The Project Gutenberg eBook of Journal de la société de 1789 Nº V
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Title: Journal de la société de 1789 Nº V
Author: marquis de Jean-Antoine-Nicolas de Caritat Condorcet
Release date: July 4, 2026 [eBook #79017]
Language: French
Original publication: Paris: Lejay fils, Libraire, 1790
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79017
Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE 1789 Nº V ***
Au lecteur
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3 JUILLET 1790. Nº. V.
JOURNAL
DE LA SOCIÉTÉ
DE 1789.
Nicolas de Condorcet
ART SOCIAL.
_Sur l'admission des femmes au droit de cité._
L'HABITUDE peut familiariser les hommes avec la violation de leurs
droits naturels, au point que parmi ceux qui les ont perdus personne ne
songe à les réclamer, ne croie avoir éprouvé une injustice.
Il est même quelques-unes de ces violations qui ont échappé aux
philosophes et aux législateurs, lorsqu'ils s'occupoient avec le plus
de zèle d'établir les droits communs des individus de l'espèce humaine,
et d'en faire le fondement unique des institutions politiques.
Par exemple, tous n'ont-ils pas violé le principe de l'égalité des
droits, en privant tranquillement la moitié du genre humain de celui
de concourir à la formation des loix, en excluant les femmes du droit
de cité? Est-il une plus forte preuve du pouvoir de l'habitude même sur
les hommes éclairés, que de voir invoquer le principe de l'égalité des
droits en faveur de trois ou quatre cens hommes qu'un préjugé absurde
en avoit privés, et l'oublier à l'égard de douze millions de femmes?
Pour que cette exclusion ne fût pas un acte de tyrannie, il faudroit ou
prouver que les droits naturels des femmes ne sont pas absolument les
mêmes que ceux des hommes, ou montrer qu'elles ne sont pas capables de
les exercer.
Or, les droits des hommes résultent uniquement de ce qu'ils sont des
êtres sensibles, susceptibles d'acquérir des idées morales, et de
raisonner sur ces idées; ainsi les femmes ayant ces mêmes qualités, ont
nécessairement des droits égaux. Ou aucun individu de l'espèce humaine
n'a de véritables droits, ou tous ont les mêmes; et celui qui vote
contre le droit d'un autre, quels que soient sa religion, sa couleur ou
son sexe, a dès-lors abjuré les siens.
Il seroit difficile de prouver que les femmes sont incapables d'exercer
les droits de cité.
Pourquoi des êtres exposés à des grossesses, et à des indispositions
passagères, ne pourroient-ils exercer des droits dont on n'a jamais
imaginé de priver les gens qui ont la goutte tous les hivers, et qui
s'enrhument aisément.
En admettant dans les hommes une supériorité d'esprit qui ne soit
pas la suite nécessaire de la différence d'éducation (ce qui n'est
rien moins que prouvé, et ce qui devroit l'être, pour pouvoir, sans
injustice, priver les femmes d'un droit naturel), cette supériorité
ne peut consister qu'en deux points. On dit qu'aucune femme n'a fait
de découverte importante dans les sciences, n'a donné de preuves de
génie dans les arts, dans les lettres, etc.; mais, sans doute, on ne
prétendra point n'accorder le droit de cité qu'aux seuls hommes de
génie. On ajoute qu'aucune femme n'a la même étendue de connoissances,
la même force de raison que certains hommes; mais qu'en résulte-t-il,
qu'excepté une classe peu nombreuse d'hommes très-éclairés, l'égalité
est entière entre les femmes et le reste des hommes; que cette petite
classe, mise à part, l'infériorité et la supériorité se partagent
également entre les deux sexes. Or, puisqu'il seroit complétement
absurde de borner à cette classe supérieure le droit de cité, et
la capacité d'être chargé des fonctions publiques, pourquoi en
excluroit-on les femmes, plutôt que ceux des hommes qui sont inférieurs
à un grand nombre de femmes?
