The Project Gutenberg eBook of Bossuet
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Title: Bossuet
Author: Emile Baumann
Release date: February 20, 2026 [eBook #77983]
Language: French
Original publication: Paris: Bernard Grasset, 1929
Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BOSSUET ***
ÉMILE BAUMANN
BOSSUET
PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
DU MÊME AUTEUR
LES GRANDES FORMES DE LA MUSIQUE (Albin Michel, éditeur).
L’IMMOLÉ (Bernard Grasset, éditeur).
LA FOSSE AUX LIONS (Bernard Grasset, éditeur).
TROIS VILLES SAINTES (Bernard Grasset, éditeur).
LE BAPTÊME DE PAULINE ARDEL (Bernard Grasset, éditeur).
L’ABBÉ CHEVOLEAU, CAPORAL AU 90e D’INFANTERIE (Perrin, éditeur).
LA PAIX DU SEPTIÈME JOUR (Perrin, éditeur).
LE FER SUR L’ENCLUME (Perrin, éditeur).
JOB LE PRÉDESTINÉ (Bernard Grasset, éditeur).
L’ANNEAU D’OR DES GRANDS MYSTIQUES (Bernard Grasset, éditeur).
SAINT PAUL, édition courante (Bernard Grasset, éditeur).
SAINT PAUL, édition illustrée, in-4º couronne (Bernard Grasset,
éditeur).
LE SIGNE SUR LES MAINS (Bernard Grasset, éditeur).
INTERMÈDES (Bernard Grasset, éditeur).
MON FRÈRE LE DOMINICAIN (Bernard Grasset, éditeur).
LES CHARTREUX (Bernard Grasset, éditeur).
_Hors commerce_
HEURES D’ÉTÉ AU MONT SAINT-MICHEL (avec des gravures sur bois de
René Pottier).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER MADAGASCAR,
NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 5 ET I à III; CINQUANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR
VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 50 ET I à VI; DEUX
CENT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN CHALANDRE, NUMÉROTÉS
ALFA 1 A 220 ET I à XX; ET DIX-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE,
TIRÉS SPÉCIALEMENT POUR LES BIBLIOPHILES DU NORD ET NUMÉROTÉS 1 A 15
ET I et II.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays, y compris la Russie.
_Copyright by Bernard Grasset_, 1929.
A
LA MÉMOIRE AUGUSTE
DU CARDINAL MERCIER
_AVANT-PROPOS_
_Aujourd’hui donc, mon grand Bossuet, je m’installe en face de vous
pour vous peindre. Oh! ce n’est pas le portrait du Louvre que je vise à
recommencer. Trop de générations connurent en vous un évêque d’apparat,
le porte-parole des pompes royales, le docteur des solennités. Moi-même,
dans le vieux temps, écolier à la souple mémoire, quand je récitais sans
une faute la bataille de Rocroi, c’est ainsi que je vous voyais,
imposant comme la coupole de l’Institut. Vous seriez seulement cela, le
plus haut orateur des siècles monarchiques, nous aurions lieu d’être
fiers de vous; quelles princesses mortes, quels hommes de guerre ou de
loi eurent, en aucun royaume, pour célébrer leur néant, une voix égale à
votre voix? Quelle assemblée de prélats s’ouvrit par un discours
comparable au vôtre sur l’unité de l’Église?_
_Mais ces gloires officielles ne furent, au long de votre carrière, que
des accidents. Dès ma jeunesse, j’ai discerné la puissance intime de
votre parole, y prêtant l’oreille comme, dans le calme d’une cathédrale,
on écoute le balancier de l’horloge, au rythme égal et fort. Elle
rendait pour mon âme un son d’éternité. Votre sagesse maîtrisait mon
esprit volage. Vos rigueurs gourmandaient mon indolence. Personne n’a
su, comme vous, me faire sentir la contradiction--où je suis encore--de
vouloir être au monde et à Dieu._
_Maintenant, après avoir lu et relu votre œuvre, je pénètre mieux que
jamais la santé de votre intelligence, l’énergie de votre foi, ce qui
dure en vos principes, ce que votre vie eut d’admirable, votre bonté,
votre bonhomie._
_Je ne viens pas, néanmoins, mettre à vos pieds un tableau d’apothéose.
Si les morts acceptent de nous autre chose que des prières, c’est qu’on
dise d’eux la vérité. Vous la serviez, la vérité, par-dessus tout. Vous
l’exigiez d’autrui, vous l’exigez mille fois plus, à présent que vous en
possédez l’évidence. Si je cachais vos points faibles, vous auriez peine
à me pardonner._
_Au reste, que vous importe le jugement d’un homme et des hommes? Vous
donniez déjà peu d’estime aux livres profanes; sans doute, là où vous
êtes, vous paraissent-ils infiniment misérables. Celui-ci, j’éprouve
quelque honte de vous le présenter. Je crains de l’avoir entrepris
davantage pour mon plaisir que pour la gloire de Dieu et l’honneur de
votre nom; et tenter d’enclore en trois cents pages une expression de
votre génie, autant faire tenir le globe d’une mappemonde dans un dé à
coudre. Je sais bien que vous avez dit: «C’est l’effet d’un art consommé
de réduire en un petit tout un grand ouvrage.» Mon art se gardera d’une
telle présomption; mais son audace n’aura pas été vaine s’il dispose à
vous comprendre ceux qui vous ignorent ou vous méconnaissent. Et puis,
en crayonnant votre portrait, je me sens plus près de vous. Cette raison
me dispense d’en chercher d’autres; car je me souviens de votre mot_:
«_J’aime parce que j’aime; j’aime pour aimer._»
I
LE CARACTÈRE DE BOSSUET
L’histoire véridique d’un homme ressemblera toujours à celle d’une
maison: pour qu’il soit ce qu’il est, on a dû lui choisir un sol, y
creuser des fondations, établir les assises de sa structure. Un récent
historien du Pape Pie X consigne ce petit fait précieux dans son
ingénuité; quand Giuseppe Sarto devint évêque de Mantoue, il alla voir à
Riese sa vieille mère, lui montra son bel anneau pastoral. La bonne
femme regarda l’anneau, puis toucha l’alliance d’argent qu’elle portait
à la main gauche:
--C’est vrai qu’il est beau, Giuseppe, _mais tu ne l’aurais pas, si moi,
je n’avais pas eu celui-ci_.
Dans notre condition terrestre, le spirituel, pour agir, a besoin du
temporel. Parce que les germes d’une vie existent, l’âme peut les
_informer_.
Mais un homme tel que Bossuet, dont les origines se laissent suivre un
peu loin, nous livre en ses ascendances une préparation de lui-même.
Comme son œuvre rendra témoignage à la loi de continuité, sa personne
achevait les vertus et les meilleures ambitions d’une race.
Il n’est pas superflu d’apprendre que les Boussuet, au XVIe siècle,
étaient à Seurre, en Bourgogne, marchands drapiers. Leur logis à combles
aigus montre encore l’inscription: _fait en 1555_. Leur devise avait
fière allure: Autour d’un cep rugueux, les mots: _Bon bois Bossuet_.
L’activité méthodique de Bossuet sera d’une autre étoffe; elle
continuera cependant la discipline des ancêtres.
Sa famille s’était élevée d’un mouvement tranquille et sûr, ainsi qu’il
convenait à des bourgeois honorables, ayant l’esprit d’épargne et de
suite, pieux autant que laborieux. Dès 1517, Etienne Bossuet, échevin,
puis _maîeur_ de la ville, se voyait qualifié de «noble homme». Entre la
vente du drap et la noblesse de robe, les charges municipales avaient
fait la transition. Les Bossuet eurent un blason modeste, d’azur à trois
roues d’or.
Vers le milieu du XVIe siècle, Antoine Bossuet, bisaïeul de Jacques
Bénigne, quitta Seurre pour Dijon; il y remplit l’office d’auditeur à la
chambre des comptes. Lui et son beau-père Claude Bretagne, conseiller au
parlement, se maintinrent, pendant la Ligue, loyalement au service du
roi. Ils avaient «les fleurs de lys gravées bien avant dans le cœur».
Son grand-père maternel, Claude Mochet, lequel était avocat, prit l’épée
au fort des guerres civiles; à la journée d’Arques, il menait une
compagnie «de piquiers en cuirasse»; il commanda pour le roi la place de
Saint-Jean de Losne. Ensuite, il remit son chaperon et sa robe d’avocat,
revint plaider «au pied des bancs fleurdelisés».
Bénigne Bossuet, son aïeul paternel, contraint par ses affaires à des
voyages, déclarait dans une lettre à l’un des siens:
«J’aime d’estre dans ma petite famille; je me plais dans mon petit
travail: je souffre d’estre si longtemps privé de ces contentements et
de celuy de vous revoir.»
Lui aussi dut se battre en 1630, réprimer l’émeute des Lanturelus, des
vignerons furieux au bruit que les _aides_ seraient imposées à la
Bourgogne, vociférant: Vive l’empereur! Il sauva du pillage et des
incendiaires le quartier de Saint-Jean où les Bossuet avaient leur
maison.
Hérédités chicanières. Hérédités batailleuses. Fidélité royaliste.
Douceur des liens familiaux. Attachement pur à la foi catholique.
Patrimoine de braves gens accru d’âge en âge. Quand Bossuet, louant
Michel le Tellier, définit le magistrat exemplaire, ferme, digne,
équitable, soucieux du bien public, attentif aux gémissements des
plaideurs, bon plutôt qu’inflexible, il se souvient de ses proches,
d’Antoine de Bretagne, premier président au parlement de Metz, de son
père qui siégeait là comme conseiller.
Dans l’intérieur des Bossuet, le ton devait être grave, éclairci par la
gaillardise bourguignonne, mais avec une piété sérieuse. Le jour où vint
au monde Jacques Bénigne, septième enfant de Marguerite Mochet, le 27
septembre 1627, Bénigne Bossuet, l’aïeul paternel, sur le registre où il
notait en latin les événements domestiques, inscrivit, par une intuition
étonnante, ce verset du Deutéronome:
«Le Seigneur l’a conduit partout; il l’a instruit, il l’a gardé comme la
pupille de son œil.»
Elle paraît fort humble, dénuée d’apparence, la maison natale de
Bossuet, au coin d’une longue place, vis-à-vis la muraille enfumée de
l’église Saint-Jean. Mais fut-ce vain pour lui d’avoir ouvert ses yeux
sur le fenestrage à meneaux d’un vitrail, d’avoir été réveillé par des
carillons, dans des odeurs d’encens?
Cette église, refaite au XVe siècle, abrite des tombeaux d’évêques
singulièrement vénérables, celui de son fondateur, saint Urbain, sixième
évêque de Langres, mort en 375, celui de saint Grégoire, seizième évêque
de Langres, vers 506, qui fonda l’abbaye de Saint-Bénigne à Dijon. Avant
de s’initier à la tradition chrétienne, Bossuet en reçut le contact
obscur, comme un souffle venu du fond des temps.
La ville aussi fut son éducatrice inconsciente. Il devait, jusqu’à sa
quinzième année, en respirer l’air vif, d’une légèreté piquante, pour
ainsi dire, intellectuelle. La richesse flamande de l’art bourguignon,
tempérée par le goût français, ne serait pas difficile à retrouver dans
son éloquence. Il aimera les métaphores inspirées de l’eau; n’est-ce pas
une réminiscence d’un pays nourricier d’eaux jaillissantes où les
rivières courent même souterraines?
Ces traits génériques, ces harmonies enveloppantes, on les délimite sans
effort. Quelque chose de plus immédiat nous échappe: la physionomie
personnelle du père et de la mère de Bossuet.
L’un et l’autre sont mystérieux comme, sur les volets d’un triptyque,
ces donateurs qu’on voit de profil, à genoux, les paumes jointes, les
lèvres closes, absorbés, presque absents. Bénigne Bossuet, substitut au
Parlement de Dijon, accepta d’être conseiller à celui de Metz, où «il
blanchit dessus les fleurs de lys et vieillit dedans l’escarlate». Après
y avoir siégé trente ans, ses dix enfants établis ou morts, il entra
dans les Ordres, sans toutefois quitter sa charge, succéda même à son
fils comme grand archidiacre. Bossuet n’a jamais parlé de lui, non plus
que de sa mère. Il semble pourtant l’avoir évoqué, en son panégyrique de
saint François de Sales, lorsqu’il dépeint le père qui rentre du Palais:
L’homme de loi a laissé l’emphase du barreau. «Ce ton de voix magnifique
s’est changé en un bégaiement. Ce visage, naguère si grave, a pris tout
à coup un air enfantin; une troupe d’enfants l’environne, auxquels il
est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés qu’il ne
peut rien leur refuser que ce qui leur nuit.»
Les premiers triomphes de Bossuet prêchant à Paris et devant le roi lui
donnèrent de naïves jouissances. Peut-être vint-il suivre ses sermons.
On imagine son allégresse à recevoir la lettre où Louis XIV le faisait
complimenter «d’avoir un tel fils». Bénigne portait bien son nom. Mais
nous savons trop peu sur lui, moins encore sur son épouse. Détail qui me
touche, Marguerite Mochet appartenait, c’est probable, au tiers-ordre
dominicain; elle voulut, comme son mari, être enterrée à Metz, dans
l’église des _Prescheresses_.
Par elle, dès sa naissance, Jacques Bénigne avait été voué à Dieu et à
l’Église. Elle le consacrait comme le prédestiné, l’élu. Cette
divination de la mère après celle de l’aïeul n’explique point, malgré
tout, le prodige d’un enfant de génie surgissant d’une famille de
moyenne cuvée. Car personne, parmi ses frères et ses sœurs, ne paraît
avoir brillé de dons très éminents. Antoine, son aîné, se contenta
d’être un juriste et un trésorier, un Bourguignon gourmet, malicieux, un
bourgeois de bonne compagnie; sa femme le trompa d’une manière
scandaleuse, au point qu’il dut s’en séparer. Il eut pour fils ce
fougueux drôle d’abbé Bossuet que nous retrouverons, dans la bataille du
quiétisme, servant son oncle à Rome avec un zèle intéressé.
Une des sœurs cadettes de Bossuet, Madeleine, après avoir été une vierge
sage jusqu’à soixante ans, épousa M. Foucault, conseiller secrétaire du
roi. Leurs humeurs ne purent s’accommoder; elle aussi se sépara. M. de
Meaux la recueillit à l’évêché. Ledieu, relatant sa mort (18 juin 1703)
fait de son caractère un croquis charmant. La goutte, des rhumatismes la
clouaient dans sa chambre:
«Elle se soutenait un peu sur ses béquilles, se mettait à genoux sur son
fauteuil pour prendre l’air à la fenêtre. Jamais elle ne se plaignait,
tant elle était morte à tout. Elle lisait l’Evangile et les Psaumes. Sa
chambre était le rendez-vous de toutes les personnes qui venaient voir
M. de Meaux, tant on trouvait chez elle de douceur, d’honnêteté et de
bonne conversation.»
Son heureux tour d’esprit, son aménité fortifiée par de saintes
lectures, lui furent sans doute communs avec des milliers d’autres
vieilles dames, dans la saine France d’autrefois.
Pour dépeindre Bossuet, ces voisinages ne sont que des touches
accessoires: il ne faudrait pas cependant les négliger. Un premier
signe, en effet, de sa complexion est une santé merveilleuse. De corps
et d’intelligence, on le croirait presque trop bien portant. Sa
rectitude nous déconcerte. Pascal, morbide, anxieux, parle à
l’inquiétude moderne un langage plus incisif.
Au physique, la santé de Bossuet défiait toute lassitude. Il vivait,
d’ailleurs, si régulièrement qu’il n’excédait jamais ses forces. Il
n’eut, dans toute sa vie, que trois maladies à subir: une crise de
paludisme (en 1676) causée, semble-t-il, par le mauvais air de
Versailles; une poussée d’herpès, lorsque sa querelle avec M. de Cambrai
lui échauffa le sang, et enfin, la pierre qui, faute d’une opération,
devait l’emporter.
Son état corporel lui rendait le travail et la joie faciles, le
disposait à la patience, à l’affabilité. Ses «promptitudes», comme on
disait alors, vinrent de sa vivacité bourguignonne; il supportait mal
qu’on lui résistât, lorsqu’il tenait, chez autrui, la certitude d’une
erreur flagrante.
Mais, si toute vie d’homme est un drame, le drame, dans la sienne, resta
plus extérieur qu’intime. Les agitations des événements passèrent sur
l’avant-scène de son âme; rien n’en troubla le fond. Des fées radieuses,
pour le combler, s’étaient donné rendez-vous autour de son berceau. Il
parvint comme sans effort à toutes les plénitudes: celle de la
souffrance lui manqua. Sauf les derniers mois, on chercherait en vain
sur son front les stigmates d’une couronne d’épines.
Regardons-le d’abord tel qu’il est ou paraît être.
De Bossuet tout jeune, nous n’avons aucun portrait. Celui de Mignard, la
gravure de Nanteuil, datent de l’époque où il était évêque déjà et
précepteur du Dauphin. On est frappé d’un air de jeunesse, de la
franchise et de la vigueur sanguine des accents. C’est le visage d’un
homme fait à commander et à entraîner les autres. Mais point d’essor
vers l’invisible. Sans le rabat et la croix pectorale, l’expression
pourrait désigner un artiste, un capitaine, encore mieux qu’un prélat.
Une fierté robuste en relève la douceur. La chevelure bouffante jette
autour une sorte d’envol glorieux. La courbe des sourcils, comme la
ligne du nez, est parfaite. Les yeux, saillants, sont des yeux de
peintre, tournés vers l’extérieur des choses, regardant de haut,
dominateurs, mais avec une bonté expansive, un fond spirituel et tendre.
Les narines un peu renflées, les lèvres ombrées d’un duvet, charnues,
sinueuses et gourmandes, avouent la richesse des appétits; le menton
plein achève l’ovale régulier. L’ensemble respire une confiance
épanouie, lumineuse, un ferme équilibre entre l’intelligence et les
sentiments, entre la volonté et la force instinctive.
La figure de Fénelon, sèche, pointue, est toute en angles; celle de
Bossuet tend aux rondeurs. Largillierre, un peu plus tard, a portraituré
Bossuet déjà grisonnant, une main sur l’épaule du Dauphin, portant une
soutane noire avec un grand rabat. La grâce déliée, molle du jeune
prince met en relief la figure sévère et forte, presque plébéienne du
pédagogue. Les yeux de Bossuet ne considèrent pas son élève; ils
regardent ailleurs, méditatifs, prophétiques, comme s’ils plongeaient
dans l’avenir que ses soins préparent à la monarchie. La main étalée sur
la soutane est robuste, non sans élégance.
Le portrait de Rigaud, exécuté, pour l’offrir au grand-duc de Toscane,
en 1698, marque une bonhomie plus souriante et grasse, détendue. La
rudesse des pommettes s’est atténuée; le double menton, élargi.
Supposons le personnage inconnu. On y reconnaîtrait quelque chanoine
bien renté, ami de La Fontaine et des vins friands, délicieux causeur,
habile directeur de conscience, théologien discret. Rien de livresque,
rien non plus qui sente l’ascète ou le rigoriste; nulle hauteur
épiscopale. Chez Bossuet, l’_honnête homme_ couvre la science de
l’apologiste et les vertus du prêtre. Ses portraits ne démentent pas son
âme; ils la décrivent incomplètement.
Une révélation plus immédiate sera peut-être donnée par son écriture, à
différents âges.
Elle surprend. La fermeté de sa prose ne s’y retrouve guère. Pointue,
puis arrondie, nette, mais inégalé et changeante, elle accuse de
l’insouciance dans l’élan. Sans rigueur logique, les lettres montent,
descendent; les mots s’écartent ou s’agglutinent les uns aux autres.
Elle trahit une sensibilité en émoi, un perpétuel état lyrique, des
passions généreuses, plus impatientes que réfléchies. Son écriture
contredit-elle le Bossuet que nous connaissons? Il fut beaucoup moins
simple qu’on ne le juge ordinairement. Les gens qui flairent partout du
romantisme pourraient suivre, en lui, plus d’une piste.
S’arrêter, pour le connaître, à l’ordre magistral de sa vie, c’est en
voir mieux que la façade; mais ce n’est pas tout voir. S’il eut, en
agissant, du caractère--moins parfois que les conjonctures ne
l’exigeaient--il l’appliquait aussi à brider son imagination, à
s’empêcher de trop vivement sentir.
Malgré les apparences, il dut guerroyer contre lui-même pour demeurer
fidèle à sa voie. L’orgueil, l’ambition, d’autres convoitises le
tentèrent. Dès son adolescence, il se vit célèbre (son improvisation
nocturne à l’hôtel de Rambouillet fit, sur l’heure, un bruit
considérable). Rien ne lui manquait, s’il avait voulu plaire ou être
séduit: il possédait une prestance avantageuse, une voix sonore,
persuasive, un regard de feu, la beauté d’une jeunesse puissante et
candide. Les cœurs volaient au-devant du sien; il n’aurait eu qu’à se
baisser pour les prendre. Dans ces temps désordonnés de la Fronde, il
pouvait, comme son camarade au collège de Navarre, Bouthillier de Rance,
s’égarer vers les folies mondaines. Qui donc lui en aurait voulu?
D’autre part, son étonnante facilité annihilait devant sa force la
sensation d’une résistance et d’une limite. Les avenues lointaines de la
gloire s’amplifiaient sans barre d’horizon.
Quand même ses visées furent plus hautes, les grandeurs d’ici-bas le
sollicitaient. Il se serait aisément fait applaudir dans les salons; la
cour l’aurait fêté. Plus tard, les trompettes dorées des flatteurs
vibrèrent à ses oreilles; il était en passe d’espérer l’archevêché de
Paris, un chapeau de cardinal. Si le chapeau s’était posé sur sa tête,
il ne l’eût certes point repoussé. Mais il ne s’infligea, en vue de
l’obtenir, aucune plate concession. Le Saint-Siège l’estimait, sans
oublier la part qu’il avait prise aux quatre articles de 1682; Bossuet
n’essaya point de la faire oublier.
Il maîtrisa son ambition; il contint la vigueur bouillante de sa
jeunesse, cette fougue des vingt-deux ans, qu’il comparait, en célébrant
Saint-Bernard, «à un vin fumeux», et qui «ne permet rien de rassis».
L’hymne à la chasteté, dans son panégyrique de Saint-Sulpice: «O sainte
chasteté, fleur de la vertu, ornement immortel des corps mortels, marque
assurée d’une âme bien faite» ne doit pas être pris pour un morceau de
rhétorique. Ses contemporains les plus graves certifient la dignité de
ses mœurs. Lorsque Mme de Montespan s’enquit par sa police si elle ne
pourrait le tenir à sa merci en éventant quelque honte secrète, on ne
trouva rien. Comme il prêchait, il voulut vivre.
Cependant, il apparaît bien que son tempérament, s’il l’eût subi,
l’aurait porté aux passions amoureuses. Ce sont elles qu’il a scrutées
peut-être le plus à fond; elles qu’il incrimine avec le plus d’âpreté;
car il sait où mène «la douceur d’un tendre engagement», et ce qu’il en
coûte de rester vertueux. «La tentation, écrivait-il à Mme Cornuau,
veuve et tourmentée par le regret charnel de son mari, va quelquefois si
loin qu’il semble que nous y goûtions le péché tout pur.» Il met autre
chose qu’un ressouvenir de Lucrèce en cette phrase des _Méditations sur
l’Evangile_, si audacieuse par sa candeur: «Dans le transport de l’amour
humain, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait
s’incorporer en toutes manières, et comme disait ce poète, enlever
jusqu’avec les dents ce qu’on aime pour le posséder, pour s’en nourrir,
pour s’y unir, pour en vivre?»
Sans avoir eu besoin d’une expérience humiliante, Bossuet a senti la
réalité furieuse des plaisirs; l’idée suffisait.
Ses ennemis,--les protestants surtout--insinuèrent qu’étant jeune, avant
de se lier à Dieu, il aurait songé au mariage, signé même une promesse.
La personne de son choix était une certaine Catherine Gary, fille d’un
honorable fripier, qui se fit, dans la suite, appeler Mlle de Mauléon.
En réalité, Bossuet, déjà prêtre, vers 1664, connut Catherine Gary quand
elle avait vingt ou vingt-cinq ans. Il habitait, comme elle, près de
Saint-Thomas du Louvre, et dans la même maison, où logeait aussi son
frère Antoine, une des maisons du Doyenné. Elle avait peu d’argent, mais
un grand besoin d’en dépenser, de l’esprit, du charme, du manège.
Comment elle capta sa confiance, nous l’ignorons. Une chose certaine,
c’est qu’elle gagna son amitié.
Il lui donna «son grand portrait avec bordure» (par testament, elle le
lui rendait, mais elle mourut dix ans après lui). Il lui prêtait pour
ses courses, son carrosse et son laquais. Il se porta caution pour
elle--d’où la légende du contrat--de quarante-cinq mille livres dans un
procès qu’elle soutint au sujet d’une halle au poisson dont elle voulait
être propriétaire, rue de la Cossonnerie. Malgré les tracas qu’elle lui
suscitait, jamais il ne lui retira son affection. Ledieu consigne que M.
de Meaux lui envoyait par son valet de chambre, tel jour cinq mille
francs, tel autre, trois mille. Elle venait familièrement à Meaux et à
Germigny. Elle offrait au prélat, pour sa fête, un pâté de pigeons.
Recommandé par elle, un faiseur d’odes latines plus que médiocre, l’abbé
Boutard, trouvait auprès de lui un accueil profitable.
Pendant sa dernière maladie, elle vint le voir plusieurs fois,
l’engageait à boire de son «eau divine». Le 26 mars, les neveux du
moribond étant sortis, elle fut encore introduite dans sa chambre; de
onze heures à une heure, elle l’entretint.
Le 11 avril, Ledieu note sans malice:
«Après avoir dit: «Demandons pardon à Dieu de nos péchés», il m’a chargé
d’assurer Mlle de Mauléon de son souvenir _jusqu’à la fin_.»
Cet aveu d’une fidélité suprême prouverait à lui seul qu’au moment de
comparaître devant son Juge, nul souvenir gênant ne le séparait de sa
vieille amie.
Fut-elle digne de sa dilection? Je crains fort qu’elle ne l’ait
entortillé par ses gentillesses dévotes. Psychologue d’une vigilance
perçante, Bossuet, en pratique, était un cœur naïf, commode à tromper.
Son homme d’affaires, son intendant le grugeaient; pour s’en apercevoir,
il attendit l’évidence cuisante de leur malhonnêteté. Son neveu, l’abbé
Bossuet, le convainquit trop aisément de son innocence après les
fredaines qui firent scandale à Rome; cet intrigant l’induisit à de
ridicules démarches dans l’espoir de lui succéder à Meaux. Bossuet se
laissa éblouir par des métèques douteux comme «le chevalier Tartare»,
soi-disant fils du prince des Khaïmakites, par le juif converti, de
Veil, et bien d’autres. Il s’abusa longtemps sur Fénelon; Mme Guyon
elle-même, tout prévenu qu’il demeurait contre elle, sut passagèrement
l’amadouer.
Jusqu’où l’intérêt, la vanité attachaient certaines gens à sa fortune,
l’a-t-il jamais soupçonné? Il n’admettait dans son entourage que
l’hypothèse du bien. Il aimait à donner sa force, comme une fontaine se
répand, partout où quelque passage est ouvert à son abondance.
* * * * *
Nous touchons ici un des sommets de son caractère qu’il conviendra
d’explorer plus loin. Bossuet fut bon, très au delà de la commune bonté.
Il n’atteignit pourtant pas la charité absolue d’un saint. Les ardeurs
excessives répugnaient à son naturel. Une modération innée gouvernait
tous ses actes. «La modération des personnes heureuses, pensait La
Rochefoucauld, est le calme de leur humeur adoucie par la possession du
bien.»
La modération de Bossuet eut certes des causes plus nobles qu’une bonne
circulation du sang et la continuité du succès. Il la dut aussi à la
sagesse héréditaire de sa race, à la droiture de son entendement. Un
esprit qui voit les rapports justes des objets tolère mal que des
violences en déconcertent l’harmonie. Une formation sociable, la
discipline ecclésiastique assouplirent en lui le sens de la mesure.
Cependant modération ne signifie point médiocrité. Bossuet aurait pu se
donner pour devise celle que Louis XIV, dans ses _Mémoires_, proposait
au Dauphin:
«Il ne faut jamais avoir en vue que des grandes choses, et quoiqu’il
faille prendre garde exactement aux plus petites, il ne les faut
considérer que dans la vue des plus grandes avec lesquelles elles ont
relation.»
Comme Louis XIV, comme son siècle éminemment positif, il considérait, en
tout ce qu’il pensait ou entreprenait, les _suites_ et la _fin_.
S’il prêchait, ce n’était point pour les creuses voluptés de la parole;
il se proposait de conduire son auditoire à vivre selon ce qu’il
enseignait. L’idée tend à l’acte, la connaissance à l’amour. Un livre
est une façon d’agir dans le temps et l’éternité. Bossuet, contemplatif
par les fins divines de ses travaux, lui qui, les derniers mois de sa
vieillesse, se fit relire, _soixante fois_ et plus, l’Evangile de saint
Jean, ne produisit aucun ouvrage que n’eût déterminé une circonstance,
un devoir présent, la nécessité des âmes. Il écrivait pour accomplir sa
mission d’apôtre et d’évêque, pour être un témoin de la vérité. En même
temps il étendait, dans l’ordre spirituel, ce labeur exact par où les
anciens drapiers s’étaient poussés vers des charges judiciaires et
fiscales. L’aune des aïeux devenait, entre ses mains plus fines, un
sceptre théologique; au besoin, une férule.
Il était né, on l’a souvent dit, avec les qualités d’un homme d’action.
Il discernait en face d’un obstacle le meilleur parti; il le prenait
sans se précipiter, mais à l’instant voulu.
«La décision, exprimait superbement Louis XIV, a besoin d’un esprit de
maître.» Très jeune, Jacques Bénigne se révéla comme un chef. Au collège
de Navarre, en 1649, les bacheliers le choisirent pour le procureur et
l’économe de leur communauté. Condé assiégeait Paris; la famine
menaçait; Bossuet, afin d’assurer la subsistance de ses camarades, cacha
dans la ruelle de son lit quatre sacs de farine.
Prévoyant, moins pour lui-même que pour autrui; car les soucis temporels
l’incommodaient; il négligea, autant qu’il le croyait licite, les
questions d’argent; il avait horreur de compter. Quand le roi lui eut
donné l’abbaye de Saint-Lucien de Beauvais (laquelle valait vingt-deux à
vingt-cinq mille livres de revenu), il avouait au maréchal de
Bellefonds: «Je n’ai, que je sache, aucun attachement aux richesses; et
je puis peut-être me passer de beaucoup de commodités; mais... je
perdrais plus de la moitié de mon esprit, si j’étais à l’étroit dans mon
domestique.»
Il avait beau ne pas vouloir penser à l’argent, l’argent l’y
contraignait par son absence ou sa fuite:
«A l’oreille, prévenait-il Daniel Huet (23 novembre 1675), je n’ai pas
touché un sol (de ses honoraires de précepteur, douze mille livres par
an).»
Abbé commendataire, il se fera un devoir de défendre son bien, se
décidera même à des poursuites contre un garde-chasse indélicat, contre
des paysans pillards qui venaient, la nuit, abattre de gros chênes dans
ses bois.
A Meaux, lors de ses démêlés avec l’abbaye de Jouarre, il s’obstinera
dans un procès pour dix-huit muids de grain que l’abbaye payait depuis
des siècles à l’évêché, qu’elle refusait maintenant de payer. L’affaire
était mauvaise; il fut débouté comme de juste. Mais il sollicita ses
juges, plaida autant qu’un Chicaneau; car, disait-il, «je ne puis pas
donner le bien d’autrui ni faire perdre à mes receveurs ce qui leur est
dû».
Pour lui-même, il aima la pauvreté; il se déchargea sur son intendant du
soin de ses revenus; il lui confiait jusqu’aux sommes mises en réserve
pour les charités qu’il faisait. Ce fripon les lui rognait, sous
prétexte que le nécessaire manquerait à l’évêché. Le prélat se résignait
ordinairement; mais si l’hôpital de Meaux était en cause, il se
rebiffait: «J’aimerais mieux tout vendre», se récriait-il.
Avant de tout vendre, il laissait acheter des meubles, des tapisseries.
Il se plaisait à embellir ses jardins; l’orangerie, à sa mort, logeait
soixante-neuf orangers, trois grenadiers, vingt-quatre caisses de
jasmins, seize lauriers-roses. Dans le parc de Germigny, par une méthode
savante qu’il tenait du fontenier de Condé, les jets d’eau se
multipliaient.
Qu’on ne recherche pas en ces opulences l’élément de fantaisie propre à
toute âme d’artiste. Son rang lui semblait l’exiger. Il sied à un évêque
d’avoir de beaux parterres, comme de porter un beau rochet. Sa table,
qui paraîtrait aujourd’hui d’une folle profusion, restait, pour son
époque, simplement honnête. Bourguignon de vieille souche, pouvait-il ne
pas discerner les bons vins? Ceux qu’il préférait étaient des vins
nerveux et forts, parce qu’il en recevait pour son travail une chaleur
exaltante: «Si vous vous portez bien, nous nous portons bien aussi,
moyennant les huîtres en écaille, le Volnay et le Saint-Laurent.»
Il suivait son goût natif en tant que les convenances le justifiaient.
Chacun de ses actes se rangeait à son juste plan. La souplesse de ses
aptitudes lui permettait de concilier des occupations très distantes.
Pendant son séjour à Metz, n’allons pas le croire tout absorbé par ses
disputes avec les ministres huguenots ou les rabbins. Il s’employait à
mettre de l’ordre dans le chapitre en discorde, dans des couvents en
désarroi. Condé, maître de Stenay, exigeait des Messins, pour ne pas les
rançonner, dix mille livres de sauvegarde. Voici le grand archidiacre
qui s’en va, précédé d’un tambour, muni de passeports comme en une ville
ennemie, négocier avec le prince un accommodement; et il rapporte une
réponse qui contentera l’assemblée des trois Ordres.
Il organise à Metz une mission. Ces messieurs de Saint-Lazare vont
arriver en plein hiver lorrain. M. Bossuet doit réunir pour eux des
lits, des matelas, des draps, des couvertures, du linge de table, des
plats, de la batterie de cuisine. Il en trouve; il trouve des
cuisiniers; mais ceux-ci demandent «quarante sols par jour», prix
excessif pour Metz, ce dont il se plaint avec simplicité (lettre du 1er
février 1658).
Une brèche s’est faite dans la digue de Wadrineau. Un des bras de la
Moselle est à sec; les moulins, à l’intérieur de la ville, ne tournent
plus. L’assemblée des trois Ordres charge le grand archidiacre
d’examiner le plan de réfection, de répartir le surcroît d’impôts exigé
par la dépense, de surveiller les travaux.
Se mettre à tout, c’est un apanage de l’intelligence française. Devant
aucune tâche, Bossuet ne se trahira inférieur, si loin qu’elle paraisse
de son œuvre essentielle.
A Meaux, il conseillera financièrement la Mère le Picart aux abois,
réduite, pour sauver la Visitation, à des emprunts scabreux, certaine de
ne pouvoir jamais rembourser.
Il exposera au Roi que la trésorerie serait plus à son aise, s’il
faisait percevoir lui-même, et non par les fermiers, les impôts
indirects.
Sa modération le préserva d’être en rien l’homme d’une secte ou d’une
cabale. Il n’a jamais été janséniste; les cinq propositions fameuses, il
les reconnaissait dans le livre des Jansénius et déclarait qu’elles en
sont «l’âme»; mais le laisser-aller des casuistes l’indignait: «Ceux-là,
opinera-t-il, ferment la porte du Ciel qui la font trop large; et
ceux-là aussi qui augmentent les difficultés et les fardeaux et dont la
dureté rend la piété sèche et odieuse.»
Cependant il aimait les _Provinciales_ (c’est un des rares livres
français qu’il recommande). Sa morale ferme et carrée le mettait plus
près de Port-Royal que des laxistes.
Lorsque la vieille Mère Angélique Arnauld, en 1665, après huit ans de
résistance au formulaire, fut arrêtée, l’archevêque de Paris, Hardouin
de Péréfixe, l’engagea fortement à s’entretenir avec l’abbé Bossuet:
«Voyez-le; c’est un homme savant, le plus doux du monde et entièrement
comme il vous faut; car _il n’est d’aucun parti_.»
S’il eut prise sur les protestants, il le dut à cette bénignité
engageante, non moins qu’à sa vigueur de controverse. Au lieu de leur
faire sentir en d’âpres chocs par quoi l’orthodoxie les repoussait, il
leur expliquait ce qui devait les en rapprocher. Dans ses débats avec
eux, il ne s’écarta jamais de cette méthode sincère: une discussion
entre honnêtes gens sur le terrain du sens commun et de principes
incontestables. Sa charité nous livrera, mais non toute seule, le secret
de sa pondération. Il répugnait à la violence, parce qu’il la jugeait
stérile. Il voyait trop nettement les complexités humaines pour croire
qu’en tuant les hérétiques on extermine l’hérésie. Une réflexion
capitale, dans une lettre à Mme d’Albert (26 décembre 1691) ouvre le
fond de cette prudence: «C’est une des conditions de l’homme de mêler
les choses certainement bonnes avec d’autres qui peuvent être suspectes,
douteuses, mauvaises même, si l’on veut. Si, par la crainte de ce mal,
on voulait ôter le bien, on renverserait tout, et on ferait aussi mal
que celui qui, voulant faucher l’ivraie, emporterait le bon grain avec
elle.»
Evangélique dans sa source, la sagesse de Bossuet s’est affermie par la
soumission à l’expérience. Quand les problèmes sont embrouillés, il veut
qu’on tienne avec force «les deux bouts de la chaîne», autrement dit,
qu’on ne perde jamais de vue d’où part la certitude, où elle se termine.
Le libre arbitre est une évidence interne, irréfutable; Dieu, d’autre
part, est tout-puissant. En quel nœud sont jointes ces deux vérités, la
raison s’y perd; nous n’en sommes pas moins assurés qu’elles se
joignent.
Le Saint-Siège a des suprématies primordiales, d’ordre divin; en même
temps, l’Église gallicane jouit de privilèges que justifient une
possession séculaire et tous les services rendus par la France aux
Souverains Pontifes. Bossuet ne sera ni ultramontain, ni gallican
fanatique; il met sur les deux plateaux de la balance les droits, tout
inégaux qu’ils peuvent être, de l’un et de l’autre, et il entend
conserver l’équilibre.
Ce n’est pas qu’il incline aux compromis, aux mezzo-termine. Dès que
l’intégrité de la foi, de la tradition et de la morale lui semble en
péril, plus de ménagement. Il n’hésitera pas, contre son intérêt, à
requérir du Pape la censure d’un livre du Cardinal Sfondrate, dont la
thèse sur les enfants morts sans baptême démentait la terrible doctrine
de saint Augustin.
Il avait fréquenté, dans sa jeunesse, les théâtres; peut-être les
tirades amoureuses des tragédies à la mode l’avaient-elles troublé
quelquefois. Un écrit du théatin Caffaro, timide défense de l’art
profane, tombe sous ses yeux rigoristes; il le bouscule durement.
Déchaîné contre Fénelon, il presse l’adversaire jusqu’à ce qu’il le voie
hors de combat. Si M. de Cambrai n’était condamné, même (ce qu’il
n’obtint pas) noté comme hérétique, tout serait perdu. Dans cet
emportement, il croyait servir la pure ardeur de sa foi; quelle part y
prenaient son imagination, sa véhémence guerrière, il n’en avait aucune
idée.
Evêque, il sut défendre, à l’occasion, son autorité par la rigueur.
L’abbesse de Jouarre, Henriette de Lorraine, acharnée à maintenir son
«exemption», était en révolte contre lui. Ayant épuisé «les voies douces
et amiables», M. de Meaux se présente, mitre sur la tête, crosse à la
main, devant la porte close de l’abbaye. On verbalise, on résiste. Il
recourt au bras séculier, n’hésite pas à faire crocheter le couvent. Les
ouvriers commencent leur travail; on ouvre enfin; la cloche, sur son
ordre, sonne le chapitre. La plupart des religieuses, sauf la Prieure
(l’abbesse était absente) viennent se jeter à ses pieds, lui demandent
protection et bénédiction.
Mais voici où la bonhomie de son caractère suit de nouveau sa pente.
Fénelon une fois déconfit, Bossuet aurait voulu se réconcilier; des
ouvertures discrètes furent tentées; M. de Cambrai les repoussa.
Au surplus, les bienséances de la cour l’engageaient en de soudaines
concessions. Le Dauphin l’entraîna, un soir, au spectacle d’un opéra.
Cinq ans après avoir frappé Molière d’un anathème en déclarant que ses
pièces «sont pleines d’impiétés et d’infamies»..., que la corruption s’y
voit toujours défendue et plaisante, et la pudeur toujours offensée ou
en crainte d’être violée par les derniers attentats, il consentit à voir
jouer, chez le duc du Maine, le _Misanthrope_; en 1703, à Clagny, chez
la Duchesse du Maine, il vit jouer _Tartuffe_; et l’on n’imagine guère
qu’il bouda contre les acteurs, faisant grise mine en ascète morose; il
avait beau «ne rien tant détester que l’esprit de moquerie», il dut rire
de bon cœur aux endroits risibles.
Comment ne pas le reconnaître? L’entregent d’une société polie, l’air du
monde dont Bossuet, dès son adolescence, respira la mollesse, devait,
sans énerver ses principes, restreindre sa liberté de contradiction. Il
l’avait dans la chaire, beaucoup moins à Versailles et en face des
grands.
Son naturel, d’ailleurs, n’était pas exempt de contrastes. Cet homme si
raisonnable, d’une humeur si parfaitement égale, cédait parfois aux
défaillances de sa sensibilité. Lorsqu’il s’agenouilla auprès
d’Henriette agonisante, il sanglota, s’évanouit. Ce fut la princesse
elle-même qui dut rendre au prêtre son sang-froid: «Je vous ai,
Monsieur, dit-elle, envoyé quérir, non pour m’attendrir, mais pour me
consoler dans l’état où je suis.» Quand elle eut expiré, après lui avoir
fermé les yeux, il fut encore pris d’une syncope.
Un an avant de mourir lui-même, torturé, depuis plusieurs mois, par la
pierre, au moment où il se vit menacé d’une opération cruelle, il
s’affola.
Ces faiblesses peuvent, en apparence, le diminuer; elles le mettent plus
près de nos vies contradictoires; elles expliquent pourquoi il pénétra,
d’un regard incisif, dans l’abîme des communes misères.
Et ne semblons pas oublier que Bossuet, par un don splendide, mais
dangereux, en raison aussi de son ministère apostolique, fut constamment
un orateur. L’orateur, pour exercer sa puissance de persuasion, s’adapte
au milieu qui va l’entendre. L’orateur politique s’adapte même jusqu’à
s’asservir aux préjugés de la foule; il la conduit en se laissant mener
par elle. Le prédicateur peut dominer son auditoire. Cependant, Bossuet
confesse dans un sermon: «Ce sont les auditeurs qui font les
prédicateurs.» Il sent la limite passé laquelle une admonition
révolterait «les oreilles délicates» de la cour. Saint Jean-Baptiste,
dans le désert, était libre d’apostropher les Pharisiens, de leur crier:
«Race de vipères!» Chez le roi Hérode son: _Non licet_ devait suffire à
le rendre intolérable; on est peu surpris qu’Hérodiade ait exigé la tête
de ce fâcheux. Telle allusion voilée de Bossuet aux désordres de Louis
XIV suppose autant de courage peut-être que les clameurs du prophète
Nathan contre David adultère. Mais, à contraindre sans cesse la
franchise d’un sentiment, on l’amoindrit. On en ferait quelque chose de
semblable à ces arbres du Japon, forcés de vieillir, comme des nains,
dans un pot. Un ordre social trop bien réglé favorise mal l’expansion
des grands caractères. Celui de Bossuet atteignit la grandeur permise à
son époque; il se garda de la dépasser.
Enfin, étant par-dessus tout homme d’Église, il participa aux bons et
aux médiocres effets de la discipline ecclésiastique. Elle est une
merveilleuse formatrice des vertus intimes; mais elle habitue davantage
à l’obéissance qu’aux hardiesses des énergies. Etablis au pouvoir, des
évêques, des moines ont été des politiques intrépides; mais, trop
souvent, le prêtre, vis-à-vis des puissances régnantes est désarmé par
le pli de la soumission. Bossuet fut atteint de cette timidité; il
n’osait pas discuter, même intérieurement, les décisions souveraines du
Roi. Il se tut, quand Louis XIV révoqua l’édit de Nantes; avec toute la
France, il accepta une mesure qui renversait pourtant sa méthode de
conversion. En conscience, il approuva, incapable d’opposer une voix
discordante aux louanges unanimes.
