Historic buildings of America : as seen and described

By famous writers

The Project Gutenberg eBook of Au bagne
    
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Title: Au bagne

Author: Albert Londres


        
Release date: July 16, 2026 [eBook #79103]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1923

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79103

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) / manioc.org)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU BAGNE ***




  Au lecteur

  Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
  originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

  La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

  La table des matières a été ajoutée.




AU BAGNE




  DU MÊME AUTEUR:


  L'Ame qui vibre, _poèmes_.

  Le Poème effréné:

    I. _Lointaine._
    II. _La Marche à l'Etoile._

    A PARAITRE:

  La Grand'Route.




  _Les Grands Reportages_

  [Illustration]

  ALBERT LONDRES

  AU BAGNE.

  [Illustration]

  _ALBIN MICHEL, ÉDITEUR._
  _Paris-22, Rue Huyghens, 22-Paris_




  Il a été tiré de cet ouvrage:

  10 exemplaires sur PAPIER DU JAPON
  numérotés à la presse
  de 1 à 10

  20 exemplaires sur PAPIER DE HOLLANDE
  numérotés à la presse
  de 1 à 20

  50 exemplaires sur papier vergé pur fil des PAPETERIES LAFUMA
  numérotés à la presse
  de 1 à 50


  _Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays
  Copyright by_ ALBIN MICHEL

  1923




  A LUDOVIC NAUDEAU, qui nous montra la grand'route.

  A mes vieux frères coureurs de continents

    ANDRÉ TUDESQ, EDOUARD HELSEY,
    HUBERT JACQUES, HENRI BÉRAUD.

  A PAUL ERIO le malin des malins.

  A FERRI PISANI le renégat.

  A notre enfant terrible GEORGES LABOUREL.

    A vous, JEFFRIES, WARD PRICE, REWNICK,
    PERCEVAL PHILIPPS
    et vous cher
    G. J. STEVENS,
    qui êtes mort excepté pour nous.

  A vous LUIGI BARZINI, CIVININI,

    ARNALDO FRACAROLLI, LUCIANO MAGRINI,
    étonnants compagnons
    du vaste et vaste monde,
    CE LIVRE APPARTIENT,
    puisque vous tenez en main, fièrement,
    le bâton de chemineau.




AU BAGNE

VERS LA GUYANE


Quand ce matin, le _Biskra_ qui, naguère, transportait des moutons
d'Alger à Marseille et, maintenant promu au rang de paquebot annexe
dans la mer des Antilles, eut jeté l'ancre devant Port-d'Espagne,
les passagers de tous crins et de toutes couleurs, Chinois, créoles,
blancs, Indiens, entendirent ou auraient pu entendre le commandant
Maguero crier de sa passerelle: «Non! Non! je n'ai ni barre, ni
menottes, ni armes, je n'en veux pas!»

En bas, sur la mer, onze hommes blancs et deux policiers noirs
attendaient dans une barque. C'était onze Français, onze forçats
évadés, repris et qu'on voulait rembarquer pour la Guyane.

Le soleil et la fatalité pesaient sur leurs épaules. Ils regardaient
le _Biskra_ avec des yeux, emplis de tragique impuissance. Puis, se
désintéressant de leur sort, de la discussion et du monde entier, ils
courbèrent la tête sur leurs genoux, se laissant ballotter par le flot.

Les autorités anglaises de Trinidad insistant pour se débarrasser de
cette cargaison, on vit arriver peu après un canot qui portait le
consul de France.

--La prison de Port-d'Espagne n'en veut plus, et moi je ne puis
pourtant pas les adopter, gardez-les, commandant, fit le consul.

Il fut entendu que les Anglais prêteraient onze menottes et que
trois surveillants militaires rentrant de congé et qui regagnaient
le bagne dans les profondeurs du _Biskra_ seraient réquisitionnés et
reprendraient sur-le-champ leur métier de garde-chiourme.

Alors, le commandant cria aux deux policiers noirs:

--Faites monter.

Les onze bagnards ramassèrent de misérables besaces et, un par un,
jambes grêles, gravirent la coupée.

Trois gardes-chiourmes ayant revêtu la casquette à bande bleue,
revolver sur l'arrière-train, étaient déjà sur le pont.

--Mettez-vous là, dit l'un d'eux.

Les bagnards s'alignèrent et s'assirent sur leurs talons.

Quatre étaient sans savates. Chiques et araignées de mer avaient abîmé
leurs pieds. Autour de ces plaies, la chair ressemblait à de la viande
qui a tourné, l'été, après l'orage. Sur les joues de dix, la barbe
avait repoussé en râpe serrée, le onzième n'en était qu'au duvet, ayant
vingt ans. Vêtus comme des chemineaux dont l'unique habit eût été mis
en loques par les crocs de tous les chiens de garde de la grand'route,
ils étaient pâles comme de la bougie.

--Et s'ils s'emparent du bateau? demandaient avec angoisse des
passagers n'ayant aucune disposition pour la vie d'aventures.

Pauvres bougres! ils avaient plutôt l'air de vouloir s'emparer d'une
boule de pain!

Les surveillants reconnaissaient les hommes.

--Tiens! dit l'un d'eux au troisième du rang, te voilà? Tu te
rappelles? C'est moi qui ai tiré deux coups de revolver sur toi, il y a
trois ans, quand tu t'évadas de Charvein.

--Oui! répondit l'homme, je me rappelle, chef!

Le sixième se tourna vers son voisin:

--Reluque le grand (le plus grand des surveillants), pendant ses
vacances il s'est fait dorer la gueule avec l'argent qu'il vola sur nos
rations.

--Debout! commanda le chef.

Les onze forçats se levèrent tout doucement.

Le consul quittait le bord.

--Merci tout de même, monsieur le consul, lança l'un d'eux.

--Pas de quoi!

--Allons, venez! dit le gardien, de première classe, au ventre convexe.

Les hommes suivirent. Par une échelle, ils descendirent aux troisièmes.

--Oh! là! faisaient les femmes des gardes-chiourmes, comme ils sont!
les pauvres garçons!

--Tais-toi! commanda Gueule d'or à sa compagne.

--Papa! dit le gosse du surveillant de 1re classe, tu vas avoir du
boulot, maintenant!

On les arrêta d'abord dans l'entrepont.

--Videz vos sacs et vos poches.

Sacs et poches rendirent la plus misérable des fortunes: briquets,
bouts de bois, bandes de linge, une bouteille remplie d'allumettes
jusqu'au col. L'un tendit un rasoir:

--C'est tout ce qui me reste de ma boîte de perruquier.

--Où est-elle?

--Entre les pattes d'un douanier hollandais qui se l'est offerte.

--Les douaniers vous dépouillent?

--C'est-à-dire qu'ils prennent ce qui leur fait plaisir. Le même m'a
soulagé de trois kilogs de chocolat, dix jours de vie... C'est ce que
l'on appelle les braves gens!

--Tais-toi, dit le plus pâle, ne pas arrêter des forçats, c'est déjà
leur faire la charité.

--Chef, pouvons-nous prendre quelques allumettes dans la bouteille?

--Prenez.

--Vous n'avez plus rien?

--Voilà la boussole.

Et on les mena tout au bout du bateau, au-dessus de l'hélice.


LE RÉCIT DE L'ÉVASION.

A la fin de l'après-midi, comme il était six heures et que nous
longions les côtes de Trinidad, quittant le pont supérieur, je
descendis par l'échelle des troisièmes et, à travers la pouillerie
ambulante des fonds de paquebots, gagnai le bout du _Biskra_.

Les onze forçats étaient là, durement secoués par ce mélange de roulis
et de tangage baptisé casserole.

--Eh bien, leur dis-je, pas de veine!

--On recommencera!

Sur les onze, deux seulement présentaient des signes extérieurs
d'intelligence. Les autres, quoique maigres, semblaient de lourds
abrutis. Trois d'entre eux ayant découvert un morceau de graisse de
bœuf s'en frottaient leurs pieds affreux répétant: «Ah! ces vaches
d'araignées crabes!» Mais tous réveillaient en vous le sentiment de la
pitié.

On aurait voulu qu'ils eussent réussi.

--D'où venez-vous? De Cayenne?

--Mais non! de Marienbourg, en Guyane hollandaise.

Nous nous étions évadés du bagne depuis dix-huit mois. On travaillait
chez les Hollandais. On gagnait bien sa vie...

--Alors pourquoi avez-vous pris la mer?

--Parce que le travail allait cesser et que les Hollandais nous
auraient renvoyés à Saint-Laurent. Tant que les Hollandais ont
besoin de nous, tout va bien. Ils nous gardent. Ils viennent même
nous _débaucher_ du bagne quand ils créent de nouvelles usines, nous
envoyant des canots pour traverser le Maroni, nous donnant des florins
d'avance. C'est qu'ils trouvent chez nous des ouvriers spécialistes et
que ce n'est pas les nègres qui peuvent faire marcher leurs machines.

Mais depuis quelques années ils ne sont plus chics. Dès qu'ils ne
peuvent plus se servir de l'homme, ils le livrent. C'est la faute de
quelques-uns d'entre nous, qui ont assassiné chez eux, à Paramaribo.
Les bons payent pour les mauvais.

--T'as raison, Tintin, dit un rouquin qui graissait les plaies de ses
pieds.

--Alors... mais, s'avisa Tintin, à qui ai-je l'honneur de parler?

--Je vais au bagne voir ce qui s'y passe, pour les journaux.

--Ah! dit Tintin, moi j'étais typo avant de rouler dans la misère.

--Alors?

--Alors pour gagner la liberté, nous nous sommes cotisés, les onze.
Nous avons acheté une barque et fabriqué les voiles avec de la toile à
sac, et voilà treize jours...

--Quatorze! fit un homme sans lever la tête posée dans ses mains.

--... Nous quittions Surinam. C'est au Venezuela que nous voulions
aller. Au Venezuela on est sauvé. On nous garde. On peut se refaire
une vie par de la conduite.

Il nous fallut neuf heures pour sortir de la rivière. Quand, au matin,
nous arrivâmes devant la mer, on vit bien qu'elle était mauvaise--mais
elle est toujours mauvaise sur ces côtes de malheur--on entra dedans
quand même. On vira à gauche, pour le chemin. Le vent nous prit. La
boussole marquait nord-est. C'était bon.

Deux jours après nous devions voir la terre. Le Venezuela! On ne vit
rien. La boussole marquait toujours nord-est. Le lendemain on ne vit
rien non plus, mais le soir! Nous avons eu juste le temps de ramasser
les voiles, c'était la tempête.

D'une main nous nous accrochions au canot et de l'autre le vidions de
l'eau qui s'y embarquait.

Nous n'avions pas peur. Entre la liberté et le bagne il peut y avoir
la mort, il n'y a pas la peur. Ce ne fut pas la plus mauvaise nuit.
Le quatrième jour apparut. A mesure qu'il se levait, nous percions
l'horizon avec nos yeux. On ne vit pas encore de terre! Ni le cinquième
jour, ni le sixième.

--Aviez-vous des vivres?

--Cela n'a pas d'importance. On peut rester une semaine sans manger.
Nous avions à boire. La dernière nuit, la septième, ce fut le déluge
et le cyclone. Eau dessus et eau dessous. Sans être chrétiens, nous
avons tous fait plusieurs fois le signe de croix.

Les onze hommes à ce moment me regardèrent comme pour me dire: mais oui.

--La barque volait sur la mer comme un pélican. Au matin, on vit la
terre. On se jeta dessus. Des noirs étaient tout près.

Venezuela ou Trinidad? crions-nous.

--Trinidad.

C'était raté. Nous voulûmes repousser le canot, mais sur ces côtes les
rouleaux sont terribles. Après huit jours de lutte, nous n'en avons
pas eu la force. Le reste n'a pas duré cinq minutes. Des policemen
fondirent sur nous. Dans Trinidad, Monsieur, il n'y a que policiers
et voleurs. Un grand noir frappa sur l'épaule du rouquin et dit: «Au
nom du roi, je vous arrête!» Il n'avait même pas le bâton du roi, ce
macaque-là! mais un morceau de canne à sucre à la main. Ces noirs
touchent trois dollars par forçat qu'ils ramènent. Vendre la liberté de
onze hommes pour trente-trois dollars, on ne peut voir cela que dans ce
pays de pouilleux.

Alors j'entendis une voix qui montait du deuxième forçat et qui
disait: «Moi, j'ai tué pour moins.»

--Ce n'est pas de chance! dit Tintin. Quarante camarades nous avaient
précédés depuis deux mois, tous sont arrivés. L'un est même marié à la
Guayra.

Le garçon de cambuse surgissait sur l'arrière. Je lui commandai une
bouteille de tafia.

--On n'est pas des ivrognes, dit l'ancien typo. Les ivrognes ne
s'évadent pas. Ils sont vieux à trente ans et n'ont pas de courage;
mais après tout ça, on veut bien! ça nous retapera le cœur.

--Et les foies! dit le rouquin.

--Voyons! reprit Tintin, où donc est-il le Venezuela? et, tendant son
bras à tribord. C'est bien par là?

--C'est par là.

--On l'a raté de rien! Moi j'aurai une peine légère: six mois de
prison, je suis relégué, mais Pierrot qui est à perpète, en a pour cinq
ans de Saint-Joseph.

--Oui, fit Pierrot, mille cinq cents jours pour avoir risqué la mort
pendant sept jours et connu la septième nuit! Un marin qui aurait passé
par là serait décoré, moi on me souque! Si vous allez là-bas pour les
journaux, ce sera peut-être intéressant, rapport à la clientèle, mais
non pour nous. Quand on est dans l'enfer, c'est pour l'éternité.

Une voile blanche apparaissait à plusieurs milles du _Biskra_.

Tous la regardèrent et le rouquin dit:

--C'est peut-être la bande à Dédé?

--Peut-être. C'est la date.

--Eux sont dans la bonne direction.

La nuit tropicale tombait tout d'un coup comme une pierre. Les onze
forçats qu'on n'avait pas menottés s'arrangèrent un coin pour le
sommeil. Comme l'un d'eux se couchait sur son pain: «Ne brouille pas le
pain, dit Tintin, donne-le pour la réserve.» Des premières, arrivait un
vieux chant fêlé de piano-annexe. C'était un air de France vieilli aux
Antilles, et plusieurs, mélancoliquement, le fredonnèrent. On entendait
aussi les coups de piston de la machinerie. A onze nœuds cinq--et à des
titres différents--le _Biskra_ nous emmenait au bagne.




A Cayenne

C'ÉTAIT CAYENNE


Enfin! un soir, à neuf heures, vingt et un jours après avoir quitté
Saint-Nazaire, on vit sur une côte de l'Amérique du Sud une douzaine
de pâles lumières. Les uns disaient que c'étaient des becs de gaz,
d'autres des mouches à feu et certains des ampoules électriques.
C'était Cayenne.

Le _Biskra_ avait mouillé assez loin de terre, car, selon les années,
le port s'envase. Encore ne devions-nous pas nous plaindre, paraît-il.
Une année auparavant, on nous eût arrêtés à quatre milles en mer, ce
qui, pour le débarquement, constituait une assez rude affaire, sur
ces eaux sales et grondeuses, surtout pour les prévoyants qui ont des
bagages de cale!

Le paquebot-annexe mugit comme un taureau, par trois fois. On entendit
le bruit que fait l'ancre entraînant sa chaîne. Et tout parut entrer
dans le repos.

Mais deux canots, encore au loin, accouraient vers nous, à force de
bras. On distinguait sept taches blanches dans l'un, six dans l'autre.
Et bientôt on perçut des paroles sur la mer. Les hommes causaient. Une
voix plus forte que les autres dit:

--Barre à droite!

Et ils atteignirent notre échelle.

Plusieurs avaient le torse nu et d'autres une camisole de grosse
toile estampillée d'un long chiffre à la place du cœur. C'étaient les
canotiers, les forçats canotiers, qui venaient chercher le courrier.

Ils firent glisser les paquets le long de la coupée et les rangèrent
dans les barques.

--Prenez garde! dit le maigre qui était au sommet de l'échelle, voilà
les «recommandés».

Je cherchai le surveillant revolver au côté. Absent!

Treize hommes qui maintenant n'avaient plus, comme étiquette sociale,
que celle de bandits, étaient là, dans la nuit, maîtres de deux canots
et coltinaient officiellement, sous leur seule responsabilité, des
centaines de milliers de francs scellés d'un cachet de cire dans des
sacs postaux.

--Descendez avec moi, me dit Decens, le contrôleur, qui devait
accompagner ses sacs jusqu'à la poste. Vous ne trouverez pas à vous
loger et, à moins que vous ne couchiez place des Palmistes, vous en
serez quitte pour remonter à bord.

Les forçats se mirent à leurs rames. Nous prîmes place sur les sacs.

--Tassez-vous, chefs! cria un forçat.

On se tassa.

--Pousse!

La première barque partit, la seconde suivit.

Ils contournèrent le paquebot pour prendre le courant. Leurs bras de
galériens étaient musclés. Sur ces mers dures, pour être de choix, le
métier de canotier n'en est pas moins de peine. Ils ramaient bouche
close pour ne pas perdre leur force. La faible lueur du _Biskra_ ne
nous éclaira pas longtemps. On se trouva dans une obscurité douteuse.
Instinctivement je me retournai pour m'assurer que les deux forçats
qui étaient dans mon dos n'allaient pas m'y enfoncer un couteau.
J'arrivais. Je ne connaissais rien du bagne. J'étais bête!

--Eh bien! l'amiral, dit Decens à celui qui tenait la barre. Qu'as-tu
fait de ton surveillant aujourd'hui?

--Il embrouille les manœuvres. Ce n'est pas un marin. Je lui ai dit de
rester à terre, qu'on irait plus vite!

--Penchez-vous à gauche, chef, me dit l'un entre ses dents, nous
arrivons aux rouleaux.


LITTÉRATURE DE TATOUÉS

Je tirai de ma poche une lampe électrique et la fis jouer. Sur le
torse de celui qui me faisait face, j'aperçus quelque chose écrit.
J'approchai la lampe et, dans son petit halo, lus sur le sein droit du
bagnard: «J'ai vu. J'ai cru. J'ai pleuré.»

L'amiral demanda: «Vous n'avez pas une cigarette de France, chefs?»

On n'avait pas de cigarettes de France.

--Onze ans! que je n'en ai plus!

Et je vis, au hasard de ma lampe, qu'il avait ceci, tatoué au-dessous
du sein gauche: «L'indomptable cœur de vache.»

Les six ramaient dur. C'était lourd et la vague était courte et
hargneuse. Curieux de cette littérature sur peau humaine, je
«feuilletai» les autres torses, car, pour être plus à l'aise, tous
avaient quitté la souquenille. Sur le bras de celui-ci, il y avait:
«J'ai (puis une pensée était dessinée) et au-dessous: à ma mère.» Ce
qui signifiait: «J'ai pensé à ma mère.» Je regardai son visage, il
cligna de l'œil. Il faisait partie de ces forçats qui ont une tête
d'honnête homme.

Je me retournai. Les deux qui m'avaient fait passer le frisson dans le
dos offraient aussi de la lecture. Sur l'un trois lignes imprimées en
pleine poitrine:

  _Le Passé m'a trompé,
  Le Présent me tourmente,
  L'Avenir m'épouvante._

Il me laissa lire et relire, ramant en cadence.

Le second n'avait qu'un mot sur le cou: «Amen.»

--C'est un ancien curé, dit l'_amiral_.

On arrivait. J'ai pu voir bien des ports miteux au cours d'une vie
dévergondée, mais Cayenne passa du coup numéro 1 dans ma collection.
Ni quai, ni rien, et si vous n'aviez les mains des forçats pour vous
tirer de la barque au bon moment, vous pourriez toujours essayer de
mettre pied sur la terre ferme! Il paraît que nous n'avons pas encore
eu le temps de travailler, depuis soixante ans que le bagne est en
Guyane. Et puis, il y a le climat... et puis, la maladie, et puis, la
politique... et puis, tout le monde s'en f...t...

Cinquante Guyanais et Guyanaises, en un tas noir et multicolore (noir
pour la peau, multicolore pour les oripeaux), au bout d'une large route
en pente, première chose qu'on voit de Cayenne, étaient massés là pour
contempler au loin le courrier qui, tous les trente jours, lentement,
leur vient de France.

Et ce fut le surveillant. Je reconnus que c'était lui à la bande bleue
de sa casquette. Ou il avait perdu son rasoir depuis trois semaines, ou
bien il venait d'écorcher un hérisson et de s'en coller la peau sur les
joues. Il n'avait rien de rassurant. On ne devrait pas confier un gros
revolver à des gens de cette tenue. Mes forçats avaient meilleure mine.
Mais c'était le surveillant et je lui dis: Bonsoir.

--B'soir! fit le hérisson.

--Glou! glou! riaient les Guyanaises. Glou! glou!

--Grouillez! Faites passer les sacs, commandait l'amiral, l'
«indomptable cœur de vache».

Il était dix heures du soir.


A TRAVERS CAYENNE

Par le grand chemin à pente douce je partis dans Cayenne. Ceux qui, du
bateau, disaient que c'étaient des ampoules électriques avaient raison.
Mais ce doit être de la marchandise précieuse dans ce pays; il n'y
avait guère, à l'horizon, que cinq ou six de ces petites gouttes de
lumière pendues à un fil.

Ce que je rencontrai d'abord trônait sur un socle. C'étaient deux
grands diables d'hommes, l'un en redingote, l'autre tout nu et qui se
tenaient par la main. Je dois dire qu'ils ne bougeaient pas, étant en
bronze. C'était Schœlcher, qui fit abolir l'esclavage. Une belle phrase
sur la République et l'Humanité éclatait dans la pierre. Peut-être dans
cinq cents ans, verra-t-on une deuxième statue à Cayenne, celle de
l'homme qui aura construit un port.

Puis j'aperçus quelques honorables baraques, celle de la Banque de
Guyane, celle de la Compagnie Transatlantique. Il y avait une ampoule
électrique devant la «Transat», ce qui faisait tout de suite plus
gai. Je vis un grand couvent qui avait tout du dix-huitième siècle.
Le lendemain, on m'apprit que ce n'était pas un couvent, mais le
gouvernement. C'est un couvent tout de même qui nous vient des
Jésuites, du temps de leur proconsulat prospère.

Je ne marchais pas depuis cinq minutes, mais j'avais vu le bout de la
belle route. J'étais dans l'herbe jusqu'au menton, mettons jusqu'aux
genoux, pour garder la mesure. C'était la savane. On m'avait dit que
les forçats occupaient leur temps à arracher l'herbe. Il est vrai qu'à
deux ou trois brins par jour dans ce pays de brousse...

Généralement, à défaut de contemporains, on croise un chat, un chien
dans une ville. A Cayenne, ces animaux familiers passent sans doute la
nuit aux fers, tout comme les hommes. Il n'y a que des crapauds-buffles
dans les rues. On les appelle crapauds-buffles parce qu'ils meuglent
comme des vaches. Ils doivent être de bien honnêtes bêtes puisqu'on les
laisse en liberté.

Cela est la place des Palmistes. Ce n'est pas écrit sur une plaque,
mais c'est une place et il y a des palmiers. C'est certainement ce
qu'on trouve de mieux en Guyane, on l'a reproduite sur les timbres, et
sur les timbres de un, de deux et de cinq francs seulement!

Marchons toujours. Ce n'est pas que j'espère découvrir un hôtel. Je
suis revenu de mes illusions, et je crois tout ce que l'on m'a affirmé,
c'est-à-dire qu'en Guyane il n'y a rien, ni hôtel, ni restaurant, ni
chemin de fer, ni route. Depuis un demi-siècle, on dit aux enfants
terribles: «Si tu continues, tu iras casser des cailloux sur les routes
de Guyane», et il n'y a pas de route; c'est comme ça! Peut-être fait-on
la soupe avec tous ces cailloux qu'on casse?

Voici le comptoir Galmot. Et ce magasin, un peu plus loin est à
l'enseigne: l'Espérance. C'est d'une bonne intention pour les
malheureux qui passent chaque jour devant. Et ce bazar, où les vitres
laissent voir que l'on vend parapluies, savates et autres objets de
luxe, n'est ni plus ni moins que l'œil de Caïn, il j'appelle: La
Conscience.


DANS L'HUILE DE FOIE DE MORUE

Il y a des hommes en liberté! J'entends que l'on parle. C'est un
monologue, mais un monologue dans un village mort semble une grande
conversation. Je me hâte vers la voix et tombe sur le marché couvert.
Un seul homme parle, mais une douzaine sont étendus et dorment. Ils
doivent avoir perdu le sens de l'odorat, sinon ils coucheraient
ailleurs. Pour mon compte, je préférerais passer la nuit à cheval sur
le coq de l'église qu'au milieu de poissons crevés. Ces misérables
dorment littéralement et au figuré dans un tonneau d'huile de foie de
morue.

L'homme parleur dit et redit:

--Voilà la justice de la République!

Ils sont pieds nus, sans chemise. Ce sont des blancs comme moi, et, sur
leur peau, on voit des plaies.

Comme je continue ma route, l'homme crie plus fort:

--Et voilà la justice de la République!

Ce sont des forçats qui ont fini leur peine.

J'ai enfin trouvé une baraque ouverte. Il y a là-dedans un blanc, deux
noirs et l'une de ces négresses pour qui l'on sent de suite que l'on ne
fera pas de folie. La pièce suinte le tafia. Je demande:

--Où couche-t-on dans ce pays?

Le blanc me montre le trottoir et dit

--Voilà!

Retournons au port.

--Ah! mon bonhomme, m'avait dit le commandant du _Biskra_, qui est
Breton, vous insultez mon bateau, vous serez heureux d'y revenir, à
l'occasion.

J'y revenais pour la nuit.

--Pouvez-vous me faire conduire à bord, monsieur le surveillant?

Une voix qui monta de l'eau répondit:

--Je vais vous conduire, chef!

C'était «l'indomptable cœur de vache».

Pendant qu'il armait le canot, je regardais un feu rouge sur un rocher
à cinq milles en mer. Ce rocher s'appelle l'«Enfant Perdu». Il y a neuf
mille six cents enfants perdus sur cette côte-là!




A TERRE


Le gouverneur de la Guyane est M. Canteau.

Je lui dois la vie: ni plus ni moins.

Je veux dire qu'il me donna une maison, un lit, une moustiquaire et une
petite bonne.

Si M. Canteau n'avait pas été cet homme au grand cœur, j'aurais été
forcé de coucher au marché, dans un tonneau d'huile de foie de morue,
et j'en serais mort sans doute.

Donc, ce premier matin, je me pavanais dans mes appartements, quand
le _garçon de famille_, pieds nus, me tendit une lettre. Le garçon de
famille est le bagnard élevé à la dignité de domestique. En Guyane, on
compte autant de garçons de famille que de moustiques. Il y a vingt
fois plus de garçons de famille que de familles. C'est d'ailleurs pour
cela que Painpain, illustre chercheur d'or du Haut-Maroni, affirme et
affirmera jusqu'à sa mort que le bagne n'est pas une administration
pénitentiaire, mais une école hôtelière.

Voici ce qui était écrit sur la lettre:

  «Mon cher confrère, je suis très heureux d'apprendre votre arrivée
  et vous souhaite la bienvenue parmi nous. Ma mère, que j'adore, est
  journaliste et fait depuis plus de vingt ans les procès criminels
  dans un département du Centre. Dites-moi quand je pourrai vous voir.
  Je suis porte-clefs et dispose de mon temps.»

  _Signé_: V..., transporté au camp de Cayenne, Matricule 35.150...

--Quand il voudra.

Un quart d'heure après, un élégant matelot faisait dans ma chambre
une entrée souriante. Col empesé, maillot rayé blanc et bleu, fines
chaussures. C'était un matelot de pont, un de ceux qui reluquent
les passagères entre deux coups de balai. Il était rose, frais et
ressemblait à un pompon de jolie femme. Je cherchai ses gants, mais il
ne les mettait que le soir... C'était mon V, mon transporté au camp de
Cayenne, mon matricule 35.150.

--Voyons, lui dis-je, j'arrive, je ne sais rien. Vous êtes encore
forçat?

--Oui, et à perpétuité.

--Alors, qu'est-ce que vous faites dans ce costume?

Il faisait qu'il était porte-clefs et forçat influent, et qu'un
député était dans sa manche et qu'il faisait décorer les surveillants
militaires et qu'il fallait que je fusse une rude gourde pour ne pas
connaître les combinaisons de la transportation.

Il partit et je mis le nez à la fenêtre. Une idylle se déroulait
justement dans le jardin à côté, entre un forçat grimpé sur un manguier
et un surveillant tenant une corde, au pied de l'arbre. Il s'agissait
d'abattre les branches de ce manguier qui, ennemies du progrès,
passaient leur temps à briser les fils téléphoniques.

--Ne te casse pas les reins, disait le surveillant au surveillé!

--Tirer à droite. Pas à gauche, bon Dieu, à droite, je vous dis.

Le surveillant tirait à droite.

Et un peu plus tard, ce fut charmant de voir le forçat et le gendarme
attelés à la même branche et s'en allant ensemble comme de vieux
copains.


LE CAMP

L'après-midi, j'allai au camp. Il faut vous dire que nous nous
trompons en France. Quand quelqu'un--de notre connaissance parfois--est
envoyé aux travaux forcés, on dit: il va à Cayenne. Le bagne n'est plus
à Cayenne, mais à Saint-Laurent-du-Maroni d'abord et aux îles du Salut
ensuite. Je demande, en passant, que l'on débaptise ces îles. Ce n'est
pas le salut, là-bas, mais le châtiment. La loi nous permet de couper
la tête des assassins, non de nous la payer.

Cayenne est bien cependant la capitale du bagne. Si un architecte
urbaniste l'avait construite, on pourrait le féliciter, il aurait
réellement travaillé dans l'atmosphère. C'est une ville désagrégeante.
On sent qu'on serait bientôt réduit à rien si on y demeurait et qu'on
croulerait petit à petit comme une falaise sous l'action de l'eau. On
erre dans ses rues tel un veuf sincère qui revient du cimetière. Il
semble que l'on ait tout perdu.

Comme oiseaux, il n'y a que les urubus. C'est beaucoup plus gros que le
corbeau et beaucoup plus dégoûtant que le vautour. Et cela se dandine
entre vos jambes et refuse de vous céder le trottoir. Et ils vous
suivent comme si vous aviez l'habitude de laisser tomber des morceaux
de viande pourrie sur votre chemin.

Enfin, me voici au camp; là, c'est le bagne.

Le bagne n'est pas une machine à châtiment bien définie, réglée,
invariable. C'est une usine à malheur qui travaille sans plan ni
matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le
forçat. Elle les broie, c'est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.

Matelots, garçons de famille, porte-clés, et autres combinards, ne
doivent pas faire illusion. La Guyane n'est d'ailleurs pas pour eux
la vallée des Roses. Etre condamné à laver, à servir, à vidanger--à
l'œil et avec le sourire--ne correspond probablement pas aux rêves
de jeunesse de ces messieurs. A côté, il y a les autres, les non
pistonnés, les antipathiques, les rebelles, les «pas de chance». Il y
a la discipline incertaine mais implacable. Selon l'humeur, un vilain
tour ne coûtera rien à son auteur; le lendemain, l'homme ramassera une
mangue, don de la nature au passant: ce sera le blockhaus. Un réflexe,
ici, est souvent un crime.

Il y a qu'ils ne mangent pas à leur faim; l'esprit peut se faire une
raison, l'estomac jamais. Il y a les fers, la nuit, pour beaucoup,
dans les cases! Qu'ils en aient chacun d'après son mérite, ce n'est
pas ce que nous discutons, mais qu'ils soient venus sur terre pour
dormir cloués à une planche, on ne peut dire cela. Plus de neuf mille
Français ont été rejetés sur cette côte et sont tombés dans le cercle
à tourments. Un millier a su ramper et s'est installé sur les bords,
où il fait moins chaud; les autres grouillent au fond comme des bêtes,
n'ayant plus qu'un mot à la bouche: le malheur; une idée fixe: la
liberté.


PARMI LES MISÉRABLES

Il était cinq heures de l'après-midi quand j'arrivai dans la cour, les
corvées étaient rentrées, le matricule 45.903, une figure de noyé,
grelottait dans une voiture à bras. A côté de lui, le 42.708 lui
caressait doucement les doigts qu'il avait bagués de tatouages.

--Com...man...dant, gémit le 45.903 à un haut chef qui passait, je
travail...lais à Ba-duel, vous com...pre...nez. Je suis bon pour
l'hô...pi...tal, j'ai la fièvre, oh! la fièvre, pouvez-vous par
bon...té me faire donner, par bon...té, une cou...ver...ture.

--Donnez-lui une couverture.

--Mer...ci, com...man...dant, par bonté.

Et un petit chat qui voyait l'homme danser de fièvre, croyant que
c'était pour jouer, sauta sur lui.

On me conduisit dans les locaux.

D'abord je fis un pas en arrière. C'est la nouveauté du fait qui
me suffoquait. Je n'avais encore jamais vu d'hommes en cage par
cinquantaine. Nus du torse pour la plupart, car j'ai oublié de dire
que s'il ne fait pas tout à fait aussi chaud qu'en enfer, à la Guyane,
il y fait plus lourd, torses et bras étaient illustrés. Les «zéphirs»,
ceux qui proviennent des bat'-d'Af, méritaient d'être mis sous vitrine.
L'un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire
de la canaille malheureuse s'étalait sur ces peaux: «Enfant de misère.»
«Pas de chance.» «Ni Dieu ni maître.» «Innocents», cela sur le front.
«Vaincu non dompté». Et des inscriptions obscènes à se croire dans une
vespasienne. Celui-là, chauve, s'était fait tatouer une perruque avec
une impeccable raie au milieu. Chez un autre c'étaient des lunettes.
C'est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire:

--Vous étiez myope?

--Non! louftingue.

L'un avait une espèce de grand cordon de la Légion d'honneur, sauf la
couleur. Je vis aussi des signes cabalistiques. Et un homme portait un
masque. Je le regardai avec effarement. On aurait dit qu'il sortait du
bal. Il me regarda avec commisération et lui se demanda d'où je sortais.

Ils se préparaient pour leur nuit. Cela grouillait dans le local. De
cinq heures du soir à cinq heures du matin ils sont libres--dans leur
cage. Ils n'ont le droit de rien faire, ils font tout! Après huit
heures du soir, défense d'avoir de la lumière, ils en ont. Une boîte
à sardines, de l'huile, un bout d'étoffe, voilà une lampe. On fait
une rafle. Le lendemain on trouve autant de lampes. On rebiffe, ils
rebiffent.

