The Project Gutenberg eBook of Jeanne
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Title: Jeanne
Author: George Sand
Release date: March 20, 2026 [eBook #78257]
Language: French
Original publication: Paris: Nelson & Calmann-Lèvy, 1933
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78257
Credits: This eBook was produced by: Delphine Lettau, Cindy Beyer, Al Haines & the online Distributed Proofreaders Canada team at https://www.pgdpcanada.net
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE ***
[Cover Illustration]
_Jeanne_
_Par_
_George Sand_
[Illustration]
_Nelson_ _Calmann-Lévy_
_Éditeurs_ _Éditeurs_
_25, rue Denfert-Rochereau_ _3, rue Auber_
_Paris_ _Paris_
_1933_
_GEORGE SAND_
(_Madame Dudevant_)
_née en 1804, morte en 1876_
————
_Première édition de « Jeanne » : 1844_
JEANNE
NOTICE
_Jeanne_ est le premier roman que j’aie composé pour le mode de
publication en feuilletons. Ce mode exige un art particulier que je n’ai
pas essayé d’acquérir, ne m’y sentant pas propre. C’était en 1844,
lorsque le vieux _Constitutionnel_ se rajeunit en passant au grand
format. Alexandre Dumas et Eugène Sue possédaient dès lors, au plus haut
point, l’art de finir un chapitre sur une péripétie intéressante, qui
devait tenir sans cesse le lecteur en haleine, dans l’attente de la
curiosité ou de l’inquiétude. Tel n’était pas le talent de Balzac, tel
est encore moins le mien. Balzac, esprit plus analytique, moi, caractère
plus lent et plus rêveur, nous ne pouvions lutter d’invention et
d’imagination contre cette fécondité d’événements et ces complications
d’intrigues. Nous en avons souvent parlé ensemble; nous n’avons pas
voulu l’essayer, non par dédain du genre et du talent d’autrui; Balzac
était trop fort, moi trop amoureux de mes aises intellectuelles pour
dénigrer les autres; car le dénigrement, c’est l’envie, et on dit que
cela rend fort malheureux. Nous n’avons pas voulu l’essayer, par la
certitude que nous sentions en nous de n’y pas réussir et d’avoir à y
sacrifier des résultats de travail qui ont aussi leur valeur, moins
brillante, mais allant au même but.
Ce but, le but du roman, c’est de peindre l’homme; et, qu’on le prenne
dans un milieu ou dans l’autre, aux prises avec ses idées ou avec ses
passions, en lutte contre un monde intérieur qui l’agite, ou contre un
monde extérieur qui le secoue, c’est toujours l’homme en proie à toutes
les émotions et à toutes les chances de la vie.
_Jeanne_ est une première tentative qui m’a conduit à faire plus tard
_la Mare au Diable_, _le Champi_ et _la Petite Fadette_. La vierge
d’Holbein m’avait toujours frappé comme un type mystérieux où je ne
pouvais voir qu’une fille des champs rêveuse, sévère et simple : la
candeur infinie de l’âme, par conséquent un sentiment profond dans une
méditation vague, où les idées ne se formulent point. Cette femme
primitive, cette vierge de l’âge d’or, où la trouver dans la société
moderne? Du moment qu’elle sait lire et écrire, elle ne vaut pas moins,
sans doute, mais elle est autre, et appartient à un autre genre de
description.
Je crus ne pouvoir la trouver qu’aux champs, pas même aux champs, au
désert, sur une lande inculte, sur une terre primitive qui porte les
stigmates mystérieuses de notre plus antique civilisation. Ces coins
sacrés où la charrue n’a jamais passé, où la nature est sauvage,
grandiose ou morne, où la tradition est encore debout, où l’homme semble
avoir conservé son type gaulois et ses croyances fantastiques, ne sont
pas aussi rares en France qu’on devrait le croire après tant de
révolutions, de travaux et de découvertes. La France est pleine, au
contraire, de ces contrastes entre la civilisation moderne et la
barbarie antique, sur des zones de terrain qui ne sont séparées parfois
l’une de l’autre que par un ruisseau ou par un buisson. Quand on se
trouve dans une de ces solitudes où semble régner le sauvage génie du
passé, cette pensée banale vient à tout le monde : « On se croirait ici
à deux mille lieues des villes et de la société. » On pourrait dire
aussi bien qu’on s’y sent à deux mille ans de la vie actuelle.
Cette vierge gauloise, ce type d’Holbein, ou de Jeanne d’Arc ignorée,
qui se confondaient dans ma pensée, j’essayai d’en faire une création
développée et complète. Mais je ne réussis point à mon gré. Il me
fallut, pour satisfaire aux nécessités du feuilleton, me hâter un peu,
et, d’ailleurs, je n’osai point alors faire ce que j’ai osé plus tard,
peindre mon type dans son vrai milieu, et l’encadrer exclusivement de
figures rustiques en harmonie avec la mesure, assez limitée en
littérature, de ses idées et de ses sentiments. En mêlant Jeanne à des
types de notre civilisation, je trouvai que j’atténuais la vraie
grandeur que je lui avais rêvée, et que j’altérais sa simplicité
nécessaire. Je fis un roman de contrastes, comme ces contrastes de
paysages et de mœurs dont j’ai parlé tout à l’heure; mais je me sentis
dérangé de l’oasis austère où j’aurais voulu oublier et faire oublier à
mon lecteur le monde moderne et la vie présente. Mon propre style, ma
phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux, ni les
figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie. Il
me semblait que je barbouillais d’huile et de bitume les peintures
sèches, brillantes, naïves et plates des maîtres primitifs, que je
cherchais à faire du relief sur une figure étrusque, que je traduisais
Homère en rébus, enfin que je profanais le nu antique avec des draperies
modernes.
Les peintres et les sculpteurs de la renaissance l’ont fait pourtant.
Germain Pilon a habillé les Grâces païennes avec une mousseline ou un
taffetas qui n’est jamais sorti d’une autre fabrique que de celle de son
génie; mais il faut être Germain Pilon ou ne pas s’en mêler. Puisse le
lecteur m’être plus indulgent que je ne le suis à moi-même!
GEORGE SAND.
Nohant, mai 1853.
DÉDICACE
A FRANÇOISE MEILLANT
« Tu ne sais pas lire, ma paisible amie, mais ta fille et la mienne
ont été à l’école. Quelque jour, à la veillée d’hiver, pendant que tu
fileras ta quenouille, elles te raconteront cette histoire qui deviendra
beaucoup plus jolie en passant par leurs bouches. »
TABLE
_Pages_
_Notice_................................ 5
_Dédicace_.............................. 9
_Prologue_.............................. 13
_I._ _La Ville gauloise_............. 27
_II._ _Le Cimetière_.................. 45
_III._ _La Maison de la Morte_......... 61
_IV._ _L’Orage_....................... 82
_V._ _L’Érudition du Curé de
campagne_..................... 96
_VI._ _Le Feu du ciel_................ 118
_VII._ _La Pierre d’Ep-Nell_........... 132
_VIII._ _La Lavandière_................. 149
_IX._ _Adieu au village_.............. 163
_X._ _Les Projets de mariage_........ 185
_XI._ _Le Poisson d’avril_............ 203
_XII._ _Un Gentleman excentrique_...... 218
_XIII._ _Le Frère et la Sœur_........... 233
_XIV._ _Sir Arthur_.................... 256
_XV._ _Nuit blanche_.................. 272
_XVI._ _La Velléda du mont Barlot_..... 289
_XVII._ _La Grande Pastoure_............ 306
_XVIII._ _La Fenaison_................... 321
_XIX._ _Amour de Jeune homme_.......... 338
_XX._ _Adieu à la Ville_.............. 359
_XXI._ _Le Mirage_..................... 374
_XXII._ _La Tour de Montbrat_........... 394
_XXIII._ _Le Vagabond_................... 415
_XXIV._ _Malheur_....................... 438
_XXV._ _Conclusion_.................... 459
_JEANNE_
PROLOGUE
DANS les montagnes de la Creuse, en tirant vers le Bourbonnais et le
pays de Combraille, au milieu du site le plus pauvre, le plus triste, le
plus désert qui soit en France, le plus inconnu aux industriels et aux
artistes, vous voudrez bien remarquer, si vous y passez jamais, une
colline haute et nue, couronnée de quelques roches qui ne frapperaient
guère votre attention, sans l’avertissement que je vais vous donner.
Gravissez cette colline; votre cheval vous portera, sans grand effort,
jusqu’à son sommet; et là, vous examinerez ces roches disposées dans un
certain ordre mystérieux, et assises, par masses énormes, sur de
moindres pierres où elles se tiennent depuis une trentaine de siècles
dans un équilibre inaltérable. Une seule s’est laissée choir sous les
coups des premières populations chrétiennes, ou sous l’effort du vent
d’hiver qui gronde avec persistance autour de ces collines dépouillées
de leurs antiques forêts. Les chênes prophétiques ont à jamais disparu
de cette contrée, et les druidesses n’y trouveraient plus un rameau de
gui sacré pour parer l’autel d’Hésus.
Ces blocs posés comme des champions gigantesques sur leur étroite base,
ce sont les menhirs, les dolmens, les cromlechs des anciens Gaulois,
vestiges de temples cyclopéens d’où le culte de la force semblait bannir
par principe le culte du beau; tables monstrueuses où les dieux barbares
venaient se rassasier de chair humaine, et s’enivrer du sang des
victimes; autels effroyables où l’on égorgeait les prisonniers et les
esclaves pour apaiser de farouches divinités. Des cuvettes et des
cannelures creusées dans les angles de ces blocs, semblent révéler leur
abominable usage, et avoir servi à faire couler le sang. Il y a un
groupe plus formidable que les autres, qui enferme une étroite enceinte.
C’était peut-être là le sanctuaire de l’oracle, la demeure mystérieuse
du prêtre. Aujourd’hui ce n’est, au premier coup d’œil, qu’un jeu de la
nature, un de ces refuges que la rencontre de quelques roches offre au
voyageur ou au pâtre. De longues herbes ont recouvert la trace des
antiques bûchers, les jolies fleurs sauvages des terrains de bruyères
enveloppent le socle des funestes autels, et, à peu de distance, une
petite fontaine froide comme la glace et d’un goût saumâtre, comme la
plupart de celles du pays marchois, se cache sous des buissons rongés
par la dent des boucs. Ce lieu sinistre, sans grandeur, sans beauté,
mais rempli d’un sentiment d’abandon et de désolation, on l’appelle _les
Pierres Jomâtres_.
Vers les derniers jours d’août 1816, trois jeunes gens de bonne mine
chassaient au chien couchant, au pied de la _montagne aux pierres_,
comme on dit dans le pays.
— Amis, dit le plus jeune, je meurs de soif, et je sais par ici une
fontaine vers laquelle mon chien court déjà, comme à bonne connaissance.
Si vous voulez me suivre, sir Arthur sera peut-être bien aise de voir de
près ces pierres druidiques, bien qu’il en ait vu sans doute de plus
curieuses en Écosse et en Irlande.
— Je verrai toujours, répondit sir Arthur, avec un accent britannique
bien marqué; et il se mit à gravir la colline par son côté le plus
roide, pour marcher en ligne droite aux pierres jomâtres.
— Quant à moi, dit le troisième chasseur, qui avait l’air moins
distingué que les deux autres, quoique sa physionomie eût plus
d’expression et son œil plus de vivacité, je n’espère pas trouver ici de
gibier, c’est un endroit maudit; mais je vais à la recherche de quelque
chèvre, pour la soulager de son lait.
— _Vous ne devez pas!_ dit l’Anglais, dont le parler était toujours
obscur à force de laconisme.
— Prenez garde, Marsillat, cria le premier interlocuteur, le jeune
Guillaume de Boussac, qui se dirigeait vers la fontaine; vous savez bien
que sir Arthur est le grand redresseur de nos torts, et qu’il ne voit
pas d’un bon œil vos attentats contre la propriété. Il ne veut pas qu’on
saccage les murs de clôture, qu’on gâte les sarrasins, ni qu’on tue la
poule du paysan.
— Bah! reprit le jeune licencié en droit, le paysan sait bien prendre
sa revanche au centuple.
Sir Arthur était déjà loin. Il avait une manière de marcher en rasant la
terre, qui n’avait l’air ni active ni dégagée, mais qui gagnait le
double en vitesse sur celle de ses compagnons. C’était un chasseur
modèle; il n’avait jamais ni faim ni soif, et les jeunes gens qui le
suivaient avec émulation maudissaient souvent son infatigable
persévérance.
Bien que Guillaume de Boussac et Léon Marsillat ne fissent que bondir et
s’essouffler, l’Anglais, pareil à la tortue de la fable, qui gagne sur
le lièvre le prix de la course, examinait depuis un quart d’heure la
disposition et les qualités minéralogiques des pierres jomâtres, quand
ses deux amis vinrent le rejoindre.
— Diable de fontaine! disait M. de Boussac en faisant la grimace; elle
a un goût de cuivre qui ne me donne pas grande idée du _trésor_!
— Ces maudites chèvres, disait Marsillat, n’ont pas une goutte de lait!
au lieu de brouter, elles ne songent qu’à lécher les pierres. Est-ce
qu’elles auraient le goût de l’or?
— _Or? trésor?_ demanda sir Arthur, en les regardant d’un air étonné.
— C’est qu’il faut vous dire, repartit Guillaume de Boussac, qu’il y a
une tradition, une légende sur cet endroit-ci. Vous n’ôteriez pas de la
tête de nos paysans, à ce que prétend Marsillat, qu’un trésor est enfoui
dans cette région.
— Cette croyance les rend fous, dit Marsillat. Les uns supposent ce
trésor enterré sous ces pierres druidiques; d’autres le cherchent plus
loin, dans la montagne de Toull-Sainte-Croix, que vous voyez, à une
heure de chemin d’ici.
L’Anglais regarda le sol maigre et pierreux, les bruyères qui
étouffaient le fourrage, les chèvres efflanquées qui erraient à quelque
distance.
— Il y a un trésor dans les terres incultes, dit-il : mais il faut un
autre trésor pour l’en retirer.
— Oui, des capitaux! dit Marsillat.
— Et des paysans! ajouta Guillaume. Cette terre est dépeuplée.
— _Des hommes, et puis des hommes_, reprit l’Anglais.
— _Comprends pas_, dit Guillaume en souriant, à Marsillat.
— Pas de maîtres et pas d’esclaves; des hommes et des hommes! reprit
sir Arthur, étonné de n’avoir pas été compris, lui qui croyait parler
clair.
— Est-ce qu’il y a des esclaves en France? s’écria Marsillat en
haussant les épaules.
— Oui, et en Angleterre aussi! répondit l’Anglais sans se déconcerter.
— La philosophie m’ennuie, reprit à demi-voix Marsillat en s’adressant
à son jeune compatriote; votre Anglais me dégoûterait d’être libéral.
Combien voulez-vous parier, Guillaume, ajouta-t-il tout haut, que je
monte sur la plus haute et la plus lisse des pierres jomâtres?
— Je parie que non, répondit M. de Boussac.
— Voulez-vous parier ce que nous avons d’argent sur nous?
— Volontiers, cela ne me ruinera pas. Je n’ai qu’un louis.
— Eh pardieu, je n’ai qu’une pièce de 5 francs, moi, reprit Marsillat
après avoir fouillé toutes ses poches.
— C’est égal, je tiens! dit M. de Boussac.
— Et vous, _Mylord_? reprit Marsillat : que pariez-vous?
— Je parie une pièce de 5 sous de France, répondit sir Arthur.
— Fi donc! j’ai cru, dit Marsillat, que les Anglais étaient fous des
paris. Ils ne méritent guère leur réputation. Cinq sous pour monter
là-dessus!
— C’est plus que cela ne vaut.
— Par exemple! Il y a de quoi se casser bras et jambes!
— Alors, je ne parie rien, ou je parie 1,000 livres sterling contre
vous que vous y monterez.
— L’argent n’est rien, la gloire est tout! s’écria gaiement Marsillat;
je tiens vos 5 sous et je monte.
— C’est comme cela qu’on se tue, dit Arthur en lui ôtant froidement des
mains son fusil armé dont il voulait s’aider.
Marsillat fit des efforts inouïs, des miracles d’adresse, et après
s’être écorché les mains en glissant plus d’une fois jusqu’à terre,
après avoir cassé ses bretelles et mis au désespoir son chien qui ne
pouvait le suivre, il parvint à se dresser d’un air de triomphe sur la
plate-forme du dolmen. Savez-vous, s’écria-t-il, que ces pierres étaient
des idoles? me voilà sur les épaules d’un Dieu!
— Écoutez, Léon, lui cria le jeune de Boussac, si vous trouvez là-haut
la druidesse Velléda, faites-nous-en part.
— Bah! Je n’aime pas plus votre druidesse que votre Chateaubriand!
répondit Marsillat, qui se piquait de libéralisme. Vive Lisette! vive le
charmant Béranger!
— Écrivain de mauvaise compagnie, reprit le jeune homme avec dédain.
N’est-ce pas, sir Arthur? est-ce que vous pouvez supporter ce
chansonnier de taverne?
— Béranger! grand poète! dit tranquillement l’Anglais.
— Un poète, lui! dites donc Chateaubriand!
— Et Chateaubriand grand poète, reprit l’Anglais sans s’animer
davantage.
— Allons, vous n’entendez rien à la littérature française, cher
_allié_, vous êtes un véritable Anglais.
— Je suis, quand je dis cela, un véritable Français, répondit sir
Arthur, et un jour, Chateaubriand, Béranger, se donneront la main.
— Ce jour-là, repartit le jeune noble, Marsillat trouvera la druidesse
Velléda sur la grande pierre jomâtre.
Quoi! Lisette, est-ce vous...?
chantait Marsillat en parcourant la plate-forme du dolmen, et en sautant
d’un bloc à l’autre. Tout à coup il s’arrêta, et son chant fut
interrompu par une exclamation de surprise.
— Qu’est-ce donc! un lièvre? un serpent? s’écria Guillaume.
— Velléda? demanda sir Arthur en souriant un peu.
— Non! Lisette, répondit Marsillat; pas laide du tout, ma foi! mais
est-elle morte?
Et il disparut dans la coulisse que formait l’écartement des deux plus
grosses pierres druidiques. Guillaume de Boussac, voyant qu’il ne
répondait plus à ses questions, poussé par la curiosité d’une aventure,
se mit en devoir d’escalader le rocher; mais sir Arthur, moins pressé et
nullement ému, lui fit remarquer qu’en tournant l’enceinte de roches et
en rejoignant Marsillat par l’intérieur, il aurait beaucoup plus vite
atteint son but. Ce fut l’affaire de quelques instants, et tous trois se
trouvèrent réunis autour de la druidesse endormie.
— C’est un petit enfant, dit l’Anglais.
— Cela? ça a quatorze ou quinze ans, répondit Marsillat; peut-être
plus!
— Je n’aurais pas cru, dit Guillaume.
— La race du pays est comme cela, reprit Marsillat; les filles jusqu’à
seize ans, et les garçons jusqu’à vingt, sont tout petits et conservent
des traits enfantins; ils se développent tout d’un coup, et deviennent
grands et forts, lorsqu’on les croyait noués pour toujours. C’est la
même chose que pour les poulains et les taureaux.
— Oh! ce n’est pas la même chose, dit sir Arthur, scandalisé d’entendre
parler si légèrement de l’espèce humaine.
— Comme elle dort! dit Guillaume de Boussac; un coup de fusil ne la
réveillerait pas.
— J’ai envie d’essayer, dit Marsillat en cherchant à prendre l’arme de
sir Arthur, qui la lui refusa avec fermeté, trouvant la plaisanterie
cruelle et dangereuse.
— C’est le sommeil de l’ange ou de la bête, reprit Guillaume. Elle est
jolie, n’est-ce pas, Léon? Je ne peux voir que son profil, qui n’est pas
laid.
— Je voudrais voir _son_ figure, dit l’Anglais qui, par quelques fautes
de langue, donnait parfois, sans le savoir, un tour assez plaisant à ses
discours ordinairement graves.
— Oh! _son_ figure est _beau_! répondit Marsillat avec l’indifférence
que lui aurait inspirée une créature ruminante. Je l’ai vue; c’est le
beau type bourbonnais, qui se mêle sur la frontière au type marchois,
moins sévère, mais plus piquant à mon gré. Si elle n’avait pas renfoncé
son nez sous son bras, vous verriez une vraie beauté bourbonnaise, et
cela plairait à _mylord_, j’en suis sûr, car il a des yeux tout comme un
autre, malgré sa philosophie.
Guillaume de Boussac voulut pousser la dormeuse du bout de son fouet
pour la réveiller; l’Anglais s’y opposa, en disant d’un ton et avec un
accent qui provoquèrent un éclat de rire :
— Laissez dormir l’innocence.
— On peut bien la faire remuer sans la réveiller, dit Marsillat en
avançant la main pour retourner la tête de la pastourelle.
— Mettez votre gant! dit Guillaume, en le retenant; les enfants de ce
pays sont si malpropres!
— C’est vrai, reprit Marsillat en ramassant un brin d’herbe dont il
chatouilla le front de la jeune fille.
Elle fit le mouvement de chasser une mouche importune, et se retourna
avec ce gros soupir sans effort et sans tristesse, qui soulève la
poitrine des enfants endormis, et qui a une harmonie particulière, une
pureté de souffle qui inspire je ne sais quel attendrissement. Puis,
sans ouvrir les yeux, elle prit à son insu une pose incroyablement
gracieuse. Son bras était rejeté au-dessus de sa tête, et sa main brune,
mais effilée et petite, rejeta en arrière sa coiffe de toile grise, et
resta entr’ouverte sur ses cheveux d’un blond cendré magnifique. C’était
bien le plus frais visage humain qui eût jamais bravé sans voile et sans
ombrelle les ardeurs du soleil de midi. Il est certains cantons du Berri
et des provinces limitrophes, où, malgré l’absence d’arbres, et en dépit
d’une vie exposée à toutes les blessures du hâle, la carnation des
paysans est aussi pure et aussi délicate que celle des Vénitiens et des
montagnards des Alpes graïennes. Dans les endroits où ce caractère n’est
pas général, il se produit et se perpétue dans certaines familles, et
c’est une opinion assez répandue, que ces familles sont d’origine
anglaise, les Anglais ayant occupé, comme on sait, assez longtemps nos
provinces du centre pour y mélanger leur sang avec celui des indigènes;
mais nous croirions plutôt que le pur sang de la race gauloise primitive
s’est conservé jusqu’à nos jours sans mélange, dans quelques tribus
rustiques de nos provinces centrales.
La dormeuse était donc blanche comme l’aster des prés et rosée comme la
fleur de l’églantier. Mais sa beauté eût pu se passer de cette recherche
particulière à la race des oisifs. Ses traits étaient admirables, son
front humide, un peu bas comme celui des statues antiques. Les lignes
les plus pures et un calme angélique dans la physionomie lui donnaient
une ressemblance frappante avec ces beaux types que l’art grec a
immortalisés. Sa taille n’était pas développée, et annonçait pourtant la
souplesse et la force; elle était vêtue de haillons qui, dans leur
désordre pittoresque, ne la déparaient nullement. Ses pieds nus
reposaient dans l’herbe, et sa bouche entr’ouverte laissait voir des
dents superbes. La véritable beauté est toujours chaste et inspire un
respect involontaire. L’Anglais n’était pas d’humeur à s’en départir, et
ses deux étourdis compagnons en subirent l’ascendant irrésistible.
— Ma foi, ce n’est pas Lisette, c’est Velléda, dit Marsillat en
baissant la voix par un sentiment instinctif.
— Et pourquoi Lisette ne _serait-il_ pas _beau_ comme Velléda? demanda
sir Arthur.
— Va pour Velléda, va pour Lisette! répondit Marsillat; si j’étais
peintre, je voudrais _croquer_ cette divine créature... Et si j’étais
seul, ajouta-t-il, revenant à son naturel, je voudrais savoir si cette
chevrière a tant soit peu d’esprit.
— Monsieur Marsillat, dit Arthur d’un air solennel, allons-nous-en.
— Oui, oui, allons-nous-en, dit Marsillat après avoir ri de la
vertueuse sollicitude de l’Anglais. On se repent toujours d’avoir
regardé les belles Marchoises; la plus sotte et la plus novice en sait
assez long pour compromettre le plus prudent et le plus discret d’entre
nous. Au diable toutes les Vellédas et toutes les Lisettes de nos
champs!
— Je ne comprends pas, reprit sir Arthur en s’échauffant un peu au feu
de son indignation intérieure, qu’il vous vienne de pareilles pensées à
la vue d’un enfant. Vous n’êtes pas dignes, Messieurs, de contempler la
beauté.
— Oui, oui, _mylord_ est seul digne de contempler la _biouté_, dit
Marsillat, en contrefaisant l’accent comique de sir Arthur. Sir Arthur
ne s’en aperçut pas. Le mot ne sonnait pas autrement à son oreille qu’il
ne l’avait prononcé, et il souriait d’un air de pitié paternelle, quand
les jeunes gens le traitaient de mylord avec une affectation ironique.
— Attendez, Messieurs, dit Guillaume : Marsillat a gagné son pari, et
je lui dois un louis que je le défie de prendre où je vais le mettre.
En même temps, il déposa doucement, dans la main toujours ouverte de la
dormeuse, le napoléon qu’il avait parié.
— Vous avez raison, dit Marsillat, et je suis bien fâché de n’avoir que
cinq francs à joindre à votre aumône. Halte-là, _Mylord_, ajouta-t-il
après avoir déposé son écu dans la main de la petite paysanne, et en
voyant que sir Arthur se fouillait à son tour. Vous n’avez parié que
cinq sous, et vous ne devez pas mettre davantage à l’offrande.
— D’autant plus, dit sir Arthur, après avoir retourné toutes ses poches
d’un air consterné, que je n’ai rien autre chose sur moi.
— Je crois bien! vous avez tout donné en chemin, reprit Guillaume qui
connaissait l’extrême libéralité de l’Anglais. Son sommeil obstiné
m’amuse, ajouta-t-il, en jetant un dernier regard sur la chevrière. Je
voudrais voir son étonnement quand elle trouvera ces trois pièces dans
sa main en se réveillant.
— Elle croira que le diable s’en est mêlé, répondit Marsillat, ou tout
au moins les fées qui hantent, comme chacun sait, les pierres jomâtres
au coup de midi et au coup de minuit.
— Puisque nous faisons le rôle des fées, dit Guillaume, et que nous
voici trois, nombre consacré dans tous les contes merveilleux, je suis
d’avis que nous fassions chacun un souhait à cet enfant.
— Ça va, dit Marsillat, et étendant la main sur la tête de l’enfant :
Ma belle, lui dit-il, je te souhaite un gaillard vigoureux pour amant.
— Ma charmante, je te souhaite un protecteur riche et généreux, dit M.
de Boussac en souriant.
— Ma fille, je te souhaite un honnête mari qui t’aime et t’assiste dans
tes peines, dit à son tour l’Anglais avec un sérieux et un accent de
conviction qui arrêtèrent un instant la gaieté de ses compagnons.
Tous trois s’éloignèrent des pierres jomâtres, croyant avoir porté
bonheur à l’enfant, chacun à sa manière, et ne se doutant guère que
leurs aumônes allaient devenir dans sa petite main l’instrument de leurs
destinées.
I
LA VILLE GAULOISE
Environ quatre ans après cette aventure, M. Guillaume de Boussac
repassait pour la première fois au pied du mont Barlot, sur lequel
s’élèvent les pierres jomâtres; et, en regardant de loin ces monuments
druidiques, en se souvenant d’y avoir été conduit jadis deux ou trois
fois par des parties de chasse au temps des vacances, il ne se rappelait
nullement la prétendue druidesse dont la main avait reçu son aumône.
Cette futile circonstance était sortie de sa mémoire et n’y revint que
longtemps après.
Le jeune baron de Boussac, d’aimable et folâtre collégien, était devenu
un charmant jeune homme, encore rose et blanc comme une demoiselle, au
dire des gens du pays, mais assez robuste pourtant, et d’une physionomie
plutôt sérieuse qu’enjouée. Le temps et la réflexion avaient mûri son
caractère, son extérieur et ses goûts. Il ne bornait plus ses promenades
à l’exploration des pierres jomâtres, au delà desquelles il ne s’était
guère aventuré autrefois; maintenant il s’enfonçait dans les montagnes,
monté sur un joli cheval anglais, et muni d’un léger portemanteau qui
annonçait des projets de voyage pour deux ou trois journées. Arrivé à
son château de Boussac depuis moins d’une semaine, et s’ennuyant déjà de
l’esprit arriéré de la petite ville, il avait embrassé sa mère, en la
prévenant d’une absence dont elle avait de son côté promis, avec plus de
tendresse que de sincérité, de ne prendre aucune inquiétude. La journée
était superbe, le soleil du matin commençait à sécher la rosée sur les
bruyères; notre jeune chercheur d’aventures ne pouvait se faire
d’illusions sur le confortable des gîtes qui l’attendaient. On lui avait
vanté les beaux points de vue et les antiquités du pays plus que les
auberges, et il se promettait de supporter en stoïcien, sinon tout à
fait en chrétien, les fatigues et les privations d’une excursion
poétique dans un pays inculte, dépeuplé et presque sauvage.
Guillaume n’était pas très directement le descendant du fameux maréchal
de Boussac, un des compagnons de la Pucelle, un des vainqueurs des
Anglais et des libérateurs de la France sous Charles VII. Pour justifier
le principe que les grands noms ne doivent pas périr, le mariage d’une
petite nièce de cette maison avait porté, au temps de Louis XIV, la
seigneurie et le nom de Boussac dans une famille de bons gentilshommes
du pays. Guillaume n’avait pas examiné de trop près son arbre
généalogique; comme bon nombre de nobles à l’époque de la Restauration,
il avait ravivé dans son âme les idées chevaleresques, et, suppléant par
la force de l’imagination à celle du sang, il croyait consciencieusement
sentir celui des anciens preux couler, sans mélange, dans ses veines.
C’était un brave jeune homme, un peu réservé de manières et très sincère
de cœur, sage comme un enfant de famille élevé sous les yeux d’une mère
pieuse, enfin romanesque comme on l’était encore à vingt ans, il y a
vingt ans. Cet heureux temps n’est plus. Aujourd’hui nos fils sont
sceptiques et blasés sur les bancs du collège. Mais en 1820, on n’était
que désespéré avec Werther, René ou le Giaour, et cela était infiniment
préférable; car on pratiquait le désespoir en amateur, et on le portait
en homme de goût. Guillaume n’en était pas même au point de se croire
malheureux; il n’était que mélancolique, et il trouvait dans la poésie
du Christianisme assez de belles inspirations pour se réfugier, sinon
bien sérieusement, du moins très sympathiquement, dans le sein d’une
religion fraîchement remise à la mode. Ajoutons qu’il avait reçu
certains bons principes de morale, qu’il avait de nobles instincts, que
tout ce qui était lâche et bas lui répugnait, et qu’il avait lu trop de
beaux livres pour ne pas se faire de sa destinée une sorte d’idéal
romantique propre à le maintenir dans le respect, même peut-être un peu
exagéré, de soi-même.
Perdu dans ses pensées et repassant dans son esprit les pompeuses
descriptions de la Gaule poétique de Marchangy, il laissa sur sa gauche
le camp romain de Soumans, et se dirigea, un peu à l’aventure, vers la
montagne de Toull qu’il s’était promis de visiter avec attention, et
qu’il n’avait jamais vue que de loin. En dépit des instances de sa mère,
il n’avait voulu se faire accompagner d’aucun guide, d’aucun domestique,
afin de mieux se livrer à ses impressions dans la solitude, et peut-être
aussi de braver plus de hasards.
Il passa devant le mélancolique cimetière de Pradeau, jeté au flanc de
la colline, comme un appel aux prières du voyageur; et, se guidant sur
les nombreuses croix de pierre blanche plantées, comme des vedettes, de
distance en distance, pour prévenir les accidents au temps des neiges,
il arriva enfin vers onze heures du matin au pied de la montagne de
Toull.
La montagne de Toulx ou plutôt Toull-Sainte-Croix est une antique cité
gauloise conquise par les Romains sous Jules César, et détruite par les
Francs au IV^{e} siècle de notre ère. On y trouve des antiquités
romaines, comme à peu près partout en France; mais là n’est pas le
mérite particulier de cette ruine formidable. Ce qui en reste, cet amas
prodigieux de pierres à peine dégrossies par le travail, et où l’on
chercherait en vain les traces du ciment, ce sont les matériaux bruts de
la primitive cité gauloise, tels que les employaient nos premiers pères.
Au temps de Vercingétorix, trois enceintes de fascines et de terre
battue, revêtues de pierres sèches, s’arrondissaient en amphithéâtre sur
le flanc de la colline. La colline s’est exhaussée depuis de toute la
masse des matériaux qui formaient la ville, et maintenant c’est
littéralement une haute montagne de pierres, sans végétation possible,
et d’un aspect désolé. Une quinzaine de maisons et une pauvre église,
avec la base d’une tour féodale et un seul arbre assez mal portant,
forment au sommet du mont une misérable bourgade. Et voilà ce qu’est
devenue une des plus fortes places de défense du pays limitrophe entre
les Biturriges et les Arvernes, territoire vague que les nouvelles
délimitations ont fait rentrer assez avant dans la circonscription du
département de la Creuse, mais qui jadis a été alternativement Berri et
Marche, Combraille et Bourbonnais. Le comté de la Marche était lui-même
une formation du moyen âge, qui se resserrait ou s’étendait au gré du
destin des batailles, et selon les vicissitudes de la fortune de ses
princes. Toull fut, au moyen âge, l’extrême frontière du Berri sur la
limite du Combraille. C’était l’ancienne division gauloise. Le
Combraille était le pays des _Lemovices_. La division des départements
est admirable en tous points, sauf celui de jeter un dernier voile
d’oubli sur l’histoire déjà assez obscure des petites localités.
L’habitant de ces montagnes, attaché à un pays aride, et habitué à une
sobriété parcimonieuse, est le plus âpre au gain qui soit au monde. Il
est actif et industrieux comme tous ceux qu’une nature marâtre dresse au
joug de la nécessité. Il aime ce sol ingrat qui ne le nourrit pas, et
quand il a fait la vie de maquignon ou de maçon bohémien, dans sa
jeunesse, il revient mourir de la fièvre sous son toit de chaume, en
léguant à sa famille le prix de son travail ou de son talent. Plus
ouvert et plus civilisé que celui des heureuses vallées limitrophes du
Berri, il accueille mieux l’étranger et s’en méfie davantage. Il est,
selon l’expression de Balzac, _aimable comme tous les gens très
corrompus_. Cependant il vaut mieux que sa réputation, et, quand il se
mêle d’être estimable, il ne l’est pas à demi. Il joint alors la probité
et le dévouement à l’esprit, à l’activité, au courage, à la
persévérance.
Les femmes s’expatrient aussi dans leur jeunesse, et font volontiers les
fonctions de servantes dans les provinces voisines. Lorsqu’elles sont
belles, elles y deviennent vite des servantes maîtresses, et la femme
légitime berrichonne ne doit pas essayer de lutter contre la concubine
marchoise. Celles qui, après une vie pure et laborieuse, rentrent dans
leurs montagnes pour se vouer aux soins de la famille, sont
d’excellentes ménagères, et celles qui n’en sont jamais sorties ont une
candeur souvent préférable à _l’acquis_ de leurs compagnes.
Le premier indigène de la montagne de Toull auquel Guillaume de Boussac
s’adressa était un rusé compère, jovial, railleur et affable; mais il
était de ceux qui pratiquent la méfiance, cette sagesse du pauvre qui ne
se laisse éblouir ni par les beaux habits ni par les douces paroles.
Aussi, ne se dérangea-t-il de la pierre où il était assis, mangeant son
pain noir, et faisant _gratis_ la conversation avec le jeune voyageur,
que lorsque celui-ci eut ajouté à ses demandes de service, le mot _en
vous récompensant_, qu’on lui avait recommandé de ne jamais oublier dans
ce voyage. Aussitôt qu’il eut prononcé cette formule magique, le vieux
Léonard ferma lestement son couteau, mit le reste de son fromage dans sa
poche, et, prenant les rênes du cheval, qui ne gravissait plus la voie
pavée qu’avec effort, il se mit en devoir de conduire Guillaume au
meilleur gîte possible.
— Je vous conduirais bien chez le maître d’école, lui dit-il, mais il
n’aurait à vous offrir que des ognons crus. Je vous conduirais bien
aussi chez M. le curé; mais il a pris mon garçon avec lui pour aller
dans la montagne porter le bon Dieu à une femme qui se meurt. Je vous
conduirais bien chez moi; mais ma femme est aux champs, et il faut que
j’aille creuser la fosse de celle qui va mourir; car _c’est moi qui
suis_ le sacristain de la paroisse... Je vous conduirais bien encore à
l’auberge... mais il n’y en a point. Je vais vous mener tout droit chez
la mère Guite, qui a un fameux bouchon, et où vous ne manquerez de rien.
Vous avez apporté tout ce qu’il vous faut, n’est-ce pas? Est-ce que vous
n’avez pas d’avoine sous votre valise? Et dedans, vous avez bien du pain
blanc et une bouteille de vin?
— Je n’ai rien apporté du tout, répondit Guillaume, et je vois que je
dois m’attendre à ne rien trouver.
— Rien?... vous n’avez rien?
— Rien qu’un peu d’argent, dit Guillaume, qui le vit disposé à lâcher
tout doucement la bride de _Sport_, son beau cheval anglais.
— Avec de l’argent on fait bien des choses, reprit le sacristain; venez
toujours, et on tâchera de vous trouver ce qu’il faut.
Guillaume avait mis pied à terre, et à chaque pas il s’arrêtait pour
examiner les pierres qui s’élevaient en monceaux blanchâtres sur les
deux marges du chemin. En les retournant il cherchait à y retrouver une
trace de travail humain; et comme il n’en apercevait qu’un grossier et à
peine sensible, il commençait à regarder comme très conjecturale
l’existence de la capitale des _Cambiovicenses_, lorsque le paysan,
devinant sa pensée, lui dit :
— C’était de la bâtisse, Monsieur, n’en doutez point. Il y en a ici de
deux sortes, une si bien cimentée qu’on ne peut séparer la pierre du
mortier (mais celle-là est rare, et il faut creuser pour la rencontrer);
l’autre, qui est plus ancienne, et qui n’a jamais dû être gâchée qu’en
terre. C’était, à ce qu’il paraît, la manière de bâtir dans les temps
anciens, du temps des Gaulois, il y a au moins deux cents... bah!
qu’est-ce que je dis? au moins quatre cents ans!...
— Oui, au moins, répondit Guillaume en souriant. Êtes-vous quelquefois
sorti du pays?
— Oh! oui, Monsieur; j’ai été à Boussac bien souvent, et à Chambon
aussi!
— Jamais à Paris?
— Jamais, et pourtant je suis aussi bon maçon qu’un autre. Faut bien
être maçon chez nous, puisqu’il n’y a que de la pierre; mais je ne
pouvais pas suivre les autres[1]. Je suis boiteux, comme vous voyez, et
je l’ai été de jeunesse. C’est pour ça qu’on m’a fait sacristain; je
balaie l’église et je sers la messe; je suis fossoyeur aussi, et j’ai
appris à faire la cuisine. C’est moi qui fais les repas de noces et les
enterrements, sans compter que j’aide aux baptêmes. Et vous, Monsieur,
avez-vous été à Paris?
— Presque toute ma vie.
— Vous êtes peut-être ingénieur des routes? Vous devriez bien faire
arranger les nôtres.
— Elles en auraient grand besoin; mais je ne suis pas ingénieur.
— Vous n’êtes pas _mercier_ (marchand colporteur)? Non, vous avez un
trop petit paquet, et cependant vous auriez là une belle bête pour
porter la balle.
— Je ne suis pas mercier non plus. Et Guillaume coupa coupa aux
questions du sacristain-cuisinier-fossoyeur, en lui ôtant des mains la
bride de son cheval, pour le faire entrer avec précaution sous la porte
basse de l’étable à chèvres de la mère Guite. Une vieille fée à menton
barbu vint lui en faire les honneurs, et, tout en l’aidant à essuyer les
flancs de Sport avec de la paille, elle fit la seconde partie dans le
duo de questions que Léonard avait entamé. — C’est vous qui êtes le
garçon (le fils) à M. Grandin de Gouzon? — Venez-vous de Boussac?
— Allez-vous boire les eaux d’Évaux? — Vous êtes peut-être le neveu à
madame Chantelac, qui demeure à Chatelus?
— M’est avis, dit la vieille sans se rebuter des dénégations laconiques
du jeune homme, que vous êtes M. Marsillat, pas le vieux, qui est mort,
mais le jeune, qui est _homme de loi_ à Boussac?
— Je ne suis ni le vieux ni le jeune Marsillat, répondit Guillaume.
— _Ouache!_ vieille sans yeux! reprit le sacristain. Vous avez bien des
fois vu le garçon à M. Marsillat! Il est noir, et celui-là est blondin!
— Peut-être bien! mais moi, je ne connais pas les monsieurs les uns des
autres. Ça me paraît qu’ils sont tous habillés et tous faits de même.
C’est la vérité que je n’y connais rien, ma foi!
— Votre fille n’est pas comme vous, mère Guite, elle les connaît bien.
Appelons-la donc un peu, _pour voir_! Claudie! Claudie[2]! Viens donc
là! Je veux te parler!
— Qu’est-ce que c’est donc que vous voulez? répondit une voix fraîche
et claire qui partait de dessus la tête de Guillaume; et presque
aussitôt il vit apparaître une figure brune, appétissante et décidée, à
la trappe de l’abat-foin.
— Amène-nous du frais au bout de ta fourche, dit Léonard, et
regarde-moi ce jeune monsieur. Le connais-tu?
— Non.
— Ça n’est donc pas M. _Lion_ Marsillat?
— Eh dame, vous savez bien que non, vieux _innocent_! vous connaissez
M. Marsillat aussi bien que moi.
— Oh! par exemple, Claudie, c’est ça des mensonges; je ne le connais
pas si bien que toi!
La jeune fille haussa les épaules, devint rouge, et se retira
précipitamment de la trappe.
— Pourquoi est-ce que vous dites toujours des bêtises à ma fille, vieux
vilain? dit la mère Guite, qui ne paraissait pourtant pas trop fâchée.
— Faut bien rire un peu, surtout devant les bourgeois, répondit le
narquois Léonard. Sans cela ils nous croiriont trop bêtes! c’était tant
seulement pour vous montrer que Claudie connaît les monsieurs.
— Taisez votre méchante langue! Claudie n’a pas besoin de regarder les
monsieurs. Les monsieurs la regardont, si ils voulont.
— _Avis aux voyageurs!_ pensa Guillaume; mais ce n’est pas moi qui irai
sur les brisées de Marsillat. Ces sortes de conquêtes ne me tentent
guère. — M. Léon Marsillat vient donc souvent par ici? demanda-t-il au
sacristain.
— _Plus souvent qu’à son tour!_ répondit Léonard d’un air malin en
clignant de l’œil.
— Est-ce qu’il a des affaires par ici? demanda encore Guillaume,
feignant de ne pas comprendre, afin de savoir quel prétexte Marsillat
pouvait donner à ses apparitions dans ce pays sauvage.
— Il vient soi-disant pour acheter des bêtes Monsieur, car nous élevons
du bestiau dans nos herbes, et notre _chevaline_ surtout a du renom.
— Je le sais.
— Mais _ouache_! M. Marsillat marchande toutes les pouliches du pays
sans rien acheter! ou bien, quand il achète, il fait semblant de se
dégoûter bien vite, et il revient pour troquer. Il y met du sien dans
tout ça. Mais quand on veut s’amuser, ça coûte. Son père était comme lui
dans son temps. Il n’y a que la mère Guite qui ne s’en souvienne pas,
depuis qu’elle a aux trois quarts perdu les yeux; mais sa fille voit
clair pour deux.
— Taisez-vous donc une fois, deux fois! dit la vieille, et prenez donc
la fourche. Vous voyez bien que ce monsieur fait la litière lui-même,
pendant que vous chantez comme un vieux sansonnet.
— Faut pas vous fâcher, Guite! votre fille n’est pas la seule qui cause
avec M. _Lion_.
— Et même je vous dis, moi, que c’est avec elle qu’il cause le moins.
— Heu! heu! je sais bien qu’il y en a une autre avec qui qu’il voudrait
bien s’entendre; mais il n’y a pas moyen. Claudie! Claudie! c’est-il pas
vrai qu’il y en a une autre? et que, pendant que vous gardez vos bêtes
dans le bois de la Vernède ou du côté des _pierres-levées_, M. _Lion_
passe avec son fusil, et qu’il s’asseoit dans les fossés, et qu’il fait
la causette, soit avec l’une, soit avec l’autre?
— Tout ça, c’est un tas de faussetés! cria Claudie avec aigreur, en
s’approchant de nouveau de la trappe, d’un air courroucé. Vous êtes la
plus mauvaise langue de l’endroit, et c’est pas qu’il en manque!
— Tout de même, continua Léonard en riant, il y en a une de vous
autres, les jolies filles, qui ne veut plus aller aux champs avec vous,
parce qu’elle dit que vous attirez trop la société. C’est peut-être
qu’elle voudrait garder la société pour elle seule. C’est peut-être
parce que vous êtes jalouses d’elle et que vous la bougonnez. C’est
peut-être aussi qu’elle veut rester comme il faut être _pour attraper le
bœuf_.
— Parlez pas de ça! s’écria la mère Guite, avec une colère véritable.
Vous avez le diable au bout de la langue, à ce matin!
— Non! faut pas parler du bœuf devant les étrangers, répondit Léonard
d’un air ironique. Ils pourraient vous le prendre. Tenez-le bien, da!
Le jeune baron, voyant qu’ils commençaient à parler par énigmes, et
trouvant peu de plaisir à entendre les propos grivois du sacristain, se
disposa, en attendant que la faim le ramenât impérieusement à ce triste
gîte, infecté de l’odeur de la lessive et des fromages, à aller explorer
les antiquités de Toull-Sainte-Croix. Il avait l’esprit sérieux autant
qu’on peut l’avoir à son âge quand on a reçu une éducation un peu
efféminée. Il aimait la campagne et les paysans de loin, dans ses
souvenirs. Il les rêvait alors, graves, simples, austères comme les
Natchez de Chateaubriand. De près, il les trouvait rudes, malpropres et
cyniques. Il s’éloigna, dégoûté déjà de l’envie qu’il avait eue de
causer avec eux.
Après avoir regardé les trois lions de granit, monuments de la conquête
anglaise au temps de Charles VI, renversés par les paysans au temps de
la Pucelle, brisés, mutilés et devenus informes, qui gisent le nez dans
la fange, au beau milieu de la place de Toull, Guillaume se dirigea vers
la tour féodale, dont les fondements subsistent dans un bel état de
conservation, et dont un habitant de l’endroit s’est fait un caveau pour
serrer ses denrées. Il l’a recouverte de terre au niveau du premier
étage et a pratiqué des degrés en dalles pour monter sur cette petite
plate-forme, qui est le point culminant de la montagne et de tout le
pays. Aujourd’hui que le mouvement des idées, l’étude de l’antiquité et
le sentiment descriptif de la nature ont donné, même à cette contrée
perdue, une sorte d’impulsion exploratrice, il peut arriver qu’en
automne on rencontre parfois sur la plate-forme de Toull un collégien de
Bourges en vacances, un avoué touriste de La Châtre, un amateur-cicérone
de Boussac. Mais à l’époque où Guillaume s’y arrêta pour la première
fois, il eût difficilement trouvé à qui parler. La petite population du
hameau était tout entière aux travaux des champs, et, à l’heure de midi,
on entendait à peine glousser une poule en maraude dans les enclos.
Guillaume fut étourdi de l’immensité qui se déploya sous ses yeux. Il
vit d’un côté la Marche stérile, sans arbres, sans habitations, avec ses
collines pelées, ses étroits vallons, ses coteaux arides, où il semble
parfois qu’une pluie de pierres ait à jamais étouffé la végétation, et
ses cromlechs gaulois s’élevant dans la solitude comme une protestation
du vieux monde idolâtre contre le progrès des générations. Au fond de ce
morne paysage, le jeune baron de Boussac vit la petite ville dont il
portait le nom, et son joli castel perdu comme un point jaunâtre dans
les rochers de la Petite-Creuse. En se retournant, il vit à ses pieds le
Combraille, et plus loin encore le Bourbonnais avec ses belles eaux, sa
riche végétation et ses vastes plaines qui s’étagent en zones bleues
jusqu’à l’incommensurable limite circulaire de l’horizon. C’est un coup
d’œil magnifique, mais impossible à soutenir longtemps. Cet infini vous
donne des vertiges. On s’y sent humilié d’abord de ne pouvoir suivre que
des yeux le vol de l’hirondelle à travers les splendeurs de l’espace;
puis la profondeur du Ciel qui vous enveloppe de toutes parts, vous
éblouit; la vivacité de l’air, froid en toute saison dans cette région
élevée, vous pénètre et vous suffoque. Il me semble que sur tous les
sommets isolés, à voir ainsi le cercle entier de l’horizon, on a la
perception sensible de la rondeur du globe, et on s’imagine avoir aussi
celle du mouvement rapide qui le précipite dans sa rotation éternelle.
On croit se sentir entraîné dans cette course inévitable à travers les
abîmes du ciel, et on cherche en vain au-dessus de soi une branche pour
se retenir. Je ne sais pas si les guetteurs confinés jadis au sommet de
cette tour, à cent pieds encore au-dessus de l’élévation où l’on peut
s’y placer aujourd’hui, n’étaient pas condamnés à un pire supplice que
celui des prisonniers enfouis dans les ténèbres des geôles.
Notre voyageur ne put supporter longtemps la triste grandeur d’un pareil
spectacle. Il avait cru y trouver l’enthousiasme; mais l’enthousiasme ne
se laisse pas rencontrer par ceux qui le cherchent : il vient à nous
quand nous le méritons. L’enfant qui courait après la poésie, mais qui
n’avait pas encore assez vécu pour la produire en lui-même, ne trouva
dans cette épreuve que l’effroi de l’isolement.
Il redescendit donc de ce phare plus vite qu’il n’y était monté, et, se
sentant tout à coup glacé au milieu d’une journée brûlante, il chercha à
la hâte un refuge contre l’air lumineux et froid de la plate-forme.
En tournant derrière le hameau, il gagna bientôt le versant de la
montagne, et, en quelques instants, il se trouva tourné vers le midi,
c’est-à-dire jeté sans transition dans une autre nature, dans une autre
saison, dans d’autres pensées. Du côté de la Creuse, un seul arbre,
protégé par l’église de Toull, a grandi en dépit des vents, infatigables
balayeurs des bruyères et des monts chauves de la Marche; mais du côté
de la Voëse, tout prend un aspect plus riant. Les chemins sablonneux
s’enfoncent sous des haies vigoureuses, et le cimetière de Toull se
présente sur un plan doucement incliné et ombragé de beaux arbres. Ce
lieu offrit enfin au front fatigué de notre voyageur un asile comparable
pour lui en ce moment aux champs élyséens des classiques.
Il escalada légèrement les blocs de pierre, débris de la cité gauloise,
qui entourent ce champ du repos; et, se voyant complètement seul, il
s’enfonça dans les hautes herbes des tombes effacées. Une douce chaleur
revenait à ses membres; aucun souffle d’air n’écartait les branches des
châtaigniers et des bouleaux qui s’entre-croisaient sur sa tête et se
penchaient jusque sur lui. L’horizon, plus resserré, brillait encore à
travers ce dôme de verdure; mais en se couchant dans le foin vigoureux
et fleuri qui s’engraissait de la dépouille des morts, le jeune homme
échappa bientôt à la vue de ce ciel étincelant qui le poursuivait. Un
sommeil réparateur engourdit ses membres, et l’abeille vint butiner
autour de lui avec une chanson harmonieuse qui le berça dans ses songes.
Il reposait ainsi depuis deux heures, lorsqu’un bruit de voix monotones
le réveilla peu à peu. A mesure qu’il rassemblait ses idées, et qu’il se
rendait compte de sa situation, il reconnaissait deux personnes dont
l’accent avait récemment frappé son oreille. C’était le sacristain
Léonard et la mère Guite, qui s’entretenaient à peu de distance.
Guillaume se souleva, et vit le sacristain-fossoyeur enfoui jusqu’aux
genoux dans une tombe qu’il creusait lentement, et la vieille femme
assise sur une grosse racine à fleur de terre, tout en filant sa
quenouille chargée de laine bleue. Ils ne faisaient aucune attention à
lui, et commencèrent un dialogue fantasque, qui sembla au jeune baron la
continuation des rêves qu’il avait faits durant son sommeil.
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[1] La Marche envoie tous les ans une affluence considérable de maçons à
Paris pour travailler pendant toute la belle saison. Ils reviennent
passer l’hiver au pays. Dès le temps de Jules César, les Marchois
étaient particulièrement adonnés à cette profession.
[2] Claudie se prononce _Liaudie_ ou _Liaudite_, moyennant quoi c’est un
nom très répandu en Berri. _Guite_ est la contraction de Marguerite.
II
LE CIMETIÈRE
Allons, allons, disait gaiement le sacristain, faut pas vous fâcher
comme ça, mère Guite. Je ne dirai plus rien à Claudie, foi d’homme! et
quant au bœuf...
— C’est pas un bœuf, puisque c’est un veau! reprenait la vieille.
— C’est pas un veau, puisque vous dites toutes qu’il a des cornes.
Allons, faut dire que c’est un _taurin_ (taureau).
— Dites comme vous voudrez, je ne veux pas parler de ça avec vous.
— Ah ben! ma femme n’est pas comme vous, elle m’en parle plus que je ne
veux; et plus je me moque d’elle, plus elle y croit. Oh! que les femmes
sont donc simples!
— Et quoi que vous diriez, si vous l’aviez vu?
— Vous l’avez donc vu, vous?
— Non, mais j’ai été bien des fois _sur le moment_ de le voir.
— C’est comme moi, je suis toujours sur ce moment-là; mais le moment
passe et je ne vois rien.
— Je ne sais pas comment ça peut vous amuser de rire comme ça de tout.
— Tiens! si ça n’est pas gentil de rire, à présent...
— Riez avec nous si ça vous plaît, mais ne riez pas de ça devant les
étrangers qui ne sont pas d’ici. Ça nous porterait malheur.
— Attendez! attendez! mère Guite, je sens quelque chose de sec sous ma
bêche. Je crois que c’est _la chose_. Tendez votre tablier, j’vas y
mettre mon pesant d’or.
— Pouah! ne jetez donc pas comme ça les os de chrétiens sur moi. Ça
fait peur!
— Ça ne leur fait pas de mal, allez! Depuis le temps que je creuse dans
la terre, je peux bien dire que je n’y ai encore trouvé que de ça. Il y
en a de ces os de morts!... Y en a! y en a!... _à mort_, quoi! faut
qu’on ait tué rudement du monde avant nous dans l’endroit, car je n’en
peux pas trouver la fin, de ces os!
— Ça n’est pas déjà si bon de creuser! Plus on creuse, plus on fouille,
plus on lève les pierres, moins on trouve.
— Vous y pensez donc toujours? Elles sont toutes comme ça, ces vieilles
femmes. Elles se rendent folles les unes les autres en se contant des
histoires.
— Mais puisque ça s’est toujours conté comme ça dans le pays d’ici,
depuis que le monde est monde! Ce qui s’est dit de tout temps ne peut
pas être faux.
Et la vieille se mit à parler avec animation, mais en patois marchois,
et quoique ce dialecte ne soit pas difficile à comprendre par lui-même,
il devient inintelligible aux oreilles non exercées à cause de ses
brusques élisions et de la volubilité que les femmes surtout mettent à
le débiter. Les habitants de cette partie de la Marche, qui a été si
longtemps le Berri, emploient indifféremment le patois et le vieux
français naïf, qu’on parle en Berri[3]. Mais soit que la langue d’_oc_
fût plus familière à la vieille femme que la langue d’_oïl_, soit
qu’elle crût s’exprimer plus mystérieusement dans son dialecte, elle
entraîna son interlocuteur à s’en servir aussi pour lui répondre, et
Guillaume cessa de les écouter.
Cependant leur dialogue continuant avec force éclats de rire du
fossoyeur, Guillaume prêta encore de temps en temps l’oreille malgré
lui, et saisit des paroles étranges qui le frappèrent. Il était toujours
question de _bœuf d’or_, de _veau d’or_, de _trésor_, de _trou à l’or_,
et cette rime obstinée réveilla chez le jeune homme de vagues souvenirs
de sa première enfance. Il était né au château de Boussac : il y avait
été nourri par une robuste et dévouée paysanne dont il cherchait
vainement à retrouver le nom.
Il avait quitté le pays à l’âge de cinq ans, et il n’y était plus revenu
qu’une fois en 1816, époque à laquelle sa mère avait imaginé de se
retremper dans l’air de sa seigneurie, un peu oubliée sous l’empire; et
à cette époque-là Guillaume n’avait guère songé à s’enquérir de sa
nourrice; mais les expressions bizarres qui revenaient toujours dans les
longs monologues de la mère Guite réveillaient en lui la mémoire confuse
du passé. Ce patois qu’il avait oublié, il se souvenait maintenant de
l’avoir parlé avec sa nourrice avant de parler français, et peu à peu il
se remettait à l’entendre comme sa langue maternelle. Sa nourrice aussi
lui avait parlé de _veau d’or_ et de _trou d’or_. Elle savait là-dessus
mille contes et mille chansons fantastiques qui l’avaient agité dans ses
songes; et cette fidèle berceuse, qui préside comme une sibylle aux
premiers efforts de l’imagination, la première amie de l’homme, _la
bonne_, ce personnage si bien nommé _la nourrice_, cette mère véritable
dont l’autre est toujours condamnée à se sentir jalouse, vint se
présenter à l’esprit de Guillaume comme un type vénérable, comme un être
sacré qu’il se reprochait d’avoir oublié si longtemps. Il se demanda
comment sa mère, si religieuse et si honorable en toutes choses, ne lui
en avait jamais parlé. Il se fit un crime, lui qui lisait le _Génie du
Christianisme_, et qui s’attendrissait au son des cloches « _qui avaient
chanté sur son berceau_ », d’avoir laissé dormir dans son cœur le soin
de rechercher et de secourir cette femme dans sa détresse présumée.
C’était peut-être la mère Guite! Guillaume se souleva sur son coude et
la contempla avec émotion à travers les tiges des longues herbes.
Pouvait-elle être déjà si vieille? La misère pouvait-elle avoir déjà
flétri à ce point la femme qu’on avait dû choisir jeune, vigoureuse et
fraîche pour l’allaiter? Cependant Claudie était plus jeune que lui, et
en vingt ans les femmes condamnées aux durs labeurs de la pauvreté
vieillissent souvent d’un demi-siècle.
Tandis que cette fantaisie s’emparait de son cerveau, Léonard avait
détourné la conversation, et, habitué qu’il était à causer avec son
curé, il avait repris la langue française du Berri.
— C’est tout de même drôle de penser, disait-il, qu’après avoir si
longtemps travaillé pour les autres, il y a un service que je ne pourrai
pas seulement me rendre à moi-même.
— Votre garçon vous la creusera, votre fosse; il héritera bien de votre
place!
— Je l’espère bien. Savez-vous sur qui vous êtes assise, mère Guite?
— Dame! attendez donc! ça doit être sur le père Juniat, car l’herbe est
bien longue, et il y a au moins dix ans de ça, qu’il est mort.
— Eh bien! non, vous ne connaissez pas les êtres du _jardin aux
horties_ (le cimetière). C’est le pauvre Lauriche qui est là. C’est ça
un bon enfant! Ah! que je me suis diverti avec lui dans le temps!
C’était un malin! Vous souvenez-vous, à la noce de la Jambette, comme il
vous a fait rire?
— _Paur houme!_ je m’en souviens bien, et cette chanson qu’il chantait
si bravement!...
La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante en mineur, et sur une
mélodie très remarquable, une de ces chansons bourbonnaises dont la
musique mériterait bien d’être recueillie, s’il était possible de le
faire sans en altérer la grâce et l’originalité; à quoi le sacristain
répondit d’une voix de lutrin, tâchant d’imiter la manière plaisante du
défunt.
— Taisez-vous donc! dit la vieille en l’interrompant; faut pas chanter
comme ça sur les morts.
— _Ouache!_ s’il nous entend, ça lui fait plaisir, ce pauvre Lauriche!
Il va en venir une demain ici, celle à qui je fais le lit, qui en a bien
su aussi, des belles chansons. Ah! la _gente_ chanteuse que ça faisait
dans son temps.
— Vous ne la trouviez pas bête, celle-là? elle en savait long, _si
pourtant_, sur le veau d’or et sur _la chose_ dont vous vous moquez
toujours.
— Elle n’y croyait pas; elle disait ça pour s’amuser.
— Elle l’avait vue, pourtant.
— Elle se moquait de vous.
— Oh! que non!... c’est un grand malheur pour nous, qu’elle s’en aille
comme ça, tout d’un coup... Elle avait des secrets.
— Eh bien! elle les _laira_ à sa fille.
— Sa fille est une jeunesse trop simple. C’est une femme, la mère, qui
a toujours eu du malheur; elle avait bien moyen de gagner gros, et elle
a su si bien s’arranger, qu’elle est morte pauvre comme les autres.
— Elle avait trop de cœur : elle n’a rien demandé; elle s’est contentée
du peu qu’on lui a donné; et puis ils l’ont oubliée...
— Les riches ne se moquent pas mal des pauvres!... D’ailleurs, il y a
eu quelque chose là-dessous... _La dame_ l’aimait beaucoup, beaucoup; et
puis, tout d’un moment, elle ne l’aimait plus du tout! du tout!... J’ai
su ça, moi, dans les temps...
— Eh bien! ce jeune homme qu’elle a élevé, comment donc qu’il ne s’est
jamais souvenu d’elle?
— C’était trop jeune; et puis, ça ne vient guère dans le pays : ça doit
être soldat, à cette heure, ou bien général, peut-être; car on dit qu’on
les prend tout jeunes pour commander les vieux, depuis qu’il n’y a plus
d’empereur...
— On le dit : et c’est drôle tout de même. Enfin, la _pauvre âme_
n’avait pas trouvé le trou à l’or, au château de Boussac et sa fille
n’aura pas grand’peine à faire dresser son inventaire. Il ne lui reste
qu’un peu de bestiau, trois ou quatre _ouailles_, _quat’_ ou cinq
chèvres, et sa _chétite_[4] maison...
— Et sa chétite tante, qui aurait mieux fait de s’en aller à la place
de l’autre!
— Si la Jeanne voulait écouter les bourgeois, cependant, elle pourrait
s’en retirer.
— Les bourgeois, les bourgeois! ça prend d’une main et ça retire de
l’autre. Faut pas déjà tant se fier sur ça.
— Faut donc mourir pauvre comme on a vécu?
— Nous ne serons pas les premiers, allez, mon pauvre Léonard! dit la
vieille d’un ton lugubre.
— Ni les derniers, allez, ma pauvre Guite! répondit le sacristain d’un
ton philosophique.
Et il se fit un grand silence qu’interrompit le roulement lointain du
tonnerre.
— Ah! voilà qui l’achèvera, la pauvre femme! dit Léonard, et si elle ne
se dépêche pas de finir, M. le curé se mouillera le _carcas_ (le corps).
— Je me doutais bien de ça, à ce matin, reprit la vieille. Il y avait à
la _piquette_ du jour tant de fumée blanche sur les viviers, que je
disais à la Claudie : Ça tonnera après le midi, et ça emportera la
pauvre Tula dans l’autre monde, avant le soleil couché...
— Tula? s’écria Guillaume en se levant et en s’approchant des deux
paysans avec une émotion profonde.
— Ah! mon petit Monsieur, que vous m’avez fait peur! dit la vieille
parque en ramassant son fuseau, qu’elle avait laissé tomber dans la
fosse.
— Vous avez dit un nom que je cherchais depuis longtemps... Tula,
n’est-ce pas?... La femme qui va mourir s’appelle Tula?
— Oui, Monsieur, répondit Léonard; vous la connaissez?
— C’est elle qui a servi madame de Boussac, il y a quinze ou vingt ans?
— Et qui a nourri son garçon.
— Et elle demeure par ici?
— Pas loin d’ici, Monsieur : elle est de la paroisse, puisqu’on va
l’enterrer là, tenez, dans ce trou que je fais.
— Il n’y a donc pas d’espérance de la sauver?
— Oh! non, Monsieur, dit la mère Guite; ma fille y a été hier soir, et
elle était déjà à l’agonie. On est venu chercher tantôt M. le curé, avec
le bon Dieu, bien vite, bien vite. On pensait qu’il arriverait trop tard
pour l’administrer.
— Léonard, vous allez me conduire chez cette femme, n’est-ce pas?
— Oh! pour ça, Monsieur, ni pour or, ni pour argent! car M. le curé va
rentrer, et il n’aurait personne pour _affener_[5] sa jument; mêmement,
je vais chercher mon dard (ma faux), pour en donner un _trait_ sur ces
herbes, à seule fin d’en porter une brassée dans la mangeoire.
— Et vous, mère Guite? dit Guillaume impatienté.
— Oh! moi, Monsieur, dit la vieille, je ne peux plus courir comme vous.
Je descends bien : mais j’ai trop de peine à remonter... Mais vous irez
bien tout seul! Tenez, vous voyez bien ce chemin creux, sur la gauche,
là-bas, au fond; voyez des grosses pierres blanches et une maison à
côté! c’est là. L’endroit s’appelle Épinelle.
— J’y cours, dit Guillaume.
— Attendez donc, attendez donc! lui cria Léonard; pas par là : vous
n’en sortiriez pas. Vous ne connaissez pas les _viviers_, à ce qu’il me
paraît? Vous vous péririez là dedans!... Je vas vous appeler quelqu’un
pour vous conduire. La Claudie était par ici tout à l’heure. Claudie!
oh! Claudie!
Le frais minois de Claudie se montra derrière le buisson, à côté de
celui de sa chèvre noire qui broutait sans façon la clôture du
cimetière.
— Conduis ce monsieur chez la Tula, dit le sacristain, et ne _lui
cause_ pas trop en route; il est pressé.
— Faut-il que j’y aille? demanda Claudie à sa mère, d’un air à la fois
confus et hardi.
— Prends tes sabots et donne-moi ton bâton : je garderai les bêtes,
répondit tranquillement la mère.
Claudie accourut, retroussa sa jupe de dessous, agrafa sa mante grise,
et se mit à descendre lestement la montagne en criant : _Par ici,
Monsieur_, et en faisant rouler à grand bruit les cailloux sous sa
chaussure retentissante.
Guillaume la suivit avec beaucoup de peine et de souffrance. Ces pierres
tranchantes, sur lesquelles la jeune fille semblait voltiger,
s’écroulaient sous ses pieds, à lui, et coupaient sa chaussure. Il
s’étonnait qu’elle ne le conduisît pas par la prairie inclinée qui
longeait ces monticules de pierres. Il ne savait pas à quel point les
_viviers_ de Toull sont perfides. Ce sont de nombreuses sources qui
n’ont pas leur jaillissement à fleur de terre, et qui minent le sol en
filtrant par-dessous. Une vase compacte, tapissée d’un jonc fin et
court, qu’on pourrait prendre pour l’herbe d’un pré, les recouvre et
cache entièrement à l’œil inexpérimenté ces glaises mouvantes aussi
dangereuses que les sables mouvants des bords de la mer : le pied s’y
enfonce lentement, et le terrain semble capable, pendant quelques
instants, de porter un corps solide. Mais c’est un piège des esprits
malfaisants de la montagne. On y entre peu à peu jusqu’au genou, jusqu’à
la ceinture, jusqu’aux épaules, et chaque effort tenté pour se dégager
vous y plonge plus avant. Enfin, sans de prompts secours, on y périrait,
non pas noyé, mais étouffé par la vase; et les bonnes femmes de Toull
pensent qu’on irait rejoindre la cité mystérieuse, engloutie sous le
sol, et dont parfois, quand le temps est calme, elles croient entendre
sonner les cloches.
Claudie, alerte et légère, marchait à quatre pas en avant de Guillaume;
et, n’osant lui adresser la parole, étonnée peut-être qu’il ne rompît
pas le silence le premier, se disait, en elle-même, que _le monsieur
était bien fier_. Enfin, celui-ci, fort peu attentif à la rondeur de sa
jambe et aux grâces de son allure, lui adressa quelques questions sur la
pauvre Tula. Claudie commença par le _Plaît-il_? inévitable entrée en
matière du paysan subtil qui prépare sa réponse, en vous faisant répéter
à dessein votre demande; et quand le jeune homme eut patiemment
recommencé :
— Oui, Monsieur, oui, dit-elle, c’était une très brave femme, bien
propre, bien réveillée au travail, bonne ménagère, et très _bonne pour
la vie_.
— Qu’entendez-vous par là?
— Bien officieuse à ses voisins, pas chétite comme sa sœur _la
Grand’Gothe_.
— Laisse-t-elle plusieurs enfants?
— Elle ne laisse pas d’enfants, Monsieur; elle n’a qu’une fille, dit
Claudie, qui n’appliquait, comme font les Berrichons, le mot d’enfant
qu’au sexe masculin.
— Et cette fille est-elle en âge de gagner sa vie?
— Pardi oui! elle a vingt ans, ou vingt et un ans, car elle est
beaucoup plus vieille que moi.
Cette remarque n’attira pas l’attention de Guillaume sur les dix-sept
ans que Claudie portait en triomphe.
— Cette fille n’est-elle pas née au château de Boussac? demanda-t-il.
— Peut-être bien, Monsieur. Je crois bien oui. Quoique je n’aie pas
songé à lui demander, et d’ailleurs, moi, je n’y étais pas! Mais ça me
paraît que je l’ai _écouté dire_ à ma mère.
— C’est ma sœur de lait, pensa Guillaume, et il doubla le pas.
Lorsque Claudie vit qu’elle n’avait plus à répondre, elle commença à
interroger.
— Vous avez donc quelque chose à lui dire à c’te Jeanne?
— Jeanne? s’écria Guillaume : elle s’appelle Jeanne? Qui lui a donné ce
nom?
— Dame! c’est sa marraine, bien sûr... Que ce monsieur est sot! pensa
Claudie.
— Et qui est sa marraine?
— Ah! ça, je le sais bien! C’était la _grand’dame_ de Boussac. La
connaissez-vous, la dame du château de Boussac? est-elle en vie?
est-elle dans le pays?
Guillaume ne songea pas à lui répondre. Il était frappé de l’étrange
coïncidence qui l’avait amené à Toull pour y voir creuser la fosse de sa
nourrice et pour réparer le long oubli de sa famille, en offrant sa
protection à sa sœur de lait, à la filleule de sa mère. Il voyait dans
le hasard qui l’avait poussé vers Toull plutôt que vers Crozant, ou tout
autre site romantique de la Marche, quelque chose de providentiel, et il
remerciait Dieu de lui avoir tracé pour ainsi dire son devoir, là où il
était venu chercher son plaisir.
La coquette Claudie, le voyant si peu galant, avait perdu tout le
trouble intérieur qu’elle avait nourri complaisamment en elle au début
de leur tête-à-tête. Curieuse autant que réjouie, elle le cribla de
questions comme avaient fait sa mère et Léonard. Elle voulait savoir qui
il était, d’où il venait, et surtout pourquoi il était si empressé
d’aller voir la mourante, quel intérêt il pouvait porter à cette pauvre
femme et à sa fille.
— Tenez! lui dit-elle tout à coup, lassée de son silence dédaigneux ou
préoccupé, m’est avis que vous avez besoin d’une servante, et que vous
venez pour en _louer_[6] une dans le pays d’ici, où elles ont du renom.
Vous aurez _écouté dire_ que la Jeanne était une bonne fille, bien
forte, bien courageuse à la peine, et vous avez peut-être idée de
l’amener.
— Est-ce que vous croyez qu’il serait avantageux pour elle de trouver
une condition hors du pays?
— Oui, Monsieur, oui, elle n’aurait jamais quitté sa mère; mais depuis
que sa mère est tombée malade, il y a eu du monde de la ville qui lui
ont conseillé de se louer, et qui lui ont fait des offres. Elle n’a
jamais eu envie de quitter le pays; quand on est accoutumé dans un
endroit, on n’aime pas à changer; mais à présent qu’elle va être
malheureuse avec sa tante, elle ferait bien de s’en aller, et si vous
lui portez intérêt, vous feriez bien de l’emmener.
Il y avait dans la physionomie de la jeune fille, en parlant ainsi, une
intention marquée de persuader Guillaume, qui n’échappa point à ce
dernier, mais qu’il ne put s’expliquer. Il éluda ces insinuations en
alléguant que la pauvre Tula n’était peut-être pas morte encore, et
qu’il n’y avait si grave maladie dont on ne pût revenir.
— Oh! c’est bien fini pour elle! répondit Claudie; tenez, Monsieur,
regardez, là, en bas, M. le curé qui s’en remonte à Toull par le chemin
pavé. C’est dit! la mère Tula n’a plus besoin de rien.
Cet arrêt, prononcé avec la philosophique insouciance qui caractérise le
paysan, frappa le jeune homme d’une émotion sinistre. J’arrive trop
tard, pensa-t-il, je ne peux plus réparer mon ingratitude, et je suis
envoyé par la volonté divine auprès d’un cadavre pour subir une
expiation douloureuse.
Le tonnerre grondait toujours au loin, et des nuées violettes
s’amoncelaient sur plusieurs points de l’horizon.
— Faut nous dépêcher, Monsieur, dit la jeune fille en voyant qu’il
ralentissait sa marche, comme un homme accablé; si nous restons
longtemps à Épinelle, nous serons mouillés.
Guillaume se hâta machinalement, et, après une demi-heure de marche, il
arriva enfin au seuil de la chaumière de sa nourrice.
— Vous y êtes, Monsieur, dit Claudie d’un ton résolu. Moi, je ne veux
pas entrer là dedans. Ça me fait peur de voir les morts. Je vous
attendrai par là pour vous ramener; mais il ne faut pas trop vous
_amuser_, parce que l’orage vient.
Guillaume hésita un instant avant de se décider à entrer. Il n’avait
jamais vu de cadavre, et cette première épreuve, jointe à des
rapprochements de situation si imprévus, lui causait une émotion
pénible.
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[3] Ce français est extrêmement remarquable, et nous sommes convaincus
que c’est la plus ancienne langue d’oïl qui soit restée en usage en
France. Mais comme il est chargé de locutions particulières qui
demanderaient de continuelles explications, nous ne mettrons dans la
bouche de nos personnages principaux qu’une traduction libre.
[4] Chétive, mauvaise, méchante.
[5] Rentrer du foin.
[6] Les paysans de ces contrées, garçons et filles, se louent à l’année
comme domestiques dans les fermes ou dans les maisons bourgeoises.
III
LA MAISON DE LA MORTE
Une forte odeur de résine s’échappait de la chambre unique qui
remplissait, avec une étable en appentis à plusieurs divisions, toute
cette pauvre masure, couverte de mousse et de plantes vagabondes;
cependant l’intérieur était propre et annonçait des habitudes d’ordre et
d’activité. Trois lits en forme de corbillards et garnis de lambrequins
jaunes fanés occupaient deux faces de la muraille. Sur celui du milieu,
on voyait le corps de la morte, entièrement recouvert d’un drap blanc,
le plus fin et le meilleur de la maison. Quatre chandelles de cire
vierge brûlaient aux quatre coins du lit. Deux ou trois vieilles femmes,
de celles qui, au fond de la Marche comme dans les montagnes de
l’Écosse, assistent avec un zèle mêlé de superstition à toutes les
funérailles, priaient autour du lit, et au milieu d’elles, une grande
jeune fille, d’une beauté remarquable, agenouillée tout près du cadavre,
pleurait en silence, les yeux fixés à terre, et les mains entr’ouvertes
sur ses genoux, dans une attitude qui rappela au jeune homme la
Madeleine de Canova.
L’apparition de Guillaume ne fut remarquée de personne dans le premier
moment, et il put contempler cette figure angélique qu’il s’imagina
connaître, bien que, depuis ses premières années, il l’eût oubliée au
point d’ignorer jusqu’à son existence. Le teint pur de Jeanne, pâli par
la douleur et la fatigue, avait la blancheur mate du marbre; ses yeux
blancs, ouverts et fixes, tandis que des larmes qu’elle ne songeait
point à essuyer ruisselaient sur ses joues; la pureté des lignes sévères
de son profil, et l’immobilité de sa consternation : tout contribuait à
lui donner l’apparence d’une statue.
La première personne qui s’aperçut de l’arrivée de l’étranger fut la
sœur de la défunte, une grande virago à l’air dur et bas à la fois. Elle
fit un signe de croix comme pour clore méthodiquement sa prière, et, se
levant, elle s’approcha de Guillaume.
