The Project Gutenberg eBook of Le collier d'acier
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Title: Le collier d'acier
Author: Fortuné Du Boisgobey
Release date: September 22, 2026 [eBook #79632]
Language: French
Original publication: Paris: Plon, 1883
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79632
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER D'ACIER ***
LE
COLLIER D’ACIER
PAR
FORTUNÉ DU BOISGOBEY
Deuxième Édition
PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10
1883
Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l’étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
librairie) en mars 1883.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LE COLLIER D’ACIER
CHAPITRE PREMIER
Ce n’est pas un mariage du grand monde; ce n’est pas non plus une noce
d’ouvriers, où chacun paye son écot.
Il n’y a pas de voitures de maître à la porte du restaurant, mais les
mariés et leurs témoins sont venus dans des landaus de louage, conduits
par des cochers gantés de blanc et traînés par des chevaux enrubannés.
Si le dîner a été commandé dans la banlieue, c’est que, dans l’intérieur
de Paris, les salons de cent couverts sont assez rares; mais
l’établissement du père Cabassol, à Boulogne-sur-Seine, n’est pas une
guinguette. Il est avantageusement connu depuis quarante ans, et sa
spécialité, c’est de confectionner, au plus juste prix, les repas de
noce de la bourgeoisie aisée.
Plus d’un gros négociant, qui tient maintenant le haut du pavé sur la
place, y a fêté jadis le plus beau jour de sa vie, alors qu’il débutait
dans les affaires et qu’il s’estimait trop heureux d’épouser la fille
d’un boutiquier, avec cent mille francs de dot.
Cette fois, c’est la fille d’un médecin qui épouse le caissier d’une
maison de banque.
Le médecin, mort il y a deux ans, a laissé une assez belle fortune à sa
fille unique. Le marié ne possède que ses appointements et quelques
économies; mais il a de l’avenir. Le banquier qui lui a confié sa caisse
vient de le prendre pour associé et compte en faire plus tard son
successeur.
Edmond Trémentin, le marié, a trente ans. La mariée Cécile Aubrac, en a
dix-neuf.
Edmond est un beau garçon, bien planté, bien tourné, et
très-intelligent. Cécile est adorablement jolie; elle est aimable, elle
est bonne.
Impossible d’imaginer un couple mieux assorti, et tout fait présager
qu’ils seront heureux en ménage.
Pas de belles-mères pour troubler leur bonheur conjugal; pas de
beaux-pères. Ils sont orphelins tous les deux.
Cécile est assise à côté de M. Verdalenc, le chef de la maison où son
mari est employé. Edmond, qui lui fait vis-à-vis, est placé entre madame
Verdalenc et madame veuve Aubrac, tante par alliance de sa femme.
Ces respectables dames et cet honorable financier ont arrangé ce
mariage, qui n’est pas tout à fait un mariage d’inclination, et ils sont
au comble de la joie.
On a convoqué le ban et l’arrière-ban des amis et connaissances. Le
dîner a été plantureux, les vins excellents. On en est au champagne,
qu’on verse avec profusion. Les jeunes têtes sont déjà échauffées, et
comme on doit danser au piano après dîner, le bal promet d’être
très-gai.
Les conversations se croisent, et les toasts se succèdent. C’est le
moment psychologique où, du temps de nos pères, on chantait au dessert;
mais le banquier Verdalenc, qui se pique de belles manières, n’a garde
de donner le signal.
Tous ses commis sont là, et quelques-uns risqueraient volontiers des
couplets de circonstance, mais ils n’osent pas.
Les demoiselles, impatientes de valser, commencent à trouver que la
séance est trop longue.
C’est aussi l’avis de deux invités, placés côte à côte, au bas bout de
la longue table où festoient soixante-dix convives, deux invités qui
n’appartiennent ni à la banque, ni au corps médical.
On les a priés un peu par raccroc. L’un est auteur dramatique; ses
pièces ont du succès, et il donne souvent des loges à madame Verdalenc,
qui aime beaucoup le théâtre et qui n’aime pas à payer sa place. L’autre
est un peintre de talent. Il a été lié autrefois avec le docteur Aubrac,
et il a fait les portraits du père et de la fille.
Ils sont venus pour ne pas désobliger de braves gens qui ont cru leur
être agréables en les convoquant à cette réunion de famille, et comme
ils ne s’amusent pas outre mesure, ils échangent à demi-voix, pour
égayer cet interminable festin, des observations sur les gens de la
noce, y compris, bien entendu, les nouveaux époux.
--Mon cher, dit le peintre, qui a nom Alfred Caussade, quand tu écriras
un rôle pour Geoffroy, du Palais-Royal, tu devrais prendre modèle sur
Verdalenc. Quel type que ce banquier! C’est Joseph Prud’homme tout
craché, avec ses lunettes d’or et sa voix de basse-taille.
--Pas si bête! J’ai besoin de lui, répliqua le vaudevilliste Georges
Darès. Il va chantant mes louanges chez tous les négociants de la rue du
Sentier.
--Bah! il ne se reconnaîtrait pas, si tu le copiais.
--Il est plus malin que tu ne penses. D’ailleurs, les types ne manquent
pas ici. Le marié est bien plus curieux à étudier que Verdalenc.
--Ce fort gars qui a une tête de modèle! il ferait un superbe chef de
rayon dans un grand magasin de nouveautés, mais je ne lui trouve rien de
particulier.
--Parce que tu ne l’as pas pratiqué. Moi qui fréquente, depuis des
années, la maison de son patron, je l’ai vu à l’œuvre, et je te garantis
qu’il vaut la peine d’être observé. C’est un ambitieux de première
force. Il a commencé par balayer les bureaux chez Verdalenc. Tu
conviendras qu’il lui a fallu de l’énergie et du savoir-faire pour
devenir le monsieur que tu vois.
--D’accord; mais c’est l’histoire de tous les jeunes gens qui font leur
chemin dans le commerce.
--Non pas. M. Trémentin est arrivé par les femmes. Il a été d’abord
l’amant de madame Verdalenc.
--Allons donc! Elle a cinquante-cinq ans.
--Elle n’en avait que quarante-cinq lorsqu’il lui a plu. Il a gagné les
bonnes grâces de monsieur, et il est resté bien avec madame, puisque
c’est elle qui le marie.
--Avec cette pauvre Cécile! Je la plains de tout mon cœur, car c’est un
intrigant de la pire espèce, ce bonhomme-là. Sacrebleu! si mon vieil ami
le docteur vivait encore, ça ne se passerait pas comme ça.
Malheureusement, sa belle-sœur, qui s’est chargée de la petite, n’a pas
l’ombre du sens commun. Qu’attendre d’une vieille folle qui se fait
appeler la baronne Aubrac, sous prétexte que le père de feu son mari
était colonel et baron du premier Empire? Ce qui m’étonne, c’est que
Cécile ait consenti à épouser ce bellâtre.
--Mon cher, ce bellâtre est un beau ténébreux. Il a eu trois ou quatre
maîtresses dans le meilleur monde, et personne ne les a jamais connues,
quoiqu’elles lui aient toutes été utiles.
--Comment le sait-on?
--On le devine. On prétend même que madame Verdalenc était jalouse de la
dernière, et que pour jouer un tour à sa rivale, elle a poussé son
Edmond à se marier, et endoctriné mademoiselle Aubrac, qui a fini par se
laisser faire, quoiqu’elle eût une inclination.
--Où diable as-tu appris tout ce que tu me racontes là?
--Je suis lié avec un garçon que tu as dû rencontrer dans les ateliers
de notre quartier, et j’ai reçu ses confidences. Il était amoureux de
cette jeune fille; il l’est encore, et je crains que le chagrin de la
perdre ne lui tourne complétement la cervelle. Un poëte!... ça n’aurait
rien d’étonnant.
--Un poëte?
--Eh! oui... Louis Mareuil, qui vient de publier un volume de vers, et
qui fait du journalisme à ses moments perdus.
--Je le connais. Il est fort bien de sa personne, et il a du talent. Et
Cécile lui a préféré ce caissier! C’est humiliant pour les artistes. Si
j’avais su, j’aurais refusé l’invitation de la tante, et je te déclare
que je vais filer, dès qu’on se lèvera de table. Je ne veux pas assister
au départ de la mariée, et quand le sacrifice sera consommé, je ne
mettrai jamais les pieds chez madame Trémentin.
--Moi aussi, parbleu! je vais filer. Mais la question, ce sera de
trouver une voiture pour nous ramener à Paris. Il est dix heures du
soir, et nous sommes à Boulogne, où les fiacres n’abondent pas après le
soleil couché. Et comme il n’y a pas de place pour nous dans les
carrosses de la noce, et qu’il fait un temps à ne pas mettre un caniche
dehors...
--C’est vrai... il tombe des hallebardes, dit Caussade en regardant les
fenêtres fouettées par la pluie.
Le salon de cent couverts était au premier étage de la maison Cabassol,
un premier étage qui n’était qu’un rez-de-chaussée surélevé.
La nuit était noire, et le vent soufflait avec furie. L’affreux automne
de cette année faisait des siennes.
--Bah! conclut Darès, faute de mieux, nous pourrons toujours prendre le
tramway à Saint-Cloud. Il n’y a que le pont à traverser.
Ah! voilà le bel Edmond qui se lève pour répondre au discours de ce
bénisseur de Verdalenc. La mariée, qui pressent qu’il va être question
d’elle, rougit et baisse la tête...
Un bruit de verres brisés coupa la parole à l’auteur dramatique.
Une vitre venait de voler en éclats, et le marié, qui faisait face à la
fenêtre, tomba, frappé au cœur par une balle.
La foudre, éclatant au milieu de la table, n’aurait pas jeté les
convives dans un désarroi plus complet que ne le fit cet écroulement
subit du marié, qui venait de se lever pour vider à leur santé une coupe
pleine de vin de Champagne.
Ils ne comprenaient pas encore, et, en le voyant tomber à la renverse,
ils crurent presque tous qu’il avait été pris d’un étourdissement.
Quelques-uns pensèrent même qu’il était ivre, et, à vrai dire, il avait
beaucoup bu.
Les plus rapprochés se précipitèrent pour le relever, et réussirent, non
sans peine, à le remettre debout, en le soutenant sous les bras.
Alors un cri d’horreur sortit de toutes les bouches.
Le sang coulait à flots de la blessure qu’il avait reçue en pleine
poitrine, inondant le plastron immaculé de sa chemise de noces et
tachant les mains de ceux qui l’étayaient. Son visage était d’une pâleur
livide, et sa tête, rejetée en arrière, retomba inerte sur son épaule
dès qu’on lui eût fait reprendre la position verticale.
Il était mort, et il avait été tué roide.
La mariée s’évanouit. La baronne Aubrac s’enfuit à l’autre bout de la
salle, et madame Verdalenc s’affaissa sur elle-même.
M. Verdalenc, de sa voix de basse profonde, appelait: Un médecin! un
médecin!... et comme il y en avait là trois ou quatre,--d’anciens
confrères et amis du père de Cécile,--les secours ne manquèrent pas au
malheureux, qu’on avait assis sur une chaise.
Mais les assistants effrayés, consternés, abasourdis, ne songèrent point
à se demander d’où venait la balle meurtrière. Ils n’avaient entendu que
le fracas de la vitre brisée. Sans doute, le vent avait emporté le bruit
du coup de feu, qui devait cependant avoir été tiré d’assez près.
Un seul invité s’était à peu près rendu compte de ce qui s’était passé,
et celui-là, c’était le vaudevilliste Georges Darès.
Au moment précis où M. Trémentin avait été frappé, Georges observait
Cécile, qui tournait le dos à la fenêtre à laquelle son mari faisait
face.
Non-seulement Georges avait vu la vitre voler en éclats, mais il avait
vu aussi une lueur briller au dehors comme un éclair et s’éteindre
aussitôt.
Il suffisait de regarder la victime de ce crime abominable pour deviner
que les soins qu’on lui prodiguait ne lui rendraient pas la vie, et
Georges, qui avait l’esprit prompt, pensa aussitôt à l’assassin.
--Ils le laisseraient s’échapper, si nous n’y mettions ordre, dit-il
vivement à son ami Caussade. Mais il n’a pas encore eu le temps d’aller
bien loin, et tu vas m’aider à l’empoigner.
--Volontiers, répondit le peintre, qui ne s’étonnait jamais de rien.
Et, au lieu de se mêler au groupe des empressés inutiles, ils coururent
à la porte.
--On l’aura arrêté, quoi que tu en dises, reprit Caussade en descendant
l’escalier. Il y avait du monde dans la rue, que diable!
--Tu oublies qu’il pleut à verse, répliqua Darès.
La raison était excellente, car ils n’eurent pas plutôt passé le seuil
de la maison qu’ils purent constater que la rue était absolument
déserte.
Au restaurant Cabassol est annexée une auberge avec remises et écuries.
Les cochers de la noce, après avoir mis à l’abri leurs voitures et leurs
chevaux, soupaient à la cuisine. Pas un des fiacres qui avaient amené
les invités n’était resté pour les attendre, et à dix heures du soir,
par une pluie battante, les habitants de Boulogne ne flânent guère sur
la voie publique.
Évidemment, les gens de service qui festinaient dans les sous-sols
n’avaient pas encore connaissance de l’événement, car aucun d’eux
n’avait quitté la table.
--Je ne vois personne, grommela Georges Darès en regardant à droite et à
gauche. Le gredin a déjà décampé. Par où est-il passé? Je ne m’en doute
pas. Et toi?
La rue n’était ni large ni longue. Elle aboutissait d’un côté à la route
qui va de la porte d’Auteuil au pont de Saint-Cloud, et du côté opposé,
elle se confondait avec un chemin qui mène au bois de Boulogne, en
longeant la propriété de M. de Rothschild.
En face du restaurant, il n’y avait, en fait de constructions, qu’une
baraque en planches qui devait servir de magasin à quelque industriel du
pays, et qui ne paraissait pas avoir jamais été habitée.
Georges Darès eut cependant l’idée que le meurtrier pouvait s’être
réfugié là, et il allait monter à l’assaut de ce hangar perché sur un
talus dont le sommet dominait de trois mètres le pavé de la rue, lorsque
Caussade s’écria:
--Je le vois... Il se sauve vers le bois.
Le vaudevilliste se retourna, et, à la lueur tremblante d’un bec de gaz
planté au bout du village comme une sentinelle avancée, il aperçut un
homme courant à toutes jambes et tenant à la main un objet qui pouvait
bien être un fusil.
Cet homme avait au moins cinquante pas d’avance, et il allait d’un train
qui laissait aux deux amis peu d’espoir de le rattraper.
--Essayons, dit Darès.
Caussade répéta: Essayons!
Et ils se lancèrent à la poursuite du fuyard, en criant: Arrêtez-le!
Malheureusement, il n’y avait là personne pour lui barrer le chemin, et
ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
La chasse commença, dans de mauvaises conditions pour les chasseurs, car
l’homme s’était aperçu qu’ils couraient après lui, et la crainte d’être
rejoint lui donnait des ailes.
Il était petit et mince. De loin, on eût dit un enfant. Et l’exiguïté de
sa taille lui donnait un avantage de plus, car elle lui permettait de se
dissimuler dans l’ombre plus aisément que ne l’aurait pu faire un grand
gaillard, large d’épaules. C’était bien ce qu’il espérait, car il se
dirigeait en ligne droite vers le bois, où l’obscurité allait le dérober
aux yeux de ceux qui voulaient le prendre.
Ils y auraient peut-être réussi en rase campagne, car ils avaient
probablement plus de fond, mais ils avaient aussi moins de vitesse, et
bientôt l’homme disparut sous les arbres.
Ils remarquèrent pourtant qu’au lieu de se jeter dans les taillis où ils
n’auraient jamais pu le retrouver, il enfilait une allée sinueuse qui
devait déboucher sur l’hippodrome de Longchamps, et ils ne se
découragèrent point.
Ils entrèrent dans le bois deux minutes après lui. Là, Caussade, faute
d’y voir clair, mit le pied dans une ornière et tomba. Il se releva en
jurant, mais Darès s’était arrêté pour l’aider, et ils avaient perdu
quelques secondes. La chasse était manquée.
--J’en ai assez, grommela le peintre.
--Moi pas, répliqua l’auteur dramatique, mais ce n’est pas la peine de
continuer. Nous sommes distancés.
--Sans compter que si, par hasard, nous le rattrapions, il pourrait nous
en cuire. Son fusil doit être à deux coups. Il a une seconde balle à
notre service, et nous n’avons pas même une canne.
--C’est vrai, et ce serait trop bête de nous faire casser la tête par ce
coquin-là. J’aime mieux me conserver pour déposer contre lui, quand il
passera en cour d’assises... car on le repincera, c’est sûr.
--Hum!... il a opéré avec une habileté qui prouve que toutes ses
précautions sont prises, et...
--Chut!... écoutons, interrompit Darès. Est-ce que tu n’entends pas le
roulement d’une voiture?
--Si... là-bas, devant nous. Eh bien?...
--C’est lui qu’elle emmène, parbleu!
--Comment! tu te figures qu’il a un équipage à ses ordres?
--Pourquoi pas?
--Parce que généralement les assassins ne roulent pas carrosse.
--D’accord, mais tout est extraordinaire dans cette affaire. Et
d’ailleurs, cet homme évidemment n’est pas un assassin de profession. Il
n’a pas tué Trémentin pour le voler. Donc, il y a une vengeance
là-dessous, et l’on rencontre encore dans le monde des gens riches qui
se vengent.
--Il me semble que le bruit s’éloigne.
--Il cesse... Il a cessé. Dans une demi-heure, cet homme sera à Paris,
et rien ne l’empêchera de se promener sur le boulevard, si le cœur lui
en dit. Personne ne le reconnaîtra, puisque personne n’a vu sa figure.
Retournons, mon cher, je suis trempé jusqu’aux os, et j’éprouve le
besoin de me sécher.
--Et moi, donc!... nous sommes en habit noir et en cravate blanche...
sans paletot... sans chapeau... Ah! la fille de mon vieil ami Aubrac
peut se vanter de m’avoir fait faire une extravagance. C’est parce qu’il
s’agissait de son mari que je me suis lancé dans cette jolie expédition.
Et si je n’en rapporte pas une fluxion de poitrine, j’aurai de la
chance.
--Dis donc, Alfred, la voilà veuve, cette charmante Cécile. Louis
Mareuil, maintenant, pourra l’épouser.
--Veuve avant d’avoir été femme, murmura Caussade. Voilà une situation à
mettre au théâtre. Elle pourra te servir quand tu écriras une comédie,
mon cher.
--Je ne fais que des vaudevilles et des pièces à femmes, répliqua
Georges Darès; et puis, le sujet n’a rien de comique. Je n’y vois qu’un
gros drame.
--Et une cause célèbre, si l’on retrouve l’homme qui vient de nous
échapper. J’en doute fort, mais rentrons, je te prie. Je grelotte... Et
d’ailleurs, je voudrais savoir ce qu’ont fait les gens de la noce,
pendant que nous poursuivions l’assassin.
--Moi aussi. Marchons... au pas accéléré... ça nous réchauffera.
Ils reprirent le chemin qu’ils avaient suivi en courant, et qui leur
parut cette fois beaucoup plus long, comme il arrive toujours quand on
revient d’une chasse manquée.
La pluie redoublait de violence, et le vent leur soufflait au visage.
Mauvaises conditions pour causer. Ils avançaient donc silencieusement,
mais Darès, tout en se hâtant, examinait les abords de la route.
A droite, s’élevait le mur du parc Rothschild; à gauche, s’étendaient
des terrains vagues. La rue où se trouvait le restaurant n’était bâtie
que d’un seul côté, car la baraque en planches qui faisait vis-à-vis à
l’établissement du père Cabassol ne pouvait guère passer pour une
bâtisse.
Le meurtrier avait donc eu toutes facilités pour faire feu et pour fuir
sans être vu. Il avait dû choisir sa place à l’avance et calculer ses
chances. Le coup avait été longuement et savamment prémédité.
--Cher ami, reprit Caussade, ennuyé de garder pour lui seul les idées
qui lui venaient à l’esprit, je crois, comme toi, que ce malheureux a
été victime d’une vengeance, mais je ne devine pas qui l’a tué.
--Quelqu’un qui avait intérêt à l’ôter de ce monde, parbleu! grommela
Darès, en haussant les épaules. Les crimes sont toujours commis par ceux
à qui ils profitent; c’est un axiome de droit. Il y a même une phrase
latine pour exprimer ça.
--En français, on dit aussi: Cherchez la femme.
--Dans le cas présent, ça revient à peu près au même.
--Comment! tu penses que c’est une femme qui a tiré sur Trémentin?
--Non, puisque l’être que nous venons de poursuivre appartient au sexe
fort, mais il a pu agir par ordre.
--C’est-à-dire pour le compte d’une femme... Quelle femme?... Une
maîtresse délaissée et furieuse contre son amant qui se mariait?... Elle
l’aurait fait assassiner sous les yeux de la mariée, au milieu du repas
de noces?... En effet, c’est bien là une vengeance féminine; mais quelle
maîtresse? Il paraît que M. Trémentin en a eu beaucoup.
--Oui, mais je ne les connais pas. Je n’en connais qu’une... la plus
ancienne... celle que je t’ai nommée à table.
--Madame Verdalenc! il est impossible que ce soit elle, puisqu’elle
voulait ce mariage... N’est-ce pas elle qui l’a fait?
--Elle y a du moins fortement contribué. Elle n’avait donc aucun motif
de ressentiment contre Trémentin. Et, de plus, elle était assise à côté
de lui, lorsqu’il a été frappé. Si elle avait commandé le meurtre, elle
aurait choisi une place moins dangereuse; une balle peut dévier.
--Alors, ce serait sa rivale... cette femme mariée qui, depuis six mois,
accaparait le beau caissier?
--Peut-être bien.
--Bon! Madame Verdalenc la dénoncera.
--Oui, si elle sait son nom, ce qui ne m’est pas prouvé. Le bel Edmond
était très-discret. Sa patronne a pu deviner, en observant ses allures,
qu’il avait une liaison, et ne pas découvrir avec qui.
--La mort de M. Trémentin restera donc inexplicable?
--J’en ai peur. Est-ce que tu la déplores?
--Ma foi, non. Je n’aime pas plus les Alphonses bourgeois que les
Alphonses de barrières. Mais je plains Cécile Aubrac.
--Elle n’est pas si à plaindre. Elle n’aimait pas Trémentin, et elle est
libre de se remarier... selon son cœur, cette fois.
--C’est la grâce que je lui souhaite... Mais, dis donc, j’y pense... il
y a une autre hypothèse, tout aussi admissible que les tiennes... si le
coup avait été fait par l’amoureux évincé?...
--Louis Mareuil? J’affirme qu’il est incapable d’une pareille action. Il
aurait volontiers tué Trémentin en duel... Il l’a provoqué récemment, et
ce n’est pas sa faute si l’affaire n’a pas eu de suites... Mais
l’assassiner!... jamais de la vie.
--D’ailleurs, je suppose qu’il n’a pas la tournure grêle du gredin qui
courait si bien tout à l’heure?
--Il n’est pas très-grand non plus ni très-gros, répondit Darès, après
avoir un peu hésité. Mais qu’est-ce que ça prouve?
--Oh! je ne l’accuse pas. Seulement, si le juge d’instruction apprend
que ce jeune homme est violemment épris de Cécile, et que ce mariage le
désespérait, je ne serais pas surpris qu’il le fît appeler, et qu’il lui
demandât de justifier de l’emploi de son temps pendant cette vilaine
soirée.
--Eh bien! Mareuil ne sera pas embarrassé. C’est le garçon le plus rangé
que je connaisse. Il a le tort de faire des vers, mais il a des
habitudes régulières, et je parierais volontiers qu’en ce moment, il est
à son journal occupé à découper des faits divers dans les feuilles du
matin pour le numéro de demain.
Il faut bien vivre, et la poésie ne nourrit pas les poëtes, tandis qu’un
rédacteur a des appointements.
--Bon! mais il ne doit pas aller dans le monde, ton Mareuil. Comment
a-t-il connu mademoiselle Aubrac?
--Je te raconterai ça plus tard. Nous voici à l’entrée de la rue... Il
me semble qu’il y a un attroupement devant la maison Cabassol.
--Oui... une douzaine de curieux tout au plus... mais j’aperçois aussi
des marmitons en veste blanche qui lèvent le nez en l’air... et des
messieurs qui sortent du restaurant.
--Pour aller chercher le commissaire de police, probablement. Ils ne se
sont pas beaucoup pressés, à ce qu’il me paraît, et ce magistrat de la
banlieue arrivera un peu tard pour débrouiller le mystère. J’ai bien
envie de faire mon enquête avant qu’il commence la sienne.
--Ton enquête! Tu veux empiéter sur les attributions des agents de la
sûreté? Quelle mouche te pique?
--Mon cher, tu viens de me mettre la puce à l’oreille en me disant qu’on
pourrait soupçonner ce brave Louis. Je vais tâcher de recueillir des
preuves de son innocence.
--Où les trouveras-tu?
--Dans ce hangar que tu vois là-bas. Je suis convaincu que le coup de
fusil est parti de là.
--C’est assez probable; mais, alors même que ce serait certain, tu n’en
serais pas plus avancé.
--Qui sait? Le meurtrier a pu laisser des traces de son passage. Viens
toujours.
--Mais, malheureux! si on nous surprenait dans cette baraque, faits
comme nous voilà, on nous prendrait pour des complices.
--Ce serait drôle. Mais toute la noce attesterait, au besoin, que nous
siégions au banquet lorsque Trémentin a été frappé.
Viens, te dis-je. Si tu me lâchais, je te renierais pour mon ami.
--Que le diable t’emporte! maugréa Caussade. Me promets-tu au moins
qu’après cette sotte inspection, tu me laisseras rentrer pour prendre
mon chapeau et mon pardessus?
--Sois tranquille. Je ne tiens pas du tout à revenir à Paris la tête
nue.
Ayant dit, Georges, au lieu d’enfiler la rue, grimpa lestement sur le
talus qui la dominait du côté gauche, et Caussade, qui se souciait fort
peu de découvrir le vrai coupable, suivit, bien à contre-cœur.
Le terrain sur lequel ils marchaient, pour gagner la baraque, était
très-accidenté. Boulogne finissait là, et les habitants de cette commune
suburbaine ne se gênaient pas pour venir déposer sur ce champ inculte
des pierres, des plâtras et une foule d’autres débris qui s’y
amoncelaient tous les jours et qui avaient fini par y former des
éminences.
D’autre part, on y avait creusé des trous pour en tirer du sable, de
sorte que, la nuit et par le temps qu’il faisait, les deux chercheurs
risquaient de s’y rompre le cou en tombant dans une fondrière, ou de s’y
casser un membre en buttant contre un tas de cailloux.
Caussade, au premier faux pas, se remit à jurer comme un crocheteur, et
si haut que Darès le pria de se taire.
Il fallait que la visite fût faite à petit bruit, sous peine d’attirer
l’attention des gens qui s’étaient rassemblés à la porte du restaurant,
et le vaudevilliste tenait beaucoup à opérer isolément.
Après avoir trébuché plus d’une fois, ils atteignirent, sans accident
sérieux, la cabane vermoulue où ils supposaient que l’assassin s’était
mis à l’affût pour tirer le mari de Cécile comme on tire un lapin.
Ils avaient suivi le bord du talus, et du côté où ils arrivaient, cette
cabane n’avait pas d’ouvertures. Caussade commençait déjà à dire entre
ses dents que personne n’y était entré, puisqu’elle était close; mais
Darès l’entraîna, bon gré, mal gré, à en faire le tour, et au milieu de
la façade en bois qui regardait le terrain abandonné, ils aperçurent une
porte toute grande ouverte.
Le battant allait et venait, secoué par le vent.
--J’en étais sûr! s’écria Darès. Le coquin s’est sauvé par là...
--Je n’en ai jamais douté, grommela Caussade, qui ne voulait pas avoir
tort. Voilà en vérité une belle découverte, et elle te mènera loin!
--Peut-être... et il était si pressé qu’il n’a pas pris le temps de
refermer la porte.
--Parbleu! il se doutait bien qu’on viendrait tout d’abord visiter cette
baraque, et il n’avait garde de s’y attarder... Mais comment
expliques-tu qu’il soit descendu dans la rue pour gagner le bois de
Boulogne, alors qu’il aurait pu si facilement couper à travers champs?
--Il connaissait le terrain, et il savait qu’il est hérissé d’obstacles.
Il a mieux aimé prendre un chemin plus commode, au risque d’être
aperçu... et il a bien fait, puisque personne ne l’a vu, excepté nous
qui ne l’avons pas rattrapé.
Mais il ne s’agit pas de ça!... je veux voir s’il n’a rien oublié là
dedans. Il a beau être malin, quand on va tuer un homme--surtout quand
on n’en a pas l’habitude--on est toujours un peu ému, et l’on ne pense
pas à tout... la preuve, c’est qu’il n’a pas songé à pousser le battant
et à retirer la clef... elle est encore dans la serrure. S’il avait eu
la précaution de l’emporter, on n’aurait pas pu constater que quelqu’un
était entré.
--Nous le constatons, dit ironiquement Caussade. Et après?
--Viens avec moi, si tu tiens à en savoir davantage.
--Je n’y tiens pas du tout, mais sous le toit de la cabane, nous serons
à couvert. Si je consens à te suivre, c’est que je n’ai pas de
parapluie.
--Oh! ces peintres!... ça ne pense qu’à ses aises. Tu as joliment bien
fait de ne pas te mettre dans la magistrature. Tu aurais été un fichu
juge d’instruction, car tu n’es pas curieux.
--Et toi, tu l’es trop. Tu étais né pour être agent de police. Entre
donc, bavard.
Darès passa le premier, poussé par Caussade, qui en avait assez de la
causerie en plein vent, et dès qu’ils eurent franchi le seuil, ils se
trouvèrent dans une obscurité profonde, quoique le vaudevilliste n’eût
pas refermé la porte derrière eux.
--Casse-cou! cria le peintre, toujours gouailleur. Heureusement, j’ai
des allumettes dans ma poche, et je vais t’éclairer.
--Je m’y oppose, s’écria Darès. On apercevrait la lumière d’en bas, et
dans un instant nous aurions sur le dos tous ces imbéciles qui se sont
attroupés devant la maison Cabassol. Il y a une fenêtre ouverte sur la
rue... là-bas, en face de nous.
--Tiens! ce sera commode pour voir ce que font les gens de la noce.
--Et pour examiner l’intérieur de cette baraque. Il y a justement un bec
de gaz au-dessous... sans compter les lanternes à la porte du
restaurant. Avançons... à moins que tu n’aimes mieux monter la garde
ici, pendant que j’inspecterai le local.
--Ma foi, non. Puisque j’ai été assez bête pour me laisser entraîner par
toi dans cette expédition ridicule, j’irai jusqu’au bout.
Ils avancèrent, et ils reconnurent tout d’abord que cette construction
en planches n’était pas, comme ils l’avaient cru, un magasin destiné à
abriter des matériaux ou des outils. Elle n’avait qu’un étage, mais elle
était divisée en deux pièces par une cloison, deux pièces où il n’y
avait pas de meubles ni de cheminées, mais qui pouvaient bien avoir
servi d’habitation à un locataire peu difficile.
Darès ne manqua pas de faire remarquer ce détail à son ami. Rien ne lui
échappait, et il raisonnait sur tout.
La porte de communication était restée ouverte comme la porte
extérieure, et ils s’empressèrent de passer dans la seconde chambre, où
il faisait plus clair, grâce aux reflets de la lanterne municipale
plantée sous la fenêtre.
Cette fenêtre se fermait avec des volets de bois, que le meurtrier avait
négligé de pousser après avoir tiré, et Caussade y courut pour regarder
ce qui se passait dehors; mais Darès, mieux avisé, le retint par le pan
de son habit, en lui disant:
--J’espère bien que tu ne vas pas te montrer. Il ne s’agit pas de
haranguer la foule du haut de cette lucarne... et tu verras tout aussi
bien en te tenant un peu en arrière... Nous sommes juste à la hauteur
des fenêtres du salon...
--C’est vrai... et elles n’ont pas de rideaux... C’est comme si nous
étions encore à table... Je vois tout... L’infortuné Trémentin est
toujours assis sur une chaise entre quatre médecins... Verdalenc pérore
au milieu de ses employés... mais sa femme n’est pas là... ni Cécile non
plus... on les aura emmenées...
--Parbleu! l’une perd son mari, l’autre perd son ancien amant... il est
assez naturel qu’elles ne soient pas restées en face de ce cadavre. Ce
qui m’étonne davantage, c’est que je n’aperçois pas le moindre
commissaire de police.
--Il n’est pas encore arrivé, mais, sois tranquille, il va venir.
--Il ne se presse guère, et les invités ne bougent pas du salon. Ma
parole d’honneur, on dirait qu’ils n’ont pas encore compris que
Trémentin a été tué par une balle, et que cette balle est partie d’ici.
Ça crève pourtant les yeux.
--Ils ne sont pas comme toi... Ils n’ont pas de vocation pour le métier
de policier. Que veux-tu, mon cher! on n’est pas parfait.
--Blague, va! je saurai qui a fait le coup. Ah! il a bien choisi son
poste, le gredin! D’ici à la place où le marié était assis, il n’y a pas
vingt-cinq mètres, et le tir horizontal est le plus facile de tous...
Veux-tu que je te dise comment ce joli monsieur s’y est pris?... Il a
entre-bâillé les volets, il s’est mis à genoux, il a posé le canon de
son arme sur l’appui de la fenêtre... et comme ce pauvre diable de
Trémentin se trouvait précisément au bout de son fusil, en ligne droite,
il a pu le viser tout à son aise... et il aurait fallu qu’il fût bien
maladroit pour le manquer.
--Il me semble, au contraire, qu’il a été très-adroit; car Cécile était
assise en face de son mari, et pour peu qu’il eût tiré trop bas, il
l’aurait tuée... d’une balle dans l’occiput... Mais, au fait... rien ne
prouve que ce n’était pas elle qu’il visait.
--Oh! dit Darès qui n’avait pas songé à cette hypothèse.
--Ce serait drôle, hein? ricana Caussade; et ça dérangerait un peu tes
suppositions.
--Non. Je cherche à m’éclairer, mais je n’ai pas de parti pris... et si,
par hasard, tu avais deviné, ça prouverait surabondamment que mon ami
Mareuil n’est pas coupable, car on comprendrait à la rigueur qu’il eût
tué le mari, mais Cécile qu’il adore... c’est absurde.
--Pourquoi absurde? Il y a des jaloux qui s’en prennent à leur rival
heureux; d’autres punissent la femme qui les a trahis. C’est une affaire
de goût... de tempérament, si tu veux.
--Pas mal raisonné pour un homme qui n’en fait pas son état. Mais ce
pauvre Mareuil n’est pour rien dans cette affaire, et il ne se doute
même pas qu’on vient d’envoyer Trémentin dans un monde meilleur.
Quant au mystère, je te réponds qu’il s’éclaircira promptement. On
n’aura pas de peine à savoir quel est le propriétaire de cette cahute,
et quand on le connaîtra, l’enquête ira toute seule. S’il prouve que ce
n’est pas lui, il faudra bien qu’il dise à qui il a confié la clef de sa
maison de bois.
--C’est parfait, et je compte qu’on ne nous fera pas la mauvaise farce
de nous citer comme témoins. Si ça arrivait, moi, d’abord, je dirais que
je n’ai rien vu... et le fait est que je n’ai pas vu grand’chose.
--Tu as vu l’assassin qui se sauvait.
--Oh! par derrière et à cinquante pas devant moi... Tiens!... un papier,
dit Caussade en se baissant pour ramasser un objet sur lequel il venait
de mettre le pied.
--Voyons, dit vivement Darès; ah! c’est singulier!... ce sont des
feuillets qu’on a arrachés d’un livre... et il y en a de déchirés...
l’homme s’en est servi pour bourrer... donc son fusil est un fusil à
baguette... car, avec les nouveaux systèmes, on emploie des cartouches
toutes faites... Voilà déjà un indice... et quand j’aurai vu à quel
livre les feuillets ont été pris, j’aurai une indication plus précise...
Donne-moi cette pièce à conviction.
--Je n’y tiens pas, je te prie de le croire. La voici.
Darès la prit et la mit dans sa poche...
--Ah! dit le peintre, il y a du remue-ménage dans la salle à manger...
et j’aperçois un personnage tout de noir vêtu qui s’avance... M. le
commissaire fait son entrée, si je ne me trompe.
--C’est parfaitement lui. Filons, cher ami. Les recherches vont
commencer, et je ne me soucie pas d’être surpris en ce lieu.
--Filons, je ne demande pas mieux. Et tâchons de nous faufiler au
vestiaire sans qu’on remarque notre tenue, car si l’on nous demandait
d’où nous venons, il faudrait bien le dire.
Darès ne se fit pas prier pour quitter la place. Ils gagnèrent à tâtons
la sortie, et ils allaient affronter de nouveau la pluie qui n’avait pas
cessé, quand il leur sembla entendre marcher dehors.
Ils s’arrêtèrent aussitôt, et ils écoutèrent.
Les pas se rapprochaient, des pas lents et indécis comme le sont ceux
d’un homme qui cherche son chemin dans les ténèbres.
--Si c’était l’assassin qui revient ramasser les bourres, pensait
Darès...
Caussade eut la même idée et donnait son ami à tous les diables,
lorsqu’une forme humaine apparut sur le seuil.
Darès prit Caussade par le bras et le tira vivement de côté, afin de
laisser le passage libre à cet inconnu, qui aurait pu les surprendre en
flagrant délit de visite du hangar où le meurtrier s’était embusqué.
Darès ne voulait pas être vu, mais il voulait voir à qui ils avaient
affaire, et il prit le bon moyen en se collant avec Caussade contre la
cloison, près de la porte.
L’homme, après avoir hésité un instant, se décida à entrer, et sans
songer à regarder s’il y avait quelqu’un de caché dans la première
pièce, il s’achemina lentement vers la fenêtre ouverte qui donnait sur
la rue.
Dès qu’il eut dépassé le seuil de la seconde chambre, Darès se glissa
prestement dehors, entraînant avec lui le peintre, qui lui abandonnait
très-volontiers le commandement, et qui ne demandait d’ailleurs qu’à
battre en retraite le plus tôt possible.
Cet excellent Caussade comptait bien que l’expédition était terminée,
mais l’entêté vaudevilliste, qui ne l’avait pas lâché, s’arrêta après
avoir marché à reculons jusqu’à une dépression de terrain, une sorte de
trou creusé à quelques pas, et précisément en face de l’entrée de la
cabane.
De là, il pouvait observer les mouvements de l’individu qu’il
surveillait, tant que ce personnage suspect ne s’écarterait pas de la
ligne droite, et quoi qu’il fît dans l’intérieur de la baraque, il
devait nécessairement passer, en sortant, tout près des deux amis.
--Cette fois, dit tout bas Darès, je crois bien que nous le tenons.
J’avais deviné. C’est l’assassin. Il s’est débarrassé de son fusil, et
il revient chercher les feuillets qui lui ont servi à le bourrer... Tu
peux chercher, mon bonhomme, tu ne les trouveras pas, car ils sont dans
ma poche.
--Ça, l’assassin? murmura Darès en haussant les épaules. Allons donc! Il
faudrait qu’il fût bien bête pour se jeter ainsi dans la gueule du
loup... Et puis, tu oublies qu’il est monté en voiture, et qu’il roule
en ce moment vers Paris. C’est toi-même qui me l’as dit tout à l’heure.
--Je l’ai dit, c’est vrai, mais j’ai pu me tromper... et il a pu aussi
lâcher sa voiture, après nous avoir échappé, ou se faire ramener près
d’ici par son cocher, qui doit être son complice.
--Je ne croirai jamais ça. Ce monsieur est tout bonnement un curieux
comme nous, qui est entré pour voir ce qu’on fait dans le salon de cent
couverts. La preuve, c’est qu’il regarde par la fenêtre, au lieu de se
baisser pour ramasser les petits papiers que tu as serrés si
précieusement.
--Mais tu n’as donc pas d’yeux! Il a exactement la taille et la tournure
du gredin que nous avons poursuivi jusqu’à la lisière du bois.
--Je ne trouve pas. Il y a bien quelque ressemblance, mais celui-ci est
moins grand.
--Nous allons le voir de plus près dans un instant... il ne va pas
s’éterniser dans cette hutte, où il se ferait pincer.
--Le danger d’être pris ne semble pas le préoccuper beaucoup, car il ne
prend pas de précautions pour se cacher. Il s’est mis tranquillement à
la fenêtre. Tous les gens attroupés dans la rue doivent le voir. Ah! il
se retire... Il paraît qu’il en a assez.
--Il se sera aperçu qu’on le remarquait. Attention! il revient à nous.
--Ah çà, est-ce que tu te proposes de lui mettre la main au collet? Je
te préviens que je ne t’aiderai pas. Je ne suis pas chargé d’empoigner
les criminels. C’est l’affaire des gendarmes.
--Tais-toi et ne bouge pas. Je veux savoir qui c’est, voilà tout.
Caussade, calmé par cette promesse, se tut et se tint coi.
L’homme revenait en effet et ne tarda guère à sortir.
La nuit était trop sombre pour qu’on pût distinguer ses traits, mais
Darès put constater qu’il portait un chapeau bas, en forme de cloche, et
se souvint aussitôt que le fuyard auquel ils avaient donné la chasse
était coiffé d’un chapeau tout pareil.
Il supposait que ce suspect personnage allait se lancer vers le bois, et
il ne fut pas peu surpris de reconnaître qu’il suivait la crête du
talus, en cherchant évidemment un endroit commode pour descendre dans la
rue.
Il n’avait pas pris garde aux deux amis qui se tenaient immobiles dans
leur creux, et il trouva bientôt ce qu’il cherchait--une espèce de
sentier qui servait aux gamins du pays à escalader la pente de ce
terrain vague où ils se rassemblaient pour lancer des cerfs-volants.
Caussade, quand il le vit disparaître, ne se priva pas du plaisir de se
moquer des savantes déductions du vaudevilliste.
--Si c’est le meurtrier de Trémentin, dit-il en ricanant, il faut
convenir qu’il a de l’aplomb. Le voilà qui va se mêler aux curieux
rassemblés devant la maison Cabassol.
--Eh bien, c’est une tactique, et la meilleure de toutes, répliqua Darès
sans se déferrer. On ne songera point à accuser un badaud confondu dans
la foule. Au surplus, j’en aurai le cœur net, car je vais le regarder
sous le nez. Allons le rejoindre.
Tout en parlant, Darès courait à la descente, et son récalcitrant
camarade, qui voyait enfin arriver le moment d’endosser son pardessus,
s’empressa d’en faire autant.
La rue, maintenant, était pleine de monde, et comme la pluie tombait
toujours, on n’apercevait d’en haut qu’une agglomération de parapluies
ouverts.
L’homme au chapeau cloche, lui, n’avait que son couvre-chef pour
s’abriter, et ne s’inquiétait guère de l’averse. Il s’était rapproché du
groupe le plus nombreux, et il avait tout l’air de chercher à se
renseigner, en écoutant ce que disaient ces gens-là.
Ils étaient tous occupés à regarder l’entrée de l’établissement où ils
ne pouvaient pas pénétrer, deux agents, venus sans doute avec le
commissaire, ayant pris position sur le pas de la porte; et personne ne
faisait attention à l’individu qui se tenait en arrière du rassemblement
et qui n’osait pas questionner ses voisins, quoiqu’il en eût
probablement bien envie.
Darès devina son intention et se hâta de descendre pour l’aborder, sous
prétexte de causer de l’événement.
Il se glissa sournoisement derrière lui, et il lui demanda sans façon:
--Eh bien?... a-t-on arrêté le chenapan qui a fait le coup?
L’inconnu qu’il interrogeait se retourna, et ils se trouvèrent face à
face.
--Mareuil!
--Darès!
Ces deux exclamations se croisèrent au moment où Caussade rejoignait son
ami.
--Ah! que je suis content de vous rencontrer! dit le jeune homme
interpellé par le vaudevilliste; vous allez m’apprendre enfin ce qui se
passe... J’entends parler d’un meurtre...
--Que faites-vous ici? interrompit Darès stupéfait.
--J’y suis venu pour voir...
--Pour voir quoi?... Vous n’étiez pas de la noce, que je sache?
--Non, mais un sentiment plus fort que ma volonté m’a poussé... un
sentiment que vous devinez.
--Je le devine peut-être, mais je ne me l’explique pas. Alors, vous avez
fait le voyage de Paris à Boulogne, tout exprès pour vous donner le
plaisir de contempler les fenêtres du restaurant où l’on fêtait le
mariage de mademoiselle Aubrac. Singulière idée que vous avez eue là,
mon cher Mareuil; convenez-en.
--J’avais perdu la tête... je n’ai pas réfléchi à ce que je faisais.
--Et... il y a longtemps que vous êtes là?
--Non... Vingt minutes... une demi-heure tout au plus... J’étais venu
d’Auteuil à pied, par la grande route... J’ai demandé où était le
restaurant Cabassol... On m’a indiqué cette rue... au moment où j’y
entrais, j’ai aperçu de loin des gens qui couraient du côté opposé...
et, en avançant, j’en ai vu d’autres sortir de la maison... J’ai entendu
des cris... J’ai pensé qu’un malheur venait d’arriver, et je me suis
approché... Ai-je besoin de vous dire pourquoi je n’ai pas osé entrer?
--Et vous n’avez pas eu la curiosité de vous renseigner?
--J’ai parlé à un cuisinier que j’ai arrêté au passage... il m’a à peine
répondu... et je n’ai pas bien saisi ce qu’il me disait... J’ai cru
comprendre qu’on avait tué quelqu’un... alors, j’ai pensé que du haut de
ce talus, je pourrais voir la salle où l’on dînait... j’y suis monté...
La porte de cette maison de bois était ouverte... je suis entré... la
fenêtre était ouverte aussi... et j’ai regardé...
--Qu’avez-vous vu?
--Des invités qui entouraient une personne assise... une personne
blessée... ou morte... ils me la cachaient complétement... Je n’ai pas
eu la patience d’attendre qu’ils s’écartassent... Je suis sorti... je
suis revenu dans la rue, et j’allais m’informer, quand vous m’avez
parlé... Ainsi, c’est bien vrai, un crime a été commis?
--Un crime abominable. D’un coup de fusil tiré précisément de cette
baraque où vous étiez tout à l’heure, on a tué...
--Qui? demanda Louis Mareuil avec angoisse.
Darès, dont les soupçons allaient grandissant, voulut mettre à l’épreuve
l’amoureux évincé de mademoiselle Aubrac.
--On a tué la mariée, dit-il en le regardant fixement.
--Elle!... c’est elle qui est morte!... malheureux que je suis,
j’espérais que c’était lui.
Ce cri, parti du cœur, fit tressaillir Darès.
D’autres que lui l’avaient entendu.
Deux ou trois curieux se retournèrent pour voir celui qui venait de
tenir ce singulier langage, et, en vérité, un pareil propos était de
nature à éveiller l’attention des gens les moins prévenus et les plus
indifférents.
Caussade, qui était déjà mal disposé, prit cette exclamation pour un
aveu échappé au coupable, et donna un grand coup de coude à son ami
Darès, lequel, sentant toute la portée de ces paroles imprudentes, dit
rudement à Louis Mareuil:
--Sacrebleu! mon cher, vous devriez réfléchir avant de parler. S’il y
avait ici un agent de police, il croirait que c’est vous qui avez tiré
sur M. Trémentin.
--Eh! que m’importerait qu’on crût cela! dit le jeune homme d’un air
égaré; elle est morte!... je voudrais mourir aussi.
Darès commençait à se repentir très-fort de lui avoir tendu ce piége,
car il s’était aperçu qu’on s’écartait d’eux, et il lui semblait même
qu’un individu s’était détaché du groupe, peut-être pour aller rapporter
au commissaire ce qu’il venait d’entendre.
--Ah çà, vous devenez donc fou? reprit-il à demi voix, en tirant Mareuil
à l’écart. S’il vous plaît de vous faire arrêter, passez-vous-en la
fantaisie, mais ne compromettez pas les autres.
Et comme Mareuil n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta:
--Je me suis moqué de vous. Cécile Aubrac n’est même pas blessée... la
balle a dû passer à deux pouces au-dessus de sa tête.
--Et lui? s’écria l’amoureux, qui ne se possédait plus.
--On ne l’a pas manqué. Il a été tué roide. Je conçois que vous ne le
regrettiez pas, mais je vous engage fortement à ne pas montrer tant de
joie. On nous observe. Suivez-moi un peu plus loin. J’ai à vous parler.
Ce n’est pas la première fois que vous voyez Caussade. Il ne sera pas de
trop.
Le poëte se laissa emmener jusqu’au pied du talus, mais Caussade fit des
difficultés. Depuis l’instant où il avait reconnu Louis Mareuil, pour
l’avoir rencontré quelquefois chez des peintres de son quartier, les
soupçons qu’il avait exprimés devant son ami lui étaient revenus, et le
mot malheureux que ce garçon avait lâché les avait confirmés à ce point
qu’il était très-tenté de le prendre pour l’assassin.
Pendant le court colloque qui s’en était suivi, il avait eu soin de se
tenir en arrière, et il ne se souciait nullement d’entrer en
communication avec un homme qui avait peut-être un crime sur la
conscience. Mais Darès insista si vivement qu’il se décida à le suivre,
tout en se réservant de continuer à jouer le rôle de personnage muet.
--Mon cher Louis, dit le vaudevilliste en posant la main sur l’épaule de
Mareuil, j’attends de vous des explications, et vous me les donnerez
demain; mais, pour le moment, je vous conseille de décamper au plus
vite. Je vous ai conduit dans ce coin et j’y ai entraîné Caussade pour
qu’on ne s’occupât plus de vous. Nous allons vous accompagner jusqu’au
bout de la rue. Profitez de l’occasion pour disparaître.
--Pourquoi m’en irais-je? demanda Mareuil. Qu’ai-je donc à craindre?
--Je vous le dirai quand vous viendrez me voir. Mais partez, je vous le
répète. Votre place n’est pas ici, et je souhaite que nous soyons les
seuls à savoir que vous êtes venu, car si d’autres l’apprenaient, vous
seriez certainement inquiété.
--Eh! non, ne partez pas, dit Caussade avec humeur. Il est trop tard. On
vient à nous, et si l’on vous voyait fuir, ce serait bien pis.
Le peintre avait raison. Deux hommes s’avançaient, abrités sous le même
parapluie et escortés par trois individus d’assez piètre mine, dont un
désignait du doigt le petit groupe dont Louis Mareuil était le centre.
--C’est le commissaire de police, murmura Darès. On est allé l’avertir.
Je l’aurais parié. Heureusement, il est avec Verdalenc. Je me charge de
lui répondre, mais, pour Dieu! n’ouvrez la bouche que pour confirmer ce
que je dirai.
Et il alla délibérément à la rencontre de ces messieurs.
--Comment, c’est vous, mon cher! s’écria le banquier. On nous avait
dit...
--Je devine. Nous sommes dans un tel état qu’on nous a signalés à M. le
commissaire... et j’en suis charmé, car nous avons à lui faire une
déposition assez importante. Nous venons d’appuyer une chasse à
l’assassin qui nous a échappé en se jetant dans le bois de Boulogne.
Mais commencez, je vous prie, par déclarer que vous répondez de nous...
et que nous étions à table au moment où l’on a tiré.
--Je le déclare, dit avec empressement Verdalenc, et vos noms sont assez
connus pour que vous n’ayez pas besoin de ma garantie.
Monsieur le commissaire, j’ai l’honneur de vous présenter mon ami
Georges Darès, auteur dramatique, et M. Alfred Caussade, peintre
d’histoire... ces messieurs étaient invités... Ils dînaient avec nous,
et seuls parmi tous les convives, ils n’ont pas perdu la tête,
puisqu’ils ont pensé à courir après le scélérat qui a tué mon pauvre
Trémentin.
--Nous acceptons le compliment, cher ami, car nous le méritons. Ce n’est
pas précisément gai de poursuivre un coquin, sous une pluie battante,
surtout lorsqu’on est en tenue de bal. Nous voilà faits comme des
voleurs, et je ne m’étonne pas qu’on nous ait dénoncés... il n’y a pas
grand mal, puisque vous êtes là pour attester que nous sommes d’honnêtes
gens. Le diable, c’est que nous sommes revenus bredouilles. L’homme
avait de bonnes jambes, et au moins cinquante pas d’avance...
--Mais enfin, vous l’avez vu? demanda le commissaire.
--Oui, d’assez loin et par derrière... de sorte que nous ne sommes guère
en état de donner son signalement. Nous avons cependant pu constater
qu’il tenait encore à la main le fusil dont il s’est servi... et je ne
serais pas surpris qu’il l’eût caché dans un taillis.
--Je n’ai malheureusement pas assez de monde à ma disposition pour
fouiller le bois ce soir. Je ne suppose pas d’ailleurs que l’homme y
soit resté... et il faut que je visite d’abord le terrain où il a dû se
poster pour tirer. Mais attendez-vous, messieurs, à être appelés devant
le juge d’instruction.
--Nous serons à ses ordres, dit bravement Darès, qui faisait de son
mieux pour empêcher le magistrat d’interpeller Louis Mareuil.
Caussade ne disait mot, mais il enrageait de tout son cœur en pensant
qu’il serait obligé de déposer en justice.
Le poëte, que son ami cherchait à mettre hors de cause, se tenait sur le
second plan et semblait étranger à cet entretien qui le touchait de
près, quoiqu’il n’y fût pas question de lui.
Il pensait sans doute à Cécile Aubrac, qu’il avait crue morte, et qui
n’était que veuve.
Mais les commissaires ont de bons yeux, et celui qui interrogeait en ce
moment le vaudevilliste lui demanda sans transition, en désignant Louis
Mareuil:
--Monsieur est avec vous?
--Oui, répondit Darès, nous venons de le rencontrer ici. Je le connais
de longue date, et il me demandait ce qui s’est passé quand vous êtes
arrivé. Je lui ai appris la mort de M. Trémentin.
Et comme il vit bien que le magistrat ne trouvait pas l’explication
suffisante, il s’empressa d’ajouter:
--M. Mareuil est homme de lettres, et nous sommes voisins. Je demeure
rue Condorcet, et lui rue Frochot. Il n’a pas comme moi l’honneur de
connaître M. Verdalenc, et il n’était pas invité, mais il avait dîné à
Saint-Cloud. Il attendait le tramway sur la route, lorsqu’il a vu la
foule s’amasser devant le restaurant. Il a voulu savoir ce que c’était.
--C’est bien naturel, dit froidement le commissaire. Du reste, monsieur
pourra s’expliquer lui-même, car il sera entendu aussi. Je prends note
de son nom et de son adresse.
Maintenant, messieurs, je ne vous retiens plus.
Et il fit un signe aux estafiers qui l’entouraient.
Deux d’entre eux portaient des lanternes et prirent les devants pour
éclairer l’inspection à laquelle leur chef allait procéder. Le
troisième, qui ne portait rien, reçut un ordre donné à voix basse et
disparut dans la foule.
M. Verdalenc se croyait probablement obligé d’accompagner le commissaire
pour l’aider dans ses recherches, car il le suivit, après avoir serré la
main de Darès, en lui jetant, comme adieu, cette phrase solennelle:
--Si un tel crime restait impuni, ce serait à désespérer de la justice;
mais la tête du coupable tombera, je le jure sur celle de la veuve
désolée du malheureux Trémentin.
En toute autre occasion, le vaudevilliste aurait bien ri de ce serment
grotesque; mais il n’était pas d’humeur joyeuse, et il se contenta de
tourner le dos au banquier en haussant les épaules.
Puis, revenant à Louis Mareuil, toujours absorbé dans ses réflexions:
--Mon cher, lui dit-il d’un ton bref, je vous ai tiré d’affaire. C’est à
vous maintenant de vous aider vous-même. Sans moi, vous seriez peut-être
coffré à l’heure qu’il est. Rentrez chez vous et restez-y. Je suis
persuadé que vous êtes innocent. Mais surveillez vos démarches et
mesurez vos paroles, si vous tenez à éviter de terribles désagréments.
Allez, et venez me voir quand vous serez plus calme.
Et, sans attendre une réponse, Darès fendit le groupe qui stationnait
devant le restaurant. De son côté, Caussade jouait des coudes, et ils
arrivèrent à la porte cochère au moment où un landau en sortait,
emportant Cécile Aubrac.
Darès et Caussade n’eurent que le temps de se jeter de côté pour ne pas
être renversés par les chevaux qui sortaient de la cour de l’auberge en
piaffant aussi joyeusement que s’ils avaient ramené les deux époux au
domicile conjugal.
Mais Darès et Caussade purent apercevoir, dans le fond de la voiture,
Cécile soutenue par sa tante, la majestueuse baronne Aubrac, qui lui
prodiguait des consolations, appuyées de grands gestes.
La malheureuse enfant était horriblement pâle, et ses traits contractés
exprimaient la souffrance; mais elle ne pleurait pas. Sa douleur devait
être d’autant plus vive qu’elle ne la laissait pas éclater. Les larmes
soulagent, et elle avait les yeux secs.
C’était navrant de la voir en robe blanche et encore couronnée de fleurs
d’oranger, cette mariée d’un jour qui s’en allait prendre le deuil pour
un an.
Elle passa comme une vision devant les deux amis. Le landau tourna dans
la rue, dispersant les curieux qui s’écartaient pour lui faire place, et
fila vers Paris par le bois de Boulogne.
C’était le chemin que l’assassin avait pris pour fuir.
--Ah! c’est trop fort, s’écria Caussade; voilà ton Mareuil qui court
après la voiture. Décidément, il tient à se faire pincer.
--Je n’y puis rien, dit Darès. Je l’ai averti. S’il a maille à partir
avec le commissaire, ce ne sera pas ma faute.
--Je trouve même qu’en répondant de lui, tu es allé beaucoup trop loin,
car je ne serais pas du tout surpris qu’il fût coupable.
--Moi, je suis convaincu du contraire.
--Sa conduite est étrange, et son attitude est louche... sans parler de
cette exclamation qui lui a échappé...
--Tu ne le connais pas. C’est un exalté qui n’écoute que sa passion. Il
a pris au sérieux ce que je lui disais... il a cru que son adorée était
morte, et, dans son désespoir, il a pensé tout haut. Voudrais-tu qu’il
pleurât M. Trémentin?
--Tu aurais pu te dispenser de cette sotte plaisanterie. La réponse que
tu as provoquée coûtera peut-être cher à ton protégé.
--Si on l’accuse, il se justifiera; tu sais aussi bien que moi que le
coup de fusil a été tiré par un autre... nous l’attesterons, si l’on
nous interroge.
--Je n’attesterai rien du tout. Passons au vestiaire, et tâchons de
trouver un fiacre pour nous ramener à Paris.
Darès n’insista pas. Il éprouvait, lui aussi, le besoin de rentrer dans
un vêtement chaud et de regagner son domicile.
Ils pénétrèrent dans un corridor au bout duquel se tenait le garçon
préposé à la garde des paletots, manteaux, capelines, pelisses et autres
accessoires appartenant aux invités des deux sexes.
On se bousculait pour les ravoir, car tout le monde avait perdu la tête
après cette catastrophe, et la maison entière était en l’air.
Les femmes criaient, les hommes s’agitaient, et les gens de service
augmentaient le désordre en courant par les escaliers.
Darès accrocha au passage un commis de Verdalenc, qui lui dit que la
femme de son patron venait d’être prise d’une attaque de nerfs, et
qu’une des demoiselles d’honneur de la mariée n’était pas en bien
meilleur état. L’infortuné Trémentin n’avait pas donné le moindre signe
de vie, et l’on venait de le porter sur le lit du père Cabassol, en
attendant que le commissaire fût de retour pour verbaliser.
Les deux amis n’avaient rien à faire dans cette bagarre. Ils réussirent,
non sans peine, à retrouver leurs chapeaux et leurs pardessus, et
c’était encore moins difficile que de se procurer un véhicule
quelconque.
Les voitures de la noce étaient réservées aux témoins et aux parents
proches. Les jeunes gens couraient déjà les rues de Boulogne pour
accrocher au passage un fiacre ou pour décider un loueur du pays à
atteler une tapissière.
--Mon cher, dit Darès, les moyens les plus simples sont toujours les
meilleurs. Allons prendre le tramway à Saint-Cloud.
--Allons! répéta Caussade avec humeur. Encore un kilomètre à faire en
pataugeant dans la crotte; mais, au point où nous en sommes, ça ne
compte pas. Ah! on ne m’y reprendra plus, à me mêler de ce qui ne me
regarde pas... et tous les juges d’instruction du tribunal de la Seine
pourront bien m’interroger... je leur répondrai que je ne sais rien.
--Bah! tu feras comme moi... tu diras la vérité.
--La vérité? Tu viens de commencer par mentir au commissaire en lui
racontant que ce Mareuil avait dîné par hasard dans les environs, et
qu’il était venu, toujours par hasard, sous les fenêtres du
restaurant... Du reste, il n’a pas cru un mot de ton histoire, ce brave
commissaire, et, un de ces jours, on te demandera pourquoi tu l’as
inventée.