La nuit, ils jouent aux cartes, à la «Marseillaise». Ce n'est pas pour
passer le temps, c'est pour gagner de l'argent. Ils n'ont pas le droit
d'avoir de l'argent, ils en ont. Ils le portent dans leur ventre.
Papiers et monnaies sont tassés dans un tube appelé _plan_ (planquer).
Ce tube se promène dans leurs intestins. Quand ils le veulent ils...
s'accroupissent.

Tous ont des couteaux. Il n'est pas de forçat sans plan ni couteau. Le
matin, quand on ouvre la cage, on trouve un homme le ventre ouvert.
Qui l'a tué? On ne sait jamais. C'est leur loi d'honneur de ne pas
se dénoncer. La case entière passerait à la guillotine plutôt que
d'ouvrir le bec. Pourquoi se tuent-ils? Affaire de mœurs. Ainsi finit
Soleillant, d'un coup de poignard un soir de revenez-y et de hardiesse
mal calculée. Un des quatre buts du législateur quand il inventa la
Guyane fut le relèvement moral du condamné. Voilez-vous la face,
législateur! Le bagne c'est Sodome et Gomorrhe--entre hommes.

Et une case ressemble à une autre case. Et je m'en allai.


ÉVASION

Je redescendis vers la mer. Les «garçons de famille» attendaient devant
le marchand de glace, les patrons aiment boire frais! Un traînard, un
forçat, ivre-mort contre le mur de la Banque de la Guyane, piétinait
son chapeau de paille tressée et insultait les urubus. Il prendra
trente jours de blockaus. Il en a vu d'autres!...

Emotion au port! Le surveillant commande nerveusement à la corvée:
«Armez le canot! Grouillez! et gare à vous!» La corvée ne se grouille
pas, la corvée rit intérieurement. C'est qu'à l'horizon dans une
barque, des copains les _mettent_. C'est une évasion.

--Gare à vous! Armez le canot!

--Oui, pouilleux, répond la corvée (intérieurement) compte sur nous et
bois de l'eau de Rorota.

Les évadés ont dû s'entendre avec une «tapouille» brésilienne que l'on
aperçoit plus loin encore, et qui, contre espèces, les conduira à Para.

D'ailleurs, la nuit va tomber comme un plomb. Un second surveillant
arrive, essoufflé.

La corvée est prête, enfin! Six galériens et deux surveillants,
revolver en main, prennent la mer... Mais c'est pour la forme.
D'ailleurs, cette mer, ce soir, n'est pas bonne; elle est bonne
pour des forçats, non pour des surveillants. Les chasseurs d'hommes
reviendront...

Les hommes aussi, probablement.




CHEZ BEL-AMI


Ce soir, à six heures, alors que les urubus dégoûtants s'élevaient sur
les toits pour se coucher, je descendais la rue Louis-Blanc. J'allais
chez Bel-Ami.

C'est moi qui l'appelle Bel-Ami, autrement, lui, s'appelle Garnier. Il
fut condamné pour traite des blanches. Il a fini sa peine, et pendant
son «doublage», s'est installé restaurateur. Il traite maintenant ses
anciens camarades et fait sa pelote. C'est le rendez-vous des libérés
rupins.

Le _doublage?_ Quand un homme est condamné de cinq à sept ans de
travaux forcés, cette peine achevée, il doit rester un même nombre
d'années en Guyane. S'il est condamné à plus de sept ans, c'est la
résidence perpétuelle. Combien de jurés savent cela? C'est la grosse
question du bagne: Pour ou contre le doublage. Le jury, ignorant,
condamne un homme à deux peines. Le but de la loi était noble:
amendement et colonisation, le résultat est pitoyable. Et ici, voici la
formule: le bagne commence à la libération.

Tant qu'ils sont en cours de peine, on les nourrit (mal), on les couche
(mal), on les habille (mal). Brillant minimum quand on regarde la
suite. Leur cinq ou sept ans achevés, on les met à la porte du camp.
S'ils n'ont pas un proche parent sénateur, l'accès de Cayenne leur est
interdit. Ils doivent aller au kilomètre sept. Le kilomètre sept, c'est
une borne et la brousse. Lorsqu'on a hébergé chez soi pendant cinq ou
sept ans, un puma, un tamanoir, un cobra, voire seulement une panthère
noire, qu'on les remette en liberté dans la jungle, cela s'explique;
en faisant appel à leur instinct, ils pourront s'y retrouver; mais
le voleur, l'assassin, la crapule, tout tête d'âne ou cœur de tigre
qu'il soit, n'a pas quatre pattes. L'administration pénitentiaire,
la «Tentiaire» dit: Ils peuvent s'en tirer. Non. Un homme frais y
laisserait sa peau.

Lorsque j'entrai chez Garnier, une dizaine de _quatrième-première_
étaient attablés (les libérés astreints à la résidence sont
des quatrième-première. On rentre en France au grade de
quatrième-deuxième). Je n'eus pas besoin de me présenter. Le bagne
savait déjà qu'un «type» venait d'arriver _pour les journaux_. Et
comme les physionomies nouvelles ne pullulent pas dans ce pays de
villégiature, il n'y avait pas de doute: le «type» c'était moi:

--Un mou-civet, commanda une voix forte, un!

Deux lampes à pétrole pendaient, accrochées au mur, mais ce devait être
plutôt pour puer que pour éclairer.

Sur une large ardoise s'étalait le menu du jour:

  Mou civet.            » 90
  Fressure au jus.      » 90
  Machoiran salé.       1  »
  Vin, le litre.        3 40


CONVERSATION

Bel-Ami, joli homme, chemise de tennis, canotier sur l'oreille, blondes
moustaches d'ancien valseur, se tenait debout au milieu de sa baraque.
Il jugea que je devais au moins me nommer.

--A qui ai-je l'honneur?... demanda-t-il, secouant d'un geste dégagé sa
cendre de cigarette.

La politesse accomplie, il me pria de m'asseoir.

--Votre visite ne m'étonne pas, dit-il. Ma maison est la plus
sérieuse. J'ai la clientèle choisie du bagne. Pas de «pieds-de-biche»
(de voleurs), chez moi.

Les clients me reluquaient plutôt en dessous.

--Voici monsieur, dit Bel-Ami, s'adjugeant immédiatement l'emploi de
président de la séance, qui vient pour vous servir, vous comprenez?

Alors, j'entendis une voix qui disait:

--Bah!... nous sommes un tas de fumier...

C'était un homme qui mangeait, le nez dans sa fressure.

Mon voisin faisait une trempette dans du vin rouge. Figure d'honnête
homme, de brave paysan qui va sur soixante-dix ans.

--Monsieur, j'ai écrit au président de la République. Il ne me répond
pas. J'ai pourtant entendu dire que, lorsqu'on avait eu des enfants
tués à la guerre, on avait droit à une grâce...»

--Vous en avez encore pour combien?

--J'ai fini ma peine, j'ai encore cinq ans de doublage.

--Qu'est-ce que tu as fait? demanda Bel-Ami.

--J'ai tué un homme...

--Ah!... si tu as tué un homme!...

--Pourquoi avez-vous tué cet homme?

--Dans une discussion, comme ça, sur ma porte, à Montroy, près de
Vendôme. Il m'avait frappé. J'ai tué d'un seul coup.

On voyait qu'il avait tué comme il aurait lâché un gros mot. Il était
équarrisseur. Il s'appelle Darré. Il s'étonne que le président de la
République ne lui réponde pas; c'est donc un brave homme! Il avait
l'air très malheureux! D'ailleurs, il s'en alla cinq minutes après,
comme un pauvre vieux.

La pluie tropicale se mit à tomber avec fracas, on ne s'entendit plus.
Bel-Ami ferma la porte. On se sentit tout de suite entre soi.

Au fond, un abruti répétait sans cesse d'une voix de basse:

--L'or! L'or! Ah l'or!

--Tais-toi, vieille bête, dit Bel-Ami, tu en as trouvé de l'or, toi?

--Oui, oui, au placer «Enfin!»

--Mange ta fressure et tais-toi. Nous avons à parler de choses
sérieuses.

Et se tournant vers moi, d'un air entendu:

--Ne faites pas attention, il est maboul.

--M'sieur! dit un homme au masque dur, si on a mérité vingt ans, qu'on
nous mette vingt ans; mais quand c'est fini, que ce soit fini. J'ai
été condamné à dix ans, je les ai faits. Aujourd'hui, je suis plus
misérable que sous la casaque. Ce n'est pas que je sois cossard. J'ai
fait du balata dans les bois. Je crève de fièvre. C'est Garnier qui me
nourrit. Qu'on nous ramène au bagne ou qu'on nous renvoie en France.
Pour un qui s'en tire, cent vont aux Bambous (au cimetière).

--C'est vrai, dit Bel-Ami, moi, j'ai réussi. J'ai plus de quinze mille
francs de crédit sur la place...

A ce moment, la porte s'ouvrit sous une poussée. Un grand noir pénétra
en trombe.

--René, dit-il à Bel-Ami, prête-moi cent francs.

--Voilà, mon cher, dit Bel-Ami, prenant le billet dans sa poche de
poitrine, entre deux doigts.

Le nègre sortit rapidement.

--C'est le maire de Tanegrande, m'expliqua Garnier avec négligence.

Je demandai du vin pour l'assemblée.

--Et nous deux nous prendrons un verre de vieux rhum, vous me
permettrez de vous l'offrir?

--Bien sûr, monsieur Garnier.

Il reprit:

--Tu comprends, Lucien, en un sens tu as raison. Le doublage devrait
être supprimé, mais si nous rentrons tous en France, la Guyane est
perdue.

--Allons donc! Nous sommes la plaie!

--Non! mon cher. Nous sommes _indispensables_, ici; les trois quarts
des maisons de commerce fermeraient leur porte sans nous. Ensuite,
il faut bien se rendre compte qu'au point de vue de la société, le
gouvernement ne peut admettre qu'on rentre en groupe. Nous sommes
dangereux; mais, voyez-vous, monsieur, deux par deux, petit à petit,
voilà la solution.

--L'or! L'or! Ah! l'or!

--La solution? C'est de tout chambarder!

Cette voix ne venait pas de la salle, mais d'un coin, derrière.

--C'est un revenant? demandai-je.

--Non, c'est le neveu de mon ancien associé à Paris. Il mange derrière
parce que, lui, est encore en cours de peine et qu'il n'a pas le droit.
Il devrait être aux fers à cette heure, et depuis longtemps. Mais sa
mère me l'a tellement recommandé! Je le débrouille. On a des relations.

--Je me cache pour manger, oui, reprit la voix.

--Tu n'as pas le droit de te plaindre, toi. Tu ne veux pas être au
bagne et aller au cinéma tous les soirs?

--J'en ai assez d'être libre d'une liberté de cheval.

--Tu n'avais qu'à ne pas flanquer un coup de matraque à ton bourgeois.
Il faut te rendre compte de ce que tu as fait, tout de même!

La voix se tut.

A la table à côté, un homme souriait chaque fois que je le regardais.
Il avait l'air d'un bon chien qui ne demande qu'à s'attacher à un
maître.

--Qu'est-ce que vous avez fait, vous?

Il se leva, sortit une enveloppe de sa poche, retira de l'enveloppe la
photo d'une jeune femme agréable.

--Eh bien, voilà! dit-il, je l'ai tuée.

Le carton portait le nom d'un photographe de Saint-Etienne.

Il reprit l'image, la regarda amèrement. Il la remit dans l'enveloppe
et s'assit.

Dans la demi-obscurité, le vieil abruti gémissait toujours.

--Ah! l'or! l'or!

--Il y a longtemps qu'il est ici, ce conquistadore?

--Dix ans, répondit le fou.

Alors, Bel-Ami, d'un geste qui partit de l'emmanchure de sa veste et se
détendit jusqu'au bout de son bras:

--Mon convoi! dit-il, montrant le fou du placer.

--Et il m'offrit une cigarette.

--Avec plaisir.

Celui qui avait le masque dur éclata soudain:

--Si, dans huit jours, je n'ai pas trouvé de travail, je commets un vol
qualifié pour qu'on me reprenne dans le bagne.

--Il est évident, ponctue Bel-Ami, que tous n'ont pas la chance. Moi,
j'ai mon commerce, ma maîtresse, une Anglaise.

Il m'indiqua le côté de la caisse. Je regardai. Je vis une maigre
négresse.

--Elle est des Barbades, dit-il.

--Je vois, fis-je.

--Ah! la femme fait oublier bien des misères. Ainsi, au bagne--et
montrant ses belles dents--sans les femmes des surveillants...

--L'or! ah! l'or!

--Ferdinand, tu vas te taire, ou je te présente ton compte!

Je dois vous dire que je fais crédit à ces gens. C'est une boule de
neige, les uns paient, d'autres non. On apprend la charité, dans notre
monde!

--Et moi, jeta l'homme qui voulait commettre un vol qualifié, moi, je
m'évade, pas plus tard que demain.

--Et il aura raison! dit Bel-Ami. Je vais vous faire comprendre.
Supposons que nous commettions un crime, tous deux... On est refait
ensemble, ensemble, on arrive au Maroni, on en a chacun pour sept ans.
On fait son temps. Après, moi je m'évade. Je passe cinq années sur les
trottoirs de New-York, de Rio ou Caracas, et je rapplique. D'après la
loi, on doit me libérer. J'ai été cinq ans absent. Et on me libère!
Vous qui serez resté à trimer, vous en aurez encore jusqu'à perpétuité!

--Quand nos aïeux ont fait la loi, ils devaient être _noirs_, dit
l'abruti qui, dans sa pénombre, avec obsession, rêvait à l'or.

Je payai.

--Pour le vin seulement; c'est moi qui offre les deux rhums.

--Merci.

Et je sortis.

C'était la nuit sans étoiles. Cayenne, comme d'habitude, était déserte
et désespérée. J'avais à peine fait vingt pas dans les herbes qu'on
m'appelait. C'était Bel-Ami.

--Pardon, monsieur! fit-il soulevant son canotier et me tendant quelque
chose du bout de ses doigts soignés, vous avez oublié votre monnaie sur
la table.




HESPEL-LE-CHACAL


Cet autre jour, comme je passais dans les couloirs--ces couloirs qui
donnent la chair de poule--des locaux disciplinaires du camp dit
Cayenne, je vis, par l'une de ces rues de cachots, une pancarte qui, à
la porte d'une cellule, portait en gros caractères, à l'encre rouge,
ces trois mots: «A surveiller étroitement.»

--Qui est-ce? demandai-je au délégué qui m'accompagnait.

Et le délégué, du sourire de l'homme qui en sait long:

--Ah! c'est Hespel, l'ancien bourreau du bagne, une vieille célébrité.

--Pouvez-vous me faire ouvrir?

--Volontiers.

Et le porte-clefs, un Arabe, fit jouer la lourde serrure, d'une poigne
de fer.

Dans la cellule, guère plus grande qu'un cercueil, un homme venait
de se dresser et, torse nu, mains dans le rang, regard résolu, fixait
l'apparition imprévue que j'étais.

Fort encore, il avait plus de quarante-cinq ans d'âge, mais n'était
point vieux. Solide comme un tronc; ses lèvres tremblaient comme un
roseau.

--Eh! bien, Hespel, dit le délégué, voilà monsieur. Si vous avez
quelque chose à dire, vous pouvez parler.

Hespel fit un pas en avant et, toujours au garde-à-vous:

--A qui donc ai-je l'honneur de parler?

Je le lui dis.

--Ah! parfait! j'allais vous écrire.

--Si je vous gêne, Hespel, je puis me retirer, fit le délégué. Vous
pouvez parler en toute liberté.

--Dieu lui-même n'a jamais gêné Hespel, répondit Hespel.

Et, s'avançant encore d'un pas, il se présenta:

--Hespel Isidore, dit Chacal, matricule 13.174, ancien camisard, vingt
ans de bagne pour avoir lancé un bouton de pantalon à la tête d'un
colonel, en Afrique. Ancien bourreau des îles du Salut pour le compte
de l'Administration, présentement maintenu dans cette cellule à cause
d'un meurtre que j'ai commis sur la personne du transporté Lanoé, du
2e peloton, qui voulut m'empoisonner et qui avait assassiné sa mère qui
lui donna le jour!

Ayant repris respiration, il lança:

--C'est t'honteux.

Un judas éclairait misérablement la cellule. Une planche, munie de
la barre de justice--la manille,--deux récipients à terre, l'un pour
l'eau, l'autre pour la vidange. D'un geste, Hespel me montre cela,
disant:

--Voilà le cloaque où, depuis sept mois, comme un pourceau de la
sorcière Circé, je me roule dans la fange de l'iniquité.

--Hespel, reprit le délégué, vous n'êtes pas au bagne à cause d'un
bouton de pantalon, mais pour tentative d'assassinat.

--Et aussi pour avoir crié: «Mort aux gendarmes! Mort aux vaches!» et
pour ma maxime que je porte au bras: «Sauve qui peut! Succombe qui
doit!»

Il se raidit et fit: «Je vais parler.»


ET IL PARLE!...

--Tant que la justice régna au sein du bagne, de cette justice je me
suis fait l'auxiliaire. C'est pourquoi je fus exécuteur des hautes
œuvres. Mais, du jour où j'ai compris que la justice n'existait qu'à
l'état de feu follet, j'ai déserté cette route marécageuse.

Monsieur, grâce à mes importantes fonctions, j'ai vu tant d'injustices,
tant de massacres froidement ordonnés et exécutés, que j'ai décidé de
rentrer dans la vie solitaire.

Au bagne, quand un forçat est investi de la charge de bourreau, du coup
il devient un puissant personnage, mais si, comme moi, homme de cœur et
de générosité...

--Taisez-vous donc, Hespel, vous avez passé votre temps à manger aux
deux râteliers (le bagne n'est tenu que par la délation).

--... homme de cœur et de générosité, il commet l'imprudence de
démasquer l'_ostracisme_ (!), il devient aussitôt, pour quelques
surveillants, un oiseau de mauvais augure, si bien que de sa grandeur,
il tombe dans la décadence. C'est mon histoire.

Il siffla comme un Japonais et continua:

--Je dois vous dire encore une raison qui m'avait fait accepter
l'emploi de bourreau. C'est que, d'après moi, ce haut emploi ne va pas
à l'encontre du cœur humain, et que mieux vaut un bourreau défenseur
des opprimés qu'un civil quelconque, comme Deibler, qui ne connaît même
pas ses victimes!


JE SUIS HESPEL, DIT CHACAL

Lui, les connaissait! Il avait des tendresses pour les camarades
qu'il menait à la bascule. Leur tête dans la lunette, il les prenait
par l'oreille et, une fois le couteau tombé, ne lâchait pas la tête.
Devant les transportés de troisième classe agenouillés autour de la
guillotine, et ceux de deuxième, derrière leurs barreaux, témoins
forcés du châtiment, il déposait alors doucement, dans le panier, le
chef sanglant de son vieil ami. Et pendant huit jours, se promenant
face au Rocher noir (île du Diable), il répétait au vent du large et
aux requins: «Je suis Hespel, dit Chacal.»

--Hespel! tout cela est bien, mais pourquoi êtes-vous en cellule?
pourquoi passerez-vous de nouveau en cour d'assises; il faut le dire,
fit le délégué.

--Et je vais le dire, commandant. Parce que j'ai tué un _infanticide_.

--Un _infanticide_?

--Oui, le pourceau Lanoé, qui avait tué sa mère.

--Mais ce n'est pas parce qu'il a tué sa mère que vous l'avez tué?

--Non! il voulait me tuer. Ecoutez, je vais parler.

Une première fois, sur le pénitencier des îles du Salut, à l'époque où
l'ex-caporal Deschamps, le traître à sa patrie, détenait, lui et ses
complices, un poison violent pour jeter dans les citernes, j'ai failli,
pour avoir servi la société, mourir sous les coups des conspirateurs.

Une autre fois--et M. le délégué sait bien ce que je veux dire, car
s'il est des surveillants militaires, honneur de la profession qui
travaillent au relèvement moral des malheureux, il en est d'autres...,
qui ont tenté de me tuer...

Une troisième fois--et c'était trop--Lanoé, conseillé par des autorités
que je citerai devant mes juges...

Et Hespel découvrit ses dents.

--Il a voulu me faire le coup du père François; alors...!

Le bourreau, soudain, bondit en avant et de son poing poignarda le vide.

Je reculai d'un pas.

--Alors, je lui ai répondu par le coup de Barcelone; je lui ai flanqué
Achille (son couteau) dans les boyaux!

Je vais passer en cour d'assises. Assistez-y. Je prends la liberté,
monsieur, de vous y inviter. Ce sera une affaire sans précédent. Quel
défilé curieux vous y verrez! Des témoins sournois, retors, blêmes de
crainte. Leur but ne sera pas de dire la vérité, mais de ne pas se
compromettre en la disant. Il y en aura de loquaces, ce seront les
menteurs; de muets, ceux qui savent le plus. Et les allures! ce sont
elles qui décéleront l'ignominie des témoignages. On échafaudera contre
moi plus de mauvaise foi qu'il n'y a d'arbres dans la brousse sans fin
de Guyane. Vous verrez le bagne sur son propre visage.

L'éloquence d'Hespel prenait peu à peu de l'allure:

--Ma tête est en jeu et me voici dans cette cellule où moi-même suis
venu chercher, pour les exécuter, trois condamnés à mort, à leur
dernier matin. Est-ce là le fruit de mes nombreux services à la justice
et à la surveillance? Si obscur que je sois devenu, après tant de
déceptions, aurais-je encore celle d'avoir tant souffert, pour rien?
Est-il écrit que mon sang sera versé pour satisfaire--et il regarda
férocement le porte-clefs--ceux qui, au contraire, devraient me
protéger contre la haine clandestine? Entendrai-je, une nuit prochaine,
entre mes deux petits pots, le chant du condamné à mort?


LE CHANT DU CONDAMNÉ A MORT

Hespel s'arrêta.

Quand un transporté doit être exécuté, ses camarades, généralement, le
savent la veille. Lui, l'ignore. Alors, au cours de la nuit, par suite
d'une vieille coutume que les malheureux se transmettent de génération
en génération, un chant dont personne du peuple libre n'a encore pu se
procurer les paroles, et dont seuls les forçats sauraient répéter l'air
et le rythme, s'élève des cases proches de la case tragique. Cela veut
dire: «Tes camarades te préviennent et veillent. C'est pour ce matin.
Si tu as quelque chose à faire, fais-le.»

--Voyez, reprit Hespel, on a poussé la méchanceté jusqu'à coller cette
pancarte à la porte de ma cellule: «A surveiller étroitement.» Ce qui
signifie: homme dangereux.

Dangereux contre les fonctionnaires et agents indélicats.

Dangereux contre les menées frauduleuses.

Mais dangereux! Ah! pauvre Hespel!

Voilà, monsieur, ce que j'avais à vous dire, du haut de mes vieux jours
d'où, comme sœur Anne, je ne vois rien venir que de la misère.

Le porte-clefs repoussa la porte, qui s'appliqua comme une dalle sur un
tombeau.

Deux semaines plus tard, dans l'allée des Bambous, à
Saint-Laurent-du-Maroni, je rencontrai M. Dupé, directeur par intérim
de l'administration pénitentiaire.

--Ah! vous savez, me dit-il, votre protégé vient d'être condamné à mort
par la cour d'assises de Cayenne.

--Qui?

--Hespel.

--Alors, il n'y a plus de bourreau; qui l'exécutera?

--On trouve toujours.

--Et lui, qu'a-t-il dit?

--Il a dit qu'il n'avait aucune confiance dans son successeur quel
qu'il soit, et qu'il demandait, comme dernière faveur, de monter la
machine.




L'EXPIATION D'ULLMO


--Tenez! le voilà! c'est lui!

Il remontait du port par la rue Louis-Blanc, un parapluie pendu à son
bras, vêtu d'un méchant habit de coutil noir, et marchait d'un pas lent
d'homme qui pense profondément.

Jeannin, Jeannin le photographe, sauta sur son appareil, bondit et
saisit l'homme dans son viseur. L'homme ne se retourna même pas. Il
était indifférent à toute manifestation humaine.

C'était Ullmo, ex-enseigne de vaisseau de la marine française.

Il avait quitté le Diable (l'île du Diable) depuis cinq semaines.
Quinze ans! Il était resté quinze ans sur le Rocher-Noir, dont huit
ans tout seul, tout seul. Le début de la guerre lui avait amené des
compagnons, d'autres traîtres. Enfin! on l'avait transporté sur la
«grande terre». Les internés des îles du Salut appellent Cayenne la
«grande terre!».

Ce n'est pas une faveur qu'on lui fit. C'est le jeu normal de la loi
qu'on lui appliqua, très lentement. La loi dit: «Tout condamné à la
déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée pourra, au bout de
cinq années de sa peine, être transporté sur un continent...» Mais, au
bout de ses cinq années, Ullmo trouva 1914. Ce n'était pas précisément
une date favorable à sa libération. Bref, la guerre lui fit du tort--à
d'autres aussi. Elle lui coûta dix années de plus de châtiment total.
On lui laissa continuer jusqu'en 1923 sa longue conversation avec les
cocotiers et les requins.

Ullmo, dit-on ici, est un malin. S'il est sur la «grande terre», c'est
qu'il s'est fait catholique. Sans le curé de Cayenne, il sécherait
encore au «Diable».


LE PÈRE FABRE

Ullmo s'est fait catholique.

Sans le père Fabre, curé de Cayenne, le gouverneur de la Guyane, même
après quinze ans, n'aurait pas signé le désinternement d'Ullmo. Le
père Fabre a répondu d'Ullmo. Il a dit: «Je prends la chose sous ma
responsabilité.»

Sans situation, sans un sou, même marqué (la petite monnaie de Cayenne
s'appelle sous marqués), il était promis, comme tous les libérés, aux
tonneaux de poissons pourris du marché couvert.

Le père Fabre le logea au presbytère.

Il y habite encore. Il y mange aussi.

--Monsieur, me dit le père Fabre, d'abord la conversion d'Ullmo ne
regarde personne.

Le père Fabre m'ayant répondu cela d'un ton cavalier, je lui dis:

--Pour mon compte, mon père, vous savez...

--Il a payé, il paye encore. Il ne demande que l'oubli. Donnons-le lui.

--Donnons-le lui.

--Qu'est-ce qu'on n'a pas raconté sur nous deux!

Voici les choses. Asseyez-vous, gardez votre casque à cause de la
réverbération. Petite! apporte-moi mon casque.

--Voici votre casque, mon bon père, fit une petite fille noire.

--Je reçus un mot, il y a quelques années, du commandant des îles, me
demandant un catéchisme et quelques livres religieux pour un condamné
qui en exprimait le désir. J'envoie le catéchisme. Six mois passent.
Je reçois un autre mot du même commandant, pour des livres plus
_sérieux_. C'était un mécréant; il n'existe pas de livre plus sérieux
que le catéchisme, mais j'envoyai les évangiles. Quatre mois passent.
M'arrive une lettre sur papier réglementaire. Un transporté réclamait
ma visite. C'était très mal signé. Je lus: Ullu. Il était des îles
du Salut. On ne va pas aux îles du Salut comme ça! Enfin, j'y allai.
Et je vis Ullmo. Il me dit qu'il se sentait appelé vers l'Eglise.
«Réfléchissez, lui dis-je. Ecrivez-moi, je reviendrai dans six mois».

Ce fut une belle conversion, pure et entière. Quand je retournai au
Diable, j'avais le Bon Dieu dans ma soutane.

Je portais à Ullmo la première communion.

Entre Royale (l'île Royale) et le rocher... Vous en revenez? Vous
connaissez ce passage! Ce jour-là, ce fut plus infernal encore. Et les
requins! Ce n'est pas pour ma soutane que je craignais, mais pour le
Bon Dieu.

Ullmo communia dans sa case. La case tremblait sous ce vent furieux.
Une lampe faite dans un coco représentait seule la pompe catholique.
Sur cette lampe, de Boué, de la bande Bonnot avait gravé, à la demande
d'Ullmo (peut-être avec son surin), un des plus beaux versets des
psaumes: «Si l'Eternel ne bâtit la maison...»

Maintenant Ullmo est catholique. Qu'on le laisse en paix. Ne comptez
pas sur moi pour le voir. D'ailleurs, il est invisible.


GAGNER SA VIE

Sitôt arrivé à Cayenne, Ullmo chercha du travail. Au début de sa
peine l'argent ne lui manquait pas. Lettres et mandats arrivaient
régulièrement. Du jour où il se fit catholique, sa famille rompit. Elle
avait passé sur le crime contre la patrie, mais se dressa devant le
crime contre la religion. Elle n'a pas renoué. Il est lamentablement
pauvre.

Le père Fabre lui donna une paire de souliers ecclésiastiques. Avec
quinze francs qui lui restaient il acheta cet habit de coutil noir.
Quant à son parapluie c'était celui de la bonne du curé.

Il alla de maison en maison. Il disait: «Prenez-moi, prenez-moi comme
domestique.» On lui répondait: «On ne peut pas prendre un ancien
officier de marine comme domestique.» Il répondait: «Je ne suis plus
le lieutenant Ullmo, je suis un traître.»

Il faillit entrer à la Compagnie Transatlantique. Mais le gouverneur
dit non. Avec les bateaux, il pourrait s'évader. «Je n'ai plus de
parole d'honneur, mais j'ai ma foi, dit-il. Sur ma foi je jure que
je ne m'évaderai jamais.» Mais ce fut non. On le vit rôder dans les
bureaux du gouvernement.

Au gouvernement, on emploie des assassins, des voleurs, comme «garçons
de famille». Mais, lui, on le chassa. «Courage! lui disait le Père!
Courage!» Le jour d'une grande fête religieuse à Cayenne, je le vis
qui suivait de loin une belle procession; il avait les yeux sur le
Saint-Sacrement que portait son bienfaiteur et chantait avec les
petites filles noires:

  Que ta gloire, ô Seigneur!
  Illumine le monde
  S'il te faut notre cœur...

Mais il n'avait pas encore trouvé de place. Il frappa aux comptoirs
Chiris, il frappa aux comptoirs Hesse. Enfin, il trouva la maison
Quintry, exportation, importation.

--Eh bien! entrez, dit M. Quintry, je vous prends à l'essai.

On m'avait bien dit que la maison Quintry était rue François-Arago,
mais je n'arrivais pas à la dénicher; la persévérance m'y amena.

--Oui, fit M. Auguste Quintry, c'est bien chez moi qu'est Ullmo.

Il n'était pas là en ce moment, il expédiait des chèques, il allait
revenir.

--On ne comprendra peut-être pas, me dit M. Auguste Quintry, que j'aie
tendu sinon la main, du moins la perche, à Ullmo. En France, vous voyez
la faute, en Guyane, nous voyons l'expiation.

M. Auguste Quintry se remit à écrire. Après un instant:

--Hier, en sortant du comptoir, à onze heures, j'emmenai Ullmo chez
moi pour lui donner des échantillons. Je le fis asseoir dans mon salon
et partis chercher mes deux boîtes. J'ai une petite fille de dix ans.
Voyant un monsieur dans le salon, elle se dit: «C'est un ami de papa.»
Elle va vers Ullmo: «Bonjour, monsieur», et lui tend la main.

J'entends ma petite fille qui crie: «Papa! le monsieur pleure.»

J'arrive, les larmes coulaient le long des joues d'Ullmo.

--Eh bien! lui dis-je.

Je compris.

--Pardonnez, fit-il, voilà quinze ans qu'on ne m'avait tendu la main.


L'ENTREVUE

Ullmo apparut. Sans regarder dans la boutique, il alla s'asseoir à sa
place de travail, une table près de la fenêtre.

Il n'est pas grand. Son teint était jaune. Sa figure, un pinceau de
barbe au menton, avait quelque chose d'asiatique. Son habit de coutil
noir était déjà tout déformé.

--Je vais l'appeler, fit M. Quintry.

--Pas ici, devant les autres.

--Alors, passons derrière.

Nous allâmes derrière.

--Dans cette réserve vous serez bien.

De grosses fèves aromatiques séchaient par terre. Elles iront à Paris
par le prochain courrier. C'est le secret des parfumeurs. Elles
finiront dans de jolis flacons aux noms poétiques à l'usage des belles
dames. Peut-être même que la belle Lison en achètera un!

--Ullmo! voulez-vous venir un moment?

Il vint aussitôt.

--Je vous laisse, dit M. Quintry.

--Voici qui je suis, lui dis-je. Je viens vous voir pour rien, pour
causer. Vous pouvez peut-être avoir quelque chose à me dire?

--Oh non! je ne demande que le silence.

--Et sur vos quinze années au Diable?

--Il y a deux points de vue: celui du condamné et celui de la société.
Je comprenais fort bien celui de la société; je souffrais également
fort bien du point de vue du condamné. Voyez-vous, ce ne sont pas les
hommes, mais les textes qui sont le plus redoutables. Et plus ils
viennent de haut et de loin, plus ils s'éloignent de l'humanité. J'ai
expié. J'ai voulu expier. Je me suis fait un point d'honneur de ne pas
mériter en quinze ans une seule punition. C'était difficile. Un réflexe
qui, dans la vie libre, ne serait qu'un geste, ici devient une faute.
J'ai trahi. J'ai voulu payer proprement. Vous avez été au Diable, déjà?

--Oui.

--Ah! Cela ne fait pas mal en photographie, n'est-ce pas? Quand je suis
arrivé sur la _Loire_, en 1908, moi aussi j'ai dit: c'est coquet.

--Vous êtes resté huit ans tout seul?

--Oui, tout seul.

--Mais il n'y avait personne?

Avec un sourire amer:

--Si. Des cocotiers. Une fois le gouverneur est venu. Il demanda à
mon surveillant: «Combien de temps restez-vous au Diable?»--«Six
mois».--«Six mois! C'est effrayant! Comment pouvez-vous tenir?»

J'y étais depuis douze ans. Un grand sarcasme silencieux me traversa
l'âme. Mais j'étais un traître. J'expiais. Toujours les deux points de
vue.

--Vous logiez dans la case en haut?

--Pas tout de suite. Elle n'était pas bâtie. Je suis resté un an dans
l'ancienne case à Dreyfus, face à la mer.

--Le tintamarre infernal des lames ne vous a pas rendu sourd?

--Non. Mais je connaissais tous les requins. Je leur avais donné des
noms et je crois bien qu'ils arrivaient sans se tromper, quand je les
appelais, les jours où j'avais trop besoin de voir quelqu'un....

On m'avait dit: «Ullmo est vidé. Le châtiment fut le plus fort. Vous ne
trouverez qu'une loque.» C'était faux. Son intelligence est encore au
point.