— Qu’est-ce que vous demandez, Monsieur? lui dit-elle d’une voix forte
qui semblait profaner le silence respectueux dû au sommeil des morts.
— Je venais savoir, dit Guillaume embarrassé, des nouvelles de la
malade.
— Êtes-vous médecin de campagne, Monsieur, reprit la Grand’Gothe. Je ne
vous ai jamais vu par ici... Il n’y a rien à gagner pour les médecins
chez nous... Ma sœur est morte depuis une heure.
— Je ne suis pas médecin, dit Guillaume.
— En ce cas, vous êtes un homme de la justice; vous êtes bien pressé de
venir mettre les scellés chez nous. On n’a pas besoin de vous; la fille
est majeure; et puisque je n’ai rien à prétendre, ajouta-t-elle d’un ton
aigre, je n’en veux rien détourner. Allez, allez! passez votre chemin.
On connaît la loi, et on ne veut pas faire de frais inutiles.
Guillaume, voyant qu’il risquait fort d’être éconduit brutalement, se
résigna, non sans honte, à se faire connaître. Il le fit en baissant la
voix, craignant de la part de cette maîtresse-femme des apostrophes plus
dures que les précédentes. Mais, au lieu de lui reprocher de venir trop
tard, elle changea tout à coup de manières et de langage.
— Vous saviez donc que ma sœur était malade, mon cher Monsieur,
dit-elle d’un ton patelin; et vous veniez pour l’aider un peu? C’est
bien trop de bonté à vous de vous être dérangé pour du pauvre monde
comme nous. On a honte de n’avoir rien à vous présenter pour vous
rafraîchir. Que voulez-vous! ma pauvre sœur ne fait que de trépasser, et
on n’a pas eu seulement le temps de ranger la maison. Mais asseyez-vous
donc sur une chaise et pas sur ce mauvais banc, Monsieur : je vais
mettre un linge blanc dessus pour que vous ne gâtiez pas vos
habillements.
— Je ne suis pas venu pour vous être importun au milieu de votre
chagrin, répondit le jeune baron, choqué de l’aisance et de la présence
d’esprit qui trahissaient chez cette femme une profonde sécheresse de
cœur. J’espérais adoucir les derniers moments de ma pauvre nourrice, en
accueillant et en exécutant ses dernières intentions. Puisque je viens
trop tard, je vais me retirer pour ne pas vous déranger dans un pareil
moment; et cependant j’aurais voulu adresser à ma sœur de lait quelques
paroles de consolation et quelques offres de service. Mais, dans ce
dernier cas, je viens trop tôt, car il est impossible qu’elle songe à
autre chose qu’à la perte qu’elle vient de faire.
— Oh! si fait, Monsieur, il faut lui parler, répliqua la Grand’Gothe
d’un air décidé, elle peut bien vous écouter : c’est bien trop d’honneur
que vous lui faites. Jeanne! Jeanne! viens donc parler à ce Monsieur.
— Ne la dérangez pas de sa prière, reprit Guillaume d’un ton ferme. Je
ne le veux pas. J’attendrai qu’elle soit en état de m’entendre.
Et repoussant la tante, qui voulait réveiller l’attention de Jeanne, il
s’approcha du cadavre, et resta absorbé dans les pensées graves et
pénibles que lui inspiraient ce lit de mort, et cette orpheline
abandonnée à l’autorité d’une nature grossière et acariâtre, caractère
fortement empreint sur les traits repoussants de la tante.
Jeanne leva les yeux sur l’étranger, et les baissa aussitôt, ne
comprenant pas, et ne pouvant pas songer à comprendre le motif de sa
présence. Les autres femmes ne pensaient plus à marmotter leurs prières.
Elles le regardaient avec étonnement, et se levèrent une à une pour
aller demander à la Grand’Gothe ce que pouvait vouloir ce jeune
monsieur.
Guillaume, se trouvant ainsi seul près de Jeanne, résolut de lui
adresser la parole. Mais la muette et religieuse douleur de cette jeune
fille le frappa d’un respect qu’il ne put surmonter. Il s’éloigna
lentement, et tandis que les vieilles femmes, malgré son refus,
s’empressaient à dresser une table pour lui servir du laitage, il alla
tristement s’accouder contre l’étroite fenêtre envahie par le feuillage
qui jetait un jour verdâtre sur le linceul de la morte.
Mais sa triste rêverie fit place à la surprise, lorsqu’il vit, à travers
les rameaux de la ronce grimpante, Léon Marsillat assis auprès de
Claudie, sur le banc adossé au bas de cette lucarne. Ils parlaient d’un
ton animé; et, moitié sans le vouloir, moitié dominé par la curiosité,
Guillaume entendit le dialogue suivant :
— Faut que vous soyez joliment effronté tout de même, disait Claudie
d’une voix étouffée par la colère, de venir comme ça au moment où sa
mère _tourne l’œil_. Vous croyez donc que vous allez l’emmener tout de
suite derrière votre _chevau_? Oh! vous aviez beau vous cacher, je l’ai
vu de loin, votre chevau, attaché derrière la maison, à un arbre, et je
me suis dit : voilà le loup.
— Tu es une sotte, Claudie, répondait Marsillat à demi-voix. Je ne
pense ni à me cacher ni à me montrer. N’est-il pas tout simple que,
passant tout près d’une maison, et sachant que la pauvre femme était au
plus mal, j’aie voulu demander de ses nouvelles?
— Eh pourquoi-t-est-ce que vous n’entriez pas, et que vous vous rangiez
derrière _c’te_ buisson, là où ce que vous avez été bien surpris d’être
surpris par moi? oh! j’ai vu votre manège, allez! je vous voyais de
là-haut, et vous ne me voyiez point, vous, vous étiez trop occupé
d’attendre si Jeanne ne sortirait point par la petite porte de la
bergerie; eh bien! vous venez trop tard, mon galant; d’abord la Jeanne
ne peut pas vous souffrir; elle m’a dit plus de cent fois, et je vous le
redirai autant de fois, qu’elle aimerait mieux se jeter dans le puits
que de se laisser seulement embrasser par un coureur de filles comme
vous. En second lieu, il y a là dedans un jeune monsieur, bien plus joli
que vous, qui vient la chercher pour l’emmener à Paris.
— Quels contes me fais-tu là, Claudie? et que m’importe, d’ailleurs? je
n’ai jamais songé à Jeanne, je n’aime que toi; ne fais donc pas semblant
d’en douter. Allons, je m’en vais, faisons la paix.
— Non pas! vous ne m’embrasserez pas. Ça n’est pas la peine. D’ailleurs
vous n’allez pas loin.
— Sur ma parole, je m’en retourne à Boussac.
— Oui, quand vous _aurez venu_ à bout de parler à la Jeanne; quand vous
lui aurez dit : « Viens chez nous, ma petite Jeanne, ma sœur est très
douce à servir, je te ferai donner tout ce que tu voudras. » Il y a plus
d’un mois que vous lui chantez cette chanson-là; mais elle n’est pas si
bête que de vous écouter.
— Elle m’écouterait tout comme un autre, si je voulais; mais je ne lui
ai jamais dit cela que pour rire. Elle n’est pas déjà si belle, ta
Jeanne!
— Bon! je lui dirai cela de votre part, pas plus tard que demain.
— Tout de suite, si tu veux! Mais qui est donc ce jeune homme qui est
là dedans, à ce que tu dis?
— Ah! ça vous inquiète! Je le connais-t-i, moi? allez-y voir. Ça vous
donnera l’occasion d’entrer dans la maison.
— Tu as raison, répondit Marsillat d’un ton ironique; et il quitta le
banc, suivi de Claudie qui ne voulait pas le perdre de vue.
Avant la fin de cet entretien, Guillaume s’était éloigné de la fenêtre,
dégoûté de tout ce contraste de préoccupations cyniques et grossières
avec le respect dû à la présence d’un cadavre et aux saintes larmes de
Jeanne. Il s’était rapproché d’elle et lui avait dit quelques mots de
condoléance et d’intérêt qu’elle avait à peine entendus. Puis, se
débarrassant, avec un peu d’humeur, des importunités obséquieuses de la
tante, qui voulait absolument le faire manger auprès de ce lit de mort,
il se disposait à partir, avec l’intention de s’occuper du sort de
Jeanne dans un moment plus opportun, lorsque, au seuil de la porte, il
se trouva face à face avec Marsillat.
L’étonnement et la confusion de Marsillat furent extrêmes; mais, grâce à
l’effronterie enjouée de son caractère, il eut bientôt pris le dessus,
et il secoua la main de son ancien camarade de chasse avec une familière
cordialité.
— Que diable venez-vous faire ici? lui demanda-t-il sans lui donner le
temps de l’interroger lui-même.
— Ma présence ici est mieux motivée que la vôtre, répondit Guillaume
avec un peu de sévérité dans le regard. Ne savez-vous pas que cette
femme qui vient de mourir était ma nourrice, et mon devoir n’était-il
pas d’accourir auprès d’elle aussitôt que j’ai connu sa position?
— C’est juste, Guillaume, c’est très bien de votre part. Eh bien! mon
pauvre ami, vous n’avez pas pu la sauver, et votre mère enverra des
secours à sa famille. Retournez-vous à Boussac ce soir?
— Je ne crois pas, répondit Guillaume avec intention.
— Ah! vous comptez passer la nuit à Toull? C’est un mauvais gîte.
— Peu m’importe, je m’accommode de tout en voyage.
— Vous êtes donc en tournée d’amateur? Moi, je viens de voir un parent
à Chambon.
— Vous avez pris la plus mauvaise route!
— Oui, mais la plus courte! Retournez-vous maintenant à Toull?
Voulez-vous que je vous attende pour faire ce bout de chemin avec vous?
— Vous êtes à cheval et moi à pied. Nous ne pouvons pas suivre le même
chemin, à moins que je n’allonge beaucoup le mien, et l’orage menace.
— En ce cas, je pars, répondit Marsillat, visiblement contrarié de
laisser le jeune baron auprès de Jeanne. Au revoir! Avez-vous quelque
chose à faire dire à madame votre mère? je m’en chargerai.
— Vous m’obligerez beaucoup, répondit Guillaume, et, déchirant un
feuillet de son carnet, il se mit à écrire quelques lignes au crayon
pour sa mère. Pendant ce temps, Marsillat pénétra dans la maison, parla
amicalement à la Grand’Gothe, s’apitoya un instant de bonne foi sur la
mort de sa sœur, et avala sans façon le lait de chèvre que Guillaume
avait refusé, moins pour se désaltérer que pour gagner du temps, et
trouver l’occasion d’adresser quelques paroles à Jeanne.
La Grand’Gothe provoqua cette occasion, soit à dessein, soit par suite
de son caractère actif et tracassier.
— Allons donc, Jeanne, cria-t-elle de sa voix âpre et discordante;
viens donc remercier ces honnêtes messieurs qui viennent te voir, et qui
te veulent du bien dans ton malheur... Allons, te lèveras-tu?... Faut
pas s’écouter comme ça... Les morts ne nous entendent plus, ma pauvre
fille; nous ne pouvons pas les empêcher de s’en aller. Le bon Dieu le
commande comme ça, et quand le malheur nous en veut, il n’y a pas de
prières qui servent... pleurer ne sert de rien non plus : ça n’a jamais
fait revenir personne... Veux-tu donc rester comme ça sur tes genoux
jusqu’à demain matin?... C’est des bêtises; tu te rendras malade, et
puis, qu’est-ce qui te soignera?... Moi, je t’avertis que je suis à bout
de mes forces, et que je ne peux pas en faire davantage... En voilà
assez comme ça... Faut du courage, faut se faire une raison, pardi!...
faut penser à l’ouvrage, qui ne va pas être petite, pour
l’enterrement... Ah! que ça coûte, ces vilaines affaires-là!... Ah çà!
vous autres, mes braves femmes, faudra m’aider et m’assister un peu, car
je ne sais plus où j’en suis, et je n’ai rien du tout à la maison, pas
un sou d’argent pour ma pauvre semaine... Jeanne! Jeanne! allons donc,
parle donc à ce jeune monsieur, qui est ton frère de lait, et qui vient
pour t’empêcher d’être malheureuse. Tu vois bien qu’ils _pensiont_ à toi
au château... Ta mère disait toujours : « Ils m’ont oubliée! ils sont
bien durs pour moi. » Tu vois bien qu’elle avait tort : ils ont pensé à
nous... Et d’ailleurs, voilà aussi M. Léon qui y a toujours pensé, et
qui nous a rendu bien des petits services... Regarde-le donc, parles-y
donc! demandes-y donc ses _portements_[7]. Va donc vite lui chercher un
fromage de notre chèvre... Tu vois bien qu’il a appétit, et qu’il
mangerait bien un morceau. Allons, m’écoutes-tu?... Faut donc que je
fasse toute l’ouvrage, moi?... J’en ferai une maladie, bien sûr... Cette
enfant n’a jamais été bonne pour sa tante!... Ah oui! c’en est un de
malheur pour moi d’avoir perdu ma pauvre sœur. Je peux bien dire que
j’ai tout perdu aujourd’hui.
En terminant ce dialogue, que Marsillat voulut en vain interrompre, et
que Guillaume entendit avec indignation, la Grand’Gothe se mit à
sangloter d’une manière criarde et forcée, qui eût été risible si elle
n’eût été révoltante. Jeanne, habituée à l’obéissance passive, s’était
levée comme une machine poussée par un ressort. Elle essayait de
satisfaire sa tante, mais elle ne savait ce qu’elle faisait, et elle
laissa tomber une assiette qu’elle voulait offrir à Marsillat, bien
qu’il se fût levé pour échapper à l’hospitalité hors de saison de la
virago. Au bruit que fit cette mauvaise assiette de terre en se brisant,
les petits yeux noirs de la Gothe devinrent étincelants de colère, et,
n’eût été la crainte de déplaire à ses hôtes, qu’elle voyait disposés à
prendre le parti de l’orpheline, elle l’eût accablée d’invectives.
— Allons, ma pauvre Jeanne, dit Marsillat en lui ôtant des mains les
débris de l’assiette qu’elle ramassait, et en les jetant dehors, je ne
veux pas que tu t’occupes de moi, et je trouve très mauvais qu’on te
tourmente ainsi : cela est insupportable. Écoutez, Gothe, nous cesserons
d’être bons amis, vous et moi, si vous faites du chagrin à Jeanne,
surtout un jour comme celui-ci. Il faut que vous ayez le diable au
corps.
La liberté avec laquelle Léon parlait à la virago, et l’ascendant qu’il
exerçait sur elle (car aussitôt elle se calma et prit d’autres
manières), prouvaient assez qu’elle ne voyait pas d’un mauvais œil les
assiduités de ce jeune homme auprès de Jeanne, et qu’elle comptait
mettre à profit son goût bien connu pour les belles filles du pays de
Combraille. Guillaume, en toute autre circonstance, eût dédaigné
d’apercevoir de si honteuses intrigues; mais sa sollicitude, éveillé par
le malheur de Jeanne, et le pur lien qui existait entre elle et lui, le
rendaient très clairvoyant. En ce moment il ressentait contre le jeune
légiste une indignation véritable, et cessa de se reprocher l’espèce
d’éloignement qu’en dépit de leurs fréquentes relations Marsillat lui
avait inspiré depuis quelques années.
Léon Marsillat, plus âgé de quatre ou cinq ans que Guillaume, n’était
pas un homme ordinaire, bien que le sans-façon de ses manières et de son
langage ne laissât pas souvent paraître les facultés éminentes dont il
était doué. Fin, laborieux, actif, entreprenant et persévérant, égoïste
et libéral, c’était le Marchois modèle. Sa puissante organisation se
prêtait également au plaisir et au travail, à la jouissance et aux
privations. Sa santé physique et morale, la lucidité de son cerveau, la
volonté infatigable d’être heureux, libre et fort, en faisaient un être
supérieur dans le bien et dans le mal. Capable des plus nobles et des
plus lâches actions, viveur effréné, travailleur prodigieux, il passait
de l’excès de l’étude à celui de l’insouciance, et de la fièvre des
affaires à celle des passions. Vindicatif comme un paysan (son
grand-père avait porté le mortier aux maçons), il était généreux comme
un prince, et après avoir persécuté amèrement et transpercé de ses
cruelles épigrammes les victimes de son dépit, dans un jour de
mansuétude il les réhabilitait et les couvrait du manteau de son
ostentation. Vain à certains égards, il proscrivait certaines autres
vanités qui eussent semblé plus excusables à son âge et dans sa
position. Il raillait le luxe puéril des jeunes _dandys_ qu’il eût pu
imiter et qui se privaient des satisfactions nécessaires pour s’en
donner de factices. Il méprisait souverainement la mode, et ne s’y
conformait pas; il professait le dédain des habits bien faits qui gênent
les mouvements, des chevaux fringants qui n’ont que l’apparence et ne
résistent pas à la fatigue, des femmes qui font fureur dans les salons
et qu’on ne saurait regarder sans effroi en plein soleil; en conséquence
de quoi il avait toujours le linge le plus fin, les draps les mieux
tissus, les habits les plus souples, le cheval le plus robuste et le
plus cher, les maîtresses les plus vulgaires, mais les plus belles et
les plus jeunes. A vingt-cinq ans, déjà riche dans le présent par
héritage, et dans l’avenir par son talent d’avocat qui annonçait une
brillante carrière, il avait arrangé hardiment sa vie pour la
satisfaction de tous ses instincts nobles et bas, généreux et pervers.
Il aimait son métier, et savait s’y absorber tout entier, mais après des
efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux
plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper
ses forces. Sceptique et même un peu athée, il avait pour toute espèce
de religiosité une haine d’instinct : cependant il comprenait la poésie
des grandes croyances, et les inspirations enthousiastes se
communiquaient à lui comme par un choc électrique. Il pouvait pleurer le
lendemain de ce qui l’avait fait rire la veille, et réciproquement.
Bouillant et calme, tour à tour esclave et vainqueur de ses appétits, il
y avait deux ou trois hommes en lui, comme dans toutes les natures
puissantes, et il inspirait en même temps à ceux qui l’approchaient ces
sentiments divers de l’admiration et du mépris, de l’engouement et de la
méfiance.
Quoiqu’il affectât un langage vulgaire et qu’il foulât aux pieds
l’esprit dépensé en petite monnaie, dont on fait tant de cas dans le
monde, il n’avait pas fréquenté Guillaume de Boussac sans que ce dernier
s’aperçût de son instruction, de la force de son intelligence et de la
fermeté de son caractère. Ces deux jeunes gens, natifs de la même ville,
s’étaient rencontrés au collège; puis, durant les vacances, et
quelquefois ensuite à Paris, non dans le monde, ils ne recherchaient pas
la même société, mais au spectacle, au boulevard, au bois, au tir, au
manège, à la salle d’armes. A cette époque, grâce au retour des Bourbons
et à la réorganisation du faubourg Saint-Germain, le mélange qui s’était
heureusement établi entre les gens de mérite de toutes les classes
n’était encore qu’un fait exceptionnel. Aussi Guillaume de Boussac
croyait-il faire acte de courage et de libéralisme en attirant
quelquefois à Paris son ancien camarade, le licencié en droit, à la
table et dans le salon de sa mère. Mais, malgré ses avances, le jeune
baron s’était refroidi chaque jour davantage à l’égard de son ancien
camarade.
Lorsqu’il était encore enfant, et jusqu’au sortir du collège, il s’était
senti dominé par lui. Doué d’un cœur confiant et d’un caractère faible,
il avait subi l’ascendant de cette nature indépendante et forte. Il
avait été souvent puni au collège pour avoir écouté ses mauvais
conseils, et Marsillat n’avait fait que rire de ces mortifications que
le jeune homme, plus sensible, prenait au sérieux. Plus d’une fois
Guillaume avait senti avec honte que la nature l’avait fait meilleur et
moins fort que Marsillat, et qu’en se laissant aller à la fantaisie de
l’imiter un instant, il avait péché en pure perte, sans recevoir
l’assistance du puissant démon qui protégeait son camarade. Nous l’avons
vu, au début de cette histoire, suivre encore un peu les errements du
sceptique Léon, et railler avec lui sir Arthur, qu’au fond du cœur il
estimait infiniment. En avançant dans la vie, en se mûrissant par la
lecture et la réflexion, Guillaume avait compris que sa voie était trop
différente de celle de Léon pour ne pas devenir bientôt l’objet de ses
critiques et de ses sarcasmes. Il avait donc cessé assez brusquement
d’être expansif avec lui, et l’ironie contenue du jeune avocat avait
causé au jeune baron une sorte de souffrance dans ses relations avec
lui. Il nourrissait de plus en plus une antipathie secrète pour sa
personne, antipathie parfaitement déguisée, d’ailleurs, sous des
manières polies et bienveillantes. Les nobles de cette époque ne se
croyaient pas le droit de manquer sous ce rapport à une sorte
d’hypocrisie. Ils se regardaient encore comme supérieurs par leur
naissance aux autres hommes, et ils pratiquaient l’accueil protecteur
comme une charge de leur position.
Marsillat avait l’esprit trop pénétrant pour ne pas comprendre à
merveille les gracieusetés et les répugnances du jeune patricien. Il
s’en amusait, et se plaisait souvent à le faire souffrir, en feignant de
prendre à la lettre les témoignages de sa courtoisie forcée. Il en usait
et en abusait, se disant en soi-même : Mon camarade, tu voudrais plaire,
être aimé, respecté et craint, tout cela à la fois. L’honneur de ton nom
te condamne à nous caresser, nous autres roturiers. Tu voudrais passer
pour un bon garçon sans préjugés, pour un aimable seigneur sans morgue;
et avec la plupart de mes pareils tu y réussis, parce qu’ils manquent de
tact et ne voient pas percer ton mépris sous ton adorable sourire. Mais
tu ne me tromperas pas; je te forcerai à être franc, brutal même avec
moi, et, dans ce cas-là, je t’aimerai beaucoup mieux, ou bien je ferai
saigner ton orgueil en te traitant, comme tu feins de me traiter, d’égal
à égal.
En pensant ainsi, Marsillat s’exagérait beaucoup la vanité de Guillaume;
mais il y avait dans cette petite guerre d’escarmouche qu’il lui livrait
des points où il touchait malheureusement assez juste.
En se rencontrant dans la chaumière de Jeanne, il ne fallut pas bien
longtemps à ces deux jeunes gens pour voir qu’ils s’observaient l’un
l’autre, que Léon désirait écarter un rival dangereux, et Guillaume un
ennemi des vertueuses intentions qu’il avait à l’égard de l’orpheline.
Le plus habile des deux en prit le premier son parti. Marsillat fit ses
adieux, et alla détacher son cheval pour partir, mais il eut soin de
casser une courroie, ce qui le força de demander une ficelle à la Gothe,
un couteau à Jeanne, un mot à Claudie, et de _bouriner_[8] et de
_fafioter_[9], comme disait cette dernière, huit ou dix minutes autour
de la maison. La pluie cependant commençait à tomber et le tonnerre à
élever la voix.
De son côté, Guillaume était bien résolu de partir, mais il mettait un
peu de malice à partir le dernier et à voir trotter devant lui la
vigoureuse jument de l’avocat. Il avait fait ses adieux aussi,
promettant de revenir bientôt, et il attendait le départ de Marsillat,
tout en causant avec lui, à quelques pas de la chaumière, de choses
étrangères à ce qui s’y passait. Claudie, meilleure mouche que lui,
surveillait d’un œil enflammé tous les mouvements de son infidèle,
lorsque la voix retentissante de la Grand’Gothe qui les croyait déjà
partis vint les forcer à prêter l’oreille.
— Allons, grande lâche, sotte, sans cœur, disait-elle à Jeanne,
prendras-tu ta _cape_? Partiras-tu? Veux-tu attendre à demain pour aller
à Toull? Qu’est-ce qui invitera nos parents à la _çarimonie_? Qu’est-ce
qui apportera les provisions pour le repas de demain? Vas-tu _chimer_
comme ça longtemps? Ta mère ne t’entend plus, va! et tu ne peux pas lui
porter tes plaintes contre moi. Allons! allons! _en route, mauvaise
troupe!_ ajouta-t-elle d’un ton soldatesque, et si tu n’es pas revenue
avant soleil couché, nous aurons affaire ensemble. Vrai Dieu! il faudra
bien que tu marches, à présent!
— Chez qui faut-il que j’aille? répondit Jeanne d’une voix plaintive,
en paraissant sur le seuil de la cabane.
— Tu iras chez la mère Guite, chez le père Léonard, chez la Colombette,
chez la grosse Louise, chez ton oncle Germain, chez... Eh bien! la voilà
qui se sauve à présent, sans m’écouter! Qu’est-ce que tu vas apporter?
imbécile!
— J’apporterai ce que vous voudrez, dit Jeanne d’un ton résigné.
— Tu prendras trois oies chez la mère Guite, deux pains chez la
Gervoise, et un demi-sac de pois chez M. le curé. Si tu ne peux pas
apporter le tout, tu diras au garçon à Léonard de t’aider; c’est un
garçon complaisant. Tu diras que nous paierons ça à la Saint-Martin, et
si tu ne trouves pas de crédit chez l’un, tu iras chez l’autre. Allons,
sauve-toi.
Jeanne sortit d’un air abattu, mais armée de la suprême patience, qui
est la seule grandeur laissée en partage au pauvre et au faible; elle
vint se joindre au petit groupe qui l’attendait, et, sans dire un mot,
elle se mit à marcher à côté de Claudie. Celle-ci, attendrie à sa
manière de tant de souffrance muette et profonde, passa son bras sous le
sien, et se mit à lui parler à voix basse pour la consoler de son mieux.
Marsillat, s’entretenant avec Guillaume, maintenait son cheval au pas;
mais, à une très petite distance d’Épinelle, le sentier escarpé des
piétons venant à couper le chemin ferré, Guillaume prit congé de lui.
— C’est grand dommage que vous n’ayez pas votre cheval, dit Marsillat.
En dix minutes vous auriez été rendu à Toull, au lieu que vous allez
supporter une demi-heure de pluie battante.
— Ma foi, oui, c’est grand dommage! s’écria Claudie. Vous auriez pris
chacun une de nous en croupe, et nous ne nous serions pas trempées si
longtemps.
— Veux-tu monter derrière moi, Claudie? je peux te conduire jusqu’à la
Croix-Jacques, et puisque Jeanne est avec M. Boussac, il n’a plus besoin
de toi pour retrouver son chemin.
— Ah! ça, mon petit Léon, ça me va! Vous êtes un bon enfant, tout de
même. Arrêtez donc votre chevau _au droit_ de cette grosse pierre pour
que je puisse monter.
— Attends, attends, ma fille, dit le malin Marsillat, je te prendrais
avec plaisir; mais je crois que je ferai mieux de prendre cette pauvre
Jeanne, qui a passé tant de nuits et qui peut à peine se traîner.
— Non, Monsieur, non, grand merci, répondit Jeanne d’un ton assez
ferme.
— Ah! vous voilà pris! grommela Claudie en transperçant de son regard
furieux la figure impassible de Marsillat. Jeanne n’ira pas avec vous,
j’en réponds.
— Comment! toi, Claudie, qui as si bon cœur, tu ne l’engages pas à
profiter de mon cheval pour se reposer? Ah! Claudie, je ne te reconnais
plus.
— Es-tu lasse, Jeanne? Veux-tu aller _à chevau_? dit Claudie, faisant
un grand effort de générosité.
— Non, _ma vieille_, non, grand merci, répondit Jeanne avec le même
calme; montes-y, toi, si ça te fait plaisir. Et, prenant le sentier sans
retourner la tête aux invitations de Marsillat, elle dit à Guillaume :
Allons, _mon parrain_, je vas vous conduire.
Les jeunes filles de mon pays ont assez l’habitude de donner au fils de
leur marraine le titre de parrain, et réciproquement celui de marraine à
la mère du parrain. Cette douce et confiante appellation dans une bouche
si pure émut doucement le cœur du jeune baron, et un sentiment paternel
attendrit ce visage imberbe.
Claudie avait réussi à se hucher sur la croupe du _chevau_ de Marsillat,
et ce dernier, un peu dépité de n’avoir pas réussi dans son projet
détourné, voulut châtier la jalouse en enfonçant les éperons dans le
ventre de _Fanchon_ et en la faisant ruer et bondir sur le bord du
précipice. Claudie, effrayée, fit de grands cris; mais elle se cramponna
vigoureusement au cavalier, et un terrible éclair venant à sillonner le
ciel, Fanchon, effrayée, prit le galop, et emporta le jeune couple bien
loin de Jeanne et de Guillaume, demeurés ainsi en tête à tête au milieu
de l’orage.
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[7] Comment il se porte.
[8] Muser, perdre du temps pour en gagner.
[9] Ibid.
IV
L’ORAGE
Nous avons laissé le jeune baron de Boussac avec la douce Jeanne, sa
sœur de lait, la filleule de sa mère, qui s’intitulait aussi la sienne,
par suite d’un usage tout local, et de l’idée naïve et affectueuse qu’on
ne saurait être adopté par le chef de la famille sans l’être par la
famille entière. Ce mot filial, _mon parrain_, résonnait dans l’oreille
de Guillaume, au milieu des hurlements de la tempête, et le concours de
circonstances romanesques qui l’avait amené auprès de Jeanne, juste à
point pour conjurer les dangers qui la menaçaient, lui causait une sorte
de satisfaction généreuse. Il ne regrettait point d’avoir été
brusquement interrompu au milieu des plaisirs de son voyage par une si
triste aventure. Déjà il rêvait tout un poème champêtre dans le goût de
Goldsmith, et il n’était pas fâché d’en être le héros vertueux et
désintéressé.
Mais il manquait encore à ce poème une héroïne qui comprît son rôle et
celui de son protecteur. Jeanne se croyait si peu menacée par les
séductions du jeune avocat, qu’elle ne songeait à voir dans le jeune
seigneur qu’un personnage respectable, étranger à sa destinée.
D’ailleurs, aucun de ces beaux messieurs n’occupait en ce moment les
pensées de Jeanne. Elle avait toujours devant les yeux sa mère
agonisante, et le sentiment de son isolement la tourmentait moins que la
crainte de n’avoir pas assez fait pour adoucir les derniers moments d’un
être qui avait été jusque-là l’unique objet de ses affections. Jeanne
passait aux champs pour une fille très bornée, parce qu’elle était
chaste et qu’elle avait, à se produire, une répugnance presque sauvage.
Elle n’aimait pas la danse, et on ne l’avait jamais vue dans les
_assemblées_, fêtes villageoises où les jeunes paysannes courent étaler
leurs charmes et chercher des galants. Sérieuse, assidue au travail,
passionnée pour la garde de ses troupeaux, elle allait presque toujours
seule, la quenouille au côté, dans les endroits les plus déserts, vivant
tout le jour d’un morceau de pain noir, et rentrant à la nuit pour
s’endormir paisiblement sous l’aile de sa mère.
La mère Tula et sa sœur, la Grand’Gothe, passaient pour magiciennes,
avec cette différence que la mère de Jeanne, aimée et estimée de tout le
monde, était regardée comme une savante matrone, et que la tante était
réputée sorcière malfaisante. On remarquait que les _bêtes_ de Tula
étaient toujours en bon état, qu’elles rentraient toujours à l’étable la
mamelle pleine, que les épizooties ne les atteignaient point, et que
cette femme si pauvre, ayant perdu toutes ses ressources avec son mari
et ses fils, trouvait, dans la chétive industrie d’élever un petit
troupeau sur le commun, le moyen, très insuffisant pour les autres, de
se préserver des horreurs de la misère. On prétendait en même temps que
la Grand’Gothe, qui ne s’était jamais mariée, et qui vivait ladrement,
sans faire aucun commerce apparent, avait des sacs d’écus cachés dans sa
paillasse, et que ces richesses lui arrivaient mystérieusement par ses
intelligences avec les mauvais esprits. Le paysan voit toujours de
mauvais œil son prochain s’enrichir, et, bien qu’il n’ait aucune idée
d’économie politique, il a cette notion juste de l’état social, que
personne ne profite des chances de la fortune sans que ce soit au
détriment de ceux qui n’en profitent pas. Mais ces êtres simples et
souffrants, qui ne reçoivent la lumière des choses que par la fièvre de
l’imagination, aiment beaucoup mieux attribuer le succès des habiles et
des fourbes à des influences occultes qu’à des actions coupables plus
faciles à constater. Le paysan procède de l’inconnu pour aller au connu.
Il évoque les puissances fantastiques du ciel et de l’enfer, à propos
des réalités les plus grossièrement évidentes. Il fait des vœux et des
pèlerinages plus païens que catholiques pour sa famille, pour son bœuf
et pour son âne, et dédaigne d’avoir recours aux soins de la science ou
aux précautions de l’hygiène pour sauver les personnes ou les biens que
la vengeance de quelque sorcier ou la colère de quelque mauvais génie
menace de traits invisibles.
Aussi disait-on que la Grand’Gothe ne passait jamais auprès de l’étable
de son ennemi sans y jeter quelque sort. Son regard donnait la fièvre,
et il n’y avait rien de plus mauvais que de la rencontrer le soir du
côté des pierres jomâtres, au lever ou au coucher de la lune. Si cela
arrivait la nuit de Noël, à cette heure néfaste où le grand champignon
druidique frémit et danse en criant sur les trois pierres qui le portent
en équilibre, on était bien sûr de se mettre au lit en rentrant chez
soi, et de ne jamais s’en relever. La preuve que la Gothe était une
méchante sorcière, c’est que les chèvres des bergères à qui elle parlait
souvent tarissaient; leurs brebis perdaient la laine avant la tondaille,
et leurs poulains _s’éboitaient_ en galopant sur les roches, ou se
perdaient dans les viviers.
Il y avait pourtant à tous ces prodiges une explication bien naturelle,
et que les esprits forts de Toull et des environs, le père Léonard entre
autres, donnaient en vain au grand nombre épris du merveilleux. Le
troupeau de Jeanne prospérait, parce que Jeanne, n’étant ni coquette ni
paresseuse, en avait un soin extrême. Ceux de ses compagnes,
lorsqu’elles écoutaient les mauvaises paroles de la Gothe, allaient de
mal en pis, parce que la Gothe était fort liée avec certains bourgeois
riches et dissolus qui la chargeaient de leurs affaires secrètes et
confiaient à sa criminelle expérience des moyens de corruption souvent,
hélas! irrésistibles. C’était là la source des sacs d’écus que la
sorcière cachait dans sa paillasse. C’était aussi la cause des maladies
et des accidents _du bestiau_, négligé et souvent abandonné par des
gardiennes insouciantes et préoccupées.
Quant à Jeanne, sa beauté s’était développée à l’ombre. Fuyant les
plaisirs et n’ayant jamais mis le pied dans une ville, elle était
ignorée, et il avait fallu pour la découvrir la vie errante de Marsillat
au temps des vacances, son œil de lynx et son goût pour les conquêtes
difficiles. La simple fille n’avait pas encore compris pourquoi depuis
quinze jours elle avait rencontré, au moins deux fois par semaine, Léon
sur son chemin lorsqu’elle ramenait ses troupeaux. Elle le croyait
occupé de Claudie seulement, et son instinct chaste lui avait suggéré
d’éviter ce couple qui la recherchait, Marsillat trouvant toujours dans
sa féconde imagination un prétexte pour diriger ses promenades
sentimentales avec Claudie vers les lieux où Jeanne devait passer. La
réserve craintive et fière qui faisait le caractère apparent de Jeanne
ne prenait pourtant pas sa source dans une âme défiante et hautaine; à
voir comment elle avait servi et assisté sa mère depuis qu’elle était au
monde, avec quelle abnégation elle lui avait consacré sa vie, avec
quelle ferveur elle l’avait soignée nuit et jour jusqu’à sa dernière
heure, on aurait deviné qu’il y avait là un cœur capable des plus grands
dévouements; mais, à l’exception de Tula, qui connaissait Jeanne? qui
pouvait la connaître? Et maintenant qu’elle n’avait plus personne à qui
se consacrer, qui pouvait savoir si c’était un être de quelque valeur ou
une créature stupide, attachée aux travaux rustiques comme le bœuf l’est
à la charrue? Marsillat ne voyait en elle qu’une vierge aux yeux bleus,
blanche comme les lis, taillée comme une statue antique, et _bête comme
un cygne_, c’était son expression. La Grand’Gothe, furieuse de ce
qu’elle n’avait encore pu la faire remarquer de personne, voyait enfin
dans sa nièce l’objet lucratif des soins du jeune libertin, et pour la
déterminer à entrer en qualité de servante dans la famille de Léon, elle
se promettait, maintenant que Tula n’était plus entre elles deux, de la
persécuter et de la maltraiter.
Quant à Guillaume de Boussac, il ne voyait encore dans Jeanne qu’une
beauté de vignette anglaise, tout au plus un sujet de ballade, dans
cette pauvre fille envers laquelle il avait des devoirs à remplir.
Jeanne était donc, à cette heure de sa vie, une âme perdue dans l’infini
de la création intellectuelle, un être ignoré, inaperçu comme ces
magnifiques solitudes du Nouveau-Monde qui n’auraient pour ainsi dire
jamais existé si elles ne se fussent révélées à un artiste ou à un
poète, comme les beautés de ces îles désertes qu’aucun navigateur n’a
encore signalées et qui sont réellement comme si elles n’existaient pas.
— Jeanne, dit Guillaume après avoir un peu cherché grâce à quelle forme
de langage il pourrait se faire comprendre d’une paysanne, vous m’avez
appelé votre parrain, et cela me fait plaisir; je prends tant d’intérêt
à votre malheur, que je voudrais pouvoir au moins vous prouver que vous
avez trouvé aujourd’hui un appui.
Jeanne leva sur Guillaume ses beaux yeux rougis par les larmes, et
s’efforça de comprendre ce mot _d’appui_, nouveau en ce sens pour son
oreille. Mais les paysans ont l’esprit trop tourné à la métaphore pour
ne pas deviner très vite les expressions figurées. Jeanne comprit, et
répondit d’une voix douce, mais avec un accent qui ne marquait ni désir
ni espérance : Vous avez bien de la bonté, mon parrain.
— Non, Jeanne, je n’ai guère de bonté, reprit le jeune baron, puisque
j’ai pu oublier si longtemps ma pauvre nourrice.
— Elle ne vous en a jamais voulu, mon parrain, car c’est la vérité de
dire qu’elle était bonne! et Jeanne recommença à pleurer en silence.
— Vous ne serez pas heureuse avec votre tante, n’est-ce pas, Jeanne?
— C’est comme il plaira au bon Dieu, mon parrain!
— Vous n’avez pas de répugnance à demeurer avec elle?
— Non, mon parrain, ma tante ne me répugne pas, c’est une femme très
propre.
— Mais elle est d’un caractère difficile?
— Oh non! mon parrain, elle n’est pas difficile du tout sur son manger,
et d’ailleurs elle fait tout elle-même.
La simplicité de Jeanne dérangea un peu le roman de Guillaume. Elle lui
répondait naturellement, avec la soumission d’un enfant qui ne sait pas
pourquoi on l’interroge, mais qui fait un effort pour satisfaire le
maître.
— Je l’ennuie, car elle ne me comprend pas, pensa le jeune homme : elle
aimerait bien mieux n’être pas distraite de sa douleur. Ne trouverai-je
donc pas le chemin de son cœur par quelque manière de dire parfaitement
élémentaire?
— Dites-moi, mon enfant, reprit-il, est-ce que votre mère ne
s’inquiétait pas de l’idée de vous laisser seule?
— Oh si! mon parrain, répondit Jeanne qui devenait plus volontiers
expansive en parlant de sa mère. Elle disait encore ce matin : « La
volonté du bon Dieu soit faite! mais ce qui me fâche le plus de m’en
aller, c’est le chagrin que ça va faire à ma Jeanne. » Oh! elle avait
bien raison! ça fait rudement de peine de perdre sa mère! Que le bon
Dieu vous conserve donc la vôtre, mon parrain!
Les expressions de Jeanne étaient bien vulgaires; mais le son de sa voix
suppléait à l’insuffisance de sa parole, et l’accent vrai de son
désespoir, joint à la bonté généreuse du sentiment qui la ramenait à
s’occuper de l’avenir de son jeune parrain, causèrent à ce dernier un
attendrissement profond. Des larmes lui vinrent aux yeux tout à coup, et
il répondit d’une voix altérée : Vous êtes bonne, Jeanne! bien bonne!
— Non, mon parrain, répondit-elle ingénument, c’est vous qui êtes bon
de dire ça! Mais, mon parrain, voilà l’eau qui tombe _à mort_, vous
n’avez quasi rien sur le corps, vous prendrez du mal.
— Ne faites pas attention à cela, ma chère enfant.
— Hélas! mon Dieu, c’est comme ça que ma pauvre mère a pris sa maladie.
Elle a voulu venir me chercher aux champs parce qu’il faisait un rude
temps comme aujourd’hui, et qu’elle a eu peur que je ne _peuve_ pas
passer le _rio_ (le ruisseau) pour rentrer à la maison. Quand elle
prenait du souci pour moi, elle ne se connaissait plus, la pauvre âme!
elle m’a trouvée à moitié chemin; mais elle s’était tant mouillé les
pieds jusqu’aux genoux, que le lendemain elle a pris la fièvre.
— Elle a donc été bien mal soignée par les médecins?
— Oh! mon parrain, nous n’avons pas appelé de médecin; nous ne croyons
pas à ça, nous autres. Peut-être bien que nous avons tort, et que le
médecin y aurait fait quelque chose, mais elle n’en voulait pas
seulement entendre parler. Elle nous dit comment il fallait la soigner,
et nous avons fait son commandement. Mais ça n’a pas servi!... Allons,
mon parrain, faut pas vous mouiller; faut prendre ma capiche sur votre
dos... oh! elle n’est pas sale, mon parrain; il n’y a jamais eu de
saleté chez nous. Voyez! si votre mère vous savait dehors par un
_parieu_ temps, elle en aurait trop d’ennui.
— Jamais, ma bonne Jeanne! jamais je ne souffrirai que tu te mouilles à
ma place; — et Guillaume replaça sur les épaules de Jeanne la mante de
laine grise qu’elle avait déjà ôtée pour l’en couvrir.
— Eh bien, tenez! mon parrain, puisque vous ne voulez pas, je vas vous
mener vite à un endroit où vous serez à l’abri; dans un moment, ça ne
tombera peut-être plus si fort! — et Jeanne coupa en travers de la
montagne, jusqu’à une masse de rochers dans laquelle une excavation
profonde était pratiquée.
— Prenez garde, mon parrain! dit Jeanne en lui prenant le bras avec la
familiarité la plus chaste et la sollicitude la plus respectueuse : il y
là un puits que vous ne verriez pas, — et elle le conduisit au fond de
la grotte, car la pluie chassée par le vent fouettait assez avant dans
l’intérieur de cette retraite. Guillaume, exténué de fatigue, — il
était à jeun depuis le matin, — s’assit sur un banc pratiqué dans le
roc, et Jeanne, trop bien apprise pour s’asseoir à côté de lui, s’appuya
sur une grosse pierre un peu plus près de l’entrée, c’est-à-dire dans la
lumière qui venait du dehors et qui faisait resplendir sa silhouette
sérieuse et douce comme celle d’une madone, tandis que Guillaume,
enfoncé dans l’ombre, la contemplait avec admiration.
Dans les premiers moments, cette obscurité de la grotte, ce zèle que
Jeanne lui avait montré, cet isolement complet avec une si belle fille,
loin de tous les regards, et peut-être aussi cette excitation nerveuse
que causent le grand spectacle et les bruits majestueux de l’orage;
enfin un peu de vanité satisfaite à l’idée que l’habile Marsillat eût
payé bien cher ce tête-à-tête, et que, sans aucune habileté, il l’avait
emporté dans la confiance de Jeanne : toutes ces émotions réunies
jetèrent une sorte de fièvre dans le cerveau du jeune baron. Il
respectait trop la situation de sa filleule, et la sienne propre, pour
ne pas haïr la pensée d’en abuser. Mais il trouvait un secret plaisir à
se dire qu’à sa place bien d’autres n’eussent pas été aussi délicats, et
tout en caressant en lui-même le sentiment de sa propre vertu, il
arrivait à trouver cette vertu plus méritoire qu’il ne l’aurait imaginé
une heure auparavant, lorsqu’il descendait la montagne avec l’agaçante
Claudie. Jeanne était si différente, si vraiment belle, si candide, et
disposée pour lui à un intérêt si doux! L’imagination du jeune homme
travaillait sur ce thème : « Si je voulais lui inspirer un sentiment
plus tendre, pourrait-elle s’en défendre dans un pareil moment, et
lorsque je lui ferais comprendre que je suis désormais son seul ami en
ce monde, son appui nécessaire envoyé vers elle par la Providence? »
Mais, à cette idée de la Providence, Guillaume, né avec un caractère
assez faible, mais converti à l’envie d’être grand par le christianisme
romantique de l’époque, craignait de devenir sacrilège en invoquant le
ciel pour justifier ses agitations involontaires; et il se taisait,
regardant toujours Jeanne à la lueur des éclairs.
De son côté pourtant, Jeanne ne songeait guère à se préserver d’un
danger qu’elle ne concevait même pas; et, retombant sur elle-même, elle
s’était remise à pleurer. C’était un pleurer silencieux et résigné qui
ne cherchait ni à se contenir ni à se montrer. Habituée à une vie
solitaire, dès que la bergère toulloise ne se sentait pas nécessaire aux
autres, elle avait coutume d’oublier leur présence, et de se perdre dans
ses pensées. Mais quelles pouvaient être les pensées d’un enfant de la
nature, qui n’avait pas appris à lire, et dont l’intelligence (si tant
est qu’elle en eût) n’avait reçu aucune espèce de culture?
Guillaume se le demandait précisément, en la voyant rester dans la même
attitude, les yeux fixés sur l’horizon embrasé par la foudre... Et nous
nous sommes fait souvent la même question nous-même, en regardant
quelque bergère aux traits nobles, ou quelque sévère matrone filant
gravement sa quenouille des heures entières au coin d’un pré. Qui peut
nous révéler le mode d’existence de ces âmes si peu développées? A quoi
pense le laboureur qui creuse patiemment son sillon monotone? A quoi
pense le bœuf qui rumine couché dans l’herbe, et la cavale étonnée qui
vous examine par-dessus le buisson? Est-ce donc la même vie qui circule
lentement dans les veines de l’homme et dans celles de l’animal attaché
au travail de la terre? L’ingrate Rhéa frappa-t-elle de stupidité ses
enfants et ses serviteurs?
Il nous a fallu beaucoup respirer l’air des champs et veiller bien des
soirs autour du foyer rustique pour comprendre cette suite de rêveries
qui remplace dans le cerveau du paysan le travail de la méditation, et
qui fait de sa veille, comme de son sommeil, une sorte d’extase
tranquille, où les images se succèdent avec rapidité, merveilleuses,
terribles ou riantes. C’est la même activité, la même poésie et la même
impuissance que l’effort de l’enfant à dégager l’inconnu de son
existence du voile qui la couvre. C’est le génie des songes s’agitant
dans le vaste et faible cerveau de l’Hercule gaulois.
Jeanne pensait à sa mère dans cet instant, et sa rêverie douloureuse la
promenait dans tous les souvenirs de ce passé dont elle ne pouvait plus
sortir. Ses sanglots ne remplissaient pas la grotte; mais les mystérieux
échos de ce lieu sonore répétaient de minute en minute un faible soupir
de sa poitrine oppressée, auquel répondait, plus mystérieusement encore,
le bruit d’une goutte d’eau qui se détachait à intervalles réguliers de
la voûte humide pour tomber dans la source invisible.
Ce silence éloquent attendrissait de plus en plus Guillaume, et il ne
songeait plus à le rompre. Mais il se trouva, sans savoir comment, assis
auprès de Jeanne, et sa main sur la sienne.
V
L’ÉRUDITION DU CURÉ DE CAMPAGNE[10]
Jeanne, étonnée, se retourna, et Guillaume se trouvant dans la lumière
auprès d’elle, elle vit des larmes dans ses yeux. Au lieu d’être émue ou
effrayée, elle lui dit naïvement :
— Est-ce que vous avez peur de l’orage, mon parrain?
Guillaume ne put s’empêcher de sourire, et, quittant la main de Jeanne :
— Non, ma chère enfant, lui dit-il; je ne songe pas à l’orage, mais à
toi. Ton chagrin me remplit le cœur, et je voudrais pouvoir pleurer avec
toi...
— Oh! il ne faut pas pleurer, mon parrain. Ça vous ferait du mal. C’est
tout simple que je ne puisse pas m’en empêcher, moi! c’était ma mère!
Mais ça n’était que votre nourrice, et vous ne la connaissiez plus. Vous
ne pouvez pas vous souvenir d’elle.
— Je m’en suis souvenu aujourd’hui, Jeanne, et je ne m’en souviendrais
pas, que j’aurais encore envie de pleurer à cause de toi. Est-ce que tu
ne comprends pas cela?
Jeanne garda le silence : elle ne comprenait pas.
— Dis-moi, Jeanne, si je venais de perdre ma mère, que tu ne connais
pas, et dont tu ne peux plus te souvenir, est-ce que tu n’aurais pas
pitié de moi?
— Oh si! mon parrain!
— Est-ce que tu ne chercherais pas à me dire quelque chose pour me
consoler?
— Oh _si bien_! mon parrain, répéta Jeanne avec conviction.
— Eh bien! dis-moi ce que tu me dirais, afin que maintenant je te le
dise.
— Hélas! mon parrain! j’aurais bien de la peine; mais je ne saurais pas
quoi vous dire.
— C’est juste comme moi..., pensa Guillaume. Mais, ajouta-t-il, est-ce
que l’amitié ne console pas un peu? Est-ce que tu ne sentirais pas...
dans un pareil moment... de l’amitié pour moi!
— Oh! _si fait bien_, mon parrain!
— Eh bien! ne conçois-tu pas que j’en aie pour toi dans ce moment-ci?
— Vous êtes bien bon, mon parrain; vous en serez récompensé!
— Vraiment, Jeanne? s’écria Guillaume en lui reprenant la main; m’en
sauras-tu quelque gré? Si tu y penses quelquefois, ce sera ma
récompense.
— Hélas! mon parrain, je suis trop pauvre, répondit Jeanne avec
douceur, je ne peux récompenser personne; mais le bon Dieu vous
récompensera de vos amitiés pour moi.
Guillaume, un peu confus, mais se rassurant par la pensée que ses
propres paroles ne renfermaient aucune intention coupable, conserva la
main de Jeanne dans la sienne. Elle l’en retira pour faire un signe de
croix.
— Pourquoi fais-tu un signe de la croix? lui demanda-t-il.
— Vous n’avez donc pas vu _cette grande éclair_, mon parrain?
— Tu as peur du tonnerre, toi, ma pauvre Jeanne!
— Oh! non, mon parrain; mais c’est pour détourner quelque malheur de
dessus les autres.
— Tu parles peu, Jeanne; mais tu parles bien.
— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas bien parler.
— Tout ce que tu dis est d’un bon cœur pourtant.
— Je ne puis pas avoir un mauvais cœur, puisque ma pauvre mère en avait
un si bon! Mais pour bien parler, je ne peux pas : je n’ai jamais
appris.
— Tu n’as jamais été à l’école?
— Non, mon parrain, je n’avais pas le temps.
— Mais tu sais lire?
— Oh! non, mon parrain, je ne sais pas ça.
— Et tu ne regrettes pas de ne pas le savoir?
— Ça ne me servirait de rien. J’ai été _élevée aux bêtes_. C’est ça mon
ouvrage. Ça contentait ma mère.
— Mais à présent que ce n’est plus nécessaire, ne voudrais-tu pas vivre
autrement?
— Non, mon parrain.
— Non? ta tante, cependant, ne vaut pas ta mère!
— C’est vrai, mon parrain. Mais enfin c’est ma tante. Elle s’ennuierait
toute seule.
— Mais puisque tu vis dans les champs, elle ne te verra guère?
— On se voit toujours un peu le soir. On soupe ensemble.
— Et tous les soirs elle te traitera comme elle le faisait tout à
l’heure.
— J’y suis bien accoutumée, mon parrain, et je ne me fâche pas contre
elle.
— Mais si elle avait de mauvais desseins sur toi, Jeanne?
— Comment dites-vous ça, mon parrain?
— Je te dis que ta tante est une mauvaise femme...
— Oh! vous vous trompez, mon parrain. Elle est un peu _vif_ : c’est
tout.
— Jeanne, tu tiens donc beaucoup à rester avec elle?
— Puisque ça se doit, mon parrain!
— Et si elle te chassait de la maison?
— La maison est à moi; d’ailleurs, elle ne ferait jamais cela.
— Si elle ne voulait plus demeurer avec toi?
— Je ne pourrais pas la forcer à rester; mais pourquoi voudrait-elle
s’en aller? Je ne la contrarierai jamais.
— Il peut se rencontrer des occasions où ton devoir serait de le faire.
Si elle exigeait que tu fisses quelque mauvaise action?
— Elle n’exigerait jamais ça, mon parrain.
— Tu en es donc bien sûre?
— Oh! oui, mon parrain.
— A la bonne heure, dit Guillaume un peu inquiet de la sincérité de
Jeanne; et ne sachant plus s’il devait admirer sa candeur, ou soupçonner
sa vertu, il se leva et fit quelques pas dans la grotte, en proie à une
sorte de dépit intérieur dont il rougissait.
— Après tout, reprit-il, vous devez avoir l’intention de vous marier
bientôt, Jeanne?
— Non, mon parrain, répondit-elle sans embarras et sans hésitation.
— Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela arrivera, et alors vous
n’aurez plus rien à craindre de votre tante.
— Ça n’arrivera jamais, mon parrain, reprit Jeanne avec l’accent d’une
tranquille détermination.
— Jamais? dit Guillaume étonné; c’est un serment de jeune fille. Mais
tu n’en jurerais pas, Jeanne, ajouta-t-il en souriant.
— Mon _jurement_ en est fait, répondit Jeanne.
— C’est étrange; vous moquez-vous, Jeanne?
— Oh! mon parrain, reprit-elle d’une voix plaintive et vraie, ce n’est
pas un jour pour ça!
— Pardonne-moi, chère Jeanne, de douter de ta parole... Mais c’est si
extraordinaire!... Et si je te demandais pourquoi... n’aurais-tu pas
assez de confiance en moi, qui suis ton frère de lait et le fils de ta
marraine, pour me dire le motif d’une pareille résolution?
— Je ne peux pas vous dire ça, mon parrain : ça m’est _défendu_.
— _Défendu?_
— Oui, mon parrain; excusez-moi si je ne réponds pas bien.
Guillaume ne savait pas que _défendu_, dans l’acception berrichonne,
veut dire _impossible_; et ce quiproquo, que Jeanne ne pouvait
éclaircir, le ramena aux soupçons qu’il avait conçus. Et pourquoi, avec
tant de bonté et si peu de prévoyance, se dit-il, n’aimerait-elle pas
Marsillat? Il est d’une agréable figure, jeune, entreprenant; il sait se
faire comprendre de ces filles-là; il a peut-être ensorcelé déjà cette
pauvre Jeanne, aussi bien que Claudie.
Cette réflexion fit naître chez le jeune baron des sentiments fort
pénibles, et son roman s’en alla en fumée, à son grand regret.
Pour conjurer l’espèce de mortification qu’il éprouvait, d’avoir laissé
galoper si vite sa fantaisie sur un terrain si prosaïque, il tâcha
d’oublier ce qu’il avait cru voir en Jeanne, et, au bout de peu
d’instants, il oublia Jeanne elle-même, au point de ne plus prendre
garde aux larmes qu’elle ne cessait de répandre.
— Qu’est-ce que c’est donc que cette grotte? dit-il tout haut, frappé,
pour la première fois, de l’aspect de cette construction souterraine.
Jeanne, qui se faisait un devoir filial de lui répondre au milieu de ses
larmes, lui dit :
— C’est le _trou aux fades_, mon parrain.
— Les _fades_! N’est-ce pas les fées que tu veux dire?
— Je ne connais pas les fées, mon parrain.
— Mais, qu’est-ce que c’est que les fades?
— C’est des femmes qu’on ne voit pas, mais qui font du bien ou du mal.
— Crois-tu à cela, Jeanne?
— Dame, oui, mon parrain, il faut bien que j’y croie.
— Tu ne les a pas vues cependant, puisqu’on ne les voit pas?
— Je n’ai pas vu le bon Dieu, mon parrain, et cependant j’y crois.
D’ailleurs, ma mère y croyait, et je crois ce qu’elle m’a dit.
— Et t’ont-elles fait du bien ou du mal, ces fades?
— Elles ne m’ont jamais fait de mal, mon parrain.
— Ni de bien non plus?
Jeanne ne répondit point. La curiosité de Guillaume était cependant
excitée, mais il jugea inhumain de la contrarier dans un pareil jour en
la forçant davantage à lui répondre.
— La pluie diminue, lui dit-il, je pourrai retrouver mon chemin tout
seul à présent; si tu veux t’arrêter davantage, Jeanne, ne te gêne pas
pour moi, je t’en prie.
— Oh! mon parrain, vous iriez peut-être dans les viviers. Je vous
conduirai bien : je ne suis pas lasse.
Elle se leva, et Guillaume remarqua qu’elle plaçait quelque chose dans
une fente du rocher.
— Que mets-tu là, Jeanne? lui demanda-t-il, curieux des pratiques
superstitieuses du pays.
— C’est un peu de _thym de bergère_, que j’avais cueilli avant
d’entrer, répondit-elle.
— A qui laisses-tu cette offrande, Jeanne? aux fades?
— C’est la coutume des filles, mon parrain.
— Et les garçons, qu’apportent-ils?
— Une petite pierre, mon parrain. J’vas en mettre une pour vous.
— Sans cela, les fades seraient mécontentes de moi, et me joueraient
quelque mauvais tour?
— Ça se pourrait, mon parrain. Ça ne coûte pas beaucoup de mettre une
petite pierre.
— J’en mettrai deux, Jeanne, pour te faire plaisir.
Mais, en sortant de la grotte, Guillaume, ramené à de mauvaises pensées,
se dit que cette fleur de serpolet était peut-être un signal, une
promesse, un rendez-vous que Jeanne laissait là pour l’objet de son
mystérieux amour.
Le reste de leur trajet fut silencieux. Le vent, qui avait chassé les
premières nuées, et qui en ramenait de nouvelles, rendait leur marche
difficile et tout entretien impossible. Lorsqu’ils eurent atteint la
troisième enceinte de débris qui forme l’amphithéâtre le plus élevé de
Toull, Jeanne ayant demandé à son parrain s’il avait un endroit pour
s’abriter, lui adressa ses adieux en ces termes : — Allons, mon
parrain, merci bien pour vos bontés. Portez-vous donc bien, et
excusez-moi si je vous ai offensé. (Ce qui équivaut, dans le style du
pays, à s’excuser de n’avoir pas pu bien recevoir son hôte, ou de ne pas
avoir su le complimenter dignement.)
— Attends, ma bonne Jeanne, dit le jeune baron; tu as quelques dépenses
à faire, et pour trouver du crédit, tu aurais peut-être quelque
embarras. Voici de quoi faire les frais du repas que tu es obligée de
donner demain.
— Oh! merci, mon parrain. Gardez ça. Vous n’en avez peut-être pas de
trop pour votre voyage, et moi je n’en ai pas besoin. Tout le monde me
connaît ici, et on me fera bien crédit.
— Jeanne, tu n’es pas riche, et je le suis un peu; j’ai bien le droit
de payer les frais d’enterrement de ma pauvre nourrice.
— A votre volonté, mon parrain, répondit Jeanne, qui craignait d’être
incivile en refusant, mais il y a là bien trop.
— Tu garderas le reste, Jeanne.
— Oh! non, mon parrain. C’est ça de l’or, et je n’en veux pas. L’or, on
croit chez nous que ça porte malheur.
— En vérité? en ce cas, voici de l’argent.
— En vous remerciant, mon parrain. Je ne sais pas combien ça fait ce
que vous me donnez là. Mais je m’en vas acheter ce que ma tante m’a
commandé, et je vous rapporterai le reste. Vous ne partez pas tout de
suite du pays?
— Pas tout de suite, et j’aurai grand plaisir à te revoir, mais je ne
reprendrai rien de ce que je t’ai donné. A revoir, Jeanne!
— A revoir, mon petit parrain!
Et Jeanne s’éloigna, pleurant toujours.
— Étrange créature, pensa Guillaume, en la regardant entrer dans une
des chaumières de Toull; elle a toute sa présence d’esprit, elle semble
résignée à tout, et en même temps elle paraît inconsolable.
Guillaume ne savait pas que la paysanne, quand elle est douée de
sensibilité, ce qui n’est pas rare, est ainsi faite. L’habitude du
travail, et l’impossibilité de se reposer de ses devoirs sur les autres,
l’empêchent de s’abandonner aux témoignages extrêmes de sa douleur; mais
cette douleur patiente et simple prend racine dans son cœur plus
profondément peut-être que dans tout autre.
Guillaume cherchait à retrouver la baraque de la mère Guite, lorsqu’il
vit venir à sa rencontre le curé de l’endroit, qui s’excusa de n’avoir
pu le recevoir à son arrivée, et l’emmena au presbytère, où déjà il
avait fait conduire Sport, bien qu’il ignorât encore le nom du voyageur
à qui appartenait ce superbe animal. Guillaume s’empressa de faire
connaître son nom et l’objet de sa course à Épinelle, croyant devoir ne
pas abuser, par l’incivilité de l’incognito, de l’empressement affable
de son hôte.
Quand on rencontre un prêtre dans de pareilles Thébaïdes, s’il est
jeune, on peut être sûr que c’est un hérétique intelligent disgracié par
l’_ordinaire_; s’il est vieux, que c’est un athée de mœurs scandaleuses
qui subit une expiation. Il y a, dans les deux cas, une seconde
hypothèse : c’est que son incapacité le rend impropre à intriguer dans
le monde au profit de la cause du clergé. L’homme que Guillaume avait
sous les yeux n’était pourtant rien de tout cela. C’était une nature
distinguée et un esprit assez cultivé; mais il n’était pas né intrigant,
et on l’oubliait dans son exil, sans qu’il songeât à réclamer un climat
plus salubre, une résidence moins sauvage.
Il était près de quatre heures, et Guillaume, exténué de lassitude et de
besoin, trouva que jamais hospitalité n’avait été plus opportune que
celle dont il se voyait l’objet. Presque sourd, malgré sa politesse
habituelle, aux empressements du curé, ce ne fut qu’après avoir dévoré,
avec un appétit de vingt ans, son modeste repas, qu’il se trouva en état
de l’écouter et de lui répondre.
— Votre pays est fort curieux, en effet, monsieur le curé, lui dit-il
au dessert, et je regrette fort de n’avoir pas le coup d’œil exercé d’un
antiquaire pour découvrir dans chaque caillou que je rencontre un
vestige d’habitation gauloise ou romaine, un autel druidique, une statue
d’_Huar-Bras_, le Mars gaulois, une tombe illustre, enfin tout ce que
les savants aperçoivent et constatent sous un lichen âgé de deux ou
trois mille ans, et sur des blocs informes qui ne me semblent rien
signifier du tout.
— Monsieur le baron, reprit le curé un peu scandalisé, vous êtes venu,
je le vois, sur la foi du très docte M. Barailon, pour admirer toutes
nos merveilles, et vous vous trouvez un peu désappointé de ne pas lire
aussi couramment que lui sur les hiéroglyphes celtiques[11]. Cependant
vous avez rencontré dans l’endroit où demeurait votre pauvre nourrice,
des _pierres-levées_ tout aussi curieuses que les _jo-mathr_. Il y en a
une dont l’équilibre est bien plus admirable que celui du grand
champignon du mont Barlot. Elle est si artistement soutenue, que le
moindre vent l’agite, et pour peu que l’air soit seulement un peu vif,
elle rend, en tremblant et en grinçant sur son support, un son
particulier qui ne manque pas de charme, et qui m’expliquerait assez la
voix mystérieuse de l’idole de Memnon au lever du soleil, c’est-à-dire
aux premières brises de l’aube. La pierre d’_Ep-Nell_ est beaucoup plus
harmonieuse, car son chant est presque continuel, et nos pauvres paysans
veulent qu’il y ait là dedans un esprit enfermé qui raconte le passé et
prédit l’avenir, en pleurant sur le présent. Faites attention, Monsieur,
à ce nom d’Épinelle que l’on donne par corruption à ces pierres. Il
vient d’_Ep-Nell_, mot gaulois qui signifie _sans chef_. Tandis que
_jo-mathr_ signifie quelque chose comme couper, mutiler, faire saigner
et souffrir la victime sur la pierre expiatoire. C’est comme qui dirait
_meurtre sacré_. Remarquez encore que les _jo-mathr_ où l’on faisait des
sacrifices humains, ce qui est bien prouvé par les cuvettes pour
recevoir le sang et les cannelures pour le faire couler, tandis que les
Ep-Nell n’ont que des cuvettes et point de cannelures (ce qui
indiquerait que ces pierres ne furent destinées qu’à d’inoffensives
lustrations); remarquez, dis-je, que les premières sont sur une haute
montagne regardant le nord, et que les dernières sont dans un vallon
obscur auprès d’un ruisseau, et tournées vers le sud...
— Qu’en voulez-vous conclure, monsieur le curé?
— Que dans cette ville importante et populeuse de Toull, importance
irréfutable, monsieur le baron, non pas seulement à cause des immenses
constructions dont on trouve les débris sur cette montagne et sur toutes
les vallées et collines environnantes, mais à cause aussi de sa position
sur l’extrême frontière de l’ancien Berri et du Combraille, des
_Biturriges_ et des _Lemovices_, ce qui prouverait que Toull, Tullum,
Turicum, _vel_ Taricum, était certainement la _Gergovia_, _Gergobina
Boiorum_, cette formidable cité, rivale de la Gergovie des Arvernes, et
dont on a vainement cherché les traces sous ce nom générique...
— Nous voici bien loin des pierres druidiques, monsieur le curé.
— J’y arrive, monsieur le baron. Une cité comme Toull devait
nécessairement avoir deux cultes, et elle les avait. Il y avait un culte
officiel et dominant sur le mont Barlot; il y en avait un protestant et
toléré ou persécuté au fond du vallon d’Ep-Nell. Le culte libre,
l’hérésie, si l’on peut s’exprimer ainsi, se glorifiait d’être _sans
chef_... tandis que l’église officielle (j’ai tort d’appliquer un nom si
respectable à ces infâmes idolâtries), je devrais dire le temple où
régnaient despotiquement les druides, était aux pierres _jo-mathr_.
Peut-être encore ce culte abominable vint-il à tomber en désuétude, et
un essai de religion plus pure à se reproduire à Ep-Nell; ou bien encore
peut-être, qu’avant l’invasion des celtes Kimris, nos ancêtres les
Gaulois n’ensanglantaient pas leurs autels, et que ce temple pacifique
d’Ep-Nell aurait été un reste de protestation de la religion
persécutée... Qu’en pensez-vous, monsieur le baron? Est-ce que tout cela
ne vous paraît pas clair comme le jour?
— C’est un peu comme le jour sombre et voilé que l’orage nous donne
dans ce moment-ci, monsieur le curé; mais, dans tous les cas, vos
recherches et vos suppositions sont fort ingénieuses, et d’un poète
autant que d’un antiquaire.
— Attendez, monsieur le baron. Puisque vous parlez de poésie, j’ai des
preuves plus authentiques encore; c’est la tradition du pays. Il y a ici
deux espèces de sorcellerie : une, qui est la mauvaise, et qui rapporte
ses origines et ses pratiques aux pierres _jo-mathr_. Tous les voleurs
de poules et de légumes, toutes les méchantes magiciennes qui donnent de
mauvais conseils aux filles, ou qui, par vengeance, empoisonnent les
troupeaux du voisin, _exemplum_, la Grand’Gothe, que vous avez vue
aujourd’hui, vont faire leurs conjurations sur le Barlot. Au contraire,
les _femmes qui ont la connaissance_, comme on les appelle ici, qui
guérissent les malades, qui font des prières contre les fléaux de la
campagne, la grêle, la rage, l’incendie, l’épidémie, etc., ces bonnes
femmes-là, quoique entachées d’erreurs, sont pieuses d’intentions et
tout à fait inoffensives. Elles ont seulement un peu d’entêtement pour
leurs prières d’Ep-Nell et leur _trou-aux-fades_ situé du même côté.
Telle était la pauvre Tula, qu’il faut appeler Tulla, nom qui est de
pure origine gauloise, et qui ferait peut-être descendre votre défunte
nourrice de la déesse, ou plutôt de la druidesse _Tulla_, vel _Turica_,
dont vous avez pu reconnaître le temple à son emplacement et à ses
fondations à double enceinte sur notre montagne.
— Je vous admire, monsieur le curé! vous avez des étymologies et des
origines pour toutes choses. Vous enflammez ma curiosité, et je vous
demanderai l’explication d’une conversation que j’ai entendue ce matin,
et qui m’a rappelé les contes dont me berçait jadis ma pauvre nourrice.
Lorsque Guillaume eut rapporté ce qu’il avait surpris du dialogue de
Léonard et de la mère Guite dans le cimetière, le curé, qui craignait
peut-être de ne pas s’être montré bon catholique dans ses précédentes
explications, et qui luttait de la meilleure foi du monde contre son
goût pour la science, la poésie et la littérature, répondit avec un
soupir :
— Ce sont de tristes choses à avouer, monsieur le baron... Mais je ne
puis vous dissimuler que depuis quatre ans que j’habite cette pauvre
bourgade, je n’ai pu porter que de faibles atteintes au fléau de la
superstition. Ce lieu-ci est privilégié entre tous pour pratiquer
l’idolâtrie; et comme, en désespoir de cause, je me suis mis à étudier,
un peu pour me distraire, les origines de toutes les traditions
gauloises, il m’arrive quelquefois de prendre à les écouter et à les
éclaircir plus de plaisir que je ne devrais. Je vous assure, monsieur le
baron, qu’il y aurait ici pour un érudit, et même pour un poète, des
choses bien curieuses à constater, et que si nous avions un Walter Scott
pour les écrire... Mais vous me direz, ajouta-t-il, saisi tout à coup de
cette méfiance qui est encore plus caractéristique chez le prêtre que
chez le paysan, que ce n’est pas le fait d’un curé de lire des romans,
et de désirer qu’on multiplie le nombre de ces ouvrages pernicieux.
— Pernicieux, monsieur le curé, dit Guillaume : ceux de Scott ne le
sont pas. Il y a romans et romans!
— C’est au moins une lecture frivole pour un homme d’église, reprit le
curé de Toull, en examinant la figure rose et ouverte de son jeune
commensal.
— Vous vous faites trop de scrupule d’une récréation innocente,
répondit Guillaume; et, à votre place, je ne me bornerais pas à lire des
romans, j’en ferais.
— Bonne plaisanterie, dit le curé; mais la matière ne manquerait pas.
Il y a ici tant de souvenirs qui, dans l’esprit des paysans,
appartiennent à la tradition historique, grâce à l’interprétation
poétique! Ce que vous avez entendu dans le cimetière doit bien vous en
donner une idée.
— Ils croient donc sérieusement à ce trésor caché!
— A tel point, Monsieur, qu’il est heureux pour vous de posséder, par
droit d’héritage, des terres dans nos environs, car vous en trouveriez
difficilement à acheter. On craindrait que vous ne fissiez l’acquisition
du trésor.
— J’ai donc des terres par ici? pensa Guillaume, qui ne le savait pas,
ou ne s’en souvenait plus, tant ces espaces incultes et arides sont de
peu de valeur.
— Et même, Monsieur, poursuivit le desservant, si vous apportiez
généreusement ici des capitaux avec l’intention de les sacrifier pour
améliorer les terres, et par conséquent le sort des paysans qui les
cultivent, vous y seriez peut-être vu par quelques-uns de fort mauvais
œil. On se persuaderait que vous faites bouleverser le sol pour en
arracher les pièces d’or qui brûlent la racine des plantes, et sans
doute les chariots d’or et d’argent massif, les casques étincelants et
les ceintures de pierreries de vos ancêtres, les chefs des Galls
détruits et immolés en ce lieu par les Romains, et plus tard par les
Barbares. Cette tradition a (comme toutes les traditions) son fond de
vérité historique. A la mort d’un chef gaulois ou celte, après avoir
immolé sur sa tombe ses esclaves, ses serviteurs dévoués, et ses
chevaux, on lui donnait, vous le savez, une montagne pour tombeau, et on
enterrait des lingots d’or et d’argent, des armes du plus grand prix,
enfin d’immenses richesses, avec tous ces cadavres. On a trouvé dans nos
contrées des chaînes d’or dans les urnes des tombelles, ou _tumulus_...
Mais je vous ennuie, monsieur le baron?
— Au contraire, vous m’intéressez beaucoup, monsieur le curé; mais ces
tumulus étaient des monuments romains?
— Ou gallo-romains, et si l’on en trouvait d’une époque antérieure, au
lieu de simples ornements on trouverait peut-être alors...
— Ah! monsieur le curé, vous croyez aussi un peu au trésor,
convenez-en.
— Je pourrais y croire, dit le curé en souriant, sans désirer de me
l’approprier, et je souhaite de toute mon âme qu’il se trouve sur vos
terres et non dans mon jardin, où, sans rien chercher pourtant, j’ai
trouvé, tout en plantant mes salades, d’assez belles monnaies romaines
dont je veux vous faire hommage.
— Je ne veux pas vous en priver, répondit le jeune baron; mais je serai
fort aise de les voir.
Le curé ouvrit le tiroir de sa vieille table de chêne, et, du milieu de
mauvaises ferrailles, de clefs rouillées, de clous tordus et d’autres
débris sans valeur dont la collection trahissait les habitudes
parcimonieuses de la pauvreté, il ramassa plusieurs médailles d’Antonin
le Pieux, de Gallien, d’Agrippine et de Philippe l’_Arabe_, qui se
trouvent particulièrement très bien conservées et en abondance dans nos
provinces du centre.
Pendant que nos deux amateurs examinaient curieusement ces monnaies, la
tempête s’était déchaînée de nouveau. L’arbre unique de la _ville_ de
Toull pliait et grinçait sous le vent, et la grêle battait les tuiles du
presbytère. Le tintement lugubre de la cloche se mêlait aux mugissements
de l’orage.
— Il me semble, dit Guillaume, que si vous craignez les effets de la
foudre, vous devriez empêcher maître Léonard de s’évertuer de la sorte.
— Il serait bien impossible de s’y opposer, répondit le curé, et
cependant Léonard est un des plus raisonnables. Mais s’il ne croit pas
aux fades, il croit à ses cloches. Tout le village y croit, et si je
voulais les faire taire, je risquerais de me faire lapider.
— Ils sont donc croyants, après tout, vos paroissiens?
— Trop croyants dans un sens, car ils croient tout, la vérité comme le
mensonge, l’idolâtrie comme la religion, et le druidisme comme le
polythéisme. Les bons et les mauvais esprits mêlent leurs attributions
autour de leur existence. Les fades (_fates_) jouent ici un grand rôle,
et le pays toullois est criblé de trous et d’excavations dus au travail
de l’homme, demeures sauvages de nos premiers pères, ou antres consacrés
aux oracles des prophétesses gauloises. Eh bien! toutes ces grottes,
fort intéressantes pour l’antiquaire, sont en grande vénération chez le
paysan, à cause du séjour d’êtres invisibles qu’ils cherchent à se
rendre favorables en apportant dans leur sanctuaire un tribut
quelconque, une feuille, un brin de mousse, n’importe quoi, pourvu que
ce soit une marque de souvenir et de respect.
— J’ai vu ma sœur de lait, Jeanne, accomplir cette formalité, s’écria
Guillaume, qui depuis longtemps pensait à cette jeune fille, sans
trouver à placer une question sur son compte au milieu de l’érudition du
desservant. Dites-moi, monsieur le curé, Jeanne, comme fille et nièce de
sorcières, n’est-elle pas un peu sorcière aussi?... Mais seriez-vous
souffrant? ajouta Guillaume, qui vit le jeune curé rougir et pâlir
spontanément.
— C’est ce tonnerre qui me bouleverse un peu le sang. Est-ce que cela
ne vous fait rien, monsieur le baron?... Jeanne est une honnête et bonne
créature, je puis vous l’assurer. Elle est digne du plus grand intérêt.
— C’est ce qu’il me semble, répondit Guillaume, et je suis bien aise de
vous en parler à cœur ouvert, monsieur le curé; car j’ai des devoirs
trop longtemps oubliés à remplir envers elle, et je désirerais savoir de
vous... là, entre nous et en confidence, si vous ne pensez pas que mon
premier devoir serait de la soustraire, en la plaçant chez ma mère, à de
certains dangers...
Le curé se troubla, hésita encore, et dit d’une voix émue :
— Je ne comprends pas, Monsieur, quels dangers...
