas de signature...

Je ne sais pas comment il avait vu que ça n’était pas de moi.

J’ai eu envie de répondre que c’était du fameux peintre Maurice Legrand,
ce qui aurait donné plus de valeur à la chose. Mais j’ai pensé que si
ils allaient aux renseignements et que si ils me mettaient en présence
avec lui, ça la foutrait plutôt mal... Vois-tu qu’il me reconnaisse? Je
t’ai raconté le jour qu’on avait fait connaissance avec lui sur l’avenue
Trudaine. Depuis, il croit que c’est fini, nous deux Lulu; et il ne
s’expliquerait pas que je négocie des tableaux qu’il a déposés chez
elle.

Alors j’ai dit:

--C’est une dame qui a fait ça... Une dame qui a eu de l’instruction et
des premiers prix de peinture quand elle faisait ses études dans les
instituts... Quand elle était riche, elle faisait cadeau de ses tableaux
à ses amies et connaissances... Dans le moment, elle se trouve un peu
gênée et elle m’a chargé de lui trouver des amateurs.

Ils m’ont demandé le nom et l’adresse de la dame. J’ai donné le nom et
l’adresse de Lulu. Alors, celui qui causait pour les deux m’a dit:
«Laissez-nous les tableaux. Nous irons voir demain cette dame dans son
atelier.»

J’ai répondu:

--Ça n’a rien à faire. Je suis chargé de rapporter l’argent. C’est dix
mille francs les deux. Si vous n’en voulez pas, je ne suis pas
embarrassé de les porter ailleurs.

Alors le type à barbiche a causé tout bas avec le patron, et il m’a dit:

--M. Wallstein va vous donner un chèque de six mille francs... Dites à
l’artiste que nous nous entendrons avec elle pour la suite de l’affaire,
qui nous paraît intéressante.

Tu vas rigoler: C’était pas eux qui se méfiaient. C’était moi. J’aurais
eu confiance si ils m’avaient donné de l’argent. Mais un chèque, on ne
sait jamais... Tu as lu dans les journaux, des chèques qui étaient
signés par un Ministre des Finances, et qui tout de même ne valaient
rien.

D’autant plus que le type à barbiche et à lorgnons m’a rattrapé dans la
rue; il m’a raconté des bobards... qu’il était critique d’art influent,
qu’il faisait des syndicats pour lancer des peintres et que M. Wallstein
ne faisait rien sans le consulter... (Ça j’avais vu; j’avais même vu que
le critique influent ne consultait même pas M. Wallstein quand il
décidait quelque chose). Il était tout prêt, à ce qu’il disait, à se
charger de l’avenir artistique de mon amie.

Hector Langelarde, qu’il s’appelle ce type-là.

J’ai pensé qu’il plaidait le faux pour savoir le vrai. J’ai fait:

--Ce n’est pas mon amie. C’est une dame que je ne connais pas
beaucoup...

Il m’a répondu: «Farceur!» J’ai vu que c’était un type affranchi (malgré
qu’il soit loin de se douter de la vérité) et j’ai été prendre un verre
avec lui.

Il m’a expliqué la combine. On s’est entendu. Il y aura 20% pour lui sur
tout ce que Wallstein nous achètera. Tant qu’à Wallstein, il n’y a pas à
s’en faire pour lui. Il prendra son bénéfice en revendant les tableaux
aux poires, qui marcheront après que les critiques d’art auront fait du
battage. Wallstein est un monsieur qui n’a pas beaucoup de conversation
et qui ne sait pas par lui-même ce qu’il faut acheter. Mais pour ce qui
est de revendre avec du bénef, on peut se fier à lui... C’est régulier.

Pour les tableaux à fournir, c’est l’affaire de Lulu. Son peintre peut
bien lui en faire cadeau de deux ou trois par mois, puisqu’il lâche le
fric avec un élastique... S’il aime mieux donner de la toile que du
pognon, c’est son affaire. Et moi, je préfère; de cette façon-là, j’ai
un contrôle sur ce que touche Lulu! Ça vaut mieux; elle aurait tendance
à devenir dépensière si je n’étais pas là pour la surveillance...
Regarde un peu la montre que je me suis payée.

Ah! Il va falloir, d’après ce que le critique d’art m’a expliqué,
qu’elle mette une signature sur ses toiles. Lucienne Pelletier, ça ne
fait pas femme-peintre; il faut qu’elle prenne un nom d’artiste, dans le
genre scandinave ou dans le goût américain.

Comment que tu dis?... Clara Wood? Et ça s’écrit comment?... Oui, ça
fait riche. C’est le nom d’une jument qui a gagné aujourd’hui au
Tremblay? Ça va aussi comme nom de femme-peintre...

Et quelle marque de voiture tu me conseilles d’acheter, maintenant?




VII

LUI


Hier soir, en revenant du bureau, j’ai fait un détour pour passer
boulevard Haussmann, devant le magasin de Wallstein, le grand marchand
de tableaux.

D’abord parce que j’aime sincèrement la peinture. Je suis content de
voir ce que peuvent avoir fait de nouveau les autres, ceux qui sont
arrivés aux expositions, dans les Salons et dans les vitrines des
marchands. Je ne les admire pas toujours; mais je ne les regarde pas
avec l’œil envieux d’un raté. Je me dis quelquefois: «Est-ce que je
saurais en faire autant?» et je suis heureux quand je me dis que je ne
saurais pas en faire autant, parce que j’ai ainsi le sentiment d’une
supériorité et d’une justice qui m’a relégué derrière un grillage dans
les bureaux de la maison Henriot.

Et puis, j’étais nerveux hier soir. J’avais essayé de prendre dans la
caisse de mon patron une liasse de dix billets de mille. J’y étais
décidé depuis la veille, personne ne m’en empêchait. Je n’avais pas pu.

Je serai donc toujours un pauvre être dans la vie. Je ne saurai jamais
tenter ma chance. Je n’aurai jamais l’audace de faire ce que fait un
artiste ambitieux et de porter une de mes œuvres à la Foire aux Croûtes
(je suppose que c’est là que doit débuter un artiste ambitieux). Je
n’aurai jamais l’énergie de faire ce que fait un caissier amoureux et de
prendre pour la femme que j’aime de l’argent dans la caisse qui m’est
confiée, malgré la certitude de l’impunité sanctionnée par
l’attendrissement du jury devant une conduite aussi romanesque.

Et, en traînant le pas sur le boulevard Haussmann, je retardais l’heure
où je me présenterais les mains vides chez Lucienne... Oh! la pauvre
petite ne me demanderait rien. Elle montre une répugnance visible à
accepter ce que je lui donne. Elle me répète souvent qu’elle voudrait
travailler et se suffire à elle-même pour me montrer qu’elle m’aime
d’une façon désintéressée. Mais je ne peux supporter l’idée des
privations qu’elle subit, qu’elle me cache et que je devine.

Je faisais ces réflexions en approchant du magasin de Wallstein, et je
faisais en même temps le rêve d’être le personnage que je figurais aux
yeux de Lucienne, le peintre célèbre ou du moins le peintre qui vend. Je
ne mettais aucun élément personnel dans ce rêve; je n’ai pas d’orgueil,
pas d’ambition, pas de besoin de luxe; et même, l’idée de la vanité
épanouie et agressive de ma femme, si elle était la femme d’un homme
connu, m’était infiniment désagréable. Mais je serais si heureux
d’assurer le bien-être de Lucienne dans le présent et dans l’avenir, de
la dédommager de ses sacrifices, et de la mettre dans une situation
telle qu’elle soit fière de moi... Car enfin, je suis à la merci d’un
hasard. Lucienne peut découvrir d’un jour à l’autre que je suis un petit
employé. Elle ne m’aimerait pas moins; mais je serais humilié, à ses
yeux, d’avoir voulu jouer cette comédie par une apparence d’orgueil
imbécile... Tandis que, si j’étais vraiment ce que j’aurais tant voulu
être...

La suggestion fut si forte que, de loin, je crus voir deux de mes toiles
exposées chez Wallstein en vitrine.

Je hâtai le pas... Le mirage ne se dissipa pas. Il s’accentua. Et
soudain, je me trouvai immobile sur le trottoir, devant deux choses que
voulait balayer ma femme et que j’avais portées chez ma maîtresse pour
avoir la paix.

Deux rêves...

La première toile représentait le Christ chez le Bistro: un vagabond
hirsute, aux yeux d’illuminé, expliquant à des buveurs railleurs ou
crédules la société future et l’avènement de la fraternité: «Ça ne sera
pas toujours les mêmes qui auront tout... Un soir viendra...» Parce que
j’ai l’idée que ça devait se passer de cette façon-là, aux temps décrits
par l’Évangile.

L’autre tableau représentait une chèvre attachée à un piquet, dans un
pré; elle avait brouté l’herbe qui se trouvait à sa portée. Et elle
tendait le cou, en tirant sur sa corde, vers un bébé assis sur le gazon
et qui lui tendait un bouquet de fleurs. Mais la corde était trop courte
et le bras du bébé n’était pas assez long. J’avais mis dans cette
peinture des intentions symboliques.

Or, les deux toiles étaient là, à la vitrine du grand marchand de
tableaux. Or, sur ces deux toiles, il y avait quelque chose de nouveau.
Une signature... Clara Wood?

J’entrai dans le magasin. Un commis me toisa des pieds à la tête. Je
n’avais rien du riche amateur qui vient pour acheter et rien de
l’artiste qui vient pour vendre.

Je me hâtai de donner une explication.

--C’est mon patron qui m’envoie... Il voudrait savoir le prix de cette
toile.

Je désignais le Christ au Bistro.

--25.000, me répondit sèchement le commis.

J’eus un éblouissement... Je fis timidement:

--Ce n’est pourtant pas une signature très connue?

--Dites que vous ne la connaissez pas... Mme Clara Wood commence à être
très cotée à l’étranger.

--Ah?... Oui, c’est ce que disait mon patron... Est-ce que cette dame
fait aussi le portrait? Parce que vous me donneriez son adresse, et mon
patron s’entendrait directement avec elle.

--Impossible, monsieur... Mme Clara Wood a traité avec M. Wallstein pour
l’exclusivité de sa production, pendant dix ans.

Je reste sidéré, comme devant un miracle... Mon désir de tout savoir et
tout de suite, me jette dans un taxi, sans souci de la dépense; et je me
fais conduire chez Lucienne.

J’ai l’intention de ne rien lui dire d’abord de ma découverte et de
l’amener tout doucement à des confidences.

Mais c’est plus fort que moi. A peine entré dans la petite pièce où elle
est penchée sur un travail d’aiguille comme une petite fille bien sage,
je lui jette la question que je voulais retenir:

--Tu connais Clara Wood?

Lucienne éclate de rire:

--Oh! Moi qui voulais te faire la surprise!... Crois-tu que je m’en suis
servie, de tes laissés-pour-compte?

--C’est toi qui as eu l’idée de porter mes toiles chez le marchand de
tableaux?

Je pense que si j’avais eu moi-même cette idée et l’audace de la mettre
à exécution, depuis dix ans, je serais aujourd’hui aussi connu que Mme
Clara Wood. Mais, au fond de moi-même, quelque chose me dit que si je
m’étais présenté chez Wallstein avec mes tableaux sous le bras, j’aurais
reçu le même accueil méprisant qu’en me présentant les bras ballants. Il
y a sur les ratés comme une prédestination, leur vocation de raté est
due à leur physique, à leur aspect miteux, à leur allure craintive.
C’est congénital, c’est irrémédiable... Mais sans doute, une jolie fille
comme Lucienne, avec son allure joyeuse, et dégagée, a pu déterminer
tout de suite l’intérêt et la sympathie.

Lucienne a hésité un moment avant de répondre à ma question. Elle finit
par me dire:

--C’est moi qui ai eu l’idée... C’est mon petit frère Fernand qui a
porté les tableaux chez le marchand...

Hum! Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le petit frère Fernand, que
je n’ai jamais vu, mais qui n’est pas bon à grand’chose et qui
certainement exploite sa sœur, à en juger d’après ce que dit, et surtout
ce que ne dit pas Lucienne. Il est sérieux et il travaille,
prétend-elle. Mais il ne travaille jamais à la même chose. Un jour, il
est photographe, un autre jour, il place des bretelles ou bien il est
sur le point d’entrer comme croupier dans un cercle. Lucienne
s’embrouille toujours dans des renseignements contradictoires par désir
de faire valoir son frère ou de l’excuser. Elle est si gentille qu’elle
voudrait me faire aimer ceux qu’elle aime. Et je feins de croire ce
qu’elle me dit de son frère Fernand, comme elle-même feint de croire ce
que son frère Fernand lui raconte.

--Figure-toi que Fernand fait maintenant du journalisme...

--Ah! Il fait maintenant du journalisme?

--Oui... Et nous avons pensé à un fameux reportage qu’il pourrait faire:
aller offrir à un grand marchand de tableaux des toiles non signées du
célèbre peintre Maurice Legrand, sans dire de qui c’est, tu comprends.
De façon que le marchand de tableaux les refuse en disant que c’est des
croûtes... Et puis faire avec cette histoire-là, un article de
journal... Tu comprends... Pourquoi ris-tu?

Je ne peux pas m’empêcher de rire, songeant aux grandes chances qu’il y
avait pour que le marchand de tableaux traitât ignominieusement, en
effet, les chefs-d’œuvre méconnus du célèbre peintre Maurice Legrand...
Et aussi en songeant à la révélation qu’un tel reportage publié par un
journal apporterait aux amateurs d’art... Malheureusement, il est fort
probable que cette histoire de reportage a été imaginée par le jeune et
astucieux Fernand pour faire une affaire aux dépens de sa naïve sœur
Lucienne et pour «laver» les toiles qui se trouvaient chez elle à ne
rien faire; projet qui a d’ailleurs réussi au delà de toute espérance.

Lucienne continue son explication, en rentrant dans la vérité, sans
s’apercevoir du reste qu’elle en était sortie.

--Ça s’est passé comme on le prévoyait. Fernand et moi, dans le sens que
le marchand de tableaux Wallstein n’a même pas reconnu que les toiles
étaient de toi... Pourtant, il doit lui en passer sous les yeux de tes
tableaux...

--Hélas!...

--Mais dans le sens qu’il devait les prendre pour des croûtes, on
s’était trompés. Il les a trouvés épatants et il a demandé que l’auteur
les signe... Tu me les avais donnés, n’est-ce pas, mon chéri?

--Oui, ma petite Lucienne.

--Alors, tu ne trouves pas que c’est fameux de placer comme ça les
tableaux que tu trouves trop mauvais pour que tu les signes?

Si, je trouve ça épatant!... Lucienne ne peut pas savoir à quel point je
suis épaté.

Et elle me dit alors quelque chose de tout à fait gentil, et qui me
touche profondément.

--Comme ça tu n’auras plus besoin de me donner d’argent... Tu n’auras
plus l’idée, quelquefois, que je reste avec toi à cause de ce que tu me
donnes... Mais si... Mais si... Tu avais cette idée-là de temps en
temps.

--Dans les premiers temps, oui, je l’avais, et c’était bien naturel...
Mais maintenant...

--Ça me faisait de la peine de penser que tu pensais ça et d’être tout
de même obligée d’accepter... Maintenant tu n’auras plus qu’à continuer
à m’apporter tes laissés-pour-compte, les choses dont tu ne peux rien
faire.

--Je travaillerai ici, chez toi, Lucienne. Je m’arrangerai pour me
rendre libre deux heures par jour.

--C’est que...

--Quoi?

--Rien... Mais qu’est-ce qu’elle te dira, ta femme?

Lucienne me croit chambré par ma femme, pendant que je suis courbé sur
les chiffres dans ma cage de la maison Henriot. Ma femme me sert
d’alibi, ma maîtresse s’explique ainsi que je ne puisse lui consacrer
qu’aussi peu de temps. Et elle ne s’étonne plus de me voir tirer ma
montre à chaque instant, avec la peur de me mettre en retard. Au début
de notre liaison, cette ponctualité lui semblait étonnante après ce
qu’elle avait entendu dire des artistes. Il me semble bien
qu’aujourd’hui elle ait pris l’habitude de me voir arriver et repartir à
des heures régulières. Par acquit de conscience, elle dit pourtant:
«Quel type tu fais!», quand elle constate que ma montre m’asservit... Un
artiste qui tient compte de l’heure est vraiment un type; au même titre
qu’un bourgeois qui n’en tient aucun compte.

Je réponds à Lucienne que ma femme dira ce qu’elle voudra.

--Oh! fait-elle, je ne voudrais pas que tu aies pour moi des ennuis dans
ton ménage.

Elle a dit ça sérieusement, sans ironie, de tout son cœur.

Et c’est elle qui me fait remarquer, d’un air désolé, qu’il faut que je
m’en aille.

--Oh! Il est près de 7 heures... Et on n’a encore rien fait aujourd’hui,
mon pauvre chéri... On cause, on cause, et il est trop tard.

Elle jette sur le lit un regard navré.

--Tu veux, Lucienne? Je n’ai pas le temps, mais on le prendra...

--Non, non, sois raisonnable... Je ne veux pas que tu aies des ennuis
par ma faute... Demain!

Quelle bonne gosse!

Chez moi pendant le dîner, j’ai une alerte terrible. Bien que je sois
arrivé en retard, Adèle n’a fait aucune observation, mais depuis, elle
n’a pas cessé de me dévisager avec un regard ironique. Je me sens mal à
l’aise et j’essaie lâchement d’amorcer des sujets de conversation sur
des choses qui l’intéressent, un autre maréchal de France qui vient
d’entrer à l’Académie, une cérémonie aux Invalides, une nouvelle loi en
préparation sur les loyers... j’évite toute allusion aux tirages
financiers qui pourtant passionnent ma femme; j’ai trop peur qu’elle ne
soit ainsi amenée à consulter les numéros de ses titres qui ne sont plus
dans l’armoire... Je serais obligé de feindre une grande émotion en
constatant le cambriolage, puis de dissimuler une émotion trop réelle
lorsque j’irais avec elle porter plainte au commissariat; et je n’ose
même pas songer à la suite fatale des événements.

C’est seulement au dessert que ma femme, sans cesser de me tenir sous le
regard de ses yeux gris, m’assène cette phrase terrible:

--Tu connais Clara Wood?

Ma main tremblante laisse tomber une cuiller remplie de riz
gélatineux... Le dessert, c’est du riz; j’en ai horreur... Et je sens
que je deviens de toutes les couleurs. Je bafouille...

--Clara, comment? Non, je t’assure que je ne connais pas cette dame-là?
On t’a encore envoyé une lettre anonyme?

La réplique habituelle d’Adèle ne tarde pas:

--Ne fais pas l’imbécile!

A n’en pas douter, ma femme a vu mes tableaux, elle aussi, à la vitrine
de Wallstein... Mais jusqu’où va sa documentation? Et je ne m’explique
pas ce sourire méprisant. Si elle avait été jusqu’à Lucienne, j’imagine
qu’elle aurait une tout autre attitude.

Elle s’explique.

--Alors, toutes ces horreurs que tu barbouillais ici, ça n’était même
pas toi qui en avais l’idée?

--Quoi?

--Ça n’était même pas des sujets que tu avais trouvés toi-même. Je me
disais aussi: «C’est bien fort pour lui»... Ah! quand j’ai vu les
tableaux de Mme Clara Wood exposés boulevard Haussmann, j’ai compris...
Tu copiais simplement des peintures que tu avais vues chez un marchand.

--Alors, Adèle, tu trouves que les tableaux originaux sont beaucoup
mieux que les copies?

--Il n’y a pas de comparaison!

Satisfaite de m’avoir ainsi humilié, elle se lève de table.

J’y ai tout de même gagné quelque chose. J’ai été privé de dessert. Ce
soir, je n’ai pas mangé de ce riz à la colle que l’adjudant aimait tant!




VIII

ELLE


Quand je l’ai entendu mettre sa clef dans la serrure, je n’en menais pas
large... Tu te rends compte, ma petite Yvonne... Je sais bien, je serais
plus tranquille s’il n’avait pas de clef, mais c’est difficile de faire
autrement. Et puis, d’habitude, il vient à des heures tellement
régulières... C’est même étonnant, un artiste qui est si régulier. Il
paraît qu’il a été dressé par sa femme...

Une veine que Dédé était habillé. Dédé n’est pas très gentil avec moi de
ce moment... Il avait son chapeau sur la tête et il venait de se faire
un cocktail. Il a installé un petit bar chez moi, pour les copains qui
viennent le voir; j’aime encore mieux ça que de l’attendre des heures
pendant qu’il est au café. Mais quand Maurice doit venir, je range le
petit bar, tu comprends; alors, lui, il s’installe avec ses toiles et
ses pinceaux.

Il s’agissait de savoir si il reconnaîtrait Dédé, depuis le soir qu’il
l’a vu avenue Trudaine. C’était tout l’un ou tout l’autre.

J’ai dit:

--Maurice, je te présente mon petit frère Fernand.

Maurice l’a regardé; ensuite il a regardé le verre de Dédé et le truc à
faire les cocktails. J’ai vu tout de suite qu’il ne le reconnaissait
pas... Quand il a bu et quand il n’a pas bu, Dédé, ça n’est pas le même
homme.

Il a été très convenable. Il a dit à Maurice:

--Je vois que je vous dérange... Je m’en vais.

Maurice a été très bien aussi. Il l’a retenu par politesse. Et Dédé
s’est mis à lui parler peinture... C’est drôle, Dédé ne connaît la
peinture que pour avoir porté les tableaux de Maurice chez le marchand;
et il cause peinture beaucoup mieux que Maurice. Je te dis, c’est un
garçon qui aurait réussi dans tout ce qu’il aurait voulu faire s’il
avait eu des relations et des capitaux; d’ailleurs, il ne s’en cache pas
et il te le dira lui-même.

Moi, j’écoutais la conversation pour essayer de me mettre à la page. Tu
comprends, Yvonne, je me trouve embarrassée quand je vais dans les
vernissages et les expositions avec Wallstein ou Hector Langelarde,
parce que je me demande toujours si je vais tenir le coup dans la
conversation.

Le plus dur, dans ma carrière, ça n’est pas de coucher avec Hector
Langelarde et Wallstein, Dédé m’a expliqué que ça faisait partie des
obligations professionnelles et qu’une femme, pour être lancée dans la
peinture, était obligée de coucher avec son marchand de tableaux et son
critique d’art, comme une femme de lettres est obligée de coucher avec
ses éditeurs et les directeurs de journaux, comme une actrice est
obligée de coucher avec les auteurs, les directeurs de théâtre, et
quelquefois même, le souffleur, pour que le souffleur ne la laisse pas
en carafe... Tu te rends compte?

C’est une question d’habitude, du moment que ça ne déplaît pas à Dédé...
Et puis dans ces moments-là, Wallstein et Hector Langelarde ne causent
pas peinture et je sais ce que j’ai à dire et à faire. Tandis que je ne
sais pas quoi répondre quand ils m’amènent dans une exposition de
peinture devant des gens du métier et que les gens du métier se mettent
à me féliciter en me parlant d’art et de technique. Je m’en tire en
faisant comme Maurice quand je lui parle de ses tableaux et qu’il remue
la tête avec un sourire rêveur... Je crois que je m’en tire encore mieux
quand ils m’amènent devant les autres tableaux des autres peintres... Il
suffit de rester sans rien dire le temps de compter jusqu’à dix, en
fermant les yeux pour mieux voir, et après ça de faire: «Oh! Ça c’est
bien... Ça c’est très bien...» en faisant un mouvement dans l’air, avec
son pouce... j’ai très bien attrapé le mouvement. C’est comme ça que le
président de la République s’en tire quand il inaugure un Salon; et je
suppose que le président de la République s’y connaît en peinture à peu
près comme moi.

Je me suis tout de même trouvée embarrassée quand ce marchand de vins en
gros, qui est plein aux as et qui est président du comité des fêtes de
son quartier, m’a commandé son portrait, Wallstein a dit que c’était un
coup de veine pour moi et que je ne pouvais pas refuser... J’ai demandé
conseil à Dédé. J’avais l’idée de dire au type qu’il me prête sa
photographie pour le dispenser de poser et que je lui ferais son
portrait, ressemblance garantie d’après la photo; je pensais que le
vieux serait capable de faire le travail...

Dédé a été d’avis que ça ne se faisait pas et que ça inspirerait des
soupçons. Il m’a dit:

--Tu ne sais pas ce que tu vas faire? Tu demanderas au client une avance
de 5.000 francs sur le portrait et tu t’arrangeras pour marcher avec
lui... Oh! Une fois, qu’est-ce que ça peut te faire?... C’est tout ce
qu’il demande... Essaie toujours, tu verras bien.

Le client m’a donné les 5.000 francs d’avance que j’ai rapportés à Dédé.
Il me les a même donnés si facilement que Dédé m’a attrapée, parce que
je ne lui avais pas demandé davantage, et pourtant c’était lui qui
m’avait fixé le chiffre.

Le marchand de vins en gros m’a promenée toute une soirée dans les
boîtes de Montmartre et de Montparnasse. Il me présentait aux maîtres
d’hôtel et aux garçons en disant: «Vous savez, c’est Madame Clara Wood,
la fameuse femme-peintre». Il était ravi quand le maître d’hôtel
faisait: «Ah! Oui!» par politesse, et il était vexé, tu aurais rigolé de
le voir, quand le maître d’hôtel n’était pas assez bien stylé pour
connaître la réputation de Clara Wood.

Nous avons fini la soirée ensemble dans l’hôtel le plus chic qu’il a pu
trouver du côté de l’Étoile. Crois-tu qu’il a voulu qu’on s’inscrive
ensemble sur le registre de l’hôtel, et ce qu’il était fier de voir son
nom couché à côté du mien?

Quand on a été au lit, il était gêné d’abord. Ça l’impressionnait de
coucher avec une femme-peintre. J’ai été obligée de le mettre à l’aise
pour que ça soit plus tôt fini et pour pouvoir dormir. Il m’a même dit:
«C’est drôle... Vous n’êtes pas fière». J’ai eu l’air de prendre ça pour
un compliment.

Je l’ai encore revu deux ou trois fois... Il ne m’a plus reparlé de
commencer son portrait... Dédé avait bien deviné ce qu’il voulait, dans
le fond... Hein? Crois-tu qu’il est intelligent ce gosse? Tu te rends
compte...

Ce qui est malheureux, c’est qu’il a besoin de tant d’argent... Je ne
sais pas combien il a pu toucher de Wallstein pour les tableaux... Il
les livre à mesure que Maurice les finit et Wallstein en demande
toujours... Ça doit faire une grosse somme, sans compter les 5.000
francs du marchand de vins?... Eh bien, ma petite, il n’a pas pu me
donner 300 francs que je lui demandais de me prêter pour acheter
l’étoffe que j’avais besoin pour me faire une robe... Et c’est lui qui
veut que je sorte. Il m’a répondu: «Dans la situation que tu es, une
femme intelligente se débrouille toujours... C’est moi qui t’ai fait ta
situation... Je ne vois pas ce que tu viens encore me réclamer.»

