La dernière Aldini: Simon

By George Sand

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Title: La dernière Aldini
       Simon

Author: George Sand

Release Date: February 19, 2006 [EBook #17795]

Language: French


*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DERNIÈRE ALDINI ***




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                           GEORGE SAND


                       LA DERNIÈRE ALDINI

                              SIMON



                               1855



NOTICE

Les romans sont toujours plus ou moins des fantaisies, et il en est
de ces fantaisies de l'imagination comme des nuages qui passent. D'où
viennent les nuages, et où vont-ils?

J'ai rêvé, en me promenant à travers la forêt de Fontainebleau, tête à
tête avec mon fils, à toute autre chose qu'à ce livre, que j'écrivais le
soir dans une auberge, et que j'oubliais le matin, pour ne m'occuper que
des fleurs et des papillons. Je pourrais raconter toutes nos courses
et tous nos amusements avec exactitude, et il m'est impossible de dire
pourquoi mon esprit s'en allait le soir à Venise. Je pourrais bien
chercher une bonne raison; mais il sera plus sincère d'avouer que je ne
m'en souviens pas: il y a de cela quinze ou seize ans.

  GEORGE SAND.
  Nohant, 23 août 1853.



ALLA SIGNORA
CARLOTTA MARLIANI,
CONSULESSA DI SPAGNA.

Les mariniers de l'Adriatique ne mettent point en mer une barque neuve
sans la décorer de l'image de la Madone. Que votre nom, écrit sur cette
page, soit, ô ma belle et bonne amie, comme l'effigie de la céleste
patronne, qui protège un frêle esquif livré aux flots capricieux.

GEORGE SAND.




                                  LA
                            DERNIÈRE ALDINI.




                            PREMIÈRE PARTIE.


A cette époque-là, le signor Lélio n'était plus dans tout l'éclat de sa
jeunesse; soit qu'à force de remplir leur office généreux, ses poumons
eussent pris un développement auquel avaient obéi les muscles de la
poitrine, soit le grand soin que les chanteurs apportent à l'hygiène
conservatrice de l'harmonieux instrument, son corps, qu'il appelait
joyeusement l'_étui_ de sa voix, avait acquis un assez raisonnable degré
d'embonpoint. Cependant sa jambe avait conservé toute son élégance, et
l'habitude gracieuse de tous ses gestes en faisait encore ce que sous
l'Empire les femmes appelaient un beau cavalier.

Mais si Lélio pouvait encore remplir, sur les planches de la Fenice
et de la Scala, l'emploi de _primo uomo_ sans choquer ni le goût ni la
vraisemblance; si sa voix tout jours admirable et son grand talent le
maintenaient au premier rang des artistes italiens; si ses abondants
cheveux d'un beau gris de perle, et son grand oeil noir plein de feu,
attiraient encore le regard des femmes, aussi bien dans les salons que
sur la scène, Lélio n'en était pas moins un homme sage, plein de réserve
et de gravité dans l'occasion. Ce qui nous semblait étrange, c'est
qu'avec les agréments que le ciel lui avait départis, avec les succès
brillants de son honorable carrière, il n'était point et n'avait jamais
été un homme à bonnes fortunes. Il avait, disait-on, inspiré de grandes
passions; mais, soit qu'il ne les eut point partagées, soit qu'il en eût
enseveli le roman dans l'oubli d'une conscience généreuse, personne ne
pouvait raconter l'issue délicate de ces épisodes mystérieux. De fait,
il n'avait compromis aucune femme. Les plus opulentes et les plus
illustres maisons de l'Italie et de l'Allemagne l'accueillaient avec
empressement; nulle part il n'avait porté le trouble et le scandale.
Partout il jouissait d'une réputation de bonté, de loyauté, de sagesse
irréprochable.

Pour nous artistes, ses amis et ses compagnons, il était bien aussi le
meilleur et le plus estimable des hommes. Mais cette gaieté sereine,
cette grâce bienveillante qu'il portait dans le commerce du monde, ne
nous cachaient pas absolument un fond de mélancolie et l'habitude d'un
chagrin secret. Un soir, après souper, comme nous fumions le _serraglio_
sous nos treilles embaumées de Sainte-Marguerite, l'abbé Panorio nous
parlait de lui-même, et nous disait les poétiques élans et les combats
héroïques de son propre coeur avec une candeur respectable et touchante.
Lélio, gagné par cet exemple et partageant notre effusion, pressé
aussi un peu par les questions de l'abbé et les regards de Beppa, nous
confessa enfin que l'art n'était pas la seule noble passion qu'il eût
connue.

«_Ed io anchè!_ s'écria-t-il avec un soupir; et moi aussi j'ai aimé,
j'ai combattu, j'ai triomphé!

--Avais-tu donc fait voeu de chasteté comme lui? dit Beppa en souriant
et en touchant le bras de l'abbé du bout de son éventail noir.

--Je n'ai jamais fait aucun voeu, répondit Lélio; mais j'ai toujours été
impérieusement commandé par le sentiment naturel de la justice et de la
vérité. Je n'ai jamais compris qu'on pût être vraiment heureux un seul
jour en risquant toute la destinée d'autrui. Je vous raconterai, si vous
le voulez, deux époques de ma vie où l'amour a joué le principal rôle,
et vous comprendrez qu'il a pu m'en coûter un peu d'être, je ne dis pas
un héros, mais un homme.

--Voilà un début bien grave, dit Beppa, et je crains que ton récit ne
ressemble à une sonate française. Il te faut une introduction musicale,
attends! Est-ce là le ton qui te convient?» En même temps, elle tira de
son luth quelques accords solennels, et joua les premières mesures d'un
andante maestoso de Dusseck.

«Ce n'est pas cela, reprit Lélio en étouffant le son des cordes avec
le manche de l'éventail de Beppa. Joue-moi plutôt une de ces valses
allemandes, où la Joie et la Douleur, voluptueusement embrassées,
semblent tourner doucement et montrer tour à tour une face pâle baignée
de larmes et un front rayonnant couronné de fleurs.

--Fort bien! dit Beppa. Pendant ce temps Cupidon joue de la pochette,
et marque la mesure à faux, ni plus ni moins qu'un maître de ballet; la
Joie, impatientée, frappe du pied pour exciter le fade musicien qui gêne
son élan impétueux. La Douleur, exténuée de fatigue, tourne ses yeux
humides vers l'impitoyable racleur pour l'engager à ralentir cette
rotation obstinée, et l'auditoire, ne sachant s'il doit rire ou pleurer,
prend le parti de s'endormir.»

Et Beppa se mit à jouer la ritournelle d'une valse sentimentale,
ralentissant et pressant chaque mesure alternativement, conformant avec
rapidité l'expression de sa charmante figure, tantôt sémillante de joie,
tantôt lugubre de tristesse, à ce mode ironique, et portant dans cette
raillerie musicale toute l'énergie de son patriotisme artistique.

«Vous êtes une femme bornée! lui dit Lélio en passant ses ongles sur les
cordes, dont la vibration expira en un cri aigre et déchirant.

--Point-d'orgue germanique! s'écria la belle Vénitienne en éclatant de
rire et en lui abandonnant la guitare.

--L'artiste, reprit Lélio, a pour patrie le monde entier, la grande
_Bohême_, comme nous disons. _Per Dio!_ faisons la guerre au despotisme
autrichien, mais respectons la valse allemande! la valse de Weber, ô
mes amis! la valse de Beethoven et de Schubert! Oh! écoutez, écoutez
ce poëme, ce drame, cette scène de désespoir, de passion et de joie
délirante!»

En parlant ainsi, l'artiste fit résonner les cordes de l'instrument, et
se mit à vocaliser, de toute la puissance de sa voix et de son âme, le
chant sublime du _Désir_ de Beethoven; puis, s'interrompant tout à coup
et jetant sur l'herbe l'instrument encore plein de vibration pathétique:

«Jamais aucun chant, dit-il, n'a remué mon âme comme celui-là. Il
faut bien l'avouer, notre musique italienne ne parle qu'aux sens ou à
l'imagination exaltée; celle-ci parle au coeur et aux sentiments les
plus profonds et les plus exquis. J'ai été comme vous, Beppa. J'ai
résisté à la puissance du génie germanique; j'ai longtemps bouché les
oreilles de mon corps et celles de mon intelligence à ces mélodies du
Nord, que je ne pouvais ni ne voulais comprendre. Mais les temps sont
venus où l'inspiration divine n'est plus arrêtée aux frontières des
États par la couleur des uniformes et la bigarrure des bannières. Il y a
dans l'air je ne sais quels anges ou quels sylphes, messagers invisibles
du progrès, qui nous apportent l'harmonie et la poésie de tous les
points de l'horizon. Ne nous enterrons pas sous nos ruines; mais que
notre génie étende ses ailes et ouvre ses bras pour épouser tous les
génies contemporains par-dessus les cimes des Alpes.

--Écoutez, comme il extravague! s'écria Beppa en essuyant son luth déjà
couvert de rosée; moi qui le prenais pour un homme raisonnable!

--Pour un homme froid et peut-être égoïste, n'est-ce pas, Beppa? reprit
l'artiste en se rasseyant d'un air mélancolique. Eh bien! j'ai cru
moi-même être cet homme-là; car j'ai fait des actes de raison, et
j'ai sacrifié aux exigences de la société. Mais quand la musique des
régiments autrichiens fait retentir, le soir, les échos de nos grandes
places et nos tranquilles eaux des airs de Freyschütz et des fragments
de symphonie de Beethoven, je m'aperçois que j'ai des larmes en
abondance, et que mes sacrifices n'ont pas été de peu de valeur. Un sens
nouveau semble se révéler à moi: la mélancolie des regrets, l'habitude
de la tristesse et le besoin de la rêverie, ces éléments qui n'entrent
guère dans notre organisation méridionale, pénètrent désormais en moi
par tous les pores, et je vois bien clairement que notre musique est
incomplète, et l'art que je sers insuffisant à l'expression de mon âme;
voilà pourquoi vous me voyez dégoûté du théâtre, blasé sur les émotions
du triomphe, et peu désireux de conquérir de nouveaux applaudissements
à l'aide des vieux moyens; c'est que je voudrais m'élancer dans une vie
d'émotions nouvelles, et trouver dans le drame lyrique l'expression du
drame de ma propre vie; mais alors je deviendrais peut-être triste et
vaporeux comme un Hambourgeois, et tu me raillerais cruellement, Beppa!
C'est ce qu'il ne faut pas. O mes bons amis, buvons! et vive la joyeuse
Italie et Venise la belle!

Il porta son verre à ses lèvres; mais il le remit sur la table avec
préoccupation, sans avoir avalé une seule goutte de vin. L'abbé lui
répondit par un soupir, Beppa lui serra la main, et, après quelques
instants d'un silence mélancolique, Lélio, pressé de remplir sa
promesse, commença son récit en ces termes:

«Je suis, vous le savez, fils d'un pêcheur de Chioggia. Presque tous les
habitants de cette rive ont le thorax bien développé et la voix forte.
Ils l'auraient belle, s'il ne l'enrouaient de bonne heure à lutter sur
leurs barques contre les bruits de la mer et des vents, à boire et à
fumer immodérément pour conjurer le sommeil et la fatigue. C'est une
belle race que nos Chioggiotes. On dit qu'un grand peintre français
_Leopoldo Roberto_, est maintenant occupé à illustrer le type de leur
beauté dans un tableau qu'il ne laisse voir à personne.

Quoique je sois d'une complexion assez robuste, comme vous voyez, mon
père, en me comparant à mes frères, me jugea si frêle et si chétif,
qu'il ne voulut m'enseigner ni à jeter le filet, ni à diriger la
chaloupe et le chasse-marée. Il me montra seulement le maniement de la
rame à deux mains, le _voguer_ de la barquette, et il m'envoya gagner
ma vie à Venise en qualité d'aide-gondolier de place. Ce fut une
grande douleur et une grande humiliation pour moi que d'entrer ainsi
en servage, de quitter la maison paternelle, le rivage de la mer,
l'honorable et périlleuse profession de mes pères. Mais j'avais une
belle voix, je savais bon nombre de fragments de l'Arioste et du Tasse.
Je pouvais faire un agréable gondolier, et gagner, avec le temps et
la patience, cinquante francs par mois au service des amateurs et des
étrangers.

Vous ne savez pas, Zorzi, dit Lélio en s'interrompant et en se tournant
vers moi, comment se développent chez nous, gens du peuple, le goût et
le sentiment de la musique et de la poésie. Nous avions alors et nous
avons encore (bien que cet usage menace de se perdre) nos trouvères et
nos bardes, que nous appelons _cupidons_; rapsodes voyageurs, ils
nous apportent des provinces centrales les notions incorrectes de la
langue-mère, altérée, je ferais mieux de dire enrichie, de tout le génie
des dialectes du nord et du midi. Hommes du peuple comme nous, doués
à la fois de mémoire et d'imagination, ils ne se gênent nullement pour
mêler leurs improvisations bizarres aux créations des poëtes. Prenant
et laissant toujours sur leur passage quelque locution nouvelle,
ils embellissent et leur langage et le texte de leurs auteurs
d'une incroyable confusion d'idiomes. On pourrait les appeler les
conservateurs de l'instabilité du langage dans les provinces frontières
et sur tout le littoral. Notre ignorance accepte sans appel les
décisions de cette académie ambulante; et vous avez eu souvent
l'occasion d'admirer tantôt l'énergie, tantôt le grotesque de l'italien
de nos poëtes, dans la bouche des chanteurs des lagunes.

C'est le dimanche à midi, sur la place publique de Chioggia, après la
grand'messe, ou le soir dans les cabarets de la côte, que ces rapsodes
charment, par leurs récitatifs entrecoupés de chant et de déclamation,
un auditoire nombreux et passionné. Le _cupido_ est ordinairement debout
sur une table et joue de temps en temps une ritournelle ou un finale
de sa façon sur un instrument quelconque, celui-ci sur la cornemuse
calabraise, celui-là sur la vielle bergamasque, d'autres sur le violon,
la flûte ou la guitare. Le peuple chioggiote, en apparence flegmatique
et froid, écoute d'abord en fumant d'un air impassible et presque
dédaigneux; mais aux grands coups de lance des héros de l'Arioste, à la
mort des paladins, aux aventures des demoiselles délivrées et des géants
pourfendus, l'auditoire s'éveille, s'anime, s'écrie et se passionne si
bien, que les verres et les pipes volent en éclats, les tables et les
siéges sont brisés, et souvent le cupide, prêt à devenir victime de
l'enthousiasme excité par lui, est forcé de s'enfuir, tandis que les
dilettanti se répandent dans la campagne à la poursuite d'un ravisseur
imaginaire, aux cris d'_amazza!_ _amazza!_ tue le monstre! tue le
coquin! à mort le brigand! bravo, Astolphe! courage, bon compagnon!
avance! avance! tue! tue! C'est ainsi que les Chioggiotes, ivres de
fumée de tabac, de vin et de poésie, remontent sur leurs barques et
déclament aux flots et aux vents les fragments rompus de ces épopées
délirantes.

J'étais le moins bruyant et le plus attentif de ces dilettanti. Comme
j'étais fort assidu aux séances, et que j'en sortais toujours silencieux
et pensif, mes parents en concluaient que j'étais un enfant docile et
borné, à la fois désireux et incapable d'apprendre les _beaux-arts_. On
trouvait ma voix agréable; mais, comme j'avais en moi le sentiment d'une
accentuation plus pure et d'une déclamation moins forcenée que celle
des _cupidons_ et de leurs imitateurs, on décréta que j'étais, comme
chanteur aussi bien que comme barcarole, _bon pour la ville_,
retournant ainsi votre locution française à propos de choses de peu de
valeur,--_bon pour la campagne_.

Je vous ai promis le récit de deux épisodes, et non celui de ma vie;
je ne vous dirai donc pas le détail de toutes les souffrances par
lesquelles je passai pour arriver, moyennant le régime du riz à l'eau
et des coups de rame sur les épaules, à l'âge de quinze ans et à un
très-médiocre talent de gondolier. Le seul plaisir que j'eusse, c'était
celui d'entendre passer les sérénades; et, quand j'avais un instant de
loisir, je m'échappais pour chercher et suivre les musiciens dans tous
les coins de la ville. Ce plaisir était si vif que, s'il ne m'empêchait
point de regretter la maison paternelle, il m'eût empêché du moins d'y
retourner. Du reste, ma passion pour la musique était à l'état de goût
sympathique, et non de penchant personnel; car ma voix était en pleine
mue, et me semblait si désagréable, lorsque j'en faisais le timide
essai, que je ne concevais pas d'autre avenir que celui de battre l'eau
des lagunes, toute ma vie, au service du premier venu.

Mon maître et moi occupions souvent le _traguetto_, ou station de
gondoles, sur le grand canal, au palais Aldini, vers l'image de _saint
Zandegola_ (contraction patoise du nom de San-Giovanni Decollato). En
attendant la pratique, mon patron dormait, et j'étais chargé de guetter
les passants pour leur offrir le service de nos rames. Ces heures,
souvent pénibles dans les jours brûlants de l'été, étaient délicieuses
pour moi au pied du palais Aldini, grâce à une magnifique voix de femme
accompagnée par la harpe, dont les sons arrivaient distinctement jusqu'à
moi. La fenêtre par laquelle s'échappaient ces sons divins était située
au-dessus de ma tête, et le balcon avancé me servait d'abri contre la
chaleur du jour. Ce petit coin était mon Éden, et je n'y repasse jamais
sans que mon coeur tressaille au souvenir de ces modestes délices de mon
adolescence. Une tendine de soie ombrageait alors le carré de balustrade
de marbre blanc, brunie par les siècles et enlacée de liserons et de
plantes pariétaires soigneusement cultivées par la belle hôtesse
de cette riche demeure; car elle était belle; je l'avais entrevue
quelquefois au balcon, et j'avais entendu dire aux autres gondoliers que
c'était la femme la plus aimable et la plus courtisée de Venise. J'étais
assez peu sensible à sa beauté, quoiqu'à Venise les gens du peuple aient
des yeux pour les femmes du plus haut rang, et réciproquement, à ce
qu'on assure. Pour moi, j'étais tout oreilles; et, quand je la voyais
paraître, mon coeur battait de joie, parce que sa présence me donnait
l'espoir de l'entendre bientôt chanter.

J'avais entendu dire aussi aux gondoliers du traguet que l'instrument
dont elle s'accompagnait était une harpe; mais leurs descriptions
étaient si confuses qu'il m'était impossible de me faire une idée nette
de cet instrument. Ses accords me ravissaient, et c'est lui que je
brûlais du désir de voir. Je m'en faisais un portrait fantastique; car
on m'avait dit qu'il était tout d'or pur, plus grand que moi, et mon
patron Masino en avait vu un qui était terminé par le buste d'une belle
femme qu'on aurait dit prête à s'envoler, car elle avait des ailes. Je
voyais donc la harpe dans mes rêves, tantôt sous la figure d'une sirène,
et tantôt sous celle d'un oiseau; quelquefois je croyais voir passer
une belle barque pavoisée, dont les cordages de soie rendaient des sons
harmonieux. Une fois je rêvai que je trouvais une harpe au milieu des
roseaux et des algues; mais au moment où j'écartais les herbes humides
pour la saisir, je fus éveillé en sursaut, et ne pus jamais retrouver le
souvenir distinct de sa forme.

Cette curiosité s'empara si fort de mon jeune cerveau, qu'un jour je
finis par céder à une tentation maintes fois vaincue. Pendant que mon
patron était au cabaret, je grimpai sur la couverture de ma gondole, et
de là aux barreaux d'une fenêtre basse; puis enfin je m'accrochai à la
balustrade du balcon, je l'enjambai et je me trouvai sous les rideaux de
la tendine.

Je pus alors contempler l'intérieur d'un magnifique cabinet; mais le
seul objet qui me frappa, ce fut la harpe muette au milieu des autres
meubles qu'elle dominait fièrement. Le rayon qui pénétra dans le
cabinet lorsque j'entr'ouvris le rideau vint frapper sur la dorure de
l'instrument, et fit étinceler le beau cygne sculpté qui le surmontait.
Je restai immobile d'admiration, ne pouvant me lasser d'en examiner les
moindres détails, la structure élégante, qui me rappelait la proue des
gondoles, les cordes diaphanes qui me semblèrent, toutes d'or filé, les
cuivres luisants et la boîte de bois satiné sur laquelle étaient peints
des oiseaux, des fleurs et des papillons richement coloriés et d'un
travail exquis.

Cependant, il me restait un doute, au milieu de tant de meubles
superbes, dont la forme et l'usage m'étaient peu connus; ne m'étais-je
pas trompé? était-ce bien la harpe que je contemplais? Je voulus m'en
assurer; je pénétrai dans le cabinet, et je posai une main gauche et
tremblante sur les cordes. O ravissement! elles me répondirent. Saisi
d'un inexprimable vertige, je me mis à faire vibrer au hasard et avec
une sorte de fureur toutes ces voix retentissantes, et je ne crois pas
que l'orchestre le plus savant et le mieux gouverné m'ait jamais fait
depuis autant de plaisir que l'effroyable confusion de sons dont je
remplis l'appartement de la signora Aldini.

Mais ma joie ne fut pas de longue durée. Un valet de chambre qui
rangeait les salles voisines accourut au bruit, et, furieux de voir un
petit rustre en haillons s'introduire ainsi et s'abandonner à l'amour
de l'art avec un si odieux déréglement, se mit en devoir de me chasser à
coups de balai. Il ne me convenait guère d'être congédié de la sorte,
et je me retirai prudemment vers le balcon, afin de m'en aller comme
j'étais venu. Mais avant que j'eusse pu l'enjamber, le valet s'élança
sur moi, et je me vis dans l'alternative d'être battu ou de faire un
culbute ridicule. Je pris un parti violent, ce fut d'esquiver le choc
en me baissant avec dextérité, et de saisir mon adversaire par les
deux jambes, tandis qu'il donnait brusquement de la poitrine contre
la balustrade. L'enlever ainsi de terre et le lancer dans le canal fut
l'affaire d'un instant. C'est un jeu auquel les enfants s'exercent
entre eux à Chioggia. Mais je n'avais pas eu le temps d'observer que
la fenêtre était à vingt pieds de l'eau et que le pauvre diable de
_cameriere_ pouvait ne pas savoir nager.

Heureusement pour lui et pour moi, il revint aussitôt sur l'eau et
s'accrocha aux barques du traguet. J'eus un instant de terreur en lui
voyant faire le plongeon; mais, dès que je le vis sauvé, je songeai à me
sauver moi-même: car il rugissait de fureur et allait ameuter contre
moi tous les laquais du palais Aldini. J'enfilai la première porte qui
s'offrit à moi, et, courant à travers les galeries, j'allais franchir
l'escalier, lorsque j'entendis des voix confuses qui venaient à ma
rencontre. Je remontai précipitamment et me réfugiai sous les combles du
palais, où je me cachai dans un grenier parmi de vieux tableaux rongés
des vers, et des débris de meubles.

Je restai là deux jours et deux nuits sans prendre aucun aliment et sans
oser me frayer un passage au milieu de mes ennemis. Il y avait tant de
monde et de mouvement dans cette maison qu'on n'y pouvait faire un pas
sans rencontrer quelqu'un. J'entendais par la lucarne les propos
des valets qui se tenaient dans la galerie de l'étage inférieur.
Ils s'entretenaient de moi presque continuellement, faisaient mille
commentaires sur ma disparition, et se promettaient de m'infliger une
rude correction s'ils réussissaient à me rattraper. J'entendais aussi
mon patron sur sa barque s'étonner de mon absence, et se réjouir à
l'idée de mon retour, dans des intentions non moins bienveillantes.
J'étais brave et vigoureux; mais je sentais que je serais accablé par le
nombre. L'idée d'être battu par mon patron ne m'occupait guère; c'était
une chance du métier d'apprenti qui n'entraînait aucune honte. Mais
celle d'être châtié par des laquais soulevait en moi une telle horreur,
que je préférais mourir de faim. Il ne s'en fallut pas de beaucoup
que mon aventure n'eût ce dénouement. A quinze ans, on supporte mal la
diète. Une vieille camériste qui vint chercher un pigeon déserteur sous
les combles trouva, au lieu de son fugitif, le pauvre _barcarolino_
évanoui et presque mort au pied d'une vieille toile qui représentait
une sainte Cécile. Ce qu'il y eut de plus frappant pour moi dans ma
détresse, c'est que la sainte avait entre les bras une harpe de forme
antique que j'eus tout le loisir de contempler au milieu des angoisses
de la faim, et dont la vue me devint tellement odieuse, que pendant bien
longtemps, par la suite, je ne pus supporter ni l'aspect ni le son de
cet instrument fatal.

La bonne duègne me secourut et intéressa la signora Aldini à mon sort.
Je fus promptement rétabli des suites du jeûne, et mon persécuteur,
apaisé par cette expiation, agréa l'aveu de ma faute et l'expression
brusque, mais sincère, de mes regrets. Mon père, en apprenant de mon
patron que j'étais perdu, était accouru. Il fronça le sourcil lorsque
madame Aldini lui manifesta l'intention de me prendre à son service.
C'était un homme rude, mais fier et indépendant. C'était bien assez,
selon lui, que je fusse condamné par ma délicate organisation à vivre à
la ville. J'étais de trop bonne famille pour être valet, et quoique
les gondoliers eussent de grandes prérogatives dans les maisons
particulières, il y avait une distinction de rang bien marquée entre les
gondoliers de la place et les _gondolieri di casa_. Ces derniers étaient
mieux vêtus, il est vrai, et participaient au bien-être de la vie
patricienne; mais ils étaient réputés laquais, et il n'y avait point
de telle souillure dans ma famille. Néanmoins madame Aldini était si
gracieuse et si bienveillante, que mon brave homme de père, tortillant
son bonnet rouge dans ses mains avec embarras, et tirant à chaque
instant, par habitude, sa pipe éteinte de sa poche, ne sut que répondre
à ses douces paroles et à ses généreuses promesses. Il résolut de me
laisser libre, comptant bien que je refuserais. Mais moi, quoique je
fusse bien dégoûté de la harpe, je ne songeais qu'à la musique. Je ne
sais quelle puissance magnétique la signora Aldini exerçait sur
moi; c'était une véritable passion, mais une passion d'artiste toute
platonique et toute philharmonique. De la petite chambre basse où l'on
m'avait recueilli pour me soigner,--car j'eus, par suite de mon jeûne,
deux ou trois accès de fièvre,--je l'entendais chanter, et cette fois
elle s'accompagnait avec le clavecin, car elle jouait également bien de
plusieurs instruments. Enivré de ses accents, je ne compris pas même les
scrupules de mon père, et j'acceptai sans hésiter la place de gondolier
en second au palais Aldini.

Il était de bon goût à cette époque d'être _bien monté_ en barcarolles,
c'est-à-dire que, de même que la gondole équivaut, à Venise, à
l'_équipage_ dans les autres pays, de même les gondoliers sont un objet
à la fois de luxe et de nécessité comme les chevaux. Toutes les
gondoles étant à peu près semblables, d'après le décret somptuaire de
la république, qui les condamna indistinctement à être tendues de noir,
c'était seulement par l'habit et par la tournure de leurs rameurs que
les personnes opulentes pouvaient se faire remarquer dans la foule. La
gondole du patricien élégant devait être conduite, à l'arrière, par
un homme robuste et d'une beauté mâle; à l'avant, par un négrillon
singulièrement accoutré, ou par un blondin indigène, sorte de page ou
de jockey vêtu avec élégance, et placé là comme un ornement, comme la
_poupée_ à la proue des navires.

J'étais donc tout à fait propre à cet honorable emploi. J'étais un
véritable enfant des lagunes, blond, rose, tres-fort, avec des contours
un peu féminins, ayant la tête, les pieds et les mains remarquablement
petits, le buste large et musculeux, le cou et les bras ronds,
nerveux et blancs. Ajoutez à cela une chevelure couleur d'ambre, fine,
abondante, et bouclée naturellement; imaginez un charmant costume
demi-Figaro, demi-Chérubin, et le plus souvent les jambes nues, la
culotte de velours bleu de ciel attachée par une ceinture de soie
écarlate, et la poitrine couverte seulement d'une chemise de batiste
brodée plus blanche que la neige; vous aurez une idée du pauvre
histrion en herbe qu'on appelait alors Nello, par contraction de son nom
véritable, Daniele Gemello.

Comme il est de la destinée des petits chiens d'être cajolés par les
maîtres imbéciles et battus par les valets jaloux, le sort de mes
pareils était généralement un mélange assez honteux de tolérance
illimitée de la part des uns, et de haine brutale de la part des autres.
Heureusement pour moi, la Providence me jeta sur un coin béni: Bianca
Aldini était la bonté, l'indulgence, la charité, descendues sur la
terre. Veuve à vingt ans, elle passait sa vie à soulager les pauvres, à
consoler les affligés. Là où il y avait une larme à essuyer, un bienfait
à verser, on la voyait bientôt accourir dans sa gondole, portant sur
ses genoux sa petite fille âgée de quatre ans; miniature charmante, si
frêle, si jolie, et toujours si fraîchement parée, qu'il semblait que
les belles mains de sa mère fussent les seules au monde assez effilées,
assez douces et assez moelleuses pour la toucher sans la froisser ou
sans la briser. Madame Aldini était toujours vêtue elle-même avec un
goût et une recherche que toutes les dames de Venise essayaient en vain
d'égaler; immensément riche, elle aimait le luxe, et dépensait la moitié
de son revenu à satisfaire ses goûts d'artiste et ses habitudes de
patricienne. L'autre moitié passait en aumônes, en services rendus,
en bienfaits de toute espèce. Quoique ce fût un assez beau _denier de
veuve_, comme elle l'appelait, elle s'accusait naïvement d'être une âme
tiède, de ne pas faire ce qu'elle devait; et, concevant de sa charité
plus de repentir que d'orgueil, elle se promettait chaque jour de
_quitter le siècle_ et de s'occuper sérieusement de son salut. Vous
voyez, d'après ce mélange de faiblesse féminine et de vertu chrétienne,
qu'elle ne se piquait point d'être une âme forte, et que son
intelligence n'était pas plus éclairée que ne le comportaient le temps
et le monde où elle vivait. Avec cela, je ne sais s'il a jamais existé
de femme meilleure et plus charmante. Les autres femmes, jalouses de
sa beauté, de son opulence et de sa vertu, s'en vengeaient en assurant
qu'elle était bornée et ignorante. Il y avait de la vérité dans cette
accusation; mais Bianca n'en était pas moins aimable. Elle avait un
fonds de bon sens qui l'empêchait d'être jamais ridicule, et, quant à
son manque d'instruction, la naïveté modeste qui en résultait était
chez elle une grâce de plus. J'ai vu autour d'elle les hommes les plus
éclairés et les plus graves ne jamais se lasser de son entretien.

Vivant ainsi à l'église et au théâtre, dans la mansarde du pauvre et
dans les palais, elle portait avec elle en tous lieux la consolation
ou le plaisir, elle imposait à tous la reconnaissance ou la gaieté. Son
humeur était égale, enjouée, et le caractère de sa beauté suffisait
à répandre la sérénité autour d'elle. Elle était de moyenne taille,
blanche comme le lait et fraîche comme une fleur; tout en elle était
douceur, jeunesse, aménité. De même que, dans toute sa gracieuse
personne, on eût vainement cherché un angle aigu, de même son caractère
n'offrit jamais la moindre aspérité, ni sa bonté la moindre lacune. A
la fois active comme le dévouement évangélique et nonchalante comme la
mollesse vénitienne, elle ne passait jamais plus de deux heures dans
la journée au même endroit; mais dans son palais elle était toujours
couchée sur un sofa, et dehors elle était toujours étendue dans sa
gondole. Elle se disait faible sur les jambes, et ne montait ou ne
descendait jamais un escalier sans être soutenue par deux personnes;
dans ses appartements elle était toujours appuyée sur le bras de Salomé,
une belle fille juive qui la servait et lui tenait compagnie. On disait
à ce propos que madame Aldini était boiteuse par suite de la chute d'un
meuble que son mari avait jeté sur elle dans un accès de colère, et qui
lui avait fracturé la jambe: c'est ce que je n'ai jamais su précisément,
bien que pendant plus de deux ans elle se soit appuyée sur mon bras pour
sortir de son palais et pour y rentrer, tant elle mettait d'art et de
soin à cacher cette infirmité.

Malgré sa bienveillance et sa douceur, Bianca ne manquait ni
de discernement ni de prudence dans le choix des personnes qui
l'entouraient; il est certain que nulle part je n'ai vu autant de braves
gens réunis. Si vous me trouvez un peu de bonté et assez de fierté
dans l'âme, c'est au séjour que j'ai fait dans cette maison qu'il faut
l'attribuer. Il était impossible de n'y pas contracter l'habitude de
bien penser, de bien dire et de bien faire; les valets étaient probes
et laborieux, les amis fidèles et dévoués... les amants même... (car il
faut bien l'avouer, il y eut des amants) étaient pleins d'honneur et
de loyauté. J'avais là plusieurs patrons; de tous ces pouvoirs, la
_signora_ était le moins impératif. Au reste, tous étaient bons ou
justes. Salomé, qui était le pouvoir exécutif de la maison, maintenait
l'ordre avec un peu de sévérité; elle ne souriait guère, et le grand arc
de ses sourcils se divisait rarement en deux quarts de cercle au-dessus
de ses longs yeux noirs. Mais elle avait de l'équité, de la patience et
un regard pénétrant qui ne méconnaissait jamais la sincérité. Mandola,
premier gondolier, et mon précepteur immédiat, était un Hercule lombard,
qu'à ses énormes favoris noirs et à ses formes athlétiques on eût pris
pour Polyphème. Ce n'en était pas moins le paysan le plus doux, le
plus calme et le plus humain qui ait jamais passé de ses montagnes à la
civilisation des grandes cités. Enfin, le comte Lanfranchi, le plus bel
homme de la république, que nous avions l'honneur de promener tous les
soirs en gondole fermée avec madame Aldini, de dix heures à minuit,
était bien le plus gracieux et le plus affable seigneur que j'aie
rencontré dans ma vie.

Je n'ai jamais connu de feu monseigneur Aldini qu'un grand portrait en
pied qui était à l'entrée de la galerie, dans un cadre superbe un
peu détaché de la muraille, et semblant commander à une longue suite
d'aïeux, tous de plus en plus noirs et vénérables, qui s'enfonçaient,
par ordre chronologique, dans la profondeur sombre de cette vaste salle.
Torquato Aldini était habillé dans le dernier goût du temps, avec
un jabot de dentelle de Flandre et un habit du matin de gros d'été
vert-pomme à brandebourgs rose vif; il était admirablement crêpé et
poudré. Mais, malgré la galanterie de ce déshabillé pastoral, je ne
pouvais le regarder sans baisser les yeux; car il y avait sur sa figure,
d'un jaune brun, dans sa prunelle noire et ardente, dans sa bouche
froide et dédaigneuse, dans son attitude impassible, et jusque dans le
mouvement absolu de sa main longue et maigre, ornée de diamants, une
expression de fierté arrogante et de rigueur inflexible que je n'avais
jamais rencontrée sous le toit de ce palais. C'était un beau portrait,
et le portrait d'un beau jeune homme: il était mort à vingt-cinq ans, à
la suite d'un duel avec un Foscari, qui avait osé se dire de meilleure
famille que lui. Il avait laissé une grande réputation de bravoure et
de fermeté; mais on disait tout bas qu'il avait rendu sa femme
très-malheureuse, et les domestiques n'avaient pas l'air de le
regretter. Il leur avait imprimé une telle crainte, qu'ils ne passaient
jamais le soir devant cette peinture, saisissante de vérité, sans se
découvrir la tête, comme ils eussent fait devant la personne de leur
ancien maître.

Il fallait que la dureté de son âme eût fait beaucoup souffrir la
_signora_ et l'eût bien dégoûtée du mariage, car elle ne voulait point
contracter de nouveaux liens, et repoussait les meilleurs partis de la
république. Cependant elle avait besoin d'aimer, car elle souffrait les
assiduités du comte Lanfranchi, et ne semblait lui refuser des douceurs
de l'hyménée que le serment indissoluble. Au bout d'un an, le comte,
désespérant de lui inspirer la confiance nécessaire pour un tel
engagement, et cherchant fortune ailleurs, lui confessa qu'une riche
héritière lui donnait meilleure espérance. La signora lui rendit
aussitôt généreusement sa liberté; elle parut triste et malade pendant
plusieurs jours; mais, au bout d'un mois, le prince de Montalegri vint
occuper dans la gondole la place que l'ingrat Lanfranchi avait laissée
vacante, et pendant un an encore, Mandola et moi promenâmes sur les
lagunes ce couple bénévole, et en apparence fortuné.

J'avais un attachement très-vif pour la signora. Je ne concevais rien de
plus beau et de meilleur qu'elle sur la terre. Quand elle tournait sur
moi son beau regard presque maternel, quand elle m'adressait en
souriant de douces paroles (les seules qui pussent sortir de ses lèvres
charmantes), j'étais si fier et si content que, pour lui faire plaisir,
je me serais jeté sous la carène tranchante du _Bucentaure_. Quand elle
me donnait un ordre, j'avais des ailes; quand elle s'appuyait sur
moi, mon coeur palpitait de joie; quand, pour faire remarquer ma belle
chevelure au prince de Montalegri, elle posait doucement sa main de
neige sur ma tête, je devenais rouge d'orgueil. Et pourtant je promenais
sans jalousie le prince à ses côtés; je répondais gaiement à ces
quolibets pleins de bienveillance que les seigneurs de Venise aiment à
échanger avec les barcarolles pour éprouver en eux l'esprit de repartie;
et, malgré l'excessive liberté dont le gondolier provoqué jouit en
pareil cas, jamais je n'avais senti contre le prince le plus léger
mouvement d'aigreur. C'était un bon jeune homme; je lui savais gré
d'avoir consolé la signora de l'abandon de M. Lanfranchi. Je n'avais pas
cette sotte humilité qui s'incline devant les prérogatives du rang. En
fait d'amour, nous ne les connaissons guère dans ce pays, et nous les
connaissions encore moins dans ce temps-là. Il n'y avait pas une telle
différence d'âge entre la signora et moi, que je ne pusse être amoureux
d'elle. Le fait est que je serais embarrassé aujourd'hui de donner un
nom à ce que j'éprouvais alors. C'était de l'amour peut-être, mais de
l'amour pur comme mon âge; et de l'amour tranquille, parce que j'étais
sans ambition et sans cupidité.

Outre ma jeunesse, mon zèle et mon caractère facile et enjoué, j'avais
plu particulièrement à la signora par mon amour pour la musique: elle
prenait plaisir à voir l'émotion que j'éprouvais au son de sa belle
voix, et chaque fois qu'elle chantait, elle me faisait appeler. Accorte
et familière, elle me faisait entrer jusque dans son cabinet, et
m'autorisait à m'asseoir auprès de Salomé. Il semblait qu'elle eût
aimé à voir cette farouche camériste se départir un peu avec moi de
son austérité. Mais Salomé m'imposait beaucoup plus que la signora, et
jamais je ne fus tenté de m'enhardir auprès d'elle.

Un jour la signora me demanda si j'avais de la voix, je lui répondis que
j'en avais eu, mais qu'elle s'était perdue. Elle voulut que j'en fisse
l'essai devant elle. Je m'en défendis, elle insista, il fallut
céder. J'étais fort troublé, et convaincu qu'il me serait impossible
d'articuler un son; car il y avait bien un an que je ne m'en étais
avisé. J'avais alors dix-sept ans. Ma voix était revenue, je ne m'en
doutais pas. Je mis ma tête dans mes deux mains: je tâchai de me
rappeler une strophe de la _Jérusalem_, et le hasard me fit rencontrer
celle qui exprime l'amour d'Olinde pour Sophronie, et qui se termine par
ce vers:

  Brama assai, poco spera, nulla chiede.

Alors, rassemblant mon courage et me mettant à crier de toute ma force
comme si j'eusse été en pleine mer, je fis retentir les lambris étonnés
de ce lai plaintif et sonore, sur lequel nous chantons dans les lagunes
les prouesses de Roland et les amours d'Herminie. Je ne me méfiais
pas de l'effet que j'allais produire; comptant sur le filet enroué que
j'avais fait sortir autrefois de ma poitrine, je faillis tomber à la
renverse, lorsque l'instrument que je recélais en moi, à mon insu,
manifesta sa puissance. Les tableaux suspendus à la muraille en
frémirent, la signora sourit, et les cordes de la harpe répondirent par
une longue vibration au choc de cette voix formidable.

«_Santo Dio!_ s'écria Salomé en laissant tomber son ouvrage et en se
bouchant les oreilles, le lion de Saint-Marc ne rugirait pas autrement!»
La petite Aldini, qui jouait sur le tapis, fut si épouvantée, qu'elle se
mit à pleurer et à crier.

Je ne sais ce que fit la signora. Je sais seulement qu'elle, et
l'enfant, et Salomé, et la harpe, et le cabinet, tout disparut, et que
je courus à toutes jambes à travers les rues, sans savoir quel démon me
poussait, jusqu'à la _Quinta-Valle_; là, je me jetai dans une barque et
j'arrivai à la grande prairie qu'on nomme aujourd'hui le Champ-de-Mars,
et qui est encore le lieu le plus désert de la ville. A peine me vis-je
seul et en liberté, que je me mis à chanter de toute la force de mes
poumons. O miracle! j'avais plus d'énergie et d'étendue dans la voix
qu'aucun des _cupidi_ que j'avais admirés à Chioggia. Jusque-là j'avais
cru manquer de puissance, et j'en avais trop. Elle me débordait, elle me
brisait. Je me jetai la figure dans les longues herbes, et, en proie à
un accès de joie délirante, je fondis en larmes. O les premières larmes
de l'artiste! elles seules peuvent rivaliser de douceur ou d'amertume
avec les premières larmes de l'amant.

Je me remis ensuite à chanter et à répéter cent fois de suite les
strophes éparses dont j'avais gardé souvenance. A mesure que
je chantais, le rude éclat de ma voix s'adoucissait, je sentais
l'instrument devenir à chaque instant plus souple et plus docile. Je ne
ressentais aucune fatigue; plus je m'exerçais, plus il me semblait
que ma respiration devenait facile et de longue haleine. Alors, je me
hasardai à essayer les airs d'opéra et les romances que j'entendais
chanter depuis deux ans à la signora. Depuis deux ans, j'avais bien
appris et bien travaillé sans m'en douter. La méthode était entrée dans
ma tête par routine, par instinct, et le sentiment dans mon âme par
intuition, par sympathie. J'ai beaucoup de respect pour l'étude; mais
j'avoue qu'aucun chanteur n'a moins étudié que moi. J'étais doué d'une
facilité et d'une mémoire merveilleuses. Il suffisait que j'eusse
entendu un trait pour le rendre aussitôt avec netteté. J'en fis
l'épreuve dès ce premier jour, et je parvins à chanter presque d'un
bout à l'autre les morceaux les plus difficiles du répertoire de madame
Aldini.

La nuit vint m'avertir de mettre un terme à mon enthousiasme. Je
m'aperçus alors que j'avais manqué tout le jour à mon service, et je
retournai au palais confus et repentant de ma faute. C'était la première
de ce genre que j'eusse commise, et je ne craignais rien tant qu'un
reproche de la signora, quelque doux qu'il dût être. Elle était en train
de souper, et je me glissai timidement derrière sa chaise. Je ne la
servais jamais à table; car j'étais resté fier comme un Chioggiote, et
j'avais gardé toutes les franchises attachées à mon emploi privilégié.
Mais, voulant réparer mon tort par un acte d'humilité, je pris des
mains de Salomé l'assiette de porcelaine de Chine qu'elle allait lui
présenter, et j'avançai la main avec gaucherie. Madame Aldini feignit
d'abord de ne pas y faire attention, et se laissa servir ainsi pendant
quelques instants; puis, tout d'un coup, rencontrant à la dérobée mon
regard piteux, elle partit d'un grand éclat de rire en se renversant sur
son fauteuil.

«Votre Seigneurie le gâte, dit la sévère Salomé en réprimant une
imperceptible velléité de partager l'enjouement de sa maîtresse.

--Pourquoi le gronderais-je? repartit la signora. Il s'est fait peur
à lui-même ce matin, et, pour se punir, il s'est enfui, le pauvret! Je
parie qu'il n'a pas mangé de la journée. Allons, va souper, Nellino. Je
te pardonne, à condition que tu ne chanteras plus.»

Ce sarcasme bienveillant me sembla très-amer. C'était le premier
auquel je fusse sensible; car, malgré tous les éléments offerts au
développement de ma vanité, c'était un sentiment que je ne connaissais
pas encore. Mais l'orgueil venait de s'éveiller en moi avec la
puissance, et, en raillant ma voix, on me semblait nier mon âme et
attaquer ma vie.

Depuis ce jour, les leçons que me donnait à son insu la signora en
s'exerçant devant moi me devinrent de plus en plus profitables. Tous les
soirs j'allais m'exercer au Champ-de-Mars aussitôt que mon service était
fini, et j'avais la conscience de mes progrès. Bientôt les leçons de la
signora ne me suffirent plus. Elle chantait pour son plaisir, portant
à l'étude une nonchalance superbe, et ne cherchant point à se
perfectionner. J'avais un désir immodéré d'aller au théâtre; mais,
pendant tout le temps qu'elle y passait, j'étais condamné à garder
la gondole, Mandola jouissant du privilége d'aller au parterre, ou
d'écouter dans les corridors. J'obtins enfin de lui, un jour, qu'il
me laissât entrer à sa place pendant un acte d'opéra, à la Fenice. On
jouait le _Mariage secret_. Je ne chercherai point à vous rendre ce que
j'éprouvai: je faillis devenir fou, et, manquant à la parole que j'avais
donnée à mon compagnon, je le laissai se morfondre dans la gondole,
et ne songeai à sortir que quand je vis la salle vide et les lustres
éteints.

Alors je sentis le besoin impérieux, irrésistible, d'aller au théâtre
tous les soirs. Je n'osais point demander la permission à madame Aldini:
je craignais qu'elle ne vint encore à railler ma passion infortunée
(comme elle l'appelait) pour la musique. Cependant, il fallait mourir ou
aller à la Fenice. J'eus la coupable pensée de quitter le service de la
signora et de gagner ma vie en qualité de _facchino_ à la journée, afin
d'avoir le temps et le moyen d'aller le soir au théâtre. Je calculai
qu'avec les petites économies que j'avais faites au palais Aldini, et
en réduisant mon vêtement et ma nourriture au plus strict nécessaire,
je pourrais satisfaire ma passion. Je pensai aussi à entrer au théâtre
comme machiniste, comparse ou allumeur; l'emploi le plus abject m'eût
semblé doux, pourvu que je pusse entendre de la musique tous les jours.
Enfin, je pris le parti d'ouvrir mon coeur au bienveillant Montalegri.
On lui avait raconté mon aventure musicale. Il commença par rire; puis,
comme j'insistais courageusement, il exigea pour condition que je lui
fisse entendre ma voix. J'hésitai beaucoup: j'avais peur qu'il ne me
désespérât par ses railleries, et quoique je n'eusse pour l'avenir aucun
dessein formulé avec moi-même, je sentais que m'enlever l'espoir de
savoir chanter un jour, c'était m'arracher la vie. Je me résignai
pourtant: je chantai d'une voix tremblante le fragment d'un des airs que
j'avais entendus une seule fois au théâtre. Mon émotion gagna le
prince; je vis dans ses yeux qu'il prenait plaisir à m'entendre: je pris
courage, je chantai mieux. Il leva les mains deux ou trois fois pour
m'applaudir, puis il s'arrêta de peur de m'interrompre; je chantai
alors tout à fait bien, et quand j'eus finis, le prince, qui était un
véritable dilettante, faillit m'embrasser et me donna les plus grands
éloges. Il me remmena chez la signora et présenta ma pétition, qui fut
ratifiée sur-le-champ. Mais on voulut aussi me faire chanter, et jamais
je ne voulus y consentir. La fierté de ma résistance étonna madame
Aldini sans l'irriter. Elle pensait la vaincre plus tard; mais elle n'en
vint pas à bout aisément. Plus je suivais le théâtre, plus je faisais
d'exercices et de progrès, plus aussi je sentais tout ce qui me manquait
encore, et plus je craignais de me faire entendre et juger avant d'être
sûr de moi-même. Enfin, un soir, au Lido, comme il faisait un clair de
lune superbe, et que la promenade de la signora m'avait fait manquer
et le théâtre et mon heure d'étude solitaire, je fus pris du besoin
de chanter, et je cédai à l'inspiration. La signora et son amant
m'écoutèrent en silence; et quand j'eus fini, ils ne m'adressèrent pas
un mot d'approbation ni de blâme. Mandola fut le seul qui, sensible à la
musique comme un vrai Lombard, s'écria à plusieurs reprises, en écoutant
mon jeune ténore: _Corpo del diavolo! che buon basso!_

Je fus un peu piqué de l'indifférence ou de l'inattention de ma
patronne. J'avais la conscience d'avoir assez bien chanté pour mériter
un encouragement de sa bouche. Je ne comprenais pas non plus la froideur
du prince d'après les éloges qu'il m'avait donnés deux mois auparavant.
Plus tard je sus que ma maîtresse avait été émerveillée de mes
dispositions et de mes moyens, mais qu'elle avait résolu, pour me punir
de m'être tant fait prier, de paraître insensible à mon premier essai.