— Les jeunes gens de la ville, attirés par une beauté si remarquable,
ne pourraient-ils pas songer, maintenant qu’elle est abandonnée à une
méchante femme...?
— Vous soulagez mon cœur, monsieur le baron, répondit le curé, comme
ranimé par cette ouverture : j’aurais craint de porter des jugements
téméraires, mais puisqu’il vous est venu, à ce sujet, les mêmes craintes
qu’à moi, je vous dirai que depuis quelque temps, mais je ne veux nommer
personne...
— Je nommerai, moi, dit Guillaume; mais il n’en eut pas le temps, et
laissa ce nom expirer sur ses lèvres en voyant celui qui le portait,
Léon Marsillat, ouvrir brusquement la porte, et s’approcher sans façon
du feu qui pétillait dans l’âtre, pour sécher ses habits trempés de
pluie.
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[10] Ce chapitre est dédié au maître d’école de Toull, qui est un peu
embarrassé pour servir de _cicerone_ aux touristes du centre.
[11] Le curé de Toull se conformait apparemment à l’habitude que les
Romains nous ont laissée jusqu’à présent de confondre les Gaulois, nos
véritables aïeux, avec les Celtes conquérants, de race toute différente.
VI
LE FEU DU CIEL
— Salut à la perle des curés! dit Léon Marsillat, en secouant
familièrement la main du desservant. C’est encore moi, mon cher
Guillaume. Curé, vous ne me refuserez pas l’hospitalité d’un fagot et
d’un verre de vin, car je suis glacé. Comme ce diable d’ouragan a
subitement changé le fond de l’air!
— Je vous croyais déjà loin sur la route de Boussac? dit le jeune
baron.
— J’ai eu pitié de laisser trotter dans la crotte la Dulcinée que
j’avais en croupe, et, en véritable don Quichotte, je suis venu la
déposer au sein du Toboso. Mon cheval, ayant ce rude chemin à gravir
avec deux personnes sur le corps, n’a pu monter vite. Tudieu! que les
Gaulois entendaient mal le pavage des routes! Mais puisqu’il plaît au
tonnerre et à la grêle de recommencer leur tapage, je ne me soucie pas
de m’y exposer sans nécessité. J’attendrai le beau temps en trop bonne
compagnie pour m’impatienter.
— Monsieur Léon, dit le curé, qui venait d’appeler la servante, pour
ranimer le feu et remplir _le pichet_ au vin, vous avez toujours quelque
compagne de voyage à promener en triomphe par les chemins. Savez-vous
que cela fait jaser sur le compte de nos jeunes filles?
— Et vous écoutez les mauvais propos? un bijou, un modèle de curé comme
vous! vous me scandalisez! Vous me blâmez d’être humain et charitable?
c’est affreux de votre part, l’abbé!
— Voilà comme il répond toujours! dit le curé, qui, au fond, doué d’une
extrême bienveillance, et n’étant pas fâché de voir souvent un homme
instruit pour lui faire part de ses inductions scientifiques, aimait
Léon Marsillat sans l’estimer beaucoup. On veut le gronder, et c’est lui
qui vous fait un sermon.
— Est-ce que ce n’est pas notre métier à tous deux de prêcher! Un curé,
à sa chaire, un avocat, à son banc, c’est tout un.
— Non pas, non pas! dit le curé, cela fait deux.
— A la bonne heure! deux bavards, deux ergoteurs. Ah! mon petit curé,
que votre joli vin gratte agréablement le gosier! il me semble que
j’avale une brosse; d’où tirez-vous ce nectar des dieux?
— De Saint-Marcel. Voulez-vous de l’Argenton?
— Vous me direz encore que cela fait deux, n’est-ce pas? mais je ne me
plains pas de ce clairet, il est charmant. Eh bien! Guillaume,
qu’avez-vous donc? vous ne me tenez pas compagnie? Et vous, curé?
allons, aidez-moi, ou je retourne mon verre... j’ai pourtant une belle
découverte à vous confier.
— Une découverte archéologique?
— Non, géologique! Savez-vous ce que Claudie m’a conté en chemin? Vous
allez voir que cela sert à quelque chose de mener les filles en croupe :
on se forme l’esprit et le cœur. Si vous vouliez m’en croire, vous ne
monteriez jamais _la Grise_ sans avoir quelque petite brune en guise de
portemanteau, pour vous dire des légendes.
— Toujours vos mauvaises plaisanteries?
— Aimez-vous mieux les blondes? prenez des blondes.
Le curé se troubla encore; mais Guillaume, qui était tourné vers la
cheminée, ne s’en aperçut pas, et Marsillat ne parut pas s’en
apercevoir.
— Eh bien! voyons donc votre histoire, reprit le curé pour se donner
quelque contenance; quelque sornette!
— Écoutez! vous savez bien la roche de Baume sur laquelle on voit
l’empreinte d’un pied humain?
— C’est le pied de saint Martial, qui est venu en personne détruire le
culte des idoles et prêcher le christianisme à Toull-Sainte-Croix, l’an
de notre Seigneur...
— Il s’agit bien de saint Martial et de notre Seigneur! Faites semblant
d’y croire. Je vous dis, moi, que c’est la _Grand’Fade_, la reine des
fées, qui, mécontente des honneurs rendus à votre saint, a frappé du
pied avec colère et a tari la source d’eau chaude qui coulait ici, pour
l’envoyer jaillir à Évaux.
— Eh bien! je sais ce conte-là; est-ce toute votre découverte?
— Oh, curé sans profondeur!... Et vous ne concluez pas?
— Je conclus que Claudie répète les fadaises de sa grand’mère.
— Eh bien! moi, je conclus que si votre système est vrai, si la
tradition orale est l’histoire omise dans les livres et conservée dans
les symboles du peuple, il y avait à Bord-Saint-Georges et à Toull des
sources d’eau chaude.
— Et que seraient-elles devenues?
— Belle demande! curé, vous baissez, en vérité! Dans la destruction de
votre cité gauloise, catastrophe violente et soudaine, les bains d’eau
chaude, établis certainement du temps de la domination romaine, au
versant de la montagne, ont été écrasés, comblés, et la source a disparu
sous des amas de décombres et de terres refoulées.
— Pourquoi dites-vous au versant de la montagne? dit le curé, qui
commençait à écouter avec attention.
— Et que faites-vous donc des viviers? Qu’est-ce que les viviers? Vous
n’avez jamais songé à cela! Ces viviers, qui fument comme des
bouilloires en plein hiver? Ces viviers dont on ne trouve pas le fond?
Ces viviers qui ne sont pas des marécages conservateurs de l’eau
pluviale, puisqu’ils sont situés sur une pente aride et toute disposée
pour l’écoulement? Ces viviers enfin, qui renferment peut-être des
sources minérales plus chaudes, plus efficaces, plus abondantes que
celles d’Évaux, à trois lieues d’ici? Et vous cherchez le trésor sous
les pierres? c’est dans l’eau qu’il faut le chercher. Là serait le
véritable trésor, la subite richesse du pays. Je parie que vous n’avez
jamais songé à faire donner trois coups de pioche dans ces viviers!
— Jamais, et pourtant les paysans ne cessent de répéter qu’il y a
quelque chose là-dessous!
— Et jamais vous n’avez songé à y enfoncer un thermomètre pour savoir
si cette vase, tiède à la surface, n’est pas brûlante à six pieds sous
terre?
— Oh! je voudrais bien avoir un thermomètre, s’écria le curé en se
levant : il faut que je m’en donne un! Cela coûte-t-il bien cher,
monsieur Léon?
— J’en ai un superbe à la maison. Je vous l’apporterai demain.
— Demain, vrai?
— Et nous en ferons l’expérience ensemble.
— Demain! demain! ce n’est pas pour rire?
— Topez là! s’écria Léon en tendant sa main au curé.
Le curé lui donna un grand coup dans la main avec la joie et la
confiance d’un enfant.
— O ma pauvre Jeanne! pensait Guillaume en écoutant ce dialogue, tu es
une fille bien mal gardée, et l’ennemi de ta vertu saura facilement
endormir la prudence de tes défenseurs naturels. Ce bon curé a une
monomanie dont Marsillat saura tirer parti à peu de frais. Il ne te
reste donc que moi, pauvre orpheline! Eh bien! je ne t’abandonnerai pas,
et s’il est trop tard, du moins je préviendrai les funestes suites de ta
faute.
— Tiens! c’est cette pauvre Jeanne, dit Marsillat en regardant du coin
de l’œil le desservant, qui changeait encore une fois de visage en
s’apercevant du piège où il était tombé.
Guillaume tressaillit sur sa chaise, et se tourna brusquement pour voir
la physionomie de Jeanne rencontrant celle de Marsillat; mais grâce à
l’effronterie de l’un, et à l’innocence de l’autre, ces deux
physionomies n’eurent ensemble aucune espèce d’intelligence.
— Bonsoir, monsieur le curé, dit Jeanne. Bonsoir, monsieur Léon. Je
cherche mon parrain. Ah! bonsoir, mon parrain. Tenez, mon parrain, il me
reste tout ça d’argent, que je vous rapporte. En vous remerciant, mon
parrain.
— Je t’ai dit que je ne le reprendrais pas, ma bonne Jeanne.
— Qu’est-ce qu’il faudra donc en faire, mon parrain? Je n’ai pas besoin
de tant d’argent. Il y a là au moins... quarante francs!
— Vous achèterez vos vêtements de deuil, dit le curé d’une voix
singulièrement douce et paternelle, et vous garderez le reste pour vos
besoins ou pour ceux de vos parents, de vos amis.
De même que Guillaume avait interrogé attentivement les figures de
Marsillat et de Jeanne, Marsillat examinait en cet instant Jeanne et le
curé. L’émotion involontaire et secrète du vertueux prêtre était bien
visible pour lui. Mais le calme angélique de la paisible Jeanne ne se
démentait point, et pour Marsillat, qui s’y connaissait mieux que
Guillaume, le cœur de la bergère d’Ep-Nell était libre de tout amour
comme de toute méfiance.
— A présent, je vais vous dire bonsoir, mon parrain; au plaisir de vous
revoir, dit Jeanne; et, jetant ses bras au cou de Guillaume, avec un
abandon et une familiarité toute rustique, elle l’embrassa sur les deux
joues, sans se départir un instant de sa tranquille et grave innocence.
Ce chaste embrassement qui laissa les traces des larmes de Jeanne sur
les joues de Guillaume, n’étonna point Marsillat et ne scandalisa pas le
curé. Ils connaissaient les manières et les usages du pays. Mais ce
serait s’avancer beaucoup que d’affirmer que le curé vit ce baiser sans
souffrir : on n’embrasse jamais les curés! Quant à Léon, il le vit en
frémissant de dépit : on n’embrasse que son parrain!
Guillaume, étourdi d’abord de cette marque de respect qu’il prenait pour
une preuve de confiance extrême, retrouva bientôt ses esprits en se
rappelant qu’à son arrivée à Boussac, huit jours auparavant, une grosse
servante, qui n’était pas suspecte de coquetterie, lui avait donné, en
l’appelant son _petit maître_, la même accolade familière. Ma chère
enfant, dit-il à Jeanne, en affectant de prendre, à cause de Marsillat,
un ton fort grave : je ne vous dis pas adieu; je vous reverrai demain
pour l’enterrement de ma pauvre mère nourrice, auquel je compte
assister.
— Ce sera bien de l’honneur pour nous, mon parrain, dit Jeanne.
— C’est bien de votre part, cela, monsieur le baron, s’écria le curé;
c’est très beau. J’ose dire qu’il y a peu de jeunes gens dans les hautes
classes capables d’un sentiment aussi humble et d’un acte aussi
religieux. Ma chère Jeanne, vous avez là un bon parrain, un véritable
ami. Prenez donc courage, ma fille, et, en acceptant avec résignation le
malheur qui vous a frappée aujourd’hui, songez aussi à remercier la
Providence, qui vous envoie si à propos un protecteur généreux, comme
pour vous épargner l’horreur de l’abandon. Je souhaite vivement que la
respectable mère de M. le baron vous prenne auprès d’elle, afin que vous
retrouviez en elle une seconde mère, comme vous avez déjà un véritable
frère en Jésus-Christ, dans la personne de son fils.
— Mon petit parrain, vous me faites bien plus d’amitiés que je n’en
mérite; je prierai bien le bon Dieu pour vous, et pour vous aussi,
monsieur le curé.
Et, attendrie jusqu’au fond du cœur, de l’intérêt qu’on lui montrait, la
bonne Jeanne se retira en sanglotant.
Le curé sortit pour l’aider à reprendre sa besace, qu’elle avait laissée
derrière la porte, et qui contenait les provisions pour le repas des
funérailles. Le fils de Léonard, un gros garçon de seize ans,
franchement laid et jovial, attendait Jeanne dans la cuisine pour la
reconduire chez elle et l’aider à porter le reste. La pluie avait cessé,
mais le vent soufflait encore avec violence, et la nuit, plus prompte
qu’à l’ordinaire, à cause des voiles épais qui cachaient le soleil,
s’étendait sur la campagne.
— Oui, monsieur le baron, disait le desservant ému, en rentrant dans la
chambre haute où il avait laissé ses deux hôtes, Jeanne serait pour
votre maison une excellente acquisition. C’est le meilleur sujet de ma
paroisse, et je ne peux pas trop vous la recommander.
— Voilà donc de quoi il retourne! pensa Marsillat. A la bonne heure! je
dresserai mes batteries en conséquence. Et ce bon curé, qui, par vertu,
travaille avec zèle à éloigner de ses yeux un objet funeste à son repos,
et qui la pousse dans les bras de Guillaume! Oh! prêtres, vous voilà
bien! que les autres se damnent, vous vous en lavez les mains, pourvu
que vous sauviez votre âme. — Cher curé, dit-il, je vous approuve de
donner ce conseil à mon ami Guillaume. Certainement, Jeanne, sous l’aile
d’un tel mentor, ne sera plus en butte aux séductions des jeunes gens de
votre village. Mais ne craignez-vous rien pour M. de Boussac, dans tout
cet arrangement chrétien et paternel?
— Expliquez-vous, dit froidement Guillaume; je n’ai pas assez de
perspicacité pour deviner vos jeux d’esprit au premier mot.
— Je ne puis m’expliquer là-dessus qu’avec le curé, _mon père
spirituel, mon ami doux_! comme dit Panurge. Avez-vous lu Rabelais,
monsieur le curé?
— Non, Monsieur.
— Tant pis pour vous; vous y auriez appris, mon cher curé, qu’il ne
faut pas enfermer le loup dans la bergerie.
— Je ne vous entends point.
— Allons! est-ce que vous ne savez pas que Jeanne est sorcière, et que
si elle veut ensorceler mon ami Guillaume, elle n’aura que trois mots à
dire à sa bonne amie _la Grand’Fade_, la reine des fées, dont elle est
la favorite, comme chacun sait?
— Je ne sais pas comment vous avez le cœur de plaisanter sur le compte
d’une honnête et intéressante créature qui vient de perdre sa mère, et
qui n’a jamais donné lieu, par sa conduite, à ce qu’un libertin comme
vous lui fasse l’honneur de s’occuper d’elle.
— Ah! curé! si vous vous mettez à dire de gros mots, je vous
rappellerai à l’esprit de charité. Est-ce que je m’occupe de vos
paroissiennes? Il faudrait être bien fin pour les détourner de la bonne
voie où vous les conduisez; et d’ailleurs est-ce que je manque de
commisération et d’estime pour Jeanne, en disant que sa mère lui a
transmis des secrets?...
Des cris aigus et un grand mouvement de sabots qui se firent entendre
dans la cuisine éveillèrent l’attention du curé.
— Qu’est-ce? dit-il en mettant la main sur le bras de Marsillat; on
crie au feu, je crois.
— Le feu! le feu! cria-t-on d’en-bas distinctement; le curé et ses deux
hôtes s’élancèrent dans l’escalier.
— Le feu du ciel est tombé du côté d’Épinelle; il y a au moins vingt
maisons qui brûlent, criait Claudie, sans songer qu’il n’y avait à
Épinelle qu’une seule chaumière, celle de Jeanne.
— Courons, mes amis, courons! s’écria le curé en s’élançant sur la
place de Toull, et en s’adressant à ses paroissiens effarés, qui
voulaient tous monter sur la plate-forme pour regarder l’incendie sans
songer à y porter remède.
— Que chacun de vous aille prendre un seau dans sa maison, dit
Marsillat; si c’est à Épinelle, il y a de l’eau.
— Si c’est à Épinelle, c’est peut-être la maison de Jeanne qui brûle,
s’écria Guillaume en s’armant à la hâte des deux seaux de la maison du
curé.
— _Ça la l’est_ bien sûr, disait Léonard. Cette pauvre Jeanne, c’est
trop de malheur comme ça pour elle dans un jour!
— Mais courez donc aussi, sacristain! disait Marsillat en poussant de
force devant lui tous les faiseurs de lamentations et de commentaires.
— Je peux-t-y courir, moi qui suis boiteux? dit Léonard; faudra bien
que j’arrive le dernier par force; mais j’vas d’abord sonner le tocsin.
— Oui, oui, sonnez l’alarme, dit Marsillat; cela attirera du monde pour
porter secours. Allons, tout le monde, venez, au lieu de crier et de
vous étonner! Les femmes, les enfants, le charpentier du village, pour
faire la part du feu; où est-il? à la ville? Eh bien, conduisez-moi à
son _cafornion_[12] que je prenne sa hache.
— Je vas vous la chercher, monsieur Léon, dit une femme; mais, dame!
faudra pas perdre _l’hache_ à mon homme.
— Monsieur le curé, faudra faire une pinte d’eau bénite, disait l’une,
c’est souverain contre le feu qui vient du ciel.
— Il n’y a pas besoin de tout ça, disait l’autre; faut aller chercher
la mère Guite. Elle sait des paroles pour le feu.
— Comment donc qu’elle ira, puisqu’elle ne peut pas marcher? — On la
mettra sur un chevau... Justement qu’il y a un grand chevau dans son
étable.
— Ah _ouache_! la Jeanne en sait bien aussi, des paroles; elle en sait
plus long que la mère Guite, allez! Oh! bien sûr, sa mère ne sera pas
morte sans lui apprendre la chose.
Guillaume et Marsillat, avec deux ou trois des plus résolus,
descendaient déjà la montagne en courant. Un groupe de curieux et de
pleureuses venaient derrière eux. Le curé resta le dernier pour décider
les retardataires et les égoïstes, et pour rassembler des seaux, la
chose nécessaire et introuvable à la campagne dans de pareilles
occasions. La nuit se faisait de plus en plus, et à mesure que
l’avant-garde approchait du lieu du sinistre, l’énorme gerbe de feu qui
jaillissait du chaume enflammé, et que le vent faisait ondoyer avec
fureur, ne justifiait que trop les cris : _C’est trop tard! c’est trop
tard!_ que Guillaume et Marsillat entendaient répéter autour d’eux à
chaque pas. Enfin ils arrivèrent haletants et couverts de sueur, étonnés
que Jeanne les eût tant devancés; ils s’attendaient à la joindre en
chemin, et ils ne la rencontrèrent pas.
Les bonnes femmes des chaumières éparses aux environs s’étaient déjà
rassemblées autour de l’incendie, et comme des _fades_ impuissantes
contre un démon supérieur, elles s’épuisaient en cris perçants et en
conjurations vaines. Le peu d’hommes qui se trouvaient là, aidaient la
Grand’Gothe à arracher de force de la bergerie les chèvres et les
brebis, qui, frappées de la terreur stupide dont ces animaux sont la
proie en pareille circonstance, s’obstinaient à ne pas bouger. Cette
partie de la cabane était encore intacte, mais le toit de la maison
principale s’envolait par flocons de paille embrasée sur les assistants,
et, dans l’attente de l’écroulement de cette masse, personne n’osait se
hasarder à monter sur le toit voisin pour opérer la séparation.
Marsillat, armé de sa hache, l’osa seul, à la grande terreur de Claudie,
qui jetait des cris affreux. Guillaume allait le suivre : mais une autre
pensée l’arrêta. Où était Jeanne? Il la cherchait en vain dans cette
petite foule qui s’amoncelait bruyante et inerte autour de l’incendie.
Jeanne ne paraissait pas. Était-elle revenue de Toull? Quelqu’un
l’avait-il vue? Personne n’écoutait les questions de Guillaume. Il entra
dans la bergerie, où la fumée était déjà si épaisse qu’il ne distinguait
rien. Il appela Jeanne, personne ne lui répondit. La Grand’Gothe, sous
le hangar de derrière, criait d’une voix lamentable : « Et mes poules,
mes poules! mes chers voisins, mes bons voisins, sauvez mes poules! »
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[12] Capharnaüm, endroit où les paysans rassemblent et serrent leurs
outils de travail.
VII
LA PIERRE D’EP-NELL
La terreur et la consternation de nos paysans à la vue d’un sinistre
destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant
sa chétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi
de l’inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée un
amour excessif, une sorte de culte idolâtrique pour l’objet de tant de
soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500
fr., et Guillaume s’épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas :
sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire
rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu’elle ne
perde pas la tête, pour qu’elle se console. Allons, courez après
Jeanne. »
— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Que
voulez-vous qu’elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et
son bien. On ne peut pas vivre après ça.
Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu’il réparerait au moins une
de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tête, en disant : « Ça se dit
comme ça, mais quand la pitié est passée, l’argent ne vient pas. » La
plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac, le prenaient pour un
fonctionnaire du gouvernement. Et après tout, on se réunissait pour
dire : « Rebâtie aux frais de qui on voudra, c’est toujours une maison
qui brûle. _C’est du bien qui se périt._ Non! le pauvre monde est trop
malheureux! _Alas! mon Dieu! alas! faut-il! alas! Jésus!_ » Et c’était
un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie
antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s’irritant
sans fruit contre l’énervement que l’effroi et la surprise causent au
paysan, pût réussir à organiser une chaîne, et à utiliser les seaux
qu’on avait apportés et l’eau qui coulait à côté de la maison.
Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un
Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces _gars_ de
bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre
encouragement enflamme d’émulation, — véritable type des volontaires de
la république et des fantassins de l’empire, — lorsque Jeanne parut
enfin, et Guillaume ne pensa plus qu’à elle.
Elle avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un
parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle
n’avait vu l’incendie qu’en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa
demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avec _Cadet_, le fils
de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé
parmi les blocs de pierre de la ville gauloise. Cadet se lamentait
bruyamment; mais Jeanne, pâle et hors d’haleine, ne disait rien. Elle
cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :
— Ma mère! cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère?
— Elle a l’esprit égaré, elle n’a plus ses sens, disait-on autour
d’elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.
— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne avec force. Comment!
vous n’avez pas sorti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère?
ça n’est pas possible!... Ma tante! où ce qu’est ma tante?... elle aura
pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montrez-moi donc ma mère!
Quand Jeanne vit que personne n’y avait songé, et qu’on n’avait eu de
sollicitude que pour ses bêtes, qu’elle aimait pourtant beaucoup, mais
qui ne l’occupèrent pas un instant, elle s’élança vers la porte de la
maison.
— Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras; le
toit est prêt à s’écrouler; la chambre est si remplie de fumée que tu y
serais étouffée en un instant... Non! non!... je ne te laisserai pas
entrer...
— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dégageant avec une
force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps
brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu’elle aille en terre
sainte, et qu’elle ait les honneurs du chrétien!
Et Jeanne s’élança dans la chambre de la morte sans qu’il fût possible à
Guillaume de la retenir.
Il allait l’y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée
suffocante, parut renoncer à son projet. Mais elle s’approcha du fils de
Léonard, et lui dit à demi-voix : « Cadet, je veux entrer là, et je te
donne ma foi du baptême que j’en retirerai ma mère; mais il ne faut pas
que personne me suive; ça perdrait tout! »
Soit que Jeanne se servît de la superstition accréditée sur son compte
pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu’elle eût foi
elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa
mère, elle fut entendue à demi-mot par Cadet et par deux ou trois autres
paysans qui se trouvaient autour d’elle; elle les convainquit pleinement
du don de _connaissance_ qu’on lui attribuait. Aussitôt, trompant la
vigilance de son parrain, elle se précipita dans les tourbillons de
fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les côtés et
le sommet de la maison. Guillaume voulut encore la suivre pour
l’arracher de force à une mort certaine... Mais deux ou trois paires de
bras athlétiques l’enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne
quittait jamais sa grosse figure, même quand les larmes donnaient un
démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : « N’ayez peur, mon
petit cher monsieur; la Jeanne n’attrapera pas de mal. Alle a ce qu’il
faut, et alle sait les paroles de la _chouse_. Faut la laisser; vous
voyez ben que ça li ficherait malheur por el restant de ses jours, de
laisser _consommer_ les _ous_ de sa mère. Alle saillera d’élà aussi
nette qu’alle y entre, foi d’houme! Vous allez voére! Souffrez pas! faut
pas vous fâcher. On z’_où_ fait pour vot’ bien; on veut pas vous
offenser. Vous la feriez brûler si vous alliége anvec-z-elle! faut pas
contréyer l’ouvraige aux fades! »
Guillaume écumait d’indignation pendant ce beau discours en pur
berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une
lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le
seuil de la maison ébranlée par des craquements sinistres. La courageuse
et robuste fille portait dans ses bras ce cadavre roide qui semblait
d’une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tête de la morte, et,
laissant à découvert une partie de son corps vêtu, suivant la coutume,
de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeâtres au reflet de
l’incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait
sur le visage de sa fille; on eût dit qu’elle la bénissait par une
dernière caresse, et, par la suite, toute la population de Toull et des
environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner
un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit
le miracle plus frappant encore, c’est qu’à peine la pieuse fille
avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives
par un feu longtemps couvé, s’effondra avec fracas sur la chambre d’où
Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des
avalanches de chaume fumant, et des débris de charpente embrasée.
— Laissez-la tomber, laissez-la tomber! cria Jeanne, il n’y a plus rien
dedans à sauver!
A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des
cris perçants et se dispersèrent avec épouvante. Jeanne doubla le pas,
sans perdre sa présence d’esprit, et aucun débris ne l’atteignit.
Le spectacle de cet événement fit sur l’esprit de Guillaume une si vive
impression, qu’il en fut agité souvent dans ses songes plus de dix ans
après. Jeanne lui parut belle et terrible comme une druidesse dans cet
acte de piété farouche et sublime. Elle avait perdu sa coiffe de toile,
et sa longue chevelure blonde tombait autour d’elle; ses yeux rougis par
la fumée avaient l’égarement de l’ivresse, sa voix était forte, et sa
parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Elle
fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n’osait
toucher, et elle alla le déposer sur le dolmen d’Ep-Nell, cette longue
pierre plate appuyée sur deux autres, qu’on prendrait pour un ancien
pont dont l’eau voisine se serait détournée et dont les assises se
seraient abaissées. — Que la maison brûle à présent! répéta Jeanne avec
force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un
verre d’eau, de l’eau par grâce, et avant qu’on eût pu lui en apporter,
elle tomba en _faiblesse_, comme disent les paysans.
Guillaume et le curé s’empressèrent de la faire revenir en la portant à
deux pas de là, au bord du courant d’eau, où ils baignèrent ses mains et
son visage enflammés de chaleur. Il n’y avait pas moyen de retrouver
dans la confusion un vase pour lui donner à boire, bien que la tante eût
sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu’elle considérait
comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune
baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle
retourna s’agenouiller auprès de l’autel druidique qui servait de lit
mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l’incendie qui projetait sur
sa belle tête blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans
s’intéresser à rien.
— Jeanne, vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il
n’y a pas tant seulement une poule de grillée.
— Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que
c’étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu’elle m’avait bien
_enchargée_ de soigner pour le mieux.
— Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n’as rien perdu dans cet
accident : je me charge de tout réparer.
— A votre volonté, mon parrain; mais ça n’est pas la peine, allez! ma
vie n’est pas si grand’chose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus
avec moi, dans c’te maison, j’aime autant que c’te maison soit finie.
Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d’intérêt
personnel. Tout le pays gémissait sur elle et pleurait sur les ruines de
sa maison, excepté elle. — J’ai encore de la consolation dans mon
malheur, disait-elle, de voir que tant de braves gens se sont donné de
la peine pour moi, et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des
chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont
là.
Cependant Marsillat et ses bons compagnons avaient réussi à faire la
part du feu. Mais un accident qu’ils n’avaient pu prévoir vint rendre
leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les
bergeries, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si
sensiblement, qu’ils durent abandonner l’entreprise; et, au bout de peu
d’instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui, depuis
longues années, le tenaient en respect, s’écroula sur les bergeries,
enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents de flamme
qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.
Tant que la Grand’Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le
fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa
propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d’audace et de
présence d’esprit; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit
la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut
se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. Il fallut la
force et la colère de Marsillat pour l’en empêcher. Les assistants ne
demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu’elle était
incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante
sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C’est une justice du
bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le _fait_
d’une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a
été retardée. Mais voyez comme ça s’est passé! La Tula meurt, la Jeanne
est sortie, et tout d’un coup la maison brûle : on a sauvé les bêtes de
Jeanne, et d’ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de
Boussac), pour lui réparer tout son dommage. Bah! je parie bien qu’ils
lui feront rebâtir une meilleure maison que _celle-là là_. Et comme ça,
la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera
_revengé_, et le _monde_ de la paroisse sera soulagé d’un grand ennemi.
Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le
corps de sa mère, et alla s’efforcer de la consoler.
— Il n’y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle; mon parrain
veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.
— Tais-toi, cache-toi, imbécile! s’écria la mégère exaspérée. Personne
ne te fera jamais de bien, à toi; tu aurais bien déjà pu amener du
bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l’as pas fait. Non, non! je
te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu’un autre,
parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille
sans cœur et sans souci!
— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les
infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m’en a déjà fait du
bien! Ah! mon Dieu, si j’avais là ce qu’il m’a donné à Toull, je vous
_reconsolerais_ tout de suite!... Et Jeanne se mit à chercher dans ses
poches l’argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce
moment, elle n’avait guère songé.
— Il t’a donné quelque chose? s’écria la tante; qu’est-ce qu’il t’a
donné? où l’as-tu mis? tu l’as perdu! tu l’as jeté dans le
trou-aux-fades!...
— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvant l’argent qu’elle
avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça
bien vite, ça vous récompensera un peu de votre perte; et, voyant que sa
tante se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.
— Faut que la Jeanne soit rudement sotte! dirent les assistants, de
donner comme ça ce qu’elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du
ciel sur sa maison. _Fié pour moi_, je ne lui aurais pas seulement
laissé les habits qu’elle a sur le corps, car m’est avis qu’elle les a
volés.
— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n’a-t-elle pas
arrêté le feu?
— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet
_ordre_-là? ça n’est savant que pour le mal.
— Tout de même, la Jeanne ne l’a pas arrêté non plus.
— Elle n’a pas voulu, vous avez bien vu qu’elle n’a pas voulu! elle
savait que c’était la justice de Dieu; elle a emporté le _calabre_ de sa
mère : c’est ce qu’elle voulait; ce qu’elle a voulu, elle l’a fait,
quoi! vous l’avez bien vu.
Quand la maison ne fut plus qu’un monceau de décombres fumants, il était
près de minuit. On avait passé une heure à faire la chaîne et à éteindre
la flamme, lorsqu’il n’y avait plus rien à sauver. Le travail de la
chaîne avait été pour les jeunes filles et les enfants, qui ne
connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on
entendait des facéties et des rires terminer ce drame, commencé par des
cris et des hurlements. Enfin les travaux, qui se reprennent à la pointe
du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à
l’esprit de tous, et on se sépara. La Grand’Gothe, pensant, d’après la
générosité de Jeanne, qu’elle hériterait des bestiaux, les rassembla
précipitamment et disparut sans que personne pût dire par quel chemin.
Il n’y avait pas un coin de la maison incendiée où l’on pût mettre à
couvert le corps de la morte. D’ailleurs, Jeanne s’obstinait à le
laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu’_il était bien_, et
elle ne voulut pas s’en éloigner, quelques instances qu’on lui fît, pour
se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant
vaincre sa détermination, résolurent donc de veiller auprès d’elle, et
de ne la quitter que lorsqu’elle serait disposée à songer à sa propre
existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.
Le temps était devenu calme et serein; la lune brillait dans le ciel, et
son reflet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière,
contrastait avec les lueurs rouges qui s’échappaient encore du foyer mal
éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur
par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume
mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce
feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n’avait plus assez.
Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du
sommeil, s’adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud,
et s’y endormit profondément. Le curé se mit en prières à côté de
Jeanne, séparé d’elle seulement par la pierre qui supportait la morte.
La bergère d’Ep-Nell retomba dans l’immobilité contemplative où
Guillaume l’avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois.
Quand une heure du matin fit pencher l’étoile du Bouvier sur le clocher
de Toull, le curé s’assoupit dans la prière, et Marsillat s’endormit
presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l’imagination plus jeune
avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations
imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à
pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge
d’Ep-Nell. De temps en temps il s’arrêtait et la regardait avec émotion.
Peut-être s’était-elle endormie aussi dans l’attitude de la prière. Sa
mante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de
deuil, lui donnait, au clair de la lune, l’aspect d’une ombre. Le curé,
tout vêtu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient
avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous
les amas de débris, faisait, en petit, l’effet d’une éruption
volcanique. Il s’échappait avec une légère détonation, lançait au loin
la paille noircie qui l’avait couvé, et montait en jets de flamme pour
s’éteindre au bout de peu d’instants. Ces lueurs fugitives faisaient
alors vaciller tous les objets. La morte semblait s’agiter sur sa
pierre, et Jeanne avait l’air de suivre ses mouvements, comme pour la
bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de
quelques cavales au pâturage et les aboiements des chiens dans les
métairies. La reine verte des marécages coassait d’une façon monotone,
et ce qu’il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des
douleurs et des agitations humaines, c’était le chant des grillons de
cheminée, ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par
la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en
s’appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et
sonore.
Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de
Guillaume, qui se rapprochait d’elle :
— Mon parrain, lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je
suis sûre qu’il a froid, et qu’il sent l’humidité, malgré que je lui aye
dit déjà plus d’une fois de rentrer chez lui. S’il attrapait du mal, ça
serait trop malheureux pour ses paroissiens. C’est un trop brave homme.
Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous
en aller, monsieur le curé.
— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M.
Marsillat?
— Il est donc là, M. Marsillat? Je n’en savais rien, mon parrain.
— Et à présent que tu le sais, désires-tu que je m’en aille?
— Faut l’emmener aussi, mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi
pour _virer_ les mauvaises bêtes autour de ce pauvre corps, c’est tout
ce qu’il me faut.
— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne; on
l’entend ronfler d’ici.
— Je le réveillerais bien si c’était de besoin, mon parrain.
— Tu veux donc que je m’en aille?
— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous
mettre à l’abri.
— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux auprès de toi,
et de ce _pauvre corps_ que mon devoir est de veiller aussi?
— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi
vous dire pour vous payer de tout ça.
Le curé sommeillait, en effet. Dans le commencement de sa veillée, il
avait été un peu agité par la présence de cette Jeanne dont la figure de
vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M.
Alain, douce et pieuse créature, n’avait pas une de ces organisations
fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l’espérance de l’amour
contrarié engendrent la passion, la folie et la pensée du crime. C’était
une nature de savant, bien qu’il ne fût pas très savant; le milieu lui
avait manqué, et les fonctions d’un curé de campagne charitable et
consciencieux ne laissent ni le temps ni l’argent nécessaires pour
s’instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d’âme,
les puériles et innocentes joies, l’oubli facile de soi-même, et
l’innocence de mœurs qui constituent l’homme sincèrement et naïvement
amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela
il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de
ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était
bien véritablement ce que, dans son style mystique, il appelait un
miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d’une
beauté accomplie, et que le bon Alain n’avait pas plus de trente ans,
qu’il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu
agité auprès d’elle. Depuis surtout que Marsillat rôdait autour de la
bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d’indignation qui
ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux
sincères pour la soustraire au danger, en l’envoyant au château de
Boussac; l’aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à
son propre bonheur, et ne s’aimant pas assez soi-même pour préférer le
plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.
Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur
son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses
instances, affligé de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il
consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de
Guillaume, qu’il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son
cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à
l’étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises :
« Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez
pas. » Puis il partit au petit trot; le bruit régulier des fers de _la
Grise_ sur le pavé gaulois se perdit dans l’éloignement sans arracher
Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus
depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce
qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d’étudier
la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.
VIII
LA LAVANDIÈRE
Jeanne se rapprocha aussitôt du dolmen, et Guillaume la voyant
s’agenouiller encore sur la pierre, alla lui chercher un coussin de
paille qui se trouvait parmi les meubles entassés et brisés que la
Grand’Gothe avait commencé par sauver.
— Mon parrain, vous êtes bien trop charitable, dit Jeanne étonnée de
tant d’attentions. Ma pauvre chère âme de mère n’en aurait pas fait plus
pour moi que vous n’en faites, vrai!
— Bonne et chère enfant, répondit le jeune homme ému, je voudrais te
parler sérieusement et plus tôt que plus tard. Te sens-tu le courage de
m’écouter?
— Mon parrain, ça sera à votre volonté. Pourtant si vous aimiez mieux
que ça soit demain, ça me conviendrait mieux aussi. Voilà ma pauvre
chère défunte qui demande des prières, et m’est avis que ce n’est pas
joli de causer à côté d’elle. Demain après l’enterrement, mon parrain,
si vous souhaitez que je _vous cause_, il n’y aura pas d’empêchement.
— Non, Jeanne, je désire précisément te parler ici, à côté de ta
défunte mère, et pour ainsi dire en sa présence. Je veux la prendre à
témoin de mes bonnes intentions et de la pureté de mes sentiments pour
toi. Je veux lui jurer d’être ton ami et ton défenseur, ma chère Jeanne,
et je suis certain que, loin d’être impie, notre entretien réjouira son
âme qui est dans le ciel.
— Vous parlez trop _comme il faut_ pour que je ne vous écoute pas, mon
parrain. Vous en savez plus long que moi, et je vous crois bien.
— Eh bien, Jeanne! dis-moi d’abord que tu auras confiance en moi, et
que tu me laisseras m’occuper seul de ton sort... Je dis seul... avec ma
mère, pourtant, avec ma mère principalement.
— Je ne peux pas mieux faire que de vous écouter là-dessus, mon
parrain. Mêmement, ma mère m’a toujours dit que votre mère était une
femme très bonne, et votre défunt père un homme très juste.
— Tu me promets donc de ne prendre conseil que de nous?
— Oui, mon parrain, avec l’agrément de M. le curé, qui est un homme
très juste aussi, et que ma mère m’a bien _enchargée_ de croire.
— Avec l’agrément de M. le curé, soit; mais de personne autre, pas même
de ta tante!
Jeanne hésita un instant, puis elle dit : « Pas même de ma tante, mon
parrain. » Elle avait compris, cette nuit même, que sa tante n’avait
qu’une passion, la cupidité; et elle était révoltée, dans son âme
pieuse, que la sœur de sa mère eût abandonné ce corps vénéré à la merci
des flammes, sans même songer ensuite à faire la _veillée des morts_
auprès d’elle.
— Merci, Jeanne, merci, dit Guillaume en lui prenant la main.
— De quoi donc que vous me remerciez, mon parrain?
— De m’accepter pour ton guide et pour ton ami. Ta mère a entendu ta
promesse, Jeanne!
— Plaise à Dieu que ça lui soit agréable! dit Jeanne en baisant le bord
du linceul. A présent, mon parrain, qu’est-ce que vous voulez me
conseiller?
— De venir demeurer à Boussac dans la maison de ma mère, si, comme j’en
suis bien sûr, ma mère t’y engage.
— Ça serait-il pour la servir, mon parrain? Croyez-vous qu’elle ait
besoin de moi, votre mère?
— Non, Jeanne, je ne crois pas qu’elle ait besoin de toi; mais....
— Dans ce cas-là, mon parrain, excusez-moi; je ne voudrais pas demeurer
à la ville.
— Tu n’aimes donc que la campagne?
— Je n’ai jamais été à la ville, mon parrain, c’est-à-dire j’y suis
_naissue_; mais depuis que j’en suis sortie à l’âge de cinq ans, je n’y
ai jamais retourné une seule fois, ni ma mère non plus.
— Et pourquoi cela?
— Je ne sais pas, mon parrain. Il paraît que ma mère avait eu du
chagrin dans cet endroit-là, et elle me disait toujours : Jeanne, ça
n’est pas bon de quitter sa famille et sa maison, va! crois-moi quand tu
seras ta maîtresse.
— Mais à présent, ma pauvre Jeanne, tu n’as plus ni famille ni maison!
— C’est la vérité, dit Jeanne en regardant le corps de sa mère. Puis
elle se retourna vers sa maison en ruines, et pour la première fois elle
sentit ce qu’il y a d’affreux à voir écrouler le toit où l’on a passé
toute sa vie. — C’est la vérité, répéta-t-elle d’une voix altérée; je
n’y pensais pas à cette pauvre maison où j’étais si bien accoutumée, où
je voyais ma mère tous les soirs et tous les matins, où je dormais à
côté d’elle, et où j’entendais mes chebris (chevreaux) remuer et bêler
pendant que je m’endormais. Oui, c’est vrai, tout ça est fini. J’en
étais contente sur le moment; ça me semblait que je ne pourrais plus
dormir là dedans quand ma mère n’y serait plus. A présent, ça me semble
que j’aurais été contente de revoir son lit, son armoire, sa grande
chaise de bois, sa quenouille, et sa vaisselle, qu’elle lavait et
qu’elle rangeait si bien. Ils ont sauvé en partie le mobilier, c’est
vrai, mais la place où tout ça était accoutumé, et la main qui s’en
servait... et la voix qui parlait dans c’te chambre, et qui disait, à la
petite pointe du jour : « Jeanne, allons, ma Jeanne; allons, ma
mignonne; v’là les alouettes réveillées, c’est le tour des jeunes
filles. » Et le soir, quand je revenais des champs : « La v’là donc,
c’te Jeanne! Les loups ne me l’ont donc pas mangée! » Et puis on se
mettait à souper toutes les trois, mon parrain, et ma tante se fâchait
toujours, et ma mère ne se fâchait pas. Elle riait, elle disait des
histoires, elle chantait des chansons; et puis elle faisait rire ma
tante, et moi aussi; dame! fallait rire absolument! C’est pas, mon
parrain, que j’aie jamais été portée absolument là-dessus. Elle me
disait bien que je n’aurais jamais de l’esprit comme elle. « Mais ça n’y
fait rien, qu’elle disait, je t’aime comme tu es, ma Jeanne, c’est le
bon Dieu qui t’a donnée comme ça à moi. Ce que le bon Dieu a fait me
convient. » Oh! c’est qu’elle est juste, cette femme-là, mon parrain! il
n’y en a pas une autre comme elle. On lui dirait de moi tout ce qu’on
voudrait, elle ne le croirait pas. Elle leur dirait comme ça...
Jeanne se retourna brusquement vers sa mère; elle avait parlé comme dans
un rêve. Et tout à coup, au moment d’oublier entièrement qu’elle parlait
du passé, elle regarda ce cadavre, et la parole expirant sur ses lèvres,
elle se jeta sur le corps de sa mère, et laissa échapper de longs
sanglots. Ce fut le seul moment de révolte et de faiblesse qu’elle eût
encore éprouvé.
Son parler naïf, la vulgarité des images qu’elle retraçait, n’avaient
pas désenchanté le jeune baron de l’admiration qu’il avait conçue pour
elle dans cette soirée désastreuse. L’accent de Jeanne partait d’un cœur
ardent et vrai, sa voix était douce comme celle du ruisseau qui
murmurait sous la bruyère à deux pas d’elle; son accent rustique n’avait
rien de grossier ni de trivial. On sentait la distinction naturelle de
son être sous ces formes primitives. Guillaume comprit qu’à l’église
comme au théâtre il n’avait jamais entendu que de la déclamation, et la
parole de Jeanne le toucha si profondément, qu’il fondit en larmes.
— Ah! mon parrain! dit Jeanne, en se relevant et en essuyant rudement
ses yeux, comme pour faire rentrer ses pleurs, je vous fais de la peine,
pardonnez-moi.
— Que peuvent-ils se dire si longtemps? pensait Marsillat, qui était
assez près pour les voir, mais non pour les entendre, d’autant plus que,
retenu par ce respect qu’inspire instinctivement la présence d’un mort
aimé, ils n’avaient élevé la voix ni l’un ni l’autre. Quand un léger
nuage passait devant la lune, ce groupe de la morte et du jeune couple
pâlissait sous le regard perçant de Léon, et se confondait un peu avec
les pierres druidiques qui l’environnaient. Vraiment, se disait-il, ce
garçon si religieux, à ce qu’il veut paraître, aurait-il l’aplomb de lui
parler d’amour auprès du cadavre de sa mère? Je ne l’oserais pas, moi.
Je ne me suis pas senti l’audace de dire un seul mot ce soir à cette
pauvre fille! mais il me semble que mons Guillaume n’attend pas que la
mort soit mise en terre pour en conter à l’enfant, et prendre son
inscription. Va, mon garçon, va! tout cela se bornera à de belles
paroles, j’espère; d’autant plus sûrement que je ne te perdrai pas de
vue, et que les paroles sont une monnaie qui n’a pas de cours chez nos
fillettes. Est-ce qu’il réciterait des _Oremus_ avec elle? Il en est
pardieu bien capable... Mais ces jeunes chrétiens sont de francs
hypocrites, et je ne me laisserai pas damer le pion par celui-là. Si ce
maraud ne ronflait pas à faire écrouler sur nous le reste de ces murs,
j’entendrais peut-être quelque chose.
— Monsieur Léonard jeune, dit-il en secouant Cadet pour l’éveiller,
vous dormez trop fort, vous réveillez toute la chambrée. Et il lui
allongea quatre ou cinq coups de poing pour le réveiller.
— Attends! attends! dit Cadet en étendant les bras et en ouvrant, pour
bâiller, une bouche démesurée, j’vas t’faire battre en grange sur mon
dos! Qui qu’ c’est qu’samuse comme ça anvec moi? Ah! c’est vous,
monsieur Lion! Ah! farceur, allez! vous m’avez bien arveillé tout
d’même!
— Allons, lève-toi donc, imbécile! Tu tombes dans la ruelle du lit.
— _Hié!_ la rouette du lit! alle est gente, la rouette du lit! Ah!
qu’vous fasez rire! Vou’ êtes l’houme le pu aimable qu’ jasse pas
connaissu (que j’aie jamais connu).
— Allons, lève-toi, mon joli Cadet; tu vois bien que Jeanne s’enrhume
là-bas à garder cette morte.
— Alle est donc toujours là, la Jeanne? Oh! la bonne chrétienne fille
que ça fait! c’est la fille la pu bonne que jasse pas connaissu!
— Allons, allons, _counnaissu_ ou non, viens avec moi lui dire de venir
se chauffer un peu.
— J’veux ben, j’veux ben; ça, c’est de raison, monsieur Lion.
L’approche de Marsillat contraria vivement Guillaume; mais Jeanne y
parut indifférente, et même elle le remercia aussi poliment qu’elle sut
le faire, d’avoir pris tant de peine pour sauver sa maison, et de s’être
condamné à une si mauvaise nuit à cause d’elle.
— Ne fais pas attention à nous, Jeanne, répondit Léon, qui ne croyait
pas M. de Boussac si bien informé de ses desseins, et qui affectait
devant lui de ne voir dans sa protégée qu’une pauvre fille à secourir
dans une circonstance fortuite. Nous faisons tous les trois notre
devoir, en ne t’abandonnant pas; mais ton parrain et toi devez souffrir
du froid; nous venons vous relayer un peu. Approchez du feu qui flambe
encore assez bien là-bas, et laissez-nous ici à votre place.
En parlant ainsi, Marsillat se promettait bien de laisser, au bout d’un
instant, Cadet tout seul auprès de la morte, et de revenir auprès du feu
troubler le tête-à-tête, par trop prolongé à son gré, du parrain et de
la filleule. Mais il se flattait : Cadet n’était pas d’humeur, lui, à
rester en tête à tête avec un mort. Quoiqu’il eût assisté déjà, en
qualité d’apprenti sacristain-fossoyeur, à bien des funérailles, il ne
s’était jamais trouvé seul dans l’exercice de ses fonctions, et il était
loin de partager le scepticisme de son père; aussi montrait-il peu de
dispositions pour l’emploi dont il devait hériter. D’ailleurs, Jeanne
n’entendait pas se remettre sur Marsillat, qu’elle pressentait
irréligieux et moqueur, du soin d’assister, comme elle disait, l’âme de
sa mère par des prières. Elle consentit seulement, à cause de son
parrain, à ce que l’obligeant Cadet allât chercher quelques gros
morceaux de bois enflammés pour établir un feu auprès du dolmen.
Tout en bouffissant ses grosses joues pour souffler le feu, Cadet
s’arrêta comme pour prêter l’oreille; puis n’ayant rien entendu de
distinct, il recommença son office, tout en disant : — Crois-tu,
Jeanne, que ça soit bon de faire une _clarté_ dans l’endroit où que je
sons?
— Qu’est-ce que tu veux dire? demanda Marsillat.
— Dame! reprit Cadet, ils disont que c’est un endroit bien mauvais pour
les fades!
— Tais-toi, Cadet, ne parle pas de ça, lui dit Jeanne, qui s’était
approchée du feu, pour _embraiser_ ses sabots[13]. Tu sais bien que
c’est des folies de craindre les fades, elles ne sont d’ailleurs pas
méchantes _dans l’endrait d’ici_.
— C’est pas des folletés, Jeanne, s’écria Cadet en pâlissant. Tais-toi,
accoutes-tu?
— J’écoute quelque chose comme un battoir de laveuse, dit Jeanne.
— Dame! quand je le disais! ça l’est! c’est la lavandière! Diache la
faute, que j’avons fait de la clarté! Et Cadet se retira grelottant de
peur auprès de Marsillat, qui écoutait aussi avec quelque surprise.
— De quoi donc vous étonnez-vous ainsi? leur dit Guillaume en se
rapprochant.
— Ça n’est pas grand’chose, mon parrain, dit Jeanne un peu pâle; c’est
un mauvais esprit qui voudrait nous écarter. Mais _la pierre_ est une
_bonne pierre_, et en disant des prières sans avoir peur, il n’y a pas à
craindre.
Jeanne rechaussa ses sabots à la hâte, et se remit à genoux à côté de la
morte.
— Ah çà! je ne rêve pas aussi, moi? dit Léon prêtant toujours
l’oreille. Guillaume, vous entendez bien le bruit d’un battoir de
laveuse sur le ruisseau?
— Certainement! Mais que trouvez-vous là d’extraordinaire?
— Vous ne connaissez donc pas la légende des lavandières nocturnes? ces
êtres fantastiques qui s’emparent, au clair de la lune, des planches et
des battoirs des laveuses oubliés dans les endroits écartés, pour venir
y faire un sabbat aquatique d’une espèce particulière?
— Oui, c’est une superstition de tous les pays, mais bien explicable
par le caprice ou la nécessité de quelque laveuse véritable.
— Ce n’est pas si facile à expliquer que vous croyez. Dans ce pays-ci,
je ne sache pas qu’il y eût une femme assez hardie pour se livrer à ce
travail après le coucher du soleil, sans craindre d’attirer autour
d’elle le sinistre cortège des _Lavandières_. N’est-ce pas vrai, Cadet?
— Oh! c’est la vraie vérité, monsieur Lion! Diache la faute! c’est ben
ça la plus chétite nuit que j’_asse_ pas veillée? Et le pauvre Cadet,
dont les dents claquaient de terreur, se mit à quatre pattes derrière
Jeanne, et fit précipitamment plusieurs signes de croix.
— S’il y a là quelque chose d’extraordinaire, dit Guillaume, il faut
aller vérifier.
— Attendez, dit Marsillat en allant chercher la hache du charpentier,
ce peut être quelque drôle mal intentionné.
Pendant que Léon retournait en courant vers l’endroit où il avait laissé
son arme, Guillaume, ouvrant le couteau de chasse dont il s’était muni
pour voyager, écoutait le bruit clair et sec de ce battoir qui
s’arrêtait de temps en temps, et, reprenant au bout d’une minute,
semblait s’être rapproché, comme si la laveuse eût fait un ou deux pas
en descendant le cours du ruisseau qui coulait de la colline dans la
direction des pierres d’Ep-Nell.
— Tu n’as pas peur avec moi, Jeanne? dit Guillaume à sa filleule, qui
s’était levée et lui avait pris le bras.
— N’allez pas là, mon parrain, dit Jeanne, qui montrait d’autant plus
de courage qu’elle croyait à l’existence fantastique de la laveuse; ces
choses-là ne se renvoient qu’avec des prières.
— Prie pour nous, bonne Jeanne, dit Guillaume en souriant. Ceci ne peut
être qu’une méchante plaisanterie, quelqu’un qui ignore sans doute les
malheurs qui t’accablent. Mais nous sommes trois, ne sois pas inquiète.
Cadet, tu vas venir avec nous.
— _Non moi_, Monsieur, non! dit Cadet en faisant mine de se sauver. Je
n’irai point.
— Tu as peur, nigaud?
— Je n’ai pas peur, Monsieur, mais vous me couperiez par morciaux que
je n’irais point. Je n’ai guère d’envie d’être lavé, battu et _torsu_
comme un linge, à nuité, pour être neyé à matin.
— C’est bien inutile d’essayer d’avoir l’aide de M. Cadet, dit
Marsillat qui arrivait en brandissant sa hache. C’est assez de nous
deux, Guillaume. Et il se mit rapidement à marcher dans la direction du
bruit.
— C’est même trop, répondit Guillaume en s’efforçant de le dépasser. Si
c’est une femme, comme j’en suis persuadé, notre expédition en armes est
souverainement ridicule.
Comme Guillaume disait ces paroles, il vit, au détour d’un rocher qui
lui avait masqué jusque-là le cours du ruisseau, une espèce d’anse
ombragée de saules et de bouleaux qui servait de lavoir aux femmes des
environs, et sous ces arbres une forme vague qui paraissait une paysanne
vêtue comme les vieilles, et qui maniait son battoir à coups précipités,
parlant seule, à demi-voix, très vite, d’une manière inintelligible, et
comme en proie à une sorte de frénésie.
— Vous lavez bien tard, la mère, lui demanda brusquement Marsillat, qui
s’était approché d’elle assez près, mais qui ne pouvait réussir à
distinguer ses traits.
La lavandière fit entendre une sorte de grognement comme celui d’une
bête sauvage, et jetant son battoir dans l’eau, elle se leva, ramassa
précipitamment des pierres dont elle accabla, en fuyant, les curieux qui
venaient l’interrompre. Marsillat se lança à sa poursuite, mais la
voyant gagner sur lui du terrain avec une rapidité qui semblait
fantastique, et se diriger vers un vivier qu’il appréhendait avec
raison, il se retourna pour voir si Guillaume le suivait; c’est alors
qu’il vit son ami étendu par terre et complètement immobile.
Une pierre l’avait frappé à la tête assez violemment. La visière de sa
casquette de voyage avait amorti le coup, et le sang n’avait pas coulé.
Mais la commotion avait été si forte que le jeune homme avait perdu
connaissance. Il se releva bientôt avec l’aide de Léon; mais en
retrouvant l’usage de ses membres, il ne retrouva pas celui de ses
facultés, et il s’éveilla dans le lit du curé de Toull, vers deux heures
de l’après-midi, ne se sentant pas précisément malade, mais ne pouvant
aucunement retrouver la mémoire de ce qui lui était arrivé depuis sa
fâcheuse rencontre avec la laveuse de nuit. Cadet seul était auprès de
lui, et le jeune malade, croyant rêver encore, entendait au dehors un
chant lugubre comme celui des funérailles.
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[13] On remplit de cendre chaude et de menue braise l’intérieur du
sabot, et on le vide au bout de quelques instants. Le bois conserve fort
longtemps la chaleur.
IX
ADIEU AU VILLAGE
C’est le fils de Léonard qui avait ramené Guillaume : c’est lui qui
guettait son réveil; c’est encore lui qui lui expliqua comment il
l’avait ramené d’Ep-Nell et installé à la cure. Guillaume eût peine à
s’expliquer l’espèce de congestion cérébrale qui avait suspendu en lui
l’action de la pensée. Il n’éprouvait plus qu’un peu de défaillance et
de vertige. Il se leva, pensant en être quitte pour une petite bosse à
la tête, et se dit avec plaisir que ses cheveux cacheraient cet accident
à sa mère. Cadet, qui avait le meilleur cœur du monde, et à qui l’on
avait bien recommandé de le soigner, alla lui chercher un verre de vin
pendant qu’il s’habillait, et il se disposait à se rendre au cimetière
pour assister à l’enterrement de sa nourrice, lorsqu’il vit revenir le
curé avec son sacristain, suivis de la famille de la défunte et des
personnes qui avaient pris part à la cérémonie. Jeanne venait la
dernière, accablée, marchant avec peine, la figure cachée sous sa cape,
et appuyée sur Claudie qui pleurait de très bon cœur, comme une très
bonne fille qu’elle était. Cependant Jeanne s’approcha du jeune baron et
lui demanda de ses nouvelles avec une sollicitude qui le toucha vivement
dans un pareil moment. Il lui prit le bras, et la fit entrer dans la
cuisine du curé, où elle tomba sur une chaise, pâle et suffoquée. Il lui
semblait qu’elle venait de perdre sa mère une seconde fois.
Mais la Grand’Gothe, survenant avec son marcher et son parler masculin,
ne lui laissa pas le loisir de s’abandonner à sa douleur. « Allons,
Jeanne, dit-elle, il faut remercier tes parents et tes amis qui ont
suivi l’enterrement avec beaucoup d’honnêteté, malgré qu’ils savaient
bien que, notre maison étant brûlée, nous n’avions plus la commodité de
suivre les usages et de les régaler au retour du cimetière. Fais-leur
tes excuses, et ton compliment. Allons, ça te regarde, c’est ton devoir
et non pas le mien. »
Jeanne se leva et remercia les assistants qui étaient entrés dans la
cuisine du presbytère. Tous lui donnèrent de grands témoignages
d’amitié, et Guillaume remarqua chez la plupart d’entre eux un langage
généreux et plein d’une noble simplicité.
— Allons, ma Jeanne, lui dirent quelques-uns des plus _anciens_, tu
peux venir chez nous quand tu voudras. Tu n’as qu’à faire ton choix,
nous serons bien contents de te loger et de te nourrir du moins mal que
nous pourrons.
— En vous remerciant, mes braves _mondes_, pour toutes vos amitiés,
répondit Jeanne; mais je vous connais tous trop malheureux, et trop
embarrassés de famille, pour aller me mettre à votre charge. Je suis
jeune, je ne suis pas encore dégoûtée de travailler, et je suis décidée
de me louer dans quelque métairie.
— Mais la Saint-Jean est passée, et la Saint-Martin n’est pas venue,
Jeanne! En attendant, faut demeurer _en_ quelque part?
— Mes amis, dit Guillaume, tranquillisez-vous, M. le curé et ma mère,
madame de Boussac, se chargeront d’établir Jeanne convenablement.
— A la bonne heure, dit le grand-oncle Germain, qui parlait pour les
autres : si la grand’dame de Boussac s’en charge, nous sommes contents.
Tous se retirèrent après avoir embrassé Jeanne, qui sanglotait, et le
curé rentra suivi de Marsillat. La Grand’Gothe était restée avec un
homme de très mauvaise mine, qui jetait autour de lui des regards
farouches et qui choqua beaucoup Guillaume par son affectation à garder
son chapeau sur la tête quand tous s’étaient découverts devant le curé.
— A présent, dit la tante, il faut, Jeanne, faire tes compliments à M.
le curé et à ton parrain; et puis, tu vas venir, ma mignonne, parce que
j’ai besoin de toi.
— Non, ma tante, répondit Jeanne avec une fermeté que Guillaume
n’aurait pas attendue d’un caractère si humble et si confiant, je n’irai
pas avec vous. Je sais ce que vous me voulez, et je ne veux pas vous
obéir.
— Comment, malheureuse, s’écria la Gothe en élevant la voix, tu ne veux
plus obéir à ta tante, qui t’a élevée, qui est ta plus proche parente,
qui a perdu cette nuit tout ce qu’elle avait dans ta maison, qui va être
obligée de mendier son pain avec une besace sur le dos, et qui n’a pas
seulement une étable pour se retirer?
— Écoutez, ma tante, répondit Jeanne, vous avez déjà choisi un endroit
pour vous retirer. Je vous ai donné cette nuit l’argent que mon parrain
m’avait fait présent. Je vous ai dit ce matin que je vous abandonnais
tout ce qui a été sauvé du mobilier, et toutes les bêtes... Je ne garde
rien pour moi que les habits que j’ai sur le corps.
— Eh! qu’est-ce qui les mènera aux champs, les bêtes? qu’est-ce qui les
fera pâturer, en attendant qu’on puisse les conduire en foire?
— C’est vous, ma tante; vous êtes encore assez jeune et assez forte
pour aller aux champs, et vous y meniez toujours votre chèvre, parce que
vous ne vouliez pas me la confier.
— Jeanne a raison, dit le curé, vous n’avez pas besoin de ses services,
Gothe, et elle a fait pour vous plus qu’elle ne pouvait, plus qu’elle ne
devait peut-être. Elle est majeure, vous n’avez aucun droit sur elle;
laissez-la donc libre de ses actions.
— Ainsi elle m’abandonne, s’écria la tante, jurant, piaillant,
déclamant, et feignant de se désespérer. Une enfant que j’ai élevée, que
j’ai amusée et portée aux champs quand elle était haute comme mon sabot!
Une fille pour qui je me serais sacrifiée, et pour qui je ne me suis pas
mariée, afin de lui laisser mon bien!
— Mariez-vous, mariez-vous si le cœur vous en dit, ma tante, dit Jeanne
avec douceur. Je n’ai jamais entendu parler _que_ vous vous étiez privée
de ça pour moi.
— Eh bien! oui, je me marierai! J’ai encore un peu de bien, va! et ça
n’est pas toi qui en hériteras, car je testamenterai en faveur de mon
homme.
— Mariez-vous donc, et testez comme vous voudrez, dit le curé, en
haussant les épaules.
— C’est toujours bien cruel, hurla la mégère, d’être abandonnée comme
ça! Ah! si ma pauvre sœur avait prévu ça, Jeanne, elle t’aurait refusé
sa bénédiction sur le lit de la mort!
Ces paroles barbares firent sur Jeanne une profonde impression. Elle
tressaillit, hésita, fit un mouvement pour se jeter au cou de sa tante,
afin de l’apaiser; mais, rencontrant le visage sinistre de l’homme qui
était resté derrière elle, dans le fond de la cheminée, elle
s’arrêta. — Écoutez, tante, dit-elle, si ma maison n’avait pas brûlé,
je ne me serais jamais séparée de vous. Si j’avais le moyen d’en faire
bâtir une autre, je vous dirais de venir y demeurer avec moi; mais ça ne
se peut pas. Voilà mon parrain qui veut me récompenser de mes pertes;
mais j’ai des raisons, de très bonnes raisons pour refuser la charité
que mon parrain veut me faire.
— Lesquelles, Jeanne? demanda vivement Guillaume.
— Je vous dirai cela à vous, plus tard, mon parrain. A présent je dis à
ma tante que je veux me louer; c’est mon devoir; et si elle n’est pas
heureuse avec ce qu’elle a, je lui donnerai l’argent que je gagnerai.
Mais tant qu’à la suivre, ça ne sera jamais, j’en jure ma foi du
baptême.
— Vous voyez ben, mère Gothe, que c’est à cause de moi qu’alle jure
comme ça! dit d’une voix creuse et lugubre, et avec un regard haineux,
l’homme qui jusque-là s’était tenu muet et immobile dans le coin du
foyer.
— Je n’ai rien dit contre vous, père Raguet, répondit Jeanne; mais vous
direz contre moi ce que vous voudrez, je n’irai pas demeurer chez vous.
— Je m’y opposerais de tout mon pouvoir! s’écria le curé, qui ne put
contenir un geste de mépris en apercevant la sombre figure de Raguet.
— C’est bien, monsieur l’abbé! répondit Raguet. Y en a qui sont
toujours accusés de tout le mal qui se fait contre eux; y en a aussi qui
parlent comme des bons saints, et qu’on croit ben religieux, et qui ont
de plus mauvaises pensées que moi.
— Oui, oui! reprit la mégère, il y a du monde bien sournois, père
Raguet, et c’est ceux-là qui se contentent toujours aux dépens des
autres.
Le bon curé pâlit de crainte et d’indignation. Guillaume s’approcha de
Raguet et le regarda en face d’un air de menace et de mépris, mais sans
pouvoir lui faire baisser les yeux. Cette face pâle et morne semblait
n’être susceptible d’aucune autre expression que celle de la haine calme
et patiente.
— Qui avez-vous l’intention d’insulter ici? lui dit Guillaume, en le
toisant avec hauteur.
— Je ne vous parle pas, mon petit Monsieur, répondit le paysan, et de
plus gros que vous ne m’ont pas _épeuré_.
— Mais vous allez sortir d’ici! s’écria Guillaume en s’armant de la
fourche à attiser le feu, car il lui semblait que Raguet faisait le
mouvement de prendre une arme sous sa veste sale et débraillée.
— Sortir? dit Raguet avec le sang-froid de la prudence et sans montrer
aucune crainte, je ne demandons pas mieux; on n’est pas déjà en si bonne
compagnie ici... Je ne dis pas ça pour M. Marsillat.
— C’est bien de l’honneur pour moi, dit Marsillat d’un ton ironique.
Allons, Raguet, taisez-vous et partez. Vous savez que je vous tiens!
soyez sage... et gentil, ajouta-t-il d’un air railleur auquel Raguet
répondit par un sourire d’intelligence.
— Oui, oui, allons-nous-en, mère Gothe, dit-il en se traînant lentement
vers la porte. En voilà assez, mes braves gens! Sans adieu. Et il partit
sans lever son chapeau, suivi de la tante qui serrait le poing et
grommelait des imprécations entre ses dents.
— Misérable, murmura le curé lorsqu’ils furent éloignés.
— Lâches canailles, dit Guillaume. Cet homme a la tournure d’un
scélérat.
— C’est pour cela qu’il n’est pas très redoutable, dit Marsillat avec
légèreté.
— Ah! ma pauvre Jeanne! s’écria Cadet, tout ça c’est trop malheureux
pour toi. Oh! oui, t’as eu du malheur de perdre ta mère. Ces
_gensses_-là te feront du tort.
— N’aye pas peur, mon Cadet, répondit Jeanne en essuyant ses larmes et
en faisant le signe de la croix; s’il y a des mauvais esprits contre
moi, il y a aussi pour moi des bon esprits.
— Oui, Jeanne, oui, s’écrièrent à la fois Guillaume et M. Alain, vous
avez des amis qui ne vous abandonneront pas.
— Oh! je le sais bien! vous êtes des honnêtes gens, tous les deux,
répondit Jeanne en leur tendant une main à chacun; puis, elle ajouta en
tendant la main aussi à Marsillat, avec une candeur angélique : Et vous
aussi, monsieur Marsillat, vous n’êtes pas méchant. Vous avez eu pour
moi bien des bontés. Vous avez monté sur ma maison tout au travers du
feu : vous avez veillé toute la nuit pour m’aider à garder le corps de
ma pauvre âme de mère... Et Cadet aussi, c’est un bon enfant; tout le
monde a été bon pour moi. Ça me reconsole un peu de ceux qui sont
méchants et sans raison.
Cadet se mit à pleurer, sans que sa bouche cessât de sourire comme
c’était son habitude invincible. Quant à Marsillat, il fut touché de la
reconnaissance de Jeanne, et une sorte d’affection dont il était loin
d’être incapable vint se mêler à son désir sans en diminuer l’intensité.
Il avait le cœur bon et la conscience peu farouche. Il rêva un instant
au moyen de concilier sa passion avec sa loyauté, et le compromis fut
assez lestement signé. C’était un homme d’affaires si habile!
— Maintenant, dit Guillaume en se rapprochant de Jeanne, peux-tu me
dire, ma chère enfant, pourquoi tu veux me retirer le droit de m’occuper
de ton sort?
— Je ne vous refuse pas ça, mon parrain. Vous me conseillerez où je
dois me retirer; et si j’ai besoin de crédit pour acheter mon deuil,
vous me permettrez de me recommander de vous. C’est bien assez; je ne
veux rien de plus.
— C’est ce que nous verrons, Jeanne. D’où te vient donc cette fierté?
c’est de la méfiance contre moi.
— Oh! ne croyez pas ça, mon petit parrain, je n’en suis pas capable!
mais je vas vous dire, j’ai des raisons de refuser votre argent, à cause
de vous, et j’en ai aussi à cause de moi. Les raisons à cause de vous,
c’est que vous ne savez pas encore si votre mère sera _consentante_ de
tout ça, et qu’un jeune homme comme vous, ça n’a pas toujours plus
d’argent que ce n’est de besoin.
— Qui t’a appris ces choses-là, Jeanne?
— C’est M. Marsillat, qui s’y connaît bien; pas vrai, monsieur
Marsillat, que vous m’avez dit, à ce matin, avant de revenir à Toull,
que mon parrain n’avait pas encore la jouissance du bien de son père, et
que ça le gênerait beaucoup de me payer ma maison?
— Ah! s’écria Guillaume en regardant fixement Léon, vous avez eu la
bonté de vous occuper de mes affaires à ce point?
— Est-ce que je t’ai parlé de cela, Jeanne? je ne m’en souviens pas,
dit Marsillat, avec le ton d’une profonde indifférence.
— Oh! vous devez bien vous en souvenir, monsieur Léon! à telles
enseignes, que vous avez eu la bonté de m’offrir de faire rebâtir ma
maison, disant que vous, ça ne vous gênerait en rien.
— Ah! s’écria Claudie, dont les yeux s’arrondirent comme ceux d’un
chat, M. Léon t’a proposé ça?
— Je comprends, dit Guillaume avec amertume; M. Léon préfère être ton
bienfaiteur, et tu préfères ses bienfaits aux miens, Jeanne?
— Oh! non, mon parrain, je sais bien ce qui est convenant, et ce qui ne
l’est pas. M. Marsillat n’est pas mon parrain, et il parlait comme ça
par amitié pour vous, et par grande charité pour moi. Mais je lui ai
bien dit, comme je lui dis encore devant vous, que si j’acceptais ça, je
ferais mal parler de moi, et que ça me rendrait un bien mauvais service.
— Vous parlez avec bonté et avec sagesse, Jeanne, dit le curé.
— Oh! non, monsieur le curé, dit Jeanne, je parle dans la vérité de mon
cœur. J’ai bien de l’obligation à M. Marsillat, mais je n’accepterai
jamais ça.
— Peste soit de l’innocente! pensa Marsillat, très mortifié de voir
ébruiter avec tant de bonne foi ses tentatives de séduction.
— Tant qu’à la maison, reprit Jeanne, il n’y faut pas songer, mon
parrain, ça ne me ferait ni chaud ni froid de la voir neuve. Ça ne
serait jamais la même maison où ma mère m’a élevée, où elle a vécu, où
elle _a mouru_. J’ai donné les meubles à ma tante, il le fallait bien
pour la déchagriner un peu. Des meubles neufs, je n’en ai pas besoin.
Pour moi toute seule, qu’est-ce qu’il me faut? j’aurais aimé ce qui
_m’aurait venu_ de ma mère, voilà tout.
— Cependant, dit Marsillat avec l’intention de repousser les soupçons
de Guillaume et de M. Alain, avec votre maison vous auriez trouvé
facilement un mari, ma pauvre Jeanne! au lieu qu’à présent...!
— A présent? s’écria ingénument Cadet, alle en trouvera un tout de même
quand que c’est qu’alle voudra... Alle peut bien se passer de maison,
allez!
— Serait-ce là l’amant préféré de la belle Jeanne? pensèrent en même
temps Guillaume et Léon, en tournant leurs regards sur la figure épaisse
et rebondie du gros Cadet.
Mais Jeanne répondit :
— Mon petit Cadet, tu me fais bien de l’honneur de parler comme ça,
mais tu sais bien que je ne veux pas me marier.
— A d’autres! dit Léon affectant toujours de toucher la question
par-dessous jambe.
— Non, pas à d’autres, monsieur Léon, reprit Jeanne avec calme;
monsieur le curé sait bien que je ne peux pas songer à me marier.
— Ah! vous savez cela, vous, curé? dit Léon d’un ton de persiflage.
Voyez ce que c’est que de confesser les jeunes filles!
— Jeanne ne veut pas se marier... Jeanne ne se mariera pas, répondit le
curé avec gravité.
— Allons, c’est le secret de la confession, dit Marsillat en riant.
— Ça n’est pas des choses pour rire, monsieur Léon, reprit Jeanne avec
une dignité toujours tempérée par l’excessive douceur de son caractère
et de son accent.
Guillaume contemplait Jeanne avec l’intérêt d’une vive curiosité. Est-ce
un secret, en effet? demanda-t-il en s’adressant à la jeune fille.
— C’est toujours inutile de parler de ça, dit Jeanne, je n’en ai parlé
que pour dire que je n’ai pas besoin de maison, et que je n’en veux pas,
mon parrain. Mais je vous en suis obligée comme si vous m’aviez fait
bâtir un _château_.
— Jeanne a grandement raison, dit le curé. Soyez assuré, monsieur le
baron, que la prudence parle par la bouche de cette enfant. Si elle
avait une maison, elle serait entraînée par son bon cœur, et conseillée
peut-être par sa conscience, d’y demeurer avec sa tante, et sa tante
l’opprimerait... si elle ne faisait pire, ajouta-t-il en baissant la
voix. Renoncez à ce généreux projet, monsieur le baron, vous trouverez
bien le moyen et l’occasion d’assurer autrement le sort de Jeanne.
— Je me rends; vous avez raison, monsieur le curé, répondit Guillaume
sur le même ton, et même je crois qu’avec la délicatesse extrême de son
caractère il faudra s’en occuper sans la consulter.
— Sans aucun doute. Le temps et l’occasion vous conseilleront. Ce qu’il
faut régler dès à présent, c’est le lieu où elle va provisoirement
s’établir. Voyons, Jeanne, ajouta le curé en élevant la voix, où
désirez-vous vous installer d’abord?... Aujourd’hui, par exemple!
— Veux-tu venir chez nous, Jeanne? s’écria Claudie avec une affectueuse
spontanéité.
— Merci, ma mignonne. Ta mère est gênée, et elle a bien assez de toi
pour faire son ouvrage. Je ne veux être à la charge de personne.
— Jeanne, dit le curé, vous ne pouvez pas compter trouver ici de
l’ouvrage du jour au lendemain. Il faut, dans les premiers temps, que
vous vous retiriez dans une maison honnête, où votre parrain répondra de
votre dépense.
— Sans doute, dit Guillaume, si Jeanne n’est pas trop fière pour
accepter de moi le plus léger service!
— Oh! mon parrain, vous m’accusez injustement. J’accepterai ça de bon
cœur, venant de vous.
— Eh! de quoi vous embarrassez-vous, curé? dit nonchalamment Marsillat;
votre servante est vieille et cassée. Prenez Jeanne à votre service.
— Non, Monsieur, ce ne serait pas convenable, répondit avec fermeté M.
Alain. La foi n’est pas assez vive, par le temps qui court, pour qu’un
homme d’église soit plus respecté qu’un autre par les mauvaises langues.
— Eh bien! il y a un expédient qui remédie à tout, reprit Marsillat.
C’est que Guillaume emmène dès aujourd’hui sa filleule à Boussac, et
qu’il la présente à sa mère.
Guillaume regarda attentivement Léon, pour voir si ce conseil ne cachait
pas quelque piège. Marsillat était complètement de bonne foi.
— A dire le vrai, reprit le curé, ce n’est pas la plus mauvaise idée.
Jeanne a irrité sa tante et le méchant Raguet, qui est capable de tout.
Je ne serai pas tranquille sur son compte, tant que Gothe n’aura pas
pris son parti de se passer d’une victime qu’elle aimait à faire
souffrir... et d’ailleurs... tenez. Jeanne, croyez-moi... allez-vous-en
trouver votre marraine, madame la baronne de Boussac... A cette
distance, et sous la protection d’une personne aussi respectable, vous
n’aurez rien à redouter.
— Aller à Boussac, moi? dit Jeanne effrayée. Vous me conseillez ça,
monsieur le curé?
— Et moi, je vous en prie, Jeanne, dit Guillaume avec l’assurance
d’accomplir un devoir. Vous ne connaissez peut-être pas les dangers dont
vous êtes entourée, avec des ennemis comme ceux que j’ai vus aujourd’hui
près de vous... Si vous avez confiance en moi, vous me le prouverez en
venant dès aujourd’hui trouver ma mère.
