Mon curé chez les pauvres

By Clément Vautel

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Title: Mon curé chez les pauvres

Author: Clément Vautel

Release date: February 21, 2026 [eBook #77994]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1925

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON CURÉ CHEZ LES PAUVRES ***





  CLÉMENT VAUTEL

  MON CURÉ
  CHEZ LES
  PAUVRES


  ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
  PARIS--22, RUE HUYGHENS--PARIS.




DU MÊME AUTEUR


    _La Réouverture du Paradis terrestre_, roman.
    _Les Folies Bourgeoises_, roman.
    _Mademoiselle Sans-Gêne_, roman.
    _Mon Curé chez les Riches_, roman.
    _Madame ne veut pas d’enfant_, roman.


EN PRÉPARATION:

    _Je suis un affreux bourgeois._
    _Au pays des Français._
    _Souvenirs imaginaires._


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE TROIS CENT VINGT EXEMPLAIRES SUR PAPIER
VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA NUMÉROTÉS A LA PRESSE DE 1 A 320.


Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright 1925, by Albin Michel.




Mon curé chez les pauvres




I

BON DIEU DE BOIS


--Monsieur le curé! Monsieur le curé!

Valérie courait à travers le jardin, cherchant l’abbé Pellegrin qu’elle
trouva enfin devant un talus fleuri sur lequel des cailloux artistement
disposés inscrivaient ce nom: «Poilu»[1]. Le prêtre était assis sur un
antique banc de pierre et, la pipe aux lèvres, coiffé d’un vaste chapeau
de paille, il lisait son bréviaire en somnolant quelque peu.

  [1] Voir _Mon Curé chez les Riches_.

--Monsieur le curé, dit la vieille bonne, il y a là un monsieur qui veut
absolument vous voir... C’est, paraît-il, pour une chose très importante
et très pressée.

En même temps, elle lui tendit une carte de visite ainsi libellée:

    ACHILLE DE SAINT-PREUX
    CRITIQUE D’ART
    _Commandeur de l’Ordre royal d’Isabelle-la-Catholique_

Le curé de Sableuse ne parut pas impressionné du tout.

--Une chose très importante et très pressée? fit-il en souriant...
Serait-ce que ce type a envie de se confesser? Au moins, vous l’avez
fait entrer au salon, comme un pauvre?

--Bien sûr, monsieur le curé... Mais il a l’air très comme il faut, il
est très poli et il a son auto devant la porte.

--On y va.

L’abbé Pellegrin, suivi de Valérie, regagna le presbytère dont l’étroite
porte s’encadrait de lierre et de glycines. Il pénétra dans la pièce aux
volets clos qui était baptisée «salon» et qui n’avait, pour justifier ce
titre, que quelques sièges recouverts de tapisseries au crochet, une
petite bibliothèque de bois noir, de pieuses lithographies et un parquet
merveilleusement ciré. Dans un fauteuil était assis un personnage à
visage obscur sur lequel des lunettes d’écaille ouvraient des manières
de hublots lumineux... A l’entrée de l’abbé, l’inconnu se leva et
prononça avec un accent bizarre:

--Je vous demande pardon, monsieur le curé, de venir ainsi vous troubler
dans vos saintes occupations...

--Pas du tout, j’allais piquer un petit somme.

--Raison de plus pour m’excuser... Mais vous me pardonnerez quand vous
connaîtrez le but essentiellement charitable de ma visite.

--Je vous accorde mon absolution, répondit cordialement le prêtre. Ma
porte est toujours ouverte à ceux qui demandent... A plus forte raison,
à ceux qui donnent!

--Je suis venu dans une intention que vous apprécierez, car il s’agit de
vous aider à secourir vos pauvres...

--Alors, il y a du bon!

Le curé appela Valérie et lui dit:

--Apportez une bouteille de vin blanc... Celui des jours de fête. Et
ouvrez les volets. On aime à voir la tête d’un brave homme!

La lumière soudaine révéla le visage maigre et dur de M. Achille de
Saint-Preux, critique d’art. Sur ses lèvres minces s’allongeait un
sourire attentif et persévérant de diplomate désireux de mener à bien
une mission délicate.

M. de Saint-Preux commença par célébrer les mérites du petit vin blanc
que lui avait servi, non sans quelque solennité, le curé de Sableuse.

--Vous êtes connaisseur! fit celui-ci, flatté.

--Un peu... Connaisseur, je le suis surtout en matière d’art.

--Vous êtes critique?

--Critique, oui... C’est-à-dire que je voyage beaucoup pour me
documenter sur les belles choses qui abondent en France. Mes moyens me
permettent de me livrer entièrement et d’une façon tout à fait
désintéressée à ces passionnantes études artistiques qui sont le but de
ma vie.

--Vous aimez les peintures, les sculptures?... Je comprends ça. Mais,
vous savez, moi, ce que je trouve le plus intéressant, le plus
passionnant, comme vous dites, c’est ce qui vit. L’art, ce n’est qu’un
chiqué, une blague... Et ils me font rigoler, les types qui prétendent
être plus adroits que le bon Dieu!

--Oh! monsieur le curé!... fit M. de Saint-Preux d’un air à la fois
déférent et scandalisé. Puis:

--Mes voyages, que je fais en auto, sont très fatigants. Et j’avoue que
si je n’étais pas soutenu par l’amour de l’art, parfois, je serais tenté
de renoncer à cette noble mais rude mission.

--Encore un coup de vin blanc... pour vous remettre?

--Avec plaisir, monsieur le curé.

Après un silence, le commandeur de l’ordre royal
d’Isabelle-la-Catholique reprit:

--Je viens de visiter votre église... Elle n’est pas sans intérêt au
point de vue archéologique et même artistique.

--Bah! Il y en a vingt dans le diocèse qui sont plus pépères... Je veux
dire plus dignes de votre attention.

--Permettez...

--C’est vrai que nous avons un chemin de croix qui est à la hauteur.
Justement, je viens de lui donner un coup de vernis avec l’aide du
bedeau. M. le comte de Sableuse, notre ancien châtelain, l’a fait faire,
il y a vingt ans, à Paris. C’est presque de l’ancien déjà! Et le saint
Joseph? Vous avez vu notre saint Joseph, monsieur le critique d’art? Il
vient de Paris aussi, de la maison Bouasse-Lebel, place Saint-Sulpice.
C’est un don de Mme Cousinet, la femme du député, notre nouveau
châtelain. Mme Cousinet, c’est Lisette de Lizac. Vous en avez bien
entendu parler à Paris... Ah! un numéro pas ordinaire! Et même un vieux
tableau aussi... Ça devrait vous intéresser comme critique d’art!
Allons, encore un verre de vin?...

M. de Saint-Preux observait le curé d’un regard plus aigu. Il prononça:

--Oui, j’ai admiré votre chemin de croix, votre saint Joseph, voire
Jeanne d’Arc...

--N’est-ce pas qu’elle est bien avec ses yeux émaillés qui regardent le
ciel, sa cuirasse et son épée que j’ai réargentées moi-même?

--Elle est superbe!

--C’est le grand modèle du catalogue. Allons, encore un verre?

--Comment donc! Mais vous avez d’autres œuvres d’art dans votre église?

--Oui, quelques vieilles peintures qui auraient même bien besoin d’être
remises à neuf... Ah! si j’avais du temps... et de la couleur!

--J’ai remarqué aussi, près de la porte de la sacristie, une espèce de
statuette...

--Ah! oui, un Christ en bois sculpté. C’est tout piqué des vers... Et ça
n’a plus de formes. S’il ne s’agissait pas de notre Sauveur, je vous
assure que je mettrais cette antiquité au rancart. Songez que mes
paroissiennes me disent que Notre Seigneur n’a jamais été vilain comme
ça... C’est vrai: il avait de longs cheveux bouclés, des yeux bleus, une
barbe blonde, le teint d’une jeune fille, enfin, quoi, ayant pu choisir,
il s’était fait beau, beau comme un Dieu!...

M. de Saint-Preux eut un imperceptible sourire, puis, très catégorique:

--Cette statuette est, en effet, bien laide... C’est le grossier travail
d’un pauvre tailleur d’images. Dans votre charmante église, où il y a de
si jolies choses, cela détonne un peu...

Le critique d’art avala une gorgée de vin, fit claquer sa langue, puis:

--Mais je suis venu, dit-il, pour vous parler de vos pauvres... Vous en
avez beaucoup?

--Je suis bien servi. Et le pire, c’est que je ne peux pas grand’chose
pour eux... M. Cousinet, qui a racheté le château de Sableuse, me fait
la tête depuis les élections, sous prétexte que je n’ai pas pistonné sa
candidature. Non mais!... Or, si l’unique richard du patelin me laisse
tomber, c’est le déficit dans mon budget, la mouise inévitable, et les
pauvres, tout comme le curé, doivent se mettre la ceinture. Pour moi, ça
n’a pas d’importance... Je peux maigrir encore. Mais je pense à mes
vieux, à mes malades, à mes gosses surtout, et j’en ai des tas sur les
bras! Je sais bien que le bon Dieu a dit qu’il ne fallait pas s’en
faire: «Ne vous mettez pas en peine, a-t-il dit, de ce que vous
mangerez, ou de ce que vous boirez, et n’ayez pas l’esprit inquiet.»
Mais cela n’empêche pas que, parfois, pour que tout ce monde-là mange à
peu près à sa faim, il faut que le curé se débrouille!

M. de Saint-Preux prit un air affecté pour dire:

--Votre impuissance à secourir tous ces malheureux doit profondément
affliger un noble cœur comme le vôtre, monsieur le curé. Et je vous
assure que le mien ne reste pas insensible... Aussi suis-je venu vous
offrir les moyens de soulager ces misères.

--Encore un petit coup de blanc?

--Avec plaisir... Je représente un groupe de bienfaiteurs américains,
des gens très riches qui, sachant que mes tournées me permettent de
voir, de deviner bien des choses, me laissent toute latitude pour
choisir les bénéficiaires de leur générosité. Voilà pourquoi, cher
monsieur le curé, je mets à votre disposition la somme de 5.000 francs.

--Cinq mille balles?... Mince! Je veux dire... Excusez-moi, quand je
suis content, c’est comme quand je ne le suis pas, j’en lâche parfois
qui ne sont pas faits pour aller dans le monde.

--Je sais, je sais, monsieur le curé... Mais ce langage savoureux, un
souvenir du front, paraît-il, ne me choque pas du tout. Il a contribué
autant que votre rude franchise et votre charité à vous rendre
populaire. Qui ne vous connaît et ne vous aime dans la région? Ne vous
défendez pas! Je ne suis à Sableuse que depuis une heure et j’ai déjà
entendu parler de vous avec une sympathie, une affection, un amour,
un...

--N’en jetez plus!

--Enfin, voilà, je vous apporte 5.000 francs pour vos pauvres. Et, de
plus, je promets, à titre de don personnel, de vous envoyer d’ici huit
jours, franco de port et d’emballage, un Christ grandeur nature avec des
cheveux bouclés, des yeux bleus et une barbe blonde qui plairont
certainement à vos paroissiennes. Avec des couleurs inaltérables et une
auréole dorée à la feuille... Ce qui se fait de mieux!

Le curé de Sableuse, ébloui, se récria:

--Ce sera trop beau pour ma pauvre église!

--Pas du tout. Je suis très heureux de vous offrir ce témoignage de ma
respectueuse admiration pour votre noble caractère...

--Ça va! Mais comment vous remercier?

--Ne me remerciez pas.

--Ah! vous parlez que je vais prier pour vous... Mes prières, c’est ce
que j’ai de mieux à vous proposer, avec mon vin blanc!

M. de Saint-Preux s’inclina et dit:

--Monsieur le curé, croyez que j’apprécie votre bonne intention et votre
vin délicieux à leur juste valeur. Mais voici: j’ai pensé que le Christ
en question--une très belle œuvre, vous verrez--remplacerait
avantageusement la statuette dont l’aspect disgracieux décourage la
piété de vos paroissiennes. Alors, c’est bien simple, j’emporte le vieux
et je vous envoie le neuf. Quant aux 5.000 francs, les voici...

Et le critique d’art, qui parlait avec volubilité, tira de son
portefeuille dix billets de cinq cents francs... Il les plaça en
éventail dans sa main et continua:

--La charité est aussi une religion. Nous pouvons la pratiquer ensemble.

Puis, attendri:

--Ça fait du bien d’être bon... Ah! je vais leur raconter notre
entrevue, à ces philanthropes américains. Et sans doute m’inviteront-ils
à vous faire un nouveau don. Ils sont si riches!... Sans compter qu’avec
le change, ils peuvent, en France, multiplier leur générosité par trois
au moins sans dépenser un dollar de plus: c’est très avantageux.

Tout en parlant, M. de Saint-Preux disposait les billets sur la table en
deux longues rangées. Et Valérie, qui venait d’entrer, s’exclama en
joignant les mains:

--En v’là-t-il, de l’argent, Sainte Vierge!

L’abbé Pellegrin ne songeait plus guère à la statue neuve et bien moins
encore à la vieille image sculptée: il pensait à ses pauvres, à ses
malades, à ses gosses, il les voyait tendant vers lui des mains
suppliantes et il se disait: «Ah! voilà une galette qui tombe à pic!
C’est la manne dans le désert et c’est Dieu qui me l’envoie, car ce
critique d’art et ses Américains ne sont que les instruments de la
Providence.»

Le commandeur de l’ordre royal d’Isabelle-la-Catholique demanda, comme
pressé d’en finir:

--Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas, monsieur le curé?

Et, sans attendre la réponse, il poussa les billets bleus vers le prêtre
qui répondit:

--Ça colle admirablement. Et puis, voyons, pourrais-je refuser? Je n’en
ai pas le droit.

M. de Saint-Preux se leva et, devenu autoritaire, il prononça:

--Allons à l’église... Je vais vous débarrasser de ce vieux bois troué
de vers.

L’abbé Pellegrin était embarqué. Il répondit, mais après un court
silence:

--Allons.

Après avoir ramassé, non sans nouvelles protestations de reconnaissance,
les merveilleux fafiots, l’abbé Pellegrin, suivi du critique d’art, se
rendit à l’église toute voisine... Trois heures sonnèrent lentement,
dans le silence vaste. Une ombre fraîche et une vague odeur de cire et
d’encens remplissaient l’humble nef, régnaient autour des colonnes
trapues et de l’autel naïvement orné de fleurs des champs; devant le
tabernacle, rougeoyait la lueur toujours présente qui, dans les temples
déserts, veille et palpite comme une prière en face du Dieu abandonné.

L’abbé Pellegrin s’agenouilla un instant, cependant que M. de
Saint-Preux, les yeux plus brillants derrière ses lunettes, se dirigeait
vers la statuette convoitée, maintenant conquise... Il en admira la
beauté simple et rude et songea que ce chef-d’œuvre de l’art gothique,
revendu et payé au poids des bank-notes, ferait mieux dans la galerie de
quelque fastueux amateur du Minnesota ou du Wisconsin que dans une
église de campagne encombrée de ridicules bondieuseries.

Le curé l’avait rejoint et demandait, hésitant:

--Vous l’emportez tout de suite?

--Mais oui... J’ai dit au chauffeur de venir me rejoindre. Nous
repartirons dans quelques minutes avec l’objet.

--Avec... l’objet? C’est que...

--C’est que... quoi, monsieur le curé?

--Maintenant je me sens moins décidé. Ce Christ n’est pas beau, certes,
mais il y a si longtemps qu’il est là, au milieu de nous. On s’y était
habitué. Et puis, je me demande si j’ai bien le droit...

--Quelle idée! Combien de curés ont remplacé des vieilleries sans
intérêt par des statues, des tableaux, des objets d’art qui font un
effet magnifique dans leurs églises! Tenez, le curé de Marcouville s’est
procuré ainsi un saint Roch...

--Oui, je l’ai vu, il est vraiment pépère. Son chien surtout est
épatant. Il ressemble à Poilu...

--Poilu?

--Oui, un brave clebs que j’avais ramené du front et qui a été mon
meilleur ami.

--Le Christ que je vous enverrai sera tout aussi beau que ce saint
Roch... Tenez, je lui ferai mettre des étoiles d’or partout; vous ne
trouverez pas mieux dans tout le diocèse, même à la cathédrale!

En même temps, le «critique d’art», montant sur une chaise, s’apprêtait
à prendre l’image sculptée et, déjà, ses mains avides la touchaient, la
saisissaient... Mais l’abbé Pellegrin l’arrêta brusquement en s’écriant:

--Minute... Vous avez l’air bien pressé!

--Je dois être rentré à Paris ce soir... Et la route est longue. Allons,
ne perdons pas de temps.

--C’est que si je vous laisse emporter cet objet, comme vous dites, je
crains d’avoir des ennuis... On dira que je l’ai vendu!

--Vendu? Pas le moins du monde... La somme que je vous ai remise, c’est
pour vos pauvres. Et votre vieille statuette, je vous la remplace par du
neuf... Personne ne peut rien vous reprocher. Monsieur le curé, vous
faites une bonne affaire!

--Je n’aime pas les affaires, même quand elles sont bonnes.

M. de Saint-Preux prit un temps, puis:

--Après tout, je ne veux pas vous forcer la main... Gardez-le, votre
rossignol, mais restituez-moi les 5.000 francs.

--Ne m’avez-vous pas dit qu’ils étaient destinés aux pauvres?

--Vous me traitez tout-à-coup avec je ne sais quelle méfiance, moi, un
commandeur de l’ordre royal d’Isabelle-la-Catholique! C’est
inadmissible... Tant pis pour vos pauvres, monsieur le curé, mais un tel
procédé m’autorise à retirer un don que je vous avais fait sans aucune
arrière-pensée, croyez-le bien.

--Que je vous rende la galette? Ah! non... Vous rigolez! j’en ai besoin.

Et le bon curé, regardant la grossière et poussiéreuse image où il ne
reconnaissait pas le Sauveur, songea que ce n’était là qu’un peu de
matière, un morceau de bois à demi pourri... Il songea aussi que les
5.000 francs de ce visiteur un peu bizarre mais généreux lui
permettraient de secourir des êtres vivants, de donner quelque joie à
des âmes chrétiennes. Le Christ lui-même ne s’était-il pas donné, non
pas en effigie mais en personne, pour soulager la détresse humaine?

Ces raisons balayèrent les inquiétudes, les scrupules du prêtre. Prenant
la statuette dans ses bras, il la porta jusqu’à l’automobile que le
moteur secouait d’un frémissement impatient. M. de Saint-Preux le
suivait avec un sourire de triomphateur. Mais comme il allait placer
l’«objet» sur les coussins de la voiture, l’abbé Pellegrin eut une
dernière résistance:

--Ah! s’exclama-t-il, c’est plus lourd que je ne croyais...

--Allons, monsieur le curé, vous en faites des histoires pour un bon
dieu de bois!

Et comme le prêtre reculait, comme prêt à fuir avec son fardeau, le
«critique d’art» bondit sur lui et, d’un geste aussi inattendu que
violent, lui arracha la statuette qu’il jeta dans l’auto... Après quoi,
s’élançant sur le siège à côté du chauffeur, il ordonna:

--En route... Et en quatrième!

Puis, comme la voiture prenait son élan, il se tourna vers le prêtre en
s’écriant avec un rire sarcastique:

--Je l’ai... Je le garde. Au revoir, Monsieur le curé!

Ahuri, l’abbé Pellegrin ne put que s’exclamer:

--Non mais, des fois!... Vous parlez d’un culot!

                   *       *       *       *       *

Quelques jours après, l’abbé Pellegrin était convoqué à l’évêché pour
«affaire urgente».