Je compris la leçon, et, quelques jours après, ayant été sommé par elle
de chanter durant sa promenade, je m'en acquittai de bonne grâce. Elle
était seule, étendue sur les coussins de la gondole, et paraissait
livrée à une mélancolie qui ne lui était pas habituelle. Elle ne
m'adressa pas la parole durant toute la promenade; mais en rentrant,
lorsque je lui offris mon bras pour remonter le perron du palais, elle
me dit ce peu de mots, qui me laissa une émotion singulière: «Nello, tu
m'as fait beaucoup de bien. Je te remercie.»

Les jours suivants, je lui offris moi-même de chanter. Elle parut
accepter avec reconnaissance. La chaleur était accablante et les
théâtres déserts; la signera se disait malade; mais ce qui me frappa le
plus, c'est que le prince, ordinairement si assidu à l'accompagner, ne
venait plus avec elle qu'un soir sur deux, sur trois et même sur quatre.
Je pensai que lui aussi commençait à être infidèle, et je m'en affligeai
pour ma pauvre maîtresse. Je ne concevais pas son obstination à
repousser le mariage; il ne me paraissait pas juste que Montalegri,
si doux et si bon en apparence, fût victime des torts de feu Torquato
Aldini. D'un autre côté, je ne concevais pas davantage qu'une femme si
aimable et si belle n'eût pour amants que de lâches spéculateurs plus
avides de sa fortune qu'attachés à sa personne, et dégoûtés de l'une
aussitôt qu'ils désespéraient d'obtenir l'autre.

Ces idées m'occupèrent tellement pendant quelques jours, que, malgré
mon respect pour ma maîtresse, je ne pus m'empêcher de faire part de mes
commentaires à Mandola. «Détrompe-toi, me répondit-il; cette fois, c'est
le contraire de ce qui s'est passé avec Lanfranchi. C'est la signora qui
se dégoûte du prince et qui trouve chaque soir un nouveau prétexte pour
l'empêcher de la suivre. Quelle en est la raison? Cela est impossible
à deviner, puisque nous qui la voyons, nous savons qu'elle est seule et
qu'elle n'a aucun rendez-vous. Peut-être qu'elle tourne tout à fait à la
dévotion et qu'elle veut se détacher du monde.»

Le soir même, j'essayai de chanter à la signora un cantique de la
Vierge; mais elle m'interrompit brusquement en me disant qu'elle n'avait
pas envie de dormir, et me demanda les amours d'Armide et de Renaud. «Il
s'est trompé,» dit Mandola, qui ne manquait pas de finesse, en feignant
de m'excuser. Je changeai de mode, et je fus écouté avec attention.

Je remarquai bientôt qu'à force de chanter en plein air au balancement
de la gondole, je me fatiguais beaucoup et que ma voix était en
souffrance. Je consultai un professeur de musique qui venait au palais
pour apprendre les éléments à la petite Alezia Aldini, alors âgée de six
ans. Il me répondit que, si je continuais à chanter dehors, je perdrais
ma voix avant la fin de l'année. Cette menace m'effraya tellement, que
je résolus de ne plus chanter ainsi. Mais le lendemain la signora
me demanda la barcarole nationale de la _Biondina_, d'un air si
mélancolique, avec un regard si doux et un visage si pâle, que je n'eus
pas le courage de lui refuser le seul plaisir qu'elle parût capable de
goûter depuis quelque temps.

Il était évident qu'elle maigrissait et qu'elle perdait de sa fraîcheur;
elle éloignait de plus en plus le prince. Elle passait sa vie en
gondole, et même elle négligeait un peu les pauvres. Elle semblait
succomber à un accablement dont nous cherchions vainement la cause.

Pendant une semaine, elle parut chercher à se distraire. Elle s'entoura
de monde, et le soir elle se fit suivre par plusieurs gondoles où se
placèrent ses amis et des musiciens qui lui donnèrent la sérénade. Une
fois elle me pria de chanter. Je déclinai ma compétence en présence de
musiciens de profession et de nombreux dilettanti. Elle insista d'abord
avec douceur, et puis avec un peu de dépit; je continuai de m'en
défendre, et enfin elle m'ordonna d'un ton absolu de lui obéir. C'était
la première fois de sa vie qu'elle s'emportait. Au lieu de comprendre
que c'était la maladie qui changeait ainsi son caractère, et de
faire acte de complaisance, je m'abandonnai à un mouvement d'orgueil
invincible, et lui déclarai que je n'étais pas son esclave, que je
m'étais engagé à conduire sa gondole et non à divertir ses convives; et,
en un mot, que j'avais failli perdre ma voix pour la distraire, et que,
puisqu'elle me récompensait si mal de mon dévouement, je ne chanterais
plus ni pour elle ni pour personne. Elle ne répondit rien; les amis qui
l'accompagnaient, étonnés de mon audace, gardaient le silence. Au bout
de quelques instants, Salomé fit un cri et saisit le petite Alezia,
qui, endormie dans les bras de sa mère, avait failli tomber à l'eau.
La signora était évanouie depuis quelques minutes, et personne ne s'en
était aperçu.

J'abandonnai la rame; je parlai au hasard; je m'approchai de la signora;
j'étais si troublé, que j'eusse fait quelque folie si la prudente Salomé
ne m'eût renvoyé impérieusement à mon poste. La signora revint à elle,
on reprit à la hâte la route du palais. Mais la société était surprise
et consternée, la musique allait tout de travers; et, quant à moi,
j'étais si désolé et si effrayé, que mes mains tremblantes ne pouvaient
plus soutenir la rame. J'avais perdu la tête, j'accrochais toutes les
gondoles. Mandola me maudissait; mais, sourd à ses avertissements, je me
retournais à chaque instant pour regarder madame Aldini, dont le front
pâle, éclairé par la lune, semblait porter l'empreinte de la mort.

Elle passa une mauvaise nuit; le lendemain elle eut la fièvre et garda
le lit. Salomé refusa de me laisser entrer. Je me glissai malgré elle
dans la chambre à coucher, et je me jetai à genoux devant la signora, en
fondant en larmes. Elle me tendit sa main, que je couvris de baisers, et
me dit que j'avais eu raison de lui résister. «C'est moi, ajouta-t-elle
avec une bonté angélique, qui suis exigeante, fantasque et impitoyable
depuis quelque temps. Il faut me le pardonner, Nello; je suis malade,
et je sens que je ne peux plus gouverner mon humeur comme à l'ordinaire.
J'oublie que vous n'êtes pas destiné à rester gondolier, et qu'un
brillant avenir vous est réservé. Pardonnez-moi cela encore; mon amitié
pour vous est si grande, que j'ai eu le désir égoïste de vous garder
près de moi, et d'enfouir votre talent dans cette condition basse et
obscure qui vous écrase. Vous avez défendu votre indépendance et
votre dignité, vous avez bien fait. Désormais vous serez libre, vous
apprendrez la musique; je n'épargnerai rien pour que votre voix se
conserve et pour que votre talent se développe; vous ne me rendrez plus
d'autres services que ceux qui vous seront dictés par l'affection et la
reconnaissance.»

Je lui jurai que je la servirais toute ma vie, que j'aimerais
mieux mourir que de la quitter; et, en vérité, j'avais pour elle un
attachement si légitime et si profond, que je ne pensais pas faire un
serment téméraire.

Elle fut mieux portante les jours suivants, et me força de prendre mes
premières leçons de chant. Elle y assista et sembla y apporter le plus
vif intérêt. Dans l'intervalle, elle me faisait étudier et répéter les
principes, dont jusque-là je n'avais pas eu la moindre idée, bien que je
m'y fusse conformé par instinct en m'abandonnant à mon chant naturel.

Mes progrès furent rapides; je cessai tout service pénible. La signora
prétendit que le double mouvement des rames la fatiguait, et afin que
Mandola ne se plaignît pas d'être seul chargé de tout le travail, son
salaire fut doublé. Quant à moi, j'étais toujours sur la gondole, mais
assis à la proue, et occupé seulement à chercher dans les yeux de ma
patronne ce qu'il fallait faire pour lui être agréable. Ses beaux yeux
étaient bien tristes, bien voilés. Sa santé s'améliorait par instants,
et puis s'altérait de nouveau. C'était là mon unique chagrin; mais il
était profond.

Elle perdait de plus en plus ses forces, et l'aide de nos bras ne lui
suffisait plus pour monter les escaliers. Mandola était chargé de
la porter comme un enfant, comme je portais la petite Alezia. Cette
fillette devenait chaque jour plus belle; mais le genre de sa beauté et
son caractère en faisaient bien l'antipode de sa mère. Autant celle-ci
était blanche et blonde, autant Alezia était brune. Ses cheveux
tombaient déjà en deux fortes tresses d'ébène jusqu'à ses genoux;
ses petits bras ronds et veloutés ressortaient comme ceux d'une jeune
Mauresque sur ses vêtements de soie, toujours blancs comme la neige;
car elle était vouée à la Vierge. Quant à son humeur, elle était étrange
pour son âge. Je n'ai jamais vu d'enfant plus grave, plus méfiant,
plus silencieux. Il semblait qu'elle eût hérité de l'humeur altière du
seigneur Torquato. Jamais elle ne se familiarisait avec personne; jamais
elle ne tutoyait aucun de nous. Une caresse de Salomé lui semblait une
offense, et c'est tout au plus si, à force de la porter, de la servir et
de l'aduler, j'obtenais une fois par semaine qu'elle me laissât baiser
le bout de ses petits doigts roses, qu'elle soignait déjà comme eût fait
une femme bien coquette. Elle était très-froide avec sa mère, et passait
des heures entières assise auprès d'elle dans la gondole, les yeux
attachés sur les flots, muette, insensible à tout en apparence, et
rêveuse comme une statue. Mais si la signora lui adressait la plus
légère réprimande, ou se mettait au lit avec un redoublement de fièvre,
la petite entrait dans des accès de désespoir qui faisaient craindre
pour sa vie ou pour sa raison.

Un jour, elle s'évanouit dans mes bras, parce que Mandola, qui portait
sa mère, glissa sur une des marches du perron et tomba avec elle. La
signora se blessa légèrement, et depuis cet instant ne voulut plus se
fier à l'adresse du bon hercule lombard. Elle me demanda si j'aurais la
force de remplir cet office. J'étais alors dans toute ma vigueur, et
je lui répondis que je porterais bien quatre femmes comme elle et huit
enfants comme le sien. Dès lors je la portai toujours; car, jusqu'à
l'époque où je la quittai, ses forces ne revinrent pas.

Bientôt arriva le moment où la signora me sembla moins légère et
l'escalier plus difficile à monter. Ce n'était pas elle qui augmentait
le volume, c'était moi qui perdais mes forces au moment de l'entourer de
mes bras. Je n'y comprenais rien d'abord, et puis ensuite je m'en fis
de grands reproches; mais mon émotion était insurmontable. Cette taille
souple et voluptueuse qui s'abandonnait à moi, cette tête charmante qui
se penchait vers mon visage, ce bras d'albâtre qui entourait mon cou
nu et brûlant, cette chevelure embaumée qui se mêlait à la mienne, c'en
était trop pour un garçon de dix-sept ans. Il était impossible qu'elle
ne sentît pas les battements précipités de mon coeur, et qu'elle ne
vît pas dans mes yeux le trouble qu'elle jetait dans mes sens. «Je te
fatigue,» me disait-elle quelquefois d'un air mourant. Je ne pouvais
pas répondre à cette languissante ironie; ma tête s'égarait, et j'étais
forcé de m'enfuir aussitôt que je l'avais déposée sur son fauteuil. Un
jour, Salomé ne se trouva pas, comme de coutume, dans le cabinet pour
la recevoir. J'eus quelque peine à arranger les coussins pour l'asseoir
commodément. Mes bras s'enlaçaient autour d'elle; je me trouvai à ses
pieds, et ma tête mourante se pencha sur ses genoux. Ses doigts étaient
passés dans mes cheveux. Un frémissement subit de cette main me révéla
ce que j'ignorais encore. Je n'étais pas le seul ému, je n'étais pas
le seul prêt à succomber. Il n'y avait plus entre nous ni serviteur, ni
patronne, ni barcarolle, ni signora; il y avait un jeune homme et une
jeune femme amoureux l'un de l'autre. Un éclair traversa mon âme et
jaillit de mes yeux. Elle me repoussa vivement, et s'écria d'une voix
étouffée: _Va-t'en!_ J'obéis, mais en triomphateur. Ce n'était plus le
valet qui recevait un ordre: c'était l'amant qui faisait un sacrifice.

Un désir aveugle s'empara dès lors de tout mon être. Je ne fis aucune
réflexion; je ne sentis ni crainte, ni scrupule, ni doute; je n'avais
qu'une idée fixe, c'était de me trouver seul avec Bianca. Mais cela
était plus difficile que sa position indépendante ne devait le faire
présumer. Il semblait que Salomé devinât le péril et se fût imposé la
tâche d'en préserver sa maîtresse. Elle ne la quittait jamais, si ce
n'est le soir, lorsque la petite Alezia voulait se coucher à l'heure où
sa mère allait à la promenade. Alors Mandola était l'inévitable témoin
qui nous suivait sur les lagunes. Je voyais bien, aux regards et à
l'inquiétude de la signora, qu'elle ne pouvait s'empêcher de désirer
un tête-à-tête avec moi; mais elle était trop faible de caractère, soit
pour le provoquer, soit pour l'éviter. Je ne manquais pas de hardiesse
et de résolution; mais pour rien au monde je n'eusse voulu la
compromettre, et d'ailleurs, tant que je n'étais pas vainqueur dans
cette situation délicate, mon rôle pouvait être souverainement ridicule
et même méprisable aux yeux des autres serviteurs de la signora.

Heureusement, le candide Mandola, qui n'était pas dépourvu de
pénétration, avait pour moi une amitié qui ne s'est jamais démentie.
Je ne serais pas étonné, quoiqu'il ne m'ait jamais donné le droit de
l'affirmer, que, sous cette rude écorce, l'amour n'eût fait quelquefois
tressaillir un coeur tendre lorsqu'il portait la signora dans ses bras.
C'était d'ailleurs une grande imprudence à une jeune femme de livrer,
comme elle l'avait fait, le secret et presque le spectacle de ses
amours à deux hommes de notre âge, et il était bien impossible que
nous fussions témoins, depuis deux ans, du bonheur d'autrui, sans avoir
conçu, l'un et l'autre, quelque tentation importune. Quoi qu'il en soit,
j'ai peine à croire que Mandola eût deviné si bien ce qui se passait en
moi, si quelque chose d'analogue ne se fût passé en lui-même. Un soir
qu'il me voyait absorbé, assis à la proue de la gondole et la tête
cachée dans les deux mains, en attendant que la signora nous fit
avertir, il me dit seulement ces mots: _Nello! Nello!!!_ mais d'un
ton qui me sembla renfermer tant de sens, que je levai la tête et le
regardai avec une sorte d'épouvante, comme si mon sort eût été dans ses
mains.--Il étouffa une sorte de soupir en ajoutant le dicton populaire:
_Sara quel che sara!_

«Que veux-tu dire? m'écriai-je en me levant et en lui saisissant le
bras.--Nello! Nello!...» répéta-t-il en secouant la tête. On vint
m'avertir en ce moment de monter pour transporter la signora dans la
gondole; mais le regard expressif de Mandola me suivit sur le perron et
me jeta dans une émotion singulière.

Ce jour même, Mandola demanda à madame Aldini la permission de
s'absenter pendant une semaine pour aller voir son père malade. Bianca
parut effrayée et surprise de cette demande; mais elle l'accorda
aussitôt, en ajoutant: «Mais qui donc conduira ma gondole?--Nello,
répondit Mandola en me regardant avec attention.--Mais il ne sait
pas _voguer_[1] seul, reprit la signora... Allons, rentrez-moi, nous
chercherons demain un remplaçant provisoire. Va voir ton père, et
soigne-le bien; je prierai pour lui.»

[Note 1: Ramer, _rogar_.]

Le lendemain, la signora me fit appeler et me demanda si je m'étais
enquis d'un barcarolle. Je ne répondis que par un sourire audacieux. La
signora devint pâle, et me dit d'une voix tremblante: «Vous y songerez
demain, je ne sortirai pas aujourd'hui.»

Je compris ma faute; mais la signora avait montré plus de peur que de
colère, et mon espoir accrut mon insolence. Vers le soir, je vins
lui demander s'il fallait faire avancer la gondole au perron. Elle me
répondit d'un ton froid: «Je vous ai dit ce matin que je ne sortirai
pas.» Je ne perdis pas courage. «Le temps a changé, signora, repris-je;
le vent souffle de sirocco. Il fait beau pour vous, ce soir.» Elle
tourna vers moi un regard accablant, en disant: «Je ne t'ai pas demandé
le temps qu'il fait. Depuis quand me donnes-tu des conseils?» La lutte
était engagée, je ne reculai point. «Depuis que vous semblez vouloir
vous laisser mourir,» répondis-je avec véhémence. Elle parut céder à une
force magnétique; car elle pencha sa tête languissamment sur sa main, et
me dit d'une voix éteinte de faire avancer la gondole.

Je l'y transportai. Salomé voulut la suivre. Je pris sur moi de lui dire
d'un ton absolu que sa maîtresse lui commandait de rester près de la
signora Alezia. Je vis la signora rougir et pâlir, tandis que je prenais
la rame et que je repoussais avec empressement le perron de marbre qui
bientôt sembla fuir derrière nous.

Quand je me vis seulement à quelques brasses de distance du palais,
il me sembla que je venais de conquérir le monde et que, les importuns
écartés, ma victoire était assurée. Je ramai _con furore_ jusqu'au
milieu des lagunes sans me détourner, sans dire un seul mot, sans
reprendre haleine. J'avais bien plutôt l'air d'un amant qui enlève sa
maîtresse que d'un gondolier qui conduit sa patronne. Quand nous fûmes
sans témoins, je jetai ma rame, et laissai la barque s'en aller à la
dérive; mais, là, tout mon courage m'abandonna; il me fut impossible de
parler à la signora, je n'osai même pas la regarder. Elle ne me donna
aucun encouragement, et je la ramenai au palais, assez mortifié d'avoir
repris le métier de barcarolle sans avoir obtenu la récompense que
j'espérais.

Salomé me montra de l'humeur et m'humilia plusieurs fois, en m'accusant
d'avoir l'air brusque et préoccupé. Je ne pouvais dire une parole à
la signora sans que la camériste me reprit, prétendant que je ne
m'exprimais pas d'une manière respectueuse. La signora, qui prenait
toujours ma défense, ne parut pas seulement s'apercevoir, ce soir-là,
des mortifications qu'on me faisait éprouver. J'étais outré. Pour la
première fois, je rougissais sérieusement de ma position, et j'eusse
songé à en sortir si l'invincible aimant du désir ne m'eût retenu en
servage.

Pendant plusieurs jours je souffris beaucoup. La signora me laissait
impitoyablement exténuer mes forces à la faire courir sur l'eau, en
plein midi, par un temps d'automne sec et brûlant, en présence de toute
la ville, qui m'avait vu longtemps assis dans sa gondole, à ses pieds,
presque à ses côtés, et qui me voyait maintenant, couvert de sueur,
retourner de la sublime profession de barde au dur métier de rameur.
Mon amour se changea en colère. J'eus deux ou trois fois la tentation
coupable de lui manquer de respect en public; et puis j'eus honte de
moi-même, et je retombai dans l'accablement.

Un matin, il lui prit fantaisie d'aborder au Lido. La rive était
déserte, le sable étincelait au soleil; ma tête était en feu, la sueur
ruisselait sur ma poitrine. Au moment où je me baissais pour soulever
madame Aldini, elle passa sur mon front humide son mouchoir de soie et
me regarda avec une sorte de compassion tendre.

«Poveretto! me dit-elle, tu n'es pas fait pour le métier auquel je te
condamne!

--Pour vous j'irais à l'_arsenal_[2], répondis-je avec feu.

[Note 2: Aux galères.]

--Et tu sacrifierais, reprit-elle, ta belle voix, et le grand talent que
tu peux acquérir, et la noble profession d'artiste à laquelle tu peux
arriver?

--Tout! lui répondis-je en pliant les deux genoux devant elle.

--Tu mens! reprit la signora d'un air triste. Retourne à ta place,
ajouta-t-elle en me montrant la proue. Je veux me reposer un peu ici.»

Je retournai à la proue, mais je laissai ouverte la porte du _camerino_.
Je la voyais pâle et blonde, étendue sur les coussins noirs, enveloppée
dans sa noire mantille, enfoncée et comme cachée dans le velours noir de
cet habitacle mystérieux, qui semble fait pour les plaisirs furtifs
et les voluptés défendues. Elle ressemblait à un beau cygne qui, pour
éviter le chasseur, s'enfonce sous une sombre grotte. Je sentis ma
raison m'abandonner; je me glissai sur mes genoux jusqu'auprès d'elle.
Lui donner un baiser et mourir ensuite pour expier ma faute, c'était
toute ma pensée. Elle avait les yeux fermés, elle faisait semblant de
sommeiller; mais elle sentait le feu de mon haleine. Alors elle m'appela
à voix haute comme si elle m'eût cru bien loin d'elle, et feignit
de s'éveiller lentement, pour me donner le temps de m'éloigner. Elle
m'ordonna de lui aller chercher à la _bottega du Lido_ une eau de
citron, et referma les yeux. Je mis un pied sur la rive, et ce fut tout.
Je rentrai dans la gondole; je restai debout à la regarder. Elle rouvrit
les yeux, et son regard semblait m'attirer par mille chaînes de fer et
de diamant. Je fis un pas vers elle, elle referma les yeux de nouveau;
j'en fis un second, elle les rouvrit encore, et affecta un air de
surprise dédaigneuse. Je retournai vers la rive, et je revins encore
dans la gondole. Ce jeu cruel dura plusieurs minutes. Elle m'attirait et
me repoussait, comme l'épervier joue avec le passereau blessé à mort. La
colère s'empara de moi; je poussai avec violence la porte du _camerino_,
dont la glace vola en éclats. Elle jeta un cri auquel je ne daignai pas
faire attention, et je m'élançai sur la rive en chantant d'une voix de
tonnerre, que je croyais folâtre et dégagée:

  La Biondina in gondoleta
  L'altra sera mi o mena;
  Dal piazer la povareta
  La x'a in boto adormenta.
  Ela dormiva su sto bracio
  Me intanto ia svegliava;
  E la barca che ninava
  La tornava a adormenzar.

Je m'assis sur une des tombes hébraïques du Lido, j'y restai longtemps,
je me fis attendre à dessein. Et puis tout à coup, pensant qu'elle
souffrait peut-être de la soif, et pénétré de remords, je courus
chercher le rafraîchissement qu'elle m'avait demandé et le lui
portai avec sollicitude. Néanmoins, j'espérais qu'elle me ferait une
réprimande; j'aurais voulu être chassé, car ma condition n'était plus
supportable. Elle me reçut sans colère, et, me remerciant même avec
douceur, elle prit le verre que je lui présentais. Je vis alors que sa
main était ensanglantée, les éclats de la glace l'avaient blessée; je
ne pus retenir mes larmes. Je vis que les siennes coulaient aussi; mais
elle ne m'adressa pas la parole, et je n'osai pas rompre ce silence
plein de tendres reproches et de timides ardeurs.

Je pris la résolution d'étouffer cet amour insensé et de m'éloigner
de Venise. J'essayais de me persuader que la signora ne l'avait jamais
partagé, et que je m'étais flatté d'un espoir insolent; mais à chaque
instant son regard, le son de sa voix, l'expression de son geste, sa
tristesse même, qui semblait augmenter et diminuer avec la mienne, tout
me ramenait à une confiance délirante et à des rêves dangereux.

Le destin semblait travailler à nous ôter le peu de forces qui nous
restait. Mandola ne revenait pas. J'étais un très-médiocre rameur,
malgré mon zèle et mon énergie; je connaissais mal les lagunes, je les
avais toujours parcourues avec tant de préoccupation! Un soir j'égarai
la gondole dans les paludes qui s'étendent entre le canal Saint-George
et celui des Marane. La marée montante immergeait encore ces vastes
bancs d'algues et de sables; mais le flot commença à se retirer avant
que j'eusse pu regagner les eaux courantes: j'apercevais déjà la pointe
des plantes marines qu'une douce brise balançait au milieu de l'écume.
Je fis force de rames, mais en vain. Le reflux mit à sec une plaine
immense, et la barque vint échouer doucement sur un lit de verdure et de
coquillages. La nuit s'étendait sur le ciel et sur les eaux; les oiseaux
de mer s'abattaient par milliers autour de nous en remplissant l'air
de leurs cris plaintifs. J'appelai longtemps, ma voix se perdit dans
l'espace; aucune barque de pêcheur ne se trouvait amarrée autour de la
palude, aucune embarcation ne s'approchait de nos rives. Il fallait
se résigner à attendre du secours du hasard ou de la marée montante
du lendemain. Cette dernière alternative m'inquiétait beaucoup; je
craignais pour ma maîtresse la fraîcheur de la nuit, et surtout les
vapeurs malsaines que les paludes exhalent au lever du jour; j'essayai
en vain de tirer la gondole vers une flaque d'eau. Outre que cela n'eût
servi qu'à nous faire gagner quelques pas, il eût fallu plus de
six personnes pour soulever la barque engravée. Alors je résolus de
traverser le marécage en m'enfonçant dans la vase, de gagner les eaux
courantes et de les franchir à la nage, pour aller chercher du secours.
C'était une entreprise insensée: car je ne connaissais pas la palude, et
là où les pêcheurs se dirigent habilement pour recueillir des _fruits
de mer_, je me serais perdu dans les fondrières et dans les sables
mouvants, au bout de quelques pas. Quand la signora vit que je résistais
à sa défense et que j'allais m'aventurer, elle se leva avec vivacité, et
trouvant la force de se tenir debout un instant, elle m'entoura de ses
bras, et retomba en m'attirant presque sur son coeur. Alors j'oubliai
tout ce qui m'inquiétait, et je m'écriai avec ivresse: «Oui! oui!
restons ici, n'en sortons jamais; mourons-y de bonheur et d'amour, et
que l'Adriatique ne s'éveille pas demain pour nous en tirer!»

Dans le premier moment de trouble, elle faillit s'abandonner à mes
transports; mais retrouvant bientôt la force dont elle s'était armée:
«Eh bien! oui, me dit-elle, en me donnant un baiser sur le front; eh
bien! oui, je t'aime, et il y a déjà bien longtemps. C'est parce que je
t'aimais que j'ai refusé d'épouser Lanfranchi, ne pouvant me résoudre à
mettre un obstacle éternel entre toi et moi. C'est parce que je t'aimais
que j'ai souffert l'amour de Montalegri, craignant de succomber à ma
passion pour toi et voulant la combattre; c'est parce que je t'aime
que je l'ai éloigné, ne pouvant plus supporter cet amour que je ne
partageais pas: c'est parce que je t'aime que je ne veux pas encore
m'abandonner à ce que j'éprouve aujourd'hui; car je veux te donner des
preuves d'amour véritable, et je dois à ta fierté, longtemps humiliée,
un autre dédommagement que de vaines caresses, un autre titre que celui
d'amant.»

Je ne compris rien à ce langage. Quel autre titre que celui d'amant
aurais-je pu désirer, quel autre bonheur que celui de posséder une telle
maîtresse? J'avais eu de sots instants d'orgueil et d'emportement, mais
c'est qu'alors j'étais malheureux, c'est que je croyais n'être pas aimé.
«Pourvu que je le sois, m'écriai-je, pourvu que vous me le disiez comme
à présent dans le mystère de la nuit, et que chaque soir à l'écart,
loin des curieux et des envieux, vous me donniez un baiser comme tout à
l'heure, pourvu que vous soyez à moi en secret, dans le sein de Dieu,
ne serai-je pas plus fier et plus heureux que le doge de Venise! Que
me faut-il de plus que de vivre près de vous et de savoir que vous
m'appartenez! Ah! que tout le monde l'ignore; je n'ai pas besoin de
faire des jaloux pour être glorieux, et ce n'est pas l'opinion des
autres qui fera l'orgueil et la joie de mon âme.

--Et pourtant, répondit Bianca, tu seras humilié d'être mon serviteur,
désormais?--Moi! m'écriai-je, je l'étais ce matin; demain j'en serai
fier.--Quoi! dit-elle, tu ne me mépriserais pas si, m'étant abandonnée
à ton amour, je te laissais dans l'abjection?--Il ne peut pas y avoir
d'abjection à servir qui nous aime, lui répondis-je. Si vous étiez ma
femme, croyez-vous que je vous laisserais porter par un autre que moi?
Pourrais-je être occupé d'autre chose que de vous soigner et de vous
distraire? Salomé n'est pas humiliée de vous servir, et pourtant vous ne
l'aimez pas autant que moi, n'est-ce pas, signora mia?

--O mon noble enfant! s'écria Bianca en pressant ma tête sur son sein
avec transport, ô âme pure et désintéressée! Qu'on vienne donc dire
maintenant qu'il n'y a de grands coeurs que ceux qui naissent dans les
palais! Qu'on vienne donc nier la candeur et la sainteté de ces natures
plébéiennes, rangées si bas par nos odieux préjugés et notre dédain
stupide! O toi, le seul homme qui m'ait aimée pour moi-même, le seul
qui n'ait aspiré ni à mon rang, ni à ma fortune, eh bien! c'est toi qui
partageras l'un et l'autre, c'est toi qui me feras oublier les malheurs
de mon premier hymen, et qui remplaceras par ton nom rustique le nom
odieux d'Aldini que je porte avec regret! C'est toi qui commanderas à
mes vassaux, et qui seras le seigneur de mes terres en même temps que le
maître de ma vie. Nello, veux-tu m'épouser?»

Si la terre se fût entr'ouverte sous mes pieds, ou si la voûte des cieux
se fût écroulée sur ma tête, je n'aurais pas éprouvé une commotion de
surprise plus violente que celle qui me rendit muet devant une telle
demande. Quand je fus un peu remis de ma stupéfaction, je ne sais ce que
je répondis, ma tête se troublait, et il m'était impossible d'avoir une
idée juste. Tout ce que put faire mon bon sens naturel fut de repousser
des honneurs trop lourds pour mon âge et pour mon inexpérience. Bianca
insista. «Écoute, me dit-elle, je ne suis point heureuse. Mon enjouement
couvre depuis longtemps des peines profondes, et maintenant tu me vois
malade et ne pouvant plus dissimuler mon ennui. Ma position dans le
monde est fausse et amère; celle que je me suis faite vis-à-vis de
moi-même est pire encore, et Dieu est mécontent de moi. Tu sais que je
ne suis point de famille patricienne. Torquato Aldini m'épousa pour les
grands biens que mon père avait amassés dans le commerce. Ce seigneur
altier ne vit jamais en moi que l'instrument de sa fortune, il ne
daigna jamais me traiter comme son égale; quelques-uns de ses parents
l'encourageaient dans cette ridicule et cruelle attitude de maître et de
seigneur qu'il avait prise avec moi dès le premier jour; les autres
le blâmaient hautement de s'être mésallié pour payer ses dettes, et le
traitaient froidement depuis son mariage. Après sa mort, tous refusèrent
de me voir, et je me trouvai sans famille; car en entrant dans celle
d'un noble, je m'étais aliéné l'estime et l'affection de la mienne
propre. J'avais épousé Torquato par amour, et ceux de mes parents qui ne
me regardaient pas comme insensée, me croyaient imbue d'une sotte vanité
et d'une basse ambition. Voilà pourquoi, malgré ma fortune, ma jeunesse
et un caractère serviable et inoffensif, tu vois que mes salons sont à
peu près déserts et ma société fort restreinte. J'ai quelques excellents
amis, et leur compagnie suffit à mon coeur. Mais je ne connais point
l'enivrement du monde, et il ne m'a pas assez bien traitée pour que je
lui fasse le sacrifice de mon bonheur. En t'épousant, je sais que je
vais attirer sur moi, non plus seulement son indifférence, mais une
malédiction irrévocable. Ne t'en effraie pas, tu vois que c'est de ma
part un mince sacrifice.

--Mais pourquoi m'épouser? repris-je. Pourquoi braver inutilement cette
malédiction, puisque je n'ai pas besoin de votre fortune pour être
heureux, puisque vous n'avez pas besoin d'un engagement solennel de ma
part pour être bien sûre que je vous aimerai toujours?

--Que tu sois mon mari ou mon amant, repartit Bianca, le monde ne
le saura pas moins, et je n'en serai pas moins maudite et méprisée.
Puisqu'il faut que d'une manière ou de l'autre ton amour me sépare
entièrement du monde, je veux du moins me réconcilier avec Dieu, et
trouver dans cet amour sanctifié par l'église la force de mépriser le
monde à mon tour. Depuis longtemps, je vis mal, je pèche sans profit
pour mon bonheur, j'expose mon salut éternel sans trouver la joie de
mon âme. Maintenant je l'ai trouvée, et je veux la goûter pure et sans
nuage; je veux dormir sans remords sur le sein d'un homme que j'aime; je
veux pouvoir dire au monde: C'est toi qui perds et corromps les coeurs.
L'amour de Nello m'a sauvée et purifiée, et j'ai un refuge contre toi;
c'est Dieu qui m'a permis d'aimer Nello, et qui désormais me commande de
l'aimer jusqu'à la mort.»

Bianca me parla longtemps encore de la sorte. Il y avait de la
faiblesse, de l'enfantillage et de la bonté dans ces naïfs calculs de
sa fierté, de son amour et de sa dévotion. Je n'étais pas moi-même un
esprit fort. Il n'y avait pas longtemps que je ne m'agenouillais plus
soir et matin, dans la chaloupe paternelle, devant l'image de saint
Antoine peinte sur la voile, et quoique les belles dames de Venise
me donnassent bien des distractions dans la basilique, je ne manquais
jamais la messe, et j'avais encore au cou le scapulaire que ma mère y
avait cousu en me donnant sa bénédiction le jour où je quittai Chioggia.
Je me laissai donc vaincre et persuader par madame Aldini; et, sans
résister ni m'engager davantage, je passai la nuit à ses pieds, soumis
comme un enfant à ses scrupules religieux, enivré du seul bonheur de
baiser ses mains et de respirer le parfum de son éventail. Ce fut une
belle nuit, les étoiles étincelantes tremblotaient dans les petites
mares d'eau que la mer avait oubliées sur la palude, la brise murmurait
dans les varecs verdoyants. De temps en temps nous apercevions au loin
le fanal d'une gondole glissant sur les flots, et nous ne songions plus
à l'appeler à notre aide. La voix de l'Adriatique brisant de l'autre
côté du Lido nous arrivait monotone et majestueuse. Nous nous livrions
à mille rêves enchanteurs, nous formions mille projets délicieusement
puérils. La lune se coucha lentement et s'ensevelit dans les flots
assombris de l'horizon, comme une chaste vierge dans un linceul.
Nous étions chastes comme elle, et elle sembla nous jeter un regard
protecteur avant de se plonger dans les eaux.

Mais bientôt le froid se fit sentir, et une nappe de brume blanche
s'étendit sur le marais. Je fermai le _camerino_, j'enveloppai Bianca
dans ma cape rouge. Je m'assis tout près d'elle, je l'entourai de mes
bras pour la préserver, je réchauffai ses mains et ses bras de mon
haleine. Un calme délicieux semblait être descendu dans son coeur depuis
qu'elle m'avait presque arraché la promesse de l'épouser. Elle pencha
doucement sa tête sur mon épaule. La nuit était avancée; depuis plus de
six heures nous exhalions en discours tendres et passionnés l'ardeur
de nos âmes. Une douce fatigue s'empara aussi de moi, et nous nous
endormîmes dans les bras l'un de l'autre, aussi purs que l'aube qui
commençait à blanchir l'horizon. Ce fut notre nuit de noces, notre seule
nuit d'amour, nuit virginale qui ne revint jamais, et dont le souvenir
ne fut jamais souillé.

Des voix rudes m'éveillèrent; je courus à l'avant de la gondole, je vis
plusieurs hommes qui venaient à nous. A l'heure du départ pour la pêche,
l'embarcation échouée avait été signalée par une famille de mariniers
qui m'aida à la pousser jusqu'au canal des Marane, d'où je la ramenai
rapidement au palais.

Que j'étais heureux en posant le pied sur la première marche! Je ne
songeais pas plus au palais qu'à la fortune de Bianca; c'était elle que
je portais dans mes bras, qui, désormais, était mon bien, ma vie, ma
maîtresse dans le sens noble et adorable du mot! Mais là finit ma joie.
Salomé parut au seuil de cette maison consternée, où personne n'avait
dormi depuis la veille. Salomé était pâle, on voyait qu'elle avait
pleuré; c'était peut-être la seule fois de sa vie. Elle ne se permit pas
d'interroger sa maîtresse: peut-être avait-elle déjà lu sur mon front
la raison qui m'avait fait trouver cette nuit si courte. Elle avait été
bien longue pour tous les autres habitants du palais. Tous croyaient
qu'un accident funeste était arrivé à leur chère patronne. Plusieurs
avaient erré toute la nuit pour nous chercher; d'autres l'avaient passée
en prières, à brûler de petites bougies devant l'image de la Vierge.
Quand l'inquiétude fut apaisée et la curiosité satisfaite, je remarquai
que les idées prenaient un autre cours et les physionomies une autre
expression. On examinait la mienne, et les femmes surtout, avec une
avidité blessante. Quant au regard de Salomé, il était si accablant que
je ne pouvais le supporter. Mandola arriva de la campagne au milieu de
cette confusion. Il comprit en un instant de quoi il s'agissait; et,
se penchant vers mon oreille, il me supplia d'avoir de la prudence;
je feignis de ne pas savoir ce qu'il voulait dire; je m'efforçai de
supporter ingénument toutes les investigations des autres. Mais, au
bout de quelques instants, je ne pus résister à mon inquiétude, je
m'introduisis dans l'appartement de Bianca.

Je la trouvai baignée de larmes auprès du lit de sa fille. L'enfant
avait été éveillée au milieu de la nuit par le bruit des allées et
venues des domestiques inquiets. Elle avait écouté leurs commentaires
sur l'absence prolongée de la signora, et, s'imaginant que sa mère était
noyée, elle était tombée en convulsion. Elle était à peine calmée en cet
instant, et Bianca s'accusait des souffrances de sa fille, comme si elle
en eût été la cause volontaire. «O ma Bianca, lui dis-je, consolez-vous,
réjouissez-vous au contraire de ce que votre enfant et tous les êtres
qui vous entourent vous aiment avec tant de passion. Eh bien! je
veux vous aimer encore plus, afin que vous soyez la plus heureuse des
femmes.--Ne dis pas que les autres m'aiment, répondit la signora avec
un peu d'amertume. Il semble qu'ils me fassent tout bas un crime de cet
amour qu'ils ont déjà deviné. Leurs regards m'offensent, leurs discours
me blessent, et je crains qu'ils n'aient laissé échapper devant ma fille
quelque parole imprudente. Salomé est franchement impertinente avec
moi ce matin. Il est temps que je ferme la bouche à ces indiscrets
commentaires. Tu le vois, Nello, on me fait un crime de t'aimer, et on
m'approuvait presque d'aimer le cupide Lanfranchi. Toutes ces âmes sont
basses ou folles. Il faut que, dès aujourd'hui, je leur déclare que ce
n'est point avec mon amant, mais avec mon mari que j'ai passé la nuit.
C'est le seul moyen qu'ils te respectent et qu'ils ne me trahissent
pas.» Je la détournai d'agir aussi vite; je lui représentai qu'elle s'en
repentirait peut-être, qu'elle n'avait pas assez réfléchi, que moi-même
j'avais besoin de bien songer à ses offres, et que, dans tout ceci, elle
n'avait pas assez pesé les suites de sa détermination en ce qui pourrait
un jour concerner sa fille. J'obtins d'elle qu'elle prendrait patience
et qu'elle se gouvernerait prudemment.

Il m'était impossible de porter un jugement éclairé sur ma situation.
Elle était enivrante, et j'étais un enfant. Néanmoins une sorte de
répugnance instinctive m'avertissait de me méfier des séductions de
l'amour et de la fortune. J'étais agité, soucieux, partagé entre le
désir et la terreur. Dans le sort brillant qui m'était offert, je ne
voyais qu'une seule chose, la possession de la femme aimée. Toutes les
richesses qui l'environnaient n'étaient pas même des accessoires à
mon bonheur, c'étaient des conditions pénibles à accepter pour mon
insouciance. J'étais comme les gens qui n'ont jamais souffert et qui ne
conçoivent d'état meilleur ni pire que celui où ils ont vécu. J'étais
libre et heureux dans le palais Aldini. Choyé de tous, autorisé à
satisfaire toutes mes fantaisies, je n'avais aucune responsabilité,
aucune fatigue de corps ni d'esprit. Chanter, dormir et me promener,
c'était à peu près là toute ma vie, et vous savez, vous autres Vénitiens
qui m'entendez, s'il en est une plus douce et mieux faite pour notre
paresse et notre légèreté. Je me représentais le rôle d'époux et de
maître comme quelque chose d'analogue à la surveillance exercée par
Salomé sur les détails de l'intérieur, et ce rôle était loin de flatter
mon ambition. Ce palais, dont j'avais la jouissance, était ma propriété
dans le sens le plus agréable, celui de jouir de tout sans m'y occuper
de rien. Que ma maîtresse y eût ajouté les voluptés de son amour, et
j'eusse été le roi d'Italie.

Ce qui m'attristait aussi, c'était l'air sombre de Salomé et l'attitude
embarrassée, mystérieuse et défiante de tous les autres serviteurs.
Ils étaient nombreux, et c'étaient tous d'honnêtes gens, qui jusque-là
m'avaient traité comme l'enfant de la maison. Dans ce blâme silencieux
que je sentais peser sur moi, il y avait un avertissement que je ne
pouvais pas, que je ne voulais pas mépriser; car, s'il partait un peu
du sentiment naturel de la jalousie, il était dicté encore plus par
l'intérêt affectueux qu'inspirait la signora.

Que n'eusse-je pas donné en ces instants d'angoisses pour avoir un
bon conseil! Mais je ne savais à qui m'adresser, et j'étais le seul
dépositaire des intentions secrètes de ma maîtresse. Elle passa la
journée dans son lit avec sa fille, et le lendemain elle me fit venir
pour me répéter encore tout ce qu'elle m'avait dit dans la palude. Tout
le temps qu'elle me parla, il me sembla qu'elle avait raison, et
qu'elle répondait victorieusement à tous mes scrupules; mais quand je me
retrouvai seul, je retombai dans le malaise et dans l'irrésolution.

Je montai dans la galerie et je me jetai sur une chaise. Mes yeux
distraits se promenaient sur cette longue file d'aïeux dont les
portraits formaient le seul héritage que Torquato Aldini eût pu léguer
à sa fille. Leurs figures enfumées, leurs barbes taillées en carré,
en pointe, en losange, leurs robes de velours noir et leurs manteaux
doublés d'hermine, leur donnaient un aspect imposant et sombre. Presque
tous avaient été sénateurs, procurateurs ou conseillers; il y avait une
foule d'oncles inquisiteurs; les moindres étaient abbés canoniques ou
_capitani grandi_.--Au bout de la galerie, on voyait le ferral de la
dernière galère équipée contre les Turcs par Tibério Aldini, grand-père
de Torquato, alors que les puissants seigneurs de la république
allaient à la guerre à leurs frais et mettaient leur gloire à servir
volontairement la patrie de leurs biens et de leur personne. C'était une
haute lanterne de cristal montée en cuivre doré, surmontée et soutenue
par des enroulements de métal d'un goût bizarre et des ornements
surchargés qui terminaient en pointe la proue du navire. Au-dessous de
chaque portrait on voyait de longs bas-reliefs de chêne, retraçant
les glorieux faits et gestes de ces illustres personnages. Je me mis
à penser que si nous avions la guerre, et que si l'occasion m'était
offerte de combattre pour mon pays, j'aurais bien autant de patriotisme
et de courage que tous ces nobles aristocrates. Il ne me paraissait ni
si étrange ni si méritoire de faire de grandes choses quand on avait la
richesse et la puissance, et je me dis que le métier de grand seigneur
ne devait pas être bien difficile.--Mais à l'époque où je me trouvais,
nous n'avions plus, nous ne devions plus et nous ne pouvions plus avoir
de guerre. La république n'était plus qu'un vain mot, sa force n'était
qu'une ombre, et ses patriciens énervés n'avaient de grandeur que celle
de leur nom. Il était d'autant plus difficile de s'élever jusqu'à eux
dans leur opinion qu'il était plus aisé de les surpasser en réalité.
Entrer en lutte avec leurs préjugés et leurs dédains, c'était donc
une tâche indigne d'un homme, et les plébéiens avaient bien raison
de mépriser ceux d'entre eux qui croyaient s'élever en recherchant la
société et en copiant les ridicules des nobles.

Ces réflexions me vinrent d'abord confusément, puis elles se firent
jour, et je m'aperçus que je pensais, comme je m'étais aperçu un beau
matin que je pouvais chanter. Je commençai à me rendre compte de la
répugnance que j'éprouvais à sortir de ma condition pour me donner
en spectacle à la société comme un vaniteux et un ambitieux, et je me
promis d'ensevelir dans le mystère mes amours avec Bianca.