Ces petitesses-là sont nécessaires à évoquer, si nous voulons le bien
définir; car nous n’avons qu’esquissé les contours de sa physionomie;
nous sommes à peine entrés dans son âme qui est une âme grande
assurément.
II
SA FOI
Je me suis, un instant, demandé si, dans la pénétration graduelle du
personnage, il fallait mettre son génie avant sa foi ou plutôt sa foi
avant son génie. Son génie semble plus congénital, plus adhérent à son
être; la foi étant une pure largesse divine, je peux supposer un enfant
qui aurait apporté en ce monde les facultés de Bossuet, mais qui
n’aurait pas eu la foi. Néanmoins, appliquée à Bossuet tel qu’il fut,
l’hypothèse recule aussitôt dans les régions de l’absurde: sa foi
commande son génie, elle en pénètre toutes les puissances; elle est le
sang de ses veines, la moelle de ses os. Bossuet, non catholique, ne
serait plus Bossuet.
De même, il est licite de l’imaginer, s’il avait manqué sa vocation, en
robe écarlate de conseiller au parlement, rubicond et gai sous une
perruque luxuriante; ou, comme son aïeul paternel, la poitrine bombée
d’une cuirasse, et tenant, au lieu d’une crosse, une pique. Mais, si peu
qu’on ait vécu avec M. de Meaux, l’idée paraît carnavalesque. Bossuet
fut de ceux qui naissent invisiblement enveloppés d’un surplis; destiné
à la cléricature et au sacerdoce, dès la minute où sa mère le conçut. Sa
mère, en le vouant à Dieu, son grand-père en l’accueillant sous la
devise d’un verset prophétique, ne faisaient que transcrire un appel
d’éternité. Une mission impérative exigeait sa venue en son siècle, sa
parole d’apologiste, ses exemples d’évêque.
Toute mystérieuse que peut être la foi--dans une famille croyante, des
enfants élevés d’une manière identique l’ont très inégalement--Jacques
Bénigne tint la sienne comme un héritage de la double lignée qu’il
glorifiait. Une foi simple, absolue, sérieuse et lucide, gouvernant
l’intime de la vie quotidienne; une foi non abstraite, mais parlante
dans les images du Christ, de la bienheureuse Vierge et des Saints.
A huit ans, la tonsure faisait déjà de lui un clerc; son père, quittant
Dijon pour Metz, l’avait confié, ainsi qu’Antoine, aux bons soins de
l’oncle Claude. Mais Jacques Bénigne, à treize ans, se vit pourvu d’une
prébende, d’un canonicat au chapitre de Metz. Le voilà donc, à l’âge où
d’autres reçoivent encore le fouet, dignitaire clérical en herbe. Quoi
d’étonnant, puisque les chanoines de Metz, cédant au désir d’Henri IV,
avaient élu tout d’une voix pour évêque un enfant de six ans, Henri de
Bourbon, fils naturel du roi!
Mais Jacques Bénigne considérait en son avenir ecclésiastique autre
chose qu’une prébende et des honneurs précoces. Tandis qu’il faisait,
chez les Jésuites, ses humanités, il trouva dans le cabinet de son oncle
une Bible. Il osa l’ouvrir et rencontra une page d’Isaïe; ce qu’il lut
le transporta; il eut la révélation d’un monde.
Quand même il restera fidèle à l’antiquité profane, sachant par cœur
jusqu’en sa vieillesse des chants de l’Iliade et des odes d’Horace (les
comédies d’Aristophane sont indiquées sur l’inventaire de sa
bibliothèque), la Bible sera son livre nourricier, le livre unique.
Il la lut d’abord en poète; des images fortes et sublimes, des essors
d’éloquence, c’est ce qu’il en dut retenir. La couleur fondamentale des
métaphores, chez ce Français du XVIIe siècle, vient des prophètes de la
Judée. Son imagination transpose tout ce qui est moderne en le
confrontant avec des faits ou des sentences bibliques. Bien que les
livres sacrés fussent alors mêlés, comme ils ne le sont plus, au courant
des pensées familières, Bossuet manifeste une sorte de dédoublement
anormal: il vit à la fois avec son temps et avec le temps d’Abraham ou
de Judas Macchabée; il se réfère aux hommes et aux femmes de la Bible
comme s’il les avait connus. L’Ancien Testament lui est aussi proche que
le Nouveau. Ces réminiscences et ces analogies s’insèrent dans ses
sermons, sans qu’il les cherche, presque à son insu. Un livre, à cet
égard, surprenant, c’est la _Politique tirée de l’Écriture Sainte_. Pour
avoir, durant trois cents pages, soutenu avec une telle aisance le
parallèlisme des exemples tirés de l’histoire juive et des leçons
modernes qu’ils impliquent, il fallait un prodigieux maniement des
textes scripturaires, mais surtout la foi visuelle à leur permanente
efficacité.
Bossuet ne s’arrêtera pas à lire les Psaumes en chrétien dévot, ni en
hébraïsant, ni en exégète; c’est le Verbe de vie qu’il boit à la source;
le Christ est l’Alpha, l’Oméga du passé comme de l’avenir humain. Pas un
verset, pas un mot de l’Ancien Testament qui ne préfigure le Christ; et
s’il ouvre l’Evangile, c’est le Christ même qu’il écoute à genoux:
«Une seule parole de l’Evangile a plus de pouvoir sur nos âmes que toute
la véhémence et toutes les inventions de l’éloquence profane.»
Mais l’homme qui s’enivre de la Bible à l’aventure s’expose aux
égarements visionnaires ou aux folles interprétations. Bossuet ne semble
jamais avoir couru ce danger. Malgré son intimité avec les Prophètes, sa
foi restera médiocrement apocalyptique; elle sera moins encore
conjecturale, car elle ne s’avance qu’appuyée sur l’autorité de la
tradition, sur le sens commun, sur la scolastique. Un élément
intellectuel y pondère les élans du cœur; et c’est ainsi qu’elle devait
être pour se conformer à son objet:
«La vie de Dieu, déclare-t-il, n’est que raison et intelligence; le Fils
de Dieu procédant de cette vie et de cette intelligence, il est lui-même
vie et intelligence.»
Nous reconnaissons ici le principe de saint Thomas: «L’acte
d’intelligence, en Dieu, est identique à sa substance.» Comprendre est
donc la fin de l’homme, puisqu’il tend à Dieu.
Intelligent comme il l’était, Bossuet n’a pas eu de peine à magnifier
les droits de l’intelligence. D’ailleurs, dans le milieu où il se forma,
au collège de Navarre, elle était fêtée, sinon comme une reine, du moins
comme la dame d’honneur de la reine. Navarre, en ce temps-là,
représentait pour l’élite des jeunes clercs ce qu’est la rue d’Ulm
aujourd’hui pour une jeunesse studieuse. La communauté des bacheliers,
des artiens, où fut admis Jacques Bénigne, fait songer à un groupe de
normaliens, mais de normaliens pieux. Même ferveur d’apprendre; même
présomption; un pédantisme autre d’aspect, quoique certains jeunes
clercs vaillent en outrecuidance et en étalage creux de savoir les plus
cuistres des laïques. Une lettre peu connue de Rancé à son ancien
précepteur, Favier (2 juillet 1644), donne bien le ton de ces débutants:
«J’espère devenir en peu de temps un grand théologien. Je confère tous
les jours deux fois avec un grand docteur de Sorbonne qui me lit un
cours de théologie beaucoup moins long que celui qu’on voit dans les
écoles. Dans huit mois, j’aurai vu toute la scholastique; et pendant
seize qui me resteront, je me donnerai entièrement à la lecture des
Pères, des Conciles, de l’histoire ecclésiastique... (quant à saint
Thomas), ses opinions étant fort éloignées des miennes, je ne veux le
connaître que pour condamner tout ce qui ne tombera pas dans mon sens.»
Fanfaronnades dont Bossuet se préserva, grâce à une modestie native et à
un fond de piété vraie. Il n’est pas vain de rappeler qu’à Navarre il
faisait partie de la confrérie du Rosaire, qu’il en devint même le
directeur. Nicolas Cornet, le grand-maître du collège, avait une
religion solide; c’était, au dire de Bossuet lui-même, «un docteur de
l’ancienne marque, de l’ancienne simplicité, de l’ancienne probité»,
austère, désintéressé, vivant de peu, ne demandant rien, pas même pour
son collège dont les bâtiments tombaient en ruines.
Auprès de lui et d’autres maîtres, Jacques Bénigne fortifia sa droiture
intellectuelle. Cornet, dans toute étude, exigeait que l’on allât aux
sources. Il conseillait de lire d’abord le Nouveau Testament sans
s’aider d’un commentaire, afin de recevoir par un contact direct et naïf
l’esprit du texte; et Bossuet, dans son écrit destiné au jeune duc
d’Albret (futur cardinal de Bouillon) indiquera la même méthode: «Il
faut, dira-t-il, remarquer d’abord dans les Ecritures les beaux endroits
qu’on entend... _Les endroits clairs sont les plus beaux._» Ne lisez les
commentaires que si des difficultés vous embarrassent.
Cependant il pratiquait avec une fougue joyeuse les exercices de
controverse où l’on débattait, selon la logique de l’école, les matières
de la philosophie et de la théologie. Ces disputes captivaient alors
jusqu’aux gens du monde. La théologie était à la mode, comme le sont
aujourd’hui les Vies de Saints. On se représente, au soir du 24 janvier
1648, le spectacle curieux du collège, lorsque le duc d’Enghien, suivi
d’un cortège de gentilshommes et de pages portant des torches, vint
assister à la première thèse, à la _tentative_ de Bossuet. Le sujet
paraîtrait maintenant d’une imprudente ampleur: _sur la Trinité et sur
les Anges_. Debout, l’œil en feu, vis-à-vis du répondant, Condé poussait
contre ses arguments des objections en forme. Dans une telle escrime, on
ne visait pas à conclure par des moyens simples; la dialectique avec ses
ruses verbales, les distinctions, les divisions assuraient des replis,
des coups fourrés, des passes décisives.
Les premiers sermons de Bossuet garderont le pli des distinctions et des
citations pédantesques; le jeune orateur laissera trop sentir qu’il
connaît bien les Pères et les auteurs de l’antiquité. Il abusera
quelquefois du symbolisme moralisant où le Moyen-Age s’était complu: des
deux bras de la Croix du Sauveur, l’un lui représente «un trésor infini
de puissance; l’autre une source immense de miséricorde».
Mais, soumise à la discipline scolastique, son éloquence s’est forgé une
armature de raisonnement. Sa foi ne se répand pas en molles effusions;
il sait comment un motif de croire s’enchaîne à un autre motif; il
«divise les difficultés en autant de parcelles qu’il faut pour les
résoudre». Il va des causes aux effets, des principes aux conséquences.
Il extrait des propositions de l’adversaire la preuve qu’il a raison
contre lui. Et cette logique n’a rien d’un dur mécanisme; un grand amour
de la vérité l’échauffe et la déborde.
Le jour où Jacques Bénigne reçut le bonnet de docteur en théologie, le 9
avril 1652, il se rendit à Notre-Dame, précédé par les massiers de
l’Université, entouré par les régents, les docteurs et les bacheliers de
Navarre; devant le jubé, dans la chapelle de Saint-Denis, à genoux au
bas de l’autel des Martyrs, il prononça un serment dont le texte latin
lui resta si présent qu’il put, sans l’avoir jamais transcrit, cinquante
et un ans après, le dicter à Ledieu; et son discours s’achevait sur
cette magnifique profession de foi:
«O souveraine Vérité conçue dans le sein du Père, toi qui, descendue sur
la terre, t’es livrée toi-même à nous dans les Ecritures, nous nous
enchaînons à toi tout entiers; nous te dédions tout ce qui respire en
nous; prêts à comprendre qu’ils doivent faire bon marché de leur sueur
ceux qui devraient être prodigues même de leur sang.»
La foi de Bossuet, comme la cathédrale où il lut sa déclaration, est une
synthèse des éléments qui, des assises aux combles, forment la structure
de l’orthodoxie catholique. Elle repose sur l’adhésion de l’intellect et
de la volonté au dogme et aux mystères; elle est surnaturelle dans son
essence; mais elle est aussi rationnelle et traditionnelle par ses
appuis et ses contreforts; de même que l’église aspire de tout son élan
aux clartés des verrières et au brasier des cierges sur l’autel, elle
frémit d’un enthousiasme; elle s’achève, aussi bien qu’elle a commencé,
en adoration mystique. Le terme de la béatitude est la vision; la foi
prélude à la vision, étant «la substance» des choses qui n’apparaissent
pas en ce monde, mais que l’âme espère ailleurs contempler. Toute foi
pleine veut donc, dès ici-bas, se représenter ce qu’elle verra dans la
gloire; elle est créatrice d’images sacrées. Enfin, toute foi veut se
communiquer à ceux qui ne l’ont point, et s’accroître par l’amour en
ceux qui l’ont déjà. Le centre vibrant de l’église, c’est la chaire d’où
la parole de vérité descend. La foi prêche, la foi réfute, la foi
convertit.
* * * * *
Imaginons, une minute, dans la bibliothèque dilapidée d’un vieux château
ou d’un ancien séminaire, un homme d’esprit droit, ignorant du
catholicisme, et n’ayant pour s’en instruire que les ouvrages de
Bossuet. Regardons-le feuilleter les _Elévations sur les mystères_ et
rencontrer des passages comme celui-ci:
«Le parfait est premier en soi et dans nos idées, l’imparfait en toutes
façons n’en est qu’une dégradation... Dis-moi, mon âme, comment
entends-tu le néant, sinon par l’être? Comment la privation, sinon par
la forme dont elle prive?... Dieu est celui qui est. Comment peut-on
donc penser que celui qui est ne soit pas ou que l’idée qui comprend
tout l’être ne soit pas réelle?
«Dieu m’a fait pour être heureux comme lui, autant qu’il peut convenir à
une créature...
«Il me fait trouver en moi ces trois choses: moi-même qui suis fait pour
être heureux, l’idée de mon bonheur, et l’amour ou le désir du même
bonheur. Impossible de vouloir perdre l’une ou l’autre de ces trois
choses.»
Ce lecteur ne s’inquiète guère si le philosophe chrétien tire ses
principes de son propre fond ou les emprunte à d’autres. Leur sereine
évidence pénètre son entendement comme un rayon chaud et persuasif; elle
le dispose à la conviction. Qu’importe à Bossuet d’être original? Sa foi
prend la vérité de toutes mains; les siennes l’exposent dans une lumière
exacte, comme celles d’un prêtre montrent l’Hostie au cœur de
l’ostensoir.
Il ne s’enfonce pas, à la manière de Pascal, par une sorte de volupté
sauvage, dans l’incompréhensible des mystères; il s’étonne à peine des
dogmes les plus étonnants:
«Pourquoi Dieu n’aurait-il pas de Fils? Pourquoi cette nature
bienheureuse manquerait-elle de cette parfaite fécondité qu’elle donne à
ses créatures?»
Mais, de la sublimité divine, il retombe sur sa propre indigence: «O
Dieu! que mon âme est pauvre! C’est un vrai néant d’où vous tirez le
bien que vous voulez y répandre.» Et, sans tarder, il veut aboutir à une
décision morale: «Sortons de ces mouvements charnels où nous nageons,
pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons. Dominons en nous
tout ce qu’il y a d’animal, de volage et de rampant.»
Bossuet n’est donc pas, ainsi que Malebranche, un pur métaphysicien;
d’une idée transcendante il passe toujours à une vue pratique. Méditant
sur la création de la femme, il confesse humblement qu’on ne doit pas
demander à Dieu «pourquoi il prend un os et non de la chair».
«C’est de cette dureté qu’il voulut former ces délicats et tendres
membres où, dans la nature innocente, il ne faut rien imaginer qui ne
fût aussi pur qu’il était beau. Les femmes n’ont qu’à se souvenir de
leur origine; et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout
qu’elles viennent d’un os surnuméraire où il n’y avait de beauté que
celle que Dieu voulut y mettre.»
Pour la simplicité de sa croyance, rien d’invraisemblable ni
d’impossible. Mais il sent «les contrariétés mystérieuses» qui
s’entrenouent à travers les dogmes comme à travers les créatures
vivantes. Tout se ramène au double mystère du péché et de la rédemption.
Le péché l’épouvante assurément. Nous naissons par l’effet «d’un
désordre honteux». La concupiscence, cette révolte originelle «est la
première chose qui passe dans notre sang... Tout naît odieux à Dieu.»
Bossuet se penche sur «le pauvre cœur humain»; de combien de folies
est-il la proie? Il n’y a point d’extravagance ni de passion désordonnée
dont nous n’ayons en nous le principe. Il les voit, ces passions au doux
visage, introduire avec elles des compagnes qui nous font horreur. Le
défilé hideux des péchés connus et inconnus s’allonge devant son regard
comme «une suite qui n’a point de fin».
Malgré tout, il garde une sérénité surprenante. Sa foi apparaît telle
qu’une colonne de diamant. Impossible d’y surprendre une fissure ou une
tache. C’est qu’il ne peut mettre en doute la justice ni la miséricorde
divine. Dans la chute même il aperçoit la promesse du salut. La
damnation ne le trouble point. L’enfer n’est pas un désordre, mais une
réparation du désordre. Les démons sont «appliqués» au service et à
l’utilité des justes. «Les élus et les réprouvés sont dans le corps de
l’Église, les élus comme la partie haute et spirituelle, les réprouvés
comme la partie inférieure et sensuelle, comme la chair qui convoite
contre l’esprit.» Sa logique est satisfaite si tous les enfants morts
sans baptême sont voués à la privation éternelle de Dieu.
Sa foi, même dans ses rigueurs, est tranquillement optimiste. Il ne
cherche pas en «gémissant». Il se trouve de plain-pied au centre des
certitudes. Il sait que les mérites et le bonheur des Saints débordent
sans mesure la somme des ignominies et des souffrances, héritage du
péché.
Si l’Église semble défaillir sur un point, elle se dilate ailleurs par
une plus forte exaltation. «_Movebo candelabrum tuum._ Je remuerai ton
candélabre», je ne l’anéantirai point. Lorsque l’Orient s’est séparé de
l’Église, le Nord s’est converti. Le Nord ayant suivi Luther dans son
schisme, des nations lointaines se sont ouvertes à la foi. Une puissance
qui dispose des siècles à venir, des mondes invisibles, ne vieillit, ne
s’épuise jamais. Le Jugement dernier--Bossuet, comme toute son époque,
en suscite assez peu l’image--lui représente le triomphe de l’éternel
sur l’éphémère, la consommation de la gloire dans la justice.
L’Univers, en son état déchu, se présente à la manière de «certains
tableaux qu’on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des
curieux comme un jeu de la perspective... Tout semble un mélange confus
de couleurs, l’essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant...
Mais si on le regarde par un certain endroit, «toutes les lignes
inégales venant à se ramasser d’une certaine façon dans notre vue, toute
la confusion se démêle.» Il faut, pour considérer les affaires humaines,
en éclaircir de même le chaos dans la perspective de la fin des temps.
Bossuet n’a pas eu peur d’imposer au Roi qui bâtissait Versailles la
vision des édifices culbutés, des royaumes engloutis, de l’universelle
destruction.
Avant tout, Bossuet donne à sa croyance un tour dogmatique. Il énonce et
il joint ensemble des principes. La hauteur de ceux qui gouvernent sa
pensée rénove les lieux-communs dans une clarté inattendue. Pourquoi
avons-nous l’horreur de mourir? se demande-t-il en face d’un tombeau.
Quelque philosophe profane répondrait: Parce que notre instinct veut que
nous persévérions dans l’être. Bossuet, se souvenant du Paradis
terrestre, va bien plus au fond des choses: «Parce que, dit-il, nous
étions nés pour ne pas mourir.»
Platon, avant lui, formula: «Le très pur s’unit à la pureté.» Bossuet
applique à la virginité de Marie cette concordance idéale, et par là,
illumine d’un jour soudain le mystère de l’Incarnation.
Les obscurités, en général, ne l’embarrassent guère, il s’indigne même
qu’on en soit embarrassé. Il souffre de l’énigme humaine, des
demi-ténèbres où notre esprit ne peut «égaler l’idée de ce qu’il est».
Pratiquement, il exige qu’on se jette au-delà des incertitudes, en
faisant confiance à Dieu: «Vous êtes tenté d’incrédulité à la vue du
petit nombre des sauvés, et peu s’en faut que vous ne rejetiez le remède
qu’on vous présente; comme un malade insensé qui, dans un grand hôpital
où un médecin viendrait à lui avec un remède infaillible, au lieu de
s’abandonner à lui, regarderait à droite et à gauche ce qu’il ferait des
autres. Malheureux, songe à ton salut sans promener sur le reste des
malades ta folle et superbe curiosité!»
La chose vraiment douloureuse pour sa foi, c’est de voir Dieu contredit
par les négations des libertins, les fausses doctrines des hérétiques.
Mais, à l’intérieur même du dogme, il adore dans la paix les
contradictions apparentes; il n’y découvre que des harmonies admirables.
Tous les mystères de Jésus sont «une chute»; eh bien! sa grandeur
s’achève par cet abaissement; l’humilité s’enrichit, alors qu’elle se
dépouille. Il s’émerveille des analogies miraculeuses qui sont
multipliées dans l’histoire de la chute et de la rédemption; avec
allégresse il s’approprie le rapprochement un peu trop verbal de saint
Irénée: «Le genre humain a été condamné à mort par une vierge; une
vierge a préparé son salut.»
Au reste, il n’allègue rien que ne soutiennent les piliers de la
tradition. Du moment qu’il a pour lui saint Chrysostome ou, mieux
encore, saint Augustin, «ce maître si maître, le Docteur des Docteurs»,
il se croit sûr de ne pas errer. Sa foi opine selon les vues admises des
Pères, des conciles, beaucoup moins des théologiens modernes.
C’est une foi docte, propre à se mouvoir agilement parmi l’immensité des
_in-folio_, armée aussi contre l’erreur par la connaissance des livres
hétérodoxes.
Dans ses _Instructions sur la version du Nouveau Testament_, sa _Défense
de la tradition et des Pères_, il déploie une érudition tranchante et
souple; il laisse voir qu’il a lu les Sociniens de son temps, comme
saint Augustin lisait les Pélagiens. Mais il se borne, vis-à-vis de
Richard Simon travaillant à ruiner l’autorité de saint Augustin, à faire
parler saint Augustin lui-même arguant contre Julien. Il part de cette
idée qu’au fond les hérésies sont toujours les mêmes et qu’à des
objections pareilles on doit opposer les mêmes réponses. Néanmoins, il
pressent quel renfort la critique des textes apportera aux incrédules
modernes; au besoin il discute le sens d’un mot grec, il veut, pour
l’intelligence des Psaumes, qu’on les explique selon l’hébreu. Il n’eut
qu’une science d’exégète rudimentaire; mais sa divination de psychologue
le portait au vif des problèmes; d’un mot il résolvait, dans la
controverse, une difficulté captieuse. Richard Simon, après le Ministre
Claude, avait utilisé une phrase de saint Augustin (contre Maximin,
arien) où il s’exprimait ainsi:
«Je ne dois point maintenant vous alléguer comme un préjugé le concile
de Nicée, comme vous ne devez point m’alléguer celui de Rimini; ni je ne
reconnais l’autorité du concile de Rimini; ni vous ne reconnaissez celle
du concile de Nicée; servons-nous des autorités de l’Ecriture sainte,
qui ne sont pas particulières à chacun de nous, mais qui sont reçues des
uns et des autres.»
Bossuet, par un très simple rapprochement, éclaircit l’intention du
passage:
«Il est clair que saint Augustin ne dit pas que les catholiques ne
doivent pas recevoir sans examiner le décret du concile de Nicée; mais
que lui, saint Augustin, ne doit pas objecter l’autorité de ce concile à
un arien qui n’en convient pas.
«Le procédé de saint Augustin est tout semblable à celui d’un catholique
qui, ayant à traiter du mystère de la grâce avec un protestant, lui
dirait: Je ne dois pas ici agir contre vous par le concile de Trente, ni
vous contre moi par le synode de Dordrecht, parce que vous ne recevez
pas l’un, comme je ne reçois pas l’autre. Traitons la chose par les
Ecritures qui sont communes entre nous.»
Spontanément, il pratiqua la méthode qu’enseignait saint Vincent de
Paul: «garder une certaine disposition et un style accommodant à la
portée et au plus grand profit de nos auditeurs.» Si ce pouvoir
d’adaptation lui avait manqué, il ne serait pas né orateur. Mais, avant
d’être ordonné prêtre, en 1652, il fit une retraite à Saint-Lazare sous
la direction de M. Vincent; il se mit à l’école de ses vertus et il
s’aida de sa doctrine qui était une doctrine d’utilité.
Le Saint acquit sur le jeune prêtre un ascendant profond. Il l’attira
dans la compagnie des ecclésiastiques qu’il assemblait pour une
conférence spirituelle, tous les mardis. La grande mission de Metz fut
prêchée par eux; c’est des abbés de Chandenier et des autres
missionnaires que M. Vincent disait ensuite: «Ils allaient deux à deux,
en surplis, du logis à l’église et de l’église au logis, sans dire mot,
et avec une si grande récollection que ceux qui les voyaient admiraient
leur modestie, n’en ayant jamais vu de pareille. Leur modestie était
donc une prédication muette, mais si efficace qu’elle a peut-être autant
et plus contribué au succès de la mission que tout le reste.»
Bossuet l’a bien compris; la foi ne doit pas être une certitude sèche de
théologien, de controversiste. Il est prêtre; il veut le salut des âmes;
et il se rend compte du surhumain de cette entreprise.
«Priez pour la conversion du monde, adjurait-il le pieux maréchal de
Bellefonds (5 août 1674). Oh! qu’il est dur! Oh! qu’il est sourd! Car
c’est trop peu de dire qu’il est endormi. Oh! qu’il sent peu que Dieu
est!»
Tout prêtre qui voit sa tâche et les obstacles effrayants où elle se
bute n’a qu’une manière de les abattre: prier et prêcher d’exemple. Une
conversion ne fut jamais décidée par une querelle dogmatique; il faut
soumettre le cœur de l’incroyant. Bossuet, en mai 1700, expliquait à
Ledieu comment on pouvait ramener les libertins à la croyance:
«Un incrédule au lit de la mort m’envoya quérir. Monsieur, me dit-il, je
vous ai toujours cru honnête homme, me voici prêt à expirer; parlez-moi
franchement, j’ai confiance en vous; que croyez-vous de la
religion?--Qu’elle est certaine, et que je n’en ai jamais eu aucun
doute. Et vous-même, ne croyez-vous pas qu’il y a un Dieu? Oui, sans
doute...»
_Je vous ai toujours cru honnête homme._ Cette confiance en sa probité,
Bossuet la mérita par l’ensemble de ses actes. Jamais, autant que nous
sommes capables de le juger, sauf à l’égard de Fénelon, il ne se
dispensa, même pour un motif religieux, d’être honnête envers quiconque.
L’honnêteté naturelle, en lui, se confondait avec la sincérité de sa
foi. «Je crois; c’est pourquoi je parle» aurait-il pu dire absolument.
Il rappelait au clergé de son diocèse: «Les prêtres doivent être
l’exemple et la lumière du monde; que leur vie soit irréprochable.» La
sienne le fut; il donnait le modèle d’une conduite pure, du
désintéressement, du zèle pastoral. Il était plus que modeste, humble au
sein de la gloire.
«Je tremble, dans la vérité, écrivait-il encore à Bellefonds (3 mars
1674), jusque dans la moelle des os, quand je considère le peu de fond
que je trouve en moi.»
Il aimait les pauvres et les infirmes. Le premier sermon qu’il prêcha,
en 1659, à Paris, eut pour objet leur _éminente dignité dans l’Église_.
Il ne les considérait pas avec la simple compassion d’un cœur pitoyable,
mais, comme M. Vincent, selon l’esprit du Christ, pauvre des pauvres.
Sans aller jusqu’à les nourrir ou à les soigner de ses propres mains, il
leur vouait une charité attentive et large qui visait le bien-être des
âmes, par delà les besoins des corps.
En un mot, ses œuvres correspondaient à sa foi. Mêlé au monde par toutes
ses charges de prêtre, puis d’évêque, il s’appliquait à faire sentir au
monde ces deux choses: la misère de ses passions et l’appel du royaume
de Dieu. C’est une part de son génie d’avoir été un puissant moraliste;
c’est une part aussi de sa foi. Aurait-il, d’une main rude, pressé
l’apostume des vices, s’il n’avait rempli la mission d’un médecin et
d’un libérateur? Sans sa foi, malgré ses dons imaginatifs, il ne se fût
pas représenté, à la façon d’un auteur de Mystères ou d’un imagier du
vieux temps, les scènes, les personnages de l’Evangile.
Sa foi domine son œuvre d’historien et ses vues politiques. Elle
s’épanche plus librement dans ses effusions intimes. Il a des sursauts
proches de l’extase où une contemplation l’emporte au-dessus des images
que suggèrent les sens, au-dessus de la raison, au-dessus de toute
parole. Quand il commente l’Evangile de saint Jean, les premiers mots du
prologue, son vol d’esprit me fait songer à un homme dont j’ai ouï
l’histoire, qui, écoutant le prêtre dire à la fin de la Messe: _In
principio erat Verbum_, fut enlevé par un ravissement, hors d’état
d’entendre la suite, d’articuler une prière verbale. Bossuet garde tout
juste la force de répéter un seul mot:
«Ah! je me perds, je n’en puis plus; je ne puis plus dire qu’Amen. Il en
est ainsi.» Mon cœur dit: «Il en est ainsi.» Amen. «Je ne vois rien et
je vois tout!»... _Amen, Amen, Amen, Amen._ Encore une fois: Amen. A
jamais, amen.»
De tels cris éperdus traversent à l’improviste ses développements
réguliers; comme un arpège de harpe éclate au milieu d’un chant
d’orchestre large et tranquille.
Il n’eut pas le goût d’être purement un contemplatif. Mais le
recueillement de la vie contemplative l’attirait. «La Trappe, nous
apprend Ledieu, était le lieu où il se plaisait le plus après son
diocèse.» Il ne trouvait dans la sainteté dure de Rancé rien d’excessif.
A chacun des neuf ou dix séjours qu’il fit là, il suivait tous les
exercices du chœur; il était le premier levé pour les Matines; il aimait
les longs offices nocturnes, et, le soir, après Complies, la solennelle
supplication du _Salve regina_.
L’ardeur mystique de Bossuet fut, certes, autre chose qu’une flambée de
lyrisme. Il aurait, par moments, voulu s’engager lui-même dans cette
voie de feu où il poussait Mme Cornuau et Mme d’Albert: «Ce n’est pas
assez de brûler, écrivait-il à celle-ci; il faut se laisser consumer de
flammes,... demeurer allumée comme une torche qui se consume elle-même
tout entière aux yeux de Dieu.»
Son discours sur l’acte d’abandon à Dieu fait entrevoir jusqu’où il
poussait la volonté de recueillement, le désir de l’absorption en cette
parole intérieure que le silence permet d’entendre.
Mieux encore, ses quatre lettres à une demoiselle de Metz (Alix
Clerginet, probablement), sont palpitantes d’amour divin, de cet amour
qui voudrait, «comme un torrent déborder sur toutes les âmes, les
entraîner pour s’aller perdre en Jésus-Christ...»
Bossuet, comme saint Augustin et sainte Thérèse, sent, au bord de
l’éternel brasier, défaillir tout amour humain: «La créature n’est rien
et ne peut pas même recevoir la perte de notre être en elle.» Mais,
quand on aime Dieu vraiment, il y a «dans le commencement même de
l’amour une profondeur infinie où il faut que le cœur s’épuise».
L’âme est attirée par l’Epoux «à un certain silence qui fait taire
toutes choses pour s’occuper des beautés de son bien-aimé, silence qui
fait tellement taire toutes choses qu’il fait taire même le saint amour;
c’est-à-dire qu’il ne lui permet pas de dire: J’aime ni je désire
d’aimer; de peur qu’il ne s’étourdisse lui-même en parlant de lui-même.»
D’abord, l’âme ne peut parler que de l’Epoux, et elle impose silence à
tout ce qui ne parle pas de lui: «Après, elle ne peut souffrir qu’on
parle de lui, parce que toutes les créatures converties en langues et en
voix n’en peuvent parler comme il faut; et il devient insupportable à
l’âme d’en parler faiblement. Elle demande donc qu’on se taise, et prie
Jésus de parler lui seul de ce qu’il est, et d’en parler hautement dans
ce silence de l’âme.»
La foi de cet homme qui était l’éloquence même le haussa par élans
jusqu’à ce prodige: ne plus aspirer qu’à se taire en cédant à Dieu la
parole.
III
SON GÉNIE
Les bavards sont innombrables; le privilège d’une voix articulée est
celui peut-être que le genre humain galvaude le plus. Un je ne sais quoi
de _commun_ s’attache au don oratoire; trop souvent il suffit, pour
mériter le nom d’orateur, d’avoir une forte poitrine, une langue agile,
et d’exprimer devant les autres ce qu’ils veulent entendre, mais sentent
confusément. L’orateur, en même temps qu’il parle, jouit du succès de
son éloquence; il palpe son prestige; les visages des auditeurs lui
renvoient, multipliée, l’exaltation qu’il émet sur eux. Trois heures
après, sa harangue s’est perdue dans l’air; ou elle a déterminé un
mouvement qui se convertit en acte. S’il l’a écrite, dépouillée des
inflexions, des résonnances de sa voix, de toute l’énergie directe qui
l’enflammait, elle n’est plus, en général, qu’un souvenir décevant; elle
paraît aussi morte qu’un papillon mort épinglé sur le bouchon d’un
herbier.
Athènes et Rome--hors de ces deux villes, rien des temps païens n’est
sauvé--ont produit des milliers d’orateurs politiques. Deux seulement
surnagent; et encore? Dans quelque dix ans, une fois les humanités
anéanties, personne chez nous, sauf de rares spécialistes, ne lira
Démosthène et Cicéron.
Le Christ a fait une loi à ses disciples de prêcher; sur vingt siècles
d’homélies, combien d’entre elles ont survécu? Pour saisir la distance
entre le Verbe divin et une parole humaine on n’a qu’à méditer, après
l’Evangile, un sermon de saint Chrysostome, de saint Augustin, de saint
Grégoire, de saint Léon le Grand. Ceux-là nous viennent en mémoire parce
que l’Église en a inséré des fragments dans sa liturgie. Sans quoi, ils
dormiraient, comme les autres, sous la poussière de pieuses
bibliothèques. Ils ont beau être pétris d’une doctrine essentielle; un
verbiage de décadence y dilue la vérité; ces docteurs, afin d’avoir
l’oreille de contemporains au goût corrompu, se sont faits déclamateurs;
la plupart étaient imbus eux-mêmes d’une fausse rhétorique.
Les sermonnaires du Moyen-Age, saint Bernard excepté et saint Bernardin
de Sienne, ne sont plus guère connus que des seuls érudits. A moins
d’étudier Henri IV en historien, nul ne se soucierait de lire son éloge
par le cardinal du Perron. L’accidentel des circonstances nécessita un
discours; difficilement il les dépasse, acquiert cette généralité
durable dont Thucydide sut investir la harangue de Périclès célébrant
les Athéniens tombés pour la patrie.
Or, les sermons de Bossuet et plusieurs de ses _Oraisons funèbres_
restent un aliment que les plus laïques des maîtres n’osent pas retirer
aux générations. La longévité de ces œuvres continuera autant et plus
que la langue française. Elles ont eu la fortune de naître en un siècle
où, comme dit Bossuet dans son discours de réception à l’Académie, «la
langue, sortie des jeux de l’enfance et de l’ardeur d’une jeunesse
emportée, formée par l’expérience et par le bon sens, _semble avoir
atteint la perfection que donne la consistance_.»
D’autres orateurs cependant, à son époque, ont manié la même langue en
sa forte maturité; le public d’alors les portait aux nues; mais ils
cherchaient le succès du moment, les tirades brillantes, le bel-esprit,
les portraits. Nous ne supportons plus Mascaron, Fléchier, Massillon que
dans des morceaux choisis. Certains étaient pourtant des apôtres; tel ce
Père Séraphin qui bouleversa la cour; dénués de substance théologique,
d’art, de psychologie, ils jetaient aux mondains la secousse d’un éclat
de foudre, et ils disparaissaient.
Quant à Fénelon, son sermon pour la fête de l’Epiphanie serait une belle
fresque prophétique, s’il ne l’avait chargé de citations, de faux
ornements, d’une emphase qui fait penser à l’architecture _baroque_. Ce
n’est pas dans la chaire que le vrai Fénelon se révèle, mais dans ses
opuscules de critique, si riches en vues ingénieuses, et surtout dans
ses lettres où le psychologue intuitif, le directeur de conscience
déploie avec une grâce insinuante, noblement simple, ses facultés de
pénétration.
Seul, parmi les orateurs de son siècle, Bourdaloue se laisse lire après
Bossuet. Celui-ci l’appelait «notre maître à tous». Sa logique est d’une
sévérité presque implacable; la justesse de ses analyses, serrée comme
les anneaux d’une chaîne qui s’entrelacent. Entre la raison et
l’expérience, sa morale chemine sur une chaussée rigide; elle brandit,
pareils à des fouets, des textes de l’Ecriture, forts et accablants.
Elle pourchasse les vices jusque dans les recoins les plus ténébreux.
L’onction lui manque, l’imprévu de l’inspiration; rares sont chez lui
les mouvements dramatiques, comme, dans le sermon sur l’impureté, le
soliloque du fornicateur: «Cette passion finira..., elle finira sans moi
et malgré moi, avant que de finir en moi..., elle ne subsistera dans moi
que pour me rendre la vie insupportable, et pour me faire goûter par
avance, toutes les horreurs de la mort.» Malgré ses multiples allusions
à des cas scandaleux, il ne suggère point le contact immédiat des choses
réelles; son style demeure abstrait, sans cette vibration ardente et
fluide par quoi Bossuet s’empare de l’homme tout entier.
La Bruyère assimilait l’évêque de Meaux à Démosthène et Bourdaloue à
Cicéron. Un de ces rapprochements factices que les humanistes d’alors
choyaient comme des trouvailles. Il aurait dû, au moins, en renverser
les termes: Bourdaloue, dans la nudité nerveuse de ses analyses, est
plus près de Démosthène; Bossuet, avec son ampleur synthétique, de
Cicéron.
Le génie de Bossuet, si nous le prenons à sa source, rappelle ces eaux
des montagnes qui, avant de surgir à la lumière, ont capté les sels et
les sucs de terrains successifs. Mais, toute l’abondance des apports, il
l’a filtrée; il n’en a retenu que la part nutritive; il les a recomposés
et fondus par l’énergie transformante de son flot jaillissant.
Cicéron attribuait à l’orateur idéal, au degré suprême, cette puissance
d’absorption. L’orateur ne logera pas dans son cerveau une lourde somme
de connaissances; mais son entendement doit être capable de s’adapter
aux matières les plus différentes; son imagination, de se figurer toutes
les conditions humaines; son cœur, d’être transporté par tous les sujets
dignes de l’émouvoir.
L’intelligence, en Bossuet, a d’abord une magnifique netteté
d’appréhension. «L’entendement, définit-il, est la lumière que Dieu nous
a donnée pour nous conduire. Il n’y a donc rien que l’homme doive plus
cultiver que son entendement qui le rend semblable à son auteur... (Or),
plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, plus il
est connu comme vrai, et plus il contente l’entendement, plus il le
fortifie.»
Il a cultivé les clartés natives de son intelligence, parce qu’il voyait
dans les opérations intellectuelles «un principe et un exercice de vie
éternellement heureuse.» Les moments de parfait bonheur sont, pour
l’âme, «ceux où elle n’est possédée que de l’intelligence de la vérité.»
Voir nettement, c’est, avant tout, discerner les limites et les qualités
des objets. Bossuet, par une méthode persévérante, accrut son aptitude à
les établir chacun où il doit être, à le bien distinguer des autres. «Il
ne faut pas se mettre la tête en quatre», affirmait-il devant Ledieu, un
jour où plusieurs travaux le sollicitaient à la fois. Comme il réservait
à chaque affaire importante un de ses grands portefeuilles, son esprit
distribuait en catégories successives les principes, les faits, les
autorités doctrinales. Il savait, en même temps, d’une intuition
fulgurante, atteindre les points vitaux, les traits décisifs d’un être
ou d’une idée.
Sa clarté de pénétration passait d’elle-même dans les termes. Il était
clair par tempérament; par système aussi. Il observe que beaucoup de
querelles s’apaiseraient si l’on s’entendait sur les mots. Il pouvait
déclarer hardiment au jeune duc d’Albret: «J’écris ce qui me vient sans
donner repos à ma plume. Je n’ai pas même le loisir de relire.» Le texte
de ses sermons est barbouillé de ratures. Mais, quelque sujet qu’il
traite, l’expression juste lui vient. Cette propriété dans le
vocabulaire lui est commune avec la plupart des classiques; elle
mériterait à peine d’être louée si elle ne s’étendait aux sujets les
plus dissemblables. Il expose l’anatomie du corps humain comme le
mystère du libre arbitre, comme les règles d’un bon gouvernement.
Une extrême lucidité d’analyse enferme ce double péril: trop diviser et
tomber dans la sécheresse. Témoin Montesquieu, Voltaire, et tous ceux
qui, au XVIIIe siècle, continuèrent à raisonner selon Descartes.
Bossuet, dans ses ouvrages de controverse, n’a pas esquivé le premier
défaut: il morcelle, il amenuise ses réflexions; il mène son lecteur par
une file de courts chapitres, comme, dans une ville, par un lacis de
petites rues. Mais les petites rues empêchent de voir la ville; il y a
toujours, chez Bossuet, un point d’horizon d’où l’on domine la
complexité des faits. Sa foi les ordonne dans une vue d’ensemble, reliés
à de vastes principes. D’autre part, la sécheresse des esprits négateurs
ne pouvait avoir sur le sien aucune prise: une conviction véhémente le
presse; s’il écrit, c’est pour donner à d’autres la lumière dont il est
comblé.
De la sorte, ses facultés se pondèrent, sans se diminuer entre elles;
chacune, en s’élevant à sa plénitude, augmente l’harmonie de leur tout.
La raison discursive, en lui, n’appauvrit pas l’imagination. «Le bon
usage de l’imagination, déclarait-il, est de s’en servir seulement pour
rendre l’esprit attentif. Le mauvais est de la laisser décider.»
Heureusement, il s’en est servi à des fins plus larges que de «rendre
l’esprit attentif». En vain se tenait-il, vis-à-vis de cette maîtresse
d’erreur, dans une disposition méfiante. Car «nous devrions considérer
que ce qui est dans la matière n’a qu’une ombre d’être qui se dissipe,
que rien ne subsiste véritablement que ce qui est dégagé de ce principe
de mort». Il était forcé de s’en rendre compte: «Ce qui ne se connaît
que par l’esprit nous paraît un songe. Nous voulons voir, nous voulons
sentir, nous voulons toucher.» Grossière ou non, la loi de notre
sensibilité contraint l’orateur, s’il veut émouvoir, à colorer les
choses qu’il exprime. Et Bossuet n’a pas éteint le don que Dieu lui
avait opulemment départi.
Son éloquence est celle d’un grand créateur d’images, pour qui toute
idée tend à se dresser en formes plastiques. Relisez, après le sermon de
Bourdaloue sur l’impénitence finale, celui de Bossuet sur la même
matière: les considérations, dans les deux, sont presque pareilles. Mais
Bourdaloue ne sort pas d’une vue logique de l’impénitence; Bossuet trace
le tableau frémissant, orageux d’une vie qui s’achève sous la loi des
passions.
Moraliste, il ne se contente jamais de les définir; il les peint, il les
dramatise. Ecoutez-le, quand il se représente, dans un cœur amoureux,
les progrès d’une inclination coupable:
«Ah! ce ne sera, dit-il, qu’un regard; après, tout au plus qu’une
complaisance et qu’un agrément innocent.--Prenez garde, le serpent
s’avance; vous le laissez faire, il va mordre. Un feu passe de veine en
veine et se répand dans tout le corps...»
Fiction dialoguée, toute populaire, dont il use spontanément. De même,
il éclaircit par des comparaisons, s’il le faut, triviales, les mystères
divins. Il reprend avec une hardiesse réaliste certaines images
évangéliques:
«Quand on entend les cris d’une femme en travail, qui sont médiocres et
languissants, on dit: Elle n’accouche pas encore; mais quand un cri qui
perce les oreilles les déchire, pour ainsi dire, et pénètre jusqu’au
cœur, alors on se réjouit et on dit: Elle est délivrée; et on apprend un
peu après l’heureuse nouvelle qu’elle a mis un homme au monde; et on la
voit consolée de son travail, qui auparavant lui était insupportable.»
