De l'emploi du temps

By Comtesse de Genlis

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Title: De l'emploi du temps

Author: Comtesse de Genlis


        
Release date: July 11, 2026 [eBook #79075]

Language: French

Original publication: Paris: Arthus Bertrand, 1824

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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'EMPLOI DU TEMPS ***





  DE L’EMPLOI
  DU TEMPS.

  Par Mme la Comtesse de GENLIS.

        On se plaint que le temps ait fui,
        Il faut qu’il pèse ou qu’il échappe.
            Le Mière.

        _L’oisiveté_ est en effet la _mère de tous les vices_: quand
        elle ne les a pas encore mis en évidence, elle les couve.
            Les Parvenus, par l’auteur de cet ouvrage.


  A PARIS,
  CHEZ ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
  RUE HAUTEFEUILLE, Nº 23.
  1824.




[Illustration: L’EMPLOI DU TEMPS.]

    Inflexible toujours et pourtant généreux,
    Dédaignant nos frivoles vœux,
    Il enlève il est vrai, la beauté, la jeunesse,
    Mais c’est en nous offrant les talens, la sagesse.




EXPLICATION DE LA GRAVURE


J’ai lu dans la vie de Cardan qu’il avait pris pour devise ces mots:

    Tempus mea possessio, tempus ager meus[1].

  [1] «Le temps est ma possession, c’est le champ que je travaille.»

J’imaginai de donner une _âme_ à cette belle devise; je fis graver un
cachet qui représentoit le Temps qui, en s’envolant, jetoit sur la terre
les attributs des arts et de l’étude. J’ajoutai depuis à cette idée, en
faisant de plus enlever par le temps la jeunesse et la beauté sous la
figure d’une belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle
gouache, peinte par M. Méris[2], et qui n’a pu servir de modèle à la
gravure de cet ouvrage; je la donnai, il y a plus de vingt ans, à une
personne qui n’existe plus, et j’ignore ce que cette miniature est
devenue. Les vers qui sont au bas, je les ai faits pour cette gravure.

  [2] Si justement célèbre pour ce genre de peinture.


IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL.




ÉPITRE DÉDICATOIRE

A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS.


Mes chers enfans,

Ce ne sont point des leçons que je vous offre, vos vertueux parens vous
donnent toutes celles qui peuvent le mieux former l’esprit, l’âme et le
caractère. Cet ouvrage ne contient que le détail des moyens de conserver
toujours les bienfaits de l’éducation, et c’étoit ce qu’on pouvoit faire
de plus utile pour vous. Quoique vous soyez fort au-dessus de vos âges,
vous ne pourrez lire avec fruit ce livre que dans quelques années, mais
c’est un souvenir que j’aime à vous laisser; il m’est doux de penser
qu’il aura quelque influence sur vos destinées, et qu’il vous rappellera
ma tendresse.

DUCREST, comtesse DE GENLIS.




PRÉFACE.


J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens
faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront
à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à
l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant
en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à
ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la
fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés
si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand
monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer
sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes
qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications
nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus
intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits
d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous
égards, méritoient de l’être.

Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont
je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général,
tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan;
mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je
l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est
particulièrement destiné.

On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans
les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans
les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes,
même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et
surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour
expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant
et plus beau que l’innocence!...

On trouve dans _l’Esprit des lois_, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus
passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de
Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les
politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge:

«Il fit deux mauvaises actions: il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il
les rendit célèbres par son repentir; de sorte qu’on oublia ses actions
criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu; de sorte
qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des
choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la
beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses
foiblesses; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus
possible de le haïr.» C’est bien assez que le repentir soit une
expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à
notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y
auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre
réputation: quel renversement de tout principe et de toute morale[3]!...

  [3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par
    cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort
    mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain,
    c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de
    magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui
    prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage
    des vaincus n’est jamais suspect.

    Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant
    tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les
    Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce
    qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette
    cérémonie le nom _d’adoration_; mais on sait par les livres saints
    que dans toutes les langues orientales le mot _adoration_ signifie,
    appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les
    prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les
    reprendre avec énergie de leurs déréglemens; on voit ces prophètes
    dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient _adorer_ le roi.
    Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette;
    on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre,
    et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable
    à celui qu’on doit à la Divinité.

    Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire,
    seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les
    justifier par des faits et des preuves irrécusables.

On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans
l’admirable tragédie de _Polyeucte_, parce que ce caractère inspire le
plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un
personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a
toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans
l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le
mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour
l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours,
sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les
personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de
_Félix_, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il
ne cherche point à dissimuler sa lâcheté; mais le spectateur ne peut
jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son
caractère.

On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère
de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme
toute la perfidie d’un scélérat; dans un siècle où l’on n’avoit point
bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce
personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs; mais, de nos
jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la
hardiesse, et par l’injustice et la barbarie; mais on ne veut pas
mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on
veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de
vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les
yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt
insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les
épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables; on a donné
le nom de _foiblesse_ à des crimes, celui _d’égarement_ à l’adultère, de
_galanterie_ au libertinage; on a même appelé l’impudence _de la bonne
foi et de la sincérité_, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de
faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les
caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles.

Labruyère a dit: _Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu
plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître._

Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime
moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de _main de maître_,
et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis
soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il
est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et
parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre
qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit: _Qu’est-ce
que tout cela prouve?_ Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas
moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que
seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a
vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de
l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à
un grand orateur, termine ainsi cette énumération: _Enfin, je le veux
tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être._ On en doit
dire autant des auteurs en tout genre.

Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher
qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui
peuvent conduire à la bien connoître; alors ils n’admireront, ils ne
désireront que la véritable gloire; celle-là seule est durable, celle-là
seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue; en satisfaisant la
conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les
injustices et la calomnie; les plus honorables suffrages la vengent de
l’envie, de l’intrigue et des persécutions; elle fait les délices de la
vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et
religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau: _qu’il ne peut
regarder un de ses livres sans frémir_, les revoit et les relit avec
satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.

Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et
particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur
par de mauvaises lectures; nous ajouterons que même les livres
d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux
principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues
historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de
faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre,
mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur
mauvaise foi: ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur
Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison,
la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion
chrétienne qu’il persécuta avec fureur; d’ailleurs il eut la barbarie de
faire mourir Ursule, son gouverneur; de condamner lui-même de sa propre
bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la
tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que
ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la
mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce
même prince, _d’une si grande force d’âme et d’esprit_, étoit livré aux
plus viles et aux plus abominables superstitions: par exemple, il
faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par
l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup
d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens; mais M.
de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence.

Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des
Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais
existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans
ses citations de l’histoire moderne; il dit dans un de ses ouvrages que
Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent
_sciolti_, (c’est-à-dire, _vers blancs_), et que ces vers rimés sont
au-dessous du médiocre; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait
des vers _sciolti_; toutes ses poésies sont rimées! et dans un autre
ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers _sciolti_ est due
au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le
siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de
l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point
prendre le deuil que prit toute la cour, _eut le courage d’aller au
cercle de la reine en habit de couleur_. Et mademoiselle de Montpensier
dit dans ses Mémoires ce qui suit:

«Cromwell mourut: la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de
cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un
souverain étranger; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le
courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine.»

C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du
_Testament politique_ du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de
Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce
testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de
sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire
a travesti la Bible d’un bout à l’autre; il n’a pas écrit une page
contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges;
c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés
avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet
exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur
répétoit dans presque toutes ses lettres: _mentez, mentez mes amis,
mentez toujours; il n’y a que cela de bon[4]_. Aussi mandoit-il à
Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit
d’un de ses livres d’histoire: _dites-moi s’il n’y a pas encore quelques
vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause; vous
n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5]_.

  [4] Voyez _Lettres de Voltaire à d’Alembert_.

  [5] _Lettres de Voltaire_.

Soutenir _la bonne cause_, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet
de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de
subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus
extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées
incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie; et qu’on
ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en
ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit
formellement: _que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle
le bon et le mauvais, etc.[6]_

  [6] Voyez _les Dîners du baron d’Holbach_, où cette citation se trouve
    beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée.

Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne,
dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par
ordre de la convention, _l’an 2 de la république_, et dans lequel il
annonçoit solennellement que _la Convention nationale reconnoissoit un
Etre suprême_; dans ce discours que nous avons sous les yeux,
Robespierre s’exprime ainsi: «Les coryphées de la secte encyclopédique
déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés
par les despotes; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et
tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des
madrigaux pour les courtisanes; ils étoient fiers dans leurs écrits, et
rampans dans les anti-chambres: cette secte propagea avec beaucoup de
zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi
les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de
philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la
société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la
règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou
de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.»

  [7] Les _grands_, en général, n’adoptèrent nullement cette
    extravagante opinion; mais elle prévalut en effet dans beaucoup
    d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature,
    où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix.

Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens
admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux
l’entière _liberté de penser_, c’est-à-dire, de faire imprimer et de
publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des
pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le
gouvernement; voilà ce que la philosophie appeloit _la liberté de
penser_.

Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une
manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce
monstrueux ouvrage _la Préface de notre révolution_, épithète heureuse
et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand
de tous les éloges.

Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se
décidant enfin à reconnoître un _Etre suprême et la nature_, interroge
l’athée et lui dit: «Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple
que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage
trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses
destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu; que son âme n’est
qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau? L’idée de son
néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que
celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses
semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus
d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la
volupté?...»

Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de
plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce
d’enthousiasme, s’écrie: «O toi, fille de la nature! mère du bonheur et
de la gloire! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le
crime; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui
donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté! tu
partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et
sainte égalité!...»

A la suite de ces _transports patriotiques_, Robespierre fit
l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer
_à la place_, disoit-il, _de celles_ que les _circonstances ont
détruites_[8]. La première solennité qu’il proposa fut: _à l’Etre
suprême et à la nature_; il n’explique pas le genre de divinité de la
_nature_, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite
viennent les fêtes suivantes: _à l’humanité_ (qui, comme on sait, ne
suspendoit pas _les travaux sanglans_ de la guillotine), _aux
bienfaiteurs de l’humanité_ (ce qui veut dire: à ceux qui renversoient
les autels et les trônes), _à l’amour de la patrie_ (à ceux qui la
dépeuploient par les guerres et les massacres), _à la vérité_ (à ceux
qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), _à la justice_
(dont on violoit toutes les lois), _à la pudeur_ (lorsque toutes les
femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), _au
bonheur_ (au milieu des échafauds), etc., etc.

  [8] Il est remarquable qu’il n’ose dire: à la place des fêtes du
    christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours
    de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard
    de la religion, ce genre de pudeur.

    Il en cite plusieurs exemples: celui-ci lui étoit échappé; il ajoute
    avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres
    employées par les impies, eût révolté tous les esprits.

Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte; elles se
passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans
les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par
une révélation particulière, que l’_Etre suprême_ n’en demandoit pas
davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à
tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment
humaine, loyale et spirituelle!...

On a long-temps agité cette question: _existe-t-il des athées de bonne
foi?_ Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout
raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de
regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans
reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine,
qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a
rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet
cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due
à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a
pas; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme; en se
contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste; mais qui a
révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni
hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui
leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement
laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus
que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne
pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde
avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité? Enfin, s’il
faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni
pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent
conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité
n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant
d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux
qui ont conservé un _sens droit_, que la corruption du cœur fait
toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme; une
grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent
prolonger cet état que superficiellement; on ne pense jamais à Dieu, on
agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence,
cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est
déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme,
mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la
plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru.
Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des
passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux
pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite
avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement
à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général
un peu de raisonnement et de réflexion; c’est communément lorsqu’on est
violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par
une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le
gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant
avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les
crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires.
Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec
lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir;
l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées
d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans;
c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe,
l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance
que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres; il s’est
débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur; il a
rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le
jouet déplorable des superstitions les plus insensées; son courage n’est
que de la fureur; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour
lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses
rayons célestes; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse!... Il
expire dans les convulsions de la rage et du désespoir!...[10]

  [9] _Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit._ (Ps.
    110).

    On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit
    redouter la justice; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance
    et de l’amour, exige donc nécessairement un culte?

  [10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme,
    quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et
    ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de
    _Mémoires_, nous dise gravement et solennellement que: _Il
    n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée._

    Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses _Mémoires_,
    déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant
    sans détour que l’athéisme en est le sommet.

L’esprit saint a dit: _point de paix_ (par conséquent, point de joie)
_pour l’impie_. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il
n’est pas inutile de faire une remarque singulière: c’est que la
prétention universelle à la _mélancolie_ de tous les auteurs bien ou mal
intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes
triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous
les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent,
devinrent _mélancoliques_ et _misanthropes_. Le public, tout en
s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée,
voulut de la _mélancolie_ dans tous les ouvrages soit en vers soit en
prose; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes
non-seulement tragiques, mais épouvantables; il lui falloit du sang, des
crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se
reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la _mélancolie_
qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres
en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la
sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe,
qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale!...

Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs
qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres; ils
soutenoient toujours que _la religion est essentiellement triste, et que
son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté_.

Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice
fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports
immodérés qui ne sont alors que de la folie; il est une joie céleste,
inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut
donner. L’apôtre en nous invitant _à pleurer avec ceux qui pleurent_,
nous exhorte en même temps _à nous réjouir avec ceux qui se
réjouissent_. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier
sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit
volume et qui a pour titre: _Traité de la joie de l’âme chrétienne_, par
le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779.
J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois
parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont
le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens
qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne
puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11]:

  [11] Les points indiquent les lacunes.

«Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en
tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image
divine par la tristesse: Dieu est la joie, comme il est la charité.»

«Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons
maîtres: la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient
et décrieroient leurs services... Dieu vous couvre de ses ailes, comme
une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces
petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés,
protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits
cris, et par leurs mouvemens; vous restez froids et indifférens, là où
le roi prophète tressailloit d’allégresse! ô insensibilité! ô stupidité
de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est
couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas; qui vit en Dieu, et qui ne le
connoît pas; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit
pas et ne l’en remercie pas?»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quoi! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse? Eh pourquoi non,
pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas,
et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre; pourvu que la
modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point
blessée; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre
maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des
absens.»

«Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent
l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès;
ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12]».

  [12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le
    rire; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde? Pourquoi tant de
créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner
l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le
délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien;
mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une
tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour
notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la
joie; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs
avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès.»

«Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie
des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence
contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination
ranimera votre froideur. Parlez; il est juste que la jeunesse vous
écoute: mais ne l’empêchez pas de parler à son tour; donnez-lui une
entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du
moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants
d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc.,
etc.[13]»

  [13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité
    de citations latines des saintes écritures.

Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de
la religion; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui
abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle
donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du
cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin,
comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend
l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des
sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile
autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection.




DE L’EMPLOI DU TEMPS.




CHAPITRE PREMIER.

Combien le temps est précieux.


Connoître tout le prix du temps, c’est savoir vivre. Un sommeil agité
par des songes pénibles ne laisse que de la fatigue et un souvenir
désagréable; il en est ainsi d’une longue vie qui a été mal employée.

_Je réparerai le temps perdu_; phrase bien irréfléchie: on peut en
expier le mauvais usage, on n’en répare point la perte.

Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans dans la paresse, vous vous
soyez ensuite livré avec ardeur au travail pendant le même espace de
temps, il n’en sera pas moins vrai que si vous eussiez mis à profit les
années précédentes écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du temps
le double de ce qu’il vous a donné.

Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux qui savent l’apprécier, mais
il reprend ses dons à ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On
perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe pas habituellement.

Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt on lui reproche sa
vitesse et tantôt sa lenteur; sa marche est terrible, car elle est
irrévocable et sans repos; mais elle est lente, égale et mesurée, votre
œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible sur le cadran qui la
trace; mais songez que cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche
toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne rétrograde jamais!...

On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, des infortunes
dont il n’est point l’auteur, des infirmités qui ne sont causées que par
la folie, les passions et l’intempérance. Il guérit plus de maux qu’il
n’en donne, et lui seul adoucit les peines de l’âme. Quels sont ceux qui
se plaignent toujours du temps? ceux qui ne savent qu’en faire: les
fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. Je ne dirai pas les
_sots_, car s’ils ont de la religion, ils peuvent faire un si digne
emploi du temps! La religion est la seule chose au monde qui puisse
établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable beauté de la
nature humaine n’est pas dans les talens qui s’anéantiront dans
l’éternité; mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours; et la
religion peut la rendre aussi sublime dans l’homme dépourvu d’esprit que
dans l’homme du plus grand génie.

Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité; ne cultiver les arts et
les talens qu’avec des vues religieuses, C’est prier encore[14]; de
certains _érudits_ croient faire un grand argument contre la religion,
en répétant que les pratiques religieuses font perdre un temps énorme.
Il seroit inutile de leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils
n’entendent pas; mais qu’on leur rappelle les travaux immenses des
bénédictins, des oratoriens, etc.; que l’on songe que ces religieux
passoient au moins tous les jours trois ou quatre heures à l’église, et
même beaucoup plus long-temps les jours de fêtes; ainsi donc, la
religion ne nuit point au travail; ce sont les passions qui consument le
temps, et qui abrègent la vie, parce qu’elles excluent l’ordre, et par
conséquent la suite et les progrès. L’homme livré aux passions ne
sauroit d’aucune manière régler sa vie; _l’ordre_, dit saint Augustin,
_conduit à Dieu_, et le vice conduit en toutes choses au _désordre_;
aussi est-ce avec une parfaite propriété d’expression qu’on l’appelle
_dérèglement_; tout est capricieux dans les passions, parce que toute
affection passionnée qui n’a pas la vertu pour mobile et pour but, a des
élans impétueux et des dégoûts inévitables. Tout le sublime des pensées,
des images, des métaphores, des allégories, des sentimens, se trouve
dispersé dans les saintes écritures: c’est la profonde méditation de
cette lecture divine qui a produit les admirables écrits des pères de
l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de saint Grégoire, de saint Bazile,
de saint Augustin, etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos grands
orateurs chrétiens, et ceux même de nos plus célèbres auteurs profanes:
_Athalie_ et _Polyeucte_. Cette source est inépuisable; elle doit en
effet participer de l’infini puisqu’elle en émane, tandis que le faux,
manquant toujours de profondeur et d’étendue, est nécessairement borné
comme l’homme égaré qui l’enfante et le met au jour. L’ingénieux et
pieux Vauvenargues a dit _que toutes les grandes pensées viennent du
cœur_. Il auroit pu ajouter: _et de la religion_. Les gens de lettres
les plus instruits ne connoissent en général l’écriture sainte que par
des traductions!... Il en est bien peu même, parmi les plus savans, qui
sachent l’hébreu.

  [14] Quand on a fait les prières prescrites par l’église.

Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs immortels du siècle de
Louis XIV sont remplis de passages admirables entièrement pris des
saintes écritures; par exemple, le beau monologue de la _Phèdre_ de
Racine:

    «Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale? etc.»

et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, est entièrement
tiré d’un psaume de David: _où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à
votre colère? etc.[15]_

  [15] Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il y a
    près de quarante ans, dans la pièce d’_Iphigénie_. Racine a pris
    encore un mot sublime de l’Ancien testament: c’est lorsque
    Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit à
    son père:

        Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille?

    Agamemnon répond:

        Vous y serez, ma fille!

    Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes dans le
    sacrifice d’Abraham.

Tous les grands hommes qui se sont immortalisés dans les arts, les
lettres et les sciences, étoient religieux, tous les littérateurs de
génie (outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, etc., dans les
sciences, Newton, Leibnitz, Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell,
etc. D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins sans aucun génie,
son impiété borna son talent. Lalande fut un savant astronome; mais il
blasphéma en étudiant les cieux! il n’y découvrit rien!... Et son nom
flétri restera confondu dans la liste obscure des savans vulgaires. M.
de Buffon eut des erreurs systématiques, et non de l’impiété; il a rendu
d’éclatans hommages à la religion, il fut anti-philosophiste, et il
mourut en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, les plus
illustres furent éminemment religieux; Raphaël, le Titien, Léonard de
Vinci, Michel-Ange, Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, le Puget, le
Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont
produit dans tous les temps et dans tous les genres, l’amour de l’étude
et la connoissance de la religion. Quels travaux, quels titres
honorables, quels chefs-d’œuvres, l’impiété pourroit-elle opposer à de
tels succès, à une telle gloire?...

Oui, ce sent les passions qui font perdre du temps, elles donnent une
activité turbulente qui ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles
rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, et lorsqu’elles
s’éteignent, elles ont usé tous les ressorts de l’intelligence et de la
sensibilité, elles laissent un vide que la religion seule peut remplir,
mais le temps de l’étude est passé.

Pour bien sentir combien le temps est précieux, il faut comprendre à
quel point il est important de bien remplir sa destination sur la terre,
et chacun a la sienne.

_Nous rendrons compte à Dieu_ (dit saint François de Sales) _des talens
qu’il nous a donnés_. Il faut donc les cultiver et en faire un digne
usage, consultons cet égard la religion, ce sera prendre pour guides la
raison, l’humanité et la vertu sans contradiction et sans
inconséquences; celle-là seule est la vraie, parce que seule elle vient
du ciel.

Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, leur affreuse logique
peut bien avec le temps, c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la
salutaire horreur des remords déchirans, elle peut en émousser les
piquans aiguillons, elle ne les déracine jamais! _point de paix pour
l’impie_, a dit l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également
vrai dans tous les temps.

La mauvaise conscience est toujours inquiète, elle craint la solitude,
et surtout la méditation, c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais
avec profondeur, ou pour parler plus exactement, c’est une des raisons
qui le rendent si inconséquent et si superficiel, comme je l’ai dit
ailleurs: _on ne sauroit creuser dans le vuide_, ainsi l’impie ne peut
être qu’un frivole et mauvais sophiste.

La bonne conscience donne cette tranquillité, ce calme parfait,
indépendant des choses et des événemens, et qui rend l’étude si
profitable; toutes les idées nobles, élevées, toutes les pensées
délicates se présentent en foule et naturellement à l’imagination qui a
conservé de la pureté. Mais malheur à l’homme de lettres dont
l’imagination est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et par
une vie licencieuse; il sera toujours honteusement distrait par de vils
souvenirs; s’il veut parler de la vertu, il n’aura ni le charme qui la
fait aimer, ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine point la
vertu pour la peindre avec vérité, il faut en trouver les plus nobles
traits dans son âme.

Les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des
monstres: en littérature, pour les soutenir d’une manière éblouissante
ou du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail plus fatigant et
beaucoup plus assidu que lorsqu’il ne s’agit que de se régler sur les
bonnes, parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a ni suite, ni
liaison. On chercheroit en vain le fil des sophismes; ils n’en ont
point, et il faut un art prodigieux et des peines infinies pour pallier
les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent
nécessairement d’un système erroné. J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux,
n’a pas pris cette peine, et quant aux chefs de la philosophie moderne,
ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune retenue et constamment de la
décence, du bon goût, de la raison, et même du sens commun.




CHAPITRE II.

Du Vice et de la Vertu.


On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne
emploi; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au
contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de
sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée;
il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé.
Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de
découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le
chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable
vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale: on marche avec activité
dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective
que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de
ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté
plus vive...! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait
céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude
même...! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez
fréquenté; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre! comme ces
nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques...! Là,
jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment; là, nous
admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous
surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte; la foule s’y
renouvelle sans cesse; mais, dans cette multitude d’individus, on
n’aperçoit que des complices ou des rivaux; on n’y trouvera jamais un
véritable ami: on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y
laisse entraîner par foiblesse et par affaissement; tout y est
illusoire: on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des
épines; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins
parsemés de fleurs et des objets séduisans; mais, si l’on osait examiner
attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges
cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes
hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux
qui s’y défient de leurs compagnons: on doit espérer qu’ils pourront
rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux
repaires; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou
sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous
les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et
le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés
qui lui cèdent et qui lui obéissent.

Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots
ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe
pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps
prodigieux: l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il
domine; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de
la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des
plus misérables calculs; que de brouilleries, de tracasseries,
d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par
la colère et par la médisance... La gourmandise dévore honteusement une
partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables,
de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière
douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts
prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps
incalculable; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal
de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels
du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et
les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des
travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les
plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence;
la meilleure de toutes les distractions est l’étude; mais enfin si la
foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez
dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de
pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose
que vous pouvez faire; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux
spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre
temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la
religion est la base: rien n’est agissant comme la véritable charité:
elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible
lorsqu’il est question d’être utile aux autres; et comme elle est
ingénieuse! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement
industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de
Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des
démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et
l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers; mais, lorsque des
desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la
satisfaction inexprimable de les avoir conçus; on se rappelle avec
plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes)
qu’on a employés; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le
souverain juge en tiendra compte!... Et tandis que l’ambitieux se désole
des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui
ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même
souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité.




CHAPITRE III.

Emploi du temps dans l’Éducation.


L’instituteur doit penser, dans tous les instans, qu’il tient entre ses
mains la destinée de son élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres,
ses discours, ses exemples, son autorité, auront la plus grande
influence sur son avenir. L’espace de temps, confié à l’instituteur,
doit être calculé de manière que tous les momens en soient utilement
employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance et à la jeunesse,
l’élève a besoin de récréation; mais l’instituteur doit s’attacher à
donner à tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou d’utile à la
santé; dans les promenades, le jardinage, la botanique; à la campagne,
les travaux champêtres et domestiques, les métiers villageois, surtout
la vannerie si facile à apprendre; à la ville, les visites dans les
manufactures, les cabinets d’histoire naturelle, et de tableaux, etc.
L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers qui ne demandent ni
force, ni machines compliquées, le tour, les métiers avec lesquels on
fait des rubans, de la gaze, des lacets, etc.[16], enfin, en toute
saison, les exercices du corps qui peuvent donner de la force, de
l’agilité, de la souplesse[17]. On ne doit jamais négliger d’avoir avec
eux ou devant eux des entretiens qui puissent leur être profitables;
mais il est essentiel qu’aux heures de leurs récréations, ils ne
soupçonnent jamais ce dessein, car toute espèce de leçons leur
paroîtroit une injustice au temps accordé pour leur amusement. C’est ici
que l’instituteur (comme en beaucoup d’autres occasions) a besoin
d’adresse et d’un peu d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement
réglées, ne soient jamais interrompues.

  [16] Voyez _Adèle et Théodore_.

  [17] J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans _les Leçons
    d’une gouvernante_, 2 gros vol. in-8.

Les vacances ont perdu plus d’éducations que le manque d’habileté des
maîtres. Et quelle perte déplorable de temps pour l’enfance,
l’adolescence et la jeunesse que les visites, les bals et les
spectacles, du moins d’habitude et sans un choix particulier... Quels
germes de corruption un tel genre de vie jette dans leurs âmes!...

Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde est un moyen certain de
les empêcher d’y être jamais de bons observateurs, car ils s’y
familiarisent avec les vices et les ridicules, et par la suite rien dans
ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs dans un cercle où se trouvent
des enfans, chacun pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux; on paroît
être enchanté de leur gentillesse et même de leur importunité; on
s’extasie sur leur esprit et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi
que d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre
l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité des père et mère, nous
préparent une génération de fats, indiscrets et présomptueux, et de
coquettes inconsidérées et minaudières... qu’ils seront mécontens un
jour ces pauvres enfans, _bercés_ de ridicules adulations, lorsqu’ayant
quitté leurs lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés de
leur escorte de famille, ils débuteront véritablement dans le monde...
quel sera leur étonnement de n’y produire aucun effet, et de n’y
recueillir que la vague et froide bienveillance d’une indulgence
protectrice!... Comme la maîtresse de maison qui ne s’occupera nullement
d’eux, leur paroîtra impertinente... et combien ils trouveront insipide
la société qui ne sera pas dans l’enchantement de leur esprit et de
leurs saillies!... Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs par
dépit, dédaigneux par vengeance; ils se jetteront dans la mauvaise
compagnie afin de produire de l’effet et de primer; et les tristes
résultats de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement les
inimitiés, la médisance, la méchanceté, les querelles, les duels, et la
vile passion du jeu.




CHAPITRE IV.

Emploi du temps dans la jeunesse.


Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute
dans le monde:

1º. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire
commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par
conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses
véritables amis: ses parens et ses anciens instituteurs.

2º. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la
raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les
sophismes de la fausse philosophie.

3º. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y
entrant, s’y faire remarquer et y briller; il se décide donc à écouter
et à observer long-temps avant de parler; il s’attache d’abord à
discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un
vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune; il
n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites
avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse
entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur
l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que
l’on chercheroit vainement dans des livres.

Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur,
critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y
sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs; ils
gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils
prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire
citer pour des _bons mots malins_; chaque succès dans ce genre odieux et
si facile leur donnera un ennemi de plus; ils auront la sottise de
s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un
jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à
son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs
talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et
tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire
parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que
la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards,
des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des
voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des
artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc.; tous ces hommes (bien
choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui
n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui
est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui
fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours
fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de
mensonges.

Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de
bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de
la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est
impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages
contraires aux bonnes mœurs; tandis qu’au contraire on peut souvent sans
pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On
doit comprendre dans les _mauvaises lectures_, non-seulement les écrits
qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement
frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et
célèbre; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément
(qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur
genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et
le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est
fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la
jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent
la religion et la morale; la licence et l’impiété essentiellement
abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble,
d’attachant; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se
plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre
que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances.

Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi
des petits momens, des minutes, des secondes; les années de la plus
longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité;
mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques
secondes sont quelque chose; il faut donc se préparer quelques
occupations pour ces petits momens communément perdus.

Nous allons entrer dans des détails bien minutieux; mais comme par cette
raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en
seront que plus utiles:

1º. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés,
chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format
soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou
trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans
ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits
remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures
habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres
des auteurs; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par
exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans: _sur la gloire_;
_sur l’amour maternel_; _sur l’amitié fraternelle_; _sur la piété
filiale_; _sur l’amitié_; _sur la vertu_; _sur la vérité_; _sur la
prudence et la discrétion_, etc. On prend dans les saintes écritures et
dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les
beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits
livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire
des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des
maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose
très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe.
Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire
quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se
promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui,
dans la société, se renouvellent si souvent.

Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une
occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de
questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on
ignore relativement à leur profession; voir souvent des manufactures,
des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs
toutes les choses principales.




CHAPITRE V.

Suite du précédent.


Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à
quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout; on veut qu’une femme de
chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu
d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et
travailler en linge, et un peu savonner et repasser; mais lorsqu’on en
prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en
état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins
d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien
intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des
plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des
enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement
apprendre en une quinzaine de jours[18].

  [18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à
    tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.

Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache
accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes
à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc.
J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de
temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire.

La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes,
parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de
la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de
lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde
application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut
particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les
livres blancs[19].

  [19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil
    très-utile: c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches
    particulières sur des sujets que l’on veut approfondir; par exemple,
    je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation
    de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les
    livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de
    temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à
    ce sujet; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce
    qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait
    d’usage; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un
    livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur
    les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le _rôle_
    que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces
    recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans
    fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés
    comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma
    _Botanique historique et littéraire_, ouvrage dont on a loué les
    _étonnantes_ recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient
    pas des _recherches_, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre
    par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant
    d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les
    plantes dont il est question dans _les Saintes Écritures_ et _la Vie
    des Saints_. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit
    très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par
    moi, un gros vol. in-4º, que le roi a daigné placer dans sa
    bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni _esquisse_,
    ni brouillon, ni copie.

Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent
à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien
placée pendant ce repas solitaire; et comme les hommes studieux aiment
mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils
pourroient faire la même chose (1).

Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre
les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des
instrumens, etc.; j’ai donné mes idées à cet égard dans _Adèle et
Théodore_, dans mes _Leçons d’une gouvernante_[20] et dans ma _Nouvelle
méthode d’enseignement_. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la
manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible)
les talens acquis.

  [20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées;
    mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de
    cet ouvrage; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille
    fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents
    pages.




CHAPITRE VI.

De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le
temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.


Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de
trente ans, qui ont laissé _rouiller_ de beaux talens, et qui ont oublié
la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse;
c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile
qu’agréable; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec
beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable,
qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail
par les fenêtres: néanmoins celui qui perd des talens et de
l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent
tout-à-coup donner sans travail de la fortune; mais les talens (quand on
en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard
ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des
confiscations et des vols.

L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et
sublimes, a dit: _Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent
ni ne dérobent._ Et les talens bien employés sont au nombre de ces
trésors; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit
d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au
temple bâti par Salomon; la musique fut sanctifiée et divinement
inspirée comme les autres arts; les chefs des chœurs de musique reçurent
le titre de _princes des musiciens_.

La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures: on y voit
que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes); que Marie,
sa sœur, chanta un beau cantique; que les prophètes avoient avec eux des
joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les
faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la
harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du
Seigneur! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul
nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède
Oxenstiern: La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts _que l’on
ait osé placer dans le ciel_; on peut ajouter à cette idée que la harpe
est le seul instrument que l’on ait _osé mettre entre les mains des
anges_[21].

  [21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine! le
    célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé
    d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes
    de l’accord parfait, ce qu’il appela la _trinité musicale_; voyez à
    ce sujet, dans les _Dîners du baron d’Holbach_, une note que tous
    ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.

Ainsi donc la musique n’est point un art frivole; mais il faut que ce
don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa
source divine; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter
les âmes et non pour les efféminer; et les compositions musicales
n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et
pures; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus
belle de toutes; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits
dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle!
Gluck, outre le chant si universellement applaudi du _pange lingua_, du
_veni creator_, etc., admiroit particulièrement le _gloria in exelsis_
et le _kirie-eleyson_! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux
d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes.

Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient
merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont _les
airs bouffons_ en musique auprès des compositions d’un grand genre? Il
semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il
élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la
joie, dans _cette vallée de larmes_, sur cette terre où nulle fortune
n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a
toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant; aussi _faire
des folies_ ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases
synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent _le joli_; mais _le
beau_ même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les
têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles
ont quelque chose de douloureux; ce qu’on appelle _une physionomie
céleste_ a toujours une expression mélancolique; ce visage est en effet
bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la
terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas.

Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux
talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et
qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante!
Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne
joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises? Pourquoi
ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des
pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc.? cela seroit
plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans _une soirée_;
le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas
habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les
églises, ce qui d’abord seroit un bien; enfin, pourquoi ces amateurs ne
prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en
chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés
à cet effet? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce
moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en
disant à l’élève: _avec de l’application vous serez bientôt en état de
donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune
grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe_; là se trouveroient
tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains
applaudissemens, se marqueroient par des aumônes!... Que peut-on
objecter contre cette idée? _que l’on ne veut pas se mettre en scène,
produire de l’effet_. Hélas! on ne craint pas de chanter et de jouer
dans un salon devant cent personnes: c’est là véritablement se _mettre
en scène_, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22].

  [22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans
    les églises ou dans les concerts; on n’est point vu dans la tribune,
    et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est
    impossible de faire dans les salons.

Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un
instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie;
et pour entretenir la _médiocrité_ sur deux autres, il faut une
demi-heure pour chaque: le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq
minutes; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de _trois
heures_. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi
cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des
devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui
peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale:
J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de
vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze; elle étoit néanmoins
très-bonne musicienne; elle chantoit d’une manière ravissante et elle
jouoit très-agréablement du piano; elle me conjura de lui apprendre à
s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui
abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état.
J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument _muet_ un peu
plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois
cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la
distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur
ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes
difficultés de la harpe est de bien faire les cadences; c’est-à-dire non
du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts,
et en tenant le bras immobile; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les
faire _liées_ et brillantes[23].

  [23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.

J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts
et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une
ardeur incroyable; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe,
qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail; elle en jouoit
durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant
sous son schall; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement
déliés et disposés comme je le désirois; alors je lui fis faire une
autre harpe, toujours en miniature et _muette_, mais plus grande et
portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des
arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus
difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait
en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en
deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de
petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui
n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même
que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément
préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe
que des passages des deux mains; car s’entendre, dans ce cas, est d’un
ennui presque insurmontable! peu de personnes ont assez de patience pour
pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite; au lieu que
sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu
les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de
jours les fait aller machinalement et parfaitement bien; comme le son
n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans
fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire
tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou
l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète
que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il
s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué
pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit
instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une
véritable harpe[25]; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante
rapidité de ses progrès! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur
les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant
d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de
cadences, de roulades, etc.

  [24] Dans _Adèle et Théodore_, et que trente ans après un célèbre
    pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.

  [25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître
    les notes et à mettre ensemble; mais, comme ces moyens se
    rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils
    sont étrangers au sujet que je traite.

C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce
moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une
agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois
perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite
parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer
plus de trente ou trente-cinq minutes de suite; je suis en tout ceci
forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de
la bonté d’une méthode inusitée; j’ajouterai donc que j’ai même inventé
nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes
ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et
que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a
mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26]; on
pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches,
avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour
entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il
suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts,
une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une
infinité de momens sans que personne le remarque.

  [26] On en vend chez madame Duhan, luthier; mais elles ne sont pas
    _muettes_, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande.

J’ai été _vingt mois_ sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois
tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du
monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant
assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la _pression_.
Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des
harpes _muettes_ quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six
semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu.
J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par
cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours.

J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le
trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes,
il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de
sept ans; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à
jouer du piano; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon; mais il
lui fut impossible de se procurer un piano; alors il imagina, ainsi que
moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table; mais, de
plus, il traça sur la table les figures des notes: il marqua les dièses
avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire;
l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles,
il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison;
aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai
piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un
concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et
qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.

  [27] A propos de la manière dont j’exerçois _à vide_ mes doigts pour
    entretenir leur légèreté sur le piano.

Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps
(il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois
ans; il y devint supérieur en un an; on sait que durant cette année, il
portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses
doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du
manche de cet instrument.

Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande
force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet
instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et
journalières; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main
gauche est beaucoup moins habile; la droite est toujours bonne, car les
_arpégemens_ et les _batteries_, exécutés sur la harpe, la donnent
toujours telle sur la guitare.




CHAPITRE VII

Suite du précédent.


Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se
conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque
chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis
sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup _de main_ et d’habitude
pour bien faire les ombres; maintenant l’estompe épargne toute cette
peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en
pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au
Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement
pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps
en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en
pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité; elle nous dit
qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse; mais que depuis
plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement; néanmoins elle
l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait
abandonné la peinture au pastel: les paysages et les fleurs ne peuvent
en ce genre s’exécuter avec succès; les fleurs au pastel sont trop
_cotonneuses_ et n’ont point assez de transparence; les paysages
manquent de finesse et de vérité; mais il est quelques fruits, et
surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la
fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est
toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout
lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les
difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient,
peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les
connoissances en peinture; enfin c’étoit un talent de femme, et qui,
comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à
l’huile; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité.

  [28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.

L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux
Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le
_Magnificat_, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina
supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût
jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une
nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin; j’en ai donné le détail
dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande
exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut
nécessairement entretenir; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à
l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment,
le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne
s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la
peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par
l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de
l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et
sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment
dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes; le talent de
la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître
dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le
sublime de l’art: le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de
l’expression; la seule étude de l’expression est immense, car
l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même
l’état; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme,
qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les
formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales.
L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque
fortement sur son visage; mais elle est adoucie et voilée par la
politesse sur la physionomie d’un homme du monde; la grâce et la naïveté
d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est
pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années; afin
d’éviter _la manière_ et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois
dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme; en
voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne
quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux
figures étrusques; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les
peintures et dans les gravures anglaises; il est fâcheux que
quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres
de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de
poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il
y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons _bonne
grâce_; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance
noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est
ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une
paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et _du
ménage_. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences,
toutes ces nuances; lorsqu’il possède parfaitement _la manutention_ et
les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et
bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la
changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la
ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en
restant constamment dans son cabinet; il n’exagérera point les
expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne
confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des
crocheteurs et des _forts des halles_ des cités somptueuses, avec la
rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes.
Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il
mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province? il
est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences; mais
il est aussi _au centre_ de la corruption, et il se familiarise à chaque
pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité
humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux
promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et _les lumières_ qu’il va
chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de _maximes_ de
mélodrames; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans
l’évangile!... ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une
pieuse sœur de charité!... il est entouré des douces images de la paix
et de l’innocence!... ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné
disoit: _Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne_, et
si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent
peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère
de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas! sont-ils toujours ce
qu’ils étoient jadis ces bons villageois?... ont-ils les mêmes mœurs, la
même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont
souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis
d’impostures?... Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé
qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes
affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par
conséquent elle ne sauroit exister sans la religion; car la perfection
de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les
plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les
expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité; on ne doit
chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection
des formes et la régularité des traits.

Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des
études profitables; les acteurs ne leur offriront que des _imitations_
souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les
peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations
théâtrales; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai; le
paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par
préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la
nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de
portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent
prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et
les rodomontades avec la noblesse et la dignité; le sublime avec
l’emphase; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence; le
grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon
goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts; premièrement, par la
perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite
par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les
anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont
excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il
n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de
spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation
étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un
sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les
siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la
sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux
ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30],
étoit un excellent géographe; il a fait un ouvrage _in-folio_ de
géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des
recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs,
comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit
supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli
l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense
et sublime composition (_le Jugement dernier_, qui est à Dusseldorf;
_l’Entrée de Henri IV à Paris_, l’un des plus beaux ornemens de la
superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile
négociateur; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce
que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite,
la persévérance dans les études; enfin le bon _emploi du temps_, et ce
qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi
souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner
chez des restaurateurs.

  [29] Son palais du cardinal _Aquavira_, que nous avons admiré à Rome
    il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un
    chef-d’œuvre.

  [30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le
    peintre qui a fait _les plus beaux bras de femmes_, et le Guide _les
    plus beaux yeux_. Il y a dans la manière de peindre les yeux une
    difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison: très-souvent les
    yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand
    le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et
    ne sont plus beaux; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de
    perspective.

  [31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie
    ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une
    restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé
    alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de
    justice, faits pour alarmer le despotisme.

Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les
habitudes, etc. des personnages des diverses classes; il faut néanmoins
en excepter les enfans de deux ou trois ans; à cet âge ils ont dans tous
les états les mêmes grâces, le même maintien; l’égalité parfaite
n’existe qu’entre eux; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le
vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien
à leurs manières; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux
et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au
sculpteur Pigal l’anecdote suivante: Un jour en passant dans une rue, il
vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui
demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant;
Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler,
et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de
l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès.




CHAPITRE VIII.

Suite du précédent.


J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction
acquise, en portant sur soi des petits _livrets_ et les relisant dans
tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir
l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures
dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité;
car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis
dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront
du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout
dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui
ne s’adressent point à lui; cette sanctification d’une étude si utile
seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne
prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que
toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite.

Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates,
parce qu’elles ne disent rien à l’imagination; il faut employer
plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux: des
tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on
y met des calendriers, ou sur de petits écrans _de main_, seroient de
fort bons moyens.

La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades
champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau
Jardin du Roi.

Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui
peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce
qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais
bien long; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la
littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous
les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et
sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1º. Les plus belles
bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont
prêtés avec la plus aimable obligeance; 2º. ils trouveront les mêmes
facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables
d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne
peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des
amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des
littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de
province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a
répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et
destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir
s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu
coûteux d’acquérir de l’instruction: moyennant une légère rétribution,
et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles
professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse
studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle
a besoin.

  [32] _Cours de langues_ anciennes et vivantes; d’_histoire_ et de
    _littérature_, de _physique_, de _chimie_, d’_anatomie_, de
    _botanique_, d’_histoire naturelle_, etc.

Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur
les femmes; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes
qui nous paroissent également fausses; les uns font consister tout le
mérite des femmes dans l’instruction et les talens; les autres veulent
qu’elles ne soient uniquement que de _bonnes ménagères_; cependant
l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un _esprit
orné_ conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le
faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et
développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans
les femmes, ainsi que parmi les hommes; il est à désirer pour le bonheur
dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand
il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses
occupations; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé; mais il
faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne
demande qu’une seule chose: de compter chaque jour avec une cuisinière
ou un maître-d’hôtel; mais avec une régularité que rien ne puisse
déranger; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous
les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir
tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de
ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile
d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit,
c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine
lire et écrire consacrent la moitié des journées aux _soins du ménage_;
et _ces bonnes ménagères_, après avoir passé la matinée entière à
gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison,
employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les
regarde pas, à écouter de petits rapports _confidentiels_, souvent faux,
toujours exagérés; à se faire conter des fables malignes, des
historiettes insipides, et à les répéter; c’est ce qu’on appelle _du
commérage_; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de
lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort
injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes: on
rencontre dans la société beaucoup plus de _grands parleurs_ que de
_babillardes_; mais on confond deux défauts très-différens: _le
bavardage_ et _le commérage_; le premier a quelque chose de plus relevé,
et demande plus d’éducation: un _grand parleur_ doit s’exprimer
facilement et en bons termes; il vise même souvent à l’éloquence, il
veut briller, étonner; une _commère_ n’a point ces grandes prétentions:
un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque
aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides; loin de
vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur
les choses qu’elle peut comprendre sans effort; elle répète, il est
vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais
dans un grand parleur.

  [33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’_une femme de bon sens
    est amie du silence_.

Il ne faut pas croire que les _commères_ soient toutes confinées dans la
dernière classe de la société, il en existe avec des schals de
cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et
d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les
états les mêmes inconvéniens.

Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles
un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34].

  [34] Après l’admirable portrait de _la femme forte_ (de Salomon), on
    n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui
    forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été
    découvert de nos jours. Voici cette épitaphe:

    _Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail._

La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles
appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera
très-utile pour leur propre instruction; rien n’apprend mieux que
d’enseigner; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines
qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de
se rappeler. _Comment_ (diront certaines personnes) _les journées
seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela?_ Nous
répondrons: qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et
quand on est sédentaire, on suffit à tout[35].

  [35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit
    encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures
    de leçons à ses neveux.




CHAPITRE IX.

De l’emploi du temps dans l’âge mûr.


On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos
connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans,
on n’est plus d’âge à prendre des maîtres; on peut au contraire en
prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on
est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances
acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y
joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est
aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la
considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre
ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les
ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font
perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi
instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens
raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de
savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes
les classes du grand monde[37].

  [36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable
    facilité: quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en
    trois semaines le portugais.

  [37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement
    célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti,
    père de celui qui est mort en Espagne; telles étoient aussi les
    sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la
    marquise de Deffant.

La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse,
ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les
premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde: l’extrême
retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité; mais
dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables; les
pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins,
quelquefois ils instruisent; c’est une compensation; le _bavardage_
toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le
souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne
presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps
qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de
l’instruction que la paresse même.

On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans
sa jeunesse; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on
n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la
maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si
l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de
publier ses ouvrages; les productions de la première jeunesse seront
toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite: aussi, tous
les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge
de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est
toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et
pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si
on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse
contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la
confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre
quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles; en laissant
_dormir_ ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit; on est
en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le
faut. Un auteur n’a de véritables _entrailles de père_ pour un ouvrage
que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre
l’y attache et peut l’aveugler; mais quand avec réflexion il en est le
seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.