--A-t-on parlé de mon changement de situation en France?

--Oui.

--Ah! fit-il, agacé. Je n'ai jamais compris quel ragoût avait mon
histoire pour le public. Ce n'était qu'une pauvre histoire. Oh! si
pauvre!

--Et maintenant, attendez-vous mieux?

--Que voulez-vous que j'attende? Je ne suis pas un sympathique pour que
l'on s'occupe de moi.

--Et votre famille?

--Ce que je puis faire de mieux pour ma famille est de me faire oublier
d'elle. Avoir un parent au bagne ce n'est pas gai. Ma famille, elle,
n'a rien fait.

--Vous vous êtes converti?

--Oui, j'ai reçu le baptême, il y a cinq ans.

--Je considère, reprit-il, qu'au point de vue humain, je suis sorti de
la grande misère. J'espère pouvoir gagner deux francs cinquante par
jour. Cela me suffira. A ma première paye, j'achèterai une chemise.

Je vis qu'il n'avait pas de chemise, ni de chaussettes.

--Quant à la vie intérieure, j'ai ce qu'il me faut.

--Vous ne pensez pas à la possibilité, un jour, de revenir en France?

--En France, la vie serait impossible. Qui oserait me faire gagner deux
francs cinquante par jour? Je pense me refaire une existence ici.

--Vous marier, peut-être?

--Joli cadeau à faire à une femme!

--Vous avez des projets?

--Attendre la mort, proprement.

Il n'eut pas un mot de plainte, pas un mot d'espoir. Il me dit:

--Vous avez vu la procession avant-hier? Vous feriez plaisir au Père
Fabre si vous en parliez pour montrer la grande foi qui demeure ici.

Il me dit aussi:

--Oui, je suis un traître, mais... Ce n'est pas une excuse que je
cherche, c'est une vérité que je vais dire: on a été traître, comme on
a été ivre. Je suis dégrisé, croyez-moi.

--Ullmo!

Son patron l'appelait.

Je lui tendis la main. L'émotion bouleversa ses yeux.

Je sortis par la cour, rapidement.




MONSIEUR DUEZ... ET MADAME


On dit: Monsieur Duez.

Ses anciens collègues, les forçats, disent: Monsieur Duez.

Quand il vient à Cayenne, pour affaires, le peuple libre qui le
rencontre lui dit: «Bonjour, monsieur Duez!»

Il a fini sa peine. Ses douze ans sont achevés. Mais comme il «écopa»
plus de sept années, il est astreint à la résidence perpétuelle.

Il vient à Cayenne parce qu'il n'habite pas Cayenne. Il est
concessionnaire d'une île à deux heures de là. Duez fut liquidateur,
puis bagnard; maintenant, il est éleveur. Son domaine, romantique au
milieu de ces flots hargneux, porte le nom d'Ilet-la-Mère. A côté,
est l'Ilet-le-Père. Plus loin, le rocher sinistre avec son feu rouge:
l'Enfant perdu!

Duez? Un forçat «à la noix de coco»! Telle est l'opinion de ses pairs,
qui ajoutent: «En douze ans, il n'a pas planté une rame!»

L'île Royale était son séjour. Il n'a jamais connu la case. Il habitait
seul, dans un carbet, sur la belle route brique qui monte au plateau.
Gardien de la poudrière! c'était son titre: c'est-à-dire, rentier.

Puis, il fut libéré.

Un jour, on vit débarquer du _Biskra_ à Cayenne (un seul bateau vient à
Cayenne: le _Biskra_, car pour parler comme les gens du cru, la Guyane
n'est pas un pays, c'est le cul-de-sac du monde. Encore est-ce moi qui,
pour être poli, ajoute: de sac), on vit débarquer une dame très bien.
Pendant la traversée, le bord se demanda quelle pouvait être cette dame
très bien qui allait à Cayenne. C'était Mme Péronnet.

C'était Mme Péronnet, épouse divorcée de M. Duez, venant, après douze
ans, rejoindre son ex-mari.

Alors, une légende courut la côte du châtiment.

--Ce n'est pas clair, dit-on. Ces choses-là n'arrivent jamais. Les
femmes les plus amoureuses écrivent pendant un an, deux ans, trois
ans, c'est le maximum. L'une tint cinq années, mais c'était une
excentrique! Qu'est-ce que Mme Péronnet vient faire dans cette galère?

Quand on apprit que, pendant la guerre, Mme Péronnet avait fréquenté
le «deuxième bureau», chacun se frappa le front: «J'y suis! Elle est
envoyée par la Sûreté. On a peur que Duez fasse des galipettes. Il
pourrait écrire ses mémoires, les vendre à l'étranger! s'évader! On lui
envoie la chaîne, la douce chaîne!»

Mme Péronnet débarquait avec deux cent cinquante mille francs.

Duez avait obtenu la concession, madame la mettrait en valeur.

Et secouant leurs semelles sur les cailloux de Cayenne, ils partirent
tous les deux, dans une petite barque, un lendemain matin, pour l'île
en pain de sucre, leur royaume de noces d'argent.


DANS L'ILE EN PAIN DE SUCRE

Le soleil se levait, ce jour-là. Et la mer aussi! Nous étions sur le
quai, le directeur des douanes, M. Gontier, et votre reporter. Le
canot automobile ne voulait rien savoir. Il aurait dû pétarader, il
ruait. Le directeur des douanes m'accompagnait à l'îlet-la-Mère pour
régler une affaire avec Duez. Ses services lui avaient signalé que,
la veille, une tapouille brésilienne s'était arrêtée deux heures à
l'îlet. L'îlet n'est pas un port, aucun bateau, si tapouille soit-il,
ne doit y relâcher. Duez le premier savait cela. «Il doit faire de la
contrebande, ce coco-là!» disait le directeur.

Le tout était de démarrer. Une fois au large, on mettrait la voile et
le vent travaillerait.

--Regardez mon mécanicien; il est gentil, ce petit gars. Il a tué un
gendarme dans une grève, à Montceau, cet écervelé-là! Et savez-vous ce
que fait son père? Son père est capitaine de gendarmerie.

--Comment veux-tu, lui dit son aide, porteur de la camisole comme lui,
comment veux-tu que ton père nourrisse ta mère si tu lui supprimes ses
instruments de travail!

--Ça peut aller, fit l'«écervelé».

On embarqua.

Ça n'alla pas du tout. Pendant deux heures, nous vîmes plutôt la mer
par-dessus qu'au-dessous.

On m'aurait affirmé que je n'étais plus un homme, mais l'âme d'une
mèche de vilebrequin en action, que je n'aurais pas rectifié. Dire que
les originaux qui, dans les foires, paient cinquante centimes pour
monter dans un panier à salade appellent cela: aller à la fête!

Le gréviste excessif avait de la poigne. Il vainquit les flots. Et tout
en naviguant de travers on arriva droit à l'Ilet-la-Mère.

L'émoi était dans la place. Nous vîmes cela en approchant. D'abord un
homme sortit de la maison, il regarda; puis ce fut une dame, puis un
autre homme. Puis la dame courut. Elle partait passer une plus belle
robe.

On abordait avec précaution. Cela prit cinq minutes. Puis les trois
insulaires s'avancèrent curieusement, comme si nous étions des sirènes
folâtrant de brisants en brisants. On sauta sur le sol. Ils n'eurent
pas peur.

--Voilà Duez, dit M. Gontier.

--Qui? Le petit en pyjama?

--Oui.

--Il n'a donc plus de ventre?

--Bonjour, monsieur Duez, fit le directeur des douanes.

--Bonjour, monsieur le directeur.

--Je vous présente monsieur, qui est journaliste.

--Ah! ah!

Duez continua les présentations, un peu éberlué:

--Mme Péronnet!

--Mes hommages, madame, mes...

--Le lieutenant Péronnet (pas parent).

C'était un grand diable qui portait la Légion d'honneur.


MADAME INTERVIENT

--Monsieur le directeur, dit Mme Péronnet, qui prit de suite figure de
commandant militaire de l'île, je sais ce qui nous vaut l'honneur de
votre visite. C'est pour la tapouille d'hier.

--Oui, madame, le gouverneur n'est pas content. Les tapouilles...

--Les tapouilles! les tapouilles! En voilà une histoire pour une
tapouille! Vous n'allez pas vous imaginer qu'après avoir dépensé
225.000 francs de mon argent là-dedans, je vais compromettre ma
situation pour vendre trois cochons au Brésil! J'irai le voir, le
gouverneur, moi!

--Mais elles n'ont pas le droit...

--Que voulez-vous que j'y fasse? Elles s'arrêtent ici pour prendre de
l'eau. Est-ce que je peux refuser de l'eau à des gens qui ont soif?
Me voyez-vous, sur la rive, criant à des navigateurs: «Non! vous ne
boirez pas! Allez-vous-en! le gouverneur ne veut pas que vous buviez!
la France non plus! Sur ce coin perdu du monde nous sommes la France!»

Un beau drapeau tricolore claquait à la porte de l'île.

--Et l'autre nuit? Cela vous ne l'avez pas su. Sur ce rocher-là que
vous voyez... car vous connaissez le pays. Il n'y a que rochers dans
votre pays, même dans la mer... Et moi qui habitais Paris! L'autre
nuit une goélette s'est fracassée dessus. Nous avons été réveillés par
des cris réclamant secours. Alors j'aurais dû hurler à ces malheureux:
«Noyez-vous! N'abordez pas! Ordre du directeur des douanes!» Eh bien
nous sommes allés les chercher. C'est une décoration qu'on devrait nous
donner. Ils sont restés tout un jour ici. C'étaient des Brésiliens
aussi. Ils ont retapé leur barque. Et je ne leur ai pas vendu de
cochons!

Se tournant vers moi:

--Je savais que vous étiez ici. Je sais tout. Si vous n'étiez venu,
j'aurais été vous trouver. Il ne faut pas qu'on nous fasse de la misère.

Et au directeur des douanes:

--D'ailleurs, vous allez les compter, mes cochons, et un par un.
Edmond! cria-t-elle à Duez, rassemble les cochons.

--C'est ma femme, me dit incidemment Duez, avec qui je partis
rassembler les cochons, qui dirige tout ici!

Nous marchions vers la porcherie.

--Eh bien! voilà, me dit-il, on se fait à tout. Et si je vous disais
que parfois j'ai la nostalgie de mon petit carbet de l'île Royale!

--Edmond! où es-tu?

--Je comprends cela, fis-je.

Et s'arrêtant, sans répondre à sa femme:

--Je n'ai jamais pu m'expliquer ma condamnation. Tous, juges
d'instruction, avocats, me disaient: «Laissez-nous faire.» Quand les
membres du jury entrèrent en délibération, ils firent appeler le
président. Il vint avec l'avocat général. Le président du jury dit:
«Monsieur le président, tous les coupables ne sont pas là (il avait
raison), l'instruction n'est donc pas complète. Nous ne pouvons pas
juger.»--Vous devez juger, sinon je condamne les membres du jury aux
frais du procès, répondit le président, ce qui était très juste. Puis
il s'en va. Le président se retourne alors vers l'avocat général et
dit: «C'est l'acquittement pour tout le monde!» Mon avocat, Maurice
Bernard, me crie: «C'est l'acquittement! Je téléphone pour retenir une
auto». Le jury avait à se débattre entre deux mille questions. On me
colle douze ans. Que s'est-il passé? Mystère!

Je ne dis pas que je sois innocent. J'ai commis un abus de confiance,
mais...

--Mais?...

--Mais gouvernemental.

--Edmond? où es-tu?

--On fait courir des bruits maintenant. On prétend que je publierai
des mémoires. Non! J'ai juré de ne jamais parler. J'ai l'habitude de
tenir ma parole. Je l'ai prouvé en cour d'assises. Ah! si j'avais
été méchant! Mais du moment qu'on a promis! Je ne demanderais qu'une
faveur, c'est d'être quatrième-deuxième (libre de circuler dans le
monde). Je pourrais aller au Brésil pour mes cochons.

Le second groupe arriva.

--Comptez mes porcs, monsieur le directeur. Et cette truie va en faire
sept dans huit jours. Je vois ça à vue d'œil.

--Mais avec quoi nourrissez-vous vos cochons, madame, demandai-je, ne
voyant que la grande brousse à l'horizon.

--Avec de la viande de requin!

--Et qui pêche les requins?

--Moi! pardi! et Martin aussi, le pileur de têtes de poissons. Martin,
viens montrer ta binette à ces messieurs. Vous allez voir une binette
de vieux pileur de têtes de poissons!

Un forçat centenaire, barbu, poilu et chevelu fit son apparition (dix
forçats sont assignés chez Duez comme domestiques).

--Si l'on m'avait dit que je commencerais à blanchir au milieu de dix
forçats (avec son mari, cela faisait onze)! Eh bien! il n'est pas plus
commode à mener. Je ne donnerai pas mes dix forçats pour une bonne de
Paris.

Nous aperçûmes quelques bœufs sur les pentes.

--C'est à vous, cela, aussi, madame?

--Evidemment, ce n'est pas au gouverneur. J'en ai dix à vendre. Les
achetez-vous?

--Nous en avons plus que cela, dit Duez.

--Non! ce qui est vache, je le garde pour la reproduction.

--Isabelle! as-tu pensé que ces messieurs, après cette mer, pourraient
avoir faim?

--Occupe-toi de ton jardin. Vous allez manger une omelette, messieurs,
comme n'en saurait plus faire la mère Poulard.

Un perroquet s'abattit sur son épaule. Elle embrassa le Jacquot.

--Mais je ne vous ai pas dit mon but, reprit-elle. Je veux
approvisionner Cayenne. A Cayenne, on manque de tout. Quelle capitale!
Je lui enverrai des cochons, des bœufs, des canards, des poules, des
pigeons, du charbon de bois, du poisson, des moutons.

--Tu sais bien que l'on ne peut pas faire de moutons dans ce pays.

--Je lui enverrai des moutons! dit-elle appuyant sur chaque syllabe
comme si elle frappait du pied. Maintenant, messieurs, faites-moi
l'honneur de vous mettre à table.

Une pimpante maison coloniale (œuvre de Mme Péronnet) nous ouvrit ses
portes.

On se mit à table.

--Nous sommes devenus un peu campagnards, dit-elle, manière d'excuser
le décor.

On mangea comme des tigres.

--Le pauvre! fit-elle, portant les yeux sur son mari. Depuis quinze
ans! Mais buvez, messieurs.

On but comme toute la Pologne monarchiste et républicaine.

Maintenant que ceux qui prétendent que madame Péronnet est venue en
Guyane avec de mauvaises intentions, apprennent ce que je pense d'eux:
ce sont des calomniateurs.




LA ROUTE COLONIALE Nº... ZÉRO


Elle s'appelle, en réalité, route coloniale _Numéro Un_.

Comme elle n'existe pas nous la baptisons _Numéro Zéro_.

C'est elle qui faisait dire, dans les vieux temps, aux apaches jouant
leur va-tout: «Et si l'on est refait, on ira casser des cailloux sur la
route!»

Aujourd'hui, quand arrive à la visite un forçat bien réussi, pieds en
lambeaux, fièvre le chatouillant partout et la mort riant entre les
lèvres, le docteur lui dit:

--Tu viens de la route, toi?

--Oui, M'sieur l' major!

En tête des lits, à l'hôpital, vous lisez comme noms de maladies:
«Revient de la route».

Quelle magnifique route! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On
n'a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante
ans... Elle a vingt-quatre kilomètres!

Ce matin, je repris le canot automobile. Pour aller sur la route de
Cayenne, il faut d'abord monter en bateau, à Cayenne. C'est comme ça!
Cayenne n'est pas la grande terre, comme le disent, gonflés d'espoir,
ceux des roches du Salut. C'est une île aussi. Traversons donc la
rivière, et voici la pointe Marcouria; et, cette fois, c'est bien elle,
la grande terre d'Amérique du Sud, celle où, depuis un demi-siècle,
arrivèrent soixante mille blancs aux reins solides et qui n'avaient
rien à perdre, soixante mille blancs qui allaient faire voir au monde
comment nous savions faire les routes... Ah! mais!

Monsieur le gouverneur Canteau n'a beau gouverner que par intérim, il
eût visiblement préféré, ce matin, avoir à me montrer un merle blanc ou
même un pivert à trois pattes. Il aurait toujours pu dire: «Attendez,
on les cherche!» Il vient d'arriver, ce n'est pas sa faute. Il ne dit
pas non plus que ce soit la faute d'aucun: mais son embarras c'est
que, me menant voir une route, il est certain d'avance que nous n'en
trouverons pas...

Le surveillant de la pointe--il n'y a pas de route, mais pour une
pointe il y a une pointe--n'était pas là. Il avait envoyé sa
femme. Sa femme était bien pâle et en peignoir. Elle dit: «Mon mari
regrette, mais la fièvre le mange, il est dans son lit et agite toutes
ses couvertures.» On l'assura que cela ne faisait rien. Et pour
donner un conseil à cette compatriote égarée sur cette pointe, on
ajouta:--Faites-lui prendre de la quinine!

Un bagnard, derrière quatre planches, s'était installé commerçant. Je
crus d'abord qu'il vendait des mouches. Il n'en était rien. Soigneux,
il avait simplement recouvert sa marchandise avec des mouches, pour la
préserver de la poussière. De sorte que nous n'avons pu savoir ce qu'il
vendait.

C'était la pointe Marcouria.

Nous prîmes un camion automobile.

La route faisait un trou dans la brousse. Elle manquait à la forêt
comme une dent manque à une mâchoire. On pouvait tout de même passer,
en visant bien.

--Voyez le travail! dit le gouverneur.

En Guyane, il pleut sept mois de rang, les cinq autres mois, il
convient de sortir avec son parapluie. Lorsque, quittant la route, vous
tâtez l'herbe du pied, vous trouvez le marécage. Les forêts sont des
_pri-pri_, terres noyées. Quand, de temps en temps vous apercevez une
savane, n'y courez pas, c'est une savane tremblante. Au bout de cinq
kilomètres, le forçat qui était au volant céda sa place à un camarade.
Il en avait déjà plein les bras.

--C'est comme si, monsieur le gouverneur, on roulerait sur des œufs qui
faudrait pas casser!


LE SURVEILLANT FOU!

Voici l'emplacement de l'ancien camp. Ce camp, vient d'être transporté
au kilomètre 24. Ici reste une case. Cette case est le théâtre d'un
drame, un drame à un personnage.

Dans le camion, le chef des travaux en avait avisé le gouverneur. Le
surveillant du kilomètre 10 qui, chaque matin, reçoit les vivres et
doit les répartir aux cent hommes du camp, est fou.

--Vous allez voir.

Nous descendîmes.

Un homme jeune, maigre, brun, l'œil narquois, un long couteau rouillé
à la main, une scie à viande à côté de lui, derrière son établi, nous
regardait venir en se dandinant.

--Monsieur le gouverneur, dit le chef des travaux, je dois vous
informer que tout le monde se plaint de ce surveillant, les chefs et
les transportés. Personne ne touche plus son poids de bœuf. Au camp,
il n'arrive guère que des os. Cet homme désosse et racle tout. Et voyez
ce qu'il fait de la viande.

Au-dessus de lui des cordes étaient tendues comme pour sécher du linge,
mais c'étaient des lambeaux de viande qui pendaient, verts et noirs.

--Allons! Qu'est-ce que c'est que ça? fit le gouverneur.

--C'est mes rations!

--Non! monsieur le gouverneur, ce ne sont pas ses rations, c'est ce qui
devrait être autour des os, qu'il envoie au camp.

Toute cette charogne, dont des morceaux dataient de huit jours, ne
puait pas. On en fit la remarque.

--Ça ne pue pas parce que je les camphre, dit l'homme.

--Il les camphre?

--Oui, monsieur le gouverneur, il roule la viande, dans du camphre.

--Allons! qu'est-ce que c'est que ça? répéta le gouverneur.

--C'est mes rations!

--Qu'en faites-vous?

--Je vais vous le dire, monsieur le gouverneur, tous les dix jours, il
en fait une caisse qu'il expédie à sa maîtresse, à Cayenne.

L'homme, rageusement, planta son couteau rouillé dans une cuisse de
bœuf, puis il sortit son revolver. Il poussa la porte de son gourbi
solitaire, décrocha un second revolver et se coucha sur les planches,
une arme à sa droite, une arme à sa gauche.

Il était saoul aussi.

Les bagnards de la route connaissent bien le kilomètre 10. Quand ils
arrivent à sa hauteur, ils font un crochet par la brousse. Le bruit des
pas surexcite l'homme au camphre. Parfois, sans se lever, il tire sur
le passant, à travers la porte.

C'est un gazé de la guerre.


LE BAGNE, LE VRAI!

La Guyane est un pays inhabité. Son territoire fait le tiers de la
France, mais elle n'a que vingt-cinq mille habitants--encore quand on
compte avec amitié. Le Guyanais qui va se promener prend son fusil
comme nous notre parapluie. C'est l'habitude. En dehors de ceux qui
font de la politique, ce qui nourrit, les autres sont des coureurs des
bois, balatistes (qui saignent le balata), chercheurs d'or. C'est vous
dire qu'il y a peu de villages.

Voici pourtant Marcouria.

On nous fait entrer dans une charmante cage à lapins: la mairie. En
notre honneur, le curé et le maire se sont réconciliés. Le curé,
grâce à sa belle barbe rousse, sans doute, avait subtilisé une
pénitente au maire, une petite _Doudou_, et ça n'allait plus! Nous
buvons le champagne. Le secrétaire de mairie était là, aussi. Est-ce
l'émotion? Est-ce la coutume du pays? Sitôt qu'il eut bu, comme un bébé
joufflu qui se dégonfle, il souffla tout le liquide par la figure du
gouverneur. Le gouverneur dit: «Ça ne fait rien!»

Repartons.

Toujours des _pri-pri_, toujours des savanes tremblantes. Nous arrivons
au kilomètre 24. C'est le bout du monde.

Et pour la première fois, je vois le _bagne_!

Ils sont là cent hommes, tous la maladie dans le ventre. Ceux qui sont
debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent comme des chiens.

La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n'est pas eux
qui abattront le mur, c'est le mur qui les aura.

Ce n'est pas un camp de travailleurs, c'est une cuvette bien cachée
dans les forêts de Guyane, où l'on jette des hommes qui n'en
remonteront plus.

Vingt-quatre kilomètres dans ces conditions-là, mais c'est magnifique
en soixante ans! Dans quatre siècles, nous aurons probablement réuni
Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, et ce sera plus magnifique encore!...

Pourtant, la question serait de savoir si l'on veut faire une route ou
si l'on veut faire crever des individus. Si c'est pour faire crever
des individus, ne changez rien! Tout va bien! Si c'est pour faire une
route...

D'abord, ils ne mangent pas à leur faim. Aucun forçat ne mange à sa
faim; mais les autres ne font rien. Ceux-là, le temps de souffler,
n'ont plus la force de lever la pioche.

Ensuite, ils sont pieds nus. La «Tentiaire» dit: «Quand ils avaient des
souliers, ils les vendaient!» Possible. On pourrait peut-être inventer
des souliers faciles à reconnaître aux pieds du peuple libre qui les
achète! Ils sont pieds nus, c'est-à-dire sur le flanc, leurs pieds ne
les portant plus: chiques, araignées des criques, pian-bois (plaies
ulcéreuses). C'est affreux à voir...

--Et à traîner, donc! fait une voix.

On met, pour ouvrir la route, des misérables qui ne peuvent plus
marcher!

Ce n'est que l'extérieur, ce qui se voit. Le mal qui les mine en dedans
s'appelle _ankylostomiase_. Ce sont des vers infiniment petits, qui
désagrègent l'intestin. Tous les bagnards en sont atteints. C'est ce
qui leur vaut ce teint de chandelle, ce ventre concave, et qui fait
que plus l'heure approche où leurs yeux se fermeront, plus leurs yeux
s'agrandissent!

Pour eux, la quinine étant considérée comme un bonbon, on ne leur
en donne que lorsqu'ils sont sages; alors la fièvre accourt tambour
battant dans ce champ de bataille.

Les travaux forcés? Oui. La maladie forcée? Non.

J'entre dans une case. Sur cent travailleurs, quarante-huit aujourd'hui
sont abattus. Sous des moustiquaires noires de crasse, mais trop
petites, leurs bras dépassent, leurs pieds dépassent et la plus
infernale invention de Dieu, le moustique, mène là sa danse.

Les forçats ne me voient pas passer, même ceux qui regardent. La fièvre
les a emportés dans son cercle enchanté. Ils gémissent et l'on ne sait
si leurs gémissements sont un chant ou une plainte. Ils tremblotent
sur leur planche comme ces petits lapins mécaniques quand on presse la
poire.

Ce sont les terrassiers!

Quand on veut faire une route, on s'y prend autrement.




Aux Iles du Salut

L'ARRIVÉE AUX ILES


A cinq heures de l'après-midi, l'_Oyapok_ siffla.

De tous les bateaux qui labourent les vastes mers, l'_Oyapok_ est le
plus nauséabond.

Huit jours après l'avoir quitté, son souvenir vous poursuit encore.

Cependant, je courus pour ne pas le manquer.

Il allait m'emmener aux îles du Salut.

Quand un forçat joue le tout pour le tout, il s'écrie: «Ou les Bambous,
ou les îles!...» Les Bambous, c'est le cimetière; les îles, la
réclusion. Ils les appellent aussi: la guillotine sèche.

Les îles sont trois rochers groupés en pleine mer: l'île Saint-Joseph,
l'île Royale, l'île du Diable. C'est un point du monde réprouvé. Nul
bateau n'a le droit d'en approcher, nul voyageur d'y poser le pied. On
passe au large.

Ce soir, l'_Oyapok_ s'arrêtera un moment entre Royale et Saint-Joseph,
pour m'y laisser tomber.

Un canot sera là vers dix heures et me recueillera.

L'_Oyapok_ emportait une clientèle ébouriffante pour Mana et
Saint-Laurent-du-Maroni: Chinois, Indiens, coolies, noirs, d'autres
moins foncés, des presque blancs. Tous traînaient une batterie de
cuisine. On aurait dit un comice de ferblantiers ambulants. Ils
vociféraient. Les casseroles sonnaient, cela grouillait si fort que
l'on ne savait plus, au bout d'un moment, si c'étaient les hommes qui
avaient une voix de ferraille ou les casseroles qui parlaient nègre.

Ils enlevèrent le pont d'assaut. Entraîné par la vague extra-humaine,
je pus néanmoins m'arcbouter contre un Chinois, ce qui me permit
de défendre mes cinquante centimètres carrés de territoire. Dès
que le bateau leva l'ancre, les descendants de Cham, Sem et Japhet
s'étendirent. Les pieds mordorés d'une Indienne s'allongeaient sur mes
tibias, la pointe de l'omoplate du Chinois me perçait le dos et deux
petites moricaudes crépues dormaient déjà dans mes bras. Toute cette
humanité fut horriblement malade; mais, tirons le rideau, comme dirait
Lamennais, sur cette scène épouvantable.




L'ILE ROYALE


Onze heures du soir. Le ciel est noir, la mer est noire, l'horizon est
noir. Je suis arrivé. L'_Oyapok_ stoppe.

L'obscurité est trop opaque. Je ne vois pas de canot, mais une voix
rouillée demande: «Où est le passager?» Je descends. Le canot est déjà
collé à notre flanc. Un surveillant et six rameurs m'attendent.

--C'est vous? interroge un galérien. Alors, faites barre fixe sur mon
bras, n'ayez pas peur, c'est du fer.

--Paré? demande le surveillant.

--Oui, chef!

--Pousse!

Ils rament vers l'île Royale.

Une voix interrompt soudain le silence:

--_Le Petit Parisien_ a publié ma figure dans le temps...

Au bagne, c'est comme au désert, tout se sait. Mon voyage est connu.

--Bébert! rame ferme. On va parler de nous à Paname!

C'est de nouveau le silence:

--La corvée vous salue bien, au nom de tous, à l'arrivée.

Ils n'ont pas le droit de causer, mais c'est la nuit, et ce sont des
canotiers, forçats de choix.

--Barre à droite!

Voici Royale. J'entends une voix qui vient de terre:

--Eh!... le journaleux!... si t'as pas de lunettes roses, t'en verras
de noires!

Qui m'interpelle? Face au débarcadère est le poste. Ce serait une
maison pareille à d'autres, mais, au lieu de portes et fenêtres, on
voit des barres de fer. C'est une maison-cage.

Le commandant des îles est là qui m'attend.

--Le commandant, le journaleux, c'est tout de la pourriture!

--Quel est cet ami?

--Un détraqué. J'ai usé de tous les moyens: indulgence, pardon,
douceur. Hier, il réclame le médecin. Le docteur arrive, il lui crache
au visage. Je l'envoie au tribunal de Saint-Laurent par votre bateau.»

Salomon, porte-clés, noir de la Nouvelle-Orléans, ressemble, tant il
est grand et fort, à ces nègres en fer des fêtes foraines qui offrent
leur ventre aux poings des amateurs, histoire de mesurer la puissance
de leurs coups. Salomon ouvre la cage, prend le révolté dans ses bras.
Le forçat gigote. Salomon le mate et le pose dans la barque.

La barque file vers l'_Oyapok_.

Dans la nuit, nous entendons une dernière fois, venant de la mer:

--Tous de la pourriture!...


UNE RENCONTRE

Nous montons par la route du plateau. Ce coin est enchanteur.

--Vous êtes sûr que c'est le bagne, commandant? On dirait Monte-Carlo
sans les lumières...

--C'est grand comme la main et j'ai six cents hommes pour la peigner.
Ce peut être coquet.

Un bagnard descendait. On ne se promène pas la nuit, aux îles. Dès six
heures du soir, tous sont souqués. Mais ce bagnard était en service.
C'était le guetteur du sémaphore.

--Tenez! voilà notre première rencontre, vous me direz tout à l'heure
si vous en feriez de semblables à Monte-Carlo. Savez-vous ce qu'a fait
cet homme? C'est un blanc de la Martinique, un noble. Voici son nom,
mais ne le répétez pas, son fils est officier de l'armée française.

Patron d'une goélette sur la côte de Guyane, il faisait le va-et-vient
entre la Prouague, Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Officiellement,
il transportait du bois de rose et du tafia. Ce n'était pas un voyou de
ports, mais un armateur au petit pied. Les meilleures familles de la
colonie le recevaient. Et, si je ne n'avais pas la mémoire courte, je
pourrais ajouter qu'il venait aussi chez moi.

Un soir, on vit arriver au camp de Cayenne un forçat horriblement
blessé et qui criait comme un fou: «On nous tue tous! C'est le
massacre!»

L'homme était porté comme évadé depuis cinq jours. Et voici ce qu'il
dit:

--C'est le patron de la goélette bleue. Il s'entend avec nous pour
nous faire évader. Il demande de cinquante à cent francs. Quand on est
d'accord, cinq ou six, on prend date avec lui. Il doit nous conduire au
Brésil. Et voilà pourquoi tous les camarades qui, depuis deux ans, sont
partis avec lui, n'ont plus donné de nouvelles, voilà pourquoi!

--Eh bien! pourquoi? demande le chef.

--Il nous prend dans sa goélette, tout près de Cayenne, à la crique
de la première brousse. Une heure après, passant devant une seconde
crique, il nous dit de descendre sous prétexte de faire de l'eau. Lui
reste dans le bateau, épaule un fusil et nous abat tous. Ensuite, il
vient, nous ouvre le ventre et vole le _plan_. (Tous les évadés ont de
l'argent; le _plan_ est ce tube porte-monnaie qu'ils font remonter dans
l'intestin).

--Et toi? demanda-t-on au blessé.

--J'ai pu échapper, je n'avais que l'épaule traversée. Mais il m'a
poursuivi. Il m'a cherché deux heures dans la brousse. J'étais caché
sur un arbre. Je suis revenu pour tout vous dire. On nous tue tous!

--C'était vrai, fit le commandant. La cour d'assises de Cayenne ne l'a
pas condamné à mort, elle a sans doute pensé qu'une fois au bagne, les
forçats s'en chargeraient. Mais qui connaîtra jamais les réactions du
bagne?

Nous arrivions devant un logement.

--Voici votre maison, au revoir; à demain!


«MON» FORÇAT

Je poussai la porte de la grille. La porte grinça.

Petit, crâne énorme, un forçat pieds nus se précipita sur moi et, avec
un accent qui n'était pas de chez nous: «Bienvenue, monsieur! fit-il,
bienvenue!»

C'était l'Espagnol Gonzalez, ex-garçon au café de Bordeaux, condamné
pour intelligences avec l'ennemi.

--Vous venez, monsieur, continua Gonzalez, moitié en catalan, moitié
en bordelais, comme le Jésus qui descendit sur la terre pour sauver
les malheureux. Il y a des coupables, je ne parle pas pour eux, mais
moi--et il eut deux larmes dans les yeux--je suis innocent.

Ce n'est pas la rengaine du bagne. On ne vous dit pas souvent: «Je suis
innocent!» mais plutôt: «Moi, je suis une crapule!»

--Mais, monsieur, continua Gonzalez, sans transition, venez prendre une
douche.

Il m'apporta deux citrons en précisant:

--Pour les poux d'agouti.

C'est une des plaies des îles. L'agouti est une espèce de lièvre et ses
poux sont une espèce de poux. L'herbe en pullule. Ils pénètrent sous la
peau, aux chevilles. C'est diabolique.

Il était minuit. On n'entendait plus dehors que le bruit d'une mangue
trop mûre s'écrasant sur le sol. Silencieux sur ses pieds nus,
Gonzalez, sa tête et sa camisole de bagnard, entra dans ma chambre un
gros bâton à la main.

Mais, maintenant, je connaissais les forçats. Je n'ai pas eu peur.
C'était pour battre la moustiquaire!...




DANS LES CACHOTS


Au centre, l'île Royale qui domine est le fléau. Saint-Joseph d'un
côté, le Diable de l'autre sont les plateaux. Dernière balance de la
justice, telles apparaissent les îles du Salut.

A vue d'œil, c'est ravissant. Elles forment, en pleine mer, l'un de
ces petits groupes imprévus qui charment les dames et leur font dire
au commandant d'un paquebot: «Oh! commandant! si vous étiez gentil,
vous arrêteriez là!» Des cocotiers les parent. C'est vert, bien tenu.
On vous affirmerait qu'un opulent casino orne le plateau de Royale,
que cela vous semblerait naturel. Décor pour femmes élégantes et leurs
ombrelles!

Les îles sont la terreur des forçats.

On interne aux îles les sujets à surveiller, les coupables de plusieurs
évasions, les fortes têtes, les meneurs. C'est le fin fond du bagne,
les oubliettes de la transportation.

