La religieuse

By Denis Diderot

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Title: La religieuse

Author: Denis Diderot

Editor: Jules Assézat

Release Date: May 15, 2009 [EBook #28827]

Language: French


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[Extrait des OEuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat,
tome cinquième, Paris, Garnier Frères, 1875.]




LA RELIGIEUSE

(Écrit en 1760.--Publié en 1796.)




NOTICE PRÉLIMINAIRE


La chronologie n'est point une science à dédaigner, et quand on ne
consulte pas avec soin les registres où elle inscrit au jour le jour les
événements que l'histoire brouille souvent à distance, on risque de
fausser, par une seule inadvertance, le caractère d'un homme et parfois
celui de toute une époque. Ce n'est point le lieu, dans ces courtes
_Notices_, d'entamer une discussion à ce sujet, mais nous ne pouvons
nous dispenser cependant de réagir contre une opinion qui pourrait
prendre quelque consistance si l'on s'attachait à la valeur de l'homme
qui l'a exprimée, il y a quelque temps, dans une collection destinée à
avoir beaucoup de lecteurs, celle des _Chefs-d'oeuvre des Conteurs
français_ (Charpentier, 3 vol. in-18, 1874).

Dans son _Introduction aux Conteurs français du XVIII^e siècle_, M. Ch.
Louandre écrit: «La croisade philosophique ne commence que vers 1750.
Diderot ouvre le feu par la _Religieuse_, et fait revivre toutes les
accusations des réformés: le célibat, le renoncement, l'ensevelissement
dans les cloîtres sont en contradiction avec les instincts les plus
profonds de l'âme humaine. Ils conduisent au désespoir, à la révolte
désordonnée des sens; ils violent la loi naturelle, et, bien loin de
faire des saints, ils ne font que des victimes. Cette thèse, développée
avec une verve éclatante, laissa dans les esprits une impression
profonde, et si l'on veut prendre la peine de comparer la _Religieuse_
et les discussions qui ont provoqué le décret de l'Assemblée
nationale[1], portant suppression des ordres religieux, on pourra se
convaincre que les législateurs ont en grande partie reproduit les
arguments du romancier.»

La _Religieuse_ ne fut publiée qu'en l'an V (1796) de la République
française, et quoiqu'elle fût alors composée depuis trente-cinq ans,
elle s'était si peu répandue hors des sociétés du baron d'Holbach et de
M^me d'Épinay, que Grimm lui-même, en 1770, n'en parlait que comme d'une
ébauche inachevée et très-probablement perdue. Voilà donc toute la fable
de l'influence du roman sur les législateurs de 1790 à vau-l'eau.

Nous ne faisons pas cette rectification pour diminuer l'influence qu'a
pu exercer Diderot sur la Révolution. C'est, outre la préoccupation de
l'exactitude, parce que cette influence n'est pas, selon nous, celle
qu'on lui attribue trop généralement, par souvenir de l'identification,
tentée à un moment par La Harpe, de ses doctrines et de celles de
Babeuf.

À qui devons-nous connaissance de ce merveilleux ouvrage? nous ne le
savons: c'est le libraire Buisson qui l'imprima; mais d'où lui venait la
copie, il ne le dit pas. Il y joignit l'extrait de la _Correspondance_
de Grimm, qu'on a toujours placé depuis à la suite du roman, avec
raison, quoi qu'en ait pu penser Naigeon, auquel nous répondrons à ce
sujet.

Ce qui est vrai, c'est que l'effet produit avec ou sans l'addition de
Grimm fut prodigieux; que les éditions se multiplièrent dans tous les
formats, et que, malgré deux condamnations, en 1824 et en 1826, sous un
régime ouvertement clérical, elles n'ont pas cessé de se renouveler.
Nous citerons, outre celles de Buisson, in-8º de 411 pages, 1796, et,
même date, 2 volumes in-18, avec figures, celles de Berlin (Paris),
1797, in-12; Maradan, 1798, in-12, frontispice; 1799, in-8º, portrait et
figures gravés par Dupréel; 1804, 2 vol. in-8º avec figures de Le
Barbier (les mêmes que celles de l'édition de 1799); Taillard, 1822,
in-18; Pigoreau, 1822, in-12; Ladrange-Lheureux, 1822, in-12, portrait
et une figure, gravés par Couché fils; Ladrange, 1830, in-18; Hiard,
1831, in-18; 1832, in-18, figures; 1832, in-8º, figures; Rignoux, 1833,
in-18; Chassaignon, 1833, in-18, figures; 1834, in-18; 1841, in-18,
figures; Bry, 1849, in-4º, figures...; enfin celle: France et Belgique
(Bruxelles), 1871, in-12, portrait d'après Garand, gravé à l'eau-forte
par Rajon.

La _Religieuse_ a été traduite en allemand[2], en anglais et en
espagnol.

Cette nomenclature prouve au moins une chose: c'est que, si tous les
livres ont leur destin, celui des chefs-d'oeuvre, malgré toutes les
persécutions, est de ne pas périr.

Nous appelons la _Religieuse_ un chef-d'oeuvre, et c'est un
chef-d'oeuvre tel, qu'il ne peut être touché sans perdre une partie de
sa valeur et sans devenir même dangereux[3]. Comment eût-on voulu que
Diderot s'arrêtât en chemin? Que voulait-il peindre? La vie des
cloîtres. Et il aurait laissé de côté une des formes de la maladie
hystérique qui en résulte si souvent, pour ne pas dire toujours? Les
cruautés, on peut les nier: elles se passent à huis clos et ne
transpirent que rarement (voir cependant Louis Blanc, _Histoire de la
Révolution_, t. III, p. 338, renvoyant au _Mémoire_ de M. Tilliard avec
les notes de la soeur Marie Lemonnier, mémoire dont les journaux ont
publié des extraits vers 1845); mais la maladie parle, et toujours haut,
et elle réclame l'intervention d'un homme, qui n'est plus le prêtre,
mais le médecin. Si discret que soit celui-ci, avec quelque soin qu'on
le choisisse, il ne peut pas toujours trahir la science, sa véritable
maîtresse, et il parle. La _Religieuse_ est la mise en action des idées
qui règnent dans l'admirable morceau _sur les Femmes_ (voir tome II), et
l'on eût voulu que la _bête féroce_ n'y jouât pas son rôle? On eût voulu
que Diderot se condamnât au lieu commun, bon pour La Harpe, de la
religieuse au coeur plein d'un amour mondain? Cela était impossible. La
seule chose possible était de toucher à ces matières avec discrétion,
avec prudence, et si l'on rapproche les passages où Diderot peint la
maladie de la supérieure dissolue de ceux de certains de ses ouvrages où
il n'avait pas à montrer autant de réserve, on ne pourra se refuser à
reconnaître qu'il a fait effort pour se maintenir dans les limites au
delà desquelles commence la licence, et qu'il ne les a pas même
atteintes. À l'ignorant, il n'apprend rien; à celui qui sait, il est
bien loin de tout dire.

Sur ce point particulier, Naigeon a dit des sottises, et ce n'était pas
à l'homme qui a ajouté les chapitres que nous avons marqués dans les
_Bijoux indiscrets_ à se signer hypocritement devant une page, une
seule, à laquelle on ne peut reprocher que d'être au-dessous de la
réalité.

Fidèle à nos habitudes, nous rappellerons ici deux appréciations
contemporaines qui nous semblent des plus sensées. L'une est tirée de la
_Décade philosophique_. La seconde est d'un ami de Diderot, que nous
retrouverons: Jean Devaines. Nous donnerons celle-ci tout au long, parce
qu'elle est dans une tonalité excellente.

L'article de la _Décade_, sous le titre d'_Extraits de la Religieuse_,
est signé A[4]. Il est enthousiaste.

«On a fort bien fait, dit-il, d'empêcher la publication d'un pareil
livre sous l'ancien régime; quelque jeune homme, après l'avoir lu,
n'aurait pas manqué d'aller mettre le feu au premier couvent de nonnes;
mais on fait encore mieux de le publier à présent; cette lecture pourra
être utile aux gens assez fous (car il en est) pour s'affliger de la
destruction de ces abominables demeures, et pour espérer leur
rétablissement.

«Ce singulier et attachant ouvrage restera comme un monument de ce
qu'étaient autrefois les couvents, fléau né de l'ignorance et du
fanatisme en délire, contre lequel les philosophes avaient si longtemps
et si vainement réclamé, et dont la révolution française délivrera
l'Europe, si l'Europe ne s'obstine pas à vouloir faire des pas
rétrogrades vers la barbarie et l'abrutissement.»

Quant à Devaines, son compte rendu parut d'abord dans les _Nouvelles
politiques_ du 6 brumaire an V. Il le plaça ensuite dans son _Recueil de
quelques articles tirés de différents ouvrages périodiques_, an VII
(1799), recueil tiré d'abord à quatorze exemplaires par les soins de la
duchesse de Montmorency Albert Luynes, dans son château de Dampierre;
puis à plus grand nombre dans une édition également in-4º, destinée au
public.

Le voici:

«Une jeune fille est forcée par ses parents à prononcer des voeux. Ce
fonds est très-commun; mais ce qui ne l'est pas, c'est le motif qui
détermine la mère à sacrifier sa fille; c'est l'énergie du caractère de
celle-ci; c'est le genre de persécutions qu'elle éprouve; c'est surtout
cette idée si neuve et si philosophique de n'avoir fondé l'aversion
insurmontable de la religieuse pour son état, ni sur l'amour, ni sur
l'incrédulité, ni sur le goût de la dissipation. Si elle hait le
couvent, ce n'est pas parce qu'une passion le lui rend odieux, c'est
parce qu'il répugne à sa raison; ce n'est pas qu'elle soit sans piété,
c'est qu'elle est sans superstition; ce n'est pas qu'elle veuille vivre
dans la licence, c'est parce qu'elle ne veut pas mourir dans
l'esclavage.

«Pour que le tableau de la vie monastique en présentât toutes les
horreurs, l'infortunée passe successivement sous le despotisme de cinq
supérieures, dont l'une est artificieuse, la seconde enthousiaste, la
troisième féroce, la quatrième dissolue et la dernière superstitieuse.

«Ces portraits sont tous d'un grand maître; trois surtout rappelleront
souvent vos regards.

«Voyez celui d'une prieure dont la dévotion a attendri le coeur et
exalté la tête. Son éloquence est ardente; ses paroles celles d'une
inspirée; ses prières des actes d'amour. Les soeurs qu'elle juge dignes
d'une communication intime ressentent bientôt la même ferveur; elle leur
fait éprouver le besoin et goûter les charmes des consolations
intérieures; elle les échauffe, pleure avec elles, et leur transmet les
impressions célestes dont elle est enivrée. Quelquefois même son âme
devient languissante, aride, ne reçoit plus le don d'émouvoir; elle
comprend alors que Dieu se retire, que l'esprit se tait. Elle ne trouve
pas de force pour lutter contre cet état pénible; un trouble secret la
consume, la vie lui est à charge; elle conjure l'Être qu'elle adore, ou
de se rapprocher d'elle, ou de l'appeler à lui.

«Ceux qui ont lu quelques pages de _sainte Thérèse_, de _saint François
de Sales_, le _Moyen court_, les _Torrents_ de M^me Guyon, y auront vu
les traits divers qui ont été réunis pour former la mystique idéale.

«Vous frémissez ensuite lorsque vous apprenez quels sont les tourments
qu'une supérieure, dont l'âme est atroce, le pouvoir sans bornes,
l'imagination infernale, peut faire subir à la religieuse qui a osé
invoquer la justice contre des serments arrachés par la violence. Le
cilice la déchire; la discipline fait couler son sang; ses vêtements
sont les lambeaux de la misère; sa nourriture est celle des plus vils
animaux; sa demeure, un caveau glacé; son sommeil est interrompu par des
cris sinistres. Accusée comme infâme, rejetée de l'Église comme
sacrilége, exorcisée comme possédée, ses compagnes la foulent sous leurs
pieds, et on la pousse au désespoir pour la déterminer au suicide.

«À cette peinture effrayante, succède le portrait d'une prieure
abandonnée à un vice honteux. Elle a jeté le désordre dans la
communauté, tyrannisé les vieilles recluses, perverti les jeunes soeurs;
elle emploie la ruse, la force et les larmes pour perdre une innocente.
Les commencements, les progrès, les suites de la séduction,
l'impétuosité des désirs, la douleur des refus, les fureurs de la
jalousie, tout ce qu'un esprit dépravé peut ajouter à des moeurs
infâmes, est rendu avec une chaleur si vive, qu'il ne sera guère
possible aux femmes de lire ce morceau, et que les hommes délicats
regretteront que l'auteur n'ait pas fait usage du talent avec lequel,
dans l'article _Jouissance_, de l'Encyclopédie, il a su exprimer, sans
offenser la pudeur la plus timide, toutes les délices de la volupté;
mais peut-être est-il au-dessus du pouvoir de l'art de voiler un genre
de corruption qui, isolant un sexe de l'autre, est le plus grand outrage
que puisse recevoir la nature; peut-être aussi l'artiste a-t-il pensé
que s'il diminuait la laideur du crime, il affaiblirait l'indignation.
Quoi qu'il en soit, la catastrophe est telle que les rigoristes peuvent
le souhaiter: la coupable passe de la débauche aux remords, des remords
au délire, et du délire à une fin funeste.

«Tout l'ouvrage est d'un intérêt pressant. La réforme qu'il aurait pu
opérer en France a précédé sa publication; mais, en retranchant quelques
pages qui lui sont étrangères, et dont je parlerai dans un moment, il
sera très-utile dans les pays où l'usage absurde et barbare de renfermer
des bourreaux avec des victimes subsiste encore.

«Cette production honore la mémoire de Diderot, et est une preuve de
plus de la beauté de son talent; elle a la pureté de celles qu'il n'a
point tourmentées. Les personnes qui ont eu le bonheur de vivre dans son
intimité savent que lorsqu'un ami, l'imprimeur, le temps le pressaient,
il faisait toujours bien; que lorsqu'il composait rapidement, rien ne
troublait la netteté de ses idées et n'altérait le charme de sa diction;
que ses défauts naissaient de ses corrections, et que la perfection, qui
quelquefois a prévenu ses voeux, s'est constamment refusée à ses
efforts.

«Ici, point d'enflure, d'obscurité, d'affectation; le sujet est simple,
les moyens naturels, le but moral; les personnages, les événements, les
discours sont si vrais, qu'on aurait été persuadé que les mémoires
avaient été écrits par la religieuse elle-même, sans conseil et sans
exagération, si l'éditeur ne nous eût détrompés.

«À la suite du volume, il publie l'extrait d'une correspondance qui nous
découvre qu'une plaisanterie de M. Grimm a été l'origine du roman de
Diderot.

«Il est bien étrange que l'éditeur n'ait pas senti qu'une plaisanterie,
hors de la société et à une grande distance du temps où elle a été
faite, paraîtrait très-insipide; que le public n'avait rien à gagner à
une pareille confidence, et qu'il était déraisonnable, sous tous les
rapports, de lui déclarer que ce qu'il avait pris pour une vérité
n'était qu'une fiction.

«Il faut espérer que dans une autre édition l'on supprimera une
explication qui détruit le plaisir du lecteur, l'utilité du livre et
l'illusion précieuse que l'auteur avait créée avec autant de soin que de
succès.»

C'est cette même opinion que Naigeon aussi a soutenue. Nous avons déjà
dit que nous la combattrions; nous le ferons quand il en sera temps,
c'est-à-dire quand on aura lu le roman et sa préface-annexe jusqu'au
bout.

On verra d'ailleurs que nous avons eu pour cette annexe une copie
nouvelle qui, sans en changer le caractère, en explique mieux la
nécessité.

Il nous resterait à donner quelques détails sur le héros de cette
aventure, le bienfaiteur qu'on implore et qui ne se laisse pas implorer
en vain, M. le marquis de Croismare. On le connaîtra au mieux si, après
avoir lu ce qu'en dit Grimm, on lit les nombreux passages où il est
question de lui dans les _Mémoires_ de M^me d'Épinay, et surtout le
portrait qu'elle en a tracé dans le chapitre VI de la seconde partie
(édition P. Boiteau).

Quelques renseignements supplémentaires peuvent cependant être bons à
réunir pour quelques lecteurs.

Le _Dictionnaire de la Noblesse_, de la Chenaye des Bois, l'appelle
Marc-Antoine-Nicolas de Croismare, écuyer, seigneur, patron et baron de
Lasson. Il était chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment du Roi,
infanterie. Il avait épousé, en 1735, Suzanne Davy de la Pailleterie
dont il eut un fils qui mourut jeune et une fille, celle dont il est
parlé dans l'annexe à la _Religieuse_. Il avait un frère, Louis-Eugène,
qui, continuant le service militaire, devint maréchal de camp après la
campagne d'Allemagne, en 1752. C'est à celui-ci que paraît se rapporter
la notice de l'_Armorial du Bibliophile_, 2^e partie, p. 174.

Croismare, ou plutôt Croixmare, lieu d'origine de la famille, est un
village du canton de Pavilly, arrondissement de Rouen. Mais notre
marquis, de la branche de la Pinelière et de Lasson, habitait, quand il
n'était pas à Paris, son château de Lasson, situé près de Creully, dans
l'arrondissement de Caen. De là, il correspondait avec les artistes et
les gens de lettres de son temps. Georges Wille, le graveur, dans son
_Journal_, consigne, à la date du 29 mai 1760: «Reçu un couteau
magnifique en présent, de la part de M. le marquis de Croismare. Il me
l'a envoyé de Normandie.» Grimm, dans sa _Correspondance_ (1^er juin
1756), enregistre deux sujets de pastels commandés au jeune Mengs, alors
à Rome, par le marquis satisfait des travaux du même artiste qu'il avait
vus chez le baron d'Holbach. C'était donc un de ces amateurs distingués,
comme il y en avait plusieurs à cette époque, et, quoiqu'il fût «d'une
laideur originale, cette laideur, dit de lui Galiani, était charmante et
caractéristique.»

Dans les _Curiosités littéraires_ de M. Lalanne (p. 351-52), le marquis
de Croismare est donné comme le fondateur d'un ordre burlesque, celui
des _Lanturlus_ (refrain qui servit à nombre de chansons pendant près
d'un siècle, de 1629 à la Régence). Il en fut, selon cet auteur, grand
maître, et M^me de la Ferté-Imbault, fille de M^me Geoffrin, grande
maîtresse. Cependant M. Dinaux, dans son histoire des _Sociétés badines,
galantes et littéraires_, ne le nomme même pas parmi les dignitaires de
cet ordre. Il est vrai que M. Dinaux ne commence son histoire que vers
1775, époque où fut nommé chevalier grand-maréchal de l'ordre le comte
de Montazet. À cette date, le marquis de Croismare était mort depuis
deux ans, puisque Galiani lui a fait une sorte d'oraison funèbre en
1773.

Le marquis de Croismare avait un cousin plus jeune que lui, qui, d'après
le _Mercure de France_, mourut la même année, le 22 mars. C'était le
comte Jacques-René de Croismare, chevalier grand-croix de l'ordre royal
et militaire de Saint-Louis, lieutenant général des armées du Roi et
gouverneur de l'École royale militaire. C'est à lui qu'est adressée la
première lettre de la religieuse (dans l'annexe de Grimm), laquelle
écrit _Croixmar_.

La date de la composition de la _Religieuse_ résulte non-seulement des
faits consignés dans la préface-annexe, mais d'une lettre écrite, le 10
septembre 1760, par Diderot, à M^lle Voland, lettre dans laquelle il lui
dit: «J'ai emporté ici (à la Chevrette, chez M^me d'Épinay) la
_Religieuse_, que j'avancerai, si j'en ai le temps.»

M. Dubrunfaut, l'un des amateurs d'autographes les plus éclairés de
notre époque, a bien voulu, parmi plusieurs pièces intéressantes, nous
communiquer une copie de ce roman. Cette copie, malheureusement
très-incomplète, nous a fourni cependant quelques variantes, mais pour
les premières pages seulement. Nous avons, comme précédemment, fait
usage, sans les signaler, de celles qui nous paraissaient préférables à
l'ancien texte, ne rappelant en note que celles dont l'importance ne
commandait pas l'adoption.




LA RELIGIEUSE


La réponse de M. le marquis de Croismare, s'il m'en fait une, me
fournira les premières lignes de ce récit. Avant que de lui écrire, j'ai
voulu le connaître. C'est un homme du monde, il s'est illustré au
service; il est âgé, il a été marié; il a une fille et deux fils qu'il
aime et dont il est chéri. Il a de la naissance, des lumières, de
l'esprit, de la gaieté, du goût pour les beaux-arts, et surtout de
l'originalité. On m'a fait l'éloge de sa sensibilité, de son honneur et
de sa probité; et j'ai jugé par le vif intérêt qu'il a pris à mon
affaire, et par tout ce qu'on m'en a dit que je ne m'étais point
compromise en m'adressant à lui: mais il n'est pas à présumer qu'il se
détermine à changer mon sort sans savoir qui je suis, et c'est ce motif
qui me résout à vaincre mon amour-propre et ma répugnance, en
entreprenant ces mémoires, où je peins une partie de mes malheurs, sans
talent et sans art, avec la naïveté d'un enfant de mon âge et la
franchise de mon caractère. Comme mon protecteur pourrait exiger, ou que
peut-être la fantaisie me prendrait de les achever dans un temps où des
faits éloignés auraient cessé d'être présents à ma mémoire, j'ai pensé
que l'abrégé qui les termine, et la profonde impression qui m'en restera
tant que je vivrai, suffiraient pour me les rappeler avec exactitude.

                   *       *       *       *       *

Mon père était avocat. Il avait épousé ma mère dans un âge assez avancé;
il en eut trois filles. Il avait plus de fortune qu'il n'en fallait pour
les établir solidement; mais pour cela il fallait au moins que sa
tendresse fût également partagée; et il s'en manque bien que j'en puisse
faire cet éloge. Certainement je valais mieux que mes soeurs par les
agréments de l'esprit et de la figure, le caractère et les talents; et
il semblait que mes parents en fussent affligés. Ce que la nature et
l'application m'avaient accordé d'avantages sur elles devenant pour moi
une source de chagrins, afin d'être aimée, chérie, fêtée, excusée
toujours comme elles l'étaient, dès mes plus jeunes ans j'ai désiré de
leur ressembler. S'il arrivait qu'on dît à ma mère: «Vous avez des
enfants charmants...» jamais cela ne s'entendait de moi. J'étais
quelquefois bien vengée de cette injustice; mais les louanges que
j'avais reçues me coûtaient si cher quand nous étions seules, que
j'aurais autant aimé de l'indifférence ou même des injures; plus les
étrangers m'avaient marqué de prédilection, plus on avait d'humeur
lorsqu'ils étaient sortis. Ô combien j'ai pleuré de fois de n'être pas
née laide, bête, sotte, orgueilleuse; en un mot, avec tous les travers
qui leur réussissaient auprès de nos parents! Je me suis demandé d'où
venait cette bizarrerie, dans un père, une mère d'ailleurs honnêtes,
justes et pieux. Vous l'avouerai-je, monsieur? Quelques discours
échappés à mon père dans sa colère, car il était violent; quelques
circonstances rassemblées à différents intervalles, des mots de voisins,
des propos de valets, m'en ont fait soupçonner une raison qui les
excuserait un peu. Peut-être mon père avait-il quelque incertitude sur
ma naissance; peut-être rappelais-je à ma mère une faute qu'elle avait
commise, et l'ingratitude d'un homme qu'elle avait trop écouté; que
sais-je? Mais quand ces soupçons seraient mal fondés, que risquerais-je
à vous les confier? Vous brûlerez cet écrit, et je vous promets de
brûler vos réponses.

Comme nous étions venues au monde à peu de distance les unes des autres,
nous devînmes grandes tous les trois ensemble. Il se présenta des
partis. Ma soeur aînée fut recherchée par un jeune homme charmant;
bientôt je m'aperçus qu'il me distinguait, et je devinai qu'elle ne
serait incessamment que le prétexte de ses assiduités. Je pressentis
tout ce que cette préférence pouvait m'attirer de chagrins; et j'en
avertis ma mère. C'est peut-être la seule chose que j'aie faite en ma
vie qui lui ait été agréable, et voici comment j'en fus récompensée.
Quatre jours après, ou du moins à peu de jours, on me dit qu'on avait
arrêté ma place dans un couvent; et dès le lendemain j'y fus conduite.
J'étais si mal à la maison, que cet événement ne m'affligea point; et
j'allai à Sainte-Marie, c'est mon premier couvent, avec beaucoup de
gaieté. Cependant l'amant de ma soeur ne me voyant plus, m'oublia, et
devint son époux. Il s'appelle M. K***; il est notaire, et demeure à
Corbeil, où il fait le plus mauvais ménage. Ma seconde soeur fut mariée
à un M. Bauchon, marchand de soieries à Paris, rue Quincampoix, et vit
assez bien avec lui.

Mes deux soeurs établies, je crus qu'on penserait à moi, et que je ne
tarderais pas à sortir du couvent. J'avais alors seize ans et demi. On
avait fait des dots considérables à mes soeurs, je me promettais un sort
égal au leur: et ma tête s'était remplie de projets séduisants,
lorsqu'on me fit demander au parloir. C'était le père Séraphin,
directeur de ma mère; il avait été aussi le mien; ainsi il n'eut pas
d'embarras à m'expliquer le motif de sa visite: il s'agissait de
m'engager à prendre l'habit. Je me récriai sur cette étrange
proposition; et je lui déclarai nettement que je ne me sentais aucun
goût pour l'état religieux. «Tant pis, me dit-il, car vos parents se
sont dépouillés pour vos soeurs, et je ne vois plus ce qu'ils pourraient
pour vous dans la situation étroite où ils se sont réduits.
Réfléchissez-y, mademoiselle; il faut ou entrer pour toujours dans cette
maison, ou s'en aller dans quelque couvent de province où l'on vous
recevra pour une modique pension, et d'où vous ne sortirez qu'à la mort
de vos parents, qui peut se faire attendre encore longtemps...» Je me
plaignis avec amertume, et je versai un torrent de larmes. La supérieure
était prévenue; elle m'attendait au retour du parloir. J'étais dans un
désordre qui ne se peut expliquer. Elle me dit: «Et qu'avez-vous, ma
chère enfant? (Elle savait mieux que moi ce que j'avais.) Comme vous
voilà! Mais on n'a jamais vu un désespoir pareil au vôtre, vous me
faites trembler. Est-ce que vous avez perdu monsieur votre père ou
madame votre mère?» Je pensai lui répondre, en me jetant entre ses bras,
«Eh! plût à Dieu!...» je me contentai de m'écrier: «Hélas! je n'ai ni
père ni mère; je suis une malheureuse qu'on déteste et qu'on veut
enterrer ici toute vive.» Elle laissa passer le torrent; elle attendit
le moment de la tranquillité. Je lui expliquai plus clairement ce qu'on
venait de m'annoncer. Elle parut avoir pitié de moi; elle me plaignit;
elle m'encouragea à ne point embrasser un état pour lequel je n'avais
aucun goût; elle me promit de prier, de remontrer, de solliciter. Oh!
monsieur, combien ces supérieures de couvent sont artificieuses! vous
n'en avez point d'idée. Elle écrivit en effet. Elle n'ignorait pas les
réponses qu'on lui ferait; elle me les communiqua; et ce n'est qu'après
bien du temps que j'ai appris à douter de sa bonne foi. Cependant le
terme qu'on avait mis à ma résolution arriva, elle vint m'en instruire
avec la tristesse la mieux étudiée. D'abord elle demeura sans parler,
ensuite elle me jeta quelques mots de commisération, d'après lesquels je
compris le reste. Ce fut encore une scène de désespoir; je n'en aurai
guère d'autres à vous peindre. Savoir se contenir est leur grand art.
Ensuite elle me dit, en vérité je crois que ce fut en pleurant: «Eh
bien! mon enfant, vous allez donc nous quitter! chère enfant, nous ne
nous reverrons plus!...» Et d'autres propos que je n'entendis pas.
J'étais renversée sur une chaise; ou je gardais le silence, ou je
sanglotais, ou j'étais immobile, ou je me levais, ou j'allais tantôt
m'appuyer contre les murs, tantôt exhaler ma douleur sur son sein. Voilà
ce qui s'était passé lorsqu'elle ajouta: «Mais que ne faites-vous une
chose? Écoutez, et n'allez pas dire au moins que je vous en ai donné le
conseil; je compte sur une discrétion inviolable de votre part: car,
pour toute chose au monde, je ne voudrais pas qu'on eût un reproche à me
faire. Qu'est-ce qu'on demande de vous? Que vous preniez le voile? Eh
bien! que ne le prenez-vous? À quoi cela vous engage-t-il? À rien, à
demeurer encore deux ans avec nous. On ne sait ni qui meurt ni qui vit;
deux ans, c'est du temps, il peut arriver bien des choses en deux
ans...» Elle joignit à ces propos insidieux tant de caresses, tant de
protestations d'amitié, tant de faussetés douces: «je savais où j'étais,
je ne savais pas où l'on me mènerait,» et je me laissai persuader. Elle
écrivit donc à mon père; sa lettre était très-bien, oh! pour cela on ne
peut mieux: ma peine, ma douleur, mes réclamations n'y étaient point
dissimulées; je vous assure qu'une fille plus fine que moi y aurait été
trompée; cependant on finissait par donner mon consentement. Avec quelle
célérité tout fut préparé! Le jour fut pris, mes habits faits, le moment
de la cérémonie arrivé, sans que j'aperçoive aujourd'hui le moindre
intervalle entre ces choses.

J'oubliais de vous dire que je vis mon père et ma mère, que je
n'épargnai rien pour les toucher, et que je les trouvai inflexibles. Ce
fut un M. l'abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui m'exhorta, et M.
l'évêque d'Alep qui me donna l'habit. Cette cérémonie n'est pas gaie par
elle-même; ce jour-là elle fut des plus tristes. Quoique les religieuses
s'empressassent autour de moi pour me soutenir, vingt fois je sentis mes
genoux se dérober, et je me vis prête à tomber sur les marches de
l'autel. Je n'entendais rien, je ne voyais rien, j'étais stupide; on me
menait, et j'allais; on m'interrogeait, et l'on répondait pour moi.
Cependant cette cruelle cérémonie prit fin; tout le monde se retira, et
je restai au milieu du troupeau auquel on venait de m'associer. Mes
compagnes m'ont entourée; elles m'embrassent, et se disent: «Mais voyez
donc, ma soeur, comme elle est belle! comme ce voile noir relève la
blancheur de son teint! comme ce bandeau lui sied! comme il lui arrondit
le visage! comme il étend ses joues! comme cet habit fait valoir sa
taille et ses bras!...» Je les écoutais à peine; j'étais désolée;
cependant, il faut que j'en convienne, quand je fus seule dans ma
cellule, je me ressouvins de leurs flatteries; je ne pus m'empêcher de
les vérifier à mon petit miroir; et il me sembla qu'elles n'étaient pas
tout à fait déplacées. Il y a des honneurs attachés à ce jour; on les
exagéra pour moi: mais j'y fus peu sensible; et l'on affecta de croire
le contraire et de me le dire, quoiqu'il fût clair qu'il n'en était
rien. Le soir, au sortir de la prière, la supérieure se rendit dans ma
cellule. «En vérité, me dit-elle après m'avoir un peu considérée, je ne
sais pourquoi vous avez tant de répugnance pour cet habit; il vous fait
à merveille, et vous êtes charmante; soeur Suzanne est une très-belle
religieuse, on vous en aimera davantage. Çà, voyons un peu, marchez.
Vous ne vous tenez pas assez droite; il ne faut pas être courbée comme
cela...» Elle me composa la tête, les pieds, les mains, la taille, les
bras; ce fut presque une leçon de Marcel[5] sur les grâces monastiques:
car chaque état a les siennes. Ensuite elle s'assit, et me dit: «C'est
bien; mais à présent parlons un peu sérieusement. Voilà donc deux ans de
gagnés; vos parents peuvent changer de résolution; vous-même, vous
voudrez peut-être rester ici quand ils voudront vous en tirer; cela ne
serait point du tout impossible.--Madame, ne le croyez pas.--Vous avez
été longtemps parmi nous, mais vous ne connaissez pas encore notre vie;
elle a ses peines sans doute, mais elle a aussi ses douceurs...» Vous
vous doutez bien de tout ce qu'elle put ajouter du monde et du cloître,
cela est écrit partout, et partout de la même manière; car, grâces à
Dieu, on m'a fait lire le nombreux fatras de ce que les religieux ont
débité de leur état, qu'ils connaissent bien et qu'ils détestent, contre
le monde qu'ils aiment, qu'ils déchirent et qu'ils ne connaissent pas.

Je ne vous ferai pas le détail de mon noviciat; si l'on observait toute
son austérité, on n'y résisterait pas; mais c'est le temps le plus doux
de la vie monastique. Une mère des novices est la soeur la plus
indulgente qu'on a pu trouver. Son étude est de vous dérober toutes les
épines de l'état; c'est un cours de séduction la plus subtile et la
mieux apprêtée. C'est elle qui épaissit les ténèbres qui vous
environnent, qui vous berce, qui vous endort, qui vous en impose, qui
vous fascine; la nôtre s'attacha à moi particulièrement. Je ne pense pas
qu'il y ait aucune âme, jeune et sans expérience, à l'épreuve de cet art
funeste. Le monde a ses précipices; mais je n'imagine pas qu'on y arrive
par une pente aussi facile. Si j'avais éternué[6] deux fois de suite,
j'étais dispensée de l'office, du travail, de la prière; je me couchais
de meilleure heure, je me levais plus tard; la règle cessait pour moi.
Imaginez, monsieur, qu'il y avait des jours où je soupirais après
l'instant de me sacrifier. Il ne se passe pas une histoire fâcheuse dans
le monde qu'on ne vous en parle; on arrange les vraies, on en fait de
fausses, et puis ce sont des louanges sans fin et des actions de grâces
à Dieu qui nous met à couvert de ces humiliantes aventures. Cependant il
approchait, ce temps que j'avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors
je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et
s'accroître. Je les allais confier[7] à la supérieure, ou à notre mère
des novices. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez:
car il ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rôle hypocrite qu'elles
jouent, et des sottises qu'elles sont forcées de vous répéter; cela
devient à la fin si usé et si maussade pour elles; mais elles s'y
déterminent, et cela pour un millier d'écus qu'il en revient à leur
maison. Voilà l'objet important pour lequel elles mentent toute leur
vie, et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de
cinquante années, et peut-être un malheur éternel; car il est sûr,
monsieur, que, sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il
y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent
folles, stupides ou furieuses en attendant.

Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule
où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mon bonheur ou
de mon malheur, selon, monsieur, la manière dont vous en userez avec
moi. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et
presque sans vêtement; elle traînait des chaînes de fer; ses yeux
étaient égarés; elle s'arrachait les cheveux; elle se frappait la
poitrine avec les poings, elle courait, elle hurlait; elle se chargeait
elle-même, et les autres, des plus terribles imprécations; elle
cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je
tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette
infortunée, et sur-le-champ il fut décidé, dans mon coeur, que je
mourrais mille fois plutôt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que
cet événement pourrait faire sur mon esprit; on crut devoir le prévenir.
On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules
qui se contredisaient: qu'elle avait déjà l'esprit dérangé quand on
l'avait reçue; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique;
qu'elle était devenue sujette à des visions; qu'elle se croyait en
commerce avec les anges; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses
qui lui avaient gâté l'esprit; qu'elle avait entendu des novateurs d'une
morale outrée, qui l'avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu,
que sa tête ébranlée en avait été renversée; qu'elle ne voyait plus que
des démons, l'enfer et des gouffres de feu; qu'elles étaient bien
malheureuses; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu un pareil sujet
dans la maison; que sais-je encore quoi? Cela ne prit point auprès de
moi. À tout moment ma religieuse folle me revenait à l'esprit, et je me
renouvelais le serment de ne faire aucun voeu.

Le voici pourtant arrivé ce moment où il s'agissait de montrer si je
savais me tenir parole. Un matin, après l'office, je vis entrer la
supérieure chez moi. Elle tenait une lettre. Son visage était celui de
la tristesse et de l'abattement; les bras lui tombaient; il semblait que
sa main n'eût pas la force de soulever cette lettre; elle me regardait;
des larmes semblaient rouler dans ses yeux; elle se taisait et moi
aussi: elle attendait que je parlasse la première; j'en fus tentée, mais
je me retins. Elle me demanda comment je me portais; que l'office avait
été bien long aujourd'hui; que j'avais un peu toussé; que je lui
paraissais indisposée. À tout cela je répondis: «Non, ma chère mère.»
Elle tenait toujours sa lettre d'une main pendante; au milieu de ces
questions, elle la posa sur ses genoux, et sa main la cachait en partie;
enfin, après avoir tourné autour de quelques questions sur mon père, sur
ma mère, voyant que je ne lui demandais point ce que c'était que ce
papier, elle me dit: «Voilà une lettre...»

À ce mot je sentis mon coeur se troubler, et j'ajoutai d'une voix
entrecoupée et avec des lèvres tremblantes: «Elle est de ma mère?

--Vous l'avez dit; tenez, lisez...»

Je me remis un peu, je pris la lettre, je la lus d'abord avec assez de
fermeté; mais à mesure que j'avançais, la frayeur, l'indignation, la
colère, le dépit, différentes passions se succédant en moi, j'avais
différentes voix, je prenais différents visages et je faisais différents
mouvements. Quelquefois je tenais à peine ce papier, ou je le tenais
comme si j'eusse voulu le déchirer, ou je le serrais violemment comme si
j'avais été tentée de le froisser et de le jeter loin de moi.

«Eh bien! mon enfant, que répondrons-nous à cela?

--Madame, vous le savez.

--Mais non, je ne le sais pas. Les temps sont malheureux, votre famille
a souffert des pertes; les affaires de vos soeurs sont dérangées; elles
ont l'une et l'autre beaucoup d'enfants, on s'est épuisé pour elles en
les mariant; on se ruine pour les soutenir. Il est impossible qu'on vous
fasse un certain sort; vous avez pris l'habit; on s'est constitué en
dépenses; par cette démarche vous avez donné des espérances; le bruit de
votre profession prochaine s'est répandu dans le monde. Au reste,
comptez toujours sur tous mes secours. Je n'ai jamais attiré personne en
religion, c'est un état où Dieu nous appelle, et il est très-dangereux
de mêler sa voix à la sienne. Je n'entreprendrai point de parler à votre
coeur, si la grâce ne lui dit rien; jusqu'à présent je n'ai point à me
reprocher le malheur d'une autre; voudrais-je commencer par vous, mon
enfant, qui m'êtes si chère? Je n'ai point oublié que c'est à ma
persuasion que vous avez fait les premières démarches; et je ne
souffrirai point qu'on en abuse pour vous engager au delà de votre
volonté. Voyons donc ensemble, concertons-nous. Voulez-vous faire
profession?

--Non, madame.

--Vous ne vous sentez aucun goût pour l'état religieux?

--Non, madame.

--Vous n'obéirez point à vos parents?

--Non, madame.

--Que voulez-vous donc devenir?

--Tout, excepté religieuse. Je ne le veux pas être, je ne le serai pas.

--Eh bien! vous ne le serez pas. Voyons, arrangeons une réponse à votre
mère...»

Nous convînmes de quelques idées. Elle écrivit, et me montra sa lettre
qui me parut encore très-bien. Cependant on me dépêcha le directeur de
la maison; on m'envoya le docteur qui m'avait prêchée à ma prise
d'habit; on me recommanda à la mère des novices; je vis M. l'évêque
d'Alep; j'eus des lances à rompre avec des femmes pieuses qui se
mêlèrent de mon affaire sans que je les connusse; c'étaient des
conférences continuelles avec des moines et des prêtres; mon père vint,
mes soeurs m'écrivirent; ma mère parut la dernière: je résistai à tout.
Cependant le jour fut pris pour ma profession; on ne négligea rien pour
obtenir mon consentement; mais quand on vit qu'il était inutile de le
solliciter, on prit le parti de s'en passer.

De ce moment, je fus renfermée dans ma cellule; on m'imposa le silence;
je fus séparée de tout le monde, abandonnée à moi-même; et je vis
clairement qu'on était résolu à disposer de moi sans moi. Je ne voulais
point m'engager; c'était un point décidé: et toutes les terreurs vraies
ou fausses qu'on me jetait sans cesse, ne m'ébranlaient pas. Cependant
j'étais dans un état déplorable; je ne savais point ce qu'il pouvait
durer; et s'il venait à cesser, je savais encore moins ce qui pouvait
m'arriver. Au milieu de ces incertitudes, je pris un parti, dont vous
jugerez, monsieur, comme il vous plaira; je ne voyais plus personne, ni
la supérieure, ni la mère des novices, ni mes compagnes; je fis avertir
la première, et je feignis de me rapprocher de la volonté de mes
parents; mais mon dessein était de finir cette persécution avec éclat,
et de protester publiquement contre la violence qu'on méditait: je dis
donc qu'on était maître de mon sort, qu'on en pouvait disposer comme on
voudrait; qu'on exigeait que je fisse profession, et que je la ferais.
Voilà la joie répandue dans toute la maison, les caresses revenues avec
toutes les flatteries et toute la séduction. «Dieu avait parlé à mon
coeur; personne n'était plus faite pour l'état de perfection que moi. Il
était impossible que cela ne fût pas, on s'y était toujours attendu. On
ne remplit pas ses devoirs avec tant d'édification et de constance,
quand on n'y est pas vraiment appelée. La mère des novices n'avait
jamais vu dans aucune de ses élèves de vocation mieux caractérisée; elle
était toute surprise du travers que j'avais pris, mais elle avait
toujours bien dit à notre mère supérieure qu'il fallait tenir bon, et
que cela passerait; que les meilleures religieuses avaient eu de ces
moments-là; que c'étaient des suggestions du mauvais esprit qui
redoublait ses efforts lorsqu'il était sur le point de perdre sa proie;
que j'allais lui échapper; qu'il n'y avait plus que des roses pour moi;
que les obligations de la vie religieuse me paraîtraient d'autant plus
supportables, que je me les étais plus fortement exagérées; que cet
appesantissement subit du joug était une grâce du ciel, qui se servait
de ce moyen pour l'alléger...» Il me paraissait assez singulier que la
même chose vînt de Dieu ou du diable, selon qu'il leur plaisait de
l'envisager. Il y a beaucoup de circonstances pareilles dans la
religion; et ceux qui m'ont consolée, m'ont souvent dit de mes pensées,
les uns que c'étaient autant d'instigations de Satan, et les autres,
autant d'inspirations de Dieu. Le même mal vient, ou de Dieu qui nous
éprouve, ou du diable qui nous tente.

Je me conduisis avec discrétion; je crus pouvoir me répondre de moi. Je
vis mon père; il me parla froidement; je vis ma mère; elle m'embrassa;
je reçus des lettres de congratulation de mes soeurs et de beaucoup
d'autres. Je sus que ce serait un M. Sornin, vicaire de Saint-Roch, qui
ferait le sermon, et M. Thierry, chancelier de l'Université, qui
recevrait mes voeux. Tout alla bien jusqu'à la veille du grand jour,
excepté qu'ayant appris que la cérémonie serait clandestine, qu'il y
aurait très-peu de monde, et que la porte de l'église ne serait ouverte
qu'aux parents, j'appelai par la tourière toutes les personnes de notre
voisinage, mes amis, mes amies; j'eus la permission d'écrire à
quelques-unes de mes connaissances. Tout ce concours auquel on ne
s'attendait guère se présenta; il fallut le laisser entrer; et
l'assemblée fut telle à peu près qu'il la fallait pour mon projet. Oh,
monsieur! quelle nuit que celle qui précéda[8]! Je ne me couchai point;
j'étais assise sur mon lit; j'appelais Dieu à mon secours; j'élevais mes
mains au ciel, je le prenais à témoin de la violence qu'on me faisait;
je me représentais mon rôle au pied des autels, une jeune fille
protestant à haute voix contre une action à laquelle elle paraît avoir
consenti, le scandale des assistants, le désespoir des religieuses, la
fureur de mes parents. «Ô Dieu! que vais-je devenir?...» En prononçant
ces mots il me prit une défaillance générale, je tombai évanouie sur mon
traversin; un frisson dans lequel mes genoux se battaient et mes dents
se frappaient avec bruit, succéda à cette défaillance; à ce frisson une
chaleur terrible: mon esprit se troubla. Je ne me souviens ni de m'être
déshabillée, ni d'être sortie de ma cellule; cependant on me trouva nue
en chemise, étendue par terre à la porte de la supérieure, sans
mouvement et presque sans vie. J'ai appris ces choses depuis. Le matin
je me trouvai dans ma cellule, mon lit environné de la supérieure, de la
mère des novices, et de celles qu'on appelle les assistantes. J'étais
fort abattue; on me fit quelques questions; on vit par mes réponses que
je n'avais aucune connaissance de ce qui s'était passé; et l'on ne m'en
parla pas. On me demanda comment je me portais, si je persistais dans ma
sainte résolution, et si je me sentais en état de supporter la fatigue
du jour. Je répondis que oui; et contre leur attente rien ne fut
dérangé.

On avait tout disposé dès la veille. On sonna les cloches pour apprendre
à tout le monde qu'on allait faire une malheureuse. Le coeur me battit
encore. On vint me parer; ce jour est un jour de toilette; à présent que
je me rappelle toutes ces cérémonies, il me semble qu'elles avaient
quelque chose de solennel et de bien touchant[9] pour une jeune
innocente que son penchant n'entraînerait point ailleurs. On me
conduisit à l'église; on célébra la sainte messe: le bon vicaire, qui me
soupçonnait une résignation que je n'avais point, me fit un long sermon
où il n'y avait pas un mot qui ne fût à contre-sens; c'était quelque
chose de bien ridicule que tout ce qu'il me disait de mon bonheur, de la
grâce, de mon courage, de mon zèle, de ma ferveur et de tous les beaux
sentiments qu'il me supposait. Ce contraste et de son éloge et de la
démarche que j'allais faire me troubla; j'eus des moments d'incertitude,
mais qui durèrent peu. Je n'en sentis que mieux que je manquais de tout
ce qu'il fallait avoir pour être une bonne religieuse. Enfin le moment
terrible arriva. Lorsqu'il fallut entrer dans le lieu où je devais
prononcer le voeu de mon engagement, je ne me trouvai plus de jambes;
deux de mes compagnes me prirent sous les bras; j'avais la tête
renversée sur une d'elles, et je me traînais. Je ne sais ce qui se
passait dans l'âme des assistants, mais ils voyaient une jeune victime
mourante qu'on portait à l'autel, et il s'échappait de toutes parts des
soupirs et des sanglots, au milieu desquels je suis bien sûre que ceux
de mon père et de ma mère ne se firent point entendre. Tout le monde
était debout; il y avait de jeunes personnes montées sur des chaises, et
attachées aux barreaux de la grille; et il se faisait un profond
silence, lorsque celui qui présidait à ma profession me dit:
«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous de dire la vérité?

--Je le promets.

--Est-ce de votre plein gré et de votre libre volonté que vous êtes
ici?»

Je répondis, «non;» mais celles qui m'accompagnaient répondirent pour
moi, «oui.»

«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et
obéissance?»

J'hésitai un moment; le prêtre attendit; et je répondis:

«Non, monsieur.»

Il recommença:

«Marie-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu chasteté, pauvreté et
obéissance?»

Je lui répondis d'une voix plus ferme:

«Non, monsieur, non.»

Il s'arrêta et me dit: «Mon enfant, remettez-vous, et écoutez-moi.

--Monseigneur, lui dis-je, vous me demandez si je promets à Dieu
chasteté, pauvreté et obéissance; je vous ai bien entendu, et je vous
réponds que non...»

Et me tournant ensuite vers les assistants, entre lesquels il s'était
élevé un assez grand murmure, je fis signe que je voulais parler; le
murmure cessa et je dis:

«Messieurs, et vous surtout mon père et ma mère, je vous prends tous à
témoin...»

À ces mots une des soeurs laissa tomber le voile de la grille, et je vis
qu'il était inutile de continuer. Les religieuses m'entourèrent,
m'accablèrent de reproches; je les écoutai sans mot dire. On me
conduisit dans ma cellule, où l'on m'enferma sous la clef.

Là, seule, livrée à mes réflexions, je commençai à rassurer mon âme; je
revins sur ma démarche, et je ne m'en repentis point. Je vis qu'après
l'éclat que j'avais fait, il était impossible que je restasse ici
longtemps, et que peut-être on n'oserait pas me remettre en couvent. Je
ne savais ce qu'on ferait de moi; mais je ne voyais rien de pis que
d'être religieuse malgré soi. Je demeurai assez longtemps sans entendre
parler de qui que ce fût. Celles qui m'apportaient à manger entraient,
mettaient mon dîner à terre et s'en allaient en silence. Au bout d'un
mois on m'apporta des habits de séculière; je quittai ceux de la maison;
la supérieure vint et me dit de la suivre. Je la suivis jusqu'à la porte
conventuelle; là je montai dans une voiture où je trouvai ma mère seule
qui m'attendait; je m'assis sur le devant; et le carrosse partit. Nous
restâmes l'une vis-à-vis de l'autre quelque temps sans mot dire; j'avais
les yeux baissés, et je n'osais la regarder. Je ne sais ce qui se
passait dans mon âme; mais tout à coup je me jetai à ses pieds, et je
penchai ma tête sur ses genoux; je ne lui parlais pas, mais je
sanglotais et j'étouffais. Elle me repoussa durement. Je ne me relevai
pas; le sang me vint au nez; je saisis une de ses mains malgré qu'elle
en eût; et l'arrosant de mes larmes et de mon sang qui coulait, appuyant
ma bouche sur cette main, je la baisais et je lui disais: «Vous êtes
toujours ma mère, je suis toujours votre enfant...» Et elle me répondit
(en me poussant encore plus rudement, et en arrachant sa main d'entre
les miennes): «Relevez-vous, malheureuse, relevez-vous.» Je lui obéis,
je me rassis, et je tirai ma coiffe sur mon visage. Elle avait mis tant
d'autorité et de fermeté dans le son de sa voix, que je crus devoir me
dérober à ses yeux[10]. Mes larmes et le sang qui coulait de mon nez se
mêlaient ensemble, descendaient le long de mes bras, et j'en étais toute
couverte sans que je m'en aperçusse. À quelques mots qu'elle dit, je
conçus que sa robe et son linge en avaient été tachés, et que cela lui
déplaisait. Nous arrivâmes à la maison, où l'on me conduisit tout de
suite à une petite chambre qu'on m'avait préparée. Je me jetai encore à
ses genoux sur l'escalier; je la retins par son vêtement; mais tout ce
que j'en obtins, ce fut de se retourner de mon côté et de me regarder
avec un mouvement d'indignation de la tête, de la bouche et des yeux,
que vous concevez mieux que je ne puis vous le rendre.

J'entrai dans ma nouvelle prison, où je passai six mois, sollicitant
tous les jours inutilement la grâce de lui parler, de voir mon père ou
de leur écrire. On m'apportait à manger, on me servait; une domestique
m'accompagnait à la messe les jours de fête, et me renfermait. Je
lisais, je travaillais, je pleurais, je chantais quelquefois; et c'est
ainsi que mes journées se passaient. Un sentiment secret me soutenait,
c'est que j'étais libre, et que mon sort, quelque dur qu'il fût, pouvait
changer. Mais il était décidé que je serais religieuse, et je le fus.

Tant d'inhumanité, tant d'opiniâtreté de la part de mes parents, ont
achevé de me confirmer ce que je soupçonnais de ma naissance; je n'ai
jamais pu trouver d'autres moyens de les excuser. Ma mère craignait
apparemment que je ne revinsse un jour sur le partage des biens; que je
ne redemandasse ma légitime, et que je n'associasse un enfant naturel à
des enfants légitimes. Mais ce qui n'était qu'une conjecture va se
tourner en certitude.

Tandis que j'étais enfermée à la maison, je faisais peu d'exercices
extérieurs de religion; cependant on m'envoyait à confesse la veille des
grandes fêtes. Je vous ai dit que j'avais le même directeur que ma mère;
je lui parlai, je lui exposai toute la dureté de la conduite qu'on avait
tenue avec moi depuis environ trois ans. Il la savait. Je me plaignis de
ma mère surtout avec amertume et ressentiment. Ce prêtre était entré
tard dans l'état religieux; il avait de l'humanité; il m'écouta
tranquillement, et me dit:

«Mon enfant, plaignez votre mère, plaignez-la plus encore que vous ne la
blâmez. Elle a l'âme bonne; soyez sûre que c'est malgré elle qu'elle en
use ainsi.

--Malgré elle, monsieur! Et qu'est-ce qui peut l'y contraindre! Ne
m'a-t-elle pas mise au monde? Et quelle différence y a-t-il entre mes
soeurs et moi?

--Beaucoup.

--Beaucoup! je n'entends rien à votre réponse...»

J'allais entrer dans la comparaison de mes soeurs et de moi, lorsqu'il
m'arrêta et me dit:

«Allez, allez, l'inhumanité n'est pas le vice de vos parents; tâchez de
prendre votre sort en patience, et de vous en faire du moins un mérite
devant Dieu. Je verrai votre mère, et soyez sûre que j'emploierai pour
vous servir tout ce que je puis avoir d'ascendant sur son esprit...»

Ce _beaucoup_, qu'il m'avait répondu, fut un trait de lumière pour moi;
je ne doutai plus de la vérité de ce que j'avais pensé sur ma naissance.

                   *       *       *       *       *

Le samedi suivant, vers les cinq heures et demie du soir, à la chute du
jour, la servante qui m'était attachée monta, et me dit: «Madame votre
mère ordonne que vous vous habilliez...» Une heure après: «Madame veut
que vous descendiez avec moi...» Je trouvai à la porte un carrosse où
nous montâmes, la domestique et moi; et j'appris que nous allions aux
Feuillants, chez le père Séraphin. Il nous attendait; il était seul. La
domestique s'éloigna; et moi, j'entrai dans le parloir. Je m'assis
inquiète et curieuse de ce qu'il avait à me dire. Voici comme il me
parla:

«Mademoiselle, l'énigme de la conduite sévère de vos parents va
s'expliquer pour vous; j'en ai obtenu la permission de madame votre
mère. Vous êtes sage; vous avez de l'esprit, de la fermeté; vous êtes
dans un âge où l'on pourrait vous confier un secret, même qui ne vous
concernerait point. Il y a longtemps que j'ai exhorté pour la première
fois madame votre mère à vous révéler celui que vous allez apprendre;
elle n'a jamais pu s'y résoudre: il est dur pour une mère d'avouer une
faute grave à son enfant; vous connaissez son caractère; il ne va guère
avec la sorte d'humiliation d'un certain aveu. Elle a cru pouvoir sans
cette ressource vous amener à ses desseins; elle s'est trompée; elle en
est fâchée: elle revient aujourd'hui à mon conseil; et c'est elle qui
m'a chargé de vous annoncer que vous n'étiez pas la fille de M.
Simonin.»

Je lui répondis sur-le-champ: «Je m'en étais doutée.

--Voyez à présent, mademoiselle, considérez, pesez, jugez si madame
votre mère peut sans le consentement, même avec le consentement de
monsieur votre père, vous unir à des enfants dont vous n'êtes point la
soeur; si elle peut avouer à monsieur votre père un fait sur lequel il
n'a déjà que trop de soupçons.

--Mais, monsieur, qui est mon père?

--Mademoiselle, c'est ce qu'on ne m'a pas confié. Il n'est que trop
certain, mademoiselle, ajouta-t-il, qu'on a prodigieusement avantagé vos
soeurs, et qu'on a pris toutes les précautions imaginables, par les
contrats de mariage, par le dénaturer des biens, par les stipulations,
par les fidéicommis et autres moyens, de réduire à rien votre légitime,
dans le cas que vous puissiez un jour vous adresser aux lois pour la
redemander. Si vous perdez vos parents, vous trouverez peu de chose;
vous refusez un couvent, peut-être regretterez-vous de n'y pas être.

--Cela ne se peut, monsieur; je ne demande rien.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la peine, le travail, l'indigence.

--Je connais du moins le prix de la liberté, et le poids d'un état
auquel on n'est point appelée.

--Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire; c'est à vous, mademoiselle,
à faire vos réflexions...»

Ensuite il se leva.

«Mais, monsieur, encore une question.

--Tant qu'il vous plaira.

--Mes soeurs savent-elles ce que vous m'avez appris?

--Non, mademoiselle.

--Comment ont-elles donc pu se résoudre à dépouiller leur soeur? car
c'est ce qu'elles me croient.

--Ah! mademoiselle, l'intérêt! l'intérêt! elles n'auraient point obtenu
les partis considérables qu'elles ont trouvés. Chacun songe à soi dans
ce monde; et je ne vous conseille pas de compter sur elles si vous venez
à perdre vos parents; soyez sûre qu'on vous disputera, jusqu'à une
obole, la petite portion que vous aurez à partager avec elles. Elles ont
beaucoup d'enfants; ce prétexte sera trop honnête pour vous réduire à la
mendicité. Et puis elles ne peuvent plus rien; ce sont les maris qui
font tout: si elles avaient quelques sentiments de commisération, les
secours qu'elles vous donneraient à l'insu de leurs maris deviendraient
une source de divisions domestiques. Je ne vois que de ces choses-là, ou
des enfants abandonnés, ou des enfants même légitimes, secourus aux
dépens de la paix domestique. Et puis, mademoiselle, le pain qu'on
reçoit est bien dur. Si vous m'en croyez, vous vous réconcilierez avec
vos parents; vous ferez ce que votre mère doit attendre de vous; vous
entrerez en religion; on vous fera une petite pension avec laquelle vous
passerez des jours, sinon heureux, du moins supportables. Au reste, je
ne vous célerai pas que l'abandon apparent de votre mère, son
opiniâtreté à vous renfermer, et quelques autres circonstances qui ne me
reviennent plus, mais que j'ai sues dans le temps, ont produit
exactement sur votre père le même effet que sur vous: votre naissance
lui était suspecte; elle ne le lui est plus; et sans être dans la
confidence, il ne doute point que vous ne lui apparteniez comme enfant,
que par la loi qui les attribue à celui qui porte le titre d'époux.
Allez, mademoiselle, vous êtes bonne et sage; pensez à ce que vous venez
d'apprendre.»

Je me levai, je me mis à pleurer. Je vis qu'il était lui-même attendri;
il leva doucement les yeux au ciel, et me reconduisit. Je repris la
domestique qui m'avait accompagnée; nous remontâmes en voiture, et nous
rentrâmes à la maison.

Il était tard. Je rêvai une partie de la nuit à ce qu'on venait de me
révéler; j'y rêvai encore le lendemain. Je n'avais point de père; le
scrupule m'avait ôté ma mère; des précautions prises, pour que je ne
pusse prétendre aux droits de ma naissance légale; une captivité
domestique fort dure; nulle espérance, nulle ressource. Peut-être que,
si l'on se fût expliqué plus tôt avec moi, après l'établissement de mes
soeurs, on m'eût gardée à la maison qui ne laissait pas que d'être
fréquentée, il se serait trouvé quelqu'un à qui mon caractère, mon
esprit, ma figure et mes talents auraient paru une dot suffisante; la
chose n'était pas encore impossible, mais l'éclat que j'avais fait en
couvent la rendait plus difficile: on ne conçoit guère comment une fille
de dix-sept à dix-huit ans a pu se porter à cette extrémité, sans une
fermeté peu commune; les hommes louent beaucoup cette qualité, mais il
me semble qu'ils s'en passent volontiers dans celles dont ils se
proposent de faire leurs épouses. C'était pourtant une ressource à
tenter avant que de songer à un autre parti; je pris celui de m'en
ouvrir à ma mère; et je lui fis demander un entretien qui me fut
accordé.

C'était dans l'hiver. Elle était assise dans un fauteuil devant le feu;
elle avait le visage sévère, le regard fixe et les traits immobiles; je
m'approchai d'elle, je me jetai à ses pieds et je lui demandai pardon de
tous les torts que j'avais.