En proie à ces réflexions, je me promenais le long de la galerie, et je
regardais avec fierté cette orgueilleuse lignée à laquelle un enfant du
peuple, un barcarolle de Chioggia, dédaignait de succéder. Je me sentais
joyeux; je songeais à mon vieux père, et, au souvenir de la maison
paternelle, longtemps oubliée et négligée, mes yeux s'humectaient
de larmes. Je me trouvai au bout de la galerie, face à face avec le
portrait de messer Torquato, et, pour la première fois, je le toisai
hardiment de la tête aux pieds. C'était bien la noblesse titulaire
incarnée. Son regard semblait repousser comme la pointe d'une épée, et
sa main avait l'air de ne s'être jamais ouverte que pour commander à
des inférieurs. Je pris plaisir à le braver. «Eh bien! lui disais-je en
moi-même, tu aurais eu beau faire, je n'aurais jamais été ton valet. Ton
air superbe ne m'eût pas intimidé, et je t'aurais regardé en face comme
je regarde cette toile. Tu n'aurais jamais eu de prise sur moi, parce
que mon coeur est plus fier que le tien ne le fut jamais, parce que je
dédaigne cet or devant lequel tu t'es incliné, parce que je suis plus
grand que toi aux yeux de la femme que tu as possédée. Malgré tout
l'orgueil de ton sang, tu as courbé le genou devant elle pour obtenir
ses richesses; et, quand tu as été riche par elle, tu l'as brisée et
humiliée. C'est la conduite d'un lâche, et la mienne est celle d'un
véritable noble, car je ne veux de toutes les richesses de Bianca que
son coeur, dont tu n'étais pas digne. Et moi, je refuse ce que tu as
imploré, afin de posséder ce qui est au-dessus de toutes choses à mes
yeux, l'estime de Bianca. Et je l'aurai, car elle comprendra combien
mon âme est au-dessus de celle d'un patricien endetté. Je n'ai pas de
patrimoine à racheter, moi! Il n'y a pas d'hypothèques sur la chaloupe
de mon père; et les habits que je porte sont à moi, parce que je les ai
gagnés par mon travail. Eh bien! c'est moi qui serai le bienfaiteur, et
non pas l'obligé, parce que je rendrai le bonheur et la vie à ce coeur
brisé par toi, parce que je saurai me faire bénir et honorer, moi
valet et amant, tandis que tu as été maudit et méprisé, toi époux et
seigneur.»

Un léger bruit me fit tourner la tête. Je vis derrière moi la petite
Alezia, qui traversait la galerie en traînant une poupée plus grande
qu'elle. J'aimais cet enfant, malgré son caractère altier, à cause de
l'amour qu'elle avait pour sa mère. Je voulus l'embrasser; mais, comme
si elle eût senti dans l'atmosphère la réprobation qui, dans cette
maison, pesait sur moi depuis deux jours, elle recula d'un air
courroucé, et, s'enfuyant comme si elle eût eu quelque chose à craindre
de moi, elle se pressa contre le portrait de son père. Je fus étonné en
cet instant de la ressemblance que sa jolie petite tête brune avait déjà
avec la figure hautaine de Torquato, et je m'arrêtai pour l'examiner
avec un sentiment de tristesse profonde. Elle aussi semblait m'examiner
attentivement. Tout d'un coup elle rompit le silence pour me dire d'un
ton aigre et avec une expression d'indignation au-dessus de son âge:
«Pourquoi donc avez-vous volé la bague de mon papa?»

En même temps elle allongeait son petit doigt vers moi pour désigner une
belle bague en diamants montée à l'ancienne mode, que sa mère m'avait
donnée quelques jours auparavant, et que j'avais eu l'enfantillage
d'accepter; puis, se retournant et se dressant sur la pointe des pieds,
elle posa le bout de son doigt sur celui du portrait qui était orné de
la même bague exactement rendue, et je m'aperçus que l'imprudente Bianca
avait fait présent à son gondolier d'un des plus précieux joyaux de
famille de son époux.

Le rouge me monta au visage, et je reçus de cet enfant la leçon qui
devait le plus me dégoûter des richesses mal acquises. Je souris, et
lui remettant la bague: «C'est votre maman qui l'a laissée tomber de son
doigt, lui dis-je, et je l'ai trouvée tout à l'heure dans la gondole.

--Je vais la lui porter,» dit la petite fille en l'arrachant plutôt
qu'elle ne l'accepta de ma main. Elle sortit en courant, abandonnant
sa poupée par terre. Je ramassai ce jouet, afin de m'assurer d'un petit
fait que j'avais souvent observé déjà. Alezia s'amusait à percer
toutes ses poupées, à l'endroit du coeur, avec de longues épingles, et
quelquefois elle restait des heures entières absorbée dans le plaisir
muet et profond de ce jeu étrange.

Le soir, Mandola vint me trouver dans ma chambre. Il avait l'air gauche
et embarrassé. Il avait beaucoup à me dire, mais il ne trouvait pas un
mot. Sa figure était si bizarre que je partis d'un éclat de rire. «Vous
avez tort, Nello, me dit-il d'un air peiné; je suis votre ami; vous avez
tort!» Il voulait se retirer, je courus après lui, j'essayai de le faire
s'expliquer; ce fut impossible. Je voyais bien qu'il avait le coeur
plein de sages réflexions et de bons conseils; mais l'expression lui
manquait, et toutes ses phrases avortées se terminaient, dans son
patois mêlé de toutes les langues, par cette sentence: _E molto delica,
delicatissimo_.

Enfin, je réussis à comprendre que le bruit s'était répandu, dans
la maison, de mon prochain mariage avec la signora. Quelques mots
d'impatience qu'on lui avait entendu dire à Salomé avaient suffi pour
faire naître cette opinion. La signora avait dit textuellement en
parlant de moi: «Le temps n'est pas loin où vous le servirez, au lieu
de lui commander.» Je niai obstinément l'application de ces paroles,
et prétendis que je n'y comprenais rien du tout. «C'est bien, me dit
Mandola; c'est ainsi que tu dois répondre, même à moi qui suis ton ami.
Mais j'ai des yeux, je ne te fais pas de questions; je ne t'en ai jamais
fait, Nello; seulement je viens t'avertir qu'il faut de la prudence. Les
Aldini ne cherchent qu'un prétexte pour ôter à la signora la tutèle de
la signora Alezia, et la signora mourra de chagrin si on lui enlève sa
fille.

--Que dis-tu? m'écriai-je; quoi! on lui enlèverait sa fille à cause de
moi!

--S'il était question de mariage, certainement, reprit l'honnête
barcarolle; _autrement_... comme ce sont des choses qu'on ne peut jamais
prouver...--Surtout quand elles n'existent pas, repris-je vivement.--Tu
parles comme il faut, répondit Mandola; continue à te tenir sur tes
gardes; ne te confie à personne, pas même à moi, et si tu as un peu
d'influence sur la signora, engage-la à se bien cacher, surtout de
Salomé. Salomé ne la trahira jamais; mais elle a la voix trop forte, et,
quand elle querelle la signora, toute la maison entend ce qu'elles se
disent. Si quelqu'un des amis de la signora venait à se douter de ce
qui se passe, tout irait mal; car les amis, ce n'est pas comme les
domestiques: cela ne sait pas garder un secret, et pourtant on se fie à
eux plus qu'à nous!»

Les conseils du candide Mandola n'étaient point à dédaigner, d'autant
plus qu'ils s'accordaient parfaitement avec mon instinct. Nous
conduisîmes, le lendemain soir, la signora sur le canal de la Zueca, et
Mandola, comprenant que j'avais à lui parler, s'endormit complaisamment
sur la poupe. J'éteignis le fanal, je me glissai dans l'habitacle, et
je causai longtemps avec Bianca. Elle s'étonna de mes refus, et me dit
encore tout ce qu'elle crut propre à les vaincre. Je lui parlai avec
fermeté, je lui dis que jamais je ne laisserais dire de moi que j'avais
aimé une femme pour ses richesses, que je tenais autant au bon renom
de ma famille qu'aucun patricien de Venise, que mes parents ne me
pardonneraient jamais si je donnais un pareil scandale, et que je
ne voulais pas plus me brouiller avec mon honnête homme de père, que
brouiller la signora avec sa fille; car Alezia était ce qu'elle devait
préférer et ce qu'elle préférait sans doute à tout au monde. Ce dernier
argument eut plus de puissance que tous les autres. Elle fondit
en larmes, et m'exprima son admiration et sa reconnaissance avec
l'enthousiasme de la passion.

A partir de ce jour, tout rentra dans le repos au palais Aldini. Ce
petit monde subalterne avait eu sa crise révolutionnaire. Il eut son
pacificateur, et je m'amusai en secret de mon rôle de grand citoyen
avec un héroïsme enfantin. Mandola qui commençait à devenir lettré,
me regardait avec étonnement m'occuper des plus rudes travaux, et,
me parlant tout bas d'un air paternel, m'appelait à la dérobée son
_Cincinnato_ et son _Pompilio_.

J'avais pris en effet avec moi-même, et je tins courageusement la
résolution de ne plus recevoir le moindre bienfait de la femme dont je
voulais être l'amant. Puisque le seul moyen de la posséder en secret,
c'était de rester dans sa maison sur le pied de valet, il me semblait
que je pouvais rétablir l'égalité entre elle et moi en proportionnant
mes services à mon salaire. Jusque-là, ce salaire avait été considérable
et non proportionné à mon travail, qui, pendant quelque temps même,
avait été tout à fait nul. Je résolus de réparer le temps perdu; je me
mis à tout ranger, à tout nettoyer, à faire les commissions, à porter
même l'eau et le bois, à vernir et à brosser la gondole, en un mot à
faire la besogne de dix personnes, et je la fis gaiement, en fredonnant
mes plus beaux airs d'opéra et mes plus belles strophes épiques. Ce qui
m'amusa le plus, ce fut de prendre soin des tableaux de famille et de
secouer la poussière qui obscurcissait, chaque matin, le majestueux
regard de Torquato. Quand j'avais fini sa toilette, je lui ôtais
respectueusement mon bonnet en lui adressant ironiquement quelque
parodie de mes vers héroïques.

Les prolétaires vénitiens, et les gondoliers particulièrement, ont,
vous le savez, le goût des joyaux. Ils dépensent une bonne partie de ce
qu'ils gagnent en bagues antiques, en camées de chemises, en épingles de
cravate, en chaînes à breloques, etc. Je m'étais laissé donner beaucoup
de ces hochets. Je les reportai tous à madame Aldini, et ne voulus même
plus porter de boucles d'argent à mes souliers. Mais mon sacrifice
le plus méritoire fut de renoncer à la musique. Je considérai que mon
travail, quelque laborieux qu'il fût, ne pouvait compenser les dépenses
que mon assiduité au théâtre et les leçons du professeur de chant
occasionnaient à la signora. Je me déclarai enrhumé à perpétuité, et, au
lieu d'aller à la Fenice avec elle, je me mis à lire dans les vestibules
du théâtre. Je comprenais aussi que j'étais ignorant, et, bien que ma
maîtresse ne le fût guère moins, je voulais étendre un peu mes idées
et ne pas la faire rougir de mes bévues. J'étudiai la langue-mère avec
ardeur, et je m'attachai à ne plus estropier misérablement les vers,
comme tous les barcarolles ont coutume de le faire. Quelque chose aussi
me disait, au fond du coeur, que cette étude me serait utile par la
suite, et que ce que je perdais en progrès, sous le rapport du chant, je
le regagnais de l'autre en réformant mon accent et ma prononciation.

Quelques jours de cette louable conduite suffirent à me rendre le calme.
Jamais je n'avais été plus fort, plus gai, et, au dire de Salomé, plus
beau qu'avec mes habits propres et modestes, mon air doux et mes mains
brunies par le hâle. Tout le monde m'avait rendu la confiance, l'estime
et les mille petits soins dont je jouissais auparavant. La belle Alezia,
qui avait une grande déférence pour le jugement de sa gouvernante juive,
me laissait même baiser le bout de ses tresses noires, ornées de noeuds
écarlates et de perles fines.

Une seule personne restait triste et tourmentée, c'était la signora; sa
santé loin de revenir, empirait de jour en jour. A chaque instant, je
surprenais ses beaux yeux bleus pleins de larmes, attachés sur moi avec
un air de tendresse et de douleur inexprimable. Elle ne pouvait pas
s'habituer à me voir travailler ainsi. J'aurais été son fils qu'elle
ne se serait pas affligée davantage de me voir porter des fardeaux et
recevoir la pluie. Sa sollicitude m'impatientait même un peu, et les
efforts qu'elle faisait pour la renfermer la lui rendaient plus pénible
encore. Il s'était opéré en elle je ne sais quelle révolution imprévue.
Cet amour qui avait fait jusque-là, comme elle me le disait elle-même,
son tourment et sa joie, semblait ne plus faire désormais que sa
consternation et sa honte. Elle n'évitait plus, comme autrefois, les
occasions d'être seule avec moi; au contraire, elle les faisait naître;
mais dès que je me mettais à ses genoux, elle éclatait en sanglots et
changeait en scènes d'attendrissement les heures promises à la volupté.
Je m'efforçais en vain de comprendre ce qui se passait en elle. Elle se
faisait arracher des réponses vagues, toujours bonnes et tendres, mais
déraisonnables, et qui me jetaient dans mille perplexités. Je ne savais
comment m'y prendre pour consoler et fortifier cette âme abattue.
J'étais dévoré de désirs, et il me semblait qu'une heure d'effusion et
d'enthousiasme réciproque eût été plus éloquente que toutes ces paroles
et toutes ces larmes; mais je ressentais pour elle trop de respect et
trop de dévouement pour ne pas lui faire le sacrifice de mes transports.
Je sentais qu'il m'eût été facile de surprendre les sens de cette
femme faible de corps et d'esprit; mais je craignais trop les pleurs du
lendemain, et je ne voulais devoir mon bonheur qu'à sa confiance et
à son amour. Ce jour ne vint pas, et je dois dire, à la honte de la
faiblesse féminine, que mes voeux eussent été comblés si j'avais eu
moins de délicatesse et de désintéressement. J'avais espéré que Bianca
m'encouragerait; je vis bientôt qu'elle me craignait au contraire, et
qu'à mon approche elle frémissait comme si je lui eusse apporté le
crime et les remords. Je ne réussissais à la rassurer que pour la
voir s'affliger davantage, et accuser la destinée comme s'il n'eût pas
dépendu de sa volonté d'en tirer un meilleur parti. Puis, une secrète
honte brisait cette âme timorée. La dévotion s'emparait d'elle de plus
en plus; son confesseur la gouvernait et l'épouvantait. Il lui défendait
d'avoir des amants, et elle qui avait su résister au confesseur, quand
il s'était agi de M. Lanfranchi et de M. Montalegri, ne trouvait pas
pour moi le même courage. Peu à peu je parvins à lui arracher l'aveu de
toutes ses souffrances et de tous ses combats. Elle avait révélé à son
directeur tous les détails de notre amour, et il lui avait fait un crime
énorme de cette affection basse et criminelle. Il lui avait interdit de
penser au mariage avec moi, encore plus peut-être que de s'abandonner
à la passion; et il l'avait tellement effrayée en la menaçant de la
repousser du sein de l'Eglise, que son esprit doux et craintif, partagé
entre le désir de me rendre heureux et la peur de se damner, était en
proie à une véritable agonie.

Madame Aldini avait eu jusque-là une dévotion si facile, si tolérante,
si véritablement italienne, que je ne fus pas peu surpris de la voir
tourner au sérieux précisément au milieu d'une de ces crises de la
passion qui semblent le plus exclure de pareilles recrudescences. Je fis
de grands efforts sur ma pauvre tête inexpérimentée pour comprendre ce
phénomène, et j'en vins à bout. Bianca m'aimait peut-être plus qu'elle
n'avait aimé le comte et le prince; mais elle n'avait pas l'âme assez
forte ni l'esprit assez éclairé pour s'élever au-dessus de l'opinion.
Elle se plaignait de la morgue des autres; mais elle donnait à cette
morgue une valeur réelle par la peur qu'elle en avait. En un mot, elle
était soumise plus que personne au préjugé qu'un instant elle avait
voulu braver. Elle avait espéré trouver, dans l'appui de l'Eglise, par
le sacrement et un redoublement de ferveur catholique, la force qu'elle
ne trouvait pas en elle-même, et dont pourtant elle n'avait pas eu
besoin avec ses précédents amants, parce qu'ils étaient patriciens et
que le monde était pour eux. Mais maintenant l'Eglise la menaçait, le
monde allait la maudire; combattre à la fois et le monde et l'Eglise
était une tâche au-dessus de son énergie.

Et puis encore, peut-être son amour avait-il diminué au moment où j'en
étais devenu digne; peut-être, au lieu d'apprécier la grandeur d'âme qui
m'avait fait redescendre volontairement du salon à l'office, elle avait
cru voir, dans cette conduite courageuse, le manque d'élévation et le
goût inné de la servitude. Elle croyait aussi que les menaces et les
sarcasmes de ses autres valets m'avaient intimidé. Elle s'étonnait de ne
me point trouver ambitieux, et cette absence d'ambition lui semblait la
marque d'un esprit inerte ou craintif. Elle ne m'avoua point toutes ces
choses; mais, dès que je fus sur la voie, je les devinai. Je n'en eus
point de dépit. Comment pouvait-elle comprendre mon noble orgueil et ma
chatouilleuse probité, elle qui avait accepté et partagé l'amour d'un
Aldini et d'un Lanfranchi?

Sans doute elle ne me trouvait plus beau depuis que je ne voulais plus
porter ni dentelles ni rubans. Mes mains, endurcies à son service,
ne lui semblaient plus dignes de serrer la sienne. Elle m'avait aimé
barcarolle, dans l'idée et dans l'espoir de faire de moi un agréable
sigisbée; mais, du moment que je voulais rétablir entre elle et moi
l'échange impartial des services, toutes ses illusions s'évanouissaient,
et elle ne voyait plus en moi que le Chioggiote grossier, espèce de
boeuf stupide et laborieux.

A mesure que ma raison s'éclaira de ces découvertes, l'orage de mes
sens s'apaisa. Si j'avais eu affaire à une grande âme, ou seulement à
un caractère énergique, c'eût été à mes yeux une tâche glorieuse que
d'effacer les tristes souvenirs laissés dans ce coeur douloureux par mes
prédécesseurs. Mais succéder à de tels hommes pour n'être pas compris,
pour être sans doute un jour délaissé et oublié de même, c'était un
bonheur que je ne pouvais plus acheter au prix d'une grande dépense de
passion et de volonté. La signora Aldini était une bonne et belle femme;
mais ne pouvais-je pas trouver dans une chaumière de Chioggia la beauté
et la bonté réunies sans faire couler de larmes, sans causer de remords,
et surtout sans laisser de honte?

Mon parti fut bientôt pris. Je résolus non-seulement de quitter la
signora, mais le métier de valet. Tant que j'avais été amoureux de
sa harpe et de sa personne, je n'avais pas eu le loisir de faire des
réflexions sérieuses sur ma condition. Mais, du moment où je renonçais
à d'imprudentes espérances, je voyais combien il est difficile de
conserver sa dignité sauve sous la protection des grands, et je me
rappelais les salutaires représentations que mon père m'avait faites
autrefois et que j'avais mal écoutées.

Lorsque je lui fis pressentir mon dessein, quoiqu'elle le combattît je
vis qu'elle recevait un grand allégement; le bonheur pouvait revenir
habiter cette âme tendre et bienfaisante. La douce frivolité, qui
faisait le fond de son caractère, reparaîtrait à la surface avec le
premier amant qui saurait mettre de son côté le confesseur, les valets
et le monde. Une grande passion l'eût brisée; une suite d'affections
faciles et une multitude de petits dévouements devaient la faire vivre
dans son élément naturel.

Je la forçai de convenir de tout ce que j'avais deviné. Elle ne s'était
jamais beaucoup étudiée elle-même, et pratiquait une grande sincérité.
Si l'héroïsme n'était pas en elle, du moins la prétention à l'héroïsme,
et l'exigence altière qui en est la suite, n'y étaient pas non plus.
Elle approuva ma résolution, mais en pleurant et en s'effrayant des
regrets que j'allais lui laisser; car elle m'aimait encore, je n'en
doute pas, de toute la puissance de son être.

Elle voulait s'inquiéter et s'occuper de ce que je deviendrais. Je ne
le lui permis pas. La manière haute et brusque dont je l'interrompis
lorsqu'elle parla d'offres de services lui ferma la bouche une fois pour
toutes à cet égard. Je ne voulus même pas emporter les habits qu'elle
m'avait fait faire. J'allai acheter, la veille de mon départ, un costume
complet de marinier chioggiote, tout neuf, mais des plus grossiers, et
je reparus ainsi devant elle pour la dernière fois.

Elle m'avait prié de venir à minuit, afin qu'elle pût me faire ses
adieux sans témoins. Je lui sus gré de la tendresse familière avec
laquelle elle m'embrassa. Il n'y avait peut-être pas, dans tout Venise,
une seconde femme du monde assez sincère et assez sympathique pour
vouloir renouveler cette assurance de son amour à un homme vêtu comme je
l'étais. Des larmes coulèrent de ses yeux lorsqu'elle passa ses petites
mains blanches sur la rude étoffe de ma cape bége doublée d'écarlate;
puis elle sourit, et, relevant le capuchon sur ma tête, elle me regarda
avec amour, et s'écria qu'elle ne m'avait jamais vu si beau, et qu'elle
avait eu bien tort de me faire habiller autrement. L'effusion et la
sincérité des remerciements que je lui adressai, les serments que je lui
fis de lui être dévoué jusqu'à la mort et de ne jamais songer à elle
que pour la bénir et la recommander à Dieu, la touchèrent beaucoup. Elle
n'était pas habituée à être quittée ainsi.

«Tu as l'âme plus chevaleresque, me dit-elle, qu'aucun de ceux qui
portent le titre de chevalier.»

Puis elle fut prise d'un accès d'enthousiasme: l'indépendance de mon
caractère, l'insouciance avec laquelle j'allais braver la vie la
plus dure au sortir du luxe et de la mollesse, le respect que j'avais
conservé pour elle lorsqu'il m'était si facile d'abuser de sa faiblesse
pour moi; tout, disait-elle, m'élevait au-dessus des autres hommes. Elle
se jeta dans mes bras, presque à mes pieds, et me supplia encore de ne
point partir et de l'épouser.

Cet élan était sincère, et, s'il ne fit point varier ma résolution, il
rendit du moins la signora si belle et si attrayante pendant quelques
instants, que je faillis manquer à mon héroïsme et me dédommager, dans
cette dernière nuit, de tous les sacrifices faits à mon repos. Mais
j'eus la force de résister et de sortir chaste d'un amour qui s'était
cependant allumé par le désir des sens. Je partis baigné de ses pleurs
et n'emportant, pour tout trésor et pour tout trophée, qu'une boucle de
ses beaux cheveux blonds. En me retirant, je m'approchai du lit de la
petite Alezia, et j'entr'ouvris doucement les rideaux pour la regarder
une dernière fois. Elle s'éveilla aussitôt et ne me reconnut pas
d'abord; car elle eut peur, mais à sa manière, sans crier, et en
appelant sa mère d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre ferme.
«Signorina, lui dis-je, je suis l'_Orco_[3], et je viens vous demander
pourquoi vous percez le coeur de vos poupées avec des épingles.»

[Note 3: Le diable rouge ou le follet des lagunes.]

Elle se leva sur son séant, et, me regardant d'un air malicieux, elle me
répondit: «C'est pour voir si elles ont le sang bleu.»

Vous savez que _sangue blu_, dans le langage populaire de Venise, est le
synonyme de noble.

«Mais elles n'ont pas de sang, repris-je, elles ne sont pas nobles!

--Elles sont plus nobles que toi, répondit-elle, elles n'ont pas de sang
noir.»

Vous savez encore que le noir est la couleur des _nicoloti_,
c'est-à-dire de la confrérie des bateliers.

«Mia signora, dis-je tout bas à madame Aldini en refermant le rideau de
l'enfant, vous avez bien fait de ne pas répandre de l'encre sur votre
écusson d'azur. Voilà une petite patricienne qui ne vous l'eût jamais
pardonné.

--Et c'est moi, répondit-elle tristement, dont le coeur est percé, non
pas d'une épingle, mais de mille épées!»

Quand je fus dans la rue, je m'arrêtai pour regarder l'angle du palais
que la lune découpait depuis le comble jusque dans les profondeurs
fantastiques du grand canal. Une barque vint à passer, et, en agitant
l'eau, coupa et brisa le reflet de cette grande ligne pure. Il me sembla
que je venais de faire un beau rêve et que je m'éveillais dans les
ténèbres. Je me mis à courir de toutes mes forces sans regarder
derrière moi, et ne m'arrêtai qu'au pont della Paglia, là où les
barques chioggiotes attendent les passagers, tandis que les mariniers,
enveloppés hiver comme été dans leurs capes, dorment étendus sur les
parapets et même en travers des degrés sous les pieds des passants. Je
demandai si quelqu'un de mes compatriotes voulait me conduire chez mon
père. «C'est toi, _parent_?» s'écrièrent-ils avec surprise. Ce mot de
_parent_, que les Vénitiens ont donné ironiquement aux Chioggiotes, et
que ceux-ci ont eu le bon sens d'accepter[4], fut si doux à mon oreille,
que j'embrassai le premier qui me l'adressa. On me promit un départ dans
une heure, et on m'adressa quelques questions dont on n'écouta pas
la réponse. Le Chioggiote ne connaît guère l'usage des lits; mais en
revanche il dort la nuit en marchant, en parlant, en ramant même. On
m'offrit de faire un somme sur le lit commun, c'est-à-dire sur les
dalles du quai. Je m'étendis par terre, la tête appuyée sur un de ces
bons compagnons, tandis qu'un autre se servait de moi pour oreiller, et
ainsi à la ronde. Je dormis comme aux meilleurs jours de mon enfance,
et je rêvai que ma pauvre mère (qui était morte depuis un an)
m'apparaissait au seuil de ma chaumière et me félicitait de mon retour.
Je m'éveillai aux cris de _Chiosa! Chiosa_[5]! mille fois répétés, dont
nos mariniers font retentir les voûtes du palais ducal et des prisons
pour appeler les passagers. Il me semblait que c'était un cri de
triomphe comme l'_Italiam! Italiam!_ des Troyens dans l'Énéide. Je me
jetai gaiement dans une barque, et, pensant à la nuit qu'avait dû passer
Bianca, je me reprochai un peu mon bon sommeil. Mais je me réconciliai
avec moi-même par la pensée de n'avoir pas empoisonné le repos de son
lendemain.

[Note 4: La presqu'île de Chioggia fut originairement peuplée de
cinq ou six familles qui ne se sont jamais alliées qu'entre elles.]

[Note 5: Chioggia! Chioggia!]

On était en plein hiver, les nuits étaient longues; nous arrivâmes à
Chioggia une heure avant le jour. Je courus à ma cabane. Mon père était
déjà en mer: le plus jeune de mes frères gardait seul la maison. Il lui
fallut bien du temps pour s'éveiller et me reconnaître. On voyait qu'il
était habitué à dormir au bruit de la mer et des orages; car je faillis
briser la porte pour me faire entendre. Enfin, il me sauta au cou, passa
sa cape, et me conduisit dans une barque à une demi-lieue en mer,
à l'endroit où était ancrée celle de mon père. Le brave homme, en
attendant l'heure favorable pour tendre ses filets, dormait là, suivant
la coutume des vieux pêcheurs, étendu sur le dos, le corps et le visage
abrités d'une couverture de crin, au claquement d'une bise aiguë. Les
flots moutonnaient autour de lui et le couvraient d'écume; aucun bruit
humain ne se faisait entendre dans les vastes solitudes de l'Adriatique.
J'écartai doucement la couverture pour le regarder. Il était l'image de
la force dans son repos. Sa barbe grise, aussi mêlée que les algues à la
montée des flots, son sayon couleur de vase et son bonnet de laine d'un
vert limoneux lui donnaient l'aspect d'un vieux Triton endormi dans sa
conque. Il ne montra pas plus de surprise en s'éveillant que s'il m'eût
attendu. «Oh! oh! dit-il, je rêvais de cette pauvre femme, et elle me
disait: Lève-toi, vieux, voilà notre fils Daniel qui revient.»




                           DEUXIÈME PARTIE.


«Il ne s'agit pas, mes amis, continua le bon Lélio, de vous raconter
toutes les vicissitudes par lesquelles je passai des grèves de Chioggia
aux planches des premiers théâtres de l'Italie, et du métier de pêcheur
à l'emploi de _primo tenore_; ce fut l'ouvrage de quelques années, et
ma réputation grandit rapidement dès que le premier pas fut fait dans
la carrière. Si jusque-là les circonstances furent souvent rebelles,
mon facile caractère sut en tirer le meilleur parti possible, et je puis
dire que mes grands succès et mes beaux jours ne furent pas payés trop
cher.

Dix ans après mon départ de Venise, j'étais à Naples, et je jouais
Roméo sur le théâtre de Saint-Charles. Le roi Murat et son brillant
état-major, et toutes les beautés vaniteuses ou vénales de l'Italie,
étaient là. Je ne me piquais pas d'être un patriote bien éclairé; mais
je ne partageais pas l'engouement de cette époque pour la domination
étrangère. Je ne me retournais pas vers un passé plus avilissant
encore; je me nourrissais de ces premiers éléments du carbonarisme, qui
fermentaient dès lors, sans forme et sans nom, de la Prusse à la Sicile.

Mon héroïsme était naïf et brûlant, comme le sont les religions à leur
aurore. Je portais dans tout ce que je faisais, et principalement
dans l'exercice de mon art, le sentiment de fierté railleuse et
d'indépendance démocratique dont je m'inspirais chaque jour dans les
clubs et dans les pamphlets clandestins. Les _Amis de la vérité_, les
_Amis de la lumière_, les _Amis de la liberté_, telles étaient les
dénominations sous lesquelles se groupaient les sympathies libérales;
et jusque dans les rangs de l'armée française, aux côtés même des
chefs conquérants, nous avions des affiliés, enfants de votre grande
révolution, qui, dans le secret de leur âme, se promettaient de laver la
tache du 18 brumaire.

J'aimais ce rôle de Roméo, parce que j'y pouvais exprimer des sentiments
de lutte guerrière et de haine chevaleresque. Lorsque mon auditoire, à
demi français, battait des mains à mes élans dramatiques, je me
sentais vengé de notre abaissement national; car c'était à leur propre
malédiction, au souhait et à la menace de leur propre mort que ces
vainqueurs applaudissaient à leur insu.

Un soir, au milieu d'un de mes plus beaux moments et lorsque la salle
semblait prête à crouler sous des explosions d'enthousiasme, mes regards
rencontrèrent, dans une loge d'avant-scène tout à fait appuyée sur le
théâtre, une figure impassible dont l'aspect me glaça subitement. Vous
ne savez pas, vous autres, quelles mystérieuses influences gouvernent
l'inspiration du comédien, comme l'expression de certains visages le
préoccupe et stimule ou enchaîne son audace. Quant à moi du moins, je
ne sais pas me défendre d'une immédiate sympathie avec mon public, soit
pour m'exalter si je le trouve récalcitrant et le dominer par la colère,
soit pour me fondre avec lui dans un contact électrique et retremper ma
sensibilité à l'effusion de la sienne. Mais certains regards, certaines
paroles dites près de moi à la dérobée m'ont quelquefois troublé
intérieurement au point qu'il m'a fallu tout l'effort de ma volonté pour
en combattre l'effet.

La figure qui me frappait en cet instant était d'une beauté vraiment
idéale; c'était incontestablement la plus belle femme qu'il y eût dans
toute la salle de San-Carlo. Cependant toute la salle rugissait et
trépignait d'admiration, et elle seule, la reine de cette soirée,
semblait m'étudier froidement et apercevoir en moi des défauts
inappréciables à l'oeil vulgaire. C'était la muse du théâtre, c'était la
sévère Melpomène en personne, avec son ovale régulier, son noir sourcil,
son large front, ses cheveux d'ébène, son grand oeil brillant d'un
sombre éclat sous un vaste orbite, et sa lèvre froide, dont le sourire
n'adoucit jamais l'arc inflexible; tout cela cependant avec une
admirable fleur de jeunesse et des formes riches de santé, de souplesse
et d'élégance.

«Quelle est donc cette belle fille brune à l'oeil si froid? demandai-je
dans l'entr'acte au comte Nasi, qui m'avait pris en grande amitié, et
venait tous les soirs sur le théâtre pour causer avec moi.

--C'est la fille ou la nièce de la princesse Grimani, me répondit-il. Je
ne la connais pas; car elle sort de je ne sais quel couvent, et sa mère
ou sa tante est elle-même étrangère à nos contrées. Tout ce que je puis
vous dire, c'est que le prince Grimani l'aime comme sa fille, qu'il la
dotera bien, et que c'est un des plus beaux partis de l'Italie; ce qui
n'empêche pas que je ne me mettrai pas sur les rangs.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on la dit insolente et vaine, infatuée de sa naissance, et
d'un caractère altier. J'aime si peu les femmes de cette trempe, que je
ne veux seulement pas regarder celle-là lorsque je la rencontre. On dit
qu'elle sera la reine des bals de l'hiver prochain, et que sa beauté est
merveilleuse. Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir. Je ne puis
souffrir non plus le Grimani: c'est un vrai hidalgo de comédie; et, s'il
n'avait pas une belle fortune, et une jeune femme qu'on dit aimable, je
ne sais qui pourrait se résoudre à l'ennui de sa conversation ou à la
raideur glaciale de son hospitalité.

Pendant l'acte suivant, je regardai de temps en temps la loge
d'avant-scène. Je n'étais plus préoccupé de l'idée que j'avais là des
juges malveillants, puisque ces Grimani avaient l'habitude d'un maintien
superbe même avec les gens qu'ils estimaient être de leur classe. Je
regardai la jeune fille avec l'impartialité d'un sculpteur ou d'un
peintre: elle me parut encore plus belle qu'au premier aspect. Le vieux
Grimani, qui était avec elle sur le devant de la loge, avait une
assez belle tête austère et froide. Ce couple guindé me parut échanger
quelques monosyllabes d'heure en heure, et à la fin de l'opéra il se
leva lentement et sortit sans attendre le ballet.

Le lendemain je retrouvai le vieillard et la jeune fille à la même place
et dans la même attitude flegmatique; je ne les vis pas s'émouvoir
une seule fois, et le prince Grimani dormit délicieusement pendant les
derniers actes. La jeune personne me parut au contraire donner toute son
attention au spectacle. Ses grands yeux étaient attachés sur moi comme
ceux d'un spectre, et ce regard fixe, scrutateur et profond finit par
m'être si gênant, que je l'évitai avec soin. Mais, comme si un mauvais
sort eût été jeté sur moi, plus j'essayais d'en détourner mes yeux, plus
ils s'obstinaient à rencontrer ceux de la magicienne. Il y eut dans ce
mystérieux magnétisme quelque chose de si étrangement puissant, que j'en
ressentis une terreur puérile et que je craignis de ne pouvoir achever
la pièce. Jamais je n'avais éprouvé rien de semblable. Il y avait des
instants où je m'imaginais reconnaître cette figure de marbre, et je
me sentais prêt à lui adresser amicalement la parole. D'autres fois je
croyais voir en elle mon ennemi, mon mauvais génie, et j'étais tenté de
lui jeter de violents reproches.

La _seconda donna_ vint ajouter à ce malaise vraiment maladif en me
disant tout bas: «Lélio, prends garde à toi, tu vas attraper la fièvre.
Il y a là une femme qui te donnera la _jettatura_[6].»

[Note 6: Le regard du mauvais oeil. C'est une superstition répandue
dans toute l'Italie. A Naples, on porte des talismans en corail pour
s'en préserver.]

J'avais cru fermement à la _jettatura_ pendant la plus longue moitié
de ma vie. Je n'y croyais plus; mais l'amour du merveilleux, qu'on ne
déloge pas aisément d'une tête italienne et surtout de celle d'un
enfant du peuple, m'avait jeté dans les rêveries les plus exagérées du
magnétisme animal. C'était l'époque où ces belles fantaisies étaient
en pleine floraison par le monde; Hoffmann écrivait ses Contes
fantastiques, et le magnétisme était le pivot mystérieux sur lequel
tournaient toutes les espérances de l'illuminisme. Soit que cette
faiblesse se fût emparée de moi au point de me gouverner, soit qu'elle
me surprît dans un moment où j'étais disposé à la maladie, je me sentis
saisi de frissons, et je faillis m'évanouir en rentrant en scène. Ce
misérable accablement fit enfin place à la colère, et dans un moment
où je m'approchais de l'avant-scène avec la Checchina (cette _seconda
donna_ qui m'avait signalé le mauvais oeil), je lui dis, en lui
désignant ma belle ennemie et de manière à n'être pas entendu par le
public, ces mots parodiés d'une de nos plus belles tragédies:

  Bella e stupida.

L'éclat de la colère monta au front de la signora. Elle fit un mouvement
pour réveiller le prince Grimani, qui dormait de toute son âme; puis
elle s'arrêta tout d'un coup, comme si elle eût changé d'avis, et
resta les yeux toujours attachés sur moi, mais avec une expression de
vengeance et de menace qui semblait dire: _Tu t'en repentiras_.

Le comte Nasi s'approcha de moi comme je quittais le théâtre après
la représentation: «Lélio, me dit-il, vous êtes amoureux de la
Grimani.--Suis-je donc ensorcelé, m'écriai-je, et d'où vient que je ne
puis me débarrasser de cette apparition?--Et tu ne t'en débarrasseras
pas de longtemps, pauvret, me dit la Checchina d'un air demi-naïf,
demi-moqueur: cette Grimani, c'est le diable. Attends, ajouta-t-elle en
me prenant le bras, je me connais en fièvre, et je gagerais... _Corpo
della Madona!_ s'écria-t-elle en pâlissant, tu as une fièvre terrible,
mon pauvre Lélio!

--On a toujours la fièvre quand on joue et quand on chante de manière à
la donner aux autres, dit le comte; venez souper avec moi, Lélio.»

Je refusai cette offre; j'étais malade en effet. Dans la nuit, j'eus une
fièvre violente, et le lendemain je ne pus me lever. La Checchina vint
s'installer à mon chevet, et ne me quitta pas tout le temps que je fus
malade.

La Checchina était une fille de vingt ans, grande, forte, et d'une
beauté un peu virile, quoique blanche et blonde. Elle était ma soeur et
ma _parente_, c'est-à-dire qu'elle était de Chioggia comme moi. Comme
moi, fille d'un pêcheur, elle avait longtemps employé sa force à
battre, à coups de rames, les flots de l'Adriatique. Un amour sauvage
de l'indépendance lui fit chercher dans la beauté de sa voix le moyen
de s'assurer une profession libre et une vie nomade. Elle avait fui la
maison paternelle et s'était mise à courir le monde à pied, chantant sur
les places publiques. Le hasard me l'avait fait rencontrer à Milan, dans
un hôtel garni où elle chantait devant la table d'hôte. A son accent je
l'avais reconnue pour une Chioggiote; je l'avais interrogée; je m'étais
rappelé l'avoir vue enfant; mais je m'étais bien gardé de me faire
connaître d'elle pour un _parent_, et surtout pour ce Daniele Gemello
qui avait quitté le pays un peu brusquement, à la suite d'un duel
malheureux. Ce duel avait coûté la vie à un pauvre diable et le repos de
bien des nuits à son meurtrier.

Permettez-moi de glisser rapidement sur ce fait, et de ne pas évoquer
un souvenir amer durant notre placide veillée. Il me suffira de dire à
Zorzi que le duel à coups de couteau était encore en pleine vigueur à
Chioggia dans ma jeunesse, et que toute la population servait de témoin.
On se battait en plein jour, sur la place publique, et on vengeait une
injure par l'épreuve des armes, comme aux temps de la chevalerie. Le
triste succès des miennes m'exila du pays; car le podestat n'était pas
tolérant à cet égard, et les lois poursuivaient avec sévérité les restes
de ces vieilles coutumes féroces. Ceci vous expliquera pourquoi j'avais
toujours caché l'histoire de mes premières années, et pourquoi je
courais le monde sous le nom de Lélio, faisant passer en secret de
l'argent à ma famille, lui écrivant avec précaution, et ne lui révélant
même pas quels étaient mes moyens d'existence, de crainte qu'en
correspondant avec moi, elle ne s'attirât trop ouvertement l'inimitié
des familles chioggiotes que la mort de mon agresseur avait plus ou
moins irritées.

Mais comme un reste d'accent vénitien trahissait mon origine, je me
donnais pour natif de Palestrina, et la Checchina avait pris l'habitude
de m'appeler tour à tour son _pays_, son _cousin_ et son _compère_.

Grâce à mes soins et à ma protection, la Checchina acquit rapidement un
assez beau talent, et, à l'époque de ma vie dont je vous fais le récit,
elle venait d'être engagée honorablement dans la troupe de San-Carlo.

C'était une étrange et excellente créature que cette Checchina: elle
avait singulièrement gagné depuis le moment où je l'avais ramassée pour
ainsi dire sur le pavé; mais il lui restait et il lui reste encore une
certaine rusticité qu'elle ne perd pas toujours à point sur la scène, et
qui fait d'elle la première actrice du monde dans les rôles de Zerlina.
Dès lors elle avait corrigé beaucoup de l'ampleur de ses gestes et de la
brusquerie de son intonation; mais elle en conservait encore assez pour
être bien près du comique dans le pathétique. Cependant, comme elle
avait de l'intelligence et de l'âme, elle s'élevait à une hauteur
relative, dont le public ne pouvait pas lui savoir tout le gré qu'elle
méritait. Les avis étaient partagés sur son compte, et un abbé disait
qu'elle frisait le sublime et le bouffon de si près qu'entre les deux il
ne lui restait plus assez de place pour ses grands bras.

Par malheur, la Checchina avait un travers dont ne sont pas exempts, du
reste, les plus grands artistes. Elle ne se plaisait qu'aux rôles qui
lui étaient défavorables, et, méprisant ceux où elle pouvait déployer sa
verve, sa franchise et son allégresse pétulante, elle voulait absolument
produire de grands effets dans la tragédie. En véritable villageoise,
elle était enivrée de la richesse du costume, et s'imaginait réellement
être reine quand elle portait le diadème et le manteau. Sa grande taille
bien découplée, son allure dégagée et quasi martiale, faisaient d'elle
une magnifique statue lorsqu'elle était immobile. Mais à chaque instant
le geste exagéré trahissait la jeune barcarolle, et quand je voulais
l'avertir en scène de se modérer, je lui disais tout bas: «_Per Dio, non
vogar! non siamo qui sull' Adriatico._»

Si la Checchina a été ma maîtresse, c'est ce qu'il vous importe peu de
savoir, je présume; je puis affirmer seulement qu'elle ne l'était
point à l'époque dont je vous entretiens, et que je ne devais ses
soins affectueux qu'à la bonté de son coeur et à la fidélité de sa
reconnaissance. Elle a toujours été pour moi une amie et une soeur
dévouée, et s'exposa hardiment mainte fois à rompre avec ses amants les
plus brillants, plutôt que de m'abandonner ou de me négliger quand ma
santé ou mes intérêts réclamaient son zèle ou son concours.

Elle s'installa donc au pied de mon lit, et ne me quitta pas qu'elle
ne m'eût guéri. Son assiduité auprès de moi contrariait bien un peu le
comte Nasi, qui pourtant était mon ami sincère, et se fiait à ma parole,
mais qui m'avouait à moi-même ce qu'il appelait sa misérable faiblesse.
Lorsque j'exhortais la Checchina à ménager les susceptibilités
involontaires de cet excellent jeune homme: «Laisse donc, me
disait-elle, ne vois-tu pas qu'il faut l'habituer à respecter mon
indépendance? Crois-tu que, quand je serai sa femme, je consentirai
à abandonner mes amis du théâtre et à m'occuper de ce que les gens du
monde penseront de moi? N'en crois rien, Lélio; je veux rester libre
et n'obéir jamais qu'à la voix de mon coeur.» Elle se persuadait assez
gratuitement que le comte était bien déterminé à l'épouser; et, à cet
égard, elle avait, à un merveilleux degré, le don de se faire illusion
sur la force des passions qu'elle inspirait: rien ne pouvait se comparer
à sa confiance en face d'une promesse, si ce n'est sa philosophie
insouciante et son détachement héroïque en face d'une déception.

Je souffris beaucoup: ma maladie faillit même prendre un caractère
grave. Les médecins me trouvaient dans une disposition hypertrophique
très-prononcée, et les vives douleurs que je ressentais au coeur,
l'affluence du sang vers cet organe, nécessitèrent de nombreuses
saignées. Le reste de cette saison fut donc perdu pour moi, et, dès que
je fus convalescent, j'allai prendre du repos et respirer un air doux
au pied des Apennins, vers Cafaggiolo, dans une belle villa que le
comte possédait à quelques lieues de Florence. Il me promit de venir
m'y rejoindre avec la Checchina, aussitôt que les représentations pour
lesquelles elle était engagée lui permettraient de quitter Naples.

Quelques jours de cette charmante solitude me remirent assez bien pour
qu'il me fût permis d'essayer, tantôt à cheval et tantôt à pied,
d'assez longues promenades à travers les gorges étroites et les ravines
pittoresques qui forment comme un premier degré aux masses imposantes de
l'Apennin. Dans mes rêveries j'appelais cette région le _proscenium_
de la grande montagne, et j'aimais à y chercher quelque amphithéâtre
de collines ou quelque terrasse naturelle bien disposée pour m'y livrer
tout seul et loin des regards à des élans de déclamation lyrique,
auxquels répondaient les sonores échos ou le bruit mystérieux des eaux
murmurantes fuyant sous les rochers.

Un jour je me trouvai, sans m'en apercevoir, vers la route de Florence.
Elle traversait, comme un ruban éclatant de blancheur, des plaines
verdoyantes doucement ondulées et semées de beaux jardins, de parcs
touffus et d'élégantes villas. En cherchant à m'orienter, je m'arrêtai
à la porte d'une de ces belles habitations. Cette porte se trouvait
ouverte et laissait voir une allée de vieux arbres entrelacés
mystérieusement. Sous cette voûte sombre et voluptueuse se promenait à
pas lents une femme d'une taille élancée et d'une démarche si noble que
je m'arrêtai pour la contempler et la suivre des yeux le plus longtemps
possible. Comme elle s'éloignait sans paraître disposée à se retourner,
il me prit une irrésistible fantaisie de voir ses traits, et j'y
succombai sans trop me soucier de faire une inconvenance et de m'attirer
une mortification. «Que sait-on, me disais-je, on trouve parfois dans
notre doux pays des femmes si indulgentes!» Et puis je me disais que ma
figure était trop connue pour qu'il me fût possible d'être jamais pris
pour un voleur. Enfin, je comptais sur cette curiosité qu'on éprouve
généralement à voir de près les manières et les traits d'un artiste un
peu renommé.

Je m'aventurai donc dans l'allée couverte, et, marchant à grands pas,
j'allais atteindre la promeneuse lorsque je vis venir à sa rencontre
un jeune homme mis à la dernière mode et d'une jolie figure fade, qui
m'aperçut avant que j'eusse le temps de m'enfoncer sous le taillis.
J'étais à trois pas du noble couple. Le jeune homme s'arrêta devant la
dame, lui offrit son bras, et lui dit en me regardant d'un air aussi
surpris que possible pour un homme parfaitement cravaté:

«Ma chère cousine, quel est donc cet homme qui vous suit?»

La dame se retourna, et, à sa vue, j'éprouvai une émotion assez vive
pour réveiller un instant mon mal. Mon coeur eut un tressaillement
nerveux très-aigu en reconnaissant la jeune personne qui me regardait si
étrangement de sa loge d'avant-scène, lors de l'invasion de ma maladie
à Naples. Sa figure se colora légèrement, puis pâlit un peu. Mais aucun
geste, aucune exclamation ne trahit son étonnement ou son indignation.
Elle me toisa de la tête aux pieds avec un calme dédaigneux, et répondit
avec une assurance inconcevable:

«Je ne le connais pas.»