  [38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a
    commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq
    ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son _Histoire
    naturelle_ entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille,
    Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse
    lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans
    l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans,
    en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que
    Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses
    _Caractères_.

On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes
supérieurs, ce qui est vrai en général; mais, ce n’est point parce
qu’ils sont _précoces_ (car tous les esprits distingués le sont
communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement
et à l’indulgence les enivrent; et lorsque l’on croit avoir atteint le
plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais.
Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de _Jugurtha_; elle fut
jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que
l’âge de l’auteur; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa
d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans
la médiocrité.




CHAPITRE X.

L’emploi du temps dans la vieillesse.


L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé
que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses
engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses
où il peut encore leur être utile avant son départ; car, il désire
naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir
intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand
des voyages, et celui-là n’aura point de retour!... On peut comparer la
vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant; on se
hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir; chaque instant est
précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit
retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les
entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage
aux autres: rien ne doit le détourner de terminer dignement _son
ouvrage_, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie
humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux
travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice
est surtout odieuse dans la vieillesse; on doit, à cet âge, donner tout
ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de
l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables
d’apprécier de tels bienfaits.

Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous
un point de vue aussi faux qu’il est triste; quand la vieillesse est
unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux
autres âges; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît
l’illusion et les dangers; débarrassée du joug tyrannique des passions,
elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle
jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure
l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été
sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités
douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est
pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux!...

La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes,
aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce
d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose
(lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand
travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend
très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car
il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement;
ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les
sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir
parfaitement, c’est-à-dire, _entièrement_; et qu’en même temps, il peut
débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances
diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit
impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à
l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et
tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science
offre d’impénétrables mystères: celui qui a prescrit à l’homme
l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que
nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la
croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles
dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en
trouver dans la science divine, la religion!... L’homme, forcé de
reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours
inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne
sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à
la perfectibilité de ses principes moraux; l’homme, enfin, cette
créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre
Dieu et tous les mystères de la révélation!... Il est bien remarquable
que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est
utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste
échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies
eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et
le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile; et tous
les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce
qu’ils peuvent servir à notre sanctification; ces réflexions suffiroient
seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la
religion.

  [39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la
    physique, la chimie, etc., etc.

  [40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la
    botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes;
    l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons
    découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de
    la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours,
    etc., etc.

La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la
vieillesse qu’aux autres âges; on a eu plus de temps pour apprendre. Il
seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès
leur jeunesse; c’est un délassement non-seulement charmant, mais
parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même
d’un instrument; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on
n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette
un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on
entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle
qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant
usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis
assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus
avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la
vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir
vaincre: par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours
disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts; ils iront
très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y
prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement; il
en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse: les
médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi
la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir: dès
qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas,
on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas; on
peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années
de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend
l’exercice presque nul; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles
des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps
leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42].

  [41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels
    des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé:
    il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il
    préserve des varices et des _nodus_; on a remarqué que les joueurs
    d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains
    ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune.

  [42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus
    avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce
    qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il
    faisoit tous les matins dans sa chambre; ces exercices consistoient
    à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après
    l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs
    appellent _des ronds de jambes_. Cette invention, fort connue alors
    dans la société, étoit désignée sous le nom d’_exercices à la
    Candale_. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités,
    continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il
    joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer
    ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il
    ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que
    tout le monde devroit suivre.

Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la
décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la
perfection des principes, du caractère et de la piété; si un vieillard
n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens
d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise
pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et
bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue.
L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de
longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais
gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes; comment le vieillard
pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans
cesse renaissans de la vie?... Le détachement de toutes les folies
mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation
religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge
l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille
femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des
vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et
d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la
commodité des meubles, les rendent excessivement lourds; on est toujours
tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces
présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour
elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule; mais ce qui est
véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas,
à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de
pardonner!... Quand le signal du dernier adieu est donné, comment
peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que
ce soit? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des
ennemis, ne doit-il pas leur dire: «Pardonnez-moi si je vous ai
offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser;
pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes
principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions
possibles; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens
démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah! venez!... Combien je serois
reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec
cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des
louanges du monde; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que
de zèle et d’affection.»

Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on
a des sentimens religieux; mais si dans la vieillesse de tels procédés
pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne
seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les
qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui
pensent bien; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de
l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des
expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y
soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit,
hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les
autres lui sont si connus! Ils n’ont même plus l’attrait de la
curiosité; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y _a plus rien
de nouveau pour lui sous le soleil_. Sa surdité devient-elle complète?
il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger? il n’entendra
plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites
flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne
marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas
inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs,
et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si
long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et
lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme
s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de
réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus
l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est
forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge; il semble que plus
il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.

  [43] «Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du
    vieillard.» (_Lévitique_, ch. 19.)

    «La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans
    la voie de la justice.» (_Proverbes._)

    L’Écriture dit encore: «Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est
    pas la longueur de la vie, ni le nombre des années; mais la prudence
    de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache
    est une heureuse vieillesse.» (_La Sagesse_, ch. 4.)

Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus
rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que
le temps lui a ravie; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des
inutilités: par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui
sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous
les grands hommes; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes
puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit; mais les
faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont
ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas,
elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus _à
l’aise_ dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux
depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien
digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il
est certain que l’_âge vénérable_, ne sauroit conserver le souvenir des
choses indifférentes ou frivoles; le cerveau de la tête respectable,
couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace; ce qui est
religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le
reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards,
est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle
est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de
bagatelles: comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête
reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus
qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous
oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le
souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous
n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en
repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité
par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison
orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie; au lieu d’un avenir
borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus
du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle
embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères
espérances, va les réaliser toutes.

  [44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son
    enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles: outre les
    raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on
    pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il
    ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.

Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent
véritablement éclairée; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons
point; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la
tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à
ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et
que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans
nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes.




CHAPITRE XI.

Des Œuvres posthumes et des Testamens.


On peut, au lit de la mort, faire des restitutions et rétracter les
erreurs d’écrits coupables. Ces agonies repentantes offrent des
expiations sans doute trop tardives; néanmoins, elles sont réparatrices,
elles donnent l’exemple d’un hommage solennel rendu à la religion, et
elles demandent une grande indulgence pour les fautes et même pour les
crimes qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent!... Mais, laisser après
soi des manuscrits scandaleux, des mémoires diffamatoires, remplis
d’ailleurs, de faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des excès
que rien n’excuse, et qui doivent répandre un opprobre éternel sur les
noms et la mémoire de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays et à
leurs contemporains; la plus grande partie des mémoires imprimés de nos
jours seront de honteux monumens de l’esprit de parti et de la
perversité des mœurs de ce siècle[45]. Que l’on compare ces ignobles
productions à celles du même genre, qui furent écrites aussi dans des
temps de factions; les mémoires de mademoiselle de Montpensier, de la
duchesse de Nemours (si remarquable par l’esprit et l’impartialité), du
cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Dangeau, de Gourville,
etc. Et si l’on remonte plus haut, on trouvera les admirables mémoires
de Sully, qui suffiroient seuls pour donner la plus noble opinion du
siècle, du règne et du gouvernement de Henri-le-Grand. Aussi ce siècle
a-t-il amené la plus éclatante renaissance des belles-lettres, et le
nôtre en a produit la décadence, car il est impossible de brouiller et
d’altérer tous les principes de la morale, sans ébranler tous ceux du
bon goût. La haine est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est
atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà des bornes de la vie.
L’âme en se détachant de son enveloppe mortelle, implorera la divine
miséricorde; comment osera-t-elle demander le pardon de ses fautes,
quand dans cet instant même elle se vengera encore sur la terre?

  [45] Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption du
    siècle dernier, et je le répète, ils ne _prouvent_ que celle du
    temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, ridicules ou
    atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de la cour et de
    la noblesse en ont fait de véritables libelles; car malheureusement
    ils ont successivement passé dans des mains infidèles, qui les ont
    entièrement défigurés en les mutilant et en y insérant une infinité
    de choses qui n’y étoient point; c’est de quoi je puis
    particulièrement répondre relativement aux mémoires de M. le duc de
    Lauzun, dont j’ai lu les originaux: cet ouvrage étoit frivole, et à
    beaucoup d’égards peu digne de son auteur; mais du moins il n’étoit
    point souillé par un nombre prodigieux d’anecdotes mensongères,
    scandaleuses et du plus mauvais ton, et on y rendoit une éclatante
    justice au caractère et aux vertus angéliques de madame de Lauzun;
    je puis assurer encore que les indignes mémoires attribués à feu le
    baron de Buzenval sont entièrement composés par l’_éditeur_, qui les
    a remplis de contes absurdes et des plus noires calomnies. M. de
    Buzenval, qui étoit Suisse, parloit avec agrément le françois, mais
    n’étoit pas en état d’écrire passablement dans cette langue un
    billet de trois lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il
    s’agit est d’autant moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune
    manière injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres
    mémoires modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont
    également outragées, et qui ne font pas mention de moi; mais j’ai
    placé la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans
    un ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort; j’y justifie aussi
    quelques personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un
    hommage que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici,
    qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les
    mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont
    jamais été admises dans la bonne compagnie; les révoltans mémoires
    de madame d’Épinay sont de ce nombre.

Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, qu’on a vu des choses
extraordinaires, on peut, sans présomption, entreprendre de rédiger des
mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait successivement
recueilli des notices exactes sur les principaux événemens dont on a été
témoin, ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec certitude, toutes
les circonstances essentielles. On aime les petits détails dans les
mémoires, mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque intérêt;
s’ils sont tout à fait frivoles, ils doivent du moins avoir de la grâce,
de la naïveté, ou peindre des mœurs locales.

La chose la plus difficile dans des mémoires particuliers, c’est d’y
parler convenablement de soi; il faut éviter avec soin l’emphase et la
pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus grand ridicule. La
candeur, l’impartialité, la simplicité, font le charme principal de ce
genre d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec défiance, et
l’on a besoin d’estimer assez l’auteur pour être assuré qu’il est
incapable, non-seulement de se permettre un mensonge, mais une
exagération; on ne trompe nul lecteur à cet égard; l’orgueil, ou le plus
puérile amour-propre et la haine, qui font déguiser et mentir se sentent
à chaque ligne: c’est dans ce sens que ce mot de M. de Buffon, _tout
l’homme est dans le style_, est parfaitement vrai.

Dans des poëmes, dans des fictions, on peut en exaltant son imagination,
peindre avec vérité (si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un
héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais qu’on est au moins
capable d’admirer sincèrement.

On peut de même raconter les aventures d’un autre, et avec de
l’imagination et de la sensibilité, concevoir et bien décrire les
pensées d’un héros d’après son caractère connu, et les événemens de sa
vie. Il n’en est pas ainsi quand on écrit sa propre histoire: qu’on
n’entreprenne point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on est
dominé par l’amour-propre et par l’animosité; car si l’on veut se
peindre en beau, la vérité qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le
souvenir de sa conduite s’y opposeroient invinciblement; l’artifice et
l’orgueil savent suggérer des phrases adroites, insidieuses et même
éblouissantes, mais ils n’ont point d’inspirations touchantes et
sublimes; s’ils prennent le ton de la douceur et de la bonté, ils
tombent dans la fadeur et dans l’affectation; s’ils affichent de grands
sentimens, le galimatias du style décèle la fausseté des pensées et le
ridicule des prétentions.

La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement les faits, les
discours et ses propres sentimens; mais si l’on a eu le malheur affreux
de faire des bassesses et des crimes, par exemple, si l’on a mis tous
ses enfans à l’hôpital des enfans trouvés, si l’on a volé et rejeté le
vol sur une personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance et de
mœurs, si l’on a répandu des écrits que l’on ait soi-même jugés
corrupteurs et irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion par
des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer de tels excès par un aveu
public et religieux, et en se condamnant soi-même à une pénitence sévère
pour le reste de ses jours; mais on n’est pas digne d’écrire ses
mémoires, ne pouvant obtenir le moindre degré d’estime, on n’auroit
aucun droit à la confiance, et surtout si l’auteur, après avoir conté
toutes ces choses, finissoit par assurer gravement qu’il est _le
meilleur des hommes_[46].

  [46] Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle que
    J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, ni d’avoir
    de la mémoire, a dit aussi _ingénument_ de lui-même ce qui suit:

    «Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader et
    ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de mon esprit; je
    ne regarde aucun de mes livres sans frémir; au lieu d’instruire je
    corromps; au lieu de nourrir j’empoisonne; mais la passion m’égare,
    et avec tous mes beaux discours, je ne suis qu’un scélérat.»

    Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier qui
    se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique sincérité:
    beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, entre autres le
    philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il est _fourbe, méchant,
    calomniateur_, etc. Jérôme Cardan, médecin et géomètre, naquit à
    Pavie en 1501: on croit que sa naissance étoit illégitime. Il se
    mêloit d’astrologie; on dit qu’il se laissa mourir de faim afin
    d’éviter la honte d’avoir faussement prédit sa mort. Son fils aîné
    eut à vingt-six ans la tête tranchée pour avoir empoisonné sa femme.
    Le père et le fils furent accusés d’athéisme.

Si dans une vie qui n’est point déshonorée il se trouve quelques
foiblesses, on doit se respecter assez pour les passer sous silence, la
véracité ne prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou même
d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, et surtout lorsque
l’auteur annonce qu’il les écrit _pour l’instruction de ses enfans_; la
gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, elle peut même y
jeter une agréable variété, mais il faut qu’elle n’y puisse jamais
alarmer la pudeur.

On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts qui ne peuvent se
défendre. Il y a plusieurs réflexions à faire sur cette maxime. 1º. Il
n’est pas exactement vrai que les morts soient _sans défense_, le
tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne le croit communément; il
éteint les fureurs de l’envie, ou du moins il en émousse les traits
envenimés. Toutes les âmes élevées conviendront qu’il est toujours
odieux et criminel d’attaquer sans preuves irrécusables l’honneur des
vivans et la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer d’honneur,
puisqu’on s’expose à être regardé comme un calomniateur; mais, dans ce
cas, il est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en souffrent;
on doit distinguer en ceci deux choses très-différentes que l’on confond
sans cesse: l’attaque des personnes et celle des écrits publics; les
personnes sont toujours respectables[47], les livres ne le sont que
lorsqu’ils contiennent la morale la plus pure; on ne doit les critiquer
sous d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime; mais les
écrits corrupteurs ne méritent que les seuls ménagemens qu’impose le bon
goût.

  [47] Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour se
    justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, à ses
    amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou sa
    mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des libelles
    anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond dédain.

Composer d’utiles mémoires est infiniment plus difficile pour des gens
de lettres qui ont de la célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont
plus d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens à vaincre;
d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent être en grande partie
littéraires, et c’est ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et
qu’elle auroit un grand mérite; nous n’avons point d’ouvrage en ce genre
que l’on puisse proposer pour modèle; l’abbé Morellet avoit
naturellement dans le caractère une droiture qui, sans son
philosophisme, auroit pu lui donner une parfaite impartialité; mais dans
cette supposition même ses jugemens littéraires n’auroient pu être bons;
il n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque particulièrement à
ses mémoires, c’est l’esprit.

Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie française n’ait pas
laissé de mémoires; ses vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses
talens, comme orateur et comme poète, le mettoient en état d’en écrire
d’excellens; on lui a justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose
et en vers de l’enflure et de l’emphase; mais ce fut plutôt en lui
l’abus et l’excès d’une qualité qu’une affectation; il avoit une
élévation réelle dans l’âme et dans les idées; ses écrits sont remplis
de grandes pensées et des plus nobles sentimens, souvent exprimés d’une
manière touchante; on n’oubliera jamais sa belle ode _sur le temps_, et
dont le sujet nous donne le droit de transcrire ici les dernières
strophes:

    Si je devois un jour, pour de viles richesses,
    Vendre ma liberté, descendre à des bassesses;
    Si mon cœur par mes sens devoit être amolli!
    O temps, je te dirois: Préviens ma dernière heure,
          Hâte-toi, que je meure,
    J’aime mieux n’être plus que de vivre avili.

    Mais si de la vertu les généreuses flammes
    Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes;
    Si je puis d’un ami soulager les douleurs;
    S’il est des malheureux dont l’obscure innocence
          Languisse sans défense,
    Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs;

    O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse;
    Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse,
    Reçoive mes tributs de respect et d’amour:
    Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles,
          Que vos brillantes ailes,
    Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour[48]!

  [48] Dans son _Épître au peuple français_, faite deux ans avant la
    révolution, on trouve ces vers:

        Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes
        Sur la tête des rois ébranlent les couronnes;
        Peuple, tu ne sais point par de grands attentats
        Épouvanter la terre et changer les états.

    Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie dans tous
    les temps:

        «Le vice seul est bas, la vertu fait le rang
        «Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand.»

Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait pas écrit sa _vie
littéraire_. Quant aux testamens, ces derniers adieux si solennels,
s’ils offrent une seule pensée, une seule disposition contraire à la
religion, à la justice, à la morale, ils sont odieux, alors même que les
lois n’en peuvent attaquer la validité.

Durant le cours si borné de notre carrière apprenons à connoître le prix
du temps; dans cette course rapide ne négligeons aucun moyen, ne perdons
aucune occasion de nous rendre utiles, tâchons de ne donner que de bons
exemples et de ne laisser après nous que de nobles souvenirs.

Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et dans la vaine
dissipation du monde n’est qu’une insipide et coupable végétation.

Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter ce chapitre qu’en
offrant à la jeunesse un extrait succinct de pensées religieuses _sur le
temps_, tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens.

                   *       *       *       *       *

J’ai passé par le champ du paresseux et par la vigne de l’insensé, et
j’ai trouvé que tout étoit plein d’orties; que les épines en couvroient
toute la surface, et que les murs étoient abattus; en voyant cela j’ai
fait mes réflexions, et je me suis instruit par cet exemple. _Prov.,
chap. 24._

Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent l’abondance, mais
tout paresseux est toujours pauvre. _Ch. 21._

Allez à la fourmi, considérez sa conduite et apprenez à devenir sage;
puisque n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins sa
provision durant l’été, et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir.
Jusqu’à quand dormirez-vous paresseux? quand vous réveillerez-vous de
votre sommeil? _Prov., ch. 6._

N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne tombiez dans l’indigence;
soyez vigilant et vous serez dans l’abondance. Les désirs tuent le
paresseux, il passe sa vie à former des souhaits. _Prov._

O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, qu’y fais-tu? quels
sont tes travaux? Pourquoi consumes-tu dans un lâche repos un temps si
précieux... tout homme qui se présente te fournit l’occasion d’être
utile; si tu ne peux rien faire pour lui, aime-le; et quand ton cœur
sera pénétré de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les plus
ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits: ton créateur et ton
maître agréera tes vœux; l’implorer pour le prochain, c’est rendre un
digne hommage à sa bonté suprême! _Veilles de saint Augustin._

Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse de tendre vers la mort.
Tout le temps que l’on vit est autant de retranché sur celui qu’on doit
vivre; tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide vers la
mort. _Saint Augustin._

La perte du temps est un des plus grands désordres du monde. Cette vie
est si courte, tous les momens en sont si précieux... et néanmoins nous
vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, ou que nous n’y
eussions rien à faire... Hélas! si un réprouvé avoit un seul moment de
tout le temps que nous perdons, comment en useroit-il? A chaque instant
de son existence, on pourroit gagner une éternité bienheureuse. Nous ne
laissons échapper aucune occasion de nous amuser ou de nous enrichir; et
nous perdons à toute heure l’occasion de nous sauver. La journée la
mieux employée n’est pas celle où vous avez le plus avancé vos affaires;
mais celle où vous avez amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le
plus content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on vous rencontre,
si l’on vous demandoit: que faites-vous? vous puissiez répondre: je
travaille pour Dieu et pour mon salut. _Pensées Chrétiennes._

Lisez attentivement les divines écritures, vous y verrez partout
l’oisiveté en exécration; le travail expressément recommandé à tous,
sans distinction de rangs ni de sexes; l’arbre stérile coupé et livré
aux flammes, le serviteur négligent précipité dans les ténèbres
extérieures, et toujours la paresse punie avec autant de sévérité que
l’infidélité. La politique humaine entend-elle aussi bien les intérêts
de la société? s’arme-t-elle d’autant de rigueurs contre ces spectateurs
indifférens qui moissonnent largement dans un champ où ils n’ont point
semé? à peine a-t-elle des punitions pour les scélérats, comment en
auroit-elle pour les paresseux! ils sont souvent les mieux récompensés;
aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un état, on se charge d’un emploi,
et on néglige sans crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi
les déréglemens de leur cœur, dit le prophète; voilà la source du mal,
et dès lors ils ont mis les plaisirs à la place des devoirs, les
amusemens à la place des occupations; ils se sont rendus inutiles: la
conséquence est juste; pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la
scène du monde; tout s’y passe en représentations; presque rien ne s’y
passe en réalités; tous les postes sont occupés en apparence, et
cependant à le prendre à la rigueur, que de postes vacans, que de titres
sans fonctions, que de ressorts qui n’agissent point, que de principaux
mobiles qui s’arrêtent!... divinités inférieures de la terre, nobles,
grands, puissans du siècle, souffrez que nous vous interrogions; tout
s’agite, tout est en mouvement autour de vous; pourquoi seuls
croupissez-vous dans l’oisiveté? n’êtes-vous pas pécheurs, et le joug
n’a-t-il pas été imposé à tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de
leur prévarication? n’êtes-vous pas citoyens? est-il juste que vous
dévoriez tout le fruit des travaux des autres et que vous ne preniez
nulle part à ces mêmes travaux? avec tant d’orgueil vous croyez-vous si
peu nécessaires à la société qu’elle ne souffre aucun dommage de votre
inaction?... Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité vous
dégrade, et Dieu ne vous distinguera de la foule que vous méprisez, que
par les châtimens qu’il prépare à votre indolence. (_Sermon sur les
devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule._)

Vous serez toujours content le soir quand vous aurez utilement employé
la journée. _Imitation de Jésus-Christ._




CHAPITRE XII.

Du Devoir.


Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris
plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des
qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir;
et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les
idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les
préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi; parce qu’il peut
seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste
mesure de la vertu.

Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre
rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui
touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les
sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49]; mais dans les
situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage
éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes
sur le mariage l’évangile dit: _vous, maris, aimez vos femmes comme
J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle_. L’Esprit
saint qui a donné ce commandement: _faites l’aumône de votre bien, et ne
détournez votre visage d’aucun pauvre_, donne encore celui-ci: _lorsque
vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait
votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15._

  [49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses
    confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme
    l’a si bien dit un de nos poëtes.

        «Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse.»

    (_Destouches._)

    Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se
    plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.

  [50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame
    la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante
    vérité: madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a
    dirigé toutes ses actions; elle a été seulement une épouse
    affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut
    héroïque.

Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet
principal que nous traitons; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la
vie; tout y devient arbitraire comme les vertus; on n’a point les goûts
de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les
caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne
la fixe pas; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le
vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne
inévitablement une prodigieuse perte de temps.

C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à
dédaigner le devoir; on a même loué des crimes; nos philosophes qui
vantent sans cesse _la nature_, s’extasient sur les actions qui
outragent le plus _la nature_: ils admirent avec enthousiasme le
suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui
assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères,
etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister
chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens;
et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé
contre _les préjugés_, en ayent adopté d’aussi sanguinaires! il y a
toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les
éducations de collége: c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la
jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de
l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol
enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si
souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse
barbarie; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés,
ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de
l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que
toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme
de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une
seule) dans l’_Histoire des hérésies_; on peut ajouter que _les
amplifications de collége_ ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit
de ces mêmes philosophes; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers,
commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde!...