«C'est, me répondit-elle, par ce que vous m'allez dire que vous le
mériterez. Levez-vous; votre père est absent, vous avez tout le temps de
vous expliquer. Vous avez vu le père Séraphin, vous savez enfin qui vous
êtes, et ce que vous pouvez attendre de moi, si votre projet n'est pas
de me punir toute ma vie d'une faute que je n'ai déjà que trop expiée.
Eh bien! mademoiselle, que me voulez-vous? Qu'avez-vous résolu?

--Maman, lui répondis-je, je sais que je n'ai rien, et que je ne dois
prétendre à rien. Je suis bien éloignée d'ajouter à vos peines, de
quelque nature qu'elles soient; peut-être m'auriez-vous trouvée plus
soumise à vos volontés, si vous m'eussiez instruite plus tôt de quelques
circonstances qu'il était difficile que je soupçonnasse: mais enfin je
sais, je me connais, et il ne me reste qu'à me conduire en conséquence
de mon état. Je ne suis plus surprise des distinctions qu'on a mises
entre mes soeurs et moi; j'en reconnais la justice, j'y souscris; mais
je suis toujours votre enfant; vous m'avez portée dans votre sein; et
j'espère que vous ne l'oublierez pas.

--Malheur à moi, ajouta-t-elle vivement, si je ne vous avouais pas
autant qu'il est en mon pouvoir!

--Eh bien! maman, lui dis-je, rendez-moi vos bontés; rendez-moi votre
présence; rendez-moi la tendresse de celui qui se croit mon père.

--Peu s'en faut, ajouta-t-elle, qu'il ne soit aussi certain de votre
naissance que vous et moi. Je ne vous vois jamais à côté de lui, sans
entendre ses reproches; il me les adresse, par la dureté dont il en use
avec vous; n'espérez point de lui les sentiments d'un père tendre. Et
puis, vous l'avouerai-je, vous me rappelez une trahison, une ingratitude
si odieuse de la part d'un autre, que je n'en puis supporter l'idée; cet
homme se montre sans cesse entre vous et moi; il me repousse, et la
haine que je lui dois se répand sur vous.

--Quoi! lui dis-je, ne puis-je espérer que vous me traitiez, vous et M.
Simonin, comme une étrangère, une inconnue que vous auriez accueillie
par humanité?

--Nous ne le pouvons ni l'un ni l'autre. Ma fille, n'empoisonnez pas ma
vie plus longtemps. Si vous n'aviez point de soeurs, je sais ce que
j'aurais à faire: mais vous en avez deux; et elles ont l'une et l'autre
une famille nombreuse. Il y a longtemps que la passion qui me soutenait
s'est éteinte; la conscience a repris ses droits.

--Mais celui à qui je dois la vie...

--Il n'est plus; il est mort sans se ressouvenir de vous; et c'est le
moindre de ses forfaits...»

En cet endroit sa figure s'altéra, ses yeux s'allumèrent, l'indignation
s'empara de son visage; elle voulait parler, mais elle n'articula plus;
le tremblement de ses lèvres l'en empêchait. Elle était assise; elle
pencha sa tête sur ses mains, pour me dérober les mouvements violents
qui se passaient en elle. Elle demeura quelque temps dans cet état, puis
elle se leva, fit quelques tours dans la chambre sans mot dire; elle
contraignait ses larmes qui coulaient avec peine, et elle disait:

«Le monstre! il n'a pas dépendu de lui qu'il ne vous ait étouffée dans
mon sein par toutes les peines qu'il m'a causées; mais Dieu nous a
conservées l'une et l'autre, pour que la mère expiât sa faute par
l'enfant. Ma fille, vous n'avez rien, et vous n'aurez jamais rien. Le
peu que je puis faire pour vous, je le dérobe à vos soeurs; voilà les
suites d'une faiblesse. Cependant j'espère n'avoir rien à me reprocher
en mourant; j'aurai gagné votre dot par mon économie. Je n'abuse point
de la facilité de mon époux; mais je mets tous les jours à part ce que
j'obtiens de temps en temps de sa libéralité. J'ai vendu ce que j'avais
de bijoux; et j'ai obtenu de lui de disposer à mon gré du prix qui m'en
est revenu. J'aimais le jeu, je ne joue plus; j'aimais les spectacles,
je m'en suis privée; j'aimais la compagnie, je vis retirée; j'aimais le
faste, j'y ai renoncé. Si vous entrez en religion, comme c'est ma
volonté et celle de M. Simonin, votre dot sera le fruit de ce que je
prends sur moi tous les jours.

--Mais, maman, lui dis-je, il vient encore ici quelques gens de bien;
peut-être s'en trouvera-t-il un qui, satisfait de ma personne, n'exigera
pas même les épargnes que vous avez destinées à mon établissement.

--Il n'y faut plus penser, votre éclat vous a perdue.

--Le mal est-il sans ressource?

--Sans ressource.

--Mais, si je ne trouve point un époux, est-il nécessaire que je
m'enferme dans un couvent?

--À moins que vous ne veuillez perpétuer ma douleur et mes remords,
jusqu'à ce que j'aie les yeux fermés. Il faut que j'y vienne; vos
soeurs, dans ce moment terrible, seront autour de mon lit: voyez si je
pourrai vous voir au milieu d'elles; quel serait l'effet de votre
présence dans ces derniers moments! Ma fille, car vous l'êtes malgré
moi, vos soeurs ont obtenu des lois un nom que vous tenez du crime,
n'affligez pas une mère qui expire; laissez-la descendre paisiblement au
tombeau: qu'elle puisse se dire à elle-même, lorsqu'elle sera sur le
point de paraître devant le grand juge, qu'elle a réparé sa faute autant
qu'il était en elle, qu'elle puisse se flatter qu'après sa mort vous ne
porterez point le trouble dans la maison, et que vous ne revendiquerez
pas des droits que vous n'avez point.

--Maman, lui dis-je, soyez tranquille là-dessus; faites venir un homme
de loi; qu'il dresse un acte de renonciation; et je souscrirai à tout ce
qu'il vous plaira.

--Cela ne se peut: un enfant ne se déshérite pas lui-même; c'est le
châtiment d'un père et d'une mère justement irrités. S'il plaisait à
Dieu de m'appeler demain, demain il faudrait que j'en vinsse à cette
extrémité, et que je m'ouvrisse à mon mari, afin de prendre de concert
les mêmes mesures. Ne m'exposez point à une indiscrétion qui me rendrait
odieuse à ses yeux, et qui entraînerait des suites qui vous
déshonoreraient. Si vous me survivez, vous resterez sans nom, sans
fortune et sans état; malheureuse! dites-moi ce que vous deviendrez:
quelles idées voulez-vous que j'emporte en mourant? Il faudra donc que
je dise à votre père... Que lui dirai-je? Que vous n'êtes pas son
enfant!... Ma fille, s'il ne fallait que se jeter à vos pieds pour
obtenir de vous... Mais vous ne sentez rien; vous avez l'âme inflexible
de votre père...»

En ce moment, M. Simonin entra; il vit le désordre de sa femme; il
l'aimait; il était violent; il s'arrêta tout court, et tournant sur moi
des regards terribles, il me dit:

«Sortez!»

S'il eût été mon père, je ne lui aurais pas obéi, mais il ne l'était
pas.

Il ajouta, en parlant au domestique qui m'éclairait:

«Dites-lui qu'elle ne reparaisse plus.»

Je me renfermai dans ma petite prison. Je rêvai à ce que ma mère m'avait
dit; je me jetai à genoux, je priai Dieu qu'il m'inspirât; je priai
longtemps; je demeurai le visage collé contre terre; on n'invoque
presque jamais la voix du ciel, que quand on ne sait à quoi se résoudre;
et il est rare qu'alors elle ne nous conseille pas d'obéir. Ce fut le
parti que je pris. «On veut que je sois religieuse; peut-être est-ce
aussi la volonté de Dieu. Eh bien! je le serai, puisqu'il faut que je
sois malheureuse, qu'importe où je le sois!...» Je recommandai à celle
qui me servait de m'avertir quand mon père serait sorti. Dès le
lendemain je sollicitai un entretien avec ma mère; elle me fit répondre
qu'elle avait promis le contraire à M. Simonin, mais que je pouvais lui
écrire avec un crayon qu'on me donna. J'écrivis donc sur un bout de
papier (ce fatal papier s'est retrouvé, et l'on ne s'en est que trop
bien servi contre moi):

«Maman, je suis fâchée de toutes les peines que je vous ai causées; je
vous en demande pardon: mon dessein est de les finir. Ordonnez de moi
tout ce qu'il vous plaira; si c'est votre volonté que j'entre en
religion, je souhaite que ce soit aussi celle de Dieu...»

La servante prit cet écrit, et le porta à ma mère. Elle remonta un
moment après, et elle me dit avec transport:

«Mademoiselle, puisqu'il ne fallait qu'un mot pour faire le bonheur de
votre père, de votre mère et le vôtre, pourquoi l'avoir différé si
longtemps? Monsieur et madame ont un visage que je ne leur ai jamais vu
depuis que je suis ici: ils se querellaient sans cesse à votre sujet;
Dieu merci, je ne verrai plus cela...»

Tandis qu'elle me parlait, je pensais que je venais de signer mon arrêt
de mort, et ce pressentiment, monsieur, se vérifiera, si vous
m'abandonnez.

Quelques jours se passèrent, sans que j'entendisse parler de rien; mais
un matin, sur les neuf heures, ma porte s'ouvrit brusquement; c'était M.
Simonin qui entrait en robe de chambre et en bonnet de nuit. Depuis que
je savais qu'il n'était pas mon père, sa présence ne me causait que de
l'effroi. Je me levai, je lui fis la révérence. Il me sembla que j'avais
deux coeurs: je ne pouvais penser à ma mère sans m'attendrir, sans avoir
envie de pleurer; il n'en était pas ainsi de M. Simonin. Il est sûr
qu'un père inspire une sorte de sentiments qu'on n'a pour personne au
monde que lui: on ne sait pas cela, sans s'être trouvé comme moi
vis-à-vis de l'homme qui a porté longtemps, et qui vient de perdre cet
auguste caractère; les autres l'ignoreront toujours. Si je passais de sa
présence à celle de ma mère, il me semblait que j'étais une autre. Il me
dit:

«Suzanne, reconnaissez-vous ce billet?

--Oui, monsieur.

--L'avez-vous écrit librement?

--Je ne saurais dire qu'oui.

--Êtes-vous du moins résolue à exécuter ce qu'il promet?

--Je le suis.

--N'avez-vous de prédilection pour aucun couvent?

--Non, ils me sont indifférents.

--Il suffit.»

Voilà ce que je répondis; mais malheureusement cela ne fut point écrit.
Pendant une quinzaine d'une entière ignorance de ce qui se passait, il
me parut qu'on s'était adressé à différentes maisons religieuses, et que
le scandale de ma première démarche avait empêché qu'on ne me reçût
postulante. On fut moins difficile à Longchamp; et cela, sans doute,
parce qu'on insinua que j'étais musicienne, et que j'avais de la
voix[11]. On m'exagéra bien les difficultés qu'on avait eues, et la
grâce qu'on me faisait de m'accepter dans cette maison: on m'engagea
même à écrire à la supérieure. Je ne sentais pas les suites de ce
témoignage écrit qu'on exigeait: on craignait apparemment qu'un jour je
ne revinsse contre mes voeux; on voulait avoir une attestation de ma
propre main qu'ils avaient été libres. Sans ce motif, comment cette
lettre, qui devait rester entre les mains de la supérieure, aurait-elle
passé dans la suite entre les mains de mes beaux-frères? Mais fermons
vite les yeux là-dessus; ils me montrent M. Simonin comme je ne veux pas
le voir: il n'est plus.

                   *       *       *       *       *

Je fus conduite à Longchamp; ce fut ma mère qui m'accompagna. Je ne
demandai point à dire adieu à M. Simonin; j'avoue que la pensée ne m'en
vint qu'en chemin. On m'attendait; j'étais annoncée, et par mon histoire
et par mes talents: on ne me dit rien de l'une; mais on fut très-pressé
de voir si l'acquisition qu'on faisait en valait la peine. Lorsqu'on se
fut entretenu de beaucoup de choses indifférentes, car après ce qui
m'était arrivé, vous pensez bien qu'on ne parla ni de Dieu, ni de
vocation, ni des dangers du monde, ni de la douceur de la vie
religieuse, et qu'on ne hasarda pas un mot des pieuses fadaises dont on
remplit ces premiers moments, la supérieure dit: «Mademoiselle, vous
savez la musique, vous chantez; nous avons un clavecin; si vous vouliez,
nous irions dans notre parloir...» J'avais l'âme serrée, mais ce n'était
pas le moment de marquer de la répugnance; ma mère passa, je la suivis;
la supérieure ferma la marche avec quelques religieuses que la curiosité
avait attirées. C'était le soir; on m'apporta des bougies; je m'assis,
je me mis au clavecin; je préludai longtemps, cherchant un morceau de
musique dans la tête, que j'en ai pleine, et n'en trouvant point;
cependant la supérieure me pressa, et je chantai sans y entendre
finesse, par habitude, parce que le morceau m'était familier: _Tristes
apprêts, pâles flambeaux, jour plus affreux que les ténèbres_, etc.[12]
Je ne sais ce que cela produisit; mais on ne m'écouta pas longtemps: on
m'interrompit par des éloges, que je fus bien surprise d'avoir mérités
si promptement et à si peu de frais. Ma mère me remit entre les mains de
la supérieure, me donna sa main à baiser, et s'en retourna.

                   *       *       *       *       *

Me voilà donc dans une autre maison religieuse, et postulante, et avec
toutes les apparences de postuler de mon plein gré. Mais vous, monsieur,
qui connaissez jusqu'à ce moment tout ce qui s'est passé, qu'en
pensez-vous? La plupart de ces choses ne furent point alléguées, lorsque
je voulus revenir contre mes voeux; les unes, parce que c'étaient des
vérités destituées de preuves; les autres, parce qu'elles m'auraient
rendue odieuse sans me servir; on n'aurait vu en moi qu'un enfant
dénaturé, qui flétrissait la mémoire de ses parents pour obtenir sa
liberté. On avait la preuve de ce qui était _contre_ moi; ce qui était
_pour_ ne pouvait ni s'alléguer ni se prouver. Je ne voulus pas même
qu'on insinuât aux juges le soupçon de ma naissance; quelques personnes,
étrangères aux lois, me conseillèrent de mettre en cause le directeur de
ma mère et le mien; cela ne se pouvait; et quand la chose aurait été
possible, je ne l'aurais pas soufferte. Mais à propos, de peur que je ne
l'oublie, et que l'envie de me servir ne vous empêche d'en faire la
réflexion, sauf votre meilleur avis, je crois qu'il faut taire que je
sais la musique et que je touche du clavecin: il n'en faudrait pas
davantage pour me déceler; l'ostentation de ces talents ne va point avec
l'obscurité et la sécurité que je cherche; celles de mon état ne savent
point ces choses, et il faut que je les ignore. Si je suis contrainte de
m'expatrier, j'en ferai ma ressource. M'expatrier! mais dites-moi
pourquoi cette idée m'épouvante? C'est que je ne sais où aller; c'est
que je suis jeune et sans expérience; c'est que je crains la misère, les
hommes et le vice; c'est que j'ai toujours vécu renfermée, et que si
j'étais hors de Paris je me croirais perdue dans le monde. Tout cela
n'est peut-être pas vrai; mais c'est ce que je sens. Monsieur, que je ne
sache pas où aller, ni que devenir, cela dépend de vous.

Les supérieures à Longchamp, ainsi que dans la plupart des maisons
religieuses, changent de trois ans en trois ans. C'était une madame de
Moni qui entrait en charge, lorsque je fus conduite dans la maison; je
ne puis vous en dire trop de bien; c'est pourtant sa bonté qui m'a
perdue. C'était une femme de sens, qui connaissait le coeur humain; elle
avait de l'indulgence, quoique personne n'en eût moins besoin; nous
étions toutes ses enfants. Elle ne voyait jamais que les fautes qu'elle
ne pouvait s'empêcher d'apercevoir, ou dont l'importance ne lui
permettait pas de fermer les yeux. J'en parle sans intérêt; j'ai fait
mon devoir avec exactitude; et elle me rendrait la justice que je n'en
commis aucune dont elle eût à me punir ou qu'elle eût à me pardonner. Si
elle avait de la prédilection, elle lui était inspirée par le mérite;
après cela je ne sais s'il me convient de vous dire qu'elle m'aima
tendrement et que je ne fus pas des dernières entre ses favorites. Je
sais que c'est un grand éloge que je me donne, plus grand que vous ne
pouvez l'imaginer, ne l'ayant point connue. Le nom de favorites est
celui que les autres donnent par envie aux bien-aimées de la supérieure.
Si j'avais quelque défaut à reprocher à madame de Moni, c'est que son
goût pour la vertu, la piété, la franchise, la douceur, les talents,
l'honnêteté, l'entraînait ouvertement; et qu'elle n'ignorait pas que
celles qui n'y pouvaient prétendre, n'en étaient que plus humiliées.
Elle avait aussi le don, qui est peut-être plus commun en couvent que
dans le monde, de discerner promptement les esprits. Il était rare
qu'une religieuse qui ne lui plaisait pas d'abord, lui plût jamais. Elle
ne tarda pas à me prendre en gré; et j'eus tout d'abord la dernière
confiance en elle. Malheur à celles dont elle ne l'attirait pas sans
effort! il fallait qu'elles fussent mauvaises, sans ressource, et
qu'elles se l'avouassent. Elle m'entretint de mon aventure à
Sainte-Marie; je la lui racontai sans déguisement comme à vous; je lui
dis tout ce que je viens de vous écrire; et ce qui regardait ma
naissance et ce qui tenait à mes peines, rien ne fut oublié. Elle me
plaignit, me consola, me fit espérer un avenir plus doux.

Cependant le temps du postulat se passa; celui de prendre l'habit
arriva, et je le pris. Je fis mon noviciat sans dégoût; je passe
rapidement sur ces deux années, parce qu'elles n'eurent rien de triste
pour moi que le sentiment secret que je m'avançais pas à pas vers
l'entrée d'un état pour lequel je n'étais point faite. Quelquefois il se
renouvelait avec force; mais aussitôt je recourais à ma bonne
supérieure, qui m'embrassait, qui développait mon âme, qui m'exposait
fortement ses raisons, et qui finissait toujours par me dire: «Et les
autres états n'ont-ils pas aussi leurs épines? On ne sent que les
siennes. Allons, mon enfant, mettons-nous à genoux, et prions...»

Alors elle se prosternait et priait haut, mais avec tant d'onction,
d'éloquence, de douceur, d'élévation et de force, qu'on eût dit que
l'esprit de Dieu l'inspirait. Ses pensées, ses expressions, ses images
pénétraient jusqu'au fond du coeur; d'abord on l'écoutait; peu à peu on
était entraîné, on s'unissait à elle; l'âme tressaillait, et l'on
partageait ses transports. Son dessein n'était pas de séduire; mais
certainement c'est ce qu'elle faisait: on sortait de chez elle avec un
coeur ardent, la joie et l'extase étaient peintes sur le visage; on
versait des larmes si douces! c'était une impression qu'elle prenait
elle-même, qu'elle gardait longtemps, et qu'on conservait. Ce n'est pas
à ma seule expérience que je m'en rapporte, c'est à celle de toutes les
religieuses. Quelques-unes m'ont dit qu'elles sentaient naître en elles
le besoin d'être consolées comme celui d'un très-grand plaisir; et je
crois qu'il ne m'a manqué qu'un peu plus d'habitude, pour en venir là.

J'éprouvai cependant, à l'approche de ma profession, une mélancolie si
profonde, qu'elle mit ma bonne supérieure à de terribles épreuves; son
talent l'abandonna; elle me l'avoua elle-même. «Je ne sais, me dit-elle,
ce qui se passe en moi; il me semble, quand vous venez, que Dieu se
retire et que son esprit se taise; c'est inutilement que je m'excite,
que je cherche des idées, que je veux exalter mon âme; je me trouve une
femme ordinaire et bornée; je crains de parler...» «Ah! chère mère, lui
dis-je, quel pressentiment! Si c'était Dieu qui vous rendît muette!...»

Un jour que je me sentais plus incertaine et plus abattue que jamais,
j'allai dans sa cellule; ma présence l'interdit d'abord: elle lut
apparemment dans mes yeux, dans toute ma personne, que le sentiment
profond que je portais en moi était au-dessus de ses forces; et elle ne
voulait pas lutter sans la certitude d'être victorieuse. Cependant elle
m'entreprit, elle s'échauffa peu à peu; à mesure que ma douleur tombait,
son enthousiasme croissait: elle se jeta subitement à genoux, je
l'imitai. Je crus que j'allais partager son transport, je le souhaitais;
elle prononça quelques mots, puis tout à coup elle se tut. J'attendis
inutilement: elle ne parla plus, elle se releva, elle fondait en larmes,
elle me prit par la main, et me serrant entre ses bras: «Ah! chère
enfant, me dit-elle, quel effet cruel vous avez opéré sur moi! Voilà qui
est fait, l'esprit s'est retiré, je le sens: allez, que Dieu vous parle
lui-même, puisqu'il ne lui plaît pas de se faire entendre par ma
bouche...»

En effet, je ne sais ce qui s'était passé en elle, si je lui avais
inspiré une méfiance de ses forces qui ne s'est plus dissipée, si je
l'avais rendue timide, ou si j'avais vraiment rompu son commerce avec le
ciel; mais le talent de consoler ne lui revint plus. La veille de ma
profession, j'allai la voir; elle était d'une mélancolie égale à la
mienne. Je me mis à pleurer, elle aussi; je me jetai à ses pieds, elle
me bénit, me releva, m'embrassa, et me renvoya en me disant: «Je suis
lasse de vivre, je souhaite de mourir, j'ai demandé à Dieu de ne point
voir ce jour, mais ce n'est pas sa volonté. Allez, je parlerai à votre
mère, je passerai la nuit en prière, priez aussi; mais couchez-vous, je
vous l'ordonne.

--Permettez, lui répondis-je, que je m'unisse à vous.

--Je vous le permets depuis neuf heures jusqu'à onze, pas davantage. À
neuf heures et demie je commencerai à prier et vous aussi; mais à onze
heures vous me laisserez prier seule, et vous vous reposerez. Allez,
chère enfant, je veillerai devant Dieu le reste de la nuit.»

Elle voulut prier, mais elle ne le put pas. Je dormais; et cependant
cette sainte femme allait dans les corridors frappant à chaque porte,
éveillait les religieuses et les faisait descendre sans bruit dans
l'église. Toutes s'y rendirent; et lorsqu'elles y furent, elle les
invita à s'adresser au ciel pour moi. Cette prière se fit d'abord en
silence; ensuite elle éteignit les lumières; toutes récitèrent ensemble
le _Miserere_, excepté la supérieure qui, prosternée au pied des autels,
se macérait cruellement en disant: «Ô Dieu! si c'est par quelque faute
que j'ai commise que vous vous êtes retiré de moi, accordez-m'en le
pardon. Je ne demande pas que vous me rendiez le don que vous m'avez
ôté, mais que vous vous adressiez vous-même à cette innocente qui dort
tandis que je vous invoque ici pour elle. Mon Dieu, parlez-lui, parlez à
ses parents, et pardonnez-moi.»

Le lendemain elle entra de bonne heure dans ma cellule; je ne l'entendis
point; je n'étais pas encore éveillée. Elle s'assit à côté de mon lit;
elle avait posé légèrement une de ses mains sur mon front; elle me
regardait: l'inquiétude, le trouble et la douleur se succédaient sur son
visage; et c'est ainsi qu'elle me parut, lorsque j'ouvris les yeux. Elle
ne me parla point de ce qui s'était passé pendant la nuit; elle me
demanda seulement si je m'étais couchée de bonne heure; je lui répondis:

«À l'heure que vous m'avez ordonnée.

--Si j'avais reposé.

--Profondément.

--Je m'y attendais... Comment je me trouvais.

--Fort bien. Et vous, chère mère?

--Hélas! me dit-elle, je n'ai vu aucune personne entrer en religion sans
inquiétude; mais je n'ai éprouvé sur aucune autant de trouble que sur
vous. Je voudrais bien que vous fussiez heureuse.

--Si vous m'aimez toujours, je le serai.

--Ah! s'il ne tenait qu'à cela! N'avez-vous pensé à rien pendant la
nuit?

--Non.

--Vous n'avez fait aucun rêve?

--Aucun.

--Qu'est-ce qui se passe à présent dans votre âme?

--Je suis stupide; j'obéis à mon sort sans répugnance et sans goût; je
sens que la nécessité m'entraîne, et je me laisse aller. Ah! ma chère
mère, je ne sens rien de cette douce joie, de ce tressaillement, de
cette mélancolie, de cette douce inquiétude que j'ai quelquefois
remarquée dans celles qui se trouvaient au moment où je suis. Je suis
imbécile, je ne saurais même pleurer. On le veut, il le faut, est la
seule idée qui me vienne... Mais vous ne me dites rien.

--Je ne suis pas venue pour vous entretenir, mais pour vous voir et pour
vous écouter. J'attends votre mère; tâchez de ne pas m'émouvoir; laissez
les sentiments s'accumuler dans mon âme; quand elle en sera pleine, je
vous quitterai. Il faut que je me taise: je me connais; je n'ai qu'un
jet, mais il est violent, et ce n'est pas avec vous qu'il doit
s'exhaler. Reposez-vous encore un moment, que je vous voie; dites-moi
seulement quelques mots, et laissez-moi prendre ici ce que je viens y
chercher. J'irai, et Dieu fera le reste...»

Je me tus, je me penchai sur mon oreiller, je lui tendis une de mes
mains qu'elle prit. Elle paraissait méditer et méditer profondément;
elle avait les yeux fermés avec effort; quelquefois elle les ouvrait,
les portait en haut, et les ramenait sur moi; elle s'agitait; son âme se
remplissait de tumulte, se composait et s'agitait ensuite. En vérité,
cette femme était née pour être prophétesse, elle en avait le visage et
le caractère. Elle avait été belle; mais l'âge, en affaissant ses traits
et y pratiquant de grands plis, avait encore ajouté de la dignité à sa
physionomie. Elle avait les yeux petits, mais ils semblaient ou regarder
en elle-même, ou traverser les objets voisins, et démêler au delà, à une
grande distance, toujours dans le passé ou dans l'avenir. Elle me
serrait quelquefois la main avec force. Elle me demanda brusquement
quelle heure il était.

«Il est bientôt six heures.

--Adieu, je m'en vais. On va venir vous habiller; je n'y veux pas être,
cela me distrairait. Je n'ai plus qu'un souci, c'est de garder de la
modération dans les premiers moments.»

Elle était à peine sortie que la mère des novices et mes compagnes
entrèrent; on m'ôta les habits de religion, et l'on me revêtit des
habits du monde; c'est un usage que vous connaissez. Je n'entendis rien
de ce qu'on disait autour de moi; j'étais presque réduite à l'état
d'automate; je ne m'aperçus de rien; j'avais seulement par intervalles
comme de petits mouvements convulsifs. On me disait ce qu'il fallait
faire; on était souvent obligé de me le répéter, car je n'entendais pas
de la première fois, et je le faisais; ce n'était pas que je pensasse à
autre chose, c'est que j'étais absorbée; j'avais la tête lasse comme
quand on s'est excédé de réflexions. Cependant la supérieure
s'entretenait avec ma mère. Je n'ai jamais su ce qui s'était passé dans
cette entrevue qui dura fort longtemps; on m'a dit seulement que, quand
elles se séparèrent, ma mère était si troublée, qu'elle ne pouvait
retrouver la porte par laquelle elle était entrée, et que la supérieure
était sortie les mains fermées et appuyées contre le front.

Cependant les cloches sonnèrent; je descendis. L'assemblée était peu
nombreuse. Je fus prêchée bien ou mal, je n'entendis rien: on disposa de
moi pendant toute cette matinée qui a été nulle dans ma vie, car je n'en
ai jamais connu la durée; je ne sais ni ce que j'ai fait, ni ce que j'ai
dit. On m'a sans doute interrogée, j'ai sans doute répondu; j'ai
prononcé des voeux, mais je n'en ai nulle mémoire, et je me suis trouvée
religieuse aussi innocemment que je fus faite chrétienne; je n'ai pas
plus compris à toute la cérémonie de ma profession qu'à celle de mon
baptême, avec cette différence que l'une confère la grâce et que l'autre
la suppose. Eh bien! monsieur, quoique je n'aie pas réclamé à Longchamp,
comme j'avais fait à Sainte-Marie, me croyez-vous plus engagée? J'en
appelle à votre jugement; j'en appelle au jugement de Dieu. J'étais dans
un état d'abattement si profond, que, quelques jours après, lorsqu'on
m'annonça que j'étais de choeur, je ne sus ce qu'on voulait dire. Je
demandai s'il était bien vrai que j'eusse fait profession; je voulus
voir la signature de mes voeux: il fallut joindre à ces preuves le
témoignage de toute la communauté, celui de quelques étrangers qu'on
avait appelés à la cérémonie. M'adressant plusieurs fois à la
supérieure, je lui disais: «Cela est donc bien vrai?...» et je
m'attendais toujours qu'elle m'allait répondre: «Non, mon enfant; on
vous trompe...» Son assurance réitérée ne me convainquait pas, ne
pouvant concevoir que dans l'intervalle d'un jour entier, aussi
tumultueux, aussi varié, si plein de circonstances singulières et
frappantes, je ne m'en rappelasse aucune, pas même le visage de celles
qui m'avaient servie, ni celui du prêtre qui m'avait prêchée, ni de
celui qui avait reçu mes voeux; le changement de l'habit religieux en
habit du monde est la seule chose dont je me ressouvienne; depuis cet
instant j'ai été ce qu'on appelle physiquement aliénée. Il a fallu des
mois entiers pour me tirer de cet état; et c'est à la longueur de cette
espèce de convalescence que j'attribue l'oubli profond de ce qui s'est
passé: c'est comme ceux qui ont souffert une longue maladie, qui ont
parlé avec jugement, qui ont reçu les sacrements, et qui, rendus à la
santé, n'en ont aucune mémoire. J'en ai vu plusieurs exemples dans la
maison; et je me suis dit à moi-même: «Voilà apparemment ce qui m'est
arrivé le jour que j'ai fait profession.» Mais il reste à savoir si ces
actions sont de l'homme, et s'il y est, quoiqu'il paraisse y être.

                   *       *       *       *       *

Je fis dans la même année trois pertes intéressantes: celle de mon père,
ou plutôt de celui qui passait pour tel; il était âgé, il avait beaucoup
travaillé; il s'éteignit: celle de ma supérieure, et celle de ma mère.

Cette digne religieuse sentit de loin son heure approcher; elle se
condamna au silence; elle fit porter sa bière dans sa chambre; elle
avait perdu le sommeil, et elle passait les jours et les nuits à méditer
et à écrire: elle a laissé quinze méditations qui me semblent à moi de
la plus grande beauté; j'en ai une copie. Si quelque jour vous étiez
curieux de voir les idées que cet instant suggère, je vous les
communiquerais; elles sont intitulées: _Les derniers instants de la
Soeur de Moni_.

À l'approche de sa mort, elle se fit habiller, elle était étendue sur
son lit: on lui administra les derniers sacrements; elle tenait un
christ entre ses bras. C'était la nuit; la lueur des flambeaux éclairait
cette scène lugubre. Nous l'entourions, nous fondions en larmes, sa
cellule retentissait de cris, lorsque tout à coup ses yeux brillèrent;
elle se releva brusquement, elle parla; sa voix était presque aussi
forte que dans l'état de santé; le don qu'elle avait perdu lui revint:
elle nous reprocha des larmes qui semblaient lui envier un bonheur
éternel. «Mes enfants, votre douleur vous en impose. C'est là, c'est là,
disait-elle en montrant le ciel, que je vous servirai; mes yeux
s'abaisseront sans cesse sur cette maison; j'intercéderai pour vous, et
je serai exaucée. Approchez toutes, que je vous embrasse, venez recevoir
ma bénédiction et mes adieux...» C'est en prononçant ces dernières
paroles que trépassa cette femme rare, qui a laissé après elle des
regrets qui ne finiront point.

Ma mère mourut au retour d'un petit voyage qu'elle fit, sur la fin de
l'automne, chez une de ses filles. Elle eut du chagrin, sa santé avait
été fort affaiblie. Je n'ai jamais su ni le nom de mon père, ni
l'histoire de ma naissance. Celui qui avait été son directeur et le
mien, me remit de sa part un petit paquet; c'étaient cinquante louis
avec un billet, enveloppés et cousus dans un morceau de linge. Il y
avait dans ce billet:

                   *       *       *       *       *

«Mon enfant, c'est peu de chose; mais ma conscience ne me permet pas de
disposer d'une plus grande somme; c'est le reste de ce que j'ai pu
économiser sur les petits présents de M. Simonin. Vivez saintement,
c'est le mieux, même pour votre bonheur dans ce monde. Priez pour moi;
votre naissance est la seule faute importante que j'aie commise;
aidez-moi à l'expier; et que Dieu me pardonne de vous avoir mise au
monde, en considération des bonnes oeuvres que vous ferez. Surtout ne
troublez point la famille; et quoique le choix de l'état que vous avez
embrassé n'ait pas été aussi volontaire que je l'aurais désiré, craignez
d'en changer. Que n'ai-je été renfermée dans un couvent pendant toute ma
vie! je ne serais pas si troublée de la pensée qu'il faut dans un moment
subir le redoutable jugement. Songez, mon enfant, que le sort de votre
mère, dans l'autre monde, dépend beaucoup de la conduite que vous
tiendrez dans celui-ci: Dieu, qui voit tout, m'appliquera, dans sa
justice, tout le bien et tout le mal que vous ferez. Adieu, Suzanne; ne
demandez rien à vos soeurs; elles ne sont pas en état de vous secourir;
n'espérez rien de votre père, il m'a précédée, il a vu le grand jour, il
m'attend; ma présence sera moins terrible pour lui que la sienne pour
moi. Adieu encore une fois. Ah! malheureuse mère! Ah! malheureuse
enfant! Vos soeurs sont arrivées; je ne suis pas contente d'elles: elles
prennent, elles emportent, elles ont, sous les yeux d'une mère qui se
meurt, des querelles d'intérêt qui m'affligent. Quand elles s'approchent
de mon lit, je me retourne de l'autre côté: que verrais-je en elles?
deux créatures en qui l'indigence a éteint le sentiment de la nature.
Elles soupirent après le peu que je laisse; elles font au médecin et à
la garde des questions indécentes, qui marquent avec quelle impatience
elles attendent le moment où je m'en irai, et qui les saisira de tout ce
qui m'environne. Elles ont soupçonné, je ne sais comment, que je pouvais
avoir quelque argent caché entre mes matelas; il n'y a rien qu'elles
n'aient mis en oeuvre pour me faire lever, et elles y ont réussi; mais
heureusement mon dépositaire était venu la veille, et je lui avais remis
ce petit paquet avec cette lettre qu'il a écrite sous ma dictée. Brûlez
la lettre; et quand vous saurez que je ne suis plus, ce qui sera
bientôt, vous ferez dire une messe pour moi, et vous y renouvellerez vos
voeux; car je désire toujours que vous demeuriez en religion: l'idée de
vous imaginer dans le monde sans secours, sans appui, jeune, achèverait
de troubler mes derniers instants.»

Mon père mourut le 5 janvier, ma supérieure sur la fin du même mois, et
ma mère la seconde fête de Noël.

                   *       *       *       *       *

Ce fut la soeur Sainte-Christine qui succéda à la mère de Moni. Ah!
monsieur! quelle différence entre l'une et l'autre! Je vous ai dit
quelle femme c'était que la première. Celle-ci avait le caractère petit,
une tête étroite et brouillée de superstitions; elle donnait dans les
opinions nouvelles; elle conférait avec des sulpiciens, des jésuites.
Elle prit en aversion toutes les favorites de celle qui l'avait
précédée: en un moment la maison fut pleine de troubles, de haines, de
médisances, d'accusations, de calomnies et de persécutions: il fallut
s'expliquer sur des questions de théologie où nous n'entendions rien,
souscrire à des formules, se plier à des pratiques singulières. La mère
de Moni n'approuvait point ces exercices de pénitence qui se font sur le
corps; elle ne s'était macérée que deux fois en sa vie: une fois la
veille de ma profession, une autre fois dans une pareille circonstance.
Elle disait de ces pénitences, qu'elles ne corrigeaient d'aucun défaut,
et qu'elles ne servaient qu'à donner de l'orgueil. Elle voulait que ses
religieuses se portassent bien, et qu'elles eussent le corps sain et
l'esprit serein. La première chose, lorsqu'elle entra en charge, ce fut
de se faire apporter tous les cilices avec les disciplines, et de
défendre d'altérer les aliments avec de la cendre, de coucher sur la
dure, et de se pourvoir d'aucun de ces instruments. La seconde, au
contraire, renvoya à chaque religieuse son cilice et sa discipline, et
fit retirer l'Ancien et le Nouveau Testament. Les favorites du règne
antérieur ne sont jamais les favorites du règne qui suit. Je fus
indifférente, pour ne rien dire de pis, à la supérieure actuelle, par la
raison que la précédente m'avait chérie; mais je ne tardai pas à empirer
mon sort par des actions que vous appellerez ou imprudence, ou fermeté,
selon le coup d'oeil sous lequel vous les considérerez.

La première, ce fut de m'abandonner à toute la douleur que je ressentais
de la perte de notre première supérieure; d'en faire l'éloge en toute
circonstance; d'occasionner entre elle et celle qui nous gouvernait des
comparaisons qui n'étaient pas favorables à celle-ci; de peindre l'état
de la maison sous les années passées; de rappeler au souvenir la paix
dont nous jouissions, l'indulgence qu'on avait pour nous, la nourriture
tant spirituelle que temporelle qu'on nous administrait alors, et
d'exalter les moeurs, les sentiments, le caractère de la soeur de Moni.
La seconde, ce fut de jeter au feu le cilice, et de me défaire de ma
discipline; de prêcher des amies là-dessus, et d'en engager
quelques-unes à suivre mon exemple; la troisième, de me pourvoir d'un
Ancien et d'un Nouveau Testament; la quatrième, de rejeter tout parti,
de m'en tenir au titre de chrétienne, sans accepter le nom de janséniste
ou de moliniste; la cinquième, de me renfermer rigoureusement dans la
règle de la maison, sans vouloir rien faire ni en delà ni en deçà;
conséquemment, de ne me prêter à aucune action surérogatoire, celles
d'obligation ne me paraissant déjà que trop dures; de ne monter à
l'orgue que les jours de fête; de ne chanter que quand je serais de
choeur; de ne plus souffrir qu'on abusât de ma complaisance et de mes
talents, et qu'on me mît à tout et à tous les jours. Je lus les
constitutions, je les relus, je les savais par coeur; si l'on
m'ordonnait quelque chose, ou qui n'y fût pas exprimé clairement, ou qui
n'y fût pas, ou qui m'y parût contraire, je m'y refusais fermement; je
prenais le livre, et je disais: «Voilà les engagements que j'ai pris, et
je n'en ai point pris d'autres.»

Mes discours en entraînèrent quelques-unes. L'autorité des maîtresses se
trouva très-bornée; elles ne pouvaient plus disposer de nous comme de
leurs esclaves. Il ne se passait presque aucun jour sans quelque scène
d'éclat. Dans les cas incertains, mes compagnes me consultaient: et
j'étais toujours pour la règle contre le despotisme. J'eus bientôt
l'air, et peut-être un peu le jeu d'une factieuse. Les grands vicaires
de M. l'archevêque étaient sans cesse appelés; je comparaissais, je me
défendais, je défendais mes compagnes; et il n'est pas arrivé une seule
fois qu'on m'ait condamnée, tant j'avais d'attention à mettre la raison
de mon côté: il était impossible de m'attaquer du côté de mes devoirs,
je les remplissais avec scrupule. Quant aux petites grâces qu'une
supérieure est toujours libre d'accorder ou de refuser, je n'en
demandais point. Je ne paraissais point au parloir; et des visites, ne
connaissant personne, je n'en recevais point. Mais j'avais brûlé mon
cilice et jeté là ma discipline; j'avais conseillé la même chose à
d'autres; je ne voulais entendre parler jansénisme, ni molinisme, ni en
bien, ni en mal. Quand on me demandait si j'étais soumise à la
Constitution, je répondais que je l'étais à l'Église; si j'acceptais la
bulle... que j'acceptais l'Évangile. On visita ma cellule; on y
découvrit l'Ancien et le Nouveau Testament. Je m'étais échappée en
discours indiscrets sur l'intimité suspecte de quelques-unes des
favorites; la supérieure avait des tête-à-tête longs et fréquents avec
un jeune ecclésiastique, et j'en avais démêlé la raison et le prétexte.
Je n'omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre; et
j'en vins à bout. On ne se plaignit plus de moi aux supérieurs, mais on
s'occupa à me rendre la vie dure. On défendit aux autres religieuses de
m'approcher; et bientôt je me trouvai seule; j'avais des amies en petit
nombre: on se douta qu'elles chercheraient à se dédommager à la dérobée
de la contrainte qu'on leur imposait, et que, ne pouvant s'entretenir le
jour avec moi, elles me visiteraient la nuit ou à des heures défendues;
on nous épia: on me surprit, tantôt avec l'une, tantôt avec une autre;
l'on fit de cette imprudence tout ce qu'on voulut, et j'en fus châtiée
de la manière la plus inhumaine; on me condamna des semaines entières à
passer l'office à genoux, séparée du reste, au milieu du choeur; à vivre
de pain et d'eau; à demeurer enfermée dans ma cellule; à satisfaire aux
fonctions les plus viles de la maison. Celles qu'on appelait mes
complices n'étaient guère mieux traitées. Quand on ne pouvait me trouver
en faute, on m'en supposait; on me donnait à la fois des ordres
incompatibles, et l'on me punissait d'y avoir manqué; on avançait les
heures des offices, des repas; on dérangeait à mon insu toute la
conduite claustrale, et avec l'attention la plus grande, je me trouvais
coupable tous les jours, et j'étais tous les jours punie. J'ai du
courage; mais il n'en est point qui tienne contre l'abandon, la solitude
et la persécution. Les choses en vinrent au point qu'on se fit un jeu de
me tourmenter; c'était l'amusement de cinquante personnes liguées. Il
m'est impossible d'entrer dans tout le petit détail de ces méchancetés;
on m'empêchait de dormir, de veiller, de prier. Un jour on me volait
quelques parties de mon vêtement; une autre fois c'étaient mes clefs ou
mon bréviaire; ma serrure se trouvait embarrassée; ou l'on m'empêchait
de bien faire, ou l'on dérangeait les choses que j'avais bien faites; on
me supposait des discours et des actions; on me rendait responsable de
tout, et ma vie était une suite de délits réels ou simulés, et de
châtiments.

Ma santé ne tint point à des épreuves si longues et si dures; je tombai
dans l'abattement, le chagrin et la mélancolie. J'allais dans les
commencements chercher de la force et de la résignation au pied des
autels, et j'y en trouvais quelquefois. Je flottais entre la résignation
et le désespoir, tantôt me soumettant à toute la rigueur de mon sort,
tantôt pensant à m'en affranchir par des moyens violents. Il y avait au
fond du jardin un puits profond; combien de fois j'y suis allée! combien
j'y ai regardé de fois! Il y avait à côté un banc de pierre; combien de
fois je m'y suis assise, la tête appuyée sur le bord de ce puits!
Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je levée
brusquement et résolue à finir mes peines! Qu'est-ce qui m'a retenue?
Pourquoi préférais-je alors de pleurer, de crier à haute voix, de fouler
mon voile aux pieds, de m'arracher les cheveux, et de me déchirer le
visage avec les ongles? Si c'était Dieu qui m'empêchait de me perdre,
pourquoi ne pas arrêter aussi tous ces autres mouvements?

Je vais vous dire une chose qui vous paraîtra fort étrange peut-être, et
qui n'en est pas moins vraie, c'est que je ne doute point que mes
visites fréquentes vers ce puits n'aient été remarquées, et que mes
cruelles ennemies ne se soient flattées qu'un jour j'accomplirais un
dessein qui bouillait au fond de mon coeur. Quand j'allais de ce côté,
on affectait de s'en éloigner et de regarder ailleurs. Plusieurs fois
j'ai trouvé la porte du jardin ouverte à des heures où elle devait être
fermée, singulièrement les jours où l'on avait multiplié sur moi les
chagrins; l'on avait poussé à bout la violence de mon caractère, et l'on
me croyait l'esprit aliéné. Mais aussitôt que je crus avoir deviné que
ce moyen de sortir de la vie était pour ainsi dire offert à mon
désespoir, qu'on me conduisait à ce puits par la main, et que je le
trouverais toujours prêt à me recevoir, je ne m'en souciai plus; mon
esprit se tourna vers d'autres côtés; je me tenais dans les corridors et
mesurais la hauteur des fenêtres; le soir, en me déshabillant,
j'essayais, sans y penser, la force de mes jarretières; un autre jour,
je refusais le manger; je descendais au réfectoire, et je restais le dos
appuyé contre la muraille, les mains pendantes à mes côtés, les yeux
fermés, et je ne touchais pas aux mets qu'on avait servis devant moi; je
m'oubliais si parfaitement dans cet état, que toutes les religieuses
étaient sorties, et que je restais. On affectait alors de se retirer
sans bruit, et l'on me laissait là; puis on me punissait d'avoir manqué
aux exercices. Que vous dirai-je? on me dégoûta de presque tous les
moyens de m'ôter la vie, parce qu'il me sembla que, loin de s'y opposer,
on me les présentait. Nous ne voulons pas, apparemment, qu'on nous
pousse hors de ce monde, et peut-être n'y serais-je plus, si elles
avaient fait semblant de m'y retenir. Quand on s'ôte la vie, peut-être
cherche-t-on à désespérer les autres, et la garde-t-on quand on croit
les satisfaire; ce sont des mouvements qui se passent bien subtilement
en nous. En vérité, s'il est possible que je me rappelle mon état, quand
j'étais à côté du puits, il me semble que je criais au dedans de moi à
ces malheureuses qui s'éloignaient pour favoriser un forfait: «Faites un
pas de mon côté, montrez-moi le moindre désir de me sauver, accourez
pour me retenir, et soyez sûres que vous arriverez trop tard.» En
vérité, je ne vivais que parce qu'elles souhaitaient ma mort.
L'acharnement à nuire, à tourmenter, se lasse dans le monde; il ne se
lasse point dans les cloîtres.

                   *       *       *       *       *

J'en étais là lorsque, revenant sur ma vie passée, je songeai à faire
résilier mes voeux. J'y rêvai d'abord légèrement. Seule, abandonnée,
sans appui, comment réussir dans un projet si difficile, même avec les
secours qui me manquaient? Cependant cette idée me tranquillisa; mon
esprit se rassit; je fus plus à moi; j'évitai des peines, et je
supportai plus patiemment celles qui me venaient. On remarqua ce
changement, et l'on en fut étonné; la méchanceté s'arrêta tout court,
comme un ennemi lâche qui vous poursuit et à qui l'on fait face au
moment où il ne s'y attend pas. Une question, monsieur, que j'aurais à
vous faire, c'est pourquoi, à travers toutes les idées funestes qui
passent par la tête d'une religieuse désespérée, celle de mettre le feu
à la maison ne lui vient point. Je ne l'ai point eue, ni d'autres non
plus, quoique ce soit la chose la plus facile à exécuter: il ne s'agit,
un jour de grand vent, que de porter un flambeau dans un grenier, dans
un bûcher, dans un corridor. Il n'y a point de couvents de brûlés; et
cependant dans ces événements les portes s'ouvrent, et sauve qui peut.
Ne serait-ce pas qu'on craint le péril pour soi et pour celles qu'on
aime, et qu'on dédaigne un secours qui nous est commun avec celles qu'on
hait? Cette dernière idée est bien subtile pour être vraie.

À force de s'occuper d'une chose, on en sent la justice, et même la
possibilité; on est bien fort quand on en est là. Ce fut pour moi
l'affaire d'une quinzaine; mon esprit va vite. De quoi s'agissait-il? De
dresser un mémoire et de le donner à consulter; l'un et l'autre
n'étaient pas sans danger. Depuis qu'il s'était fait une révolution dans
ma tête, on m'observait avec plus d'attention que jamais; on me suivait
de l'oeil; je ne faisais pas un pas qui ne fût éclairé; je ne disais pas
un mot qu'on ne le pesât. On se rapprocha de moi, on chercha à me
sonder; on m'interrogeait, on affectait de la commisération et de
l'amitié; on revenait sur ma vie passée; on m'accusait faiblement, on
m'excusait; on espérait une meilleure conduite, on me flattait d'un
avenir plus doux; cependant on entrait à tout moment dans ma cellule, le
jour, la nuit, sous des prétextes; brusquement, sourdement, on
entr'ouvrait mes rideaux, et l'on se retirait. J'avais pris l'habitude
de coucher habillée; j'en avais pris une autre, c'était celle d'écrire
ma confession. Ces jours-là, qui sont marqués, j'allais demander de
l'encre et du papier à la supérieure, qui ne m'en refusait pas.
J'attendis donc le jour de la confession, et en l'attendant je rédigeais
dans ma tête ce que j'avais à proposer; c'était en abrégé tout ce que je
viens de vous écrire; seulement je m'expliquais sous des noms empruntés.
Mais je fis trois étourderies: la première, de dire à la supérieure que
j'aurais beaucoup de choses à écrire, et de lui demander, sous ce
prétexte, plus de papier qu'on n'en accorde; la seconde, de m'occuper de
mon mémoire, et de laisser là ma confession; et la troisième, n'ayant
point fait de confession et n'étant point préparée à cet acte de
religion, de ne demeurer au confessionnal qu'un instant. Tout cela fut
remarqué; et l'on en conclut que le papier que j'avais demandé avait été
employé autrement que je ne l'avais dit. Mais s'il n'avait pas servi à
ma confession, comme il était évident, quel usage en avais-je fait?

Sans savoir qu'on prendrait ces inquiétudes, je sentis qu'il ne fallait
pas qu'on trouvât chez moi un écrit de cette importance. D'abord je
pensai à le coudre dans mon traversin ou dans mes matelas, puis à le
cacher dans mes vêtements, à l'enfouir dans le jardin, à le jeter au
feu. Vous ne sauriez croire combien je fus pressée de l'écrire, et
combien j'en fus embarrassée quand il fut écrit. D'abord je le cachetai,
ensuite je le serrai dans mon sein, et j'allai à l'office qui sonnait.
J'étais dans une inquiétude qui se décelait à mes mouvements. J'étais
assise à côté d'une jeune religieuse qui m'aimait; quelquefois je
l'avais vue me regarder en pitié et verser des larmes: elle ne me
parlait point, mais certainement elle souffrait. Au risque de tout ce
qui pourrait en arriver, je résolus de lui confier mon papier; dans un
moment d'oraison où toutes les religieuses se mettent à genoux,
s'inclinent, et sont comme plongées dans leurs stalles, je tirai
doucement le papier de mon sein, et je le lui tendis derrière moi; elle
le prit, et le serra dans le sien. Ce service fut le plus important de
ceux qu'elle m'avait rendus; mais j'en avais reçu beaucoup d'autres:
elle s'était occupée pendant des mois entiers à lever, sans se
compromettre, tous les petits obstacles qu'on apportait à mes devoirs
pour avoir droit de me châtier; elle venait frapper à ma porte quand il
était heure de sortir; elle arrangeait ce qu'on dérangeait; elle allait
sonner ou répondre quand il le fallait; elle se trouvait partout où je
devais être. J'ignorais tout cela.

Je fis bien de prendre ce parti. Lorsque nous sortîmes du choeur, la
supérieure me dit: «Soeur Suzanne, suivez-moi...» Je la suivis, puis
s'arrêtant dans le corridor à une autre porte, «voilà, me dit-elle,
votre cellule; c'est la soeur Saint-Jérôme qui occupera la vôtre...»
J'entrai, et elle avec moi. Nous étions toutes deux assises sans parler,
lorsqu'une religieuse parut avec des habits qu'elle posa sur une chaise;
et la supérieure me dit: «Soeur Suzanne, déshabillez-vous, et prenez ce
vêtement...» J'obéis en sa présence; cependant elle était attentive à
tous mes mouvements. La soeur qui avait apporté mes habits, était à la
porte; elle rentra, emporta ceux que j'avais quittés, sortit; et la
supérieure la suivit. On ne me dit point la raison de ces procédés; et
je ne la demandai point. Cependant on avait cherché partout dans ma
cellule; on avait décousu l'oreiller et les matelas; on avait déplacé
tout ce qui pouvait l'être ou l'avoir été; on marcha sur mes traces; on
alla au confessionnal, à l'église, dans le jardin, au puits, vers le
banc de pierre; je vis une partie de ces recherches; je soupçonnai le
reste. On ne trouva rien; mais on n'en resta pas moins convaincu qu'il y
avait quelque chose. On continua de m'épier pendant plusieurs jours: on
allait où j'étais allée; on regardait partout, mais inutilement. Enfin
la supérieure crut qu'il n'était possible de savoir la vérité que par
moi. Elle entra un jour dans ma cellule, et me dit:

«Soeur Suzanne, vous avez des défauts; mais vous n'avez pas celui de
mentir; dites-moi donc la vérité: qu'avez-vous fait de tout le papier
que je vous ai donné?

--Madame, je vous l'ai dit.

--Cela ne se peut, car vous m'en avez demandé beaucoup, et vous n'avez
été qu'un moment au confessionnal.

--Il est vrai.

--Qu'en avez-vous donc fait?

--Ce que je vous ai dit.

--Eh bien! jurez-moi, par la sainte obéissance que vous avez vouée à
Dieu, que cela est; et malgré les apparences, je vous croirai.

--Madame, il ne vous est pas permis d'exiger un serment pour une chose
si légère; et il ne m'est pas permis de le faire. Je ne saurais jurer.

--Vous me trompez, soeur Suzanne, et vous ne savez pas à quoi vous vous
exposez. Qu'avez-vous fait du papier que je vous ai donné?

--Je vous l'ai dit.

--Où est-il?

--Je ne l'ai plus.

--Qu'en avez-vous fait?

--Ce que l'on fait de ces sortes d'écrits, qui sont inutiles après qu'on
s'en est servi.

--Jurez-moi, par la sainte obéissance, qu'il a été tout employé à écrire
votre confession, et que vous ne l'avez plus.

--Madame, je vous le répète, cette seconde chose n'étant pas plus
importante que la première, je ne saurais jurer.

--Jurez, me dit-elle, ou...

--Je ne jurerai point.

--Vous ne jurerez point?

--Non, madame.

--Vous êtes donc coupable?

--Et de quoi puis-je être coupable?

--De tout; il n'y a rien dont vous ne soyez capable. Vous avez affecté
de louer celle qui m'avait précédée, pour me rabaisser; de mépriser les
usages qu'elle avait proscrits, les lois qu'elle avait abolies et que
j'ai cru devoir rétablir; de soulever toute la communauté; d'enfreindre
les règles; de diviser les esprits; de manquer à tous vos devoirs; de me
forcer à vous punir et à punir celles que vous avez séduites, la chose
qui me coûte le plus. J'aurais pu sévir contre vous par les voies les
plus dures; je vous ai ménagée: j'ai cru que vous reconnaîtriez vos
torts, que vous reprendriez l'esprit de votre état, et que vous
reviendriez à moi; vous ne l'avez pas fait. Il se passe quelque chose
dans votre esprit qui n'est pas bien; vous avez des projets; l'intérêt
de la maison exige que je les connaisse, et je les connaîtrai; c'est moi
qui vous en réponds. Soeur Suzanne, dites-moi la vérité.

--Je vous l'ai dite.

--Je vais sortir; craignez mon retour... je m'assieds; je vous donne
encore un moment pour vous déterminer... Vos papiers, s'ils existent...

--Je ne les ai plus.

--Ou le serment qu'ils ne contenaient que votre confession.

--Je ne saurais le faire...»

Elle demeura un moment en silence, puis elle sortit et rentra avec
quatre de ses favorites; elles avaient l'air égaré et furieux. Je me
jetai à leurs pieds, j'implorai leur miséricorde. Elles criaient toutes
ensemble: «Point de miséricorde, madame; ne vous laissez pas toucher:
qu'elle donne ses papiers, ou qu'elle aille en paix[13]...» J'embrassais
les genoux tantôt de l'une, tantôt de l'autre; je leur disais, en les
nommant par leurs noms: «Soeur Sainte-Agnès, soeur Sainte-Julie, que
vous ai-je fait? Pourquoi irritez-vous ma supérieure contre moi? Est-ce
ainsi que j'en ai usé? Combien de fois n'ai-je pas supplié pour vous?
vous ne vous en souvenez plus. Vous étiez en faute, et je ne le suis
pas.»

La supérieure, immobile, me regardait et me disait: «Donne tes papiers,
malheureuse, ou révèle ce qu'ils contenaient.

--Madame, lui disaient-elles, ne les lui demandez plus, vous êtes trop
bonne; vous ne la connaissez pas; c'est une âme indocile, dont on ne
peut venir à bout que par des moyens extrêmes: c'est elle qui vous y
porte; tant pis pour elle.

--Ma chère mère, lui dis-je, je n'ai rien fait qui puisse offenser ni
Dieu, ni les hommes, je vous le jure.

--Ce n'est pas là le serment que je veux.

--Elle aura écrit contre nous, contre vous, quelque mémoire au grand
vicaire, à l'archevêque; Dieu sait comme elle aura peint l'intérieur de
la maison; on croit aisément le mal. Madame, il faut disposer de cette
créature, si vous ne voulez pas qu'elle dispose de nous.»

La supérieure ajouta: «Soeur Suzanne, voyez...»

Je me levai brusquement, et je lui dis: «Madame, j'ai tout vu; je sens
que je me perds; mais un moment plus tôt ou plus tard ne vaut pas la
peine d'y penser. Faites de moi ce qu'il vous plaira; écoutez leur
fureur, consommez votre injustice...»

Et à l'instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s'en saisirent. On
m'arracha mon voile; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein
un petit portrait de mon ancienne supérieure; on s'en saisit: je
suppliai qu'on me permît de le baiser encore une fois; on me refusa. On
me jeta une chemise, on m'ôta mes bas, on me couvrit d'un sac, et l'on
me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors. Je
criais, j'appelais à mon secours; mais on avait sonné la cloche pour
avertir que personne ne parût. J'invoquais le ciel, j'étais à terre, et
l'on me traînait. Quand j'arrivai au bas des escaliers, j'avais les
pieds ensanglantés et les jambes meurtries; j'étais dans un état à
toucher des âmes de bronze. Cependant l'on ouvrit avec de grosses clefs
la porte d'un petit lieu souterrain, obscur, où l'on me jeta sur une
natte que l'humidité avait à demi pourrie. Là, je trouvai un morceau de
pain noir et une cruche d'eau avec quelques vaisseaux nécessaires et
grossiers. La natte roulée par un bout formait un oreiller; il y avait,
sur un bloc de pierre, une tête de mort avec un crucifix de bois. Mon
premier mouvement fut de me détruire; je portai mes mains à ma gorge; je
déchirai mon vêtement avec mes dents; je poussai des cris affreux; je
hurlais comme une bête féroce; je me frappai la tête contre les murs; je
me mis toute en sang; je cherchai à me détruire jusqu'à ce que les
forces me manquassent, ce qui ne tarda pas. C'est là que j'ai passé
trois jours; je m'y croyais pour toute ma vie. Tous les matins une de
mes exécutrices venait, et me disait:

«Obéissez à notre supérieure, et vous sortirez d'ici.

--Je n'ai rien fait, je ne sais ce qu'on me demande. Ah! soeur
Saint-Clément, il est un Dieu...»