— Mon parrain, dit Jeanne, qui regarda cette prière comme un ordre, et
qui s’y soumit aussitôt sans en bien comprendre les motifs, votre
volonté sera la mienne. Mais voulez-vous donc que je demeure à Boussac,
à la ville, moi qui ne me souviens pas d’être jamais sortie du pays de
Toull-Sainte-Croix!
— Si vous avez de l’aversion pour le séjour de la ville, vous serez
libre de revenir ici quand vous voudrez, mon enfant. Seulement vous
verrez ma mère, vous causerez avec elle, vous lui ouvrirez votre cœur,
vous lui parlerez de vos chagrins; elle est bonne, compatissante, et
saura trouver des paroles pour vous consoler... Puis, vous vous
entendrez avec elle pour l’avenir, et votre indépendance sera respectée
et protégée.
Jeanne accepta, un peu confuse, un peu effrayée de l’idée d’aborder la
_grand’dame_ de Boussac, dans un moment où, disait-elle, le chagrin lui
ôtait _quasiment_ l’esprit.
— Vous en serez d’autant plus intéressante aux yeux de votre marraine,
dit le curé; et il insista si bien que Jeanne céda.
Marsillat eut l’esprit de ne pas offrir de la prendre en croupe, et de
proposer même son cheval à Guillaume, comme étant beaucoup plus fort que
Sport pour porter deux personnes. Guillaume était un peu effrayé de
l’idée d’arriver à la porte de son château avec une paysanne en croupe.
Mais le curé, qui sentait ce qu’il y aurait d’inconvenant à faire partir
Jeanne avec deux jeunes gens, arrangea tout, en leur en adjoignant un
troisième. Cadet fut chargé de prendre la jument du curé, et d’être le
cavalier de Jeanne. Le curé avait raison au fond. Une paysanne sur le
même cheval qu’un paysan, n’a jamais fait jaser personne. Avec un
_bourgeois_, c’eût été bien différent.
Pendant qu’on préparait les chevaux, le curé fit dîner tous ses hôtes,
et recommanda à Guillaume qu’il trouvait bien pâle, et qui avait une
forte migraine, de se faire faire une petite saignée le lendemain.
Claudie ne partageait pas beaucoup la sécurité de M. Alain, qui croyait
mettre Jeanne à couvert des convoitises de Marsillat en l’envoyant à
Boussac. Elle suivait d’un œil jaloux tous leurs mouvements, et la
grande vertu de Jeanne était la seule chose qui la rassurât un peu.
— Écoute, ma Jeanne, lui dit-elle, si tu _te loues_ à Boussac, tâche de
me faire entrer en service dans la même maison que toi. Ça ferait bien
mon affaire de demeurer à la ville, moi!
— Et moi, j’y demeurerais ben _arrié_ (aussi)! dit le gros Cadet; c’est
rudement joli la ville de Boussac! c’est la pu brave ville que j’asse
pas connaissue.
— Je crois bien, imbécile! dit Claudie, tu n’en as jamais vu d’autre!
Avant la fin du dîner, Marsillat sortit pour donner l’avoine à sa jument
Fanchon, qu’il avait installée dans une grange un peu isolée du village,
à cause de l’exiguïté de l’écurie du presbytère. Le jour commençait à
baisser, et au moment où il pénétrait sous le portail de la grange, il
vit, au milieu des bottes de fourrage et des outils aratoires, une
figure blême se lever lentement et le regarder de près. Il eut bientôt
reconnu l’acolyte et le compère de la Grand’Gothe, maître Raguet dit
Bridevache[14]. Cette homme sans aveu vivait au milieu des landes, dans
une mauvaise hutte de branches et de terre, qu’il s’était bâtie tout
seul, et où personne, autre que la sorcière Gothe, n’eût voulu demeurer
avec lui. Personne n’eût même voulu passer, à la nuit tombée, à trente
pas de cette demeure sinistre qui renfermait le plus grand vaurien du
pays. Sous cette misère apparente, Raguet cachait des sommes assez
rondes. Il s’adonnait à la dangereuse et lucrative profession de voleur
de chevaux. En Bourbonnais et en Berri, c’est pendant les nuits d’été,
lorsque _la chevaline_ est au pâturage, que certains chaudronniers
d’Auvergne et certains vagabonds de la Marche exercent leur industrie.
Ils brisent avec dextérité les enferges le mieux cadenassées, montent à
poil sur l’animal, lui passent une bride légère dont ils sont munis, et
prennent le galop vers leurs montagnes. Raguet grappillait sur le pays
d’autres menues captures, poules, oies, bois et graines. Il paraissait
doux et mielleux au premier abord, parlait peu, n’allait chez personne,
ne souffrait jamais qu’on franchît le seuil de sa porte, et, sauf
l’assassinat, ne se faisait faute d’aucune mauvaise pensée et d’aucune
mauvaise action.
— Est-ce vous, monsieur Marsillat? dit-il d’une voix traînante,
quoiqu’il eût fort bien reconnu Léon.
— Que faites-vous ici, maître filou? lui répondit le jeune avocat;
venez-vous flairer ma jument? Si jamais vous avez le malheur de lui
prendre un crin, vous aurez de mes nouvelles.
— Oh! je ne vous ferai jamais tort à vous, monsieur Marsillat, et vous
ne voudriez pas m’en faire.
— Je peux vous en faire beaucoup, souvenez-vous de cela.
— Nenni, Monsieur, vous avez été mon avocat.
— Comme je serais celui du diable, s’il venait me confier sa cause :
mais je ne suis pas forcé de l’être toujours, et comme je sais de quoi
vous êtes capable...
— Nenni, Monsieur, vous n’en savez rien... je ne vous ai jamais rien
avoué.
— C’est pour cela que je vous tiens pour un coquin.
— Vous ne pensez pas ce que vous dites là, monsieur Léon; mais il ne
s’agit pas de ça. Je venais ici pour vous demander un conseil
d’affaires.
— Je n’ai pas le temps; vous pouvez venir le samedi à mon étude...
— Oh! non, Monsieur, je n’irai pas, et vous me direz bien tout de suite
ce que je veux vous demander par rapport à la Jeanne.
— Je ne vous connais aucun rapport avec la Jeanne, je n’ai rien à vous
dire.
— Si fait, Monsieur, si fait! attendez donc que je vous aide à arranger
votre chevau!
— Nullement, n’y touchez pas.
— Vous croyez donc, monsieur Léon, reprit Raguet, sans se déconcerter,
que la Gothe n’aurait pas le droit de forcer la Jeanne à demeurer avec
elle?
— Et quel intérêt aurait-elle à cela, la Gothe?
— Vous le savez ben!
— Non.
— C’est dans vos intérêts mieux que dans les miens.
— Je ne comprends pas, dit Marsillat qui voulait voir jusqu’où Raguet
pousserait l’impudence.
— Vous voyez ben, monsieur l’avocat, que si vous vouliez aider la Gothe
à faire un procès à sa nièce, et plaider pour que la fille demeure où sa
tante veut demeurer... pour un temps... vous m’entendez...
— Non, après?
— Dame! la maison de chez nous est ben commode, ben écartée. Un galant
qui serait curieux d’une jolie fille... une supposition!...
— Vous êtes un drôle, une canaille; voilà comment je plaiderais pour
vous.
— Oh! faut pas vous fâcher, je n’en veux rien dire, mais vous avez ben
fait des jolis cadeaux à la Gothe pour avoir les amitiés de sa nièce;
vous n’êtes même guère cachotier de ces affaires-là!
— C’est possible, je puis désirer de me faire aimer d’une fille et me
débarrasser des mendiants importuns par une aumône; mais user de
violence, et me servir de l’entremise du dernier des gredins, qui
m’aiderait... une supposition!... à commettre un crime... c’est ce qui
ne sera jamais. Bonsoir, l’ami!
— Vous y songerez, et vous en reviendrez, dit tranquillement Raguet.
Marsillat était indigné, et avait une forte envie d’appliquer des coups
de cravache à ce misérable. Mais, connaissant bien l’espèce, il songea,
au contraire, à le lier par quelque espérance. Raguet le suivait pas à
pas dans l’obscurité de l’étable, et Léon craignit que, par dépit, il
n’allongeât un coup de tranchet aux jarrets de Fanchon. — Allons, c’est
assez! vous ne savez ce que vous dites, reprit-il d’une voix adoucie.
Prenez cela pour acheter le pain de votre semaine. Je vous sais
malheureux, et j’aime à croire que, sans cela, vous n’auriez pas des
pensées si noires.
Raguet palpa dans l’obscurité le pourboire de Marsillat, et quand il se
fut assuré que c’était une pièce de 5 fr. il le remercia et sortit de la
grange par une porte de derrière, sans renoncer à ses desseins sur
Jeanne. Écoutez! lui cria Léon; et Raguet revint sur ses pas.
— Si vous avez jamais le malheur, lui dit le jeune homme, de faire le
moindre tort à la moindre des personnes auxquelles je m’intéresse, je
cesse de prendre en pitié votre misère, et je vous signale comme un
bandit.
— Oh da! vous ne le feriez pas! dit Raguet, vous avez été mon avocat;
ça vous ferait du tort d’avoir si bien plaidé pour un bandit!
— Vous vous trompez, dit Marsillat; un avocat peut avoir été la dupe de
son client et ne pas vouloir être son complice. Tenez-vous-le pour dit,
et respectez M. le curé de Toull et toutes les personnes que vous avez
menacées aujourd’hui devant moi... ou vous aurez de mes nouvelles.
Raguet baissa l’oreille et s’en alla, cherchant à deviner pourquoi
Marsillat, qu’il croyait aussi perverti que lui-même, s’intéressait si
fort à ses rivaux.
Un quart d’heure après, Marsillat trottait sur Fanchon à côté de
Guillaume, que le mouvement du cheval rendait de plus en plus souffrant.
Cadet et Jeanne trottinaient en avant sur _la Grise_. Raguet, caché
derrière les blocs de rocher, les regardait partir et commençait à
comprendre que Marsillat n’avait pas besoin de lui. Le bon curé, du haut
de la plate-forme de la tour, criait à Marsillat : Surtout n’oubliez pas
mon thermomètre! Puis il rentra chez lui, triste, mais soulagé d’un
grand trouble, à mesure que Jeanne s’éloignait de Toull-Sainte-Croix.
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[14] En vieux français, brigand, voleur de bestiaux.
X
LES PROJETS DE MARIAGE
La ville de Boussac, formant, avec le bourg du même nom, une population
de dix-huit à dix-neuf cents âmes, peut être considérée comme une des
plus chétives et des plus laides sous-préfectures du centre. Ce n’est
pourtant pas l’avis du narrateur de cette histoire. Jeté sur des
collines abruptes, le long de la Petite-Creuse, au confluent d’un autre
ruisseau rapide, Boussac offre un assemblage de maisons, de rochers, de
torrents, de rues mal agencées, et de chemins escarpés, qui lui donnent
une physionomie très pittoresque. Un poète, un artiste pourrait
parfaitement y vivre sans se déshonorer, et préférer infiniment cette
résidence à l’orgueilleuse ville de Châteauroux, qui a palais
préfectoral, routes royales, théâtre, promenades, équipages, pays plat
et physionomie analogue. Bourges, dans un pays plus triste encore, a ses
magnifiques monuments, son austère physionomie historique, ses jardins
déserts, ses beaux clairs de lune sur les pignons aigus de ses maisons
du moyen âge, ses grandes rues où l’herbe ronge le pavé, et ses longues
nuits silencieuses qui commencent presque au coucher du soleil. C’est
bien l’antique métropole des Aquitaines, une ville de chanoines et de
magistrats, la plus oubliée, la plus aristocratique des cités mortes de
leur belle mort. Guéret est trop isolé des montagnes qui l’entourent, et
n’a rien en lui qui compense l’éloignement de ce décor naturel. L’eau y
est belle et claire; voilà tout. La Châtre n’a que son vallon plantureux
derrière le faubourg; Neuvy, son église byzantine qu’on a trop
badigeonnée, et son vieux pont qu’on va détruire sans respect pour une
relique du temps passé. Boussac a le bon goût de se lier si bien au sol,
qu’on y peut faire une belle étude de paysage à chaque pas en pleine
rue. Mais il se passera bien du temps avant que les citadins de nos
provinces comprennent que la végétation, la perspective, le mouvement du
terrain, le bruit du torrent et les masses granitiques font partie
essentielle de la beauté des villes qui ne peuvent prétendre à briller
par leurs monuments.
Il y a cependant un monument à Boussac; c’est le château d’origine
romaine que Jean de Brosse, le fameux maréchal de Boussac, fit
reconstruire en 1400 à la mode de son temps. Il est irrégulier, gracieux
et coquet dans sa simplicité. Cependant les murs ont dix pieds
d’épaisseur, et dès qu’on franchit le seuil, on trouve que l’intérieur a
la mauvaise mine de tous ces grands brigands du moyen âge que nous
voyons dans nos provinces dresser encore fièrement la tête sur toutes
les hauteurs.
Ce château est moitié à la ville et moitié à la campagne. La cour et la
façade armoriée regardent la ville; mais l’autre face plonge avec le roc
perpendiculaire qui la porte jusqu’au lit de la Petite-Creuse, et domine
un site admirable, le cours sinueux du torrent encaissé dans les
rochers, d’immenses prairies semées de châtaigniers, un vaste horizon,
une profondeur à donner des vertiges. Le château, avec ses
fortifications, ferme la ville de ce côté-là. Les fortifications
subsistent encore, la ville ne les a pas franchies, et la dernière dame
de Boussac, mère de notre héros, le jeune baron Guillaume de Boussac,
passait de son jardin dans la campagne, ou de sa cour dans la ville, à
volonté.
Environ dix-huit mois après les événements qui remplissent la première
partie de ce récit, madame de Boussac et son amie, madame de Charmois,
assises dans la profonde embrasure d’une fenêtre, admiraient d’un air
plus ennuyé que ravi le site admirable déployé sous leurs yeux. On était
aux premiers jours du printemps. La végétation naissante répandait sur
les arbres une légère teinte verte mêlée de brun; les amandiers et les
abricotiers du jardin, ainsi que les prunelliers des buissons, étaient
en fleurs; une magnifique journée s’éteignait dans un couchant couleur
de rose. Cependant, un bon feu brûlait dans la vaste cheminée du grand
salon, et la fraîcheur du soir était assez vive derrière les murailles
épaisses du vieux manoir.
La plus belle décoration de ce salon était sans contredit ces curieuses
tapisseries énigmatiques que l’on voit encore aujourd’hui dans le
château de Boussac, et que l’on suppose avoir été apportées d’Orient par
Zizime et avoir décoré la tour de Bourganeuf durant sa longue captivité.
Je les crois d’Aubusson, et j’ai toute une histoire là-dessus qui
trouvera sa place ailleurs. Il est à peu près certain qu’elles ont
charmé les ennuis de l’illustre infidèle dans sa prison, et qu’elles
sont revenues à celui qui les avait fait faire _ad hoc_, Pierre
d’Aubusson, seigneur de Boussac, grand-maître de Rhodes. Les costumes
sont de la fin du XV^{e} siècle. Ces tableaux ouvragés sont des
chefs-d’œuvre, et, si je ne me trompe, une page historique fort
curieuse.
Le reste de l’ameublement du grand salon de Boussac était, dès l’époque
de notre récit, loin de répondre, par sa magnificence, à ces vestiges
d’ancienne splendeur. Au bas de ces vastes lambris rampaient, pour ainsi
dire, de méchants petits fauteuils à la mode de l’empire, parodie
mesquine des chaises curules de l’ancienne Rome. Quelques miroirs
encadrés dans le style Louis XV remplissaient mal les grands trumeaux
des cheminées. Il y avait entre ce mobilier et le formidable manoir où
il flottait inaperçu, le contraste inévitable qui rend la noblesse de
nos jours si faible et si pauvre auprès de la condition de ses aïeux.
Il semblait que ce sentiment pénible remplît involontairement l’esprit
des deux dames qui s’entretenaient dans l’embrasure de la fenêtre; car
elles étaient assez mélancoliques en devisant à voix basse _entre chien
et loup_.
L’âge de ces nobles personnes pouvait composer un siècle assez également
partagé entre elles deux. Elles avaient été belles; du moins la
physionomie et la tournure de madame de Boussac le témoignaient encore;
mais l’embonpoint avait envahi les appas de madame de Charmois, ce qui
ne l’empêchait pas d’être active, remuante et décidée.
Arrivée de la veille à Boussac avec son mari, récemment promu à la
dignité de sous-préfet de l’arrondissement, madame de Charmois
renouvelait connaissance avec une ancienne amie qu’elle n’avait pas vue
depuis deux ou trois ans, et qui, malgré la différence notable de leurs
caractères respectifs, se faisait une grande joie de posséder enfin un
voisinage et une société de son rang.
— Ma toute belle, disait la nouvelle sous-préfette, je vous admire, en
vérité, d’avoir pu passer deux hivers de suite dans votre château.
— Il est un peu triste, en effet, ma chère, répondit madame de Boussac;
cependant il est mieux bâti, plus spacieux, et moins dispendieux à
chauffer que ne l’était mon joli appartement de Paris.
— Je suis loin de m’en plaindre, surtout quand vous m’y donnez si
gracieusement l’hospitalité en attendant que j’aie trouvé à m’installer
dans votre étrange ville. Je vais la trouver délicieuse en y vivant près
de vous; mais avouez que, sans cela, chère amie, il y aurait du mérite à
venir s’y enterrer.
— Vous la connaissiez pourtant bien, notre ville, quand vous avez
accepté cette résidence.
— Depuis une quinzaine d’années que je suis venue vous y voir... deux
fois, trois fois!
— Deux fois! Moi, je n’ai rien oublié.
— Je n’ai rien oublié de vous non plus. Mais à force d’être occupée de
vous, j’avais oublié de regarder la ville, et je me la figurais moins
pauvre et moins laide dans mes souvenirs.
— Mais, malheureusement pour nous, vous n’y resterez pas longtemps.
Ceci est un acheminement à une sous-préfecture de première classe.
— Si je ne pensais que nous serons préfet dans dix-huit mois, je vous
confesse que je n’aurais jamais permis à M. de Charmois d’entrer dans la
carrière administrative. Mais vous, ma chère belle, qui n’avez point
d’ambition, même pour votre fils, à ce qu’il paraît, comment avez-vous
pris ce grand parti de renoncer aux hivers de Paris?
— Ne faut-il pas que je songe à l’établissement de ma fille? J’ai deux
enfants, et vous n’en avez qu’un. Donc je suis la plus gênée de nous
deux. Sans prétendre à relever ma fortune, puisque Guillaume a de la
répugnance pour une carrière quelconque qui enchaînerait son
indépendance, je dois achever de libérer quelques terres de certaines
hypothèques que mon mari a été forcé de laisser prendre. Voilà ma fille
sortie tout à fait du couvent, en âge d’être mariée...
— Mais il vous reste bien encore trois cent mille francs au soleil à
partager entre eux deux?
— A peu près.
— Ce n’est pas mal, cela! Si nous en avions autant, nous ne serions pas
sous-préfet à Boussac. Mais une fois arrivés à une bonne préfecture,
nous marierons avantageusement notre fille. Quand attendez-vous
décidément Guillaume?
— Dans huit jours, et je ne vis pas jusque là. Après plus d’un an
d’absence, jugez de ma soif de le revoir!
— Oh! il me tarde aussi de l’embrasser, ce cher enfant! Je voudrais
bien savoir s’il reconnaîtra Elvire? Elle est tellement grandie! La
trouvez-vous belle, ma fille?
— Elle est assurément fort bien, charmante!
— Elle ne ressemble pas du tout à son père, n’est-ce pas?
Malheureusement elle est infiniment moins belle que la vôtre et moins
bien élevée, je parie.
— Marie est passable, voilà tout. Mais c’est une excellente personne.
— Un peu romanesque, n’est-ce pas, comme son frère?
— Oh! beaucoup moins romanesque, Dieu merci. Tenez! les entendez-vous
rire, ici au-dessous, dans leur chambre? Vous voyez bien que Marie pas
plus qu’Elvire n’engendre la mélancolie!
— Comment! est-ce que c’est Elvire qui crie comme cela? A coup sûr ce
n’est pas Marie! J’ai envie de les faire taire en les appelant par la
fenêtre. Si vos bourgeois de province entendaient cela, ils prendraient
nos filles pour des butordes comme les leurs.
— Eh! laissez-les rire! c’est de leur âge! Nos filles seront plus
heureuses que nous, ma chère. Elles se marieront passablement, grâce à
leur naissance, et ne feront que gagner à changer de position. Nous qui
avons passé notre jeunesse au milieu des fêtes et du luxe de l’empire,
nous trouvons le temps présent bien triste et la vie bien nue.
— Ne parlez pas ainsi, ma belle. On croirait que vous regrettez
l’empire.
— Non. Je connais trop le devoir de mon rang et ce que je dois à mes
opinions pour cela. Mais j’ai beaucoup perdu comme fortune et comme
position à la chute de Buonaparte.
— Non, ma chère, vous avez perdu à la mort de votre mari; car s’il eût
vécu jusqu’à 1815, il eût fait comme le mien et comme tant d’autres
fonctionnaires et officiers de l’empire. Il se fût rallié des premiers
aux princes légitimes, et il aurait repris du service ou se serait fait
donner quelque bonne place en province.
— Ce n’est pas sûr, ma chère. Il s’était attaché à l’empereur.
— Il s’en serait détaché de son _empereur_!
— Peut-être. J’aurais fait mon possible pour cela, non par ambition,
mais par conviction. Je n’aurais peut-être pas réussi. Il faut bien
avouer que l’empereur.... que Buonaparte a exercé sur nos maris un grand
prestige.
— Oui, dans les commencements, c’était fait pour cela. J’ai vu M. de
Charmois lorsqu’il était chambellan, tout à fait coiffé de lui.... Mais
quand il lui a vu faire tant de sottises, il a ouvert les yeux sur ses
véritables intérêts comme sur ses vrais devoirs.
— Je doute que M. de Boussac se fût corrigé si aisément. Il était
d’humeur, au contraire, à s’attacher à Napoléon à proportion de ses
revers.
— C’était une tête romanesque, lui aussi : un digne homme, j’en
conviens, qui vous eût rendue bien heureuse, si la guerre ne vous eût si
souvent séparés, et si vous n’eussiez pas été si jalouse.
— Vous êtes mal fondée à me faire ce reproche... je ne l’ai jamais été
de vous.
— Cela vous plaît à dire... Vous l’étiez bien un peu!
— Nullement. M. de Boussac redoutait fort les coquettes... Et vous
l’étiez excessivement.
— Méchante!... Est-ce que nous ne l’étions pas toutes dans ce temps-là?
— Plus ou moins...
— Vous étiez folle de toilette, allons donc! et vous faisiez pour cela
des dépenses que M. de Charmois ne m’eût jamais permises.
— C’était plutôt vanité de ma part que coquetterie... Pensez-vous que
ce soit tout à fait la même chose?
— Vous êtes très méchante, ce soir... Mais si j’ai été coquette, si je
le suis encore un peu, je suis excusable; mon mari n’était pas aimable
comme le vôtre... Mais quel tapage font ces demoiselles! c’est
intolérable, ma chère... Je suis sûre que toute la ville les entend. Ah!
les demoiselles se gâtent en province... cette manière de rire et de
crier est vraiment de mauvais ton!
— Ce ne sont pas elles qui crient comme cela... ce sont les servantes;
c’est Claudie... je reconnais sa voix.
— Laquelle de vos deux soubrettes est Claudie?... est-ce la belle
blonde?
— Non, c’est la petite brune... L’autre s’appelle Jeanne : elle est ma
filleule.
— Eh! croyez-vous que ce soit bien convenable de laisser nos filles se
divertir dans la compagnie de ces servantes?
— Il faut bien que nos pauvres enfants s’amusent un peu... c’est fort
innocent! Sans doute elles font monter ces petites dans leur chambre
pour s’essayer avec elles à danser la bourrée du pays. C’est un bon
exercice pour la santé. Claudie démontre cette danse _ex professo_...
Elle est légère, bien découplée et ne manque pas de grâce.
— Et l’autre, la belle? danse-t-elle aussi?
— Non, c’est une fille sérieuse et mélancolique. Mais, en général,
c’est elle qui chante les airs de bourrée. Elle a une jolie voix.
— Est-ce que vous êtes bien servie par ces paysannes?
— Mieux que je ne l’ai jamais été par des femmes de chambre de Paris
que je payais dix fois plus cher, et qui s’ennuyaient en province; c’est
une réforme domestique dont je n’ai eu qu’à m’applaudir, et que je vous
conseille.
— Mais elles ne savent rien faire? Qui est-ce qui vous habille? Qui
est-ce qui coiffe Marie?
— C’est Claudie. Elle est adroite, active et intelligente, c’est une
fille remarquablement éducable.
— Et l’autre? que fait-elle? Je la vois moins souvent dans la maison.
— Elle garde mes vaches, fait le beurre et les fromages à la crème dans
la perfection. Elle dirige la lessive, range le linge, et conserve les
fruits. C’est elle qui a toutes mes clefs. Elle est beaucoup moins fine,
moins adroite de ses mains et moins diligente que Claudie; mais c’est un
excellent sujet : sage, rangée, laborieuse, douce et fidèle, elle m’est
devenue fort nécessaire. C’est une véritable trouvaille que mon fils a
faite là pour ma maison.
— Ah! c’est Guillaume qui vous l’a donnée? Il l’a prise sur sa jolie
figure, et cela prouve qu’il s’y connaît.
— Ma chère, Guillaume est trop bien né, il se respecte trop pour avoir
des yeux pour ces pauvres créatures.
— Vous n’aviez pas tant de confiance en monsieur son père, car je me
rappelle fort bien qu’un jour, ici, _jadis_, je vous trouvai tout en
larmes, et venant de renvoyer la bonne... la nourrice, je crois, de
votre fils, parce que vous pensiez que M. de Boussac la trouvait trop
belle.
— Vous rappelez un de mes vieux péchés, et c’est cruel de votre part.
La pauvre nourrice était, je crois, fort innocente. Elle était un peu
lente, un peu hautaine et têtue : elle m’impatientait souvent. J’avais
alors le sang plus vif qu’aujourd’hui. M. de Boussac, plus indulgent et
meilleur que moi, me donnait toujours tort quand je la grondais. Un
jour, j’en pris du dépit. Je lui fis des reproches injustes. Il décréta,
pour avoir la paix, le renvoi de la pauvre Tula, et j’en fus très punie,
car je ne retrouvai jamais une femme aussi dévouée à mon fils et à moi.
Mais elle était d’une fierté insensée. Je ne sais quelle parole de
laquais lui fit entendre que j’étais jalouse d’elle, et jamais, quelques
offres que je lui fisse faire, elle ne voulut rentrer à mon service. Je
fus un peu offensée d’un tel orgueil; puis vint la mort de mon pauvre
mari, mes embarras de fortune, mon séjour à Paris pour l’éducation de
Guillaume; et j’avais oublié cette femme, lorsqu’il y a dix-huit mois,
peu de jours après ma nouvelle et définitive installation dans ce
pays-ci, Guillaume m’apprit sa mort et m’amena, d’un village où il avait
été se promener par hasard, cette orpheline, cette Jeanne, la fille de
Tula, la sœur de lait de Guillaume par conséquent.
— Ah! la fille de... la nourrice? La fille de la nourrice, cette
blonde? Je l’ai vue toute petite chez vous.
— Elle a beaucoup des manières et même des _manies_ de sa mère; mais
elle est infiniment plus patiente et plus douce. Dans le premier moment,
la vue de cette jeune fille me causa une impression pénible. Elle me
rappelait un chagrin de ménage et peut-être des torts de ma part.
J’eusse souhaité lui faire du bien et la renvoyer dans son village. Mais
c’est au retour de cette promenade que Guillaume fit l’épouvantable
maladie qui le tint six semaines entre la vie et la mort, et Jeanne le
soigna avec tant de dévouement que je la gardai ensuite par
reconnaissance.
— On a dit qu’il avait reçu d’un paysan un coup de pierre à la tête.
Est-ce à cause d’elle?
— Ce n’est pas vrai, car il l’a toujours nié, et Jeanne n’a rien vu de
semblable. Vous savez bien que c’est à la suite d’un incendie où
Guillaume s’employa avec dévouement pour sauver une misérable chaumière
frappée de la foudre qu’il eut cette terrible fièvre cérébrale.
— Comment voulez-vous que j’aie oublié cela? vous me l’avez écrit dans
le temps. D’ailleurs, cela fait trop d’honneur à Guillaume pour qu’on
l’oublie.
— Vous ai-je écrit tous les détails de cette aventure? que cette
chaumière était précisément celle de la pauvre Tula, qui venait de
mourir? et que Jeanne ayant perdu dans le même jour sa mère et tout son
chétif avoir, Guillaume l’avait adoptée en quelque sorte dans un noble
élan de charité? C’est ainsi qu’il la connut et me l’amena.
— Mais c’est tout un roman, cela, mon amie!
— C’est un roman bien simple, et qui se termine là. L’héroïne soigne
mes poules et ma laiterie.
— Et Guillaume?
— Eh bien, quoi! Guillaume?
— Il n’a pas fait un roman là-dessus, lui?
— Il a fait une jolie romance; mais Jeanne n’y comprendrait goutte, et
ne saurait pas la chanter... D’ailleurs, elle est fort sensible, pour
une paysanne, et on ne peut prononcer le nom de sa mère sans qu’elle se
mette à pleurer.
— Ah! elle a le cœur sensible?... Est-ce que Guillaume...
— Que demandez-vous?
— Rien. Mais dites-moi donc pourquoi vous avez fait voyager si
longtemps Guillaume après tout cela?
— Hélas! vous le savez, sa santé avait beaucoup de peine à se remettre.
Une profonde mélancolie l’absorbait et me donnait des craintes
poignantes pour l’avenir.
— Et la cause de cette mélancolie, vous n’avez jamais pu la savoir?
— Il n’y avait pas d’autre cause, je vous le jure, qu’un état maladif,
une sorte d’atteinte au cerveau. J’ai toute la confiance de mon fils; il
ne m’a jamais rien déguisé, rien caché, même. Il m’a constamment
protesté, comme je vous l’ai écrit, qu’il ne connaissait pas de cause
morale à sa langueur. Les médecins ont conseillé la distraction, les
voyages. Lui-même en sentait le besoin, et il n’a pas passé deux mois en
Italie avec notre bon ami sir Arthur Harley, sans recouvrer la force,
l’appétit, la gaieté et toute la fraîcheur de sa jeunesse. Sir Arthur
m’écrit, ainsi que lui, toutes les semaines, et me mande, en dernier
lieu, que je vais en juger!
— C’était un charmant jeune homme que Guillaume! reprit madame de
Charmois, devenue tout à coup pensive; il me tarde de le revoir. — Mais
dites-moi donc, mon cœur, ce bon monsieur Harley, votre Anglais, est-il
aussi riche qu’on le dit?
— Pas très riche pour un Anglais qui voyage; mais enfin, il a bien un
million de fortune.
— Eh! c’est fort joli, cela!... Est-ce que vous ne pensez pas que ce
serait un joli parti pour Marie?
— Vous n’avez en tête qu’établissements et coups de fortune! Eh bien!
je vous assure que je n’ai jamais songé à cela.
— Et en quoi la chose serait-elle impossible? N’est-ce pas une bonne
idée que je vous donne?
— C’est du moins fort invraisemblable. Si le droit d’aînesse est
rétabli, surtout, Marie aura à peine deux ou trois mille livres de
rente. Un millionnaire n’est pas son fait, vous le voyez, et j’aspire à
beaucoup moins pour elle.
— Bah! elle est jolie! et votre Anglais, autant que je me le rappelle,
est un philosophe, un original. Un peu d’adresse, un peu de coquetterie,
et Marie pourrait bien lui tourner la tête.
— Marie n’aura pas cette coquetterie, et je ne la lui conseillerai pas.
Nous ne sommes pas adroites, ma toute belle, nous sommes fières!
— Folie que tout cela! vous serez bien plus fières avec un million de
fortune.
— Ne dites jamais de pareilles choses devant ma fille, je vous en
supplie. J’espère que vous ne les diriez pas devant la vôtre.
— Une fille à qui il faudrait indiquer l’emploi de ses beaux yeux et de
son doux sourire pour trouver un mari serait une fille bien sotte. Les
jeunes personnes devinent tout cela sans qu’on le leur apprenne.
— Marie aura le bon esprit d’être bête. Elle est très enfant, très
simple, et sans aucune ambition.
— Cela n’empêche pas de voir que M. Harley est un fort bel homme, qu’il
est encore jeune... à ce qu’il me semble, du moins. Quel âge a-t-il?
— Quelque chose comme trente ans.
— Ouf! j’aimerais mieux qu’il en eût quarante. S’il en avait cinquante,
l’affaire serait sûre. Les hommes de cinquante ans aiment mieux les
jeunes filles que ceux de trente. Il est vrai que quand ils ont de
l’esprit ils sont plus méfiants. On persuaderait facilement à un homme
de trente ans qu’une de nos filles se meurt d’amour pour lui, et tout
est là, croyez-moi. Les hommes n’épousent que par amour-propre, soit un
grand nom, soit une grande fortune, soit une grande beauté. Et quand il
n’y a pas une grosse dot, il est bon qu’il y ait une grande passion.
Cela les flatte, et ils se décident pour empêcher une jeune personne
d’en mourir.
Madame de Boussac, quoique bonne et digne, péchait principalement par
faiblesse de caractère, et ses bons principes ne répondaient pas
suffisamment à ses bons instincts. L’empire l’avait beaucoup moins
corrompue que madame de Charmois; mais il en avait fait comme de toutes
les femmes qui y ont joué un bout de rôle, un enfant gâté, une personne
frivole, soumise à des besoins de luxe et de vanité, que le régime
collet-monté de la restauration ne pouvait pas corriger radicalement.
Guillaume croyait à sa mère plus qu’elle ne le méritait. Il prenait à la
lettre ses sages discours et sa noble tenue. Il ne savait pas combien
elle regrettait au fond du cœur cette déchéance de position dont elle
avait l’air de prendre son parti fièrement. Madame de Boussac n’était
pas intrigante; mais le caractère intrigant de la Charmois ne la
scandalisait pas autant qu’il l’aurait dû faire. Elle n’eût jamais
inventé rien de bas et de pervers; mais au lieu d’être indignée de ces
vices chez les autres, elle s’en amusait quand elle les voyait entourés
d’esprit et d’audace enjouée. Elle se fût prêtée avec nonchalance à une
intrigue, toute prête, comme les personnes faibles, à se faire, en cas
d’échec, un mérite de n’y avoir pas résolument trempé, et même à railler
et condamner doucettement les inventeurs de la ruse; mais capable
pourtant de les admirer et de les remercier, si la ruse réussissait à
son profit sans qu’elle eût paru y donner les mains.
La scélératesse de la grosse Charmois ne la révolta donc pas réellement.
Elle prit le parti d’en rire, et feignit de ne pas croire au succès pour
se le faire mieux démontrer. Être honnête et rester l’amie d’une
pareille femme, n’était-ce pas renoncer en quelque sorte à son propre
mérite! Mais la Charmois, plus fine qu’elle, ne la tâtait sur ce
chapitre que pour savoir si elle avait des projets pour sa fille,
pensant, en femme avisée, que sir Arthur pourrait bien être un meilleur
gendre pour elle-même que Guillaume de Boussac, sur lequel elle avait
commencé par jeter son dévolu.
XI
LE POISSON D’AVRIL
La conversation en était là lorsqu’un murmure de chuchotements et de
rires étouffés se fit entendre derrière la porte, et les deux
demoiselles dont on avait auguré la destinée, se présentèrent, fort peu
occupées des châteaux en Espagne que leurs mères venaient de leur bâtir.
Malgré les éloges réciproques que ces dames avaient échangés sur le
compte de leurs filles, elles n’étaient remarquables par leur beauté, ni
l’une ni l’autre. Elvire de Charmois était une grosse personne assez
bien faite, fraîche, et vêtue avec recherche, grâce aux soins de sa
mère, qui la tenait toujours sous les armes, prête à passer la revue des
épouseurs. Mais quelque effort d’imagination que fît madame de Charmois
pour échapper à une triste réalité, Elvire ressemblait à M. de Charmois
d’une façon désespérante. Elle avait son esprit lourd et commun, et même
il semblait que sa physionomie eût hérité de toute la mauvaise humeur
que l’un des auteurs de ses jours avait occasionnée à l’autre.
Marie de Boussac était moins fraîche et moins bien tournée que sa
compagne; mais sans être jolie, elle était infiniment agréable. Pâle, un
peu maigre, la taille un peu grêle et voûtée, le menton un peu long,
elle n’avait de vraiment beau que les yeux et les cheveux; mais
l’expression de sa physionomie était si pure et si intéressante, son
regard et son sourire témoignaient d’une âme si sensible et si
généreuse, qu’il était impossible de la regarder et de causer quelques
instants avec elle sans la trouver charmante et sans désirer son estime
et son affection.
Quoiqu’elle fût souvent rêveuse, elle était fort gaie en cet instant,
ainsi que sa compagne, l’ennuyée et pesante Elvire, lorsqu’elles
entrèrent dans le grand salon...
— Maman, dit Marie, d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme et
dégagé, mais qui ne savait pas mentir, même en plaisantant, voici deux
dames de la ville qui vous demandent de les présenter à leur nouvelle
sous-préfette. Et aussitôt parurent deux dames, dont la première
s’avança si hardiment et salua d’une façon si ridicule, que les deux
demoiselles éclatèrent de rire malgré leurs efforts pour continuer la
comédie.
Il n’avait fallu qu’un instant à madame de Boussac pour reconnaître la
désinvolture de Claudie, travestie en demoiselle. Mais la grosse
Charmois, qui avait la vue basse, et à qui les traits de la soubrette
n’étaient pas encore familiers, se leva, fort mécontente de l’accueil
impertinent que ces demoiselles, et notamment sa fille, faisaient à une
de ses administrées. Elle ne se calma qu’en entendant madame de Boussac
dire en riant :
— Tu es ravissante, Claudie, tu as l’air d’une duchesse!...
— De l’Empire! ajouta la Charmois en se rasseyant... C’était donc là la
cause de votre bruyante gaieté, mesdemoiselles?
— Mesdames, c’est aujourd’hui le 1^{er} avril! s’écria Marie de
Boussac. Nous vous avons servi le _poisson_ de rigueur. C’était notre
devoir... et notre droit!
— Vous êtes pardonnées, mes enfants, répondit madame de Boussac. Madame
de Charmois a été attrapée, elle a fait la révérence : mais je crois que
je le suis aussi, moi, car je ne reconnais pas du tout l’autre dame qui
se tient là-bas sans oser montrer son nez. Entrez donc, Madame, qu’on
vous regarde.
— Approche donc, toi..., cria Claudie, tu vois bien que Madame s’amuse
de ça et que ça ne peut la fâcher.
— Je vous demande bien pardon, ma marraine..., dit Jeanne en avançant
avec timidité. Je ne me serais jamais permis ça de moi-même... c’est
mam’selle Marie qui a voulu absolument nous attifer.
— Comment, c’est Jeanne? dit madame de Boussac; je savais bien que ce
ne pouvait être qu’elle, et pourtant je ne pouvais pas la reconnaître.
Ah! mais, c’est qu’elle est fort bien!
— C’est là Jeanne? pas possible! s’écria madame de Charmois. Qui donc
l’a si bien habillée?... c’est incroyable comme elle est bien!
— J’y ai mis tous mes soins, répondit mademoiselle de Boussac. J’espère
que j’ai réussi.
— Ah! oui, vous y avez mis du temps, Mam’selle! dit Jeanne qui s’était
patiemment prêtée à cette mascarade. Enfin ça vous a amusée, et ça me
fait plaisir de vous faire rire un peu. A présent que la farce est
jouée, je m’en vas ôter vos beaux habillements, pas vrai?
— Non, non, pas encore, Jeanne! oh! ma chère Jeanne, je t’en prie,
reste un peu comme cela. Tenez, maman, regardez-moi cette figure-là! je
parie que vous voudriez me l’avoir donnée au lieu de celle que je porte?
— Ah! Mam’selle, vous dites ça pour rire, répondit de la meilleure foi
du monde Jeanne, qui trouvait sa chère jeune maîtresse plus belle que
tout au monde.
— Est-ce que c’est une robe à vous, Elvire? dit madame de Charmois à sa
fille, en examinant Jeanne avec son lorgnon.
— Oui, maman, les robes de Marie vont à Claudie, et les miennes à
Jeanne, qui est de ma taille.
— Ça me serre diantrement, dit Claudie qui se regardait au miroir,
éblouie d’elle-même. Mais, c’est égal, j’ voudrais être fagotée comme ça
tant seulement tous les dimanches.
Claudie avait grand tort. C’était une très agréable paysanne et une très
déplaisante demoiselle. Sa coiffe blanche allait fort bien à son visage
rondelet, et son jupon court à sa jolie jambe; mais la robe longue et
drapée des femmes de loisir lui enlevait tous ses avantages, et ses
cheveux crépus et bas plantés, qui lui donnaient l’air mutin et
courageux, obéissaient mal à la coiffure lisse et moelleuse que les
dames de cette époque avaient empruntée aux belles Anglaises. Ses
manières de franche villageoise avaient un comique gracieux que la robe
bleu céleste de la romantique Marie faisait paraître choquant et même
effronté. Enfin la bonne Claudie, dont les formes rondes et mignonnes ne
manquaient pas de charme dans la liberté de leurs allures, avait, en cet
instant, l’air d’un méchant petit garçon mal déguisé en femme.
Jeanne offrait avec elle un parfait contraste : elle était aussi belle
en demoiselle qu’en villageoise; la vigueur de ses formes n’avait rien
de masculin, grâce à son humeur paisible et chaste, qui lui conservait
toujours une contenance grave et posée. Son teint de _lis et de roses_
(pour elle cette vieille métaphore était toujours de saison, et il n’y
avait soleil ni hâle qui pussent en triompher), paraissait plus pur et
plus frais encore avec la robe blanche et la fraise de dentelle; ses
cheveux splendides, que la coiffe avait toujours dérobés aux regards,
s’étaient prêtés sous le peigne au goût exquis de mademoiselle de
Boussac, et s’arrondissaient en tresses d’or autour de sa tête
admirablement conformée. Ses mains, d’un beau modelé, n’avaient eu
besoin d’autre cosmétique que le laitage qu’elles pétrissaient tous les
jours, pour devenir merveilleuses de blancheur et de souplesse. Il n’y
avait que son pied qui fût mal déguisé; c’était celui d’une statue
grecque; habitué dès l’enfance à marcher nu sur les bruyères, il était
trop beau et trop naturel pour se sentir à l’aise dans les souliers
étroits et pointus à l’aide desquels les femmes du monde se font des
extrémités artificielles qui ne semblent pas appartenir à un corps
humain.
— J’avoue, dit mademoiselle de Boussac en la regardant, que je n’ai
jamais rien vu d’aussi beau que toi, ma pauvre Jeanne. Le ciel t’aurait
créée pour être impératrice, qu’il n’aurait pas fait mieux. — A
présent, maman, ajouta-t-elle, nous allons nous promener dans le jardin.
Les gens de la ville qui nous verront de loin prendront ces deux
déguisées pour des demoiselles arrivant de Paris. Le bruit va se
répandre tout de suite que madame la sous-préfette a trois filles, et
demain, quand ils n’en verront plus qu’une, ils seront _aux champs_ pour
savoir ce que sont devenues les deux autres. Cela fait que toute la
ville de Boussac goûtera au poisson d’avril.
— Mesdemoiselles, pas de plaisanterie où je sois mêlée, je vous en
prie, dit madame de Charmois. Dans ma position, je ne puis me permettre
de rire avec mes administrés. Ce serait du plus mauvais ton, et les
mettrait avec moi sur un pied d’intimité qui ne me conviendrait
nullement.
— Et puis cela pourrait les fâcher, ajouta madame de Boussac, faire
croire qu’on se moque d’eux, qu’on les traite légèrement, et les gens
des petites villes sont horriblement susceptibles. Ainsi, Marie, ne
poussez pas cela plus loin, mon enfant.
— C’est vrai, répondit Marie avec douceur. Eh bien! nous y renonçons
bien vite, maman.
— Ah! bien, voilà tout notre amusement fini! dit Elvire en reprenant
tout à coup son air boudeur; c’est bien la peine d’avoir passé tant de
temps à les costumer! Maman, vous êtes toujours comme cela. Vous ne
voulez jamais qu’on s’amuse! Si vous n’aviez rien dit, madame de Boussac
n’aurait pas songé à nous le défendre.
— Mais puisqu’on vous dit, ma fille, que cela pourrait choquer, et
faire naître dès l’abord des préventions contre nous!
— Le beau malheur de choquer des sots! reprit Elvire, qui était toute
rouge de dépit, bien que son ton traînant n’indiquât pas une violence
expansive et franche.
Madame de Charmois allait répondre, et la dispute n’eût pas fini de si
tôt, lorsque Cadet entra apportant des bougies. Le fils du sacristain
Léonard avait fait récemment partie de la nouvelle levée de serviteurs
campagnards que, pour raison d’économie, madame de Boussac avait
substituée à sa valetaille parisienne. C’était Jeanne, consultée par sa
marraine, qui avait indiqué Cadet comme un bon sujet, un garçon _à tout
faire_, comme on dit. Cadet était enchanté de vivre auprès de Claudie,
qui était sa camarade de première communion (chez les paysans, aller
ensemble au catéchisme établit un lien qui ne s’oublie pas), et de
Jeanne, qui avait été sa compagne bienveillante et son guide éclairé
dans l’art de faire _pâturer les bêtes_. Il était un peu lourd, un peu
maladroit, _cassait_ beaucoup, faisait mille quiproquo quand on le
chargeait de diverses commissions, et n’avait pas encore pu, depuis six
mois, élever son intelligence jusqu’à la symétrie du dessert. Au
demeurant, laborieux, point ivrogne, probe et de bonne volonté, il se
faisait pardonner toutes ses gaucheries, et la _grand’dame_ de Boussac
avait pris le parti d’en rire avec Marie, qui le protégeait parce que
Jeanne intercédait toujours en sa faveur. Quant à Claudie, elle passait
sa vie à le taquiner, à le gronder, à le contrefaire, ce qui, loin de
l’offenser, le charmait, et, de son côté, la malicieuse fille eût été
désolée de perdre un camarade qui alimentait sa joyeuse humeur par une
niaiserie complaisante et une crédulité inaltérable.
Cadet n’avait pas été initié au projet du poisson d’avril. En voyant
confusément deux dames de plus au fond du salon, il baissa modestement
les yeux, suivant sa coutume, plaça les lumières, attisa le feu, ferma
les jalousies, et sortit sans s’apercevoir des rires de Claudie et de
mademoiselle Elvire, qui pouffaient, tandis que Jeanne et Marie
gardaient parfaitement leur sérieux.
Marsillat entra l’instant d’après, et madame de Boussac, qui le traitait
en ami de la maison, consentit tacitement à ce que Marie fît rester les
deux fausses demoiselles pour tenter l’épreuve sur lui. Seulement Marie,
qui se méfiait du coup d’œil rapide et pénétrant de Léon, poussa les
soubrettes dans l’embrasure d’une fenêtre, et se plaça devant elles,
avec Elvire, auprès d’une table à ouvrage.
Léon Marsillat était fort bien venu au château de Boussac, depuis la
maladie de Guillaume. Il avait témoigné alors un grand intérêt à ce
jeune homme. Il s’était dévoué obligeamment à lui venir tenir compagnie
et faire la lecture deux ou trois fois le jour, durant sa convalescence.
Il ne s’était pas rebuté de la froideur languissante avec laquelle le
malade avait agréé ses soins. Lorsque Guillaume avait été assez fort
pour manifester sa reconnaissance ou son déplaisir, madame et
mademoiselle de Boussac avaient remarqué avec surprise qu’il s’était
montré de plus en plus froid et contraint envers Marsillat. Il ne lui
avait jamais adressé de paroles désobligeantes; bien au contraire, il
l’avait remercié de son dévouement en termes affectueux, mais sur un ton
glacé. Puis il avait paru l’éviter, retenir mal un geste d’impatience et
de mécontentement quand il le voyait entrer dans la cour et se diriger
vers la maison : enfin, il lui était arrivé plusieurs fois de courir à
sa chambre et de s’y enfermer, feignant de dormir et ne répondant pas
quand Léon venait y frapper doucement, bien que Claudie, qui épiait ou
devinait tout, l’eût vu, par le trou de la serrure, lire ou rêver à son
balcon.
Marsillat s’était fort bien aperçu de cette disposition peu
bienveillante. Il n’en avait tenu compte, feignant de n’en rien voir, ce
à quoi l’avait suffisamment autorisé le redoublement d’égards et de
prévenances affectueuses de madame de Boussac. La pauvre mère, ne
soupçonnant point les motifs de cette antipathie, avait attribué à
l’état maladif du cerveau de son fils l’espèce d’ingratitude dont elle
s’efforçait de le justifier, et que cependant elle n’avait osé blâmer
ouvertement, les médecins ayant fortement recommandé d’éviter toute
émotion et toute contrariété au malade. C’est seulement lorsque
Guillaume avait été hors de danger, que madame de Boussac avait fait
sortir Marie du couvent, espérant que la société d’une sœur chérie
dissiperait la mélancolie du jeune homme. Mais, après quelques jours
d’expansion, Guillaume s’était montré plus nerveux, plus bizarre et plus
abattu qu’auparavant. C’est alors qu’on s’était décidé à l’envoyer à
Marseille rejoindre sir Arthur, qui partait pour l’Italie, et qui
demandait, par des lettres pleines d’insistance et d’affection sincère,
à se charger de distraire et de surveiller son jeune ami. Marsillat
avait offert de conduire ce dernier à Marseille, et cette fois Guillaume
avait accepté sa compagnie avec un empressement qu’on avait regardé
comme un premier symptôme d’heureuse guérison physique et morale.
De Marseille, Léon avait été s’installer à Guéret, où il se proposait
d’exercer sa profession d’avocat, durant quelques années, comme sur un
théâtre plus digne de son talent que Boussac, arène obscure de ses
premiers et remarquables essais. Mais il revenait fréquemment à Boussac
pour voir sa famille, ses amis d’enfance, et donner un coup d’œil à ses
propriétés. Il ne manquait jamais d’être assidu au château de Boussac.
Il était le conseil obligeant et désintéressé de la famille, la
dirigeait habilement à travers ses embarras de fortune; en un mot, il
s’était rendu nécessaire, ce qui lui avait fait pardonner par la
châtelaine son peu de respect et d’amour pour un trône et une religion
auxquels, au fond de son cœur, la dame de l’empire ne tenait que pour la
forme et à cause du nom qu’elle portait. N’ayant plus guère pour primer
sa province que ce nom dont on lui tenait plus de compte que sous
l’empire, elle se rattachait par là seulement à la restauration.
La _grand’dame_ de Boussac faisait donc à l’avocat libéral et voltairien
un accueil très affectueux, et mademoiselle de Boussac, attentive à
complaire à sa mère, le recevait avec une grâce candide, qu’elle
s’efforçait de rendre enjouée, comprenant bien que le côté profond de
son caractère serait heurté par l’ironie de Marsillat, et ne se sentant
pas assez de confiance en lui pour consentir à une discussion sérieuse
sur quelque sujet que ce fût. Au fond du cœur, Marie se tenait sur ses
gardes avec cet homme que son frère avait paru ne point aimer, et
qu’elle voyait sceptique sans savoir qu’il était dépravé. On fermait les
yeux là-dessus au château, et on ne prononce pas d’ailleurs le mot de
libertin devant les demoiselles.
— Madame, dit Marsillat à la châtelaine, je vous annonce une visite.
J’ai rencontré, au bas de la côte, une grosse voiture... remplie de
graves personnages que je ne connais pas, mais qui m’ont demandé à
plusieurs reprises si vous étiez chez vous.
— Une grosse voiture... de graves personnages... s’écria madame de
Charmois en jetant un coup d’œil rapide sur la toilette de sa fille.
— Et que vous ne connaissez pas? ajouta madame de Boussac. Voilà ce
qu’il y a de plus étrange, car vous connaissez toutes les personnes du
pays, monsieur Léon.
— Vous ne voyez pas, maman, que c’est un poisson d’avril? dit en
souriant mademoiselle de Boussac.
— Ah! mademoiselle Marie, répondit Marsillat, je ne me permettrais
jamais avec vous... ce que vous me faites l’honneur insigne de vous
permettre envers moi dans ce moment même.
— Comment cela?
— Permettez-moi donc de saluer cette dame, reprit Marsillat, qui
reconnaissait la nuque hâlée de Claudie sous sa crinière mal domptée.
Et il s’approcha du jeune groupe, faisant, avec un sérieux comique, de
grands saluts à Claudie, mais sans la regarder en face, car la beauté de
Jeanne et son attitude naturellement noble et calme absorbaient toute
son attention.
— Et comment donc que vous avez fait pour me reconnaître si vite, quand
Cadet ne m’a pas _reconnaissue_ du tout? s’écria Claudie en se levant et
en se donnant de grands coups d’éventail dans la poitrine.
— Avec quelle grâce elle manie l’éventail! reprit Marsillat toujours
railleur et regardant toujours Jeanne de côté : on dirait d’une beauté
andalouse.
— C’est-il des sottises que vous me dites là, monsieur Léon? demanda
Claudie, ne comprenant rien à ce compliment ironique.
Pendant que l’on échangeait des reparties enjouées autour de la table à
ouvrage, madame de Charmois qui avait braqué son lorgnon sur Marsillat,
et qui, déjà, avait interrogé à la hâte madame de Boussac sur le nom, la
position et la fortune de l’avocat, reconnut, avec ce regard de lynx
d’une femme née préfet de police, que ledit avocat, après avoir effleuré
du regard la grosse Elvire, n’avait plus daigné y faire la moindre
attention, et que, tout en parlant avec Marie et Claudie, il ne
détachait pas ses yeux de la belle Jeanne.
— Ma chère, dit-elle à madame de Boussac, il est temps de faire finir
cette plaisanterie; il vous arrive du monde. J’ai entendu dans la cour
le roulement d’une voiture...
— Eh non! ma chère, c’est une charrette qui rentre.
— N’importe! faites sortir ces péronnelles. Je vous demande cela pour
moi. Une visite qui vous tomberait dans ce moment-ci me gênerait
beaucoup... Et puis, vraiment, ajouta-t-elle en baissant la voix tout à
fait, vous avez là une trop belle servante; cela fait tort à nos filles.
Je ne conçois pas que vous gardiez cette Jeanne ayant une fille à
marier. Je vois que vous n’y entendez rien, et qu’il faudra que je vous
dirige si vous voulez l’établir convenablement. Allons! vous riez de
tout! Moi, je vais renvoyer à leur poulailler ces demoiselles de
contrebande.
La grosse Charmois se leva; mais, avant qu’elle eût fait un pas, Cadet,
tout rouge, tout essoufflé, tout ébouriffé, se précipita dans le salon
en criant et en riant à se luxer la mâchoire :
— Madame! les v’là! not’ maîtresse! Ça les est! Ça les est; foi
d’homme!
— Mon fils! s’écria madame de Boussac, qui devina avec le seul
commentaire de la tendresse maternelle.
Elle s’élança vers la porte avec Marie, et soudain Guillaume, bousculant
Cadet, qui, dans sa joie, perdait la tête et se mettait en travers de la
joie d’autrui, se précipita dans les bras de sa mère et de sa sœur. Sir
Arthur le suivait, attendant, d’un air heureux et calme, sa part dans
les embrassades et les effusions de famille.
XII
UN GENTLEMAN EXCENTRIQUE
J’espère que je vous ai tenu parole, dit sir Arthur aux dames de
Boussac, lorsque les premiers transports furent apaisés. Je vous le
ramène aussi frais, aussi aimable et plus robuste qu’avant sa maladie.
En effet, Guillaume était devenu tout à fait un beau jeune homme. Il
avait fait le matin un peu de toilette pour donner de la joie à sa mère
en lui montrant la meilleure mine possible. Ses yeux brillaient du pur
bonheur qu’on éprouve à se retrouver au sein de sa famille après une
assez longue absence. Il ne cessait d’embrasser sa mère, de baiser
tendrement les mains de sa sœur, de serrer dans ses bras sir Arthur, en
le leur présentant comme son sauveur, son meilleur ami, son véritable
médecin; il faisait même un accueil des plus affectueux à Marsillat,
contre lequel il paraissait avoir abjuré ou plutôt oublié ses anciennes
préventions. Présenté aux dames de Charmois, il avait su dire des
paroles d’un aimable à-propos pour féliciter sa mère et sa sœur de leur
arrivée. Enfin, tout le monde le trouvait charmant, et même la grosse
sous-préfette l’eût désiré moins joli garçon, cet avantage de la beauté
rendant, selon elle, les jeunes gens plus difficiles, en fait de
fortune, dans le choix d’une épouse.
Quant à sir Arthur, elle le dévorait de son lorgnon, et, ne pouvant se
lasser d’admirer sa belle figure et sa noble prestance, elle pensa moins
d’abord à en faire son gendre qu’à regretter pour elle-même de n’avoir
pas vingt ans de moins.
Jeanne et Claudie étaient restées debout dans leur coin, ne se souvenant
plus qu’elles étaient déguisées, l’une ébahie à la vue de ces beaux
Messieurs si bien habillés; l’autre attendrie de la joie de sa marraine,
et surtout de sa jeune maîtresse, ne pensant ni à se faire voir ni à se
cacher, oublieuse d’elle-même, suivant sa coutume.
— Comme ce grand Monsieur parle drôlement! disait Claudie, surprise de
l’accent britannique très prononcé de sir Arthur.
— Tu vois bien qu’il parle anglais! lui répondit d’un air avisé Cadet,
qui s’était rapproché d’elle.
— C’est donc ça de l’anglais? reprit Claudie; ça se comprend bien tout
de même.
— Ce Monsieur est un Anglais? dit Jeanne à son tour; et, conservant
contre les enfants d’Albion un effroi et un ressentiment enracinés dans
le cœur de nos paysans depuis quatre siècles, elle s’étonna qu’il eût
l’air d’un _chrétien_ plus que d’un démon.
— Mademoiselle Marie, dit Marsillat, je vous demande humblement pardon
du poisson d’avril que je vous ai servi en vous annonçant de graves
personnages inconnus.
— Ah! je vous le pardonne de grand cœur, répondit la jeune fille; mais
j’admire votre astuce! vous mentez avec un sang-froid!...
— C’est M. Arthur qu’il faut en accuser. Il m’avait tant recommandé
d’être sur mes gardes! il tenait tellement à vous surprendre.
— Oui, miss Mary, reprit sir Arthur avec son enjouement paisible et son
parler lent. J’étais _passionné_ contre vous depuis un jour de 1^{er}
avril où, étant toute petite, à votre couvent, vous m’aviez fait mille
contes plus jolis les uns que les autres, en me riant au nez à chaque
mot, ce qui ne m’empêchait pas de vous croire. A présent, c’est mon tour
de vous mystifier.
— Êtes-vous bien sûr, sir Arthur, dit Marsillat en faisant un signe
d’intelligence à mademoiselle de Boussac, que mademoiselle Marie ne
pourrait plus vous servir aucun poisson d’avril?
— C’est _immepossible_! s’écria l’Anglais. Je ne crois plus à elle!
En ce moment, Guillaume se rapprocha de sa sœur et regarda Claudie sans
la reconnaître. Elle était entrée au château longtemps après son départ
pour l’Italie, et il ne l’avait vue qu’un jour dans toute sa vie, le
jour qu’il avait passé à Toull-Sainte-Croix. Le déguisement achevait de
dérouter ses souvenirs, et il ne fit attention à elle que pour se dire :
J’ai vu, je ne sais où, une figure qui ressemblait à celle-ci. Mais dès
qu’il eut aperçu Jeanne, il la trouva si belle et si à l’aise sous ce
nouveau costume, qu’il ne put se persuader qu’elle le portait pour la
première fois. Il s’imagina qu’appréciant le caractère élevé de sa
filleule, madame de Boussac l’avait tirée de l’humble condition de
servante pour en faire une sorte d’égale, une demoiselle de compagnie,
et il se sentit pénétré de joie et de terreur.
Il s’était préparé à revoir Jeanne avec des sentiments de protection
paternelle. Ne la trouvant pas sur son passage dans la cour ni dans
l’escalier du château, il s’était demandé si sa mère, qui était bien
encore quelquefois sujette à des accès de colère et à des préventions
capricieuses, n’avait pas renvoyé Jeanne à ses moutons et à sa montagne.
Enfin il la retrouvait au salon sous les habits d’une demoiselle. Sans
doute, on lui avait donné de l’éducation; il allait entendre un langage
épuré sortir de ses lèvres. Sa figure noble, sa tenue chaste et pleine
de dignité, s’accordaient si bien avec ses suppositions! Il s’approcha
d’elle, lui prit la main, voulut lui parler, trembla, pâlit et balbutia.
Cette main était devenue si blanche et si douce, cette manche de
mousseline laissait voir un si beau bras, que Guillaume, troublé et ne
sachant plus ce qu’il faisait, porta la main de Jeanne à ses lèvres. La
pauvre fille éperdue prit l’embarras de son parrain pour de la froideur,
et cette caresse respectueuse et inusitée, pour une raillerie que lui
attirait son déguisement, comme les grandes révérences que Marsillat
avait faites à Claudie. Ses yeux se remplirent de larmes, et elle
s’esquiva bien vite avec Claudie pour aller reprendre ses habits de
paysanne, et préparer le souper de son parrain.
Cependant sa beauté, sa candeur et sa grâce naturelle avaient vivement
frappé sir Arthur. Il avait beaucoup de mémoire, et cependant il ne
pouvait s’expliquer pourquoi cette figure angélique lui faisait l’effet
d’une seconde apparition dans sa vie. L’avait-il vue dans ses rêves?
Était-ce là le type de prédilection de sa pensée? Ressemblait-elle
particulièrement à quelqu’une de ces madones de la Renaissance qu’il
venait de contempler avec un religieux amour à Florence et à Rome?
— Quelle est cette jeune Miss? demanda-t-il à Marsillat.
— C’est la gouvernante anglaise de mademoiselle de Charmois, répondit
tout haut Marsillat avec aplomb en faisant de l’œil appel à la gaieté de
Marie; c’est _miss Jane_; l’autre est _miss Claudia_, la gouvernante de
mademoiselle Marie.
— Miss Jane! gouvernante! répéta l’Anglais avec stupeur.
— Eh bien! sir Arthur, reprit Marie en souriant, craignez-vous encore
quelque poisson d’avril? Vraiment, on ne pourra plus vous dire bonjour
sans que vous soyez sur vos gardes.
Sir Arthur avait déjà mordu à l’hameçon avec une confiance sans bornes,
et il se réjouissait de pouvoir enfin parler anglais tout à son aise
pendant le souper.
On se hâta de servir. Les deux voyageurs étaient affamés, et sir Arthur,
malgré les supplications et les reproches de la famille, était dans la
résolution inébranlable de partir immédiatement après. Il était appelé
par des affaires pressantes, indispensables, à Orléans, où il avait des
propriétés. Il avait défendu aux postillons de dételer; mais il
s’engageait sur l’honneur à revenir dans huit jours.
Autour de la table, où le souper venait d’être servi, s’agitaient
Claudie et Cadet, l’une poussant l’autre, le grondant à demi-voix, le
dirigeant, et se moquant de lui du geste et du regard. Claudie, en
paysanne, ne frappa pas plus sir Arthur qu’elle ne l’avait fait en
demoiselle. Il n’y fit d’autre attention que de lui dire merci, selon
une habitude de courtoisie qui lui était particulière, chaque fois qu’il
voyait une main de femme lui changer lestement son assiette, au lieu des
grosses pattes brunes et calleuses du flegmatique Cadet.
Guillaume reconnut enfin Claudie, et se rappela qu’on lui avait annoncé
son admission au château dans un de ces post-scriptum de lettres intimes
où l’on entasse en masse les détails de la vie domestique.
— Claudie était donc déguisée tout à l’heure? demanda-t-il à Marie,
placée près de lui.
— Sans doute, répondit-elle. Nous avions fait notre mascarade du 1^{er}
avril sans prévoir que nous serions trop heureuses ce jour-là pour avoir
besoin de nous amuser.
— Et Jeanne était donc déguisée aussi?
— Sans doute. Est-ce que tu ne l’as pas reconnue?
— Pas très bien! dit Guillaume préoccupé.
— Allons donc! tu lui as baisé la main avec toutes sortes de
cérémonies! Nous avons cru que tu nous secondais pour attraper sir
Arthur.
— Je n’y pensais pas, reprit Guillaume.
— Ah! tu ne t’es donc pas corrigé de tes distractions?
Pendant ce dialogue à voix basse, madame de Charmois avait entrepris, à
haute voix, sir Arthur sur l’article mariage.
— Il y a quelques années que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à
Paris chez madame de Boussac, et chez mesdames de Brosse et de
Clairvaux, lui disait-elle. Dans ce temps-là vous n’étiez pas marié;
vous étiez incertain si vous achèteriez des propriétés en France ou si
vous retourneriez vous fixer en Angleterre : c’était peu de temps après
le retour de nos princes bien-aimés, et quoique vous ne fussiez pas
militaire, nous vous regardions comme un de nos libérateurs. Maintenant,
vous êtes établi, je crois... ou veuf? Je vous demande pardon si je ne
me souviens pas bien.
Marsillat haussa les épaules involontairement au mot de libérateur, que
l’Anglais reçut d’un air très froid. Madame de Boussac, observant le
manège de son amie à l’endroit du mariage présumé de sir Arthur, la
poussa du genou comme pour l’avertir que c’était bien maladroit; mais la
Charmois n’en tint compte, persuadée que tous les moyens étaient bons
pour arriver à ses fins.
— Ainsi, vous êtes encore garçon? reprit-elle lorsque l’Anglais lui eut
fait observer que sa vie errante depuis trois ans eût été peu
conciliable avec les liens de l’hyménée. Mais songez-vous qu’il est
temps de vous y prendre, sir Arthur? Vous voilà encore dans la fleur de
l’âge. Cependant, quand on a passé la trentaine, croyez-moi, on commence
à devenir vieux garçon.
— Vous avez raison, Madame, répondit M. Harley; on devient égoïste, on
prend des manies, on est chaque jour moins propre à rendre une femme
heureuse. Aussi, suis-je bien décidé à me marier plus tôt que plus tard.
— A la bonne heure! J’ai toujours eu mauvaise opinion d’un homme qui ne
se marie pas. Et votre choix est fait, sans doute?
— Non, pas précisément.
— Ah! vous êtes incertain?
— Très incertain, répondit l’Anglais d’un ton positif.
— Je comprends! vous n’êtes pas bien sûr d’être amoureux.
— Je ne suis pas _amoureuse_, dit l’Anglais, mais je pourrais bien le
devenir.
Et il promena autour de lui des regards candides comme s’il eût cherché
quelqu’un.
— Il est tout à fait naïf et ouvert, pensa la grosse Charmois, et c’est
plaisir que de le pousser un peu. Vous regardez, lui dit-elle en
baissant la voix pendant que les jeunes gens parlaient entre eux d’autre
chose, s’il y a quelqu’un ici qui vous rappelle l’objet de vos pensées?
— Mes pensées ne sont pas encore des souvenirs, Madame, dit l’Anglais
en riant.
— Est-ce qu’il voudrait me faire la cour? se demanda la sous-préfette.
Quel dommage que je ne sois pas à marier! Et cette Elvire, qui fait
justement la moue dans ce moment, au lieu de montrer qu’elle a de belles
dents! Que les petites filles sont sottes! Je suis sûr, monsieur Harley,
reprit-elle par un douloureux retour sur son peu de fortune, que vous
avez de l’ambition?
— Beaucoup, Madame!
— Vous êtes comme tous les hommes riches de ce temps-ci : vous voulez
être plus riche encore.
— Oh! je suis beaucoup plus ambitieux que cela!
— Vous voulez un grand nom?
— Je voudrais qu’elle eût un joli nom, très facile à prononcer.
— Vous êtes un plaisant, je vois cela. Moi, je vous conseille de
prendre une femme bien née. Vous êtes d’une famille noble, mais non
illustre; si vous voulez vivre en France sur un certain pied de
considération, il faut vous allier à une famille dont le nom... sans
être des premiers, car enfin vous ne pouvez prétendre à une
Montmorency... soit du moins...
— J’ai, Madame, encore plus d’ambition que cela, reprit l’Anglais sans
se déconcerter.
— Eh! mon Dieu! quelle ambition avez-vous donc? Vous êtes donc
immensément riche?
— Je suis un honnête homme, et je voudrais être aimé et estimé de _mon_
femme. Voilà mon ambition.
— Ah! le drôle de corps! mais vous êtes tout à fait charmant. On n’a
pas plus d’esprit que cela. On dit qu’il n’y a que les Français pour
avoir de l’esprit! mais vous en avez à revendre, mon cher!
— Vous êtes beaucoup trop _bon_, Madame.
— C’est vous qui êtes bon! Je suis sûre que vous seriez le plus
charmant et le plus excellent mari de la terre. Mariez-vous! vrai! vous
ne demandez qu’à être aimé; vous méritez trop de l’être pour qu’une
femme digne de vous ne soit pas facile à rencontrer.
— C’est beaucoup plus difficile que vous ne croyez, Madame. Une femme
digne d’être aimée et capable d’aimer loyalement, fidèlement, c’est très
rare en France, où les femmes ont tant d’esprit!
— Eh bien, vous vous trompez! j’en connais qui ont plus de cœur encore
que d’esprit, et si vous revenez dans huit jours, je vous prouverai
cela.
— Dans _houit_ jours! c’est bien long, dit l’Anglais avec une
tranquillité remarquable.
— Ah! que vous êtes pressé! Il paraît que le voyage d’Italie vous a peu
satisfait, et que vous comptez trouver mieux chez nous. Allons! j’espère
que vous attendrez bien huit jours. Je suis femme de bon conseil, je
connais le cœur humain, et je m’intéresse à vous... vrai! comme si vous
étiez mon fils.
— Vous êtes bien _bon_! répéta l’Anglais, avec un imperceptible sourire
d’ironie.
On était au dessert. C’était le département de Jeanne. Elle entra
apportant des corbeilles de pommes, de poires et de raisin admirablement
conservés et arrangés avec art dans la mousse. Habillée en paysanne,
avec beaucoup de propreté, les manches retroussées jusqu’au coude pour
être plus adroite, elle allongea ses beaux bras blancs pour poser, au
milieu de la table, un large fromage à la crème qu’elle venait de battre
et de délayer à la hâte. Son teint était animé. Elle se pencha pour
servir la table, sans méfiance et sans affectation, tantôt près de
Guillaume et tantôt près de l’Anglais. Mais Guillaume remarqua qu’elle
évitait de s’approcher de Marsillat, bien qu’il eût insensiblement
écarté sa chaise de celle d’Elvire pour laisser un passage près de lui à
la belle canéphore. Guillaume en détacha ses yeux avec effort et parla
avec sa sœur de tout ce qui pouvait en détacher sa pensée. Mais Jeanne
était destinée ce soir-là à fixer l’attention en dépit d’elle-même.
Dès qu’elle fut sortie, sir Arthur, que les provocations matrimoniales
de la Charmois fatiguaient beaucoup, changea la conversation en
s’adressant à mademoiselle de Boussac :
— C’est bien! mademoiselle Marie, lui dit-il en riant, vous croyez
m’avoir donné du poisson à souper, mais je n’y ai pas touché, ne vous en
déplaise.
Marie avait déjà oublié le conte de la gouvernante anglaise; elle
regarda sir Arthur d’un air étonné.
— Miss Jane est fort bien déguisée, reprit l’Anglais; mais elle est
aussi belle d’une façon que de l’autre, et je n’ai pas été attrapé un
seul instant.
— Je vous demande bien pardon, dit Marie; vous avez pris notre belle
laitière pour une gouvernante anglaise; et Dieu sait si je songeais à
vous attraper. C’est M. Marsillat qui a fait ce conte-là.
— Vous jouez très bien la comédie, répliqua l’Anglais, obstinément
déterminé à prendre Jeanne la laitière pour miss Jane travestie.
— Ah! c’est trop fort! s’écrièrent les jeunes filles en éclatant de
rire. Je parie qu’il croit que c’est à présent que nous le trompons!
— Bonne comédie! répéta sir Arthur en riant à son tour de bon cœur.
Il fut impossible de savoir clairement ce que pensait l’Anglais
mystifié; mais il est certain qu’il ne voulait point croire, tout exempt
de préjugés qu’il était, à tant de majesté chez une laitière, et qu’il
s’en tint à sa première impression, son admiration sympathique pour la
belle compatriote qu’on lui avait montrée en robe blanche et en cheveux
d’or tressés à l’anglaise. « Elle est bien vraiment la plus belle femme
du monde, dit-il à Marsillat, qui s’amusait à l’interroger en sortant de
table, car elle est, s’il est possible, plus belle en cornette qu’en
cheveux. » Aussitôt que l’Anglais eut englouti six tasses de thé que
Marie lui prépara avec soin et lui versa avec la grâce d’une bonne sœur,
reconnaissante des soins qu’il avait pris de son frère, il fit avertir
les postillons, résista à de nouvelles prières, renouvela son serment de
revenir dans huit jours, et partit après avoir pressé dans ses bras son
cher Guillaume, qu’il regardait comme un fils adoptif. Au moment où il
montait en voiture, la grosse Charmois qui l’avait reconduit jusque-là
avec toute la famille, et qui s’acharnait après lui, lui dit d’un air
futé, à demi-voix :
— Ah çà! vous m’avez promis de me consulter! N’allez pas vous embarquer
dans votre grand projet sans m’en faire part. Je connais tout le monde,
moi, et je suis plus à même que qui que ce soit de vous donner des
informations et de vous empêcher de tomber dans quelque piège.
— Soyez tranquille, Madame, répondit sir Arthur d’un air un peu
railleur, en s’enveloppant de son carrick de voyage, qu’il boutonna
méthodiquement sur sa poitrine; dans _houit_ jours, nous parlerons de
cela, et peut-être vous en écrirai-je avant _houit_ jours, car je suis
un homme très _immepatiente_.
Cette dernière parole laissa dans l’âme de la grosse Charmois les plus
doux rêves d’établissement pour sa fille : elle n’en dormit pas de la
nuit. Il m’en écrira avant huit jours! répétait-elle en agitant sur son
oreiller sa grosse tête pleine de projets. C’est à _moi_ qu’il compte
écrire et non à madame de Boussac! Donc c’est à ma fille qu’il pense.
Certainement il l’a regardée, beaucoup regardée. Toutes les fois que je
lui conseillais le mariage, il regardait Elvire d’une façon étrange. Il
a une drôle de physionomie. On ne sait trop s’il plaisante ou s’il parle
sérieusement; mais c’est un original. Je lui ai plu. Combien d’hommes ne
se décident pour une jeune personne que par entraînement pour l’esprit
de la mère! D’ailleurs Elvire éclipse complètement Marie. Marie a de
beaux yeux, mais elle est si maigre! elle a l’air d’un enfant, et l’idée
du mariage ne vient pas en la regardant.
Que devinrent les douces illusions de la sous-préfette de Boussac
lorsqu’elle reçut dès le lendemain le billet suivant :
« Madame,
« Dans mon impatience de suivre vos bons conseils et de
m’établir suivant mon goût, je viens vous prier d’être mon
intermédiaire auprès de miss Jane, la gouvernante anglaise de
votre fille, pour lui offrir humblement la main, le nom et la
fortune d’un honnête homme, très amoureux d’elle. Je suis avec
respect, etc.
« Arthur Harley. »
XIII
LE FRÈRE ET LA SŒUR
Cette brusque et bizarre déclaration fut un coup de foudre pour madame
de Charmois. Elle courut s’enfermer avec madame de Boussac, qui ne
voulut pas prendre l’affaire au sérieux, et la regarda comme un fort bon
tour joué par sir Arthur à une donneuse de conseils importuns et
malséants.
— Non! non! s’écria la Charmois indignée, s’il est homme d’honneur
comme vous l’affirmez, il ne plaisante pas. Je suppose qu’il existât en
effet une _miss Jane_, gouvernante de ma fille, jugez donc quelle joie
et quel orgueil pour elle si on venait lui annoncer qu’un millionnaire
veut l’épouser! Et ensuite quelle honte et quelle rage lorsqu’on lui
apprendrait que ce n’est qu’un poisson d’avril! Non, un homme de bonne
compagnie ne se permettrait pas une pareille mystification, fût-ce avec
une laveuse de vaisselle.
— Mais, ma chère, reprenait madame de Boussac, M. Harley n’est pas si
dupe que vous croyez; il a très bien compris que Jeanne est une
servante, et, dans la certitude que vous ne prendriez pas au sérieux sa
demande, il vous a adressé cette plaisanterie pour vous punir de lui
avoir jeté nos filles à la tête.