Alors j’ai demandé les 300 francs à Maurice. Je lui ai même demandé
1.500 francs parce que je vais avoir le terme à payer. Le vieux a paru
étonné. Il m’a dit: «Et les tableaux? Je croyais que Wallstein...» J’ai
répondu: «Oh! Tu sais, les marchands de tableaux, ils promettent
beaucoup et ça se passe en promesses...» Maurice a fait: «C’est bien.»
Et le lendemain, il m’a apporté les 1.500 francs... Non, si il croit que
je reste avec lui pour ses beaux yeux!

J’ai même eu le tort de raconter ça à Dédé... Dédé m’a dit: «Ça tombe
bien... J’ai besoin d’un billet». Et il va encore falloir que je trouve
quelque chose pour que le vieux me remette ça... Il est tellement radin;
il n’aurait jamais l’idée de lui-même.

Quoi? Qu’est-ce que tu dis? A ma place, tu plaquerais Dédé et tu te
tiendrais tranquille avec Maurice.

Tu n’es pas un peu piquée?

Tu ne vas pas faire la comparaison, n’est-ce pas, de Dédé qui est jeune
et intelligent, et beau garçon (enfin, moi, je le trouve beau garçon) et
de l’autre qui est moche, qui est nouille, qui ne serait même pas
capable de m’envoyer une tarte, si il découvrait que je suis ce que je
suis...

Je suis sûre que s’il me trouvait avec un gigolo, il se mettrait à
pleurer ce vieil idiot-là...

Tu ne sais pas ce qu’il me disait, hier soir?

Il me disait:

--Maintenant que tu es arrivée à une situation, est-ce que tu voudrais
bien m’épouser, si je devenais libre?

Penses-tu?...

Je lui ai tout de même répondu: «Bien sûr!» Qu’est-ce que je risque? Il
n’est pas libre; sa femme se porte bien et il n’est pas assez affranchi
pour divorcer.

Non, vois-tu, mon rêve ça serait de m’en aller avec Dédé, quand il aura
mis assez d’argent de côté. Je lui en parle de temps en temps. Il me
répond: «T’en fais pas, je m’occupe... Pour assurer le coup, il faut
encore que je vende pas mal de tableaux... Dis à ton vieux qu’il se
grouille; il travaille au ralenti.»

Ah! Ça serait chic, de partir tous les deux pour l’Algérie ou pour un
autre pays de l’Amérique. On achèterait une maison, à côté d’une
rivière... On finirait peut-être par se marier...

Dis, Yvonne, ne me réponds pas pour me faire plaisir... Mais crois-tu
que Dédé, avec son instruction et ses capacités, voudrait bien un jour
se marier avec moi?

Tu restes déjeuner ici, ma petite Yvonne? Non... Dédé ne rentrera pas...
Il est parti pour ses affaires... On va descendre chercher une tranche
de jambon et deux oranges pour le dessert.

Et au cas que le vieux viendrait, tu diras comme moi; ou plutôt tu ne
diras rien, crainte de gaffe...




IX

L’AUTRE


Oh! T’as vu celui-là qui voulait me doubler? Je crains personne sur la
route avec ma nouvelle bagnole... On ne fait que 110 pour le moment?
c’est que ça monte, et je défends à n’importe qui de passer...

Combien je l’ai payée? Soixante billets... J’ai versé 10.000 à la
livraison et le reste au fur et à mesure. Oui, les affaires marchent de
ce moment; je m’occupe de la vente des tableaux pour l’Amérique.

Et toi, quand c’est que tu deviendras sérieux? A quoi veux-tu que ça te
mène, tes combines de coco dans les boîtes de nuit et tes levages de
rombières dans les dancings? A des embêtements comme j’en ai eu. J’ai
passé par là, tu sais, et ce que j’en dis, c’est dans ton intérêt...

Si tu veux, on va déjeuner après Étampes, dans une hostellerie que je
connais. C’est un peu cher, mais on mange bien. Et on trouvera peut-être
à lever des poules chic...

Lulu? Ah! oui... Je la revois de temps en temps... C’est un peu la
barbe, tu sais... Très peu pour moi. Dès que j’aurai monté la grosse
affaire de cinéma que j’ai en vue, tu verras si je la laisse tomber...
C’est régulier.

J’ai maintenant une femme épatante, une femme connue dans Paris et tu en
serais comme deux ronds de flan si je pouvais te dite son nom; mais je
ne peux pas à cause de la discrétion... Écoute, tu ne le répéteras à
personne? C’est Clara Wood, l’artiste... Mais non, pas une artiste dans
le music-hall... Elle est peintre; elle fait des tableaux de 10 et de 15
billets...

Tu ne connais pas Clara Wood?... Je comprends; ça n’est pas de ton
monde.

Clara Wood a le béguin pour moi. Et ça dure. C’est au point qu’elle est
décidée à m’épouser dès qu’elle sera libre. Et en attendant, je suis son
homme de confiance. C’est moi qui suis chargé de toutes ses affaires
avec les marchands de tableaux...

Voilà l’hostellerie que je te disais... Qu’est-ce qu’y a devant comme
bagnoles!...

Eh! garçon! on peut avoir une table pour déjeuner sur la terrasse?

Quoi? Il fallait téléphoner pour retenir la table?

Dites-donc, mon garçon, vous ne savez pas à qui vous parlez...
Faites-moi venir un peu le gérant, je vous ferai voir un peu à qui c’est
que vous avez affaire.




X

LUI


J’ai rencontré hier soir, dans le métro, la petite Yvonne, la camarade
de Lucienne. C’est une jeune fille effacée, timide, qui n’a pour elle
que d’assez beaux yeux. Je l’avais vue plusieurs fois chez Lucienne, où
elle joue, à ce que je suppose, le rôle de confidente. Elle écoute, et
quand elle parle, c’est généralement pour approuver avec complaisance.

Yvonne a paru étonnée de me rencontrer; et tout de suite, elle a exprimé
naïvement la cause de sa surprise.

--Si je croyais vous rencontrer en seconde?

C’est vrai... Je suis un artiste connu, qui gagne énormément d’argent...
Le fait de voyager en seconde classe dans le métro va confirmer ma
réputation d’avarice dans l’esprit de Lucienne... Oh! Elle ne m’a jamais
rien dit à ce sujet, et je suis certain, la connaissant, qu’elle n’a
jamais rien dit à personne qui puisse me déprécier. Mais je sens qu’elle
me croit avare... Elle est forcée de le croire... Et parfois, son regard
étonné se pose sur mes vieilles chaussures, sur mes vieux vêtements, sur
mon vieux chapeau.

Si elle savait que les 1.500 francs qu’elle m’a demandés et que je lui
ai apportés hier, je les ai pris dans la caisse de mon patron... Oh! Je
les remettrai plus tard, quand Wallstein aura réglé le prix des tableaux
qu’il doit à Lucienne. Car enfin, il les vend, ces tableaux! Ils ne font
que passer dans sa vitrine et ils font place aux nouvelles toiles que je
produis en hâte, dans la fièvre de ma gloire ignorée.

Ce mercanti abuse de ce qu’il est en face d’une pauvre petite femme
seule, qui est incapable de se défendre... Il en profite pour
l’exploiter et ne lui donner sur les ventes, que des acomptes
dérisoires. Encore y a-t-il beaucoup de chances pour que ces maigres
acomptes servent à payer les cocktails de l’intermédiaire, du petit
frère Fernand.

J’ai demandé à Lucienne sur le ton de la plaisanterie:

--Quand Wallstein t’aura versé la forte somme, tu voudras bien me prêter
1.000 ou 2.000 francs, si je me trouve gêné?

Lucienne m’a répondu, très sérieusement et sur un ton de sincérité qui
m’a fait venir les larmes aux yeux:

--Oh! mon chéri, comment peux-tu me poser une question pareille? Mais
tout ce que j’ai est à toi. Je vendrais mes meubles sans regret, si tu
te trouvais gêné.

Celle-là est bien une vraie femme, l’amie des mauvais jours.

Mais qu’est-ce qu’Yvonne voulait me dire, qu’est-ce qu’elle n’a pas osé
me dire quand je l’ai rencontrée hier soir dans le métro?

Nous avions parlé de Lucienne, et c’était le seul sujet de conversation
possible entre nous. Je disais combien elle était gentille pour moi, et
quelle petite femme droite, incapable d’une trahison et même d’un
mensonge.

Yvonne faisait «oui... oui...» les yeux baissés et de ce ton
d’approbation mécanique qui finit par être un peu agaçant.

Quand j’ai dit:

--J’ai de la veine de l’avoir rencontrée...

Yvonne a levé les yeux sur moi, et son regard était inattendu. Sa
réponse aussi:

--C’est elle qui a de la veine...

--Elle pouvait trouver mieux que moi. Je pourrais être son père...

--Vous êtes un homme connu... Lucienne devrait reconnaître tout ce
qu’elle vous doit, tout ce que vous avez fait pour elle... enfin, vous
faites des sacrifices...

--Je croyais que vous étiez l’amie de Lucienne?...

Je lui ai parlé sur un ton irrité...

Vraiment «_Lucienne devrait reconnaître_...» Je ne pouvais pas, dans ce
compartiment de métro plein de monde, dire à cette jeune personne plus
bête que méchante tout ce que Lucienne a fait pour moi, tout ce qu’elle
m’a donné. Elle m’a donné tout elle, et ça n’a pas de prix, et il ne
serait pas trop cher même s’il fallait payer cette joie de la damnation
éternelle.

Après avoir quitté Yvonne, j’ai pensé qu’elle n’attendait qu’une
question de moi pour me dire quelque chose que j’ignorais, et que ses
paroles étaient calculées pour provoquer cette question... Un potin, une
méchanceté, un propos dénaturé? Les femmes entre elles sont envieuses;
et même s’il n’y a pas d’envie dans leur cas, c’est pour elles une joie
sportive de brouiller une amie avec son amant.

Mais pourquoi Yvonne a-t-elle dit que j’avais fait pour Lucienne des
sacrifices?

J’y ai réfléchi; je me suis interrogé; je n’ai pas conscience d’avoir
fait des sacrifices pour Lucienne.

Elle non plus n’en a pas conscience. Mais elle ne sait pas... Elle croit
en vérité que je lui ai fait cadeau de toiles invendables comme on offre
à un pauvre de vieux habits qu’on ne peut plus porter.

Moi, je sais que je lui ai donné mieux que de l’argent, mais peu de
chose en somme. Je lui ai présenté un espoir qui n’existait pas; elle
m’a rendu en échange la réalisation imprévue de cet espoir. Et cette
réalisation m’a apporté le bonheur le plus rare. Un homme connu ne peut
donner à la femme qu’il aime que le reflet de sa notoriété. J’ai tout
donné à celle que j’aime, sans rien garder pour moi...

Si, j’ai gardé pour moi l’inquiétude et la honte... J’étais encore, il
n’y a pas longtemps, un vieux caissier obscur et honnête. Je reste un
vieux caissier obscur, mais je ne suis plus honnête. J’ai volé mon
patron et je ne peux pas dire que j’ai été entraîné par cette impulsion
irrésistible qu’invoquent les autres voleurs et qui détermine leur
acquittement. Au contraire, j’ai dû faire effort sur moi-même pour
voler; j’ai lutté; j’ai déployé toute mon énergie pour vaincre mes
instincts d’honnêteté et tout un atavisme de probité; j’ai dû me répéter
que je ne pouvais pas faire autrement, que mon devoir le plus sacré
était de voler puisque Lucienne avait besoin d’argent... Ah! Les voleurs
qui sont dans mon cas ont bien du mérite...

Ainsi, Yvonne, qui ne savait rien de tout ça, a tout de même eu raison
de dire que j’ai fait des sacrifices. J’ai fait le sacrifice de mon
honneur et de ma tranquillité; car le vieil instinct que j’ai combattu
mais que je n’ai pas détruit ne me permet plus de dormir tranquille
depuis que j’ai perdu mon honneur.

Plutôt que de me demander ce qu’on me fera si on découvre le vol que
j’ai commis, je me pose obstinément cette question: est-ce qu’on
trouverait encore du talent à Clara Wood si on s’apercevait que ses
tableaux ont été faits par un bonhomme qui est en prison pour abus de
confiance?

Les gens sont méchants...

L’autre jour, au bureau, cet imbécile de Bernard racontait une soirée
qu’il a passée dans un café littéraire et artistique de Montparnasse.
Comme il ne perd pas une occasion de se vanter, il énumérait les gens
reluisants dont ce soir-là, soi-disant, il avait fait la connaissance.

D’abord, je n’écoutais pas. Mais je dressai l’oreille quand j’entendis
le nom de Clara Wood.

--Ah! On m’a aussi présenté, disait cet imbécile de Bernard, une jolie
femme qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment... Vous connaissez
bien Clara Wood, au moins de nom?

Quelqu’un demanda ce que faisait Clara Wood, Bernard répondit:

--Elle couche avec ceux qui veulent coucher avec elle... Et à ses
moments perdus, elle fait aussi de la peinture...

Je me rendis compte à temps que j’avais mis la main sur mon encrier et
que je me disposais à l’envoyer dans la figure de ce jeune goujat
prétentieux. Ce qui me retint, ce ne fut pas la crainte d’un pugilat;
c’est l’idée qu’une agression injustifiée en apparence, contre un de mes
collègues, déterminerait mon renvoi de la maison Henriot, et ce qui est
plus grave, la vérification de ma caisse avant mon départ.

Je me contentai de dire, en essayant de dissimuler le frémissement de ma
voix.

--Ah! vous avez vu Mme Clara Wood? Comment est-elle?

J’espérais que l’imbécile, pris au piège de son mensonge, ferait de
Lucienne une description tout à fait différente de la réalité.

Bernard répondit d’abord par une raillerie.

--Ah! Voilà le père Legrand qui se réveille. Il s’intéresse aux jolies
femmes, le père Legrand... Vieux farceur, va!... Eh bien, père Legrand,
je crois que Clara Wood serait assez votre type... Elle ressemble, en
mieux tout de même, et en plus distingué, à cette petite femme qui
dînait avec vous dans un restaurant des Batignolles, ce soir où je vous
ai rencontré.

Ainsi c’était bien Lucienne que Bernard avait vue dans un café à
Montparnasse... Mais qu’est-ce que ça prouve? Lucienne est obligée de
sortir maintenant, de se montrer dans les milieux d’artistes, où son
intelligence et sa finesse lui permettent de paraître ce que je veux
qu’elle soit.

Je n’ai pas pu retenir... Je n’aurais pas pu retenir même si ma vie
avait été en jeu, une autre question qui me torturait et que j’ai
rejetée de moi comme dans un spasme produit par une nausée.

--Et... comment savez-vous, jeune homme, que Mme Clara Wood couche avec
tout le monde?

Il faut croire que j’ai prononcé cette phrase avec une drôlerie
irrésistible. Tous les employés se mettent à rire, et Bernard me
renseigne sur les raisons de cette gaieté.

--Hein! Voyez-vous comme ses yeux brillent et comme ses mains
tremblent... Ne vous excitez pas comme ça, père Legrand, ça ne vaut
rien, à votre âge... Quand je dis que Clara Wood couche avec tout le
monde, je ne veux pas dire que vous auriez des chances.

Bernard a beaucoup de succès. L’hilarité redouble.

--Clara Wood couche quand ça lui est utile ou agréable... Je ne voudrais
pas vous vexer, père Legrand, mais je ne vois pas bien quelle utilité ou
quel agrément vous pourriez présenter pour Clara Wood...

--Tu oublies, interrompit quelqu’un, que le père Legrand est aussi un
artiste. Il fait des chefs-d’œuvre. Il a déposé chez son notaire un
testament par lequel il lègue la totalité de ses toiles, à l’hospice des
Quinze-Vingts...

C’est la plaisanterie classique qui revient chaque fois qu’il est
question de ma douce manie artistique. J’ai peur qu’elle ne fasse dévier
la conversation; mais Bernard tient à montrer qu’il est renseigné. Il
continue.

--Clara Wood était avec un type saoul, qu’elle appelait «mon chéri». Je
suppose que c’est un riche amateur. Il avait une gueule de bistro. Tous
les épiciers enrichis et tous les patrons de bobinards ont maintenant
des galeries de tableaux... Et puis ça n’est pas tout. Le copain qui
m’avait amené dans ce café avait aussi couché avec Clara Wood...

J’avais eu un tout petit moment d’anxiété, mais cet excès de vantardise
ingénue me rassura par son cynisme invraisemblable.

--Naturellement, fis-je avec ironie. Et vous, jeune Bernard?

--Quoi, moi?

--Mme Clara Wood n’a pas eu le coup de foudre pour vous? Elle n’a pas
couché le soir-même avec vous?

Bernard répondit avec un cynisme dont je dus reconnaître la loyauté.

--Moi... Pas encore! Mais vous avez l’air de ne pas croire pour mon
copain. C’est un jeune homme de famille qui est entré dans les affaires,
malgré son instruction, et qui gagne beaucoup d’argent... Il ne se
vantait pas en parlant de ses relations avec Clara Wood. C’est Clara
Wood elle-même qui se penchait derrière le dos du gros type saoul pour
faire des signes à Dédé...

Quels êtres répugnants fréquente le jeune Bernard! Ainsi, il est permis
à n’importe quel petit voyou de salir une femme honnête et courageuse.
Et plus une femme s’élève par son mérite et son talent, plus elle
s’offre comme cible aux mufles envieux.

Combien de fois, moi-même, me trouvant dans des endroits publics, j’ai
entendu débiter des infamies sur des femmes connues. Et j’ai écouté
lâchement... Et jamais je n’ai vu un honnête homme se lever pour aller
tirer les oreilles du voyou.

Maintenant, je comprends...

Dans mon indignation nouvelle, j’allais dire des choses qui m’auraient
certainement trahi si M. Henriot, le patron, n’était pas entré dans le
bureau.

--Eh bien, messieurs, a-t-il fait, on ne travaille pas... Qu’est-ce qui
se passe?

Bernard a eu le toupet de répondre:

--C’est le père Legrand qui nous raconte des histoires polissonnes...
(Ce qui a paru amuser beaucoup le patron.)

Une heure plus tard, j’ai dit à Lucienne, comme si je n’attachais aucune
importance à cette réflexion, et sur un ton de plaisanterie:

--On a signalé la présence de Mlle Clara Wood, l’autre soir, dans un
café de Montparnasse. Mlle Clara Wood est devenue une personnalité très
parisienne.

Lucienne m’a répondu très tranquillement:

--Qu’est-ce que j’irais faire à Montparnasse? Je ne bouge pas d’ici...
Tu peux demander à Yvonne qui vient passer toutes ses soirées avec moi.

Et elle levait sur moi son regard clair qui ne ment pas.




XI

ELLE


Tu dis que tu l’as rencontré en seconde classe dans le métro?... Tu ne
voulais pas me croire ma petite Yvonne quand je te disais que c’est un
râleur. S’il ne se rendait pas compte, encore, je comprendrais... Mais
il est tout le temps à me répéter d’un air désolé: «Oh! Je suis sûr que
tu n’as pas dîné!... Ah! Je voudrais tant que tu aies de quoi t’habiller
gentiment». Alors, quoi?

Avec ça, il en veut plus que pour son argent. Il faudrait que je sois
toujours prête quand ça le prend... Et ça le prend souvent... Il
arrivera que je ne pourrai plus le voir... Déjà, je t’assure, il me tape
sur le système, ça n’est pas croyable... Et il ne s’aperçoit de rien.

Il ne t’a pas posé de question sur moi quand il t’a rencontrée dans le
métro? J’ai l’idée qu’il commence à se méfier. L’autre soir, il m’a
parlé de Montparnasse. On a été lui dire qu’on m’avait vue là-bas, un
soir... Si je n’ai même plus le droit de sortir!

Voilà tout de même trois jours que j’ai la paix. C’est lui qui doit
s’être fait boucler dans son ménage. Il m’a envoyé un drôle de mot par
pneumatique. Il me dit «de ne pas m’en faire, qu’il y a du nouveau,
qu’il travaille à notre bonheur, et que bientôt il aurait une grosse
nouvelle à m’apprendre». Qu’est-ce qu’il a encore trouvé?... Je me
méfie...

Ce qui est rageant, c’est que je ne peux pas profiter que je suis libre
pour voir mon petit Dédé... Il est tellement pris par ses affaires...

Il vient juste ici pour voir s’il n’y a pas d’autres tableaux de
finis... Et il s’en prend à moi parce que le vieux ne travaille pas
assez vite.

Qu’est-ce que je peux y faire, dis, ma petite Yvonne, tu te rends
compte?

Ce coup que j’ai sur l’œil? Ça se voit?... Ah! ça n’est rien!... Je me
suis cognée contre un meuble en faisant mon ménage.




XII

LUI


Il y a un bon Dieu!

Je ne croyais pas à l’intervention de la Providence dans les affaires
des hommes. Je ne crois plus aujourd’hui au hasard qui ne saurait pas
machiner des combinaisons aussi logiques, aussi justes, aussi
harmonieuses.

C’est bien mon tour d’être heureux, et heureux non plus d’un bonheur
clandestin, inavouable, volé, mais d’un bonheur éclatant et légitime.
C’est bien le tour de ma petite Lucienne d’être heureuse après tant de
souffrances et de privations; elle a été la compagne cachée des mauvais
jours; elle pourra maintenant partager ma vie.

Ce qui m’arrive est inouï. Je suis libre, je ne suis pas marié. Je peux,
demain, épouser Lucienne.

Voilà comment s’est produit le miracle, ou du moins comment il m’a été
révélé.

Hier, chez Henriot, le garçon de bureau est venu me trouver dans ma cage
et m’a dit d’un air singulier qu’un monsieur insistait pour me voir.

--Un monsieur?... Il n’a pas dit son nom? Il n’a pas dit ce qu’il
voulait?

--Non... Je dis un monsieur... C’est un monsieur si vous voulez; il
marque plutôt mal.

J’ai dû devenir très pâle... J’ai pensé tout de suite à la somme qui
manquait dans la caisse; je me suis dit que peut-être le patron s’en
était aperçu, qu’il avait prévenu la police, et que tout à l’heure un
inspecteur allait m’emmener avec les menottes aux mains.

Les imbéciles qui étaient en train de chiffrer des factures et qui
n’avaient pas perdu cette occasion de lever le nez, remarquèrent mon
émoi.

--C’est le mari! dit Bernard... Prenez garde... Il a son revolver... Eh!
eh! père Legrand, le métier de don Juan a ses risques.

Je pris mon chapeau. Je sortis. L’homme m’attendait sous la porte
cochère. Mes craintes aussitôt s’évanouirent. C’était un pauvre bougre,
à l’allure de mendiant timide, avec des vêtements élimés et malpropres.
Il leva vers moi un regard où dansait une morne lueur alcoolique. Je le
considérai un instant sans rien dire; j’eus l’impression qu’il ne
m’était pas inconnu... Où diable avais-je déjà vu cette tête-là?

--Vous ne me connaissez pas? me dit-il.

--N...on!...

--Mais si... Vous avez vu ma photographie quelque part? Et vous avez
certainement entendu parler souvent de moi?

--Où aurais-je entendu parler de vous? Et où aurais-je vu votre
photographie?

Il se mit à rire d’un rire crapuleux:

--Chez vous... Dans votre chambre ou dans votre salle à manger...

Il continua d’un air méditatif et sur un ton plus bas:

--Ça m’étonnerait _qu’elle_ n’ait pas installé ma photo bien en vue...
Telle que je la connais et quand ça ne serait que pour vous embêter...
Allons, regardez-moi bien... C’est ma barbe qui vous empêche de me
reconnaître.

Oui, maintenant je le reconnaissais, mais je n’y croyais pas. Et je le
regardais comme on regarde l’être qu’il représentait: Un revenant.

Alexis Godard, l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur, le premier
mari de ma femme, son seul mari en somme!

Je ne trouvai à lui dire qu’une phrase stupide.

--Alors, vous n’êtes pas mort?

--Mais si... mais si... C’est même pour ça que j’ai besoin de vous
causer. Mais pas en plein air, sous une porte. Si vous pouviez venir
jusque chez le bistro, je vous expliquerais la chose.

--Je ne suis pas libre maintenant. Mais si vous voulez m’attendre au
petit café, là en face, je vous rejoindrai dans une demi-heure...
Asseyez-vous à une table du fond, n’est-ce pas?

Je revins au bureau, bouleversé.

--C’était le mari, n’est-ce pas? me demanda Bernard qui ne lâche pas
facilement une plaisanterie.

Je lui répondis placidement:

--C’était le mari.

J’attendis avec anxiété l’heure de sortie du bureau en faisant des
hypothèses sur le passé et des projets pour l’avenir.

Lorsque je retrouvai le mari de ma femme, (Ah! quelle joie de pouvoir
dire «le mari de ma femme») dans le petit café où je lui avais donné
rendez-vous, il avait devant lui, déjà, une pile imposante de soucoupes.
Il me parut ragaillardi, plus vivant qu’au premier abord. L’alcool
produit un effet tonique sur ce genre de fantômes.

Et ce fut sans aucune humilité qu’il m’invita à m’asseoir et me pria
cordialement de boire quelque chose... D’ailleurs, aussitôt, il poussa
vers moi les soucoupes en me disant avec loyauté:

--C’est de bon cœur. Je suis obligé de vous laisser payer les
consommations. Je suis raide comme un passe-lacet, et j’ai passé la nuit
dernière sur un banc du Cours-la-Reine...

--Comment se fait-il?

--Que je sois resté si longtemps sans donner de mes nouvelles?... Vous
connaissez ma femme...

--Si je connais votre femme... Je veux dire ma femme... Je veux dire
notre femme... Ah! Si je la connais!

--Alors, vous devez comprendre, fit Alexis Godard avec simplicité.

Je commençais en effet à comprendre. Il but, puis il m’expliqua ce que
je ne comprenais pas encore.

--Je suis parti pour la guerre dans les premiers jours. Même s’il n’y
avait pas eu la guerre, je serais parti tout de même. Il n’y avait plus
moyen... De vous à moi, puisque nous sommes dans le même cas, j’avais
épousé Adèle parce qu’elle avait un peu d’argent...

--Mais je ne suis pas dans le même cas... Quand je l’ai épousée, c’est
moi qui avais quelques économies de côté...

Alexis Godard me contempla d’un regard où il y avait beaucoup
d’incompréhension et un peu d’admiration.

--Alors? fit-il...

--Alors, avouai-je, je me suis marié pour ne pas être tout seul...

--Il faut vraiment aimer la société pour épouser Adèle. Très peu de
temps après notre mariage, j’ai éprouvé le vif désir d’être tout seul...
L’argent était dépensé. La femme restait. Et vous savez comme moi
combien elle peut être embêtante.

--Oh!... Oui...

Je fis intérieurement amende honorable au revenant dont j’avais méconnu
le rôle alors qu’il était dans le monde des vivants. Je pensais qu’il
avait jadis dressé sa femme, que c’était lui le tyran dans son ménage,
et qu’elle prenait sur moi sa revanche. Je voyais maintenant que lui
aussi avait été une victime... Victime peu intéressante du reste.