Il fut d’abord reçu par l’abbé Lanthier qui lui parut plus mystérieux,
plus inquiétant que jamais.

--Monseigneur me fait venir à son rapport, lui dit le curé, et j’avoue
que je n’en mène pas large. J’ai les foies, comme nous disions au front.

Et comme le secrétaire de Mgr Sibuë restait silencieux, il reprit:

--C’est que, mon vieux, Sa Grandeur ne m’a pas à la bonne, vous le
savez. De quoi s’agit-il? Avez-vous des tuyaux?

L’abbé Lanthier leva les yeux au plafond, soupira et répondit d’une voix
douce:

--Je ne puis marcher sur les brisées de Monseigneur. Dans quelques
minutes, vous serez renseigné.

--Je le devine, il y a encore des chichis. Décidément, je n’ai pas de
veine.

--Comment pouvez-vous dire cela? j’estime au contraire, monsieur le
curé, que vous êtes comblé... Monseigneur, par exemple, vous traite avec
une indulgence, une bonté que vous devriez reconnaître au lieu de lui
attribuer je ne sais quels sentiments d’hostilité contre vous. Comme si
ce saint prélat ne s’élevait pas au-dessus de telles misères! Songez
qu’il vous a rendu, généreusement, votre cure de Sableuse...

--Grâce à l’intervention de Mme Cousinet, plus connue sous le nom de
Lisette de Lizac: je suis protégé par les femmes, comme si j’étais un
joli petit vicaire de paroisse mondaine. Et Mme Cousinet est dans les
huiles, les saintes huiles. Je sais que Monseigneur la pelote...

--Oh! monsieur le curé!

--Je veux dire qu’il n’a rien à lui refuser: pensez donc, la femme d’un
député influent qui demain peut-être sera ministre!

L’abbé Lanthier eut un geste impatient et reprit:

--Ne parlez pas ainsi de Monseigneur... Vous lui devez de la
reconnaissance car il vous a toujours pardonné, jusqu’ici, vos
incartades.

--Mes incartades? Dites donc, mon petit Lanthier, il me semble que vous
attigez...

--Sa Grandeur est animée du seul esprit de justice, tempéré cependant
par une mansuétude toute paternelle.

--Ça va. Je regrette tout de même le cardinal... Ah! celui-là, c’était
un bon type!

--Monseigneur Sibuë a toutes ses vertus et, en plus, ces qualités
administratives, cette énergie, cette autorité qui manquaient à Son
Éminence. Nous avons, monsieur le curé, un grand évêque...

--Oui, et nous aurons bientôt un grand vicaire général.

--Que voulez-vous dire? fit l’abbé Lanthier d’un air innocent.

--Gros malin! Allons, à quand cet avancement? Dame, quand on est à
l’état-major, près du grand chef, on prend vite du galon. C’est tout
naturel. Tandis que nous, au front...

Un timbre électrique résonna et l’abbé Lanthier, qui de renfrogné était
devenu hostile, dit au curé de Sableuse d’une voix sèche:

--Monseigneur vous attend... Bonne chance!

L’évêque de Merville accueillit le curé de Sableuse avec ces mots qu’il
prononça d’un air agacé:

--Décidément, nous jouons de malheur... Encore une histoire, monsieur le
curé! Et cette fois, c’est très grave.

L’abbé Pellegrin pâlit, rougit et bredouilla:

--Qu’est-ce que j’ai bien pu faire, Monseigneur?

--Vous me le demandez? Voyons, vous le savez bien.

--Je cherche... Ah! il s’agit peut-être de mon sermon de dimanche
dernier. C’est vrai, j’ai été un peu fort. J’ai dit, à propos du dernier
mandement de Votre Grandeur sur la toilette des femmes à l’église, que
le bon Dieu préférait voir chez lui de jeunes et jolies chrétiennes,
même décolletées, que tant de vieilles toupies collet-monté dont la
dévotion vient trop tard pour que ça lui fasse plaisir. Le bon Dieu n’a
pas assez de succès auprès des femmes qui font honneur à sa
fabrication... A sa place, je serais vexé. Voilà ce que j’ai dit,
Monseigneur, mais à Sableuse, ça n’a aucune importance, car mes
paroissiennes ne suivent pas la mode... Il n’y en avait qu’une dans
l’église qui, par l’audace de sa toilette, pouvait justifier certains
blâmes, et c’était, comme par hasard, Mme Cousinet.

Mgr Sibuë sursauta et, avec un regard plus sévère:

--C’est à Mme Cousinet, dit-il, que vous devez d’être rentré à Sableuse.
Cette dame est une de nos plus généreuses bienfaitrices et son mari est
des nôtres. Vous ne pouvez d’ailleurs obliger une Parisienne à
s’habiller en paysanne... Mais ce n’est pas pour parler chiffons que je
vous ai fait venir, monsieur le curé. Et puisque vous semblez avoir déjà
oublié le fait qui m’oblige à vous demander des explications, je vais
donc rafraîchir votre mémoire.

--J’attends, Monseigneur.

--Répondez-moi: qu’est devenu le Christ du XIIIe siècle qui ornait
l’église de Sableuse?

L’abbé Pellegrin resta comme médusé. Jusque-là, il s’était efforcé de
croire que son aventure avec M. de Saint-Preux n’avait aucune
importance, que personne, en dehors du «critique d’art», ne
s’intéressait à ce vieux morceau de bois troué de vers dont la
disparition ne paraissait pas avoir été remarquée. Cependant, le curé
gardait une anxiété au fond du cœur, il pressentait des complications,
des histoires. La brusque et précise question de l’évêque l’atteignait
au vif de sa secrète inquiétude. Et sur son large et naïf visage se
peignit un trouble presque douloureux.

--Voyons, répondez! insista Mgr Sibuë en ajustant sur son nez mince des
lunettes d’acier.

--Je vais vous expliquer, mon... mon...

--Vous vous expliquerez tout à l’heure. Auparavant, dites-moi si, oui ou
non, ce Christ est encore en votre possession.

--Non, Monseigneur.

--Qu’en avez-vous fait?

--Je l’ai échangé contre une statue toute neuve, grandeur nature, avec
des étoiles d’or partout... M. de Saint-Preux doit me l’expédier ces
jours-ci.

L’évêque haussa les épaules et d’une voix coupante:

--Avouez que vous l’avez vendu.

--Vendu? Oh! Monseigneur!...

--Oui, vous avez fait cela, vous, un prêtre! Vous avez vendu un objet
d’art, un chef-d’œuvre admirable, à un de ces pillards d’églises qui
parcourent les campagnes pour abuser de l’ignorance, de la bêtise et
parfois--j’ai honte de le dire--de la cupidité de certains desservants.
Vendre une image de Notre-Seigneur, est-ce possible! Et le pire, c’est
que votre acte inqualifiable va nous attirer de graves difficultés avec
l’administration, car ce Christ du XIIIe siècle, dont vous ne pouviez
disposer en tout état de cause, devait être classé prochainement par le
ministère des Beaux-Arts. Je venais précisément d’en être avisé... Ah!
vous nous mettez dans de jolis draps et vous-même vous pouvez vous
attendre à être poursuivi pour abus de confiance et détournement. Ce
sera d’ailleurs bien fait!

L’abbé Pellegrin baissa la tête, comme écrasé par ce réquisitoire.

--Quelles explications pouvez-vous fournir? Je les attends avec
curiosité.

Et comme le curé de Sableuse se taisait, Mgr Sibuë continua:

--Encore si l’affaire ne s’était pas ébruitée... Mais il y a scandale!
Et malheur, dit l’Écriture, à celui par qui le scandale arrive.
Lisez-vous les journaux, monsieur le curé?

--Je lis la _Feuille d’annonces_ de Sableuse et la _Semaine religieuse_.

L’évêque prit sur sa table un journal de Paris et l’ayant déplié, montra
au pauvre homme un article intitulé: _Comment on pille nos églises;
arrestation d’un étrange amateur d’art._ Puis, scandant les mots,
appuyant sur certaines épithètes, il lut ces lignes:

«A la suite de diverses plaintes, la police vient d’arrêter, rue
Mogador, un Levantin du nom de Samuel Zaphyri, qui se faisait appeler
Achille de Saint-Preux, et se disait commandeur de l’ordre royal
d’Isabelle-la-Catholique. Cet individu s’était spécialisé dans le
commerce d’objets d’art religieux qu’il se procurait en usant des moyens
les moins délicats. Il exploitait la pauvreté ou la naïveté de certains
curés de campagne à qui il proposait, souvent avec succès, l’échange
d’authentiques chefs-d’œuvre plus ou moins ignorés contre une camelote
fabriquée dans le quartier Saint-Sulpice. Zaphyri offrait aussi de
l’argent aux ecclésiastiques dans l’embarras en leur disant: «Ce sera
pour vos pauvres!» Nombre d’ecclésiastiques, qui ignoraient la valeur
des objets d’art convoités par l’insinuant personnage, sont tombés dans
ce piège habilement tendu. On cite parmi les dernières dupes de
l’aventurier l’abbé Pellegrin, desservant de l’église de Sableuse
(Eure), qui lui aurait livré un magnifique Christ en bois sculpté datant
du XIIIe siècle. Interrogé à ce sujet, Zaphyri a déclaré: «L’objet m’a
été vendu 5.000 francs... J’ai fait une affaire, tout simplement, sans
exercer aucune pression sur le curé qui a paru enchanté de l’aubaine et
qui m’a même fait boire de son petit vin blanc. S’il y a un coupable, ce
n’est certainement pas moi.» Ajoutons que cet étrange amateur d’art,
d’ailleurs soupçonné de nombreux vols avec effraction dans diverses
églises, ravitaillait l’Amérique en chefs-d’œuvre de tous genres et de
tous styles. Son appartement était rempli de statues, de tableaux, de
reliquaires, de chandeliers, de chefs-d’œuvre de notre art médiéval:
toutes ces merveilles devaient prendre le chemin de l’Amérique.
L’instruction qui vient d’être ouverte nous réserve maintes surprises.»
Voilà, monsieur, le curé... Est-ce assez clair?

Le curé de Sableuse s’était dressé, rouge d’indignation.

--Une affaire? s’écria-t-il d’une voix tremblante... Ce salaud ose dire
qu’il a fait une affaire avec moi? Non, mais chez qui? La vérité,
Monseigneur, c’est qu’il m’a empaumé en me disant: «Ce que je vous
donne, c’est pour vos pauvres.» Et des pauvres, des malades, des vieux,
des orphelins, j’en ai des floppées à Sableuse. Alors, quoi, je n’ai
pensé qu’à eux... Ce sont mes enfants et leurs plaintes me font mal. Car
je n’ai rien à leur donner, rien que de bonnes paroles, des
consolations, des espérances, des biftecks courant d’air, quoi!...

--Les secours spirituels de notre sainte religion...

--Ça retape les âmes, mais ça ne remplit pas les ventres. Dieu lui-même
n’a pas distribué des boniments à ceux qui le suivaient: il leur a
balancé du solide, des pains et des poissons pour tout le monde, il a
fait un miracle... C’est commode, c’est pratique! Moi! j’ai eu mon
miracle aussi: cinq mille balles me sont dégringolées du ciel, on peut
le dire. Et je les aurais refusées? Ah! ça, jamais... Je les ai pris des
deux mains, ces beaux billets, et je les ai cassés au plus vite en
petits morceaux qui ont fait du bien partout où je les ai laissés
tomber. Voilà l’affaire que j’ai faite, Monseigneur! Je ne la regrette
pas et même si c’était à recommencer...

--Toujours la même superbe! Vous ne reconnaissez jamais vos fautes et
même vous affichez l’orgueil de les avoir commises. Vous devriez plutôt
avoir honte...

--Monseigneur, j’ai pensé que la charité devait avoir le dernier mot.
Après tout, cette statuette, ce n’est rien: un morceau de bois sculpté
et mal sculpté pour mon goût et celui de mes paroissiens et
paroissiennes. Je l’ai transformé en quelque chose de vivant et même de
divin, qui est le bonheur des bonnes gens auxquelles j’ai pu apporter
quelques secours depuis trop longtemps attendus. Le bon Dieu, celui qui
n’est pas en bois et qui ne date pas du XIIIe siècle, car il est
éternel, le vrai bon Dieu ne doit pas m’en vouloir d’avoir ainsi tiré
parti de son image, d’autant qu’il ne la trouve certainement pas
ressemblante: pas possible qu’il soit si moche que ça!

--Votre ignorance artistique égale votre inconscience. Et vous y ajoutez
encore la vulgarité du langage: quel prêtre vous faites, monsieur
Pellegrin!

--Je fais ce que je peux, Monseigneur.

--En attendant les résultats de l’enquête et les sanctions judiciaires
qui la suivront sans doute, sans parler de celles que je prendrai
moi-même, je vous laisse à votre cure de Sableuse, mais ce n’est que
provisoirement, bien entendu. Je m’en expliquerai avec Mme Cousinet qui
regrettera sans aucun doute de vous avoir accordé sa protection.

L’abbé Pellegrin ploya le genou, et tandis qu’une émotion profonde se
reflétait sur son visage, il s’écria:

--Monseigneur, je le jure, je n’ai pas fait de mal... Ma conscience me
l’affirme. Je ne demande qu’à être digne de votre bienveillance, qu’à
mériter votre bénédiction...

Mais Mgr Sibuë répondit d’un air glacial, en lui faisant signe de se
relever:

--Je suis bienveillant pour tous, même pour les coupables, et je les
bénis, mais encore faut-il qu’ils reconnaissent leurs fautes. Ce n’est
pas ce que vous faites, me semble-t-il... J’espère, cependant, que la
réflexion vous éclairera et vous guidera sur le chemin du repentir.
Soyez plus raisonnable, plus humble, n’invoquez pas votre conscience
pour absoudre ce que la sagesse et la prudence de vos supérieurs et de
vos vrais amis ne peuvent que blâmer. Un ecclésiastique doit être, en
toutes choses, et avant tout, d’une circonspection extrême, monsieur le
curé. Songez-y...

--Je comprends, Monseigneur, je n’y vais pas assez avec le dos de la
cuiller!

Le prélat répondit, excédé, avec un geste qui mettait fin à cette
conversation:

--Il suffit... Allez, monsieur!

Et le curé de Sableuse se retira, non sans avoir fait une profonde
révérence à laquelle Mgr Sibuë, qui s’était penché sur ses paperasses,
ne répondit pas.

                   *       *       *       *       *

Dans son hôtel de l’avenue de Messine, Mme Cousinet attendait avec
impatience le retour de son mari qui avait été appelé d’urgence à la
présidence du Conseil: M. Verdureau se voyait contraint, par un vote
inquiétant de la Chambre, de changer la composition de son ministère et
s’était enfin décidé à faire appel à M. Cousinet.

--Eh bien? demanda anxieusement l’ancienne vedette du Casino de Paris à
celui qu’elle croyait déjà ministre et qui venait de s’effondrer, pâle
et défait, dans un fauteuil.

--C’est raté, soupira M. Cousinet en s’épongeant le front.

--Comment, c’est raté!

--Verdureau m’a tout de suite dit qu’il ne voulait pas de moi à
l’Instruction publique. Et sais-tu pourquoi? Parce que je ne suis même
pas bachelier.

--Quel idiot!!

--Alors, je lui ai demandé le sous-secrétariat des Beaux-Arts... Après
tout, je suis collectionneur. J’ai des tableaux de maîtres et
authentiques... Je les ai payés assez cher! Le sous-secrétariat des
Beaux-Arts nous convenait fort bien... C’était ton engagement assuré à
la Comédie-Française. Évidemment, on aurait un peu crié...

--Et pourquoi? se récria Mme Cousinet... D’abord, j’ai du talent, un
talent bien au-dessus du genre music-hall. Et puis, qu’est-ce qu’il y a
de choquant à ce qu’un type du gouvernement fasse engager sa femme dans
un théâtre subventionné? Personne ne dirait rien s’il s’agissait de sa
maîtresse!

--Possible, mais il faut faire notre deuil des Beaux-Arts.

--Tu n’as pas su parler avec assez d’énergie à cette moule de Verdureau.
Ah! s’il m’avait fait appeler, je te prie de croire qu’il ne m’aurait
pas résisté. On ne me résiste pas, à moi! Verdureau pas plus que les
autres...

M. Cousinet, qui paraissait accablé, répliqua:

--Ma chérie, veux-tu que je te dise? Si ce délicieux sous-secrétariat,
qui aurait fait mon bonheur et le tien, nous échappe, eh bien, c’est un
peu de ta faute.

--Comment, de ma faute?

--Oui, Verdureau m’a dit: «Mon cher, tout ce que vous voudrez, mais pas
ça! Vous comprenez, je ne peux pas confier les Beaux-Arts à un homme
mêlé à l’histoire du curé de Sableuse... Car enfin, c’est votre
protégé!». J’ai eu beau lui répondre que c’était celui de ma femme. Rien
n’y a fait... Pour Verdureau, pour mes amis, pour mes ennemis, c’est
tout juste si je ne suis pas accusé d’avoir bazardé, de concert avec ce
diable d’abbé Pellegrin, le fameux Christ du XIIIe siècle dont parlent
tous les journaux depuis huit jours. Ah! tu as eu une riche idée le jour
où tu es allée demander à l’évêque de Merville la réintégration de ce
phénomène dans sa cure! L’affaire Pellegrin est devenue un peu l’affaire
Cousinet... Le châtelain et le curé de Sableuse, on vous les fourre dans
le même sac, et Verdureau lui-même trouve que je suis compromis. «En
tout cas, m’a-t-il dit, vous n’êtes pas indiqué pour protéger nos œuvres
d’art contre les pillards d’églises... Mais comme je tiens à vous être
agréable, je vous promets le haut commissariat de l’éducation
physique!». C’est peu, mais c’est quelque chose.

Mme Cousinet ne paraissait pas enchantée du tout.

--L’éducation physique? s’exclama-t-elle. Ça n’a aucun intérêt. Je ne
tiens pas du tout à voir défiler des gymnastes ou pédaler des coureurs
cyclistes. Tandis que les Beaux-Arts...

--N’en parlons plus. Mais cela ne fait rien, j’en veux à cet imbécile de
curé qui, non seulement ne m’a aidé en rien à devenir député, mais
encore m’a empêché de devenir sous-secrétaire d’État. Et dire que je lui
ai donné une statue de saint Joseph...

--Moi, une statue de Jeanne d’Arc! soupira l’ex-vedette du Casino de
Paris.

Elle allait et venait, les sourcils froncés, la lèvre amère.

--En voilà un, s’écria-t-elle, que je vais faire saquer... L’évêque de
Merville ne me refuse rien, lui! Je lui avais demandé la grâce de l’abbé
Pellegrin que je trouvais rigolo dans son répertoire. Mais en voilà
assez... Ce comique ne m’amuse plus. Qu’on nous en débarrasse, et cette
fois, pour de bon.

--Oui, mais il est bien tard. L’affaire Saint-Preux-Pellegrin prend des
proportions fantastiques. Tu ne lis donc pas les journaux?

--Je lis _Comœdia_ et la _Semaine religieuse_ de Merville.