--Caussade, mon ami, tu vois tout en noir, parce que tu es trempé
jusqu’aux os, et je conviens que, pour le moment, notre situation n’est
pas gaie. Aussi, je te pardonne et je ne te contredirai pas avant que
nous soyons à l’abri. En attendant, calme-toi. Nos épreuves vont finir.
J’aperçois là-bas un café brillamment éclairé. Nous pourrons y entrer
pour nous sécher, et ce sera bien le diable si, moyennant cent sous de
pourboire, un garçon ne se charge pas de nous procurer une voiture
quelconque. Je ne tiens pas essentiellement au tramway.
La lumière vers laquelle ils marchaient était dans la grande rue de
Boulogne, tout près du rond-point où les omnibus ont une station, et ces
messieurs n’avaient assurément rien de mieux à faire que de continuer
dans cette direction.
Caussade s’y résigna, en grognant, et, après quelques minutes d’efforts
et de glissades involontaires sur les pavés boueux, ils débouchèrent sur
la place, juste à côté du bureau où s’arrêtent les tramways.
Le café était en face, et, du côté de Saint-Cloud, sur la chaussée, on
voyait poindre la lanterne rouge de la voiture de transport en commun
qui arrivait.
--Parbleu! dit Darès, ce n’est pas la peine de traverser. Attendons
qu’elle passe, et s’il y a de la place, nous y monterons.
--Bon! s’écria Caussade, voilà que tu changes encore d’avis. Nous
finirons probablement par rentrer à pied.
Darès ne prit pas la peine de lui répondre. Il était déjà dans le
bureau, parlementant avec l’employé, qui ne paraissait pas se douter du
meurtre commis chez le père Cabassol, et qui affirmait qu’à cette heure,
un jour de semaine, l’omnibus n’était jamais complet.
--Eh bien! j’avais raison, reprit le vaudevilliste en s’adressant à son
ami. Merci, mon Dieu! Dans une heure, nous aurons regagné les hauteurs
hospitalières de la place Pigalle, et tu pourras te sécher tout à ton
aise. Je ne serai pas fâché non plus de changer de costume. Ce diable
d’habit noir colle sur ma peau comme un linge mouillé.
En attendant, je vais m’éponger un peu, conclut Darès, en déboutonnant
son pardessus.
Où ai-je mis mon mouchoir? reprit-il en tâtant ses poches.
Mais on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche, et il en tira de sa
poche un cahier de papier imprimé.
--Tiens! la pièce à conviction, ricana Caussade. Montre un peu?
Et il la lui prit des mains.
--Pas de bêtises, hein? dit Darès en baissant la voix. Examine-la si tu
veux, mais rends-la-moi après. Si l’on tracassait Mareuil, ces feuillets
pourraient servir à retrouver le coupable.
--Tu crois? demanda ironiquement le peintre.
--Oui, je le crois, et je ne me gênerais pas pour les envoyer au juge
qui instruira l’affaire.
--Eh bien, moi, je ne te conseille pas de les produire.
--Pourquoi?
--Parce que ce sont des pages détachées d’un volume de poésies...
--Pas possible! s’écria Darès en s’approchant pour voir de près les
feuilles que son ami essayait de lire, à la clarté douteuse d’un
quinquet accroché à la muraille.
--Parfaitement, mon bon. Ce sont des vers, et M. Mareuil en fait.
--Il n’est pas le seul... et ce livre n’est pas de lui... il n’en a
publié qu’un.
--Récemment, n’est-ce pas?... Or, le papier de celui-ci est tout frais.
--Ça ne prouve rien. On imprime tous les jours des poésies nouvelles.
--Pas tant que ça. Mais, enfin, quand j’aurai vu le titre, tu sauras à
quoi t’en tenir. Malheureusement, l’assassin, pour bourrer son fusil, a
arraché à tort et à travers... Il n’a laissé que des fragments...
--Passe-les-moi... je m’y retrouverai mieux que toi...
--Attends un peu... Ah! voilà une page dont l’entête est resté...
_Chants des_... Tiens! la fin manque...
--_Chants du crépuscule_, parbleu!... C’est de Victor Hugo.
--Mais non... mais non... il y a _Chants des_, et non pas _Chants du_...
Voyons un autre feuillet... Ah! il est complet, celui-là... _Chants des
grèves_... Es-tu fixé maintenant?
--Trop! murmura Darès d’un air consterné.
--Alors, je ne me trompais pas. Le livre est de lui. Es-tu toujours
d’avis de garder cette pièce à conviction?
--Les voyageurs pour Paris en voiture! cria l’employé en se levant.
Allons, messieurs, dépêchons-nous. Il y a de la place.
--Plus que jamais, répondit brusquement Darès. Rends-la-moi et partons.
Demain j’aviserai.
CHAPITRE II
Les pauvres gens qui ne mangent pas tous les jours envient les repas
réglés des riches, et le bohème, errant mélancoliquement par les rues,
la poche vide et le ventre creux, s’arrête parfois devant les fenêtres
éclairées d’une belle maison où l’on dîne. Il entrevoit à travers les
rideaux des silhouettes de laquais portant des plats; il croit entendre
le cliquetis des fourchettes, sentir le fumet des ragoûts exquis, et il
maudit le sort qui l’a fait naître sans le sou.
Celui-là, n’ayant jamais rien possédé, n’a pas connu l’envers de
l’opulence. Il ne s’est pas assis à ces tables couvertes de vaisselle
plate où les convives apportent, au lieu de gaieté, les soucis de leurs
affaires, et goûtent les mets du bout des lèvres en songeant à la hausse
de la rente ou la débâcle de l’Union générale. Il n’a pas assisté à ces
déjeuners où monsieur lit son journal pendant que madame vérifie le
mémoire de sa couturière, et où les deux époux n’échangent pas une
parole intime, parce que les domestiques sont là pour les servir... et
pour les écouter.
C’est la vie de presque tous les heureux de ce monde; mais il y a des
exceptions, et ce n’est cependant pas le cas du ménage Mornas, pourvu de
quatre-vingt mille francs de rente en immeubles.
M. Pierre Mornas est le dernier représentant d’une race de magistrats
sortie du commerce parisien après la grande révolution. Son bisaïeul,
son grand-père et son père étaient juges; il l’est, et son fils le
serait, s’il en avait un; mais sa femme ne lui a pas encore donné
d’enfant.
Elle lui a, en revanche, apporté une fortune beaucoup plus considérable
que la sienne. Mademoiselle Berthe d’Arlempde avait un million quand il
l’a épousée. La maison qu’ils habitent rue de Turenne lui appartient en
propre, et elle s’est mariée sous le régime dotal.
Elle est la fille d’un homme qui avait gagné beaucoup d’argent en
spéculant sur les terrains sous le dernier empire, et qui s’était mis à
signer son nom avec une apostrophe après le d, le lendemain du jour où
la chance avait fait de lui un propriétaire foncier.
Berthe a été admirablement belle: elle l’est encore à trente-cinq ans,
et ce qui vaut mieux, elle possède une intelligence remarquable et un
cœur excellent. Le monde l’apprécie comme elle mérite de l’être, et les
pauvres de son quartier la bénissent.
Elle a choisi M. Mornas, parce qu’il lui plaisait, et depuis quinze ans
qu’ils sont mariés, leur bonheur a été sans nuages. On les cite comme
modèles aux célibataires endurcis qui ne croient pas aux félicités
conjugales.
Pierre Mornas adore sa femme et la magistrature, où il est entré trois
mois avant son mariage. Il y a fait son chemin; on vient de lui confier
l’_instruction_, et il compte bien avancer, car il est ambitieux. C’est
un travailleur et un casanier. Il partage son temps entre son cabinet au
palais et son intérieur, où sa chère Berthe lui fait la vie douce.
L’appartement qu’ils occupent au premier étage de leur immeuble est un
nid charmant. Il aime à s’y reposer des fatigues du métier, et il y
revient avec bonheur après les longues séances passées à interroger des
accusés et à entendre des témoins.
Il allait beaucoup dans le monde autrefois; maintenant, sa femme y va
presque toujours seule, lorsqu’elle y va, ce qui arrive assez rarement,
en dehors des fêtes officielles où son mari est obligé de l’accompagner.
Elle aime mieux recevoir, mais seulement des amis: quelques femmes de
son âge et quelques hommes aimables. Elle a des goûts artistiques, et
l’on fait assez souvent chez elle des lectures ou de la musique. Les
ennuyeux sont soigneusement exclus de ces réunions intimes, et aussi les
mondaines à outrance. Étant irréprochable, madame Mornas a le droit
d’être sévère pour les autres, et elle n’admet pas les personnes qui
font trop parler d’elles.
Et, pour comble de perfection, madame évite à monsieur les tracas
qu’entraînent la tenue d’une maison honorable et la gestion de revenus
importants. C’est elle qui administre les biens et qui dirige les
domestiques, avec une sagacité et un ordre surprenants.
Pierre Mornas règne et ne gouverne pas, et il se trouve à merveille de
ce régime constitutionnel qui lui permet de se consacrer tout entier à
ses fonctions, car il est toujours bien servi, et sa fortune s’accroît
chaque année.
Il n’a rien à désirer, rien qu’une affaire qui le mette en évidence en
lui fournissant l’occasion de montrer ses aptitudes pour le difficile
métier de juge instructeur. Il aspire à être chargé de préparer les
éléments de l’accusation dans un de ces procès retentissants qui
passionnent le pays tout entier, et jusqu’à présent il n’a pas eu de
veine. On ne lui a confié que des instructions sans importance; vols
vulgaires, coups et blessures à la suite d’une rixe de cabaret, attaques
sur la voie publique, comme on en voit toutes les nuits depuis un an,
mais pas le moindre assassinat, pas même un simple détournement de
mineure intéressante.
Il ne pousse pas l’amour de l’art jusqu’à souhaiter qu’il se commette un
beau crime bien embrouillé dans le ressort du parquet de Paris, car
c’est un honnête homme, quoiqu’il soit un peu trop porté à voir partout
des coupables; mais enfin, si un mystère judiciaire se présentait, il
serait heureux et fier d’être désigné pour l’éclaircir.
En attendant, il se contente de ce qu’on lui donne et de la tendresse de
sa femme qui n’a jamais été plus vive et qui se manifeste par des
attentions de tous les instants.
Il est midi, et ils achèvent de déjeuner en tête-à-tête. C’est leur
habitude. Ils ont toujours tant de choses à se dire, que le valet de
chambre de monsieur ou la femme de chambre de madame les gêneraient.
Ce matin-là, par exception, ils parlent d’affaires d’intérêt. Berthe
ordinairement les règle seule, mais elle ne manque jamais de consulter
son mari quand il y a lieu, et c’est le cas, quoique Pierre, qui s’est
levé de très-bonne humeur, soit peu disposé à traiter une question
d’argent.
--Mon ami, dit-elle de sa voix douce, vous savez que je suis l’avocat
des pauvres, et il faut bien que je vous signale la situation d’un de
nos locataires.
--Bon! dit gaiement M. Mornas, tu vas me parler du père Gigondès. Mais
si tu veux que je te donne gain de cause, fais-moi le plaisir de me
tutoyer. Nous ne sommes pas ici au bal de la présidence ni dans le salon
de madame Verdalenc, où l’on pose pour les grandes manières.
--Tu as raison. C’est ridicule de se dire: vous quand on s’aime, et si
je voyais trop souvent les Verdalenc, je finirais par en prendre
l’habitude. J’ai bien fait de refuser d’aller hier au dîner de noce de
leur caissier.
--D’autant mieux fait que tu étais souffrante, et que si tu n’étais pas
restée au coin du feu, tu serais revenue avec une migraine ou un rhume.
Maintenant, plaide.
Le tribunal t’écoute.
--Eh bien, tu as deviné. Cette fois encore, M. Gigondès n’a pas payé son
terme; et maintenant, il en doit quatre.
--C’est-à-dire douze cents francs, si je ne me trompe?
--Juste. Et on le poursuit pour les impositions dont nous sommes
responsables, comme tu sais.
--Alors, fais-lui donner congé. Ça l’empêchera de s’arriérer davantage.
--J’y ai bien pensé; mais si nous le renvoyons, Dieu sait ce qu’il
deviendra. Pour lui, ce serait la ruine.
--Diable! je ne veux ruiner personne. Mais... pourquoi ne paye-t-il pas?
Il est médecin... il doit avoir des clients.
--Il en avait. Il faisait de l’homœopathie, et sa consultation était
très-suivie. Mais, depuis un an, il a fermé son cabinet pour
entreprendre des recherches scientifiques. Il fait des expériences sur
des animaux. Son appartement est plein de malheureuses bêtes qu’il
martyrise.
--Ça m’explique pourquoi, l’autre soir, en rentrant, j’ai mis le pied
sur un cochon d’Inde, au bas de l’escalier. C’est une circonstance
aggravante, et il faut mettre le bonhomme à la porte. Je ne tiens pas du
tout à avoir une ménagerie dans ma maison.
--La ménagerie est au quatrième étage, et nous demeurons au premier.
Elle ne nous gêne pas beaucoup.
--Comment! toi, Berthe, qui as si bon cœur, tu prends la défense d’un
vieux fou qui dissèque probablement des lapins tout vivants!
--Mon ami, M. Gigondès est un savant. Il a adressé un mémoire à
l’Académie de médecine, et il espère obtenir un prix de cinquante mille
francs, pour récompenser la découverte qu’il a faite.
--Quelle découverte?
--Ah! tu m’en demandes trop. Je ne suis pas savante, moi. Je crois qu’il
s’agit d’un moyen de tuer les gens avec un millionième de goutte de
sang.
--Et tu veux que moi, qui suis magistrat, j’encourage ces travaux-là!
s’écria M. Mornas en éclatant de rire. Décidément, ma Berthe chérie, ta
charité va trop loin.
--Mais ce pauvre homme ne tuera personne, je t’assure, et je...
Madame Mornas s’arrêta au milieu de sa phrase justificative. Le valet de
chambre de monsieur venait d’entrer dans la salle à manger, portant une
lettre sur un plateau d’argent. Le juge la prit, et dès que le
domestique fut sorti:
--Tiens! dit-il, ça vient du parquet du tribunal... Une nouvelle
affaire, probablement... et importante sans doute, car je reconnais
l’écriture d’un substitut de mes amis. Qui sait s’il ne m’annonce pas
que je suis chargé d’une instruction qui me vaudra plus tard un siége de
conseiller à la cour?
--Un gros crime alors, dit tristement madame Mornas. Je ne puis pas
partager ta satisfaction. Tu tiens donc bien à envoyer à l’échafaud un
grand criminel? Il me semble que si tu avais préparé une condamnation à
mort, je n’oserais plus t’embrasser.
--Tu n’y entends rien, répliqua le juge en décachetant la lettre. S’il y
a une affaire capitale, il faut bien qu’on l’instruise, et il vaut mieux
que ce soit moi qui aie l’honneur de la mettre en état. Quand tu m’as
épousé, chère amie, tu savais bien que j’étais magistrat, et après que
j’aurai fait mon devoir, tu m’embrasseras tout de même.
Mais voyons d’abord si je ne me berce pas d’un vain espoir.
Et il lut:
«Mon cher Mornas, vous savez tout l’intérêt que je vous porte. Vous ne
serez donc pas surpris que je vous écrive pour vous annoncer, le
premier, une nouvelle que vous allez apprendre officiellement. Vous
venez d’être désigné pour instruire une affaire qui deviendra une cause
célèbre, et vous allez gagner vos éperons; car je ne doute pas que vous
ne trouviez le coupable, sur lequel on n’a jusqu’à présent aucune
indication sérieuse.»
--Oh! oui, je le trouverai, s’écria M. Mornas avec enthousiasme. Enfin!
je tiens donc mon avancement.
--Qu’as-tu besoin d’avancer? Nous sommes riches.
--Et l’honneur de siéger en robe rouge, n’est-ce donc rien?
--Que veux-tu! Je ne suis qu’une femme, et je n’ai pas d’ambition.
Seras-tu plus heureux quand tu seras conseiller? Je te préviens que je
ne t’aimerai pas plus que je ne t’aime comme tu es.
--Mais tu ne m’aimeras pas moins, ma petite Berthe, dit en souriant le
magistrat, et tu me verras plus souvent, car je ne serai plus obligé de
passer mes journées au palais pour interroger des coquins et des
imbéciles.
--A la bonne heure! Voilà une meilleure raison. Seulement, mon ami, je
songe à une fable de la Fontaine... _Perrette et le Pot au lait_... Tu
fais de beaux projets et tu fondes de grandes espérances sur une affaire
que tu ne connais pas, car ton ami a oublié de t’expliquer de quoi il
s’agit.
--Attends! la lettre ne finit pas là... laisse-moi tourner la page...
j’y suis... écoute la suite:
«Courez au palais. Vous trouverez l’ordonnance sur votre bureau. C’est
pourquoi je puis me permettre de vous dire qu’un meurtre a été commis
hier soir, dans des circonstances singulières...»
--Ah! mon Dieu! s’écria M. Mornas, au lieu d’achever sa lecture.
--Quoi donc? demanda Berthe, émue de l’émotion de son mari.
--On a tué, pendant ce repas de noces auquel tu étais invitée... tué,
d’un coup de fusil, au milieu des convives...
--Qui?... Tu me fais mourir d’inquiétude avec tes interruptions...
--Edmond Trémentin... le caissier de Verdalenc.
--Le mari de Cécile Aubrac? Ah! c’est épouvantable!
--Oui; car voilà tous mes rêves qui s’envolent. Je ne puis pas instruire
une affaire à laquelle sont mêlés des gens que je connais.
--En vérité, Pierre, je ne te comprends pas. Comment peux-tu penser à
tes intérêts de magistrat en présence d’un pareil malheur? Ce n’est pas
toi que je plains, c’est cette jeune fille. Que va-t-elle devenir?
--Moi aussi, je la plains; quoique je n’aie jamais fait que l’entrevoir
au bal, chez madame Verdalenc...
--Mais moi, je lui ai parlé souvent, et j’ai pu l’apprécier. Elle est
charmante, et elle méritait mieux que le mari qu’on lui donnait.
--On peut donc espérer qu’elle se consolera de l’avoir perdu, tandis que
je ne retrouverai jamais l’occasion qui m’échappe. Pense donc à ce que
sera ce procès! La victime, les témoins sont tous du monde que nous
voyons... l’assassin en est peut-être aussi... et un mystère par-dessus
le marché!... ça n’arrive pas une fois tous les dix ans. Allons!
décidément, je n’ai pas de chance.
--Encore! Ah! mon ami, si je ne te connaissais pas, je croirais que tu
n’as pas de cœur. Il s’agit bien de ta carrière, quand deux familles
sont en deuil! Ne devrais-tu pas te demander qui les y a mises? C’est
incompréhensible... une vengeance peut-être!... Ce jeune homme avait
donc des ennemis, car, assurément, mademoiselle Aubrac n’en avait pas...
Je veux aller la voir... lui dire combien je prends part à sa douleur...
--Vas-y tant que tu voudras, puisque je suis obligé de me récuser,
répondit M. Mornas avec humeur.
--L’ami qui t’écrit ne te dit rien de plus? demanda madame après un
silence.
--Absolument rien. C’est déjà beaucoup qu’il ait pris sur lui de
m’avertir.
--De sorte que tu ne sais pas du tout sur qui se portent les soupçons?
--Comment veux-tu que je le sache? J’ignore les antécédents de ce
Trémentin, ses tenants, ses aboutissants. J’ai eu quelques relations
avec les Verdalenc, mais ils n’ont jamais été de nos intimes. Et quant à
la mariée, j’ai entendu dire que c’était la fille d’un médecin, et
qu’elle vivait chez sa tante, une certaine baronne Aubrac, qui est,
m’a-t-on assuré, une personne assez ridicule.
--Mais, avec ton expérience des affaires criminelles, tu dois déjà voir
de quel côté l’on cherchera l’assassin.
--Il faudrait pour cela que j’eusse étudié le dossier et recueilli des
témoignages. Or, c’est un de mes collègues qui sera chargé de
débrouiller la situation... et il en aura tout l’honneur.
--Oui, s’il y réussit; mais il pourrait bien se tromper... prendre un
innocent pour un coupable... tandis que toi...
--Moi, je ne ferais pas fausse route, j’en suis sûr. Mais je ne devine
pas où tendent toutes ces questions que tu me poses.
Madame Mornas réfléchit un instant, comme une femme qui craint de
choquer son mari en abordant un sujet scabreux.
--Écoute, Pierre, dit-elle timidement, tu me rendras cette justice que
je ne me suis jamais occupée des choses du palais...
--Pas assez, chère amie. J’aurais aimé à te voir t’y intéresser
davantage.
--Eh bien, veux-tu me permettre, cette fois, de te donner un conseil?
--Je ne te promets pas de le suivre, mais je l’entendrai volontiers.
--Je te conseille d’accepter la mission qu’on veut te confier.
--Je ne demanderais pas mieux, mais vraiment je ne peux pas.
--Parce que tu as rencontré quelquefois des personnes dont les noms
figureront dans ce procès? Ce scrupule t’honore, mais crois-tu que le
chef du parquet ne s’est pas renseigné avant de te désigner pour
instruire? Je suis persuadée, moi, qu’il sait fort bien que ces
personnes ne te sont pas inconnues, et que s’il t’a choisi, c’est
précisément parce qu’il compte sur ton intelligence et sur ton
impartialité.
--C’est possible, après tout, murmura M. Mornas.
--Il s’est dit, reprit Berthe avec plus d’assurance, que pour découvrir
la vérité dans certaines affaires exceptionnelles, il fallait avoir vu
le monde et appris à connaître le cœur humain. Beaucoup de tes collègues
ne sont pas dans ce cas-là et ne dirigeraient pas les recherches avec la
délicatesse qui convient lorsqu’il s’agit de trouver un criminel parmi
les gens d’une catégorie sociale où en général on n’assassine pas pour
voler. Un juge accoutumé à traquer les bandits de profession procéderait
peut-être brutalement... et Dieu sait qui il accuserait...
--Tout magistrat digne de ce nom s’occupera d’abord de savoir si
quelqu’un en voulait à M. Trémentin... ou si quelqu’un bénéficiera de sa
mort. Il est évident que tout le procès est là.
--Eh bien! un juge qui aurait l’esprit faux et qui se laisserait prendre
aux apparences, pourrait s’imaginer que la personne la plus intéressée à
se débarrasser de M. Trémentin, c’était... sa femme.
--Comment cela?
--Mon cher Pierre, je ne parlerais pas ainsi devant toi, si je n’avais
pas la certitude que mademoiselle Aubrac est incapable non-seulement de
commettre un crime, mais même d’en concevoir la pensée. Il n’en est pas
moins vrai qu’elle ne s’est pas mariée tout à fait de son plein gré.
Elle avait une inclination pour un jeune homme qui n’était pas en
situation de l’épouser, et elle a fini par céder aux instances de sa
tante, qui appuyait de toutes ses forces le futur successeur du banquier
Verdalenc. Cécile faisait un mariage de raison, et parmi ceux qui savent
la vérité, il pourrait s’en trouver qui se permettraient contre elle des
insinuations malveillantes. Une calomnie, si absurde qu’elle soit, fait
son chemin, et si elle arrivait aux oreilles d’un juge accessible aux
préventions injustes... Comprends-tu maintenant, mon ami, pourquoi je
voudrais que l’affaire restât entre tes mains?
--Tu vas trop loin dans tes suppositions, et tu as trop mauvaise opinion
de mes collègues... mais tu as peut-être raison de me conseiller
d’accepter... ma conscience me le permet, car je suis sûr de moi, et mes
chefs me connaissent... Je puis, d’ailleurs, les consulter, leur exposer
la situation particulière où je me trouve... et s’ils m’engagent à ne
pas m’en préoccuper... eh bien, je ne me dessaisirai pas d’une
instruction qui me mettra hors de pair.
--J’en serai bien heureuse pour cette jeune fille... et pour toi, ajouta
madame Mornas, en tendant la main à son mari, qui y mit un baiser avant
de se lever de table.
--Merci, Berthe, dit-il avec effusion. Je te devrai de ne pas mourir
juge, et ta protégée n’a rien à craindre; car, puisque tu t’intéresses à
elle, je suis sûr que c’est un ange... comme toi, chérie.
--Tu exagères, mon ami, dit en souriant madame Mornas. Cécile n’est pas
un ange... ni moi non plus. Cécile est une jeune fille bien née et bien
élevée, qui n’a que de bons sentiments et dont le seul tort est d’avoir
écouté les conseils de sa tante. Si elle avait eu le courage de lui
résister et de se marier selon son cœur, elle ne serait pas veuve
aujourd’hui, car j’imagine que ce M. Trémentin a été assassiné par une
de ses anciennes maîtresses. On m’a raconté qu’il en a eu beaucoup.
--Ce serait donc de ce côté qu’il faudrait chercher? dit vivement le
magistrat, qui levait déjà la tête comme un cheval de guerre qui entend
la trompette sonner la charge.
--Oh! prends garde, Pierre. Je n’affirme rien. Je me souviens des bruits
qui ont couru dans le monde où il allait, voilà tout, et je serais
désespérée si tu y attachais de l’importance. Je ne suis pas un ange,
mais je me reprocherais toute ma vie d’avoir fait accuser un innocent.
Tu sauras bien trouver le coupable, sans que je me mêle de
l’instruction.
--Tu t’en tirerais mieux que moi, et si je la prends, j’aurai plus d’une
fois recours à tes lumières. Et s’il est vrai que ce Trémentin ait été
un homme à bonnes fortunes, tu pourrais bien avoir deviné juste du
premier coup, ma chère Berthe.
--Je te répète que j’ai entendu des propos, et rien de plus. On parlait
de ses conquêtes, mais on ne les nommait pas... et j’ai toujours été
étonnée qu’il en fît... C’était un grand garçon taillé en force... ce
qu’on appelle un bel homme... Mais il manquait de distinction, et je
n’ai jamais compris qu’il pût séduire une femme, car il me déplaisait
souverainement... presque autant que tu me plais.
--Le fait est qu’il ne me ressemblait pas, dit gaiement M. Mornas, qui
n’était ni grand ni robuste, et qui, sans être laid, avait une sévère
figure en lame de couteau, faite pour intimider les prévenus et pas du
tout pour charmer les dames.
--Heureusement! murmura Berthe en regardant son mari avec des yeux qui
auraient fait battre le cœur d’un vieux président.
Ils étaient noirs comme ses cheveux, ces yeux incomparables, et son
teint, d’une blancheur mate, en faisait encore ressortir l’éclat
singulier. Ils exprimaient la passion, la tendresse, tous les sentiments
d’une femme aimante. Ils parlaient.
Et Pierre Mornas, qui n’avait que quarante ans, ne résistait jamais aux
ordres qu’ils lui donnaient.
Les magistrats ne devraient avoir ni femmes légitimes ni maîtresses.
--Ne me regarde plus ainsi; je ne partirais pas, dit le juge
d’instruction.
--Pars, mon ami, je m’en vais, répliqua en riant madame Mornas. Le coupé
est attelé, et dans un quart d’heure tu seras au palais. Je ne te
reverrai que ce soir; mais pendant ton absence, pour te porter bonheur,
je vais faire une bonne action.
--Consoler la veuve de M. Trémentin? Ce serait un peu prématuré; elle
doit être toute à sa douleur, et je suppose qu’elle ne reçoit personne.
D’ailleurs, si j’instruis, je te prierai de prendre garde à tes
démarches. La femme d’un magistrat ne doit pas être soupçonnée.
--Ne crains rien, mon Pierre; je serai prudente, et, du reste, il ne
s’agit pas de Cécile pour le moment. Je la verrai, si tu ne me défends
pas de la voir, mais plus tard. Aujourd’hui, je vais tout simplement
monter chez ce pauvre M. Gigondès et lui dire que nous ne le
tourmenterons pas pour ses loyers arriérés.
--Tu as le génie de la charité, s’écria M. Mornas en attirant Berthe sur
son cœur. Va rassurer ce brave homme, et faisons vœu, si tu veux, de lui
donner gratis quittance de tous ses termes, quand j’aurai découvert
l’assassin du mari de ta protégée.
--Je ne demande pas mieux, et je puis annoncer d’avance cette nouvelle à
notre locataire, car je suis sûre que tu trouveras le coupable.
Un gros baiser fut la conclusion de cet entretien conjugal.
Le juge était habillé de noir et cravaté de blanc, comme il convient à
un magistrat de la vieille roche. Il endossait le harnois en se levant,
et il ne redevenait homme du monde que le soir. Il était donc tout prêt
à siéger dans son cabinet, et il sortit pour s’en aller en guerre contre
le meurtrier de M. Trémentin.
Madame Mornas avait déjeuné, selon sa coutume, en négligé matinal; mais
sa toilette était assez et même trop élégante pour aller voir un vieux
savant, et elle avait pour principe de ne jamais remettre les bienfaits
au lendemain.
Elle ne prit que le temps de donner à sa femme de chambre l’ordre de ne
recevoir personne, et elle franchit d’un pied léger les trois étages
qu’elle avait à monter pour arriver à la porte du bonhomme.
Il lui tardait de le tranquilliser sur les suites de la négligence qu’il
mettait, depuis un an, à payer son propriétaire, et elle sonna
délibérément.
Un bruit de pas traînants répondit à l’appel du timbre; la porte
s’entr’ouvrit, et une figure étrange se montra.
M. Gigondès, à soixante ans, avait la tête d’un octogénaire, ridé et
ratatiné comme une pomme cuite. Il était coiffé d’un bonnet fourré, et
il s’enveloppait dans une robe de chambre d’une couleur impossible à
définir, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tricot rapiécé qui
emprisonnait ses jambes en fuseaux.
En voyant madame Mornas, il recula de surprise, et il balbutia une
phrase où il était question d’excuses pour le retard et de promesses
pour l’avenir; mais l’excellente femme l’interrompit en lui disant de sa
voix d’or:
--Cher monsieur, je ne viens pas vous présenter vos quittances; je viens
causer avec vous.
--C’est bien de l’honneur que vous me faites, madame, murmura le
vieillard sans lâcher le battant qu’il tenait entre-bâillé; mais mon
appartement est un peu en désordre, et je n’ose pas vous engager à y
pénétrer.
--Pourquoi donc? Je sais que vos travaux scientifiques vous absorbent
tout entier, et un savant a le droit de ne pas s’occuper de détails de
ménage. Nous sommes tout fiers, mon mari et moi, de vous avoir dans
notre maison, et vous me ferez bien la grâce de me recevoir, car je
m’intéresse vivement à vos belles découvertes, et c’est le désir de les
connaître qui m’amène chez vous.
--Est-il possible! s’écria M. Gigondès en s’effaçant vivement pour
livrer passage à la dame, qui le prenait par son faible.
--Mon Dieu, oui, dit-elle gaiement; je ne suis qu’une ignorante, mais je
ne demande qu’à m’instruire. Et puis, vous savez que la curiosité, c’est
le défaut des femmes.
--Entrez, madame, entrez, répondit le bonhomme avec empressement. Je
serai trop heureux de vous expliquer le but de mes recherches...
d’autant plus heureux que j’y touche, à ce but, et que si je l’atteins
bientôt, comme j’en ai presque la certitude, je pourrai m’acquitter
d’une dette qui me pèse... Vous avez bien voulu m’accorder du temps
et...
--Cher monsieur, reprit madame Mornas pendant que le savant refermait la
porte derrière elle, ne parlons plus de cela... ou plutôt parlons-en
pour n’avoir plus à y revenir. Mon mari est d’accord avec moi pour vous
donner tout le temps nécessaire. Notre concierge va recevoir l’ordre
d’attendre que vous lui demandiez vos quittances, et je vous prie de ne
pas vous gêner.
M. Gigondès se répandit en protestations de reconnaissance que madame
Mornas écouta en souriant. Elle examinait le salon où le bonhomme
l’avait introduite, et elle s’amusait de voir où peut conduire l’amour
de la science.
Il y avait une épaisse couche de poussière sur tous les meubles, et le
parquet semblait n’avoir jamais été ciré. Le portrait d’Hahnemann,
inventeur de l’homœopathie, était couvert de toiles d’araignée.
--Vous voyez, madame, que mon intérieur n’est pas très-bien tenu,
soupira le vieillard. J’ai dû renvoyer mon domestique... il m’était
inutile, puisque je n’ai plus de clients... et d’ailleurs, je passe ma
vie dans mon cabinet.
--Entrons-y, dit bravement madame Mornas, décidée à aller jusqu’au bout,
afin de donner à sa visite charitable un prétexte flatteur pour
l’amour-propre du vieux chercheur.
Dans le cabinet, c’était bien pis. Sur une table vermoulue s’élevaient
des montagnes de paperasses et s’alignaient des fioles ébréchées. Un
vieux fauteuil de cuir et trois chaises dépaillées complétaient le
mobilier. Mais la moitié de ce local bizarre était occupée par une
immense caisse, divisée en plusieurs compartiments, où l’on avait parqué
des rongeurs de deux ou trois espèces. Au fond de cette boîte s’étalait
une couche de paille; des feuilles de salade jonchaient le plancher, et,
au lieu de pendule, on voyait sur la cheminée un énorme chou.
--Voilà donc les pauvres bêtes qui servent à vos expériences? demanda
Berthe en contenant avec peine une forte envie de rire. Mon mari m’avait
bien dit que votre appartement ressemblait à l’arche de Noé. Oh! il n’y
trouve pas à redire, ajouta-t-elle en remarquant la mine piteuse que
faisait M. Gigondès. Il sait que vous travaillez pour la science, et il
serait venu vous voir ce matin avec moi, s’il n’eût été appelé au palais
pour une affaire très-grave... et très-triste... car elle plonge dans le
deuil une jeune femme que je connais...
--Ah! fit le bonhomme avec l’indifférence d’un savant qui ne s’intéresse
à rien qu’aux problèmes dont il poursuit la solution.
--Hélas! oui, reprit madame Mornas: on a assassiné hier le mari de
mademoiselle Aubrac... Vous avez pu entendre parler de son père, qui
était médecin.
--Médecin! répéta M. Gigondès... Mais, alors, c’est donc la fille de
cette canaille d’Aubrac... mon persécuteur!
--Que dites-vous là, cher monsieur? s’écria madame Mornas. Le père de
Cécile Aubrac a été un très-habile médecin et un très-honnête homme.
--Ni l’un ni l’autre, madame, répliqua rageusement Gigondès. C’était un
âne... comme tous les allopathes, du reste... et, de plus, c’était un
homme de mauvaise foi... un envieux... un intrigant...
--Vous m’étonnez, monsieur. Je l’ai peu connu, mais je n’ai jamais
entendu dire de lui que du bien... tous ses malades chantaient ses
louanges.
--Il y a en ce monde plus de sots que de gens qui raisonnent.
--Et il a toujours passé pour être un excellent père.
--Les loups aiment leurs petits.
--J’avoue, dit Berthe en riant, que je ne m’attendais pas à entendre
comparer à un loup cet excellent M. Aubrac.
--Les loups sont moins méchants que ne l’était ce médicastre. Ils
dévorent les moutons parce qu’ils ont faim, et il faisait le mal pour le
plaisir de le faire.
--Vous avez donc eu à vous plaindre de lui?
--Si j’ai eu à m’en plaindre! Ah! madame, vous qui êtes si bonne, vous
aurez peine à croire à la férocité de cet homme. Il m’avait juré une
haine implacable... à moi qui ne l’avais pas offensé.
--Et pourquoi?
--Parce qu’il était jaloux de mes succès.
--Vraiment?... C’est singulier. Vous n’aviez pas la même clientèle,
puisque vous apparteniez, je crois, à deux écoles médicales tout
opposées.
--C’est précisément à cause de cela qu’il m’a déclaré la guerre. Il a
commencé par attaquer publiquement l’homœopathie. C’était son droit...
Il n’est pas donné aux aveugles de voir la lumière. Mais il ne s’en est
pas tenu là. Il s’en est pris à ma personne, à mes travaux. Il a publié
des libelles où il prétendait prouver que mes expériences n’étaient que
des niaiseries, que je ne croyais pas moi-même à la grande découverte
que j’annonçais à l’Académie... C’est comme s’il avait dit que je
n’étais qu’un imposteur... En un mot, madame, il m’a ridiculisé, bafoué,
vilipendé, et, finalement, ruiné, car ses diffamations ont produit leur
effet. L’Académie a refusé de m’entendre, et tous mes clients m’ont
abandonné.
Le bonhomme s’animait en parlant, et la colère le transfigurait. Il
redressait sa taille voûtée, le rouge montait à ses joues parcheminées,
et ses petits yeux gris lançaient des éclairs.
Madame Mornas l’observait curieusement, et elle admirait la violence de
cette passion de la science qui étouffe tous les sentiments humains et
qui rajeunit un vieillard.
Assurément, M. Gigondès, en ses belles années, si tant était qu’il eût
aimé, n’avait jamais éprouvé pour une femme des transports d’amour aussi
vifs que les transports de rage auxquels il se laissait aller contre son
détracteur.
Berthe, toujours compatissante, le plaignait, et elle essaya de
l’apaiser.
--A quelque chose malheur est bon, cher monsieur, dit-elle doucement. En
renonçant à exercer, vous vous êtes consacré tout entier à vos
recherches. Les malades y ont perdu, mais la science y gagnera, puisque
vous êtes à la veille de trouver ce que vous cherchez avec tant de
persévérance.
--J’ai trouvé, s’écria l’irascible savant. Il ne me manque plus qu’une
dernière expérience, pour démontrer victorieusement l’exactitude de ma
théorie sur l’empoisonnement par le sang... je la ferai, cette
expérience décisive, dussé-je la faire sur moi-même... et lorsque le
monde entier aura reconnu que j’avais raison, on saura ce que valait ce
misérable Aubrac... car je prouverai qu’il n’était qu’une brute, un
menteur, un faux savant... et, qui pis est, un mauvais homme.
--Je ne sais s’il avait les vilains défauts que vous lui reprochez,
reprit sans s’émouvoir madame Mornas; mais la mort efface tout, et il
n’est plus là pour se défendre. Oubliez vos griefs, je vous en prie.
--Jamais! dit énergiquement Gigondès. Je ne puis plus le traiter comme
il le méritait, mais je voudrais le poursuivre jusque dans sa postérité.
Pour le coup, madame Mornas éclata de rire.
--Savez-vous, cher monsieur, qu’il est fort heureux pour vous que vous
ne connaissiez pas sa fille? On vient de tuer son gendre d’un coup de
fusil, et si l’on vous entendait parler comme vous le faites, on
pourrait vous accuser d’avoir commis ce crime abominable. Vous auriez
beau dire que le maniement des armes à feu ne vous est pas familier...
--J’en sais de plus sûres, dit entre ses dents le vieillard.
--Ah! oui, le poison que vous avez découvert; mais j’aime à croire que
vous n’opérez que sur des animaux, reprit la femme du juge
d’instruction.
--Malheureusement, grommela Gigondès.
--Comment! vous regrettez de ne pas essayer sur des créatures humaines?
--Au point de vue de la science, oui; car on pourrait m’objecter que les
lapins et les cochons d’Inde n’ont pas assez de force vitale pour
résister à l’inoculation du sang vicié. Une piqûre pratiquée sur un
homme ou sur une femme adulte compléterait la démonstration de mon
système. Mais je sais que les lois s’y opposent.
--Je le crois bien, qu’elles s’y opposent. Si elles le permettaient, les
savants comme vous dépeupleraient la terre.
--Mais non, répliqua tranquillement le bonhomme. Il suffirait de leur
livrer les condamnés à mort. La science doit passer avant tout.
--Je crains, cher monsieur, que vous ne réussissiez pas à convertir à
vos idées les magistrats, dit Berthe avec un beau sang-froid. Mais vous
avez raison, la science est une belle chose, et je déplore mon
ignorance. Aussi serais-je très-flattée si vous vouliez bien m’expliquer
en quoi consiste votre grande découverte. Je ne réponds pas de
comprendre, mais j’essayerai.
--Un enfant comprendrait, et si vous daignez me prêter un peu
d’attention, vous en saurez tout à l’heure autant que moi. Je commence:
Vous avez certainement, chère madame, entendu des gens du monde se
moquer des homœopathes et de l’efficacité des doses infiniment petites
qu’ils prescrivent quand ils ordonnent des remèdes.
--Oh! très-souvent. L’autre jour encore, un mauvais plaisant racontait
devant moi qu’en faisant dissoudre un grain d’arsenic dans un seau d’eau
et en vidant ce seau dans la Seine, à Bercy, il suffisait d’aller le
remplir sous le pont Neuf pour que la solution d’arsenic produisît des
effets prodigieux.
--Eh bien, madame, je prouve que cette stupide plaisanterie est presque
une vérité. J’introduis dans le cou, ou sous la patte d’un lapin, une
goutte de sang charbonneux... c’est-à-dire du sang qui provient d’un
animal mort de cette terrible maladie qu’on appelle le charbon. Le lapin
meurt le quatrième ou le cinquième jour. Avec le sang de celui-là, je
pique un second lapin, qui meurt en trois jours; un troisième, piqué
avec le sang du second, meurt en quarante-huit heures. Au septième,
j’obtiens une mort foudroyante; et notez ce point, toujours en diminuant
la dose. Ainsi, j’arrive à tuer avec un trillionième de goutte. Plus la
dose est réduite, et plus l’énergie du poison augmente. Est-ce beau?
--C’est admirable, dit le plus sérieusement du monde l’obligeante madame
Mornas. Ainsi, on pourrait à volonté tuer quelqu’un sur-le-champ ou à
longue échéance?
--Parfaitement. A très-longue échéance même, car après le septième
lapin, la violence du venin va en diminuant. Tenez! vous voyez ce gros
roux qui broute une feuille de chou. Eh bien, je l’ai piqué hier avec du
sang de la onzième édition. Il a encore trois semaines à vivre, mais il
mourra sûrement du vingtième au vingt-deuxième jour.
--C’est le poison des Borgia que vous avez retrouvé!
--Je le crois, répondit Gigondès avec une modestie affectée. Les auteurs
disent que César Borgia portait une bague ornée en dessous d’une pointe
d’acier, et que, pour se défaire d’un ennemi, il n’avait qu’à lui donner
une poignée de main énergique.
--Je ne me doutais pas que ce fils du pape Alexandre VI eût inventé
quatre cents ans avant vous le moyen d’envoyer dans l’autre monde, à
jour fixe, un personnage gênant. Mais, en vérité, je crains qu’au siècle
où nous sommes on ne favorise pas la propagation de cette étonnante
découverte. Quand je pense qu’il suffirait de tremper dans le sang du
douzième lapin une des épingles qui me servent à attacher mes cheveux ou
mes chapeaux, et que ma femme de chambre en me coiffant pourrait me
piquer... j’en ai le frisson, et je lui défendrai d’entrer ici.
--Personne n’y entre, madame, et il n’y a que vous qui connaissiez mon
secret. Mon mémoire à l’Institut n’est pas achevé.
--Gardez-le pour vous, je vous en prie, ce secret dangereux. Ceux qui le
posséderaient pourraient se débarrasser trop facilement des gens qu’ils
n’aiment pas.
--Et cela impunément. Ce poison ne laisse pas de traces.
--C’est complet, alors, et je ne répéterai pas à mon mari ce que je
viens d’apprendre. Il serait capable de vous donner congé. Il n’est pas
savant, il est juge, et à force d’interroger des criminels, il en voit
partout.
--Mais, madame, dit le bonhomme effrayé, je vous jure que je n’ai commis
aucun crime, et que je n’en commettrai jamais. Il ne faut pas prendre au
sérieux ce que je vous disais tout à l’heure...
--De votre désir d’expérimenter sur vos semblables; oh! j’en suis
persuadée, cher monsieur Gigondès; et maintenant que je vous ai rassuré
sur tous les points, je vous laisse à vos travaux. Il faut que j’aille
prendre des nouvelles de cette pauvre jeune femme qu’un scélérat vient
de faire veuve le jour de son mariage.
--Il s’y est bien mal pris, grommela le vieil entêté. Se servir d’un
fusil, quand il aurait pu... Enfin! il a vengé l’homœopathie des
indignes attaques du sieur Aubrac.
--Vous excusez l’assassin! s’écria madame Mornas.
--Non, dit en rechignant M. Gigondès. Un crime est un crime, après tout,
et d’ailleurs c’est un innocent qui a payé pour un coupable, puisqu’on a
tiré sur un monsieur que je ne connaissais pas du tout. Que n’a-t-on tué
cet Aubrac pendant qu’il me persécutait! J’aurais voulu qu’on essayât
sur lui la découverte qu’il s’obstinait à nier; il aurait bien été forcé
de reconnaître avant de mourir la puissance des doses infinitésimales.
--Oui... le trillionième de goutte et le douzième lapin, murmura Berthe
en regardant avec un étonnement mêlé de pitié ce vieux fou, qui parlait
avec tant de désinvolture d’empoisonner un homme pour démontrer une
vérité scientifique. C’est effrayant, cher monsieur, et je me félicite
d’être de vos amies, car, en vérité, il ne fait pas bon vous offenser...
on y risque sa vie.
--Mon Dieu! j’ai peut-être été un peu vif... mais lorsque j’entends
prononcer le nom de mon persécuteur, je ne me possède plus. J’ai trop de
mémoire... je n’oublie jamais les injures que j’ai reçues... mais je
n’oublie pas non plus les bienfaits, et je vous jure, madame, que si
jamais vous aviez besoin de moi...
--C’est entendu, répondit en riant madame Mornas; la première fois que
je voudrai me débarrasser de quelqu’un, je viendrai vous demander votre
recette. En attendant, cher monsieur, calmez-vous et ne vous préoccupez
plus de ce que vous nous devez.
Le bonhomme se confondit en remercîments et reconduisit jusque sur le
palier son indulgente propriétaire, qui voulut bien lui serrer la main
avant de le quitter, quoique ce bourreau des lapins lui inspirât une
assez vive répugnance.
Elle rentra chez elle très-satisfaite de sa visite charitable, et pour
remplir dignement une journée si bien commencée, elle ne pouvait mieux
faire que de donner une marque d’intérêt à la jeune veuve de l’infortuné
Trémentin.
Madame Mornas connaissait plus ou moins tous les personnages du drame si
tragiquement dénoué la veille à Boulogne-sur-Seine.
Le docteur Aubrac, l’ennemi de M. Gigondès, avait été autrefois le
médecin du père de Berthe, et depuis qu’elle s’était mariée, elle
n’avait pas cessé de s’intéresser à Cécile, qu’elle rencontrait assez
souvent dans le monde et surtout chez les Verdalenc.
Elle l’aurait vue plus intimement, si la tante Aubrac eût été moins
déplaisante. Mais les grands airs et la vanité bruyante de cette baronne
de l’empire la choquaient, et elle se bornait à entretenir avec elle des
relations de politesse.
Elles étaient même en froid depuis quelque temps, madame Mornas ne
s’étant pas gênée pour désapprouver le mariage arrangé par madame
Aubrac, d’accord avec madame Verdalenc, et accepté par Cécile après une
assez longue résistance.
M. Trémentin n’était pas des amis de Berthe, quoiqu’il se montrât
très-empressé auprès d’elle, empressé à ce point que certaines gens
prétendaient qu’il lui faisait la cour. Elle affectait d’accueillir ses
hommages avec une froideur glaciale et de se moquer tout haut de ses
prétentions d’homme à bonnes fortunes.
Mais, après la catastrophe qui venait de rompre prématurément cette
union malheureuse, il ne pouvait plus être question de ses antipathies,
et une démarche de condoléance était obligatoire.
Madame Mornas aurait pu, à la rigueur, se contenter d’écrire; mais elle
jugeait que ce ne serait pas assez, et que la situation particulière de
son mari ne lui interdisait pas de remettre elle-même sa carte chez la
tante de Cécile, sauf à en rester là si M. Mornas l’exigeait.
Et mieux valait assurément s’acquitter de ce devoir le jour même, avant
que l’instruction fût commencée.
Berthe sonna donc sa femme de chambre pour s’habiller. Ce fut vite fait;
car elle n’était pas coquette, et l’élégance naturelle de sa personne
suppléait avantageusement aux exagérations de toilette dans lesquelles
donnait encore madame Verdalenc, en dépit de ses cinquante-cinq ans.
Elle choisit un costume noir qui lui allait à merveille et qui était de
circonstance, ce jour-là.
M. Mornas avait pris le petit coupé pour aller au palais. Elle aurait pu
faire atteler le grand, car sa maison était tenue sur un très-bon pied:
quatre chevaux à l’écurie et trois voitures sous la remise. Mais elle
pensa que, pour une visite discrète, un équipage de gala serait déplacé,
et elle envoya chercher un fiacre.
La baronne Aubrac occupait avec sa nièce, au coin de la rue et de la
place La Fayette, un bel appartement dont les fenêtres avaient vue sur
l’église Saint-Vincent de Paul.
Cécile avait dû le quitter la veille pour aller habiter chez son mari,
rue d’Hauteville; mais il était douteux qu’elle eût pris possession de
son nouveau domicile où il n’y avait plus qu’un cadavre, et, du reste,
madame Mornas ne tenait pas à la voir dans un pareil moment.
Elle se fit donc conduire à la porte de la maison de madame Aubrac, et
elle ne fut pas peu surprise de s’y rencontrer avec elle. La baronne
rentrait à pied, juste au moment où Berthe descendait de voiture, et
elle se jeta dans ses bras en s’écriant:
--J’étais sûre que vous viendriez. Vous avez du cœur, vous, madame. Vous
ne nous abandonnez pas dans le malheur. Vous ne faites pas comme ces
Verdalenc qui ne nous ont pas donné signe de vie depuis hier.
Madame Mornas ne s’attendait pas à tant d’effusions de la part d’une
femme qui n’avait jamais été son amie, et elle les prit comme il
convenait, protestant de sa sympathie, s’excusant de venir un peu trop
tôt prendre des nouvelles de madame Trémentin, et exprimant l’intention
de se retirer après s’être assurée que la santé de la jeune veuve ne
donnait pas d’inquiétudes.
La baronne ne l’entendait pas ainsi.
--Non, dit-elle en s’emparant des mains de Berthe, non, vous ne me
quitterez pas si vite, vous qui nous apportez des consolations. Cécile
est chez moi. La pauvre enfant ne pouvait pas passer la nuit près d’un
mort... elle est dans un état à faire pitié... et elle a besoin de
s’épancher dans le sein d’une personne comme vous. Elle ne me
pardonnerait pas de vous laisser partir... il faut que vous la voyiez...
vous allez monter avec moi.
Madame Mornas n’en avait nulle envie. Le spectacle d’une douleur vraie
est toujours pénible, et elle ne doutait pas que Cécile ne fût
sincèrement affligée. Elle se rappelait aussi les recommandations de son
mari, et elle craignait de se compromettre en allant plus loin qu’il ne
le voulait.
Elle essaya donc de se dérober aux instances de madame Aubrac; mais la
baronne était tenace et tellement démonstrative que ses gestes et ses
éclats de voix commençaient à attirer l’attention des gens qui passaient
sur le trottoir.
Berthe aima mieux se laisser entraîner que de provoquer une espèce de
scène dans la rue; mais ce fut à contre-cœur, car elle commençait déjà à
se repentir d’être venue.
L’appartement était au second étage, et beaucoup trop vaste pour une
femme seule. M. Aubrac l’avait loué parce qu’il avait dans ce quartier
une nombreuse clientèle, et à sa mort, sa belle-sœur, qui aimait à
paraître, était venue s’y établir pour servir de mère à Cécile et aussi
pour y vivre largement, selon ses goûts.
Avec les vingt mille francs de rente laissés par le docteur et ses
modestes revenus personnels, elle ne trouvait pas que ce fût trop
d’avoir quatre domestiques, y compris une vieille gouvernante qui avait
élevé mademoiselle Aubrac et qui vint ouvrir.
--Où est ma nièce? lui demanda la baronne après avoir introduit madame
Mornas, qui ne pouvait plus reculer.
--Dans sa chambre, madame la baronne; mais je crois qu’elle repose,
répondit la femme de charge.
--C’est bien. Je la réveillerai moi-même. Laissez-nous.
Berthe essaya encore de se défendre, en protestant qu’elle ne voulait
pas interrompre le sommeil de Cécile; mais rien n’y fit. Il fallut, bon
gré, mal gré, entrer dans le salon avec la tante, qui lui dit, sans lui
laisser le temps de s’asseoir:
--Ah! madame, comme vous aviez raison de blâmer le choix que ma nièce
avait fait! Il paraît que M. Trémentin avait une maîtresse, et que cette
maîtresse a payé quelqu’un pour l’assassiner.
--Quoi! on sait son nom? s’écria madame Mornas en reculant de surprise.
--Non... pas encore... mais on sait que c’est elle... M. Verdalenc
l’affirme... et il se fait fort de la trouver.
--Comment! c’est lui qui tient ce langage?
--J’entends ce que vous voulez dire, chère madame. Je sais que le bruit
a couru autrefois que M. Trémentin était l’amant de madame Verdalenc;
mais c’était une pure calomnie... la preuve, c’est que cette chère amie
a beaucoup aidé au mariage de ma nièce. Il faut donc chercher ailleurs;
mais certainement le coup vient d’une femme.
Madame Mornas, pendant que la baronne raisonnait ainsi, se trouvait près
d’une fenêtre faisant face à l’église, et elle venait d’apercevoir,
planté sur une des marches du double escalier circulaire qui précède le
portail, un homme qu’il lui semblait reconnaître.
Cet homme regardait la maison avec une attention singulière.
On eût dit qu’il attendait un signal.
--C’est un crime inspiré par la jalousie, reprit madame Aubrac. Nous
n’avons pas d’ennemis, et M. Trémentin n’était pas assez riche pour que
ses héritiers convoitassent sa succession. Donc, c’est cette maîtresse
qui s’est vengée. Il l’avait quittée pour se marier. Elle l’a tué... ou
plutôt elle l’a fait tuer.
--Croyez-vous, madame, qu’une femme puisse se laisser égarer par la
passion jusqu’à faire tuer son amant? demanda Berthe, sans cesser
d’observer l’homme qui contemplait d’en bas les fenêtres de
l’appartement.
--Oui, je le crois; certes, je n’ai jamais eu d’amant; mais si mon mari
m’avait trahie, je ne l’aurais pas souffert.
--Nous sommes cependant faites pour souffrir, dit madame Mornas, qui
trouvait la baronne prodigieusement ridicule. Et puis, ajouta-t-elle
après un court silence, il me semble qu’en pareil cas, si je voulais me
venger... je me vengerais plutôt sur ma rivale... mais je n’en aurais
pas le courage.
--Moi, j’aurais tué l’infidèle et sa complice, s’écria madame Aubrac.
Et, du reste, peu s’en est fallu que Cécile ne fût atteinte... elle
était assise en face de son mari... la balle qui l’a frappé a passé à
deux pouces au-dessus de la tête de ma chère nièce, et je l’ai moi-même
échappé belle, puisque j’étais placée à côté de Trémentin... mais ce
n’est pas à ma nièce qu’on en voulait. Verdalenc a des données
positives... il avait remarqué depuis un an que les allures de son
caissier étaient changées. Cet homme si gai et si exact paraissait
préoccupé. Il lui arrivait de s’absenter pendant les heures du bureau.
On ne le voyait plus le soir. Il menait une vie mystérieuse. Et
Verdalenc, qui l’aimait beaucoup, a eu l’idée de le marier pour
l’arracher à une liaison dangereuse.
--Une liaison à laquelle il ne tenait guère, puisqu’il s’est laissé
faire.
--Il avait compris que cette intrigue nuirait à son avenir. Cette femme
était mariée.
--Qu’en sait-on?
--Verdalenc n’en doute pas, et il assure qu’on en aura bientôt la
preuve... Elle a dû écrire, et l’on trouvera ses lettres chez Trémentin.
--A moins qu’il ne les ait brûlées. Et je me défie un peu de la
clairvoyance de M. Verdalenc. Sa femme passe pour avoir été plus que
légère, et il ne s’en est jamais aperçu.
--Les maris sont toujours les derniers à s’apercevoir de ces choses-là;
mais, cette fois, il a pu y voir clair, puisque madame Verdalenc n’était
pas en cause. D’ailleurs, il y a peu de temps, Trémentin s’est ouvert à
lui... Il lui a avoué qu’il venait de rompre, non sans peine et après de
terribles orages, avec une maîtresse qui le dominait et qui avait tout
fait pour le retenir; que cette femme ne lui pardonnerait pas de l’avoir
quittée, et qu’elle était très-capable de l’assassiner.
--Il ne lui manquait plus que de la nommer, interrompit madame Mornas.
J’ai toujours eu une assez triste opinion de M. Trémentin, et ce que
vous m’apprenez là, chère madame, me montre que je l’avais bien jugé.
Une femme s’était donnée à lui, au risque de se perdre de réputation, et
il osait se vanter de l’avoir abandonnée pour se marier avantageusement!
--Il paraît qu’il ne l’aimait plus.
--C’est une raison, dit Berthe d’un ton légèrement ironique; mais si
elle l’aimait encore, elle, je comprends que la trahison l’ait blessée
au cœur... cela ne veut pas dire que j’approuve ce qu’elle a fait, si
elle l’a tué, ce dont je doute fort.
--Qui donc, si ce n’est elle?
--Vous m’en demandez trop, chère madame. J’ai épousé un juge
d’instruction, mais il ne m’a pas appris à découvrir les coupables... et
je me garderai bien d’imiter M. Verdalenc, qui s’est volontairement
chargé de diriger les poursuites... j’aurais trop peur de me tromper...
--Je conçois cela... Vous ne savez rien de l’affaire, puisque vous
connaissiez fort peu ce pauvre Trémentin.
--Aussi peu que possible, et cependant il s’est trouvé des gens pour
dire qu’il s’occupait de moi... et que je ne le décourageais pas.
--Si on l’a dit, personne ne l’a cru. Vous êtes au-dessus du soupçon.
Mais songez que Verdalenc a reçu les confidences de son caissier... Son
devoir est d’éclairer la justice.
--Peut-être... il me semble à moi, qu’il s’est donné là une mission
périlleuse. Quand on se fie aux apparences, on s’expose à de cruels
mécomptes. Ainsi, admettons, si vous voulez, que le meurtrier a été
poussé par la jalousie... Que diriez-vous si l’on accusait... ce jeune
homme que vous receviez l’année dernière et qui ne cherchait point à
cacher l’amour que mademoiselle Aubrac lui avait inspiré?
--Louis Mareuil! un journaliste! un rimailleur, qui n’a pas un sou de
fortune! Il y a plus de six mois que je lui ai fermé ma porte, et je
n’ai jamais pris au sérieux la belle passion qu’il affichait pour ma
nièce. Elle l’avait connu au pensionnat où elle a été élevée avec la
sœur de ce garçon. Quand j’allais la voir, je le rencontrais quelquefois
au parloir, où il venait avec sa mère, une assez brave femme qui en est
réduite à travailler pour vivre, quoiqu’elle soit veuve d’un officier.
Cécile aimait beaucoup la sœur, et je crois bien que le frère ne lui
déplaisait pas. Ç’a été une amourette comme en ont toutes les jeunes
filles, mais rien de plus... et Cécile ne pensait plus à lui quand elle
s’est décidée à épouser M. Trémentin.
--En êtes-vous bien sûre?
--Autant qu’on puisse l’être. Elle a eu quelque chagrin lorsque je l’ai
congédié. Ce chagrin a passé vite, car, depuis que nous ne le voyons
plus, elle n’a jamais prononcé son nom devant moi.
--Mais lui ne l’a pas oubliée, j’en suis sûre... Un de ses amis m’a dit
qu’il ne vivait que pour elle, et lorsqu’il a su qu’elle allait se
marier, il a failli devenir fou de douleur... On m’a même affirmé qu’il
avait cherché querelle à M. Trémentin.
--Je n’en ai rien su.
--Trémentin a refusé de se battre...
--On ne se bat pas quand on est à la veille de se marier. Il a bien
fait.
--Peut-être que non, car s’il avait été tué en duel, cette chère Cécile
ne serait pas veuve, puisqu’elle ne l’aurait pas épousé. Et maintenant
qu’on l’a assassiné pendant le repas de noces, les soupçons pourraient
bien se porter sur M. Mareuil.
--Oh!... ce serait absurde, murmura la baronne, tout interloquée.
--Pas plus absurde que de soupçonner une maîtresse de M. Trémentin que
personne n’a jamais vue et dont l’existence n’est même pas démontrée.
Louis Mareuil était désespéré de ce mariage. Il devait haïr mortellement
l’homme qui lui enlevait mademoiselle Aubrac. La jalousie n’est pas une
passion particulière à notre sexe, et si elle peut conduire au crime une
maîtresse délaissée, elle peut aussi y conduire un amoureux dédaigné.
--C’est possible, mais c’est plus rare. Les femmes s’exaltent plus
facilement. Je sais bien que ce poétereau est capable de se livrer à de
fortes extravagances, mais celle-là le mènerait loin... Il faudra
pourtant que je soumette votre idée à Verdalenc... Au surplus, si c’est
Mareuil qui a fait le coup, tant pis pour lui! Ma nièce n’est pas
responsable des sottises d’un fou que nous ne voyons plus.
--Mais vous vous souvenez encore assez de lui pour le reconnaître?
--Sans doute. Il a une de ces figures qu’on n’oublie guère, quoiqu’il ne
soit pas beau. Pourquoi cette question, chère madame?
--Parce que... il me semble... je me trompe probablement... il me semble
que c’est lui qui se tient là-bas, sur l’escalier de l’église.