Enfin, dira-t-on qu'il y ait dans l'esprit ou dans le cœur des femmes
quelques qualités qui doivent les exclure de la jouissance de leurs
droits naturels.
Interrogeons d'abord les faits. Elisabeth d'Angleterre, Marie Thérèse,
les deux Catherines de Russie, ont prouvé que ce n'étoit ni la force
d'ame, ni le courage d'esprit qui manquoient aux femmes.
Elisabeth avoit toutes les petitesses des femmes; ont-elles fait plus
de tort à son règne que les petitesses des hommes à celui de son père
ou de son successeur. Les amans de quelques impératrices ont-ils exercé
une influence plus dangereuse que celle des maîtresses de Louis XIV, de
Louis XV, ou même de Henri IV?
Croit-on que Mistriss Macaulai n'eût pas mieux opiné dans la chambre
des communes que beaucoup de représentans de la nation Britannique?
n'auroit-elle pas, en traitant la question de la liberté de conscience,
montré des principes plus élevés que ceux de Pitt, et une raison
plus forte? Quoiqu'aussi enthousiaste de la liberté que M. Burke peut
l'être de la tyrannie, auroit-elle, en défendant la constitution
françoise, approché de l'absurde et dégoûtant galimathias par lequel
ce célèbre rhétoricien vient de le combattre? Les droits des citoyens
n'auroient-ils pas été mieux défendus en France aux Etats de 1614
par la fille adoptive de Montaigne que par le conseiller Courtin,
qui croyoit aux sortilèges et aux vertus occultes? La princesse des
Ursins ne valoit-elle pas un peu mieux que Chamillard? Croit-on que
la marquise du Chatelet n'eût pas fait une dépêche aussi bien que M.
Rouillé? Madame de Lambert auroit-elle fait des loix aussi absurdes et
aussi barbares que celles du garde-des-sceaux d'Armenonville contre les
protestans, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres?
En jetant les yeux sur la liste de ceux qui les ont gouvernés, les
hommes n'ont pas le droit d'être si fiers.
Les femmes sont supérieures aux hommes dans les vertus douces et
domestiques; elles savent, comme les hommes, aimer la liberté,
quoiqu'elles n'en partagent point tous les avantages; et dans les
républiques on les a vues souvent se sacrifier pour elle: elles ont
montré les vertus de citoyen toutes les fois que le hasard ou les
troubles civils les ont amenées sur une scène dont l'orgueil et la
tyrannie des hommes les ont écartées chez tous les peuples.
On a dit que les femmes, malgré beaucoup d'esprit, de sagacité, et la
faculté de raisonner portée au même degré que de subtils dialecticiens,
n'étoient jamais conduites par ce qu'on appelle la raison. Cette
observation est fausse: elles ne sont pas conduites, il est vrai, par
la raison des hommes, mais elles le sont par la leur. Leurs intérêts
n'étant pas les mêmes par la faute des loix, les mêmes choses n'ayant
point pour elles la même importance que pour nous, elles peuvent, sans
manquer à la raison, se déterminer par d'autres principes et tendre à
un but différent. Il est aussi raisonnable à une femme de s'occuper des
agrémens de sa figure, qu'il l'étoit à Démosthène de soigner sa voix et
ses gestes.
On a dit que les femmes, quoique meilleures que les hommes, plus
douces, plus sensibles, moins sujettes aux vices qui tiennent à
l'égoïsme et à la dureté du cœur, n'avoient pas proprement le sentiment
de la justice, qu'elles obéissoient plutôt à leur sentiment qu'à leur
conscience. Cette observation est plus vraie, mais elle ne prouve
rien: ce n'est pas la nature, c'est l'éducation, c'est l'existence
sociale qui cause cette différence. Ni l'une ni l'autre n'ont accoutumé
les femmes à l'idée de ce qui est juste, mais à celle de ce qui est
honnête. Eloignées des affaires, de tout ce qui se décide d'après la
justice rigoureuse, d'après des loix positives, les choses dont elles
s'occupent, sur lesquelles elles agissent, sont précisément celles qui
se règlent par l'honnêteté naturelle et par le sentiment. Il est donc
injuste d'alléguer, pour continuer de refuser aux femmes la jouissance
de leurs droits naturels, des motifs qui n'ont une sorte de réalité que
parce qu'elles ne jouissent pas de ces droits.