--C’est cela, tu n’es au courant de rien. Eh bien, apprends que l’abbé
Pellegrin est devenu, lui aussi, une grande vedette... La presse, qui
monte en épingle l’histoire des pillards d’églises, a découvert à
Sableuse un curé qui, s’il ne te distrait plus, lui paraît, à elle, un
type bien fait pour amuser les badauds. Il en reçoit, des reporters, et
il leur en tient, des propos dans son langage d’ancien poilu! Ton abbé
Pellegrin a du succès dans les journaux et surtout dans les feuilles
avancées, socialistes, révolutionnaires... Ah! c’est qu’il ne se gêne
pas pour étaler des opinions bien faites pour flatter les pires ennemis
de la Société! Et comme il n’a pas pour deux sous de réflexion, cet
imbécile se laisse entraîner... Le Christ du XIIIe siècle est bien
oublié dans tout cela. Notre bavard dit n’importe quoi, n’importe
comment, à n’importe qui. C’est charmant! Un prêtre qui trahit ainsi la
bonne cause, celle de l’ordre, du capital! Où allons-nous? Et le pire,
c’est que ce maudit curé devient de plus en plus populaire... Toute la
France le connaît. Mes collègues, à la Chambre, me parlent de lui, me
demandent des détails sur ce numéro extravagant et je sens bien qu’ils
le trouvent, au fond, sympathique. S’ils l’avaient, comme moi, dans leur
département, peut-être changeraient-ils d’avis! Pour moi, j’estime que
l’abbé Pellegrin devient une manière de danger public... Il flatte les
détestables appétits de la foule, et il nous fait rater, à moi sûrement,
un sous-secrétariat d’État, à toi, peut-être, la Comédie-Française! C’en
est trop... Des curés comme ça, n’en faut pas!

--C’est ce que je dirai à Monseigneur. Sois tranquille: je demanderai à
Sa Grandeur de le résilier, et, cette fois, pour de bon.

--Nous aurons mieux: l’abbé Pellegrin est poursuivi... Il doit
comparaître devant le Tribunal correctionnel de Merville avec son
complice, cette espèce de Levantin qui se faisait appeler comte de
Saint-Preux. Ah! nous verrons la tête qu’il fera, le curé, devant les
juges! Ce jour-là, il aura sans doute moins de bagout. Ses boniments en
argot auront, en tout cas, moins de succès.

Et M. Cousinet ajouta, très digne:

--La justice fera, je l’espère, son devoir: le curé de Sableuse sera
sévèrement condamné!




II

MON CURÉ DANS LE PRÉTOIRE


Samuel Zaphyri, alias Achille de Saint-Preux, mis en liberté sous
caution, avait pris, le jour même de sa sortie de prison, le premier
avion pour Londres. Mais il n’était plus qu’un comparse dont le public
ne se souciait guère: sans le vouloir, sans même le savoir, le
pittoresque curé de Sableuse l’avait complètement éclipsé dans cette
affaire qui, de la rubrique des faits divers, s’était élevée au rang de
grande actualité et installée à la première page des journaux. L’abbé
Pellegrin avait été «lancé» par les reporters qui lui prêtaient les
discours les plus audacieux, le présentaient, en exagérant encore sa
verve rabelaisienne, sa franchise ingénue, son langage rude, sous
l’aspect d’une manière de curé du Danube. Et la foule s’était éprise de
ce prêtre à l’âme simple qui parlait argot, mais n’en paraissait pas
moins inspiré d’un esprit vraiment évangélique... Deux fois par jour, le
facteur apportait au presbytère de Sableuse des lettres dont le nombre
augmentait sans cesse et qui provenaient de tous les points du pays.
Elles apportaient au populaire abbé Pellegrin les félicitations et les
encouragements de croyants et aussi de mécréants que ses propos, partout
publiés, avaient à la fois amusés et émus: persécuté pour avoir placé
au-dessus de tout le devoir de charité, il n’était plus le complice ou
la victime d’un marchand de bric-à-brac artistique pour Américains, mais
une manière de saint à la fois pathétique et jovial bien fait pour un
siècle qu’ont modelé la presse d’information et le cinéma. Car le bon
curé avait été «tourné» dans son jardin, près du tombeau de Poilu, et
son visage hilare, où passait cependant parfois l’ombre d’un souci
douloureux, s’épanouissait sur tous les écrans lumineux de France.

L’abbé Pellegrin ne recherchait cependant aucune réclame et même toutes
ces visites, toutes ces lettres--sauf celles qui contenaient quelque
argent pour ses pauvres--l’importunaient et l’inquiétaient.

--Ont-ils fini de me tenir la jambe? se plaignait-il devant Valérie à
qui tout ce bruit déplaisait aussi. Bientôt, je n’aurai plus le temps de
lire mon bréviaire...

--Si j’étais à votre place, je ne recevrais pas tous ces gens-là!

--C’est que la plupart viennent de Paris pour me voir... Je ne peux pas
leur fermer ma porte au nez. Ce ne serait pas charitable...

Valérie répondait, sévèrement:

--Vous parlez trop, monsieur le curé! Ces malins vous tirent les vers du
nez et ils boivent votre vin blanc. Ah! nous étions bien plus heureux
quand personne ne s’occupait de nous!

Quelques jours avant le procès devant le tribunal correctionnel de
Merville, l’abbé reçut de Mgr Sibuë une lettre qui, sous peine de
sanctions immédiates, lui interdisait de faire désormais la moindre
déclaration aux journalistes: «Vous devez, lui disait l’évêque, vous
renfermer strictement dans l’exercice de votre saint ministère, vous
abstenir de tout acte, de toute parole qui pourraient aggraver encore un
scandale déjà retentissant et des plus déplorables au point de vue
temporel et spirituel.»

--Tant mieux! dit le curé... Me voilà paré. Quand les fabricants de
bobards viendront me relancer, je leur dirai: «Je dois la fermer, c’est
la consigne. Et je ne tiens pas à écoper!» Monseigneur me débarrasse
d’une corvée et je lui en suis d’autant plus reconnaissant que mon vin
blanc tire à sa fin!

Mais il était trop tard, et la popularité du curé de Sableuse ne pouvait
plus être combattue efficacement par une telle interdiction: au
contraire, cette condamnation au silence fut considérée, par une grande
partie du public, comme une persécution nouvelle. Mgr Sibuë reçut, à son
tour, d’innombrables lettres: elles ne ressemblaient guère à celles qui
submergeaient le presbytère de Sableuse et l’abbé Lanthier, chargé de
les ouvrir, crut préférable de ne pas les communiquer à Sa Grandeur.

Devant le juge d’instruction, le «complice» du pseudo-comte de
Saint-Preux avait comparu plusieurs fois, mais sans se départir de sa
bonne humeur et de sa truculence coutumières.

--Je ne m’en fais pas une miette... Le moment venu, je me défendrai et
le bon Dieu, qui ne doit pas attacher tant d’importance à un vieux
morceau de bois sculpté, me tirera de là.

--Vous devriez choisir un avocat, dit le juge.

--Pas la peine... J’ai défendu, au front, des camarades qui passaient au
tourniquet et il s’agissait, parfois, de leur sauver la vie. Dieu merci,
j’y suis arrivé. Mon cas est tout de même moins grave... Qu’est-ce que
je risque? Au pis aller, je récolterai quelques jours de boîte... Là, au
moins, je serai tranquille, je ferai une bonne retraite et je me dirai
qu’il n’est pas mauvais qu’un prêtre aille en prison, quand c’est, bien
entendu, pour avoir fait ce qu’il croit être le bien. Nous autres, dans
le clergé, nous ne comparaissons pas assez souvent devant Hérode, nous
ne trinquons pas assez souvent pour nos idées, pour notre salut et celui
des âmes qui sont sous notre coupe, et c’est peut-être pourquoi nous
nous faisons de moins en moins comprendre par le populo quand nous lui
parlons du Christ--pas en bois sculpté, celui-là--qui est mort, entre
deux voleurs, sur la croix!...

Le jour du procès, le Palais de justice de Merville fut envahi par une
foule que les quatre gendarmes de service ne purent endiguer, malgré les
renforts accourus en toute hâte. Outre de nombreux habitants de
Sableuse, des Mervillois, très fiers du retentissement de cette affaire
qui valait à leur sous-préfecture une flatteuse célébrité et un afflux
d’étrangers prompts à la dépense, il y avait là des représentants de
tous les journaux de Paris, des photographes, des opérateurs de
cinéma... Des centaines d’admirateurs fanatiques du «bon curé» étaient
venus de Paris et d’ailleurs. M. et Mme Cousinet, qui figuraient sur la
liste des témoins, étaient arrivés dans leur limousine. Mgr Sibuë, cité
aussi par le ministère public, était descendu, au milieu d’un silence
hostile, de son coupé archaïque. Et un camelot débrouillard avait vendu
en quelques minutes, sur la place du Palais, toute une provision de
cartes postales qui représentaient le nouveau saint Vincent de Paul avec
son large sourire, son brûle-gueule et une auréole autour de son calot
de poilu.

L’abbé Pellegrin était venu de Sableuse dans le tacot de son ami, le
docteur Profilex, qui conduisait lui-même. Le long de la route, ils
avaient échangé quelques propos assez décousus; le médecin paraissait
redouter un jugement sévère du tribunal de Merville, mais le curé, au
contraire, se montrait parfaitement rassuré.

--Quoi qu’il arrive, plaisantait Profilex, vous voilà populaire, citoyen
curé... Le péril noir, c’est vous. Car enfin, si vous le vouliez, vous
entraîneriez les masses... Heureusement, votre soutane vous empêche de
monter à cheval!

--D’autant plus que je n’ai jamais servi que dans la biffe.

--C’est bien la première fois qu’un curé obtient, en France, un pareil
succès.

--Je n’ai rien fait pour cela. Et même je vous dirai que j’en ai marre
de cette célébrité encombrante... Vivement la paix!

--On dit ça, mais vous l’avez bien un peu cherchée, citoyen curé, la
faveur populaire...

--Moi?

--Oui, et pour l’obtenir, il vous a suffi de chanter la vieille chanson
de Béranger, _le Dieu des bonnes gens_.

--Je ne la connais pas.

--Elle est cependant dans votre répertoire... Et elle produit toujours
son effet quand vous la chantez, gros malin. Allons, avouez-le, c’est
encore ce refrain-là que vous allez nous reprendre, tout à l’heure,
devant le tribunal.

Mais le curé de Sableuse, qui ne comprenait pas, répondit:

--En fait de chant profane, je ne connais que la _Madelon_... Et
Monseigneur m’interdit de la pousser, même devant ceux de mes
paroissiens qui sont allés au front! Croyez-vous que cette chanson dont
vous me parlez, _le Dieu des bonnes gens_, obtiendrait plus de succès
auprès de Mgr Sibuë?

--Non, répondit le docteur Profilex.

C’est avec peine que l’auto se fit un chemin à travers la cohue amassée
devant le palais de Justice. Des cris s’élevèrent, frénétiques, mêlés
cependant de quelques sifflets:

--Vive l’abbé Pellegrin! Vive l’ami des pauvres! Vive le bon curé!...

Une jeune femme en cheveux sauta sur le marchepied et se jeta au cou du
prêtre en lui disant:

--Vous êtes un saint!... Il faut que je vous embrasse.

L’abbé Pellegrin ne put repousser à temps cette fougueuse admiratrice,
et tandis que la foule applaudissait avec des rires et de nouvelles
clameurs, il riposta joyeusement:

--Merci, la belle, mais il m’est défendu de vous rendre la politesse!

La salle exiguë où siégeait le tribunal correctionnel était
archi-comble. Le curé y pénétra au moment même où l’huissier appelait
l’affaire Zaphyri-Pellegrin: il prit la place au banc des inculpés
libres, sans souci de l’ardente curiosité avec laquelle le public le
contemplait et, brusquement, au brouhaha des conversations, succéda un
silence impressionnant.

Le président était un petit bonhomme au visage maigre, au regard dur, à
la voix sèche.

--Votre nom?

--Jean-Joseph Pellegrin.

--Votre âge?

--Trente-six ans.

--Votre profession?

--Prêtre catholique... Mais ce n’est pas un métier, c’est un sacerdoce.

--Votre domicile?

--A Sableuse.

--Vous savez pourquoi vous êtes poursuivi? Complicité de détournement
d’un objet dont vous étiez le dépositaire, le gardien légal. Votre
complice fait défaut.

--Oui, répondit doucement l’abbé Pellegrin, il s’est débiné.

Des rires fusèrent dans la salle, mais le président, agacé, les réprima
aussitôt:

--Silence! Cette affaire est très sérieuse et j’entends que tous ici, à
commencer par l’inculpé, se montrent respectueux de la justice.

--Je n’ai pas du tout envie de rigoler, dit le complice de M. de
Saint-Preux.

--Vous n’avez pas d’avocat?

--Je suis assez bavard pour deux. Je me justifierai moi-même...

--C’est votre droit. Voici les faits tels qu’ils ont été révélés par
l’enquête. Le 5 avril dernier, vous avez reçu la visite, au presbytère
de Sableuse, d’un individu qui se dit comte Achille de Saint-Preux,
critique d’art, mais qui s’appelle en réalité Samuel Zaphyri, est
originaire de Salonique et s’adonne dans les conditions les plus
suspectes au commerce d’œuvres d’art et d’antiquités d’un caractère le
plus souvent religieux. Ce personnage, dont vous auriez dû vous méfier,
vous à offert une somme de 5.000 francs en échange d’une statuette en
bois représentant le Christ et datant du XIIIe siècle. Vous avez accepté
sans difficultés...

--Permettez, monsieur le Président. Les 5.000 francs, c’était un don, un
don fait par de généreux Américains à l’intention de mes pauvres! La
statuette en bois sculpté, je l’ai échangée contre un Christ tout neuf,
grandeur nature, avec une tête agréable à voir et des étoiles d’or
partout. C’était la bonne combine... Du moins, je l’ai cru.

--Ce Christ tout neuf, qui doit être une horreur, l’avez-vous reçu?

L’abbé Pellegrin répondit en baissant la tête:

--Non.

--Vous voyez bien!... Mais les 5.000 francs, vous les avez bel et bien
encaissés.

--Encaissés? Si c’est Dieu permis!... Dites plutôt qu’ils ont glissé
entre mes doigts comme une poignée de grains. Et vous parlez qu’il y
avait des becs ouverts tout autour! Deux jours après, je n’avais plus un
pellot...

--Quel que soit l’usage que vous ayez fait de ces 5.000 francs, il n’en
est pas moins certain que vous avez cédé, contre espèces, un objet
précieux qui non seulement ne vous appartenait pas, mais encore
présentait un très grand intérêt au point de vue artistique et
historique: son classement avait même été proposé par M. l’inspecteur
des Beaux-Arts du département. Quelles explications avez-vous à fournir
sur le fait?

A ce moment, un des assesseurs, qui observait l’abbé avec une évidente
sympathie, intervint:

--Puisque l’inculpé doit présenter lui-même sa défense, peut-être
conviendrait-il de la placer après les dépositions des témoins et le
réquisitoire du ministère public.

Des approbations se firent entendre dans le public, et le président dit
d’un air revêche au curé de Sableuse:

--L’affaire est très claire, d’autant plus que, somme toute, vous
avouez... Mais si vous avez une véritable plaidoirie à prononcer, je
consens à vous donner la parole lorsque M. le Procureur de la République
aura requis l’application de la loi. Préférez-vous qu’il en soit ainsi?

--Si c’est un effet de votre bonté, monsieur le Président... Mais soyez
tranquille, je ne vous tiendrai pas la jambe pendant deux heures.

--Soit. Qu’on introduise le premier témoin.

M. Bienaimé, inspecteur départemental des Beaux-Arts, prit place à la
barre avec une grande gravité. Tenant à étaler une implacable érudition,
il fit, à propos de la statuette du XIIIe siècle, une longue conférence
sur la sculpture religieuse au moyen âge.

--Enfin, demanda le procureur de la République, le Christ de l’église de
Sableuse a-t-il une réelle valeur?

--Une très grande valeur. Il s’agit d’un incomparable chef-d’œuvre et
comme nous n’avons pu le retrouver dans les collections de Zaphyri, nous
devons craindre que cette perte cruelle pour l’art français ne soit
irréparable.

--Vous entendez? dit le président à l’inculpé.

L’abbé Pellegrin ne parut pas autrement impressionné.

--La plus belle image de Dieu, répondit-il, c’est parfois un Christ de
quatre sous... Tout dépend de la prière qu’on lui adresse, de la
confiance qu’on a en lui.

--Nous nous plaçons en ce moment au point de vue de l’art.

--L’art? C’est un chiqué sans importance pour ceux qui ont vraiment la
foi. Et Dieu se fout pas mal d’être artistique!

Ces mots prononcés d’une voix forte, avec une sorte d’émotion à la fois
comique et saisissante, provoquèrent dans la salle des «mouvements
divers»: on approuvait, on protestait et le président, assez énervé, eut
quelque peine à ramener le calme.

Le chauffeur, qui avait conduit à Sableuse le pseudo-comte de
Saint-Preux, expliqua ensuite qu’il était la victime de cet aventurier.

--Il ne m’a pas payé la location de ma voiture... Et pendant plus d’un
mois je l’ai baladé dans le pays. Nous allions d’église en église et
nous avions toujours affaire au curé... Mais, souvent, M. le comte était
mal reçu. A Sableuse, il n’en a pas été de même.

--C’est bien l’inculpé, questionna le président, qui apporta la
statuette jusqu’à l’automobile?

--En effet.

--Demandez-lui, intervint l’abbé, si son patron ne me l’a pas arrachée
avec violence, si, sautant dans la bagnole, il n’a pas donné l’ordre de
se cavaler en vitesse, enfin, si le coup n’était pas monté...

Le chauffeur déclara en évitant le regard du curé de Sableuse:

--Je ne sais qu’une chose, c’est que le curé est sorti de l’église avec
le machin sur les bras.

--Il suffit! triompha le procureur. Rien ne peut démontrer plus
nettement la culpabilité du prévenu.

--Ça va, ça va, fit l’abbé en haussant les épaules. Le copain dit la
vérité, mais il a juré de la dire toute et c’est ce qu’il ne fait pas.
Faut croire que ça le gêne... Il y a aussi des paroissiennes qui, au
confessionnal, racontent qu’elles se sont laissées peloter dans les
coins par des galants, mais elles vont rarement jusqu’à dire que leur
mari est cocu... Moi, je n’y étais pas et il faut bien que je leur donne
l’absolution. Chauffeur, mon ami, je vous pardonne, caltez en paix!

Valérie, fort troublée, fit le récit de la visite de M. de Saint-Preux à
l’abbé Pellegrin. Mais elle n’avait pas entendu leur conversation...

--Ils ont bu, fit-elle, une bouteille de vin blanc... Puis, ils sont
allés ensemble à l’église. M. le curé est revenu avec un air tout triste
et il ne m’a pas parlé de l’image de Notre-Seigneur emportée par le
monsieur de Paris. Mais, me montrant les billets de banque, il m’a dit:
«Voilà de quoi arroser la paroisse... Ça tombe bien: le temps était d’un
sec!» Et le jour même, il a commencé sa tournée chez les malheureux. Le
lendemain, tout l’argent était fondu. Même que j’ai dit à M. le curé:
«Vous auriez bien pu en réserver un peu pour vous acheter une douillette
neuve, vu que la vôtre s’en va en loques.» Le pauvre cher homme m’a
répondu: «Une douillette? Je n’ai même pas gardé de quoi m’acheter un
paquet de tabac.» Et comme je lui reprochais d’être trop bon, même pour
des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église, il m’a rabrouée:
«Occupez-vous de vos oignons», m’a-t-il dit. Ce jour-là, j’ai mis deux
pièces de plus à sa soutane...

Tous les regards s’étaient tournés vers le curé de Sableuse, mais
celui-ci bougonna:

--Les femmes, ça bavarde tout le temps et ça en raconte!... Si ma
soutane a des pièces, c’est pas la peine de le crier sur les toits,
surtout après m’avoir dit: «Monsieur le Curé, vous pouvez être
tranquille... Cela ne se voit pas du tout!»