Il poursuivit:

--En septembre 1914, j’ai été porté mort au champ d’honneur. J’étais
prisonnier en Allemagne, sous le nom d’un camarade tué dont j’avais
ramassé le livret. J’avais mis le mien à la place. Ça n’était pas pour
échapper à l’autorité militaire; c’était pour échapper à ma femme... Il
y a eu des histoires, parce que l’autre copain était marié lui aussi.

--Quel autre copain?

--Celui qui est enterré sous mon nom. Sa femme a fini par savoir qu’il
était censément prisonnier. Elle a écrit. J’ai reçu les lettres et j’ai
fait répondre par un camarade que j’étais amputé du bras droit, que je
ne pouvais pas répondre moi-même, mais que ça n’empêchait pas les
sentiments.

--Qu’est-ce qu’il pensait de ça, le camarade qui écrivait à votre place?

--Oh! Je lui avais dit que j’en avais assez de ma femme et que je
voulais la laisser tomber, ce qui était l’exacte vérité (sauf que je ne
lui parlais pas de cette femme-là)... Quand j’ai été rapatrié, je
n’avais pas à m’en faire bien entendu pour la mienne; mais l’autre, j’ai
été obligé de lui donner des explications, sous peine d’avoir des
ennuis... J’ai été la trouver; elle a très mal pris ça pour commencer et
elle m’a menacé de me dénoncer. Mais je l’ai eue au boniment.

Et il conclut, le plus naturellement du monde:

--Je suis resté avec elle pendant trois ans. Elle avait quelques sous de
côté, pas grand’chose.

--Les quelques sous ont duré trois ans...

--Voilà. Ensuite on s’est quitté gentiment, sans faire d’histoires...
Vous parlez d’une purée!

--Vous auriez pu trouver du travail sous votre nouvel état-civil?

--Non... Mon nouvel état-civil, c’est l’état-civil d’un mécanicien, et
je ne connais rien à la mécanique. J’ai bricolé à droite et à gauche.
J’ai même bien peur que le copain, après sa mort, ait récolté quelques
citations sur son casier judiciaire, pour six mois de prison que j’ai
faits en plusieurs séances. Mais du moment qu’il est mort, il se fout de
son casier judiciaire; et les mois de prison, c’est moi qui les ai
faits...

A mesure qu’il parle, et qu’il boit en parlant, il devient plus
cyniquement grossier. Il commence à me dégoûter un peu... Je suis
dégoûté mais ravi, parce que je savoure une revanche sur l’héroïque
adjudant dont les vertus m’écrasaient, lorsqu’en effigie, majestueux et
muet, il me surveillait de son cadre.

--Total, ça ne peut pas continuer... Il me faut de quoi me nipper et me
remonter pour trouver quelque chose. J’ai une combine en train, mais il
me faut un peu d’avance. J’ai appris que vous aviez épousé ma femme, que
vous étiez à votre aise et que vous aviez une situation. Je viens vous
proposer une affaire.

--Une affaire?

--Un marché si vous aimez mieux. Vous avez un intérieur honorable, un
ménage légitime et la considération de votre quartier. Supposez qu’un
jour un homme... C’est moi cet homme...

--J’ai bien compris.

--Supposez que je vienne vous dire: «Cette femme est à moi. Vous n’êtes
pas mariés. Je la reprends... C’est mon droit, n’est-ce pas?... Et puis
je suis un héroïque combattant, moi... Et qu’est-ce que vous faisiez,
vous, pendant que je me faisais tuer à la guerre? Vous me preniez ma
femme légitime, et patati, et patata!...» Qu’est-ce que vous auriez à
répondre?

--Oh! Je n’aurais rien à répondre du tout. Je n’aurais qu’à m’en aller.

M. Alexis Godard est loin de se douter à quel point cette perspective
m’effraie peu. Cependant, il est surpris et décontenancé de voir avec
quelle tranquillité je prends la chose. Il a parlé très haut avec
l’espoir que je serais épouvanté d’une révélation publique et que par
des offres je devancerais la proposition qu’il va me faire.

Il baisse un peu la voix pour dire:

--Oui... Vous seriez obligé de vous en aller, parce que ma femme, telle
que je la connais, a dû faire mettre le loyer à son nom... Et vous vous
retrouveriez tout seul; vous qui avez horreur de la solitude.

Je suis sur le point de lui répondre que maintenant la solitude ne me
fait pas peur parce que «notre» femme m’a appris à l’apprécier par voie
de comparaison. Mais je juge plus habile de le laisser venir.

Il ne vient pas tout de suite. Il me demande brusquement:

--Vous n’avez pas une cigarette?

--Non...

--Ah! Je vois ce que c’est... Elle vous défend aussi de fumer... Elle
vous oblige aussi à vous déchausser et à mettre des pantoufles quand
vous rentrez «chez elle» pour ne pas salir les parquets... Vous ne
pouvez pas non plus lire dans votre lit, parce qu’elle éteint la lumière
à 10 heures, par mesure d’économie.

Gravement je fais de la tête, un signe affirmatif. Nous sommes comme
deux vieux camarades qui rappelleraient leurs souvenirs de collège et de
caserne: «Tu te rappelles le pion, comme il était rosse?... Tu te
rappelles le capitaine, comme il était empoisonnant!»

Il continue.

--Elle vous laisse aussi cent sous par semaine pour vos petites
dépenses.

--Non... vingt francs...

--Vingt francs! Moi, j’avais cent sous.

Il me semble d’abord révolté par une injustice aussi scandaleuse. Mais à
la réflexion, il remet les choses au point.

--C’est vrai... Moi, c’était avant la guerre. Ça correspond.

Puis il s’avise que cette évocation, qui présente notre femme sous un
jour fort désagréable, est assez maladroite et peut contrarier son
projet. Et il me sort cette conclusion inattendue:

--En somme, c’est une bonne femme, quand on a l’habitude... Et vous
devez avoir fait comme moi dans le temps. Vous avez mis du fric de côté,
en douce. Je ne voudrais pas revenir pour troubler votre ménage. J’ai
des torts, puisque j’ai disparu depuis je ne sais combien d’années...
C’est à moi de me sacrifier, de disparaître à nouveau...

--Alors, pourquoi avez-vous reparu?

Presque humblement, en détournant son regard qui m’observait
sournoisement, il fait:

--J’ai pensé que vous voudriez bien m’aider... Je veux bien me
sacrifier, mais pour mon sacrifice, vous me devez une petite indemnité,
n’est-ce pas?... Dix mille francs, qu’est-ce que c’est pour vous?... Pas
d’un seul coup si vous voulez... Mais vous me donneriez cinq mille,
aujourd’hui, et pour le reste, je vous ferais confiance un mois ou deux.

Il est très arrangeant, et je sens qu’il est encore tout disposé à
marchander. Mais contrairement à ce que croit M. Alexis Godard, dix
mille francs, c’est beaucoup pour moi. Même cinq cents francs, c’est
encore trop.

Et si j’avais dix mille francs, je ne les donnerais pas pour que M.
Alexis Godard disparaisse, au contraire, je les donnerais pour qu’il
reste avec sa femme, qui cesserait ainsi d’être la mienne.

C’est pourquoi je fais avec l’héroïque adjudant assaut de générosité et
de grandeur d’âme.

--Mais non, mais non... C’est à moi de me sacrifier et de disparaître.
Vous avez la priorité d’après la loi; vous êtes toujours l’époux
légitime et régulier d’Adèle et elle vous aime toujours. Je suis
l’usurpateur... Tant que je ne savais pas, j’avais une excuse.
Maintenant que je sais, je ne peux plus continuer...

M. Alexis Godard murmure:

--C’est bien embêtant!

Il m’a compris... D’autant mieux que la perspective de la relève ne
l’enthousiasme aucunement. Il connaît Adèle aussi bien que je la
connais. Et il y a encore autre chose qui le chiffonne. Il me le dit
sans détours, sur un ton familier:

--Dites donc, mon vieux, ça ne pourrait pas marcher sans qu’y ait de
gros embêtements pour moi. J’ai laissé croire que j’étais mort, j’ai
vécu sous un faux nom; j’ai même fait des blagues sous le nom d’un
bonhomme qui n’est plus là. Si maintenant je vais me dénoncer moi-même
en reprenant ma place auprès de ma femme, il faudra que je m’explique
auprès des autorités civiles et militaires... Non, non; il vaut mieux
que je m’en aille... Donnez-moi seulement un billet de mille pour que je
me débrouille les premiers jours et vous n’entendrez plus parler de moi.

Diable! Il ne faut pas que je le laisse filer comme ça! Mon
remplaçant... Mon sauveur...

Je réfléchis une minute et je lui dis:

--Attendez jusqu’à demain. Je n’ai pas l’argent sur moi, mais nous
allons pouvoir nous entendre... Pouvez-vous revenir ici demain, à 6
heures?

--Alors, donnez-moi tout de suite vingt francs.

Je cours jusqu’à la maison Henriot, et j’emprunte trente francs au
concierge qui était tout à l’heure sur le pas de sa porte, et m’a vu
entrer dans le petit café. Le concierge enveloppe son prêt d’une
plaisanterie qui tend à montrer sa perspicacité.

--Ah! Monsieur Legrand, on n’a pas tous les jours la veine à la
belote... Si vous voulez, je vous donnerai des leçons, moi...

Je reviens au petit café où M. Alexis Godard m’attend avec sérénité. Je
lui tends un billet de vingt francs et le reste suffit pour payer les
consommations.

--A demain, n’est-ce pas?

--N’ayez pas peur.

Je chantonne en revenant chez moi. J’étais déjà un homme heureux,
puisque j’étais un homme aimé. Je suis un homme tout à fait heureux,
puisque je suis maintenant un homme libre. Il y a donc une Providence
dont les machinations sont théâtrales, les revirements romanesques et la
justice infaillible.

Ma petite Lucienne!

Comme nous allons être heureux! Je lui dirai tout. Elle continuera à
être Clara Wood; je continuerai à travailler pour elle de tout mon cœur,
sans la quitter jamais, puisque je serai son mari. Je connaîtrai
l’effacement un peu ridicule qui relègue dans l’ombre le mari d’une
artiste connue; mais j’ai l’habitude de l’ombre et du sacrifice. Nous
voyagerons ensemble; elle m’a dit souvent qu’elle aimerait voyager. Elle
m’a dit aussi le désir qu’elle a d’une vie régulière. Tous ses rêves
vont se réaliser.

Je pense aussi, avec une sorte de fièvre, à la première nuit que nous
passerons ensemble. Jamais encore, nous n’avons passé ensemble toute une
nuit. Et j’entends toujours la voix désolée de ma Lucienne qui me dit,
quand je me lève: «Oh! Tu t’en vas déjà!...» Je m’endormirai en la
tenant dans mes bras; et le lendemain, en me réveillant, j’aurai contre
moi, son petit corps si souple et si doux au lieu de sentir l’osseuse,
l’odieuse carcasse de la femme de l’adjudant... Quand je pense à tant de
nuits injustement perdues! Et quand je pense que c’est avec la femme de
l’adjudant Godard que j’ai commis le péché d’adultère, puisque c’était
l’épouse d’un autre homme.

J’ai envie de courir tout de suite chez Lucienne pour lui annoncer que
nous avons devant nous l’espoir certain d’un bonheur total, illimité...
Je suis arrêté par une sorte de superstition... Escompter un bonheur
qu’on ne tient pas encore, ça peut porter malheur!... Si d’ici demain,
M. Alexis Godard se faisait écraser par un taxi, ou s’il mourait d’une
mort vraiment naturelle causée par une congestion cérébrale, après avoir
bu les vingt francs que je lui ai prêtés? J’ai eu tort de lui avancer
ces vingt francs... La vie de M. Alexis Godard, d’ici demain, me paraît
infiniment précieuse. S’il mourait, c’est sa femme qui se trouverait
libre; ce ne serait plus moi.

Je fais un sacrifice au sort. Je n’irai pas chez Lucienne ce soir. Je me
contente de lui envoyer un petit bleu joyeux et plein d’un espoir
énigmatique... D’ailleurs, ça ne m’ennuie pas, ce soir, de rentrer de
bonne heure chez moi. Je suis même heureux de retrouver Mme Alexis
Godard. Je sais quelque chose qu’elle ne sait pas; j’ai sur elle une
supériorité; et je n’ai plus longtemps à savourer ma revanche.

Au lieu d’ouvrir la porte avec ma discrétion habituelle, en me glissant
craintivement pour passer inaperçu, je fais chez moi une entrée
bruyante, en fanfare. Je chantonne joyeusement, et j’ai gardé mon
chapeau sur ma tête, ce qui est une contravention au code de civilité
conjugale établi par Mme Alexis Godard.

Elle accourt; elle me considère, elle me dit de cette voix sèche qui me
rappelle mes plus mauvais jours de régiment et dont le timbre évoque
d’interminables jours de salle de police:

--Tu as encore été au café.

J’aperçois mon image dans la glace de l’entrée, et je comprends l’erreur
de mon ex-femme. Je suis rouge, j’ai l’œil luisant, le chapeau un peu de
travers et un petit air jovial et indépendant que, dans mon état normal
de sujétion, peut seule expliquer une ivresse légère.

J’ai un bon sourire rassurant, et je réponds à Adèle, de plus en plus
étonnée:

--T’en fais pas, ça se tassera.

Toujours avec mon chapeau sur la tête, je traverse la petite salle à
manger, j’arrive dans la chambre à coucher que meuble notre lit
ex-conjugal, et le portrait en pied de l’ex-adjudant mort au champ
d’honneur. Je chantonne toujours et ma femme me suit, de plus en plus
convaincue qu’il ne s’agit pas seulement d’une ivresse légère mais d’une
cuite abjecte.

Je me campe devant le portrait de M. Alexis Godard, qui m’a si souvent
humilié de son regard supérieur; je montre une audace imprévue et qui
semble sacrilège à notre femme. Au lieu de rectifier la position, je le
toise avec une sorte de familiarité méprisante.

L’air que je chantonne me semble de circonstance.

--Malbrough s’en va-t’en guerre, mironton-mirontaine... Ne sait quand
reviendra!

--Si c’est possible de se mettre dans des états pareils! murmure, à la
façon d’une porte qui grince, l’épouse du portrait.

Je continue sur un ton brusquement plus joyeux.

--Il reviendra z’à Pâques?... mironton-mirontaine... Il reviendra z’à
Pâques ou à la Trinité... Et s’il revenait avant, Adèle? Hein! S’il
revenait, je me demande la tête que tu ferais...

Et j’éclate de rire en voyant la tête qu’elle fait.

--C’est répugnant, me dit-elle. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Nous
aurons une petite explication demain.

--Demain, demain, Adèle, il se passera de grandes choses.

Mais soudain, je me reprends, d’un ton d’excessive galanterie.

--Excusez-moi, madame, de vous appeler familièrement Adèle... C’est une
habitude née d’un trop durable malentendu, par suite duquel, madame,
nous avons couché plusieurs années ensemble.

J’en ai dit plus que je ne voulais en dire...

Il vaut mieux qu’elle croie que je suis ivre.

Et elle ne croit pas si bien dire en disant que demain nous aurons une
petite explication.




XIII

ELLE


Oh! Tu t’en vas déjà, mon chéri?

Reste encore un peu, mon Dédé, on est si bien au lit... Si tu savais
comme le temps est long quand tu n’es pas là!

N’aie pas peur qu’il vienne ce soir... Je ne sais pas ce qu’il a, de ce
moment; ça ne doit pas marcher, avec sa femme. Je t’ai montré le
pneumatique qu’il m’a envoyé hier. Lis un peu celui qu’il m’envoie
aujourd’hui. Je crois qu’il devient de plus en plus piqué. Je me méfie
un peu de cette grande surprise qu’il m’annonce. Qu’est-ce que ça
serait, à ton idée?

Il a l’air de s’exciter, le vieux. Je n’aime pas beaucoup ça... Enfin,
tant que ça se passera seulement par pneumatique...

Pourquoi tu ne veux pas que je le laisse tomber, mon Dédé?

On a besoin de lui? Non... Écoute-moi un peu. J’ai fait mes petits
comptes...

Non, ne te lève pas encore... Je te garde jusqu’à la demie, tu veux
bien? Ne fais pas une vilaine grimace comme ça... Tu seras avec tes
copains dans quarante minutes. Tu es donc si mal que ça à côté de ta
petite femme?

J’ai fait mes petits calculs. Nous devons avoir fait des économies sur
les tableaux que tu as vendus chez Wallstein. Mais non, mon Dédé, je
n’exige pas que tu me rendes de comptes... Oh! comme tu es méchant!...
Je dis simplement que tu t’es chargé de garder l’argent pour mettre un
peu de côté, et que tu as bien fait, parce que j’aurais peut-être trop
dépensé. Oui, tu as eu des frais... Je sais bien. Mais il y a eu encore
des tableaux en vente chez Wallstein; au moins pour 20.000 francs. Et
les quatre que j’ai encore ici... Ça nous permettrait de vivre plusieurs
mois si nous partions ensemble...

Et puis, quand ces tableaux seront vendus, tu pourras en faire
toi-même... Tu n’es pas plus bête que le père Legrand, au contraire...
Toi-même, je t’ai entendu dire souvent que tu en ferais autant; tu
réussis dans tout ce que tu fais. On mettrait, sur les tableaux que tu
peindrais, la signature «Clara Wood», puisque c’est une marque qui se
vend; c’est une marque à nous et que le père Legrand ne pourrait rien y
redire. Je te préparerais tes couleurs; je te nettoierais tes pinceaux.
C’est ça qui serait gentil...

Tu ne veux pas, dis? Plus tard? Pourquoi plus tard? Oh! que tu es
méchant, mon chéri! Je ne t’en parlerai plus, du moment que ça te
contrarie. Embrasse-moi...

Oh! Écoute un peu... On dirait qu’on met la clef dans la serrure de la
porte d’entrée.

Il n’y a que lui qui a la clef, mais ça ne peut pas être lui...

Oh! Habille-toi vite!... Tu es mon frère... Je suis malade... Tu es venu
pour prendre de mes nouv...

Trop tard... Bouge pas!

Oui, c’est mon petit amant qui est là.

Et puis après?




XIV

L’AUTRE


Bon dieu d’idiote! Faut-il que tu sois bête!... Où as-tu fourré mes
chaussettes, encore?... C’est ta faute ce qui est arrivé... Et mes
bretelles! Tu as voulu qu’on se couche; d’abord si tu crois que ça
m’amuse? Et puis tu avais bien besoin de donner la clef de l’appartement
à ce vieux ballot!

Ça t’avance beaucoup de chialer... Tiens, tu chialeras pour quelque
chose.

«Qu’est-ce que ça peut me faire»? Répète un peu pour voir... Alors tu
crois que c’est agréable pour mon amour-propre?... Il n’a rien dit? mais
j’aimerais mieux qu’il ait dit quelque chose. J’aimerais mieux qu’on se
soit cogné; tu aurais vu ce qu’il aurait pris comme pâtée.

Mais un type qui reste là sans rien dire, à nous regarder dans notre
lit, tu trouves que c’est agréable? Oh! Il a bien été cinq minutes avant
de comprendre que ce qu’il avait de convenable à faire, c’était de s’en
aller... Maintenant j’ai l’idée qu’il se foutait de nous. Si cette idée
m’était venue pendant qu’il était en train de nous regarder, ce que je
lui aurais balancé ton fer électrique à travers la gueule!... C’est
régulier.

Et puis tu es bien avancée, maintenant! Sûr et certain qu’il va te
plaquer... Moi qui m’étais donné tant de mal pour te trouver un filon...
Qui c’est qui va nous fournir des tableaux, maintenant? Et mon auto qui
n’est pas encore payée...

Tiens, ça me dégoûte... Je fous le camp, bonsoir.

Oui, j’emporte les quatre toiles qui sont là. Tu n’as rien à réclamer,
je pense?...

Quand je reviendrai?... Je suis très pris cette semaine; l’autre semaine
aussi.

C’est ça; je t’écrirai.

Tu n’as pas un peu de monnaie pour que je prenne de l’essence en sortant
de Paris?

Te dérange pas... Je sais où tu mets ton fric.




XV

LUI


Oui, il y a là-haut une Providence ingénieuse qui combine des ingénieux
scénarios où nous jouons des rôles de pitres tragiques poursuivis par
une Fatalité ingénieuse, une Providence ironique et méchante, habile à
nous ménager des coups de théâtre pleins de traîtrise, assénés par
derrière comme des coups de trique qui nous laissent assommés et
pantelants...

Quarante-huit heures ont passé depuis le moment où mon bonheur naissant
a excité l’envie des dieux... quarante-huit heures depuis l’instant où
je chantonnais devant le portrait d’Alexis Godard, heureux de penser que
mes chaînes allaient être brisées.

Et je suis, ce soir, tout seul, dans une chambre meublée d’un hôtel de
dernier ordre... Tout seul... Je n’ai plus de maîtresse, je n’ai plus
d’argent, et ce n’est pas un soulagement pour moi de penser que je n’ai
plus de femme. C’est un regret. Ma solitude est telle, ma détresse est
si affreuse que je regrette la présence tyrannique d’Adèle, sa voix
criarde et ses reproches.

Tout s’est fait avec la rapidité effrayante et logique d’un cauchemar...

Le lendemain de ce soir où mon attitude imprévue a si fort scandalisé
Mme Alexis Godard, je me suis réveillé d’une humeur charmante, sans le
plus léger de ces pressentiments qui précèdent les malheurs dans les
romans. J’opposai un front serein au silence hostile d’Adèle, que ma
présence à défaut de mon contact (depuis bien longtemps il n’y a pas eu
contact entre nous) semblait dégoûter profondément.

En me rasant devant la glace, je souriais à mon image, l’image d’un
homme aimé, l’image d’un homme heureux.

Mme Alexis Godard surprit l’expression de mon visage et grogna:

--Imbécile! C’est qu’il est content de lui... Il y a de quoi!

Je me tournai vers elle et mon sourire s’accentua lorsque je la vis si
laide. Elle se tut, exaspérée. J’eusse été heureux d’entendre encore sa
voix, sa voix désagréable qui bientôt ne serait plus qu’un souvenir.

Toute la journée, au bureau, ma joie intérieure me tint compagnie. Je
répondis aux plaisanteries stupides du jeune Bernard avec une verve
inaccoutumée qui fit dire à nos collègues: «Tiens! Le père Legrand se
dessale.»

Mais, tout le temps, je pensais au plan que j’avais combiné et que, dans
la tête, je perfectionnais sans cesse.

Pauvre imbécile que j’étais!... Je m’imaginais que j’étais l’auteur du
scénario construit de toute éternité par un dieu féroce, et que j’étais
maître de le modifier à mon gré. Or, j’étais le pantin douloureux,
ignorant son rôle dans la pièce, mais dont tous les gestes étaient
écrits.

Je ne voyais qu’un seul point noir dans ma destinée: ces 1.500 francs
que j’avais empruntés à la caisse de la maison Henriot... Mais je me
rassurais en comparant cette somme modique au chiffre astronomique des
détournements qu’ont coutume de commettre les caissiers et que les
jurés, comme les journaux, apprécient avec tant d’indulgence; et aussi
en pensant que j’amortirais à la fin du mois cet emprunt qui n’excédait
pas le chiffre de mes appointements; par la suite, je pourrais disposer
d’importants revenus artistiques. Tout à fait rasséréné, je pris encore
un billet de mille; j’avais à rembourser la petite somme que le
concierge m’avait avancée la veille et à faire face aux dépenses de mon
entrée en ménage avec Lucienne... Je ne lui avais pas posé de questions
sur ce sujet que j’évitais ordinairement d’aborder avec elle, mais je me
disais, d’après la façon dont elle vivait, que la pauvre enfant (la
pauvre enfant!) n’avait probablement pas fait d’importantes économies
sur les sommes qu’elle avait pu toucher chez Wallstein.

Alexis Godard fut fidèle au rendez-vous que je lui avais donné la
veille. Je l’aperçus accoudé au comptoir et en conversation animée avec
le bistro.

--C’est un ancien copain de régiment pendant la guerre, me dit-il quand
il m’aperçut. Il me croyait mort, lui aussi... Il était dans ma section.

Puis il expliqua au bistro:

--C’est avec monsieur que je suis en affaires, on va se mettre à une
table dans le fond pour causer tranquilles.

Pendant qu’il s’éloignait, le limonadier cligna de l’œil, hocha la tête
dans la direction d’Alexis Godard et me dit à mi-voix:

--C’est mon ancien adjupète... Vous parlez d’une vache!... S’il avait pu
me faire passer au tourniquet...

Puis il ajouta, non point pour faire une constatation dont l’évidence
s’imposait, mais du ton dont on exprime un regret:

--Il n’est pas mort!

Et il conclut par une remarque où il sembla trouver une sorte de
consolation:

--Ça fait tout de même plaisir de le voir dans la mouise... Vous avez vu
ses godasses?

Cependant, M. Alexis Godard, dès qu’on lui eut servi un apéritif qui
n’était pas le premier de la journée et fort probablement ne devait pas
être le dernier, ne perdit point son temps en préambules diplomatiques.

--Vous avez apporté le fric?

Je fouillai longuement mes poches d’une façon qui sembla éveiller en M.
Alexis Godard les plus vives espérances. Il suivait mes gestes d’un œil
fort intéressé. Je finis par tirer de mon gousset une clef que je mis
dans sa main et qu’il contempla d’un air ahuri.

--Qu’est-ce que c’est que ça?... Et le fric?...

--Le fric est à votre disposition, mon ami. Vous n’avez qu’à venir le
prendre. Vous avez la clef; vous connaissez l’adresse; l’argent est dans
l’armoire de notre chambre... de votre chambre. Vous n’avez qu’à vous
servir.

--Eh! Dites donc! C’est une sale blague!... Je ne marche pas. Pourquoi
ne m’apportez-vous pas l’argent tout de suite?

--Parce que si je prenais cet argent à Mme Godard, dans un appartement
qui est à son nom, ce serait un vol. Aux yeux de la loi, je suis
maintenant chez elle un intrus, et pour elle un étranger. Tandis que
vous, vous êtes son époux légitime. Vous êtes bien mariés tous les deux
sous le régime de la communauté?

--On n’a pas fait de contrat.

--Précisément. Tout ce qui est à elle, tout ce qui est chez elle est à
vous. Vous êtes sous le régime de la communauté. Vous avez le droit, non
seulement de prendre l’argent qui est dans l’armoire, mais d’emporter
l’armoire elle-même et de la vendre pour boire.

J’ouvrais ainsi aux yeux de M. Alexis Godard des perspectives
inattendues et illimitées. Il n’avait pas pensé à tout ça. Il était
séduit évidemment par l’idée de se servir lui-même, c’est-à-dire mieux
que je ne l’aurais servi; et surtout par les espérances que cette
situation juridique lui ouvrait pour l’avenir; car enfin, une première
visite n’épuiserait pas son crédit; il pourrait revenir quand il
voudrait; il entrevoyait une série de cambriolages légaux, sans émotion
et sans risque, avec ma complicité ou tout au moins mon silence qui
était presque une approbation.