Le troisième jour, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte;
c'étaient les mêmes religieuses qui m'avaient conduite. Après l'éloge
des bontés de notre supérieure, elles m'annoncèrent qu'elle me faisait
grâce, et qu'on allait me mettre en liberté.

«C'est trop tard, leur dis-je, laissez-moi ici, je veux y mourir.»

Cependant elles m'avaient relevée, et elles m'entraînaient; on me
reconduisit dans ma cellule, où je trouvai la supérieure.

«J'ai consulté Dieu sur votre sort; il a touché mon coeur: il veut que
j'aie pitié de vous: et je lui obéis. Mettez-vous à genoux, et
demandez-lui pardon.»

Je me mis à genoux, et je dis:

«Mon Dieu, je vous demande pardon des fautes que j'ai faites, comme vous
le demandâtes sur la croix pour moi.

--Quel orgueil! s'écrièrent-elles; elle se compare à Jésus-Christ, et
elle nous compare aux Juifs qui l'ont crucifié.

--Ne me considérez pas, leur dis-je, mais considérez-vous, et jugez.

--Ce n'est pas tout, me dit la supérieure, jurez-moi, par la sainte
obéissance, que vous ne parlerez jamais de ce qui s'est passé.

--Ce que vous avez fait est donc bien mal, puisque vous exigez de moi
par serment que j'en garderai le silence. Personne n'en saura jamais
rien que votre conscience, je vous le jure.

--Vous le jurez?

--Oui, je vous le jure.»

Cela fait, elles me dépouillèrent des vêtements qu'elles m'avaient
donnés, et me laissèrent me rhabiller des miens.

                   *       *       *       *       *

J'avais pris de l'humidité; j'étais dans une circonstance critique;
j'avais tout le corps meurtri; depuis plusieurs jours je n'avais pris
que quelques gouttes d'eau avec un peu de pain. Je crus que cette
persécution serait la dernière que j'aurais à souffrir. C'est par
l'effet momentané de ces secousses violentes qui montrent combien la
nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en très-peu
de temps; et je trouvai, quand je reparus, toute la communauté persuadée
que j'avais été malade. Je repris les exercices de la maison et ma place
à l'église. Je n'avais pas oublié mon papier, ni la jeune soeur à qui je
l'avais confié; j'étais sûre qu'elle n'avait point abusé de ce dépôt,
mais qu'elle ne l'avait pas gardé sans inquiétude. Quelques jours après
ma sortie de prison, au choeur, au moment même où je le lui avais donné,
c'est-à-dire lorsque nous nous mettons à genoux et qu'inclinées les unes
vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer
doucement par ma robe; je tendis la main, et l'on me donna un billet qui
ne contenait que ces mots: «Combien vous m'avez inquiétée! Et ce cruel
papier, que faut-il que j'en fasse?...» Après avoir lu celui-ci, je le
roulai dans mes mains, et je l'avalai. Tout cela se passait au
commencement du carême. Le temps approchait où la curiosité d'entendre
appelle à Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J'avais
la voix très-belle; j'en avais peu perdu. C'est dans les maisons
religieuses qu'on est attentif aux plus petits intérêts; on eut quelques
ménagements pour moi; je jouis d'un peu plus de liberté; les soeurs que
j'instruisais au chant purent approcher de moi sans conséquence; celle à
qui j'avais confié mon mémoire en était une. Dans les heures de
récréation que nous passions au jardin, je la prenais à l'écart, je la
faisais chanter; et pendant qu'elle chantait, voici ce que je lui dis:

«Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne
voudrais pas que vous vous compromissiez; j'aimerais mieux mourir ici
que de vous exposer au soupçon de m'avoir servie; mon amie, vous seriez
perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas; et quand votre perte me
sauverait, je ne voudrais point de mon salut à ce prix.

--Laissons cela, me dit-elle; de quoi s'agit-il?

--Il s'agit de faire passer sûrement cette consultation à quelque habile
avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle vient, et d'en obtenir
une réponse que vous me rendrez à l'église ou ailleurs.

--À propos, me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet?

--Soyez tranquille, je l'ai avalé.

--Soyez tranquille vous-même, je penserai à votre affaire.»

Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu'elle me parlait,
qu'elle chantait tandis que je lui répondais, et que notre conversation
était entrecoupée de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur,
est encore dans la maison; son bonheur est entre vos mains; si l'on
venait à découvrir ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de
tourments auxquels elle ne fût exposée. Je ne voudrais pas lui avoir
ouvert la porte d'un cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brûlez donc ces
lettres, monsieur; si vous en séparez l'intérêt que vous voulez bien
prendre à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d'être
conservé.

Voilà ce que je vous disais alors: mais, hélas! elle n'est plus, et je
reste seule...

Elle ne tarda pas à me tenir parole, et à m'en informer à notre manière
accoutumée. La semaine sainte arriva; le concours à nos ténèbres fut
nombreux. Je chantai assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux
applaudissements que l'on donne à vos comédiens dans leurs salles de
spectacle, et qui ne devraient jamais être entendus dans les temples du
Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres où l'on
célèbre la mémoire de son fils attaché sur la croix pour l'expiation des
crimes du genre humain. Mes jeunes élèves étaient bien préparées;
quelques-unes avaient de la voix; presque toutes de l'expression et du
goût; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et
que la communauté était satisfaite du succès de mes soins.

Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on transporte le Saint-Sacrement de
son tabernacle dans un reposoir particulier, où il reste jusqu'au
vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives
des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes après les autres,
ou deux à deux. Il y a un tableau qui indique à chacune son heure
d'adoration; que je fus contente d'y lire: La soeur Sainte-Suzanne et la
soeur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu'à trois! Je me
rendis au reposoir à l'heure marquée; ma compagne y était. Nous nous
plaçâmes l'une à côté de l'autre sur les marches de l'autel; nous nous
prosternâmes ensemble, nous adorâmes Dieu pendant une demi-heure. Au
bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en
disant:

«Nous n'aurons peut-être jamais l'occasion de nous entretenir aussi
longtemps et aussi librement; Dieu connaît la contrainte où nous vivons,
et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons
tout entier. Je n'ai pas lu votre mémoire; mais il n'est pas difficile
de deviner ce qu'il contient; j'en aurai incessamment la réponse. Mais
si cette réponse vous autorise à poursuivre la résiliation de vos voeux,
ne voyez-vous pas qu'il faudra nécessairement que vous confériez avec
des gens de loi?

--Il est vrai.

--Que vous aurez besoin de liberté?

--Il est vrai.

--Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions présentes
pour vous en procurer?

--J'y ai pensé.

--Vous le ferez donc?

--Je verrai.

--Autre chose: si votre affaire s'entame, vous demeurerez ici abandonnée
à toute la fureur de la communauté. Avez-vous prévu les persécutions qui
vous attendent?

--Elles ne seront pas plus grandes que celles que j'ai souffertes.

--Je n'en sais rien.

--Pardonnez-moi. D'abord on n'osera disposer de ma liberté.

--Et pourquoi cela?

--Parce qu'alors je serai sous la protection des lois: il faudra me
représenter; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le cloître;
j'aurai la bouche ouverte, la liberté de me plaindre; je vous attesterai
toutes; on n'osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre; on
n'aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux
qu'on en usât mal avec moi; mais on ne le fera pas: soyez sûre qu'on
prendra une conduite tout opposée. On me sollicitera, on me représentera
le tort que je vais me faire à moi-même et à la maison; et comptez qu'on
n'en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la
séduction ne pourront rien, et qu'on s'interdira les voies de force.

--Mais il est incroyable que vous ayez tant d'aversion pour un état dont
vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.

--Je la sens cette aversion; je l'apportai en naissant, et elle ne me
quittera pas. Je finirais par être une mauvaise religieuse; il faut
prévenir ce moment.

--Mais si par malheur vous succombez?

--Si je succombe, je demanderai à changer de maison, ou je mourrai dans
celle-ci.

--On souffre longtemps, avant que de mourir. Ah! mon amie, votre
démarche me fait frémir: je tremble que vos voeux ne soient résiliés, et
qu'ils ne le soient pas. S'ils le sont, que deviendrez-vous? Que
ferez-vous dans le monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et des
talents; mais on dit que cela ne mène à rien avec la vertu; et je sais
que vous ne vous départirez pas de cette dernière qualité.

--Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas à la vertu; c'est
sur elle seule que je compte; plus elle est rare parmi les hommes, plus
elle y doit être considérée.

--On la loue, mais on ne fait rien pour elle.

--C'est elle qui m'encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi
qu'on m'objecte, on respectera mes moeurs; on ne dira pas, du moins,
comme de la plupart des autres, que je sois entraînée hors de mon état
par une passion déréglée: je ne vois personne, je ne connais personne.
Je demande à être libre, parce que le sacrifice de ma liberté n'a pas
été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire?

--Non; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez donné, parce qu'il était
sans adresse, et que j'ai dû penser qu'il était pour moi; mais les
premières lignes m'ont détrompée, et je n'ai pas été plus loin. Que vous
fûtes bien inspirée de me l'avoir remis! un moment plus tard, on
l'aurait trouvé sur vous... Mais l'heure qui finit notre station
approche, prosternons-nous; que celles qui vont nous succéder nous
trouvent dans la situation où nous devons être. Demandez à Dieu qu'il
vous éclaire et qu'il vous conduise; je vais unir ma prière et mes
soupirs aux vôtres.»

J'avais l'âme un peu soulagée. Ma compagne priait droite; moi, je me
prosternai; mon front était appuyé contre la dernière marche de l'autel,
et mes bras étaient étendus sur les marches supérieures. Je ne crois pas
m'être jamais adressée à Dieu avec plus de consolation et de ferveur; le
coeur me palpitait avec violence; j'oubliai en un instant tout ce qui
m'environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni
combien j'y serais encore restée; mais je fus un spectacle bien
touchant, il le faut croire, pour ma compagne et pour les deux
religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus être seule; je
me trompais; elles étaient toutes les trois placées derrière moi et
fondant en larmes: elles n'avaient osé m'interrompre; elles attendaient
que je sortisse de moi-même de l'état de transport et d'effusion où
elles me voyaient. Quand je me retournai de leur côté, mon visage avait
sans doute un caractère bien imposant, si j'en juge par l'effet qu'il
produisit sur elles et par ce qu'elles ajoutèrent, que je ressemblais
alors à notre ancienne supérieure, lorsqu'elle nous consolait, et que ma
vue leur avait causé le même tressaillement. Si j'avais eu quelque
penchant à l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse voulu jouer un
rôle dans la maison, je ne doute point qu'il ne m'eût réussi. Mon âme
s'allume facilement, s'exalte, se touche; et cette bonne supérieure m'a
dit cent fois en m'embrassant que personne n'aurait aimé Dieu comme moi;
que j'avais un coeur de chair et les autres un coeur de pierre. Il est
sûr que j'éprouvais une facilité extrême à partager son extase; et que,
dans les prières qu'elle faisait à haute voix, quelquefois il m'arrivait
de prendre la parole, de suivre le fil de ses idées et de rencontrer,
comme d'inspiration, une partie de ce qu'elle aurait dit elle-même. Les
autres l'écoutaient en silence ou la suivaient, moi je l'interrompais,
ou je la devançais, ou je parlais avec elle. Je conservais
très-longtemps l'impression que j'avais prise; et il fallait apparemment
que je lui en restituasse quelque chose; car si l'on discernait dans les
autres qu'elles avaient conversé avec elle, on discernait en elle
qu'elle avait conversé avec moi. Mais qu'est-ce que cela signifie, quand
la vocation n'y est pas?... Notre station finie, nous cédâmes la place à
celles qui nous succédaient; nous nous embrassâmes bien tendrement, ma
jeune compagne et moi, avant que de nous séparer.

La scène du reposoir fit bruit dans la maison; ajoutez à cela le succès
de nos ténèbres du vendredi saint: je chantai, je touchai de l'orgue, je
fus applaudie. Ô têtes folles de religieuses! je n'eus presque rien à
faire pour me réconcilier avec toute la communauté; on vint au-devant de
moi, la supérieure la première. Quelques personnes du monde cherchèrent
à me connaître; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m'y refuser.
Je vis M. le premier président, madame de Soubise, et une foule
d'honnêtes gens, des moines, des prêtres, des militaires, des
magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde; et parmi tout cela
cette sorte d'étourdis que vous appelez des _talons rouges_, et que
j'eus bientôt congédiés. Je ne cultivai de connaissances que celles
qu'on ne pouvait m'objecter; j'abandonnai le reste à celles de nos
religieuses qui n'étaient pas si difficiles.

J'oubliais de vous dire que la première marque de bonté qu'on me donna,
ce fut de me rétablir dans ma cellule. J'eus le courage de redemander le
petit portrait de notre ancienne supérieure; et l'on n'eut pas celui de
me le refuser; il a repris sa place sur mon coeur, il y demeurera tant
que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d'élever mon
âme à Dieu, le second est de le baiser; lorsque je veux prier et que je
me sens l'âme froide, je le détache de mon cou, je le place devant moi,
je le regarde, et il m'inspire. C'est bien dommage que nous n'ayons pas
connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposés à notre
vénération; ils feraient bien une autre impression sur nous; ils ne nous
laisseraient pas à leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y
demeurons.

                   *       *       *       *       *

J'eus la réponse à mon mémoire; elle était d'un M. Manouri[14], ni
favorable ni défavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on
demandait un grand nombre d'éclaircissements auxquels il était difficile
de satisfaire sans se voir; je me nommai donc; et j'invitai M. Manouri à
se rendre à Longchamp. Ces messieurs se déplacent difficilement;
cependant il vint. Nous nous entretînmes très-longtemps; nous convînmes
d'une correspondance par laquelle il me ferait parvenir sûrement ses
demandes, et je lui enverrais mes réponses. J'employai de mon côté tout
le temps qu'il donnait à mon affaire, à disposer les esprits, à
intéresser à mon sort et à me faire des protections. Je me nommai, je
révélai ma conduite dans la première maison que j'avais habitée, ce que
j'avais souffert dans la maison domestique, les peines qu'on m'avait
faites en couvent, ma réclamation à Sainte-Marie, mon séjour à
Longchamp, ma prise d'habit, ma profession, la cruauté avec laquelle
j'avais été traitée depuis que j'avais consommé mes voeux. On me
plaignit, on m'offrit du secours; je retins la bonne volonté qu'on me
témoignait pour le temps où je pourrais en avoir besoin, sans
m'expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison; j'avais
obtenu de Rome la permission de réclamer contre mes voeux; incessamment
l'action allait être intentée, qu'on était là-dessus dans une sécurité
profonde. Je vous laisse donc à penser quelle fut la surprise de ma
supérieure, lorsqu'on lui signifia, au nom de soeur Marie-Suzanne
Simonin, une protestation contre ses voeux, avec la demande de quitter
l'habit de religion, et de sortir du cloître pour disposer d'elle comme
elle le jugerait à propos.

J'avais bien prévu que je trouverais plusieurs sortes d'opposition;
celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes
beaux-frères et soeurs alarmés: ils avaient eu tout le bien de la
famille; et libre, j'aurais eu des reprises considérables à faire sur
eux. J'écrivis à mes soeurs; je les suppliai de n'apporter aucune
opposition à ma sortie; j'en appelai à leur conscience sur le peu de
liberté de mes voeux; je leur offris un désistement par acte authentique
de toutes mes prétentions à la succession de mon père et de ma mère; je
n'épargnai rien pour leur persuader que ce n'était ici une démarche ni
d'intérêt, ni de passion. Je ne m'en imposai point sur leurs sentiments;
cet acte que je leur proposais, fait tandis que j'étais encore engagée
en religion, devenait invalide; et il était trop incertain pour elles
que je le ratifiasse quand je serais libre: et puis leur convenait-il
d'accepter mes propositions? Laisseront-elles une soeur sans asile et
sans fortune? Jouiront-elles de son bien? Que dira-t-on dans le monde?
Si elle vient nous demander du pain, la refuserons-nous? S'il lui prend
fantaisie de se marier, qui sait la sorte d'homme qu'elle épousera? Et
si elle a des enfants?... Il faut contrarier de toute notre force cette
dangereuse tentative... Voilà ce qu'elles se dirent et ce qu'elles
firent.

À peine la supérieure eut-elle reçu l'acte juridique de ma demande,
qu'elle accourut dans ma cellule.

«Comment, soeur Sainte-Suzanne, me dit-elle, vous voulez nous quitter?

--Oui, madame.

--Et vous allez appeler de vos voeux?

--Oui, madame.

--Ne les avez-vous pas faits librement?

--Non, madame.

--Et qui est-ce qui vous a contrainte?

--Tout.

--Monsieur votre père?

--Mon père.

--Madame votre mère?

--Elle-même.

--Et pourquoi ne pas réclamer au pied des autels?

--J'étais si peu à moi, que je ne me rappelle pas même d'y avoir
assisté.

--Pouvez-vous parler ainsi?

--Je dis la vérité.

--Quoi! vous n'avez pas entendu le prêtre vous demander: Soeur
Sainte-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu obéissance, chasteté et
pauvreté?

--Je n'en ai pas mémoire.

--Vous n'avez pas répondu qu'oui?

--Je n'en ai pas mémoire.

--Et vous imaginez que les hommes vous en croiront?

--Ils m'en croiront ou non; mais le fait n'en sera pas moins vrai.

--Chère enfant, si de pareils prétextes étaient écoutés, voyez quels
abus il s'ensuivrait! Vous avez fait une démarche inconsidérée; vous
vous êtes laissé entraîner par un sentiment de vengeance; vous avez à
coeur les châtiments que vous m'avez obligée de vous infliger; vous avez
cru qu'ils suffisaient pour rompre vos voeux; vous vous êtes trompée,
cela ne se peut ni devant les hommes, ni devant Dieu. Songez que le
parjure est le plus grand de tous les crimes; que vous l'avez déjà
commis dans votre coeur; et que vous allez le consommer.

--Je ne serai point parjure, je n'ai rien juré.

--Si l'on a eu quelques torts avec vous, n'ont-ils pas été réparés?

--Ce ne sont point ces torts qui m'ont déterminée.

--Qu'est-ce donc?

--Le défaut de vocation, le défaut de liberté dans mes voeux.

--Si vous n'étiez point appelée; si vous étiez contrainte, que ne le
disiez-vous quand il en était temps?

--Et à quoi cela m'aurait-il servi?

--Que ne montriez-vous la même fermeté que vous eûtes à Sainte-Marie?

--Est-ce que la fermeté dépend de nous? Je fus ferme la première fois;
la seconde, j'étais imbécile.

--Que n'appeliez-vous un homme de loi? Que ne protestiez-vous? Vous avez
eu les vingt-quatre heures pour constater votre regret.

--Savais-je rien de ces formalités? Quand je les aurais sues, étais-je
en état d'en user? Quand j'aurais été en état d'en user, l'aurais-je pu?
Quoi! madame, ne vous êtes-vous pas aperçue vous-même de mon aliénation?
Si je vous prends à témoin, jurerez-vous que j'étais saine d'esprit?

--Je le jurerai!

--Eh bien! madame, c'est vous, et non pas moi, qui serez parjure.

--Mon enfant, vous allez faire un éclat inutile. Revenez à vous, je vous
en conjure par votre propre intérêt, par celui de la maison; ces sortes
d'affaires ne se suivent point sans des discussions scandaleuses.

--Ce ne sera pas ma faute.

--Les gens du monde sont méchants; on fera les suppositions les plus
défavorables à votre esprit, à votre coeur, à vos moeurs; on croira...

--Tout ce qu'on voudra.

--Mais parlez-moi à coeur ouvert; si vous avez quelque mécontentement
secret, quel qu'il soit, il y a du remède.

--J'étais, je suis et je serai toute ma vie mécontente de mon état.

--L'esprit séducteur qui nous environne sans cesse, et qui cherche à
nous perdre, aurait-il profité de la liberté trop grande qu'on vous a
accordée depuis peu, pour vous inspirer quelque penchant funeste?

--Non, madame: vous savez que je ne fais pas un serment sans peine:
j'atteste Dieu que mon coeur est innocent, et qu'il n'y eut jamais aucun
sentiment honteux.

--Cela ne se conçoit pas.

--Rien cependant, madame, n'est plus facile à concevoir. Chacun a son
caractère, et j'ai le mien; vous aimez la vie monastique, et je la hais;
vous avez reçu de Dieu les grâces de votre état, et elles me manquent
toutes; vous vous seriez perdue dans le monde; et vous assurez ici votre
salut; je me perdrais ici, et j'espère me sauver dans le monde; je suis
et je serai une mauvaise religieuse.

--Et pourquoi? Personne ne remplit mieux ses devoirs que vous.

--Mais c'est avec peine et à contre-coeur.

--Vous en méritez davantage.

--Personne ne peut savoir mieux que moi ce que je mérite; et je suis
forcée de m'avouer qu'en me soumettant à tout, je ne mérite rien. Je
suis lasse d'être une hypocrite; en faisant ce qui sauve les autres, je
me déteste et je me damne. En un mot, madame, je ne connais de
véritables religieuses que celles qui sont retenues ici par leur goût
pour la retraite, et qui y resteraient quand elles n'auraient autour
d'elles ni grilles, ni murailles qui les retinssent. Il s'en manque bien
que je sois de ce nombre: mon corps est ici, mais mon coeur n'y est pas;
il est au dehors: et s'il fallait opter entre la mort et la clôture
perpétuelle, je ne balancerais pas à mourir. Voilà mes sentiments.

--Quoi! vous quitterez sans remords ce voile, ces vêtements qui vous ont
consacrée à Jésus-Christ?

--Oui, madame, parce que je les ai pris sans réflexion et sans
liberté...»

Je lui répondis avec bien de la modération, car ce n'était pas là ce que
mon coeur me suggérait; il me disait: «Oh! que ne suis-je au moment où
je pourrai les déchirer et les jeter loin de moi!...»

Cependant ma réponse l'atterra; elle pâlit, elle voulut encore parler;
mais ses lèvres tremblaient; elle ne savait pas trop ce qu'elle avait
encore à me dire. Je me promenais à grands pas dans ma cellule, et elle
s'écriait:

«Ô mon Dieu! que diront nos soeurs? Ô Jésus, jetez sur elle un regard de
pitié! Soeur Sainte-Suzanne!

--Madame.

--C'est donc un parti pris? Vous voulez nous déshonorer, nous rendre et
devenir la fable publique, vous perdre!

--Je veux sortir d'ici.

--Mais si ce n'est que la maison qui vous déplaise...

--C'est la maison, c'est mon état, c'est la religion; je ne veux être
renfermée ni ici ni ailleurs.

--Mon enfant, vous êtes possédée du démon; c'est lui qui vous agite, qui
vous fait parler, qui vous transporte; rien n'est plus vrai: voyez dans
quel état vous êtes!»

En effet, je jetai les yeux sur moi, et je vis que ma robe était en
désordre, que ma guimpe s'était tournée presque sens devant derrière, et
que mon voile était tombé sur mes épaules. J'étais ennuyée des propos de
cette méchante supérieure qui n'avait avec moi qu'un ton radouci et
faux; et je lui dis avec dépit:

«Non, madame, non, je ne veux plus de ce vêtement, je n'en veux plus...»

Cependant je tâchais de rajuster mon voile; mes mains tremblaient; et
plus je m'efforçais à l'arranger, plus je le dérangeais: impatientée, je
le saisis avec violence, je l'arrachai, je le jetai par terre, et je
restai devant ma supérieure, le front ceint d'un bandeau, et la tête
échevelée. Cependant elle, incertaine si elle devait rester, allait et
venait en disant:

«Ô Jésus! elle est possédée; rien n'est plus vrai, elle est possédée...»

Et l'hypocrite se signait avec la croix de son rosaire.

Je ne tardai pas à revenir à moi; je sentis l'indécence de mon état et
l'imprudence de mes discours; je me composai de mon mieux; je ramassai
mon voile et je le remis; puis, me tournant vers elle, je lui dis:

«Madame, je ne suis ni folle, ni possédée; je suis honteuse de mes
violences, et je vous en demande pardon; mais jugez par là combien
l'état de religieuse me convient peu, et combien il est juste que je
cherche à m'en tirer, si je puis.»

Elle, sans m'écouter, répétait: «Que dira le monde? Que diront nos
soeurs?

--Madame, lui dis-je, voulez-vous éviter un éclat; il y aurait un moyen.
Je ne cours point après ma dot; je ne demande que la liberté: je ne dis
point que vous m'ouvriez les portes; mais faites seulement aujourd'hui,
demain, après, qu'elles soient mal gardées; et ne vous apercevez de mon
évasion que le plus tard que vous pourrez...

--Malheureuse! qu'osez-vous me proposer?

--Un conseil qu'une bonne et sage supérieure devrait suivre avec toutes
celles pour qui leur couvent est une prison; et le couvent en est une
pour moi mille fois plus affreuse que celles qui renferment les
malfaiteurs; il faut que j'en sorte ou que j'y périsse. Madame, lui
dis-je en prenant un ton grave et un regard assuré, écoutez-moi: si les
lois auxquelles je me suis adressée trompaient mon attente; et que,
poussée par des mouvements d'un désespoir que je ne connais que trop...
vous avez un puits... il y a des fenêtres dans la maison... partout on a
des murs devant soi... on a un vêtement qu'on peut dépecer... des mains
dont on peut user...

--Arrêtez, malheureuse! vous me faites frémir. Quoi! vous pourriez...

--Je pourrais, au défaut de tout ce qui finit brusquement les maux de la
vie, repousser les aliments; on est maître de boire et de manger, ou de
n'en rien faire... S'il arrivait, après ce que je viens de vous dire,
que j'eusse le courage..., et vous savez que je n'en manque pas, et
qu'il en faut plus quelquefois pour vivre que pour mourir...,
transportez-vous au jugement de Dieu, et dites-moi laquelle de la
supérieure ou de sa religieuse lui semblerait la plus coupable?...
Madame, je ne redemande ni ne redemanderai jamais rien à la maison;
épargnez-moi un forfait, épargnez-vous de longs remords: concertons
ensemble...

--Y pensez-vous, soeur Sainte-Suzanne? Que je manque au premier de mes
devoirs, que je donne les mains au crime, que je partage un sacrilége!

--Le vrai sacrilége, madame, c'est moi qui le commets tous les jours en
profanant par le mépris les habits sacrés que je porte. Ôtez-les-moi,
j'en suis indigne; faites chercher dans le village les haillons de la
paysanne la plus pauvre; et que la clôture me soit entr'ouverte.

--Et où irez-vous pour être mieux?

--Je ne sais où j'irai; mais on n'est mal qu'où Dieu ne nous veut point:
et Dieu ne me veut point ici.

--Vous n'avez rien.

--Il est vrai; mais l'indigence n'est pas ce que je crains le plus.

--Craignez les désordres auxquels elle entraîne.

--Le passé me répond de l'avenir; si j'avais voulu écouter le crime, je
serais libre. Mais s'il me convient de sortir de cette maison, ce sera,
ou de votre consentement, ou par l'autorité des lois. Vous pouvez
opter...»

Cette conversation avait duré. En me la rappelant, je rougis des choses
indiscrètes et ridicules que j'avais faites et dites; mais il était trop
tard. La supérieure en était encore à ses exclamations «que dira le
monde! que diront nos soeurs!» lorsque la cloche qui nous appelait à
l'office vint nous séparer. Elle me dit en me quittant:

«Soeur Sainte-Suzanne, vous allez à l'église; demandez à Dieu qu'il vous
touche et qu'il vous rende l'esprit de votre état; interrogez votre
conscience, et croyez ce qu'elle vous dira: il est impossible qu'elle ne
vous fasse des reproches. Je vous dispense du chant.»

Nous descendîmes presque ensemble. L'office s'acheva: à la fin de
l'office, lorsque toutes les soeurs étaient sur le point de se séparer,
elle frappa sur son bréviaire et les arrêta.

«Mes soeurs, leur dit-elle, je vous invite à vous jeter au pied des
autels, et à implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qu'il a
abandonnée, qui a perdu le goût et l'esprit de la religion, et qui est
sur le point de se porter à une action sacrilége aux yeux de Dieu, et
honteuse aux yeux des hommes.»

Je ne saurais vous peindre la surprise générale; en un clin d'oeil,
chacune, sans se remuer, eut parcouru le visage de ses compagnes,
cherchant à démêler la coupable à son embarras. Toutes se prosternèrent
et prièrent en silence. Au bout d'un espace de temps assez considérable,
la prieure entonna à voix basse le _Veni, Creator_, et toutes
continuèrent à voix basse le _Veni, Creator_; puis, après un second
silence, la prieure frappa sur son pupitre, et l'on sortit.

Je vous laisse à penser le murmure qui s'éleva dans la communauté: «Qui
est-ce? Qui n'est-ce pas? Qu'a-t-elle fait? Que veut-elle faire?...» Ces
soupçons ne durèrent pas longtemps. Ma demande commençait à faire du
bruit dans le monde; je recevais des visites sans fin: les uns
m'apportaient des reproches, d'autres m'apportaient des conseils;
j'étais approuvée des uns, j'étais blâmée des autres. Je n'avais qu'un
moyen de me justifier aux yeux de tous, c'était de les instruire de la
conduite de mes parents; et vous concevez quel ménagement j'avais à
garder sur ce point; il n'y avait que quelques personnes, qui me
restèrent sincèrement attachées, et M. Manouri, qui s'était chargé de
mon affaire, à qui je pusse m'ouvrir entièrement. Lorsque j'étais
effrayée des tourments dont j'étais menacée, ce cachot, où j'avais été
traînée une fois, se représentait à mon imagination dans toute son
horreur; je connaissais la fureur des religieuses. Je communiquai mes
craintes à M. Manouri; et il me dit: «Il est impossible de vous éviter
toutes sortes de peines: vous en aurez, vous avez dû vous y attendre; il
faut vous armer de patience, et vous soutenir par l'espoir qu'elles
finiront. Pour ce cachot, je vous promets que vous n'y rentrerez jamais;
c'est mon affaire...» En effet, quelques jours après il apporta un ordre
à la supérieure de me représenter toutes et quantes fois elle en serait
requise.

Le lendemain, après l'office, je fus encore recommandée aux prières
publiques de la communauté: l'on pria en silence, et l'on dit à voix
basse la même hymne que la veille. Même cérémonie le troisième jour,
avec cette différence que l'on m'ordonna de me placer debout au milieu
du choeur, et que l'on récita les prières pour les agonisants, les
litanies des Saints, avec le refrain _ora pro eâ_. Le quatrième jour, ce
fut une momerie qui marquait bien le caractère bizarre de la supérieure.
À la fin de l'office, on me fit coucher dans une bière au milieu du
choeur; on plaça des chandeliers à mes côtés, avec un bénitier; on me
couvrit d'un suaire, et l'on récita l'office des morts, après lequel
chaque religieuse, en sortant, me jeta de l'eau bénite, en disant:
_Requiescat in pace._ Il faut entendre la langue des couvents, pour
connaître l'espèce de menace contenue dans ces derniers mots. Deux
religieuses relevèrent le suaire, éteignirent les cierges, et me
laissèrent là, trempée jusqu'à la peau, de l'eau dont elles m'avaient
malicieusement arrosée. Mes habits se séchèrent sur moi; je n'avais pas
de quoi me rechanger. Cette mortification fut suivie d'une autre. La
communauté s'assembla; on me regarda comme une réprouvée, ma démarche
fut traitée d'apostasie; et l'on défendit, sous peine de désobéissance,
à toutes les religieuses de me parler, de me secourir, de m'approcher,
et de toucher même aux choses qui m'auraient servi. Ces ordres furent
exécutés à la rigueur. Nos corridors sont étroits; deux personnes ont,
en quelques endroits, de la peine à passer de front: si j'allais, et
qu'une religieuse vînt à moi, ou elle retournait sur ses pas, ou elle se
collait contre le mur, tenant son voile et son vêtement, de crainte
qu'il ne frottât contre le mien. Si l'on avait quelque chose à recevoir
de moi, je le posais à terre, et on le prenait avec un linge; si l'on
avait quelque chose à me donner, oh me le jetait. Si l'on avait eu le
malheur de me toucher, l'on se croyait souillée, et l'on allait s'en
confesser et s'en faire absoudre chez la supérieure. On a dit que la
flatterie était vile et basse; elle est encore bien cruelle et bien
ingénieuse, lorsqu'elle se propose de plaire par les mortifications
qu'elle invente. Combien de fois je me suis rappelé le mot de ma céleste
supérieure de Moni: «Entre toutes ces créatures que vous voyez autour de
moi, si dociles, si innocentes, si douces, eh bien! mon enfant, il n'y
en a presque pas une, non, presque pas une, dont je ne pusse faire une
bête féroce; étrange métamorphose pour laquelle la disposition est
d'autant plus grande, qu'on est entré plus jeune dans une cellule, et
que l'on connaît moins la vie sociale: ce discours vous étonne; Dieu
vous préserve d'en éprouver la vérité. Soeur Suzanne, la bonne
religieuse est celle qui apporte dans le cloître quelque grande faute à
expier.»

Je fus privée de tous les emplois. À l'église, on laissait une stalle
vide à chaque côté de celle que j'occupais. J'étais seule à une table au
réfectoire; on ne m'y servait pas; j'étais obligée d'aller dans la
cuisine demander ma portion; la première fois, la soeur cuisinière me
cria: «N'entrez pas, éloignez-vous...»

Je lui obéis.

«Que voulez-vous?

--À manger.

--À manger! vous n'êtes pas digne de vivre...»

Quelquefois je m'en retournais, et je passais la journée sans rien
prendre; quelquefois j'insistais; et l'on me mettait sur le seuil des
mets qu'on aurait eu honte de présenter à des animaux; je les ramassais
en pleurant, et je m'en allais. Arrivais-je quelquefois à la porte du
choeur la dernière, je la trouvais fermée; je m'y mettais à genoux; et
là j'attendais la fin de l'office: si c'était au jardin, je m'en
retournais dans ma cellule. Cependant, mes forces s'affaiblissant par le
peu de nourriture, la mauvaise qualité de celle que je prenais, et plus
encore par la peine que j'avais à supporter tant de marques réitérées
d'inhumanité, je sentis que, si je persistais à souffrir sans me
plaindre, je ne verrais jamais la fin de mon procès. Je me déterminai
donc à parler à la supérieure; j'étais à moitié morte de frayeur:
j'allai cependant frapper doucement à sa porte. Elle ouvrit; à ma vue,
elle recula plusieurs pas en arrière, en me criant:

«Apostate, éloignez-vous!»

Je m'éloignai.

«Encore.»

Je m'éloignai encore.

«Que voulez-vous?

--Puisque ni Dieu ni les hommes ne m'ont point condamnée à mourir, je
veux, madame, que vous ordonniez qu'on me fasse vivre.

--Vivre! me dit-elle, en me répétant le propos de la soeur cuisinière,
en êtes-vous digne?

--Il n'y a que Dieu qui le sache; mais je vous préviens que si l'on me
refuse la nourriture, je serai forcée d'en porter mes plaintes à ceux
qui m'ont acceptée sous leur protection. Je ne suis ici qu'en dépôt,
jusqu'à ce que mon sort et mon état soient décidés.

--Allez, me dit-elle, ne me souillez pas de vos regards; j'y
pourvoirai...»

Je m'en allai; et elle ferma sa porte avec violence. Elle donna ses
ordres apparemment, mais je n'en fus guère mieux soignée; on se faisait
un mérite de lui désobéir: on me jetait les mets les plus grossiers,
encore les gâtait-on avec de la cendre et toutes sortes d'ordures.

                   *       *       *       *       *

Voilà la vie que j'ai menée tant que mon procès a duré. Le parloir ne me
fut pas tout à fait interdit; on ne pouvait m'ôter la liberté de
conférer avec mes juges ni avec mon avocat; encore celui-ci fut-il
obligé d'employer plusieurs fois la menace pour obtenir de me voir.
Alors une soeur m'accompagnait; elle se plaignait, si je parlais bas;
elle s'impatientait, si je restais trop; elle m'interrompait, me
démentait, me contredisait, répétait à la supérieure mes discours, les
altérait, les empoisonnait, m'en supposait même que je n'avais pas
tenus; que sais-je? On en vint jusqu'à me voler, me dépouiller, m'ôter
mes chaises, mes couvertures et mes matelas; on ne me donnait plus de
linge blanc; mes vêtements se déchiraient; j'étais presque sans bas et
sans souliers. J'avais peine à obtenir de l'eau; j'ai plusieurs fois été
obligée d'en aller chercher moi-même au puits, à ce puits dont je vous
ai parlé. On me cassa mes vaisseaux: alors j'en étais réduite à boire
l'eau que j'avais tirée, sans en pouvoir emporter. Si je passais sous
des fenêtres, j'étais obligée de fuir, ou de m'exposer à recevoir les
immondices des cellules. Quelques soeurs m'ont craché au visage. J'étais
devenue d'une malpropreté hideuse. Comme on craignait les plaintes que
je pourrais faire à nos directeurs, la confession me fut interdite.

Un jour de grande fête, c'était, je crois, le jour de l'Ascension, on
embarrassa ma serrure; je ne pus aller à la messe; et j'aurais peut-être
manqué à tous les autres offices, sans la visite de M. Manouri, à qui
l'on dit d'abord que l'on ne savait pas ce que j'étais devenue, qu'on ne
me voyait plus, et que je ne faisais aucune action de christianisme.
Cependant, à force de me tourmenter, j'abattis ma serrure, et je me
rendis à la porte du choeur, que je trouvai fermée, comme il arrivait
lorsque je ne venais pas des premières. J'étais couchée à terre, la tête
et le dos appuyés contre un des murs, les bras croisés sur la poitrine,
et le reste de mon corps étendu fermait le passage; lorsque l'office
finit, et que les religieuses se présentèrent pour sortir, la première
s'arrêta tout court; les autres arrivèrent à sa suite; la supérieure se
douta de ce que c'était, et dit:

«Marchez sur elle, ce n'est qu'un cadavre.»

Quelques-unes obéirent, et me foulèrent aux pieds; d'autres furent moins
inhumaines; mais aucune n'osa me tendre la main pour me relever. Tandis
que j'étais absente, on enleva de ma cellule mon prie-dieu, le portrait
de notre fondatrice, les autres images pieuses, le crucifix; et il ne me
resta que celui que je portais à mon rosaire, qu'on ne me laissa pas
longtemps. Je vivais donc entre quatre murailles nues, dans une chambre
sans porte, sans chaise, debout, ou sur une paillasse, sans aucun des
vaisseaux les plus nécessaires, forcée de sortir la nuit pour satisfaire
aux besoins de la nature, et accusée le matin de troubler le repos de la
maison, d'errer et de devenir folle. Comme ma cellule ne fermait plus,
on entrait pendant la nuit en tumulte, on criait, on tirait mon lit, on
cassait mes fenêtres, on me faisait toutes sortes de terreurs. Le bruit
montait à l'étage au-dessus; descendait l'étage au-dessous; et celles
qui n'étaient pas du complot disaient qu'il se passait dans ma chambre
des choses étranges; qu'elles avaient entendu des voix lugubres, des
cris, des cliquetis de chaînes, et que je conversais avec les revenants
et les mauvais esprits; qu'il fallait que j'eusse fait un pacte; et
qu'il faudrait incessamment déserter de mon corridor.

Il y a dans les communautés des têtes faibles; c'est même le grand
nombre: celles-là croyaient ce qu'on leur disait, n'osaient passer
devant ma porte, me voyaient dans leur imagination troublée avec une
figure hideuse, faisaient le signe de la croix à ma rencontre, et
s'enfuyaient en criant: «Satan, éloignez-vous de moi! Mon Dieu, venez à
mon secours!...» Une des plus jeunes était au fond du corridor, j'allais
à elle, et il n'y avait pas moyen de m'éviter; la frayeur la plus
terrible la prit. D'abord elle se tourna le visage contre le mur,
marmottant d'une voix tremblante: «Mon Dieu! mon Dieu! Jésus! Marie!...»
Cependant j'avançais; quand elle me sentit près d'elle, elle se couvre
le visage de ses deux mains de peur de me voir, s'élance de mon côté, se
précipite avec violence entre mes bras, et s'écrie: «À moi! à moi!
miséricorde! je suis perdue! Soeur Sainte-Suzanne, ne me faites point de
mal; soeur Sainte-Suzanne, ayez pitié de moi...» Et en disant ces mots,
la voilà qui tombe renversée à moitié morte sur le carreau.

On accourt à ses cris, on l'emporte; et je ne saurais vous dire comment
cette aventure fut travestie; on en fit l'histoire la plus criminelle:
on dit que le démon de l'impureté s'était emparé de moi; on me supposa
des desseins, des actions que je n'ose nommer, et des désirs bizarres
auxquels on attribua le désordre évident dans lequel la jeune religieuse
s'était trouvée. En vérité, je ne suis pas un homme, et je ne sais ce
qu'on peut imaginer d'une femme et d'une autre femme, et moins encore
d'une femme seule; cependant comme mon lit était sans rideaux, et qu'on
entrait dans ma chambre à toute heure, que vous dirai-je, monsieur? Il
faut qu'avec toute leur retenue extérieure, la modestie de leurs
regards, la chasteté de leur expression, ces femmes aient le coeur bien
corrompu: elles savent du moins qu'on commet seule des actions
déshonnêtes, et moi je ne le sais pas; aussi n'ai-je jamais bien compris
ce dont elles m'accusaient: et elles s'exprimaient en des termes si
obscurs, que je n'ai jamais su ce qu'il y avait à leur répondre.

Je ne finirais point, si je voulais suivre ce détail de persécutions.
Ah! monsieur, si vous avez des enfants, apprenez par mon sort celui que
vous leur préparez, si vous souffrez qu'ils entrent en religion sans les
marques de la vocation la plus forte et la plus décidée. Qu'on est
injuste dans le monde! On permet à un enfant de disposer de sa liberté à
un âge où il ne lui est pas permis de disposer d'un écu. Tuez plutôt
votre fille que de l'emprisonner dans un cloître malgré elle; oui,
tuez-la. Combien j'ai désiré de fois d'avoir été étouffée par ma mère en
naissant! elle eût été moins cruelle. Croiriez-vous bien qu'on m'ôta mon
bréviaire, et qu'on me défendit de prier Dieu? Vous pensez bien que je
n'obéis pas. Hélas! c'était mon unique consolation; j'élevais mes mains
vers le ciel, je poussais des cris, et j'osais espérer qu'ils étaient
entendus du seul être qui voyait toute ma misère. On écoutait à ma
porte; et un jour que je m'adressais à lui dans l'accablement de mon
coeur, et que je l'appelais à mon aide, on me dit:

«Vous appelez Dieu en vain, il n'y a plus de Dieu pour vous; mourez
désespérée, et soyez damnée...»

D'autres ajoutèrent: «_Amen_ sur l'apostate! _Amen_ sur elle!»

Mais voici un trait qui vous paraîtra bien plus étrange qu'aucun autre.
Je ne sais si c'est méchanceté ou illusion; c'est que, quoique je ne
fisse rien qui marquât un esprit dérangé, à plus forte raison un esprit
obsédé de l'esprit infernal, elles délibérèrent entre elles s'il ne
fallait pas m'exorciser; et il fut conclu, à la pluralité des voix, que
j'avais renoncé à mon chrême et à mon baptême; que le démon résidait en
moi, et qu'il m'éloignait des offices divins. Une autre ajouta qu'à
certaines prières je grinçais des dents et que je frémissais dans
l'église; qu'à l'élévation du Saint-Sacrement je me tordais les bras.
Une autre, que je foulais le Christ aux pieds et que je ne portais plus
mon rosaire (qu'on m'avait volé); que je proférais des blasphèmes que je
n'ose vous répéter. Toutes, qu'il se passait en moi quelque chose qui
n'était pas naturel, et qu'il fallait en donner avis au grand vicaire;
ce qui fut fait.

Ce grand vicaire était un M. Hébert, homme d'âge et d'expérience,
brusque, mais juste, mais éclairé. On lui fit le détail du désordre de
la maison; et il est sûr qu'il était grand, et que, si j'en étais la
cause, c'était une cause bien innocente. Vous vous doutez, sans doute,
qu'on n'omit pas dans le mémoire qui lui fut envoyé, mes courses de
nuit, mes absences du choeur, le tumulte qui se passait chez moi, ce que
l'une avait vu, ce qu'une autre avait entendu, mon aversion pour les
choses saintes, mes blasphèmes, les actions obscènes qu'on m'imputait;
pour l'aventure de la jeune religieuse, on en fit tout ce qu'on voulut.
Les accusations étaient si fortes et si multipliées, qu'avec tout son
bon sens, M. Hébert ne put s'empêcher d'y donner en partie, et de croire
qu'il y avait beaucoup de vrai. La chose lui parut assez importante,
pour s'en instruire par lui-même; fit annoncer sa visite, et vint en
effet accompagné de deux jeunes ecclésiastiques, qu'on avait attachés à
sa personne, et qui le soulageaient dans ses pénibles fonctions.

Quelques jours auparavant, la nuit, j'entendis entrer doucement dans ma
chambre. Je ne dis rien, j'attendis qu'on me parlât; et l'on m'appelait
d'une voix basse et tremblante:

«Soeur Sainte-Suzanne, dormez-vous?

--Non, je ne dors pas. Qui est-ce?

--C'est moi.

--Qui, vous?

--Votre amie, qui se meurt de peur, et qui s'expose à se perdre, pour
vous donner un conseil, peut-être inutile. Écoutez: Il y a, demain, ou
après, visite du grand vicaire: vous serez accusée; préparez-vous à vous
défendre. Adieu; ayez du courage, et que le Seigneur soit avec vous.»

Cela dit, elle s'éloigna avec la légèreté d'une ombre.

Vous le voyez, il y a partout, même dans les maisons religieuses,
quelques âmes compatissantes que rien n'endurcit.

                   *       *       *       *       *

Cependant, mon procès se suivait avec chaleur: une foule de personnes de
tout état, de tout sexe, de toutes conditions, que je ne connaissais
pas, s'intéressèrent à mon sort et sollicitèrent pour moi. Vous fûtes de
ce nombre, et peut-être l'histoire de mon procès vous est-elle mieux
connue qu'à moi; car, sur la fin, je ne pouvais plus conférer avec M.
Manouri. On lui dit que j'étais malade; il se douta qu'on le trompait;
il trembla qu'on ne m'eût jetée dans le cachot. Il s'adressa à
l'archevêché, où l'on ne daigna pas l'écouter; on y était prévenu que
j'étais folle, ou peut-être quelque chose de pis. Il se retourna du côté
des juges; il insista sur l'exécution de l'ordre signifié à la
supérieure de me représenter, morte ou vive, quand elle en serait
sommée. Les juges séculiers entreprirent les juges ecclésiastiques;
ceux-ci sentirent les conséquences que cet incident pouvait avoir, si on
n'allait au-devant; et ce fut là ce qui accéléra apparemment la visite
du grand vicaire; car ces messieurs, fatigués des tracasseries
éternelles de couvent, ne se pressent pas communément de s'en mêler: ils
savent, par expérience, que leur autorité est toujours éludée et
compromise.

Je profitai de l'avis de mon amie, pour invoquer le secours de Dieu,
rassurer mon âme et préparer ma défense. Je ne demandai au ciel que le
bonheur d'être interrogée et entendue sans partialité; je l'obtins, mais
vous allez apprendre à quel prix. S'il était de mon intérêt de paraître
devant mon juge innocente et sage, il n'importait pas moins à ma
supérieure qu'on me vît méchante, obsédée du démon, coupable et folle.
Aussi, tandis que je redoublais de ferveur et de prières, on redoubla de
méchancetés: on ne me donna d'aliments que ce qu'il en fallait pour
m'empêcher de mourir de faim; on m'excéda de mortifications; on
multiplia autour de moi les épouvantes; on m'ôta tout à fait le repos de
la nuit; tout ce qui peut abattre la santé et troubler l'esprit, on le
mit en oeuvre; ce fut un raffinement de cruauté dont vous n'avez pas
d'idée. Jugez du reste par ce trait:

Un jour que je sortais de ma cellule pour aller à l'église ou ailleurs,
je vis une pincette à terre, en travers dans le corridor; je me baissai
pour la ramasser, et la placer de manière que celle qui l'avait égarée
la retrouvât facilement: la lumière m'empêcha de voir qu'elle était
presque rouge; je la saisis; mais en la laissant retomber, elle emporta
avec elle toute la peau du dedans de ma main dépouillée. On exposait, la
nuit, dans les endroits où je devais passer, des obstacles ou à mes
pieds, ou à la hauteur de ma tête; je me suis blessée cent fois; je ne
sais comment je ne me suis pas tuée. Je n'avais pas de quoi m'éclairer,
et j'étais obligée d'aller en tremblant, les mains devant moi. On semait
des verres cassés sous mes pieds. J'étais bien résolue de dire tout
cela, et je me tins parole à peu près. Je trouvais la porte des
commodités fermée, et j'étais obligée de descendre plusieurs étages et
de courir au fond du jardin quand la porte en était ouverte; quand elle
ne l'était pas... Ah! monsieur, les méchantes créatures que des femmes
recluses, qui sont bien sûres de seconder la haine de leur supérieure,
et qui croient servir Dieu en vous désespérant! Il était temps que
l'archidiacre arrivât; il était temps que mon procès finît.

                   *       *       *       *       *

Voici le moment le plus terrible de ma vie: car songez bien, monsieur,
que j'ignorais absolument sous quelles couleurs on m'avait peinte aux
yeux de cet ecclésiastique, et qu'il venait avec la curiosité de voir
une fille possédée ou qui le contrefaisait. On crut qu'il n'y avait
qu'une forte terreur qui pût me montrer dans cet état; et voici comment
on s'y prit pour me la donner.

Le jour de sa visite, dès le grand matin, la supérieure entra dans ma
cellule; elle était accompagnée de trois soeurs; l'une portait un
bénitier, l'autre un crucifix, une troisième des cordes. La supérieure
me dit, avec une voix forte et menaçante:

«Levez-vous... Mettez-vous à genoux, et recommandez votre âme à Dieu.

--Madame, lui dis-je, avant que de vous obéir, pourrais-je vous demander
ce que je vais devenir, ce que vous avez décidé de moi et ce qu'il faut
que je demande à Dieu?»

Une sueur froide se répandit sur tout mon corps; je tremblais, je
sentais mes genoux plier; je regardais avec effroi ses trois fatales
compagnes; elles étaient debout sur une même ligne, le visage sombre,
les lèvres serrées et les yeux fermés. La frayeur avait séparé chaque
mot de la question que j'avais faite. Je crus, au silence qu'on gardait,
que je n'avais pas été entendue; je recommençai les derniers mots de
cette question, car je n'eus pas la force de la répéter tout entière; je
dis donc avec une voix faible et qui s'éteignait:

«Quelle grâce faut-il que je demande à Dieu?»

On me répondit:

«Demandez-lui pardon des péchés de toute votre vie; parlez-lui comme si
vous étiez au moment de paraître devant lui.»

À ces mots, je crus qu'elles avaient tenu conseil, et qu'elles avaient
résolu de se défaire de moi. J'avais bien entendu dire que cela se
pratiquait quelquefois dans les couvents de certains religieux, qu'ils
jugeaient, qu'ils condamnaient et qu'ils suppliciaient. Je ne croyais
pas qu'on eût jamais exercé cette inhumaine juridiction dans aucun
couvent de femmes; mais il y avait tant d'autres choses que je n'avais
pas devinées et qui s'y passaient! À cette idée de mort prochaine, je
voulus crier; mais ma bouche était ouverte, et il n'en sortait aucun
son; j'avançais vers la supérieure des bras suppliants et mon corps
défaillant se renversait en arrière; je tombai, mais ma chute ne fut pas
dure. Dans ces moments de transe où la force abandonne, insensiblement
les membres se dérobent, s'affaissent, pour ainsi dire, les uns sur les
autres; et la nature, ne pouvant se soutenir, semble chercher à
défaillir mollement. Je perdis la connaissance et le sentiment;
j'entendis seulement bourdonner autour de moi des voix confuses et
lointaines; soit qu'elles parlassent, soit que les oreilles me
tintassent, je ne distinguais rien que ce tintement qui durait. Je ne
sais combien je restai dans cet état, mais j'en fus tirée par une
fraîcheur subite qui me causa une convulsion légère, et qui m'arracha un
profond soupir. J'étais traversée d'eau; elle coulait de mes vêtements à
terre; c'était celle d'un grand bénitier qu'on m'avait répandue sur le
corps. J'étais couchée sur le côté, étendue dans cette eau, la tête
appuyée contre le mur, la bouche entr'ouverte et les yeux à demi morts
et fermés; je cherchai à les ouvrir et à regarder; mais il me sembla que
j'étais enveloppée d'un air épais, à travers lequel je n'entrevoyais que
des vêtements flottants, auxquels je cherchais à m'attacher sans le
pouvoir. Je faisais effort du bras sur lequel je n'étais pas soutenue;
je voulais le lever, mais je le trouvais trop pesant; mon extrême
faiblesse diminua peu à peu; je me soulevai; je m'appuyais le dos contre
le mur; j'avais les deux mains dans l'eau, la tête penchée sur la
poitrine; et je poussais une plainte inarticulée, entrecoupée et
pénible. Ces femmes me regardaient d'un air qui marquait la nécessité,
l'inflexibilité et qui m'ôtait le courage de les implorer. La supérieure
dit:

«Qu'on la mette debout.»

On me prit sous les bras, et l'on me releva. Elle ajouta:

«Puisqu'elle ne veut pas se recommander à Dieu, tant pis pour elle; vous
savez ce que vous avez à faire; achevez.»

Je crus que ces cordes qu'on avait apportées étaient destinées à
m'étrangler; je les regardai, mes yeux se remplirent de larmes. Je
demandai le crucifix à baiser, on me le refusa. Je demandai les cordes à
baiser, on me les présenta. Je me penchai, je pris le scapulaire de la
supérieure, et je le baisai; je dis:

«Mon Dieu, ayez pitié de moi! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Chères
soeurs, tâchez de ne pas me faire souffrir.»

Et je présentai mon cou.

Je ne saurais vous dire ce que je devins, ni ce qu'on me fit: il est sûr
que ceux qu'on mène au supplice, et je m'y croyais, sont morts avant que
d'être exécutés. Je me trouvai sur la paillasse qui me servait de lit,
les bras liés derrière le dos, assise, avec un grand christ de fer sur
mes genoux...

... Monsieur le marquis, je vois d'ici tout le mal que je vous cause;
mais vous avez voulu savoir si je méritais un peu la compassion que
j'attends de vous...

Ce fut alors que je sentis la supériorité de la religion chrétienne sur
toutes les religions du monde; quelle profonde sagesse il y avait dans
ce que l'aveugle philosophie appelle la folie de la croix. Dans l'état
où j'étais, de quoi m'aurait servi l'image d'un législateur heureux et
comblé de gloire? Je voyais l'innocent, le flanc percé, le front
couronné d'épines, les mains et les pieds percés de clous, et expirant
dans les souffrances; et je me disais: «Voilà mon Dieu, et j'ose me
plaindre!...» Je m'attachai à cette idée, et je sentis la consolation
renaître dans mon coeur; je connus la vanité de la vie, et je me trouvai
trop heureuse de la perdre, avant que d'avoir eu le temps de multiplier
mes fautes. Cependant je comptais mes années, je trouvais que j'avais à
peine vingt ans, et je soupirais; j'étais trop affaiblie, trop abattue,
pour que mon esprit pût s'élever au-dessus des terreurs de la mort; en
pleine santé, je crois que j'aurais pu me résoudre avec plus de courage.

Cependant la supérieure et ses satellites revinrent; elles me trouvèrent
plus de présence d'esprit qu'elles ne s'y attendaient et qu'elles ne
m'en auraient voulu. Elles me levèrent debout; on m'attacha mon voile
sur le visage; deux me prirent sous les bras; une troisième me poussait
par derrière, et la supérieure m'ordonnait de marcher. J'allai sans voir
où j'allais, mais croyant aller au supplice; et je disais: «Mon Dieu,
ayez pitié de moi! Mon Dieu, soutenez-moi! Mon Dieu, ne m'abandonnez
pas! Mon Dieu, pardonnez-moi, si je vous ai offensé!»

J'arrivai dans l'église. Le grand vicaire y avait célébré la messe. La
communauté y était assemblée. J'oubliais de vous dire que, quand je fus
à la porte, ces trois religieuses qui me conduisaient me serraient, me
poussaient avec violence, semblaient se tourmenter autour de moi, et
m'entraînaient, les unes par les bras, tandis que d'autres me retenaient
par derrière, comme si j'avais résisté, et que j'eusse répugné à entrer
dans l'église; cependant il n'en était rien. On me conduisit vers les
marches de l'autel: j'avais peine à me tenir debout; et l'on me tirait à
genoux, comme si je refusais de m'y mettre; on me tenait comme si
j'avais eu le dessein de fuir. On chanta le _Veni, Creator_; on exposa
le Saint-Sacrement; on donna la bénédiction. Au moment de la
bénédiction, où l'on s'incline par vénération, celles qui m'avaient
saisie par le bras me courbèrent comme de force, et les autres
m'appuyaient les mains sur les épaules. Je sentais ces différents
mouvements; mais il m'était impossible d'en deviner la fin; enfin tout
s'éclaircit.

Après la bénédiction, le grand vicaire se dépouilla de sa chasuble, se
revêtit seulement de son aube et de son étole, et s'avança vers les
marches de l'autel où j'étais à genoux; il était entre les deux
ecclésiastiques, le dos tourné à l'autel, sur lequel le Saint-Sacrement
était exposé, et le visage de mon côté. Il s'approcha de moi et me dit:

«Soeur Suzanne, levez-vous.»

Les soeurs qui me tenaient me levèrent brusquement; d'autres
m'entouraient et me tenaient embrassée par le milieu du corps, comme si
elles eussent craint que je m'échappasse. Il ajouta:

«Qu'on la délie.»

On ne lui obéissait pas; on feignait de voir de l'inconvénient ou même
du péril à me laisser libre; mais je vous ai dit que cet homme était
brusque: il répéta d'une voix ferme et dure:

«Qu'on la délie.»

On obéit.

À peine eus-je les mains libres, que je poussai une plainte douloureuse
et aiguë qui le fit pâlir; et les religieuses hypocrites qui
m'approchaient s'écartèrent comme effrayées.

Il se remit; les soeurs revinrent comme en tremblant; je demeurais
immobile, et il me dit:

«Qu'avez-vous?»

Je ne lui répondis qu'en lui montrant mes deux bras; la corde dont on me
les avait garrottés m'était entrée presque entièrement dans les chairs;
et ils étaient tout violets du sang qui ne circulait plus et qui s'était
extravasé; il conçut que ma plainte venait de la douleur subite du sang
qui reprenait son cours. Il dit:

«Qu'on lui lève son voile.»

On l'avait cousu en différents endroits, sans que je m'en aperçusse: et
l'on apporta encore bien de l'embarras et de la violence à une chose qui
n'en exigeait que parce qu'on y avait pourvu; il fallait que ce prêtre
me vît obsédée, possédée ou folle; cependant à force de tirer, le fil
manqua en quelques endroits, le voile ou mon habit se déchirèrent en
d'autres, et l'on me vit.

J'ai la figure intéressante; la profonde douleur l'avait altérée, mais
ne lui avait rien ôté de son caractère; j'ai un son de voix qui touche;
on sent que mon expression est celle de la vérité. Ces qualités réunies
firent une forte impression de pitié sur les jeunes acolytes de
l'archidiacre; pour lui, il ignorait ces sentiments; juste, mais peu
sensible, il était du nombre de ceux qui sont assez malheureusement nés
pour pratiquer la vertu, sans en éprouver la douceur; ils font le bien
par esprit d'ordre, comme ils raisonnent. Il prit la manche de son
étole, et me la posant sur la tête, il me dit:

«Soeur Suzanne, croyez-vous en Dieu père, fils et Saint-Esprit?»

Je répondis:

«J'y crois.

--Croyez-vous en notre mère sainte Église?