Une naïveté parfois charmante amène devant ses yeux la réminiscence de
spectacles entrevus par une fenêtre, sur le pas d’une porte:
«Comme une bonne mère, qui tient son cher enfant entre ses bras, porte
différemment ses caresses sur diverses parties de son corps, alors que
son affection la pousse... Ce n’est toutefois que le même amour qui
l’anime..., de même le Père éternel, sans diviser cet amour qu’il doit
en commun à son Fils et à ses membres, saura bien lui donner la
prééminence du chef.»
Les mots crus et violents n’effrayent guère sa rudesse. Pourquoi Dieu,
si indulgent, est-il cependant rigoureux pour nos fautes? «Il quitte
libéralement cent millions d’or, et _il fait le sévère pour cinq sous_!»
Il gourmande les femmes de tenir à leurs cheveux, alors que la nature
jette les cheveux sur la tête comme un _excrément_ superflu. «Il parle
du Lazare déjà _puant_.»
Il honnit le luxurieux avec le dégoût du chaste pour les faiblesses
charnelles:
«Tu es enflammé de _sales_ désirs, et tu crois qu’on les favorise, quand
on te laisse le moyen de les satisfaire.»
En figurant, d’après Josèphe, les horreurs de la famine dans Jérusalem
assiégée, il ne craint pas d’évoquer les plus répugnantes des
nourritures; il les nommerait même si «le respect de la chaire» ne
l’arrêtait.
D’autre part, il habille de comparaisons somptueuses d’assez maigres
lieux-communs:
«De même que si un roi était contraint par quelque accident de loger en
une cabane, on tâcherait de l’orner, et l’on y verrait quelque petit
rayon de la magnificence royale; mais c’est toujours une maison de
village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt
dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre
corps est revêtue de quelque éclat, en faveur de l’âme qui doit y
habiter quelque temps; mais c’est toujours de l’ordure.»
Ou bien l’impression d’un _phénomène_ extérieur lui sert à mettre en son
lustre une vérité morale:
«Comme on voit quelquefois, dans un grand orage, le ciel qui semble
s’éclater et fondre tout entier sur la terre; mais, en même temps qu’il
se décharge, il s’éclaircit peu à peu, jusqu’à ce qu’il reprenne enfin
sa première sérénité, calme et apaisé, si je puis parler de la sorte,
par sa propre indignation.»
Le danger, pour un orateur abondant, serait de céder à sa faconde comme
une eau qui déborde, entraînée par sa masse. Rien de plus commun qu’une
disproportion entre la substance d’un discours et son étendue. Bossuet
échappe à cette faiblesse parce qu’il enclôt ses développements dans une
sévère dialectique, parce qu’il tient d’une bonne discipline le sens de
la mesure, et qu’il interdit aux mots de submerger les choses.
Ses sermons, ses panégyriques, ses oraisons funèbres regorgent de vues
solides sur les dogmes, sur la conduite de la vie, sur les personnages
divins dont il exalte le modèle. On peut en extraire, avec toutes sortes
de maximes, une variété de croquis--il se garde bien des
portraits--étonnamment riche, où sont fixés dans leur bouffissure, leur
malice, leur turpitude et même leur ridicule, les visages contemporains
des éternelles passions.
La morgue des parvenus, la folie des grandeurs, le luxe, la fureur du
jeu, l’hypocrisie perverse, les égarements sensuels, le libertinage, la
vanité des gens de lettres, le pédantisme des femmes, tout est
stigmatisé. Observateur du monde, Bossuet se montre souvent plus acéré,
plus profond que La Bruyère. Il n’a point souci de l’être en artiste,
mais veut qu’il y ait dans le discours «quelque chose de tranchant qui
aille mettre la main sur notre blessure et aille trouver, à point nommé,
dans le fond du cœur, ce péché que nous dérobons».
Les auditeurs sont trop enclins à chercher un christianisme commode et
prétendent «coudre à cette pourpre royale un lambeau de mondanité».
Bossuet leur impose dans un miroir sans flatterie la figure véridique de
leurs vices. Nulle vérité «fardée, diminuée»; du moins il s’y efforce.
Il aurait pu se divertir aux raffinements de l’analyse. Il procède aussi
bien par touches délicates que par traits abrupts. Il savait sonder
jusqu’en leurs derniers replis «ces crimes cachés qui ne se distinguent
point par les objets, qui ne dépendent que d’un secret mouvement du cœur
et d’un attachement presque imperceptible». Mais il dédaigne les jeux
d’esprit; c’est de plus haut qu’il considère les hommes; il vise «à les
faire trembler sous les jugements de Dieu». Des régions où il se place,
Ninive dépravée et pénitente lui semble aussi près que Paris; et, à la
manière de Jonas adjurant les Ninivites, il clame cette supplication
plus vraie encore aujourd’hui que de son temps:
«O ville utilement renversée! Paris dont on ne peut abaisser l’orgueil,
dont la vanité se soutient toujours malgré tant de choses qui la doivent
déprimer, quand te verrai-je renversée? Quand est-ce que j’entendrai
cette bienheureuse nouvelle: Le règne du péché est renversé de fond en
comble; ses femmes ne s’arment plus contre la pudeur, ses enfants ne
soupirent plus après les plaisirs mortels et ne livrent plus en proie
leur âme à leurs yeux; cette impétuosité, ces emportements, ce
hennissement des cœurs lascifs est supprimé; ceux qui ont attenté sur la
couche de leur prochain, etc...?»
Dans la rigueur de ses apostrophes, on doit évidemment faire la part de
l’exagération oratoire. Il a, comme Bourdaloue, des sévérités presque
jansénistes et décourageantes. Dites à des mondains que des péchés
véniels peuvent, en se multipliant, devenir mortels, s’ils partent d’un
excès d’attachement même à des choses permises; ils répondront _in
petto_: A quoi bon nous contraindre, puisque, de toutes façons, notre
perte est assurée? La conversion exige un miracle; que Dieu le fasse. En
attendant, suivons la pente de nos appétits. Car, vous-même, vous le
confessez: «Nous n’avons en notre pouvoir ni le commencement de
l’inclination ni la fin de l’habitude». A quoi Bossuet leur eût
répliqué: Si je vous effraye, c’est afin que vous soyiez plus vigilants
contre vous-mêmes. Fuir la tentation est toujours possible; et, après la
chute, la pénitence. Le repentir ne doit pas désespérer de la
miséricorde. «Celui qui nous a donné son Fils, que pourra-t-il nous
refuser?»
Mais, la force convaincante de son éloquence, il ne la tire pas surtout
des peintures de mœurs, ni des arguments dogmatiques. Il sent vivre les
vérités de la foi, il les anime dans la vision des scènes dont il se
fait le témoin. En méditant l’histoire de Jésus, de sa mère, de saint
Joseph, de toutes les figures mêlées à l’Evangile, il est devenu, avec
une foi candide, comme un spectateur de leur vie; et il transporte dans
la chaire ces contemplations brûlantes. Le voici qui tente de s’imaginer
les béatitudes promises à la Vierge, épouse du Saint-Esprit:
«Vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles, vous qui le
contemplerez sommeillant entre vos bras ou attaché à vos chastes
mamelles, comment n’en serez-vous point transportée? En suçant votre
lait virginal, ne coulera-t-il pas en votre âme l’ambroisie de votre
saint amour? Et, quand il commencera de vous appeler sa mère d’une
parole encore bégayante..., et quand vous le verrez, dans le particulier
de votre maison, souple et obéissant à vos ordres, combien grandes
seront vos ardeurs!»
Mieux qu’un peintre rêvant d’une Vierge idéale, «de ses grâces pudiques,
de ses chastes et immortelles beautés», Bossuet voudrait «copier d’après
l’Évangile» la figure de Marie, telle qu’elle fut. Il est un réaliste
amoureux de la vérité, certain que nulle idée n’en approche.
C’est pourquoi il se représente, sans l’embellir d’une fausse noblesse,
saint Joseph, «pauvre artisan qui n’a point d’héritage que ses mains,
point de fonds que sa boutique, point de ressources que son travail, qui
donne d’une main ce qu’il vient de recevoir de l’autre, et se voit tous
les jours au bout de son fonds; obligé néanmoins à de grands voyages qui
lui ôtent toutes ses pratiques.»
Même bonhomie, mais une violence dramatique à la fois poignante et
glorieuse, chaque fois qu’il prêche sur la Passion. Il fait penser à
certaines tapisseries flamandes ou à des peintres italiens tels que le
Carrache. Le spectacle de la douleur divine, au lieu d’accabler son âme,
en dilate les puissances. Dans le mouvement des épisodes terribles, il
sent une allégresse; une volonté de triomphe y palpite pour son âme.
Comme Louis XIV, comme la France, durant les années heureuses du règne,
il tourne à une idée de victoire toutes ses impressions. La force de son
élan possède une telle ampleur qu’il semble pouvoir s’assujettir et
s’incorporer les formes innombrables du monde réel. Mais voici où il
atteste l’immense avantage de sa foi surnaturaliste. Tandis que
l’écrivain naturaliste--ainsi Rabelais,--s’il est doué d’une vaste
compréhension, accueille dans son œuvre, pêle-mêle, les images
grossières de la vie et les sublimes, ou de préférence, les grossières,
Bossuet, sans éliminer ce qui est animal ou instable, le met à son rang,
et le soumet au spirituel investi d’éternité. Il ordonne, il
hiérarchise; il tend à la beauté par le choix. L’ordre qu’il conçoit
n’est ni mécanique ni frigide. Il l’entend, au sens de Dante, comme une
certaine ressemblance avec Dieu. Or, Dieu ne propose-t-il pas comme la
perfection le mouvement dans l’ordre? L’éloquence de Bossuet, selon la
mesure de toute œuvre humaine, correspond à cette éternelle symphonie.
* * * * *
La grandeur d’un homme réside en ce qu’il voulait faire, beaucoup moins
en ce qu’il a fait. Le génie de Bossuet avoue ses limites et ses
insuffisances.
Théologien, il a soutenu des thèses, dans la suite, périmées. Il croyait
hérétique d’admettre que les enfants morts sans baptême puissent jouir
d’un bonheur même simplement naturel. Aujourd’hui, c’est l’opinion du
cardinal Sfondrate, dégagée de ses outrances, qui a prévalu. La doctrine
de saint Augustin, celle de Bossuet, paraîtrait inhumaine, sinon
monstrueuse.
Il s’animait contre un jésuite, le P. Le Comte, coupable d’avoir estimé
que les Chinois ont «conservé près de deux mille ans la connaissance du
vrai Dieu». Tout au plus accordait-il aux païens la possibilité d’une
préparation lointaine à recevoir la grâce de la foi. Les théologiens
actuels étendent plus souplement «l’âme de l’Église». Peut-être sont-ils
dominés par la hantise du nombre. Mais, en fait, le Christ veut que
«tous soient sauvés»; la Rédemption est-elle seulement applicable aux
peuples qui ont connu l’Évangile ou à tous les hommes de volonté droite?
Il est difficile de ne pas incliner à une hypothèse optimiste. Bossuet,
néanmoins, discernait le parti qu’allaient tirer les esprits forts d’une
doctrine aussi large. Si la volonté droite suffit pour le salut,
qu’importe le bienfait d’une Église, des dogmes, des sacrements? Toutes
les religions sont bonnes; autant dire qu’elles sont indifférentes.
La position qu’il prend sur la plupart des problèmes est celle de la
prudence, une position traditionnelle, la même, ou peu s’en faut,
qu’aurait tenue un disciple immédiat de saint Augustin. Il reste, à bien
des égards, un théologien du Ve siècle, bien qu’il ait fréquenté saint
Thomas. Il a lu les modernes; mais c’est pour les combattre.
Il repoussait comme une opinion pernicieuse l’infaillibilité personnelle
du Pape. Par esprit gallican d’abord; et davantage par l’effet de ses
colloques avec les protestants. Il savait qu’un tel dogme opposait un
obstacle à l’abjuration de beaucoup d’entre eux; il pensait que les
scandales pontificaux et les fautes politiques des Papes avaient
contribué à déchaîner la Réforme. Supposons-le, deux siècles plus tard,
appelé au concile du Vatican; il aurait, après de longues résistances,
sans nul doute, salué dans le Docteur universel infaillible la
consommation de l’unité où il voyait la force et la beauté de l’Église.
Exégète, en dépit de son attrait pour les textes originaux, il n’a pu
les étudier comme un critique; il réprouve la critique, instrument du
doute. Son commentaire de l’Apocalypse laisse une déception: à la suite
de saint Augustin, il croit toutes les prophéties du livre accomplies
par les invasions des Barbares et la chute de l’Empire. Il voulait ôter
aux réformés le prétexte de reconnaître dans la Babylone de saint Jean
la Rome papale.
Philosophe, il néglige trop les énigmes métaphysiques, attentif, en bon
pédagogue, à cela seul que son élève devait apprendre.
Historien, il reçoit comme intangible la chronologie biblique, bien
qu’il confesse, à propos de Cyrus, «la difficulté de concilier
l’histoire profane avec l’histoire sainte».
En son éloquence elle-même, des inégalités sont palpables. Le morceau
justement fameux du panégyrique de saint Paul: «Il ira, cet ignorant»,
écrase de sa splendeur le reste du discours. Certains sujets lui
appartenaient par droit de naissance ou se prêtaient mieux à des coups
d’aile pathétiques. Les _Oraisons funèbres_ d’Henriette d’Angleterre, de
la Palatine, de Condé gardent une chaleur persuasive plus immédiate que
celles d’Henriette de France et de Marie-Thérèse. Les personnages y sont
pour beaucoup; rien de faux comme l’axiome naturaliste: Il n’y a ni
petits ni grands sujets. L’orateur, plus encore que l’écrivain, obéit à
l’inspiration du moment; et des faits grandioses, des tragédies
bouleversantes préparent en lui cet état de grâce où il donne la mesure
de ses facultés.
Quant aux sermons de Bossuet, nous n’en jugeons beaucoup que sur des
fragments; si, sont carapaçonnés d’exordes qu’embarrasse une dialectique
d’école avec des symétries, des antithèses balancées, et sentant le
rhéteur. Dans ceux de sa jeunesse et les premiers panégyriques, on a
trop facilement relevé des fautes de goût, du pédantisme, l’apostrophe
au pied de saint Victor et les détails sur le supplice de saint Gorgon,
sur «ces exhalaisons infectes qui sortaient de la graisse de son corps
rôti».
Mais l’improvisation fait passer bien des choses que la lecture trahit
choquantes. Les auditeurs de 1661, au cours du sermon d’ailleurs très
beau sur _la réconciliation_, remarquèrent-ils ce rapprochement forcé:
«_Catilina donne du sang à ses convives_; que si ce sang a lié entre eux
une société de meurtres et de perfidie, le sang innocent du pacifique
Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable
concorde?»
Enfin, le génie oratoire porte en soi une rançon: il gonfle souvent les
objets par d’inconscientes hyperboles; il les déforme en beau ou en
laid. Bossuet, comme tous les lyriques, cède à la duperie de ce
grossissement. C’est plus grave pour lui que pour un poète; car il aime
la vérité et il veut l’énoncer avec exactitude. Il blâme les mystiques
d’être «de grands exagérateurs». Il exagère aussi en avocat passionné.
Dans son réquisitoire contre la comédie, il va jusqu’à fausser, pour
mieux imposer sa thèse, les rapports vrais des sensations: «_Si des
nudités causent ce qu’elles expriment, combien plus_, au théâtre, des
personnages vivants, de vrais yeux ou ardents ou tendres... de vraies
larmes, de vrais mouvements qui _mettent en feu_ tout le parterre et
toutes les loges?» Après la révocation de l’édit de Nantes, lui, si
mesuré à l’endroit des hérétiques, il écrivait à Pierre Nicole, le 7
décembre 1691: «Je ne veux point raisonner sur tout ce qui s’est passé
en politique raffiné; j’adore avec vous les desseins de Dieu qui a voulu
révéler par la dispersion de nos protestants le mystère d’iniquité _et
purger la France de ces monstres_.»
Mais il faut le prendre tel qu’il est. Ses défauts ne sont que les
résonnances harmoniques, trop exubérantes, de ses qualités; ou l’abandon
d’un point de vue qu’il jugeait accessoire au profit d’un autre, à ses
yeux, capital. Et, les ayant reconnus, nous sommes plus à l’aise pour
admirer tout ce qu’il détient d’admirable.
* * * * *
Certes, il demeure un des hommes qui ont le plus divinement exercé la
puissance de la parole. Quand je relis une de ses _Oraisons funèbres_,
celle de Condé, par exemple, j’ai d’abord l’impression de revivre un des
plus beaux moments du plus grand des siècles modernes. Une vie princière
épanouie dans la victoire, et qui pouvait aboutir au chaos de la
rébellion, grâce à l’ordre national uni à l’ordre chrétien, s’est
disciplinée, s’est conclue dans une sérénité glorieuse. Ce tableau de la
France et de la civilisation à son apogée, du génie guerrier s’apaisant
par la culture des lettres et des nobles jardins, Bossuet le développe
avec une immortelle justesse. Cherchez où vous voudrez un récit de
bataille comparable à celui de Rocroi; et une péroraison évoquant, comme
celle-ci, la pompe d’une cérémonie royale, l’inanité des magnificences,
et, pour finir, l’orateur célébrant les obsèques de son génie. Entre ces
points culminants, le discours se soutient dans une perfection continue.
C’est la fermeté mariée à la souplesse, la concision à l’abondance, la
logique à la ferveur; non une beauté froide, comme l’ont trop de
monuments classiques, mais une aisance radieuse, insouciante, cette
légèreté d’exécution, signe des vrais chefs-d’œuvre, où l’art humain
reçoit en ses pauvres formes un rayon de la face de Dieu.
Le sermon sur la mort, pour nous arrêter à l’un de ceux dont tout lettré
se souvient, nous émerveille par le même accord de qualités distantes.
Bossuet pose au fronton de sa bâtisse oratoire un texte bref et
déchirant: Seigneur, venez et voyez. (Le choix des textes, chez lui, est
souvent d’un grand artiste). Il se demande s’il va oser, devant la cour,
ouvrir un tombeau. Des chrétiens pourtant refuseront-ils «d’assister à
ce spectacle avec Jésus-Christ?» Délicatesse et audace réaliste, comme
tout son art est bien là!
Les assises de son raisonnement tiennent en quelques formules décisives.
Le plan est d’une clarté exemplaire, clair même à l’excès; il semble
trop simple d’envisager dans la mort l’âme d’une part, le corps de
l’autre; de voir «quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et
quelle autre se conserve dans cette ruine», pour conclure aussitôt:
«Alors, nous aurons compris ce que c’est que l’homme.» Bossuet, par la
tranquillité intellectuelle de son espérance, abolit presque le mystère.
Il n’approfondit point cette sensation terrible de mourir et de voir
mourir que le récit de l’Evangile l’autorisait à scruter. Il entraîne
son auditoire vers la zone sereine des idées. Mais ce ne sont pas des
vues de rhéteur qu’il apporte. Il incorpore au sermon une méditation sur
la brièveté de la vie qu’il avait écrite à vingt-deux ans, pour
lui-même, afin de se détacher des apparences, n’ayant que trop de pente
à les aimer.
Ici, d’une main virile, nous l’en voyons arracher le rideau. Comme
Shakespeare menant son Hamlet devant des fosses ouvertes, il nous accule
au bord du néant. Rien ne passera dans la dure vérité de ses images:
«Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui
naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous
pousser de l’épaule, et nous dire: Retirez-vous, c’est maintenant notre
tour... O Dieu! encore une fois, qu’est-ce que de nous? Si je jette la
vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne
en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! Et que j’occupe
peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si
petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant; on ne m’a
envoyé que pour faire nombre: encore n’avait-on que faire de moi, et la
pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière
le théâtre.»
Mais l’antithèse dont la foi chrétienne a fait une certitude: l’homme,
rien selon la terre, être immortel selon l’éternité, domine ce discours,
en équilibre les deux points. Bossuet prend un plaisir plus manifeste à
relever la créature qu’à la confondre. Il admire la beauté de
l’industrie humaine acquérant aujourd’hui par l’effort d’hier,
soumettant à son adresse les éléments et «faisant faire _des miracles_
aux plus intraitables». Des auditeurs d’à présent, mieux encore que ses
contemporains, accueilleraient ce panégyrique. «Quoi plus! il est monté
jusqu’aux cieux» ne serait plus, au XXe siècle, une figure. Il admire
davantage «les règles immuables des mœurs», et s’étonne de voir l’homme
si borné en tout, concevoir l’éternel, l’absolu. S’il reconnaît dans
l’âme «des grossièretés incompréhensibles qui la forcent presque à
douter de ce qu’elle est», il n’est pas surpris de cette discordance, il
tient le mot de l’énigme. L’homme est l’ouvrage des doigts divins; c’est
le péché qui change en une masure ce magnifique édifice.
Maints autres sermons de Bossuet révèlent plus de profondeur, d’imprévu,
d’élan. Celui-ci paraît accomplir le modèle d’une bâtisse parfaite,
d’une œuvre qui, au dedans comme au dehors, ne laisse rien à désirer,
pas même des coins de pénombre d’où le soliloque de l’éphémère s’élève
comme une supplication vers l’Immuable: «O Dieu! encore une fois,
qu’est-ce que de nous?»
* * * * *
Son génie d’orateur est le fond de ses aptitudes. Leur étendue dépasse
les possibilités normales. Quoiqu’en disent nos compilateurs de
références, il eut l’étoffe d’un historien, d’un politique. Théologien
et philosophe, il porta sur la physiologie humaine un regard intuitif.
Ce prédicateur fut aussi un polémiste; ce moraliste, un poète.
Sans doute une prévoyance positive, avec une intention apologétique, le
conduisit à l’histoire. Il considérait le passé comme un flambeau propre
à refouler, sur nos voies incertaines, la densité des ténèbres. Le
premier et le dernier objet qu’il se propose, c’est de rendre témoignage
à l’inamovible Sagesse qui gouverne la suite des événements. Toutes
choses, il le sent, roulent dans un rythme divin dont nous ne percevons
que des parcelles. En un mot, il donne à ses observations pour armature
un système. Nul historien n’a fait autrement. La science historique, si
elle n’avait d’autre fin qu’elle-même, serait aussi vaine que le jeu de
bilboquet; à quoi bon enfiler des faits au bout d’autres faits, si l’on
s’interdit d’en jamais rien tirer qui soit au-dessus d’eux? Cette
interdiction est, à sa manière, un système, le plus morne et le plus
stérile. Celui de Bossuet possède une grandeur et une flexibilité dont
est dépourvue la philosophie d’un Thucydide ou d’un Taine.
Sans doute, il suit d’un œil un peu simpliste les desseins de l’éternel
Cocher guidant ou maîtrisant l’attelage mal docile. Mais il discerne que
l’attelage est conduit, «qu’une suite et une proportion» existent dans
les affaires de ce monde, qu’elles vont, au travers d’un chaos apparent,
à des fins ordonnées, donc justes et bonnes.
Néanmoins, il se garde d’une conception toute mystique de l’histoire:
«Sauf certains coups extraordinaires, tout grand changement a ses causes
dans les siècles précédents... La vraie science... est de remarquer dans
chaque temps ces secrètes dispositions qui ont fait les grands
changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver...
Bien que la fortune semble seule décider l’établissement et la ruine des
empires, à tout prendre il en arrive à peu près comme dans le jeu où le
plus habile l’emporte à la longue.»
Les faits historiques ne peuvent être un simple spectacle; l’homme qui
les apprend ou les lit les interprète, il opine à leur propos; il
extrait de ces hiéroglyphes un sens et une conclusion. Pour Bossuet qui
n’a rien d’un fataliste, la leçon des événements est un conseil de
sagesse patiente, de volonté. Il aperçoit dans la politique une science,
et des plus difficiles. Ce sont les grands hommes qui font la force d’un
empire, mais le gouvernement du pays aide ou étouffe leur formation.
Le plan du _Discours sur l’histoire universelle_ part d’une audace qui
semblerait aujourd’hui impossible. Un motif de pédagogie la justifiait;
il voulait mettre sous les yeux de son élève comme «une carte générale à
l’égard des cartes particulières». Son génie de synthèse s’ouvrit avec
cet ouvrage un champ d’une surface prodigieuse. D’ordinaire, un tableau
synoptique est fastidieux, parce que la série des faits généraux enlève
tout relief aux épisodes. Bossuet, de ses lectures énormes, de la masse
aride qu’il eut à remuer, sut animer une fresque dont les parties
essentielles ne vieilliront jamais.
Mettons à part les antiques dates où il s’embrouille, des vues démodées
sur les temps primitifs, des naïvetés de cette sorte: «Je ne compterai
pas ici parmi les grands empires celui de Bacchus, ni celui d’Hercule,
ces célèbres vainqueurs des Indes et de l’Orient.»
Un historien d’aujourd’hui, même croyant, éliminerait d’un ouvrage
d’histoire les morceaux théologiques. Bossuet ose insérer dans le sien
des pages sur la Sainte Trinité et le mystère du Verbe; là, il fait
encore de l’histoire; car il veut établir un fait d’ordre historique:
«La mission de Jésus-Christ est relevée infiniment au-dessus de celle de
Moïse.»
L’idée de la béatitude promise par la Rédemption exalte même,
passagèrement, son lyrisme: «Après un si grand bienfait il n’y a plus
que des cris de joie qui puissent exprimer nos reconnaissances.»
Pourquoi d’ailleurs interdirait-on à l’historien d’être parfois un
lyrique et un prophète? On le tolère chez Edgar Quinet et Michelet,
parce qu’ils ont appliqué à la Révolution leur enthousiasme. L’histoire
et l’éloquence ne doivent pas se confondre. Mais les transports de
Bossuet sont explicables, quand il embrasse, à la façon de saint
Augustin _dans la Cité de Dieu_, d’un regard, le plan de l’histoire
humaine. Et, devant lui, elle ne s’arrête pas aux faits visibles; elle
commence et se termine ailleurs; elle reçoit d’en haut ses impulsions.
A n’envisager que l’humain des vues, son livre condense des immensités
par des raccourcis uniques. L’évocation de l’ancienne Egypte est une
merveille. Plus d’un passage descriptif annonce le _Saint Antoine_ de
Flaubert, avec cette différence que Flaubert sculpte mieux les formes,
mais entre beaucoup moins dans les âmes.
Si les chapitres sur la Grèce déçoivent, trop sommaires esquisses, ce
que Bossuet a dit des Romains subsiste comme un arc de triomphe dressé
«à la gloire de ce grand empire qui a englouti tous les empires de
l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous
habitons». Il trouve plus d’allégresse à exprimer les aspects stables,
la force de Rome que ses changements et sa ruine. Il analyse puissamment
la belle constitution de l’armée romaine, sa tactique, les principes qui
la faisaient invincible. La politique du Sénat le satisfait par sa
prudence et sa continuité, comme une forme de gouvernement proche de la
monarchie.
L’originalité la plus haute--au reste, involontaire--du _Discours_,
c’est d’avoir compris que le peuple juif a été l’axe de l’histoire, que
tous les royaumes d’Orient eurent pour mission de le conserver ou de le
châtier. Tout préparait la venue du Christ; et l’unité de l’empire
romain servit la diffusion de la foi nouvelle. En somme, Bossuet a bien
établi cette vérité: les plus importants des faits historiques sont les
faits religieux. La démonstration eût été encore plus facile, s’il avait
poussé, comme il le voulait, son œuvre jusqu’aux temps modernes.
Cependant il n’a point prévu la revanche prochaine d’Israël. Lorsqu’il
croisait, dans les rues de Metz, les juifs avec leur chapeau jaune,
risée des passants, il ne pouvait se les représenter rois de la terre.
Il parle sur un ton d’ironie de cet imposteur qui s’était dit le Christ
en Orient: «Tous les juifs commençaient à s’attrouper autour de lui;
nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne et à Metz, se
préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils
s’imaginaient déjà qu’ils allaient devenir les maîtres du monde, quand
ils apprirent que leur Christ s’était fait turc et avait abandonné la
loi de Moïse.»
Bossuet fut un _prophète du passé_, fort peu un Voyant des choses
futures. Çà et là, néanmoins, il émet des intuitions que l’avenir devait
ratifier. Il a démêlé que les anglicans reviendraient à l’unité romaine.
Son espérance de voir un prince catholique reprendre le trône
d’Angleterre l’abusa sur la promptitude de cette conversion. De même il
prophétise (dans l’_Oraison funèbre_ de Marie-Thérèse) la conquête
d’Alger. Il a senti le péril de l’Islam, bien qu’à son époque on le crût
communément écarté et que la mode commençât des turqueries sympathiques.
Il s’est douté, par intervalles, que les querelles religieuses entre
croyants aboutiraient au scepticisme et au triomphe des esprits forts.
L’indifférence socinienne, fruit de la Réforme, et le libertinage
mondain ne tarderaient pas à faire leur conjonction, dans un siècle
affreusement négatif. Optimiste, il a vu ce terme comme une simple
possibilité. Les apostrophes aux libertins sont éparses dans ses
discours; mais sa logique remontait aux origines. La nourrice de la
libre-pensée, il la connaissait de vieille date: du moment que chacun se
fait l’arbitre de sa croyance, les sectes se multiplient sans fin, et
l’embarras de choisir entre des opinions contradictoires mène à
l’incroyance absolue. Détruire l’erreur protestante lui semblait donc
l’œuvre capitale. C’est pourquoi il entreprit dans une pensée
apologétique _l’Histoire des variations_.
Rien ne prouve comme cet ouvrage la misère du préjugé qui veut défendre
à l’historien toute intention étrangère ou supérieure aux faits. Bossuet
devint l’historien perspicace et véridique de la Réforme, en suivant le
dessein avoué de faire comprendre aux protestants «avec quelle
inconstance leurs confessions de foi ont été dressées; comment ils se
sont séparés premièrement de nous, et puis entre eux... par combien de
subtilités, de détours et d’équivoques ils ont tâché de réparer leurs
divisions».
Ces confessions, il les reconnaît si nombreuses qu’il n’a pu toutes les
découvrir. Mais, assure-t-il, «je ne dirai rien qui ne soit authentique
et incontestable. Au reste, pour le fond des choses, on sait bien de
quel avis je suis... Après cela, d’aller faire le neutre ou
l’indifférent à cause que j’écris une histoire, ou de dissimuler ce que
je suis, quand tout le monde le sait ou que j’en fais gloire, ce serait
faire au lecteur une illusion trop grossière».
C’est une thèse qu’il soutient; et il déploie la même méthode que dans
son _Exposition de la foi catholique_ et ses controverses directes avec
Claude ou Jurieu: tirer des textes protestants eux-mêmes les raisons de
ses jugements; prouver qu’on a travesti, par un malentendu volontaire,
le dogme et la piété catholiques; le malentendu dissipé, Bossuet croit
prochaine la fin de l’erreur protestante. Cette confiance accroît sa
modération; et la sérénité de sa critique se maintient inébranlable,
même là où il relate les emportements blasphématoires de Luther, ses
furies contre la chasteté.
Aucun livre de Bossuet ne garde, à mon sens, pour nous, autant de vie
concrète et d’attrait pathétique. Il débrouille d’un coup d’œil aigu la
confusion des doctrines, leurs progrès, leurs antinomies, leurs
conflits. Il explique d’une façon étonnamment sûre par quelles étapes
Luther passa d’une dispute dogmatique à la révolte armée. Il ne
dissimule point, sur l’hérésiarque, que les violences de ses adversaires
le fixaient, l’enfonçaient davantage dans l’hérésie. Jamais il n’élude
les aspects brutaux de ses personnages; et pourtant il grave leur
silhouette morale comme avec la pointe fine d’un burin. Lorsqu’il a
dépeint les adieux forcenés de Luther et de Carlostadt: «Puissé-je te
voir sur la roue!--Puisses-tu te rompre le col avant de sortir de la
ville!», quelques mots lui suffisent pour les juger: «Voilà le nouvel
Evangile! Voilà les actes des nouveaux apôtres!»
Les acteurs de la réforme se présentent dans son récit comme s’il les
découvrait, sur l’heure, naïvement. Au lieu de portraits classiques,
semblables à celui de Cromwell (dans l’Oraison funèbre d’Henriette de
France) il les exprime par touches successives; leurs figures émergent,
se complètent, s’amplifient, se colorent, à mesure qu’il les a mieux
pénétrés.
Le comique n’est pas exclu, ni l’ironie délicate. L’histoire du
landgrave de Hesse, Philippe, obtenant par dispense la permission
d’avoir deux femmes à la fois, est un beau plat de tartufferies. Mais
surtout le déchirement affreux d’une âme vertueuse, comme celle de
Mélanchthon, les calculs retors d’un Cranmer, les impulsions presque
fatales qui poussaient Luther à des extravagances de plus en plus
frénétiques, tous ces drames de conscience sont étreints au nœud
poignant de leur complexité.
Si étranger qu’il reste à «l’esprit de vertige» des réformateurs, il
laisse percevoir ce qu’il y eut d’irrésistible dans ces folies
d’illuminés. Il néglige seulement l’exaltation nationale dont s’attisait
le fanatisme mystique.
* * * * *
En suivant les phases de son activité, nous élargirons l’idée de son
multiple génie. Disons-le dès maintenant: Bossuet, polémiste, est
incomparable. Il met dans le noir de la cible; il vise droit au cœur les
opinions fausses qu’il veut abattre. Sa dialectique ne laisse à
l’adversaire aucune issue pour se dérober; et il garde une dignité
souveraine; ses coups tombent de haut. Sans orgueil, mais avec
l’assurance d’une conviction victorieuse, il secoue l’erreur, il la
disloque, il l’écrase. Fénelon l’a spirituellement défini dans sa phrase
fameuse:
«Je crois vous voir en calotte à oreilles, tenant M. du Pin comme un
aigle tient dans ses serres un faible épervier.»
Alors même qu’il exagère, la vigueur de ses attaques est belle par son
mouvement. Nous rectifions sans peine ses injustices à l’endroit de la
comédie; et nous nous disons qu’aucun Père de l’Église n’a frappé le
théâtre d’un anathème aussi bien raisonné ni aussi fort dans les termes.
Devant l’éternité, Bossuet se trompait-il? Tout divertissement, comme le
pensait Pascal, «est dangereux pour la vie chrétienne». Mais on ne fera
jamais du monde un cloître; puisque le divertissement semble nécessaire
au commun des hommes, le théâtre pourrait être un des plus nobles. Il le
fut dans les solennités des tragédies grecques, dans les jeux des
Mystères. _Polyeucte_ et _Athalie_ lui avaient rendu sa grandeur
liturgique; le _Misanthrope_ et les _Femmes savantes_ servaient à leur
manière la vérité, comme Bossuet dans ses sermons. Il l’aurait discerné,
s’il n’avait, à son insu, ressenti la contagion de ce mal janséniste: la
phobie du péché. Il oublie sa prudence expérimentale, ce principe de
sagesse qu’ici-bas les choses bonnes et les mauvaises sont difficiles à
séparer. Néanmoins la rigueur de son jugement est la condition de sa
verve. Les esprits trop mesurés sont incapables d’éloquence. Bossuet a
dompté le plus souvent ses promptitudes d’humeur. On peut regretter
qu’elles se soient débridées, plus d’une fois, en saillies excessives,
pour accabler Molière ou comparer Fénelon à Montan le fanatique et Mme
Guyon à Priscilla.
En tout cas, on ne saurait accuser d’un manque de pondération sa
_Politique tirée de l’Ecriture sainte_. Je me demande si son élève ne
fut point excédé, quand il dut lire ces alignements uniformes de
propositions générales et d’exemples bibliques. Mais nous, nous sentons
mieux que ses contemporains la valeur des principes qu’il pose. Depuis
que les peuples les ont enfreints, trop malaisément ils se défendent
contre l’anarchie ou les tyrannies occultes. La fiction d’une
souveraineté collective ébranlée par lui dans ce livre et surtout dans
sa magnifique réponse à Jurieu n’a su enfanter que le chaos et la
servitude, la domination de l’État, c’est-à-dire d’une secte ou d’un
parti, sous le couvert hypocrite du mot liberté.
La _Politique_ de Bossuet, c’est un bain de santé offert aux nations
malades; elles en ont toutes besoin, et la France plus que beaucoup
d’autres, infestée plus avant par le catéchisme des droits de l’homme et
l’accoutumance de la démagogie.
Bossuet lui-même, soumis aux préjugés de son temps, donne dans quelques
illusions. Il estime le droit de propriété fondé sur la permission «du
souverain magistrat». Il admet que, si le gouvernement est arbitraire,
«l’innocence» des particuliers doit être leur seul recours contre
l’iniquité du prince.
Il paraît supposer qu’à l’origine chacun était indépendant, n’obéissait
qu’aux conseils de sa force. «Mais la force est transportée au magistrat
souverain; chacun l’affermit au préjudice de la sienne. On y gagne; car
on retrouve, en la personne même du suprême magistrat, plus de force
qu’on n’en a quitté pour l’autorité, puisqu’on y retrouve toute la force
de la nation réunie ensemble pour nous secourir.»
Au lieu du «suprême magistrat», c’est-à-dire du roi, mettez la nation
elle-même déléguant à des fonctionnaires sa puissance anonyme, la
théorie du _Contrat social_ sera prête à surgir avec ses oppressions.
Bossuet les évite--là réside le support de sa doctrine--, parce qu’il
attribue à l’autorité du prince comme à l’obéissance des sujets le même
fondement: l’amour de Dieu.
Voilà une vérité première qu’il rappelle aux politiques de tous les
siècles: impossible d’asseoir une société stable sans la religion.
L’amour de Dieu, fin commune de tous les hommes, détermine l’obligation
de s’aimer les uns les autres, de vivre en société pour un motif
supérieur à l’intérêt.
La société humaine, il ne la restreint ni à des castes, ni à des
patries; tous les hommes sont frères; nul homme n’est étranger à un
autre homme, «fût-il d’une nation autant haïe dans la nôtre que les
Samaritains l’étaient des Juifs.» La division des hommes en peuples ne
doit pas altérer la société générale du genre humain. Mais, si l’on doit
aimer tous les hommes, à plus forte raison ses concitoyens; «tout
l’amour qu’on a pour soi-même, pour sa famille et pour ses amis, se
réunit dans l’amour qu’on a pour sa patrie où notre bonheur et celui de
notre famille et de nos amis est renfermé.» Jésus a versé son sang «avec
un regard particulier pour sa nation». L’Empire n’eut pas de soldats
meilleurs que les soldats chrétiens.
Maximes en accord avec les faits, d’une actualité tonifiante au moment
où des chrétiens à l’esprit confus et chimérique ne savent plus si,
voulant aimer tous les hommes, ils peuvent encore aimer leur pays.
Ces vues internationales, ou plutôt universelles, ne forment qu’un
préambule. Bossuet considère davantage les règles d’un gouvernement
positif, à l’intérieur de chaque nation. Né dans un état monarchique,
monarchiste jusqu’aux entrailles, il rapporte à la monarchie tout
l’essentiel de son code moral. Il conçoit comme possibles d’autres
régimes. Une seule chose lui fait horreur: l’anarchie. Il n’avait pas
besoin d’avoir lu Hobbes pour savoir que les hommes, selon leurs
instincts, sont des loups à l’égard des hommes. Il avait vu de près le
gâchis de la Fronde. Il entend que le peuple «se tienne en repos» sous
l’autorité du roi.
Il ne vise pas à créer une notion de l’autorité royale; il la définit
telle que le roi l’exerce devant ses yeux. Elle est bonne en tant
qu’elle veut le bien commun des sujets et du prince. Absolue, car le
prince ne doit rendre compte à personne de ce qu’il ordonne; et nulle
force coactive ne prévaut contre ses décisions. Mais absolu n’est pas
arbitraire. Le prince craindra Dieu d’autant plus qu’il ne craindra que
lui. Il se regardera comme une sentinelle établie pour garder son État.
L’autorité royale est soumise à la raison; elle sera ferme avant tout;
mais la fermeté véritable est le fruit de l’intelligence. Que le prince
sache se connaître lui-même; qu’il connaisse ce qui se passe au dedans
et au dehors de son royaume. Le prince doit pratiquer la justice et les
trois vertus qui l’accompagnent: la constance, la prudence et la
clémence.
Il peut se voir contraint à faire justement la guerre. Mais toute
conquête ambitieuse, la gloire des armes, la douceur de la victoire sont
d’injustes motifs de guerre. L’argument de Bossuet contre la guerre
injuste est d’ordre mystique, le plus haut et le plus fort qu’on puisse
articuler: «Que si ravir à un seul homme le présent divin de la vie,
c’est attenter contre Dieu qui a mis sur l’homme l’empreinte de son
visage, combien plus sont détestables à ses yeux ceux qui sacrifient
tant de millions d’hommes et tant d’enfants innocents à leur ambition!»
Dieu n’aime pas la guerre et préfère les pacifiques aux guerriers.
Il n’en admire pas moins les vertus militaires, tout ce que l’esprit
guerrier exige d’intelligence vigilante, d’ordre, d’intrépidité.
Mais il s’arrête plus complaisamment sur la prospérité d’un royaume en
temps de paix. Il voit la royauté _secourue_ par les richesses du pays.
Or, les véritables richesses, c’est la terre; ce sont les pâturages et
les troupeaux; et, plus encore, les hommes.
Si M. de Meaux, après un sommeil de deux cent vingt-quatre ans, revenait
en cette France qu’il avait laissée aux mains du grand roi, on imagine
sa consternation. De la royauté sainte, plus un vestige. Au lieu d’un
monarque père de ses sujets, père absolu et qui peut dilapider son bien
de famille, mais responsable devant Dieu et transmettant à ses fils,
naturellement, la conduite de son royaume, il retrouverait une nation
sans tête, la duperie onéreuse du régime parlementaire, toutes les
forces de l’État oscillant entre la servitude et l’anarchie.
Lui qui déclarait inconcevable et «chimérique» un régime où l’autorité
subsisterait sans aucune religion; car, disait-il, les «peuples où il
n’y a point de religion sont en même temps sans police, sans véritable
subordination et entièrement sauvages», il verrait, sous le nom de
laïcité, l’athéisme érigé en principe intangible. Il se demanderait
comment peut se tenir debout un pays qui a renversé les lois de la
sagesse politique.
Mais, ces lois, il ne les renierait point comme périmées ou démenties
par l’expérience. Il leur donnerait d’autant plus raison: si la France
n’est pas morte, c’est que les maximes de conservation, les mêmes qu’il
inculquait au Dauphin, prolongent quelques restes de leur efficacité.
Les réserves d’énergie transmises par les siècles soutiennent le
présent. Il y a des familles saines, des paroisses croyantes, des
paysans attachés à la terre, des citoyens amoureux du bien public, des
soldats prêts à partir. Mais ces bons éléments, dissociés, déchirés
entre eux, sans chef ni volonté unanime, sont amoindris chaque jour par
le travail acharné, méthodique des puissances de destruction. Et
l’évêque de Meaux, avant de rentrer dans la paix majestueuse des morts,
conclurait:
«Si vous voulez vivre, écoutez encore ma voix. Transposez à votre usage
mes conseils; appliquez-les.»
* * * * *
Parmi les charges du Roi, il mentionnait le soin qu’il devait prendre
des pauvres et des faibles. Il ne faisait aucune place aux artistes,
sinon pour contribuer aux dépenses de splendeur et de dignité qu’il
justifiait. Quant aux poètes, sans doute le Roi les pensionnait. Mais
l’art et la poésie ne comptent guère dans son plan de la cité. L’eût-on
offensé en l’appelant un artiste et un grand poète? Il le fut sans y
songer. Il ne comprenait pas qu’un homme sérieux pût écrire un livre
patiemment pour la seule volupté de bien écrire. L’amour-propre des
beaux esprits, comme des femmes savantes, lui semblait une futilité
misérable. Pourtant il indiquait, en vue de la prédication, deux
préceptes à suivre: former le style et apprendre _les choses_.
Il se préoccupa moins du premier que de l’autre, plus essentiel. Les
seuls ouvrages français, propres à former le style, étaient, selon lui,
les lettres de Balzac, les écrits de Messieurs de Port-Royal, les
_Lettres provinciales_, les tragédies de Corneille et de Racine. Les
auteurs latins lui suffisaient, aidés, plus tard des grecs; avec la
Bible, il aurait pu s’en passer.
La poésie procède chez lui du mouvement intérieur, de la forte certitude
et de l’émotion directe. «Il pense, il sent, et la parole suit.» Dans
son _Traité de la concupiscence_, l’admirable morceau: «Je me suis levé
pendant la nuit» exemple, sans analogue en son siècle, d’une description
symbolique, nous livre d’abord les impressions profondes de ses extases,
aux heures de contemplation nocturne où méditant, priant, étudiant, il a
vu, contre ses fenêtres, finir une nuit splendide et l’aube commencer.