--Nous tournons la tête à droite: de l'eau! nous la tournons à gauche:
de l'eau! De l'eau partout. Nous devenons fous, monsieur.

L'évasion, leur seul espoir, est difficile. Il y faut du courage. Aussi
les compte-t-on. Dieudonné, de la bande à Bonnot, est parti sur deux
troncs de bananiers, mer terrible et requins à la surface. Le courant
mit trois jours pour l'apporter sur la Grande Terre. Il marcha vers
le Venezuela, mais ne connaissant pas la route, tomba dans le camp
Charvein. Il se jeta lui-même dans le piège, tête baissée.

--Mais Dieudonné est un homme! fait remarquer le commandant Masse.

La fin qui les attend en épouvante plus d'un. On n'enterre pas, on
immerge, aux îles. Autrefois, on sonnait une cloche. On ne sonne
plus; les requins connaissaient ce signal et accouraient, dit-on. Ils
accourent toujours. Le cadavre ne flotte pas longtemps et, comme chante
à peu près le même Dieudonné:

  Déjà les vieux requins sont là.
  Ils ont senti le corps de l'homme.
  L'un croque un bras comme une pomme,
  L'autre le tronc... et tra-la-la!
  C'est au plus vif, au plus adroit.
  Adieu, bagnard! Vive le droit.

                                  *
                                 * *

Nous partons pour Saint-Joseph. Huit heures du matin. Les canotiers ont
revêtu leur plus belle camisole empesée.

--Tenez, fait le commandant Masse, voilà Seigle...

--Présent! commandant! dit l'un des canotiers.

--Eh bien! Seigle, qui a l'air si gentil, et rame avec tant de
conviction, est une mauvaise tête.

--Vous pouvez même dire une crapule, commandant!

--Je lui ai tendu la perche. Il était à 1.800 jours de cachot. Je l'ai
retiré du cachot. Le voilà maintenant canotier. Il m'a promis--parce
qu'on ne jure pas ici--de ne plus pécher. Nous verrons.

--Parole de Seigle! commandant. Je vole bien, par-ci par-là, une poule
à un surveillant, mais je ne vais pas plus loin.

Nous verrons.

--Avec une pioche, une boule de pain, une bonne parole, on nous ferait
traverser la Guyane; nous sommes des vauriens, mais quand on sait nous
prendre...

--Et puis, voilà Pichon. Ce n'est pas un saint non plus, Pichon.

--Commandant, demande Pichon, est-ce que le mur de la prison est un
fonctionnaire?

--Non! Pichon.

--Eh bien! jadis, j'ai passé au conseil pour voies de fait sur un
surveillant parce que j'avais démoli le mur de ma cellule. Comment
voulez-vous que je sois un saint quand je vois qu'au bagne on ne sait
même pas donner aux mots leur juste valeur?

Nous arrivions.


MORTS VIVANTS

L'île Saint-Joseph n'est pas plus grande qu'une pochette de dame. Les
locaux disciplinaires et le silence l'écrasent. Ici, morts vivants,
dans des cercueils--je veux dire dans des cellules,--des hommes
expient, solitairement.

La peine de cachot est infligée pour fautes commises au bagne. A la
première évasion, généralement, on acquitte. La seconde coûte de deux
à cinq ans. Ils passent vingt jours du mois dans un cachot complètement
noir et dix jours--autrement ils deviendraient aveugles--dans un cachot
demi-clair. Leur régime est le pain sec pendant deux jours et la
ration le troisième. Une planche, deux petits pots, aux fers la nuit
et le silence. Mais les peines peuvent s'ajouter aux peines. Il en
est qui ont deux mille jours de cachot. L'un, Roussenq, le grand Inco
(incorrigible), Roussenq, qui m'a serré si frénétiquement la main--mais
nous reparlerons de toi, Roussenq,--a 3.779 jours de cachot. Dans ce
lieu, on est plus effaré par le châtiment que par le crime.

Un surveillant principal annonça dans les couloirs:

--Quelqu'un est là, qui vient de Paris; il entendra librement ceux qui
ont quelque chose à dire:

L'écho répéta les derniers mots du surveillant.

De l'intérieur des cachots, pour réponse, on frappa à plusieurs portes.

--Ouvrez! dit le commandant au porte-clés.

Une porte joua. Se détachant sur le noir, un homme, torse nu, les mains
dans le rang, me regarda. Il me tendit un bout de lettre, me disant:
«Lisez!»

«Si tu souffres, mon pauvre enfant, disait ce bout de lettre, crois
bien que ta vieille mère aura fait aussi son calvaire sur la terre. Ce
qui me console, parfois, c'est que le plus fort est fait. Conduis-toi
bien, et quand tu sortiras de là, alors que je serai morte, refais ta
vie, tu seras jeune encore. Cet espoir me soutient. Tu pourras te faire
une situation et vivre comme tout le monde. Souviens-toi des principes
que tu as reçus chez les Frères, et quand tu seras prêt de succomber,
dis une petite prière.»

Il me dit:

--Je voudrais que vous alliez la voir à Evreux.

--C'est tout?

--C'est tout.

On repoussa la porte.

--Ouvrez!

Même apparition, mais celui-là était vieux. Il me pria de m'occuper
d'une demande qu'il avait faite pour reprendre son vrai nom.

--J'ai perdu la liberté, j'ai perdu la lumière, j'ai perdu mon nom!

On repoussa la porte.

--Ouvrez!

C'était un ancien jockey: Lioux.

--Je vous écrirai, dit-il. Mon affaire est trop longue. Je ne crois
pas que vous vous occupiez de moi, mais quand on est à l'eau on se
raccroche à toutes les herbes.

Dans ce cachot noir, il portait des lorgnons.

On repoussa la porte.

Il me semblait que j'étais dans un cimetière étrange et que j'allais
déposer sinon des fleurs, mais un paquet de tabac sur chaque tombe.

--Ouvrez!

L'homme me fixa et ne dit rien.

--Avez-vous quelque chose à me dire?

--Rien.

--Vous avez frappé, pourtant.

--Ce n'est pas à nous de dire, c'est à vous de voir. Et il
s'immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C'est un spectre
sur fond noir qui me poursuit encore.


DIEUDONNÉ!

A la porte d'une cellule, un nom: Dieudonné.

--Il est ici?

--Il fait sa peine pour sa seconde évasion.

On n'ouvrit pas la porte, mais le guichet. Une tête apparut comme dans
une lunette de guillotine.

--Oui, oui, dit Dieudonné, je suis surpris, je n'avais pas entendu. Je
voudrais vous parler. Oui, oui, pas pour moi, mais en général.

Il était forcé de se courber beaucoup. Sa voix était coupée. Et c'est
affreux de ne parler rien qu'à une tête. Je priai d'ouvrir. On ouvrit.

J'entrai dans le cachot.

Son cachot n'était pas tout à fait noir. Dieudonné jouissait d'une
petite faveur. En se mettant dans le rayon du jour, on y voyait même
assez pour lire. Il avait des livres: le _Mercure de France_; de quoi
écrire.

--Ce n'est pas réglementaire, mais on ferme les yeux. On ne s'acharne
pas sur moi. Ce qu'il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les
chefs, ce sont les règlements. C'est des règlements dont nous souffrons
affreusement. On ne doit pas parler, mais il est rare que l'on nous
punisse d'abord. On nous avertit. A la troisième, à la quatrième fois,
le règlement joue, évidemment. Mais ce qu'il y a de pire, d'infernal,
c'est le milieu. Les mœurs y sont scandaleuses. On se croirait
transporté dans un monde où l'immoralité serait la loi. Comment
voulez-vous qu'on se relève? il faut dépenser toute son énergie à se
soustraire au mal.

Sa parole était saccadée. Il parlait comme un coureur à bout de souffle.

--Oui, je suis ici, mais c'est régulier. Pour ma première évasion, je
n'ai rien eu. Pour ma seconde, au lieu de cinq ans, on ne m'a donné
que deux ans. Je peux dire que l'on me châtie avec bonté. Il me reste
encore trois cents jours de cachot sur les bras. Je sais que, s'il y a
moyen, je ne les ferai pas jusqu'au bout. Il ne faut pas dire qu'on ne
rencontre pas de pitié ici. C'est la goutte d'eau dans l'enfer. Mais
cette goutte d'eau, j'ai appris à la savourer. Aucun espoir n'est en
vue et je ne suis pourtant pas un désespéré. Je travaille. J'ai été
écrasé parce que j'étais de la bande à Bonnot, et cela sans justice.
J'ai trouvé plus de justice dans l'accomplissement du châtiment que
dans l'arrêt.

Je suis seul sur la terre. J'avais une petite fille. Elle ne m'écrit
plus. Elle m'a perdu sur son chemin, elle aussi!

Il pleura comme un homme.

--Merci, dit-il. Ce fut une grande distraction.

Et, comme on repoussait la porte, il dit d'une voix secrète qui venait
de l'âme:

--Le bagne est épouvantable...




LA CASE COMMUNE.


Le soir, à huit heures, à l'île Royale, le commandant me dit:

--Cela vous intéresserait-il de jeter un coup d'œil dans une case, la
nuit?

--Oui.

--Si vous entrez, vous ne verrez rien: ils se donneront en spectacle.
Je vais vous conduire devant un judas. Vous y resterez le temps que
vous voudrez.

Ils étaient allongés sur deux longs bat-flancs, le pied pris dans la
manille (la barre). De petits halos faisaient des taches de lumière.
C'étaient les _boîtes de sardines_ qui éclairaient. Ils ne jouaient
pas aux cartes. Quelques-uns se promenaient, ceux qui avaient pu se
déferrer. Les manilles sont d'un même diamètre et il y a des chevilles
plus fines que d'autres. Ils s'insultaient. J'entendis:

--Eh! l'arbi! C'est-y vrai que ta mère...

Ils parlaient de l'événement du jour, de la visite du journaliste.

--Tu crois qu'il y fera quelque chose? Rien, j'te dis. D'ailleurs, nous
n'avons plus rien de commun avec les hommes, nous sommes un parc à
bestiaux.

--Ça ne peut tout de même pas durer toute la vie.

--T'avais qu'à ne pas tuer un homme.

--Et toi qui qu't'as tué?

--Prends le bateau et va le demander au juge d'instruction du Mans,
s'il veut te recevoir.

Aucun ne dormait. On voyait des couples. Un sourd brouhaha flottait,
déchiré de temps en temps d'un éclat de voix fauve. Par l'odeur et la
vue, cela tenait de la ménagerie.

--J'irai le trouver, demain, pour lui prouver que je ne suis pas fou.
Ah! le manchot (un surveillant) dit que je suis fou! J'irai le trouver,
le journaliste.

--Et puis, après? C'est de la clique comme les autres.

Et l'un, d'un ton de faubourg, me fixa définitivement sur la nature de
ma personne:

--Va! ne crains rien, il fait partie de la viande qu'on soigne!




ROUSSENQ, L'«INCO»[1]


Dans les cellules, à Cayenne, à Royale, à Saint-Joseph, je voyais
toujours un nom gravé au couteau sur le bat-flanc, soit inscrit au mur
en couleur marron: Roussenq.

  [1] Incorrigible.

Parfois, une phrase: «Roussenq salue son ami Dain.» «Roussenq dit M...
au gouverneur.»

Sur le tronc d'un manguier de Royale--ce qui prouvait que ce Roussenq
était parfois en liberté--je lus: «Face au soleil, Roussenq crache sur
l'humanité.»

Quel était cet auteur de graffiti?

Je demandai son dossier. Quand je le pris des mains du commis, je
pliai sous le poids. Ce volume pesait bien cinq kilos. Il valait celui
d'Hespel.

Feuilletons la chose.

_Motifs de punitions_:

A excité ses camarades à l'hilarité par son bavardage continuel pendant
la sieste.--30 jours de cachot.

Lacération complète de ses effets d'habillement.--30 jours de cachot.

N'a pas cessé, pendant la sieste, d'appeler les autres punis pour les
obliger à causer avec lui.--30 jours de cachot.

S'est catégoriquement refusé à se laisser mettre aux fers.--30 jours de
cachot.

S'est catégoriquement refusé à se laisser déferrer.--30 jours de cachot.

A accusé un surveillant de lui avoir volé deux francs.--30 jours de
cachot.

A grimpé jusqu'au sommet des barreaux de sa cellule et déclaré qu'il en
redescendrait quand il lui plairait.--30 jours de cachot.

A forcé le guichet de sa cellule, passé sa tête et crié: «Une autre
punition, s'il vous plaît»--30 jours de cachot.

Bref, le transporté Roussenq (Paul), matricule 37.664, né le 28
septembre 1885, à Saint-Gilles (Gard), condamné, le 5 mai 1908,
par le conseil de guerre de Tunis, à vingt ans de travaux forcés,
pour tentative d'incendie volontaire, outrages et voies de fait, a
collectionné, pendant quatorze ans de bagne, 3.779 jours de cachot.
C'est le record. Roussenq était l'as des révoltés.

                                  *
                                 * *

--Roussenq, me dit le commandant Masse, est un cas curieux. C'est un
hystérique du cachot. Il éprouve une volupté quand on le punit. Il
écrivit une lettre en vers au ministre des Colonies pour lui vanter la
douceur du cachot.

  Ah! douze ans sans ne rien faire!
  Douze ans soustrait de la terre!
            Ministre,
  Tu crois que c'est sinistre?
            Non! rouquin!
  C'est plus beau que ton maroquin.

--Il ne faut pas tomber dans le faible des transportés, c'est faire
leur jeu, reprit le commandant. Aussi, ces temps derniers, ai-je
décidé, pour le punir, de ne plus punir Roussenq. Il appela les
punitions de plus haut.

Il écrivit au gouverneur: «Je me contente de vous dire, à vous,
gouverneur, que vous êtes un dégoûtant personnage.» La punition ne vint
pas.

Il écrivit au directeur: «Lequel est le plus fainéant de nous deux,
dites, descendant d'esclaves? Lequel? Moi, qui vous méprise et le dis,
ou vous, qui n'êtes qu'un marchand de pommades avariées? J'en ai soupé
de votre fiole, sale sac à charbon, rejeton d'une race subjuguée.

«Je vous emmène tous à la campagne, tant que vous êtes: directeur,
procureur, gouverneur et toute la séquelle de sangsues et de ratés! Ah!
vous faites un beau troupeau de vaches! Charognards! Tas d'ordures!
Etres infects vomis par la nature en un moment de dégoût.

«Je préfère ma place à la vôtre!

  «Signé: Roussenq.»


UNE LETTRE...

Dans le dossier, une note du commandant Masse: «Ne pas s'occuper des
écrits de Roussenq; ne pas le punir serait, d'après moi, le meilleur
moyen d'avoir raison de ses manières.»

--Eh bien! en avez-vous eu raison?

--Tenez, voici sa dernière lettre:

  Ile Royale, 8 juin 1923.

  «Monsieur le Commandant,

  «Après quinze ans d'une lutte inégale, me sacrifiant pour une
  collectivité qui, dans son ensemble, n'en vaut pas la peine, je me
  rends compte que je ne puis plus continuer, mon organisme étant affecté
  jusque dans son tréfonds.

  «Comme le jouteur loyal qui, après un tournoi, tombe la face contre
  terre, je me déclare vaincu.

  «Je ne veux pas augmenter la durée de mes punitions, mais je redoute
  les moments de défaillance, la disposition du quartier spécial de
  Royale offrant trop de tentations.

  «Je demande comme faveur d'être transféré dans un cachot de la
  réclusion de Saint-Joseph, où le bavardage (seule infraction que
  j'appréhende à l'avenir) est impossible. Cette impossibilité est due
  à ce fait que les cachots de la réclusion ont de la résonance à cause
  des voûtes.

  «Ainsi s'opérerait mon relèvement, quoique tardif. Combien de fois
  une minute d'aberration, sitôt déplorée, m'a causé des mois et des
  années de souffrances!

  «Vous-même, chef d'une grande administration, vous élevant au-dessus
  des offenses d'un malheureux exacerbé par des misères sans nombre,
  lui avez maintes fois ouvert une éclaircie sur l'horizon.

  «C'est pourquoi, dans ma détresse, je me tourne vers vous. Je ne
  puis plus avaler mon pain, les jours de pain sec. J'ai 1 m. 75 et
  pèse 50 kilos. La misère physiologique se lit à travers mon corps.
  J'espère, malgré tout, arriver à subir les 150 jours de cachot qui me
  restent.

  «Si pour une raison majeure, vous ne pouviez ordonner mon transfert,
  j'ai la prescience, malgré mes bonnes résolutions, que mon amendement
  serait impossible. Une parole est si vite dite!

  «Faites-moi mettre en réclusion, commandant, vous serez clément.»

--Clémence sinistre, dis-je.

--Oui. Cela vous frappe davantage parce que vous n'êtes pas habitué.
Voyez-vous, le monde est fait de trois choses: le ciel, la terre et le
bagne.


DANS LE CACHOT AVEC ROUSSENQ

L'après-midi, je fis armer le canot et repartis pour Saint-Joseph.
Quand, en arrivant, je dis au chef de camp: «Je viens voir Roussenq»,
l'effarement le cloua au sol. On ne voit pas Roussenq. C'est comme
si j'avais frappé aux portes de l'enfer, disant: «Je viens voir le
diable.» Le diable existe, mais ne reçoit pas. Roussenq non plus. Mais
l'ordre que je portais était formel.

Nous montâmes par un chemin rouge et glissant. Malgré les
avertissements, je fis, à plusieurs reprises, plusieurs mètres à quatre
pattes... la mer battait la petite île Saint-Joseph.

Le local disciplinaire. Nous y pénétrons. Nos pas réveillent la voûte.
Ces portes de cachots ont définitivement l'air de dalles verticales
de tombeaux. C'est ici qu'est Roussenq, dans cette rue de cachots
inhabités, seul, comme il l'a demandé.

On déferre la porte. Elle s'ouvre.

Roussenq se dresse sur son bat-flanc et regarde. Il regarde quelqu'un
qui n'est pas un surveillant, qui n'est pas un commandant, qui n'est
pas un porte-clés. La surprise est plus forte que lui; il dit:

--Un homme!

On me laisse seul. Je pénètre dans le cachot. Roussenq en est à la
période des dix jours de cachot demi-clair.

Il est ébloui comme si j'apportais le soleil.

--Ah! bien! fait-il; ah! oui!

--Quel âge avez-vous?

--Vingt-trois ans de vie et quinze ans d'enfer, ce qui fait trente-huit.

Et, tout de suite:

--Je vais vous montrer mon corps.

Il se mit complètement nu. Passant la main sur son ventre, il dit: «La
cachexie!»

Il est si maigre qu'on dirait qu'il grelotte.

Sur ses bras, dans son dos, sur ses jambes, sur la poitrine sont des
marques comme des cicatrices de coups de lanière.

--Ce sont des coups de couteau.

--De qui?

--De moi, pour embêter les surveillants. Ils faisaient une tête quand
ils ouvraient le cachot et me trouvaient en sang! Et puis ça leur
donnait de l'ouvrage.

--Vous touchez à la fin de vos tourments.

--C'est fini. Plus que cent cinquante jours. Maintenant je rentre dans
l'ordre.

--Vous êtes resté longtemps tout nu, mais on vous a redonné un pantalon.

--Je déchirais tous mes vêtements. J'étais un chien enragé.

Il est évident que lorsqu'un individu comme moi lacère ses effets
systématiquement, on ne saurait fournir un aliment à ses dégradations.
Mais j'ai ressenti suffisamment la souffrance du froid de cachot. Les
nuits, je me frottais l'épiderme avec une brosse. J'en suis guéri à
jamais. La douleur est le meilleur conseiller.

--Pourquoi meniez-vous cette lutte inégale contre l'administration?

--Par goût. Je m'enfonçais dans le cachot comme dans le sommeil.
Cela me plaisait diaboliquement. Quand le commandant Masse n'a plus
voulu me punir, j'ai cru que je l'étranglerais. Et puis je protestais
au nom de tous les autres. Mais tous les autres--à part trois ou
quatre--savez-vous ce que c'est? C'est de la vermine qui, plus vous
l'engraissez, plus vous dévore.

On ne me verra plus chercher des amis dans ce fumier.

Je me demande même comment je ferai quand je sortirai du cachot.

Je ne puis plus supporter la vie en commun.

--Vous vivrez à part.

--Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je
ne suis plus un homme, je suis un bagne.

Il dit:

--Je ne puis pas croire que j'aie été un petit enfant. Il doit se
passer des choses extraordinaires qui vous échappent.

Un bagnard ne peut pas avoir été un petit enfant.




«JE FINIRAI DANS UN REQUIN»


On s'assit tous les deux sur le bat-flanc.

--Enfin! j'espère que je suis très malade. J'ai peut-être bien la
tuberculose. J'ai assez avalé de cachets tuberculeux... Oui, voilà.
Quand un camarade «en tient» on le fait cracher dans des cachets. On
colle et on garde ça. Puis on se présente à la visite. On dit: «Je suis
tuberculeux.» Au bon moment on met le cachet dans sa bouche. On le
perce d'un coup de dent et on crache pour l'analyse. Les médecins ont
du travail avec nous!

Il ne voulait pas prendre le tabac que j'apportais.

--Non! Non! je ne veux plus commettre de faute.

--Pour ces paquets-là on ne vous dira rien.

Il les prit, disant:

--C'est que je veux sortir, sortir.

--Mais habillez-vous! vous grelottez.

--Non! on ne grelotte que la nuit.

Il me demanda:

--Je suis bien seul dans l'allée, n'est-ce pas?

--Seul.

--Comme ça, je sortirai. Quand je sens des camarades, près de moi,
mon cerveau chavire. Il faut que je les provoque. Je me couperai la
langue, mais je sortirai.

Il n'avait aucune commission à me confier. Il ne se rappelait plus le
monde.

Je lui dis de pauvres mots d'homme libre qui ne parvinrent pas, j'en
suis sûr, au fond de sa fosse.

Il me répondit:

--Oui. Je finirai dans un requin, mais je veux revoir le soleil!




LES FOUS


Le commandant des îles était à son bureau. Comme j'entrais, il écrivait
sur une lettre, au crayon bleu: «A classer. Il est fou!»

--Bonjour! me dit-il. Lisez ceci:

  «Le Diable, 15 juin.

  «Monsieur le commandant supérieur,

  «Prière de me faire évacuer du Diable au plus tôt, car je prévois une
  éruption.

  «L'île sautera dans quatre jours. On entendra une forte détonation et
  la secousse se propagera du Diable en Europe.

  «Veuillez, en outre, prévenir de suite la Société de géographie.

  «Avec mon profond respect,

  «Aubry, transporté 38.096.»

La veille, quarante-deux bagnards avaient défilé chez moi, un par un.

Le cinquième qui se présenta était manchot et sa vieille figure de
singe riait malicieusement.

--«Vous avez bien entendu parler du fort Chabrol des Vosges? Vous
savez: Pan! pan! deux gendarmes morts. Pan! pan! Eh bien! le fort
Chabrol des Vosges, c'est moi!

Vous connaissez Gérardmer? J'ai pris le tram. Et toujours pan! pan! Ah!
c'était drôle, mon ami, c'était drôle!

Eh bien! j'étais balayeur à Saint-Laurent-du-Maroni, mais toutes les
femmes m'aimaient. Plus je balayais, plus elles m'aimaient. Et voilà
pourquoi on m'a mis sur les îles. Je viens vous porter la plainte d'un
enfant de l'amour.

--Prends ce paquet de tabac, mon vieux, et laisse la place à tes autres
camarades.»

Il redescendit l'escalier, son moignon en goguette et pinçant des ailes
de pigeon au cri de: pan! pan! pan! pan!

Le dixième était grand, maigre. Il se planta devant moi, grelotta comme
un timbre de gare et commença:

--«Au temps de ma femme, Jeanne d'Arc, le monde n'était pas si méchant.
Je parle de l'année 1904 où j'ai pris Jeanne d'Arc pour femme. Quant
à moi, je suis changé en cheval et je viens me plaindre ici que l'on
ne me donne pas de foin. Pas même une jument, monsieur. Or la femme
appartient au cheval et non à l'homme, qui n'est qu'un singe.

--«Prends ce paquet de tabac, mon vieux. Je ferai la commission, je te
le promets.

--Ai-je le droit de dire encore un mot?

--Dis.

Il se pencha à mon oreille!

--Je suis le possesseur du signe cabalistique 234, trois X.»

L'un des derniers se présenta timidement. Il me remit une lettre.

--«Asseyez-vous.»

Il s'assit avec précaution.

Je lus:

«Monsieur le président de l'Académie des Sciences.

«Je viens vous prier de faire une expérience sur ma personne, si
toutefois les membres de l'Académie tiennent à posséder un phénomène
qui n'existe pas encore dans le monde.

«Que l'on m'enferme avec une belle femme, pendant six mois, dans une
chambre verte, et je vous fais naître une personne possédant le corps
d'un serpent, la tête d'un vautour et les pieds d'un chien. Si je ne
réussis pas, on me traînera, séance tenante, au supplice.

«L'auteur de la découverte de l'obscurité. Signature illisible.»

Sur quarante-deux forçats, trois étaient fous.


LA CASE DES FOUS

Au bout de l'île s'élève une maison lépreuse. Les blockhaus sont moins
tristes qu'elle. Le grand soleil lui-même ne parvient pas à la faire
paraître ce qu'elle n'est pas. Loin de chanter sous la lumière, elle se
consume. C'est la case des fous.

C'était jour de visite. Le docteur Clément s'y rendait. Je me joignis à
lui.

Au bagne, on voit le malheur toute la journée. Il passe, comme dans
une ville une auto, un piéton. On entend: «Ma misère», «la misère»,
«notre misère», de même que chez nous: «Bonjour!» «Ah! qu'il fait
chaud!» «Quelle heure est-il?» On se croirait dans un monde de chiens
invisibles grattant, de l'intérieur, à la porte de leur niche. Nous
n'avons qu'un jour des Morts par an; pour eux, c'est jour des Morts
toute l'année.

La case des fous était plus tragique encore que tout cela.

Les portes s'ouvrirent. Une statue de l'abjection était appuyée contre
la cellule nº 1, les yeux fixant le sol, la langue sortie.

C'était un vieux.

--Vieux, dit le docteur, je te donnerai une boîte de lait, ce matin.

La statue ne bougea pas.

A la cellule 2 était Bourras. Il se promenait nu dans sa «concession à
perpétuité». Ainsi se nomment les cases.

--Eh bien! Bourras, tu veux me demander une boîte de lait, toi, aussi,
ce matin?

Bourras sourit:

--Je voudrais prendre quelque chose, ce matin.

--Quoi donc?

--Je voudrais prendre la liberté.

En face (on avait ouvert toutes les cellules) le numéro 4 nous appela.

--Eh bien! Jean, mon vieux Jean, qu'est-ce que tu veux?

Et, pointant son doigt sur le numéro 2:

--Monsieur le major, il est bien fou, je m'y connais, vous ne faites
pas erreur. Hier il a mangé son mur. Il est de Caen. Tous ceux de Caen
mangent les murs. Il mourra aussi, il mourra!

--Vous donnerez une boîte de lait à Jean.

--Non! je veux une purge.

--Vous lui donnerez une purge.

--Et puis, vous savez bien, monsieur le major, à huit ans, j'ai embaumé
mon père. Je désire qu'on me rende la pareille. Et, comme je veux
être sûr d'être embaumé après ma mort, que l'on commence maintenant.
Embaumez-moi, monsieur le major. Débutez par le ventre.

--Jeudi prochain, Jean, je te le promets.

Voici Boutriche Amar au numéro 16. C'est un Arabe.

--Eh bien! Boutriche, tu es sorti ce matin, n'est-ce pas?

Il fit remonter son souffle de très bas et siffla:

--Oui.

--Alors, tu es content?

--Oui.

Boutriche Amar veut sortir tous les matins à sept heures pour tuer son
ennemi. Son ennemi est le soleil. Il prend des pierres et, comme il est
très fort, il les lance dans le soleil. N'est-ce pas, Boutriche?

--Ou-i.

Et après, il crache sur le soleil. Il crache pendant cinq minutes.

--Ou-i.

--Vous donnerez une boîte de lait à Boutriche.

Le nº 17 chantait: «O Marguerite; ô toi! ma Marguerite.»

Il regarda le docteur et dit: «Bonjour, Marguerite!»

Il se tourna vers moi: «Bonjour, Marguerite!»

--Tenez, voilà Caillot, au nº 13. Il est libérable dans vingt-cinq
jours. Nous ne pouvons pas renvoyer un homme pareil. Alors il aura fait
sa peine et restera quand même au bagne. Il doit s'en rendre compte.
Depuis deux mois, il n'ouvre plus la bouche.

Caillot, sur son bat-flanc, pensait profondément, les sourcils froncés.

--Caillot! veux-tu quelque chose?

Caillot n'entendit pas. Caillot pensait, pensait...

Au nº 3 était un homme, correctement vêtu de ses habits de bagnard.
Il caressait un chat. C'était Compart. Compart était un bon sujet.
Voilà quarante jours, au Diable, il tua un camarade qui lui avait volé
trente-cinq francs. Sitôt après, Compart devint fou. Il ne parle plus
que de sa fille qu'il eut à Paramaribo, en évasion.

--Eh bien! me dit-il, vous irez là-bas, à Paramaribo. Vous verrez ma
petite-fille. C'est dans la troisième rue.

Et me montrant son matricule.

--Prenez mon numéro. Dites-lui bien mon numéro. C'est un très bon
numéro.

Aousset, au numéro 14, se promenait comme une bête, tout nu, à quatre
pattes dans sa cellule. Il avait un baquet rempli d'eau sale dans un
coin.

--Alors, il boit toujours de l'eau sale?

--Plus elle est sale, plus il se frotte le ventre, dit l'infirmier.

--Aousset, on va te mettre de l'eau propre.

On fit mine de lui enlever son baquet. Mais il rugit et montra les
ongles.

Voici le numéro 22. Quand nous approchons, il lève le doigt et,
confidentiellement:

--Un petit pigeon est venu ce matin et m'a dit: «il faut manger. Alors
je vais manger.»

--Donnez-lui une boîte de lait.

Trabot, Sénégalais, est assis sur sa planche. Il tresse des lianes
avec une rapidité prodigieuse et parle haut, très haut. Il parle ainsi
depuis un an et demi sans arrêt. Il dit toujours la même phrase. On n'a
jamais pu comprendre que deux mots: _Droit civil_ et _classe_. Dans
son discours éternel, ces deux mots passent régulièrement comme les
agrafes d'une courroie en action.

Crébillot est un déporté de l'île du Diable. Il a un œil fermé et
sourit de l'autre, cordialement. Sa paralysie générale est en plein
épanouissement.

--Allez donc voir Joffre et Clémenceau et dites-leur bonjour de ma part.

Nous partions. Il nous rappela:

--Et mes galions? A-t-on relevé mes galions?

--Bien sûr!

--Cinq milliards et demi dans le port de Cayenne, c'est quelque chose.
Il faut me relever ça!

Il y avait un Annamite qui ne mangeait que des crapauds.

Il y avait un Marocain.

Ils étaient venus de Saïgon, de Tombouctou, de Marakech, de Caen, se
jeter dans ce trou!

Il y en avait un qui chaque jour, lançait quelques cailloux dans la
mer, à la même pointe de l'île Royale. Comme cela, il créerait une
digue d'Amérique du Sud en France. Il n'aurait plus ensuite qu'à
marcher dessus pour rentrer chez lui.

C'est de cette folie-là que ces tragiques misérables sont tous fous!




AU «DIABLE»


Au Diable! Ce n'est pas de cet îlet que vient l'expression. Si chaque
fois que l'on envoie un concitoyen au diable, le maudit devait
débarquer ici, l'humanité serait trop sévère.

Les condamnés appellent le Diable: le Rocher noir.

On croirait n'avoir qu'à enjamber pour passer. C'est une tout autre
affaire.

Naguère un câble aérien réunissait les deux îles. Ainsi, chaque matin,
dans un petit wagonnet, partait le ravitaillement. On ne va pas quand
cela vous chante chez les déportés. Un goulet sépare les deux terres.
Le courant est impératif. Aucun bateau ne s'y aventure. La mer ici
semble un mur hérissé de tessons de bouteilles.

Au pied de l'abattoir, le canot nous attendait.

Les requins connaissent les jours de tuerie. Ils accourent dans l'anse
dont l'eau se rougit. On les voit à la surface se réjouir du sang des
bœufs.

Le forçat boucher accroche un paquet d'intestins à un harpon. Il va
nous sortir un squale. Le monstre mord à la minute. Le forçat ferre
trop tôt. La bête retombe à l'eau, gueule déchirée.

Nous embarquons.

Pour franchir à pied la distance de Royale au Diable, trois minutes
suffiraient. Nous voici en route depuis un quart d'heure. Six rameurs.
Nous n'avons presque pas décollé de Royale.

Ce sont six rudes galériens pourtant! Leur mâchoire est agrafée. On
dirait que c'est avec elle qu'ils tirent le canot. Mais chaque fois
qu'ils gagnent un mètre, les rouleaux nous repoussent de deux.

Le commandant Masse, le docteur Clément, nous sommes neuf. Aucun ne
parle. Le hasard de ces minutes nous impose. Un orage s'abat à droite:
rideau de fer qui descend sur l'horizon. L'orage fonce sur nous comme
une charge de cavalerie.

Nous ne parlons pas. Dans un suprême effort, les forçats enlèvent le
canot et sortent du tourbillon.

--C'est fait! dit Seigle.

Nous sautons sur le «Diable». Ouvrez les bras et vous tiendrez l'île
contre votre cœur. C'est tout son volume.

Dreyfus l'inaugura. Il y resta cinq ans, seul. Voici son carbet. Il est
abandonné. Je le regarde et c'est comme une très ancienne histoire que
l'on me conterait.

Voici son banc. Chaque jour, le capitaine venait s'y asseoir, les
yeux fixés, dit la légende, sur la France, à quatre mille milles par
l'Atlantique.

Vint Ullmo. Là est sa case. Il y reçut le baptême, la communion. Voici
sa lampe, son cocotier.

La guerre a peuplé le rocher. Maintenant ils sont vingt-huit, deux par
baraque.

--Ne rappelez pas mon nom, supplie celui-là portant barbe noire.

--Qu'avez-vous fait?

--En 14, j'ai écrit à la _Gazette de Cologne_ pour lui dire que je
pourrais fournir des renseignements.

Il est l'infirmier de ses camarades.

Ils ont un peu débroussé et cultivent d'étroits jardins.

Voici un Annamite qui ne parle qu'annamite.

Voici un Chilien.

C'est tout.