— Si telle est son intention, il s’en repentira! s’écria madame de
Charmois. Je ferai si bien qu’il deviendra amoureux de ma fille, et
j’aurai le plaisir de la lui refuser. Mais, en attendant, ma chère, vous
allez, j’espère, me faire le plaisir de mettre Jeanne à la porte.
— Et pourquoi donc? De quoi est-elle coupable, la pauvre enfant?
— C’est une coquette insigne!
— Vous vous trompez beaucoup. Elle n’a pas l’apparence de coquetterie.
— Eh bien! n’importe! elle est belle, elle plaît! elle fait du tort à
nos filles. Il est impossible de la supporter davantage ici.
Jeanne était une servante si fidèle et si utile à la maison, que madame
de Boussac se défendit de la renvoyer avec assez de fermeté. « Je t’y
contraindrai bien! » se dit tout bas madame de Charmois; et elle feignit
de renoncer à cette idée.
— Quant au poisson d’avril de M. Harley, dit-elle en froissant le
billet et en le jetant dans le feu, voilà toute la suite que j’y
donnerai. J’espère, ma chère amie, que vous aurez bouche close
là-dessus.
— D’autant plus, répondit madame de Boussac, que notre ami ne peut pas
l’entendre autrement, et qu’il compte bien que vous garderez la leçon
pour vous, sans en faire part à personne. Je ne veux même pas être
censée en rien savoir.
— Et moi, ajouta la sous-préfette, je ne veux même pas être _censée_
avoir reçu cet impertinent billet. Ce sera _censé_ égaré, et si votre
Anglais m’en parle, je ferai semblant de n’y rien comprendre.
Madame de Charmois alla rejoindre son époux, qui s’occupait d’emménager
dans la ville le local de sa nouvelle sous-préfecture, et, en le
critiquant, en le grondant à tout propos, elle assouvit un peu sur lui
sa mauvaise humeur.
Cependant l’exprès berrichon qui, de La Châtre, où M. Harley avait
relayé et rédigé ses lettres pour Boussac, était venu au petit trot (en
une grande journée) remplir ce bizarre message, avait, conformément à
ses instructions, demandé à parler à mademoiselle Jane; et comme il ne
se piquait point de prononcer ce nom à l’anglaise, comme ledit nom,
écrit sur un billet dont il était porteur, offrait à des yeux français
la même consonnance que celui de Jeanne, Claudie, qui apprenait à lire
et qui commençait à épeler fort lestement, ne fut pas en peine de
comprendre à qui cette lettre était destinée.
— Ça vient du Monsieur anglais qui a passé avant-hier par chez nous?
dit-elle au messager. C’est drôle! Il faut qu’il ait oublié ou perdu
quelque chose dans la maison. Mais s’il m’avait écrit à moi, il aurait
mieux fait; au lieu que Jeanne ne connaît pas encore ses lettres. Et
faut-il faire une réponse à ça?
— Eh! non, observa judicieusement Cadet, puisque le Monsieur anglais
est reparti pour Paris.
— Allons! dit Claudie, en mettant la lettre dans la bavette de son
tablier, je lui donnerai ça quand elle ramènera ses vaches.
— Non, non! faut y donner tout de suite, dit l’exprès, le Monsieur
anglais a dit qu’il fallait _y_ donner à elle-même, tout de suite en
arrivant.
— Ah! eh bien, je m’y en vas, répondit Claudie; et retroussant le coin
de son tablier de cuisine, elle se dirigea en courant vers la prairie,
où Jeanne gardait ses vaches le long des rochers de la rivière. Mais
elle n’alla pas jusqu’au bout du jardin sans rencontrer mademoiselle de
Boussac, qui se promenait avec son frère, et à qui elle remit la lettre,
pressée qu’elle était d’en entendre lire le contenu. Marie ne lui donna
pas cette satisfaction. Elle se chargea de porter la lettre à Jeanne en
se promenant, et dès que Claudie, un peu mortifiée, eut tourné les
talons : C’est vraiment là l’écriture de M. Harley, dit-elle à
Guillaume : que peut-il donc avoir à écrire à Jeanne?
— Cela me paraît inexplicable, répondit le jeune homme. Jeanne
sait-elle lire?
— Non, dit mademoiselle de Boussac, en décachetant la lettre, d’autant
plus que c’est écrit en anglais.
Les deux jeunes gens connaissaient assez bien cette langue, surtout
Marie, et ils lurent ce qui suit :
« Ma chère miss Jane, depuis quelques mois j’ai pris la
résolution de me marier, et comme j’ai la prétention d’être bon
phrénologue et bon physionomiste, j’ai toujours compté obéir à
la première sympathie bien franche et bien vive qu’une belle
figure me ferait éprouver. Je ne vous ai vue que peu d’instants,
mais je vous ai considérée assez attentivement, malgré mon
émotion, pour être certain que je ne me trompe pas sur votre
compte, que votre physionomie est le reflet de votre âme, et que
votre âme est un type de perfection comme votre figure.
Sur-le-champ, j’ai senti que je vous aimais et que je suis
destiné à vous aimer toute ma vie, si vous daignez me payer de
retour. Permettez-moi, lorsque je vous reverrai dans quinze
jours, de mettre à vos pieds une affection sincère,
respectueuse, fondée sur la plus haute estime et la plus tendre
admiration. Jusque-là informez-vous de ma position et de mon
caractère auprès de M. Guillaume de Boussac et de sa famille,
afin que si votre cœur est libre de tout engagement, et si vous
me jugez digne d’être votre mari, vous daigniez écouter ma
demande et me croire votre serviteur et votre ami le plus
dévoué.
Arthur Harley. »
— En vérité, cela paraît sérieux, n’est-ce pas? demanda Marie à son
frère, qui était tombé dans une profonde rêverie.
— Oui, ma sœur, cela est sérieux, on ne peut plus sérieux! répondit
Guillaume après un long silence. Sir Arthur est incapable d’une
indécente et cruelle plaisanterie. Jamais, fût-ce en riant, sa bouche
n’a prononcé un mensonge. Jamais sa plume n’a tracé seulement une
exagération. Il s’est pris d’amour, ou tout au moins d’affection tendre
et paternelle pour Jeanne. Il veut l’épouser, et il l’épousera.
— Guillaume, je crois rêver, vous dis-je.
— Pas moi! tout cela me paraît fort naturel de la part de sir Arthur.
C’est la conséquence et la confirmation de toutes ses idées, de toutes
ses paroles, de tous ses projets et de toutes ses croyances. Il est
exempt de nos misérables préjugés. Son âme, supérieure au monde et à ses
vanités frivoles, n’aspire qu’au vrai. Il a quelques systèmes
excentriques qui le rendent original sans lui rien ôter de sa raison et
de sa sagesse. Ce n’est pas à tort qu’il se vante de lire dans les cœurs
et de juger infailliblement d’après les physionomies. Je l’ai vu, à cet
égard, avoir des révélations qui tenaient du miracle. Je ne l’ai jamais
vu admirer la beauté d’une femme sans qu’il fît aussitôt, avec une
merveilleuse perspicacité, le compte de ses qualités et de ses défauts;
et toujours je l’ai entendu conclure ainsi : « Ce n’est pas encore là
mon idéal. Le jour où je le trouverai, fasse le ciel qu’il puisse
accepter de moi son bonheur, et le trouver dans mon amour! » Dans le
commencement, je riais de ces bizarreries dites d’un ton si froid et si
réfléchi. Mais peu à peu j’ai reconnu dans M. Harley un esprit sérieux,
une âme passionnée, un caractère généreux, inébranlable dans sa fermeté.
Croyez bien, Marie, que les plaisanteries du monde n’effleureront pas
même sir Arthur, et qu’en épousant Jeanne, il s’estimera le plus heureux
des hommes!
— Ah! Guillaume, s’écria mademoiselle de Boussac vivement émue,
j’aimais sir Arthur comme un frère, comme un ami véritable. A présent,
je l’admire comme un héros! Eh bien! n’en doutez pas, il est aussi sage
que grand, et cet exemple me confirme dans la foi que j’ai aux
révélations du sentiment. Jeanne est digne de lui. Jeanne est un ange.
Elle est, dans son espèce, une femme supérieure; et si le monde raille
et méprise cette union, Dieu la bénira, et les âmes sympathiques et
pures s’en réjouiront. Ne penses-tu pas comme moi, mon cher Guillaume?
Tu parais triste et abattu de cette résolution de ton ami!
— Sans doute, je le suis un peu, répondit Guillaume troublé. Sir Arthur
va avoir une grande lutte à soutenir contre le monde!... Il est vrai
qu’il est indépendant, lui! qu’il n’a pas de famille à respecter,
personne à ménager...
— Si ce n’est que le monde, il en triomphera aisément par le mépris.
Allons, Guillaume, ne soyez pas au-dessous de votre ami. Apprêtez-vous,
au contraire, à lutter pour lui et avec lui. Moi, je me déclare son
auxiliaire, son apologiste, et dussé-je être raillée et condamnée, je
n’aurai pas assez de paroles pour louer et admirer sa conduite.
— Bonne et romanesque Marie, tu es admirable, toi! dit Guillaume en
pressant le bras de sa sœur contre sa poitrine. Ah! si tu savais combien
mon cœur te donne raison!
— Si je suis romanesque, tu l’es aussi, Guillaume; et si je suis
admirable, tu l’es bien autant que moi, frère! car voilà des larmes dans
tes yeux, et c’est la généreuse audace de sir Arthur qui les fait
couler.
— Mais, Jeanne? reprit Guillaume d’une voix oppressée.
— Jeanne? doutes-tu du choix de sir Arthur? Toi-même affirmes qu’il ne
se trompe jamais. Eh bien, j’affirmerai la même chose maintenant, car
Jeanne est un trésor. Tu ne la connais pas, Guillaume; tu n’as vu en
elle qu’une pauvre orpheline à secourir; tu lui sais gré des soins
qu’elle t’a donnés dans ta maladie, des nuits qu’elle a passées,
infatigable et toujours pieuse et calme comme un ange, à ton chevet;
enfin tu la regardes comme une servante fidèle et dévouée. Mais je la
connais, moi! Oui, moi seule; je sais que Jeanne est notre égale,
Guillaume, et peut-être qu’elle est plus que nous devant Dieu. Non,
aucun de nous n’aurait sa patience, sa fermeté, sa foi, son abnégation.
Combien de fois, par des raisons de pur sentiment et avec la lumière
naturelle de son âme, elle m’a révélé des vérités sublimes que mes
lectures m’avaient fait seulement pressentir! Oh! certes, Jeanne est un
être à part. Je m’y connais. J’ai été élevée avec quatre-vingts ou cent
jeunes filles nobles ou riches, et je les ai étudiées, et j’ai connu
leurs travers, leurs vanités, leurs mauvais instincts, leurs petitesses.
Parmi les meilleures il n’en était pas une que son rang ou son argent
n’eût pas déjà un peu corrompue. Eh bien, Guillaume, tu me croiras, toi,
car ce que je vais te dire, je n’oserais jamais le dire à maman, elle me
traiterait de tête folle et de cerveau exalté : aucune de mes amies du
couvent ne m’a inspiré la confiance et le respect que Jeanne m’inspire;
aucune ne m’a été aussi chère que cette paysanne; aucune de nos
religieuses ne m’a semblé aussi pure et aussi sainte. Oui, Jeanne est
une chrétienne des premiers temps. C’est une fille qui souffrirait le
martyre en souriant, et que l’église canoniserait si elle savait ce que
Dieu a mis de grâce dans son cœur.
— Marie, tu m’attendris profondément et tu me fais mal, répondit
Guillaume, en s’asseyant ou plutôt en se laissant tomber sur un banc du
jardin. J’ai encore la tête malade quelquefois. Ton exaltation se
communique à moi, et m’agite trop violemment. Laisse-moi, laisse-moi
respirer un peu.
— Cher frère! cher ami! pardonne-moi, dit Marie en lui prenant les
mains; mais il est certain que nous voici deux esclaves révoltés contre
ce monde injuste et absurde qui condamnerait nos pensées si elles
venaient à être traduites devant son tribunal.
— Ah! ma sœur, tu ne sais pas quelles fibres de mon cœur ta voix
enthousiaste fait vibrer! s’écria douloureusement Guillaume en baisant
les mains de Marie, et il fondit en larmes.
L’émotion de Guillaume surprit peu sa jeune sœur, plus exaltée et plus
romanesque encore que lui; mais, craignant toujours ces agitations
qu’elle avait vu autrefois lui être si contraires, elle essaya d’en
détourner son attention.
— Eh bien! mon ami, lui dit-elle, qu’allons-nous faire de cette lettre?
Comment la traduire à Jeanne? comment lui persuader que c’est une
proposition sérieuse?
Guillaume répondit qu’il ne trouvait pas convenable de s’en charger, et
que sa sœur s’en tirerait beaucoup mieux sans lui. — Vous êtes habituée
au langage naïf de Jeanne, lui dit-il, et, au besoin, vous le parlerez
fort bien pour vous faire comprendre d’elle. Allez donc lui porter les
offres de sir Arthur, chère Marie; si elle n’en est pas éblouie, elle en
sera du moins touchée.
Et Guillaume retomba dans l’abattement.
— Attendez! mon ami, s’écria Marie incertaine. Il me vient un scrupule.
Pensez-vous que sir Arthur soit resté la dupe du travestissement de
Jeanne? la prend-il pour une servante marchoise, ou pour une gouvernante
anglaise?
— Au fait! s’écria Guillaume à son tour, sa démarche serait bien moins
étrange et son caprice moins excentrique dans ce dernier cas; on doit
supposer une gouvernante instruite, on peut la supposer d’une honnête
naissance. De plus, si M. Harley prend Jeanne pour _miss Jane_, sa
compatriote, il entre peut-être un peu de nationalité dans son élan.
— Oui, oui, ce serait fort différent, observa Marie; il s’abuse de
gaieté de cœur, et malgré nous. Il ne veut pas croire, il ne peut pas se
persuader que cette belle créature, si blanche, si noble et si grave,
soit une fille des champs presque aussi incapable de le comprendre en
français qu’en anglais! Et cependant s’il connaissait Jeanne, s’il
trouvait le chemin de son cœur, s’il pouvait pénétrer le mystère
poétique de sa pensée, il l’aimerait et l’admirerait peut-être
davantage. Mais enfin, il n’a pas prévu toute l’étrangeté du sentiment
auquel il s’abandonne, et nous ne devons pas révéler ses intentions à
Jeanne avant de bien savoir ce qu’il pensera d’elle quand il la verra,
comme dit madame de Charmois, à la queue de ses vaches.
— Je respire à présent, Marie! reprit Guillaume; j’étais oppressé à
l’idée de cette incroyable détermination. Je ne sais pourquoi elle
m’épouvantait comme un acte insensé. Maintenant je commence à trouver
l’aventure plus plaisante que sérieuse. Ce bon Arthur! Quelle
mystification complète, et comme il en rira avec nous! Mais il faut lui
en garder le secret, Marie; il ne faut pas que madame de Charmois, qui,
entre nous, est une insupportable créature, et sa lourde Elvire, et ce
mauvais plaisant de Marsillat, et avec eux toute la ville de Boussac,
s’amusent aux dépens du noble et candide Arthur.
— Il ne faut pas même en parler à maman, entends-tu, Guillaume? reprit
mademoiselle de Boussac. Notre mère est faible, à force d’être bonne;
elle a de l’amitié pour cette Charmois; elle ne pourrait pas se défendre
de lui raconter l’aventure.
— Il n’en faut parler à personne, pas même à Jeanne.
— C’est surtout à Jeanne qu’il faut cacher tout cela. Douée de raison,
comme je la connais, on ne courrait aucun risque de lui mettre en tête
le plus petit château en Espagne; elle ne voudrait jamais y croire; mais
elle se trouverait, en présence de sir Arthur, dans une situation
embarrassante pour elle et pour lui.
— Que lui dirons-nous donc, à cette pauvre enfant, pour lui expliquer
l’envoi d’une lettre du _monsieur anglais_? car elle le saura par
Claudie.
— Nous ne lui dirons presque rien, elle n’est pas curieuse! Tiens,
avant que cela fasse événement dans la maison, nous allons prévenir
Jeanne que c’est une plaisanterie... Je la vois au fond du pré...
Allons-y.
— Je n’irai pas, moi, dit Guillaume. Je préfère rester ici. Je ne
saurais que dire à cette jeune fille.
— Eh bien! je vais mentir pour nous deux, reprit Marie, et elle courut
vers Jeanne, qui était sous un arbre, rêvant d’Ep-Nell, de sa mère, des
grandes bruyères où elle faisait _pâturer_ ses chèvres, et des bonnes
fades qui veillaient sur elle pour écarter les loups et l’esprit
malfaisant des viviers.
— Jeanne, lui dit la jeune et gracieuse châtelaine, en passant
familièrement son bras autour d’elle, notre ami M. Harley t’a écrit,
mais sa lettre est une plaisanterie, une suite de notre poisson d’avril.
Tu n’y comprendrais rien, car je n’y comprends pas grand’chose
moi-même... M. Harley nous expliquera cela lui-même, quand il reviendra,
dans quinze jours.
— A la bonne heure, mam’selle Marie, répondit Jeanne en embrassant la
main délicate de Marie, posée sur son épaule. Il aime à rire, ce
monsieur? C’est comme vous quelquefois, pas bien souvent! aussi je suis
contente quand je vous vois amuser un peu, ma chère mignonne demoiselle!
— Cela ne te fâche pas contre le monsieur anglais non plus, ma bonne
Jeanne?
— Oh! non, Mam’selle! Pourquoi donc que je me fâcherais? Il n’a point
l’air méchant, ce monsieur; d’ailleurs il a eu soin de votre frère, et
vous l’aimez!
— Trouves-tu qu’il ait l’air d’un brave homme?
— Ça me semble que oui, Mam’selle. Dame! je ne l’ai pas beaucoup
regardé!
— Est-ce qu’il te _faisait honte_?
— Oh! non, je ne suis pas beaucoup honteuse, moi. Je sais que je ne
peux pas bien parler, et je parle comme je peux.
— Est-ce qu’il t’a parlé, lui, l’Anglais?
— Oui, quand j’apportais la crème pour son thé, je l’ai trouvé dans
l’antichambre, qui se lavait les mains, et il m’a dit quelque chose;
mais je n’y ai rien compris du tout.
— C’était en anglais?
— Je n’en sais rien, Mam’selle; je n’en ai pas entendu un mot.
— Est-ce qu’il riait en te parlant?
— Mais, non! il avait l’air de croire que j’étais une fille
d’Angleterre, comme vous le lui aviez dit.
— Et toi, riais-tu?
— Non, Mam’selle. Je ne voulais pas rire, crainte de faire manquer
votre amusement.
— Et il ne t’a pas dit un mot en français?
— Non, mais il m’a pris la crème des mains, comme s’il ne voulait pas
que je le serve, et il a mis une de mes mains contre sa bouche. Dame!
j’ai trouvé ça bien drôle! Mais Cadet est arrivé, et avant que j’aie eu
le temps de rire... vous savez que je ne ris pas bien vite!... le
monsieur anglais s’en est retourné bien vitement dans le salon.
— Tu avais tes habits de paysanne dans ce moment-là?
— Sans doute, puisque c’était après le souper.
— Et tu n’as pas été étonnée de tout cela?
— Non, Mam’selle, puisque c’était convenu entre vous?
— Ce baiser sur la main ne t’a pas offensée?
— Oh! je voyais bien que ce monsieur ne voulait pas m’offenser; c’était
l’histoire de rire.
— Allons, Jeanne, cela t’a fait un peu de plaisir?
— Ah! que vous êtes maligne, ma mignonne! Mais quel plaisir voulez-vous
que ça me fasse? Je ne le connais pas, ce monsieur.
— Jeanne, quand mon frère est arrivé, il t’a baisé la main aussi?
— Oui, Mam’selle, pour s’amuser aussi.
— Et cela t’a fait de la peine, j’ai vu cela sur ta figure.
— Oui, Mam’selle, c’est la vérité. J’étais si contente de voir mon
parrain si bien guéri, et avec une si bonne mine! J’aurais bien voulu
l’embrasser, ce pauvre mignon! Et puis, tout d’un coup, il se mit à se
moquer de moi. Ça m’a fait du chagrin. Et puis, après ça, je me suis dit
que j’étais bien bête de me peiner pour ça. J’aime bien mieux le voir en
train de rire que de le voir triste et malade comme il était quand il
est parti.
— Bonne Jeanne, ne crois pas que Guillaume ait voulu se moquer de toi.
Tu as bien vu qu’à moi aussi il me baisait la main; ce n’était pas pour
se moquer de moi, à coup sûr.
— Oh! vous, c’est bien différent, vous êtes sa sœur; au lieu que moi,
qui suis sa filleule, c’est à moi de lui porter respect.
— Il te doit du respect aussi, Jeanne, et il en a pour toi.
— A cause donc, Mam’selle?
— Parce que tu es sa sœur aussi, sa sœur de lait, et son amie de cœur
presque autant que je le suis. Va, sois sûre qu’il n’est pas ingrat, et
qu’il n’oubliera jamais la manière dont tu l’as soigné pendant sa
maladie. Je n’étais pas là, moi, lorsqu’il était au plus mal; je ne
savais rien. On me cachait le danger de mon frère, et toi, tu étais
alors sa véritable sœur. Maman m’a dit cent fois que sans toi Guillaume
serait mort : car elle avait perdu la tête, ma pauvre mère, et tous les
gens de la maison aussi. Toi seule étais toujours là, contenant toujours
le délire de Guillaume, l’empêchant de courir dans sa chambre quand il
était comme fou, obtenant de lui par la douceur ce que les autres ne
pouvaient obtenir que par la force, te jetant à ses pieds pour lui
persuader d’être tranquille et d’observer les ordres du médecin, le
grondant quelquefois comme un petit enfant, le calmant par tes prières,
par ta douceur. Oh! ma chère Jeanne, c’est à toi que je dois mon frère
que j’aime tant! Comment veux-tu que mon frère et moi nous ne t’aimions
pas comme si tu étais notre sœur?
Guillaume n’avait pu rester longtemps seul. Entraîné irrésistiblement,
il s’était rapproché, et le bruit de ses pas, amorti par l’herbe,
n’avait pas frappé l’oreille des deux jeunes filles. Il était derrière
elles, tandis qu’elles causaient ainsi, séparé seulement de Jeanne par
le tronc du gros châtaignier qui l’ombrageait. — Oui, Jeanne! oui,
Marie! s’écria-t-il en se montrant tout à coup, vous êtes mes deux
sœurs, et il y a des moments où vous ne faites qu’une dans ma pensée.
Oh! Marie, que je te remercie de savoir dire à Jeanne tout ce que je
n’ai jamais su lui dire, et de l’avoir payée, par une si tendre amitié,
de tout le bien qu’elle m’a fait! Oh! Jeanne, je ne t’ai jamais
remerciée comme je l’aurais dû! Tu as été un ange pour moi : j’ai tout
vu, tout compris, tout senti, bien que je fusse presque fou. Oui, je
t’ai vue des nuits entières à genoux à mon chevet! Je me souviens que tu
m’as plusieurs fois soulevé dans tes bras et même porté comme un enfant,
pour me changer de fauteuil. J’étais maigre, exténué! Toi, toujours
forte et courageuse, tu as passé plus de trente nuits sans sommeil, et
tu dormais à peine deux heures dans le jour, sur un matelas au pied de
mon lit. Oh! quels reproches je me faisais alors de n’avoir pu vaincre
les heures de mon délire qui t’avaient brisée, ma chère Jeanne! Et tu
n’as pas été malade, toi! Tu venais de soigner de même ta mère dans une
longue et cruelle maladie, et tu as soigné encore la mienne, quand,
après moi, elle est tombée malade de fatigue et d’épuisement. Et
pourtant je ne t’ai jamais remerciée!
— Oh! si, mon parrain, dit Jeanne tout en larmes, vous m’avez remerciée
bien des fois, dix fois plus que ça ne méritait.
— Non, Jeanne, non! s’écria le jeune homme exalté, j’étais accablé de
je ne sais quelle tristesse; je ne pouvais ni parler, ni pleurer;
j’étais fou autrement que pendant ma maladie, mais je l’étais encore.
Combien de fois je me suis reproché, durant mon absence, de ne t’avoir
pas dit ce que je te dis maintenant! Et depuis trois jours que je suis
ici, je ne t’ai rien dit encore; je t’ai à peine regardée... je ne sais
pas pourquoi! Peut-être que je suis encore un peu fou, Jeanne, et que,
sans l’exemple de ma sœur, je ne saurais pas encore me décider à
t’exprimer ce que j’ai dans le cœur. Mais je ne suis pas ingrat, ne le
crois pas. Pardonne-moi, et surtout, ne pense pas que je t’aie baisé la
main, en arrivant, pour me moquer de toi. Oh! Jeanne, autant vaudrait me
dire que je suis capable de me moquer de ma mère ou de Marie. Dis-moi
que tu ne le crois plus, ma bonne Jeanne, je te le demande à genoux.
Et Guillaume, hors de lui, tour à tour pâle et le visage embrasé, était
aux genoux de Jeanne stupéfaite, et couvrait de baisers ses mains, qui
avaient enfin laissé tomber le fuseau diligent. Jeanne ne put d’abord
que sangloter pour toute réponse.
— Ah! mon cher petit parrain, dit-elle enfin en baisant avec la plus
chaste et la plus maternelle effusion les beaux cheveux blonds de
Guillaume, vous me faites de la peine à force de me faire plaisir!
Qu’est-ce que j’ai donc fait, mon Dieu! pour que vous m’ayez tant
d’obligations! Est-ce que vous n’aviez pas été bon pour moi, aussi, à
Ep-Nell et à Toull? Oh! je n’oublierai jamais vos amitiés, et c’est bien
le moins que je vous aie soigné quand vous souffriez tant, que ça
fendait le cœur! J’avais donné mon âme et mon corps à Dieu pour qu’il
envoie la mort sur moi au lieu de l’envoyer sur vous, et je savais bien
que si quelqu’un devait en mourir, ça serait moi, parce que j’avais prié
comme il faut. Mais le bon Dieu et la _grand’vierge_, mère de
Jésus-Christ, n’ont pas voulu que nous mourions ni l’un ni l’autre. Vous
êtes pour avoir du bonheur, pour vous marier, mon cher parrain, pour
avoir des jolis enfants; et mam’selle Marie, que j’aime autant que vous,
est pour avoir aussi du bonheur et de la famille, plaise à Dieu!
— Et toi, Jeanne, dit Marie, qui la tenait enlacée dans ses bras,
n’espères-tu pas avoir du bonheur aussi?
— Oh! moi! Mam’selle, pourvu que je sois auprès de vous, que je vous
serve, que je ménage _votre fait_, que je soigne vos _petits mondes_
quand ils seront venus, je serai bien assez contente, allez!
— Tu ne veux donc pas te marier aussi, toi?
— Moi, Mam’selle! je ne songe pas à ça.
— Et pourquoi donc, Jeanne? Vous disiez cela autrefois à Toull, dit
Guillaume, je m’en souviens! mais ce n’était pas sérieux?
— Voyons, Jeanne, est-ce que c’est vrai? dit mademoiselle de Boussac à
la jeune fille, qui ne répondait à Guillaume que par un mystérieux
sourire. Tu es ennemie du mariage?
— Oh! non, Mam’selle, puisque je vous le conseille. Mais voilà mes
vaches qui ne mangent plus, la _mouche_ les fait enrager. C’est l’heure
de les conduire au _têt_ (au toit, à l’étable).
— Mais tu ne réponds pas à ce que nous te demandons? reprit Marie en
essayant de la retenir.
— Voyez, voyez, Mam’selle? dit Jeanne; mes vaches s’en vont toutes
seules. Elles sauteraient dans le jardin! Ne me _détemsez_ pas[15], ma
mignonne!
Et Jeanne, se dégageant, s’enfuit à travers la prairie.
— Eh bien! dit mademoiselle de Boussac à son frère, voilà comme elle
s’en tire toujours! Jamais, quand il s’agit d’elle et de son avenir, je
n’ai pu surprendre en elle une pensée d’intérêt personnel. Guillaume, il
y a un mystère d’abnégation dans l’âme de cette jeune fille. J’ai fait
plus de vingt romans sur elle sans trouver un dénouement qui eût le sens
commun.
Guillaume était redevenu morne et pensif. Depuis sa maladie, ce jeune
homme avait, lui aussi, un mystère dans l’âme. Son caractère doux et
tendre ne s’était jamais démenti, même dans les accès du délire. En
Italie, il avait semblé reprendre le cours égal de ses pensées
d’autrefois; mais, depuis son retour à Boussac, il se sentait redevenir
déjà, malgré lui, ce qu’il avait été durant sa convalescence. Un orage
intérieur grondait dans son sein. Tantôt il était porté à des
épanchements extraordinaires, et tantôt il refoulait tous ses élans en
lui-même, avec une profonde souffrance et une sorte d’effroi. Il faut
bien avouer que la société de sa charmante sœur n’était pas le remède
propre à son mal. Cette jeune fille enthousiaste n’avait jamais vu le
monde, elle ne le connaissait pas, elle le haïssait par un effort de
divination. Livrée dans sa première jeunesse à une ardente dévotion,
elle avait pris l’Évangile au sérieux. Elle était fanatique de droiture
et de dévouement. Dans un corps très frêle, elle portait une âme de feu,
et, sous des manières pleines de grâce et de douce sensibilité, elle
cachait un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis
extrêmes. Elle était capable des plus sublimes folies; elle eût été
vivre au désert à douze ans, si elle eût su où trouver la Thébaïde; à
dix-sept ans, elle rêvait, au sein de l’humanité, une vie à part, toute
de renoncement aux vanités du monde, toute de lutte contre ses lois
iniques. Comme elle n’était pas grande à demi, elle vivait à l’aise dans
ce foyer d’enthousiasme qui était son élément, et elle ne s’apercevait
pas que Guillaume n’y entrait que par bonds et par élans terribles, qui
le brisaient sans lui faire pousser des ailes. Ce jeune homme avait les
généreux instincts de sa sœur; mais il avait aussi la faiblesse de sa
mère. Avec Marie, il s’enflammait pour la vie de sentiment. Ils
dévoraient ensemble les romans les plus vertueux et les plus
incendiaires. Avec madame de Boussac, Guillaume se rappelait la
puissance du monde, et ce que sa mère, d’accord avec le monde, appelait
les devoirs d’un homme bien né. Il se laissait alors enlacer par les
projets de mariage et les rêves ambitieux. Quoique son goût n’en fût pas
complice, sa craintive conscience les acceptait comme des nécessités
cruelles auxquelles rien ne pourrait le soustraire. Aussi était-il
malheureux et accablé, livré à une lutte sans fin contre lui-même.
Tout en retournant au château lentement avec sa sœur, Guillaume parut
fort distrait, bien qu’il prêtât une oreille attentive à toutes ses
paroles et que son cœur agité en recueillît avidement le miel ou
l’amertume. Il était toujours question de Jeanne. Marie, ignorant la
plaie qu’elle creusait au cœur de son frère, se perdait en conjectures
sur l’avenir de la jeune fille et sur les sentiments de sir Arthur. Elle
avouait qu’elle regrettait la première illusion que la déclaration à la
paysanne Jeanne lui avait fait goûter, et que son roman prendrait une
tournure prosaïque si M. Harley se guérissait en voyant miss Jane traire
les vaches. Guillaume paraissait préférer, par raison et par amitié, ce
dénouement vraisemblable. Mais il était bien sombre, et, en quittant sa
sœur, il alla rêver seul au bord de la rivière.
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[15] Faire perdre le temps, _détempser_.
XIV
SIR ARTHUR
Pendant le reste de la semaine, Guillaume n’adressa plus à Jeanne qu’un
bonjour ou un bonsoir amical, en passant, sans même la regarder, ce dont
Jeanne n’eut ni étonnement ni chagrin. Elle n’était point exigeante, et
l’accès de reconnaissance enthousiaste que son parrain avait eu à ses
pieds dans la prairie, lui semblait avoir acquitté au centuple, et à
tout jamais, la dette du malade envers l’infirmière. Comme elle n’avait
point connu Guillaume avant sa maladie, et qu’il était extérieurement
beaucoup plus animé que durant sa convalescence, elle le croyait rendu à
son état naturel, et ne s’apercevait pas que toutes ses tristesses lui
étaient revenues. Guillaume cachait assez bien sa peine secrète devant
sa mère et la famille de Charmois; mais lorsqu’il était seul avec Marie,
il ne pouvait se contraindre, et Marie s’effrayait du retour, chaque
jour plus marqué, de son ancienne mélancolie.
Bien que Claudie fût plus spécialement _fille de chambre_, comme on dit
au pays, ce n’était pas elle qui déshabillait, le soir, mademoiselle de
Boussac. Jeanne étant occupée aux champs ou à la laiterie le matin,
Marie, qui l’aimait tendrement, s’était réservé l’heure de son coucher
pour causer avec elle. Elle avait pris l’habitude de lui raconter toutes
les impressions de sa journée, et cette association aux plaisirs et aux
ennuis de sa jeune maîtresse était pour Jeanne une éducation de
sentiment, la seule peut-être dont elle fût susceptible.
Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation,
tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements.
Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille
besoins artificiels des personnes aristocratiques qu’elle servait, il y
avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit
moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges
habitudes. Celui de Claudie, éminemment progressif, et corruptible par
conséquent, acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces
recherches, de tous ces soins de détail qu’on exigeait d’elle et dont
elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu’on la faisait goûter
un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et
le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément
avec la jouissance. Cadet acceptait l’inégalité des conditions comme un
fait accompli; mais, sous son air simple, il n’en était pas moins le
fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire
n’était pas si niais qu’on le pensait, il était souvent ironique sans
qu’on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce
qu’elle était à Ep-Nell, rêvant, priant, et aimant sans cesse, ne
pensant presque jamais; une véritable organisation rustique,
c’est-à-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs
comme il s’en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux,
qui semblent faits pour un âge d’or qui n’existe pas, et où la
perfectibilité serait inutile, puisqu’on aurait la perfection. On ne
connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits
matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les
idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité
consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que
l’homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour
devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d’une religion et d’une
société nouvelles; mais ce qu’on ne sait pas, c’est que la nature
produit de tout temps dans ce milieu certains êtres qui ne peuvent rien
apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu’ils n’ont pas
besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des
sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité. Ils sont
tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et
annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de
comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un
nuage d’ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur
seul se sent vivre; leur esprit est borné comme la primitive innocence :
il est endormi dans le _cycle divin_ de la Genèse. On dirait, en un mot,
que le péché originel ne les a pas flétris, et qu’ils sont d’une autre
race que les fils d’Ève.
Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux
préoccupations de ceux qui l’entouraient, que l’eût été une fille des
druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la
douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à
s’expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait
comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la
nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du
ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant
pas de sens au langage des hommes.
A force d’avoir à s’étonner de tout, Jeanne ne s’étonnait donc
réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle
cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais pas, et
que je comprendrai encore moins quand on me l’aura expliqué. »
Marsillat n’avait rien compris à Jeanne. Guillaume s’y était attaché par
une sorte d’instinct poétique et fatal. Sir Arthur l’avait devinée en
partie. Marie seule la connaissait, elle avait raison de s’en vanter. Il
fallait être arrivé par l’intelligence à la notion du sublime, pour
comprendre comment, par le cœur seul, Jeanne s’y trouvait toute portée.
Aussi mademoiselle de Boussac remarquait-elle que Jeanne avait tout
autant à lui enseigner qu’à apprendre d’elle. Si la jeune châtelaine
était plus éclairée dans ses affections, la bergère d’Ep-Nell était plus
forte dans sa sérénité; et quand Marie lui avait fait comprendre les
souffrances d’une âme tendre, elle lui faisait comprendre à son tour la
puissance d’une âme dévouée, le calme d’une religieuse abnégation. Elles
disaient ensemble leur prière du soir, devant une petite madone
d’albâtre que Guillaume avait envoyée d’Italie, et qu’elles couronnaient
de fleurs de la saison. Ces deux jeunes filles n’avaient pas précisément
le même culte. Marie n’était pas une dévote catholique; c’était une
chrétienne égalitaire, une _radicaliste_ évangélique, si l’on peut
s’exprimer ainsi. C’est assez dire qu’elle était hérétique à son insu.
Jeanne était une _radicaliste_ païenne, sans s’en douter davantage. Ses
superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des
druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l’a jugée
que d’après les crimes qui l’ont souillée et dénaturée[16]. La vierge
Marie et la grand’fade se confondaient étrangement dans l’imagination
poétiquement sauvage de la bergère d’Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi
quelque chose de sauvage et d’antique dans la résignation avec laquelle
elle acceptait le fait de l’inégalité sur la terre. Mais il n’y avait
rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne
connaissant pas le prix de l’argent, n’ayant pas de besoins, et ne
comprenant pas qu’il y eût dans la vie d’autres jouissances que celles
de l’âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la
richesse et la puissance d’autrui. C’était un être exceptionnel, se
rattachant, comme je l’ai dit déjà, à un type rare qui n’a pas été
étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d’Astrée.
Un soir que Jeanne et Marie venaient de finir leur prière, dans la
chambre virginale et toute parsemée de violettes de la jeune châtelaine,
celle-ci dit à sa rustique compagne : Nous avons prié pour Guillaume en
particulier. Dieu veuille qu’il ait un bon sommeil cette nuit, et que
demain son front soit moins sombre!
— Eh! ma mignonne! de quoi vous inquiétez-vous? répondit Jeanne. Si mon
parrain n’a pas tout ce qu’il lui faut pour être heureux, il l’aura
bientôt. Ça ne peut pas manquer. Prenez donc son mal en patience : il
passera.
— Que veux-tu dire, Jeanne? Devines-tu ce que mon frère peut désirer?
— Je vois qu’il est jeune, et je pense qu’il s’ennuie un peu d’être
tout seul. Vous autres, _mondes riches_, vous vous mariez trop tard.
Chez nous, un garçon de vingt-deux ans aurait déjà de la famille. Mon
parrain est bon, il est tout cœur. S’il avait une belle brave femme et
des mignons petits enfants, il ne s’ennuierait pas, allez! Faut
conseiller à ma marraine de lui chercher une femme. Croyez-moi,
Mam’selle, et vous verrez qu’il sera content.
— Tu crois donc qu’on ne peut pas être heureux sans famille, Jeanne! et
tu dis pourtant que tu ne veux pas te marier!
— Il ne s’agit pas de moi, Mam’selle, mais de mon parrain. Moi, je n’ai
pas le temps de m’ennuyer; mais lui, il ne travaille pas, et il lui faut
une _compagnie_.
— Est-ce qu’on n’a pas sonné à la porte de la cour, Jeanne? dit
mademoiselle de Boussac, distraite par le son de cette cloche. Il était
onze heures. Toute la ville était plongée dans le sommeil, et jamais
visite ne s’était présentée à cette heure indue.
— M’est avis que vous avez raison, Mam’selle. On a sonné à la
grand’porte.
— Qui peut venir maintenant? Tout le monde est couché dans la maison!
— Oh dame! ça n’est pas Cadet qui se réveillera. Une fois _parti_,
c’est pour jusqu’au petit jour. La maison pourrait bien lui tomber sur
le corps sans le déranger. Je m’en vas voir ce que c’est.
— Attends, Jeanne, j’irai avec toi : il ne faut pas ouvrir au premier
venu. Nous parlementerons par le guichet.
— Venez, si ça vous amuse, Mam’selle!
Mademoiselle de Boussac jeta une écharpe de barège sur sa tête, prit la
petite lanterne de Jeanne, et descendit avec elle légèrement, un peu
curieuse, un peu effrayée de l’aventure.
On sonnait avec précaution, et comme si on eût craint de réveiller
brusquement les hôtes du château.
— C’est du monde qui n’est pas hardi, dit Jeanne en ouvrant le
guichet : qu’est-ce que c’est donc que vous voulez?
— C’est un ami qui vous revient, répondit une voix que Marie reconnut
sur-le-champ pour celle de sir Arthur.
— Eh! vite! eh! vite! ouvrons! s’écria-t-elle en le saluant
affectueusement à son tour du nom d’ami par le guichet.
Sir Arthur, pour arriver plus vite par les mauvais chemins, avait pris
un cheval à Sainte-Sévère. Jeanne, dont il ne vit pas les traits dans
l’obscurité, prit la bride du locatis, et se chargea de le conduire à
l’écurie, tandis que l’Anglais aidait gaiement la jeune châtelaine à
refermer les portes. Ils se dirigèrent ensuite vers le château et
entrèrent dans la grande salle aux gardes, qui était devenue la cuisine,
et qui occupait le rez-de-chaussée.
— La nuit est fraîche, et je suis sûre que vous avez besoin de vous
chauffer, dit Marie; tenez, il y a encore du feu ici, je vais éveiller
maman et Guillaume.
— Guillaume, je le veux bien... mais votre mère, je m’y oppose...
Laissez-la dormir, et demain matin, je lui jouerai une fanfare sous sa
fenêtre, à l’heure où elle s’éveille ordinairement.
— Au fait, elle a eu la migraine aujourd’hui, et son sommeil est
précieux... mais Guillaume...
Marie allait monter à la chambre de son frère, lorsque celui-ci parut
sur le seuil de la cuisine. Il avait entendu la cloche, le grincement de
la grande porte sur ses gonds, et surtout les aboiements des chiens, qui
n’étaient pas encore apaisés par les caresses de sir Arthur. Il s’était
habillé à la hâte, et venait dans la cuisine chercher de la lumière.
— Oui-da! s’écria-t-il en voyant sir Arthur, un tête-à-tête nocturne
avec ma sœur! Et il se jeta dans les bras de son ami, heureux de le
revoir, bien qu’une étrange souffrance vînt en même temps s’emparer de
son âme. Claudie, que Jeanne avait éveillée, accourut offrir ses
services, et sir Arthur ne voulant à aucun prix déranger les autres
habitants de la maison, Marie et sa soubrette alerte lui servirent une
espèce de souper sur le bout de la table de la cuisine. Le sans-façon de
cette réception campagnarde égaya beaucoup les jeunes hôtes, et leur
convive, serein et enjoué comme à l’ordinaire, fit honneur aux viandes
froides et aux sauces figées du repas impromptu.
— Nous ne vous espérions pas si tôt, lui dit Guillaume; voilà pourquoi
le veau gras est encore debout dans l’étable.
— Mes enfants, je suis venu deux jours plus tôt que je ne comptais, et
je vous dirai pourquoi tout à l’heure.
Marie comprit que M. Harley ne voulait pas s’expliquer devant Claudie,
et elle ordonna à celle-ci d’aller aider Jeanne à préparer la chambre de
sir Arthur.
— Je vous dirai présentement, mes enfants!... dit sir Arthur d’un ton
solennel en prenant dans chacune de ses mains la main du frère et celle
de la sœur. Et il garda un instant le silence comme pour se recueillir.
Guillaume sentit le feu lui monter au visage.
— J’ai pris une grande résolution, mon cher Guillaume, reprit l’Anglais
avec gravité; et comme je sais que vous n’avez pas de secrets pour votre
sœur, je suis bien aise de lui soumettre mes plans. J’ai résolu de me
marier, et comme j’ai trouvé enfin la personne selon mon cœur, je viens
ici pour tâcher de l’obtenir d’elle-même, et de ses parents, si elle en
a.
— Nous y voici! pensa Marie en soupirant, et elle regarda son frère
comme pour l’avertir de ne pas laisser sir Arthur s’engager plus avant.
Mais Guillaume était absorbé dans ses pensées.
— J’ai écrit deux lettres, continua sir Arthur : une à _la personne_,
directement, et une autre à madame de Charmois, que je suppose être la
protectrice, et, pour ainsi dire, la tutrice de la demoiselle attachée à
sa fille... Je n’ai pas reçu de réponse, et dans l’inquiétude que ma
demande, un peu contraire aux usages peut-être, n’ait pas été prise au
sérieux, je suis venu vite pour m’en expliquer nettement. Je ne crois
pas madame de Charmois très bien disposée en ma faveur. C’est donc vous,
mon cher Guillaume, et peut-être vous aussi, ma bonne mademoiselle
Marie, que je veux charger d’être tout naïvement et tout loyalement les
négociateurs de mon mariage avec miss Jane..., dont je ne sais pas le
nom, mais dont la figure me plaît et me donne une entière sécurité.
— Cher Arthur, répondit Guillaume, vous êtes noble et admirable,
surtout dans vos bizarreries; mais vous nous voyez bien malheureux, ma
sœur et moi, d’avoir à vous désabuser. Vous avez donné, bien plus que
nous ne voulions, et bien malgré nous, à la fin, dans une plaisanterie
dont nous étions loin de prévoir les conséquences. Il faut donc vous le
dire... miss Jane n’a jamais existé.
— Ho!... dit M. Harley avec l’accent indéfinissable de surprise
flegmatique que les Anglais mettent dans cette exclamation.
— Hélas, non! dit mademoiselle de Boussac avec un sourire compatissant
et en pressant la main de M. Harley. Ni mademoiselle de Charmois ni moi
n’avons de gouvernante. Miss Claudia et miss Jane sont tout bonnement
Jeanne et Claudie, l’une femme de service, l’autre vachère et laitière
de la maison.
— Ho! fit l’Anglais, dont les grands yeux bleus s’arrondissaient de
plus en plus.
— Consolez-vous, reprit Marie avec douceur. Vous vous êtes trompé sur
la condition sociale de la personne : mais ni la cranioscopie du docteur
Gall, ni la physiognomonie du révérend Lavater n’ont menti relativement
au mérite moral de Jeanne. Jeanne est aussi bonne et aussi pure qu’elle
est belle. C’est un ange. Mais je dois vous dire bien vite qu’elle n’a
reçu aucune espèce d’éducation, qu’elle a vécu aux champs avec les
troupeaux, qu’elle est fille de la nourrice de Guillaume, une simple
paysanne, enfin qu’elle ne sait pas lire, et qu’il est à craindre
qu’elle ne puisse jamais l’apprendre, car elle manque d’aptitude pour
toutes nos vaines connaissances, et elle comprend mieux les choses du
ciel que celles de la terre.
— Ho! fit l’Anglais pour la troisième fois, et il resta plongé dans ses
réflexions.
— Mon cher Arthur, lui dit Guillaume, ne craignez pas les suites de
votre erreur. Nous serions désespérés que notre folle plaisanterie
autorisât seulement un sourire hors de la famille. Madame de Charmois ne
nous a point parlé de votre billet, nous ignorons même si elle l’a reçu.
Quant à Jeanne, comme elle ne sait pas lire, c’est nous qui seuls avons
eu communication de votre lettre, et nous ne lui en avons nullement fait
part. Nous vous remettrons cette lettre; qu’il n’en soit jamais
question, même en riant. Ma mère elle-même ignore tout. Quant à la
Charmois, il vous sera facile de lui faire croire que votre billet est
une suite du poisson d’avril, et que c’est vous qui vous êtes moqué
d’elle.
M. Harley n’avait pas entendu un mot du discours de Guillaume. Il était
occupé à commenter celui de Marie, qui résonnait encore à ses oreilles.
Il se tourna vers elle, et lui fit, d’une manière posée et très
méthodique, une série de questions sur le caractère, les goûts et les
habitudes de Jeanne. A quoi la jeune fille répondit avec toute la
vivacité de sa tendresse et de son admiration pour Jeanne, et elle
termina par un panégyrique complet, mais parfaitement sincère, où elle
ne lui dissimula rien des difficultés qu’il aurait sans doute dans les
commencements à échanger ses pensées avec un être si candide et si
différent du monde où il avait vécu jusqu’alors.
M. Harley écouta attentivement, froidement en apparence. Puis, l’horloge
sonnant une heure après minuit, il baisa la main de Marie en lui
disant : Vous êtes un ange, vous aussi. Je vous demande la nuit pour
réfléchir et prendre mon parti.
— Prenez plus de temps, ami, dit Guillaume, rien ne presse. Jeanne
ignore vos intentions...
Mais M. Harley semblait être sourd à la voix de Guillaume. Guillaume,
lui parlant de l’effet de ses démarches et du soin de sa dignité aux
yeux d’autrui, ne pouvait le distraire de sa passion. Car, qui l’eût
deviné? sir Arthur, sous son apparence imperturbable, avait une grande
spontanéité et, en même temps, une grande ténacité dans ses affections.
Il prit congé de Marie sur l’escalier, traversa sur la pointe du pied
les corridors du vieux château, et arriva avec Guillaume à la chambre
qu’on lui avait préparée.
Le premier objet qui frappa ses regards en y entrant, et qui lui arracha
encore un _ho!_ étouffé, fut Jeanne, debout auprès de son lit, couvrant
de taies blanches les oreillers destinés à son sommeil... Jeanne, ayant
le commandement en chef des lessives et les clefs du garde-meuble,
présidait à la distribution du linge, et _le fin_ ne passait jamais que
par ses mains. La toile, blanche comme la neige, était parfumée, grâce à
ses soins, d’iris et de violettes, et elle touchait sans les froisser
les garnitures de mousseline légère qu’elle faisait flotter autour des
coussins. Elle avait un peu de lenteur dans tous ses mouvements; mais,
comme elle ne se reposait jamais, son travail incessant devançait encore
l’activité souvent étourdie et bruyante de Claudie. Il y avait dans sa
physionomie une sorte de majesté angélique qui faisait disparaître la
vulgarité de ses attributions. A la voir nouer lentement les cordons de
ses oreillers, d’un air sérieux et pensif, on eût dit d’une
grande-prêtresse occupée à quelque mystérieuse fonction dans les
sacrifices.
L’Anglais resta immobile sans lui dire un mot. Guillaume, ému, se sentit
cloué au plancher. Il eût mieux aimé en cet instant perdre l’amitié de
sir Arthur que de le laisser seul avec Jeanne, et Dieu sait pourtant que
sir Arthur eût été encore plus timide et plus réservé que Guillaume dans
un tête-à-tête avec cette jeune fille. Cette dernière, impassible et la
tête penchée, faisait tous ses nœuds en conscience. Il sembla à
Guillaume qu’elle entrelaçait le nœud gordien, tant les secondes lui
parurent longues. Enfin elle sortit, et l’Anglais amoureux, qui n’avait
osé lui dire ni bonjour, ni bonsoir, se laissa tomber dans un fauteuil
en poussant un gros soupir. — Demain, mon cher Guillaume, demain,
dit-il en secouant la main du jeune baron pour prendre congé de lui, je
vous dirai ce que tout cela sera devenu dans mon esprit. La nuit porte
conseil.
— Vous comptez donc veiller? lui demanda Guillaume, qui, malgré son
affection pour lui, ne pouvait se défendre d’un peu d’amertume ironique
dans le fond de son âme. Je vous conseille, au contraire, de bien
dormir, mon ami, car vous devez être brisé de fatigue. Le repos vous
rendra l’esprit plus libre et plus sain pour réfléchir demain.
M. Harley ne répondit pas, et Guillaume le quitta, douloureusement
jaloux de sa liberté et de son courage.
Arthur ouvrit ses malles, qui l’avaient devancé, et qu’on avait déposées
dans cet appartement, endossa sa robe de chambre, chaussa ses
pantoufles, alluma deux bougies sur la cheminée, et se plongea dans son
fauteuil, pour se livrer plus à l’aise à ses méditations. Mais il n’y
avait pas encore donné cinq minutes qu’on frappa légèrement à sa porte.
Il alla ouvrir et vit paraître Jeanne qui lui apportait un plateau
couvert d’un thé complet. « C’est mam’selle Marie qui vous envoie ça,
Monsieur », dit Jeanne en posant le plateau sur la table; et elle porta
la bouilloire devant le feu. Pendant ce temps, M. Harley s’étant dit que
cette apparition était fatale, et la regardant comme un coup du sort,
alla résolument pousser la porte, et revenant s’asseoir dans son
fauteuil d’un air pensif qui n’était pas fait pour effaroucher la
pudeur, « Mademoiselle, dit-il pendant que Jeanne arrangeait les
porcelaines sur la table, voulez-vous me permettre de vous adresser une
question? » Jeanne trouva l’Anglais excessivement poli, et lui répondit
d’un air tranquille qu’elle attendait ses _commandements_.
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[16] On sait pourtant que le druidisme comme le sîvaïsme partait des
augustes et impérissables croyances sur la trinité et l’immortalité de
l’être qui sont la base de toutes les grandes religions et dont le
christianisme n’est qu’un développement.
XV
NUIT BLANCHE
« Je prendrai la liberté de vous demander, mademoiselle Jeanne, si votre
intention est de vous marier? »
Telle fut l’entrée en matière de sir Arthur, et il faut avouer que
jamais préambule ne fut plus maladroit. Le bon Anglais était un être
admirable pour sa candeur, sa droiture et sa générosité; mais il n’était
orateur dans aucune langue. Il portait dans son âme une sorte
d’enthousiasme permanent pour les idées sublimes, qui n’avait pas trouvé
d’expression, et qui paraissait un état calme parce que c’était un état
chronique. En ce sens il avait avec le caractère de Jeanne de
mystérieuses affinités. L’amour et la pratique du bien lui étaient
naturels comme l’action de respirer, et il ignorait le mal au point de
n’y pas croire. Grave et tranquille, parce qu’il atteignait et
embrassait sans cesse l’idéal sans effort, il n’avait pas besoin de
s’échauffer la tête pour professer et observer ses croyances religieuses
et philosophiques. _Loyauté_, _dévouement_, _patience_, telle était sa
devise, et c’était aussi le résumé de toutes ses doctrines. Son
imagination n’allait pas au delà, mais elle ne restait jamais au-dessous
de ce code fait à son usage et qu’il exposait d’une façon laconique et
peu brillante. Comme ce n’était pas un grand esprit, il était facile de
l’embarrasser, et, pour peu qu’il voulût se manifester davantage, il
s’embrouillait et devenait incompréhensible en français. Il se tenait
donc en garde contre lui-même, ne s’embarquait dans aucune discussion,
et se contentait de protester en silence contre les raisonnements qui le
choquaient. Alors il ne répondait que par ce _ho_! qui disait beaucoup
dans sa bouche et qui était la plus forte expression de sa surprise, de
son mécontentement, et quelquefois de sa joie.
Jeanne fut très étonnée de cette question dans la bouche d’un homme
qu’elle ne connaissait pas du tout. — C’est-il pour plaisanter,
Monsieur, répondit-elle, que vous me demandez cela?
— Non, reprit l’Anglais, je ne plaisante jamais. Je vous demande,
mademoiselle Jeanne, très sérieusement, si vous êtes libre de vous
marier?
— Monsieur, ça ne regarde que moi, répondit Jeanne.
— Je vous demande bien pardon, ça me regarde aussi beaucoup. Je suis
chargé de vous demander en mariage pour une personne de ma connaissance.
— Et pour qui donc, Monsieur?
— Si vous ne voulez pas vous marier, vous n’avez pas besoin de savoir
pour qui.
— C’est vrai! Allons, Monsieur, vous vous amusez de moi. Dormez donc
bien, je vous dis bonsoir. N’avez-vous plus besoin de rien?
— Attendez encore un moment, mademoiselle Jeanne, je vous prie. Vous ne
voulez pas vous marier, peut-être parce que vous aimez quelqu’un que
vous ne pouvez pas épouser?
— Ah çà! Monsieur, répondit Jeanne en souriant, je n’aurai pas
grand’peine à m’en défendre, car ça n’est pas.
— Écoutez, mon enfant; je vous prie de me dire la vérité comme à un
ami.
— Vous vous moquez, Monsieur. Comment donc que nous serions amis
puisque nous ne nous connaissons quasiment pas?
— Peut-être, Jeanne, que je vous connais très bien sans que vous me
connaissiez.
— Je ne sais pas comment ça se ferait, à moins pourtant que vous n’ayez
connu ma pauvre défunte mère, dans le temps qu’elle demeurait ici?
Pour la première fois de sa vie, sir Arthur eut un instinct de ruse,
bien innocente à la vérité.
— Peut-être que je l’ai connue, votre mère? dit-il, devinant que
c’était le seul moyen d’inspirer de la confiance à Jeanne.
Ce petit mensonge fit sur elle un effet magique. Elle n’avait pas songé
à regarder la figure de l’Anglais; elle ne se rendait pas compte de son
âge. Quoique sir Arthur n’eût guère que trente ans, qu’il eût une
épaisse chevelure, une belle figure très fraîche, des dents magnifiques,
le front le plus uni et le plus serein, la taille haute et dégagée, sa
manière sévère de s’habiller et la gravité de ses allures n’avaient rien
de folâtre, de coquet, ni de jeune. Jeanne ne se demanda pas s’il avait
pu connaître beaucoup sa mère vingt ans auparavant.
— Si vous me parlez de ma pauvre chère défunte, c’est différent,
dit-elle, et je pense bien que vous ne voudriez pas plaisanter avec moi
là-dessus. Voyons, qu’est-ce que vous avez à m’en dire?
— Jeanne, je m’intéresse à vous autant que mademoiselle Marie et que M.
Guillaume, votre frère de lait; je désire que vous soyez heureuse, je me
fais un devoir d’y contribuer, et je suis assez riche pour contenter
tous vos désirs. S’il est vrai que vous aimiez une personne de votre
condition et que la différence de fortune soit un obstacle, je me charge
de vous doter convenablement. Ainsi ayez confiance en moi, et
répondez-moi sans crainte.
— Monsieur, vous avez bien des bontés pour moi, répondit Jeanne,
peut-être que ma mère vous a rendu quelque service dans le temps; mais
ça serait bien le payer trop cher que de vouloir me doter. D’ailleurs,
je n’ai pas besoin de ça. Je ne suis amoureuse de personne, et personne
ne me fait envie pour le mariage.
— Pourriez-vous me jurer cela sur l’honneur de votre mère, que vous
paraissez tant aimer et regretter?
— Oh, oui, Monsieur, ça me serait facile, et si c’est de besoin, je ne
demande pas mieux.
M. Harley garda un instant le silence. Il voyait bien à la physionomie
et à l’accent de Jeanne qu’elle ne mentait pas.
— Cependant, reprit-il, voyant qu’elle se préparait à sortir, je désire
faire quelque chose pour votre avenir, c’est un devoir pour moi. Ne me
direz-vous pas quelles conditions vous mettriez à votre bonheur dans le
mariage?
— C’est drôle tout de même, dit Jeanne, que tout le monde ici me parle
de mariage, quand je n’en parle jamais, moi, et quand je n’y songe pas
du tout!
— Eh bien! trouvez-vous que je vous offense en vous en parlant aussi,
moi? En ce cas, je ne dis plus rien; mon intention n’est pas de vous
offenser.
— Oh! je le crois bien, Monsieur, dit Jeanne qui craignit d’avoir été
impolie, et pour qui la politesse était un devoir sérieux, parce que,
pour elle, c’était l’expression de la bienveillance et de la sincérité.
Vous pouvez bien me dire tout ce que vous voudrez, je ne m’en fâcherai
pas.
— Eh bien! ma chère Jeanne, permettez-moi de vous demander comment vous
désireriez le mari que vous accepteriez?
— Je n’en sais rien, Monsieur. Je n’ai jamais pensé à ce que vous me
demandez là.
— Mais je suppose! Vous ne pouvez même pas supposer? Vous ne savez donc
pas ce qu’on entend par une supposition?
— Si, Monsieur, je connais ce mot-là. On le dit quelquefois chez nous.
— Eh bien! alors, en supposant que vous en soyez à choisir un mari,
comment le voudriez-vous?
— Vous m’en demandez trop! Je vous dis que je ne sais pas.
— Eh bien! comment voudriez-vous qu’il ne fût pas? Vous ne savez pas
non plus? Voyons, s’il était pauvre, le refuseriez-vous?
— Oh! non, je ne le refuserais pas pour ça, puisque je suis pauvre
moi-même, que je suis née dans les pauvres, que j’ai été élevée avec les
pauvres, et que je mourrai comme les pauvres!
— Et s’il était riche, qu’en diriez-vous?
— Je dirais non, Monsieur.
— Oh! pourquoi cela?
— Je ne peux pas vous répondre là-dessus. Mais je refuserais, bien sûr.
— Vous croyez que les riches sont méchants?
— Oh! non, Monsieur. Ma marraine, mon parrain, mam’selle Marie sont
bien riches, et ils sont très bons.
— Alors vous croyez qu’un riche vous ferait la cour pour vous séduire,
et qu’il ne voudrait pas sérieusement, sincèrement vous épouser?
— Ça pourrait bien arriver. Mais quand même je serais sûre qu’il ne se
moque pas de moi, je ne voudrais pas de lui.
— Et s’il renonçait à sa fortune pour vous plaire, s’il faisait vœu de
pauvreté pour être digne de vous? s’écria sir Arthur frappé de surprise,
et voulant lire au fond des mystérieuses idées de Jeanne.
— Ça, ça pourrait changer un peu mon idée, mais ça ne serait pourtant
pas suffisant.
— Quel autre sacrifice faudrait-il donc faire? reprit l’Anglais exalté
intérieurement. Il y a peut-être quelqu’un capable de vous aimer assez
pour consentir à tout.
— Non, Monsieur, non, dit Jeanne, il n’y a personne comme cela, je vous
en réponds; et si quelqu’un était consentant de mes idées, par une idée
intéressée, il s’en repentirait bien un jour!
— Je ne comprends plus... Oh!... expliquez-vous! s’écria sir Arthur,
qui avait le front tout humide de sueur à force de rechercher le sens
des énigmes de la bergère d’Ep-Nell.
— C’est bien assez, mon cher monsieur, répondit-elle, je ne veux pas
vous en dire plus. Si vous me portez intérêt, ne songez pas à me faire
marier. Je n’ai besoin de rien, et avec votre amitié, si c’est de ma
mère que j’en hérite, je vous serai bien assez obligée.
M. Harley, pétrifié par la surprise, n’osa la retenir davantage.
Jeanne trouva, derrière la porte, Claudie qui écoutait et regardait par
le trou de la serrure, et qui ne parut nullement honteuse d’être
surprise en flagrant délit de curiosité et d’indiscrétion. Jeanne ne
songea pas de son côté à lui en faire un crime. Elle ne pensait pas
avoir jamais de secrets pour Claudie, qu’elle aimait beaucoup et dont
elle était fort aimée. — Tiens! tu étais là? lui dit-elle en regagnant
leur commune chambrette. Pourquoi donc que tu ne t’es pas couchée?
— Je pouvais-t-i dormir, répondit naïvement la Toulloise, quand je
voyais que tu ne revenais pas de chez ce monsieur? Alors je suis venue
écouter ce qu’il te disait. C’était joliment drôle!
— Pourquoi donc que tu n’entrais pas? tu m’aurais aidée à lui
répondre : tu parles mieux que moi.
— Oh! j’aurais eu trop honte, répondit Claudie, qui avait la prétention
d’être timide, bien qu’elle fût passablement effrontée. Je ne sais pas
comment tu peux causer comme ça si longtemps et de cent sortes de choses
avec du monde que tu ne connais pas.
— De quoi veux-tu que je sois honteuse? On ne m’a jamais dit de
mauvaises choses, et ce monsieur est très honnête.
— Oh! pour ça, oui! il parle très honnêtement, et s’il n’était pas si
drôle, il serait très joli homme.
— Qu’est-ce que tu lui trouves donc de drôle?
— Dame! c’est-il pas drôle d’être Anglais?
En causant ainsi, les deux jeunes filles étaient entrées dans leur
chambre, située dans une tourelle, et éclairée par une fenêtre ou plutôt
par une fente à embrasure taillée en biseau et terminée en bas par une
meurtrière ronde qui avait jadis servi aux guetteurs pour pointer un
fauconneau. Un banc de pierre plongeait en biais dans cette embrasure
étroite et profonde, et la lune, glissant par la fente, était le seul
flambeau dont nos jeunes fillettes eussent besoin pour se mettre au lit.
En servantes jalouses d’économiser la dépense de la maison, elles
éteignirent leur lanterne, et Jeanne, s’asseyant sur le banc de pierre
pour délacer son corsage, regarda dans la campagne et tomba dans la
rêverie.
— A quoi donc penses-tu? lui cria Claudie qui était déjà couchée. Tu ne
veux donc pas dormir de cette nuit?
— L’heure du sommeil est passée, dit Jeanne, et ce n’est quasiment plus
la peine d’en goûter, car il fera bientôt jour. Tu ne saurais croire,
Claudie, que, quand je vois le clair de lune, ça me fait un effet tout
drôle.
— Oh! moi, j’aime ça, le clair de lune! reprit Claudie, luttant entre
le sommeil et l’envie de babiller. Le reste du temps, je suis peureuse à
mort la nuit; mais quand la lune éclaire, je n’ai peur de rien, je vois
tout.
— Eh bien! moi, je ne suis pas comme toi, dit Jeanne. Le clair de lune
m’inquiète un peu; c’est le plaisir des fades! les bonnes comme les
mauvaises sont dehors par ce temps-ci, et si les âmes chrétiennes ne
sont pas en grâce, il y a du danger.
— Ah! tais-toi, Jeanne, s’écria Claudie; si tu vas commencer tes
histoires de fades, tu vas me faire peur. Tu sais bien que je ne veux
plus croire à ça, moi. C’était bon chez nous; mais à la ville, c’est
bête : tout le monde s’en moque. Si tu parlais de ça à mam’selle Marie,
tu verrais comme elle te gronderait!
— Je ne te force pas d’y croire, Claudie; les fades n’ont jamais été
occupées de toi. Il y a des personnes que les esprits ne tourmentent
jamais. Mais il y en a d’autres qui sont bien forcées de savoir de quoi
il s’agit, et le moyen de se garer des mauvais pour être bien avec les
bons. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire qu’il n’y a pas de fades. J’en
sais trop là-dessus, Claudie.
— Eh bien! tais-toi, et viens te coucher! V’là la peur qui me prend. Je
ne sais pas comment tu oses en parler à cette heure, toi qui es sûre
qu’il y en a... Heureusement je suis un peu rassurée dans cette chambre,
quand la porte est bien fermée, à cause qu’elles ne pourraient pas
entrer par la fenêtre : il n’y en a point.
— Ça n’y ferait rien, va, Claudie. Tant petites que soient les
_huisseries_ d’une chambre, elles peuvent y passer si elles veulent.
Mais n’aie pas peur, va. Elles ne te feront pas de mal tant que tu seras
avec moi.
— C’est heureux pour moi, dit Claudie, car je n’ai pas ce qu’il faut
pour les renvoyer, moi!
— Ne dis donc pas ça, Claudie!
— Je peux bien le dire à toi. Tu le sais bien. A propos de ça,
Marsillat ne t’en conte plus du tout, pas vrai?
— Non, du tout.
— Du tout, du tout?
— Tu me demandes ça tous les jours! Quand je te dis que non!
— C’est égal, Jeanne. Il n’y a guère de filles ni de femmes capables de
se garer d’un homme comme lui.
— Ça n’est pourtant pas déjà si difficile.
— Je te dis que si, moi, c’est difficile! Un homme qui veut ce qu’il
veut! Il le veut absolument, quoi!
— Il entend la raison comme un autre, va!
— Jamais je n’ai pu la lui faire entendre.
— C’est que tu n’avais pas grande envie de l’entendre toi-même,
Claudie.
— Dame! un homme si gentil! et qui parle si bien!
— Et qui t’a fait des cadeaux!
— C’est bien gentil aussi, les cadeaux!
— Ça serait plus gentil de n’en pas avoir envie!
— Tout le monde ne peut pas être comme toi, écoute donc; je ne dis pas
que j’aie bien fait; car tout ça, c’est des chagrins pour moi.
— Allons, ne te fais pas de chagrin! ça ne t’empêchera pas de te
marier, ma Claudie.
— Ça en ôte le goût. Quoi donc faire d’un paysan quand on est _au fait_
de causer avec un monsieur? Ça a tant d’esprit un Marsillat, et c’est si
bête un Cadet!
— Mais c’est bon, c’est courageux, ça aime toujours; et un Marsillat,
ça n’aime pas longtemps!
— Tu crois donc qu’il ne m’aime plus du tout?
— Je ne dis pas ça; mais qu’est-ce que tu en dis toi-même?
— Je dis que j’ai eu rudement de peine! Mais ça commence à se passer.
Faut bien se consoler, quand on ne peut pas mieux faire.
— Oui, faut se consoler, Claudie. Tout ça ne t’empêche pas d’être une
bonne fille, qui travaille bien, et qui peut encore être aimée d’un
homme comme il faut[17]. Le malheur que tu as eu est arrivé à bien
d’autres, et il n’y a pas si grand mal, quand on l’a fait par bonté et
par amitié. Le bon Dieu pardonne ça; comment donc que les hommes ne le
pardonneraient pas aussi?
— Tiens! faut bien qu’ils le pardonnent! dit Claudie en essuyant une
larme, et elle s’endormit sur le même oreiller que Jeanne, sa pudique et
indulgente compagne.
Qu’on ne s’étonne pas de voir la chaste Jeanne si tolérante envers la
repentante Claudie. Un ou deux péchés de jeunesse et d’entraînement ne
déshonorent point une jeune fille dans nos campagnes. Elles sont
naturellement timides et chastes, mais elles sont faibles : les hommes
ne leur font pas un crime de cette faiblesse, qu’ils provoquent et dont
ils profitent. Il n’y a jamais eu d’homme du monde au dix-huitième
siècle qui ait su fouler aux pieds ce qu’on appelait alors le préjugé,
mieux que nos paysans ne le font tous les jours. C’est un fait à
constater et dont il ne faut tirer aucune induction contre les principes
de Jeanne. Impeccable par résolution exceptionnelle, elle était
l’indulgence et la charité même pour les fautes d’autrui.
Cependant Jeanne, qui avait l’habitude de dire des prières avant de
s’endormir, tenait encore ses yeux ouverts lorsqu’il lui sembla voir la
meurtrière qui éclairait l’intérieur de la tourelle, interceptée tout à
coup par un corps opaque. Elle ne put retenir un cri, et aussitôt elle
vit ce corps disparaître. Puis elle l’entendit glisser le long du mur
extérieur, et des pas furtifs firent crier faiblement le sable du
jardin. Cet étage n’était pas élevé de plus de dix à douze pieds
au-dessus du sol, et il était possible de monter jusqu’à la lucarne par
le treillage de la vigne qui tapissait la muraille. Claudie, éveillée en
sursaut, cacha sa tête sous les couvertures, et Jeanne, toute brave
qu’elle était, n’osa pas d’abord aller regarder par la meurtrière.
Lorsque, après plusieurs signes de croix et de pieux exorcismes, elle
s’y décida, elle ne vit plus rien. La lune était pure, et l’ombre des
arbres fruitiers se dessinait immobile et nette sur le sable brillant
des allées.
— Es-tu sotte, de me faire peur comme ça? dit Claudie.
— Je n’ai pas dit que ça fût le diable, répondit Jeanne. J’ai vu comme
une tête.
— Ça avait-il des cornes?
— Non. C’était fait comme du _monde humain_, et malgré que je n’aie pas
eu le temps de bien voir, parce que la lune donnait par derrière, j’ai
vu comme des cheveux plats sur une tête plate.
— C’était donc fait comme la tête du vieux _Bridevache_?
— Ça m’y a fait penser. Mais qu’est-ce que Raguet viendrait faire ici?
— Ça ne serait pas pour faire du bien. As-tu fermé les portes hier
soir?
— C’est Mam’selle qui les a fermées avec l’Anglais, et peut-être qu’ils
auront oublié de mettre la barre. D’ailleurs, tu sais bien que ce
méchant Raguet est comme _une serpent_. Il passerait par le trou d’une
serrure.
— Bah! tu te seras imaginé d’avoir vu quelque chose. Les chiens n’ont
pas jappé.
— Tu sais bien que les chiens ne disent jamais rien à cet homme-là. Il
a des paroles pour les endormir.
— Oui, des belles paroles! il leur jette de la viande de chevau mort.
Il est plus voleur que sorcier, va, et plus méchant que savant.
— Il faut nous habiller et aller voir dehors, dit Jeanne.
— _Ma fine_, je n’y veux pas aller, s’écria Claudie. J’ai trop peur.
— Et s’il fait quelque dégât dans la cour ou dans le jardin, ça sera
donc de notre faute, Claudie? Moi, j’y vas toute seule. Si c’est Raguet,
ça ne me fait déjà plus tant peur que si c’était autre chose.
Claudie ne voulut pas laisser Jeanne affronter seule l’aventure. Elle
prit courage et l’accompagna. Tout était calme, et Claudie, rassurée, se
moqua de Jeanne au retour.
— C’est égal, dit Jeanne; je l’ai vu, j’en suis sûre. Si c’est Raguet,
ça n’est pas déjà si étonnant; c’est un homme qui se fourre partout, qui
court toute la nuit, et qui dort quand les autres travaillent.
— C’est la vérité qu’il est curieux comme un merle, reprit Claudie; on
le trouve toujours en travers quand on veut cacher quelque chose. Il
écoutait quelquefois le soir tout ce qui se disait chez nous, et il
savait même toutes mes affaires avec Marsillat, sans que j’en eusse dit
un mot à personne. C’est avec ça qu’il se fait passer pour sorcier, et
qu’il donne la peur au monde.
Cependant sir Arthur ne dormait pas. Son imagination, si paisible
d’ordinaire, avait pris le grand galop. La simplicité et l’étrangeté du
personnage de Jeanne formaient un contraste qui le jetaient dans les
plus grandes perplexités. Qui m’eût dit, pensait-il, que je tomberais
amoureux d’une paysanne, que je prendrais la résolution d’épouser un
être qui ne sait pas lire, et que je me trouverais repoussé par sa
fierté et arrêté par la profondeur de ses énigmes!
— Ami, dit-il au jeune baron, lorsque celui-ci entra dans sa chambre à
neuf heures du matin, je suis beaucoup plus épris ce matin de Jeanne la
villageoise que je ne l’étais hier soir de miss Jane. J’ai causé avec
elle après vous avoir quitté...
— Vraiment? s’écria Guillaume en rougissant.
— Vraiment; et elle m’a parlé par énigmes : mais elle m’est apparue
comme le modèle le plus pur et le plus divin qui soit sorti des mains du
Créateur, et je commence à croire ce que je soupçonnais déjà, que
certains êtres qui n’ont pas appris à lire, en savent plus long que la
plupart des savants de ce monde. Elle est fort excentrique, cette
Jeanne; elle porte dans son cœur un secret qui m’effraie et m’attire. Ce
ne peut être qu’une chose sublime ou insensée. Et moi qui trouvais la
vie aride et ennuyeuse! Moi qui ressentais parfois, sans vous l’avouer,
les atteintes du spleen, me voici tout ému, tout rajeuni. Je tremble, je
souffre... mais j’existe...
— C’est dire que vous espérez aussi, dit Guillaume. Comment
pourriez-vous ne pas réussir à être aimé de cette pauvre fille?
— Je crains beaucoup le contraire. Cette pauvre fille n’a pas
d’ambition. C’est pourquoi je l’admire; c’est pourquoi je l’aime, et
persiste dans ma résolution de l’épouser, si je peux l’y faire
consentir.
Guillaume n’essaya point de dissuader sir Arthur. Abattu et soucieux, il
le conduisit auprès de sa mère, qui l’attendait avec impatience. La
famille de Charmois vint déjeuner. La sous-préfette fut très aigre avec
l’Anglais, qui ne songea seulement pas à lui expliquer son billet, tant
il lui eût été impossible de parler hautement d’un amour qui commençait
à l’envahir, non plus sérieusement, mais plus passionnément qu’il
n’avait fait d’abord. Madame de Boussac et son amie crurent donc que ce
billet n’avait été qu’une plaisanterie. Cependant la sous-préfette le
lui pardonnait d’autant moins qu’elle le voyait complètement insensible
aux charmes de sa fille, et elle avait soif de se venger de lui. Elle
était trop clairvoyante pour ne pas avoir remarqué aussi combien Jeanne
était un sujet de trouble pour Guillaume. Des deux maris qu’elle avait
guettés pour Elvire, elle n’en voyait donc plus un qui ne fût occupé de
cette servante, et elle haïssait déjà la pauvre Jeanne, affectant de la
traiter avec hauteur chaque fois que l’occasion s’en présentait, et
jurant, en elle-même, qu’elle mettrait le désordre et la douleur dans
cette maison où elle ne pouvait exercer son influence.
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[17] Un homme comme il faut ne veut pas dire, dans la bouche de nos
filles, un homme bien né ou bien élevé, mais un honnête homme.
XVI
LA VELLÉDA DU MONT BARLOT
Marsillat arriva dans l’après-midi. Ne cherchant pas à se faire une
nombreuse clientèle à Guéret, il n’était pas à la chaîne comme tous les
avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans
son pays; et n’y plaidant que les causes d’un certain éclat et d’une
certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer
quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air
d’insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au
fond, il aspirait à la députation dans l’avenir.