Je suivais le travail qui se faisait dans son esprit pendant qu’il
vidait son verre.

--Vous savez combien elle a, dans son armoire? me demanda-t-il.

--Oh! Il doit y avoir pas mal... Je gagne bien ma vie et nous ne
dépensons pas grand’chose. Vous savez comme elle est économe!

Soudain un nuage passa sur le front de M. Alexis Godard. Il avait
réfléchi à quelque chose qui le tracassait un peu.

--Et puis si elle rapplique pendant ce temps-là... Si elle... si elle
appelle la police?

Je vois ce qui se passe dans l’âme de l’héroïque adjudant. Il sait très
bien qu’Adèle, le surprenant chez elle, n’appellera pas la police. Il
n’a pas peur que sa femme le chasse; au contraire; il a peur qu’elle le
garde... Et comme je le comprends! Je me hâte de le rassurer:

--Ne vous en faites pas... Je l’emmènerai ce soir au théâtre. Nous ne
rentrerons qu’après minuit. Venez tranquillement à 11 heures... En
passant devant la loge de la concierge, dites «Legrand»... Quand vous
aurez ce que vous venez chercher, vous vous en irez tranquillement...

--Et si elle porte plainte!

--Je me tue à vous dire que si la police vous retrouve, ce qui est déjà
invraisemblable, elle ne peut pas vous inquiéter. Vous êtes dans votre
droit, vous avez pris ce qui vous appartient.

--Alors, c’est entendu... Ce soir... onze heures. Legrand... Eh, patron!

Le bistro, qui est à son comptoir, lève la tête et cligne de l’œil vers
moi.

--Venez prendre un verre avec nous... Monsieur, qui est mon homme de
confiance a arrangé cette affaire d’héritage dont je vous avais parlé.
Je touche ce soir. Il faut arroser ça.

Le bistro me regarde, surpris. Il est possible que M. Alexis Godard lui
ait parlé de cette histoire d’héritage; mais jusqu’ici, il n’en croyait
pas un mot... Je fais un geste d’acquiescement joyeux. Le bistro vient
vers nous et dit d’un ton pénétré:

--Il n’y a de la veine que pour la crapule!

M. Alexis Godard, qui connaît le style des corps de garde, prend ça pour
une formule de félicitation délicate sur le mode plaisant. Mais une
grimace du limonadier, au moment où il passe derrière son ancien
adjudant, donne à sa phrase sa pleine valeur...

Or, j’ai l’impression très nette que j’attire M. Godard, par une sorte
d’abus de confiance, dans un abominable traquenard.

Chose curieuse: moi qui suis d’ordinaire si scrupuleux, je n’éprouve pas
le moindre remords.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Alors, ça devient une habitude? murmure ma femme.

Ce soir, elle ne se trompe pas. Je suis réellement éméché. Après la
tournée de M. Alexis Godard, le bistro a voulu offrir la sienne. J’ai
offert la mienne, bien entendu. Je n’ai pas l’habitude de boire... A
table, je vois deux Adèles; ordinairement je trouve qu’une, c’est trop;
mais dans l’état d’esprit riant où je me trouve, ce tableau exagéré me
plaît; je pense que bientôt je ne la verrai plus du tout.

--Quand tu auras fini de me regarder comme un imbécile? me
demande-t-elle soudain.

Et je me rends compte que je la contemple comme un imbécile, tenant à la
main une cuillerée de soupe qui refroidit.

Pour me donner une contenance, j’avale mon potage avec précipitation. Et
puis je tends les bras vers la bouteille pour me servir à boire.

--Non, fait Mme Godard doucement. Tu as assez bu d’alcool comme ça.

Et avec sollicitude, elle emplit mon verre d’eau pure. Mais je suis si
bien disposé que l’eau même me grise.

Je deviens imprudent, au point que ma conversation pourrait être
révélatrice. A la grande surprise d’Adèle, je demande si la
blanchisseuse a rapporté mon linge; puis je m’informe de l’endroit où
est serrée ma valise.

--Tu veux partir en voyage?

--Oui... non... Je pensais aux vacances.

Les vacances (c’est-à-dire le congé de quinze jours que je prends chaque
année et que nous allons passer, parmi d’autres couples au rabais dans
une morne et économique station balnéaire) sont encore éloignées de
quatre mois. Ma femme hausse les épaules et constate une fois de plus
que je ris bêtement... C’est vrai; je pense à de grandes vacances qui
sont très proches. Après dîner, je parle tout de suite d’aller me
coucher. J’espère entraîner Adèle par mon exemple. Il faut, autant que
possible qu’elle soit endormie à onze heures et que M. Alexis Godard,
quand il entrera dans l’appartement, soit encouragé par un silence
rassurant jusqu’au moment où je réaliserai mon projet.

Un coup de sonnette. Je tressaille... N’ai-je pas tout prévu?

--C’est maman, dit Adèle.

C’est la fatalité! Mon ex-belle-mère est une vieille dame de l’espèce
sentencieuse et fort collante par surcroît. Elle a exercé pendant trente
ans, la profession de sage-femme dans le quartier des Épinettes, et au
cours de sa longue carrière, a emmagasiné une prodigieuse quantité
d’histoires obstétricales et monotones qu’elle débite comme un robinet
débite son eau, sans entrain et sans plaisir apparent, mais avec une
régularité implacable. Elle sait aussi, en manière d’intermède, donner
plus de détails que l’auditeur le plus exigeant n’en pourrait demander
sur l’état et le fonctionnement de ses intestins, dont elle a obtenu par
des soins assidus toute la docilité désirable.

Avec ça (et c’est ce qui nous vaut sa visite ce soir), un malfaiteur
inconscient a appris la belote à la vieille dame. Parfois, elle s’ennuie
le soir chez elle toute seule: il y a longtemps que son mari, fatigué
d’entendre raconter des histoires d’accouchement, est parti pour une
destination inconnue (dans cette famille, c’est un destin inéluctable,
de mère en fille; et je suis là pour témoigner que ce n’est pas toujours
la faute du mari)... Alors, quand elle s’ennuie toute seule chez elle,
elle vient chez nous pour jouer à la belote. Or, la belote ne me
dispense pas des anecdotes gynécologiques; la belle-mère cumule; elle
raconte des histoires d’accouchements en jouant à la belote.

Aujourd’hui, précisément, pendant que nous prenions l’apéritif en série,
M. Alexis Godard m’a demandé avec cynisme:

--Et la vieille? Vous n’avez jamais eu envie de l’étrangler, la vieille?

Jusqu’à présent, j’ai toujours été un gendre admirable et d’une patience
exemplaire. J’ai toujours écouté la belle-mère avec les marques
apparentes d’un intérêt simulé, et j’ai toujours feint d’ignorer qu’elle
trichait régulièrement au jeu. Car ses histoires sans intérêt ont fini
par trouver une application pratique; pendant qu’elle bavarde en
regardant dans les yeux l’auditeur, qui est en même temps son
partenaire, ses mains adroites de sage-femme accouchent le paquet de
cartes d’une tierce ou d’un cent d’as.

Mais ce soir, j’ai décidé de changer de manière, parce qu’à onze heures
j’attends une autre visite. Certes, il serait fort drôle que l’héroïque
adjudant nous trouvât en famille et récupérât du même coup sa femme et
sa belle-mère. Mais il est à craindre que l’héroïque adjudant, alerté
par la lumière et par le bruit, n’opère une retraite discrète dès le
palier.

Alors, je me comporte d’une façon inexplicable, qui scandalise la
belle-mère. Avant la fin de la première partie, et sans laisser
l’ancienne sage-femme arriver au dénouement de l’histoire du plombier
dont la femme donne naissance à deux jumeaux de couleur différente et
qui déclara que le noir n’était pas de lui, je jette les cartes et
j’annonce ma résolution de ne pas continuer.

--Qu’est-ce qui lui prend, à présent? s’écrie Adèle fort surprise de cet
acte de rébellion, pendant que sa mère, la bouche ouverte et la main
tendue, laisse en suspens la carte qu’elle allait poser et l’anecdote
qu’elle était en train de raconter.

Je réponds avec fermeté:

--Il me prend que j’en ai assez de voir Madame, tripoter dans les cartes
pour se faire un jeu!

--Voilà que je triche maintenant? s’écrie la belle-mère avec une feinte
indignation.

--Non, madame, vous ne trichez pas «maintenant!» Vous trichez tout le
temps... Vous êtes une vieille tricheuse, madame.

Pendant que j’y étais, je ne risque rien de dire tout ce qui me reste à
dire.

--Et puis vous êtes une vieille raseuse, madame! J’en ai assez, de
toutes vos histoires qui me font mal au cœur, et de vos présentations
par le siège, et de vos manières d’offrir un placenta comme un bifteck
saignant et de faire guignol avec un gosse pendu au bout d’un cordon
ombilical... C’est dégoûtant, madame.

--Il est saoul, maman! dit la veuve de l’héroïque adjudant sur un ton
profondément découragé.

--Je m’en vais! déclara mon ancienne belle-maman avec dignité... Tu as
eu bien tort de te remarier, ma petite Adèle, et c’est dur de voir un
individu pareil à la place du mari que tu as perdu... Ah! s’il voyait
ça!...

Adèle ne comprend pas pourquoi cette supposition me semble comique.

--Et ça le fait rire! fait mon ancienne femme d’un ton tragique...
Allons maman, va-t’en, demain j’irai chez mon avoué. Cette vie-là ne
peut pas continuer.

Cet avoué est un mythe, qui revient périodiquement, comme une menace,
dans les orages de notre vie conjugale.

Je murmure cette prédiction énigmatique:

--J’ai l’idée que ça va s’arranger sans avoué.

Ma belle-mère est partie, enfin. Nous nous sommes couchés, Adèle et moi,
ensemble pour la dernière fois. Il est 10 heures 40... Dans vingt
minutes...

Silencieux, j’imagine les choses telles qu’elles doivent se passer,
telles qu’elles vont certainement se passer. Et je répète mentalement le
rôle que je vais jouer, de façon à être tout à fait brillant.

Tout à l’heure, M. Alexis Godard, après avoir gravi l’escalier avec
précaution, va mettre doucement ma clef dans la serrure (avant le dîner,
quand je suis rentré, j’ai dû sonner et expliquer à ma femme que j’avais
oublié mon trousseau de clefs à mon bureau). Il traversera la pièce
d’entrée dans l’obscurité; il connaît les lieux. Je lui ai remis une
petite lampe électrique de poche en lui recommandant de s’en servir
seulement dans la chambre à coucher, pour diriger sur la porte de
l’armoire à glace un jet de lumière utile. J’ai justifié ces précautions
en inventant dans l’appartement qui fait face au nôtre, une voisine
indiscrète qui met une insomnie chronique au service d’une insatiable
curiosité.

J’entrerai en scène au moment précis où l’héroïque adjudant, ayant
ouvert la porte de l’armoire, commencera sa perquisition... Un peu
avant, peut-être, si, à peine entré dans la chambre, il s’apercevait que
le lit est habité ou si ma ferme se réveille trop tôt... Je me
dresserai; je dirigerai vers lui mon étui à lunettes en criant «Haut les
mains!» pour lui enlever le désir de s’évader... Oui, c’est bien ainsi
que les choses vont se passer... Alors, je tournerai le commutateur, et
je dirai à Adèle sidérée «Ciel! Votre mari!...» Puis je dirai au mari:
«Permettez monsieur, que je prenne congé de vous. Je dois vous céder la
place... En restant plus longtemps dans votre lit, je craindrais d’être
indiscret.» (J’ai préparé ce discours et je l’ai appris par cœur; car je
ne suis pas naturellement très éloquent, et quand je ne cherche pas à
l’avance les choses qu’il faut dire, je les trouve ordinairement après,
c’est-à-dire trop tard)...

Après quoi, je m’habillerai avec dignité. Pour pouvoir m’habiller avec
dignité, j’ai gardé mon caleçon en me glissant dans le lit; car un homme
en chemise ne peut pas, au commencement, s’habiller avec dignité. Et
enfin, je ferai une sortie glorieuse, laissant les deux autres
personnages unis et consternés.

Oui, mais au début de l’action, il y a quelque chose qui ne va pas et
qui menace de tout faire rater.

Le scénario dit que M. Alexis Godard doit faire son entrée dans
l’obscurité. S’il aperçoit de la lumière, il n’entrera pas... Or, Adèle,
une fois couchée, s’est mise à lire. Elle lit un de ces nouveaux
chefs-d’œuvre littéraires auxquels les pauvres types comme moi ne
comprennent rien, mais que d’autres admirent justement parce qu’ils ne
comprennent pas. Si je ne connaissais pas ma femme, le choix de cette
lecture pourrait me donner de l’espoir. Mais mon ancienne femme est une
femme exceptionnelle; elle résistera au sommeil jusqu’au bout... Il y a
encore une cinquantaine de pages. Ça peut durer longtemps. Or, il est
déjà dix heures quarante.

--J’ai soif...

J’ai dit ça tout haut. Ma femme hausse les épaules. Ce haussement
d’épaules équivaut à un diagnostic sur mon cas: «gueule de bois».

--Je vais boire un verre d’eau à la cuisine.

A la cuisine, je commence par boire, car j’ai vraiment soif. Puis je
dirige la main vers la manette du compteur d’électricité. Je tourne:
obscurité totale. Je m’écrie:

--Allons, bon! Une panne d’électricité.

Je m’apprête à regagner mon lit à tâtons... Maintenant, pourvu que dans
dix minutes ma femme soit endormie! Mais soudain, je reste figé, le cœur
battant. Une clef vient de glisser discrètement dans la serrure de la
porte d’entrée. Puis un léger grincement. Puis plus rien.

M. Alexis Godard a certainement des dispositions pour le métier de
cambrioleur. Ce n’est peut-être pas son coup d’essai... Il est entré en
scène sans que j’aie rien entendu, bien que je sois aux aguets. De
l’antichambre où je me suis glissé, je vois un feu follet qui danse dans
la chambre; c’est la lampe électrique. Ah! Il n’a pas pu ouvrir
l’armoire sans faire de bruit.

J’entends alors la voix d’Adèle:

--Tu n’as pas fini de faire l’idiot!

Elle a fait d’un ton tranquille cette remarque habituelle. C’est à moi
qu’elle s’adresse. Elle a toutes les raisons de croire que c’est moi,
qui, troublé par les vapeurs de l’ivresse, manœuvre maladroitement pour
me coucher dans l’armoire à glace.

Le feu follet disparaît et je perçois un petit bruit sec. L’héroïque
adjudant, bouleversé par l’accent de cette voix trop connue, a laissé
tomber la petite lampe électrique.

Puis, distinctement, en _a-parte_:

--Merde!

M. Alexis Godard n’a pas dit ça pour sa femme. Il a dit ça pour lui,
afin de résumer une situation exceptionnelle.

Alors, la voix d’Adèle jette dans l’obscurité:

--Quoi?

Ce n’est pas qu’elle ait mal entendu et qu’elle veuille faire répéter.
Un accent d’émotion trahit un commencement d’inquiétude. Adèle sait très
bien que je suis incapable, dans les circonstances les plus tragiques,
les plus désespérées, de proférer un mot comme celui qu’elle vient
d’entendre (ce n’est pas pour me vanter, au contraire, parce que c’est
un mot bien commode, en toute occasion, pour ceux qui, comme moi, ont de
la peine à trouver une phrase correspondant exactement à chaque phrase
et à chaque sentiment)... Mais l’héroïque adjudant dit ça avec une
aisance qui dénote une longue habitude; ce mot jadis entendu plusieurs
fois par jour au cours d’une longue existence conjugale et revenant dans
la nuit avec l’accent d’une voix qui depuis si longtemps s’était tue,
peut impressionner même la femme la moins impressionnable.

Soudain, je reçois un choc. Et le mot revient, sur un ton de fureur
accrue.

--Merde!

M. Alexis Godard, ayant constaté la présence dans un lit d’une personne
qu’il ne tenait pas à rencontrer, a jugé qu’il valait mieux s’en aller.
Et, ma foi, il eût disparu comme un revenant qu’il était, laissant à sa
femme l’impression qu’elle avait été victime d’une hallucination, s’il
ne m’avait pas rencontré sur sa route...

Il ne faut pas que M. Alexis Godard s’en aille... Diable!... Il connaît
le plan de l’appartement, mais je connais mieux que lui la disposition
actuelle des meubles et des lieux. C’est un avantage entre aveugles...
Je saisis un porte-parapluie en faïence qui est dans l’antichambre et je
profite du mouvement de surprise qui a suivi le choc pour le mettre
entre le mari de ma femme et moi. Ainsi, j’ai le temps de pousser le
verrou intérieur de la porte d’entrée; il ne sortira toujours pas par
là.

Je n’ai plus qu’à me rendre dans la cuisine et à rendre la vie au
compteur d’électricité pour faire les présentations qui jetteront sur
une situation obscure une clarté décisive. Il est difficile en effet de
procéder à des explications orales dans l’obscurité, surtout lorsque ces
explications sont tout à fait invraisemblables.

Mais un fracas très proche m’avertit que M. Alexis Godard a flanqué par
terre le porte-parapluie. Et je me sens empoigné par deux bras vigoureux
dont les mains tentent de remonter vers mon cou avec des intentions
évidemment malveillantes.

--Salaud! fait une voix éraillée.

M. Alexis Godard a compris ma trahison. Ça va mal. Il devient très clair
pour moi que la vigueur musculaire de mon adversaire est très supérieure
à la mienne; et il me souffle dans la figure un cocktail de parfums
alcooliques et alliacés qui achèvent de paralyser ma résistance.

Je pense à ma petite Lucienne, au bonheur qui tout à l’heure était si
proche. C’est trop bête... Si j’attends qu’il m’attrape le cou, je ne
pourrai plus m’expliquer, et il est à craindre que cet homme assoiffé de
vengeance rende bientôt toute explication inutile... Il ne se rend même
pas compte qu’en m’étranglant, il n’a rien à craindre; il est chez lui,
il défend son honneur puisqu’il m’a trouvé couché avec sa femme. C’est
moi l’intrus, c’est moi le cambrioleur.

Je me hâte de chuchoter d’une voix haletante:

--Tenez-vous donc tranquille!... C’est raté... C’est raté pour cette
fois... Elle n’a pas voulu venir au théâtre. Pas ma faute!... Serrez pas
comme ça!... Je vais vous faire filer par l’escalier de service... Nous
arrangerons ça demain.

Il grogne:

--Et le pognon!

Mais son étreinte se relâche. Il hésite... Pas longtemps... Un cri
perçant, tragique, succède à un bruit de vitres brisées.

--Au secou...ou...ou...ours! A l’assassin...in...in!

Dieu soit loué! Adèle a perdu la tête; par la fenêtre qui donne sur la
rue, elle appelle furieusement la garde. La police va monter. Il ne
pourra pas se sauver. Et devant les agents de la force publique, les
présentations vont prendre un caractère officiel... Je n’en espérais pas
tant!

M. Alexis Godard se laisse guider par la main jusque dans la cuisine. Je
lui dis:

--Restez-là une minute. Si vous sortez maintenant, vous vous ferez
cueillir en bas par les agents que les cris de votre femme ont pu
attirer et il faudra donner des explications. Ou bien, sans explication,
vous vous ferez casser la figure par les courageux citoyens qui sont
certainement ameutés sous nos fenêtres.

M. Alexis Godard me répond:

--Et le pognon? Vous m’aviez promis...

Il ne pense qu’à ça... Cet homme me dégoûte de plus en plus.

Je tourne la manette du compteur électrique. La lumière doit être
revenue dans la chambre.

--Eh bien, quoi, Adèle?

Mme Godard a cessé de crier. Dès qu’elle n’est plus dans l’obscurité, sa
terreur nerveuse a fait place à une inquiétude précise. Elle ne s’est
pas demandé si j’avais été blessé dans ma lutte avec le malfaiteur
inconnu, ou même tué, ce qui était une hypothèse vraisemblable... Elle a
tout de suite pensé à ses titres au porteur; elle s’est précipitée vers
son armoire et a visité sa cachette.

--On m’a volé mon argent!

J’arrive bien!... Ma femme a un sentiment très net des responsabilités.

--Alors tu l’as laissé partir avec mon argent? Tu n’as même pas été
capable de le retenir jusqu’à ce que la police arrive?

Ses reproches injustes en apparence, me paraissent d’une modération
extrême. Ma responsabilité dépasse tout ce qu’Adèle peut imaginer. Si
ses titres ne sont plus là, c’est parce que je les ai volés il y a trois
mois pour faire face à l’installation de Lucienne.

On frappe à la porte. C’est le concierge qui est monté avec deux agents
cyclistes. Par politesse, sans doute, il laisse les agents cyclistes
entrer les premiers.

Adèle se lance dans des explications confuses, où il est question d’un
court-circuit qui est allé boire un verre d’eau dans la cuisine, d’une
lampe électrique qui disait des grossièretés dans l’obscurité, et de
titres au porteur qui après avoir maltraité son mari, ont profité de la
nuit pour s’enfuir à moins qu’ils ne soient restés cachés dans
l’appartement, auquel cas il serait bon de faire des recherches
immédiates avec précaution, à cause du couteau ou du revolver que ces
gens ont toujours sur eux (cette dernière allusion produit son petit
effet sur le concierge, qui recule lentement dans la direction du
palier).

--Et la preuve, conclut triomphalement Adèle, c’est que voilà mon
armoire encore ouverte, et la lanterne sourde que le cambrioleur a
laissé tomber quand j’ai marché sur lui...

La lanterne sourde, c’est la petite lampe électrique; dans les
feuilletons, les malfaiteurs nocturnes ont toujours des lanternes
sourdes.

Les agents ont approuvé de la tête le récit de Mme Godard, d’après
lequel, avec une clairvoyance professionnelle, ils ont reconstitué
l’histoire. L’un d’eux, cependant, voudrait de plus amples détails.

--Et comment était-il, cet individu? dit-il en s’adressant à Adèle, et
en me tenant pour nul et non avenu, malgré les efforts que je fais pour
prendre part à la conversation... C’est toujours comme ça; mon ex-femme
a un tel air d’autorité et je suis un personnage si effacé que n’importe
qui, du premier coup d’œil, quand elle est là, reconnaît que je n’existe
pas... Mais patience! Les choses vont changer...

Par un coup d’audace, je me pousse au premier plan. Et avec une
assurance qui m’étonne, je m’adresse à mon ancienne femme.

--Pardon, ma chère amie... Je comprends très bien le sentiment qui vous
pousse à imaginer cette histoire de brigand. Mais vous devez la vérité à
la police qui est l’auxiliaire de la justice... Ne craignez rien, ces
messieurs seront discrets... Il s’agit, messieurs, d’un drame intime
qu’il m’est pénible de vous révéler, mais en somme tout s’est bien passé
puisqu’il n’y a eu que des dégâts matériels se bornant au bris d’un
porte-parapluie. Votre intervention est inutile, mais puisque vous avez
été dérangés, nous vous devons des explications...

Adèle me considère d’un air ahuri. Le concierge se demande visiblement
si la peur ne m’a pas fait perdre la tête et si on ne va pas me diriger
tout à l’heure sur l’infirmerie spéciale du Dépôt. Les deux agents, qui
en ont bien vu d’autres, attendent les explications promises, mais il y
a une nuance de soupçon dans le regard qu’ils font peser sur moi.

--Voilà, messieurs... C’est bien simple. J’étais couché avec Madame!...
Le mari de Madame nous a surpris... Madame a appelé au secours, parce
qu’elle a eu peur d’une scène violente... Mais je suis un homme
paisible, et le mari de Madame est un homme bien élevé...

Sur quoi Adèle et le concierge échangent un regard significatif... Ça y
est! Je suis complètement fou.

Les agents réfléchissent.

--Et où est-il passé, le mari de Madame? demande celui des deux qui sait
parler... C’est lui qui se serait sauvé?

Adèle et le concierge échangent un nouveau regard. C’est par la logique
qu’on réduit les fous.

--Je réponds simplement:

--Venez!

Et j’emmène tout le monde à la cuisine, où M. Alexis Godard commence à
s’ennuyer.

--Le voici le mari de Madame...

Adèle pousse un cri aigu et prend le parti de s’évanouir. Monsieur
Alexis Godard, accablé, murmure quelque chose que je ne comprends pas.
Et je prends le concierge à témoin.

--Vous le connaissez, n’est-ce pas? Il y a dix ans que vous êtes dans la
maison.

--Ça, par exemple! fait le concierge.

Je dis alors aux agents:

--Nous n’avons plus qu’à nous retirer... Mais permettez que je
m’habille.

Je suis en chemise et en caleçon. Je reviens dans la chambre où je
reprends mes vêtements.

Pendant que je descends l’escalier, j’entends les agents qui, derrière
moi, en retard d’un demi-étage, échangent des réflexions.

--On fait un rapport?

--Pour quoi faire? Personne ne se plaint et l’ordre public n’a pas été
troublé.

--Tout de même, tu parles d’un cocu pas ordinaire... C’est lui qui a eu
les foies et qui est allé se cacher dans la cuisine.

--Tu as entendu ce qu’il a dit quand on est arrivé?

--Non... Qu’est-ce qu’il a dit?

--Il a dit: «Je suis fait».

--Ça n’est pas clair... Si on remontait?

--Tu vas toujours faire du zèle... Tu cherches des complications dans le
service.

--Tout de même, je donnerais quatre sous pour entendre la conversation
qu’il a en ce moment avec sa femme.

Moi aussi... Ça doit être une conversation aussi instructive
qu’amusante.

Dans la rue, je respire; une pluie fine et glaciale tombe
implacablement, mais je trouve qu’il fait rudement bon... Je suis libre.
Une nouvelle vie commence pour moi.

J’arrive tout essoufflé à la porte de la maison qu’habite Lucienne, et
je me rends compte que j’ai couru tout le temps. Il est minuit.

Je sonne; la porte s’ouvre. En passant devant la loge, je dis le nom de
Lucienne: «Pelletier»... Mais je ne suis pas au palier du premier étage,
que la concierge, en déshabillé de nuit, m’appelle:

«Monsieur! Eh! Monsieur!»

--Qu’est-ce qu’il y a?...

--Je crois que... Mlle Pelletier n’est pas chez elle... Elle est sortie
et je ne l’ai pas entendue rentrer...

L’attitude de la concierge semble singulièrement embarrassée, d’un
embarras qui ne peut entièrement s’expliquer par un brusque réveil... Et
je me demande à moi-même, cette fois: «Qu’est-ce qu’il y a?»

Puis je réponds, tout haut:

--Ça ne fait rien, madame... J’ai la clef. Je l’attendrai là-haut.

Dans le silence nocturne, j’entends distinctement la voix de la
concierge qui, rentrant dans sa loge, dit à son mari aux aguets:

--Ah! Tant pis! qu’ils se débrouillent.