Ile du Diable! tombeau de vivants, tu dévores des vies entières. Mais
ton silence est tel que pour le passant tu n'es qu'une page!




MARCHERAS L'AVENTURIER


J'allais sortir. Il était six heures du soir. Quarante-deux forçats
avaient défilé devant moi, sous cette véranda, l'après-midi. Je me
sentais égaré dans une immensité de misères. Un tour de l'île me
débarbouillerait l'esprit, quand un quarante-troisième forçat apparut
au sommet de l'escalier:

--Vous avez quelque chose à me dire?

--Oh! non, pas moi! Mais vous voulez me voir, je crois?

--Marcheras?

--Marcheras.

Marcheras présentement infirmier des îles du Salut.

Docteur, commandant, surveillants reconnaissaient en lui un «homme
bien», une «personnalité intéressante». A l'hôpital, son chef lui
accordait une «confiance sans limite».

Du forçat, il n'avait que la livrée. Il tenait son chapeau de paille
tressée d'une main habituée aux meilleurs feutres. Sa tenue, ses
propos, son sourire, ses silences étaient d'une élégance désabusée.

Nous voilà assis, chacun d'un côté de la table.

--Eh oui, fit-il, telle est la vie!

Il accepta une cigarette.

--Les bons, les mauvais, les brutes, les brebis perdues, nous tournons
tous, ici, dans un cercle vicieux. Nous n'avons plus de boulets aux
chevilles; mais, sitôt que nous battons de l'aile pour nous élever, une
corde invisible nous ramène au fond du trou. A part le feu, nous sommes
bien les damnés que représentent les images catholiques.

Entendez-moi. Je ne dis pas que je sois venu ici sans motif. Mais je
n'étais pas foncièrement mauvais quand j'accomplis mon premier voyage
en Guyane (il sourit) à dix-huit ans. J'avais tiré un coup de feu
sans résultat et volé mille francs. Cela ne valait pas une pension
de l'Etat, mais n'était qu'un geste. Mon âme, autour de cette tache
d'un jour, restait blanche. Mais après quatre ans d'administration
pénitentiaire, alors non! je ne pouvais plus concourir pour un prix
Montyon. Ah! fit-il d'un ton d'administrateur, la Guyane devrait
être un Eldorado. Songez que moi (il me désigne son matricule), je
suis le 27.307. Un très vieux cheval! On en est maintenant à 47.000.
Cherchez une route, un chemin de fer, cherchez la trace du passage de
quarante-sept mille blancs. On ne voit pas même leurs tombes. On aurait
pu tout au moins, élever une pyramide avec les ossements. C'eût été un
souvenir!

Le bagne n'est qu'une machine à faire le vide. Et cette machine coûte
quatorze millions par an à la France.

On ne peut pas commander au paludisme. Mais voyez pourtant, à Panama,
à Colon. Allez à la Coutcha, à l'intérieur, où la fièvre jaune était
latente, aujourd'hui plus rien.

Dans les bagnes des Etats-Unis, regardez...

--Vous avez voyagé?

--Assez, il faut bien employer son temps d'évasion.

--Dans les bagnes des Etats-Unis, ce n'est pas la même chose. On couche
en cellule la nuit.

--Vous y êtes allé?

--Oui, mais un peu comme vous ici. Lors de ma première évasion, j'ai
tenu à faire la comparaison. J'avais obtenu toutes permissions. Je ne
m'étais pas présenté, évidemment, mon matricule de Cayenne à la main.
Mais aux Etats-Unis, des dollars, un fin rasoir, un bon tailleur vous
font un gentilhomme en une matinée...

On couche en cellule, donc pas de promiscuité. Si le fruit qui tombe
dans un bagne américain n'a qu'une petite tache, cette tache ne
s'étendra pas. Il y a des ministres du culte, des livres. On instruit
l'homme. Beaucoup d'entre nous vont au mal parce qu'ils ne soupçonnent
pas le bien. Les Américains leur cachent le mal et leur montrent le
bien. L'homme se relève. S'il est illettré, on l'instruit. Quand il
sort, un trousseau l'attend. On ne le jette pas à la porte, on lui
trouve du travail. Il mange à sa faim. Il ne voit pas tuer devant lui
un homme, à propos de bottes.

Dans les petites républiques de l'Amérique du Centre, même...

--Vous connaissez aussi?

--J'ai tenu à tout étudier. Les prisonniers sont considérés comme des
hommes. Pourtant, Guatemala, Honduras, San Salvador, Costa-Rica ne sont
pas de grands pays comme le nôtre.

Prenez la Guyane anglaise, la brésilienne ou la hollandaise. Des
quatre, la Guyane française est celle que la nature favorisa le plus.
C'est un pays neuf et opulent. On dirait que Christophe Colomb ne l'a
pas encore découvert! Or, que fait-on? Nous arrachons de l'herbe qui
repousse le lendemain.

Tout cela était pesé. Ce bagnard ne déblatérait pas, mais déplorait. La
faillite du bagne choquait son intelligence. S'il disait: «J'ai vu à
Sainte-Marguerite un chantier où les hommes sitôt débarqués mouraient
sur le ventre, comme des poissons sortis de l'eau», ce n'était pas pour
s'indigner, mais pour s'étonner de procédés si peu rémunérateurs.

--Aussi, dégoûtés de notre inutilité, monsieur, on déserte.


LA VIE D'UN FORÇAT AVENTURIER

L'évasion, monsieur, n'est pas un jeu, c'est une science. Ceux qui
la représentent sous le jour d'une action romanesque n'ont pas été
forçats. On vous racontera de superbes histoires qui sont vraies.
Il y eut ce collègue, mon ami, qui se fit clouer dans une caisse à
destination d'un autre «frère de la côte» à Demerara. On lisait sur la
caisse: «Plante rare. Prière d'éloigner des chaudières, et d'arroser
souvent.»

Nous n'avons pas davantage oublié cet homme qu'on emporta pour mort,
un couteau dans l'épaule, à l'amphithéâtre de Royale. Le lendemain,
on ne le retrouva plus. Ni la table d'opération; il s'en était servi
pour radeau. Des gens d'hôpitaux sont partis, au fil de l'eau, dans des
cercueils. Et l'évasion des canotiers de la chaloupe _Melinon_! C'était
la plus jolie de l'administration. Elle effectuait son premier voyage.
Il était cinq heures du soir, heure de la promenade chic sur le quai
de Saint-Laurent-du-Maroni. Le directeur était là. Tout ce beau monde
admirait la nouvelle acquisition. Les forçats touchèrent le débarcadère
et, soudain, repoussèrent la chaloupe. On crut d'abord qu'ils
manœuvraient. Ils prenaient le large! «Mais que font-ils?» demandait le
directeur. La chaloupe siffla: «Pou! pou! pou!» Le directeur criait:
«Arrêtez!» Nos amis inclinèrent par trois fois le pavillon--salut
réglementaire. On ne les revit jamais.

Mais l'évasion ordinaire, la vraie! C'est un exploit que les
connaisseurs qualifieraient d'héroïque si le but était autre. De la
«grande terre», on tombe dans la brousse. On est sans vivres, sans
vêtement. On a tout calculé, mais rien prévu. On sait, par exemple,
que, dans la brousse, on tourne toujours à gauche. Pourquoi? C'est un
fait. Mais c'est tout ce qu'on sait. Onze jours, une fois, je suis
resté dans les bois. Les singes rouges étaient mes compagnons. Je
me battais avec eux pour voler leur nourriture. Toute la nuit, ils
criaient lugubrement. Las des marécages, je montais, parfois, aussi,
dans les arbres. Quand le sommeil me terrassait, je rêvais que les
singes m'emportaient. Et puis, il y a le grage, serpent qui donne
la mort, et tous ceux que l'on vient troubler dans leur royaume:
tamanoirs, pumas, caïmans. Enfin, un jour, on aperçoit un pomakari
(toit d'un canot de nègres bosch). Et alors, quand on a la chance et
une volonté d'acier, après encore un mois de vie de chien sauvage,
alors, alors, on est tour à tour scieur de long à Paramaribo, cireur
de bottes à Demerara, barman à Panama, tenancier de tripot à Colon,
chercheur d'or un peu partout. Au Mexique, on s'engage dans les bandes
de Francisco Madero contre Francisco Diaz. Cela dure un mois. Et
l'on s'engage ensuite chez Francisco Diaz contre Francisco Madero.
De bagnard, on s'élève au rang de pirate. On est aussi négociant. Je
fus marchand de glaces ambulant à Bogota. Dans cette même Colombie,
j'ai tâté des mines d'émeraude. Vos compagnons sont des assassins, des
étrangleurs, des faussaires. Un homme intelligent ne fait pas le mal
pour le plaisir de faire mal. Mais il faut soutenir sa façade d'homme
libre. Donc, un coup de pistolet, le soir, est vite tiré. Et on se
sauve....

On va chercher du pétrole au Venezuela. J'ai saigné les balata, j'ai
fait du caoutchouc. On m'a vu dans les massifs de l'Imataqua, à
soixante kilomètres dans l'intérieur. Je gagnais ce que je voulais avec
le quartz aurifère. Les belles cascades qu'il y a là! Les vieux forts
du temps des conquistadores hantent ses côtes. Mais on redescend. On a
besoin de s'amuser. On a hâte de couper sa barbe à la Jean Hiroux. On a
deux ou trois mille dollars en poche, de quoi être un homme: les villes
sont là, les bars, les tripots, les femmes. On lave tout en une semaine.

Huit jours de folie font oublier des années de misère. Le bagne semble
loin! Et l'on remonte prospecter ou mourir.

Une fois, lors de ma seconde évasion (on ne croit jamais retourner au
bagne, mais on compte tout seul. Un duel à la mexicaine, à Panama,
m'avait fait découvrir. On me ramena à Saint-Laurent. Je dus donc
m'évader encore), une fois que j'avais gagné, chez les Guatémaltèques
et autres Nicaraguais, de très authentiques et très bons dollars je
partis me promener à New-York. Passant, un soir d'été, dans un quartier
ouvrier, je vis des familles, le père, la mère, les enfants, causant et
jouant devant les portes. C'était honnête, c'était beau. Pourquoi ne
deviendrais-tu pas cela? me dis-je. Dès le soir, je quittai le palace
qui, depuis un mois, avait l'honneur d'héberger une crapule aussi bien
habillée que moi. Je réduisis mes frais. Hélas! il est une chose que je
ne pus réduire: le goût de grand'route aventureuse. Et puis...

La nuit était tombée tout à fait. Il me regarda à la lueur d'une
chandelle.

--Et puis je suis une canaille. Nous sommes tous des canailles. Nous
sortons de l'école du crime. Ai-je assez souvent entendu: «Comment t'y
es-tu pris?»--«Comme ça.»--«Imbécile! voilà comment il fallait faire.»
Alors on sait. On sait trop!


MAINTENANT

Maintenant j'ai passé l'âge des grands voyages. Mes ailes sont rongées.

Je fus marquis, plusieurs fois _de_. Les joies du monde, je les ai
tenues dans cette main, cette main qui tient à cette heure le chapeau
de Duez. Oui, Duez m'a donné son chapeau en partant. Je ne suis plus
qu'un résigné irrémédiablement battu dans son dernier combat.

Je finirai d'abord sur ce rocher, ensuite dans un requin. Tout cela
sera d'après la loi.

Mon bonheur est de faire du bien à mes co-détenus. Je fus un voleur.
Ici au bagne, je suis l'homme intègre. Mes chefs me confient
l'infirmerie. Je gère vingt mille francs.

Les camarades me disent: Tiens! Henri, garde-moi ça. Je garde. Comment
expliquez-vous cela?

J'ai été criminel.

Trois fois, je me suis évadé.

J'ai traîné la chaîne (j'étais de ce temps), onze mois, je fus aux fers
par les deux pieds.

J'ai mérité ces châtiments.

Ai-je du repentir? Je ne dis pas que je porte droit mes crimes, mais je
les porte. Quand à l'âge de raison, on s'est chargé d'un fardeau, on ne
gémit pas sous le poids.

Bien souvent, quand je me trouve seul, les soirs, chez moi, dans mon
hôpital, je regarde les bocaux. J'ai tous les genres de mort à ma
disposition. Alors je me dis: Si j'abrégeais? Toujours une voix répond:
Qui sait?... J'ai franchi les Andes. Sur trois planches j'ai affronté
la mer des Guyanes. J'ai traversé à la nage des rios en crue. Je n'ai
pas le courage de déboucher un flacon! Vous avez voulu me voir? Tel est
le triste individu que je suis. Au revoir, monsieur, et bonne chance!




A Saint-Laurent-du-Maroni

LA CAPITALE DU CRIME


Les aras, volant par deux, traversaient le Maroni, de la rive
hollandaise à la rive française. Des cochons sauvages en faisaient
autant, mais par bandes et à la nage. De temps en temps, une fumée
montait de la brousse, c'était un maigre feu d'évadés. Nous venions de
passer Galibi, le grand campement des Indiens.

Le _Turina_, bateau des bœufs, filait doucement sur le fleuve. Ce noble
bateau, venant du Brésil, apportait de la viande pour le bagne. Il
n'avait pas vu d'inconvénients à me prendre aussi.

Au Brésil, au Venezuela, dans les autres Guyanes on élève des bœufs.
En Guyane française, non. Les forçats pourraient les chevaucher un
jour de révolte et charger les autorités. Peut-être, plus simplement,
l'administration redoute-t-elle le mauvais exemple pour ces bestiaux:
s'ils s'évadaient?

Le Maroni est un émouvant chemin. Il conduit vers l'or, il amène au
bagne. Dans le haut, sont les placers aux noms parlants: placer Enfin,
placer Espérance, placer Merci, Seigneur, placer A Dieu-Vat. Ici
s'étalent les camps de forçats: camp des Malgaches, camp Lorrain, camp
Godebert, camp--ce nom aussi parle dans le pays--camp Charvein ou des
«Incos».

Sitôt après les îles Arouba nous vîmes sur la droite une poignée de
maisons très blanches: Albina, village hollandais, et sur la gauche
Saint-Laurent, ville française. C'était tout de suite plus sombre. Là
aussi est un gril.

                                  *
                                 * *

«Quand vous arriverez à Saint-Laurent, vous serez effrayé» m'avait-on
dit. Je ne fus pas du tout effrayé (en arrivant). C'est très gentil,
Saint-Laurent. Regardez ces rues! Râtissées, peignées, pomponnées. Et
ces maisons! Mais c'est tout neuf! On se sent ravigoté. On refuse net
la voiture de la «Tentiaire» qui vous attend et l'on part à pied, fier
d'être piéton et même Français. Voilà l'hôtel de ville! Mais c'est
un bel hôtel de ville! Et le palais de justice, donc! Il n'est pas
terminé. Je dois même dire que, depuis cinq ans, il est en cet état,
et qu'il s'abîme avant l'achèvement. On manque de bois! Il n'y a pas
d'air, j'étouffe; les forêts m'entourent, mais on manque de bois! C'est
tout de même un beau palais de justice!

Saint-Laurent-du-Maroni est le royaume de l'administration
pénitentiaire. C'est une royauté absolue, sans Sénat, sans Chambre,
sans même un petit bout de conseil municipal. C'est la capitale du
crime.

Le roi règne et gouverne, c'est M. Herménégilde Tell.

Son premier ministre est M. Dupé.

MM. Masse, Michel, Nairinec, Vitalien, Cordonnié, Toutblanc sont
sous-secrétaires d'Etat.

Les pages sont de jeunes et brillants assassins, les sympathiques
«garçons de famille».

D'un côté de Saint-Laurent part une route (17 kilomètres) qui va à
Saint-Jean, la ville des relégués, autrement dit «pieds-de-biche».

De l'autre côté, une autre route (22 kilomètres), qui, passant par les
camps, conduit à Charvein.

C'est tout! Après cet effort on s'est épongé le front. On a fait
avancer son fauteuil, crié: ouf! et l'on n'a plus bougé.

--Madame l'administration pénitentiaire, ce que vous avez fait là est
fort bien.

--Pas mal, monsieur.

--Vous nous avez prouvé que lorsque vous vouliez...

--Mais je ne veux plus, monsieur.

--Pourquoi?

--C'est trop difficile.

--Mais pourtant, la colonisation.

--Il fait trop chaud.

--Allons! du courage. Prenez cet éventail. Maintenant que vous avez
créé Saint-Laurent, montez plus haut, débroussez, bâtissez.

--La barbe! monsieur.

--Alors, vous ne voulez plus planter une rame?

--Non, monsieur.

--Vous ne voulez pas élever de bœufs? Vous savez que cela coûte cher à
la France d'acheter des bœufs au Brésil et au Venezuela.

--Pauvre France!

--Alors que faites-vous ici?

Madame «Tentiaire» se dressa:

--Je règne, monsieur. Je règne sur le paludisme et l'ankylostomiase.
Je règne sur la dégradation de neuf mille sept cents hommes,
transportés, libérés, relégués. Je règne sur les requins des îles et
les bambous de Cayenne et de Saint-Laurent. Je protège les arbres
balata et les mines d'or. Si je traçais des routes, s'abattraient
dans ce pays des bandes qui saigneraient ces arbres, qui violeraient
ces mines. Je régnerai longtemps, monsieur. La crapule est nombreuse.
J'ai encore reçu six cent soixante-douze sujets, hier. Mon royaume est
solide, et, comme l'a dit Louis XV, mon aïeul: «Cela durera bien autant
que moi.»


LES LIBÉRÉS

Saint-Laurent est la fourmilière du bagne. C'est là que les coupables
désespèrent en masse. Quelques comptoirs pour l'or et le balata, le
quartier administratif, un village chinois, des nègres bosch, nus, qui
ravitaillent les placers et rapportent les lingots, et, animant cela,
des forçats, des «garçons de famille» pressés et empressés et tout
le régiment rôdeur, inquiet, loqueteux des _quatrième-première_: les
pitoyables libérés.

C'est par ses libérés que Saint-Laurent ressort.

Là, on fait le doublage, et là demeurent à perpétuité (mais meurent
bien avant!) les forçats condamnés à huit ans et plus et qui ont achevé
leur peine.

Que font-ils? D'abord ils font pitié. Ensuite, ils ne font rien. Les
concessions? Ah! oui! «A leur libération, les transportés pourront
recevoir une concession...» Il y en a. Mais à peu près autant que de
bâtons de maréchal dans les sacs d'une brigade qui passe.

Alors, hors des prisons, dans la rue, sans un sou, portant tous sur
le front, comme au fer rouge et comme recommandation: ancien forçat;
avilis, à la fois révoltés et matés, minés par la fièvre, redressés par
le tafia, vont, râlent, invectivent, volent et jouent du couteau, les
parias blancs de Saint-Laurent-du-Maroni.

Leur formule est juste: le bagne commence à la libération. Qu'ils
travaillent! Où ça? ils ont une concurrence qu'ils ne peuvent battre:
celle des forçats en cours de peine. Exemple: Une société, la Société
forestière, vient s'installer en Guyane. C'est la première. Les libérés
voient un espoir, ils vont avoir du travail. Catastrophe! Le ministère
accorde à cette société deux cents forçats officiels à 75 centimes par
jour.

Et les libérés, le ventre creux, regardent passer les bois.

Chez les particuliers? Ils sont peu, car tel est ce pays, et si nouveau
que cela vous semble, il faut vous y faire, qu'il y a trente assassins
et voleurs contre un simple citoyen. Et puis les particuliers ont des
«assignés». Ce sont les forçats de première classe employés en ville.

Dans les comptoirs? Oui, quelques-uns travaillent dans l'importation
et l'exportation, mais quelques-uns seulement, parce qu'il n'y a que
quelques comptoirs.

Alors, que font-ils?

1º Ils déchargent deux fois par mois les cargos américains et français
qui apportent des vivres.

2º Ils mangent--je veux dire ils boivent--en un jour et une nuit les
cinquante francs guyanais qu'ils viennent de gagner.

3º Ils se prennent de querelle, et l'on entend ce cri qui ne fait même
plus tourner la tête aux passants: _Ah! Ahn! Ah! Ahn!_ C'est un libéré
qui vient de recevoir un couteau dans le ventre.

4º Ils «font» la rue Mélinon comme des bêtes de ménagerie derrière
leurs barreaux, avant l'heure du repas. Mais pour eux le repas ne vient
pas.

5º Le samedi, ils vont au cinéma. Les vingt sous du cinéma sont sacrés.
Ils mourront de faim devant ce billet, mais iront au cinéma.

6º A onze heures du soir, ils se couchent sous le marché couvert, et,
avant de s'endormir sur le bitume, sèchent les plaies de leurs pieds
avec la cendre de leur dernière cigarette.

7º A cinq heures du matin, on les réveille à coups de bottes: place aux
légumes!


LA VILLE ÉTRANGE

On se sent étrange à Saint-Laurent. La face de la vie est changée.
N'aurait-on pas quitté la terre pour une planète aux mœurs inédites?
Ces hommes en camisole blanche, au long numéro noir sur le cœur, ces
civils hagards et égarés; ces mots ordinaires que l'on entend: «C'est
honteux!» «Il faut pourtant que je vole ce soir, j'ai faim!» «Si
j'étrangle un homme dans la rue, j'aurai un complet tout de suite et ma
ration, je serai titulaire. Si je ne bouge pas, je resterai en loques
et le ventre creux. Car je ne suis que forçat honoraire.» Et cet autre:
«Ce qui serait une catastrophe pour un homme libre est pour nous un
bonheur. Mon ami Alfred s'est cassé une jambe. Il est à l'hôpital. Il
rit maintenant. Il a les reliefs de la table de MM. les docteurs.» Et
cette histoire d'hier: Une famille fêtait un anniversaire. Il était
onze heures du soir. Un phonographe asthmatique s'égosillait. Des
libérés dormaient au pied de la maison.

--Eh, là-haut! crièrent-ils. Finissez! Vous empêchez de dormir les
locataires du trottoir.

La fête continuant, les forçats sans abri allèrent au poste porter
plainte pour tapage nocturne!

On se croirait au milieu d'une maison de fous en vadrouille.

«Petites bourses! lit-on à la porte d'un Chinois, refaites vos forces
par le vin de Bordeaux!»

Une enseigne éclate en tête de tous les comptoirs, et dans ce pays
d'intense misère, dit aux passants:

«Ici, on achète l'or.»

On voit, montée sur roues, une caisse noire bordée de blanc. Un forçat
la tire, deux la poussent, c'est le corbillard.

Les soirs, s'élève comme un accord d'orgue. Cela ressemblerait aussi à
un chant de pèlerins hystériques: ce sont les singes rouges qui hurlent
dans la brousse.

Et tout à l'heure, à minuit, dans l'obscurité profonde, deux lanternes
vénitiennes vinrent au devant de moi. C'était une bicyclette illuminée,
vert à droite, rouge à gauche. L'homme qui la montait chantonnait.
On aurait dit une petite fête solitaire. C'était un forçat qui se
pavanait...




LA COUR DES MIRACLES


Cela est un tout petit peu trop fort.

«Cela», c'est deux camps qui s'appellent chacun: le nouveau camp. L'un
est pour la relégation, l'autre pour la transportation. Quatre cent
cinquante chiens dans le premier, quatre cent cinquante dans le second.
Au vrai, ce ne sont pas des chiens, ce sont des hommes! Mais ces
hommes ne sont plus que des animaux galeux, morveux, pelés, anxieux et
abandonnés.

Quand, figé par le spectacle, presque aussi raide qu'un cheval de bois,
on a tourné une heure dans ces deux honteux manèges, il ne vous reste
qu'un étonnement: que ces misérables ne marchent pas à quatre pattes.

Il vous en reste un second: que ces hommes vous parlent quand vous
les interrogez et n'aboient pas. Manchots, unijambistes, hernieux,
cachexiques, aveugles, tuberculeux, paralytiques, tout cela bout
ensemble dans ces deux infernaux chaudrons de sorcière.

Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.

--On va tous _crèver_, va! et toi aussi, si ti demeures!

C'est un Arabe. Je ne dis pas qu'il crache ses poumons, c'est fait. Il
est assis dans sa case, sur son bat-flanc: feu follet qui s'élèverait
de sa propre décomposition; ce feu follet a faim.

--Ti pourrais pas mi faire donner une pitite boîte de lait?

Il n'y a donc pas d'hôpital? Si. Il en est un grand à
Saint-Laurent-du-Maroni. Mais on ne devient pas gibier d'hôpital comme
ça, au bagne! Il ne suffit pas d'être condamné pour franchir l'heureuse
porte de cet établissement de luxe. Il faut avoir un membre à se faire
couper, ou, ce qui est aussi bon, pouvoir prouver que l'on mourra dans
les huit jours.

Alors les médecins?

Les médecins sont écœurés. Les témoins les plus violents contre
l'administration pénitentiaire se trouvent parmi eux.

Le médecin voit l'homme. L'administration voit le condamné. Pris entre
ces deux visions, le condamné voit la mort.

Mille bagnards meurent par an. Ces neuf cents mourront.

--Mais c'est long, monsieur, me dit celui-là, né à Bourges, c'est
long!... long!...

Au camp des relégués, le docteur passe chaque jeudi; au camp des
transportés, tous les dix jours.

--Nous sommes malades quand nous y allons, disent-ils. Que pouvons-nous
faire? Rien à ordonner, pas de médicaments. Notre visite médicale? une
sinistre comédie! Le cœur serré, nous avons la sensation que nous nous
moquons de ces malheureux.

Dans ces deux camps, on se croirait revenu à l'une des époques barbares
de l'humanité, au temps sans médecins, ni pharmaciens. Alors devait
s'élever sur la terre un grand mur infranchissable: d'un côté les bien
portants, de l'autre les infirmes avec ce mot d'ordre: mourir.

Rien. Rien à donner à neuf cents malades de toutes maladies.

--Tout ce que je puis, dit le médecin, et pas toujours! c'est faire
descendre quelques squelettes qui gigotent encore, pour qu'ils claquent
dans un lit.

La pharmacie centrale de Saint-Laurent vient de recevoir seulement--_en
juillet 1923_--sa commande de médicaments de _1921_. On ménage le coton
comme l'or et la teinture d'iode, ici, est une liqueur précieuse. Et
les effectifs augmentent! Le crime monte. Assassins! Si vous saviez!

Au fait, les autorités ont raison de ne pas élever de troupeaux en
Guyane. Les quelques buffles qui rêvent dans les savanes et sont
arrivés sains d'Indo-Chine tombent malades, ici. Ils mangent l'herbe
de para qu'ont souillée tous ces malheureux et les buffles attrapent
l'_ankylostomiase_. Dans ce pays les hommes contaminent les bêtes.

On s'accrochait à ma veste de toile. La phrase était la même:
«Sortez-nous d'une façon quelconque de cet effroyable enfer.»

--Tenez, me dit le docteur au camp de la transportation, en voilà un
qui me promet six pouces de fer dans le ventre chaque fois que je
viens. Il a raison! Il est malade. Il souffre. Je suis docteur, je dois
le soigner et ne le soigne pas!

Ces camps sont bien montés. Ils font un site: cases jumelles, toits
triangulaires et feuilles de bananiers en guise de chaume. Seulement il
ne faut pas s'en approcher.

Les moribonds râlent sur une planche dure. Combien, devant ce
spectacle, semble douce la mort dans un lit! Voilà dix-huit
tuberculeux, côte à côte, neuf de chaque côté, sous ce toit de
feuilles. Ça tousse! Ils ont des yeux! Des yeux qui n'ont plus de
regard, mais simplement une pensée.

L'un me parle. Mais on tousse trop. Je n'ai pas entendu.

--Que dites-vous?

--C'est dur, monsieur l'inspecteur!

Eh! oui, que savent-ils? Dans ces camps, personne, jamais, jamais ne
vient. Ce sont des carmels dans la brousse, alors pour ces hommes
cloîtrés je suis monsieur l'inspecteur, monsieur le directeur, monsieur
le délégué. De quoi? ils ignorent, mais pour que j'aie pénétré jusqu'à
eux ce doit être sûrement de quelque chose de sérieux. L'un me dit:
«Vous êtes le bon Cyrénéen du calvaire!» L'autre: «Tendez-moi la main.»
C'est déchirant.

Et Jeannin, le photographe Jeannin, vient de recruter quelques
escouades pour «faire une plaque».

--Non! Jeannin, non!

Mais ils s'amènent avec leurs béquilles. Ils collaborent de bonne
grâce. Devant l'appareil--ils s'en souviennent--il faut sourire. _Ils
sourient._

Voilà le docteur Brengues, un forçat. Condamné pour avoir tué son
beau-frère à Nice, il n'a cessé de crier son innocence, il revient de
se promener dans le camp. On dirait un vieux berger de la Camargue.
Vêtu de coutil noir, un grand bâton de bouvier à la main, sa barbe en
râpe, il va sur soixante-dix ans.

--Regardez autour de vous! mais regardez donc! Moi je subis ici une
peine que j'appellerai «la peine de l'ironie». Docteur, on m'a mis au
milieu de moribonds pour que je les regarde expirer, impuissant. Je ne
dis pas que ce soit un raffinement, mais, enfin, c'est un supplice,
alors je m'en vais, je marche, je marche...

Mais quelqu'un vient vers moi en courant, il a peur de ne pas arriver
à temps. C'est un confrère, un pauvre bougre saturé de chagrin et de
remords. Je me souviens fort bien de lui. Oh! il n'a pas tué père et
mère. C'est un maniaque, un ivrogne, il volait un colis dans une gare,
un poulet au marché; une fois, sur une banquette de café, un paquet
contenant de vieux journaux, deux bougies et un couteau. Et il rendait
toujours quelque temps après. Mais il a recommencé plus de six fois et
ce fut la relégation.

Il pleure. Son émotion le fait bégayer. Il veut se mettre à mes
genoux. Il me dit, comme Brengues:

--Regarde! Regarde!

Il me répond:

--Je ne pleure pas, c'est la joie!

Il me supplie:

--Tu diras tout! Tout! pour que ça change un peu...

Voilà les aveugles dans cette case. Ils sont assis, les mains sur les
genoux, et attendent! Il en est qui se rendent volontairement aveugles
avec des graines de panacoco. Au moins, ceux-ci ne voient plus!




CHEZ LES FORÇATS QUI SONT NUS


Il s'appelait ben Gadour. C'était un sidi.

En sa qualité de pousseur-chef de Saint-Laurent-du-Maroni, je le
fréquentais toute la journée.

Chaque matin, à six heures, ben Gadour, appuyé sur son carrosse,
m'attendait au bout de la rue de la République.

Ce carrosse à quatre roues minuscules roulait sur rails Decauville.
C'est le pousse, car il ne roule que lorsqu'on le pousse. Tantôt
il parcourt les dix-sept kilomètres jusqu'à Saint-Jean, tantôt les
vingt-deux, jusqu'à Charvein. Saluons très bas ce véhicule. C'est, en
1923, l'unique moyen de transport en Guyane française.

Ben Gadour et ses deux aides poussaient ferme. A travers la brousse
nous allions à Charvein, chez les Incos.

--Ah! ça, Charvein! me disait un forçat, à Royale, c'est le bagne aussi!

Et presque avec une pointe d'admiration:

--Il faut être Français pour avoir trouvé ça!

Passé le camp malgache, nous entrions au camp Godebert. Nous étions en
pleine forêt vierge. Le tintamarre des roues sur les rails remplissait
les singes rouges de terreur. Ils détalaient comme des lapins, à
travers branches.

--Ti veux t'arrêter camp Godebert? demande ben Gadour.

--Oh! tu sais, ben Gadour, ces camps, c'est toujours la même chose.

--T'as bien raison, toujours _faire le stère_, toujours _crèver_.

Et ben Gadour lançait sa machine sur les rails à cinquante à l'heure.

--Tu vas me casser la figure, ben Gadour.

--Ça, jamais! je casse la figure de qui je veux; de qui je veux pas,
jamais!

A cette vitesse, on dansait dans ce carosse sans plus de sécurité que
sur une corde raide.

--Qu'est-ce que tu as fait, ben Gadour?

--Moi? Rien, absolument rien. Je n'ai pas tué un vivant seulement.

--Alors tu tuais les morts?

--Pas même, je les dévalisais.

--Où ça?

--Au cimetière de Tunis.

Et, avec un rire frais:

--J'étais vampire!...

Belle route sauvage que celle de Saint-Laurent à Charvein. Quel pays!
La brousse, des singes, des bagnards. Amateurs de situations étranges,
venez par ici. Au milieu de forêts secrètes, vous ne rencontrez que des
voleurs, assassins, bandits. Tous vous disent bonjour, vous servent,
vous aident à franchir une crique. S'ils sortent leur couteau, c'est
pour vous le prêter quand vous avez besoin d'ouvrir une boîte de
conserves. Ils pourraient vous couper en douze morceaux. Rien ne les
gêne. Ils ont le temps, le lieu s'y prête. Ils n'y pensent même pas!
Dix-huit jours, j'ai circulé dans les bois sans protection. Comme
gardes du corps: trois bagnards; un vampire, deux meurtriers. Mes
rencontres ne valaient pas mieux. Si ces compagnons avaient vu le
tonnerre tomber sur moi, ils se seraient mis en travers. On m'a volé
sur bien des routes, dans le monde; ici, non.

Est-ce bien travaux forcés que l'on devrait dire quand on parle de la
peine du bagne?

Surveillés forcés.

Maigreur forcée.

Exil forcé.

Cafard forcé.

Maladie forcée, oui.

Travaux forcés? Pas autant!

Dans tous ces camps, l'homme travaille de cinq heures à midi. Pendant
ces sept heures, il doit _faire le stère_. Après, il rentre à la case,
mange, dort, est libre jusqu'au lendemain cinq heures.

Il est libre à l'intérieur du camp. Il cultive son petit jardin et
«fait de la camelote».

Les deux mots que l'on entend le plus souvent, au bagne, sont misère et
camelote.

La camelote c'est tout: paniers, cannes, tapis, coco sculpté,
papillons. Les papillons! C'est la grande affaire, l'évasion possible:
le rouge vaut jusqu'à six francs à Saint-Laurent; le bleu cinq francs.
Les bagnards n'ont pas le droit de _faire du papillon_. Ils en font
tous! Il n'est que de partager les bénéfices avec le surveillant.


LE CAMP CHARVEIN.

Ben Gadour, ayant poussé pendant vingt-deux kilomètres, s'arrêta et dit:

--Tiens! voilà la capitale du crime.

C'était le camp Charvein.

Il fallait un chef à cette capitale. On en trouva un. Seul dans son
carbet de célibataire, ce chef a pour horizon la brousse et pour genre
humain les plus beaux produits de la crapule du bagne. Son règne est
net, son esprit droit, sa main ferme. Il s'appelle Sorriaux.