Cette singulière assertion piqua ma curiosité. Il me sembla voir
dans cette jeune fille un orgueil si bizarre et une dissimulation si
consommée, que je me sentis entraîné tout d'un coup à risquer quelque
folle aventure. Nous autres bohémiens, nous ne nous laissons pas
beaucoup imposer par les usages du monde et par les lois de la
convenance; nous n'avons pas grand'peur d'être repoussés de ces théâtres
particuliers où le monde à son tour pose devant nous, et où nous sentons
si bien la supériorité de l'artiste; car là, personne ne sait nous
rendre les vives émotions que nous savons donner. Les salons nous
ennuient et nous glacent, en retour de la chaleur et de la vie que nous
y portons. J'abordai donc fièrement mes nobles hôtes, fort peu soucieux
de la manière dont ils m'accueilleraient, et résolu à m'introduire dans
la maison sous le premier prétexte venu.

Je saluai gravement, et me donnai pour un accordeur d'instruments
qu'on avait envoyé chercher à Florence d'une maison de campagne dont
j'affectai d'estropier le nom.

«Ce n'est point ici. Vous pouvez vous en aller,» me répondit sèchement
la signora. Mais, en véritable fiancé, le cousin vint à mon aide.

«Chère cousine, dit-il, votre piano est tout à fait discord; si monsieur
avait le temps d'y passer une heure, nous pourrions faire de la musique
ce soir. Je vous en prie! Est-ce que vous n'y consentirez pas?»

La jeune Grimani eut un méchant sourire sur les lèvres en répondant:
«C'est comme il vous plaira, mon cousin.»

Veut-elle se divertir de moi ou de lui? pensai-je. Peut-être de tous les
deux. Je m'inclinai légèrement en signe d'assentiment. Alors le cousin,
avec une politesse nonchalante, me montra une porte de glace au bout de
l'avenue, qui, s'abaissant en berceau, cachait la façade de la villa.

«Voyez, Monsieur, me dit-il, au fond du grand salon de compagnie, vous
trouverez un salon d'étude. Le forté-piano est là. J'aurai l'honneur
de vous revoir quand vous aurez fini.» Et, s'adressant à sa cousine:
«Voulez-vous, lui dit-il, que nous allions jusqu'à la pièce d'eau?»

Je la vis encore sourire imperceptiblement, mais avec une joie
concentrée de la mortification que j'éprouvais, tandis qu'elle me
laissait aller d'un côté et continuait sa promenade en sens opposé,
appuyée sur son gracieux et honorable cousin.

Ce n'est pas une chose bien difficile que d'accorder _à peu près_ un
piano, et, quoique je ne l'eusse jamais essayé, je m'en tirai assez
bien; seulement j'y mis beaucoup plus de temps qu'il n'en eût fallu à
une main expérimentée, et je voyais avec un peu d'impatience le soleil
s'abaisser vers la cime des arbres; car je n'avais d'autre prétexte,
pour revoir ma singulière héroïne, que de lui faire essayer le piano
lorsqu'il serait d'accord. Je me hâtais donc assez maladroitement,
lorsqu'au milieu du monotone carillon dont je m'étourdissais, je levai
la tête et vis la signora devant moi, à demi tournée vers la cheminée,
mais m'observant dans la glace avec une malicieuse attention. Rencontrer
son oblique regard et l'éviter fut l'affaire d'une seconde. Je continuai
ma besogne avec le plus grand sang-froid, résolu à mon tour d'observer
l'ennemi et de le voir venir.

La Grimani (je continuai à lui donner ce nom en moi-même, ne lui en
connaissant pas d'autres) feignit d'arranger avec beaucoup de soin des
fleurs dans les vases de la cheminée; puis elle dérangea un fauteuil, le
remit à la place d'où elle venait de l'ôter, laissa tomber son éventail,
le ramassa avec un grand frôlement de robe, ouvrit une fenêtre qu'elle
referma aussitôt, et, voyant que j'étais décidé à ne m'apercevoir de
rien, elle prit le parti de laisser tomber un tabouret sur le bout de
son joli petit pied et de faire une exclamation douloureuse. Je fus
assez sot pour laisser brusquement tomber la clef à marteau sur les
cordes métalliques, qui exhalèrent un gémissement lamentable. La
signora frissonna, haussa les épaules, et, reprenant tout d'un coup son
sang-froid, comme si nous eussions joué une scène de parodie, elle me
regarda fixement en disant: «_Cosa, signore?_

--J'ai cru que Votre Seigneurie me parlait,» répondis-je avec la même
tranquillité, et je me remis à l'ouvrage. Elle resta debout au milieu de
la chambre, comme pétrifiée d'étonnement devant tant d'audace, ou comme
frappée d'une incertitude subite sur mon identité avec le personnage
qu'elle avait cru reconnaître. Enfin, elle s'impatienta et me demanda
presque grossièrement si j'avais bientôt fini.

«Oh! mon Dieu, non! signora, lui répondis-je, car voici une corde
cassée.» En même temps, je tournai brusquement la clef sur la cheville
que je serrais, et je fis sauter la corde. «Il me semble, reprit-elle,
que ce piano vous donne beaucoup de peine.--Beaucoup, repris-je, toutes
les cordes cassent.» Et j'en fis sauter une seconde. «C'est comme un
fait exprès, s'écria-t-elle.--Oui, en vérité, repris-je encore, c'est un
fait exprès.» Le cousin entra dans cet instant, et, pour le saluer, je
fis sauter une troisième corde. C'était une des dernières basses; elle
fit une détonation épouvantable. Le cousin, qui ne s'y attendait point,
fit un pas en arrière, et la signora partit d'un éclat de rire. Ce rire
me parut étrange. Il n'allait ni à sa figure, ni à son maintien; il
avait quelque chose d'âpre et de saccadé, qui déconcerta le cousin, si
bien que j'en eus presque pitié. «Je crains bien, dit la signora
lorsque la fin de cette crise nerveuse lui permit de parler, que nous
ne puissions pas faire de musique ce soir. Ce pauvre vieux _cembalo_ est
ensorcelé, toutes les cordes cassent. C'est un fait surnaturel, je vous
assure, Hector; il suffit de les regarder pour qu'elles se tordent et se
brisent avec un bruit affreux.» Puis elle recommença à rire aux éclats
sans que sa figure en reçût le moindre enjouement. Le cousin se mit à
rire par obéissance, et fut tout à coup interrompu par ces mots de la
signora: «Mon Dieu! mon cousin, ne riez donc pas; vous n'en avez pas la
moindre envie.»

Le cousin me parut très-habitué à être raillé et tourmenté. Mais il fut
blessé sans doute que la chose se passât devant moi; car il dit d'un ton
fâché: «Et pourquoi donc, cousine, n'aurais-je pas envie de rire aussi
bien que vous?--Parce que je vous dis que cela n'est pas, répondit la
signora. Mais, dites-moi donc, Hector, ajouta-t-elle sans se soucier
de la bizarrerie de la transition, avez-vous été à San-Carlo cette
année?--Non, ma cousine.--En ce cas, vous n'avez pas entendu le fameux
Lélio?»

Elle prononça ces derniers mots avec emphase; mais elle n'eut pas
l'impudence de me regarder tout de suite après, et j'eus le temps de
réprimer le tressaillement que me causa ce coup de pierre au beau milieu
du visage.

«Je ne l'ai ni entendu, ni vu, dit le naïf cousin, mais j'en ai beaucoup
ouï parler. C'est un grand artiste, à ce qu'on assure.

--Très-grand, repartit la Grimani, plus grand que vous de toute la tête.
Tenez! il est de la taille de monsieur... Le connaissez-vous, Monsieur?
ajouta-t-elle en se tournant vers moi.--Je le connais beaucoup, signora,
répondis-je d'un ton acerbe; c'est un très-beau garçon, un très-grand
comédien, un admirable chanteur, un causeur très-spirituel, un
aventurier hardi et facétieux, et de plus intrépide duelliste, ce qui ne
gâte rien.»

La signora regarda son cousin, et me regarda ensuite d'un air insouciant
comme pour me dire: «Peu m'importe.» Puis elle éclata de nouveau d'un
rire inextinguible, qui n'avait rien de naturel et qui ne se communiqua
ni au cousin ni à moi. Je me remis à poursuivre la dominante sur le
clavier, et le signor Ettore piétina avec impatience, et fit crier
ses bottes neuves sur le parquet, comme un homme fort mécontent de la
conversation qui s'établissait si cavalièrement entre un ouvrier de mon
espèce et sa noble fiancée.

«Ah çà! mon cousin, n'allez pas croire ce que monsieur vous dit de
Lélio, reprit brusquement la signora en interrompant son rire convulsif.
Quant à la grande beauté du personnage, je n'y saurais contredire:
car je ne l'ai pas regardé; et d'ailleurs, sous le fard, sous les faux
cheveux et les fausses moustaches, un acteur peut toujours sembler jeune
et beau. Mais quant à être un admirable chanteur et un bon comédien, je
le nie. Il chante faux d'abord, et ensuite il joue détestablement. Sa
déclamation est emphatique, son geste vulgaire, l'expression de ses
traits guindée. Quand il pleure, il grimace; quand il menace, il
hurle; quand il est majestueux, il est ennuyeux; et, dans ses meilleurs
moments, c'est-à-dire lorsqu'il se tient coi et ne dit mot, on peut lui
appliquer le refrain de la chanson:

  Brutto è quanto stupido.

Je suis fâchée de n'être pas de l'avis de monsieur; mais je suis de
l'avis du public, moi! Ce n'est pas ma faute si Lélio n'a pas eu le
moindre succès à San-Carlo, et je ne vous conseille pas, mon cousin, de
faire le voyage de Naples pour le voir.»

Ayant reçu cette cinglante leçon, je faillis un instant perdre la tête
et chercher querelle au cousin pour punir la signora; mais le
digne garçon ne m'en laissa pas le temps. «Voilà bien les femmes!
s'écria-t-il, et surtout voilà bien vos inconcevables caprices, ma
cousine! Il n'y a pas plus de trois jours, vous me disiez que Lélio
était le plus bel acteur et le plus inimitable chanteur de toute
l'Italie. Sans doute, vous me direz demain le contraire de ce que vous
dites aujourd'hui, sauf à revenir après-demain...--Demain et après, et
tous les jours de ma vie, cher cousin, interrompit précipitamment la
signora, je dirai que vous êtes un fou et Lélio un sot.--Brava, signora,
reprit le cousin à demi-voix en lui offrant son bras pour sortir
du salon; on est un fou quand on vous aime et un sot quand on vous
déplaît.--Avant que Vos Seigneuries se retirent, dis-je alors sans
trahir la moindre émotion, je leur ferai observer que ce piano est en
trop mauvais état pour que je puisse le réparer entièrement aujourd'hui.
Je suis forcé de me retirer; mais, si Vos Seigneuries le désirent, je
reviendrai demain.--Certainement, Monsieur, répondit le cousin avec
une courtoisie protectrice et se retournant à demi vers moi; vous nous
obligerez si vous revenez demain.» La Grimani, l'arrêtant d'un geste
brusque et vigoureux, le força de se retourner tout à fait, resta
immobile appuyée sur son bras, et me toisant d'un air de défi: «Monsieur
reviendra demain? dit-elle en me voyant fermer le piano et prendre mon
chapeau.--Je n'y manquerai certainement pas,» répondis-je en la saluant
jusqu'à terre. Elle continua à tenir son cousin immobile à l'entrée de
la salle, jusqu'à ce que, forcé de passer devant eux pour me retirer,
je les saluai de nouveau en regardant cette fois ma Bradamante avec une
assurance digne de la lutte qui s'engageait. Une étincelle de courage
jaillit de son regard. J'y lus clairement que mon audace ne lui
déplaisait pas, et que la lice ne me serait pas fermée.

Aussi je fus à mon poste le lendemain avant midi, et je trouvai
l'héroïne au sien, assise au piano et frappant les touches muettes ou
grinçantes avec une impassibilité admirable, comme si elle eût voulu
me prouver par cette diabolique symphonie la haine et le mépris qu'elle
avait pour la musique.

J'entrai avec calme et la saluai avec autant de respectueuse
indifférence que si j'eusse été en effet l'accordeur de piano. Je posai
trivialement mon chapeau sur une chaise, j'ôtai péniblement mes gants,
imitant la gaucherie d'un homme qui n'est pas habitué à en porter. Je
tirai de ma poche une boîte de sapin remplie de bobines de laiton, et je
commençai à en dérouler la longueur d'une corde, le tout avec gravité et
simplicité. La signora allait toujours battant d'une manière impitoyable
le malheureux piano, qui ne rendait plus que des sons à faire fuir les
barbares les plus endurcis. Je vis alors qu'elle se divertissait à le
fausser et à le briser de plus en plus, afin de me donner de la
besogne, et je trouvai dans cette espièglerie plus de coquetterie que
de méchanceté; car elle paraissait assez disposée à me tenir compagnie.
Alors je lui dis du plus grand sérieux: «Votre Seigneurie trouve-t-elle
que le piano commence à être d'accord?--J'en trouve l'harmonie
satisfaisante, répondit-elle en se pinçant la lèvre pour ne pas rire,
et les sons qu'il rend sont extrêmement agréables.--C'est un bel
instrument, repris-je.--Et en très-bon état, ajouta-t-elle.--Votre
Seigneurie a un très-beau talent sur le piano.--Comme vous voyez.--Voilà
une valse charmante et très-bien exécutée.--N'est-ce pas? comment ne
jouerait-on pas bien sur un instrument aussi bien accordé? Vous aimez
la musique, Monsieur?--Peu, signora; mais celle que vous faites me va à
l'âme.--En ce cas, je vais continuer.» Et elle écorcha avec un sourire
féroce un des airs de _bravura_ qu'elle m'avait entendu chanter avec le
plus de succès au théâtre.

«Monsieur votre cousin se porte bien? lui dis-je, lorsqu'elle eut
fini.--Il est à la chasse.--Votre Seigneurie aime le gibier?--Je
l'aime démesurément. Et vous, Monsieur?--Je l'aime sincèrement
et profondément.--Lequel aimez-vous mieux, du gibier ou de la
musique?--J'aime la musique à table; mais dans ce moment-ci j'aimerais
mieux du gibier.»

Elle se leva et sonna. A l'instant même un laquais parut comme s'il
eût été une pièce de mécanique obéissant au ressort de la sonnette.
«Apportez ici le pâté de gibier que j'ai vu ce matin dans l'office,»
dit la signora, et deux minutes après le domestique reparut avec un pâté
colossal, qu'à un signe de sa maîtresse il posa majestueusement sur
le piano. Un grand plateau, couvert de vaisselle et de tout l'attirail
nécessaire à la réfection des êtres civilisés, vint se placer comme par
enchantement à l'autre bout de l'instrument, et la signora, d'une main
forte et légère, brisa le rempart de croûte appétissante et fit une
large brèche à la forteresse.

«Voilà une conquête à laquelle nos seigneurs les Français n'auront
point de part,» dit-elle en s'emparant d'une perdrix qu'elle mit sur une
assiette du Japon, et qu'elle alla dévorer à l'autre bout de la chambre,
accroupie sur un coussin de velours à glands d'or.

Je la regardais avec étonnement, ne sachant pas trop si elle était folle
ou si elle voulait me mystifier. «Vous ne mangez pas? me dit-elle sans
se déranger.--Votre Seigneurie ne me l'a pas commandé, répondis-je.--Oh!
ne vous gênez pas,» dit-elle en continuant à manger à belles dents.

Ce pâté avait une si bonne mine et un si bon fumet, que j'écoutai les
conseils philosophiques de la raison positive. J'attirai une autre
perdrix dans une autre assiette du Japon, que je posai sur le clavier du
piano et que je me mis à dévorer de mon côté avec autant de zèle que la
signora.

Si ce château n'est pas celui de la Belle au bois dormant, pensai-je, et
que cette maligne fée n'en soit pas le seul être animé, il est évident
que nous allons voir arriver un oncle, un père, ou une tante, ou une
gouvernante, ou quelque chose qui soit censé, aux yeux des bonnes gens,
servir de chaperon à cette tête indomptée. En cas d'une apparition de ce
genre, je voudrais bien savoir jusqu'à quel point cette bizarre manière
de déjeuner sur un piano en tête-à-tête avec la demoiselle de la maison
sera trouvée séante. Peu m'importe, après tout; il faut bien voir où me
mèneront ces extravagances, et, s'il y a là-dessous une haine de femme,
j'aurai mon tour, dussé-je l'attendre dix ans!

En même temps je regardais par-dessus le pupitre du piano ma belle
hôtesse, qui mangeait d'une manière surnaturelle, et qui ne semblait
nullement possédée de cette sotte manie qu'ont les demoiselles de
ne manger qu'en secret, et de pincer les lèvres à table d'un air
sentimental, comme si elles étaient d'une nature supérieure à la nôtre.
Lord Byron n'avait pas encore mis à la mode le manque d'appétit chez le
beau sexe. De sorte que ma fantasque signora s'en donnait à coeur joie,
et qu'au bout de peu d'instants elle revint auprès de moi, pour tirer du
pâté ébréché un filet de lièvre et une aile de faisan. Elle me regarda
sans rire, et me dit d'un ton sentencieux: «Ce vent d'est donne
faim.--Il me paraît que Votre Seigneurie est douée d'un bon estomac, lui
dis-je.--Si on n'avait pas un bon estomac à quinze ans, répondit-elle,
il faudrait y renoncer.--Quinze ans! m'écriai-je en la regardant avec
attention et en laissant tomber ma fourchette.--Quinze ans et deux mois,
répondit-elle en retournant à son coussin avec son assiette de nouveau
remplie; ma mère n'en a pas encore trente-deux, et elle s'est remariée
l'an dernier. N'est-ce pas singulier, dites-moi, une mère qui se marie
avant sa fille? Il est vrai que si ma petite mère chérie eût voulu
attendre mon mariage, elle eût attendu longtemps. Qui donc voudrait
épouser une personne, belle, à la vérité, mais _stupide_ au delà de tout
ce qu'on peut imaginer?»

Il y avait tant de gaieté et de bonhomie dans l'air sérieux dont elle
me plaisantait; c'était un si joli _loustig_ que cette grande fille
aux yeux noirs et aux longues boucles de cheveux tombant sur un cou
d'albâtre; elle était assise sur son coussin avec une naïveté si
gracieuse et en même temps si chaste, que toute ma défiance et tous mes
mauvais desseins m'abandonnèrent. J'avais résolu de vider le flacon
de vin afin d'endormir tout scrupule. Je repoussai le flacon, et,
abandonnant mon assiette, appuyant mon coude sur le piano, je me mis à
la considérer de nouveau et sous un nouvel aspect. Ce chiffre de quinze
ans avait bouleversé toutes mes idées. J'ai toujours attaché beaucoup
d'importance, quand j'ai voulu juger une personne, et surtout une
personne du sexe féminin, à m'enquérir de son âge de la manière la plus
authentique possible. L'habileté croît si rapidement chez le sexe que
six mois de plus ou de moins font souvent que la candeur est fourberie
ou la fourberie candeur. Jusque-là je m'étais imaginé que la Grimani
avait au moins vingt ans; car elle était si grande, si forte, si
brune, et douce dans son regard, dans son maintien, dans ses moindres
mouvements, d'une telle assurance, que tout le monde faisait le même
anachronisme que moi à son premier abord. Mais, en la regardant mieux,
je reconnus mon erreur. Ses épaules étaient larges et puissantes; mais
sa poitrine n'était pas encore développée. S'il y avait de la femme dans
toute son attitude, il y avait certains airs et certaines expressions de
visage qui révélaient l'enfant. Ne fût-ce que ce robuste appétit,
cette absence totale de coquetterie, et l'inconvenance audacieuse du
tête-à-tête qu'elle s'était réservé avec moi, il devint manifeste à mes
yeux que je n'avais point affaire, comme je l'avais cru d'abord, à une
femme orgueilleuse et rusée, mais à une pensionnaire espiègle, et je
repoussai avec horreur la pensée d'abuser de son imprudence.

Je restais plongé dans cet examen, oubliant de répondre à la provocation
significative que je venais de recevoir. Elle me regarda fixement, et
cette fois je ne songeai pas à éviter son regard, mais à l'analyser.
Elle avait les plus beaux yeux du monde, à fleur de tête, et
très-ouverts; leur direction était toujours nette, brusque et saisissant
d'emblée l'objet de l'attention. Ce regard, très-rare chez une femme,
était absolu et non effronté. C'était la révélation et l'action d'une
âme courageuse, fière et franche. Il interrogeait toutes choses avec
autorité, et semblait dire: Ne me cachez rien; car, moi, je n'ai rien à
cacher à personne.

Lorsqu'elle vit que je bravais son attention, elle fut alarmée, mais non
intimidée; et, se levant tout d'un coup, elle provoqua l'explication que
je voulais lui demander. «Signor Lélio, me dit-elle, si vous avez fini
de déjeuner, vous allez me dire ce que vous êtes venu faire ici.

--Je vais vous obéir, signora, répondis-je en allant ramasser son
assiette et son verre qu'elle avait posés sur le parquet, et en les
reportant sur le piano; seulement, je prie Votre Seigneurie de me dire
si l'accordeur de piano doit, pour vous répondre, s'asseoir devant le
clavier, ou si le comédien Lélio doit se tenir debout, le chapeau à la
main, et prêt à se retirer, après avoir eu l'honneur de vous parler.

--Monsieur Lélio voudra bien s'asseoir sur ce fauteuil, dit-elle en me
désignant un siége placé à droite de la cheminée, et moi sur celui-ci,
ajouta-t-elle en s'asseyant du côté gauche, en face de moi, à dix pieds
environ de distance.

--Signora, lui dis-je en m'asseyant, il faut, pour vous obéir, que je
reprenne les choses d'un peu haut. Il y a environ deux mois, je
jouais _Roméo et Juliette_ à San-Carlo. Il y avait dans une loge
d'avant-scène...

--Je puis aider votre mémoire, reprit la Grimani. Il y avait dans une
loge d'avant-scène, à droite du théâtre, une jeune personne qui vous
parut belle; mais, en la regardant de plus près, vous trouvâtes que son
visage était si dépourvu d'expression, que vous vîntes à vous écrier...
en parlant à une de ces dames du théâtre, et assez haut pour que la
jeune personne l'entendît...

--Au nom du ciel! signora, interrompis-je, ne répétez pas les paroles
échappées à mon délire, et sachez que je suis sujet à des irritations
nerveuses qui me rendent presque fou. Dans cette disposition, tout me
porte ombrage, tout me fait souffrir...

--Je ne vous demande pas pourquoi il vous plut de dire votre avis d'une
façon si nette sur le compte de la demoiselle de l'avant-scène; je vous
prie seulement de me raconter le reste de l'histoire.

--Je suis obligé, pour être véridique et conséquent, d'insister sur le
prologue. En proie à un premier accès de fièvre, début d'une maladie
grave dont je suis à peine rétabli, je m'imaginai lire un profond
dédain et une froide ironie sur le visage incomparablement beau de la
demoiselle de l'avant-scène. J'en fus impatienté, puis troublé, puis
bouleversé, au point que je perdis la tête, et que je me laissai aller
à un mouvement brutal pour faire cesser le charme funeste qui enchaînait
toutes mes facultés, et me paralysait au moment le plus énergique et le
plus important de mon rôle. Il faut que Votre Seigneurie me pardonne une
folie; je crois au magnétisme, surtout les jours où je suis malade et où
mon cerveau est faible comme mes jambes. Je m'imaginai que la demoiselle
de l'avant-scène avait sur moi une influence pernicieuse; et, durant la
cruelle maladie qui s'empara de moi le lendemain de ma faute, je vous
avouerai qu'elle m'apparut souvent dans mon délire; mais toujours
altière, toujours menaçante, et me promettant que je paierais cher le
blasphème qui m'était échappé. Telle est, signora, la première partie de
mon histoire.»

Je préparais mon bouclier pour recevoir une bordée d'épigrammes,
en manière de commentaires, sur ce récit bizarre et, quoique vrai,
très-invraisemblable, il faut l'avouer. Mais la jeune Grimani, me
regardant avec une douceur que je ne soupçonnais pas pouvoir s'allier
avec le caractère de sa beauté, me dit, en se penchant un peu sur le
bras de son fauteuil: «En effet, seigneur Lélio, votre visage atteste
de vives souffrances; et, s'il faut tout vous avouer, lorsque je vous ai
reconnu hier, je me suis dit que je vous avais bien mal regardé sur
la scène; car vous me paraissiez alors plus jeune de dix ans; et
aujourd'hui je ne vous trouve pas plus âgé que vous ne m'aviez semblé au
théâtre; seulement je vous trouve l'air malade, et je suis bien affligée
d'avoir été un sujet d'irritation pour vous...»

Je rapprochai involontairement mon fauteuil; mais aussitôt mon
interlocutrice reprit son ton railleur et fantasque.

«Passons à la seconde partie de votre histoire, monsieur Lélio, me
dit-elle en jouant de l'éventail, et veuillez m'apprendre comment, au
lieu de la fuir, vous êtes venu jusqu'ici relancer cette personne dont
la vue vous est si odieuse et si funeste.

--C'est ici que l'auteur s'embarrasse, répondis-je en reculant
mon fauteuil, qui roulait très-aisément au moindre mouvement de la
conversation. Dirai-je que le hasard seul m'a conduit ici? Si je le
dis, Votre Seigneurie le croira-t-elle; et si je dis que ce n'est pas le
hasard, Votre Seigneurie le souffrira-t-elle?

--Il m'importe assez peu, dit-elle, que ce soit le hasard ou
l'attraction magnétique, comme vous le diriez peut-être, qui vous amène
dans ce pays; je désire seulement savoir quel est le hasard qui vous a
fait devenir accordeur de pianos.

--Le hasard de l'inspiration, signora; le premier prétexte m'était bon
pour m'introduire ici.

--Mais pourquoi vous introduire ici?

--Je répondrai sincèrement si Votre Seigneurie daigne me dire auparavant
quel est le hasard qui l'a déterminée à m'y laisser pénétrer, bien
qu'elle m'eût reconnu au premier coup d'oeil.

--Le hasard de la fantaisie, seigneur Lélio. Je m'ennuyais en
tête-à-tête avec mon cousin, ou avec une vieille tante dévote que
je connais à peine; et, tandis que l'un est à la chasse et l'autre à
l'église, j'ai pensé que je pourrais égayer par une folie la maussade
solitude où on me laisse languir.»

Mon fauteuil se rapprocha de lui-même, et j'hésitai à prendre la main
de la signora. Elle me paraissait effrontée en cet instant. Il y a des
jeunes filles qui naissent femmes, et qui sont corrompues avant d'avoir
perdu leur innocence. Celle-ci est bien un enfant, pensais-je, mais un
enfant ennuyé de l'être, et je serais un grand sot de ne pas répondre
à des agaceries faites avec tant de sang-froid et de hardiesse. Ma
foi, tant pis pour le cousin! Pourquoi aime-t-il la chasse plus que sa
cousine?...

Mais la signora ne fit aucune attention à l'agitation qui s'emparait de
moi, et elle ajouta: «Maintenant la farce est jouée; nous avons mangé
le gibier de mon cousin, et j'ai parlé avec un acteur. Voilà ma tante et
mon prétendu mystifiés. La semaine dernière, mon cousin était furieux,
parce que, selon lui, je faisais votre éloge avec trop d'enthousiasme.
Maintenant, quand il me parlera de vous, et quand ma tante dira que les
acteurs sont tous excommuniés en France, je baisserai les yeux d'un air
modeste et béat, et je rirai en moi-même de penser que je connais
le seigneur Lélio, et que j'ai déjeuné avec lui, ici même, sans que
personne s'en doute. Mais maintenant il vous reste, monsieur Lélio, à
me dire pourquoi vous avez voulu vous introduire ici à l'aide d'un faux
rôle?

--Pardon, signora... vous avez dit un mot qui me frappe beaucoup... Vous
avez fait la semaine dernière mon éloge avec _enthousiasme_?

--Oh! c'était uniquement pour faire enrager mon cousin. Je ne suis point
enthousiaste de ma nature.»

Lorsqu'elle me raillait, je reprenais goût à l'aventure et j'étais prêt
à m'enhardir. «Puisque vous êtes si sincère envers moi, répondis-je, je
ne le serai pas moins envers Votre Seigneurie. Je me suis introduit ici
avec l'intention de réparer mon crime et de demander humblement pardon à
la beauté divine que j'ai blasphémée.»

En même temps je me laissai glisser de mon fauteuil, et je me trouvai
aux genoux de la Grimani, bien près de m'emparer de ses belles mains.
Elle ne parut pas s'en émouvoir beaucoup; seulement je vis que, pour
dissimuler un peu d'embarras, elle feignait d'examiner les mandarins
chinois dont les robes d'or et de pourpre chatoyaient sur son éventail.
«Oh! mon Dieu! Monsieur, me dit-elle sans me regarder, vous êtes bien
bon de croire que vous ayez à me demander pardon. D'abord, si j'ai l'air
stupide, vous n'êtes pas du tout coupable de vous en être aperçu; en
second lieu, si je ne l'ai pas, il m'est absolument indifférent que vous
vous le persuadiez.

--Je jure par tous les dieux, et par Apollon en particulier, que je n'ai
parlé ainsi que par colère, par folie, par un autre sentiment peut-être,
qui alors ne faisait que de naître et troublait déjà mon esprit. Je
voyais que vous me trouviez détestable, et que vous n'aviez pour moi
aucune indulgence; pouvais-je me résigner tranquillement à perdre le
seul suffrage qu'il m'eût été doux et glorieux de conquérir? Enfin,
signora, je suis ici, j'ai découvert votre demeure, et, sachant à peine
votre nom, je vous ai cherchée, poursuivie, atteinte, malgré la distance
et les obstacles; me voici à vos pieds. Pensez-vous que j'aurais
surmonté de telles difficultés si je n'avais été tourmenté de remords,
non à cause de vous qui dédaignez avec raison l'effet de vos charmes sur
un pauvre histrion comme moi, mais à cause de Dieu, dont j'ai outragé et
dont j'ai méconnu la plus belle oeuvre?»

Je me hasardai en parlant ainsi à prendre une de ses mains; mais elle
se leva brusquement, en disant: «Levez-vous, Monsieur, levez-vous; voici
mon cousin qui revient de la chasse.»

En effet, à peine avais-je eu le temps de courir au piano et de
l'ouvrir, que le signor Ettore Grimani, en costume de chasse et le fusil
à la main, entra et vint déposer aux pieds de sa cousine son carnier
plein de gibier.

«Oh! ne vous approchez pas tant de moi, lui dit la signora, vous êtes
horriblement crotté, et toutes ces bêtes ensanglantées me dégoûtent.
Ah! Hector, je vous en prie, allez-vous-en, et emmenez tous ces grands
vilains chiens qui sentent la vase et qui salissent le parquet.»

Force fut au cousin de se contenter de cet élan de reconnaissance et
d'aller se parfumer à loisir dans sa chambre. Mais à peine était-il
sorti de l'appartement qu'une sorte de duègne entra, et annonça à la
signora que sa tante venait de rentrer et la priait de se rendre auprès
d'elle.

«J'y vais, répondit la Grimani; et vous, Monsieur, dit-elle en se
retournant vers moi, puisque cette touche est recassée, veuillez
l'emporter et la recoller solidement. Il faudra la rapporter demain et
achever de replacer les cordes qui manquent. N'est-ce pas, Monsieur, on
peut compter sur votre parole? Vous serez exact?

--Oui, signora, vous pouvez y compter,» répondis-je, et je me retirai,
emportant la touche d'ivoire qui n'était pas cassée.

Je fus exact au rendez-vous. Mais ne pensez point, mes chers amis, que
je fusse amoureux de cette petite personne; c'est tout au plus si elle
me plaisait. Elle était extrêmement belle; mais je voyais sa beauté
par les yeux du corps, je ne la sentais pas par ceux de l'âme; si, par
instants, je me prenais à aimer cette pétulance enfantine, bientôt après
je retombais dans mes doutes et me disais qu'elle pouvait bien m'avoir
menti, elle qui mentait à son cousin et à sa gouvernante avec tant
d'aplomb; qu'elle avait peut-être bien une vingtaine d'années, comme
je l'avais cru d'abord, et que peut-être aussi elle avait fait déjà
plusieurs escapades pour lesquelles on l'avait séquestrée dans ce triste
château, sans autre société que celle d'une vieille dévote destinée à la
gourmander, et d'un excellent cousin prédestiné à endosser innocemment
ses erreurs passées, présentes et futures.

Je la trouvai au salon avec ce cher cousin et trois ou quatre grands
chiens de chasse, qui faillirent me dévorer. La signora, éminemment
capricieuse, faisait ce jour-là à ces nobles animaux un accueil tout
différent de la veille, et quoiqu'ils ne fussent guère moins crottés et
moins insupportables, elle les laissait complaisamment s'étendre tour à
tour ou pêle-mêle sur un vaste sofa en velours rouge à crépines d'or.
De temps en temps elle s'asseyait au milieu de cette meute pour caresser
les uns, pour taquiner amicalement les autres.

Il me sembla bientôt que ce retour d'amitié vers les chiens était une
coquetterie tendre envers son cousin, car le blond signor Ettore en
paraissait très-flatté, et je ne sais lequel il aimait le mieux, de sa
cousine ou de ses chiens.

Elle était d'une vivacité étourdissante, et son humeur me semblait
montée à un tel diapason, elle m'envoyait dans la glace des oeillades
si acérées, que j'aspirais à voir le cousin s'éloigner. Il s'éloigna
en effet bientôt. La signora lui donna une commission. Il se fit un peu
prier, puis il obéit à un regard impérieux, à un: «_Vous ne voulez pas
y aller?_» proféré d'un ton qu'il paraissait tout à fait incapable de
braver.

A peine fut-il sorti, qu'abandonnant la tablature, je me levai en
cherchant dans les yeux de la signora si je devais m'approcher d'elle,
ou attendre qu'elle s'approchât de moi. Elle aussi était debout et
semblait vouloir deviner dans mon regard ce à quoi j'allais me décider.
Mais elle m'encourageait si peu, et ses lèvres semblaient entr'ouvertes
pour me donner une telle leçon (si je venais par malheur à manquer
d'esprit dans cette périlleuse rencontre), que je me sentis un peu
troublé intérieurement. Je ne sais comment cet échange de regards à la
fois provocateurs et méfiants, ce bouillonnement de tout notre être
qui nous retenait l'un et l'autre dans l'immobilité, cette alternative
d'audace et de crainte qui me paralysait au moment peut-être décisif de
mon aventure, tout jusqu'à la robe de velours noir de la Grimani, et
le brillant soleil qui, pénétrant en rayons d'or à travers les sombres
rideaux de soie de l'appartement, venait s'éteindre à nos pieds dans
un clair-obscur fantastique, l'heure, l'atmosphère brûlante, et le
battement comprimé de mon coeur; tout me rappela vivement une scène de
ma jeunesse assez analogue: la signora Bianca Aldini, dans l'ombre de sa
gondole, enchaînant d'un regard magnétique un de mes pieds posé sur la
barque et l'autre sur le rivage du Lido. Je ressentais le même trouble,
la même agitation intérieure, le même désir, prêts à faire place à la
même colère. Serait-ce donc, pensai-je, que je désirai autrefois la
Bianca par amour-propre, ou que je désire aujourd'hui la Grimani par
amour?

Il n'y avait pas moyen de m'élancer, en chantant d'un air dégagé, dans
la campagne, comme jadis j'avais bondi sur la grève du Lido, pour me
venger d'une innocente coquetterie. Je n'avais pas d'autre parti à
prendre que de me rasseoir, et je n'avais d'autre vengeance à exercer
que de recommencer sur le piano la quinte majeure: _A-mi-la-E-si-mi_.

Il faut convenir que cette façon d'exhaler mon dépit ne pouvait pas être
bien triomphante. Un imperceptible sourire voltigea au coin de la lèvre
de la signora, lorsque je pliai les genoux pour me rasseoir, et il me
sembla lire ces mots charmants écrits sur sa physionomie: Lélio, vous
êtes un enfant. Mais, lorsque je me relevai brusquement, prêt à faire
rouler le piano au fond de la chambre pour voler à ses pieds, je lus
clairement dans sa noire prunelle ces mots terribles: Monsieur, vous
êtes un fou.

La signora Aldini, pensai-je, avait vingt-deux ans, j'en avais quinze
ou seize, et j'en ai plus de vingt-deux. Que j'aie été dominé par la
Bianca, c'est tout simple; mais que je sois joué par celle-ci, ce n'est
pas dans l'ordre. Donc, il faut du sang-froid. Je me rassis avec calme,
en disant:

«Pardon, signora, si je regarde l'heure à la pendule, je ne puis rester
longtemps, et ce piano me paraît en assez bon état pour que je retourne
à mes affaires.

--En bon état! répondit-elle avec un mouvement d'humeur bien marqué.
Vous l'avez mis en si bon état que je crains de n'en jouer de ma vie.
Mais j'en suis bien fâchée; vous avez entrepris de l'accorder: il faut,
seigneur Lélio, que vous en veniez à votre honneur.

--Signora, repris-je, je ne tiens pas plus à accorder ce piano que vous
ne tenez à en jouer. Si j'ai obéi à votre commandement en revenant ici,
c'est afin de ne pas vous compromettre en cessant brusquement cette
feinte. Mais Votre Seigneurie doit comprendre que la plaisanterie ne
peut pas durer éternellement; que le troisième jour cela commence à
n'être plus divertissant pour elle, et que le quatrième cela serait un
peu dangereux pour moi-même. Je ne suis ni assez riche ni assez illustre
pour avoir du temps à perdre. Votre Seigneurie voudra bien permettre
que je me retire dans quelques minutes, et que ce soir un véritable
accordeur vienne achever ma besogne, en alléguant que son confrère est
malade et l'a envoyé à sa place. Je puis, sans livrer notre petit secret
et sans me faire connaître, trouver un remplaçant qui me saura gré d'une
bonne pratique de plus.»

La signora ne répondit pas un mot; mais elle devint pâle comme la mort,
et de nouveau je me sentis vaincu. Le cousin rentra. Je ne pus réprimer
un mouvement d'impatience. La signora s'en aperçut, et de nouveau elle
triompha; et de nouveau, voyant bien que je ne voulais pas m'en aller,
elle se fit un jeu de mes secrètes agitations.

Elle redevint vermeille et sémillante. Elle fit à son cousin mille
agaceries qui tenaient un milieu si juste entre la tendresse et
l'ironie, que ni lui ni moi ne sûmes bientôt à quoi nous en tenir. Puis
tout d'un coup, lui tournant le dos et s'approchant de moi, elle me
pria, à voix basse et d'un air mystérieux, de tenir le piano à un
quart de ton au-dessous du diapason, parce qu'elle avait une voix de
contralto. Qui voulait-elle mystifier du cousin ou de moi, en me disant
ce grand secret d'un air si important? Je faillis aller donner une
poignée de main à Hector, tant notre figure me parut également sotte et
notre position ridicule. Mais je vis que le bon jeune homme y attachait
plus d'importance que moi, et il me regarda de travers d'un air si
sournois et si profond, que j'eus de la peine à m'empêcher de rire. Je
répondis tout bas à la Grimani et d'un air encore plus confidentiel:
«Signora, j'ai prévenu vos désirs, et le piano est juste au ton de
l'orchestre de San-Carlo, qu'on baissa la saison dernière à cause de mon
rhume.»

La signora prit alors le bras de son cousin d'un air théâtral, et
l'emmena dans le jardin avec précipitation. Comme ils restèrent à se
promener devant la façade, et que je voyais leurs ombres passer et
repasser sur le rideau, je me mis derrière ce rideau, et j'écoutai leur
conversation.

«C'est précisément ce que je voulais vous dire, cher cousin, disait la
signora. Cet homme a une figure bizarre, effrayante; il ne se doute
pas de ce que c'est qu'un piano, et jamais il ne viendra à bout de
l'accorder. Vous verrez! C'est un chevalier d'industrie, n'en doutez
pas. Ayons toujours l'oeil sur lui, et tenez votre montre dans votre
main quand il passera près de vous. Je vous jure que, pendant que je
me penchais, sans me douter de rien, vers le piano, pour lui dire de le
baisser, il a avancé la main pour me voler ma chaîne d'or.

--Eh! vous raillez, ma cousine! Il est impossible qu'un filou ait tant
d'audace. Ce n'est pas du tout là ce que je veux vous dire, et vous
feignez de ne pas me comprendre.

--Je feins, Hector? Vous m'accusez de feindre? Moi, feindre! En vérité,
dites-moi si vous valez la peine que je me donnerais pour inventer un
mensonge?

--Cette dureté est fort inutile, ma cousine. Il paraît que je vaux du
moins la peine que vous cherchiez l'occasion de m'adresser des paroles
mortifiantes.

--Mais, pour Dieu, de quoi parlez-vous, mon cousin? Et pourquoi
dites-vous que cet homme...

--Je dis que cet homme n'est point un accordeur de pianos, qu'il
n'accorde pas votre piano, qu'il n'a jamais accordé aucun piano. Je
dis qu'il ne vous quitte pas de l'oeil, qu'il épie tous vos mouvements,
qu'il aspire toutes vos paroles. Je dis que c'est un homme qui vous aura
vue quelque part, à Naples ou à Florence, au théâtre ou à la promenade,
et qui est tombé amoureux de vous.

--Et qui s'est introduit ici _sous un déguisement_, pour me voir et pour
me séduire peut-être, l'infâme, le scélérat!» En prononçant ces paroles
d'un ton emphatique, la signora se renversa sur un banc en riant aux
éclats. Comme je vis le cousin s'approcher de la porte du salon d'un
air presque furieux, je retournai à mon poste, et, m'armant du marteau
d'accordage, je résolus de l'en assommer s'il essayait de m'outrager;
car j'avais déjà pressenti l'homme qui s'arrange de manière à ne pas
se battre, et qui appelle ses valets quand on le brave à portée de
l'antichambre. Il tombera raide mort avant de tirer le cordon de cette
sonnette, pensai-je en serrant le marteau dans ma main et en jetant un
rapide regard autour de moi. Mais mon aventure ne garda pas longtemps
cette tournure dramatique.

Je revis la signora au bras de son cousin, se promenant sur la terrasse,
et de temps en temps s'arrêtant devant la porte de glaces entr'ouverte,
pour me regarder, elle, d'un air railleur, lui, d'un air embarrassé. Je
ne savais plus ce qui se passait entre eux, et la colère me montait de
plus en plus à la gorge.

Une jolie soubrette se trouva tout d'un coup en tiers sur la terrasse.
La signora lui parlait d'un ton animé, tantôt riant, tantôt prenant un
air absolu. La soubrette semblait hésiter; le cousin semblait supplier
sa cousine de ne pas faire d'extravagance. Enfin la soubrette vint à moi
d'un air confus, et me dit en rougissant jusqu'à la racine des cheveux:
«Monsieur, la signora m'ordonne de vous dire, en propres termes, que
vous êtes un insolent, et que vous feriez bien mieux d'accorder le piano
que de la regarder comme vous faites. Pardon, Monsieur... Je crois bien
que c'est une plaisanterie.--Et je le prends ainsi, répondis-je; mais
répondez à la Signora que je lui présente mon profond respect, et que
je la prie de ne pas me croire assez insolent pour la regarder. Je n'y
pensais pas le moins du monde; et, s'il faut vous dire la vérité, à
vous, ma belle enfant, c'est vous que je voyais au milieu de la prairie,
et qui m'occupiez tellement que je ne songeais plus à continuer ma
besogne.

--Moi! Monsieur, dit la soubrette en rougissant encore plus et en
inclinant sa jolie tête sur son sein avec embarras. Comment pouvais-je
occuper monsieur?

--Parce que vous êtes plus jolie cent fois que votre maîtresse,» lui
dis-je en passant un bras autour d'elle et en lui donnant un baiser
avant qu'elle eût le temps de se douter de ma fantaisie.

C'était une belle villageoise, une soeur de lait de la signora. Elle
était brune aussi, grande et svelte, mais timide dans sa démarche, et
aussi naïve, aussi douce dans son maintien que sa jeune maîtresse était
résolue et rusée. Elle tomba dans un tel trouble en se voyant ainsi
embrassée par surprise devant la signora, qui s'était approchée jusqu'au
seuil du salon, entraînant son imbécile cousin, qu'elle s'enfuit en
cachant son visage dans son tablier bleu brodé d'argent. La signora, qui
ne s'attendait pas davantage à me voir prendre si philosophiquement
ses impertinences, recula d'un pas, et le cousin, qui n'avait rien vu,
répéta plusieurs fois de suite: «Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce que
c'est?» La pauvre fillette continua de fuir sans vouloir répondre, et la
signora éclata d'un rire forcé dont je feignis de ne pas m'apercevoir.

Au bout de peu d'instants, je la vis reparaître seule. Elle avait une
expression de visage qui voulait être sévère, et qui était émue et
troublée. «Il est heureux pour vous et pour moi, Monsieur, dit-elle
d'une voix un peu altérée, que mon cousin soit crédule et simple; car
sachez qu'il est jaloux et querelleur.

--En vérité, Mademoiselle? répondis-je gravement.

--Ne raillez pas, Monsieur, reprit-elle avec dépit. On peut être aisé à
tromper quand on aime; mais on est brave quand on s'appelle Grimani.

--Je n'en doute point, Mademoiselle, répondis-je sur le même ton.

--Je vous prie donc, Monsieur, reprit-elle encore avec une véhémence
involontaire, de ne plus vous montrer ici; car toutes ces plaisanteries
pourraient mal finir.

--C'est comme il vous plaira, Mademoiselle, répondis-je toujours
imperturbable.

--Il me paraît cependant, Monsieur, qu'elles vous divertissent beaucoup;
car vous ne paraissez pas disposé à les terminer.

--Si je m'en amuse, signora, c'est par obéissance, comme on s'amuse en
Italie sous le règne du grand Napoléon. Je voulais me retirer il y a une
heure, et c'est vous qui n'avez pas voulu.

--Je ne l'ai pas voulu? Osez-vous dire que je ne l'ai pas voulu?

--Je voulais dire, signora, que vous n'y avez pas songé; car j'attendais
que vous me donnassiez un prétexte pour me retirer d'une manière tant
soit peu vraisemblable au beau milieu de ma besogne, et il m'était
impossible, quant à moi, de l'imaginer. Cela serait si peu naturel dans
l'état où est le piano, et j'ai une si ferme volonté de ne rien faire
qui puisse vous compromettre, que je reviendrai demain...

--Vous ne le ferez pas...

--J'en demande bien pardon à Votre Seigneurie, je reviendrai.

--Et pourquoi donc, Monsieur? Et de quel droit?

--Je reviendrai pour satisfaire la curiosité du seigneur Hector, qui est
fort intrigué de savoir qui je suis, et j'y reviendrai du droit que vous
m'avez donné de faire face à l'homme avec qui vous avez voulu rire de
moi.

--Est-ce une menace, seigneur Lélio? dit-elle en cachant sa frayeur sous
le manteau de son orgueil.

--Non, signora. Un homme qui ne veut pas reculer devant un autre homme
n'est pas un homme qui menace.

--Mais mon cousin ne vous a rien dit, Monsieur; c'est contre son gré que
je vous ai fait ces plaisanteries.

--Mais il est jaloux et querelleur... De plus, il est brave. Moi, je ne
suis pas jaloux, signora, je n'en ai ni le droit ni la fantaisie. Mais
je suis querelleur aussi, et peut-être que, moi aussi, bien que je ne
m'appelle pas Grimani, je suis brave; qu'en savez-vous?

--Oh! je n'en doute pas, Lélio!» s'écria-t-elle avec un accent qui
me fit frémir de la tête aux pieds, tant il était différent de ce que
j'entendais depuis trois jours.

Je la regardai avec surprise; elle baissa les yeux d'un air à la fois
modeste et fier. Je fus désarmé encore une fois. «Signora, repris-je, je
ferai ce que vous voudrez, rien que ce que vous voudrez, comme vous le
voudrez.»