  [51] _La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la
    véritable philosophie._

                   *       *       *       *       *

Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît
assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand:
sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste
un argument sans réplique; c’est qu’il est impossible que jamais il
combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec
une parfaite égalité: il est toujours inférieur ou supérieur à son
adversaire dans ce genre d’habileté; le désavantage, dans ce cas, est la
plus absurde des duperies; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette
lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte; l’un
des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin; ceci
est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il
y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés
faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le
duel. _Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II,
seconde édition, p. 301._

C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis,
parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son
discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que
le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que
Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat; Brantôme rapporte à ce sujet
le fait suivant:

Deux amis se brouillèrent et se battirent; l’un des deux, sans être
blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son
sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir; l’un et
l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit
trois jours son bras en écharpe; en effet, dit Brantôme, le vainqueur
_se souilla le bras du sang de la blessure_ de son adversaire, il mit
son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup
d’épée; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour
l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les
grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du
duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour
réprimer cette férocité; il faisait souvent venir dans son cabinet des
jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en
empêcher; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully: _Certes,
mon ami, cette jeunesse devient bien insolente._ Voyez _Mémoires de
Sully, t. VII, p. 60._

Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on
n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de
sentiment religieux; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué; le
suicide renonce sans illusion à toute espérance.

Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire
doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la
terre, du bon _emploi du temps_, est de mériter et d’obtenir l’estime
générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher
de donner des définitions exactes et précises des différens genres de
gloire.




CHAPITRE XIII.

De la fausse gloire.


Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on
n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que _la ceinture
de Vénus_: les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient; l’un
à _l’Honneur_ et l’autre à _la Vertu_, et il falloit passer par ce
dernier pour arriver au _temple de l’Honneur_! le christianisme a
perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait
dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel; puisqu’ainsi que
nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens
admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les
autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs
commandés par l’évangile (4).

La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le
devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale;
la gloire d’un _duelliste_ est fausse et même odieuse, parce qu’elle
outrage l’humanité, la religion et la raison! car il y a une
inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout,
à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se
montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou
seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le
noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la
vengeance[52] (5)!

  [52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de
    l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours
    qui fut imprimé: _Que l’on ne sait point aimer quand on est
    incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on
    n’est pas vindicatif!_ Il est vraisemblable que cet académicien
    avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et
    qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla:

    «_Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne
    l’ait rendu au centuple._»

    Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se
    faisoit une loi de rendre _le mal au centuple_!

La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se
plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la
guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces.
Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une
gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline
sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout
genre; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le
premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes
qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et
décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier
avec la gloire (6).

  [53] Voyez _les Mémoires de Turenne_.

On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes
fortunes; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois
campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut
dire d’eux _sans figure_, qu’ils se sont engraissés _du sang_ et de la
substance des peuples.

Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur;
un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de
l’innocence; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles
habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un
défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire
ennemi jusqu’aux productions de la nature: il ne permet pas, à moins
d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des
moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les
faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54]; s’il n’est pas
guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra
toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne
prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient
parfaitement soignés; sans humanité pour eux il sera communément sans
générosité pour les prisonniers; il ne fera des actions louables en ce
genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se
démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien,
obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est
constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56],
car il attribue tout à la providence; enfin il est _toujours généreux et
magnanime_.

  [54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux
    guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la
    plus tendre humanité; j’en ai cité la plus grande partie dans _les
    Dîners du baron d’Holbach_.

  [55] Souffrez les suspensions et les retardemens... acceptez de bon
    cœur tout ce qui vous arrivera... (_Ecclésiastique_, ch. 3.)

  [56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur.
    (_Ecclésiastique_, ch, 11.)




CHAPITRE XIV.

Des Préjugés.


Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige
souvent en maximes; mais les préjugés autrefois étoient puériles; à
l’exception de ceux du faux _point d’honneur_, ils étoient en général
très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le
_vendredi_ est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver _treize_
à table, ni renverser une salière, etc.; les préjugés de nos jours sont
d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté,
d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle; les hommes
qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois
des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour
devenir de grands ministres d’état.

Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis
trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés
dogmatiquement comme des _sentences_ remplies de _sagesse_ et de
_profondeur_; en voici quelques-unes: _Tous les prêtres sont des
hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion
ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des
foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des
gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne_;
c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne
faut pas la quitter; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui
nous apprend _qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables_.
Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie
criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la
vénération[58]! et quant à la _passion qui ennoblit tout_, nous avons
déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes.
Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres _sentences_ du même genre,
entr’autres sur le _suicide_, mais ces exemples doivent suffire.

  [57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se
    laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion; et
    à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les
    autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en
    ouvrit les portes; on les en chassa au nom de _la liberté_, et elles
    subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité
    et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de
    Calvin, lors de la prétendue réformation.

  [58] L’Écriture sainte dit: «Quand on est tombé, ne se relève-t-on
    pas? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on
    plus?» (_Jérémie_, chap. 8.)

    Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire,
    car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître
    franchement ses fautes et pour les abjurer.

Voilà d’horribles préjugés!... la philosophie moderne en les accréditant
a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers!

Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur
les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des
basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à
Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes; ils n’ont
aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux
jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se
faire parmi eux de nombreux partisans.




CHAPITRE XV.

De la gloire littéraire.


Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée
passagère; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même
qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les
partis, on est loué dans les journaux; mais tout cela n’est pas de la
gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de
la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et
des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du
public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent.

Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs,
cependant leurs écrits n’ont pas vécu _âge d’homme_, et ils sont pour
jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau,
ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des
intrigans, et leurs ouvrages sont immortels!...[59]

  [59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité
    que de fierté:

        «_Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée._»

Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se
décident à _se faire des partisans_ dans toutes les classes et parmi les
personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel
dessein.

Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par
l’honnêteté; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les
ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit
s’interdire toute personnalité; mais les écrits corrupteurs ne méritent
point de ménagement; et ne pas condamner nettement de mauvais principes
est une inexcusable lâcheté.

On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des
déguisemens, des détours et de certains _adoucissemens_; quelque légers
qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie
des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise
particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels
ouvrages; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera
dans les plus absurdes inconséquences; car la morale est et doit être
inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances; on ne
compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et
positifs. _Pour se faire des partisans_, il faut encore se résoudre à
perdre un temps énorme; on est obligé de se livrer à une extrême
dissipation: il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y
a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux; ainsi les dîners, les
visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable
de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on
_veut bien se charger de faire soi-même_, et qu’on envoie ensuite aux
_rédacteurs bienveillans_; les billets, les lettres, en un mot toutes
les correspondances de vanité, les matinées perdues par les
interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les
soirées passées chez les _partisans protecteurs_, et _les lectures_ dans
lesquelles on rassemble ses _partisans_ les plus zélés; toutes ces
choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et
régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en
général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse
sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des
flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le
_goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires_ de
leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure
d’un vers et ne savent pas l’orthographe!...

Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la
véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de
solides études!...

C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son
cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès
honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire,
tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer.

Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire
de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les
interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux; quand ces
derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande
importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il
leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la _clôture_ de leur
cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature,
ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à
leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose
_importante_ qu’ils sollicitent; et dans ce genre, ce n’est pas le
mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux
protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail: il sera
reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la
colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur
véritablement studieux: il dit comme La Bruyère: «_Je ne suis point
farouche, encore moins inaccessible; si vous avez à me parler, venez en
assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter._» En
effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et
son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la
censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines,
pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier? D’ailleurs,
ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre
sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de
sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais
principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées; ainsi,
alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec
urbanité jusqu’aux importuns même; et l’on reçoit avec intérêt, avec
joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être
utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles
occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs?

Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable
qu’un autre; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a
profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la
délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général; les
écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de
conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs
ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le
savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie; d’ailleurs,
ce seroit, de leur part, un mauvais calcul; ils ont fait, à cet égard,
leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit
les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus
recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie
simple et naturelle qui donne tant de charme au talent!

Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour _la gloire
politique_; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et
si compliqué[60]; je dirai seulement que la politique sans droiture et
sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et
l’expérience prouveront toujours cette importante vérité; la politique
de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent
pour arbitre; Henri IV eut la même droiture avec le même succès; Sully,
son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument
admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations; et en
politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien
remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur
d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré
de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard:

  [60] J’ai parlé de la _gloire militaire_, parce qu’on peut aisément la
    séparer de la tactique; il n’en est pas ainsi de la gloire politique
    qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur
    les différentes formes de gouvernement.

«Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra
dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince;
l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le
roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son
amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger
de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté; le duc d’Albe rejeta
cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le
même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux
comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement
les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en
morale et sur le papier; mais qui ne valoit rien en politique. On sait
que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne;
deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de
l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit
l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre.»




CHAPITRE XVI.

De ce que seroit une parfaite civilisation.


C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les _utopies_ profanes, on n’y
trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées
incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable; c’est en
adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se
réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort
d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation;
c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion,
les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut
pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les
choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette
supposition, voici ce que seroit la société:

On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la
magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient
employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens
seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité;
on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit
que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre
que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne
seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans
s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles
déchirantes: _Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent
de pain!_... Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit
universellement regardée comme le premier des biens; le doux nom de
frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains
seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement; enfin la
guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus
redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par
conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne
présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de
pillages barbares, de dévastations inutiles; elle n’offriroit que
l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur.

Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare; les
loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore
seroient supprimées; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une
cupidité monstrueuse et déshonorante; tout auteur seroit forcé par des
lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement;
deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus
grandes villes à une nation sage et laborieuse.

Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs,
n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on
penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que
les draperies à la _grecque_ ou les chapeaux à _l’anglaise_; aussi
singulièrement _mobiles_ dans ce moment que les caprices mêmes de la
mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de
leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets; la
tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La
gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que
l’ivrognerie: les animaux sont voraces et ne sont point _gourmands_, ils
ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y
a soixante ans, que _la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe_.
Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus; mais
aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs!... On n’auroit pas
le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la
_gastronomie_. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais
Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus
d’élégance que l’ignoble _Adéphagie_[62]; et les pâtés d’Amiens, et les
dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations
que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de
Sillery.

  [61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a
    quelque chose de très-étrange. Il semble que les _fortes têtes
    anglaises_, en les inventant, ont cherché et trouvé le _mouvement
    perpétuel_.

  [62] Déesse de la gourmandise.

On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier
dans les rues l’explication des songes; on ne rencontreroit plus dans
tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par
les dialogues burlesques les plus licencieux; on ne verroit plus étalés
dans les boutiques des estampes et des livres obscènes; les Cagliostro,
les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de
lumières et de _force d’esprit_, ont eu tant de vogue, ne séduiroient
plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de
politique dans la société; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que
les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes,
sont _la médisance et la politique_[63]. Les journaux ne parleroient que
des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient
mieux; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés
à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer
autrefois, les articles sur les _modes_, les parures de femmes, etc.

  [63] The scandal and politicks.

Tel seroit l’_âge d’or_ de la civilisation; on en viendra là, car c’est
la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des
hommes et d’exemple dans les annales du monde; cette unique nouveauté
_sous le soleil_ mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour
la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans.




CHAPITRE XVII.

Suite du précédent.


On a beaucoup répété, sous le règne de Louis XV, qu’on étoit enfin
arrivé au _siècle de lumières_! et si l’on en croit les philosophistes
obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs des trop fameux
encyclopédistes, nous sommes parvenus au degré le plus éblouissant de
cette admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont découvert,
dans des îles inconnues, un grand nombre de plantes, de minéraux et
d’animaux; ce qui prouve seulement que les richesses de la création sont
innombrables comme les étoiles du firmament; il est vrai qu’il y a
aujourd’hui infiniment plus de peintres, de musiciens, de
musiciennes[64], de poètes, d’écrivains, qu’autrefois; mais il y a aussi
infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs laborieux. Des
inventions ne sont pas ingénieuses quand elles n’offrent que ce qu’on a
déjà, et que c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité; on ne
fait alors que tromper des yeux peu clairvoyans, et l’on gâte le goût
général. C’est ainsi qu’on a inventé la _lithographie_: on y excelle,
nous l’avouons; mais la gravure au burin est entièrement négligée;
l’imprimerie stéréotype est tout-à-fait inférieure à l’ancienne; les
fragiles reliures de basane tiennent lieu des belles et durables
reliures de maroquin; le cartonnage ne peut remplacer que pour quelques
semaines les nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou qui
duroient toujours. Les orfèvres sont multipliés, mais leurs étalages
sont comme ceux des confiseurs, des boutiques _d’attrapes_: l’argent
plaqué, l’or faux et les pierreries factices, y dominent[65]; il en est
ainsi des joailliers. On imite fort bien les pierres fines, et l’on ne
taille et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. Le mauvais
goût s’est glissé chez les marchands et les bijoutiers comme ailleurs;
le _goût gothique_, qui remplace le moderne, est lourd et massif, mais
on aime mieux ce qui est riche ou ce qui paroît l’être que des ouvrages
élégans, délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus magnifiques
schals de cachemire ne vaudront jamais l’imitation d’une jolie guirlande
de fleurs. On a fait de grands progrès dans la mécanique, on à inventé
une prodigieuse quantité de machines afin de rendre inutile l’adresse
humaine; c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter qu’aux dépens
de la perfection des ouvrages; les toiles et les perkales, faites par
des machines, sont excessivement inférieures à tout ce que les doigts
d’une main habile fabriquoient autrefois en ce genre. D’ailleurs, toutes
ces machines, en rendant beaucoup de bras inutiles, réduisent à la
mendicité une infinité d’individus; on nous annonce une _machine à
teiller_, ce qui mettra à l’aumône, dans les villages, toutes les
vieilles femmes et les jeunes filles de dix ou douze ans. On nous menace
encore d’une _machine à broder_, qui, sans doute, ne pourra imiter que
les broderies à grands trous, et qui sont très-ridicules quand on les
compare aux charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le tulle
ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la finesse, ni la solidité;
de sorte que toutes ces inventions, loin de perfectionner les arts
d’industrie, les ont fait tomber en décadence. Et que doivent aux
sciences des inventions dont le danger ne compense que trop l’utilité?
les paratonnerres qui, faute d’entretien et d’une extrême surveillance,
peuvent causer et ont causé de si grands désastres quand la verge de fer
est émoussée? Pendant que nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le
paratonnerre, tomba sur le toit du cabinet du roi qui, dans ce moment,
étoit à son bureau. Par un bonheur extraordinaire, ce prince ne fut
point blessé; mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans son
cabinet. Le même événement est arrivé, il y a quelques années, à Paris,
à l’hôtel de la Monnoie. Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer à ce
sujet un mémoire très-effrayant contre les paratonnerres. Au reste, ce
fut dans le siècle dernier, long-temps avant la révolution, que
Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif du plus terrible
phénomène de la nature. La chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de
soie sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement et n’avoit
point d’inconvénient. Sur la fin du dernier siècle, on inventa encore
les _aerostats_, jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus
tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont une invention toute
nouvelle, et l’on en cite déjà plusieurs accidens funestes, ainsi que du
gaz hydrogène pour l’éclairage des rues[66]. Il semble qu’un génie
malfaisant ait présidé à la plus grande partie des inventions modernes:
c’est lui qui, profitant de l’esprit novateur devenu presque universel,
a créé les modes depuis trente ans; c’est lui qui a fait substituer aux
lustres, aux candélabres, aux bras de cheminées qui donnoient tant
d’éclat et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets et les lampes
dont la clarté, infiniment moins douce que celle des bougies, brûle les
yeux et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. C’est ce même
génie qui a fait succéder le stuc au marbre; et dans les ameublemens, le
papier à de belles et durables étoffes, et aux superbes tapisseries des
Gobelins. C’est lui qui a donné le goût indécent et baroque de remplacer
nos anciennes et commodes tables de nuit par des _autels_, comme si la
galanterie pouvoit s’appliquer à un tel meuble!... C’est toujours ce
génie qui a conseillé aux femmes de porter de gros et longs busques qui
sont beaucoup plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et la nudité
des bras, si nuisible à la conservation des dents et des yeux! Enfin,
c’est encore lui qui est cause de la suppression des bourrelets des
enfans, et qui fait donner aux adolescens les bretelles croisées sur la
poitrine, qui gênent le mouvement des muscles de l’estomac et le jeu des
poumons, et qui persuade aux mères et aux nourrices de faire boire du
vin et de manger de la viande aux petits enfans à peine sevrés. Et quel
vin leur donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si indignement
frelatés? Il est bien pénible de voir tous les jours, dans les
promenades publiques, de petites _bonnes_ de seize ans, apaiser les
enfans qui leur sont confiés, en tirant de la poche de leur tablier un
flacon de vin dont elles leur font boire à discrétion!... Nous pourrions
encore nous plaindre avec quelque raison de la multiplicité des rivières
factices des jardins qui, en les remplissant d’eaux croupissantes, les
rendent si humides: et si malsains!... De l’eau épurée par le charbon,
procédé qui gâte la meilleure eau de l’Europe, reconnue pour telle,
uniquement parce qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, avantage
dont la prive totalement l’ébullition, et par conséquent l’épuration par
le charbon. C’est ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom seul en ce
genre est une autorité) dans un écrit fondé sur des raisonnemens sans
réplique et des expériences incontestables (7).

  [64] Comme tout est _matériel_ dans ce siècle, on a perfectionné d’une
    manière surprenante la mécanique des _serinettes_ et des _orgues de
    Barbarie_, vulgairement appelés _turlutaines_; on en fait d’étonnans
    simulacres d’orchestres. Le meilleur que nous ayons entendu est à
    Berlin, adapté à une grande pendule qui se trouvoit, en 1798, dans
    le palais du roi. Cette mécanique exécute des symphonies en parties,
    en observant les _piano_, les _forte_ et les _crescendo_, et avec
    beaucoup de justesse et une très-belle exécution, mais sans tact de
    mesure et sans expression. On peut parvenir, avec des ressors, à
    contrefaire le mouvement et des sons, mais la plus parfaite
    mécanique n’imitera jamais l’âme.

  [65] A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, qui sont
    de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides ouvrages.

  [66] C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, introduit
    dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation.

Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication des cabriolets, qui
produit tant d’accidens funestes! sur celle des spectacles, également
nuisibles aux mœurs, à la littérature et à la santé (8); et sur celle
des maisons nouvellement bâties dans Paris, ce qui nous prive de presque
tous nos jardins. Si cela continue, cette belle capitale sera, dans dix
ans, un véritable gouffre à tous égards, et la ville la plus malsaine de
l’univers.

Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il faut bien en
reconstruire; mais ceux qu’on a détruits, existoient depuis des siècles
et pouvoient durer presque aussi long-temps encore, et les nouveaux
bâtimens qu’on élève de toutes parts sont faits pour durer seulement
vingt ou vingt-cinq ans; car, dans le _siècle de lumières_, on ne
s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit du bon La Fontaine,
lorsqu’il fait dire à son vieillard octogénaire:

    «Mes arrières-neveux me devront cet ombrage!...»

Voilà un vers et des sentimens qui ont bien vieillis!... La mode a
corrompu jusqu’à nos jeux: elle a gâté le _noble jeu de billard_, qui
est devenu très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de hasard, ainsi
que le wisk; il s’agit, en jouant aujourd’hui, non de s’amuser, mais de
gagner de l’argent. Enfin, on a inventé l’_écarté_!... Le vénérable
piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu de tous ces bouleversemens,
semblables au juge d’Horace, sont restés inébranlables; mais ils ne sont
plus cultivés que par des vieillards. Quels sont les résultats de tant
d’innovations et d’inventions frivoles, futiles, bizarres, dangereuses?
Un mauvais goût presque universel, un égoïsme honteux, une passion
extravagante dans les classes inférieures pour un faste menteur qui les
ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond tous les états; il
n’existe pas un garçon de boutique qui n’ait au moins une épingle de
strasse, un _anneau de chevalier_[67], et pas une ouvrière en chambre
qui n’ait à son cou un médaillon et une chaîne d’or faux!... Le régime
brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup d’autres choses dont
nous avons parlé) a produit un grand nombre de maladies et d’infirmités
nouvelles, entre autres, le _croup_, les _fièvres cérébrales_, les
rhumatismes dans la jeunesse. On peut dire encore que l’idiotisme et
l’aliénation mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment plus
communs qu’autrefois.

  [67] La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons
    renouvelée!...

On trouvera ces observations bien gothiques, et beaucoup de gens les
regarderont comme des préjugés naturels dans un auteur de mon âge. Mais
je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire à tout le monde; je dis
sans humeur tout ce qui me paroît vrai, utile; c’est ce que j’ai
toujours fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir un tel
caractère à l’époque de la vie où je suis parvenue (9).

Maintenant, après avoir critiqué, je vais me livrer au doux plaisir
d’admirer et de louer.

Au sein d’une véritable décadence, quelques hommes de génie dans leur
art, ont mis au jour d’heureuses inventions! et dans un outrage sur
l’_Emploi du temps_, on doit naturellement placer l’éloge du savant et
célèbre artiste qui a perfectionné les moyens de marquer les heures, les
minutes, les secondes, qui composent nos journées. Les excellentes
montres et les belles pendules de M. Bréguet immortaliseront le nom de
leur auteur; et lorsqu’on a l’avantage de connoître personnellement cet
habile mécanicien, on applaudit doublement à cette juste renommée!

Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage à l’inventeur ingénieux
des nouvelles mécaniques de harpe; à celui qui a rendu parfait le plus
beau des instrumens, et qui réunit, à la science d’un grand mécanicien,
les connoissances et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique et
en peinture[68].

  [68] M. Érard.

Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre sur glace, surpasse
infiniment tout ce qu’on a jamais imaginé et fait en ce genre (10).

La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses et d’heureux progrès.
Outre les écrits de M. Tissot, qui seront toujours utiles, nous en avons
d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, parmi lesquels on doit
distinguer surtout les excellens et magnifiques ouvrages du docteur
Alibert, ouvrages qui réunissent au plus haut degré, à la profondeur des
recherches, à la clarté, à la sagesse, l’art de bien écrire, talent qui,
dans tous les genres, assurera toujours la vogue et la durée des livres.

Nous possédons une faculté de médecine très-imposante par les noms et
les talens de ceux qui la composent[69]; la chirurgie française n’est
pas moins brillante, on a perfectionné et même inventé plusieurs
opérations chirurgicales avec le plus étonnant succès. On a fait un
heureux emploi de la mécanique en inventant pour les malades des lits
également ingénieux et commodes. Nous avons aussi de grands
pharmaciens[70]. Enfin, il est deux inventions modernes qu’on ne sauroit
trop louer: les méthodes qui rendent à la religion, à la société et même
aux arts, les sourds et muets et les aveugles nés. Ces grands et
touchans bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, l’abbé de l’Épée, à
son digne disciple l’abbé Sicard, et à un illustre savant dont tout le
monde connoît les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est la piété
qui a produit ces ingénieuses et charitables institutions. C’étoit en
effet à elle qu’il appartenoit de rendre à des créatures humaines
l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, la possibilité de
connoître Dieu et de l’adorer. Voilà sans doute de grands acheminemens à
la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera jamais complète que
par les secours et les lumières de la religion.

  [69] Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur conduite.
    L’Écriture sainte nous ordonne _d’honorer le médecin_; mais, c’est
    lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans religion. M.
    Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé: _les Soirées de
    Saint-Pétersbourg_, dit, avec raison, qu’on ne doit jamais avoir de
    véritable confiance en un médecin irréligieux; on en peut dire
    autant de toutes les professions: qui oseroit mettre sa _confiance_
    dans les hommes publics, les ministres d’état, les magistrats, les
    notaires, les banquiers, les marchands, etc., etc., dont l’impiété
    seroit bien avérée?...

  [70] On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, rue
    Chaussée-d’Antin, nº 52; Planche, même quartier; Cluzel, rue du
    Lycée; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, nº 17; Richard Desruèz,
    rue Taranne.

    On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si
    importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore
    d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu; mais nous n’avons cité que
    ceux que nous connoissons particulièrement.




CHAPITRE XVIII.

Suite du précédent.


Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société; il en
est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent
que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La
religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos
connoissances et nos actions vers le bien: comme elle doit toujours
servir de guide, elle est toujours une lumière.

Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais
ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des
philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes;
ils croient fermement qu’un roi _dévot_ est toujours persécuteur,
foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des
arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71].

  [71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des
    arts.

On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des
règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société;
le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les
instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les
rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit: _Le
prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La
miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le
soutien du trône... Un roi juste rend ses états florissans, un peuple
nombreux fait la gloire du souverain... Le prince qui écoute
favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour
ministres[72]._ (Proverbes.)

  [72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives,
    incontestables, non-seulenent _peut être_, mais est
    vraisemblablement faux.

Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront
avec gloire; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand
roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.

Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la
conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de
lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion
réprouve formellement; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus
sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit
acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que
des affections humaines et non de la religion: les crimes commis en son
nom, loin d’être des _abus_, ne sont que de monstrueux écarts.
L’évangile a tout prévu; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis,
arrachent jusqu’à la racine du mal: quand ils prescrivent la véracité,
ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à
personne; ils font un crime des desseins et des pensées coupables; ils
purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination; ils ordonnent le
sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes
légitimes; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le
courage héroïque, la charité sans bornes; et en nous rendant d’une
excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus
toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures.

Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses
amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur
conduite à ces salutaires et divins commandemens!

Un préjugé _philosophique_, très-commun encore, est celui qui persuade
que la dévotion ôte le goût des arts; au contraire, la piété les fait
naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison
ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des
tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les
maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de
l’âme? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la
conservation et la renaissance des lettres et des arts: ce furent en
France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux
manuscrits; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les
beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux
que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat: le
premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur
italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce
fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les
premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron
avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer
publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple
romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du
tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome; ils se réfugièrent
chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les
consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et
primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien,
protégea particulièrement la musique; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire
la réformèrent; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce
grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y
établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya
aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle.
Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique
ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se
révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à
l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique
nationale sur l’étrangère; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il
avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique
italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et
l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les
arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à
donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de
Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à
l’harmonie renaissante; c’est lui qui, pour la première fois, employa le
terme de _contre-point_ au lieu de celui de _déchant_.

  [73] Ce fut le chanteur _Acorède_, dit l’auteur du savant et
    intéressant ouvrage intitulé: _Histoire de la musique en Italie_.

Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts,
les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin,
abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique,
en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo.
L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de
l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne.
Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la
méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien; il
donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses
concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit
plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi
de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les
saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de
protecteurs zélés de cet art: nous dirons seulement que l’on doit encore
à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie,
et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75].

  [74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur
    la musique.

  [75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de
    l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de
    Russie, intitulé: _Essai sur l’Histoire de la musique en Italie_. On
    trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits
    intéressans, entre autres celui-ci:

    «Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de
    Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle.
    Il y composa le cantique _Gloria laus et honor tibi Christe
    redemptor_, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le
    prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le
    chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure,
    simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique,
    émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la
    clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe.»

Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à
la musique: inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins
composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient
ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité
dans tous les châteaux; ils y faisoient entendre leurs chants religieux
que les jeunes _chastelaines_ s’empressoient de recueillir et de
répandre. Voyez l’_Essai sur la Musique_, par M. le comte Orloff.




CHAPITRE XIX.

Suite du précédent.


Nous avons prouvé que la musique doit à la religion ses plus belles
découvertes, sa culture universellement répandue dans toute l’Europe, et
sa perfection. La peinture ne lui doit pas moins: les admirables écoles
italiennes ont été formées par les soins des papes et des cardinaux.
Saint-Grégoire, justement surnommé le Grand, dont nous avons déjà parlé,
fit placer des tableaux dans le monastère qu’il fonda sur le mont
Coclini; presque tous les successeurs de ce saint pontife suivirent son
exemple; entre autres, Honorius Ier, qui fit peindre les catacombes de
Rome et l’église de Sainte-Agnès, nouvellement reconstruite. Étienne,
abbé du célèbre couvent de Subiaco, près de Rome, en l’agrandissant, le
fit orner de peintures. La piété de ces illustres protecteurs de ce bel
art, et celle des artistes, consacrèrent à la religion leurs essais, et
par la suite tous les chefs-d’œuvres de ces grandes écoles. Les sujets
de tableaux tirés de l’Écriture-Sainte donnèrent à ces écoles cette
noblesse et ce _grandiose_ qui les distinguent, et des expressions
inconnues jusqu’alors: par exemple, la tête de la sainte Vierge réunit
ce que nul autre visage ne sauroit exprimer: la dignité d’une naissance
royale, la sainteté d’une âme angélique, la pudeur et l’innocence de la
virginité, et l’expression de la plus pure, de la plus touchante de
toutes les affections humaines, celle de la tendresse maternelle. C’est
la réunion de ces sentimens et de ces expressions sublimes qui donne à
ces admirables têtes un caractère unique et divin. Raphaël est de tous
les peintres celui dont le génie a le mieux saisi ce beau véritablement
idéal, puisqu’on ne peut le trouver dans la nature. Les têtes du Sauveur
ne pouvoient aussi être représentées dignement que par des artistes
pleins de génie: il falloit qu’elles exprimassent à la fois (autant que
le peuvent faire des hommes), la sévérité tempérée par une douceur et
une bonté célestes: l’indulgence, la patience héroïque et la majesté
divine.

Les papes ont accordé la même protection à l’architecture: ils ont fait
bâtir toutes les superbes églises de l’Italie, et entre autres le plus
beau monument de l’univers, _Saint-Pierre de Rome_.

La guerre insensée que firent à la peinture les iconoclastes, auroit
fait à cet art un tort irréparable, sans une foule de moines qui,
alliant au sacerdoce la culture et le goût éclairé des arts, s’enfuirent
de Constantinople à cette époque: les papes accueillirent ces fugitifs
et comme religieux et comme artistes: des monastères leur furent donnés;
ils y servirent également Dieu par la prière et par leurs talens, en
ornant de tableaux peints par eux les églises de ces couvens[76].

  [76] Voyez l’ouvrage déjà cité de M. le comte Orloff.

La mosaïque fut aussi renouvelée et perfectionnée par la protection des
souverains pontifes, l’antiquité n’a rien fait en ce genre que l’on
puisse comparer aux tableaux qui décorent Saint-Pierre de Rome.

Nos premières miniatures furent employées à embellir ces magnifiques
livres d’heures qui sont encore au nombre des plus précieux manuscrits
des grandes bibliothèques[77].

  [77] On sait que _Jules Clovio_ excella dans ce genre; les miniatures
    les plus parfaites, peintes par lui, sont dans un livre d’heures que
    possède le roi de Naples.

Ainsi, la musique, la peinture, l’architecture, doivent tout à la
religion, qui n’est donc point ennemie des arts, comme feignent de le
croire les philosophes modernes, et comme le croient les ignorans qui
n’ont aucune connoissance de l’histoire; nous allons examiner maintenant
si la religion peut nuire à l’héroïsme.




CHAPITRE XX.

Suite du précédent.


Nous prouverons rapidement, par des faits incontestables, que, dans tous
les pays, les princes canonisés ou véritablement pieux ont été les plus
grands souverains de l’Europe: nous avons déjà parlé de Charlemagne dans
une de nos notes (renvoyées à la fin du volume); nous ajouterons que ce
prince, dont le courage égala le génie, montra toujours, au sein de la
guerre même, de la grandeur d’âme et de l’humanité: ce fut ainsi que,
vainqueur des Saxons, il leur imposa pour toute condition de paix
l’abolition de leurs abominables sacrifices humains[78].

  [78] Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes choses
    lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit encore
    songé au bien public; il vouloit faire communiquer l’Océan
    germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, en joignant
    ces deux fleuves par des rivières intermédiaires... Il tenta aussi
    d’unir la Muselle à la Saône.

Le saint roi Louis fut aussi héroïquement grand. Que l’on compare sa
conduite durant sa captivité chez des barbares, à celle du brave et
galant François Ier, prisonnier en Espagne, et l’on verra combien les
vertus inspirées par la religion sont supérieures à celles que donne la
nature. François Ier, après avoir signé le traité de Madrid, ne tint
aucun des articles de ce traité. Saint Louis eut la fidélité la plus
scrupuleuse à remplir tous les engagemens qu’il prit avec les infidèles
pour sa délivrance (11). Ce même prince qui combattit avec une vaillance
si remarquable dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré le plus
brillant courage à la bataille de Saintes: il soutint quelque temps,
presque seul sur un pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui
l’entouroient de toutes parts. Il gagna la bataille; et au moment même
d’une victoire éclatante, il eut la générosité d’accorder une trêve que
les ennemis lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, le roi
s’embarqua avec toute sa famille et un grand nombre de personnes qui
voulurent le suivre; peu de jours après le vaisseau donna sur un banc de
sable: le choc fut si violent, qu’il y eut une grande partie de la
quille d’emportée. On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau,
parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle secousse, ce bâtiment
ne résisteroit pas à la mer dans un aussi long trajet. Le roi ordonna
aux pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, en cas qu’il
leur appartînt, et qu’il fût chargé de marchandises. Tous, d’une voix
unanime, répondirent que non, en ajoutant que c’étoit une chose bien
différente quand il s’agissoit d’une vie aussi précieuse que celle du
roi, et de la sûreté de la reine et des princes. Mais, répondit le roi,
l’existence de chaque homme est précieuse aux yeux de son créateur, et
il n’est personne ici qui n’aime autant sa vie que je puis aimer la
mienne. Si je quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le droit de
conseiller d’y rester à cinq ou six cents personnes qui s’y sont
embarquées pour être avec moi? Ces personnes, auxquelles je dois donner
l’exemple du courage, si je montre cette foiblesse, seront autorisées à
craindre ce vaisseau; et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres
vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter à Chypre, et ne
trouveront peut-être jamais le moyen d’en sortir. J’aime mille fois
mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfans entre les mains de
Dieu, que d’abandonner tant de braves gens, à mille lieues de leur pays,
au hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement le reste de
leur vie[79].

  [79] Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance dont
    l’événement fit voir la sagesse; car, Olivier de Termes n’ayant osé,
    malgré l’exemple du roi, rester sur le vaisseau, fut mis à terre à
    Chypre, où il resta plus de deux ans sans pouvoir trouver
    d’embarquement; et l’on peut juger, par les difficultés qu’éprouve
    un homme de ce rang, de ce que seroient devenus tant d’autres d’une
    fortune et d’une condition inférieures.

Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement le roi en France, avec
tous ceux dont il avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince,
arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir l’ordre, la paix et la
justice; accessible à tous ses sujets, on ne l’implora jamais en vain.
Ses promenades même étoient pour ses peuples des bienfaits[80]: on
l’approchoit, on lui parloit; il écoutoit les plaintes, il consoloit les
uns, exhortoit les autres; il appartenoit à tous. On disposoit de son
temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit de ses vertus. Il
n’étoit entouré que de gens habiles et vertueux, parce qu’il savoit les
choisir, et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité; car, ce
n’était point en démontrant qu’il eût raison, qu’on se mettoit bien
auprès de lui, mais en lui faisant voir les choses comme elles étoient.

  [80] Quel François ne cherche pas encore dans le bois de Vincennes la
    place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si grand, si
    populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour arbitre.

Louis fit les lois les plus sages, et une infinité de fondations pieuses
et bienfaisantes. Charlemagne abolit l’esclavage en France, et Louis
affranchit tous les serfs de ses terres; il fit d’utiles réglemens pour
réprimer la débauche et l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite.
Ce prince aima les lettres; il fit copier un grand nombre d’exemplaires
de l’écriture, des saints pères et des bons auteurs, dont il forma une
bibliothèque publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, en 1260, il abolit
tout-à-fait les duels, chose qu’il préparoit depuis long-temps, et il
fonda la Sorbonne[81]. «Où trouvera-t-on ailleurs (dit l’auteur de la
rivalité de la France et de l’Angleterre) ce mélange de justice et de
clémence, de tendresse et de vertu, d’indulgence et de fermeté, ce
désintéressement politique, cette bienfaisance éclairée, cette majesté
si douce et si paternelle, ces grandes vues de bien public, et ces
détails de charité particulière, ce calme de la raison, et cette chaleur
de sentiment. Sage, heureux, quoique sensible, son âme fut remplie par
des attachemens toujours légitimes. Quel fils! quel frère! quel mari!
quel père! quel roi! quel ami! Combien il aima! combien il fut aimé!
Père du peuple, ami des hommes, il remplit, dans toute leur étendue, ces
deux grands caractères; il satisfit pleinement à la nature et à la
gloire[82].»

  [81] Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux chanoine de
    Paris, fort estimé du roi.

  [82] Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par un
    écrivain _philosophe_ alors, mais qui, depuis, témoin des excès de
    la révolution, reconnut et abjura ses erreurs.

Nous répondrons à ces questions de l’élégant historien, qu’on trouvera
toujours cette perfection dans la vie de tous les saints qui ont régné,
et la même pureté de conduite, de sentimens, et les mêmes vertus, dans
tous les _dévots conséquens_. Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise,
Jean-Chrisostôme, François de Sales, Vincent de Paule, etc., etc., etc.,
furent aussi parfaits que Saint-Louis, tandis que les _impies
conséquens_, les mieux nés, auront toujours des taches et des foiblesses
dans leur vie; et ceux qui auront des passions impétueuses seront
très-naturellement des scélérats[83].

  [83] Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, le pieux et
    vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit (d’après une loi qui
    se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, soit en paix, soit
    en guerre, sous la peine d’une forte amende et de l’infamie, de
    troubler les laboureurs dans leurs travaux, et sous quelque prétexte
    que ce fût, de s’emparer de leurs biens, de leurs personnes, de
    leurs instrumens de labourage, de leurs bœufs, etc.

La perfection que nous venons de dépeindre n’est pas sans doute dans la
nature, elle ne peut être que l’ouvrage sublime de la religion[84].

  [84] Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour épouses
    des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur:
    Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de Charlemagne,
    fut digne d’un tel titre; la sensible et vertueuse Isemberge fut
    femme de Philippe-Auguste; Blanche fut celle de Louis VIII;
    Marguerite, de Saint-Louis; Jeanne de Bourbon, de Charles V; Marie
    d’Anjou, princesse remplie de courage et de vertu, fut l’épouse de
    Charles VII. La première femme de Louis XII fut la pieuse et
    généreuse Jeanne, que l’église a canonisée; la seconde fut Anne de
    Bretagne, distinguée aussi par sa piété, son esprit et ses vertus;
    Claude, femme de François Ier, fut aussi une reine vertueuse. Henri
    IV n’eut pas une femme digne de lui; cependant, les mœurs de Marie
    de Médicis furent irréprochables; Anne d’Autriche fut pieuse et la
    plus tendre mère; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, eut
    toutes les vertus que donne la piété: elle fut douce, indulgente et
    bienfaisante, etc.; et même parmi quelques princes fainéans et le
    très-petit nombre de rois de France, dont l’histoire flétrit la
    mémoire, on trouve encore des reines vertueuses que le ciel sembloit
    avoir placées sur le trône, comme des anges tutélaires, pour
    prévenir ou pour réparer de grands maux: Sainte-Bathilde, dont la
    régence fut à tous égards si glorieuse; Sainte-Radegonde, épouse du
    cruel Clotaire Ier; Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut
    des mœurs pures, et se distingua par son goût éclairé pour les
    lettres. La sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de
    Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi,
    pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au
    pied de son crucifix la miséricorde divine! etc., etc.




CHAPITRE XXI.

Suite du précédent.


On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV;
mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la
justice qui lui est due; ce règne ébaucha et même commença toutes les
merveilles du suivant: il donna tous les germes heureux d’une véritable
civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions
publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus
distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix
apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les
unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes
renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs
diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir
aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût
encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur
bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent
élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en
état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres
malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les
matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de
toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand
tablier de grosse toile; elles alloient porter aux malades des
bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des
sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de
tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus
touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades;
elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la
plupart, des paysanes de leurs terres; elles leur apprenoient à servir
les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions
formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de
Paule institua peu de temps après.

Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et
le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs! qui
pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les
succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal? Ces
derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et
de cuisans remords; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des
hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations
les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie
jusqu’au bord de la tombe!...

Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins
et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement
nombreuse: elles élurent, parmi elles, trois principales _officières_,
une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente
Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la
première supérieure; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu
pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats,
linges, et toutes les choses nécessaires aux malades; elles y
établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant
au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps,
qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire
une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière
visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille
royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces
bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit
été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande
fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des
pensions; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son
inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à
Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres; il se réduisit à une
petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps
de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent; il vécut
long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne
toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se
privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit
vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente
vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions;
elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et
quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de
l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour,
dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit
la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à
ce sujet; voici comment il termine cette lettre: «Ne craignez point,
notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa
gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela; je célébrerai la
sainte messe à votre intention.»

Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et
elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues
prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes.

Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine
étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir: il
vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y
joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la
Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les
pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et
pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles; il
chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller
le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un
tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que
Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager;
il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de
nouvelles sommes: le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère; en
outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour,
ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces
cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en
Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette
province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps,
Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses
époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un
seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit
cinquante-trois voyages en Lorraine; et ce qui parut merveilleux, c’est
que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des
lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul
missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement
dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes; une grande
quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à
Paris; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il
exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques
que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement
voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante,
nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour
l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec
les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile
congrégation des _Filles de la Croix_. Non content d’avoir fait tout ce
qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes
choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de
Picardie, ruinés par les guerres; et durant l’espace de sept ou huit
ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent
mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens,
instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le
campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation
générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les
funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de
suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins
dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de
misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers
pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une
quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui
exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le
misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans
une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette
bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le
champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts
trouvés dans les fumiers; il fit parfumer les rues et toutes les maisons
de la ville; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans
la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année
1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des
Pauvres-Vieillards; il fut aidé dans cette bonne action par un riche
bourgeois qui fournit presque tous les fonds; on acheta et l’on meubla
deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes.
Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce
petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du
bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de
former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand
établissement: les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des
sommes immenses; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois,
une autre assura seule une rente foncière de mille écus; en outre, elles
firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette
entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à
faire des chemises pour les pauvres; elles en firent dix mille. Le roi
donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y
ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans
trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé.
Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup
d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses
congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses
amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery.

Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux
soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le
tuer: tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux; mais
Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son
corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé; les soldats étonnés
s’arrêtèrent; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce
respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats
promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à
toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune; il ne
sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il
se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des
malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux
traiter et nourrir; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les
prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour
les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une
étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de
Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave; car, ayant un jour
rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses
enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa
liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré;
mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait; le
retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité
mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle
que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres
des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un
bout à l’autre; en voici un article: «Les sœurs de charité ne recevront
aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles
assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le
service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent
de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs
biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis
dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels.»

  [85] On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails dans la
    vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque de Rhodez, un
    gros volume in-4º.

Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour,
scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86].

  [86] Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc de Laval,
    souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout des
    pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des Sœurs de
    Charité: il en envoya chercher deux qui, pendant trois mois, le
    pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de leurs soins et de
    leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement guéri, il leur
    offrit un rouleau de quarante louis pour en faire, leur dit-il, de
    bonnes actions; elles le refusèrent, et ce fut avec une sévérité qui
    lui fit connoître qu’il les avoit offensées. Il étoit impossible
    d’insister, mais il leur envoya une ample provision de café, de
    sucre, de chocolat, etc., etc., choses que l’on peut offrir à toutes
    les religieuses. Les Sœurs de Charité reportèrent aussitôt ce
    présent, en disant qu’elles l’auroient acceptée si elles n’avoient
    rendu aucuns soins au malade; mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles
    ne recevroient jamais de lui la moindre chose, _pas même une rose
    pour l’autel de la suinte Vierge_. Telles furent leurs propres
    expressions. On a entendu conter ce fait à M. le duc de Laval,
    lui-même.

Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son
siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une
extrême activité; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières
classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les
saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une
minute!...[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien
de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de
sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du
clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie; quand on pense que ce fut
aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre)!
et que l’on donna la première représentation du _Cid_, et qu’enfin, on
vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit
surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans
ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une
véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point
de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de
Louis XIV; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples
scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la
séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des
manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les
temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de
justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout
dans les rois: il aima la vérité; enfin, lorsqu’il renonça à ses
égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa
Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut
constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même
long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la
noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous,
firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la
guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise
imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix
d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le _mérite et
la gloire du martyre_: Deux discours sur cette matière furent lus dans
la séance publique et solennelle du 15 août: le premier qui fut couronné
démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que
donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la
fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains
sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une
belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante:

        Fiers conquérans, qui, sur vos têtes,
        Entassez lauriers sur lauriers,
        Que sont vos superbes conquêtes,
    Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers?
    Quelque terrain soumis, quelques villes domptées,
        Quelques dépouilles remportées,
    Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis.
    Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine
        Est obscure, inutile et vaine,
    Sans même en excepter la gloire de Louis.

  [87] De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent le mieux
    connoître le prix du temps, car ils le consacrent entièrement à la
    vertu et à l’humanité; et c’est ce que prouvent tous les traits de
    leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque de Milan, afin de ne pas
    perdre un instant, ne mangeoit communément qu’en faisant ses courses
    journalières et bienfaisantes à pied et à cheval. On trouve une
    semblable activité dans l’histoire de tous les saints et même dans
    celle des pères du désert: les uns bâtissoient de petits hospices
    pour les voyageurs égarés; d’autres cultivoient des jardins potagers
    dont ils portoient aux villes voisines les légumes et les fruits,
    pour les vendre au profit des pauvres; d’autres encore faisoient des
    corbeilles et des paniers d’osier destinés au même usage. Le plus
    fameux désert étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce
    nom. Cette ville étoit continuellement affligée du fléau de la
    peste, alors tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs
    déserts, et voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les
    malades, que les parens et les domestiques abandonnoient entièrement
    à leurs soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites
    retournoient dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils
    l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre
    plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais leur
    zèle! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, des
    ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles
    d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays
    étrangers, même dans les contrées les plus barbares!... Quelle
    activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant
    distribuer aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage! Quel emploi du
    temps! ainsi que celui de leurs vicaires!... Quels travaux que ceux
    des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la Trappe,
    travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins et dans les
    bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la plus
    généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, de
    pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes les
    consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses
    qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, pour les
    pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et qui, en outre,
    soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles avec une charité
    si exemplaire et si touchante! etc., etc., etc.

                   *       *       *       *       *

Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus
grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire
lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un
siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola
tant de héros de la foi!...[88]

  [88] Voyez _les Martyrs de la foi, pendant la révolution françoise_.

Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur,
les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force
contre les ambitieux et les conquérans; ils connoissoient ces anathèmes
sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles
inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions
éternelles:

«Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car,
tu seras dépouillé à ton tour; contempteur des hommes, tu seras toi-même
en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes
rapines... (_Isaïe_, ch. 33.)»

«Le superbe sera étourdi comme un homme ivre; sa gloire se flétrira, ses
désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il
réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les
peuples. (_Habacuc_.)»

«Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées,
parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te
visiter...

«Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera
point d’appui...

«Alors... on lui dira...

«Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller
au point du jour? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui
frappois de plaies les nations? (_Jérémie_.)»

«Voilà que tu es précipité dans l’abîme.

«Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant:
Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes?
Ses enfans ne s’élèveront point; ils ne seront point les héritiers de
son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre.
(_Isaïe_.)»




CHAPITRE XXII.

Suite du précédent.