Si on admettoit contre les femmes des raisons semblables, il faudrait
aussi priver du droit de cité la partie du peuple qui, vouée à des
travaux sans relâche, ne peut ni acquérir des lumières ni exercer
sa raison, et bientôt de proche en proche on ne permettrait d'être
citoyens qu'aux hommes qui ont fait un cours de droit public. Si on
admet de tels principes, il faut, par une conséquence nécessaire,
renoncer à toute constitution libre. Les diverses aristocraties
n'ont eu que de semblables prétextes pour fondement ou pour excuse;
l'étymologie même de ce mot en est la preuve.
On ne peut alléguer la dépendance où les femmes sont de leurs maris,
puisqu'il seroit possible de détruire en même tems cette tyrannie de la
loi civile, et que jamais une injustice ne peut être un motif légitime
d'en commettre une autre.
Il ne reste donc que deux objections à discuter. A la vérité elles
n'opposent à l'admission des femmes au droit de cité que des motifs
d'utilité, motifs qui ne peuvent contrebalancer un véritable droit. La
maxime contraire a été trop souvent le prétexte et l'excuse des tyrans;
c'est au nom de l'utilité que le commerce et l'industrie gémissent dans
les chaînes, et que l'Africain reste dévoué à l'esclavage; c'est au nom
de l'utilité publique qu'on remplissoit la bastille, qu'on instituoit
des censeurs de livres, qu'on tenoit la procédure secrète, qu'on
donnoit la question. Cependant nous discuterons ces objections, pour ne
rien laisser sans réponse.
On auroit à craindre, dit-on, l'influence des femmes sur les hommes.
Nous répondrons d'abord que cette influence, comme toute autre, est
bien plus à redouter dans le secret que dans une discussion publique;
que celle qui peut être particulière aux femmes y perdroit d'autant
plus, que, si elle s'étend au-delà d'un seul individu, elle ne peut
être durable dès qu'elle est connue. D'ailleurs comme jusqu'ici les
femmes n'ont été admises dans aucun pays à une égalité absolue, comme
leur empire n'en a pas moins existé par-tout, et que plus les femmes
ont été avilies par les loix plus il a été dangereux, il ne paroît
pas qu'on doive avoir beaucoup de confiance à ce remède. N'est-il pas
vraisemblable au contraire que cet empire diminueroit si les femmes
avoient moins d'intérêt à le conserver, s'il cessoit d'être pour elles
le seul moyen de se défendre et d'échapper à l'oppression.
Si la politesse ne permet pas à la plupart des hommes de soutenir
leur opinion contre une femme dans la société, cette politesse tient
beaucoup à l'orgueil; on cède une victoire sans conséquence; la défaite
n'humilie point parce qu'on la regarde comme volontaire. Croit-on
sérieusement qu'il en fût de même dans une discussion publique sur un
objet important? La politesse empêche-t-elle de plaider contre une
femme?
Mais, dira-t-on, ce changement seroit contraire à l'utilité générale,
parce qu'il écarteroit les femmes des soins que la nature semble leur
avoir réservés?
Cette objection ne me paroît pas bien fondée. Quelque constitution
que l'on établisse, il est certain que dans l'état actuel de la
civilisation des nations Européennes, il n'y aura jamais qu'un
très-petit nombre de citoyens qui puissent s'occuper des affaires
publiques. On n'arracheroit pas les femmes à leur ménage plus que
l'on n'arrache les laboureurs à leurs charrues, les artisans à leurs
atteliers. Dans les classes plus riches nous ne voyons nulle part les
femmes se livrer aux soins domestiques d'une manière assez continue
pour craindre de les en distraire, et une occupation sérieuse les en
détourneroit beaucoup moins que les goûts futiles auxquels l'oisiveté
et la mauvaise éducation les condamnent.