--J'y crois.

--Renoncez-vous à Satan et à ses oeuvres?»

Au lieu de répondre, je fis un mouvement subit en avant, je poussai un
grand cri, et le bout de son étole se sépara de ma tête. Il se troubla;
ses compagnons pâlirent; entre les soeurs, les unes s'enfuirent, et les
autres qui étaient dans leurs stalles, les quittèrent avec le plus grand
tumulte. Il fit signe qu'on se rapaisât; cependant il me regardait; il
s'attendait à quelque chose d'extraordinaire. Je le rassurai en lui
disant:

«Monsieur, ce n'est rien; c'est une de ces religieuses qui m'a piquée
vivement avec quelque chose de pointu;» et levant les yeux et les mains
au ciel, j'ajoutai en versant un torrent de larmes:

«C'est qu'on m'a blessée au moment où vous me demandiez si je renonçais
à Satan et à ses pompes, et je vois bien pourquoi...»

Toutes protestèrent par la bouche de la supérieure qu'on ne m'avait pas
touchée.

L'archidiacre me remit le bas de son étole sur la tête; les religieuses
allaient se rapprocher; mais il leur fit signe de s'éloigner, et il me
redemanda si je renonçais à Satan et à ses oeuvres; et je lui répondis
fermement:

«J'y renonce, j'y renonce.»

Il se fit apporter un christ et me le présenta à baiser; et je le baisai
sur les pieds, sur les mains et sur la plaie du côté.

Il m'ordonna de l'adorer à voix haute; je le posai à terre, et je dis à
genoux:

«Mon Dieu, mon sauveur, vous qui êtes mort sur la croix pour mes péchés
et pour tous ceux du genre humain, je vous adore, appliquez-moi le
mérite des tourments que vous avez soufferts; faites couler sur moi une
goutte du sang que vous avez répandu, et que je sois purifiée.
Pardonnez-moi, mon Dieu, comme je pardonne à tous mes ennemis...»

Il me dit ensuite:

«Faites un acte de foi...» et je le fis.

«Faites un acte d'amour...» et je le fis.

«Faites un acte d'espérance...» et je le fis.

«Faites un acte de charité...» et je le fis.

Je ne me souviens point en quels termes ils étaient conçus; mais je
pense qu'apparemment ils étaient pathétiques; car j'arrachai des
sanglots de quelques religieuses, les deux jeunes ecclésiastiques en
versèrent des larmes, et l'archidiacre étonné me demanda d'où j'avais
tiré les prières que je venais de réciter.

Je lui dis:

«Du fond de mon coeur; ce sont mes pensées et mes sentiments; j'en
atteste Dieu qui nous écoute partout, et qui est présent sur cet autel.
Je suis chrétienne, je suis innocente; si j'ai fait quelques fautes,
Dieu seul les connaît; et il n'y a que lui qui soit en droit de m'en
demander compte et de les punir...»

À ces mots, il jeta un regard terrible sur la supérieure.

Le reste de cette cérémonie, où la majesté de Dieu venait d'être
insultée, les choses les plus saintes profanées, et le ministre de
l'Église bafoué, s'acheva; et les religieuses se retirèrent, excepté la
supérieure, moi et les jeunes ecclésiastiques. L'archidiacre s'assit, et
tirant le mémoire qu'on lui avait présenté contre moi, il le lut à haute
voix, et m'interrogea sur les articles qu'il contenait.

«Pourquoi, me dit-il, ne vous confessez-vous point?

--C'est qu'on m'en empêche.

--Pourquoi n'approchez-vous point des sacrements?

--C'est qu'on m'en empêche.

--Pourquoi n'assistez-vous ni à la messe, ni aux offices divins?

«C'est qu'on m'en empêche.»

La supérieure voulut prendre la parole; il lui dit avec son ton:

«Madame, taisez-vous... Pourquoi sortez-vous la nuit de votre cellule?

--C'est qu'on m'a privée d'eau, de pot à l'eau et de tous les vaisseaux
nécessaires aux besoins de la nature.

--Pourquoi entend-on du bruit la nuit dans votre dortoir et dans votre
cellule?

--C'est qu'on s'occupe à m'ôter le repos.»

La supérieure voulut encore parler; il lui dit pour la seconde fois:

«Madame, je vous ai déjà dit de vous taire; vous répondrez quand je vous
interrogerai... Qu'est-ce qu'une religieuse qu'on a arrachée de vos
mains, et qu'on a trouvée renversée à terre dans le corridor?

--C'est la suite de l'horreur qu'on lui avait inspirée de moi.

--Est-elle votre amie?

--Non, monsieur.

--N'êtes-vous jamais entrée dans sa cellule?

--Jamais.

--Ne lui avez-vous jamais fait rien d'indécent, soit à elle, soit à
d'autres?

--Jamais.

--Pourquoi vous a-t-on liée?

--Je l'ignore.

--Pourquoi votre cellule ne ferme-t-elle pas?

--C'est que j'en ai brisé la serrure.

--Pourquoi l'avez-vous brisée?

--Pour ouvrir la porte et assister à l'office le jour de l'Ascension.

--Vous vous êtes donc montrée à l'église ce jour-là?

--Oui, monsieur...»

La supérieure dit:

«Monsieur, cela n'est pas vrai; toute la communauté...»

Je l'interrompis.

«Assurera que la porte du choeur était fermée; qu'elles m'ont trouvée
prosternée à cette porte, et que vous leur avez ordonné de marcher sur
moi, ce que quelques-unes ont fait; mais je leur pardonne et à vous,
madame, de l'avoir ordonné; je ne suis pas venue pour accuser personne,
mais pour me défendre.

--Pourquoi n'avez-vous ni rosaire, ni crucifix?

--C'est qu'on me les a ôtés.

--Où est votre bréviaire?

--On me l'a ôté.

--Comment priez-vous donc?

--Je fais ma prière de coeur et d'esprit, quoiqu'on m'ait défendu de
prier.

--Qui est-ce qui vous a fait cette défense?

--Madame...»

La supérieure allait encore parler.

«Madame, lui dit-il, est-il vrai ou faux que vous lui ayez défendu de
prier? Dites oui ou non.

--Je croyais, et j'avais raison de croire...

--Il ne s'agit pas de cela; lui avez-vous défendu de prier, oui ou non?

--Je lui ai défendu, mais...»

Elle allait continuer.

«Mais, reprit l'archidiacre, mais... Soeur Suzanne, pourquoi êtes-vous
pieds nus?

--C'est qu'on ne me fournit ni bas, ni souliers.

--Pourquoi votre linge et vos vêtements sont-ils dans cet état de
vétusté et de malpropreté?

--C'est qu'il y a plus de trois mois qu'on me refuse du linge, et que je
suis forcée de coucher avec mes vêtements.

--Pourquoi couchez-vous avec vos vêtements?

--C'est que je n'ai ni rideaux, ni matelas, ni couvertures, ni draps, ni
linge de nuit.

--Pourquoi n'en avez-vous point?

--C'est qu'on me les a ôtés.

--Êtes-vous nourrie?

--Je demande à l'être.

--Vous ne l'êtes donc pas?»

Je me tus; et il ajouta:

«Il est incroyable qu'on en ait usé avec vous si sévèrement, sans que
vous ayez commis quelque faute qui l'ait mérité.

--Ma faute est de n'être point appelée à l'état religieux, et de revenir
contre des voeux que je n'ai pas faits librement.

--C'est aux lois à décider cette affaire; et de quelque manière qu'elles
prononcent, il faut, en attendant, que vous remplissiez les devoirs de
la vie religieuse.

--Personne, monsieur, n'y est plus exact que moi.

--Il faut que vous jouissiez du sort de toutes vos compagnes.

--C'est tout ce que je demande.

--N'avez-vous à vous plaindre de personne?

--Non, monsieur, je vous l'ai dit; je ne suis point venue pour accuser,
mais pour me défendre.

--Allez.

--Monsieur, où faut-il que j'aille?

--Dans votre cellule.»

Je fis quelques pas, puis je revins, et je me prosternai aux pieds de la
supérieure et de l'archidiacre.

«Eh bien, me dit-il, qu'est-ce qu'il y a?»

Je lui dis, en lui montrant ma tête meurtrie en plusieurs endroits, mes
pieds ensanglantés, mes bras livides et sans chair, mon vêtement sale et
déchiré:

«Vous voyez!»

                   *       *       *       *       *

Je vous entends, vous, monsieur le marquis, et la plupart de ceux qui
liront ces mémoires: «Des horreurs si multipliées, si variées, si
continues! Une suite d'atrocités si recherchées dans les âmes
religieuses! Cela n'est pas vraisemblable,» diront-ils, dites-vous. Et
j'en conviens, mais cela est vrai, et puisse le ciel que j'atteste, me
juger dans toute sa rigueur et me condamner aux feux éternels, si j'ai
permis à la calomnie de ternir une de mes lignes de son ombre la plus
légère! Quoique j'aie longtemps éprouvé combien l'aversion d'une
supérieure était un violent aiguillon à la perversité naturelle, surtout
lorsque celle-ci pouvait se faire un mérite, s'applaudir et se vanter de
ses forfaits, le ressentiment ne m'empêchera point d'être juste. Plus
j'y réfléchis, plus je me persuade que ce qui m'arrive n'était point
encore arrivé, et n'arrivera peut-être jamais. Une fois (et plût à Dieu
que ce soit la première et la dernière!) il plut à la Providence, dont
les voies nous sont inconnues, de rassembler sur une seule infortunée
toute la masse de cruautés réparties, dans ses impénétrables décrets,
sur la multitude infinie de malheureuses qui l'avaient précédée dans un
cloître, et qui devaient lui succéder. J'ai souffert, j'ai beaucoup
souffert; mais le sort de mes persécutrices me paraît et m'a toujours
paru plus à plaindre que le mien. J'aimerais mieux, j'aurais mieux aimé
mourir que de quitter mon rôle, à la condition de prendre le leur. Mes
peines finiront, je l'espère de vos bontés; la mémoire, la honte et le
remords du crime leur resteront jusqu'à l'heure dernière. Elles
s'accusent déjà, n'en doutez pas; elles s'accuseront toute leur vie; et
la terreur descendra sous la tombe avec elles. Cependant, monsieur le
marquis, ma situation présente est déplorable, la vie m'est à charge; je
suis une femme, j'ai l'esprit faible comme celles de mon sexe; Dieu peut
m'abandonner; je ne me sens ni la force ni le courage de supporter
encore longtemps ce que j'ai supporté. Monsieur le marquis, craignez
qu'un fatal moment ne revienne; quand vous useriez vos yeux à pleurer
sur ma destinée; quand vous seriez déchiré de remords, je ne sortirais
pas pour cela de l'abîme où je serais tombée; il se fermerait à jamais
sur une désespérée.

                   *       *       *       *       *

«Allez,» me dit l'archidiacre.

Un des ecclésiastiques me donna la main pour me relever; et
l'archidiacre ajouta:

«Je vous ai interrogée, je vais interroger votre supérieure; et je ne
sortirai point d'ici que l'ordre n'y soit rétabli.»

Je me retirai. Je trouvai le reste de la maison en alarmes; toutes les
religieuses étaient sur le seuil de leurs cellules; elles se parlaient
d'un côté du corridor à l'autre; aussitôt que je parus, elles se
retirèrent, et il se fit un long bruit de portes qui se fermaient les
unes après les autres avec violence. Je rentrai dans ma cellule; je me
mis à genoux contre le mur, et je priai Dieu d'avoir égard à la
modération avec laquelle j'avais parlé à l'archidiacre, et de lui faire
connaître mon innocence et la vérité.

Je priais, lorsque l'archidiacre, ses deux compagnons et la supérieure
parurent dans ma cellule. Je vous ai dit que j'étais sans tapisserie,
sans chaise, sans prie-dieu, sans rideaux, sans matelas, sans
couvertures, sans draps, sans aucun vaisseau, sans porte qui fermât,
presque sans vitre entière à mes fenêtres. Je me levai; et l'archidiacre
s'arrêtant tout court et tournant des yeux d'indignation sur la
supérieure, lui dit:

«Eh bien! madame?»

Elle répondit:

«Je l'ignorais.

--Vous l'ignoriez? vous mentez! Avez-vous passé un jour sans entrer ici,
et n'en descendiez-vous pas quand vous êtes venue?... Soeur Suzanne,
parlez: madame n'est-elle pas entrée ici d'aujourd'hui?»

Je ne répondis rien; il n'insista pas; mais les jeunes ecclésiastiques
laissant tomber leurs bras, la tête baissée et les yeux comme fixés en
terre, décelaient assez leur peine et leur surprise. Ils sortirent tous;
et j'entendis l'archidiacre qui disait à la supérieure dans le corridor:

«Vous êtes indigne de vos fonctions; vous mériteriez d'être déposée.
J'en porterai mes plaintes à monseigneur. Que tout ce désordre soit
réparé avant que je sois sorti.»

Et continuant de marcher, et branlant sa tête, il ajoutait:

«Cela est horrible. Des chrétiennes! des religieuses! des créatures
humaines! cela est horrible.»

Depuis ce moment je n'entendis plus parler de rien; mais j'eus du linge,
d'autres vêtements, des rideaux, des draps, des couvertures, des
vaisseaux, mon bréviaire, mes livres de piété, mon rosaire, mon
crucifix, des vitres, en un mot, tout ce qui me rétablissait dans l'état
commun des religieuses; la liberté du parloir me fut aussi rendue, mais
seulement pour mes affaires.

Elles allaient mal. M. Manouri publia un premier mémoire qui fit peu de
sensation; il y avait trop d'esprit, pas assez de pathétique, presque
point de raisons. Il ne faut pas s'en prendre tout à fait à cet habile
avocat. Je ne voulais point absolument qu'il attaquât la réputation de
mes parents; je voulais qu'il ménageât l'état religieux et surtout la
maison où j'étais; je ne voulais pas qu'il peignît de couleurs trop
odieuses mes beaux-frères et mes soeurs. Je n'avais en ma faveur qu'une
première protestation, solennelle à la vérité, mais faite dans un autre
couvent, et nullement renouvelée depuis. Quand on donne des bornes si
étroites à ses défenses, et qu'on a affaire à des parties qui n'en
mettent aucune dans leur attaque, qui foulent aux pieds le juste et
l'injuste, qui avancent et nient avec la même impudence, et qui ne
rougissent ni des imputations, ni des soupçons, ni de la médisance, ni
de la calomnie, il est difficile de l'emporter, surtout à des tribunaux,
où l'habitude et l'ennui des affaires ne permettent presque pas qu'on
examine avec quelque scrupule les plus importantes; et où les
contestations de la nature de la mienne sont toujours regardées d'un
oeil défavorable par l'homme politique, qui craint que, sur le succès
d'une religieuse réclamant contre ses voeux, une infinité d'autres ne
soient engagées dans la même démarche: on sent secrètement que, si l'on
souffrait que les portes de ces prisons s'abattissent en faveur d'une
malheureuse, la foule s'y porterait et chercherait à les forcer. On
s'occupe à nous décourager et à nous résigner toutes à notre sort par le
désespoir de le changer. Il me semble pourtant que, dans un État bien
gouverné, ce devrait être le contraire: entrer difficilement en
religion, et en sortir facilement. Et pourquoi ne pas ajouter ce cas à
tant d'autres, où le moindre défaut de formalité anéantit une procédure,
même juste d'ailleurs? Les couvents sont-ils donc si essentiels à la
constitution d'un État? Jésus-Christ a-t-il institué des moines et des
religieuses? L'Église ne peut-elle absolument s'en passer? Quel besoin a
l'époux de tant de vierges folles? et l'espèce humaine de tant de
victimes? Ne sentira-t-on jamais la nécessité de rétrécir l'ouverture de
ces gouffres, où les races futures vont se perdre? Toutes les prières de
routine qui se font là, valent-elles une obole que la commisération
donne au pauvre? Dieu qui a créé l'homme sociable, approuve-t-il qu'il
se renferme? Dieu qui l'a créé si inconstant, si fragile, peut-il
autoriser la témérité de ses voeux? Ces voeux, qui heurtent la pente
générale de la nature, peuvent-ils jamais être bien observés que par
quelques créatures mal organisées, en qui les germes des passions sont
flétris, et qu'on rangerait à bon droit parmi les monstres, si nos
lumières nous permettaient de connaître aussi facilement et aussi bien
la structure intérieure de l'homme que sa forme extérieure? Toutes ces
cérémonies lugubres qu'on observe à la prise d'habit et à la profession,
quand on consacre un homme ou une femme à la vie monastique et au
malheur, suspendent-elles les fonctions animales? Au contraire ne se
réveillent-elles pas dans le silence, la contrainte et l'oisiveté avec
une violence inconnue aux gens du monde, qu'une foule de distractions
emporte? Où est-ce qu'on voit des têtes obsédées par des spectres impurs
qui les suivent et qui les agitent? Où est-ce qu'on voit cet ennui
profond, cette pâleur, cette maigreur, tous ces symptômes de la nature
qui languit et se consume? Où les nuits sont-elles troublées par des
gémissements, les jours trempés de larmes versées sans cause et
précédées d'une mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer? Où est-ce que
la nature, révoltée d'une contrainte pour laquelle elle n'est point
faite, brise les obstacles qu'on lui oppose, devient furieuse, jette
l'économie animale dans un désordre auquel il n'y a plus de remède? En
quel endroit le chagrin et l'humeur ont-ils anéanti toutes les qualités
sociales? Où est-ce qu'il n'y a ni père, ni frère, ni soeur, ni parent,
ni ami? Où est-ce que l'homme, ne se considérant que comme un être d'un
instant et qui passe, traite les liaisons les plus douces de ce monde,
comme un voyageur les objets qu'il rencontre, sans attachement? Où est
le séjour de la haine, du dégoût et des vapeurs? Où est le lieu de la
servitude et du despotisme? Où sont les haines qui ne s'éteignent point?
Où sont les passions couvées dans le silence? Où est le séjour de la
cruauté et de la curiosité? On ne sait pas l'histoire de ces asiles,
disait ensuite M. Manouri dans son plaidoyer, on ne la sait pas. Il
ajoutait dans un autre endroit: «Faire voeu de pauvreté, c'est s'engager
par serment à être paresseux et voleur; faire voeu de chasteté, c'est
promettre à Dieu l'infraction constante de la plus sage et de la plus
importante de ses lois; faire voeu d'obéissance, c'est renoncer à la
prérogative inaliénable de l'homme, la liberté. Si l'on observe ces
voeux, on est criminel; si on ne les observe pas, on est parjure. La vie
claustrale est d'un fanatique ou d'un hypocrite.»

Une fille demanda à ses parents la permission d'entrer parmi nous. Son
père lui dit qu'il y consentait, mais qu'il lui donnait trois ans pour y
penser. Cette loi parut dure à la jeune personne, pleine de ferveur;
cependant il fallut s'y soumettre. Sa vocation ne s'étant point
démentie, elle retourna à son père, et elle lui dit que les trois ans
étaient écoulés. «Voilà qui est bien, mon enfant, lui répondit-il; je
vous ai accordé trois ans pour vous éprouver, j'espère que vous voudrez
bien m'en accorder autant pour me résoudre...» Cela parut encore
beaucoup plus dur, et il y eut des larmes répandues; mais le père était
un homme ferme qui tint bon. Au bout de ces six années elle entra, elle
fit profession. C'était une bonne religieuse, simple, pieuse, exacte à
tous ses devoirs; mais il arriva que les directeurs abusèrent de sa
franchise, pour s'instruire au tribunal de la pénitence de ce qui se
passait dans la maison. Nos supérieures s'en doutèrent; elle fut
enfermée; privée des exercices de la religion; elle en devint folle: et
comment la tête résisterait-elle aux persécutions de cinquante personnes
qui s'occupent depuis le commencement du jour jusqu'à la fin à vous
tourmenter? Auparavant on avait tendu à sa mère un piége, qui marque
bien l'avarice des cloîtres. On inspira à la mère de cette recluse le
désir d'entrer dans la maison et de visiter la cellule de sa fille. Elle
s'adressa aux grands vicaires, qui lui accordèrent la permission qu'elle
sollicitait. Elle entra; elle courut à la cellule de son enfant; mais
quel fut son étonnement de n'y voir que les quatre murs tout nus! On en
avait tout enlevé. On se doutait bien que cette mère tendre et sensible
ne laisserait pas sa fille dans cet état; en effet, elle la remeubla, la
remit en vêtements et en linge, et protesta bien aux religieuses que
cette curiosité lui coûtait trop cher pour l'avoir une seconde fois; et
que trois ou quatre visites par an comme celle-là ruineraient ses frères
et ses soeurs... C'est là que l'ambition et le luxe sacrifient une
portion des familles pour faire à celle qui reste un sort plus
avantageux; c'est la sentine où l'on jette le rebut de la société.
Combien de mères comme la mienne expient un crime secret par un autre!

                   *       *       *       *       *

M. Manouri publia un second mémoire qui fit un peu plus d'effet. On
sollicita vivement; j'offris encore à mes soeurs de leur laisser la
possession entière et tranquille de la succession de mes parents. Il y
eut un moment où mon procès prit le tour le plus favorable, et où
j'espérai la liberté; je n'en fus que plus cruellement trompée; mon
affaire fut plaidée à l'audience et perdue. Toute la communauté en était
instruite, que je l'ignorais. C'était un mouvement, un tumulte, une
joie, de petits entretiens secrets, des allées, des venues chez la
supérieure, et des religieuses les unes chez les autres. J'étais toute
tremblante; je ne pouvais ni rester dans ma cellule, ni en sortir; pas
une amie entre les bras de qui j'allasse me jeter. Ô la cruelle matinée
que celle du jugement d'un grand procès! Je voulais prier, je ne pouvais
pas; je me mettais à genoux, je me recueillais, je commençais une
oraison, mais bientôt mon esprit était emporté malgré moi au milieu de
mes juges: je les voyais, j'entendais les avocats, je m'adressais à eux,
j'interrompais le mien, je trouvais ma cause mal défendue. Je ne
connaissais aucun des magistrats, cependant je m'en faisais des images
de toute espèce; les unes favorables, les autres sinistres, d'autres
indifférentes: j'étais dans une agitation, dans un trouble d'idées qui
ne se conçoit pas. Le bruit fit place à un profond silence; les
religieuses ne se parlaient plus; il me parut qu'elles avaient au choeur
la voix plus brillante qu'à l'ordinaire, du moins celles qui chantaient;
les autres ne chantaient point; au sortir de l'office elles se
retirèrent en silence. Je me persuadais que l'attente les inquiétait
autant que moi: mais l'après-midi, le bruit et le mouvement reprirent
subitement de tout côté; j'entendis des portes s'ouvrir, se refermer,
des religieuses aller et venir, le murmure de personnes qui se parlent
bas. Je mis l'oreille à ma serrure; mais il me parut qu'on se taisait en
passant, et qu'on marchait sur la pointe des pieds. Je pressentis que
j'avais perdu mon procès, je n'en doutai pas un instant. Je me mis à
tourner dans ma cellule sans parler; j'étouffais, je ne pouvais me
plaindre, je croisais mes bras sur ma tête, je m'appuyais le front
tantôt contre un mur, tantôt contre l'autre; je voulais me reposer sur
mon lit, mais j'en étais empêchée par un battement de coeur: il est sûr
que j'entendais battre mon coeur, et qu'il faisait soulever mon
vêtement. J'en étais là lorsqu'on me vint dire que l'on me demandait. Je
descendis, je n'osais avancer. Celle qui m'avait avertie était si gaie,
que je pensai que la nouvelle que l'on m'apportait ne pouvait être que
fort triste: j'allai pourtant. Arrivée à la porte du parloir, je
m'arrêtai tout court, et je me jetai dans le recoin des deux murs; je ne
pouvais me soutenir; cependant j'entrai. Il n'y avait personne;
j'attendis; on avait empêché celui qui m'avait fait appeler de paraître
avant moi; on se doutait bien que c'était un émissaire de mon avocat; on
voulait savoir ce qui se passerait entre nous; on s'était rassemblé pour
entendre. Lorsqu'il se montra, j'étais assise, la tête penchée sur mon
bras, et appuyée contre les barreaux de la grille.

«C'est de la part de M. Manouri, me dit-il.

--C'est, lui répondis-je, pour m'apprendre que j'ai perdu mon procès.

--Madame, je n'en sais rien; mais il m'a donné cette lettre; il avait
l'air affligé quand il m'en a chargé; et je suis venu à toute bride,
comme il me l'a recommandé.

--Donnez...»

Il me tendit la lettre, et je la pris sans me déplacer et sans le
regarder; je la posai sur mes genoux, et je demeurai comme j'étais.
Cependant cet homme me demanda: «N'y a-t-il point de réponse?

--Non, lui dis-je, allez.»

Il s'en alla; et je gardai la même place, ne pouvant me remuer ni me
résoudre à sortir.

Il n'est permis en couvent ni d'écrire, ni de recevoir des lettres sans
la permission de la supérieure; on lui remet et celles qu'on reçoit, et
celles qu'on écrit: il fallait donc lui porter la mienne. Je me mis en
chemin pour cela; je crus que je n'arriverais jamais: un patient, qui
sort du cachot pour aller entendre sa condamnation, ne marche ni plus
lentement, ni plus abattu. Cependant me voilà à sa porte. Les
religieuses m'examinaient de loin; elles ne voulaient rien perdre du
spectacle de ma douleur et de mon humiliation. Je frappai, on ouvrit. La
supérieure était avec quelques autres religieuses; je m'en aperçus au
bas de leurs robes, car je n'osai lever les yeux; je lui présentai ma
lettre d'une main vacillante; elle la prit, la lut et me la rendit. Je
m'en retournai dans ma cellule; je me jetai sur mon lit, ma lettre à
côté de moi, et j'y restai sans la lire, sans me lever pour aller dîner,
sans faire aucun mouvement jusqu'à l'office de l'après-midi. À trois
heures et demie, la cloche m'avertit de descendre. Il y avait déjà
quelques religieuses d'arrivées; la supérieure était à l'entrée du
choeur; elle m'arrêta, m'ordonna de me mettre à genoux en dehors; le
reste de la communauté entra, et la porte se ferma. Après l'office,
elles sortirent toutes; je les laissai passer; je me levai pour les
suivre la dernière: je commençai dès ce moment à me condamner à tout ce
qu'on voudrait: on venait de m'interdire l'église, je m'interdis de
moi-même le réfectoire et la récréation. J'envisageais ma condition de
tous les côtés, et je ne voyais de ressource que dans le besoin de mes
talents et dans ma soumission. Je me serais contentée de l'espèce
d'oubli où l'on me laissa durant plusieurs jours. J'eus quelques
visites, mais celle de M. Manouri fut la seule qu'on me permit de
recevoir. Je le trouvai, en entrant au parloir, précisément comme
j'étais quand je reçus son émissaire, la tête posée sur les bras, et les
bras appuyés contre la grille. Je le reconnus, je ne lui dis rien. Il
n'osait ni me regarder, ni me parler.

«Madame, me dit-il, sans se déranger, je vous ai écrit; vous avez lu ma
lettre?

--Je l'ai reçue, mais je ne l'ai pas lue.

--Vous ignorez donc...

--Non, monsieur, je n'ignore rien, j'ai deviné mon sort, et j'y suis
résignée.

--Comment en use-t-on avec vous?

--On ne songe pas encore à moi; mais le passé m'apprend ce que l'avenir
me prépare. Je n'ai qu'une consolation, c'est que, privée de l'espérance
qui me soutenait, il est impossible que je souffre autant que j'ai déjà
souffert; je mourrai. La faute que j'ai commise n'est pas de celles
qu'on pardonne en religion. Je ne demande point à Dieu d'amollir le
coeur de celles à la discrétion desquelles il lui plaît de m'abandonner,
mais de m'accorder la force de souffrir, de me sauver du désespoir, et
de m'appeler à lui promptement.

--Madame, me dit-il en pleurant, vous auriez été ma propre soeur que je
n'aurais pas mieux fait...»

Cet homme a le coeur sensible.

«Madame, ajouta-t-il, si je puis vous être utile à quelque chose,
disposez de moi. Je verrai le premier président, j'en suis considéré; je
verrai les grands vicaires et l'archevêque.

--Monsieur, ne voyez personne, tout est fini.

--Mais si l'on pouvait vous faire changer de maison?

--Il y a trop d'obstacles.

--Mais quels sont donc ces obstacles?

--Une permission difficile à obtenir, une dot nouvelle à faire ou
l'ancienne à retirer de cette maison; et puis, que trouverai-je dans un
autre couvent? Mon coeur inflexible, des supérieures impitoyables, des
religieuses qui ne seront pas meilleures qu'ici, les mêmes devoirs, les
mêmes peines. Il vaut mieux que j'achève ici mes jours; ils y seront
plus courts.

--Mais, madame, vous avez intéressé beaucoup d'honnêtes gens, la plupart
sont opulents: on ne vous arrêtera pas ici, quand vous sortirez sans
rien emporter.

--Je le crois.

--Une religieuse qui sort ou qui meurt, augmente le bien-être de celles
qui restent.

--Mais ces honnêtes gens, ces gens opulents ne pensent plus à moi, et
vous les trouverez bien froids lorsqu'il s'agira de me doter à leurs
dépens. Pourquoi voulez-vous qu'il soit plus facile aux gens du monde de
tirer du cloître une religieuse sans vocation, qu'aux personnes pieuses
d'y en faire entrer une bien appelée? Dote-t-on facilement ces
dernières? Eh! monsieur, tout le monde s'est retiré depuis la perte de
mon procès; je ne vois plus personne.

--Madame, chargez-moi seulement de cette affaire; j'y serai plus
heureux.

--Je ne demande rien, je n'espère rien, je ne m'oppose à rien, le seul
ressort qui me restait est brisé. Si je pouvais seulement me promettre
que Dieu me changeât, et que les qualités de l'état religieux
succédassent dans mon âme à l'espérance de le quitter, que j'ai
perdue... Mais cela ne se peut; ce vêtement s'est attaché à ma peau, à
mes os, et ne m'en gêne que davantage. Ah! quel sort! être religieuse à
jamais, et sentir qu'on ne sera jamais que mauvaise religieuse! passer
toute sa vie à se frapper la tête contre les barreaux de sa prison!»

En cet endroit je me mis à pousser des cris; je voulais les étouffer,
mais je ne pouvais. M. Manouri, surpris de ce mouvement, me dit:

«Madame, oserais-je vous faire une question?

--Faites, monsieur.

--Une douleur aussi violente n'aurait-elle pas quelque motif secret?

--Non, monsieur. Je hais la vie solitaire, je sens là que je la hais, je
sens que je la haïrai toujours. Je ne saurais m'assujettir à toutes les
misères qui remplissent la journée d'une recluse: c'est un tissu de
puérilités que je méprise; j'y serais faite, si j'avais pu m'y faire;
j'ai cherché cent fois à m'en imposer, à me briser là-dessus; je ne
saurais. J'ai envié, j'ai demandé à Dieu l'heureuse imbécillité d'esprit
de mes compagnes; je ne l'ai point obtenue, il ne me l'accordera pas. Je
fais tout mal, je dis tout de travers, le défaut de vocation perce dans
toutes mes actions, on le voit; j'insulte à tout moment à la vie
monastique; on appelle orgueil mon inaptitude; on s'occupe à m'humilier;
les fautes et les punitions se multiplient à l'infini, et les journées
se passent à mesurer des yeux la hauteur des murs.

--Madame, je ne saurais les abattre, mais je puis autre chose.

--Monsieur, ne tentez rien.

--Il faut changer de maison, je m'en occuperai. Je viendrai vous revoir;
j'espère qu'on ne vous cèlera pas; vous aurez incessamment de mes
nouvelles. Soyez sûre que, si vous y consentez, je réussirai à vous
tirer d'ici. Si l'on en usait trop sévèrement avec vous, ne me le
laissez pas ignorer.»

Il était tard quand M. Manouri s'en alla. Je retournai dans ma cellule.
L'office du soir ne tarda pas à sonner: j'arrivai des premières; je
laissai passer les religieuses, et je me tins pour dit qu'il fallait
demeurer à la porte; en effet, la supérieure la ferma sur moi. Le soir,
à souper, elle me fit signe en entrant de m'asseoir à terre au milieu du
réfectoire; j'obéis, et l'on ne me servit que du pain et de l'eau; j'en
mangeai un peu, que j'arrosai de quelques larmes. Le lendemain on tint
conseil; toute la communauté fut appelée à mon jugement; et l'on me
condamna à être privée de récréation, à entendre pendant un mois
l'office à la porte du choeur, à manger à terre au milieu du réfectoire,
à faire amende honorable trois jours de suite, à renouveler ma prise
d'habit et mes voeux, à prendre le cilice, à jeûner de deux jours l'un,
et à me macérer après l'office du soir tous les vendredis. J'étais à
genoux, le voile baissé, tandis que cette sentence m'était prononcée.

Dès le lendemain, la supérieure vint dans ma cellule avec une religieuse
qui portait sur son bras un cilice et cette robe d'étoffe grossière dont
on m'avait revêtue lorsque je fus conduite dans le cachot. J'entendis ce
que cela signifiait; je me déshabillai, ou plutôt on m'arracha mon
voile, on me dépouilla; et je pris cette robe. J'avais la tête nue, les
pieds nus, mes longs cheveux tombaient sur mes épaules; et tout mon
vêtement se réduisait à ce cilice que l'on me donna, à une chemise
très-dure, et à cette longue robe qui me prenait sous le cou et qui me
descendait jusqu'aux pieds. Ce fut ainsi que je restai vêtue pendant la
journée, et que je comparus à tous les exercices.

Le soir, lorsque je fus retirée dans ma cellule, j'entendis qu'on s'en
approchait en chantant les litanies; c'était toute la maison rangée sur
deux lignes. On entra, je me présentai; on me passa une corde au cou; on
me mit dans la main une torche allumée et une discipline dans l'autre.
Une religieuse prit la corde par un bout, me tira entre les deux lignes,
et la procession prit son chemin vers un petit oratoire intérieur
consacré à sainte Marie: on était venu en chantant à voix basse, on s'en
retourna en silence. Quand je fus arrivée à ce petit oratoire, qui était
éclairé de deux lumières, on m'ordonna de demander pardon à Dieu et à la
communauté du scandale que j'avais donné; la religieuse qui me
conduisait me disait tout bas ce qu'il fallait que je répétasse, et je
le répétai mot à mot. Après cela on m'ôta la corde, on me déshabilla
jusqu'à la ceinture, on me prit mes cheveux qui étaient épars sur mes
épaules, on les rejeta sur un des côtés de mon cou, on me mit dans la
main droite la discipline que je portais de la main gauche, et l'on
commença le _Miserere_. Je compris ce que l'on attendait de moi, et je
l'exécutai. Le _Miserere_ fini, la supérieure me fit une courte
exhortation; on éteignit les lumières, les religieuses se retirèrent, et
je me rhabillai.

Quand je fus rentrée dans ma cellule, je sentis des douleurs violentes
aux pieds; j'y regardai; ils étaient tout ensanglantés des coupures de
morceaux de verre que l'on avait eu la méchanceté de répandre sur mon
chemin.

Je fis amende honorable de la même manière, les deux jours suivants;
seulement le dernier, on ajouta un psaume au _Miserere_.

Le quatrième jour, on me rendit l'habit de religieuse, à peu près avec
la même cérémonie qu'on le prend à cette solennité quand elle est
publique.

Le cinquième, je renouvelai mes voeux. J'accomplis pendant un mois le
reste de la pénitence qu'on m'avait imposée, après quoi je rentrai à peu
près dans l'ordre commun de la communauté: je repris ma place au choeur
et au réfectoire, et je vaquai à mon tour aux différentes fonctions de
la maison. Mais quelle fut ma surprise, lorsque je tournai les yeux sur
cette jeune amie qui s'intéressait à mon sort! elle me parut presque
aussi changée que moi; elle était d'une maigreur à effrayer; elle avait
sur son visage la pâleur de la mort, les lèvres blanches et les yeux
presque éteints.

«Soeur Ursule, lui dis-je tout bas, qu'avez-vous?--Ce que j'ai! me
répondit-elle; je vous aime, et vous me le demandez! il était temps que
votre supplice finît, j'en serais morte.»

Si, les deux derniers jours de mon amende honorable, je n'avais pas eu
les pieds blessés, c'était elle qui avait eu l'attention de balayer
furtivement les corridors, et de rejeter à droite et à gauche les
morceaux de verre. Les jours où j'étais condamnée à jeûner au pain et à
l'eau, elle se privait d'une partie de sa portion qu'elle enveloppait
d'un linge blanc, et qu'elle jetait dans ma cellule. On avait tiré au
sort la religieuse qui me conduirait par la corde, et le sort était
tombé sur elle; elle eut la fermeté d'aller trouver la supérieure, et de
lui protester qu'elle se résoudrait plutôt à mourir qu'à cette infâme et
cruelle fonction. Heureusement cette jeune fille était d'une famille
considérée; elle jouissait d'une pension forte qu'elle employait au gré
de la supérieure; et elle trouva, pour quelques livres de sucre et de
café, une religieuse qui prit sa place. Je n'oserais penser que la main
de Dieu se soit appesantie sur cette indigne; elle est devenue folle, et
elle est enfermée; mais la supérieure vit, gouverne, tourmente et se
porte bien.

Il était impossible que ma santé résistât à de si longues et de si dures
épreuves; je tombai malade. Ce fut dans cette circonstance que la soeur
Ursule montra bien toute l'amitié qu'elle avait pour moi; je lui dois la
vie. Ce n'était pas un bien qu'elle me conservait, elle me le disait
quelquefois elle-même: cependant il n'y avait sorte de services qu'elle
ne me rendît les jours qu'elle était d'infirmerie; les autres jours je
n'étais pas négligée, grâce à l'intérêt qu'elle prenait à moi, et aux
petites récompenses qu'elle distribuait à celles qui me veillaient,
selon que j'en avais été plus ou moins satisfaite. Elle avait demandé à
me garder la nuit, et la supérieure le lui avait refusé, sous prétexte
qu'elle était trop délicate pour suffire à cette fatigue: ce fut un
véritable chagrin pour elle. Tous ses soins n'empêchèrent point les
progrès du mal; je fus réduite à toute extrémité; je reçus les derniers
sacrements. Quelques moments auparavant je demandai à voir la communauté
assemblée, ce qui me fut accordé. Les religieuses entourèrent mon lit,
la supérieure était au milieu d'elles; ma jeune amie occupait mon
chevet, et me tenait une main qu'elle arrosait de ses larmes. On présuma
que j'avais quelque chose à dire, on me souleva, et l'on me soutint sur
mon séant à l'aide de deux oreillers. Alors, m'adressant à la
supérieure, je la priai de m'accorder sa bénédiction et l'oubli des
fautes que j'avais commises; je demandai pardon à toutes mes compagnes
du scandale que je leur avais donné. J'avais fait apporter à côté de moi
une infinité de bagatelles, ou qui paraient ma cellule, ou qui étaient à
mon usage particulier, et je priai la supérieure de me permettre d'en
disposer; elle y consentit, et je les donnai à celles qui lui avaient
servi de satellites lorsqu'on m'avait jetée dans le cachot. Je fis
approcher la religieuse qui m'avait conduite par la corde le jour de mon
amende honorable, et je lui dis en l'embrassant et en lui présentant mon
rosaire et mon christ: «Chère soeur, souvenez-vous de moi dans vos
prières, et soyez sûre que je ne vous oublierai pas devant Dieu...» Et
pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas prise dans ce moment? J'allais à lui sans
inquiétude. C'est un si grand bonheur! et qui est-ce qui peut se le
promettre deux fois? qui sait ce que je serai au dernier moment? il faut
pourtant que j'y vienne. Puisse Dieu renouveler encore mes peines, et me
l'accorder aussi tranquille que je l'avais! Je voyais les cieux ouverts,
et ils l'étaient, sans doute; car la conscience alors ne trompe pas, et
elle me promettait une félicité éternelle.

Après avoir été administrée, je tombai dans une espèce de léthargie; on
désespéra de moi pendant toute cette nuit. On venait de temps en temps
me tâter le pouls; je sentais des mains se promener sur mon visage, et
j'entendais différentes voix qui disaient, comme dans le lointain: «Il
remonte... Son nez est froid... Elle n'ira pas à demain... Le rosaire et
le christ vous resteront...» Et une autre voix courroucée qui disait:
«Éloignez-vous, éloignez-vous; laissez-la mourir en paix; ne l'avez-vous
pas assez tourmentée?...» Ce fut un moment bien doux pour moi, lorsque
je sortis de cette crise, et que je rouvris les yeux, de me trouver
entre les bras de mon amie. Elle ne m'avait point quittée; elle avait
passé la nuit à me secourir, à répéter les prières des agonisants, à me
faire baiser le christ et à l'approcher de ses lèvres, après l'avoir
séparé des miennes. Elle crut, en me voyant ouvrir de grands yeux et
pousser un profond soupir, que c'était le dernier; et elle se mit à
jeter des cris et à m'appeler son amie; à dire: «Mon Dieu, ayez pitié
d'elle et de moi! Mon Dieu, recevez son âme! Chère amie! quand vous
serez devant Dieu, ressouvenez-vous de soeur Ursule...» Je la regardai
en souriant tristement, en versant une larme et en lui serrant la main.

M. Bouvard[15] arriva dans ce moment; c'est le médecin de la maison; cet
homme est habile, à ce qu'on dit, mais il est despote, orgueilleux et
dur. Il écarta mon amie avec violence; il me tâta le pouls et la peau;
il était accompagné de la supérieure et de ses favorites. Il fit
quelques questions monosyllabiques sur ce qui s'était passé; il
répondit: «Elle s'en tirera.» Et regardant la supérieure, à qui ce mot
ne plaisait pas: «Oui, madame, lui dit-il, elle s'en tirera; la peau est
bonne, la fièvre est tombée, et la vie commence à poindre dans les
yeux.»

À chacun de ces mots, la joie se déployait sur le visage de mon amie; et
sur celui de la supérieure et de ses compagnes je ne sais quoi de
chagrin que la contrainte dissimulait mal.

«Monsieur, lui dis-je, je ne demande pas à vivre.

--Tant pis,» me répondit-il; puis il ordonna quelque chose, et sortit.
On dit que pendant ma léthargie, j'avais dit plusieurs fois: «Chère
mère, je vais donc vous joindre! je vous dirai tout.» C'était
apparemment à mon ancienne supérieure que je m'adressais, je n'en doute
pas. Je ne donnai son portrait à personne, je désirais de l'emporter
avec moi sous la tombe.

Le pronostic de M. Bouvard se vérifia; la fièvre diminua, des sueurs
abondantes achevèrent de l'emporter; et l'on ne douta plus de ma
guérison: je guéris en effet, mais j'eus une convalescence très-longue.
Il était dit que je souffrirais dans cette maison toutes les peines
qu'il est possible d'éprouver. Il y avait eu de la malignité dans ma
maladie; la soeur Ursule ne m'avait presque point quittée. Lorsque je
commençais à prendre des forces, les siennes se perdirent, ses
digestions se dérangèrent, elle était attaquée l'après-midi de
défaillances qui duraient quelquefois un quart d'heure: dans cet état,
elle était comme morte, sa vue s'éteignait, une sueur froide lui
couvrait le front, et se ramassait en gouttes qui coulaient le long de
ses joues; ses bras, sans mouvement, pendaient à ses côtés. On ne la
soulageait un peu qu'en la délaçant, et qu'en relâchant ses vêtements.
Quand elle revenait de cet évanouissement, sa première idée était de me
chercher à ses côtés, et elle m'y trouvait toujours; quelquefois même,
lorsqu'il lui restait un peu de sentiment et de connaissance, elle
promenait sa main autour d'elle sans ouvrir les yeux. Cette action était
si peu équivoque, que quelques religieuses s'étant offertes à cette main
qui tâtonnait, et n'en étant pas reconnues, parce qu'alors elle
retombait sans mouvement, elles me disaient: «Soeur Suzanne, c'est à
vous qu'elle en veut, approchez-vous donc...» Je me jetais à ses genoux,
j'attirais sa main sur mon front, et elle y demeurait posée jusqu'à la
fin de son évanouissement; quand il était fini, elle me disait: «Eh
bien! soeur Suzanne, c'est moi qui m'en irai, et c'est vous qui
resterez; c'est moi qui la reverrai la première, je lui parlerai de
vous, elle ne m'entendra pas sans pleurer. S'il y a des larmes amères,
il en est aussi de bien douces, et si l'on aime là-haut, pourquoi n'y
pleurerait-on pas?» Alors elle penchait sa tête sur mon cou; elle en
répandait avec abondance, et elle ajoutait: «Adieu, Soeur Suzanne;
adieu, mon amie; qui est-ce qui partagera vos peines quand je n'y serai
plus? Qui est-ce qui...? Ah! chère amie, que je vous plains! Je m'en
vais, je le sens, je m'en vais. Si vous étiez heureuse, combien j'aurais
de regret à mourir!»

Son état m'effrayait. Je parlai à la supérieure. Je voulais qu'on la mît
à l'infirmerie, qu'on la dispensât des offices et des autres exercices
pénibles de la maison, qu'on appelât un médecin; mais on me répondit
toujours que ce n'était rien, que ces défaillances se passeraient toutes
seules; et la chère soeur Ursule ne demandait pas mieux que de
satisfaire à ses devoirs et à suivre la vie commune. Un jour, après les
matines, auxquelles elle avait assisté, elle ne parut point. Je pensai
qu'elle était bien mal; l'office du matin fini, je volai chez elle, je
la trouvai couchée sur son lit tout habillée; elle me dit: «Vous voilà,
chère amie? Je me doutais que vous ne tarderiez pas à venir, et je vous
attendais. Écoutez-moi. Que j'avais d'impatience que vous vinssiez! Ma
défaillance a été si forte et si longue, que j'ai cru que j'y resterais
et que je ne vous reverrais plus. Tenez, voilà la clef de mon oratoire,
vous en ouvrirez l'armoire, vous enlèverez une petite planche qui sépare
en deux parties le tiroir d'en bas; vous trouverez derrière cette
planche un paquet de papiers; je n'ai jamais pu me résoudre à m'en
séparer, quelque danger que je courusse à les garder, et quelque douleur
que je ressentisse à les lire; hélas! ils sont presque effacés de mes
larmes: quand je ne serai plus, vous les brûlerez...»

Elle était si faible et si oppressée, qu'elle ne put prononcer de suite
deux mots de ce discours; elle s'arrêtait presque à chaque syllabe, et
puis elle parlait si bas, que j'avais peine à l'entendre, quoique mon
oreille fût presque collée sur sa bouche. Je pris la clef, je lui
montrai du doigt l'oratoire, et elle me fit signe de la tête que oui;
ensuite, pressentant que j'allais la perdre, et persuadée que sa maladie
était une suite ou de la mienne, ou de la peine qu'elle avait prise, ou
des soins qu'elle m'avait donnés, je me mis à pleurer et à me désoler de
toute ma force. Je lui baisai le front, les yeux, le visage, les mains;
je lui demandai pardon: cependant elle était comme distraite, elle ne
m'entendait pas; et une de ses mains se reposait sur mon visage et me
caressait; je crois qu'elle ne me voyait plus, peut-être même me
croyait-elle sortie, car elle m'appela.

«Soeur Suzanne?»

Je lui dis: «Me voilà.

--Quelle heure est-il?

--Il est onze heures et demie.

--Onze heures et demie! Allez-vous-en dîner; allez, vous reviendrez tout
de suite...»

Le dîner sonna, il fallut la quitter. Quand je fus à la porte elle me
rappela; je revins; elle fit un effort pour me présenter ses joues; je
les baisai: elle me prit la main, elle me la tenait serrée; il semblait
qu'elle ne voulait pas, qu'elle ne pouvait me quitter: «cependant il le
faut, dit-elle en me lâchant, Dieu le veut; adieu, soeur Suzanne.
Donnez-moi mon crucifix...» Je le lui mis entre les mains, et je m'en
allai.

On était sur le point de sortir de table. Je m'adressai à la supérieure,
je lui parlai, en présence de toutes les religieuses, du danger de la
soeur Ursule, je la pressai d'en juger par elle-même. «Eh bien!
dit-elle, il faut la voir.» Elle y monta, accompagnée de quelques
autres; je les suivis: elles entrèrent dans sa cellule; la pauvre soeur
n'était plus; elle était étendue sur son lit, toute vêtue, la tête
inclinée sur son oreiller, la bouche entr'ouverte, les yeux fermés, et
le christ entre ses mains. La supérieure la regarda froidement, et dit:
«Elle est morte. Qui l'aurait crue si proche de sa fin? C'était une
excellente fille: qu'on aille sonner pour elle, et qu'on l'ensevelisse.»

Je restai seule à son chevet. Je ne saurais vous peindre ma douleur;
cependant j'enviais son sort. Je m'approchai d'elle, je lui donnai des
larmes, je la baisai plusieurs fois, et je tirai le drap sur son visage,
dont les traits commençaient à s'altérer; ensuite je songeai à exécuter
ce qu'elle m'avait recommandé. Pour n'être pas interrompue dans cette
occupation, j'attendis que tout le monde fût à l'office: j'ouvris
l'oratoire, j'abattis la planche et je trouvai un rouleau de papiers
assez considérable que je brûlai dès le soir. Cette jeune fille avait
toujours été mélancolique; et je n'ai pas mémoire de l'avoir vue
sourire, excepté une fois dans sa maladie.

Me voilà donc seule dans cette maison, dans le monde; car je ne
connaissais pas un être qui s'intéressât à moi. Je n'avais plus entendu
parler de l'avocat Manouri; je présumais, ou qu'il avait été rebuté par
les difficultés; ou que, distrait par des amusements ou par ses
occupations, les offres de services qu'il m'avait faites étaient bien
loin de sa mémoire, et je ne lui en savais pas très-mauvais gré: j'ai le
caractère porté à l'indulgence; je puis tout pardonner aux hommes,
excepté l'injustice, l'ingratitude et l'inhumanité. J'excusais donc
l'avocat Manouri tant que je pouvais, et tous ces gens du monde qui
avaient montré tant de vivacité dans le cours de mon procès, et pour qui
je n'existais plus; et vous-même, monsieur le marquis, lorsque nos
supérieurs ecclésiastiques firent une visite dans la maison.

Ils entrent, ils parcourent les cellules, ils interrogent les
religieuses, ils se font rendre compte de l'administration temporelle et
spirituelle; et, selon l'esprit qu'ils apportent à leurs fonctions, ils
réparent ou ils augmentent le désordre. Je revis donc l'honnête et dur
M. Hébert, avec ses deux jeunes et compatissants acolytes. Ils se
rappelèrent apparemment l'état déplorable où j'avais autrefois comparu
devant eux; leurs yeux s'humectèrent; et je remarquai sur leur visage
l'attendrissement et la joie. M. Hébert s'assit, et me fit asseoir
vis-à-vis de lui; ses deux compagnons se tinrent debout derrière sa
chaise; leurs regards étaient attachés sur moi. M. Hébert me dit:

«Eh bien! Suzanne, comment en use-t-on à présent avec vous?»

Je lui répondis: «Monsieur, on m'oublie.

--Tant mieux.

--Et c'est aussi tout ce que je souhaite: mais j'aurais une grâce
importante à vous demander; c'est d'appeler ici ma mère supérieure.

--Et pourquoi?

--C'est que, s'il arrive que l'on vous fasse quelque plainte d'elle,
elle ne manquera de m'en accuser.

--J'entends; mais dites-moi toujours ce que vous en savez.

--Monsieur, je vous supplie de la faire appeler, et qu'elle entende
elle-même vos questions et mes réponses.

--Dites toujours.

--Monsieur, vous m'allez perdre.

--Non, ne craignez rien; de ce jour vous n'êtes plus sous son autorité;
avant la fin de la semaine vous serez transférée à Sainte-Eutrope, près
d'Arpajon. Vous avez un bon ami.

--Un bon ami, monsieur! je ne m'en connais point.

--C'est votre avocat.

--M. Manouri?

--Lui-même.

--Je ne croyais pas qu'il se souvînt encore de moi.

--Il a vu vos soeurs; il a vu M. l'archevêque, le premier président,
toutes les personnes connues par leur piété; il vous a fait une dot dans
la maison que je viens de vous nommer; et vous n'avez plus qu'un moment
à rester ici. Ainsi, si vous avez connaissance de quelque désordre, vous
pouvez m'en instruire sans vous compromettre; et je vous l'ordonne par
la sainte obéissance.

--Je n'en connais point.

--Quoi! on a gardé quelque mesure avec vous depuis la perte de votre
procès?

--On a cru, et l'on a dû croire que j'avais commis une faute en revenant
contre mes voeux; et l'on m'en a fait demander pardon à Dieu.

--Mais ce sont les circonstances de ce pardon que je voudrais savoir...»

Et en disant ces mots il secouait la tête, il fronçait les sourcils; et
je conçus qu'il ne tenait qu'à moi de renvoyer à la supérieure une
partie des coups de discipline qu'elle m'avait fait donner; mais ce
n'était pas mon dessein. L'archidiacre vit bien qu'il ne saurait rien de
moi, et il sortit en me recommandant le secret sur ce qu'il m'avait
confié de ma translation à Sainte-Eutrope d'Arpajon.

Comme le bonhomme Hébert marchait seul dans le corridor, ses deux
compagnons se retournèrent, et me saluèrent d'un air très-affectueux et
très-doux. Je ne sais qui ils sont: mais Dieu veuille leur conserver ce
caractère tendre et miséricordieux qui est si rare dans leur état, et
qui convient si fort aux dépositaires de la faiblesse de l'homme et aux
intercesseurs de la miséricorde de Dieu. Je croyais M. Hébert occupé à
consoler, à interroger ou à réprimander quelque autre religieuse,
lorsqu'il rentra dans ma cellule. Il me dit:

«D'où connaissez-vous M. Manouri?

--Par mon procès.

--Qui est-ce qui vous l'a donné?

--C'est madame la présidente.

--Il a fallu que vous conférassiez souvent avec lui dans le cours de
votre affaire?

--Non, monsieur, je l'ai peu vu.

--Comment l'avez-vous instruit?

--Par quelques mémoires écrits de ma main.

--Vous avez des copies de ces mémoires?

--Non, monsieur.

--Qui est-ce qui lui remettait ces mémoires?

--Madame la présidente.

--Et d'où la connaissiez-vous?

--Je la connaissais par la soeur Ursule, mon amie et sa parente.

--Vous avez vu M. Manouri depuis la perte de votre procès?

--Une fois.

--C'est bien peu. Il ne vous a point écrit?

--Non, monsieur.

--Vous ne lui avez point écrit?

--Non, monsieur.

--Il vous apprendra sans doute ce qu'il a fait pour vous. Je vous
ordonne de ne le point voir au parloir; et s'il vous écrit, soit
directement, soit indirectement, de m'envoyer sa lettre sans l'ouvrir;
entendez-vous, sans l'ouvrir.

--Oui, monsieur; et je vous obéirai...»

Soit que la méfiance de M. Hébert me regardât, ou mon bienfaiteur, j'en
fus blessée.

M. Manouri vint à Longchamp dans la soirée même: je tins parole à
l'archidiacre; je refusai de lui parler. Le lendemain il m'écrivit par
son émissaire; je reçus sa lettre et je l'envoyai, sans l'ouvrir, à M.
Hébert. C'était le mardi, autant qu'il m'en souvient. J'attendais
toujours avec impatience l'effet de la promesse de l'archidiacre et des
mouvements de M. Manouri. Le mercredi, le jeudi, le vendredi se
passèrent sans que j'entendisse parler de rien. Combien ces journées me
parurent longues! Je tremblais qu'il ne fût survenu quelque obstacle qui
eût tout dérangé. Je ne recouvrais pas ma liberté, mais je changeais de
prison; et c'est quelque chose. Un premier événement heureux fait germer
en nous l'espérance d'un second; et c'est peut-être là l'origine du
proverbe qu'un _bonheur ne vient point sans un autre_.

Je connaissais les compagnes que je quittais, et je n'avais pas de peine
à supposer que je gagnerais quelque chose à vivre avec d'autres
prisonnières; quelles qu'elles fussent, elles ne pouvaient être ni plus
méchantes, ni plus malintentionnées. Le samedi matin, sur les neuf
heures, il se fit un grand mouvement dans la maison; il faut bien peu de
chose pour mettre des têtes de religieuses en l'air. On allait, on
venait, on se parlait bas; les portes des dortoirs s'ouvraient et se
fermaient; c'est, comme vous l'avez pu voir jusqu'ici, le signal des
révolutions monastiques. J'étais seule dans ma cellule; le coeur me
battait. J'écoutais à la porte, je regardais par ma fenêtre, je me
démenais sans savoir ce que je faisais; je me disais à moi-même en
tressaillant de joie: «C'est moi qu'on vient chercher; tout à l'heure je
n'y serai plus...» et je ne me trompais pas.

Deux figures inconnues se présentèrent à moi; c'étaient une religieuse
et la tourière d'Arpajon: elles m'instruisirent en un mot du sujet de
leur visite. Je pris tumultueusement le petit butin qui m'appartenait;
je le jetai pêle-mêle dans le tablier de la tourière, qui le mit en
paquets. Je ne demandai point à voir la supérieure; la soeur Ursule
n'était plus; je ne quittais personne. Je descends; on m'ouvre les
portes, après avoir visité ce que j'emportais; je monte dans un
carrosse, et me voilà partie.

L'archidiacre et ses deux jeunes ecclésiastiques, madame la présidente
de *** et M. Manouri, s'étaient rassemblés chez la supérieure, où on les
avertit de ma sortie. Chemin faisant, la religieuse m'instruisit de la
maison; et la tourière ajoutait pour refrain à chaque phrase de l'éloge
qu'on m'en faisait: «C'est la pure vérité...» Elle se félicitait du
choix qu'on avait fait d'elle pour aller me prendre, et voulait être mon
amie; en conséquence elle me confia quelques secrets, et me donna
quelques conseils sur ma conduite; ces conseils étaient apparemment à
son usage; mais ils ne pouvaient être au mien. Je ne sais si vous avez
vu le couvent d'Arpajon; c'est un bâtiment carré, dont un des côtés
regarde sur le grand chemin, et l'autre sur la campagne et les jardins.
Il y avait à chaque fenêtre de la première façade une, deux, ou trois
religieuses; cette seule circonstance m'en apprit, sur l'ordre qui
régnait dans la maison, plus que tout ce que la religieuse et sa
compagne ne m'en avaient dit. On connaissait apparemment la voiture où
nous étions; car en un clin d'oeil toutes ces têtes voilées disparurent;
et j'arrivai à la porte de ma nouvelle prison. La supérieure vint
au-devant de moi, les bras ouverts, m'embrassa, me prit par la main et
me conduisit dans la salle de la communauté, où quelques religieuses
m'avaient devancée, et où d'autres accoururent.