Madame Aubrac courut à la fenêtre et regarda dans la direction que lui
indiquait madame Mornas.
Les rideaux de dentelle appliqués intérieurement contre les vitres
étaient relevés à demi.
--Ne vous approchez pas trop. Il vous verrait, reprit Berthe.
--Mais oui, murmura la baronne stupéfaite, c’est lui, l’animal. Que
peut-il faire là? Vraiment, il choisit bien son jour pour venir
contempler notre maison!
--Il ne se borne pas à la contempler. Tout à l’heure il faisait des
signes à quelqu’un... et je crois bien qu’on y répondait, car il a
baissé la tête à plusieurs reprises, et cela veut dire: Oui. Ce n’est
pas à nous qu’il s’adresse, car nous n’avons pas bougé, et il ne nous
voit pas. Serait-ce à mademoiselle Aubrac?
--Sa chambre est à côté de ce salon... mais je ne puis pas croire que...
Non, c’est impossible... elle n’aurait pas l’impudence de converser de
sa fenêtre avec ce godelureau. D’ailleurs, sa gouvernante vient de nous
répondre qu’elle dort... Mais n’importe!... je vais m’en assurer.
--C’est inutile, dit madame Mornas. Voyez plutôt!
--Elle! s’écria la tante. Elle traverse la rue... elle va droit à lui...
il vient à sa rencontre!... Elle lui tend la main... il la prend dans
les siennes... Miséricorde! elle est folle...
--Non, elle l’aime, voilà tout, répondit froidement Berthe.
--Et comment a-t-elle fait pour sortir?... Il faut qu’elle soit sortie
par l’escalier de service... Ah! c’est trop fort, et je ne souffrirai
pas qu’elle se compromette de la sorte...
Madame Mornas arrêta l’élan de la baronne en lui disant:
--Prenez garde, madame! Une scène que vous feriez dans la rue la
compromettrait d’une façon bien plus grave.
--Quoi! s’écria la baronne, vous me conseillez de tolérer que ma nièce
s’abouche avec ce polisson, sur une place publique, le lendemain de la
mort de son mari!
--C’est inconvenant; mais si vous interveniez, ce serait dangereux, dit
madame Mornas d’un ton qui impressionna la tante de Cécile.
--Dangereux? balbutia-t-elle.
--Sans doute. Il se peut que personne ne les ait encore remarqués. Et si
vous les abordiez, vous pourriez attirer sur eux l’attention de
certaines gens qui probablement surveillent cette maison.
--Comment! vous croyez que la police s’est avisée de...
--Je crois qu’elle ne négligera rien pour s’éclairer, et que si elle
venait à savoir que mademoiselle Aubrac a eu aujourd’hui une entrevue
avec M. Louis Mareuil, qui l’aime à la folie, et qui hier encore
l’aimait sans espoir, elle tirerait de ce fait des inductions fâcheuses.
M. Verdalenc lui-même, s’il en avait connaissance, conviendrait qu’il
s’est trompé, et que M. Trémentin n’a pas été assassiné par une de ses
maîtresses.
--C’est vrai... mais que faire, bon Dieu!
--Rien, chère madame, si ce n’est de recommander à votre nièce d’être
plus prudente à l’avenir. Elle me paraît ne pas comprendre sa situation.
Montrez-lui à quoi elle s’expose en continuant à voir ce jeune homme. Si
vous ne l’avertissiez pas, la passion l’entraînerait à des démarches
encore plus absurdes que cette sortie furtive.
--La passion! Mais Cécile est la fille la moins passionnée que je
connaisse...
--On ne s’en douterait guère à la voir en ce moment. M. Mareuil tient
ses deux mains dans les siennes, et ils se parlent de si près qu’on
pourrait croire qu’ils s’embrassent.
--C’est pourtant vrai... et je souffrirais cela!... moi, la baronne
Aubrac, qui ai élevé cette péronnelle dans les sévères principes de la
haute bourgeoisie... dont elle est comme moi! Je permettrais que, sous
mes yeux, à la porte de ma maison, elle se conduise comme une petite
ouvrière qui s’en laisse conter dans la rue par un commis de magasin!...
Non, c’est impossible... et je veux mettre fin à ce scandale.
--Vous en provoqueriez un plus grand... et, d’ailleurs, vous arriveriez
trop tard... les amoureux s’éloignent... voyez! ils marchent côte à côte
vers l’entrée de cette rue basse qui monte en tournant derrière
l’église.
--La rue d’Abbeville, où il ne passe jamais personne... le tête-à-tête
ne serait pas plus complet dans un cabinet particulier... c’est le
comble de l’indécence... il faut que ce drôle l’ait ensorcelée...
Allons, bon!... voilà qu’elle lui donne le bras maintenant! Ah! la
malheureuse!... elle se perd... je ne la reverrai de ma vie.
--Vous auriez grand tort de ne pas la revoir, chère madame, car, après
cette escapade, elle aura plus que jamais besoin de vos conseils.
Seulement, vous ferez bien de ne pas courir après elle, car si vous
parveniez à la rejoindre, ce dont je doute, elle ne vous écouterait pas.
Croyez-moi, chère madame, laissez passer l’orage, et lorsqu’elle sera
revenue d’un entraînement passager, faites-lui sentir ses torts... elle
a le cœur droit... elle les reconnaîtra et elle ne recommencera plus.
--La belle avance!... le mal est irréparable... ce coquin de Mareuil va
abuser de sa confiance...
--Oh! vous allez trop loin. M. Mareuil est un galant homme, j’en suis
convaincue. Il aurait mieux fait, dans l’intérêt de Cécile et dans le
sien, de ne pas chercher à la revoir aujourd’hui, mais il ne songe pas à
la déshonorer, puisqu’il veut l’épouser.
--L’épouser! il ne manquerait plus que cela. Ce serait honteux.
--Pourquoi, puisqu’ils s’aiment?
--Ils s’aiment! ils s’aiment! ça ne m’est pas prouvé, s’écria la baronne
poussée à bout. Lui, fait semblant de l’adorer, parce qu’elle est riche
et qu’il n’a pas le sou. Elle?... si elle l’avait aimé tant que ça, elle
n’aurait pas consenti à épouser Trémentin. Je ne l’y ai pas forcée,
après tout.
--J’ai toujours été surprise qu’elle s’y fût décidée, murmura madame
Mornas en se parlant à elle-même.
--Tenez, il l’emmène... les voilà partis... où la conduit-il, le
misérable? Chez lui?... Non, il n’oserait pas... il demeure avec sa mère
et sa sœur... et je les crois incapables de se prêter à une infamie.
--Confessez Cécile quand elle rentrera. Elle ne refusera pas sans doute
de vous dire ce qu’elle a fait... et ensuite, vous aviserez. Si je
pouvais l’interroger, je suis sûre qu’elle m’expliquerait comment elle a
pu se résigner à ce mariage de raison, puisqu’elle avait une
inclination. Que ne m’a-t-elle consultée? Je lui aurais dit ce que je
pensais de M. Trémentin, et de grands malheurs auraient peut-être été
évités. Ah! ceux qui l’ont poussée à l’épouser ont été bien coupables.
--Oui... les Verdalenc... la femme surtout... Moi, je n’ai rien à me
reprocher... j’ai laissé ma nièce complétement libre, et je crois bien
qu’elle aurait persisté à dire non... mais voyant que les choses
n’avançaient pas, ils ont eu recours à des moyens...
--Qu’ont-ils donc fait? demanda vivement madame Mornas.
--Cécile a reçu, un jour, une lettre anonyme... où on lui disait que ce
Mareuil, qui lui tenait si fort au cœur, se moquait d’elle, qu’il n’en
voulait qu’à sa fortune et qu’il était l’amant d’une actrice avec
laquelle il mangerait la dot de sa femme... Eh bien, cette lettre, je
parierais que c’est madame Verdalenc qui l’a écrite.
--Ce serait abominable... Et mademoiselle Aubrac a cru à cette calomnie?
--Pas tout d’abord. Elle m’a montré la lettre, et je lui ai bonnement
conseillé de réfléchir à l’avis qu’elle recevait par la poste. Mais le
lendemain, dans un théâtre... Verdalenc nous avait offert de partager
une loge...
--Que M. Darès, l’auteur dramatique, lui avait donnée, probablement.
--Oui. Verdalenc fait des politesses quand elles ne lui coûtent rien. Et
sa femme a eu soin de montrer à ma nièce M. Mareuil qui causait avec
l’actrice en question... aux fauteuils d’orchestre.
--Il est journaliste... il pouvait bien la connaître sans qu’elle fût sa
maîtresse.
--Cécile n’a pas fait cette réflexion. Elle m’a dit, le soir même,
qu’elle ne tenait pas à revoir ce garçon, et comme il ne m’allait pas du
tout, je me suis empressée de ne plus l’inviter. C’est à partir de ce
moment que Cécile a commencé à mieux recevoir M. Trémentin... et quand,
trois mois après, madame Verdalenc est venue officiellement me demander
sa main, elle a dit oui tout de suite.
--Pauvre enfant! on lui a tendu un piége, et elle s’y est laissé
prendre. Voilà un dépit d’amoureux qui lui a coûté cher.
--Et à Trémentin aussi, dit entre ses dents la baronne.
--Mais il ne faut pas qu’il coûte plus cher encore à Cécile, reprit
madame Mornas, sans relever cette observation. Si l’on venait à accuser
le jeune homme qu’elle aime... car elle n’a jamais cessé de l’aimer,
n’en doutez pas, madame... elle se trouverait dans une situation
horrible. Il faut prévenir ce malheur, et j’y tâcherai.
--Vous, madame?
--Oui... je puis bien vous dire maintenant ce que tout le monde saura
demain... c’est mon mari qui a été désigné pour instruire cette
affaire... il vient de partir pour aller au palais.
--M. Mornas! Oh! alors, ma nièce n’a rien à craindre.
--Non, certes, car mon mari n’est pas homme à se laisser influencer par
les dépositions de certaines gens... mais je me garderai bien de lui
rapporter ce que je viens de voir.
--Oh! madame!... que je vous remercie!
--Et je tâcherai de le mettre en garde contre les sottes imaginations de
M. Verdalenc, qui se vante, m’avez-vous dit, de découvrir l’assassin.
--Et bien vous ferez, car c’est un sot qui veut se donner de
l’importance et qui serait très-capable d’égarer la justice. Hier, alors
que nous étions tous bouleversés par cet affreux événement, il s’est
emparé du commissaire de police qu’on était allé chercher, et il a
prétendu diriger les recherches, quoiqu’il n’eût rien vu... rien de plus
que les autres, du moins.
--Et qu’a-t-il trouvé?
--Rien du tout, je pense. Je suis partie avec Cécile, et naturellement
je ne suis pas allée ce matin chez les Verdalenc... j’avais assez à
faire de consoler ma nièce et de courir aux pompes funèbres pour
ordonner l’enterrement de ce pauvre Trémentin... J’en venais quand je
vous ai rencontrée à ma porte. J’ai bien entendu dire hier que le coup
de fusil était parti d’une cabane qui se trouve placée en face du
restaurant, et que deux des invités avaient vu l’assassin se sauver du
côté du bois de Boulogne; mais je n’en sais pas plus long.
--Et je ne tiens pas à en savoir davantage. C’est l’affaire de mon mari,
et pas du tout la mienne. Mais ce qui me regarde, c’est de défendre une
jeune femme que j’estime et que j’aime. Quand vous reverrez Cécile,
dites-lui, chère madame, que je lui suis toute dévouée, et que si elle
veut m’accorder sa confiance, elle n’aura pas à s’en repentir.
Et comme la baronne allait se récrier encore sur la fugue de sa nièce,
madame Mornas ajouta, en prenant congé de madame Aubrac:
--Surtout ne la grondez pas trop... Je voudrais qu’elle épousât un jour
M. Mareuil, et si je puis l’y aider, je n’aurai pas perdu ma journée.
CHAPITRE III
L’avenue Frochot devrait s’appeler l’impasse des Beaux-Arts, car elle ne
mène nulle part, et elle n’est habitée que par des artistes. Les
peintres, les gens de lettres et les comédiens y forment une petite
colonie qui vit isolée dans ce quartier turbulent dont le point central
est la place Breda, de galante renommée.
Les cocottes enrichies n’ont point encore envahi cette villa paisible,
et cependant les petits hôtels n’y manquent pas; mais ces demoiselles
aiment mieux faire bâtir dans les parages lointains de la plaine
Monceaux.
Le voisinage des travailleurs honnêtes n’est pas ce qu’il leur faut, et
toutes les abeilles de cette ruche travaillent honnêtement.
Depuis la mort de son mari, madame Mareuil y demeure avec sa fille et
son fils. Ils y occupent même, à eux seuls, une jolie maisonnette,
agrémentée d’un jardin.
Et cependant le capitaine Mareuil, un soldat passé officier à force de
bravoure, n’a laissé à sa veuve qu’une bien maigre pension de retraite,
car il a été tué à Champigny, avant d’avoir son complet de service et de
campagnes.
Elle a pour toute fortune trois mille francs de rente péniblement gagnés
par son père dans des entreprises de travaux publics.
Ce qu’il lui a fallu d’ordre et d’économie, ce qu’elle a dû supporter de
privations pour prélever sur ce piètre revenu de quoi payer l’éducation
de ses enfants, on se l’imagine aisément, lorsqu’on connaît par
expérience les dures nécessités de la vie de Paris.
Son fils Louis a fait ses études au lycée Fontanes; sa fille Annette a
été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Saint-Mandé, et dès
qu’ils ont été en état de se suffire à eux-mêmes, ils se sont mis
courageusement à l’œuvre.
Louis, qui avait des aspirations littéraires, est entré dans le
journalisme, en attendant qu’il ait acquis comme écrivain une notoriété
productive. Annette peint sur bois et tire parti de son talent, sans
fausse honte. Elle décore des éventails qu’elle vend cher.
Leur mère leur donne l’exemple en exécutant des travaux de broderie pour
une grande maison de la rue des Jeûneurs.
L’union fait la force. Elle fait aussi le bonheur, et ils sont
parfaitement heureux dans le réduit qu’ils occupent en commun.
Il n’y a qu’un étage, et le jardin n’est pas si grand que le salon du
banquier Verdalenc; mais il est plein de fleurs qu’Annette cultive
elle-même, et l’habitation, tenue avec une propreté hollandaise, est
bien exposée. On n’y perd pas un rayon de soleil.
Et le lendemain du repas des noces chez le père Cabassol, vers midi, le
soleil se montrait par hasard entre deux averses.
La mère et la fille étaient descendues dans ce jardinet où, pendant la
belle saison, elles aimaient à s’asseoir pour travailler en plein air.
Mais, ce jour-là, elles ne songeaient guère à broder ni à peindre.
Madame Mareuil, affaissée sur un banc rustique, suivait des yeux Annette
qui allait et venait de la grille à ce banc placé sous une tonnelle
adossée à la maison.
Elles avaient pleuré. La mère essuyait ses larmes, la fille refoulait
les siennes. Elle essayait même de sourire en parlant à madame Mareuil,
qui secouait tristement la tête en l’écoutant.
Cette veuve de cinquante ans était encore belle, et dans la morne
attitude qu’elle avait prise, avec son teint de marbre blanc et son
profil grec, elle aurait pu poser pour la statue de la douleur.
Annette était mieux que belle; elle était charmante: une brune à
physionomie gaie; une brune fraîche et avenante comme une blonde.
--Mère, je ne vois rien venir, dit-elle, après avoir ouvert pour la
dixième fois peut-être la porte de la grille. Mais ne te désole pas.
Louis aura été retenu au journal, et, s’il le faut, j’irai l’y chercher.
--Tu ne l’y trouverais pas, murmura madame Mareuil. Le journal se fait
le soir, tu le sais bien. Et il nous a quittées hier dans l’après-midi.
Qu’est-il devenu? Où est-il allé?
--Chez son éditeur, peut-être. Les _Chants des grèves_ se vendent
très-bien. Le premier tirage est presque épuisé, et il me disait hier
matin qu’on en préparait un second.
--Son éditeur ne passe pas la nuit à traiter une affaire.
--Qui sait?... Il se peut aussi qu’au journal on ait chargé Louis d’une
mission de reportage. Il y a eu dans la soirée un grand incendie... Je
me suis mise à la fenêtre avant de me coucher, et j’ai vu le ciel tout
en feu au-dessus de la butte Montmartre.
--Un incendie ne dure pas vingt-quatre heures; Louis serait revenu ce
matin.
--Ou bien on l’a envoyé en province... à Lyon ou à Montceau-les-Mines...
Il aura été obligé de partir sur-le-champ, et il n’aura pas eu le temps
de venir nous dire adieu... L’avenue Frochot est si loin!
--Il nous aurait écrit.
--Il nous écrira de là-bas. Nous recevrons une lettre demain... à moins
qu’il ne nous expédie une dépêche aujourd’hui... Il doit bien penser que
nous sommes inquiètes.
--Il n’en peut pas douter... et rien!... rien! pas un mot pour nous
rassurer!... Lui qui ne manquait jamais de nous envoyer un exprès toutes
les fois qu’il craignait de ne pas pouvoir rentrer pour dîner, il nous
laisserait dans d’horribles angoisses!... non, je ne le crois pas.
--Mais enfin, mère, que peux-tu craindre? qu’il lui soit arrivé un
accident? Nous le saurions.
--Je crains tout... le malheureux enfant est au désespoir...
--Tu exagères. La résolution que Cécile a prise l’a beaucoup affligé...
quoiqu’il dût s’y attendre... mais il y a longtemps déjà qu’il sait
qu’elle va se marier... et après avoir bien souffert, il a fini par se
résigner.
--Lui? tu ne le connais pas. Il est trop fier pour se plaindre, mais la
blessure que son cœur a reçue saigne encore... Depuis deux mois, il ne
vit plus... il ne pense qu’à elle...
--Il n’en parle jamais.
--Parce qu’il craint de nous attrister; mais tu as remarqué comme moi
que son caractère a changé. Lui si gai, si expansif, il est devenu
sombre et silencieux. Quand je lui parle de son livre, de ses
espérances, c’est à peine s’il me répond.
Tiens! hier, quand il est parti, il a oublié de m’embrasser.
--Il m’a semblé, en effet, dans ces derniers temps, plus triste et plus
préoccupé que d’habitude, mais...
--Parce que le terme fatal approchait. Ses dernières illusions se sont
envolées lorsqu’il a appris que le jour était fixé. Cécile Aubrac s’est
mariée hier... et c’est hier qu’il a disparu.
--Tu veux dire, mère, qu’il s’est absenté... mais quel rapport vois-tu
entre cette absence et la noce de Cécile? Assurément, il n’y était pas
invité... et certes, l’idée ne lui est pas venue d’aller la troubler,
répondit Annette en affectant de plaisanter, quoiqu’elle n’en eût guère
envie. Te figures-tu par hasard qu’il a quitté Paris de peur de
rencontrer la voiture de la mariée?
--J’ai le pressentiment qu’il a voulu revoir Cécile une dernière fois,
dit madame Mareuil d’une voix sourde, et qu’après l’avoir revue...
--N’achève pas... Je comprends... Mais c’est impossible... Louis nous
aime trop pour se tuer... Il sait que nous ne ne lui survivrions pas.
--C’est elle qui l’a tué en l’abandonnant... Elle lui avait juré qu’elle
serait sa femme... Elle n’a pas tenu ses serments... elle a trahi sa
foi... Il a essayé de l’oublier, il a lutté tant qu’il a pu... Peut-être
espérait-il encore... mais elle a été jusqu’au bout... elle a épousé cet
homme... et alors seulement Louis a senti tout le poids de son
malheur... le courage lui a manqué pour le supporter... il est mort, te
dis-je.
--Mais nous n’aurions plus qu’à mourir, nous aussi, en maudissant Cécile
que j’ai tant aimée, Cécile qui me chérissait autant que si j’avais été
sa sœur! Écoute, mère, je ne sais pas ce qu’elle lui a promis... Louis
ne me l’a pas dit, et je ne la vois presque plus depuis notre sortie du
pensionnat... Sa tante trouve qu’une ouvrière comme moi serait déplacée
dans son salon... Mais je te jure que Cécile a du cœur, et que si elle a
changé de sentiments pour mon frère, c’est qu’on lui a fait accroire
qu’il ne pensait plus à elle... et mon frère a peut-être eu le tort de
dédaigner de se justifier. J’en conclus qu’il était guéri de son amour,
que la pensée de ce suicide ne lui est jamais venue, et que le retard
qu’il met à nous rassurer s’expliquera tout naturellement. Tu parles de
tes pressentiments, mère... Eh bien, quelque chose me dit, à moi, que
nous allons le revoir. Tiens! j’entends marcher dans l’avenue... c’est
peut-être lui.
Madame Mareuil se leva, et Annette courut à la grille.
--Non, cria-t-elle, ce n’est pas Louis... mais ne pleure pas, mère...
c’est son ami, M. Georges Darès, qui vient nous donner de ses
nouvelles... Enfin, nous allons donc savoir pourquoi il n’est pas rentré
cette nuit.
Madame Mareuil s’était levée. Elle accourut à l’appel de sa fille; de
sorte que Georges Darès, qui arrivait par le bas de l’avenue, les trouva
toutes les deux à la grille de leur jardin.
Annette avait vu du premier coup d’œil qu’il n’avait pas sa figure de
tous les jours, et au lieu de l’interroger, elle attendit qu’il parlât.
Elle se repentait déjà d’avoir averti sa mère.
Georges salua affectueusement madame Mareuil, sourit à la jeune fille et
dit d’un air dégagé:
--Je viens voir Louis. Est-ce qu’il n’est pas encore levé, le paresseux?
Puis s’apercevant qu’elles pâlissaient toutes les deux:
--Qu’avez-vous donc? reprit-il, en changeant de visage et de ton; Louis
serait-il malade?
--Nous ne l’avons pas vu depuis vingt-quatre heures, répondit Annette
d’une voix altérée; nous espérions que vous veniez de sa part.
--Quoi! il n’est pas rentré?
--Non... et c’est la première fois qu’il lui arrive de nous faire
attendre ainsi.
--Quand vous a-t-il quittées?
--Hier, dans l’après-midi... bien avant l’heure où il va au journal...
et je vois maintenant qu’il n’y est pas allé.
--C’est probable, murmura Georges, qui savait à quoi s’en tenir. Sans
doute, il n’avait rien à y faire; mais je m’étonne qu’il ait découché...
car je l’ai toujours connu sage comme une demoiselle. Est-ce qu’il ne
vous a rien dit en partant?
--Rien. Il était sombre et préoccupé depuis quelques jours.
--Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi?
--A quoi bon? mes questions n’auraient fait que l’affliger.
Darès échangea un regard avec mademoiselle Mareuil. Ils se comprirent,
et le vaudevilliste, qui pour le moment ne songeait guère à tourner des
couplets de facture, dit à la mère:
--Voulez-vous, madame, me permettre d’entrer? J’ai à vous parler, et ici
nous pourrions être dérangés.
--Venez, monsieur, murmura madame Mareuil, en s’appuyant sur le bras de
sa fille.
Elle se soutenait à peine, et ce fut en chancelant qu’elle alla se
rasseoir au fond du jardin.
--Je m’explique maintenant votre inquiétude, madame, reprit Georges, qui
était resté debout; je vais me mettre à la recherche de Louis, et je
vous promets de vous le ramener. Mais d’abord, je voudrais savoir...
--Mon fils est mort, dit la mère en sanglotant.
--Mort!... allons donc! je l’ai vu.
--Et vous ne nous le disiez pas! s’écria la jeune fille. Quand
l’avez-vous vu?
--Hier soir, entre dix et onze heures.
--Mais depuis? Qu’est-il devenu? vous devez le savoir...
--Malheureusement, non... s’il avait suivi le conseil que je lui ai
donné, il serait rentré tout droit chez lui... mais il n’était pas
disposé à entendre raison, et je suppose qu’il aura passé la nuit à
courir comme un fou... C’est doublement fâcheux, car j’ai des choses
sérieuses à lui dire, et j’espérais qu’il passerait chez moi ce matin...
Je l’y avais invité, et je l’attendais... Voyant qu’il ne venait pas, je
me suis décidé à le chercher, et, comme nous sommes voisins, j’ai
naturellement commencé par son domicile...
--Où donc l’avez-vous rencontré? demanda vivement Annette.
--Là où il n’aurait pas dû être, mademoiselle. Vous savez sans doute que
mademoiselle Aubrac s’est mariée hier?
--Ah! je devine ce que vous allez nous apprendre... mon frère n’était
plus maître de lui... il aura voulu revoir Cécile... et alors... il s’en
est suivi un scandale peut-être...
--S’il ne s’agissait que d’un scandale...
--Ah! mon Dieu! que s’est-il donc passé?... Parlez, monsieur Georges!
Parlez, je vous en supplie... Est-ce que Louis aurait cherché querelle
au mari de Cécile? Il l’avait déjà fait, et s’il n’y a pas eu de duel,
c’est que...
--J’aime mieux vous dire tout de suite la vérité, puisque vous ne la
connaissez pas. M. Trémentin, qui avait épousé, le matin, mademoiselle
Aubrac, a été tué, hier soir, au milieu du repas de noces...
--Tué!... Oh! ce n’est pas possible...
--J’y étais. On dînait à Boulogne, dans une salle dont les fenêtres
donnent sur la rue. On lui a tiré un coup de fusil à travers les
carreaux...
--Et il est mort?... devant sa femme!... Ah! c’est horrible... Mais qui
a fait cela?
--On ne le sait pas encore... mais on le saura.
--L’assassin a donc pu s’échapper?
--Oui. Je l’ai poursuivi, mais je ne l’ai pas rattrapé... et en revenant
de la chasse que je lui ai donnée, j’ai trouvé... votre frère.
--Louis! Oh! le malheureux!... pourquoi était-il là?
--C’est ce que je lui ai demandé. Et je n’ai tiré de lui que des
réponses incohérentes. Il paraissait avoir perdu la tête. Il m’a avoué
cependant qu’il était venu à Boulogne, poussé par je ne sais quel
sentiment...
--Par le désespoir, murmura madame Mareuil.
--Sait-il que Cécile est veuve? demanda en même temps Annette.
--C’est moi qui le lui ai appris. Et je ne vous étonnerai pas en vous
disant que cette nouvelle n’a pas paru l’affliger. Je ne m’étonne pas
non plus qu’il ne regrette pas M. Trémentin, mais je crains que son
attitude n’ait été remarquée, et que les gens qui étaient là n’aient
entendu certains propos qu’il a tenus. Songez que personne n’ignore
qu’il était violemment épris de mademoiselle Aubrac... qu’il l’est
toujours... et qu’on cherche l’assassin...
--Croyez-vous donc qu’on accusera mon fils? s’écria madame Mareuil, en
se levant toute droite.
--Je crains qu’on ne le soupçonne, répondit Georges Darès, après avoir
hésité un instant.
Il n’avait garde de parler à cette mère désolée de la trouvaille qu’il
avait faite dans la maison de bois; mais il jugeait utile de l’avertir
du danger qui menaçait son fils.
--Ce serait une infamie, et Louis n’aurait pas de peine à se justifier,
dit avec fermeté la veuve du capitaine.
--Je l’espère, madame. Il n’en est pas moins vrai qu’il a eu grand tort
de se mêler à la foule qui s’était amassée devant la porte du
restaurant. Le commissaire de police nous a demandé nos noms, et ce
qu’il y a de plus fâcheux, c’est que M. Verdalenc était avec le
commissaire.
--Et il a vu mon frère? interrogea la jeune fille.
--Parfaitement. Il n’a rien dit, mais Dieu sait ce qu’il a pensé, car il
ne l’aime guère.
--Il le déteste. C’est lui qui a marié Cécile... et il n’y est parvenu,
j’en suis sûre, qu’en calomniant Louis.
--Alors, vous admettrez bien, mademoiselle, que Louis a commis une grave
imprudence en se montrant... et ce n’a pas été la seule...
--Qu’a-t-il donc fait encore?
--Bien d’autres sottises, répondit Darès avec embarras. Ainsi, lorsque
madame Trémentin est partie avec sa tante, madame Aubrac, n’a-t-il pas
eu l’étrange idée de courir après la voiture qui les emmenait!... C’est
à se demander s’il n’a pas passé la nuit sous les fenêtres de la jeune
femme qui lui a tourné la tête, et si, à l’heure présente, il n’y est
pas encore. J’y serais allé, si je n’avais pas cru le trouver ici, car
il faut absolument que je le voie le plus tôt possible... Il faut que je
l’interroge... que je le confesse...
--Pensez-vous donc, vous aussi, qu’il est coupable?
--Non, mademoiselle. On me le prouverait, que je me refuserais encore à
le croire. J’irais jusqu’à nier l’évidence, car j’ai pour votre frère
autant d’estime que d’amitié; mais je puis, d’un instant à l’autre, être
appelé devant le juge d’instruction. Il est même certain que je serai
entendu comme témoin.
--Eh bien!... vous raconterez ce que vous avez vu.
--Sans doute, mais vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir affaire à
un magistrat qui vous pose des questions captieuses et qui donne à vos
réponses une portée qu’elles n’ont pas. Je puis tomber sur un de ceux-là
et je ne voudrais pas compromettre Louis. Il sera interrogé aussi, n’en
doutez pas... Peut-être même le sera-t-il avant moi... et si le juge
venait à relever le moindre désaccord entre nos deux dépositions, il
pourrait en tirer des conclusions défavorables à votre frère... et à
moi. C’est pour éviter de tomber dans cet inconvénient que je tiens à
causer préalablement avec lui.
--Faut-il donc tant de précautions pour protéger un innocent contre une
accusation épouvantable? dit Annette en regardant fixement Georges
Darès, qui baissa les yeux.
Il mentait, ce brave Georges, car, depuis qu’il avait reconnu que les
feuillets trouvés dans la cabane avaient été arrachés d’un volume de
poésies intitulé: _Chants des grèves_, il ne doutait pas que Louis
Mareuil n’eût tiré le coup de fusil, et il aimait trop la sœur de ce
malheureux garçon pour dire devant elle ce qu’il pensait.
On a beau écrire des pièces à femmes et passer ses soirées dans les
coulisses, on n’en a pas moins un cœur, et celui de Georges Darès était
très-accessible aux sentiments tendres.
Darès, qui se posait volontiers en sceptique et en homme blasé, n’avait
pas vu avec indifférence une jeune fille qui ne ressemblait pas du tout
aux demoiselles de théâtre.
Elle lui plaisait précisément par le contraste, et il lui était arrivé
plus d’une fois de se dire que bien heureux serait celui qui épouserait
Annette Mareuil. Il s’était même tâté pour savoir s’il n’était pas
amoureux d’elle, et s’il ne se déclarerait pas pour le bon motif.
Elle n’avait rien, mais il gagnait bien assez d’argent pour deux, et
quoiqu’il allât volontiers dans le monde, il ne se souciait pas d’y
chercher femme. Les héritières laides ou sottes ne le tentaient point;
il n’était pas en situation de prétendre à la main d’une jeune personne
aussi bien dotée par la nature que par ses parents. Et puisqu’il lui
fallait faire un sacrifice, il aimait mieux sacrifier la fortune.
Du reste, il n’était pas pressé de se marier, et il s’endormait, sans
trop de regret, dans les délices du célibat parisien, le plus doux qui
soit sur la terre. Il se laissait aller au courant de la vie du
boulevard, et il ne faisait rien pour aborder sur la rive conjugale,
sachant bien que tôt ou tard il finirait par échouer dans quelque port
de refuge.
A qui lui eût demandé pourquoi il ne se mettait pas en ménage, il aurait
volontiers répondu: Je n’ai pas le temps.
Et c’était vrai. Ses journées s’envolaient comme des heures; si bien
qu’il restait des semaines entières sans voir ses amies de l’avenue
Frochot, quoiqu’il demeurât tout près d’elles.
Il rencontrait assez souvent Louis, que son métier de journaliste
mettait parfois en rapport avec les auteurs dramatiques, mais
très-rarement sa mère et sa sœur, qui n’allaient ni à la rédaction du
journal ni au spectacle.
Elles lui pardonnaient l’intermittence de ses visites, et lorsqu’il lui
plaisait de venir, elles le recevaient comme si elles l’avaient quitté
la veille. Annette mettait même quelque malice à faire semblant de ne
pas remarquer ses disparitions prolongées, quoiqu’elle en souffrît
beaucoup plus qu’elle ne voulait le laisser voir.
Et il y avait justement quinze jours qu’il n’avait mis les pieds chez
madame Mareuil, quand il s’était trouvé face à face avec son fils à la
porte du restaurant où le malheureux Trémentin venait de mourir de mort
violente.
La rencontre avait tout d’abord éveillé ses soupçons, et l’aventure
s’était terminée par une découverte qui ne lui laissait aucun doute sur
la culpabilité de Louis.
Darès était rentré à Paris abasourdi, consterné et perplexe. Il portait
dans sa poche les feuillets dont un fragment avait servi à l’assassin
pour bourrer son fusil, et il comptait bien les brûler, quoiqu’il eût
annoncé qu’il les garderait. Mais Caussade les avait vus, et Caussade,
qui ne connaissait pas mademoiselle Mareuil, était mal disposé pour
l’auteur des poésies intitulées: _Chants des grèves_. Or, Caussade
devait être appelé en témoignage; ce n’était pas douteux, et Caussade
n’était pas homme à se taire, alors même que son camarade Darès l’aurait
prié de garder le silence sur cette fâcheuse trouvaille. Il l’avait
déclaré nettement pendant le voyage en tramway, et le pauvre Georges
avait passé une très-mauvaise nuit.
Que faire de ces feuilles accusatrices? Les jeter au feu, c’était
s’exposer à encourir de graves reproches; le juge d’instruction
prendrait cette destruction de pièces pour une sorte de forfaiture aux
devoirs qui incombent à un témoin, et il en pourrait conclure que Louis
était coupable, puisque son ami refusait d’éclairer la justice.
Georges se disait aussi que si, par impossible, le crime eût été commis
par un autre, ces pages déchirées serviraient peut-être un jour à
découvrir le véritable assassin.
Finalement, il les avait gardées, et il comptait les montrer d’abord à
Louis Mareuil, qu’il lui tardait d’interroger en tête-à-tête.
Il l’avait attendu toute la matinée chez lui, rue Condorcet, et ce
n’était pas sans avoir hésité longtemps qu’il s’était décidé à venir le
chercher à l’avenue Frochot.
Il lui en coûtait de mettre madame Mareuil, et surtout mademoiselle,
dans la confidence de ses inquiétudes; cependant, il ne pouvait pas
différer de voir Louis, pour le confesser, et, s’il en obtenait un aveu,
pour lui conseiller de fuir et pour lui en fournir les moyens.
Il espérait que la mère et la sœur n’assisteraient pas à l’entrevue, et
surtout il ne se doutait pas qu’il serait reçu par elles, qu’il les
trouverait aussi alarmées qu’il l’était lui-même, et que la situation
l’obligerait à ne pas leur cacher l’événement de la veille et même à
leur laisser entrevoir le danger que courait leur cher Louis.
Il en était là. Madame Mareuil, en pleurs, écoutait, en se renfermant
dans un silence farouche, ses explications embarrassées... Annette,
moins accablée et plus militante, le pressait de questions auxquelles il
n’osait pas répondre, et il lisait dans ses yeux qu’elle lui reprochait
de manquer de foi en doutant de l’innocence de son frère.
La dernière réplique de la jeune fille l’avait pris hors de garde, et il
était resté court.
--Vous vous taisez, lui dit-elle tristement.
--Mademoiselle, répondit Georges, je donnerais dix ans de ma vie pour
être en état de confondre ceux qui accuseraient Louis. Mais encore
faudrait-il que j’eusse un entretien avec lui... il se justifierait
facilement, et alors il n’aurait pas de défenseur plus ardent et plus
zélé que moi. Pourquoi se cache-t-il? Qu’est-il devenu depuis hier? Et
comment vous laisse-t-il dans des transes mortelles, vous qui ne vivez
que pour lui?
--Il est mort, vous dis-je, murmura madame Mareuil.
Annette mit sa main sur le bras de Georges Darès et s’éloigna du banc
sur lequel sa mère était assise.
Georges comprit et la suivit dans l’allée où elle avait fait quelques
pas, en baissant la tête.
--Pourquoi parlez-vous ainsi? lui demanda-t-elle à demi-voix. Vous ne
voyez donc pas que vous me brisez le cœur? Moi aussi, je commence à
croire que mon frère est mort, car je ne croirai jamais qu’il a
lâchement assassiné un homme qu’il avait provoqué, et son absence est
incompréhensible. Mais si nous ne devons pas le revoir, je veux que ma
mère ignore toujours qu’il s’est tué. Et je compte sur vous pour m’aider
à lui cacher sa mort.
Ce fut dit avec une énergie contenue qui remua profondément Georges
Darès. Les yeux de la courageuse jeune fille étincelaient, et son doux
visage exprimait une résolution indomptable. Jamais il ne l’avait vue si
belle.
--J’espère que vous ne doutez pas de mon dévouement, dit-il avec une
vivacité significative. Je suis prêt à tout faire pour vous prouver que
vous n’avez pas de meilleur ami que moi.
--Même si Louis est vivant et si on l’accuse?
--Je vous le jure.
--C’est bien. Je vous crois. Vous n’oublierez pas comme Cécile a oublié.
Et moi, je me souviendrai toujours que vous nous êtes resté fidèle dans
notre malheur.
Maintenant je vous demande de me dire ce que vous allez faire pour
défendre Louis. On vous interrogera, dites-vous: qu’avez-vous donc vu?
Parlez sans crainte. J’ai du courage. Je puis tout entendre. Seulement,
parlez bas. Ma mère est là.
--J’ai vu l’assassin qui se sauvait; je pensais vous l’avoir dit.
--Alors, si vous l’avez vu, vous êtes sûr que ce n’est pas mon frère.
--Je l’ai vu de très-loin... la nuit... par une pluie battante... et
c’est à peine si j’ai pu remarquer sa taille et son costume.
--Mais il s’était enfui quand vous avez rencontré Louis?
--Oui, mademoiselle. J’ai même de fortes raisons de penser que le
misérable était déjà très-loin. Je l’ai perdu de vue à l’entrée du bois
de Boulogne, et un instant après j’ai entendu une voiture rouler vers
Paris. Il y était monté sans doute.
--Une voiture!... C’est étrange... Il avait donc prémédité son crime, et
il est riche... Mais pendant que sa voiture l’emportait, Louis se
tenait, m’avez-vous dit, sous les fenêtres du restaurant... ce fait seul
suffirait à prouver qu’il est innocent...
--Il y en a d’autres, balbutia Georges, qui ne se souciait pas d’entrer
dans des détails trop précis; et les magistrats sont soupçonneux par
état.
Louis aura à rendre compte minutieusement de l’emploi de son temps...
avant, pendant et après le crime... oui, même après, car on lui
demandera où il a passé la nuit... et s’il arrivait qu’il ne pût ou ne
voulût pas le dire...
--Nous allons le lui demander, s’écria joyeusement Annette. Le voici!...
A ce cri, Georges, qui tournait le dos à l’avenue, fit volte-face et vit
en effet Louis Mareuil, arrêté devant la grille.
On eût dit que le pauvre garçon hésitait à entrer.
--C’est bien lui, murmura Darès, content et inquiet tout à la fois;
mais... il n’est pas seul.
Annette ne l’écoutait plus. Elle s’était précipitée pour embrasser son
frère plus tôt, et elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à la porte.
Madame Mareuil, assise sous la tonnelle et accablée par la douleur, ne
comprenait pas encore ce qui se passait.
Georges voyait fort bien le revenant, et se demandait comment il allait
s’y prendre pour l’arracher aux effusions de la famille qui devaient
infailliblement retarder l’interrogatoire qu’il voulait lui faire subir;
mais il voyait aussi une femme à côté du revenant, une femme vêtue de
noir et soigneusement voilée, et cette apparition supplémentaire le
jetait dans un profond étonnement.
Il cherchait à se l’expliquer; il avait peur de deviner, et il était si
troublé qu’il n’osait pas avancer.
Il ne resta pas longtemps dans l’incertitude, car l’inconnue releva son
voile pour sauter au cou d’Annette, presque aussi ébahie que lui. Cette
inconnue, c’était la veuve d’Edmond Trémentin, c’était Cécile Aubrac, en
deuil de son mari d’un jour.
--Il faut qu’ils soient devenus fous tous les deux, pensait Georges,
immobilisé par la stupeur.
Il commençait à regretter amèrement d’être venu, et s’il avait pu
s’enfuir, il ne serait pas resté une minute de plus. Mais le jardin
n’avait qu’une issue, et ces amoureux imprudents barraient le passage à
Darès, qui aurait voulu rentrer sous terre.
D’ailleurs, ils l’avaient aperçu, et ils venaient à lui.
Après les premiers transports, Annette les avait quittés pour courir à
sa mère, et madame Mareuil arrivait à pas chancelants.
Que leur dire? Georges n’avait jamais vu au théâtre une situation
pareille, et il cherchait, sans la trouver, une phrase qui exprimât les
sentiments complexes qui lui inspiraient ce retour inattendu et surtout
cette entente cordiale des deux amoureux, dès le lendemain du crime de
Boulogne.
Louis lui tendait la main, Cécile lui souriait, absolument comme ils
l’auraient fait la veille, avant le coup de fusil. Et quoiqu’il ne
manquât ni de sang-froid ni d’aplomb, l’auteur dramatique ne savait que
faire.
Madame Mareuil intervint à propos, et la scène prit une tournure
imprévue.
La veuve du capitaine, au lieu d’ouvrir les bras à son fils, l’arrêta
d’un geste et lui dit sévèrement:
--D’où venez-vous, monsieur? Et qu’avez-vous fait depuis que je pleure?
Je vous croyais mort, et je me demande si je dois me réjouir de vous
revoir vivant.
--Pardonne-moi, balbutia Louis. Je t’ai fait souffrir; mais si tu
savais...
--Je sais que M. Trémentin a été assassiné hier, que vous avez disparu
depuis vingt-quatre heures, et que vous osez reparaître avec sa veuve.
En parlant ainsi, madame Mareuil regardait fixement Cécile, qui ne
baissa pas les yeux.
--On t’a donc dit...
--Qu’on vous avait vu un instant après le crime, près de la maison où il
a été commis, oui, monsieur. Justifiez-vous. C’est un juge qui vous
interroge.
--Me justifier! On m’accuse donc?
--Ce sont les faits qui vous accusent. Je me refusais à croire qu’on
pourrait soupçonner mon fils. Je crains maintenant qu’il ne soit
coupable, et qu’il n’ait poussé l’audace jusqu’à m’amener sa complice.
--Oh! mère! murmura douloureusement Annette.
--Madame, dit Cécile avec une fermeté qui mit le comble aux
stupéfactions de Georges, c’est à moi de vous expliquer la conduite de
votre fils et la mienne. Je l’aimais, et je lui avais juré d’être sa
femme. On l’a indignement calomnié. J’ai eu la faiblesse de croire qu’il
me trompait et de consentir à un mariage qui me répugnait. J’avais reçu
une lettre anonyme, et ceux qui me l’ont écrite sont les véritables
assassins de mon mari, car... c’était lui qui me trompait; il avait une
maîtresse, et cette maîtresse s’est vengée parce qu’il l’abandonnait
pour m’épouser. On a pris soin de me le faire savoir. Ce matin, une
autre lettre m’a appris la vérité en m’annonçant qu’on me tuera aussi.
--Vous l’avez, cette lettre? demanda Georges Darès.
--Non, je l’ai brûlée.
--Vous avez eu grand tort. Elle aurait servi à prouver...
--Que mon mari a été tué par sa maîtresse. Qui donc en doutera? Ceux qui
le connaissaient doivent la connaître aussi. J’étais seule à l’ignorer.
Elle me menace de mort. Que m’importe? Ce n’est pas la crainte de mourir
qui m’empêchera de réparer le mal que j’ai fait à votre ami. Je n’ai
jamais cessé de l’aimer, et je l’épouserai, puisqu’il a bien voulu me
pardonner. J’étais résolue à venir me jeter aux pieds de sa mère, et j’y
serais venue seule, si Louis n’avait pas cherché à me revoir. Il a passé
la nuit sous les fenêtres de la maison où j’étais rentrée hier... Je
l’ai vu... Il m’a appelée, et je suis accourue... Il me tardait de
l’entendre, car déjà je ne doutais plus de lui... Il m’a expliqué que
nous avions été victimes d’une machination infâme... Nous avons échangé
de nouveaux serments, qui seront tenus, ceux-là, car nous ne nous
laisserons plus prendre aux piéges que nous tendront nos ennemis... et
notre première pensée a été de sanctifier notre union en la faisant
bénir par la mère de Louis... J’ai perdu la mienne... J’étais seule au
monde... J’ai une famille maintenant... Je serai votre fille, madame...
et Annette sera ma sœur.
Annette prit les mains de son amie et les garda dans les siennes.
Annette était gagnée à la cause que venait de plaider, avec une
éloquence naïve, la trop récente veuve de M. Trémentin; mais madame
Mareuil, ébranlée peut-être, n’était pas convaincue.
Darès, lui, tombait de son haut. Il n’en revenait pas d’entendre cette
jeune femme, si douce et si modeste, montrer tout à coup tant de
résolution, et il se disait:
--C’est un caractère que cette fillette, et moi qui la prenais pour une
Agnès insignifiante!
--Vous oubliez que votre mari n’est pas encore enterré, et que votre
place est chez madame Aubrac, votre tante, dit froidement madame
Mareuil.
--L’homme qui m’a trompée n’a jamais été mon mari, répliqua Cécile sans
se troubler, et je veux me séparer de madame Aubrac, qui l’a aidé à me
tromper et qui n’a aucun droit sur moi, puisqu’elle n’est ma tante que
par alliance. Je ne suis pas majeure, mais j’ai été émancipée, il y a
trois mois; je puis donc disposer de ma fortune et de ma personne.
J’userai de ma liberté pour vivre seule, jusqu’au jour où Louis
m’épousera.
--C’est complet, pensait Georges. Quel type pour une comédie-drame que
cette mineure émancipée!... il faudra que je la mette à la scène... mais
si elle croit qu’en se conduisant de la sorte elle arrange les affaires
de son amoureux!... et quant à Louis, il serait fou à lier s’il n’était
pas innocent, car lorsqu’on saura que madame Trémentin a passé la
première journée de son veuvage à courir les rues avec son ancien
amoureux, on en conclura qu’ils étaient d’accord pour se débarrasser du
mari. Décidément, je brûlerai les pages du volume de poésies, comme elle
a brûlé la lettre anonyme qu’elle a reçue et qu’elle aurait bien dû
garder.
--Est-ce ainsi que vous prétendez justifier mon fils? demanda madame
Mareuil avec une émotion que sa fille commençait à partager.
--Mais, ma mère, s’écria Louis, je n’ai pas besoin qu’on me justifie,
car je n’ai rien à me reprocher. Je ne me cache pas d’être allé hier
soir à Boulogne et d’être resté de longues heures à errer devant la
maison de madame Aubrac. Je m’en cache si peu que je suis tout prêt à le
dire au juge qui recherchera l’assassin. J’irais le retrouver dès
aujourd’hui, si je savais où il est.
--Vous feriez bien, dit Darès. Mieux vaut ne pas attendre qu’il vous
appelle. Moi, je serai appelé aussi, et je prendrais volontiers les
devants. Nous le trouverons au palais, et nous pourrions y aller
ensemble... Nous causerions en route.
Annette comprit, et elle remercia Georges d’un coup d’œil. Elle savait
que son frère avait en lui un ami sûr, et il lui tardait d’être seule
avec sa mère et Cécile pour détendre la situation.
Ils étaient debout tous les cinq, au milieu de l’allée. Madame Mareuil
ne paraissait pas disposée à s’adoucir, et personne n’aurait pu dire
comment allait finir cette scène intime, lorsqu’un incident assez
inattendu vint y mettre un terme.
La grille était restée entr’ouverte. Un monsieur la poussa après avoir
regardé un instant le numéro de la maison et entra, en toussant
discrètement, pour s’annoncer.
Personne ne connaissait ce visiteur, qui était fort bien vêtu et qui
avait très-bon air. Mais Georges Darès se détacha du groupe pour lui
demander ce qu’il voulait.
--Est-ce à M. Mareuil que j’ai l’honneur de parler? demanda le monsieur,
en saluant très-poliment, mais en regardant du coin de l’œil le groupe
qui s’était formé un peu plus loin.
Darès eut l’impression que ce visiteur si courtois savait très-bien à
quoi s’en tenir, et que la question qu’il venait de lui adresser n’était
qu’une formule d’introduction.
Il ne pouvait cependant pas se dispenser de lui répondre, et il eût été
maladroit de mentir.
--Non, monsieur, dit-il. M. Mareuil est là-bas, avec madame Mareuil, sa
mère, mademoiselle Mareuil, sa sœur, et... une autre personne.
Désirez-vous que je l’appelle?
--C’est inutile, monsieur, répondit avec empressement l’inconnu; si je
lui parlais en particulier, ces dames pourraient s’alarmer; et rien ne
s’oppose à ce qu’elles entendent ce que j’ai à lui dire.
--Pardon, mais... puis-je savoir?...
--Parfaitement, monsieur. Ce n’est pas un secret, et si vous voulez bien
m’accompagner...
Le monsieur, sans achever la phrase dont le sens était du reste assez
clair, s’avança le chapeau à la main vers Louis Mareuil, qui commençait
à se préoccuper de sa présence, et Georges dut le suivre.
Louis s’était détaché du groupe en voyant s’approcher cet étranger qui
paraissait avoir affaire à lui.
--Est-ce moi, monsieur, que vous demandez? dit-il assez brusquement.
--Oui, monsieur, répliqua le nouveau venu, mais je serais désolé de vous
déranger. Vous êtes en famille, à ce que je vois, et je vous prie de me
permettre de saluer d’abord madame votre mère.
Il le fit comme il le disait, et avec l’aisance d’un homme du monde,
sans oublier de s’incliner ensuite devant la jeune fille et devant la
jeune veuve, qui ne comprenaient rien à cette scène.
Annette le regardait avec une curiosité inquiète, et Cécile le toisait
dédaigneusement; il lui tardait que cet importun s’en allât.
--Excusez-moi, madame, dit-il en souriant, excusez-moi de vous aborder
avant de vous avoir été présenté. Malheureusement, je ne connaissais
personne qui pût me rendre ce bon office, et comme il s’agit d’une
affaire pressante...
--Avant tout, monsieur, qui êtes-vous? demanda madame Mareuil.
--Mon nom, madame, ne vous apprendrait rien. Je suis attaché au parquet,
et je viens prier M. votre fils de vouloir bien passer avec moi au
palais de justice.
Ce fut un coup de théâtre. Madame Mareuil et sa fille pâlirent à qui
mieux mieux. Louis se roidit contre l’émotion qui l’avait saisi, mais il
ne réussit pas à la cacher.
Madame Trémentin fit meilleure contenance, quoiqu’elle fût
personnellement intéressée dans la question qui s’agitait. Elle n’eut
pas l’air de se douter que son tour pourrait venir plus tard d’être mise
en cause, et que sa présence dans la maison de madame Mareuil, le
lendemain du crime, pourrait bien être mal interprétée.
Elle ne s’aperçut même pas que l’envoyé du parquet l’observait.
Quant à Georges, il avait jugé la situation dès le début; il ne se
faisait pas la moindre illusion, et il ne songeait qu’à soutenir le
frère d’Annette dans la difficile épreuve qu’il allait certainement
traverser.
--Monsieur, dit-il du ton le plus dégagé qu’il put prendre, vous arrivez
à propos. Louis et moi, nous parlions du lamentable événement auquel
j’ai assisté hier soir, à Boulogne... et je suppose que vous venez
chercher mon ami pour le mettre à même de renseigner la justice...
L’attaché fit un signe affirmatif.
--Eh bien, lorsque vous êtes entré, je lui proposais précisément d’aller
ensemble au palais, et de demander à être entendus par le juge qui
instruit cette affaire. Louis sait très-peu de chose, mais, moi, j’ai vu
l’assassin, et je puis donner son signalement.
--Vous êtes sans doute M. Alfred Caussade, peintre?
--Non... Caussade y était aussi... moi, je suis Georges Darès, auteur
dramatique... Je vois que vous êtes au courant de l’affaire.
--Oh! très-peu. J’ai vu par hasard la liste des témoins qui seront
cités, et j’y ai lu votre nom.
--Alors, monsieur, je puis accompagner mon ami Mareuil, qui sans moi
n’aurait presque rien à dire.
--Pardon, monsieur, le juge d’instruction vous appellera sans aucun
doute bientôt... mais, en ce moment, il n’a qu’un simple renseignement à
demander à M. Mareuil, un renseignement confidentiel... Je ne suis point
chargé de remettre les citations aux témoins, et c’est à titre officieux
qu’on m’envoie chercher M. Mareuil.
--Ne pourriez-vous me le demander ici, ce renseignement? dit Louis, qui
trouvait l’invitation suspecte.
--Mon Dieu, non, car j’ignore absolument de quoi il s’agit. Mais si vous
craignez d’être retenu trop tard, je puis vous rassurer. M. le juge
d’instruction vous attend dans son cabinet, et il ne vous y gardera pas
longtemps. Dix minutes d’entretien, peut-être... mais d’entretien
particulier... Ce n’est pas comme témoin que vous serez entendu.
--Alors je serais de trop, murmura Georges.
--Je le crois, et il vous faudrait attendre votre ami dans un couloir,
sur un banc, au milieu des gendarmes et des prévenus. Vous ne tenez pas
sans doute à subir ce désagrément, que M. Mareuil évitera, car il sera
reçu immédiatement.
Ce fut dit avec tant de simplicité que Darès, qui avait eu des soupçons
sur le personnage, reprit confiance.
Il se pouvait, après tout, qu’un magistrat voulût s’éclairer par une
conversation préalable avec un homme qu’on signalait à son attention
comme ayant été amoureux de madame Trémentin, mais qu’il n’était
nullement question d’arrêter.
--Du reste, continua l’aimable envoyé, je puis vous dire, pour vous ôter
toute inquiétude, que le juge qui vous prie de venir le voir doit être
connu de vous. C’est M. Pierre Mornas.
La figure de Cécile s’éclaira, et Georges dit à Louis que ce nom de
Mornas laissait indifférent:
--Vous avez rencontré souvent madame Mornas chez madame Aubrac, et moi,
j’ai vu quelquefois M. Mornas chez les Verdalenc. Je suis ravi qu’il
soit chargé de l’instruction. C’est un magistrat intelligent et
impartial...
--Vous pouvez ajouter: bienveillant. La démarche que je fais, par son
ordre, auprès de M. Mareuil, en est la preuve. D’autres procèdent sans
ménagement. M. Mornas pense qu’on peut interroger un honnête homme sans
le citer à comparaître. Votre ami n’aura qu’à se louer de lui.
--Fort bien, monsieur, dit Louis; veuillez prévenir M. Mornas qu’avant
une heure, je me présenterai à son cabinet.
--Dans une heure, M. Mornas n’y sera plus. C’est demain seulement que
s’ouvrira l’instruction, et aujourd’hui il va être appelé chez le
procureur général; aussi tient-il à vous voir immédiatement. Il m’a
demandé de vous ramener, si je vous trouvais chez vous, et puisque j’ai
eu la bonne fortune de vous y rencontrer, je me permets d’insister pour
que vous veniez avec moi. Vous y gagnerez, en ce sens que cette visite
indispensable sera plus vite faite. J’ai laissé ma voiture à l’entrée de
l’avenue, et les détours du palais me sont familiers. Je vous éviterai
l’ennui de vous égarer dans les corridors. Ces dames me pardonneront de
vous enlever, je l’espère, ajouta gracieusement le messager du parquet.
--Allez, mon fils, dit madame Mareuil avec la gravité d’une mère
romaine.
Annette serra la main de son frère pour lui faire comprendre qu’elle
était de l’avis de sa mère, et Cécile l’encouragea d’un coup d’œil. Elle
prit même la parole pour lui dire:
--Revenez promptement. Vous me retrouverez ici.
Darès pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire, mais il se disait
aussi:
--Il faut qu’elle soit bien sûre d’elle et de lui pour commettre tant
d’imprudences, et je crois que Louis ne risque rien d’aller voir cet
excellent Mornas, qui a une si charmante femme. Si on voulait l’arrêter,
on n’y mettrait pas tant de formes.
--Je suis à vous, monsieur, dit Louis, qui avait hâte d’en finir.
L’ambassadeur du juge d’instruction ne se le fit pas répéter. Il salua
les dames et prit congé très-honnêtement de Georges Darès, qui
accompagna son ami jusqu’à la grille.
--C’est singulier pourtant, pensait le vaudevilliste. Il a au moins
cinquante ans, cet attaché au parquet. Il s’y prend diablement tard pour
entrer dans la magistrature!
L’attaché au parquet devait avoir, en effet, passé la cinquantaine, mais
il ne paraissait pas vieux. Il était de taille moyenne; il avait l’air
solide et une figure avenante que ses yeux déparaient un peu: des yeux
gris clair qui brillaient par moments et s’éteignaient presque aussitôt;
des yeux inquisiteurs.
Il portait toute sa barbe, et cette particularité suggéra une nouvelle
réflexion à Georges Darès:
--Je croyais que les magistrats étaient tenus de se raser, pensa-t-il.
Mais, après tout, on est peut-être moins rigoureux maintenant sur la
tenue. Et puis, celui-ci n’est encore qu’aspirant. Il coupera ses
moustaches quand il sera nommé substitut.
--J’espère que vous voudrez bien rester avec ma mère jusqu’à mon retour,
dit Louis Mareuil à son ami, en lui serrant la main.
--Je vous promets de vous attendre, répondit Georges. M. Mornas ne vous
retiendra sans doute pas longtemps, et je n’ai rien à faire aujourd’hui.
N’oubliez pas de lui dire que je suis à ses ordres, quand il lui plaira
de m’appeler... dites-lui a aussi que ma déposition sera
vraisemblablement la plus importante, car j’ai vu ce que personne n’a
vu. Et surtout, soyez prudent, ajouta-t-il tout bas, de bouche à
oreille.
Louis le rassura d’un geste insouciant et alla rejoindre dans l’avenue
l’attaché qui s’était éloigné par discrétion.
Louis, revenu d’un premier moment de surprise et d’inquiétude, ne
pensait plus qu’au bonheur d’être aimé de Cécile.
Ce poëte était ainsi fait, qu’il avait déjà presque oublié la
catastrophe à laquelle il devait de pouvoir espérer encore, et qu’il ne
se préoccupait pas du tout de savoir ce que dirait le monde de son futur
mariage avec la veuve du malheureux Trémentin, ni ce que pensait de ce
raccommodement prématuré le juge d’instruction qui cherchait l’assassin.
Il ne se rappelait même pas qu’aux termes de la loi, une femme qui vient
de perdre son mari est obligée d’attendre dix mois pour en épouser un
autre.
Il ne voyait que le but, et il y allait tout droit, sans avoir
conscience de ce qui se passait autour de lui et sans prendre souci des
obstacles qui lui barraient le chemin.
--Quel aimable homme que M. Georges Darès! lui dit, en se plaçant à sa
gauche, l’envoyé du parquet. Et avec cela beaucoup de talent. J’ai vu sa
dernière pièce l’autre jour. Jamais je ne me suis tant amusé. Vous êtes
bien heureux de le connaître! Il est votre voisin, je crois?
--Oui... il habite tout près d’ici... rue Condorcet, murmura
distraitement Louis Mareuil.
--Et M. Caussade, le peintre, demeure rue Duperré. Vous le connaissez
aussi, je crois?
--Beaucoup moins que Georges.
--Ah! je pensais que vous étiez avec lui en relations suivies. Mais, du
moins, vous l’avez rencontré hier, à ce dîner qui a si mal fini?
--Je l’ai rencontré... dans la rue. Je n’étais pas invité.
--Pardon! je croyais... on m’avait dit que vous étiez reçu chez madame
la baronne Aubrac, qui est, si je ne me trompe, la tante de la mariée.
Quel malheur affreux pour cette jeune femme, qui se trouve veuve le jour
même de ses noces! J’ai eu quelquefois l’honneur de voir madame Mornas,
qui s’intéresse vivement à elle et qui m’a dit qu’elle était charmante.
Je la plains de tout mon cœur.
Louis s’abstint de répondre à cette ouverture, et l’attaché n’insista
point sur les qualités de mademoiselle Aubrac.
Ils arrivaient à la grille qui ferme l’entrée de l’avenue Frochot, et sa
voiture était là: un grand coupé attelé d’un bon cheval, mais qui
manquait d’élégance. Le cocher portait une livrée défraîchie et des
gants de coton blanc qui n’étaient pas neufs.
On eût dit un de ces équipages que l’État met à la disposition de
certains hauts fonctionnaires tout le temps qu’ils sont en place, et qui
servent ensuite à leurs successeurs.
Louis Mareuil ne fit aucune attention à ces détails; mais il fut un peu
surpris de voir un homme assez mal vêtu et d’assez mauvaise mine
s’approcher pour ouvrir la portière.
C’était sans doute un de ces industriels du trottoir qui rôdent le soir
aux abords des théâtres, à seule fin de gagner quelques gros sous en
aidant les gens à descendre. Il passait là par hasard, et il ne voulait
pas manquer l’occasion d’empocher un pourboire.