Pas d'instruments de torture. Cela n'existe plus au bagne. Ici,
pourtant, fonctionna le dernier: un manège où, sous le soleil, les
hommes tournaient, tournaient.

C'est le camp des Incos.

L'homme de Charvein n'est plus un transporté, mais un disciplinaire.
Tous les indomptables du bagne ont passé par là. Ils ont les cheveux
coupés en escalier et sont complètement nus. C'est le pays surprenant
des blancs sans vêtements. Ironique paradis terrestre, vos frères de
peau viennent à vous, sur la route, comme Adam.

Ils partaient au travail, en rang, telle une compagnie, un Annamite,
un nègre, quatre Arabes, tout le reste de France.

La pioche sur l'épaule ils passaient, rien qu'en chair et en os, sous
le lourd soleil.

Un surveillant, revolver à droite, carabine à gauche, suivait d'un pas
pesant.

Ils allaient tout près, à cet abatis, dans la brousse. Dès qu'ils
eurent quitté la route, ils s'enfoncèrent dans des terres noyées. Une
glaise restait à leurs pieds comme d'épaisses savates.

Le silence était dans les rangs.

--Halte! cria le surveillant.

L'arrêt fut immédiat.

Sortant de la vase, le surveillant se percha sur deux troncs couchés et
prit sa carabine en mains.

Sur place, à l'endroit où le cri de halte! les avait cloués, les hommes
nus, à coups de pioche, attaquèrent le bois.

S'ils s'écartent de plus de dix mètres du chantier, ils savent ce qui
les attend: le surveillant épaule et tire.

Ils n'en sont pas à un coup de fusil près. Le surveillant est bon
chasseur d'hommes, mais... chaque semaine un Inco joue sa chance. Quand
la balle est bonne, il reste sur le tas, sinon la brousse le prend. Il
ira partager la nourriture des singes rouges.

Les moustiques se gorgent sur les corps.

Les éclats de bois se collent sur les peaux en sueur.

On dirait une tribu bâtarde de peaux-rouges.

Aujourd'hui on leur fait grâce d'une heure de ce travail.

Quelques-uns me remercient du regard.

Pour une fois qu'un pékin passe!...




LES PIEDS-DE-BICHE


Ce sont les voleurs.

Ils ont leur ville: Saint-Jean.

On les appelle aussi les Pilons.

Et Saint-Jean se prononce Saint-Flour.

Officiellement, ils ont pour nom: les relégués.

Ils sont au nombre de mille huit cent soixante-sept.

C'est le plus sale gibier de la Guyane.

Quand vous recommandez un homme pour une situation d'assigné:

--Qu'est-ce que c'est? vous demande-t-on.

--Un assassin.

--Très bien. Nous le caserons.

Si vous dites:

--C'est un de Saint-Jean.

--Jamais!

Chez Garnier, à Cayenne, chez Pomme-à-Pain, à Saint-Laurent, on se
vante--ces gargotes se respectent--de ne pas recevoir de pieds-de-biche.

Sur un bateau, deux libérés causaient. Ils avaient peut-être bu
quelques secs de trop (sec: verre de tafia). L'un faisait le matamore.

--Après tout, lui dit son compagnon, tu n'es qu'un pied-de-biche comme
moi.

Le matamore ne pipa plus.

Ce sont les honteux du bagne. L'auréole de la guillotine n'a pas brillé
au-dessus de leur tête. Qu'est-ce que c'est que ce tas de pouilleux
volant trois poules par ici, cent francs dans ce tiroir, un tableau
chez le marchand? On ne peut pas fréquenter «miteux» de cet acabit. La
considération, ici, ne commence qu'au vol qualifié.

La relégation! Je ne m'imaginais pas que c'était ainsi. Quand on lit:
«Condamné à tant et à dix ans d'interdiction de séjour», on croit
aisément qu'une fois sa peine achevée, l'homme n'a qu'à courir le
monde pourvu qu'il ne rentre pas en France. Ce n'est pas cela. Il va à
Saint-Jean, dit Saint-Flour.

Ce n'est pas que Saint-Jean, soit laid. C'est joli. C'est même zoli;
zoli! comme on dit à Athènes.

Sur la gauche du Maroni, un large espace fut débroussé et sept collines
apparurent. Et comme, en ces lieux, le toupet ne manque pas, en plus
de Saint-Flour, on appela Saint-Jean: la petite Suisse. Des bungalows
sommeillent à l'ombre des manguiers. La flore tropicale décore au ras
du sol. Une route, poil de carotte, mais bien peignée, conduit de
vallon en vallon. Et, plus loin, au fond, sur le quatrième plateau--ce
que nous venons de passer est le quartier administratif--s'élèvent
quinze grandes cases, hautes sur pattes: le séjour de MM. les interdits
de séjour.

Le pasteur protestant qui vient de débarquer en Guyane comme
moralisateur dit: «Le relégué est un grand enfant qui ne sait pas se
conduire.»

Avec ses lunettes et ses bottes, M. le pasteur est bon. Il est même
très bon.

Aucun de ces grands enfants qui n'ait sur la conscience moins de
six vols reconnus. Beaucoup en sont à vingt, trente, plusieurs à
quatre-vingts, cent. C'est la crème la plus épaisse des fripouillards
de France. Et là, c'est Paris qui donne.

--T' viens-ti du faubourg Saint-Denis?

--Presque!

--Alors, t'es bien de Paname.




LE RELÉGUÉ VOLE.


La relégation est un bagne.

--Faut bien que vous expliquiez ce que c'est en France. Asseyez-vous.
On va vous payer une limonade. Voulez-vous une sardine? Nous sommes des
interdits de séjour et non des forçats. Eh bien! cherchez la différence
entre un relégué et un transporté. Nous sommes habillés comme eux.
De cela, on se balance. Mais nous devons travailler! faire le stère!
On nous nourrit, c'est vrai.--Riton! va chercher la bidoche.--On va
vous montrer comment on nous engraisse. Ne goûtez pas, mais pesez. On
passerait sur le goût, c'est le poids! Tout cuit: 95 grammes de bœuf.
Nous avons l'eau qui fait bouillir ce bœuf, la boule de pain. Puis le
soir, 60 grammes de riz et fermez le ban!

--Mais, explique-lui mieux que ça. Fais-lui bien voir notre vie, dit
Riton.

--Voilà! Le travail est obligatoire. Nous devons le stère de bois par
jour, pas un stère d'un mètre, mais d'un mètre-cinquante. Il faut cinq
heures à un homme fort.

--Je sais cela. Et c'est tout? Mais les hommes libres travaillent huit
heures.

--Nous, nous gagnons quatre sous par jour, deux sous pour nous, deux
sous pour le pécule.

--Il y en a qui gagnent six et huit sous, dit Riton.

--Les ouvriers d'art, c'est vrai. Alors que fait-on après le stère: on
vole! Dans la vie libre nous ne volions que de temps en temps, ici,
c'est tous les jours; le vol est notre unique pensée.

--Pourquoi volez-vous?

--Pour manger, monsieur. Je ne sais comment votre estomac est fait,
mais le nôtre fut confectionné par papa et maman tout simplement.

Riton aimait la précision: les explications de l'orateur manquaient de
clarté à son goût, alors il dit:

--Moi je vais vous dire en deux mots et vous entendrez, parce que
vous n'êtes pas sourd. Eh bien! d'après les règlements, nous devrions
travailler, mais nous ne travaillons pas. Ce ne sont que les gourdes
qui font le stère, les autres sont tous comme nous, des _radiers_
(embusqués); le malheureux qui ici n'a pas de _placarde_ (emploi où il
n'y a rien à faire) y laisse sa peau, et c'est tant pis, il n'avait
qu'à la défendre. Ainsi moi, je suis travaux légers, je porte les morts
au cimetière. Comment ai-je pu être travaux légers? En volant. En
volant, j'ai eu de l'argent, et, avec cet argent, j'ai acheté ma place
de croque-mort. A qui? A ceux qui les donnent, pardi! Je veux dire, à
ceux qui les vendent. Ici tout se vend. Tenez, parfois je plains le
directeur et les grands chefs! S'ils savaient!

--Moi, dit un grand, depuis quatre ans, j'ai volé, j'ai volé, j'ai volé
comme jamais je n'aurais pu voler dans la belle vie libre. Je n'ai
pas fait un stère et j'ai 3.000 francs à gauche. Eh bien, si je vous
expliquais la chose, vous ne la croiriez pas!

--Ecoutez, depuis un mois que j'interroge chez vous, vous me répondez
tous: «Si on vous disait la vérité, vous ne la croiriez pas.» D'un
autre côté, vous prétendez que l'administration me cachera tout.
Comment voulez-vous que je me débrouille?

--Voilà! L'administration ne vous dira rien parce qu'elle y trouve son
compte. Nous ne vous dirons rien non plus, parce que nous y trouvons le
nôtre.

Malgré cela, je sais. Le ministre des Colonies sait aussi. Le
gouverneur, le directeur, tous savent. Cela ne peut plus durer. Par
notre laisser-aller nous avons fait du bagne une association brevetée
de malandrins. Nous fermons les yeux sur des complicités écœurantes. Il
est des cas--le tribunal maritime, qui tient ses séances en _public_,
en fait la preuve--où c'est le bagnard qui est exploité. On voit déjà
assez de saletés ici sans que nous y ajoutions de la honte.

Pour changer les idées, les pieds-de-biche m'emmenèrent au théâtre.


PLACE AU THÉATRE.

Ce n'est pas la Comédie-Française, ce n'est pas le casino de Vichy.
Inutile de sortir ses jumelles pour lorgner la grande coquette. Leur
théâtre est une case. Ils aiment les bonnes choses. Au programme: la
_Rafale_, l'_Anglais tel qu'on le parle_, la _Souriante madame Beudet_.
Aujourd'hui, c'est la _Tour de Nesle_.

Voici Marguerite de Bourgogne qui arrive en sautant sur les bancs, pour
m'être présentée. Elle est rasée de près et tatouée aux deux bras.
Evidemment, elle est tatouée ailleurs, mais, décente, ne montre que ses
bras. Je lui offre une cigarette; elle préfère une chique. C'est le
«pilon» Delille.

Les premières sont à 0 fr. 40, les secondes à 0 fr. 30, car, même au
bagne, l'égalité n'existe pas.

Voilà le vieux Lévy, régisseur de métier.

--Jadis, dit-il, j'étais aboyeur à Montparnasse, Montmartre, Moncey.
Me voici à Saint-Jean. Le grand art mène loin!

--Dites donc, fait un cabot au béret cascadeur, si Paris continue de
ne pas donner de théâtre à Antoine, il peut toujours venir ici, nous
l'embauchons.

--Eh! le photographe, tu ne nous prends pas? Les deux plus beaux
descendirent au pied de la case et posèrent. Ils avaient deux
splendides gueules de fripouille. L'un tenait un poignard à la main.

Alors, ben Gadour, mon pousseur, authentique forçat, me montrant le
joujou:

--Regarde! Il ne sait même pas tenir ça. Ce n'est qu'un pied-de-biche!




UNE HISTOIRE


On avait fermé portes et volets. Il s'agissait ce soir chez
Pomme-à-Pain de causer sérieusement et sans témoins. Le Chinois
caissier n'était pas tranquille. Il boucha les trous de serrures pour
qu'on ne vît pas la lumière dehors.

Il y avait là des libérés et des relégués en rupture de camp. Et ce
n'était pas par hasard que je me trouvais en leur société, les coudes
sur cette table gluante. Aujourd'hui, par des procédés tenant du
labyrinthe, ils m'avaient fait savoir qu'ils m'attendraient.

--Voici l'histoire, monsieur. Elle est toute neuve. Si l'on
_contre-appelle_, je risque trente jours de blockhaus. Mais je devais
vous l'apporter. C'était mon devoir. Rénouart, un pied-de-biche, avait
posé, l'avant-dernière nuit, à Saint-Jean, des pièges pour le gibier.
Ce n'est pas une nouveauté. Quand on prend un pack, un agouti, on est
bien content. C'est notre seule façon de chasser, à nous, qui n'avons
pas de fusils! Rénouart s'en va donc, ce matin, voir si le gibier avait
donné.

Mais, derrière un arbre, embusqué, il trouva le surveillant X. Le chef
chassait, lui aussi, mais avec un fusil.

--Misérable! crie-t-il. Je savais que je te pincerais. Alors tu poses
des pièges pour mon chien, maintenant!

--Chef! dit Rénouart, ce piège n'est pas pour votre chien, mais pour
les packs.

--Tu vas le payer cher, crie le garde-chiourme.

Et il ajuste Rénouart.

--Je vous jure! chef! Je vous jure!... Ayez pitié!

--Alors tu vas me donner deux cents francs si tu veux avoir la vie
sauve.

--Oui, chef! Mais je ne les ai pas sur moi. Ils sont à la case, dans ma
boîte. Et je n'ai que 180 francs, chef!

--Va les chercher, je t'attends ici.

Rénouart courut. Mais en route il eut comme une révolte intérieure.

--Eh bien! non! fit-il, non! m'arrivera ce qui m'arrivera, mais je vais
le dénoncer.

Il descendit chez le commandant.

Le commandant se rendit au rendez-vous, il y trouva son surveillant,
fusil en mains, qui attendait 180 francs.

--Qu'est devenu le surveillant?

--Il surveille toujours. Contrôlez l'histoire, monsieur, et si j'ai dit
vrai, racontez-la.

Je l'ai racontée.




MON «GARÇON DE FAMILLE» ET QUELQUES AUTRES


Un jour que je demandais à un vieux et cher camarade ayant fait tous
les métiers:

--On ne t'a jamais reconnu quand tu étais garçon?

--Sache que l'on ne regarde pas un domestique.

Ce n'est pas le cas en Guyane.

Je dînais chez le gouverneur, ce soir, à Cayenne.

Discret, correct, ganté de blanc, un jeune maître d'hôtel qui n'aurait
en rien déparé la corbeille des invités, opérait avec aisance des
virevoltes dans la salle.

Au moment où, souriant, il passait le plat à M. le procureur général:

--Qu'a-t-il fait, le vôtre? Madame, fis-je à Mme la gouverneur.

--Oh! il a tué un agent de police, je crois.

Le procureur général lui dit: Merci!

--C'est un garçon bien. Il est encore à s'attirer un reproche.

Et je partis aux Iles du Salut.

Là, un ménage (fonctionnaires) était en lutte contre le commandant qui
leur avait enlevé leur «garçon de famille», Medge, de la bande Bonnot,
pour l'envoyer, en punition, à Saint-Joseph.

Ce Medge exploitait les parents des bagnards, se faisant adresser de
l'argent qu'il pourrait, lui, passer à leur fils qui ainsi s'évaderait.

Les billets de banque arrivent au bagne de cent manières. La plus jolie
est la photographie de «la petite fille». Un billet est entre papier
et carton. Le photographe a mis deux belles ailes au dos de l'enfant.
Pauvre ange! ton offrande ne volera pas jusqu'à ton père. On connaît le
«truc».

Medge, évidemment, s'appropriait les fafiots.

--Eh! oui, fit le commandant, depuis qu'il n'a plus Medge, ce ménage
est malade. Ni l'un ni l'autre ne peuvent s'en passer, ils me
bombardent de réclamations.

Et je partis à Saint-Laurent-du-Maroni.

--Quelle vie, me dit Mme Lasserre, femme du chirurgien. Depuis deux
ans, je ne puis m'y faire. Songez parmi qui nous vivons. Ainsi,
l'autre jour, mon mari s'absente. Pour la première fois, je reste seule
la nuit dans cette maison, au bagne. Plutôt je n'étais pas seule, et
c'est de là que vint mon épouvante. Il y avait aussi dans la cuisine
notre «garçon de famille», un grand assassin, monsieur. Il avait une
fiche ignoble, deux crimes. Oh! cet André! Alors, je me mis à crier,
à crier. Et voilà qu'il arrive, lui, André, l'assassin. «Oh! Madame,
dit-il, Madame, n'ayez pas peur, je suis là.» Je balbutiai. «Madame,
dit-il, je vais apporter mon matelas et dormir contre votre porte, je
vous promets que personne ne passera.» Il le fit. Et toute la nuit je
fus protégée par l'homme qui me terrifiait.

                                  *
                                 * *

--Bonsoir, monsieur Rico.

--Eh! bonsoir!

M. Rico est le pharmacien de la transportation.

C'était une vieille connaissance, nous étant rencontrés naguère, sur
les chemins d'Annam.

--Vous ne savez pas où vous dînerez ce soir?

Pas de restaurant à Saint-Laurent, alors, on rôde, entre six et sept
heures, dans l'espoir du bon Samaritain.

--Pas encore!

--Je vous emmène.

Rico avait deux «garçons de famille».

--Un couvert! commanda-t-il.

Je dérangeais visiblement les deux lascars.

Je m'assis devant une assiette.

--Pas là, monsieur, fit le plus grand.

J'allai devant l'autre assiette.

--Ah! fit Rico, et il prit sa serviette.

Tout un attirail dégringola.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

C'était une règle en bois de lettre moucheté, un coupe-papier en bois
de rose, un porte-plume de plus en plus en bois, un cachet. Rico
regarda dessous et reconnut ses initiales. Et dans une boîte, seconde
fournée, était une pipe.

Les lascars, sous leur camisole, pieds nus, demeuraient timides et
souriants. Ils dirent: «C'est pour votre fête, monsieur.»

--C'est vrai, fit Rico, c'est ma fête.

Les coloniaux solitaires n'ont pas l'habitude de ces jours-là; alors
ils ne savent pas.

--Qui envoie ça?

--C'est nous, monsieur.

--Ah! fit Rico, dont un sourire vernit le visage.

Après vingt ans de courses à travers le monde, deux bagnards, les
premiers, avaient pensé qu'il s'appelait Paul.

--C'est nous qui avons fait ça, dit le grand, un assassin.

--Et la pipe?

--C'est moi, dit le petit, un assassin.

Bref, nous passâmes tous quatre une bonne soirée.

                                  *
                                 * *

Je ne préciserai pas où j'ai rencontré celui-ci, car il ne sait encore
s'il dira son histoire à la justice.

C'était un grand et vieil échalas.

--Voilà, j'ai été condamné pour un crime que je n'ai pas commis, vu
que, pendant qu'on tuait cet homme-là, je guettais, à vingt kilomètres
du lieu, un garde-chasse pour le descendre et vu que, au bout de deux
jours de guet, je descendis le garde-chasse.

--Bien.

--Seulement, pour le garde-chasse, il y aurait eu préméditation et
c'était la mort, tandis que, pour l'autre, vu que je ne l'ai jamais
connu, on n'a pu établir la préméditation et c'était seulement la
perpétuité.

--Alors?

--Laissez-moi finir. J'ai tué le garde-chasse, vu que, vingt jours
avant, il m'avait envoyé une charge de plomb dans les fesses. Les deux
crimes ont eu lieu en même temps, et comme naturellement j'avais été
absent deux jours de ma maison, on a vu en moi l'assassin de l'inconnu.
Les empreintes digitales ne collaient pas du tout, mais on passa
dessus. Et comme le juge ne pouvait trouver la moindre raison logique à
mon crime, j'ai dit que j'étais saoul.

--Bien.

--Maintenant il y a prescription pour mon vrai crime. Dois-je raconter
l'histoire, ne dois-je pas? Je me tâte, vu que j'ai soixante-deux ans,
une bonne place, _la chance d'être à perpétuité_, que je ne serai donc
jamais libéré, et que jusqu'à la fin de mes jours j'aurai à boire, à
manger et à dormir. Donnez-moi un conseil.


LE MIEN.

Le mien s'appelait Ginioux. Il n'avait que deux pieds, mais se
balançait toujours comme un ours. S'il ne se fût montré farouche ennemi
des chats, je l'aurais bien aimé. Toutes les nuits, guettant le fauve,
il se baladait par la maison, un gros bâton à la main. Si bien qu'hier,
à deux heures du matin, dressé sous ma moustiquaire, on a pu m'entendre
crier: «Ginioux, si tu continues de casser les reins aux chats, je te
casse la figure.» Ginioux partit se coucher.

Un soir que je n'avais trouvé personne qui m'offrît à dîner, Ginioux
alla me chercher des œufs et une boîte de crabes. Comme il m'apportait
douze œufs, je lui demandai s'il ne perdait pas sa noble boule.

--C'est pour choisir, fit-il. Ce sont des œufs de Chinois.

On brisa les coquilles. Les douze œufs étaient pourris. Alors, comme il
ne me restait plus rien à faire, j'interrogeai Ginioux.

--Et toi! mon vieux Ginioux, qu'est-ce qui t'a amené ici?

Ginioux avait une tête comme une bille de billard qui aurait des yeux.
Il dansa sur ses pieds nus et commença:

--A huit ans, j'étais aveugle. Tout d'un coup, non père se rappela
que ma mère avait promis un pèlerinage à Notre-Dame des Grâces de
Pont-Saint-Esprit, et que ce pèlerinage elle n'avait pu le faire parce
qu'elle était morte avant. Il y alla. Il se mit à genoux et pria. Deux
jours après je voyais. Les médecins dirent que c'était leur pommade,
mais moi je sais bien que c'est la prière de mon père.

Je n'ai pas eu de chance, je n'ai jamais eu de chance. Mais j'étais un
bon enfant. Je n'ai reçu qu'un reproche de mon père. Ce fut après mon
affaire. Il m'écrivit: «Tu te rappelles les nuits que j'ai passées près
de toi, tu te rappelles Notre-Dame des Grâces. Tu avais oublié sans
doute tout cela, à l'heure de ta folie.» Eh bien! il est mort de mon
histoire. Il est mort à quatre-vingts-six ans. Sa dernière sortie fut
pour me voir passer aux assises. Il était sacristain, il faisait les
baptêmes, les mariages, les enterrements, tout!

La pluie descendant comme des cordes raides, Ginioux baissa les stores
de la véranda.

--Je suis ici depuis dix-sept ans. Je suis venu avec Ulbach, vous
savez Ulbach, ce monsieur très bien qui avait donné des poisons à sa
maîtresse et que sa maîtresse s'en est servie pour tuer son mari. Il
était condamné à vingt ans. Mais lui a bien tourné. Il est réhabilité,
il a pris une grande pharmacie à Cayenne et épousé la fille honorable
d'un vrai fonctionnaire. Il était venu comme moi. Il est maintenant
comme le plus honnête, voilà!

--Mais, Ginioux, qu'est-ce que tu as fait?

--J'ai tué la fille de ma patronne. J'étais domestique de ferme. Elle
ne voulait pas que je me marie avec la petite bonne. «Mademoiselle»
était une vieille bigote.

Ah! je n'ai pas eu de chance. On a dit que j'étais anarchiste, moi qui
ne lisais que la _Croix de Provence_, le _Pèlerin_, le _Nouvelliste de
Lyon_!

J'ai passé en assises, l'après-midi. Ah! pas de chance, pas de chance.
Le matin, la cour en avait acquitté un pour viol; alors, manifestation
de la foule qui cria: «A mort! A mort!» L'après-midi, j'ai tout pris.

--Comment l'as-tu tuée? D'un coup de revolver?

--Non, étranglée seulement.

Et ramenant sur sa poitrine ses dix doigts comme deux serres d'aigle:

--Etranglée sous ses couvertures, comme ça! Pas une trace, pas une
goutte de sang!

Je bus un coup de tafia.

--Mais maintenant, dit-il en se dandinant, des messieurs très bien me
parlent dans les rues de Saint-Laurent. Alors, je suis obligé de leur
répondre, n'est-ce pas?




CHEZ LES LÉPREUX


Cette petite île a l'air d'un jouet.

Pour préserver son teint du soleil, vingt arbres, au-dessus d'elle, ont
ouvert leurs branches comme vingt parasols.

Une quinzaine de maisons miniatures sont blotties dans l'ombrage. Si
la marquise de Pompadour glissait ce matin sur le Maroni, en compagnie
du Bien-Aimé: «Oh! Seigneur, lui dirait-elle, achetez-la moi, pour
m'amuser.»

                                  *
                                 * *

C'est l'îlet Saint-Louis des lépreux.

La barque nous attend. Le surveillant n'est pas gracieux. L'îlet se
surveille de la rive seulement.

--Alors, vous voulez y aller quand même?

--Trois voix répondent: «Puisqu'on vous le dit!»

C'était le docteur, le pasteur et le _reporteur_.

--Arme le canot! crie le surveillant du même mouvement de mâchoires que
s'il arrachait un bifteck à la cuisse du voisin.

Ce bout de Maroni semblait rien à traverser. Nous comptions sans le
_doucin_. Les doucins sont les crues. Amazone, Oyapock, Maroni, Mana,
Surinam, Demerara, fleuves prodigieux d'Amérique du Sud, sont fort
méchants aux hautes eaux. Nous fîmes deux fois le tour de l'îlet avant
de pouvoir aborder. Nous avions l'air de lui lancer le lasso.

Vingt forçats lépreux--un par arbre--étaient en train de perdre ici
leur figure humaine.

Nous les trouverons. Ils sont rentrés puisqu'il est sept heures du
matin.


LEURS NUITS

Chaque nuit ils s'en vont sur une barque invisible de jour. Le jour,
ils l'immergent, jamais au même endroit; le soir, la repêchent et à
nous l'oubli! Ils se rendent au village chinois de Saint-Laurent.
Et là ils jouent, boivent et _reboivent_. Il faut voir ces baraques
tremblantes sous les lumignons qui puent. Des Célestes de troisième
classe, arrivant droit des égouts de Canton, mélangent en grand fracas
d'os les domino-pocker sur des tables graisseuses. Derrière son zinc,
qui est en bois et sa machine à compter, le patron...

--D'où es-tu, toi?

--De Moukden.

Le patron, qui est de Moukden, tend les deux mains à la fois et
ne donne le _sec_ (verre de tafia) que lorsqu'il a reçu l'argent.
Un libéré, debout, poitrine nue, sec en main, hoquette un vieil
air--l'homme est sur la rive depuis vingt ans--des concerts démolis
de la périphérie parisienne. Un noir en extase et en faux-col empesé
soutient l'élégance du lieu. Des nègres bosch venant de «la Hollande»,
pagne en loques, cinq ou six cornes de cheveux sur le crâne (genre
bigoudi), opposent à leur boschesse, nudité sombre, la résistance de
l'ivrogne qui ne veut pas rentrer encore. Ils étaient sages naguère,
mais ils gagnent de l'or à descendre des lingots et, maintenant, la
civilisation a ouvert boutique chez eux!.... Alors, on voit cinq ou six
masques se faufiler par la petite porte. Ce sont les lépreux de l'île
Saint-Louis. Il en est qui portent une paire de poulets. Ils n'ont pas
d'argent, ils boiront pour deux poulets. Onze heures du soir. L'enfant
de Moukden verrouille sa porte. C'est au complet. Cependant, les
lépreux restés dans l'île ne dorment pas. Ils prêtent l'oreille.

De la brousse française, en face, presque chaque nuit, montent des
cris. Pour quiconque ce seraient cris de singes rouges. C'est l'appel
de l'évadé. Le forçat imite si textuellement la bête que le lépreux ne
bouge pas tout de suite. Il attend la _nuance_ qui lui ôtera le dernier
doute. Alors, ayant remonté sa barque noyée--ils ont deux barques--il
s'en ira, frôlant le rayon de lune, chercher l'autre ombre qu'il
passera sur «la Hollande», pour cinq francs.

                                  *
                                 * *

On accosta. Le sol était raviné. Il avait la lèpre, lui aussi. Devant
la première maison, un interné cuisait sa soupe.

Ils sont maîtres d'eux-mêmes. Aucun surveillant. Tous les deux jours,
la barque de vivres arrive. Sans débarquer, les canotiers jettent
à terre la cuisse de bœuf, le pain, le riz, et décampent. Alors
descendent les pustuleux; ils ramassent la nourriture et la partagent
en frères. Pas de cuisine commune ni de popotes. Chacun son pot de
terre. Ils se dégoûtent les uns les autres.

--Eh bien! mon vieux, dit le docteur Morin, et l'appétit?

--Petit, petit...

--Fais voir ton front. Hum! Regardez ces taches roses. Pas grand'chose,
celui-là. Fais voir tes doigts. Oui. Fais voir tes pieds. Est-ce qu'on
t'a piqué, cette semaine?

--J'aime mieux les purges.

Quel goût peuvent-ils trouver aux purges, dans ces bagnes? Fous,
lépreux, blessés, paralytiques, bien portants, tous veulent des
purges...

--Tiens! voilà le chanteur de l'îlet... Bonjour, Galibert! Je t'amène
des visites, aujourd'hui...

--C'est-y qui z'en veulent, ces messieurs?

--On vient vous voir, dit le pasteur, parler avec vous, mes enfants.

--C'est toujours ça...

--M'sieur le major, dit Galibert, qu'est-ce que je fais dans ce
dépotoir? Etes-vous bien sûr que je l'aie?

--Ce n'est pas grave, Galibert, tu es curable, mais je ne puis encore
te désinterner. Regarde ta tache...

--C'est celle des autres surtout que je regarde, m'sieur le major.

Celui-ci est tout défiguré. Les éléments de sa figure n'ont plus l'air
d'être à leur place habituelle. Le nez est bien encore au milieu, les
yeux de chaque côté, mais cela fait comme un masque de mi-carême qu'un
coup de vent aurait déplacé.

--Eh! bien! ça va mieux?

--Ça n'empire pas! répond le défiguré.

Les poules,--les poules qui payent les verres de _sec_ dès onze heures
du soir, chez le Chinois, se baladent et picorent.

--Je parie que ce n'est pas vous qui les mangerez, ces poules, dit le
surveillant.

--Pensez-vous, chef! pour attraper la lèpre!

Voilà Audavin. Celui-là est classique: faciès léonin en plein,
bouffissures, pommettes pendantes, oreilles descendues, nez qui fond.
Il a l'air d'être en cuir repoussé.

C'est un Arabe. Chez les Arabes surtout, la lèpre joue grand jeu. Il a
des écailles sur les mains. Lion et poisson.

Messaoud lui donne la réplique. Ils n'avaient rien de commun,
paraît-il, avant la chose. Maintenant, ce sont des jumeaux.

Beaucoup perdent les sourcils, d'autres, non. Le fléau est capricieux.

--Monsieur le pasteur, dit l'un, qui s'amène, les pieds rongés,
donnez-moi un Coran.

Le pasteur entend cette demande pour la première fois de sa vie.

Il cherche à se ressaisir.

--Mon ami, je n'ai pas de Coran, moi. Docteur, vous ne savez pas où je
pourrais trouver un Coran?

--Ecrivez à un marabout.

--C'est cela. Donnez-moi bien votre nom.

--Ben Messaoud.

Je vais écrire à Alger. Vous aurez votre Coran, je vous le promets.

Le pasteur envoie des clients au curé de Saint-Laurent, le curé en
envoie au pasteur. Le malheur fond les religions.

Le moins atteint était l'infirmier.

--Viens, dit le docteur, je vais encore te montrer comment on fait les
piqûres. Amenez-vous les gars, je vais vous piquer.

--Est-ce qu'on découvrira enfin le remède, m'sieur le major?

--On cherche. Je cherche moi aussi. Espérez et même je vous apporte
une bonne nouvelle. On a trouvé quelque chose. Oui. Cela s'appelle le
_Chaoulmoogra_. C'est la sève d'un arbre qui pousse dans les îles de la
Sonde, vous savez, là-bas, bien loin, à Java, à Sumatra...

Le docteur piquait tout en parlant.

--Je crois, cette fois, qu'on «la» tient. J'ai commandé des ampoules.

Tous, en écoutant, reprenaient presque figure humaine.

--Elles vont venir. Patientez! Il faut le temps. Ce n'est pas là, les
Indes!

--Comment que vous appelez ça, m'sieur le major?

--Chaoulmoogra.

--Chameau gras! c'est un drôle de nom pour guérir.

                                  *
                                 * *

Ils n'étaient que douze dehors. Nous allâmes dans les maisons voir les
autres.

Il faut que ces hommes horribles inspirent bien de la pitié: ils ont
presque un lit.

--Chef! demande celui-là, vous n'auriez pas un peu de verdure, des
épinards?

--Je voudrais bien, Galland, mais où veux-tu que je trouve des épinards
dans ce pays?

--Ah! y en avait tant, chez moi!

A leurs murs sont épinglés quantités de portraits de femmes, de ces
petits portraits glacés qui accompagnent les paquets de cigarettes
d'Algérie.

Celui-ci, répugnant, dont on ne sait plus si c'est la barbe qui ronge
la peau ou la peau qui ronge la barbe a, en tête de son lit, un
portrait de Gaby Deslys. Le montrant, il me dit:

--Ça vaut bien mieux que de se regarder dans la glace.

Ce n'est pas trop sale dans leurs petites maisons.

Le pasteur avait des brochures à la main.

--De quoi qu' ça parle, vos petits carnets, monsieur le pasteur?

--De bonnes et vraies choses. Que la vie n'est pas tout et que l'on
peut être très heureux après.

--Alors, donnez-m'en un!

Il ne nous restait qu'une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d'un voile blanc, mains retournées et
posées sur les genoux, était sur un lit dans la position d'un homme
assis.

C'était le lépreux légendaire à la cagoule.

--C'est un Arabe? demande le pasteur.

--Oh! non! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je
suis de Lille.

La photographie d'une femme élégante était posée sur sa table.

--Eh! bien! ça va mieux?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé.

--Lève ton voile un peu, mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux
n'étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage,
vous permettez?

                                  *
                                 * *

Nous reprîmes la barque. Chacun de notre côté, nous chantonnions. Nous
chantonnions à la manière des gens qui sifflent, parce qu'ils ont peur.

Sur la rive, un homme attendait assis sur l'herbe.

--Qu'est-ce que tu fais là, toi?

On voyait une petite tache rose sur son front.

--Je suis le nouveau! dit-il.

Et montrant l'îlet:

--J'y vais.




SŒUR FLORENCE


--Comment! vous n'avez pas vu sœur Florence?

M. Dupé me donna le bras.

--Je vais vous y conduire.

Dans le quartier administratif, un beau jardin prenait le frais sur le
bord du trottoir. On poussa une petite porte de bois. C'est touchant,
au pays des verrous, une porte fragile!

Une clochette tinta. On aurait dit une chèvre qui gambadait, une chèvre
qui aurait eu une clochette au cou, naturellement.

--Bonjour, ma sœur! Est-ce que votre Mère est ici?

--Oh! oui, monsieur le commandant supérieur! dans le fond du jardin.