Je monte vers mon malheur avec une inconsciente ivresse. La joie fait
trembler ma main au moment où je mets la clef dans la serrure. Mon cœur
bondit, mes sens sont en émoi. J’escompte une belle nuit d’amour. C’est
pour tout de suite... Ah! Je ne vais pas mettre longtemps à me
déshabiller, à flanquer mes vêtements au hasard à travers la chambre,
comme un collégien qui se couche le premier soir des vacances, pour me
glisser près du corps doux, tiède et frémissant de ma petite Lucienne.

J’entre dans la chambre. J’entends un chuchotement de voix apeurées...
Je tourne le commutateur. Je vois Lucienne couchée avec cet individu
qu’elle m’a présenté comme son frère et que je reconnais maintenant...
Comment ai-je pu être aussi bête!... C’est cet ivrogne, c’est ce
maquereau que j’ai relevé un soir avenue Trudaine.

Sur le moment je ne souffre pas. Je ne souffre pas et je ne suis pas en
colère. Je n’arrive pas à «réaliser» comme disent les Anglais. Ce qui
m’arrive, je n’y crois pas... Il ne doit pas y avoir de drames imprévus,
spontanés, de la jalousie. Ces drames sont prémédités, préparés par le
meurtrier qui savait à l’avance, qui a eu le temps de souffrir et de
s’exciter, car un certain temps d’incubation est nécessaire pour la
rage... Sur le moment, j’aurais un revolver, je le laisserais tomber...

Je regarde longuement Lucienne et son amant de cœur, assis sur ce lit et
me fixant avec une inquiétude ahurie. Je les regarde comme un spectacle
ridicule, qui ne me concerne pas du tout.

Lucienne me lance une phrase de défi dont je ne retiens que
l’intonation. Or, je comprends que je n’ai qu’une chose à faire. Je n’ai
qu’à m’en aller.

Et je m’en vais sans rien dire. Non pas pour faire une sortie pleine de
dignité, mais parce que je ne trouve rien à dire.

Je comprends maintenant ce pauvre type, ancien camarade à moi qui,
trompé par sa femme et ayant découvert aussi brutalement une disgrâce
qu’il était loin de soupçonner, m’avait fait un soir ses confidences
devant une table de café.

--Tu comprends, mon pauvre vieux, ce soir-là, j’avais quitté mon travail
de bonne heure, et je traversais à pied le bois de Vincennes pour
rentrer chez moi... J’habitais Joinville avec ma femme; je la croyais
sérieuse; je l’avais prise dans sa famille; c’était la fille d’un
pharmacien, alors tu vois... Je traversais donc le bois de Vincennes
quand je vois deux amoureux qui marchaient enlacés. Je me dis: «On
dirait ma femme». C’était elle... Tu ne saurais pas à quoi j’ai pensé
d’abord... Son amant avait un parapluie à la main. J’ai reconnu mon
parapluie... Ma première idée a été de lui reprendre mon parapluie...
J’aimais bien ma femme... Oh! ce que je pouvais l’aimer! Mais ce qui
m’indignait, sur le coup, c’est que ce type tenait mon parapluie... Il
me l’a rendu sans résistance; et au bout d’un bon moment, je me suis
retrouvé tout seul dans un sentier du bois de Vincennes, repliant
soigneusement mon parapluie, et ne pensant pas encore à autre chose.

Je me retrouve sur le trottoir, devant la maison de Lucienne,
rétablissant avec soin, l’harmonie de mon chapeau melon que j’ai enlevé
machinalement, par un étrange réflexe de politesse, lorsque je suis
entré dans la chambre de ma maîtresse et qui, cabossé par des heurts
contre les meubles est le seul témoin de mon inconscient désarroi. Et je
ne pense pas encore à autre chose...

J’ai certainement marché longtemps, comme un somnambule, avant d’arriver
devant cet hôtel borgne du boulevard de la Chapelle. Soudain, je me suis
rendu compte que j’étais éreinté et qu’il était temps de rentrer chez
moi pour me coucher... Chez moi? Chez qui? Je n’ai pas de chez moi... Je
n’ai plus rien ni personne. Alors autant là qu’ailleurs.

Dans cette ignoble chambre de garni, j’ai enfin connu ma détresse. Les
larmes sont venues d’abord, avant l’horrible angoisse, les crampes de
cœur, la jalousie lancinante et cet abominable cinéma intérieur où se
déroulent des images torturantes et précises... Lucienne. Ma petite
Lucienne nue, caressant cet être abject avec cette expression
passionnée, ce visage transfiguré que je croyais être seul à
connaître... Ses lèvres, ses lèvres que j’embrassais avec ferveur... Oh!
mon Dieu!...

Dans la chambre voisine qu’une simple cloison couverte de papier à
punaises sépare de la mienne, une querelle s’élève.

Une voix d’homme, une voix crapuleuse, émet des reproches violents:

--Alors, c’est tout ce qu’il t’a donné? Ce que tu peux être gourde!
Comment que je vais faire demain? Y a juste de quoi pour mon apéro et
mon tabac... T’as pas planqué du fric? Il faudrait voir à pas te foutre
de ma gueule...

Un silence; puis des coups sourds, des gémissements étouffés.

Un étrange espoir me pénètre... Lucienne subit peut-être aussi
l’individu qui s’est imposé à elle par la terreur. C’est moi qu’elle
aime, mais elle a peur de la vengeance de ce marlou. Je me rappelle des
faits-divers dont les «gens du milieu» sont les héros; ces gens-là ne
reculent devant rien. Et peut-être Lucienne, comme cette misérable
pierreuse qui, à côté de moi, gémit sous les coups, est-elle l’esclave
résignée d’une terreur.

Je me jette sur le lit sale et puant; et je m’assoupis, amolli par un
généreux sentiment de pitié, énervé par une sorte d’émoi sensuel, de
désir accru, compliqué, inavouable...




XVI

ELLE


--Alors, ma petite Yvonne, tu penses si j’ai été saisie en entendant
cette clef qui tournait dans la serrure. Jamais il n’était encore venu à
cette heure-là. Ça m’a donné un coup... Tu te rends compte?

Je n’avais pas peur de lui. Cet homme-là, ce n’est pas un homme. Mais
j’avais peur que Dédé ne sache pas se contenir. Dédé m’avait dit
plusieurs fois: «Si il s’amène pendant que je suis là, le vieux, tu
verras comment je le balancerai dans l’escalier, pour lui apprendre à
venir chez les gens sans être invité»... Dédé ne connaît pas sa force;
j’avais peur qu’il jette l’autre par la fenêtre, ce qui lui aurait causé
des ennuis.

Mais Dédé a été très bien. Il s’est contenu. Il a dit: «Monsieur, je
suis à votre disposition»... C’est une phrase qui met l’autre dans son
tort, tu comprends. L’autre n’a rien trouvé à répondre. Tu te serais
tordue à voir la tête qu’il faisait. Il est parti sans demander son
reste... Tu te rends compte?

Mais ensuite, quand il a été parti, Dédé s’est trouvé contrarié. Il m’a
reproché de m’être fait pincer; il m’a dit que ça lui faisait beaucoup
de tort, comme si c’était de ma faute. A la suite de la dispute, il est
parti avec sa voiture, et il m’a laissée sans nouvelles pendant cinq
jours... Ce que j’ai pu me faire de bile! J’ai reçu ce matin, un mot de
lui avec le timbre de Rodez (qu’est-ce qu’il a été faire à Rodez, dis?)
Il me dit qu’il sera de retour à Paris samedi soir. Il a une combine à
me proposer. Ça veut dire, je suppose, qu’il faudra que je fasse ce
qu’il veut... Ça m’est égal, pourvu qu’il n’ait pas été à Rodez avec une
femme.

Mais tu vas rire. J’ai reçu en même temps une lettre de Maurice... Mais
non! Une lettre gentille comme tout. Il m’écrit qu’il ne m’en veut pas,
qu’il comprend tout, que je suis une victime comme lui et que nous
allons être heureux tous les deux... Ce que Dédé va s’amuser quand je
lui ferai lire cette lettre-là!

J’ai été un jour au théâtre, voir jouer une pièce (tu m’arrêteras si tu
connais cette pièce-là) où c’est un gros type qui arrive chez sa
maîtresse (c’est lui qui donne l’argent) et qui trouve un gigolo dans le
placard. Il est vexé sur le moment, mais la femme lui dit: «Il ne faut
pas t’imaginer des choses... C’est une affaire de famille» et le gros
croit ce que la poule lui raconte. Maurice est un type dans ce genre-là.
J’ai envie de lui dire que Dédé est tout de même mon frère, et qu’il
s’était couché pour me réchauffer les pieds, comme quand on était
gosses... Ou bien encore qu’on a voulu lui faire une blague quand il
monterait... Qu’est-ce que tu en penses?

En tout cas, je pense que Dédé aime mieux que je garde Maurice, à cause
des tableaux... Oh! à propos, il faut que je te raconte.

Le lendemain de ce soir-là, qu’ils m’avaient laissée toute seule, j’ai
été voir Wallstein, le marchand de tableaux. J’avais besoin d’argent,
d’abord; et puis je pensais que Maurice, pour se venger, pouvait bien
avoir l’idée d’aller trouver Wallstein et de lui dire que c’était hui
qui peignait les tableaux de Clara Wood. Alors, tu comprends, au cas où
j’aurais eu de l’argent à revenir chez lui, j’aimais mieux le toucher
tout de suite avant que Maurice ait le temps de le prévenir.

Le père Wallstein a été très aimable d’abord. Il m’a dit:

--Ah! Te voilà, ma petite Clara? Qu’est-ce que tu deviens donc, qu’on ne
te voit plus?...

Oui... Il faut bien, quand on veut arriver à quelque chose... Oh! Si
j’ai couché trois fois avec lui, en tout, c’est le bout du monde. Et
encore, quand je dis couché!... Pendant que ça se passait, il est resté
assis sur son fauteuil... Dédé est au courant; c’est lui qui m’a
conseillé; il est trop intelligent pour être jaloux de si peu de chose.

Le père Wallstein m’a donc dit:

--Tu ne fiches plus rien, Clara... Les dernières choses que tu m’as
envoyées ne valent pas cher... C’est bâclé... On voit que tu as autre
chose dans la tête, ou ailleurs, attention! On commence à parler de toi;
les petits camarades t’ont à l’œil. Je veux bien faire ce qu’il faut
pour lancer un artiste, mais si l’artiste se met à faire du sabotage,
bonsoir!

Ça commençait à tourner mal. Pourtant j’ai pris mon courage à deux mains
et j’ai dit:

--Justement, Monsieur Wallstein, je venais vous demander si vous n’avez
pas d’argent à me remettre sur les dernières toiles que je vous ai
données à vendre?

Il a levé les bras au ciel, et il a éclaté:

--De l’argent à te remettre? Veux-tu que je te fasse voir les reçus des
avances que ton... ton homme de confiance a touchées pour toi? Je suis à
découvert de 30.000 francs et j’ai quatre navets en garantie. Oh! Je me
doute bien que tu n’en as pas vu seulement la couleur de cet argent-là.
Et justement, je dois te prévenir et ce que je vais t’en dire, c’est
pour ton bien. Tu as eu tort de donner une procuration générale à ton
gigolo pour la vente de tes tableaux...

Je suppose qu’il voulait parler de ce papier que Dédé m’a fait signer,
pour m’éviter les embêtements des affaires et que je n’ai même pas lu.

Il a continué:

--Je suis le premier à comprendre qu’une artiste soit désintéressée, et
ça n’est pas mal, pour sa réclame, qu’elle ait une conduite un peu
scandaleuse en public... Tu aurais même la réputation d’aimer les
femmes, ça te poserait; c’est plutôt bien porté... Mais ce qui te fait
du tort, c’est qu’on sache ta liaison avec un gigolo de troisième ordre,
vulgaire, pas très intelligent, et pas du tout bien élevé, qui te prend
tout ce que tu gagnes... Tu n’as même pas de quoi t’habiller. Tu es
fichue comme quatre sous. Tu n’as même pas le négligé artiste. A te
voir, on dirait une petite dactylo dans la mouise...

Tu comprends, ma petite Yvonne, ça m’était égal qu’il dise que je suis
mal habillée. Je ne suis pas coquette; et si je fais de temps en temps
un effort pour m’arranger, quand j’ai quelques sous, c’est pour que Dédé
n’ait pas honte de sortir avec moi; lui qui est toujours si chic et qui
porte si bien la toilette.

Mais ce qui m’a blessée, tu ne peux pas croire, c’est la manière dont il
traitait Dédé, qui est si intelligent, si instruit et si délicat.

J’ai été sur le point de lui répondre, comme il méritait, que mon homme
de confiance vaut bien un marchand de tableaux qui est juif et qui a le
ventre tout plissé (je cherchais des choses vexantes à lui dire; et il
n’aurait rien trouvé à répondre, parce que c’était des choses que
j’avais vues). Mais il y a une idée qui m’est venue tout d’un coup. J’ai
pensé que peut-être Maurice était déjà venu et qu’il l’avait prévenu;
que le père Wallstein me disait tout ça pour me détacher de Dédé en
faveur de Maurice.

Alors j’ai plaidé le faux pour savoir le vrai en mettant le nom de
Maurice dans la conversation.

J’ai dit:

--Allons, il paraît que je n’ai pas une bonne presse en ce moment...
Hier encore, il y a quelqu’un qui me reprochait d’être une mauvaise
élève de Maurice Legrand.

--De qui?

--De Maurice Legrand... Il paraît que je copie sa manière à croire que
c’est lui.

--Qui ça, Maurice Legrand?

Tu sais, le père Wallstein n’avait pas du tout l’air de vouloir me
mettre en boîte. Il ouvrait des yeux comme un type qui est tout à fait
épaté.

J’ai fait:

--Maurice Legrand, le grand peintre. Vous n’allez pas me faire croire
que vous ne connaissez pas Maurice Legrand?

--Première fois que j’entends ce nom-là... Après tout il y a tellement
de rigolos dont personne ne connaît le nom et qui sont de grands
peintres dans un café de Montmartre ou de Montparnasse.

Ça a été mon tour d’être épatée. Maurice n’est pas connu chez les
marchands de tableaux!

Je ne peux pas croire qu’il se soit vanté. On peut dire ce qu’on voudra
de lui et je suis la première à le dire: il est vieux, il est moche, il
n’est pas malin; mais il n’est pas crâneur pour un sou. Il a plutôt
l’air de toujours vouloir rentrer dans un trou de souris... Et
principalement pour la peinture, tu ne l’entends jamais parler de
peinture. Souvent, j’essaie de mettre la conversation là-dessus quand je
suis avec lui, autant pour me mettre à la page que pour faire passer le
temps et le détourner de ses idées (quand il a des idées, tu ne peux pas
savoir comme il est obstiné; il faut que j’y passe)... Eh bien, il a
toujours l’air gêné quand je lui parle des succès qu’il a eus dans les
Salons et dans les Expositions.

Alors, comment se fait-il que le père Wallstein n’ait jamais entendu
parler de lui et qu’il trouve ses tableaux très bien quand ils sont
signés Clara Wood?

Il faudra que je demande l’explication à Dédé qui sait tout...

Oh! ma petite Yvonne, c’est samedi soir que Dédé va revenir!




XVII

L’AUTRE


Non... atout trèfle... Ça fait plaisir de se retrouver avec un vieux
copain en train de faire la belote. Mais non, je ne t’ai pas laissé
tomber. J’étais occupé, tu comprends, avec cette grosse affaire de
tableaux pour l’Amérique. A présent, c’est bien mon tour de me reposer
un peu.

Tierce au valet... Non, ça ne colle plus, l’affaire de tableaux. Le père
Wallstein, tu sais, le grand marchand du boulevard Haussmann, n’a pas eu
pour moi les égards qu’il devait avoir, vu les services que je lui ai
rendus. Il peut se débrouiller tout seul, à présent, il peut chercher un
homme qui soit au courant de la partie comme moi, et qui sache
distinguer un faux Corot d’un vrai Van Dongen à première vue. Je ne
serai pas en peine de retrouver la situation que j’avais, avec mes
relations dans le monde artiste... Tu peux causer de moi dans les
ateliers; il n’y a pas un tableau qui ne se vende sur le marché sans que
le peintre m’ait demandé mon avis sur ce que ça vaut.

Mais pour l’instant, j’ai idée de faire autre chose; j’ai besoin de
voyager un peu.

Belote, 100 points de capot... Quoi? là, sur ma cravate? Ça n’est rien.
J’ai saigné du nez hier matin.

J’ai besoin de voyager un peu, et j’ai pensé que tu pourrais me mettre
en rapport avec le grand Auguste, qui a des combines du côté de
Buenos-Ayres. Je pourrais faire l’aller et retour; j’ai déjà fait ce
truc-là. Tu peux me recommander de toute confiance; tu sais comme je
suis affranchi et qu’on ne me fait pas causer facilement sur les choses
que je ne veux rien dire... Auguste me paierait le voyage, et je ne lui
demanderais que dix pour cent sur les affaires qu’il fait avec les
directeurs de maisons de Buenos-Ayres, plus naturellement, un billet
pour chaque passeport que je fournirais quand y aurait des passeports à
fournir, parce que dans ce cas-là, y a des risques spéciaux... C’est
régulier.

Et la dernière pour moi... quarante; quarante; soixante-dix et vingt de
belote... Dis donc, à propos, tu ne connais personne qui voudrait me
racheter ma bagnole? Elle n’a pas roulé, pour ainsi dire, à part les
balades que j’ai faites ces temps derniers en province...

Oui, mon vieux, y a autre chose. J’ai confiance en toi et je peux te
confier mes embêtements... Rien de grave, non... Des embêtements de
femme, si tu veux...

Lulu? Pourquoi c’est que tu me parles de Lulu, à présent?...

Non, je ne me fâche pas... Pourquoi c’est que je me fâcherais? Pourquoi
c’est que je n’aurais pas l’air tranquille?

C’est bien de Lulu qu’il est question, après tout... Oui, oui, ça
n’était pas une mauvaise fille...

Ah! Ne blague pas sur elle. Ça m’embête... Je n’étais pas comme ça, mais
aujourd’hui, je suis comme ça.

Rien de grave, je te dis. Mais quand ça se saura, les gens en
profiteront pour me chercher des rognes... C’est forcé que ça se sache
et ça se saura bientôt. C’est pourquoi ça m’arrangerait si Auguste
pouvait tout de suite me procurer l’occasion d’un voyage.

Je peux te dire comment ça c’est passé. La semaine dernière, j’étais
parti sur la route, avec ma voiture, sans rien dire où j’allais, et je
ne savais pas moi-même où j’allais. J’avais eu une discussion avec Lulu
à cause d’une gaffe qu’elle avait faite et qui m’avait mis dans une
situation délicate vis-à-vis d’un peintre connu... Tu comprends, quand
on est dans le haut commerce d’exportation des œuvres d’art, il faut
garder son rang avec les artistes; ils dépendent de vous, censément...
Et par la faute de Lulu, ce soir-là, je n’avais pas gardé mon rang... Tu
connais mon système pour dresser les femmes... Je suis parti par la
route, et je suis resté cinq jours sans donner de nouvelles...

Le vendredi, vers midi, je me suis trouvé dans un patelin qui s’appelle
Rodez (tu as entendu parler?) à une table d’hôte avec des péquenots qui
n’avaient pas de conversation, et des roulants qui broutaient du veau
froid en parlant de leurs ventes de la journée. C’était mouisard et
cafardeux... J’ai pensé que la leçon suffisait pour Lulu, et j’ai été
lui mettre une carte pour lui dire que je rentrais le samedi à Panam et
que j’espérais que la leçon lui profiterait et qu’elle saurait
maintenant se tenir convenablement.

Il pouvait bien être onze heures, samedi soir, quand je suis arrivé chez
Lulu.

J’ai la clef de chez elle, bien entendu. J’entre... Je vois de la
lumière dans sa chambre. Je dis! «C’est moi, Lulu!»... Pas de réponse.
Je pense: «C’est qu’elle dort ou c’est qu’elle boude... Si c’est qu’elle
boude je vais lui faire passer ça»... J’arrive dans sa chambre...

Quoi? Qu’est-ce qu’il y a, patron?... Deux messieurs qui veulent me
causer? Ces deux messieurs là-bas, près de la porte? Je ne les connais
pas.

Messieurs? Il doit y avoir erreur.

Oui; c’est moi, André Joguin... que je vous accompagne jusqu’au
commissariat? Ah! j’y suis: à cause de ce cycliste que j’ai renversé à
la porte d’Italie... Non? C’est autre chose?... Que je vous accompagne
jusqu’au commissariat?

Attends-moi, mon vieux... C’est les amis dont je te parlais. Je reviens
tout de suite.




XVIII

LUI


Je me suis éveillé, ce matin, épuisé et couvert de sueur, après une nuit
employée à vivre d’affreux cauchemars. Je me suis retrouvé avec
étonnement dans le puant garno du boulevard de la Chapelle où j’étais
rentré hier au soir à moitié ivre... J’avais entendu dire et j’avais lu
dans les romans, qu’en buvant, on arrive à s’étourdir et à endormir sa
souffrance... J’avais bu, tout seul, chez différents marchands de vin;
et l’ivresse avait aiguisé ma souffrance abjecte...

Je m’étais laissé tomber sur un banc du boulevard extérieur, en
sanglotant. Un agent s’était approché, perplexe!... Il est défendu de
dormir sur un banc; aucun règlement ne défend de pleurer. L’agent
s’était éloigné en haussant les épaules.

Puis une rôdeuse était venue et s’était assise près de moi...

En me réveillant, ce matin, j’ai senti un corps de femme contre le mien.
Encore à moitié endormi, je n’avais pas repris conscience de mon
malheur... Lucienne? Adèle?...

Cette femme qui est avec moi dans ce lit sale qui porte sur ses draps
des traces de punaises écrasées, c’est la pierreuse d’hier soir. C’est
moi qui ai voulu l’emmener; je n’acceptais pas l’idée de coucher seul
cette nuit. Je me rappelle son marchandage; je l’ai payée d’avance; elle
a été consciencieuse, puisqu’elle est là... Il lui aurait été facile de
partir cette nuit en emportant ce qui me reste de l’argent.

Cette fille est vieille et hideuse. Elle dort la bouche ouverte,
montrant une mâchoire édentée... C’est ça que j’ai étreint cette nuit
dans l’obscurité. Un homme ivre n’est pas dégoûté. Ce matin je suis
dégoûté. L’odeur de la femme, jointe à l’odeur de la chambre, me lève le
cœur.

Mes vêtements sont jetés sur une chaise. Pourquoi ai-je un frisson à
l’idée de les remettre? Pourtant ils ne sont pas tachés. Hier, j’ai
passé deux heures à nettoyer les taches, avec du savon, dans ma cuvette
ébréchée.

Je me lève, je me débarbouille d’une façon sommaire... Un ronflement se
fait entendre à travers la cloison; c’est mon voisin le marlou; il est
rentré après moi cette nuit, et sa compagne lui a rendu des comptes
qu’il a sans doute jugés satisfaisants, car il a été tout à fait gentil
avec elle; les témoignages de sa satisfaction ont été bruyants et je
n’en ai rien perdu... Quelle horreur! Cet être-là, dans la fureur de la
possession, disait les mêmes mots que je murmurais dans l’ivresse de
l’amour, contre la chair de Lucienne... Tous les hommes sont-ils les
mêmes dans ces moments, qui les rendent semblables aux bêtes et aux
dieux?

Pendant que je m’habillais, une voix éraillée, venant de mon lit m’a
fait tressaillir:

--Donne-moi encore cinq francs... T’as vu que j’ai été gentille.

C’est cette affreuse vieille prostituée en qui l’instinct professionnel
s’est éveillé d’abord, avant qu’elle ait ouvert les yeux.

Je lui donne les cinq francs qu’elle réclame, et je lui dis:

--Il faut que j’aille travailler... Vous remettrez la clef en bas quand
vous descendrez.

Mais à son tour, elle a une recommandation à me faire.

--Tu seras bien mignon de me faire monter un bol de café noir et un
petit verre de marc. Tu paieras, dis, que je soye pas obligée de changer
mon billet.

Je vais à pied du boulevard de la Chapelle à la maison Henriot, en
marchant très vite. Quand on a un gros chagrin ou une angoisse tenace,
on marche toujours très vite dans la rue. Est-ce avec l’illusion puérile
de fuir le cafard, ou bien parce qu’on pense moins quand on a fait un
effort physique? L’idée de l’immobilité, même pour vingt minutes
seulement, dans un tramway ou dans le métro m’est insupportable.

Je fais un détour pour ne pas passer devant un petit restaurant où,
plusieurs fois, j’ai dîné avec Lucienne... Et faisant ce détour, j’ai le
cœur affreusement serré.

J’arrive au bureau, le premier.

--Vous êtes malade, monsieur Legrand? me demande le concierge avec
intérêt... Ça doit être le foie. Il faut faire attention... Je connais
ça, moi aussi.

Il me parle de son foie, et d’une consultation donnée par un médecin qui
voulait l’envoyer à Vichy; à la suite de quoi, ayant eu un billet de
chemin de fer gratuit par un ecclésiastique qui est cousin germain de sa
femme, il a été, de préférence, prendre les eaux à Lourdes et s’en est
fort bien trouvé.

Je suppose d’abord que c’est pour me raconter cette histoire que le
concierge a commencé par me demander si j’étais malade... Mais non. Je
vois mon image dans une glace. J’ai vraiment une sale tête: une tête de
vieux moribond où ne vivent que deux yeux luisants de fièvre, deux yeux
dont le regard est celui d’une bête traquée.

D’ailleurs mes collègues, lorsqu’ils arrivent, ne me ratent pas, bien
que j’aie courbé ma tête sur une colonne d’additions. La méchanceté,
humaine est clairvoyante; elle vient renifler la souffrance, et c’est
une joie, presque un devoir, pour les bêtes fortes ou nombreuses
d’achever les bêtes blessées.

C’est cet imbécile de Bernard qui mène la meute.

--Oh! oh! Père Legrand, vous allez un peu fort... Ça ne vous vaut rien,
à votre âge, de faire la noce avec cette assiduité exemplaire... Vous
commencez à vous décoller sérieusement.

Je réponds avec une grossièreté inaccoutumée:

--Qu’est-ce que ça peut vous foutre?

--Eh! dites donc!... Le jour où vous vous retirerez dans un trou de
banlieue, avec un petit jardin sur le ventre, il faudra que nous nous
cotisions pour vous offrir une belle couronne. Vous ne pensez qu’à vous,
père Legrand. Vous êtes un égoïste...

Cet idiot finit par me laisser tranquille et déplie son journal qu’il
lit et commente à haute voix. Il appartient à cette race très nombreuse
de gens qui, pour comprendre, doivent lire tout haut. Les idées et les
faits ne rentrent pas en eux par les yeux, sous forme de signes
imprimés, mais par les oreilles, comme une histoire que quelqu’un leur
raconterait.