Elle hésita un instant. «Vous ne pouvez pas revenir comme accordeur de
pianos, dit-elle, vous me compromettriez; car mon cousin va certainement
dire à ma tante qu'il vous soupçonne d'être un chercheur d'aventures
galantes; et, si ma tante le sait, elle le dira à ma mère. Or, monsieur
Lélio, sachez que je ne me soucie que d'une personne au monde, c'est de
ma mère; que je ne crains qu'une chose au monde, c'est le déplaisir
de ma mère. Elle m'a pourtant bien mal élevée, vous le voyez; elle m'a
horriblement gâtée... mais elle est si bonne, si douce, si tendre, si
triste... Elle m'aime tant... si vous saviez!...» Une grosse larme roula
sur la noire paupière de la signora; elle essaya quelques instants de la
retenir, mais elle vint tomber sur sa main. Ému, pénétré et terrassé
par le terrible dieu avec lequel on ne joue pas en vain, je portai mes
lèvres sur cette belle main, et je dévorai cette belle larme, poison
subtil qui mit le feu dans mon sein. J'entendis revenir le cousin, et,
me levant précipitamment: «Adieu, signora, lui dis-je, je vous obéirai
aveuglément, je le jure sur mon honneur: si monsieur votre cousin
m'offense, je me laisserai insulter; je serai lâche plutôt que de vous
faire verser une seconde larme...» Et, la saluant jusqu'à terre, je me
retirai. Le cousin ne me parut pas aussi belliqueux qu'elle me l'avait
dépeint; car il me salua le premier, lorsque je passai devant lui. Je me
retirai lentement, pénétré de tristesse; car j'aimais, et je devais ne
pas revenir. En devenant sincère, mon amour devenait généreux.

Je me retournai plusieurs fois pour voir la robe de velours de la
signora; mais elle avait disparu. Au moment où je franchissais la grille
du parc, je l'aperçus dans une petite allée qui longeait la muraille
intérieurement. Elle avait couru pour se trouver là en même temps que
moi, et elle s'efforçait de prendre une démarche lente et rêveuse pour
me faire croire que le hasard amenait cette rencontre; mais elle était
tout essoufflée, et ses beaux bandeaux de cheveux noirs s'étaient
dérangés le long des branches qu'elle avait rapidement écartées pour
venir à travers le taillis. Je voulus m'approcher d'elle, elle me fit un
signe comme pour m'indiquer qu'on la suivait. J'essayai de franchir
la grille; je ne pouvais pas m'y décider. Elle me fit alors un signe
d'adieu accompagné d'un regard et d'un sourire ineffables. En cet
instant elle fut belle comme je ne l'avais point encore vue. Je mis une
main sur mon coeur, l'autre sur mon front, et je m'enfuis, heureux et
amoureux déjà comme un fou. Les branches avaient frémi à quelques pas
derrière la signora; mais, là comme ailleurs, le cousin n'arrivait pas à
temps: j'avais disparu.

Je trouvai chez moi une lettre de la Checchina. «Je me suis mise en
route pour aller te rejoindre, me disait-elle, et me reposer sous
les doux ombrages de Cafaggiolo des fatigues du théâtre. J'ai versé à
San-Giovani; j'en suis quitte pour quelques contusions; mais ma voiture
est brisée. Les maladroits ouvriers de ce village me demandent trois
jours pour la réparer. Prends ta calèche, et viens me chercher, si tu
ne veux que je périsse d'ennui dans cette auberge de muletiers, etc.» Je
partis une heure après, et, au point du jour, j'arrivai à San-Giovani.
«Comment se fait-il que tu sois seule?» lui dis-je en essayant de
me débarrasser de ses grands bras et de ses fraternelles accolades,
insupportables pour moi depuis ma maladie, à cause des parfums dont elle
faisait un usage immodéré, soit qu'elle crût ainsi imiter les grandes
dames, soit qu'elle aimât de passion tout ce qui flatte les sens. «Je me
suis brouillée avec Nasi, me dit-elle; je l'ai planté là, et je ne veux
plus entendre parler de lui!--Ce n'est pas très-sérieux, repris-je,
puisque pour le fuir tu vas t'installer chez lui.--C'est très-sérieux,
au contraire; car je lui ai défendu de me suivre.--Et c'est pour lui en
ôter les moyens, apparemment, que tu prends sa voiture pour te sauver,
et que tu la brises en chemin?--C'est sa faute; il fallait bien presser
les postillons; pourquoi a-t-il la mauvaise habitude de courir après
moi? J'aurais voulu me tuer en versant, et qu'il arrivât pour me voir
expirer, et pour apprendre ce que c'est que de contrarier une femme
comme moi.--C'est-à-dire une folle. Mais tu n'auras pas le plaisir de
mourir pour te venger, puisque d'une part tu ne t'es pas fait de mal, et
que de l'autre il n'a pas couru après toi.--Oh! il aura passé ici cette
nuit sans se douter que j'y suis, et tu l'auras croisé en venant. Nous
allons le trouver à Cafaggiolo.--Il est assez insensé pour cela.--Si
j'en étais sûre, je voudrais rester ici huit jours cachée, afin de
l'inquiéter, et de lui faire croire que je suis partie pour la France,
comme je l'en ai menacé.--A ton plaisir, ma belle; je te salue et te
laisse ma voiture. Quant à moi, j'ai peu de goût pour ce pays et
pour cette auberge.--Si tu n'étais pas un sot, tu me vengerais,
Lélio!--Merci! je ne suis pas offensé; tu ne l'es pas davantage,
peut-être?--Oh! je le suis mortellement, Lélio!--Il aura refusé de te
donner pour vingt-cinq mille francs de gants blancs, et il aura voulu
te donner cinquante mille francs de diamants; quelque chose comme cela,
sans doute?--Non, non, Lélio, il a voulu se marier!--Pourvu que ce ne
soit pas avec toi, c'est une envie très-pardonnable.--Et ce qu'il y a
de plus affreux, c'est qu'il s'était imaginé de me faire consentir à
son mariage, et conserver mes bonnes grâces. Après une pareille insulte,
crois-tu qu'il a eu l'audace de m'offrir un million, à condition que je
le laisserais se marier, et que je lui resterais fidèle!--Un million!
diable! voilà bien le quarantième million que je te vois refuser, ma
pauvre Checchina. Il y aurait de quoi entretenir une famille royale avec
les millions que tu as méprisés!--Tu plaisantes toujours, Lélio. Un jour
viendra où tu verras que, si j'avais voulu j'aurais pu être reine tout
comme une autre. Les soeurs de Napoléon sont-elles donc plus belles que
moi? Ont-elles plus de talent, plus d'esprit, plus d'énergie! Ah! que
je m'entendrais bien à tenir un royaume!--A peu près comme à tenir des
livres en partie double dans un comptoir de commerce. Allons! tu as mis
ta robe de chambre à l'envers, et tu essuies les pleurs de tes beaux
yeux avec un de tes bas de soie. Fais trêve pour quelques instants à ces
rêves d'ambition, habille-toi, et partons.»

Tout en regagnant la villa de Cafaggiolo et en laissant ma compagne
de voyage donner un libre cours à ses déclamations héroïques, à ses
divagations et à ses hâbleries, j'arrivai, non sans peine, à savoir
que le bon Nasi avait été fasciné dans un bal par une belle personne et
l'avait demandée en mariage; qu'il était venu signifier sa résolution à
Checchina; que celle-ci ayant pris le parti de s'évanouir et d'avoir
des convulsions, il avait été tellement épouvanté par la violence de son
désespoir, qu'il l'avait suppliée d'accepter un terme moyen et de rester
sa maîtresse malgré le mariage. Alors la Checchina, le voyant faiblir,
avait orgueilleusement refusé de partager le coeur et la bourse de son
amant. Elle avait demandé des chevaux de poste et signé ou feint de
signer un engagement avec l'Opéra de Paris. Le débonnaire Nasi n'avait
pu supporter l'idée de perdre une femme qu'il n'était pas sûr de ne plus
adorer pour une femme que peut-être il n'adorait pas encore. Il avait
demandé pardon à la cantatrice; il avait retiré sa demande et cessé
ses démarches de mariage auprès de l'illustre beauté dont la Checchina
ignorait le nom. Checchina s'était laissé attendrir; mais elle avait
appris indirectement, le lendemain de ce grand sacrifice, que Nasi
n'avait pas eu un grand mérite à le faire, puisqu'il venait entre la
scène de fureur et la scène de raccommodement, d'être débouté de sa
demande de mariage et dédaigné pour un heureux rival. La Checchina,
outrée, était partie, laissant au comte une lettre foudroyante dans
laquelle elle lui déclarait qu'elle ne le reverrait jamais; et, prenant
la route de France, car tout chemin mène à Paris aussi bien qu'à Rome,
elle courait attendre à Cafaggiolo que son amant la poursuivît et vînt
mettre son corps en travers du chemin pour l'empêcher de pousser plus
avant une vengeance dont elle commençait à s'ennuyer un peu.

Tout cela n'était pas dans le cerveau de la Checchina à l'état de calcul
étroit et d'intrigue cupide. Elle aimait l'opulence, il est vrai, et ne
pouvait s'en passer; mais elle avait tant de foi en sa destinée et tant
d'audace dans le caractère, qu'elle risquait à chaque instant la fortune
du jour pour celle du lendemain. Elle passait le Rubicon tous les
matins, certaine de trouver sur l'autre rive un empire plus florissant
que celui qu'elle abandonnait. Il n'y avait donc dans ces féminines
roueries rien de vil parce qu'il n'y avait rien de craintif. Elle ne
jouait pas la douleur; elle ne faisait ni fausses promesses ni feintes
prières. Elle avait dans ses moments de contrariété de très-véritables
attaques de nerfs. Pourquoi ses amants étaient-ils assez crédules pour
prendre l'impétuosité de sa colère pour l'effet d'une douleur profonde
combattue par l'orgueil? N'est-ce pas notre faute à tous quand nous
sommes dupes de notre propre vanité?

D'ailleurs, quand même, pour conserver son empire, la Checchina aurait
un peu joué la tragédie dans son boudoir, elle avait son excuse dans la
grande sincérité de sa conduite. Je n'ai jamais rencontré de femme plus
franche, plus fidèle aux amants qui lui étaient fidèles, plus téméraire
dans ses aveux lorsqu'elle était vengée, plus incapable de ressaisir sa
domination au prix d'un mensonge. Il est vrai qu'elle n'aimait pas
assez pour cela, et que nul homme ne lui semblait valoir la peine de se
contraindre et de s'humilier à ses propres yeux par une dissimulation
prolongée. J'ai souvent pensé que nous étions bien fous, nous autres,
d'exiger tant de franchise quand nous apprécions si peu le mérite de la
fidélité. J'ai souvent éprouvé par moi-même qu'il faut plus de passion
pour soutenir un mensonge qu'il ne faut de courage pour dire la vérité.
Il est si facile d'être sincère avec ce qu'on n'aime pas! il est si
agréable de l'être avec ce qu'on n'aime plus!

Cette simple réflexion vous expliquera pourquoi il me fut impossible
d'aimer longtemps la Checchina, et comment il me fut impossible aussi de
ne pas l'estimer toujours, en dépit de ses frasques insolentes et de son
ambition démesurée. Je compris vite que c'était une détestable amante et
une excellente amie, et puis, il y avait une sorte de poésie dans cette
énergie d'aventurière, dans ce détachement des richesses, inspiré par
l'amour même des richesses; dans cette fatuité inconcevable, couronnée
toujours d'un succès plus inconcevable encore. Elle se comparait sans
cesse aux soeurs de Napoléon pour se préférer à elles, et à Napoléon
pour s'égaler à lui. Cela était plaisant et pas trop ridicule. Dans
sa sphère, elle avait autant d'audace et de bonheur que le grand
conquérant. Elle n'eut jamais pour amants que des hommes jeunes, riches,
beaux, et honnêtes; et je ne crois pas qu'un seul se soit jamais plaint
d'elle après l'avoir quittée ou perdue; car au fond elle était grande et
noble. Elle savait toujours racheter mille puérilités et mille malices
par un acte décisif de force et de bonté. Enfin, pour tout dire, elle
était brave au moral et au physique, et les gens de ce tempérament
valent toujours quelque chose, où qu'ils soient et quoi qu'ils fassent.

«Ma pauvre enfant, lui disais-je chemin faisant, tu vas être bien
attrapée si Nasi te prend au mot et te laisse partir pour la France.--Il
n'y a pas de danger, disait-elle en souriant, oubliant qu'elle venait
de me dire que pour rien au monde elle ne se laisserait fléchir par ses
soumissions.--Mais enfin, supposons que cela arrive, que feras-tu? Tu
n'as rien au monde, et tu n'as pas coutume de garder les dons des amants
que tu quittes. C'est pour cela que je t'estime un peu, malgré tous tes
crimes. Voyons, dis-moi, que vas-tu devenir?--J'aurai du chagrin, me
répondit-elle; oui, vraiment, Lélio, j'aurai des regrets; car Nasi est
un digne homme, un excellent coeur. Je parie que je pleurerai pendant...
je ne sais pas combien de temps! Mais enfin on a une destinée ou on n'en
a pas. Si Dieu veut que j'aille en France, c'est apparemment parce que
je n'ai plus rien d'heureux à rencontrer en Italie. Si je me sépare de
ce bon et tendre amant, c'est sans doute que là-bas un homme plus dévoué
et plus courageux m'attend pour m'épouser, et pour prouver au monde que
l'amour est au-dessus de tous les préjugés. N'en doute pas, Lélio, je
serai princesse, reine peut-être. Une vieille sorcière de Malamocco me
l'a prédit dans mon horoscope, lorsque je n'avais que quatre ans, et
je l'ai toujours cru; preuve que cela doit être!--Preuve concluante,
repris-je, argument sans réplique! Reine de Barataria, je te salue!

--Qu'est-ce que c'est que la Barataria? Est-ce que c'est le nouvel opéra
de Cimarosa?

--Non, c'est le nom de l'étoile qui préside à ta destinée.»

Nous arrivâmes à Cafaggiolo, et n'y trouvâmes point Nasi. «Ton étoile
pâlit, la fortune t'abandonne,» dis-je à la Chioggiote. Elle se mordit
les lèvres et reprit aussitôt avec un sourire: «Avant le lever du
soleil, il y a toujours des brouillards sur les lagunes. Dans tous les
cas, il faut prendre des forces, afin d'être préparé aux coups de la
destinée.» En parlant ainsi, elle se mit à table, avala presque une
daube truffée; après quoi elle dormit douze heures sans désemparer,
passa trois heures à sa toilette, et pétilla d'esprit et d'absurdité
jusqu'au soir. Nasi n'arriva point.

Pour moi, au milieu de la gaieté et de l'animation que cette bonne fille
avait apportée dans ma solitude, j'étais préoccupé du souvenir de mon
aventure à la villa Grimani, et tourmenté du désir de revoir ma belle
patricienne. Mais quel moyen? Je me creusais vainement l'esprit pour en
trouver un qui ne la compromît pas. En la quittant, je m'étais juré de
ne faire aucune imprudence. En repassant dans ma mémoire le souvenir de
ces derniers instants où elle m'avait semblé si naïve et si touchante,
je sentais que je ne pouvais plus agir légèrement envers elle sans
perdre ma propre estime. Je n'osais pas prendre des informations sur
son entourage, encore moins sur son intérieur; je n'avais voulu voir
personne dans les environs, et maintenant j'en étais presque fâché; car
j'eusse pu apprendre par hasard ce que je n'osais demander directement.
Le domestique qui me servait était un Napolitain arrivé avec moi et
comme moi pour la première fois dans le pays. Le jardinier était idiot
et sourd. Une vieille femme de charge, qui tenait la maison depuis
l'enfance de Nasi, eût pu m'instruire peut-être; mais je n'osais
l'interroger, elle était curieuse et bavarde. Elle s'inquiétait beaucoup
de savoir où j'allais, et, pendant les trois jours que je ne lui avais
pas rapporté de gibier, ni rendu compte de mes promenades, elle était
si intriguée, que je tremblais qu'elle ne vint à découvrir mon roman.
Un nom seul eût pu la mettre sur la voie. Je me gardai donc bien de le
prononcer. Je ne voulais pas aller à Florence, j'y étais trop connu; je
m'y serais à peine montré, que j'eusse été inondé de visites. Or, dans
la disposition maladive et misanthropique qui m'avait fait chercher la
retraite de Cafaggiolo, j'avais caché mon nom et mon état tant aux gens
des environs qu'aux serviteurs de la maison même. Je devais garder plus
que jamais mon incognito; car je présumais que le comte allait arriver,
et que ses velléités de mariage pourraient bien lui faire désirer
d'ensevelir dans le mystère la présence de la Checchina dans sa maison.

Deux jours s'écoulèrent ainsi sans que Nasi revînt, lui qui eût pu
m'éclairer, et sans que j'osasse faire un pas dehors. La Checchina fut
prise de vives douleurs et d'un gros rhume par suite des mésaventures de
son voyage. Peut-être, ne sachant quelle figure faire vis-à-vis de moi,
ne voulant pas avoir l'air d'attendre son infidèle après avoir juré
qu'elle ne l'attendrait pas, n'était-elle pas fâchée d'avoir un prétexte
pour rester à Cafaggiolo.

Un matin, ne pouvant y tenir, car cette signorina de quinze ans me
trottait par la tête avec ses petites mains blanches et ses grands yeux
noirs, je pris mon carnier, j'appelai mon chien, et je partis pour la
chasse, n'oubliant que mon fusil. Je rôdai vainement autour de la villa
Grimani; je n'aperçus pas un être vivant, je n'entendis pas un bruit
humain. Toutes les grilles du parc étaient fermées, et je remarquai que
dans la grande allée, d'où l'on apercevait le bas de la façade, on
avait abattu de gros arbres, dont le branchage touffu interceptait
complètement la vue. Était-ce à dessein qu'on avait dressé ces
barricades? Était-ce une vengeance du cousin? Était-ce une précaution
de la tante? Était-ce une malice de mon héroïne elle-même? Si je le
croyais! me disais-je. Mais je ne le croyais pas. J'aimais bien mieux
supposer qu'elle gémissait de mon absence et de sa captivité, et je
faisais pour sa délivrance mille projets plus ridicules les uns que les
autres.

En rentrant à Cafaggiolo, je trouvai dans la chambre de la Checchina une
belle villageoise que je reconnus aussitôt pour la soeur de lait de
la Grimani. «Voilà, me dit la Checchina, qui l'avait fait asseoir sans
façon sur le pied de son lit, une belle enfant qui ne veut parler qu'à
toi, Lélio. Je l'ai prise sous ma protection, parce que la vieille
Cattina voulait la renvoyer insolemment. Moi, j'ai bien vu à son petit
air modeste que c'est une honnête fille, et je ne lui ai pas fait de
questions indiscrètes. N'est-ce pas, ma pauvre brunette? Allons, ne
soyez pas honteuse, et passez dans le salon avec M. Lélio. Je ne suis
pas curieuse, allez; j'ai autre chose à faire que de tourmenter mes
amis.

--Venez, ma chère enfant, dis-je à la soubrette, et ne craignez rien;
vous n'avez affaire ici qu'à d'honnêtes gens.»

La pauvre fille restait debout, éperdue, et triste à faire pitié. Bien
qu'elle eût eu le courage de cacher jusque-là le motif de sa visite,
elle tirait de sa poche et montrait à demi, dans son trouble, un billet
qu'elle y renfonçait de nouveau, partagée entre le soin de son honneur
et celui de l'honneur de sa maîtresse. «Oh! mon Dieu! dit-elle enfin
d'une voix tremblante, si madame allait croire que je viens ici dans de
mauvaises intentions!...--Moi, je ne crois rien du tout, ma pauvrette,
s'écria la bonne Checchina en ouvrant un livre et en lisant au travers
d'un lorgnon, bien qu'elle eût une vue excellente, car elle croyait
qu'il était de bon air d'avoir les yeux faibles.--C'est que madame
a l'air si bon, et m'a reçue avec tant de confiance, reprit la jeune
fille.--Votre air inspire cette confiance à tout le monde, repartit la
cantatrice, et si je suis bonne avec vous, c'est que vous le méritez.
Allez, allez, je ne suis pas indiscrète, contez vos affaires à M. Lélio,
cela ne me fâchera pas le moins du monde. Allons, Lélio, emmène-la donc!
Pauvre petite! elle se croit perdue. Va, mon enfant, les comédiens sont
d'aussi braves gens que les autres, sois-en sûre.»

La jeune fille fit une profonde révérence et me suivit dans le salon.
Son coeur battait à briser le lacet de son corsage de velours vert,
et ses joues étaient écarlates comme sa jupe. Elle se hâta de tirer la
lettre de sa poche, et, en me la remettant, elle recula de trois pas,
tant elle craignait que je ne fusse aussi insolent avec elle que la
première fois. Je la rassurai par le calme de mon maintien, et lui
demandai si elle avait quelque chose de plus à me dire. «Il faut que
j'attende la réponse, me dit-elle d'un air d'angoisse.--Eh bien,
lui dis-je, allez l'attendre dans l'appartement de madame.» Et je la
reconduisis auprès de la Checchina. «Cette brave fille, lui dis-je,
veut entrer au service d'une dame de Florence que je connais
particulièrement, et elle vient me demander une lettre de
recommandation. Pendant que je vais l'écrire, voulez-vous permettre
qu'elle reste près de vous?--Oui, oui, certes!» dit la Checchina en lui
faisant signe de s'asseoir, et en lui souriant d'un air de protection
amicale. Cette douceur et cette simplicité de manières envers les gens
de son ancienne condition étaient au nombre des belles qualités de la
Chioggiote. En même temps qu'elle minaudait les allures de la grande
dame, elle conservait la bonté brusque et naïve de la batelière. Ses
manières, souvent ridicules, étaient toujours bienveillantes; et, si
elle aimait à trôner dans un lit de satin garni de dentelles devant
cette pauvre villageoise, elle n'en avait pas moins dans le coeur et sur
les lèvres de tendres encouragements pour son humilité.

La lettre de la signora était conçue en ces termes:

«Trois jours sans revenir! Ou vous n'avez guère d'esprit, ou vous n'avez
guère d'envie de me revoir. Est-ce donc à moi de trouver le moyen de
continuer nos amicales relations? Si vous ne l'avez pas cherché,
vous êtes un sot; si vous ne l'avez pas trouvé, vous êtes ce que vous
m'accusez d'être. La preuve que je ne suis _ne superba, ne stupida_,
c'est que je vous donne un rendez-vous. Demain matin dimanche, je serai
à la messe de huit heures à Florence, à _Santa-Maria del Sasso_. Ma
tante est malade; Lila, ma soeur de lait, doit seule m'accompagner.
Si le domestique et le cocher vous remarquent ou vous interrogent,
donnez-leur de l'argent, ce sont des coquins. Adieu, à demain.»

Répondre, promettre, jurer, remercier, et remettre à la belle Lila le
plus ampoulé des billets d'amour, ce fut l'affaire de peu d'instants.
Mais quand je voulus glisser une pièce d'or dans la main de la
messagère, j'en fus empêché par un regard plein de tristesse et de
dignité. Elle avait cédé par dévouement à la fantaisie de sa maîtresse;
mais il était évident que sa conscience lui reprochait cet acte de
faiblesse, et que lui en offrir le paiement, c'eût été la châtier et
l'humilier cruellement. Je me reprochais beaucoup en cet instant
le baiser que j'avais osé lui dérober pour railler sa maîtresse, et
j'essayai de réparer ma faute en la reconduisant jusqu'au bout du jardin
avec autant de respect et de courtoisie que j'en eusse témoigné à une
grande dame.

Je fus très-agité tout le reste du jour. La Checchina s'aperçut de ma
préoccupation. «Voyons, Lélio, me dit-elle à la fin du souper que nous
prenions tête à tête sur une jolie petite terrasse ombragée de pampres
et de jasmins; je vois que tu es tourmenté: pourquoi ne m'ouvres-tu
pas ton coeur? Ai-je jamais trahi un secret? Ne suis-je pas digne de
ta confiance? Ai-je mérité qu'elle me fût retirée?--Non, ma bonne
Checchina, lui répondis-je, je rends justice à la discrétion (et il est
certain que la Checchina eût gardé, comme Porcia, les confidences de
Brutus); mais, ajoutai-je, si tous mes secrets t'appartiennent, il en
est d'autres...--Je sais ce que tu vas me dire, dit-elle avec vivacité.
Il en est d'autres qui ne sont pas à toi seul et dont tu n'as pas le
droit de disposer; mais si, malgré toi, je les devine, dois-tu pousser
le scrupule jusqu'à nier inutilement ce que je sais aussi bien que toi?
Allons, ami, j'ai fort bien compris la visite de cette belle fille; j'ai
vu sa main dans sa poche, et, avant qu'elle m'eût dit bonjour, je savais
qu'elle apportait une lettre. A l'air timide et chagrin de cette pauvre
Iris (la Checchina aimait beaucoup les comparaisons mythologiques depuis
qu'elle épelait l'_Aminta di Tasso_ et l'_Adone del Guarini_), j'ai bien
compris qu'il y avait là une véritable histoire de roman, une grande
dame craignant le monde ou une petite fille risquant son établissement
futur avec quelque honnête bourgeois. Ce qu'il y a de certain, c'est que
tu as fait une de ces conquêtes dont vous autres hommes êtes si
fiers, parce qu'elles passent pour difficiles et demandent beaucoup de
cachotteries. Tu vois que j'ai deviné?» Je répondis par un sourire.
«Je ne t'en demande pas davantage, reprit-elle; je sais que tu ne
dois trahir ni le nom, ni la demeure, ni la condition de la personne;
d'ailleurs, cela ne m'intéresse pas. Mais je puis te demander si tu es
enchanté ou désespéré, et tu dois me dire si je puis te servir à quelque
chose.

--Si j'ai besoin de toi, je te le dirai, répondis-je; et, quant à te
faire savoir si je suis enchanté ou désespéré, je puis t'assurer que je
ne suis encore ni l'un ni l'autre.

--Eh bien! eh bien! prends garde à l'un comme à l'autre; car, dans les
deux cas, il n'y aurait pas lieu à de si grandes émotions.

--Et qu'en sais-tu?

--Mon cher Lélio, reprit-elle d'un ton sentencieux, supposons que tu
sois enchanté. Qu'est-ce qu'une femme facile de plus ou de moins dans la
vie d'un homme de théâtre: le théâtre, où les femmes sont si belles,
si étincelantes d'esprit? Vas-tu donc t'enivrer d'une bonne fortune du
grand monde? Vanité! vanité! Les femmes du monde sont aussi inférieures
à nous sous tous les rapports que la vanité est inférieure à la gloire.

--Voilà qui est modeste, je t'en félicite, répondis-je; mais ne
pourrait-on pas retourner l'aphorisme, et dire que c'est la vanité,
et non l'amour, qui attire les hommes du monde aux pieds des femmes de
théâtre?

--Oh! quelle différence! s'écria la Checchina. Une belle et grande
actrice est un être privilégié de la nature et relevé par le prestige de
l'art; livrée aux regards des hommes dans tout l'éclat de sa beauté,
de son talent et de sa célébrité, n'est-il pas naturel qu'elle excite
l'admiration et qu'elle allume les désirs? Pourquoi donc, vous autres,
qui subjuguez la plupart d'entre nous avant les grands seigneurs; vous,
qui nous épousez quand nous avons l'humeur sédentaire, et qui prélevez
vos droits sur nous quand nous avons l'âme ardente; vous qui laissez
jouer à d'autres le rôle d'amants magnifiques, et qui toujours
êtes l'amant préféré, ou tout au moins l'ami du coeur; pourquoi
tourneriez-vous vos pensées vers ces patriciennes qui vous sourient du
bout des lèvres, et vous applaudissent du bout des doigts? Ah! Lélio!
Lélio! je crains qu'ici ton bon sens ne soit fourvoyé dans quelque sotte
aventure. A ta place, plutôt que d'être flatté des oeillades de quelque
marquise sur le retour, je ferais attention à une belle choriste, à la
Torquata ou à la Gargani, par exemple... Eh oui! eh oui! s'écria-t-elle
en s'animant à mesure que je souriais; ces filles-là sont plus hardies
en apparence, et je soutiens qu'elles sont moins corrompues en réalité
que tes Cidalises de salon. Tu ne serais pas forcé de jouer auprès
d'elles une longue comédie de sentiment, ou de livrer une misérable
guerre de bel esprit... Mais voilà comme vous êtes! L'écusson d'un
carrosse, la livrée d'un laquais, c'en est assez pour embellir à vos
yeux le premier laideron titré qui laisse tomber sur vous un regard de
protection...

--Ma chère amie, repris-je, tout cela est fort sensé; mais il ne manque
à ton raisonnement que d'être appuyé sur un fait vrai. Pour mon honneur,
tu aurais bien pu, je pense, supposer que la laideur et la vieillesse
ne sont pas de rigueur chez une patricienne éprise d'un artiste. Il s'en
est trouvé de jeunes et belles qui ont eu des yeux, et puisque tu me
forces à te dire des choses ridicules dans un langage ridicule, pour te
fermer la bouche, apprends que l'objet de _ma flamme_ a quinze ans, et
qu'elle est belle comme la _déesse Cypris_, dont tu apprends par coeur
les prouesses en bouts rimés.

--Lélio! s'écria la Checchina en éclatant de rire, tu es le fat le plus
insupportable que j'aie jamais rencontré.

--Si je suis fat, belle princesse, m'écriai-je, il y a un peu de votre
faute, à ce qu'on prétend.

--Eh bien! dit-elle, si tu ne mens pas, si ta maîtresse est digne par
sa beauté des folies que tu vas faire pour elle, prends bien garde à une
chose, c'est qu'avant huit jours tu seras désespéré.

--Mais qu'avez-vous donc aujourd'hui, signora Checchina, pour me dire
des choses si désobligeantes?

--Lélio, ne rions plus, dit-elle en posant sa main sur la mienne
avec amitié. Je te connais mieux que tu ne te connais toi-même. Tu es
sérieusement amoureux, et tu vas souffrir...

--Allons! allons, Checca, sur tes vieux jours tu te retireras à
Malamocco, et tu y diras la bonne ou la mauvaise aventure aux bateliers
des lagunes; en attendant, laisse-moi, belle sorcière, affronter la
mienne sans lâches pressentiments.

--Non! non! Je ne me tairai pas que je n'aie tiré ton horoscope. S'il
s'agissait d'une femme faite pour toi, je ne voudrais pas t'inquiéter;
mais une noble, une femme du monde, marquise ou bourgeoise, il
m'importe, je leur en veux! Quand je vois cet imbécile de Nasi me
négliger pour une créature qui ne me va pas, je parie, au genou, je me
dis que tous les hommes sont vains et sots. Ainsi, je te prédis que tu
ne seras point aimé, parce qu'une femme du monde ne peut pas aimer
un comédien; et, si par hasard tu es aimé, tu n'en seras que plus
misérable; car tu seras humilié.

--Humilié! Checchina, qu'est-ce que vous dites donc là?

--A quoi connaît-on l'amour, Lélio? au plaisir qu'on donne ou à celui
qu'on éprouve?...

--Pardieu! à l'un et à l'autre! Où veux-tu en venir?

--N'en est-il pas du dévouement comme du plaisir? Ne faut-il pas qu'il
soit réciproque?

--Sans doute; après?

--Quel dévouement espères-tu rencontrer chez ta maîtresse? quelques
nuits de plaisir? Tu sembles embarrassé de répondre.

--Je le suis, en effet; je t'ai dit qu'elle a quinze ans, et je suis un
honnête homme.

--Espères-tu l'épouser?

--Épouser, moi! une fille riche et de grande maison! Dieu m'en préserve!
Ah çà! tu crois donc que je suis dévoré comme toi de la matrimoniomanie?

--Mais je suppose, moi, que tu aies envie de l'épouser; tu crois qu'elle
y consentira? tu en es sûr?

--Mais je te répète que pour rien au monde je ne veux épouser personne.

--Si c'est parce que tu serais mal venu à en avoir la prétention, ton
rôle est triste, mon bon Lélio!

--_Corpo di Bacco!_ tu m'ennuies, Checchina!

--C'est bien mon intention, cher ami de mon âme. Or donc, tu ne songes
point à épouser, parce que ce serait une impertinente fantaisie de ta
part, et que tu es un homme d'esprit. Tu ne songes point à séduire,
parce que ce serait un crime, et que tu es un homme de coeur. Dis-moi,
est-ce que ce sera bien amusant, ton roman?

--Mais, créature épaisse et positive que tu es, tu n'entends rien au
sentiment. Si je veux faire une pastorale, qui m'en empêchera?

--Une pastorale, c'est joli en musique. En amour, ce doit être bien
fade.

--Mais ce n'est ni criminel ni humiliant.

--Et pourquoi es-tu si agité? Pourquoi es-tu triste, Lélio?

--Tu rêves, Checchina; je suis tranquille et joyeux comme de coutume.
Laissons toutes ces paroles; je ne te recommande pas le silence sur
le peu que je t'ai dit, j'ai confiance en toi. Pour te rassurer sur ma
situation d'esprit, sache seulement une chose: je suis plus fier de
ma profession de comédien que jamais gentilhomme ne le fut de son
marquisat. Il n'est au pouvoir de personne de m'en faire rougir. Je
ne serai jamais assez fat, quoi que tu en dises, pour désirer des
dévouements extraordinaires, et si un peu d'amour réchauffe mon coeur en
cet instant, la joie modeste d'en inspirer un peu me suffit. Je ne nie
pas les nombreuses supériorités des femmes de théâtre sur les femmes
du monde. Il y a plus de beauté, de grâce, d'esprit et de feu dans les
coulisses que partout ailleurs, je le sais. Il n'y a pas plus de pudeur,
de désintéressement, de chasteté et de fidélité chez les grandes dames
que partout ailleurs, je le sais encore. Mais la jeunesse et la beauté
sont partout des idoles qui nous font plier le genou; et quant au
préjugé, c'est déjà beaucoup pour une femme élevée sous des lois
tyranniques d'avoir en secret un pauvre regard et un pauvre battement
de coeur pour un homme que ses préjugés même lui défendent de considérer
comme un être de son espèce. Ce pauvre regard, ce pauvre _palpito_, ce
serait bien peu pour le vaste désir d'une grande passion; mais je te
l'ai dit, cousine, je n'en suis pas là.

--Et qui te dit que tu n'y viendras pas?

--Alors il sera temps de me prêcher.

--Il sera trop tard, tu souffriras!

--Ah! Cassandra, laisse-moi vivre!»

Le lendemain, à sept heures du matin, j'errais lentement dans l'ombre
des piliers de Santa-Maria. Ce rendez-vous était bien la plus grande
imprudence que pût commettre ma jeune signora; car ma figure était aussi
connue de la plupart des habitants de Florence que la grande route aux
pieds de leurs chevaux. Je pris donc les plus minutieuses précautions
pour entrer dans la ville à la lueur incertaine de l'aube, et je me
tins caché sous les chapelles, la figure plongée dans mon manteau, me
glissant en silence et n'éveillant point, par le moindre frôlement, les
fidèles en prières parmi lesquels je cherchais à découvrir la dame de
mes pensées. Je n'attendis pas longtemps: la belle Lila m'apparut au
détour d'un pilier; elle me montra du regard un confessionnal vide dont
la niche mystérieuse pouvait abriter deux personnes. Il y avait, dans le
beau regard prompt et intelligent de cette jeune fille, quelque chose de
triste qui m'alla au coeur; je m'agenouillai dans le confessionnal,
et, peu d'instants après, une ombre noire se glissa près de moi et vint
s'agenouiller à mes côtés. Lila se courba sur une chaise entre nous et
les regards du public, qui, heureusement, était absorbé en cet instant
par le commencement de la messe, et se prosternait bruyamment au son de
la clochette de l'_introït_.

La signora était enveloppée d'un grand voile noir, et ses mains le
retinrent croisé sur son visage pendant quelques instants. Elle ne me
parlait point, elle courbait sa belle tête, comme si elle fût venue
à l'église pour prier; mais, malgré tous ses efforts pour me paraître
calme, je vis que son sein était oppressé, et qu'au milieu de son audace
elle était frappée d'épouvante. Je n'osais la rassurer par des paroles
tendres; car je la savais prompte à la repartie ironique, et je ne
prévoyais pas quel ton elle prendrait avec moi en cette circonstance
délicate. Je comprenais seulement que plus elle s'exposait avec moi,
plus je devais me montrer respectueux et soumis. Avec un caractère comme
le sien, l'impudence eût été promptement repoussée par le mépris. Enfin,
je vis qu'il fallait le premier rompre le silence, et je la remerciai
assez gauchement de la faveur de cette entrevue. Ma timidité sembla lui
rendre le courage. Elle souleva doucement le coin de son voile, appuya
son bras avec plus d'aisance sur le bois du confessionnal, et me dit
d'un ton demi-railleur, demi-attendri:

«De quoi me remerciez-vous, s'il vous plaît?

--D'avoir compté sur ma soumission, Madame, répondis-je; de n'avoir pas
douté de l'empressement avec lequel je viendrais recevoir vos ordres.

--Ainsi, reprit-elle en raillant tout à fait, votre présence ici est un
acte de pure soumission?

--Je n'oserais pas me permettre de rien penser sur ma situation
présente, sinon que je suis votre esclave, et qu'ayant une volonté
souveraine à me manifester, vous m'avez commandé de venir m'agenouiller
ici.

--Vous êtes un homme parfaitement élevé,» répondit-elle en dépliant
lentement son éventail devant son visage et en remontant sa mitaine
noire sur son bras arrondi, avec autant d'aisance que si elle eût parlé
à son cousin.

Elle continua sur ce ton, et, en très-peu d'instants, je fus obsédé
et presque attristé de son babil fantastique et mutin. «A quoi bon, me
disais-je, tant d'audace pour si peu d'amour! Un rendez-vous dans une
église, à la vue de toute une population, le danger d'être découverte,
maudite et reniée de sa famille et de toute sa caste, le tout pour
échanger avec moi des quolibets, comme elle ferait avec une de ses amies
en grande loge au théâtre! Se plaît-elle donc aux aventures pour le seul
amour du péril? Si elle s'expose ainsi sans m'aimer, que fera-t-elle
pour l'homme qu'elle aimera? Et puis combien de fois déjà et pour qui
ne s'est-elle pas exposée de la sorte? Si elle ne l'a pas fait encore,
c'est le temps et l'occasion qui lui ont manqué. Elle est si jeune!
Mais quelle énorme série d'aventures galantes ne recèle pas cet avenir
dangereux, et combien d'hommes en abuseront, et combien de souillures
terniront cette fleur charmante avide de s'épanouir au vent des
passions!»

Elle s'aperçut de ma préoccupation, et me dit d'un ton brusque:

«Vous avez l'air de vous ennuyer?»

J'allais répondre, lorsqu'un petit bruit nous fit tourner la tête par un
mouvement spontané. Derrière nous s'ouvrit la coulisse de bois qui ferme
la lucarne grillée par laquelle le prêtre reçoit les confessions, et une
tête jaune et ridée, au regard pénétrant et sévère, nous apparut comme
un mauvais rêve. Je me détournai précipitamment avant que ce tiers
malencontreux eût le temps d'examiner mes traits. Mais je n'osai
m'éloigner, de peur d'attirer l'attention des personnes environnantes.
J'entendis donc ces paroles adressées à l'oreille de ma complice:

«Signora, la personne qui est auprès de vous n'est point venue dans la
maison du Seigneur pour entendre les saints offices. J'ai vu dans toute
son attitude et dans les distractions qu'elle vous donne que l'église
est profanée par un entretien illicite. Ordonnez à cette personne de se
retirer, ou je me verrai forcé d'avertir madame votre tante du peu
de ferveur que vous portez à l'audition de la sainte messe, et de la
complaisance avec laquelle vous ouvrez l'oreille aux fades propos des
jeunes gens qui se glissent près de vous.»

La lucarne se referma aussitôt, et nous demeurâmes quelques instants
immobiles, craignant de nous trahir par un mouvement. Alors Lila,
s'approchant tout près de nous, dit à voix basse à sa maîtresse:

«Mon Dieu, retirons-nous, signora! M. l'abbé Cignola, qui rôdait dans
l'église depuis un quart d'heure, vient d'entrer dans le confessionnal
et d'en ressortir presque aussitôt après vous avoir regardée sans doute
par la lucarne. Je crains bien qu'il ne vous ait reconnue, ou qu'il
n'ait entendu ce que vous disiez.

--Je le crois bien; car il m'a parlé, répondit la signora, dont le noir
sourcil s'était froncé durant le discours de l'abbé avec une expression
de bravade. Mais peu m'importe.

--Je dois me retirer, signora, dis-je en me levant; en restant une
minute de plus, j'achèverais de vous perdre. Puisque vous connaissez ma
demeure, vous me ferez savoir vos volontés...

--Restez, me dit-elle en me retenant avec force. Si vous vous éloignez,
je perds le seul moyen de me disculper. N'aie pas peur, Lila. Ne dis
pas un mot, je te le défends. Mon cousin, dit-elle en élevant un peu la
voix, donnez-moi le bras et allons-nous-en.

--Y songez-vous, signora? Tout Florence me connaît. Jamais vous ne
pourrez me faire passer pour votre cousin.

--Mais tout Florence ne me connaît pas, répondit-elle en passant son
bras sous le mien et en me forçant à marcher avec elle. D'ailleurs,
je suis _hermétiquement_ voilée, et vous n'avez qu'à enfoncer votre
chapeau. Allons! ayez donc mal aux dents! Mettez votre mouchoir sur
votre visage. Hé vite! voici des gens qui me connaissent et qui me
regardent. Ayez de l'assurance et doublez le pas.»

En parlant ainsi, et en marchant avec vivacité, elle gagna la porte
de l'église, appuyée sur mon bras. J'allais prendre congé d'elle et
m'enfoncer dans la foule qui s'écoulait avec nous, car la messe venait
de finir, lorsque l'abbé Cignola nous apparut de nouveau, debout sur le
portique et feignant de s'entretenir avec un des bedeaux. Son oblique
regard nous suivait attentivement. «N'est-ce pas, Hector,» dit la
signora en passant près de lui et en penchant sa tête entre le visage de
l'abbé et le mien. Lila tremblait de tous ses membres; la signora aussi;
mais son émotion redoublait son courage. Une voiture aux armoiries et
à la livrée des Grimani s'avançait à grand bruit, et le peuple, qui a
toujours coutume de regarder avidement l'étalage du luxe, se pressait
sous les roues et sous les pieds des chevaux. D'ailleurs, l'équipage
de la vieille Grimani en particulier attirait toujours une nuée de
mendiants; car la pieuse dame avait coutume de répandre des aumônes sur
son passage. Un grand laquais fut forcé de les repousser pour ouvrir
la portière, et j'avançais toujours, conduisant la signora, et toujours
suivi du regard inquisitorial de l'abbé Cignola. «Montez avec moi,» me
dit la signora d'un ton absolu et avec un serrement de main énergique en
s'élançant sur le marchepied. J'hésitais; il me semblait que ce dernier
coup d'audace allait consommer sa perte. «Montez donc,» me dit-elle
avec une sorte de fureur; et dès que je fus assis près d'elle, elle
leva elle-même la glace, donnant à peine à Lila le temps de s'asseoir
vis-à-vis de nous, et au domestique celui de fermer la portière. Et
déjà nous roulions avec la rapidité de l'éclair à travers les rues de
Florence.

«N'aie pas peur, ma bonne Lila, dit la signora en passant un de ses
bras au cou de sa soeur de lait, et en lui donnant un gros baiser sur
la joue; tout cela s'arrangera. L'abbé Cignola n'a pas encore vu mon
cousin, et il est impossible qu'il ait assez bien vu le seigneur Lélio
aujourd'hui pour s'apercevoir plus tard de la supercherie.

--Oh! signora, l'abbé Cignola est un homme qu'on ne trompe pas.

--Eh! que m'importe ton abbé Cignola? Je te dis que je fais croire à ma
tante tout ce que je veux.

--Et le seigneur Hector dira bien qu'il ne vous a pas accompagnée à la
messe, dis-je à mon tour.

--Oh! pour celui-là, je vous réponds qu'il dira tout ce que je voudrai;
au besoin, je lui persuaderai à lui-même qu'il était à la messe tandis
qu'il se figurait être à la chasse.

--Mais les domestiques, signora? Le valet de pied a regardé M. Lélio
avec un air singulier, et tout d'un coup il a reculé de surprise, comme
s'il eût reconnu l'accordeur de pianos.

--Eh bien! tu leur diras que j'ai rencontré cet _homme-là_ dans
l'église, et que je lui ai dit bonjour; qu'il m'a dit avoir une course
à faire dans nos environs, et que, comme je suis très-bonne, j'ai voulu
lui épargner la peine d'y aller à pied. Nous allons le déposer devant
la première maison de campagne que nous trouverons sur la route. Et
tu ajouteras que je suis bien étourdie, que ma tante a bien sujet de
gronder; mais que je suis une excellente personne, quoique un peu folle,
et que c'est bien affligeant de me voir toujours réprimandée. Comme ils
m'aiment et que je leur ferai à chacun un petit cadeau, ils ne diront
rien du tout. En voilà bien assez; n'avez-vous pas autre chose à me dire
tous deux que des condoléances sur un fait accompli? Seigneur Lélio,
comment trouvez-vous cette triste ville de Florence? Tous ces vieux
palais noirs ferrés jusqu'aux dents n'ont-ils pas l'air de prisons?»

J'essayai de soutenir la conversation d'un air dégagé; mais je n'étais
rien moins que content. Je ne me sentais aucun goût pour des aventures
où tout le risque était pour la femme et tout le tort de mon côté. Il me
semblait que j'étais lestement traité, puisqu'on s'exposait pour moi à
des dangers et à des malheurs qu'on ne me permettait pas de combattre ou
de conjurer.

Je retombai malgré moi dans un silence pénible. La signora, ayant
fait de vains efforts pour le vaincre, se tut aussi. La figure de Lila
restait consternée. Nous étions sortis de la ville; deux fois je fis
remarquer que le lieu me semblait favorable pour arrêter le cocher et
me déposer sur la route. Deux fois la signora s'y opposa d'un ton
impérieux, disant que c'était trop près de la ville, et qu'on courait
encore risque de rencontrer quelque figure de connaissance.

Depuis un quart d'heure nous ne disions plus un mot; cette situation
devenait horriblement désagréable. J'étais mécontent de la signora, qui
m'avait engagé sans mon consentement dans une aventure où je ne pouvais
marcher à ma guise. J'étais encore plus mécontent de moi-même pour
m'être laissé entraîner à des enfantillages dont toute la honte devait
retomber sur moi; car, aux yeux des hommes les moins scrupuleux,
corrompre ou compromettre une fille de quinze ans doit toujours être
considéré comme une lâche et mauvaise action. J'allais décidément
arrêter le cocher pour descendre, lorsqu'en me retournant vers mes
compagnes de voyage je vis le visage de la signora inondé de larmes
silencieuses. Je fis une exclamation de surprise, et, par un mouvement
irrésistible, je pris sa main; mais elle me la retira brusquement, et,
se jetant au cou de Lila qui pleurait aussi, elle cacha, en sanglotant,
sa tête dans le sein de sa fidèle soubrette.

«Au nom du ciel! qu'avez-vous à pleurer d'une manière si déchirante, ma
chère signora? m'écriai-je en me laissant glisser presque à ses genoux.
Si vous ne voulez pas me voir partir désespéré, dites-moi si cette
malheureuse aventure est la cause de vos larmes, et si je puis détourner
de vous les malheurs que vous redoutez.»

Elle releva sa tête penchée sur l'épaule de Lila, et me regardant avec
une sorte d'indignation:

«Vous me croyez donc bien lâche! me dit-elle.