M. Cousinet déclara qu’il était complètement étranger à l’affaire, qu’il
avait, pour sa part, aidé le curé de Sableuse à soulager les misères du
pays et qu’il était prêt à continuer «en dépit de la singulière attitude
de cet ecclésiastique qui, oublieux de sa vraie mission, se rangeait
parmi les pires adversaires de la société.»

--De quoi? répliqua l’abbé Pellegrin... Suis-je donc curé pour vous
servir, vous et vos pareils? Et prenez-vous votre coffre-fort pour un
tabernacle?

Une grande partie du public se mit à applaudir avec frénésie, tandis que
M. Cousinet, indigné, s’écriait:

--Monsieur le président, je suis témoin et haut-commissaire du
gouvernement à l’éducation physique, protégez-moi.

Le président, confus et nerveux, agitait ses manches dans le vacarme,
tandis que le procureur, penché vers le prévenu, lui lançait des paroles
évidemment menaçantes mais que personne ne pouvait entendre.

Enfin, l’orage se dissipa et le président put articuler d’une voix
sévère:

--L’inculpé cherche à passionner les débats... Il croit que c’est son
intérêt. Nous verrons bien. En attendant, je l’engage à respecter le
témoin.

--D’autant plus, s’empressa d’ajouter le procureur, que l’honorable M.
Cousinet occupe une haute situation dans les conseils du gouvernement:
c’est un titre de plus à la déférente estime de tous les bons citoyens.

L’abbé Pellegrin proféra en sourdine:

--En voilà un que je retiens pour la procession; il sait donner le coup
d’encensoir!

Mme Cousinet fit une entrée sensationnelle et prit place avec dignité
sur la chaise que l’huissier lui avait apportée. Très maquillée, très
décolletée, elle leva son bras nu, cerclé d’anneaux multicolores, avec
une grâce charmante pour prononcer le serment légal. Les journalistes
parisiens reconnurent l’ex-vedette du Casino de Paris mais ils
trouvèrent qu’elle avait engraissé... Surveillant sa diction--une future
pensionnaire du Théâtre Français doit avoir une diction impeccable--la
femme du haut-commissaire prononça:

--Étant châtelaine de Sableuse, j’avais cru devoir m’intéresser au curé
du village... C’est tout naturel: le château et l’église sont faits pour
s’entr’aider. Malheureusement, ces relations sont devenues bientôt assez
difficiles. M. l’abbé Pellegrin a des idées révolutionnaires... Il dit
du mal des personnes riches!

--Ça dépend lesquelles! risqua le prévenu, aussitôt rappelé à l’ordre
par le président.

--C’est tout juste, reprit Mme Cousinet, si le curé de Sableuse n’a pas
combattu la candidature de mon mari... Mon mari, un homme d’ordre,
patronné par la Ligue des bons Français! C’est de la faute de l’abbé si
M. Cousinet n’est pas, aujourd’hui, sous-secrétaire des Beaux-Arts! Vous
imaginez combien je suis contrariée, moi qui...

M. Cousinet, très gêné, eut un geste d’impatience que le président
remarqua.

--Madame, interrompit le magistrat, dites-nous plutôt, je vous prie,
comment vous avez obtenu la rentrée de M. l’abbé Pellegrin dans sa
cure...

--Ah! ce jour-là, j’ai fait une belle gaffe! Car enfin si le curé
n’était pas revenu, le bon Dieu serait encore dans sa niche, il n’y
aurait pas eu de scandale, M. Cousinet serait aux Beaux-Arts et moi...

--Ma chérie! supplia M. Cousinet au milieu des rires irrespectueux de
l’auditoire.

--Bref, continua l’ex-Lisette de Lizac, j’ai dit à Monseigneur: «Ce curé
est un type rigolo... Il a une silhouette, un genre, un répertoire, un
public. Sa rentrée est impatiemment attendue. Je demande à Votre
Grandeur de nous rendre ce numéro-là!» Alors, je l’avoue, l’abbé
Pellegrin m’amusait... Monseigneur a été très chic comme toujours. Il
m’a répondu: «Madame la Présidente--je préside l’œuvre des enfants de la
Pucelle--je vous le renverrai puisque vous y tenez»... Huit jours après,
ça y était. Vous voyez, j’ai de l’influence à l’évêché. Mais j’aurais
mieux fait de m’en servir pour autre chose. Voilà tout ce que je sais,
monsieur le président.

--Au cours de l’instruction, intervint l’assesseur qui avait déjà pris
la parole, l’inculpé a prétendu que vous aviez brusquement cessé vos
libéralités en faveur de ses pauvres: ce serait là, à l’en croire, la
raison pour laquelle il a accepté la proposition de Zaphyri...

--C’est exact, reconnut Mme Cousinet non sans embarras, nous avons
arrêté les frais.

--A quel moment avez-vous ainsi serré les cordons de votre bourse?

--Au lendemain des élections.

Un vent de réprobation souffla, assez aigre, dans la salle, si bien que
M. Cousinet crut bon d’expliquer:

--Le curé pactisait de plus en plus avec nos ennemis politiques...

L’abbé Pellegrin se dressa et, d’une voix calme, répliqua:

--Moi, je donne à tous les pauvres, sans m’occuper de leurs opinions.
Les malheureux, c’est comme les blessés, on ne leur demande pas s’ils
sont amis ou ennemis avant de les relever.

De nouveaux applaudissements saluèrent cette réplique. Et Mme Cousinet
songea que, cette fois, les «effets» n’étaient pas pour elle: ce curé de
village osait les griller tous à une grande vedette parisienne!
Rageusement, elle protesta:

--On finira par croire que c’est nous qui l’avons vendu, le bon Dieu du
XIIIe siècle!

Ce à quoi le curé répliqua, malgré les objurgations impérieuses du
président:

--Je n’ai jamais rien vendu, madame... Pas même le miel de mes ruches ou
le vin de ma vigne. Je n’étais pas fait, sans doute, pour le commerce et
c’est pourquoi je suis dans la mouise, comme tant d’autres!

M. Cousinet jugea utile de déclarer qu’il avait rendu de grands services
pendant la guerre comme fournisseur aux armées et qu’il méprisait toutes
les attaques, d’où qu’elles vinssent.

--J’en connais, dit le curé, qui ont rendu aussi de grands services
pendant la guerre, mais ça leur a tout juste rapporté cinq sous par
jour, et il y avait des attaques que ces pauvres bougres ne méprisaient
pas du tout...

Pour mettre fin à cet incident qui menaçait de s’envenimer à la grande
satisfaction de l’auditoire, le président donna l’ordre d’introduire
l’évêque de Sableuse, cité comme témoin de moralité. Mgr Sibuë se
contenta de dire avec hauteur qu’il n’avait pas à confier à la justice
laïque son opinion sur la conduite d’un prêtre du diocèse qu’il
administrait.

--Je me réserve, déclara-t-il, d’examiner moi-même cette affaire et de
prendre, s’il y a lieu, les sanctions prévues par nos sacrés canons. Ce
qui se passe ici, messieurs, ne me regarde pas et je préfère ne m’en
mêler sous aucun prétexte.

--Enfin, questionna l’assesseur qui considérait l’abbé Pellegrin d’un
œil favorable, enfin, dites-nous, Monseigneur, si le curé de Sableuse
vous paraît mériter quelque indulgence en raison des mobiles de son
acte.

--A tout péché miséricorde, répondit sèchement le prélat.

--N’est-il pas un brave homme, au cœur simple et généreux?

--Soit. Mais j’en ai déjà trop dit, Monsieur le président, je demande la
permission de me retirer, non sans avoir cependant exprimé l’affliction
que me cause un tel scandale, sans souhaiter aussi qu’une telle leçon
porte ses fruits qui sont l’humilité et le repentir.

Salué avec respect par le tribunal, Mgr Sibuë se dirigea vers la sortie
au milieu d’un silence glacial. Mais l’abbé Pellegrin, se levant
brusquement, arrêta l’évêque en s’agenouillant devant lui:

--Monseigneur, lui dit-il avec des larmes dans les yeux, Monseigneur, si
je suis coupable, je supplie Votre Grandeur de me pardonner!

Le prélat, surpris, s’écarta en répondant:

--C’est à vos juges qu’il faut demander en ce moment votre pardon. Quant
à moi, je continue à vous garder toute mon affection paternelle, mais il
faut chasser loin de vous l’esprit de révolte et d’orgueil... Vous
entendez, d’orgueil!

Mgr Sibuë s’éloigna, tandis que l’abbé Pellegrin, resté à genoux,
répétait avec une sorte d’angoisse douloureuse:

--L’orgueil? Je serais un orgueilleux, moi?...

Il se releva et reprit place sur le banc des prévenus, tandis que les
spectateurs de cette scène extraordinaire s’abandonnaient, non sans
brouhaha et sans fièvre, aux mouvements contradictoires de leur émotion.

Tous les témoins cités avaient été entendus. Le procureur de la
République prit la parole. Son réquisitoire fut court et sévère.

--Ce procès, dit le magistrat, a pris des proportions inattendues... Il
s’agit d’une banale affaire correctionnelle et cependant, elle remue les
passions de la foule: l’inculpé qui comparaît ici a pour un vaste public
le prestige d’un héros, l’auréole d’un saint. Pour moi, comme pour ses
juges, il n’est qu’un délinquant... Nous ne voulons pas écouter les
bruits du dehors, pas même les rumeurs du dedans et toute cette mise en
scène nous laisse indifférents: nous ne connaissons que la loi, la loi
sereine et sage, et nous l’appliquerons sans souci d’une agitation
intempestive, ridicule et d’ailleurs truquée!

Et, sans autre éloquence, le procureur, s’en tenant aux faits tels
qu’ils lui paraissaient être établis par l’instruction, raconta la
visite de Zaphyri au curé de Sableuse, affirma que celui-ci avait vendu
le précieux, l’admirable, l’incomparable Christ du XIIIe siècle,
concluant ainsi un vrai marché, une affaire... Sans doute, le complice
du pseudo-comte de Saint-Preux avait ensuite consacré cette somme à des
œuvres pies, mais qui pouvait prouver qu’elle était passée tout entière
dans le budget des pauvres?

Ce soupçon fit tressaillir l’abbé Pellegrin:

--Alors, quoi, murmura-t-il, indigné, on m’accuse d’avoir planqué la
galette de mes vieux et de mes gosses? Ça, c’est le bouquet!

Mais l’organe du ministère public continuait, plus sonore, plus sûr de
lui:

--Au surplus, nous n’avons pas à examiner quel usage a été fait du
produit de cette étrange et blâmable opération. Un chef-d’œuvre à qui le
titre de propriété nationale allait être conféré par l’administration
compétente, a été livré, secrètement, entre deux verres de vin et
moyennant de l’argent, à un de ces aventuriers qui raflent les
merveilles de notre patrimoine d’art et de beauté pour les exiler à
jamais dans les galeries des milliardaires américains. C’est une
dilapidation de notre héritage, une diminution irréparable de notre
patrimoine, une manière de trahison commise par celui qui, sous le
couvert de son caractère sacré, était le dépositaire de ce joyau de la
couronne historique de la France!...

--Et quoi encore? fit le curé en étouffant un rire sarcastique.

--C’est là un abus de confiance que nous devons réprimer sévèrement,
quand ce ne serait que pour l’exemple, nos églises risquant d’être ainsi
dépouillées de leurs richesses artistiques par des pirates cosmopolites!
La loi nous arme pour réprimer de tels délits, chaque jour plus
fréquents... Vous hésiterez d’autant moins à l’appliquer avec la rigueur
nécessaire, que l’inculpé se refuse à reconnaître la gravité de sa
faute, qu’il prétend même avoir rempli son véritable devoir en agissant
de la sorte et que, se prêtant à une publicité malsaine, il s’est
présenté, devant ses juges, comme une manière de victime à laquelle les
foules abusées sont prêtes à tresser la couronne du martyre... Vous le
condamnerez et ainsi vous opposerez aux pressions et aux menaces d’une
opinion travaillée par les ennemis de l’ordre, la réplique triomphante
du bon sens, du droit, de la justice!...

--Fermez le ban, dit l’abbé en se tournant vers le public dont
l’hilarité stupéfia l’organe de la vindicte publique habitué à des
succès d’un ordre plus pathétique.

Le président se gendarma:

--L’attitude de l’auditoire est intolérable. Si de telles manifestations
se renouvellent, j’ordonnerai l’évacuation de la salle.

Mme Cousinet se pencha vers son mari et dit à voix basse:

--Le procureur s’est fait emboîter.

--Oui, répliqua le haut-commissaire du gouvernement, le public est pour
le curé. Heureusement ce n’est pas lui qui juge et Pellegrin sera
emboîté à son tour, mais pour de bon. Ça lui apprendra à manquer de
tenue et de tact.

--Il a du succès, fit Mme Cousinet d’un air pincé, mais il obtient ses
effets avec des moyens vulgaires... Comme c’est facile!

Le président, plus revêche que jamais, venait de donner la parole à
l’inculpé pour présenter sa défense.

--Soyez bref, lui recommanda-t-il, et ne vous écartez pas de la
question.

Le curé de Sableuse se leva et, d’une voix d’abord émue puis bientôt
assurée, il prononça:

--Je ne parle, d’habitude, que du haut de la chaire, dans ma petite
église de Sableuse, devant des paysans et des paysannes, et là, je suis
l’avocat du bon Dieu qui parfois,--pas souvent--m’expédie le
Saint-Esprit en vitesse pour m’empêcher de rester en carafe au beau
milieu de mon sermon. Ici, je suis mon propre avocat et je ne crois pas
que le Saint-Esprit se dérange aujourd’hui pour moi. Alors, quoi, je
vais vous envoyer ça comme ça me vient... Ne faites pas attention aux
virgules: je ne suis qu’un curé de campagne et si ce que je dis n’est
pas de première, ça vaut toujours mieux que la façon dont je le dis. Je
suis venu pour me confesser, c’est bien mon tour... Mais avant, il faut
que je tire mon épingle d’un jeu où l’on m’a entraîné et où j’ai misé
sans bien savoir ce que ça allait me coûter. On a fait trop de phrases
sur moi, on a bu le reste de mon petit vin blanc et cependant on en a
vendu des barriques dans toute la France. C’est un miracle comme celui
des noces de Cana, mais ce gros vin partout débité ne ressemble pas au
mien... Faudrait tout de même pas mêler l’aramon au jus de ma vigne.
Dites donc, Messieurs les journalistes, fabricants de bobards et
marchands de boniments, vous avez cherré. Vous avez fait de moi un type
dont tout le monde parle, comme si j’étais boxeur, président du Conseil,
assassin ou grande vedette du Casino de Paris. Le curé de Sableuse n’en
demandait pas tant et même il trouve que vous l’avez trop bien servi.

--Parlez-nous, interrompit le président, du délit qui vous est reproché.

--J’y arrive... C’est bien simple: J’avais dans mon église un vieux bon
dieu de bois dont personne n’avait l’air de se soucier, que personne ne
venait jamais voir et, surtout, que personne ne songeait à prendre pour
une image ressemblante de Notre-Seigneur. Tant que ça moisissait dans
une niche, sous la poussière, c’était une statuette sans intérêt, sans
valeur... Il y en a comme ça des floppées dans le diocèse, aussi
toquardes ou aussi admirables, comme vous voudrez. Et maintenant qu’il
n’est plus là, on me dit: «C’était un chef-d’œuvre merveilleux, un truc
épatant!» Pas possible! Fallait nous prévenir... Nous ne sommes pas
critiques d’art et les amateurs ne sont jamais venus à Sableuse pour
nous renseigner. Nous n’y connaissons rien, chez nous, et même ça nous
est égal, parce que notre religion, ce n’est pas quelque chose de rare,
de précieux, d’artistique. Notre bon Dieu, à nous, ne date pas du XIIIe
siècle, il n’est pas classé par M. l’Inspecteur des Beaux-Arts et il ne
se met pas sous vitrine dans les musées, même en Amérique. Ses images
n’ont, en elles-mêmes, aucune importance. J’irai jusqu’à dire que la
plus chouette image de Dieu, c’est celle qui inspire au plus grand
nombre de fidèles le désir de prier: tant pis pour les connaisseurs qui
ne la trouvent pas belle, c’est preuve qu’ils n’y connaissent rien non
plus avec toute leur science. Et puis, songent-ils eux-mêmes à faire
leur prière devant un Christ qu’ils trouvent bien peint ou bien sculpté?
Au moins, mes paroissiennes se mettent à genoux devant le bon Dieu
représenté comme elles s’imaginent qu’il est là-haut, dans son paradis.
Le Dieu des bonnes femmes vaut bien celui des collectionneurs
américains! «Partout où vous serez assemblés, a dit le Messie, je serai
au milieu de vous.» Dieu préfère qu’il y ait du monde... Son meilleur
portrait, c’est celui que les bonnes gens trouvent le plus
ressemblant... Vos œuvres d’art, mais Dieu s’en fout! Peut-être même lui
faites-vous du tort en donnant à ses effigies une valeur d’autant plus
profane qu’elle est plus matérielle. Le Sauveur préfère être aimé pour
lui-même et la plus sainte de ses images est la plus populaire, car Dieu
ne s’est jamais adressé qu’aux simples: au temps où il leur apportait la
bonne nouvelle, les plus belles statues étaient celles des faux dieux!
Qu’est-ce que vous voulez que ça lui fasse, d’être admiré par des
connaisseurs qui, au fond, ne le connaissent pas? J’en ai vu, à Paris et
ailleurs, de ces temples magnifiques où le Dieu né dans une étable est
logé comme un roi... Il y en a, là-dedans, des objets d’art! Ça vaut des
millions et des millions. Mais, à côté, il y a des turnes lamentables où
des chrétiens sont entassés comme des bêtes... Vous pensez que c’est
juste, vous croyez que Jésus approuve ça, lui qui, sur la terre, ne
trouvait pas une pierre pour reposer sa tête et qui s’est donné lui-même
pour assurer aux hommes le pain de l’âme?... Ah! vous parlez que s’il
n’en tenait qu’à lui, il bazarderait toutes ces fausses richesses pour
donner à ceux qui claquent du bec le pain du corps!...

--C’est indécent! fit à mi-voix M. Cousinet. De tels propos excitent les
pires convoitises...

--Au fait, arrivons au fait! ajouta le président.

--Dire que j’ai vu des statues toutes dorées qui représentent la
Charité! Si ça ne fait pas rigoler, à moins que ça ne fasse de la
peine...

--La statuette dont il est question dans cette affaire, intervint le
procureur, n’est pas une prétentieuse œuvre d’art, mais précisément une
de ces images naïves et populaires dont vous venez de parler. Vous ne
l’en avez pas moins livrée à un marchand!