Le croissant, «d’un argent si beau et si vif» a charmé ses yeux; puis il
a regardé «la pâle et débile lumière», à mesure que s’avançait le
soleil, se perdre dans celle du grand astre. Mais cette jouissance
limpide ne suffisait pas à son âme. De ce pur spectacle, il s’élançait à
Dieu. C’est pourquoi, dépassant les formes sensibles, il atteint une
interprétation de la nature, digne des Sages primitifs:
«Elle semblait vouloir _honorer_ le _soleil_ en paraissant claire et
lumineuse par le côté qu’elle tournait vers lui; tout le reste était
obscur et ténébreux, et un petit demi-cercle recevait seulement, dans
cet endroit-là, un ravissant éclat par les rayons du soleil comme _du
père de la lumière_.»
Large comme un fleuve, la phrase de Bossuet semble se conformer au
mouvement du paysage céleste; elle expire avec lui dans le sein de
l’universelle clarté. Empédocle ou les poètes de l’Inde auraient aussi
appelé le soleil «père de la lumière». Bossuet monte plus haut qu’eux;
il va jusqu’à la source des choses; il adore dans les créatures le signe
de beauté qui est le sceau du Verbe. Oui, il aime la beauté du monde; il
pousserait volontiers, en face d’elle, des cris de joie. Cependant, la
présence divine qu’il perçoit n’est pas une circulation de vie diffuse;
il va des sens à l’esprit, et de l’esprit créé à l’Incréé. Son œuvre
constitue à sa manière un poème aussi vaste et sublime que celui de
Dante, par endroits le plus sublime de tous, si la Bible n’existait pas;
mais, sans elle, qu’eût été le sien?
IV
SON CŒUR
J’ai, plus d’une fois, entendu, à propos de Bossuet, des lettrés et
surtout des femmes émettre ce motif de l’aimer peu: «Je l’admire, mais,
que voulez-vous? Il est trop raisonnable.» Chez lui, en effet, le cœur,
comme les facultés imaginatives, reste soumis à la raison. Sa vie
mentale se conforme à l’état d’un corps sain où les vertèbres et les
muscles soutiennent les nerfs. «On reconnaît, dit-il dans _la
Connaissance de Dieu et de soi-même_, le cœur pour un muscle à qui _les
esprits venus du cerveau_ causent son battement.» Les frénésies et les
déliquescences de la sensibilité ne lui étaient pas inconnues; il savait
quels raffinements peut suggérer «l’amour des plaisirs», mais il n’y
voyait qu’une déchéance, une crise de folie charnelle, et non, comme les
modernes, une acquisition désirable.
La sensibilité de Bossuet fut certes moins exquise que celle de Fénelon,
maladif, qui s’auscultait sans cesse, passait de l’abattement à des
gaîtés délirantes, éprouvait pour ses amis des tendresses et des
angoisses jamais apaisées. Nous l’avons vu pourtant sangloter,
s’évanouir deux fois au chevet d’Henriette moribonde. Ledieu, remémorant
sa jeunesse, dépeint son attrait: «_ses tendres yeux_, son air
accueillant, sa voix douce, son geste modeste et naturel, sa noblesse et
sa dignité, tout parlait, _tout était passionné_.»
Le sens humain de l’amour, nous le savons, lui était inné avec ses
formes délicates. Il le trahit là même où il le corrige: «L’attention
véritable est celle qui considère l’objet tout entier. C’est n’être qu’à
demi attentif à un objet comme on serait à une femme tendrement aimée de
n’y considérer que le plaisir dont on est flatté en l’aimant, sans
songer aux suites honteuses d’un tel engagement.» Mais sa tendresse
native, il l’ordonna en bonté et en charité.
Il avait eu, par complexion, la bonté d’un homme bien portant et vivant,
comme il disait à Mme Cornuau, dans cet «embonpoint qui vient de la
dispensation d’une sage nourriture». Tout ce qui l’approchait se
colorait en beau. Il avait la bonté des forts; riche de ses dons, il se
plaisait à les répandre sur autrui.
Plusieurs causes pouvaient le tourner inconsciemment à des façons d’être
égoïstes.
D’abord, sa passion de l’étude. Un autre eût estimé que, son œuvre de
prédicateur et d’écrivain étant un ministère sacré, il s’y devait donner
sans réserve. Il se défendit contre cette absorption exclusive. Il en
prévenait le reproche par ce mot touchant: «On croit que je ne pense
qu’à mes livres; mais voyez si ce que j’ai fait pour celui-ci ou
celui-là n’est pas convenable.»
Ensuite, sa dignité d’évêque. Un prélat, proche d’un grand seigneur,
était exposé à mettre les devoirs envers son importante personne avant
ce qu’il devait à son entourage. M. de Meaux se tint aussi près que
possible de la simplicité d’un père de famille. Il réunissait, matin et
soir, ses domestiques, faisait la prière avec eux, les bénissait de sa
main. Dès sept heures du matin, sa porte était ouverte; il accordait
audience aux plus humbles gens. D’accès facile et affable, mais
conservant presque toujours la tenue qu’exigeait son rang. Mme Cornuau
narre un petit fait qui marque bien les nuances de sa familiarité.
M. de Meaux, à Germigny, un jour d’été, se promenait avec ses hôtes, des
prêtres pour la plupart. Une grosse ondée survint. Tout le monde se mit
à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant: «Eh! quoi!
Monseigneur! Vous n’allez pas plus vite!» Il répondit avec un air très
sérieux: «Il n’est pas de la gravité d’un prélat de courir.» La pluie
donnait cependant avec force, et il s’aperçut que Mme Cornuau était
inquiète de le voir tout mouillé; mais il lui dit avec un air content:
«Ma fille, ne vous inquiétez point; celui qui a envoyé cette pluie saura
bien me garantir de toute incommodité»; et il ne laissait pas, pendant
ce temps, de lui parler avec autant d’attention que s’il eût été très à
son aise, et il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui
était charmant, en disant: «Nous avons été un peu plus mouillés que
vous; mais nous ne sommes pas si las, car nous n’avons pas couru.»
Il se peut que Mme Cornuau ait arrangé le style du prélat, comme elle
arrangeait un peu ses lettres. Elle sous-entend un détail qui ajoute à
la sérénité de Bossuet sous l’averse une attention indulgente. La pauvre
veuve était boiteuse; le grand évêque, s’il avait allongé le pas, la
laissait en arrière; il couvrit d’un motif de «gravité», vrai
d’ailleurs, sa compassion. Mais, à l’inquiétude de Mme Cornuau, il ne
répond point: «Ma fille, ce qui m’inquiète, c’est de vous voir mouillée
vous-même»; il exprime simplement une religieuse confiance pour sa santé
personnelle.
Nous aurions peine à définir dans quelle proportion la charité amplifia
la bonté naturelle de Bossuet. Bien des traits relèvent de celle-ci
plutôt que de celle-là. Voici, d’une part, une lettre naïve, exquise à
son ami Huet (1676), qui semble partir d’une prévoyance affectueuse,
sans qu’il y mêlât, d’une façon directe, l’amour de Dieu.
«... Il est venu chez moi, par une aventure qu’il serait trop long de
vous expliquer, un petit garçon qui a dit à mes gens des choses sur le
sujet d’Honoré, qui sont très fâcheuses (Honoré était un valet au
service de Huet). J’ai été longtemps sans les savoir; aussitôt que je
les ai sues, j’ai fait venir le petit garçon, qui dit qu’étant à l’âge
de six ou sept ans, il accompagnait des voleurs de grand chemin, parmi
lesquels était Honoré, à qui il a vu faire des actions exécrables et
plusieurs fois réitérées. Cela m’a fait horreur, et j’ai eu peine à le
croire. Mais la manière dont le petit drôle rapporte les choses, la
connaissance avec laquelle il les rapporte et les circonstances précises
qu’il marque, font qu’après avoir fait plus d’une réflexion, je crois
être obligé de vous en donner avis.
«Je ne veux pas, sur la simple dénonciation de ce petit homme, ruiner
dans votre esprit un valet dont d’ailleurs vous me paraissez content, et
qui peut en être innocent ou s’être corrigé; mais la chose vaut bien d’y
penser.
«Cependant gardez le secret. J’ai donné ordre de ma part que la chose en
demeurât là et qu’il ne s’en parlât plus dans ma maison. Je suis fâché
de vous donner ce déplaisir dans votre mal (Huet était alors
sérieusement malade); mais l’importance de la chose me met en
inquiétude, et je me reproche à moi-même d’avoir tant tardé à vous le
dire. Si ce n’est rien, tant mieux. Si c’est quelque chose, il faut y
pourvoir.
«Je suis avec vous de tout mon cœur et je prie pour votre santé.»
Le «petit drôle», apparemment, avait inventé ou grossi les faits; car
Huet, après s’en être enquis, garda Honoré, lequel était encore à son
service, quand Bossuet mourut. Ici, la délicatesse d’un cœur chrétien se
borne à insinuer son onction dans les mouvements d’une amitié honnête et
prudente. Au contraire, sa lettre à Charles de Veil, après son
apostasie, procède d’une charité pure, de celle qui veut croire, espérer
le bien, même si l’évidence du mal est criante. Bossuet avait converti,
en 1656, ce fils d’un rabbin; il le baptisa dans la cathédrale de Metz;
il le fit admettre chez les Génovéfains; ordonné prêtre, Veil suivit les
cours de l’université d’Angers; il y devint professeur de théologie;
mais, ayant fait publiquement l’éloge d’Arnaud et de Port-Royal, il dut
se retirer. Il passa en Angleterre, où on le retrouve pasteur anglican;
il se maria, fut ensuite ministre anabaptiste, nomade en religion selon
la pente commune de l’éternel Juif errant. A la nouvelle de sa désertion
(1677), Bossuet, au lieu de le traiter durement, lui adressa une
admonition toute paternelle, comme à une brebis égarée que sa tendresse
se flattait de «rappeler» au bercail.
«Quelle nouvelle pour moi que celle de votre sortie hors de l’Église!
Dieu m’a voulu humilier; car, après ce que vous aviez écrit dans votre
dernier ouvrage (_commentarius in Joël prophetam_), je croyais que vous
deviendriez un des plus grands défenseurs de notre sainte Croyance, et
je vous en vois ennemi? Mais j’espère que je ne serai pas frustré de mon
attente. Dieu a voulu vous humilier aussi bien que moi par votre chute,
pour vous rendre à son Église plus docile, plus soumis et par là plus
éclairé. Je vis dans cette espérance; et cependant, en quelque moment
que Dieu vous touche le cœur, venez à moi sans rien craindre; vous y
trouverez un appui très sûr pour toutes choses, un ami, un frère, un
père qui ne vous oubliera jamais et jamais ne cessera de vous rappeler à
l’Église par les cris qu’il fera à Dieu... Je ne veux point disputer et
j’aime mieux finir en vous embrassant de tout mon cœur.»
Le cœur de Bossuet, pour qui sait l’ouvrir, laisse reconnaître toutes
les espèces de bonté. Mais celle qu’il eut pour les siens n’a imprimé
dans son œuvre que des vestiges intermittents. De sa correspondance,
beaucoup de lettres intimes ont disparu. Jamais il ne nomme ni son père,
ni sa mère, ni sa sœur Marguerite, la Dominicaine, morte, il est vrai, à
vingt-quatre ans, dans un couvent lorrain; rarement sa sœur Madeleine,
bien qu’il l’ait recueillie sous son toit. Même il ne fait aucune
allusion à sa mort. Du seul Antoine nous savons la mort par lui (en
février 1699), dans une lettre très affligée au fils du défunt, l’abbé
Bossuet:
«Je me vis séparé d’un frère, d’un ami, d’un tout pour moi dans la vie.
Baissons la tête et humilions-nous... Ma santé est meilleure que ma
douleur ne le devrait permettre. Je me conserverai le mieux qu’il me
sera possible, pour le reste de la famille qui a perdu sa consolation et
son soutien sur la terre.»
Qu’on ne s’étonne pas si quelques lignes suffisent pour ce cruel
événement. Il attendait alors la décision romaine entre Fénelon et lui.
Il avait mis entre les mains de son neveu la conduite de la grosse
partie qu’il jouait. Loin de l’attendrir par des effusions plaintives,
il l’exhorte au courage et à l’action:
«Consolez-vous en servant l’Église dans une affaire d’une si haute
importance où il (Dieu) vous a rendu nécessaire.»
Pour ce neveu la bonté de Bossuet tournait à l’aveuglement. Sans entrer
ici dans la suite de leurs relations, un seul détail accuse trop bien
cet excès de confiance. Par son testament, il se reposa sur lui du soin
de récompenser les deux valets de chambre qui, durant sa dernière
maladie, s’étaient exténués en veilles et en soins. L’abbé Bossuet,
comme son frère, n’eut à leur endroit qu’une sèche ingratitude; et l’un
des deux, Saint-Martin, mourut de fatigue et de désespoir; l’autre, un
nommé Lassalle, qui avait épousé une nouvelle convertie, partit plus
tard en Suisse, se fit calviniste.
Faut-il appeler bonté ou faiblesse ce que Bossuet tolérait à l’évêché de
Meaux, les violons et les bals qu’y multipliait la frivole Mme Bossuet?
Quand son intercession sauva de la potence un berger condamné à mort
pour avoir tué dans une querelle son agresseur, il suivait sans doute
l’élan de sa pitié, en même temps qu’il remplissait son devoir d’évêque,
protecteur des faibles.
Quand il obtint à de pauvres Ecossais, étudiants ou prêtres, réfugiés à
Paris, une pension de deux mille francs, il voulait peut-être se rendre
agréable à la reine d’Angleterre, mais aussi, par simple bienveillance,
protéger dans leur infortune des catholiques en exil.
Au moment où Fénelon fut nommé précepteur du duc de Bourgogne et des
princes ses frères, Ledieu rapporte (dans un fragment inédit publié par
E. Griselle) que Bossuet lui abandonna son résumé latin de l’histoire de
France et d’autres travaux rédigés par lui à l’usage du Dauphin. Cette
marque de cordialité exigea-t-elle de sa part un effort de
désintéressement? Bossuet tenait peu à ses ouvrages. Il trouva tout
naturel de passer à un confrère des notes utilisables dans une pédagogie
laborieuse.
Après la condamnation, lorsqu’il fit savoir à M. de Cambrai son désir de
se réconcilier, était-ce un mouvement de générosité--ses ennemis
auraient dit d’habile politique--ou de la charité pure, ou les deux à la
fois?
Au cours d’un sermon sur la charité fraternelle, il dardait cette maxime
tranchante: «Si on n’aime pas Dieu, on n’aime que soi-même.» En un sens,
il exagérait. Un homme tout à fait sans bonté n’existe pas. Nul cœur
humain, si affreux qu’il semble, ne peut éteindre en soi l’inclination à
aimer hors de soi quelqu’un ou quelque chose; et Bossuet l’a dit avec
magnificence: «Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme,
il y mit premièrement la bonté comme la marque de cette main
bienfaisante dont nous sortons.»
Par contre, il est encore plus malaisé de concevoir un sentiment, un
geste d’où l’amour-propre soit aboli. La hauteur d’âme est bien moins
dans les actes que dans les aspirations. Tel croit servir Dieu purement
et satisfait des passions latentes qui enferment peu de charité. On a
blâmé Bossuet de ses véhémences parfois très dures contre Fénelon. Il
s’était persuadé que, s’il ne mettait hors de combat son adversaire,
l’Église courait à un désastre. En fait, il poussait âprement ses
avantages comme s’il eût cherché la victoire pour l’honneur de vaincre.
Il s’exaltait en pleine bataille, enivré du plaisir d’un beau combat. Le
sublime, le surhumain eût été de conserver, même là, son humeur
paisible. Mais peut-on exiger de Bossuet une sérénité que saint Jérôme,
saint Augustin ne soutinrent pas en de moindres polémiques?
Dans la vie commune, il eut peut-être moins de mérite que d’autres à
demeurer bon. La bonté même lui était commode; son esprit de concorde,
la puissance qui émanait de sa parole, de toute sa personne lui
assuraient la soumission des cœurs; en sorte que ses bienfaits y
pénétraient sans lutte. La charité lui rendait plus aisé encore
l’exercice de sa bonté.
«Croyez, écrivait-il aux religieuses de Faremoutiers, qu’il n’y a jamais
de divisions irrémédiables, là où la charité domine au fond.»
Mais une vertu facile n’en est pas moins une vertu. Les petites choses
intimes, mieux que les témoignages publics, démontrent une bonté vraie.
Il fit preuve d’une rare patience avec sa fille spirituelle Mme d’Albert
qui le tourmentait de ses «peines» et de ses scrupules. Quelquefois il
la prévenait que, si elle continuait, il ne lirait plus ses lettres.
Mais, trois semaines après, elle recommençait, il la lisait encore et se
reprenait à la fortifier contre ses anxiétés incurables. Au fond, il la
traitait comme une malade, mais une malade dont il acceptait le tendre
attachement. «Ne croyez pas, lui redisait-il, que vous me fatiguerez
jamais; toute ma peine est pour vous.» D’elle à lui s’échangeait une
affection pieuse, d’une pureté profonde. Elle et Mme Cornuau se
demandaient pourtant si elles n’aimaient pas trop le directeur de leur
âme; elles lui confessaient leur inquiétude; il les rassurait d’un ton
de superbe tranquillité.
Mme Cornuau étant pauvre, il avait à son égard de particulières
délicatesses. Il voulait qu’elle lui écrivît sans façon, qu’elle
commençât au haut des pages pour ne point perdre de papier, qu’elle
supprimât «le nom de Grandeur qui ne convient pas à un père».
Dans ces amitiés, toutes saintes qu’elles étaient, les inclinations
naturelles trouvaient un contentement. Mais, lorsque M. de Meaux
écoutait, _trois heures durant_, la confession d’une pénitente, parce
qu’elle se faisait comprendre avec peine, il faut admirer davantage son
indulgence charitable. D’une façon générale, s’il pratique et recommande
la patience, la douceur, ce n’est pas seulement pour se conformer à
l’Évangile; c’est qu’elles réussissent là où la dureté manque de prise.
La bonté lui plaît aussi en tant qu’elle est un mode supérieur de
l’intelligence.
«On se plaint à la Ferté, observe-t-il le 3 novembre 1687, que les sœurs
mettent des bâillons et des cornes aux petites filles; ces châtiments
sont bons quelquefois pour leur éviter le fouet; mais le bâillon paraît
un peu rude. La douceur et la patience sont _le seul moyen qui nous
reste_.» (Auprès des nouvelles converties.)
Toute bonté féconde a deux fondements nécessaires: l’humilité du cœur et
l’amour de Dieu. Celui-là seul aime vraiment les autres qui se compte
pour rien et sacrifie à leurs âmes son intérêt, sinon sa vie.
Bossuet ne perdit aucune occasion de se prouver modeste. Il détestait
les compliments comme «une grimace». En apprenant qu’on parlait de lui
pour l’archevêché de Paris (août 1695), il put écrire sans mensonge à
Mme d’Albert: «Il y a toute apparence, ou, pour mieux dire, toute
certitude que Dieu, par miséricorde autant que par justice, me laissera
dans ma place.» Il expliquait son besoin d’être méthodique parce
qu’autrement un homme «de sa médiocrité» n’aurait pas suffi à tant de
travaux; l’enflure de l’orgueil semble l’avoir peu atteint: il voyait
trop clair en sa propre indigence; chaque fois qu’il s’élançait à des
vues généreuses, il sentait «le poids des cupidités opposées» qui
l’entraînait. Il reconnaissait la faiblesse de sa raison devant les
mystères que la foi révèle. Ce noble esprit faisait bon marché de la
sagesse humaine. Il savait que la gloire des plus beaux dons se dissipe
dans la mort, comme une fumée.
Mais, pour être humble, ce n’est pas assez de comprendre son néant.
Bossuet aperçoit par où son _rien_ se donne au tout, sert des volontés
éternelles. Il sait la correspondance de son élan avec les mérites du
Christ rédempteur; c’est en Lui qu’il aime ses frères et s’évertue à les
sauver. L’aliment indéfectible de ses énergies fut l’amour divin, cet
amour «dont une étincelle est capable de soutenir un cœur durant toute
l’éternité». Ce qu’il suggérait à Mme Cornuau, il le pensait: «Je
voudrais que chaque respiration, chaque battement de mon cœur fût un
acte d’amour.»
Ni le désir de savoir, ni l’appétit d’une domination terrestre
n’auraient porté si haut la flamme de ses enthousiasmes. «L’amour ne
s’apprend que par l’amour.» L’amour de Dieu et l’amour humain peuvent
être différents, même contraires dans leur objet; l’un et l’autre sort
de l’homme tout entier. Bossuet avait reçu du ciel une merveilleuse
puissance d’aimer; en la restituant là d’où elle lui venait, il
l’accrut, il la magnifia. S’il avait été pleinement un Saint, elle se
fût agrandie presque sans limites. Comme il resta, en bien des choses,
«un honnête homme», elle se borna dans ses effets.
Cependant la valeur d’une telle vie est difficile à mesurer. Avant qu’il
fût évêque (lui-même le confiait à Mme d’Albert), «un religieux très
saint, très humble et très pénitent, de l’Ordre de saint Dominique,
_lui_ dit une fois que Dieu l’avait destiné à avoir part à beaucoup de
bien, sans qu’il le sût.»
Il souhaitait, à ceux qu’il aimait, cette manière d’opérer le bien. Il
travaillait en humble ouvrier, ne sachant ce que le Maître ferait de son
œuvre, mais la faisant de son mieux, avec tout son amour. Voilà ce qui
me paraît en lui le plus grand.
V
BOSSUET ET LA FAMILLE ROYALE
Sa vie se découpe à larges rythmes, comme les lignes d’un édifice
classique. En cette construction, peu d’imprévu, peu de recoins obscurs;
beaucoup d’ampleur et d’unité. Théologien de l’unité, il en a mis dans
sa conduite. L’ambition personnelle demeurait à l’arrière-plan de ses
desseins. Nous pouvons le croire lorsqu’il s’écrie (deuxième sermon sur
les démons), en célébrant la paix des Pyrénées:
«Je ne brigue point de faveur, je ne fais point ma cour dans la chaire:
à Dieu ne plaise! Je suis français et chrétien; je sens, je sens le
bonheur public, et je décharge mon cœur devant mon Dieu sur le sujet de
cette paix bienheureuse.»
_Français_ et _chrétien_; observons l’ordre où il range ses sentiments.
Français d’abord, parce que, selon la nature, il l’est avant d’être
chrétien, parce que «le bonheur public» lui donne ici l’occasion d’où il
s’élève pour «décharger son cœur devant son Dieu».
Il avait dans le sang l’amour de la monarchie. Et ce n’était pas un
simple attachement de tradition, une fidélité mystique aux saintes
fleurs de lys; il voulait un roi capable d’assurer à son peuple la
concorde et _le repos_, d’accroître ainsi le bien de la chrétienté.
Trop d’impressions tragiques lui restaient des temps de guerre ou
d’anarchie: son père et son grand-père évoquant les horreurs des luttes
civiles, les bienfaits d’Henri IV et «le gémissement universel» qu’avait
soulevé sa mort; puis, en 1636, à Dijon, Galas, avec trente mille
impériaux, venant saccager jusqu’aux faubourgs et rançonnant les
villageois; la prise de Corbie, la panique devant l’invasion; plus tard,
au moment de la Fronde, la terreur dans Paris assiégé, affamé; en
Bourgogne, les magistrats du Parlement menacés de pillage; à Seurre les
factieux brûlant les maisons, assassinant les notables--mais Louis XIV,
qui avait quatorze ans à peine, s’était montré sous les murs de la
ville; la garnison l’avait acclamé;--ensuite, en Lorraine, des Français
guerroyant contre d’autres Français, des gouverneurs livrant à l’Espagne
ou à l’Empereur des places fortes; les campagnes dévastées; le peuple
mourant de faim.
L’enthousiasme pour un régime est, en partie, fait du dégoût de ce qu’il
remplace. Mais Louis XIV correspondit aux espoirs suscités par son
avènement; s’il distingua, estima Bossuet dès ses débuts à Paris,
Bossuet voua un culte à sa personne, et, sans s’aveugler sur ses
faiblesses, devint un de ses plus fermes serviteurs. Louis XIV et
Bossuet étaient faits pour se comprendre. Chez Bossuet, le roi devait
aimer la régularité, la pondération, la religion droite et rude. En tous
deux, la vigueur du tempérament, le sens de la grandeur concordaient.
Quelque chose d’essentiel manquerait à l’éclat du règne si l’éloquence
de Bossuet n’en avait plusieurs fois orné les cérémonies funèbres. Le
Dauphin, avec un autre précepteur que Bossuet, serait une figure encore
plus effacée.
Ce préceptorat marque dans sa carrière une période capitale. Peu de
tâches plus hautes pouvaient lui être offertes: former l’héritier du
royaume, préparer à la France un prince bon, juste et pieux. Bossuet dut
à la décision personnelle du roi d’être choisi (Montausier eût préféré
Huet ou Ménage). Louis XIV voulait un évêque pour l’éducation de son
fils; nul, autant que Bossuet, ne lui paraissait réunir la science, «la
profonde doctrine, le zèle», l’ascendant persuasif et la vertu.
Bossuet n’accepta point sans scrupule; même il consulta quatre docteurs
en théologie, hésitant à renoncer au diocèse de Condom, sans y avoir
jamais résidé. D’ailleurs, l’œuvre qu’il assumerait allait le détourner
de la chaire, l’arrêter dans ses travaux de controverse; elle exigerait
une adaptation; il lui faudrait, sur bien des points, refaire ses
classes avec son élève.
L’élève correspondrait-il à ses soins? Le Fèvre d’Ormesson pouvait
alors, dans son _Journal intime_, juger le Dauphin: «C’est l’enfant le
plus éveillé qui se puisse voir.» Saint-Simon l’a calomnié en le
représentant comme stupide. Sur le portrait où Largillierre l’associe à
son précepteur, sa mine est celle d’un garçon fluet, très fin, non sans
une pointe de malice. On a conservé de ses thèmes annotés par Bossuet;
l’aisance et la correction du tour feraient honte aux latinistes
d’aujourd’hui. La fermeté de l’écriture est royale. Bossuet, les
premiers temps, fonda sur lui de beaux espoirs; d’un ton naïvement
heureux (le 29 juin 1671) il les communiquait à Huet, son suppléant:
«Monseigneur est en parfaite santé. Il tua avant-hier un sanglier. Il
commence, depuis quatre ou cinq jours, à écrire lui-même ses thèmes. Il
les fait mieux qu’il n’a jamais fait. Il est ravi de cette jolie et
divertissante nouveauté.»
Le divertissement ne dura guère. Monseigneur avouait à une dame de son
entourage que, pour savoir ce que c’est qu’être malheureux, il faut
avoir fait des thèmes. A mesure qu’il grandissait, il devenait plus
inappliqué. Sa mère lui avait transmis sa complexion lymphatique; il
s’ennuyait parmi les livres; l’étude lui donnait la nausée. Il se
trahissait inattentif, même en lisant, debout et découvert, l’Evangile;
plus d’une fois, Bossuet, croyant le punir, lui retira des mains le
texte sacré.
Ses inattentions, le précepteur optimiste les qualifia d’abord de
«rapidités»; l’esprit volage de Monseigneur avait peine à s’arrêter sur
un point; il y revenait comme les coqs de clocher, quand ils tournent
très vite, repèrent le même horizon. Dans la suite, Bossuet, malgré sa
patience infatigable, connut le supplice du tête-à-tête avec quelqu’un
d’absent que rien ne captivait. Il en souffrit; ce qu’atteste, au livre
V de sa _Politique_, le portrait de l’enfant inappliqué: «Voyez comme
l’un est posé; l’autre, pendant qu’on lui parle, jette deçà et delà ses
regards inconsidérés; son esprit est loin de vous; il ne vous écoute
pas; il n’a rien de suivi, et ses regards égarés font voir combien ses
pensées sont vagues.»
Il l’humiliait sous ce mot dur de l’Ecclésiastique: «C’est parler avec
un homme endormi que de discourir avec l’insensé qui, à la fin du
discours, demande: De quoi parle-t-on?»
Cependant il ne se rebuta jamais. Lui qui méprisait la science du
blason, comme étant «moins que rien», il la lui apprenait en jouant avec
de petites cartes où étaient peintes les armoiries des souverains et des
principales maisons de l’Europe. Sur la table, en guise de tapis, une
mappemonde s’étalait où le Dauphin devait chercher et indiquer du doigt
les pays soumis au prince dont avait été blasonné l’écu.
Il utilisait de son mieux, pour secouer l’indifférence de l’élève, _les
leçons de choses_. Le soir, Monseigneur une fois couché, il s’ingéniait
à l’endormir agréablement par des historiettes. Il ne les a pas écrites
comme Fénelon, ses fables. On peut douter que ce fussent des fables, car
Bossuet répugnait au mensonge des fictions, mais plutôt des anecdotes
prises dans les historiens. Il composa pourtant, à la manière de Phèdre,
des apologues latins. Ses récits manquaient, c’est à croire, de
l’agrément que Fénelon savait glisser dans les siens. Fénelon gardait en
son humeur un tour enfantin; il folâtrait, il se mettait à la portée des
enfants, il allait leur pas. Bossuet fut un pédagogue admirablement
clair, varié, ingénieux. Mais il parlait trop à un adolescent comme à un
homme fait; il écrasait cet esprit faible sous la masse de ses idées.
D’autre part, l’entourage contrariait sa méthode. M. de Montausier, le
gouverneur, ancien calviniste, vieux militaire maniaque, personnage
rigide, morose et bizarre, passait pour «un fagot d’épines qui piquait,
de quelque côté qu’on le voulût toucher». Il faisait trembler devant lui
le Dauphin. Le roi lui avait enjoint de le corriger à la moindre
incartade; les férules mortifiaient les doigts du petit prince, le fouet
ne lui était pas épargné. Jamais, sur le visage gourmé du gouverneur, un
sourire ni une détente.
Montausier, très érudit, imposait en matière d’enseignement des vues
systématiques, absurdes à force de vouloir être raisonnables. Selon lui,
Monseigneur devait apprendre quel nom Vaugirard avait eu au temps des
Druides. Périgny, précepteur avant Bossuet, sut lui inculquer le
rudiment, mais fatigua sa mémoire avec des étymologies ou des noms de
lieux dénombrés sans fin.
L’erreur initiale de cette éducation partait d’un bon principe mal
appliqué. Louis XIV, ayant fait, dans sa jeunesse, des études décousues
et incomplètes, souffrait de son ignorance; à l’entendre, «il
n’appréhendait rien tant au monde que d’avoir un Dauphin fainéant, et il
préfèrerait de beaucoup qu’il ne lui fût point né de fils». On avait vu
grand pour l’instruction de Monseigneur. Les vies des rois les plus
exemplaires, de Charlemagne, de Louis IX, de Charles le Sage, de Louis
XII, devaient être écrites à son usage. Pour s’initier à la guerre, il
eut une petite armée en argent massif: vingt escadrons, dix bataillons
d’infanterie mis en marche par un habile mécanisme. Une salle du
château, à Saint-Germain, était réservée pour ces déploiements
militaires.
Le Dauphin s’y intéressait davantage qu’aux tableaux de l’histoire de
France ou aux racines des mots latins. Il aimait la géométrie, les
expériences de physique, la chimie. Les leçons d’anatomie de du Verney
l’enchantaient au point qu’il sacrifiait, pour elles, des parties de
chasse.
Mais toute étude qui requérait un effort importunait sa paresse. On
l’avait, au début, dégoûté; l’idée du fouet ne pouvait plus se séparer
des versions latines; il se défendait contre ses maîtres par l’inertie.
Bossuet n’eut pas l’autorité de rompre en visière à Montausier. Pourtant
il pratiqua la méthode qui, Beauvillier aidant, devait si bien réussir à
Fénelon: se faire plutôt aimer que craindre. Il couvrait son élève d’une
affection paternelle: «Priez pour _mon enfant_ et pour moi»,
demandait-il à Bellefonds (9 septembre 1672).
Il s’aidait de la piété pour corriger son indolence; il tâchait aussi
d’éveiller son émulation. Les quatre enfants d’honneur venaient, dans la
salle d’étude, interpeller Monseigneur en latin. L’un d’eux composa une
ode latine en l’honneur de Bossuet; il y célébrait sa physionomie
tranquille et «sa bouche rubiconde».
Au coucher du Dauphin, après sa prière, il devait faire assaut avec ses
deux pages d’honneur à qui aurait mieux retenu des sentences extraites
de quelques auteurs latins; après ce concours, on marquait sur un
registre l’ordre de mérite des trois émules. Le tournoi journalier dura
dix ans, jamais interrompu un seul soir; car, même les jours de fête, le
Dauphin avait des heures d’étude. A la longue, même pour un latiniste
studieux, cette régularité implacable serait devenue lourdement
insipide. Mais la bonne volonté de Monseigneur se soutint assez
longtemps; la troisième année de son préceptorat, Bossuet pouvait
déclarer sans mensonge:
«M. le Dauphin s’avance, de jour en jour, en sagesse plus encore qu’en
science.»
Le roi se disait content de son application, «de ses progrès dans tous
ses exercices». Un docteur en Sorbonne, Gerbais, s’étonnait de trouver
un humaniste en cet écolier de treize ans. Jean de Launoi, dans son
_histoire du collège royal de Navarre_, vantait «l’irréprochable
latinité du Dauphin».
Louis XIV suivait d’ailleurs d’un œil vigilant l’instruction de son
fils. Il lui remontrait, dans ses entretiens, la nécessité d’être
instruit du passé comme du présent, de connaître l’histoire. Etant aux
armées, il se faisait rendre compte de son travail, il lui écrivait; il
préparait, à son usage, des instructions, «les leçons éternelles de ce
qu’il faut éviter ou suivre». En 1672, lors de l’expédition en Hollande,
le jeune prince, à Saint-Germain, suivait sur une carte les progrès de
nos armées, les villes prises ou qui résistaient encore; il pleurait de
n’avoir pu prendre part à cette campagne. Sa joie éclata, quand on reçut
au château, solennellement, trente-quatre drapeaux pris aux Hollandais.
Bossuet n’excitait pas en courtisan ce qu’il appelait «des aiguillons de
gloire». Au moment où la Franche-Comté fut reconquise, il accompagna son
élève en Bourgogne. Il le conduisit au sanctuaire de Notre-Dame de
l’Etang; c’était là que Marguerite Mochet, sa mère, l’avait offert
lui-même à Dieu. La reine accompagnait ce pèlerinage. Au retour, ils
visitèrent la Chartreuse de Dijon; devant le tombeau de Philippe le
Hardi il émit cette remarque: «Monsieur, ce prince était fils de France
ainsi que vous; et vous serez un jour comme il est maintenant.»
Plus tard, il le mena voir à Saint-Denis, dans la crypte de la
basilique, les tombeaux des rois ses aïeux; il lui fit sentir «comme la
mort était prompte à remplir ces places». On imagine la grandeur d’une
telle leçon, une oraison funèbre improvisée pour un fils de roi qui
mourrait sans régner! Elle ennuya Monseigneur, je le suppose, beaucoup
plus qu’elle ne le toucha. Dès qu’un enfant se doute d’une mise en scène
destinée à l’émouvoir, il se dérobe ou il se moque.
Une solennité involontaire pesait sur l’ensemble de cette discipline. Le
Roi, lorsqu’une députation venait le haranguer, faisait mettre le
Dauphin debout à sa droite. Monseigneur apprenait là son métier de
figurant, celui qu’il devait tenir, sauf en de rares circonstances,
toute sa vie. Son précepteur ne perdait pas une occasion de lui
inculquer les meilleurs principes; il répétait sans lassitude les mots:
piété, bonté, justice. Il ne lui proposait pas seulement son père en
exemple. Dans les thèmes qu’il lui dictait passaient les portraits des
rois à imiter ou à ne pas imiter. Il se montrait sévère pour Louis XI,
Catherine de Médicis et surtout Charles IX. Bossuet voulut écrire de sa
propre main la relation de la Saint-Barthélemy. Elle s’achevait par ces
détails légendaires où il suivait des chroniqueurs huguenots:
«La manière dont Charles IX mourut fut étrange. Il eut des convulsions
qui causaient de l’horreur, et les pores s’étant ouverts par des
mouvements si violents, le sang lui sortait de toutes parts. On ne
manqua pas de remarquer que c’était avec justice qu’on voyait nager dans
son propre sang un prince qui avait si cruellement répandu celui de ses
sujets. Telle fut la fin de Charles IX, à l’âge de vingt-quatre ans.»
Sa lettre au Pape Innocent XI explique fort bien comment il enseignait
l’histoire de France, allant lui-même _aux sources_, et tirant des
meilleurs historiens «ce qui pouvait le plus servir à _faire comprendre
la suite des affaires_. Nous en récitions de vive voix autant qu’il en
pouvait facilement retenir; nous le lui faisions répéter; il l’écrivait
en français, et puis il le mettait en latin. Le samedi, il relisait tout
d’une suite ce qu’il avait composé durant la semaine; et l’ouvrage
croissant, nous l’avons divisé par livres, que nous lui faisions relire
très souvent.»
Pour la géographie, le Dauphin la voyait «en jouant et comme en faisant
voyage; tantôt il suivait le courant des fleuves, tantôt il rasait les
côtes de la mer ou cinglait en haute mer; s’il pénétrait dans les
villes, «il examinait tout..., recherchant les mœurs, surtout celles de
la France», et nous nous arrêtions «dans les plus fameuses villes pour
connaître les humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent
cette nation belliqueuse et remuante: ce qui joint à la vaste étendue
d’un royaume si peuplé faisait voir qu’il ne pouvait être conduit
qu’avec une profonde sagesse.»
Le plan de Bossuet, dans l’ensemble, tendait à former un prince
intelligent, capable de se connaître soi-même et de connaître son
peuple, propre à bien conduire son royaume, mais avant tout juste et
bon, parce qu’il craindrait Dieu.
La sagesse pratique de sa méthode en égalait-elle les hautes visées?
Fénelon la continua, mais en la modifiant avec une souplesse heureuse.
Son mémoire sur l’éducation des ducs de Bourgogne, d’Anjou et de Berry
complète à merveille la lettre de Bossuet au Pape Innocent XI. Il savait
introduire de l’amusement dans les exercices les plus épineux, ôter de
l’étude tout ce qui est pénible; il enseignait le latin par l’usage et
non par les règles de la grammaire. Il tirait les thèmes des
_Métamorphoses_ d’Ovide, et les versions, tantôt d’une comédie de
Térence, tantôt d’une ode d’Horace.
L’emploi du temps était réglé d’une façon très judicieuse: les jeunes
princes se lèvent à sept heures trois quarts, vont à la messe, de là au
lever de Monseigneur, ensuite chez le Roi jusqu’à neuf heures et demie.
De dix heures à midi, ils travaillent. Après le dîner qui dure trois
quarts d’heure, ils écrivent, dansent, dessinent jusqu’à deux heures;
puis ils jouent aux échecs, aux cartes, au trictrac. De cinq à sept, ils
étudient. Ils font ensuite une lecture de leur choix jusqu’au souper,
jusqu’à huit heures. Après, ils jouent dans leur cabinet avec les
gentilshommes de la manche aux cartes ou au trictrac. Ils se couchent à
neuf heures, neuf heures un quart.
Donc le travail suivi n’occupe pas plus de quatre heures dans une
journée; et encore cette règle n’a-t-elle rien de rigide. Presque tous
les jours, ils font des courses à perdre haleine; ils chassent à pied
quelquefois du matin au soir. «On les élève comme s’ils devaient être
des athlètes.» Jamais ils ne se couvrent quand ils sont dehors, au point
qu’ils ne peuvent plus porter de chapeau. S’ils se mettent en sueur, on
ne les fait pas changer de chemise (sauf après le jeu de paume). En
somme, une vie physique largement poussée; peu de contrainte; le moins
de contention possible; la vertu même, fruit de l’éducation, insinuée
comme un plaisir.
C’est un lieu-commun d’opposer le triomphe de Fénelon éducateur à la
faible réussite de Bossuet. Reconnaissons-le: Fénelon, outre ses dons
enchanteurs, eut entre les mains des sujets d’une plus riche étoffe. Le
duc de Beauvillier se plia docilement à ses vues. Quand même Bossuet
égayait d’anecdotes ses morales, en dépit de sa simplicité lumineuse et
de sa rondeur enjouée, il continuait pour Monseigneur les mercuriales de
Montausier; il demeurait en chaire à son insu. Dix années durant, le
Dauphin subit son éloquence; il l’admirait, mais elle n’eut guère de
prise sur sa paresse. Il était, d’ailleurs, dénué d’imagination et d’une
sensibilité médiocre. Les sciences, seulement, ou la gravure
l’intéressaient. Il se plaisait à dessiner, guidé par Israël Sylvestre.
Les courtisans vantèrent une estampe de lui représentant le château de
Saint-Germain. «Les mécaniques, le poids des liquides et des solides,
les différents systèmes du monde, les premiers livres d’Euclide, tout
cela il le comprenait avec tant de promptitude que ceux qui le voyaient
en étaient surpris.» Quant à son Horace de poche, il le lançait en
l’air, le ramassait, le lançait encore; il le fripait et le déchirait
avec le dernier mépris, presque haineusement, comme un engin de
supplice.
Dès qu’il fut libéré de ses maîtres, il se jura bien de ne plus toucher
un seul livre. Sans transition, il passa d’une étroite tutelle aux
douceurs libres du mariage. Son malheur devait être ensuite de rester
quelqu’un d’inactif, d’inutile tant que le Roi vivrait. Il s’ensevelit
dans la bonne chère et les plates jouissances. Il se donna pour horizon
l’intérieur bourgeois et les gros appas de Mlle Choin. Parfois,
lorsqu’il sortit de sa torpeur, il prouva que son intelligence demeurait
intacte. La réduction de Philipsbourg, en 1688, mérita d’être célébrée
comme une prouesse. Quand s’ouvrit la succession de Charles II, Louis
XIV hésitait à mettre sur le trône d’Espagne son petit-fils; au conseil
qui en délibéra, personne n’osait donner un avis décisif; seul, le
Dauphin prit la parole avec force, opina qu’on devait accepter le
testament; il eut ce mot plein de finesse: «Je ne souhaite que d’être le
fils d’un roi et le père d’un roi.»
A l’égard de son ancien précepteur il conserva une estime déférente et
de l’affection. Plusieurs fois, allant aux armées, il lui rendit visite
à Germigny ou à Meaux. Si Bossuet n’eut sur sa vie privée aucune action,
ce n’est pas lui qu’il faut accuser; dès le temps où il le regardait
grandir sous ses yeux, il avait senti que le prince, moralement, lui
échappait.
Sans l’avoir voulu, Bossuet fut mêlé aux tragédies intimes qui agitèrent
la famille royale, aux péripéties amoureuses de la jeunesse du Roi.
Jamais il ne fut un courtisan. Il se pliait pourtant, et sans effort, à
l’étiquette de la cour. Nommé premier aumônier de la Dauphine, duchesse
de Bourgogne, il prêtera serment selon l’usage, à genoux. On se
représente le grand évêque, avec ses cheveux blancs, agenouillé devant
cette fillette.
--Oh! Monsieur, s’écria-t-elle, que je suis confuse de vous voir en cet
état!
Prêtre, il considérait qu’étant un médiateur et un conseiller, il devait
demeurer auprès de ceux qui pèchent pour leur tendre une main
secourable. C’est ainsi qu’il s’employa discrètement à détacher de Louis
XIV Mlle de la Vallière, à rompre sa liaison avec Mme de Montespan.
* * * * *
Il connut Louise de La Vallière au moment où elle se débattait contre
elle-même, inconsolable de n’être plus aimée, comprenant que le cloître
serait le refuge unique, mais ne se résignant pas à l’adieu suprême,
comme si dans les tortures de l’abandon elle savourait encore les
délices d’une tendresse qui ne voulait pas mourir. Son indécision dura
longtemps. Bossuet, au lieu de la brusquer, mit dans ses conseils la
plus délicate miséricorde, l’intelligence de sa faiblesse. Mis en
rapports avec elle par le maréchal de Bellefonds il confiait à celui-ci,
le jour de Noël 1673:
«J’ai vu plusieurs fois Mme la duchesse de La Vallière; je la trouve
dans de très bonnes dispositions qui, à ce que j’espère, auront leur
effet. Un naturel un peu plus fort que le sien aurait déjà fait un peu
plus de pas. Mais il ne faut pas l’engager à plus qu’elle ne pourrait
soutenir.»
Le point bizarre dans la position où elle s’attardait était que le Roi
et Mme de Montespan s’opposaient à son entrée chez les Carmélites. Cette
retraite austère allait devenir, pour le scandale de leur vie commune,
un soufflet trop éclatant. La future Carmélite dut négocier avec sa
rivale heureuse la liberté de fuir son amant. Bossuet assuma cette
entremise imprévue:
«Mme la Duchesse de la Vallière, instruisait-il encore Bellefonds, m’a
obligé de traiter le chapitre de sa vocation avec Mme de Montespan.