On s’imaginera difficilement qu’un homme de ce caractère fût susceptible
d’une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat
était-il très calmé à l’égard de la bergère d’Ep-Nell. Mais il avait
trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n’en pas avoir
instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non satisfaite le
tourmentait plus qu’il n’eût souhaité lui-même, et depuis près de deux
ans qu’il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles
du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise
humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu’il avait
échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre.
Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il
l’avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans
l’espérance qu’elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie
de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la
maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour
le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu’il la guettait
dans la cour ou dans la laiterie, enfin, jusqu’auprès du lit où la
prostration du malade le laissait quelquefois en tête à tête avec
Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres
corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l’avoir émue ou
effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas
craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d’ailleurs pas
permis de s’engager, car il sentait qu’un seul cri, un seul éclat de la
voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l’eût couvert
de ridicule et de honte. C’était donc par la séduction des paroles et
des promesses qu’il pouvait espérer de s’en faire écouter; mais, à tous
ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui
disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon
pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le
chagrin. Vous avez pourtant l’air de les aimer, car vous êtes bien
officieux dans la maison; mais vous êtes si fou, qu’il faut toujours que
vous fassiez enrager quelqu’un. Je crois que vous _fafioteriez_ autour
des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous
êtes un _diseur de riens_. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la
Claudie. »
Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la
peur. Au fond, Marsillat sentait qu’elle parlait avec bon sens, et
qu’elle ne le jugeait pas plus mauvais qu’il n’était; car il avait du
dévouement et de l’affection pour Guillaume, et sa conduite n’était pas
toute hypocrisie.
C’est là, du reste, tout ce qu’il avait obtenu de la perle du
Combraille, comme il l’appelait d’un air moitié passionné, moitié
railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de
cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante
qu’elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce
qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité
(mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois,
affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs de la féodalité dans
certains droits qu’ils s’arrogent, en vertu de leur argent et de
l’espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.
A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort
bien remarqué la protection jalouse qu’il avait accordée à sa filleule,
et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire
attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans
son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d’être
généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume
réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée; mais le
jeune baron eût préféré mourir que de lui ouvrir son cœur.
D’ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l’âme, d’être accueilli
avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison
plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a
cette faiblesse, bien qu’il soit peu de provinces où la noblesse soit
plus effacée que dans la nôtre, et bien qu’il fût de mode, à cette
époque, de la railler et de la braver plus qu’elle ne le méritait.
Mais la force des choses avait mis Jeanne à couvert des obsessions de
Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé à ses affaires, à
sa réputation, à son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne
s’était plus réveillé qu’à de courts intervalles, et lorsque les
occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses
pour sa réputation d’homme de poids. De jour en jour, les folies de
jeunesse, pour lesquelles on n’a chez nous que trop de tolérance,
devenaient moins conciliables avec la position de l’avocat renommé. Le
goût s’en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de
préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, son désir pour
Jeanne s’était endormi dans sa poitrine. Peut-être n’attendait-il qu’une
occasion quelque peu énergique pour se réveiller.
Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où
Jeanne gardait ordinairement ses vaches. Il prit pour prétexte
l’amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers
qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur
en présence de l’objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien
écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur
l’étrange déclaration qu’il avait faite indirectement à Jeanne, et
Marsillat n’était pas assez complètement détaché de Claudie pour n’avoir
pas eu déjà un quart d’heure d’entretien particulier avec elle. Claudie
n’ayant plus guère d’autres rapports avec son ancien amant que le
plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu’il
s’amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance
tous les petits événements de la maison; et Marsillat, qui aimait à tout
savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu’elle y
entendît malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les
mœurs bourgeoises du pays.
Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l’œil
pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de
Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré,
et la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la
rencontrer, et force fut à Léon d’entrer dans les rochers pour faire
lever le gibier qu’il avait promis au fusil de M. Harley.
C’est alors seulement qu’il découvrit Jeanne abritée contre une grosse
roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de
paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé
rustique qu’il est dangereux de s’endormir aux champs. Mais elle avait à
peine reposé deux heures cette nuit-là, et la fatigue l’avait vaincue.
Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à
terre, et le fil était rompu. Sa belle tête s’était penchée contre le
rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d’oreiller à sa joue
candide. Elle était assise dans l’attitude la plus chaste, et sa main
droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement
machinal, mais faible, de faire pirouetter le fuseau.
Marsillat, qui la découvrit le premier, s’arrêta à quelques pas devant
elle, et fit signe à ses compagnons d’approcher. Guillaume éprouva un
serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les
regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé
Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et
murmura à voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux
compagnons :
— Ho!... vous souvenez-vous?
— De quoi? dit Marsillat. Il paraît que vous avez quelque charmant
souvenir!
— Ho! dit l’Anglais en étendant sa main vers la tête de Jeanne avec
attendrissement, je me souviens de tout! Elle était la plus belle enfant
du monde, elle est la plus belle fille de la terre!
— Mon Dieu! s’écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me
souviens de quelque chose comme dans un rêve!... Aidez-moi,
rappelez-moi!...
— Guillaume, dit M. Harley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la
druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui
avons faits!
— Oui-da! s’écria Léon, je me souviens maintenant. Quant aux trois
dons, je ne sais plus précisément ce que c’était. Il y avait trois
pièces de monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... je me
rappelle celui de M. Harley, « un bon mari »; et le mien, « un amant
robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.
— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C’était une
pièce d’or.
— Et moi, je me rappelle tout, comme si c’était hier, s’écria sir
Arthur.
— Et vous croyez que c’était Jeanne? demanda Guillaume troublé.
— Pourquoi pas? reprit Léon; je n’en sais rien, mais il est facile de
s’en assurer.
Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s’éveilla, devint toute
rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit,
et regarda ses vaches. Elles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir
pour les rejoindre, mais Marsillat l’arrêta.
— Jeanne, lui dit-il pour l’éprouver, tu n’as donc jamais dit à
personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades
du mont Barlot avaient mises dans ta main, quand tu étais petite, un
jour que tu t’étais endormie sur les pierres jomâtres?
Pour la première fois, depuis l’incendie de la chaumière d’Ep-Nell,
Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de
Jeanne.
— Dieu du ciel! s’écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment
savez-vous ça, Monsieur? Je ne l’ai jamais dit qu’à ma mère, et ma mère
ne l’a jamais dit à personne.
— Ta tante le savait apparemment, Jeanne?
— Non! ma tante ne l’a jamais su. Qu’est-ce qui a pu vous le dire? Ça
n’est pas de ma faute si vous le savez, je ne l’ai jamais dit.
— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si
simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant
d’importance à ce hasard, ma chère Jeanne.
— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne
consternée.
— Et moi aussi, dit l’Anglais en prenant, d’un air à la fois paternel
et respectueux, la main de Jeanne, je le sais, et je vous prie de nous
dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.
— Non, Monsieur, dit Jeanne, d’un air de fierté singulière, je n’en ai
jamais eu de chagrin.
— Mais pourquoi l’as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer
Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru
sérieusement que cela te venait des fades?
— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit
Jeanne d’un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et
nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien, mais nous
voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que
vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme
nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.
— Ainsi, tu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons,
grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de
tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il
se sentait l’humeur taquine, voilà l’esprit de nos belles bergères!
Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas
perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur essaie de lui
débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?...
— Nenni, Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien, répondit Jeanne
avec une tristesse qui était toute l’expression de son courroux. En
voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi, si vous voulez, et des
choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi, je
n’ai rien dit, et je n’ai pas fait de mal.
— Oh! s’écria sir Arthur, affligé de la douleur qui se peignait sur les
traits de Jeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans
l’erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d’elle,
mais lui apprendre...
Sir Arthur s’arrêta court en voyant le visage de Jeanne couvert de
larmes. Il eut tant de douleur d’avoir contribué à la faire pleurer
ainsi, qu’il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la
consoler, il ne sut lui dire que « Ho!... »
L’affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore;
mais gêné par la présence de Marsillat, il n’osa faire un pas ni dire un
mot pour retenir Jeanne, qui s’éloigna avec empressement.
— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous,
sir Arthur, de cette étrangeté? n’est-ce pas une observation curieuse à
faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays
lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu’il y eût
au centre de la France des superstitions si arriérées!
— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve
rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci, et je me rappelle fort
bien ce que vous m’avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent
les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune
fille pleure?
— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les
relations qu’elles ont daigné avoir avec les mortels. C’est un crime
envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les
indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien
qu’il ne peut venir à l’esprit de cette fille que nous soyons les trois
fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu’elle a reçu l’aumône des
bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle
gémit et se défend de l’avoir divulgué. Quant à moi, je ne suis pas si
tolérant que vous, sir Arthur, à l’endroit de la poésie dite
fantastique. Je hais la superstition, et déplore l’erreur grossière,
sous quelque forme qu’elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper
l’occasion de m’en moquer, et je crois que c’est un devoir à remplir
envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous
voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de
l’abrutissement.
— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n’ai eu le plaisir
de vous voir, dit Guillaume avec un peu d’aigreur.
— Je l’ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l’être
encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de
votre caste de perpétuer l’ignorance chez le pauvre, afin d’y perpétuer
la soumission. Aussi admirez-vous, en poètes, que vous prétendez être,
le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites
qu’entretenir, par la dévotion, par la protection accordée aux images
miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries, la folie de nos
pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions
qu’ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect
qu’ils portent à Dieu, au diable et à certains hommes.
— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur
l’autre, répondit M. Harley. Je voudrais avec vous qu’on affranchît le
paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n’avez que
Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui
ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait
tout à l’heure quelque chose d’assez profond, que vous n’avez pas senti.
Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit, disait-elle,
voient des choses que vous ne verrez jamais. C’est-à-dire qu’ils ont
l’esprit plus tourné à la poésie que nous, et, en cela, je ne sais trop
si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.
— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs! reprit Marsillat.
Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en
prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants
fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les
désabuser s’ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.
— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L’enfant a besoin de
poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l’instruire qu’à l’aide des
symboles. Quant à moi, j’ai été nourri de ces contes que vous méprisez
tant, et je serais bien fâché d’avoir sucé l’esprit de Voltaire avec le
lait.
— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit
Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de
votre goût, comme ceux de ma grand’mère, qui était, ne vous en déplaise,
une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous
n’aimez plus ces symboles qu’à la condition d’en chercher et d’en
trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient
de grosses et terribles réalités qui font l’occupation, le tourment,
l’idiotisme et l’abaissement de leur vie. Qu’en dit notre philosophe?
ajouta-t-il en s’adressant avec un peu d’ironie à M. Harley.
— Je dis, répondit celui-ci, qu’il faudrait traiter le cerveau des
paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie,
et les aider à découvrir le symbole.
— Alors, il n’y aurait plus foi à la poésie, s’écria Léon, qui aimait à
discuter. Ils ne feraient plus que s’en amuser comme vous autres; les
plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des
littérateurs; je ne demande pas mieux, moi; mais ils perdraient dès lors
cette naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos
yeux, tout le charme de leur superstition.
M. Harley voulut répondre; mais, il fut bientôt contredit et battu par
Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur
une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l’Anglais, qui,
en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de
sécheresse dans ses sentiments, et n’envisageait qu’avec effroi sa
philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d’une
certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront
toujours, dans la discussion, beaucoup d’avantage apparent sur ceux qui
cherchent dans l’inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley
dut bientôt céder la palme du raisonnement à l’avocat, et Guillaume, qui
se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu’il ne voulait en
convenir, devint de plus en plus triste, et finit par garder le silence.
Cette conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où
les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement
une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec
quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et
Guillaume eussent souhaité qu’il fût question de Jeanne entre eux et
Marie seulement; mais il n’y eut pas moyen d’empêcher Marsillat de
raconter devant Elvire l’aventure du mont Barlot, la découverte que M.
Harley avait faite de l’identité de Jeanne avec la petite chevrière,
dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille
crédule avait montré en entendant raconter l’incident des pièces de
monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit
avec beaucoup d’attention, et voulut en savoir tous les détails. M.
Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume,
étant fort jeune à l’époque de l’événement, en avait un souvenir vague,
qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait
meilleure mémoire que Guillaume; mais la poésie de ce petit roman
l’ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s’en serait
peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M.
Harley. Cette différence dans l’impression diverse que plusieurs
personnes reçoivent et conservent d’un même fait est assez prouvée par
l’expérience journalière.
Sir Arthur n’avait été qu’une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce
lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, et les
moindres circonstances qui s’y rattachaient lui semblaient en faire
partie. Marsillat ayant cent fois passé par là avant et après, eût été
fort embarrassé de noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris
bien d’autres fois, et moins innocemment peut-être, les bergères
endormies dans les rochers et sous les buissons de ces parages peu
fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de
Jeanne l’avaient tenue assez longtemps à l’abri des regards de l’ardent
chasseur, pour qu’il eût oublié ses traits, d’ailleurs fort changés et
pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Barlot jusqu’à
l’époque où les yeux noirs de Claudie avaient attiré le jeune avocat
vers les bruyères de Toull et les dolmens d’Ep-Nell. Quant à Guillaume,
quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un
abîme entre les souvenirs de son adolescence et les émotions d’une vie
nouvelle.
Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume
pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie
prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon.
L’Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de
Boussac, bien loin de l’en dissuader, admirait ce qu’elle appelait sa
sagesse, et s’enthousiasmait avec lui pour son étrange projet d’hyménée.
Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il
tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Harley voulait
l’amener à lui donner une complète adhésion, mais le jeune homme se
retranchait sur le danger d’unir indissolublement une intelligence
éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à
la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre
l’opinion. Il s’effrayait du ridicule et du blâme qui allaient
s’attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces
objections par des arguments sans réplique au point de vue du sentiment
et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme
vaincu au fond de son âme. Et alors il trouvait un secret soulagement à
prévoir que Jeanne, fidèle à sa bizarre détermination, repousserait
l’idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer
avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le
fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le
grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime
de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de
Boussac s’attacherait aux pas de Jeanne jusqu’à ce qu’elle lui eût
arraché son secret.
XVII
LA GRANDE PASTOURE
Le soleil n’était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla
trouver Jeanne dans l’étable, et s’asseyant sur le bord de la crèche,
tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par
l’aventure du mont Barlot. Lorsqu’elle lui eut déclaré et assuré que
Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle
avait fait l’événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit
son travail et resta comme étourdie sous cette révélation. Si tout autre
la lui eût faite, elle n’y eût jamais cru, mais elle vénérait sa jeune
maîtresse presque à l’égal de sa patronne, la Vierge des Cieux, et elle
demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité.
Vraiment, quand on ôte au paysan sa foi au prodige, il semble qu’on lui
enlève une partie de son âme.
— Eh bien! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc
beaucoup ton rêve?
— Oui, ma chère demoiselle, j’en ai du regret, répondit Jeanne; je
m’étais accoutumée à y penser tous les jours. Mais si ça m’ôte un
plaisir, ça m’ôte aussi une peine.
— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, à moi, Jeanne. Tu
sais combien je t’aime. Tu sais aussi que je ne me moque jamais de toi,
et bien que j’aie ignoré jusqu’ici à quel point tu croyais aux fades, je
me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t’humilier.
— Oh! je le sais, ma chérie mignonne; vous avez trop bon cœur! Mais
enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.
— C’est vrai; mais je puis t’écouter, et peut-être adopter tes idées si
elles me paraissent justes. Voyons, instruis-moi dans ta croyance comme
si j’étais païenne et que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que
c’est que les fades.
— Eh! Mam’selle, c’est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles
du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagent ou nous
tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal,
selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou
aux mauvaises. Quand une personne a la _connaissance_, elle fait son
salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des
mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.
— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres
jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent
des fées ou comme un piège?
— Attendez, ma mignonne. Il faut tout vous dire. Vous ne savez pas
qu’il y a un trésor caché dans notre pays!
— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On
dit aussi qu’il y a un veau d’or massif enterré sous la montagne de
Toull; que ce veau d’or, ou ce bœuf d’or, comme vous l’appelez, se lève,
sort de son gîte caché à certaines époques de l’année, particulièrement
à la nuit de Noël, et qu’il se met à courir la campagne en jetant du feu
par les yeux et par les naseaux.
— Oui, Mam’selle, c’est comme ça que ça se dit.
— On dit encore que si quelqu’un, coupable d’une mauvaise action, vient
à rencontrer _le bœuf_, le bœuf l’épouvante, le poursuit, et peut le
tuer; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à
lui, elle n’a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le
bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l’heure de l’élévation
de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter; alors le
bœuf d’or s’agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est
justement le trou à l’or, l’endroit où gît le trésor de l’ancienne ville
de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d’années.
— Oui, Mam’selle; vous savez donc tout ça?
— Je l’avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M.
Marsillat nous a donné beaucoup de détails, et nous a assuré que presque
tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à cette
folie, quoiqu’ils ne l’avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce
que tu y crois?
— Ma mignonne, vous dites déjà que c’est une folie! Moi, je ne dis rien
là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit faux, ma mère y croyait. Je
ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c’est un
péché. Seulement, j’ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de
n’être pas tuée par _le bœuf_, si je venais à le rencontrer, et de
trouver le trésor, si c’est la volonté de Dieu.
— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Après?
— Après, Mam’selle? Est-ce qu’on ne vous a pas dit que pour n’être pas
en danger, il faut n’avoir jamais eu de l’or tant seulement un brin en
sa possession?
— C’est vrai, on me l’a dit aussi. Vous pensez donc que l’or porte
malheur?
— Ça, j’en suis bien sûre! Toutes les fois qu’un bourgeois en a montré
à une fille, elle a quasiment perdu l’esprit, et elle s’est _rendue à
lui_, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien! le jour où
je trouvai de l’or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de
moi. Ensuite, pour qu’il ne portât pas malheur à d’autres, je fis un
trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand’pierre jomâtre, et je
poussai le louis d’or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu
dans ma main de l’argent aussi, je ne me méfiai pas de l’argent, et le
portai bien vite à ma mère.
— Tu pensas donc de suite aux fades?
— Non, Mam’selle. Je n’y pensais pas, je n’avais pas de _connaissance_;
je savais seulement que l’or portai malheur, et je n’en voulais point.
Quand je dis à ma mère ce qui m’était arrivé, et que je lui montrai les
deux pièces d’argent, elle commença à m’instruire. Elle me tança
beaucoup de m’être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres,
qui sont un mauvais endroit, et elle m’enseigna ce que je devais faire
pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s’ils
croyaient m’avoir achetée. Elle fut contente de ce que j’avais laissé le
louis d’or au mont Barlot et de ce que je ne l’avais pas mis dans ma
poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne
savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais;
mais ça pouvait aussi n’être ni mauvais ni bon, parce qu’il y a des
_fadets_ qui sont fous, qui aiment à s’amuser, et qui font des petites
niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire
chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou
encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le _dévide_ à
l’envers quand vous n’y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir
l’écu dans l’église et nous l’avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant
à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien
jolie... il y avait l’empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère
aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n’avait
pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la
guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les
temps anciens, du temps de la _Grande Pastoure_.
— Eh bien! la petit pièce de l’empereur?
— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c’est bon, cette
pièce-là, c’est du bonheur et de l’honneur. C’est la bonne fade qui, en
voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l’or, a mis dans
ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C’est, pour sûr, la
grand’fade d’Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu’elle sait que tu n’es
pas méchante, et que tu n’as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort
à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t’en séparer. »
Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix
de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui
commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam’selle, je l’ai bien
toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le
passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.
Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines
grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom.
L’humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de
fer.
— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l’histoire des trois pièces, qui
m’a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c’était un
miracle, et qui m’a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n’en
est pas un. Eh bien! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien
s’en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans
qu’ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.
— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou
blanc?
— Ça doit être de mon parrain!
— Eh bien! non, c’est du monsieur anglais.
— De l’Anglais? Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter
bonheur à une chrétienne?
— Tu crois donc qu’un Anglais n’est pas un chrétien?
— Je ne sais pas.
— Je t’assure qu’ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!
— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam’selle; mais du
temps de votre papa, que vous n’avez guère connu, ça se disait
autrement. Savez-vous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à
attraper _le bœuf_ et à trouver le trésor?
— Voyons!
— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n’en verrait
jamais la fin; qu’il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui
est sur la terre; qu’il y aurait encore de quoi payer une grosse armée
pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à
Paris, à ce qu’il paraît dans le temps où elle me disait ça.
— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l’Angleterre?
— Dame! Mam’selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu’elle y
élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire
(qu’on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours
peur qu’on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l’empereur a été
renvoyé et _mis dans une cage de fer_ par les Anglais, ma mère a pleuré,
pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on
disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et
qu’ils l’avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se
fâchait, et elle disait comme ça : « Ah! ma pauvre chère dame de Boussac
doit avoir rudement de chagrin! » Aussi, Mam’selle, j’ai été bien
étonnée quand je suis venue ici et que j’ai entendu dire à votre maman
qu’elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser
de voir qu’il y avait son portrait dans sa chambre et qu’on avait mis le
portrait de l’empereur dans le grenier. Aussi je l’ai mis dans ma
chambre, moi, sans qu’elle le sache, et je ne crois pas qu’il y ait de
mal à ça.
— Non, sans doute. Moi aussi j’admire et je plains le grand empereur.
Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores
ainsi son portrait, car elle n’aurait pas de cesse que maman ne le fît
brûler.
— Aussi, Mam’selle, je le cache tous les matins avec un tablier que
j’accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le
regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait
été soldat du temps de la République, et, sous l’empereur, il avait été
dans un pays qu’on appelle l’Italie, et il s’était bien battu. Je ne
l’ai pas connu non plus; mais je sais qu’il n’aimait pas beaucoup les
Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l’empereur qui a
brûlé avec tout le reste.
— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu
auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras
en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d’autrefois, la belle
Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges?
— Oh! Mam’selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J’en rêve
toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée,
et que je garde mes bêtes, je m’imagine que je vois arriver tout ça.
Cependant, je n’en parle jamais à personne.
— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves
semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère
sans s’émouvoir au récit de ce qui s’y est passé. On dit qu’il y a à
Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre,
pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des
coups de sabot.
— Ah! Mam’selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit
que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et
qu’il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.
— Mon grand-père?
— Oui, Mam’selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça
dans la maison d’ici.
— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne;
mais n’importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de
Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi,
Jeanne, qu’il serait doux de mener cette belle vie. Mais cela n’est plus
de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour
toujours peut-être, avec l’Angleterre. Nous sommes censés libres, et les
Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à
une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer
à lever une armée contre eux.
— Ça ne vous va donc pas, Mam’selle, ce que j’ai dit? Je vous en
demande pardon.
— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je
t’aime davantage d’avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est
impossible, et d’ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui
pleurent l’empereur Napoléon.
— Vrai, Mam’selle? il y en a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là.
— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley,
qui admire la belle Pastoure et l’empereur autant que toi.
— _Si pourtant_, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont
fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce
qu’elle avait la connaissance!
— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t’en
réponds.
— Oui-da! c’est donc un bien brave homme, cet Anglais-là?
— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre,
Jeanne.
— Ça me fait plaisir. Je n’ôterai pas son petit sou blanc de mon
chapelet.
— Garde-t’en bien, tu lui ferais trop de peine.
— Et à cause donc, Mam’selle?
— Parce qu’il t’aime, Jeanne.
— Il m’aime! C’est donc vrai qu’il a connu ma mère?
— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t’aime beaucoup.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu’il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble,
s’assemble, Jeanne! N’est-ce pas vrai?
Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de
Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à
l’affection dont elle était l’objet. Mais elle l’acceptait comme la
marque d’une grande bonté, et prêtait l’oreille d’un air naïf au
panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand
Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu’il lui
inspirait, elle s’aperçut qu’elle perdrait du terrain au lieu d’en
gagner, et qu’une sorte de méfiance et d’effroi, sentiments bien
contraires à ses dispositions habituelles, s’emparaient de la jeune
fille. — Voilà déjà deux fois, Mam’selle, que vous voulez trop me faire
dire ce que j’en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous
inquiétez de ça.
— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une
fille à marier, moi, et je puis, d’un jour à l’autre, être demandée par
quelqu’un.
— Oh! si c’est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça,
répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je
vois bien qu’il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je
vous ferais de la peine sans le savoir.
— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier,
et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te
consulte.
— Oh! moi, Mam’selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller!
— Tu ne m’aimes donc pas?
— Pouvez-vous dire ça!
— En ce cas, parle, s’écria Marie en lui passant un bras autour du cou,
et en l’attirant auprès d’elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma
place, et que M. Harley veuille t’épouser.
— Est-ce que je sais, moi?
— Mais, enfin, tu peux bien supposer!
— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous
répondrai dans la vérité de mon âme. Je n’épouserais jamais ce
monsieur-là; d’abord parce qu’il est Anglais, et que je ne voudrais pas
mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et
je lui porte du respect, puisqu’il est si brave homme; mais l’épouser!
Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas
contrarier l’âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père.
Ensuite, Mam’selle, je dirais non, parce qu’il est riche, et que ça me
porterait malheur. On dit chez nous que l’argent rend fier et méchant.
Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n’y a rien de si
bon et de si humain que vous. Mais il n’y en a peut-être pas beaucoup
qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam’selle Elvire n’est
pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir
de l’argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m’a commandé de
rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante
mille bons Anglais pour m’épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de
tous, je vous le jure sur mon baptême!
Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle
comme une sorte d’indignation patriotique qui faisait briller son regard
et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression
fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait
s’empêcher de l’admirer, quoique son obstination l’affligeât
profondément, et elle la comparaît intérieurement à Jeanne d’Arc. Il lui
semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage
rustique qu’elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le
glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et
d’enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l’héroïne de
Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s’imaginait
que l’âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de
ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu’une
autre transformation l’appelât à se manifester encore dans tout l’éclat
douloureux de la force et de la gloire.
Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute cette
causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en
souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa _bergère
inhumaine_, mais qu’il faudrait du temps, des soins et de la patience.
Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave
que le grand trot excentrique sur lequel il l’avait commencé. La
difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et
il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau
tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments
romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamais Chérubin ne
le fût auprès d’une brillante comtesse, il était pour Marie un objet
d’admiration et d’intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses
mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu’il y avait de
l’un et de l’autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure
et l’âge mûr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au
héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour
se transformer en berger.
Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d’un grand poids, et il
se donna même la peine d’être fort galant auprès d’Elvire. Madame de
Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance
entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.
XVIII
LA FENAISON
Des jours et des semaines s’écoulèrent dans un calme apparent. Sir
Arthur chérissait la campagne et ne s’était pas fait beaucoup prier pour
passer tout l’été à Boussac. La châtelaine, comptant qu’il avait
beaucoup d’influence sur son fils, avait espéré qu’il le déciderait à
sortir de son apathie et à faire choix d’une carrière. Guillaume
montrait chaque jour plus d’éloignement pour les divers états qu’on lui
offrait, et sa mère n’espérait plus lui faire conquérir un sort brillant
qu’à l’aide d’un bon mariage. Elle le promenait dans les châteaux
d’alentour, et attirait chez elle ses nobles voisines; mais, à son grand
déplaisir, Guillaume, loin d’admirer leurs charmes, n’était porté qu’à
remarquer leurs défauts; et comme elle faisait part de ses soucis à la
sous-préfette, celle-ci insinuait avec acharnement que Guillaume devait
avoir quelque déplorable inclination pour une personne d’un rang
inférieur, qu’il ne pouvait avouer. Elle nomma même Jeanne plusieurs
fois; mais comme rien, dans l’apparence, ne justifiait cette accusation,
madame de Boussac ne voulut point y croire.
M. Harley était un mauvais auxiliaire pour ses projets ambitieux. Il
essayait parfois de se conformer à ses intentions; mais lorsque
Guillaume lui demandait pourquoi il lui donnait un exemple si contraire
à ses conseils, le bon Arthur restait court, souriait, et finissait par
avouer qu’en fait de mariage, il ne connaissait d’autre considération
que l’amour. Il était de ces Anglais qui épousent qui bon leur semble,
une comédienne, une cantatrice, une danseuse même, pourvu qu’elle leur
plaise; et comme Jeanne lui plaisait par des qualités moins brillantes,
mais plus essentielles, il pensait faire un acte de haute raison en même
temps que de goût, en persistant à l’épouser.
Cependant il l’aimait avec patience. Il ne voulait plus l’effaroucher
par des offres soudaines. Il s’était résigné à l’étudier de loin, afin
de se rapprocher d’elle peu à peu, à mesure qu’il trouverait, dans les
habitudes de la vie champêtre, les occasions de lui inspirer de la
confiance, et de lui parler une langue qu’elle pût entendre. Il
s’ingéniait avec une rare maladresse, mais avec une bonne foi touchante,
à deviner les moyens de lui plaire et d’en être compris. Il s’informait
de ses parents, de son pays, de ses amis toullois. Il avait été à Toull,
faire connaissance avec le curé Alain pour lui parler de son projet et
le mettre dans ses intérêts; mais sous le sceau du secret, et à la
condition que le bon desservant n’en parlerait à Jeanne que lorsque les
manières de la jeune fille lui auraient donné quelques espérances. Il
s’était fait, dans cette occasion, le messager de Jeanne pour porter, de
sa part, l’argent qu’elle avait gagné, à sa tante la Grand’Gothe, et
comme il avait quadruplé cette petite somme sans en rien dire à
personne, et sans s’inquiéter si cette femme n’était pas une des plus
riches du pays sous sa misère apparente, il lui avait donné à penser,
sans s’en douter, qu’il était l’amant heureux de Jeanne, et que celle-ci
avait enfin compris le parti qu’elle pouvait tirer de sa jeunesse et de
sa beauté. Puis, Jeanne ayant dit un jour devant lui à mademoiselle de
Boussac qu’une des choses qu’elle regrettait le plus de son pays,
c’était son chien qu’elle avait été forcée de laisser au père Léonard,
parce qu’elle voyait qu’il lui faisait plaisir, sir Arthur avait été
pour acheter et ramener ce chien. Le sacristain l’eût cédé de bonne
grâce à Jeanne, mais il n’avait pas refusé l’argent du _mylord_, et tout
le hameau de Toull avait été en révolution pour savoir ce que signifiait
une si étrange affaire, un beau monsieur achetant fort cher un vilain
chien de berger. Enfin, comme on n’entendait venir de la ville aucun
bruit fâcheux contre les mœurs de la fille d’Ep-Nell, on avait conclu
que l’Anglais était _imberriaque_, c’est-à-dire un peu fou; et chaque
Toulloise qui, venant au marché de Boussac, deux fois la semaine, y
rencontrait Jeanne faisant les provisions du château, ne manquait pas de
lui parler de M. Harley en termes fort moqueurs. On rendait pourtant
justice à sa générosité : car il semait l’argent sur ses pas, et
cherchait à se faire rendre, par les pauvres habitants de ces landes
arides, mille petits services inutiles : comme de lui tenir son cheval
pendant qu’il allait à pied un bout de chemin, de lui donner un
renseignement dont il n’avait que faire, de lui aller cueillir une fleur
ou de lui vendre un oiseau, le tout pour avoir l’occasion de payer d’une
manière exorbitante ces malheureux déguenillés. Mais le paysan est si
rarement assisté dans ces contrées sauvages, qu’il s’étonne et s’alarme
presque de la charité, comme d’une folie ou d’un piège, bien qu’il en
profite avec joie.
Jeanne n’était pas moqueuse de sa nature, et les railleries dont sir
Arthur était l’objet, lui inspiraient une sorte de compassion
respectueuse. « Ce pauvre homme, se disait-elle, on se moque de lui
parce qu’il est bon! » Elle lui parlait avec une considération
particulière, et l’entourait, dans son service, de prévenances filiales.
Mais elle ne paraissait pas plus enamourée de lui que le premier jour,
et il attendait avec une admirable résignation un jour d’abandon ou
d’émotion qui n’arrivait pas.
Bien qu’il n’eût confié son secret qu’à Guillaume et à sa sœur, et qu’il
se fût laissé plaisanter sur sa lettre à madame de Charmois, sans
paraître y avoir attaché la moindre intention sérieuse, ses assiduités à
la prairie, au jardin où Jeanne ramassait les _folles herbes_ pour ses
vaches, à l’étable où il venait faire, sans aucun progrès, des études
d’animaux d’après nature, tout cela ne pouvait manquer d’être commenté
par Claudie, et même par Cadet, qui était bien un peu épris et un peu
jaloux de Jeanne, quoiqu’il ne fût pas certain d’être précisément
amoureux d’elle ou de Claudie. Claudie avait commencé par dire que
Jeanne avait bien _de la chance_, que la mère Tula avait eu grand’raison
de prédire qu’elle trouverait le trou-à-l’or, vu que l’Anglais avait
plus d’écus qu’il n’en pourrait tenir sous la montagne de Toull; mais ne
voyant pas arriver le grand événement de ce mariage qu’elle avait prédit
la première, Claudie ne savait plus que penser, et elle eût cru que sir
Arthur voulait agir avec Jeanne comme Marsillat avait agi avec elle, si
Jeanne, dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, ne lui eût assuré
que jamais l’Anglais ne s’était permis de lui dire « un mot
d’amourette ».
Mais Marsillat, qui revenait passer presque tous les samedis et les
dimanches à Boussac, voyait parfaitement M. Harley filer ce qu’il
appelait le parfait amour, et il n’avait pu se refuser le plaisir d’en
faire des gorges chaudes avec deux ou trois de ses amis de la ville, qui
avaient répété la nouvelle en plein billard... d’où elle avait été
circuler sur la place du marché... d’où enfin elle avait été, à cheval
et en patache, se promener et se répandre dans les villes et villages
des environs. Si bien qu’au bout d’un mois, on savait dans tout
l’arrondissement et même au delà, qu’il y avait au château de Boussac un
original d’Anglais, millionnaire, et assez beau garçon, qui s’était
coiffé d’une servante, au point de vouloir en faire sa femme. Les dames
de la province, qui sont, par nature et par position, fort jalouses de
la beauté des villageoises et des grisettes, étaient indignées contre
l’Anglais. Leurs maris abondaient dans leur sens, disant qu’on pouvait
bien faire sa maîtresse d’une servante, mais que l’épouser était une
preuve d’aliénation, voire d’immoralité. Les jeunes gens étaient curieux
de voir cette beauté qui faisait de pareilles conquêtes, et qui,
disait-on, jouait la cruelle pour être plus sûre d’être épousée. On
venait de Chambon, de Gouzon, de Sainte-Sévère, et même de La Châtre, où
le public est plus malin et plus flâneur que partout ailleurs, pour voir
la _belle Boussaquine_; et comme on la voyait fort rarement, il y en
avait qui, ne voulant pas passer pour avoir fait inutilement le voyage,
affirmaient qu’elle n’était pas du tout jolie, et que l’Anglais était un
libertin blasé, incertain s’il devait se couper la gorge ou épouser une
maritorne pour se désennuyer.
Tous ces propos n’entraient que furtivement dans le château de Boussac,
grâce à Claudie et à Cadet, qui se gardaient bien d’en rien dire tout
haut, défense expresse leur ayant été signifiée de jamais rapporter les
sottises du dehors à l’oreille de mademoiselle de Boussac ou de son
frère. Jeanne levait les épaules quand sa compagne de chambre les lui
racontait, et, seule dans toute la ville, elle ne voulait ou ne pouvait
croire qu’elle fût l’objet de toutes les conversations et le point de
mire de tous les regards. La Charmois en assommait madame de Boussac,
criait au scandale, et réclamait fortement l’expulsion de Jeanne. Mais
madame de Boussac, qui menait à cinquante ans, dans son vieux castel, la
vie d’une jolie femme de l’Empire, se levant tard, passant trois heures
à sa toilette, sommeillant sur sa chaise longue et dorlotant ses
migraines, était peu clairvoyante, haïssait les partis extrêmes, et
trouvait d’ailleurs beaucoup plus vraisemblable que sir Arthur songeât à
épouser sa fille que sa servante. L’amitié franche et ouverte de Marie
et de M. Harley l’un pour l’autre, pouvait donner le change, et la
Charmois elle-même s’y perdait quelquefois. Guillaume aussi la jetait
parfois dans l’erreur des douces illusions, en se montrant fort empressé
auprès d’Elvire. Il est vrai que quand il était las de se contraindre et
de railler, il cessait brusquement ce jeu amer, et c’est alors que la
_Charmoise_, comme on l’appelait dans la ville (où déjà elle était
détestée pour ses grands airs, son caractère intrigant et sa dévotion
hypocrite), retombait dans ses soupçons et dans ses colères concentrées.
Tout ce roman de sir Arthur produisit pourtant des résultats sérieux sur
deux personnes, dont l’une le raillait avec aigreur, et dont l’autre
paraissait le blâmer tristement. La première fut Léon Marsillat, qui,
piqué au jeu, et irrité dans ses instincts de lutte, eût donné son
meilleur cheval, et peut-être sa plus belle cause, pour prélever sur
Jeanne les droits que l’Anglais prétendait acheter de son nom et de sa
fortune. Marsillat regrettait avec dépit d’avoir contribué à amener
Jeanne à Boussac, où il ne pouvait l’obtenir que de sa bonne volonté, à
quoi il n’avait pas réussi. Si elle eût été encore bergère à Ep-Nell, et
qu’Arthur et Guillaume fussent venus la lui disputer, il l’aurait
poursuivie dans le désert, et il se flattait qu’elle n’eût pas été
rebelle à d’audacieuses tentatives de corruption. Mais il fallait
désormais changer de moyens, ruser, attendre... Marsillat n’en avait pas
le temps. Il se disait qu’il était bien fou de penser à cette péronnelle
stupide, lorsqu’il avait tant d’autres affaires et tant d’autres
plaisirs. Et cependant il rêvait quelquefois la nuit qu’il la voyait
revenir de l’église, au bras de son époux, M. Harley, et il s’éveillait
en jurant et en haussant les épaules, furieux de n’avoir pas réussi à
rendre ridicule le personnage de ce mari. Son orgueil en était
mortellement blessé.
L’autre personne sur qui rejaillissait toute l’émotion du roman de sir
Arthur, c’était Guillaume. Ce jeune homme avait pour Jeanne ce qu’en
style de roman on peut appeler une passion. C’était cela et rien que
cela; car, pour un amour profond, capable de dévouement et de courage,
il était bien loin de sir Arthur, qu’il accusait pourtant dans son âme
d’aimer avec un calme philosophique, et de ne pas connaître l’amour
exalté. On se trompe ainsi : on prend pour l’attachement ce qui n’est
que l’émotion du désir, et on traite de froideur ce qui est la sérénité
d’une affection à toute épreuve. Guillaume n’eût jamais songé à épouser
cette fille des champs. Il s’était laissé frapper l’imagination par sa
beauté peu commune, par sa candeur touchante et par les événements
romanesques de leur première rencontre à Toull. Le dévouement qu’elle
lui avait montré dans sa maladie avait flatté ensuite son innocente
vanité. Il avait cru, il croyait encore n’avoir qu’un mot à dire pour la
voir tomber dans ses bras. Il s’était abstenu par piété, par
délicatesse; et, à force d’admirer sa propre vertu, il en était venu à
s’éprendre fortement de l’objet d’un si grand sacrifice. Cependant il
avait eu la résolution de se guérir de cette folie. Il s’était éloigné;
il avait guéri, il avait même oublié : mais la vue de Jeanne, encore
embellie et poétisée par l’affection de sa sœur, l’avait troublé dès
l’instant de son retour. Et maintenant l’amour de sir Arthur réveillait
le sien. Jeanne, inspirant des sentiments si profonds et des projets si
sérieux, acquérait à ses yeux un nouveau charme et un nouveau prix; et
comme il s’imposait le devoir de ne pas empêcher son mariage, il
s’excitait lui-même d’une manière vraiment puérile et maladive à la
désirer, tout en s’imposant de renoncer à elle. Sa fantaisie devenait
une idée fixe, une perpétuelle rêverie, une souffrance fiévreuse, une
passion en un mot, puisque nous l’avons nommée ainsi, faute d’un nom qui
peignît cette affection à la fois brutale et romanesque, particulière à
la situation et à la nature d’esprit de notre jeune personnage. Il
voulait parfois s’en distraire sérieusement, en essayant de faire la
cour à mademoiselle de Charmois; mais Elvire, avec ses talents frivoles,
ses toilettes effrénées, et son caquet frotté à l’esprit des autres,
était si inférieure à Jeanne, que Guillaume avait bientôt des remords
d’avoir cherché à comparer la demoiselle à la paysanne. Elvire était
tout à fait dépourvue de charme. On n’avait développé en elle que les
instincts égoïstes, les goûts d’ostentation et les préjugés étroits. La
bonne Marie elle-même, tout en blâmant les cruelles railleries de
Guillaume sur son compte, ne pouvait réussir à l’aimer.
Un jour l’agitation amassée dans le cœur de Guillaume devint si forte,
qu’elle faillit déborder. On était au temps des fauchailles et on
rentrait le foin de cette belle et grande prairie voisine du château, où
Jeanne avait gardé ses vaches dans les _bordures_ seulement, durant
toute la jeune saison des herbes. Ce fut un grand amusement pour toute
la jeunesse du château, maîtres et serviteurs, de grimper sur le char à
bœufs, et de manier avec plus ou moins d’adresse et de légèreté la
fourche et le râteau. Cadet conduisait les convois, l’aiguillon à la
main, fier comme un empereur d’Orient. Sir Arthur, comme le plus
robuste, occupait le haut de l’édifice savamment équilibré et tassé par
lui-même sur la charrette. Le bon Anglais était un peu vain de la
facilité avec laquelle il avait acquis ce talent rustique, en regardant
comment s’y prenaient les garçons de ferme. Il avait endossé une blouse
de grosse toile bleue, et, coiffé d’un chapeau de paille tressé aux
champs par les petits pastours, il déployait complaisamment la vigueur
de ses muscles, et se réjouissait de hâler ses belles mains, dont il
avait eu tant de soin jusqu’alors, mais dont il craignait que Jeanne ne
méprisât la blancheur efféminée. « Vous travaillez _trop bien!_ lui
disait Jeanne, naïvement émerveillée de sa force et de son ardeur;
jamais je n’ai vu un _bourgeois se prendre_ (s’en acquitter) si bien.
Vois donc, Claudie, si on ne dirait pas que ce monsieur est un homme
comme nous? »
Aucune parole ne pouvait être plus douce à l’oreille de sir Arthur. Déjà
il se rêvait propriétaire d’une bonne ferme de la Marche ou du Berri,
vivant à sa guise, en bon campagnard, loin du monde dont il était las,
serrant lui-même ses récoltes, travaillant _comme un homme_, avec ses
métayers, enrichissant ses colons, faisant le bonheur de sa commune, et
goûtant lui-même la plus grande félicité auprès de sa belle et robuste
compagne. Voilà la vie que j’ai toujours rêvée, pensait-il, et Dieu me
la doit, pour être resté fidèle à ces goûts simples et à l’amour de la
nature embellie par le travail de l’homme. Tandis qu’Arthur, le front
baigné de sueur, et les yeux brillants d’espérance, échangeait avec
Jeanne des regards bienveillants, des paroles enjouées et de grandes
_fourchées_ de foin, les bœufs, enfoncés jusqu’aux genoux dans le
fourrage qu’on leur livre à discrétion ce jour-là pour les distraire de
_la mouche_ qui les harcèle, secouaient de temps en temps leurs belles
têtes accouplées sous le joug, et imprimaient au charroi un mouvement de
tangage qui faisait tomber souvent sur ses genoux l’aimable Marie
perchée, auprès de sir Arthur, sur _l’avant_ de l’édifice. Cette jeune
fille, trop frêle pour supporter la chaleur, folâtrait autour des
travailleurs, grimpait ou descendait légèrement, en posant ses petits
pieds sur les épaules de son frère, allait donner un ou deux coups de
râteau auprès de Claudie, puis, tout d’abord essoufflée, se laissait
tomber en riant sur les petites meules d’attente appelées _miloches_, en
termes du pays. Claudie, alerte et court vêtue, était vermeille comme
une cerise, et mettait, comme sir Arthur, de la coquetterie à montrer sa
prestesse et son ardeur. Elvire était aussi robuste qu’une villageoise;
mais trop serrée dans son corset pour avoir les mouvements libres, elle
était, à chaque instant, rappelée par sa mère qui, assise sur le foin,
et grillant sous son ombrelle, trouvait que la pauvre fille devenait
rouge comme une pivoine et ne paraissait pas à son avantage, ainsi
fardée plus que de raison par le soleil de juin.
Guillaume avait mis veste bas, et, faisant luire au soleil l’éclat de sa
chemise de batiste, découvrait son cou rond et blanc comme celui d’une
femme. Il était vraiment le plus beau jeune homme qu’on pût voir; mais
Claudie le trouvait trop mince, et l’air de tendre commisération avec
lequel elle lui disait : « Vous vous échaufferez, monsieur Guillaume »,
l’humiliait par la comparaison qu’il faisait de sa frêle organisation
avec la taille carrée de l’Anglais. (_S’échauffer_, c’est prendre un
coup de soleil et la fièvre.)
Rebuté de voir que Jeanne ne quittait pas le travail de passer le foin
au _rangeur_, et qu’elle était ainsi en rapport continuel de regards et
de paroles avec sir Arthur, il prit une branche, et, se plaçant à la
tête des bœufs, il s’amusa, sous prétexte de les soulager des mouches, à
leur faire secouer rudement le char, et par conséquent son rival. Sir
Arthur ne s’en impatientait pas, et rien ne put lui faire faire une
chute ridicule. Il riait et assurait avoir le pied marin.
Madame de Boussac se tenait à l’écart sous un massif d’arbres, et
causait avec Marsillat d’une affaire d’intérêt. Ce dernier se rapprocha
enfin de Guillaume, et lui demanda ce qu’il trouvait de si intéressant
dans le visage des bœufs, pour rester là, insensible à d’autres visages,
beaucoup plus intéressants dans leur animation.
— Vous n’êtes pas assez artiste, lui répondit le jeune homme, affectant
de ne pas comprendre, et cherchant à se distraire du véritable sujet de
ses préoccupations, pour admirer ces faces bovines si bien coiffées dans
notre pays, et si calmes dans leur puissance. Oui, je comprends que
Jupiter ait pris cette forme dans un jour de poésie. Il y a du dieu dans
ce large front si bien armé, et dans cet œil noir à la fois si fier et
si doux. Il y a de l’enfant aussi dans ces naseaux si courts et dans le
poil fin et blanc qui entoure proprement cette lèvre délicate. Il y a du
paysan dans ces genoux larges et rapprochés, dans la lenteur de cette
démarche tranquille. Il y a du lion dans cette queue vigoureuse qui
fouette l’échine toujours noueuse et sèche. Oui, c’est un bel animal! Le
fanon est magnifique, et le flanc a un développement immense. On prétend
que la face est stupide : c’est faux; elle exprime la force et
l’innocence; elle a du rapport avec la physionomie de l’homme qui
cultive la terre et soumet l’animal. Voyez comme nos paysans entendent
bien l’art sans le savoir! Quel peintre, quel sculpteur eût imaginé
cette coiffure d’un style si large et si simple! Ce _frontal_ de paille
tressée, qui ressemble à un diadème, et cet entre-croisement ingénieux
des courroies qui embrassent les cornes et le joug! vraiment ceci doit
être de tradition antique, et jamais le bœuf Apis n’a été plus
majestueusement couronné.
— C’est très joli, ce que vous dites là, répondit Marsillat en
souriant. C’est de la poésie, c’est de l’art; mais il y a de la poésie
ailleurs, et mon sentiment d’artiste préfère d’autres modèles. Tenez,
Guillaume, regardez Jeanne! cette belle fille si douce et si forte
aussi! Forte comme un homme! Voyez! Elle enlève cinquante livres de foin
au bout de la main, et cela toutes les trois minutes, depuis le lever du
soleil jusqu’à son coucher.
— Oh! je crois ben! s’écria Cadet, qui avait écouté avec stupéfaction
les belles paroles que Guillaume avait dites sur les bœufs, mais qui
comprenait beaucoup mieux l’éloge de Jeanne par Marsillat. Monsieur
Léon, c’est la fille la plus forte que _j’asse pas connaissue_. Elle
lève six boisseaux de blé et alle se les fiche sur l’épaule aussi
lestement que moi, foi d’homme! Ah! la belle fille que ça fait!
— Eh bien, Cadet a le sentiment poétique à sa manière, reprit Léon;
mais ne sauriez-vous rien trouver, Guillaume, pour louer Jeanne aussi
agréablement que vous l’avez fait pour ces grandes bêtes cornues? Est-ce
qu’il n’y a pas dans Jeanne une meilleure part de la divinité? Puissante
comme Junon ou Pallas, fraîche comme Hébé, gracieuse comme Iris, la
messagère des dieux. Voyons! je ne suis pas poète, moi, je ne fais pas
de ces métaphores-là quand je plaide; mais si j’étais vous, j’aurais
remarqué, dans cette créature rustique, mille beautés auxquelles vous ne
daignez pas prendre garde. Comme elle est bien vêtue ainsi! Le bon Dieu
devrait toujours secouer sur nous les rayons du soleil d’été, afin que
toutes les femmes adoptassent ce costume élémentaire. Rien qu’une courte
jupe et une chemise; convenez que c’est charmant! Vous parlez
d’antiques! Ceci est chaste et voluptueux comme l’antique : on ne voit
rien et on devine ce torse admirable : la chemise monte et agrafe au
cou, les manches au poignet; l’étoffe n’est ni fine ni transparente;
mais ce gros tissu de chanvre usé a la blancheur et le moelleux des
draperies grecques. Et quelle statue de Phidias que Jeanne! Ses belles
formes se dessinent dans ses mouvements libres et agiles. Regardez, si
la jeune Charmois n’a pas l’air d’une poupée de cire à côté d’elle! Oui,
oui, je vous dis que cela est plus beau qu’un bœuf, car il y a là aussi
de la déesse et de l’enfant. Rappelez-vous la druidesse des pierres
jomâtres; c’était Velléda, et pourtant c’était Lisette! Les jolis
naseaux courts et la lèvre délicate du bœuf n’attirent ni mon souffle,
ni mes lèvres, je vous jure, au lieu que ce profil olympien et ces
lèvres de rose...
Guillaume tourna brusquement le dos à Léon sans écouter le reste de sa
phrase. Il courut offrir son bras à sa mère, qui regagnait le château.
Marsillat lui était odieux. Tout le temps qu’avait duré sa brûlante
description, il avait eu un sourire et des regards diaboliques. Tout
cela semblait dire à Guillaume : Tu vois ce chef-d’œuvre de la nature,
cet objet de tes secrètes pensées!... Admire et convoite! c’est moi qui
triompherai de sa pudeur sauvage, et tu échoueras misérablement en
faisant de la poésie qu’elle ne comprendra pas.
Guillaume ne retourna pas au pré. Il monta à sa chambre, et, penché sur
le balcon qui domine une si effrayante profondeur, il se livra aux plus
sombres rêveries, tandis que les rires des faneuses et le cri des
bouviers se perdaient dans l’éloignement.
XIX
AMOUR DE JEUNE HOMME
Aussitôt après le dîner, où Guillaume expliqua son abattement par une
forte migraine, il retourna à sa chambre, et, se sentant malade en
effet, il essaya de s’endormir. Il avait des vertiges, il souffrait, et
l’action de la pensée était comme suspendue en lui. Sa sœur vint le
voir. Elle lui trouva de la fièvre, un peu de divagation; elle courut
avertir sa mère. On envoya chercher le médecin de la ville et du
château. A minuit une attaque de nerfs se déclara; mais des soins
intelligents en atténuèrent la violence. A une heure, le malade fut
calme; à deux heures il dormait profondément, et tout mouvement de
fièvre avait disparu. Le médecin se retira. A trois heures, Marie obtint
que sa mère allât se coucher. A quatre heures, Marie, trop frêle pour
supporter une longue veille, laissa tomber le roman qu’elle lisait.
C’était _le Connétable de Chester_, et elle s’enflammait d’une amitié
plus vive pour Jeanne, en suivant avec intérêt les caractères charmants
de la jeune châtelaine et de sa confidente dévouée, l’aimable Rose
Fleeming. Mais Walter Scott lui-même ne pouvait conjurer la fatigue de
cette délicate enfant. Jeanne trouva sa _chère mignonne_ bien pâle, la
supplia d’aller se reposer aussi; et après s’être beaucoup fait prier,
Marie ayant reconnu que son frère avait les mains fraîches et le sommeil
parfaitement calme, céda aux instances de sa champêtre compagne. Jeanne
avait un corps de fer : elle avait passé autrefois tant de nuits sur ce
fauteuil, occupée à veiller son parrain dans sa cruelle maladie, qu’une
de plus ne comptait pas pour elle. D’ailleurs, elle assurait que Claudie
allait venir la relayer, et sir Arthur, qui avait veillé aussi jusqu’à
trois heures, avait promis de revenir à six. Marie adorait son frère,
mais elle avait un voile sur les yeux. Le poème calme et pastoral dont
sir Arthur était le héros l’empêchait de voir le drame inquiet et sombre
où Guillaume s’agitait en silence. Si quelquefois elle avait eu des
soupçons, elle les avait repoussés comme injurieux à l’amitié
fraternelle. Il lui semblait si naturel que Jeanne fût aimée et
recherchée en mariage par un homme riche et noble, qu’elle ne voulait
pas supposer un amour moins loyal dans le cœur de son frère. Le silence
de Guillaume, si confiant avec elle à tous autres égards, et l’espèce de
blâme qu’il émettait sur le projet d’Arthur, l’empêchaient donc de
révoquer en doute la pureté de son attachement pour sa filleule.
Jeanne, restée seule avec le malade, ramassa le roman, et pour ne pas
perdre de temps, ou pour ne pas s’endormir, elle étudia en épelant
quelques lignes qu’elle ne comprit pas; mais elle tressaillit et se
leva, en entendant son parrain l’appeler d’une voix éteinte, et avec un
accent douloureux.
En la voyant debout près de lui, Guillaume fit un cri et cacha son
visage dans ses mains. — Hélas! mon parrain, je vous ai fait peur, dit
Jeanne; vous m’aviez pourtant appelée.
— Je t’ai appelée, Jeanne? dit le pâle jeune homme en laissant retomber
ses mains et en prenant celles de Jeanne; et pourtant je dormais! Mais
je rêvais de toi, et je souffrais horriblement : mais que fais-tu ici,
Jeanne? pourquoi es-tu venue dans ma chambre? Oh! mon Dieu! réponds-moi!
— C’est que vous avez été un peu malade; mais ce n’est rien, mon
parrain; vous voilà mieux, Dieu merci!
— Et tu veux t’en aller? s’écria Guillaume en lui serrant le bras avec
force, tu veux me quitter?
— Oh non! mon parrain! je resterai avec vous; vous savez que quand vous
n’êtes pas bien, je ne vous quitte jamais.
— Oh! oui, j’ai souffert, je m’en souviens! reprit le jeune baron. Tu
n’étais donc pas là?
— Oh! si fait, mon parrain!
— C’est vrai, je t’ai vue. Je te demande pardon, Jeanne; j’ai la tête
bien faible.
— Il faut prendre de la potion, mon parrain.
— Non, non, pas de potion; ne t’éloigne pas, Jeanne. Ta main dans la
mienne, me fait plus de bien. Et pourtant... que tu m’as fait de mal
depuis que je te connais!
— Moi, mon parrain, je vous ai fait du mal? dit Jeanne tout épouvantée.
Et comment donc que j’ai eu ce malheur-là, quand j’aurais voulu mourir
pour vous faire guérir?
— Jeanne! ô ma chère Jeanne! s’écria Guillaume exalté et brisé en même
temps, et ne pouvant plus dominer sa passion, tu m’as fait souffrir
depuis quelque temps surtout; depuis que tu ne m’aimes plus!
— Moi, je ne vous aime plus? s’écria Jeanne à son tour, suffoquée par
des larmes soudaines. Qui donc a pu vous dire une pareille menterie? Il
n’y a pourtant pas de méchant monde ici!
— Tu ne m’aimes plus, depuis que tu en aimes un autre, Jeanne;
avoue-le! moi, je ne peux pas me contraindre plus longtemps. Je
t’adore...
— Comment que vous dites ce mot-là, mon parrain?
— C’est donc un mot que tu ne connais pas? Et pourtant M. Harley a dû
te le dire.
— Oh! non, mon parrain! jamais le monsieur anglais ne m’a dit un mot
pareil; c’est un mot qui ne se dit qu’à Dieu. Mais pourquoi me
dites-vous, mon parrain, que j’en aime un autre que vous? C’est donc
pour me dire que je ne veux plus vous aimer?
— Tu m’as donc aimé, Jeanne? Oh! dis-le-moi!
— Mais je vous aime toujours, mon parrain.
— Tu m’aimes! et tu me le dis si tranquillement!
— Non, mon parrain, je ne vous dis pas ça tranquillement, répondit
Jeanne qui croyait être accusée de froideur, et qui pleurait avec la
mélancolique sérénité de l’innocence calomniée.
— Oh! non! tu ne m’aimes pas, dit Guillaume en quittant le bras de
Jeanne, et en se passant la main dans les cheveux avec désespoir. Tu ne
me comprends pas, tu ne sais pas seulement ce que je te demande!
— Hélas! mon petit parrain, dit Jeanne en se mettant à genoux auprès du
chevet de Guillaume, il ne faut pas vous échauffer le sang comme ça;
vous voilà comme quand vous étiez malade, et que vous me reprochiez
toujours de ne pas vous être assez attachée. Je vous soignais pourtant
de mon mieux. Ça n’est pas de ma faute, si je suis simple et si je ne
comprends pas bien tous les mots que vous dites.
— Tu comprends tout, Jeanne, excepté un seul mot, aimer!
— Hélas! mon Dieu! si vous n’étiez pas malade, je vous dirais que vous
êtes injuste pour moi. Mais si ça vous fait du bien de me gronder,
grondez-moi donc, soulagez-vous le cœur.
— Oh! cruelle, cruelle enfant, qui ne comprend pas l’amour! s’écria
Guillaume en se tordant les mains.
— Vous dites là un mot qui n’est pas joli, mon parrain. C’est des mots
à monsieur Marsillat.
— Oh! oui, je le sais, Marsillat t’a parlé d’amour, lui aussi!...
— Il en parle à toutes les filles, mais il en parle bien mal, allez,
mon parrain!
— Le misérable t’a insultée?
— Oh! non, mon parrain. Je ne me serais pas laissé insulter. Et
d’ailleurs, il ne faut pas vous fâcher contre lui. C’est un homme qui
n’est pas bête et qui écoute assez la raison. Il y a longtemps qu’il ne
m’ennuie plus, et mêmement un jour que je lui faisais honte de ses
_folletés_ il m’a promis bien honnêtement qu’il me _lairait_ tranquille
dorénavant, et je ne peux pas dire que j’aie eu depuis à me plaindre de
lui.
— Mais pourquoi ce mot d’amour te choque-t-il aussi dans ma bouche,
dis! Allons, réponds!
— Je ne pourrais pas vous dire... mon parrain... Mais ça me paraît que
c’est vous qui ne m’aimez plus quand vous me dites des choses comme ça.
— Jeanne, je te comprends; tu crois que je veux te tromper, te
séduire...
— Oh! non, mon parrain, je ne crois pas ça de vous; vous êtes trop bon
et trop honnête pour avoir ces idées-là.
— Et pourtant mon amour t’offense et t’effraie!
— Dame, mon parrain, si je suis bête, excusez-moi. C’est un mot que
nous comprenons peut-être d’une façon et vous d’une autre. Nous disons
ça, nous autres, quand nous parlons de gens amoureux.
— Eh bien! Jeanne, si j’étais amoureux de toi?...
— Oh non! non, ça n’est pas, mon parrain! dit Jeanne en baissant les
yeux avec tristesse, c’est la maladie qui vous fait dire ça.
— Eh bien! oui, c’est la maladie qui me le fait dire : la fièvre est
comme le vin, elle nous fait dire ce que nous pensons.
— Il ne faut pas me traiter comme ça, mon parrain, dit Jeanne d’un air
sévère malgré sa douceur, je ne l’ai pas mérité.
— Ainsi tu me repousses, tu me hais!
— Est-il possible, mon Dieu! dit Jeanne en cachant son visage baigné de
larmes, dans son tablier.
— Oh! je t’offense et je t’afflige! que je suis malheureux! je m’étais
égaré; tu n’as pas d’amour pour moi!
— Oh! mon parrain, je ne me serais jamais permis ça, et j’aimerais
mieux mourir que de me mettre ça dans la tête.
— Que dis-tu donc? ô simple! ô folle! Tu croirais donc m’offenser, me
manquer de respect, peut-être? Parle, tu es folle!
— Je ne sais pas si ça vous offenserait, mon parrain; mais ça
offenserait ma marraine, j’en suis sûre, et peut-être bien aussi notre
chère demoiselle. Mais, Dieu merci! je suis incapable de ça! Venir dans
votre maison, gagner votre argent, manger votre pain, et puis me mettre
dans la cervelle d’être amoureuse de mon maître, de mon parrain! Mais ça
serait un péché, et jamais, jamais, le bon Dieu sait que jamais je n’en
ai eu l’idée, tant petitement que ça soit!
— Achève, Jeanne, dis-moi tout, puisque je me suis condamné à tout
savoir; si j’étais amoureux de toi, comme tu dis, si je te suppliais
d’être amoureuse de moi, tu n’y consentirais jamais?
— Oh! mon parrain! ne parlez pas comme ça! on dirait que c’est vrai, et
si c’était vrai, il faudrait que je vous quitte[18], et que je m’en
aille bien loin, bien loin, dans mon pays, pour ne jamais me retrouver
avec vous.
— Oh! ce que tu dis là est affreux! Tu voudrais, tu pourrais t’éloigner
ainsi de moi... Tu en aurais la force! Et moi j’ai tenté de l’avoir,
mais je l’ai tenté en vain! Il a fallu revenir. Je me suis cru guéri, je
t’ai revue, et mon mal est revenu plus terrible qu’auparavant.
— Ah! mon Dieu, mon parrain, qu’est-ce que vous dites là! Vous
_m’emmêlez_ avec votre maladie, et c’est comme si j’avais été cause de
tout. Qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il vous tourne
comme ça l’esprit contre moi?
— Jeanne, tu me tues avec tes paroles, après m’avoir fait mourir
lentement par ta présence. Ta beauté me dévore le cœur, et ta vertu
m’anéantit.
— Si je vous fais mourir, mon parrain, dit Jeanne désolée et même
blessée, mais parlant toujours avec douceur, parce qu’elle croyait
fermement que Guillaume était en proie à une sorte de délire, il faut
que je m’en aille. Une autre personne ne vous soignera certainement pas
avec plus d’amitié; mais elle aura peut-être plus de bonheur que moi,
qui vous impatiente, et contre qui vous avez toujours une idée de
fâcherie, quand vous êtes malade. Je m’en vas chercher Claudie ou le
monsieur anglais, et je vous promets, mon cher parrain, que, pour ne
plus venir dans votre chambre, pour ne plus vous servir, ce qui me
crèvera le cœur, je ne vous en aimerai pas moins.
— Voilà ce que j’attendais, Jeanne, s’écria Guillaume exaspéré. Tu
cherchais une occasion pour me quitter, et tu me quittes tranquillement,
tu m’achèves sous prétexte de me rendre la vie. Va donc, adieu!
laisse-moi, laisse-moi! je ne me connais plus!
Et le jeune homme, un peu impérieux comme un enfant gâté, se mit à
sangloter, à gémir et à se tordre convulsivement les mains.
Jeanne, effrayée, s’était levée pour aller chercher madame ou
mademoiselle de Boussac, soumise à l’ordre qu’elle avait reçu de les
avertir immédiatement si un symptôme alarmant se manifestait de nouveau.
Mais lorsqu’elle fut sur le point de sortir de la chambre, elle
s’arrêta, épouvantée de l’état violent où elle voyait le malade. Elle
n’osa plus le laisser seul, et revenant vers lui, elle s’efforça, comme
autrefois, d’employer les doux reproches et les maternelles prières pour
l’engager à se calmer. Mais Guillaume était beaucoup moins malade et
beaucoup plus amoureux que par le passé. Il pressa Jeanne contre son
cœur, inonda de larmes ses mains froides et tremblantes, et quand il lui
eut fait promettre de rester près de lui, ce jour-là, et _toute la vie_,
las de jouer au propos interrompu comme tous les amants timides, il
s’enhardit, ou plutôt il s’égara jusqu’à lui déclarer clairement son
amour, sa jalousie, et même ses transports de vingt ans. Ce n’était pas
le langage brutal de Marsillat, mais c’étaient des prières plus ardentes
encore et les divagations brûlantes d’un premier amour qui se sent
coupable, et qui se précipite après avoir longtemps mesuré l’abîme,
partagé entre le vertige, la terreur et l’entraînement.
Jeanne ne sut répondre que par des larmes, et cette sincère douleur fit
croire à Guillaume qu’il était aimé, sans passion peut-être, mais avec
un dévouement assez aveugle pour tout sacrifier. C’est alors que Jeanne
se dégagea de ses bras et s’enfuit vers la porte, où elle se trouva tout
à coup face à face et presque réfugiée dans les bras de sir Arthur.
— Ho! s’écria l’Anglais stupéfait de la terreur de Jeanne et des cris
étouffés du malade, qui, à sa vue, entra dans un nouveau transport de
jalousie et de désespoir.
— Monsieur Harley, ça n’est rien, dit Jeanne dont les traits
bouleversés démentaient les paroles. Mon parrain est un peu malade, et
vous allez tâcher de le consoler. Moi, je le fâche, et je m’en vas.
Elle courut à sa chambre et se jeta à genoux devant ses images vénérées,
la Vierge Marie, _reine de toutes les fades_, Jeanne, la Grande
Pastoure, qu’elle croyait canonisée, et qu’elle appelait de bonne foi
sainte Jeanne-des-Champs, s’imaginant, d’après la confusion poétique qui
régnait dans le cerveau de sa mère, que c’était sa patronne; et
l’empereur Napoléon, qu’elle regardait comme l’archange Michel de la
France et le martyr des Anglais. Elle pleura et pria longtemps, et,
quand elle se sentit plus calme, elle demanda à Dieu de lui inspirer la
conduite qu’elle devait tenir dans des circonstances si cruelles et si
étranges à ses yeux.
Claudie la surprit dans cette méditation.
— A quoi penses-tu? lui dit-elle; tes vaches n’ont pas encore mangé, et
tu restes là à faire ta prière comme si tu étais dans l’église un beau
dimanche.
— Tu as raison, ma Claudie, répondit Jeanne, je dirai aussi bien mes
prières en faisant mon ouvrage. Et la beauté pour laquelle soupiraient
un homme de mérite, un intéressant jeune homme et un brillant avocat,
alla pourvoir au déjeuner de la Biche, de la Vermeille et de la Reine,
les trois belles vaches confiées à ses soins.
Jeanne était au pré depuis environ deux heures, lorsqu’elle vit venir à
elle sir Arthur Harley, le long des rochers qui surplombent la rivière.
Elle eut envie de l’éviter. Les _messieurs_ commençaient à lui inspirer
la méfiance et la crainte; mais l’Anglais avait, en ce moment surtout,
une physionomie si bienveillante et si loyale, qu’elle se rassura un
peu, et continua à tricoter, tandis qu’il s’asseyait à quelque distance
d’elle sur le rocher.
— Ma chère mademoiselle Jeanne, lui dit-il, je viens vous parler d’une
chose extrêmement délicate, et si je ne m’exprime pas bien en français,
vous m’excuserez en faveur de mes bonnes intentions.
Sir Arthur Harley, qui s’exprimait fort bien en français, sauf quelques
erreurs de genre et de temps, inutiles à indiquer, mettait une certaine
coquetterie auprès de Jeanne à se dire ignorant, espérant par là lui
faire oublier un peu la différence de leurs conditions. Mais Jeanne
était moins que jamais d’humeur à oublier qu’elle devait montrer
beaucoup de respect afin d’en inspirer beaucoup. Elle comprenait bien
que c’était la seule égalité à laquelle elle pût prétendre sans danger,
et cependant sir Arthur méritait mieux d’elle, et elle le sentait
instinctivement sans oser s’y fier.
Alors sir Arthur, avec un accent paternel, et une voix émue qui portait
l’attendrissement et l’estime dans le cœur de Jeanne, essaya de la
confesser. Il lui fit clairement entendre qu’il venait de deviner,
d’arracher peut-être le secret de Guillaume, et qu’il désirait savoir si
elle répondait à l’amour de son jeune parrain, afin de lui donner aide,
conseil et protection dans cette circonstance, quels que fussent ses
sentiments. Jeanne se défendit longtemps d’avouer le secret de son
parrain, et quand elle vit que sa réserve était inutile :
— Eh bien! Monsieur, dit-elle, puisque vous me parlez de ces choses-là
comme ferait M. le curé Alain, je vous répondrai comme à un brave homme
que vous me paraissez. C’est vrai que mon parrain se rend malheureux
pour moi; mais je ne le sais que d’aujourd’hui. J’en ai tant de chagrin,
que je suis capable de m’en aller du château si vous pensez que ça le
soulage. Tant qu’à ce qui est de moi, je l’aime beaucoup, Dieu le sait!
mais je ne l’aime pas autrement que je ne dois, et je pourrais jurer à
vous et à ma marraine que, pour être amoureuse de lui, oh! ça n’est pas,
et ça ne sera jamais. Vrai d’honneur, que je n’y ai jamais pensé une
minute!
— Vous n’y avez pas pensé, Jeanne, vous ne regardiez pas comme possible
que votre parrain fût amoureux de vous; mais à présent que vous le
savez, n’y penserez-vous pas un peu malgré vous?
— Non, Monsieur.
— Parce que vous êtes fière et sage, et que vous craindriez de tomber
dans le mépris des autres et de vous-même. Mais si votre parrain pouvait
et voulait vous épouser, n’y consentiriez-vous pas?
— Non, Monsieur, jamais.
— Parce que vous supposez que sa famille s’y opposerait et que vous ne
voudriez pas causer du chagrin à votre marraine. Mais si votre marraine
elle-même y consentait?
— Ça serait la même chose, Monsieur.
— Vous me dites la vérité, Jeanne? la vérité comme à un ami, comme à un
frère, comme à un confesseur?
— Oui, Monsieur.
— Cependant, ce dont je vous parle n’est peut-être pas impossible. J’ai
de l’influence sur madame de Boussac; je puis réparer l’injustice de la
fortune à votre égard. Je vous l’ai dit une fois, et plus que jamais je
suis votre serviteur et votre ami.
— Oh! pour vous, Monsieur, vous êtes si bon pour moi et si honnête, que
je n’y comprends rien, et que je ne sais pas vous remercier. Mais tout
ça est inutile. Je n’épouserais jamais mon parrain, quand même sa mère
me le commanderait.
— Oh! Jeanne, pensez-y! M. Guillaume est un bien beau jeune homme; il
est aimable et bon. Il a de l’esprit, il vous a rendu de grands
services, et il vous aime à en mourir.
— Que je meure donc à sa place! dit Jeanne, mais qu’on ne me parle pas
de l’épouser.
Et elle se prit à pleurer.
— Jeanne, s’écria Arthur, vous êtes mariée?...
— Moi, Monsieur? dit Jeanne étonnée en relevant la tête : quelle idée
vous avez là! Si j’étais mariée, est-ce qu’on ne le saurait pas?
— Mais vous êtes engagée avec quelqu’un?
— Avec quelqu’un? Non, Monsieur, vous vous trompez.
— Mais vous aimez quelqu’un?
— Non, Monsieur, répondit Jeanne en abaissant ses longs cils sur ses
joues, comme si ce soupçon l’eût offensée.
— Est-il possible, reprit l’Anglais, que vous soyez arrivée jusqu’à
vingt-deux ans, belle, et aimée comme vous l’êtes, sans que jamais aucun
homme ait été assez heureux pour vous inspirer la moindre préférence?
Jeanne garda le silence un instant. Elle paraissait humiliée, et Arthur
crut voir s’élever sur ses joues pâlies par la fatigue et par les larmes
une faible et fugitive rougeur.
— Non, Monsieur, répondit-elle enfin; vous me faites de la peine en me
questionnant comme ça. Je n’ai jamais fâché ma conscience, et je n’ai
jamais été amoureuse de ma vie. Je vois bien que vous voulez savoir si
je peux consoler mon parrain de sa peine; mais ça n’est pas possible.
S’il veut me _garder dans son idée_, il faut que je m’en aille.
— Jeanne, s’écria sir Arthur profondément ému et troublé, je ne puis,
je ne dois rien vous conseiller dans ce moment-ci. Je suis l’ami de
Guillaume, je l’aime presque plus que moi-même; sa souffrance retombe
sur mon cœur, et je ne sais comment la guérir. Je ne vous demande qu’une
chose, c’est de ne pas oublier que je suis votre ami le plus dévoué et
le plus sûr. Si vous quittez cette maison, et que je n’y sois plus
moi-même, promettez-moi que je saurai où vous êtes et que vous me
permettrez de vous aller voir. J’ai, moi aussi, un secret à vous
confier; mais un secret qui ne vous fera pas rougir, je vous le jure sur
mon honneur.
— Où voulez-vous que j’aille, sinon dans mon pays de
Toull-Sainte-Croix? répondit Jeanne. J’irai là me louer dans quelque
métairie du côté de la Combraille, parce que les herbes y sont bonnes et
que j’aime à voir les bêtes que je soigne bien nourries. Quant à vous
dire de venir me voir, ça ne se peut pas, Monsieur; ça ferait mal parler
de moi et de vous aussi; mais si vous avez quelque chose à me commander,
vous pourrez l’écrire à M. le curé de Toull. Il sait très bien lire
l’écriture, et il me dira ce que vous voudrez me faire assavoir.
— A la bonne heure, Jeanne, répondit M. Harley, de plus en plus ému; et
il fit un mouvement pour lui prendre la main en signe d’adieu. Mais il
craignit, dans les circonstances où se trouvait la pudique Jeanne, de
lui ôter la confiance qu’elle avait en lui, et l’ayant saluée avec
autant de respect que si elle eût été une grande dame, il s’éloigna
précipitamment, résolu à quitter Boussac le jour même pour soulager au
moins son jeune ami du tourment de la jalousie.
Jeanne, restée seule, rêvait à ce qui venait de troubler mortellement la
sérénité de sa vie et à la douce commisération de l’Anglais pour sa
peine, lorsqu’elle aperçut au bas des rochers un homme mal vêtu, qui
rampait et grimpait comme un renard. Il avait une ligne à la main et un
panier qu’il posait près de lui de temps en temps, lorsqu’il avait
réussi à atteindre une roche faisant marge au torrent. Cet endroit est
si escarpé que personne n’y passe jamais. A la frontière, ce serait un
sentier de contrebandier. Au voisinage d’une ville, c’est le passage
d’un voleur ou d’un espion. Son grand chapeau sale et bosselé lui
tombait sur les yeux, et Jeanne ne pouvait voir sa figure de la hauteur
où elle observait ses mouvements. Il lui sembla pourtant reconnaître les
allures incertaines, tantôt lentes et tantôt rapides du père Raguet. Il
ne péchait pas, et semblait étudier le terrain ou guetter les passants
de l’autre rive.
Jeanne, inquiète, s’éloigna et poussa ses vaches de l’autre côté de la
prairie. Ce Raguet lui causait de la frayeur sans qu’elle pût dire
pourquoi. Il vivait toujours avec sa tante, et il avait dû participer
aux envois d’argent que Jeanne, trompée par l’apparence, avait faits à
la Grand’Gothe pour l’empêcher de tomber dans la misère.
Lorsqu’elle rentra, elle s’informa de la santé de son parrain. Marie
était triste; elle trouvait son frère abattu et agité tour à tour. Il
disait des choses bizarres, il s’inquiétait du moindre bruit dans la
maison, il avait demandé plusieurs fois où était Jeanne. Jeanne trouva
divers prétextes pour ne pas paraître devant lui, quoique Marie le
désirât. M. Arthur écrivait des lettres; il paraissait préoccupé. Il
venait à chaque instant voir le jeune malade et consulter le médecin.
Enfin, dans l’après-midi, il prétendit avoir affaire à Chambon, chez un
notaire qui lui offrait un placement de fonds territorial; il fit une
toute petite valise, monta à cheval, promit de revenir dans deux ou
trois jours, et prit la route du Bourbonnais.
La nuit venue, Jeanne alla au pré ramasser des pièces de toile neuve
qu’elle y faisait blanchir, et qu’elle y laissait souvent la nuit
impunément. Mais l’homme qu’elle avait aperçu dans les rochers lui
revenait à l’esprit, et pour rien au monde elle n’eût voulu que le linge
de la maison disparût par sa négligence.