L’attaché ne prit pas garde à cet individu et, toujours courtois, fit
monter le premier Louis Mareuil, qui ne résista que pour la forme,
n’étant pas disposé à prolonger un assaut de politesse.
L’attaché monta ensuite, et l’homme, après avoir fermé la portière,
grimpa lestement sur le siége, où il s’établit à côté du cocher.
Ce sans gêne était étrange, et Louis, devenu plus attentif, allait en
demander l’explication; mais l’attaché, qui lisait dans ses yeux,
devança la question qu’il allait lui adresser.
--C’est un ami du cocher, dit-il en souriant. Je suis venu dans une
voiture officielle. Elle est à nos ordres depuis dix heures du matin
jusqu’à six heures du soir, et c’est trop juste, car on ne peut pas
exiger que nous fassions à nos frais les courses du parquet. Mais aucun
de nous n’aura jamais l’idée de se montrer aux Champs-Élysées dans cette
vieille guimbarde. Et je vous prie de croire que si elle m’appartenait,
le cocher ne se permettrait pas de promener ses camarades.
Louis se tint pour satisfait. Il attachait peu d’importance à cet
incident, et il lui tardait de se remettre à rêver au bonheur qui
l’attendait après la désagréable corvée qu’il n’avait pas dépendu de lui
d’éviter.
Le messager du juge d’instruction était venu le déranger au moment où il
allait exposer à sa mère le plan que Cécile et lui avaient arrêté
ensemble, au bas de l’escalier de Saint-Vincent de Paul, sans se douter
que madame Aubrac et madame Mornas les voyaient. Le pauvre garçon
espérait bien reprendre l’entretien dans une heure, et faire partager
ses idées folles à madame Mareuil.
Il aimait beaucoup mieux penser à ses projets que d’entretenir avec un
inconnu une conversation banale; mais il comptait sans la loquacité de
ce personnage, qui tenait absolument à causer en route.
Le cheval avait pris un trot allongé, et le coupé brûlait le pavé. Ils
étaient déjà au faubourg Montmartre.
--De ce train, lui dit l’attaché, nous serons au palais dans dix
minutes. Mais j’ai des remords de vous avoir arraché à une réunion de
famille. Ces dames vont me maudire.
Et comme Louis ne soufflait mot, il reprit:
--M. Darès a bien voulu me désigner madame votre mère et mademoiselle
votre sœur... mais je n’ai pas osé lui demander le nom de cette dame qui
était avec elles. Vous avouerai-je que j’en mourais d’envie? Elle est
d’une beauté remarquable, et elle a, ce qui vaut mieux encore, une
physionomie sympathique. Serait-elle votre parente? Non... elle est en
grand deuil, et si elle était votre parente, vous seriez en deuil aussi.
Louis, surpris et choqué de cette question indiscrète, ne pouvait
cependant pas se dispenser d’y répondre, et il ne songea pas un seul
instant à mentir.
--C’est la veuve de M. Trémentin, dit-il sèchement.
--Comment! s’écria l’attaché, la veuve de M. Trémentin qui a été
assassiné hier! Il faut que vous me l’affirmiez pour que je le croie.
--Pourquoi donc, monsieur?
--Mais... parce que la mort tragique de son mari est si récente!...
Excusez mon étonnement... je ne réfléchissais pas que madame Trémentin
est sans doute l’amie...
--De ma sœur, oui, monsieur, la meilleure amie.
--Et elle est venue chercher près d’elle des consolations dont elle a
grand besoin... C’est tout naturel, et j’ai parlé trop vite. Madame
Mornas n’avait pas exagéré. Elle est ravissante, cette veuve de vingt
ans... car elle a tout au plus vingt ans, et le deuil lui va très-bien.
Louis ne releva pas cet éloge enthousiaste, et l’attaché reprit:
--Elle a vraiment du courage de maîtriser sa douleur pour aller voir une
amie, car enfin son mari a été tué sous ses yeux, à ce qu’il paraît...
et il n’est pas encore enterré. L’a-t-elle revu après l’événement?
Non... on l’aura emmenée, et je conçois qu’elle ait préféré ne pas
passer la nuit près d’un cadavre. Elle aura couché chez sa tante, qui,
je crois, habitait avec elle avant ce malheureux mariage.
Louis continuait à se taire, mais il commençait à trouver ce monsieur
très-agaçant et même quelque chose de plus. Un soupçon s’éveillait dans
son esprit, et ces propos singuliers lui donnaient fort à penser.
--Excusez-moi, monsieur, lui dit l’équivoque aspirant à la magistrature,
j’oublie que vous devez être vous-même très-affligé, et que mes
questions doivent vous fatiguer. Je me tais donc. Du reste, nous
touchons au but de notre voyage, et dans un instant, ce ne sera plus à
moi que vous aurez à répondre.
Le coupé avait descendu la rue Montmartre, traversé les Halles centrales
et arrivait à l’entrée du pont Neuf.
C’est bien le chemin le plus court pour aller au Palais de justice, et
pourtant Louis se demandait si c’était là qu’on le menait.
Louis connaissait assez mal le Palais et ses dépendances.
Au journal où il rédigeait, il n’était point chargé des comptes rendus
judiciaires, et pour cause, car il eût été tout à fait impropre à ce
travail. Il y faut des qualités qui manquaient absolument à ce poëte
exalté. On ne lui confiait même que par exception des missions de
reportage, et il s’en acquittait assez mal. Il avait trop d’imagination
pour relever exactement les faits qui se passaient sous ses yeux.
Quelquefois il les diminuait, plus souvent il les grossissait, mais il
ne les voyait jamais tels qu’ils étaient.
Et ce jour-là, particulièrement, Louis Mareuil était dans les nuages.
Il avait à peine regardé, pendant le trajet, ce singulier attaché au
parquet; il n’avait pas pris garde au chemin que suivait la voiture, et
il était vraiment un peu tard pour s’étonner des questions incessantes
de ce personnage et pour se demander où on le conduisait.
Le coupé, arrivé au milieu du pont Neuf, prit le quai de l’Horloge, et
fila rapidement le long des nouvelles constructions qui font face à
l’ancienne place Dauphine.
Louis ne savait pas au juste de quel côté de cet édifice compliqué se
trouvaient les cabinets des juges d’instruction. Il se souvenait
vaguement d’avoir entendu dire à ses camarades du journal qu’on y
arrivait par le boulevard du Palais. Le quai que suivait la voiture
aboutit à ce boulevard qui traverse la Cité. Il n’y avait donc pas lieu
de s’inquiéter, et cependant Louis n’était pas complétement rassuré.
Son compagnon, si expansif tout à l’heure, se taisait maintenant; il
affectait de regarder par la portière et de suivre avec intérêt la
marche d’un bateau-mouche qui remontait la Seine.
Tout à coup, la voiture lancée à fond de train obliqua d’abord à gauche
afin de ne pas tourner trop brusquement; puis, après avoir décrit une
courbe habilement calculée, elle enfila avec une précision remarquable
un corridor voûté qui s’ouvrait sur le quai, et s’arrêta au fond d’une
cour intérieure.
--Nous y sommes, dit l’attaché. Si vous voulez bien prendre la peine de
descendre, je vais vous montrer le chemin.
En même temps, il ouvrait la portière, et l’homme qui était grimpé sur
le siége se présentait pour l’aider à mettre pied à terre.
Louis remarqua alors deux gardes de Paris qui se tenaient à l’entrée
d’un couloir bordé des deux côtés de hauts bâtiments neufs.
Il commençait à comprendre.
--Où me menez-vous donc, monsieur? s’écria-t-il.
L’attaché avait déjà disparu, après avoir dit un mot au prétendu
camarade du cocher. Il montait un escalier dont Louis Mareuil
n’apercevait que les premières marches.
--Descendez. On vous attend, dit l’homme, qui avait bien la mine d’être
un agent de la sûreté.
Louis descendit, regarda autour de lui et comprit tout à fait.
Il était dans une cour où se promenaient des sergents de ville, et qui
ressemblait parfaitement à une cour de prison.
Il se rappela alors que la vieille préfecture de police a été
reconstruite il y a quelques années.
Les affreuses masures où étaient logés les bureaux ont fait place à des
édifices d’un aspect monumental.
Le cabinet du chef de la sûreté est à l’entre-sol, à gauche, au fond
d’un passage, celui que l’agent montrait à Louis d’un geste engageant.
C’est le chemin qui mène finalement à la cour d’assises et quelquefois à
la place de la Roquette.
Tous les criminels y passent avant d’entrer au Dépôt, qui est la
première étape de ce triste voyage.
--Allons! reprit l’homme.
Louis avait envie de lui sauter à la gorge, mais il contint sa colère et
il marcha. Il lui tardait de s’expliquer avec le soi-disant attaché au
parquet, qui devait être un commissaire de police ou un officier de
paix.
L’homme le suivit de très-près.
Ils passèrent entre les postes d’inspecteurs qui occupent les salles du
rez-de-chaussée, et ils arrivèrent au pied d’un escalier tournant.
--Montez! dit l’homme en s’effaçant pour lui céder le pas.
Les policiers le cèdent toujours aux gens qu’ils arrêtent; mais c’est à
seule fin de les empêcher de se sauver.
Leur politesse n’est que de la prudence.
A l’entre-sol, Louis déboucha dans ure grande antichambre où se tenaient
trois garçons de bureau, deux vieux et un jeune.
Cette pièce était meublée d’un poêle, d’une table et de deux fauteuils
usés.
L’homme en indiqua un à Louis, qui ne jugea pas à propos de s’y asseoir.
Les garçons de bureau en avaient vu bien d’autres, et cependant ils
examinaient avec une certaine curiosité ce jeune homme, qui était entré
la tête haute et qui n’avait pas la mine défaite des prévenus qu’on
amène en ce lieu redoutable.
Un garde se tenait au haut de l’escalier, pour s’opposer à une tentative
d’évasion.
Louis ne songeait guère à fuir. Il ne songeait qu’à se défendre, et il
s’y préparait.
L’agent s’était glissé dans une seconde antichambre qui fait suite à la
première.
Il reparut deux minutes après, et il fit signe à Louis de venir.
Louis ne demandait pas mieux. Il entra, et, après avoir traversé une
salle carrée où il n’y avait que des armoires garnies de cartons verts,
il se trouva dans un cabinet où un homme assis devant un bureau
écrivait, un homme qu’il reconnut aussitôt.
C’était le prétendu attaché au parquet.
--Enfin, monsieur, s’écria Louis Mareuil, vous allez m’apprendre ce que
signifie cette mauvaise plaisanterie. Vous êtes venu me chercher de la
part de M. Mornas, juge d’instruction, qui avait, disiez-vous, un
renseignement à me demander. Où est-il? je veux la voir.
--Vous le verrez bientôt, répondit froidement l’homme assis. Comment
vous appelez-vous? où demeurez-vous? quelle est votre profession?
--Vous moquez-vous de moi?
--C’est une formalité indispensable. Répondez; je n’ai pas de temps à
perdre.
--Mon nom! vous le connaissez, et mon domicile aussi, puisque vous êtes
entré chez moi pour m’attirer dans un piége infâme.
--Je vous rappelle que vous parlez à un magistrat, et je vous invite à
changer de ton.
--Un magistrat qui agit comme un mouchard! Vous vous êtes présenté en
prenant une qualité qui ne vous appartient pas.
--Si je vous avais dit qui j’étais, vous auriez peut-être refusé de me
suivre, et j’aurais été obligé de vous faire arrêter, sous les yeux de
votre mère et de votre sœur. C’est par égard pour elles que je n’ai pas
décliné ma qualité, et que j’ai laissé mes agents à l’entrée de l’avenue
Frochot. Vous devriez me remercier, et vous me répondez par des injures
qui ne sauraient m’atteindre. Prenez garde d’aggraver encore votre
situation.
--Ma situation!... de quoi suis-je donc accusé?
--Je m’étonne que vous me le demandiez... et je vous engage à ne pas
persister dans le système que vous paraissez avoir adopté. Vous savez
très-bien que vous êtes prévenu d’assassinat sur la personne de M.
Edmond Trémentin.
--Moi!... mais c’est absurde... je suis arrivé à Boulogne au moment où
le crime venait d’être commis... et Georges Darès a vu fuir le
meurtrier.
--Vous direz cela au juge d’instruction, et M. Darès sera entendu. Je ne
suis pas chargé de vous interroger, mais de vous faire écrouer.
--Vous m’envoyez en prison?
--Ce n’est pas moi qui vous y envoie. J’ai contre vous un mandat
d’amener qui va être converti en mandat de dépôt. Si vous refusez de me
fournir les indications que je viens de vous demander, je les inscrirai
d’office. Je vous répète que je n’ai pas de temps à perdre.
Louis pâlit horriblement, mais il se roidit contre l’émotion qui lui
serrait le cœur, et il dit d’une voix assez ferme:
--C’est bien, monsieur. Faites-moi donner de quoi écrire à ma mère.
--Je regrette de ne pas pouvoir accéder à votre désir. C’est le juge
d’instruction qui décidera si vous serez ou non mis au secret, et
jusqu’à ce qu’il ait statué, il m’est impossible de vous autoriser à
communiquer avec qui que ce soit.
Et, s’adressant à l’agent qui gardait la porte, le chef ajouta:
--Conduisez le prévenu au Dépôt.
Louis baissa la tête et ne répliqua pas un mot. Toute son assurance
était tombée. Il se sentait vaincu.
Dix minutes après, la porte massive de la prison se refermait sur lui.
C’en était fait de ses rêves de bonheur, et le malheureux se disait en
pensant à Cécile:
--S’ils allaient l’accuser d’être ma complice!
CHAPITRE IV
M. Mornas était arrivé au Palais à midi et demi. Il avait eu une courte
conférence avec le chef du parquet, et il était déjà installé dans son
cabinet alors que sa femme causait encore amicalement avec M. Gigondès.
Ainsi qu’elle l’avait prévu, ses honorables scrupules lui avaient valu
des compliments, et il restait chargé de l’instruction.
On lui confiait la tâche difficile d’élucider une des affaires les plus
embrouillées qu’on eût vues depuis longtemps, et l’on s’en rapportait
complétement à ses lumières et à son impartialité pour diriger les
recherches.
Il avait été saisi un peu tard, puisque seize heures s’étaient écoulées
depuis le coup de fusil. Le crime avait été commis hors de Paris, et il
en était résulté une perte de temps. Mais il importait moins de marcher
vite que de marcher sûrement, et, du reste, la nuit et la matinée
n’avaient pas été mal employées.
Le commissaire de police de Boulogne avait complété son enquête sur
place, et le chef de la sûreté, averti presque immédiatement, s’était
occupé dès l’aurore de recueillir des informations précises sur
l’entourage et sur le passé de M. Trémentin.
Il y avait mis tant de zèle et il avait procédé avec tant de sagacité
qu’à midi son rapport était prêt, un rapport où étaient indiquées les
causes probables du crime et désignées par leurs noms les personnes qui
avaient intérêt à le commettre.
C’était comme une préface explicative destinée à renseigner le juge
d’instruction qui devait, après lecture de ce document et examen
sommaire des faits, donner une première direction aux poursuites.
M. Mornas l’avait trouvé dans son bureau et avait commencé naturellement
par en prendre connaissance, avant d’appeler le magistrat suburbain qui
avait fait les constatations matérielles et qui attendait ses ordres.
Cette pièce était un modèle de clarté. Son auteur avait acquis, par la
longue pratique de ses difficiles fonctions, une remarquable netteté
d’esprit, et une grande indépendance de raisonnement. Il exposait la
situation sans réticence aucune, il s’abstenait de conclure, et il ne
laissait même pas percer son opinion personnelle.
Il affirmait cependant que le désir de se venger avait seul pu armer le
meurtrier, et que ce désir lui avait été inspiré par le mariage de M.
Trémentin avec mademoiselle Aubrac. Le fait d’avoir frappé le mari
pendant le repas de noces ne laissait aucun doute à cet égard, et il y
avait dans ce raffinement de cruauté une indication qui pouvait servir.
Ce point de départ étant admis, deux hypothèses se présentaient: M.
Trémentin avait été tué, ou par une femme jalouse de lui, ou par un
homme jaloux de mademoiselle Aubrac.
A l’appui de la première supposition, le rapport signalait que M.
Trémentin avait eu beaucoup de maîtresses, et de toutes conditions. Il
recherchait les femmes du monde, mais il courait aussi les femmes de
théâtre et ne dédaignait pas les petites ouvrières. Une seule de ses
maîtresses était connue jusqu’à présent, et le chef de la sûreté ne se
gênait pas pour la nommer.
C’était madame Verdalenc, dont l’ancienne liaison avec l’employé de son
mari était presque de notoriété publique; mais cette liaison paraissait
avoir pris fin depuis quelques années.
Il y avait donc une enquête à ouvrir sur les amoureuses de M. Trémentin,
enquête qui devait être longue et difficile.
On notait en passant que, dans le cas où on l’ouvrirait, il faudrait
probablement chercher un complice, attendu qu’un fusil n’est point une
arme à l’usage des femmes.
La seconde hypothèse laissait moins de champ à l’incertitude.
Mademoiselle Aubrac n’avait jamais eu qu’un amoureux, M. Louis Mareuil,
qui aspirait à l’épouser, quoiqu’il n’eût pas de fortune, et qui
haïssait son heureux rival à ce point qu’il l’avait provoqué en duel à
une époque assez récente.
Mais, ajoutait le rapport, M. Mareuil se tenait à l’écart depuis six
mois et semblait avoir renoncé à ses prétentions. Il avait, d’ailleurs,
d’excellents antécédents; il appartenait à une famille très-respectable,
et il menait une vie très-régulière.
Et l’auteur mentionnait, pour mémoire, que si l’on s’arrêtait à la
dernière supposition, il y aurait sans doute lieu d’examiner si madame
Trémentin, qui ne s’était pas mariée de son plein gré, n’avait pas eu
connaissance du projet homicide de son amoureux évincé.
La lecture attentive de ce lucide et judicieux exposé laissa le juge
d’instruction très-perplexe.
Un problème redoutable se trouvait posé dès le début. Deux voies
opposées se présentaient pour marcher à la découverte de la vérité.
Laquelle fallait-il suivre?
M. Mornas penchait pour la première. Il se souvenait de ce que lui avait
dit sa femme en lui conseillant d’accepter l’instruction, et, à première
vue, il lui semblait impossible qu’une jeune fille, aimée et estimée de
sa chère Berthe, se fût éprise d’un garçon capable de devenir un
assassin. Mais il appréciait maintenant à leur juste valeur les
difficultés qu’allait lui créer sa situation particulière.
Il se sentait du reste de force à les surmonter; la robe rouge de
conseiller valait bien qu’on sacrifiât quelque chose pour la gagner, et
il se croyait assuré de ne pas faiblir, alors même qu’il aurait à
choisir entre l’accomplissement d’un devoir pénible et la satisfaction
de ne pas heurter les sympathies de madame Mornas.
Avant tout, il lui fallait s’éclairer. Le rapport lui avait fourni des
données exactes sur des probabilités morales; mais il ne connaissait
rien ou presque rien des faits.
Il avait sous les yeux un procès-verbal, assez détaillé, mais sec comme
tous les procès-verbaux, qui ne peuvent pas reproduire la physionomie
des événements.
Il lui restait à entendre le commissaire qui l’avait rédigé, et à se
transporter ensuite avec lui sur le théâtre du crime, si ce déplacement
lui paraissait utile. Mais s’il tenait à l’entendre d’abord, c’était
surtout pour se renseigner avant d’agir.
Une fausse démarche pouvait avoir les plus graves conséquences pour la
suite du procès, et M. Mornas craignait de mettre en cause un innocent.
Il ne s’agissait pas, cette fois, de malfaiteurs de profession qu’on
n’hésite pas à faire arrêter sur un simple soupçon, car leur réputation
n’a rien à perdre.
Dans l’affaire épineuse que M. Mornas avait à instruire, le mandat
d’amener ne pouvait tomber que sur des gens bien posés, dont l’existence
avait toujours été sans tache, et il n’en fallait pas davantage pour
porter à leur honneur une atteinte irréparable.
Il suffisait même, pour les déconsidérer, que leur nom figurât d’une
certaine façon dans les procès-verbaux d’interrogatoire, et avant de
faire appeler le commissaire, M. Mornas, par excès de prudence, crut
devoir renvoyer son greffier.
Ce commissaire était un homme sage, un peu trop convaincu peut-être de
son importance, mais absolument incapable de _s’emballer_, comme on dit
vulgairement, sur des indices, et d’exagérer des faits sans importance,
à seule fin de ne pas revenir bredouille d’une chasse à l’assassin.
Il n’était pas de ceux à qui il faut un coupable pour se faire bien
noter, de même qu’il faut à un cuisinier un lièvre pour confectionner un
civet.
Il commença par raconter très-posément comme quoi, lorsqu’il était
arrivé au restaurant, dix minutes après le crime, il avait trouvé M.
Trémentin mort, la mariée revenant à peine de la syncope où elle était
tombée, les invités affolés et M. Verdalenc dans un état de
surexcitation extraordinaire.
Ce monsieur l’avait tout d’abord accablé de propos incohérents et
s’était presque imposé à lui, pour l’aider dans ses premières
investigations. Il l’avait accompagné partout, en répétant sur tous les
tons que le meurtre de son caissier ne resterait pas impuni, qu’il
soupçonnait quelqu’un, et qu’il fournirait à la justice des indications
précieuses.
--Cet empressement a dû vous paraître singulier, demanda M. Mornas, qui
se souvenait d’avoir lu le nom de madame Verdalenc dans le rapport du
chef de la sûreté.
--Oui, monsieur, répondit le commissaire, et je me demandais même si M.
Verdalenc ne cherchait pas à m’égarer dans mes recherches; mais les
choses ont bientôt changé de face. Il n’a pas tardé à accuser
formellement un jeune homme que nous avons rencontré dans la rue, à la
porte de la maison Cabassol. Je n’y ai pas d’abord attaché beaucoup
d’importance, mais plus tard j’ai pensé que M. Verdalenc pouvait avoir
raison.
--Un jeune homme, dites-vous?
--Oui, monsieur, un journaliste qui s’appelle Louis Mareuil.
--Louis Mareuil! s’écria M. Mornas; quoi! il était hier à Boulogne?
--Oui, monsieur, répondit le commissaire, et M. Verdalenc affirme que ce
jeune homme avait demandé en mariage mademoiselle Aubrac, qui a épousé
M. Trémentin.
--Cela ne prouve pas qu’il soit coupable. J’ai là précisément des
renseignements sur lui. Ils sont excellents. Je ne comprends pas, il est
vrai, comment il se trouvait devant la maison où le crime venait d’être
commis.
--Ce ne serait pas une raison suffisante pour l’accuser, mais il y en a
d’autres. J’avais terminé mon enquête sommaire, et j’allais rentrer chez
moi pour écrire mon procès-verbal, quand un habitant de Boulogne, un
commerçant honorable, m’a abordé et m’a rapporté un propos que Mareuil a
tenu et que lui et deux autres personnes ont entendu. Mareuil causait
dans la rue avec deux messieurs qu’il connaît et qui faisaient partie
des invités. Il leur demandait tout haut, et sans doute avec intention,
qui l’on avait tué. On ne peut guère admettre qu’il l’ignorât; car les
gens qui l’entouraient parlaient entre eux de l’événement. Un des
messieurs qu’il interrogeait lui a répondu, je ne sais pourquoi, que la
balle avait frappé madame Trémentin. Alors Mareuil s’est écrié:
«Malheureux que je suis! j’espérais que c’était lui.» Ce sont ces
propres paroles que trois témoins ont entendues, et que l’un d’eux m’a
répétées littéralement.
--C’est étrange... mais je ne m’explique pas très-bien le sens de cette
exclamation.
--Je ne me l’expliquais pas non plus tout d’abord. C’est seulement à la
réflexion que j’ai pensé que ces mots pouvaient signifier: «Je visais le
mari que j’abhorre, et j’ai tué la femme que j’aime.» Mais ce n’est de
ma part qu’une conjecture. Cela peut aussi bien signifier: «Je savais
qu’on venait de tuer quelqu’un, et je croyais que c’était le mari.»
--Quoi qu’il en soit, ce jeune homme parlait bien légèrement d’un crime
épouvantable... Mais lorsque cette phrase imprudente lui est échappée,
M. Verdalenc était-il présent?
--Non, monsieur. Mais trois témoins, très-dignes de foi, déposeront
devant vous qu’elle a été dite à quelqu’un que vous interrogerez
certainement... à M. Georges Darès, auteur dramatique...
--Je le connais.
--M. Verdalenc aussi le connaît. Il me l’a présenté... dans la rue...
ainsi qu’un M. Caussade, peintre d’histoire, qui était aussi de la
noce... Ces deux messieurs, au moment où le coup de feu a été tiré, se
sont précipités hors de la salle pour courir après l’assassin... eux
seuls ont eu cette présence d’esprit... ils l’ont poursuivi jusqu’à
l’entrée du bois de Boulogne, paraît-il... et, en revenant, ils ont
rencontré Mareuil à la porte du restaurant... du moins, c’est ce que m’a
déclaré M. Darès...
Le commissaire disait Mareuil tout court. De là à l’appeler: le nommé
Mareuil ou le prévenu Mareuil, il n’y avait pas loin, et l’intention
n’échappa point à M. Mornas.
--Pensez-vous donc que M. Darès ne vous a pas dit la vérité?
demanda-t-il.
--Non, monsieur... car il faudrait alors supposer qu’il était d’accord
avec Mareuil, et M. Verdalenc répond de lui. Du reste, je ne lui ai pas
demandé d’explications. Je me suis contenté de prendre son adresse et
celle de ce journaliste, qui m’était déjà suspect.
--Vous croyez donc que c’est lui qui a fait le coup?
--Je ne suis pas en mesure d’affirmer qu’il est coupable, mais je pense
qu’il est impossible de ne pas le soupçonner. Les preuves morales sont
contre lui... il haïssait mortellement M. Trémentin, qui n’avait pas
d’autre ennemi, m’a assuré M. Verdalenc... et la déclaration de M. Darès
ne prouve rien en sa faveur, car, après avoir échappé à ces messieurs
dans le bois, il a pu rentrer à Boulogne avant eux, par un autre chemin,
afin de se créer un alibi. Le commerçant qui m’a rapporté les paroles
compromettantes qu’il a prononcées certifie que Mareuil n’était pas
devant la maison Cabassol depuis une minute lorsque M. Darès l’a abordé.
M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie se rembrunissait à vue d’œil.
Il commençait à craindre que la seconde hypothèse du chef de la sûreté
ne fût la vraie, et celle-là pouvait conduire à accuser de complicité
Cécile Aubrac. Mais il n’était plus temps de s’arrêter.
--C’est un point important à vérifier, dit-il. M. Verdalenc, qui a si
mauvaise opinion de ce jeune homme, irait-il jusqu’à supposer que madame
Trémentin pourrait être impliquée dans cette affaire?
--Oh! pas du tout, monsieur. Il m’a fait d’elle, au contraire, l’éloge
le plus complet. Elle avait eu autrefois une inclination pour Mareuil,
mais elle en était bien revenue, et elle ne le voyait plus depuis fort
longtemps. Elle a été désolée de la mort de son mari... d’ailleurs, peu
s’en est fallu qu’elle ne fût atteinte par la balle qui l’a frappé... et
si vous me permettez, monsieur, d’exprimer mon opinion personnelle, je
vous dirai qu’il ne m’est pas démontré que le coup de fusil ne lui était
pas destiné.
Le juge releva la tête. Il acceptait volontiers cette idée qui mettait
Cécile hors de cause. Madame Mornas s’intéressait à elle, mais elle ne
s’intéressait pas à Louis Mareuil; et maintenant il apparaissait qu’on
pouvait accuser ce malheureux garçon sans exposer Cécile à être
soupçonnée.
--Continuez, monsieur, dit-il. Comment avez-vous conduit l’enquête, et
quels indices avez-vous recueillis?
--Hier au soir, je n’ai presque rien pu faire, monsieur. Je n’avais à ma
disposition que deux inspecteurs qui étaient venus de Paris pour une
autre affaire, et qui se trouvaient par hasard dans mon bureau lorsqu’on
est venu me chercher. Il eût été complétement inutile de chercher
l’assassin dans le bois. Je me suis borné à constater que, pour faire
feu, il s’est posté dans une baraque qui se trouve juste en face du
restaurant. Il a tiré par la fenêtre, horizontalement et à une distance
de vingt-cinq mètres.
--Une baraque, dites-vous?
--Oui, une cabane en bois qui a servi autrefois à loger les ouvriers
d’un entrepreneur de terrassements, et qu’on a négligé de démolir quand
les travaux ont été finis. Elle est inhabitée depuis des années.
--Comment l’assassin a-t-il fait pour y entrer? Elle est donc ouverte à
tout venant?
--Non, monsieur. Elle était toujours close, au contraire. Mais
l’assassin avait la clef. Il l’a même oubliée sur la porte, qu’il n’a
pas pris le temps de refermer.
--Alors on le tient, car on doit savoir à qui appartient la maison.
--Malheureusement, non... ou plutôt on sait qu’elle n’appartient à
personne. Le terrain sur lequel on l’a bâtie jadis est à la commune,
mais les matériaux ont si peu de valeur que le propriétaire les a
abandonnés.
--On retrouvera l’entrepreneur qui l’a fait construire.
--Il est mort il y a plus de vingt ans, et l’on croit qu’il avait fait
cadeau de cette masure à un de ses contre-maîtres, qui n’y a jamais mis
les pieds... du moins, on ne l’y a jamais vu.
--Eh bien, c’est ce contre-maître qu’il faut chercher.
--J’y ai pensé tout de suite. Malheureusement, il n’était pas du pays,
et personne ne se souvient de son nom. On n’est même pas sûr que son
patron lui ait donné la cabane. C’est un bruit qui a couru, et que je
n’ai pas encore pu vérifier.
--C’est la première chose à éclaircir. L’assassin ne peut-être que le
propriétaire ou quelqu’un qui le connaît, puisqu’il était en possession
de la clef.
--Vous la verrez, monsieur. Elle est parmi les pièces à conviction, et
vous pourrez constater qu’elle n’est pas neuve, et qu’on ne s’en est pas
servi depuis longtemps, car elle est toute rouillée.
--Et dans l’intérieur de la baraque vous n’avez rien trouvé?
--Absolument rien, monsieur, si ce n’est des traces de pas. Il pleuvait
très-fort, et le terrain est boueux autour de la baraque. J’ai pu
reconnaître que plusieurs personnes étaient entrées. Il y a des
empreintes de dimensions différentes. Bien entendu, j’ai veillé à ce
qu’on ne les effaçât pas.
--L’assassin n’était donc pas seul?
--Je persiste à croire que si. En fuyant, il a laissé la porte ouverte,
et d’autres ont pu entrer... des gens que l’événement avait attirés...
il s’est écoulé plus de vingt minutes entre le moment où le coup est
parti et le moment ou j’ai visité la baraque.
Mais j’ai fait ce matin une découverte plus importante.
--Laquelle?
--Je suis retourné de très-bonne heure sur les lieux, et en examinant la
fenêtre par laquelle on a tiré, j’ai trouvé dans la rue, entre deux
pavés, un fragment de papier dont l’assassin s’est servi pour bourrer
son fusil. Ce papier porte une indication précieuse, et je tenais à vous
le remettre moi-même. Je vous l’apporte.
--Voyons! dit avec empressement M. Mornas.
Le commissaire de police tira de sa poche son porte-monnaie, l’ouvrit et
y prit un papier mâchuré et tout noirci par la poudre.
--C’est bien une bourre, dit-il en le remettant au juge d’instruction,
et vous remarquerez, monsieur, qu’on y peut lire encore des caractères
imprimés. Ce fragment a été arraché d’un livre.
--Oui, sans aucun doute, et même d’un livre de vers... les mots qui
restent riment entre eux... _vents_, _mouvants_... _rêve_, _grève_. Vous
avez raison, monsieur, il y a là un indice précieux.
--D’autant plus précieux que Mareuil est poëte.
--Poëte! Vous venez de me dire qu’il est journaliste.
--Il appartient en effet à la rédaction d’un journal, mais il vient de
publier un volume de poésies.
--Comment savez-vous cela?
--C’est M. Verdalenc qui me l’a appris. Il prétend que ce garçon passe
sa vie à faire des vers, au lieu de travailler sérieusement, et qu’il
mange, à faire imprimer des livres que personne n’achète, l’argent que
sa mère et sa sœur ont beaucoup de peine à gagner. Et ce papier est tout
neuf... l’impression est toute fraîche.
--Si vraiment ce jeune homme était l’auteur du livre que l’assassin a
déchiré pour bourrer son fusil, ce serait une forte présomption contre
lui... presque ure preuve. Mais comment le savoir? Il ne reste que des
bouts de ligne... des rimes qui traînent partout.
--Vous pourriez appeler l’éditeur qui a mis le volume en vente, et
l’imprimeur... ils reconnaîtront certainement le papier et les
caractères... ils indiqueront même la page où se trouvent les quatre
vers dont nous n’avons que la fin.
--Je les entendrai demain... C’est grave, très-grave, conclut M. Mornas,
qui commença aussitôt une promenade silencieuse à travers son cabinet.
C’était chez lui un signe évident de préoccupation, et, de fait, il se
trouvait dans un embarras extrême.
Les deux preuves apportées par le commissaire semblaient accablantes
pour Louis Mareuil. La pièce à conviction surtout ne laissait presque
aucun doute. D’autre part, les renseignements sur ses antécédents et sa
conduite étaient favorables, et l’on pouvait s’étonner qu’un garçon si
bien noté dans le rapport du chef de la sûreté se signalât tout à coup
par un meurtre si audacieux.
Le juge, qui connaissait ses classiques, s’en allait récitant tout bas
les vers connus:
Quelque crime toujours précède les grands crimes...
Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux
Un perfide assassin, etc.
Mais, en dépit de cette sentence poétique, M. Mornas augurait fort mal
du cas de Louis Mareuil, et il était résolu à faire son devoir, au
risque de chagriner sa femme.
--Hier, vous vous êtes contenté, m’avez-vous dit, de prendre l’adresse
de M. Mareuil? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement. Mais, ce matin...
n’avez-vous rien fait de plus?
--Pardon, monsieur, après avoir vu le procureur de la République, j’ai
pris sur moi de passer au journal où écrit Mareuil. Ce n’était pas
l’heure où les rédacteurs y viennent, mais un garçon de bureau m’a
affirmé que Mareuil, contrairement à son habitude, n’y avait pas paru la
veille. Au parquet, j’ai su que vous veniez d’être désigné pour
instruire l’affaire, et je n’ai pas voulu pousser les choses plus loin
avant de vous avoir vu.
--Que concluez-vous de l’absence prolongée de ce jeune homme?
--Qu’il n’y a pas une minute à perdre pour s’assurer de sa personne.
S’il est rentré à son domicile, ce dont je doute, il n’y couchera certes
pas ce soir, car il doit s’attendre à être arrêté. Il prendra, dans la
journée, le train de Bruxelles ou le train de Londres.
--Je pense comme vous qu’il faut se hâter... non pas de l’arrêter, mais
de l’interroger. Il se justifiera peut-être, et dans le cas où il y
parviendrait, je ne veux pas avoir à regretter d’avoir pris une mesure
prématurée.
Je ne vous retiens plus, monsieur. Veuillez en sortant prier de ma part
le chef de la sûreté de monter ici. Vous le trouverez certainement dans
son cabinet, et vous lui direz que je désire lui parler sur-le-champ.
--J’y vais, monsieur le juge d’instruction, répondit le commissaire.
M. Mornas resta seul et plus perplexe que jamais. Il commençait à penser
que l’arrestation de Louis Mareuil était indispensable, mais il tenait à
ne donner l’ordre qu’après avoir fait tout ce qu’il était possible de
faire pour éviter d’en venir là.
Il avait pleine confiance dans les lumières du chef de la sûreté.
Il voulait le consulter préalablement, savoir comment il appréciait les
faits, et s’entendre avec lui sur la marche à suivre pour arrêter
Mareuil sans scandale et sans bruit.
Cet agent supérieur ne tarda point à se présenter. C’était un tout autre
homme que le commissaire, un homme plus intelligent, plus fin, plus
rompu aux affaires et mieux stylé, mais aussi plus fantaisiste et plus
accessible aux préventions.
Aux premiers mots que lui dit M. Mornas, il l’interrompit très-poliment
pour lui apprendre que Louis Mareuil venait d’entrer au Dépôt, et comme
le juge d’instruction se récriait:
--J’ai agi, reprit-il, par ordre spécial du parquet, et je pensais,
monsieur, que vous étiez déjà informé. On m’a remis un mandat d’amener
que j’ai dû exécuter immédiatement. Il y avait urgence, car il était à
craindre que l’inculpé ne se mît à l’abri en passant la frontière. C’est
pour cette raison que le procureur de la République n’a pas cru pouvoir
attendre.
--On aurait pu, du moins, me prévenir. J’allais le donner, cet ordre,
mais je voulais y joindre certaines recommandations. La famille de ce
jeune homme est honorable, et elle a droit à des égards.
--J’en ai eu, monsieur. J’ai procédé avec tous les ménagements
possibles. Ainsi, je lui ai dit que le juge d’instruction, ayant un
renseignement à lui demander, le priait de passer au Palais. J’ai pris
avec moi trois agents, mais il ne les a pas vus. L’un d’eux est monté
sur le siége à côté du cocher, les deux autres sont restés en
surveillance aux abords de la maison; mais je suis entré seul dans la
voiture, et pendant le trajet, il n’a pas pu se douter que je le menais
en prison.
--Quelle a été son attitude?
--Elle a été parfaite jusqu’au moment où, dans mon cabinet, je lui ai
déclaré qu’il allait être écroué. Là, il s’est emporté d’abord au point
de m’injurier; puis il s’est calmé, et il a demandé à écrire à sa mère.
Je m’y suis opposé, ne sachant pas si vous jugeriez à propos de le
mettre au secret. Alors, il s’est troublé et il est sorti, la tête
basse. Cette scène se passait il y a dix minutes, car je venais de
l’expédier au Dépôt quand mon collègue de Boulogne est venu me dire que
vous m’attendiez.
--Je vois que vous avez agi avec intelligence, comme toujours.
Maintenant, monsieur, quelle est votre opinion sur l’affaire? J’ai lu
votre très-remarquable rapport.
--Lorsque je l’ai écrit, je ne connaissais qu’imparfaitement les faits.
Aussi me suis-je borné à des indications générales...
--Qui me seront d’une grande utilité; mais depuis que vous êtes mieux
informé, vous êtes en état d’émettre un avis motivé. Avec votre
expérience et votre coup d’œil, vous jugez promptement un prévenu; sa
contenance et son langage suffisent à vous éclairer.
--Pas toujours, monsieur. J’ai vu des scélérats, qui ont fini sur la
place de la Roquette, rester très-calmes quand je les ai arrêtés. J’ai
vu aussi de très-honnêtes gens perdre la tête et se lancer dans des
explications compromettantes. En général, ces sortes d’appréciations
sont très-incertaines, et j’hésite toujours à me prononcer.
--Mais enfin, monsieur, croyez-vous que M. Mareuil soit coupable?
--Si l’on ne tient compte que des faits relevés jusqu’à présent, sa
culpabilité n’est pas douteuse, car ils sont tous à sa charge.
--Vous paraissez sous-entendre que les preuves morales sont en sens
inverse.
--Pas précisément. Ainsi, il est avéré qu’il nourrissait une haine
profonde contre M. Trémentin. J’ai voulu dire seulement que pour que
l’enquête soit complète, il faut aussi chercher ailleurs. Trémentin
avait plus d’un ennemi.
--Si vous n’avez pas d’opinion, vous avez du moins une impression, et je
vous serais obligé de me la faire connaître.
--Mon impression est que ce crime sent la femme.
--Alors, ce serait une maîtresse abandonnée par Trémentin qui l’aurait
fait tuer?
--Il y a des femmes des deux côtés, dit, après un court silence, le chef
de la sûreté.
--Quoi! vous penseriez que la veuve de M. Trémentin a poussé ce Mareuil
à assassiner son mari!
--Je ne vais pas jusque-là... Seulement, lorsque je me suis présenté
chez la mère du prévenu, j’ai trouvé là madame Trémentin.
--Ce n’est pas possible! s’écria M. Mornas consterné.
--Monsieur, dit le chef de la sûreté, madame Mareuil habite, avenue
Frochot, une maisonnette précédée d’un jardin. Quand je suis arrivé,
cinq personnes étaient réunies dans ce jardin: le prévenu, sa mère, sa
sœur, un de ses amis, M. Darès, et une jeune femme en grand deuil que ce
monsieur s’est abstenu de me nommer, quoiqu’il m’eût désigné madame et
mademoiselle Mareuil. L’idée m’est venu que cette jeune femme pouvait
être la veuve de Trémentin, mais j’en douterais encore si Mareuil ne me
l’avait dit lui-même, pendant le voyage que nous avons fait ensemble de
son domicile à la préfecture.
--Et comment vous a-t-il expliqué ce fait inouï?
--Il m’a dit, comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde,
que madame Trémentin était la meilleure amie de sa sœur, à lui, Mareuil,
et qu’elle était venue lui faire une visite...
--Quelques heures après l’assassinat de son mari!... Elle n’a donc pas
de cœur!... et elle est bien audacieuse.
--Il est évident que la mort de Trémentin ne l’a pas beaucoup
affectée... mais quant à l’audace, j’avoue que je n’y crois pas... Cette
veuve est insensible et inconsciente, mais elle n’est pas de force à
s’afficher dans le seul but de détourner les soupçons. Si elle s’était
entendue avec son ancien amoureux pour se débarrasser de son mari, elle
se serait bien gardée de se montrer chez cet amoureux le lendemain du
crime: elle aurait attendu, pour le revoir, que l’émotion fût calmée.
--Alors, vous croyez qu’elle n’est pas sa complice, dit M. Mornas, avec
un soupir de soulagement.
--Je l’affirmerais presque. Si elle l’était, elle dépasserait en
hardiesse les plus habiles scélérats que j’ai connus... et j’en ai connu
beaucoup. Une femme de vingt ans ne joue pas une comédie si dangereuse
avec cet aplomb superlatif.
--C’est mon avis; mais que penser de ce Mareuil qui la reçoit chez lui,
quoiqu’il n’ignore pas ce qui s’est passé la veille à Boulogne?... Il y
était... on l’y a vu...
--Oui, mon collègue vient de me mettre au courant. Je ne puis pas
affirmer que ce soit lui qui ait tiré, mais j’affirme que, si c’est lui,
il n’a pas pris conseil de madame Trémentin. Si j’avais pensé autrement,
j’aurais commandé à mes hommes de la _filer_ séance tenante, et je ne
leur ai pas donné d’ordres.
--Vous avez bien fait. Mademoiselle Aubrac, qui a épousé, pour son
malheur, M. Trémentin, est d’une excellente famille que nous devons
prendre garde de déconsidérer. Je n’interrogerai pas cette jeune femme,
à moins qu’il n’y ait nécessité absolue.
--Mareuil en dira plus qu’elle n’en pourrait dire. Je me permettrai
aussi de signaler à votre attention MM. Darès et Caussade, qui ont vu
bien des choses. Leur déposition sera très-importante. Le nœud de
l’affaire est là.
--Je les entendrai après le prévenu.
--Il ne me reste qu’à me retirer, monsieur le juge d’instruction, si
vous n’avez plus besoin de moi. Je me propose de me transporter
aujourd’hui à Boulogne pour tâcher de recueillir de nouveaux
renseignements, et, en cette saison, la nuit vient de bonne heure.
--Une dernière question, monsieur. Vous avez cité dans votre rapport M.
Verdalenc... et sa femme. J’ai eu avec eux des relations de monde, et il
me serait difficile de suivre l’affaire s’ils devaient y être impliqués.
Pensez-vous que cela puisse arriver?
--Certainement non, monsieur. On ne peut pas les soupçonner, car ils ont
poussé tous les deux à ce mariage. Madame Verdalenc n’avait plus que de
l’amitié pour Trémentin. Peut-être cependant serait-il intéressant de
savoir ce qu’elle pense de la mort tragique de son ancien amant. Il
n’est pas impossible qu’elle connaisse quelques-unes des maîtresses
qu’il a eues après elle.
--Vous avez raison. J’y songerai, murmura M. Mornas, qui tenait beaucoup
à s’éclairer en consultant des gens compétents, mais qui ne voulait pas
leur expliquer son plan de campagne.
Il en prétendait garder pour lui tout l’honneur, et plus l’affaire se
compliquait, plus il se piquait au jeu. Les difficultés, loin de le
décourager, l’excitaient.
L’arrestation de Louis Mareuil modifiait fortement l’état des choses,
mais il ne désespérait pas de le trouver innocent, de découvrir ensuite
le coupable et de mériter à la fois l’avancement qu’il ambitionnait et
la reconnaissance de Berthe qui s’intéressait à Cécile.
Il lui tardait d’engager l’action, et il était sous les armes. Il serra
dans le tiroir de son bureau la bourre accusatrice, signa une formule
imprimée, sonna un huissier et la lui remit.
Cette formule, c’était l’ordre d’extraire du Dépôt le nommé Louis
Mareuil, et de l’amener dans son cabinet.
Après quoi, il appela son greffier, qui reprit sa place accoutumée.
--Vous n’enregistrerez les demandes et les réponses qu’au moment où je
vous ferai signe, lui dit-il. Il se peut que je ne commence pas par
interroger le prévenu, et il est inutile de minuter une simple
conversation.
Le greffier se le tint pour dit. Il ne demandait pas mieux que de se
reposer.
Un juge d’instruction est absolument libre d’exercer comme il l’entend
ses redoutables fonctions, et M. Mornas se proposait de ne pas traiter
tout d’abord Louis Mareuil comme un coupable.
Malgré les charges qui s’accumulaient contre ce malheureux garçon, le
mari de Berthe espérait encore qu’il se justifierait d’une façon
péremptoire,--par exemple, en prouvant un alibi,--et, dans le cas où ses
explications permettraient à son juge de rendre, séance tenante, une
ordonnance de non-lieu, il tenait à lui épargner le désagrément de
signer un interrogatoire qui devait rester au dossier.
Il importait donc de donner au début de cet interrogatoire l’apparence
d’un simple entretien.
Et, afin de recevoir le prévenu sans l’intimider, le bienveillant
magistrat se garda bien de siéger dans son fauteuil.
Il reprit sa promenade à travers son cabinet, et il affecta même de
regarder à travers les vitres par la fenêtre qui donnait sur le
boulevard du Palais.
Il n’attendit pas longtemps. L’huissier reparut, reçut un ordre, et au
lieu de rentrer avec un garde de Paris escortant le prévenu, il
introduisit Louis Mareuil comme il aurait introduit un visiteur.
Le pauvre garçon n’était pas encore remis du coup qu’il avait reçu, et
les traitements qu’il venait de subir l’avaient exaspéré. Interrogé par
le greffier du Dépôt qui avait couché son nom sur le registre où l’on
inscrit ceux des voleurs, fouillé par des gardiens qui le prenaient pour
un vulgaire malfaiteur, il ne se possédait plus, quoiqu’on lui eût fait,
sur sa mine, la faveur de l’enfermer dans une cellule où il était seul,
au lieu de le jeter dans la salle commune avec des coquins de toutes
catégories.
Sa figure contractée par la colère se détendit un peu quand il vit le
juge d’instruction venir à lui, et surtout quand il l’entendit lui dire:
--Remettez-vous, monsieur.
Depuis une demi-heure, on ne l’appelait plus monsieur.
--A qui ai-je l’honneur de parler? demanda-t-il sans se départir encore
de sa roideur.
--Je suis M. Mornas, juge d’instruction, et j’ai quelques explications à
vous demander.
--Je suis prêt à vous les donner, monsieur; mais permettez-moi de vous
dire qu’on abuse étrangement de votre nom. Un homme de la police s’est
présenté chez moi tout à l’heure; il m’a dit que vous désiriez me
parler; j’ai consenti à le suivre, et, au lieu de m’amener dans votre
cabinet, il m’a fait jeter en prison. C’est à moi de vous demander
pourquoi.
--Vous étiez sous le coup d’un mandat d’amener, et il est d’usage de
conduire d’abord les prévenus au Dépôt de la préfecture.
--Ainsi, cet homme n’a pas menti. On m’accuse d’avoir commis un
assassinat?
--Il ne tient qu’à vous de vous justifier. Je vous ai fait venir pour
vous mettre à même de prouver qu’on s’est trompé.
--Et comment le prouverai-je, s’il vous plaît?
--En me disant la vérité. Je suis _à priori_ disposé à croire que vous
êtes innocent. Je n’en douterai plus quand vous aurez répondu
franchement aux questions que je vais vous adresser.
--Je ne demande pas mieux... dès que nous serons seuls, dit Louis
Mareuil en regardant le greffier, qui taillait nonchalamment sa plume.
Cette espèce de mise en demeure blessa M. Mornas. Si conciliant qu’il
fût, il ne pouvait pas admettre qu’un prévenu lui fît la leçon, et il
rentra aussitôt dans l’exercice de ses fonctions.
--Le juge d’instruction, aux termes de la loi, doit être assisté d’un
greffier, dit-il en prenant place sur son siége magistral.
Et il ajouta en montrant une chaise de paille:
--Asseyez-vous.
--C’est un interrogatoire alors, dit Mareuil. Très-bien. Je préfère
cela. Au moins je sais à qui j’ai affaire.
Il était écrit que Louis Mareuil ne ferait que des maladresses.
Il avait eu la chance assez rare de rencontrer un juge bien disposé pour
lui, et il trouvait du premier coup le moyen de s’aliéner sa
bienveillance.
Sa réponse était une impertinence.
M. Mornas comprit l’allusion et fut très-choqué d’entendre assimiler ses
prévenances aux politesses perfides du chef de la sûreté. Il n’en
fallait pas davantage pour qu’il changeât de ton.
--Gervais, écrivez! dit-il à son greffier.
L’homme du monde froissé dans son amour-propre redevenait magistrat et
usait des prérogatives de sa charge.
Mareuil prit place sur la sellette des prévenus et attendit.
--Vous vous appelez Louis Mareuil, commença le juge en jetant les yeux
sur le rapport qu’il avait lu en arrivant dans son cabinet; vous avez
vingt-cinq ans, et vous demeurez avenue Frochot, 19 _bis_, chez votre
mère?
--Oui, monsieur. C’est la troisième fois depuis une heure qu’on me
demande tout cela, répondit le jeune homme, agité par une colère sourde.
--Quelle est votre profession?
--Je suis homme de lettres.
--Vous êtes attaché à la rédaction d’un journal?
--Oui. Mais je fais aussi de la littérature.
--Des romans-feuilletons?
--Non, monsieur, des vers. J’ai publié un volume de poésies.
--Récemment?
--Il y a trois semaines. Puis-je savoir en quoi ces détails étrangers à
l’affaire vous intéressent?
--C’est à moi d’interroger, répliqua sèchement M. Mornas. Ne l’oubliez
pas. Vous suivez, Gervais?
Le greffier fit un signe de tête affirmatif, et le juge reprit:
--Maintenant que vous avez répondu aux questions de forme, je passe à
l’interrogatoire. Vous étiez hier soir à Boulogne-sur-Seine. Plusieurs
personnes vous y ont vu et vous ont parlé... dans la rue où se trouve le
restaurant Cabassol?
--Je ne le nie pas.
--A quelle heure êtes-vous arrivé à Boulogne?
--Je ne sais trop... vers dix heures, je crois.
--Par quelle voie?
--Par le chemin de fer, jusqu’à Auteuil. De la gare d’Auteuil, je suis
venu à pied par la route de Saint-Cloud.
--Et vous êtes allé tout droit à la maison Cabassol?
--Oui. J’ai demandé où elle était. On me l’a indiquée. Et je n’ai pas eu
de peine à la trouver. Il y avait un rassemblement devant la porte.
--Pourquoi cherchiez-vous le restaurant où se donnait le repas de noces
de M. Trémentin?
--Vous le savez fort bien. Il est donc inutile que je vous réponde.
--Je sais que vous aviez espéré autrefois épouser mademoiselle Aubrac,
et que vous haïssiez l’homme honorable qu’elle vous a préféré. Cela
n’explique pas pourquoi vous êtes allé à Boulogne, hier soir. Tout
aurait dû, au contraire, vous éloigner du lieu où l’on fêtait un mariage
qui vous irritait.
--Vous en croirez ce qu’il vous plaira. Je ne suis pas tenu de vous
rendre compte du sentiment qui m’a fait agir. Et je me tairai de même
toutes les fois que vous me parlerez de la personne dont vous venez de
prononcer le nom.
M. Mornas eut un tressaillement involontaire. Il lui semblait que
Mareuil avait deviné le point délicat de l’affaire et le défiait d’y
mêler madame Trémentin.
--Prenez garde, dit-il, vous vous engagez dans une très-mauvaise voie en
refusant de répondre.
--Je répondrai sur les faits, pas sur autre chose.
--Vous conviendrez bien, cependant, que vous avez provoqué en duel M.
Trémentin, il n’y a pas très-longtemps.
--J’en conviens. C’est un fait, cela.
--C’est un fait aussi, l’étrange propos que vous avez tenu à un de vos
amis, M. Darès, qui vous a rencontré devant la porte du restaurant, au
moment où le crime venait d’être commis. Il vous a dit, probablement
pour vous éprouver, que le meurtrier avait tué madame Trémentin. Vous
vous êtes écrié: «Ah! j’espérais que c’était lui.» Que signifiaient ces
paroles?
--Je n’ai pas à vous les expliquer.
--Vous persistez dans ce système déplorable. Vous avez tort.
--Je n’ai à rendre compte que de mes actes, je vous le répète.
--Soit! Dites-moi ce que vous avez fait depuis le moment où vous vous
êtes mêlé aux gens qui s’étaient attroupés dans la rue. Je sais déjà que
vous avez été abordé par un de vos amis, M. Darès.
--Et par un peintre, M. Caussade, que je connais beaucoup moins. J’ai
échangé quelques mots avec eux. Un commissaire de police est survenu,
accompagné d’un M. Verdalenc, banquier, dont M. Trémentin était
l’employé. Ce commissaire a demandé mon nom et mon adresse à M. Darès,
qui les lui a donnés. C’est lui sans doute qui m’a fait arrêter.
--Que s’est-il passé ensuite?
--Rien. Ces messieurs se sont éloignés. M. Darès et M. Caussade sont
entrés, je crois, dans la maison. Les autres se sont mis, je suppose, à
la recherche du meurtrier.
--Et vous? Vous n’êtes pas resté là?
--Non, monsieur. Je suis revenu à Paris.
--Et vous êtes allé... à votre journal?
--Non, monsieur.
--C’était cependant l’heure où vous y travaillez tous les soirs,
puisqu’il paraît le matin.
--Je n’étais pas disposé à travailler, et j’avais prévenu le directeur
que je ne viendrais pas.
--Alors, vous êtes rentré chez vous?
Mareuil, pour la première fois depuis le commencement de cet
interrogatoire, se troubla visiblement.
--Non, dit-il, après avoir assez longtemps hésité.
--Vous y étiez cependant lorsque le chef de la sûreté s’y est présenté,
reprit M. Mornas.
--Je venais d’arriver.
--Ainsi, vous avez passé la nuit dehors?
--Probablement, dit Mareuil avec impatience.
--A quoi l’avez-vous employée?
--A me promener.
--Jusqu’à une heure de l’après-midi du lendemain? Vous conviendrez que
c’est invraisemblable.
Mareuil resta muet.
Le moment était venu de lui parler de la visite de Cécile à l’avenue
Frochot. M. Mornas le sentait bien, et il aurait voulu éviter d’aborder
cette question brûlante. Il se demandait même s’il ne vaudrait pas mieux
commencer par se renseigner ailleurs, en interrogeant par exemple M.
Darès, qui s’était trouvé chez madame Mareuil en même temps que la jeune
veuve.
Il dit cependant pour tâter le terrain:
--Quand vous avez reçu le chef de la sûreté, vous n’étiez pas seul. Il y
avait avec vous votre mère, votre sœur, votre ami...
--Et mademoiselle Aubrac, interrompit Mareuil. C’est là que vous voulez
en venir, n’est-ce pas? Eh bien, je vous le dis, quoique vous le sachiez
déjà. Celle que vous appelez madame Trémentin est venue chez ma mère...
elle y est venue avec moi, et j’étais allé la chercher... Interrogez-la
si vous voulez savoir pourquoi elle y est venue... et faites-la arrêter,
si vous l’osez.
--Il ne s’agit pas de cela, balbutia M. Mornas, désarçonné par cette
réponse inattendue.
Et il fit un signe à son greffier, qui comprit. Le juge ne voulait pas
qu’on enregistrât cette violente sortie du prévenu.
L’idée lui était venue tout à coup que Mareuil, en mettant en avant le
nom de Cécile, espérait l’embarrasser, peut-être même l’intimider;
Mareuil devait savoir que madame Mornas connaissait beaucoup
mademoiselle Aubrac. L’emploi de cette tactique, si c’en était une,
prouvait bien qu’il était coupable et faisait présumer que la jeune
femme n’était pas sa complice.
--Madame Trémentin n’est pas en cause, reprit M. Mornas. Revenons aux
faits, puisque vous prétendez ne répondre que sur des faits. Vous savez
comment M. Trémentin a été tué?
--D’un coup de fusil, m’a-t-on dit. Je n’ai de ma vie possédé une arme à
feu, et si j’en possédais une, je ne saurais pas m’en servir.
Le juge ouvrit lentement le tiroir de son bureau, y prit la bourre qu’il
y avait serrée, et la déplia en regardant le prévenu avec attention.
Mareuil ne baissa pas les yeux et ne changea pas de visage. Il avait
l’air de ne pas comprendre.
--Connaissez-vous ceci? lui demanda M. Mornas.
--Qu’est-ce que c’est que... ceci? demanda Mareuil sans laisser percer
la plus légère émotion.
--Vous le voyez, répondit M. Mornas, c’est un morceau de papier, déchiré
et froissé, qu’on a arraché d’un livre.
--Eh bien?
--Eh bien, si j’en juge par les mots qu’on peut lire encore sur ce
fragment, le livre est un volume de poésies. Il reste des bouts de
lignes qui riment.
--Que voulez-vous que j’y fasse? murmura le jeune homme en haussant les
épaules.
--Je désire savoir si ces vers sont de vous, dit froidement M. Mornas.
Plus le prévenu s’exaspérait, plus le juge devenait glacial.
--S’il n’en reste que des rimes, je ne me charge pas de vous renseigner,
répliqua ironiquement Mareuil. Les rimes appartiennent à tous ceux qui
font des vers.
--Il y a: _vents_, _mouvants_; _rêve_, _grève_.
--Il est possible que je me sois servi de ces mots-là dans le livre que
j’ai fait imprimer. Du reste, s’il vous plaît de me montrer ce papier,
je pourrai vous dire s’il sort de l’imprimerie de mon éditeur.
--Alors, regardez-le, dit M. Mornas en le plaçant sur la table tout
déplié, mais sans le lâcher.
Il le tenait sous son doigt, et Mareuil n’eut pas de peine à deviner
pourquoi.
--Ne craignez rien, monsieur, dit-il; je n’ai pas la moindre envie de
m’emparer de cet imprimé, auquel vous paraissez attacher tant
d’importance. Je puis parfaitement l’examiner sans y toucher.
--Examinez-le donc.
--C’est fait. Je reconnais le grain du papier, les caractères
elzeviriens... je reconnais même les rimes... elles sont riches, mais
banales... et il m’en coûte un peu d’avouer qu’elles sont de moi.
--Alors, ce fragment...
--... Se trouve au haut d’une page... la page 99... le numéro y est
encore... une page des _Chants des grèves_, le volume que je viens de
publier.
--Vous en êtes sûr?
--Absolument sûr. Je sais mes vers par cœur, et je puis, si vous le
désirez, vous réciter le complément de ces quatre que la déchirure a
tronqués.
--C’est inutile. Il me suffit que vous vous déclariez l’auteur du livre
dont ils faisaient partie.
--Je ne suis pas disposé à le renier, car il se vend très-bien.
--Votre réponse va être consignée, je vous en préviens, au procès-verbal
de l’interrogatoire.
--Je m’y attends.
Le greffier était déjà en train de la coucher sur une feuille de papier
timbré.
--Et j’attends aussi la suite, reprit insouciamment Mareuil.
--Vous ne me ferez pas croire que vous ne comprenez pas où tendent mes
questions. Ce que je vous montre là, c’est une bourre...
--Une bourre? répéta Mareuil, sans broncher.
--Oui, une bourre de fusil.
--Ah!... Je croyais qu’on chargeait les fusils avec des cartouches.
--Pas tous; et celui dont s’est servi l’assassin était fait d’après
l’ancien système, car cette bourre a été ramassée dans la rue, sous les
fenêtres du restaurant Cabassol... et elle a été noircie par la poudre.
--Je m’en rapporte à vous; je n’ai aucune notion sur le maniement des
armes à feu, je vous l’ai déjà dit.
--Vous avez fait votre volontariat, je suppose?