--Je ne crois rien, répondis-je, rien que ce que vous me direz. Mais
vous vous détournez de moi et vous pleurez; comment puis-je savoir ce
qui se passe dans votre âme? Ah! si je vous ai offensée ou si je vous
ai déplu, si je suis la cause involontaire de votre chagrin, comment
pourrais-je jamais me le pardonner?

--Ah! vous croyez que j'ai peur? répéta-t-elle avec une sorte d'amertume
tendre. Vous me voyez pleurer, et vous dites: C'est une petite fille qui
craint d'être grondée!»

Elle se mit à pleurer à chaudes larmes en cachant son visage dans son
mouchoir. Je m'efforçais de la consoler, je la suppliais de me répondre,
de me regarder, de s'expliquer; et, dans cet instant de trouble et
d'attendrissement, je fus entraîné par un mouvement si paternel et si
amical, que le hasard amena sur mes lèvres, au milieu des doux noms que
je lui donnais, le nom d'un enfant qui m'avait été bien cher. Ce
nom, j'avais gardé depuis longues années l'habitude de le donner
involontairement à tous les beaux enfants que j'avais occasion de
caresser. «Ma chère signorina, lui dis-je, ma bonne Alezia...» Je
m'arrêtai, craignant de l'avoir offensée en lui donnant par mégarde un
nom qui n'était pas le sien. Mais elle n'en parut pas offensée; elle
me regarda avec un peu de surprise et me laissa prendre sa main que je
couvris de baisers.

Cependant la voiture avançait rapide comme le vent, et avant que j'eusse
pu obtenir l'explication que je demandais ardemment, Lila nous avertit
qu'elle apercevait la villa Grimani, et qu'il fallait absolument nous
séparer.

«Eh quoi! vais-je vous quitter ainsi? m'écriai-je, et combien de temps
vais-je me consumer dans cette affreuse inquiétude?

--Eh bien! me dit-elle, venez ce soir dans le parc, le mur n'est pas
bien haut. Je serai dans la petite allée qui longe le mur, auprès
d'une statue que vous trouverez aisément en partant de la grille et en
marchant toujours à droite. A une heure de la nuit!»

Je baisai de nouveau les mains de la signora.

--Oh! signora, signora! dit Lila d'un ton de reproche doux et triste.

--Lila, ne me contrarie pas, dit la signora avec véhémence; tu sais ce
que je t'ai dit ce matin.»

Lila parut consternée.

«Qu'a donc dit la signora? demandai-je à la jeune fille.

--Elle veut se tuer, répondit Lila en sanglotant.

--Vous tuer, signora! m'écriai-je. Vous si belle, si gaie, si heureuse,
si aimée!

--Si aimée, Lélio! répondit-elle d'un air désespéré, et de qui donc
suis-je aimée? de ma pauvre mère seulement et de cette bonne Lila.

--Et du pauvre artiste qui n'ose pas vous le dire, repris-je, et qui
pourtant donnerait sa vie pour vous faire aimer la vôtre.

--Vous mentez! dit-elle avec force; vous ne m'aimez pas!»

Je saisis convulsivement son bras et je la regardai stupéfait. En ce
moment la voiture s'arrêta brusquement. Lila venait de tirer le cordon.
Je m'élançai à terre, et j'essayai, en saluant, de reprendre l'humble
attitude de l'accordeur de pianos. Mais ces deux jeunes filles, qui
avaient les yeux rouges, n'échappèrent point à l'oeil clairvoyant du
valet de pied. Il me regarda avec une attention très-grande, et, quand
la voiture s'éloigna, il se retourna plusieurs fois pour me suivre des
yeux. Je crus bien me rappeler confusément ses traits; mais je n'avais
pas osé le regarder en face, et je ne pensais guère à chercher où
j'avais rencontré cette grosse face pâle et barbue.

--Lélio, Lélio! me dit la Checchina en soupant, vous êtes bien joyeux
aujourd'hui. Prenez garde de pleurer demain, mon enfant.»

A minuit, j'avais escaladé le mur du parc; mais à peine avais-je
fait quelques pas dans l'allée qu'une main saisit mon manteau. A tout
événement, je m'étais muni de ce que dans mon village nous appelions
un petit couteau de nuit; j'allais en faire briller la lame, lorsque je
reconnus la belle Lila.

«Un mot bien vite, seigneur Lélio, me dit-elle à voix basse; ne dites
pas que vous êtes marié.

--Qu'est-ce à dire, mon aimable enfant? Je ne le suis pas.

--Cela ne me regarde pas, reprit Lila; mais, je vous en supplie, ne
parlez pas de cette dame qui demeure avec vous.

--Tu es donc dans mes intérêts, ma bonne Lila?

--Oh! non, Monsieur, certainement, non! Je fais tout ce que je peux pour
empêcher la signora de commettre toutes ces imprudences. Mais elle ne
m'écoute pas, et si je lui disais ce qui peut et ce qui doit l'éloigner
pour toujours de vous... je ne sais ce qui en arriverait!

--Que veux-tu dire? Explique-toi.

--Hélas! vous avez vu aujourd'hui combien elle est exaltée. C'est un
caractère si singulier! Quand on la chagrine, elle est capable de tout.
Il y a un mois, lorsqu'on l'a séparée de sa mère pour l'enfermer ici,
elle parlait de prendre du poison. Chaque fois que sa tante, qui est
bien grondeuse, à la vérité, l'impatiente, elle a des attaques de nerfs
qui tournent presque à la folie; et hier soir, comme je me hasardai à
lui dire que peut-être vous aimiez quelqu'un, elle s'est élancée vers
la fenêtre de sa chambre, en criant comme une folle: «Ah! si je le
croyais!...» Je me suis jetée sur elle, je l'ai délacée, j'ai fermé ses
fenêtres, je ne l'ai pas quittée de la nuit, et toute la nuit elle a
pleuré, ou bien elle s'endormait pour se réveiller en sursaut et courait
dans la chambre comme une insensée. Ah! monsieur Lélio, elle me donne
bien du chagrin: je l'aime tant! car, malgré ses emportements et ses
bizarreries, elle est si bonne, si aimante, si généreuse! Ne l'exaspérez
pas, je vous en supplie; vous êtes un honnête homme, j'en suis sûre,
je le sais; et puis à Naples tout le monde le disait, et la signora
écoutait avec passion toutes les bonnes actions qu'on raconte de vous.
Vous ne la tromperez donc pas, et puisque vous aimez cette belle dame
que j'ai vue chez vous...

--Et qui te prouve que je l'aime, Lila? C'est ma soeur.

--Oh! monsieur Lélio, vous me trompez! car j'ai demandé à cette dame si
vous étiez son frère, et elle m'a dit que non. Vous penserez que cela
ne me regarde pas, et que je suis bien curieuse. Non, je ne suis pas
curieuse, seigneur Lélio; mais je vous conjure d'avoir de l'amitié pour
ma pauvre maîtresse, de l'amitié comme un frère en a pour sa soeur,
comme un père pour sa fille. Songez donc! c'est un enfant qui sort du
couvent et qui n'a pas l'idée du mal qu'on peut dire d'elle. Elle dit
qu'elle s'en moque; mais je sais bien, moi, comment elle prend les
choses quand elles arrivent. Parlez-lui bien doucement, faites-lui
comprendre que vous ne pouvez la voir en cachette; mais promettez-lui
d'aller la voir chez sa mère quand nous retournerons à Naples; car
sa mère est si bonne, et elle aime tant sa fille, que, pour lui faire
plaisir, je suis sûre qu'elle vous inviterait à venir chez elle.
Peut-être qu'ainsi la folie de mademoiselle s'apaisera peu à peu. Avec
des amusements, des distractions, on lui fait souvent changer d'idée.
Je lui ai parlé du beau chat angora que j'ai vu dans votre salon et qui
vous caressait pendant que vous lisiez sa lettre, si bien que vous lui
avez donné un grand coup de pied pour le renvoyer. Ma maîtresse n'aime
pas du tout les chiens; mais, en revanche, elle a l'amour des chats. Il
lui a pris une si grande envie d'avoir le vôtre, que vous devriez lui en
faire cadeau; je suis sûre que cela l'occuperait et l'égaierait pendant
quelques jours.

--S'il ne faut que mon chat, répondis-je, pour consoler ta maîtresse de
mon absence, le mal n'est pas bien grand, et le remède est facile. Sois
bien sûre, Lila, que je me conduirai avec ta maîtresse comme un père
et un ami. Aie confiance en moi; mais laisse-moi la rejoindre, car elle
m'attend peut-être.

--Oh! monsieur Lélio, encore un mot. Si vous voulez que mademoiselle
vous écoute, n'allez pas lui dire que les gens du peuple valent les gens
de qualité. Elle est entichée de sa noblesse... Que cela ne vous donne
pas mauvaise opinion d'elle, c'est une maladie de famille; ils sont
tous comme cela dans la maison Grimani. Mais cela n'empêche pas ma jeune
maîtresse d'être bonne et charitable. C'est seulement une idée qu'elle a
dans la tête, et qui la fait entrer dans de grandes colères quand on
la contrarie. Figurez-vous qu'elle a déjà refusé je ne sais combien
de beaux jeunes gens bien riches, parce qu'elle dit qu'ils ne sont pas
assez bien nés pour elle. Enfin, monsieur Lélio, dites d'abord comme
elle à tout propos, et bientôt vous lui persuaderez tout ce que vous
voudrez. Ah! si vous pouviez la décider à épouser un jeune comte qui l'a
demandée en mariage dernièrement!...

--Le comte Hector, son cousin?

--Oh! non! celui-là est un sot, et il ennuie tout le monde; jusqu'à ses
chiens qui bâillent dès qu'ils l'aperçoivent.»

Tout en écoutant le babil de Lila, que mes manières paternelles avaient
complètement mise à l'aise, je l'entraînais vers le lieu du rendez-vous.
Ce n'est pas que je ne l'écoutasse avec beaucoup d'intérêt; tous ces
détails, puérils en apparence, étaient fort importants à mes yeux; car
ils me conduisaient par induction à la connaissance de l'énigmatique
personnage à qui j'avais affaire. Il faut avouer aussi qu'ils
refroidissaient beaucoup mon ardeur, et que je commençais à trouver bien
ridicule d'être le héros d'une passion en concurrence avec le premier
jouet venu, avec mon chat Soliman, et qui sait? peut-être avec le cousin
Hector lui-même au premier jour. Les conseils de Lila étaient donc
précisément ceux que je me donnais à moi-même et que j'avais le plus
envie de suivre.

Nous trouvâmes la signora assise au pied de la colonne et toute vêtue
de blanc, costume assez peu d'accord avec le mystère d'un rendez-vous
en plein air, mais par cela même très-conforme à la logique de son
caractère. En me voyant approcher, elle demeura tellement immobile,
qu'on l'eût prise pour une statue placée aux pieds de la nymphe de
marbre blanc.

Elle ne répondit rien à mes premières paroles. Le coude appuyé sur son
genou et le menton dans sa main, elle était si rêveuse, si noblement
posée, si belle, drapée dans son voile blanc au clair de la lune, que je
l'eusse crue livrée à une contemplation sublime, sans l'amour du chat et
celui du blason qui me revenaient en mémoire.

Comme elle me semblait décidée à ne pas faire attention à moi, j'essayai
de prendre une de ses mains; mais elle me la retira avec un dédain
superbe en me disant d'un ton plus majestueux que Louis XIV:

«J'ai attendu!»

Je ne pus m'empêcher de rire en entendant cette citation solennelle;
mais ma gaieté ne fit qu'augmenter son sérieux.

«A votre aise! me dit-elle. Riez bien: l'heure et le lieu sont
admirablement choisis pour cela!»

Elle prononça ces mots avec un dépit amer, et je vis bien qu'elle
était réellement fâchée. Alors, redevenant grave tout d'un coup, je lui
demandai pardon de ma faute involontaire, et lui dis que pour rien au
monde je ne voudrais lui causer un instant de chagrin. Elle me regarda
d'un air indécis, comme si elle n'eût pas osé me croire. Mais je me mis
à lui parler avec une effusion si sincère de mon dévouement et de mon
affection, qu'elle ne tarda pas à se laisser persuader.

«Tant mieux! tant mieux! me dit-elle; car, si vous ne m'aimiez pas, vous
seriez bien ingrat, et je serais bien malheureuse.»

Et, comme je restais moi-même étonné de ces paroles:

«O Lélio! s'écria-t-elle, ô Lélio! je vous aime depuis le soir où
je vous vis à Naples pour la première fois, jouant Roméo, où je vous
regardais de cet air froid et dédaigneux qui vous épouvantait si fort.
Ah! vous étiez bien éloquent dans vos chants et bien passionné ce
soir-là. La lune vous éclairait comme à présent, mais moins belle, et
Juliette était vêtue de blanc, comme moi. Et pourtant vous ne me dites
rien, Lélio!»

Cette étrange fille exerçait sur moi une fascination perpétuelle qui
m'entraînait toujours et partout au gré de sa mobile fantaisie.
Tant qu'elle était loin de moi, ma pensée échappait à son empire, et
j'analysais librement ses actions et ses paroles; mais une fois près
d'elle, j'arrivais à mon insu à n'avoir bientôt plus d'autre volonté que
la sienne. Cet élan de tendresse réveilla mon ardeur assoupie. Tous mes
beaux projets de sagesse s'en allèrent en fumée, et je ne trouvai plus
sur mes lèvres que des paroles d'amour. A chaque instant, il est vrai,
je me sentais saisi de remords; mais j'avais beau faire, tous mes
conseils paternels finissaient en paroles amoureuses. Une fatalité
bizarre, ou plutôt cette lâcheté du coeur humain qui vous fait toujours
céder à l'entraînement des délices présentes, me poussait toujours à
dire le contraire de ce que me dictait ma conscience. Je me donnais à
moi-même les meilleures raisons du monde pour me prouver que je n'avais
pas tort: c'eût été une cruauté inutile de parler à cette enfant
un langage qui eût déchiré son coeur; il serait toujours temps de
l'éclairer sur la vérité, et mille autres choses pareilles. Une
circonstance qui semblait devoir diminuer le péril contribuait encore à
l'augmenter: c'était la présence de Lila. Si elle n'eût pas été là, mon
honnêteté naturelle m'eût fait veiller sur moi avec d'autant plus de
soin que tout m'eût été possible dans un moment d'emportement, et je
n'eusse probablement pas avancé d'un pas de peur d'aller trop loin.
Mais, sûr de n'avoir rien à craindre de mes sens, je m'inquiétai bien
moins de la liberté de mes paroles. Aussi ne fus-je pas longtemps sans
arriver au ton de la passion la plus ardente, quoique la plus pure; et,
poussé par un mouvement irrésistible, je saisis une mèche des cheveux
flottants de la jeune fille, et la baisai à deux reprises.

Je sentis alors qu'il était temps de m'en aller, et je m'éloignai
rapidement de la signora en lui disant: «A demain.»

Pendant toute cette scène, j'avais peu à peu oublié le passé, et je
n'avais pas un seul instant songé à l'avenir. La voix de Lila, qui me
reconduisait, me tira de mon extase.

«O monsieur Lélio! me dit-elle, vous ne m'avez pas tenu parole. Vous
n'avez été ce soir ni le père ni l'ami de ma maîtresse.

--C'est vrai, lui répondis-je assez tristement; c'est vrai, j'ai eu
tort. Mais sois tranquille, mon enfant; demain je réparerai tout.»

Le lendemain vint et fut pareil, et l'autre lendemain encore. Seulement
je me sentis chaque jour plus fortement épris; et ce qui n'était
au premier rendez-vous qu'une velléité d'amour était déjà devenu au
troisième une véritable passion. L'air désolé de Lila me l'eût bien fait
voir si je ne m'en fusse moi-même aperçu le premier. Tout le long du
chemin je rêvais à l'avenir de cet amour, et je rentrais à la
maison triste et pâle. Checca ne fut pas longtemps à voir de quoi il
s'agissait.

«Povero, me dit-elle, je t'avais bien dit que tu pleurerais bientôt.»

Et, comme je levais la tête pour nier: «Si tu n'as déjà pleuré,
ajouta-t-elle, tu vas pleurer; et il y a de quoi. Ta position est triste
et, qui pis est, absurde. Tu aimes une jeune fille que ta fierté
te défend de chercher à épouser, et que ta délicatesse t'empêche de
séduire. Tu ne veux pas lui demander sa main, d'abord parce que tu sais
qu'en te l'accordant elle te ferait un immense sacrifice et s'exposerait
pour toi à mille souffrances (tu es trop généreux pour vouloir d'un
bonheur qui coûterait si cher), ensuite parce que tu craindrais même
d'être refusé, et que tu es trop orgueilleux pour t'exposer au dédain.
Tu ne veux pas non plus prendre ce que tu es résolu à ne pas demander,
et tu aimerais mieux, j'en suis sûre, aller te faire moine que d'abuser
de l'ignorance d'une fille qui se confie à toi. Il faut pourtant te
décider à quelque chose, mon pauvre camarade, si tu ne veux pas que
la fin du monde te trouve soupirant pour les étoiles et envoyant des
baisers aux nuages. Que les chiens aboient après la lune; nous autres
artistes, nous devons vivre à tout prix et toujours. Prends donc un
parti.

--Tu as raison, lui répondis-je gravement.» Et j'allai me coucher.

La nuit suivante, je retournai au rendez-vous. Je trouvai la signora
exaltée et joyeuse, ainsi que la veille; mais je restai quelque temps
sombre et taciturne. Elle me plaisanta d'abord sur ma mine de carbonaro
et me demanda en riant si je songeais à détrôner le pape, ou à
reconstruire l'empire romain. Puis, voyant que je ne répondais pas, elle
me regarda fixement; et, me prenant la main: «Vous êtes triste, Lélio.
Qu'avez-vous?»

Je lui ouvris alors mon coeur, et lui dis que la passion que je
nourrissais pour elle était un malheur pour moi.

«Un malheur! et pourquoi?

--Je vais vous le dire, signora. Vous êtes l'héritière d'une noble et
illustre famille. Vous avez été nourrie dans le respect de vos aïeux et
dans la pensée qu'on ne vaut que par l'ancienneté et l'éclat de sa race.
Je suis un pauvre diable sans passé, un homme de rien, qui me suis fait
moi-même le peu que je suis. Pourtant, je crois qu'un homme en vaut un
autre, et ne m'estime l'inférieur de personne. Or, il est évident
que vous ne m'épouseriez pas. Tout vous le défendrait, vos idées, vos
habitudes, votre position. Vous qui avez refusé des patriciens, parce
qu'ils n'étaient pas d'assez bonne maison, vous pourriez ou voudriez
moins que toute autre vous abaisser jusqu'à un misérable comédien comme
moi. De princesse à histrion il y a loin, signora. Je ne puis donc pas
être votre mari. Que me reste-t-il? La perspective d'un amour partagé,
mais malheureux, s'il n'était jamais satisfait, ou l'espoir d'être plus
ou moins longtemps votre amant. Je ne puis accepter ni l'un ni l'autre,
signora. Vivre en face l'un de l'autre, pleins d'une passion toujours
ardente et jamais assouvie, s'aimer avec crainte et réserve, et se
défier de soi-même autant que de l'objet aimé, c'est se soumettre
volontairement à une souffrance insupportable, parce qu'elle n'a ni
sens, ni espoir, ni but. Quant à vous posséder comme amant, quand je le
pourrais, je ne le voudrais pas. Trop d'inquiétudes assiégeraient mon
bonheur pour qu'il pût être complet. D'un côté, j'aurais toujours peur
de vous compromettre; je ne dormirais pas avec la crainte de devenir
pour vous la cause d'un grand chagrin ou d'une ruine complète; le jour
je passerais des heures à rechercher tous les accidents qui pourraient
amener votre malheur et par conséquent le mien, et la nuit je perdrais
le temps de nos rendez-vous à trembler au bruit d'une feuille emportée
par le vent, ou au cri d'un oiseau de nuit. Que sais-je? tout me serait
un épouvantail. Et pourquoi jeter ainsi ma vie en proie à mille vains
fantômes? pour un amour dont je ne pourrais jamais prévoir la durée, et
qui ne compenserait pas les incertitudes de la journée par la sécurité
du lendemain; car tôt ou tard, il faut bien le dire, signora, vous vous
marieriez. Et ce serait avec un autre, ce serait avec un homme noble et
riche comme vous. Cela vous coûterait, je le sais; je sais que votre
âme est généreuse et sincère; vous éprouveriez un vif désir de me rester
fidèle, et votre coeur se révolterait à la pensée de prononcer un
mot qui dût tuer, sinon ma vie, au moins tout mon bonheur. Mais les
continuelles obsessions de votre famille, l'obligation même de veiller
à votre réputation, tout vous pousserait malgré vous à prendre ce parti.
Vous lutteriez longtemps peut-être et fortement; mais vous souffririez
d'autant plus. Votre affection pour moi serait toujours douce et tendre,
mais moins expansive: et moi, qui verrais vos chagrins, et qui ne suis
pas homme à accepter de longs et pénibles sacrifices sans les rendre, je
vous forcerais moi-même, en m'éloignant, à ce mariage devenu nécessaire,
aimant mieux vouer ma destinée tout entière à la douleur que de changer
la vôtre par une lâcheté. Voilà, signora, ce que j'avais à vous dire,
et vous devez comprendre maintenant pourquoi je crains que cet amour ne
soit un malheur pour moi.»

Elle m'avait écouté dans le calme le plus parfait et le plus grand
silence. Quand j'eus fini de parler, elle ne changea rien à son
attitude. Seulement, comme je l'observais attentivement, je crus
remarquer sur son visage l'expression d'une profonde incertitude. Je
me dis alors que je ne m'étais pas trompé, que cette jeune fille était
faible et vaine comme toutes les autres; qu'elle avait seulement la
bonne foi de le reconnaître dès qu'on le lui disait, et qu'elle aurait
probablement celle de me l'avouer de même. Je lui gardai donc mon
estime; mais je sentis mon enthousiasme s'évanouir en un instant. Je
me félicitais de ma clairvoyance et de ma résolution, quand je vis la
signora se lever brusquement et s'éloigner de moi sans rien dire.
Je n'étais pas préparé à ce coup, et je fus saisi d'une surprise
douloureuse.

«Quoi! sans un seul mot! m'écriai-je. Me quitter, et pour jamais
peut-être, sans m'adresser une parole de regret ou de consolation!

--Adieu! me dit-elle en se retournant. De regret, je n'en puis avoir; et
de consolation, c'est moi qui en ai besoin. Vous ne m'avez pas comprise;
vous ne m'aimez pas.

--Moi!

--Et qui me comprendra, ajouta-t-elle en s'arrêtant, si vous ne me
comprenez pas? Et qui m'aimera, si vous ne m'aimez pas?»

Elle secoua tristement la tête, puis croisa les bras sur sa poitrine en
fixant les yeux à terre. Elle était à la fois si belle et si désolée,
que j'eus une folle envie de me précipiter à ses pieds, et qu'une
crainte vague de l'irriter m'en empêcha au même instant. Je restai
immobile et silencieux, les regards attachés sur elle, attendant avec
anxiété ce qu'elle allait faire ou dire. Au bout de quelques secondes,
elle vint à moi lentement et d'un air recueilli, et, s'appuyant en face
de moi contre le piédestal de la statue, elle me dit:

«Ainsi, vous m'avez crue lâche et vaniteuse; vous avez cru que je
pourrais donner mon amour à un homme et accepter le sien, sans lui
donner en même temps toute ma vie. Vous avez pensé que je resterais près
de vous tant que le vent serait propice, et que je m'éloignerais dès
qu'il deviendrait contraire. Comment cela se fait-il? Cependant vous
êtes ferme et loyal, et vous ne commencez, j'en suis sûre, une action
sérieuse que quand vous êtes résolu à la continuer jusqu'au bout.
Pourquoi donc ne voulez-vous pas que je puisse faire ce que vous faites,
et n'avez-vous pas de moi la bonne opinion que j'ai de vous? Ou vous
méprisez bien les femmes, ou vous vous êtes laissé bien tromper par mon
étourderie. Je suis souvent folle, je le sais; mais c'est peut-être
un peu la faute de mon âge, et cela ne m'empêche pas d'être ferme
et loyale. Du jour où j'ai senti que je vous aimais, Lélio, j'ai
été résolue à vous épouser. Cela vous étonne. Vous vous rappelez
non-seulement les pensées que j'ai dû avoir dans ma position, mais
encore mes actions et mes paroles passées. Vous songez à tous ces
patriciens que j'ai refusé d'épouser, parce qu'ils n'étaient pas assez
nobles. Hélas! mon pauvre ami, je suis esclave de mon public, comme
vous vous plaignez quelquefois de l'être du vôtre, et je suis obligée
de jouer devant lui mon rôle jusqu'à ce que je trouve l'occasion de
m'échapper de la scène. Mais, sous mon masque, j'ai gardé une âme libre,
et, depuis que je possède ma raison, je suis résolue à ne me marier que
selon mon coeur. Cependant, pour éloigner tous ces fades et impertinents
patriciens dont vous me parlez, il me fallait un prétexte; j'en cherchai
un dans les préjugés même qui étaient communs à mes prétendants et à ma
famille, et, blessant à la fois l'orgueil des uns et flattant celui des
autres, je me prévalus de l'antiquité de ma race pour refuser la main
d'hommes qui, tout nobles qu'ils étaient, ne se trouvaient pas encore,
disais-je, assez nobles pour moi. Je réussis de la sorte à écarter tous
ces importuns sans mécontenter ma famille; car elle avait beau traiter
mes refus de caprices d'enfant, et faire à ces poursuivants rebutés des
excuses sur l'exagération de mon orgueil, elle n'en était pas moins,
au fond, enchantée de ma fierté. Pendant un certain temps, je gagnai à
cette conduite une plus grande liberté. Mais enfin le prince Grimani,
mon beau-père, me dit qu'il était temps de prendre un parti, et me
présenta son neveu, le comte Ettore, comme l'époux qu'il me destinait.
Ce nouveau fiancé me déplut comme les autres, plus encore peut-être; car
l'excès de sa sottise m'amena bientôt à le mépriser complètement; ce que
voyant le prince, et pensant que ma mère, qui est excellente et m'aime
de toute son âme, pourrait bien m'aider dans ma résistance contre lui,
il résolut de m'éloigner d'elle, pour me contraindre plus aisément à
l'obéissance. Il m'envoya ici vivre en tête-à-tête avec sa soeur et
son neveu. Il espère que, forcée de choisir entre l'ennui et mon cousin
Ettore, je finirai par me décider pour celui-ci; mais il se trompe bien.
Le comte Ettore est, en tout point, indigne de moi, et j'aimerais mieux
mourir que de l'épouser. Je ne le leur avais pas encore dit, parce que
je n'aimais personne, et que, fléau pour fléau, j'aimais autant celui-là
qu'un autre. Mais maintenant je vous aime, Lélio; je dirai à Ettore que
je ne veux pas de lui; nous partirons ensemble, nous irons trouver ma
mère, nous lui dirons que nous nous aimons, et que nous voulons nous
marier; elle nous donnera son consentement, et vous m'épouserez.
Voulez-vous?»

Dès ses premières paroles, j'avais écouté la signora avec un profond
étonnement, qui ne cessa pas même lorsqu'elle eut fini. Cette noblesse
de coeur, cette hardiesse de pensée, cette force d'esprit, cette audace
virile, mêlée à tant de sensibilité féminine; tout cela, réuni dans une
fille si jeune, élevée au milieu de l'aristocratie la plus insolente,
me causa une vive admiration, et je ne sortis de ma surprise que pour
passer à l'enthousiasme. Je fus sur le point de céder à mes transports,
et de me jeter à ses genoux pour lui dire que j'étais heureux et fier
d'être aimé d'une femme comme elle; que je brûlais pour elle de la plus
ardente passion, que je serais joyeux de donner ma vie pour elle, et
que j'étais prêt à faire tout ce qu'elle voudrait. Mais la réflexion
m'arrêta à temps, et je songeai à tous les inconvénients, à tous les
dangers de la démarche qu'elle voulait tenter. Il était très-probable
qu'elle serait refusée et sévèrement réprimandée; et quelle serait
alors sa position, après s'être échappée de chez sa tante, pour faire
publiquement avec moi un voyage de quatre-vingts lieues? Au lieu donc
de m'abandonner aux mouvements tumultueux de mon coeur, je m'efforçai
de redevenir calme, et au bout de quelques secondes de silence, je dis
tranquillement à la signora: «Mais votre famille?

--Il n'y a au monde qu'une seule personne à qui je reconnaisse des
droits sur moi, et dont je craigne d'encourir la colère, c'est ma
mère; et je vous l'ai dit, ma mère est bonne comme un ange, et m'aime
par-dessus tout. Son coeur consentira.

--O chère enfant! m'écriai-je alors en lui prenant les mains, que je
serrai contre ma poitrine; Dieu sait si ce que vous voulez faire n'est
pas le but de tous mes désirs! C'est contre moi-même que je lutte quand
je cherche à vous arrêter. Chaque objection que je vous fais est un
espoir de bonheur que je m'enlève, et mon coeur souffre cruellement
de tous les doutes de ma raison. Mais c'est de vous, mon cher ange
bien-aimé, c'est de votre avenir, de votre réputation, de votre bonheur
qu'il s'agit pour moi avant toute chose. J'aimerais mieux renoncer à
vous que de vous voir souffrir à cause de moi. Ne vous alarmez donc
pas de tous mes scrupules, n'y voyez pas l'indice du calme ou de
l'indifférence, mais bien la preuve d'une tendresse sans bornes. Vous
me dites que votre mère consentira, parce que vous la savez bonne. Mais
vous êtes bien jeune, mon enfant; malgré votre force d'esprit, vous
ne savez pas quelles bizarres alliances se font souvent entre les
sentiments les plus opposés. Je crois tout ce que vous me dites de votre
mère; mais savez-vous si son orgueil ne luttera pas contre son amour
pour vous? Elle croira peut-être, en empêchant votre union avec un
comédien, remplir un devoir sacré.

--Peut-être, me répondit-elle, avez-vous raison à moitié. Ce n'est
pas que je craigne l'orgueil de ma mère. Quoiqu'elle ait épousé deux
princes, elle est de naissance bourgeoise, et n'a pas assez oublié son
origine pour me faire un crime d'aimer un roturier. Mais l'influence
du prince Grimani, une certaine faiblesse qui la fait céder presque
toujours à l'opinion de ceux qui l'entourent, peut-être, en mettant les
choses au pis, le besoin de se faire pardonner dans le monde où elle vit
maintenant la médiocrité de sa naissance, l'empêcheraient de consentir
facilement à notre mariage. Il n'y a alors qu'une chose à faire: c'est
de nous marier d'abord, et de le lui déclarer ensuite. Quand notre union
sera consacrée par l'Église, ma mère ne pourra pas se tourner contre
moi. Elle souffrira peut-être un peu, moins de ma désobéissance, dont
sa nouvelle famille la rendra pourtant responsable, que de ce qu'elle
prendra pour un manque de confiance; mais elle s'apaisera bien vite,
soyez-en sûr, et, par amour pour moi, vous tendra les bras comme à son
fils.

--Merci de vos offres généreuses, chère signora; mais j'ai mon honneur à
garder, aussi bien que le plus fier patricien. Si je vous épousais
sans le consentement de vos parents, après vous avoir enlevée, on ne
manquerait pas de m'accuser des projets les plus bas et les plus lâches.
Et votre mère! si, après notre mariage, elle vous refusait son pardon,
ce serait sur moi qu'elle ferait tomber toute son indignation.

--Ainsi, pour m'épouser, reprit la signora, vous voudriez avoir au moins
le consentement de ma mère?

--Oui, signora.

--Et si vous étiez sûr de l'obtenir, vous n'hésiteriez plus?

--Hélas! pourquoi me tenter? Que puis-je vous répondre, étant certain du
contraire?

--Alors....»

Elle s'arrêta tout d'un coup incertaine, et pencha sa tête sur son sein.
Quand elle la releva, elle était un peu pâle, et deux larmes brillaient
dans ses yeux. J'allais lui en demander la cause; mais elle ne m'en
laissa pas le temps.

«Lila, dit-elle d'un ton impérieux, éloigne-toi.»

La suivante obéit à regret, et alla se placer assez loin de nous pour ne
pas nous entendre, mais encore assez près pour nous voir. Sa maîtresse
attendit qu'elle se fût éloignée pour rompre le silence. Alors elle me
prit gravement la main, et commença:

«Je vais vous dire une chose que je n'ai jamais dite à personne, et que
je m'étais bien promis de ne jamais dire. Il s'agit de ma mère, objet de
toute ma vénération et de tout mon amour. Jugez de ce qu'il m'en coûte
pour réveiller un souvenir qui pourrait, devant d'autres yeux que les
miens, ternir sa pureté et sa bonne renommée! Mais je sais que vous êtes
bon, et que je puis vous parler comme je parlerais à Dieu, sans craindre
de vous voir supposer le mal.»

Elle se tut un instant pour rassembler ses souvenirs, et reprit:

«Je me rappelle que dans mon enfance j'étais très-fière de ma noblesse.
C'étaient, je crois, les flatteries obséquieuses des gens de notre
maison qui m'avaient inspiré de si bonne heure ce sentiment, et
m'avaient portée à mépriser tout ce qui n'était pas noble comme moi.
Parmi tous les serviteurs de ma mère, un seul ne ressemblait point aux
autres, et avait su garder dans son humble position toute la dignité qui
sied à un homme. Aussi me paraissait-il insolent, et peu s'en fallait
que je ne le haïsse. Toujours est-il que je le craignais, surtout depuis
un jour que je l'avais vu me regarder d'un air très-sérieux pendant
que je piquais au coeur avec une grande épingle noire mes plus belles
poupées.

«Une nuit, je fus réveillée dans la chambre de ma mère, où mon petit lit
se trouvait placé, par la voix d'un homme. Cette voix parlait à ma mère
avec une gravité presque sévère, et celle-ci lui répondait d'un ton
douloureusement timide et comme suppliant. Étonnée, je crus d'abord que
c'était le confesseur de maman; et comme il semblait la gronder, selon
sa coutume, je me mis à écouter de toutes mes oreilles, sans faire aucun
bruit ni laisser soupçonner que je ne dormisse plus. On ne se méfiait
pas de moi. On parlait librement. Mais quel entretien inouï! Ma mère
disait: _Si tu m'aimais, tu m'épouserais_, et l'homme refusait de
l'épouser! Puis ma mère pleurait, et l'homme aussi; et j'entendais...
ah! Lélio! il faut que j'aie bien de l'estime pour vous, puisque je
vous raconte cela, j'entendais le bruit de leurs baisers. Il me semblait
connaître cette voix d'homme; mais je ne pouvais en croire le témoignage
de mes oreilles. J'avais bien envie de regarder; mais je n'osais pas
faire un mouvement, parce que je sentais que je faisais une chose
honteuse en écoutant; et comme j'avais déjà quelques sentiments élevés,
je faisais même des efforts pour ne pas entendre. Mais j'entendais
malgré moi. Enfin, l'homme dit à ma mère: _Adieu, je te quitte pour
toujours, ne me refuse pas une tresse de tes beaux cheveux blonds_. Et
ma mère répondit: _Coupe-la toi-même_.

«Le soin que ma mère prenait de mes cheveux m'avait habituée à
considérer la chevelure d'une femme comme une chose très-précieuse; et
lorsque je l'entendis donner une partie de la sienne, je fus prise d'un
sentiment de jalousie et de chagrin, comme si elle se fût dépouillée
d'un bien qu'elle ne devait sacrifier qu'à moi. Je me mis à pleurer
silencieusement; mais, entendant qu'on s'approchait de mon lit,
j'essuyai bien vite mes yeux et feignis de dormir. Alors on entr'ouvrit
mes rideaux, et je vis un homme habillé de rouge que je ne reconnus pas
d'abord, parce que je ne l'avais pas encore vu sous ce costume: j'eus
peur de lui; mais il me parla, et je le reconnus bien vite; c'était...
Lélio! vous oublierez cette histoire, n'est-ce pas?

--Eh bien! signora?... m'écriai-je en serrant convulsivement sa main.

--C'était Nello, notre gondolier... Eh bien! Lélio, qu'avez-vous?
Vous frémissez, votre main tremble... O ciel! vous blâmez beaucoup ma
mère!...

--Non, signora, non, répondis-je d'une voix éteinte; je vous écoute avec
attention. La scène se passait à Venise?

--Vous l'avais-je dit?

--Je crois que oui; et c'était au palais Aldini, sans doute?

--Sans doute, puisque je vous dis que c'était dans la chambre ma mère...
Mais pourquoi cette émotion, Lélio?

--O mon Dieu! ô mon Dieu! vous vous appelez Alezia Aldini?

--Eh bien! à quoi songez-vous? dit-elle avec un peu d'impatience. On
dirait que vous apprenez mon nom pour la première fois.

--Pardon, signora, votre nom de famille... Je vous avais toujours
entendu appeler Grimani à Naples.

--Par des gens qui nous connaissaient peu, sans doute. Je suis la
dernière des Aldini, une des plus anciennes familles de la république,
orgueilleuse et ruinée. Mais ma mère est riche, et le prince Grimani,
qui trouve ma naissance et ma fortune dignes de son neveu, tantôt me
traite avec sévérité, tantôt me cajole pour me décider à l'épouser. Dans
ses bons jours, il m'appelle sa chère fille; et quand les étrangers lui
demandent si je suis sa fille en effet, il répond, faisant allusion
à son projet favori: «Sans doute, puisqu'elle sera comtesse Grimani.»
Voilà pourquoi à Naples, où j'ai passé un mois, et où l'on ne me connaît
guère, et dans ce pays-ci que j'habite depuis six semaines, où je ne
vois ni ne connais personne, on me donne toujours un nom qui n'est pas
le mien...

--Signora! repris-je en faisant effort sur moi-même pour rompre le
silence pénible où j'étais tombé, daignerez-vous m'expliquer quel
rapport peut avoir cette histoire avec notre amour, et comment, à l'aide
du secret que vous possédez, vous pourriez arracher à votre mère un
consentement qui lui répugnerait?

--Que dites-vous là, Lélio? Me supposez-vous capable d'un si odieux
calcul? Si vous vouliez m'écouter, au lieu de passer vos mains sur votre
front d'un air égaré... Mon ami, mon cher Lélio, quel nouveau chagrin,
quel nouveau scrupule est donc entré dans votre âme depuis un instant?

--Chère signora, je vous supplie de continuer.

--Eh bien! sachez que cette aventure n'est jamais sortie de ma mémoire,
qu'elle a causé tous les chagrins et toutes les joies de ma vie. Je
compris que je ne devais jamais interroger ma mère sur ce sujet, ni
en parler à personne. Vous êtes le premier, Lélio, sans en excepter ma
bonne gouvernante Salomé, et ma soeur de lait, à qui je dis tout, qui
ait reçu cette confidence. Mon orgueil souffrit de la faute de ma mère,
qui semblait rejaillir sur moi. Cependant je continuai d'adorer ma mère.
Je l'aimai peut-être d'autant plus que je la sentais plus faible, plus
exposée au secret anathème de mes parents du côté paternel. Mais ma
haine pour le peuple s'accrut de toute mon affection pour elle.

«Je vécus dans ces sentiments jusqu'à l'âge de quatorze ans, et ma
mère ne parut pas s'en occuper. Au fond de l'âme, elle souffrait de
mon dédain pour les classes inférieures, et un jour elle se décida à
m'adresser de timides reproches. Je ne lui répondis rien, ce qui dut
l'étonner; car j'avais l'habitude de discuter obstinément avec tout le
monde et à propos de tout. Mais je sentais qu'il y avait une
montagne entre ma mère et moi, et que nous ne pouvions raisonner avec
désintéressement de part ni d'autre. Voyant que j'écoutais ses reproches
avec une soumission miraculeuse, elle m'attira sur ses genoux, et, me
caressant avec une ineffable tendresse, elle me parla de mon père dans
les termes les plus convenables; mais elle m'apprit beaucoup de choses
que je ne savais pas. J'avais toujours gardé pour ce père que j'avais
à peine connu une sorte d'enthousiasme assez peu fondé. Quand j'appris
qu'il n'avait épousé ma pauvre mère que pour sa fortune, et qu'après
l'avoir épousée, il l'avait méprisée pour son obscure naissance et son
éducation bourgeoise, il se fit en moi une réaction, et peu s'en fallut
que je ne le haïsse autant que je l'avais chéri. Ma mère ajouta bien des
choses qui me parurent très-étranges et qui me frappèrent beaucoup, sur
le malheur de faire un mariage de pure convenance, et je crus comprendre
que déjà elle n'était pas beaucoup plus heureuse avec son nouveau mari
qu'elle ne l'avait été avec celui dont elle me parlait.

«Cet entretien me fit une profonde impression, et je commençai à
réfléchir sur cette nécessité de faire du mariage une affaire, et sur
l'humiliation d'être recherchée à cause d'un nom ou à cause d'une dot.
Je résolus de ne pas me marier, et quelque temps après, causant
encore avec ma mère, je lui déclarai ma résolution, pensant qu'elle
l'approuverait. Elle en sourit et me dit que le temps n'était pas
éloigné où mon coeur aurait besoin d'une autre affection que la sienne.
Je lui assurai le contraire; mais peu à peu je sentis que j'avais parlé
témérairement: car un insupportable ennui me gagnait à mesure que nous
quittions notre vie douce et retirée de Venise, pour les voyages et pour
la société brillante des autres villes. Puis, comme j'étais très-grande
et très-avancée pour mon âge, à peine étais-je sortie de l'enfance qu'on
me parlait déjà de choix et d'établissement, et chaque jour j'entendais
discuter les avantages et les inconvénients d'un nouveau parti. Je
ne sentais pas encore l'amour s'éveiller en moi; mais je sentais la
répugnance et l'effroi qu'inspirent aux femmes bien nées les hommes sans
coeur et sans esprit. J'étais difficile. Ayant vécu avec une si bonne
mère, ayant été idolâtrée par elle, quel homme ne m'eût-il pas fallu
rencontrer pour ne pas regretter amèrement son joug aimable et sa tendre
protection! Ma fierté, déjà si irritable par elle-même, s'irrita chaque
jour davantage à l'aspect de ces hommes si vains, si nuls et si guindés,
qui osaient prétendre à moi. Je tenais à la naissance, parce que
jusque-là je m'étais imaginé que les races illustres étaient supérieures
aux autres en courage, en mérite, en politesse, en libéralité. Je
n'avais vu la noblesse que du fond de la galerie de portraits du palais
Aldini. Là tous mes aïeux m'apparaissaient dans leur gloire, ayant tous
leurs grands faits d'armes ou leurs pieuses actions consignés sur des
bas-reliefs de chêne. Celui-ci avait racheté trois cents esclaves à des
corsaires barbaresques pour leur donner la vraie religion et la liberté;
celui-là avait sacrifié tous ses biens pour le salut de la patrie dans
une guerre; un troisième avait versé pour elle tout son sang au champ
d'honneur. Mon admiration pour eux était donc légitime, et je ne sentais
pas leur sang couler moins chaud et moins généreux dans mes veines. Mais
combien les descendants des autres patriciens me parurent dégénérés!
Ils n'avaient plus de leur race qu'une insupportable insuffisance et des
prétentions révoltantes. Je me demandais où était la noblesse; je ne la
trouvais plus que sur les écussons, aux portes des palais. Je résolus
de me faire religieuse, et je priai ma mère avec tant d'instances de me
laisser entrer au couvent, qu'elle y consentit. Elle versa beaucoup
de larmes en m'y laissant; le prince Grimani donnait les mains à mon
caprice; car depuis qu'il avait déterré, dans je ne sais quel coin de la
Lombardie, une espèce de neveu qui pouvait devenir riche à mes dépens et
porter avec éclat, grâce à ma dot, l'impérissable nom des Grimani, il
ne songeait qu'à me rendre obéissante, et il se flattait que la dévotion
allait assouplir mon caractère. Quelle ardente piété, quelle soif
du martyre il eût fallu avoir pour accepter Hector! On me retira du
couvent, il y a trois mois; le fait est que j'y périssais d'ennui, et
que la discipline inflexible que j'avais à subir était au-dessus de mes
forces. D'ailleurs, je fus si heureuse de retourner chez ma mère, et
elle de me reprendre! Cependant six semaines de couvent avaient bien
changé mes idées. J'avais compris Jésus, que je n'avais prié jusqu'alors
que du bout des lèvres. Dans mes heures de solitude, à l'église, dans
l'enthousiasme de la prière, j'avais compris que le fils de Marie était
l'ami des pauvres laborieux, et qu'il avait méprisé avec raison les
grandeurs de ce monde. Enfin que vous dirai-je? en même temps que
j'ouvrais mon coeur à de nouvelles sympathies, ce que dans mon enfance
j'appelais intérieurement la honte de ma mère se présenta à moi sous
d'autres couleurs, et je n'y pensai plus qu'avec attendrissement. Puis,
que se passait-il en moi? je l'ignore; mais je me disais: «Si je venais
à faire comme maman, si je me prenais d'amour pour un homme d'une autre
condition que la mienne, tout le monde me jetterait la pierre, excepté
elle. Elle me prendrait dans ses bras, et cachant ma rougeur dans son
sein, elle me dirait: «Obéis à ton coeur, afin d'être plus heureuse que
je ne l'ai été en brisant le mien.» Vous êtes ému, Lélio! O mon Dieu!
c'est une larme qui vient de tomber sur ma main. Vous êtes vaincu, mon
ami! Vous voyez que je ne suis ni folle, ni méchante; à présent, vous
direz _oui_, et vous viendrez me chercher demain. Jurez-le!»

Je voulus parler; mais je ne pus trouver un mot, j'avais le frisson.
Je me sentais défaillir. Les yeux fixés sur moi, elle attendait avec
anxiété ma réponse. Pour moi, j'étais anéanti. Aux premières paroles de
ce récit, j'avais été frappé de son étrange ressemblance avec ma propre
histoire, mais quand elle en vint aux circonstances qu'il m'était
impossible de méconnaître, je restai confondu et ébloui, comme si la
foudre eût passé devant mes yeux. Mille pensées contraires et toutes
sinistres s'emparèrent de ma tête. Je vis s'agiter devant moi, pareilles
à des fantômes, les images du crime et du désespoir. Emu du souvenir de
ce qui avait été, effrayé de l'idée de ce qui eût pu être, je me voyais
à la fois l'amant de la mère et le mari de la fille. Alezia, cette
enfant que j'avais vue au berceau, était là, devant moi, me parlant en
même temps de son amour et de celui de sa mère.

Un monde de souvenirs se déroulait devant moi, et la petite Alezia s'y
présentait comme l'objet d'une tendresse déjà craintive et douloureuse.
Je me rappelais son orgueil, sa haine pour moi, et les paroles qu'elle
m'avait dites un jour lorsqu'elle avait vu la bague de son père à mon
doigt. Qui sait, pensai-je, si ses préjugés sont à jamais abjurés?
Peut-être que, si en cet instant elle apprenait que je suis Nello, son
ancien valet, elle rougirait de m'aimer.

«Signora, lui dis-je, vous aimiez autrefois, dites-vous, à percer le
coeur de vos poupées avec une grande épingle. Pourquoi faisiez-vous
cela?

--Que vous importe, me dit-elle, et pourquoi êtes-vous frappé de cette
minutie?

--C'est que mon coeur souffre, et que vos épingles me reviennent
naturellement à la mémoire.

--Je veux bien vous le dire pour vous montrer que ce n'était pas un
mouvement de férocité, répondit-elle. J'entendais dire souvent, quand on
parlait d'une lâcheté: «C'est n'avoir pas de sang dans le coeur;» et je
prenais comme réelle cette expression figurée. Ainsi, quand je grondais
mes poupées, je leur disais: «Vous êtes des lâches, et je m'en vais voir
si vous avez du sang dans le coeur.»