                   *       *       *       *       *

Cette supérieure s'appelle madame ***. Je ne saurais me refuser à
l'envie de vous la peindre avant que d'aller plus loin. C'est une petite
femme toute ronde, cependant prompte et vive dans ses mouvements: sa
tête n'est jamais assise sur ses épaules; il y a toujours quelque chose
qui cloche dans son vêtement; sa figure est plutôt bien que mal; ses
yeux, dont l'un, c'est le droit, est plus haut et plus grand que
l'autre, sont pleins de feu et distraits: quand elle marche, elle jette
ses bras en avant et en arrière. Veut-elle parler? elle ouvre la bouche,
avant que d'avoir arrangé ses idées; aussi bégaye-t-elle un peu.
Est-elle assise? elle s'agite sur son fauteuil, comme si quelque chose
l'incommodait: elle oublie toute bienséance; elle lève sa guimpe pour se
frotter la peau; elle croise les jambes; elle vous interroge; vous lui
répondez, et elle ne vous écoute pas; elle vous parle, et elle se perd,
s'arrête tout court, ne sait plus où elle en est, se fâche, et vous
appelle grosse bête, stupide, imbécile, si vous ne la remettez sur la
voie: elle est tantôt familière jusqu'à tutoyer, tantôt impérieuse et
fière jusqu'au dédain; ses moments de dignité sont courts; elle est
alternativement compatissante et dure; sa figure décomposée marque tout
le décousu de son esprit et toute l'inégalité de son caractère; aussi
l'ordre et le désordre se succédaient-ils dans la maison; il y avait des
jours où tout était confondu, les pensionnaires avec les novices, les
novices avec les religieuses; où l'on courait dans les chambres les unes
des autres; où l'on prenait ensemble du thé, du café, du chocolat, des
liqueurs; où l'office se faisait avec la célérité la plus indécente; au
milieu de ce tumulte le visage de la supérieure change subitement, la
cloche sonne; on se renferme, on se retire, le silence le plus profond
suit le bruit, les cris et le tumulte, et l'on croirait que tout est
mort subitement. Une religieuse alors manque-t-elle à la moindre chose?
elle la fait venir dans sa cellule, la traite avec dureté, lui ordonne
de se déshabiller et de se donner vingt coups de discipline; la
religieuse obéit, se déshabille, prend sa discipline, et se macère; mais
à peine s'est-elle donné quelques coups, que la supérieure, devenue
compatissante, lui arrache l'instrument de pénitence, se met à pleurer,
dit qu'elle est bien malheureuse d'avoir à punir, lui baise le front,
les yeux, la bouche, les épaules; la caresse, la loue[16]. «Mais,
qu'elle a la peau blanche et douce! le bel embonpoint! le beau cou! le
beau chignon!... Soeur Sainte-Augustine, mais tu es folle d'être
honteuse; laisse tomber ce linge; je suis femme, et ta supérieure. Oh!
la belle gorge! qu'elle est ferme! et je souffrirais que cela fût
déchiré par des pointes? Non, non, il n'en sera rien...» Elle la baise
encore, la relève, la rhabille elle-même, lui dit les choses les plus
douces, la dispense des offices, et la renvoie dans sa cellule. On est
très-mal avec ces femmes-là; on ne sait jamais ce qui leur plaira ou
déplaira, ce qu'il faut éviter ou faire; il n'y a rien de réglé; ou l'on
est servi à profusion, ou l'on meurt de faim; l'économie de la maison
s'embarrasse, les remontrances sont ou mal prises ou négligées; on est
toujours trop près ou trop loin des supérieures de ce caractère; il n'y
a ni vraie distance, ni mesure; on passe de la disgrâce à la faveur, et
de la faveur à la disgrâce, sans qu'on sache pourquoi. Voulez-vous que
je vous donne, dans une petite chose, un exemple général de son
administration? Deux fois l'année, elle courait de cellule en cellule,
et faisait jeter par les fenêtres toutes les bouteilles de liqueur
qu'elle y trouvait, et quatre jours après, elle-même en renvoyait à la
plupart de ses religieuses. Voilà celle à qui j'avais fait le voeu
solennel d'obéissance; car nous portons nos voeux d'une maison dans une
autre[17].

J'entrai avec elle; elle me conduisait en me tenant embrassée par le
milieu du corps. On servit une collation de fruits, de massepains et de
confitures. Le grave archidiacre commença mon éloge, qu'elle interrompit
par: «On a eu tort, on a eu tort, je le sais...» Le grave archidiacre
voulut continuer; et la supérieure l'interrompit par: «Comment s'en
sont-elles défaites? C'est la modestie et la douceur même, on dit
qu'elle est remplie de talents...» Le grave archidiacre voulut reprendre
ses derniers mots; la supérieure l'interrompit encore, en me disant bas
à l'oreille: «Je vous aime à la folie; et quand ces pédants-là seront
sortis, je ferai venir nos soeurs, et vous nous chanterez un petit air,
n'est-ce pas?...» Il me prit une envie de rire. Le grave M. Hébert fut
un peu déconcerté; ses deux jeunes compagnons souriaient de son embarras
et du mien. Cependant M. Hébert revint à son caractère et à ses manières
accoutumées, lui ordonna brusquement de s'asseoir, et lui imposa
silence. Elle s'assit; mais elle n'était pas à son aise; elle se
tourmentait à sa place, elle se grattait la tête, elle rajustait son
vêtement où il n'était pas dérangé; elle bâillait; et cependant
l'archidiacre pérorait sensément sur la maison que j'avais quittée, sur
les désagréments que j'avais éprouvés, sur celle où j'entrais, sur les
obligations que j'avais aux personnes qui m'avaient servie. En cet
endroit je regardai M. Manouri, il baissa les yeux. Alors la
conversation devint plus générale; le silence pénible imposé à la
supérieure cessa. Je m'approchai de M. Manouri, je le remerciai des
services qu'il m'avait rendus; je tremblais, je balbutiais, je ne savais
quelle reconnaissance lui promettre. Mon trouble, mon embarras, mon
attendrissement, car j'étais vraiment touchée, un mélange de larmes et
de joie, toute mon action lui parla beaucoup mieux que je ne l'aurais pu
faire. Sa réponse ne fut pas plus arrangée que mon discours; il fut
aussi troublé que moi. Je ne sais ce qu'il me disait; mais j'entendais,
qu'il serait trop récompensé s'il avait adouci la rigueur de mon sort;
qu'il se ressouviendrait de ce qu'il avait fait, avec plus de plaisir
encore que moi; qu'il était bien fâché que ses occupations, qui
l'attachaient au Palais de Paris, ne lui permissent pas de visiter
souvent le cloître d'Arpajon; mais qu'il espérait de monsieur
l'archidiacre et de madame la supérieure la permission de s'informer de
ma santé et de ma situation.

L'archidiacre n'entendit pas cela; mais la supérieure répondit:
«Monsieur, tant que vous voudrez; elle fera tout ce qui lui plaira; nous
tâcherons de réparer ici les chagrins qu'on lui a donnés...» Et puis
tout bas à moi: «Mon enfant, tu as donc bien souffert? Mais comment ces
créatures de Longchamp ont-elles eu le courage de te maltraiter? J'ai
connu ta supérieure; nous avons été pensionnaires ensemble à Port-Royal,
c'était la bête noire des autres. Nous aurons le temps de nous voir; tu
me raconteras tout cela...» Et en disant ces mots, elle prenait une de
mes mains qu'elle me frappait de petits coups avec la sienne. Les jeunes
ecclésiastiques me firent aussi leur compliment. Il était tard; M.
Manouri prit congé de nous; l'archidiacre et ses compagnons allèrent
chez M. ***, seigneur d'Arpajon, où ils étaient invités, et je restai
seule avec la supérieure; mais ce ne fut pas pour longtemps: toutes les
religieuses, toutes les novices, toutes les pensionnaires accoururent
pêle-mêle: en un instant je me vis entourée d'une centaine de personnes.
Je ne savais à qui entendre ni à qui répondre; c'étaient des figures de
toute espèce et des propos de toutes couleurs; cependant je discernai
qu'on n'était mécontent ni de mes réponses ni de ma personne.

Quand cette conférence importune eut duré quelque temps, et que la
première curiosité eut été satisfaite, la foule diminua; la supérieure
écarta le reste, et elle vint elle-même m'installer dans ma cellule.
Elle m'en fit les honneurs à sa mode; elle me montrait l'oratoire, et
disait: «C'est là que ma petite amie priera Dieu; je veux qu'on lui
mette un coussin sur ce marchepied, afin que ses petits genoux ne soient
pas blessés. Il n'y a point d'eau bénite dans ce bénitier; cette soeur
Dorothée oublie toujours quelque chose. Essayez ce fauteuil; voyez s'il
vous sera commode...»

Et tout en parlant ainsi, elle m'assit, me pencha la tête sur le
dossier, et me baisa le front. Cependant elle alla à la fenêtre, pour
s'assurer que les châssis se levaient et se baissaient facilement: à mon
lit, et elle en tira et retira les rideaux, pour voir s'ils fermaient
bien. Elle examina les couvertures: «Elles sont bonnes.» Elle prit le
traversin, et le faisant bouffer, elle disait: «Chère tête sera fort
bien là-dessus; ces draps ne sont pas fins, mais ce sont ceux de la
communauté; ces matelas sont bons...» Cela fait, elle vient à moi,
m'embrasse, et me quitte. Pendant cette scène je disais en moi-même: «Ô
la folle créature!» Et je m'attendais à de bons et de mauvais jours.

Je m'arrangeai dans ma cellule; j'assistai à l'office du soir, au
souper, à la récréation qui suivit. Quelques religieuses s'approchèrent
de moi, d'autres s'en éloignèrent; celles-là comptaient sur ma
protection auprès de la supérieure; celles-ci étaient déjà alarmées de
la prédilection qu'elle m'avait accordée. Ces premiers moments se
passèrent en éloges réciproques, en questions sur la maison que j'avais
quittée, en essais de mon caractère, de mes inclinations, de mes goûts,
de mon esprit: on vous tâte partout; c'est une suite de petites embûches
qu'on vous tend, et d'où l'on tire les conséquences les plus justes. Par
exemple, on jette un mot de médisance, et l'on vous regarde; on entame
une histoire, et l'on attend que vous en demandiez la suite, ou que vous
la laissiez; si vous dites un mot ordinaire, on le trouve charmant,
quoiqu'on sache bien qu'il n'en est rien; on vous loue ou l'on vous
blâme à dessein; on cherche à démêler vos pensées les plus secrètes; on
vous interroge sur vos lectures; on vous offre des livres sacrés et
profanes; on remarque votre choix; on vous invite à de légères
infractions de la règle; on vous fait des confidences, on vous jette des
mots sur les travers de la supérieure: tout se recueille et se redit; on
vous quitte, on vous reprend; on sonde vos sentiments sur les moeurs,
sur la piété, sur le monde, sur la religion, sur la vie monastique, sur
tout. Il résulte de ces expériences réitérées une épithète qui vous
caractérise, et qu'on attache en surnom à celui que vous portez; ainsi
je fus appelée Sainte-Suzanne la réservée.

Le premier soir, j'eus la visite de la supérieure; elle vint à mon
déshabiller; ce fut elle qui m'ôta mon voile et ma guimpe, et qui me
coiffa de nuit: ce fut elle qui me déshabilla. Elle me tint cent propos
doux, et me fit mille caresses qui m'embarrassèrent un peu, je ne sais
pas pourquoi, car je n'y entendais rien ni elle non plus; à présent même
que j'y réfléchis, qu'aurions-nous pu y entendre? Cependant j'en parlai
à mon directeur, qui traita cette familiarité, qui me paraissait
innocente et qui me le paraît encore, d'un ton fort sérieux, et me
défendit gravement de m'y prêter davantage. Elle me baisa le cou, les
épaules, les bras; elle loua mon embonpoint et ma taille, et me mit au
lit; elle releva mes couvertures d'un et d'autre côté, me baisa les
yeux, tira mes rideaux et s'en alla. J'oubliais de vous dire qu'elle
supposa que j'étais fatiguée, et qu'elle me permit de rester au lit tant
que je voudrais.

J'usai de sa permission; c'est, je crois, la seule bonne nuit que j'aie
passée dans le cloître; et si, je n'en suis presque jamais sortie. Le
lendemain, sur les neuf heures, j'entendis frapper doucement à ma porte;
j'étais encore couchée; je répondis, on entra; c'était une religieuse
qui me dit, d'assez mauvaise humeur, qu'il était tard, et que la mère
supérieure me demandait. Je me levai, je m'habillai à la hâte, et
j'allai.

«Bonjour, mon enfant, me dit-elle; avez-vous bien passé la nuit? Voilà
du café qui vous attend depuis une heure; je crois qu'il sera bon;
dépêchez-vous de le prendre, et puis après nous causerons...»

Et tout en disant cela elle étendait un mouchoir sur la table, en
déployait un autre sur moi, versait le café, et le sucrait. Les autres
religieuses en faisaient autant les unes chez les autres. Tandis que je
déjeunais, elle m'entretint de mes compagnes, me les peignit selon son
aversion ou son goût, me fit mille amitiés, mille questions sur la
maison que j'avais quittée, sur mes parents, sur les désagréments que
j'avais eus; loua, blâma à sa fantaisie, n'entendit jamais ma réponse
jusqu'au bout. Je ne la contredis point; elle fut contente de mon
esprit, de mon jugement et de ma discrétion. Cependant il vint une
religieuse, puis une autre, puis une troisième, puis une quatrième, une
cinquième; on parla des oiseaux de la mère, celle-ci des tics de la
soeur, celle-là de tous les petits ridicules des absentes; on se mit en
gaieté. Il y avait une épinette dans un coin de la cellule, j'y posai
les doigts par distraction; car, nouvelle arrivée dans la maison, et ne
connaissant point celles dont on plaisantait, cela ne m'amusait guère;
et quand j'aurais été plus au fait, cela ne m'aurait pas amusée
davantage. Il faut trop d'esprit pour bien plaisanter; et puis, qui
est-ce qui n'a point un ridicule? Tandis que l'on riait, je faisais des
accords; peu à peu j'attirai l'attention. La supérieure vint à moi, et
me frappant un petit coup sur l'épaule: «Allons, Sainte-Suzanne, me
dit-elle, amuse-nous; joue d'abord, et puis après tu chanteras.» Je fis
ce qu'elle me disait, j'exécutai quelques pièces que j'avais dans les
doigts; je préludai de fantaisie; et puis je chantai quelques versets
des psaumes de Mondonville.

«Voilà qui est fort bien, me dit la supérieure; mais nous avons de la
sainteté à l'église tant qu'il nous plaît: nous sommes seules; celles-ci
sont mes amies, et elles seront aussi les tiennes; chante-nous quelque
chose de plus gai.»

Quelques-unes des religieuses dirent: «Mais elle ne sait peut-être que
cela; elle est fatiguée de son voyage; il faut la ménager; en voilà bien
assez pour une fois.

--Non, non, dit la supérieure, elle s'accompagne à merveille, elle a la
plus belle voix du monde (et en effet je ne l'ai pas laide; cependant
plus de justesse, de douceur et de flexibilité que de force et
d'étendue), je ne la tiendrai quitte qu'elle ne nous ait dit autre
chose.»

J'étais un peu offensée du propos des religieuses; je répondis à la
supérieure que cela n'amusait plus les soeurs.

«Mais cela m'amuse encore, moi.»

Je me doutais de cette réponse. Je chantai donc une chansonnette assez
délicate; et toutes battirent des mains, me louèrent, m'embrassèrent, me
caressèrent, m'en demandèrent une seconde; petites minauderies fausses,
dictées par la réponse de la supérieure; il n'y en avait presque pas une
là qui ne m'eût ôté ma voix et rompu les doigts, si elle l'avait pu.
Celles qui n'avaient peut-être entendu de musique de leur vie,
s'avisèrent de jeter sur mon chant des mots aussi ridicules que
déplaisants, qui ne prirent point auprès de la supérieure.

«Taisez-vous, leur dit-elle, elle joue et chante comme un ange, et je
veux qu'elle vienne ici tous les jours; _j'ai su un peu de clavecin_
autrefois, et je veux qu'elle m'y remette.

--Ah! madame, lui dis-je, quand on a su autrefois, on n'a pas tout
oublié...

--Très-volontiers, cède-moi ta place...»

Elle préluda, elle joua des choses folles, bizarres, décousues comme ses
idées; mais je vis, à travers tous les défauts de son exécution, qu'elle
avait la main infiniment plus légère que moi. Je le lui dis, car j'aime
à louer, et j'ai rarement perdu l'occasion de le faire avec vérité; cela
est si doux! Les religieuses s'éclipsèrent les unes après les autres, et
je restai presque seule avec la supérieure à parler musique. Elle était
assise; j'étais debout; elle me prenait les mains, et elle me disait en
les serrant: «Mais outre qu'elle joue bien, c'est qu'elle a les plus
jolis doigts du monde; voyez donc, soeur Thérèse...» Soeur Thérèse
baissait les yeux, rougissait et bégayait; cependant, que j'eusse les
doigts jolis ou non, que la supérieure eût tort ou raison de l'observer,
qu'est-ce que cela faisait à cette soeur? La supérieure m'embrassait par
le milieu du corps; et elle trouvait que j'avais la plus jolie taille.
Elle m'avait tirée à elle; elle me fit asseoir sur ses genoux; elle me
relevait la tête avec les mains, et m'invitait à la regarder; elle
louait mes yeux, ma bouche, mes joues, mon teint: je ne répondais rien,
j'avais les yeux baissés, et je me laissais aller à toutes ces caresses
comme une idiote. Soeur Thérèse était distraite, inquiète, se promenait
à droite et à gauche, touchait à tout sans avoir besoin de rien, ne
savait que faire de sa personne, regardait par la fenêtre, croyait avoir
entendu frapper à la porte; et la supérieure lui dit: «Sainte-Thérèse,
tu peux t'en aller si tu t'ennuies.

--Madame, je ne m'ennuie pas.

--C'est que j'ai mille choses à demander à cette enfant.

--Je le crois.

--Je veux savoir toute son histoire; comment réparerai-je les peines
qu'on lui a faites, si je les ignore? Je veux qu'elle me les raconte
sans rien omettre; je suis sûre que j'en aurai le coeur déchiré, et que
j'en pleurerai; mais n'importe: Sainte-Suzanne, quand est-ce que je
saurai tout?

--Madame, quand vous l'ordonnerez.

--Je t'en prierais tout à l'heure, si nous en avions le temps. Quelle
heure est-il?...»

Soeur Thérèse répondit: «Madame, il est cinq heures, et les vêpres vont
sonner.

--Qu'elle commence toujours.

--Mais, madame, vous m'aviez promis un moment de consolation avant
vêpres. J'ai des pensées qui m'inquiètent; je voudrais bien ouvrir mon
coeur à maman. Si je vais à l'office sans cela, je ne pourrai prier, je
serai distraite.

--Non, non, dit la supérieure, tu es folle avec tes idées. Je gage que
je sais ce que c'est; nous en parlerons demain.

--Ah! chère mère, dit soeur Thérèse, en se jetant aux pieds de la
supérieure et en fondant en larmes, que ce soit tout à l'heure.

--Madame, dis-je à la supérieure, en me levant de sur ses genoux où
j'étais restée, accordez à ma soeur ce qu'elle vous demande; ne laissez
pas durer sa peine; je vais me retirer; j'aurai toujours le temps de
satisfaire l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi; et quand vous
aurez entendu ma soeur Thérèse, elle ne souffrira plus...»

Je fis un mouvement vers la porte pour sortir; la supérieure me retenait
d'une main; soeur Thérèse, à genoux, s'était emparée de l'autre, la
baisait et pleurait; et la supérieure lui disait:

«En vérité, Sainte-Thérèse, tu es bien incommode avec tes inquiétudes;
je te l'ai déjà dit, cela me déplaît, cela me gêne; je ne veux pas être
gênée.

--Je le sais, mais je ne suis pas maîtresse de mes sentiments, je
voudrais et je ne saurais...»

Cependant je m'étais retirée, et j'avais laissé avec la supérieure la
jeune soeur. Je ne pus m'empêcher de la regarder à l'église; il lui
restait de l'abattement et de la tristesse; nos yeux se rencontrèrent
plusieurs fois; et il me sembla qu'elle avait de la peine à soutenir mon
regard. Pour la supérieure, elle s'était assoupie dans sa stalle.

L'office fut dépêché en un clin d'oeil: le choeur n'était pas, à ce
qu'il me parut, l'endroit de la maison où l'on se plaisait le plus. On
en sortit avec la vitesse et le babil d'une troupe d'oiseaux qui
s'échapperaient de leur volière; et les soeurs se répandirent les unes
chez les autres, en courant, en riant, en parlant; la supérieure se
renferma dans sa cellule, et la soeur Thérèse s'arrêta sur la porte de
la sienne, m'épiant comme si elle eût été curieuse de savoir ce que je
deviendrais. Je rentrai chez moi, et la porte de la cellule de la soeur
Thérèse ne se referma que quelque temps après, et se referma doucement.
Il me vint en idée que cette jeune fille était jalouse de moi, et
qu'elle craignait que je ne lui ravisse la place qu'elle occupait dans
les bonnes grâces et l'intimité de la supérieure. Je l'observai
plusieurs jours de suite; et lorsque je me crus suffisamment assurée de
mon soupçon par ses petites colères, ses puériles alarmes, sa
persévérance à me suivre à la piste, à m'examiner, à se trouver entre la
supérieure et moi, à briser nos entretiens, à déprimer mes qualités, à
faire sortir mes défauts; plus encore à sa pâleur, à sa douleur, à ses
pleurs, au dérangement de sa santé, et même de son esprit, je l'allai
trouver et je lui dis: «Chère amie, qu'avez-vous?»

Elle ne me répondit pas; ma visite la surprit et l'embarrassa; elle ne
savait ni que dire, ni que faire.

«Vous ne me rendez pas assez de justice; parlez-moi vrai, vous craignez
que je n'abuse du goût que notre mère a pris pour moi; que je ne vous
éloigne de son coeur. Rassurez-vous; cela n'est pas dans mon caractère:
si j'étais jamais assez heureuse pour obtenir quelque empire sur son
esprit...

--Vous aurez tout celui qu'il vous plaira; elle vous aime; elle fait
aujourd'hui pour vous précisément ce qu'elle a fait pour moi dans les
commencements.

--Eh bien! soyez sûre que je ne me servirai de la confiance qu'elle
m'accordera, que pour vous rendre plus chérie.

--Et cela dépendra-t-il de vous?

--Et pourquoi cela n'en dépendrait-il pas?»

Au lieu de me répondre, elle se jeta à mon cou, et elle me dit en
soupirant: «Ce n'est pas votre faute, je le sais bien, je me le dis à
tout moment; mais promettez-moi...

--Que voulez-vous que je vous promette?

--Que...

--Achevez; je ferai tout ce qui dépendra de moi.»

Elle hésita, se couvrit les yeux de ses mains, et me dit d'une voix si
basse qu'à peine je l'entendais: «Que vous la verrez le moins souvent
que vous pourrez...»

Cette demande me parut si étrange, que je ne pus m'empêcher de lui
répondre: «Et que vous importe que je voie souvent ou rarement notre
supérieure? Je ne suis point fâchée que vous la voyiez sans cesse, moi.
Vous ne devez pas être plus fâchée que j'en fasse autant; ne suffit-il
pas que je vous proteste que je ne vous nuirai auprès d'elle, ni à vous,
ni à personne?»

Elle ne me répondit que par ces mots qu'elle prononça d'une manière
douloureuse, en se séparant de moi, et en se jetant sur son lit: «Je
suis perdue!

--Perdue! Et pourquoi? Mais il faut que vous me croyiez la plus méchante
créature qui soit au monde!»

Nous en étions là lorsque la supérieure entra. Elle avait passé à ma
cellule; elle ne m'y avait point trouvée; elle avait parcouru presque
toute la maison inutilement; il ne lui vint pas en pensée que j'étais
chez soeur Sainte-Thérèse. Lorsqu'elle l'eut appris par celles qu'elle
avait envoyées à ma découverte, elle accourut. Elle avait un peu de
trouble dans le regard et sur son visage; mais toute sa personne était
si rarement ensemble! Sainte-Thérèse était en silence, assise sur son
lit, moi debout. Je lui dis: «Ma chère mère, je vous demande pardon
d'être venue ici sans votre permission.

--Il est vrai, me répondit-elle, qu'il eût été mieux de la demander.

--Mais cette chère soeur m'a fait compassion; j'ai vu qu'elle était en
peine.

--Et de quoi?

--Vous le dirai-je? Et pourquoi ne vous le dirais-je pas? C'est une
délicatesse qui fait tant d'honneur à son âme, et qui marque si vivement
son attachement pour vous. Les témoignages de bonté que vous m'avez
donnés, ont alarmé sa tendresse; elle a craint que je n'obtinsse dans
votre coeur la préférence sur elle; ce sentiment de jalousie, si honnête
d'ailleurs, si naturel et si flatteur pour vous, chère mère, était, à ce
qu'il m'a semblé, devenu cruel pour ma soeur, et je la rassurais.»

La supérieure, après m'avoir écoutée, prit un air sévère et imposant, et
lui dit:

«Soeur Thérèse, je vous ai aimée, et je vous aime encore; je n'ai point
à me plaindre de vous, et vous n'aurez point à vous plaindre de moi;
mais je ne saurais souffrir ces prétentions exclusives.
Défaites-vous-en, si vous craignez d'éteindre ce qui me reste
d'attachement pour vous, et si vous vous rappelez le sort de la soeur
Agathe...» Puis, se tournant vers moi, elle me dit: «C'est cette grande
brune que vous voyez au choeur vis-à-vis de moi.» (Car je me répandais
si peu; il y avait si peu de temps que j'étais à la maison; j'étais si
nouvelle, que je ne savais pas encore tous les noms de mes compagnes.)
Elle ajouta: «Je l'aimais, lorsque soeur Thérèse entra ici, et que je
commençai à la chérir. Elle eut les mêmes inquiétudes; elle fit les
mêmes folies: je l'en avertis; elle ne se corrigea point, et je fus
obligée d'en venir à des voies sévères qui ont duré trop longtemps, et
qui sont très-contraires à mon caractère; car elles vous diront toutes
que je suis bonne, et que je ne punis jamais qu'à contre-coeur...»

Puis s'adressant à Sainte-Thérèse, elle ajouta: «Mon enfant, je ne veux
point être gênée, je vous l'ai déjà dit; vous me connaissez; ne me
faites point sortir de mon caractère...» Ensuite elle me dit, en
s'appuyant d'une main sur mon épaule: «Venez, Sainte-Suzanne;
reconduisez-moi.»

Nous sortîmes. Soeur Thérèse voulut nous suivre; mais la supérieure
détournant la tête négligemment par-dessus mon épaule, lui dit d'un ton
de despotisme: «Rentrez dans votre cellule, et n'en sortez pas que je ne
vous le permette...» Elle obéit, ferma sa porte avec violence, et
s'échappa en quelques discours qui firent frémir la supérieure; je ne
sais pourquoi, car ils n'avaient pas de sens; je vis sa colère, et je
lui dis: «Chère mère, si vous avez quelque bonté pour moi, pardonnez à
ma soeur Thérèse; elle a la tête perdue, elle ne sait ce qu'elle dit,
elle ne sait ce qu'elle fait.

--Que je lui pardonne! Je le veux bien; mais que me donnerez-vous?

--Ah! chère mère, serais-je assez heureuse pour avoir quelque chose qui
vous plût et qui vous apaisât?»

Elle baissa les yeux, rougit et soupira; en vérité, c'était comme un
amant. Elle me dit ensuite, en se rejetant nonchalamment sur moi, comme
si elle eût défailli: «Approchez votre front, que je le baise...» Je me
penchai, et elle me baisa le front. Depuis ce temps, sitôt qu'une
religieuse avait fait quelque faute, j'intercédais pour elle, et j'étais
sûre d'obtenir sa grâce par quelque faveur innocente; c'était toujours
un baiser ou sur le front ou sur le cou, ou sur les yeux, ou sur les
joues, ou sur la bouche, ou sur les mains, ou sur la gorge, ou sur les
bras, mais plus souvent sur la bouche; elle trouvait que j'avais
l'haleine pure, les dents blanches, et les lèvres fraîches et
vermeilles.

En vérité je serais bien belle, si je méritais la plus petite partie des
éloges qu'elle me donnait: si c'était mon front, il était blanc, uni et
d'une forme charmante; si c'étaient mes yeux, ils étaient brillants; si
c'étaient mes joues, elles étaient vermeilles et douces; si c'étaient
mes mains, elles étaient petites et potelées; si c'était ma gorge, elle
était d'une fermeté de pierre et d'une forme admirable; si c'étaient mes
bras, il était impossible de les avoir mieux tournés et plus ronds; si
c'était mon cou, aucune des soeurs ne l'avait mieux fait et d'une beauté
plus exquise et plus rare: que sais-je tout ce qu'elle me disait! Il y
avait bien quelque chose de vrai dans ses louanges; j'en rabattais
beaucoup, mais non pas tout. Quelquefois, en me regardant de la tête aux
pieds, avec un air de complaisance que je n'ai jamais vu à aucune autre
femme, elle me disait: «Non, c'est le plus grand bonheur que Dieu l'ait
appelée dans la retraite; avec cette figure-là, dans le monde, elle
aurait damné autant d'hommes qu'elle en aurait vu, et elle se serait
damnée avec eux. Dieu fait bien tout ce qu'il fait.»

Cependant nous nous avancions vers sa cellule; je me disposais à la
quitter; mais elle me prit par la main et me dit: «Il est trop tard pour
commencer votre histoire de Sainte-Marie et de Longchamp; mais entrez,
vous me donnerez une petite leçon de clavecin.»

Je la suivis. En un moment elle eut ouvert le clavecin, préparé un
livre, approché une chaise; car elle était vive. Je m'assis. Elle pensa
que je pourrais avoir froid; elle détacha de dessus les chaises un
coussin qu'elle posa devant moi, se baissa et me prit les deux pieds,
qu'elle mit dessus; ensuite je jouai quelques pièces de Couperin, de
Rameau, de Scarlatti: cependant elle avait levé un coin de mon linge de
cou, sa main était placée sur mon épaule nue, et l'extrémité de ses
doigts posée sur ma gorge. Elle soupirait; elle paraissait oppressée,
son haleine s'embarrassait; la main qu'elle tenait sur mon épaule
d'abord la pressait fortement, puis elle ne la pressait plus du tout,
comme si elle eût été sans force et sans vie; et sa tête tombait sur la
mienne. En vérité cette folle-là était d'une sensibilité incroyable, et
avait le goût le plus vif pour la musique; je n'ai jamais connu personne
sur qui elle eût produit des effets aussi singuliers.

Nous nous amusions ainsi d'une manière aussi simple que douce, lorsque
tout à coup la porte s'ouvrit avec violence; j'en eus frayeur, et la
supérieure aussi: c'était cette extravagante de Sainte-Thérèse: son
vêtement était en désordre, ses yeux étaient troublés; elle nous
parcourait l'une et l'autre avec l'attention la plus bizarre; les lèvres
lui tremblaient, elle ne pouvait parler. Cependant elle revint à elle,
et se jeta aux pieds de la supérieure; je joignis ma prière à la sienne,
et j'obtins encore son pardon; mais la supérieure lui protesta, de la
manière la plus ferme, que ce serait le dernier, du moins pour des
fautes de cette nature, et nous sortîmes toutes deux ensemble.

En retournant dans nos cellules, je lui dis: «Chère soeur, prenez garde,
vous indisposerez notre mère; je ne vous abandonnerai pas; mais vous
userez mon crédit auprès d'elle; et je serai désespérée de ne pouvoir
plus rien ni pour vous ni pour aucune autre. Mais quelles sont vos
idées?»

Point de réponse.

«Que craignez-vous de moi?»

Point de réponse.

«Est-ce que notre mère ne peut pas nous aimer également toutes deux?

--Non, non, me répondit-elle avec violence, cela ne se peut; bientôt je
lui répugnerai, et j'en mourrai de douleur. Ah! pourquoi êtes-vous venue
ici? vous n'y serez pas heureuse longtemps, j'en suis sûre; et je serai
malheureuse pour toujours.

--Mais, lui dis-je, c'est un grand malheur, je le sais, que d'avoir
perdu la bienveillance de sa supérieure; mais j'en connais un plus
grand, c'est de l'avoir mérité: vous n'avez rien à vous reprocher.

--Ah! plût à Dieu!

--Si vous vous accusez en vous-même de quelque faute, il faut la
réparer; et le moyen le plus sûr, c'est d'en supporter patiemment la
peine.

--Je ne saurais; je ne saurais; et puis, est-ce à elle à m'en punir!

--À elle, soeur Thérèse, à elle! Est-ce qu'on parle ainsi d'une
supérieure? Cela n'est pas bien; vous vous oubliez. Je suis sûre que
cette faute est plus grave qu'aucune de celles que vous vous reprochez.

--Ah! plût à Dieu! me dit-elle encore, plût à Dieu!...» et nous nous
séparâmes; elle pour aller se désoler dans sa cellule, moi pour aller
rêver dans la mienne à la bizarrerie des têtes de femmes.

Voilà l'effet de la retraite. L'homme est né pour la société;
séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son caractère se
tournera, mille affections ridicules s'élèveront dans son coeur; des
pensées extravagantes germeront dans son esprit, comme les ronces dans
une terre sauvage. Placez un homme dans une forêt, il y deviendra
féroce; dans un cloître, où l'idée de nécessité se joint à celle de
servitude, c'est pis encore. On sort d'une forêt, on ne sort plus d'un
cloître; on est libre dans la forêt, on est esclave dans le cloître. Il
faut peut-être plus de force d'âme encore pour résister à la solitude
qu'à la misère; la misère avilit, la retraite déprave. Vaut-il mieux
vivre dans l'abjection que dans la folie? C'est ce que je n'oserais
décider; mais il faut éviter l'une et l'autre.

Je voyais croître de jour en jour la tendresse que la supérieure avait
conçue pour moi. J'étais sans cesse dans sa cellule, ou elle était dans
la mienne: pour la moindre indisposition, elle m'ordonnait l'infirmerie,
elle me dispensait des offices, elle m'envoyait coucher de bonne heure,
ou m'interdisait l'oraison du matin. Au choeur, au réfectoire, à la
récréation, elle trouvait moyen de me donner des marques d'amitié; au
choeur s'il se rencontrait un verset qui contînt quelque sentiment
affectueux et tendre, elle le chantait en me l'adressant, ou elle me
regardait s'il était chanté par une autre; au réfectoire, elle
m'envoyait toujours quelque chose de ce qu'on lui servait d'exquis; à la
récréation, elle m'embrassait par le milieu du corps, elle me disait les
choses les plus douces et les plus obligeantes; on ne lui faisait aucun
présent que je ne le partageasse: chocolat, sucre, café, liqueurs,
tabac, linge, mouchoirs, quoi que ce fût; elle avait déparé sa cellule
d'estampes, d'ustensiles, de meubles et d'une infinité de choses
agréables ou commodes, pour en orner la mienne; je ne pouvais presque
pas m'en absenter un moment, qu'à mon retour je ne me trouvasse enrichie
de quelques dons. J'allais l'en remercier chez elle, et elle en
ressentait une joie qui ne peut s'exprimer; elle m'embrassait, me
caressait, me prenait sur ses genoux, m'entretenait des choses les plus
secrètes de la maison, et se promettait, si je l'aimais, une vie mille
fois plus heureuse que celle qu'elle aurait passée dans le monde. Après
cela elle s'arrêtait, me regardait avec des yeux attendris, et me
disait: «Soeur Suzanne, m'aimez-vous?

--Et comment ferais-je pour ne pas vous aimer? Il faudrait que j'eusse
l'âme bien ingrate.

--Cela est vrai.

--Vous avez tant de bonté.

--Dites de goût pour vous...»

Et en prononçant ces mots, elle baissait les yeux; la main dont elle me
tenait embrassée me serrait plus fortement; celle qu'elle avait appuyée
sur mon genou pressait davantage; elle m'attirait sur elle; mon visage
se trouvait placé sur le sien, elle soupirait, elle se renversait sur sa
chaise, elle tremblait; on eût dit qu'elle avait à me confier quelque
chose, et qu'elle n'osait, elle versait des larmes, et puis elle me
disait: «Ah! soeur Suzanne, vous ne m'aimez pas!

--Je ne vous aime pas, chère mère!

--Non.

--Et dites-moi ce qu'il faut que je fasse pour vous le prouver.

--Il faudrait que vous le devinassiez.

--Je cherche, je ne devine rien.»

Cependant elle avait levé son linge de cou, et avait mis une de mes
mains sur sa gorge; elle se taisait, je me taisais aussi; elle
paraissait goûter le plus grand plaisir. Elle m'invitait à lui baiser le
front, les joues, les yeux et la bouche; et je lui obéissais: je ne
crois pas qu'il y eût du mal à cela; cependant son plaisir
s'accroissait; et comme je ne demandais pas mieux que d'ajouter à son
bonheur d'une manière innocente, je lui baisais encore le front, les
joues, les yeux et la bouche. La main qu'elle avait posée sur mon genou
se promenait sur tous mes vêtements, depuis l'extrémité de mes pieds
jusqu'à ma ceinture, me pressant tantôt dans un endroit, tantôt dans un
autre; elle m'exhortait en bégayant, et d'une voix altérée et basse, à
redoubler mes caresses, je les redoublais; enfin il vint un moment, je
ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, où elle devint pâle comme la
mort; ses yeux se fermèrent, tout son corps se tendit avec violence, ses
lèvres se pressèrent d'abord, elles étaient humectées comme d'une mousse
légère; puis sa bouche s'entr'ouvrit, et elle me parut mourir en
poussant un profond soupir. Je me levai brusquement; je crus qu'elle se
trouvait mal; je voulais sortir, appeler. Elle entr'ouvrit faiblement
les yeux, et me dit d'une voix éteinte: «Innocente! ce n'est rien;
qu'allez-vous faire? arrêtez...» Je la regardai avec des yeux hébétés,
incertaine si je resterais ou si je sortirais. Elle rouvrit encore les
yeux; elle ne pouvait plus parler du tout; elle me fit signe d'approcher
et de me replacer sur ses genoux. Je ne sais ce qui se passait en moi;
je craignais, je tremblais, le coeur me palpitait, j'avais de la peine à
respirer, je me sentais troublée, oppressée, agitée, j'avais peur; il me
semblait que les forces m'abandonnaient et que j'allais défaillir;
cependant je ne saurais dire que ce fût de la peine que je ressentisse.
J'allais près d'elle; elle me fit signe encore de la main de m'asseoir
sur ses genoux; je m'assis; elle était comme morte, et moi comme si
j'allais mourir. Nous demeurâmes assez longtemps l'une et l'autre dans
cet état singulier. Si quelque religieuse fût survenue, en vérité elle
eût été bien effrayée; elle aurait imaginé, ou que nous nous étions
trouvées mal, ou que nous nous étions endormies. Cependant cette bonne
supérieure, car il est impossible d'être si sensible et de n'être pas
bonne, me parut revenir à elle. Elle était toujours renversée sur sa
chaise; ses yeux étaient toujours fermés, mais son visage s'était animé
des plus belles couleurs: elle prenait une de mes mains qu'elle baisait,
et moi je lui disais: «Ah! chère mère, vous m'avez bien fait peur...»
Elle sourit doucement, sans ouvrir les yeux. «Mais est-ce que vous
n'avez pas souffert?

--Non.

--Je l'ai cru.

--L'innocente! ah! la chère innocente! qu'elle me plaît!»

En disant ces mots, elle se releva, se remit sur sa chaise, me prit à
brasse-corps et me baisa sur les joues avec beaucoup de force, puis elle
me dit: «Quel âge avez-vous?

--Je n'ai pas encore vingt ans.

--Cela ne se conçoit pas.

--Chère mère, rien n'est plus vrai.

--Je veux savoir toute votre vie; vous me la direz?

--Oui, chère mère.

--Toute?

--Toute.

--Mais on pourrait venir; allons nous mettre au clavecin: vous me
donnerez leçon.»

Nous y allâmes; mais je ne sais comment cela se fit; les mains me
tremblaient, le papier ne me montrait qu'un amas confus de notes; je ne
pus jamais jouer. Je le lui dis, elle se mit à rire, elle prit ma place,
mais ce fut pis encore; à peine pouvait-elle soutenir ses bras.

«Mon enfant, me dit-elle, je vois que tu n'es guère en état de me
montrer ni moi d'apprendre; je suis un peu fatiguée, il faut que je me
repose, adieu. Demain, sans plus tarder, je veux savoir tout ce qui
s'est passé dans cette chère petite âme-là; adieu...»

Les autres fois, quand je sortais, elle m'accompagnait jusqu'à sa porte,
elle me suivait des yeux tout le long du corridor jusqu'à la mienne;
elle me jetait un baiser avec les mains, et ne rentrait chez elle que
quand j'étais rentrée chez moi; cette fois-ci, à peine se leva-t-elle;
ce fut tout ce qu'elle put faire que de gagner le fauteuil qui était à
côté de son lit; elle s'assit, pencha la tête sur son oreiller, me jeta
le baiser avec les mains; ses yeux se fermèrent, et je m'en allai.

Ma cellule était presque vis-à-vis la cellule de Sainte-Thérèse; la
sienne était ouverte; elle m'attendait, elle m'arrêta et me dit:

«Ah! Sainte-Suzanne, vous venez de chez notre mère?

--Oui, lui dis-je.

--Vous y êtes demeurée longtemps?

--Autant qu'elle l'a voulu.

--Ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis.

--Je ne vous ai rien promis.

--Oseriez-vous me dire ce que vous y avez fait?...»

Quoique ma conscience ne me reprochât rien, je vous avouerai cependant,
monsieur le marquis, que sa question me troubla; elle s'en aperçut, elle
insista, et je lui répondis: «Chère soeur, peut-être ne m'en
croiriez-vous pas; mais vous en croirez peut-être notre chère mère, et
je la prierai de vous en instruire.

--Ma chère Sainte-Suzanne, me dit-elle avec vivacité, gardez-vous-en
bien; vous ne voulez pas me rendre malheureuse; elle ne me le
pardonnerait jamais; vous ne la connaissez pas: elle est capable de
passer de la plus grande sensibilité jusqu'à la férocité; je ne sais pas
ce que je deviendrais. Promettez-moi de ne lui rien dire.

--Vous le voulez?

--Je vous le demande à genoux. Je suis désespérée, je vois bien qu'il
faut me résoudre; je me résoudrai. Promettez-moi de ne lui rien dire...»

Je la relevai, je lui donnai ma parole; elle y compta, elle eut raison;
et nous nous renfermâmes, elle dans sa cellule, moi dans la mienne.

Rentrée chez moi, je me trouvai rêveuse; je voulus prier, et je ne le
pus pas; je cherchai à m'occuper; je commençai un ouvrage que je quittai
pour un autre, que je quittai pour un autre encore; mes mains
s'arrêtaient d'elles-mêmes, et j'étais comme imbécile; jamais je n'avais
rien éprouvé de pareil. Mes yeux se fermèrent d'eux-mêmes; je fis un
petit sommeil, quoique je ne dorme jamais le jour. Réveillée, je
m'interrogeai sur ce qui s'était passé entre la supérieure et moi, je
m'examinai; je crus entrevoir en examinant encore... mais c'était des
idées si vagues, si folles, si ridicules, que je les rejetai loin de
moi. Le résultat de mes réflexions, c'est que c'était peut-être une
maladie à laquelle elle était sujette; puis il m'en vint une autre,
c'est que peut-être cette maladie se gagnait, que Sainte-Thérèse l'avait
prise, et que je la prendrais aussi.

Le lendemain, après l'office du matin, notre supérieure me dit:
«Sainte-Suzanne, c'est aujourd'hui que j'espère savoir tout ce qui vous
est arrivé; venez...»

J'allai. Elle me fit asseoir dans son fauteuil à côté de son lit, et
elle se mit sur une chaise un peu plus basse; je la dominais un peu,
parce que je suis plus grande, et que j'étais plus élevée. Elle était si
proche de moi, que mes deux genoux étaient entrelacés dans les siens, et
elle était accoudée sur son lit. Après un petit moment de silence, je
lui dis:

«Quoique je sois bien jeune, j'ai bien eu de la peine; il y aura bientôt
vingt ans que je suis au monde, et vingt ans que je souffre. Je ne sais
si je pourrai vous dire tout, et si vous aurez le coeur de l'entendre;
peines chez mes parents, peines au couvent de Sainte-Marie, peines au
couvent de Longchamp, peines partout; chère mère, par où voulez-vous que
je commence?

--Par les premières.

--Mais, lui dis-je, chère mère, cela sera bien long et bien triste, et
je ne voudrais pas vous attrister si longtemps.

--Ne crains rien; j'aime à pleurer: c'est un état délicieux pour une âme
tendre, que celui de verser des larmes. Tu dois aimer à pleurer aussi;
tu essuieras mes larmes, j'essuierai les tiennes, et peut-être nous
serons heureuses au milieu du récit de tes souffrances; qui sait
jusqu'où l'attendrissement peut nous mener?...» Et en prononçant ces
derniers mots, elle me regarda de bas en haut avec des yeux déjà
humides; elle me prit les deux mains; elle s'approcha de moi plus près
encore, en sorte qu'elle me touchait et que je la touchais.

«Raconte, mon enfant, dit-elle; j'attends, je me sens les dispositions
les plus pressantes à m'attendrir; je ne pense pas avoir eu de ma vie un
jour plus compatissant et plus affectueux...»

Je commençai donc mon récit à peu près comme je viens de vous l'écrire.
Je ne saurais vous dire l'effet qu'il produisit sur elle, les soupirs
qu'elle poussa, les pleurs qu'elle versa, les marques d'indignation
qu'elle donna contre mes cruels parents, contre les filles affreuses de
Sainte-Marie, contre celles de Longchamp; je serais bien fâchée qu'il
leur arrivât la plus petite partie des maux qu'elle leur souhaita; je ne
voudrais pas avoir arraché un cheveu de la tête de mon plus cruel
ennemi. De temps en temps elle m'interrompait, elle se levait, elle se
promenait, puis elle se rasseyait à sa place; d'autres fois elle levait
les mains et les yeux au ciel, et puis elle se cachait la tête entre mes
genoux. Quand je lui parlai de ma scène du cachot, de celle de mon
exorcisme, de mon amende honorable, elle poussa presque des cris; quand
je fus à la fin, je me tus, et elle resta pendant quelque temps le corps
penché sur son lit, le visage caché dans sa couverture et les bras
étendus au-dessus de sa tête; et moi, je lui disais: «Chère mère, je
vous demande pardon de la peine que je vous ai causée; je vous en avais
prévenue, mais c'est vous qui l'avez voulu...» Et elle ne me répondait
que par ces mots:

«Les méchantes créatures! les horribles créatures! Il n'y a que dans les
couvents où l'humanité puisse s'éteindre à ce point. Lorsque la haine
vient à s'unir à la mauvaise humeur habituelle, on ne sait plus où les
choses seront portées. Heureusement je suis douce; j'aime toutes mes
religieuses; elles ont pris, les unes plus, les autres moins de mon
caractère, et toutes elles s'aiment entre elles. Mais comment cette
faible santé a-t-elle pu résister à tant de tourments? Comment tous ces
petits membres n'ont-ils pas été brisés? Comment toute cette machine
délicate n'a-t-elle pas été détruite? Comment l'éclat de ces yeux ne
s'est-il pas éteint dans les larmes? Les cruelles! serrer ces bras avec
des cordes!...» Et elle me prenait les bras, et elle les baisait. «Noyer
de larmes ces yeux!...» Et elle les baisait. «Arracher la plainte et le
gémissement de cette bouche!...» Et elle la baisait. «Condamner ce
visage charmant et serein à se couvrir sans cesse des nuages de la
tristesse!...» Et elle le baisait. «Faner les roses de ces joues!...» Et
elle les flattait de la main et les baisait. «Déparer cette tête!
arracher ces cheveux! charger ce front de souci!...» Et elle baisait ma
tête, mon front, mes cheveux... «Oser entourer ce cou d'une corde, et
déchirer ces épaules avec des pointes aiguës!...» Et elle écartait mon
linge de cou et de tête; elle entr'ouvrait le haut de ma robe; mes
cheveux tombaient épars sur mes épaules découvertes; ma poitrine était à
demi nue, et ses baisers se répandaient sur mon cou, sur mes épaules
découvertes et sur ma poitrine à demi nue.

Je m'aperçus alors, au tremblement qui la saisissait, au trouble de son
discours, à l'égarement de ses yeux et de ses mains, à son genou qui se
pressait entre les miens, à l'ardeur dont elle me serrait et à la
violence dont ses bras m'enlaçaient, que sa maladie ne tarderait pas à
la prendre. Je ne sais ce qui se passait en moi; mais j'étais saisie
d'une frayeur, d'un tremblement et d'une défaillance qui me vérifiaient
le soupçon que j'avais eu que son mal était contagieux.

Je lui dis: «Chère mère, voyez dans quel désordre vous m'avez mise! si
l'on venait...

--Reste, reste, me dit-elle d'une voix oppressée; on ne viendra pas...»

Cependant je faisais effort pour me lever et m'arracher d'elle, et je
lui disais: «Chère mère, prenez garde, voilà votre mal qui va vous
prendre. Souffrez que je m'éloigne...»

Je voulais m'éloigner; je le voulais, cela est sûr; mais je ne le
pouvais pas. Je ne me sentais aucune force, mes genoux se dérobaient
sous moi. Elle était assise, j'étais debout, elle m'attirait, je
craignis de tomber sur elle et de la blesser; je m'assis sur le bord de
son lit et je lui dis:

«Chère mère, je ne sais ce que j'ai, je me trouve mal.

--Et moi aussi, me dit-elle; mais repose-toi un moment, cela passera, ce
ne sera rien...»

En effet, ma supérieure reprit du calme, et moi aussi. Nous étions l'une
et l'autre abattues; moi, la tête penchée sur son oreiller; elle, la
tête posée sur un de mes genoux, le front placé sur une de mes mains.
Nous restâmes quelques moments dans cet état; je ne sais ce qu'elle
pensait; pour moi, je ne pensais à rien, je ne le pouvais, j'étais d'une
faiblesse qui m'occupait tout entière. Nous gardions le silence, lorsque
la supérieure le rompit la première; elle me dit: «Suzanne, il m'a paru
par ce que vous m'avez dit de votre première supérieure qu'elle vous
était fort chère.

--Beaucoup.

--Elle ne vous aimait pas mieux que moi, mais elle était mieux aimée de
vous... Vous ne me répondez pas?

--J'étais malheureuse, elle adoucissait mes peines.

--Mais d'où vient votre répugnance pour la vie religieuse? Suzanne, vous
ne m'avez pas tout dit.

--Pardonnez-moi, madame.

--Quoi! il n'est pas possible, aimable comme vous l'êtes, car, mon
enfant, vous l'êtes beaucoup, vous ne savez pas combien, que personne ne
vous l'ait dit.

--On me l'a dit.

--Et celui qui vous le disait ne vous déplaisait pas?

--Non.

--Et vous vous êtes pris de goût pour lui?

--Point du tout.

--Quoi! votre coeur n'a jamais rien senti?

--Rien.

--Quoi! ce n'est pas une passion, ou secrète ou désapprouvée de vos
parents, qui vous a donné de l'aversion pour le couvent? Confiez-moi
cela; je suis indulgente.

--Je n'ai, chère mère, rien à vous confier là-dessus.

--Mais, encore une fois, d'où vient votre répugnance pour la vie
religieuse?

--De la vie même. J'en hais les devoirs, les occupations, la retraite,
la contrainte; il me semble que je suis appelée à autre chose.

--Mais à quoi cela vous semble-t-il?

--À l'ennui qui m'accable; je m'ennuie.

--Ici même?

--Oui, chère mère; ici même, malgré toute la bonté que vous avez pour
moi.

--Mais, est-ce que vous éprouvez en vous-même des mouvements, des
désirs?

--Aucun.

--Je le crois; vous me paraissez d'un caractère tranquille.

--Assez.

--Froid, même.

--Je ne sais.

--Vous ne connaissez pas le monde?

--Je le connais peu.

--Quel attrait peut-il donc avoir pour vous?

--Cela ne m'est pas bien expliqué; mais il faut pourtant qu'il en ait.

--Est-ce la liberté que vous regrettez?

--C'est cela, et peut-être beaucoup d'autres choses.

--Et ces autres choses, quelles sont-elles? Mon amie, parlez-moi à coeur
ouvert; voudriez-vous être mariée?

--Je l'aimerais mieux que d'être ce que je suis; cela est certain.

--Pourquoi cette préférence?

--Je l'ignore.

--Vous l'ignorez? Mais, dites-moi, quelle impression fait sur vous la
présence d'un homme?

--Aucune; s'il a de l'esprit et qu'il parle bien, je l'écoute avec
plaisir; s'il est d'une belle figure, je le remarque.

--Et votre coeur est tranquille?

--Jusqu'à présent, il est resté sans émotion.

--Quoi! lorsqu'ils ont attaché leurs regards animés sur les vôtres, vous
n'avez pas ressenti...

--Quelquefois de l'embarras; ils me faisaient baisser les yeux.

--Et sans aucun trouble?

--Aucun.

--Et vos sens ne vous disaient rien?

--Je ne sais ce que c'est que le langage des sens.

--Ils en ont un, cependant.

--Cela se peut.

--Et vous ne le connaissez pas?

--Point du tout.

--Quoi! vous... C'est un langage bien doux; et voudriez-vous le
connaître?

--Non, chère mère; à quoi cela me servirait-il?

--À dissiper votre ennui.

--À l'augmenter, peut-être. Et puis, que signifie ce langage des sens,
sans objet?

--Quand on parle, c'est toujours à quelqu'un; cela vaut mieux sans doute
que de s'entretenir seule, quoique ce ne soit pas tout à fait sans
plaisir.

--Je n'entends rien à cela.

--Si tu voulais, chère enfant, je te deviendrais plus claire.

--Non, chère mère, non. Je ne sais rien; et j'aime mieux ne rien savoir,
que d'acquérir des connaissances qui me rendraient peut-être plus à
plaindre que je ne le suis. Je n'ai point de désirs, et je n'en veux
point chercher que je ne pourrais satisfaire.

--Et pourquoi ne le pourrais-tu pas?

--Et comment le pourrais-je?

--Comme moi.

--Comme vous! Mais il n'y a personne dans cette maison.

--J'y suis, chère amie; vous y êtes.

--Eh bien! que vous suis-je? que m'êtes-vous?

--Qu'elle est innocente!

--Oh! il est vrai, chère mère, que je le suis beaucoup, et que
j'aimerais mieux mourir que de cesser de l'être.»

Je ne sais ce que ces derniers mots pouvaient avoir de fâcheux pour
elle, mais ils la firent tout à coup changer de visage; elle devint
sérieuse, embarrassée; sa main, qu'elle avait posée sur un de mes
genoux, cessa d'abord de le presser, et puis se retira; elle tenait ses
yeux baissés.

Je lui dis: «Ma chère mère, qu'est-ce qui m'est arrivé? Est-ce qu'il me
serait échappé quelque chose qui vous aurait offensée? Pardonnez-moi.
J'use de la liberté que vous m'avez accordée; je n'étudie rien de ce que
j'ai à vous dire; et puis, quand je m'étudierais, je ne dirais pas
autrement, peut-être plus mal. Les choses dont nous nous entretenons me
sont si étrangères! Pardonnez-moi...»

En disant ces derniers mots, je jetai mes deux bras autour de son cou,
et je posai ma tête sur son épaule. Elle jeta les deux siens autour de
moi, et me serra fort tendrement. Nous demeurâmes ainsi quelques
instants; ensuite, reprenant sa tendresse et sa sérénité, elle me dit:
«Suzanne, dormez-vous bien?

--Fort bien, lui dis-je, surtout depuis quelque temps.

--Vous endormez-vous tout de suite?

--Assez communément.

--Mais quand vous ne vous endormez pas tout de suite, à quoi
pensez-vous?

--À ma vie passée, à celle qui me reste; ou je prie Dieu, ou je pleure;
que sais-je?

--Et le matin, quand vous vous éveillez de bonne heure?

--Je me lève.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Vous n'aimez donc pas à rêver?

--Non.

--À vous reposer sur votre oreiller?

--Non.

--À jouir de la douce chaleur du lit?

--Non.

--Jamais?...»

Elle s'arrêta à ce mot, et elle eut raison; ce qu'elle avait à me
demander n'était pas bien, et peut-être ferai-je beaucoup plus mal de le
dire, mais j'ai résolu de ne rien celer. «... Jamais vous n'avez été
tentée de regarder, avec complaisance, combien vous êtes belle?

--Non, chère mère. Je ne sais pas si je suis si belle que vous le dites;
et puis, quand je le serais, c'est pour les autres qu'on est belle, et
non pour soi.

--Jamais vous n'avez pensé à promener vos mains sur cette belle gorge,
sur ces cuisses, sur ce ventre, sur ces chairs si fermes, si douces et
si blanches?

--Oh! pour cela, non; il y a du péché à cela; et si cela m'était arrivé,
je ne sais comment j'aurais fait pour l'avouer à confesse...»

Je ne sais ce que nous dîmes encore, lorsqu'on vint l'avertir qu'on la
demandait au parloir. Il me parut que cette visite lui causait du dépit,
et qu'elle aurait mieux aimé continuer de causer avec moi, quoique ce
que nous disions ne valût guère la peine d'être regretté; cependant nous
nous séparâmes.

Jamais la communauté n'avait été plus heureuse que depuis que j'y étais
entrée. La supérieure paraissait avoir perdu l'inégalité de son
caractère; on disait que je l'avais fixée. Elle donna même en ma faveur
plusieurs jours de récréation, et ce qu'on appelle des fêtes; ces jours
on est un peu mieux servi qu'à l'ordinaire; les offices sont plus
courts, et tout le temps qui les sépare est accordé à la récréation.
Mais ce temps heureux devait passer pour les autres et pour moi.

La scène que je viens de peindre fut suivie d'un grand nombre d'autres
semblables que je néglige. Voici la suite de la précédente.

L'inquiétude commençait à s'emparer de la supérieure; elle perdait sa
gaieté, son embonpoint, son repos. La nuit suivante, lorsque tout le
monde dormait et que la maison était dans le silence, elle se leva;
après avoir erré quelque temps dans les corridors, elle vint à ma
cellule. J'ai le sommeil léger, je crus la reconnaître. Elle s'arrêta.
En s'appuyant le front apparemment contre ma porte, elle fit assez de
bruit pour me réveiller, si j'avais dormi. Je gardai le silence; il me
sembla que j'entendais une voix qui se plaignait, quelqu'un qui
soupirait: j'eus d'abord un léger frisson, ensuite je me déterminai à
dire _Ave_. Au lieu de me répondre, on s'éloignait à pas léger. On
revint quelque temps après; les plaintes et les soupirs recommencèrent;
je dis encore _Ave_, et l'on s'éloigna pour la seconde fois. Je me
rassurai, et je m'endormis. Pendant que je dormais, on entra, on s'assit
à côté de mon lit; mes rideaux étaient entr'ouverts; on tenait une
petite bougie dont la lumière m'éclairait le visage, et celle qui la
portait me regardait dormir; ce fut du moins ce que j'en jugeai à son
attitude, lorsque j'ouvris les yeux; et cette personne, c'était la
supérieure.

Je me levai subitement; elle vit ma frayeur; elle me dit: «Suzanne,
rassurez-vous? c'est moi...» Je me remis la tête sur mon oreiller, et je
lui dis: «Chère mère, que faites-vous ici à l'heure qu'il est? Qu'est-ce
qui peut vous avoir amenée? Pourquoi ne dormez-vous pas?

--Je ne saurais dormir, me répondit-elle; je ne dormirai de longtemps.
Ce sont des songes fâcheux qui me tourmentent; à peine ai-je les yeux
fermés, que les peines que vous avez souffertes se retracent à mon
imagination; je vous vois entre les mains de ces inhumaines, je vois vos
cheveux épars sur votre visage, je vous vois les pieds ensanglantés, la
torche au poing, la corde au cou; je crois qu'elles vont disposer de
votre vie; je frissonne, je tremble; une sueur froide se répand sur tout
mon corps; je veux aller à votre secours; je pousse des cris, je
m'éveille, et c'est inutilement que j'attends que le sommeil revienne.
Voilà ce qui m'est arrivé cette nuit; j'ai craint que le ciel ne
m'annonçât quelque malheur arrivé à mon amie; je me suis levée, je me
suis approchée de votre porte, j'ai écouté; il m'a semblé que vous ne
dormiez pas; vous avez parlé, je me suis retirée; je suis revenue, vous
avez encore parlé, et je me suis encore éloignée; je suis revenue une
troisième fois; et lorsque j'ai cru que vous dormiez, je suis entrée. Il
y a déjà quelque temps que je suis à côté de vous, et que je crains de
vous éveiller: j'ai balancé d'abord si je tirerais vos rideaux; je
voulais m'en aller, crainte de troubler votre repos; mais je n'ai pu
résister au désir de voir si ma chère Suzanne se portait bien; je vous
ai regardée: que vous êtes belle à voir, même quand vous dormez!