Tous les matins, pendant une demi-heure, il y a, dans les bureaux
d’Henriot Frères, une séance de journal parlé. Les patrons n’arrivent en
général que quarante minutes après l’heure fixée pour l’arrivée des
employés; c’est un tort, même si on considère la discipline comme une
force accessoire des maisons de commerce.

--Oh! En voilà une histoire, fait le jeune Bernard...

«_Un adjudant disparu depuis 1916 retrouve son épouse mariée_». Un nommé
Alexis Godard; il y a même sa tête sur le journal; et la tête de
l’épouse... C’est la tête de l’autre mari que je voudrais voir. On ne
donne pas son nom. On dit que c’est «un honorable fonctionnaire»...
Dites donc, père Legrand, est-ce que votre dame n’est pas une veuve de
guerre? Qu’est-ce que vous diriez si son premier mari revenait pour vous
la réclamer?

Un moment, j’ai pensé que Bernard était exactement renseigné et qu’il
avait amorcé par un prélude perfide une savante persécution. Mais non;
il m’a posé cette question parce qu’il m’a pris, une fois pour toutes,
pour tête de Turc, et que dans ce petit monde de petits employés, on m’a
distribué un rôle de personnage comique; un emploi de ganache fort
réjouissant.

Un personnage comique, moi?... S’ils savaient!

Mais soudain, Bernard pousse un cri:

--Clara Wood a été assassinée!

Je ne bouge pas. Je serais incapable de faire un geste. Je vois à
travers un brouillard, la colonne de chiffres sur laquelle je suis
penché, et ma plume qui danse au bout de mes doigts qui tremblent.

Mais j’écoute avidement. Bernard lit:

  Tout Paris apprendra avec stupeur, que Mlle Lucienne Pelletier, qui
  depuis plusieurs mois, s’était fait connaître dans les milieux
  artistiques, sous le nom de Clara Wood, par la vigueur et
  l’originalité de son talent, et dont les toiles commençaient à être
  recherchées par les connaisseurs dans le monde entier, vient de périr
  victime d’un horrible forfait.

  La concierge de Mlle Lucienne Pelletier, surprise de n’avoir pas vu la
  jeune artiste depuis deux jours et à laquelle certaines circonstances
  aujourd’hui connues de la justice avaient inspiré des soupçons, est
  allée hier au soir faire part de ses inquiétudes au commissaire de
  police du quartier, qui aussitôt a réquisitionné un serrurier.

  Dès que la porte du petit appartement occupé par Clara Wood fut
  ouverte, une effroyable vision s’offrit aux yeux des assistants. La
  jeune femme était étendue sur son lit rouge de sang, les yeux grands
  ouverts et dilatés par la suprême épouvante, la gorge littéralement
  hachée de coups de poignard.

  L’hypothèse d’un suicide fut aussitôt écartée. L’instrument du crime
  ne tarda pas à être retrouvé sur la descente de lit où l’assassin
  l’avait jeté. C’est un petit poignard japonais qui servait à Clara
  Wood de coupe-papier. La concierge, qui faisait ordinairement son
  ménage, affirma que cette arme se trouvait habituellement sur la table
  de nuit de la jeune femme. Elle put donner en outre au commissaire des
  renseignements précieux que nous ne publierons pas pour ne pas
  entraver les recherches de la police.

  Nous avons tout lieu de supposer que le criminel tombera prochainement
  entre les mains de la justice.

Entre mes doigts plus tremblants, mon porte-plume danse plus fort. Et
mes dents claqueraient si je ne serrais pas mes mâchoires.

--Ça devait lui arriver.

Cette dernière phrase n’est pas une phrase du journal. C’est un
commentaire du jeune Bernard.

--Ça devait lui arriver avec la vie qu’elle menait. Je la connaissais,
moi, Clara Wood... Ça n’est pas vrai? Je ne vous ai pas dit qu’on avait
fait la bringue à Montparnasse avec elle et mon ami André Joguin, qui
était un de ses amants? Ça a dû lui flanquer un coup, à Dédé, quand il a
appris ça ce matin par le journal...

Le jeune Bernard tourne la feuille. Et soudain, d’une voix changée:

  DERNIÈRE HEURE.--On a arrêté l’assassin.

Ah? On a arrêté l’assassin...

Mais Bernard ne poursuit pas sa lecture. Il a l’air tout à fait fort
gêné. Il froisse le journal et dit à mi-voix:

--Attention! Je crois que j’entends le patron.

--Mais non, mais non! Le patron ne se permettrait pas de venir nous
déranger si tôt.

Malgré la résistance de Bernard, un de nos collègues lui arrache le
journal des mains, et d’une voix joyeuse poursuit la lecture:

  C’est un nommé André Joguin, âgé de 24 ans, et sans profession
  avouable...

Les employés de la maison Henriot partent d’un éclat de rire:

--L’ami Dédé!

--Bernard a de jolies relations, messieurs! Ce qu’il nous en mettait
plein la vue avec ce jeune homme distingué et de bonne famille!

Eh bien, quoi! Leur gaieté n’a rien de scandaleux. Ils ne connaissaient
pas la victime, et pour eux ce simple fait-divers peut avoir son côté
comique.

Moi, je suis content qu’on ait arrêté ce sale individu. Plus encore que
ma souffrance, la haine que j’ai contre lui est violente et domine tout.
C’est cet être abominable qui a fait mon malheur. C’est lui qui a causé
le malheur, la honte, la mort affreuse de la femme qui, pour moi, est
encore tout au monde; car dans ma détresse, son fantôme reste à mes
yeux, le seul être vraiment vivant dans un monde vide.

Je ne suis plus capable d’additionner les chiffres. Un encaisseur vient
à mon guichet pour toucher une facture.

--Faites attention, M. Legrand, vous me donnez deux mille francs de
trop... A la fin de la journée, vous pourriez en être de votre poche.

Je m’efforce de rire.

--C’est vrai. Quand je n’ai pas mes lunettes je suis comme aveugle. On
pourrait me prendre ma caisse sous le nez, sans que je m’en aperçoive.

Sournoisement, je broie sous mon talon mes lunettes que j’ai laissé
tomber à terre. C’est une explication à mes mouvements maladroits, à mes
gestes fébriles, à mon air égaré.

Les heures s’écoulent. Je suis abruti par mon idée fixe. A midi, je sors
avec les autres employés parce que je n’ose pas rester seul au bureau;
et je vais chez le petit bistro où, il y a quelques jours, j’ai
rencontré M. Alexis Godard. Quand il m’aperçoit le patron lève les bras
au ciel.

--En voilà une histoire!

Quel idiot, je fais! J’ai cru, sur le moment, qu’il allait me parler de
la mort de Lucienne... Pourquoi me parlerait-il de Lucienne, à moi? Cet
homme ne sait pas ce que j’étais pour elle. Mais je crois que ça se
voit. Et quand je porte les yeux sur moi, je suis étonné de ne pas me
voir en deuil.

Non... Ce bistro veut me parler de l’histoire de l’adjudant, dont il a
reconnu la photo sur le journal.

Il me répète avec conviction:

--Non, vous parlez d’une vache! Alors, c’était ça son affaire
d’héritage? Je me demande si c’est un chopin pour lui... Pourquoi a-t-il
attendu tout ce temps-là avant d’aller la retrouver, sa femme? Sur sa
photo, elle a l’air aussi rosse que lui... Vous la connaissez?

J’affirme que j’ai eu l’occasion de rencontrer Mme Alexis Godard qui a
l’air comme ça, mais qui est une femme charmante.

Je n’ai pas faim. J’ai très soif. Je bois... Des ouvriers et des petits
employés mangent silencieusement et rapidement, en lisant leur journal.
Je m’efforce de maintenir mon regard fixé sur mon verre, pour ne pas
apercevoir sur ces feuilles, à droite, à gauche ou en face, le portrait
de la victime... J’ai là, dans mon portefeuille une photographie de
Lucienne, cette photo sur laquelle elle a un si joli sourire. Je n’ai
pas le courage de prendre ce portrait dans ma poche et de le déchirer...
C’est ce cliché, probablement, qui est reproduit par les journaux? Je ne
peux pas, je ne veux pas le voir...

Lucienne, la gorge hachée de coups de couteau, les yeux figés dans une
expression de terreur... Quelle chose horrible!

Je reviens au bureau. A 3 heures, le concierge vient me prévenir que
quelqu’un, dans sa loge, demande à me voir.

--Quelqu’un?

Ah! Ce n’est qu’un jeune garçon, le fils de mon concierge à moi, je veux
dire de mon ancien concierge qui est maintenant le concierge des époux
Godard. Il tient à la main une grosse valise de toile que je reconnais.
Il comprime avec effort une envie de rire qui semble devenir
irrésistible lorsqu’il échange un regard avec le concierge de la maison
Henriot. Je jurerais qu’il lui a déjà raconté mon histoire; car l’autre
a l’air également fort égayé... Allons, mon aventure ne va pas tarder à
être connue de la maison. Et décidément je suis un personnage comique.

--Monsieur, fait le joyeux jeune homme, c’est vos affaires que je vous
rapporte. Mme Godard les a mises dans cette valise, et elle m’a dit que
vous me donneriez quelque chose pour la course.

A ce dernier trait, je reconnais bien Adèle, et son esprit ingénieux
d’économie; d’ailleurs, nous ne vivons plus sous le régime de la
communauté. Je tends une pièce de quarante sous au jeune garçon, qui
fait une fausse sortie, puis revient vers moi en me tendant une
enveloppe.

--Ah! Et puis il y a aussi ce papier qu’on a apporté à midi à la maison.
C’est à l’adresse de M. Legrand et il y a «Urgent». Maman a donné vingt
sous au bonhomme qui l’a apporté.

Et il tend la main, heureux d’avoir sérié les pourboires.

La lettre est une convocation pour aujourd’hui même, à quatre heures au
Palais de Justice, chez le juge d’instruction «AFFAIRE PELLETIER».

Ah! Il y a encore quelque part une concierge qui aura bavardé.

Je vais trouver le patron.

--Monsieur Henriot, j’aurais besoin de m’absenter une heure. Il faut que
j’aille chez le juge d’instruction, qui m’a envoyé cette convocation...

--Ah! Le juge d’instruction... Il faut y aller... J’espère, père
Legrand, que vous n’avez tué personne?

Nous rions tous les deux. Comme il rit bêtement! Si ce n’était pas le
patron, ce rire m’agacerait. Mais sa question, posée sur le mode jovial,
reste une question. Un patron a le droit de savoir pourquoi son employé
va chez le juge d’instruction... Diable! On emploie pendant des années
un bonhomme qui a l’air de tout repos, et un beau jour, on apprend par
les journaux qu’il est inculpé d’outrage public à la pudeur.

En manière de protestation intérieure contre cette indiscrétion, et
aussi parce que je ne veux rien montrer à personne de ma blessure
profonde et saignante, je me décide à montrer une écorchure
superficielle. Et je mens, tout en disant la vérité.

--Voilà, Monsieur Henriot... Vous avez peut-être appris par le journal
qu’un adjudant disparu depuis la guerre, venait de reparaître et avait
retrouvé sa femme remariée.

--Oui... Eh bien?

--Eh bien, le deuxième mari, c’était moi.

M. Henriot me regarde avec des yeux arrondis par la stupeur; puis, quand
il a compris, part d’un éclat de rire vraiment désobligeant pour moi, et
que, moins poli que le fils du concierge, il ne cherche pas à retenir...
Il peut rire, puisqu’il est le patron. Et il s’en paie une bosse.

--Non! C’est tordant!...

Il peut rire des mésaventures conjugales des autres. Tout le personnel
de la maison sait que M. Henriot est cocu, et plutôt dix fois qu’une.

Mais telle est décidément ma destinée: je suis un personnage comique sur
la scène où j’évolue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est M. Desrumeaux, juge d’instruction, qui est chargé de l’affaire
Pelletier, devenue l’affaire Joguin, puisque c’est l’assassin présumé,
personnage de premier plan qui donne son nom à la cause. J’ai souvent lu
le nom de M. Desrumeaux dans les journaux, où il fait figure d’un
personnage doué d’une redoutable perspicacité.

Je ne suis pas introduit tout de suite chez le juge d’instruction. On me
prie de m’asseoir dans un couloir, sur un banc où deux messieurs et une
dame sont déjà assis.

Un des messieurs a une apparence confortable, un ventre imposant et un
binocle d’or sur un nez accentué. Il s’adresse à son voisin d’un ton
prétentieux et protecteur:

--Permettez-moi, monsieur, de vous dire la part que je prends à votre
peine dans ce malheur affreux. Je connaissais la pauvre petite... Et
pardonnez-moi une indiscrétion involontaire; j’ai vu votre nom sur la
convocation que vous avez présentée à l’huissier.

Ce monsieur a, en effet, derrière son lorgnon, un regard fureteur auquel
rien ne doit échapper. Et c’est au père de Lucienne qu’il s’adresse.

Je reconnais sa mère, d’après une ressemblance qui est dans les traits
mais aucunement dans l’expression; et cette ressemblance suffit à
m’étreindre le cœur d’un émoi presque physique... La physionomie de
Lucienne était douce, intelligente et mobile. Le visage de cette femme
aux yeux gris fer et aux lèvres minces, est dur, fermé, implacable; elle
est de la même espèce que Mme Alexis Godard, mon ancienne épouse. Je
comprends maintenant ce que Lucienne me disait quand elle me parlait des
souffrances de son enfance, de ses tendresses refoulées et de sa
solitude morale, sous la sèche autorité d’une mère sans gaieté et sans
sensibilité.

Le père est un pauvre type insignifiant de petit fonctionnaire effacé.
Dès les premiers mots du gros monsieur, il a jeté un regard de détresse
du côté de sa femme, mais pas avant que sa femme lui ait décoché dans
les côtes, un coup de son coude pointu, pour l’avertir qu’il n’y a qu’à
se taire... Mon Dieu! combien de ménages peuvent ressembler à mon ancien
ménage!

Et c’est la mère de Lucienne qui répond:

--Monsieur, cette affaire-là est bien désagréable...

Bien désagréable!... La mort horrible de sa fille...

Elle s’explique:

--Nous voilà convoqués devant le juge d’instruction, nous qui n’avons
jamais eu affaire à la justice, excepté pour notre loyer, que le
propriétaire voulait augmenter contrairement à la loi... Et nous ne
pourrons même pas faire d’enterrement convenable, après l’autopsie du
médecin légiste. Il y a eu un tel scandale, que nous pensons à quitter
le quartier.

Le gros monsieur hoche la tête d’un air de compassion. Puis il se
présente:

--Je suis Monsieur Wallstein, le marchand de tableaux du boulevard
Haussmann. C’est à moi en grande partie que votre fille devait ses
succès artistiques. Parce que, vous savez, quand un artiste n’a que son
talent pour arriver, et sans être poussé par quelqu’un d’influent...

Il soupire, puis ajoute:

--Ses toiles commençaient à avoir la cote. J’ai vendu 10.000 francs son
dernier tableau, vous savez _Le Petit pêcheur à la ligne_, ce gosse,
dont on voit le reflet dans l’eau d’une rivière; c’est joliment
observé... C’est pris sur le vif dans la nature.

Joliment observé?... J’ai fait ce tableau dans la chambre de Lucienne,
avec un matériel au rabais, sans avoir sous les yeux la rivière, ni le
gosse, ni son reflet.

Mais pour la première fois, la mère est émue.

--Comment? Elle faisait vraiment des tableaux?... Des tableaux qui se
vendaient dix mille francs? Et elle nous laissait, son père et moi, dans
la gêne?

M. Wallstein insinue doucement:

--Elle n’aurait pas laissé chez vous des toiles, des essais, des
esquisses? Je pourrais vous les acheter... Peut-être y a-t-il chez elle
une toile inachevée...

En effet, il y a une toile inachevée, à laquelle je travaillais quand
les drames ont commencé. Mais comment M. Wallstein peut-il le savoir?...
Au fait, c’est l’amant de Lucienne, c’est ce Joguin qui se chargeait des
négociations. Il surveillait âprement la production, dont il disposait à
son profit au fur et à mesure, et il s’engageait à livrer mes tableaux
avant même qu’ils fussent achevés.

Mais M. Wallstein baisse la voix:

--Écoutez... Nous pourrons peut-être nous arranger. Je dirai aux
journalistes que vous avez chez vous une vingtaine de toiles de Clara
Wood. Je les vendrai, et je vous donnerai 10 pour cent sur la vente...
Et si ça se vend bien, vous en retrouverez d’autres, autant qu’il en
faudra, dans votre grenier.

M. Pelletier, naïvement s’écrie:

--Mais nous n’avons pas de grenier! Et nous n’avons pas de tableaux de
Lucienne, nulle part!...

Mais sa femme qui commence à comprendre, lui dit:

--Tais-toi... Ne fais pas l’idiot.

Ça y est... «Ne fais pas l’idiot!»... Le mot d’Adèle.

D’ailleurs M. Wallstein s’explique:

--Les tableaux, je les ferai faire... Dans notre profession, c’est un
procédé courant.

Ces gens-là sont répugnants au point de dégoûter un assassin.

Mais la porte du cabinet du juge d’instruction s’est ouverte. Il
appelle:

--Monsieur Legrand!

Consciente de ses droits, Mme Pelletier proteste à mi-voix:

--Nous sommes arrivés avant lui.

--Ce monsieur doit être convoqué pour une autre affaire, fait d’un ton
conciliant M. Wallstein, qui appartient à une race dont la patience est
la suprême vertu.

M. Desrumeaux, le juge d’instruction, n’est pas tel que je l’imaginais.
Ce qui me surprend surtout en lui, ce sont ses yeux ternes, qui manquent
tout à fait de vivacité et d’acuité. Il me semblait que le regard d’un
juge devait pénétrer jusqu’au fond de l’âme de ceux qu’il interroge. Je
me sens fort à l’aise.

M. Desrumeaux commence par s’excuser de m’avoir dérangé, mais il a
pensé, ayant appris mes relations étroites avec la victime, que je
pourrais lui donner des renseignements utiles.

Il s’excuse encore de me demander, touchant mon état-civil, des
précisions indispensables que note son greffier.

--Vous êtes marié, monsieur? fait-il d’un ton où je crois deviner une
nuance de réprobation.

--C’est-à-dire, monsieur le juge, que je croyais être marié. La réalité,
je ne l’ai jamais été...

M. Desrumeaux ne donne aucun signe de surprise.

Bien qu’il ne me la demande pas, je lui fournis l’explication de ma
situation conjugale fort exceptionnelle... et même alors, M. Desrumeaux
ne donne aucun signe de gaieté. Ce magistrat est un homme étonnant.

Il s’excuse (c’est la troisième fois) de me demander si je fournissais à
Mlle Clara Wood des subsides importants, lui permettant de mener un
certain train de vie...

Une seconde j’hésite à lui dévoiler le secret des tableaux. En le
faisant, je couperais court aux révoltantes combinaisons que préparent
M. Wallstein et le ménage Pelletier... Mais ainsi je reprendrais à
Lucienne ce que je lui ai donné de moi; c’est une chose que je ne peux
plus faire, maintenant... Si ce misérable qui est en prison révèle la
chose, je ne lui opposerai pas de démenti; mais moi, je ne veux rien, je
ne peux rien reprendre sur le cadavre de cette femme que j’ai follement
aimée vivante et qui, morte, conserve encore cette parure.

Je réponds à la question du juge:

--Non, Monsieur le juge... Je vous ai dit tout à l’heure que j’étais
caissier dans une maison de bonneterie en gros... Comment avec 1.500
francs par mois, aurais-je pu entretenir une maîtresse en dehors de mon
ménage?

Pour la première fois, depuis le début de cet entretien, les yeux de M.
Desrumeaux révèlent une impression; c’est une impression d’étonnement.
Il me considère et fait:

--Alors...

Puis, vivement, se rendant compte que sa surprise n’a rien de flatteur
pour moi, il fait:

--Bon, bon...

Mais j’ai compris. M. Desrumeaux voulait dire, en termes adoucis:
«Alors, si vous ne lui donniez pas d’argent, comment se fait-il que
cette jolie fille couchait avec vous?»... Oui, j’ai compris, mais
compris trop tard; j’aurais dû comprendre lorsque j’ai fait la
connaissance de Lucienne.

Il enchaîne de façon, peut-être, à avoir la solution du problème par une
autre voie:

--Quand et comment avez-vous connu Mlle Clara Wood?

--Elle n’était pas à ce moment, Mlle Clara Wood. Je l’ai rencontrée, une
nuit...

Je raconte au juge ce qui s’est passé, il y a plusieurs mois, sur
l’avenue Trudaine, à deux heures du matin. J’ai pleinement conscience
qu’ainsi j’aggrave la situation du coupable présumé.

--Et... depuis, saviez-vous qu’elle revoyait assidûment André Joguin?

Je ne veux pas raconter à ce juge que Lucienne avait trouvé moyen de me
présenter son amant de cœur comme étant son frère... Ça donnerait trop à
Lucienne, la figure d’une coquine, et à moi, la figure d’un jobard.

Je réponds:

--Je l’ai appris, ces derniers temps. C’est à partir de ce moment que
j’ai cessé de voir... Mlle Clara Wood.

--Pourtant, on a trouvé au domicile de la victime un pneumatique par
lequel vous annonciez votre visite pour 9 heures du soir, le jour même
où elle devait être assassinée?...

--Oui, j’avais l’intention de lui rendre visite... Une faiblesse,
Monsieur le juge... J’avais beaucoup d’affection pour elle. Et puis,
j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que je n’y aille pas, que je ne risque
pas de me laisser reprendre. Ça m’a semblé plus raisonnable.

La voix de M. Desrumeaux répète, comme un écho:

--Plus raisonnable...

Il approuve ma conduite.

Mais pourquoi, ayant fini de m’interroger, éprouve-t-il le besoin de me
faire un peu de morale?

Il me dit:

--Voyez-vous, Monsieur Legrand, ce sont des aventures dangereuses à
notre âge et qui, ordinairement tournent mal. Il vaut mieux rester
tranquille dans notre famille...

Il a une famille, M. Desrumeaux? Et puis il est bien gentil de me parler
de «notre» âge. Il a bien quinze ans de plus que moi... C’est toujours
le plus vieux qui dit au plus jeune «à notre âge»...

Je sors du Palais de justice, et je me trouve à six heures à la porte
d’un grand atelier de couture de la rue du Quatre-Septembre. Des
messieurs d’un certain âge, qui manifestent une certaine nervosité, et
des gigolos d’une correction glaciale et tranquille, attendent en même
temps que moi. Tous se regardent avec une certaine gêne; les messieurs
âgés parce qu’ils se sentent un peu déplacés et ridicules; les gigolos
parce qu’ils se demandent si, tout à l’heure, ils ne vont pas se trouver
deux ou trois à se précipiter (je me trompe; les jeunes gens de cette
génération ne se précipitent pas vers les femmes), à s’avancer à la
rencontre d’une même personne... On voit ça tous les soirs à six heures,
à la sortie de tous les ateliers; toutes les nuits, à minuit, à la
sortie des artistes de tous les théâtres et music-hall.

Je suis ému comme au temps où, dans ma jeunesse, j’attendais la femme
aimée devant sa porte... pour me sauver dès que je l’apercevais, sans
avoir osé lui parler.

Cependant, c’est Yvonne que j’attends, la petite camarade de Lucienne.
Je voudrais parler d’_Elle_ avec quelqu’un qui l’a aimée, qui a reçu ses
confidences, qui a su le fond de son cœur... Yvonne est une bonne petite
fille; je vais l’inviter à dîner; pendant quelques heures, je ne serai
pas seul; je pleurerai librement, elle me consolera... Je la reverrai de
temps en temps, souvent... Et mon égoïsme d’homme ébauche un nouveau
roman.

Yvonne paraît sous la voûte, et se dirige vers la sortie, à petits pas
pressés. Elle m’aperçoit, et, après un moment d’hésitation à peine
perceptible, vient vers moi.

--Tiens! Monsieur Legrand!... Ah! Si je croyais vous voir par ici!

Je suis embarrassé de ma contenance, et d’autant plus, que deux petites
ouvrières en passant à côté de nous, me considèrent d’un regard étonné,
et que l’une d’elles murmure en s’éloignant:

--Ça doit être son père. Je lui avais bien dit qu’elle se ferait paumer!

Nous restons silencieux un bon moment. Puis Yvonne trouve quelque chose
à dire:

--Hein! Croyez-vous?

Je réponds:

--Oui...

Elle ajoute, avec une précision cruelle:

--Je l’avais toujours prévenue que ça finirait mal, avec ce type-là...
Qu’est-ce que vous voulez. Elle l’avait dans la peau... C’est
malheureux...

Oui, c’est malheureux.

Je fais un effort pour dominer ma timidité.

--Écoutez, ma petite Yvonne, si vous êtes libre ce soir, voulez-vous
dîner avec moi, en camarade, quelque part? Nous bavarderons... J’ai
tellement de choses à vous dire.

--C’est que, ce soir, justement... Mes parents ne sont pas prévenus.

Mais pendant que je faisais mon invitation, j’ai saisi un sourire
d’Yvonne que j’ai d’abord interprété dans un sens flatteur. Et puis je
me suis rendu compte très vite, à la façon dont le sourire s’est
brusquement effacé sous mon regard, de ce qu’il ne s’adressait pas à
moi, mais à un autre par-dessus mon épaule.

Je le vois, l’autre, ou plutôt je vois son reflet dans la glace d’une
porte vitrée qui est devant moi. C’est un gigolo qui, d’un mouvement
lent et continu, passe sur sa joue le revers de sa main droite. Ce geste
distingué, dans le milieu auquel appartiennent Yvonne et le gigolo, a
une signification très précise: «La barbe!»

Le gigolo, me voyant parler à sa petite amie, ne me fait même pas
l’honneur d’être jaloux de moi. Il m’a reconnu tout de suite pour ce que
je suis: un vieux raseur inoffensif, mais par qui, il ne faut tout de
même pas se laisser embêter.

--Adieu, Yvonne...

--Au revoir, Monsieur... Je vous demande pardon. On m’attend. Ah! C’est
bien triste tout de même... Cette pauvre Lucienne! Il faut vous faire
une raison... Au revoir, Monsieur Legrand.

Elle est déjà au bras du gigolo: et elle rit...

En somme, pour moi, il n’y a plus qu’une solution bien simple, bien
facile... Qu’est-ce que je fiche encore là? Je n’ai plus rien, dans la
vie, qu’un souvenir qui est une torture.

Ma vie animale n’est même pas assurée: je vais me repaître dans
d’infâmes gargotes, me terrer dans un ignoble garno; jusqu’au jour où on
s’apercevra que j’ai pris de l’argent dans la caisse qui m’est confiée;
alors on me mettra à la porte de la maison Henriot; et probablement en
prison... Et on fera un fait-divers dont M. Alexis Godard et sa femme
prendront connaissance avec un vif plaisir. J’ai pris ma revanche, mais
la belle sera pour eux.

En tout cas, seul, toujours seul, sans une affection, sans une
sympathie...

Et surtout le reste, tout ce que je cache...