--Elle a été naïve et populaire en son temps, répliqua l’abbé Pellegrin,
mais depuis, elle a changé, puisqu’elle est devenue un bibelot pour gens
riches. Alors, quoi, je l’ai traitée comme telle. Sans doute, au point
de vue de la loi, j’ai eu tort, mais si vous saviez tout le bien que
j’ai pu faire avec la galette de celui que vous appelez mon complice,
vous comprendriez que je ne regrette rien. Votre vieille bûche sculptée,
c’était du bois mort et un dieu mort, puisque plus personne ne se
mettait à genoux devant: moi, je l’ai ressuscité en lui donnant
l’occasion de faire des miracles... Et il en a fait, avec les 5.000
balles qu’il a ramenées dans la paroisse! Mince de manne dans le désert!
Et vous venez m’asticoter avec vos chichis artistiques, avec votre XIIIe
siècle et vos archéologues?... A la gare! Quand on est dans la purée, on
fait flèche de tout bois, même si le bois est sculpté. Moi, ce que je
trouve de plus intéressant, dans mon église comme dans l’Église tout
entière, c’est ce qui vit... Les accessoires, le matériel, ce n’est
rien: je donnerais tout ce qui orne Notre-Dame de Paris et la bâtisse
elle-même pour le salut d’une seule créature humaine. La charité, c’est
encore le meilleur moyen de toucher les cœurs qui résistent: il faut
mettre quelque chose à l’hameçon qui sert à pêcher les âmes... Le bon
Dieu lui-même promet le paradis et ses saints offrent à ceux qui les
prient des combines avantageuses. Moi, qui ne suis que curé, je donne du
pain, du chocolat, des oranges, du perlot, des fringues, des godasses,
des remèdes, ça fait passer les recommandations morales: les âmes, c’est
un peu comme les mouches, on ne les prend pas avec du vinaigre. Ah! je
sais bien pourquoi la religion fout le camp, surtout dans le peuple,
c’est parce que l’Église n’est plus, comme autrefois, celle qui donne,
qui soigne, qui protège les petits contre les gros, les faibles contre
les puissants. Elle est devenue comme qui dirait une administration au
cœur sec: il lui faudrait des apôtres et des martyrs, et elle a des
fonctionnaires qui font leur petit boulot et qui conservent des objets
d’art anciens dans des espèces de musées où les visiteurs tournent le
dos à Dieu pour contempler son portrait accroché au mur ou logé dans une
niche. Ah! misère!... Parlez-moi plutôt d’une église en planches, élevée
en trois semaines ou en trois jours, où il n’y a rien à voir mais qui
est pleine de fidèles! Si Jésus rappliquait parmi nous, il n’irait pas
s’installer dans des palaces remplis de trucs en or, en argent et en
bois sculpté... Du bois sculpté? Ça ne l’intéresse pas: il n’a jamais
été que charpentier. Bien loin de chasser encore les marchands du
temple, il les rappellerait pour leur dire: «Je vous vends tout ça...
Qu’est-ce que vous en donnez?» Et la galette, il la distribuerait aux
pauvres types qui, des fois, vont chez lui pour se chauffer les pieds...
Voilà ce que j’en pense, moi, de ces «richesses artistiques» que vous
considérez comme si précieuses et que l’État consacre à sa manière en
les classant: pas la peine de faire tant de pétard parce que j’ai enlevé
de sa niche une caricature de Dieu, alors que vous trouvez tout naturel
d’enlever Dieu lui-même de l’âme du peuple! Vous attigez, messieurs les
connaisseurs, et vous aussi, messieurs les chrétiens littéraires et
artistiques qui n’aimez et ne priez Dieu que s’il est logé dans une
belle église, avec de beaux vitraux, de belles colonnades, de belles
tapisseries et un bel orgue, sans parler des belles chanteuses de
l’Opéra! Non mais chez qui? Pas chez Celui qui disait à ses apôtres: «Si
vous voulez venir avec moi, il faut tout plaquer!» et qui leur
enseignait les saintes vérités, dans les carrefours, sans musique. La
plus sainte messe que j’aie dite, c’était au front, en plein air... Ça
ne sentait pas le renfermé et la vieille bigote, comme dans tant
d’églises! Comme autel, j’avais une table d’auberge, un sac de soldat
était le tabernacle et mon quart me servait de ciboire... Mais j’avais
mille poilus à genoux dans cette cathédrale dont le ciel formait la
voûte. Ah! vous parlez d’une messe! Et vous me demandez ce que j’ai fait
de votre morceau de bois? Et c’est pour ce vieux rossignol que vous avez
dérangé tout ce beau monde? Pas d’erreur, les simulacres ont plus
d’importance que la réalité. Les reliques, ça compte moins que le
reliquaire, la religion n’est rien, ce qui vous intéresse, c’est le
décor, le mobilier, les accessoires. Toujours la même blague, quoi! On
réclame un bon Dieu qui fasse de l’effet comme objet d’art, qui flatte
l’œil et qui reste bien tranquille dans son coin, sous la poussière. Ah!
ne le dérangez pas, n’y touchez pas... C’est une idole, un fétiche, un
machin qui intéresse des messieurs décorés payés par le gouvernement. Il
n’y a pas autre chose, pour vous et pour les autres, dans l’image du
Sauveur. Et la religion elle-même, c’est aussi quelque chose qui se
fourre dans une niche. La doctrine agissante et vivante, on s’en fout ou
bien on la classe aussi, comme un monument historique. Mieux vaudrait la
combattre pour de bon, la persécuter: ça la ressusciterait peut-être.
Ah! ce respect, c’est pire que tout... Ça ressemble au respect des
touristes qui zyeutent les tableaux, les statues dans les églises et qui
disent: «Paraît que c’est de l’époque... Ça doit valoir cher.» Ils
admirent ça de confiance, parce que leur bouquin dit que c’est
admirable, puis ils s’en vont, en pensant à autre chose. La religion, ça
devient aussi une vieillerie qu’on garde comme un souvenir du passé et
qu’on met sous vitrine en disant: «Ça a servi longtemps à nos pères,
c’est gentil, c’est touchant, mais aujourd’hui ça ne sert plus à rien!»
Mais peut-être est-ce la faute de ceux qui, au lieu de la faire vivre,
en vivent... Ils ont eu peur de bazarder ce qui pourrissait sous la
poussière; ils n’ont pas osé transformer en actes ce qui n’était plus
que des formules, des boniments, du chiqué! Pour eux aussi, Dieu, c’est
un morceau de bois sculpté tout piqué des vers... Ah! non, très peu pour
lui. Il n’est pas encore mûr pour le bric-à-brac et c’est lui faire une
sale blague que de le traiter en vieux débris bon à mettre au rancart,
dans une niche ou dans un musée! Vous direz ce que vous voudrez, je l’ai
ravigoté, je l’ai ressuscité, je lui ai fourni l’occasion de soulager la
souffrance et la misère et ça, au moins, c’est son métier de Dieu!...

Et l’abbé Pellegrin, s’épongeant avec son immense mouchoir à carreaux,
reprit place sur le «banc d’infamie» tandis que l’auditoire surexcité
applaudissait ou protestait avec véhémence.

--C’est tout ce que vous avez à déclarer? parvint à placer le président.

--Oui, répondit le curé, j’en ai assez dit, je la boucle.

--Vous reconnaissez que vous avez commis l’acte qui vous est reproché
et, somme toute, vous prétendez avoir bien agi. Le tribunal se retire
pour délibérer.

Pendant la suspension de séance, des discussions violentes éclatèrent
dans la salle, tandis que l’abbé Pellegrin, indifférent à toute cette
agitation, échangeait quelques propos avec son ami, le docteur Profilex.

--J’ai peut-être trop bousculé le pot de fleurs, dit-il avec inquiétude.
Mais j’en avais gros sur la patate. Et il fallait que ça sorte!

Le vieux médecin hocha la tête et prononça:

--Entre nous, je ne crois pas que cette plaidoirie-là vous tire
d’affaire. Mais j’aime autant qu’il n’y ait pas beaucoup de ratichons
comme vous: ce serait dangereux.

--Pour qui?

M. Profilex répondit après un silence:

--Pour bien des statues et même pour bien des gens qui sont dans des
niches, sous la poussière...

M. Cousinet pérorait dans un groupe:

--Où allons-nous? Voilà maintenant que les ecclésiastiques s’en
mêlent... Le flot monte, les digues cèdent, la Société est menacée.

Mme Cousinet, indignée, s’exclamait:

--Acheter un château ancien, avec des tourelles, et tomber sur un curé
pareil! Croyez-vous que c’est une malchance? Aussi j’espère bien que
cette fois, Monseigneur va nous en débarrasser et pour de bon. Car s’il
n’y a que moi pour le ramener dans la paroisse...

L’abbé Lanthier, qui avait suivi les débats, déclara d’un air affligé:

--Quel esclandre! Ah! cette maudite guerre aura troublé bien des
cervelles, même dans notre clergé si sage, si raisonnable, si
discipliné! Ce pauvre Pellegrin nous est revenu avec des idées, un
langage... Tout cela est bien triste, chère Madame Cousinet!

Mais, déjà, l’huissier annonçait la rentrée des juges. Dans le silence
qui s’était fait brusquement, le président bredouilla des articles du
code, des attendus, des formules à la Brid’oison et termina par ces
mots: ... «condamne le prévenu à quinze jours de prison avec sursis et
50 francs d’amende. Le condamne en outre aux dépens.»

                   *       *       *       *       *

Lorsque l’abbé Pellegrin, qu’accompagnait le docteur Profilex, sortit du
Palais de justice, la foule, qui connaissait déjà la sentence, acclama
l’«ami des pauvres», le «saint», le «martyr».

--Le populo est bien gentil, fit l’abbé, mais il exagère un peu...
Enfin, quoi, comme saint, il y a mieux et le martyr que je suis a plutôt
une bonne balle! On pourrait peut-être, maintenant que tout est fini, me
laisser tranquille... J’en ai soupé d’être populaire!

Les deux amis montèrent dans le tacot poussiéreux qui les avait amenés
de Sableuse.

--Mettons-les, dit le curé de Sableuse, et en vitesse, si possible!

L’auto démarra, non sans peine, dans un grand bruit de ferrailles, au
milieu de la cohue qui s’écartait comme à regret et continuait à pousser
des clameurs. A ce moment, un visage singulier frappa le regard de
l’abbé: c’était celui d’une femme au teint mat, aux yeux ardents, aux
lèvres rouges... Sous une toque de velours noir, ses boucles courtes,
couleur de cuivre, s’ébouriffaient. Au risque d’être renversée, elle se
pencha vers le prêtre et, d’une voix passionnée, elle lui cria à
l’oreille:

--C’est bien, camarade curé... Vive la Sociale!

Ahuri, l’abbé Pellegrin, qu’emportait déjà le tacot, se retourna vers
cette femme, dont le regard, la voix, l’allure extraordinaires l’avaient
impressionné... Il la distingua au premier rang de la foule, et la vit
tendre vers lui ses bras, en les agitant, comme pour une supplication,
un ordre ou un signal.

--Qu’est-ce que c’est que cette poule-là? s’exclama l’abbé... Nous avons
failli lui passer dessus.

Le docteur Profilex donna un coup de volant qui engagea la voiture sur
la route de Sableuse, puis, lançant à son compagnon un regard narquois,
il prononça:

--Moi, je vous appelle «citoyen curé»... Elle vous a dit: «camarade.»

--Elle va un peu fort.

--Non, un peu vite, peut-être.




III

JEANNE RÉVEIL


Le retentissement de ce procès et des incidents qui l’avaient marqué fut
très grand dans toute la France et même à l’étranger. Partout
reproduite, avec ses arguments enflammés et sa verve populaire, la
défense de l’abbé Pellegrin trouva un écho profond dans la sensibilité
de la foule, tant il est vrai que ne va au cœur que ce qui vient du
cœur.

Le condamné espérait que, las du curé de Sableuse et de ses aventures,
le public se tournerait vers quelque nouvelle vedette de l’actualité.
«Je ne souhaite la mort de personne, disait-il, mais si un assassin à la
hauteur prenait ma place dans les journaux, ce serait pain bénit et j’en
remercierais le bon Dieu!» Hélas! la rubrique criminelle chômait. La
politique même ne donnait rien et les conférences diplomatiques qui se
suivaient et se ressemblaient, obtenaient moins de succès, avec toute
leur éloquence officielle, que les propos du naïf et véhément
évangéliste de Sableuse.

Des dons de plus en plus nombreux et généreux parvenaient au presbytère.
Certaines lettres étaient accompagnées de sommes souvent très
importantes... Des personnes riches, souvent anonymes, confiaient ainsi
à l’ami des misérables le soin de faire le bien à leur place. Elles
croyaient sans doute que, passant en ses mains, ce tribut justifierait
doublement le privilège de leur fortune.

--Ce n’est pas de refus, disait l’abbé, et vous parlez d’une quête! Dire
qu’à la grand’messe, je n’ai jamais récolté plus de 9 fr. 50, y compris
les cent sous de Mme Cousinet! Les vaches sont grasses... Remercions la
Providence!

Bientôt le bruit se répandit parmi les chemineaux, les miséreux, les
parias des villes et des campagnes que le bon curé prodiguait, à tous
venants, de larges aumônes. Et par groupes, puis par bandes, puis par
troupeaux, ils se dirigèrent vers la Terre promise où il suffisait de
tendre la main pour obtenir, non seulement le nécessaire, mais encore le
superflu. Le long des routes se traînaient des vieux et des vieilles
abandonnés de tous, des loqueteux, des béquillards, des mendigots, des
vaincus de tous genres. Ils envahirent Sableuse en dépit de l’ironique
et cruelle défense affichée aux entrées du village: «Défense de mendier
sous peine d’amende.»

Bientôt débordé, l’abbé Pellegrin se récriait:

--Allons, bon, me voilà maintenant commandant d’un dépôt d’éclopés!

Le maire et ses administrés étaient furieux. Les pauvres du pays
protestaient... «Ces gens qui ne sont pas de la paroisse viennent
prendre notre part. A la porte, les étrangers!» M. et Mme Cousinet, qui
s’étaient installés pour quelques jours à Sableuse, se plaignaient de ce
malodorant et affligeant raz-de-marée qui se permettait de monter
parfois jusqu’à leur château féodal.

--Cela devient indécent! disait le haut-commissaire... Ce n’est vraiment
pas la peine d’avoir voté tant de réformes sociales pour avoir ainsi la
vue et l’odorat offensés par cette foule d’indésirables. Décidément, ce
satané curé ne nous attire que des embêtements!

L’abbé Pellegrin avait logé dans son presbytère les plus vieux, les plus
misérables de ces réfugiés... Valérie, indignée au spectacle de la salle
à manger, du petit salon transformés en dortoirs d’hospice, se répandait
en lamentations indignées:

--Si c’est Dieu permis de se laisser infester ainsi pour un tas de
pouilleux!... Monsieur le curé, ce n’est pas possible, vous avez perdu
la raison. Dire que nous étions si tranquilles autrefois! Tout cela nous
est arrivé depuis qu’on parle de nous dans les journaux.

--C’est vrai, acquiesçait l’abbé, mais il faut accepter ce que Dieu nous
envoie, surtout quand c’est de la souffrance à soulager. Ne vous en
faites pas pour votre parquet et pour vos meubles... C’est l’âme qu’il
s’agit de cirer et d’astiquer. Et, pour la faire briller, il ne faut pas
avoir peur d’en mettre, ma bonne Valérie!

Toute cette agitation déplaisait aussi à Mgr Sibuë.

--L’abbé Pellegrin fait l’ange, disait-il, un ange qui n’a d’ailleurs
rien de séraphique. Mais qui fait l’ange, fait la bête.

Mme Cousinet, présidente de l’Œuvre des Enfants de la Pucelle,
multipliait les démarches à l’évêché pour obtenir le déplacement
définitif du gênant curé.

--Avec son armée de mendigots, disait-elle, il rend le pays inhabitable
aux honnêtes gens... Et penser qu’il a eu le toupet de nous faire
demander si nous consentirions à héberger un certain nombre de ses
protégés dans les communs de notre château! Pourquoi pas dans notre
galerie historique, dans notre salon, dans ma chambre? Vous verrez,
Monseigneur, qu’il en enverra à l’évêché!

--Par exemple! se récria Monseigneur... Des vagabonds chez moi? On n’a
pas idée de ça! Je n’ai déjà pas trop de place pour mes bureaux, mes
archives, mes collections... Vous avez raison, ma chère présidente, il
faut en finir avec cet excentrique. Je ne puis le renvoyer à la maison
de retraite de Ligneul-les-Pins: l’abbé Perdrix le trouve insupportable
et n’en veut plus. Songez donc, il chantait la _Madelon_ à nos vieux
prêtres et ceux-ci--pardonnons à leur âge--reprenaient le refrain en
chœur. C’est effrayant!

Un soir, comme le curé de Sableuse, après avoir célébré le Salut,
rentrait au presbytère, il fut abordé, sur la route obscure, par une
femme dans laquelle il reconnut aussitôt l’étrange créature qui, sur la
place du Palais de justice, à Merville, lui avait exprimé son
enthousiasme d’une façon si extraordinaire. Derrière elle se tenait,
silencieux, un homme enveloppé dans un large caban.

--Monsieur le curé, dit l’inconnue, je voudrais...

--Tiens, vous ne m’appelez donc pas «camarade», aujourd’hui? interrompit
l’abbé Pellegrin avec un rire cordial.

--Cela dépend de vous.

--Comment cela?

--Oui, nous vous expliquerons cela, mon compagnon et moi. Pouvez-vous
nous recevoir chez vous?

--Chez moi, je reçois tout le monde. La maison du curé doit être aussi
la maison du bon Dieu... Suivez-moi... La kasbah est à deux pas d’ici.
Seulement, il y a du monde.

--Nous le savons. Nous pouvons d’ailleurs parler devant des parias de la
Société: nous en avons l’habitude.

Mais Valérie venait d’expulser, à coups de balai, les hôtes par trop
encombrants du presbytère. Et c’est dans la pièce qui avait eu, jadis,
la prétention d’être une manière de salon, que le prêtre reçut ses
visiteurs. A la lueur d’une vieille lampe à la mèche grésillante, il put
mieux voir l’inconnue, ces cheveux rebelles, ces yeux brûlants de
fièvre, cette bouche un peu grande qui barrait de rouge un visage pâle
et caractéristique. Dans l’ombre, s’effaçait l’homme dont le curé
distingua cependant le front chauve et la face osseuse.

La femme n’attendit pas les questions de l’abbé Pellegrin. Elle commença
par se nommer.

--Je suis, dit-elle, Jeanne Réveil.

--Jeanne Réveil? Je connais ça... On parle de vous dans les journaux
qu’on m’envoie et sur lesquels je jette parfois un œil quand je n’ai
rien de mieux à faire.

--Oui, mon nom est connu, mais beaucoup moins que le vôtre. Quant à mon
compagnon, il s’appelle Pierre Rouge... Il est, comme moi, comme vous,
l’ami, le défenseur des malheureux, des vaincus, des victimes. C’est
pourquoi nous avons décidé de venir vous voir: nous sommes faits pour
nous comprendre, nous aider, nous associer.

--Nous associer? Pour quoi faire?

--Notre devoir, tout notre devoir.

--Chacun a le sien... Et le mien, ma petite dame, ne doit pas ressembler
au vôtre. Moi, mon truc, ça consiste à baptiser, à confesser, à marier,
à enterrer, à distribuer le bon Dieu, à prier, à consoler, à sauver les
âmes qui barbotent dans la gadouille. Enfin, quoi, je fais mon métier de
curé. Même si vous étiez bonne sœur, je n’aurais pas grand’chose à faire
avec vous!

--Si. Écoutez-moi...

Et Jeanne Réveil, dardant sur l’abbé Pellegrin son regard chargé d’un
étrange fluide, ajouta de sa voix grave, aux sonorités musicales:

--Votre métier de curé? En effet, c’est un métier... Mais vous avez une
mission à remplir, une mission de vrai prêtre, animé du véritable esprit
de Jésus et de son évangile...

--Vous êtes comme Grosjean qui voulait en remontrer à son curé.
Continue, tu m’intéresses.