--Oui, je confesse même que j’ai été un très-mauvais soldat, car je
n’avais pas de vocation pour l’état militaire. J’ai remarqué cependant
qu’on ne bourrait pas le chassepot qu’on m’a mis entre les mains... et
comme je n’ai jamais chassé, c’est la première fois que je vois un objet
comme celui que vous me montrez.
Ce fut dit d’un ton dégagé et persifleur qui étonna au plus haut point
M. Mornas. Il se demandait si ces airs d’assurance dédaigneuse étaient
inspirés à ce garçon par la certitude de n’avoir rien à se reprocher, ou
s’il jouait une comédie qui eût été le comble de l’impudence.
--Comment expliquez-vous, demanda-t-il, que l’homme qui a assassiné M.
Trémentin ait employé pour charger son arme une feuille de votre livre?
--Je ne l’explique pas, répondit sèchement Mareuil.
--Vous sentez bien cependant que c’est une preuve contre vous, et une
preuve des plus graves.
--Je ne vois pas cela du tout. Les exemplaires de mon livre ne sont pas
tous restés dans la boutique de mon éditeur. La première édition est
presque épuisée, et elle a été tirée à quinze cents. Le volume se trouve
donc dans bien des mains. On l’a beaucoup acheté, et je l’ai offert à
beaucoup de mes amis... je l’ai même offert à des personnes qui étaient
pour moi de simples connaissances.
--Ainsi vous prétendez que l’assassin le possédait, à un titre
quelconque, et qu’il s’en est servi précisément pour bourrer son fusil?
Ce serait là, convenez-en, une singulière coïncidence.
--A moins que ce ne soit un calcul de sa part.
--Que voulez-vous dire?
--Que si quelqu’un a intérêt à détourner sur moi des soupçons qui
pourraient l’atteindre, il a choisi le meilleur moyen pour en venir à
ses fins.
--Vous supposeriez alors qu’il était au courant de la situation
particulière où vous vous trouviez vis-à-vis de M. Trémentin, et qu’il
prévoyait qu’on vous accuserait.
--Pourquoi pas? Bien des gens savent que j’ai eu une querelle avec M.
Trémentin, et que je lui ai proposé un duel, qu’il a refusé. Il n’en
fallait pas plus pour qu’on me chargeât d’un crime que je n’ai pas
commis... La preuve, c’est que vous m’avez fait arrêter.
Ce raisonnement frappa M. Mornas, qui s’apercevait que plus il serrait
de près le prévenu, plus celui-ci produisait de bons arguments pour se
défendre. Déconcerté d’abord, il s’était remis peu à peu, et il luttait
maintenant pied à pied, mieux peut-être que ne l’eût fait un avocat.
Était-ce là une présomption d’innocence? Le juge était très-porté à
penser le contraire.
--Je me permettrai même d’ajouter, reprit Mareuil, que si j’étais assez
lâche pour assassiner quelqu’un, je ne serais pas assez bête pour
fourrer dans le canon de mon fusil un morceau de papier arraché d’une
page de mon livre. Autant aurait valu y mettre ma carte de visite.
Cette fois, Mareuil avait touché juste, et M. Mornas, au lieu de
continuer à le presser, se mit à réfléchir.
--Quelles sont, demanda-t-il après un silence, les personnes auxquelles
vous avez fait cadeau d’un exemplaire de votre livre?
--Je n’en ai pas gardé la liste, répondit Mareuil avec indifférence, et
je n’aperçois pas le but de la question que vous m’adressez.
--Ce but est cependant très-clair, et c’est dans votre intérêt que je
vous interroge en ce moment. J’admets que votre hypothèse soit fondée,
que le meurtrier ait imaginé cette ruse abominable, qu’il ait employé
pour vous perdre un feuillet de votre livre. Je dois en tirer deux
conclusions: la première, c’est qu’il avait ce livre en sa possession,
et la seconde, c’est qu’il vous connaissait parfaitement. Ce serait donc
parmi ceux qui ont reçu de vous le volume dont vous êtes l’auteur qu’il
faudrait chercher ce misérable.
--Je ne dis pas le contraire.
--Alors, nommez-les.
--D’abord, je ne saurais vous les nommer tous; je n’ai pas assez de
mémoire... et je me garderai bien de vous en nommer quelques-uns.
--Pourquoi cela?
--Parce que vous pourriez partir de là pour accuser encore un innocent.
C’est bien assez que vous m’accusiez, moi, qui suis sûr de me justifier,
parce que je n’ai pas peur. Un autre, qui ne serait pas plus coupable
que moi, se troublerait peut-être et se défendrait mal.
--Croyez-vous donc que vous vous défendez bien?
--Je n’en sais rien, et peu m’importe. J’ai ma conscience pour moi, et
je dis ce que je dois dire. Vous pouvez me garder en prison, mais je
vous défie de me prouver que j’ai tué M. Trémentin. Je l’exécrais, je
l’avoue, mais la pensée de l’assassiner ne m’est jamais venue.
--Je comprends que vous protestiez, car c’est un crime infâme. Frapper
un homme, le jour de son mariage, en présence de la jeune fille qu’il
vient d’épouser!... les plus grands scélérats n’ont jamais rien fait de
si atroce. Mais des protestations ne sont pas des raisons, et c’est à
vous de démontrer que vous n’étiez pas là au moment où l’on a tiré.
Établissez un alibi.
--Interrogez M. Darès et M. Caussade. Ils vous diront ce que je vous ai
déjà dit. Peut-être leur ferez-vous l’honneur de ne pas douter de leur
témoignage.
M. Mornas se tut. La réponse de Mareuil venait de lui suggérer une idée.
M. Mornas, après avoir réfléchi un instant, se mit à écrire une lettre
très-courte, se leva, la remit à un huissier qui apparut à son coup de
sonnette, et causa un instant à voix basse avec ce subalterne.
Puis, revenant à Louis Mareuil, qui n’avait pas bougé:
--Je n’ai plus rien à vous demander ici, dit-il.
--Alors, vous allez me renvoyer en prison? demanda le prévenu sans
s’émouvoir.
--Non, monsieur.
--Quoi! je suis libre?
--Pas encore. Je vais, comme vous venez de me le demander, vous mettre
en présence de M. Darès et de M. Caussade. Je n’ai plus qu’une question
à vous adresser dans ce cabinet. Vous ne vous êtes pas couché cette
nuit, m’avez-vous dit?
--Non.
--Vous êtes donc vêtu comme vous l’étiez hier soir à Boulogne?
--Oui... Je rentrais chez moi lorsque votre agent m’a arrêté, et je
n’avais pas de motif pour changer de costume avant de rentrer. C’est bon
pour les coquins de profession de faire peau neuve chez un fripier, afin
qu’on ne les reconnaisse pas.
--Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez vous
retirer.
Louis eut la fierté de ne pas demander où on allait le conduire. Il
suivit l’huissier qui attendait à la porte, et il sortit sans saluer son
juge.
Dans le couloir se tenait le garde de Paris qui l’avait amené du Dépôt
et qui se disposait à l’y réintégrer. L’huissier dit quelques mots à
l’oreille de ce soldat municipal et s’éloigna pour porter à qui de droit
le message de M. Mornas.
Louis resta seul avec son surveillant, qui lui fit signe de marcher
devant et le suivit de très-près. Ils passèrent par de longs corridors
et ils descendirent un escalier assez étroit qu’ils avaient monté pour
venir.
Louis, qui reconnaissait le chemin, ne doutait pas qu’on ne le
reconduisît au Dépôt. Il avait déjà traversé la cour latérale que borde
d’un côté la Sainte-Chapelle, et il savait que cet escalier y
débouchait.
Mais lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, le soldat, au lieu de le
pousser dehors, l’introduisit dans une espèce de corps de garde, où deux
sergents de ville fumaient leur pipe, et l’invita gracieusement à
s’asseoir sur un banc de bois d’un aspect peu engageant.
Mareuil ne profita point de la permission et attendit, debout, qu’on
disposât de lui. Il était préparé à tout, excepté à une seule épreuve,
et il commençait à craindre que le juge ne le soumît précisément à
celle-là: qu’il ne le confrontât avec Cécile. Il aurait mieux aimé
mourir que de paraître devant elle entre deux agents de police, et il se
demandait avec une véritable terreur si les soupçons n’allaient pas se
porter aussi sur la veuve de M. Trémentin.
Au bout de vingt minutes, qui lui parurent bien longues, il entendit une
voiture s’arrêter devant la porte, et il devina que c’était pour lui.
Cette fois, ce n’était plus le coupé administratif, mais un fiacre à
quatre places; il y avait un agent sur le siége et deux agents dans
l’intérieur.
Il fallut bien y entrer, et il s’y résigna; mais il eut le courage de ne
pas interroger les policiers qui l’escortaient, et le fiacre sortit de
la cour par le quai des Orfèvres.
A ce moment, de l’autre côté des vastes bâtiments du palais, par la
porte voûtée qui donne sur le quai de l’Horloge, le fameux coupé partait
emportant le juge d’instruction, le chef de la sûreté et le commissaire
de police de Boulogne.
Ceux-là savaient fort bien ce qu’ils allaient faire et ne se gênaient
pas pour causer de l’opération que M. Mornas avait décidée.
--Alors, disait M. Mornas, vous croyez que votre secrétaire trouvera ces
messieurs chez eux?
--Pour le peintre Caussade, ce n’est pas douteux, répondit le chef de la
sûreté. Il passe toutes ses journées dans son atelier. Quant à l’autre,
ce sera peut-être un peu plus long; mais j’ai laissé des hommes en
surveillance à l’entrée de l’avenue Frochot... et entre autres un qui
est fort intelligent. Si M. Darès a quitté la maison de Mareuil, ce
gaillard-là se sera arrangé de façon à savoir où il est allé. Je ne
serais pas très-surpris que Darès eût reconduit madame Trémentin chez la
baronne Aubrac.
--S’il y est allé, il n’y a pas resté, je l’espère.
--C’est peu probable; mais, après mon départ, madame Trémentin a dû lui
dire où elle a rencontré Mareuil, et il faudra bien qu’il vous
l’apprenne, quand vous l’interrogerez comme témoin.
--Aujourd’hui, ce ne sera qu’à titre de renseignements. Je veux que lui
et son ami Caussade m’expliquent, à l’endroit même où ils se sont
passés, les faits qui ont suivi le coup de fusil... je veux suivre avec
eux le chemin qu’ils ont parcouru en donnant la chasse à un homme qui
fuyait... constater le point précis où ils l’ont perdu de vue.
--C’est très-important pour vérifier si l’alibi que le prévenu prétend
établir est possible, dit le commissaire.
--Je lui ferai répéter sur place la scène, telle qu’elle a eu lieu hier,
à l’en croire, reprit M. Mornas.
--Nous pourrions, en attendant son arrivée, visiter la cabane d’où est
parti le coup de fusil.
--M. le juge d’instruction m’a autorisé à reprendre la clef que j’avais
jointe aux pièces, dit le commissaire.
--Je pense, mon cher collègue, que vous avez pris des mesures pour que
personne n’y entrât après vous, dans cette baraque?
--J’y ai mis de planton deux gendarmes; ils ont passé la nuit, l’un
devant la porte, l’autre sous la fenêtre. Nous y retrouverons les traces
de pas telles que je les ai vues hier soir.
--Vous m’avez dit, demanda M. Mornas, que Verdalenc vous a secondé dans
vos recherches.
--Secondé n’est pas précisément le mot. Ce monsieur a montré beaucoup de
zèle, et il m’a fourni sur le prévenu Mareuil des indications dont j’ai
tenu compte; mais il a plutôt gêné mes opérations. Il s’était attaché à
moi. Si je l’avais laissé faire, il m’aurait suivi partout, il aurait
interrogé les gens et rédigé le procès-verbal. J’ai dû modérer son
ardeur, et je me suis opposé à ce qu’il entrât dans la cabane.
--Vous avez très-bien fait, monsieur, de ne pas souffrir qu’il se mêlât
de préparer l’instruction. Il doit avoir sur cette affaire des idées
préconçues, et cela suffit pour que je n’accepte qu’avec beaucoup de
réserve ses appréciations personnelles sur le prévenu. Je le connais,
d’ailleurs, et je sais qu’en dépit de ses aptitudes financières, il
n’est pas intelligent.
Les deux commissaires se gardèrent bien de contredire le magistrat. Ce
n’était pas le moment de discourir sur des probabilités judiciaires, et
la conversation prit un autre tour.
Les graves fonctions qu’exerçaient ces messieurs ne les empêchaient pas
de s’intéresser à des choses qui n’étaient pas de leur ressort.
Le chef de la sûreté, un homme d’esprit et un aimable homme, raconta
quelques-unes des histoires dont sa mémoire était richement meublée, et
il réussit à dérider M. Mornas lui-même, qui était cependant peu disposé
à s’égayer.
Le coupé avait suivi la ligne des quais jusqu’au pont de Grenelle, la
grande rue d’Auteuil jusqu’aux fortifications, et la route de
Saint-Cloud à partir de la barrière.
C’était le chemin par lequel Louis Mareuil prétendait être arrivé à
Boulogne.
Au rond-point où Caussade et Darès avaient pris le tramway, les joyeuses
causeries s’arrêtèrent. Il fallait bien se recueillir un peu avant
d’ouvrir une enquête de cette importance.
Ces messieurs descendirent de voiture à la porte du restaurant Cabassol,
et le commissaire n’eut pas plus tôt mis pied à terre qu’il fut abordé
par les inspecteurs qui l’avaient assisté la veille.
Ils lui annoncèrent qu’il ne s’était produit aucun incident nouveau, et
qu’ils l’attendaient pour fouiller le bois.
--Voyons d’abord la salle où M. Trémentin a été frappé, dit le juge
d’instruction.
Le maître de l’établissement était déjà là, le bonnet blanc à la main,
et s’empressa de les conduire au premier étage.
La table du festin était desservie; mais à la place où le marié était
assis, la nappe portait encore des taches de sang, et le carreau de
vitre que la balle avait brisé n’avait pas encore été remplacé.
Le commissaire fit remarquer à M. Mornas que la fenêtre était
précisément à la hauteur et en face des volets fermés qui masquaient
l’unique ouverture de la cabane plantée de l’autre côté de la rue, sur
un talus peu élevé.
--Où était placée madame Trémentin? demanda le juge d’instruction.
--Ici, monsieur, répondit le commissaire en indiquant une chaise. Vous
voyez qu’elle se trouvait juste sur le passage du projectile. Il a dû
presque effleurer ses cheveux.
--M. Trémentin était de l’autre côté de la table, en face de sa femme,
reprit le commissaire, et au moment où le coup de fusil a été tiré, il
venait de se lever pour porter un toast. Il a été frappé au cœur. Donc,
la balle a dû passer un peu au-dessus de la tête de madame Trémentin.
Le juge d’instruction et le chef de la sûreté échangèrent un regard. Ils
avaient tous les deux la même idée, une idée qui était déjà venue au
commissaire.
--Je voudrais me rendre compte par mes yeux des positions qu’occupaient
les époux, dit M. Mornas.
--C’est très-facile, répliqua le chef de la sûreté; je ne suis pas
beaucoup plus grand que la mariée. Je vais m’asseoir à sa place. Mon
collègue va se tenir debout à la place où était le marié.
Ainsi fut fait, et M. Mornas, en se baissant, constata qu’une ligne
droite tirée du carreau brisé à la poitrine du commissaire passait deux
ou trois pouces plus haut que le sommet du crâne du chef de la sûreté.
--Est-ce un coup d’adresse ou un coup de maladresse? dit ce chef bien
avisé; en d’autres termes, qui visait-on? Tout est là. Si l’on visait
madame, ce n’est pas le prévenu qui a fait feu. Il est amoureux d’elle,
et il espère bien l’épouser quand les dix mois réglementaires seront
écoulés. Si au contraire on visait monsieur, il se peut que le prévenu
soit coupable, mais ce n’est pas certain. Et la question ne sera pas
tranchée. Il faut chercher ailleurs.
--C’est mon avis, dit M. Mornas. Nous allons visiter la cabane. Le
prévenu arrivera pendant que nous y serons, et si vos hommes amènent M.
Darès et M. Caussade, nous pourrons faire des vérifications qui
éclairciront des points importants.
Ces messieurs sortirent du restaurant et traversèrent la rue, précédés
par les deux inspecteurs qui les attendaient.
L’ascension du talus n’était pas commode, car le terrain détrempé par la
pluie de la veille cédait sous leurs pieds, et ce ne fut pas sans peine
qu’ils arrivèrent à la porte de la baraque gardée par un gendarme.
Le commissaire avait apporté la clef et se chargea d’ouvrir.
--Oh! oh! dit le chef de la sûreté, bien des gens sont entrés ici, à ce
que je vois. Nous aurons du mal à nous y reconnaître parmi toutes ces
traces de pas.
--Sans compter que les nôtres vont laisser aussi des empreintes, dit le
commissaire. La boue n’a pas séché cette nuit, et nous venons d’y
marcher.
--Ce n’est rien. Il ne s’agit que de ne pas mêler les pistes. Et ce sera
moins difficile que je ne croyais, car je m’aperçois que les pas d’hier
suivent tous le même chemin. Et les marques sont parfaitement
distinctes. Quand la fenêtre là-bas sera ouverte, nous lirons là dedans
comme dans un livre. Examinons d’abord la préface.
Un livre, c’était bien le mot. Sur la neige ou dans la boue, les
criminels impriment eux-mêmes les éléments de leur condamnation.
Seulement, il faut un coup d’œil exercé pour déchiffrer ce grimoire,
lorsque les empreintes sont nombreuses.
Le chef de la sûreté était de première force en l’art de résoudre ces
problèmes. Il s’agenouilla pour voir les traces de plus près, et après
une minute de vérifications et de comparaisons, il se releva en disant:
--Quatre personnes sont entrées ici; quatre personnes, dont une femme.
--Une femme! s’écria M. Mornas.
--Parfaitement. Et une femme qui porte des bottines à talons. Voyez
plutôt. Les talons sont nettement dessinés.
--C’est vrai, murmura le juge d’instruction.
--Et les pieds sont remarquablement petits. Les autres pas sont des pas
d’hommes; deux finement chaussés, qui me font l’effet d’être entrés
ensemble... les pas se côtoient... le quatrième individu a suivi une
ligne moins régulière, et il avait des chaussures plus fortes.
--Mon cher collègue, dit le commissaire, il faut que vous sachiez
qu’après le coup, la porte est restée ouverte jusqu’à mon arrivée. Ces
pas peuvent être ceux des gens de Boulogne qui se sont attroupés autour
de la baraque après l’événement. Elle était accessible à tout le monde,
et quelques-uns y seront entrés.
--Vous les y auriez trouvés quand vous êtes venu.
--Et je n’y ai trouvé personne, c’est vrai. Mais je suis entré, moi.
--Je le sais. Voici vos pas, mon cher collègue. Ils sont beaucoup plus
grands que les autres. Et quand je disais quatre personnes, je
sous-entendais: sans vous compter. Vous êtes entré seul, n’est-ce pas?
--Oui, j’ai laissé à la porte M. Verdalenc et mes hommes. J’avais
compris tout de suite qu’il importait de ne pas effacer ou emmêler les
traces, et j’ai eu soin de marcher à côté.
--Vous êtes allé jusqu’à la fenêtre et vous êtes revenu tout droit à la
porte. Voici vos empreintes. Il faut remarquer maintenant que les autres
ont fait comme vous. Des curieux auraient piétiné de tous les côtés.
Ceux-ci n’ont fait qu’entrer et sortir. Ils étaient pressés sans doute.
--Mais, dit M. Mornas, qui suivait attentivement ces déductions
intéressantes, vous ne supposez pas cependant que l’assassin n’était pas
seul quand il a tiré.
--Non, monsieur. C’est inadmissible. On ne se fait pas accompagner quand
on va tuer quelqu’un. Et pourtant je suis sûr de mon compte. Il y a là
quelque chose que je ne m’explique pas, et que la suite de l’instruction
éclaircira peut-être. La fenêtre était ouverte, je pense, quand mon
collègue est arrivé.
--Oui, c’est moi qui l’ai fermée.
--Eh bien, je vais la rouvrir. Nous avons besoin d’y voir clair pour
terminer la vérification.
On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et le chef de la sûreté ne
voulait pas qu’un agent maladroit vînt embrouiller ses pistes.
Il traversa la première pièce en côtoyant les traces, et il entra sur la
pointe du pied dans la seconde où il faisait plus sombre, parce qu’elle
était plus éloignée de la porte.
Quand il eut poussé les volets, la lumière du jour éclaira l’intérieur
de la cabane. M. Mornas était resté sur le seuil avec le commissaire.
Ils allèrent rejoindre le chef de la sûreté qui était déjà à la besogne,
examinant et comptant les empreintes.
--C’est particulier, dit-il. Tous les pas aboutissent à la fenêtre.
Seulement, les deux personnes qui sont entrées ensemble se sont un peu
écartées à droite et à gauche avant de sortir. Le petit pied et le pied
solidement chaussé ont marché tout droit de la porte à la fenêtre et de
la fenêtre à la porte.
--Qu’en concluez-vous? demanda le juge, qui commençait à trouver un peu
puériles ces constatations minutieuses.
--Rien jusqu’à présent, monsieur. Ce sont des indices qui pourront
servir plus tard. Mais voici une voiture... et j’aperçois mon
secrétaire. Il n’a pas perdu de temps... il arrive avant le prévenu...
et il nous amène un monsieur qui doit être M. Caussade, car je ne le
connais pas, et je connais M. Darès... Je vais lui faire dire
d’attendre...
--C’est inutile. Je puis l’interroger ici. Et il vaut mieux que je
l’interroge d’abord en l’absence du prévenu.
--Alors, je vais faire signe à mon secrétaire.
C’était bien Caussade qui descendait d’un fiacre et qui n’avait pas
l’air content du tout. On était venu l’enlever à son atelier, et ce
déplacement ne lui plaisait guère pour beaucoup de raisons. D’abord, il
n’aimait pas à être dérangé en plein travail; ensuite, et surtout, il
prévoyait qu’on allait le mettre en demeure de dire ce qu’il savait; il
craignait de charger un homme auquel s’intéressait son ami Darès, et il
était parfaitement décidé à ne pas mentir.
Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte de la cabane, et le mit
en deux mots au courant de la situation.
--Je vais vous conduire à M. le juge d’instruction, lui dit-il. Je vous
prierai seulement de marcher de façon à ne pas effacer les traces que
vous voyez là sur le plancher.
--Ces traces, s’écria étourdiment Caussade, c’est moi qui les ai
laissées.
--Vous êtes donc entré ici?
--Oui... hier soir.
--Seul?
--Non, avec M. Darès. Nous revenions de donner la chasse au meurtrier de
M. Trémentin.
--Venez, monsieur. Il faut que M. le juge d’instruction vous entende.
Caussade, qui regrettait déjà d’avoir trop parlé, se laissa conduire et
se trouva en présence de M. Mornas qu’il n’avait jamais vu.
--Nous sommes déjà un peu plus avancés que tout à l’heure, dit le chef
de la sûreté en se frottant les mains. Monsieur vient de reconnaître les
marques de ses pas et celles des pas de M. Darès. Sur quatre personnes
qui sont entrées, il n’en reste plus que deux à découvrir.
--Monsieur, dit le juge d’instruction qui tenait à procéder plus
méthodiquement, je vous ai envoyé chercher pour vous demander des
renseignements sur les faits qui m’ont été signalés par M. le
commissaire de police de Boulogne.
--Je reconnais monsieur, murmura Caussade.
--J’ai fait appeler aussi M. Darès; mais il se peut qu’on ne l’ait pas
trouvé, et, en attendant qu’il arrive, je vous prie de me dire ce que
vous avez vu après l’affreux événement auquel vous avez assisté.
--J’ai vu... un homme qui se sauvait. Darès l’a dit hier à monsieur que
voilà. Je ne puis que vous répéter ce que Darès a dit.
--Cet homme... vous l’avez poursuivi?...
--Jusqu’aux premiers taillis du bois. Là, j’ai glissé et je suis tombé.
Mon ami m’a aidé à me relever. Pendant ce temps-là, l’homme gagnait du
terrain, et il a disparu. Nous n’en pouvions plus... nous avons renoncé
à l’atteindre.
--Et vous êtes revenus au restaurant Cabassol?
--Immédiatement.
--A quel moment êtes-vous donc entrés dans cette cabane?
Caussade hésita un peu. Il sentait bien que le juge l’obligerait à aller
jusqu’au bout de la voie où il venait de s’engager, et qu’en complétant
sa déposition, il ferait tomber les soupçons sur Louis Mareuil.
Il ignorait encore que ce malheureux garçon était arrêté, car il n’avait
pas vu Darès depuis la veille, et le secrétaire du chef de la sûreté
avait été discret.
--Monsieur, dit-il, après un court silence qui fut remarqué, nous y
sommes entrés au retour de notre chasse manquée. Darès pensait que le
coup de fusil était parti de cette fenêtre, et il m’a persuadé de monter
jusqu’ici. Nous avons trouvé la porte ouverte et la baraque vide.
--Alors, vous en sortiez, quand je vous ai parlé dans la rue? demanda le
commissaire. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit?
--Parce que vous ne m’avez pas interrogé.
--Vous avez causé ensuite avec un jeune homme, reprit M. Mornas, un
homme de lettres que votre ami connaît.
--Louis Mareuil; oui, monsieur. Il était encore là lorsque M. le
commissaire nous a parlé.
--Mais il vous a quittés un instant après?
--Oui. Et alors, après avoir pris nos pardessus et nos chapeaux que nous
avions laissés au restaurant, nous sommes rentrés à Paris par le
tramway.
--Vous avez dû être surpris de trouver M. Mareuil à la porte de cette
maison où l’on venait d’assassiner le mari de mademoiselle Aubrac?
--Il a expliqué à Darès que, passant au bout de la rue, il avait entendu
des cris et vu des gens s’attrouper... qu’alors, il s’était approché par
curiosité...
--C’est fort bien. Mais il ne vous a pas expliqué pourquoi il était venu
à Boulogne?
--Le voici, dit le chef de la sûreté, qui se tenait près de la fenêtre.
Le fiacre y a mis le temps, mais enfin il arrive. Quels sont les ordres
de M. le juge d’instruction?
--Dites à vos hommes d’amener le prévenu.
Caussade tressaillit. Il comprenait qu’on allait le mettre en présence
de Mareuil, qui était décidément accusé, et la perspective de cette
confrontation ne lui souriait nullement. Mais M. Mornas ne lui avait
encore posé que des questions insignifiantes; il espérait qu’on ne le
presserait pas davantage, et il se promettait d’attendre, pour raconter
tout ce qu’il savait, qu’on le mît au pied du mur.
Se taire, ce n’est pas mentir, se disait-il, tout en maudissant la
baronne Aubrac qui l’avait invité à ce tragique repas de noces.
Louis Mareuil parut, escorté de deux agents. Le chef de la sûreté alla
le recevoir à la porte et l’amena lui-même au juge d’instruction, en
guidant sa marche. Il tenait aux empreintes.
Louis était pâle, mais il avait gardé son attitude fière. Il salua
Caussade d’un signe de tête et il attendit.
--Vous comprenez pourquoi je vous ai fait venir ici? lui dit M. Mornas.
--Pas plus que je ne comprends pourquoi vous m’avez fait arrêter,
répondit froidement le prévenu.
Le juge ne se donna pas le tort de discuter. D’un coup d’œil, il invita
son intelligent auxiliaire à entrer en scène.
--Veuillez poser votre pied sur cette trace de pas, dit le chef de la
sûreté, en se baissant pour mieux indiquer le mouvement.
Mareuil dit avec un sourire dédaigneux:
--Cette fois, je comprends. Vous voulez savoir si mon pied s’adapte
exactement à ces marques. La vérification est inutile. C’est moi qui les
ai faites.
--Vous avouez que vous êtes entré ici?
--Pourquoi ne l’avouerais-je pas?
--Avec M. Caussade et M. Darès, peut-être?
--Non. Ces messieurs m’ont abordé dans la rue, un instant après; mais
dans cette cabane, il n’y avait personne.
--Qu’y veniez-vous faire?
--Je voulais voir ce qui se passait dans la maison qui est en face. J’ai
regardé par cette fenêtre, et je suis sorti presque aussitôt.
Caussade respira. La franche confession de Mareuil le tirait d’embarras.
Mareuil ne l’avait pas vu. Mareuil ne savait pas qu’il s’était caché
avec Darès pour l’épier. Et Mareuil convenait qu’il était entré. Rien
n’obligeait plus Caussade à témoigner contre lui.
--Vous ne m’avez pas dit cela dans mon cabinet, reprit M. Mornas.
--Je vous l’aurais dit si vous me l’aviez demandé. C’est un fait, et je
vous ai déclaré que je répondrais sur les faits.
Le juge d’instruction regarda le chef de la sûreté, lut sur son visage
qu’il était frappé comme lui de la netteté de ce langage, et pensa que
le moment était venu de donner un autre tour à l’interrogatoire.
--Monsieur, commença-t-il en s’adressant à Caussade, vous avez dû
remarquer la tournure et le costume de l’homme que vous avez poursuivi.
--Je ne l’ai vu que de loin, et il faisait nuit. Tout ce que j’ai
remarqué, c’est sa taille. Il est petit et mince.
--Comme le prévenu, dit à demi-voix le commissaire.
--J’ai cru distinguer aussi qu’il tenait à la main un fusil, et qu’il
était coiffé d’un chapeau de forme basse.
--Toujours comme le prévenu.
--Il vous a échappé à l’entrée du bois? demanda M. Mornas.
--Oui, monsieur; il s’est jeté dans une allée qui doit conduire au champ
de courses.
--Pensez-vous qu’entre le moment où vous l’avez perdu de vue et le
moment où vous avez abordé M. Mareuil, à la porte de la maison Cabassol,
l’homme auquel vous avez donné la chasse aurait eu le temps de revenir
jusqu’à la maison où nous sommes?
--Je ne puis rien affirmer, répondit Caussade, qui comprenait
parfaitement la portée de cette question. Cependant, j’ai beaucoup de
peine à le croire. Il aurait fallu qu’il fît un grand détour pour ne pas
nous rencontrer... et il y a loin d’ici au bois...
--La distance sera mesurée exactement. Combien de temps avez-vous mis à
refaire le chemin que vous aviez parcouru en le poursuivant?
--Je ne saurais le dire au juste... Un quart d’heure, peut-être... mais
je dois ajouter qu’un instant après avoir perdu l’homme de vue, nous
avons entendu le roulement d’une voiture, et que nous avons pensé tous
les deux que cette voiture l’attendait pour le ramener à Paris.
--Vous êtes sûr d’avoir entendu rouler une voiture? demanda le chef de
la sûreté.
--Parfaitement sûr. Et comme il pleuvait à verse, on peut affirmer que
personne ne se promenait en voiture au bois de Boulogne par le temps
qu’il faisait hier soir.
Louis Mareuil assistait, impassible, à ce dialogue. On eût dit qu’il ne
s’agissait pas de son honneur et de sa vie.
Le chef de la sûreté s’approcha du juge d’instruction, lui dit quelques
mots à voix basse et passa avec lui dans la première pièce, laissant le
prévenu à la garde du commissaire.
--Eh bien? demanda M. Mornas, avez-vous une opinion?
--J’ai une conviction, monsieur. Louis Mareuil dit la vérité. Il est
innocent.
--Qui donc a fait le coup?
--Une femme.
--Mais c’est un homme qu’on a vu fuir, un fusil à la main.
--Une femme habillée en homme. Malheureusement pour elle et heureusement
pour le prévenu, elle a gardé ses bottines, et la trace de ses pas dans
la cabane l’a trahie. Il ne reste plus qu’à la trouver... et je m’en
charge.
--Il me semble que vous êtes un peu trop affirmatif, dit le juge
d’instruction. Des traces de pas ne sont pas des preuves suffisantes.
--Veuillez considérer, monsieur, répondit le chef de la sûreté, que
jusqu’à présent je ne me suis pas trompé. M. Caussade et le prévenu
lui-même viennent de confirmer le jugement que j’avais porté en
examinant ces empreintes. Quatre personnes sont entrées ici. Nous en
connaissons trois, d’après leur propre aveu. Reste la quatrième. Et il
n’est pas douteux que celle-là est une femme.
--D’accord, mais il est douteux que ce soit elle qui ait tiré le coup de
fusil. C’est même improbable. Il y avait certainement des femmes parmi
les curieux que l’événement a attirés. L’une d’elles a pu avoir l’idée
de visiter l’intérieur de cette baraque.
--A quel moment, monsieur? Louis Mareuil y est entré, et il y est resté
un certain temps. MM. Caussade et Darès sont venus ensuite et s’y sont
arrêtés aussi. Les uns ou les autres auraient rencontré cette curieuse.
Et puis, les femmes qui se rassemblent dans la rue, à la porte d’une
maison où un crime vient d’être commis, ne portent pas de chaussures si
élégantes. On ne trouverait peut-être pas à Boulogne-sur-Seine un pied
aussi petit que celui dont la marque est restée sur le plancher de la
cabane.
--Mais... ce déguisement?... Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que
l’individu qui se sauvait, un fusil à la main, n’était pas un homme?
--M. Caussade vous a dit qu’il était mince et de petite taille. Toutes
les femmes paraissent petites quand elles prennent des vêtements
masculins. Il était coiffé d’un chapeau bas. Les femmes travesties ne se
coiffent pas autrement.
--Et vous pensez que celle-là s’est travestie pour venir à Boulogne?
Nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, et, excepté pendant les jours
gras, il est défendu à tout habitant de Paris de se montrer sous le
costume d’un sexe qui n’est pas le sien.
--Aussi s’est-elle bien gardée de venir à pied.
--Vous croyez donc que ce bruit qu’a entendu M. Caussade...
--... Était le roulement d’une voiture qui attendait dans le bois, et
qui l’a ramenée chez elle.
--Un fiacre... Nous aurions là un point de départ pour la suite des
recherches. Il faudrait faire prendre des renseignements à la Compagnie
générale et chez les autres loueurs. On retrouverait le cocher.
--Je donnerai les ordres nécessaires, mais je crains que nous
n’arrivions à rien. La voiture doit être une voiture de maître.
--Alors, selon vous, cette femme serait riche?
--C’est mon opinion bien arrêtée. Seulement, je ne suis pas fixé sur la
catégorie sociale à laquelle appartient cette maîtresse délaissée de M.
Trémentin. Il en a eu dans tous les mondes, des maîtresses. Les bottines
à hauts talons sembleraient indiquer une fille entretenue. Mais
aujourd’hui les grandes dames ont adopté les modes de ces demoiselles.
Il faut chercher dans une de ces deux classes, car ce n’est certainement
pas une ouvrière. Les modistes ne roulent pas encore carrosse.
M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie disait clairement que ces
raisonnements faisaient sur lui une vive impression.
--C’est une nouvelle enquête à entreprendre, dit le chef de la sûreté,
mais une enquête en dehors des faits. Toutes les circonstances du crime
sont maintenant relevées. Ce n’est plus à Boulogne qu’il faut chercher.
C’est à Paris, dans l’entourage de M. Trémentin. Ce sera long, mais je
suis sûr de réussir. J’ai déjà des données générales.
--Lesquelles?
--Cette femme doit être remarquablement intelligente, et elle doit être
douée d’une énergie extraordinaire. Il est évident aussi que sa
situation et la vie qu’elle mène la mettent au-dessus du soupçon. Elle
aurait joué trop gros jeu, si sa conduite donnait prise à la médisance.
Si elle a opéré avec tant d’audace, c’est qu’elle se fiait sur sa
réputation sans tache. Les criminels de bas étage n’agissent pas avec
cette hardiesse et cette précision. Elle a opéré magistralement, on peut
le dire.
--Elle a pourtant dû mettre quelqu’un dans la confidence de ses
projets... son cocher, par exemple, si vos conjectures sont justes.
--Assurément, monsieur. Et de ce côté une indiscrétion est à espérer.
Mais la vérité viendra, je crois, d’ailleurs. Il ne s’agit que de
découvrir comment elle s’est procuré la clef de cette cabane. Et pour
cela, il faut s’adresser au propriétaire.
--Votre collègue de Boulogne a eu la même idée que vous. Il s’est
informé, et personne dans le pays n’a pu lui dire le nom de l’homme
auquel appartient cette construction en planches. Elle a été élevée, il
y a une trentaine d’années, à l’époque de la transformation du bois, par
un entrepreneur de terrassements. Il est mort depuis longtemps, et il
l’avait abandonnée, paraît-il, à un de ses employés, qui a disparu.
--C’est une difficulté qu’on surmontera facilement. Si la mairie de
l’endroit n’y parvient pas, les bureaux de la ville retrouveront dans
leurs archives des pièces signées par l’entrepreneur. Il est impossible,
du reste, qu’il n’y ait pas dans la commune quelqu’un qui se souvienne
de lui. C’est le pont aux ânes qu’une recherche pareille. Si j’en étais
chargé, je saurais vite à quoi m’en tenir.
--Je vous prie de vous en occuper, toutes affaires cessantes. Mais, en
attendant que vous soyez arrivé à un résultat, dites-moi franchement ce
que vous pensez de l’instruction entamée contre ce jeune homme.
--Puisque vous me faites l’honneur de me consulter, monsieur, je dois
vous répondre qu’à mon avis on s’est trop pressé de délivrer contre lui
un mandat d’amener; en supposant même que ce jeune homme soit coupable,
il n’y avait, je crois, aucun inconvénient à le laisser libre. Il y
avait même un avantage: j’aurais pu le surveiller sans qu’il s’en
doutât, et si c’est lui qui a fait le coup, il se serait trahi lui-même
par quelque démarche imprudente; on a préféré brusquer les choses: on a
eu tort.
--L’erreur n’est pas irréparable, murmura le juge d’instruction. En
l’état, je ne puis pas délivrer une ordonnance de non-lieu, mais je puis
faire mettre le prévenu en liberté sous caution.
--La mesure serait excellente, à ce qu’il me semble. Elle ne sera pas
aussi efficace qu’elle aurait pu l’être, car il est averti, et il se
tiendra sur ses gardes. Cependant, la surveillance dont je vais
l’entourer nous conduira peut-être à une certitude absolue. Mais voici
un monsieur que mon secrétaire nous amène, et ce monsieur n’est pas M.
Darès.
Le juge d’instruction et le chef de la sûreté tenaient cet aparté dans
la première pièce, tout près de la porte d’entrée, devant laquelle se
promenait le gendarme de planton.
Ils avaient laissé au fond de la cabane Louis Mareuil et Caussade, que
la présence du commissaire de Boulogne condamnait au silence, et qui du
reste n’avaient rien à se dire, car ils se connaissaient à peine, et ils
sympathisaient médiocrement.
Le monsieur dont le chef de la sûreté venait de signaler l’apparition
s’avançait, conduit par un des inspecteurs qui se tenaient à la
disposition du commissaire. C’était un homme d’une soixantaine d’années,
grand et de large encolure, un peu voûté, mais encore ferme sur ses
jambes; ce qu’on appelle un solide vieillard; habillé d’une redingote de
bon gros drap, dont la coupe surannée n’affichait aucune prétention à
l’élégance. A première vue, on devinait un ouvrier arrivé à l’aisance et
passé propriétaire dans la banlieue.
Il salua ces messieurs sans paraître embarrassé, et il venait évidemment
dans l’intention de leur parler.
--Qu’est-ce qu’il y a, Pigache? demanda, en s’adressant à l’inspecteur,
le chef de la sûreté, qui connaissait tous ses subalternes par leur nom.
--C’est un monsieur de Boulogne qui a un renseignement à communiquer à
monsieur le commissaire.
--Très-bien. Laisse-nous. Entrez, monsieur, et dites à M. le juge
d’instruction qui vous êtes et ce que vous savez.
Le nouveau venu salua derechef et commença ainsi:
--Excusez-moi, messieurs, de me présenter sans avoir été appelé. Je suis
Jean Bigorneau, propriétaire à Boulogne, quai du Quatre-Septembre. M. le
commissaire de Boulogne me connaît bien. Pour lors, j’ai entendu dire
qu’on cherchait à qui est c’te baraque... et comme j’ai travaillé dans
le temps pour l’entrepreneur qui l’a fait bâtir...
--Très-bien. Comment s’appelait-il?
--Fauvel. Nous autres, nous disions le père Fauvel, parce qu’il était
bon enfant et pas fier.
--Il est mort, n’est-ce pas?
--Oui, monsieur, en 63. Il n’était pas bien riche, mais il avait amassé
quelques sous tout de même. Il aurait gagné bien plus, s’il n’avait pas
été si honnête... à preuve que j’en connais un autre qui...
--Eh bien, cette baraque doit appartenir aux héritiers Fauvel?
--Le bonhomme n’a laissé qu’une fille, qui ne l’a pas réclamée.
--Il en avait donc disposé de son vivant? Au profit de qui?... d’un
contre-maître, je crois?
--Oui, mais ce contre-maître-là n’était pas comme les autres... C’était
un monsieur... Des gens disaient qu’il avait été dans les écoles du
gouvernement, et qu’il s’était fait renvoyer pour de vilaines affaires.
Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en savait autant que les ingénieurs des
ponts et chaussées, et qu’il parlait comme un professeur..., et tout
jeune avec ça. Il avait tout au plus vingt-cinq ans quand le père Fauvel
est mort... et il travaillait sous lui depuis dix-huit mois.
--Son nom?... Vous en souvenez-vous?
--Ah! je crois bien... c’est un nom qui ne ressemble à rien... un drôle
de nom... Garnaroche... Pierre Garnaroche.
--Et... il a disparu?
--Il y a longtemps... on ne l’a pas revu à Boulogne depuis la guerre.
Avant, il n’habitait plus la commune, mais il venait encore s’y
promener, des fois. Je le rencontrais par-ci par-là, tantôt dans le plus
beau café de Boulogne, se payant des consommations chères et mis comme
un prince; tantôt en blouse devant le comptoir d’un marchand de vin qui
sert à boire à tous les mauvais gars du pays. Faut vous dire, messieurs,
que Garnaroche avait beau être bien éduqué, c’était une pratique finie.
Le père Fauvel lui disait souvent qu’il finirait mal.
--Et il lui faisait des cadeaux? C’est curieux.
--Oh! le cadeau n’était pas gros. Un hangar où il pleuvait comme dans la
rue, et où l’on n’avait jamais logé que des pioches, des pelles et des
brouettes. Garnaroche y couchait pourtant, parce qu’il n’avait pas de
quoi se payer un garni. Tout l’argent qu’il gagnait à diriger les
ouvriers passait à faire la noce. Le patron lui a laissé la cabane par
charité.
--Mais si elle était en mauvais état il y a vingt ans, comment
n’est-elle pas tombée en ruine?
--Garnaroche l’a fait réparer... dans un moment où il se trouvait en
fonds... Il avait des hauts et des bas.
--Il continuait donc à l’habiter?
--Non, monsieur. Il y avait ici des malins qui soutenaient qu’il y
recevait des femmes en cachette. J’ai oublié de vous dire qu’il était
très-beau garçon... taillé pour servir dans les cuirassiers, et une
figure à tourner la tête à toutes les filles.
--Et... on n’a jamais vu celles qu’il y amenait? demanda le commissaire,
en regardant M. Mornas du coin de l’œil.
--Je ne crois pas. Peut-être bien aussi qu’il n’en a jamais amené. On
disait encore qu’il faisait la fraude, et qu’il cachait là des
marchandises pour les passer à l’octroi sans payer.
--Enfin, après la guerre, il n’est plus revenu?
--Jamais, monsieur. J’ai toujours eu dans l’idée qu’il s’était mis avec
les fédérés, et qu’on l’avait collé au mur.
--C’est possible, mais alors il a laissé la clef à quelqu’un, puisque
hier soir quelqu’un est entré ici, pour tirer un coup de fusil.
--Qui a tué un nouveau marié dans le salon de cent couverts du père
Cabassol. J’ai su ça ce matin, et j’ai pensé tout de suite à Garnaroche.
--Vous venez de dire que vous croyez qu’il a été fusillé.
--Je n’en suis pas si sûr que ça. Et puis il a pu donner la clef à sa
bonne amie.
Sur cette réponse, le chef de la sûreté entraîna le juge d’instruction
un peu plus loin et lui dit à demi-voix:
--Me permettez-vous, monsieur, de vous demander ce que vous pensez de
ces renseignements donnés de bonne foi, ce n’est pas douteux?
--Je pense qu’ils confirment vos appréciations, répondit M. Mornas.
--Pour moi, l’affaire est maintenant claire comme le jour. Ce Garnaroche
était un déclassé qui tirait parti tout à la fois de l’instruction qu’il
avait reçue et de ses avantages physiques. Il a fort bien pu être
l’amant d’une femme du monde et lui donner des rendez-vous dans cette
baraque... qui a pu être meublée autrefois... cette liaison ayant pris
fin, la femme a gardé la clef et est devenue plus tard la maîtresse de
M. Trémentin, lequel était, lui aussi, un beau ténébreux. Lorsqu’elle a
appris que, par un singulier hasard, le repas de noces se donnait en
face du hangar abandonné où elle pouvait entrer comme elle voulait, elle
a profité de l’occasion pour se venger.
--C’est possible, mais cela ne nous apprend pas qui elle est.
--Nous arriverons jusqu’à elle, j’en réponds. Si Garnaroche est vivant,
je le retrouverai, et il faudra bien qu’il parle... quand ce ne serait
que pour prouver que l’assassin, ce n’est pas lui. Une fois qu’il m’aura
nommé la femme, ou les femmes, qu’il recevait ici, le reste ira tout
seul. S’il est mort, ce sera plus difficile, mais je ne désespérerai pas
de réussir. Je m’adresserai ailleurs. L’entrepreneur qui employait
Garnaroche et qui s’intéressait à lui devait connaître la vie qu’il
menait...
--Mais il n’est plus de ce monde depuis dix-neuf ans, cet
entrepreneur... et une femme qui aurait été la maîtresse de Garnaroche
en 1863 serait vieille aujourd’hui.
--Je suis bien convaincu que celle qui a tué Trémentin n’est pas jeune.
Une jeune se serait aisément consolée de le perdre. Une femme sur le
retour comprend qu’elle ne trouvera pas de remplaçant à l’amant qui
l’abandonne, et elle est sans pitié pour l’infidèle.
Quant à l’entrepreneur Fauvel, il est mort, c’est vrai, mais il a laissé
une fille, et M. Bigorneau, qui la connaît évidemment, va nous dire où
elle est. J’irai la trouver, et je l’interrogerai.
--C’est un essai à tenter, et quel qu’en soit le résultat, il me paraît
démontré que Louis Mareuil n’a jamais eu le moindre rapport avec ce
Garnaroche ni avec son patron.
--Il était à peine né quand ces gens-là travaillaient à Boulogne. Où se
serait-il procuré la clef de cette baraque dont il ignorait l’existence?
Elle est vieille et rouillée, cette clef; donc elle n’a pas été
fabriquée par l’assassin d’après une empreinte prise sur la serrure. Il
ne reste contre le prévenu que des apparences, et c’est vraiment trop
peu. Devant le jury, l’accusation ne tiendrait pas.
--Aussi vais-je le mettre en liberté sous caution. Et j’aurai soin de
proportionner le chiffre de la caution à la fortune de sa mère, qui
n’est pas riche.
--Elle sera bien heureuse de revoir son fils. Il ne me reste plus,
monsieur, qu’à demander à ce brave homme l’adresse de l’héritière de
Fauvel, le défunt entrepreneur.
Pendant ce colloque entre les deux magistrats, Bigorneau attendait
tranquillement, le chapeau à la main, qu’on lui permît de se retirer.
--Monsieur, lui dit le chef de la sûreté, vos indications seront
utilisées, et je vous prie de les compléter pour éclairer la justice.
Fauvel avait une fille... qui vit encore, je pense?
--Une fille unique, monsieur, qui n’est plus jeune, mais qui se porte
très-bien. Elle est veuve.
--Comment s’appelait son mari?
--Elle avait épousé un officier qui n’avait que son épaulette... même
que le père Fauvel n’était pas content de ce mariage-là... un
sous-lieutenant nommé Mareuil... il était capitaine quand il a été tué
pendant le siége.
--Mareuil! s’écria M. Mornas. Vous dites que la fille de l’entrepreneur
Fauvel est madame Mareuil?
--Mais oui, monsieur, répondit Bigorneau, tout surpris de l’effet que
produisait ce renseignement. Je la connais bien, et elle me connaît bien
aussi, quoiqu’il y ait du temps qu’elle ne m’a vu. La dernière fois que
je l’ai rencontrée, c’était il y a deux ans, dans la rue Montmartre...
j’allais chez un ami qui reste près des Halles...
--Elle est veuve?
--Oui, monsieur, et avec ce que son père lui a laissé, elle n’a pas trop
pour vivre, car elle a deux enfants... un garçon et une demoiselle.
--Vous les connaissez?
--Non... j’ai vu le garçon quand il était tout petit; mais du temps où
je travaillais avec le père Fauvel, la demoiselle n’était pas encore
née. La maman m’a dit que sa fille gagnait de l’argent à peindre des
éventails, et que son fils écrivait dans les journaux.
Le juge regarda le chef de la sûreté, qui paraissait assez déconcerté.
Son système s’écroulait, et l’innocence du prévenu n’était plus
démontrée. Les naïves déclarations de Bigorneau remettaient tout en
question.
--Alors, reprit le chef, vous pensez que cette dame pourra nous dire ce
qu’est devenu Pierre Garnaroche, qui était le protégé de son père?
--Pour ce qui est de ça, messieurs, murmura Bigorneau, je n’en sais
rien. Madame Mareuil a dû le voir autrefois; car son mari était en
garnison à Paris l’année où le père Fauvel est mort. Mais je crois bien
que Garnaroche ne lui plaisait pas beaucoup; Mareuil, l’officier, ne
pouvait pas le sentir... et ça m’étonnerait que sa veuve fréquente un
garnement pareil... Mais, tout de même, elle sait peut-être s’il vit
encore et ce qu’il fait.
--Où demeure-t-elle?
--Je ne pourrais pas vous dire au juste. Ça doit être là-haut, du côté
de la butte Montmartre. Fauvel a toujours habité ces quartiers-là.
Le doute n’était plus possible. Louis Mareuil était bien le petit-fils
de l’entrepreneur de terrassements qui avait fait construire le hangar
et qui l’avait donné à un de ses employés. Louis Mareuil avait donc pu
se procurer la clef pour s’y introduire.
--Je vous remercie, monsieur, de votre démarche spontanée, dit le juge
d’instruction. J’utiliserai les renseignements que vous m’apportez, et
je vous entendrai très-prochainement dans mon cabinet. En attendant,
veuillez vous abstenir de parler à vos amis des personnes que vous venez
de nommer. Pour ne pas gêner l’action de la justice, il faut vous taire.
--Je me tairai, monsieur. Je ne suis pas du parti des coquins, et je
donnerais bien cent francs de ma poche pour qu’on trouvât l’assassin.
Sur ce souhait louable, Jean Bigorneau tira sa révérence et sortit.
--Eh bien? demanda M. Mornas. Ne pensez-vous pas que les choses ont
changé de face depuis la déposition de ce brave homme?
--Complétement, monsieur, dit le chef de la sûreté. Je commence à croire
que je faisais fausse route. Voulez-vous m’autoriser à adresser, en
votre présence, quelques questions au prévenu?
--Oui, je préfère même que, pour le moment, ce soit vous qui
l’interrogiez.
Les deux magistrats passèrent dans le second compartiment de la cabane.
On les y attendait avec impatience. Caussade se promenait de long en
large; Louis se tenait adossé à la cloison, les bras croisés et la tête
haute. Le commissaire s’était placé devant la fenêtre ouverte, tournant
le dos aux curieux que le bruit déjà répandu d’une descente de police
attirait dans la rue.
--Puis-je me retirer, monsieur? demanda Caussade.
--Oui, monsieur, répondit M. Mornas, après un instant de réflexion. Vous
voudrez bien cependant attendre dehors, ou au restaurant, si vous le
préférez, que j’aie terminé l’interrogatoire du prévenu. Il se peut que
j’aie encore besoin de vous avant de rentrer à Paris.
Caussade sortit en maugréant tout bas, et le chef de la sûreté dit de
but en blanc à Louis Mareuil:
--Vous connaissez Garnaroche?
Louis ne se troubla pas; mais il fit un mouvement qui n’échappa point à
l’œil exercé du chef.
--J’ai parlé quelquefois à un homme qui porte ce nom-là, mais je le
connais fort peu. C’est un ancien conducteur de travaux, que mon
grand-père a employé et qui m’a vu dans mon enfance, à ce qu’il prétend.
Il s’autorise de ce souvenir pour m’aborder quand il m’aperçoit dans la
rue, mais il n’est jamais venu chez moi.
--Votre grand-père était M. Fauvel, entrepreneur?
--Oui... J’avais six ans lorsque je l’ai perdu.
--Il s’intéressait beaucoup à cet employé, et il lui a fait du bien?
--Je l’ignore.
--Mais votre mère doit le savoir?
--Probablement. Vous n’avez qu’à le lui demander.
--A quelle époque avez-vous rencontré pour la dernière fois ce
Garnaroche?
--Il y a quelques mois. Au Palais-Royal, autant qu’il m’en souvient.
--Vous savez son adresse?
--Non.
--Vous savez du moins ce qu’il fait?
--Pas davantage. Je crois me rappeler cependant lui avoir entendu dire
qu’il était régisseur, ou garde-chasse, quelque part... pas très-loin de
Paris.
--Il a dû préciser l’endroit.
--C’est possible, mais je n’y ai fait aucune attention.
--La mémoire vous reviendra sans doute.
--Je ne crois pas.
--Il serait important... dans votre intérêt... qu’elle vous revînt.
Mareuil se tut, et, sur un signe de M. Mornas, le chef de la sûreté
appela l’inspecteur qui gardait la porte d’entrée.
--Monsieur, dit le juge d’instruction au prévenu, on va vous ramener au
Dépôt. Je vous interrogerai de nouveau demain. La nuit porte conseil. Je
souhaite de vous retrouver mieux disposé à me répondre.
Louis tourna le dos à M. Mornas sans articuler un seul mot, et s’en alla
de lui-même se placer sous la garde de l’inspecteur, qui s’avançait pour
le reconduire au fiacre occupé par les agents.
--Mon cher collègue, dit au commissaire le chef de la sûreté, un de vos
administrés vient de nous tirer d’embarras. Nous savons maintenant le
nom de l’entrepreneur et le nom du contre-maître. Et je m’avise un peu
tard que si vous étiez allé tout simplement chez le percepteur de
Boulogne, vous auriez appris tout de suite à qui appartient la baraque.
Elle doit figurer sur les rôles des contributions, et quelqu’un paye
l’impôt. Mieux vaut tard que jamais, et je vous prie de demander dès
aujourd’hui si c’est le nommé Garnaroche et si l’on connaît son domicile
réel.
--Je n’y manquerai pas, murmura le magistrat suburbain, un peu confus de
n’avoir pas songé plus tôt à ce moyen si commode.
--Monsieur, lui dit le juge d’instruction, je remets à un autre jour les
constatations qui nous restent à faire sur place. Il est moins urgent
d’y procéder que de rechercher par quelles mains a passé la clef de ce
hangar. En attendant que nous mesurions le chemin que l’assassin a eu à
parcourir, s’il est revenu ici après avoir fui jusqu’à la lisière du
bois, veuillez visiter les taillis où il a pu jeter l’arme dont il s’est
servi, et me tenir exactement au courant de tous les incidents qui se
produiront dans votre ressort.
Le commissaire s’en alla, un peu penaud et fort peu satisfait de n’avoir
pas été le premier à recevoir la déclaration de Jean Bigorneau.
Le chef de la sûreté le laissa filer et dit à M. Mornas:
--Je me trompe peut-être encore une fois; mais j’ai le pressentiment que
le prévenu ne s’est pas adressé au nommé Garnaroche pour avoir la clef.
Il n’a pas perdu contenance quand je lui ai parlé, à brûle-pourpoint, de
cet individu, et rien ne l’obligeait à me répondre qu’il l’a vu
récemment. Je croirais plus volontiers qu’il a tout bonnement trouvé
cette clef chez sa mère. Feu Fauvel devait en avoir gardé une, et elle
devait porter une étiquette: clef de la baraque de Boulogne, ou quelque
chose d’approchant. Et je ne serais pas étonné que ce fût cette
trouvaille qui a donné au jeune homme l’idée d’essayer le coup qu’il a
si habilement exécuté. Reste toujours la question du fusil... et celle
de la voiture qui stationnait au coin du bois. On les élucidera.
--Ainsi, murmura le juge d’instruction, vous renoncez à l’autre
hypothèse? Elle était pourtant vraisemblable.
--Elle l’est encore, monsieur, et je ne la rejette pas d’une façon
définitive. Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête, et la suite nous
apportera sans doute de nouveaux éclaircissements. Ce qu’il y a de plus
pressé, c’est de mettre la main sur ce Garnaroche, et je vais m’en
occuper. Si vraiment il est régisseur dans un château, il se pourrait
que la châtelaine eût été la maîtresse de Trémentin, et alors tout
s’expliquerait. Si c’est une femme qui s’est vengée, cette femme doit
être du vrai monde. J’avais pensé d’abord à une cocotte, mais je n’avais
pas suffisamment réfléchi. Les cocottes n’assassinent pas un amant qui
les lâche. Elles aiment mieux le faire chanter. C’est moins dangereux,
et c’est plus lucratif.
M. Mornas fit sans doute son profit de ces judicieuses réflexions, mais
il ne donna point la réplique au chef de la sûreté. Au fond, il était un
peu humilié de n’avoir encore joué que le second rôle dans cette
instruction difficile. La conquête du siége de conseiller à la cour lui
semblait moins certaine, et il apercevait de tous les côtés des écueils
auxquels il n’avait pas songé.
Ce fut avec plaisir qu’il remonta en voiture pour regagner Paris, car il
lui tardait de rentrer chez lui et de consulter sa femme.
CHAPITRE V
Huit jours se sont passés.
Louis Mareuil n’est plus au Dépôt. Il est à Mazas. Sa mère et sa sœur
passent leur vie à pleurer, mais leur douleur ne les empêche pas d’agir.
L’ami Darès vient les voir assidûment. Il a fini par se convaincre que
Louis n’a que des imprudences à se reprocher, que M. Trémentin a été tué
par une de ses anciennes maîtresses, et cette maîtresse, il la cherche.
Il s’est répandu dans le monde. Il va presque tous les soirs dans les
salons que fréquentait le caissier, et là, sans en avoir l’air, il
observe et il écoute.
Madame Mornas, qu’il a rencontrée chez les Verdalenc et qui s’intéresse
chaleureusement à Cécile Aubrac, a bien voulu lui dire que M. Mornas,
son mari, n’a rien trouvé de concluant contre le jeune Mareuil, et que
cette malheureuse affaire pourrait bien se terminer par une ordonnance
de non-lieu.
Le vaudevilliste a été interrogé par le juge d’instruction et s’est bien
tiré de cette difficile épreuve. Il a pu, sans mentir, s’abstenir de
parler des feuillets déchirés qu’il a ramassés dans la cabane, et il les
garde précieusement. Il est persuadé que l’exemplaire des _Chants des
grèves_ dont un fragment a servi à bourrer le fusil de l’assassin a été
acheté par une femme du monde, et il espère qu’un hasard fera découvrir
le volume lacéré au fond de quelque boudoir. Espérance chimérique s’il
en fut, car la femme qui en a fait usage, probablement avec intention,
doit avoir brûlé ce qui restait du livre.
Caussade n’est pas de moitié dans ses projets. Caussade en veut à son
ami de l’avoir mêlé malgré lui à une histoire qui lui a déjà fait perdre
beaucoup de temps. Il a été obligé de retourner à Boulogne, cette fois
avec Darès, que les agents avaient manqué le jour de la première visite
des lieux. Ils ont parcouru, accompagnés par le chef de la sûreté, le
chemin du restaurant au bois, les taillis qui avoisinent l’hippodrome de
Longchamps et les terrains vagues sur lesquels a été élevée la baraque
où le meurtrier s’est embusqué. Et tout cela inutilement. Du fusil et de
la voiture on n’a pas trouvé trace. Quant à la possibilité d’un retour
de l’individu qui se sauvait, on n’a rien établi de positif. Le doute
subsiste. Caussade est excédé de tous ces déplacements qui l’empêchent
de travailler. Il craint de manquer le Salon de l’année prochaine; il
enrage de tout son cœur, et s’il ne s’est pas brouillé avec Darès, c’est
que leur amitié est solide.
La jeune veuve du malheureux Trémentin a rompu toutes relations avec la
baronne Aubrac, à la suite de l’inconvenante équipée qui l’a compromise
en compromettant son amoureux. Elle n’est pas rentrée ce jour-là chez sa
tante. Encore moins est-elle rentrée dans cet appartement de la rue
d’Hauteville qu’elle devait habiter avec son mari. Elle a hardiment
proposé à madame Mareuil de demeurer chez elle, et comme madame Mareuil
a eu le bon sens de s’opposer à cet arrangement, elle s’est mise, sans
hésiter, sous la protection de Darès, qu’elle connaissait à peine, mais
qui avait à ses yeux le mérite d’avoir pris énergiquement le parti de
Louis; et Darès a loué pour elle un bel appartement meublé dans une
très-respectable maison du boulevard Haussmann.