--Vous méprisez bien les lâches, n'est-ce pas, signora?» lui dis-je, me
demandant quelle opinion elle aurait un jour de moi si je cédais en cet
instant à sa passion romanesque. Je retombai dans une pénible rêverie.

«Qu'avez-vous donc?» me dit Alezia.

Sa voix me rappela à moi. Je la regardai avec des yeux humides. Elle
pleurait aussi, mais à cause de mon hésitation. Je le compris tout
d'abord; et lui serrant paternellement les mains:

«O mon enfant! lui dis-je, ne m'accusez pas! Ne doutez pas de mon pauvre
coeur. Je souffre tant, si vous saviez!»

Et je m'éloignai à grands pas, comme si en m'éloignant d'elle j'eusse
pu fuir mon malheur. Rentré chez moi, je devins plus calme. Je repassai
dans ma tête toute cette bizarre suite d'événements; je m'en expliquai
à moi-même tous les détails, et fis disparaître ainsi à mes propres
yeux l'espèce de mystère qui m'avait d'abord glacé d'une terreur
superstitieuse. Tout cela était étrange, mais naturel, jusqu'à ce nom
de baptême, ce nom d'Alezia que j'avais toujours voulu savoir et que je
n'avais jamais osé demander.

Je ne sais si un autre à ma place aurait pu conserver de l'amour pour
la jeune Aldini. A la rigueur, je l'aurais pu sans crime; car vous vous
rappelez que j'étais resté l'amant chaste et soumis de sa mère. Mais
ma conscience se soulevait à la pensée de cet inceste intellectuel.
J'aimais la Grimani avec son prénom inconnu, je l'aimais de tout mon
coeur et de tous mes sens; mais Alezia, mais la signorina Aldini, la
fille de Bianca, en vérité, je ne l'aimais pas ainsi, car il me semblait
que j'étais son père. Le souvenir des grâces et des qualités charmantes
de Bianca était resté frais et pur dans ma vie, il m'avait suivi partout
comme une providence. Il m'avait rendu bon envers les femmes et vaillant
envers moi-même. Si j'avais rencontré depuis beaucoup de beautés
égoïstes et fausses, du moins cette certitude m'était restée qu'il
en existe de généreuses et de naïves. Bianca ne m'avait fait aucun
sacrifice, parce que je ne l'avais pas voulu; mais si j'eusse accepté
son abnégation, si j'eusse cédé à son entraînement, elle m'eût tout
immolé, amis, famille, fortune, honneur, religion, et peut-être même
sa fille! Quelle dette sacrée n'avais-je pas contractée envers elle!
Étais-je pleinement acquitté par mes refus, par mon départ? Non; car
elle était femme, c'est-à-dire faible, asservie, en butte à des arrêts
implacables et aux insultes plus amères encore de l'ironie. Elle eût
affronté tout cela, elle si craintive, si douce, si enfant à mille
égards. Elle eût fait une chose sublime; et moi, en acceptant, j'eusse
fait une lâcheté. Je n'avais donc accompli qu'un devoir envers moi-même,
et elle s'était exposée pour moi au martyre. Pauvre Bianca, mon premier,
mon seul amour peut-être! comme elle était restée belle dans mon
souvenir! «Mon Dieu, me disais-je, pourquoi ai-je peur qu'elle
soit vieillie et flétrie? Ne dois-je pas être indifférent à cela?
L'aimerais-je encore? non, sans doute; mais, laide ou belle, pourrais-je
aujourd'hui la revoir sans danger?» Et à cette pensée mon coeur battit
si fort que je compris combien il m'était impossible d'être l'époux ou
l'amant de sa fille.

Et puis, me prévaloir du passé (ne fût-ce que par une muette adhésion
aux volontés d'Alezia) pour obtenir la fille de Bianca, c'eût été une
action déshonorante. Faible comme je connaissais Bianca, je savais
qu'elle se croirait engagée à nous donner son consentement; mais je
savais aussi que son vieux mari, sa famille et son confesseur surtout
l'accableraient de chagrin. Elle avait pu se remarier et faire un second
mariage de convenance. Elle était donc au fond femme du monde, esclave
des préjugés, et son amour pour moi n'était qu'un sublime épisode, dont
le souvenir peut-être faisait sa honte et son désespoir, tandis qu'il
faisait ma gloire et ma joie. «Non, pauvre Bianca! pensais-je, non, je
ne suis pas quitte envers toi. Tu as bien assez souffert, assez tremblé
peut-être, à l'idée qu'un valet colportait de maison en maison le secret
de ta faiblesse. Il est temps que tu dormes en paix, que tu ne rougisses
plus des seuls jours heureux de ta jeunesse, et qu'apprenant l'éternel
silence, l'éternel dévouement, l'éternel amour de Nello, tu puisses te
dire, pauvre femme, qu'au milieu de ta vie enchaînée ou déçue tu as une
fois connu l'amour et que tu l'as inspiré.»

Je marchais avec agitation dans ma chambre; le jour commençait à
poindre. C'est, dans la vie des hommes qui dorment peu, une heure
décisive qui met fin aux incertitudes nourries dans les ténèbres, et qui
change les projets en résolutions. J'eus un élan de joie enthousiaste et
de légitime orgueil en songeant que Lélio le comédien n'était pas
tombé au-dessous de Nello le gondolier. Quelquefois, dans mes idées de
démocratie romanesque, je m'étais pris à rougir d'avoir abandonné le
toit de joncs marins où j'aurais pu perpétuer une race forte, laborieuse
et frugale; je m'étais fait un crime d'avoir dédaigné l'humble
profession de mes pères pour rechercher les amères jouissances du luxe,
la vaine fumée de la gloire, les faux biens et les puérils travaux de
l'art. Mais en accomplissant, sous les oripeaux de l'histrion, les mêmes
actes de désintéressement et de fierté que j'avais accomplis sous
la bure du batelier, j'ennoblissais deux fois ma vie, et deux fois
j'élevais mon âme au-dessus de toutes les fausses grandeurs sociales. Ma
conscience, ma dignité, me semblaient être la conscience et la dignité
du peuple: en m'avilissant, j'eusse avili le peuple. «Carbonari!
carbonari! m'écriai-je, je serai digne d'être l'un de vous.» Le culte de
la délivrance est une foi nouvelle; le libéralisme est une religion
qui doit ennoblir ses adeptes, et faire, comme autrefois le jeune
christianisme, de l'esclave un homme libre, de l'homme libre un saint ou
un martyr.

J'écrivis la lettre suivante à la princesse Grimani:

«MADAME,

«Un grand danger a menacé la signorina; pourquoi vous, tendre et
courageuse mère, avez-vous consenti à l'éloigner de vous? N'est-elle pas
dans l'âge où tout peut décider de la vie d'une femme, un instant, un
regard, un soupir? N'est-ce pas maintenant que vous devez veiller sur
elle à toute heure, la nuit comme le jour, épier ses moindres soucis,
compter les battements de son coeur? Vous, Madame, qui êtes si douce
et pleine de condescendance pour les petites choses, mais qui, pour les
grandes, savez trouver dans le foyer de votre coeur tant d'énergie et
de résolution, voici le moment où vous devez montrer le courage de la
lionne qui ne se laisse point arracher ses petits. Venez, Madame,
venez; reprenez votre fille, et qu'elle ne vous quitte plus. Pourquoi la
laissez-vous dans des mains étrangères, livrée à une direction malhabile
qui l'irrite et la pousserait à de grands écarts, si elle n'était votre
fille, si le germe de vertu et de dignité déposé par vous dans son sein
pouvait devenir le jouet du premier vent qui passe! Ouvrez les yeux;
voyez que l'on contrarie les inclinations de votre enfant dans des
choses légitimes et sacrées, et qu'ainsi l'on s'expose à la voir
résister aux sages conseils et se faire une habitude d'indépendance que
l'on ne pourra plus vaincre. Ne souffrez pas qu'on lui impose un mari
qu'elle déteste, et craignez que cette aversion ne la porte à faire un
choix précipité, plus funeste encore. Assurez sa liberté. Qu'elle ne
soit enchaînée que par la sollicitude de votre amour éclairé, de crainte
que, se méfiant de votre énergie protectrice, elle ne cherche dans sa
fantaisie un dangereux appui. Au nom du ciel, venez!

«Et si vous voulez savoir, Madame, de quel droit je vous adresse cet
appel, apprenez que j'ai vu votre fille sans savoir son nom, que j'ai
failli devenir amoureux d'elle; que je l'ai suivie, observée, cherchée,
et qu'elle n'était pas si bien gardée que je n'eusse pu lui parler et
employer (en vain sans doute) tous les artifices par lesquels on séduit
une femme ordinaire. Grâce au ciel! votre fille n'a pas même été exposée
à mes téméraires prétentions. J'ai appris à temps qu'elle avait pour
mère la personne que je vénère et que je respecte le plus au monde, et
dès cet instant les abords de sa demeure sont devenus sacrés pour
moi. Si je ne m'éloigne pas à l'instant même, c'est afin d'être prêt
à répondre à vos plus sévères interrogatoires, si, vous méfiant de
mon honneur, vous m'ordonnez de paraître devant vous et de vous rendre
compte de ma conduite.

«Agréez, Madame, les humbles respects de votre esclave dévoué,

NELLO.»


Je cachetai cette lettre, songeant au moyen de la faire parvenir à son
adresse avec le plus de célérité possible, sans qu'elle tombât en
des mains étrangères. Je n'osais la porter moi-même, dans la crainte
qu'Alezia irritée ne fît quelque acte de folie ou de désespoir en
apprenant mon départ. D'ailleurs il était bien vrai que je voulais
pouvoir m'ouvrir complétement à sa mère au moment où elle recevrait
ma confidence tout entière; car je prévoyais bien qu'Alezia ne lui
cacherait aucun détail de ce petit roman, dont je n'avais pas le droit
de me faire l'historien exact sans son ordre. Je craignais d'ailleurs
que l'énergie de cette jeune fille effrayant la faiblesse de sa mère du
tableau de sa passion, celle-ci ne vînt à lui donner un consentement que
je ne voulais pas ratifier. L'une et l'autre avaient besoin du secours
de ma volonté calme et inébranlable, et c'était peut-être lorsqu'elles
seraient en présence l'une de l'autre que j'aurais besoin d'une force
qui manquerait à toutes deux.

J'en étais là lorsqu'on frappa à ma porte, et un homme s'approcha dans
une attitude respectueuse. Comme il avait eu soin d'ôter sa livrée, je
ne le reconnus pas d'abord pour le domestique qui m'avait tant regardé
le jour de l'aventure de l'église; mais comme nous avions maintenant le
loisir de nous examiner l'un l'autre, nous jetâmes spontanément un cri
de surprise.

«C'est bien vous! me dit-il; je ne me trompais pas, vous êtes bien
Nello?

--Mandola, mon vieil ami!» m'écriai-je, et je lui ouvris mes deux bras.
Il hésita un instant, puis il s'y jeta avec effusion en pleurant de
joie.

«Je vous avais bien reconnu; mais j'ai voulu m'en assurer, et, au
premier moment dont je puis disposer, me voilà. Comment se fait-il qu'on
vous appelle dans ce pays le seigneur Lélio, à moins que vous ne soyez
ce chanteur fameux dont on parlait tant à Naples, et que je n'ai jamais
été voir? car, voyez-vous, je m'endors toujours au théâtre, et, quant à
la musique, je n'ai jamais pu y rien comprendre... Aussi la signora ne
me force jamais de monter à sa loge avant la fin du spectacle.

--La signora! oh! parle-moi de la signora, mon vieux camarade.

--Moi, je parlais de la signora Alezia; car, pour la signora Bianca,
elle ne va plus au théâtre. Elle a pris un confesseur piémontais, et
elle est dans la plus haute dévotion depuis son second mariage. Pauvre
bonne signora! je crains bien que ce mari-là ne la dédommage pas de
l'autre. Ah! Nello, Nello, pourquoi n'as-tu pas...?

--Tais-toi, Mandola; pas un mot là-dessus. Il est des souvenirs qui ne
doivent pas plus revenir sur nos lèvres que les morts ne doivent revenir
à la vie. Dis-moi seulement où est ta maîtresse en ce moment, et le
moyen de lui faire parvenir une lettre en secret et sur-le-champ.

--Est-ce que c'est quelque chose d'important pour vous?

--C'est quelque chose de plus important pour elle.

--En ce cas, donnez-la-moi; je prends la poste à franc étrier, et
je vais la lui remettre à Bologne, où elle est maintenant. Ne le
saviez-vous pas?

--Nullement. Oh! tant mieux! Tu peux être auprès d'elle ce soir?

--Oui, par Bacchus! Pauvre maîtresse, qu'elle sera étonnée de recevoir
de vos nouvelles! car, vois-tu, Nello, voyez-vous, signor...

--Appelle-moi Nello quand nous sommes seuls, et Lélio devant le monde,
tant que l'affaire de Chioggia ne sera pas assoupie tout à fait.

--Oh! je sais. Pauvre Massatone! Mais cela commence à s'arranger.

--Que me disais-tu de la signora Bianca? C'est là ce qui m'importe.

--Je disais qu'elle deviendra bien rouge et bien pâle quand je lui
remettrai une lettre en lui disant tout bas: «C'est de Nello! Madame
sait bien, Nello! celui qui chantait si bien...» Alors elle me dira
d'un ton sérieux, car elle n'est plus gaie comme autrefois, la pauvre
signora: «C'est bien, Mandola, allez-vous-en à l'office.» Et puis elle
me rappellera pour me dire d'un ton doux, car elle est toujours bonne:
«Mon pauvre Mandola, vous devez être bien fatigué?... Salomé, donnez-lui
du meilleur vin!»

--Et Salomé! m'écriai-je; est-elle mariée aussi?

--Oh! celle-là ne se mariera jamais. C'est toujours la même fille, pas
plus vieille, pas plus jeune; ne souriant jamais, ne versant jamais une
larme, adorant toujours madame, et lui résistant toujours; chérissant
mademoiselle, et la grondant sans cesse; bonne au fond, mais point
aimable... La signora Alezia vous a-t-elle reconnu?

--Nullement.

--Je le crois; j'ai eu bien de la peine moi-même à vous reconnaître. On
change tant! Vous étiez si petit, si fluet!

--Mais pas trop, ce me semble?

--Et moi, continua Mandola avec une tristesse comique, j'étais si leste,
si dégagé, si alerte, si joyeux! Ah! comme on vieillit!»

Je me pris à rire en voyant combien l'on s'abuse sur les grâces de
sa jeunesse quand on avance en âge. Mandola était à peu près le même
Hercule lombard que j'avais connu; il marchait toujours de côté comme
une barque qui louvoie, et l'habitude de ramer en équilibre à la poupe
de la gondole lui avait fait contracter celle de ne jamais se tenir
sur ses deux jambes à la fois. On eût dit qu'il se méfiait toujours de
l'aplomb du sol, et qu'il attendait le flot pour varier son attitude.
J'eus bien de la peine à abréger notre entretien; il y prenait grand
plaisir, et moi j'éprouvais un bonheur douloureux à entendre parler
de cet intérieur de famille où mon âme s'était ouverte à la poésie, à
l'art, à l'amour et à l'honneur. Je ne pouvais me défendre d'une secrète
joie pleine d'attendrissement et de reconnaissance en entendant le brave
Lombard me raconter les longs regrets de Bianca après mon départ, sa
santé longtemps altérée, ses larmes cachées, sa langueur, son dégoût de
la vie. Puis elle s'était ranimée. Un nouvel amour avait effleuré son
coeur. Un homme fort séduisant, mais assez mal famé, espèce d'aventurier
de haut lieu, l'avait recherchée en mariage; elle avait failli croire en
lui. Eclairée à temps, elle avait frémi des dangers auxquels l'isolement
exposait son repos et sa dignité; elle avait frémi surtout pour sa
fille, et s'était rejetée dans la dévotion.

«Mais son mariage avec le prince Grimani? dis-je à Mandola.

--Oh! c'est l'ouvrage du confesseur, répondit-il.

--Allons, il y a une fatalité, et l'on n'y échappe pas. Pars, Mandola;
voici de l'argent, voici la lettre. Ne perds pas un instant, et ne
retourne pas à la villa Grimani sans m'avoir parlé; car j'ai des
recommandations importantes à te faire.» Il partit.

Je me jetai sur mon lit, et je commençais à m'endormir lorsque
j'entendis les pas rapides d'un cheval dans l'allée du jardin sur
laquelle donnait ma fenêtre. Je me demandai si ce n'était pas Mandola
qui revenait, ayant oublié une partie de ses instructions. Je vainquis
donc la fatigue, et me mis à la croisée. Mais, au lieu de Mandola, je
vis une femme en amazone et la tête couverte d'une épaisse mantille de
crêpe noir qui tombait sur ses épaules et voilait toute sa taille aussi
bien que son visage. Elle montait un superbe cheval tout fumant de
sueur; et, sautant à terre avant que son domestique eût trouvé le
temps de lui donner la main, elle parla à voix très-basse à la vieille
Cattina, que la curiosité bien plus que le zèle avait fait accourir à sa
rencontre. Je frissonnai en songeant qui ce pouvait, qui ce devait être;
et, maudissant l'imprudence de cette démarche, je me rhabillai à la
hâte. Quand je fus prêt, Cattina ne venant point m'avertir, je m'élançai
précipitamment dans l'escalier, craignant que la téméraire visiteuse
ne restât sous le péristyle exposée à quelque regard indiscret. Mais
je rencontrai sur les dernières marches Cattina, qui retournait à son
travail après avoir introduit l'inconnue dans la maison.

«Où est cette dame? lui demandai-je vivement.

--Cette dame! répondit la vieille, quelle dame, mon _béni_ seigneur
Lélio?

--Quelle ruse veux-tu essayer là, vieille folle? N'ai-je pas vu entrer
une dame en noir, et n'a-t-elle pas demandé à me parler?

--Non, sur la foi du baptême, monsieur Lélio. Cette dame a demandé la
signora Checchina, et sans vous nommer. Elle m'a mis ce demi-sequin dans
la main pour m'engager à cacher sa présence _aux autres habitants de la
maison_. C'est ainsi qu'elle a dit.

--Est-ce que tu l'as vue, Cattina, cette dame?

--J'ai vu sa robe et son voile, et une grande mèche de cheveux noirs qui
s'était détachée, et qui tombait sur une petite main superbe.... et deux
grands yeux qui brillaient sous la dentelle comme deux lampes derrière
un rideau.

--Et où l'as-tu fait entrer?

--Dans le petit salon de la signora Checchina, pendant que la signora
s'habille pour la recevoir.

--C'est bien, Cattina; sois discrète, puisqu'on te l'a commandé.»

Je restai incertain si c'était Alezia qui venait se confier à la
Checchina. Je devais l'empêcher sur-le-champ, et à tout prix, de rester
dans cette maison, où chaque instant pouvait contribuer à la perte de
sa réputation; mais si ce n'était point elle, de quel droit irais-je
interroger une personne qui sans doute avait quelque grave intérêt à se
cacher de la sorte? De ma fenêtre je n'avais pu juger la taille de cette
femme voilée qui tout à coup s'était trouvée placée de manière à ce
que je ne visse que le sommet de sa tête. J'avais examiné le domestique
pendant qu'il emmenait les chevaux à l'écart dans un massif d'arbres
que sa maîtresse lui avait désigné d'un geste. Je n'avais jamais vu ce
visage; mais ce n'était pas une raison pour qu'il n'appartînt pas à la
maison Grimani, dont, certes, je n'avais pas vu tous les serviteurs. Je
répugnais à l'interroger et à tenter de le corrompre. Je résolus d'aller
trouver la Checchina; je savais le temps qu'il lui fallait pour faire la
plus simple toilette; elle ne devait pas encore être en présence de la
visiteuse, et je pouvais entrer dans sa chambre sans traverser le salon
d'attente. Je connaissais le mystérieux passage par lequel l'appartement
de Nasi communiquait avec celui de ses maîtresses, cette villa de
Cafaggiolo étant une véritable _petite maison_ dans le goût français du
XVIIIe siècle.

Je trouvai en effet la Checchina à demi vêtue, se frottant les yeux et
s'apprêtant avec une nonchalance seigneuriale à cette matinale audience.

«Qu'est-ce à dire? s'écria-t-elle en me voyant entrer par son alcôve.

--Vite, un mot, Checchina, lui dis-je à l'oreille. Renvoie ta femme de
chambre.

--Dépêche-toi, me dit-elle quand nous fûmes seuls, car il y a là
quelqu'un qui m'attend.

--Je le sais, et c'est de cela que je viens te parler. Connais-tu cette
femme qui te demande un entretien?

--Qu'en sais-je? elle n'a pas voulu dire son nom à ma femme de chambre,
et là-dessus je lui ai fait répondre que je ne recevais pas, surtout à
sept heures du matin, les personnes que je ne connais point; mais elle
ne s'est pas rebutée, et elle a supplié Térésa avec tant d'instance (il
est même probable qu'elle lui a donné de l'argent pour la mettre dans
ses intérêts), que celle-ci est venue me tourmenter, et j'ai cédé, mais
non sans un grand déplaisir de sortir si tôt du lit, car j'ai lu les
amours d'Angélique et de Médor fort avant dans la nuit.

--Ecoute, Checchina, je crois que cette femme est... celle que tu sais.

--Oh! crois-tu? En ce cas, va la trouver; je comprends pourquoi elle me
fait demander, et pourquoi tu entres par le passage secret. Allons, je
serai discrète, et charmée surtout de me rendormir tandis que tu seras
le plus heureux des hommes.

--Non, ma bonne Francesca, tu te trompes. Si je m'étais ménagé un
rendez-vous sous tes auspices, sois sûre que je t'en aurais demandé la
permission. D'ailleurs je n'en suis pas à ce point, et mon roman touche
à sa fin, qui est la plus froide et la plus morale de toutes les fins.
Mais cette jeune personne se perd si tu ne viens pas à son secours.
N'accueille aucun des projets romanesques qu'elle vient sans doute te
confier; fais-la partir sur-le-champ, qu'elle retourne chez ses parents
à l'instant même. Si par hasard elle demande à me parler en ta présence,
dis-lui que je suis absent et que je ne rentrerai pas de la journée.

--Quoi! Lélio! tu n'es pas plus passionné que cela, et on fait pour toi
des extravagances! Peste! Voyez ce que c'est que d'être fat, on réussit
toujours! Mais si tu te trompais, _cugino_; si par hasard cette belle
aventurière, au lieu d'être ta Dulcinée, était une de ces pauvres filles
dont tout pays fourmille, qui veulent entrer au théâtre pour fuir des
parents cruels? Ecoute, j'ai une inspiration. Entrons ensemble dans le
petit salon; en faisant avancer le paravent devant la porte, au moment
où nous entrerons tu peux te glisser en même temps que moi dans la
chambre, te tenir caché, tout entendre et tout voir. Si cette femme est
ta maîtresse, il est important que tu saches bien et vite ce dont il
s'agit: car ce qu'elle me dira, je te le répéterais mot à mot, il sera
donc plus tôt fait de l'entendre.»

J'hésitais, et pourtant j'avais bien envie de suivre ce mauvais conseil.

«Mais si c'est une autre femme, objectai-je, si elle a un secret à te
confier?

--Avons-nous des secrets l'un pour l'autre? dit Checchina, et as-tu
moins d'estime que moi pour toi-même? Allons, pas de sot scrupule,
viens.»

Elle appela Térésa, lui dit deux mots à l'oreille, et quand le paravent
fut arrangé, elle la renvoya et m'entraîna avec elle dans le salon. Je
ne fus pas caché deux minutes sans trouver au paravent protecteur une
brisure par laquelle je pouvais voir la dame mystérieuse. Elle n'avait
pas encore relevé son voile; mais déjà je reconnaissais la taille
élégante et les belles mains d'Alezia Aldini.

La pauvre enfant tremblait de tous ses membres; je la plaignais et la
blâmais, car le boudoir où nous nous trouvions n'était pas décoré dans
un goût très-chaste, et les bronzes antiques, les statuettes de marbre
qui l'ornaient, quoique d'un choix exquis sous le rapport de l'art,
n'étaient rien moins que faits pour attirer les regards d'une jeune
fille ou d'une femme timide. Et en pensant que c'était Alezia Aldini
qui avait osé pénétrer dans ce temple païen, j'étais malgré moi, par un
reste d'amour peut-être, plus blessé que reconnaissant de sa démarche.

La Checchina, tout en se hâtant, n'avait pourtant pas négligé le soin
si cher aux femmes d'éblouir par l'éclat de la toilette les personnes
de leur sexe. Elle avait jeté sur ses épaules une robe de chambre de
cachemire des Indes, objet d'un grand luxe à cette époque; elle avait
roulé ses cheveux dénoués sous un réseau du bandelettes d'or et de
pourpre; car l'antique était alors à la mode; et sur ses jambes nues,
qui étaient fortes et belles comme celles d'une statue de Diane, elle
avait glissé une sorte de brodequin de peau de tigre, qui dissimulait
ingénieusement la vulgaire nécessité des pantoufles. Elle avait chargé
ses doigts de diamants et de camées, et tenait son éventail étincelant
comme un sceptre de théâtre, tandis que l'inconnue, pour se donner une
contenance, tourmentait gauchement le sien, qui était simplement de
satin noir. Celle-ci était visiblement consternée de la beauté de
Checca, beauté un peu virile, mais incontestable. Avec sa robe turque,
sa chaussure mède et sa coiffure grecque, elle devait assez ressembler
à ces femmes de satrapes qui se couvraient sans discernement des riches
dépouilles des nations étrangères.

Elle salua son hôtesse d'un air de protection un peu impertinent; puis,
s'étendant avec nonchalance sur une ottomane, elle prit l'attitude la
plus grecque qu'elle put imaginer. Tout cet étalage fit son effet: la
jeune fille resta interdite et n'osa rompre le silence.

«Eh bien! Madame ou Mademoiselle, dit la Checca en dépliant lentement
son éventail, car j'ignore absolument à qui j'ai le plaisir de parler...
je suis à vos ordres.»

Alors l'inconnue, d'une voix claire et un peu âpre, avec un accent
anglais très-prononcé, répondit en ces termes:

«Pardonnez-moi, Madame, d'être venue vous déranger si matin, et recevez
mes remerciements pour la bonté que vous avez de m'accueillir. Je me
nomme _Barbara Tempest_, et suis fille d'un lord établi depuis peu à
Florence. Mes parents me font apprendre la musique, et j'ai déjà quoique
talent; mais j'avais une très-excellente institutrice qui est partie
pour Milan, et mes parents veulent me donner pour maître de chant cet
insipide Tosani, qui me dégoûtera à jamais de l'art avec sa vieille
méthode et ses cadences ridicules. J'ai ouï dire que le signor Lélio
(que j'ai entendu chanter plusieurs fois à Naples) allait venir dans ce
pays, et qu'il avait loué pour la saison cette maison, dont je connais
le propriétaire. J'ai un désir irrésistible de recevoir des leçons de ce
chanteur célèbre, et j'en ai fait la demande à mes parents, qui me l'ont
accordée; mais ils en ont parlé à plusieurs personnes, et il leur a
été dit que le signor Lélio était d'un caractère très-fier et un peu
bizarre, qu'en outre il était affilié à ce qu'on appelle, je crois, la
charbonnerie, c'est-à-dire qu'il a fait serment d'exterminer tous les
riches et tous les nobles, et qu'en attendant il les déteste. Il
ne laisse échapper, a-t-on dit à mon père, aucune occasion de leur
témoigner son aversion, et, quand par hasard il consent à leur rendre
quelque service, à chanter dans leurs soirées ou à donner des leçons
dans leurs familles, c'est après s'être fait prier dans les termes les
plus humbles. Si on lui prouve, par des instances très-grandes, combien
on estime son talent et sa personne, il cède et redevient fort aimable;
mais si on le traite comme un artiste ordinaire, il refuse sèchement
et n'épargne pas les moqueries. Voilà, Madame, ce qu'on a dit à mes
parents, et voilà ce qu'ils redoutent; car ils tirent un peu vanité de
leur nom et de leur position dans le monde. Quant à moi, je n'ai aucun
préjugé, et j'ai une admiration si vive pour le talent, que rien ne me
coûterait pour obtenir de M. Lélio la faveur d'être son élève.

«Je me suis dit bien souvent que si j'étais à même de lui parler,
certainement il ferait droit à ma requête. Mais, outre que je n'aurai
peut-être pas l'occasion de le rencontrer, il ne serait pas convenable
qu'une jeune personne s'adressât ainsi à un jeune homme. Je pensais à
cela précisément ce matin en me promenant à cheval. Vous savez, Madame,
que dans mon pays les demoiselles sortent seules, et vont à la promenade
accompagnées de leur domestique. Je sors donc de grand matin afin
d'éviter la chaleur du jour, qui nous paraît bien terrible à nous autres
gens du Nord. Comme je passais devant cette jolie maison, j'ai demandé
à un paysan à qui elle appartenait. Quand j'ai su qu'elle était à M.
le comte Nasi, qui est l'ami de ma famille, sachant précisément qu'il
l'avait louée à M. Lélio, j'ai demandé si ce dernier était arrivé. «Pas
encore, m'a-t-on répondu; mais sa femme est venue d'avance pour préparer
son établissement de campagne; c'est une dame très-belle et très-bonne.»
Alors, Madame, il m'est venu en tête l'idée d'entrer chez vous et de
vous intéresser à mon désir, afin que vous m'accordiez votre protection
toute-puissante auprès de votre mari, et qu'il veuille bien accéder à
la demande de mes parents, lorsqu'ils la lui adresseront. Puis-je vous
demander aussi, Madame, de vouloir bien garder mon petit secret, et
de prier M. Lélio de le garder également? car ma famille me blâmerait
beaucoup de cette démarche, qui n'a pourtant rien que de très-innocent
comme vous le voyez.»

Elle avait débité ce discours avec une volubilité si britannique; en
saccadant ses mots, en traînant sur les syllabes brèves et en étranglant
les longues, elle faisait de si plaisants anglicismes, que je ne songeai
plus à voir Alezia dans cette jeune lady, à la fois prude et téméraire.
La Checchina, de son côté, ne songea plus qu'à se divertir de son
étrangeté. Moi, qui n'étais guère en train de prendre plaisir à ce
jeu, je me serais volontiers retiré; mais le moindre bruit eût trahi ma
présence et jeté l'épouvante dans le coeur ingénu de miss Barbara.

«En vérité, miss, répondit la Checchina en cachant une forte envie
de rire derrière un flacon d'essence de rose, votre demande est fort
embarrassante, et je ne sais comment y répondre. Je vous avouerai que je
n'ai pas sur M. Lélio l'empire que vous voulez bien m'attribuer...

--Ne seriez-vous pas sa femme? dit la jeune Anglaise avec candeur.

--Oh! miss, s'écria la Checchina en prenant un air de prude du plus
mauvais ton, une jeune personne avoir de telles idées! Fi donc! Est-ce
qu'en Angleterre l'usage permet aux demoiselles de faire de pareilles
suppositions?»

La pauvre Barbara fut tout à fait troublée.

«Je ne sais pas si ma question était offensante, dit-elle d'un ton
ému mais plein de résolution; il est certain que ce n'était pas mon
intention. Vous pourriez n'être pas la femme de M. Lélio et vivre avec
lui sans crime. Vous pourriez être sa soeur... Voilà tout ce que j'ai
voulu dire, Madame.

--Et ne pourrais-je pas aussi bien, dit Checca, n'être ni sa femme, ni
sa soeur, ni sa maîtresse, mais demeurer ici chez moi? Ne puis-je pas
aussi bien être la comtesse Nasi?

--Oh! Madame, répliqua ingénument Barbara, je sais bien que M. Nasi
n'est pas marié.

--Il peut l'être en secret, miss.

--Ce serait donc bien récemment; car il m'a demandée en mariage il n'y a
pas plus de quinze jours.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle?» s'écria la Checchina avec un geste
tragique qui fit tomber son éventail. Il y eut un moment de silence.
Puis la jeune miss, voulant absolument le rompre, sembla faire un grand
effort sur elle-même, quitta sa chaise et ramassa l'éventail de la prima
donna. Elle le lui présenta avec une grâce charmante, et lui dit d'un
ton caressant, que rendait plus naïf encore son accent étranger:

«Vous aurez la bonté, n'est-ce pas, Madame, de parler de moi à monsieur
votre frère?

--Vous voulez dire mon mari?» répondit Checchina en recevant son
éventail d'un air moqueur et en toisant la jeune Anglaise avec une
curiosité malveillante. L'Anglaise retomba sur sa chaise comme si elle
eût été frappée à mort; et la Checchina, qui détestait les femmes du
monde et prenait une joie féroce à les écraser quand elle se trouvait
en rivalité avec elles, ajouta en se pavanant d'un air distrait dans la
glace placée au-dessus de l'ottomane:

«Écoutez, chère miss Barbara. Je vous veux du bien; car vous me
paraissez charmante. Mais il faut que vous me disiez toute la vérité: je
crains que ce ne soit pas l'amour de l'art qui vous amène ici, mais
bien une sorte d'inclination pour Lélio. Il a inspiré sans le vouloir
beaucoup de passions romanesques dans sa vie, et je connais plus de dix
pensionnaires qui en sont folles.

--Rassurez-vous, Madame, répondit l'Anglaise avec un accent italien qui
me fit tressaillir, je ne saurais avoir la moindre inclination pour un
homme marié; et quand je suis entrée dans cette maison, je savais que
vous étiez la femme de M. Lélio.»

La Checchina fut un peu déconcertée du ton ferme et dédaigneux de
cette réponse; mais, résolue de la pousser à bout et redoublant
d'impertinence, elle se remit bientôt et lui dit avec un sourire étudié:

«Chère Barbara, vous me rassurez, et je vous crois l'âme trop noble pour
vouloir m'enlever le coeur de Lélio; mais je ne puis vous cacher que
j'ai une misérable faiblesse. Je suis d'une jalousie effrénée, tout me
porte ombrage. Vous êtes peut-être plus belle que moi, et je le crains
si j'en juge par le joli pied que j'aperçois et par les grands yeux que
je devine. Vous serez indifférente pour Lélio, puisqu'il m'appartient;
vous êtes fière et généreuse, mais Lélio peut devenir amoureux de vous:
vous ne seriez pas la première qui lui aurait tourné la tête. C'est un
volage; il s'enflamme pour toutes les belles femmes qu'il rencontre.
Chère signora Barbara, ayez donc la complaisance de relever votre voile,
afin que je voie ce que j'ai à craindre, et, pour parler à la française,
si je puis exposer Lélio au feu de vos batteries.»

L'Anglaise fit un geste de dégoût, puis sembla hésiter; et, se levant
enfin de toute sa hauteur, elle répondit en commençant à détacher son
voile:

«Regardez-moi, Madame, et rappelez-vous bien mes traits, afin d'en faire
la description au seigneur Lélio; et, si en vous écoutant il paraît
ému, gardez-vous de l'envoyer vers moi; car, s'il venait à vous
être infidèle, je déclare que ce serait un malheur pour lui et qu'il
n'obtiendrait que mon mépris.»

En parlant ainsi, elle avait découvert sa figure. Elle me tournait le
dos, et j'essayais vainement de surprendre ses traits dans la glace.
Mais avais-je besoin du témoignage de mes yeux, et celui de mes oreilles
ne suffisait-il pas? Elle avait oublié tout à fait son accent anglais
et parlait le plus pur italien avec cette voix sonore et vibrante qui
m'avait si souvent ému jusqu'au fond de l'âme.

«Pardon, miss, dit la Checchina sans se déconcerter, vous êtes si belle,
que toutes mes craintes se réveillent. Je ne puis croire que Lélio ne
vous ait pas déjà vue et qu'il ne soit pas d'accord avec vous pour me
tromper.

--S'il vous demande mon nom, dit Alezia en arrachant avec violence une
des grandes épingles d'acier bruni qui retenaient sur sa tête le pli
de son voile, remettez-lui ceci de ma part, et dites-lui que mon blason
porte une épingle avec cette devise: «Au coeur qui n'a pas de sang!»

En ce moment, ne pouvant rester sous le coup d'un tel mépris, je sortis
brusquement de ma cachette et m'élançai vers Alezia avec assurance.
«Non, signora, lui dis-je, ne croyez pas aux plaisanteries de mon amie
Francesca. Tout ceci est une comédie qu'il lui a plu de jouer, vous
prenant pour ce que vous vouliez paraître et ne sachant pas l'importance
de ses mensonges; c'est une comédie que j'ai laissé jouer, vous
reconnaissant à peine, tant vous avez imité avec talent l'accent et les
manières d'une Anglaise.»

Alezia ne parut ni surprise ni émue de mon apparition. Elle avait le
calme et la dignité que les femmes _de condition_ possèdent entre toutes
les autres lorsqu'elles sont dans leur droit. A voir son impassibilité,
éclairée peu à peu d'un charmant sourire d'ironie, on eût pu croire que
son âme n'avait jamais connu la passion, et qu'elle était incapable de
la connaître.

«Vous trouvez que j'ai bien joué mon rôle, Monsieur? répliqua-t-elle;
cela vous prouve que j'avais peut-être quelque disposition pour cette
profession que vous ennoblissez par vos talents et vos vertus. Je vous
remercie profondément de m'avoir ménagé l'occasion de vous donner la
comédie, et je rends grâces à madame, qui a bien voulu me donner la
réplique. Mais je suis déjà dégoûtée de cet art sublime. Il faut y
porter une expérience qui me coûterait trop à acquérir et une force
d'esprit dont vous seul au monde êtes capable.

--Non, signora; vous êtes dans l'erreur, repris-je avec fermeté. Je n'ai
point l'expérience du mal, et je n'ai de force que pour repousser des
soupçons déshonorants. Je ne suis ni l'époux ni l'amant de Francesca.
Elle est mon amie, ma soeur d'adoption, la confidente discrète et
dévouée de tous mes sentiments; et pourtant elle ignore qui vous êtes,
bien qu'elle vous soit aussi dévouée qu'à moi-même.

--Je déclare, signora, dit Francesca en s'asseyant d'une manière plus
convenable, que je comprends fort peu ce qui se passe ici, et comment
Lélio vous a laissé concevoir de pareils soupçons, lorsqu'il lui était
si facile de les détruire. Ce qu'il vous dit en ce moment est la vérité,
et vous n'imaginez pas, j'espère, que je voulusse me prêter à vous
tromper, si j'étais autre chose pour lui qu'une amie bien calme et bien
désintéressée.»

Alezia commença à trembler de tous ses membres, comme saisie de fièvre;
et elle se rassit pâle et recueillie. Elle doutait encore.

«Tu as été méchante, ma cousine, dis-je tout bas à la Checchina. Tu
as pris plaisir à faire souffrir un coeur pur pour venger ton sot
amour-propre. Ne devrais-tu pas remercier ta rivale, puisqu'elle a
refusé Nasi?»

La bonne Checca s'approcha d'elle, lui prit les mains familièrement et
s'accroupit sur un coussin à ses pieds. «Mon bel ange, lui dit-elle, ne
doutez pas de nous; vous ne connaissez pas la douce et honnête liberté
des bohémiens. Dans votre monde on nous calomnie et on nous fait un
crime de nos meilleures actions. Puisque vous avez permis à Lélio de
vous aimer, c'est que vous ne partagez pas ces préventions injustes.
Croyez donc bien que, à moins d'être la plus vile des créatures, je ne
puis m'entendre avec Lélio pour vous tromper. Je comprends à peine quel
plaisir ou quel profit j'en pourrais tirer. Ainsi calmez-vous, ma jolie
signora. Pardonnez-moi de vous avoir arraché votre secret par mes folles
plaisanteries. Vous devez avouer que, si la signora marchesina se fût
jouée des comédiens, ce n'eût pas été dans l'ordre. Mais, au reste, tout
ceci est fort heureux, et vous avez eu là une idée bonne et courageuse.
Vous auriez conservé des soupçons et souffert longtemps, tandis que vous
voilà rassurée, n'est-il pas vrai, _marchesina mia_? Et vous croyez bien
que j'ai un trop grand coeur pour vous trahir en aucune façon? Allons,
mon cher ange, il faut retourner auprès de vos parents, et Lélio ira
vous voir aussitôt que vous le voudrez. Soyez tranquille, je vous
l'enverrai, moi, et j'empêcherai bien qu'il ne vous donne d'autres
sujets de chagrin. Ah! _poverina_, les hommes sont au monde pour désoler
les femmes, et le meilleur d'entre eux ne vaut pas la dernière
d'entre nous. Vous êtes une pauvre enfant qui ne connaît pas encore la
souffrance. Cela ne viendra que trop tôt si vous livrez votre pauvre
coeur au tourment d'amour, _oïmè_!»

Francesca ajouta bien d'autres choses toutes pleines de bonté et de
sens. En même temps qu'Alezia était un peu blessée de cette familiarité
naïve, elle était touchée de tant de bienveillance et vaincue par tant
de franchise. Elle ne répondait pas encore aux caresses de Checca; mais
de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues livides. Enfin son
coeur se brisa, et elle se jeta en sanglotant sur le sein de sa nouvelle
amie.

«O Lélio! me dit-elle, me pardonnerez-vous l'outrage d'un pareil
soupçon? N'accusez que l'état maladif où je suis, depuis quelques jours,
de corps et d'esprit. C'est Lila qui, croyant me guérir et voulant
m'empêcher de faire ce qu'elle appelle un coup de tête, m'a confié cette
nuit que vous viviez ici avec une très-belle personne qui n'était pas
votre soeur, ainsi qu'elle l'avait cru d'abord, mais votre femme ou
votre maîtresse. Vous pensez bien que je n'ai pas pu fermer l'oeil;
j'ai roulé dans ma tête les projets les plus tragiques et les plus
extravagants. Enfin, je me suis arrêtée à l'idée que Lila avait pu se
tromper, et j'ai voulu savoir la vérité par moi-même. Au point du jour,
tandis que, vaincue par la fatigue, cette pauvre fille dormait dans ma
chambre sur le tapis, je suis sortie sur la pointe du pied; j'ai appelé
le plus soumis et le plus stupide des domestiques de ma tante, je lui
ai fait seller le cheval de mon cousin Hector, qui est très-fougueux, et
qui a failli dix fois me renverser. Mais que m'importait la vie? Je
me disais: «Hélas! n'est pas tué qui veut!» et j'ai pris la route de
Cafaggiolo, sans savoir ce que j'allais y faire. Chemin faisant, j'ai
trouvé le conte que je me suis permis de faire à madame. Oh! qu'elle me
le pardonne! Je voulais savoir si elle vous aimait, Lélio; si elle était
aimée de vous, si elle avait des droits sur vous, si vous me trompiez.
Pardonnez-moi tous deux; vous êtes si bons! vous me pardonnerez, et vous
m'aimerez aussi, n'est-ce pas, Madame?

--Chère madonetta! je t'aime déjà de toute mon âme,» répondit la
Checchina en lui passant ses grands bras nus autour du cou et en
l'embrassant à l'étouffer.

Je désirais terminer cette scène et renvoyer Alezia chez sa tante. Je
la suppliai de ne pas s'exposer davantage, et je me levai pour faire
avancer son cheval; mais elle me retint en me disant avec force: «A
quoi songez-vous, Lélio? Renvoyez chevaux et domestique chez ma tante;
demandez la poste, et partons sur-le-champ. Votre amie sera assez bonne
pour nous accompagner. Nous irons trouver ma mère, et je me jetterai à
ses pieds en lui disant: «Je suis compromise, je suis perdue aux yeux du
monde; je me suis enfuie de chez ma tante en plein jour, avec éclat. Il
est trop tard pour réparer le tort que je me suis fait volontairement,
et délibérément. J'aime Lélio, et il m'aime; je lui ai donné ma vie. Il
ne me reste sur la terre que lui et vous. Voulez-vous me maudire?»

Cette résolution me jetait dans une affreuse perplexité. Je la combattis
en vain. Alezia s'irrita de mes scrupules, m'accusa de ne pas l'aimer,
et invoqua le jugement de Francesca. Celle-ci voulait monter en voiture
avec Alezia, et la conduire à sa mère sans moi. Moi, je voulais décider
la signora à retourner chez sa tante, à écrire de là à sa mère, et à
attendre sa réponse pour prendre un parti. Je m'engageais à ne plus
avoir aucun scrupule de conscience, si la mère consentait; mais je ne
voulais pas compromettre la fille: c'était une action odieuse que je
suppliais Alezia de m'épargner. Elle me répondait que, si elle écrivait,
sa mère montrerait sa lettre au prince Grimani, et que celui-ci la
ferait enfermer dans un couvent.

Au milieu de ce débat, Lila, que Cattina s'efforçait en vain d'arrêter
dans l'escalier, se précipita impétueusement au milieu de nous, rouge,
essoufflée, près de s'évanouir. Quelques instants se passèrent avant
qu'elle put parler. Enfin elle nous dit, en mots entrecoupés, qu'elle
avait devancé à la course le seigneur Hector Grimani, dont le cheval
était heureusement boiteux, et ne pouvait passer par les prairies
fermées de haies vives; mais qu'il était derrière elle, qu'il s'était
informé tout le long du chemin de la route qu'Alezia avait suivie, et
qu'il allait arriver dans un instant. Toute la maison Grimani savait,
grâce à lui, la fuite de la signora. En vain la tante avait voulu
faire des recherches avec prudence et imposer silence aux déclamations
extravagantes d'Hector. Il faisait si grand bruit, que tout le pays
serait informé dans la journée de sa position ridicule et de la démarche
hasardée de la signora, si elle n'y mettait ordre elle-même en allant à
sa rencontre, en lui fermant la bouche, et en retournant avec lui à
la villa Grimani. Je fus de l'avis de Lila. Alezia pliait son cousin
à toutes ses volontés. Rien n'était encore désespéré, si elle voulait
sauter sur son cheval et retourner chez sa tante; elle pouvait prendre
un autre chemin que celui par lequel venait Hector, tandis qu'on
enverrait au-devant de lui des gens pour le dépister et l'empêcher
d'arriver jusqu'à Cafaggiolo. Tout fut inutile. Alezia resta
inébranlable. «Qu'il vienne, disait-elle, laissez-le entrer dans
la maison, et nous le jetterons par la fenêtre s'il ose pénétrer
jusqu'ici.» La Checchina riait comme une folle de cette idée, et, sur la
description railleuse qu'Alezia faisait de son cousin, elle promettait,
à elle seule, d'en débarrasser la compagnie. Toutes ces bravades et
cette gaieté insensée, dans un moment décisif, me causaient un chagrin
extrême.

Tout à coup une chaise de poste parut au bout de la longue avenue de
figuiers qui conduisait de la grande route à la villa Nasi. «C'est Nasi!
s'écria Checchina.--Si c'était Bianca! pensai-je.--Oh! s'écria Lila,
voici madame votre tante elle-même qui vient vous chercher.

--Je résisterai à ma tante aussi bien qu'à mon cousin, répondit Alezia;
car ils agissent indignement à mon égard. Ils veulent publier ma honte,
m'abreuver de chagrins et d'humiliations, afin de me subjuguer. Lélio,
cachez-moi, ou protégez-moi.--Ne craignez rien, lui dis-je; si c'est
ainsi qu'on veut agir envers vous, nul n'entrera ici. Je vais recevoir
madame votre tante au seuil de la maison, et puisqu'il est trop tard
pour vous en faire sortir, je jure que personne n'y pénétrera.»