Alors, je suis descendu sur la berge de la Seine en me répétant que
c’est bien simple et bien facile. Ça ne doit pas durer longtemps; ça
doit être fini tout de suite.

Pas si facile...

Je prends mon élan pour sauter dans l’eau noire. Allons, ouste!... Des
pauvres gens font ça, tous les jours, qui ne font pas figure de héros,
quand on repêche leur corps gonflé.

Leur corps gonflé... Cette prévision seule m’enlève tout appétit de la
mort.

En prenant mon élan pour sauter, je sens très bien que je ne sauterai
pas. J’esquisse la parodie ridicule du clown qui singe l’athlète.
Quelque chose me retient, qui n’est pas une conscience humaine, mais le
goût bestial de la vie. Les bêtes ne se suicident pas.

Je sais très bien que je peux acheter un revolver qui fera de moi un
mort plus présentable... Oui... je mettrai le canon sur ma tempe et le
doigt sur la gâchette; ce sera tout... Je sais très bien que je peux
acheter une corde: j’accrocherai la corde... J’irai peut-être jusqu’à
monter sur un escabeau et à me passer au cou le nœud coulant... Du
chiqué... Du chiqué pour moi-même, sans qu’il y ait personne pour me
regarder.

Je peux bien crâner à mes propres yeux, et me dire que je n’ai pas peur
de la mort, ni de ce qu’il peut y avoir ensuite. Car ensuite, il ne peut
rien y avoir de pire... J’ai peur seulement de la souffrance, d’une
seconde de souffrance, comme chez le dentiste...

Mais c’est encore de la lâcheté.

Il ne me manquait plus que ça, d’être un lâche!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XIX

L’AUTRE


Enfin, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Monsieur le juge
d’instruction?... Je ne peux pas vous dire pour vous faire plaisir que
j’ai tué Lulu, mais je ne peux pas vous empêcher de le croire... C’est
régulier...

Pourquoi que je l’aurais tuée? J’aurais agi contre mes intérêts, pour
commencer.

Ah! Qu’est-ce que vous allez chercher là! D’après vous j’aurais détourné
tout l’argent que j’ai touché au nom de Lulu chez M. Wallstein, pour la
vente de ses tableaux et j’aurais fait la bringue avec cet argent-là au
lieu de le lui remettre. Vous avez été jusqu’à fouiller dans ma vie
privée pour prouver que je dépensais plus que je ne gagnais, vu que je
ne gagnais rien et que j’étais provisoirement sans situation; et que
j’avais acheté une auto, dont j’avais besoin pour mes affaires...

Alors, d’après vous, Lulu m’aurait demandé des comptes ce samedi soir
que je suis rentré de voyage; et il s’en serait suivi une violente
discussion; et Lulu m’aurait annoncé son intention de me quitter, vu
qu’elle avait une autre liaison avec un honorable employé qui est
caissier dans une maison de bonneterie.

Qu’est-ce que c’est que ce caissier dans la bonneterie? Lulu ne m’en a
jamais causé; ce n’est pas régulier. Si elle avait eu une liaison avec
un caissier dans la bonneterie, elle ne me l’aurait pas caché; et je
l’aurais déconseillée, parce que Lulu pouvait tout de même trouver mieux
que ça. A quoi ça nous aurait avancés?

Vous l’appelez comment, ce caissier?... M. Maurice Legrand? Laissez-moi
rigoler... Des renseignements de police? La police est fameusement
renseignée. M. Maurice Legrand, ça n’est pas un caissier dans la
bonneterie. C’est un artiste peintre, et je suis mieux placé que
n’importe qui pour le savoir... C’est régulier.

Pourquoi je ne laisse pas parler mon avocat?... Parce que je sais
comment les choses se sont passées. J’y étais. Mon avocat n’y était pas,
et il se mettrait dans le même cas que vous, en voulant parler de choses
qu’il ne connaît pas; il sortirait des bobards. Ce n’est pas régulier...
Et puis je sais aussi bien parler qu’un avocat. J’ai eu de
l’instruction. Dans ma famille, j’ai même un oncle qui est officier
d’Académie.

Si vous tenez absolument à ce que j’aie tué Lulu, parce qu’elle voulait
me quitter pour un caissier dans la bonneterie, je ne veux pas vous
contrarier... Mais, non; mais non, je n’avoue pas! Ce que je vous ai
dit, c’est pour rigoler.

Vous avez des preuves? Ah! ça, je ne suis pas curieux, mais je voudrais
bien savoir...

Mes antécédents? Ah! J’ai fait des blagues comme tous les jeunes gens de
famille. J’ai revendu des choses que je n’avais pas achetées; c’est une
chose qui se fait dans le meilleur monde... J’ai reçu de l’argent des
femmes que j’ai connues; mais du moment qu’elles voulaient bien m’en
donner, je me demande un peu qui ça regarde... Une affaire de traites
des blanches? J’ai pu donner des renseignements à des petites jeunes
filles qui voulaient voyager et voir du pays. C’est régulier... Vous ne
trouvez pas, Monsieur le juge, que pour elles, ça vaut mieux que d’être
ouvrières dans les usines ou boniches chez la crémière, ou même que de
se marier avec des types qui leur font des gosses et qui les laissent
tomber ensuite?

L’argent des tableaux? Mais puisque c’est Lulu elle-même qui voulait que
je le garde! Elle avait l’idée qu’on se mette en ménage tous deux. Elle
avait même l’ambition qu’on finisse par se marier...

Et combien de fois il faudra vous répéter que quand même je n’aurais pas
été arrêté par suite d’une erreur judiciaire, c’est encore à moi que ce
crime fait le plus de tort!... Je ne serais pas en prison que je me
trouverais sans situation.

Cette lettre de moi qu’on a retrouvée chez elle, et où je m’annonçais
pour le samedi soir?...

Mais je n’ai jamais nié que ce samedi soir à onze heures, j’ai rendu
visite à Lulu... Je suis arrivé et... mes empreintes digitales avec mes
doigts pleins de sang sur les draps de lit de la petite?... Ça se peut,
ça s’explique, et je vais vous raconter l’affaire pour la vingtième
fois... Je me contredis à chaque fois? Je me coupe à tout coup? Parce
que vous m’interrogez et que vous me troublez avec vos questions. Mais
je n’ai jamais varié dans mon récit. C’est régulier.

Je suis arrivé chez Lulu à onze heures... Ah! La dernière fois j’avais
dit 11 heures 10!... Qu’est-ce que ça peut bien faire? Si j’avais pu
prévoir, j’aurais réglé ma montre sur l’heure de la Bourse.

Je suis entré dans l’appartement avec la clef. Oui, j’avais la clef...
J’ai appelé: «Lulu», de l’entrée... En n’entendant pas de réponse, j’ai
supposé qu’elle faisait sa tête, parce qu’on s’était quitté à la suite
d’une discussion. Quoi? Oui, on a eu une discussion, je n’ai jamais dit
le contraire, mais ce n’était pas le jour du crime, c’était cinq jours
avant!... Une discussion sur quoi?... Sur la bonneterie en gros... Mais
non, Monsieur le juge, je ne me moque pas de la justice. C’était une
discussion à propos de M. Maurice Legrand. Et comme vous voulez
absolument qu’il soit caissier dans une maison de bonneterie en gros...

J’entre donc après avoir appelé Lulu, qui ne me répondait pas, et je
trouve drôle qu’il n’y ait pas de lumière dans sa chambre.

Quoi? J’ai dit l’autre jour qu’il y avait de la lumière dans sa chambre?
C’est une erreur de détail; c’est moi qui l’ai allumée, la lumière,
ensuite...

Mais d’abord, je me suis avancé dans l’obscurité, pour tâter dans le
lit, et pour voir si quelquefois, elle n’aurait pas été là ou si elle
serait endormie.

Ma main a touché sa figure et j’ai pensé: «Elle dort»... Pour la
réveiller en douce, j’ai touché ensuite sa poitrine et ça m’a fait une
drôle d’impression; c’était comme tout mouillé et gluant. J’ai crié
«Lulu»!... Je l’ai secouée; et puis j’ai tourné le commutateur
électrique.

Alors, j’ai vu comment ils l’avaient arrangée. Qui: «Ils»?... Ah! ça, je
ne sais pas, Monsieur le juge, et vous êtes mieux à même de le savoir
que moi...

La concierge dit qu’à part moi, elle n’a vu monter personne dans la
soirée? Elle pouvait être endormie. Et je ne suis pas du tout au courant
des connaissances que Lulu pouvait avoir au dehors. Précisément, je lui
ai reproché plus d’une fois de n’être pas assez difficile sur le choix
de ses relations. Et quand même je saurais quelque chose, ça n’est pas
moi qui vous le dirais. J’ai assez d’éducation pour savoir que dans ces
cas-là, un homme du monde est tenu à la discrétion. C’est régulier...
Vous pouvez aller demander dans n’importe quel bar du faubourg
Montmartre. On vous dira que je suis un garçon discret et correct.

Ce que j’ai fait après que j’ai découvert le crime?... J’ai commencé par
m’essuyer les mains après les draps; j’avais les doigts pleins de sang.
C’est après seulement que j’ai pensé à me les laver dans la cuvette; et
c’est comme ça que la police a relevé mes empreintes digitales sur le
lit de la victime. Mais, précisément, ça prouve, si vous réfléchissez,
que je ne suis pour rien dans l’affaire; est-ce qu’un assassin
s’amuserait à laisser la trace de ses doigts, sachant que c’est comme
s’il mettait sa signature?

Pourquoi je suis parti en douce, sans prévenir personne, au lieu de
réveiller toute la maison et d’aller chercher le commissaire? Parce que
justement je ne tenais pas à avoir les embêtements que j’ai à présent.
On n’aurait pas manqué de me soupçonner tout de suite. Je comptais que
ma visite passerait inaperçue, et par déveine il s’est trouvé que le
concierge a remarqué la discrétion de ma sortie.

Vous me reprochez encore qu’on a trouvé sur moi quelques petits objets
ayant appartenu à Lulu: un bracelet-montre et deux bagues sans grande
valeur. C’est tout naturel que je les aie emportés. Lulu n’était pas
bien avec sa famille; j’étais son fiancé pour ainsi dire. C’est à moi
qu’elle aurait laissé ces petites choses si elle avait été à même d’en
disposer. Et vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir exécuté le dernier
vœu d’une morte. C’est régulier.

Vous dites que je suis cynique? Pourquoi cynique? Je ne comprends pas.

Alors, Monsieur le juge, maintenant que vous êtes renseigné, je pense
bien que vous allez réparer votre erreur judiciaire en me mettant en
liberté...

Vous ne trouvez pas que c’est régulier?

Je ne vous en veux pas. C’est un malentendu. Mais vous comprenez que je
ne peux pas rester en prison, ayant mes affaires au dehors, jusqu’à ce
que vous ayez trouvé celui qui a fait le coup!...




XX

L’AUTRE


Ah?... Ah oui!... Nom de Dieu!...

Oui, je vais m’habiller...

Oui, oui, Monsieur le procureur, c’est entendu, j’aurai du courage...
Mais vous direz ce que vous voudrez, ça n’est pas régulier.

Il faut faire un exemple? C’est moi qu’on a choisi pour ça? Alors,
l’opinion publique se plaignait qu’on acquittait tous les assassins et
qu’on graciait ceux qu’on n’acquittait pas; et pour donner satisfaction
à l’opinion publique, on va guillotiner un type qui n’a rien fait. Les
jurés, et le tribunal, et le Président de la République n’ont rien
compris à cette affaire-là... Il faut une tête, et c’est moi qui régale.
C’est ma tournée. Allez-y! C’est ça la justice! C’est régulier.

Vous, vous allez vous taire! Vous avez assez causé pendant le procès. Ce
n’est pas moi qui ai été vous chercher comme avocat, et ce que vous avez
pu dire d’idioties!... Que j’étais un dégénéré, que j’étais un vicieux,
que j’avais eu de mauvais exemples dans ma jeunesse et qu’il fallait
m’excuser... M’excuser de quoi, bon Dieu! Puisqu’elle était déjà morte
quand je suis arrivé, comment est-ce que j’aurais pu la tuer? C’est une
chose bien simple qu’un gosse de quatre ans comprendrait, et personne
n’a été capable de comprendre... Du moment que je lui avais flanqué de
temps en temps une flopée, comme chacun fait à sa femme ou à sa poule
pour la dresser, c’est forcément moi qui l’avais bousillée à coups de
couteau, n’est-ce pas?

Bon, bon... Ça n’est pas le moment de dire ça? A quel moment c’est que
je causerai, si je ne cause pas maintenant?... Ça n’est pas régulier.

Si je veux les secours de la religion et entendre la messe?... Oh! Je
veux bien... C’est régulier.

Écoutez-moi, Monsieur l’aumônier, on n’a jamais été juste pour moi dans
la vie. On n’a pas rendu justice à mes capacités. Y a des gens qui sont
décorés et millionnaires qui n’avaient pas mes aptitudes en n’importe
quoi... J’ai connu des femmes qui se rendaient compte; mais tous les
hommes qui auraient pu m’être utiles me regardaient de travers, par
jalousie probablement...

Que je demande pardon au bon Dieu de ce que j’ai fait?... Mais de quoi,
sacré nom de Dieu? Puisqu’elle était déjà froide quand je suis entré
dans sa chambre! Si le bon Dieu n’est pas capable de comprendre à
présent, et si il tolère des choses pareilles, c’est qu’il est encore
plus bête que le président de la République, parce que le président de
la République, pour avoir refusé ma grâce, a l’excuse que l’affaire lui
a été expliquée par mon avocat et qu’on ne comprend plus rien aux
affaires, quand un avocat les explique...

Je blasphème? Bon... Je ne dis plus rien. Laissez-moi au moins finir ma
cigarette...

Serrez pas si fort!...

Poussez pas! Je peux pas marcher plus vite, puisque vous m’avez attaché
les jambes... Ça n’est pas régulier.

Bon Dieu! Ce qu’il fait froid!

A...a...h!

Je suis innocent!... Je suis inn...




XXI

LUI


C’est ce matin à 5 heures (j’y étais) qu’on a coupé le cou d’André
Joguin. Les journaux sont pleins de détails touchant l’exécution de
«L’ASSASSIN DE CLARA WOOD».

Voilà sept mois que ma petite Lucienne est morte. Voilà deux mois
qu’André Joguin a été condamné à mort par la Cour d’Assises. J’étais
aussi au procès.

J’ai des loisirs: voilà quatre mois que j’ai perdu ma place chez Henriot
Frères.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’étais arrivé ce matin-là à mon bureau, brisé de fatigue, comme
d’habitude, par les cauchemars de la nuit. Mes collègues ne m’avaient
pas accueilli par leurs plaisanteries habituelles. Ils affectaient de
parler avec trop d’intérêt de choses trop indifférentes, et de ne jamais
regarder de mon côté.

Je me suis demandé:

--Est-ce que ça se voit?... Est-ce que?...

Mais la porte vitrée, que j’interrogeais du regard, m’a renvoyé en
réponse le reflet d’un vieil homme inoffensif et abruti.

A dix heures, le garçon de bureau de M. Henriot est venu à ma caisse et
m’a dit, lui aussi, sans me regarder:

--Le patron vous demande.

Comme ça, sans vaine formule de politesse.

Le patron m’a accueilli d’un air gêné, sans son sourire habituel qui me
classe parmi les personnages comiques. Il a porté son regard sur moi, le
temps d’un dixième de seconde, puis ses yeux se sont vivement détournés
et fixés définitivement sur un diplôme encadré qui atteste les succès de
la maison Henriot frères, bonneterie en gros, à l’Exposition
Internationale de Lyon.

Et d’un ton neutre, indifférent, comme il aurait dit: «C’est vraiment
bien gravé... Et puis ça n’est pas mal encadré», il a prononcé des
paroles qu’il y a seulement deux ans je n’aurais pu entendre sans mourir
de honte et d’effroi.

--Monsieur Legrand (jamais le patron ne m’avait encore appelé
«Monsieur») voici bien des années que vous appartenez à la maison, et
jusqu’à présent nous n’avions eu qu’à nous louer de vous... qu’à nous
louer de vous... qu’à nous louer de vous...

Il eût pu s’en tenir là. Je savais ce que M. Henriot avait à me dire.
Cependant, après avoir paru puiser une énergie nouvelle dans la
contemplation du diplôme qui était pour la maison un symbole d’honneur
comme un drapeau, il continua:

--Il y a peu de temps, des événements fâcheux révélèrent à la justice
des faits dont elle crut devoir nous informer, bien qu’ils soient restés
ignorés du public. Vous avez eu avec une jeune femme, dont les gestes
défrayaient déjà la chronique avant qu’elle eût été l’héroïne d’un drame
retentissant, une liaison... regrettable... regrettable... et qui
resterait vraiment inexplicable si vous n’aviez pas fait pour cette
personne, des dépenses excédant de beaucoup, vos ressources avouables...
Cette liaison, bien que contraire à la morale, ne regarde que vous, et
nous avons pour principe d’ignorer la vie privée de nos employés, à
condition que dans leurs fonctions, ils aient une tenue décente... Mais
vos dépenses exagérées nous regardent, en ce sens que nous avons pu
craindre que cet argent sorte de notre caisse...

Il prit un temps, et conclut:

--Nos craintes étaient justifiées... Nous avons vérifié votre caisse
hier au soir, après la fermeture des bureaux, avec le concours de notre
chef comptable... Il manque 2.500 francs...

Il attendit alors que je dise quelque chose. Ma défense était préparée
avant l’heure même de mon premier vol.

--Je rembourserai, monsieur... Je me suis trouvé gêné, et dans des
circonstances vraiment pénibles. La somme que j’ai prise n’est pas bien
importante; et en trois mois, par des retenues sur mes appointements
mensuels, vous rentrerez dans votre argent... Maintenant, j’ai si peu à
dépenser pour moi...

--Maintenant... oui... Mais le jour où vous rencontrerez une autre
femme, où prendrez-vous l’argent? Le caissier de la maison Henriot doit
être au-dessus de tout soupçon et vous nous resteriez toujours
suspect... Vous ne pouvez pas rester ici, Monsieur Legrand, cherchez un
emploi où vous ne serez pas exposé à la tentation; et nous vous
donnerons les meilleurs certificats du moment que votre nouvel emploi ne
sera pas un emploi de caissier.

--C’est bien, monsieur, je m’en irai. Mais je vous rembourserai tout de
même par la suite, pour vous montrer que...

--Non. Nous passerons la somme par profits et pertes, en évitant
d’ébruiter l’affaire... Vous nous quittez pour raison de santé, et
tenez, voici une somme de mille francs qui vous permettra d’attendre.

--Merci, monsieur.

Je suis ému. M. Henriot est un brave homme. Il est même un peu naïf, car
il ajoute:

--Ici, personne ne saura rien.

Je sais déjà que tout le monde sait. Le comptable a sans doute bavardé.

Je descends à ma cage vitrée. Je prends mon pardessus et mon chapeau, du
geste machinal et las que j’ai chaque soir à six heures quand ma journée
de travail a pris fin, et ma main tremble à peine.

Et comme tous les soirs, je dis:

--Bonsoir, messieurs!

Mais personne ne me répond. Toutes les têtes sont courbées et chacun
travaille avec un zèle exemplaire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il faut continuer de manger (parce que vraiment on ne peut pas faire
autrement) quand on a décidé déraisonnablement de continuer à vivre
(parce que soi-disant on ne peut pas faire autrement).

Le billet de mille francs de M. Henriot, ne pouvait pas durer toute ma
vie. J’ai cherché du travail.

J’avais lu dans le courrier artistique d’un journal du matin, qu’une
toile de Clara Wood, intitulée _Café de province_, avait été vendue
27.000 francs à l’Hôtel des Ventes.

27.000 francs!

Mais _Café de province_?... Je ne me rappelais pas avoir traité ce
sujet-là.

J’ai été rôder boulevard Haussmann, devant la vitrine de Wallstein. Deux
toiles de Clara Wood étaient exposées. Je ne les ai pas reconnues; Je ne
les connaissais pas... C’est bien ce que je pensais. M. Wallstein fait
fabriquer de faux Clara Wood depuis que Lucienne est morte. Ce sont des
imitations misérables, auxquelles un critique d’art ou un expert peut
seul se méprendre.

Un moment de révolte me donna la minute d’énergie que la faim même
serait impuissante à procurer. Je poussai la porte, j’entrai dans le
magasin. Je connaissais M. Wallstein, que j’avais rencontré à la porte
du juge d’instruction... Il était là. J’allai à lui. Il leva sur moi son
regard froid et rusé d’homme d’affaires. Ma minute d’énergie était déjà
passée.

C’est timidement que je récitai la phrase préparée d’avance.

--Monsieur, je viens me mettre à votre disposition pour faire des Clara
Wood... Je suis capable de faire beaucoup mieux que ça...

Du geste, je désignai la vitrine. M. Wallstein le prit de très haut et
me toisa de haut en bas.

--Alors, monsieur, vous venez me dire ici, tout haut, que je vends des
faux tableaux? Voulez-vous me f... le camp, ou je fais appeler un agent!

--Pardon, monsieur... J’ai connu Mme Clara Wood, fort bien... Vous ne
vous rappelez pas m’avoir déjà vu, il y a trois mois, à la porte du
bureau de M. Desrumeaux, juge d’instruction?... Non, vous ne vous
rappelez pas. Vous étiez trop absorbé dans une conversation intime avec
M. et Mme Pelletier, les parents de Clara Wood.

M. Wallstein sembla perdre un peu de son assurance.

--C’est possible, monsieur... Alors, vous désirez?

--Je suis peintre. Et c’est dans mon atelier qu’ont été peintes presque
toutes les toiles de cette malheureuse artiste... Elle n’avait pas
d’atelier à elle.

M. Wallstein parut frappé par cette constatation.

--C’est juste. Je me suis souvent demandé...

--Voulez-vous que je vous apporte la semaine prochaine, un ou deux
essais?... Si vous les prenez, je ne serai pas exigeant pour les
conditions.

Il a sans doute pensé que c’était le meilleur moyen pour se débarrasser
de moi.

--Vous pouvez toujours essayer.

J’ai essayé. J’ai acheté un matériel sommaire, et dans ma misérable
chambre d’hôtel borgne, j’ai épuisé les dernières ressources de mon
courage. Il m’en a fallu... Je me revoyais aux plus belles heures de ma
vie, quand je profitais des dernières lueurs du jour entre ma sortie du
bureau et ma rentrée au bagne conjugal pour jeter fiévreusement sur la
toile une vision qui avait pris corps dans mon imagination. Ma fièvre
était heureuse; je travaillais pour la femme aimée; la femme aimée était
là à côté de moi, bavardant gentiment, et parfois n’y tenant plus, je
jetais mes pinceaux et ma palette pour aller l’étreindre.

Maintenant, tout seul dans un décor ignoble, sous un jour gris et sale,
je singeais avec dégoût mes gestes d’autrefois pour pouvoir continuer à
survivre lâchement, malgré toute logique, malgré toute justice.

Car c’est peut-être une justice impérieuse qui m’a poursuivi, condamné
et puni.

Quelle dérision! Quand j’ai apporté à M. Wallstein, ces deux tableaux
nés dans une rage douloureuse (l’un représentait de pauvres bougres à la
porte d’un asile de nuit, et l’autre un de ces vieux philosophes
péripatéticiens qui, une latte à la main, font les cent pas devant une
maison en construction, sous une pluie de fragments de bois et de
morceaux de pierre, pour empêcher les autres de recevoir quelque chose
sur la tête) M. Wallstein, ayant considéré les toiles avec un étonnement
consterné, m’a dit sur un ton de commisération sincère:

--Ah! Mon pauvre ami. Il faudrait d’abord que vous appreniez à peindre
et à dessiner... Ça ressemble à un Clara Wood comme je ressemble au
pape!

M. Wallstein ne m’a pas laissé le temps de méditer sur une hypothèse peu
flatteuse pour le Souverain Pontife.

Il a appelé un petit bonhomme chafoin, à barbiche et lunettes, qui
écrivait dans le fond de la salle, sur un bureau.

--Hé! M. Hector Langelarde, qu’est-ce que vous dites de ces Clara Wood
que m’apporte monsieur?

Le petit homme chafouin a dirigé vers nous ce regard de myope intégral,
qui est presque un regard d’aveugle. Il ne nous voyait, à huit mètres,
que comme deux vagues silhouettes; et il ne pouvait voir les tableaux,
que je tenais de telle façon qu’ils lui tournaient le dos.

Néanmoins, il a fait une grimace de désapprobation.

--Ça n’existe pas.

M. Wallstein a insisté avec une lourde ironie:

--Monsieur a connu Clara Wood. Il s’imagine que ça suffit pour
travailler comme elle... Moi aussi, je l’ai connue. J’ai couché avec
elle...

--Et moi aussi, a murmuré le petit homme avec fatuité.

J’ai crié:

--Salauds! Mais maintenant qu’elle est morte, vous pouvez baver sur elle
tout ce que vous voulez!

Les deux personnages se sont regardés avec étonnement, pendant que je
sortais en claquant la porte, après avoir laissé tomber sur le plancher
les deux tableaux, si manifestement faux qu’ils n’avaient pu tenir le
coup aux yeux des connaisseurs...

Ce jour même j’ai trouvé du travail. Des copies dramatiques à faire chez
moi (chez moi!). J’ai une belle écriture et, en travaillant assidûment,
mon employeur m’a certifié que je pouvais me faire jusqu’à huit francs
par jour.

Mais je ne travaille pas assidûment. Je cherche d’autres façons de
m’abrutir.

Je bois dans l’ignoble petit bar attenant à mon ignoble hôtel, et je ne
suis même plus dégoûté par les êtres que j’y retrouve chaque soir. C’est
là que mon voisin le marlou attend sa compagne qui fait les cent pas
sous la voûte du métro du boulevard de la Chapelle et dont j’entends les
gémissements tard dans la nuit, lorsque son maître la châtie de sa
malchance ou de sa nonchalance au travail.

Je monte dans ma chambre le plus tard possible, quand on me chasse du
bar pour cause de fermeture. Je monte avec la terreur de mes obsessions
nocturnes. J’ai peur de m’endormir. Je souhaite que mon voisin le marlou
prolonge les scènes qui au début m’étaient odieuses. Je souhaite qu’il
me tienne longtemps éveillé en battant sa femme. Parce que, dès que je
commence à dormir, ça commence.

C’est pendant mon sommeil que le Grand Tourmenteur me donne un
avant-goût des supplices éternels; le sommeil, c’est déjà une autre vie.
Et l’ingéniosité du Grand Tourmenteur est infinie.

Il arrive, quand je sombre dans l’abîme plein de monstres et
d’effroyables possibilités où se débat mon impuissance assez consciente
pour être douloureuse, il arrive que les deux amants séparés par la mort
reviennent pour me torturer. Ces deux amants qui me hantent aussi dans
l’état de veille...

Je les vois couchés et nus, échangeant des caresses précises et odieuses
qui m’affolent.

Parfois, il arrive aussi que des choses plus affreuses m’apparaissent
dans un décor plus sinistre.