La lune se levait et projetait de grandes ombres vagues sur la prairie,
lorsqu’elle se mit à relever et à rouler sa toile. Mais elle faillit la
laisser tomber et prendre la fuite lorsqu’elle entendit la voix de
Raguet murmurer derrière elle :
— Attends, la belle Jeanne, attends! je m’en vas t’aider.
— Qu’est-ce que vous voulez, et qu’est-ce que vous faites ici? lui
demanda Jeanne en essayant d’affermir sa voix, et en jetant sur son
épaule la toile déroulée qui s’embarrassait dans ses pieds.
— Ce n’est pas moi que tu croyais trouver ici? reprit Raguet d’un ton
goguenard. Mais ton galant vient de partir, Jeanne. Il s’en va sur un
grand chevau jaune.
Jeanne ne s’amusa pas à discourir, et reprit, en doublant le pas, le
sentier qui conduisait au jardin.
— Tu as peur des voleurs de toile, la belle Jeanne? dit Raguet en la
suivant. Tu ferais mieux d’avoir peur de ceux qui volent le cœur des
filles.
Et au bout de trois pas, il reprit :
— C’est donc vrai que tu vas épouser un Anglais, la belle Jeanne?
Qu’est-ce que ta mère aurait dit de ça?
— Vous mentez, dit Jeanne qui se rassurait à mesure qu’elle approchait
du jardin; je n’épouse personne.
— On dit pourtant que tu vas devenir bien riche et que tu l’es déjà. Je
compte bien que tu n’oublieras pas tes parents quand tu seras
bourgeoise?
— Vous ne m’êtes rien, dit Jeanne, et ça ne vous regarde pas.
— L’Anglais s’en va sûrement à Toull-Sainte-Croix pour faire publier
les bans, dit encore Raguet qui, selon sa coutume, se faisait un plaisir
d’effrayer les gens en les suivant le soir à pas de loup, et en leur
tenant des propos pour les intriguer. Mais tu aurais dû te marier sur
une autre paroisse, Jeanne. Ça fera trop de peine au curé Alain.
Sûrement que tu iras aussi demain au pays de chez nous? Depuis vingt
mois qu’on ne t’a pas vue, ta tante est tombée _en misère_[19]. Les
fièvres ne la lâchent pas. Je compte ben que tu ne la _lairas_ pas
mourir sans venir lui dire bonsoir?
— C’est-il vrai, ce que vous dites là? demanda Jeanne en s’arrêtant,
car elle avait gagné la porte du jardin, et elle la tenait entre-bâillée
entre elle et le rôdeur de nuit. Ma tante est-elle malade?
— Puisque ton Anglais s’en va à Toull, tu peux ben lui faire demander
par queuque-z-uns si c’est vrai.
— Mais il ne va pas à Toull, ce monsieur.
— Tu sais ben que si! puisque je l’ai rencontré _au droit_ des pierres
jomâtres.
— Il va à Chambon ou à Bonat. Je ne sais même pas où il va; mais je
saurai bien si vous me mentez, et si ma tante est malade.
— Oh! oui, répondit Raguet, tu sauras ça quand elle sera morte.
— Mais si elle est _en misère_, comment donc que vous n’êtes pas avec
elle, vous? Elle a bien mal fait de se retirer chez vous, puisque vous
la soignez si mal!
— Moi, dit Raguet, je ne suis plus avec elle! Il y a deux mois que je
l’ai laissée là.
— Et où donc demeure-t-elle à présent, ma pauvre tante?
— Qu’elle demeure dans le trou aux fades ou dans le mitan du grand
vivier, si ça lui plaît, je ne m’en embarrasse pas.
— Eh bien! vous êtes un vilain homme; je le savais bien! répondit
Jeanne en lui fermant la porte au nez; et elle revint à la maison,
incertaine si elle courrait chercher sa tante le lendemain, et si elle
ajouterait foi aux méchantes paroles de Raguet.
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[18] Le lecteur me pardonnera, j’espère, de ne pas faire parler Jeanne
correctement; mais bien que je sois forcée, pour être intelligible, de
traduire son vieux langage, l’espèce de compromis que je hasarde entre
le berrichon et le français de nos jours, ne m’oblige pas à employer cet
affreux imparfait du subjonctif, inconnu aux paysans.
[19] Malade en langueur.
XX
ADIEU A LA VILLE
Guillaume s’était levé dans la soirée. Il s’était beaucoup raisonné, il
paraissait mieux. Mais quand il apprit que sir Arthur était parti, il
comprit la conduite généreuse et délicate de son ami, et ressentit de
grands remords de la sienne propre. « Qui sait, pensait-il, jusqu’où
peut aller la magnanimité sublime d’Arthur? Il voit que je l’aime, et il
croit que je suis, comme lui, capable de l’épouser! L’épouser!... Eh! si
elle m’aimait, si elle pouvait être heureuse avec moi, pourquoi donc
n’aurais-je pas, moi aussi, ce courage et cette loyauté? Malheureux
insensé! j’ai tenté de l’égarer, de la séduire, et la pensée de lui
offrir un amour digne d’elle et de moi n’ose se fixer dans mon esprit
inquiet et lâche! Et d’ailleurs, pourrais-je accepter le sacrifice de
mon ami? Après avoir été le confident de son amour, irais-je combattre
et détruire à mon profit ses espérances? Irais-je offrir à Jeanne un
cœur incertain et tourmenté; l’indignation de ma mère, mille obstacles à
braver, mille persécutions à endurer peut-être, en échange de l’avenir
sans nuage que lui offre le noble Arthur? »
En proie à toutes les anxiétés de sa faiblesse et à tous les reproches
de sa conscience, le triste enfant alla dévorer ses larmes et son
agitation sur son chevet. On fut encore inquiet de lui. Le médecin vint
encore, et, ne le trouvant pas réellement malade, insinua que quelque
cause morale produisait ce désordre. Guillaume fit des efforts inouïs
pour cacher son supplice. Interrogé tendrement par sa mère et sa sœur,
au lieu d’épancher son âme, il rendit, par sa feinte, tout aveu
ultérieur à peu près impossible. Il les conjura de ne plus s’occuper de
lui, espérant qu’on lui enverrait Jeanne pour le veiller encore, et
qu’il pourrait réparer sa faute en rétractant sa conduite insensée et en
l’attribuant au délire de la fièvre. Mais, à la place de Jeanne, Claudie
vint s’asseoir dans le grand fauteuil; Jeanne était, disait-elle, trop
fatiguée pour veiller encore cette nuit. Guillaume, qui l’avait vue
infatigable durant des mois entiers, comprit son arrêt et s’y soumit
avec une amère douleur.
— Mon amie, vous me voyez accablée de chagrin, disait le lendemain
matin madame de Boussac à la sous-préfette. Mon fils a l’esprit
décidément frappé de je ne sais quelle idée noire. Le médecin ne lui
trouvant pas de maladie réelle, s’étonne, et parle de désordre moral.
Suis-je condamnée à voir Guillaume tomber peu à peu dans un état pire
pour lui que la mort? Plaignez-moi, rassurez-moi, et vous, qui pénétrez
et découvrez tant de choses, éclairez-moi, enfin, si vous le pouvez.
— Ma chère, je vous l’ai dit cent fois, répondit la sous-préfette, le
remède nécessaire à votre fils, c’est le mariage. Vous l’avez élevé
comme une demoiselle, vous l’avez fait pieux et sage, c’est fort bien;
mais si vous prolongez l’état de célibat où il feint de s’obstiner à
vivre, il deviendra fou très certainement.
— Ne prononcez pas ce mot affreux, et dites-moi si, en effet, vous
croyez, comme vous me l’avez dit souvent, Guillaume amoureux à mon insu.
— Cela se pourrait; mais depuis que je l’observe jour par jour, il me
semble qu’il est plus amoureux en général qu’en particulier.
— Que voulez-vous dire?
— Qu’il est, comme un jeune novice cloîtré, amoureux de toutes les
femmes qu’il voit. Je ne serais pas étonnée que cette belle Jeanne, que
vous gâtez si fort, et que l’on traite ici comme une égale, ne lui
trottât par la cervelle. Vous ne voulez pas me croire, vous avez une
taie sur les yeux. Guillaume brûle pour cette fille d’un feu très peu
chaste dans l’intention... bien qu’il le soit peut-être dans le fait; je
ne me prononcerai pas là-dessus. Mais voyez l’exaltation de ce jeune
homme! Il aime sir Arthur comme un frère d’armes du moyen âge. Il aime
sa sœur presque comme un amant... et il aime ma fille aussi.
— Vous le croyez?
— Cela vous contrarie, et pourtant cela est. Oh! je sais bien que sous
votre air humble et modeste vous cachez beaucoup d’ambition pour vos
enfants. Vous espérez que Marie épousera M. Harley. Quant à Guillaume,
vous comptez lui découvrir une grosse dot dans quelque coin de votre
province. Je suis moins riche que vous, et pourtant Elvire est fille
unique, et je puis vous répondre qu’avant six mois une préfecture nous
donnera au moins trente mille livres de rente. Que Guillaume embrasse la
même carrière, et un jour il sera plus riche que s’il reste à cultiver
ses terres : mince revenu qui n’a que de l’apparence.
— Mon amie, vous vous trompez sur mon compte, répliqua madame de
Boussac. Si j’ai fait parfois quelque rêve brillant pour lui, je n’en
suis pas moins occupée avant tout de son bonheur et de sa santé. Si
j’étais certaine qu’il fût épris d’Elvire, je n’hésiterais pas à vous la
demander pour lui.
— Eh bien! il en est épris certainement. Mais, pour vous parler vrai,
cela est traversé par des bizarreries et des caprices. Vous voyez bien
qu’il s’en occupe des jours entiers, et puis tout à coup il songe à
autre chose : il fait des vers, il lit des romans avec sa sœur, il
regarde la lune, il regarde Jeanne; il voit que votre cerveau brûlé
d’Anglais en est amoureux, et, dans ce mauvais air, il perd la raison.
Tenez, ayez une volonté, renvoyez-moi vos deux péronnelles. Prenez deux
servantes ayant cent cinquante ans entre elles deux, faites jeter au feu
tous ces romans, exigez qu’au lieu d’aller se promener seul le soir à
travers champs, Guillaume nous fasse compagnie assidue, et je vous
réponds qu’avant deux mois il vous avouera qu’il aime ma fille.
Mariez-les, faites-les voyager un peu, tête à tête, et vous m’en direz
des nouvelles.
— Je vois bien, reprit madame de Boussac, que vous regardez Jeanne
comme un obstacle à ce projet, et, si j’en étais sûre, quoiqu’elle m’ait
rendu, en le soignant, de grands services... je la renverrais.
— Faites-lui un sort, mariez-la à un paysan, à votre balourd de Cadet,
et tout sera dit.
— Je le veux bien; mais si cela exaspère Guillaume? je n’ose rien.
Toute la nuit il a demandé Jeanne, et je vous avoue que cela m’a donné à
penser que vous ne vous trompiez pas. La beauté de cette créature
l’agite un peu trop.
— Eh bien! dit la Charmois après quelques instants de silence,
donnez-lui Jeanne pendant quelque temps, et il se calmera.
— Que je lui donne! Mais ce que vous dites là est contraire à toute
morale, à toute piété!
— Quand je vous dis de la lui donner, cela veut dire : laissez-la-lui
prendre. Une bonne mère doit veiller à tout, et quand un excès de
sagesse est funeste, elle doit fermer les yeux sur certains égarements
toujours inévitables et parfois nécessaires.
— Comment pouvez-vous me conseiller une pareille chose, quand vous
venez de me parler d’un mariage avec Elvire?
— Cela vous prouve que je suis fort peu acharnée à mes intérêts dans
tout ceci, et que ma seule préoccupation est de vous voir sauver votre
fils. D’ailleurs, que m’importe à moi, que mon futur gendre ait une
maîtresse avant le mariage? si cela doit arriver, mieux vaut Jeanne que
toute autre; elle est jeune et d’une belle santé. Elle n’a pas
d’intrigue, elle ne saura pas le passionner; sa stupidité le lassera
bien vite; et comme elle est douce et soumise, elle se laissera évincer
sans murmure. Ce sera à vous de la payer assez cher pour qu’elle n’élève
pas une plainte. C’est un sacrifice que nous pourrons faire à nous deux,
quand Elvire et Guillaume seront mari et femme. D’ailleurs, quand on
voudra, M. Léon Marsillat vous en débarrassera...
— Taisez-vous, ma chère, répondit madame de Boussac effrayée. Il me
semble que tout cela est rempli de perversité et que vous avez un esprit
diabolique.
La sous-préfette railla les scrupules de la châtelaine. Celle-ci se
défendit faiblement, et ces deux dames causèrent encore longtemps, mais
si bas, que Claudie eût vainement écouté par le trou de la serrure.
Aussitôt après cet entretien, Jeanne fut mandée par sa marraine sous la
charmille, et n’y trouva que madame de Charmois seule. Cette infâme
créature agissait à l’insu de madame de Boussac, et, conformément à ses
instincts cyniques, elle se disait avec raison qu’elle allait frapper un
coup décisif.
— Jeanne, dit-elle à la jeune fille, étonnée de se voir citée devant un
tel juge, vous allez apprendre une chose grave. Préparez-vous à la
franchise, vous trouverez tout le monde disposé à l’indulgence. Votre
marraine sait tout.
Jeanne rougit et baissa les yeux. Mais un instinct de dévouement qui lui
tenait lieu de finesse et de prudence, l’engagea à se taire. Si celle-là
plaide le faux pour savoir le vrai, pensa-t-elle, elle ne tirera rien de
moi. Je ne trahirai pas le secret de mon parrain. Je ne me plaindrai pas
de lui. J’aime mieux être renvoyée que de le faire gronder.
— Nous savons que vous avez la tête tournée par les folies de M.
Harley, reprit _la Charmoise_, et que vous avez pensé qu’il serait aussi
facile de vous faire épouser par M. de Boussac que par lui. Croyez, ma
chère, que l’un est aussi impossible que l’autre; qu’on vous trompe,
qu’on se moque de vous. M. Harley est marié en Italie, je le sais, et
quant à M. le baron, jamais sa mère ne le permettrait. Lui-même
rougirait d’en avoir la pensée.
— Si M. Harley est marié, et qu’il ait une brave femme, ça me fait
plaisir de l’apprendre, répondit Jeanne avec la froideur d’un mépris
concentré. Quant à mon parrain, comme je ne suis pas folle, je n’ai
jamais pensé, pas plus que lui, à ce que vous me dites.
— Vous mentez, Jeanne, reprit la sous-préfette en essayant, mais en
vain, de terrifier Jeanne avec ses gros yeux noirs. Nous savons tout, il
l’a avoué dans le délire de la fièvre. Il vous a promis de vous épouser
pour vous faire consentir...
— En ce cas, mon parrain est bien malade, car il a dit ce qui est faux!
— Vous ne niez pas, du moins, qu’il vous fasse la cour?
— Je n’ai rien à vous dire là-dessus, Madame.
— Mais je vais vous conduire devant votre marraine, qui vous confondra.
— Comme je n’ai ni pensé au mal ni fait aucun mal, je ne crains rien,
Madame.
— Vous avez beaucoup d’aplomb, mademoiselle Jeanne, et vous voudriez
peut-être faire du scandale. Eh bien! cela ne sera pas; on ne fera
aucune attention à vos semblants de vertu. Ôtez-vous de l’esprit la
chimère d’être épousée, et on fermera les yeux sur le reste, pourvu que
cela ne dure pas trop longtemps, et que vous y mettiez beaucoup de
prudence et de mystère, comme vous l’avez fait jusqu’ici.
Jeanne fut si indignée, qu’elle ne put répondre.
— Je vais parler à ma marraine, dit-elle, et elle tourna brusquement le
dos à la Charmois, sans vouloir entendre un mot de plus.
Malheureusement pour Jeanne, madame de Boussac était en cet instant dans
la chambre de son fils, et Jeanne n’osa aller l’y trouver. Elle
l’attendit dans les corridors, mais madame de Charmois sut prévenir à
temps sa trop faible amie.
— J’ai fait merveille, lui dit-elle, en l’entraînant sur le balcon de
la chambre de Guillaume. J’ai parlé à Jeanne, je l’ai effrayée : si elle
est coupable, elle sera soumise; si elle est sage, elle se soumettra.
— Que voulez-vous dire? qu’avez-vous fait? dit madame de Boussac; vous
me faites trembler.
— Vous tremblez toujours, vous, et vous n’agissez jamais! laissez-moi
faire. Exigez que Jeanne veille votre fils cette nuit. S’ils
s’entendent, elle lui apprendra qu’il n’y a pas moyen de vous tromper,
et ils aviseront à se séparer à l’amiable. S’ils ne s’entendent pas
encore, d’après ce que j’ai fait comprendre, ils s’entendront, et ce
commerce sera sans danger pour l’avenir. Vous verrez! Si Guillaume n’est
pas calme et doux demain matin, n’écoutez jamais mes conseils.
— Mais tout cela est criminel! Tel fut le dernier cri de détresse de la
conscience de cette mère insensée. La Charmois étouffa le remords sous
les menaces.
— Eh bien! dit-elle, si vous laissez les choses aller d’elles-mêmes,
attendez-vous à ce que votre fils retombe dans l’état où il était avant
son départ pour l’Italie, ou bien préparez-vous à le faire partir.
Peut-être le voyage et la distraction le guériront encore. Il ne faudra,
pour cela, qu’un an ou deux d’absence.
— Ah! c’est affreux! s’écria madame de Boussac, le perdre encore,
passer toute la vie loin de lui, ne pouvoir compter sur sa santé qu’à ce
prix, c’est au-dessus de mes forces.
— Je le savais bien! pensa la Charmois. Mon cœur, dit-elle, croyez-en
donc mon expérience de la vie et mon affection pour vous. Laissez-vous
guider, refusez surtout, pendant toute cette journée, de parler à
Jeanne; ménagez-lui ce soir un tête-à-tête avec l’_enfant_, et je vous
promets que demain ni lui ni elle ne vous tourmenteront.
Madame de Boussac céda. Jeanne demanda par trois fois une audience. Elle
fut repoussée avec une apparente dureté.
Jeanne alla _affener_ ses vaches, et après avoir veillé à ce qu’elles ne
manquassent de rien jusqu’au lendemain, elle caressa une petite génisse
blanche qu’elle aimait particulièrement : elle lui choisit les herbes
les plus tendres, comme pour lui donner une dernière douceur; puis elle
rangea tout avec soin, et s’arrêtant un instant sur le seuil de cette
étable où elle avait consacré de douces heures aux humbles occupations
qui lui étaient chères, elle fit un grand signe de croix comme pour
clore religieusement une phase de sa vie de travail.
Elle monta ensuite à sa chambre, dans la tourelle, fit un petit paquet
des hardes les plus nécessaires, plaça dans le coffre de Claudie
quelques atours que sa marraine lui avait donnés, et dont elle voulut
faire cadeau à sa compagne. Elle n’emporta qu’une seule richesse, une
croix d’or que Marie lui avait donnée le jour de sa fête. Elle monta
ensuite à la chambre de Marie, bien qu’elle eût aperçu, par la
meurtrière de la tourelle, Marie au fond du jardin. Elle savait bien
qu’elle ne pouvait rien lui confier, et elle ne se fût d’ailleurs pas
senti la force de lui dire adieu. Mais elle voulut revoir au moins le
prie-dieu et le lit de sa chère mignonne. Elle s’agenouilla une dernière
fois devant la madone d’albâtre à laquelle elles avaient adressé
ensemble tant de douces et chastes prières. Elle détacha une fleur
flétrie de la guirlande qu’elles y avaient suspendue la veille, et la
mit dans son sein avec son chapelet. Puis, au moment de sortir, elle
trouva sous sa main une robe et un châle de sa chère demoiselle, et elle
les baisa longtemps en versant des larmes amères...
En descendant, elle trouva Claudie sur l’escalier, et l’embrassa sans
lui rien dire.
— Où vas-tu donc? lui dit sa compagne, étonnée de ses yeux rouges et de
son triste sourire.
— Aux champs, répondit Jeanne.
— L’heure est passée, dit Claudie.
— Non, non, l’heure est venue, répondit Jeanne; et elle descendit
précipitamment.
A la grande porte de la cour, elle se trouva face à face avec Cadet.
— Tu vas donc te promener, ma Jeanne?
— Je m’en vas au pays de chez nous, mon _vieux_... Ma tante est bien
malade, et j’aurais dû partir ce matin.
— Tu t’en vas comme ça toute seule, ma mignonne? la nuit te prendra en
chemin.
— Oh! je le connais, le chemin, et je suis avec Finaud.
— Le chien Finaud est une bonne bête, mais si tu rencontrais du mauvais
monde, te défendrait-il ben?
— _Oui bien_, va, n’aie pas peur.
— Mais pourquoi que tu ne m’as pas dit ça, à ce matin? J’aurais demandé
permission d’aller te conduire...
— Deux de moins à l’ouvrage de la maison, ça ferait trop d’embarras
pour Claudie. Allons, bonsoir, mon Cadet, ne me _détemses_ pas.
— Tu reviendras demain, Jeanne?
— Le plus tôt que je pourrai, dit Jeanne en lui adressant un sourire.
Mais aussitôt qu’elle eut le dos tourné, elle se prit à pleurer de
nouveau, en se disant qu’elle ne reviendrait jamais.
Dix minutes après le départ de Jeanne, on frappait furtivement à la
porte du cabinet de Léon Marsillat.
— Qu’est-ce? dit-il avec son ton brusque.
— Êtes-vous seul, monsieur l’avocat?
— C’est encore vous, chenapan? Que voulez-vous?
— C’est pour un petit bout de consultation, monsieur l’avocat.
— Maître Raguet, je suis las de vos sales affaires. D’ailleurs, ce
n’est pas mon heure. Allez au diable.
— Vous êtes trop honnête, monsieur l’avocat; mais vous m’écouterez
bien.
— Nullement. Sortez, vous dis-je, je ne plaide plus pour vous : vous
êtes incorrigible.
— Oh! quand vous m’aurez entendu, vous me trouverez blanc comme neige.
— Oui, comme à l’ordinaire! Encore un vol de nuit, n’est-ce pas, ou une
vengeance de coquin?
— Non, rien du tout. Les méchants m’en veulent toujours. Ne se sont-ils
pas mis dans la tête à présent que je m’habille en _femelle_, et que je
vas de nuit avec cette pauvre chère femme de Gothe, pour faire la
lavandière autour des fosses?
— Je vous crois sujet à caution, et même à jeter des pierres aux gens
qui veulent vous corriger.
— Du tout, Monsieur, jamais! Ce n’est pas moi. Dans le temps que la
maison de la Jeanne a brûlé, j’ai écouté dire que de mauvais monde avait
fait cette farce-là pour aller voler la ferraille de la ruine; mais je
me doute bien qui c’est, et on m’a mis ça sur le corps.
— On ne prête qu’aux riches... d’autant plus que je vous ai reconnu,
maître Raguet! ainsi, taisez-vous.
— Oh! vous croyez? mais vous vous serez trompé!... Tant qu’à la
Jeanne...
— Taisez-vous, encore une fois!
— Elle vient de partir du château, vous le savez donc?
Marsillat tressaillit. Raguet vit d’un œil de vautour son incertitude,
sa répugnance à l’interroger, son désir de l’entendre, et il continua :
— Oui, Monsieur, oui! toute seule avec son chien... Elle s’en va à
Toull... Elle doit être maintenant à la sortie de la ville... Elle
marche vite!
— Qu’est-ce que tout cela me fait? dit Léon. Vous me fatiguez,
allez-vous-en!
— Je m’en vas, et je dirai à votre _valet_ d’arranger vot’ chevau bien
vitement.
— Le misérable, se dit Marsillat en le voyant se diriger vers l’écurie,
il le fait comme il le dit.
Cinq minutes après, Marsillat mettait le pied à l’étrier, maudissant la
mauvaise influence qui ramenait auprès de lui ce complice immonde de ses
turpitudes, et ne luttant pas cependant contre l’instinct farouche qui
le poussait.
Il franchit la ville au grand trot; puis pensant qu’il devait laisser
prendre de l’avance à Jeanne, afin de la rejoindre à la tombée du jour,
il se ralentit et gravit au pas le chemin rapide par lequel on sort de
Boussac dans cette direction. Arrivé à l’endroit où la route se
bifurque, il trouva Raguet accoudé sur un de ces petits murs
transparents et fragiles qui remplacent, par une dentelle en pierres
sèches, les buissons dont cette terre stérile est dépourvue.
— Elle a pris le chemin de Saint-Silvain, lui dit ce misérable, au
moment où Léon allait prendre celui de Savau.
Et comme Marsillat profitait de son avis sans paraître l’entendre, il se
plaça devant la tête de son cheval en disant :
— Ça mériterait pourtant quelque chose un service comme ça!
— Garez-vous, répondit Léon, ou bien vous allez savoir de quel bois est
fait le manche de mon fouet!
— Jésus, mon Dieu! murmura le bandit stupéfait; il n’y a donc que des
ingrats dans ce monde!
XXI
LE MIRAGE
« Ce brigand de Raguet est mon mauvais génie, pensait Léon en doublant
le pas, et s’il y a un châtiment du ciel, c’est d’être forcé de recevoir
son aide, quand je la repousse... Mais Jeanne est si belle!... »
Jeanne marchait vite; elle avait quatre grandes lieues à faire pour
arriver à Toull, mais elle ne s’en inquiétait pas. Si la nuit est trop
avancée, pensait-elle, pour qu’on veuille m’ouvrir chez la mère Guite ou
chez le père Léonard, j’irai attendre le jour dans le Trou-aux-Fades.
C’est un _bon endroit_, et aucune _mauvaise chose_ n’oserait venir m’y
tourmenter.
Toute superstitieuse qu’elle était, et peut-être justement parce qu’elle
l’était, Jeanne connaissait peu la crainte. Elle avait eu, dès son
enfance, l’esprit trop nourri de croyances merveilleuses, pour ne pas
compter sur la _connaissance_ que sa mère lui avait donnée à l’effet de
repousser les méchants _fadets_ et les follets pernicieux. Elle avait
souvent autrefois, dans les premières nuits de l’automne, prolongé sa
veillée aux champs jusqu’à minuit. C’est un usage de nos contrées que de
faire paître ainsi les brebis à la rosée du soir, de la mi-juillet à la
fin de septembre, pour engraisser celles qu’on veut vendre, et on
appelle cela _sereiner les ouailles_[20].
Durant ces champêtres veillées, les petites filles, ordinairement plus
braves que les grandes, prennent plaisir à se répondre d’une prairie à
l’autre, en chantant à pleine voix leurs vieilles ballades et les
admirables mélodies du Bourbonnais et du Berri, si tristes, si tendres,
et dont le beau monde du pays fait si peu de cas. Dieu merci, les
paysans les conservent et en composent encore; et tandis que les
_demoiselles_ chantent au piano les plus plates et les plus détestables
nouveautés d’opéra, les pastours font redire aux échos des champs des
mélodies naïves et dures, que nos plus grands maîtres eux-mêmes
voudraient avoir trouvées.
Quoiqu’on n’eût pas encore commencé à _sereiner_, Jeanne ne put se
trouver dehors en pleine nuit, sans se croire transportée à cette époque
pleine pour elle de chastes et poétiques souvenirs. Elle se rappela le
temps où, toute enfant et gardant son petit troupeau sur le communal,
elle avait appris à ses compagnes leurs plus belles chansons.
« Voilà six mois que c’était le printemps, etc. »
« C’étaient trois petits tendeurs, etc. »
« Chante, rossignol, chante, etc. »
Puis elle se retraça d’autres jours plus sérieux, où, initiée par sa
mère à de mystérieuses pensées, elle s’était éloignée des folles
bergères qui se réunissaient pour conjurer la peur et pour chanter des
refrains assez lestes, gravelures rustiques qui sont marquées, air et
paroles, au coin du dix-huitième siècle. La _savante_ Tula avait appris
à sa fille chérie qu’il ne faut pas chanter les choses qu’on ne comprend
pas, parce que cela attire les mauvais esprits au lieu de les écarter,
et qu’alors ils rendent folles les imprudentes chanteuses, comme cela
était arrivé à Claudie et à d’autres. Jeanne, bien convaincue qu’il
n’était pas indifférent de dire telle ou telle chanson la nuit dans la
solitude, avait alors répété souvent, sur les collines sauvages de la
Marche, ou sur les versants herbageux du Bourbonnais, de très vieux
refrains qui ont un caractère historique : La plainte du paysan au temps
des désordres et des misères du régime militaire et féodal :
Je maudis le sergent
Qui prend, qui pille le paysan;
Qui prend, qui pille,
Jamais ne rend.
Et le naïf chant de guerre que Tula pensait avoir été composé pour la
Grande Pastoure :
Petite bergerette,
A la guerre tu t’en vas...
. . . . . . . . .
Elle porte la croix d’or,
La fleur de lis au bras;
Sa pareil’ n’y a pas, etc.
Et quand l’écho des rochers répétait les derniers sons, Jeanne
frissonnait d’une religieuse terreur qui n’était pas sans charmes,
s’imaginant entendre la voix claire et frêle de la bonne fade se marier
à la sienne, et saluer le lever de la lune, cette Hécate gauloise que
les druidesses redoutaient d’offenser, vengeresse terrible des
impudiques et des parjures. Jeanne ne connaissait ni les mots ni les
époques auxquelles se rapportaient ces croyances vagues et profondes.
Elle savait seulement, par sa mère, qu’il y avait eu autrefois des
femmes saintes qui, vivant dans le célibat, avaient protégé le pays et
initié le peuple aux choses divines. Ces prêtresses se confondaient dans
son interprétation avec les fades : et l’on dit encore, dans les
endroits couverts de pierres druidiques et de grottes consacrées jadis
aux druidesses, les _fades_ et les _femmes_ indifféremment. Le curé
Alain assurait que, du temps de Charlemagne, les évêques et les
magistrats avaient été encore forcés de fulminer des menaces et de
prendre des mesures énergiques pour empêcher les paysans de rendre aux
menhirs un culte officiel. Si, à cette époque, le druidisme et le
christianisme se disputaient encore le terrain, il n’est pas étonnant
que de nos jours ces deux cultes se confondent encore dans quelques
têtes exaltées par les merveilles de la tradition. Nos paysans
connaissent si peu le christianisme, l’éducation religieuse qu’ils
peuvent recevoir est si élémentaire ou plutôt si nulle, que le mystère
catholique et le mystère sans nom des cultes antérieurs sont également
impénétrables pour eux. Tula ne se rendait nullement aux sermons de M.
Alain, quand il l’accusait d’être un peu païenne, et Jeanne se croyait
tout aussi orthodoxe que sa mère. Les druidesses, les saintes fades ou
les saintes femmes, étaient à ses yeux de bonnes chrétiennes, des âmes
envoyées du ciel, d’anciennes cénobites ennemies des Anglais; et si sa
mère lui eût dit qu’elle les avait vues faire des sacrifices sur les
pierres d’Ep-Nell, elle n’eût point hésité à le croire. Jeanne d’Arc,
dont elle ne savait pas non plus le nom entier, mais qu’elle appelait la
belle Jeanne et la grande bergère, était peut-être bien pour elle une
fade ou une druidesse. Qu’importe l’ordre des faits au paysan? L’idée
pour lui n’a pas d’âge. Il la reçoit, il s’en nourrit et la transmet
toujours jeune et brillante à ses enfants nés de lui, qui vivent et
meurent enfants comme lui. J’ai appris l’an dernier d’un vieux mendiant
comment les Anglais avaient été repoussés d’une forteresse voisine de
mon gîte, au temps de Philippe-Auguste. Il possédait merveilleusement la
stratégie et les détails de l’événement, par quel côté on avait attaqué,
quelles sorties avaient faites les assiégés, combien de combattants et
combien de morts. Quel antiquaire, quel historien eût pu me l’apprendre?
Il n’y avait qu’une erreur dans son récit : c’est qu’il prétendait avoir
été témoin oculaire de toutes ces choses, _avant la révolution_. Mais le
récit n’en était pas moins vrai; il s’était perpétué de père en fils
dans sa famille.
Jeanne avait eu le cœur brisé en quittant le château de Boussac et cette
noble famille qu’elle avait adoptée dans son cœur bien plus qu’elle n’en
avait été adoptée en réalité. L’injustice avait excité en elle une
douleur profonde, une surprise extrême. Mais elle comptait trop sur la
bonté de Dieu et sur la force de la vérité pour ne pas être sûre qu’on
l’absoudrait bientôt. Seulement, elle se rappelait en cet instant les
paroles de sa mère : « Ça n’est pas bon de quitter son pays et sa
famille »; elle se reprochait de les avoir oubliées, et elle se
promettait de ne plus négliger cet avis de la sagesse suprême qui avait
parlé par la bouche de sa chère défunte.
A mesure qu’elle s’éloignait pourtant, son cœur devenait plus léger, et
la brise du soir séchait ses yeux humides. Cet air vif de la montagne
qu’elle n’avait depuis longtemps respiré qu’à demi, lui rendait le
courage et l’espérance. Elle avait fait un grand effort en quittant son
village, et un grand sacrifice en restant à la ville. Sans la maladie de
Guillaume elle ne s’y serait jamais décidée. Plante sauvage, attachée au
sol inculte qui l’avait produite, elle n’avait fait que végéter depuis
qu’elle s’était laissé transplanter dans une région cultivée. Elle avait
soif de reprendre racine dans son véritable élément, et d’embrasser son
rocher natal. A chaque pas, le ciel lui paraissait devenir plus vaste et
les étoiles plus claires. Le clocher de Saint-Martial de Toull s’élevait
à l’horizon comme une vigie de sauvetage. Il tranchait sur le bleu
sombre de l’air, et paraissait grandir comme un géant. Il y avait près
de deux ans que Jeanne, qui le regardait tous les soirs du haut du
château de Boussac, le trouvait si petit et si lointain! Elle
recommençait à faire des rêves de mélancolique bonheur. Sa tante était
enfin séparée du méchant Raguet, elle allait la soigner et la guérir.
Puis elle redeviendrait bergère, n’importe au service de qui. Elle
retrouverait des brebis et des chèvres, humbles animaux qu’elle aimait
encore mieux que les vaches superbes et souvent rebelles. Que lui
importait d’être propriétaire ou non de son futur troupeau? Elle n’en
aurait pas moins l’amour _des bêtes_ et du travail. Elle retrouverait
les doux loisirs et les longues rêveries ininterrompues de la solitude.
Elle oserait chanter sans craindre d’être écoutée par les bourgeois;
elle pourrait prier et croire sans être raillée par les esprits forts.
Jeanne s’était sentie, jour par jour, refroidie et gênée à la ville.
Elle ne se disait pas qu’elle avait failli y perdre la poésie; mais elle
se sentait vaguement redevenir poète, à mesure qu’elle s’enfonçait dans
le désert. Elle entendait, plongée dans une douce extase, les petits
bruits de la nature, si longtemps étouffés par les voix humaines et par
la clameur du travail, toujours agité autour de la demeure des riches.
L’insecte des prés et la grenouille du marécage interrompaient à peine
leur oraison monotone lorsqu’elle passait sur leurs domaines, et
aussitôt après ils recommençaient avec une nouvelle ferveur cette
mystérieuse psalmodie que la nuit leur inspire. Le taureau mugissait au
loin, et la caille faisait planer sur les bruyères son cri d’amour,
élevé à la plus haute puissance.
Tout à coup, le cri sinistre de _l’oiseau de la mort_ (le crapaud
volant) fit rentrer dans un silence craintif et consterné toutes ces
voix heureuses, et Jeanne tressaillit. Finaud s’arrêta court et répondit
par un long hurlement à ce cri de malheur. Une pensée funèbre traversa
l’esprit de Jeanne. Elle essaya de regarder le clocher de Toull, qu’un
nuage enveloppait, et il lui sembla qu’elle ne le verrait plus, qu’elle
ne l’atteindrait jamais. Une sueur froide couvrit son front; elle
regarda autour d’elle, et vit à sa droite le mont Barlot et les sombres
pierres jomâtres.
— C’est un mauvais endroit, pensa-t-elle, et il n’est pas étonnant que
je me sente l’esprit tourmenté en passant si près des méchantes pierres.
On a tué du monde là-dessus, _les autrefois_[21], et les âmes sans
confession demandent des prières. Elle se signa et commençait à réciter
l’_Ave_, la seule prière qu’elle sût par cœur avec l’oraison dominicale,
lorsque Finaud aboya et se mit en travers du chemin derrière elle, comme
pour empêcher un ennemi d’approcher. Jeanne se retourna, et, voyant un
cavalier monter au pas le sentier rapide, elle se rangea de côté pour le
laisser passer, et baissa son capuchon pour cacher sa jeunesse.
— Eh bien! Finaud! Eh! petit Finaud! A qui en as-tu? dit Marsillat,
dont la voix fut reconnue par le chien qui alla flairer son étrier en
remuant la queue. Où diable vas-tu si tard, Jeanne? reprit le cavalier
en ralentissant le pas de son cheval pour rester à côté de Jeanne, qui
marchait toujours. Si je n’avais pas reconnu ton chien, je serais passé
près de toi sans y faire attention. Bonsoir, ma vieille![22]
— Bonsoir, Monsieur, bonsoir, dit Jeanne d’un ton doux, mais résolu,
qui semblait dire : Passez votre chemin.
— Ah çà! tu m’étonnes, reprit Marsillat en retenant la bride de
Fanchon. Une fille comme toi ne devrait pas s’en aller si loin sans un
ami pour la défendre.
— Je ne crains rien, monsieur Léon, le bon Dieu est avec moi.
— Et ton _galant_ n’est peut-être pas loin?
— Bon, bon, amusez-vous! vous savez bien que les galants et moi ça ne
va pas ensemble.
— Je vois bien que ça va séparément, mais je pense que ça sait se
retrouver.
— Ne me taquinez pas, monsieur Léon; je ne suis pas gaie.
— Vrai, ma pauvre Jeanne? Est-ce qu’ils t’ont fait de la peine au
château?
— Oh! non, Monsieur! ils sont trop bons pour ça. Mais c’est que ma
tante est bien malade, et que je m’en vas peut-être pour la voir mourir.
En savez-vous des nouvelles, monsieur Marsillat?
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que dans votre étude vous voyez toutes sortes de mondes, et que
vous pourriez en avoir vu de chez nous.
— Je ne suis arrivé de Guéret qu’il y a deux heures, et j’ai été forcé
tout de suite de repartir pour mon bien de La Villette. Qui t’a appris
la maladie de ta tante?
— Dame! c’est ce méchant homme de Raguet. Peut-être qu’il a menti pour
me faire du chagrin.
— C’est un méchant homme, en effet, dit Marsillat, qui comprit aussitôt
la ruse de son affreux complice, et qui s’arrangea pour en profiter avec
un merveilleux talent d’improvisation. Il n’aurait pas dû t’apprendre
cela; moi, je le savais depuis longtemps et je ne te l’aurais jamais
dit.
— Mais vous auriez eu tort, monsieur Marsillat; ce serait m’empêcher de
faire mon devoir.
— C’est vrai, mais que veux-tu? J’avais peut-être mes raisons pour ne
pas me décider aisément à t’annoncer cette mauvaise nouvelle.
— Est-ce que ma tante serait en danger?
— Je n’en sais rien. Elle était très mal, il y a huit jours que je l’ai
laissée chez moi.
— Chez vous, monsieur Marsillat? où donc, chez vous?
— A Montbrat; tu ne savais pas qu’elle est là depuis quinze jours?
— Vrai, je n’en savais rien. Et pourquoi donc qu’elle était chez vous?
— Oh! elle y est encore. Que veux-tu? c’est une méchante femme que je
n’aime guère, parce que j’ai vu dans le temps qu’elle te rendait
malheureuse. Mais elle était devenue si malheureuse elle-même que j’en
ai eu pitié. Ce coquin de Raguet l’ayant chassée de chez lui, elle
mendiait de porte en porte, et elle est venue à Montbrat un jour que je
m’y trouvais. Elle était si malade et si faible qu’elle serait morte
dans ma cour si je ne l’avais fait entrer dans la cuisine pour lui
donner du vin et de la soupe. Alors ma vieille servante, que tu ne
connais pas, mais qui est une brave femme, en a eu pitié, et m’a prié de
la garder quelques jours jusqu’à ce qu’elle fût en état de reprendre sa
besace et son bâton, et de s’en aller. J’y ai consenti de bon cœur,
comme tu le penses bien, et un peu à cause de toi, Jeanne; et depuis ce
temps-là elle est à Montbrat, assez bien soignée, mais empirant
toujours, et se plaignant surtout de ne pas te voir.
— Ah! mon Dieu! ma pauvre tante! Mais ça me fend le cœur ce que vous me
dites là, monsieur Léon! Si je l’avais su plus tôt! je ne voulais
quasiment pas le croire. Je lui ai pourtant envoyé encore de l’argent
par le monsieur anglais, la dernière fois que j’en ai reçu. Il allait
voir les pierres d’Ep-Nell, et il a eu la bonté de se charger de ça...;
mais il n’y a pas plus de quinze jours, monsieur Léon. Le vieux Raguet
m’a fait des mensonges.
— Le vieux Raguet..., dit Marsillat embarrassé, le vieux Raguet t’aura
menti, en effet. Tiens! c’est tout simple! Il aura pris l’argent pour
lui, et il aura maltraité et chassé ta tante afin de ne pas le lui
rendre. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la Gothe est chez moi depuis...
deux semaines, je crois; oui, il y a bien deux semaines!
— Ça peut bien être, reprit la confiante Jeanne, car il y a ce temps-là
que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Monsieur Léon, vous avez eu bien
des bontés! Ça ne m’étonne pas. Je sais que vous avez toujours eu bon
cœur. Je vous remercie bien pour ma tante; j’irai la voir demain matin à
Montbrat, si vous me le permettez, et je tâcherai d’avoir un cheval pour
l’emmener.
— Et où veux-tu l’emmener?
— Chez quelqu’un de nos parents. J’ai encore un peu d’argent, et
d’ailleurs ils sont trop braves gens pour abandonner une vieille femme
dans la misère.
— Comme tu voudras, Jeanne; mais elle ne m’est pas à charge, je
t’assure.
— Vous êtes bien généreux, monsieur Léon; allons, en vous remerciant!
Ne vous attardez pas pour moi. Je ne peux pas marcher aussi vite que
vous, ni vous aussi doucement que moi.
— Mais où vas-tu donc maintenant?
— Je m’en vas à Toull.
— Pourquoi faire, puisque ta tante n’y est pas?
— Elle y est peut-être, monsieur Léon. Vous n’êtes pas sûr qu’elle soit
encore chez vous.
— Si, si... on m’a dit à La Villette qu’elle y était encore.
— Eh bien! demain matin, à soleil levé, j’y serai.
— Et pourquoi pas tout de suite? ce n’est qu’à une petite lieue d’ici,
et tu as encore deux lieues avant Toull. A quelle heure y arriverais-tu,
d’ailleurs? à une heure du matin, personne ne voudrait t’ouvrir.
— Oh! vous vous trompez, monsieur Léon, j’y serai bien avant dix
heures, reprit Jeanne en regardant les étoiles, cette horloge des
bergers, grâce à laquelle ils savent l’heure à quelques minutes près,
d’après la position du grand et du petit _chariot_.
— Mais à quoi bon te fatiguer à cette course inutile? Viens-t’en voir
ta tante à Montbrat; tu y coucheras tranquillement, et tu seras encore
demain de bonne heure, si tu veux, à Boussac.
Jeanne secoua la tête.
— Non, monsieur Léon, dit-elle, je ne peux pas aller coucher à
Montbrat.
— Et de qui as-tu peur? de moi peut-être?
— Je ne dis pas ça, monsieur Léon; mais ça ferait causer.
— Et que pourrait-on dire? je ne couche pas à Montbrat, moi.
— Vous n’y restez pas?
— Non! il faut que je sois de retour à Boussac, ce soir, à onze heures.
Je vais seulement à Montbrat pour prendre des papiers que j’y ai
laissés, et je retourne passer la nuit au travail dans mon étude.
— En ce cas, monsieur Léon, marchez donc devant, j’arriverai à Montbrat
quand vous serez parti, et comme ça tout s’arrangera.
— Comme tu voudras, Jeanne, mais sais-tu le chemin?
— Oh! je le trouverai bien, Monsieur! je ne me perdrai pas, allez!
— C’est par ici, dit Marsillat, nous voilà auprès de Barlot. Il faut
prendre à gauche. Et il donna de l’éperon à son cheval, mais au bout de
trente pas, il s’arrêta et descendit comme pour chercher quelque chose.
Jeanne l’eut bientôt rejoint et l’aida naïvement à retrouver sa cravache
qu’il tenait à la main. La nuit était devenue fort sombre. On ne
distinguait plus que quelques étoiles. Le chemin était effroyable, tout
hérissé de rochers contre lesquels la pauvre Jeanne se heurtait à chaque
pas.
— Tu ne veux pas que je te prenne derrière moi? dit Marsillat. Tu ne
pourras jamais te retrouver par cette nuit noire, et la pluie va venir.
— Oh! c’est égal, j’ai ma cape.
— Mais ce n’est pas sage pour une fille de courir comme cela la nuit
toute seule dans ce pays perdu. S’il t’arrivait quelque malheur, Jeanne,
j’en serais responsable, sais-tu! Allons, monte en croupe, tu arriveras
une demi-heure plus tôt, et moi aussi.
— Mais ne m’attendez pas, monsieur Léon.
— Si, je veux t’attendre, et t’accompagner au pas; je crains qu’il ne
t’arrive malheur.
— Et que voulez-vous qu’il m’arrive?
— Et que crains-tu qu’il t’arrive avec moi? Vraiment tu as peur de moi
comme si j’étais cette canaille de père Raguet!
— Oh! non, monsieur Marsillat, je sais bien que vous êtes un honnête
homme; mais vous aimez à plaisanter, et j’ai le cœur trop gros pour
plaisanter aujourd’hui.
— Non, ma pauvre Jeanne, je ne plaisanterai pas. Voyons, est-ce que
depuis un an je ne te laisse pas tranquille? Est-ce que d’ailleurs tu as
jamais eu à te plaindre de moi?
— Oh! non, Monsieur, j’aurais tort de dire ça.
— Eh bien! allons donc! dit Marsillat en la prenant dans ses bras et en
l’asseyant sur son manteau, qu’il plia avec soin sur la croupe de
Fanchon.
Jeanne eût craint d’être prude et par cela même agaçante, en exagérant
une peur qui n’était pas bien formulée en elle-même. Elle résolut de
prendre confiance en Dieu et en l’honneur du bienfaiteur de sa tante.
Léon enfourcha adroitement Fanchon sans déranger sa belle amazone. — Ah
çà! tiens-toi bien après moi, dit-il, car il faut nous hâter, la pluie
commence.
— Non, il ne pleut pas, monsieur Léon, dit Jeanne.
— Je te dis qu’il va pleuvoir à verse. Allons! mets ton bras autour de
moi, ou tu vas tomber, je t’en avertis.
Pour la décider, il pressa les flancs de sa monture, qui partit au grand
trot. Jeanne, forcée de se bien tenir, prit d’une main la courroie de la
croupière, et de l’autre la veste de Marsillat. A peine eut-il senti le
bras de la jeune fille contre sa poitrine, que les palpitations de son
sein étouffèrent les dernières hésitations de sa conscience. Pour ne pas
l’effaroucher, il ne lui adressa plus un mot, et moins d’une demi-heure
après, malgré l’obscurité et les mauvais chemins, ils atteignirent la
montagne de Montbrat.
Le château de Montbrat que, soit par corruption, soit conservation de
son nom véritable[23], les paysans appellent aussi la forteresse des
Mille-Bras, est une ruine imposante située sur une montagne. La ruine
féodale est assise sur des fondations romaines, lesquelles prirent jadis
la place d’une forteresse gauloise. Ce lieu a vu les combats formidables
des Toullois _Cambiovicenses_ contre Fabius. Je crois qu’on découvre
encore par là aux environs quelques vestiges du camp romain et du
_mallus_ gaulois. Mais il faut voir ces choses respectables sur la foi
des antiquaires, qui les voient eux-mêmes, comme faisait le curé Alain,
avec les yeux de la foi.
Léon Marsillat était riche. Il avait plusieurs propriétés autour de
Boussac et entre autres un _domaine_ ou métairie du côté de
Lavaufranche, sur lequel se trouvait cette vaste ruine, qui ne donnait
aucune valeur à la propriété dans un pays où la pierre de construction
et la main-d’œuvre sont à vil prix.
La métairie était située au bas de la montagne, et Jeanne, qui n’était
jamais venue à Montbrat, ne remarqua pas le détour que lui fit faire son
cavalier pour éviter cet endroit habité. Léon prit un sentier rapide et
conduisit sa capture tout droit à ce castel, dont il ne regrettait pas
l’antique splendeur, mais qu’il était cependant un peu vain de posséder.
Son grand-père le maçon ayant acheté ce manoir où ses ancêtres n’avaient
certes pas dominé, le sentiment de parenté triste et jalouse qui, dans
le cœur des nobles, s’attache aux vestiges de ces puissantes demeures,
ne faisait point illusion au plébéien Marsillat. Et pourtant il prenait
un secret plaisir plein d’ironie et de vengeance contre l’orgueil
nobiliare en général à se sentir châtelain tout comme un autre. Il eût
volontiers écrit sur l’écusson brisé de sa forteresse, au rebours de
certaines devises pieusement audacieuses : « _Mon argent et mon
droit_. »
Quoiqu’il ne restât pas un corps de logis, pas une seule tour entière,
le préau, encore entouré de grands pans de murailles plus ou moins
échancrés, formait un enclos très bien fermé, grâce au soin que l’on
avait eu de barrer le portail qui avait autrefois renfermé la herse, par
de fortes traverses en bois brut, solidement cadenassées. Cet enclos
servait aux métayers pour mettre au vert, durant les nuits d’été, leur
jument avec _sa suite_, c’est-à-dire avec son poulain. L’herbe croissait
haute et serrée dans cette cour battue jadis comme le sol d’une aire par
les pas des hommes d’armes.
— Attends, Jeanne, dit Léon, en aidant la jeune fille à sauter sur
l’herbe, je vais fermer la barrière; ensuite je te conduirai, par
l’autre porte, à l’endroit où demeure ta tante.
— Ce n’est donc pas ici? demanda Jeanne, cherchant des yeux cette autre
issue dont on lui parlait et que la nuit ne lui aurait pas permis de
distinguer quand même elle aurait existé.
— Si fait, sois donc tranquille, répondit Léon en cadenassant la porte
et en cachant la clef dans une fente de mur où il l’avait prise.
Donne-moi le temps de fermer ce côté-ci pour que l’on ne vienne pas me
voler Fanchon.
— Mais puisque vous allez repartir tout de suite, monsieur Léon?
— C’est pour cela que je ne la mets pas à l’écurie. Si je ne la
débridais pas, elle casserait tout.
Fanchon, débarrassée de la bride et même de la selle que son maître lui
enleva lestement, alla flairer et saluer, d’un hennissement amical, sa
paisible hôtesse, la jument du métayer Léon, prenant la main de Jeanne,
la conduisit à l’entrée d’un bâtiment écrasé et devenu informe par
l’écroulement des parties supérieures. La porte étroite et basse et le
couloir étranglé entre les murailles de quinze pieds d’épaisseur
conduisaient à une petite pièce ronde, assez semblable à celle que
Jeanne occupait au château de Boussac, à la différence près que la fente
étroite et longue qui l’éclairait pouvait passer pour une fenêtre, et
que l’ameublement, sans être riche, était d’un certain confortable. Il y
avait là un beau lit de repos, quelques fauteuils, des livres épars sur
une table d’acajou, deux fusils de chasse, un violon, des fleurets et un
chapeau de paille accrochés au mur. Mais il faisait trop sombre pour que
Jeanne se livrât à aucune remarque, et quoiqu’elle se sentît un peu
effrayée du silence et de l’obscurité de cette demeure, elle était
encore loin de se douter qu’elle fût dans la chambre de Marsillat, seule
avec lui dans ce manoir où jamais sa tante n’avait demandé ni reçu
l’hospitalité.
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[20] Nous avons conservé ce vieux mot; et si vous alliez parler de
brebis chez nous, personne ne vous comprendrait, à moins que vous
n’eussiez le soin de généraliser et de dire le _brebiage_; encore
n’auriez-vous pas la prononciation, et l’on vous accuserait de parler le
_chenfrais_, c’est-à-dire le français moderne.
[21] Par cette expression, _les autrefois_, les paysans expriment mieux
que nous ce que nous disions plus haut de leur notion mystérieuse et
vague des siècles écoulés.
[22] _Mon vieux, ma vieille_, sont des termes d’amitié entre les jeunes
gens.
[23] Les antiquaires le font dériver de Montbard, la montagne des
Bardes.
XXII
LA TOUR DE MONTBRAT
Il y avait bien au domaine de Montbrat, comme dans la plupart des
métairies éloignées de la résidence du propriétaire, un pied-à-terre
appelé la chambre du maître. Mais Marsillat avait préféré s’en arranger
un dans le château. Il avait fait déblayer et orner la seule pièce qui
fût habitable dans cette vaste ruine; et il y venait, tantôt s’inspirer
dans la solitude pour étudier les effets d’éloquence qu’il improvisait
ailleurs, tantôt se livrer à de moins estimables occupations. Sa
tourelle de Montbrat était à la fois un cabinet d’études et quelque
chose comme la _petite maison_ des champs d’un bourgeois libertin.
L’endroit était bien choisi, aucun voisinage indiscret ne pouvait
exercer son contrôle sur les mystères de sa conduite, et les métayers,
placés eux-mêmes à quatre portées de fusil du château, savaient fort
bien qu’ils seraient mal reçus s’ils accouraient au moindre bruit.
— Attends-moi ici, dit Marsillat à la tremblante Jeanne. Je vais
chercher de la lumière et réveiller ma vieille servante, qui se couche à
la même heure que ses poules, à ce qu’il paraît.
— Je sortirai avec vous, monsieur Marsillat, dit Jeanne qui ne
respirait pas à l’aise dans cette tour, et qui commençait à craindre
qu’il n’y eût dans le domaine de Léon ni poules, ni servantes.
— Non, non, tu ne connais pas les êtres et tu te heurterais, reprit-il.
Ce vieux taudis est plein de trous et d’endroits dangereux. Ne bouge pas
d’ici, Jeanne; je vais revenir...
Il sortit précipitamment et enferma Jeanne, qui commença à trembler
sérieusement quand elle se fut assurée que la porte avait reçu à
l’extérieur un tour de clef. Cependant elle ne pouvait se persuader que
Marsillat fût capable d’un crime, et elle se disait qu’aucune offre,
aucune promesse n’aurait d’effet sur elle.
Marsillat n’avait pas, en effet, la pensée de commettre un crime. Il
était trop sceptique pour croire qu’en pareille matière l’occasion pût
s’en présenter. S’étant toujours adressé à des villageoises coquettes ou
faibles, il n’avait pas trouvé de cruelles; et, comme il affectait un
profond mépris pour la vertu des femmes, il ne voulait point se
persuader qu’aucune pût lui résister. La sauvagerie de Jeanne lui
semblait le résultat d’une extrême méfiance. Il faudra plus de temps et
de paroles pour celle-là que pour les autres, se disait-il; mais voilà
enfin l’occasion que je ne pouvais trouver ailleurs. Enfermée quatre ou
cinq heures avec moi, à force d’obsessions, j’enflammerai cette froide
Galatée, et, à moins qu’elle ne soit de marbre, j’en triompherai sans
lutte et sans bruit. Arrière la brutale violence! se disait encore
Marsillat : c’est le fait des butors qui ne savent pas mettre la ruse et
l’éloquence, l’esprit et le mensonge, au service de leurs passions.
Impatients et grossiers, ils ne peuvent pas imposer un frein à leur
volonté; ils offensent au lieu de persuader; ils dominent et sont
maudits, au lieu de vaincre et de se faire aimer.
— Se faire aimer!... pensait l’avocat, qui se promenait avec vivacité
dans le préau, en attendant que son esprit fût calmé; se faire aimer, de
craint qu’on était, et cela dans l’espace de quelques heures! c’est une
cause à plaider, et il faut la gagner!... Si Jeanne pouvait m’échapper,
mon entreprise serait misérable et ridicule. Demain je serais, grâce à
elle, la fable de tout le pays. Il ne faut donc pas que Jeanne sorte
d’ici sans être beaucoup plus intéressée que moi à garder le secret.
Allons, c’est un plaidoyer, c’est un duel, et ne pas triompher, c’est
succomber. Il ne peut pas y avoir de transaction entre les adversaires.
— Jeanne, lui dit-il en rentrant, ta tante est partie ce matin avec ma
servante, qui a voulu la conduire elle-même à Toull.
— Partie? elle n’est donc plus malade?
— Elle s’est sentie un peu mieux, et il paraît qu’elle s’ennuyait dans
cette vieille maison; elle avait déjà le mal du pays. Mon métayer l’a
prise sur son cheval et l’a menée chez un de tes parents, je ne sais
plus lequel. A présent, nous pouvons nous en retourner à Boussac.
Donne-moi seulement le temps de chercher mes papiers dans le tiroir de
la table.
— Je vas dire qu’on vous apporte _une clarté_, dit Jeanne un peu
rassurée par les dernières paroles de Marsillat. Vous ne pouvez pas
trouver vos papiers comme cela dans la nuit.
— Très bien, au contraire... je sais où ils sont; je les trouverais les
yeux fermés. Ne sors pas, Jeanne; les métayers sont dans la cour, et
puisqu’ils ne t’ont pas vue entrer, j’aime autant qu’ils ne te voient
pas sortir.
— Mais c’est peut-être pire! dit Jeanne. Pourquoi se cacher quand on
n’a rien à se reprocher?
— Ces gens-là ont de très mauvaises langues, et je t’avoue que si tu ne
te soucies pas de leurs propos pour toi-même, je ne serais pas fort
aise, quant à moi, qu’ils fissent de l’esprit sur mon compte. Ce sont
les imbéciles de cette espèce qui m’ont fait une réputation de mauvais
sujet, et tu vois pourtant, _ma vieille_, que je suis plus raisonnable
que ne le serait à ma place ton parrain Guillaume, et peut-être ton
épouseur d’Anglais.
— Ne dites pas de ces choses-là, monsieur Léon, et renvoyez vos
métayers de la cour pour que je m’en aille.
— Ils sont en train de faire manger un picotin d’avoine à Fanchon.
Après cela, ils s’en iront d’eux-mêmes. Je leur ai dit que j’avais à
travailler.
— Mais vous n’avez pas besoin de vous enfermer comme ça.
— Si! la femme est curieuse comme une mouche; elle viendrait me
relancer jusqu’ici, soi-disant pour me parler de ses agneaux ou de ses
dindes, mais dans le fait pour voir si j’y suis seul.
— Ça prouve monsieur Léon, que vous y êtes bien venu quelquefois en
compagnie.
— Bah! une ou deux fois avec Claudie, tu sais bien! dans le temps, elle
était un peu folle!
— Pauvre Claudie! vous lui avez fait bien des peines, pas moins! une si
bonne fille! Ça n’est pas bien à vous, monsieur Léon.
— Que veux-tu? elle aurait eu un autre amoureux que moi, et mieux vaut
moi qu’un autre; car je suis resté son ami, et je ne l’abandonnerai
jamais.
— Oui! vous croyez que l’argent et les cadeaux consolent de tout? Vous
vous trompez. Je vous dis, moi, que Claudie pleure quasiment tous les
soirs. Mais en voilà assez, monsieur Léon, allons-nous-en.
— Donne-moi donc le temps de souffler! N’as-tu pas peur que je te
retienne malgré toi? Tu me prends pour un méchant homme, Jeanne!
— Oh! non, Monsieur.
— Eh bien! alors, tiens-toi donc en repos un instant. Nous serons
libres dans un petit quart d’heure; assieds-toi et ne parle pas si haut,
je cherche mes papiers.
— Vous les cherchez bien longtemps, monsieur Léon... Vous me ferez
arriver trop tard à Toull.
— A Toull?... Tu ne veux donc pas retourner ce soir à Boussac?
— Non, Monsieur, puisque je veux voir ma tante!
— Tiens, Jeanne, il y a quelque chose là-dessous. Tu es fâchée avec les
gens du château?
— Oh! non, Monsieur... vous vous trompez bien! je les aime trop pour me
fâcher jamais contre eux.
— Eh bien! ils se sont fâchés contre toi?
— C’est possible, Monsieur... Mais si ça est, ils en reviendront.
— Jeanne, raconte-moi ce qui s’est passé.
— Rien, Monsieur. Je n’ai rien à raconter.
— Tu devrais pourtant avoir confiance en moi. Tu es une bonne enfant,
mais tu ne connais pas les gens nobles; et si tu ne prends pas un bon
conseil, tu vas faire, sans le savoir, quelque chose de nuisible à ta
réputation ou à tes intérêts.
— Vous me parlez là comme si je voulais plaider contre eux, monsieur
Léon. Ne vous donnez pas la peine de me conseiller, je n’ai pas besoin
d’un avocat.
— Les avocats, comme les confesseurs, sont des gens auxquels on ne
cache rien, et qu’on ne se repent jamais d’avoir consultés. Sois sûre,
Jeanne, que je sais tous les secrets de la maison d’où tu sors, et que
demain on me dira ce que tu veux me taire aujourd’hui. Madame de Boussac
me consulte sur toutes choses, et tu verras que je serai envoyé vers
toi, demain peut-être, te dis-je, pour te donner ou pour te demander des
explications. Si tu m’informais la première de tes sujets de plainte, la
réconciliation pourrait marcher beaucoup plus vite, et tes intérêts
seraient mieux défendus.
— Ah! mon Dieu, monsieur Léon, voilà que vous faites une affaire de
tout cela! Il n’y a pas besoin d’en chercher si long, je vous assure; et
si c’est vrai qu’on vous dit tout, vous pourrez répondre que je pardonne
tout.
— Jeanne, tu es bien réservée avec moi, dit Marsillat, qui lui avait
jusqu’alors parlé à distance, et qui se rapprocha insensiblement à
mesure qu’il réussit à la distraire de l’empressement de partir. Si je
te disais que je sais déjà ce dont il s’agit.
— Si vous le savez, ne m’en parlez donc pas, répondit Jeanne; j’ai
assez de chagrin comme cela.
— Je ne veux pas te faire de chagrin, ma pauvre Jeanne; ce serait m’en
faire davantage à moi-même. Mon intention est de t’en épargner de
nouveaux. Je te dis que je sais tout, car il n’y a pas plus de huit
jours que j’ai été consulté par madame de Boussac pour savoir si
Guillaume te faisait la cour.
— Ah! mon Dieu! dit Jeanne blessée dans l’exquise délicatesse de son
cœur par cette révélation malheureusement trop vraie, ma marraine a eu
le cœur de vous parler de ça?...
— Elle ne le croyait pas; mais la grosse Charmois le lui répétait si
souvent qu’elle commençait à s’en inquiéter. Cela ne doit pas te
surprendre, Jeanne; une mère s’effraie toujours de voir souffrir son
fils, et...
— Mais on veut donc absolument que je sois cause de tout le mal qui
arrive à M. Guillaume?
— La Charmois le prétend ainsi; mais moi j’ai essayé de rassurer ta
marraine, et de lui bien persuader que, dans tout cela, il n’y a pas de
ta faute.
— Vous pouvez bien encore le dire, monsieur Marsillat. Je ne suis
fautive de rien, et ce n’est pas à cause de moi que mon parrain se fait
de la peine. C’est impossible!
— Oh! pour cela, Jeanne, je n’en peux pas répondre. Je sais bien que tu
n’es pas coquette; mais pourrais-tu jurer devant Dieu que tu n’as jamais
laissé prendre d’espérance à ton parrain?
— Oui, Monsieur; oui, je le jure devant Dieu; et vous pouvez, en
conscience, le jurer aussi!
— Une jeune fille laisse prendre de l’espérance malgré elle, et presque
sans le savoir. Tu as de l’amour, Jeanne; et celui qui l’inspire le voit
bien, quelque chose que tu fasses pour le lui cacher.
— Mais c’est faux! s’écria Jeanne avec l’accent de la vérité. Je n’ai
pas eu une minute d’amour pour mon parrain!
— Tu peux m’en donner ta parole d’honneur, Jeanne? s’écria Léon tout
ému.
— Eh oui, monsieur Léon! Mais qu’est-ce que ça vous fait à vous? Vous
ne voudrez pas me croire non plus, vous.
— Jeanne, je te croirai; je t’estime trop pour ne pas te croire. Je
suis ton ami, moi, ton seul ami, et je veux être ton défenseur contre
ceux qui t’accusent injustement. Tiens, donne-moi ta parole, et mets ta
main dans la mienne...
— Et pourquoi ça, Monsieur?
— Parce que j’engagerai mon honneur pour te défendre, et que c’est une
chose grave, _ma vieille_. Tu ne voudrais pas me faire faire un faux
serment! Tiens, vois-tu, demain matin, je serai auprès de ta marraine.
Elle me fera appeler pour m’apprendre ton départ, pour se plaindre de
toi, peut-être, et j’aurai l’air de ne t’avoir pas rencontrée ce soir;
mais je pourrai dire que j’étais bien informé de tes sentiments pour
Guillaume, et que je puis répondre de ta sincérité. Alors ta marraine me
demandera si je veux en jurer, elle me fera mettre ma main dans la
sienne, et je ne pourrai pas me décider à le faire, si toi-même tu ne
prends avec moi un engagement pareil. Donne-moi donc ta main, Jeanne,
comme si nous étions devant des juges, devant un prêtre, et jure-moi que
tu n’aimes pas Guillaume de Boussac.
— Si c’est pour l’acquit de votre conscience, dit la candide Jeanne en
abandonnant sa main à Marsillat, je le veux bien, monsieur Léon. Je ne
peux pas dire que je n’aime pas mon parrain, ce serait mentir; mais je
peux bien jurer que je l’aime comme on doit aimer son frère, son père,
son parrain, enfin!
— Bonne et honnête Jeanne! dit Léon en retenant avec adresse sa main
qu’elle voulait retirer, on est bien injuste envers toi, et c’est un
crime que de te tourmenter ainsi. Ton chagrin remplit mon cœur, et tes
larmes me font mal. Je te regarde en ce moment comme ma cliente et ma
protégée; je plaiderai pour toi, non devant un tribunal pour de petits
intérêts, mais devant une famille ingrate qui méconnaît des intérêts
sacrés, ceux de la reconnaissance et de l’honneur. Quand je pense à tous
les soins que tu as pris de Guillaume...
— Je n’accuse pas mon parrain, monsieur Léon. Il ne m’a parlé mal
qu’une fois, et je suis sûre qu’il en est fâché à l’heure qu’il est.
Mam’selle Marie est un ange des cieux, et je la pleurerai toute ma vie.
Ma marraine est bien bonne aussi... et je ne sais pas comment elle a pu
croire que je voulais persuader à son fils de lui désobéir et de
m’épouser! Oh! comment donc que ma marraine, pour qui j’aurais donné
tout mon pauvre sang, peut se laisser rapporter des mensonges comme
ça!...
La pauvre Jeanne fondit en larmes, et, tout entière à sa douleur, elle
ne s’aperçut pas que Léon était assis tout près d’elle sur le sopha,
qu’il l’entourait de ses bras, prêt à la serrer sur sa poitrine, et que
son souffle brûlant effleurait dans l’obscurité son cou d’albâtre penché
sur son sein.
— Chère Jeanne, lui dit-il d’une voix tremblante, tu as raison de
plaindre Guillaume au lieu de le condamner. Il est assez malheureux de
ne pouvoir se faire aimer de toi. Quel homme ne serait amoureux de la
plus belle et de la meilleure de toutes les filles?
— Ne dites pas ça, monsieur Léon, répondit Jeanne en se levant; je ne
suis ni plus belle ni meilleure qu’une autre, et je suis bien
malheureuse qu’on prenne comme ça des caprices pour moi. Mais,
allons-nous-en, monsieur Léon, je veux m’en retourner à Toull.
— Il pleut à verse, Jeanne. Attendons que la pluie soit passée.
— Oh! il ne pleuvra pas ce soir, Monsieur; le temps est couvert, mais
le vent n’est pas à l’eau.
— Écoute, Jeanne, l’eau tombe à flots!
Jeanne écouta. Il y avait, à peu de distance de la tour, un petit
ruisseau dans le rocher, qui faisait, en bouillonnant, le même bruit que
celui d’une grosse pluie. Jeanne, trompée, insista cependant.
— Je ne vous demande pas de sortir avec moi et d’aller vous mouiller,
dit-elle; mais nous n’allons pas du même côté, et je ne peux pas rester
plus longtemps. Bonsoir, monsieur Léon.
— Eh bien! attends que je te cherche un parapluie...
— Oh! je ne sais pas me servir de ça... Je vous en remercie, monsieur
Léon.
— Alors, Jeanne, charge-toi d’un petit paquet pour le curé de Toull. Je
vais le cacheter... Mais il y a une autre accusation contre toi,
reprit-il en feignant de chercher de la lumière, et tu ne m’as pas dit
ce que je dois répondre.
— Ne répondez à rien, monsieur Léon, et laissez-moi accuser, dit
Jeanne. Tenez, le mal est fait, et on me dirait qu’on a eu tort, que je
ne voudrais plus retourner au château. On ne m’estime pas, on n’a pas
confiance en moi. Ça me suffit : moi, ça m’humilie de me défendre de si
vilaines choses.
— Il y a cependant une personne dont le mépris te ferait souffrir et
dont tu veux conserver l’estime, c’est mademoiselle Marie.
— Oh! celle-là ne m’accusera pas!
— A force d’entendre dire que tu es coupable!
— On ne lui parlerait pas de ces choses-là, on n’oserait.
— La Charmois est capable de tout, mets-moi à même de la faire taire et
de te justifier auprès de ta jeune maîtresse. Écoute, Jeanne, on dit que
l’Anglais aussi te fait la cour, et que la preuve de ton ambition, c’est
ta coquetterie et ta sévérité avec lui, qui l’ont décidé enfin à vouloir
t’épouser.
— Que voulez-vous que je réponde à tout ça, monsieur Léon? C’est de
l’invention à madame de Charmois. Le monsieur anglais n’a jamais pu
vouloir m’épouser, puisqu’il est marié dans un autre pays...
— Il est marié?
— Cette dame le dit. C’est donc lui qu’elle accuse d’être un malhonnête
homme, si elle croit qu’il veut se marier deux fois. Tant qu’à moi,
j’ignore de tout ça, et je sais seulement que jamais l’Anglais ne m’a
dit une parole d’amour ni de mariage.
— Peux-tu en jurer aussi, Jeanne? Peux-tu me donner encore ta main en
gage de sincérité?
— C’est bien assez de poignées de main comme ça, monsieur Léon; si vous
ne voulez pas me croire sur parole, les jurements n’y feront rien.
— Jeanne, tout cela est plus important que tu ne penses. Si un honnête
homme voulait t’épouser maintenant, et qu’il vînt me consulter comme
avocat de la maison Boussac, comme bien informé de leurs affaires et de
ta conduite...
— Faudrait lui conseiller de ne pas se tourmenter de ça; je ne veux pas
me marier. Je l’ai toujours dit et je le dis encore.
— Oh! cela, ma Jeanne, tu n’en jurerais pas!
— Je le jure devant Dieu et devant l’âme de ma chère défunte mère,
s’écria Jeanne, poussée à bout par tant de soupçons offensants et
absurdes à ses yeux. Oui! oui! je le jure aujourd’hui de meilleur cœur
encore que les autres jours!
— Tant mieux, mille diables! pensa Léon. Je n’aurai pas l’ennui de lui
faire ce mensonge-là. Eh bien! Jeanne, dit-il en se rapprochant de
nouveau, tu as raison, cent fois raison, de ne vouloir pas t’engager.
Tous ces nobles ont espéré te séduire par là, et tu leur montres ta
raison et ta fierté en repoussant cette folle ambition... Un paysan, un
ouvrier, ne seront jamais dignes non plus d’un trésor comme toi...
Garde-toi, pour aimer, dans ta force et dans ta liberté, l’homme qui
sera assez heureux pour te plaire; et ne t’afflige pas de ces premiers
chagrins qui t’accablent. L’injustice des Boussac et la sottise de
l’Anglais ne te déconsidéreront pas auprès de tous. Tu peux être aimée
encore, et véritablement, désormais.
— Je n’ai besoin de l’amour de personne, monsieur Léon. Dieu est bon,
et il aime tous ses enfants.
— Oui, Dieu est bon, mais il commande à ses enfants de s’aimer les uns
les autres. Ton renvoi du château va te faire du tort...
— Je ne suis pas renvoyée, je m’en vais de moi-même.
— N’importe! on ne le croira pas. Tu vas être accusée, calomniée,
persécutée pendant quelque temps. Tu ferais bien de t’éloigner un peu du
pays et d’aller te louer, soit à Châtre... soit à Guéret... oui, à
Guéret. Le bruit de tes aventures malheureuses au château de Boussac n’a
pas été jusque-là. Je pourrais répondre de toi et te faire retrouver une
meilleure place que celle que tu quittes. Si tu n’étais pas si méfiante,
je t’offrirais de venir chez moi, Jeanne... Mais non, tu refuserais, je
le sais; j’ai la réputation d’un fou, et tu as toujours eu des
préventions contre moi... Si tu voulais réfléchir, pourtant, tu verrais
que je suis le seul qui t’ait respectée, et qui n’ait fait aucun tort à
ta réputation. Je t’ai fait quelques plaisanteries autrefois... Mais
quand tu m’as dit que cela t’affligeait, j’ai cessé; rends-moi justice.
Et puis, à mesure que je t’ai connue, j’ai compris que tu n’étais pas
comme les autres, toi. Oh! je te respecte, Jeanne, moi seul je te
respecte, parce que je sais ce que tu vaux. Ce n’est pas moi qui irais
afficher mon amour pour t’exposer à tous les propos du pays.
Conviens-en, je n’ai jamais fait dire de mal de toi; et dans le temps
même où je te traitais avec une légèreté que je me reproche, et dont je
te demande pardon du fond de mon cœur, je ne t’ai jamais offensée
volontairement.
— C’est vrai, monsieur Léon, répondit la bonne Jeanne, incapable d’une
méfiance soutenue, je ne vous fais aucun reproche, et mêmement vous avez
eu pour ma tante et pour moi des bontés dont je vous remercie
grandement.
— Des bontés, Jeanne!... Eh bien! prends-le comme tu voudras, et
remercie-moi si tu crois me devoir quelque chose. Il y a du moins
quelque chose dont je pourrais me faire un mérite à tes yeux : c’est que
je ne t’ai pas fait la cour, et que, dans ce moment même où je suis seul
avec toi, je te respecte comme si tu étais ma sœur... Et pourtant,
Jeanne, moi aussi j’ai été amoureux de toi, autrement et mille fois plus
que tous les autres. Tu ne l’as jamais su, je ne te l’ai jamais dit,
depuis que cet amour est sérieux et profond, et je ne te le dis
maintenant que pour te rassurer. Loin de moi la pensée d’abuser de ton
malheur, pauvre orpheline, pauvre abandonnée! Je ne te demande qu’un peu
de confiance, un peu d’amitié, et je serai assez payé de mes sacrifices
et de mes souffrances... Car je souffre plus que ton parrain, Jeanne! Je
ne fais pas le malade, moi; je ne jette pas ma famille dans l’inquiétude
comme un enfant gâté; je ne cherche pas à émouvoir ta pitié en te disant
que je me meurs. Non, je vis de mon amour, au contraire. Il me
transporte, il m’agite; mais il me donne le courage de te respecter; et
je ne me plains pas d’être malheureux, pourvu que tu ne sois pas
malheureuse toi-même!
Jeanne s’était levée encore une fois, et elle essayait d’ouvrir la
porte. — Monsieur Léon, dit-elle, vous me parlez très honnêtement; mais
je ne comprends pas grand’chose à toutes ces histoires d’amour, et,
malgré moi, je vous en demande pardon, je me figure toujours que c’est
de la moquerie. Ouvrez donc votre porte, je veux m’en aller.
— Tu as forcé la serrure, dit Marsillat feignant de ne pouvoir ouvrir.
A présent, je ne sais plus comment faire. Prends patience, je vais
essayer. La clef est tombée : cherche-la avec moi.
Jeanne ne pouvait se figurer que Marsillat eût la clef dans sa poche.
Elle se mit à chercher naïvement. Marsillat se rapprocha d’elle, et,
emporté par l’impatience, il l’entoura de ses bras.
— Laissez-moi, Monsieur, dit Jeanne en le repoussant avec force, ou je
croirai que vous êtes le plus faux de tous les hommes.