_J’ai dit ce que je devais_; et j’ai, autant que j’ai pu, fait connaître
le tort qu’on aurait de la troubler dans ses bons desseins. On ne se
soucie pas beaucoup de la retraite; mais il semble que les Carmélites
font peur. On a couvert, autant qu’on a pu, cette résolution d’un grand
ridicule. J’espère que la suite en fera prendre d’autres idées. Le Roi a
bien su qu’on m’avait parlé. Sa Majesté ne m’ayant rien dit, je suis
demeuré aussi dans le silence. Je conseille fort à Mme la Duchesse de la
Vallière de terminer son affaire au plus tôt. Elle a beaucoup de peine à
parler au Roi et remet de jour en jour.»
La Duchesse de la Vallière n’avait pas trente ans lorsqu’elle entra,
pour trente-six ans de pénitence, chez les Carmélites. Bossuet prêcha,
comme on sait, le sermon de sa profession; il vit la Reine--la Reine que
Louise avait trahie sous son propre toit--la conduire au pied de
l’autel, la couvrir du drap mortuaire. Toutes deux étaient assises dans
une haute tribune, l’une auprès de l’autre, pendant qu’il parlait. Leur
émotion est facile à concevoir lorsqu’étendant le bras, il enjoignit
d’une voix pontificale:
«Et vous, descendez, allez à l’autel, victime de la pénitence; allez
achever votre sacrifice; le feu est allumé, l’encens est prêt, le glaive
est tiré; le glaive est la parole qui sépare l’âme d’avec elle-même pour
l’attacher uniquement à Dieu.»
Cette cérémonie se passa le 4 juin 1675. La même année, le Jeudi-Saint,
Mme de Montespan s’étant présentée au confessionnal du curé de
Versailles, le prêtre lui avait refusé l’absolution. Louis XIV, que des
remords inquiétaient, voulut connaître l’avis de Bossuet sur un tel
refus. Bossuet répondit nettement: «Sire, le curé de Versailles n’a fait
que son devoir.» Le Roi, saisi, dit alors à M. de Montausier en lui
serrant la main: «Je ne la verrai plus.»
Pour ne la plus voir, il fallait l’éloigner de la cour. Elle reçut
l’ordre de se retirer à Paris. Et Louis XIV chargea Bossuet de la
disposer à la résignation. Tous les soirs, il partait donc de Versailles
en chaise de poste, se rendait auprès de cette femme terrible, soutenait
avec elle de longs entretiens.
Sa mission exigeait un tact, une patience extraordinaires. Pour Mme de
Montespan, les hommes d’église devaient, comme les autres, se mettre à
ses pieds. Lui résister, c’étaient encourir des ressentiments féroces,
peut-être même exposer sa vie.
Dans leur première entrevue, elle le traita de haut, prétendit qu’il
visait à la faire chasser, afin, disait-elle, «de se rendre maître de
l’esprit du roi et de le tourner à son intérêt». Bossuet réfuta d’un ton
calme ses invectives. Alors elle le flatta, fit miroiter devant ses yeux
la pourpre, l’archevêché de Paris, un flot d’honneurs et de richesses.
Elle s’étonna de le trouver insensible à la tentation. Elle fut dominée
par le sérieux de ses avertissements. Elle respectait en lui l’homme de
Dieu; et même, superstitieuse comme elle était, elle en avait peur.
Elle le revit sans déplaisir; parler avec lui de son amant, n’était-ce
pas le retrouver encore et prolonger ses folies en les écoutant
condamner? Louis XIV semblait affermi dans sa volonté de rupture; il
partit en Flandre aux armées, sans avoir revu Mme de Montespan. Durant
cette absence, Bossuet lui écrivit plusieurs fois, _sur son ordre_, pour
le fortifier dans ses intentions courageuses:
«Jamais, Sire, lui remontrait-il, votre cœur ne sera paisiblement à
Dieu, tant que cet amour violent, qui vous a si longtemps séparé de lui,
y règnera. Cependant, Sire, c’est ce cœur que Dieu demande. Votre
Majesté a vu les termes avec lesquels il nous commande de le lui donner
tout entier. Elle m’a promis de les lire et de les relire souvent. Je
vous envoie encore, Sire, d’autres paroles de ce même Dieu qui ne sont
pas moins pressantes, et que je supplie Votre Majesté de mettre avec les
premières. _Je les ai données à Mme de Montespan_, et elles lui ont fait
verser beaucoup de larmes; et certainement, Sire, il n’y a point de plus
juste sujet de pleurer que de sentir qu’on a engagé à la créature un
cœur que Dieu veut avoir. Qu’il est malaisé de se retirer d’un si
malheureux et si funeste engagement! Mais cependant, Sire, il le faut,
ou il n’y a point de salut à espérer.
«Je ne demande pas, Sire, que vous éteigniez en un instant une flamme si
violente. _Ce serait vous demander l’impossible._ Mais, Sire, tâchez peu
à peu de la diminuer; craignez de l’entretenir.
«J’espère que tant de grands objets, qui vont de plus en plus occuper
Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle que de la
beauté de vos troupes et de ce qu’elles sont capables d’exécuter sous un
si grand capitaine; et moi, Sire, pendant ce temps, je songe secrètement
en moi-même à une guerre bien plus importante et à une victoire bien
plus difficile que Dieu vous propose.»
«Je vois autant que je puis Mme de Montespan, comme Votre Majesté me l’a
commandé. Je la trouve assez tranquille. Elle s’occupe beaucoup aux
bonnes œuvres, et je la vois fort touchée des vérités que je lui
propose, qui sont les mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu
veuille vous les mettre à tous deux dans le fond du cœur, et achever son
ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violences, tant d’efforts que
vous avez faits sur vous-même ne soient pas inutiles.»
Assurément, certains évêques du Moyen-Age, ou saint Ambroise dont
Bossuet remémorait l’exemple, auraient pris un autre ton. Il ne bouscule
pas le pécheur; il semble trop bien comprendre les servitudes d’un lien
charnel. Mais la discrétion de ses reproches en laisse intacte la
gravité. Son langage reste digne, sans bas agenouillement. Il fait
résonner la voix d’un Dieu inflexible à la porte d’une conscience
engourdie par la passion.
Le Roi, en homme épris, retint de ces admonitions l’aveu qu’une flamme
violente ne peut s’éteindre tout d’un coup. Les courtisans que sa
maîtresse savait intéresser à son retour en faveur, et les effets de
l’absence qui attise les désirs mal assouvis le persuadèrent de céder au
sien. Avant même de revenir à Versailles, il décida que Mme de Montespan
y reviendrait.
Bossuet, alarmé de cette funeste reprise, tenta de la conjurer; il vint
au-devant du Roi jusqu’à huit lieues de Versailles. Aussitôt que Louis
XIV l’aperçut avec sa mine sévère, il coupa court à toute explication:
«Ne me dites rien; j’ai donné mes ordres pour qu’on prépare au château
un logement à Mme de Montespan.» La figure de Bossuet avoua une
consternation profonde; mais il se tut.
Fut-il dupe ensuite de la promesse que lui auraient faite les deux
amants de vivre sous le même toit sans intimité coupable? Mme de Caylus
l’a insinué sans preuves. La lettre où Mme de Maintenon le laisse
entendre à Mme de Saint-Géran est jugée maintenant apocryphe. Ses
reproches au roi et sa démarche signifient au contraire qu’il voyait
trop bien le péril du rapprochement. La lassitude, la désillusion
réciproque, les découvertes affreuses qui suivirent l’enquête sur
l’affaire des poisons, et Mme de Maintenon de plus en plus régnante
obtinrent avec le temps ce que ses exhortations avaient préparé de loin.
Mme de Montespan ne lui garda pas rancune d’avoir travaillé à la séparer
du Roi; il reçut d’elle tous les égards dus à sa vertueuse franchise.
* * * * *
D’autres drames que ceux de l’amour l’associèrent à l’entourage du Roi
et à sa personne. Ce n’est pas ici le lieu d’envisager Bossuet en face
de la mort. Mais, nulle part, mieux que dans la brusquerie des
catastrophes, sa présence n’imposa sa force et sa paix.
Anne d’Autriche, qui avait été belle, qui aimait sa beauté, se vit
rongée par la plaie hideuse d’un cancer au sein. Bossuet prêcha devant
elle sur la soumission à la volonté de Dieu. Il l’engageait à tuer
l’angoisse de la mort en y pensant: «Madame, autant qu’elle nous fait
horreur, autant Votre Majesté se la doit rendre ordinaire et familière.»
Appelé auprès d’Henriette moribonde et qu’avait terrifiée un confesseur
trop sévère, il suscita pour son âme le langage de la miséricorde. Les
épisodes de cette agonie sont dans toutes les mémoires. Chose qu’on sait
moins, Bossuet, quittant Saint-Cloud, se rendit à Versailles, et, le
premier, porta au Roi le cruel message: «Madame est morte!»
Mais il est une scène oubliée où son intervention fut aussi touchante.
Philippe de France, premier duc d’Anjou, avait trois ans. C’était un
enfant blond, aux cheveux bouclés, vermeil de teint, vif et gracieux. La
Reine le chérissait plus peut-être que le Dauphin. Au mois de juin 1671,
elle voyageait avec le Roi. Tout d’un coup, ils apprennent que le duc
d’Anjou est très malade. En effet, il mourut dans la soirée. Bossuet,
encore une fois, se fait l’annonciateur d’un deuil. Il part en pleine
nuit de Saint-Germain, arrive à Luzarches où avaient couché le Roi et la
Reine. Il est introduit auprès du Roi, à son lever. Il ne dit rien; mais
Louis XIV lit sur ce visage affligé que son fils est mort. «Il n’y a
donc pas eu moyen, murmure-t-il, de sauver ce pauvre enfant!» Il va
sangloter; Bossuet articule quelques paroles et le raffermit. «Pour moi,
dit le Roi, je veux ce que Dieu veut. Mais la reine! la reine! Allons la
voir, Monsieur, je vous prie.»
Marie-Thérèse a déjà perdu deux enfants. Elle voit entrer le Roi avec M.
Bossuet, elle comprend tout. Sans attendre qu’ils aient parlé, elle se
prosterne éperdue, puis tend vers le ciel des mains convulsives; enfin,
elle se relève, regarde tour à tour son époux et le prêtre; elle trouve
le courage de leur dire: «Me voilà résignée; mais laissez-moi,
laissez-moi, par grâce, que je pleure tout mon saoul.» M. Bossuet monte
à l’autel, célèbre la Messe, communie la mère déchirée. Elle sentait en
cet homme une charité divine et une amitié vraie. Simples dans la
douleur, le roi et la reine devenaient, par lui, «doux envers la mort».
La mort ouvrait au prêtre l’intimité de la famille royale plus avant
qu’aux proches et aux favoris. Le sujet respectueux, à ces moments-là,
dominait ses maîtres; ils vénéraient en sa personne le ministre du Dieu
qui frappe et qui console.
VI
BOSSUET ÉVÊQUE ET DIRECTEUR DE CONSCIENCE
Est-ce parce qu’il fut évêque? Mais nous aurions peine à concevoir qu’il
ne l’ait pas été. Il nous semble prédestiné à l’être, comme Louis XIV
naquit pour être roi. Sa vocation voulait qu’il commandât, qu’il occupât
le premier plan de la hiérarchie, que son autorité eût l’altitude et
l’éclat d’un phare. Un simple chanoine n’aurait pu prononcer le discours
sur l’Unité de l’Église, essayer le rapprochement des sectes
protestantes avec l’orthodoxie, et, vis-à-vis de l’erreur quiétiste,
entraîner au combat des évêques hésitants. Même avant d’être élevé à
l’épiscopat, Bossuet, grand archidiacre, puis grand doyen du chapitre de
Metz, se comportait déjà comme un _defensor civitatis_, relevant les
courages abattus par les fléaux, négociant pour ses concitoyens une
sécurité honorable, préparant des missions, apaisant de son mieux les
noises de ses confrères, réformant des abbayes en désarroi.
L’âpreté des tempéraments lorrains opposait à son esprit de conciliation
des résistances parfois intraitables.
Entre le princier du chapitre, Bruillart de Coursan et l’évêque
suffragant, Bedacier, il pensa ramener la concorde en décidant Bedacier
à reconnaître par un acte écrit qu’il n’avait dans la cathédrale aucun
droit d’officier, à moins que le chapitre ne l’y conviât expressément.
Le jour du _Te Deum_ qu’on allait chanter pour la guérison du Roi (18
septembre 1658), le suffragant crut pouvoir, sans être invité, pénétrer
dans la cathédrale, avec sa crosse et sa mitre, en habit de célébrant.
Le princier, furieux, pour empêcher l’évêque de monter en chaire, s’y
élança. L’évêque se dressa en face de lui, d’un air menaçant. Le
princier et les chanoines de son parti se précipitèrent, le
bousculèrent, jetèrent au loin les carreaux de velours, renversèrent le
fauteuil. Coursan traita l’évêque de coquin, de fripon. Le lieutenant de
roi intervint, défendit à tous deux l’accès de la chaire; mais Coursan
eut le dernier mot; ce fut lui qui entonna le _Te Deum_. Après des mois
de dispute, il fallut que Mazarin lui-même contraignît le chapitre à
céder.
Metz possédait une abbaye de Bénédictines, Sainte-Glossinde, où nulle
moniale ne pouvait être admise sans prouver devant témoins ses quartiers
de noblesse. Une abbesse, Louise de Foix de Candale, y autorisait par
son exemple d’incroyables dérèglements. Elle dispensait les religieuses
du jeûne et de l’abstinence, à condition qu’une seule, à tour de rôle,
jeûnerait. Il lui parut bientôt plus simple de ne faire jeûner personne.
Plus de clôture; l’abbesse traversait les rues dans un carrosse à quatre
chevaux, allait aux jeux de marionnettes, aux «ébattements» mondains.
Ces dames vivaient chacune à leur guise dans leur ménage; elles avaient
une maison de plaisance où elles dansaient, recevaient galante
compagnie. Au temps du carnaval, l’abbesse déguisait le portier du
couvent avec son propre habit et lui mettait sa crosse en main; elle se
costumait en conseiller au parlement et les autres prenaient des
uniformes d’officiers. Leurs folies réduisaient aux abois la communauté;
elles avaient dû vendre même les cloches, les châsses et les reliques.
Bossuet, avec le vieux chanoine Jean Royer, fut nommé commissaire
apostolique aux fins d’informer de ces scandales. Après une longue
enquête, il décida qu’une nouvelle communauté serait établie à
Sainte-Glossinde, selon l’observance réformée de la règle de
Saint-Benoît; et on ne tiendrait plus compte de la noblesse; l’abbaye se
devait ouvrir «pour toutes personnes ayant bonne vocation et les autres
qualités requises». L’abbesse protesta contre cette sentence auprès du
Saint-Siège; la noblesse lorraine prit feu pour sa cause, des libelles
circulèrent contre Bossuet. L’abbesse prolongea _seize ans_ sa défense,
jusqu’à ce qu’enfin une lettre de cachet la jetât hors du couvent; elle
fut transférée à Ligny dans un monastère d’Ursulines pour n’en sortir
jamais.
Bossuet n’avait rien oublié de ces désordres, quand il devint évêque de
Condom. Son premier soin fut de réprimer ceux que son mandataire, l’abbé
Jannon, lui signala dans le diocèse. Son prédécesseur, en lutte avec les
Clarisses de Nérac, avait jeté l’interdit sur le couvent. Il avait même
excommunié la Supérieure; elle en appela comme d’abus au parlement de
Bordeaux. L’évêque porta sa plainte au Roi; et le Roi ordonna que ledit
couvent serait soumis à l’évêque.
Bossuet approuva la rigueur du traitement infligé à la Clarisse rebelle;
il regretta néanmoins qu’on eût suivi à son égard une procédure peu
régulière. Il écarta de l’évêché l’official, personnage qui lui fut
dépeint comme un despote encombrant.
Le clergé de Gascogne avait grand besoin d’être redressé vers les saines
disciplines: les curés des campagnes passaient pour ignorants et
paresseux, peu sévères dans leur conduite; ils laissaient tomber leurs
églises en ruines, ne faisaient ni catéchismes ni instructions, ne
payaient pas leurs vicaires, disaient sans raison deux messes par jour,
afin de grossir leurs gains.
Bossuet dressa des statuts conformes à la tradition; mais le chapitre en
fut outré. Sa démission calma le conflit.
A Meaux, de même, il suivit, dans le gouvernement spirituel, les
principes d’unité que Louis XIV appliquait aux affaires du royaume. Il
supprima, partout où elles subsistaient, les exemptions des couvents et
les réduisit sous la juridiction de l’ordinaire. Faremoutiers transigea
sans résistance. Jouarre, lorsqu’il intervint, dépérissait dans
l’anarchie. L’abbesse, Henriette de Lorraine, ne résidait presque
jamais; elle vivait fastueusement à Paris, retenait auprès d’elle des
religieuses pour la servir. Elle dilapidait les revenus du monastère. A
Jouarre, des prêtres plus que douteux s’étaient installés et poussaient
le couvent à d’absurdes dépenses. Depuis six ans on n’avait pas arrêté
de comptes avec Louvain, boucher; il déclarait que c’était fini; qu’il
ne fournirait plus de viande.
Nous avons dit quelle rébellion M. de Meaux dut mater par la force.
Ayant contraint à se démettre Henriette de Lorraine, il eut encore des
difficultés avec l’abbesse qui lui succéda, Mme de Rohan-Soubise. Il
exigea que les postulantes fussent admises au scrutin secret, et non sur
la simple approbation de l’abbesse. Ses décisions étaient conformes à
toute justice; mais comme on y retrouve bien l’homme de robe en lutte
avec les féodaux! Sa fermeté patiente, appuyée sur les arrêts du
Parlement, vint à bout de ces grandes dames obstinées. Il compta
d’ailleurs, dans cette maison, ses plus fidèles et saintes «filles», Mme
de Luynes, Mme d’Albert, Mme Cornuau, Mme de la Guillaumie, Mme Dumans.
Rebais, abbaye de bénédictins, tenait sous son obédience cinq paroisses.
M. de Meaux prétendit que les paroisses fussent toutes soumises à
l’ordinaire. Les moines contestèrent son droit; le débat fut porté au
Parlement; un arrêt donna raison à l’évêque.
Le diocèse de Meaux ne valait guère mieux que celui de Condom. Les
procès-verbaux des visites pastorales accumulent les preuves d’un
extrême délabrement religieux. En maint village les curés déplorent
l’indifférence des paroissiens: les dimanches et les fêtes sont profanés
par la fréquentation des cabarets; le catéchisme est négligé; ni les
parents n’envoient leurs enfants, ni les maîtres leurs domestiques aux
instructions et au service divin.
Bossuet se mit en devoir de combattre les superstitions, les habitudes
vicieuses des campagnards. En chaire, il les tançait crûment. Mais, chez
des paysans, qui, hors de la terre, du lucre et des contentements
charnels admettent peu de choses, le premier point est de vaincre
l’ignorance. A cette fin, il voulait d’abord former des prêtres
instruits; le séminaire retint sa sollicitude. Il releva les conférences
ecclésiastiques, désigna, quand il le pouvait, les sujets à traiter.
Tous les ans, au mois de septembre, il tenait à l’évêché un synode
diocésain. Il s’enquérait des maîtres d’école et des lieux où on en
manquait. Il écrivait, en 1686, à Mme de Beringhen:
«On me propose, il y a longtemps, de faire à Faremoutiers un
établissement d’une école de filles et d’y envoyer la sœur Bérin qui est
capable d’enseigner la jeunesse. On me fait entendre que vous voulez
bien donner un logement, quelques pains toutes les semaines et du
bois... _Véritablement, ce sera un bien inestimable de pouvoir procurer
une école aux filles qui sont très mal instruites._»
Il ne manquait jamais, aux fêtes importantes, d’officier dans sa
cathédrale et d’y prêcher. Toutefois, en temps de carême, il parlait,
chaque dimanche, tantôt dans une paroisse de Meaux, tantôt dans une
autre. Il créait des groupes de dames charitables et veillait au bon
état des hôpitaux.
Il composa un catéchisme admirablement clair et méthodique; il le divisa
en trois parties: l’une pour les enfants qui commencent, l’autre pour
les plus avancés, la troisième, pour le commun des fidèles. Comme plus
tard, Fénelon, il s’attachait à l’histoire des liturgies, expliquant les
fêtes et les rites: car il se rendait compte que l’éloignement des
pratiques tient, pour une lourde part, à l’inintelligence des
cérémonies. Il ne perdait aucune occasion de les commenter, spécialement
lorsqu’il administrait la Confirmation. Il la donnait quelquefois, le
même jour, à six cents, à douze cents enfants.
Il vivait en harmonie constante avec son chapitre. Dès sa venue, il
avait affirmé aux chanoines que sa maison serait leur maison; et ce ne
fut pas dans sa bouche une vaine parole. Mais il força les dignitaires
du chapitre à ne plus s’habiller en violet ou en rouge, à porter la
soutane noire.
Parmi ses diocésains, il se proposait de rétablir les bonnes mœurs et de
faire régner la concorde. Meaux fut agité près d’un an par une chanson
anonyme où les membres du présidial étaient cruellement daubés. On sut
enfin que l’auteur était un magistrat, le président en l’élection. D’où
un scandale énorme, des brouilles entre les familles, des menaces de
procès. M. de Meaux fit si bien qu’à la longue il apaisa cette grave
affaire, décida toutes les parties à signer un accord; «et ce fait, dit
Ledieu, il a donné à dîner à toute la compagnie qui s’est bien réjouie
et ont tous bu à la santé les uns des autres. Il a assemblé les curés
pour leur donner avis de l’accommodement, et les exhorter à entretenir
cette paix dans l’esprit des peuples.»
Toutes ses charges d’évêque n’arrivaient pas à ralentir son activité
d’apologiste, l’ardeur de ses polémiques. S’il voyageait, les livres
s’empilaient dans son carrosse. A table, à la promenade il lisait,
annotait, méditait; il préparait ses ouvrages de vive voix, avec les
gens doctes qui lui rendaient visite. Et il travaillait, exactement, une
partie de la nuit. Après un premier sommeil qui était de quatre ou cinq
heures, il s’éveillait de lui-même. Nous l’imaginons, dans les nuits
froides, couvert de deux robes de chambre, engagé jusqu’à la ceinture
dans un sac de peau d’ours, les oreilles sous sa calotte, ses besicles
sur le nez. Il récitait Matines et Laudes, puis reprenait son travail.
Tout, dès la veille, était disposé près de son bureau: son sac de
papiers, ses livres, ses portefeuilles. Dès qu’il sentait la fatigue, il
se recouchait, se rendormait sans peine.
Évêque, Bossuet pourra, jusqu’à la fin des temps, être offert en modèle
à tous les évêques. Une régularité si soutenue devient de l’héroïsme,
comme une longue patience tourne au génie; et l’on ne voit pas ce qui
lui manqua, si ce n’est, comme à Fénelon, de dures péripéties qu’il eût
énergiquement surmontées.
En même temps, cet évêque demeurait un homme simple se réjouissant de la
belle mine des pêches et des melons à Germigny, envoyant à son neveu des
nouvelles de ses chiens.
Hors de son diocèse, d’autres théâtres, comme on eût dit alors,
appelèrent à un plus vaste déploiement ses qualités de chef.
Après l’affaire de la régale et les agitations qu’elle prolongeait
depuis sept ans, le clergé crut devoir tenir plusieurs assemblées. Celle
de Saint-Germain, présidée par François de Harlai, plat personnage et
gallican fanatique, adressa au roi un hommage de servile attachement:
«Comme Votre Majesté, Sire, surpasse par son zèle et son autorité tous
ceux qui ont été devant nous, nous sommes si étroitement attachés à elle
que _rien_ n’est capable de nous en séparer.»
Prises à la lettre, ces dispositions pouvaient mener au schisme. Les
dissentiments avec le Saint-Siège s’irritaient, se multipliaient.
Certains parlaient d’élire _un patriarche des Gaules_. Louis XIV réunit
à Paris dix archevêques et quarante évêques pour les consulter sur ces
points:
«Que faut-il penser du droit de régale? _Appartient-il au Pape d’en
juger?..._»
Il les invitait donc à définir l’indépendance du pouvoir civil et
l’étendue de la puissance pontificale sur les choses spirituelles, les
biens ecclésiastiques. Un prince ivre de son prestige risquait d’être
induit à dresser contre la suprématie romaine une religion nationale.
Mais Louis XIV gardait un profond attachement à l’unité catholique. Son
bon sens discernait quelle opposition remueraient les Ordres mendiants
dévoués au Pape; une France schismatique renierait toutes ses
traditions. D’ailleurs, l’ensemble du clergé opinait ainsi dans le
procès-verbal qui termine l’assemblée de 1681:
«Chacun a témoigné que le clergé de France, ayant toujours conservé un
grand respect pour le Saint-Siège, une fidélité inviolable au roi, une
fermeté inébranlable pour la conservation des droits et des libertés de
l’Église gallicane, il fallait demeurer dans cet esprit qui avait rendu
l’Église de France si auguste.»
Quand Bossuet accepta d’ouvrir l’assemblée de 1681-1682, il se garda
d’imiter l’archevêque de Reims, Le Tellier, qui, dans celle de 1681,
avait chargé par un réquisitoire fougueux la cour de Rome.
Bossuet, en son privé, jugeait librement les prétentions romaines,
celles que soutenaient les apologistes ultramontains; il les estimait,
au temporel, inadmissibles:
«Quelle puissance souveraine, écrivait-il au cardinal d’Estrées,
voudrait se donner un maître qui lui pût par un décret ôter son
royaume?» Et à l’abbé de Rancé:
«Le Pape nous menace de constitutions foudroyantes et même, à ce qu’on
dit, de formulaires nouveaux. Une bonne intention avec peu de lumières,
c’est un grand mal dans de si hautes places.» Mais il se proposait le
maintien ferme de cet équilibre: «en parlant des libertés de l’Église
gallicane, en parler sans aucune diminution de la vraie grandeur du
Saint-Siège; d’autre part, les expliquer de la manière qu’entendent les
évêques, et non de la manière qu’entendent les magistrats.»
Il lut en petit comité son discours à MM. de Paris, de Reims et de
Tournay. L’archevêque de Paris suggéra qu’à l’endroit où l’orateur
déclarait qu’il fallait tout supporter plutôt que de rompre avec
l’Église romaine, mieux aurait valu mettre: plutôt que de rompre avec
l’Église. Bossuet refusa ce changement «comme introduisant une espèce de
division entre l’Église romaine et l’Église en général». Et, ajoute-t-il
dans une lettre au cardinal d’Estrées, «tous furent de mon avis, même
celui qui avait fait la difficulté».
Dans son discours Bossuet sut négliger les querelles transitoires,
certifier des principes qui ne peuvent pas vieillir. L’Église gallicane
est, en un sens, morte à présent, et son éloge résonne pour nous comme
une lointaine oraison funèbre. Mais Bossuet a raison de ne la voir belle
que dans son tout, l’Église catholique. Toute beauté réclame l’unité; or
le mystère de l’unité remonte à la promesse qu’a reçue Pierre du
Seigneur même:
«L’Église qui porte en son sein, dans ce secret principe d’orgueil
qu’elle ne cesse de réformer dans ses enfants, une éternelle semence de
division, n’aurait point de beauté si elle ne trouvait dans son unité
des moyens de s’y affermir quand elle est menacée de division... Tout
concourt à établir la primauté de Pierre, oui, tout jusqu’à ses fautes
qui apprennent à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec
humilité et condescendance.»
Aussi, tous les évêques, au sein d’une assemblée, doivent-ils agir dans
l’esprit de l’unité catholique, «en sorte que chaque évêque ne dise
rien, ne fasse rien, ne pense rien que l’Église universelle ne puisse
avouer».
Par contre, il remémore les justes considérations de saint Bernard:
«Tout est à vous, tout dépend du Chef, mais c’est avec un certain ordre.
On ferait un monstre du corps humain si on attachait immédiatement les
membres à la tête; c’est par les évêques et les archevêques qu’on doit
tenir au Saint-Siège.»
Le plus saint des pouvoirs doit accepter des bornes. L’assemblée de 1682
prétendit les définir dans les quatre articles, dont la substance était:
l’Église a plénitude de puissance sur les choses spirituelles et qui
concernent le salut, mais non sur les choses temporelles et civiles.
En fait le patrimoine temporel de l’Église assurait, pour une forte
part, son indépendance spirituelle. La lettre où le clergé sollicitait
Innocent XI d’approuver sa soumission au Roi dans les empiètements de la
régale reçut en réponse un bref indigné. Le Pape flétrissait
l’abdication du clergé devant les puissances civiles:
«Nous n’avons pu lire sans horreur cette partie de votre lettre où vous
dites que vous abandonnez vos droits, et que vous les transmettez au
roi; comme si vous étiez les maîtres et non les gardiens des Églises qui
vous sont confiées, comme si les Églises elles-mêmes et leurs droits
spirituels pouvaient être abandonnés au pouvoir temporel par les évêques
qui devraient eux-mêmes se réduire en servitude pour leur liberté.»
Les libertés gallicanes, Fénelon n’aura pas tort de les appeler des
«servitudes». Pour moins dépendre du Pape, les évêques se vouaient à
embrasser les genoux du roi.
Si le clergé avait répliqué au bref, le conflit pouvait s’aigrir jusqu’à
une scission néfaste. Bossuet obtint de l’assemblée qu’on n’y répondrait
pas. Selon Ledieu, il approuvait médiocrement la déclaration des quatre
articles; il savait trop que le Saint-Siège en allait être ulcéré.
Colbert suggéra ce manifeste; il entraîna le Roi qui tendait à faire
déclarer son indépendance temporelle. Bossuet, pour ne point le blesser,
consentit à rédiger les articles; et il défendit la déclaration, quand
l’édit du Roi, enregistré au Parlement, devint une doctrine obligatoire
dans tout le royaume.
Il s’appuyait sur la tradition gallicane et sur les canons de l’Église.
Mais le danger d’une intrusion du temporel dans le spirituel semble lui
avoir échappé. Il était plus soucieux de prescrire des limites au
pouvoir spirituel; une pensée exclusive le dominait; il craignait les
suites que les doctrines ultramontaines produisaient dans les pays
hérétiques, l’argument qu’elles opposeraient aux conversions.
Il ne tint donc pas, comme il l’aurait voulu, la balance égale entre les
droits du Saint-Siège et ceux de l’Église gallicane ou du Roi. Son
action modératrice ne s’en exerça pas moins efficacement; elle fut une
des digues massives contre lesquelles se brisa l’esprit de schisme. Mais
il aurait pu mieux dégager l’Église des servitudes politiques. Le
cardinal d’Estrées, d’un ton amical, lui reprochait «de trop faire
l’évêque». Nous estimerons qu’alors il ne le fit pas assez.
Il le fit avec un éclat de soleil couchant, dans une autre assemblée du
clergé, celle de 1700, où sa présence ne lui ménagea que des triomphes.
Son discours du 26 août proposait à la fois la condamnation des
jansénistes qui semaient leurs doctrines par une infinité de libelles et
celle des molinistes dont il dénonçait les thèses pélagiennes, le
probabilisme et les maximes relâchées. Il parla comme étant le docteur
de l’assemblée. «C’est notre Père (de l’Église)» disait l’archevêque de
Reims. Tous les avis qu’il émettait «passaient du bonnet». Son
intransigeance coupait court «aux tortillements, aux biais, aux
embrouillements». Il répandait autour de lui la sécurité d’un simplisme
lucide: «Vous voyez, Messeigneurs, exposait-il, la claire décision de
ces choses combien elle est aisée et qu’il y a peu de difficulté.»
Sur la question de l’usure, certains voulaient ne pas condamner sans
réserves. M. de Meaux invoqua les conciles de Vienne et de Carthage; il
n’accorda au prêt usuraire aucun quartier. Les théologiens modernes
seraient moins rigides.
La censure du clergé fut rendue publique le 4 septembre. Elle atteignit
surtout les jésuites. Le péril janséniste, aussi grave, plus grave
peut-être que les mollesses des casuistes, semble avoir moins inquiété
Bossuet. Il savourait tout ensemble la joie de «voir fleurir la bonne
doctrine» et celle de se sentir si valide, jeune comme à trente ans, au
sortir de ce concile qu’il avait préparé en travaillant jour et nuit,
pour être l’âme de toutes les décisions.
Ledieu le montre au lever du roi, et y recevant mille compliments sur la
censure. «Ensuite, il a dit sa messe aux Récollets où il a donné la
communion à Mme la Duchesse de Bourgogne, puis s’en est venu dîner chez
lui, où s’est trouvée une troupe d’ecclésiastiques et d’abbés ne cessant
de lui applaudir.» Puis, il assiste au Conseil (le Roi l’avait nommé
conseiller d’État). «C’est ainsi que M. de Meaux _est à tout_, et
qu’après avoir paru sublime théologien, il devient magistrat et homme de
robe.»
* * * * *
Pour trancher avec l’abbesse de Faremoutiers un épineux conflit de
juridiction, M. de Meaux mettait en branle cet argument d’autorité: «Je
ne crois pas, au surplus, que vous trouviez rien que vous puissiez
opposer au titre d’évêque qui se soutient seul.» Mais, hors des
conjonctures critiques, le prélat n’aimait guère brandir sa crosse. Il
était moins soucieux de gouverner dans le détail les nombreux couvents
du diocèse que de soutenir en leur vie spirituelle des âmes choisies,
celles qui sollicitaient sa direction.
Tout le monde répète que Bossuet fut un directeur de conscience
admirable. On sait peu qu’il accomplissait humblement le ministère de la
confession. Sur sa manière de confesser, Mme Cornuau nous révèle des
choses émouvantes. Nous l’avons vu, d’après elle, écouter trois heures,
avec une rare patience, une pauvre fille laborieuse dans ses aveux. Au
moment de donner l’absolution, «il demeurait assez de temps les deux
mains levées sur la tête (de sa pénitente), dans un silence profond; et
quand il prononçait les paroles du sacrement, il semblait que c’était
Dieu même qui parlait par sa bouche, tant il en sortait d’onction». S’il
la sentait gênée par des fautes humiliantes à dire: «Hélas! ma fille,
murmurait-il, que craignez-vous? Vous parlez à un père et à un plus
grand pécheur que vous».
Chez les personnes que Bossuet dirigea, une singularité nous frappe: ce
sont toutes des religieuses ou des femmes sur le seuil du cloître.
Aucune mondaine, aucun homme de la cour ne mit habituellement sa
conscience entre ses mains. Les protestants qu’il mena jusqu’à
l’abjuration ne le prirent pas ensuite pour directeur.
Les avis qu’il donne au Roi, au maréchal de Bellefonds, à quelques
autres, sont comme la consultation d’un grand médecin appelé dans un cas
difficile et qu’on ne dérange plus. Le motif principal d’une clientèle
aussi restreinte, il faut le chercher dans l’étendue extraordinaire de
ses occupations. Un pénitent, et combien plus! la plupart des pénitentes
exigent d’un directeur qu’il ait du temps pour eux, qu’il suive leurs
états d’âme, comme s’il n’avait rien d’autre à faire. Fénelon, à cet
égard, devait être un directeur beaucoup plus recherché. Voyez ses
lettres au marquis de Seignelai; il entre dans la minutie de ses
faiblesses intimes; il l’avertit que, s’il veut se préserver des
rechutes, il devra défendre à ses domestiques de lui remettre les
messages d’une femme trop aimée. L’analyste anatomise si bien les
misères du cœur que son pénitent trouvera du plaisir à repasser avec lui
par les sentiers où il s’égara. De même, sa lettre à Mme de Maintenon,
lorsqu’elle lui demanda un exposé de certains défauts qu’il surprenait
en elle, est un chef-d’œuvre de tact, de perspicacité insinuante, de
franchise, d’habileté sans courtisanerie (Elle en fut mortifiée quand
même).
Bossuet, au contraire, n’a ni le goût ni le loisir d’épousseter jusque
dans les petits coins une conscience «angoisseuse» ou raffinée. Il s’y
dévoue cependant; il compatit «aux peines» de ses filles; il leur
indique les moyens de s’en guérir. Mais elles sentent bien qu’il passe
loin au-dessus d’elles; ou s’il s’abaisse à leur mesure, n’est-ce point
une aumône de simple charité?
Elles sont, d’ailleurs, assez peu nombreuses, et trois seulement donnent
l’impression de natures très personnelles: Mme Cornuau, Mme d’Albert,
Mme de la Maisonfort. Mme Cornuau disait d’elle-même, pesant ses
qualités et ses défauts:
«J’ai l’esprit plus réfléchissant qu’une autre, l’imagination vive, en
un mot une prodigieuse activité; une conscience timide, même portée au
scrupule, et un amour-propre qui veut toujours se complaire en son
ouvrage et s’assurer de faire quelque chose». Ledieu la dépeint, à tort
ou à raison, comme une femme remuante, un peu la mouche du coche à
l’évêché. On ne saurait mettre en doute la sincérité de son attachement
pour M. de Meaux. Elle lui était dévouée, corps et âme. C’était, d’autre
part, une passionnée que le veuvage exaspérait, acharnée contre
elle-même, si son confesseur l’eût laissé faire, jusqu’à «se
déchiqueter, comme disait Bossuet, à se mettre en pièces». Quand elle
lui confiait ses peines charnelles, il n’insistait pas «sur ces sortes
de questions qui ne peuvent qu’échauffer l’imagination». Selon lui, si
on était obligé d’en parler ou d’entendre ces aveux, il fallait «ne
tenir à la terre que du bout du pied.»
Mme d’Albert vivait beaucoup plus resserrée en elle-même, née pour
l’immobilité contemplative, s’examinant avec des scrupules infinis,
torturée par des idées noires. La discipline de Port-Royal, dont elle et
sa sœur, Mme de Luynes, avaient absorbé le poison, la figeait dans la
crainte, sous le poids de l’inflexible Justice. Des infirmités multiples
l’affligeaient; elle devint presque aveugle. La maladie du scrupule ne
put briser en elle un élan vers Dieu d’une pureté vraiment céleste.
Naïve et sainte dans sa tendresse pour son directeur, bien qu’elle s’en
fît un tourment: chaque fois qu’elle recevait une lettre de lui, avant
de l’ouvrir, elle priait à son intention. Elle le lui disait, et il
l’approuvait, sans songer quelle délicatesse un peu morbide se cachait
sous cette piété charmante.
Mme de la Maisonfort ne surgit dans la correspondance de Bossuet que
les dernières années, au moment où, retirée à la Visitation de Meaux,
elle semblait se dégager de la passivité quiétiste. Mais elle restait ce
qu’elle fut toujours: une coquette, visant à plaire, préoccupée de
s’attirer l’affection des autres plus qu’à se donner ingénument; elle
savait la puissance de son charme et se résignait mal à ne plus
l’exercer. Elle posait à M. de Meaux des questions sur l’amitié dont la
comblaient certaines religieuses; devait-elle se garder de rendre
jalouses celles qui lui étaient le plus attachées? A quoi l’évêque
répondait d’une façon rude, voire sèche:
«Il ne faut guère avoir d’égard à de semblables jalousies, et l’on se
doit beaucoup plaindre soi-même quand on s’y assujettit.»
Mais une de ses compagnes lui avait dit un jour à propos de ses
sentiments pour elle: «Vous devez remarquer que je ne suis pas bien
maîtresse du sensible.» Que voulait dire par là cette amie? Car Mme de
la Maisonfort n’observait dans sa conduite «qu’une grande réserve et une
grande modération». M. de Meaux bouscule ces équivoques: «Il la faut
estimer de savoir si bien gouverner le sensible que la connaissance n’en
vienne pas jusqu’à vous.» Pourtant, oppose-t-elle avec son ingénieuse
dialectique féminine, «vous êtes convenu que je peux avoir des manières
affables, ouvertes et attirantes». L’homme de Dieu renverse
l’amour-propre, comme un vase fêlé qu’il briserait d’un léger choc. «Le
tout par rapport à Dieu et au bien des autres, non pour s’attacher les
personnes.»
Mme de la Maisonfort ne fut qu’une dirigée d’_occasion_. Au lieu qu’il a
suivi près de vingt ans Mme d’Albert morte en 1699, et, davantage, Mme
Cornuau. Il répondait à leurs lettres avec une assiduité qui n’était pas
seulement d’un père, mais d’un ami. Peut-être déposa-t-il en elles ces
réserves d’humaine tendresse qu’un homme d’âge, intérieurement lié à une
austère solitude, veut enfin placer en des cœurs sûrs.
Il recevait, on s’en doute, de leur affection beaucoup moins qu’il ne
leur donnait. Il les armait contre leurs inquiétudes, les poussait dans
les chemins du sublime amour, réprimait chez l’une des agitations
indiscrètes et relevait l’autre de ses abattements.
Ses principes de direction n’avaient rien de systématique. Il appliquait
à chacune de ces âmes _la cure_ (c’était son mot) qui paraissait lui
convenir. Pour une religieuse qui se privait des sacrements, il
indiquait: «Je croirais en général qu’il faut _la traiter comme une
malade_ et songer à guérir son esprit blessé en lui expliquant les
miséricordes de Dieu.»
Mme Cornuau et surtout Mme d’Albert étaient aussi deux malades; le bon
médecin leur prescrivait un traitement simple, approprié à leurs maux.
Mme d’Albert est obsédée par l’angoisse de sa misère, suspendue sur le
gouffre du désespoir; il ne se lasse pas de l’encourager; il s’évertue à
détruire ses scrupules, bien qu’ils renaissent sans fin, mais, sans la
brusquer, d’une main toujours douce et pitoyable. Il veut la convaincre
que jamais elle ne le fatiguera; et pourtant elle mettait sa patience à
d’étranges épreuves:
«Dieu exerce votre patience à expliquer vos peines, et peut-être un peu
la mienne à y répondre et à dire la même chose.»
Parfois il s’attendrit sur ses crises affreuses:
«Ces noirceurs dans l’esprit avec des peines si aiguës dans le corps,
ah! mon Dieu! c’en est trop.» Mais, qu’au lieu de s’irriter contre ses
détresses, elle les néglige de son mieux; qu’elle laisse «couler ces
dispositions de l’humeur mélancolique», même celles qui la soulèvent
contre Dieu. «Dieu est, et vos mouvements ne lui peuvent rien ôter.»
Qu’elle ne revienne plus aux mêmes embarras, «sous d’autres couleurs».
Qu’en se confessant elle ne tremble plus à l’idée d’un péché omis: «Il
ne faut tenir pour péché mortel que l’on soit tenu de porter à la
confession que ceux où l’on est certain, jusqu’à en jurer, que l’on a
pleinement consenti.»
Dans ses lettres, point d’idéologie ni de préceptes durs. La direction,
pour lui, ne doit pas se tourner en dissertation. Ses conseils à Mme
d’Albert s’abrègent en cette large formule de guérison: «Marchez en tout
à dilatation de cœur.» Qu’elle s’abandonne aux impressions de l’amour
divin. «Ce n’est pas le plaisir d’aimer, c’est aimer que je veux»,
disait-elle par un raffinement d’abnégation. Qu’elle aime donc, et
qu’elle pleure des larmes spirituelles, si elle a besoin de pleurer.
«Laissez dissoudre votre cœur en larmes. Il n’est pas besoin de savoir
pourquoi vous pleurez, non plus que de demander (si l’on aime), pourquoi
l’on aime...»
Par dessus tout, que rien ne la rebute de la Communion fréquente. C’est
le remède absolu, efficace même si on ne le sent pas agir, et qu’il ne
faut pas interrompre, même dans l’illusion de se mortifier.
A Mme Cornuau comme à Mme d’Albert il répète hardiment: «Communiez tous
les jours». Mais il sait Mme Cornuau affamée de tendresse, insatiable de
posséder ce qu’elle désire, et il la jette toute frémissante à l’Epoux
qui la rassasiera: «Dévorez-le, engloutissez-le, incorporez-vous à lui,
et lui à vous..., je vous permets les plus violents transports de
l’amour, vous dussent-ils mener à la mort.»
Ces ardeurs spirituelles, il le discerne, en guériront d’autres plus
meurtrières; une âme violente comme celle-là ne doit avoir peur ni de
trop jouir ni de trop souffrir. Qu’elle se livre à de saintes tristesses
en s’unissant à l’agonie du Sauveur: «Si je pouvais vous y enfoncer, je
le ferais jusqu’à l’infini. Une main plus puissante vous pousse dans cet
abîme immense; laissez-vous y enfoncer sans résistance et sans bornes,
encore que vous ne sachiez pas où en sortir... Qu’importe que vous soyez
tantôt comme assoupie, et tantôt comme une bête devant Dieu? C’est alors
que sa profonde sagesse vous éclairera par quelque coin inespéré et par
quelque petite lumière qui, se replongeant tout à coup dans ces ténèbres
immenses, vous laissera étonnée, éperdue, et néanmoins, dans un fond
très reculé, invisiblement soutenue par un je ne sais quoi qui sera Dieu
même.»