Nous croyons avoir prouvé que sans la religion et sans les prêtres nous
serions dans une complète barbarie, et que la vie dirigée par les
principes religieux est toujours aussi active qu’elle est pure. Que
doit-on donc penser de ces éternelles déclamations sur la _paresse_ et
l’oisiveté des _dévots_, des _prêtres_ et des _religieuses_. Mais, quels
sont ceux qui leur font ces reproches?... des hommes qui passent leur
vie à table, aux spectacles ou à des soirées, et à jouer; et des femmes
qui consacrent leurs journées à la toilette, aux visites et aux bals.
C’étoit ainsi que des célibataires dans le dernier siècle frondoient
avec véhémence le célibat[89]. Depuis long-temps, on nous a tellement
familiarisés avec les inconséquences, qu’il n’en est point qui puisse
nous frapper vivement: on nous a parlé avec enthousiasme de la _liberté_
en exerçant sur nous le plus terrible despotisme; on affectoit un
extrême dédain pour les titres et les honneurs, et l’on sollicitoit des
décorations et les titres de comtes, de baron, de chevalier, etc. On
vantoit les _droits du peuple_ en accablant d’impôts ce _peuple roi_. On
affichoit (dans des discours) une touchante philantropie; et pendant
quatre ou cinq ans, on égorgea des millions d’innocentes victimes. On se
contenta depuis d’exiler, de destituer sans justice, d’allumer la guerre
dans toutes les parties de l’Europe, et de la faire comme les Goths et
les Vandales, en se _levant en masse_, en livrant des villes au plus
affreux pillage; enfin, quoique certaines personnes se piquent de
_détester_ les Anglais (depuis la paix), elles ont adopté comme les
autres toutes leurs modes, leurs usages, les heures de leurs repas,
leurs boissons, leur cuisine, leurs clubs. On imite toujours leurs
jardins. On a pris plusieurs phrases de leur langue, et jusqu’à leur
nouvelle et baroque écriture!...[90] On déclame sans relâche depuis
trente ans sur la flatterie des _anciens courtisans_, et l’on a poussé
la flatterie jusqu’à l’excès le plus étrange et le plus outré!...

  [89] Entre autres Voltaire, d’Alembert.

  [90] De toutes les modes que le caprice a jamais inventées, la
    nouvelle _écriture anglaise_ est certainement la plus ridicule, car
    il est absolument impossible d’en imaginer une raison bonne ou
    mauvaise. Est-ce pour donner à l’écriture le premier de tous les
    mérites, celui d’être parfaitement lisible? Au contraire, cette
    mode, en confondant toutes les lettres, rend les caractères
    tout-à-fait illisibles: par exemple, on prend toujours au premier
    coup-d’œil l’_n_ majuscule pour un _h_, et le _p_ pour un _f_, etc.
    Est-ce pour la rendre plus belle? Point du tout. Car elle gâte la
    plus jolie écriture. Est-ce donc pour offrir le petit mérite de la
    difficulté vaincue? Pas davantage. Ces inutiles et doubles longues
    queues en l’air, qui ressemblent à des piques, ne demandent de
    l’écrivain ni habileté, ni la moindre adresse de la main. Et cette
    mode fantasque rend surannées les écritures si lisibles, si belles,
    de nos grands maîtres dans cet art, de Roland, de Tardieu, d’Oudart,
    etc., et de tous leurs écoliers!...

Nous pourrions citer bien d’autres inconséquences infiniment plus
graves... Mais il faut savoir s’arrêter!...




CHAPITRE XXIII.

De la sensibilité.


Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de
_sensibilité_, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus
touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou
une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion _rétrécit
l’esprit et dessèche l’âme_. Les livres sacrés disent: _Tous ceux qui
craignent le Seigneur, ont un sens droit._ En effet, jamais un impie n’a
eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits,
et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère; enfin, la
sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion
qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections
pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles:

«Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui
qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé
au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le
Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres,
ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par
paroles et par toute sorte de patience. (_Prov._ ch. 1er).»

«Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère.
Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de
l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour
serein.

«Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit
de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (_Ecc._, ch. 3).»

«Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le
Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que
vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre.
(_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 6).»

Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus
tendres égards et de soumission pour leurs parens?

La sainte écriture dit aux frères...

«Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte.
(_Prov._ ch. 18).»

«Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans
l’union! (_Ps. de David_, 133.)»

L’évangile dit aux époux:

«Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et
vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se
livrer lui-même pour elle. (_Saint-Paul aux Éphésiens_, ch. 5).»

La religion dit encore aux amis:

«Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain,
lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (_Prov._, ch. 73.)»

«Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans
l’affliction. (_Prov._, ch. 17.)

«Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons
conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami
ni l’ami de votre père. (_Prov._, ch. 27.)»

«Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas
lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre
votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède.

«Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez
pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela
n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler
le secret; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera.
Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous
vous réjouissiez avec lui dans son bonheur.»

«Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant
lui; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (_Ch._ 17).»

«Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui
ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau: ce n’est que
lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir.
(_Eccl._)[91]»

  [91] Voyez l’ouvrage intitulé: _Morale de la Bible_, dans lequel se
    trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec
    le latin en regard.

Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et
en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se
sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de
l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut
pour ami intime le diacre Pierre; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec
la plus vive tendresse; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple;
Saint-Aphraate, Anthémius; Saint-Fulgens, Félix: ce dernier exposa sa
vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez _Histoire
ecclésiastique_). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on
doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami
dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa
vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous
l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les
autres affections légitimes: Saint-Nil, en embrassant son fils qui
revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance.
Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la
plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de
larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de
Saint-Louis et de son épouse: «Le mariage de Louis avec Marguerite fut
l’union de deux âmes célestes; mêmes inclinations, mêmes vertus,
tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles;
elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les
affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je
le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma
compagne[93].»

  [92] M. Gaillard.

  [93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence: le roi
    d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés
    particuliers; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite.

Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau
mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son
fameux sermon? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour,
afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il
avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans
les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus
pathétique; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à
crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son
auditoire: «Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois
plus éloquentes que la mienne; c’est votre pitié qu’implorent les
gémissemens de ces innocentes petites créatures!...» A ces paroles, tout
le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires
pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés.
Quelle philantropie _philosophique_ pourroit-on comparer à cette
commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité!... Et ceux
auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin
de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir; en effet, les
gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.

«La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit
pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme
des devoirs que nous acquittons; une méprise assez ordinaire parmi les
personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces
pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les
envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante
embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable
nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que
l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue: au
lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité,
nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret
que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi; que
son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été
mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore
charnel: ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des
conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit
de reste.»

«Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de
charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la
religion laisse au choix des fidèles; et parmi tous les devoirs de tout
état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus
sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère
affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps,
un devoir de le secourir; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être
insensible au malheur de ce qu’on aime; en effet, le précepte de l’amour
du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si
inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre
seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur
réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de
troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu
des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni
fourbes ni cruels; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et
jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien.»

«La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va
donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut
qu’elle aime; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide:
c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle
donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas
bienfaisant; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le
soulagez pas lorsque vous le pouvez; que vous devenez l’auteur de son
infortune, si vous n’en êtes pas l’asile; en un mot, que vous usurpez ce
qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre.»

«Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse
s’applaudir; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par
la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints,
nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même
père; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le
reste des fidèles; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard,
et ils ne le furent plus au nôtre; dès-lors ils ne furent plus pour nous
ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens; ils furent
nos frères: dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs
besoins nos besoins; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous
unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences
vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du
siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le
corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre; dès-lors qu’un
membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi; et à moins de renoncer à ce
lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est
le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses
éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins,
notre attention et notre ministère.»

  [94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît
    plus utile que celui des séditieux qui ne parlent _d’égalité_ que
    pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.

Et quel désintéressement admirable donne la religion! tous les saints,
toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême
degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le
prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de
Saint-François de Sales: sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de
venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal
étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de
France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut
question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier; il
l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa
résidence à Genève; enfin, la princesse continuant de le presser, il
accepta, mais à deux conditions: l’une, qu’il résideroit toujours dans
son diocèse; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en
recevroit point les appointemens. «Ainsi, dit la princesse, vous
n’acceptez que le titre de ce que je vous offre; mais, si je veux vous
donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser
cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame,
lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les
richesses; elles en ont perdu tant d’autres! elles pourroient bien me
perdre aussi.» La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle
tira de son doigt un diamant, en lui disant: «C’est à condition que vous
le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame,
répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit
la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager.
Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop
souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté.»

C’est ce saint qui disoit: «Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il
faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour
l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95].»

  [95] Voyez _Esprit de Saint-François de Sales_.

Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont
brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques; en Espagne,
tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont
employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus
utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la
conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui
ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations
des _Frères des Ponts-et-Chaussées_, des _Frères Vitriers_, etc., etc.;
de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse,
dans le même temps; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea
tant de pauvres et qui établit tant de manufactures; de notre pieux
archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable
pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc.; en Italie,
comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les
ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle
admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de
l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir
fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, _le
plus grand et le plus magnifique qui existe_!... La plus insigne
mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules
soutenir que la _religion dessèche l’âme_. Il est aussi difficile de
croire qu’elle _rétrécit l’esprit_ quand on songe aux talens supérieurs,
à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église
et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui
ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection
de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes
religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences; rien ne
manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la
religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a
toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et
pour consolation les promesses divines.

  [96] Et que d’Alembert appeloit toujours le _Monstre mitré_.

  [97] Celui du Saint-Esprit.

Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des
bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera
encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars; il
seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît
sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit: 1º la
morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves; 2º
l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des
infirmes et de tous les êtres souffrans; les établissemens de charité,
le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les
incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les
épidémies, la peste, etc., etc.; 3º l’instruction publique, les écoles
gratuites et les colléges; la prédication, le petit et le grand
catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et
de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept
péchés mortels; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en
Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et
aux sciences; 4º les arts d’industrie, les manufactures, etc.; 5º les
beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la
musique, la poésie; 6º les sciences, la botanique, l’histoire naturelle,
la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les
mathématiques; 7º l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la
politique, etc., etc.




CHAPITRE XXIV.

De l’égoïsme.


L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé
qu’il devroit l’être; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de
société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le
garantit de la haine; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de
la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il
n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la
religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit
par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil; l’égoïste est
absolument incapable d’aimer: il s’est fait lui-même le centre et
l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut
toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point
inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de
personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune
réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son
semblable; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques
minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un
être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit
inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent
nécessairement distraire dans le cours de la vie; souvent, pour ne pas
nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines;
d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et
des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément; mais
l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve;
l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de
s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne
peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui
donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son
orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter; il est
naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de
s’élever au-dessus des autres; par la même raison, il est avare: il a
indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération; la
fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il
est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions
importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de
feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne
l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les
démonstrations jusqu’à l’extravagance.

Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut
aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier
objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il
est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a
vu que trop souvent.

Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il
n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous
oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger
avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et
qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant:

«Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion; mais où est l’humilité,
là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des
superbes. (_Prov._, ch. 11 et 15.)»

«Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie
à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé;
car le principe de tout péché est l’orgueil.

«L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec
le sexe des femmes. (_Eccl._, ch. 18).»

«Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans
vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont
commencé[98]. (_Tobie_).»

  [98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme.

L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée,
car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de
décorations; il a toutes les prétentions; par conséquent, il est envieux
du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir
ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil!... Il est également
impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un
ami; un philosophe moderne (voyez _les Dîners du baron d’Holbach_) a
dit: que l’on _peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment
précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils
cesseront de s’être utiles_. Cette horrible maxime est une parfaite
définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes.
Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque
sans illusion l’égoïste _s’adore_ lui-même: on peut ne pas voir les
défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa
fausseté; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère.

On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la
vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc.; et cependant, avec les
vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui,
rapporte tout à lui et n’aime que lui!... Enfin, souvent irrité,
toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter
une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins
haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec
l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein
d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir
à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et
amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut
briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus
éblouissant que solide; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses
héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte
qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans; on n’a qu’une
_argenterie plaquée_; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on
place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire.

  [99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui
    ont les apparences de l’avarice; ils suivent peut-être à la lettre
    le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il
    existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa
    première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens
    en faveur des infortunés; il ne confia point ce généreux dessein, et
    pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses
    revenus; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux
    intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de
    vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme
    du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le
    pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de
    connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer,
    non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec
    laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en
    silence le mépris attaché à l’avarice; il a pris les précautions
    nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des
    établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son
    admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.

Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous
les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens
de la religion.




CHAPITRE XXV.

Suite du précédent.


Pour donner une juste idée du bon _emploi du temps_, nous devions parler
des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout
de la religion, base éternelle de toute instruction morale.

Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée
aussi fausse que révoltante; en parlant du temps, il dit:

    «Tout le consume et l’amour seul l’emploie.»

  [100] M. de Voltaire.

Comment? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la
bienfaisance, _consument le temps, et l’amour seul l’emploie!_... Ainsi,
l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et
de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps! et le grand
écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs
veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et
perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses
passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat
intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que _consumer le
temps!_... Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis
irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond
mépris à tous les gens raisonnables.

Un autre poète du siècle dernier fait dire à _Héloïse_:

    «Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour!»

Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des _vertus_. Il ne donne
même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec
des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la
mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il
veut régner seul et avec un souverain empire; c’est sans doute pourquoi
les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est
_exclusif_ sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne
souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101].

  [101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit
    sous ces arbres ni fleurs, ni verdure; les racines du myrte
    s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un
    brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.

    Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme
    symbole de la fraîcheur et de la beauté.

Toute _passion_ est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi
qu’à ceux de la religion; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits
que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles
maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. _L’amour conjugal_, _l’amour
maternel_, ne sont point des _passions_, ce sont des affections
légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut
les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont
immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les
épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et
touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être
vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des
égaremens causés par les autres passions; elles donnent un aveuglement,
une partialité déplorables, et une odieuse personnalité! elles exigent
un retour _exclusif et passionné_, et elles inspirent toute l’injustice
de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile.

Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir;
aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102],
ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les _devoirs de l’amour_. Ce
dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et
trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible,
car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un
culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une
réciprocité parfaite.

  [102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se
    profanent point en se transformant en _passion_: par conséquent, en
    dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les
    écarts d’une imagination déréglée.

Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que
lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la
religion; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux
de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on
tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais
qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé!...
Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’_il
faut aimer avec abandon_... On s’est extasié sur les héros et les
héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec _abandon_!... Mais quel est
cet _abandon_? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus,
quand l’intérêt de la passion l’exige!...

Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la _paresse_[103],
et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et
les plus séduisantes; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le
tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et
nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient
adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans
aucun temps, ne prêcha la _morale_ épicurienne, comme le prouvent les
beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place
ici:

  [103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la
    _mère de tous les vices_; et sans doute aussi parce qu’elle
    dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de
    lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des
    lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de
    connoître des plagiats sans nombre!

    Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde:
    Sors de l’indifférence où languissent tes jours.
    Le temps fuit, hâte-toi; demain la nuit profonde
          T’engloutit pour toujours.

    Quoi! tu prétends penser, et ta folle sagesse
    Dans un lâche repos s’avilit et s’endort:
    L’homme est né pour agir; ramper dans la paresse
          C’est être déjà mort.

    Regarde autour de toi, contemple tout l’espace;
    Par quel divin accord le monde est gouverné;
    Nul être n’est oisif; tout occupe sa place;
          Et tout est enchaîné.

    Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes,
    Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu;
    Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde,
          Et tout nourrit le feu.

    Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle,
    Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté!
    Toi seul indépendant de la chaîne éternelle
          Es sans activité.

    Les hommes t’ont servi même avant ta naissance;
    Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.
    De vingt siècles unis la lente expérience
          T’a préparé les arts.

    La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,
    Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins,
    Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile;
          Tout réclame tes soins.

_Ode sur les devoirs de la société_, par M. Thomas.

La divinisation des passions est la principale cause des succès de la
secte philosophique. Cette sentence absurde: «_Les passions sobres font
les hommes communs_[104]», a fait plus de mal que tous les volumineux
écrits de _Spinosa_, de _Hobbes_, etc. Cette maxime flattoit le penchant
et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité
si _respectable_, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en
tous genres à la licence la plus effrénée.

  [104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole,
    Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne,
    Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope,
    Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des
    passions _très-sobres_, étoient des hommes bien _communs_!...

N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le
parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait
le même honneur à tous les vices.

Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît
réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse
nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous
sommes naturellement portés à l’admirer; on diroit qu’il nous soulage:
de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme
des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots
sublimes.

L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce
genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus
loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible.
Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie:
qu’il ne _peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au
lieu d’instruire, il empoisonne_, et qu’il avoue en propres termes:
qu’_avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat_!...

Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris,
s’exprime ainsi:

«Oui, je ne crains pas de le dire: s’il existoit en Europe un seul
gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment
utiles et saines, _il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile,
il lui eût élevé des statues, etc._»

C’est encore (dit l’estimable auteur de la _Morale de la Bible_) J.-J.
Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes,
qui, dans ses confessions, dit:

«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je
viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je
dirai hautement: voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je
fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise; je n’ai rien tu
de mauvais, rien ajouté de bon... Je me suis montré tel que je fus,
méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je
l’ai été: j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre
éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables;
qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités,
qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour
son cœur au pied de son trône, avec la _même sincérité_, et puis qu’un
seul te dise, s’il l’ose: _Je fus meilleur que cet homme-là._»

Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les
illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi! l’homme qui convient qu’il
a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de
mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé
deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre
de _citoyen de Genève_, écrivoit sans cesse contre _Genève_[105], quoi!
cet homme se croyoit _meilleur_ que tous les saints et tous les grands
hommes dont nous avons déjà parlé! Il pouvoit penser que ses infâmes
confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des
Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des
Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de
l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de
l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans
son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros
de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut
toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de
ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère.

  [105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.

Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans
le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le
grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour
nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération
apparente; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si
nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même; il auroit de
moins un suffrage précieux, le sien propre; il ne paroîtroit, pour ainsi
dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion
irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle
vertu.

La modestie est d’un agréable commerce; mais, loin de causer
l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés
d’y croire; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui
nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La
Fontaine.

Nous croyons avoir prouvé que les _passions_, lorsqu’elles sont
violentes, loin _d’avoir des vertus particulières_, ne peuvent produire
que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile
et bon ne peut venir que de la religion.

L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est
d’élever l’âme et l’esprit; jamais l’impiété n’a produit une pensée
sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid
dans l’impiété; il est impossible de combattre la religion avec
l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue: aussi, les impies
du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des
sarcasmes et des plaisanteries.

L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne; on ne la prêchera jamais
avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme.
Ah! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu
puisqu’elle exalte toutes les vertus! Inspire-t-elle le courage? on
s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité; souvent même
avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable.
L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété? on
traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses
semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital
aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme
est-elle perfectionnée par la religion? on justifie en secret son
ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en
vanter; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on
l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété?
on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement.
Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité,
n’est pas seulement commun parmi les parfaits _dévots_, il est
universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des
crimes; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir
un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il
est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à
nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans
mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme
sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri,
découragé par une longue suite de revers et d’injustice? Que devient-il
alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu? Mais, si la religion
l’éclaire, il supporte ses maux; si elle l’enflamme, il les bénit.
Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles
paroles de l’évangile: _Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils
seront consolés!_ et celles-ci: _Mes frères, regardez comme le sujet
d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant
que l’épreuve de votre foi produit la patience._ (Épit. Saint-Jacques.)

La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux
extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son
système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans
barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur,
n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence? Voici un aveu
qui est échappé à l’impiété même:

«Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le
bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats,
dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre
entière doit l’embrasser[106].»

  [106] _Dictionnaire philosophique_.

Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni
culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de
ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce
Dieu, comme on sait, n’empêche ni de _calomnier_, ni de rendre des
_jugemens iniques_. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace,
épouvante le coupable; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu,
et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le
seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur
du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de
l’évangile ont prévenu plus de _dix crimes_, ont fait faire plus de _dix
actions_ charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne
désire-t-il pas que la _terre entière embrasse_ une croyance si
salutaire?...

Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et
d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné
les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de
l’impiété; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit
d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité
chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue
d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours
sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de
Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de
dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait
tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession
solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de
blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la
confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes.

A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans,
le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui
veulent ou se marier ou se faire religieuses.

Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue
des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de
Bergame:

«Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point
ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des
prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du
pain, de la viande, des habits; il y en a quelquefois près de cent à la
charge de cette confrérie.»

Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un
exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la
France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce
sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus
véridique.

«On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables; les
plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de
_Confrérie de la miséricorde_, qui s’empressent de prodiguer à
l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la
croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être
assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va
encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans
leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent
aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres; elles les
gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en
apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont
l’humanité et la probité leur sont connues; et à moins d’inconduite de
la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à
ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté:
quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et
de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot
et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de
ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des
secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister.
Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent
plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où
ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du
tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent
avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos
de son âme.»

«Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes
de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est
fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun
alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses!
respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous
attend au tribunal suprême de la justice divine! Mais Lisbonne n’est pas
la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans
toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies;
nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt
qu’elles n’aient de bornes que celles du globe.» (_Voyage en Portugal,
fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy._)

La sainte _Hermandad_, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal
à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens
cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que
de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en
troublent la tranquillité; elle est subordonnée au conseil de Castille,
dont elle reçoit ses lois: une des plus positives est de ne pas étendre
sa juridiction à l’enceinte des villes; il y avoit en France, avant la
révolution, un nombre infini de _confréries_ de ce genre, pour le
soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces
méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des
curés, celle des _Dames de la Charité_, celle de la _Charité
maternelle_, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec
une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les
_Veillées de la chaumière_), admirables associations, et qui sont
composées de personnes également recommandables par leur piété et par
leur active charité.

Les bienfaits publics de la religion sont immenses; mais cette religion
auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes
œuvres avec mystère! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret? Que
d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais
ignorées! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés! combien
elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes! combien elle a vaincu de
passions! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées! quelles consolations
n’a-t-elle pas données!




CHAPITRE XXVI ET DERNIER.

Conclusion.


Quelques personnes diront peut-être que les derniers chapitres de cet
ouvrage n’ont point de rapport avec son titre, mais cette critique
seroit mal fondée; l’activité n’est louable et bonne que lorsqu’elle est
constamment dirigée vers le bien; quand au contraire elle se porte, je
ne dis pas au mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, elle est
mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien de plus actif, d’esprit et
de corps, que les intrigans, les ambitieux, et même les scélérats:
l’activité des passions et du vice doit par sa nature être infiniment
plus grande que celle de la vertu; car la nécessité du mystère et de
mille précautions indispensables, les craintes, les inquiétudes,
multiplient les démarches, les projets et le travail de tête.

Sans doute, dans toute bonne éducation, on enseigne que la route de la
vertu est la plus sûre ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions
doivent tendre vers la perfection autant que la nature humaine y peut
atteindre. Mais un jeune homme, dès ses premiers pas dans la société,
trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie une infinité de
_préjugés mondains_, délicatement mêlés aux idées justes et morales, et
souvent avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit à peine;
d’ailleurs, il craint d’abord de montrer de la contradiction ou de la
pédanterie, ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses principes
s’altèrent insensiblement et deviennent quelquefois tout-à-fait
arbitraires; à moins d’une grande force d’esprit et de caractère, les
jeunes gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, tombent peu à
peu dans cette funeste confusion d’idées. Il nous a paru utile d’offrir
à la jeunesse de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience,
puissent, en abrégeant les études, leur donner les moyens d’acquérir de
nouvelles connoissances en conservant celles qu’ils doivent à
l’éducation. Mais, nous devions surtout chercher à les préserver de la
fatale influence des principes relâchés qui, lorsqu’on les adopte,
peuvent si facilement conduire à la dépravation: ainsi, il étoit
indispensable de donner avec précision des définitions exactes de la
véritable et de la fausse gloire[107], et de réfuter toutes les fausses
opinions contre la religion, et qu’on a, dans ces derniers temps,
érigées en maximes comme celles-ci, par exemple: _Que la religion
rétrécit l’esprit et dessèche l’âme_; _qu’elle est ennemie des
beaux-arts et de l’industrie_, et tous les lieux communs débités depuis
quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la paresse des
prêtres. Nous avons répondu par des faits incontestables qui prouvent
que les beaux-arts, la musique, la peinture, la sculpture,
l’architecture, l’industrie, les sciences, l’établissement des
manufactures, celui des hôpitaux, et toutes les fondations
bienfaisantes, le défrichement des terres, etc., sont uniquement
l’ouvrage de la religion et des prêtres.