De puissants manguiers, des fleurs de vives couleurs (je ne me lance
pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si
c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de
nom). On se sentait dans une demeure de femmes.

De noir vêtue, croix sur la poitrine, parapluie servant d'ombrelle,
voici Mère supérieure! C'est sœur Florence, une femme qui en a vu!

Sœur Florence est Irlandaise. Depuis trente ans, en Guyane, elle dirige
le bagne des femmes.

--Oh! monsieur le commandant, quand je pense que c'est peut-être votre
dernière visite!

--Alors, vous nous quittez, ma sœur, c'est définitif?

--Hélas! C'est le résultat de la visite de notre inspectrice. Plus de
femmes au bagne, alors plus de sœurs. Au moins, si l'on me renvoyait
à Cayenne! Mais il faut obéir. Je rejoindrai notre maison, dans votre
belle France.

--Qu'allez-vous faire de vos trois dernières pensionnaires?

--C'est bien mon souci. Et je suis fort contente de vous voir. Nous
allons arranger leur sort ensemble, monsieur le commandant. On ne
peut les jeter à la rue. Elles ne sont plus capables de travailler.
L'hôpital n'en voudra pas, car je les ai bien soignées. Impossible de
les emmener avec moi, vous vous y opposeriez. Je cherche, je demande à
Dieu. Je ne vois rien.

--Vous avez deux reléguées et une transportée?

--Oui.

--On pourrait envoyer les deux reléguées... Que pourrait-on faire
d'elles?

--Mon commandant, vous n'en savez pas davantage que moi. Allons les
voir, peut-être nous donneront-elles une idée.


LES TROIS DERNIÈRES

Sept gentilles petites marches. Nous les gravissons. Dans une salle
propre deux vieilles en longue blouse blanche.

--Voici les deux reléguées.

--Bonjour, ma sœur.

--Bonjour, mes enfants.

--Ah! ma sœur! dire que vous allez partir!

--Les pauvres! Elles sont dans tous leurs états. Mais le commandant
s'occupera de vous.

--Voyons! je pourrai les envoyer au Nouveau Camp.

La Cour des miracles! Ces deux ruines manquaient au tableau! Je vois le
spectacle d'ici.

--Monsieur le commandant, nous pouvons encore travailler. Je connais
trois maisons, au village, qui nous prendraient pour laver le linge.

--Cela vaudrait mieux, fit la Mère, quoique vous ne soyez plus très
agiles. Levez un peu vos blouses. Faites voir vos jambes.

Elles avaient le gros pied: l'éléphantiasis.

--Ah! nous ne pouvons plus courir, font les deux anciennes.

--Et ma transportée? Venez la voir. Elle doit être dans la cour aux
poules.

Elle y était. C'était une Hindoue.

Sur la grand'route on n'est jamais blasé. Plus les étonnements
succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs. Que faisait-elle, cette
Hindoue, au bagne français?

--Où êtes-vous née?

--A Calcutta!

--Oui, dans sa jeunesse, elle est venue avec son mari, coolie à la
Guadeloupe. Là ils commirent leur crime. Elle n'était que complice.
Encore une victime des hommes, messieurs. Alors qu'allez-vous faire de
ma pauvre vieille?

--Gardez-moi, ma Mère!

--Je lui trouverai une place! fit le commandant.

                                  *
                                 * *

Nous nous promenions dans le beau jardin.

--Venez voir mes gosses.

Depuis que sœur Florence ne reçoit plus de clientes, elle a monté un
orphelinat.

Ce n'est pas de luxe en ces pays. Aux colonies, pour être orphelins,
nul besoin que père et mère soient morts. Le père vient même voir
quelquefois son petit orphelin, qui lui dit: «Bonjour parrain!»

--Vous ne reconnaissez pas celui-ci? (celui-ci était presque blanc).
Allons! dit la sœur, avec un petit sourire en coin, regardez bien la
ressemblance! Voyons! Ah! vous avez trouvé!

Un autre loupiot passa.

--Viens ici, vilain petit fils. Ose répéter devant M. le commandant ce
que tu as dit hier. Hier, il a dit: «J'attends d'être grand et fort
pour tuer sœur Florence.»

--Non! je ne l'ai pas dit!

--Il l'a dit! Oh! la mauvaise petite tête! Allons! va jouer.


LE PARLOIR

La pluie descendit. On s'abrita sous un kiosque.

--La plus harpie que j'aie jamais eue? Attendez! J'en ai eu tant!
Je crois bien que c'est celle qui avait tué ses deux enfants et les
avait donnés aux cochons! Elles m'en ont fait voir, monsieur; elles
étaient plus malignes que les hommes. Elles s'évadaient par les trous
des serrures! Je vous assure bien que beaucoup sont parties sans que
nous ayons su comment. Et puis, où cachaient-elles tout ce qu'elles
cachaient? Et elles fumaient, monsieur! Elles me disaient:

«--Ce n'est pas du tabac.

«--Qu'est-ce que c'est?

«--Des faux cheveux!»

Et pour tenir les jeunes!... Elles fuyaient comme des chattes, par
moments. Elles restaient des cinq jours dehors. Quand elles rentraient:

«--D'où revenez-vous?

«--De voir mon amoureux!»

Oh! mon Dieu! Et leurs chansons n'étaient pas des cantiques... J'en
rougissais pour mes jeunes petites sœurs... Encore, moi, je ne
comprenais pas bien: je suis Irlandaise!

--Et ce kiosque, ma sœur. Expliquez à votre visiteur ce que c'était.

--C'était le parloir! Quelle cérémonie!

Après six mois de bonne conduite, ces dames avaient droit de _faire
parloir_.

Chaque jeudi, de neuf heures à onze heures du matin, les «autorisées»
venaient sous ce kiosque.

Les libérés (c'était la loi alors) pénétraient dans le jardin. Ils
venaient choisir une femme.

Ah! où prenaient-elles tout ce qui change la figure? Elles se passaient
des bâtons sur leurs lèvres et leurs lèvres devenaient toutes rouges.
Elles «farinaient» leur visage, ne marchaient plus de la même façon,
se promenaient comme ça (sœur Florence, légèrement, caricatura ses
clientes). Je ne les reconnaissais plus, moi! C'étaient d'autres
créatures. Et elles faisaient des mines!

Le libéré passait. Oh! c'était vite enlevé: il disait: «Celle-ci me
plaît.» C'était toujours la plus mauvaise.

--Elle acceptait?

--Immédiatement! Trop contente! Alors on les mariait.

--Tout de suite?

--Heureusement!

--Et cela ne donna jamais de bons résultats, fit M. Dupé.

--Hélas! elles épousaient celui qui les sortait d'ici, et deux
jours après, le même jour parfois, allaient chez un autre qu'elles
connaissaient. Ce qu'il fallait voir, sous l'œil de Notre-Seigneur!

Nous souhaitâmes bon voyage à sœur Florence.

--Pensez à mes trois pauvres vieilles, monsieur le commandant. Elles
étaient ici depuis vingt ans.

--Et vous, ma sœur, depuis trente.

--Mais, moi, c'était pour le Bon Dieu.




AU CINÉMA


... Ce soir, au cinéma, film à grand spectacle, à multiples épisodes.
Sensationnel! Admirable! Production française et brevetée! Foule
de personnages! Dramatique! Captivant! Ensorcelant! Féerique et en
couleurs!

Habitants de Saint-Laurent-du-Maroni, enfants, parents et domestiques,
honorables messieurs et honorées dames, chefs, sous-chefs, bas-chefs,
_et cætera, et cætera_, à huit heures et demie, tous en chœur et au
guichet!

Samedi. C'est un libéré qui aboie aux coins des rues. Il aura toujours
gagné vingt sous pour aller, lui-même, tout à l'heure, au cinéma.

L'affiche annonce: _L'Ame de bronze_. Un héros fort en muscles
cavalcade au milieu de canons et de munitions. Cette lithographie ne
plaît pas à Honorat Boucon, ex-forçat, directeur de l'Aide Sociale,
rédacteur en chef de l'_Effort Guyanais_ (IIIe fascicule), lauréat de
l'Académie française, et autrement nommé: la Muse du Bagne.

La Muse du Bagne pue le tafia à trois kilomètres sept cents.

--Est-ce un film à produire ici (son langage est châtié). Que viennent
faire chez nous ces instruments militaristes? Je proteste!

--Ça va, mon vieux! ça va! lui crie un colonial, de l'intérieur de la
baraque.

--Et ce citoyen venu de Paris voir le bagne, croyez-vous que cela soit
sérieux aussi?

Moins que rien, voilà ce qu'il est. J'ai l'habitude de juger les hommes
et sais ce que je dis.

J'étais dans la boutique. Les comptoirs ont peu de jour, à cause du
lourd soleil. Et l'on est bien, assis à l'ombre, sur des rouleaux de
balata.

--Un journaliste! Mais non! Un prévoyant. Il est venu retenir sa place.
Ah! les poires, qui croient à son miracle! Vous ne l'avez donc pas
regardé; quelle belle fleur... de fumier! Et dire qu'on le tolère parmi
nous!

Honorat Boucon, dans le monde bagnard, est le seul ennemi que j'aie en
Guyane.

Un matin, vers sept heures, alors que j'étais encore sous ma
moustiquaire, je vis s'amener dans ma chambre un petit homme, figure
ravagée.

--Ah! vous êtes encore couché, me dit-il. Bien. Ne vous dérangez pas.
Je suis Honorat Boucon. Vous avez entendu parler de moi, n'est-ce pas?

--Vaguement, mon vieux, vaguement. Laissez-moi dormir.

Il s'en alla.

A neuf heures, le petit homme rappliqua.

--Bonjour! dit-il. Donnez-moi une cigarette. Et maintenant, causons. Je
vais vous faire vos articles. Vous pensez si je connais le sujet, je
suis là depuis vingt ans. Vous n'aurez pas à bouger, je vous apporte
le travail tout mastiqué, sept ou huit colonnes. Vous m'en direz des
nouvelles. Je suis lauréat de l'Académie française.

Je partis prendre une douche. Tandis que l'eau tombait d'une vieille
lessiveuse perchée sur une échelle, le lauréat Boucon me criait:

--Alors, c'est entendu, n'est-ce pas? Je fais votre travail?

--La barbe! mon vieux. La barbe!

Le lendemain, Honorat Boucon fit sa troisième entrée dans mes vastes
appartements. Il était porteur d'une imposante serviette en peau de
puma.

--Dites, mon vieux, vous vous lavez la bouche avec du tafia, le matin?

--Quoi! fit-il, sentirais-je le rhum?

--Comme une distillerie.

Et, posant sa serviette:

--J'apporte le plan! D'abord...

--Assez blagué!

--Seriez-vous prévenu contre moi?

--Mais non!

--Alors, monsieur opère lui-même?

--Tenez, prenez ceci et allez-vous-en.

Le surlendemain, Honorat Boucon, pour la quatrième fois...

Alors j'appelai Ginioux, mon garçon de famille.

--Ginioux! fiche-moi le lauréat de l'Académie française à la porte!

Mon ennemi était né.

                                  *
                                 * *

Mais voici huit heures trente. Les libérés, vingt sous à la main
gagnent le cinéma. C'est tout ce qu'ils peuvent s'offrir de l'autre vie.

Pas de brouhaha. Aucune gaîté. Le châtiment les a bien matés.

La salle est une baraque. L'écran est plutôt gris que blanc. Mais il
en est parmi ces spectateurs qui n'ont jamais vu d'autre écran. On
compte des forçats plus vieux que le cinéma.

D'ailleurs, c'est leur chose. Les places de galeries sont bien
réservées au peuple libre, mais le peuple libre ne vient jamais.
Forçats et noirs, voilà la clientèle.

Ils sont tassés. Bancs, chaises, tabourets tiennent lieu de fauteuils.

L'orchestre est celui du bal Casséco: une clarinette, un violon, une
boîte à clous: _Hing! zinc! hing!_ L'_âme de bronze_ déroule ses
épisodes. Les spectateurs sont, sinon captivés, du moins sages. On voit
passer entre les rangs des bouteilles de tafia: un riche qui régale.
Ils boivent au goulot dans l'obscurité. Hing! zinc! hing!

L'_Ame de Bronze_ est finie.

--Ah! Ah!

C'est l'annonce d'un film d'aventures.

Un amoureux se fait bandit pour gagner le cœur de sa belle.

L'attention devient vivante.

Quand le héros s'apprête à escalader la fenêtre, de la salle une voix
le prévient.

--Regarde en arrière! Tu vas t' faire poisser!

Le faux bandit est dans la place. On l'aperçoit à travers les vitres
d'une véranda, une femme passe dans cette véranda.

--Attention!

On croirait entendre les enfants prévenir Guignol de l'arrivée du
gendarme.

Le héros du drame entre dans l'appartement et saute sur la femme qu'il
terrasse.

--Bâillonne, mais ne la tue pas!

Celui-ci doit savoir ce qu'il en coûte.

Le cambrioleur mondain continue sa ronde. Il a l'air de faire
sauter les serrures d'un coup de pouce. Il ne sait pas le public de
connaisseurs devant qui il joue, le malheureux!

La salle ne le prend plus au sérieux. Elle ricane. Et l'un des libérés
traduit le sentiment unanime:

--Du chiqué! Ce n'est pas faisable!




AU TRIBUNAL MARITIME


--Faites entrer l'accusé!

Par la porte donnant sur la cour du camp, on voit un forçat jeter à
terre son chapeau de tresse. Pieds nus, il pénètre dans le sanctuaire
rectangulaire de la justice. Le gars a l'air ému, mais c'est de la
frime.

--Vos nom, prénoms et matricule.

--Hernandez Gregorio, 43.938.

--Bien. Asseyez-vous. Et soyez attentif à ce qui va vous être lu.

Tous les six mois, siège à Saint-Laurent le tribunal maritime.

Le capitaine Maïssa, des marsouins, le préside.

--Accusé, levez-vous. Vous avez entendu l'acte d'accusation. Vous
pouvez dire tout ce que vous jugerez bon à votre défense.

--Mon capitaine, je m' suis évadé.

--Oui, mais, en outre, vous avez volé, une nuit, au marché de Cayenne,
un sac contenant des sapotilles, des mangues, des oignons, des pois
chiches, des bananes et du manioc.

--J' savais même pas qu'i contenait tout ça!

--C'est ce qui ressort des dépositions de dame Andouille Camonille,
née à la Martinique, et de dame Comestible Léonie, née également à la
Martinique.

--J' connais pas ces dames.

--Vous reconnaissez avoir volé.

--Y avait cinq jours que n' mangeais pas, ce n'était pas pour voler,
mais pour manger.

--Où étiez-vous pendant votre évasion?

--A Montabo.

--Evidemment. Qu'est-ce que vous allez tous faire à Montabo? C'est donc
si joli que ça?

--On sait même pas ce qu'on va y faire.

--Je vais vous le dire, moi. Vous allez à Montabo, parce qu'à Montabo
vous trouvez l'association des «Frères de la côte». On vous y vend de
faux papiers. On prépare des canots. Et je vais même vous fournir une
circonstance atténuante à laquelle vous ne pensez pas. Si vous avez
volé ce n'est pas pour vous, c'est pour la bande. La bande vous a dit:
«T'es le dernier arrivé, va nous chercher de la bidoche.» Et vous ne
lui rapportiez que des légumes!

--Capitaine, vous êtes trop malin!

--Bon, asseyez-vous.

La parole est à la défense.

                                  *
                                 * *

Le tribunal maritime ressemble à une chapelle.

A la place du chœur, le capitaine et ses assistants. En bas, au-dessous
de trois marches, bancs à droite, bancs à gauche. A droite, accusés et
témoins; à gauche, la défense. Et au fond, cinq suisses noirs: cinq
soldats de Guyane, baïonnette au canon.

Alors, un homme se soulève à peine. On le dirait en pleine crise de
rhumatismes:

--Je demande l'indulgence du tribunal pour mon client.

C'est un surveillant.

--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.

Le commissaire du gouvernement possède également des reins nickelés. Il
dit entre ses dents:

--Qu'on rende son piston à l'oie.

Au bout de cinq jours j'ai compris qu'il voulait dire:

--Je demande l'application de la loi.

--Emmenez l'accusé!

L'accusé sort tout contrit. Sitôt dans la cour du camp, il roule une
cigarette, chausse une paire de savates et dit aux surveillants: «Ça va
bien!»

                                  *
                                 * *

--Curatore! Depuis dix ans que vous êtes aux travaux forcés, vous
vous êtes évadé... Attendez que je compte: une, deux, trois, quatre,
cinq, six fois. Vous vous présentez devant nous aujourd'hui pour votre
septième évasion. Qu'avez-vous à dire?

--Je m'évade parce qu'on ne veut pas adopter les nouveaux procédés de
travail à grand rendement.

--Vous n'avez rien à ajouter pour votre défense?

Curatore, dit Gallina, a le sourire.

--Je vais dire comment j'ai fait: J'étais dans le canot qui m'emmenait
chez les Incos. Le surveillant regardait les perroquets sur les
branches. Je me suis démenotté, j'ai piqué une tête dans le fleuve et
me suis barré. Le chef a bien tiré, mais on n'attrape pas les poissons
au revolver.

--C'est tout?

--J'ajoute que je regrette...

--Mais vous regrettez toutes les fois!

--Eh bien! je regrette pour la septième fois.

--Emmenez l'accusé.

                                  *
                                 * *

--Guidi, vous êtes accusé de meurtre sur la personne du transporté
Launay, votre codétenu à Saint-Joseph?

Guidi est une grande perche de quarante-cinq ans et ressemble à une
autruche qui aurait la tête de Guidi.

--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

--J'ai simplement sauvé ma vie.

Ceci est une affaire de mœurs. Evasions, affaires de mœurs: rengaines
de ce tribunal.

--Comment cela s'est-il passé?

--Launay m'en voulait à mort. Il m'accusait...

--Bon! Nous savons. Passons. Toujours des combats en l'honneur de la
Belle Hélène!

--Depuis un mois, il me menaçait de me faire la peau. Alors, ce
soir-là, comme je rentrais de la corvée, Launay était derrière ses
barreaux. Il m'insulta grossièrement, me dit: «Etre infect! Ventre
putréfié!...»

--Passons!

--Alors, s'adressant au porte-clés: «Mais ouvre-moi donc la porte, que
je le crève!»

--Et ce n'est pas plus difficile que cela. Le porte-clés lui ouvrit la
porte?

--Eh oui! Et Launay se précipita sur moi comme un tigre aux yeux
rouges, son couteau à la main. Alors je l'ai tué sans m'en apercevoir.

--Faites entrer les témoins.

C'est une affaire d'être témoins, surtout quand on vient des îles,
c'est une chance d'évasion!

La Belle Hélène entra, timide et jeune.

Il confirma le récit de Guidi; le second apporta une précision.

--Depuis un mois, Launay avait juré dans la case qu'il éventrerait
Guidi. Il disait: «J'ai une réputation d'homme, je veux la garder. A
mon âge faut rien laisser passer, ou l'on est cuit.»

--La parole est à la défense.

Dans ces cas-là, l'as de la barre de Saint-Laurent, Me Lacour, qui peut
se vanter de connaître son monde, donne de la voix:

--Messieurs du tribunal, mon capitaine, regardez Guidi, ce vieux
forçat, regardez-le écroulé sous ses vieux jours...

Guidi s'affaisse.

--Est-ce après vingt ans de bonne conduite, si sa vie n'avait
réellement été en danger, qu'il aurait commis l'acte homicide? Nous
savons tous, hélas! ce qui se passe dans les cases... Guidi!...
Guidi!...

--Guidi, qu'avez-vous à ajouter pour votre défense?

Guidi va parler. Me Lacour lui fait signe qu'il va tout déranger. Guidi
s'en va, de plus en plus courbé... jusqu'à la porte.

                                  *
                                 * *

Massé, libéré.

--Vous reconnaissez vous être évadé?

--Oui, mon capitaine.

--Vous aviez pourtant trouvé une situation à Cayenne. Vous étiez bien
noté.

--Oui, mon capitaine, je travaillais à la ligne téléphonique. Alors,
j'avais comme toujours le récepteur à l'oreille, quand j'entends:
«Faut arrêter le libéré Massé!» Je deviens fou. On voulait m'arrêter
parce que je fais ce que tout le monde fait, que je reçois de l'argent
des familles pour le passer aux transportés. Alors, je suis parti
en courant. J'ai marché jour et nuit. Je me suis trouvé cinq jours
après devant le Maroni. J'ai traversé le Maroni. J'ai marché dans
la brousse de Hollande, tout droit, sans carte, sans boussole, sans
manger. J'étais fou. Je marchais les dents serrées. Je ne savais pas où
j'allais, ce doit être sans doute pour cela et aussi parce que j'étais
fou que j'ai trouvé. Neuf jours après le Maroni, je vis une ville.
C'était Paramaribo. Cela m'a rendu la raison comme un choc. «Qu'est-ce
que tu as fait! me dis-je, tu n'avais plus que trois ans de doublage.
Il faut que tu reviennes.» Et je suis allé me dénoncer deux heures
après. C'est moi qui ai voulu revenir, mon capitaine.

--Tout cela est vrai, fit le capitaine.

--Messieurs du tribunal, mon capitaine--c'est Me Lacour--et ce que
vous ne savez pas, je veux vous le dire. Massé se livrait à ce petit
commerce d'argent pour aider sa vieille maman restée en France, pauvre
et malheureuse. Tous les mois, Massé, un libéré, c'est-à-dire plus
misérable qu'un forçat, trouvait quarante francs pour envoyer là-bas,
dans la petite chambre sans pétrole, à Ménilmontant où...

Massé pleura.

--Emmenez l'accusé.

                                  *
                                 * *

Encore une affaire de mœurs.

Le défenseur est un jeune homme du peuple libre de Saint-Laurent. Il se
lève et dit:

--J'ai vingt ans. Je suis trop jeune pour me mêler de ces affaires. Je
demande le renvoi.

--Et moi, répond le forçat, je demande un seau d'eau et une botte de
foin pour le défenseur.

                                  *
                                 * *

Agression nocturne à main armée dans une maison habitée.

--Faites entrer les accusés.

Ce sont deux jeunes: Reinhard et Grange.

--J'ai à dire, mon capitaine, ce que vous savez. L'accusation est
fausse. Voici la vérité. Grange premièrement n'y était pas. Moi, depuis
neuf jours, je venais d'arriver au camp Saint-Maurice. Amar ben Salah,
un libéré, rôda tout de suite autour de moi. Je suis jeune au bagne.
Avant cette affaire j'ignorais tout des mœurs épouvantables d'ici.
Viens chez moi cette nuit, me dit Amar, je te donnerai à manger. Et
nous nous entendrons pour la culture. Je pourrai te prendre comme
assigné.

A minuit je soulève une planche, sors de la case et gagne le carbet de
l'Arabe. Il me donne à manger. J'étais très content. Soudain il veut me
saisir. Je ne comprenais pas pourquoi. Je me défends, lui...

--Passons, passons, dit le capitaine, nous connaissons ça.

--Comme il se faisait plus audacieux j'empoignai un sabre d'abatis
qui se trouvait là et frappai. L'Arabe lâcha prise, je m'enfuis et
réintégrai le camp.

--Introduisez le témoin.

Amar ben Salah, œil oblique, cheveux frisés, s'amena serpentant comme
la Seine.

--J'ai à dire que moi, connaissais pas ces gens-là et qu'y sont venus à
mon carbet pour m'attaquer.

--Vous mentez Amar, fait le capitaine. Les témoins Briquet et Abdalah
vous ont vu en grande conversation avec Reinhard, la veille de
l'affaire.

Amar est de plus en plus oblique.

--Quelle tête de faux témoin! Considérez-vous heureux que je ne vous
fasse pas arrêter.

--Mon capitaine, il prétend qu'il a reçu huit coups de sabre d'abatis.
Un seul suffit à tuer un homme!

Maître Lacour se lève. Mais il voit que le tribunal est fixé. Il se
rassoit.

--Emmenez les accusés.

Le grand dégoûtant, faux témoin, demeurait à son banc.

--Voulez-vous f... le camp!

                                  *
                                 * *

Evasions.

C'était un vieux paysan, un de ces paysans dont on pourrait jurer
qu'ils ne vont pas une fois tous les trois ans au chef-lieu de leur
sous-préfecture. Alors il commença presque en patois:

--Après avoir traversé le fleuve Colorado...

C'était trop touchant. Sa cause était gagnée.

--Emmenez l'accusé.

                                  *
                                 * *

Un autre, Oé Lucien, qui avait arraché une partie du toit pour s'évader.

--Quel était votre métier?

--Démolisseur!

                                  *
                                 * *

Un ancien, vieux de la vieille.

--Pourquoi vous êtes-vous évadé? Vous savez bien qu'à votre âge la
brousse tue.

--Je m' suis évadé, mon jeune capitaine, parce qu'à soixante et un ans,
on ne fait plus monter un homme blanc sur un arbre pour abattre les
cocos.

                                  *
                                 * *

Ramasani, hindou de Pondichéry.

--Le surveillant P. J., me demande de lui prêter cent francs. Je les
lui prête. Comme je les lui réclame quatre mois après il m'accuse de
chantage.

Sur ces histoires-là, le tribunal aussi sait à quoi s'en tenir.

--Où est le surveillant?

--En congé.

--Evidemment.

--Emmenez l'accusé.

--Oui, répond le citoyen de Pondichéry mais j'aurai fait six mois de
prévention.

                                  *
                                 * *

Le tribunal a délibéré.

Les accusés sont dans la cour. Un porte-clés frappe de son trousseau
aux portes des cases pour obtenir silence. Voici les jugements.

--Hernandez! Six mois de prison.

--Curatore! Cinq ans de travaux forcés. (Il s'en moque. Cela ne change
rien à sa situation. N'oubliez pas la résidence perpétuelle pour ceux
qui ont plus de sept ans. Curatore s'évadera une huitième fois.)

--Guidi! (l'homme à la Belle Hélène). Six mois de réclusion.

--Massé! (le libéré bon fils). Acquitté.

--Reinhard et Grange (les deux ingénus). Acquittés.

--Carré! (l'Argonaute du Colorado). Acquitté.

--Le vieux aux noix de coco. Acquitté.

--Ramasani! (le naïf de Pondichéry). Acquitté.

--Bravo! fait-on de l'intérieur des cases.

Et tous ensemble retournent au bagne: condamnés et acquittés.




J...


J... est un «Monsieur».

Je veux dire qu'il en a l'air.

Il tomba dans le bagne au commencement du siècle.

C'est un Monsieur qui, voilà vingt ans, faisant sa cour à sa fiancée,
lui préféra subitement son jeune frère.

Mais le père apparut, un soir, et comme c'était un haut magistrat le
délit lui sauta aux yeux.

J... fut chassé au milieu de l'indignation générale.

Mais J... aimait cette famille de province. Huit jours après il
revint. Son mariage étant rompu, il supplia le frère de s'enfuir avec
lui, histoire de ressusciter le voyage de noces. Scènes déchirantes.
L'enfant hésite. J... n'hésite pas. Il tue l'enfant d'un coup de
revolver: vingt ans de Travaux Forcés.

                                  *
                                 * *

J... est licencié en droit.

Un chef de l'administration pénitentiaire, ayant découvert cette peau
d'âne dans le dossier de J..., s'écria: Voilà mon affaire.

Ce fonctionnaire avait deux enfants à faire instruire. J... devint leur
précepteur.

--Prenez garde! dit-on au père, vous savez pourquoi J... est ici?

--Bah! Bah! dit le père, ici ce n'est pas comme ailleurs. Et J... est
un homme bien élevé.

Et dès lors l'on put voir le transporté J... se promener sous les
Bambous de Saint-Laurent entre les deux jeunes innocents. Il formait
leur esprit.

Au bout de peu de temps, le père au grand cœur s'aperçut qu'au lieu de
faire asseoir ses élèves sur un banc J... les prenait sur ses genoux.

Orage. Tonnerre et éclairs! J... fut replongé au fond du bagne.

                                  *
                                 * *

--Voilà J..., me dit-on rue Mélinon.

Il se promenait, rêveur, tout à fait comme chez lui.

--Vous avez dit le mot: il est chez lui. Avec l'appui de sa famille il
serait rentré en France depuis longtemps s'il avait voulu.

--Il veut rester ici?

--Jusqu'à sa mort.

--Par punition?

--J... aime le bagne, vous ne comprenez pas?

--...

--Voyons! dans quel pays trouverait-il ce que lui offre Saint-Laurent?
Des milliers de jeunes hommes à sa portée et tous les six mois un
bateau qui lui en apporte six cents tout neufs... C'est le Paradis!
C'est lui qui le dit!




SIX ÉVADÉS DANS LA BROUSSE


--Le _kokobé_! le _kokobé_!

Remontant le Maroni, notre canot passait devant l'îlet Saint-Louis, le
petit Bosch à cornes (cheveux crépus que séparent des bigoudis), debout
à l'arrière de sa jonque, qui ici s'appelle canot, donna un coup de
takari de plus (godille).

Le _kokobé_, en créole bosch, c'est la lèpre.

Siretta, chercheur d'or et balatiste, montait dans les bois. Il m'avait
pris sous son _pomakari_ (toit du canot), en lapin. Il ne partait pas
pour la grande tournée. Les placers en travail sont à vingt-deux jours
d'ici, et le lapin, à l'arrivée, n'eût plus été très frais. Siretta
n'allait qu'à trente-six heures de Saint-Laurent.

--Et trente-six pour revenir, bien entendu. Ça va?

--Ça va.

Siretta partait saigner des «bali».

Bientôt, les immenses forêts de Guyane verront périr leurs derniers
arbres balata. C'était la fortune de la colonie (le balata est bien
meilleur que la gutta). Il y en avait de quoi servir le monde entier
pour l'éternité. Deux mesures auraient suffi pour conserver cette
fortune: quelques postes dans les bois et un règlement pour la saignée.
Elles furent prises... mais par les Hollandais. Alors, chez nous, pays
de liberté, tous les nègres anglais des petites Antilles s'abattirent,
de la Barbade, de Tobago, de Sainte-Lucie, de Grenade, de Saint-Martin,
de la Trinité. Il n'y avait qu'à venir, tout saccager et à s'en
retourner (en territoire anglais) fortune faite.

On ne saignait pas les arbres, on les coupait.

Si l'on coupait également, à défaut d'autre chose, la carrière
d'administrateurs aussi brillants, ce serait juste retour.

Donc, Bourillon et Siretta, jeunes Français d'audace, prévoyant l'heure
prochaine du tout dernier balata, se dirent: «Si l'on essayait du
_bali_?»

Le bali est presque le balata, mais son lait est impur. Pourtant,
si, par un procédé chimique, on pouvait extraire les impuretés de ce
lait, le bali vaudrait le balata. Et c'est pourquoi, ce matin, Siretta
m'emmenait avec lui, non que je sois chimiste, mais parce qu'il montait
dans les bois.




AU FIL DE L'EAU


Arrivé au premier _degrad_ (village au bord du fleuve), les trois
Boschs du canot voulurent aborder.

--Marchez! tas de polygames!

Les Boschs ont épousé dans chaque _degrad_, jusqu'en haut, jusqu'aux
placers. Si l'on écoutait leur cœur, le grand voyage ne durerait pas
vingt-deux, mais quarante-quatre jours.

--Suis malade!

--Je te soignerai.

Ils continuèrent.

Les sirènes ne sont des monstres fabuleux que pour Homère qui, en
définitive, n'était pas un reporter très sérieux. C'est tout simplement
des lamentins. Il en est autant que vous voulez par ici. Cela ressemble
à des phoques qui auraient une figure de femme diabolique. De longs
cheveux, épais comme des algues, retombent sur leurs épaules. On les
voit souvent droits, la moitié du corps hors de l'eau. Quelques-uns
portent leur petit dans l'avant-nageoire et ça rit, ça rit comme un
fou. On en débite aux marchés de Cayenne, c'est très bon, ça ressemble
à du veau.

Nous croisâmes un canot de Saramacas (tribu noire qui, de Mana,
s'installa à Surinam). Ils descendaient les lingots d'or de chez
Painpain, le fameux Painpain du placer Hav-Oua.

--Savez-vous le plus sûr moyen de faire de l'or?

--En le cherchant.

--Ouais! En montant un magasin. Quand un nouveau placer donne, qu'il y
a _rush_ de nègres, on élève une boutique à côté. On vend du tafia, des
conserves, des bougies et du champagne. Alors, l'or que trouvent les
chercheurs, ils vous l'apportent contre vos bouteilles.

Là-dessus, Siretta allongea ses pieds et prit un livre. Quel était
le récit fantastique séduisant de la sorte cet aventurier? C'était
un livre de vers de Tristan Derème. En chambre, on lit des livres
d'aventures; sur la grand'route, des livres de chambre.

Tatou (tous les Boschs s'appellent Tatou) un vieux de soixante ans,
amena le canot sur le bord de la rivière.

--Qu'est-ce que tu fais, Tatou?

--Pour les feuilles.

--Tu es malade?

--Oui.

Tatou connaît sa rivière. Il sait où se trouvent les arbres qui
guérissent et quand il passe devant cueille son médicament.

--Brave Tatou! vieux compagnon! Il était avec moi, l'autre saison, à
Palofini. Savez-vous ce que veut dire Palofini? C'est tout là-haut,
près d'Inini. C'est l'endroit où, naturellement, quand on l'atteint,
chacun se tait. _Palofini_: la parole est finie.

                                  *
                                 * *

On passa la nuit dans un degrad.

L'hospitalité, en brousse, est acte naturel. Le Bosch, sans plus
d'étonnement, voit arriver, à la nuit, les étoiles au ciel et les
passants dans son carbet. Mais comme la nuit était sans électricité,
sans pétrole, sans chandelle, je ne vis rien d'autre que l'hospitalité.

Au matin, à six heures, Tatou, pas le jeune, pas le vieux, le moyen,
reprit son takari et nous le Maroni.

--Maintenant, il faudra les écouter, dit Siretta. S'ils vous disent de
ne pas poser le pied à un endroit, n'insistez pas. C'est qu'ils auront
vu la raie d'eau douce. Oui, elle est immobile. On la confond avec le
sable, mais elle a un piquant au bout de sa queue. Et, quand le piquant
vous pique, adieu l'homme.

--Moi ai remède, dit Tatou cadet.

--Ocre bleue et tafia. Il paraît que c'est bon. En tout cas, c'est ce
qu'ils emploient.

Pour des trucs, ils en ont. Bien avant Pasteur et Calmette, ils
trouvèrent le vaccin. Quand ils sont atteints par un serpent, ils lui
broient la tête, s'entaillent et se vaccinent avec la bouillie. C'est
radical.