Cependant, n’allons pas croire Bossuet éperdu de lyrisme et oublieux du
bon sens. Il défend à Mme Cornuau de se lever plus matin que les autres,
si cette austérité édifie mal le commun des sœurs. Il la détourne des
pénitences excessives; tout au plus autorise-t-il une discipline par
semaine ou dans le fort d’une tentation; car ce sont-là moyens,
observe-t-il trop justement, qui apaisent le mal sur l’heure, mais
l’irritent davantage dans la suite. Elle voudrait se cloîtrer aux
Clairets, maison austère, voisine de la Trappe: il s’y oppose et ne lui
permet pas même de prendre l’habit religieux, tant que son fils aura
besoin de sa tutelle. Il consentit enfin à lui donner le voile au
prieuré de Torcy; en faisant profession elle voulut s’appeler sœur
Saint-Bénigne. Mme d’Albert mérita la mort d’une sainte, surprise par
une attaque d’apoplexie entre deux oraisons, mais dans un état de
sérénité merveilleuse, ayant achevé ce qu’il appelait son «purgatoire
mystique».
Les lettres à Mme d’Albert, à Mme Cornuau, les réponses aux questions
insidieuses de Mme de la Maisonfort ou aux minuties dévotes de Mme
Dumans sont loin d’enfermer toute l’œuvre de Bossuet, directeur de
conscience. Beaucoup de ses lettres ont été détruites, celles
principalement qu’avaient reçues la Mère le Picart et la sœur Subtil de
saint Antoine. Mais, outre les lettres à telle ou telle dirigée, il
envoyait des exhortations à des communautés tout entières, entre autres
aux Ursulines de Meaux. Il composait à leur usage des Psaumes, des
paraphrases du _Cantique des cantiques_ en vers français. Il leur
destinait ses _Méditations sur l’Evangile_ et le fragment sur sainte
Madeleine retrouvé en 1909 à la bibliothèque impériale de
Saint-Pétersbourg (publié par l’abbé Bonnet), où il a mis tant de fougue
brûlante qu’on le prendrait pour un poème de sa jeunesse:
«Que vois-je ici, ô amour! Un spectacle vraiment admirable: Madeleine
captive de Jésus, et Jésus captif de Madeleine. Mettant sa tête aux
pieds de Jésus, elle se déclare assez sa captive; mais, tenant les pieds
de Jésus, elle le fait aussi son captif. Comment tient-elle les pieds de
Jésus? Elle les tient par sa bouche, en les baisant mille et mille fois;
elle les tient par ses yeux, en les arrosant de ses larmes; elle les
tient par ses mains, en les embrassant et les parfumant. «Tout cela
n’arrête pas, et il faut des chaînes. Déployez vos cheveux, ô Madeleine,
et liez-en les pieds de Jésus. O les chaînes délicates que Madeleine
prépare à son vainqueur, qu’elle veut faire son captif! Madeleine, ne
craignez pas. Celui qui confesse dans le saint Cantique qu’il laisse
prendre son cœur par un seul cheveu de son Epouse pourra-t-il démêler
ses pieds du rets de votre chevelure tout entière?...»
Ainsi, Bossuet dilate chez ses filles les hardiesses du saint amour. Il
s’applique, en les dirigeant, moins «à détruire qu’à édifier». Ni
janséniste, ni quiétiste, vigoureuse et suave, large et pourtant
précise, sa discipline veut pour fruits la santé, l’alacrité joyeuse,
«l’embonpoint spirituel». Il sait que le Maître a dit: «Je suis venu
pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient plus abondante». La vie
parfaite ne doit pas ressembler à la mort.
VII
BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES
Dès sa jeunesse, en des heures de recueillement semblables à celles où
il notait sa méditation sur la brièveté de la vie, Jacques Bénigne avait
dû s’interroger: que suis-je venu faire en ce monde? Et, sans doute, il
s’était répondu: sauver mon âme, et, à cette fin, être un témoin de la
vérité. Devant qui surtout? En face des errants qui la méconnaissaient,
des hérétiques et des libertins. Sa profession de foi, au pied de
l’autel des Martyrs, signifiait l’intelligence d’une vocation
d’apologiste. Seulement, les libertins, Pascal les étreignit dans des
colloques si douloureux qu’il paraissait, comme s’il avait été l’un
d’eux, sentir la détresse de leur état misérable. Bossuet ne les
affronta qu’en des rencontres intermittentes, par de rapides
apostrophes. Ils étaient trop loin de lui; leur espèce avait peine à
prendre corps devant sa foi. Son gibier, ce fut l’hérésie.
En mesurant contre elle sa force convaincante, il suivait une mission
manifeste; il écoutait aussi un attrait spontané. La partie batailleuse
de son tempérament se faisait une fête de s’élancer à d’immenses
controverses; son imagination le ramenait aux siècles d’un saint Irénée,
d’un saint Cyprien, d’un saint Augustin, des grands autoritaires de la
foi qui, dans le bouillonnement des sectes et les fureurs du paganisme
déclinant, imposèrent, maintinrent l’orthodoxie. Il s’armait de leurs
arguments; il invoquait leur exemple.
Mais le premier visage que lui montra l’hérésie resta pour son regard
l’essentiel: la face contradictoire, sourcilleuse de la Réforme, avec la
ride du fanatisme entre ses yeux irrités.
Les protestants, en France, avaient cessé d’être une puissance
politique. Presque partout ils défendaient néanmoins des bastions de
résistance morale, le principe sectaire d’une foi qui niait celle du
royaume. Hors de France, Leibniz pourra sans exagérer, écrire, en 1700,
que le Nord de l’Europe leur appartient. L’Angleterre, après la chute
des Stuarts, allait retomber sous leur joug. De Genève à Stockholm ils
étendent une lourde tache.
Bossuet, lorsqu’il vint à Metz, trouva une ville agitée par l’hérésie
depuis le temps des Albigeois. Les religionnaires messins avaient le
nombre, l’influence, l’argent. Beaucoup de médecins, d’avocats, de
commerçants étaient de leur parti. Ils siégeaient à l’hôtel de ville;
ils dominaient dans la milice. Des receveurs protestants levaient les
impôts. Les écoles des religionnaires prospéraient; des prédicants
évangélisaient les campagnes; à Metz, quatre ministres assuraient le
gouvernement de leur Église. Le plus éloquent, Paul Ferry, était pasteur
depuis l’âge de dix-neuf ans; on estimait son savoir, sa probité, ses
mœurs honnêtes; une estampe le montre dans sa robe pastorale à larges
manches; un col blanc, une barbe en pointe éclairent doucement la
mélancolie d’un visage d’apôtre qui aurait pu être un visage de saint.
Sa parole avait de l’onction: homme courtois et modéré, il répugnait au
fanatisme. Il admettait la discussion avec les catholiques.
Ceux-ci l’acceptaient ou la provoquaient hardiment: les Jésuites, depuis
1622, tenaient à Metz un excellent collège; ils avaient établi dans la
cathédrale des conférences contradictoires; ils allaient écouter le
prêche des ministres et les ministres assistaient à leurs sermons.
Bossuet n’inventa donc point sa méthode de controverse; mais il la fit
plus puissante par la jeune fougue de sa dialectique; il y porta son
éloquence et sa charité.
Il visait à rendre aimable aux dissidents la religion catholique, à
éviter dans les débats toute violence; car, disait-il, «c’est faire une
assez grande peine aux gens que de leur montrer qu’ils ont tort, et en
matière de religion». Ferry avait composé un catéchisme où il prouvait,
naturellement, que la Réformation avait été nécessaire; avant elle, il
l’admettait, on pouvait se sauver dans l’Église romaine; après, on ne le
pouvait plus.
Bossuet entreprit de la réfuter, en tirant de ses propres principes des
vérités catholiques. L’avertissement conjurait ses adversaires «de lire
cet écrit en esprit de paix et d’en peser les raisonnements avec
l’attention que méritent des matières de cette importance». «J’espère,
appuyait-il, que cette lecture leur fera connaître que je parle contre
leur doctrine sans aigreur contre leurs personnes, et qu’outre la nature
qui nous est commune, je sais encore honorer en eux le baptême de
Jésus-Christ que leurs erreurs n’ont pas effacé».
Le catéchisme de Ferry n’était point une citadelle imprenable. Il
déformait le dogme catholique, prétendant, par exemple, que l’Église
donne à Jésus-Christ des adjoints en la Rédemption. A quoi Bossuet
répondait d’un ton superbe: «Nous confessons et enseignons à la gloire
de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’une seule goutte de son divin sang,
voire même une seule larme et un seul soupir suffisaient à racheter
mille et mille mondes». Mais surtout, si l’Église a bien conduit ses
enfants jusqu’en 1543, pourquoi ne le saurait-elle plus ensuite? Ferry
alléguait que les fidèles, jusqu’alors, étaient ignorants, n’ayant pas
eu la révélation de la véritable Église, et que l’Église romaine n’était
pas ce qu’elle est devenue depuis. Bossuet, «chargeant, comme disait
Montaigne, dans le fort du doute», l’accule à cette évidence: si
l’Église est d’institution divine, elle n’a pu cesser d’être et d’_être
visible_. Où était-elle avant 1543, sinon dans l’unité catholique? Si
elle n’y est plus, c’est qu’elle n’y fut jamais, qu’il n’y a donc point
de véritable Église.
Conclusion qui ne gênerait guère les néo-protestants du XXe siècle; mais
elle inquiéta le dogmatisme naïf d’un Paul Ferry. Au fond, il sentait
mal défendable le paradoxe de la Réforme: avant nous, il n’y avait plus
rien. Quoi donc! Le Christ aurait délaissé, presque aussitôt après
l’avoir fondée, son Église? Pour la ramener au vrai, il aurait attendu
quatorze ou quinze cents ans? Ferry souhaita sincèrement, semble-t-il,
le retour à l’unité, sous réserve de maintenir les doctrines qui lui
étaient chères; il n’aurait admis ni le catéchisme de Trente, ni
l’efficacité intrinsèque des sacrements, ni la Présence réelle, ni la
suprématie romaine; en un mot, il serait volontiers redevenu catholique,
à condition de rester protestant. Leibniz prendra, plus tard, la même
position. C’est pourquoi la réunion des Églises ne pouvait aboutir. Mais
Bossuet se comporta jusqu’à la fin, comme si elle était espérable.
A l’égard de Ferry, comme du ministre Claude et de bien d’autres il
soutint la modération d’un débat entre honnêtes gens sur le terrain du
sens commun et de principes non contestables.
Ses discussions avec Ferry les mirent tous deux sur un pied d’estime, de
confiance, même d’amitié. Une de ses lettres marque bien la qualité de
leur commerce: «J’envoie apprendre des nouvelles de votre santé et vous
supplier de me mander quel jour nous pourrons conférer ensemble. Ce
sera, dès aujourd’hui, si votre commodité le permet, sinon, le jour que
vous en aurez le loisir. Je me rendrai chez vous et à votre
bibliothèque, vous suppliant seulement que nous soyons seuls et en
liberté. Songez à votre santé, et croyez que je suis parfaitement à
vous».
Bossuet, après chacun de leurs entretiens, en notait l’abrégé, pour que
Ferry pût le relire. Nous avons ainsi la substance de leurs
explications. Bossuet l’amenait presque à reconnaître: «Les dogmes de
l’Église catholique, sur lesquels roule la dispute, laissent entiers les
fondements du salut». Mais Ferry, soudain, avait peur de trop concéder:
«Au cas où ceux de la religion accorderaient que la doctrine catholique
ne détruit pas les fondements du salut, prétendra-t-on, après cet aveu,
les pouvoir obliger par là à professer la religion catholique?»
Bossuet se défendit d’en avoir eu la pensée. L’Eucharistie gênait leur
entente. Mais Ferry convint à la longue que «sur la transsubstantiation
les catholiques raisonnaient plus conséquemment que les luthériens».
Bossuet, tout joyeux de cette victoire, s’écria: «Puisqu’on a pu
convenir de cet article, il y a grande espérance de s’accorder dans les
autres points». Sur les prières pour les morts, Ferry avait déjà
confessé, dans son catéchisme, que nos pères, avec cette croyance,
avaient pu se sauver. La _justification_ les arrêta davantage. Ferry
finit par le comprendre: la question était dans des mots ou dans des
choses de néant.
Pourtant il ne se convertit point. Un homme d’âge, ministre considéré, à
moins d’un miracle intérieur, change difficilement de religion. Il avait
peur devant les fanatiques du parti. Ceux-ci le rangeaient parmi les
suspects qu’ils dénommaient «les accommodeurs». Des lettres anonymes,
des pamphlets paralysaient sa bonne volonté. On lui présenta un mémoire,
souscrit de dix-huit ou vingt ministres, et avouant «qu’on peut se
sauver dans l’Église romaine». Il refusa d’y souscrire. «Jamais,
déclarait-il, je ne me séparerai de mes frères et collègues. Je ne
quitterai jamais rien de la vérité. Tout ce que je promets à MM. de
l’Église romaine est d’ouïr les adoucissements ou éclaircissements
qu’ils me voudront donner sur les controverses, puis de leur en dire mon
sentiment, en bonne conscience, toujours sans aucun engagement.»
Avant de mourir, écrivant ses dernières dispositions, il ne recommandait
rien davantage que le manuscrit de sa réponse à M. Bossuet (la réponse à
la réfutation du catéchisme). Et il demandait que son corps fût «mis en
repos au cimetière de ceux de la religion dont il a toujours fait et
espère faire profession jusqu’à la mort.»
Malgré tout, Bossuet n’avait point perdu son temps avec lui. De leurs
disputes il conclut que l’entêtement des calvinistes tenait pour
beaucoup à l’ignorance de la vérité. Donc il devait la leur faire
connaître par des écrits et non seulement par des colloques. De là
sortit l’_Exposition de la doctrine de l’Église catholique sur les
matières de controverse_, le plus important de ses livres, si l’on en
considère les effets immédiats et la diffusion éclatante. Il fut traduit
en italien, en allemand, en anglais, en flamand. Jurieu, après l’avoir
défini «le livre le plus doux, le plus sage, le plus modéré qu’on puisse
imaginer», se prit à gémir sur «les grands et funestes ravages faits par
lui dans la cité sainte». Beaucoup de protestants accusèrent Bossuet
«d’astuce», soutenaient qu’il avait «plâtré» ou tronqué la religion
catholique, pour la rendre plus acceptable.
En fait, l’_Exposition_ dégage dans une parfaite limpidité la croyance
de l’Église sur les points où «ces Messieurs de la religion prétendue
réformée» la défiguraient. Il justifie les dogmes, au nom de la
tradition, en partant des données de la foi que les calvinistes
admettaient comme les catholiques. Mais il expose, il ne prouve pas.
Pour les protestants aussi, trois ans après, en 1682, il composa son
_traité de la communion sous les deux espèces_. Ils objectaient _la
coupe_ comme un obstacle à la réunion des Églises. Bossuet s’éleva
contre la fausse importance qu’on y mettait: «Il semblerait que tout le
christianisme consiste à recevoir les deux espèces du Sacrement! On ne
parle plus que de cette raison de rupture; et nous entendons dire de
tous côtés qu’on pourrait s’accommoder sur tout le reste». Il remontra
sans peine que la liberté d’user d’une seule des deux espèces ou des
deux correspondait même à la pratique des premiers siècles; car des
martyrs, des saints ont communié avec le seul pain et n’en ont pas moins
reçu tout le sacrement. Il inclina, dans la suite, à croire possible,
pour les régions converties, le rétablissement de la coupe.
Mais préparer des conversions ne suffisait pas; il fallait soutenir «les
réunis», les protéger, parfois les nourrir. Devant une assemblée de
charité, prêchant sur _les souffrances_, Bossuet lançait aux catholiques
cette admonition: «Vous dirai-je la honte de l’Église? Non, ces pauvres
catholiques n’ont pas d’habit, ils n’ont pas de nourriture... Le
désespoir ne rendra-t-il pas à l’hérésie ces hommes que lui enleva
l’Église? Ah! si ce malheur arrivait, nous rendrons compte de ces âmes».
Une femme admirable, Alix Clerginet, avait fondé une communauté de douze
sœurs ouverte «à tout ce qu’elle pouvait contenir de filles
religionnaires ou juives qui s’y viendraient réfugier pour être
instruites dans la doctrine de vérité et dans une piété vraiment
chrétienne». Bossuet fit pour elle un règlement dont plusieurs articles
représentent toute sa prudence et sa largeur d’esprit: «Pendant quinze
jours, quand une fille arrivera, personne d’une autre religion ne pourra
l’entretenir ni la voir. Après quinze jours, elle sera soumise à un
examen; l’évêque ou son vicaire général s’assurera de ses dispositions.
Les sœurs devront instruire ces filles avec patience, avec une charité
sincère, en s’humiliant avec elles... On les formera au travail, elles
resteront en apprentissage jusqu’à ce qu’elles soient aptes à entrer en
condition ou à se marier. Si quelqu’une d’entre elles venait à faillir,
elle trouvera un asile chez une personne charitable...»
Il s’occupait aussi des juifs, relégués au bout de la ville, dans le
quartier Saint-Ferron, où leurs familles s’entassaient en des maisons de
cinq à six étages. Certains jours, ils étaient contraints d’assister,
dans la cathédrale, aux conférences qui leur étaient destinées. La file
des chapeaux jaunes et des houppelandes pouilleuses se dégorgeait par
les mêmes rues; les huées des gamins les escortaient. Bossuet ne semble
avoir aperçu chez Israël que l’énigme de sa déchéance, signe d’un
châtiment indicible. Il s’étonnait à l’aspect «de ce peuple monstrueux
qui n’a ni feu ni lieu». Mais il accueillait avec une dilection
évangélique les juifs convertis.
L’un d’eux, Raphaël Lévy, devenu prêtre de l’Oratoire, sous le nom de
Louis de Byzance, lui narra l’aventure du faux prophète, Sabbati Izebhi,
lequel se fit adorer à Smyrne, à Constantinople, à Jérusalem, comme le
vrai Messie. Les juifs vendaient tout pour le suivre; de Metz, des
députés de la synagogue se rendirent à Andrinople pour mettre à ses
pieds leurs présents. Ensuite ils apprirent que leur Messie s’était fait
musulman; le sultan l’avait nommé capitaine avec une belle solde; mais,
comme il continuait à vouloir jouer son rôle messianique, on le mit en
prison, où il mourut.
En démontrant aux juifs de Metz que toutes les prophéties étaient
consommées en Jésus, seul vrai Messie, Bossuet décida quelques-uns à
recevoir le baptême. Nous avons dit sa bonté persévérante pour
l’instable Charles de Veil. Or, Veil avait un frère puiné dont Louis XIV
avait été le parrain et qui prit, baptisé, le nom de Louis de Compiègne.
Celui-ci fut nommé interprète des langues orientales à la bibliothèque
du Roi. Bossuet, à Versailles, l’admit aux conférences d’exégètes,
d’historiens, de théologiens qu’il présidait familièrement, au «petit
concile». Comme son frère aîné, Louis de Compiègne passa en Angleterre,
émigra de croyance en croyance.
Chez les Anglicans eux-mêmes, les livres de Bossuet firent des
conversions. Milord Drummond, comte de Perth, lui voua une admiration si
enthousiaste qu’il lui écrivait: «Ah! Monseigneur, j’achèterais avec
joie trois heures d’entretien avec vous en allant nu-pieds jusqu’à Meaux
et demandant mon pain tout le chemin.» Mais, quand il le pouvait,
Bossuet aimait beaucoup mieux aborder les hérétiques dans des entretiens
que par l’entremise des livres. Il disait, non sans hyperbole: «Par les
écrits rien n’avance; au lieu que la vive voix tranche court.» Sa
méthode réussissait, éclairer les intelligences, exposer la vérité et
non contredire les opinions. «Rien n’est plus nécessaire que la douceur,
qui seule peut nourrir la charité». Il eut des rapports avec
l’anatomiste danois, Nicolo Stenon qui, deux ans après, abjura la foi
luthérienne à Florence. Un petit-neveu de Stenon, Winslow, luthérien
aussi, devait, en octobre 1699, abjurer dans la chapelle de M. de Meaux:
et il prit le nom de Bénigne.
Les deux frères Dangeau lui durent infiniment, le cadet surtout,
Courcillon qui, sans lui, ne serait jamais devenu catholique. Trois mois
plus tard, Turenne abjura, et, peu après, son neveu, le comte de Lorge.
Bossuet ne s’employa pas seul à séparer Turenne du calvinisme; mais
leurs entretiens pesèrent fortement sur sa détermination. Sa nièce, Mlle
de Duras, hésita jusqu’en 1678. Elle prit son parti, quand elle eut
assisté, chez la comtesse de Roye, le 1er mars, à la conférence de
Bossuet avec M. Claude, président du consistoire de Charenton.
M. Claude avait combattu, en 1661, au synode de Nîmes, dont il était le
modérateur, un projet de _réunion_; il avait empêché, autant qu’il
l’avait pu, la conversion de Turenne. C’était un tempérament de
missionnaire plébéien et rude, mais avec beaucoup de souplesse et un
parfait empire sur lui-même. Il résista d’abord au projet d’une
conférence, enfin se piqua d’honneur et accepta ce duel courtois. La
dispute se concentra sur la question de l’autorité dans l’Église. Tous
deux en écrivirent la relation; celle de M. Claude est prolixe,
languissante. Bossuet reprit là son invariable argument: l’Église vraie
doit être visible; il faut, pour la reconnaître, des signes et des
moyens extérieurs, donc une autorité. Les ministres enseignent, au
rebours, que cette Église visible peut cesser d’être sur la terre,
qu’elle peut errer dans ses décisions; que croire en elle c’est croire à
des hommes. Si elle décide quelque chose, doit-on se soumettre sans
examiner? M. Claude dut reconnaître que non. «Alors, objecta Bossuet, un
particulier, une femme, un ignorant, quel qu’il soit, peut croire et
doit croire qu’il lui peut arriver d’entendre mieux la parole de Dieu
que tout un concile et que tout le reste de l’Église.» Alors, il y a
autant de religions que de têtes...
La conférence, commencée à trois heures, n’était pas terminée à sept.
L’auditoire, composé principalement de huguenots, soutenait d’une
silencieuse ardeur la dialectique de M. Claude. Bossuet réservait pour
la fin la plus grave de ses questions: «Je lui demandai si un fidèle qui
recevait pour la première fois des mains de l’Église l’Écriture sainte
était obligé à douter, et ensuite à examiner si le livre qu’elle lui
mettait en main était vraiment inspiré ou non. Si le fidèle examine et
doute, il renonce à la foi, et il commence la lecture de l’Évangile par
un acte d’infidélité; et, s’il ne doute pas, il reçoit donc sans
examiner l’autorité de l’Église qui lui présente l’Évangile.»
M. Claude répondit: «Le fidèle n’est pas infidèle ni incrédule; il
ignore. Les fidèles, en cet état, n’ont qu’une simple persuasion humaine
fondée sur la déférence qu’ils avaient pour leurs parents.»
«S’ils n’ont qu’une persuasion humaine, dis-je, ils n’ont qu’une
persuasion douteuse; donc ils doutent de ce qui est, selon vous, tout le
fondement de la foi.»
Bossuet analyse l’acte de foi par lequel nous croyons l’Écriture Sainte
comme parole de Dieu. Acte qu’inspire le Saint-Esprit; mais de quel
moyen extérieur le Saint-Esprit se sert-il pour nous faire croire
l’Écriture Sainte? «Je dis que c’est l’Église, son autorité. Dès le
symbole on parle au chrétien de l’Église universelle et on la lui
propose à croire sans lui parler de l’Écriture; il faut qu’il croie que
l’Église ne se trompe pas en lui donnant cette Ecriture; comme il en
reçoit l’Écriture, il en reçoit d’elle-même l’interprétation.» Ici, M.
Claude décocha la plus dure flèche de son carquois, une objection,
d’ailleurs, qui pouvait se retourner contre la foi protestante
elle-même:
«Par cet argument, vous feriez conclure chacun en faveur de son
Église... C’est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme
il est, que toutes les religions sont bonnes.»
M. Claude prétend qu’à cette parole Bossuet fut troublé; Bossuet
reconnaît «qu’il trembla» pour son auditoire, surtout pour Mlle de
Duras, dont la conversion ou l’incroyance allait sortir du débat: «La
solution de ce doute me paraissait claire; mais j’étais en peine comment
je pourrais la rendre claire à ceux qui m’écoutaient». Au dire de M.
Claude, cet embarras fut visible sur la figure de Bossuet; dans sa
réponse à un écrit de M. Claude, Bossuet le nie; le détail importe peu.
Mais il faut bien reconnaître que sa réplique ne tranche pas le nœud du
problème: Pourquoi un catholique possède-t-il des raisons de croire sa
religion vraie, des raisons que ne peut avoir ni un mahométan, ni un
bouddhiste, ni un huguenot? L’argument d’autorité suffira toujours à la
masse des fidèles, dans toute religion. La plupart des protestants,
comme les autres, restent protestants parce qu’ils gardent comme vrai
l’enseignement reçu de leur famille et de l’Église dont ils sont.
Néanmoins, une foi sérieuse ne subsiste guère sans une adhésion
réfléchie; le croyant, à de certaines heures, confronte avec les autres
religions la sienne et conclut qu’elle seule détient les signes de la
vérité.
L’habile diversion de M. Claude pouvait entraîner Bossuet hors du point
central de la dispute, dans une apologie trop générale du catholicisme.
Bossuet, une minute ébranlé, retrouva son sang-froid, ramena
vigoureusement l’adversaire dans le champ-clos où il s’assurait
l’avantage:
«Dès que vous tenez pour certain que l’Église, même la vraie, peut nous
tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l’Église, que
l’Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d’une foi humaine,
reprit M. Claude, mais non d’une foi divine. Or, la foi humaine,
repris-je, est toujours fautive et douteuse; il doute donc si cette
Écriture est inspirée de Dieu ou non.»
M. Claude revint obstinément, maladroitement à sa formule: Il ne doute
pas, il ignore.
--Hé bien, laissons là les mots, poursuivit Bossuet, tout d’un coup
maître du terrain. Il n’en doute pas, si vous voulez; mais il ne sait si
cette Écriture est une vérité ou une fable. Il ne peut donc pas, sur ce
point, faire un acte de foi divine ni dire: Je crois, comme Dieu est,
que l’Évangile est de Dieu même.
M. Claude avoua qu’il ne peut pas faire cet acte.
--Hé bien! Monsieur, conclut Bossuet victorieusement, c’est assez. Enfin
il y a donc un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l’Évangile
n’est pas une fable; on lui donne cela à examiner; voilà où il faut en
venir quand on donne à examiner après l’Église.»
M. Claude se leva, Mlle de Duras aussi. «La conversation» avait duré
cinq heures. Bossuet l’avait seulement suspendue quelques minutes pour
se recueillir et demander à Dieu l’inspiration. Mlle de Duras l’avait
interrompue aussi en pressant les orateurs de conclure par oui ou non.
Elle sortit dans un grand émoi; Bossuet continuait à craindre d’avoir
soutenu la vérité trop faiblement pour la convaincre. Mais il la revit,
lui représenta mieux encore ce qu’il jugeait l’essentielle contradiction
de la Réforme: se dire la vraie Église, et faire au croyant un devoir
d’examiner si elle est vraie. Le 22 mars, Mlle de Duras abjura entre ses
mains.
* * * * *
Il aurait suffi d’étendre à toute la France la méthode heureuse de
Bossuet; la Réforme semblait minée, fléchissante. Théodore Maimbourg
avouait: «De tous côtés on nous quitte ou l’on est sur le point de nous
quitter; et l’on ne fait autre chose que chercher une belle porte pour
sortir et se retirer.» Le Roi ménageait aux convertis des pensions et
des emplois honorables. Les convertis publiaient les motifs de leur
changement. Les obstacles qui retardaient la _réunion_ s’émiettaient.
Cependant, Louis XIV, dès les premiers temps de son règne, fort attaché
à la religion des rois très chrétiens, s’était mis en tête de ruiner
dans son royaume l’hérésie; elle lui déplaisait comme un ferment de
dissidence dangereuse pour l’unité. Sa modération l’éloignait des
mesures violentes. Son mot à un gentilhomme protestant, Ruvigny, livre
en termes exacts sa pensée d’alors:
«Le Roi mon grand-père vous a aimés; et le Roi mon père vous a craints.
Mais moi, je ne vous crains ni ne vous aime.»
Avec le temps il se rendit compte quels appuis la Réforme pouvait
attendre de l’étranger. Il voyait en elle, bien que les réformés fussent
de loyaux sujets, une redoute installée au cœur de ses États par ses
ennemis. Il comparait le traitement dont jouissaient les huguenots en
France aux rigueurs atroces que les catholiques enduraient en Angleterre
ou en Suède; et il se trouvait trop généreux.
Pressé par Louvois, il rétrécit peu à peu les libertés que l’Édit de
Nantes concédait aux religionnaires. M. Hébert, curé de Versailles, qui
avait suivi de près les événements, note dans ses _Mémoires_ les phases
des restrictions: «Il cassa les chambres de l’Édit et les réunit à ses
parlements; il écoutait volontiers les plaintes que les évêques lui
faisaient de leurs manœuvres; il ordonna qu’en chaque prêche un
commissaire de sa part y assisterait pour examiner de près ce qu’ils
diraient et pour les empêcher d’invectiver contre la religion
catholique, ce qui faisait auparavant un des points essentiels de leurs
sermons. Lorsqu’ils s’échappaient dans des déclamations contre les
articles de notre sainte religion, le Roi faisait fermer ou même
détruire leur temple, faisait interdire le ministre qui avait mal parlé
et le bannissait de son royaume. Sur les plaintes des évêques qui
représentaient à Sa Majesté que certains temples avaient été bâtis
depuis le fameux Édit de Nantes, il ordonnait par de bons arrêts qu’ils
seraient incessamment abattus.»
L’assemblée du clergé, en 1682, avait agité déjà des projets plus
sévères. Son _Avertissement pastoral_ menaçait les réformés d’une
catastrophe. Bossuet obtint qu’on l’ajournerait. Mais, en 1685, une
autre assemblée se tint où il ne vint pas; le parti extrême y prévalut;
les évêques demandèrent au Roi, en vingt-neuf articles, d’ôter aux
protestants tous droits civils et toutes charges. Le Roi promit de
prendre en considération leur avis.
Il réunit une commission qui opina dans le même sens. Le nombre des
convertis, depuis plusieurs années, allait en croissant; le clergé
croyait qu’un coup rudement frappé soumettrait les réfractaires,
jetterait à bas l’édifice lézardé de la prétendue Réforme. «Le Roi,
continue M. Hébert, se voyait si fort absolu dans son gouvernement qu’il
était persuadé que personne n’eût osé ou n’eût pu contredire ouvertement
à ses ordres; d’ailleurs, ayant fait travailler efficacement à la
conversion des plus grands seigneurs qui étaient nés dans l’hérésie...
il savait qu’ils n’auraient pu trouver aucun chef qui eût eu le pouvoir
ou la hardiesse de se mettre à leur tête.»
Comment Bossuet, sans nul doute averti des dispositions du Roi,
n’essaya-t-il aucune démarche pour lui remontrer l’erreur des violences
où l’on s’engageait? On doit dire à sa décharge que le Roi ne le
consulta point. Malgré tout, il aurait pu hasarder une requête, défendre
le système de douceur et de patience qui avait, au dire d’Arnauld,
conduit à l’abjuration trente mille protestants au moins. En eut-il même
l’idée? Les rares lettres où il commente la révocation l’approuvent. Il
admettait que le Roi eût le devoir de mettre à la raison par la force
des séditieux. Mais les protestants n’étaient pas, à l’égard du prince,
des rebelles; ils ne l’étaient qu’envers la religion, surtout quand les
ministres, soit par fanatisme, soit dans la peur d’une désertion
générale, contredisaient et vilipendaient, devant les assemblées,
l’Église catholique. _Ceux du Midi_ devinrent des factieux, on les fit
tels, en les poussant à bout. Car il faut bien concevoir l’état d’esprit
de ces hommes qui voyaient leurs temples abattus, leurs livres saisis ou
voués au feu, leurs biens confisqués, leurs femmes enfermées dans des
couvents, leurs enfants enlevés de leur maison, confiés à des
catholiques ou mis dans des hôpitaux, leurs frères bannis, en fuite,
condamnés aux galères, pendus. La persécution leur mit les armes à la
main; le vieux tison des guerres civiles, chez eux mal éteint, se
renflamma tout d’un coup avec furie; et, les deux partis s’exaspérant,
on en vint aux excès que la rancune huguenote devait tourner en légende.
A distance, la révocation nous apparaît une faute énorme. Au lieu
d’établir entre les Français plus d’unité, elle a rompu la France en
deux; elle a préparé pour Louis XIV les désastres de la fin; elle a
forgé contre la monarchie et l’Église des haines qui se perpétuent. Cet
essai d’exclusion a échoué; c’est pourquoi nous le jugeons d’autant plus
néfaste. Mais, sur l’heure, la France y applaudit. Bossuet, comme tout
le monde, a cru juste et salutaire l’acte royal; et il découvrit alors
plus nettement que la foi protestante menait au déisme, à l’indifférence
des religions. L’aveu obtenu de M. Claude: «Il y a un point où le fidèle
ne sait plus, d’une foi divine, si l’Évangile est fable ou vérité»,
devint, pour son esprit, une évidence écrasante; certain que les
ministres _voulaient_ aboutir à cet état de doute socinien, il conclut:
Ce sont des monstres: le roi a bien fait d’en purger la France.
Il pensait avec la plupart des évêques trouver dans saint Augustin des
arguments qui autorisaient les rigueurs contre les hérétiques. Saint
Augustin approuve qu’on réprime durement les Donatistes et les
Circoncellions. Mais Bossuet commet ici la même confusion de plans qu’à
l’égard du théâtre après la lettre du P. Caffaro. Les Circoncellions,
affreux bandits qui rançonnaient et suppliciaient les chrétiens
orthodoxes, ne peuvent être assimilés aux huguenots d’avant la
révocation, pas plus que les pièces de Molière et de Racine aux
turpitudes de la scène antique.
Dans une lettre à un réfugié, Bossuet, pour justifier les traitements
que subissaient les religionnaires, rappelle Servet brûlé sur l’ordre de
Calvin. Il aurait pu sans peine amplifier le tableau des horreurs faites
ou causées, depuis la Réforme, par les protestants. Mais leurs furies
passées n’excusaient pas la dureté des catholiques envers un parti plus
faible et qu’on se croyait sûr d’anéantir.
En pratique, sa bonté atténua de son mieux cette erreur de jugement. Le
ministre Dubourdieu lui rendait ce témoignage: «Il n’emploie que des
voies évangéliques pour nous persuader de sa religion.» Il établit
d’abord des conférences à l’évêché où il faisait venir les nouveaux
convertis. Ces réunions furent infructueuses; les anciens
religionnaires, se retrouvant en nombre, prenaient le ton haut,
s’aigrissaient. Au sortir des conférences, ils rétractaient ce qu’ils
avaient signé. M. de Meaux y substitua des entretiens particuliers où il
appelait tantôt une famille, tantôt une autre. Les huguenots du diocèse
se composaient principalement de pauvres vignerons entêtés par
ignorance; seule, une douceur patiente pouvait les instruire et les
ramener. Bossuet, en 1686, déclarait avec tranquillité:
«Ni chez moi, ni bien loin aux environs, on n’a pas seulement entendu
parler de ce qui s’appelle tourments. Je ne réponds pas de ce qui peut
être arrivé dans les provinces éloignées où l’on n’aura pu réprimer
partout la licence du soldat».
Il est bien vrai que «les tourments», précisons les tortures, furent, en
général, épargnés aux réfractaires. La preuve nous en est fournie par la
lettre de Pierre Frotté à Bossuet, réquisitoire haineux, mais où il
n’argue contre M. de Meaux que des griefs assez misérables. Ce moine,
pourvu d’une cure qu’on lui ôta en raison de sa conduite scandaleuse,
passa en Hollande, se fit calviniste, et fut tué, à Rotterdam, dans une
querelle avec les gardes d’un temple. Frotté lui impute des faits qui
étaient à la charge de l’intendant; ou bien il lui reproche comme un
crime d’avoir intercédé pour des condamnés à mort, afin que leur peine
fût commuée en celle des galères, car, dit-il, «les galères sont pires
que la mort». Il prétend que Bossuet aurait voulu convertir de force, à
Claye, le sieur Isaac Cochard, aubergiste, qui était moribond. «Et comme
il résista, ne criâtes-vous pas à la porte que, sitôt qu’il serait mort,
on le jetât à la voirie comme un chien?»
L’accusation est risquée sous une forme interrogative; Frotté n’est pas
sûr de ce qu’il avance; c’est un vilain bruit peu vraisemblable:
«J’évite autant que je puis, écrivait Bossuet à Guillaume de la
Brunetière, le 26 février 1687, de donner occasion à la justice de sévir
contre _le mort_, parce que je ne vois pas que ce supplice fasse bon
effet». Le spectacle d’un cadavre traîné sur la claie, surtout s’il
s’agissait d’une personne considérée dans le pays, déplaisait même aux
catholiques, et outrait les huguenots.
A l’égard des vivants, les cas de sévices, dans la Brie, furent
disséminés. On ne peut citer qu’une ou deux familles nobles chez qui
l’intendant mit en résidence, quelques jours, des dragons. La menace
d’en loger suffisait à convertir les gens timides. Bossuet requit
l’intendant de faire enfermer Isaac Cochard et son fils, parce que leur
auberge était un centre de propagande. Il écrivait à Mme de Beringhen
(le 18 juin 1686): «Mme de Chevry, fausse convertie, me donne de
l’inquiétude, et il est nécessaire de la renfermer». Mais il avait
choisi pour elle Faremoutiers, sachant qu’elle aurait moins de
répugnance à séjourner là qu’ailleurs; et il ajoutait: «Pour manier ces
esprits il faut de la dextérité et de la charité».
Après une grosse assemblée de sept ou huit cents religionnaires, à
Nanteuil-le-Haudouin, quelques-uns des plus rebelles furent appréhendés,
trois ou quatre condamnés à la potence. «M. de Meaux écrivit au Roi pour
avoir leur grâce; ce que S. M. lui accorda..., et en furent quittes à
faire amende honorable dans le grand parvis de Saint-Etienne, pieds nus,
à genoux, tenant chacun une torche ardente en main et ayant la corde au
col. Quelques-uns néanmoins furent condamnés aux galères, d’autres à une
prison perpétuelle, d’autres eurent les fleurs de lys». (_Journal de
Rochard_, 20 juin 1688).
Une question grave divisa plus tard les évêques: fallait-il contraindre
«les réunis» à suivre les offices catholiques? Dans le Languedoc,
l’épiscopat, comme le pouvoir civil, imposait la messe aux
religionnaires. Bossuet, plus libéral, se demandait: «Peut-on amener à
la messe des gens qui disent tout haut qu’ils ne la croient pas?» Il
croyait qu’on ferait mieux de les en chasser. Toutefois, il proposait
cette règle: «Quand ils ne disent mot et qu’ils sont contraints d’y
venir par une espèce de police générale, pour empêcher le scandale des
peuples, encore qu’on présume et même qu’on sache d’ailleurs qu’ils
n’ont pas la bonne croyance, on peut dissimuler par prudence ce qu’on en
sait, tant pour éviter le scandale que pour les accoutumer peu à peu à
faire comme nous».
Après treize ans de rigueurs stériles, le gouvernement s’aperçut enfin
que la plupart des conversions, exigées par la crainte, couvraient un
entêtement invincible, et qu’en opprimant les réfractaires on ne gagnait
rien. Le Roi, en 1698, consulta les évêques et les principaux intendants
sur les suites de la révocation. Bossuet, dans le mémoire qu’il adressa,
ne dissimule point l’échec de la contrainte; il préconise les moyens
doux et charitables, il déconseille l’assistance obligatoire à la messe;
il ne veut pas, si les réunis sont mourants, qu’on les tourmente pour se
convertir. Il les juge incapables même du sacrement de mariage. En même
temps il déplore l’insuffisance du clergé paroissial et souhaiterait,
dans la conduite des évêques, une harmonie de vues; car, de diocèse en
diocèse, les anciens religionnaires sont traités différemment.
Il estime, comme il l’avait dit au lendemain de la révocation, qu’en
matière de conversion la politique seule échouera toujours; sans la
grâce de Dieu, peut-on se flatter de gagner à la vraie croyance tant
d’hommes qui la détestent? Il était si loin, à l’endroit des
protestants, d’un rigorisme hargneux que, dans une lettre au cardinal de
Janson (22 mai 1693), il approuvait le roi Jacques II protégeant
l’église anglicane et acceptant le serment du _test_ (lequel excluait
des charges les catholiques). Cette fois même il dépassait les bornes
des concessions permises; et il reconnut qu’il s’était trompé.
Mais il continuait à guerroyer contre les doctrines protestantes. Jurieu
incendiait l’Europe de ses libelles; il se jetait à l’extrême dans ses
principes de rébellion, ébranlait, avec la plus élémentaire sécurité de
la foi, l’ordre social. Il soutenait que l’Église avait varié depuis
l’origine, que les dogmes s’étaient formés par une croissance naturelle,
on dirait aujourd’hui une évolution spontanée. Bossuet le réfuta dans
ses _Avertissements aux protestants_, œuvre de polémiste plus que de
théologien. Selon sa méthode ordinaire, il ne discute pas les idées ni
les faits en soi; il va droit aux conséquences. Il croit avoir confondu
son adversaire en exposant l’énormité de ses opinions. Jurieu détruit
l’autorité de l’Ecriture, de Jésus et des Apôtres, assure «qu’on se
sauverait parmi les sociniens, s’ils faisaient nombre», et même «qu’on
se sauverait plus aisément parmi les ariens que parmi les catholiques».
Donc «tout ce qu’il pourra dire sera également contre lui», et M. de
Meaux s’écrie (ce qui n’est guère une démonstration): «O Dieu! quelle
patience faut-il avoir pour entendre dire des choses si avantageuses non
seulement aux sociniens, mais à tout le reste des libertins et des
impies!»
Son indignation n’en est pas moins clairvoyante. Jurieu osait tirer de
la liberté d’examen l’idéalisme le plus subversif. Le sentiment que nous
avons des choses serait, à l’entendre, l’unique preuve de la vérité ou
de l’erreur: «Nous ne croyons pas divin ce qui est contenu dans un livre
parce que ce livre est canonique; mais nous croyons qu’un livre est
canonique parce que ce qu’il contient est divin, et nous l’avons senti
comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est
auprès du feu, le doux et l’amer quand on mange».
C’est la porte ouverte aux vertiges de l’illuminisme et aux folies de la
sentimentalité. Ses maximes politiques inquiètent encore plus Bossuet.
Le droit du peuple à la souveraineté (Jurieu prétend l’établir d’après
l’Ecriture) aura pour terme fatal l’anarchie, la révolution, la
décomposition des États. Bossuet développe un robuste plaidoyer pour
l’ordre monarchique contre la démocratie instable, tyrannie des
factions.
Il se gardait, quand même, d’identifier à Jurieu toute la Réforme. Parmi
les protestants, alors comme aujourd’hui, deux tendances se partageaient
l’élite: les uns acceptaient dans la Réforme tout ce qui renverse les
disciplines traditionnelles; les autres cherchaient à concilier l’esprit
de liberté avec la discipline et même avec la hiérarchie, l’unité de
gouvernement dans l’Église. Leibniz, plus que personne, aurait voulu ce
rapprochement; il espérait de la papauté d’importantes concessions; il
mettait en avant, afin de les obtenir, cet argument pratique: «Le parti
des protestants est si considérable qu’il faut faire pour eux tout ce
qui se peut... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Rome et le bien général,
de regagner tant de nations, quand on devrait demeurer en différend sur
quelques opinions durant quelque temps?»
Il prétendait simplifier la religion, et ainsi la rendre plus
universelle. A quoi Bossuet répliquait: «Les protestants, sous prétexte
de simplicité, retranchent tous les mystères... Ils ont raffiné et
compliqué».
Leibniz, plutôt que de céder, se retranchait dans des ergotages. Il
jugeait déraisonnable de se soumettre sans réserve aux décisions du
concile de Trente. Mais Bossuet lui opposa, comme une phalange
infrangible, ses motifs d’intransigeance: «Une réunion _solide_ est
impossible sans établir un principe qui le soit. Or le seul principe
solide, c’est que l’Église ne peut errer, par conséquent qu’elle
n’errait pas, quand on a voulu la réformer dans sa foi; autrement, ce
n’eût pas été la réformer, mais la dresser de nouveau, de sorte qu’il y
avait une manifeste contradiction dans les propres termes de cette
réformation, puisqu’il fallait supposer que l’Église était et qu’elle
n’était pas. Elle était, puisqu’on ne voulait pas dire qu’elle fût
éteinte et qu’on ne le pouvait dire sans anéantir la promesse; elle
n’était pas, puisqu’elle était remplie d’erreurs».