— Vraiment, Jeanne, je ne te voyais pas, dit Marsillat en s’éloignant,
et je trouve ta frayeur un peu ridicule. Que crains-tu donc de moi? Je
ne te demande qu’un peu d’amitié, et tu me réponds par le mépris le plus
étrange.
— Oh! Monsieur, je ne me permets pas de vous mépriser, dit Jeanne; mais
enfin je voudrais m’en retourner à Toull, et vous me contrariez bien un
peu de me retenir comme ça!...
— Je te jure que je cherche la clef... Allons, je vais essayer de
briser la serrure! Aye! je me suis brisé la main... Vraiment, Jeanne, tu
es bien cruelle de me presser et de m’accuser ainsi.
— Vous vous êtes fait du mal, monsieur Léon! oh! j’en suis bien fâchée!
Comment donc faire pour sortir d’ici? la nuit s’avance...
Jeanne s’approcha de la fenêtre, et, étendant la main dehors : — Il ne
pleut pas, dit-elle, c’est un rio qui coule par là, qui nous a trompés.
Tenez, monsieur Léon, je pourrais bien passer par la fenêtre. Ça doit
être très bas, puisque nous n’avons pas monté d’escalier pour venir ici.
— Grand Dieu! arrête, Jeanne! s’écria Léon en s’élançant vers elle, et
en la saisissant à bras-le-corps : il y a là un précipice.
— Eh bien, lâchez-moi, monsieur Léon, et ne me serrez pas comme ça, je
n’ai pas envie de me tuer.
— Oh! dit Marsillat en retombant sur le sopha. Tu m’as fait une
peur!... Jeanne, Jeanne, tu ne sais pas combien je t’aime, je ne le
savais pas moi-même... A la seule idée que tu allais tomber par là, j’ai
senti mon cœur se briser : ah! si tu le sentais battre! vraiment me
voilà comme si j’allais mourir.
Jeanne, embarrassée, de plus en plus soucieuse, garda le silence; Léon
aussi. Au bout de quelques instants, voyant qu’il ne bougeait pas, elle
essaya encore d’ouvrir la porte, mais ce fut en vain. Léon était
immobile, et rêvait au moyen d’endormir sa prudence par quelque nouveau
stratagème!
— Êtes-vous malade ou donnez-vous, monsieur Léon? dit Jeanne un peu
impatientée.
— Je souffre, en effet, répondit-il d’une voix sourde, je souffre
beaucoup : je me suis blessé la main en voulant ouvrir cette porte, et
je ne peux plus m’en servir. Malheureusement je n’ai aucune force dans
la main gauche. Attends, Jeanne, n’en fais pas autant, si tu ne veux me
désespérer. Il y a un moyen de te faire sortir d’ici : je vais sauter
par cette fenêtre, et j’irai t’ouvrir en dehors, si je ne me tue pas en
sautant.
— Oh! ne faites pas cela, monsieur Léon, dit Jeanne effrayée.
— Que faire donc? Nous ne pouvons pas sortir, et tu ne veux pas rester
une minute de plus.
— A nous deux, nous enfoncerions bien la porte, monsieur Léon!
— Nous serions dix que nous ne l’ébranlerions pas, c’est une ancienne
porte de prison, garnie de fer en entier.
— Monsieur Léon, dit Jeanne saisie d’une terreur subite, si vous m’avez
trompée pour m’attirer ici, Dieu vous en punira!
— Ah! ce soupçon est affreux, dit Léon. C’en est trop, Jeanne, ôte-toi
de cette fenêtre, et adieu.
Le temps s’était un peu éclairci, et l’approche de la lune blanchissait
l’horizon; mais l’ombre projetée des collines environnantes augmentait
l’obscurité, et le sol couvert de bruyères flottait sous les yeux de
Jeanne, tellement vague, qu’elle ne pouvait dire s’il y avait dix ou
cinquante pieds de profondeur au bas de la tour. Le ton résolu et
désespéré de Léon l’effraya. Elle fit un mouvement pour
l’arrêter. — Jeanne, lui dit-il, en la pressant sur son sein, adieu
pour cette nuit, adieu pour toujours peut-être! D’autres t’ont fait de
belles promesses pour te séduire. Moi, je vais risquer ma vie pour te
prouver que je ne veux pas te séduire. Au moins, dis-moi adieu, et
donne-moi un seul baiser : le premier, le dernier de ma vie!... Un
baiser, Jeanne, tu t’en effraies! Il y a une heure que je pourrais t’en
prendre mille, et je t’en demande humblement un seul, au moment de me
jeter dans un abîme pour t’empêcher d’avoir peur de moi... Ne me le
refuse pas. Tiens, si je reste ici, ma raison peut s’égarer; ta
méfiance, ta frayeur, m’ont bouleversé l’esprit. Oh! Jeanne, sans tous
tes soupçons tu aurais été en sûreté toute cette nuit auprès de moi...
Maintenant, chasse-moi... oui, chasse-moi... car, je tremble et
déraisonne... Adieu! Jeanne, mais ce seul baiser!...
— Non, Monsieur, dit Jeanne en se dégageant; pas de baiser, jamais! Ce
n’est pas que je croie que ce soit un grand crime; je ne veux pas
condamner Claudie. Mais pour moi, ça serait un péché mortel, je ne vous
le cache pas; et si j’y consentais, je sauterais bien vite après par
cette fenêtre, non pas tant pour me sauver que pour me tuer.
— Oh! c’est de la haine contre moi! une haine mortelle! ou c’est un
défi, dit Marsillat avec une rage concentrée, en voyant échouer tous ses
artifices. Jeanne, cela est fort imprudent de ta part, et tu sembles
prendre plaisir à jouer avec ma raison et ma volonté.
— Non, monsieur Marsillat, dit Jeanne avec douceur : ce n’est pas de la
haine. Je n’en ai pas contre vous. Dieu me préserve d’en avoir jamais
contre personne! Mais c’est un vœu, puisqu’il faut vous le dire, et je
serais damnée si j’y manquais.
— Un vœu! s’écria Marsillat, que cette idée enflamma d’un nouveau
délire. Oh! Jeanne, sans ce vœu tu m’aimerais peut-être. Eh bien, que la
damnation retombe sur moi! Tu ne peux m’accorder ce baiser, je le
conçois; aussi je ne te le demande plus. Mais tu ne peux m’empêcher de
le prendre malgré toi, et tout le péché est pour moi seul... Non, non,
tu n’es pas coupable de n’être pas la plus forte... Refuse, c’est ton
devoir... mais laisse-moi user de mon droit.
Marsillat poursuivait Jeanne, qui fuyait autour de la chambre, lorsque
des coups violents ébranlèrent la porte de la tour.
XXIII
LE VAGABOND
Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque
départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en
informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en
demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à
la haute politique de madame de Charmois; et celle-ci, trouvant ce
dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés,
s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à
Guillaume la nécessité de cette séparation.
En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart
d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son
sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire
auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait
à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du
moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même
Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et
prit au galop la route de Toull.
Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son
cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant
qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et
les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour
du chemin face à face avec sir Arthur.
La nuit était encore assez sombre; mais l’Anglais étant sur un terrain
plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son
grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se
dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami, lui
dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.
— A cheval et en voyage? s’écria sir Arthur; Dieu soit loué! mon cher
Guillaume est guéri!
— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix
altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire; mais, avant tout,
dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin?
— Jeanne? Jeanne dehors aussi à cette heure? Je n’ai pas rencontré une
âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à
causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne.
Expliquez-moi...
— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et
c’est pour cela que vous vous êtes éloigné; mais ce que vous ne savez
peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela
qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle épouvante
s’éveille en moi! Où peut-elle être?
— Mais depuis quand est-elle partie?
— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste; les minutes
me paraissent des années depuis que je la cherche...
— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais
retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du
chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se
sera infailliblement arrêtée quelque part.
— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.
— Attendez, Guillaume; pourquoi cette inquiétude si vive?... Quel
danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les
paysans sont doux et hospitaliers?
— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore
plus que moi! J’ignore... Je soupçonne... Mais je ne puis accuser ma
mère! Je crains le désespoir de Jeanne!
— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume? Êtes-vous
autorisé à la ramener chez vous?
— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et
moi!... Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui
dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.
— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de
vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter...
— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout... Mais ce
n’est pas le moment; il faut chercher Jeanne et la retrouver.
— Vous pourriez bien la chercher longtemps! dit une voix creuse qui
partit d’auprès d’eux. Et Guillaume détournant la tête, vit, courbé sous
une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un
mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.
— Qui êtes-vous? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une
main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons?
— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire,
répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.
L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de
maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés
dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui
était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara
à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question
de l’Anglais :
— Qui êtes-vous?
— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet;
mais ne me violentez pas et ne me _dessoubrez_[24] pas mes vêtements,
mon bon monsieur; ça ne vous servirait à rien.
Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main
sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête
de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.
— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une
jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en
serez récompensé.
— Quelle jeune fille cherchez-vous? reprit Raguet feignant de ne plus
être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la
belle pastoure d’Ep-Nell, comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue,
je l’ai très bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y
êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit
de Toull à Boussac sans la rencontrer.
— Dites donc où elle est! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous!
— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en
reviendra?
— Combien voulez-vous? dit l’Anglais.
— Dame! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service
en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie; ça se paie même cher
au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la
fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si
elle ne veut pas de vous.
— Misérable! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou
je vous étrangle! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le
vagabond.
— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet; prenez garde de vous
échauffer! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent
un jour ou l’autre.
— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou
s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et
vous voulez de l’argent. Vous en aurez; parlez vite, ou nous croirons
que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.
— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous
connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les
grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la
nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell
est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez
par ici; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.
— Un autre! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc... où
est-il?
— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais!
répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs! Que le bon
Dieu vous assiste!
Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine
n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de
Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui
s’échappe d’un piège.
— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité? s’écria le
calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.
— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre
compagnon, je ne demande pas mieux!... Mais vous dire où sont les
amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le
pays; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois
pour ne pas se tromper.
— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.
— Oh! cent francs pour me déranger comme ça de ma route! un homme d’âge
comme moi! Nenni, Monsieur, vous n’y pensez pas.
— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant!
— Ça vaudrait bien le double!
— Va pour le double; et si vous dites la vérité, vous aurez encore
quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et
n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés,
et nous nous méfions.
— Ça veut dire que vous avez peur! Eh bien! moi aussi j’ai peur... Les
loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable; tout le monde
a peur dans ce monde.
— De quoi avez-vous peur?
— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos
pistolets! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon
argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.
— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible
que Jeanne ne soit pas seule, Arthur; débarrassez-vous de ce mendiant,
et passons outre.
Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui
il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était
qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.
— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans; pour plus de
deux cents francs de danger, bien sûr! Mais ça m’est égal, je vous
retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me
récompensez pas honnêtement. Allons! en route! venez par ici.
Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une
demi-heure comme une sentinelle vigilante.
— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir
Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne
peut que nous retarder.
— Essayons toujours! dit M. Harley.
— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant
vous avez huit jambes à votre service.
— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le
chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille
devant nos chevaux.
— Vous croyez, Monsieur? dit Raguet en déposant sa besace sous une
grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée
d’une croix et sanctifiait ainsi le _carroir_ maudit des quatre chemins,
lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne
sont pas préservés par le signe de la religion.
Et aussitôt le mendiant courbé se redressa; le vieillard languissant
parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir
devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de
la peine à le suivre.
Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :
— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille
le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la
porte du château à M. Marsillat.
— Marsillat! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était
venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.
Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir
Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un
pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.
— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle,
dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.
Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son
arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur
ses traces :
— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la
première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle
est à main droite aussi; dans le préau il y a un couloir, et puis une
seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez
bien payé, je suis content. Marsillat est un _chétit_ qui laisserait
mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un
homme mort; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.
Et il disparut.
Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le
jeune homme à la porte du château.
— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire? Il se peut qu’on nous ait
trompés; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait
entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle? Et vous ne
supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le
ravisseur! D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait?
— Je le crois capable de tout! Hâtons-nous, Arthur; un pressentiment me
dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.
— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume,
et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à
l’improviste chez votre ami.
— Lui, mon ami! il ne le fut jamais, le lâche!
— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat
est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici
nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à
main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de
bonnes relations? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au
moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le
mien propre... Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me
décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai
pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher
Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat, mais je voudrais que tout
cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de
l’équité.
— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il
m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes
veines... et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas
amoureux d’elle... du moins, je ne le suis plus... je ne l’ai peut-être
jamais été... C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré
qui parlait en moi à mon insu! Arthur, vous seul au monde pouvez et
devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux
de Jeanne... Jeanne est la fille de mon père! Jeanne est ma sœur...
Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de
Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les
armes à la main!
M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son
sang-froid et sa présence d’esprit.
— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire,
et maîtrisez vous, quoi qu’il arrive.
Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et
ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il
le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea,
sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta
contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure,
colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante
de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :
— N’importe, Jeanne! malgré toi! Tu ne seras pas damnée pour un baiser!
Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit
comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui
cherchaient à l’ébranler.
— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la
voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel; j’aime
mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.
C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins
coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune.
Guillaume était déjà derrière lui.
— Ah! merci, mon bon Dieu! s’écria Jeanne; voilà du monde pour vous
faire honte, monsieur Léon.
— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte!
— Oh! tuez-moi si vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.
Mais elle se tut cependant en entendant Marsillat armer son fusil de
chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le
canon vers les assiégeants.
— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui
entrera ici malgré moi le paiera cher!... Si tu as le malheur de dire un
mot, de faire un cri, un mouvement... j’ouvre... et je tue!...
— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon
Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de
vous. Ne faites pas de malheur; je ne demande qu’à sortir sans qu’on
fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me
faire peur.
On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses
gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement
que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et
lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.
— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous
défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte
après, c’est tout ce qu’il me faut.
— Eh bien! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et
sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là,
au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte
pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là?
ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous?
— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour
une affaire importante et très pressée.
— Oh! oh! mon maître, répondit Marsillat; vous parlez bien haut et vous
frappez bien fort! Est-ce là votre manière de réveiller les gens?
Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne,
cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je
fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.
— Moi! que je me cache derrière votre lit? répondit Jeanne. Oh! non,
Monsieur, jamais! je ne veux pas me cacher.
— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma
maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera! A ton aise, ma mignonne!
— Eh bien! monsieur Harley! reprit-il à haute voix, quand vous serez
las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz! Je vous
avertis que je ne suis pas seul! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez
m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce
qu’il y a pour votre service.
— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir
plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.
— Ah! ah! vous êtes deux? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant.
Eh bien! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai
quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma
maîtresse.
— Ce sera donc un combat à mort! s’écria Guillaume, car nous sommes
armés aussi, et nous voulons entrer.
Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.
Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille
fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait
indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le
mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et
chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte.
Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait
pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer
lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les
mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la
fureur impétueuse du jeune homme, qui s’efforçait de le dépasser, et qui
avait un pistolet dans chaque main.
— Très bien, Messieurs, à merveille! dit Marsillat. Je pourrais vous
recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun
vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement
mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en
demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que
l’assassinat, deux contre un, à tâtons!
— Tout de suite, si vous voulez. Monsieur, s’écria Guillaume. La lune
se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre
la distance convenable.
— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat; j’ai ici une femme que je ne
veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez
fait l’honneur de vous retirer.
— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé,
j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très
froidement M. Harley; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est
ici contre son gré.
— Vous en avez menti, s’écria Léon; et puisque vous me forcez à la
défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi
facilement que de ma porte.
— Jeanne! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée,
répondez!... Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.
— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il
vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle
ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.
— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie
ou morte; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera
pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le
dernier des scélérats et des lâches.
La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le
vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les
nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle,
et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le
jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que
les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de
construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être
cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui
s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce
premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions
rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner.
Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par
le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà
dans le préau; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M.
Marsillat.
— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria
Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son
témoignage vous condamne!
— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me
permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels
artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle
en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre
sans avoir l’intention de lui faire violence.
— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes
intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à
personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et
vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une
prochaine réparation.
— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans
la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester
contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais
toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que
vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait
cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma
vie. Je n’en ai pas de honte; car je suis en droit, maintenant, de
défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et
indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur
à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise
de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne
et vous.
— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je
désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très belle
fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes
marié?
— Marié, moi? Qui vous a fait ce conte ridicule! On vous a trompé,
Monsieur; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en
mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au
risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser
sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant
à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne
serais pas entré chez vous de moi-même, avec effraction. J’aime à croire
qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que
l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume
était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par
un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle.
Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et
d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me
constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît
fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant
avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès
aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le
passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le
jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.
— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé
et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit
baron n’a pas eu l’esprit de séduire? C’est admirable! J’accepte le rôle
que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce
que je demande.
— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur; je vous laisse le choix des
armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer
à demain matin.
— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent
l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes
aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons
la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.
— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni
n’accorderez aucune autre promesse de réparation.
— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un
homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre
jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il
lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les
pardonner.
— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je
n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le
moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.
— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de
leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je
jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et
obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.
— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de
ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme; je vais
le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir
de cette chambre.
— Allons, je vous le promets, Arthur; mais nous ne convenons ni du lieu
ni des armes?
— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me
conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat,
le choix m’est donc indifférent.
— Diable! votre aveu me fâche! je suis aussi fort à l’épée qu’au
pistolet.
— Je le sais; tant mieux pour vous.
— Nous tirerons au sort!
— Comme il vous plaira!
M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la
tour avec agitation. Il était seul.
— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans
toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a
cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante! Il y a
là un crime affreux. Laissez-moi! laissez-moi rentrer! J’étranglerai ce
scélérat. Je lui arracherai la vérité; je briserai tout dans son repaire
infâme!
— Non, Guillaume, non! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien,
sa voix, et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré
avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il
m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je
parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la
retrouver en chemin.
— Votre confiance est insensée, Arthur! Si Jeanne est ici, nous la
laissons au pouvoir de ce misérable! Non, non, je ne sortirai pas d’ici
sans elle!
— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique
forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout! c’est Jeanne, à coup
sûr!
Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de
glisser rapidement.
Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur
faisait signe de le suivre.
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[24] _Dessoubrer_, déchirer.
XXIV
MALHEUR
Raguet marchait en regardant derrière lui avec précaution, et il
s’empressa d’attirer Guillaume et son ami au dehors.
— Vous cherchez la fille, dit cet espion vigilant, et sans moi vous ne
la trouverez jamais. Combien me donnerez-vous pour ça?
— Ce que tu voudras, l’ami! répondit Guillaume. Tu ne nous a pas
trompés, nous ne compterons pas avec toi.
— Si fait, mon garçon, comptez! comptez! dit Raguet en tendant son
chapeau.
Guillaume prit une poignée d’argent dans sa poche et la jeta dans le
chapeau crasseux du mendiant, sans compter, en effet.
— Ça va bien, la nuit n’est pas mauvaise, dit Raguet; _z’enfants_,
venez avec moi.
Et il les conduisit, le long des murs extérieurs du vieux château,
jusqu’à un endroit où il s’arrêta. Le terrain, formé par les éboulements
de la ruine, avait été déblayé et creusé en cet endroit, comme pour
éloigner du sol la fenêtre étroite mais dégarnie de ses antiques
barreaux de fer, qui éclairait la tourelle consacrée au pied-à-terre de
Marsillat. On avait rejeté plus loin les terres et les graviers
amoncelés contre les premiers étages, et cette fenêtre se trouvait ainsi
élevée à environ vingt-cinq pieds au-dessus d’une sorte de tranchée à
pic qui n’était que le rétablissement partiel de l’ancien bassin des
fossés du château. Marsillat, passant souvent les nuits dans ce manoir
isolé et désert, s’y était fortifié dans son petit coin du mieux qu’il
avait pu.
— Où nous conduisez-vous? dit Guillaume en voyant Raguet lui indiquer
le fond de la tranchée du bout de son bâton.
— Elle est là, dit Raguet en parlant très bas et en se cachant derrière
un monceau de débris pour n’être pas vu de la fenêtre de la tourelle.
Puis il releva son bâton, indiqua cette fenêtre, fit avec son bâton un
geste de haut en bas, et ajouta avec un accent d’indifférence atroce :
— Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que la fille est morte!...
Allez-y voir, pourtant... Je ne pourrais pas en jurer... Je l’ai bien
vue tomber, mais je n’ai pas voulu en approcher... pas si bête!... Si
l’affaire va en justice, on me mettrait encore ça sur le corps.
Et Raguet disparut comme la première fois. Il craignait Marsillat; mais
ce dernier, qui avait observé, du seuil de la tourelle, la sortie de
Guillaume et d’Arthur, cherchait Jeanne dans le préau, et se frottait
les mains à l’idée de la retrouver blottie et tremblante dans quelque
coin.
Arthur et Guillaume étaient déjà au fond de la tranchée. Plus morts que
vifs, ils s’agitaient en vain dans l’ombre. Jeanne n’y était pas.
— Grâce au ciel, dit Arthur, cette fois le vagabond nous a trompés.
— Hélas! non, dit Guillaume, car voici la mante de Jeanne! Et il
ramassa la cape de la jeune fille.
Ils gagnèrent le fond du ravin en suivant la direction de la tranchée,
cherchant toujours, mais n’osant plus échanger leurs réflexions
sinistres.
Au fond de ce ravin étroit coule un filet d’eau cristalline qui murmure
entre les rochers. La source est là qui sort de terre entre de gros
blocs de pierre blanche, et qui se verse au dehors avec un petit bruit
de pluie continue. Guillaume courut vers ces bancs de pierre, et fit un
cri de joie en voyant clairement une femme assise au bord de la source.
La lune, dégagée des nuages, donnait en plein sur elle. C’était Jeanne
immobile, pâle comme une morte, mais le sourire sur les lèvres et les
mains croisées l’une sur l’autre dans une attitude rêveuse et
tranquille. Finaud était couché à ses pieds.
— Jeanne! s’écria Guillaume, en tombant à genoux auprès d’elle, tu es
sauvée! Dieu soit mille fois béni!
— Oh! ça n’est rien, rien du tout, mon parrain, dit Jeanne en se
laissant prendre et baiser les mains. Bonjour, monsieur Arthur! Vous
voilà donc revenu de votre voyage? Ça va bien, merci.
— Jeanne, Jeanne, d’où viens-tu? Où étais-tu cachée? Tu n’es donc pas
tombée? dit Guillaume.
— Tombée? Oui, m’est avis que je suis tombée un peu fort... C’est la
jument à M. Marsillat... Non... je ne sais plus, mon parrain; j’ai dormi
par terre un peu de temps; mais mon chien m’a tant tiraillée qu’il m’a
réveillée. Et puis je me suis levée; je n’ai rien de cassé, car j’ai
marché un bout de chemin. Mais je suis _vannée_ de fatigue, et je me
suis assise là pour me reposer un brin. Je ne vois plus mes vaches.
Claudie les aura fait rentrer. Allons, mon parrain, ça doit être l’heure
de rentrer aussi à la maison.
— Oui, _à la maison_! Bonne Jeanne, ma chère Jeanne, ô ma sœur chérie!
— Votre sœur? Elle est donc là, cette chère mignonne? Je ne la vois
pas! Dame! Je suis tout étourdie, mon parrain. Je ne sais pas d’où je
sors.
— Guillaume, dit M. Harley à voix basse, ne la faites pas parler, ne
lui donnez pas d’émotion. Elle s’est jetée par la fenêtre, cela est
certain...
Et Arthur, se retournant, regarda en frémissant l’élévation de cette
fenêtre que l’éloignement faisait paraître plus effrayante encore.
— Quelle chute! dit-il, et quel miracle Dieu a daigné faire pour nous!
Ceci n’aura pas de suites, j’espère. Mais vous voyez qu’elle n’a pas sa
tête. Essayons de la faire marcher, et ne la forçons pas à rassembler
trop vite ses souvenirs. En arrivant à Boussac, il sera prudent de la
faire saigner.
— Allons-nous-en, pas vrai, mon parrain? dit Jeanne en se levant avec
aisance. J’ai quasiment peur dans l’endroit d’ici, je ne sais pas
pourquoi; mais je ne reconnais pas le pays. Sommes-nous dans le pré du
château? N’avez-vous pas vu le père Raguet?
— Raguet! dit Guillaume, qui se rappela enfin où il avait rencontré le
vagabond. Non, Jeanne, il n’y a pas de Raguet ici. Viens, ta chère
mignonne t’attend pour te dire bonsoir avant de se coucher.
Jeanne marcha sans effort, appuyée sur le bras de Guillaume; et Arthur
ayant été chercher les chevaux qu’il avait attachés à la porte du
château en arrivant, la prit en croupe sur le sien. Ils regagnèrent la
route de Boussac, en longeant le vallon de la Petite-Creuse. Guillaume
reconnaissait le pays, éclairé par la lune; mais ils marchaient au pas,
le plus lentement possible, sir Arthur craignant de provoquer chez
Jeanne quelque crise nerveuse, à la suite de l’ébranlement terrible de
sa chute. Ému, triste et tendre, le bon M. Harley n’osait lui adresser
la parole que pour lui demander de temps en temps comment elle se
trouvait.
— Mais je me trouve bien, répondit Jeanne avec surprise. Pourquoi donc
que vous me demandez ça, monsieur Harley? Je ne suis pas malade.
Jeanne avait perdu la mémoire de toutes ses afflictions. Elle paraissait
méditer, et cependant l’action de sa pensée n’était plus qu’un rêve
paisible et doux. La nuit était devenue sereine et la lune brillante.
Jeanne entendait encore le chant du grillon et de la grenouille verte,
comme lorsqu’elle avait marché dans la direction de Toull. Mais elle
tournait le dos cette fois au clocher de son village, et elle ne s’en
rendait pas compte. Tout flottait devant ses yeux, tout se confondait
dans ses souvenirs et dans ses affections : la veillée d’autrefois, dans
les prés du Bourbonnais, la rêverie du matin dans la rosée autour du
château, ses chèvres d’Ep-Nell, ses vaches de Boussac, le bon curé
Alain, la chère demoiselle Marie et jusqu’à sa mère Tula, qui n’était
plus morte dans cet heureux songe qu’elle faisait les yeux ouverts.
Quelquefois elle penchait sa tête languissante sur l’épaule de sir
Arthur; et sa pudeur craintive ne s’apercevait pas de la présence de cet
ami, dont elle sentait vaguement l’influence affectueuse et chaste
s’étendre sur elle, à son insu.
Lorsque nos trois jeunes personnages arrivèrent au château de Boussac,
il était plus de minuit. La maison était à peu près déserte. Claudie,
inquiète et consternée, pleurait seule dans un coin de la cuisine, et
Cadet n’était pas là pour prendre les chevaux. Il était monté à cheval
lui-même, sur l’ordre de madame de Boussac, pour chercher Guillaume,
dont le brusque départ et la longue absence avaient excité les plus
vives inquiétudes.
— Votre maman a été sur la route de Toull jusqu’à dix heures du soir
pour vous attendre, dit Claudie au jeune baron. Elle ne fait que de
rentrer, et mam’selle Marie y est encore avec madame de Charmois.
— J’irai rassurer mademoiselle Marie, dit M. Harley à Guillaume; allez
consoler votre mère, et recommandez à Claudie de bien soigner Jeanne. En
passant, j’avertirai le médecin de venir la voir.
— Le médecin est encore dans la maison, dit Claudie. Tu t’es donc
trouvée _fatiguée_ (malade), ma Jeanne?
— Ça n’est rien, dit Jeanne en l’embrassant.
Madame de Boussac gronda son fils en pleurant. Contre sa coutume,
Guillaume reçut les tendres reproches de sa mère avec un peu de hauteur
et d’impatience. Il prétendit qu’il ne savait pas pourquoi depuis
quelques jours tout le monde voulait lui persuader qu’il était malade;
il assura qu’il se sentait fort bien, qu’il avait eu la fantaisie, comme
cela lui était arrivé bien d’autres fois, d’aller voir le lever de la
lune sur les pierres jomâtres; qu’en chemin il s’était arrêté pour
causer avec sir Arthur, qu’il avait saisi au passage; puis qu’ils
avaient rencontré Jeanne qui venait de voir sa tante malade à Toull;
qu’il avait pris sa filleule en croupe, et qu’il avait eu le malheur de
la laisser tomber; qu’enfin ils étaient revenus au pas par la route
d’_en bas_, pour ne pas fatiguer cette pauvre enfant, un peu brisée de
sa chute.
L’histoire était plus vraisemblable et plus naturelle ainsi que la
vérité même. Madame de Boussac ne la révoqua point en doute; seulement
elle fit observer à son fils qu’il était ridicule et déplacé de prendre
sa servante en croupe; que c’étaient des usages de la petite bourgeoisie
du pays, fort détestables à imiter. Comme elle paraissait un peu plus
sensible à cette inconvenance de Guillaume qu’à l’accident de Jeanne,
Guillaume, irrité, répondit avec un peu d’aigreur que Jeanne était son
égale de toutes les manières, et qu’il s’étonnait de la différence qu’on
voulait établir, dans les préjugés du monde, entre une personne et une
autre. Madame de Boussac trouva qu’il s’insurgeait; elle le gronda,
pleura encore, et ne put le décider à écouter la fin de sa
mercuriale. — Chère maman, lui dit-il, il y a une chose qui m’inquiète
beaucoup plus : c’est l’accident arrivé à ma sœur de lait, à votre
filleule, à cette amie, à cette enfant de la maison, que je ne pourrai
jamais traiter de servante ni regarder comme telle, après tous les soins
qu’elle m’a prodigués dans ma maladie. Vous permettrez que j’aille
m’informer d’elle, et que je remette à demain notre discussion sur la
supériorité de mon rang et l’excellence de ma personne. J’ai eu bien
tort, en effet, de prendre Jeanne sur mon cheval, puisque j’ai eu la
déplorable maladresse de la laisser tomber. Voilà, je le confesse, la
seule chose dont je me repente amèrement.
Quelques instants après, madame de Boussac, Guillaume, Marie, Arthur et
le médecin étaient rassemblés autour de Jeanne, que Marie avait fait
venir dans sa chambre, et qui s’étonnait de leur inquiétude. Le médecin
s’en étonnait aussi. Jeanne, ne se rappelant pas d’où elle était tombée,
et se persuadant que ce qu’elle entendait raconter de son accident était
la vérité, avait pourtant le souvenir distinct d’être tombée sur ses
pieds sur la terre fraîchement remuée, puis sur ses genoux, et d’être
restée _comme endormie_ pendant un temps qu’elle ne pouvait préciser.
— Eh pardieu! ce n’est rien qu’un étourdissement, disait le médecin, la
surprise, la peur peut-être. Elle ne souffre de nulle part, donc elle ne
s’est pas fait de mal. Il n’y a donc pas à s’occuper de cela.
— Monsieur, dit sir Arthur en l’attirant à l’écart, la chute est plus
grave que Jeanne ne peut se la retracer. Lorsque le cheval s’est
effrayé, il était tout au bord du chemin de Toull, dans l’endroit le
plus escarpé. Jeanne est tombée d’environ trente pieds de haut, sur le
gazon à la vérité, mais elle a été évanouie près d’un quart d’heure, et,
depuis ce temps, elle n’a plus sa tête. Elle sait à peine où elle est,
et ce qui lui est arrivé.
— Ceci change la thèse, dit le médecin, et je vais la saigner
sur-le-champ. Une atteinte à la moelle épinière, un déchirement des
enveloppes du cœur, une commotion cérébrale, sont toujours fort à
craindre dans ces cas-là.
La saignée pratiquée, Jeanne reprit peu à peu ses couleurs, et
s’endormit bientôt sur un lit que Marie lui fit dresser à côté du sien.
Inquiète de sa chère pastoure, comme elle l’appelait, elle ne voulait
pas la quitter d’un instant. Sir Arthur, plus robuste que Guillaume,
dont les violentes émotions étaient toujours suivies de grands
accablements, ne songea même pas à se coucher. Attentif au moindre
bruit, il vint souvent sur la pointe du pied écouter dans le corridor,
et il ne se tranquillisa qu’en voyant, à l’aube nouvelle, Jeanne sortir
fraîche et matinale de la chambre de sa _mignonne_ pour aller respirer
l’air des champs. Jeanne crut qu’il venait de se lever aussi; et
persistant à le croire marié, ne sentant plus aucune méfiance contre
lui, elle lui accorda une franche poignée de main en le remerciant de
tout ce qu’il avait fait pour elle.
— Est-ce que vous vous souvenez de tout? lui demanda-t-il.
— Oui, oui, Monsieur, je me souviens bien de tout, ce matin. Mais c’est
égal, il faudra toujours dire comme vous avez dit hier soir; ça arrange
tout, et ça sauve M. Marsillat d’une vilaine histoire.
— Jeanne, vous pardonnez donc à ce méchant homme?
— Dieu ordonne de tout pardonner, et d’ailleurs, M. Marsillat n’est pas
méchant. Il a voulu rire un peu sottement avec moi. Vous savez, c’est un
garçon qui a de vilaines manières : il veut toujours embrasser les
filles. Moi, ça ne me convenait pas, et je vous réponds que je l’aurais
bien fait finir. Je suis plus forte qu’il ne croit, et il ne m’aurait
jamais embrassée. Mais il s’amusait à m’enfermer dans sa chambre et à me
faire toutes sortes de contes pour m’empêcher de sortir. On aurait dit
qu’il voulait faire mal parler de moi en me gardant là toute la nuit.
Aussi quand j’ai reconnu votre voix et celle de mon parrain, j’ai été
bien contente. Mais ne voilà-t-il pas qu’il a fait comme s’il voulait
vous tuer tous les deux à cause de moi? Il a pris son fusil, et il m’a
dit : « Si tu ne veux pas paraître d’accord avec moi pour être ici, je
vas casser la tête à l’Anglais. » Je ne voulais pas qu’il fît un
malheur; il paraissait comme fou dans ce moment-là, et ce que vous lui
disiez à travers la porte le fâchait tant, qu’il me disait des paroles
très dures et très méchantes. Alors, d’un côté, la peur qu’il ne fît un
mauvais coup dans la colère; d’un autre côté, la honte d’être trouvée là
par vous, et de ne pouvoir pas me défendre de ce qu’il vous dirait
contre moi, tout cela m’a décidée à sauter par la fenêtre. Il y avait
bien juste la place pour passer mon corps; mais, en me forçant un peu,
j’en suis venue à bout. Il m’avait bien dit que je me tuerais; mais
j’aimais mieux me tuer que de faire tuer mon parrain et vous.
D’ailleurs, c’étaient des menteries, tout ça. Il ne voulait pas vous
faire de mal, j’en suis bien sûre à présent, et sa fenêtre n’était déjà
pas si haute, car je ne me suis point fait de mal, et si on ne m’avait
pas _faiblessée_ en me tirant du sang, je serais comme à l’ordinaire.
C’est égal, je suis bien contente que tout ça soit fini, et je m’en vas
aux champs. J’ai été simple de croire à toutes les folies qu’on m’a
dites hier. Je vois bien que mon parrain et ma marraine sont toujours
bons pour moi, et que ma chère mignonne m’aime toujours. Il n’y a que
madame de Charmois qui me haïsse. Je ne sais pas pourquoi; je l’ai
toujours servie de mon mieux, elle et sa demoiselle.
Sir Arthur voulut faire raconter à Jeanne ce qui s’était passé entre
elle et madame de Charmois; mais il lui fallut le deviner aux réponses
timides et incomplètes de la jeune fille, trop pudique et trop fière
pour rapporter les termes dont s’était servie la comtesse pour
l’outrager.
— Ma chère, disait à cette dernière madame de Boussac, en prenant le
chocolat avec elle dans sa chambre à coucher, où la sous-préfette, un
peu parasite par-dessus le marché, vint la relancer de bonne heure, vous
n’avez réussi à rien. Je ne sais pas ce que vous avez imaginé de dire à
Guillaume hier soir, mais votre secret n’a pas eu le sens commun.
Guillaume est plus amoureux que jamais de Jeanne. Mes enfants se sont
pris tous deux pour cette fille d’une passion ridicule. Vous voyez que
Guillaume a couru après elle comme un fou. Elle a failli se casser le
cou, ce qui a augmenté le délire de mon fils. Ma fille va jusqu’à la
faire coucher dans sa chambre! Si je me permets une observation, ces
enfants, exaltés je ne sais vraiment à quel propos, sont tout prêts à
entrer en révolte contre moi, et, qui pis est, contre toute la société.
Ils me jettent à la tête les services et les vertus de Jeanne; moi, je
suis faible, et au fond je l’aime, cette Jeanne. Je n’oublierai jamais
qu’elle m’a sauvé mon fils. Quand vous l’avez chassée hier, j’étais
furieuse contre vous. Ce matin je crois que je le suis encore un peu;
car vous avez fait du mal à tous sans remédier à rien.
— Que fait Guillaume ce matin? demanda d’un air de triomphe paisible la
grosse sous-préfette.
— Il dort.
— A neuf heures du matin, il dort encore? Et cette nuit, a-t-il dormi?
— Parfaitement, à ce que m’assure Cadet, qui a passé la nuit dans sa
chambre à son insu, par mon ordre.
— Eh! reprit la Charmois, s’il dort si bien, il est donc guéri de son
amour!
— Vous l’espérez?
— Je vous en donne ma parole d’honneur, je lui ai dit hier des mots
magiques. Il a couru après Jeanne, c’est tout simple; il la traite comme
son égale, cela devait être; il veut qu’on la chérisse et qu’on la
respecte, je m’y attendais. Mais il n’est plus amoureux, et il épousera
Elvire quand nous voudrons.
— Je ne vous comprends pas.
— Vous ne devinez pas? allons, il faut vous aider. La nourrice de
Guillaume était servante ici dans la maison, avant votre mariage. Elle
était belle, je m’en souviens; elle était peut-être sage, je ne m’en
soucie guère; vous fûtes jalouse d’elle au bout de deux ou trois ans de
ménage; vous pouviez avoir tort... Mais enfin Jeanne aurait pu être la
fille de votre mari, et se trouver la sœur de Guillaume.
— Juste Dieu! c’est là le conte que vous avez fait à mon fils?
— Pourquoi non?
— Mais c’est absurde! mais c’est faux! M. de Boussac était à l’armée et
n’avait jamais vu Tula avant la naissance de Jeanne.
— Qu’est-ce que cela me fait? Qui donc ira donner ces renseignements
exacts à Guillaume? Il est trop délicat pour aller aux informations. Je
n’ai dit qu’un mot, un demi-mot, et il a deviné.
— Mais vous calomniez la mémoire d’une honnête créature!
— L’honneur de la mère Tula? Le grand mal! Vous voilà comme vos
enfants, ma chère!
— Mais vous chargez d’une faute le père de Guillaume! Vous faites
descendre mon mari dans l’estime de son fils!
— Pourquoi donc? Est-ce que l’honneur d’un homme tient à ces choses-là?
Si j’avais fait passer Jeanne pour votre fille, ce serait bien
différent. Mais, dans mon hypothèse, tout s’adaptait à merveille à la
situation de Guillaume. J’ai fait de la poésie, de l’éloquence
là-dessus. Le sujet prêtait : Guillaume amoureux d’une paysanne!... son
père pouvait bien l’avoir été. Guillaume cédant à sa passion!... son
père y avait cédé. La morale était que de ces amours-là résultent de
pauvres enfants qui sont élevés dans la domesticité, qui tombent un jour
ou l’autre dans la misère, qui sont exposés à se dégrader, à rencontrer
leurs frères, et à devenir l’objet de passions incestueuses... Là-dessus
Guillaume s’est écrié : « Merci, merci, Madame! en voilà bien assez. Je
suis guéri; vous m’avez rendu un grand service. Mais que ma mère
l’ignore toujours; qu’elle croie à la sagesse de mon père. Pauvre père!
de quel droit le blâmerais-je, quand moi j’ai failli l’imiter, etc.,
etc. » Eh bien! Zélie, riez donc un peu, et faites-moi compliment!
Madame de Boussac ne se fit pas beaucoup prier pour rire, et finit par
admirer et par remercier la Charmois.
— Si je vous approuve, lui dit-elle, c’est à condition pourtant que
vous me promettez de désabuser bientôt Guillaume, en lui déclarant que
vous étiez dans l’erreur sur sa prétendue parenté avec Jeanne.
— Bien! bien! dit la Charmois, quand il sera le mari d’Elvire et quand
Jeanne sera bien loin, bien loin. Si, au contraire, vous la gardez ici,
comptez que Guillaume se croira toujours son frère, que je fournirai des
preuves, des témoins, s’il le faut.
— Vous avez le diable au corps! dit madame de Boussac.
Cependant Guillaume, en s’éveillant, sonna pour demander des nouvelles
de Jeanne. Sa surprise fut grande quand il apprit qu’elle gardait ses
vaches comme si de rien n’était. Il courut chez sa sœur, et lui parla
ainsi :
— Marie, il faut que le rêve de bonheur de notre ami se réalise enfin.
Il faut aussi que le sort de Jeanne soit élevé à la hauteur de son âme.
Jusqu’à présent Harley a été timide, Jeanne méfiante ou incrédule, et
nous, Marie, nous avons été faibles et irrésolus. Il est temps de sortir
de notre neutralité. Il est temps de travailler ouvertement et
activement à rapprocher ces deux cœurs faits pour se comprendre, et ces
deux existences qui, à les voir sans préjugé, semblent faites l’une pour
l’autre.
— Tu me fais trembler, répondit Marie; je ne comprends rien à ce qui
s’est passé hier; car j’ai appris, par hasard, mais de source certaine,
que la tante de Jeanne n’a pas été malade. C’était donc un prétexte pour
nous quitter. Il faut que quelque chose lui ait déplu en nous et l’ait
fait amèrement souffrir. Il me semble que ce sont tous ces bruits de
mariage qui ont circulé malgré nous, et qui lui sont revenus, qui
causaient sa résolution de nous abandonner. Tu as eu le pouvoir de nous
la ramener. Béni sois-tu, ami! car je sens que je ne pourrais plus vivre
sans Jeanne. Je l’aime, Guillaume, je l’aime comme si elle était notre
sœur! Et si tu veux que je te le dise, hier soir, en vous attendant avec
anxiété, il m’est passé par la tête mille désirs romanesques, mille
rêveries insensées. Croirais-tu que, malgré moi, je me surprenais à
méditer le projet de quitter le monde, de dépouiller ce rang qui me
pèse, de m’enfuir au désert, de chausser des sabots, et d’aller garder
les chèvres avec Jeanne sur les bruyères d’Ep-Nell? Oui, j’ai fait ce
doux songe, et je ne jurerais pas de ne jamais le réaliser, s’il me
fallait vivre ici, loin de ma belle pastoure, de ma _Jeanne d’Arc_, de
l’héroïne de tous les poèmes _inédits_ que je porte dans mon cœur et
dans ma tête depuis un an!
— Chère Marie, adorable folle! répondit le jeune baron en souriant d’un
air attendri, ton rêve se réalisera sans secousses, sans scandale, et
sans douleur de la part des tiens. Jeanne épousera sir Arthur; ils
vivront près de nous, avec nous. Ils achèteront des terres incultes
qu’ils fertiliseront peu à peu, et sur lesquelles tu pourras longtemps
encore errer avec ta belle pastoure, en chantant des airs rustiques, et
en voyant courir de jeunes chevreaux. Il te sera loisible même de porter
des sabots les jours de pluie, et de te croire bergère. Mais pour que
tout cela arrive, il faut nous hâter de rendre à Jeanne la confiance
qu’elle doit avoir en nous. Il faut qu’elle sache que personne ici ne
veut la séduire, et qu’un honnête homme veut l’épouser. Il faut surtout
qu’elle quitte ses vaches et qu’elle vienne passer la journée dans ta
chambre avec nous trois. Il faut enfin que ce soir cette étrange mais
bienheureuse union soit décidée, afin que sir Arthur puisse demander
sérieusement la main de Jeanne à notre mère, sa marraine et sa
protectrice naturelle.
— Allons, dit Marie, le cœur me bat; et je crains de m’éveiller d’un si
doux songe!
Il serait difficile de peindre la surprise naïve et prolongée de Jeanne,
lorsque assise dans la chambre de Marie, entre sa chère mignonne et son
parrain, qui lui parlait avec animation, elle vit M. Harley, courbé et
presque agenouillé devant elle, lui demander de consentir à l’épouser.
On eut quelque peine à vaincre son humble confiance et l’effet des
mensonges de madame de Charmois. Pourtant, lorsque Arthur lui eut donné
sa parole d’honneur qu’il n’avait jamais été marié, et lorsque Jeanne
entendit son parrain et sa mignonne se porter garants de la loyauté de
leur ami, elle devint sérieuse, pensive, croisa ses mains sur son genou,
pencha la tête et ne répondit rien. Elle semblait ne plus rien entendre
et prier intérieurement pour obtenir du ciel la lumière et
l’inspiration. Son teint était animé, son sein légèrement ému. Jamais
elle n’avait été aussi belle; et Marsillat, qui l’avait si souvent
comparée à Galatée, eût dit qu’elle venait de recevoir le feu sacré de
la vie pour la première fois.
Mais cet éclat fut de peu de durée. Peu à peu le teint de Jeanne
redevint pâle comme il l’avait été la veille après sa chute. Ses yeux
fixes perdirent leur brillant, et sa bouche retrouva l’expression de
réserve et de fermeté qui lui était habituelle.
— Eh bien! Jeanne, dit Marie en la secouant comme pour la réveiller de
sa méditation, ne veux-tu donc pas être heureuse?
— Ma chère mignonne, répondit Jeanne en lui baisant les mains, vous me
souhaitez quasiment plus de bien qu’à vous-même, et je vous aime quasi
autant que j’ai aimé ma défunte mère. Jugez donc si je voudrais vous
faire plaisir! Vous, mon parrain, vous faites tout pour me reconsoler
d’un peu de peine que vous m’avez causé, et dont je vous assure bien que
je ne me souviens plus. Soyez assuré que j’ai autant de confiance en
vous qu’en votre sœur. Et, tant qu’à vous, Monsieur, dit-elle à sir
Arthur en lui prenant la main avec cordialité, je vois bien que vous
êtes un brave homme, un bon cœur et un vrai chrétien. Je me sens autant
d’amitié pour vous que si vous n’étiez pas Anglais. N’allez donc pas
vous imaginer que j’aie rien contre vous. Mais aussi vrai que je
m’appelle Jeanne, et que Dieu est bon, quand même je voudrais me marier
avec vous, ça ne me serait pas permis. Ainsi ne m’en voulez pas, et ne
croyez pas que je me fasse un plaisir de vous refuser; je dirais que
c’est un chagrin pour moi, si ce n’était pécher de dire qu’on est
mécontent de faire la volonté de Dieu.
— Jeanne, dit M. Harley, je ne sais pas vos motifs, mais je crois les
avoir devinés. J’ai causé hier toute la journée avec M. Alain; et bien
qu’il n’ait pas trahi le secret de votre confiance, il m’a laissé
pressentir que vous étiez sous l’empire de scrupules religieux. Je ne
crois pas impossible que la religion elle-même fasse cesser ces
scrupules mal fondés. Permettez donc que je vous amène demain M. le curé
de Toull, afin qu’il cause avec vous et qu’il décide, en dernier
ressort, si vous devez me refuser ou me laisser l’espérance.
— Ça me fera grand plaisir de revoir M. Alain, dit Jeanne; c’est un bon
prêtre et un homme juste; mais ce n’est qu’un prêtre, et il ne peut rien
changer à ce qu’on doit au bon Dieu. Faites-le venir si vous voulez,
Monsieur. Je causerai avec lui tant qu’il vous plaira. Mais ne croyez
pas que ça me décide au mariage. M. Alain vous dira comme moi, quand il
m’aura écoutée, que je ne puis pas me marier.
— Jeanne, j’espère que tu te trompes, dit mademoiselle de Boussac, et
que ton curé te fera changer d’avis. Tu es bien pâle, ma chère pastoure,
et je crains qu’en refusant tu ne fasses violence à ton cœur.
Jeanne rougit faiblement, et pâlit encore davantage après.
— J’ai un peu mal à la tête, dit-elle; je ne veux pas rester comme ça
sans travailler enfermée dans une chambre. Vous voyez, monsieur Harley,
que je ferais une drôle de dame! Laissez-moi aller à mon ouvrage, ma
mignonne.
XXV
CONCLUSION
Le secret et le résultat de l’entretien de Jeanne et de ses trois amis
restèrent secrets, et elle ne reparut au château qu’après le coucher du
soleil.
— Je n’ai jamais vu fille pareille! dit Cadet en la voyant entrer; elle
est moitié morte, et elle travaille toujours! Tu veux donc t’achever
bien vite, vilaine Jeanne?
— Pourquoi me dis-tu ça, _vilain_ Cadet, répondit Jeanne en souriant.
Est-ce que tu t’es tué toutes les fois que le grand cheval à mon parrain
t’a jeté par terre?
— C’est égal, dit Claudie en regardant Jeanne, je ne sais pas si tu es
tombée ou non, je ne sais pas où tu as passé l’autre soir; mais tu as la
figure et la bouche aussi blanches qu’un linge; et si tu restais comme
ça, on aurait peur de toi. Tu sembles la grand’fade!
Cependant Jeanne retourna aux champs le lendemain matin. Mais elle avoua
à Claudie qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Mademoiselle de
Boussac l’avait fait encore coucher dans sa chambre; et Jeanne, dans la
crainte de réveiller sa chère demoiselle, s’était tenue silencieuse et
calme, malgré le supplice de l’insomnie. Cependant elle assurait n’avoir
qu’un petit mal de tête. Peut-être que Jeanne était trempée pour
supporter héroïquement la souffrance. Peut-être aussi qu’elle avait une
de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur
physique semble n’avoir pas de prise sur elles. Le médecin, qui
l’interrogea dans la matinée, un peu inquiet de sa pâleur, et se méfiant
du calme de ses réponses, demanda à Claudie ce qu’elle en pensait.
— Ah! que voulez-vous, Monsieur, dit-elle, il y a du monde qui ne se
plaint pas. Jeanne est de ceux qui ne disent jamais rien. Vous savez! on
ne peut jamais dire s’ils souffrent ou s’ils ne sentent pas leur mal.
Guillaume et Arthur étaient montés à cheval dès l’aurore pour aller
inviter le curé de Toull à venir déjeuner au château. Cette matinée
avait été choisie d’abord pour la rencontre entre Marsillat et M.
Harley. Mais Marsillat avait envoyé un exprès, la veille au soir, pour
dire qu’il avait à répliquer dans son procès, et qu’il ne serait libre
de quitter Guéret que dans deux jours, lorsqu’il aurait gagné ou perdu
sa cause. Le courage physique de Léon et sa dextérité à manier toutes
sortes d’armes étaient assez connus pour qu’il ne dût pas craindre
d’être accusé d’hésitation ni de lenteur volontaire, et il est certain
qu’il était impatient de se voir en face de sir Arthur. Mais il pensait
que ce duel et les événements qui y avaient donné lieu se répandraient
bientôt, que le blâme s’élèverait contre sa conduite, que le ridicule,
qu’il craignait encore davantage, l’atteindrait peut-être. Il ignorait
la chute de Jeanne; il n’avait pas revu Raguet. Ce misérable, qui avait
longtemps cherché à le servir malgré lui dans l’espoir d’une récompense,
s’était vu déçu dans ses rêves de cupidité par l’aversion et le mépris
de l’avocat. Il était indigné que ce dernier eût profité de ses avis
sans les payer; et comme il errait dans l’ombre, _au carroir_ du mont
Barlot, au moment où Léon avait décidé Jeanne à venir à Montbrat, il
avait peut-être entendu de quelle manière l’avocat s’exprimait sur son
compte. Il s’était tourné contre lui par vengeance autant que par
vénalité, et le fuyait désormais, craignant son ressentiment; mais Léon
ignorait tout. Il pensait que Jeanne se plaignait de lui en confidence à
tout le château de Boussac, que tout le château le condamnait, que toute
la ville le raillerait bientôt; et, ne pouvant guère espérer de se laver
de ce qu’il appelait son _fiasco_, il voulait au moins y apporter le
contre-poids d’un grand succès oratoire. Il avait une belle cause; il
tenait à la plaider, à la gagner avec éclat, et à cacher, comme il
disait, les blessures de son amour-propre sous les lauriers de sa
gloire.
Guillaume, tout occupé de Jeanne et d’Arthur, paraissait avoir oublié
Marsillat. Il nourrissait contre lui des projets de vengeance plus
ardents que ceux d’Arthur; mais il les cachait, luttant de dévouement
dans le secret de son âme avec celui qu’il regardait déjà comme son
frère, et qui, de son côté, poursuivait le même dessein de préserver les
jours de l’ami, en se risquant le premier dans une rencontre périlleuse
pour l’un comme pour l’autre.
M. Alain, après le déjeuner, fut emmené dans la prairie par les jeunes
gens, sous prétexte de promenade; et tandis qu’Arthur, Guillaume et
Marie faisaient le guet pour empêcher les deux _Charmoise_ de venir les
troubler, le bon curé de Toull causait avec Jeanne derrière les rochers.
M. Alain avait réussi, dans la solitude, à étouffer le tumulte de ses
pensées. Il avait fouillé tous les viviers de la montagne de Toull, et
il n’avait pas retrouvé la source minérale engloutie par la reine des
fades. Mais il n’en était que plus passionné pour cette découverte; et à
force de gratter la terre, de recueillir des médailles et des légendes,
il était devenu tout à fait antiquaire; c’est-à-dire qu’il avait oublié
la jeunesse et ses agitations douloureuses. Il grisonnait déjà, et, à
trente-deux ans, il avait la tournure d’un vieillard. La fièvre
marchoise avait contribué aussi à mettre de la gravité dans les allures
et de l’abattement dans les pensées du pauvre et honnête pasteur.
— Ma fille, disait-il à Jeanne, vous avez fait vœu de chasteté, de
pauvreté et d’humilité, je le sais; mais...
— Il n’y a pas de _mais_, monsieur l’abbé, répondit Jeanne. C’est un
vœu que ma chère défunte mère m’a commandé de faire, lorsque je n’avais
encore que quinze ans, et que vous m’avez permis de renouveler ensuite,
tous les ans, à la fête de Pâques, en recevant la communion.
— Oui, mon enfant, votre premier vœu était un peu entaché de paganisme;
car vous aviez juré sur la pierre d’Ep-Nell, et c’est un tabernacle dont
je ne puis reconnaître la sainteté. Ainsi ce premier vœu est de nulle
valeur à mes yeux, et ne vous engage pas, d’autant plus que la cause
première était tout à fait illusoire et vaine. Vous le savez maintenant.
— La cause, la cause, monsieur le curé!... Ce n’était pas une mauvaise
cause. Ma mère pensait que les fades du mont Barlot me voulaient du mal
puisqu’elles m’avaient mis ces trois pièces de monnaie dans la main; et
elle disait que, pour m’en préserver, il fallait faire trois vœux à la
sainte Vierge : vœu de pauvreté, à cause du louis d’or; vœu de chasteté,
à cause du gros écu; vœu d’humilité, à cause de la pièce de cinq sous...
Voilà comme la chose s’est passée... Je ne peux rien y changer.
— Mais vous ne compreniez pas ces vœux? vous étiez une enfant.
— Oh! que si, que je les comprenais bien!
— Mais vous les faisiez pour obéir à votre mère?
— Ça me faisait plaisir de lui obéir, et de plaire aussi à la sainte
Vierge, et de ressembler à la Grande Pastoure, qui a fait avec ses vœux
le miracle de chasser les Anglais de notre pays.
— Très bien. Mais la sainte Vierge, vous l’appeliez la grand’fade?
avouez-le, Jeanne!
— Qu’est-ce que ça fait que nous l’appelions comme ça, monsieur l’abbé?
ça ne lui fait pas déshonneur.
— Et vous pensiez aussi qu’elle vous aiderait à trouver le trésor et à
_donzer_ le veau d’or.
— Elle avait bien aidé la Grande Pastoure à gagner des villes et des
grandes batailles! elle pouvait bien me faire trouver le trou-à-l’or,
qui doit rendre riche tout le monde qui est sur la terre. Ça n’est pas
par avarice que je souhaitais cela, monsieur le curé, puisque j’avais
fait vœu de pauvreté pour moi. Ça n’était pas pour trouver un mari,
puisque j’avais fait vœu de virginité. Ça n’était pas non plus pour
faire parler de moi, puisque j’avais fait vœu d’être humble et de rester
bergère.
— Mais, maintenant, Jeanne, toutes ces rêveries de trésor, de guerre
aux Anglais, et de richesse universelle qui vous ont bercée si
longtemps, doivent être effacées. Vous voyez bien qu’il n’y faut plus
songer, et il serait peut-être plus heureux et plus méritoire pour vous
d’épouser un homme riche, humain et bienfaisant, qui ferait cultiver nos
terres, assainir notre pays, et qui rendrait les habitants heureux en
travaillant.
— Je ne sais pas tout cela, monsieur l’abbé. C’est possible; et si ça
est, je fais grand cas des bonnes intentions de cet homme-là. Mais je ne
peux pas manquer à mon vœu. Je l’ai fait dans la liberté de ma pure
volonté; et vous avez beau dire que puisque les pièces de monnaie me
sont venues de trois messieurs, au lieu de me venir de trois fades, la
cause du vœu est nulle; je dis, moi, que le vœu reste, et qu’on ne peut
pas se moquer de ces choses-là.
— A Dieu ne plaise que je vous conseille de vous en moquer! Les
engagements pris avec Dieu et notre conscience sont mille fois plus
sacrés que ceux qu’on prend avec les hommes. Mais il y a des vœux
téméraires que l’Église ne reconnaît pas valables, et que Dieu repousse
quand la cause est frivole ou coupable.
— Coupable, monsieur l’abbé? quand mon vœu était destiné à rendre
heureux tous les pauvres qui sont sur la terre!
— Convenez que vous bâtissiez vos engagements sur une erreur, sur une
grossière superstition. Votre cœur est admirablement bon, votre
intention fut sublime; mais votre esprit n’est pas éclairé, Jeanne, et
vous devez croire que j’en sais un peu plus long que vous sur les cas de
conscience.
— Pourtant, monsieur l’abbé, quand vous m’avez permis de renouveler mon
vœu dans l’église, vous l’avez cru bon!
— Et je le crois tel encore; mais la cause du vœu n’en est pas moins
nulle. J’ignorais, à cette époque, tout ce que je sais maintenant des
superstitions toulloises; et vous avez, vous autres, une manière de vous
confesser par métaphores, qui fait qu’on croit que vous parlez du bon
Dieu quand vous parlez quelquefois du diable.
— Oh! non, monsieur l’abbé, dit Jeanne un peu fâchée, je ne rends pas
de culte au diable!
— Je ne dis pas cela, ma bonne Jeanne; mais je dis que l’Église
pourrait maintenant vous relever de tous vos vœux.
— L’église, monsieur l’abbé? l’église de Toull-Sainte-Croix?
— Non, mon enfant, l’église de Rome.
Jeanne baissa les yeux d’un air soumis. Elle avait bien entendu parler
de l’église romaine à son curé; mais, comme chez tous les paysans, ce
mot ne présentait à son esprit d’autre sens que celui d’un bel édifice,
objet de dévotion particulière, où les riches seuls pouvaient aller en
pèlerinage.
— Je crois bien à la vertu de l’église de Rome, dit-elle; mais quoique
ça, il n’y a pas d’église qui soit plus que Dieu.
Le curé essaya de se faire comprendre. Il parla du pape. Les paysans
entendent aussi quelquefois parler du pape. Ils l’appellent _le grand
prêtre_, et Jeanne ne pouvait s’habituer à l’appeler autrement.
— Ce n’est pas au _grand prêtre_, pas plus qu’à l’église de Rome, ou à
celle de Saint-Martial de Toull, que j’ai fait mes promesses, dit-elle;
c’est au bon Dieu du ciel, à la Grand’Vierge et à ma chère défunte mère.
Celle-là ne disait pas toujours comme vous, monsieur l’abbé; et sur
l’article des vœux, elle me disait tous les jours que c’était pour ma
vie, et qu’il serait plus heureux pour moi de mourir que de me trahir.
Le curé parla encore du chef de l’Église, du successeur des apôtres qui
a reçu les clefs du ciel et le pouvoir de délier les âmes sur la terre.
Jeanne fut étonnée, un peu scandalisée même, malgré elle, du pouvoir que
M. Alain attribuait à un homme.
— Tout ça ne fera pas, dit-elle, que je n’aie pas juré sur la pierre
d’Ep-Nell, pendant que le corps de ma pauvre défunte était là, et que
notre maison achevait de brûler, de ne jamais manquer à mes vœux, de ne
jamais me marier, et de ne jamais tant seulement embrasser un homme par
amour. Vous voyez bien, monsieur l’abbé, que l’âme de ma mère viendrait
me faire des reproches, que la Grand’Vierge me retirerait son amitié, et
que le bon Dieu me punirait. Ce qui est fait, on n’y peut rien changer,
et c’est inutile d’y penser.
Rien ne put ébranler la résolution saintement fanatique de Jeanne; et M.
Alain, qui l’interrogeait plus encore pour l’éprouver que pour la
convaincre, revint d’auprès d’elle pénétré d’une admiration qu’il
communiqua à ses jeunes amis, mais qui n’empêcha pas sir Arthur de
tomber dans une profonde tristesse. Il s’approcha de Jeanne, attacha sur
elle un regard douloureux, et s’éloigna sans lui dire un mot, résolu à
respecter sa foi et à vaincre son propre amour s’il en avait la force.
Le curé vint prendre congé de madame de Boussac, qui, ne sachant point
le vrai motif de sa visite, l’avait trouvé très amusant et très
original. Elle essaya de le pousser encore un peu sur les étymologies;
mais personne ne la seconda plus. L’espérance avait donné, une heure
auparavant, de la gaieté aux amis de Jeanne. Ils faisaient maintenant de
vains efforts pour sourire.
M. Alain allait se retirer, et déjà on lui amenait son cheval devant la
porte, lorsque Marie monta à sa chambre pour prendre un livre qu’elle
lui avait promis. Elle trouva Jeanne à genoux, sur son prie-Dieu, pâle
comme la vierge d’albâtre qui recevait sa prière, les yeux ouverts et
comme décolorés, les mains jointes et le corps roide et penché en avant.
La fixité de son regard et de son attitude épouvanta mademoiselle de
Boussac.
— Jeanne, s’écria-t-elle, qu’as-tu? réponds-moi; à quoi penses-tu?
es-tu malade? ne m’entends-tu pas?
Jeanne resta immobile, les lèvres entr’ouvertes. Marie la toucha, elle
était glacée, et ses membres étaient roides comme ceux d’une statue. Aux
cris de mademoiselle de Boussac, tout le monde accourut. On crut d’abord
que Jeanne était morte. Le médecin n’était pas loin; il fit une seconde
saignée, et Jeanne reprit ses esprits. Mais elle fit signe qu’elle
voulait parler bas au curé; et, comme on l’engageait à ne pas parler
encore, parce qu’elle était trop faible, elle dit d’une voix éteinte :
— Ça m’est commandé d’en haut.
Quand tout le monde se fut éloigné, Jeanne dit à M. Alain de cette voix
si faible qu’il avait peine à l’entendre :
— Je me sens malade, et je pourrais bien en mourir. Je veux donc vous
faire ma confession, monsieur l’abbé, du moins mal que je pourrai...
Vous savez... cet Anglais? Où est-il? Eh bien! j’y pensais, j’y pensais
un peu trop souvent.
— Malgré vous, sans doute, ma fille?
— Oh! bien sûr. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher; et depuis hier
surtout, toute la nuit je l’avais devant les yeux. Est-ce un péché
mortel, monsieur le curé?
— Non, sans doute, mon enfant. Ce n’est même pas un péché, puisque
c’est une préoccupation involontaire.
— Mais encore tout à l’heure, dans le pré, en vous parlant, j’avais
comme du regret d’être obligée de garder mon vœu. Ce n’est pas que
j’aurais voulu être mariée, je n’ai jamais pensé à ça; mais ça me
faisait de la peine de faire tant de peine à ce monsieur qui est si bon.
— Eh bien! Jeanne, croyez-vous que je doive faire faire des démarches
auprès du Saint-Père pour obtenir la rupture de vos vœux?
— Oh! jamais, monsieur l’abbé! D’ailleurs, il ne s’agit pas de ça; il
s’agit de mettre mon âme en paix. Ma chère amie qui est dans le ciel me
reprocherait, j’en suis sûre, d’avoir des sentiments pour un Anglais, et
j’ai honte d’être si faible. Mais quand il m’a regardée dans le pré,
comme pour me dire adieu, ça m’a fendu le cœur. Il faut que vous me
donniez l’absolution pour ça, monsieur l’abbé.
— Avez-vous eu des sentiments du même genre pour quelque autre, Jeanne?
— Oh non! Monsieur, jamais. J’ai eu du chagrin pour mon parrain, mais
ça n’était pas la même chose. Je ne me reproche pas ça...
— Eh!... pardonnez mes questions, ma fille, mais au moment de vous
donner l’absolution, je dois secourir votre mémoire, affaiblie
peut-être; M. Léon Marsillat...
— Oh! celui-là!... dit Jeanne.
Mais elle était trop épuisée pour parler davantage; elle ne put que
sourire avec une douceur angélique à laquelle se mêla un peu de la
fierté malicieuse de la femme. Le curé lui donna l’absolution, et elle
parut s’endormir. Quand elle se réveilla, Marie tenait sa main;
Guillaume, pâle et consterné, était à genoux auprès d’elle; M. Harley,
debout et immobile, semblait paralysé. Le médecin lui avait dit des mots
terribles :
— Le cas est grave, cette jeune fille pourrait bien succomber d’un
instant à l’autre.
Cependant Jeanne parut se relever de cette crise. Couchée sur le propre
lit de sa chère mignonne, et soignée par elle, elle paraissait jouir
d’un grand calme et assurait ne pas souffrir du tout.
— Cela m’étonne, disait le médecin, il faut qu’elle dorme ou qu’elle
souffre.
Mais on ne put savoir à quoi s’en tenir. Claudie avait bien expliqué que
Jeanne était de ceux qui ne se plaignent pas : était-elle de ceux qui
souffrent? Marie pensait qu’elle était de la nature des anges, qui ne
sentent d’autres douleurs que la pitié pour les hommes.
Après sa confession, Jeanne parut avoir surmonté son regret ou abjuré
ses scrupules; car elle regarda M. Harley sans émotion, et, en recevant
les adieux de M. Alain, qui était forcé de retourner à sa paroisse avant
la nuit, elle lui dit qu’elle se sentait l’âme en paix. Vers le coucher
du soleil, elle se souleva et fit signe à Cadet et à Claudie de venir
auprès d’elle.
— Mes enfants, leur dit-elle, si je venais à mourir, vous auriez soin
de Finaud, pas vrai?
Cadet ne répondit que par des sanglots. Claudie s’écria du fond de son
cœur :
— Ne meurs pas, Jeanne; j’aimerais mieux mourir à ta place.
— Oh! je n’ai pas envie de mourir! dit Jeanne en souriant.
Allez-vous-en servir le dîner, mes enfants; on l’a bien assez retardé
pour moi. Mon parrain, ma mignonne, il faut aller dîner. Je suis très
bien, Dieu merci! Vous viendrez me revoir après, si vous voulez.
— Oui, oui, allez dîner, dit le médecin, qui tenait le bras de Jeanne.
Le pouls est bon. Ce ne sera rien aujourd’hui.
— Monsieur Harley, dit-il à sir Arthur en le suivant dans le corridor,
avant un quart d’heure cette fille sera morte. Mademoiselle de Boussac
est fort sensible et l’aime beaucoup. Guillaume en est, je crois, fort
amoureux. Ces pauvres enfants sont d’une santé trop délicate pour
assister à un pareil spectacle. Emmenez-les et ne faites semblant de
rien, vous qui êtes un homme calme et fort. Ordonnez à Claudie de
descendre et de rester en bas; elle jetterait les hauts cris dans la
maison... Et puis, revenez, vous! Il est possible que nous ne soyons pas
trop de deux pour contenir la malade dans ses dernières convulsions.
M. Harley, la mort dans l’âme, suivit de point en point les indications
prudentes du médecin. Lorsqu’il rentra, Cadet, qui était resté avec ce
dernier auprès de Jeanne, vint à sa rencontre en riant.
— Oh! la Jeanne va bien mieux, dit-il en frappant ses mains l’une dans
l’autre, la voilà qui chante. Oh! je suis-t-i content! J’avais ben cru
qu’alle en mourrait!
— Va-t’en servir le dîner, lui cria le médecin. Tu vois, nous n’avons
plus besoin de toi. Monsieur Harley, ajouta-t-il, fermez les portes et
les fenêtres; qu’on n’entende pas cette agonie, et apprêtez-vous à un
peu de courage. Ces fins-là sont violentes et affreuses. C’est une
commotion cérébrale; la crise se prépare... Ce ne sera pas long.
Le sang-froid terrible du médecin glaçait le malheureux Arthur d’horreur
et de désespoir. Jeanne, assise sur son lit, les joues bleuies et les
yeux étincelants, caressait son chien, et chantait d’une voix forte et
vibrante :
Là où donc est le temps
Où j’étais sur ma porte,
Assise dans mon habit blanc...
Mais le docteur s’était trompé. La fin de Jeanne devait être aussi douce
et aussi résignée que sa vie. Sa voix s’adoucit, et prit un accent
céleste en murmurant ces vers d’une autre chanson du pays :
En traversant les nuages,
J’entends chanter ma mort.
Sur le bord du rivage
On me regrette encore...
— _Oh, moi là! oh, moi là!_ Finaud, mon petit chien, mon chien Finaud!
_Tranche, tranche, aoulé, aoulé! en sus, en sus... vire, vire, vire!_...
— Que dit-elle, mon Dieu! s’écria M. Harley en joignant les mains.
— Elle rassemble son troupeau pour partir; elle excite son chien, dit
le docteur. Elle se croit au pré... C’est le délire.
— Monsieur Harley, je veux vous parler, dit tout à coup Jeanne d’une
voix ferme. Vous êtes un brave homme, un homme selon Dieu... Ma chère
mignonne est un ange du ciel... Je vous commande de la part du bon Dieu
et de la sainte Vierge de l’épouser... Et puis, écoutez, vous irez à
Toull-Sainte-Croix, vous assemblerez tous les gens de l’endroit, et vous
leur direz de ma part ce que je vas vous dire : Il y a un trésor dans la
terre. Il n’est à personne; il est à tout le monde. Tant qu’un chacun le
cherchera pour le prendre et pour le garder à lui tout seul, aucun ne le
trouvera. Ceux qui voudront le partager entre tout le monde, ceux-là le
trouveront, et ceux qui feront cela seront plus riches que tout le
monde, quand même ils n’auraient que cinq sous... comme moi... et comme
sainte Thérèse... Vous leur direz cela, c’est la _connaissance_, la
_vraie connaissance_ que ma mère m’a donnée ou qu’elle m’avait bien
commandé de donner à tout le monde quand j’aurais trouvé le trésor.
S’ils ne vous écoutent pas, ils pourront encore longtemps chanter la
vieille chanson :
Dites-moi donc, ma mère,
Où les Français en sont?
Ils sont dans la misère,
Toujours comme _ils étions_.
La voix de Jeanne avait un timbre céleste, mais elle s’affaiblissait de
plus en plus.
— Monsieur Harley, dit-elle, attendez, ne partez pas encore; mettez-moi
mon chapelet dans les mains... Y est-il? Je ne le sens pas; j’ai les
mains mortes. Vous aimerez ma chère mignonne, pas vrai? Oh! mon Dieu,
voilà la grand’fade devant moi; comme elle est blanche! Elle éclaire
comme le soleil... Elle a le bœuf d’or sous ses pieds! Adieu, mes
amis!... Adieu, mon Cadet; adieu, ma Claudie... Êtes-vous là? Vous
prierez le bon Dieu pour moi... Vous recommanderez ma pauvre tante à mon
parrain... Et ma chère mignonne? Ah! je la vois!... Bonsoir, ma chère
demoiselle, voilà le soleil qui s’en va... et le clocher de Toull qui se
montre. M’y voilà arrivée, Dieu merci!...
Jeanne étendit le bras, et voulut saisir la main de sir Arthur, qu’elle
prenait pour Marie. Mais elle l’avait dit, ses mains étaient mortes, et
son bras demeura roide hors du lit. Arthur le couvrit de baisers qu’elle
ne sentit pas. Elle avait cessé de vivre...
Guillaume, Arthur et Marie, brisés d’abord par la douleur, retrouvèrent
leur courage pour aller ensevelir le corps de Jeanne dans le cimetière
de Toull, à côté de celui de Tula et des autres parents.
Malgré les précautions de sir Arthur, Guillaume se battit en duel avec
Marsillat. Ce dernier, en apprenant la chute et la mort de Jeanne, avait
perdu tout son orgueil, et il avait été s’accuser et gémir sincèrement
dans le sein de sir Arthur, qui lui avait tout pardonné, le trouvant
bien assez puni par ses remords. Mais Guillaume continuait à être
exaspéré contre lui. Sa mère l’avait détrompé, en lui disant, pour le
consoler de la perte de Jeanne, que cette jeune fille n’était pas et ne
pouvait pas être sa sœur. Cette nouvelle révélation ne fit qu’irriter la
douleur du jeune homme. Il accusa madame de Charmois et Marsillat de la
mort de cette chaste victime, et sa fureur contre Léon ne connut plus de
bornes. Il le provoqua si amèrement que, malgré la patience et la
générosité dont le bouillant avocat fit preuve en cette occasion, il le
força de se battre avec lui dans le cromlech des pierres jomâtres.
Marsillat avait fait tout au monde pour éviter cette extrémité. Il avait
trop d’avantage sur Guillaume, et pourtant celui-ci le blessa grièvement
à la cuisse. Marsillat en resta boiteux, ce qui nuisait singulièrement à
ses succès auprès des beautés de la ville et de la campagne. Une
difformité, ou une infirmité, si peu choquante qu’elle soit, est plus
répulsive aux paysans qu’une laideur amère jointe à un corps bien
constitué. Claudie ressentit l’effet de cette disgrâce de son amant; ou
plutôt, lorsqu’elle eut appris ou deviné la véritable cause de la mort
de Jeanne, elle ne put jamais pardonner.
Marie et Arthur furent longtemps inconsolables. Mais Jeanne avait dicté
ses dernières intentions à M. Harley, qui se fit un devoir de les
remplir. Après Jeanne, Marie était pour lui la plus excellente de toutes
les femmes. Leur affection pour cette chère défunte forma un lien sacré
entre eux. Ils se marièrent un an après sa mort, et voyagèrent pendant
quelque temps avec Guillaume, pour le distraire de sa douleur sombre. Le
jeune baron se rétablit enfin, et n’épousa point Elvire de Charmois, qui
resta longtemps fille, au grand déconfort de sa mère.
Guillaume n’était pas sans remords. Il se reprochait amèrement d’avoir
aimé Jeanne trop ou trop peu, de n’avoir pas su vaincre à temps sa
passion, ou de n’y avoir pas héroïquement cédé, en offrant le premier à
sa filleule un amour noble et dévoué comme celui de M. Harley. A quelque
chose, dit-on, malheur est bon. Cela est vrai, si le repentir nous
purifie. Guillaume en fut un exemple. Il ne fit point d’actions
éclatantes; il resta rêveur et amant de la solitude; mais il porta dans
toutes ses relations avec les hommes que le préjugé lui rendait
inférieurs une charité et une bienveillance à toute épreuve. Il ne fit
en cela qu’imiter sa sœur et son beau-frère, dont les idées et les
actions généreuses semblèrent d’un siècle en avant du temps misérable et
condamné où nous vivons.
Marsillat avait reçu une dure leçon. Il se corrigea du libertinage; mais
il avait le fond de l’âme trop égoïste pour ne pas remplacer cette
mauvaise passion par une autre. L’ambition politique devint le stimulant
de son intelligence et la chimère de sa vie.
FIN
‾IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE‾
PRINTED IN GREAT BRITAIN
Note de Transcription
Les mots mal orthographiés et les erreurs d’impression ont été
corrigées. Lorsque plusieurs orthographes se produisent, l’utilisation
de la majorité a été employé.
Ponctuation a été maintenue sauf si évidente erreurs d’impression se
produisent.
L’orthographe et la ponctuation reflètent les moments où le livre a été
écrit et ou publié.
Les informations relatives à l’éditeur, figurant sur la dernière page,
sont encadrées par des symboles « ‾ ‾ » et indiquent une surbrillance.
[Fin de _Jeanne_, par Amantine-Lucile-Aurore Dudevant née Dupin (pseud.
George Sand).]
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE ***
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