Cette conduite imprudente a produit un résultat facile à prévoir. La
jeune femme a été mise à l’index par les personnes respectables. La
baronne se voile la face quand on parle d’elle. Madame Verdalenc ne
prononce plus son nom qu’en rougissant pudiquement. M. Verdalenc jette
feu et flammes contre cette veuve trop tôt consolée, et ne se gêne
nullement pour insinuer que si Mareuil est l’assassin, Cécile pourrait
bien être sa complice.
Seule, madame Mornas n’a pas tourné le dos à madame Trémentin. Elle la
défend, elle l’approuve presque. Elle a obtenu de son mari que Cécile ne
fût pas appelée comme témoin. Elle fait plus: elle va la voir en dépit
des recommandations de M. Mornas; elle la console, elle la rassure, et
sans trahir les secrets de l’instruction, elle lui laisse entendre que
l’innocence de Louis Mareuil sera reconnue, et qu’il ne restera pas
longtemps sous les verrous. Et parmi les gens de son entourage, elle ne
se cache pas d’agir ainsi. Au contraire, elle s’en vante. Elle va disant
partout qu’il faut savoir gré à la jeune veuve de ne pas feindre une
douleur qu’elle ne ressent pas, et que rien ne l’oblige à pleurer M.
Trémentin qui la trompait en l’épousant, puisqu’il avait une maîtresse.
Et la réputation de madame Mornas est tellement inattaquable que nul ne
se permet de la blâmer, ni même de lui tenir tête.
Son mari est beaucoup plus hésitant qu’elle. Il n’a pas encore pu se
former une conviction, et son désir d’avancer ne va pas jusqu’à fausser
sa raison, qui lui dit que la culpabilité du prévenu n’est pas démontrée
et ne le sera peut-être jamais. Il attend, pour le faire relâcher, des
éclaircissements qui n’arrivent pas. Et il a le chagrin de reconnaître
qu’il est tombé sur une de ces affaires criminelles où les causes
morales jouent le premier rôle. Les faits matériels ont été examinés,
les témoins ont été entendus; la cause est en état, comme disent les
avocats. Mais le pouvoir du juge ne s’étend pas jusque sur les
consciences. Il ne lui appartient pas d’amener les coupables à se livrer
ni de lire dans les cœurs. Le point de départ du crime échappe à M.
Mornas, et l’enquête sur les maîtresses de M. Trémentin n’est plus de
son ressort. Le moment approche où il lui faudra confesser son
impuissance et renoncer à suivre.
Mais il y a, parmi les auxiliaires de la justice, un homme qui ne se
décourage pas. Le chef de la sûreté cherche sans cesse, et son habileté
consiste à laisser croire qu’il ne cherche plus.
En apparence, il en est resté où il en était après la déposition de Jean
Bigorneau, et le dernier renseignement officiel qu’il ait pris a été
pris chez le percepteur des contributions.
Ce fonctionnaire a déclaré que les impôts avaient toujours été payés,
pour le hangar, par le nommé Pierre Garnaroche; mais qu’ils étaient
arriérés de deux ans, et qu’on ignorait le domicile réel du
contribuable; à telles enseignes, que la baraque allait être saisie et
vendue au profit de l’État comme bois de démolition.
Quant à la clef, le chef de la sûreté a acquis la certitude qu’elle ne
s’est jamais trouvée entre les mains de la mère du prévenu.
Madame Mareuil, interrogée sur ses relations avec Garnaroche, a répondu
avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa sincérité.
Cet homme, a-t-elle dit, était un fort mauvais sujet, que son père avait
employé par charité et qui n’était jamais entré chez elle depuis la mort
de son père. Elle a su qu’il s’était permis d’aborder son fils dans la
rue, mais elle a engagé Louis à l’éconduire rudement la première fois
qu’il lui arriverait de recommencer.
Il faut donc admettre que si le prévenu s’est servi de la clef, il n’a
pu se la procurer qu’en la demandant à Garnaroche, et qu’il existe un
accord entre ces deux hommes qui se ressemblent si peu.
Pour s’en assurer, le premier point, c’est de retrouver le Garnaroche,
et le chef de la sûreté ne s’y épargne pas. Ses plus fins limiers sont
en quête et fouillent sans bruit la ville et la campagne. Les
départements limitrophes de la Seine ont été visités discrètement; mais
ni à Paris ni dans les châteaux de la grande banlieue, on n’a recueilli
aucune indication utile. Il devient de plus en plus évident qu’en
changeant d’état, Garnaroche a aussi changé de nom. On en est donc à
s’informer des antécédents des régisseurs et des gardes dans un rayon de
quinze lieues autour de la capitale, et l’on en a pour longtemps.
Reste le hasard qui dénoue souvent les situations les plus compliquées,
et que les plus forts policiers mettent toujours en ligne de compte
lorsqu’ils envisagent les chances de succès d’une affaire.
Les choses en étaient là, quand vint le soir de la première
représentation d’une pièce à laquelle Georges Darès avait fortement
collaboré, quoique son nom ne vînt qu’en troisième sur l’affiche. Cette
pièce était une sorte de féerie-revue où il y a de tout: des couplets,
des femmes et des décors. La mode est à ces pots-pourris. Darès y
excellait, et il y gagnait beaucoup d’argent, en attendant qu’il se fît
un nom littéraire avec de vraies comédies.
En d’autres temps, cette première eût été pour lui un événement; mais
son cœur lui faisait oublier ses intérêts, et pour ne pas abandonner
madame Mareuil et sa fille dans les tristes circonstances où elles se
trouvaient, il avait laissé à ses collaborateurs le soin de surveiller
les dernières répétitions. Cependant pour être à l’honneur et au profit,
il faut être à la peine, et il ne pouvait se dispenser d’assister à la
représentation qui allait décider du sort de l’ouvrage.
Annette Mareuil elle-même l’avait prié de n’y pas manquer, et pour que
cette soirée ne le détournât pas complétement des préoccupations qui lui
étaient chères, il avait envoyé des loges à madame Mornas et à madame
Verdalenc, plus un bon fauteuil au chef de la sûreté qui avait bien
voulu l’accepter, afin de donner à l’ami du prévenu une marque de
sympathie.
Caussade lui-même s’était laissé débaucher. Il avait pris place à
l’orchestre, à côté de son camarade Darès, qui voulait avoir à qui
parler pendant cette épreuve redoutable--moins redoutable pourtant que
les interrogatoires dans le cabinet du juge d’instruction.
Il ne manquait à la réunion que Cécile; et si l’auteur ne lui avait pas
offert une baignoire, c’est qu’il craignait qu’elle ne poussât l’oubli
des convenances jusqu’à se montrer au théâtre, huit jours après la mort
de son mari.
La pièce allait se jouer sur un théâtre des boulevards: le plus grand et
le plus ancien, celui qui compte le plus d’événements dans son histoire:
succès éclatants, chutes retentissantes et incendies destructeurs: la
Porte Saint-Martin, qui vit naître la _Tour de Nesle_, qui brûla de fond
en comble en 1871 et qui, depuis sa dernière résurrection, a cessé de
représenter exclusivement le drame pour ouvrir ses portes à des genres
plus modernes.
La salle est vaste, et quand elle est pleine, les auteurs encaissent de
beaux droits. Georges Darès jouait donc une grosse partie, et il était à
peu près certain de la gagner. Sa féerie était accommodée d’après les
meilleurs principes des bons faiseurs et suffisamment assaisonnée de
mots spirituels. Le directeur, qui s’y connaît, comptait sur cent
représentations.
Ce soir-là, le théâtre regorgeait de monde. Sa façade extérieure
étincelait de lumières, et le public ordinaire de ces fêtes était venu
en masse: critiques patentés, directeurs de journaux, gommeux de
profession et demoiselles à la mode, sans compter un certain nombre de
bons bourgeois, friands de solennités dramatiques et n’en manquant pas
une, dans le vague espoir de lire un jour leur nom imprimé tout vif dans
un compte rendu, à la troisième page d’une feuille en vogue.
Darès et son inséparable, Alfred Caussade, étaient établis dans un coin
de l’orchestre, à portée de la sortie, et suivaient avec intérêt le
remue-ménage que produit toujours l’entrée des spectateurs gagnant leurs
places, au bruit des portes qui se ferment et des petits bancs qu’on
culbute.
Darès venait de faire une apparition sur la scène et de remettre à ses
deux collaborateurs le soin de veiller aux effets. Ils s’étonnaient de
le voir déserter ainsi le champ de bataille au moment où l’action allait
s’engager, mais ils l’excusaient parce qu’ils le croyaient amoureux, et
ils ne se trompaient pas. Seulement, la femme qu’il aimait n’était pas
dans la salle, et ce n’était pas pour lui faire sa cour qu’il avait tenu
à conserver la liberté de ses mouvements.
Annette Mareuil pleurait avec sa mère, pendant que Georges cherchait
dans la salle les personnes qui pouvaient l’aider à sauver Louis,
quoiqu’elles ne fussent pas toutes ses amies.
--Ah! dit-il en poussant le coude à Caussade, voici les Verdalenc qui
font leur entrée. J’étais bien sûr qu’ils profiteraient de ma loge.
--Drôle d’idée que tu as eue de la leur envoyer! grommela le peintre. Le
mari ressemble à M. Prudhomme, et madame à l’enseigne du Bœuf à la mode.
Mais ils ne sont pas seuls. Quelle est cette autre matrone qui prend
position sur le devant de la loge?... Hé! parbleu! c’est cette vieille
folle de baronne.
--Quelle baronne?
--La baronne Aubrac, la tante de Cécile. Je ne savais pas qu’elle fût si
liée avec les Verdalenc.
--Elle est complétement brouillée avec sa nièce, et comme ils sont
très-hostiles à cette pauvre jeune femme, elle s’est rapprochée d’eux
tout naturellement.
--Il faut convenir aussi que madame Trémentin a fait tout ce qu’il
fallait pour rompre en visière à sa parente et au monde en général. Je
sais bien qu’elle n’aimait pas son mari, mais elle n’était pas forcée de
l’épouser.
--Ce sont les Verdalenc qui ont fait ce mariage, aidés par la tante; et
la vieille Verdalenc, pour peu qu’elle ait du cœur, doit se repentir d’y
avoir poussé son ancien amant.
--C’est donc bien vrai qu’il était son amant?
--Personne n’en doute, mon cher; le chef de la sûreté me le disait
encore avant-hier.
--Comment! tu vois ce policier?
--Ce policier est un homme d’esprit et un excellent homme.
--Qui a fait emprisonner ton ami Mareuil!
--Et qui le fera relâcher un de ces jours. Il a exécuté l’ordre qu’il
avait reçu, mais il ne croit pas à la culpabilité de ce brave garçon, et
il cherche la drôlesse qui a tiré le coup de fusil. Tu le sais bien,
puisque tu étais là lorsqu’il a constaté la trace de ses pas dans la
cabane. Je lui ai envoyé un fauteuil, et il a bien voulu l’accepter. Tu
peux le voir d’ici, sur le même rang que nous, de l’autre côté de
l’orchestre.
--Il ne te manquait plus que d’inviter à la _première_ le juge
d’instruction.
--Je l’ai invité. La loge vide, là-bas, en face de nous, est à lui. Je
doute qu’il vienne, mais j’espère que sa femme viendra. Elle est pour
nous, sa femme, c’est-à-dire pour Louis Mareuil. Et elle a pris la jeune
veuve sous sa protection, ce qui est très-généreux de sa part, car son
magistrat de mari pourrait y trouver à redire.
--Veux-tu savoir ce que je pense de ce M. Mornas?... Non?... eh bien, tu
le sauras tout de même. C’est un parfait imbécile. Il n’a pas une
opinion à lui, et ton chef de la sûreté le mène par le bout du nez.
--Tant mieux, parbleu! Si nous avions affaire à un juge entêté, Louis
passerait en cour d’assises, et Louis est innocent, j’en mettrais ma
main au feu.
--Pas moi, dit Caussade avec une grimace ironique.
--Bon! Je n’essayerai pas de te convertir. Parlons d’autre chose,
veux-tu? Tiens! une baignoire d’avant-scène dont l’ouvreuse lève la
grille! Deux amoureux qui viennent voir ma pièce en catimini. C’est beau
d’avoir de la location un jour de première... Si le directeur n’est pas
content, c’est qu’il est trop difficile.
--Jusqu’à présent, je ne vois qu’une femme derrière la grille. Je ne
distingue pas ses traits, mais je vois briller ses yeux. Elle ne veut
pas être vue, mais elle veut voir, car elle colle sa figure aux
barreaux. Ma parole d’honneur, on jurerait qu’elle nous regarde.
--C’est moi qu’elle regarde. Son amant, qui doit se tenir dans le fond,
lui aura dit que j’étais l’auteur de la pièce.
--Fat, va! lève donc le nez, et dis-moi si c’est ta madame Mornas qui
apparaît là-haut dans la loge vide que tu viens de me montrer.
--C’est elle-même, mon cher... Comment la trouves-tu?
--Elle est superbe dans sa robe noire décolletée. Tudieu! quelles
épaules! Et une tête à caractère avec ça... Seulement, je lui donne bien
trente-six ans, sans marchander.
--Tu ne te trompes pas de beaucoup. Elle doit te plaire, à toi qui ne
détestes pas les fruits mûrs. Quelle actrice de drame elle ferait, cette
femme de juge! Oh! oh! elle n’est pas seule... et ce n’est pas M. Mornas
qui l’accompagne. Où diable a-t-elle déterré le cavalier qu’elle s’est
donné?
--Au musée égyptien, je suppose. Il a l’air d’une momie.
--Mal conservée. Et c’est la première fois que je vois ce bonhomme-là.
Ce n’est assurément pas un ami de son mari.
--Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne la compromettra pas. Il a
soixante-quinze ans. Ah! les Verdalenc et la baronne la saluent.
--Mais le vieux birbe ne rend pas le salut. Donc, il ne les connaît pas.
--Ah çà, tous les personnages qui ont figuré dans l’affaire de Boulogne
se sont donc donné rendez-vous ici? Vois-tu ce gris pommelé qui se
glisse dans une stalle de balcon, sous la loge de madame Mornas, et qui
a l’air tout étonné d’occuper une si belle place?
--C’est un ouvrier en redingote, parbleu! Et ça prouve qu’il a du goût,
puisqu’il a payé pour assister à une première de ton ami. Voilà le
public que j’aime.
--Mon cher, ce brave homme est très-connu de M. Mornas et du chef de la
sûreté. L’autre jour, pendant que j’attendais au fond de la baraque le
bon plaisir de ces messieurs, il est venu leur raconter une foule de
choses que je n’ai pas entendues, parce que j’étais trop loin, mais qui
devaient être fort intéressantes, car ils l’ont écouté pendant vingt
minutes.
--Bah! tu es sûr que c’est celui-là?
--Parfaitement sûr. Il a une de ces têtes qu’on n’oublie pas.
--Alors, ça m’explique pourquoi le chef de la sûreté m’a demandé de lui
donner un fauteuil de première galerie pour un monsieur... qu’il ne m’a
pas désigné autrement.
--Bon! ton spectateur est un mouchard. Je m’en doutais.
--Pas du tout. C’est un simple témoin qui nous rendra peut-être un rude
service. Le chef m’a dit que le grand point, c’était de mettre la main
sur le propriétaire de la baraque, et je soupçonne qu’il compte se
servir, pour le retrouver, de ce naturel de Boulogne-sur-Seine.
--Il espère donc que l’homme de la baraque viendra au théâtre ce soir?
--Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y vînt. Madame Mareuil m’a parlé de
ce personnage. C’est un ancien contre-maître de son père, qui avait
entrepris des terrassements dans la banlieue et qui y a gagné la petite
fortune qu’il lui a laissée. Et ce contre-maître est une espèce de
monsieur, un déclassé, qui a fait tous les métiers. On ne sait pas trop
ce qu’il est devenu. On croit qu’il habite la campagne et qu’il vient
souvent s’amuser à Paris.
--Et comme ta féerie est très-amusante, à ton avis, tu en conclus que ce
drôle viendra se divertir aujourd’hui à la Porte Saint-Martin. C’est la
grâce que je souhaite à ton protégé, Mareuil. Mais on frappe les trois
coups. Voilà le moment de tourner le dos aux spectatrices et de nous
asseoir pour apprécier ton chef-d’œuvre.
Ainsi fit Georges Darès, non sans quelque regret, car il était blasé sur
les émotions que le lever du rideau donne aux auteurs novices, et il
pressentait que dans la salle il se passerait, avant la fin de la
représentation, des choses intéressantes.
L’orchestre attaquait une ouverture brillante, et le public avait fini
de se tasser, lorsqu’un spectateur retardataire apparut au bout de la
rangée de fauteuils où étaient assis les deux amis, et se mit à exécuter
la difficile manœuvre qui consiste à gagner sa place quand toutes les
autres sont occupées.
--Sacrebleu! faites donc attention, s’écria Caussade, à qui ce monsieur
venait de marcher sur le pied.
--Vous n’êtes guère endurant, vous, répliqua le tard venu en continuant
son chemin, sans se soucier des réclamations qui s’élevaient sur son
passage.
Pour aller prendre possession de sa place, il affectait les allures d’un
sanglier lancé qui débuche d’un taillis.
Il comptait sans doute sur la longanimité des spectateurs qu’il
bousculait, et il n’avait pas tort. On n’engage pas une querelle avec un
malotru, au moment où le spectacle va commencer.
Mais Caussade n’était pas content.
--Dans quel temps vivons-nous! disait-il entre ses dents. Autrefois, le
public des premières se composait de gens bien élevés. Maintenant, il
vient des rustres qui vous écrasent les orteils et qui ne prennent même
pas la peine de s’excuser de leur grossièreté.
--Le fait est, murmura Darès, que celui-ci manque d’éducation. C’est un
rural; ça se voit à sa tournure. Et il a du bon, puisque mes pièces lui
plaisent. Je parierais qu’il est venu de sa province tout exprès.
--Il aurait mieux fait d’y rester, grommela Caussade qui lui gardait
rancune.
Le personnage auquel il en voulait faisait presque tache aux fauteuils
d’orchestre, non pas qu’il fût mal tourné ou qu’il eût l’air commun.
C’était au contraire un grand gars, bien planté et porteur d’un visage
qui n’aurait passé inaperçu nulle part. Il avait une tête de lion,
couronnée par une abondante crinière rousse, et illuminée, par des yeux
bleus d’une mobilité inquiétante. Une physionomie tourmentée, ravagée:
toutes les passions avaient laissé leur empreinte sur ce masque étrange.
On l’aurait pris pour un artiste, sans le costume bizarre qu’il portait:
une sorte de veste de chasse boutonnée sur la poitrine, un pantalon
presque collant, et pour coiffure une cape de jockey ou de piqueur,
qu’il n’ôta qu’après s’être assis.
--Ne t’occupe donc plus de lui, grommela Darès, et réserve ton attention
sur le chef-d’œuvre qu’on va te servir.
La toile se levait sur un décor représentant des vignobles de fantaisie,
où chaque cep était figuré par une femme décolletée.
La pièce, intitulée: _les Vignes malades_, en souvenir d’une revue
célèbre où il était question, il y a une cinquantaine d’années, de la
maladie des pommes de terre, avait été faite sur le même modèle que sa
devancière, avec cette différence que le terrible phylloxera y jouait le
rôle principal.
Une femme superbe y figurait l’insecte microscopique et dévastateur qui
nous empêchera bientôt de boire du vin de France, si on le laisse faire,
et dès la première scène, elle annonçait ses coupables intentions en
chantant un couplet de facture.
Elle se proposait de surprendre les pauvres vignes endormies et de les
piquer traîtreusement avec une aiguille d’or qu’elle tenait à la main et
qu’elle brandissait, pour montrer ses bras blancs et développer son
torse plantureux.
Le phylloxera était une blonde grasse, et les vignes menacées avaient
été triées sur le volet parmi ces jolies filles qui font profession
d’exhiber leurs charmes sur les planches.
Les spectateurs étaient pris par les yeux, et un murmure approbateur
courut dans la salle. Les lorgnettes entrèrent en jeu à l’orchestre, et
les loges applaudirent discrètement.
Celle qu’occupaient le couple Verdalenc et la baronne Aubrac ne fut pas
la dernière à témoigner son approbation.
--Georges Darès a décidément beaucoup d’esprit, chuchota madame
Verdalenc, sous son éventail, et j’oublie déjà que nous ne devrions pas
être ici, ce soir.
--Pourquoi donc, chère amie? demanda gravement le banquier. Ce pauvre
Trémentin est à peine enterré, c’est vrai, mais enfin il n’était pas
notre parent, et nous pouvons aller au spectacle sans manquer aux
convenances.
Le code des gens du monde est formel sur ce point, et il fait loi comme
le Code civil. J’en appelle à madame la baronne.
--Oh! moi, dit la tante Aubrac, je me gouverne comme je l’entends, et je
m’inquiète fort peu du qu’en dira-t-on. Trémentin était devenu mon neveu
par alliance, c’est vrai; mais mon aimable nièce a pris soin de me
délier de tous les liens qui m’attachaient encore à elle. Et je puis
bien me permettre de faire ce qu’elle ferait, si elle n’était pas
retenue par un reste de pudeur... encore ne m’est-il pas prouvé qu’elle
n’est pas venue ce soir au théâtre, en se cachant. L’auteur de la pièce
est maintenant son meilleur ami.
--Je ne comprends pas la conduite de Darès, s’écria M. Verdalenc. Il
s’est constitué le défenseur de ce mauvais drôle qui est en prison et
qui passera aux assises, cela ne fait pas de doute. J’ai eu beau lui
démontrer que Mareuil a assassiné mon caissier, il n’a rien voulu
entendre.
--Ne disons pas de mal de Darès, qui nous a offert la meilleure loge du
théâtre, murmura madame Verdalenc. On prétend, d’ailleurs, qu’il est
amoureux de mademoiselle Mareuil, et j’excuse toujours les amoureux.
--A ce compte-là, chère madame, s’écria la baronne, vous excuseriez
aussi ma nièce, car elle est folle de ce méchant rimailleur!... Quand je
pense que nous lui avons prouvé, clair comme le jour, qu’il se moquait
d’elle avec une cabotine!...
--Et elle l’avait cru, puisqu’elle vous avait demandé de le mettre à la
porte, appuya madame Verdalenc.
--Parfaitement. Expliquez-moi maintenant comment il a eu l’audace de
venir guetter, sous mes fenêtres, Cécile le lendemain de son veuvage;
pourquoi elle est allée le rejoindre, et ce qu’il a pu lui dire pour la
décider à le suivre.
--C’est donc bien vrai que les choses se sont passées ainsi?
--Tout ce qu’il y a de plus vrai. Madame Mornas était chez moi quand
c’est arrivé... et ce qui dépasse tout, c’est que la même madame Mornas
a pris carrément le parti de ma nièce. Elle va la voir, dans cet
appartement meublé où cette péronnelle s’est établie, afin de mieux
ressembler à une cocotte.
--La femme d’un juge! c’est scandaleux, prononça Verdalenc. Il faut que
son mari n’ait sur elle aucune autorité.
--Oh! c’est une maîtresse femme! dit la baronne, et j’ai toujours pensé
qu’elle menait M. Mornas par le bout du nez. Entre nous, elle lui est
supérieure.
--Je suis très-porté à le croire, chère madame. Ce magistrat m’a
toujours fait l’effet d’être un assez pauvre homme. Et la fortune est
presque tout entière du côté de la femme. Le père d’Arlempde, que j’ai
bien connu, avait gagné gros à tripoter dans des entreprises de
terrains. Il a laissé des capitaux et des immeubles, deux maisons à
Paris, une terre en Brie, sans compter ce que je ne sais pas.
--Et il avait élevé sa fille, Dieu sait comme! reprit madame Verdalenc.
C’est un miracle si elle n’a pas mal tourné. Mais elle est accoutumée à
n’en faire qu’à sa tête. Ainsi, je parierais bien qu’elle n’a pas
demandé à Mornas la permission de passer la soirée à la Porte
Saint-Martin.
--M. Darès lui aura envoyé une loge, murmura la baronne.
--C’est probable. Il ne doute de rien, ce garçon-là, et il a raison,
puisqu’elle a accepté sa politesse. Mais je voudrais bien savoir avec
qui elle est.
--Je puis vous le dire. Ce vilain vieillard qu’elle a amené est une
espèce de charlatan homœopathe que ce pauvre Aubrac, le père de Cécile,
n’aimait guère. Ils ont eu de grosses querelles devant l’Académie, et
ils en sont venus aux injures.
--Comment se fait-il, alors, que madame Mornas, qui patronne Cécile, se
soit accointée d’un ennemi de son père?
--Je crois que le bonhomme est son locataire. Elle l’aura pris pour
chevalier, parce qu’elle l’avait sous la main.
--C’est égal, elle a eu là une singulière idée. Il a l’air effaré comme
un hibou qu’on a tiré de son trou pour le mettre en plein soleil.
Ces propos s’échangeaient à voix basse entre les occupants de la loge,
et n’empêchaient pas M. Verdalenc de lorgner activement l’actrice qui
représentait le phylloxera.
--Je ne crois pas me tromper, murmura-t-il. C’est cette créature que
nous avons surprise un soir causant avec Mareuil aux fauteuils
d’orchestre de ce même théâtre.
--Mais oui. Je la reconnais maintenant, dit la baronne. Il faudra que je
la montre à madame Mornas, pour lui prouver que cette extravagante de
Cécile est la dupe des protestations d’amour du joli Mareuil.
--Je ne crois pas que madame Mornas vienne dans notre loge: Que
ferait-elle de son homœopathe? Elle ne nous l’amènera pas, j’espère.
--Oh! non; mais j’irai la voir au prochain entr’acte. Je prendrai un
plaisir extrême à la taquiner sur ses relations avec ma nièce, et quand
ce vieux fou de Gigondès saura que je suis la belle-sœur de son ancien
ennemi, il en fera une maladie.
--Il s’appelle Gigondès? dit en riant madame Verdalenc. Il est complet.
Mais laissez-moi, chère baronne, écouter les couplets que chante la
Vigne bourguignonne. Elle est gentille, cette petite, et elle a presque
la voix juste.
La causerie s’arrêta et ne reprit plus jusqu’à la fin de l’acte, qui
s’acheva au bruit des applaudissements de la claque.
C’est le moment où les spectateurs assis aux places du rez-de-chaussée
se lèvent et font face aux loges, après avoir fait face à la scène; le
moment où des gens qui ne pouvaient pas se voir pendant qu’on jouait se
reconnaissent tout à coup.
--Ne trouvez-vous pas, chère madame, que maintenant tous les hommes sont
laids? dit la baronne en regardant les messieurs de l’orchestre, qui
semblaient poser pour les spectatrices des loges.
L’entr’acte devait être très-court, et le régisseur, par trois coups
frappés derrière la toile, avait averti le public que le rideau ne
tarderait pas à se relever; de sorte que peu de gens quittaient leurs
places.
--Vous êtes trop sévère, baronne, répliqua madame Verdalenc après avoir
braqué sa lorgnette et passé en revue les occupants qui se présentaient
de face et qui prenaient des attitudes; Georges Darès, pour ne citer que
celui-là, n’est vraiment pas mal.
--Peuh! il manque de prestance. Son ami Caussade est mieux que lui. Il a
de l’étoffe au moins, tandis que votre Darès est un gringalet.
--Vous le connaissez beaucoup, je crois, ce M. Caussade?
--Beaucoup n’est pas le mot; il était lié autrefois avec mon beau-frère,
qui avait la prétention d’aimer les arts et la rage de se faire peindre.
Aubrac lui avait commandé son portrait et celui de sa fille... ça lui a
coûté les yeux de la tête. Les toiles sont encore chez moi, mais elles
n’y resteront pas. Je ne veux plus voir Cécile, même en peinture.
--Je comprends ça, et je trouve même que nous nous occupons trop d’elle.
C’est une femme à la mer, et ce n’est pas à nous d’essayer de la
repêcher.
Mais vous parliez tout à l’heure de la laideur des hommes. Je vous en
signale un qui ne ressemble pas à ses voisins. Examinez ce grand garçon
chevelu qui se cambre au milieu de l’orchestre, sur le même rang que MM.
Darès et Caussade, et qui nous regarde avec une attention soutenue. Il
est fort bien de sa personne.
--Oui, il a une tête originale... aussi originale que son costume...
Mais êtes-vous bien sûre qu’il s’occupe de nous, chère madame?
--Vous ne voyez donc pas qu’il est en contemplation devant notre loge?
--Ou devant une autre, dit à demi-voix la baronne, qui n’était pas aussi
sûre que madame Verdalenc du pouvoir de ses charmes.
--Nous allons savoir à qui il en a, répliqua la femme du banquier; le
voilà qui se dirige vers la sortie. Il va monter ici, n’en doutez pas.
--Comment! vous croyez qu’il oserait se présenter?
--Je crois qu’il va se montrer un instant à la première galerie, pour se
faire voir... et pour nous voir de plus près.
--C’est peut-être l’éclat de vos diamants qui l’attire, insinua
malicieusement la baronne. Et à votre place, si je le rencontrais le
soir dans la rue, parée comme vous l’êtes, je ne serais pas
très-rassurée. Il a un peu l’air d’un brigand, avec sa toque et sa
culotte de velours.
--D’un garde-chasse, tout au plus. Je ne lui trouve rien d’effrayant.
--En vérité, mesdames, dit M. Verdalenc de sa plus belle voix de basse,
vous faites trop d’honneur à cet olibrius en le remarquant. C’est
quelque figurant échappé d’un petit théâtre.
Madame haussa les épaules à cette sortie de son mari, et la baronne
sourit en pensant aux infortunes conjugales de ce financier, qui avait
eu le tort d’épouser une femme très-sensible aux avantages physiques des
hommes.
Un instant après, ce que madame Verdalenc avait prévu arriva. Le gars
qu’elle venait de distinguer apparut à l’entrée du couloir ouvert au
milieu de la galerie et s’y tint debout, les yeux obstinément tournés
vers les loges qui s’alignaient à sa droite.
--Il est mieux que je ne pensais... et moins jeune, murmura la baronne,
qui était aussi connaisseuse que son amie.
--L’âge n’y fait rien. Je n’ai jamais aimé les blancs-becs, soupira
l’ancienne maîtresse de feu Trémentin, lequel dès sa jeunesse était
barbu comme un sapeur.
Et elle se mit à lancer sournoisement des œillades au bel excentrique
planté à dix pas d’elle. Il ne s’en aperçut pas tout d’abord. Il
paraissait chercher quelqu’un, et son attention était ailleurs. Mais il
finit par prendre garde au manége de cette grosse dame dont les épaules,
couvertes de pierreries, étincelaient comme la vitrine d’un bijoutier,
et il n’y resta point indifférent. Un échange de regards s’établit
aussitôt, sans que M. Verdalenc, relégué au fond de la loge, en pût rien
voir.
D’autres voyaient, quoique placés beaucoup plus loin. Darès et Caussade,
de leurs fauteuils d’orchestre, lorgnaient à qui mieux mieux ce couple
mal assorti et se communiquaient tout bas leurs impressions.
--Mon cher, disait Georges, l’escogriffe qui t’a marché sur le pied en
arrivant est du dernier bien avec madame Verdalenc. Ils jouent de la
prunelle tous les deux comme de vrais tourtereaux.
--Elle a de mauvaises connaissances, ta financière, ricana Caussade. Ce
garçon-là me fait l’effet de vivre à ses crochets... grand bien lui
fasse; mais elle devrait l’habiller plus décemment. Il a une tenue de
chef d’écurie ou de valet de chiens... et, dis donc, j’y pense... si
c’était le régisseur d’une terre appartenant à la dame, qui l’aurait
placé là pour récompenser ses services?...
--Les Verdalenc n’ont ni terres ni châteaux.
--C’est égal, si ton ami le chef de la sûreté avait du coup d’œil, il
aurait saisi de loin leur pantomime, et il serait déjà là-haut pour
surveiller ces amoureux.
--Comment! tu crois que cet homme en veste de chasse est l’introuvable
contre-maître qui possédait la clef du hangar?
--Pourquoi pas? Il répond assez à l’idée que je m’en fais, d’après les
renseignements que tu m’as donnés sur son compte.
--Mais alors... madame Verdalenc serait...
--L’inconnue qui a tué Trémentin? Tu sais bien que c’est impossible,
puisqu’elle était assise à sa droite quand il a reçu le coup de fusil.
Mais elle a pu charger une femme de cette vilaine besogne. Toute la
question est de savoir si l’individu qui fait en ce moment les yeux doux
à l’épouse du banquier...
--Est le nommé Garnaroche. C’est peu probable, mais je ne serais pas
fâché de m’en assurer, et quand il reprendra possession de sa stalle...
--Il ne reviendra pas... du moins pour le tableau qui va recommencer. Tu
ne vois donc pas le chef d’orchestre qui frappe sur son pupitre avec son
archet? Il faut s’asseoir, mon cher. Le spectacle n’est plus dans la
salle quand la toile est levée. C’est dommage. J’aurais voulu voir la
fin de cette scène muette qui se passe à la première galerie.
--Moi aussi; mais je réfléchis que si c’était Garnaroche, l’habitant de
Boulogne à qui j’ai envoyé un fauteuil l’aurait déjà signalé. Où est-il
donc, ce brave homme? Je ne l’aperçois plus au balcon.
--Qui sait? il a peut-être reconnu le drôle, et il est allé l’attendre
dans le couloir. Si j’ai deviné, ils ne tarderont guère à s’aboucher,
car ce grand poseur à crinière rousse se décide à déguerpir. L’ouvreuse
de la galerie le pousse dehors, et il ne paraît pas content.
--Bah! il va se réfugier au foyer ou rôder autour de la loge des
Verdalenc. J’ai envie de signaler ses manœuvres au chef de la sûreté.
--Ce sera pour le prochain entr’acte. On commence, et j’espère que tu
vas te tenir tranquille. J’ai été assez dérangé comme ça, et si cet
animal qui m’a marché sur le pied s’avise de revenir occuper sa place,
maintenant que tout le monde est assis, je lui donnerai un croc-en-jambe
pour l’empêcher de passer.
Caussade ne fut point obligé de recourir à cette voie de fait. L’homme à
la veste de chasse ne songeait point à redescendre à l’orchestre. Ainsi
que Darès l’avait prévu, il errait dans le corridor des premières; mais
cette promenade avait évidemment un but, car il allait de loge en loge,
appliquant ses yeux aux trous ronds percés dans les portes.
Il cherchait quelqu’un, ce n’était pas douteux, quelqu’un qu’il avait
aperçu pendant qu’il stationnait à l’entrée de la galerie, et qu’il
espérait retrouver en examinant chaque loge l’une après l’autre.
Un habitué du théâtre n’aurait pas été embarrassé, mais ce chercheur n’y
venait sans doute pas souvent, et il avait négligé de compter les
compartiments dont l’un était occupé par les Verdalenc, de sorte que les
numéros ne constituaient pour lui qu’une indication insuffisante.
Et quelques-unes des ouvertures à travers lesquelles il regardait
étaient masquées par un rideau vert que, du reste, il écartait sans se
gêner le moins du monde.
Les ouvreuses rassemblées dans le couloir l’observaient, à cause de son
costume bizarre, et l’une d’elles, intriguée de ses allures, se détacha
du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. Peut-être espérait-elle
qu’il allait payer d’une pièce blanche un renseignement, mais il la
reçut de façon à lui ôter l’envie d’y revenir, et il continua
imperturbablement son inspection.
On riait et l’on applaudissait dans la salle. Les spectateurs des loges
étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et n’entendaient
point le léger bruit que ce curieux indiscret faisait en soulevant le
rideau.
Si madame Verdalenc l’avait aperçu, elle n’aurait pu retenir un petit
cri de surprise et d’émotion; mais en ce moment, elle écoutait la pièce,
et la pièce l’amusait.
L’homme en était à sa septième porte, et il venait de coller sa figure
au vasistas, lorsqu’on lui frappa sur l’épaule.
Il se retourna brusquement, et il recula de surprise en se retrouvant
face à face avec Jean Bigorneau.
--C’est donc toi, mon garçon, s’écria le vieux contre-maître. Il m’avait
semblé te reconnaître tout à l’heure, mais je n’étais pas sûr... Je me
disais: C’est bien Garnaroche que je vois là-bas, planté à l’entrée de
la galerie... c’est sa tête... seulement, il ne s’habille pas comme
ça... Alors, pour te voir de plus près, j’ai quitté ma place...
--Vous auriez mieux fait d’y rester, répliqua Garnaroche d’un air
bourru. Je ne cours pas après vous, moi. Et si j’avais su vous
rencontrer ici...
--Tu n’y serais pas venu? Pourquoi ça? Est-ce que nous n’avons pas
toujours été bons amis? Il y a longtemps que nous n’avons trinqué
ensemble, c’est vrai, mais ce n’est pas ma faute si tu ne mets plus les
pieds à Boulogne. Il y en a dans le pays qui disent que tu es mort.
--Laissez-les dire. Je n’y reviendrai jamais.
--Tant pis. On te regrettera chez nous. Qu’est-ce que tu fais
maintenant?
--Je vis de mes rentes.
--Tu en as donc, des rentes?
--Probablement, puisque j’en vis.
--Ça ne m’étonne plus que tu restes à Paris. Ça n’est pas gai,
Boulogne... surtout l’hiver... Mais tu as donc oublié que tu es
propriétaire dans la commune?... Tu devrais la vendre, ta baraque... Je
crois qu’elle ne te sert à rien.
--Quelle baraque?
--Fais donc pas l’innocent... celle qui est en face de l’auberge du père
Cabassol... tu y as nocé plus souvent qu’à ton tour, dans le temps.
--Possible, mais je n’y nocerai plus.
--Alors, tu te ranges. Tu as raison. C’est bon de s’amuser quand on est
jeune; mais tu dois aller sur tes quarante-cinq ans, et il faut bien
faire une fin. Tu devrais te marier, puisque tu es riche!
--Ah çà, père Bigorneau, est-ce que vous allez m’embêter longtemps avec
vos conseils?
--Ne te fâche pas, mon garçon. C’est dans ton intérêt que je me suis
dérangé pour te parler. J’ai pensé: Il ne sait peut-être pas qu’on le
cherche.
--Qui donc me cherche?
--Le commissaire de police, parbleu! Tu te doutes bien pourquoi.
--Ma foi, non.
--Tu ne lis donc pas les journaux?
--Jamais! la politique m’assomme.
--Il ne s’agit pas de politique. Si tu les lisais, tu aurais vu qu’on a
tué un monsieur dans la salle du père Cabassol.
--Ça, je m’en bats l’œil.
--Naturellement, si tu ne le connais pas. Mais le coup de fusil qui l’a
tué est parti de la cabane que notre ancien patron, le père Fauvel, t’a
laissée quand il est mort.
--Celui qui a tiré a donc enfoncé la porte? La boîte était fermée.
--Voilà justement le chiendent, mon petit. Et ça me fait plaisir que tu
me répondes comme tu le fais, parce que je vois que tu n’as rien sur la
conscience.
--Est-ce que, par hasard, on m’accuserait? demanda Garnaroche, sur un
tout autre ton.
--Dame! ça pourrait bien arriver. Mais puisque je te trouve, je vais te
dire où en est l’affaire. Seulement, nous ne sommes pas trop bien ici
pour causer. Il y a des mouchards dans la salle.
--Eh bien, venez au foyer. Pendant qu’on joue, il n’y a personne.
--Conduis-moi. Je ne sais pas où c’est.
Garnaroche se dirigea aussitôt vers la sortie du corridor, non sans
avoir, avant de s’éloigner, donné un coup d’œil à la porte de la loge
près de laquelle Bigorneau l’avait surpris.
Quand ils furent seuls dans le foyer, le vieux contre-maître reprit:
--C’est moi qui suis cause que la police est après toi, et je veux que
tu sois sur tes gardes, parce que maintenant je crois que tu es blanc
dans cette mauvaise histoire-là, et si je t’ai fait du tort, je veux le
réparer. Voilà la chose: les commissaires, le juge et tout le
tremblement sont arrivés à Boulogne le lendemain du coup... Faut te dire
que la veille on avait trouvé la baraque ouverte et la clef dans la
serrure. Alors, ils cherchaient le propriétaire, et personne ne pouvait
les renseigner, car, dans le pays, il n’y en a pas beaucoup qui se
souviennent du père Fauvel et de toi. Ça m’est revenu, et je me suis
présenté pour les tirer d’embarras. Je leur ai conté ce que je savais.
Je ne pensais pas te nuire, puisque je n’étais pas sûr que tu étais
encore en vie.
--Qu’est-ce que vous leur avez dit sur moi? demanda Garnaroche en
fronçant le sourcil.
--Pas grand’chose. Je leur ai dit que tu avais disparu depuis la guerre,
mais qu’avant la guerre tu venais des fois coucher dans ta maison de
planches, et que tu n’y venais pas toujours seul. Alors, comme ils se
sont mis dans la tête que c’est une femme qui a fait le coup...
--Une femme? répéta Garnaroche, visiblement impressionné par cette
information.
--Oui, une femme... Il paraît qu’on a trouvé la marque de ses pas dans
la baraque... et ils croient que c’est toi qui la lui as prêtée, cette
clef... Je l’ai cru aussi, moi... et si c’était vrai, ça ne prouverait
pas encore que tu es coupable, car tu aurais bien pu la confier à une
bonne amie qui te l’aurait demandée, sans te dire ce qu’elle voulait en
faire.
--Mais... qui donc a-t-on tué?
--Un monsieur qui s’était marié le matin et qui donnait son dîner de
noces chez Cabassol. Alors, tu comprends... on a pensé tout de suite
qu’il avait quitté une maîtresse pour prendre une femme légitime, et que
cette maîtresse s’était vengée. Mais tu n’aurais rien à voir là dedans.
Ce monsieur ne t’avait rien fait.
--Comment s’appelait-il?
--Je n’ai pas très-bien retenu son nom... C’est quelque chose comme
Trimoulin où Tromatin... mais j’ai entendu dire qu’il était caissier
dans une maison de banque... même que c’était le banquier qui payait le
repas... quinze francs par tête... tous gens huppés, paraît.
--Trémentin, peut-être? demanda Garnaroche très-ému.
--Je crois bien que c’est ça.
--Un grand brun, n’est-ce pas?
--Ça, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. Je n’étais pas là quand il a
été tué, et l’on a emporté le corps à Paris, une heure après; mais tu le
connaissais donc, toi, puisque tu sais son nom?
--Non... j’ai entendu parler de lui, voilà tout.
Garnaroche, depuis un instant, n’était plus le même homme, et le trouble
qu’il éprouvait n’échappait point à Bigorneau, qui lui dit:
--Écoute, mon garçon, je ne te demande pas tes secrets, mais j’ai dans
l’idée que tu sais à qui tu as donné la clef... et faut pas être bien
malin pour deviner que c’est à une femme. Si c’est elle qui a tiré, je
suis sûr qu’elle ne t’a pas consulté; mais ça n’empêche pas que tu
pourrais te trouver compromis... C’est pour ça que, moi, si j’étais à ta
place, je dirais la vérité au juge, et je laisserais la femelle se
débrouiller comme elle pourrait.
--Vous vous trompez, répondit Garnaroche d’une voix mal assurée; je n’ai
pas prêté la clef...
--Tu l’avais pourtant, et il n’y en avait qu’une...
--Il y a longtemps que je l’ai perdue.
--La personne qui s’en est servie l’aurait donc trouvée... et elle
aurait découvert que c’était justement celle de la baraque. Jamais la
police ne voudra croire ça. Tu ferais mieux de lâcher tout le paquet...
d’autant que j’ai entendu dire qu’on a arrêté le petit-fils au père
Fauvel...
--Louis Mareuil? Vous disiez tout à l’heure qu’on accusait une femme...
Je ne comprends pas.
--Moi non plus, je ne comprends pas, mais c’est comme ça. Peut-être que
le pauvre garçon avait des accointances avec la femme qu’ils
cherchent... Tu te le rappelles bien, ce petit qui venait quelquefois au
chantier avec son grand-père?
--Je l’ai vu il n’y a pas trois mois, et je lui ai parlé... dans le
jardin du Palais-Royal...
--Et sa mère, est-ce que tu l’as rencontrée aussi?
--Non. Et je n’ai jamais mis les pieds chez elle depuis que le patron
est mort: elle ne m’aimait pas.
--Le juge s’est peut-être figuré que tu as donné ta clef à Louis
Mareuil. Tu sais ce qu’il en est, toi, et s’il est innocent, tu ne peux
pas le laisser condamner quand tu as les moyens de le sauver.
Garnaroche baissa la tête et ne répondit pas.
--Pense donc, reprit Bigorneau, que la police a ton signalement, et
qu’elle finira bien par te pincer. Le chef est ici ce soir.
--Le chef?
--Oui, celui qui commande à tous les mouchards. Il est à l’orchestre, et
ça ne m’étonnerait pas que ça soit lui qui m’ait fait envoyer une
place... Tu penses bien que je ne l’ai pas payée au bureau... Il se sera
dit que tu viendrais peut-être au théâtre... Il sait que tu aimes à
t’amuser, et il sait aussi que je te connais... et s’il m’a vu sortir...
--Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler?
--Parce que je voulais t’avertir. Et maintenant, je te conseille de
décamper... à moins que tu ne te décides à lui nommer la coquine qui
s’est servie de la clef.
Garnaroche était dans un état d’agitation extraordinaire. Il hésitait
visiblement à suivre le conseil que lui donnait Bigorneau, et il se
demandait ce qu’il allait faire.
--Tu aurais tort de te mettre dans le pétrin pour une femme qui ne vaut
pas cher, reprit l’ancien contre-maître, et encore plus tort d’y laisser
les autres. Mais si tu ne veux pas dire la vérité, file, mon garçon; il
n’est que temps.
--Me promettez-vous de ne pas dire que vous m’avez vu?
--Non. Je ne veux pas mentir. Mais si l’on me demande ce que je pense de
ton affaire, je dirai que je te crois innocent. Et quant à ce qui est de
te faire prendre, tu peux être tranquille, vu que je ne sais pas où tu
demeures.
--Adieu, alors... et merci, dit Garnaroche en se précipitant hors du
foyer.
Bigorneau n’essaya point de le retenir. Il aimait tout autant qu’il
échappât à la police, car il était sincèrement convaincu que son ancien
camarade, dont il ne pensait pas beaucoup de bien, n’était pas coupable,
et il l’excusait de ne pas dénoncer la femme à la clef.
Le brave homme s’en allait reprendre sa place au balcon, lorsque, dans
le corridor où il avait rencontré Garnaroche, il fut abordé par le chef
de la sûreté, qui lui dit:
--Bonsoir, monsieur Bigorneau; je vous cherchais.
--C’est bien de l’honneur pour moi, monsieur le commissaire, répondit le
bonhomme. Je ne pensais pas que vous m’aviez vu.
--Mais si. Je savais que vous étiez ici. C’est moi qui ai prié l’auteur
de la pièce de vous envoyer un fauteuil de balcon. Et comme je voulais
causer avec vous, j’ai quitté ma place quand je me suis aperçu que vous
quittiez la vôtre. J’ai cru que le spectacle vous ennuyait et que vous
vous en alliez.
--Il n’y a pas de danger. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller au
théâtre, et je ne me suis jamais tant amusé que ce soir.
--Vraiment!... eh bien, on ne s’en douterait pas. Vous êtes sorti juste
au moment où le deuxième acte allait commencer.
--C’est que, dans la salle, il fait si chaud... J’avais besoin de
prendre l’air... Alors, j’ai été me promener au foyer...
--Seul? demanda le chef de la sûreté en regardant Bigorneau dans le
blanc des yeux.
--Non, répondit après un instant d’hésitation l’ancien contre-maître,
j’ai trouvé dans le corridor un garçon que je connais...
--Un grand qui a les cheveux roux et une casquette de jockey.
--Vous l’avez remarqué?
--Parbleu! il est assez remarquable... et il a posé dix minutes au
milieu de la galerie... Qu’est-ce que vous en avez fait?
--Rien, monsieur le commissaire; il est parti.
--Comment, parti! Vous voulez dire qu’il est retourné à la place où il
était avant de monter?
--Non... il est parti tout à fait... et il ne reviendra pas.
--Pourquoi?... Vous devez le savoir.
--Je crois bien que c’est parce qu’il ne tenait pas à vous rencontrer.
--Alors, c’est Garnaroche.
--Oui, monsieur le commissaire. Et j’ai été bien étonné de le voir ici.
--Si étonné que vous l’avez laissé filer, au lieu de me l’amener. Mais
il ne doit pas être loin.
--Pardonnez-moi... J’ai dans l’idée qu’il ne s’est pas arrêté à flâner
devant la porte du théâtre... vu que je lui ai dit que vous le
cherchiez, et que c’est ça qui l’a décidé à décamper.
--Alors, vous avez raison. Il a déjà fait du chemin, et il est inutile
que j’envoie mes agents courir après lui, dit froidement le chef de la
sûreté.
Et, après un silence:
--Savez-vous, monsieur Bigorneau, que vous venez de vous mettre dans un
assez mauvais cas, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous signaler au
juge d’instruction, comme étant d’accord avec un homme impliqué dans une
affaire d’assassinat?
--Je n’ai pas peur de ça, répondit Bigorneau sans s’émouvoir. J’ai été
le premier à vous apprendre, il y a huit jours, que la cabane
appartenait à Garnaroche. Mais je n’étais pas chargé de l’arrêter.
--Vous auriez pu du moins ne pas l’avertir que j’étais là. La semaine
dernière, vous étiez disposé à aider la justice, et vous vous vantiez de
ne pas être du parti des coquins. Ce soir, vous faites tout le
contraire.
--Je vais vous dire, monsieur le commissaire... c’est que je l’ai
interrogé... et, d’après ce qu’il m’a répondu, je suis sûr qu’il n’a
rien à se reprocher... Il ne vaut pas grand’chose, je le crois... mais
ce n’est pas lui qui a fait le coup... Il ne savait seulement pas qu’on
a tué un homme chez Cabassol.
--Et vous vous êtes chargé de le renseigner. Vous vous êtes mêlé de ce
qui ne vous regardait pas, monsieur Bigorneau, et vous pourriez bien
vous en repentir. Je serai obligé de rendre compte de votre conduite.
--Ma conduite! mais je ne la cache pas, et je suis prêt à dire tout ce
qui s’est passé entre Garnaroche et moi.
--Dites toujours.
--D’abord, si je l’ai abordé, c’est que je voulais voir comment il
prendrait la chose. Je ne lui avais pas parlé depuis douze ans, et je
pensais qu’il se défierait de moi. Ça aurait été signe qu’il ne se
sentait pas blanc. Mais non... il m’a reçu à peu près comme un chien
dans un jeu de quilles, parce que je le dérangeais... Il était en train
de faire de l’œil aux femmes dans les loges... et puis, quand je lui ai
conté l’histoire du coup de fusil, il m’a écouté tranquillement... ça
l’intéressait, mais ça ne le troublait pas... Alors, je lui ai parlé de
la clef... Il m’a répondu qu’il l’avait perdue, et j’ai deviné qu’il
mentait.
--Parbleu! il l’a prêtée à sa maîtresse, et c’est cette femme qui a
assassiné le caissier de M. Verdalenc. Garnaroche est son complice.
--Si vous l’aviez entendu, monsieur le commissaire, vous penseriez comme
moi que la gueuse ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de la
clef. C’était écrit sur sa figure qu’il n’en savait rien du tout et
qu’il lui en voulait à mort de l’avoir mis dedans. Moi, je vois d’ici
comment c’est arrivé. Ça devait être une de ses anciennes... de celles
qui venaient autrefois faire la noce avec lui dans la baraque; elle
l’avait lâché pour en prendre un autre... il l’aura rencontrée et elle
lui aura promis qu’elle reviendrait un soir passer une heure ou deux
sous le hangar. Il aura gobé la blague et il lui aura remis la clef. Il
attendait qu’elle lui écrivît pour lui donner un rendez-vous. Et quand
je lui ai dit à quoi la clef a servi, il a fait une tête!... S’il avait
tenu la femme sur le moment, elle aurait passé un mauvais quart d’heure.
Le chef de la sûreté écoutait avec beaucoup d’attention les
raisonnements du père Bigorneau, et, tout en s’étonnant de la sagacité
du bonhomme, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver qu’ils étaient
logiques. Avec son bon sens naturel, l’ancien contre-maître arrivait à
la même conclusion que le plus habile et le plus expérimenté des
policiers, qui lui dit d’un ton très-radouci:
--S’il veut faire payer à cette coquine le mauvais tour qu’elle lui a
joué, il n’a qu’à la dénoncer.
--C’est bien ce que je lui ai conseillé, répliqua aussitôt Bigorneau. Et
c’est là surtout que j’ai connu que j’avais touché au bon endroit. Il
était dans un état!... Il voulait et il ne voulait pas... pour sûr, il
en tient encore pour c’te femelle de malheur, car, finalement, il a pris
le parti de se sauver, plutôt que de me la nommer... et pourtant je lui
avais dit qu’on accusait le petit-fils de notre ancien patron, et ça lui
a fait un drôle d’effet. Il m’a juré qu’il n’a jamais mis les pieds chez
madame Mareuil depuis la mort du père Fauvel. Enfin, il réfléchira et il
se décidera peut-être à dire la vérité pour empêcher qu’on ne condamne
un innocent.
--Je n’y compte guère. Lui avez-vous demandé où il demeure et ce qu’il
fait?
--Oui; il m’a répondu qu’il vivait de ses rentes et j’ai bien vu que je
n’en tirerais rien de plus. Mais il m’a poussé une idée... ça se peut
bien qu’elle est bête...
--Voyons votre idée.
--Eh bien, je me suis dit que la femme devait être ici dans une loge, et
que c’était pour la regarder de plus près qu’il est monté à la galerie.
--Alors, ce serait une femme...
--De la _haute_. Il n’y a que les femmes de la _haute_ qui vont aux
premières.
--Auriez-vous remarqué celle dont il s’occupait?
--Non. J’étais trop loin. A côté de l’endroit où il se tenait, il n’y
avait que des vieilles. Mais quand je l’ai rencontré dans le corridor,
il était collé contre la porte d’une loge.
--Laquelle? demanda vivement le chef de la sûreté.
--Je ne pourrais pas vous dire. Toutes les portes se ressemblent, et je
n’ai pas fait attention au numéro. C’était du côté où nous sommes.
A ce moment, l’acte finissait, et quelques spectateurs de la galerie
commençaient à se répandre par les couloirs.
Le commissaire avait encore bien des questions à adresser à Bigorneau,
et il allait l’entraîner dans quelque coin où l’on pût causer en paix,
lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout près d’eux.
La baronne Aubrac sortait, escortée par M. Verdalenc, et le commissaire
devina sans peine qu’elle allait visiter une personne qui occupait une
des loges voisines.
Le chef de la sûreté connaissait de vue la baronne et le banquier. Il
connaissait aussi madame Verdalenc, car depuis qu’il s’était chargé de
mener l’enquête sur les personnes au milieu desquelles avait vécu le
beau Trémentin, il n’avait pas perdu son temps, et ses investigations
discrètes lui avaient déjà appris bien des choses.
Il venait de constater la présence de la femme qui passait pour avoir
été la première maîtresse du futur caissier, et de remarquer les
œillades qu’elle échangeait avec un grand gaillard dont le costume et la
tournure étaient faits pour attirer son attention.
Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur ce personnage, et les
réponses si nettes de Bigorneau n’avaient fait que confirmer des
soupçons qui lui étaient venus.
Il se demandait si Garnaroche n’avait pas été le prédécesseur de
Trémentin dans les bonnes grâces de madame Verdalenc, qui l’aurait
depuis longtemps cassé aux gages en lui assurant une situation modeste,
un emploi subalterne, quelque chose comme une retraite, après un certain
nombre d’années de service.
En admettant que cette supposition fût fondée, le crime et les détails
de son exécution s’expliquaient assez bien.
Madame Verdalenc avait pu enjoindre à son ancien amant de lui remettre
la clef de la baraque, sans lui parler de l’usage qu’elle voulait en
faire, et confier cette clef, en indiquant la manière de s’en servir, à
une personne placée sous sa dépendance et peu chargée de scrupules,--une
femme très-probablement.
On en trouve à Paris qui tuent pour de l’argent, et madame Verdalenc
était assez riche pour payer largement.
Le chef de la sûreté était si bien entré dans cette voie, qu’il s’était
renseigné sans bruit sur les domestiques de madame Verdalenc, et qu’il
faisait surveiller la femme de chambre et la cuisinière.
Madame Verdalenc avait assisté au repas de noces; elle était même assise
à table à côté d’Edmond Trémentin, et ce fait incontestable ne
s’accordait guère avec les hypothèses de ce chercheur, mais il ne les
dérangeait pas complétement, car il était convaincu que la balle qui
avait frappé Trémentin était destinée à Cécile Aubrac. Il avait élevé
sur cette base tout un échafaudage de raisonnements spécieux. Il se
disait que la dame ne pouvait pas s’opposer ouvertement à un mariage
arrangé par M. Verdalenc, mais qu’elle avait dû être furieuse de voir un
homme qu’elle aimait encore avec rage, comme aiment les vieilles femmes,
épouser une jeune et jolie personne, et que, tout en dissimulant sa
colère, elle s’était juré de se venger, non pas sur l’infidèle, mais sur
la rivale qu’elle exécrait.
Tout ce plan qu’il lui prêtait était bien noir et bien hardi pour une
bonne bourgeoise qui jusqu’alors s’était contentée de tromper
discrètement son mari, et on ne s’expliquait guère qu’elle se fût si
vite consolée de la maladresse qui avait coûté la vie à son amant adoré.
Mais le policier émérite la prenait pour une femme exceptionnellement
forte et croyait à la vérité du proverbe: Il n’est pire eau que l’eau
qui dort.
Bigorneau, lui, ne savait rien de tout cela; Bigorneau n’avait même pas
pu indiquer d’une façon précise la loge qui préoccupait tant Garnaroche.
Il semblait même penser que ce n’était pas celle où se tenait le couple
Verdalenc.
Pour le chef de la sûreté, il s’agissait maintenant de passer les autres
loges en revue, et en voyant madame Aubrac au bras du banquier, il pensa
tout de suite à la suivre. Ils allaient évidemment faire une visite à
des personnes qu’ils connaissaient, car, au lieu de se diriger vers le
foyer, ils avaient pris le corridor des premières et ils regardaient les
numéros inscrits sur les portes. C’était le cas ou jamais de ne pas les
perdre de vue, afin de savoir chez qui ils allaient entrer.
Pour les surveiller, le commissaire n’avait plus besoin de Bigorneau, et
il se hâta de le congédier, en le priant de ne pas quitter la salle
avant la fin du spectacle.
Bigorneau s’éloigna sans rien promettre, car il devinait que la police
voulait faire de lui un auxiliaire actif, et ce rôle ne lui souriait
pas.
Le chef de la sûreté se dissimula du mieux qu’il put, en se mêlant aux
promeneurs qui commençaient à circuler dans les couloirs, et vit M.
Verdalenc se faire ouvrir une loge occupée par une dame et par un vieux
monsieur.
Après un échange de politesses qui dura quelques instants, madame Aubrac
y entra seule et Verdalenc s’en alla rejoindre sa femme.
A ce moment, le commissaire fut abordé par Darès, qui était monté dans
le vague espoir de rencontrer l’homme à la veste de chasse, et qui
n’était point fâché de faire part de ses soupçons au grand maître des
policiers.
Caussade, qui ne partageait pas les idées de son ami, était resté
tranquillement dans sa stalle d’orchestre.
--Eh bien, cher monsieur, dit Darès, avez-vous vu ce naturel de
Boulogne-sur-Seine que j’ai fait placer au balcon?... Quand vous avez
quitté votre place, j’ai pensé que vous alliez le rejoindre...
--Vous aviez deviné, cher monsieur, et nous causerons de cela tout à
l’heure, répondit le chef de la sûreté, mais d’abord, un renseignement,
s’il vous plaît... c’est bien M. Verdalenc qui vient de conduire une
dame?...
--La baronne Aubrac?... Parfaitement... et je suis charmé qu’il ne m’ait
pas aperçu, car il se serait accroché à moi... et il m’ennuie.
--Pourriez-vous me dire qui occupe la loge où il a laissé la baronne?
--Je ne connais pas du tout le vieux monsieur, mais la femme en robe
noire est madame Mornas. C’est moi qui ai envoyé la loge à son mari. Je
ne me flattais pas trop qu’il y viendrait. Ma pièce n’est pas faite pour
les magistrats.
--Et sa femme y est venue sans lui, murmura le commissaire.
--Oh! elle va fort bien seule dans le monde et ailleurs.
--Avez-vous remarqué ce grand diable qui s’est tenu pendant un quart
d’heure à l’entrée de la galerie, étalant son torse et lorgnant les
femmes?
--Ah! je crois bien que je l’ai remarqué. Il a commencé par entrer à
l’orchestre, en marchant sur les pieds de Caussade, qui est furieux
contre lui... à ce point qu’il prétend que ce malotru doit être le
fameux Garnaroche, propriétaire de la baraque.
--M. Caussade ne se trompe pas. C’est Garnaroche en personne.
--Voilà une chance, par exemple! Alors, vous l’avez coffré?
--Malheureusement, non, et il est déjà loin d’ici. Je suis arrivé trop
tard.