J’erre dans un cimetière, le cimetière où je sais qu’on a enterré ma
petite Lucienne. Et je marche comme on marche dans les rêves, espérant
la rencontre d’un doux fantôme, d’une petite ombre diaphane, d’une
apparition apaisante.

J’arrive devant sa tombe. Je soulève la lourde pierre qui la couvre
aussi facilement qu’on soulève le couvercle d’une boîte de cigares...
Elle m’apparaît. Elle n’est pas seule. Ils sont encore ensemble, enlacés
dans le cercueil pourri, comme dans un lit.

Je me précipite sur son corps pour le reprendre. Je l’embrasse...
Horreur! Un ver me rampe à la lèvre!

Je me réveille en hurlant. De l’autre côté de la cloison, une voix
s’élève, la voix du marlou qui, jusqu’à trois heures du matin, m’a tenu
éveillé par son sabbat infernal:

--Ça ne va pas bientôt finir, cette vie-là!...

Pour me délivrer de ma plus abominable obsession, j’ai voulu aller sur
la tombe de Lucienne, avec de vagues idées mystiques de pardon ou
d’exorcisme qui libéreraient mes nuits. Sur la tombe de Lucienne, je
pourrais sans doute pleurer, souffrir d’une souffrance plus apaisée et
plus humaine. Oui... Je n’ai pas pu suivre le corps de ma Lucienne
lorsqu’on l’a conduit au cimetière. Je n’ai pas pu, et l’obstacle était
en moi.

Mais je me suis fait violence. J’ai marché jusqu’au cimetière de
Bagneux. J’ai erré parmi les morts, sans trouver celle que je cherchais,
dans la foule innombrable et immobile où chacun affiche son nom et cache
son visage.

Je suis revenu à pied... J’ai passé par l’avenue du Bois de Boulogne. A
la place même où, jadis, je passais mes mornes après-midi du dimanche
avec la femme que je croyais ma femme, tous deux assis sur des chaises
de fer à regarder d’un air stupide le défilé des passants, j’ai regardé
autour de moi, sous la nostalgie de mes placides ennuis d’autrefois,
avec le regret d’un abrutissement animal qui m’apparaît aujourd’hui
comme un état enviable de bonheur relatif.

... Et j’ai vu, assis sur deux chaises de fer, regardant d’un air
stupide le stupide défilé des passants, M. et Mme Alexis Godard.
L’héroïque adjudant semblait aussi bien aplati par l’usage domestique
que peut l’être une peau d’ours un peu râpée et convertie en descente de
lit. L’expression de sa physionomie expliquait d’ailleurs le succès de
l’explication qu’il a donnée et que les journaux ont publiée par la
suite pour justifier sa disparition et faciliter la régularisation de sa
situation civile et militaire... Il a invoqué l’amnésie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est au Palais de Justice, pendant qu’on jugeait André Joguin,
l’assassin présumé de Lucienne, que j’ai connu les heures les plus
fiévreuses de ma nouvelle vie. L’intense intérêt de ce nouveau drame a
fourni, pendant quelques jours, une diversion à mes tortures intimes.

Bien avant l’heure fixée pour les débats, j’attendais l’ouverture des
portes de la Cour d’Assises; puis, debout et haletant, je restais
debout, jusqu’à la fin, au milieu d’un public qui assistait à ce procès
avec un simple intérêt de curiosité, comme on assiste à une pièce de
théâtre.

J’eus une minute d’émotion intense lorsque le président, à la suite d’un
incident d’audience qui avait provoqué une manifestation parmi le
public, menaça de faire évacuer la salle... J’avais le droit d’être là,
plus que n’importe qui... Je ne voulais rien perdre de ce que j’avais si
chèrement acheté.

Certes, si j’avais été juré, je n’aurais pas jugé l’accusé comme il
avait le droit de l’être, suivant une conscience impartiale; car je le
haïssais de toutes les forces de mon âme, et j’avais soif de son sang.
Mais il faut reconnaître que, dès son entrée dans le box des accusés,
André Joguin, poussé par une force diabolique qui abolissait en lui
l’instinct même de la conservation, a fait tout ce qu’il a pu pour se
rendre haïssable aux yeux des juges qui ne le connaissaient pas, de ces
jurés pour qui tout accusé est en principe un garçon sympathique.

Il a montré une telle vulgarité prétentieuse, une telle inaptitude à
l’émotion, une telle inhumanité dans le sens le plus cruel du mot, qu’il
était impossible qu’il ne fût pas condamné. L’égoïsme monstrueux qu’il a
révélé dans les termes les plus cyniques lorsque le président lui a
reproché la façon dont il a constamment exploité la pauvre petite
victime, a soulevé parmi le public, à plusieurs reprises, une rumeur
d’indignation.

Le président, notamment, lui a fait un reproche sous lequel n’importe
quel homme ayant un peu de cœur eût courbé la tête:

--Enfin, voilà une jeune femme charmante, ayant un véritable talent
d’artiste et dont le travail servait uniquement à entretenir votre
paresse et vos vices... Vous lui preniez tout, vous la priviez de tout,
et vous la maltraitiez par surcroît...

A ces reproches, cet être abject, tranquillement, opposait toujours la
même réponse stupide:

--C’était régulier...

De même qu’aux accusations, il opposait toujours la même réponse trop
raisonnable, exaspérante d’égoïsme monstrueux:

--Ça n’était pas mon intérêt de la tuer.

Mon témoignage devant le juge d’instruction, concernant la scène
violente qui avait eu lieu sur l’avenue Trudaine, a produit la plus vive
impression lorsqu’il a été lu à l’audience. Le président, incidemment, a
mentionné la disparition du témoin, dont il a été impossible de trouver
la nouvelle adresse; il ne se doutait pas que le témoin était là, à
quelques pas de lui.

Malgré tout, je suis persuadé qu’André Joguin n’eût pas été condamné à
mort si son casier militaire n’avait pas été déplorable... A chaque
session de la Cour d’Assises, l’auteur de quelque crime monstrueux
bénéficie d’un acquittement ou de l’octroi de circonstances atténuantes
parce qu’il a été un héros pendant la guerre ou simplement un bon soldat
pendant la paix. Quelques mots d’éloge prononcés à la barre, par un
colonel, sur des faits qui n’ont aucun rapport avec la cause, valent
mieux que toutes les plaidoiries du monde. Or, André Joguin a fait son
service dans les bataillons d’Afrique, et l’amnistie, après la guerre
est venue à point pour atténuer les effets de ses absences illégales. Ce
sont-là des choses qui impressionnent le public beaucoup plus que
l’assassinat d’une pauvre petite fille.

Mais malgré moi, mes yeux, pendant le procès, se portaient toujours sur
la table où reposaient les pièces à conviction: le petit poignard
japonais avec lequel elle coupait les pages des livres nouveaux que je
lui apportais, et qui était là, rouillé de son sang... Sa montre, une
petite montre en or que je lui avais donnée et qu’on a retrouvée dans la
poche de cet être immonde... ses draps, qui ont été agités par ses
mouvements d’amour et ses sursauts d’agonie, ses draps sur lesquels les
mains de cet homme ont laissé leurs empreintes sanglantes...

Le public a applaudi lorsque la sentence a été prononcée. Je n’ai pas
applaudi, mais mon cœur a bondi de joie dans ma poitrine.

Je l’avais déjà condamné.

Je l’avais condamné parce qu’il est coupable d’avoir été aimé d’elle,
follement, lui, qui lui devait tant... comme j’aurais voulu être aimé,
moi qui l’aimais tant, moi à qui elle devait tout...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je ne crois pas être cruel, même sous l’aiguillon de la haine.

Et ce n’est pas pour voir couler le sang du seul être par qui j’ai
jamais connu la haine, que ce matin, j’ai voulu assister à la mort
d’André Joguin.

Un autre sentiment me poussait, qui peut-être est moins avouable encore:
je voulais savoir si cet homme saurait mourir courageusement, s’il
aurait cette supériorité sur moi, qui suis irrémédiablement lâche.

Presque tous les assassins meurent avec courage...

Parce que ce sont des brutes, dont les nerfs n’ont pas cette sensibilité
qui torture et humilie les lâches raffinés? Parce qu’ils sont dépourvus
de cette imagination qui nous représente les horreurs de la mort et les
hypothèses effroyables de l’au delà?

Ça ne fait rien... L’héroïsme est une attitude, et les criminels sont
vraiment des héros, qui acceptent leur fin brutale avec sincérité. Il me
déplairait qu’André Joguin pût se comporter en héros...

Je me suis levé avant l’aube. J’ai été là-bas à pied. A cette heure
matinale, le métro ne marchait pas encore.

Je n’ai pas vu grand’chose.

Sur la petite place où devait avoir lieu l’exécution, la police à pied
et à cheval masquait le spectacle en contenant une foule ignoble. Des
oiseaux de proie, des oiseaux de nuit étaient assemblés, venus de nulle
part, comme viennent les vautours de la jungle lorsqu’un animal va
mourir.

Un garde municipal, avec dégoût, faisait ruer son cheval dans les
privilégiés qui étaient au premier rang.

--Eh! On ira prendre un verre après? me dit d’une voix rauque un
individu qui se tenait près de moi et qu’accompagnait une fille en
cheveux.

Je regardai l’homme. Je reconnus le marlou, mon voisin. Plusieurs fois,
je l’avais croisé dans l’escalier de l’hôtel; jamais il ne m’avait
parlé, et je me faisais cette illusion qu’il ne me parlait pas parce
qu’il sentait confusément que nous n’avions rien de commun. Mais là,
devant cette guillotine que j’apercevais par intervalles lorsque se
déplaçait le cheval du municipal qui nous masquait la vue, nous avions
vraiment quelque chose de commun... Du moment que je me trouvais là,
j’étais un copain. Il était autorisé à se montrer familier. Et la fille
en cheveux m’adressait, de sa bouche édentée, un sourire de complicité.

Je répondis poliment:

--Je n’ai pas soif.

Mon voisin insista avec une courtoisie excessive.

--Ça sera ma tournée.

Et il ajouta pour montrer son expérience:

--Tout à l’heure, vous aurez soif... Après, on a toujours soif.

Puis il me donna des explications comme on en donne à un invité pour
s’excuser d’un retard:

--C’est long... C’est toujours long... Ils commencent par le réveiller
et il y a bien dix minutes de conversation. Et puis, ils lui coupent les
cheveux et ils lui font sa toilette. Et alors, c’est le ratichon qui
s’amène... Il entend la messe si c’est son idée d’entendre la messe!...
Une demi-heure de gagnée pour lui... Mais à quoi que ça sert?

Je me mets à la place d’André Joguin. Je me demande si, à sa place, je
demanderais à entendre la messe. Oui... C’est une demi-heure de gagnée
comme dit mon copain le marlou... Et je suis lâche...

Il continue:

--Par exemple, moi, j’accepterais la cigarette et le verre de rhum... Je
n’ai jamais refusé une politesse, du moment que c’est offert de bon
cœur.

La fille rit et se frotte amoureusement, contre son homme...

Quelques minutes peut-être s’écoulent qui me semblent interminables.

--Il a dû entendre la messe, ce ballot-là! fait mon voisin le marlou,
d’un ton où perce sa réprobation pour la vedette, qui, ayant passé trop
de temps à sa toilette, fait attendre aux spectateurs le lever du
rideau.

Mais une agitation nouvelle se manifeste, parmi les chevaux des
municipaux avant que s’ouvre la porte de la prison; puis une rumeur
discrète, comme à la sortie des concurrents sur la piste un jour de
Grand Prix, ou à l’entrée du taureau sur l’arène, un jour de corrida.

La fille est à quatre pattes, pour essayer de voir quelque chose
par-dessous le cheval qui est devant nous. Elle ne voit peut-être rien,
mais elle explique ce qu’elle pourrait voir.

--Comme il est pâle!

Il a peur... Tant mieux! Je suis content qu’il soit pâle et que ses
genoux se dérobent sous lui.

Je ne vois pas, mais soudain j’entends... J’entends une voix tragique,
désespérée, brusquement coupée par un «bruit sourd» qui précède, dans
les comptes rendus des envoyés spéciaux à la guillotine, la conclusion
traditionnelle: «Justice est faite».

Et la voix crie:

--Je suis innocent!... Je suis inn...

Il peut toujours crier, cet homme qui parut si évidemment coupable qu’un
jury parisien l’a condamné, et qu’un président de la République ne lui a
pas fait grâce de la vie...

Personne n’ajoute foi à cette protestation suprême.

Personne, excepté moi...

Je le sais bien qu’André Joguin est innocent du meurtre de ma
Lucienne...

Je le sais bien, puisque c’est moi qui l’ai assassinée...




XXII

LUI


Je l’ai assassinée et, je ne sais pas comment la chose a pu se faire,
bien que dix fois chaque nuit, au cours d’un rêve affreux, je répète le
geste que j’ai fait lorsque je l’ai frappée.

Lorsque, ce soir-là, je suis revenu chez elle, j’avais le cœur plein de
tendresse et de pardon. J’avais compris qu’elle n’était pas coupable
envers moi. Depuis si longtemps, elle était sous la domination de cet
être que je devais considérer comme son bourreau, et dont je comprenais
maintenant qu’elle n’avait pas su s’affranchir. C’était pour ne pas me
faire de peine qu’elle ne m’avait pas révélé cette situation... Mais
maintenant, j’allais la reprendre; j’allais la défendre.

La concierge ne m’a pas vu monter; un peu plus tard, elle ne m’a pas vu
descendre. A cela, je dois sans doute de n’avoir pas été soupçonné...
Mais qui donc, me connaissant, m’aurait soupçonné?

J’avais la clef du petit appartement. J’ai trouvé Lucienne couchée. Pour
effacer le moment de gêne qu’elle pouvait avoir au souvenir de ma
dernière visite, je me suis penché vers elle et je l’ai embrassée en
murmurant:

--Ça ne fait rien, ma petite chérie, ça ne fait rien.

J’avais l’impression que c’était moi qui lui demandais pardon.

Elle s’est dégagée trop vite de mes bras, et elle m’a dit, d’une voix où
j’ai voulu sentir une émotion:

--Je croyais que tu ne reviendrais pas.

--Si, ma Lucienne... Je suis libre maintenant... Ma femme...

J’ai voulu lui raconter la nouvelle que je lui apportais cinq jours
avant quand j’étais si heureux, quand j’étais si mal tombé... Mais il
était écrit que cette histoire, je ne la lui raconterais pas.

Dès les premiers mots je me suis senti glacé en comprenant que ça ne
l’intéressait pas.

Je me suis tu brusquement. Elle se taisait aussi. Tous deux nous
considérions l’esquisse du tableau inachevé que j’avais laissé chez
elle: ce tableau représentait une dame très élégante, assise dans une
pâtisserie à côté de son chien, également assis sur une chaise devant
une assiette de gâteaux; et dehors, collés à la vitre de la pâtisserie,
des figures de gosses faméliques.

Lucienne m’a dit:

--Tu pourras revenir ici pour le finir, ton tableau.

L’irritation a commencé à monter en moi, parce qu’en elle, cette phrase
m’a révélé un calcul: un calcul qui n’était pas d’elle, mais suggéré par
un autre... Par l’autre.

Mais machinalement, je commençais à me déshabiller, en pensant qu’elle
ne m’avait pas dit gentiment: «Tu viens!» comme tant de fois...

C’est alors qu’elle m’a dit:

--Tu sais... Ce n’est pas la peine de te coucher... Mes parents doivent
venir me voir... Alors, tu comprends ça ferait mauvais effet... Tu
ferais mieux de t’en aller et de revenir demain.

Pourquoi ai-je eu soudain l’impression qu’elle mentait, alors que
toujours, sans que rien m’avertît, j’avais accepté ses mensonges?

Je lui ai dit durement:

--Tes parents ne viendront pas te voir à cette heure-ci... Et puis, tu
es donc réconciliée avec tes parents? Je croyais qu’ils ne te voyaient
plus?

Elle a répondu d’un air las...

--Ah bon! Comme tu voudras...

A ce moment, mon regard est tombé sur un livre qu’elle lisait quand
j’étais arrivé, et dont les pages n’étaient pas coupées entièrement;
puisqu’un petit poignard oriental qui lui servait de coupe-papier
marquait le passage où elle s’était arrêtée... Mais cette autre chose
qui a fixé mon regard: le coin d’une lettre qui était dans le livre et
qui dépassait.

J’ai ouvert le livre. Le petit poignard est tombé. J’ai pris la lettre.

Elle se composait de quelques mots, mais c’était encore trop.

  Ma gosse,

  «Je reviens samedi soir, attends-moi vers les onze heures. Si tu es
  gentille, je resterai avec toi jusqu’au dimanche matin.

  Je t’embrasse,

  Ton DÉDÉ.»

  «P. S.--Pense à ce que je t’ai dit pour le vieux. On a encore besoin
  de lui.»

Ce que j’ai fait alors, j’en ai du remords plus que de mon crime. Sans
dire un mot, de mon poing fermé, je frappai Lucienne au visage. Elle
gémit. Je l’injuriai:

--Saleté!... Tu n’es pas une femme. Tu es une chienne. Tu caresses
l’homme qui te nourrit. Tu caresses l’homme qui te donne des coups... Il
te rossait, ton maquereau; il avait raison puisque c’est comme ça qu’il
faut te prendre... Moi, je ne savais pas, mais il est encore temps...
Tiens!

Je la frappai encore; elle fit entendre un nouveau gémissement. Je lui
dis:

--Tiens, tu me dégoûtes!

Mais j’ajoutai:

--Tu vas t’habiller tout de suite et venir avec moi. Nous partons ce
soir, très loin. Je ne veux pas que tu le revoies. Allons, dépêche-toi!

Elle fit non de la tête, son visage caché dans ses bras.

--Alors quoi, tu veux rester avec lui?... Ça n’est pas possible.
Rappelle-toi. J’ai tout sacrifié pour toi... Je veux que tu saches... Si
tu savais, tu comprendrais peut-être. Je ne suis pas un peintre connu.
Je suis un pauvre diable de comptable... Tu as pu voir que j’étais
capable de faire tout de même des choses très bien. Au lieu d’en
profiter moi-même, je t’ai tout donné; et ça n’est pas possible que tu
aimes un type qui te prenait tout, qui n’avait pas de cœur, pas
d’éducation, pas de délicatesse... Voyons, ma petite Lucienne...

Elle ne répondit pas, le visage toujours caché. D’une voix humble et
prêt à toutes les capitulations, j’ai posé alors cette question qui
révélait ma naïveté infinie.

--Alors, Lucienne, tu ne m’aimes pas?

Et j’écartai ses bras, ayant à ce moment, je le jure, l’unique désir de
l’embrasser.

Elle ne pleurait pas. Elle souriait, d’un sourire qui me parut un atroce
défi.

Le petit poignard était là... Je ne crois pas qu’elle ait poussé un cri.

Et lorsque j’ai fini de frapper, j’ai entendu ma voix qui disait:

--Allons, c’est fini, Lucienne... Habille-toi, viens!

Je me rappelle encore que, pour sortir de la maison de Lucienne, je n’ai
pas eu à demander le cordon au concierge parce que quelqu’un rentrait à
ce moment... J’ai dit machinalement «pardon»! et je me suis effacé
devant cet homme qui venait de pousser la porte. Je ne l’ai pas regardé,
je ne l’ai pas remarqué, mais plus tard, en évoquant ce souvenir presque
inconscient, j’ai pensé que ça devait être l’amant de cœur de Lucienne
qui venait au rendez-vous et qui, lui aussi, marchait vers la mort.

Et je me rappelle aussi que, deux heures plus tard, je me suis retrouvé
dans le bar situé au rez-de-chaussée de mon misérable hôtel; j’avais
devant moi mon cinquième petit verre d’eau-de-vie.

Des voyous et des filles, attablés, me regardaient à la dérobée avec une
curiosité discrète (c’est un monde où on ne se mêle guère des affaires
des autres) pendant que je grattais de l’ongle, machinalement, des
éclaboussures de sang séché qui maculait mes manchettes.

Le sang de la femme que j’avais férocement, injustement assassinée... de
la seule femme qui, depuis que j’ai atteint l’âge d’homme, ait bien
voulu faire semblant de m’aimer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




XXIII

LUI


... Si ça n’est pas malheureux de nous faire attendre deux heures dans
la rue par un froid pareil! et encore, si nous étions sûrs de ne pas
attendre pour rien... Il y a pas mal de gens avant nous, et il n’y a que
quarante lits.

Si c’est complet ici, nous aurons peut-être la ressource d’aller à
l’asile de l’Armée du Salut, où ils ont davantage de places... Mais il
sera probablement trop tard, et c’est loin; je ne suis pas sûr que mes
chaussures tiendront jusque là-bas... Rien que l’idée de passer une nuit
sur un banc où on n’a même pas le droit de s’endormir... C’est dur, à
l’âge de soixante ans, quand on n’a pas été habitué à ça...

Ah! Vous non plus, monsieur?... Vous aussi vous avez eu une situation?
Alors, vous me comprenez...

Oui, j’ai encore un peu de tabac... Tenez... Oh! c’est curieux. Il me
semble que je vous ai déjà rencontré... Pas dans ces milieux-là, bien
entendu... Vous n’étiez pas autrefois employé dans une maison de
commerce de la rue du Sentier?... Non?... Alors, c’est que je me trompe;
je vous demande bien pardon...

Si je n’ai pas dans ma poche un bout de pain ou de cervelas à vous
passer? Ça serait avec plaisir, mais vous savez comme la vie est dure...
Patientez un peu; nous aurons peut-être tout à l’heure chacun une
assiettée de soupe chaude avant de nous coucher. Et je vous avoue que
pour mon compte, ça tombera bien, parce que, depuis ce matin...

Plus je vous regarde, et plus je... Ah! Vous aussi, vous avez l’idée que
vous me connaissez...

Oui, je m’appelle Maurice Legrand... Ah! Par exemple, monsieur Alexis
Godard!

Alors... Alors, vous en êtes-là? Vous en êtes-là? Et... et Adèle?... Oh!
Elle est morte? Depuis huit ans... Oui, ça me fait quelque chose. C’est
bête; je vous demande pardon... Elle n’était pas une mauvaise femme.
C’était une femme d’intérieur; une femme sérieuse; peut-être trop
sérieuse. Je ne l’ai pas comprise. Vous non plus, probablement... Ça
m’ennuie bien, qu’elle soit morte. Ça vaut peut-être mieux pour elle. Si
nous étions morts, ça vaudrait certainement mieux pour nous... Bon Dieu,
ce que je peux avoir froid aux pieds! Avec ça, je m’enrhume facilement,
et je suis capable d’attraper du mal.

Oh! Ne poussez pas comme ça, derrière! A quoi ça vous sert de pousser!

Ce qui est ennuyeux, monsieur, pour des hommes qui ont été élevés comme
nous, c’est de tomber dans ce milieu où il y a des gens sans éducation.

Oui, Adèle... J’ai souvent repensé à elle... Oh! Vous avez raison,
monsieur, c’est ma faute si nous avons été séparés. Mais il y avait à ce
moment-là des choses que vous n’auriez pas comprises et qu’il serait
trop long de vous raconter...

Je n’ai pas eu de veine par la suite. J’ai connu des moments
difficiles... Oh! puisque nous parlons d’Adèle, figurez-vous qu’un jour,
je me trouvais sans avoir à manger, sans avoir à coucher... Je peux bien
vous avouer ça, à vous: vous savez que ça n’a rien de déshonorant.
J’étais assis sur un banc, comme nous serons peut-être tous les deux
tout à l’heure, avec la perspective du jour à attendre. Il faisait
froid, peut-être un peu moins froid que ce soir, mais ça pinçait tout de
même...

N’est-ce pas, quand on cause, ça fait un peu passer le temps. Voilà le
quart qui sonne; ils ne vont pas tarder à ouvrir la porte...

J’étais donc assis sur ce banc, quand mon regard est tombé sur ma main
gauche, et j’ai vu mon alliance. L’alliance en or qui était là, depuis
mon mariage avec Adèle; depuis si longtemps que je n’y faisais même plus
attention, parce que pour moi, elle était arrivée à faire partie de ma
main.

Cette alliance, au poids de l’or, valait bien quarante francs, et je n’y
avais pas encore pensé.

Si je vous disais le mal que j’ai eu à la vendre à un brocanteur, qui
m’en a donné sept francs!

Pourtant j’étais tout de même mieux habillé que je ne suis aujourd’hui;
j’avais les mêmes habits, mais ils avaient plusieurs années de moins.

Et de quel droit, sous prétexte que nous sommes mal habillés, nous
mettent-ils à la porte de tous les endroits publics où il fait chaud?
Dans les églises, je comprends encore... Mais à l’Hôtel des Ventes!
Est-ce qu’ils avaient le droit de me mettre à la porte de l’Hôtel des
Ventes, moi qui ai payé des impôts pendant quarante ans et plus?

J’étais allé à l’hôtel des Ventes parce qu’on avait annoncé la mise aux
enchères d’un tableau de Clara Wood.

Vous ne vous intéressez pas à la peinture, monsieur?

Ils m’ont mis à la porte parce qu’une poule bien habillée se plaignait
de mon voisinage. Est-ce que je n’étais pas là à ma place aussi bien
qu’elle, et même mieux?

Et j’ai été obligé de sortir (qu’est-ce que vous auriez fait à ma place
contre la force?) au moment le plus intéressant des enchères, quand le
tableau venait de dépasser quarante mille francs.

Vous avez l’air de vous demander ce que ça peut bien me faire qu’un
tableau se vende 40.000 francs, pour ce que ça met dans ma poche.

Ça m’intéresse. Et je pourrais vous dire à ce sujet-là des choses que
vous ne croiriez pas.

Je vais vous les dire tout de même. Comme je vous le faisais remarquer
tout à l’heure, le temps passe plus vite quand on cause...

Ah! On ouvre la porte...

De la place pour tout le monde!... Et nous nous plaignions de ne pas
avoir de veine!...

Un lit... Une soupe chaude...

La vie est belle!...


FIN




TABLE DES MATIÈRES


                   Pages
  Avertissement        9
      I.--Lui         13
     II.--L’autre     35
    III.--Elle        43
     IV.--Lui         49
      V.--Elle        71
     VI.--L’autre     77
    VII.--Lui         89
   VIII.--Elle       105
     IX.--L’autre    115
      X.--Lui        119
     XI.--Elle       133
    XII.--Lui        137
   XIII.--Elle       159
    XIV.--L’autre    163
     XV.--Lui        167
    XVI.--Elle       205
   XVII.--L’autre    215
  XVIII.--Lui        221
    XIX.--L’autre    257
     XX.--L’autre    267
    XXI.--Lui        271
   XXII.--Lui        299
  XXIII.--Lui        307




    ACHEVÉ D’IMPRIMER
    LE 15 JANVIER 1930
    PAR L’IMPRIMERIE
    LOUIS BELLENAND
    ET FILS, A FONTENAY-
    AUX-ROSES (SEINE)




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHIENNE ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.