  [107] Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille
    de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la jeunesse les
    plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. Quelles belles
    pages on peut maintenant ajouter au discours de Bossuet sur
    l’histoire universelle! Puisque cet admirable écrivain n’a vu dans
    l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher: la marche
    patiente et majestueuse de la Providence, les desseins de la sagesse
    suprême et l’accomplissement merveilleux de ses desseins
    sublimes!...

Les jeunes gens feront toujours un bon emploi du temps, quand ils auront
des idées bien affermies et bien stables sur la morale, sur les devoirs
qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle peut donner. Nous
avons tâché de leur rappeler ces vérités éternelles, et dans un livre
assez court pour qu’il soit possible de le relire quelquefois sans
suspendre ses études et ses occupations journalières. En recommandant
tant de fois à la jeunesse, dans le cours de cet ouvrage, la vigilance
et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir contre un genre
d’activité plus nuisible aux talens et aux progrès des connoissances
humaines que ne sauroit l’être l’indolence; nous voulons parler de
l’activité physique, c’est-à-dire du corps, qui exclut presque toujours
celle de l’esprit. Il y a dans cette activité un mouvement machinal, une
turbulence qui s’accorde bien difficilement avec les goûts sédentaires
que demandent l’étude et la méditation; les mouvemens violens du corps
suspendent en nous la faculté de penser, et quand on la suspend
long-temps et d’habitude, on finit par la perdre. Aussi, tous les hommes
qui se livrent exclusivement aux exercices du corps, ou qui ont un
penchant naturel pour tout ce qui les fait agir, sortir de chez eux, et
qui, entre autres choses, aiment la chasse avec passion, tous ces hommes
sont presque sans exception, d’une grande ignorance, et n’ont aucune
aptitude pour l’étude.

Voici la règle à cet égard: l’activité continuelle du corps est
pernicieuse quand elle se borne à satisfaire des goûts et à se procurer
des amusemens; mais elle est admirable lorsqu’elle n’est employée qu’à
remplir les devoirs fatigans de soldat, d’officier, de général d’armée,
etc., ou qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, pour secourir
ses semblables, et pour leur rendre quelques services. Le corps doit
être subordonné à l’âme; c’est là ce qui nous distingue éminemment de la
brute: par conséquent, les ressorts de notre corps ne doivent point,
comme ceux d’une mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, et
qui devient une constante routine; l’âme doit les ennoblir en les
dirigeant toujours par une volonté raisonnable et bienfaisante.

Maintenant, la jeunesse françoise doit être éclairée par une expérience
que même dans le siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son
berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré des _ombres de la
mort_!... Née dans des lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de
l’impiété, elle est aujourd’hui témoin du triomphe éclatant de la
sagesse, des principes monarchiques et de la religion!... Cette jeunesse
si valeureuse dans tous les temps connoît avec certitude, par une
tradition toute récente et par le témoignage de ses propres yeux, tout
ce que l’esprit d’indépendance et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent
produire de folies et de forfaits; tout ce que la fausse gloire peut
avoir d’éblouissant, de fragile; tout ce que la gloire véritable a de
généreux, de sublime et de solide! elle a vu combien la vertu est
respectable et touchante dans le malheur, combien l’ambition, toujours
flétrie par les revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès,
pour soutenir une grande renommée[108]... Elle voit enfin les seuls
triomphes dignes d’exciter une vive et durable admiration, et la
Providence lui offre encore un grand spectacle, celui du crime
non-seulement déçu, puni, mais profondément humilié! Leçon utile autant
que mémorable que l’histoire n’a jamais donnée d’une manière aussi
frappante qu’à l’époque de la guerre généreuse, brillante et magnanime,
qui vient de se terminer avec tant de gloire et de bonheur (12).

  [108] On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées
    victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que
    la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable,
    parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables
    de l’injustice des guerres.


FIN.




NOTES

RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME.





(1) CHAPITRE V.


Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les repas ne s’est conservée
que dans les monastères, mais elle est très-ancienne: Pline, le jeune,
dans ses lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire à
table, même quand il avoit du monde, et qu’un jour, un des convives
interrompant le lecteur, lui fit répéter un mot qu’il avoit mal
prononcé, et que Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette
interruption coûtoit au moins deux lignes aux assistans. Pline, le
jeune, ajoute: _N’étoit-ce pas là être bon ménager du temps?_

Un des plus grands souverains qui aient honoré le trône, l’empereur
Charlemagne, se faisoit aussi lire pendant ses repas. Jamais prince ne
fut aussi _bon ménager du temps_.

Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en 881, donnoit à Louis III le
conseil de suivre l’exemple de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit
des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il ne
dormoit pas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de
l’église et à la police de son royaume, qui pourroient s’offrir à son
esprit dans le silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou
fixer pendant la dissipation du jour.

M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le passage latin qui
contient cette disposition du concile, dont le rédacteur fut le célèbre
Lincmar, l’un des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. Ce
fut en connoissant ainsi le prix du temps, que Charlemagne put suffire à
tout; on a peine à concevoir, en lisant sa vie, comment un seul homme a
pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, à la fois, grand
législateur, grand capitaine et le premier restaurateur, en France, des
sciences, des lettres et des arts! Un de ses _capitulaires_ contient une
disposition très-utile, et qui a été dans la suite la source de toute
instruction. Les évêques y sont exhortés à établir des écoles
d’instruction publique; il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par
des ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de génie, pensoit
avec raison que la religion est la seule base de toute instruction utile
et solide; il établit, lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge
mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre
circulaire qu’il écrit aux métropolitains et aux abbés pour
l’établissement de ces écoles, il dit expressément: «Il vaut mieux, sans
doute, faire le bien que de le connoître; mais on le fait plus sûrement
quand on le connoît... Des soldats de l’église, tels que vous, doivent
être des hommes pieux et savans, et nous souhaitons surtout que vous
viviez bien; mais nous souhaitons aussi que vous parliez bien.»

Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers établis
dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit le temps d’examiner avec
les maîtres leurs compositions.

Après avoir loué son inconcevable activité, son historien ajoute: on a
vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l’Europe conjurée
contre lui; mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer
de grandes choses par de grands ministres, et les faisoit exécuter par
de grands généraux. Charlemagne étoit seul, son ministre et son général;
il dirigeoit tout, il exécutoit tout, il étoit partout; on l’a vu plus
d’une fois venir achever, sur les bords du Rhin, du Veser ou de l’Elbe,
une campagne qu’il avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de
l’Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un plus haut degré
l’art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles
avec promptitude. Les affaires renaissoient de toutes parts, il les
finissoit de toutes parts.

Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne comme un de ceux qui
avoient le plus réfléchi sur l’_emploi du temps_; il considéroit le
temps sous un rapport mélancolique et assez neuf: sa durée lui
paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du monde la plus
précaire. Fortement frappé de l’idée que la vie peut nous échapper à
chaque instant, il portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon,
et lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit quelque idée
qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt sur ses tablettes, n’eût-il
été qu’à trente pas de sa maison.

On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant que Mme d’Aguesseau
se faisoit toujours attendre dix ou douze minutes avant de se rendre
dans la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement
pendant ce temps, afin de ne pas perdre un instant; il en résulta, au
bout d’une quinzaine d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes,
qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif.

Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès l’âge de 25 ans, il
s’étoit fait un plan de journée dont il ne s’étoit jamais écarté que
pour cause de maladies; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit
toujours; et se promenant seul, il composoit pendant ses promenades, il
disoit qu’on ne peut bien régler sa vie qu’en réglant invariablement ses
journées.


_Nota._ La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici sous le
chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui servir de
suite.




(3) CHAPITRE XII.


On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser toutes les notions reçues
du bon sens et de la morale: dans des vers, dans des discours de
tribune, dans des romans, on s’est accordé à chercher tous les moyens
possibles de rendre le vice intéressant et le devoir méprisable,
entreprise digne de ceux qui avoient détrôné la vertu pour couronner le
crime. Le peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile
d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce qu’on a fait durant la
révolution. On lui a dit que les Romains abolirent la royauté, que
Turquin fut détrôné; mais on ne lui a pas dit que les Romains le
renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent tous ses biens, et
ses biens étoient immenses. Quel affreux cours d’histoire on a fait au
peuple de Paris dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois
ans? Les orateurs, dans un langage digne des maximes qu’ils débitoient,
ne cherchoient dans l’histoire que les traits qui la souilloient, et
n’ont jamais cité une action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que
son intérêt _justifie tout, autorise tout_, qu’eût-on pensé si un
citoyen, montant à la tribune, eût conté le trait suivant: les Athéniens
se trouvoient dans un grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé
qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de cette situation;
mais que le secret étant nécessaire au succès, il ne le pouvoit dire
publiquement, et qu’il demandoit au peuple de nommer quelques personnes
qui fussent capables de juger son projet. Le peuple nomma le seul
Aristide, dont il connoissoit la vertu; Aristide entendit Thémistocle,
et dit ensuite au peuple qu’en effet le moyen lui paroissoit
infaillible, mais qu’il étoit injuste; et le peuple, d’une voix unanime,
rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de traits semblables,
et l’on s’est bien gardé de les faire connoître au peuple françois, dont
on vouloit dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément lui
prêcher le meurtre et l’assassinat, pour pouvoir, sans contradiction,
déclarer hautement que la justice doit être sacrifiée à nos intérêts;
que la clémence et la générosité sont des foiblesses; que la modération
est un vice; que la vengeance est un devoir. Il falloit renverser le
seul appui de la morale; il falloit détruire la religion et proscrire
l’évangile. On a prodigieusement déclamé contre la flatterie des cours,
et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, elle a des bornes, et
la flatterie populaire n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il
puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours assez de
lumières, de goût et de bon sens pour rejeter une flatterie outrée.
Souvent on a souffert en silence les crimes des despotes; mais, du
moins, on ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons
pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit l’apologie de l’assassinat
commis par un duc de Bourgogne; mais un fait isolé et relatif à un seul
individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires ont-ils parlé au
peuple sur les incendies des châteaux, sur les massacres du mois de
septembre, sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont
commis? on se contentoit de dire qu’on _avoit égaré le peuple_, et on ne
manquoit jamais d’ajouter que le peuple, quelque chose qu’il fasse, est
toujours bon, toujours juste.

La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui qu’une _erreur
excusable_; _on l’avoit trompé_; on avoit _abusé de sa bonne foi_. A
quels tyrans les plus vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil
langage? les courtisans qui flattent un roi sont certainement
très-coupables; mais, après tout, ils ne corrompent qu’un seul homme, et
si cet homme devient un tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les
flatteurs du peuple corrompent la nation entière. Quel crime que
celui-là! Un roi, quelque défectueuse qu’ait été son éducation, en a
cependant recueilli quelque instruction. Il a une idée générale de
l’histoire, et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et même plus
de connoissances acquises que ceux qui l’entourent. Il est souvent
impossible, et du moins il est toujours très-difficile de l’égarer en
lui persuadant qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme consacré
par l’exemple qu’en ont donné les plus grands hommes, et par
l’admiration de tous les siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est
des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions sublimes. Si on
veut l’engager à commettre un crime, du moins, il saura que c’est un
crime qu’on lui conseille; c’est beaucoup. Comme le peuple ne
comprendroit pas des louanges délicates, les plus exagérées sont pour
lui les meilleures; rien ne le séduit en ce genre comme la grossièreté
et la puérilité. Si des décrets n’avoient pas donné solennellement à
tous les François les manières et le langage des Quakers, ils n’auroient
jamais supporté deux mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme
despote ne portoit ni sceptre, ni couronne; tout le monde pouvoit le
tutoyer: il ne parloit que de la _souveraineté du peuple_. Comment se
douter qu’il _fût un tyran_? afin de _s’élever à la hauteur des
circonstances_, il falloit croire alors que la dignité et la politesse
sont incompatibles avec la liberté, et selon Robespierre et ses
complices, la définition d’un véritable républicain se réduisoit à ces
trois mots: _impie, grossier, et sanguinaire_.

Le duel est un crime digne des temps les plus barbares, et, cependant,
il n’a jamais été aussi commun que dans ce siècle.

Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet et meilleur que
celui qui a paru sur la fin de l’année dernière, et qui a pour titre:
_Dissertation sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P.
Maflioli_.

Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, les plus
curieuses et les plus judicieuses réflexions, joint à tant de mérite
celui d’une précision rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez
_Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille_.

En voici un extrait:

«Le duel est un combat entre deux hommes, dont l’un a fait à l’autre une
injure publique.

«Ce mode de vengeance n’a été connu ni des Grecs ni des Romains, nos
maîtres en civilisation...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger à la chose publique,
et ne peut avoir lieu que pour offenses personnelles entre deux hommes,
dont l’un exige réparation de l’autre par la voie des armes.

«Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes convaincus que cette
manière de vider une querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en
usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre doute sur ce point
de fait, c’est que les anciens n’ont pas même eu l’idée de ce que les
modernes entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment qu’ils
ne connoissoient pas le duel, car celui-ci n’est que l’effet de
celui-là. Aussi, ne voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait
provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère auroit eu précisément pour
cause ce qui, parmi nous, amène la plupart des duels. César n’envoya pas
non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance des injures et sarcasmes
dont celui-ci l’avoit chargé en plein sénat dans l’affaire de
Catilina...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes ignorent, n’appartient pas
aux siècles que nous appelons barbares. Sa date est moderne; il n’a
commencé en France que vers le milieu du seizième siècle, après
l’abolition du combat judiciaire; mais, comme c’est celui-ci qui a
engendré le combat sans formes de procès, on ne peut faire avec succès
l’histoire du duel, si l’on ne commence par celle du combat
judiciaire...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier qui introduisit dans
nos contrées le combat judiciaire.

«Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, il ordonna que ceux
qui ne voudraient pas s’en tenir à la déposition des témoins ou au
serment de leurs adversaires, pourroient les provoquer au combat; mais
le même prince (qui eut la réputation d’un sage) ne fit, ajoutent les
historiens, qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le nord de
l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par la loi des Francs, des
Allemands, des Bavarois, des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a
été chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé parce qu’il
étoit autorisé par le souverain, et se faisoit en présence du
magistrat...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Tout mobile qui seconde les passions humaines porte essentiellement sur
une base fausse, et ne doit produire que de mauvais effets; mais,
cependant, si le législateur, averti par l’expérience de chaque jour,
s’empresse de lui accoler un autre mobile capable de modérer son action,
il parviendra à atténuer le vice du premier et à le rendre presque nul.
C’est ce qui arriva au combat judiciaire: son exécution fut environnée
de tant de devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que celui qui
demandoit la permission de se battre se jetoit dans des embarras qui
devoient nécessairement le rebuter et le faire repentir de sa démarche.
Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été impossible au
combat judiciaire d’obtenir l’existence même la plus courte. Ses
résultats eussent été trop révoltans, et si nous voulons savoir quels
étoient ces correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici les
expressions, tom. 1, pag. 50:

«Quand les gages étoient donnés et reçus, le juge renvoyoit la décision
à deux mois, pendant lesquels des amis communs tâchoient de connoître le
coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre; ensuite on mettoit
les deux parties en prison, où des ecclésiastiques tâchoient de les
détourner de leurs desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le
jour du combat. On amenoit ce jour-là les champions à jeun, devant le
même juge qui avoit ordonné le duel; il leur faisoit prêter serment de
dire la vérité; on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient en
présence du juge ou régloient leurs armes. Quatre parrains choisis avec
cérémonie les faisoit dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la
barbe et les cheveux; on les menoit dans un champ fermé et gardé par des
gens armés; c’est ce que l’on appeloit un champ-clos. On faisoit mettre
les champions à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou
entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point soutenir une
fausseté et de ne point chercher la victoire par fraude ni magie. Les
parrains visitoient leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et
leurs confessions à genoux; et après leur avoir demandé s’ils n’avoient
aucune parole à porter à leur adversaire, ils les laissoient en venir
aux mains, ce qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des
hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez aller les bons
combattans, et alors on se battoit à outrance...

«Le premier combat judiciaire dont l’histoire fasse mention, est celui
qui fut permis par arrêt du parlement de Paris, le 21 janvier 1328,
entre Renaud, sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte de Comminges,
défendeur. Le second est celui de Jacques Legris, qui fut condamné à se
battre contre Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé sa
femme pendant la guerre des Croisades; le roi, c’étoit Charles VI, et
toute sa cour, furent présens à ce combat, qui se fit en 1586, et où
Legris succomba. Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, et
celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième événement de cette
espèce que je trouve bien établi dans notre histoire, c’est le fameux
combat qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le 10 juillet
1557, dans le parc de Saint-Germain, en présence du roi Henri II, du
connétable de Montmorency et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat
est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel est l’intervalle
qui sépare ces deux derniers faits? il est de cent soixante-un ans; il y
a par conséquent eu en France, pendant cette dernière période, deux
combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres? Ce qui est rigoureusement
parlant, possible, je l’ignore, mais je ne le crois pas; l’histoire
n’eût pas manqué d’en faire mention, car ces événemens étoient de
notoriété publique; ils fixoient l’attention générale, c’étoient des
spectacles qui attiroient des foules immenses de toutes les parties du
royaume; ils nécessitoient des procédures, des informations, qui
reposent dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt à
démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des personnes de haute
distinction, et qu’aucun d’eux n’a pu rester ignoré.

«Il est donc constaté, autant qu’une chose peut l’être, que la loi
_gombette_, quoique vicieuse en elle-même, n’a pas fait le mal qu’elle
auroit pu faire...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent à leurs enfans, tant
qu’on ne leur en met pas d’autres sous les yeux; et s’il en a toujours
été ainsi, même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, que
ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer à des usages qui favorisent
la passion, qui, bien plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se
transmet à la génération la plus reculée?

«Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir l’ordre public de
la cité; mais l’enseignement domestique, et plus que cet enseignement,
les exemples des pères et des magistrats sont les véritables lois de
famille devant lesquelles les premières sont bien foibles lorsqu’il n’y
a pas entre elles et les secondes une harmonie parfaite; aussi, voici ce
qui arriva et ce qui dut arriver: le législateur, en instituant le
combat judiciaire, avoit par-là même reconnu implicitement en principe
qu’un combat quelconque étoit une mesure propre à la découverte de la
vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux une manifestation de la
volonté divine; or, quoique _combat légal_, autorisé d’après telles ou
telles épreuves, tels ou tels devoirs, et _combat ordinaire_, fussent
des choses bien différentes, puisque l’une étoit permise et l’autre
défendue; cependant, comme cette différence ne consistoit que dans des
formes rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces formes furent
abolies, le combat judiciaire disparut entièrement, et laissa la
vengeance seule maîtresse du terrain.

«Quelles furent les suites de ce nouvel état de choses? chacun les
prévoit; la noblesse militaire, humiliée depuis si long-temps par les
entraves attachées au combat judiciaire, fut enchantée de s’en voir
affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour punir l’homme heureux de
son bonheur, vint le circonvenir avec ses sophismes, et l’enivrer de ses
illusions. Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire et tout
autre combat ne sont, au fond, qu’une seule et même chose; qu’il est
ridicule de demander à la justice réparation d’une injure personnelle;
que pour un homme d’honneur la plus légère offense doit être lavée par
le sang, et qu’une conduite différente n’est que bassesse et lâcheté,
etc., etc., etc. Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les lois
n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent toute la facilité de se
créer un système qui, bientôt, s’appela hautement le code de l’honneur,
code devant lequel ceux de la morale et des lois ne furent plus que des
mots vides de sens. C’est en vertu de ce code que le duel fut, dès sa
naissance, sans nulle gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le
voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, depuis
1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus de sang que n’avoit fait la loi
Gombette pendant les dix siècles de sa durée.»

Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de sévères ordonnances
contre cette barbarie, et c’est un de ses plus beaux titres de gloire;
mais il ne put que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas à
détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si communs. Si l’on eût
eu son zèle à cet égard sous la régence et sous le règne suivant, on
n’auroit presque plus vu de duels; cependant, Louis XV, dans les vingt
dernières années de son règne, sévit avec rigueur contre les duels; on
n’osoit plus se battre sur le territoire françois, les duellistes se
donnoient rendez-vous par delà les frontières.

Depuis la révolution, la fureur du duel est portée au comble; écoutons
encore sur ce sujet l’auteur que j’ai déjà cité:

«Nous avons vu et voyons chaque jour des pères de famille couverts
d’honorables blessures, obligés d’aller à une mort certaine pour prêter
le collet à des hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux une
évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. Nous avons vu, et
cela plus d’une fois, des ministres, des chefs de corps, réunis en
conseil, fixer, par des transactions en bonne forme, l’espèce d’armes,
les règles et les formes d’après lesquelles devoient se faire et se sont
effectivement faits des duels entre des enfans de treize à quatorze ans,
l’espoir unique de leur race et dignes d’une toute autre
protection[109].»

  [109] Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de Rouillé,
    officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté.


Phases du duel.

«Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a quatre périodes, dont
chacune est bien distinguée par le caractère qui lui est propre.

«La première, depuis Henri II, ou l’abolition du combat judiciaire
jusqu’au règne de Henri IV, est d’environ un demi-siècle. Le duel,
pendant cet espace de temps, a été un crime public, complètement impuni
et entièrement abandonné à lui-même. La deuxième, qui est aussi d’un
demi-siècle, comprend les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Durant
cette période, les duels ont été presque aussi fréquens que dans la
première, mais avec cette différence bien notable, que les duellistes
étoient jugés par les tribunaux, et que les condamnés recouroient à la
grâce souveraine. La troisième, qui est celle du règne de Louis XIV, a
duré soixante-dix ans. Sous cette période, le duel a été contenu et
réprimé par des lois très-sévères. La quatrième date de la régence
jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. Sous cette dernière
période, le duel n’est plus un préjugé ni une coutume funeste, ni un
crime public (surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé sur le
modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant les humains avec
l’arme de l’athéisme ou du matérialisme.»

Voici comment l’auteur termine sa discussion:

«Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du code pénal, ne peuvent
convenir pour réprimer le duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement
les mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois: la France veut
une mesure qui concilie les principes de la justice éternelle avec la
foiblesse humaine et la sensibilité nationale; c’est dans cette mesure
seule que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile à trouver
(mais qui se trouve, quand on le cherche bien) en-decà ou au-delà duquel
le vrai ne peut subsister; c’est dans ces intentions que je viens
soumettre à _Sa Majesté_, à la chambre des pairs, à la chambre des
députés, à MM. les maréchaux de France, le projet de législation qui va
suivre:

Article 1er. «Dans les trois mois qui suivront la publication de la
présente loi, tous les officiers de nos régimens de terre et de mer
prêteront, entre les mains des chefs respectifs de leurs corps, le
serment dont voici les termes:

«Je jure sur ma conscience et mon honneur de prévenir et d’empêcher,
autant qu’il sera en mon pouvoir, tout duel qui pourra se présenter
entre militaires ou autres, quelle que soit la qualité des personnes
entre lesquelles il se présentera, et les motifs qu’elles puissent
alléguer pour recourir à cette mesure.

2. «Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront nommés officiers dans
nos armées, et inscrit par ordre de date sur un registre destiné à cet
effet, lequel restera déposé chez le colonel; celui-ci prêtera le même
serment entre les mains du commandant de sa division.

3. «Tout officier, quel que soit son grade, qui après avoir prêté le
serment ci-dessus, se battra en duel, ou sera convaincu de l’avoir
facilité, sera destitué, condamné à un an de prison et à une amende de
mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter aucune
décoration.

4. «Tout sous-officier qui se battra en duel sera mis en prison pour
trois mois, et placé le dernier de sa compagnie pendant un an.