--Ne plaisantez pas. Ce que je suis venue vous dire est très sérieux...
Vous avez beau parler comme les poilus revenant du front. Au front, vous
n’y êtes jamais allé!

--Hein? Quoi?... Je ne suis pas allé au front, moi, Pellegrin,
brancardier régimentaire, deux fois blessé? Non, mais, vous abîmez, la
petite mère!

--Je parle du vrai front, celui où l’on combat pour de bon la misère,
l’injustice, la servitude!... Oui, je sais, vous faites le bien, vous
distribuez des aumônes, vous ouvrez votre maison aux pauvres... Ce n’est
rien, cela.

--Rien? Ah! ça, dites donc!

--Rien, car ce n’est que de la charité. La charité, c’est une embuscade.
Monsieur le curé, vous êtes un embusqué!

--Ah! bon Dieu, c’est trop fort!

A moitié suffoqué, l’abbé Pellegrin se dressa, fit quelques pas de long
en large en aspirant bruyamment des bouffées d’air, reprit place enfin
devant Jeanne Réveil et, pour mieux maîtriser son indignation, sa
colère, tira de sa poche une vieille pipe noirâtre qu’il bourra en
grommelant:

--Bien sûr, ça me sera compté là-haut pour mes péchés!

--La charité, reprit Jeanne Réveil, n’est qu’une tricherie avec la
justice.

--C’est une des trois vertus théologales. Le Christ...

--Le Christ, relisez son histoire, n’a jamais dit aux privilégiés qu’ils
se rachetaient devant la justice divine en payant une espèce de tribut
aux pauvres. Ce serait trop commode... Non, Jésus était l’ennemi des
riches, il était révolutionnaire! Je vois en lui le premier socialiste
et même le plus militant, car il a donné sa vie pour ses idées après les
avoir semées dans un sol où, malgré tout, malgré l’Église même, elles
ont germé... Aujourd’hui, la moisson est mûre. Mais on manque de bons
moissonneurs.

--L’Église...

--Vous l’avez dit vous-même aux juges bourgeois. Je me souviens de vos
paroles: «L’Église est devenue comme qui dirait une administration au
cœur sec: il lui faudrait des apôtres, des martyrs et elle a des
fonctionnaires qui font tranquillement leur petit boulot...» Avez-vous
donc changé d’avis?

L’abbé Pellegrin, que le regard ardent, la voix pressante de Jeanne
Réveil troublaient, répondit:

--Moi, au moins, je fais ce que je peux...

--Que faites-vous? Des simulacres, vous aussi... Vous distribuez les
miettes de votre table ou de celle des riches qui s’épargnent un souci
ou un remords en se déchargeant sur vous de ce qu’ils appellent leurs
bonnes œuvres. Et vous croyez que cela suffit? Tenez, au riche hypocrite
qui jette une aumône à la misère dans l’espoir qu’ainsi amadouée elle ne
songera pas à se révolter, je préfère le cynique qui jouit de sa fortune
sans se soucier des malheureux qu’elle éclabousse ou qu’elle écrase: au
moins, celui-ci ne triche pas, et il est, sans le savoir, un des
meilleurs propagandistes des idées révolutionnaires. Les mauvais riches
sont, pour nous, les meilleurs; ils travaillent pour nous et vous, vous
l’ami des pauvres, vous le Saint-Vincent de Paul moderne, vous qui
croyez servir le Dieu des humbles, des pauvres, des misérables, vous
êtes avec les pharisiens et les princes des prêtres et vous servez le
Veau d’or!...

Jeanne Réveil avait dit tout cela dans un élan, d’une voix frémissante,
en approchant son visage pâle et passionné de la bonne grosse face
écarlate du curé.

--Le veau d’or? s’exclama celui-ci. Vous voulez dire la vache enragée.
Je donne tout ce que j’ai... Si je vous disais que, parfois, je n’ai pas
même de quoi acheter un paquet de gris.

--Vous ne donnez rien.

--Ah! ça, vous m’en bouchez une surface!

--Rien, vous dis-je, parce que vous ne vous donnez pas vous-même.

--Moi-même? Qu’est-ce que vous voulez en faire?

--Vous disposez d’une force immense, irrésistible, avec laquelle vous
pourriez faire triompher la cause de la justice... Vous devez en user et
c’est pour cela que je suis venue vous voir.

--Une force immense, irrésistible? Vous blaguez... Je ne suis qu’un
pauvre diable dont on a beaucoup parlé parce qu’on le trouvait rigolo...
Et encore ce n’est pas l’avis de tout le monde! Demandez plutôt à M.
Cousinet.

--Votre popularité est extraordinaire. Je le sais, moi qui sais ce qu’on
dit et ce qu’on pense dans les faubourgs. Il est même prodigieux qu’un
prêtre ait pu pareillement enthousiasmer les masses où, cependant, la
foi n’est plus qu’un feu qui s’éteint... Je suis certaine que vous
pouvez créer un mouvement formidable qui balaierait tout.

--Tout quoi?

--Tout ce qu’a maudit, justement, ce Jésus que vous adorez, la richesse
mauvaise, l’exploitation de l’homme, l’esclavage de la femme, les vices
triomphants, la Société, enfin, où règne l’injustice! Ne serait-ce pas
là agir en vrai disciple de celui que vous prétendez servir?

--Vous me prenez donc pour un révolutionnaire?

--Je pense que vous devez combattre l’iniquité comme l’a fait votre
Maître. Ou alors vous n’êtes pas le chrétien que je crois et, l’évangile
du citoyen Jésus, vous le lisez sans le comprendre, la lettre
l’emportant, pour vous comme pour les autres, sur l’esprit!

--Dites donc, ma petite dame, il me semble que vous êtes en train de me
charrier... Pas chrétien, moi? Vous en avez une santé! C’est plutôt à
moi de vous demander: êtes-vous chrétienne?

Jeanne Réveil fronça les sourcils et, après quelques instants de
réflexion, se tourna vers son compagnon taciturne en demandant:

--Chrétiens? N’est-ce pas, Pierre, que nous le sommes?

L’homme répondit:

--Certes.

--Vous adorez Jésus? reprit l’abbé.

--Nous l’aimons, dit l’homme.

--Vous avez la foi?

--Nous l’avons.

--Vous pratiquez la religion?

--Dans ce qu’elle a de plus grand, de noble, de généreux.

--Jésus est pour vous le Messie?

--Le Messie de l’égalité et de la fraternité, oui.

Et Jeanne Réveil, intervenant dans ce dialogue:

--Il nous appartient comme à tous les hommes et toutes les femmes de
bonne volonté. Et nous, au moins, pour le suivre, nous avons tout
abandonné, comme ses apôtres. Ainsi, moi qui vous parle, j’ai renoncé à
une situation brillante, aux plaisirs que m’offrait l’existence, pour
mieux remplir la mission à laquelle je me suis vouée. Je ne me suis pas
contentée de distribuer des aumônes et de bonnes paroles, j’ai donné ma
vie.

--Moi aussi, fit l’abbé, mais je n’en fais pas tout un plat.

--Je ne me suis pas contentée d’ouvrir ma maison--qui était grande et
belle--à quelques échantillons de l’immense misère, je l’ai quittée pour
aller vers mes frères malheureux, partager leur sort, leurs souffrances
et leurs espoirs. Voilà ce que j’ai fait et je n’ai fait que ce que je
devais. Je ferai d’ailleurs plus encore, le moment venu. Mais pour cela,
j’ai besoin de vous... Et c’est pourquoi je suis venue vous chercher.

--Me chercher? Alors, vous croyez que je vais tout plaquer ainsi pour
aller je ne sais où avec je ne sais qui?

--Je ne le crois pas, j’en suis sûre.

La main fine de Jeanne Réveil se posa sur celle du prêtre qui n’osa, ne
put la retirer.

--Je suis sûre que vous viendrez avec moi, avec nous, insista l’étrange
femme, parce que votre foi vous y poussera, irrésistiblement. Vous ne
vous arrêterez pas sur le chemin où vous vous êtes engagé et où nous
vous attendons pour marcher ensemble vers le but. Si vous refusiez, vous
vous trahiriez vous-même et bientôt vous vous mépriseriez comme je vous
mépriserais. C’est l’un ou l’autre, ou continuer et parfaire
victorieusement, magnifiquement, ce que vous avez commencé ou être
rejeté dans le néant où vous ne pourrez même plus jouer le rôle facile
et dérisoire du bon curé de village. Vos pauvres, vos mendiants, vos
résignés, il vous faudra les rendre à leur misère... Car vous pensez
bien que vous allez être brisé, définitivement, par ceux qui ne veulent
pas qu’un prêtre serve un autre Dieu que celui des puissants et des
riches. Ainsi finira l’abbé Pellegrin qui aurait pu sauver ses frères et
qui les a abandonnés, par lâcheté!

--N’en jetez plus! fit l’ancien brancardier en baissant les yeux sous le
regard dominateur de Jeanne Réveil.

--Votre devoir est tout tracé... Allons, venez.

--Où cela?

--A Paris... On vous y attend.

--Eh bien, et ma paroisse, mon église, mon patronage?

--Qu’importe? Tout cela vous sera enlevé d’ici peu.

--Et ma bonne?

La révolutionnaire haussa les épaules en répliquant:

--Le Christ n’avait pas de bonne... Ses apôtres non plus.

--D’ailleurs, Valérie ne me laisserait pas partir.

--Ah! tenez, vous me faites pitié. Vous n’êtes pas un serviteur du Dieu
des victimes et des opprimés, vous êtes tout bonnement un membre du
clergé, un fonctionnaire de l’administration ecclésiastique, comme les
autres!

Et Jeanne Réveil, s’étant levée, fit comprendre, par un signe, à son
compagnon, que le moment était venu de se retirer.

Elle ne sortit pas... Elle attendait, hautaine, impérieuse, la réponse
de l’abbé qui, le visage congestionné, tirait précipitamment des
bouffées de sa pipe. Mais, bientôt, il retrouva sa bonne humeur et c’est
avec un sourire conciliant qu’il répliqua:

--Vous m’avez bien envoyé ça, la petite dame, et bien sûr que vous
n’avez pas votre langue dans votre sac à main. Seulement, vous aurez
beau dire, j’ai tout de même aspergé les pauvres bougres du pays et pas
seulement avec de l’eau bénite: j’ai fait tomber sur eux plus de 80.000
balles, sans compter les 5.000 du critique d’art, et ce n’est pas fini.
C’est bien quelque chose, et du solide, je pense.

--Ce n’est rien, fit Jeanne Réveil avec une moue méprisante. Une goutte
d’eau dans la mer... Des millions même ne compteraient guère plus, car
ce serait toujours de la charité. Et la charité n’est qu’un leurre... La
misère, monsieur le curé, est un mal profond, organique, tenace: cela ne
se soigne pas avec de la tisane et des émollients. Il faut une
opération... Nous la ferons, mes amis et moi, sans vous, puisque vous
avez peur.

--Peur, moi?

--Oui, peur de vos ennemis, peur de vos amis, peur de votre bonne!
Allons, au revoir... Car je reviendrai.

--Pas la peine, murmura l’abbé, comme à regret.

--Si, je reviendrai... A bientôt.

Le curé de Sableuse eût voulu chasser jusqu’au souvenir de cette visite
singulière, mais il n’y parvint pas. En vain se disait-il: «Drôle de
paroissienne et drôles de boniments! Comme si j’étais fait, moi, un
pauvre curé de campagne, pour aller à Paris remuer les foules! Sans
doute, la Société et l’Évangile, ça fait deux... Les pharisiens et les
mauvais riches continuent à tenir le bon bout. Mais il faut sans doute
que les choses soient ainsi, puisque Dieu, qui est venu faire un petit
tour ici-bas, il y a près de deux mille ans, n’y a rien changé. Ça ne
fait rien, le numéro n’est pas ordinaire. Quelle platine et quel
tempérament! Elle a tout de sainte Thérèse, cette poule-là, sauf la foi
chrétienne, j’en ai peur. Et cependant, elle parle de l’évangile avec
une de ces chaleurs... Ça vaut peut-être mieux que de réciter des
litanies en pensant à autre chose. Ah! voilà un genre d’apôtre qui
ferait bien dans le tableau pour ravigoter le zèle des catholiques qui
se laissent glisser dans la dévotion tiède et facile... Au fait, n’en
suis-je pas là, moi aussi? J’ai l’air de marcher à fond et, somme toute,
je me tiens assez peinard. Quinze jours de prison avec sursis, ça ne
suffit pas à faire un martyr dans le genre de saint Laurent ou de saint
Sébastien, et il est probable que si Jésus n’avait eu, dans son
escouade, que des combattants comme moi, les faux dieux seraient encore
un peu là.»

D’accord avec le maire et les habitants, M. Cousinet, haut commissaire
du gouvernement à l’éducation physique, avait mis le préfet du
département en demeure de débarrasser le village des vagabonds chaque
jour plus nombreux qui s’y étaient installés.

Un beau matin, les gendarmes étaient arrivés à Sableuse et avaient raflé
toute cette «racaille»... En vain, l’abbé Pellegrin s’était interposé.
Ses protestations et sa personne furent écartées assez brutalement.

--La mendicité est interdite! lui dit le maréchal des logis chargé de
conduire la colonne des indésirables jusqu’aux limites du département.

--Demander un secours à son semblable, répondit le prêtre, c’est un
droit naturel... Dieu lui-même, sur les routes, demandait du pain et un
gîte.

--Vous direz tout ça dans votre sermon, dimanche prochain, monsieur le
curé, mais en attendant, j’obéis aux ordres.

Valérie approuvait le gendarme.

--Ah! oui, dit-elle, un bon coup de balai!... Débarrassez-nous de ces
fainéants!

Le docteur Profilex, quoique vieux républicain et philanthrope,
approuvait aussi cette expulsion en masse.

--Mon pauvre ami, dit-il au saint Vincent de Paul incompris, vous vous y
prenez mal... Pour éteindre le paupérisme, comme disait Badinguet, il ne
suffit pas de faire des collectes et d’en distribuer le produit aux
malheureux. Votre charité chrétienne est une balançoire... De profondes
réformes sociales, voilà ce qui peut chasser le spectre de la misère...
Seulement, le mot et la chose effrayent l’Église qui préfère prêcher la
résignation: vous-même, citoyen curé, vous croyez que tout s’arrangera
là-haut, et, en attendant, vous distribuez des bols de soupe, des
tablettes de chocolat et des images de sainteté. Allons, laissez donc
faire ces braves gendarmes... Ils défendent l’ordre, eux aussi, et, par
surcroît, l’hygiène, car, entre nous, votre cour des miracles aurait
fini par nous attirer la peste!

Les journaux avaient raconté longuement, en l’agrémentant de détails
imaginaires, cette scène pittoresque et navrante qui mettait fin à
l’entreprise charitable du curé de Sableuse. Et la popularité de
celui-ci s’en accrut encore. Une manœuvre semblait avoir été combinée
par les feuilles les plus avancées pour transformer, aux yeux de leurs
lecteurs, l’abbé Pellegrin en une manière de «prêtre rouge» qui
s’inspirait de l’Évangile même pour déclarer la guerre à une société
hostile «aux petits et aux humbles». Renonçant à leur anticléricalisme
traditionnel, ces admirateurs systématiques du «Saint» de Sableuse le
dépeignaient comme un continuateur du révolutionnaire Jésus.

Jeanne Réveil revint, seule cette fois, au presbytère.

--Vous voyez, dit-elle au curé qui l’avait reçue malgré l’opposition de
Valérie, il n’y a rien à tenter dans le milieu où vous vivez. Même cette
charité impuissante à résoudre le grand problème, on vous empêche de la
faire. Elle paraît subversive, et cependant! Mais après avoir brisé vos
efforts, on vous brisera vous-même. Et vous direz une fois de plus:
_Amen..._

--Oui, que la volonté de Dieu soit faite, soupira l’abbé Pellegrin.

--C’est facile. D’ailleurs, cette volonté, est-elle vraiment celle que
vous croyez?

--On le verra bien. Faut pas s’en faire...

Mais le pauvre homme se montrait de plus en plus troublé...
D’inquiétantes rumeurs lui parvenaient de l’évêché. Son déplacement,
exigé par Mme Cousinet, ne pouvait tarder. Il n’était plus question
d’une retraite temporaire dans quelque asile pour ecclésiastiques
fatigués ou mis en disgrâce. Mgr Sibuë se proposait d’éloigner
définitivement du diocèse ce gêneur, ce fauteur de désordres et de
scandales: n’était-il pas, en Italie, des couvents mystérieux, des _in
pace_ où finissaient, bientôt oubliés, les prêtres et les moines qui,
pour des motifs divers, avaient fait trop de bruit dans le siècle?
L’abbé Lanthier était allé a Sableuse pour dire au curé d’un air
doucereux:

--Monseigneur ne veut pas sévir... Il fait la part de votre tempérament
et reconnaît même que vous avez commis non pas des fautes mais des
imprudences. Il y a eu cette guerre qui a troublé tant d’esprits!

--C’est ça, Sa Grandeur me prend pour un dingo!

--Non, pour un excellent homme qui ne résiste pas assez à certaines
impulsions généreuses sans doute, mais dangereuses aussi. Et voyez, on
abuse de vous, de votre manque d’expérience, de circonspection, de...

--Dites que je suis une gourde, quoi!

--Mon cher curé, Monseigneur ne veut que votre bien. Il pense à vous
faire faire un beau voyage... Cela vous reposerait, vous changerait les
idées. Vous ne connaissez pas l’Italie?

--J’ai failli y aller pendant la guerre, mais mon régiment a été expédié
à Verdun. C’était moins rigolo.

--Vous iriez cette fois dans ce beau pays et dans des conditions très
agréables. Vous seriez reçu d’une façon parfaite... Monseigneur vous
recommanderait à Rome où l’on s’occuperait de vous, soyez tranquille.
Voyons, cela ne vous dit rien?

--Ma foi, non.

--Pourquoi?

--Je n’aime pas assez le macaroni pour en manger tous les jours jusqu’à
la fin de mon existence.

Et, sans vouloir en entendre davantage, le curé de Sableuse alluma sa
pipe dont il se mit à tirer, silencieusement, d’énormes bouffées.

Deux jours après, il recevait l’ordre de se rendre à l’évêché. Mais Mgr
Sibuë ne le reçut pas lui-même. C’est encore l’abbé Lanthier qui lui fit
part des décisions prises.

--Monseigneur va confier, provisoirement, votre cure à un desservant des
environs. Quant à vous, Sa Grandeur vous prouve ses sentiments de
paternelle affection en vous rapprochant d’elle: vous serez attaché au
chanoine Delagrange qui s’occupe de l’organisation des pèlerinages...

--Ça y est, me voilà de l’état-major!

--Êtes-vous content?

--Je n’ai rien d’un scribouillard. Je ne me vois pas bien dans un
burlingue... Et je comprends qu’on veut me mettre à l’arrière. Il y en a
qui aiment ça, rapport au confort et à l’avancement. Mais moi je préfère
rester avec les camarades, à l’avant. C’est la place d’un prêtre qui a
été poilu... Collez-moi plutôt comme vicaire où vous voudrez...

--Monseigneur en a ainsi décidé et il veut être obéi.

                   *       *       *       *       *

Jeanne Réveil reparut une fois encore au presbytère de Sableuse.

--J’ai annoncé, dit-elle au curé, votre prochaine arrivée à Paris. Nos
frères vous attendent...

--Ils m’attendent? Mais je ne leur ai pas promis ma visite.

--Vous viendrez. Il le faut...

Elle sentait que la résistance du prêtre faiblissait: elle le devinait
inquiet, hésitant, troublé d’ailleurs par sa présence, par sa voix, par
son regard...