--Comment savez-vous donc que c’est lui?
--Le père Bigorneau, de Boulogne, lui a parlé et l’a laissé partir. Au
lieu de me servir, il m’a nui, le brave homme, car il a dit à ce
Garnaroche qu’on le cherchait, et il lui a raconté l’histoire du coup de
fusil tiré de la baraque... de sorte que, maintenant, le gredin est sur
ses gardes. Ça m’apprendra à ne plus jamais compter sur les gens qui ne
sont pas du métier.
--Diable! je regrette de lui avoir envoyé une stalle.
--Après tout, je lui dois de connaître maintenant la figure de
Garnaroche. J’ai son signalement dans ma tête et toute la brigade de
sûreté l’aura demain. D’ailleurs, je suis à peu près sûr que le drôle
reviendra se faire prendre.
--Ici?
--Non, chez la femme qui a emprunté la clef de la cabane.
--Encore faudrait-il savoir où elle demeure.
--Je le saurai peut-être ce soir. Elle est là dans une des loges du côté
droit. Il ne s’agit plus que de trouver laquelle.
--Le fait est que tout à l’heure il dévorait des yeux madame Verdalenc,
et Caussade, qui a décidément trop d’imagination, a essayé de me
persuader que cette vénérable quinquagénaire était la maîtresse de ce
chenapan.
--Elle a pu l’être autrefois... Mais il n’est pas question de cela pour
le moment. Voulez-vous me rendre un service?
--Très-volontiers.
--Et vous rendrez service en même temps à Louis Mareuil.
--Que faut-il faire?
--Êtes-vous avec madame Mornas dans des termes qui vous permettent de
vous présenter dans sa loge?
--Je ne suis pas lié avec elle, mais je l’ai rencontrée souvent avec les
Verdalenc, et comme elle m’a fait l’honneur d’accepter le coupon que je
lui ai envoyé, je puis bien aller la saluer.
--Alors il faudrait profiter du moment où la baronne Aubrac est avec
elle. Vous amèneriez la conversation sur l’homme qui lançait des
œillades aux spectatrices des loges, et d’après les réponses de ces
dames, vous sauriez si elles l’ont remarqué. Vous pourriez même aller
jusqu’à nommer devant elles Garnaroche.
--Et je vous raconterai après mes impressions... Diable! c’est que...
--Vous ne vous souciez pas de faire une besogne qui rentre dans mes
attributions... Je conçois cela... et s’il ne s’agissait pas de prouver
l’innocence de votre ami, je vous jure que je ne m’adresserais pas à
vous... mais vous vous intéressez à ce jeune homme, et...
--Vous avez raison, dit Georges Darès. Qui veut la fin veut les moyens.
Où vous retrouverai-je?
--Au foyer, après l’acte qu’on va jouer.
Il fallait que Georges Darès aimât bien Louis Mareuil et surtout Annette
Mareuil, car la mission qu’il venait d’accepter n’était pas de celles
dont un galant homme se charge volontiers; et pour calmer ses scrupules,
il était obligé de se citer à lui-même un axiome qui fait partie de la
doctrine des jésuites.
Il voulait la fin et il ne regardait pas de trop près au choix des
moyens; parce que la fin, c’était la mise en liberté d’un brave garçon
dont la sœur lui était chère.
Et il se serait parfaitement contenté de ce résultat, car, à vrai dire,
il lui importait fort peu que la mort de M. Trémentin fût vengée. S’il
entrait dans les vues du commissaire, ce n’était pas du tout pour
l’aider à trouver les coupables, mais pour l’aider à sauver un innocent.
Il avait, du reste, fort bien compris ses instructions et il avait assez
de finesse, de tact et d’esprit pour les exécuter adroitement.
Il tenait madame Mornas pour une femme intelligente, et une conversation
avec elle ne l’embarrassait pas. Elle savait mettre les gens à l’aise et
il n’ignorait pas qu’elle avait pris, dès le début, le parti de Cécile
Aubrac. Il pouvait donc compter qu’elle ne marchanderait pas les
renseignements, si elle était en mesure d’en fournir.
Et afin de profiter de l’entr’acte qui facilite les conversations, il
n’attendit pas, pour se faire ouvrir la porte de la loge, que le chef de
la sûreté se fût éloigné.
A peine entré, Georges se trouva presque nez à nez avec M. Gigondès, qui
avait cédé à madame Aubrac sa place sur le devant de la loge et qui
paraissait plongé dans de profondes méditations.
Le bonhomme leva la tête et regarda le visiteur d’un air ébahi. La
baronne parut étonnée aussi, et assez peu satisfaite; mais madame Mornas
accueillit Darès avec un empressement marqué.
--Que c’est aimable à vous, monsieur, de venir me voir, dit-elle en lui
tendant la main. Il me tardait de vous complimenter. Votre pièce est
charmante, et je ne saurais trop vous remercier de la gracieuseté que
vous m’avez faite en m’offrant cette loge.
--C’est à moi de vous remercier, madame, d’avoir bien voulu l’accepter,
répliqua Georges, afin de ne pas être en reste de banalités polies. Je
regrette que M. Mornas ne soit pas venu, mais je comprends qu’il n’ait
pas été tenté d’écouter les coq-à-l’âne d’une féerie.
--Oh! ce n’est pas cela. La pièce est pleine de mots qui l’auraient
beaucoup amusé, mais il a en ce moment des occupations qui absorbent
tout son temps. Il passe ses journées au palais et quand il rentre le
soir à la maison, il s’enferme dans son cabinet pour étudier des
dossiers. Je ne le vois plus.
Mais permettez-moi de vous présenter à madame la baronne Aubrac, que
vous avez déjà rencontrée chez madame Verdalenc... et à M. Gigondès, mon
voisin... un savant de premier ordre que j’ai l’honneur d’avoir pour
locataire... et qui sera bientôt membre de l’Institut.
Il y eut un échange de salutations qui fut suivi d’un silence. On
s’observait. La baronne s’éventait pour se donner une contenance.
Gigondès, qui la voyait d’un mauvais œil, à cause du nom qu’elle
portait, Gigondès enfouissait son menton dans sa cravate et renfrognait
encore son visage dont l’expression habituelle n’était pas la bonne
humeur. Seule, madame Mornas restait avenante et gaie comme toujours.
--Savez-vous, monsieur, dit-elle en souriant, que madame Verdalenc sera
jalouse si vous n’allez pas lui faire une visite quand vous nous
quitterez!... Oh! après l’acte qu’on va jouer, car j’entends vous garder
le plus longtemps possible.
--J’ai bien l’intention d’aller la voir, murmura Darès, et cependant je
crains que nous ne soyons un peu en froid.
--En froid!... Depuis quand?
--Mais... depuis l’événement qui a mis tant de personnes en deuil... Un
de mes meilleurs amis est accusé d’un crime abominable... J’ai
naturellement pris sa défense... et je sais que M. Verdalenc lui est
très-hostile... j’espère cependant que nous ne sommes pas brouillés,
puisqu’il m’a fait l’honneur de se servir de la loge que j’ai mise à sa
disposition.
--Vous vous raccommoderez tout à fait quand l’erreur dont M. Mareuil a
été victime sera reconnue... et je crois pouvoir vous annoncer que cela
ne tardera guère.
--Voilà une assurance qui, venant de vous, madame, va faire trois
heureuses, si vous m’autorisez à la répéter...
--A madame et à mademoiselle Mareuil? Non-seulement je vous y autorise,
mais je vous en prie, monsieur. Mon mari ne vous tiendrait pas ce
langage... il est magistrat... Mais moi, je n’ai pas prêté serment de
garder les secrets de l’instruction... et je puis bien vous dire qu’on
n’a aucune preuve sérieuse contre votre ami, et qu’il serait déjà libre,
si certains points encore obscurs avaient été éclaircis.
--Quoi! chère madame, s’écria la baronne, vous vous intéressez à un
homme qui a été la cause des extravagances auxquelles se livre ma
malheureuse nièce?
--Je suis toujours du parti des amoureux, dit doucement madame Mornas.
--Des amoureux sincères, j’en suis aussi; mais ce triste garçon se
moquait de Cécile, tout en lui faisant la cour à cause de sa fortune. Ne
vous ai-je pas dit qu’il courait les filles de théâtre?
--Vous me l’avez dit, chère madame, mais je ne l’ai pas cru.
--Serez-vous convaincue quand je vous aurai montré sa maîtresse? Vous
venez de la voir parader sur les planches. C’est cette créature blonde
et grassouillette qui représente le phylloxera. Et, entre nous, si M.
Mornas la faisait appeler, il serait vite édifié sur les mœurs et sur
les sentiments du jeune Mareuil.
--Pardon, madame, dit vivement Georges Darès, je connais la demoiselle
en question. Elle joue dans toutes mes pièces. Je puis vous certifier
qu’elle vit avec le premier comique de la troupe et qu’elle est
follement éprise de ce cabotin. Si elle le trompait, ce ne serait pas
pour rien, et Louis Mareuil n’a jamais eu d’argent. Ceux qui ont répandu
le bruit qu’il était l’amant de cette femme l’ont calomnié... et je ne
serais pas surpris que ce fût avec intention.
La baronne se redressa d’un air offensé et, s’adressant à madame Mornas,
sans honorer d’une réponse l’avocat de Louis Mareuil:
--Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée. J’ai le malheur de ne
pas être du même avis que monsieur, et il ne me convient pas de discuter
avec lui. Je vais rejoindre madame Verdalenc.
--Comme il vous plaira, madame, répliqua sèchement Berthe.
La tante Aubrac se leva, comme si elle eût été poussée par un ressort,
et Georges dut se lever aussi pour la laisser passer; mais il voulut se
montrer poli jusqu’au bout.
--Vous me permettrez bien, dit-il, de vous offrir mon bras pour vous
reconduire jusqu’à la porte de votre loge. Nous ne servons pas la même
cause, mais je n’en suis pas moins à vos ordres.
--Je vous rends grâce, monsieur, j’irai fort bien seule; la loge est à
deux pas.
Sur ce refus, nettement articulé, madame Aubrac exécuta une sortie,
comme on en voit au théâtre dans les drames après une scène de rupture.
--Quelle folle! s’écria madame Mornas, après que l’irascible baronne eut
refermé la porte avec violence. Vous aviez bien de la bonté, cher
monsieur, de vous mettre à sa disposition. Elle et ses amis, les
Verdalenc, ont juré la perte de M. Mareuil, et je ne suis pas du tout
fâchée d’avoir rompu avec eux. Du reste, c’est peut-être ce qu’elle
cherchait, car je me demande ce qu’elle est venue faire ici.
--Elle tenait sans doute à m’être désagréable, grommela Gigondès.
Georges ne comprenait pas, mais madame Mornas lui dit en riant:
--M. Gigondès a eu à se plaindre autrefois du père de Cécile, et la
baronne, qui sait cela, se proposait peut-être de narguer mon cher
voisin, car, avant votre arrivée, elle affectait de parler à tout propos
de feu le docteur Aubrac.
--Elle en est bien capable, murmura Georges en regardant avec curiosité
ce vieillard rancuneux, qui ne pensait qu’à ses anciens griefs contre un
homme qui n’était plus de ce monde.
Ces messieurs avaient eu sans doute des discussions scientifiques?
ajouta-t-il en s’adressant à Gigondès.
--Une querelle, monsieur, répondit avec feu l’homœopathe, une lutte à
outrance où j’ai eu le dessous, parce que mon adversaire s’est servi
d’armes déloyales.
--Vraiment?... et moi qui croyais que M. Aubrac était un brave homme.
--Dans la vie ordinaire, c’est possible, mais médicalement parlant,
c’était un scélérat. Il est cause que ma grande découverte a été
étouffée.
--Oserai-je vous demander en quoi elle consistait?
--Je n’essayerai pas de vous l’expliquer... ce serait trop long...
madame Mornas la connaît d’ailleurs...
--Mais je ne me charge pas de la faire comprendre à M. Darès, dit
gaiement Berthe. Oubliez-la pour un instant, mon cher voisin, et parlons
de choses moins savantes. Il y a là-bas, au rez-de-chaussée, une
baignoire d’avant-scène qui m’intrigue.
--Celle dont la grille est levée, je suppose? demanda Georges. Elle nous
a intrigués aussi, Caussade et moi. Elle est occupée par une femme qui
se cache...
--Qui se cachait, car elle se décide à se montrer... Elle abaisse le
grillage... Ah! mon Dieu! mais c’est Cécile! s’écria madame Mornas.
--Madame Trémentin! murmura Georges: non... ce n’est pas possible... et
cependant...
--Je vous dis que c’est elle, reprit madame Mornas en braquant sa
lorgnette sur l’avant-scène du rez-de-chaussée. Elle se dissimule du
mieux qu’elle peut dans le fond de la loge, mais je la reconnais
parfaitement et je suis désolée de la voir ici. Cette fois
l’inconvenance est trop forte, et sa tante aura beau jeu pour fulminer
contre elle.
--Le fait est que si elle a déjà oublié la mort de son mari, elle
devrait au moins se souvenir que Louis Mareuil est encore en prison.
--Il faudra que je la gronde vertement, et si je m’écoutais, j’irais la
gronder tout de suite. Mais la baronne et les Verdalenc feraient des
commentaires sur mon absence. Pourvu qu’ils n’aient pas aperçu
Cécile!... Vous devriez aller lui dire de s’en aller.
--Ce serait encore pis. Dieu sait ce que croiraient ces gens-là! et
d’ailleurs je ne réussirais pas à la faire partir. Elle est venue voir
ma pièce, et elle voudra rester jusqu’à la fin. J’aurais dû me douter
qu’elle commettrait cette imprudence; elle m’avait adressé, à propos de
la première représentation, une foule de questions dont je ne devinais
pas le but... Elle n’a pas osé me demander une loge, mais elle l’a
louée.
--Pour vous montrer l’intérêt qu’elle prend aux succès du meilleur ami
et du défenseur le plus dévoué de l’homme qu’elle aime... Pauvre
enfant!... je n’ai pas le courage de la blâmer; mais mon devoir est de
l’avertir qu’elle se fait le plus grand tort... J’irai la voir demain.
--Moi aussi... Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le chef de la
sûreté, qui a arrêté Louis Mareuil, est au théâtre et qu’il la connaît.
Je voudrais espérer qu’il ne l’a pas remarquée; mais il a de bons yeux
et il n’est occupé en ce moment que de l’affaire Trémentin... Ah! enfin,
elle se décide à relever la grille.
--C’est fort heureux, et je ne comprends pas pourquoi elle l’a baissée
un instant... à moins que ce ne soit pour braver l’opinion.
Georges ne trouvait pas d’explication raisonnable à cet acte de
déraison, et se taisait.
--C’est le portrait vivant de son exécrable père, dit entre ses dents
Gigondès, qui s’était emparé de la jumelle que madame Mornas avait posée
sur le rebord de la loge. J’aurais du plaisir à essayer sur elle...
--Votre poison des Borgia, interrompit en souriant Berthe Mornas. En
vérité, mon cher voisin, vous êtes féroce... et je me garderai bien de
vous mettre en présence de ma jeune amie...
Darès écoutait sans comprendre; mais le vindicatif vieillard s’expliqua
plus clairement.
--J’avoue, dit-il avec un ricanement sec, que tout à l’heure, en voyant
cette femme, qui fait le rôle du phylloxera, brandir son aiguille d’or,
je me disais qu’il suffirait de tremper la pointe de cet instrument dans
une goutte du sang d’un de mes lapins et de piquer légèrement une des
demoiselles que nous venons de voir sur la scène... l’expérience serait
décisive... concluante... trois mille personnes pourraient attester
qu’elle a réussi... et mes confrères n’oseraient plus nier l’évidence.
--Alors, monsieur, dit Georges, qui ne demandait qu’à se moquer de cet
original, vous me conseillez d’introduire cette variante dans ma pièce?
Je conviens que ce serait _un clou_ d’un effet très-puissant... mais une
féerie n’est point un mélodrame... et puis, nous aurions beaucoup de
peine à recruter des figurantes...
--Si nous changions de conversation? interrompit madame Mornas. Vous
disiez, cher monsieur, que le commissaire de police qui s’occupe de
cette affaire est dans la salle... Mon mari m’a parlé de lui... il
paraît que cet agent supérieur est de première force pour éclaircir les
affaires les plus embrouillées, et j’ai été bien heureuse d’apprendre
qu’il croit à l’innocence de votre ami... Est-ce qu’il est venu au
théâtre dans l’espoir de mettre la main sur le vrai coupable?
--Oui, madame... il ne m’a pas caché son projet... et tout à l’heure il
vient de me dire qu’il croit tenir le fil conducteur... Vous savez sans
doute que le grand point, c’est de retrouver le propriétaire de la
baraque où l’assassin s’est caché pour tirer sur M. Trémentin?
--Mon Dieu, non. Mon mari ne me tient pas au courant de la marche de
l’instruction, et je ne me permets pas de l’interroger. Alors, ce serait
ce propriétaire qui aurait commis le crime?...
--Ou qui en aurait facilité l’exécution en remettant à une autre
personne la clef de cette baraque. Malheureusement, cet homme a quitté
le pays depuis longtemps et on ignore ce qu’il est devenu. Il importait
cependant de l’interroger et on le recherchait activement. Un hasard
providentiel l’a amené ici ce soir et un habitant de Boulogne, qui l’a
fréquenté autrefois, l’a reconnu.
--Alors il est arrêté?
--Pas encore. Il a appris que la police lui donnait la chasse et il a
décampé. Cela prouve bien qu’il n’a pas la conscience nette. Mais on le
rattrapera, car on a son signalement très-exact. Le chef de la sûreté
l’a vu, je l’ai vu... et vous-même, madame, vous l’avez peut-être
remarqué.
--Moi! s’écria la femme du juge d’instruction. Comment l’aurais-je
remarqué?... je ne le connais pas.
--C’est qu’il n’est pas habillé comme tout le monde, et que, de plus, il
ne ressemble à personne. Figurez-vous un grand diable, chevelu comme un
roi mérovingien et vêtu comme Robin des Bois... pas laid avec ça... une
tête de héros de roman... Caussade a été tenté un moment de croquer son
portrait en trois coups de crayon sur son album de poche.
--Vous étiez donc voisins de ce mystérieux personnage?
--Il était assis à l’orchestre sur le même rang que nous. Mais il n’y
est pas resté. Après le premier tableau, il est sorti et il est venu se
planter à l’entrée de la galerie...
--N’a-t-il pas les cheveux roux, une grosse tête ronde, et sur cette
tête, une toque de jockey? demanda M. Gigondès.
--C’est bien ça.
--Alors c’est lui qui est resté cinq minutes à regarder de ce côté-ci.
--Je n’y ai pas pris garde, murmura Berthe.
--Parce que vous lui tourniez le dos, chère madame; mais moi, qui lui
faisais face, j’ai parfaitement constaté le manége auquel il se
livrait... et les Verdalenc ont dû s’en apercevoir aussi, car c’était à
eux qu’il semblait en vouloir plus particulièrement.
--C’est l’avis du chef de la sûreté et le mien, répondit Georges.
--Pourquoi n’avez-vous pas parlé à madame Aubrac de ce singulier
épisode? demanda madame Mornas.
--J’allais lui en parler, mais elle est partie si brusquement...
--Oui... elle s’est fâchée pour si peu de chose, que sa mauvaise humeur
n’était peut-être qu’un prétexte pour éviter de répondre à une question
qu’elle pressentait.
--C’est bien possible... et, dans ce cas, il serait permis de supposer
que madame Verdalenc a été jadis en relations avec cet homme suspect.
--Oh! quelle idée!...
--L’idée n’est pas de moi: elle est du commissaire qui observe tout et
qui saura bientôt à quoi s’en tenir.
--Comment! il va ouvrir une enquête sur la conduite d’une femme qui fut
la première amie et la protectrice dévouée de M. Trémentin?
--J’en ai peur. Les policiers doutent de tout... et l’enquête ouverte ce
soir sera poussée à fond.
--Mais où donc cette pauvre madame Verdalenc aurait-elle pu connaître un
individu qui ne fait certainement pas partie du monde où elle vit?
--C’est un déclassé, m’a-t-on dit, un mal vivant qui, ayant été renié
par les siens, est tombé dans les emplois inférieurs. Il était jadis
ouvrier ou contre-maître.
--Alors, il n’a pas pu rencontrer les Verdalenc, qui ne voient que des
gens riches.
--Qui sait? Il y a des hasards étranges, et, à Paris surtout, ces
hasards-là ne sont pas très-rares. Ce garçon, quand il était plus jeune,
a dû être beaucoup mieux que M. Trémentin.
--Voilà une méchanceté, monsieur, dit en souriant à demi madame Mornas.
Moi, je suis indulgente et je ne veux pas croire aux médisances.
Dites-moi plutôt comment s’appelle l’homme qu’on soupçonne, un peu à la
légère, à ce qu’il me semble.
--Il s’appelle Garnaroche.
--Quel nom bizarre!
--Un nom qui lui va très-bien, car tout en lui est bizarre: sa personne,
sa tenue, sa présence au théâtre un jour de première et sa disparition
subite. Il a dû payer sa stalle fort cher et il est parti sans voir
seulement le troisième acte.
--Il a eu grand tort, dit madame Mornas, et je ne veux pas vous retenir
davantage. Votre ami vous attend à l’orchestre, et peut-être
trouverez-vous un moyen de faire comprendre à Cécile que sa place n’est
pas ici.
--Je désespère d’y réussir, mais je serais désolé de vous gêner, dit
Darès, un peu surpris du congé qu’on lui signifiait tout à coup.
Il se leva, salua et sortit, pas mieux renseigné qu’il ne l’était en
entrant dans la loge.
--Cette femme est capricieuse, pensait-il. Elle paraissait ravie de me
voir et disposée à me garder près d’elle toute la soirée. Le vent a
tourné subitement. On jurerait maintenant qu’il lui tarde de se
retrouver en tête-à-tête avec ce vieil empoisonneur.
CHAPITRE VI
Madame Mornas aimait le théâtre, et la pièce ne l’ennuyait pas, mais, en
causant avec Darès, elle avait appris tant de choses, qu’elle ne se
sentait plus disposée à goûter les mots pleins d’esprit dont il avait
émaillé sa féerie ni à admirer les décors éblouissants qui se
succédaient à chaque tableau.
Elle songeait à Cécile, à madame Verdalenc, au chef de la sûreté, qui
peut-être les surveillait toutes les deux, et il lui tardait de revoir
son mari qu’elle avait laissé à la maison, plongé dans l’étude du
dossier de l’affaire Mareuil. Il lui tardait surtout de savoir ce qu’il
penserait des nouveaux indices qui venaient d’apparaître et que,
probablement, il ne connaissait pas encore.
Elle n’aspirait donc qu’à rentrer chez elle, et à peine Georges Darès
eut-il quitté la loge, qu’elle aborda carrément avec M. Gigondès la
question du départ.
Elle lui déclara qu’elle se sentait fatiguée et qu’elle n’attendrait pas
pour se retirer la fin de l’acte, mais qu’elle ne voulait pas le priver
de voir la pièce jusqu’au bout, et qu’elle le laissait libre de rester.
A quoi le bonhomme s’empressa de répondre que le spectacle l’intéressait
fort peu et qu’il ne demandait pas mieux que de regagner son logis, où
ses lapins l’attendaient.
Et il disait la vérité, car, pour le décider à sortir de chez lui, il
avait fallu que madame Mornas usât de toute l’influence qu’elle exerçait
sur son locataire depuis qu’elle l’avait pris sous sa protection.
Il s’était fait prier longtemps avant d’endosser un vieil habit noir
qu’il ne mettait plus depuis des années, et il n’avait cédé que pour ne
pas désobliger sa bienfaitrice, qui ne voulait pas aller seule au
théâtre et qui l’avait choisi pour cavalier.
Pour lui, les désirs de madame Mornas étaient des ordres, et après lui
avoir sacrifié une soirée qu’il aurait beaucoup mieux aimé consacrer à
ses chères expériences, il n’avait garde de la laisser partir seule.
Et comme elle tenait à s’en aller sans qu’on remarquât sa sortie, elle
profita du moment où une scène amusante absorbait l’attention du public.
M. Gigondès, qui se piquait encore de politesse, l’aida à s’envelopper
d’une pelisse et lui offrit son bras. Ils ne rencontrèrent par les
corridors et les escaliers aucun visage de connaissance, et quand ils
débouchèrent sur le boulevard, Gigondès sut trouver un fiacre.
Madame Mornas était venue dans son coupé, mais elle l’avait renvoyé, et
la rue de Turenne était trop loin pour qu’elle pensât à faire le trajet
à pied. Elle monta donc en voiture avec son protégé et ils roulèrent
vers le boulevard du Temple sans échanger une parole.
Gigondès n’était pas causeur, à moins qu’on ne le mît sur un sujet qui
se rattachait à ses travaux scientifiques, et madame Mornas était, ce
soir-là, trop préoccupée pour se plaire à une conversation banale.
Elle eut cependant pitié du vieillard, qui n’osait pas souffler mot, et,
après quelques instants de silence, elle lui dit:
--Savez-vous, mon cher voisin, que vous avez effrayé M. Darès, avec vos
menaces contre cette pauvre Cécile Aubrac!
--Je ne l’ai pas menacée, murmura Gigondès assez interloqué. J’ai
exprimé un souhait, voilà tout.
--Un souhait meurtrier. Vous avez déclaré que vous prendriez plaisir à
la piquer avec une aiguille empoisonnée. Je sais bien que vous ne le
feriez pas, mais il est au moins inutile de tenir de pareils propos.
S’il arrivait un accident à cette jeune femme... si elle mourait
subitement, sans que les médecins pussent préciser la cause de sa mort,
Darès, qui est son ami, serait capable de vous accuser.
--Il pourrait m’accuser, mais il ne prouverait pas que je suis coupable,
alors même que je le serais. Mon poison ne laisse pas de traces... j’ai
déjà eu l’honneur de vous le dire le jour où vous avez pris la peine de
monter chez moi. Je ne songe pas, du reste, à tuer la fille de ce
misérable Aubrac, mais je ne la plaindrais pas si un autre la tuait.
Celui qui a tiré sur son mari aurait mieux fait de tirer sur elle... ou
de prendre tout simplement sur ma table une certaine petite fiole en
verre bleu et d’y tremper...
--Taisez-vous. C’est abominable ce que vous dites là.
Gigondès se tut. Le fiacre s’arrêta. On était arrivé.
Le bonhomme descendit le premier et offrit galamment la main à madame
Mornas, qui ne fut pas peu surprise, en mettant pied à terre,
d’apercevoir un homme si bien rencogné dans l’embrasure de la porte
cochère, qu’il semblait faire corps avec la muraille.
La porte était large et haute, comme on les faisait autrefois dans les
vieux hôtels qu’habitaient au Marais les magistrats de l’ancien régime,
car la maison achetée par le père de madame Mornas avait appartenu avant
la Révolution à un conseiller au Parlement de Paris.
Elle s’ouvrait sous une voûte cintrée, en retrait d’un mètre sur le
trottoir, et au fond de ce porche il faisait si sombre que M. Gigondès,
toujours perdu dans ses rêveries scientifiques, ne remarqua point
l’individu qui s’était caché là. Il étendait déjà la main pour tirer le
bouton de la sonnette, lorsque ce personnage émergea tout à coup de
l’ombre où il se tenait.
Le vieux savant recula, effrayé, et s’abrita sans vergogne derrière
madame Mornas, qui faisait bien meilleure contenance que lui.
L’homme embusqué se drapait dans un ample caban dont il avait rabattu le
capuchon, de sorte qu’on voyait à peine son visage, et quoiqu’il n’eût
pas pris une attitude agressive, cette rencontre n’était pas rassurante.
--Que me voulez-vous, monsieur? demanda bravement la femme du juge
d’instruction.
--Je veux vous parler, répondit ce mystérieux inconnu, en se plaçant de
telle sorte que la lumière d’un bec de gaz éclairait ses traits.
Madame Mornas ne broncha point. Sans doute, elle l’avait reconnu et elle
s’attendait à cette étrange requête.
--Faites-moi le plaisir de payer ce fiacre et de le renvoyer, cher
monsieur, dit-elle à Gigondès.
Et pendant que l’homœopathe ébahi fouillait dans sa poche et se faisait
rendre de la monnaie par le cocher, elle s’éloigna de quelques pas pour
entrer en conférence avec l’homme, qui la suivit sans ajouter un mot.
Gigondès n’y comprenait plus rien, et, après avoir renvoyé le fiacre, il
attendit avec anxiété la fin de cette bizarre aventure.
Le colloque lui parut long et cependant il ne dura guère plus d’une
minute.
Madame Mornas revint à lui, laissant l’homme planté sur le trottoir.
--Vous êtes mon ami, dit-elle à son locataire. Puis-je compter sur votre
dévouement et sur votre discrétion?
--En doutez-vous? murmura Gigondès.
--Non, et c’est parce que je n’en doute pas que je vous prie de me
rendre un service.
--Je suis à vos ordres.
--Eh bien, j’ai besoin d’avoir sur-le-champ un entretien particulier
avec la personne qui vient de m’aborder. Il s’agit de sauver l’honneur
et peut-être la vie d’une femme.
--De la fille d’Aubrac, peut-être?
--Non. D’une femme qui n’est pas mon amie, mais qui ne mérite pas le
sort dont elle est menacée. Je ne puis prolonger dans la rue la
conversation que j’ai entamée. Je ne puis pas non plus la reprendre chez
moi; je voudrais la reprendre chez vous.
--Qu’à cela ne tienne, madame. Mais ne craignez-vous pas que votre
concierge...
--Il dort à moitié et il croira que la personne qui va monter est avec
vous. Si nous rencontrions quelqu’un dans l’escalier, vous adresseriez
la parole à cette personne et je me charge du reste. Sonnez, je vous
prie.
Gigondès obéit sans répliquer et la porte s’ouvrit.
L’homme savait ce qu’il avait à faire. Il se rapprocha vivement et vint
se mettre à côté du vieillard sans relever le capuchon de son caban.
Madame Mornas entra la première et alla droit à la loge où le portier
sommeillait dans un fauteuil près d’un bon feu. Il se leva en
reconnaissant la propriétaire, mais elle lui fit signe de se rasseoir,
et elle eut soin de s’arrêter un instant devant les carreaux.
Quand elle se retira, après avoir répondu par une inclination de tête
aux saluts répétés du subalterne qu’elle gageait pour garder son
immeuble, l’inconnu et Gigondès étaient déjà passés.
L’escalier était éclairé, mais les habitants de la maison avaient tous
l’habitude de se coucher de bonne heure, et on arriva au quatrième étage
sans incident.
Gigondès, exécutant les instructions qu’il venait de recevoir, serrait
de près l’homme encapuchonné et n’osait pas le regarder, tant il était
abasourdi. Il n’avait pas de domestique, et il fallut qu’il allumât
lui-même une bougie pour éclairer ce triste appartement où il avait déjà
reçu madame Mornas.
--Maintenant, mon cher voisin, lui dit-elle, je vous demande de me
laisser seule avec monsieur.
--Je vais passer dans mon cabinet, murmura le bonhomme.
--Non. C’est nous qui allons y entrer. Je vous serai obligée de
m’attendre ici.
Gigondès aurait préféré un autre arrangement, car il n’aimait pas à
laisser voir les mystères de son laboratoire; mais il n’avait rien à
refuser à une femme qui était sa créancière pour plusieurs termes
arriérés, et il comprenait bien qu’en lui empruntant son domicile, elle
se mettait dans le cas de ne jamais les réclamer.
Il fit docilement ce qu’elle demandait. Il alluma la lampe posée sur son
bureau, il avança deux siéges, et il revint dans le salon où l’inconnu
se tenait, immobile comme la statue du commandeur.
--Merci, dit madame Mornas, en montrant à l’homme la porte du cabinet.
Il y entra, elle l’y suivit et elle eut soin de donner un tour de clef à
la serrure.
Ils étaient seuls enfin, et elle savait que Gigondès ferait bonne garde
dans la première pièce.
Le visiteur qu’elle amenait rejeta en arrière le caban qui lui couvrait
la tête et montra la figure énergique de Garnaroche.
Ils échangèrent un long regard avant d’échanger un mot, et ce fut madame
Mornas qui parla la première.
--Pourquoi avez-vous quitté Apremont? lui demanda-t-elle froidement.
--Pour vous voir, répondit Garnaroche, sans se déconcerter.
--Je vous l’avais défendu.
--Je le sais. Mais je n’y tenais plus.
--Que vous manque-t-il donc là-bas? L’existence que je vous ai faite est
assez large, ce me semble.
--Elle me suffirait amplement, si vous daigniez la partager quelquefois.
--Vous oubliez que c’est impossible.
--C’était plus impossible encore il y a quinze ans, et cependant vous
trouviez le moyen de vous échapper de la maison de votre père.
--Ce temps-là n’est plus. Vous avez accepté les conditions que je vous
ai imposées, et je m’étonne que vous y manquiez aujourd’hui, après les
avoir exécutées si longtemps.
--On se lasse de tout.
--Votre réponse ne m’explique pas comment vous avez deviné que je serais
ce soir au théâtre.
--Je ne l’ai pas deviné. Je vous cherchais depuis des années. Je suis
venu vingt fois à Paris dans l’espoir de vous rencontrer. Et vous me
rendrez bien cette justice que je n’ai pas cherché à vous compromettre
en rôdant près de votre maison. Ce soir, je passais sur le boulevard au
moment où vous êtes entrée à la Porte-Saint-Martin. L’occasion était
trop belle. J’ai eu beaucoup de peine à me procurer un billet, mais en
le payant très-cher, j’ai fini par en avoir un. De la place que
j’occupais, j’ai pu vous voir dans votre loge...
--Et sans doute vous vous proposiez de m’aborder! Je dois vous savoir
gré de n’avoir pas eu cette audace. Mais vous avez fait pis en venant
m’attendre à ma porte.
--Non, car ce vieux qui vous accompagnait n’est certainement pas un ami
de votre mari, puisque vous me recevez dans son appartement. Du reste,
je ne serais pas venu, si je n’avais pas eu absolument besoin de vous
parler.
--Qu’avez-vous donc à me dire?
--Vous devez bien vous en douter.
--Pas du tout.
--Si vous ne vous en doutiez pas, vous ne m’auriez pas fait monter ici.
--Je vous ai fait monter ici pour couper court à une persécution qui
aurait pu continuer et que je ne tolérerai pas. Je ne pouvais pas
m’expliquer avec vous sur le trottoir et vous interdire, une fois pour
toutes, de me suivre.
--Vous croyez donc que je suis obligé de vous obéir?
--Je crois que vous ne serez pas assez fou pour violer le traité que
vous avez conclu avec moi. Il vous en coûterait trop cher.
--Il vous en coûterait plus cher encore si vous me poussiez à bout. Je
ne suis pas à votre discrétion. C’est vous qui êtes à la mienne.
--Que voulez-vous dire? s’écria madame Mornas, pâle de colère ou
d’émotion. Oseriez-vous, par hasard, me menacer de dénoncer à mon mari
la faute que j’ai commise avant de l’épouser? Si vous étiez assez lâche
pour aller jusqu’à cette infamie, vous n’en récolteriez que la honte. Il
ne vous croirait pas.
--Si j’étais capable de faire cela, répondit froidement Garnaroche, je
n’aurais pas attendu si longtemps. Je n’avais qu’à écrire et j’étais en
mesure de prouver. J’ai tenu ma promesse et je n’y aurais jamais manqué,
si je n’étais pas entré ce soir au théâtre.
--Je ne comprends pas.
--Vous allez comprendre. Je ne pensais qu’à vous et je me serais
contenté de vous regarder, si vous aviez seulement daigné me faire un
signe pour marquer que vous ne m’aviez pas tout à fait oublié...
--Je ne vous ai pas vu.
--J’ai cru le contraire et j’ai pensé que vous me tourniez le dos avec
intention; mais ce n’est pas votre indifférence qui m’a déterminé à
venir vous attendre à votre porte.
--Qu’est-ce donc alors?
--J’ai rencontré dans le corridor des premières loges un homme de
Boulogne qui m’a appris ce qui s’y est passé, il y a huit jours... au
restaurant Cabassol.
--On y a assassiné le mari d’une jeune femme à laquelle je m’intéresse.
Je sais cela, mais je ne devine pas où vous en voulez venir.
--Vous m’étonnez. Je me flattais que vous n’aviez pas oublié la cabane
où vous veniez jadis.
--Admettons que je m’en souvienne.
--C’est de là qu’est parti le coup de fusil qui a tué cet homme.
--Eh bien?
--Et cet homme, vous le connaissiez, je crois.
--Fort peu. Il était le caissier de M. Verdalenc, un banquier dont je
rencontre souvent la femme. Je l’ai vu, mais je ne l’ai jamais reçu chez
moi.
--Ainsi, dit lentement Garnaroche, il n’a jamais été votre amant?
--La question est insolente et je ne m’abaisserai pas jusqu’à y
répondre.
--Je l’ai bien été, moi.
--Il ne vous manquait plus que de me le reprocher.
--Je ne vous le reproche pas. Je voudrais l’être encore. Mais
laissez-moi achever. Savez-vous qui on accuse de ce meurtre?
--Parfaitement. On accuse un jeune homme... M. Louis Mareuil.
--Le petit-fils de ce brave Fauvel, qui m’a donné du pain lorsque j’ai
été chassé de la maison de M. Darlempde, votre père. De secrétaire que
j’étais, je suis devenu contre-maître dans une entreprise de
terrassements. La chute était rude, mais je n’ai pas oublié que, sans
Fauvel, je serais peut-être mort de faim, et je ne veux pas que le fils
de sa fille soit condamné injustement... car il est innocent, n’est-ce
pas?
--J’en suis convaincue.
--Or, il est en prison et il n’en sortira pas avant qu’on ait découvert
le coupable.
--Je crois que vous vous trompez; mais revenons, je vous prie, au sujet
que vous traitiez tout à l’heure. Quel rapport y a-t-il entre le crime
commis à Boulogne et la conduite que vous tenez vis-à-vis de moi?
--Vous ne savez donc pas que la police me cherche?
--Vous? Et pourquoi?
--Parce que la cabane où l’assassin s’est caché m’appartient.
--Il vous serait, je pense, facile de prouver que vous étiez à Apremont,
le jour où le crime a été commis.
--Oui, mais... on me demandera ce qu’est devenue la clef.
--Eh bien, vous le direz.
--C’est vous qui me donnez ce conseil? Vous oubliez que je vous l’ai
laissée, quand vous avez cessé de venir sous ce toit de planches où vous
vous trouviez si bien jadis.
--J’avais oublié cela, en effet. Pourquoi me le rappelez-vous?
--Pour vous montrer, telle qu’elle est, votre situation. Si j’allais
dire à un juge ou à un commissaire de police que cette clef est en votre
possession depuis quinze ans, vous seriez arrêtée immédiatement.
--Arrêtée!... moi!... vous êtes fou.
--Vous ne savez donc pas que le coup a été fait par une femme?
--Qui vous a dit cela?
--L’homme de Boulogne... Bigorneau, qui a travaillé avec moi dans le
temps sous le père Fauvel... et il a ajouté que cette femme avait dû
être ma maîtresse; il se souvient qu’autrefois la cabane était souvent
éclairée le soir et il n’a pas caché cette circonstance aux gens qui
l’ont interrogé. Ils en ont conclu que la femme qui venait me voir avait
la clef et qu’elle s’en est servie pour entrer dans cette cabane où elle
s’est cachée pour tirer... Vous l’avez, cette clef.
--Je l’ai eue, c’est vrai. Mais je ne l’ai plus. Pourquoi l’aurais-je
gardée? Je n’en avais plus besoin, puisque tout était rompu entre nous.
--Vous l’avez eue. Cela suffit pour qu’on vous soupçonne.
--Prouvez donc que je l’ai eue. Si vous l’affirmiez, je nierais. Entre
votre affirmation et la mienne, personne n’hésitera.
--Vous croyez?... Je vous préviens que si vous n’avez pas gardé la clef,
moi j’ai gardé des lettres écrites par mademoiselle Berthe Darlempde. Je
n’aurais qu’à les montrer.
--Voilà que vous me menacez encore d’abuser de la faiblesse que j’ai eue
pour vous. Ce n’était pas la peine de protester tout à l’heure contre
les ignobles intentions que je vous prêtais. Eh bien, allez trouver mon
mari; remettez-lui ces lettres que vous aviez juré de brûler...
--Ce ne serait pas à votre mari que je les remettrais.
--A qui donc alors?
--Au policier qui m’arrêterait.
--Ainsi, c’est la crainte d’être arrêté qui vous fait agir?... Il ne
tient qu’à vous de ne jamais l’être. Vous avez changé de nom depuis
longtemps, et si vous redoutez qu’on aille vous chercher dans les bois
d’Apremont, vous n’avez qu’à passer la frontière. Je suis prête à vous
en fournir les moyens et à assurer votre existence à l’étranger.
--Merci. J’ai assez de vos aumônes et je n’ai pas peur pour moi.
--Alors que me demandez-vous?
--La liberté de Louis Mareuil.
--Il sera libre demain.
--Comment le savez-vous?
Madame Mornas hésita un instant; mais la situation était tellement
tendue qu’il fallait en finir.
--C’est mon mari qui me l’a dit, murmura-t-elle.
--Votre mari? Qu’en sait-il lui-même?
--Il est chargé d’instruire cette affaire, et il a reconnu qu’il faisait
fausse route. Il va rendre une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce
jeune homme. Êtes-vous satisfait, maintenant?
--Non, répondit Garnaroche. Il faut encore que je sache ce que vous avez
fait de la clef.
--Je l’ai jetée dans la Seine.
--Vous ne diriez pas cela à un juge. Si vous l’aviez jetée dans la
rivière, on ne s’en serait pas servi pour ouvrir. Je pourrais croire, à
la rigueur, que vous l’avez prêtée à quelqu’un...
--Et si je l’avais prêtée, en effet... à une femme, qui me l’aurait
demandée sans me dire ce qu’elle en voulait faire...
--Sous quel prétexte?... et comment aurait-elle su que vous l’aviez?
--Supposez qu’une de mes amies m’ait confié qu’elle avait un amant et
qu’elle cherchait un endroit où elle pût le rencontrer... Supposez que
je me sois souvenue alors de la cabane de Boulogne et de la clef restée
au fond d’un de mes tiroirs... Supposez que j’aie eu le tort de la lui
donner, et que plus tard, alors que je ne pensais plus à cette
imprudence, j’aie appris qu’un crime avait été commis et que
l’instruction était entre les mains de mon mari... Vous figurez-vous ce
que j’ai dû souffrir, et me reprocherez-vous de ne pas avoir livré cette
femme?
--Oui, puisqu’il s’agissait de sauver un innocent.
--Vous oubliez que je ne pouvais pas la dénoncer sans me dénoncer
moi-même. J’aurais été obligée de dire comment j’avais cette clef. Je
n’avais que deux partis à prendre: me taire ou me tuer.
--Et vous avez préféré vous taire.
--Oui, parce que je voulais user, pour faire relâcher Louis Mareuil, de
l’influence que j’ai sur mon mari. J’ai atteint mon but, mais je puis
toujours me tuer. Il est encore temps. Et je me tuerai, n’en doutez pas,
si vous donnez suite à votre projet. Il ne tient qu’à vous que je meure.
Mon sort est entre vos mains.
--Ce n’est pas votre mort que je veux, dit Garnaroche d’une voix sourde.
--Que voulez-vous donc alors?
--Ce que je veux, c’est vous... ce que je veux, c’est que vous soyez ce
que vous étiez autrefois... ma maîtresse.
--Vous voulez que je sois votre maîtresse? s’écria madame Mornas. Vous
savez bien que c’est impossible.
--Pourquoi, impossible? dit Garnaroche, dont les yeux brillaient. Parce
que vous ne m’aimez plus? Qu’importe! Moi, je vous aime encore. Vous
pouvez bien être à moi.
--Ainsi, vous prétendez abuser de ma situation pour me posséder de
force? Vous me donnez à choisir entre le déshonneur et un acte honteux?
Et vous prétendez m’aimer!... Vous ne sentez donc pas que j’aurais pu
revenir à vous librement, si vous aviez réussi à réveiller en moi une
passion que l’absence avait calmée, et que si je cédais à vos menaces,
je me mépriserais moi-même.
--Vous! revenir à moi!... Il y a quinze ans que vous m’avez oublié et
que je ronge mon frein dans la solitude où vous m’avez relégué. J’ai
assez attendu, et je n’ai plus le temps d’attendre... Croyez-vous donc
que je vais vous faire la cour? Vos gens me chasseraient, si je me
permettais de me présenter chez vous, et les agents qui me cherchent me
mettraient la main au collet si je circulais dans Paris. C’est un
miracle qu’ils ne m’aient pas arrêté ce soir. Je vous veux, vous dis-je,
et je vous aurai.
--Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, dit tristement madame Mornas;
vous qui autrefois me juriez d’être à moi tant qu’il vous resterait un
souffle de vie... vous qui m’avez répété cent fois: «Quoi qu’il arrive,
où que je sois, dites un mot, faites un signe, et j’accourrai si vous
avez besoin de moi... et vous me trouverez toujours prêt à mourir pour
vous.»
--Je le disais alors et je l’aurais fait; mais je ne prévoyais pas le
traitement que vous me réserviez.
--En quoi avez-vous eu à vous plaindre de moi? Vous ai-je abandonné?
N’ai-je pas fait pour vous tout ce que je pouvais faire?
--Ah! vous vous croyez quitte avec moi, parce que vous m’avez assuré une
existence en me chargeant de régir une de vos terres à dix lieues de
Paris. J’étais votre amant; vous avez fait de moi un garde-chasse.
--C’est vous-même qui me l’avez demandé.
--Parce que je vous aimais assez pour me sacrifier à votre ambition.
Faut-il que je vous rappelle notre histoire à tous les deux? J’étais le
secrétaire de votre père quand vous vous êtes donnée à moi. Il a eu des
soupçons et il m’a chassé. Je me suis fait ouvrier; vous teniez encore à
moi et nos relations ont continué. C’était le temps où vous ne craigniez
pas de me donner des rendez-vous dans cette cabane que j’avais fait
meubler pour vous recevoir et où, grâce à la complicité d’une femme de
chambre, vous passiez fort bien la nuit hors de la maison paternelle.
--Je vous adorais, murmura madame Mornas.
--Non. Je vous plaisais, voilà tout... et un jour est venu où j’ai cessé
de vous plaire. Alors, vous avez songé à vous marier et à vous
débarrasser de moi. Vous m’avez proposé de m’éloigner et d’aller vivre
au fond des bois, sur un bien qui vous venait de votre mère. J’ai
accepté, parce que vous m’aviez laissé espérer que tout ne serait pas
fini entre nous. J’étais assez fou pour compter sur vos promesses. Les
avez-vous tenues?
--Je ne le pouvais pas.
--Allons donc! vous ne me persuaderez pas qu’il vous était plus
difficile de tromper la surveillance de votre mari que celle de votre
père. Apremont n’est pas si loin et M. Mornas n’a jamais mis les pieds
dans ce pavillon de chasse où vous m’avez interné. Paris est grand
d’ailleurs et rien ne m’empêchait d’y venir, si vous m’aviez appelé.
Dites donc franchement la vérité. Dites que vous avez pris un autre
amant et que le passé vous gênait.
--Vous vous trompez. Je n’ai jamais aimé que vous.
--Pourquoi donc ne m’avez-vous pas épousé? Je vous valais bien et je
valais ce magistrat que vous avez choisi. J’étais mieux né et plus
intelligent que lui. Et mes fautes de jeunesse n’étaient pas plus graves
que les vôtres. J’étais pauvre et déclassé, c’est vrai. Vous pouviez me
relever en devenant ma femme. Vous avez préféré me traiter comme un
laquais qu’on casse aux gages. Vous m’avez jeté un morceau de pain pour
acheter mon silence et vous avez cru que je me tairais de peur de perdre
mon salaire!... Vous n’avez pas deviné que je patientais parce que
j’espérais toujours, et qu’à la fin la patience me manquerait. Eh bien,
apprenez à me connaître. Je venais en suppliant; je puis maintenant
parler en maître, car vous êtes à ma merci et rien ne m’arrêtera.
--Qui vous dit que je ne regrette pas la résolution que j’ai prise
jadis? Je ne savais rien de la vie, et je croyais que les blessures du
cœur se guérissent. J’ai apprécié, depuis, ce que valait l’amour que
j’avais perdu. Il était trop tard. Je n’ai jamais osé vous demander si
vous voudriez encore de moi...
Garnaroche tressaillit et regarda fixement madame Mornas. Ils étaient
debout tous les deux près de la table, sur laquelle s’entassaient les
paperasses et les fioles de M. Gigondès, et la lueur de la lampe,
allumée par le bonhomme, éclairait faiblement ce grand cabinet tout
encombré de livres et de cornues. Ils étaient trop loin de la porte et
ils ne parlaient pas assez haut pour que le vieillard pût les entendre.
--Prouvez-moi donc que vous ne mentez pas, dit Garnaroche d’une voix que
l’émotion faisait trembler. Soyez à moi.
--Non, répondit madame Mornas. Vous croiriez que je cède parce que j’ai
peur. Et si je cédais, qu’adviendrait-il de nous? Je ne pourrais pas
vous voir sans vous exposer à des dangers auxquels vous n’échapperiez
pas. Si vous prolongiez votre séjour à Paris, vous seriez
infailliblement arrêté, et si j’allais à Apremont, je mettrais sur vos
traces les gens qui vous cherchent. Au théâtre, on a pu remarquer que
vous vous occupiez de moi, et qui sait si, moi aussi, je ne serai pas
surveillée?
--Vous ne l’êtes pas ce soir, et je suis certain qu’on ne m’a pas suivi.
--Je l’espère, mais...
--Rien ne vous empêche donc de sortir avec moi.
--A cette heure!... y pensez-vous?
--Il est dix heures à peine, et la représentation ne finira qu’après
minuit. Vous direz à votre mari que vous êtes restée jusqu’à la fin. Ce
vieillard qui vous a prêté son logement pour me recevoir ne vous
contredira pas, je suppose. S’il vous inspirait de la défiance et même
s’il n’était pas sous votre dépendance, vous ne m’auriez pas conduit
chez lui.
--Je suis sûre de sa discrétion, mais... où voulez-vous me mener?
--Dans une maison où personne n’entre que moi. Je l’ai louée, il y a un
mois, pour avoir un pied-à-terre à Paris. Elle est isolée sur le quai de
Valmy qui borde le canal Saint-Martin et moi seul en ai la clef.
--Et si je consentais à ce que vous me demandez?
--Je partirais cette nuit pour Apremont ou pour l’étranger, si vous
l’exigiez, et ensuite j’attendrais vos ordres.
Madame Mornas baissait les yeux, et sa main droite errait distraitement
sur la table de travail de M. Gigondès.
--Jurez-moi que vous partirez et que vous ne reviendrez que le jour où
je vous rappellerai.
--Je le jure.
--Jurez-moi aussi que vous ne me retiendrez pas plus de deux heures.
--Je le jure.
--Et que vous me laisserez rentrer seule.
--Je jure de t’obéir, Berthe... je jure qu’à dater de cet instant je
serai ton esclave, comme autrefois.
--C’est bien, Pierre. J’ai foi en vous. Venez et pas un mot à l’homme
qui est là. Vous me laisserez lui parler.
Garnaroche allait protester encore de sa soumission absolue, mais elle
lui ferma les lèvres avec sa main, et elle lui dit tout bas:
--Passez le premier et traversez le salon sans vous arrêter.
Garnaroche ouvrit doucement la porte et Berthe se retourna, en étendant
le bras comme si elle avait voulu éteindre la lampe.
Garnaroche ne pouvait plus la voir. La fiole bleue était là, cette fiole
qui contenait le poison élaboré par ce vieux fou de Gigondès. Elle la
prit et elle la cacha dans sa main gauche.
Ce fut fait en quelques secondes et elle entra dans le salon presque en
même temps que son ancien amant.
Gigondès s’était endormi sur un fauteuil. Il se réveilla en sursaut et
il contemplait avec effarement Garnaroche, qui marchait lentement vers
la porte d’entrée.
--J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit madame Mornas.
Gigondès, encore un peu endormi, balbutia des protestations de
dévouement auxquelles madame Mornas coupa court en lui disant d’un ton
bref:
--Mon mari ne viendra pas chez vous, et s’il vous rencontre il ne vous
interrogera pas; mais si, par hasard, vous lui adressiez la parole, je
vous prie de ne pas lui apprendre que nous nous sommes ennuyés au
théâtre et que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin.
--Je m’en garderai bien, murmura le bonhomme en s’armant d’un flambeau
pour reconduire madame Mornas jusque sur le palier.
Garnaroche y était déjà; il avait passé comme une ombre et il avait
ouvert la porte sans faire de bruit.
--C’est inutile, mon cher voisin, dit Berthe. Ne bougez pas et oubliez
tout ce que vous avez vu ce soir.
Gigondès resta coi et madame Mornas se glissa hors de l’appartement. Le
gaz était encore allumé et la descente de l’escalier présentait quelques
dangers. Il fallait passer devant l’appartement où M. Mornas compulsait
ses dossiers en attendant le retour de sa femme, et si un domestique se
fût avisé de sortir, Berthe eût été assez embarrassée, non pas pour
expliquer qu’elle avait reconduit M. Gigondès jusqu’au quatrième étage,
ni pour faire semblant de ne pas connaître l’homme qui la précédait,
mais parce qu’elle eût été obligée de rentrer chez elle, faute de
prétexte pour sortir à une heure indue.
Elle eut la chance d’arriver au rez-de-chaussée sans accident d’aucune
sorte.
Là, il y avait à exécuter une manœuvre délicate, mais Garnaroche s’en
chargea. Il prit les devants et il alla délibérément frapper aux
carreaux de la loge, masquant de sa haute stature le vitrage, pendant
que madame Mornas se glissait en se baissant jusqu’à la porte de la rue.
Le concierge, toujours somnolent, tira le cordon qui se trouvait à
portée de sa main et ne se retourna même pas.
Un instant après, Berthe et son ancien amant prenaient pied sur le pavé
de la rue de Turenne.
On se couche tôt au Marais et les passants étaient rares, d’autant qu’il
faisait froid et qu’un brouillard de novembre descendait lentement sur
la ville.
--Nous trouverons une voiture sur le boulevard, dit Garnaroche.
--J’aime mieux aller à pied, répondit madame Mornas.
--Pourquoi perdre du temps? Nous n’avons que deux heures à nous et le
quai de Valmy n’est pas très-près d’ici.
--Il faut tout prévoir. Si mon mari venait à savoir que je suis sortie,
il s’aviserait peut-être d’ouvrir secrètement une enquête... Tous les
agents de police sont à sa disposition en ce moment... La première idée
qui viendrait à leur chef, ce serait d’interroger les cochers de
fiacre... et il pourrait apprendre que l’un deux a conduit un monsieur
et une dame à la porte d’une maison isolée...
--Cependant, pour rentrer, il vous faudra bien en prendre un.
--Non. Ce serait encore pis, puisqu’il me ramènerait chez moi. Je
reviendrai à pied.
--Vous pourriez descendre avant d’arriver devant votre maison. Mais je
reconnais que votre projet est plus sûr... à condition pourtant que je
vous accompagnerai au retour. Seule, vous seriez exposée à de mauvaises
rencontres dans ces quartiers déserts.
--Soit! vous me ramènerez... jusqu’à l’entrée de la rue de Turenne. Mais
hâtons-nous, je vous prie. Votre bras, mon ami.
Garnaroche frémit de plaisir en sentant le contact de ce bras qu’il
n’avait pas touché depuis les temps lointains où mademoiselle Berthe
Darlempde effeuillait par avance sa couronne de fleurs d’oranger.
Il n’avait pas menti, ce bohème étrange, en lui disant que, dans l’exil
qu’il subissait, sa vie se passait à regretter sa jeune et belle
maîtresse. Le temps n’avait point calmé sa passion. Il voyait toujours
Berthe comme elle était autrefois, et il se jurait de la posséder
encore, sans savoir comment il arriverait jusqu’à elle. Vingt fois il
avait essayé de lui parler sans témoin, car il l’aimait trop pour
vouloir la compromettre, et toujours l’occasion lui échappait.
Aussi, lorsque, dans ce théâtre où il était entré pour la contempler de
loin pendant toute une soirée, il avait reçu les confidences de
Bigorneau, Garnaroche n’avait pensé qu’à en profiter pour forcer madame
Mornas à renouer avec lui.
L’histoire de la clef lui avait ouvert des horizons. Il se rappelait
parfaitement que cette clef était restée entre les mains de Berthe. Il
ne savait pas si Berthe avait tué ce M. Trémentin, dont il avait appris
le nom en le suivant jusqu’à son domicile, un soir qu’il l’avait aperçu
dans la loge de madame Mornas, au Théâtre-Français, où il venait de
temps à autre se retremper dans la vie civilisée; mais il savait que,
coupable ou non, Berthe serait perdue de réputation, s’il parlait.
Et sans réfléchir à ce qu’avait d’odieux cette espèce particulière de
chantage, il était venu l’attendre à sa porte pour lui mettre le marché
à la main. Que lui importait d’être arrêté? Il était certain de prouver
un alibi. Et il espérait ne pas être pris, car il ne doutait pas que
madame Mornas ne subît ses conditions, et il ne demandait pas mieux que
de passer à l’étranger, pourvu qu’elle vînt l’y voir, après que la
réconciliation serait scellée.
Ce déclassé avait, depuis quinze ans, économisé de quoi vivre à l’aise,
en vivant de rien, sur la petite propriété qu’il gérait seul et dont
elle lui avait abandonné les revenus.
Après le tête-à-tête dans le cabinet de M. Gigondès, Garnaroche ne
croyait plus que Berthe eût commis le meurtre, mais il était certain de
la tenir à sa discrétion et résolu à user impitoyablement du pouvoir
qu’il possédait sur elle.
S’il avait pu lire dans le cœur de son ancienne maîtresse, il eût été
moins rassuré.
Berthe le haïssait autant qu’elle l’avait aimé; Berthe sentait qu’elle
était à sa merci, et son orgueil se révoltait à la pensée que cet homme
qu’elle payait pour se taire pouvait d’un mot la faire chasser
honteusement par son mari. Et la possibilité de cette catastrophe
l’effrayait beaucoup plus que les suites d’une accusation contre
laquelle elle était préparée à se défendre.
Il ne tenait qu’à elle d’éviter le double danger qui la menaçait. Elle
n’avait qu’à céder. Garnaroche ne tarderait pas à redevenir son esclave;
mais l’idée de le reprendre pour amant lui était odieuse. Son caractère
indompté se refusait à plier. Elle aimait mieux tuer que de s’humilier.
Et elle avait de quoi tuer. En la ramenant du théâtre, Gigondès lui
avait parlé d’une petite fiole en verre bleu remplie de ce poison qu’il
distillait si savamment et qui produisait de si terribles effets.
Elle était sous les yeux de Berthe, cette fiole, pendant que Garnaroche
dictait ses insolentes conditions. Il lui suffisait d’avancer la main
pour la prendre. La tentation était trop forte. Elle devait fatalement y
succomber.
Et maintenant qu’elle avait le poison, elle ne songeait plus qu’à s’en
servir.
Au bas de l’escalier, pendant que Garnaroche réveillait le portier, elle
avait débouché la bouteille et arraché de sa coiffure une épingle
très-pointue qu’elle avait trempée dans le liquide meurtrier et qu’elle
y avait laissée.
Et en posant son bras droit sur le bras de Garnaroche, elle cachait la
fiole et l’épingle dans sa main gauche.
--Je le tuerai quand nous serons arrivés sur le quai désert qui borde le
canal, pensait-elle.
Il se serrait amoureusement contre elle et il murmurait à son oreille
des mots passionnés.
Ils allaient ainsi côte à côte, en se dissimulant dans l’ombre des
maisons, elle silencieuse et attentive, lui surexcité et expansif, comme
un adolescent qui en est à sa première bonne fortune.
Il dirigeait la marche et elle se laissait conduire, ne sachant pas le
chemin et certaine qu’il prendrait le plus court afin d’arriver plus
vite à cette maisonnette où il rêvait d’abriter pour une nuit le
renouveau de ses vieilles amours.
Ils suivaient la rue Charlot, qui aboutit au boulevard et qui est plus
fréquentée que les autres voies du quartier.
Berthe se disait:
--Quand le moment sera venu, je dégagerai mon bras, sous le premier
prétexte venu; je prendrai l’épingle, et il ne s’en apercevra pas, car
je choisirai un endroit où il fera sombre... elle aura eu le temps de
s’imprégner de poison... et je le piquerai à la main.
Puis tout à coup elle se rappela les explications que lui avait données
Gigondès, le jour où elle était entrée chez lui pour la première fois.
Les effets de sa diabolique invention étaient sûrs, mais ils n’étaient
pas toujours les mêmes. Selon que le sang était de telle ou telle
édition, comme il disait en son langage de savant fou, ce sang tuait
sur-le-champ ou à longue échéance.
De quelle force était le poison contenu dans la fiole de verre bleu?
Étant donnés les projets homicides que la colère et le danger
suggéraient à madame Mornas, la question qu’elle se posait valait bien
la peine qu’elle y réfléchît avant de les mettre à exécution.
Gigondès n’avait pas précisé.