La cause principale de cette crainte est l'idée que tout homme admis
à jouir des droits de cité ne pense plus qu'à gouverner; ce qui peut
être vrai jusqu'à un certain point dans le moment où une constitution
s'établit, mais ce mouvement ne sauroit être durable. Ainsi il ne
faut pas croire que parce que les femmes pourroient être membres des
assemblées nationales elles abandonneroient sur le champ leurs enfans,
leur ménage, leur aiguille. Elles n'en seroient que plus propres à
élever leurs enfans, à former des hommes. Ils est naturel que la femme
allaite ses enfans, qu'elle soigne leurs premières années; attachée à
sa maison par ces soins, plus foible que l'homme, il est naturel encore
qu'elle mène une vie plus retirée, plus domestique. Les femmes seroient
donc dans la même classe que les hommes, obligés par leur état à des
soins de quelques heures. Ce peut être un motif de ne pas les préférer
dans les élections, mais ce ne peut être le fondement d'une exclusion
légale.
La galanterie perdroit à ce changement, mais les mœurs domestiques
gagneroient par cette égalité comme par toute autre.
Jusqu'ici, tous les peuples connus ont eu des mœurs ou féroces ou
corrompues. Je ne connois d'exception qu'en faveur des Américains des
Etats-Unis qui sont répandus en petit nombre sur un grand territoire.
Jusqu'ici, chez tous les peuples, l'inégalité légale a existé entre
les hommes et les femmes; et il ne serait pas difficile de prouver que
dans ces deux phénomènes, également généraux, le second est une des
principales causes du premier; car l'inégalité introduit nécessairement
la corruption, et en est la source la plus commune, si même elle n'est
pas la seule.
Je demande maintenant qu'on daigne réfuter ces raisons autrement que
par des plaisanteries et des déclamations; que sur-tout on me montre
entre les hommes et les femmes, une différence naturelle qui puisse
légitimement fonder l'exclusion d'un droit.
L'égalité des droits établie entre les hommes dans notre nouvelle
constitution, nous a valu d'éloquentes déclamations et d'intarissables
plaisanteries; mais, jusqu'ici, personne n'a pu encore y opposer une
seule raison, et ce n'est sûrement ni faute de talent, ni faute de
zèle. J'ose croire qu'il en sera de même de l'égalité des droits entre
les deux sexes.
Il est assez singulier que dans un grand nombre de pays on ait cru
les femmes incapables de toute fonction publique, et dignes de la
royauté; qu'en France une femme ait pu être régente, et que jusqu'en
1776 elle ne pût être marchande de modes à Paris[1]; qu'enfin, dans
les assemblées électives de nos bailliages, on ait accordé au droit
du fief, ce qu'on refusoit au droit de la nature. Plusieurs de nos
députés nobles doivent à des dames l'honneur de siéger parmi les
représentans de la nation. Pourquoi, au lieu d'ôter ce droit aux femmes
propriétaires de fiefs, ne pas l'étendre à toutes celles qui ont des
propriétés qui sont chefs de maison? Pourquoi, si l'on trouve absurde
d'exercer, par procureur, le droit de cité, enlever ce droit aux
femmes, plutôt que de leur laisser la liberté de l'exercer en personne?
[1] Avant la suppression des jurandes en 1776, les femmes ne
pouvoient acquérir la maîtrise de marchandes de modes et de quelques
autres des professions qu'elles exercent, si elles n'étoient mariées,
ou si un homme ne leur prêtoit ou ne leur vendoit son nom pour
acquérir un privilège. Voyez le préambule de l'édit de 1776.
_Cet article est de M. de CONDORCET._
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