--Vos amis, prononça-t-il, ne tarderaient sans doute pas à comprendre
qu’entre eux et moi, il y a tout un réseau de barbelés. Je suis
chrétien, catholique avant tout... Et qu’est-ce que vous en faites, de
la religion, dans votre système? Vous ne supposez cependant pas que je
vais laisser la mienne à la consigne, en débarquant à Paris? Non,
mais!...

--Il dépend de vous, au contraire, de ramener le peuple à la foi
chrétienne. Elle meurt d’avoir été mise au service des riches et des
puissants... Le jour où un apôtre apportera de nouveau l’Évangile
égalitaire aux esclaves, la doctrine du Christ retrouvera sans doute des
millions d’adeptes convaincus.

--Je ne suis qu’un pauvre paysan.

--Vous êtes l’abbé Pellegrin et vous pouvez tout, si vous voulez.

--Dire que j’étais si tranquille autrefois!

--C’est fini. Vous êtes engagé, il faut combattre, il faut souffrir,
mais la victoire est au bout, la victoire de cette humanité pour
laquelle votre Dieu, lui, n’a pas hésité à donner sa vie.

Et, se rapprochant, la poitrine haletante, les mains tendues dans un
geste de prière et de caresse, elle ajouta, à mi-voix:

--Je serai là pour vous aider... C’est moi qui serai votre servante!

--Ma servante? fit l’abbé en reculant. C’est très gentil, mais vous
n’avez pas l’âge canonique!

Elle eut un regard singulier, où se mêlaient de l’ironie et de
l’exaltation, et tendant au prêtre un numéro de l’_Humanitaire_, elle
prononça:

--Vous y trouverez mon adresse... Allons, à bientôt, camarade!




IV

DANS LA NUIT


--J’ai à vous parler, monsieur le curé, dit Valérie avec une étrange et
cérémonieuse gravité.

--Allez-y... Vous allez encore me faire un sermon, comme si c’était
votre affaire! Car vous êtes comme les autres, ma pauvre Valérie, vous
me jugez sévèrement.

--Bien pis, monsieur le curé, je vous quitte.

L’abbé Pellegrin, tout ému, s’exclama:

--Vous me lâchez? Ce n’est pas possible. Vous ne ferez pas ça!

--Si, que je le ferai. J’en suis toute retournée, mais il n’y a plus à y
revenir. Je vous donne ma démission. Il se passe ici des choses... des
choses qui sont escandaleuses. D’abord, il y a cette femme, cette
Parisienne qui a un genre, un genre! Et vous la recevez, vous la laissez
tenir devant vous des discours... Ah! je me demande si c’est Dieu
possible!...

--Vous les avez donc écoutés?

--Non, mais le peu que j’ai entendu, par hasard, m’a suffi. Cette
femme-là est une créature, et moi, je ne veux plus lui ouvrir votre
porte: j’ai ma dignité.

--Non, mais, que croyez-vous donc, ma Valérie?

--Je crois ce que je crois et je ne suis pas seule de mon avis. Et il y
a le reste, le procès, le bruit fait autour de nous, tous ces
journalistes, tous ces va-nu-pieds dans la maison... Penser que moi
j’aurais pu être placée chez un chanoine! Enfin, il y a que vous êtes de
plus en plus mal noté à l’évêché. Des personnes renseignées m’ont tout
dit... Et les bonnes des curés des environs m’ont fait savoir qu’elles
ne me comprenaient pas de rester dans une place où je compromets
peut-être mon salut.

--Vous ne parlez pas sérieusement, Valérie.

--Si, monsieur le curé... Je ne pense pas que mon âme soit en péril chez
vous, mais je suis inquiète. Je préfère m’en aller... Ah! ça me fait
beaucoup de peine, parce que vous êtes un brave homme, bien sûr, et même
trop bon. Un peu original, c’est vrai...

--Dingo, quoi! Monseigneur l’a déjà dit.

--Seulement, moi, je suis pour la vie tranquille. Sans ça, je ne me
serais pas mise bonne de curé, je me serais mariée! Ce ne sont pas les
propositions qui m’ont manqué. Et voilà, je pars... Vrai, j’en ai des
larmes aux yeux!

Valérie se tamponna les paupières avec son mouchoir, puis se moucha
bruyamment.

L’abbé Pellegrin, lui, était redevenu impassible. Et c’est d’une voix
presque dure qu’il répondit:

--Vous me reniez... C’est tout naturel. Il y en aura d’autres qui feront
comme vous, je m’y attends, je m’y résigne. Il faut que cela soit ainsi.
Quand partez-vous?

--Dès que vous me le permettrez, monsieur le curé.

--Alors, partez tout de suite.

Valérie refoula un dernier sanglot et, vexée, se récria:

--Tout de suite? Voilà tout ce que vous trouvez à me répondre? Oh! moi
qui hésitais à m’en aller... Mais je sais pourquoi vous ne tenez pas à
me garder plus longtemps.

Valérie était maintenant rouge de colère et elle haussait le ton.

--Pourquoi? demanda le prêtre avec douceur.

--Parce qu’elle vous l’a dit, l’autre, la créature, la Parisienne tondue
comme un caniche, qu’elle serait votre servante. C’est du propre!

Et Valérie, qui croyait bien avoir foudroyé l’abbé Pellegrin, se retira
fièrement.

D’autres abandons devaient affecter le pauvre homme: ses paroissiens de
Sableuse, qui l’adoraient autrefois, lui faisaient grise mine et
certains se montraient résolument hostiles... Au déjeuner traditionnel
des curés du canton, il avait été reçu avec froideur; le doyen l’avait
même traité assez durement, lui reprochant de rechercher une popularité
de mauvais aloi et de jouer le rôle d’un Lamennais de village. Le
docteur Profilex, vieux républicain anticlérical mais, au fond, très
bourgeois, le désapprouvait nettement aussi.

--Vous finirez, lui disait-il, par mettre le feu à la Société: ce ne
sera pas avec une torche, mais avec un cierge. Et le résultat sera le
même!

Ainsi, l’abbé Pellegrin, dont la popularité grandissait toujours au
loin, était, à Sableuse, de plus en plus délaissé, méconnu, suspecté:
«On me traite de visionnaire, disait-il, avec amertume... Et nul n’est
prophète en son patelin, je m’en aperçois!»

Un soir, le prêtre, accablé par le poids de la solitude, s’attarda plus
longuement qu’à l’ordinaire dans son fauteuil préféré. Tout en fumant sa
vieille pipe qui, elle au moins, lui était restée fidèle, il rêvait...
Et des images, d’abord vagues, puis plus précises et bientôt comme
vivantes, surgissaient dans son souvenir. Son enfance sauvage et
mystique, ses années de séminaire, ses débuts dans le sacerdoce, tout ce
passé déjà lointain se déroula devant lui, avec ses décors précis, ses
personnages brusquement jaillis de l’ombre. Puis ce fut la guerre, avec
ses scènes grandioses, affreuses, cocasses parfois: légions en marche
sous la lueur des aubes menaçantes, ruées éperdues au milieu des
éclatements d’obus, bruyantes rigolades dans les cantonnements remplis
de pauvres bougres heureux de vivre encore, lentes agonies de blessés
étendus, entre les lignes, dans la broussaille de fer, visages
familiers, plaisanteries mille fois répétées de camarades disparus, tout
cela revenait, ressuscitait dans la mémoire de l’ancien soldat. Mais
bientôt, le rêve de l’abbé Pellegrin s’élargit encore... Maintenant,
c’étaient des foules qui, sous un ciel bas troué de cheminées d’usines,
erraient à la recherche d’une lumière depuis si longtemps annoncée: de
ce troupeau humain montaient des plaintes, des appels, des chants aussi,
des chants de révolte et de haine... Et le prêtre, ému par cette vision,
parlait à mi-voix dans le grand silence de la nuit:

--Ce qu’il y en a, de la misère, de la souffrance, dans le monde!
Partout l’injustice, la dureté de cœur, l’oubli des paroles divines.
«Aimez-vous les uns les autres», a dit le Christ. Tu parles! Les enfants
de Dieu, quelle famille! Ça n’a pas changé depuis Caïn et Abel... Alors,
c’est donc la faillite? Non, pas possible... On s’y est mal pris, on a
loupé la commande. Tout au moins, on a gâché ce qui avait été si bien
commencé: il est vrai que Dieu s’en était occupé lui-même. Depuis, ah!
depuis, il y a eu pas mal de gaffes commises... C’était si facile,
cependant, de continuer dans le même esprit, l’esprit de l’Évangile,
quoi! N’est-ce pas la doctrine fraternelle, égalitaire, rude aux riches
et aux puissants, douce aux pauvres, aux humbles, aux simples qui s’est
répandue, pendant les premiers siècles, à travers le monde? Tous les
peuples en voulaient: quelques paroles semées dans le sol arrosé par le
sang des martyrs, et ça germait, ça levait, ça fleurissait...
Aujourd’hui, c’est midi sonné: les peuples ne croient plus à la bonne
nouvelle et ce sont les pauvres, ces pauvres tant aimés par le Christ,
qui, les premiers, plaquent la religion à laquelle se raccrochent par
intérêt les pharisiens, les publicains et les mufles! On n’a pas idée de
ça... Jésus lâché par les ouvriers et bientôt sans doute par les
paysans! C’est bien la peine d’être le fils d’un charpentier et d’être
né dans une étable!»

L’abbé Pellegrin leva les yeux vers le crucifix suspendu au-dessus de la
cheminée où flambaient encore quelques sarments. Enveloppé d’ombre, le
divin supplicié penchait sa tête dolente, couronnée d’épines, et à la
lueur palpitante de la flamme, sa poitrine percée par le fer du
prétorien semblait haleter dans les affres dernières.

--Mon Dieu, murmura le prêtre en s’agenouillant, vous êtes toujours
cloué sur la croix... C’est donc qu’il faut que vous continuiez à
souffrir pour nous, que nous ne sommes pas encore sauvés. Ah! bien sûr,
vous en mettez tant que vous pouvez pour nous tirer d’affaire... Mais
nous, pendant ce temps-là, qu’est-ce que nous fabriquons? Autant dire
peau de balle. Il y a un tas de chrétiens qui ne s’en font pas une
miette. C’est même tordant de penser à tous ces messieurs et dames qui
posent leurs genoux délicats sur un coussin bien douillet pour raconter
leurs petits chichis personnels à un Dieu plutôt mal installé sur ses
deux madriers! Moi-même, c’est vrai, je me la coule douce ici, bien que,
depuis le départ de Valérie, ce ne soit plus la vie pépère comme
autrefois! En vous contemplant, Seigneur, je me dis que, puisque je me
suis consacré à votre service, je dois combattre, souffrir et mourir
comme vous pour répandre la parole de vérité, de bonté, de justice... Je
suis comme qui dirait votre ordonnance. Et dame, je dois passer partout
où vous êtes passé vous-même... N’est-ce pas que je dois aller, moi
aussi, porter la bonne nouvelle à ceux qui l’attendent?

Les flammes s’étaient éteintes et, dans l’ombre que ne pouvaient
dissiper les tisons rougeoyants, le Christ s’était comme effacé...

--Ça ne fait rien, reprit l’abbé Pellegrin. Les saints avaient des
facilités pour se renseigner sur la vraie consigne... Le bon Dieu se
dérangeait pour eux en ce temps-là ou, du moins, il leur envoyait un
ange en belle liquette blanche qui leur disait: «Tu es chargé de remplir
telle mission, vas-y et ne t’en fais pas pour le reste.» Les
apparitions, les extases, c’était bien commode... Aujourd’hui, plus
personne. Faut se débrouiller tout seul. Mais j’ai peut-être un certain
culot, moi, simple trouffion, de réclamer pour moi un ordre exprès du G.
Q. G.»

Le curé de Sableuse soupira profondément... Par la fenêtre entr’ouverte,
l’haleine parfumée de cette nuit d’été pénétrait dans la pièce obscure:
il y avait dans l’air comme une douceur enveloppante et voluptueuse.

L’abbé ferma les yeux... Dormait-il vraiment? Était-il plongé dans cette
étrange torpeur où le corps s’immobilise mais où la pensée s’évade et,
libre au pays des rêves, crée des mirages si précis qu’ils semblent des
réalités? Sans doute, car soudain il vit devant lui Jeanne Réveil...
Elle était accoudée sur la table et elle avançait, dans le halo de la
lampe fumeuse, son visage étrange, saisissant, impérieux. Immobile et
silencieuse, elle dardait son regard aigu sur le prêtre et elle
souriait, mystérieusement.

--Vous ici? A cette heure? J’espère qu’on ne vous à pas vue entrer...
D’autant plus que Valérie n’est plus là. Une femme au presbytère, en
pleine nuit, alors que M. le curé est tout seul! C’est ça qui en ferait
des histoires à l’évêché!...

Jeanne Réveil restait muette, sans un geste.

--Vous m’aviez dit que vous ne reviendriez plus, que vous m’attendriez à
Paris. Ah! décidément, vous voulez que je rapplique là-bas et vous allez
encore me parler de mon devoir. Mon devoir? Pendant la guerre, je
n’avais pas besoin de me creuser le ciboulot pour savoir où il était. En
face et tout droit! Maintenant, c’est plus difficile... Oui, je sais, il
faut encore aller de l’avant pour faire le brancardier au milieu de la
bataille, pour aller au secours des pauvres types qui appellent au
secours et qui ont soif de justice. Je me souviens de tout ce que vous
m’avez dit... Votre voix, je l’entends toujours. Mais, j’hésite et même,
je l’avoue, j’ai les foies maintenant qu’il s’agit de sortir de mon
abri. C’est qu’il faut y aller tout seul... Et depuis tant d’années
déjà, je ne suis plus libre; j’en ai des fils à la patte, à la volonté,
à la conscience. Et c’est dur à couper... Mon devoir? N’est-il pas
plutôt ici, dans ma paroisse, à l’ombre de mon vieux clocher? J’ai trop
fait parler de moi, sans le vouloir... Et c’est comme si j’avais trop bu
de mon vin blanc: je n’y vois plus bien clair, je m’emballe, je crois
que c’est arrivé ou que ça arrivera. Mon Dieu, que votre règne arrive!
Mais, pour cela, je dois peut-être cultiver tout simplement mon petit
jardin de curé de campagne: quelques âmes y fleuriront et ainsi je ferai
du bon travail, celui qui est le mien et que je n’ai pas le droit de
délaisser. Monseigneur m’a dit qu’il y avait de l’orgueil en moi. C’est
vrai, il y a de l’orgueil à vouloir faire plus que son petit truc de
tous les jours. Faudrait se méfier...

Jeanne Réveil, immobile, souriait, et son regard, qui ne quittait pas le
visage du prêtre, était plus dominateur que jamais. Mais il s’y mêlait
aussi une douceur caressante...

--Et puis, quand le bon Dieu envoie un de ses aviateurs célestes à celui
qu’il a désigné pour faire un grand coup, son agent de liaison n’est pas
fait comme vous, ma petite dame. Il n’a pas vos yeux, votre voix, votre
sexe... Ah! pour composer un tableau de sainteté, nous sommes un peu là
tous les deux. Et justement, c’est ça qui m’inquiète... Car je ne suis
pas bien sûr que, dans toutes les idées qui me travaillent et où je
m’embrouille, il n’y ait pas quelque chose que je n’ose regarder en
face. Quelque chose ou quelqu’un. C’est de votre faute. Il ne fallait
pas venir ici surtout, il ne fallait pas revenir. Valérie avait
peut-être raison... Oui, et moi, je ne devrais pas vous recevoir. Je
sais bien que c’est pour parler des malheureux, mais vous n’avez pas
tout à fait le genre d’une petite sœur des pauvres! Enfin, quoi, je suis
curé et, je peux le dire, un curé qui a toujours résisté à la
tentation... Il est vrai que le pauvre type n’a jamais eu à lutter comme
saint Antoine. Satan ne lui a jamais envoyé, jusqu’à présent, que de ces
diablesses devant lesquelles on se dit que la chasteté est encore ce
qu’il y a de facile comme vertu. Mais il faut prendre garde aux embûches
de la chair... Vous souriez, et vous vous moquez de moi? Je comprends,
il ne s’agit pas de ça. Et même, j’en ai de ces idées! Mais ce n’est
plus de l’orgueil: plutôt de la vanité. Ah! que voulez-vous, j’ai mille
choses qui vont et qui viennent dans mon imagination... N’importe, il
vaut mieux que vous partiez. Laissez-moi, tenez, par bonté, par charité!

Jeanne Réveil restait toujours silencieuse, énigmatique, tyrannique.

--Le jour se lève... Et ma première messe est à six heures: je dois
monter à l’autel avec une âme pure. Barrez-vous, quoi! Vous ne voyez pas
que votre présence me trouble?... Avec ça que vous avez une façon de me
regarder. Arrière, femme!...

Jeanne Réveil ne recula pas. Au contraire, son visage ardent se
rapprocha plus encore de celui du prêtre qui, se levant brusquement,
voulut la repousser d’un geste quasi-brutal. Mais les mains tendues de
l’abbé Pellegrin ne rencontrèrent, de l’autre côté de la table, qu’une
chaise vide qui se renversa bruyamment.

--Pas possible, fit-il en se frottant les yeux, j’ai dû m’endormir et
rêver... Personne n’est entré ici. Je suis seul, absolument seul.

Une lumière blafarde s’insinuait dans la pièce où les choses prenaient
un aspect irréel... L’abbé Pellegrin murmura:

--Le feu, la lampe et ma pipe, tout est éteint... Ah! j’ai un de ces
cafards!

Il se sentait comme submergé par un découragement qui l’assaillait de
ses vagues noires. «J’étais si tranquille, si heureux, songeait-il en
contemplant par la fenêtre son jardin où traînaient, comme des écharpes
transparentes, les vapeurs de l’aube. Et je sens que, maintenant, c’en
est fait de mon repos... Car j’ai gâché la précieuse certitude que
j’avais de remplir tout mon devoir de serviteur de Dieu. Une voix
intérieure me dit qu’il faut faire plus, mieux et en vitesse.»

Au loin, lentement, l’Angelus tinta... Le curé de Sableuse se mit à
genoux et pria. Mais, cette fois, la prière ne put rafraîchir son âme
tourmentée et fiévreuse.

«Non mais, se dit-il avec angoisse, voilà la Sainte Vierge qui me lâche,
elle aussi! Jusqu’à présent, elle m’avait à la bonne et je n’avais qu’à
lui dire deux mots pour me sentir l’âme plus légère et le cœur moins
gros. Pas d’erreur, elle m’en veut, elle me fait la tête. Faut
reconnaître qu’il y a de quoi... Ah! cette nuit, vrai, j’ai eu des idées
qui n’étaient pas faites pour lui plaire. Et ce rêve? Car enfin j’ai
rêvé à une femme... Pas la peine de tricher, quand je me suis réveillé,
j’ai regretté de ne pas la trouver là, devant moi, après avoir voulu
cependant la jeter dehors. Et ces idées-là, c’est un péché... Pellegrin,
tu n’as plus ton âme nette, bien astiquée, en tenue de sortie. Alors et
ta messe de six heures? Tu n’auras sans doute pas le culot de te
présenter à Dieu pour le servir avec une âme dans cet état-là? Tu te
demandes ce que tu dois faire... Pourquoi chercher plus longtemps? Tu
n’es déjà plus le curé de Sableuse, tu es un autre prêtre, un autre
homme et tu commences une autre vie. Inutile de résister. Il faut, tu
entends, il faut que tu changes de secteur... Tu n’as plus rien à faire
ici, tandis que, là-bas, on t’attend. Non, non, ne raisonne pas... A
quoi bon? Laisse tout tomber, vieux, et mets-toi en route sans même
regarder en arrière.