Si ce poison était de l’espèce foudroyante, Berthe atteignait son but
qui était de se débarrasser immédiatement de Garnaroche, et de s’en
débarrasser sans courir aucun risque, car elle était sûre de la
discrétion du vieux distillateur de venins, et nul ne s’aviserait de
l’accuser de la mort d’un homme dont on ramasserait le cadavre au coin
d’une borne.
Si, au contraire, la mort ne devait se produire qu’à longue échéance, le
meurtre devenait presque inutile, car Garnaroche pouvait être arrêté
d’un moment à l’autre. Il avait juré de passer la frontière dès le
lendemain, mais les serments d’amoureux ne sont pas mieux tenus que les
serments d’ivrogne. Berthe le savait bien et elle sentait qu’en lui
cédant pour une nuit, elle ne ferait que l’encourager à rester en
France.
Or, Garnaroche arrêté aurait beau ne pas parler, Berthe n’en serait pas
moins perdue, car on découvrirait bien vite que ce propriétaire de la
baraque de Boulogne était devenu régisseur d’une petite terre qui
appartenait en propre à madame Mornas, fille de M. Darlempde, lequel
avait eu jadis pour secrétaire ce même Garnaroche. Il n’en fallait pas
davantage pour qu’on la soupçonnât, sinon d’avoir assassiné M.
Trémentin, du moins d’avoir été la maîtresse d’un mal vivant subalterne,
et la faute était de celles que le monde honnit et qu’un mari ne
pardonne pas.
Rien ne garantissait d’ailleurs à madame Mornas que Garnaroche se
tairait jusqu’à la fin.
Assurément, il ne songeait pas à dénoncer une femme qu’il avait adorée
et qui excitait encore en lui des transports de passion, mais il n’en
serait peut-être pas toujours ainsi. Il pouvait être tenté de se
justifier aux dépens de son ancienne amie; il pouvait se laisser
entortiller dans des interrogatoires captieux; il pouvait aussi vouloir
se venger, car il n’était pas facile de le piquer sans qu’il s’en
aperçût, et il avait assez de flair pour deviner que la piqûre était une
tentative d’assassinat.
Berthe se disait tout cela en cheminant appuyée sur le bras de cet homme
qui ne lui inspirait pas le moindre sentiment de pitié. Il avait rompu
la trêve librement consentie de part et d’autre. Elle considérait qu’il
s’était mis hors la loi, et son cœur ne battait pas plus vite à la
pensée de lui appliquer de sa propre main la peine de mort.
Berthe était une femme forte, et Garnaroche était le seul homme au monde
qui la connût bien. Ni ses amies, ni son mari, ni son père ne s’étaient
jamais doutés de ce qu’il y avait en elle de résolution froide et
d’indomptable énergie.
Mais en ce moment, Garnaroche était sous le charme et à mille lieues de
penser qu’il jouait sa vie en conduisant madame Mornas à la petite
maison qu’il avait louée sur le bord du canal, dans le vague espoir
qu’elle viendrait l’y trouver un jour ou l’autre. Jamais il ne l’avait
vue plus belle et plus désirable. L’âge avait mûri sa beauté sans
l’altérer; sa taille s’était remplie et son visage n’avait pas une ride.
Et l’heure qu’il attendait depuis des années allait sonner enfin. Berthe
allait être à lui, et la chaîne, une fois renouée, ne se romprait plus.
Il lui tardait d’arriver et il hâtait le pas pour arriver plus vite; il
aurait couru si Berthe avait voulu le suivre, et il enrageait de n’avoir
pas pu prendre un fiacre.
Ni lui ni elle n’avaient envie de parler et c’est à peine s’ils
échangeaient quelques mots.
Cependant, lorsqu’après avoir traversé le boulevard du Temple, ils
arrivèrent à l’esplanade plantée qui recouvre le canal jusqu’à la place
de la Bastille, madame Mornas sentit que l’instant approchait, et qu’il
était temps de préparer le coup en détournant l’attention de Garnaroche.
--Sommes-nous encore loin? lui demanda-t-elle.
--Dans cinq minutes, nous serons chez nous, répondit l’amoureux.
En même temps elle dégageait doucement son bras.
--Je voudrais marcher seule, murmura-t-elle.
Et comme Garnaroche, étonné, s’arrêtait:
--Oh! quelques pas seulement, reprit-elle. Je ne suis plus accoutumée à
donner le bras.
--Tu ne me l’as jamais donné, répondit gaiement l’ancien contre-maître.
J’ai toujours été un trop pauvre sire pour accompagner dans la rue
mademoiselle Darlempde.
Ce tutoiement la révolta. Ses dernières hésitations s’envolèrent. Tout
plutôt que de rester au pouvoir de cet homme.
L’esplanade était déserte et le brouillard s’épaississait de plus en
plus. Berthe jugea inutile d’attendre davantage.
Elle avait eu l’adresse et le sang-froid de garder dans sa main gauche
la fiole débouchée où trempait l’épingle et de cacher le bouchon de
verre dans sa main droite.
--S’il faisait plus clair, je pourrais te montrer là-bas la maison où
nous allons, reprit Garnaroche; mais on n’y voit pas à dix mètres devant
soi. Tu ferais mieux de t’appuyer sur moi.
Berthe avait eu le temps de retirer l’épingle et de reboucher la fiole
qu’elle fourra dans son corsage. Elle fit semblant d’arranger la
mantille qui couvrait sa tête,--elle était sortie sans son chapeau, en
toilette de théâtre.
--Vous avez raison, mon ami, dit-elle. J’ai beaucoup de peine à me tenir
debout sur ces pavés glissants. Laissez-moi seulement fixer cette
dentelle sur mes cheveux. Ce sera vite fait.
En effet, ce fut fait très-vite. Elle tendit sa main gantée à Garnaroche
qui ne portait pas de gants et qui, en voulant la prendre, se piqua
profondément au doigt du milieu, si profondément qu’il laissa échapper
une exclamation assez semblable à un juron.
--Je vous ai fait mal? dit Berthe d’une voix qui trahissait l’anxiété
qu’elle éprouvait. Pardonnez-moi. J’ai oublié que je tenais encore cette
maudite épingle que je viens de retirer de ma coiffure.
Et elle la jeta loin d’elle avec un geste de colère.
--Ce n’est rien, dit Garnaroche, et c’est ma faute. Je suis devenu si
brusque, à force de vivre dans les bois, que je ne sais plus donner la
main à une femme. Au lieu d’effleurer doucement la tienne, je l’ai
heurtée et la pointe de ton épingle est entrée jusqu’à l’os. Je n’ai eu
que ce que je méritais. Viens, ma chérie, et ne me quitte plus.
Berthe, qui espérait le voir tomber, obéit comme un condamné se laisse
lier par le bourreau. Le coup était manqué. Gigondès avait menti. Son
poison ne tuait pas comme la foudre. Elle était maintenant à la merci de
Garnaroche. Il fallait le suivre, subir ce rendez-vous qui lui faisait
horreur et courir toutes les chances de la nouvelle liaison qu’il
prétendait lui imposer. Si elle avait pu lui échapper, elle aurait couru
se jeter dans le canal.
Mais il la tenait bien, cette fois. Il serrait son bras sous le sien et
il lui disait des mots tendres.
Combien de temps marchèrent-ils ainsi? Elle n’en sut jamais rien. Elle
avait perdu la tête et elle se laissait faire machinalement.
Tout à coup Garnaroche s’arrêta.
--C’est bizarre, murmura-t-il en portant la main à son front, je me sens
tout étourdi... Oh! ça va se passer... et nous sommes arrivés... Vois-tu
là-bas ce mur?... la porte est là... et...
Il n’acheva pas. Sa voix expira dans sa gorge. Il chancela et il tomba
comme une masse sur le pavé boueux.
Berthe fit un bond en arrière pour l’empêcher de s’accrocher à ses
vêtements.
Il ne bougeait plus. Elle n’eut pas le courage de se pencher sur lui
pour s’assurer qu’il était mort. Elle s’enfuit sans regarder derrière
elle et sans se demander quel chemin elle prenait.
Le hasard la ramena sur la place du Château-d’Eau. Là elle se reconnut
et elle reprit possession d’elle-même. Elle sut esquiver les passants et
retrouver l’entrée de la rue Charlot qui la conduisit tout droit à sa
porte.
Elle sonna, et le concierge la fit attendre avant de tirer le cordon. Il
ouvrit enfin et elle eut la joie de voir que le gaz était éteint.
Elle connaissait assez le vestibule et l’escalier pour rentrer chez elle
sans lumière, et quand sa femme de chambre, qui avait veillé pour
l’attendre, vint la recevoir, Berthe Mornas avait su composer son
visage.
--Où est monsieur? demanda-t-elle avec calme.
--Dans son cabinet, madame.
--Venez me déshabiller. Vous le préviendrez ensuite que je suis rentrée.
Berthe pensait à tout. Elle ne voulait pas que son mari s’aperçût
qu’elle avait marché dans la boue.
CHAPITRE VII
Cécile Aubrac n’était pas folle, comme le croyait la baronne. Cécile
Aubrac avait appris de la bouche de Louis Mareuil, le lendemain de la
mort de son mari, que ce mari était indigne d’elle et que sa tante
s’était prêtée à jouer, d’accord avec les Verdalenc, une honteuse
comédie. Elle savait que Louis n’avait jamais cessé de l’aimer, que sa
prétendue liaison avec une femme de théâtre n’était qu’un mensonge
inventé par madame Verdalenc et par son imbécile de mari, qui avait
écrit la lettre anonyme où Louis était signalé comme un intrigant de bas
étage.
Et Cécile, qui ne ressemblait guère d’ailleurs à madame Mornas, était
aussi virile et aussi résolue qu’elle.
Elle s’était décidée, séance tenante, à rompre avec sa tante et avec le
monde, sans prendre aucun souci du qu’en dira-t-on; à vivre indépendante
comme une jeune fille de la libre Amérique et à attendre avec calme et
confiance que son fiancé lui fût rendu, le fiancé qu’elle avait choisi
et qu’elle n’avait pas cessé d’aimer.
Alors que tous, même Darès, doutaient de l’innocence de Louis, elle n’en
avait jamais douté. Elle n’avait pas cessé un seul instant de rassurer
la mère, la sœur et les amis de Louis Mareuil, qui désespéraient presque
de le revoir.
Madame Mornas n’a pas peu contribué à la soutenir dans cette dure
épreuve et elle lui en est profondément reconnaissante.
Elle a, du reste, arrangé sa vie de telle sorte qu’elle ne donne aucune
prise à la médisance.
L’appartement meublé que Darès a loué pour elle est au premier étage
d’une maison honorablement habitée. Il était occupé par une famille
anglaise qui passe l’hiver à Nice et qui fait l’économie d’un loyer sur
deux.
Cécile y est servie par la vieille gouvernante qui l’a élevée et qui n’a
pas hésité un seul instant entre la fille du regretté docteur Aubrac et
l’insupportable baronne.
Elle n’y reçoit pas d’autres visites que celles de madame Mornas et de
Darès, qui s’est constitué son protecteur et son conseil. Elle ne sort
que pour aller voir madame Mareuil qui ne vient pas chez elle, parce
qu’elle n’approuve pas cette installation hardie et parce qu’elle ne
veut pas la consacrer par sa présence.
Elle a conçu pour ce brave Georges, qui n’abandonne pas ses amis dans le
malheur, une vive affection et elle rêve de devenir sa belle-sœur. Elle
ne lui parle que d’Annette Mareuil, et elle ne parle à sa chère camarade
de pension que de Georges Darès. Elle veut les marier et le projet est
en bonne voie de réussite. Ils s’aiment et s’ils ne se le disent pas
encore, c’est que la maison de l’avenue Frochot est en deuil et qu’on
n’ose y parler que de l’absent.
Et Cécile n’a pas craint de commettre une imprudence pour jouir du
triomphe de l’auteur des _Vignes malades_. Elle a tenu absolument à y
assister, et elle y a entraîné Victoire, sa gouvernante dévouée. Elle
est entrée au théâtre voilée jusqu’aux dents, et elle s’est cachée
derrière le grillage d’une baignoire.
Puis il est venu un moment où elle a brûlé ses vaisseaux en se montrant.
Elle n’y tenait plus, et, en voyant Darès dans la loge de madame Mornas,
elle n’a pas su résister à l’envie de sourire aux deux seules personnes
qui soient restées fidèles à la cause de Louis.
L’effet a été déplorable, car d’autres l’ont aperçue, et Darès n’a pas
manqué de la gronder le lendemain; mais elle ne se préoccupe guère de
l’opinion du couple Verdalenc, et au point où elle en est, il lui
importe peu que les gens du monde glosent sur sa conduite. Elle a sa
conscience pour elle et elle a aussi la foi. Elle croit fermement que
ses peines vont finir, que Louis Mareuil sera bientôt libre et qu’elle
l’épousera avant l’année révolue.
Georges lui a apporté de bonnes nouvelles, et sans entrer dans des
détails inutiles, il lui a appris qu’on est sur la trace du véritable
assassin et que l’affaire est entrée dans une phase meilleure. Il n’a
pas cru devoir lui dire qu’on soupçonne une femme; mais il lui a promis
de revenir le jour suivant, et il lui a laissé entendre que ce jour
compterait parmi ses jours heureux.
Il est midi et elle l’attend, assise près d’une fenêtre qui donne sur le
boulevard Haussmann.
Elle a pris un repas matinal; sa toilette est faite pour sortir, car
elle compte prier Georges de la conduire chez madame Mareuil, qu’elle
n’a pas vue depuis la première représentation de la féerie, c’est-à-dire
depuis l’avant-veille.
Elle s’est terminée par un triomphe, cette première. Darès a été
nommé le premier et son nom a été salué par une triple salve
d’applaudissements. On ira à la centième, il n’y a qu’une voix pour le
dire, et une forte somme grossira dans trois mois le capital de
l’heureux auteur.
--Annette sera riche, pensait Cécile, plus riche que moi, et ce sera
justice, car je ne la vaux pas; mais elle ne sera pas plus aimée que
moi. Si Louis le veut, nous habiterons ensemble. Nous aurons une grande
maison, là-bas, sur la hauteur, dans le quartier des artistes. Sa mère
demeurera avec nous...
Ce rêve de bonheur fut interrompu par un violent coup de sonnette.
--C’est Georges, dit Cécile en se levant.
Et elle prêta l’oreille pendant que Victoire allait ouvrir au visiteur
qui s’annonçait.
Mais Cécile n’entendit pas la voix claire et sonore de Darès, et la
porte du salon ne s’ouvrit pas. La gouvernante parlementait sans doute
avec un étranger, et Cécile s’en allait tristement reprendre sa place
près de la fenêtre, quand Victoire parut tenant à la main un objet
enveloppé dans du papier gris.
--On vient de me remettre ceci pour madame, dit-elle en posant le paquet
sur une console.
--Qui, on? demanda Cécile désappointée.
--Un commissionnaire.
--C’est singulier, je n’ai rien acheté.
--Je lui ai demandé de quelle part il venait. Il m’a répondu qu’on lui a
remis le paquet dans la rue.
--Et il est parti?
--Oui... Sa course était payée, et j’ai pensé que l’envoi venait de M.
Darès ou de mademoiselle Mareuil.
--C’est bien... je verrai... laisse-moi.
Victoire s’en alla et Cécile ne se pressa point de défaire le paquet.
Les cadeaux ne l’intéressaient guère. Elle réfléchit pourtant, et elle
se souvint que la sœur de Louis lui avait parlé tout récemment d’un
éventail qu’elle était en train de peindre et qui devait être un
chef-d’œuvre.
--Victoire a raison, pensa-t-elle. C’est un présent que me fait ma chère
Annette... une surprise... Ce n’est pas celle que j’attends chaque
jour... mais c’est peut-être un heureux présage... un bonheur n’arrive
jamais seul.
Et elle dénoua le cordon rose qui liait l’enveloppe.
Elle fut bien étonnée de trouver sous le papier un écrin en maroquin
noir, qui n’avait pas du tout la forme d’un étui.
--Non, murmura-t-elle, ce n’est pas un éventail.
Elle ouvrit l’écrin et elle vit qu’il contenait un collier, mais un
collier d’une espèce toute particulière.
Il était en or bruni avec des ornements bizarres, des pendeloques
d’argent, alternant avec des pointes d’acier ouvragées et fouillées
comme un coffret italien du temps de la Renaissance.
Tout cela formait un ensemble original et charmant.
--C’est une vraie merveille, s’écria Cécile. A coup sûr, on ne
trouverait pas le pareil dans tout Paris. On ne travaille ainsi que dans
les pays sauvages... au Montenegro, au Caucase... Un ouvrier français ne
saurait pas imiter ce collier... il a dû être rapporté d’Orient par
quelque collectionneur de curiosités étrangères... Mais qui donc me
l’envoie?... Ce n’est assurément pas Annette... Si elle possédait ce
bijou exotique, elle me l’aurait montré. Serait-ce Georges?... Mais
oui... Georges a visité, l’été dernier, l’Illyrie, la Dalmatie et une
foule d’autres contrées où personne ne va... c’est lui qui l’a acheté...
il n’y a qu’un artiste pour avoir tant de goût... et comme il n’en est
pas encore à faire des cadeaux à Annette, il a pensé à moi.
Elle tira le collier de l’écrin et elle l’examina de près.
--Le travail est d’une finesse exquise, murmura-t-elle, et ce mélange de
métaux est du plus heureux effet... Mais j’y pense... s’il m’envoie
cette parure, n’est-ce pas comme s’il me disait: Ne pleurez plus et
faites-vous belle pour recevoir l’absent?... Viendra-t-il?... Je n’ose
l’espérer, mais Georges viendra, lui... c’est l’heure... dans quelques
instants il sera ici... je veux qu’il voie son collier autour de mon
cou.
Elle alla se placer devant une glace et elle chercha le fermoir de la
chaîne d’or pour l’ouvrir.
Elle ne le trouva pas tout d’abord. Les maillons semblaient étroitement
soudés les uns aux autres, et il devait exister quelque part un ressort
caché sur lequel il fallait appuyer.
Il n’y avait pas d’autre moyen de le découvrir que de presser
successivement chacun des anneaux ornés de pendeloques ou hérissés de
pointes, et elle se mit avec ardeur à cette besogne difficile.
Elle était tout étonnée de ne pas trouver ce ressort rien qu’en
examinant de très-près ce bijou extraordinaire. Les colliers sont faits
pour être portés au cou, et, pour les y accrocher, il faut commencer par
les ouvrir. Or, celui-là ne présentait aucune solution apparente de
continuité. Il semblait qu’il fût fait d’une seule pièce, et Cécile
commençait à penser qu’il n’était bon qu’à être exposé derrière une
vitrine comme objet d’art.
A force de le palper cependant et de l’égrener entre ses doigts, chaînon
par chaînon, comme une dévote égrène son chapelet, elle finit par
apercevoir une charnière presque imperceptible, qui se cachait entre
deux mailles, et en l’approchant de ses yeux, elle reconnut que cette
charnière était entourée d’une couronne de petites aiguilles
très-acérées.
Cette découverte l’intrigua considérablement, et il lui vint à l’esprit
que c’était peut-être une mode monténégrine ou illyrienne, quelque chose
comme une épreuve qu’on imposait à la personne qu’on gratifiait de ce
présent, qui devait être dans ces pays lointains le présent traditionnel
du fiancé à sa fiancée.
Cécile n’était pas femme à s’arrêter devant une difficulté, et le danger
de se piquer les doigts ne l’effrayait guère. Elle tenait à se parer du
collier et à se regarder dans une glace pour voir s’il ressortait bien
sur la blancheur de sa peau.
Elle saisit d’une main la charnière et avec l’ongle de son autre main
elle allait peser sur le ressort, au risque d’enfoncer les aiguilles
dans sa chair, lorsque la porte s’ouvrit brusquement.
Cécile se retourna au bruit, sans poursuivre son opération, et poussa un
cri de joie.
C’était Georges qui entrait ainsi, à la tartare, le chapeau sur la tête
et le visage épanoui.
Elle courut à lui pour demander quelles nouvelles il apportait; mais il
ne lui laissa pas le temps de parler, et comme il avait lu sa pensée sur
son visage:
--Bonnes! s’écria-t-il, excellentes!
--Il est libre?
--Pas encore, mais ça ne tardera pas. Son innocence est démontrée...
archi-démontrée... le reste n’est plus qu’une question de temps...
--Encore attendre! murmura tristement Cécile.
--Oh! pas beaucoup. J’aurais dû dire une question de jours... peut-être
une question d’heures.
--Quoi! je puis espérer le revoir aujourd’hui?
--Ça dépend du juge d’instruction qui est on ne peut mieux disposé... et
aussi du chef de la sûreté... On attend son rapport et il m’a promis
qu’il irait vite en besogne... Je ne serais pas surpris que la drôlesse
pour laquelle on a emprisonné notre pauvre Louis fût arrêtée ce matin.
--C’est donc une femme.
--Oui, et très-probablement une femme du monde. On en est sûr. Le chef
de la sûreté me l’a affirmé, sans me la nommer.
--Comment donc a-t-on su la vérité?
--Il est survenu un événement imprévu... la coupable s’est pour ainsi
dire livrée elle-même... sans le vouloir, bien entendu... C’est le doigt
de Dieu, comme on dit... Mais à quoi bon vous raconter cette histoire,
puisque Louis est sauvé.
--Je veux la connaître... je veux savoir à qui je dois le bonheur de le
retrouver.
--A un homme fort intelligent, à ce chef de la police que je viens de
vous citer. Avant-hier, au théâtre, il avait amené un habitant de
Boulogne qui connaissait de longue date le propriétaire de la baraque où
s’est caché le meurtrier. Ce propriétaire avait disparu du pays depuis
quinze ans et restait introuvable. Le hasard l’a amené à la première
représentation de ma pièce... Ma littérature lui plaisait, à ce qu’il
paraît... Je l’ai vu à l’orchestre, sans me douter que c’était lui, et
je l’ai remarqué à cause de l’étrangeté de son costume...
--N’avait-il pas une veste de chasse et une casquette de jockey?
--Précisément. L’habitant de Boulogne l’a reconnu, l’a abordé dans le
corridor des premières loges et a fait la sottise de le laisser partir,
après l’avoir prévenu que la police le cherchait. Le chef de la sûreté
désespérait de jamais remettre la main sur lui, lorsque hier matin on a
ramassé sur le quai de Valmy, qui borde le canal Saint-Martin, le
cadavre d’un individu dont le signalement se rapportait à celui de
l’homme que nous avions vu la veille au théâtre.
--Quoi! on l’a assassiné, lui aussi!
--On n’en sait rien. Son corps ne portait pas de blessure apparente.
Mais comme tout porte à croire qu’il n’est pas mort de sa mort
naturelle, on pense qu’il a été empoisonné. On doit être fixé
maintenant, car l’autopsie a été faite ce matin.
--Et ce serait cette femme qui, pour se défaire de son complice,
aurait... C’est bien invraisemblable.
--C’est au contraire très-probable; mais le grand point, c’est qu’on a
trouvé dans les poches de l’homme des papiers qui serviront à découvrir
la vérité... un ancien passe-port au nom de Garnaroche qu’il portait
autrefois, lorsqu’il habitait Boulogne, et un permis de chasse à un
autre nom... sans doute celui qu’il avait pris dans sa nouvelle
résidence... une petite commune des environs de Chantilly. Le chef de la
sûreté s’y est transporté immédiatement, et l’enquête qu’il a faite sur
place a dû donner des résultats importants. On saura à qui appartient la
propriété dont ce Garnaroche était le régisseur... on saisira peut-être
des correspondances. Ces opérations ont occupé toute la journée notre
brave commissaire, mais il a dû rentrer hier soir; je le verrai
aujourd’hui et il ne refusera certainement pas de m’apprendre où en est
l’affaire.
--Et vous vous flattez qu’il vous apprendra en même temps que le juge a
reconnu l’innocence de Louis.
--J’en suis convaincu.
--Je voudrais partager vos illusions, mon ami, mais je crains bien que
vous ne vous trompiez. Je m’illusionnais aussi, moi... je m’imaginais
que l’envoi de ce bijou était un présage de bonheur.
--On vous a envoyé un bijou? demanda Georges, qui ne comprenait pas du
tout.
--Vous le savez bien, puisque c’est vous qui me faites ce cadeau.
--Quel cadeau?
--Pourquoi le nier? Je l’ai reçu avec joie et je l’admirais au moment où
vous êtes arrivé. J’allais le mettre à mon cou pour vous faire
honneur...
--Mettre... quoi?
--Ce collier, répondit Cécile, en lui présentant la chaîne d’or et
d’acier qu’elle tenait encore à la main. Vous l’avez rapporté de votre
voyage sur les côtes de l’Adriatique... j’ai deviné cela...
--Je n’ai rien rapporté du tout et je ne vous ai rien envoyé.
--Comment! Ce n’est pas vous?... Qui donc, alors?
--Je ne m’en doute pas. Voulez-vous me permettre d’examiner l’objet?...
C’est très-curieux, ma foi!... Mais je n’ai rien vu de pareil dans les
pays que j’ai parcourus cet été... Et vous dites que la personne qui
vous l’offre a gardé l’anonyme?
--Aucune lettre n’accompagnait l’envoi, qui a été apporté par un
commissionnaire.
--Diable! mais... c’est très-compromettant d’accepter un cadeau d’un
inconnu, dit gaiement Georges Darès; c’est même dangereux quelquefois...
Ce collier est hérissé de pointes d’acier... il ressemble à un
instrument de torture.
--Il n’en est que plus original. Du reste, j’ai eu beaucoup de peine à
trouver le ressort qu’il faut presser pour l’ouvrir...
--Mais vous ne l’avez pas ouvert?
--Non. C’est tout un travail que vous avez interrompu.
--Je vous conseille de ne pas le reprendre, dit vivement Georges après
avoir examiné de près la fermeture. Ce présent m’est suspect.
--Croyez-vous donc qu’il est empoisonné? demanda Cécile en souriant.
--On ne sait pas. J’ai entendu avant-hier, au théâtre, dans la loge de
madame Mornas, un vieux fou raconter qu’il avait inventé un poison qui
tue les gens par une simple piqûre...
--Je le connais. C’est un médecin, n’est-ce pas?
--Oui: un homœopathe qui a eu jadis de grosses querelles avec votre père
et qui ne vous veut pas de bien.
--Que lui ai-je donc fait?
--Vous, rien, mais il exécrait le docteur Aubrac, et les haines des
savants sont tenaces. Cet affreux bonhomme a dit, devant moi, qu’il
prendrait un plaisir extrême à essayer sur vous, qui êtes la fille de
son ancien ennemi, le venin qu’il a composé.
--S’il avait eu l’intention de le faire, il ne l’aurait pas dit.
--C’est possible... mais, quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas
toucher à ce collier... Je commence par le remettre dans son écrin et je
me propose d’ouvrir une petite enquête pour savoir d’où il vient. Et
même, si vous m’y autorisez, je le porterai au chef de la sûreté, qui
s’entend beaucoup mieux que moi à éclairer les mystères.
--A quoi bon? soupira Cécile. Que m’importe de savoir qui m’a envoyé ce
collier? Je ne le porterai jamais, puisqu’il ne vient pas de vous.
--Réflexions faites, murmura Georges, peut-être vaut-il mieux que vous
le gardiez... sauf à le montrer plus tard... Promettez-moi seulement que
vous n’y toucherez pas.
--Je ne veux même plus le voir, dit la jeune femme en s’approchant de la
table pour refermer l’écrin que Darès avait laissé ouvert après l’y
avoir placé.
A ce moment, Victoire entra et vint parler à l’oreille de sa maîtresse,
qui répondit tout haut:
--Tu sais bien que pour elle, j’y suis toujours.
Et s’adressant à Georges:
--C’est madame Mornas. Vous permettez que je la reçoive?
--Comment donc! Je suis charmé de la rencontrer... et très-curieux
d’apprendre où en sont les affaires de Louis.
La gouvernante introduisit madame Mornas, qui s’avança le sourire aux
lèvres et s’en alla tout droit embrasser Cécile sur le front. Puis se
tournant vers Darès, elle lui donna une poignée de main, à l’anglaise.
--Eh bien! dit-elle, il est sauvé.
--Qui? s’écrièrent à la fois Cécile et Georges.
--Votre ami, cher monsieur; votre fiancé, chère enfant. Mon mari a signé
hier l’ordonnance de non-lieu. Il m’a appris cette bonne nouvelle ce
matin en déjeunant avec moi, et j’accours. J’ai voulu être la première à
vous l’annoncer.
--Merci!... oh! merci! balbutia Cécile qui étouffait d’émotion et de
joie... J’avais le pressentiment que je vous devrais mon bonheur.
--Ce n’est pas à moi que vous le devez, chère petite. M. Mornas est un
magistrat consciencieux et M. Mareuil a été injustement soupçonné. La
vérité ne pouvait pas manquer de se faire jour. L’erreur ne s’est que
trop prolongée.
--Elle durerait encore, si le hasard ne nous était venu en aide, dit
Georges entre ses dents.
--Mais elle a été enfin reconnue. Les faits qui semblaient accuser ce
jeune homme ont été expliqués. Ainsi, il est prouvé maintenant, par des
témoignages irrécusables, qu’il est arrivé à Boulogne dix minutes après
que le crime a été commis, et que s’il n’est pas rentré chez sa mère,
c’est qu’il a passé la nuit à errer sous les fenêtres de l’appartement
de madame Aubrac.
--Et, demanda Darès avec une certaine hésitation, cette bourre de fusil
qu’on a ramassée dans la rue, devant le restaurant Cabassol, et qui
était faite avec une page arrachée d’un livre que Louis vient de
publier?...
--Mon mari m’a parlé de cela. Il avait d’abord pris cette trouvaille
pour un indice grave, mais il a réfléchi que beaucoup d’exemplaires de
ce livre ont été vendus par l’éditeur ou donnés par l’auteur à ses amis
et connaissances... que d’ailleurs M. Mareuil n’aurait pas été assez fou
pour s’en servir, et qu’au contraire le véritable criminel était
intéressé à détourner les soupçons sur un brave garçon que le mariage de
notre chère Cécile désespérait. La prétendue preuve contre lui s’est
retournée en sa faveur. Si je vous disais qu’il m’a dédié, à moi qu’il
connaissait fort peu, ce volume intitulé: _Chants des grèves_... rien ne
m’empêchait d’en détacher une page pour bourrer une arme à feu, si
j’avais eu des raisons pour tuer M. Trémentin... et ce que je n’ai pas
fait, un autre a pu le faire...
--J’ai donc eu raison de garder les feuillets que j’ai trouvés dans la
baraque, s’écria Darès... Il faudra que je les envoie à M. Mornas. Ils
pourront l’aider à découvrir le coupable. Si l’on dénichait quelque part
un exemplaire incomplet, on n’aurait qu’à vérifier si les feuilles qui
manquent sont celles que j’ai précieusement conservées et que je
montrerai quand on voudra.
--C’est une excellente idée que vous avez là... Seulement, il est peu
probable que la personne qui a déchiré le livre ait oublié de brûler une
pièce si compromettante.
--En effet... elle a dû jeter au feu ce qui en restait. Mais on a
d’autres moyens de la convaincre. A l’heure qu’il est, le chef de la
sûreté doit la connaître. C’est sans doute après avoir lu son rapport
que M. Mornas s’est décidé à rendre l’ordonnance de non-lieu.
--Je... je ne crois pas, dit madame Mornas en laissant percer sur son
visage un certain étonnement. Si mon mari avait vu hier ce commissaire
de police, il me l’aurait dit ce matin.
--Mais, du moins, il vous a parlé de la singulière trouvaille que les
agents ont faite?...
--Non... Quelle trouvaille?
--Alors, c’est qu’il ne la connaissait pas encore, car elle est d’une
importance capitale... et, au fait, quand j’ai vu le chef de la sûreté,
il paraissait disposé à terminer son enquête avant d’en rendre compte au
juge d’instruction... et peut-être n’est-il pas encore de retour.
--De quoi s’agit-il donc?
--Vous vous souvenez de cet homme qui a eu l’imprudence de se montrer
dans la salle le soir de la première représentation de ma pièce et qu’on
signalait comme étant le propriétaire de cette cabane dont l’assassin
avait la clef?...
--Je me souviens que, dans ma loge, vous avez raconté quelque chose de
pareil, mais je n’ai pas vu l’homme.
--Moi, je l’ai vu, le chef de la sûreté aussi l’avait vu, et il ne
pouvait pas se tromper quand on lui a montré le cadavre. C’est bien
Garnaroche, ci-devant contre-maître à Boulogne-sur-Seine, au service du
grand-père de Louis Mareuil... c’est bien ce chenapan mystérieux qu’on a
trouvé mort sur le bord du canal Saint-Martin.
Madame Mornas ne broncha point. Il est vrai qu’elle s’attendait à cette
révélation et qu’elle avait eu le temps de se préparer à l’entendre.
--Ah! dit-elle froidement, voilà une singulière coïncidence. Sait-on
comment il est mort?
--On ne le savait pas hier. On parlait vaguement de poison...
--Un homme empoisonné ne va pas au spectacle, répliqua Berthe avec un
sourire un peu forcé.
--On a pu l’empoisonner après, et s’il faut en croire ce vieux savant
qui pérorait dans votre loge, rien n’est plus facile que d’expédier un
homme en quelques secondes.
--J’espère que vous n’avez pas pris au sérieux les hâbleries de M.
Gigondès. Il est à moitié fou et il vante sans cesse des découvertes
qu’il aurait faites et qui n’existent que dans son imagination. Il passe
son existence à assassiner de malheureux lapins et il espère faire
accroire à ses confrères, qui se moquent de lui, que le sang de ces
pauvres bêtes est un poison foudroyant pour les hommes. Mais personne ne
l’écoute et il ne fait peur à personne.
--Je n’ai pas peur de lui, mais je ne m’y fierais pas trop. Ce bonhomme
est vindicatif et il m’a donné la chair de poule quand il s’est mis à
lancer des imprécations contre notre amie.
--Cette chère Cécile n’a rien à craindre, je vous le jure. La colère de
mon brave voisin s’exhale en paroles, mais il est incapable de passer
des paroles à l’action.
--Je le crois, et pourtant tout à l’heure, un instant avant votre
arrivée, madame, je me demandais si l’étrange cadeau que mademoiselle
Aubrac vient de recevoir ne lui était pas adressé par ce vieil enragé.
--Un cadeau? demanda Berthe d’un air étonné.
--Oui, murmura Cécile, ce collier a été apporté ici par un
commissionnaire qui n’a pas dit de quelle part il venait. J’ai pensé
d’abord que c’était de la part de M. Georges, mais il s’en défend...
Serait-ce de la vôtre, chère madame?
--Non... malheureusement, car voilà un bijou d’un merveilleux travail et
d’une grande valeur artistique, dit madame Mornas en prenant l’écrin que
Cécile n’avait pas eu le temps de fermer. J’avoue que si j’étais à votre
place, je ne m’occuperais pas de chercher le donateur anonyme et je
garderais l’objet... Quelle charmante parure à porter jusqu’à la fin de
votre deuil! On dirait qu’elle a été fabriquée tout exprès pour une
veuve... Pas d’or neuf et brillant, pas de pierres étincelantes... rien
que des tons mats et des ornements sobres... En vérité, j’ai envie de me
le passer autour du cou.
--N’en faites rien, madame, je vous en prie, s’écria Darès. Ces pointes
d’acier ne me disent rien qui vaille. Si M. Gigondès s’était avisé de
les tremper dans quelque mixture vénéneuse...
--Vous êtes vraiment trop prudent, et, pour vous rassurer, je veux faire
sur moi l’essai de ces pointes qui ne peuvent pas piquer, remarquez-le,
puisqu’elles sont arrondies du bout...
Il était écrit que ce collier ne serait mis par personne, car au moment
où madame Mornas le tenait, la gouvernante reparut dans le salon et
s’approcha de Cécile pour lui parler bas encore une fois.
Cécile la regardait et n’avait pas l’air de comprendre.
Georges, témoin de cette petite scène, ne comprenait pas non plus, et
madame Mornas était restée le collier à la main, sans chercher à
l’ouvrir et sans songer à le remettre dans l’écrin qui était toujours
sur la table.
--Pourquoi ne lui as-tu pas demandé son nom, à ce monsieur? s’écria
Cécile.
--Je le lui ai demandé, madame, répondit Victoire, mais il prétend que
vous ne le connaissez pas et qu’il vient pour une affaire
très-importante.
--Voulez-vous que je le reçoive? interrogea Georges Darès.
--Je vous aurais déjà prié d’aller voir ce qu’il veut, dit Cécile, si sa
visite était pour moi; mais ce n’est pas à moi qu’il désire parler, et
je...
--Si je vous gêne, ma chère enfant, je vais me retirer, interrompit
madame Mornas.
--Mais, madame, c’est vous que ce monsieur demande.
--Moi! ce n’est pas possible. Votre femme de chambre se trompe; comment
aurait-il su que j’étais ici?
--Il paraît, madame, qu’il est allé chez vous, dit la gouvernante. On
lui a appris que vous veniez de sortir et que vous étiez allée chez
madame Trémentin.
--Mais c’est une persécution alors!... Que peut bien me vouloir ce
visiteur anonyme?... Comment est-il de sa personne?
--Très-bien, madame; il a une figure avenante.
--Je ne vous demande pas s’il est joli garçon. Est-ce un monsieur?
--Oui, madame. Il est bien mis et il a l’air comme il faut.
--Alors, nous pouvons donner l’ordre de le faire entrer, n’est-ce pas,
ma chère Cécile? Je n’ai pas de secrets pour vous et nous le prierons de
nous expliquer le but de sa visite. Ça nous amusera peut-être... et si
vraiment il s’agit de choses sérieuses, je ne serai pas fâchée d’avoir
votre avis avant de prendre une décision.
--Pardon, madame, dit timidement Victoire. Ce monsieur m’a bien expliqué
qu’il voulait vous parler en particulier.
--Ah! il est trop exigeant, et je...
--Il a ajouté que si madame refusait de le recevoir ici, il attendrait
madame au bas de l’escalier et que madame regretterait de l’avoir mis
dans la nécessité de choisir un endroit peu convenable pour causer... Ce
qu’il a à dire à madame ne souffre aucun retard...
--Des menaces! Chassez-le, je vous prie. C’est quelque mendiant qui
cherche à m’intimider. Je tiens à lui montrer qu’il s’y prend mal et
qu’on n’obtient rien de moi par de pareils procédés.
--Vous auriez bien raison de ne pas céder, si c’était ce que vous
pensez, dit Georges, mais qui sait si ce monsieur ne vient pas vous
donner des nouvelles de Louis? Si c’était cela, vous regretteriez de ne
pas l’avoir reçu...
Cécile ne disait rien, mais elle regardait madame Mornas d’un air
suppliant.
--Quant au tête-à-tête qu’il réclame, reprit Georges, rien n’est plus
facile que de le lui accorder sans vous déranger. Nous allons passer
dans la pièce voisine et nous y serons même beaucoup mieux pour
recevoir, nous, d’autres visites, moins inattendues... Madame et
mademoiselle Mareuil, par exemple.
--Serait-ce possible? s’écria Cécile.
--Elles me l’ont fait espérer.
--Allez, ma chère enfant, dit madame Mornas. J’irai vous rejoindre quand
j’en aurai fini avec ce monsieur.
Cécile ne se fit pas prier pour suivre Georges qui avait ouvert une
salle à manger qu’il fallait traverser pour gagner un petit salon où la
jeune femme se tenait de préférence.
--Faites entrer, dit madame Mornas à la gouvernante, en replaçant le
collier dans l’écrin.
Elle n’avait rien perdu de son sang-froid, mais elle commençait à être
inquiète, et elle souhaitait d’en finir avec les incertitudes.
Le visiteur qui entra lui était inconnu, en ce sens qu’elle n’aurait pas
pu mettre un nom sur son visage; mais il lui semblait bien qu’elle
l’avait déjà rencontré quelque part.
--Vous avez demandé à me voir, dit-elle. Que me voulez-vous?
--Madame, dit l’homme avec une politesse froide, j’ai à vous entretenir
de vos anciennes relations avec Pierre Garnaroche.
Berthe devint horriblement pâle, mais elle ne baissa pas les yeux.
--Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle.
--Je vais aider vos souvenirs. Pierre Garnaroche était le secrétaire de
M. Darlempde, votre père, qui le chassa de chez lui pour des motifs que
je puis me dispenser de vous rappeler. Il est entré ensuite au service
d’un entrepreneur, et y est resté quelques années. Puis sa fortune
s’améliora tout à coup, et...
--Est-ce pour me raconter la biographie de cet homme que vous vous
permettez de me déranger?
--Non. C’est au contraire pour vous parler de sa mort. Hier matin, on a
relevé son cadavre sur le quai de Valmy.
--M. Darès vient de m’apprendre ce fait qui ne m’intéresse nullement.
--Il vous intéressera davantage quand je vous aurai dit que les papiers
trouvés sur Garnaroche ont appris à ceux qui le cherchaient le nouveau
nom qu’il avait substitué au sien et la résidence où il s’était retiré.
--Ah!... eh bien? demanda tranquillement madame Mornas, qui faisait des
efforts inouïs pour dominer son émotion.
--Il se faisait appeler Roland, reprit le visiteur, et il habitait un
pavillon de chasse situé sur le domaine de Grandclos, dans la commune
d’Apremont. Il y habitait seul, il exploitait lui-même le domaine et il
vivait du revenu qu’il en tirait, quoiqu’il ne fût ni propriétaire ni
fermier de cette terre assez importante.
Vous savez mieux que personne à qui elle appartient, puisque c’est vous
qui lui en avez gratuitement concédé la jouissance... et cela sans y
être autorisée par votre mari, qui vous abandonne l’administration de
votre fortune et qui serait bien étonné d’apprendre l’usage que vous en
faites.
--Vous vous proposez sans doute de l’en informer? demanda Berthe en
regardant fixement son interlocuteur.
Et comme il répondit par un signe affirmatif, elle reprit:
--Très-bien. Je comprends. A quel prix mettez-vous votre silence?
--A aucun prix. Il dépend de vous que je me taise. Si vous répondez
franchement à certaines questions que je vais vous poser, je garderai
pour moi les renseignements que vous me donnerez.
--Que voulez-vous donc savoir?
--Je veux savoir qui a tué cet homme.
--Et c’est à moi que vous vous adressez!
--Oui. Vous avez été sa maîtresse et vous êtes la dernière personne qui
l’ait vu.
--Ce n’est pas vrai.
--Quant à votre liaison avec lui, vous ne pouvez pas la nier. J’ai vingt
lettres de vous qui ne laissent aucun doute. Garnaroche avait eu le tort
de les garder et je les ai prises.
--Dites donc que vous les avez volées.
--Oh! vous pouvez m’injurier. Il faudra bien me répondre. Niez-vous
qu’avant-hier, après avoir quitté le théâtre, où vous aviez passé une
partie de la soirée, vous avez rejoint Garnaroche qui vous attendait à
un endroit convenu?
--Je le nie absolument.
--On vous a reconnue à son bras, traversant le boulevard du Temple, et
deux heures après, il était mort.
--On s’est trompé.
--Non, madame, on ne s’est pas trompé. C’était bien vous. Et l’homme que
vous accompagniez n’est pas mort naturellement. Il a été assassiné.
--Et c’est moi que vous accusez de ce crime?
--On ne l’a pas tué d’un coup de poignard, ni d’un coup de fusil... on
s’est servi d’une arme qu’une femme peut manier... d’une épingle
empoisonnée...
--C’est un roman à la manière noire que vous inventez là...
--Non. Le hasard a voulu qu’on ramassât l’épingle tout près du cadavre.
L’analyse du poison a été faite. On sait à quoi s’en tenir sur sa nature
et sur la façon dont on l’a employé. On sait même à peu près qui l’a
fabriqué.
--Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir?
--A obtenir de vous une confession sincère... et complète. C’est le seul
moyen de salut qui vous reste, mais si vous voulez y recourir, vous
n’avez pas une minute à perdre.
--Qui donc êtes-vous pour me parler ainsi?
--Je suis commissaire de police, madame, et chef du service de la
sûreté.
Jusqu’alors, Berthe Mornas avait fait bonne contenance. Aux menaçantes
découvertes que cet inconnu lui exposait froidement et impitoyablement,
elle opposait un front d’airain. Elle le prenait pour un maître
chanteur, et elle se préparait à discuter avec lui le prix de son
silence. Mais quand il en vint à décliner sa qualité, elle comprit
qu’elle était perdue.
--J’attends votre décision, madame, reprit le chef de la sûreté.
--Vous avez vu mon mari? demanda-t-elle avec effort.
--Non, madame. M. Mornas ne sait pas que je suis allé faire une
perquisition à Grandclos; il ne sait même pas que Garnaroche est mort.
Les agents qui ont ramassé le cadavre sur la voie publique ignoraient
que cet homme avait joué un rôle dans la préparation du crime de
Boulogne. Je n’ai rien dit et j’ai pris sur moi d’agir seul. J’en avais
le droit... à charge de rendre compte... et mon rapport n’est pas encore
fait.
--Cependant, vous venez de la rue de Turenne... C’est là seulement qu’on
a pu vous apprendre que j’étais chez madame Trémentin.
--Je me suis en effet présenté chez vous, madame; j’y suis allé
directement de la gare du Nord, en arrivant d’Apremont. Si j’avais voulu
voir M. Mornas, je serais allé au Palais de justice. Il y est en ce
moment. Mais je tenais à vous voir d’abord.
--Pourquoi, je vous prie? Vous vous intéressez donc à ma situation?
--Qui ne s’y intéresserait? Je n’en connais pas de plus atroce. Et je
voudrais empêcher de se produire un scandale épouvantable... un scandale
qui occupera tout Paris et qui déconsidérera à tout jamais un des
magistrats les plus honorables du tribunal de la Seine.
--En admettant que je l’aie trompé, mon mari ne serait pas déconsidéré
pour cela. Je connais quelques-uns de ses collègues qui se trouvent dans
le même cas et qui n’en sont pas moins estimés.
--Pas un n’a épousé une femme qui a commis deux meurtres, avec
préméditation et guet-apens... une femme qui passera en cour d’assises,
et qui finira sur la place de la Roquette ou dans une maison centrale...
--Deux meurtres! moi!... Vous êtes fou! Qui donc ai-je tué, s’il vous
plaît?
--Avant-hier, après le théâtre, vous avez tué votre ancien amant,
Garnaroche. Vous l’avez tué en le piquant à la main avec une épingle
empoisonnée... Le poison, vous veniez de le prendre chez M. Gigondès,
votre locataire, qui cherche encore la fiole que vous lui avez volée...
Je viens de l’interroger, et il a tout avoué... Je sais que Garnaroche
est entré chez lui avec vous, qu’il en est sorti avec vous.
--Eh bien! oui, c’est vrai, dit Berthe d’une voix sourde; j’ai tué ce
misérable parce qu’il voulait me forcer à renouer avec lui des relations
qui me faisaient horreur. Quand je l’ai frappé, mous n’étions plus qu’à
quelques pas d’une maison où il m’entraînait.
--Non, madame, vous l’avez tué parce qu’il aurait pu dire qu’autrefois,
lorsque vous avez rompu avec lui, vous avez eu soin de garder la clef de
la cabane d’où est parti le coup de fusil...
--Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l’avoir tiré, ce coup de
fusil?...
--Je ne vous soupçonne pas. J’ai une certitude. Voulez-vous que je vous
dise le numéro du fiacre que vous avez pris à l’heure sur le boulevard
du Temple, et qui vous a conduite au bout de l’hippodrome de Longchamps,
où il vous a attendue pour vous ramener à Paris? Le cocher est une brute
qui a fini par venir me raconter que, ce soir-là, il avait chargé une
dame enveloppée et encapuchonnée dans un manteau fourré; que là-bas, au
bois de Boulogne, au lieu d’une dame, il avait vu descendre un garçon;
qu’au bout de trois quarts d’heure, ce garçon était revenu tout
essoufflé et s’était fait ramener sur le quai des Tuileries, au coin du
pont de Solferino; que là, plus de garçon, rien qu’une femme: celle qui
était montée au boulevard du Temple. Elle a payé royalement et elle
s’est avancée sur le pont, un paquet à la main... un paquet qu’elle a
jeté dans la Seine, et qui contenait ses habits d’homme, plus le
fusil... un joli fusil à un coup qu’on a repêché ce matin, et que M.
Darlempde avait acheté jadis pour sa fille Berthe, qui avait un goût
très-prononcé pour les exercices masculins.
Suis-je assez bien informé, madame... et faut-il que j’entre dans des
détails plus circonstanciés?... Faut-il que je vous indique la maison à
deux portes donnant sur deux rues où vous entriez d’un côté, pendant que
M. Trémentin y entrait de l’autre?
--Non... non... assez! murmura madame Mornas, accablée par cette
avalanche de preuves.
--Pardon, madame; ce n’est pas assez.
--Que voulez-vous donc de plus?...
--Je vous l’ai dit. Je veux une confession complète. M. Trémentin était
votre amant et vous l’avez tué. Pourquoi l’avez-vous tué?
--Parce que son mariage était une infâme trahison. Il m’avait juré de ne
jamais me quitter et il m’a trompée indignement. Je l’ai supplié de ne
pas épouser Cécile Aubrac... je la connaissais, et l’outrage qu’il me
faisait était plus sanglant que s’il avait choisi une inconnue... Je
l’ai imploré à genoux... j’ai pleuré... il n’a pas eu pitié de moi... je
n’ai pas eu pitié de lui...
--Vous l’aimiez, cependant?
--Éperdument. J’aurais donné de bon cœur ma vie pour sauver la sienne.
--Alors, ce n’est pas sur lui que vous avez tiré, dit le chef en
regardant Berthe avec des yeux qui savaient lire dans les cœurs.
Elle tressaillit et, pour la première fois, elle se troubla.
--Vous visiez sa femme et votre main a tremblé... la balle a passé un
peu trop haut... elle n’a pas touché la tête de votre rivale et elle a
percé le cœur de votre amant...
--Ah! vous êtes le diable, murmura madame Mornas.
--Peut-être. Je sais aussi pourquoi vous êtes ici... chez la jeune femme
que vous avez manquée. Vous ne lui pardonnez pas de vivre et vous l’avez
condamnée à mort. C’est pour pouvoir la tuer sûrement et impunément que
vous êtes entrée dans son intimité, en affectant de prendre la défense
de l’homme qu’elle aime, en plaidant auprès de votre mari la cause de
Louis Mareuil, après avoir tout fait pour qu’on le crût coupable. Avec
quoi vouliez-vous la tuer?... Est-ce avec une épingle empoisonnée...
comme vous avez tué Garnaroche?
Berthe, qui courbait la tête, se redressa enfin et dit:
--Finissons-en, monsieur. Voilà dix minutes que vous entremêlez en me
parlant les insultes et les témoignages d’intérêt. Vous avez sans doute
un but que je n’aperçois pas, car il vous suffirait de faire votre
métier sans phrases. Rien ne vous empêche de me dénoncer. Dénoncez-moi,
si vous voulez, mais ne me torturez pas.
--Ainsi, vous me conseillez d’aller dire à M. Mornas, qui ne sait rien
encore: Votre femme est deux fois criminelle; l’assassin que vous
cherchez, c’est elle; et vous, juge d’instruction, vous avez fait
emprisonner un innocent.
--Mais, quoi que je dise ou que je fasse, vous ne vous tairez pas, vous.
--Si, dans un seul cas.
--Lequel?
--Je n’ai pas à vous l’indiquer. Je croyais que vous me comprendriez.
Berthe pâlit. Elle avait compris.
--Vous me promettez que si je disparaissais, vous garderiez sur moi un
silence absolu?
--Je puis vous le promettre, puisque l’innocence de Louis Mareuil a été
reconnue. C’est tout ce que je veux. Et je suis d’avis qu’il n’est pas
indispensable que la société fasse justice elle-même. Le coupable a
toujours le droit de payer sa dette comme il l’entend, et mieux vaut
même, selon moi, qu’il n’expie pas publiquement son crime, car, dans ce
cas-là, sa honte rejaillit sur les siens.
--J’entends, monsieur, et je puis mourir sans qu’on devine que ma mort a
été volontaire. Donnez-moi votre parole d’honneur que le mot de suicide
ne sera pas prononcé quand je ne serai plus de ce monde.
--Je vous jure de ne pas le prononcer, mais il ne dépend pas de moi que
d’autres ne le prononcent.
--Personne n’y songera, j’en suis certaine, si vous ne me trahissez pas.
Mon coupé m’attend à la porte. Cet appartement est au premier. J’aurai
encore le temps de descendre dans la rue et de monter en voiture. Mon
cocher ne s’apercevra de rien et quand il arrivera rue de Turenne... il
me trouvera morte. Mon corps ne portera aucune blessure. Les médecins
déclareront que j’ai succombé à une maladie quelconque.
Tout en parlant, madame Mornas avait pris le collier qu’elle avait
replacé dans l’écrin et que le commissaire n’avait pas remarqué.
Elle le saisit à deux mains, chercha le fermoir, et quand elle l’eut
trouvé:
--Adieu, monsieur, dit-elle d’une voix ferme. Rappelez-vous que vous
avez juré.
--Que faites-vous? s’écria le commissaire.
--C’est fait, répondit Berthe en montrant le pouce de sa main droite au
bout duquel perlait une goutte de sang.
--Quoi! ce collier...
--J’espérais qu’il tuerait Cécile... et c’est moi qu’il tue.
Conduisez-moi jusqu’à ma voiture et aidez-moi à y monter. Je n’ai plus
que cinq minutes à vivre et je ne veux pas mourir ici.
Le chef ne put se défendre d’une certaine émotion, mais il ne la laissa
pas voir, et il ne perdit pas la tête, car il remit dans l’écrin le
collier que madame Mornas avait jeté sur la table, après s’en être
servie pour se piquer mortellement, et il mit l’écrin dans sa poche.
Peut-être lui restait-il quelques doutes sur la réalité du suicide
accompli sous ses yeux, car il dit:
--Je suis à vos ordres, madame, et je vais vous accompagner d’autant
plus volontiers que je ne veux pas qu’on sache que je suis venu dans
cette maison. M. Darès me connaît. Il ne faut pas qu’il me voie. Je sors
donc avec vous et je vous quitterai à la porte. Permettez-moi seulement
de vous rappeler que nous ne devons plus nous rencontrer, quoi qu’il
arrive. J’ai pris sur moi de vous avertir... je ne recommencerai pas...
et demain, il ne me restera qu’à faire mon devoir.
--Ne craignez rien, dit amèrement madame Mornas. Le poison qui court
dans mes veines est sûr et prompt. Je n’arriverai pas chez moi vivante.
Vous m’avez promis le silence. J’y compte.
--Je vous promets encore de me taire et de brûler vos lettres à
Garnaroche, répondit le commissaire, grave et triste comme un juge qui
vient de prononcer un arrêt de mort. Venez, madame.
A vrai dire, il n’était pas très-rassuré pour lui-même, car il venait de
prendre une lourde responsabilité en poussant cette femme à se
soustraire au châtiment qui l’attendait et en lui facilitant les moyens
d’échapper à la justice. Mais il avait appris, dans le long exercice de
ses délicates fonctions, qu’il est des cas où, pour des raisons d’ordre
supérieur, il faut sortir de la légalité.
Il avait la conscience d’avoir agi pour le mieux, et en dénouant cette
affaire dans l’ombre, il faisait assurément un sacrifice d’amour-propre,
car, au grand jour des assises, elle aurait mis en pleine lumière
l’habile agent qui, le premier, avait ramené l’instruction dans la bonne
voie.
Il était tout près d’ailleurs à répondre de ses actes, et il n’avait pas
à craindre que M. Mornas lui reprochât d’avoir sauvé son nom de la honte
d’un procès criminel.
La condamnée sortit la première et elle eut le sang-froid de dire à la
gouvernante de Cécile qu’une nouvelle qu’elle venait de recevoir
l’obligeait à partir, sans prendre congé de sa maîtresse.
Le commissaire, qui la suivait, put s’en aller incognito comme il était
venu. Le cocher de madame Mornas ne le remarqua point, car elle monta
seule dans son coupé, pendant que le chef s’éloignait en rasant les
maisons.
Quelqu’un les vit pourtant, quelqu’un qui les connaissait tous les deux
et qu’ils ne virent point, car il arrivait à pied par le trottoir opposé
et il regardait de très-loin la maison qu’habitait Cécile.
Louis Mareuil, mis en liberté le matin, avait couru d’abord chez sa
mère, qui ne s’était décidée qu’avec peine à le laisser partir. De
l’avenue Frochot, il était allé chercher, rue Condorcet, Darès, qu’il
n’avait pas trouvé, et qu’il fut ravi d’apercevoir derrière les vitres
d’une des fenêtres du premier étage, au moment même où il levait les
yeux pour lire le numéro de la maison du boulevard Haussmann.
On croira sans peine qu’il ne s’arrêta point à observer madame Mornas et
le commissaire qu’il avait aperçus au moment où ils se séparaient.
La fenêtre s’ouvrit aussitôt. Cécile s’y montra à côté de Georges, et
Louis se précipita dans l’escalier.
Il est des joies qu’on ne peut pas peindre, des transports qu’on ne
décrit pas.
Cécile sauta au cou de son amoureux, sans marchander, et l’embrassa de
tout son cœur. Georges était presque aussi ému qu’elle, et ils parlaient
tous les trois en même temps.
Il leur fallut un gros quart d’heure pour se remettre, et dès que Cécile
eut repris un peu de sang-froid:
--Venez, dit-elle à Louis, remercier madame Mornas, qui a si
chaleureusement pris votre défense et qui a fini par gagner votre cause
auprès de son mari.
--Madame Mornas! répéta Louis Mareuil; mais... elle vient de partir.
Elle montait en voiture au moment où j’arrivais.
--En effet... son coupé n’est plus là, dit Georges.
--Partie... sans me revoir, murmura Cécile... Moi qui aurais été si
heureuse de vous présenter à elle...
--Ce monsieur, qui insistait tant pour lui parler en particulier, l’aura
emmenée plus vite qu’elle ne voulait, reprit Darès.
--S’il s’agit de l’homme qui est sorti de cette maison en même temps
qu’elle, dit Louis, je le connais... et vous le connaissez aussi.
--Vraiment?... Qui est-ce donc?
--C’est ce misérable policier qui est venu m’arrêter dans le jardin de
ma mère, en se présentant comme attaché au parquet. Vous étiez là,
Georges... et vous aussi, Cécile...
--Quoi! le chef de la sûreté! s’écria Darès. Ce n’est pas possible...
vous devez vous tromper, mon cher Louis.
--Je suis certain de l’avoir reconnu.
--Alors je n’y comprends rien. Qu’il ait affaire au juge d’instruction,
c’est tout naturel... mais à la femme du juge, c’est inexplicable... et
la persistance avec laquelle il a refusé de dire son nom n’est pas moins
extraordinaire... Il tenait donc à nous cacher sa visite.
--Il tenait aussi à ne pas être vu avec madame Mornas, car, à peine
sorti de la maison, il est parti sans la saluer.
--De plus en plus étrange. Notez qu’il est rentré hier soir d’une
excursion qui lui a certainement fourni des indications positives sur la
femme dont ce Garnaroche était l’amant... Son premier soin aurait dû
être de se présenter au cabinet de M. Mornas... et au lieu de passer au
Palais de justice, il est allé rue de Turenne demander madame Mornas...
elle n’y était pas... on lui a dit qu’elle était ici et, sans perdre une
seconde, il est venu l’y relancer... Il n’agirait pas autrement si elle
était coupable.
--Oh! Georges!... quelle idée! murmura Cécile.
--Il m’en vient une autre... ce collier...
--Eh bien?
--Ne vous ai-je pas dit que madame Mornas était liée avec cet
empoisonneur de Gigondès?... Qui sait si ce n’est pas elle qui vous a
envoyé ce collier?... Il est resté sur la table du salon... venez! je
veux le prendre et le porter au chef de la sûreté qui le fera
examiner...
Et sans attendre, Georges traversa précipitamment la salle à manger pour
entrer dans le salon.
Cécile et Louis l’y suivirent.
L’écrin n’y était plus; mais sur le tapis de cachemire blanc qui
recouvrait la table, il y avait une tache de sang encore humide.
--Elle s’est blessée, s’écria Cécile.
--Non, elle s’est tuée, dit Georges Darès, et en se tuant, elle s’est
fait justice.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Berthe Mornas a payé sa dette. Elle est morte dans le coupé qui la
ramenait chez elle, et le chef de la sûreté a tenu sa parole. Nul n’a
jamais su et ne saura jamais comment a vécu cette femme, qu’aucun
soupçon n’a jamais effleurée.
Georges a deviné la vérité, mais Georges se taira. Cécile et Louis n’y
ont pas voulu croire, et ils ne pensent tous les trois qu’à être
heureux. Dans six semaines Annette Mareuil sera madame Darès, et dans
dix mois, Louis Mareuil épousera Cécile Aubrac.
Gigondès aussi pourrait parler, mais Gigondès a bien trop peur de se
compromettre.
Du crime de Boulogne, il n’est plus question. L’affaire est _classée_,
c’est-à-dire oubliée. M. Mornas a sincèrement pleuré sa femme et il aura
de l’avancement.
Ainsi va le monde.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER D'ACIER ***
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