--Ma chère mère, que vous êtes bonne!

--J'ai pris du froid; mais je sais que je n'ai rien à craindre de
fâcheux pour mon enfant, et je crois que je dormirai. Donnez-moi votre
main.»

Je la lui donnai.

«Que son pouls est tranquille! qu'il est égal! rien ne l'émeut.

--J'ai le sommeil assez paisible.

--Que vous êtes heureuse!

--Chère mère, vous continuerez de vous refroidir.

--Vous avez raison; adieu, belle amie, adieu, je m'en vais.»

Cependant elle ne s'en allait point, elle continuait à me regarder; deux
larmes coulèrent de ses yeux. «Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous?
vous pleurez; que je suis fâchée de vous avoir entretenue de mes
peines!...» À l'instant elle ferma ma porte, elle éteignit sa bougie, et
elle se précipita sur moi. Elle me tenait embrassée; elle était couchée
sur ma couverture à côté de moi; son visage était collé sur le mien, ses
larmes mouillaient mes joues; elle soupirait, et elle me disait d'une
voix plaintive et entrecoupée: «Chère amie, ayez pitié de moi!

--Chère mère, lui dis-je, qu'avez-vous? Est-ce que vous vous trouvez
mal? Que faut-il que je fasse?

--Je tremble, me dit-elle, je frissonne; un froid mortel s'est répandu
sur moi.

--Voulez-vous que je me lève et que je vous cède mon lit?

--Non, me dit-elle, il ne serait pas nécessaire que vous vous levassiez;
écartez seulement un peu la couverture, que je m'approche de vous; que
je me réchauffe, et que je guérisse.

--Chère mère, lui dis-je, mais cela est défendu. Que dirait-on si on le
savait? J'ai vu mettre en pénitence des religieuses, pour des choses
beaucoup moins graves. Il arriva dans le couvent de Sainte-Marie à une
religieuse d'aller la nuit dans la cellule d'une autre, c'était sa bonne
amie, et je ne saurais vous dire tout le mal qu'on en pensait. Le
directeur m'a demandé quelquefois si l'on ne m'avait jamais proposé de
venir dormir à côté de moi, et il m'a sérieusement recommandé de ne le
pas souffrir. Je lui ai même parlé des caresses que vous me faisiez; je
les trouve très-innocentes, mais lui, il ne pense point ainsi; je ne
sais comment j'ai oublié ses conseils; je m'étais bien proposé de vous
en parler.

--Chère amie, me dit-elle, tout dort autour de nous, personne n'en saura
rien. C'est moi qui récompense ou qui punis; et quoi qu'en dise le
directeur, je ne vois pas quel mal il y a à une amie, à recevoir à côté
d'elle une amie que l'inquiétude a saisie, qui s'est éveillée, et qui
est venue, pendant la nuit et malgré la rigueur de la saison, voir si sa
bien-aimée n'était dans aucun péril. Suzanne, n'avez-vous jamais partagé
le même lit chez vos parents avec une de vos soeurs?

--Non, jamais.

--Si l'occasion s'en était présentée, ne l'auriez-vous pas fait sans
scrupule? Si votre soeur, alarmée et transie de froid, était venue vous
demander place à côté de vous, l'auriez-vous refusée?

--Je crois que non.

--Et ne suis-je pas votre chère mère?

--Oui, vous l'êtes; mais cela est défendu.

--Chère amie, c'est moi qui le défends aux autres, et qui vous le
permets et vous le demande. Que je me réchauffe un moment, et je m'en
irai. Donnez-moi votre main...» Je la lui donnai. «Tenez, me dit-elle,
tâtez, voyez; je tremble, je frissonne, je suis comme un marbre...» et
cela était vrai. «Oh! la chère mère, lui dis-je, elle en sera malade.
Mais attendez, je vais m'éloigner sur le bord, et vous vous mettrez dans
l'endroit chaud.» Je me rangeai de côté, je levai la couverture, et elle
se mit à ma place. Oh! qu'elle était mal! Elle avait un tremblement
général dans tous les membres; elle voulait me parler, elle voulait
s'approcher de moi; elle ne pouvait articuler, elle ne pouvait se
remuer. Elle me disait à voix basse: «Suzanne, mon amie, approchez-vous
un peu...» Elle étendait ses bras; je lui tournais le dos; elle me prit
doucement, elle me tira vers elle; elle passa son bras droit sous mon
corps et l'autre dessus, et elle me dit: «Je suis glacée; j'ai si froid
que je crains de vous toucher, de peur de vous faire mal.

--Chère mère, ne craignez rien.»

Aussitôt elle mit une de ses mains sur ma poitrine et l'autre autour de
ma ceinture; ses pieds étaient posés sous les miens, et je les pressais
pour les réchauffer; et la chère mère me disait: «Ah! chère amie, voyez
comme mes pieds se sont promptement réchauffés, parce qu'il n'y a rien
qui les sépare des vôtres.

--Mais, lui dis-je, qui empêche que vous ne vous réchauffiez partout de
la même manière?

--Rien, si vous voulez.»

Je m'étais retournée, elle avait écarté son linge, et j'allais écarter
le mien, lorsque tout à coup on frappa deux coups violents à la porte.
Effrayée, je me jette sur-le-champ hors du lit d'un côté, et la
supérieure de l'autre; nous écoutons, et nous entendons quelqu'un qui
regagnait, sur la pointe du pied, la cellule voisine, «Ah! lui dis-je,
c'est ma soeur Sainte-Thérèse; elle vous aura vue passer dans le
corridor, et entrer chez moi; elle nous aura écoutées, elle aura surpris
nos discours; que dira-t-elle?...» J'étais plus morte que vive. «Oui,
c'est elle, me dit la supérieure d'un ton irrité; c'est elle, je n'en
doute pas; mais j'espère qu'elle se ressouviendra longtemps de sa
témérité.

--Ah! chère mère, lui dis-je, ne lui faites point de mal.

--Suzanne, me dit-elle, adieu, bonsoir: recouchez-vous, dormez bien, je
vous dispense de l'oraison. Je vais chez cette étourdie. Donnez-moi
votre main...»

Je la lui tendis d'un bord du lit à l'autre; elle releva la manche qui
me couvrait le bras, elle le baisa en soupirant sur toute la longueur,
depuis l'extrémité des doigts jusqu'à l'épaule; et elle sortit en
protestant que la téméraire qui avait osé la troubler s'en
ressouviendrait. Aussitôt je m'avançai promptement à l'autre bord de ma
couche vers la porte, et j'écoutai: elle entra chez soeur Thérèse. Je
fus tentée de me lever et d'aller m'interposer entre elle et la
supérieure, s'il arrivait que la scène devînt violente; mais j'étais si
troublée, si mal à mon aise, que j'aimai mieux rester dans mon lit; mais
je n'y dormis pas. Je pensai que j'allais devenir l'entretien de la
maison; que cette aventure, qui n'avait rien en soi que de bien simple,
serait racontée avec les circonstances les plus défavorables; qu'il en
serait ici pis encore qu'à Longchamp, où je fus accusée de je ne sais
quoi; que notre faute parviendrait à la connaissance des supérieurs, que
notre mère serait déposée; et que nous serions l'une et l'autre
sévèrement punies. Cependant j'avais l'oreille au guet, j'attendais avec
impatience que notre mère sortît de chez soeur Thérèse; cette affaire
fut difficile à accommoder apparemment, car elle y passa presque la
nuit. Que je la plaignais! elle était en chemise, toute nue, et transie
de colère et de froid.

Le matin, j'avais bien envie de profiter de la permission qu'elle
m'avait donnée, et de demeurer couchée; cependant il me vint en esprit
qu'il n'en fallait rien faire. Je m'habillai bien vite, et me trouvai la
première au choeur, où la supérieure et Sainte-Thérèse ne parurent
point, ce qui me fit grand plaisir; premièrement, parce que j'aurais eu
de la peine à soutenir la présence de cette soeur sans embarras;
secondement, c'est que, puisqu'on lui avait permis de s'absenter de
l'office, elle avait apparemment obtenu de la supérieure un pardon
qu'elle ne lui aurait accordé qu'à des conditions qui devaient me
tranquilliser. J'avais deviné.

À peine l'office fut-il achevé, que la supérieure m'envoya chercher.
J'allai la voir: elle était encore au lit, elle avait l'air abattu; elle
me dit: «J'ai souffert; je n'ai point dormi; Sainte-Thérèse est folle;
si cela lui arrive encore, je l'enfermerai.

--Ah! chère mère, lui dis-je, ne l'enfermez jamais.

--Cela dépendra de sa conduite: elle m'a promis qu'elle serait
meilleure; et j'y compte. Et vous, chère Suzanne, comment vous
portez-vous?

--Bien, chère mère.

--Avez-vous un peu reposé?

--Fort peu.

--On m'a dit que vous aviez été au choeur; pourquoi n'êtes-vous pas
restée sur votre traversin?

--J'y aurais été mal; et puis j'ai pensé qu'il valait mieux...

--Non, il n'y avait point d'inconvénient. Mais je me sens quelque envie
de sommeiller; je vous conseille d'en aller faire autant chez vous, à
moins que vous n'aimiez mieux accepter une place à côté de moi.

--Chère mère, je vous suis infiniment obligée; j'ai l'habitude de
coucher seule, et je ne saurais dormir avec une autre.

--Allez donc. Je ne descendrai point au réfectoire à dîner; on me
servira ici: peut-être ne me lèverai-je pas du reste de la journée. Vous
viendrez avec quelques autres que j'ai fait avertir.

--Et soeur Sainte-Thérèse en sera-t-elle? lui demandai-je.

--Non, me répondit-elle.

--Je n'en suis pas fâchée.

--Et pourquoi?

--Je ne sais, il me semble que je crains de la rencontrer.

--Rassurez-vous, mon enfant; je te réponds qu'elle a plus de frayeur de
toi que tu n'en dois avoir d'elle.»

Je la quittai, j'allai me reposer. L'après-midi, je me rendis chez la
supérieure, où je trouvai une assemblée assez nombreuse des religieuses
les plus jeunes et les plus jolies de la maison; les autres avaient fait
leur visite et s'étaient retirées. Vous qui vous connaissez en peinture,
je vous assure, monsieur le marquis, que c'était un assez agréable
tableau à voir. Imaginez un atelier de dix à douze personnes, dont la
plus jeune pouvait avoir quinze ans, et la plus âgée n'en avait pas
vingt-trois; une supérieure qui touchait à la quarantaine, blanche,
fraîche, pleine d'embonpoint, à moitié levée sur son lit, avec deux
mentons qu'elle portait d'assez bonne grâce, des bras ronds comme s'ils
avaient été tournés, des doigts en fuseau, et tout parsemés de
fossettes; des yeux noirs, grands, vifs et tendres, presque jamais
entièrement ouverts, à demi fermés, comme si celle qui les possédait eût
éprouvé quelque fatigue à les ouvrir; des lèvres vermeilles comme la
rose, des dents blanches comme le lait, les plus belles joues, une tête
fort agréable, enfoncée dans un oreiller profond et mollet; les bras
étendus mollement à ses côtés, avec de petits coussins sous les coudes
pour les soutenir. J'étais assise sur le bord de son lit, et je ne
faisais rien; une autre dans un fauteuil, avec un petit métier à broder
sur ses genoux; d'autres, vers les fenêtres, faisaient de la dentelle;
il y en avait à terre assises sur les coussins qu'on avait ôtés des
chaises, qui cousaient, qui brodaient, qui parfilaient ou qui filaient
au petit rouet. Les unes étaient blondes, d'autres brunes; aucune ne se
ressemblait, quoiqu'elles fussent toutes belles. Leurs caractères
étaient aussi variés que leurs physionomies; celles-ci étaient sereines,
celles-là gaies, d'autres sérieuses, mélancoliques ou tristes. Toutes
travaillaient, excepté moi, comme je vous l'ai dit. Il n'était pas
difficile de discerner les amies des indifférentes et des ennemies; les
amies s'étaient placées, ou l'une à côté de l'autre, ou en face; et tout
en faisant leur ouvrage, elles causaient, elles se conseillaient, elles
se regardaient furtivement, elles se pressaient les doigts, sous
prétexte de se donner une épingle, une aiguille, des ciseaux. La
supérieure les parcourait des yeux; elle reprochait à l'une son
application, à l'autre son oisiveté, à celle-ci son indifférence, à
celle-là sa tristesse; elle se faisait apporter l'ouvrage, elle louait
ou blâmait; elle raccommodait à l'une son ajustement de tête... «Ce
voile est trop avancé... Ce linge prend trop du visage, on ne vous voit
pas assez les joues... Voilà des plis qui font mal...» Elle distribuait
à chacune, ou de petits reproches, ou de petites caresses.

Tandis qu'on était ainsi occupé, j'entendis frapper doucement à la
porte, j'y allai. La supérieure me dit: «Sainte-Suzanne, vous
reviendrez.

--Oui, chère mère.

--N'y manquez pas, car j'ai quelque chose d'important à vous
communiquer.

--Je vais rentrer...»

C'était cette pauvre Sainte-Thérèse. Elle demeura un petit moment sans
parler, et moi aussi; ensuite je lui dis: «Chère soeur, est-ce à moi que
vous en voulez?

--Oui.

--À quoi puis-je vous servir?

--Je vais vous le dire. J'ai encouru la disgrâce de notre chère mère; je
croyais qu'elle m'avait pardonné, et j'avais quelque raison de le
penser; cependant vous êtes toutes assemblées chez elle, je n'y suis
pas, et j'ai ordre de demeurer chez moi.

--Est-ce que vous voudriez entrer?

--Oui.

--Est-ce que vous souhaiteriez que j'en sollicitasse la permission?

--Oui.

--Attendez, chère amie, j'y vais.

--Sincèrement, vous lui parlerez pour moi?

--Sans doute; et pourquoi ne vous le promettrais-je pas, et pourquoi ne
le ferais-je pas après vous l'avoir promis?

--Ah! me dit-elle, en me regardant tendrement, je lui pardonne, je lui
pardonne le goût qu'elle a pour vous; c'est que vous possédez tous les
charmes, la plus belle âme et le plus beau corps.»

J'étais enchantée d'avoir ce petit service à lui rendre. Je rentrai. Une
autre avait pris ma place en mon absence sur le bord du lit de la
supérieure, était penchée vers elle, le coude appuyé entre ses deux
cuisses, et lui montrait son ouvrage; la supérieure, les yeux presque
fermés, lui disait oui et non, sans presque la regarder; et j'étais
debout à côté d'elle sans qu'elle s'en aperçût. Cependant elle ne tarda
pas à revenir de sa légère distraction. Celle qui s'était emparée de ma
place, me la rendit; je me rassis; ensuite me penchant doucement vers la
supérieure, qui s'était un peu relevée sur ses oreillers, je me tus,
mais je la regardai comme si j'avais une grâce à lui demander. «Eh bien,
me dit-elle, qu'est-ce qu'il y a? parlez, que voulez-vous? est-ce qu'il
est en moi de vous refuser quelque chose?

--La soeur Sainte-Thérèse...

--J'entends. Je suis très-mécontente d'elle; mais Sainte-Suzanne
intercède pour elle, et je lui pardonne; allez lui dire qu'elle peut
entrer.»

J'y courus. La pauvre petite soeur attendait à la porte; je lui dis
d'avancer: elle le fit en tremblant, elle avait les yeux baissés; elle
tenait un long morceau de mousseline attaché sur un patron qui lui
échappa des mains au premier pas; je le ramassai; je la pris par un bras
et la conduisis à la supérieure. Elle se jeta à genoux; elle saisit une
de ses mains, qu'elle baisa en poussant quelques soupirs, et en versant
une larme; puis elle s'empara d'une des miennes, qu'elle joignit à celle
de la supérieure, et les baisa l'une et l'autre. La supérieure lui fit
signe de se lever et de se placer où elle voudrait; elle obéit. On
servit une collation. La supérieure se leva; elle ne s'assit point avec
nous, mais elle se promenait autour de la table, posant sa main sur la
tête de l'une, la renversant doucement en arrière et lui baisant le
front, levant le linge de cou à une autre, plaçant sa main dessus, et
demeurant appuyée sur le dos de son fauteuil; passant à une troisième,
et laissant aller sur elle une de ses mains, ou la plaçant sur sa
bouche; goûtant du bout des lèvres aux choses qu'on avait servies, et
les distribuant à celle-ci, à celle-là. Après avoir circulé ainsi un
moment, elle s'arrêta en face de moi, me regardant avec des yeux
très-affectueux et très-tendres; cependant les autres les avaient
baissés, comme si elles eussent craint de la contraindre ou de la
distraire, mais surtout la soeur Sainte-Thérèse. La collation faite, je
me mis au clavecin; et j'accompagnai deux soeurs qui chantèrent sans
méthode, avec du goût, de la justesse et de la voix. Je chantai aussi,
et je m'accompagnai. La supérieure était assise au pied du clavecin, et
paraissait goûter le plus grand plaisir à m'entendre et à me voir; les
autres écoutaient debout sans rien faire, ou s'étaient remises à
l'ouvrage. Cette soirée fut délicieuse. Cela fait, toutes se retirèrent.

Je m'en allais avec les autres; mais la supérieure m'arrêta: «Quelle
heure est-il? me dit-elle.

--Tout à l'heure six heures.

--Quelques-unes de nos discrètes vont entrer. J'ai réfléchi sur ce que
vous m'avez dit de votre sortie de Longchamp; je leur ai communiqué mes
idées; elles les ont approuvées, et nous avons une proposition à vous
faire. Il est impossible que nous ne réussissions pas; et si nous
réussissons, cela fera un petit bien à la maison et quelque douceur pour
vous...»

À six heures, les discrètes entrèrent; la discrétion des maisons
religieuses est toujours bien décrépite et bien vieille. Je me levai,
elles s'assirent; et la supérieure me dit: «Soeur Sainte-Suzanne, ne
m'avez-vous pas appris que vous deviez à la bienfaisance de M. Manouri
la dot qu'on vous a faite ici?

--Oui, chère mère.

--Je ne me suis donc pas trompée, et les soeurs de Longchamp sont
restées en possession de la dot que vous leur avez payée en entrant chez
elles?

--Oui, chère mère.

--Elles ne vous en ont rien rendu?

--Non, chère mère.

--Elles ne vous en font point de pension?

--Non, chère mère.

--Cela n'est pas juste; c'est ce que j'ai communiqué à nos discrètes; et
elles pensent, comme moi, que vous êtes en droit de demander contre
elles, ou que cette dot vous soit restituée au profit de notre maison,
ou qu'elles vous en fassent la rente. Ce que vous tenez de l'intérêt que
M. Manouri a pris à votre sort, n'a rien de commun avec ce que les
soeurs de Longchamp vous doivent; ce n'est point à leur acquit qu'il a
fourni votre dot.

--Je ne le crois pas; mais pour s'en assurer, le plus court c'est de lui
écrire.

--Sans doute; mais au cas que sa réponse soit telle que nous la
désirons, voici les propositions que nous avons à vous faire: nous
entreprendrons le procès en votre nom contre la maison de Longchamp; la
nôtre fera les frais, qui ne seront pas considérables, parce qu'il y a
bien de l'apparence que M. Manouri ne refusera pas de se charger de
cette affaire; et si nous gagnons, la maison partagera avec vous moitié
par moitié le fonds ou la rente. Qu'en pensez-vous, chère soeur? vous ne
répondez pas, vous rêvez.

--Je rêve que ces soeurs de Longchamp m'ont fait beaucoup de mal, et que
je serais au désespoir qu'elles imaginassent que je me venge.

--Il ne s'agit pas de se venger; il s'agit de redemander ce qui vous est
dû.

--Se donner encore une fois en spectacle!

--C'est le plus petit inconvénient; il ne sera presque pas question de
vous. Et puis notre communauté est pauvre, et celle de Longchamp est
riche. Vous serez notre bienfaitrice, du moins tant que vous vivrez;
nous n'avons pas besoin de ce motif pour nous intéresser à votre
conservation; nous vous aimons toutes...» Et toutes les discrètes à la
fois: «Et qui est-ce qui ne l'aimerait pas? elle est parfaite.

--Je puis cesser d'être d'un moment à l'autre, une autre supérieure
n'aurait pas peut-être pour vous les mêmes sentiments que moi: ah! non,
sûrement, elle ne les aurait pas. Vous pouvez avoir de petites
indispositions, de petits besoins; il est fort doux de posséder un petit
argent dont on puisse disposer pour se soulager soi-même ou pour obliger
les autres.

--Chères mères, leur dis-je, ces considérations ne sont pas à négliger,
puisque vous avez la bonté de les faire; il y en a d'autres qui me
touchent davantage; mais il n'y a point de répugnance que je ne sois
prête à vous sacrifier. La seule grâce que j'aie à vous demander, chère
mère, c'est de ne rien commencer sans en avoir conféré en ma présence
avec M. Manouri.

--Rien n'est plus convenable. Voulez-vous lui écrire vous-même?

--Chère mère, comme il vous plaira.

--Écrivez-lui; et pour ne pas revenir deux fois là-dessus, car je n'aime
pas ces sortes d'affaires, elles m'ennuient à périr, écrivez à
l'instant.»

On me donna une plume, de l'encre et du papier, et sur-le-champ je priai
M. Manouri de vouloir bien se transporter à Arpajon aussitôt que ses
occupations le lui permettraient; que j'avais besoin encore de ses
secours et de son conseil dans une affaire de quelque importance, etc.
Le concile assemblé lut cette lettre, l'approuva, et elle fut envoyée.

M. Manouri vint quelques jours après. La supérieure lui exposa ce dont
il s'agissait; il ne balança pas un moment à être de son avis; on traita
mes scrupules de ridiculités; il fut conclu que les religieuses de
Longchamp seraient assignées dès le lendemain. Elles le furent; et voilà
que, malgré que j'en aie, mon nom reparaît dans des mémoires, des
factum, à l'audience, et cela avec des détails, des suppositions, des
mensonges et toutes les noirceurs qui peuvent rendre une créature
défavorable à ses juges et odieuse aux yeux du public. Mais, monsieur le
marquis, est-ce qu'il est permis aux avocats de calomnier tant qu'il
leur plaît? Est-ce qu'il n'y a point de justice contre eux? Si j'avais
pu prévoir toutes les amertumes que cette affaire entraînerait, je vous
proteste que je n'aurais jamais consenti à ce qu'elle s'entamât. On eut
l'attention d'envoyer à plusieurs religieuses de notre maison les pièces
qu'on publia contre moi. À tout moment, elles venaient me demander les
détails d'événements horribles qui n'avaient pas l'ombre de la vérité.
Plus je montrais d'ignorance, plus on me croyait coupable; parce que je
n'expliquais rien, que je n'avouais rien, que je niais tout, on croyait
que tout était vrai; on souriait, on me disait des mots entortillés,
mais très-offensants; on haussait les épaules à mon innocence. Je
pleurais, j'étais désolée.

                   *       *       *       *       *

Mais une peine ne vient jamais seule. Le temps d'aller à confesse
arriva. Je m'étais déjà accusée des premières caresses que ma supérieure
m'avait faites; le directeur m'avait très-expressément défendu de m'y
prêter davantage; mais le moyen de se refuser à des choses qui font
grand plaisir à une autre dont on dépend entièrement, et auxquelles on
n'entend soi-même aucun mal?

Ce directeur devant jouer un grand rôle dans le reste de mes mémoires,
je crois qu'il est à propos que vous le connaissiez.

C'est un cordelier; il s'appelle le P. Lemoine; il n'a pas plus de
quarante-cinq ans. C'est une des plus belles physionomies qu'on puisse
voir; elle est douce, sereine, ouverte, riante, agréable quand il n'y
pense pas; mais quand il y pense, son front se ride, ses sourcils se
froncent, ses yeux se baissent, et son maintien devient austère. Je ne
connais pas deux hommes plus différents que le P. Lemoine à l'autel et
le P. Lemoine au parloir seul ou en compagnie. Au reste, toutes les
personnes religieuses en sont là; et moi-même je me suis surprise
plusieurs fois sur le point d'aller à la grille, arrêtée tout court,
rajustant mon voile, mon bandeau, composant mon visage, mes yeux, ma
bouche, mes mains, mes bras, ma contenance ma démarche, et me faisant un
maintien et une modestie d'emprunt qui duraient plus ou moins, selon les
personnes avec lesquelles j'avais à parler. Le P. Lemoine est grand,
bien fait, gai, très-aimable quand il s'oublie; il parle à merveille; il
a dans sa maison la réputation d'un grand théologien, et dans le monde
celle d'un grand prédicateur; il converse à ravir. C'est un homme
très-instruit d'une infinité de connaissances étrangères à son état: il
a la plus belle voix, il sait la musique, l'histoire et les langues; il
est docteur de Sorbonne. Quoiqu'il soit jeune, il a passé par les
dignités principales de son ordre. Je le crois sans intrigue et sans
ambition; il est aimé de ses confrères. Il avait sollicité la
supériorité de la maison d'Étampes, comme un poste tranquille où il
pourrait se livrer sans distraction à quelques études qu'il avait
commencées; et on la lui avait accordée. C'est une grande affaire pour
une maison de religieuses que le choix d'un confesseur: il faut être
dirigée par un homme important et de marque. On fit tout pour avoir le
P. Lemoine, et on l'eut, du moins par extraordinaire.

On lui envoyait la voiture de la maison la veille des grandes fêtes, et
il venait. Il fallait voir le mouvement que son attente produisait dans
toute la communauté; comme on était joyeuse, comme on se renfermait,
comme on travaillait à son examen, comme on se préparait à l'occuper le
plus longtemps qu'il serait possible.

C'était la veille de la Pentecôte. Il était attendu. J'étais inquiète,
la supérieure s'en aperçut, elle m'en parla. Je ne lui cachai point la
raison de mon souci; elle m'en parut plus alarmée encore que moi,
quoiqu'elle fît tout pour me le celer. Elle traita le P. Lemoine d'homme
ridicule, se moqua de mes scrupules, me demanda si le P. Lemoine en
savait plus sur l'innocence de ses sentiments et des miens que notre
conscience, et si la mienne me reprochait quelque chose. Je lui répondis
que non. «Eh bien! me dit-elle, je suis votre supérieure, vous me devez
l'obéissance, et je vous ordonne de ne lui point parler de ces sottises.
Il est inutile que vous alliez à confesse, si vous n'avez que des
bagatelles à lui dire.»

Cependant le P. Lemoine arriva; et je me disposais à la confession,
tandis que de plus pressées s'en étaient emparées. Mon tour approchait,
lorsque la supérieure vint à moi, me tira à l'écart, et me dit:
«Sainte-Suzanne, j'ai pensé à ce que vous m'avez dit; retournez-vous-en
dans votre cellule, je ne veux pas que vous alliez à confesse
aujourd'hui.

--Et pourquoi, lui répondis-je, chère mère? C'est demain un grand jour,
c'est jour de communion générale: que voulez-vous qu'on pense, si je
suis la seule qui n'approche point de la sainte table?

--N'importe, on dira tout ce qu'on voudra, mais vous n'irez point à
confesse.

--Chère mère, lui dis-je, s'il est vrai que vous m'aimiez, ne me donnez
point cette mortification, je vous le demande en grâce.

--Non, non, cela ne se peut; vous me feriez quelque tracasserie avec cet
homme-là, et je n'en veux point avoir.

--Non, chère mère, je ne vous en ferai point!

--Promettez-moi donc... Cela est inutile, vous viendrez demain matin
dans ma chambre, vous vous accuserez à moi: vous n'avez commis aucune
faute, dont je ne puisse vous réconcilier et vous absoudre; et vous
communierez avec les autres. Allez.»

Je me retirai donc, et j'étais dans ma cellule, triste, inquiète,
rêveuse, ne sachant quel parti prendre, si j'irais au P. Lemoine malgré
ma supérieure, si je m'en tiendrais à son absolution le lendemain, et si
je ferais mes dévotions avec le reste de la maison, ou si je
m'éloignerais des sacrements, quoi qu'on en pût dire. Lorsqu'elle
rentra, elle s'était confessée, et le P. Lemoine lui avait demandé
pourquoi il ne m'avait point aperçue, si j'étais malade; je ne sais ce
qu'elle lui avait répondu, mais la fin de cela, c'est qu'il m'attendait
au confessionnal. «Allez-y donc, me dit-elle, puisqu'il le faut, mais
assurez-moi que vous vous tairez.» J'hésitais, elle insistait. «Eh!
folle, me disait-elle, quel mal veux-tu qu'il y ait à taire ce qu'il n'y
a point eu de mal à faire?

--Et quel mal y a-t-il à le dire? lui répondis-je.

--Aucun, mais il y a de l'inconvénient. Qui sait l'importance que cet
homme peut y mettre? Assurez-moi donc...» Je balançai encore; mais enfin
je m'engageai à ne rien dire, s'il ne me questionnait pas, et j'allai.

Je me confessai, et je me tus; mais le directeur m'interrogea, et je ne
dissimulai rien. Il me fit mille demandes singulières, auxquelles je ne
comprends rien encore à présent que je me les rappelle. Il me traita
avec indulgence; mais il s'exprima sur la supérieure dans des termes qui
me firent frémir; il l'appela indigne, libertine, mauvaise religieuse,
femme pernicieuse, âme corrompue; et m'enjoignit, sous peine de péché
mortel, de ne me trouver jamais seule avec elle, et de ne souffrir
aucune de ses caresses.

«Mais, mon père, lui dis-je, c'est ma supérieure; elle peut entrer chez
moi, m'appeler chez elle quand il lui plaît.

--Je le sais, je le sais, et j'en suis désolé. Chère enfant, me dit-il,
loué soit Dieu qui vous a préservée jusqu'à présent! Sans oser
m'expliquer avec vous plus clairement, dans la crainte de devenir
moi-même le complice de votre indigne supérieure, et de faner, par le
souffle empoisonné qui sortirait malgré moi de mes lèvres, une fleur
délicate, qu'on ne garde fraîche et sans tache jusqu'à l'âge où vous
êtes, que par une protection spéciale de la Providence, je vous ordonne
de fuir votre supérieure, de repousser loin de vous ses caresses, de ne
jamais entrer seule chez elle, de lui fermer votre porte, surtout la
nuit; de sortir de votre lit, si elle entre chez vous malgré vous;
d'aller dans le corridor, d'appeler s'il le faut, de descendre toute nue
jusqu'au pied des autels, de remplir la maison de vos cris, et de faire
tout ce que l'amour de Dieu, la crainte du crime, la sainteté de votre
état et l'intérêt de votre salut vous inspireraient, si Satan en
personne se présentait à vous et vous poursuivait. Oui, mon enfant,
Satan; c'est sous cet aspect que je suis contraint de vous montrer votre
supérieure; elle est enfoncée dans l'abîme du crime, elle cherche à vous
y plonger; et vous y seriez déjà peut-être avec elle, si votre innocence
même ne l'avait remplie de terreur, et ne l'avait arrêtée.» Puis levant
les yeux au ciel, il s'écria: «Mon Dieu! continuez de protéger cette
enfant... Dites avec moi: _Satana, vade retrò, apage, Satana._ Si cette
malheureuse vous interroge, dites-lui tout, répétez-lui mon discours;
dites-lui qu'il vaudrait mieux qu'elle ne fût pas née, ou qu'elle se
précipitât seule aux enfers par une mort violente.

--Mais, mon père, lui répliquai-je, vous l'avez entendue elle-même tout
à l'heure.»

Il ne me répondit rien; mais poussant un soupir profond, il porta ses
bras contre une des parois du confessionnal, et appuya sa tête dessus
comme un homme pénétré de douleur: il demeura quelque temps dans cet
état. Je ne savais que penser; les genoux me tremblaient; j'étais dans
un trouble, un désordre qui ne se conçoit pas. Tel serait un voyageur
qui marcherait dans les ténèbres entre des précipices qu'il ne verrait
pas, et qui serait frappé de tout côté par des voix souterraines qui lui
crieraient: «C'est fait de toi!» Me regardant ensuite avec un air
tranquille, mais attendri, il me dit: «Avez-vous de la santé?

--Oui, mon père.

--Ne seriez-vous pas trop incommodée d'une nuit que vous passeriez sans
dormir?

--Non, mon père.

--Eh bien! me dit-il, vous ne vous coucherez point celle-ci; aussitôt
après votre collation vous irez dans l'église, vous vous prosternerez au
pied des autels, vous y passerez la nuit en prières. Vous ne savez pas
le danger que vous avez couru: vous remercierez Dieu de vous en avoir
garantie; et demain vous approcherez de la sainte table avec toutes les
autres religieuses. Je ne vous donne pour pénitence que de vous tenir
loin de votre supérieure, et que de repousser ses caresses empoisonnées.
Allez; je vais de mon côté unir mes prières aux vôtres. Combien vous
m'allez causer d'inquiétudes! Je sens toutes les suites du conseil que
je vous donne; mais je vous le dois, et je me le dois à moi-même. Dieu
est le maître; et nous n'avons qu'une loi.»

Je ne me rappelle, monsieur, que très-imparfaitement tout ce qu'il me
dit. À présent que je compare son discours tel que je viens de vous le
rapporter, avec l'impression terrible qu'il me fit, je n'y trouve pas de
comparaison; mais cela vient de ce qu'il est brisé, décousu; qu'il y
manque beaucoup de choses que je n'ai pas retenues, parce que je n'y
attachais aucune idée distincte, et que je ne voyais et ne vois encore
aucune importance à des choses sur lesquelles il se récriait avec le
plus de violence. Par exemple, qu'est-ce qu'il trouvait de si étrange
dans la scène du clavecin? N'y a-t-il pas des personnes sur lesquelles
la musique fait la plus violente impression? On m'a dit à moi-même que
certains airs, certaines modulations changeaient entièrement ma
physionomie: alors j'étais tout à fait hors de moi, je ne savais presque
pas ce que je devenais; je ne crois pas que j'en fusse moins innocente.
Pourquoi n'en eût-il pas été de même de ma supérieure, qui était
certainement, malgré toutes ses folies et ses inégalités, une des femmes
les plus sensibles qu'il y eût au monde? Elle ne pouvait entendre un
récit un peu touchant sans fondre en larmes; quand je lui racontai mon
histoire, je la mis dans un état à faire pitié. Que ne lui faisait-il un
crime aussi de sa commisération? Et la scène de la nuit, dont il
attendait l'issue avec une frayeur mortelle... Certainement cet homme
est trop sévère.

Quoi qu'il en soit, j'exécutai ponctuellement ce qu'il m'avait prescrit,
et dont il avait sans doute prévu la suite immédiate. Tout au sortir du
confessionnal, j'allai me prosterner au pied des autels; j'avais la tête
troublée d'effroi; j'y demeurai jusqu'à souper. La supérieure, inquiète
de ce que j'étais devenue, m'avait fait appeler; on lui avait répondu
que j'étais en prière. Elle s'était montrée plusieurs fois à la porte du
choeur; mais j'avais fait semblant de ne la point apercevoir. L'heure du
souper sonna; je me rendis au réfectoire; je soupai à la hâte; et le
souper fini, je revins aussitôt à l'église; je ne parus point à la
récréation du soir; à l'heure de se retirer et de se coucher je ne
remontai point. La supérieure n'ignorait pas ce que j'étais devenue. La
nuit était fort avancée; tout était en silence dans la maison,
lorsqu'elle descendit auprès de moi. L'image sous laquelle le directeur
me l'avait montrée, se retraça à mon imagination; le tremblement me
prit, je n'osai la regarder, je crus que je la verrais avec un visage
hideux, et tout enveloppée de flammes, et je disais au dedans de moi:
«_Satana, vade retrò, apage, Satana._ Mon Dieu, conservez-moi, éloignez
de moi ce démon.»

Elle se mit à genoux, et après avoir prié quelque temps, elle me dit:
«Sainte-Suzanne, que faites-vous ici?

--Madame, vous le voyez.

--Savez-vous l'heure qu'il est?

--Oui, madame.

--Pourquoi n'êtes-vous pas rentrée chez vous à l'heure de la retraite?

--C'est que je me disposais à célébrer demain le grand jour.

--Votre dessein était donc de passer ici la nuit?

--Oui, madame.

--Et qui est-ce qui vous l'a permis?

--Le directeur me l'a ordonné.

--Le directeur n'a rien à ordonner contre la règle de la maison; et moi,
je vous ordonne de vous aller coucher.

--Madame, c'est la pénitence qu'il m'a imposée.

--Vous la remplacerez par d'autres oeuvres.

--Cela n'est pas à mon choix.

--Allons, me dit-elle, mon enfant, venez. La fraîcheur de l'église
pendant la nuit vous incommodera; vous prierez dans votre cellule.»

Après cela, elle voulut me prendre par la main; mais je m'éloignai avec
vitesse. «Vous me fuyez, me dit-elle.

--Oui, madame, je vous fuis.»

Rassurée par la sainteté du lieu, par la présence de la Divinité, par
l'innocence de mon coeur, j'osai lever les yeux sur elle; mais à peine
l'eus-je aperçue, que je poussai un grand cri et que je me mis à courir
dans le choeur comme une insensée, en criant: «Loin de moi, Satan!...»

Elle ne me suivait point, elle restait à sa place, et elle me disait, en
tendant doucement ses deux bras vers moi, et de la voix la plus
touchante et la plus douce: «Qu'avez-vous? D'où vient cet effroi?
Arrêtez. Je ne suis point Satan, je suis votre supérieure et votre
amie.»

Je m'arrêtai, je retournai encore la tête vers elle, et je vis que
j'avais été effrayée par une apparence bizarre que mon imagination avait
réalisée; c'est qu'elle était placée, par rapport à la lampe de
l'église, de manière qu'il n'y avait que son visage et que l'extrémité
de ses mains qui fussent éclairées, et que le reste était dans l'ombre,
ce qui lui donnait un aspect singulier. Un peu revenue à moi, je me
jetai dans une stalle. Elle s'approcha, elle allait s'asseoir dans la
stalle voisine, lorsque je me levai et me plaçai dans la stalle
au-dessous. Je voyageai ainsi de stalle en stalle, et elle aussi jusqu'à
la dernière: là, je m'arrêtai, et je la conjurai de laisser du moins une
place vide entre elle et moi.

«Je le veux bien,» me dit-elle.

Nous nous assîmes toutes deux; une stalle nous séparait; alors la
supérieure prenant la parole, me dit: «Pourrait-on savoir de vous,
Sainte-Suzanne, d'où vient l'effroi que ma présence vous cause?

--Chère mère, lui dis-je, pardonnez-moi, ce n'est pas moi, c'est le P.
Lemoine. Il m'a représenté la tendresse que vous avez pour moi, les
caresses que vous me faites, et auxquelles je vous avoue que je
n'entends aucun mal, sous les couleurs les plus affreuses. Il m'a
ordonné de vous fuir, de ne plus entrer chez vous, seule; de sortir de
ma cellule, si vous y veniez; il vous a peinte à mon esprit comme le
démon. Que sais-je ce qu'il ne m'a pas dit là-dessus.

--Vous lui avez donc parlé?

--Non, chère mère; mais je n'ai pu me dispenser de lui répondre.

--Me voilà donc bien horrible à vos yeux?

--Non, chère mère, je ne saurais m'empêcher de vous aimer, de sentir
tout le prix de vos bontés, de vous prier de me les continuer; mais
j'obéirai à mon directeur.

--Vous ne viendrez donc plus me voir?

--Non, chère mère.

--Vous ne me recevrez plus chez vous?

--Non, chère mère.

--Vous repousserez mes caresses?

--Il m'en coûtera beaucoup, car je suis née caressante, et j'aime à être
caressée; mais il le faudra; je l'ai promis à mon directeur, et j'en ai
fait le serment au pied des autels. Si je pouvais vous rendre la manière
dont il s'explique! C'est un homme pieux, c'est un homme éclairé; quel
intérêt a-t-il à me montrer du péril où il n'y en a point? À éloigner le
coeur d'une religieuse du coeur de sa supérieure? Mais peut-être
reconnaît-il, dans des actions très-innocentes de votre part et de la
mienne, un germe de corruption secrète qu'il croit tout développé en
vous, et qu'il craint que vous ne développiez en moi. Je ne vous
cacherai pas qu'en revenant sur les impressions que j'ai quelquefois
ressenties... D'où vient, chère mère, qu'au sortir d'auprès de vous, en
rentrant chez moi, j'étais agitée, rêveuse? D'où vient que je ne pouvais
ni prier, ni m'occuper? D'où vient une espèce d'ennui que je n'avais
jamais éprouvé? Pourquoi, moi qui n'ai jamais dormi le jour, me
sentais-je aller au sommeil? Je croyais que c'était en vous une maladie
contagieuse, dont l'effet commençait à s'opérer en moi; mais le P.
Lemoine voit cela bien autrement.

--Et comment voit-il cela?

--Il y voit toutes les noirceurs du crime, votre perte consommée, la
mienne projetée. Que sais-je?

--Allez, me dit-elle, votre P. Lemoine est un visionnaire; ce n'est pas
la première algarade de cette nature qu'il m'ait causée. Il suffit que
je m'attache à quelqu'un d'une amitié tendre, pour qu'il s'occupe à lui
tourner la cervelle; peu s'en est fallu qu'il n'ait rendu folle cette
pauvre Sainte-Thérèse. Cela commence à m'ennuyer, et je me déferai de
cet homme-là; aussi bien il demeure à dix lieues d'ici; c'est un
embarras que de le faire venir; on ne l'a pas quand on veut: mais nous
parlerons de cela plus à l'aise. Vous ne voulez donc pas remonter?

--Non, chère mère, je vous demande en grâce de me permettre de passer
ici la nuit. Si je manquais à ce devoir, demain je n'oserais approcher
des sacrements avec le reste de la communauté. Mais vous, chère mère,
communierez-vous?

--Sans doute.

--Mais le P. Lemoine ne vous a donc rien dit?

--Non.

--Mais comment cela s'est-il fait?

--C'est qu'il n'a point été dans le cas de me parler. On ne va à
confesse que pour s'accuser de ses péchés; et je n'en vois point à aimer
bien tendrement une enfant aussi aimable que Sainte-Suzanne. S'il y
avait quelque faute, ce serait de rassembler sur elle seule un sentiment
qui devrait se répandre également sur toutes celles qui composent la
communauté; mais cela ne dépend pas de moi; je ne saurais m'empêcher de
distinguer le mérite où il est, et de m'y porter d'un goût de
préférence. J'en demande pardon à Dieu; et je ne conçois pas comment
votre P. Lemoine voit ma damnation scellée dans une partialité si
naturelle, et dont il est si difficile de se garantir. Je tâche de faire
le bonheur de toutes; mais il y en a que j'estime et que j'aime plus que
d'autres, parce qu'elles sont plus aimables et plus estimables. Voilà
tout mon crime avec vous; Sainte-Suzanne, le trouvez-vous bien grand?

--Non, chère mère.

--Allons, chère enfant, faisons encore chacune une petite prière, et
retirons-nous.»

Je la suppliai derechef de permettre que je passasse la nuit dans
l'église; elle y consentit, à condition que cela n'arriverait plus, et
elle se retira.

Je revins sur ce qu'elle m'avait dit; je demandai à Dieu de m'éclairer;
je réfléchis et je conclus, tout bien considéré, que quoique des
personnes fussent d'un même sexe, il pouvait y avoir du moins de
l'indécence dans la manière dont elles se témoignaient leur amitié; que
le P. Lemoine, homme austère, avait peut-être outré les choses, mais que
le conseil d'éviter l'extrême familiarité de ma supérieure, par beaucoup
de réserve, était bon à suivre, et je me le promis.

Le matin, lorsque les religieuses vinrent au choeur, elles me trouvèrent
à ma place; elles approchèrent toutes de la sainte table, et la
supérieure à leur tête, ce qui acheva de me persuader son innocence,
sans me détacher du parti que j'avais pris. Et puis il s'en manquait
beaucoup que je sentisse pour elle tout l'attrait qu'elle éprouvait pour
moi. Je ne pouvais m'empêcher de la comparer à ma première supérieure:
quelle différence! ce n'était ni la même piété, ni la même gravité, ni
la même dignité, ni la même ferveur, ni le même esprit, ni le même goût
de l'ordre.

                   *       *       *       *       *

Il arriva dans l'intervalle de peu de jours deux grands événements:
l'un, c'est que je gagnai mon procès contre les religieuses de
Longchamp; elles furent condamnées à payer à la maison de
Sainte-Eutrope, où j'étais, une pension proportionnée à ma dot; l'autre,
c'est le changement de directeur. Ce fut la supérieure qui m'apprit
elle-même ce dernier.

Cependant je n'allais plus chez elle qu'accompagnée; elle ne venait plus
seule chez moi. Elle me cherchait toujours, mais je l'évitais; elle s'en
apercevait, et m'en faisait des reproches. Je ne sais ce qui se passait
dans cette âme, mais il fallait que ce fût quelque chose
d'extraordinaire. Elle se levait la nuit et se promenait dans les
corridors, surtout dans le mien; je l'entendais passer et repasser;
s'arrêter à ma porte, se plaindre, soupirer; je tremblais, et je me
renfonçais dans mon lit. Le jour, si j'étais à la promenade, dans la
salle du travail, ou dans la chambre de récréation, de manière que je ne
pusse l'apercevoir, elle passait des heures entières à me considérer;
elle épiait toutes mes démarches: si je descendais, je la trouvais au
bas des degrés; elle m'attendait au haut quand je remontais. Un jour
elle m'arrêta, elle se mit à me regarder sans mot dire; des pleurs
coulèrent abondamment de ses yeux, puis tout à coup se jetant à terre et
me serrant un genou entre ses deux mains, elle me dit: «Soeur cruelle,
demande-moi ma vie, je te la donnerai, mais ne m'évite pas; je ne
saurais plus vivre sans toi...» Son état me fit pitié, ses yeux étaient
éteints; elle avait perdu son embonpoint et ses couleurs. C'était ma
supérieure, elle était à mes pieds, la tête appuyée contre mon genou
qu'elle tenait embrassé; je lui tendis les mains, elle les prit avec
ardeur, elle les baisait, et puis elle me regardait encore; je la
relevai. Elle chancelait, elle avait peine à marcher; je la reconduisis
à sa cellule. Quand sa porte fut ouverte, elle me prit par la main, et
me tira doucement pour me faire entrer, mais sans me parler et sans me
regarder.

«Non, lui dis-je, chère mère, non, je me le suis promis; c'est le mieux
pour vous et pour moi; j'occupe trop de place dans votre âme, c'est
autant de perdu pour Dieu à qui vous la devez tout entière.

--Est-ce à vous à me le reprocher?...»

Je tâchais, en lui parlant, à dégager ma main de la sienne.

«Vous ne voulez donc pas entrer? me dit-elle.

--Non, chère mère, non.

--Vous ne le voulez pas, Sainte-Suzanne? vous ne savez pas ce qui peut
en arriver, non, vous ne le savez pas: vous me ferez mourir...»

Ces derniers mots m'inspirèrent un sentiment tout contraire à celui
qu'elle se proposait; je retirai ma main avec vivacité, et je m'enfuis.
Elle se retourna, me regarda aller quelques pas, puis, rentrant dans sa
cellule dont la porte demeura ouverte, elle se mit à pousser les
plaintes les plus aiguës. Je les entendis; elles me pénétrèrent. Je fus
un moment incertaine si je continuerais de m'éloigner ou si je
retournerais; cependant je ne sais par quel mouvement d'aversion je
m'éloignai, mais ce ne fut pas sans souffrir de l'état où je la
laissais; je suis naturellement compatissante. Je me renfermai chez moi,
je m'y trouvai mal à mon aise; je ne savais à quoi m'occuper; je fis
quelques tours en long et en large, distraite et troublée; je sortis, je
rentrai; enfin j'allai frapper à la porte de Sainte-Thérèse, ma voisine.
Elle était en conversation intime avec une autre jeune religieuse de ses
amies; je lui dis: «Chère soeur, je suis fâchée de vous interrompre,
mais je vous prie de m'écouter un moment, j'aurais un mot à vous
dire...» Elle me suivit chez moi, et je lui dis: «Je ne sais ce qu'a
notre mère supérieure, elle est désolée; si vous alliez la trouver,
peut-être la consoleriez-vous...» Elle ne me répondit pas; elle laissa
son amie chez elle, ferma sa porte, et courut chez notre supérieure.

Cependant le mal de cette femme empira de jour en jour; elle devint
mélancolique et sérieuse; la gaieté, qui depuis mon arrivée dans la
maison n'avait point cessé, disparut tout à coup; tout rentra dans
l'ordre le plus austère; les offices se firent avec la dignité
convenable; les étrangers furent presque entièrement exclus du parloir;
défense aux religieuses de fréquenter les unes chez les autres; les
exercices reprirent avec l'exactitude la plus scrupuleuse; plus
d'assemblée chez la supérieure, plus de collation; les fautes les plus
légères furent sévèrement punies; on s'adressait encore à moi
quelquefois pour obtenir grâce, mais je refusais absolument de la
demander. La cause de cette révolution ne fut ignorée de personne; les
anciennes n'en étaient pas fâchées, les jeunes s'en désespéraient; elles
me regardaient de mauvais oeil; pour moi, tranquille sur ma conduite, je
négligeais leur humeur et leurs reproches.

Cette supérieure, que je ne pouvais ni soulager ni m'empêcher de
plaindre, passa successivement de la mélancolie à la piété, et de la
piété au délire. Je ne la suivrai point dans le cours de ces différents
progrès, cela me jetterait dans un détail qui n'aurait point de fin; je
vous dirai seulement que, dans son premier état, tantôt elle me
cherchait, tantôt elle m'évitait; nous traitait quelquefois, les autres
et moi, avec sa douceur accoutumée; quelquefois aussi elle passait
subitement à la rigueur la plus outrée; elle nous appelait et nous
renvoyait; donnait récréation et révoquait ses ordres un moment après;
nous faisait appeler au choeur; et lorsque tout était en mouvement pour
lui obéir, un second coup de cloche renfermait la communauté. Il est
difficile d'imaginer le trouble de la vie que l'on menait; la journée se
passait à sortir de chez soi et à y rentrer, à prendre son bréviaire et
à le quitter, à monter et à descendre, à baisser son voile et à le
relever. La nuit était presque aussi interrompue que le jour.

Quelques religieuses s'adressèrent à moi, et tâchèrent de me faire
entendre qu'avec un peu plus de complaisance et d'égards pour la
supérieure, tout reviendrait à l'ordre, elles auraient dû dire au
désordre, accoutumé: je leur répondais tristement: «Je vous plains; mais
dites-moi clairement ce qu'il faut que je fasse...» Les unes s'en
retournaient en baissant la tête et sans me répondre; d'autres me
donnaient des conseils qu'il m'était impossible d'arranger avec ceux de
notre directeur; je parle de celui qu'on avait révoqué, car pour son
successeur, nous ne l'avions pas encore vu.

La supérieure ne sortait plus de nuit, elle passait des semaines
entières sans se montrer ni à l'office, ni au choeur, ni au réfectoire,
ni à la récréation; elle demeurait renfermée dans sa chambre; elle
errait dans les corridors ou elle descendait à l'église; elle allait
frapper aux portes des religieuses et elle leur disait d'une voix
plaintive: «Soeur une telle, priez pour moi; soeur une telle, priez pour
moi...» Le bruit se répandit qu'elle se disposait à une confession
générale.

                   *       *       *       *       *

Un jour que je descendis la première à l'église, je vis un papier
attaché au voile de la grille, je m'en approchai et je lus: «Chères
soeurs, vous êtes invitées à prier pour une religieuse qui s'est égarée
de ses devoirs et qui veut retourner à Dieu...» Je fus tentée de
l'arracher, cependant je le laissai. Quelques jours après, c'en était un
autre, sur lequel on avait écrit: «Chères soeurs, vous êtes invitées à
implorer la miséricorde de Dieu sur une religieuse qui a reconnu ses
égarements; ils sont grands...» Un autre jour, c'était une autre
invitation qui disait: «Chères soeurs, vous êtes priées de demander à
Dieu d'éloigner le désespoir d'une religieuse qui a perdu toute
confiance dans la miséricorde divine...»

Toutes ces invitations où se peignaient les cruelles vicissitudes de
cette âme en peine m'attristaient profondément. Il m'arriva une fois de
demeurer comme un terme vis-à-vis un de ces placards; je m'étais demandé
à moi-même qu'est-ce que c'était que ces égarements qu'elle se
reprochait; d'où venaient les transes de cette femme; quels crimes elle
pouvait avoir à se reprocher; je revenais sur les exclamations du
directeur, je me rappelais ses expressions, j'y cherchais un sens, je
n'y en trouvais point et je demeurais comme absorbée. Quelques
religieuses qui me regardaient causaient entre elles; et si je ne me
suis pas trompée, elles me regardaient comme incessamment menacée des
mêmes terreurs.

Cette pauvre supérieure ne se montrait que son voile baissé; elle ne se
mêlait plus des affaires de la maison; elle ne parlait à personne; elle
avait de fréquentes conférences avec le nouveau directeur qu'on nous
avait donné. C'était un jeune bénédictin. Je ne sais s'il lui avait
imposé toutes les mortifications qu'elle pratiquait; elle jeûnait trois
jours de la semaine; elle se macérait; elle entendait l'office dans les
stalles inférieures. Il fallait passer devant sa porte pour aller à
l'église; là, nous la trouvions prosternée, le visage contre terre, et
elle ne se relevait que quand il n'y avait plus personne. La nuit, elle
descendait en chemise, nus pieds; si Sainte-Thérèse ou moi nous la
rencontrions par hasard, elle se retournait et se collait le visage
contre le mur. Un jour que je sortais de ma cellule, je la trouvai
prosternée, les bras étendus et la face contre terre; et elle me dit:
«Avancez, marchez, foulez-moi aux pieds; je ne mérite pas un autre
traitement.»

Pendant des mois entiers que cette maladie dura, le reste de la
communauté eut le temps de pâtir et de me prendre en aversion. Je ne
reviendrai pas sur les désagréments d'une religieuse qu'on hait dans sa
maison, vous en devez être instruit à présent. Je sentis peu à peu
renaître le dégoût de mon état. Je portai ce dégoût et mes peines dans
le sein du nouveau directeur; il s'appelle dom Morel; c'est un homme
d'un caractère ardent; il touche à la quarantaine. Il parut m'écouter
avec attention et avec intérêt; il désira de connaître les événements de
ma vie; il me fit entrer dans les détails les plus minutieux sur ma
famille, sur mes penchants, mon caractère, les maisons où j'avais été,
celle où j'étais, sur ce qui s'était passé entre ma supérieure et moi.
Je ne lui cachai rien. Il ne me parut pas mettre à la conduite de la
supérieure avec moi la même importance que le P. Lemoine; à peine
daigna-t-il me jeter là-dessus quelques mots; il regarda cette affaire
comme finie; la chose qui le touchait le plus, c'étaient mes
dispositions secrètes sur la vie religieuse. À mesure que je m'ouvrais,
sa confiance faisait les mêmes progrès; si je me confessais à lui, il se
confiait à moi; ce qu'il me disait de ses peines avait la plus parfaite
conformité avec les miennes; il était entré en religion malgré lui; il
supportait son état avec le même dégoût, et il n'était guère moins à
plaindre que moi.

«Mais, chère soeur, ajoutait-il, que faire à cela? Il n'y a plus qu'une
ressource, c'est de rendre notre condition la moins fâcheuse qu'il sera
possible.» Et puis il me donnait les mêmes conseils qu'il suivait; ils
étaient sages. «Avec cela, ajoutait-il, on n'évite pas les chagrins, on
se résout seulement à les supporter. Les personnes religieuses ne sont
heureuses qu'autant qu'elles se font un mérite devant Dieu de leurs
croix; alors elles s'en réjouissent, elles vont au-devant des
mortifications; plus elles sont amères et fréquentes, plus elles s'en
félicitent; c'est un échange qu'elles ont fait de leur bonheur présent
contre un bonheur à venir; elles s'assurent celui-ci par le sacrifice
volontaire de celui-là. Quand elles ont bien souffert, elles disent à
Dieu: _Ampliùs, Domine_; Seigneur, encore davantage... et c'est une
prière que Dieu ne manque guère d'exaucer. Mais si ces peines sont
faites pour vous et pour moi comme pour elles, nous ne pouvons pas nous
en promettre la même récompense, nous n'avons pas la seule chose qui
leur donnerait de la valeur, la résignation: cela est triste. Hélas!
comment vous inspirerai-je la vertu qui vous manque et que je n'ai pas?
Cependant sans cela nous nous exposons à être perdus dans l'autre vie,
après avoir été bien malheureux dans celle-ci. Au sein des pénitences,
nous nous damnons presque aussi sûrement que les gens du monde au milieu
des plaisirs; nous nous privons, ils jouissent; et après cette vie les
mêmes supplices nous attendent. Que la condition d'un religieux, d'une
religieuse qui n'est point appelée, est fâcheuse! c'est la nôtre,
pourtant; et nous ne pouvons la changer. On nous a chargés de chaînes
pesantes, que nous sommes condamnés à secouer sans cesse, sans aucun
espoir de les rompre; tâchons, chère soeur, de les traîner. Allez, je
reviendrai vous voir.»

Il revint quelques jours après; je le vis au parloir, je l'examinai de
plus près. Il acheva de me confier de sa vie, moi de la mienne, une
infinité de circonstances qui formaient entre lui et moi autant de
points de contact et de ressemblance; il avait presque subi les mêmes
persécutions domestiques et religieuses. Je ne m'apercevais pas que la
peinture de ses dégoûts était peu propre à dissiper les miens; cependant
cet effet se produisait en moi, et je crois que la peinture de mes
dégoûts produisait le même effet en lui. C'est ainsi que la ressemblance
des caractères se joignant à celle des événements, plus nous nous
revoyions, plus nous nous plaisions l'un à l'autre; l'histoire de ses
moments, c'était l'histoire des miens; l'histoire de ses sentiments,
c'était l'histoire des miens; l'histoire de son âme, c'était l'histoire
de la mienne.

Lorsque nous nous étions bien entretenus de nous, nous parlions aussi
des autres, et surtout de la supérieure. Sa qualité de directeur le
rendait très-réservé; cependant j'aperçus à travers ses discours que la
disposition actuelle de cette femme ne durerait pas; qu'elle luttait
contre elle-même, mais en vain; et qu'il arriverait de deux choses
l'une, ou qu'elle reviendrait incessamment à ses premiers penchants, ou
qu'elle perdrait la tête. J'avais la plus forte curiosité d'en savoir
davantage; il aurait bien pu m'éclairer sur des questions que je m'étais
faites et auxquelles je n'avais jamais pu me répondre; mais je n'osais
l'interroger; je me hasardai seulement à lui demander s'il connaissait
le P. Lemoine.

«Oui, me dit-il, je le connais; c'est un homme de mérite, il en a
beaucoup.

--Nous avons cessé de l'avoir d'un moment à l'autre.

--Il est vrai.

--Ne pourriez-vous point me dire comment cela s'est fait?

--Je serais fâché que cela transpirât.

--Vous pouvez compter sur ma discrétion.

--On a, je crois, écrit contre lui à l'archevêché.

--Et qu'a-t-on pu dire?

--Qu'il demeurait trop loin de la maison; qu'on ne l'avait pas quand on
voulait; qu'il était d'une morale trop austère; qu'on avait quelque
raison de le soupçonner des sentiments des novateurs; qu'il semait la
division dans la maison, et qu'il éloignait l'esprit des religieuses de
leur supérieure.

--Et d'où savez-vous cela?

--De lui-même.

--Vous le voyez donc?

--Oui, je le vois; il m'a parlé de vous quelquefois.

--Qu'est-ce qu'il vous en a dit?

--Que vous étiez bien à plaindre; qu'il ne concevait pas comment vous
aviez pu résister à toutes les peines que vous aviez souffertes; que,
quoiqu'il n'ait eu l'occasion de vous entretenir qu'une ou deux fois, il
ne croyait pas que vous pussiez jamais vous accommoder de la vie
religieuse; qu'il avait dans l'esprit...»