3. «Tout sous-officier, en cas de récidive, sera mis en prison pour un
an, et ne pourra plus obtenir d’avancement ni de décoration.

6. «Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, pour la première
fois, à la salle de discipline, pendant six mois; s’il récidive, il
subira une prison de six mois, après lequel temps il sera soumis à une
surveillance spéciale, consigné au quartier et privé de tout congé
pendant la durée de son engagement.

7. «Tout sous-officier et soldat qui aura excité un duel par ses
conseils, ou aura servi de second, ou l’aura facilité en fournissant les
armes ou le local pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines que
les duellistes.

8. «Quiconque aura empêché un duel, recevra de nous une récompense, sur
l’avis du colonel du régiment.

9. «Le capitaine de la compagnie où un duel aura eu lieu, son lieutenant
et sous-lieutenant feront toutes les informations relatives au fait, et
en remettront le cahier au colonel.

10. «Les duellistes seront jugés par les conseils de guerre, où ils
pourront se défendre. Dans tous les cas, ce jugement sera soumis à la
révision du conseil de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé
haute-cour militaire.

11. «Tous les mois, le colonel de chaque corps rendra compte à notre
ministre du nombre des duels arrivés dans cet intervalle; il y fera
mention de toutes les personnes qui seront parvenues à en empêcher.

12. «Nous confions l’exécution de la présente loi à notre ministre de la
guerre, à MM. les maréchaux de France, à tous les officiers-généraux, à
tous les corps d’officiers.»


Second projet.

Article 1er. «Les élèves de toutes les écoles civiles, de celles de
médecine, de droit et de tous les collèges de notre royaume, âgés de
quinze ans accomplis, huit jours après leur admission, prêteront un
serment ainsi conçu:

«Je jure que je ne provoquerai personne en duel, et que, dans
l’occasion, j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour
empêcher cette action.

2. «L’avancement de tous ceux compris au premier article, et qui se
seront battus en duel, sera retardé de deux ans, et, en cas de récidive,
ils seront condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende,
à quatre ans de surveillance, exclus de toute promotion et de toute
place à l’avenir.

3. «Le même serment sera prêté par tous les employés des administrations
civiles et militaires de notre royaume.

4. «Ceux compris en cet article 3, qui se battront en duel, seront
destitués, et, en cas de récidive, condamnés à deux ans de prison, à
cinq cents francs d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la
surveillance de la police.

5. «Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, prêté les armes ou le
local pour son exécution, sera condamné aux mêmes peines.

6. «Tout élève d’une autre profession que celles mentionnées ci-dessus,
âgé de seize ans accomplis, qui se sera battu en duel, sera condamné à
six mois de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et quatre ans de
surveillance.

7. «Toute autre personne exerçant un art, une profession, une industrie
quelconque, quand même elle auroit été autrefois militaire, et qui se
sera battue en duel, sera condamnée à six mois de prison et à une amende
de cinq cents francs; en cas de récidive, à deux ans de prison, à mille
francs d’amende, et à une surveillance de quatre ans; elle ne pourra, en
outre, être nommée à aucune fonction publique.

8. «Les faits de duel, imputés aux personnes des différentes classes
désignées ci-dessus, seront jugés par nos tribunaux ordinaires, sur les
poursuites de nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort.

9. «Ceux qui empêcheront un duel obtiendront de nous des récompenses qui
seront réglées d’après l’avis du maire de la commune, où le fait aura
lieu, et du préfet du département.

10. «Nous confions l’exécution de la présente loi à nos ministres de la
justice et de l’intérieur, à tous les magistrats de l’ordre judiciaire
et administratif, et à tous les pères de famille.

«Si vous reconnoissez que l’homme est un être libre et moral, on plutôt,
si vous êtes conséquent avec vous-même, vous concluerez que le duel est
un crime aux yeux de Dieu. En effet, un _être libre et Dieu_ sont des
corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fils: et l’être
libre, par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet
d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte de l’usage qu’il en
fait; sans cette sujétion, la liberté elle-même, considérée seule et
sans aucune relation avec cette puissance, seroit le plus funeste de
tous les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de destruction mis
entre les mains d’un enfant, et l’être libre seroit au-dessous de la
brute, car la brute n’étant pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a
pas... Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors même que les
lois civiles ont la lâcheté de ne pas le punir.

«... L’homme réfléchi sera bientôt convaincu que ces deux mots:
_honneur_ et _duel_, offensent la raison par la plus choquante des
contradictions; en effet, le premier réjouit ou nous console en nous
rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, de générosité, de pardon,
etc.; et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de
tout ce qui est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler par
les cruelles affections de la vengeance et du désespoir; ainsi, ces deux
mots, loin de pouvoir être accolés, se combattent mutuellement et
s’entre-détruisent.

«... Mais sortons de la théorie, et voyons ce que produisent tous les
duels sans exception: celui des deux champions que le hasard a favorisé,
est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction
intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui a rempli un devoir pénible,
ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable? Non: loin de là, son
triomphe lui fait horreur; il vient d’immoler à une puérile vengeance un
frère d’armes, un ami, un citoyen, utile à la patrie, son sort est lié à
celui du premier fratricide de la terre; il s’en fait à lui-même son
supplice, quand même la loi du pays ne le punirait pas; et quoi qu’il
fasse, ce supplice ne le quittera qu’avec la vie.

«... Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et
futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les
rattacher par un fil quelconque, à l’idée d’un honneur _même faux_, vous
les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas; la nature ne peut
être faussée jusque-là...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quant à la considération tirée de la prudence et de la circonspection,
que le duel, suspendu comme l’épée de Damoclès, peut inspirer à des
hommes réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit cette
influence, d’un autre il rend plus intraitables, et plus insolemment
despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres dans l’expérience de
l’escrime, et ici le bien ne peut compenser le mal.

«D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline militaire,
essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède
éminemment la science des précautions, et des moyens avec lesquels
s’obtient cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement
d’hommes, même le plus petit, ne pourroit subsister l’espace d’un jour.

«... Le duel étant un crime, la société où il se commet, ne peut exister
sans une loi qui le réprime, car un crime national est susceptible de
répression comme celui d’un individu, quelle que soit l’ancienneté du
préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. Je ne puis me refuser à citer
un exemple qui a un rapport direct avec le sujet que je traite: c’est
celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l’Asie, que les
voyageurs nous donnent comme le plus civilisé de ce continent, et dont
les mœurs, en général, paroissent avoir quelque rapport avec les
nôtres... Voici donc comment le _voyageur français_ nous raconte les
résultats que produisent au Japon parmi les nobles certaines paroles et
divers petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent leur
honneur.

«_Dès les plus tendres années, on accoutume ici les enfans à des
principes d’honneur qui, quelquefois dans un âge plus avancé, ne les
portent pas à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se
sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs épées se
frottèrent l’une contre l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet
accident; l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit l’effet du hasard;
il ajouta qu’après tout, le malheur n’étoit pas grand, que ce n’étoit
que des épées qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien
l’autre; je vais, reprit le premier, vous en faire voir la différence.
Vous croyez, Madame, qu’ils vont se battre, comme auraient fait des
Français; vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon; il est une
autre façon de montrer sa bravoure, et c’est ce que fit celui qui se
crut offensé: sur le champ il tira son poignard et s’en ouvrit le
ventre; le second monte en diligence, pour servir sur la table de
l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient ensuite, et trouvant
son adversaire qui expiroit, il lui dit: Je vous aurois prévenu, si je
n’eusse été occupé du service du prince, mais je vous suivrai de près,
et ferai voir que mon épée vaut bien la vôtre._» (Voyageur françois,
vol. 6, page 201.) «Les faits de cette espèce sont confirmés par tous
les auteurs qui ont écrit sur le Japon.»

Voilà certainement une espèce de duel beaucoup plus _délicat_ sur le
point d’honneur, et plus courageux que le nôtre; car il ne s’y trouve
aucun genre d’inégalité.»

... L’estimable auteur dont j’ai tiré cet extrait, termine ainsi son
ouvrage:

«Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de tous les gens
raisonnables, demandant une loi spéciale contre le duel, exprimé, répété
en tant d’occasions ne produit aucun effet, le monde entier sera
autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France a déclaré mettre en
permanence, non seulement sur sa génération actuelle, mais sur toutes
ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les
hommes.»

Et l’on peut ajouter: le plus opposé à la religion, à la raison, à
l’humanité et à la véritable grandeur d’âme.




(4) CHAPITRE XIII.


Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, un dévoûment
sublime pour nos proches et pour nos semblables, qui ne soient
prescrits, comme préceptes, dans les livres saints; et très-justement,
comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit ou de la lâcheté,
ou de la cruauté, ou de l’égoïsme à se conduire autrement. On expose
continuellement et sans balancer, sa vie pour aller combattre dans les
armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est pour obtenir des
appointemens et des grades, si dans des circonstances particulières et
très-rares, ces mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours pour
sauver ceux de leurs semblables. On achète mille superfluités, on se
croit obligé de faire un nombre infini de présens à des gens qui n’en
n’ont nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir
indispensable de secourir des infortunés sans aucune ressource, et même,
lorsqu’il le faut, aux dépens de sa propre aisance. Le militaire qui se
vante d’obéir ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui ne sont que
les ressorts secondaires qui le font agir, ce militaire pourrait-il,
sans inconséquence, manquer de soumission à son souverain?...

Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et vertueux,
n’hésitera jamais à braver tous les périls quand les circonstances
l’exigeront, pour secourir et défendre sa patrie, son souverain, sa
famille et ses amis! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement
déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux qui, même sans être
un saint, se trouve forcé par d’horribles événemens (comme on l’a vu
tant de fois dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le
martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel! Et lorsqu’il
court à l’échafaud, il se place au nombre des saints, et cependant il ne
fait que remplir le plus indispensable de tous les devoirs.

Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, lorsqu’elles sont bien
reconnues, elles ôtent l’orgueil qui, trop souvent, ternit et dénature
la vertu et les belles actions les moins communes. Rappelons-nous
toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, le plus héroïquement
vertueux, que _le juste!_ parce qu’il n’a fait que remplir les devoirs
imposés par la volonté divine! et que rien n’est plus juste que d’obéir,
dans toutes les situations de la vie, aux ordres de l’arbitre suprême
des destinées humaines! et la seule raison suffiroit pour nous faire
admirer profondément ces lois éternelles et sacrées!




(5) CHAPITRE XIII.


Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les jours, que les mêmes
gens qui, aux spectacles, viennent admirer avec transport, avec
enthousiasme, l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à Cinna,
qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner; que les mêmes gens,
dis-je, qui font éclater en public la même admiration pour tous les
traits de ce genre, ne puissent pardonner une parole, un geste et que
très-souvent, en sortant de ces représentations théâtrales, ils se
décident à s’aller battre avec un homme qui, quelquefois, sans le
vouloir, les a coudoyés dans la foule, ou leur a marché sur le pied;
certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, n’ont jamais
poussé aussi loin l’inconséquence, l’inhumanité, la folie et la sottise.

Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des orateurs chrétiens:

«Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles aux animaux, et non à
l’homme, afin de modérer en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le
porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui sont étrangères que
par raison, et de l’engager à penser avant de s’en servir.

«L’esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la
souveraineté de Dieu, _mihi vindicta_, nous dit-il, _c’est à moi que la
vengeance est réservée_.

«Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement (qu’il ne permet qu’aux
rois), à lui la vengeance; l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits
suprêmes; enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce qu’il ne
peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu.»




(6) CHAPITRE XIII.


L’armée triomphante du maréchal de Turenne étant en marche, ayant ce
grand homme à sa tête, fut arrêtée par la députation d’une ville voisine
qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus pour obtenir de lui
de ne point passer par cette ville; le maréchal répondit qu’il
n’accepteroit point cette somme, parce que cette ville n’étoit point sur
son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer!... (Voyez les mémoires
de M. de Turenne.)

On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on est capable d’une
telle bonne foi et d’un tel désintéressement. Ces grands exemples ont
été donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, les Duguesclin,
etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, de Louis XIII, de Louis
XIV. On s’est enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit
jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans la pièce de Georges
Dandin, lorsqu’un des personnages se vantée qu’un de ses aïeux obtint
_du roi la permission de vendre tout son bien pour faire le voyage
d’outre-mer_. Ce mot étoit alors un hommage rendu à la générosité des
militaires français; il n’est plus aujourd’hui qu’une folie ridicule!




(7) CHAPITRE XVII.


L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, mais, cependant, il est
reconnu qu’elle est très-dangereuse, et que même elle donne la fièvre.
Notre excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration faite avec le
charbon, et la falsification presque générale des vins, sont peut-être
au nombre des causes qui produisent depuis trente ans tant de maladies
nouvelles.




(8) CHAPITRE XVII.


D’après les expériences du docteur Priestly sur les différentes sortes
d’air, on a rempli une bouteille de l’air pris dans la salle des malades
de fièvre putride de l’Hôtel Dieu; on a rempli une autre bouteille de
l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie italienne, un jour
de première représentation, et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de
ces deux sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit beaucoup
plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. Personne n’a contesté la
vérité et l’authenticité de cette expérience, dont M. de Beauchêne a
donné un détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages.
Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse désœuvrée qui passe tant
d’heures de la journée aux spectacles!...




(9) CHAPITRE XVII.


Je ne m’appliquerai point ces vers:

    «Qui n’a plus qu’un moment à vivre,
    «N’a plus rien à dissimuler.»

Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai toujours exprimée
sans aucune espèce de ménagement, quoique je connusse toutes les
tournures que sait communément employer la crainte de se faire des
ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne veut point parler contre
sa conscience et contre ses opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que
les écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, les
préventions se dissipent, les pamphlets, les libelles, les écrits pleins
d’erreurs, d’inconséquences, d’injustice et de mensonges, tombent dans
l’oubli; tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, lorsqu’on
y trouve d’un bout à l’autre de la bonne foi, de la candeur, une
parfaite droiture, et que, d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous
le rapport du style et des idées.




(10) CHAPITRE XVII.


Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit trop louer ses
peintures sur glace d’une illusion et d’un effet admirable, dont la
durée doit surpasser celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de
l’invention une infinité d’expériences très-coûteuses, pour pouvoir
parvenir, non à peindre seulement sur la glace, mais à y incruster
profondément les couleurs, procédé qui surpasse infiniment la manière de
peindre les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret est perdu.
On n’a point assez loué cette belle invention de M. Dyle; les gens en
place d’alors ne l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine
parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les inventions utiles
ou très-belles, ont le mérite de mettre beaucoup de soin à les faire
valoir quand elles se font chez eux; un de leurs peintres, feu M.
Reynolds, inventa la composition d’un caustique avec lequel on pouvoit
peindre solidement sur le verre et sur la glace; il peignit ainsi les
vitraux d’une chapelle d’Oxford; cette petite découverte fut tellement
exaltée dans les journaux anglois, que tous les étrangers alloient à
Oxford pour y admirer cette chapelle. Nous avons été de ce nombre à
notre premier voyage en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans.
Ces tableaux n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la première fois
ce genre de peintures non sur de petites vitres, mais sur de grandes
glaces, le dessin en étoit charmant, et la composition parfaite. Une de
ces glaces représentoit ingénieusement _l’espérance_, vue par derrière,
et les bras étendus vers des nuages. Il y a dans cette composition un
vague mystérieux qui convient parfaitement à l’espérance.

M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande dimension; ses
couleurs ont un éclat éblouissant, et comme nous l’avons dit, elles ont
l’avantage unique d’être profondément incrustées dans la glace.




(11) CHAPITRE XX.


Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta sur le trône en 1226.
Ce prince, au siége de la ville de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier
de guerre le fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante
chevaliers et toute la garnison. On voulut engager saint Louis à faire
mettre à mort, comme rebelles, le fils du comte et les chevaliers; Louis
répondit qu’un fils et des vassaux ne méritaient point ce traitement
pour avoir suivi les ordres d’un père et d’un seigneur, et il les envoya
prisonniers dans différentes villes.

Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les plus indignes
traitemens avec une grandeur d’âme qui subjugua l’admiration de ces
barbares: le sultan Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa
captivité; on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions de
Moadan furent si déraisonnables, que Louis les refusa toutes; les
menaces les plus atroces ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on
finit par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit; mais à
peine l’eut-on conclu, que le sultan fut assassiné. Le chef des
conjurés, nommé Octaï, entra chez le roi, son épée sanglante à la main,
et, par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui rendre la
liberté, s’il vouloit l’armer chevalier; mais cette dignité ne se
donnant qu’avec de certaines cérémonies religieuses, il regarda comme
une profanation d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit le
meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient eurent beau lui
représenter que Saladin avoit été fait chevalier par un chrétien, et que
l’empereur avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa
formellement Octaï, qui le menaça vainement de lui donner la mort. Les
émirs enfin ratifièrent le traité; mais une difficulté inattendue pensa
coûter la vie au roi: le traité devant être confirmé par des sermens
réciproques, les Sarrazins en firent un conçu en ces termes: _Qu’ils
renonçoient à Mahomet, s’ils manquoient à l’exécution_; et ils exigèrent
du roi les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son engagement,
_il vouloit pour toujours être séparé de la compagnie de Dieu_; et
celui-ci: _qu’il consentiroit à être mis au même rang que le chrétien
qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, par mépris de J.-C.,
crache sur la croix et la foule aux pieds_[110]. Le roi consentit à
prononcer le premier serment, mais le second lui paroissant, dit-il, un
_blasphème étudié_ plutôt qu’un serment, il déclara que rien ne pouvoit
l’engager à proférer des paroles si exécrables et si inutiles, puisque
la première formule exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable.
On le menaça de lui couper la tête ou de le mettre en croix: «Vous le
pouvez, répondit-il froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps;
mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez rien.»

  [110] Ce dernier serment avoit été composé par un renégat.

On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile en répétant: _Je ne
prononcerai point ces blasphèmes._

Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le conjurèrent de céder, il
fut inébranlable. Après avoir montré la plus grande fureur, et tenté
tous les moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent du
premier serment, et on le mit en liberté. Le roi avoit promis par le
traité de donner deux cent mille francs avant de se mettre en mer, et il
laissa en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il couroit
parmi les infidèles, il ne voulut les quitter qu’après avoir fait venir
cette somme, et retiré son frère de captivité, quoiqu’on le pressât de
s’embarquer pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite
d’envoyer l’argent. Cet argent arriva; et deux jours entiers furent
employés à faire les paiemens, qui se comptoient au poids, à dix mille
francs par chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus rien à
payer, Philippe de Montfort lui dit en riant que non, du moins au compte
des Sarrazin, qui s’étoient trompés d’une balance, et qui méritoient
encore pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit sèchement
qu’il ne vouloit tromper personne: sur quoi Joinville, qui étoit
présent, fit un signe à Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée,
assura le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une plaisanterie;
mais Louis s’informant du fait, apprit la vérité; il ordonna à Montfort
avec sévérité de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui fut
exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250.

Tels furent les fruits heureux que produisit dans cette âme si sensible
et si magnanime, l’éducation la plus religieuse, et par conséquent la
plus parfaite; c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse
Blanche, la plus tendre des mères, disoit: «Mon fils, j’aimerois mieux
vous voir périr à mes yeux, que de vous voir perdre l’innocence de votre
baptême.» Elle lui disoit encore: «Souvenez-vous que rien ne peut être
glorieux au prince de ce qui est onéreux au peuple. Quand vous croirez
être au-dessus des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de vous.
Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une ligne de distance; entre
Dieu et un roi est l’infini.» Assurément il est de l’intérêt de tous les
peuples que les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens,
nous citerons encore à ce sujet la belle exhortation que le pieux et
brave Louis VII sur son lit de mort fit à son successeur: «Mon fils,
(lui dit-il), protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les
orphelins; conservez et faites respecter les lois; aimez le bien public
et la paix; la royauté est une charge que Dieu vous confie, et dont vous
lui rendrez compte après votre mort.» Qu’on suppose maintenant à ses
derniers momens un souverain irréligieux, qui, durant sa vie, n’a été
animé que par l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement,
s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de la tombe, ce
qu’il doit dire à son successeur: méfiez-vous toujours des prêtres;
ôtez-leur autant que vous le pourrez toute espèce de crédit dans la
nation, parce que les préjugés[111] rendroient toujours leur pouvoir
supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant sur les consciences,
nuiroit à tous nos projets d’élévation, d’agrandissement et de gloire:
faites-vous craindre également de vos sujets et de vos voisins: soyez
toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut être utile à vos
intérêts; et quant à la politique, lisez Machiavel et profitez de ses
conseils, etc., etc.

  [111] _Préjugés_, en langue philosophique, signifie religion. Son
    synonyme, dans la même langue, est _superstition_.




(12) CHAPITRE XXVI ET DERNIER.


De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé contre la guerre
d’Espagne; s’ils avoient un peu plus d’instruction, ils auroient vu que
tous les historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup de
justice contre la lâcheté de tous les souverains du temps de Valdémar,
roi de Danemarck, qui supporta les rigueurs d’une longue captivité
causée par une insigne trahison, sans qu’aucun prince osât se déclarer
son défenseur. La captivité de François premier fut légitime, ainsi que
celles de tous les princes faits prisonniers dans les batailles; mais la
guerre faite uniquement pour délivrer un souverain victime de la
rébellion ou de la perfidie, cette guerre même sans succès, seroit
toujours magnanime et glorieuse aux yeux de tous ceux qui jugent sans
partialité.


FIN DES NOTES.




TABLE DES CHAPITRES.


  Épitre dédicatoire.                                         v
  Préface.                                                  vij
  Chap. Ier. Combien le temps est précieux.                   1
  Chap. II. Du vice et de la vertu.                          10
  Chap. III. Emploi du temps dans l’éducation.               15
  Chap. IV. Emploi du temps dans la jeunesse.                19
  Chap. V. Suite du précédent.                               25
  Chap. VI. De la manière d’entretenir les connoissances
    acquises en se réservant le temps nécessaire pour en
    acquérir de nouvelles.                                   29
  Chap. VII. Suite du précédent.                             42
  Chap. VIII. Suite du précédent.                            52
  Chap. IX. De l’emploi du temps dans l’âge mûr.             59
  Chap. X. L’emploi du temps dans la vieillesse.             64
  Chap. XI. Des œuvres posthumes et des testamens.           77
  Chap. XII. Du devoir.                                      93
  Chap. XIII. De la fausse gloire.                          100
  Chap. XIV. Des préjugés.                                  105
  Chap. XV. De la gloire littéraire.                        108
  Chap. XVI. De ce que seroit une parfaite civilisation.    116
  Chap. XVII. Suite du précédent.                           121
  Chap. XVIII. Suite du précédent.                          133
  Chap. XIX. Suite du précédent.                            141
  Chap. XX. Suite du précédent.                             145
  Chap. XXI. Suite du précédent.                            153
  Chap. XXII. Suite du précédent.                           171
  Chap. XXIII. De la sensibilité.                           174
  Chap. XXIV. De l’égoïsme.                                 189
  Chap. XXV. Suite du précédent.                            196
  Chap. XXVI et dernier. Conclusion.                        216
  Notes renvoyées à la fin du volume.                       223


FIN DE LA TABLE.




ERRATA.


Par une erreur du copiste, on a omis, dans le chapitre de la musique,
une citation curieuse que voici:

«Gui d’Arezzo, qui inventa les notes de musique, choisit les six
syllabes _ut, re, mi, fa, sol, la_, prises de l’_Hymne de
Saint-Jean-Baptiste_:

    _Ut_ queant laxis
    _Re_sonare fibris,
    _Mi_ra gestorum
    _Fa_muli tuorum,
    _Sol_ve polluti
    _La_bii reatum.»

Ce passage est tiré de l’_Histoire de la musique en Italie_, par M. le
comte ORLOFF.

Au lieu de: nièce de Mme Érard, _lisez_: nièce de M. Érard, pag. 39.

Au lieu de: Richard Desrues, _lisez_: Desruèz, pag. 132.




NOTE DU TRANSCRIPTEUR


On a corrigé ces deux derniers errata.





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE L'EMPLOI DU TEMPS ***


    

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