Il y eut, entre Rome et les princes allemands de la maison de Hanovre,
des négociations engagées; il y eut aussi un projet de réunion avec les
protestants de la confession d’Augsbourg. La correspondance de Leibniz
et de Bossuet continua jusqu’en 1702; ce fut Leibniz qui la rompit. Il
déclara que «le ton décisif» de Bossuet l’avait rebuté. Il avançait,
disait-il, «des doctrines que je ne pouvais point laisser passer sans
trahir ma conscience et la vérité». En fait, des raisons politiques
ligotèrent les bonnes intentions des princes; et Leibniz ne voulut
engager ni l’Allemagne, ni lui-même dans la voie de la soumission. Il
refusa d’abdiquer cette indépendance de jugement qui avait été le pli
philosophique de sa pensée. Pas difficile, sinon impossible à faire sans
l’humilité du cœur et l’assistance divine. Là où il fut aidé par elles,
Bossuet opéra des conversions; sans elles, sa dialectique ardente devait
échouer.
* * * * *
Plus il avançait en âge, plus sa vigueur s’animait contre les fausses
doctrines. Il ne prévit que d’une façon lointaine le terrible éboulement
de la foi et des mœurs au XVIIIe siècle. Mais il voyait les erreurs,
autour de lui, renaître, à mesure qu’il les extirpait. Infatigable, il
se dressait. Il sentait de plus en plus--était-ce une reprise de ses
hérédités chicanières?--le besoin de grabeler des dossiers, d’établir
des réquisitoires, de confondre les sophismes, d’éprouver la force de
ses arguments. Richard Simon, les casuistes, la Mère d’Agréda--dont le
livre lui paraissait extravagant,--les quiétistes, que de beaux coups à
donner! L’Église ne retrouvera point, dans les temps modernes, un
lutteur comparable à Bossuet, ayant au même degré que lui la science et
le goût du combat; mais c’est la bataille du quiétisme qui révéla toute
l’énergie de ses puissances guerrières, et parfois leur excès.
VIII
LA BATAILLE DU QUIÉTISME
Ce fut plus qu’une bataille; une formidable guerre qui dura près de deux
ans et demi. J’avoue qu’en abordant la vie de Bossuet, j’étais attiré
surtout par cette période épique. Il faudrait, pour en configurer les
péripéties, un vaste livre. Je vais la resserrer en cinquante-cinq
pages. Rude perspective! Elle me contraint à dégager seulement le sens
général du conflit, ses origines et son terme, le jeu des adversaires,
leurs intentions apparentes ou secrètes.
Avant tout, dans cette affaire, comme en d’autres, on ne doit jamais
perdre de vue la fin. Le quiétisme n’était pas un fantôme; cette
déviation théologique enfermait de sérieux périls. Or, le quiétisme a
succombé; la vérité de la doctrine a eu le dernier mot. La censure du
livre de Fénelon fut juste, même nécessaire. Le débat où M. de Meaux
gagna sa cause eut la portée d’un _procès de tendance_ plus encore que
d’une querelle autour de propositions douteuses. Mme Guyon et Fénelon
avaient beau répudier les thèses brutales de Molinos; en affinant ses
principes d’erreur, ils les offraient plus dangereux. Ils faisaient
prévaloir dans la vie intérieure le sentiment sur la réflexion,
l’intuition sur la volonté, la pente à l’abandon sur l’essor actif. Ils
prétendaient rendre l’oraison commode; et ils la tournaient en une
contemplation passive, possible pour des âmes élues, mais à de rares
moments, et dans un état de pur amour presque irréel.
La doctrine de Molinos se reliait aux vieilles aberrations des
manichéens et des averroistes. Par cet espagnol du Sud, une fois de
plus, l’Inde et l’Arabie tentaient d’infondre en l’Occident le goût de
la torpeur, de l’anéantissement, avec l’illusion de s’absorber dans
l’essence divine. Les petites églises quiétistes étaient comme des
fumeries d’opium qui visaient à s’installer au cœur des couvents
d’Europe, des maisons d’éducation, des Universités, même à la cour des
rois. Sur les soixante-huit propositions extraites de la _Guide
spirituelle_ et stigmatisées par la bulle d’Innocent XI, beaucoup
ressemblent à ces proverbes insidieux que l’anglais Blake a sculptés
dans son _Mariage du ciel et de l’enfer_:
I.--Il faut que l’homme anéantisse ses puissances: c’est la voie
intérieure.
II.--Vouloir faire une action, c’est offenser Dieu, qui veut être
seul agent; c’est pourquoi il faut s’abandonner totalement à lui,
et demeurer ensuite comme un corps sans âme.
V.--L’âme s’anéantit par l’inaction, retourne à son principe et à son
origine qui est l’essence de Dieu où elle demeure transformée et
divinisée; et Dieu alors demeure en lui-même parce qu’il n’y a plus
deux choses unies, mais une seulement; et par là Dieu vit et règne
en nous...
VI.--La voie intérieure est celle où l’on ne connaît ni lumière ni
amour, ni résignation; et il ne faut pas même connaître Dieu.
VII.--L’âme ne doit penser à la récompense, ni à la punition, ni
au paradis, ni à l’enfer, ni à l’éternité.
IX.--L’âme ne doit se souvenir ni d’elle-même, ni de Dieu, ni d’aucune
chose. Dans la voie intérieure, toute réflexion est nuisible, même
la réflexion sur ses actes humains et ses défauts propres.
XII.--De même que l’âme ne doit faire à Dieu aucune demande, elle
ne doit pas lui rendre grâce, parce que l’un et l’autre sont des
actes de propre volonté.
XVII.--Le libre arbitre étant remis à Dieu, il ne faut plus avoir
aucune peine des tentations, ni se soucier d’y faire aucune
résistance, sinon négative.
XVIII.--Celui qui, dans l’oraison, se sert d’images, de figures,
d’idées ou de ses propres conceptions, n’adore point Dieu en
esprit et en vérité.
XXIII.--La distinction des trois voies est absurde.
XXXI.--Aucun contemplatif ne pratique de vraies vertus intérieures,
parce qu’elles ne se doivent pas connaître par les sens; il faut
donc _perdre_ les vertus.
XXXVIII.--La croix _volontaire_ des mortifications est un poids lourd
et infructueux; il faut donc s’en décharger.
XLVII.--Quand le démon fait violence à nos corps et le pousse à des
actions mauvaises (même entre personnes des deux sexes), il faut
le laisser agir.
LXIV.--Un théologien a moins d’aptitude qu’un ignorant à la
contemplation.
LXV.--Il ne faut obéir aux supérieurs que dans les choses extérieures;
on n’est pas obligé de découvrir son intérieur au for externe des
supérieurs.
Assurément, plus d’un mystique orthodoxe, en voulant représenter par des
mots des états incommunicables, aventura des expressions proches des
formules condamnées chez Molinos. Mais, là, elles étaient sauvées par
l’ensemble d’une doctrine exacte. Le molinosiste, au contraire, glisse
d’une sentence équivoque à une sentence immorale; la logique de son
système l’induit aux pires énormités; si la perfection se réduit à vivre
passivement, la volonté abandonne tout empire sur les sens; leur
désordre devient un mérite, quand l’âme s’y résigne, comme à une épreuve
où la résistance active serait de l’insoumission. Les actes les plus
honteux, n’atteignant point la partie supérieure d’elle-même, lui
restent indifférents.
En France, avant Mme Guyon, des manuels molinosistes circulaient sous le
manteau; et la morale n’y gagnait point: on retenait principalement du
système la licence de tout se permettre sans offenser Dieu. Philibert
Robert, le curé de Seurre, s’autorisait de Molinos pour couvrir ses
débordements; il insinuait à ses pénitentes l’indifférence quiétiste. Le
Parlement de Dijon l’avait condamné à être brûlé vif; mais il s’était
enfui à Rome; il y vivait encore caché au moment où le Saint-Office
examinait les _Maximes des Saints_. A Dijon même, Quillot, prêtre de la
paroisse Saint-Pierre, prêchait la nouvelle oraison. Mme Guyon l’avait
endoctriné. Elle eut pour directeur, à Montmartre, un prêtre nommé
Bertot, quiétiste notoire. Ces mouvements épars et timides, elle se crut
appelée à les manifester au monde. Elle deviendrait «la mère d’un grand
peuple», la prophétesse du pur amour, la femme, prédite par
l’Apocalypse, que le Dragon pourchasse dans le désert. Ses disciples,
les Michelins, avec l’assistance de Saint-Michel, domineraient les
Christophlets, les dévots fidèles aux vaines pratiques, à la prière
vocale, au désir grossier du salut.
Mme Guyon est une des figures les plus étranges de son siècle; la magie
trouble émanée de sa personne nous demeure sensible à travers ses livres
et ses lettres; je m’explique l’envoûtement qui fit de Fénelon son
esclave spirituel et causa les malheurs de ce bel esprit.
Sa vie racontée par elle-même a l’air d’un roman plutôt que d’une
histoire véridique. Elle s’avoue d’ailleurs affamée de littérature
romanesque. Jeune, elle lisait des romans jour et nuit; elle n’en
dormait plus; quand on l’arrêta, on saisit chez elle des piles de romans
populaires; elle transposait les fictions galantes en songes mystiques,
comme elle composait des opéras mystiques. Elle avait une imagination
déréglée, elle simulait avec une facilité si convaincante qu’en la
suivant on a d’abord l’envie de tout croire; puis on soupçonne les
trois-quarts des faits d’être inventés: des maladies presque à chaque
page, des tribulations et des catastrophes innombrables. Elle s’attribue
des épisodes qu’elle a lus dans une biographie de saint François de
Sales ou de sainte Chantal. Certains récits,--entre tous, la rencontre
admirable avec le mystérieux mendiant qui l’accompagna jusqu’à
Notre-Dame--semblent extraits d’anciennes légendes.
Elle confesse sa coquetterie, son orgueil, «sa promptitude», son goût du
mensonge; d’une finesse exquise; perspicace autant que chimérique.
Nullement sensuelle, et Fénelon saura la comparer à «un bassin de
glace»; mais, par l’imagination, encline à confondre les appétits
charnels avec le vol de l’esprit. Faut-il admettre que sa froideur, pour
mieux s’éprouver indifférente, se prêtait négligemment à de scabreuses
licences? M. Hébert accueille dans ses Mémoires une anecdote suspecte
qui put être fabriquée par des langues hostiles. Mais les aveux du P. La
Combe sur leur intimité sont-ils dénués de tout fondement? Il n’était
pas encore fou à cette époque-là.
L’onction de la parole, chez Mme Guyon, détenait un enchantement; elle
trouve des images charmantes: «Entre mon âme et Dieu l’entre-deux me
paraissait plus délié qu’une toile d’araignée... Je devins _souple comme
une feuille_ dans votre main tout adorable, ô mon Dieu.» Elle se voit,
perdue dans la volonté divine, «semblable à un petit poisson qui va
toujours s’abîmant dans une mer infinie.» Mais ces métaphores
enveloppent-elles autre chose que des illusions? Si nous ne pouvons
contrôler ses états intérieurs, l’exagération ou l’extravagance de ses
jugements est trop palpable. Le P. La Combe, d’après ses lettres, se
trahit assez pauvre homme, ridicule en son idolâtrie pour Mme Guyon,
dirigé par elle bien plus qu’elle ne lui obéissait, incapable de
discerner le vrai du faux, un doux fanatique prédestiné à mourir dément.
Or, voici de quels termes elle osait le parer: «Notre-Seigneur me fit
voir qu’il n’y avait aucun homme sur la terre pour lors sur lequel il
eût jeté comme sur lui des regards de complaisance... Après que
Notre-Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. La Combe et moi, dans
notre union, afin de l’épurer entièrement, elle devint si parfaite que
ce n’était plus qu’une entière unité; et cela de manière que _je ne puis
plus le distinguer de Dieu_.»
Elle opère des guérisons miraculeuses, elle possède une autorité sur les
démons. Elle verse, en vue de se mortifier, du plomb fondu sur sa chair,
et elle n’en éprouve aucun mal. Dupe de ses fictions et furieusement
attachée à leurs mirages, bien qu’elle se croie détachée d’elle-même,
insensible comme un cadavre à tout ce qui lui vient du dehors.
La mission qu’elle s’attribuait réclamait pourtant des aides
extérieures. Elle sentait bien que le P. La Combe ne suffirait pas. Dans
un songe elle vit «quantité d’oiseaux que tous poursuivaient à la
chasse. Ils venaient tous se donner à moi, sans que je fisse aucun
effort pour les avoir... Il y en eut un, d’une beauté extraordinaire, et
qui surpassait de beaucoup tous les autres... Après s’être enfui de tous
et de moi aussi bien que des autres, il se vint donner à moi lorsque je
ne l’attendais plus.»
L’oiseau merveilleux du songe allait être l’abbé de Fénelon qu’elle
connut seulement en 1689.
Au début, il se méfia d’elle; il savait ses voyages romanesques en
compagnie du P. La Combe, leur arrestation à Paris; l’_Analysis_ du
Barnabite venait d’être condamnée par l’Inquisition romaine; le _Moyen
court_ ne tarderait pas à l’être aussi. On en avait brûlé publiquement
des centaines d’exemplaires en divers lieux. Lorsqu’il la rencontra chez
la duchesse de Charost, à Beynes, il sentit pour elle peu d’attrait.
Afin de l’apprivoiser, on les mit au retour seuls ensemble, dans le même
carrosse jusqu’à Paris. Il se défendait contre l’ensorceleuse; et comme
elle voulait savoir si sa doctrine entrait aisément dans sa tête: «Cela
entre, répondit-il, par la porte cochère.»
Elle, cependant, attirée avec violence, se persuada qu’il lui était
donné comme son fils spirituel et que «son âme était collée pour
toujours à la sienne.» Ils se revirent; elle souffrit durement huit
jours, tant qu’il lui résista; après quoi elle se trouva unie à lui
«d’une manière pure et ineffable», et, désormais, d’elle à lui, «il se
faisait un écoulement continuel de Dieu.»
Il la considéra comme une sainte; il savoura dans son amitié le secret
de la quiétude. «Précautionneux» il la voyait en cachette à de longs
intervalles. Elle lui disait: «Vous n’avez pas besoin d’un autre maître
que l’expérience; il me semble que mon âme vous en dit plus que tous les
écrits.» Si on lui parlait des voies intérieures, il allait répétant:
«Mme Guyon peut être crue sur cela; elle en a l’expérience.» Ils
aimaient à se taire ensemble, à communiquer en silence avec Dieu. Nulle
sensualité ne troublait leur commerce. Fénelon déclarait qu’il avait «la
chair en horreur.» Ce qu’il éprouvait pour elle, «c’était un attachement
froid et sec», une tendresse plus intellectuelle que sentimentale. Il
souffrait d’une aridité persistante dans la prière et dans tout.
Maladif, nerveux, dyspeptique, inquiet, mécontent de lui-même, il fuyait
les émotions, comme certain d’être brisé. Il reçut de Mme Guyon, hors
des sens, le don de _s’abandonner_. Elle ouvrait à son âme anxieuse
l’idylle d’un paradis innocent, à la fois sublime et enfantin. Illusion
qu’elle exaltait par son lyrisme. Elle se voyait en songe avec l’ami,
assise parmi des fleurs sur le haut d’une vallée; tous deux se tenaient
enlacés et se disaient l’un l’autre: «Il n’y a rien de plus doux au
monde.» Ou bien elle s’éveillait avant l’aube «avec une suave et douce
occupation de lui en Dieu.» Elle caressait les fibres subtiles de sa
vanité, l’appelait «l’unique.» L’Ordre des Michelins, secte occulte
fondée par elle, était pourvu d’un «général»; ce fut lui. Des puérilités
les ravissaient; ils se donnaient des surnoms, et le pieux abbé ne
s’offensait point d’être nommé «Bibi» par «maman Téton». Elle se
comparait, en effet, à une mère, à une nourrice «qui crève de lait.»
Vivre en Dieu, auprès d’elle, suffisait pour avoir part à son
regorgement. Comme toute passion profonde, leur intimité ignorait le
ridicule. Ce qu’ils échangeaient dans leurs lettres était, d’ailleurs,
le plus souvent, d’une élévation paisible et grave; leurs propos font
penser à quelque dialogue de Platon, nourri par des réminiscences «du
bienheureux» Jean de la Croix, dont ils se croyaient les disciples.
La doctrine de l’indifférence contentait à la fois, chez Fénelon,
l’apathie et l’excessive sensibilité, le goût du simple et la pente au
clair-obscur. Il écrivait par exemple: «Mon esprit chercherait à se
prendre à quelque chose pour se soutenir... Mais je sens la main de Dieu
qui rompt toutes les branches sur lesquelles mon esprit cherche à se
raccrocher, et qui me replonge dans l’abîme obscur du pur abandon... Il
n’y a qu’à ne rien voir, qu’à demeurer en suspens comme si j’étais en
l’air, et qu’à se mettre non plus en peine de ce qui se passe au dedans,
que de ce qui arrivera au dehors!»
Si l’ambition le sollicitait sourdement (son amie lui prédisait qu’il
serait le précepteur des petits-fils du roi), quelle délivrance de _se
laisser aller_! Le quiétisme lui tint lieu d’abord d’une cure morale,
comme d’une saison à des eaux calmantes. Dans la suite, il prétendit
qu’il conservait de l’estime pour la personne de Mme Guyon, mais ne
s’était point attaché à son système. En réalité, sa dilection confondait
le système et l’amie qui le prônait. Aristocrate, homme de cénacle, il
s’appropriait une doctrine destinée à des âmes très choisies; et, comme
il répugnait «à toute contention de tête», il était charmé du _Moyen_
«court et facile pour faire oraison.» Le _Moyen court_ propose une
religion agréable et commode, réminiscence de l’_Introduction à la vie
dévote_; rien de plus simple que d’être parfait. L’oraison est
accessible à tous, tandis que très peu sont en état de méditer. Mais
c’est «l’oraison du cœur» qu’il faut pratiquer, une oraison que nulle
occupation ne doive interrompre. Les curés devraient apprendre à faire
oraison comme ils apprennent le catéchisme. «Ils apprennent à leurs
paroissiens la fin pour laquelle ils ont été créés, et pas assez à
_jouir de la fin_.» Donc, peu de prières vocales. Un seul _Pater_ sera
d’un très grand fruit:
«Le seul exercice que l’âme doit faire avec la grâce, c’est de se faire
effort pour se tourner et ramasser au dedans.» La présence de Dieu lui
devient si aisée qu’elle ne pourrait pas ne la point avoir; elle lui est
donnée par habitude, ainsi que l’oraison.
Rusbroek et d’autres mystiques avaient énoncé des vues semblables
d’après leur expérience de parfaits contemplatifs. Mais on se
représente le danger, pour une dévote vulgaire, d’être haussée à la
présomption d’une présence habituelle si facilement obtenue. Plus
d’examen de conscience (c’est Dieu qui le fait en nous); plus de
vaines austérités; inutile d’implorer la grâce; plus de contrition:
«les âmes qui marchent dans cette voie sont souvent étonnées
lorsqu’elles commencent à dire leurs péchés; au lieu d’un regret et
d’un acte de contrition, un amour doux et tranquille s’empare de leur
cœur.» Si la prière n’est «qu’une effusion du cœur en présence de
Dieu,» l’intelligence et la volonté n’ont plus qu’à se taire; «on ne
passe en Dieu que par l’_anéantissement_ qui est la véritable prière.»
Si l’on doit évacuer de sa mémoire tous les objets sensibles, on
pourrait en induire que les sacrements, les symboles, les cérémonies
sont inutiles. Que fait-on du Christ médiateur, de la conformité au
modèle divinement humain? Si l’âme ne participe au repos de Dieu qu’en
cessant d’être active, si, pour abolir en son fond l’esprit de
propriété, elle doit _perdre_ les vertus, perdre la conscience du Moi,
la perfection sera de ne penser à rien. Mais, comme l’exprime avec
esprit la pénitente dans le deuxième dialogue de la Bruyère sur le
quiétisme: «Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible
exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un
total anéantissement; elles sont vives et inquiètes; il faut qu’elles
pensent à quelque chose; si vous leur défendez les bonnes pensées,
elles en auront de mauvaises plutôt que de n’en avoir aucune.»
Le quiétisme devait pourtant plaire à beaucoup parce que c’était une
nouveauté. Aux terreurs jansénistes, à l’excès du raisonnement et de
l’analyse scrupuleuse il opposait l’oreiller délectable de l’abandon.
Pour les cœurs anxieux, usés ou las, l’indifférence ouvrira toujours
l’attrait d’un refuge, la volupté d’un suicide par inanition. En même
temps, la doctrine semblait maintenir des points d’union avec celle des
grands contemplatifs, assez pour tromper des docteurs avertis.
Fénelon, comme d’ailleurs Bossuet, connaissait mal la littérature
mystique; il s’y enfonça quand il eut besoin de justifier Mme Guyon. On
peut être surpris qu’il n’ait pas reconnu les effets vicieux de ses
tendances; mais, engoué, il jugeait, à la manière des femmes, par
sentiment. Avec une sèche acuité d’intelligence, il voyait faux. Sans
quoi, il eût aussitôt blâmé les erreurs du _Moyen court_; et, bien
davantage, dans l’_Explication du cantique des cantiques_, les
équivoques amoureuses, ou, dans les _Torrents_, des formules
d’indifférence outrées jusqu’à la folie. Car Mme Guyon n’hésitait devant
rien d’absurde: «(Pour les âmes indifférentes), affirmait-elle, il n’y a
point de malignité en quoi que ce soit; à cause de l’unité essentielle
qu’elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne
contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle.» Ou
mieux encore: «Cette âme serait aussi indifférente d’être toute une
éternité avec les démons qu’avec les anges. _Les démons lui sont Dieu
comme le reste_, et il ne lui est plus possible de voir un être créé
hors de l’ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un
diable que dans un saint, quoique différemment.»
Fénelon ne voulait point voir clair; il se laissait flatter
d’ambitieuses espérances trop bien faites pour entretenir son
aveuglement. Mme Guyon l’imaginait devenu «père d’un grand peuple»; une
fois précepteur des princes de France, il put envisager un avenir où le
roi, son entourage, le royaume et, peut-être la chrétienté seraient
acquis à la _nouvelle oraison_. Une estampe montrait le duc de Bourgogne
en berger, une houlette à la main, entouré d’animaux de toute espèce qui
représentaient les passions assujetties au pur amour. Le duc de Berry,
entre les bras d’une nourrice--c’était Mme Guyon--épanchait _les
torrents_ de grâce qu’elle recevait de l’oraison; dans un angle un
enfant nu, le duc d’Anjou, tirait de son trou un serpent, symbole des
ennemis du pur amour. Cette allégorie était distribuée dans le secret
aux Michelins avec une image de saint Michel abattant le dragon. Par son
disciple Mme Guyon fut donc en passe de gouverner elle-même un grand
peuple. Sa cousine, Mme de la Maisonfort, avait convaincu Mme de
Maintenon que l’amie du P. La Combe était une belle âme, une innocente
persécutée. Mme de Maintenon avait pris sa défense auprès du Roi; et,
remise en liberté, Mme Guyon avait su faire sa cour à Mme de Maintenon
qui goûta ses entretiens. La spiritualité du _Moyen court_ prospérait
parmi les demoiselles de Saint-Cyr: elles y découvraient la voie de la
perfection offerte à bon marché, sans les vertus qui la préparent. Les
personnages les plus édifiants de la cour, les ducs de Chevreuse et de
Beauvillier, propageaient «l’oraison de simple regard» et «l’union
essentielle.»
Le duc de Chevreuse, au dire de Mme Guyon, convia chez lui Bossuet à une
entrevue secrète avec elle. M. de Meaux aurait déclaré qu’il trouvait
fort bons le _Moyen court_ et même _le cantique des cantiques_. Sur les
_Torrents_, il aurait émis des réserves.
En réalité, il ne connaissait pas encore les ouvrages de Mme Guyon; et
ce n’est pas lui qui donna l’alerte. Un petit incident allait déjouer
les espoirs de la secte. Une élève de Saint-Cyr avait remis à l’évêque
de Chartres, Godet, un livre relié où elle avait noté des réflexions
spirituelles; il y surprit les feuillets clandestins d’un écrit de Mme
Guyon. La doctrine le scandalisa. Il avertit Mme de Maintenon. Avec son
bon sens, elle discerna la gravité des suites. Faut-il penser qu’une
jalousie obscure éperonna son zèle? Si Fénelon se perdit à ses yeux,
est-ce qu’elle lui fit un crime d’être attaché à Mme Guyon plus qu’à
elle-même? Dessous d’intentions difficiles à vérifier. Elle l’avait eu
pour directeur; il avait écrit à son usage des Réflexions spirituelles
qu’elle avait mises dans ses «petits livres secrets». Mais il mortifia
son orgueil et Godet, l’autre directeur, l’inquiéta sur sa doctrine. En
tout cas, elle ne lui retira pas aussitôt son estime et son appui.
Néanmoins il entrevit quel danger menaçait Mme Guyon et les principes
qu’il faisait siens. Il pensa prévenir tout éclat en remettant à Bossuet
lui-même l’examen des livres suspects. Une amitié profonde l’unissait à
lui; il avait confiance en son jugement comme en celui d’un père et d’un
grand docteur; et il était sûr qu’une telle démarche le flatterait. M.
de Meaux accepta en effet d’examiner les imprimés et les manuscrits de
Mme Guyon: «sa vie qu’elle avait écrite dans un gros volume, des
commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les Juges, sur l’Evangile, sur
les Epîtres de saint Paul, sur l’Apocalypse et sur beaucoup d’autres
livres de l’Ecriture.» Il les lut avec attention, en fit d’amples
extraits, «et, dit-il, durant l’espace de quatre ou cinq mois, je me mis
en état de prononcer le jugement qu’on me demandait.» Cette entrée en
scène de Bossuet, au lieu de sauver le quiétisme, allait faire éclater
la foudre.
* * * * *
On aurait tort de supposer que Bossuet ignorait le _pur amour_ ou qu’il
repoussait tout entière cette doctrine. Témoin le discours sur
l’_Abandon à Dieu_, telle phrase de ses lettres, et, dans l’oraison
funèbre de la _Palatine_, le curieux passage: «Ce qui la désespérait
surtout (quand elle se croyait damnée), c’était l’idée de ne voir jamais
Dieu, d’être éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l’aimer,
éternellement haïe de lui. «Je sentais tendrement ce déplaisir, je le
sentais même, comme je crois, _entièrement détaché des autres peines de
l’enfer_.» Le voilà, ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les
cœurs avec toute sa délicatesse et dans toute sa vérité.»
Mais son tempérament, comme sa théologie, l’éloignait des tendances
guyoniennes. Son mouvement spontané, en tout, était d’agir. «Marchez,
avancez, sortez de vous-même, ordonnait-il à Mme Cornuau, et Dieu
s’avancera vers vous.» Il aimait les notions clairement définies; il
opposait, au lieu de les confondre, le charnel et le spirituel; il
considérait comme des chimères ou des monstruosités l’exclusion, dans
l’amour, de la volonté agissante, l’indifférence à l’égard du salut. «Un
amour sans délectation, c’est un amour sans amour.»
Il apercevait dans les simagrées mystiques de Mme Guyon un ridicule, par
instants, formidable. «Dieu lui donnait (_Relation sur le quiétisme_)
une abondance de grâces dont elle crevait au pied de la lettre; il la
fallait délacer; elle n’oublie pas qu’une duchesse avait une fois fait
cet office; en cet état on la mettait souvent sur son lit. Souvent on se
contentait de demeurer assis auprès d’elle; on venait recevoir la grâce
dont elle était pleine, et c’était là le seul moyen de la soulager. Au
reste, elle disait très expressément que ces grâces n’étaient point pour
elle; qu’elle n’en avait aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que
cette surabondance était pour les autres.»
Le corps (le corsage) de Mme Guyon crevant de deux côtés, le songe
qu’elle lui confia où elle s’était vue introduite dans la chambre de
l’Epoux l’auraient fait rire (une anecdote veut même qu’il ait ri d’un
rire gaulois), si l’orgueil, l’impureté de ces divagations ne «lui eût
soulevé le cœur.» Il oubliait que Mme Cornuau lui avait communiqué le
récit d’un songe analogue.
Cependant Mme Guyon (en 1695), conseillée habilement par son ami,
demanda d’être examinée par M. de Meaux dans un couvent de son diocèse.
Il y consentit; elle séjourna six mois à la Visitation. La mère Le
Picart et les religieuses furent contentes de sa piété, de son humilité.
Elle protestait de sa parfaite soumission, se retranchait dans son
ignorance, abandonnait les erreurs qu’il lui remontrait. Mais, au fond,
elle ne renonçait à rien. Après une conversation où le théologien
l’avait réduite à l’impuissance, tellement accablée qu’elle en fut,
plusieurs jours, malade d’humiliation, après la longue lettre où,
ensuite, il réfuta ses raisons, elle concluait, reprenant l’avantage:
«Il n’était arrêté que par la nouveauté de la matière et _par le peu
d’usage qu’il avait des voies intérieures, dont on ne peut guère juger
que par l’expérience_.»
Comment aurait-elle pu justifier ses livres? Elle écrivait, dit-elle,
par inspiration, «et trop vite pour en rendre raison d’une manière
dogmatique... Lorsque je dis ou écris les choses, elles me paraissent
claires comme le jour; après cela, je les vois comme des choses que je
n’ai jamais sues, loin de les avoir écrites.» Le drame s’engageait entre
l’imagination intuitive et la raison réfléchie, entre l’expérience
visionnaire et la discipline traditionnelle.
Seulement, Mme Guyon n’est pas excusable lorsqu’elle insinue sans preuve
que M. de Meaux s’acharnait contre elle par des vues ambitieuses,
voulant plaire à Mme de Maintenon, dans l’espérance d’être archevêque de
Paris ou cardinal. En voulant le noircir, cette fausse parfaite s’est
démasquée. Il fut d’abord sa dupe; il crut en ses dispositions soumises,
en sa promesse de ne plus prophétiser ni prêcher. Elle condamna son
_Moyen court_, son _Cantique des Cantiques_; elle offrit de brûler ses
manuscrits. Il lui donna deux attestations de sa bonne conduite et lui
permit de se retirer, dans le silence, où elle voudrait.
Mais sa vigilance déjà se fixait moins sur elle que sur Fénelon. Il le
savait ébloui par la nouvelle doctrine. Dans un entretien qu’ils eurent
à Versailles (en 1694) il essaya de lui démontrer son erreur; il le
sentit obstiné «dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient
si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui
faisait la prophétesse...» Il s’effraya de cette opiniâtreté, mais se
rassura quand Mme Guyon souhaita que ses principes fussent jugés par
plusieurs théologiens, qu’à M. de Meaux on associât, avec l’abbé de
Fénelon, M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et M. Tronson,
supérieur général des Sulpiciens.
Sans tarder, Fénelon se mit à écrire sur la matière. Bossuet pensa qu’il
voulait avant tout défendre Mme Guyon; Fénelon soutient (dans sa réponse
à la relation sur le quiétisme) qu’étant visé lui-même, il songeait à sa
propre apologie et à celle de saint François de Sales, des autres saints
qui enseignent le pur amour. Il reprochait à Bossuet «de mettre la
source du quiétisme dans la définition de la charité indépendante du
motif de la béatitude.» Il semblait néanmoins, atteste Bossuet, ne
respirer que l’obéissance «et il s’adressait à moi avec une liberté
particulière, par le long usage où nous étions de traiter ensemble les
matières théologiques.»
Durant les huit ou dix mois de cet examen, Fénelon écrivit maintes fois
à Bossuet; il multipliait les éclaircissements, l’assurance d’un désir
vrai d’être éclairé. Il allait même jusqu’à cette déclaration
hyperbolique: «(si je suis convaincu d’erreur), j’irai me cacher et
faire pénitence le reste de mes jours après avoir abjuré et rétracté
publiquement la doctrine égarée qui m’a séduit». Dans la même lettre, il
se mettait aux pieds de Bossuet, avec l’accent de la plus humble
confiance: «quand vous le voudrez, je vous dirai _comme à un confesseur_
tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma
vie, et tout ce qui regarde mon intérieur».
Il lui remit, de même qu’à M. Tronson et à M. de Noailles, un écrit où
il révélait, on l’a supposé, ses sentiments sur la contrition, sur
l’impuissance qu’il éprouvait d’être affligé de ses fautes, de craindre
l’enfer ou le purgatoire, de se repentir autrement que par un acte
d’amour désintéressé.
Plus tard, dans sa Réponse à la relation sur le quiétisme: «Fallait-il,
pour un livre dont on ne devait pas être en peine après ma soumission,
violer le secret des lettres missives, et se faire un mérite de se
taire, par rapport au quiétisme, _de ma confession générale_?...»
Fénelon jouait sur les mots; il savait bien que Bossuet n’avait jamais
voulu l’entendre dans une confession sacramentelle; et Bossuet l’a,
d’ailleurs, affirmé en termes péremptoires: «Je n’ai jamais confessé M.
de Cambrai.» Les secrets de conscience que lui révéla l’écrit
confidentiel, il ne les a pas non plus violés; car il tira tous ses
arguments soit des écrits publiés par Fénelon, soit de ses mémoires ou
de ses lettres. Un propos des courtisans à Marly, qu’a mentionné M.
Hébert, n’autorise pas cette conjecture vraiment atroce: Bossuet aurait
trahi le secret de la confession!
Si, par la suite, des indiscrétions, des pressions violentes lui furent
imputables--celle d’avoir inséré dans sa _Relation_ des fragments de
lettres privées, ou encore d’avoir exigé, sous menace de damnation, que
Mme de Maintenon lui remît le mémoire confidentiel où Fénelon exposait
les motifs de son attitude--, il usa de ces procédés peu honnêtes pour
une fin qu’il jugeait suprême: sauver la doctrine, mettre à la raison,
coûte que coûte, M. de Cambrai et sa cabale.
Mais, au moment des conférences d’Issy, la guerre n’était pas encore
déclarée. «On agissait en simplicité comme on fait entre des amis». Rien
ne transpira de ce qui s’était passé entre lui et les trois docteurs;
ils s’accordaient «à ménager sa réputation précieuse», et ils cachaient
ses propensions d’autant mieux «qu’il avait moins de ménagement à les
leur montrer». Quand il fut nommé archevêque de Cambrai, Bossuet n’avait
soufflé mot de ses craintes ni au Roi, ni à Mme de Maintenon, ni à
personne d’important. Fénelon fut sacré par lui; deux jours avant cette
divine cérémonie, à genoux, et baisant la main qui le devait sacrer, il
la prenait à témoin qu’il n’aurait jamais d’autre doctrine que la mienne
(Fénelon prétend qu’il n’a jamais fait cette promesse). «J’étais, dans
le cœur, continue Bossuet, je l’oserai dire, plus à ses genoux que lui
aux miens.» Il avait foi en sa docilité, en sa rectitude. Fénelon se
méfiait-il déjà de lui? Une note assez aigre donne à entendre que «M. de
Meaux ne laissait pas de parler à ses amis dans un demi secret pire que
les déclamations publiques. Je suis très éloigné d’accuser M. de Meaux
d’avoir voulu en ce temps-là éclater contre moi; _mais, quand il
l’aurait voulu, l’aurait-il pu_? Il n’a eu de quoi l’entreprendre que
sur mon livre.»
Quelle différence de ton entre les deux hommes! D’un côté une large
rondeur de mouvements, une bienveillance loyale; de l’autre, «des
pointilles», des insinuations malicieuses, de la rancune sous un
semblant de douceur.
Fénelon signa cependant les trente-quatre articles d’Issy; _quatre_
furent ajoutés sur ses instances, et d’après ses objections. Bossuet
interpréta cette signature, tenue d’abord secrète, comme une façon de
_se rétracter_. Il mortifia ainsi Fénelon qui portait en son naturel une
hauteur, malgré sa souplesse, difficilement ployable.
Mais Bossuet considéra que les articles d’Issy étaient insuffisants. «Il
ne faut pas toujours attendre que l’ignorance présomptueuse, qui est la
mère de l’obstination, se tourne en secte formée, et dès que le mal
commence à se déclarer, la sollicitude pastorale le doit prévenir.»
Après son _Instruction pastorale_ (du 16 avril 1695), il en composa une
plus ample, l’_Instruction sur les états d’oraison_. Il y veut exposer
«les excès de ceux qui abusent de l’oraison, pour jeter les âmes dans
une cessation de plusieurs actes expressément commandés de Dieu et
essentiels à la piété.» Il n’admet pas qu’on rapporte tout à
l’expérience, comme le veut, à la suite de Molinos, Mme Guyon; et, avec
sainte Thérèse--la seule mystique dont il s’accommodait vraiment--il
soumet l’expérience à la science.
Les erreurs de Mme Guyon, pour lui, ne sont pas des nouveautés. Il se
souvient des béguards et des béguines; il remonte bien plus haut.
«L’Église a vu dès son origine des femmes qui se disaient
prophétesses... Ceux qui ont réfuté Montan n’ont pas oublié dans leurs
écrits ses prophétesses.» (Première version du mot dur qu’il assènera
dans _la Relation_, mot trop explicable chez Bossuet qui vivait «au
siècle quatrième», presque autant qu’au sien).
A ses yeux, le fond du quiétisme est «l’acte continu et universel qui
exclut les actes explicites.» Il vise à démontrer que saint François de
Sales et la Mère de Chantal n’enseignèrent pas l’oraison de quiétude,
comme le veulent les nouveaux contemplatifs. Le nerf de sa thèse est
dans le passage sur les actes réfléchis. Bossuet, très justement, se
demande pourquoi ils seraient moins parfaits que les actes indistincts.
Il lui semble «qu’un acte vertueux produit avec réflexion et avec une
connaissance plus expresse ait plus de bonté.» L’âme qui aime connaît
son amour; elle aime d’autant plus qu’elle a conscience d’aimer.
_L’Instruction sur les états d’oraison_ ne me semble pas un des
meilleurs livres de Bossuet. Saint-Simon, sans l’avoir lu, l’a loué
superbement; mais il faut bien le reconnaître: la suite des idées, trop
fragmentaire, amoindrit l’ampleur du sujet. Nulle part le frémissement
d’un ressouvenir direct ne rompt l’allure didactique.
Personne n’ignore que cet ouvrage mit le feu aux poudres. Avant de le
publier, Bossuet communique le manuscrit à Fénelon; il le fait par
loyauté, et aussi pour éprouver sa pleine soumission. M. de Cambrai
refuse de l’approuver, l’allusion aux prophétesses l’a ulcéré, il ne
peut souscrire à la critique du _Moyen court_; et il déclare le motif
avec une chevaleresque imprudence; condamner Mme Guyon lui est
impossible; il n’admet pas qu’on lui impute «les excès impies» dont
l’accuse M. de Meaux. «Quoi, s’écria Bossuet en recevant cette réponse,
c’est pour soutenir Mme Guyon qu’il se désunit d’avec ses confrères?
Tout le monde va donc voir qu’il en est le protecteur?... De quels
livres veut-il être _le martyr_?...»
Fénelon ne tarda pas à comprendre quels périls il encourait en répondant
de Mme Guyon. Il se défendit «d’excuser en rien ses livres, ni même sa
personne»; mais, distingue-t-il subtilement, il ne veut pas condamner
_ses intentions_, avouer qu’elle a voulu enseigner dans ses livres le
comble de l’impiété, «en sorte qu’il parût inexcusable de l’avoir
estimée et que M. de Meaux eût tout le mérite de l’avoir ramené d’un si
grand égarement.»
Une pique d’amour-propre s’ajoutait à son entêtement doctrinal pour
l’amour désintéressé. Sa fidélité publique à Mme Guyon, si elle avait
duré, eût donné prise aux plus fâcheuses rumeurs. Aussi la
délaissa-t-il, en apparence du moins. «A Rome, on a dit _avec vérité_
qu’après avoir fort estimé Mme Guyon sans la voir fort souvent, je l’ai
abandonnée à l’examen de ses supérieurs dès qu’on l’a attaquée. J’ai dit
que je ne défends ni n’excuse ses livres...»
C’était lui-même qu’il voulait défendre. C’est pourquoi, gagnant de
vitesse M. de Meaux, il écrit et publie avant _l’Instruction_ son
_Explication des maximes des saints sur la vie intérieure_ (l’impression
fut achevée le 25 janvier 1697). Bossuet avait travaillé sans hâte, ne
se doutant de rien. Il s’irrita d’être devancé; et ces procédés
clandestins l’indignèrent.
Dans ses _Maximes_, Fénelon répète en les masquant, en les atténuant,
les idées de Mme Guyon; ce dont elle fut très mécontente. Mais les
livres de son amie suggèrent l’illusion qu’elle a senti parfois
l’attouchement du charbon de feu. Le sien est d’une froideur sèche et
désolante; nulle part on n’y reconnaît cette «onction du cœur» qu’il
cherchait. Il parle, à toutes les pages, de l’_expérience_, comme de la
seule certitude, et cette expérience, trop visiblement, lui fait défaut.
Il ne semble avoir connu de tous les états contemplatifs que l’aridité
passive. Il décrit, avec une vive acuité, en l’exagérant par les mots,
ce dédoublement où «la partie supérieure de l’âme se sépare d’avec
l’inférieure; les sens et l’imagination n’ont aucune part à la paix et
aux grâces que Dieu fait à l’entendement.» Il a raison de mettre la
contemplation plus haut que la méditation et la lecture. Mais il se
trompe quand il exclut--ou presque--ces actes discursifs, comme fruits
de l’amour-propre. De même, quand il déclare impies et insensés (M. de
Meaux, sans doute, est du nombre) ceux qui, aux actes directs,
«émanations de la pointe de l’esprit», préfèrent les vues abstraites et
les actes réfléchis.
L’espérance, à l’en croire, n’est une vertu théologale que si elle est
fondée sur le pur amour, si, désirant Dieu, elle le veut pour soi afin
de se conformer au bon plaisir de Dieu qui la veut pour elle. Il insiste
sur la supposition impossible, chère à Mme Guyon, celle d’une âme qui
consentirait à être damnée, si Dieu le voulait ainsi. Il pourchasse
l’esprit de propriété même dans le désir du salut. Il exclut de la vie
intérieure tout ce qui n’est point le pur amour. Il admet pourtant,
lorsqu’il passe en revue les cinq amours, qu’aux âmes communes convient
l’amour mélangé. Sait-on d’ailleurs quand on est dans l’un ou l’autre
état? Sans cesse un état commence ou finit, issu d’un autre ou le
préparant.
Fénelon montre un sens très fin des transitions. Son petit ouvrage reste
une curiosité psychologique. Mais, de même que Bossuet avait étudié
l’oraison en professeur de mystique, Fénelon la scrute en idéologue; il
loge en des casiers distincts, avec de sèches cloisons, les principes
qu’il juge faux et ceux qu’il accepte comme vrais. Evalue-t-il les
possibilités de l’amour pur? Assurément, il ne réduit pas la créature
humaine à l’orgueilleux et morose axiome kantien: suivre le bien pour le
bien, en réprouvant comme une bassesse le désir d’une récompense.
L’objet de l’amour, dans sa fiction, reste la bonté et plus encore la
_beauté_ d’un Dieu vivant et aimant; toutefois il veut que cette bonté
et cette beauté soient «prises simplement et absolument en elles-mêmes,
_sans aucune idée qui soit relative à nous_». Et, d’autre part, il
maintient Jésus-Christ «comme modèle». Est-elle admissible, en présence
de l’Homme-Dieu, cette exclusion de toute idée «qui soit relative à
nous?»
Imaginons une âme engagée dans la voie parfaite. Plus d’une fois elle se
posera la question: «Est-ce que j’aime le Seigneur pour lui ou pour
moi?» Elle dira comme Mme d’Albert: «Ce n’est pas la jouissance d’aimer,
c’est aimer que je veux». Elle s’évertue à dégager son amour de la
crasse et de la rouille d’un appétit égoïste. Effort délicat, sublime,
jamais accompli. Mais quelle peine elle aurait à le continuer, si elle
attendait simplement la grâce, sans la solliciter, sans être agissante!
Le quiétiste exclut la réflexion comme «une cause de doute.» Or, le
progrès intérieur est malaisément concevable sans l’examen de
conscience, forme vigilante de la réflexion.
En somme, Fénelon fait de la géométrie dans l’espace; et la spiritualité
catholique sera toujours attentive aux conditions du possible; ou bien
il cherche la paix mystique comme une libération de son Moi; jouissance
négative, ataraxie épicurienne, mais, au fond, le contraire de l’amour
désintéressé. Il devait s’attendre au soulèvement des gens raisonnables:
le scandale du livre fut «prompt et universel». Fénelon s’était passé de
toute approbation. «Un évêque, observe-t-il, n’en a pas besoin».
L’archevêque de Paris lui donna la sienne «de vive voix». Mais «le cri
public» vint aux oreilles du Roi. Bossuet, qui parla _le dernier_,
essuya «de justes reproches de la bouche d’un si bon maître, pour ne lui
avoir pas découvert» ce qu’il savait.