Là, il s'arrêta tout court; et moi j'ajoutai: «Qu'avait-il dans
l'esprit?»

Dom Morel me répondit: «Ceci est une affaire de confiance trop
particulière pour qu'il me soit libre d'achever...»

Je n'insistai pas, j'ajoutai seulement: «Il est vrai que c'est le P.
Lemoine qui m'a inspiré de l'éloignement pour ma supérieure.

--Il a bien fait.

--Et pourquoi?

--Ma soeur, me répondit-il en prenant un air grave, tenez-vous-en à ses
conseils, et tâchez d'en ignorer la raison tant que vous vivrez.

--Mais il me semble que si je connaissais le péril, je serais d'autant
plus attentive à l'éviter.

--Peut-être aussi serait-ce le contraire.

--Il faut que vous ayez bien mauvaise opinion de moi.

--J'ai de vos moeurs et de votre innocence l'opinion que j'en dois
avoir; mais croyez qu'il y a des lumières funestes que vous ne pourriez
acquérir sans y perdre. C'est votre innocence même qui en a imposé à
votre supérieure; plus instruite, elle vous aurait moins respectée.

--Je ne vous entends pas.

--Tant mieux.

--Mais que la familiarité et les caresses d'une femme peuvent-elles
avoir de dangereux pour une autre femme?»

Point de réponse de la part de dom Morel.

«Ne suis-je pas la même que j'étais en entrant ici?»

Point de réponse de la part de dom Morel.

«N'aurais-je pas continué d'être la même? Où est donc le mal de s'aimer,
de se le dire, de se le témoigner? cela est si doux!

--Il est vrai, dit dom Morel en levant les yeux sur moi, qu'il avait
toujours tenus baissés tandis que je parlais.

--Et cela est-il donc si commun dans les maisons religieuses? Ma pauvre
supérieure! dans quel état elle est tombée!

--Il est fâcheux, et je crains bien qu'il n'empire. Elle n'était pas
faite pour son état; et voilà ce qui en arrive tôt ou tard, quand on
s'oppose au penchant général de la nature: cette contrainte la détourne
à des affections déréglées, qui sont d'autant plus violentes, qu'elles
sont mal fondées; c'est une espèce de folie.

--Elle est folle?

--Oui, elle l'est, et le deviendra davantage.

--Et vous croyez que c'est là le sort qui attend ceux qui sont engagés
dans un état auquel ils n'étaient point appelés?

--Non, pas tous: il y en a qui meurent auparavant; il y en a dont le
caractère flexible se prête à la longue; il y en a que des espérances
vagues soutiennent quelque temps.

--Et quelles espérances pour une religieuse?

--Quelles? d'abord celle de faire résilier ses voeux.

--Et quand on n'a plus celle-là?

--Celles qu'on trouvera les portes ouvertes, un jour; que les hommes
reviendront de l'extravagance d'enfermer dans des sépulcres de jeunes
créatures toutes vivantes, et que les couvents seront abolis; que le feu
prendra à la maison; que les murs de la clôture tomberont; que quelqu'un
les secourra. Toutes ces suppositions roulent par la tête; on s'en
entretient; on regarde, en se promenant dans le jardin, sans y penser,
si les murs sont bien hauts; si l'on est dans sa cellule, on saisit les
barreaux de sa grille, et on les ébranle doucement, de distraction; si
l'on a la rue sous ses fenêtres, on y regarde; si l'on entend passer
quelqu'un, le coeur palpite, on soupire sourdement après un libérateur;
s'il s'élève quelque tumulte dont le bruit pénètre jusque dans la
maison, on espère; on compte sur une maladie, qui nous approchera d'un
homme, ou qui nous enverra aux eaux.

--Il est vrai, il est vrai, m'écriai-je; vous lisez au fond de mon
coeur; je me suis fait, je me fais encore ces illusions.

--Et lorsqu'on vient à les perdre en y réfléchissant, car ces vapeurs
salutaires, que le coeur envoie vers la raison, sont par intervalles
dissipées, alors on voit toute la profondeur de sa misère; on se déteste
soi-même; on déteste les autres; on pleure, on gémit, on crie, on sent
les approches du désespoir. Alors les unes courent se jeter aux genoux
de leur supérieure, et vont y chercher de la consolation; d'autres se
prosternent ou dans leur cellule ou au pied des autels, et appellent le
ciel à leur secours; d'autres déchirent leurs vêtements et s'arrachent
les cheveux; d'autres cherchent un puits profond, des fenêtres bien
hautes, un lacet, et le trouvent quelquefois; d'autres, après s'être
tourmentées longtemps, tombent dans une espèce d'abrutissement et
restent imbéciles; d'autres, qui ont des organes faibles et délicats, se
consument de langueur; il y en a en qui l'organisation se trouble et qui
deviennent furieuses. Les plus heureuses sont celles en qui les mêmes
illusions consolantes renaissent et les bercent presque jusqu'au
tombeau; leur vie se passe dans les alternatives de l'erreur et du
désespoir.

--Et les plus malheureuses, ajoutai-je, apparemment, en poussant un
profond soupir, sont celles qui éprouvent successivement tous ces
états... Ah! mon père, que je suis fâchée de vous avoir entendu!

--Et pourquoi?

--Je ne me connaissais pas; je me connais; mes illusions dureront moins.
Dans les moments...»

J'allais continuer, lorsqu'une autre religieuse entra, et puis une
autre, et puis une troisième, et puis quatre, cinq, six, je ne sais
combien. La conversation devint générale; les unes regardaient le
directeur; d'autres l'écoutaient en silence et les yeux baissés;
plusieurs l'interrogeaient à la fois; toutes se récriaient sur la
sagesse de ses réponses; cependant je m'étais retirée dans un angle où
je m'abandonnais à une rêverie profonde. Au milieu de ces entretiens où
chacune cherchait à se faire valoir et à fixer la préférence de l'homme
saint par son côté avantageux, on entendit arriver quelqu'un à pas
lents, s'arrêter par intervalles et pousser des soupirs; on écouta; l'on
dit à voix basse: «C'est elle, c'est notre supérieure;» ensuite l'on se
tut et l'on s'assit en rond. Ce l'était en effet: elle entra; son voile
lui tombait jusqu'à la ceinture; ses bras étaient croisés sur sa
poitrine et sa tête penchée. Je fus la première qu'elle aperçut; à
l'instant elle dégagea de dessous son voile une de ses mains dont elle
se couvrit les yeux, et se détournant un peu de côté, de l'autre main
elle nous fit signe à toutes de sortir; nous sortîmes en silence, et
elle demeura seule avec dom Morel.

                   *       *       *       *       *

Je prévois, monsieur le marquis, que vous allez prendre mauvaise opinion
de moi; mais puisque je n'ai point eu honte de ce que j'ai fait,
pourquoi rougirais-je de l'avouer? Et puis comment supprimer dans ce
récit un événement qui n'a pas laissé que d'avoir des suites? Disons
donc que j'ai un tour d'esprit bien singulier; lorsque les choses
peuvent exciter votre estime ou accroître votre commisération, j'écris
bien ou mal, mais avec une vitesse et une facilité incroyables; mon âme
est gaie, l'expression me vient sans peine, mes larmes coulent avec
douceur, il me semble que vous êtes présent, que je vous vois et que
vous m'écoutez. Si je suis forcée au contraire de me montrer à vos yeux
sous un aspect défavorable, je pense avec difficulté, l'expression se
refuse, la plume va mal, le caractère même de mon écriture s'en ressent,
et je ne continue que parce que je me flatte secrètement que vous ne
lirez pas ces endroits. En voici un:

Lorsque toutes nos soeurs furent retirées...--«Eh bien! que
fîtes-vous?»--Vous ne devinez pas? Non, vous êtes trop honnête pour
cela. Je descendis sur la pointe du pied, et je vins me placer doucement
à la porte du parloir, et écouter ce qui se disait là. Cela est fort
mal, direz-vous... Oh! pour cela oui, cela est fort mal: je me le dis à
moi-même; et mon trouble, les précautions que je pris pour n'être pas
aperçue, les fois que je m'arrêtai, la voix de ma conscience qui me
pressait à chaque pas de m'en retourner, ne me permettaient pas d'en
douter; cependant la curiosité fut la plus forte, et j'allai. Mais s'il
est mal d'avoir été surprendre les discours de deux personnes qui se
croyaient seules, n'est-il pas plus mal encore de vous les rendre? Voilà
encore un de ces endroits que j'écris, parce que je me flatte que vous
ne me lirez pas; cependant cela n'est pas vrai, mais il faut que je me
le persuade.

Le premier mot que j'entendis après un assez long silence me fit frémir;
ce fut:

«Mon père, je suis damnée[18]...»

Je me rassurai. J'écoutais; le voile qui jusqu'alors m'avait dérobé le
péril que j'avais couru se déchirait lorsqu'on m'appela; il fallut
aller, j'allai donc; mais, hélas! je n'en avais que trop entendu. Quelle
femme, monsieur le marquis, quelle abominable femme!...

  Ici les Mémoires de la soeur Suzanne sont interrompus; ce qui suit ne
  sont plus que les réclames de ce qu'elle se promettait apparemment
  d'employer dans le reste de son récit. Il paraît que sa supérieure
  devint folle, et que c'est à son état malheureux qu'il faut rapporter
  les fragments que je vais transcrire.

Après cette confession, nous eûmes quelques jours de sérénité. La joie
rentre dans la communauté, et l'on m'en fait des compliments que je
rejette avec indignation.

Elle ne me fuyait plus; elle me regardait; mais ma présence ne
paraissait plus la troubler. Je m'occupais à lui dérober l'horreur
qu'elle m'inspirait, depuis que par une heureuse ou fatale curiosité
j'avais appris à la mieux connaître.

Bientôt elle devint silencieuse; elle ne dit plus que oui ou non; elle
se promène seule; elle se refuse les aliments; son sang s'allume, la
fièvre la prend et le délire succède à la fièvre.

Seule dans son lit, elle me voit, elle me parle, elle m'invite à
m'approcher, elle m'adresse les propos les plus tendres. Si elle entend
marcher autour de sa chambre, elle s'écrie: «C'est elle qui passe; c'est
son pas, je le reconnais. Qu'on l'appelle... Non, non, qu'on la laisse.»

Une chose singulière, c'est qu'il ne lui arrivait jamais de se tromper,
et de prendre une autre pour moi.

Elle riait aux éclats; le moment d'après elle fondait en larmes. Nos
soeurs l'entouraient en silence, et quelques-unes pleuraient avec elle.

Elle disait tout à coup: «Je n'ai point été à l'église, je n'ai point
prié Dieu... Je veux sortir de ce lit, je veux m'habiller; qu'on
m'habille...» Si l'on s'y opposait, elle ajoutait: «Donnez-moi du moins
mon bréviaire...» On le lui donnait; elle l'ouvrait, elle en tournait
les feuillets avec le doigt, et elle continuait de les tourner lors même
qu'il n'y en avait plus; cependant elle avait les yeux égarés.

Une nuit, elle descendit seule à l'église; quelques-unes de nos soeurs
la suivirent; elle se prosterna sur les marches de l'autel, elle se mit
à gémir, à soupirer, à prier tout haut; elle sortit, elle rentra; elle
dit: «Qu'on l'aille chercher, c'est une âme si pure! c'est une créature
si innocente! si elle joignait ses prières aux miennes...» Puis
s'adressant à toute la communauté et se tournant vers des stalles qui
étaient vides, elle s'écriait: «Sortez, sortez toutes, qu'elle reste
seule avec moi. Vous n'êtes pas dignes d'en approcher; si vos voix se
mêlaient à la sienne, votre encens profane corromprait devant Dieu la
douceur du sien. Qu'on s'éloigne, qu'on s'éloigne...» Puis elle
m'exhortait à demander au ciel assistance et pardon. Elle voyait Dieu;
le ciel lui paraissait se sillonner d'éclairs, s'entr'ouvrir et gronder
sur sa tête; des anges en descendaient en courroux; les regards de la
Divinité la faisaient trembler; elle courait de tous côtés elle se
renfonçait dans les angles obscurs de l'église, elle demandait
miséricorde, elle se collait la face contre terre, elle s'y
assoupissait, la fraîcheur humide du lieu l'avait saisie, on la
transportait dans sa cellule comme morte.

Cette terrible scène de la nuit, elle l'ignorait le lendemain. Elle
disait: «Où sont nos soeurs? je ne vois plus personne, je suis restée
seule dans cette maison; elles m'ont toutes abandonnée, et
Sainte-Thérèse aussi; elles ont bien fait. Puisque Sainte-Suzanne n'y
est plus, je puis sortir, je ne la rencontrerai pas... Ah! si je la
rencontrais! mais elle n'y est plus, n'est-ce pas? n'est-ce pas qu'elle
n'y est plus?... Heureuse la maison qui la possède! Elle dira tout à sa
nouvelle supérieure; que pensera-t-elle de moi?... Est-ce que
Sainte-Thérèse est morte? j'ai entendu sonner en mort toute la nuit...
La pauvre fille! elle est perdue à jamais; et c'est moi! c'est moi! Un
jour, je lui serai confrontée; que lui dirai-je? que lui
répondrai-je?... Malheur à elle! Malheur à moi!»

Dans un autre moment, elle disait: «Nos soeurs sont-elles revenues?
Dites-leur que je suis bien malade... Soulevez mon oreiller...
Délacez-moi... Je sens là quelque chose qui m'oppresse... La tête me
brûle, ôtez-moi mes coiffes... Je veux me laver... Apportez-moi de
l'eau; versez, versez encore... Elles sont blanches; mais la souillure
de l'âme est restée... Je voudrais être morte; je voudrais n'être point
née, je ne l'aurais point vue.»

Un matin, on la trouva pieds nus, en chemise, échevelée, hurlant,
écumant et courant autour de sa cellule, les mains posées sur ses
oreilles, les yeux fermés et le corps pressé contre la muraille...
«Éloignez-vous de ce gouffre; entendez-vous ces cris? Ce sont les
enfers; il s'élève de cet abîme profond des feux que je vois; du milieu
des feux j'entends des voix confuses qui m'appellent... Mon Dieu, ayez
pitié de moi!... Allez vite; sonnez, assemblez la communauté; dites
qu'on prie pour moi, je prierai aussi... Mais à peine fait-il jour, nos
soeurs dorment... Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit; je voudrais
dormir, et je ne saurais.»

Une de nos soeurs lui disait: «Madame, vous avez quelque peine;
confiez-la-moi, cela vous soulagera peut-être.

--Soeur Agathe, écoutez, approchez-vous de moi... plus près... plus près
encore... il ne faut pas qu'on nous entende. Je vais tout révéler, tout;
mais gardez-moi le secret... Vous l'avez vue?

--Qui, madame?

--N'est-il pas vrai que personne n'a la même douceur? Comme elle marche!
Quelle décence! quelle noblesse! quelle modestie!... Allez à elle;
dites-lui... Eh! non, ne dites rien; n'allez pas... Vous n'en pourriez
approcher; les anges du ciel la gardent, ils veillent autour d'elle; je
les ai vus, vous les verriez, vous en seriez effrayée comme moi.
Restez... Si vous alliez, que lui diriez-vous? Inventez quelque chose
dont elle ne rougisse pas...

--Mais, madame, si vous consultiez votre directeur.

--Oui, mais oui... Non, non, je sais ce qu'il me dira; je l'ai tant
entendu... De quoi l'entretiendrais-je?... Si je pouvais perdre la
mémoire!... Si je pouvais rentrer dans le néant, ou renaître!...
N'appelez point le directeur. J'aimerais mieux qu'on me lût la passion
de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. Lisez... Je commence à respirer... Il ne
faut qu'une goutte de ce sang pour me purifier... Voyez, il s'élance en
bouillonnant de son côté... Inclinez cette plaie sacrée sur ma tête...
Son sang coule sur moi, et ne s'y attache pas... Je suis perdue!...
Éloignez ce christ... Rapportez-le-moi...»

On le lui rapportait; elle le serrait entre ses bras, elle le baisait
partout, et puis elle ajoutait: «Ce sont ses yeux, c'est sa bouche;
quand la reverrai-je? Soeur Agathe, dites-lui que je l'aime; peignez-lui
bien mon état; dites-lui que je meurs.»

Elle fut saignée: on lui donna les bains; mais son mal semblait
s'accroître par les remèdes. Je n'ose vous décrire toutes les actions
indécentes qu'elle fit, vous répéter tous les discours malhonnêtes qui
lui échappèrent dans son délire. À tout moment elle portait la main à
son front, comme pour en écarter des idées importunes, des images, que
sais-je quelles images! Elle se renfonçait la tête dans son lit, elle se
couvrait le visage de ses draps. «C'est le tentateur, disait-elle, c'est
lui! Quelle forme bizarre il a prise! Prenez de l'eau bénite; jetez de
l'eau bénite sur moi... Cessez, cessez; il n'y est plus.»

On ne tarda pas à la séquestrer; mais sa prison ne fut pas si bien
gardée, qu'elle ne réussît un jour à s'en échapper. Elle avait déchiré
ses vêtements, elle parcourait les corridors toute nue, seulement deux
bouts de corde rompue descendaient de ses deux bras; elle criait: «Je
suis votre supérieure, vous en avez toutes fait le serment; qu'on
m'obéisse. Vous m'avez emprisonnée, malheureuses! voilà donc la
récompense de mes bontés! vous m'offensez, parce que je suis trop bonne;
je ne le serai plus... Au feu!... au meurtre!... au voleur!... à mon
secours!... À moi, soeur Thérèse... À moi, soeur Suzanne...» Cependant
on l'avait saisie, et on la reconduisait dans sa prison; et elle disait:
«Vous avez raison, vous avez raison, hélas! je suis devenue folle, je le
sens.»

Quelquefois elle paraissait obsédée du spectacle de différents
supplices; elle voyait des femmes la corde au cou ou les mains liées sur
le dos; elle en voyait avec des torches à la main; elle se joignait à
celles qui faisaient amende honorable; elle se croyait conduite à la
mort; elle disait au bourreau: «J'ai mérité mon sort, je l'ai mérité;
encore si ce tourment était le dernier; mais une éternité! une éternité
de feux!...»

Je ne dis rien ici qui ne soit vrai; et tout ce que j'aurais encore à
dire de vrai ne me revient pas, ou je rougirais d'en souiller ces
papiers.

                   *       *       *       *       *

Après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut.
Quelle mort, monsieur le marquis! je l'ai vue, je l'ai vue la terrible
image du désespoir et du crime à sa dernière heure; elle se croyait
entourée d'esprits infernaux; ils attendaient son âme pour s'en saisir;
elle disait d'une voix étouffée: «Les voilà! les voilà!...» et leur
opposant de droite et de gauche un christ qu'elle tenait à la main; elle
hurlait, elle criait: «Mon Dieu!... mon Dieu!...» La soeur Thérèse la
suivit de près; et nous eûmes une autre supérieure, âgée et pleine
d'humeur et de superstition.

                   *       *       *       *       *

On m'accuse d'avoir ensorcelé sa devancière; elle le croit, et mes
chagrins se renouvellent. Le nouveau directeur est également persécuté
par ses supérieurs, et me persuade de me sauver de la maison.

                   *       *       *       *       *

Ma fuite est projetée. Je me rends dans le jardin entre onze heures et
minuit. On me jette des cordes, je les attache autour de moi; elles se
cassent, et je tombe; j'ai les jambes dépouillées, et une violente
contusion aux reins. Une seconde, une troisième tentative m'élèvent au
haut du mur; je descends. Quelle est ma surprise! au lieu d'une chaise
de poste dans laquelle j'espérais d'être reçue, je trouve un mauvais
carrosse public. Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune
bénédictin. Je ne tardai pas à m'apercevoir, au ton indécent qu'il
prenait et aux libertés qu'il se permettait, qu'on ne tenait avec moi
aucune des conditions qu'on avait stipulées; alors je regrettai ma
cellule, et je sentis toute l'horreur de ma situation.

                   *       *       *       *       *

C'est ici que je peindrai ma scène dans le fiacre. Quelle scène! Quel
homme! Je crie; le cocher vient à mon secours. Rixe violente entre le
fiacre et le moine.

                   *       *       *       *       *

J'arrive à Paris. La voiture arrête dans une petite rue, à une porte
étroite qui s'ouvrait dans une allée obscure et malpropre. La maîtresse
du logis vient au-devant de moi, et m'installe à l'étage le plus élevé,
dans une petite chambre où je trouve à peu près les meubles nécessaires.
Je reçois des visites de la femme qui occupait le premier. «Vous êtes
jeune, vous devez vous ennuyer, mademoiselle. Descendez chez moi, vous y
trouverez bonne compagnie en hommes et en femmes, pas toutes aussi
aimables, mais presque aussi jeunes que vous. On cause, on joue, on
chante, on danse; nous réunissons toutes les sortes d'amusements. Si
vous tournez la tête à tous nos cavaliers, je vous jure que nos dames
n'en seront ni jalouses ni fâchées. Venez, mademoiselle...» Celle qui me
parlait ainsi était d'un certain âge, elle avait le regard tendre, la
voix douce, et le propos très-insinuant.

                   *       *       *       *       *

Je passe une quinzaine dans cette maison, exposée à toutes les instances
de mon perfide ravisseur, et à toutes les scènes tumultueuses d'un lieu
suspect, épiant à chaque instant l'occasion de m'échapper.

                   *       *       *       *       *

Un jour enfin je la trouvai; la nuit était avancée: si j'eusse été
voisine de mon couvent, j'y retournais. Je cours sans savoir où je vais.
Je suis arrêtée par des hommes; la frayeur me saisit. Je tombe évanouie
de fatigue sur le seuil de la boutique d'un chandelier; on me secourt;
en revenant à moi, je me trouve étendue sur un grabat, environnée de
plusieurs personnes. On me demande qui j'étais; je ne sais ce que je
répondis. On me donna la servante de la maison pour me conduire; je
prends son bras; nous marchons. Nous avions déjà fait beaucoup de
chemin, lorsque cette fille me dit: «Mademoiselle, vous savez
apparemment où nous allons?

--Non, mon enfant; à l'hôpital, je crois.

--À l'hôpital? est-ce que vous seriez hors de maison?

--Hélas! oui.

--Qu'avez-vous donc fait pour avoir été chassée à l'heure qu'il est!
Mais nous voilà à la porte de Sainte-Catherine; voyons si nous pourrions
nous faire ouvrir; en tout cas, ne craignez rien, vous ne resterez pas
dans la rue, vous coucherez avec moi.»

                   *       *       *       *       *

Je reviens chez le chandelier. Effroi de la servante, lorsqu'elle voit
mes jambes dépouillées de leur peau par la chute que j'avais faite en
sortant du couvent. J'y passe la nuit. Le lendemain au soir je retourne
à Sainte-Catherine; j'y demeure trois jours, au bout desquels on
m'annonce qu'il faut, ou me rendre à l'hôpital général, ou prendre la
première condition qui s'offrira.

                   *       *       *       *       *

Danger que je courus à Sainte-Catherine, de la part des hommes et des
femmes; car c'est là, à ce qu'on m'a dit depuis, que les libertins et
les matrones de la ville vont se pourvoir. L'attente de la misère ne
donna aucune force aux séductions grossières auxquelles j'y fus exposée.
Je vends mes hardes, et j'en choisis de plus conformes à mon état.

                   *       *       *       *       *

J'entre au service d'une blanchisseuse, chez laquelle je suis
actuellement. Je reçois le linge et je le repasse; ma journée est
pénible; je suis mal nourrie, mal logée, mal couchée, mais en revanche
traitée avec humanité. Le mari est cocher de place; sa femme est un peu
brusque, mais bonne du reste. Je serais assez contente de mon sort, si
je pouvais espérer d'en jouir paisiblement.

                   *       *       *       *       *

J'ai appris que la police s'était saisie de mon ravisseur, et l'avait
remis entre les mains de ses supérieurs. Le pauvre homme! il est plus à
plaindre que moi; son attentat a fait bruit; et vous ne savez pas la
cruauté avec laquelle les religieux punissent les fautes d'éclat: un
cachot sera sa demeure pour le reste de sa vie; et c'est aussi le sort
qui m'attend si je suis reprise; mais il y vivra plus longtemps que moi.

La douleur de ma chute se fait sentir; mes jambes sont enflées, et je ne
saurais faire un pas: je travaille assise, car j'aurais peine à me tenir
debout. Cependant j'appréhende le moment de ma guérison: alors quel
prétexte aurai-je pour ne point sortir? et à quel péril ne
m'exposerai-je pas en me montrant? Mais heureusement j'ai encore du
temps devant moi. Mes parents, qui ne peuvent douter que je ne sois à
Paris, font sûrement toutes les perquisitions imaginables. J'avais
résolu d'appeler M. Manouri dans mon grenier, de prendre et de suivre
ses conseils, mais il n'était plus.

Je vis dans des alarmes continuelles, au moindre bruit que j'entends
dans la maison, sur l'escalier, dans la rue, la frayeur me saisit, je
tremble comme la feuille, mes genoux me refusent le soutien, et
l'ouvrage me tombe des mains. Je passe presque toutes les nuits sans
fermer l'oeil; si je dors, c'est d'un sommeil interrompu; je parle,
j'appelle, je crie; je ne conçois pas comment ceux qui m'entourent ne
m'ont pas encore devinée.

                   *       *       *       *       *

Il paraît que mon évasion est publique; je m'y attendais. Une de mes
camarades m'en parlait hier, y ajoutant des circonstances odieuses, et
les réflexions les plus propres à désoler. Par bonheur elle étendait sur
des cordes le linge mouillé, le dos tourné à la lampe; et mon trouble
n'en pouvait être aperçu: cependant ma maîtresse ayant remarqué que je
pleurais, m'a dit: «Marie, qu'avez-vous?--Rien, lui ai-je répondu.--Quoi
donc, a-t-elle ajouté, est-ce que vous seriez assez bête pour vous
apitoyer sur une mauvaise religieuse sans moeurs, sans religion, et qui
s'amourache d'un vilain moine avec lequel elle se sauve de son couvent?
Il faudrait que vous eussiez bien de la compassion de reste. Elle
n'avait qu'à boire, manger, prier Dieu et dormir; elle était bien où
elle était, que ne s'y tenait-elle? Si elle avait été seulement trois ou
quatre fois à la rivière par le temps qu'il fait, cela l'aurait
raccommodée avec son état...» À cela j'ai répondu qu'on ne connaissait
bien que ses peines; j'aurais mieux fait de me taire, car elle n'aurait
pas ajouté: «Allez, c'est une coquine que Dieu punira...» À ce propos,
je me suis penchée sur ma table; et j'y suis restée jusqu'à ce que ma
maîtresse m'ait dit: «Mais, Marie, à quoi rêvez-vous donc? Tandis que
vous dormez là, l'ouvrage n'avance pas.»

                   *       *       *       *       *

Je n'ai jamais eu l'esprit du cloître, et il y paraît assez à ma
démarche; mais je me suis accoutumée en religion à certaines pratiques
que je répète machinalement; par exemple, une cloche vient-elle à
sonner? ou je fais le signe de la croix, ou je m'agenouille. Frappe-t-on
à la porte? je dis _Ave_. M'interroge-t-on? C'est toujours une réponse
qui finit par oui ou non, chère mère, ou ma soeur. S'il survient un
étranger, mes bras vont se croiser sur ma poitrine, et au lieu de faire
la révérence, je m'incline. Mes compagnes se mettent à rire, et croient
que je m'amuse à contrefaire la religieuse; mais il est impossible que
leur erreur dure; mes étourderies me décèleront, et je serai perdue.

                   *       *       *       *       *

Monsieur, hâtez-vous de me secourir. Vous me direz, sans doute:
Enseignez-moi ce que je puis faire pour vous. Le voici; mon ambition
n'est pas grande. Il me faudrait une place de femme de chambre ou de
femme de charge, ou même de simple domestique, pourvu que je vécusse
ignorée dans une campagne, au fond d'une province, chez d'honnêtes gens
qui ne reçussent pas un grand monde. Les gages n'y feront rien; de la
sécurité, du repos, du pain et de l'eau. Soyez très-assuré qu'on sera
satisfait de mon service. J'ai appris dans la maison de mon père à
travailler; et au couvent, à obéir; je suis jeune, j'ai le caractère
très-doux; quand mes jambes seront guéries, j'aurai plus de force qu'il
n'en faut pour suffire à l'occupation. Je sais coudre, filer, broder et
blanchir; quand j'étais dans le monde, je raccommodais moi-même mes
dentelles, et j'y serai bientôt remise; je ne suis maladroite à rien, et
je saurai m'abaisser à tout. J'ai de la voix, je sais la musique, et je
touche assez bien du clavecin pour amuser quelque mère qui en aurait le
goût; et j'en pourrais même donner leçon à ses enfants; mais je
craindrais d'être trahie par ces marques d'une éducation recherchée.
S'il fallait apprendre à coiffer, j'ai du goût, je prendrais un maître,
et je ne tarderais pas à me procurer ce petit talent. Monsieur, une
condition supportable, s'il se peut, ou une condition telle quelle,
c'est tout ce qu'il me faut; et je ne souhaite rien au delà. Vous pouvez
répondre de mes moeurs; malgré les apparences, j'en ai; j'ai même de la
piété. Ah! monsieur, tous mes maux seraient finis, et je n'aurais plus
rien à craindre des hommes, si Dieu ne m'avait arrêtée; ce puits
profond, situé au bout du jardin de la maison, combien je l'ai visité de
fois! Si je ne m'y suis pas précipitée, c'est qu'on m'en laissait
l'entière liberté. J'ignore quel est le destin qui m'est réservé; mais
s'il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu'il soit, je ne
réponds de rien; il y a des puits partout. Monsieur, ayez pitié de moi,
et ne vous préparez pas à vous-même de longs regrets.

                   *       *       *       *       *

_P. S._ Je suis accablée de fatigues, la terreur m'environne, et le
repos me fuit. Ces mémoires, que j'écrivais à la hâte, je viens de les
relire à tête reposée, et je me suis aperçue que sans en avoir le
moindre projet, je m'étais montrée à chaque ligne aussi malheureuse à la
vérité que je l'étais, mais beaucoup plus aimable que je ne le suis.
Serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles à la peinture de
nos peines qu'à l'image de nos charmes? et nous promettrions-nous encore
plus de facilité à les séduire qu'à les toucher? Je les connais trop
peu, et je ne me suis pas assez étudiée pour savoir cela. Cependant si
le marquis, à qui l'on accorde le tact le plus délicat, venait à se
persuader que ce n'est pas à sa bienfaisance, mais à son vice que je
m'adresse, que penserait-il de moi? Cette réflexion m'inquiète. En
vérité, il aurait bien tort de m'imputer personnellement un instinct
propre à tout mon sexe. Je suis une femme, peut-être un peu coquette,
que sais-je? Mais c'est naturellement et sans artifice.




PRÉFACE-ANNEXE DE LA RELIGIEUSE[19]

EXTRAIT DE LA CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE DE GRIMM.

ANNÉE 1770[20].


La Religieuse[21] de M. de La Harpe a réveillé ma conscience endormie
depuis dix ans, en me rappelant un horrible complot dont j'ai été l'âme,
de concert avec M. Diderot, et deux ou trois autres bandits de cette
trempe de nos amis intimes. Ce n'est pas trop tôt de s'en confesser, et
de tâcher, en ce saint temps de carême, d'en obtenir la rémission avec
mes autres péchés, et de noyer le tout dans le puits perdu des
miséricordes divines.

L'année 1760 est marquée dans les fastes des badauds en Parisis, par la
réputation soudaine et éclatante de Ramponeau[22], et par la comédie des
_Philosophes_[23], jouée en vertu d'ordres supérieurs sur le théâtre de
la Comédie française. Il ne reste aujourd'hui de toute cette entreprise
qu'un souvenir plein de mépris pour l'auteur de cette belle rapsodie,
appelé _Palissot_, qu'aucun de ses protecteurs ne s'est soucié de
partager; les plus grands personnages, en favorisant en secret son
entreprise, se croyaient obligés de s'en défendre en public, comme d'une
tache de déshonneur. Tandis que ce scandale occupait tout Paris, M.
Diderot, que ce polisson d'Aristophane français avait choisi pour son
Socrate, fut le seul qui ne s'en occupait pas. Mais quelle était notre
occupation! Plût à Dieu qu'elle eût été innocente! L'amitié la plus
tendre nous attachait depuis longtemps à M. le marquis de Croismare,
ancien officier du régiment du Roi, retiré du service, et un des plus
aimables hommes de ce pays-ci. Il est à peu près de l'âge de M. de
Voltaire; et il conserve, comme cet homme immortel, la jeunesse de
l'esprit avec une grâce, une légèreté et des agréments dont le piquant
ne s'est jamais émoussé pour moi. On peut dire qu'il est un de ces
hommes aimables dont la tournure et le moule ne se trouvent qu'en
France, quoique l'amabilité ainsi que la maussaderie soient de tous les
pays de la terre. Il ne s'agit pas ici des qualités du coeur, de
l'élévation des sentiments, de la probité la plus stricte et la plus
délicate, qui rendent M. de Croismare aussi respectable pour ses amis
qu'il leur est cher; il n'est question que de son esprit. Une
imagination vive et riante, un tour de tête original, des opinions qui
ne sont arrêtées qu'à un certain point, et qu'il adopte ou qu'il
proscrit alternativement, de la verve toujours modérée par la grâce, une
activité d'âme incroyable, qui, combinée avec une vie oisive et avec la
multiplicité des ressources de Paris, le porte aux occupations les plus
diverses et les plus disparates, lui fait créer des besoins que personne
n'a jamais imaginés avant lui, et des moyens tout aussi étranges pour
les satisfaire, et par conséquent une infinité de jouissances qui se
succèdent les unes aux autres: voilà une partie des éléments qui
constituent l'être de M. de Croismare, appelé par ses amis le charmant
marquis par excellence, comme l'abbé Galiani était pour eux le charmant
abbé. M. Diderot, comparant sa bonhomie au tour piquant du marquis de
Croismare, lui dit quelquefois: _Votre plaisanterie est comme la flamme
de l'esprit-de-vin, douce et légère, qui se promène partout sur ma
toison, mais sans jamais la brûler._

Ce charmant marquis nous avait quittés au commencement de l'année 1759
pour aller dans ses terres en Normandie, près de Caen. Il nous avait
promis de ne s'y arrêter que le temps nécessaire pour mettre ses
affaires en ordre; mais son séjour s'y prolongea insensiblement; il y
avait réuni ses enfants; il aimait beaucoup son curé; il s'était livré à
la passion du jardinage; et comme il fallait à une imagination aussi
vive que la sienne des objets d'attachement réels ou imaginaires, il
s'était tout à coup jeté dans la plus grande dévotion. Malgré cela, il
nous aimait toujours tendrement; mais vraisemblablement nous ne
l'aurions jamais revu à Paris, s'il n'avait pas successivement perdu ses
deux fils. Cet événement nous l'a rendu depuis environ quatre ans, après
une absence de plus de huit années; sa dévotion s'est évaporée comme
tout s'évapore à Paris, et il est aujourd'hui plus aimable que jamais.

Comme sa perte nous était infiniment sensible, nous délibérâmes en 1760,
après l'avoir supportée pendant plus de quinze mois, sur les moyens de
l'engager à revenir à Paris. L'auteur des mémoires qui précèdent se
rappela que, quelque temps avant son départ, on avait parlé dans le
monde, avec beaucoup d'intérêt, d'une jeune religieuse de Longchamp qui
réclamait juridiquement contre ses voeux, auxquels elle avait été forcée
par ses parents. Cette pauvre recluse intéressa tellement notre marquis,
que, sans l'avoir vue, sans savoir son nom, sans même s'assurer de la
vérité des faits, il alla solliciter en sa faveur tous les conseillers
de grand'chambre du parlement de Paris. Malgré cette intercession
généreuse, je ne sais par quel malheur, la soeur Suzanne Simonin perdit
son procès, et ses voeux furent jugés valables. M. Diderot[24] résolut
de faire revivre cette aventure à notre profit. Il supposa que la
religieuse en question avait eu le bonheur de se sauver de son couvent;
et en conséquence écrivit en son nom à M. de Croismare pour lui demander
secours et protection. Nous ne désespérions pas de le voir arriver en
toute diligence au secours de sa religieuse; ou, s'il devinait la
scélératesse au premier coup d'oeil et que notre projet manquât, nous
étions sûrs qu'il nous en resterait du moins une ample matière à
plaisanterie. Cette insigne fourberie prit une tout autre tournure,
comme vous allez voir par la correspondance que je vais mettre sous vos
yeux, entre M. Diderot ou la prétendue religieuse et le loyal et
charmant marquis de Croismare, qui ne se douta pas un instant de notre
perfidie; c'est cette perfidie que nous avons eue longtemps sur notre
conscience. Nous passions alors nos soupers à lire, au milieu des éclats
de rire, des lettres qui devaient faire pleurer notre bon marquis; et
nous y lisions, avec ces mêmes éclats de rire, les réponses honnêtes que
ce digne et généreux ami y faisait. Cependant, dès que nous nous
aperçûmes que le sort de notre infortunée commençait à trop intéresser
son tendre bienfaiteur, M. Diderot prit le parti de la faire mourir,
préférant de causer quelque chagrin au marquis au danger évident de le
tourmenter plus cruellement peut-être en la laissant vivre plus
longtemps. Depuis son retour à Paris, nous lui avons avoué ce complot
d'iniquité; il en a ri, comme vous pouvez penser; et le malheur de la
pauvre religieuse n'a fait que resserrer les liens d'amitié entre ceux
qui lui ont survécu. Cependant il n'en a jamais parlé à M. Diderot. Une
circonstance qui n'est pas la moins singulière, c'est que tandis que
cette mystification échauffait la tête de notre ami en Normandie, celle
de M. Diderot s'échauffait de son côté. Celui-ci se persuada que le
marquis ne donnerait pas un asile dans sa maison à une jeune personne
sans la connaître, il se mit à écrire en détail l'histoire de notre
religieuse.

Un jour qu'il était tout entier à ce travail, M. d'Alainville[25], un de
nos amis communs, lui rendit visite et le trouva plongé dans la douleur
et le visage inondé de larmes. «Qu'avez-vous donc? lui dit M.
d'Alainville; comme vous voilà!--Ce que j'ai, lui répondit M. Diderot,
je me désole d'un conte que je me fais.» Il est certain que s'il eût
achevé cette histoire, il en aurait fait un des romans les plus vrais,
les plus intéressants et les plus pathétiques que nous ayons. On n'en
pouvait pas lire une page sans verser des pleurs; et cependant il n'y
avait point d'amour. Ouvrage de génie, qui présentait partout la plus
forte empreinte de l'imagination de l'auteur; ouvrage d'une utilité
publique et générale; car c'était la plus cruelle satire qu'on eût
jamais faite des cloîtres; elle était d'autant plus dangereuse que la
première partie n'en renfermait que des éloges; sa jeune religieuse
était d'une dévotion angélique et conservait dans son coeur simple et
tendre le respect le plus sincère pour tout ce qu'on lui avait appris à
respecter. Mais ce roman n'a jamais existé que par lambeaux, et en est
resté là: il est perdu, ainsi qu'une infinité d'autres productions d'un
homme rare, qui se serait immortalisé par vingt chefs-d'oeuvre, s'il
avait su être avare de son temps et ne pas l'abandonner à mille
indiscrets, que je cite tous au jugement dernier, en les rendant
responsables devant Dieu et devant les hommes du délit dont ils sont les
complices (et j'ajouterai, moi qui connais un peu M. Diderot, que ce
roman il l'a achevé et que ce sont les mémoires mêmes qu'on vient de
lire, où l'on a dû remarquer combien il importait de se méfier des
éloges de l'amitié[26]).

Cette correspondance et notre repentir sont donc tout ce qui nous reste
de notre pauvre religieuse. Vous voudrez bien vous souvenir que toutes
ces lettres, ainsi que celles de la recluse, ont été fabriquées par cet
enfant de Bélial, et que toutes les lettres de son généreux protecteur
sont véritables et ont été écrites de bonne foi [ce qu'on eut toutes les
peines du monde à persuader à M. Diderot, qui se croyait persiflé par le
marquis et par ses amis[27]].


BILLET DE LA RELIGIEUSE À M. LE COMTE DE CROIXMAR[28], GOUVERNEUR DE
L'ÉCOLE ROYALE MILITAIRE.

Une femme malheureuse, à laquelle M. le marquis de Croixmar s'est
intéressé il y a trois ans, lorsqu'il demeurait à côté de l'Académie
royale de musique, apprend qu'il demeure à présent à l'École militaire.
Elle envoie savoir si elle pourrait encore compter sur ses bontés,
maintenant qu'elle est plus à plaindre que jamais.

Un mot de réponse, s'il lui plaît; sa situation est pressante; et il est
de conséquence que la personne qui remettra ce billet n'en soupçonne
rien.


ON A RÉPONDU:

Qu'on se trompait et que M. de Croismare en question était actuellement
à Caen.

Ce billet était écrit de la main d'une jeune personne dont nous nous
servîmes pendant tout le cours de cette correspondance. Un page du
coin[29] le porta à l'École militaire et nous rapporta la réponse
verbale. M. Diderot jugea cette première démarche nécessaire par
plusieurs bonnes raisons. La religieuse avait l'air de confondre les
deux cousins ensemble et d'ignorer la véritable orthographe de leur nom;
elle apprenait par ce moyen, bien naturellement, que son protecteur
était à Caen. Il se pouvait que le gouverneur de l'École militaire
plaisantât son cousin à l'occasion de ce billet et le lui envoyât; ce
qui donnait un grand air de vérité à notre vertueuse aventurière. Ce
gouverneur très-aimable, ainsi que tout ce qui porte son nom, était
aussi ennuyé de l'absence de son cousin que nous; et nous espérions le
ranger au nombre des conspirateurs. Après sa réponse, la religieuse
écrivit à Caen.


LETTRE DE LA RELIGIEUSE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE, À CAEN.

Monsieur, je ne sais à qui j'écris; mais, dans la détresse où je me
trouve, qui que vous soyez, c'est à vous que je m'adresse. Si l'on ne
m'a point trompée à l'École militaire et que vous soyez le marquis
généreux que je cherche, je bénirai Dieu; si vous ne l'êtes pas, je ne
sais ce que je ferai. Mais je me rassure sur le nom que vous portez;
j'espère que vous secourrez une infortunée, que vous, monsieur, ou un
autre M. de Croismare, qui n'est pas celui de l'École militaire, avez
appuyée de votre sollicitation dans une tentative qu'elle fit, il y a
deux ans, pour se tirer d'une prison perpétuelle, à laquelle la dureté
de ses parents l'avait condamnée. Le désespoir vient de me porter à une
seconde démarche dont vous aurez sans doute entendu parler; je me suis
sauvée de mon couvent. Je ne pouvais plus supporter mes peines; et il
n'y avait que cette voie, ou un plus grand forfait encore, pour me
procurer une liberté que j'avais espérée de l'équité des lois.

Monsieur, si vous avez été autrefois mon protecteur, que ma situation
présente vous touche et qu'elle réveille dans votre coeur quelque
sentiment de pitié! Peut-être trouverez-vous de l'indiscrétion à avoir
recours à un inconnu dans une circonstance pareille à la mienne. Hélas!
monsieur, si vous saviez l'abandon où je suis réduite; si vous aviez
quelque idée de l'inhumanité dont on punit les fautes d'éclat dans les
maisons religieuses, vous m'excuseriez! Mais vous avez l'âme sensible,
et vous craindrez de vous rappeler un jour une créature innocente jetée,
pour le reste de sa vie, dans le fond d'un cachot. Secourez-moi,
monsieur, secourez-moi[30]! Voici l'espèce de service que j'ose attendre
de vous, et qu'il vous est plus facile de me rendre en province qu'à
Paris. Ce serait de me trouver, ou par vous-même ou par vos
connaissances, à Caen ou ailleurs, une place de femme de chambre ou de
femme de charge, ou même de simple domestique. Pourvu que je sois
ignorée, chez d'honnêtes gens, et qui vivent retirés, les gages n'y
feront rien. Que j'aie du pain et de l'eau, et que je sois à l'abri des
recherches; soyez sûr qu'on sera content de mon service. J'ai appris à
travailler dans la maison de mon père, et à obéir en religion. Je suis
jeune, j'ai le caractère doux et je suis d'une bonne santé. Lorsque mes
forces seront revenues, j'en aurai assez pour suffire à toutes sortes
d'occupations domestiques. Je sais broder, coudre et blanchir; quand
j'étais dans le monde, je raccommodais mes dentelles, et j'y serai
bientôt remise. Je ne suis pas maladroite, je saurai me faire à tout.
S'il fallait apprendre à coiffer, je ne manque pas de goût, et je ne
tarderais pas à le savoir. Une condition supportable, s'il se peut, ou
une condition telle quelle, c'est tout ce que je demande. Vous pouvez
répondre de mes moeurs: malgré les apparences, monsieur, j'ai de la
piété. Il y avait au fond de la maison que j'ai quittée, un puits que
j'ai souvent regardé; tous mes maux seraient finis, si Dieu ne m'avait
retenue. Monsieur, que je ne retourne pas dans cette maison funeste!
Rendez-moi le service que je vous demande; c'est une bonne oeuvre dont
vous vous souviendrez avec satisfaction tant que vous vivrez, et que
Dieu récompensera dans ce monde ou dans l'autre. Surtout, monsieur,
songez que je vis dans une alarme perpétuelle et que je vais compter les
moments. Mes parents ne peuvent douter que je ne sois à Paris; ils font
sûrement toutes sortes de perquisitions pour me découvrir; ne leur
laissez pas le temps de me trouver. J'ai emporté avec moi toutes mes
nippes. Je subsiste de mon travail et des secours d'une digne femme que
j'avais pour amie et à laquelle vous pouvez adresser votre réponse. Elle
s'appelle M^me Madin. Elle demeure à Versailles. Cette bonne amie me
fournira tout ce qu'il me faudra pour mon voyage; et quand je serai
placée, je n'aurai plus besoin de rien, et ne lui serai plus à charge.
Monsieur, ma conduite justifiera la protection que vous m'aurez
accordée: quelle que soit la réponse que vous me ferez, je ne me
plaindrai que de mon sort.

Voici l'adresse de M^me Madin: _À madame Madin, au pavillon de
Bourgogne, rue d'Anjou, à Versailles_.

Vous aurez la bonté de mettre deux enveloppes, avec son adresse sur la
première, et une croix sur la seconde.

Mon Dieu, que je désire d'avoir votre réponse! Je suis dans des transes
continuelles.

  Votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: SUZANNE SIMONIN[31].

                   *       *       *       *       *

Nous avions besoin d'une adresse pour recevoir les réponses, et nous
choisîmes une certaine M^me Madin, femme d'un ancien officier
d'infanterie, qui vivait réellement à Versailles. Elle ne savait rien de
notre coquinerie, ni des lettres que nous lui fîmes écrire à elle-même
par la suite, et pour lesquelles nous nous servîmes de l'écriture d'une
autre jeune personne. M^me Madin savait seulement qu'il fallait recevoir
et me remettre toutes les lettres timbrées _Caen_. Le hasard voulut que
M. de Croismare, après son retour à Paris, et environ huit ans après
notre péché, trouvât M^me Madin chez une femme de nos amies qui avait
été du complot. Ce fut un vrai coup de théâtre; M. de Croismare se
proposait de prendre mille informations sur une infortunée qui l'avait
tant intéressé, et dont M^me Madin ne savait pas le premier mot. Ce fut
aussi le moment de notre confession générale et de notre pardon.


RÉPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Mademoiselle, votre lettre est parvenue à la personne même que vous
réclamiez. Vous ne vous êtes point trompée sur ses sentiments; vous
pouvez partir aussitôt pour Caen, si une place à côté d'une jeune
demoiselle vous convient.

Que la dame votre amie me mande qu'elle m'envoie une femme de chambre
telle que je puis la désirer, avec tel éloge qu'il lui plaira de vos
qualités, sans entrer dans aucun autre détail d'état. Qu'elle me marque
aussi le nom que vous aurez choisi, la voiture que vous aurez prise, et
le jour, s'il se peut, que vous arriverez. Si vous preniez la voiture du
carrosse de Caen, il part le lundi de grand matin de Paris, pour arriver
ici le vendredi; il loge à Paris, rue Saint-Denis, _au Grand-Cerf_. S'il
ne se trouvait personne pour vous recevoir à votre arrivée à Caen, vous
vous adresseriez de ma part, en attendant, chez M. Gassion, vis-à-vis la
place Royale. Comme l'incognito est d'une extrême nécessité de part et
d'autre, que la dame votre amie me renvoie cette lettre, à laquelle,
quoique non signée, vous pouvez ajouter foi entière. Gardez-en seulement
le cachet, qui servira à vous faire connaître, à Caen, à la personne à
qui vous vous adresserez.

Suivez, mademoiselle, exactement et diligemment ce que cette lettre vous
prescrit; et pour agir avec prudence, ne vous chargez ni de papiers ni
de lettres, ou autre chose qui puisse donner occasion de vous
reconnaître: il sera facile de les faire venir dans un autre temps.
Comptez avec une confiance parfaite sur les bonnes intentions de votre
serviteur.

A....., proche Caen, ce mercredi 6 février 1760.

                   *       *       *       *       *

Cette lettre était adressée à M^me Madin. Il y avait sur l'autre une
croix, suivant la convention. Le cachet représentait un Amour tenant
d'une main un flambeau, et de l'autre deux coeurs, avec une devise qu'on
n'a pu lire, parce que le cachet avait souffert à l'ouverture de la
lettre. Il était naturel qu'une jeune religieuse à qui l'amour était
étranger en prît l'image pour celle de son ange gardien.


RÉPONSE DE LA RELIGIEUSE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, j'ai reçu votre lettre. Je crois que j'ai été fort mal, fort
mal. Je suis bien faible. Si Dieu me retire à lui, je prierai sans cesse
pour votre salut; si j'en reviens, je ferai tout ce que vous
m'ordonnerez. Mon cher monsieur! digne homme! je n'oublierai jamais
votre bonté.

Ma digne amie doit arriver de Versailles; elle vous dira tout.

Ce saint jour de dimanche en février.

Je garderai le cachet avec soin. C'est un saint ange que j'y trouve
imprimé; c'est vous, c'est mon ange gardien.

                   *       *       *       *       *

M. Diderot n'ayant pu se rendre à l'assemblée des bandits, cette réponse
fut envoyée sans son attache. Il ne la trouva pas de son gré; il
prétendit qu'elle découvrirait notre trahison. Il se trompa, et il eut
tort, je crois, de ne pas trouver cette réponse bonne. Cependant, pour
le satisfaire, on coucha sur les registres du commun conseil de la
fourberie la réponse qui suit, et qui ne fut point envoyée. Au reste,
cette maladie nous était indispensable pour différer le départ pour
Caen.


EXTRAIT DES REGISTRES.

Voilà la lettre qui a été envoyée, et voici celle que soeur Suzanne
aurait dû écrire:

Monsieur, je vous remercie de vos bontés; il ne faut plus penser à rien,
tout va finir pour moi. Je serai dans un moment devant le Dieu de la
miséricorde; c'est là que je me souviendrai de vous. Ils délibèrent
s'ils me saigneront une troisième fois; ils ordonneront tout ce qu'il
leur plaira. Adieu, mon cher monsieur. J'espère que le séjour où je vais
sera plus heureux; nous nous y verrons.


LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Je suis à côté de son lit, et elle me presse de vous écrire. Elle a été
à toute extrémité, et mon état, qui m'attache à Versailles, ne m'a point
permis de venir plus tôt à son secours. Je savais qu'elle était fort mal
et abandonnée de tout le monde, et je ne pouvais quitter. Vous pensez
bien, monsieur, qu'elle avait beaucoup souffert. Elle avait fait une
chute qu'elle cachait. Elle a été attaquée tout d'un coup d'une fièvre
ardente qu'on n'a pu abattre qu'à force de saignées. Je la crois hors de
danger. Ce qui m'inquiète à présent est la crainte que sa convalescence
ne soit longue, et qu'elle ne puisse partir avant un mois ou six
semaines. Elle est déjà si faible, et elle le sera bien davantage.
Tâchez donc, monsieur, de gagner du temps, et travaillons de concert à
sauver la créature la plus malheureuse et la plus intéressante qu'il y
ait au monde. Je ne saurais vous dire tout l'effet de votre billet sur
elle; elle a beaucoup pleuré, elle a écrit l'adresse de M. Gassion
derrière une _Sainte Suzanne_ de son diurnal, et puis elle a voulu vous
répondre malgré sa faiblesse. Elle sortait d'une crise; je ne sais ce
qu'elle vous aura dit, car sa pauvre tête n'y était guère. Pardon,
monsieur, je vous écris ceci à la hâte. Elle me fait pitié; je voudrais
ne la point quitter, mais il m'est impossible de rester ici plusieurs
jours de suite. Voilà la lettre que vous lui avez écrite. J'en fais
partir une autre, telle à peu près que vous la demandez. Je n'y parle
point des talents agréables; ils ne sont pas de l'état qu'elle va
prendre, et il faut, ce me semble, qu'elle y renonce absolument si elle
veut être ignorée. Du reste, tout ce que je dis d'elle est vrai: non,
monsieur, il n'y a point de mère qui ne fût comblée de l'avoir pour
enfant. Mon premier soin, comme vous pouvez penser, a été de la mettre à
couvert, et c'est une affaire faite. Je ne me résoudrai à la laisser
aller que quand sa santé sera tout à fait rétablie; mais ce ne peut être
avant un mois ou six semaines, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire;
encore faut-il qu'il ne survienne point d'accident. Elle garde le cachet
de votre lettre; il est dans ses Heures et sous son chevet. Je n'ai osé
lui dire que ce n'était pas le vôtre; je l'avais brisé en ouvrant votre
réponse, et je l'avais remplacé par le mien: dans l'état fâcheux où elle
était, je ne devais pas risquer de lui envoyer votre lettre sans la
lire. J'ose vous demander pour elle un mot qui la soutienne dans ses
espérances; ce sont les seules qu'elle ait, et je ne répondrais pas de
sa vie, si elles venaient à lui manquer. Si vous aviez la bonté de me
faire à part un petit détail de la maison où elle entrera, je m'en
servirais pour la tranquilliser. Ne craignez rien pour vos lettres;
elles vous seront toutes renvoyées aussi exactement que la première; et
reposez-vous sur l'intérêt que j'ai moi-même à ne rien faire
d'inconsidéré. Nous nous conformerons à tout, à moins que vous ne
changiez vos dispositions. Adieu, monsieur. La chère infortunée prie
Dieu pour vous à tous les instants où sa tête le lui permet.

J'attends, monsieur, votre réponse, toujours au pavillon de Bourgogne,
rue d'Anjou, à Versailles.

Ce 16 février 1760.


LETTRE OSTENSIBLE DE MADAME MADIN, TELLE QUE M. LE MARQUIS DE CROISMARE
L'AVAIT DEMANDÉ.

Monsieur, la personne que je vous propose s'appellera Suzanne Simonin.
Je l'aime comme si c'était mon enfant: cependant vous pouvez prendre à
la lettre ce que je vais vous dire, parce qu'il n'est pas dans mon
caractère d'exagérer. Elle est orpheline de père et de mère; elle est
bien née, et son éducation n'a pas été négligée. Elle s'entend à tous
les petits ouvrages qu'on apprend quand on est adroite et qu'on aime à
s'occuper; elle parle peu, mais assez bien; elle écrit naturellement. Si
la personne à qui vous la destinez voulait se faire lire, elle lit à
merveille. Elle n'est ni grande ni petite. Sa taille est fort bien; pour
sa physionomie, je n'en ai guère vu de plus intéressante. On la trouvera
peut-être un peu jeune, car je lui crois à peine dix-neuf ans accomplis;
mais si l'expérience de l'âge lui manque, elle est remplacée de reste
par celle du malheur. Elle a beaucoup de retenue et un jugement peu
commun. Je réponds de l'innocence de ses moeurs. Elle est pieuse, mais
point bigote. Elle a l'esprit naïf, une gaieté douce, jamais d'humeur.
J'ai deux filles; si des circonstances particulières n'empêchaient pas
M^lle Simonin de se fixer à Paris, je ne leur chercherais pas d'autre
gouvernante; je n'espère pas rencontrer aussi bien. Je la connais depuis
son enfance, et elle a toujours vécu sous mes yeux. Elle partira d'ici
bien nippée. Je me chargerai des petits frais de son voyage et même de
ceux de son retour, s'il arrive qu'on me la renvoie: c'est la moindre
chose que je puisse faire pour elle. Elle n'est jamais sortie de Paris;
elle ne sait où elle va; elle se croit perdue: j'ai toute la peine du
monde à la rassurer. Un mot de vous, monsieur, sur la personne à
laquelle elle doit appartenir, la maison qu'elle habitera, et les
devoirs qu'elle aura à remplir, fera plus sur son esprit que tous mes
discours. Ne serait-ce point trop exiger de votre complaisance que de
vous le demander? Toute sa crainte est de ne pas réussir: la pauvre
enfant ne se connaît guère.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez,
monsieur, votre très-humble et obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 16 février 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Madame, j'ai reçu il y a deux jours deux mots de lettre, qui
m'apprennent l'indisposition de M^lle Simonin. Son malheureux sort me
fait gémir; sa santé m'inquiète. Puis-je vous demander la consolation
d'être instruit de son état, du parti qu'elle compte prendre, en un mot
la réponse à la lettre que je lui ai écrite? J'ose espérer le tout de
votre complaisance et de l'intérêt que vous y prenez.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

À Caen, ce 17 février 1760.


AUTRE LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

J'étais, madame, dans l'impatience, et heureusement votre lettre a
suspendu mon inquiétude sur l'état de mademoiselle Simonin, que vous
m'assurez hors de danger, et à couvert des recherches. Je lui écris; et
vous pouvez encore la rassurer sur la continuation de mes sentiments. Sa
lettre m'avait frappé; et dans l'embarras où je l'ai vue, j'ai cru ne
pouvoir mieux faire que de me l'attacher en la mettant auprès de ma
fille, qui malheureusement n'a plus de mère. Voilà, madame, la maison
que je lui destine. Je suis sûr de moi-même, et de pouvoir lui adoucir
ses peines sans manquer au secret, ce qui serait peut-être plus
difficile en d'autres mains. Je ne pourrai m'empêcher de gémir et sur
son état et sur ce que ma fortune ne me permettra pas d'en agir comme je
le désirerais; mais que faire quand on est soumis aux lois de la
nécessité? Je demeure à deux lieues de la ville, dans une campagne assez
agréable, où je vis fort retiré avec ma fille et mon fils aîné, qui est
un garçon plein de sentiments et de religion, à qui cependant je
laisserai ignorer ce qui peut la regarder. Pour les domestiques, ce sont
toutes personnes attachées à moi depuis longtemps; de sorte que tout est
dans un état fort tranquille et fort uni. J'ajouterai encore que ce
parti que je lui propose ne sera que son pis-aller: si elle trouvait
quelque chose de mieux, je n'entends pas la contraindre par un
engagement; mais qu'elle soit certaine qu'elle trouvera toujours en moi
une ressource assurée. Ainsi qu'elle rétablisse sa santé sans
inquiétude; je l'attendrai et serai bien aise cependant d'avoir souvent
de ses nouvelles.

J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.

À Caen, ce 21 février 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À SOEUR SUZANNE.

SUR L'ENVELOPPE ÉTAIT UNE CROIX.