--Si vous entendez des cris de putois, ne vous effrayez pas, ce sera un
Bosch en train de devenir père. Oui, quand leurs femmes accouchent, les
maris hurlent de douleurs tout le temps de l'opération. Ce sont eux qui
souffrent!

Sur l'autre rive, un poste de douane hollandais. Nous étions arrivés.
Les Boschs amarrèrent le canot. Et, par un tracé, en avant dans la
brousse!

Ce n'est pas la jungle, c'est la brousse. Ce n'est pas mieux, c'est
différent, moins touffu, plus marécageux. Les Tatous nous précédaient.
La frousse qu'ils ont du serpent grage fait d'eux des guides prudents.

--S'ils trouvent une tortue, vous rirez: ils frapperont trois fois sur
la carapace avec leur baguette. Quand on ne frappe pas trois fois sur
la carapace d'une tortue qu'on rencontre, on perd son chemin dans le
bois.

--Est-ce que vous le connaissez au moins, vous le chemin?

--Faites plutôt attention aux herbes «jambes de chien!»

--Qu'est-ce que c'est que ces «jambes de chien»?

--Des herbes qui coupent la figure comme un rasoir. Tenez votre bâton
devant vous droit comme un cierge.

Siretta est aussi chasseur.

--On va bien dégoter un maïpouri (tapir).

--C'est bon à manger?

--Goinfre!

Les Tatous nous montrent une fumée à droite.

--C'est un établissement de maraudeurs d'or et de balata.

On s'approcha.

--Blancs! crie un Tatou.

--Alors ce sont des évadés.




LES SIX


Ces têtes! Ils étaient six, six crevards autour d'un feu de bois vert
fumant. Il n'y eut pas de présentation.

--Donnez-nous à manger, dirent-ils, d'un souffle.

Et aussitôt:

--Des Français! C'est des Français!

--Je parie que vous vous supposiez déjà au Venezuela.

--Où qu'on est?

--Pour un marcheur comme Lagadou, à dix heures de Saint-Laurent.

Dire Lagadou dans le bois de Guyane, c'est clair pour tous. Lagadou
est un nègre anglais des Barbades. Il marche dans ces labyrinthes à
trente-cinq kilomètres par jour, sans jamais se perdre.

--Voilà onze jours qu'on marche. Oh! donnez-nous à manger.

Siretta leur donna une boule de pain.

Malgré leur estomac furieux, ils partagèrent en frères.

--Onze jours! Dix kilomètres!

--D'où veniez-vous?

--De Godebert.

--Mais vous serez donc toujours tous aussi gourdes! fit Siretta.

--On avait de la nourriture pour cinq jours, c'était suffisant. Mais le
radeau qu'on a fait a coulé.

--Vous aviez fait votre radeau en _pineau_, pardi! (espèce de palmier).

--Alors, quand sera-t-on au Venezuela?

Siretta haussa les épaules.

--Vous connaissez le Maroni. Vous avez au moins six fleuves comme lui
avant le Venezuela. Rentrez au camp, cela vaudra mieux.

C'étaient des jeunes, de vingt-deux à vingt-cinq ans. Ils étaient
encore avec la camisole matriculée. Barbes de quinze jours, pieds
déchiquetés, pâles comme la mort--la mort dans le bois.

--Alors par où qu'on rentre à Godebert?

--Ne tourniquez pas! puisque vous n'y connaissez rien. Suivez le
fleuve. Vous serez demain à Saint-Laurent.

--Et le malade? fit l'un.

Il paraît que l'un d'eux était plus malade que les autres. Cela ne se
voyait pas.

--Soutenez-le.

--Et lui fera de l'hôpital au moins avec l'étiquette: Retour d'évasion.

--Dire qu'on ne voit pas de maïpouri, fit Siretta.

Il se rattrapa sur un singe rouge.

La bête dégringola de l'arbre.

--Je vous la donne.

Les six spectres sautèrent dessus comme tout à l'heure sur la boule de
pain.

Pour Siretta ce n'était rien: il voit cette scène tous les jours.

--Adieu! fit-il.




ET CETTE APRÈS-MIDI
UN CONVOI ARRIVA


--M'sieur! le _Duala_ est en vue.

--Bien, Ginioux.

Le _Duala_, d'ailleurs, n'est plus le _Duala_, c'est la _Martinière_.
Ici on dit toujours le _Duala_, quand même!

C'est la barque à Caron, le cargo-cage qui, de l'île de Ré, en passant
par Alger, amène les forçats au Maroni.

La rue conduisant au wharf s'animait de surveillants militaires qui
ajustaient en marche leur revolver, sur la hanche. Le _Duala_ était
bien en vue.

Marius (qui vous sera présenté à son heure) ajusta mon parapluie à son
bras. Nous partîmes.

Devant la statue de la reine Charlotte (c'est la République. Ainsi
se nomme-t-elle en Guyane), deux Arabes, chacun un papier en main,
faisaient voir qu'ils voulaient me parler, mais qu'ils n'osaient pas.

Je pris leurs papiers.

--Mimouni Benjamine ould Mohammed, dit le plus vieux, tout doucement.

Ils savaient peu de français. Elevant ensemble un bras, ils me
montrèrent le ciel et dirent en même temps:

--Moi libre. Moi rentrer.

C'étaient des libérés, toujours.

--Moi, pas travail, moi, retourner Oran, alors. Que faire devant le lit
d'un mort?

C'est la même impuissance révoltante que l'on ressent ici toute la
journée. Je leur dis que je m'occuperais d'eux tous à la fois.

Retombant sur l'herbe, ils me regardèrent partir comme un parent.


L'ACCOSTAGE DU «DUALA»

Le _Duala_, de couleur grise, cherchait sa route à travers le Maroni.
Sur le Maroni, à cause des bancs, on ne peut marcher droit, c'est en
zigzag que les bateaux remontent ou descendent la rivière.

Il touchait presque la brousse. On eût dit qu'il tenait à montrer avant
tout à sa cargaison d'hommes ce qui serait leur plus grand ennemi. Mais
ce n'était pas, car les transportés sont dans des cages, au fond, et ne
voient rien.

Un vieux forçat, que cachait un arbre, épiait l'avance du cargo.
L'ancien mâchait et remâchait des souvenirs.

Boppe est-il à bord? Les autorités se le demandaient. Il avait déjà une
place toute prête, camp Godebert, à la société forestière. Et puis,
plus les curiosités sont mauvaises, plus elles vous tiennent. On ne
reçoit pas tous les jours un homme du monde à Saint-Laurent.

Il pleuvait. La chape de plomb que chacun porte sous les tropiques en
était alourdie. Une légère émotion, malgré l'habitude, marquait les
chefs. Le _Duala_ siffla. Il accostait.

Derrière chaque hublot souqué un couple de têtes, joue à joue,
s'encadrait. Ce verre épais les séparait, seul, maintenant, du but
final. Ils cherchaient à voir.

L'ancre tomba.

La patente était nette. Pas d'épidémies, trois morts seulement. Libre
pratique fut donnée.

Nous gravîmes la coupée, Boppe n'était pas à bord. Le silence régnait
sur le pont. Cela frappait d'autant que, sur un bateau, à l'arrivée, le
brouhaha est de rigueur. Des ordres coururent immédiatement.

--Qu'on lui montre le bagne trois, à ce Monsieur, dit le commandant.


LE BAGNE Nº 3

Je descendis. La cale ordinaire formait la cour. Autour, écrasées par
un toit bas, les cages. Ces cages étaient sombres. On distinguait les
forçats se tenant aux barreaux, mais non les autres du fond. Les autres
représentaient un grouillement confus. Tous étaient vêtus de laine
bleue, tondus, rasés, inquiets. Arabes et blancs de France.

--Voulez-vous entrer? me demanda le surveillant.

C'est comme s'il m'avait dit d'entrer dans une boîte à sardines quand
les sardines y sont.

Aucune odeur. Propre même. Je crois qu'ils étaient cent dans ce bagne
trois. Le bateau amenait six cent soixante-douze condamnés moins les
trois morts.

--Alors, tenez-vous prêts.

Le surveillant ouvrit la cage.

Contre les révoltes possibles, des tuyaux de vapeur donnent dans ces
cages. Discipline ou ébouillantage: c'est à choisir.

--Au galop! Au galop!

Chargeant en hâte leur sac, les forçats se précipitèrent.

Ils prenaient maladroitement l'échelle et, soit qu'ils eussent oublié
comment on marche, tous, débouchant sur le pont de coupée, ramassaient
la bûche.

--Adieu! envoie un garçon du bord à l'un.

--Au revoir! répond le forçat en tombant.

--Allons, grouillons!

Ils remontaient leur sac de toile sur l'épaule. Le sac glissait aussi.


LE DÉBARQUEMENT

Quittant le bateau, je me postai sur le wharf.

Beau convoi! Presque tous jeunes et costauds, mais lourdauds.
Recrutement de campagne plutôt que de faubourgs. Les Arabes avaient
plus de race.

Tous saluaient, soulevant leur calotte de drap, ils ne savaient quoi,
saluaient des parapluies, des libérés débardeurs. Pour eux, dès lors,
tout ce qui bougeait était un chef.

Un vieux paysan n'avait pourtant pas perdu le nord; lui possédait trois
sacs et les serrait!

L'un avait le nez rouge. Ce nez aura le temps de blanchir.

Attentifs aux ordres, tous cherchaient à se ranger le plus vite, le
mieux possible.

Il pleuvait toujours.

La coupée présenta soudain une bête à deux dos. Un bagnard descendait
un autre bagnard. A terre le porteur posa l'homme qui s'écroula.
C'était un paralytique.

--Allons! trois hommes, cria un surveillant.

Dans la masse, une hésitation, aucun n'osait se détacher.

--N'importe lesquels. On ne choisit pas des images!

Trois transportés prirent le paralytique et le déposèrent dans un
tombereau.

--Devrait-on nous envoyer des loques pareilles? fit le commandant de
Saint-Laurent.

Le convoi débarquait sans cesse par deux échelles.

Parmi ces frustes, un homme tranchait. De la catégorie «des messieurs»
il portait lunettes bordées d'écaille. C'était un garçon de famille,
pas de ceux du bagne! Il regardait ses compagnons comme s'il ne les
avait pas encore vus. Sa pensée était transparente: «Qu'est-ce que je
fais dans ce troupeau?»

--Allons! serrez! serrez!

Il serra comme les autres.

Voilà une bonne vieille bille d'Arabe. Il vient là comme il irait
ailleurs. Il est de ceux qui ne sont pas fixés.

Cette fois, un moribond apparaît, porté sous les bras et par les pieds.
On le pose sur le wharf.

--Oh! fait le malheureux.

Il a la fièvre typhoïde.

--Mais c'est un cadavre! dit le commandant.

--Pas encore, répond l'infirmier.

--Doucement, doucement, crie un surveillant.

Et le squelette fait son entrée au bagne sur une civière.

Les rangs sont formés. On n'attend plus qu'un ataxique soutenu par deux
camarades; il marche aussi vite qu'il peut. C'est fait. Il a rejoint le
troupeau.

On avait compté le gibier au fur et à mesure.

--Six cent soixante-trois debout, cinq dans le tombereau, un sur la
civière, trois morts, ça fait le compte, dit un principal.

--Marche!

Le bataillon enfile le boulevard Malouet.

Ils vont au camp de Saint-Laurent, tout à côté. Certains essayent de
découvrir le pays, mais le trajet est court. Voici déjà, surmontée de
deux clés, armes symboliques de Guyane, la porte de fer.

Il est six heures, les anciens sont rentrés. Accrochés comme des singes
aux barreaux des locaux, ils regardent l'arrivage. Autant de pigeons,
pensent-ils, à plumer demain.

--Soixante-cinq par case, dit le principal. Grouillons!

En un tournemain les 663 «de bord» sont enfournés. Je regarde: plus
rien. Je me tourne vers un chef:

--Rien dans les mains, rien dans les poches, fait-il, vous pouvez voir.

Ce que je vois, c'est que l'on a tout mis ensemble, sans triage: les
mauvais, les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce
qui est perdu et ce qui pourrait être sauvé, les jeunes et les vieux,
le vice et j'allais dire l'innocence, et je me comprends. Ce n'est même
pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés. Allez!
grouillons! Poussez! contaminez-vous, pourrissez-vous, dégradez-vous,
mais ne nous em...bêtez pas!

--C'est le moment des tristes réflexions, me dit le principal. Ils se
demandent maintenant comment on sort d'ici.

On m'ouvre une case. J'entre. Ils ne se demandent rien du tout. Un
baquet d'eau est entre les deux bat-flanc. Ils s'abreuvent comme des
bêtes, déjà.




2448 BLANCS...


--Si j'avais à écrire l'histoire du bagne, je commencerais ainsi...

C'est Marius Gardebois, dit le Savoureux, ex-bagnard, ex-romanichel,
présentement, depuis trois semaines porteur attitré de mon parapluie,
qui a la parole:

--Je commencerais ainsi: Il y avait une fois, en Avignon, un aveugle.
Cet aveugle gagnait 20 francs, la semaine, et 25 francs le dimanche,
à cause de la porte de l'église. Il était heureux, monsieur. L'hiver,
il avait un pardessus; et toute l'année deux repas chaque jour. Le
soir, Tobie s'offrait une jeune fille pour la lecture. Passe le docteur
Pamard: «Viens à l'hôpital, mon brave, lui dit le docteur, je te
guérirai.» Huit mois après je rencontre mon aveugle au pied du château
des papes». Il voyait, mais n'avait plus ni souliers, ni pardessus. Sa
mine était défaite. Il semblait un vieil orphelin égaré.

--Eh! mon pauvre vieux, lui dis-je, que se passe-t-il?

--Malheur! Ce cochon-là _m'a réussi_!

C'était de son bienfaiteur qu'il parlait ainsi. En lui rendant la vue,
l'homme de science l'avait jeté dans la misère. C'est l'histoire du
forçat.

Quand on est forçat, on mange, fume, bricole. La fièvre vous mord-elle
au dos? Si l'on sait s'y prendre, on voit s'amener une bonne
couverture. Sans souci du lendemain ni de la colonisation on rend
grâce à Dieu de la boule de pain et des 95 grammes de bœuf. Ah! le bon
souvenir! monsieur! Le libéré passe son temps à soupirer après les
travaux forcés!

                                  *
                                 * *

Nous touchons à une grave erreur du bagne.

C'est la loi, mais la loi s'est trompée.

Reposons le problème. Quand un homme est condamné à cinq ou sept ans de
travaux forcés, sa peine achevée, il doit le _doublage_, c'est-à-dire
demeurer encore cinq ans ou sept ans en Guyane.

Quand un homme est condamné à huit ans et plus ce n'est pas alors pour
lui: quitte et double, mais quitte et crève. _Il doit rester toute sa
vie sur le Maroni._

Bien.

La loi a pris cette mesure pour deux motifs: 1º l'amendement du
condamné; 2º les besoins de la colonisation.

Très bien.

La loi prévoit que le transporté libéré pourra recevoir une concession.

Bravo!

Or, à ce jour, l'effectif des libérés est 2.448.

Souvenez-vous, s'il vous plaît, de ce troupeau hagard d'hommes avilis
que je vous montrais, l'autre jour, rôdant par les rues indifférentes
et cruelles de Saint-Laurent-du-Maroni.

Deux mille quatre cent quarante-huit blancs sans toit, sans
vêtement--évidemment, ils ne se promènent pas tout nus--sans vêtement
quand même, sans pâture, sans travail et sans l'espoir d'une embauche.
Tous ont faim. Ce sont des chiens sans propriétaire.

Leur peine est finie. Ils ont payé. A-t-on le droit, pour la même
faute, de condamner un homme deux fois?

Laissons la théorie. Regardons encore la réalité.

Deux mille quatre cent quarante-huit individus, moral anéanti,
physique dégradé, bêtes de somme? Pas même! bêtes galeuses qu'on
chasse. On leur a assigné un espace et dans cet espace, ils grouillent,
maudissent le jour, se révoltent tout haut, se saoulent, s'entre-tuent.
Voilà l'amendement!

Ils sont assis sur ce trottoir, sombres lazaroni. Vous passez, ils
ouvrent un œil et se rendorment. Voilà la colonisation!

Pourquoi?

Parce que les concessions _c'est de la blague_! On en compte _sept_ ou
_huit_ (2.448 libérés!)

Font-ils leurs affaires, ces sept ou huit nababs du Maroni? Ils
vivotent. Ce qui pousse ils le portent au marché dans le creux de la
main. Encore ne vendent-ils pas tout. Si petite que soit l'offre, elle
dépasse la demande en Guyane.

Un seul, Piron, ex-maire de Gentilly, menait bien sa maison. On le
trouva, l'autre matin, dans son carbet, la tête d'un côté, le corps de
l'autre. Le sabre d'abatis, instrument de cet ouvrage, gisait encore
sanglant sur le parquet. Des voisins avaient rendu visite à Piron...

                                  *
                                 * *

Donc, pas de concessions.

Alors, qu'ils s'emploient en ville! dites-vous?

Je n'ai pas compté les comptoirs sur mes doigts, mais je crois, rien
qu'avec mes deux mains, que j'aurais eu assez de doigts. Mettons dix
maisons de commerce. Ces maisons préfèrent les «assignés», forçats en
cours de peine. Ceux-ci sont plus dociles; quand ils flanchent, on leur
dit: «Je vais te renvoyer au camp!» Et ça ne flanche plus! Et puis,
c'est beaucoup moins cher. C'est pour rien, presque. Le forçat trouve
une place, le libéré: non.

--Eh bien! s'ils ne trouvent pas de travail, qu'ils aillent plus loin!
ajoutez-vous?

--Ils ne trouvent pas d'embauche, _mais n'ont pas le droit d'aller
ailleurs_. C'est formidable! Mais n'employons pas de grands mots.
L'habitude en serait trop vite prise avec ce sujet.

Alors, ils volent.

Et si j'étais à leur place...

Et si vous étiez à la mienne...

Il faut voler ou se suicider.

Dans ce monde, on fait plutôt un geste que l'autre.

Quand il ne porte pas mon parapluie, Marius travaille chez Raquedalle.
C'est un Chinois. Ce n'est pas son nom. Marius l'appelle Raquedalle
parce que, ce qu'il raque, humecte tout juste la dalle. Parfois Marius
gagne un pain et cinq sous. Un autre jour, c'est vingt sous sans pain.
Alors, rue Mélinon je le rencontre, ses vingt sous marqués dans la
main. Il réfléchit: «Si je mange, je ne puis pas fumer; si je fume, je
ne mangerai pas.» Il se tâte et, penchant sa tête, sourit profondément.

Mais Marius est Marius. Les autres ne sont pas philosophes. Ils
vitupèrent, deviennent fous. Cette nuit, tenez, rue Mélinon (tout se
passe rue Mélinon), un libéré, à genoux sur le trottoir, un bout de
chandelle devant lui, les bras en croix, crie à tue-tête: «Donnez-moi
la ciguë, s'il vous plaît, donnez-moi la ciguë.»

Ils n'ont pas soif, cela je l'affirme. Ils noient tout dans le tafia,
et les misères physiologiques et le mépris dont on les entoure et
l'angoisse qui, à leur insu, désagrège leur âme, âme qu'ils ne sentent
peut-être pas, mais ont quand même.

Savez-vous l'homme le plus malade, à Saint-Laurent, de tout ce
scandale? C'est le pasteur.

Il arriva tout de go, un beau matin, avec ses bottes. Il venait
régénérer le bagne. Sa valise était toute petite, mais son cœur... Et
il parut rue Mélinon.

--Mais enfin, monsieur, me dit-il, qu'est-ce que c'est que cela?

--Le bagne, monsieur le pasteur.

L'homme de Dieu allait, venait, revenait.

--Mais j'ai fait la guerre, monsieur, et ce n'était pas ainsi.

--Heureusement!

Il essuyait ses lunettes, les remettait.

Et soudain, me fixant dans les pupilles:

--Mais si vous ne dites pas ces choses, monsieur, vous serez un
misérable!

Je lui ai pardonné, il était déchaîné.

                                  *
                                 * *

J'ai rencontré Manda. Oui, Manda _de la Bande à, de la Bande à Manda_.
Il n'est pas mort, non! L'amant de «Casque d'Or» vit encore. Il est
libéré. Quand je l'aperçus il était sur une échelle truelle en main,
faisant le maçon.

--Oui, je suis maçon, me dit-il, ça ne vous va pas?

Quand je fus mieux dans ses papiers, nous partîmes tous deux prendre un
verre, chez Pomme à Pain.

--Un mou-civet! un!

On ne mange que des mous-civet dans ces palaces!

--Et vous ne savez pas combien cette crapule de Pomme à Pain tire de
biftecks dans une tête de bœuf? Dix-neuf! Eh bien! voilà notre vie!
J'ai fait vingt ans. Pourquoi? Pour rien. Un fripouillard, Lecca, me
brûle d'un coup de revolver, je lui flanche mon couteau dans le ventre.
C'est de la défense. Il n'en est pas même mort. Le bouquet, c'est
qu'il est venu ici--pour une autre affaire.--Pendant cinq ans, nous
nous sommes cherchés--pas pour nous embrasser. Il voulait me tuer,
et prétendait ne s'être fait envoyer au bagne que dans ce but. Bah!
Bah! tout cela est vieux, c'est fini. J'ai payé pour le socialisme,
pour l'anarchisme, pour l'apachisme. J'ai payé. Bien. Mais c'est fini.
_Plutôt ça commence._ Quand je me regarde aujourd'hui, je me dis
que j'étais heureux au bagne. J'ai été infirmier pendant vingt ans.
Tous les docteurs me vantaient. J'avais leur confiance. Je faisais
moi-même tout seul les petites opérations. J'aidais ces messieurs dans
les grandes. Mes vingt ans s'achèvent. On me met à la porte. Pas les
docteurs. Ils ont tout fait pour me garder, mais c'était la loi: A la
porte! Et maintenant vous voyez! La maison que je bâtis sera bientôt
finie. Je serai sur le pavé, sous le marché couvert. Je ne suis pas un
fainéant, qu'on me donne du travail. Et quelle existence! Ne toucher la
main à personne. Ne pas s'asseoir. On ne vous offre jamais une chaise!
Alors on pleure. On sort de chez un Chinois pour entrer chez un autre
Chinois (les caboulots). On vient là chez Pomme à Pain. Ah! le Caveau!
l'Ange Gabriel, mais c'étaient des salons, si on compare. Les honnêtes
gens eux-mêmes auraient honte de fréquenter ici. On vous plonge tout
vivant dans la crapule. J'ai un métier. Je suis presque médecin. Si
je l'exerce on me f... dedans. Mais sortez-nous de cette ordure! Mais
faites-nous donner du travail! Pour le libéré c'est la mort certaine.
J'ai été vingt ans honnête à l'hôpital. Je ne puis pas me remettre
apache. Je ne me vois plus sur le Maroni guettant les canots d'or qui
descendent et tâchant de viser juste. Maintenant de tous les côtés
je _suis bon_ même du côté des Bambous. A Paris, dans n'importe quel
hôpital, je trouverais une place. Pourquoi, vous qui êtes les plus
forts, nous écrasez-vous? Nous avons payé... payé!

                                  *
                                 * *

Voici une histoire.

Un libéré «coupable d'avoir volé des légumes dans le jardin d'un
concessionnaire et de les avoir mangés sur place», est amené chez un
surveillant.

--Quoi! fait le surveillant, toi qui, au bagne, pendant dix ans, fus si
honnête! Va-t'en mais ne recommence plus.

--Mettez-moi en prison, supplie le malheureux.

--Je ne pourrai te garder qu'un jour.

--Merci!

Le lendemain, après la ration, le surveillant veut renvoyer son homme.

--Par pitié! conservez-moi encore un jour.

--Tu me promets de ne plus voler?

--Promis, chef!

Quand le lendemain, le surveillant ouvrit la case, son protégé était
pendu. Le testament écrit au mur disait: «Je vous avais promis de ne
plus voler, chef! C'est ma seule façon de tenir parole.»

                                  *
                                 * *

Le soir à dix heures je me promenais dans Saint-Laurent avec deux
Français, Bourillon et Lalanne, mes amis; soudain Lalanne se détache de
nous et court vers le trottoir en face.

--Qu'est-ce que vous faites là? dit-il à deux ombres.

--Mais rien, monsieur Lalanne (tout le monde se connaît ici, les
crapules et les honnêtes gens).

Ils avaient déjà forcé la serrure de la porte.

--F...tez-moi le camp!

--On préférerait bien travailler, monsieur Lalanne... Y a pas de
travail!

Voilà!...




Je rêve encore chaque nuit de ce voyage au bagne. C'est un temps
que j'ai passé hors la vie. Pendant un mois j'ai regardé les cent
spectacles de cet enfer et maintenant ce sont eux qui me regardent.
Je les revois devant mes yeux, un par un, et subitement, tous se
rassemblent et grouillent de nouveau comme un affreux nid de serpents.

Assassins, voleurs, traîtres, vous avez fait votre sort, mais votre
sort est épouvantable. Justice! tu n'étais guère jusqu'à ce jour,
pour moi, que la résonance d'un mot; tu deviens une Déesse dont je ne
soutiens plus le regard. Heureuses les âmes droites, certaines, dans
le domaine du châtiment, de donner à chacun ce qui lui appartient.
Ma conscience est moins sûre de ses lumières. Dorénavant, si l'on me
demande d'être juré je répondrai: Non!


FIN




_LETTRE OUVERTE_

_à M. le Ministre des Colonies_[2]


_Monsieur le Ministre_,

_J'ai fini._

_Au gouvernement de commencer._

_Vous êtes un grand voyageur, M. Sarraut. Peut-être un jour irez-vous
à la Guyane. Et je vois d'ici l'homme qui, en Indochine, a fait ce que
vous avez fait. Vous lèverez les bras au ciel, et d'un mot bien senti
tombera du premier coup votre réprobation._

_Ce n'est pas des réformes qu'il faut en Guyane, c'est un chambardement
général._

_Pour ce qui est bagne, quatre mesures s'imposent, immédiates_:

1º La sélection. _Ce qui se passe aujourd'hui est immoral pour un Etat.
Aucune différence entre le condamné primaire et la fripouille la plus
opiniâtre. Quand un convoi arrive: allez! tous au chenil, et que les
plus pourris pourrissent les autres. Le résultat est obtenu, monsieur
le ministre. Il n'y faut pas un an._

2º Ne pas livrer les transportés à la maladie. _Et cela pour deux
motifs. L'un intéressant le bon renom de la France: l'humanité;
l'autre, l'avenir de la colonie: le rendement. Vous envoyez de la
main-d'œuvre à la colonie et vous faites périr cette main-d'œuvre. Ne
serait-ce que pour la logique, qui est l'une des manières de raisonner
les plus appréciées de notre génie, il faut éloigner du bagne les
fléaux physiques._

_Rendre la quinine obligatoire._

_Inventer un modèle de chaussures (puisqu'ils vendaient jadis celles
qu'on leur donnait), chaussures qui seront sans doute infamantes, mais
salutaires._

_Nourrir l'homme non d'après le règlement, mais selon l'estomac._

_Tous vos médecins coloniaux vous diront que c'est là le premier pas._

3º Rétribution du travail.

_Pour faire travailler un homme qui est nourri, (peut-être cela
changera-t-il au vingt-cinquième siècle, mais nous ne sommes qu'au
vingtième), il faut au moins trois choses: l'appât d'une récompense, la
crainte d'un châtiment exemplaire ou l'espoir d'améliorer sa situation._

_Pour ce qui est châtiment, nous ne pouvons mieux faire. Ce moyen,
dans cette société-là, n'est donc pas efficace. Il vous reste les
deux autres. Ainsi procèdent les bagnes américains. Le résultat est
favorable._

4º Suppression du doublage et de la résidence perpétuelle comme peines
accessoires.

_Si je ne vous ai pas prouvé, monsieur le ministre, que les buts
offerts à cette mesure n'ont pas été atteints, tout le monde vous le
prouvera._

_Le libéré ne s'amende pas, mais se dégrade._

_La colonie ne profite pas de lui, mais en meurt._

_J'ai dit pourquoi. Vous le savez. A autre chose._

                                  *
                                 * *

_La main-d'œuvre ayant été remise en état, l'essentiel manquera encore:
un plan de colonisation._

_La Guyane est un Eldorado, mais on dirait que nous y débarquons
d'hier. Depuis soixante ans, nous tournons et retournons autour d'une
coquille qui renferme un trésor et nous n'osons pas briser cette
coquille._

_Il y a de l'or en quantité, toutes les essences les plus précieuses.
Il y avait du balata. Il y aura peut-être du bali. Il n'y aurait qu'à
se baisser ou qu'à monter aux arbres. On boit un punch et l'on se
croise les bras. Pourquoi? Le pays n'est pas équipé._

_Le pays n'est pas équipé parce que le directeur qui vient détruit le
travail du directeur qui s'en va._

_Les colonies ne sont pas faites pour MM. les très honorables
gouverneurs et directeurs._

_Une fois votre plan établi, monsieur le ministre, vous direz à l'homme
que vous aurez élu: Partez! Si cet homme meurt, tombe malade ou en
pâmoison, vous direz au successeur que vous lui donnerez: Partez! Les
grands intérêts de la nation doivent être au-dessus des hasards qui
souvent_ _président au choix des exécutants. Il y a le conseil général
de la Guyane! Je sais! Le conseil général de la Guyane est prêt à
acclamer celui qui, à sa tête, marchera à la découverte de son pays. Du
moins il faut le penser, sinon..._

_Vous voilà, monsieur le ministre, devant une reconstruction. Comme
le terrain n'est pas libre, vous vous trouvez du même coup en face
d'une démolition. Il faudra passer sur le corps de l'administration
pénitentiaire._

_Vous aurez beau câbler au gouverneur qu'il a toute autorité sur le
directeur, cela n'empêchera pas le directeur d'être le gérant absolu
des quatorze millions que vous lui envoyez chaque année pour les
bagnards._

_Le gouverneur aura peut-être l'autorité, mais le directeur aura
l'argent._

_L'administration pénitentiaire est un corps trop étroit, vivant sur
lui-même, recruté, en partie, sur place, avançant sur place._

_Le directeur est un roi trop autonome et, sinon vous, du moins vos
prédécesseurs ont pu voir des directeurs faire sauter des gouverneurs._

_Le remède? Il en est plusieurs: fusionner le corps de la Pénitentiaire
avec celui des administrateurs coloniaux. On y gagnerait un
élargissement_ _de vues et, puisqu'il s'agit_, avant tout, _de faire
rendre la colonie, on aurait des coloniaux et non des pénitentiaires.
Du même coup, l'administrateur en chef tomberait dans la main du
gouverneur, c'est-à-dire dans la vôtre. D'autres proposent de donner
le bagne aux militaires. Le passé plaide pour leur thèse. La Guyane
n'a travaillé que lorsqu'un colonel dirigeait tout. Cette idée vous
paraîtra peut-être fort réactionnaire si toutefois aller de l'avant
peut s'appeler revenir en arrière._

_Et voici les hommes modernes_:

_--Affermez le bagne à un gros industriel, un homme d'affaires
d'envergure. Et vous verrez le rendement._

_Vous avez le choix, monsieur le ministre et peut-être aussi votre
idée. Nous l'attendons._

                                  *
                                 * *

_Je voudrais vous signaler deux cas_:

1º _Celui des Grecs condamnés par le Conseil de guerre de Salonique.
Il ne vous est pas inconnu, vous avez déjà gracié plusieurs d'entre
eux: Papagermanos, Stefo Risto, Ismaïl, Kiazini, Vessel... Il en reste
encore onze ou douze._

_Ce n'est pas parce qu'ils m'ont dit_: Tipota: _«Je n'ai rien fait»,
que je m'occupe d'eux, mais je connais la Macédoine. D'ailleurs
sont-ils Grecs, Serbes, Bulgares, Turcs, ils n'en savent rien, nous non
plus. C'était la lutte, l'époque où un soupçon était déjà une preuve.
On ne contrôlait guère. Il y avait certainement, dans nos rafles,
beaucoup plus de vieux bergers ahuris que d'espions. Leurs dossiers
sont loin d'être lumineux. Ils ont bien payé, même ceux qui n'ont rien
fait. Renvoyez-les dans leur montagne. La France ne gagne rien à les
tenir. La guerre est finie._

2º _Le cas des frères Gonzalez, Espagnols, internés à l'île Royale,
pour intelligences avec l'ennemi. Les autorités de la pénitentiaire
leur ont bien accordé de petits postes de faveur. C'est peu quand on
demande, comme ils le font, la mort ou la réhabilitation, leur affaire
n'est pas claire._

_La Justice ne réclame que des coupables, et non des innocents même
étrangers._

_Voilà, monsieur le ministre. Et croyez que, si l'enquête présente
pèche sur un point, ce n'est pas pour avoir ajouté, mais oublié des
choses._

  Albert LONDRES.


  [2] _Le Petit Parisien_ du 6 septembre dernier publiait, en conclusion
  de cette enquête au Bagne, une lettre ouverte de M. Albert Londres,
  à M. Albert Sarraut, ministre des Colonies. Nous croyons devoir la
  reproduire en fin de ce volume.

  (NOTE DE L'EDITEUR.)


  IMPRIMERIE RAMLOT & Cie
  _52, Avenue du Maine, 52_
  PARIS




TABLE DES MATIÈRES


  Vers la Guyane.                                     7


  A CAYENNE

  C'était Cayenne.                                   21

  A terre.                                           33

  Chez Bel-Ami.                                      43

  Espel-le-chacal.                                   55

  L'expiation D'ullmo.                               65

  Monsieur Duez... Et Madame.                        77

  La Route coloniale nº... Zéro.                     89


  AUX ILES DU SALUT

  L'arrivée Aux Iles.                               101

  Dans les cachots.                                 109

  Roussenq, L'«inco».                               121

  Les Fous.                                         133

  Au «Diable».                                      143

  Marcheras L'aventurier.                           147


  A SAINT-LAURENT-DU-MARONI

  La capitale du crime.                             159

  La cour ces miracles.                             169

  Chez les forçats qui sont nus.                    177

  Les Pieds-de-Biche.                               185

  Une histoire.                                     193

  Mon «Garçon de famille» et quelques autres.       197

  Chez les lépreux.                                 207

  Sœur Florence.                                    217

  Au cinéma.                                        225

  Au tribunal maritime.                             231

  J...                                              245

  Six évadés dans la brousse.                       249

  Et cette après-midi, un convoi arriva.            259

  2448 blancs...                                    269

  Je rêve encore chaque nuit.                       280

  Lettre ouverte à M. le Ministre des Colonies.     281



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1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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