Fénelon ne se plaignit pourtant que de Bossuet. Du moins celui-ci
l’affirme et proteste dans un mouvement d’éloquence cicéronienne, un des
plus beaux qu’il ait eus:
«J’avais seul soulevé le monde: quoi! Ma cabale? mes émissaires?
l’oserai-je dire? Je le puis avec confiance et à la face du soleil; le
plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute
finesse et de toute dissimulation, qui n’ai jamais trouvé de créance que
parce que j’ai toujours marché dans la créance commune: tout à coup j’ai
conçu le hardi dessein de perdre par mon seul crédit M. l’archevêque de
Cambrai que jusqu’alors j’avais toujours voulu sauver à mes risques. Ce
n’est rien: j’ai remué seul, par d’imperceptibles ressorts, d’un coin de
mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la cour, tout Paris,
tout le royaume: car tout prenait feu: toute l’Europe et Rome même, où
l’étonnement universel pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite
que les nouvelles publiques: ce que les puissances les plus accréditées,
les plus absolues ne sauraient accomplir, et n’oseraient entreprendre,
qui est de faire concourir les hommes comme en un instant dans les mêmes
pensées, seul je l’ai fait sans me remuer.»
* * * * *
Voilà donc l’affaire déchaînée. Fénelon renouvelle en vain les offres de
corrections, les explications sur la charité parfaite, sur la passivité
qui laisse l’âme libre et capable de produire des actes, qui n’est pas
l’inertie, mais le contraire de l’inquiétude et de la vaine agitation.
En vain, il réprouve comme une extravagance l’acte d’amour unique et
persistant toute la vie.
Le Roi lui impose de soumettre son livre à une commission d’évêques; il
les sent hostiles. Mme de Maintenon s’est déclarée contre lui; elle a
chassé de Saint-Cyr trois dames suspectes de faiblesse pour sa doctrine.
Il décide de s’en remettre au jugement du Pape; il voudrait porter son
livre à Rome, l’y justifier. Le Roi lui en fait défense. Rome accepte de
juger, et cette querelle sur quelques termes à définir va prendre les
proportions d’un conflit qui intéresse toute la chrétienté, l’univers,
comme dirait M. de Meaux.
Car il s’en fallait que tout le monde fût soulevé contre Fénelon. Ses
amis lui restaient fidèles. Sa douceur persévérante, qu’elle couvrît ou
non des amertumes, lui valait des attendrissements. Sa lettre à
Beauvillier (du 26 août 1697) obtenait plus pour sa défense que toutes
les apologies de son livre «... Je suis en paix avec une souffrance
presque continuelle... On ne m’aigrira point, s’il plaît à Dieu, et on
ne me découragera point. On ne me fera point hérétique en disant que je
le suis. J’ai plus d’horreur de la nouveauté que ceux qui paraissent si
ombrageux; je ne respire, Dieu merci, que sincérité et soumission sans
réserve. Après avoir représenté au Pape toutes mes raisons, ma
conscience sera déchargée; je n’aurai qu’à me taire et à obéir. On ne me
verra point, comme d’autres l’ont fait, chercher des distinctions pour
éluder les censures de Rome... Je prie Dieu qu’il me détrompe, si je
suis trompé; et si je ne le suis pas, qu’il détrompe ceux qui se sont
trop confiés à des personnes passionnées.»
Le ton «plaintif et opprimé», où Bossuet, à tort, verra une comédie, lui
était aussi naturel que le ton docile. Tous deux lui réussissaient, et
il entretenait son petit troupeau dans l’admiration compatissante que
mérite le martyr d’une foi injustement persécutée. Il avait pour lui les
Jésuites, les ultramontains, les dévots et les dévotes de tout pays que
séduisait la piété guyonnienne. Les docteurs de Louvain inclinaient à
l’approuver; il aurait même voulu les induire à censurer la doctrine de
Bossuet sur la charité. Ceux de Salamanque s’agitaient en sa faveur. Le
Roi ayant pris parti, ses ennemis à l’étranger espéraient dans la
victoire de Fénelon une défaite pour le prestige du monarque; la
_gazette de Hollande_ insérait des lardons contre M. de Meaux et des
caricatures comme celles d’après la révocation, où sa face rebondie,
souriante, avec une bouche gourmande, est coiffée d’un tricorne que pare
de guingois une fleur de lys.
Mais il avait contre lui les jansénistes, influents même à Rome, Maille
entre autres; Rancé; le plus grand nombre des évêques; tous ceux qui
voulaient plaire à Mme de Maintenon, au Roi; et Bossuet mène la
bataille.
L’ouragan qui fond sur sa tête, l’exil à Cambrai (août 1697), loin de
l’abattre, font de cet indolent un prodigieux actif. Après sa lettre au
Pape, il publie sa longue _Instruction pastorale_; là, il s’évertue à
prouver l’orthodoxie des _Maximes_. Il cite sans fin, à leur appui, des
auteurs mystiques. Il veut démontrer subtilement que la charité est un
amour de Dieu indépendant du motif de la récompense, bien qu’on désire
toujours la récompense dans l’état de charité la plus parfaite.
Bossuet avait réfuté la lettre au Pape par un opuscule anonyme: _Lettre
d’un docteur en théologie de la Faculté de Paris à M. l’abbé..., docteur
de la même faculté_.
M. de Paris réfute l’_Instruction pastorale_ par la sienne (du 27
octobre 1697), mise au point de la question, limpide et ferme, la
meilleure peut-être dans la violence du débat.
Fénelon jette répliques sur répliques; il répand à Cambrai des écrits
latins sur son livre; à Paris, ses diatribes sont distribuées, de porte
en porte, en paquets cachetés, aux docteurs, aux religieux, aux
communautés, aux grands seigneurs. Attaques et contre-attaques se
succèdent sans répit. Si le combat ne devait amoindrir les combattants,
il faudrait admirer l’alacrité de Fénelon et la vigueur du vieux
Bossuet. Ils font penser à la lutte des boxeurs, décrite par Virgile, où
l’un des deux champions a les mouvements plus agiles et sa jeunesse pour
lui; mais l’autre fait valoir sa membrure et sa masse.
Les ruses de guerre ne coûtent rien à Fénelon; il donne à l’abbé de
Chantérac, son grand vicaire, ces instructions prudentes:
«Après ce que j’ai dit si expressément, je ne puis ni ne dois me rendre
dénonciateur de M. de Meaux sur ses ouvrages; mais, si l’affaire dure
assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque religieux
qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui la déférât au Saint-Office.
Il faudrait qu’il présentât un certain nombre de propositions, extraites
des livres de ce prélat _et que la chose se fît de la manière la plus
propre à ôter tout soupçon_ que je fusse l’auteur de cette démarche.»
Ou encore:
«Je vous envoie une lettre écrite _comme par un anonyme_... qui ramasse
toutes les principales raisons. Je voudrais qu’elle ne parût point en
français, parce qu’on connaîtrait peut-être mon style, et que vous la
fissiez traduire en latin... Il faudrait que ce fût _du gros latin_,
qu’on ne pût la soupçonner de venir de moi».
Bossuet, de son côté, se persuadant chaque jour un peu plus que de
l’issue du procès allait dépendre «le tout de l’Église», perd la mesure,
sinon la charité, se délecte dans le feu des assauts. Sa lettre à M. de
la Loubère, du 1er juin 1698 (il écrivait alors sa _Relation_), confesse
jusqu’où l’emportait sa rude jovialité batailleuse:
«Puisqu’il n’y a eu, Monsieur, ni fracture, ni déboîtement, ni
contusion, ni blessure, la chute est heureuse; du moins elle ne vous a
pas estropié le raisonnement. Vous voyez très bien le faible de celui du
pauvre M. de Cambrai qui s’égare dans le grand chemin, et qui a voulu se
noyer dans une goutte d’eau. Il fait trop d’efforts d’esprit; et, s’il
savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu le veut
sauver, il s’humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même,
pour lui dire en face qu’on ne se soucie pas du bonheur qu’on trouve en
lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui osent dire que
c’est là l’aimer. _Ah! que je suis en bon train, et que c’est dommage
qu’on vienne me quérir pour Vêpres!_ (c’était un dimanche).
«Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j’approuve la comparaison
d’Abailard; et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne
souhaite à M. de Cambrai que son changement.»
Le mot que lui prête la Palatine: «Je prépare une meule de moulin pour
écraser M. de Cambrai», s’il n’est guère dans son style, correspond à
son état d’esprit.
Qu’on ne s’étonne pas de ces «promptitudes». Le sang-froid impartial
n’est guère possible à l’homme qui se bat depuis longtemps et veut en
finir. Tout conflit religieux implique des violences; pour se convaincre
qu’ils ont raison, les adversaires se calomnient ou déforment
réciproquement la vérité de leur naturel. Bossuet en vient à juger
Fénelon «un parfait hypocrite», et Fénelon prête à Bossuet les
intentions les plus sinistres. Bossuet, à tout prix, veut vaincre; son
honneur personnel est en jeu, et il n’admet pas que «le Saint-Siège se
déshonore en couvrant une mauvaise doctrine.» La lutte engagée paraît
d’autant plus capitale que l’issue dépend de Rome, cœur du monde. Ce qui
s’agite autour de la Curie romaine devient immense par ses effets.
Aussi, puisqu’on est en guerre, on emploiera les moyens que la guerre
exige. Il faut suivre dans la correspondance de Bossuet, de l’abbé
Bossuet, de Phélipeaux, son vicaire général, de Chantérac, et de Fénelon
les épisodes quotidiens, les remous, les sursauts, les lenteurs
accablantes de ce procès, un des plus dramatiques qui se soient jamais
débattus et plaidés.
Rien n’y ressemble à l’attente d’une libre décision. Le Roi presse le
nonce, presse à Rome le cardinal de Bouillon qui, ayant partie liée avec
les Jésuites, biaise tant qu’il peut, et voudrait éterniser, puis
étrangler l’affaire. Il presse le Pape par des lettres réitérées
(Bossuet lui en inspira ou dicta plus d’une). On a l’impression nette
que, sans ses instances, la cause aurait traîné sans fin ou n’aurait pas
eu de conclusion.
Bossuet et ses agents se comportent comme étant _parties_ dans le
procès, et non simples témoins. Bossuet appelle même sa _Relation_ «une
pièce essentielle du sac». Ils récusent certains examinateurs; tel ce P.
Damascène qui passait pour hostile à la France. Ils sollicitent
consulteurs et cardinaux. Ils mettent tout en œuvre pour obtenir «une
bonne condamnation.»
Cambrésiens et bossuétistes se considèrent comme en pays ennemi, jour et
nuit sur le qui-vive contre les pièges tendus. Bossuet invente une
correspondance à clef; lui-même y est désigné par l’_aigle_. Les deux
partis s’espionnent à qui mieux mieux. Le cardinal de Bouillon achète un
employé de la poste qui lui livre les paquets de Chantérac. C’est une
manœuvre afin de paraître mieux entrer dans les vues du Roi, dont cette
conduite a reçu l’approbation. L’abbé Bossuet tient en méfiance le
courrier du cardinal; on ouvre ses paquets et on les referme après avoir
pris l’impression du cachet avec de la cire, pour en faire un pareil. Il
dissimule une lettre pour son oncle au fond d’une boîte de pommade
destinée à la duchesse de Foix.
Chantérac assure qu’il ne fait aucune visite de nuit. Entendons: aucune
visite galante. Car Phélipeaux, le 8 décembre 1697, l’a surpris, à une
heure du matin, dans le monastère d’Ara Cœli, descendant de la chambre
du P. Diaz, espagnol. Chantérac veut faire croire que Fénelon n’a jamais
eu de liaison intime avec Mme Guyon. Il diffame de son mieux Bossuet,
prétend que la jalousie est tout le ressort des emportements du prélat
contre M. de Cambrai. Bossuet, d’autre part, enjoint à son neveu,
brouillon et qui parle trop, de bien couvrir son jeu. «Vous avez affaire
à des gens si fins!» Quand il tient la déclaration «dans laquelle le P.
La Combe avoue des ordures horribles où il a cru être entraîné de Dieu
après les actes les plus parfaits de résignation», il brûle de répandre
ce honteux papier. L’abbé Bossuet exhibe aux cardinaux la lettre secrète
de Fénelon à Mme de Maintenon; et «ces deux pièces, écrit Phélipeaux,
firent plus d’impression que vingt démonstrations théologiques ou
mathématiques; mais il faut les rendre authentiques.»
Chantérac, de son côté, colporte l’aventure de l’abbé Bossuet assailli,
un soir, dans une rue, par les gens du duc Césarini, sous prétexte qu’il
aurait courtisé la fille de ce prince romain, Olympia. Bossuet, informé,
croit son neveu innocent. Le Roi, après une brève enquête, couvre aussi
l’abbé dont la disgrâce atteindrait l’oncle.
En France et à l’étranger, les cabales font rage. Autour de lui Bossuet
sent M. de Chartres et M. de Paris prêts à mollir. C’est lui qui
soutient tout. _Il va son train._ Même s’il était seul, il éléverait la
voix jusqu’à Rome. Le Roi, d’ailleurs, exige que l’hérésie naissante
soit étouffée; au besoin, il prendrait des mesures extrêmes; mais il
veut terminer «une affaire ecclésiastique par des moyens
ecclésiastiques.» Il continue à presser «puissamment» le Nonce et le
Pape. «Si l’on fait parler Salamanque, s’écrie Bossuet, nous ferons
parler la Sorbonne et les autres Universités du royaume.» On lui fait
espérer le chapeau; l’abbé Bossuet travaille dans ce sens à Rome; M. de
Meaux l’accepterait: comme son action serait plus efficace! Mais, il le
sait, il ne peut «s’aider ici pour le chapeau... M. de Noailles aura
toute la cour.»
C’est à Rome que la tragédie se dénouera. Or, les choses y vont
_adagio_; rien ne semble avancer. Les moindres événements, au sein des
Congrégations, prennent pour l’abbé Bossuet et pour son oncle un sens
d’espoir ou d’inquiétude. L’assesseur du Saint-Office vient de mourir
subitement; il était favorable aux Cambrésiens. Le Cardinal Nerli a
perdu un œil à lire les ouvrages de M. de Cambrai. Le cardinal d’Aguirre
a eu plusieurs attaques. «Le pauvre Cardinal Altiéri est mort; il était
bien résolu de condamner le livre; et, tout impotent qu’il était, il se
faisait porter aux Congrégations.» Le cardinal Casanate est très ferme;
mais il est souvent incommodé. Il faut se méfier d’Albani. Le Pape enfin
souffre de la goutte qui, des poignets, descend aux genoux. Ses
dispositions sont excellentes; seulement il est vieux, tourmenté par des
influences contradictoires. Pourvu qu’il ne meure point! Pourvu qu’il ne
cède pas à la cabale!
Les lenteurs de l’examen, habituelles aux prudences romaines,
s’alourdissent de tous les efforts coalisés pour allonger, embrouiller
l’affaire, elles viennent aussi des difficultés mêmes de la question.
Les Cardinaux ont besoin, avant de qualifier des erreurs subtiles, d’en
bien définir l’essence et les limites. Bossuet tremble qu’on ne se borne
à une prohibition de l’ouvrage en général, et qu’on n’empêche «la
qualification des propositions.» Il voudrait que la note d’hérésie fût
explicite dans la censure.
Cette guerre de tranchées, où les progrès sur l’ennemi restent longtemps
insensibles, ne lasse jamais sa constance. Il _tient_ magnifiquement.
Parfois il croirait la partie presque perdue; cependant il ne fléchit
pas. Il a pour lui le Roi, le Pape et la vérité; il va droit devant soi;
il marcherait, s’il le devait, sur des cadavres. Car telle est la
condition de la victoire; que pèsent, devant l’avenir de l’Église,
l’amour-propre et le renom d’une Mme Guyon, d’un M. de Cambrai?
Après deux ans d’obstination, l’adversaire peu à peu recule, le Pape
hâte le jugement; la saine doctrine a gagné sa cause. Bossuet triomphe
avec modestie: «Ce n’est pas moi, l’entend-on dire, c’est la vérité qui
l’emporte.» Le soir du jour où la nouvelle de la condamnation était
attendue, le 22 mars 1699, il se coucha sur les onze heures; il avait
défendu qu’on le réveillât, si le courrier arrivait dans la nuit. «On
lui remit les lettres de son neveu à son réveil, à huit heures du matin;
M. de Meaux les fit passer à l’archevêque de Paris, et resta renfermé
chez lui sans même se montrer en public.» Il n’obtenait pas que le mot
_hérétique_ fût appliqué aux _Maximes_. Néanmoins, il se déclara
content:
«C’est vraiment un coup du ciel que ce qui s’est fait. Les
qualifications ne peuvent être plus sages, ni plus fortes. Le cardinal
Casanate est vraiment un homme divin. Rien ne fera jamais plus d’honneur
à la chaire de saint Pierre que cette décision, ni au Sacré-Collège que
de montrer qu’il a de si grands sujets.»
Il regrette que le bref ne soit pas une bulle comme celles qui avaient
frappé Jansénius et Molinos. «Mais le parti de M. de Cambrai est bien
mort, et il ne faut pas croire qu’il puisse se relever de ce coup, ni
qu’il ose seulement souffler.»
Fénelon s’inclina sous la censure; toutefois son mandement n’exprima
point de repentir; ayant eu de bonnes intentions, il ne se jugeait pas
coupable. Bossuet relève assez âprement cette insuffisance d’humilité.
Cependant il lui fit écrire par le duc de Beauvillier qu’il croyait
sincère sa soumission. Le vainqueur ne demandait qu’à se réconcilier
avec le vaincu. Certaines blessures sont trop profondes; l’amitié ne
peut plus renaître. Fénelon répondit à Beauvillier:
«Comment peut-il croire à ma sincérité? A-t-il oublié toutes les
duplicités affreuses qu’il m’a imputées à la face de toute l’Église?
Quinze jours ne peuvent m’avoir changé en honnête homme. Mais il n’est
pas question d’approfondir ses paroles, et j’en laisse l’examen entre
Dieu et lui: nous n’avons plus rien à démêler entre lui et moi. Je prie
Dieu pour lui de très bon cœur, et je lui souhaite tout ce qu’on peut
souhaiter à ceux qu’on aime selon Dieu.»
Pardonna-t-il vraiment? Lorsque Ledieu, après la mort de M. de Meaux,
lui rendit visite à Cambrai, Fénelon se contenta de s’enquérir qui
l’avait assisté avant sa fin, et n’ajouta pas une parole. Etait-ce
dignité de grand seigneur et de prélat offensé? Ou considérait-il comme
inexpiés les torts de Bossuet envers lui? Il laissait entendre qu’à
l’instant de paraître devant leur juge commun, les injustices de Bossuet
avaient dû l’inquiéter d’un remords.
Si l’on ramasse en un coup d’œil les gains et les pertes de cette grande
querelle, nous constatons d’abord que, le quiétisme guyonien étant gros
d’erreurs, Bossuet a bien fait de l’abattre; et il l’a réellement
abattu, parce que la doctrine n’adhérait pas au sol de France par des
racines vivaces. L’esprit français--sauf chez quelques précieuses et
précieux--répugnera toujours à ce que Bossuet appelle «la mystiquerie
outrée.» L’inaction quiétiste ne pouvait convenir qu’à des âmes oisives.
En même temps, la controverse a introduit dans la théologie de l’amour
d’utiles définitions. Un bénédictin, Dom Hilarion Monnier, en concluait
avec une perspicacité toute raisonnable:
«On ne peut dépouiller l’amour pur d’un désir que Dieu a imprimé dans la
moelle de notre nature,... pour aller à lui comme à notre dernière
fin... Nous n’aimons que parce que nous désirons en Dieu notre
béatitude; ce désir ne peut avoir en ce monde la tranquillité de la
jouissance parfaite. Tout amour est inquiet. Il serait absurde de
vouloir que l’âme désirât l’amour de Dieu, non en tant qu’il est
perfection, mais en tant qu’il est ce que Dieu veut en nous.»
Cependant, il faut tendre à Dieu pour lui-même, et le moins possible
pour nous.
D’autre part, Fénelon et Bossuet, dans cette crise, poussèrent leur
génie à des essors de passion insoupçonnés. Les lettres de Fénelon
révèlent une ardeur pathétique, une flexibilité de sentiments et d’idées
souvent admirable, et même--chose surprenante chez l’auteur de
_Télémaque_--une force incisive de trait. Bossuet lui-même n’a mis nulle
part autant de vigueur âpre que dans sa _Relation_ et ses lettres
d’alors. Son style fulgurant annonce, chose imprévue, le meilleur
Voltaire. Il a des phrases chiffrées de trois ou quatre mots, terribles,
comme celles-ci: «Les Jésuites enragent. Les Jésuites font le plongeon.»
Ou, à propos du nonce: «Point de chapeau.»
Mais convenait-il à des gens d’Église de montrer un visage quelquefois
exaspéré jusqu’à l’amère grimace? Leur dispute amusait les libertins et
leur profitait; elle donnait de leur caractère, de leur charité, de leur
loyauté une impression, par moments, douteuse.
Si Fénelon avait aussitôt abandonné son livre, toutes ces laideurs
pouvaient être évitées. Et le quiétisme eut un autre tort: il détourna
Bossuet de voir suffisamment les dangers du jansénisme. Quand il
défendit _les Réflexions morales_ du P. Quesnel, il ne comprit pas que
l’erreur janséniste, en tuant l’amour sous la crainte, en éloignant des
pratiques sacramentelles, serait le plus sûr fourrier de l’irréligion.
IX
BOSSUET EN FACE DE LA MORT
Il fut de ces hommes si fortement bâtis qu’ils sembleraient pouvoir ne
jamais mourir. A soixante-quinze ans, il jouissait d’une santé parfaite,
«comme à trente». Et cependant, depuis sa jeunesse, la pensée de la mort
était la discipline dont il usait pour se moins attacher à la vie
présente.
La Mort a été maintes fois représentée, un fouet à la main. Ce fouet,
elle ne l’agite pas simplement pour chasser devant elle, hors de ce
monde, les générations; il lui sert à jeter l’homme vers Dieu invisible
qui se tait, attendant son jour.
Jacques Bénigne fut prédestiné aux spectacles funèbres; les rencontres
de sa vocation lui firent un devoir d’assister des mourants.
Le jour même de sa première venue à Paris, en septembre 1642,--à quinze
ans--il vit le retour du cardinal de Richelieu, presque moribond, porté
dans un pavillon recouvert de damas rouge. Dix-huit gardes, tête nue,
soulevaient cette litière, semblable à un catafalque, si haute qu’on
avait dû, en plus d’une ville, pour lui faire passage, démolir une
muraille ou une porte. Derrière les chaînes tendues d’une rue, il
regarda passer le Maître omnipotent, formidable, en apparence
invincible. Trois mois après, le 4 décembre, il le revit mort, exsangue
et verdi, sur un lit de parade, soumis à la pourriture, aussi proche du
néant que s’il avait été le dernier manant du royaume. A vingt-deux ans,
dans l’âge le plus fougueux, il écrivait cette méditation sur la
brièveté de la vie, qui nous livre en partie le secret de sa vertu:
«Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu’il y
a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! Je
ne suis rien... Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on
que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins jouée, quand je
serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce
monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me
semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois, ce
ne sont que de vains simulacres. _Praeterit figura hujus mundi_...
«Ah! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps!
Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être
tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien: celui-là s’écoule,
j’en prends un autre: ils se passent les uns après les autres; les uns
après les autres, je les joins, tâchant de m’assurer; et je ne
m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je
manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est de ma
vie; et, _ce qui est épouvantable_, c’est que cela passe à mon égard;
devant Dieu cela demeure; ces choses me regardent.»
L’attitude que prend Bossuet en face de la mort est très loin de celle
d’un Pascal enclin par ses souffrances à la saluer comme une
libératrice. Pascal, dans une lettre, la définissait: «couronnement de
la béatitude pour l’âme, commencement de la béatitude pour le corps.»
Bossuet n’aspire pas à cette rigueur mystique. La mort l’étonne comme
une rupture de continuité; la vie lui est trop clémente pour qu’il ne
l’aime point naturellement; il y voit une chose d’ordre qui ne devrait
jamais se démentir. Comment se peut-il qu’elle soit brisée par la
dissolution des apparences? C’est l’œuvre du péché. Son cœur s’afflige
des douces présences perdues. Il paraît sensible à ce que la mort nous
ôte, moins à ce qu’elle nous assure. Sa _préparation à la mort_ confesse
l’émoi d’un criminel, d’avance tremblant aux pieds de son Juge, et trop
peu l’élan vers la splendeur des Saints. «Oh! que nous ne sommes rien!»
s’écriait-il déjà devant le cercueil d’Anne d’Autriche. Et devant celui
d’Henriette d’Angleterre il reprendra sur un ton plus large: «O vanité!
O néant! O mortels ignorants de leur destinée!»
En annonçant à Rancé deux de ses oraisons funèbres, il les qualifiera:
«_deux têtes de mort_ assez touchantes.»
Le plus affreux n’est pas d’être mort, mais de mourir; et il se souvient
des agonies où il a réconforté des moribonds.
Pendant l’avent de 1665--il le prêchait à la Cour--, Bossuet apprit que
son jeune ami, le duc de Foix, atteint de la variole, était au plus mal.
Ce jour-là, un Dimanche, il devait prêcher en présence du Roi. Il lui
demanda congé de supprimer le sermon, courut s’enfermer auprès du
malade. Le malheureux n’y voyait plus, ayant les paupières collées par
l’éruption. Il tendit à Bossuet ses mains suppurantes, et Bossuet les
serra entre les siennes. Le prêtre passa la nuit dans cette chambre de
pestiféré.
Deux ans plus tard, à Metz, autre coup tragique. Son père, devenu veuf,
était entré dans les Ordres; quand lui-même fut nommé doyen du chapitre,
il lui résigna sa charge de grand archidiacre. Le jour de l’Assomption,
Bossuet allait monter en chaire. Tout d’un coup on le prévint qu’une
attaque d’apoplexie avait terrassé le vieillard, qu’on l’avait porté
râlant sur son lit. Il fit avertir les fidèles et s’élança auprès du
mourant. Il lui donna l’Onction dernière, il reçut sa bénédiction. Il le
vit trépasser doucement entre ses bras. Mais, cette fois encore, la mort
surgissait au tournant de sa route, renversant une tête chère à
l’improviste, et il frémissait comme s’il ne l’avait pas encore croisée.
Trois ans après, le 29 juin 1670, c’est la catastrophe d’Henriette;
puis, en 1675, le boulet qui coupe en deux Turenne, et la nouvelle de
cette mort le saisit tellement qu’il perd connaissance. Dans l’année
1684, trois de ses principaux amis meurent en quinze jours «par des
accidents divers.»
«Le plus surprenant, écrivait-il à Rancé, c’est celui qui a emporté
l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en
est mort une heure après, à trente-quatre ans.»
La mort de Condé le toucha comme une admonition personnelle; et, dans la
péroraison, il avoue pour la première fois, à soixante ans, une
lassitude, un besoin de replier son activité, en réservant «au troupeau
qu’il doit nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe
et d’une ardeur qui s’éteint.»
Sa voix était loin de tomber et son ardeur de s’éteindre. Cependant il
ne prêcha plus qu’à Meaux; et même là, au bout de quelque temps, son
éloquence n’avait plus le don d’attirer un bel auditoire.
Chaque année, le 21 septembre, jour anniversaire de sa consécration
épiscopale, il voulait que la fête de Saint-Mathieu fût célébrée par une
cérémonie imposante où il officiait. A partir de 1695, il ordonna que
cette cérémonie devînt, après sa mort, un obit, un service funèbre. La
fin subite et lamentable de M. de Harlai, archevêque de Paris, l’avait
beaucoup frappé. Le 21 septembre, il écrivait à son neveu, aussitôt
après la Messe pontificale: «Je viens de célébrer solennellement mes
obsèques avec un grand concours. M. le théologal a fait un beau sermon.»
Quatre mille francs dont il disposait sur une coupe de bois lui
permirent de changer le service en une fondation de Messe perpétuelle
qui serait chantée pour le repos de son âme, le jour anniversaire de sa
mort.
Il prit ces dispositions très simplement, sans nul souci de la mise en
scène. Fénelon lui avait reproché dans une note acerbe: «M. de Meaux
prodigue les grandes figures pour les plus minces sujets.» Vis-à-vis de
la mort, Bossuet garde au contraire une simplicité de chrétien modeste,
d’évêque des âges primitifs.
Depuis quelques mois, il souffrait de vives douleurs dans la vessie.
Comme tous ceux qui n’ont presque jamais été malades il s’alarma de ces
symptômes; il pressentit sa fin prochaine. Au synode de 1702, le dernier
qu’il présida, après une exhortation, «il se leva tout à coup de son
fauteuil; tenant de la main droite son bonnet carré, il porta la main
gauche à ses cheveux et il articula d’une voix forte cette déclaration
touchante:
«Mes très chers frères, ces cheveux blancs m’avertissent que bientôt je
dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère et que ce sera bientôt
la dernière fois que je vous parlerai. Je vous en conjure par les
entrailles de sa divine miséricorde, ne permettez pas que tout ce que je
viens de vous dire devienne inutile dans ma bouche, et que le Seigneur
puisse me reprocher, lorsque je paraîtrai devant lui, de n’avoir pas
rempli envers vous les obligations de mon ministère.»
Désormais, il renonce aux vastes espoirs terrestres: «à l’âge où je
suis, écrivait-il à son fidèle ami Pierre de la Broue, le 29 mars 1703,
il faut recevoir la vie et la santé, comme heure à heure et de moment en
moment, sans se rien promettre, pour la faire servir à la gloire de Dieu
jusqu’au dernier soupir. Cette pensée me fait passer la vie doucement,
en attendant qu’il faille en partir. Ce qui, _après tout_, par la grande
bonté de Dieu, est le moment le plus désirable.»
Pour se divertir de ses souffrances il traduisait en vers français les
Psaumes. Mais elles allaient en s’aggravant; il dut se résigner à voir
les médecins les plus en renom, Dodart, Fagon, Tournefort. Il quitta
donc Meaux, non sans l’espérance d’y revenir. Une dernière fois on vit
passer dans les rues les quatre vieux chevaux noirs tirant le lourd
carrosse; le grand évêque penchait vers la vitre sa figure amaigrie,
encore souriante; il tendait ses doigts pour bénir.
A Paris, le dimanche des Rameaux, 1er avril 1703, sa Messe dite où il
avait souffert beaucoup en lisant la Passion, il consentit à se faire
sonder. Maréchal «reconnut la présence de la pierre», mais n’osa le lui
déclarer. Le Jeudi Saint seulement, l’abbé Bossuet avertit son oncle et
parla d’une opération. A cette idée, Bossuet se troubla. Il commença un
billet destiné à son confesseur, le P. Damascène, Trinitaire de Meaux:
«J’ai un extrême besoin, mon Révérend Père, que vous veniez ici au plus
tôt pour me déterminer à la taille, qu’il me faudra peut-être souffrir
au premier jour...»
Le billet demeura inachevé. La sensibilité nerveuse du vieillard
paralysa, sur l’heure, sa ferme raison. Il pouvait se souvenir du
maréchal de Schomberg qu’il avait assisté dans les tortures du même mal,
et qui en était mort. Il appréhendait l’opération comme un supplice
au-dessus de sa résistance. Un accès de fièvre l’égara jusqu’au délire;
on le saigna, il s’endormit et se réveilla, la tête tout à fait libre.
Les médecins, au lieu de l’opérer, le traitèrent par des calmants. Bien
qu’il eût dans la vessie une pierre grosse comme un œuf, sa complexion
étonnamment saine le préserva quelque temps de l’infection qui devait, à
la longue, l’emporter.
L’abbé Bossuet ne perdait pas son temps auprès de lui, et préparait son
avenir. M. de Meaux comprenait qu’il ne pourrait plus remplir ses
charges épiscopales; son neveu s’offrait pour coadjuteur. Afin d’obtenir
l’agrément du Roi, malgré son état, il fit le voyage de Versailles. Le
Roi le reçut très honnêtement, mais sans rien promettre, résolu à ne
point nommer l’abbé Bossuet. M. de Meaux retraversa les allées du parc
où jadis il se promenait épanoui de visage, entraînant à sa suite un
groupe de doctes amis. Exténué, voûté, fantôme de lui-même, il se retira
parmi les murmures ironiques des courtisans.
Dans la nuit du 24 au 25 août, la fièvre le reprit; sa tête
s’embarrassa, on craignit qu’il ne mourût sans avoir pu recevoir les
derniers sacrements. Revenu à lui-même, il fit appeler M. Hébert, se
confessa, dicta son testament, et, quelques jours plus tard, le matin du
8 septembre, transporté à la chapelle du Grand-Commun, il y communia en
rochet et en camail. Il se remit au lit, et, jusqu’au soir, se tint
silencieux, quoique ayant toutes ses idées.
De si violentes épreintes le déchiraient par moments, qu’on l’entendait,
la nuit, se plaindre comme éperdu: «Où en suis-je? Que ferai-je? Faut-il
me lever? Serai-je mieux couché? Qu’il est triste de ne savoir ce qu’on
devient!»
Mais son esprit conservait une lucidité attentive aux mystères dont la
révélation pleine approchait pour lui. Il se faisait lire et relire les
Evangiles, celui de saint Jean surtout, parce que c’est le plus
intellectuellement lumineux.
Quelques bonnes journées le décidèrent à regagner Paris le jeudi 20
septembre. Pour ce dernier voyage il eut le plus beau temps du monde.
«De Versailles à Sèvres, dit Ledieu, il a été porté par six porteurs
dans sa chaise, et de Sèvres il a été à Paris dans un bateau sur la
rivière; il est heureusement arrivé entre quatre et cinq heures du soir,
se trouvant fort bien de son voyage, et a mangé en arrivant de bon
appétit. Il a été fort gai toute la soirée et s’est couché dans cette
disposition».
Il allait de mieux en mieux; il se promenait tous les jours après dîner.
Il recevait des visites dans sa promenade au jardin de l’hôtel de
Coislin; le soir, «il y avait, quelquefois, symphonie chez lui», et il
dormait ensuite à merveille.
L’amour de la vie revenait dans ses propos; Ledieu s’étonne que la
méditation continuelle de l’Evangile ne lui ôte pas ce sentiment. Il
paraphrasait le Psaume XXI, le psaume des angoisses et de la divine
agonie. Cependant il se flattait de cette illusion: «Je vois bien que
Dieu veut me conserver». Il se remettait à ses ouvrages; il se faisait
relire ses _Elévations sur les mystères_ et son _Histoire universelle_,
pour mieux se pénétrer des vérités qu’il avait magnifiées par son
éloquence. Il voulait terminer un écrit sur le jansénisme et
l’explication d’une prophétie.
Le 11 décembre, une reprise de fièvre le jeta dans un assoupissement et
une grande faiblesse. Ledieu l’entendait dire à chaque instant: «Je ne
sais plus où j’en suis; qu’est ceci, ô mon Dieu?» Il se démit alors de
son évêché dont l’abbé Bossuet croyait toujours s’assurer la succession.
Les douleurs cuisantes ne recommencèrent que le 25 février 1704. Il ne
pouvait plus dormir; ce qui n’empêcha point, le 2 mars, la jeune Mme
Bossuet de donner dans la maison un festin gras et maigre (en plein
carême); le bruit des convives et des plats entrechoqués arrivait
jusqu’à l’antichambre du malade.
Il n’émit aucune plainte. Sa liberté d’esprit demeurait entière, il
disait aux médecins: «Au moins, Messieurs, vous êtes sages; vous
m’avertirez quand il faudra recevoir les sacrements». Agissant jusqu’au
bout, combattant pour vivre comme il avait combattu pour sa foi, il
employait tout son courage à se lever dans l’après-midi; et, traînant
les pieds, porté sous les bras par ses deux valets de chambre, il
atteignait un fauteuil au coin du feu. L’explication d’un passage de
l’Evangile le préoccupait: _Hic positus est in ruinam_...
Le 18 mars, il se sentit mieux: «Il avait le visage fort bon, l’œil gai
et bon appétit». Il mangea une aile et les blancs d’un poulet rôti, but
trois coups de vin avec joie. Le Vendredi Saint, il mangea encore de bon
appétit une aile et quelques blancs de poulet.
Mais, le 28 mars, Ledieu observe qu’il n’avait plus la force de tenir la
tête droite en prenant son potage; elle retombait, malgré lui, sur
l’épaule gauche. L’abattement, le dégoût, les nausées s’ajoutaient aux
épreintes; il paraissait «tellement fondu que ce n’était plus qu’un
squelette».
Le mardi 8 avril, à six heures du matin, on lui apporta de la paroisse
le saint viatique et l’extrême onction. «M. de Meaux a reçu d’abord
l’extrême onction et ensuite le viatique, répondant à tout avec fermeté,
résolution et édification, sans parler, sans ostentation, docile comme
une humble brebis du troupeau commun de l’Église. La sainte hostie a
bien passé avec un peu de vin...»
Le 9, il eut à midi la visite du Cardinal de Noailles. «M. l’abbé
Bossuet lui a demandé sa bénédiction pour M. de Meaux, M. le Cardinal a
répondu qu’il la voulait recevoir de M. de Meaux et la lui a donnée en
même temps».
Le 11, après une nuit très mauvaise, comme Ledieu le priait de se
souvenir de quelques-uns de ses amis, si intéressés à sa personne et à
sa gloire, «Cessez ce discours, dit-il, demandons pardon à Dieu de nos
péchés». C’est alors qu’il chargea Ledieu «d’assurer Mlle de Mauléon de
son souvenir jusqu’à la fin» et de lui amener M. Hébert. Celui-ci vint
promptement; le malade n’eut pas la force de lui parler. Il souffrait de
plus en plus; il étouffait, ne pouvait rien supporter ni sur sa
poitrine, ni sur ses bras, ni sur ses mains. «Ah! je n’en puis plus!»
redisait-il, et il murmurait les mots du _Pater_: _Adveniat regnum tuum.
Fiat voluntas tua._ Un peu de râle commençait dans sa gorge; il expira
sans longue agonie, le lendemain matin, 12 avril, à quatre heures un
quart.
Sa mort, sans avoir la grandeur d’une mort de saint, est la digne
consommation de sa vie; ferme et raisonnable, vaillante, soumise aux
éternelles volontés.
Il reçut le don de souffrir suffisamment pour se dégager des choses que
le liaient à la terre, mais ne dépassant point dans la souffrance cette
mesure qu’il se plaisait à garder en tout.
Et pourtant, lorsqu’on ouvrit son cercueil, le 14 novembre 1854, son
visage intact apparut extraordinairement douloureux. Une lithographie de
Charles Maillot en a fixé la révélation presque terrible. Entouré du
suaire comme d’un capuchon de moine, avec l’incision de l’embaumement
sur le front, le grand nez pincé comme dans l’agonie, la bouche ouverte
et distendue où les dents du haut semblent voraces, le défunt a l’air de
vouloir jeter un cri d’outre-tombe, un cri noir qui s’éternise et ne
peut résonner jusqu’aux vivants. C’est l’apôtre dans la fournaise du
purgatoire, essayant d’émettre certaines paroles qu’il aurait dû dire et
qu’il n’a pas dites ici-bas. Mais tout cela n’est qu’un jeu des
apparences: la bouche n’étant pas liée par un bandeau, les muscles
s’écartèrent; d’où cette mine de supplicié, d’inassouvi.
Il vaut mieux évoquer deux devises qu’à Seurre, dans l’ancienne maison
des Bossuet, on a pu relever sur les carrelages: _Tout droit_ et _Joie
sans fin_.
En remplissant l’une, Jacques Bénigne mérita de goûter la plénitude de
l’autre.
* * * * *
L’automne dernier, à Meaux, j’ai voulu chercher quelques vestiges de sa
présence. J’ai vu la belle salle du synode où il assemblait, tous les
ans, son clergé, et la place de son trône disparu. Ni ses meubles, ni sa
bibliothèque n’ont été conservés; ses héritiers ont tout dispersé ou
vendu; ils ont vendu même l’émeraude que lui avait léguée Henriette
d’Angleterre. La vaste chambre qui fut la sienne retient l’attention par
deux concordances tragiques: Marie-Antoinette y coucha au retour de
Varenne, et Napoléon, la veille du combat de Montereau; deux puissances
déchues passant là où avait respiré, parlé, celui qui prophétisait aux
puissances humaines leur néant.
Je descendis dans le jardin, redevenu tel ou à peu près qu’au temps de
M. de Meaux. Les demi-lunes qui échancrent les bordures, le dessin
flexible des parterres en allègent la régularité. Des roses, des
giroflées l’égayaient encore. Un faible jet d’eau murmurait. Un soleil
doux faisait des deux allées de tilleuls, à droite et à gauche, comme
deux somptueuses tapisseries tendues pour une procession. Le
recueillement automnal était exquis dans ce jardin.
Il s’appuie, vers le fond, à une terrasse suspendue sur les vieux
remparts de la ville. Des arbres jaunissants la couronnaient d’un dais
de brocart ensoleillé. Je suivis l’allée d’ifs à l’odeur funèbre,
étroite et sombre, presque janséniste; il s’y promenait en disant son
bréviaire, en méditant. Tout près, voici la maisonnette, le cabinet de
travail qu’il s’était fait aménager pour travailler loin des bruits de
la maison. La porte en est close; le cabinet est vide.
Je suis revenu à la cathédrale, svelte, blanche, aérienne, si bien faite
pour ses hauts essors. Une simple dalle noire, dans le chœur, à droite,
couvre ses restes. C’est tout ce que j’ai retrouvé de lui.
On a logé fort mal, dans une nef, un monument gigantesque, officiel et
froid, où Bossuet debout domine avec emphase des personnages qu’il a
connus; Turenne entre autres et Louise de La Vallière. Nous aurions
mieux aimé un tombeau modeste, un Bossuet sculpté à genoux devant un
Evangile ouvert où son doigt se fût posé; et, au-dessous, en simple
bas-relief, deux figures, les deux sœurs immortelles, la Raison et la
Foi, unissant leurs mains pour lui tresser la juste couronne, celle
qu’entrevoyait dans les cieux l’apôtre Paul célébré par lui, la couronne
réservée à l’athlète vainqueur, au terme de ses travaux.
1927-1928.
TABLE
Pages
AVANT-PROPOS 9
LE CARACTÈRE DE BOSSUET 13
SA FOI 49
SON GÉNIE 79
SON CŒUR 134
BOSSUET ET LA FAMILLE ROYALE 152
BOSSUET ÉVÊQUE ET DIRECTEUR DE CONSCIENCE 183
BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES 217
LA BATAILLE DU QUIÉTISME 257
BOSSUET EN FACE DE LA MORT 315
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE
30 OCTOBRE 1929 PAR
L’IMPRIMERIE FLOCH,
A MAYENNE (FRANCE).
EXTRAIT DU CATALOGUE
Claude Anet.--Mayerling 15 »
Alexandre Arnoux.--Une âme et pas de violon... Tristan Corbière 15 »
Émile Baumann.--Abel et Caïn 15 »
Victor Bérard.--Le Drame épique 15 »
Paul Brulat.--Lumières et grandes ombres 15 »
André Chamson.--Tyrol 15 »
Jacques Chardonne.--Eva ou le Journal interrompu 15 »
-- L’Epithalame (_1 vol._) 18 »
Jean Cocteau.--Les Enfants Terribles 15 »
F. de Croisset.--Nous avons fait un beau voyage 15 »
Joseph Delteil.--Don Juan 15 »
Jean Desbordes.--Les Tragédiens 12 »
H. Dubreuil.--Standards 18 »
Lucas Dubreton.--La Manière forte. Casimir Périer et la
Révolution de 1830 15 »
Henri Duvernois.--Les Sœurs Hortensias 15 »
Waldo Frank.--Nouvelle découverte de l’Amérique 15 »
Louis Gillet.--Shakespeare 15 »
Jean Giono.--Un de Baumugnes 15 »
Jean Giraudoux.--Amphitryon 38 15 »
Louis Guilloux.--Dossier confidentiel 15 »
Daniel Halévy.--La fin des Notables 15 »
Jacques de Lacretelle.--Le Demi-Dieu 15 »
Alfred Fabre-luce.--A quoi rêve le monde 15 »
François Mauriac.--Ce qui était perdu 15 »
André Maurois.--Tourguéniev 15 »
Paul Morand.--Papiers d’identité 15 »
I. Némirovsky.--David Golder 15 »
Édouard Peisson.--Hans le Marin 15 »
P.-J. Proudhon.--Lettres (_recueillies et annotées par
D. Halévy et L. Guilloux_) 15 »
C.-F. Ramuz.--Jean Luc persécuté 15 »
André de Richaud.--La Douleur 15 »
Sacco et Vanzetti.--Lettres 15 »
F. Sieburg.--Dieu est-il français (_Suivi d’une lettre de
Bernard Grasset_) 15 »
André Thérive.--Noir et Or 15 »
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
IMP. GROU-RADENEZ, 11, RUE DE SÈVRES, PARIS. 44895--7-23
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BOSSUET ***
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