Personne n'est, mademoiselle, plus sensible que je le suis à l'état où
vous vous trouvez. Je ne puis que m'intéresser de plus en plus à vous
procurer quelque consolation dans le sort malheureux qui vous poursuit.
Tranquillisez-vous, reprenez vos forces, et comptez toujours avec une
entière confiance sur mes sentiments. Rien ne doit plus vous occuper que
le rétablissement de votre santé et le soin de demeurer ignorée. S'il
m'était possible de vous rendre votre sort plus doux, je le ferais; mais
votre situation me contraint, et je ne pourrai que gémir sur la dure
nécessité. La personne à laquelle je vous destine m'est des plus chères,
et c'est à moi principalement que vous aurez à répondre. Ainsi, autant
qu'il me sera possible, j'aurai soin d'adoucir les petites peines
inséparables de l'état que vous prenez. Vous me devrez votre confiance,
je me reposerai entièrement sur vos soins: cette assurance doit vous
tranquilliser et vous prouver ma manière de penser et l'attachement
sincère avec lequel je suis, mademoiselle, votre très-humble et
très-obéissant serviteur.

À Caen, ce 21 février 1760.

J'écris à M^me Madin, qui pourra vous en dire davantage.


LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, la guérison de notre chère malade est assurée: plus de fièvre,
plus de mal de tête, tout annonce la convalescence la plus prompte et la
meilleure santé. Les lèvres sont encore un peu pâles; mais les yeux
reprennent de l'éclat. La couleur commence à reparaître sur les joues;
les chairs ont de la fraîcheur et ne tarderont pas à reprendre leur
fermeté; tout va bien depuis qu'elle a l'esprit tranquille. C'est à
présent, monsieur, qu'elle sent le prix de votre bienveillance; et rien
n'est plus touchant que la manière dont elle s'en exprime. Je voudrais
bien pouvoir vous peindre ce qui se passa entre elle et moi lorsque je
lui portai vos dernières lettres. Elle les prit, les mains lui
tremblaient; elle respirait avec peine en les lisant; à chaque ligne
elle s'arrêtait; et, après avoir fini, elle me dit, en se jetant à mon
cou, et en pleurant à chaudes larmes: «Eh bien! madame Madin, Dieu ne
m'a donc pas abandonnée; il veut donc enfin que je sois heureuse. Oui,
c'est Dieu qui m'a inspiré de m'adresser à ce cher monsieur: quel autre
au monde eût pris pitié de moi? Remercions le ciel de ces premières
grâces, afin qu'il nous en accorde d'autres.» Et puis elle s'assit sur
son lit, et elle se mit à prier; ensuite, revenant sur quelques endroits
de vos lettres, elle dit: «C'est sa fille qu'il me confie. Ah! maman,
elle lui ressemblera; elle sera douce, bienfaisante et sensible comme
lui.» Après s'être arrêtée, elle dit avec un peu de souci: «Elle n'a
plus de mère! Je regrette de n'avoir pas l'expérience qu'il me faudrait.
Je ne sais rien, mais je ferai de mon mieux; je me rappellerai le soir
et le matin ce que je dois à son père: il faut que la reconnaissance
supplée à bien des choses. Serai-je encore longtemps malade? Quand
est-ce qu'on me permettra de manger? Je ne me sens plus de ma chute,
plus du tout.» Je vous fais ce petit détail, monsieur, parce que
j'espère qu'il vous plaira. Il y avait dans son discours et son action
tant d'innocence et de zèle, que j'en étais hors de moi. Je ne sais ce
que je n'aurais pas donné pour que vous l'eussiez vue et entendue. Non,
monsieur, ou je ne me connais à rien, ou vous aurez une créature unique,
et qui fera la bénédiction de votre maison. Ce que vous avez eu la bonté
de m'apprendre de vous, de mademoiselle votre fille, de monsieur votre
fils, de votre situation, s'arrange parfaitement avec ses voeux. Elle
persiste dans les premières propositions qu'elle vous a faites. Elle ne
demande que la nourriture et le vêtement, et vous pouvez la prendre au
mot si cela vous convient: quoique je ne sois pas riche, le reste sera
mon affaire. J'aime cette enfant, je l'ai adoptée dans mon coeur; et le
peu que j'aurai fait pour elle de mon vivant lui sera continué après ma
mort. Je ne vous dissimule pas que ces mots d'_être son pis-aller et de
la laisser libre d'accepter mieux si l'occasion s'en présente_, lui ont
fait de la peine; je n'ai pas été fâchée de lui trouver cette
délicatesse. Je ne négligerai pas de vous instruire des progrès de sa
convalescence; mais j'ai un grand projet dans lequel je ne désespérerais
pas de réussir pendant qu'elle se rétablira, si vous pouviez m'adresser
à un de vos amis: vous devez en avoir beaucoup ici. Il me faudrait un
homme sage, discret, adroit, pas trop considérable, qui approchât par
lui ou par ses amis de quelques grands que je lui nommerais, et qui eût
accès à la cour sans en être. De la manière dont la chose est arrangée
dans mon esprit, il ne serait point mis dans la confidence; il nous
servirait sans savoir en quoi: quand ma tentative serait infructueuse,
nous en tirerions au moins l'avantage de persuader qu'elle est en pays
étranger. Si vous pouvez m'adresser à quelqu'un, je vous prie de me le
nommer, et de me dire sa demeure, et ensuite de lui écrire que M^me
Madin, que vous connaissez depuis longtemps, doit venir lui demander un
service, et que vous le priez de s'intéresser à elle, si la chose est
faisable. Si vous n'avez personne, il faut s'en consoler; mais voyez,
monsieur. Au reste, je vous prie de compter sur l'intérêt que je prends
à notre infortunée, et sur quelque prudence que je tiens de
l'expérience. La joie que votre dernière lettre lui a causée, lui a
donné un petit mouvement dans le pouls; mais ce ne sera rien.

J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux,
monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 3 mars 1760.

L'idée de M^me Madin de se faire adresser à un des amis du généreux
protecteur de soeur Suzanne, était une suggestion de Satan, au moyen de
laquelle ses suppôts espéraient inspirer adroitement à leur ami de
Normandie de s'adresser à moi et de me mettre dans la confidence de
toute cette affaire; ce qui réussit parfaitement, comme vous verrez par
la suite de cette correspondance.


LETTRE DE SOEUR SUZANNE À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, maman Madin m'a remis les deux réponses dont vous m'avez
honorée, et m'a fait part aussi de la lettre que vous lui avez écrite.
J'accepte, j'accepte. C'est cent fois mieux que je ne mérite; oui, cent
fois, mille fois mieux. J'ai si peu de monde, si peu d'expérience, et je
sens si bien tout ce qu'il me faudrait pour répondre dignement à votre
confiance; mais j'espère tout de votre indulgence, de mon zèle et de ma
reconnaissance. Ma place me fera, et maman Madin dit que cela vaut mieux
que si j'étais faite à ma place. Mon Dieu! que je suis pressée d'être
guérie, d'aller me jeter aux pieds de mon bienfaiteur, et de le servir
auprès de sa chère fille en tout ce qui dépendra de moi! On me dit que
ce ne sera guère avant un mois. Un mois! c'est bien du temps. Mon cher
monsieur, conservez-moi votre bienveillance. Je ne me sens pas de joie;
mais ils ne veulent pas que j'écrive, ils m'empêchent de lire, ils me
tiennent au lit, ils me noient de tisane, ils me font mourir de faim, et
tout cela pour mon bien. Dieu soit loué! C'est pourtant bien malgré moi
que je leur obéis.

Je suis, avec un coeur reconnaissant, monsieur, votre très-humble et
soumise servante,

_Signé_: SUZANNE SIMONIN.

À Paris, ce 3 mars 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Quelques incommodités que je ressens depuis quelques jours m'ont
empêché, madame, de vous faire réponse plus tôt, pour vous marquer le
plaisir que j'ai d'apprendre la convalescence de M^lle Simonin. J'ose
espérer que bientôt vous aurez la bonté de m'instruire de son parfait
rétablissement, que je souhaite avec ardeur. Mais je suis mortifié de ne
pouvoir contribuer à l'exécution du projet que vous méditez en sa
faveur; sans le connaître, je ne puis le trouver que très-bon par la
prudence dont vous êtes capable et par l'intérêt que vous y prenez. Je
n'ai été que très-peu répandu à Paris, et parmi un petit nombre de
personnes aussi peu répandues que moi: et les connaissances telles que
vous les désireriez ne sont pas faciles à trouver. Continuez, je vous
supplie, à me donner des nouvelles de M^lle Simonin, dont les intérêts
me seront toujours chers.

J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.

Ce 31 mars 1760.


RÉPONSE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, j'ai fait une faute, peut-être, de ne me pas expliquer sur le
projet que j'avais; mais j'étais si pressée d'aller en avant. Voici donc
ce qui m'avait passé par la tête. D'abord il faut que vous sachiez que
le cardinal de T***[32] protégeait la famille. Ils perdirent tous
beaucoup à sa mort, surtout ma Suzanne, qui lui avait été présentée dans
sa première jeunesse. Le vieux cardinal aimait les jolis enfants; les
grâces de celle-ci l'avaient frappé; et il s'était chargé de son sort.
Mais quand il ne fut plus, on disposa d'elle comme vous savez, et les
protecteurs crurent s'acquitter envers la cadette en mariant les aînées
à deux de leurs créatures. L'un de ces protégés a un emploi considérable
à Albi; l'autre la recette des aides de Castries, à trois lieues de
Montpellier. Ce sont des gens durs; mais leur état dépend absolument de
ceux qui les ont placés. J'avais donc pensé que, si l'on avait eu
quelque accès auprès de M^me la marquise de T*** qu'on dit
complaisante[33] et qui s'est mise en quatre dans le procès de mon
enfant, et qu'on lui eût peint la triste situation d'une jeune personne
exposée à toutes les suites de la misère, dans un pays étranger et
lointain[34], nous eussions pu arracher par ce moyen une petite pension
de ces deux beaux-frères, qui ont emporté tout le bien de la maison, et
qui ne songent guère à nous secourir. En vérité, monsieur, cela vaut
bien la peine que nous revenions tous les deux là-dessus: voyez. Avec
cette petite pension, ce que je viens de lui assurer, et ce qu'elle
tiendrait de vos bontés, elle serait bien pour le présent, point mal
pour l'avenir, et je la verrais partir avec moins de regret. Mais je ne
connais ni M^me la marquise de T***, ni le secrétaire du défunt cardinal
qu'on dit homme de lettres, ni personne[35] qui les approche; et ce fut
l'enfant qui me suggéra de m'adresser à vous. Au reste, je ne saurais
vous dire que sa convalescence aille comme je le désirerais. Elle
s'était blessée au dedans des reins, comme je crois vous l'avoir dit: la
douleur de cette chute, qui s'était dissipée, s'est fait ressentir;
c'est un point qui revient et qui passe. Il est accompagné d'un léger
frisson en dedans, mais au pouls il n'y a pas la moindre fièvre; le
médecin hoche de la tête, et n'a pas un air qui me plaise. Elle ira
dimanche prochain à la messe; elle le veut; et je viens de lui envoyer
une grande capote qui l'enveloppera jusqu'au bout du nez, et sous
laquelle elle pourra, je crois, passer une demi-heure sans péril dans
une petite église borgne du quartier. Elle soupire après le moment de
son départ, et je suis sûre qu'elle ne demandera rien à Dieu avec plus
de ferveur que d'achever sa guérison, et de lui conserver les bontés de
son bienfaiteur. Si elle se trouvait en état de partir entre Pâques et
Quasimodo, je ne manquerais pas de vous en prévenir. Au reste, monsieur,
son absence ne m'empêcherait pas d'agir, si je découvrais parmi mes
connaissances quelqu'un qui pût quelque chose auprès de M^me de T*** et
du médecin A*** qui peut beaucoup sur son esprit[36].

Je suis, avec une reconnaissance sans bornes pour elle et pour moi,
monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Versailles, ce 25 mars 1760.

_P. S._ Je lui ai défendu de vous écrire, de crainte de vous importuner;
il n'y a que cette considération qui puisse la retenir.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Madame, votre projet pour M^lle Simonin me paraît très-louable, et me
plaît d'autant plus, que je souhaiterais ardemment de la voir, dans son
infortune, assurée d'un état un peu passable. Je ne désespère pas de
trouver quelque ami qui puisse agir auprès de M^me de T***[37] ou du
médecin A*** ou du secrétaire du feu cardinal, mais cela demande du
temps et des précautions, tant pour éviter d'éventer le secret, que pour
m'assurer la discrétion des personnes auxquelles je pense que je
pourrais m'adresser. Je ne perdrai point cela de vue: en attendant, si
M^lle Simonin persiste dans ses mêmes sentiments, et si sa santé est
assez rétablie, rien ne doit l'empêcher de partir; elle me trouvera
toujours dans les mêmes dispositions que je lui ai marquées, et dans le
même zèle à lui adoucir, s'il se peut, l'amertume de son sort. La
situation de mes affaires et les malheurs du temps m'obligent de me
tenir fort retiré à la campagne avec mes enfants, pour raison
d'économie; ainsi nous y vivons avec beaucoup de simplicité. C'est
pourquoi M^lle Simonin pourra se dispenser de faire de la dépense en
habillements ni si propres ni si chers; le commun peut suffire en ce
pays. C'est dans cette campagne et dans cet état uni et simple qu'elle
me trouvera, et où je souhaite qu'elle puisse goûter quelque douceur et
quelque agrément, malgré les précautions gênantes que je serai obligé
d'observer à son égard. Vous aurez la bonté, madame, de m'instruire de
son départ; et de peur qu'elle n'eût égaré l'adresse que je lui avais
envoyée, c'est chez M. Gassion, vis-à-vis la place Royale, à Caen.
Cependant si je suis instruit à temps du jour de son arrivée, elle
trouvera quelqu'un pour la conduire ici sans s'arrêter.

J'ai l'honneur d'être, madame, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.

Ce 31 mars 1760.


LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Si elle persiste dans ses sentiments, monsieur? En pouvez-vous douter?
Qu'a-t-elle de mieux à faire que d'aller passer des jours heureux et
tranquilles auprès d'un homme de bien, et dans une famille honnête?
N'est-elle pas trop heureuse que vous vous soyez ressouvenu d'elle? Et
où donnerait-elle de la tête si l'asile que vous avez eu la générosité
de lui offrir venait à lui manquer? C'est elle-même, monsieur, qui parle
ainsi; et je ne fais que vous répéter ses discours. Elle voulut encore
aller à la messe le jour de Pâques; c'était bien contre mon avis, et
cela lui réussit fort mal. Elle en revint avec de la fièvre; et depuis
ce malheureux jour elle ne s'est pas bien portée. Monsieur, je ne vous
l'enverrai point qu'elle ne soit en bonne santé. Elle sent à présent de
la chaleur au-dessus des reins, à l'endroit où elle s'est blessée dans
sa chute; je viens d'y regarder, et je n'y vois rien du tout. Mais son
médecin me dit avant-hier, comme nous descendions ensemble, qu'il
craignait qu'il n'y eût un commencement de pulsation; qu'il fallait
attendre ce que cela deviendrait. Cependant elle ne manque point
d'appétit, elle dort, l'embonpoint se soutient. Je lui trouve seulement,
par intervalle, un peu plus de couleur aux joues et plus de vivacité
dans les yeux qu'elle n'en a naturellement. Et puis ce sont des
impatiences qui me désespèrent. Elle se lève, elle essaye de marcher;
mais pour peu qu'elle penche du côté malade, c'est un cri aigu à percer
le coeur. Malgré cela, j'espère, et j'ai profité du temps pour arranger
son petit trousseau.

C'est une robe de calmande d'Angleterre, qu'elle pourra porter simple
jusqu'à la fin des chaleurs, et qu'elle doublera pour son hiver, avec
une autre de coton bleu qu'elle porte actuellement.

Plusieurs jupons blancs, dont deux de moi, de basin, garnis en
mousseline.

Deux justes pareils, que j'avais fait faire pour la plus jeune de mes
filles, et qui se sont trouvés lui aller à merveille. Cela lui fera des
habillements de toilette pour l'été.

Quinze chemises garnies de maris, les uns en batiste, les autres en
mousseline. Vers la mi-juin, je lui enverrai de quoi en faire six
autres, d'une pièce de toile qu'on me blanchit à Senlis.

Quelques corsets, tabliers et mouchoirs de cou.

Deux douzaines de mouchoirs de poche.

Plusieurs cornettes de nuit.

Six dormeuses de jour festonnées, avec huit paires de manchettes à un
rang, et trois à deux rangs.

Six paires de bas de coton fin.

C'est tout ce que j'ai pu faire de mieux. Je lui portai cela le
lendemain des fêtes, et je ne saurais vous dire avec quelle sensibilité
elle le reçut. Elle regardait une chose, en essayait une autre, me
prenait les mains et me les baisait. Mais elle ne put jamais retenir ses
larmes, quand elle vit les justes de ma fille. «Hé! lui dis-je, de quoi
pleurez-vous? Est-ce que vous ne l'avez pas toujours été? _Il est
vrai_,» me répondit-elle; puis elle ajouta: «À présent que j'espère être
heureuse, il me semble que j'aurais de la peine à mourir. Maman, est-ce
que cette chaleur de côté ne se dissipera point? Si l'on y mettait
quelque chose?» Je suis charmée, monsieur, que vous ne désapprouviez pas
mon projet, et que vous voyiez jour à le faire réussir. J'abandonne tout
à votre prudence; mais je crois devoir vous avertir que M^me la marquise
de T*** part pour la campagne, que M. A*** est inaccessible et revêche;
que le secrétaire, fier du titre d'académicien qu'il a obtenu après
vingt ans de sollicitations, s'en retourne en Bretagne, et que dans
trois ou quatre mois d'ici[38] nous serons bien oubliés. Tout passe si
vite d'intérêt dans ce pays-ci; on ne parle déjà plus guère de nous,
bientôt on n'en parlera plus du tout.

Ne craignez pas qu'elle égare l'adresse que vous lui avez envoyée. Elle
n'ouvre pas une fois ses Heures pour prier, sans la regarder; elle
oublierait plutôt son nom de Simonin que celui de M. Gassion. Je lui
demandai si elle ne voulait pas vous écrire, elle me répondit qu'elle
vous avait commencé une longue lettre qui contiendrait tout ce qu'elle
ne pourrait guère se dispenser de vous dire, si Dieu lui faisait la
grâce de guérir et de vous voir; mais qu'elle avait le pressentiment
qu'elle ne vous verrait jamais. «Cela dure trop, maman, ajouta-t-elle,
je ne profiterai ni de vos bontés ni des siennes: ou M. le marquis
changera de sentiment, ou je n'en reviendrai pas.» «Quelle folie! lui
dis-je. Savez-vous bien que si vous vous entretenez dans ces idées
tristes, ce que vous craignez vous arrivera?» Elle dit: _Que la volonté
de Dieu soit faite._ Je la priai de me montrer ce qu'elle vous avait
écrit; j'en fus effrayée, c'est un volume, c'est un gros volume. «Voilà,
lui dis-je en colère, ce qui vous tue.» Elle me répondit: «Que
voulez-vous que je fasse? Ou je m'afflige, ou je m'ennuie.--Et quand
avez-vous pu griffonner tout cela?--Un peu dans un temps, un peu dans un
autre. Que je vive ou que je meure, je veux qu'on sache tout ce que j'ai
souffert...» Je lui ai défendu de continuer. Son médecin en a fait
autant. Je vous prie, monsieur, de joindre votre autorité à mes prières;
elle vous regarde comme son cher maître, et il est sûr qu'elle vous
obéira. Cependant comme je conçois que les heures sont bien longues pour
elle, et qu'il faut qu'elle s'occupe, ne fût-ce que pour l'empêcher
d'écrire davantage, de rêver et de se chagriner, je lui ai fait porter
un tambour[39], et je lui ai proposé de commencer une veste pour vous.
Cela lui a plu extrêmement, et elle s'est mise tout de suite à
l'ouvrage. Dieu veuille qu'elle n'ait pas le temps de l'achever ici! Un
mot, s'il vous plaît, qui défende d'écrire et de trop travailler.
J'avais résolu de retourner ce soir à Versailles; mais j'ai de
l'inquiétude: ce commencement de pulsation me chiffonne, et je veux être
demain auprès d'elle lorsque son médecin reviendra. J'ai malheureusement
quelque foi aux pressentiments des malades; ils se sentent. Quand je
perdis M. Madin, tous les médecins m'assuraient qu'il en reviendrait; il
disait, lui, qu'il n'en reviendrait pas; et le pauvre homme ne disait
que trop vrai. Je resterai, et j'aurai l'honneur de vous écrire: s'il
fallait que je la perdisse, je crois que je ne m'en consolerais jamais.
Vous seriez trop heureux, vous, monsieur, de ne l'avoir point vue. C'est
à présent que les misérables qui l'ont déterminée à s'enfuir sentent la
perte qu'elles ont faite; mais il est trop tard.

J'ai l'honneur d'être avec des sentiments de respect et de
reconnaissance pour elle et pour moi, monsieur, votre très-humble et
très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 13 avril 1760.


RÉPONSE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Je partage, madame, avec une vraie sensibilité, votre inquiétude sur la
maladie de M^lle Simonin. Son état infortuné m'avait toujours infiniment
touché; mais le détail que vous avez eu la bonté de me faire de ses
qualités et de ses sentiments, me prévient tellement en sa faveur, qu'il
me serait impossible de n'y pas prendre le plus vif intérêt: ainsi, loin
que je puisse changer de sentiments à son égard, chargez-vous, je vous
prie, de lui répéter ceux que je vous ai marqués par mes lettres, et qui
ne souffriront aucune altération. J'ai cru qu'il était prudent de ne lui
point écrire, afin de lui ôter toute occasion de s'occuper à faire une
réponse. Il n'est pas douteux que tout genre d'occupation lui est
préjudiciable dans son état d'infirmité; et si j'avais quelque pouvoir
sur elle, je m'en servirais pour le lui interdire. Je ne puis mieux
m'adresser qu'à vous-même, madame, pour lui faire connaître ce que je
pense à cet égard. Ce n'est pas que je ne fusse charmé de recevoir de
ses nouvelles par elle-même; mais je ne pourrais approuver en elle une
action de pure bienséance, qui pût contribuer au retardement de sa
guérison. L'intérêt que vous y prenez, madame, me dispense de vous prier
encore une fois de la modérer sur ce point. Soyez toujours persuadée de
ma sincère affection pour elle, et de l'estime particulière, et de la
considération véritable avec laquelle j'ai l'honneur d'être, madame,
votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Ce 25 avril 1760.

_P. S._ Incessamment j'écrirai à un de mes amis, à qui vous pourrez vous
adresser pour M^me de T***[40]. Il se nomme M. Grimm, secrétaire des
commandements de M. le duc d'Orléans, et demeure rue Neuve-de-Luxembourg,
près la rue Saint-Honoré, à Paris. Je lui donnerai avis que vous prendrez
la peine de passer chez lui, et lui marquerai que je vous ai d'extrêmes
obligations, et que je ne désire rien tant que de vous en marquer ma
reconnaissance. Il ne dîne pas ordinairement chez lui.


LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, combien j'ai souffert depuis que je n'ai eu l'honneur de vous
écrire! Je n'ai jamais pu prendre sur moi de vous faire part de ma
peine, et j'espère que vous me saurez gré de n'avoir pas mis votre âme
sensible à une épreuve aussi cruelle. Vous savez combien elle m'était
chère. Imaginez-vous, monsieur, que je l'aurai vue près de quinze jours
de suite pencher vers sa fin, au milieu des douleurs les plus aiguës.
Enfin, Dieu a pris, je crois, pitié d'elle et de moi. La pauvre
malheureuse est encore; mais ce ne peut être pour longtemps. Ses forces
sont épuisées, elle ne parle presque plus, ses yeux ont peine à
s'ouvrir. Il ne lui reste que sa patience, qui ne l'a point abandonnée.
Si celle-là n'est pas sauvée, que deviendrons-nous? L'espoir que j'avais
de sa guérison a disparu tout à coup. Il s'était formé un abcès au côté,
qui faisait un progrès sourd depuis sa chute. Elle n'a pas voulu
souffrir qu'on l'ouvrît à temps, et quand elle a pu s'y résoudre, il
était trop tard. Elle sent arriver son dernier moment; elle m'éloigne;
et je vous avoue que je ne suis pas en état de soutenir ce spectacle.
Elle fut administrée hier entre dix et onze heures du soir. Ce fut elle
qui le demanda. Après cette triste cérémonie, je restai seule à côté de
son lit. Elle m'entendit soupirer, elle chercha ma main, je la lui
donnai; elle la prit, la porta contre ses lèvres, et m'attirant vers
elle, elle me dit, si bas que j'avais peine à l'entendre: «Maman, encore
une grâce.

--Laquelle, mon enfant?

--Me bénir, et vous en aller.»

Elle ajouta: «Monsieur le marquis... ne manquez pas de le remercier.»

Ces paroles auront été ses dernières. J'ai donné des ordres, et je me
suis retirée chez une amie, où j'attends de moment en moment. Il est une
heure après minuit. Peut-être avons-nous à présent une amie au ciel.

Je suis avec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissante
servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

La lettre précédente est du 7 mai; mais elle n'était point datée.


LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

La chère enfant n'est plus; ses peines sont finies; et les nôtres ont
peut-être encore longtemps à durer. Elle a passé de ce monde dans celui
où nous sommes tous attendus, mercredi dernier, entre trois et quatre
heures du matin. Comme sa vie avait été innocente, ses derniers instants
ont été tranquilles, malgré tout ce qu'on a fait pour les troubler.
Permettez que je vous remercie du tendre intérêt que vous avez pris à
son sort; c'est le seul devoir qui me reste à lui rendre. Voilà toutes
les lettres dont vous nous avez honorées. J'avais gardé les unes, et
j'ai trouvé les autres parmi des papiers qu'elle m'a remis quelques
jours avant sa mort; ils contiennent, à ce qu'elle m'a dit, l'histoire
de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses où elle
a demeuré, et ce qui s'est passé après sa sortie. Il n'y a pas
d'apparence que je les lise sitôt: je ne saurais rien voir de ce qui lui
appartenait, rien même de ce que mon amitié lui avait destiné, sans
ressentir une douleur profonde.

Si je suis assez heureuse, monsieur, pour vous être utile, je serai
très-flattée de votre souvenir.

Je suis, avec les sentiments de respect et de reconnaissance qu'on doit
aux hommes miséricordieux et bienfaisants, monsieur, votre très-humble
et très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

Ce 10 mai 1760.


LETTRE DE M. LE MARQUIS DE CROISMARE À MADAME MADIN.

Je sais, madame, ce qu'il en coûte à un coeur sensible et bienfaisant de
perdre l'objet de son attachement, et l'heureuse occasion de lui
dispenser des faveurs si dignement acquises, et par l'infortune, et par
les aimables qualités, telles qu'ont été celles de la chère demoiselle
qui cause aujourd'hui vos regrets. Je les partage, madame, avec la plus
tendre sensibilité. Vous l'avez connue, et c'est ce qui vous rend sa
séparation plus difficile à supporter. Sans avoir eu cet avantage, ses
malheurs m'avaient vivement touché, et je goûtais par avance le plaisir
de pouvoir contribuer à la tranquillité de ses jours. Si le ciel en a
ordonné autrement, et a voulu me priver de cette satisfaction tant
désirée, je dois l'en bénir; mais je ne puis y être insensible. Vous
avez du moins la consolation d'en avoir agi à son égard avec les
sentiments les plus nobles et la conduite la plus généreuse. Je les ai
admirés, et mon ambition eût été de vous imiter. Il ne me reste plus que
le désir ardent d'avoir l'honneur de vous connaître, et de vous exprimer
de vive voix combien j'ai été enchanté de votre grandeur d'âme, et avec
quelle considération respectueuse j'ai l'honneur d'être, madame, votre
très-humble et très-obéissant serviteur.

Ce 18 mai 1760.

_P. S._ Tout ce qui a rapport à la mémoire de notre infortunée m'est
devenu extrêmement cher; ne serait-ce point exiger de vous un trop grand
sacrifice, que celui de me communiquer les petits mémoires qu'elle a
faits de ses différents malheurs? Je vous demande cette grâce, madame,
avec d'autant plus de confiance, que vous m'aviez annoncé que je pouvais
y avoir quelque droit. Je serai fidèle à vous les renvoyer, ainsi que
toutes vos lettres, par la première occasion, si vous le jugez à propos.
Vous auriez la bonté de me les envoyer par le carrosse de voiture de
Caen, qui loge _au Grand-Cerf_, rue Saint-Denis, à Paris, et part tous
les lundis.

                   *       *       *       *       *

Ainsi finit l'histoire de l'infortunée soeur Suzanne Saulier, dite
Simonin dans son histoire et dans cette correspondance. Il est bien
triste que les mémoires de sa vie n'aient pas été mis au net; ils
auraient formé une lecture très-intéressante. Après tout, M. le marquis
de Croismare doit savoir gré à la perfidie de ses amis de lui avoir
fourni une occasion de secourir l'infortune avec une noblesse, un
intérêt, une simplicité vraiment dignes de lui: le rôle qu'il joue dans
cette correspondance n'est pas le moins touchant du roman.

On nous blâmera, peut-être, d'avoir inhumainement hâté la fin de soeur
Suzanne, mais ce parti était devenu nécessaire à cause des avis que nous
reçûmes du château de Lasson, qu'on y meublait un appartement pour
recevoir M^lle de Croismare, que son père voulait faire sortir du
couvent, où elle avait été depuis la mort de sa mère. Ces avis
ajoutaient qu'on attendait de Paris une femme de chambre, qui devait en
même temps jouer le rôle de gouvernante auprès de la jeune personne, et
que M. de Croismare s'occupait d'ailleurs à pourvoir la bonne qui avait
été jusqu'alors auprès de sa fille. Ces avis ne nous laissèrent pas le
choix sur le parti qui nous restait à prendre; et ni la jeunesse, ni la
beauté, ni l'innocence de soeur Suzanne, ni son âme douce, sensible et
tendre, capable de toucher les coeurs les moins enclins à la compassion,
ne purent la sauver d'une mort inévitable. Mais comme nous avions tous
pris les sentiments de M^me Madin pour cette intéressante créature, les
regrets que nous causa sa mort ne furent guère moins vifs que ceux de
son respectable protecteur.

                   *       *       *       *       *

S'il se trouve quelques contradictions légères entre le récit et les
mémoires, c'est que la plupart des lettres sont postérieures au roman,
et l'on conviendra que s'il y eut jamais une préface utile, c'est celle
qu'on vient de lire, et que c'est peut-être la seule dont il fallait
renvoyer la lecture à la fin de l'ouvrage.


QUESTION AUX GENS DE LETTRES.

M. Diderot, après avoir passé des matinées à composer des lettres bien
écrites, bien pensées, bien pathétiques, bien romanesques, employait des
journées à les gâter en supprimant, sur les conseils de sa femme et de
ses associés en scélératesse, tout ce qu'elles avaient de saillant,
d'exagéré, de contraire à l'extrême simplicité et à la dernière
vraisemblance; en sorte que si l'on eût ramassé dans la rue les
premières, on eût dit: «Cela est beau, fort beau...» et que si l'on eût
ramassé les dernières, on eût dit: «Cela est bien vrai...» Quelles sont
les bonnes? Sont-ce celles qui auraient peut-être obtenu l'admiration?
ou celles qui devaient certainement produire l'illusion[41]?




NOTE


Comme on l'a vu dans l'article de de Vaines sur _la Religieuse_ (_Notice
préliminaire_) et comme on le verra dans l'avertissement de Naigeon qui
va suivre, l'éditeur fut assez généralement blâmé d'avoir joint au roman
la seconde partie où Grimm explique les motifs qui portèrent Diderot à
l'écrire et les circonstances dans lesquelles il fut composé. Ces
reproches, avons-nous dit, ne nous paraissent pas fondés. Est-ce parce
qu'aujourd'hui la critique a complètement renversé son objectif? Cela
est bien possible. Mais la critique a-t-elle eu raison de changer ainsi?
Voilà ce qu'il faudrait discuter longuement. Nous nous bornerons à
approuver la critique et nous aurons, sans aucun doute, de notre parti
tous les lecteurs qui sont plus amis de la vérité que de Platon. On va
lire les objections de Naigeon. Il les avait placées en tête de
l'addition de Grimm, afin de leur donner plus de force en prévenant le
public. Nous les avons placées après, par la même tactique, afin de leur
enlever un peu de leur portée, en laissant au public le soin de se faire
sa propre opinion. Tous les lecteurs non prévenus n'auront vu, bien
certainement, dans cette annexe, que ce que Grimm y voyait lui-même: une
partie du roman qui explique l'autre, comme le fait une préface, et qui
était la seule préface qu'il fallût au livre, une fois lu. Qui
cherchons-nous ici? Nous cherchons Diderot. Où le trouvons-nous? Nous le
trouvons surtout dans cette préface-annexe. La prétention de Naigeon et
des critiques qui l'ont suivi, de vouloir transformer _la Religieuse_ en
un document historique est insensée. Ce roman est plus que de
l'histoire, et en le réduisant au rôle d'un mémoire destiné à un avocat
on l'amoindrit en voulant le grandir. L'illusion que pensaient maintenir
Naigeon et de Vaines aurait-elle pu durer? Voilà ce que ces critiques
auraient dû d'abord se demander. Quand ils auraient été convaincus du
contraire, n'auraient-ils pas été forcés d'avouer qu'ils avaient voulu
jouer le rôle de trompeurs? Et combien ce rôle est-il odieux! Nous
aimons mieux la franchise de Grimm. L'aveu que _la Religieuse_ est une
oeuvre d'art ne diminue pas l'artiste, ce nous semble, et ne diminue pas
non plus l'effet que cette oeuvre devait produire, puisque l'artiste a
pris pour guide la stricte réalité.

Nous pouvons lire maintenant Naigeon, non pas seulement pour ce qu'il
dit de _la Religieuse_, mais pour les singulières théories qu'il émet
sur le rôle de l'éditeur; théories qu'il n'a heureusement pas pu mettre
en pratique, et que ses successeurs n'ont heureusement pas non plus
prises au sérieux, car elles nous auraient privés de la plupart des
oeuvres posthumes de Diderot, c'est-à-dire de la meilleure partie de son
bagage philosophique et littéraire.

Voici l'avertissement de l'édition de 1798:

                   *       *       *       *       *

«Les lettres suivantes[42] ne se trouvent point dans le manuscrit
autographe de _la Religieuse_; et je les aurais certainement
retranchées, si j'avais été le premier éditeur de ce roman. Il m'a
toujours semblé que cette espèce de canevas, sur lequel l'imagination
vive et brillante de Diderot a brodé avec beaucoup d'art, et souvent
avec un goût exquis, cet ouvrage si intéressant, devait disparaître
entièrement sous l'ingénieux tissu auquel il sert de fond, et ne laisser
voir que ce résultat important. S'il est vrai, comme on n'en peut
douter, que dans tous nos plaisirs, même les plus délicieux et les plus
substantiels, si j'ose m'exprimer ainsi, il entre toujours un peu
d'illusion, s'ils se prolongent et s'accroissent même pour nous, en
raison de la force et de la durée de ce prestige enchanteur; en nous
l'ôtant, on détruit en nous une source féconde de jouissances diverses,
et peut-être même une des causes les plus actives de notre bonheur: il
en est de nous, à cet égard, comme de ce fou d'Argos, que ses amis
rendirent malheureux[43], en le guérissant de sa folie. Il y a tant de
points de vue divers, sous lesquels on peut considérer le même objet! et
les hommes, en général, sont si diversement affectés des mêmes choses et
souvent des mêmes mots, que ces lettres n'ont pas produit sur quelques
lecteurs l'impression que j'en ai reçue. Cette différente manière de
sentir et de voir ne m'a point étonné: j'en ai seulement conclu que mon
premier jugement, ainsi que cela est toujours nécessaire pour éviter
l'erreur, devait être soumis à une nouvelle révision. J'ai donc relu ces
lettres de suite, afin d'en mieux prendre l'esprit, et d'en voir, pour
ainsi dire, tout l'effet d'un coup d'oeil: et je persiste à croire que,
lues avant ou après le drame dont elles sont la fable, elles en
affaiblissent également l'intérêt, et lui font perdre ce caractère de
vérité si difficile à saisir dans tous les arts d'imitation, et qui
distingue particulièrement cet ouvrage de Diderot. Quoique, dans toutes
les matières qui sont l'objet des connaissances humaines, le
raisonnement, l'observation, l'expérience ou le calcul doivent seuls
être consultés; quoique les autorités, quelle qu'en soit la source,
soient en général assez insignifiantes aux yeux du philosophe, et
doivent être employées dans tous les cas avec autant de sobriété que de
circonspection et de choix, je dirai néanmoins que le suffrage de
Diderot semble devoir être ici de quelque poids; on doit naturellement
supposer que le parti auquel il s'est enfin arrêté, lui a paru en
dernière analyse le plus propre à produire un grand effet: or, il a
supprimé ces lettres, comme après la construction d'un édifice on
détruit l'échafaud qui a servi à relever. Elles ne font point partie du
manuscrit de _la Religieuse_[44], qu'il m'a remis plusieurs mois avant
sa mort, quoique ce manuscrit, qui a servi de copie pour la collection
générale de ses oeuvres, soit d'ailleurs chargé d'un grand nombre de
corrections, et de deux additions très-importantes qui ne se trouvent
point dans la première édition.

«Je sais que le commun des lecteurs (et à cet égard, comme à beaucoup
d'autres, le public est plus ou moins peuple) veut avoir indistinctement
tout ce qu'un auteur célèbre a écrit; ce qui est presque aussi ridicule
que de vouloir savoir tout ce qu'il a fait et tout ce qu'il a dit dans
le cours de sa vie; mais il faut avouer aussi que la cupidité et le
mauvais goût des éditeurs n'ont pas peu contribué à corrompre, à cet
égard, l'esprit public. On a dit d'eux qu'_ils vivaient des sottises des
morts_; et cela n'est que trop vrai. Manquant, en général, de cette
espèce de tact et d'instinct qui fait découvrir une belle page, une
belle ligne partout où elle se trouve; plus occupés surtout de grossir
le nombre des volumes que du soin de la gloire de celui dont ils
publient les ouvrages, ils recueillent avidement et avec le même respect
tout ce qu'il a produit de bon, de médiocre et de mauvais; ils enlèvent
en même temps, pour me servir de l'expression de l'ancien poëte, la
paille, la balle, la poussière et le grain; _rem auferunt cum
pulvisculo_. Voltaire, qui aperçoit, qui saisit d'un coup d'oeil si
juste et si prompt le côté ridicule des personnes et des choses;
Voltaire, qui a l'art si difficile et si rare de dire tout avec grâce,
compare finement la manie des éditeurs à celle des sacristains. «Tous,
dit-il, rassemblent des guenilles qu'ils veulent faire révérer. Mais on
ne doit imprimer d'un auteur que ce qu'il a écrit de digne d'être lu.
Avec cette règle honnête il y aurait moins de livres et plus de goût
dans le public[45].» Convaincu depuis longtemps de la vérité de cette
observation, je n'ai pu voir sans peine qu'on imprimât _la Religieuse_
et _Jacques le Fataliste_ avec tous les défauts qui les déparent plus ou
moins aux yeux des lecteurs d'un goût sévère et délicat. Un éditeur qui,
sans avoir connu personnellement Diderot, n'aurait eu pour chérir, pour
respecter sa mémoire, d'autres motifs que les progrès qu'il a fait faire
à la raison, à l'esprit philosophique, et la forte impulsion qu'il a
donnée à son siècle; en un mot, un éditeur tel qu'Horace nous peint[46]
un excellent critique, et tel que Diderot même le désirait, parce qu'il
en sentait vivement le besoin, aurait réduit _Jacques le Fataliste_ à
cent pages, ou peut-être même il ne l'eût jamais publié. Mon dessein
n'est point d'anticiper ici sur le jugement que j'ai porté ailleurs[47]
de ces deux contes de Diderot, et en général de tous ses manuscrits; je
dirai seulement que _Jacques le Fataliste_ est un de ceux où il y avait
le plus à élaguer, ou plutôt à abattre. Il n'en fallait conserver que
l'épisode de madame de La Pommeraye, qui seul aurait fait un conte
charmant, du plus grand intérêt, et d'un but très-moral. Ce n'est pas
que dans ce même roman, dont _Jacques_ est le héros, on ne trouve ça et
là des réflexions très-fines, souvent profondes, telles enfin qu'on les
peut attendre d'un esprit ferme, étendu, hardi, et qui sait généraliser
ses idées. Mais ces réflexions si philosophiques, placées dans la bouche
d'un valet, tel qu'il n'en exista jamais; amenées d'ailleurs peu
naturellement, et n'étant point liées à un sujet grave, dont toutes les
parties fortement enchaînées entre elles s'éclaircissent, se fortifient
réciproquement, et forment un tout, un système UN, n'ont fait aucune
sensation. Ce sont quelques paillettes d'or éparses, enfouies dans un
fumier où personne assurément ne sera tenté de les chercher; et, par
cela même, des idées isolées, stériles et perdues[49].

«Au reste, si je pense que pour l'intérêt même de la gloire de Diderot,
il fallait jeter au feu les trois quarts de _Jacques le Fataliste_, et
que les règles inflexibles du goût et de l'honnête en imposaient même
impérieusement la loi à l'anonyme qui a publié le premier ce roman, je
n'aurais supprimé de _la Religieuse_ que la peinture très-fidèle, sans
doute, mais aussi très-dégoûtante des amours infâmes de la supérieure.
Les divers moyens qu'elle emploie pour séduire, pour corrompre une jeune
enfant, dont tout lui faisait un devoir sacré de respecter la candeur et
l'innocence; cette description vive et animée de l'ivresse, du trouble
et du désordre de ses sens à la vue de l'objet de sa passion criminelle;
en un mot, ce tableau hideux et vrai d'un genre de débauche, d'ailleurs
assez rare, mais vers lequel la seule curiosité pourrait entraîner avec
violence une âme mobile, simple et pure, ne peut jamais être sans danger
pour les moeurs et pour la santé; et quand il ne ferait qu'échauffer
l'imagination, éveiller le tempérament, de tous les maîtres le plus
impérieux, le plus absolu, et le mieux obéi, et hâter, dans quelques
individus plus sensibles, plus irritables, ce moment d'orgasme marqué
par la nature, où le désir, le besoin général et commun de jouir et de
se propager, précipite avec fureur un sexe vers l'autre, ce serait
encore un grand mal. J'en ai souvent fait l'observation à Diderot; et je
dois dire ici, pour disculper à cet égard ce philosophe, que, frappé des
raisons dont j'appuyais mon opinion, il était bien déterminé à faire à
la décence, à la pudeur et aux convenances morales, ce sacrifice de
quelques pages froides, insignifiantes et fastidieuses pour l'homme,
même le plus dissolu, et révoltantes ou inintelligibles pour une femme
honnête. Il est certain que l'ouvrage ainsi épuré n'aurait rien perdu de
son effet. Alors la mère la plus réservée, la plus sévère, en eût
prescrit sans crainte la lecture à sa fille[50]; et le but de l'auteur
eût été pleinement rempli.

«Ces retranchements, que _Jacques le Fataliste_ et _la Religieuse_
semblent exiger, et dont, si je ne me trompe, on sentira d'autant plus
la nécessité, qu'on aura soi-même un goût plus sûr, un tact plus fin et
plus exquis des convenances et du beau, seraient aujourd'hui
très-inutiles. La première impression, toujours si difficile à effacer,
est faite; et tout l'art, tout le talent de Diderot, appliqués à la
correction, au perfectionnement de ces deux contes, ne pourraient ni la
détruire, ni même l'affaiblir dans l'esprit de la plupart des lecteurs.
Les uns, par cette étrange manie[51] d'avoir sans exception tous les
ouvrages d'un philosophe, d'un poëte, ou d'un littérateur illustre; les
autres, par humeur ou par envie, et par ce besoin plus ou moins vif
qu'ont tous les hommes médiocres de se consoler de leur nullité, en
dépréciant les plus grands génies, et en recherchant curieusement leurs
fautes, s'obstineraient à redemander _la Religieuse_ et _Jacques le
Fataliste_ tels qu'on les avait d'abord publiés; et bientôt ces presses,
aujourd'hui si multipliées, et qui semblent avoir pris pour leur devise
commune, _Rem, rem, quocumque modo, rem_, rouleraient de toutes parts
pour reproduire ces romans dans l'état informe où Diderot, atteint tout
à coup d'une maladie chronique qui l'a conduit lentement et par un
affaiblissement successif au tombeau, a été forcé de les laisser.

«Ces différentes considérations, sur lesquelles il suffit de s'arrêter
un moment pour en sentir la force, m'ont déterminé à ne rien retrancher
des deux romans dont il est question. Je les publie seulement ici plus
corrects et plus complets qu'ils ne le sont dans la première édition, et
revus partout avec une attention scrupuleuse sur les manuscrits de
l'auteur, ou sur des copies très-exactes corrigées de sa main. Enfin,
pour tranquilliser ceux qui se sont plu aux peintures lascives, aux
détails licencieux, et quelquefois orduriers que Diderot s'est trop
souvent permis dans _Jacques le Fataliste_, je leur déclare que ces
passages mêmes que l'auteur trouvait très-plaisants, et qui ne sont que
sales, n'ont pas même été adoucis; de sorte qu'ils pourront dire de
cette édition ce que l'abbé Terrasson disait de celle du _Nouveau
Testament_ du P. Quesnel[52], que c'était _un bon livre, où le scandale
du texte était conservé dans toute sa pureté_.»

                   *       *       *       *       *

Cette conclusion de Naigeon ne détruit-elle pas toute son argumentation
précédente, et n'est-on pas tenté de ne voir, dans ses scrupules, qu'une
revanche d'éditeur devancé?




NOTES


[1] Ce décret fut promulgué le 27 février 1790.

[2] Par C.-F. Kramer, in-8º; Riga, 1797.

[3] C'est ce qui est arrivé pour l'édition de la _Religieuse_ de M.
Génin, dans les _OEuvres choisies_ de Diderot (in-18, Firmin Didot,
1856). Les points qui remplacent certains passages, ces points
mystérieux, paraissent gros d'horreurs et de monstruosités, et,
certes, font plus rêver les jeunes gens que ne le ferait le texte
même. Il en est de ces réticences maladroites comme des questions
inconsidérées des confesseurs.

[4] Nous supposons que cet A cache Andrieux, alors un des principaux
rédacteurs de la _Décade_; mais, en retrouvant la conclusion de
l'article dans la _Nouvelle Bibliothèque d'un homme de goût_ (1810,
t. V, p. 84), nous devons nous demander si son véritable auteur ne
serait pas A.-A. Barbier, qui n'aurait modifié, sous l'Empire, sa
première rédaction qu'en la condensant et en écrivant «hommes sages»
à la place de «philosophes.»

[5] Célèbre maître de danse, déjà nommé.

[6] VARIANTE: Toussé.

[7] VARIANTE: J'allais les porter.

[8] VARIANTE: Que la nuit qui précéda fut terrible pour moi!

[9] Dans un _Essai sur les Fêtes nationales_, an II (1794),
Boissy-d'Anglas dit que Diderot n'a jamais pu voir sans
attendrissement, sans un sentiment de respect, d'admiration, la
procession de la Fête-Dieu.

[10] VARIANTE: Que je n'osais la regarder.

[11] L'abbaye de Longchamp attirait les Parisiens les mercredi, jeudi
et vendredi de la semaine sainte par ses offices chantés. La
supérieure, qui mettait de la coquetterie à avoir les plus belles
voix, n'hésitait pas à emprunter, pour ces circonstances, les
choeurs de l'Opéra. La Le Maure, dont parle Diderot dans les _Bijoux
indiscrets_, avait fait profession dans cette maison, et y revoyait
ainsi une fois par an ses anciennes compagnes.

[12] Air de Telaïre, dans _Castor et Pollux_, tragédie lyrique de
Bernard, musique de Rameau (1737). Il était chanté par M^lle
Arnould.

[13] Au cachot qu'on nommait _in pace_.

[14] Avocat célèbre de l'époque.

[15] L'ennemi intime de Bordeu.

[16] De cet endroit jusqu'à: «On est très-mal avec ces femmes-là...»
M. Génin met des points.

[17] M. Génin supprime la suite de cet épisode, sauf deux fragments
insignifiants, jusqu'à la confession de la supérieure, qui n'a plus,
naturellement, de raison d'être. Il eût mieux valu supprimer tout ce
qui concerne le couvent de Sainte-Eutrope. Mais le sentiment de la
justice ne perd jamais entièrement ses droits, et après avoir fait
remarquer qu'il suit, dans son expurgation, les avis de Naigeon,
M. Génin ne peut s'empêcher d'ajouter: «Il faut cependant faire
observer l'art prodigieux avec lequel Diderot a sauvé l'innocence
de son héroïne. L'intérêt du roman était à ce prix. Soeur
Sainte-Suzanne traverse donc cet horrible bourbier sans être
maculée, sans se douter même du danger qu'elle a couru.» Et nous
ajouterons: Sans que les lecteurs vraiment innocents puissent
eux-mêmes s'en douter.

[18] Ce mot si heureux, dont l'effet est si dramatique, et qu'on peut
même appeler un de ces mots _trouvés_, que l'homme de génie regarde
avec raison comme une bonne fortune, et pour ainsi dire comme une
espèce d'inspiration, toutes les fois qu'il le rencontre, n'est pas
de l'invention de Diderot. Il lui a été donné par M^me d'Holbach,
qu'il consultait sur la manière dont il commencerait la confession
de la supérieure, et qui, surprise de son embarras et de le voir
ainsi arrêté depuis plus d'un mois dans une route où elle
n'apercevait pas le plus léger obstacle, lui dit, sur le simple
exposé des faits précédents: «Il n'y a pas ici à choisir entre
plusieurs débuts, également heureux. Il n'y a qu'une seule manière
d'être vrai. Votre supérieure n'a qu'un mot à dire, et ce mot, le
voici: _Mon père, je suis damnée._» Ce mot, qui, dans la
circonstance donnée, paraît être, en effet, le véritable accent de
la passion, le mot de la nature, devait plaire à Diderot par sa
justesse et sa simplicité. Il en fut fortement frappé, et il se
plaisait à citer cet exemple de l'extrême finesse de tact et
d'instinct de certaines femmes: il croyait même, et avec raison, ce
me semble, que ce mot, dont il n'oubliait jamais de faire honneur à
son auteur, était un de ceux que l'homme qui connaîtrait le mieux la
nature humaine chercherait peut-être inutilement, et qui ne
pouvaient être trouvés que par une femme. Cette anecdote, peu
connue, m'a paru curieuse sous plusieurs rapports, et j'ai cru
devoir la consigner ici. (Note de Naigeon.)

[19] Les lettres attribuées ici au marquis de Croismare, le seul de
tous les acteurs de ce drame qui ne fût pas dans le secret de la
plaisanterie, sont véritablement de cet homme honnête, sensible et
bienfaisant. Ceux qui l'ont connu y retrouveront partout la candeur
et la simplicité de son âme. Les autres lettres, où l'on remarque de
même un grand caractère de vérité, mais qui n'est que l'heureux
effet de l'art et du talent, sont de Diderot, à l'exception de
quelques lignes que lui ont fournies Grimm et M^me d'Épinay.
C'est chez cette femme, amie des lettres, et qui les cultivait,
que s'ourdissait gaiement, et par un motif d'une honnêteté
très-délicate, toute la trame de cet ingénieux roman, où le bon et
vertueux Croismare joue un si beau rôle. Ses amis, dont il
embellissait la société par les grâces et l'originalité de son
esprit, le voyaient avec peine confiné depuis deux ans dans sa
terre, et presque résolu à s'y fixer tout à fait. Cette longue
absence et ce projet d'une retraite totale les affligeaient
également; et ils imaginèrent ce moyen de le tirer d'une solitude
pour laquelle, d'ailleurs, son âme aimante, active et douce n'était
point fait. Mais l'intérêt qu'ils lui inspirèrent pour la jeune
religieuse devenant très-vif, ils furent obligés de la faire mourir,
et de terminer ainsi un roman qui n'avait pour but que de le ramener
au milieu d'eux, en lui offrant une occasion de secourir la vertu
malheureuse, et de faire une bonne action de plus. Voyez, dans cette
première lettre, qui est de Grimm, d'autres détails relatifs au
marquis de Croismare et à la prétendue religieuse. (Note de
Naigeon.) Voyez aussi notre _Notice préliminaire_ de la
_Religieuse_.

[20] Pour cet EXTRAIT, nous avons suivi le texte que nous ont fourni
les deux volumes de passages supprimés de la _Correspondance_ de
Grimm, dont nous avons déjà parlé (t. I, p. LXVI, note), et qui se
trouvent à la bibliothèque de l'Arsenal. Il nous a paru de beaucoup
préférable à la version reproduite jusqu'à présent, en ce qu'il
comporte, outre des changements heureux dans la forme, des passages
nouveaux qui ont leur importance. Nous engageons les lecteurs qui
voudraient constater ces différences, que nous n'avons pas voulu
toutes indiquer dans nos notes, pour ne pas les multiplier outre
mesure, à comparer les deux rédactions.

[21] _Mélanie_, drame de La Harpe, dont le sujet est aussi les
malheurs d'une religieuse malgré elle, fut représentée en 1770. À
cette époque, la _Religieuse_ de Diderot n'était connue que par les
manuscrits qui pouvaient courir clandestinement. Si La Harpe en
avait connaissance, c'est ce que nous n'oserions décider. Mais il
est bizarre de voir ce critique, dans son étude sur Diderot, qu'il
combat à propos de tout ce qu'il a fait et surtout de ce qu'il n'a
pas fait, rester muet sur ce roman, quoiqu'il n'oublie pas _Jacques
le Fataliste_, publié à la même époque.

[22] Cabaretier, aux Porcherons, qui fut le héros d'une assez
singulière aventure. Il avait signé un engagement avec un
entrepreneur de spectacle forain, quand il lui vint des scrupules
religieux. Procès; et intervention du clergé, qui prétendit qu'on ne
pouvait forcer un homme à se damner malgré lui. Cette prétention en
matière de contrats ne fut pas admise, et Ramponeau, pour ne pas
être damné, dut financer.

[23] Voyez, t. IV, _Cinqmars et Derville_, dialogue; et ci-après: le
_Neveu de Rameau_ et la _Correspondance_.

[24] Dans la rédaction que nous suivons, _M. Diderot_ est partout
substitué au _Nous_ des éditions précédentes. Il devient l'âme de
cette intrigue, comme de celle qu'il a mise en scène dans: _Est-il
bon, est-il méchant?_

[25] Nous retrouverons M. d'Alainville dans la _Correspondance_.
L'anecdote est inédite.

[26] Cette parenthèse (inédite et peu claire) serait-elle de Suard?

[27] Manque dans les précédentes éditions.

[28] Cette double erreur, d'orthographe et de qualification, est
expliquée quelques lignes plus bas.

[29] Les éditions connues mettent: _un Savoyard_.

[30] Ceci et la plus grande partie de ce qui suit ne se trouvent pas
dans le manuscrit de l'Arsenal, mais on y lit en note: «Cette lettre
se trouve plus étendue à la fin du roman, où M. Diderot l'inséra
lorsque après un oubli de vingt et un ans, cette ébauche informe lui
étant tombée sous la main, il se détermina à la retoucher.»

[31] Les éditions connues écrivent: SUZANNE DE LA MARRE.

[32] Les éditions connues mettent: Fleury. Ici, nous devons supposer,
_Tencin_.

[33] VARIANTE: «Castries, qui est Fleury de son nom...» Lisons, comme
ci-dessus, _Tencin_.

[34] VARIANTE: «Cette dame, qu'on dit compatissante, eût agi auprès de
son mari ou de M. le duc de Fleury son frère, et...»

[35] VARIANTE: «... ni M. le marquis de Castries, ni madame son
épouse...»

[36] VARIANTE: «... auprès de M^me de Castries ou de monsieur son
mari.»

[37] VARIANTE: «de Castries.»

[38] VARIANTE: «... M. le marquis de Castries fera la campagne, et
qu'on part, que M^me de Castries ira dans ses terres, et que dans
sept ou huit mois d'ici...» En remplaçant _Castries_ par _Tencin_,
le secrétaire, «fier du titre d'académicien,» si longtemps
sollicité, devient l'abbé Trublet, reçu en 1761.

[39] À broder.

[40] VARIANTE: «de Castries.»

[41] Les deux derniers alinéas sont inédits.

[42] Nous avons dit que Naigeon avait placé cet avis avant l'extrait
de la _Correspondance_ de Grimm.

[43]

  ......... Pol, me occidistis, amici,
  Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
  Et demptus per vim mentis gratissimus error.

HORAT. _Epist._ lib. II, epist. II, vers. 138 et seq.

(Note de Naigeon.)

[44] Elles ne pouvaient en faire partie, puisque l'assemblage des
divers morceaux de cet _échafaud_, pour parler comme Naigeon, est dû
à Grimm et non à Diderot.

[45] Avec cette règle, il n'y aurait que des morceaux choisis suivant
le goût de l'éditeur, et il n'y aurait ni respect du public, qu'on
n'a pas le droit de supposer incapable de faire un choix de
lui-même, ni exact portrait de l'auteur, auquel l'un des
commentateurs enlèverait le nez (_Bijoux indiscrets_, t. IV, p.
297), tandis que l'autre lui mettrait une perruque, comme le fit
M^me Geoffrin pour un buste de Diderot (par Falconet) qui décorait
son salon.

[46]

  Vir bonus et prudens versus reprehendet inertes;
  Culpabit duros; incomptis allinet atrum
  Transverso calamo signum: ambitiosa recidet
  Ornamenta; parum claris lucem dare coget;
  Arguet ambiguè dictum; mutanda notabit.
  Fiet Aristarchus; nec dicet: Cur ego amicum
  Offendam in nugis? hae nugae seria ducent
  In mala derisum semel, exceptumque sinistrè.

HORAT. _De Art. poet._, vers. 445 et seq.

(Note de Naigeon.)

[47] Voyez les _Mémoires historiques et philosophiques sur la
vie et les ouvrages de Diderot_. Ce volume, qui pourra servir
d'introduction à l'édition que je publie de ses ouvrages, sera
très-incessamment sous presse[48]. (Note de Naigeon.)

[48] Des circonstances indépendantes de la volonté de Naigeon l'ont
empêché de publier ces Mémoires. (Note de l'édition BRIÈRE.)--Ils
font partie de l'édition Brière.

[49] Ce qui veut dire qu'étant donné un fumier où il y a des perles,
il vaut mieux tout détruire, perles et fumier, et défendre à Virgile
de fouiller dans Ennius.

[50] Nous croyons que Naigeon s'illusionne ici, et peut-être
volontairement. Jamais _la Religieuse_ n'a été, dans la pensée de
Diderot, destinée à devenir le bréviaire des mères de famille. Ce
qu'il avait en vue était la réforme des voeux perpétuels, et il
s'adressait à ceux qui pouvaient l'accomplir: aux hommes, aux
législateurs, et non aux femmes qui, par leur faiblesse, ne font que
subir la loi sans avoir même, comme il le montre, les moyens de
protester utilement contre elle.

[51] Voyez combien cette manie a grossi la collection des OEuvres de
Piron, de J.-J. Rousseau, de Mably, de Condillac, de Voltaire même,
qui leur est si supérieur sous tous les rapports: et jugez par ces
divers exemples combien la même manie grossira un jour le recueil
des ouvrages de Diderot, dont on ne voudra pas perdre une feuille,
quoique assurément il y en ait beaucoup dans cette collection,
d'ailleurs très-riche, qui, ne méritant pas d'être écrites, ne sont
pas dignes d'être lues. (Note de Naigeon.)--Cette accusation de
manie ne nous émeut en aucune façon. Nous faisons tous nos efforts
pour «grossir le recueil des ouvrages de Diderot,» et nous ne
regrettons qu'une chose, c'est que le temps et les circonstances en
aient trop détruit.

[52] L'édition la plus complète du _Nouveau Testament_ du P. Quesnel
est celle de Paris, 1698, 4 vol. in-8º. (Note de l'édition BRIÈRE.)






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agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

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prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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