Je descendis précipitamment; je trouvai Cattina qui écoutait aux portes.
Je la menaçai de la tuer si elle disait un mot; puis, songeant qu'aucune
crainte n'était assez forte pour l'empêcher de céder au pouvoir de
l'argent, je me ravisai, et, retournant sur mes pas, je la pris par le
bras, la poussai dans une sorte d'office qui n'avait qu'une lucarne où
elle ne pouvait atteindre; je fermai la porte sur elle à double tour
malgré sa colère, je mis la clef dans ma poche, et je courus au-devant
de la chaise de poste.

Mais de toutes nos appréhensions, la plus embarrassante se réalisa. Nasi
sortit de la voiture et se jeta à mon cou. Comment l'empêcher d'entrer
chez lui, comment lui cacher ce qui se passait? Il était facile de
l'empêcher de violer l'incognito d'Alezia, en lui disant qu'une femme
était venue pour moi dans sa maison, et que je le priais de ne point
chercher à la voir. Mais la journée ne se passerait pas sans que la
fuite d'Alezia et le désordre de la maison Grimani vinssent à ses
oreilles. Une semaine suffirait pour l'apprendre à toute la contrée.
Je ne savais vraiment que faire. Nasi, ne comprenant rien à mon air
troublé, commençait à s'inquiéter et à craindre que la Checchina
n'eût fait, par colère ou désespoir, quelque coup de tête. Il montait
l'escalier avec précipitation; déjà il tenait le bouton de la porte de
l'appartement de Checca, lorsque je l'arrêtai par le bras en lui disant
d'un air très-sérieux que je le priais de ne pas entrer.

«Qu'est-ce à dire, Lélio? me dit-il d'une voix tremblante et en
pâlissant; Francesca est ici et ne vient point à ma rencontre; vous
me recevez d'un air glacé, et vous voulez m'empêcher d'entrer chez ma
maîtresse? C'est pourtant vous qui m'avez écrit de revenir près d'elle,
et vous sembliez vouloir nous réconcilier; que se passe-t-il donc entre
vous?»

J'allais répondre, lorsque la porte s'ouvrit, et Alezia parut, couverte
de son voile. En voyant Nasi, elle tressaillit et s'arrêta.

«Je comprends maintenant, je comprends, dit Nasi en souriant;
mille pardons, mon cher Lélio! dis-moi dans quelle pièce je dois me
retirer.--Ici, Monsieur! dit Alezia d'une voix ferme en lui prenant le
bras et en l'entraînant dans le boudoir d'où elle venait de sortir et où
se trouvaient toujours Francesca et Lila.» Je la suivis. Checchina, en
voyant paraître le comte, prit son air le plus farouche, précisément
celui qu'elle avait dans le rôle d'Arsace, lorsqu'elle faisait la partie
de soprano dans la _Sémiramis_ de Bianchi. Lila se mit devant la porte
pour empêcher de nouvelles visites, et Alezia, écartant son voile, dit
au comte stupéfait:

«Monsieur le comte, vous m'avez demandée en mariage, il y a quinze
jours. Le peu de temps pendant lequel j'ai eu le plaisir de vous voir
à Naples a suffi pour me donner de vous une plus haute idée que de
tous mes autres prétendants. Ma mère m'a écrit pour me conjurer, pour
m'ordonner presque d'agréer vos recherches. Le prince Grimani ajoutait
en post-scriptum que, si définitivement j'avais de l'éloignement pour
mon cousin Hector, il me permettait de revenir auprès de ma mère, à
condition que je vous accepterais sur-le-champ pour mari. D'après ma
réponse on devait ou venir me chercher pour me conduire à Venise et vous
y donner rendez-vous, ou me laisser indéfiniment chez ma tante avec mon
cousin. Eh bien! malgré l'aversion que mon cousin m'inspire, malgré
les tracasseries dont ma tante m'abreuve, malgré l'ardent désir que
j'éprouve de revoir ma bonne mère et ma chère Venise; enfin, malgré la
grande estime que j'ai pour vous, monsieur le comte, j'ai refusé. Vous
avez dû croire que j'accordais la préférence à mon cousin... Tenez!
dit-elle en s'interrompant et en portant avec calme ses regards vers la
croisée, le voilà qui entre à cheval jusque dans votre jardin. Arrêtez!
monsieur Lélio, ajouta-t-elle en me saisissant le bras, comme je
m'élançais pour sortir; vous m'accorderez bien qu'en cet instant il n'y
a ici d'autre volonté à écouter que la mienne. Placez-vous avec Lila
devant cette porte jusqu'à ce que j'aie fini de parler.»

Je dérangeai Lila, et je tins la porte à sa place. Alezia continua:

«J'ai refusé, monsieur le comte, parce que je ne pouvais loyalement
accepter vos honorables propositions. J'ai répondu à l'aimable lettre
que vous aviez jointe à celle de ma mère.

--Oui, signora, dit le comte, vous m'avez répondu avec une bonté dont
j'ai été fort touché, mais avec une franchise qui ne me laissait aucun
espoir; et si je reviens dans le pays que vous habitez, ce n'est point
avec l'intention de vous importuner de nouveau, mais avec celle d'être
votre serviteur soumis et votre ami dévoué, si vous daignez jamais faire
appel à mes respectueux sentiments.

--Je le sais, et je compte sur vous, répondit Alezia en lui tendant sa
main d'un air noblement affectueux. Le moment est venu, plus vite que
vous ne l'auriez imaginé, de mettre ces généreux sentiments à l'épreuve.
Si j'ai refusé votre main, c'est que j'aime Lélio; si je suis ici, c'est
que je suis résolue à n'épouser jamais que lui.»

Le comte fut si bouleversé de cette confidence, qu'il resta quelques
instants sans pouvoir répondre. A Dieu ne plaise que je blasphème
l'amitié du brave Nasi; mais, en ce moment, je vis bien que chez les
nobles il n'est pas d'amitié personnelle, de dévouement ni d'estime qui
puissent extirper entièrement les préjugés. J'avais les yeux attachés
sur lui avec une grande attention, je lus clairement sur son visage
cette pensée: «J'ai pu, moi comte Nasi, aimer et demander en mariage une
femme qui est amoureuse d'un comédien et qui veut l'épouser!»

Mais ce fut l'affaire d'un instant. Le bon Nasi reprit sur-le-champ ses
manières chevaleresques. «Quoi que vous ayez résolu, signora, dit-il,
quoi que vous ayez à m'ordonner en vertu de vos résolutions, je suis
prêt.

--Eh bien! monsieur le comte, reprit Alezia, je suis chez vous, et
voici mon cousin qui vient, sinon me réclamer, du moins constater ici ma
présence. Froissé par mes refus, il ne manquera pas de me décrier, parce
qu'il est sans esprit, sans coeur et sans éducation. Ma tante feindra
de blâmer l'emportement de son fils, et racontera ce qu'il lui plaira
d'appeler ma honte à toutes les dévotes de sa connaissance qui le
rediront à toute l'Italie. Je ne veux point, par de vaines précautions,
ni par de lâches dénégations, essayer d'arrêter le scandale. J'ai appelé
l'orage sur ma tête, qu'il éclate à la face du monde! Je n'en souffrirai
pas si, comme je l'espère, le coeur de ma mère me reste, et si, avec un
époux content de mes sacrifices, je trouve encore un ami assez courageux
pour avouer hautement la protection fraternelle qu'il m'accorde. A
ce titre, voulez-vous empêcher qu'il n'y ait des explications
inconvenantes, _impossibles_ entre Lélio et mon cousin? Voulez-vous
aller recevoir Hector, et lui déclarer de ma part que je ne sortirai de
cette maison que pour aller trouver ma mère, et appuyée sur votre bras?»

Le comte regarda Alezia d'un air sérieux et triste, qui semblait dire:
«Vous êtes la seule ici qui compreniez à quel point mon rôle, dans le
monde, va paraître étrange, coupable et ridicule,» mit gracieusement un
genou en terre, et baisa la main d'Alezia qu'il tenait toujours dans la
sienne, en lui disant: «Madame, je suis votre chevalier à la vie et à la
mort.» Puis il vint à moi et m'embrassa cordialement sans me rien dire.
Il oublia de parler à la Checchina, qui du reste, appuyée sur le rebord
de la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine, contemplait cette scène
avec une attention philosophique.

Nasi se préparait à sortir. Moi, je ne pouvais souffrir l'idée qu'il
allait s'établir, à ses risques et périls, le champion de la femme que
j'étais censé compromettre. Je voulais du moins le suivre et prendre sur
moi la moitié de la responsabilité. Il me donna, pour m'en empêcher,
des raisons excellentes tirées du code du grand monde. Je n'y comprenais
rien, et me sentais dominé en cet instant par la colère que me causaient
l'insolence d'Hector et ses indignes intentions. Alezia essaya de me
calmer en me disant: «Vous n'avez encore de droits que ceux qu'il me
plaira de vous accorder.» J'obtins du moins d'accompagner Nasi, et de
faire acte de présence devant Hector Grimani, à la condition de ne pas
dire un mot sans la permission de Nasi.

Nous trouvâmes le cousin qui descendait de cheval, tout haletant et
couvert de sueur. Il donna un grand coup de fouet, en jurant d'une
manière ignoble, au pauvre animal, parce que, s'étant déferré et blessé
en chemin, il n'était pas venu assez vite au gré de son impatience. Il
me sembla voir dans ce début et dans toute la contenance d'Hector
qu'il ne savait comment se tirer de la position où il s'était jeté à
l'étourdie. Il fallait se montrer héroïque à force d'amour et de folle
jalousie, ou absurde à force de lâche insolence. Ce qui mettait le
comble à son embarras, c'est qu'il avait recruté en chemin deux
jeunes gens de ses amis qui se rendaient à la chasse et avaient voulu
l'accompagner dans son expédition, moins sans doute pour l'assister que
pour se divertir à ses dépens.

Nous nous avançâmes jusqu'à lui sans le saluer, et Nasi le regarda de
près au milieu du visage, d'un air glacé, sans lui dire un mot. Il
parut ne pas me voir ou ne pas me reconnaître. «Ah! c'est vous, Nasi?»
s'écria-t-il incertain s'il le saluerait ou s'il lui tendrait la main;
car il voyait bien que Nasi n'était pas disposé à lui rendre aucune
espèce de révérence.

--Vous n'avez pas sujet de vous étonner, je pense, de me trouver chez
moi, répondit Nasi.

--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit Hector en feignant d'être
accroché par son éperon à un magnifique rosier qui se trouvait là, et
qu'il écrasait de tout son poids. Je ne m'attendais pas du tout à vous
retrouver ici; je vous croyais à Naples.

--Que vous l'ayez cru ou non, peu importe. Vous voici, et me voici. De
quoi s'agit-il?

--Pardieu, mon cher, il s'agit de m'aider à retrouver ma cousine Alezia
Aldini, qui se permet de courir seule à cheval sans la permission de ma
mère, et qui, m'a-t-on dit, est par ici.

--Qu'entendez-vous par ce mot: _par ici_? Si vous pensez que la personne
dont vous parlez soit dans les environs, suivez la rue, cherchez.

--Mais que diable, mon cher, elle est ici! dit Hector forcé par le ton
de Nasi et par la présence de ses témoins de se prononcer un peu plus
nettement. Elle est dans votre maison ou dans votre jardin; car l'on l'a
vue entrer dans votre avenue, et, sang de Dieu! voilà son cheval là-bas!
c'est-à-dire mon cheval; car il lui a plu de le prendre pour courir les
champs, et de me laisser sa haquenée.» Et il essayait par un gros rire
forcé d'égayer un entretien que Nasi ne semblait pas disposé à traiter
si gaiement.

«Monsieur, répondit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez
pour que vous m'appeliez _mon cher_; je vous prie donc de me traiter
comme je vous traite. Ensuite, je vous ferai observer que ma maison
n'est point une auberge, ni mon jardin une promenade publique, pour que
les passants se permettent de l'explorer.

--Ma foi, Monsieur, si vous n'êtes pas content, dit Hector, j'en suis
fâché. Je croyais vous connaître assez pour me permettre d'entrer
chez vous, et je ne savais pas que votre maison de campagne fût un
château-fort.

--Telle qu'elle est, monsieur, palais, ou chaumière, j'en suis le
maître, et je vous prie de vous tenir pour averti que personne n'y entre
sans ma permission.

--Par Bacchus! monsieur le comte, vous avez bien peur que je vous
demande la permission d'entrer chez vous; car vous me la refusez
d'avance avec une aigreur qui me donne beaucoup à penser. Si, comme je
le crois, Alezia Aldini est dans cette maison, je commence à espérer
pour elle qu'elle y est venue pour vous; donnez-m'en l'assurance, et je
me retire satisfait.

--Je ne reconnais à personne, Monsieur, répondit Nasi, le droit de
m'adresser aucune espèce de questions; et à vous, moins qu'à tout autre,
celui de m'interroger sur le compte d'une femme que votre conduite
outrage en cet instant.

--Eh! mordieu, je suis son cousin! Elle est confiée à ma mère; que
voulez-vous que ma mère réponde à mon oncle, le prince Grimani,
lorsqu'il lui demandera sa belle-fille? Et comment voulez-vous que ma
mère, qui est âgée et infirme, coure après une jeune écervelée qui monte
à cheval comme un dragon?

--Je suis certain, Monsieur, dit Nasi, que madame votre mère ne vous a
pas chargé de chercher sa nièce d'une manière aussi bruyante, et de la
demander à tout venant d'une manière aussi déplacée; car, dans ce cas,
sa sollicitude serait un outrage plus qu'une protection, et mettre
l'objet d'une telle protection à l'abri de votre zèle serait un devoir
pour moi.

--Allons, dit Hector, je vois que vous ne voulez pas nous rendre notre
fugitive. Vous êtes un chevalier des anciens temps, monsieur le
comte! Souvenez-vous que désormais ma mère est déchargée de toute
responsabilité envers la mère de mademoiselle Aldini. Vous arrangerez
cette affaire désagréable comme vous l'entendrez pour votre propre
compte. Quant à moi, je m'en lave les mains, j'ai fait ce que je devais
et ce que je pouvais. Je vous prierai seulement de dire à Alezia Aldini
qu'elle est bien libre d'épouser qui bon lui semblera, et que pour ma
part je n'y mettrai pas d'obstacle. Je vous cède mes droits, mon cher
comte; puissiez-vous n'avoir jamais à chercher votre femme dans la
maison d'autrui, car vous voyez par mon exemple combien on y fait sotte
figure.

--Beaucoup de gens pensent, monsieur le comte, répondit Nasi, qu'il y
a toujours moyen d'ennoblir la position la plus fâcheuse et de faire
respecter la plus ridicule. Il n'y a de sottes figures que là où il y a
de sottes démarches.»

A cette réponse sévère, un murmure significatif des deux amis fit sentir
à Hector qu'il ne pouvait plus reculer.

«Monsieur le comte, dit-il à Nasi, vous parlez de sottes démarches.
Qu'appelez-vous sottes démarches, je vous prie?

--Vous donnerez à mes paroles l'explication que vous voudrez, Monsieur.

--Vous m'insultez, Monsieur!

--C'est vous qui en êtes juge, monsieur. Pour moi, cela ne me regarde
pas.

--Vous me rendrez raison, je présume?

--Fort bien, Monsieur.

--Votre heure?

--Celle que vous voudrez.

--Demain matin à huit heures, dans la pairie de Maso, si vous le voulez
bien, Monsieur. Mes témoins seront ces messieurs.

--Très-bien, Monsieur; mon ami que voici sera le mien.»

Hector me regarda avec un sourire de dédain, et, emmenant à l'écart Nasi
avec ses deux compagnons, il lui dit:

«Ah çà, mon cher comte, permettez-moi de vous dire que c'est pousser
la plaisanterie trop loin. Maintenant qu'il s'agit de se battre, il
faudrait, ce me semble, un peu de sérieux. Mes témoins sont gens de
qualité: monsieur est le marquis de Mazzorbo, et voici monsieur de
Monteverbasco. Je ne pense pas que vous puissiez leur associer comme
témoin ce monsieur à qui j'ai fait donner vingt francs l'autre jour pour
avoir accordé un piano chez ma mère. Vraiment, je n'y conçois rien.
Hier on découvre que ce monsieur a une intrigue avec ma cousine, et
aujourd'hui vous nous dites que c'est votre ami intime. Veuillez nous
dire au moins son nom.

--Vous vous trompez positivement, monsieur le comte. Ce _monsieur_,
comme vous dites, n'accorde point de pianos, et n'a jamais mis le pied
chez votre cousine. C'est le signor Lélio, l'un de nos plus grands
artistes, et l'un des hommes les plus braves et les plus loyaux que je
connaisse.»

J'avais entendu confusément le commencement de cette conversation, et,
voyant qu'il s'agissait de moi, je m'étais rapproché assez rapidement.
Quand j'entendis le comte Hector parler tout haut d'une _intrigue_ à
propos d'Alezia, la mauvaise humeur où m'avait mis ce combat engagé sans
moi se changea en colère, et je résolus de faire payer à quelqu'un de
nos adversaires la fausseté de ma position. Je ne pouvais m'en prendre
au comte Hector, déjà provoqué par Nasi; ce fut sur M. de Monteverbasco
que tomba l'orage. Le digne gentillâtre, en apprenant mon nom, s'était
contenté de dire d'un air étonné:

«Tiens!»

Je m'approchai de lui, et le regardant en face d'un air menaçant:

«Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Moi, Monsieur, je n'ai rien dit.

--Pardonnez-moi, Monsieur, vous avez dit: _C'est encore pire_.

--Non, Monsieur, je ne l'ai pas dit.

--Si, Monsieur, vous l'avez dit.

--Si vous y tenez absolument, Monsieur, mettons que je l'ai dit.

--Ah! vous en convenez enfin. Eh bien! Monsieur, si vous ne me trouvez
pas bon pour témoin, je saurai bien vous forcer à me trouver bon pour
adversaire.

--Est-ce une provocation, Monsieur?

--Monsieur, ce sera tout ce qu'il vous plaira. Mais je vous avertis que
votre nom ne me revient pas, et que votre figure me déplaît.

--C'est bien, monsieur; nous prendrons donc, si cela vous convient, le
rendez-vous de ces messieurs.

--Parfaitement. Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.»

Après quoi nous rentrâmes, Nasi et moi, dans la maison, non sans avoir
recommandé le silence aux domestiques.

La conduite d'Hector Grimani en cette occurrence me fit connaître un
type d'homme du monde que je n'avais pas encore observé. Si j'avais
songé à porter un jugement sur Hector, les premières fois que je l'avais
vu à la villa Grimani, alors qu'il se renfermait dans sa cravate et dans
sa nullité pour paraître supportable à sa cousine, j'aurais prononcé que
c'était un homme faible, inoffensif, froid et bon. Cet homme si
grêle pouvait-il nourrir un sentiment d'hostilité? Ces manières
si méthodiquement élégantes pouvaient-elles cacher un instinct de
domination brutale et de lâche ressentiment? Je ne l'aurais point cru;
je ne ne m'attendais pas à le voir demander raison à Nasi de sa dure
réception; car je le croyais plus poli et moins brave, et je fus étonné
qu'ayant été assez sot pour s'attirer de telles leçons, il fût assez
résolu pour s'en venger. Le fait est qu'Hector n'était pas un de ces
hommes sans conséquence qui ne font jamais ni mal ni bien. Il était
maussade, présomptueux; mais, sentant malgré lui sa médiocrité
intellectuelle, il se laissait toujours dominer dans les discussions;
puis, bientôt poussé par la haine et la vengeance, il demandait à se
battre. Il se battait souvent et toujours mal à propos, de sorte que sa
bravoure tardive et entêtée lui faisait plus de tort que de bien.

Avant de laisser Nasi retourner auprès d'Alezia, je le pris à l'écart
et lui dis que tout ce qui venait de se passer était arrivé bien malgré
moi, que mon intention n'avait jamais été de séduire, d'enlever, ni
d'épouser mademoiselle Aldini, et que ma ferme résolution était de
m'éloigner d'elle sur-le-champ et pour toujours, à moins que je ne fusse
forcé par l'honneur à l'épouser en réparation du tort qu'elle venait de
se faire à cause de moi. Je voulais que Nasi en fût juge. «Mais avant de
vous raconter toute cette histoire, lui dis-je, il faut songer au plus
pressé, et nous arranger de manière à compromettre le moins possible
notre jeune hôtesse. Je dois vous confier un fait qu'elle ignore, c'est
que sa mère sera ici demain soir. Je vais établir un homme de planton
au prochain relais, afin qu'au lieu d'aller chercher sa fille à la villa
Grimani, elle vienne ici directement la prendre. Dès que j'aurai
remis la signora Alezia entre les mains de sa mère, j'espère que tout
s'arrangera; mais, jusque-là, quelle explication vais-je lui donner de
l'extrême réserve dans laquelle je veux me renfermer envers elle?

--Le mieux, dit Nasi, serait de la décider à sortir d'ici, et à
retourner chez sa tante, ou du moins à se retirer dans un couvent
pendant vingt-quatre heures. Je vais essayer de lui faire comprendre que
sa position ici n'est pas tenable.»

Il alla trouver Alezia. Mais toutes ses bonnes raisons furent inutiles.
Checca, fidèle à ses habitudes de jactance, avait dit à Alezia qu'elle
était la maîtresse de Nasi, que le comte s'était détaché d'elle après
une querelle, et qu'alors il avait pu demander Alezia en mariage; mais
que, guéri par son refus, et ramené par un invincible amour aux pieds
de sa maîtresse, il était prêt à l'épouser. Alezia se croyait donc
très-convenablement chez Nasi, elle était charmée de le voir prendre,
comme elle, le parti de se livrer au penchant de son coeur et de rompre
avec l'opinion. Elle se promettait de trouver dans ce couple heureux une
société pour toute sa vie et une amitié à toute épreuve. En quittant
la maison de Nasi, elle craignait mes scrupules, et les efforts de sa
famille pour la réconcilier avec le monde. Elle voulait donc obstinément
se perdre, et elle finit par déclarer à Nasi qu'elle ne sortirait de
chez lui que contrainte par la force.

«En ce cas, signora, lui dit le comte, vous me permettrez d'agir de
mon côté comme l'honneur me l'ordonne. Je suis votre frère, vous l'avez
voulu. J'ai accepté ce rôle avec reconnaissance et soumission, et
j'ai déjà fait acte de protection fraternelle en éloignant de vous les
insolentes réclamations du comte Hector. Je continuerai d'agir d'après
les conseils de mon respect et de mon dévouement; mais si les droits
d'un frère ne s'étendent pas jusqu'à commander à sa soeur, du moins
ils l'autorisent à écarter d'elle tout ce qui pourrait nuire à sa
réputation. Vous permettrez donc que j'empêche Lélio de rentrer dans
cette maison tant que votre mère n'y sera pas, et je viens de lui
envoyer un exprès, afin que demain soir vous puissiez l'embrasser.

--Demain soir? s'écria Alezia, c'est trop tôt. Non, je ne le veux pas.
Quelque bonheur que j'aie à revoir ma mère bien-aimée, je veux avoir le
temps d'être compromise aux yeux du monde, et perdue sans retour pour
lui. Je veux partir avec Lélio, et courir au-devant de ma mère. Quand
on saura que j'ai voyagé avec Lélio, personne ne m'excusera, personne ne
pourra me pardonner, excepté ma mère.

--Lélio n'obéira pas à votre volonté, ma chère soeur, répondit Nasi; il
n'obéira qu'à la mienne; car son âme n'est que délicatesse et loyauté,
et il m'a pris pour arbitre suprême.

--Eh bien! dit Alezia en riant, allez lui ordonner de ma part de venir
ici.

--Je vais le trouver, répondit Nasi; car je vois que vous n'êtes
disposée à écouter aucune parole sage. Et je vais avec lui faire
préparer deux chambres pour lui et pour moi dans l'auberge du village
que vous voyez d'ici au bout de l'avenue. Si vous étiez encore exposée
à quelque offense de la part de M. Hector Grimani, vous n'auriez qu'à
faire signe de votre fenêtre et à faire sonner la cloche du jardin, nous
serions sous les armes à l'instant même. Mais soyez tranquille, il ne
reviendra pas. Vous allez donc vous emparer de l'appartement de Lélio,
qui est plus convenable pour vous que celui-ci. Votre femme de chambre
restera ici pour vous servir et pour m'apporter vos ordres, s'il vous
plaît de m'en donner.»

Nasi étant venu me rejoindre et m'ayant rapporté cet entretien, je lui
ouvris mon coeur et lui confiai à peu près tout ce que j'éprouvais,
sans toutefois lui parler de Bianca. Je lui expliquai comment je m'étais
étourdiment engagé dans une aventure dont l'héroïne m'avait d'abord
semblé coquette jusqu'à l'effronterie, et comment, en découvrant de jour
en jour la pureté de son âme et l'élévation de son caractère, je m'étais
trouvé amené malgré moi à jouer le rôle d'un homme prêt à tout accepter
et à tout entreprendre. «Vous n'aimez donc pas la signora Aldini?» dit
le comte avec un étonnement où je crus voir percer un peu de mépris pour
moi. Je n'en fus pas blessé; car je savais ne pas mériter ce mépris, et
il me rendit son estime quand il sut quelles luttes j'avais soutenues
pour rester vertueux, quoique dévoré d'amour et de désirs. Mais quand
il fallut expliquer au comte comment il se faisait que je fusse si
positivement décidé à ne pas épouser Alezia, quelque indulgence qu'elle
trouvât dans le coeur de sa mère, je fus embarrassé. Je lui fis alors
une question: je lui demandai si Alezia serait tellement compromise par
l'action qu'elle venait de faire, qu'il fût de mon devoir de l'épouser
pour réhabiliter son honneur. Le comte sourit, et, me prenant la main
avec affection: «Mon bon Lélio, me dit-il, vous ne savez pas encore à
quel point le monde où Alezia est née renferme de sottise, et combien sa
sévérité cache de corruption. Sachez, afin d'en rire et de mépriser de
semblables idées autant que je les méprise, sachez qu'Alezia séduite par
vous dans la maison de sa tante, après avoir été votre maîtresse pendant
un an, pourvu que la chose se fût passée sans bruit et sans scandale,
pourrait encore faire ce qu'on appelle un bon mariage, et qu'aucune
grande maison ne lui serait fermée. Elle entendrait chuchoter autour
d'elle, et quelques femmes austères défendraient à leurs filles,
nouvellement mariées, de se lier avec elle; mais elle n'en serait que
plus à la mode et entourée de plus d'hommages par les hommes. Mais si
vous épousiez Alezia, fût-il prouvé qu'elle est restée pure comme un
ange jusqu'au jour de son mariage, on ne lui pardonnerait jamais d'être
la femme d'un comédien. Vous êtes un de ces hommes sur lesquels aucune
calomnie n'a de prise. Beaucoup de gens sensés penseraient peut-être
qu'Alezia a fait un noble choix et une bonne action en vous épousant;
bien peu l'oseraient dire tout haut, et je suppose qu'elle devînt veuve,
les portes fermées sur elle ne se rouvriraient jamais; car elle ne
trouverait jamais un homme du monde qui voulût l'épouser après vous; sa
famille la considérerait comme morte, et il ne serait même plus permis
à sa mère de prononcer son nom. Voilà le sort qui attend Alezia si vous
l'épousez. Réfléchissez, et si vous n'êtes pas sûr de l'aimer toujours,
craignez un mariage malheureux; car il ne vous sera plus possible de la
rendre à sa famille et à ses amis quand elle aura porté votre nom. Si,
au contraire, vous vous sentez la force de l'aimer toujours, épousez-la;
car son dévouement pour vous est sublime, et nul homme au monde n'en est
plus digne que vous.»

Je restai rêveur, et le comte craignit de m'avoir blessé par sa
franchise, malgré les réflexions obligeantes par lesquelles il avait
essayé d'en adoucir l'amertume. Je le rassurai.

«Ce n'est point à cela que je songe, lui dis-je; je songe à la signora
Bianca, je veux dire à la princesse Grimani, et aux chagrins dont sa vie
serait abreuvée si j'épousais sa fille.

--Ils seraient grands en effet, répliqua le comte; et si vous
connaissiez cette aimable et charmante femme, vous y regarderiez à deux
fois avant de l'exposer à la colère de ces insolents et implacables
Grimani.

--Je ne l'y exposerai point, répondis-je avec force et comme me parlant
à moi-même.

--Cette résolution ne part peut-être point d'un coeur fortement épris,
dit le comte; mais, ce qui vaut mieux, elle part d'un coeur généreux et
noble. Quoi que vous fassiez, je reste votre ami, et je soutiens votre
détermination envers et contre tous.»

Je l'embrassai, et nous passâmes le reste de la journée en tête-à-tête,
à l'auberge voisine. Il me fit raconter encore toute mon aventure; et
l'intérêt avec lequel il m'interrogeait sur les plus petits détails,
l'air d'anxiété secrète dont il écoutait le récit des circonstances
périlleuses où ma vertu s'était trouvée à l'épreuve, me firent bien voir
que ce noble coeur était fortement épris d'Alezia Aldini. En même temps
qu'il souffrait d'entendre ces récits, il était évident pour moi que
chaque preuve de courage et de dévouement que m'avait donnée Alezia
enflammait son enthousiasme, et malgré lui ranimait son amour. A chaque
instant, il m'interrompait pour me dire: «C'est beau, cela, Lélio! c'est
beau! c'est grand! A votre place je n'aurais pas tant de courage! Je
ferais mille folies pour cette femme.» Cependant, quand je lui donnais
mes raisons (et je les lui donnais toutes, sans toutefois lui parler de
l'amour que j'avais eu autrefois pour Bianca), il approuvait ma sagesse
et ma fermeté; et lorsque malgré moi je redevenais triste, il me disait:
«Courage! allons, courage! Encore dix-huit ou vingt heures, et Alezia
sera sauvée. Je crois que nous traiterons demain les Grimani de manière
à leur ôter l'envie d'ébruiter l'affaire. La princesse emmènera sa
fille, et un jour Alezia vous bénira d'avoir été plus sage qu'elle;
car l'amour ne vit qu'un jour, et les préjugés ont des racines
indestructibles.»

Nous passâmes quelques heures de la nuit à mettre ordre à nos affaires;
à tout événement, Nasi légua sa villa à la Checchina. La conduite
de cette bonne fille envers Alezia avait rempli d'estime et de
reconnaissance l'âme généreuse du comte.

Quand nous eûmes fini, nous prîmes quelques heures de sommeil, et, au
point du jour, je m'éveillai. Quelqu'un entrait dans ma chambre: c'était
Checca.

«Tu te trompes, lui dis-je; la chambre de Nasi est ici proche.

--Ce n'est pas lui, mais toi que je cherche, dit-elle. Écoute: il ne
faut pas que tu épouses cette marchesina.

--Pourquoi, ma chère Francesca?

--Je vais te le dire: les obstacles et les dangers exaltent son amour
pour toi; mais elle n'est ni si forte d'esprit ni si libre de préjugés
qu'elle le prétend. Elle est bonne, aimable, charmante; crois-moi, je
l'aime de tout mon coeur; mais elle m'a dit sans s'en apercevoir, en
causant avec moi, plus de cent choses qui me prouvent qu'elle croit
faire pour toi un sacrifice immense, et qu'elle le regrettera un jour si
tu n'en sens pas le prix aussi bien qu'elle. Et, dis-moi, pouvons-nous
apprécier ces sacrifices, nous autres qui sommes pleins de justes
préventions contre le monde, et qui le méprisons autant qu'il nous
méprise? Non, non; un jour viendrait, Lélio, je te le prédis, où, même
sans regretter le monde, elle t'accuserait d'ingratitude au premier
grief qu'elle aurait contre toi, et c'est un triste rôle pour un homme
que d'être l'obligé insolvable de sa femme.»

En trois mots je fis savoir à la Checca quelles étaient mes intentions à
l'égard d'Alezia. Quand elle vit que j'abondais dans son sens: «Mon bon
Lélio, dit-elle, il m'est venu une idée. Il n'est pas question ici
de penser à soi seul, ou du moins il faut penser à soi noblement, et
assurer l'orgueil de la conscience pour l'avenir. Nasi aime Alezia. Elle
n'a point été ta maîtresse; il peut l'épouser: il faut qu'il l'épouse.»
Je ne savais trop si Checca, mue par un sentiment d'inquiétude jalouse,
ne me parlait pas ainsi pour me faire parler à mon tour; mais elle
ajouta, sans me donner le temps de répondre:

«Sois sûr de ce que je te dis, Lélio; Nasi est fou d'elle. Il est triste
à mourir. Il la regarde avec des yeux qui semblent dire _Que ne suis-je
Lélio!_ et, quand il me témoigne de l'affection, je vois bien que c'est
par reconnaissance de ce que je fais pour elle.

--En vérité, le crois-tu, ma bonne Checca? lui dis-je, frappé de
sa pénétration et du grand sens qu'elle déployait dans les grandes
occasions, elle si absurde dans les petites.

--Je te dis que j'en suis sûre. Il faut donc qu'ils se marient.
Laissons-les ensemble. Partons sur-le-champ.

--Partons la nuit prochaine, je le veux bien, répondis-je; jusque-là
c'est impossible. Je t'en dirai la raison dans quelques heures. Retourne
auprès d'Alezia avant qu'elle s'éveille.

--Oh! elle ne dort pas, répondit Checca; elle n'a fait que se promener
en long et en large toute la nuit avec agitation. Sa soubrette Lila, qui
a voulu coucher dans sa chambre, cause avec elle de temps en temps, et
l'irrite beaucoup par ses remontrances; car elle n'approuve pas l'amour
de sa maîtresse pour toi, je t'en avertis. Mais, quand elle se met à
soupirer et à dire: _Povera signora Bianca! povera principessa madre!_
la belle Alezia fond en larmes et se jette sur son lit en sanglotant.
Alors la soubrette la supplie de ne pas faire mourir sa mère de chagrin.
J'entends tout cela de ma chambre. Adieu, j'y retourne. Si tu es bien
décidé à repousser ce mariage, songe à mon projet, et prépare-toi à
servir l'amour de notre pauvre comte.»

A huit heures du matin, nous nous rendîmes sur le terrain. Le comte
Hector tirait l'épée comme Saint-Georges; et bien lui prenait de s'être
beaucoup exercé à ce détestable argument, car c'était le seul qu'il eût
à son service. Nasi fut blessé peu gravement; par bonheur, Hector se
conduisit assez bien; sans faire d'excuses pour sa conduite à l'égard
de Nasi, il convint qu'il avait mal parlé de sa cousine dans un premier
mouvement de colère, et il pria Nasi de lui en demander pardon de sa
part. Il termina en demandant à ses deux amis leur parole d'honneur de
garder le secret sur toute cette aventure, et ils la donnèrent. Comme
nous étions témoins l'un de l'autre, Nasi ne voulut point quitter le
terrain avant que je me fusse battu. Son domestique pansa sa blessure
sur le lieu même, et le combat commença entre M. de Monteverbasco et
moi. Je le blessai assez grièvement, mais non à mort, et, son médecin
l'ayant transporté dans sa voiture, nous rentrâmes, Nasi et moi, à la
villa. Comme il ne voulait point faire savoir à l'auberge qu'il
était blessé, il se fit transporter dans le kiosque de son jardin. La
Checchina, prévenue en secret de ce qui venait de se passer, vint nous
joindre, et l'entoura des soins que son état réclamait. Quand il fut de
force à se montrer, il pria la Checchina de dire à Alezia qu'il avait
fait une chute de cheval, et il se présenta pour lui souhaiter le
bonjour. Mais la vieille Cattina, qu'on avait délivrée, et qui, malgré
la leçon, ne pouvait s'empêcher de s'enquérir de tout, afin de le redire
à tous, savait déjà que nous nous étions battus, et déjà elle avait été
le dire à Alezia, qui courut se jeter dans les bras du comte dès qu'il
entra au salon. Quand elle l'eut remercié avec effusion, elle lui
demanda où j'étais. Ce fut en vain que le comte répondit que j'étais
aux arrêts par son ordre dans le kiosque: elle s'obstina à croire que
j'étais dangereusement blessé, et qu'on voulait le lui cacher. Elle
menaçait de descendre au jardin pour s'en assurer par elle-même. Le
comte tenait beaucoup à ce qu'elle ne fit pas d'imprudence devant les
domestiques. Il aima mieux venir me chercher et m'amener devant elle.
Alors Alezia, sans s'inquiéter de la présence de Nasi et de Checchina,
me fit de grands reproches sur ce qu'elle appelait mes scrupules
exagérés. «Vous ne m'aimez guère, me disait-elle, puisque, quand je veux
absolument me compromettre pour vous, vous ne voulez pas m'aider.» Elle
me dit les choses les plus folles et les plus tendres, sans manquer à
l'instinct d'exquise pudeur que possèdent les jeunes filles quand elles
ont de l'esprit. Checchina, qui écoutait ce dialogue au point de vue de
l'art, était émerveillée, comme elle me dit par la suite, _della parte
della marchesina_. Quant à Nasi, je rencontrai dix fois son regard
mélancolique attaché sur Alezia et sur moi avec une émotion indicible.

Alezia devenait embarrassante par sa véhémence. Elle me trouvait froid,
contraint; elle prétendait que mon regard manquait de joie, c'est-à-dire
de franchise. Elle s'alarmait de mes dispositions, elle s'indignait
de mon peu de courage. Elle avait la fièvre, elle était belle comme la
sibylle du Dominiquin. J'étais fort malheureux en cet instant, car
mon amour se réveillait, et je sentais tout le prix du sacrifice qu'il
fallait faire.

Une voiture entra dans le jardin, et nous ne l'entendîmes pas, tant
l'entretien était animé. Tout à coup la porte s'ouvrit, et la princesse
Grimani parut.

Alezia poussa un cri perçant et s'élança dans les bras de sa mère, qui
la tint longtemps embrassée sans dire une seule parole; puis elle tomba
suffoquée sur une chaise. Sa fille et Lila, à ses pieds, la couvraient
de caresses. Je ne sais ce que lui dit Nasi, je ne sais ce qu'elle lui
répondit en lui serrant les mains. J'étais cloué à ma place; je revoyais
Bianca après dix ans d'absence. Combien elle était changée! mais qu'elle
me paraissait touchante, malgré la perte de sa beauté première! Que ses
grands yeux bleus, enfoncés dans leurs orbites creusés par les larmes,
me parurent plus tendres encore et plus doux que je ne me les rappelais.
Combien sa pâleur m'émut, et comme sa taille, amincie et un peu brisée,
me parut mieux convenir à cette âme aimante et fatiguée! Elle ne me
reconnaissait pas; et, lorsque Nasi me nomma, elle parut surprise; car
ce nom de Lélio ne lui apprenait rien. Enfin je me décidai à lui parler;
mais à peine eut-elle entendu le premier mot, que, me reconnaissant au
son de ma voix, elle se leva et me tendit les bras en s'écriant:

«O mon cher Nello!

--Nello! s'écria Alezia en se relevant avec précipitation; Nello le
gondolier?

--Ne le savais-tu pas, lui dit sa mère, et ne le reconnais-tu qu'en cet
instant?

--Ah! je comprends, dit Alezia d'une voix étouffée, je comprends
pourquoi il ne peut pas m'aimer?» Et elle tomba évanouie de toute sa
hauteur sur le parquet.

Je passai le reste du jour dans le salon avec Nasi et Checca. Alezia
était au lit, en proie à des attaques de nerfs et à un violent délire.
Sa mère était enfermée seule avec elle. Nous soupâmes fort tristement
tous les trois. Enfin, vers dix heures, Bianca vint nous dire que sa
fille était calmée et que bientôt elle reviendrait causer avec moi. Vers
minuit elle revint, et nous passâmes deux heures ensemble, tandis
que Nasi et Checchina étaient allés tenir compagnie à Alezia, qui se
trouvait beaucoup mieux et avait demandé à les voir. Bianca fut bonne
comme un ange avec moi. En toute autre circonstance, peut-être son titre
de princesse et sa nouvelle position l'eussent gênée; mais la tendresse
maternelle étouffait en elle tout autre sentiment. Elle ne songeait qu'à
me témoigner sa reconnaissance: elle l'exprima dans les termes les plus
flatteurs et de la manière la plus affectueuse. Elle ne sembla pas un
seul instant avoir conçu l'idée que je pusse hésiter à lui rendre sa
fille et à repousser la pensée de l'épouser. Je lui en sus gré. Ce fut
la seule manière dont elle m'exprima que le passé était vivant dans sa
mémoire. J'eus la délicatesse de n'y faire aucune allusion; cependant
j'eusse été heureux qu'elle ne craignît pas de m'en parler avec abandon:
c'eût été une marque d'estime plus grande que toutes les autres.

Sans doute Alezia lui avait tout raconté; sans doute elle lui avait fait
une confession générale de toutes les pensées de sa vie, depuis la nuit
où elle avait surpris ses amours avec le gondolier jusqu'à celle où elle
avait confié ce secret au comédien Lélio. Sans doute les souffrances
mutuelles d'un tel épanchement avaient été purifiées par le feu de
l'amour maternel et filial. Bianca me dit que sa fille était calme,
résignée, qu'elle désirait me voir _un jour_ et me témoigner son amitié
inaltérable, sa haute estime, sa vive reconnaissance... En un mot, le
sacrifice était consommé.

Je ne quittai pas la princesse sans lui témoigner le désir que j'avais
de voir un jour Alezia agréer l'amour de Nasi, et je l'engageai à
cultiver les dispositions de ce brave et excellent jeune homme.

Je retournai à mon auberge à quatre heures du matin. J'y trouvai Nasi,
qui, selon mes instructions, avait tout fait préparer pour mon départ.
Lorsqu'il me vit arriver avec Francesca, il crut qu'elle venait
me reconduire et me dire adieu. Quelle fut sa surprise lorsqu'elle
l'embrassa en lui disant d'un ton vraiment impérial:

«Nasi, soyez libre! faites-vous aimer d'Alezia; je vous rends vos
promesses et vous conserve mon amitié.

--Lélio, s'écria-t-il, m'enlevez-vous donc aussi celle-là?

--Croyez-vous à mon honneur? lui dis-je. Ne vous en ai-je pas donné
assez de preuves depuis hier? Et doutez-vous de la grandeur d'âme de
Francesca?»

Il se jeta dans nos bras en pleurant. Nous montâmes en voiture au
lever du soleil. Au moment où nous passâmes devant la villa Nasi, une
persienne s'ouvrit avec précaution, et une femme se pencha pour nous
voir. Elle avait une main sur son coeur, l'autre tendue vers moi en
signe d'adieu, et elle levait les yeux au ciel en signe de remerciement:
c'était Bianca.

Trois mois après, Checca et moi nous arrivâmes à Venise par une belle
soirée d'automne. Nous avions un engagement à la Fenice, et nous allâmes
nous loger sur le grand canal, dans le meilleur hôtel de la ville. Nous
passâmes les premières heures de notre arrivée à déballer nos malles
et à mettre en ordre toute notre garde-robe de théâtre. Nous ne dînâmes
qu'ensuite. Il était déjà assez tard. Au dessert on m'apporta plusieurs
paquets de lettres, parmi lesquels un seul fixa mon attention. Après
l'avoir parcouru, j'allai ouvrir la fenêtre du balcon, j'y fis monter
avec moi Checca, et lui dis de regarder vis-à-vis. Parmi les nombreux
palais qui projetaient leurs ombres sur les eaux du canal, il y en avait
un, placé en face même de notre appartement, qui se distinguait par sa
grandeur et son antiquité. Il venait d'être magnifiquement restauré.
Tout avait un air de fête. A travers les fenêtres on apercevait, à la
lueur de mille bougies, de riches bouquets de fleurs et de somptueux
rideaux, et l'on entendait les sons harmonieux d'un puissant orchestre.
Des gondoles illuminées, glissant silencieusement sur le grand canal,
venaient déposer à la porte du palais des femmes parées de fleurs ou de
pierreries étincelantes avec leurs cavaliers en habit de cérémonie.

«Sais-tu, dis-je à Checca, quel est ce palais qui est devant nous et
pourquoi se donne cette fête?

--Non, et je ne m'en inquiète guère.

--C'est le palais Aldini, où l'on célèbre le mariage d'Alezia Aldini
avec le comte Nasi.

--Bah!» me dit-elle avec un air demi-étonné, demi-indifférent.

Je lui montrai le paquet que j'avais reçu. Il était de Nasi. Il
contenait deux lettres de faire part, deux autres lettres autographes,
l'une de Nasi pour elle, l'autre d'Alezia pour moi, charmantes toutes
deux.

«Tu vois, repris-je lorsque Checca eut fini de lire, que nous n'avons
pas à nous plaindre de leurs procédés. Ce paquet nous a cherchés à
Florence et à Milan, et s'il ne nous est parvenu qu'ici, c'est la faute
de nos voyages. Ces lettres sont, du reste, aussi bienveillantes et
aussi agréables que possible. On reconnaît aisément qu'elles ont été
écrites par de nobles coeurs. Tout grands seigneurs qu'ils sont, ils
ne craignent pas de nous parler, l'un de son amitié, l'autre de sa
reconnaissance.

--Oui, mais en attendant ils ne nous invitent pas à leurs noces.

--D'abord, ils ne nous savent pas ici; et puis ensuite, ma pauvre soeur,
les nobles et les riches n'invitent les chanteurs à leurs réunions que
pour les faire chanter; et ceux qui ne veulent pas chanter pour amuser
les amphitryons, on ne les invite pas du tout. C'est là la justice du
monde; et, tout bons et tout raisonnables que sont nos deux jeunes amis,
vivant dans ce monde, ils sont obligés de se soumettre à ses lois.

--Ma foi! tant pis pour eux, mon brave Lélio! Qu'ils s'arrangent. Ils
nous laissent nous amuser sans eux; laissons-les s'ennuyer sans nous.
Narguons l'orgueil des grands, rions de leurs sottises, dépensons
gaiement la richesse quand nous l'avons, recevons sans souci la pauvreté
si elle vient; sauvons avant tout notre liberté, jouissons de la vie
quand même, et vive la Bohême!»

Là finit le récit de Lélio. Quand il eut cessé de parler, nous gardâmes
un silence mélancolique. Notre ami paraissait plus triste encore que
tous les autres. Tout à coup il releva sa tête, qu'il avait appuyée sur
sa main, et nous dit:

«Le dernier soir dont je vous parle, il y avait beaucoup de Français
invités à la fête; et comme ils étaient alors très-engoués de la musique
allemande, ils avaient fait jouer pendant toute la nuit les valses de
Weber et de Beethoven. C'est pour cela que ces valses me sont si chères;
elles me rappellent une époque de ma vie que je regretterai toujours
malgré les souffrances dont elle fut remplie. Il faut avouer, mes amis,
que le destin s'est montré cruel envers moi, en me faisant trouver deux
amours si ardents, si sincères, si dévoués, sans me permettre de jouir
d'aucun. Hélas! mon temps est fini maintenant, et je ne retrouverai
plus de ces nobles passions dont il faut avoir épuisé au moins une pour
pouvoir dire qu'on a connu la vie.

--Ne te plains pas, lui répondit Beppa, qu'avait réveillée le chagrin
de son camarade; tu as derrière toi une vie irréprochable, autour de
toi une belle gloire et de bonnes amitiés, dans l'avenir et toujours
l'indépendance; et je te dis que, quand tu voudras, l'amour ne te fera
pas défaut. Remplis donc encore une fois ton verre de ce vin généreux,
trinque joyeusement avec nous, et fais-nous répéter en choeur le refrain
sacré.»

Lélio hésita un instant, remplit son verre, fit un profond soupir; puis
un éclair de jeunesse et de gaieté jaillissant de ses beaux yeux noirs,
humides de larmes, il chanta d'une voix tonnante, à laquelle nous
répondîmes en coeur: Vive la Bohême!


FIN DE LA DERNIÈRE ALDINI.








End of the Project Gutenberg EBook of La dernière Aldini, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DERNIÈRE ALDINI ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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