L’abbé Pellegrin se versa un verre de vin blanc et, l’ayant bu d’un
trait, se sentit tout ragaillardi.

«Ce n’est pas tout ça, monologua-t-il encore, puisque je mets les
bâtons, il faut que je prévienne Monseigneur... Je ne veux pas avoir
l’air de déserter. J’irai ce matin même à l’archevêché!»

Ce n’est pas sans peine qu’il parvint à se faire recevoir par le prélat.

--Monseigneur, prononça-t-il avec une assurance qui l’étonna lui-même,
je viens vous demander de me remplacer à Sableuse.

--J’y pense, mon ami. Mais avant de vous donner un successeur, je veux
régler votre situation. Et, je vous l’avoue, la question m’embarrasse
fort. Vous êtes, de tous mes prêtres, le plus difficile à caser.

--Ça va s’arranger très bien... Je les mets. Je veux dire, Monseigneur,
que je pars.

--Vous partez? Que voulez-vous dire?

--Je quitte le diocèse. Je vais à Paris.

Mgr Sibuë ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et fixa l’abbé
Pellegrin d’un air d’abord stupéfait, puis sévère.

--Vous allez à Paris? Par exemple! Encore quelque folie, sans doute?...
Décidément, vous abusez, monsieur le curé!

--Monseigneur, il faut me pardonner, mais c’est ainsi: je vais à Paris
où il paraît que je ferai du bon travail. La parole de Notre-Seigneur
est oubliée ou ignorée, l’Évangile, qui contient le secret du bonheur
ici-bas comme celui de l’éternelle félicité là-haut, l’Évangile passe
pour une vieille balançoire et notre religion m’a tout l’air d’être dans
les choux! Alors, j’ai pensé que je devais aller là-bas pour expliquer
au populo que le Christ et lui sont faits pour s’entendre... En cela,
Monseigneur, il me semble que je servirai encore et même mieux que
jamais Dieu et son Église. C’est pourquoi je viens demander à votre
Grandeur de m’autoriser à partir et même, si elle le juge à propos, de
me balancer une bénédiction de première!

Mgr Sibuë avait écouté ce discours avec une moue méprisante... Il haussa
les épaules et répondit:

--Je ne vous autorise nullement à partir et même je vous le défends...
Vous n’irez pas à Paris, vous irez là où je vous enverrai, moi, votre
évêque.

--J’ai une mission à remplir, Monseigneur.

--Vous avez perdu la tête, mon pauvre ami. Je ne veux même pas discuter
les insanités que je viens d’entendre... Elles me feraient sourire, si
votre égarement ne me faisait redouter un redoublement du scandale que,
depuis trop longtemps, vous entretenez dans le diocèse.

--L’Église, Monseigneur, a été fondée par des gens qui faisaient
scandale. Elle périt de la timidité, du respect humain, de ceux qui ont
oublié qu’elle doit être militante pour être triomphante.

Inquiet, Mgr Sibuë pressa, d’un index osseux, le bouton de la sonnerie
électrique qui communiquait avec le bureau de l’abbé Lanthier. Quand
celui-ci apparut avec son visage neutre, son regard circonspect, le
prélat parut soulagé et s’exclama, sarcastique:

--Mon cher Lanthier, vous ne saviez donc pas que nous possédons parmi
nous un nouvel athlète de la foi, un apôtre qui va, d’un coup de sa
puissante épaule, faire s’écrouler le temple de Baal?

Le secrétaire de l’évêque glissa vers le curé de Sableuse un regard
torve et répondit en s’inclinant:

--Non, Monseigneur.

--Vous étiez bien mal renseigné, tout comme moi, d’ailleurs... Voici le
phénomène: c’est M. l’abbé Pellegrin.

--Oh! Monseigneur, est-ce possible? fit l’abbé Lanthier avec un sourire
complice.

--Oui, ce brave curé de Sableuse veut aller à Paris pour y combattre à
sa manière le dragon de l’incrédulité. Que dites-vous de ce
Saint-Michel?

--Je partage en tous points l’avis de votre Grandeur.

--N’est-ce pas, c’est comique?

--Très comique.

--M. Pellegrin estime que le clergé parisien, où abondent cependant les
hommes éminents, n’est pas à la hauteur de sa tâche. Il veut aller au
peuple et le réconcilier avec l’Église: il en fait son affaire. Vous
voyez cela, mon cher Lanthier? L’Église attendait ce nouveau docteur et
prophète pour triompher enfin de ses ennemis. Quelle gloire pour le
diocèse! Et gardons-nous de tout scepticisme, de toute inquiétude... Ne
craignons même pas le ridicule: M. le curé, qui ne doute pas de
lui-même, ne doute non plus de rien!

--La foi, déclara l’abbé Pellegrin, transporte les montagnes!

Le secrétaire du prélat lança d’une voix acidulée:

--Oui, mais transportera-t-elle la butte Montmartre?

Mgr Sibuë avait repris son masque sévère et c’est avec dureté qu’il
prononça:

--Nous avons connu des prêtres démocrates, esprits égarés par de puérils
sophismes et aussi par le goût de la plus méprisable popularité. Vous,
monsieur Pellegrin, c’est plus grave; vous êtes révolutionnaire. Car je
lis fort bien, mieux que vous sans doute, dans votre cervelle troublée
et tourmentée. Vous êtes devenu un adversaire de la Société:
interprétant à votre manière les préceptes de Notre-Seigneur--qui
ordonnait cependant de rendre à César ce qui est à César--vous prétendez
trouver dans nos saints évangiles la justification des pires théories,
cent fois condamnées par les conciles et les souverains pontifes.
Aberration, hérésie, crime contre l’esprit! Mais si je ne puis consentir
à discuter des idées aussi folles, je dois cependant avoir recours à
toute mon autorité d’évêque pour vous empêcher de les répandre en
abusant de votre caractère, voire de votre habit de prêtre catholique.
Je crois d’ailleurs que vous êtes la victime d’une sorte d’intrigue
habilement combinée par des gens qui veulent exploiter, je ne sais trop
dans quel but, votre popularité, qui est leur œuvre, et votre
orgueilleuse naïveté. Il me faut donc vous protéger contre eux autant
que contre vous-même. Et puisque vous faites fi de mes injonctions
paternelles, je n’hésite pas, quoique à regret, à recourir à la manière
forte. Monsieur l’abbé Pellegrin, je vous ordonne, vous entendez, je
vous ordonne de renoncer à vos projets et si vous ne me promettez pas,
sur-le-champ, de m’obéir en toutes choses et sans aucune restriction,
j’use contre vous sans pitié et sans délai, de toutes les rigueurs dont
je dispose: le scandale est, de tous les maux, le plus exécrable et pour
l’éviter ou le réduire, je suis prêt à tout!

                   *       *       *       *       *

L’abbé Pellegrin, qui avait baissé la tête sous l’orage, la releva
lentement et répondit en rejetant la tête en arrière:

--Moi aussi, Monseigneur, je suis prêt à tout.

--Oh! se récria l’abbé Lanthier... Vous défiez Sa Grandeur!

L’évêque observait en silence le curé de Sableuse dont le visage avait
pâli et dont les mains tremblaient. Enfin, il articula:

--Je vous le répète, le démon de l’orgueil est en vous... C’est le pire,
car l’orgueil, c’est Satan lui-même!

Et d’un geste, il indiqua la porte au prêtre révolté.




V

SAINT PELLEGRIN CHEZ LES GENTILS


Tout en haut de la rue de Belleville, une bicoque dressait son étroite
façade entièrement peinte en rouge sang de bœuf. Entre le premier et le
deuxième étage s’inscrivait, en lettres noires, cette réclame:

    L’HUMANITAIRE
    _Organe de la révolution mondiale_
    PARIAS
    Lisez tous L’HUMANITAIRE

Au rez-de-chaussée, une boutique étalait les portraits de Proud’hon,
Victor Considérant, Lassalle, Karl Marx, Ravachol, Émile Henry, Jean
Jaurès, Anatole France, Lénine... Au milieu de cette galerie
d’illustrations plus ou moins révolutionnaires, était exposée une image
grossièrement bariolée représentant le Christ sur la croix, entouré de
généraux plaqués de crachats, de bourgeois à têtes de financiers véreux,
de femmes du monde largement décolletées et couvertes de perles, de
juges à favoris et à robes fourrées d’hermine, de cardinaux et d’évêques
ventrus qui, tous, semblaient narguer le supplicié... A droite et à
gauche de celui-ci, crucifiés comme lui, un terrassier en large pantalon
de velours et un chemineau loqueteux et barbu remplaçaient les deux
larrons de l’Écriture. Un gendarme à bicorne et à longues bottes
dirigeait la pointe de son grand sabre vers le flanc décharné du Christ
et sous cette étrange gravure, une pancarte portait ces mots écrits en
belle ronde et à l’encre rouge: _Exécution du camarade Jésus condamné
par les bourgeois._

Tout autour s’étageaient, s’alignaient des livres, des brochures, des
tracts révolutionnaires aux couvertures uniformément écarlates et sur la
vitrine même se lisaient ces inscriptions peintes aussi en rouge:

    LIBRAIRIE DU PEUPLE
    _Parias, instruisez-vous!_
    SIÈGE CENTRAL DU PARTI DE LA RÉVOLUTION HUMANITAIRE

Dans l’arrière-boutique, les dirigeants du parti s’étaient réunis et
discutaient... Il y avait là, entre autres, Pierre Rouge, Jeanne Réveil
et Raymond Maxy, un jeune camarade au profil sémitique, aux cheveux
longs et crêpelés, aux yeux de gazelle comme embués de songe et de
nostalgie.

--Voyons, disait Pierre Rouge d’une voix rude, nous ne sommes pas venus
ici pour entendre parler seulement de questions d’argent... C’est
entendu, l’_Humanitaire_ est en progrès au point de vue des abonnements
et de la vente au numéro; la publicité commence à donner et nos
brochures ont du succès. Le business marche, tant mieux, mais cela ne
suffit pas. Nous sommes installés dans une boutique: prenons garde de
devenir des boutiquiers!

--C’est vrai, dit Jeanne Réveil, nous devons être autre chose que des
marchands de papier.

Raymond Maxy lui lança un regard avivé par une flamme soudaine et
prononça:

--Vous avez raison, Jeanne... Toutes ces questions commerciales ne nous
intéressent pas.

--Facile à dire! s’exclama un personnage à lorgnons qui était
l’administrateur de l’_Humanitaire_ et de la librairie. Mais il faut
vivre d’abord. Nous avons des frais... On voit bien que notre jeune
camarade n’a pas l’habitude de s’embarrasser des questions d’argent: il
est riche. En nous quittant, il remontera dans son auto qui l’attend à
la porte et qui le reconduira chez son papa, le grand banquier!

Maxy rougit et allait répliquer sans doute avec violence, quand Pierre
Rouge, lui imposant silence d’un geste, reprit:

--Raymond Maxy est avec nous et il faut lui en savoir gré... C’est un
esprit libre, généreux, vraiment révolutionnaire: nous pouvons compter
sur lui, j’en suis sûr. Mais laissez-moi reprendre le fil de mon
discours. Il ne s’agit donc pas de limiter notre effort à la propagande
par le journal et le livre. Nos idées se répandent, mais trop lentement.
Et cependant, nous le sentons, elles possèdent une force qui n’attend
qu’une occasion pour exploser et bouleverser une société à laquelle nous
avons déclaré la guerre: cette occasion, il faut la chercher, la créer.
Nous y avons pensé, Jeanne et moi, et je crois que nous avons trouvé...

Pierre Rouge observa pendant un instant ceux qui l’écoutaient, puis,
baissant la voix, il s’expliqua:

--Notre plus redoutable adversaire, c’est l’Église. L’Église est le
véritable rempart de cette société capitaliste et bourgeoise qui est
cependant assez bête pour la renier et même la persécuter. L’Église nous
offre un front d’autant plus puissant qu’elle nous combat avec une armée
qui devrait être à nous: certes, ses effectifs ont diminué depuis
quelques dizaines d’années, mais elle dispose encore de millions
d’hommes. Elle les garde en les abusant de vaines promesses, d’illusions
puériles, en leur prêchant la résignation pour cette vie et en leur
faisant croire que là-haut, toutes les injustices dont ils souffrent
seront splendidement réparées. Le truc a pris pendant des siècles et,
s’il prend moins aujourd’hui, il reste cependant encore le principal des
moyens employés contre nous. Eh bien, nous avons pensé qu’il fallait
combattre l’Église avec ses propres armes... Elle nous les offre
elle-même, car son évangile n’est, en somme, que l’histoire du plus
grand révolutionnaire qui ait jamais existé, de ce Jésus qui haïssait
les riches, les porteurs d’épée, les prêtres asservis à l’État, les
Juges, tous les défenseurs de l’ordre qui était alors romain et qui,
aujourd’hui, est capitaliste et bourgeois. La morale du Christ est avant
tout destructrice et la preuve en est qu’elle a complètement anéanti une
société plus fortement organisée que la nôtre... Ce sont les esclaves,
les ouvriers, les pauvres gens qui, les premiers, ont accueilli avec
enthousiasme l’évangile chrétien où tout parle d’égalité, de fraternité.
Servons-nous donc, nous aussi, de ce merveilleux moyen de toucher le
cœur du peuple moderne qui est tout pareil à la plèbe de l’antiquité.
Ainsi nous arracherons à l’Église les esclaves qu’elle berne en leur
cachant le véritable sens des paroles du camarade Jésus. Quand nous les
aurons amenés à nous, nous aurons abattu la plus puissante des colonnes
de la Société et nous pourrons enfin renverser l’édifice si savamment
bâti contre lequel nous nous épuisons actuellement en assauts stériles!

Raymond Maxy s’écria, orgueilleusement:

--Les vrais révolutionnaires sont de ma race... Attendez le Juif qui
reprendra l’œuvre du Juif Jésus!...

Mais Pierre Rouge répliqua:

--Non, j’ai un homme tout prêt et qui, peut-être, réussira. Il n’est pas
juif... C’est même un prêtre catholique. Vous le connaissez de nom, car
il est entre tous populaire: c’est l’abbé Pellegrin, le fameux curé de
Sableuse!

Un militant gouailla:

--Pas de ratichons parmi nous!

Pierre Rouge répliqua, méprisant!

--Camarade, vous pensez comme un petit bourgeois voltairien. Rien de
plus plat, de plus rococo, de plus réactionnaire.

--Enfin, risqua un autre, il y aura tout de même un curé parmi nous...
On dira que c’est notre aumônier et les camarades ne comprendront pas.

Mais Pierre Rouge, haussant les épaules, poursuivait:

--L’abbé Pellegrin est une force que nous devons employer. Cet homme
pense comme nous sur l’essentiel, il est pour les parias contre les
puissants, pour les pauvres contre les riches, et son action sur les
foules peut être formidable, grâce à son genre d’éloquence, à son
aspect, à sa sincérité, à son fluide... Quant à ses idées religieuses,
qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse? Il est d’ailleurs
probable que, parmi nous, ce curé de la Sociale ne les gardera pas
longtemps. Mais je souhaite qu’il ne les abandonne pas trop vite, qu’il
ne jette pas trop tôt sa soutane aux orties: nous avons besoin de l’abbé
Pellegrin tel qu’il est pour nous amener les catholiques des usines et
des champs, pour faire venir à nous les femmes, pour briser le bloc de
résignations formé par l’Église... Tout cela agitera les esprits,
fomentera des troubles, créera de l’inquiétude, de la peur chez nos
ennemis et, ayant ainsi miné la citadelle capitaliste, nous la ferons
sauter quand nous voudrons.

Maxy s’exclama:

--Au fond, ce sera encore une révolution née de la pensée juive. Le
camarade Jésus va reprendre son œuvre de destruction. Décidément il n’y
a que nous et nos élèves pour bien démolir!...

Un autre dirigeant du parti observa:

--La fin justifie les moyens et, pour ma part, j’approuve tout ce qui
sera fait pour attirer dans nos rangs les nombreux prolétaires qui
subissent encore, souvent même sans s’en douter, l’influence de la
Sainte Église bourgeoise, capitaliste et conservatrice. Il y a peut-être
là, en effet, un beau coup à faire et je crois même que la popularité
extraordinaire du curé de Sableuse serait, dans notre jeu, un atout de
premier ordre. Mais, ce curé, est-il notre homme?

--Oui, répondit Jeanne Réveil.

--Marchera-t-il avec nous?

--Oui.

--En êtes-vous bien sûre, Jeanne? Je n’y croirai que lorsque j’aurai vu
l’abbé Pellegrin parmi nous, ici-même. Viendra-t-il?

Jeanne Réveil eut un sourire mystérieux et prononça:

--Il viendra, je vous le promets.

--Quand?

--Bientôt...

                   *       *       *       *       *

L’abbé Pellegrin arriva vers onze heures du matin à la gare
Montparnasse. Une pluie fine s’éparpillait dans le vent aigre de cet été
à caprices. Et le transfuge, que le voyage avait transi, éprouva, en
faisant ses premiers pas sur le trottoir luisant, dans la cohue des
indifférents, une désolante sensation de solitude et de découragement.

«Si je m’écoutais, se dit-il, je ferais demi-tour et je rappliquerais à
Sableuse, en vitesse... Mais les premiers apôtres qui débarquèrent à
Rome ne devaient pas rigoler non plus. Et encore, ils ne risquaient sans
doute pas, comme moi, d’être écrasés par les autobus et les taxis! Ça ne
fait rien, je ne suis pas dans mon assiette, ce matin... Pour me
rattraper, je vais aller faire une bonne prière à l’église que je vois
d’ici. M’étant remis l’âme d’aplomb, je m’occuperai du corps: je
casserai la croûte et je boirai un bon coup de blanc. Après tout ça,
c’est bien rare si je ne me sens pas d’attaque!»

Le curé de Sableuse s’agenouilla dans un coin de l’église
Notre-Dame-des-Champs et fit cette oraison: «Mon Dieu, je ne sais pas
trop ce que vous pensez de moi, mais je vous demande de ne pas me juger
en cinq sec... Il est bien possible que je me mette le doigt dans l’œil
en croyant que je vous servirai mieux dans ce grand Paname que dans mon
petit village. Mais puisque vous voyez clair dans les consciences, vous
ne pouvez douter de ma bonne volonté et de ma sincérité: je lâche un
truc de tout repos pour un devoir qui ne me permettra pas d’engraisser
tranquillement à l’ombre de votre croix... En somme, j’étais aussi à
l’arrière dans mon presbytère de Sableuse, je me tenais à l’abri, sans
m’en faire une miette: je me suis engagé pour aller au front, pour
combattre en première ligne ceux que vous avez vous-même combattus, les
mauvais riches, les faux docteurs, les pharisiens, les sales types,
quoi! Ai-je eu tort? Avais-je le droit de choisir moi-même ma consigne?
Vous voyez, déjà, je souffre, car c’est dur de ne pas être bien certain
d’avoir raison de faire ce qu’on fait; et je me dis que ceux qui ne
connaissent pas cette inquiétude-là sont des veinards. Mais je me dis
aussi qu’il n’est pas possible que vous ayez fait de moi ce que je suis
pour ne pas m’imposer un devoir plus grand et par conséquent, plus
lourd. Si, pour tant de pauvres bougres de tous poils, l’abbé Pellegrin
est le porteur de la bonne nouvelle depuis si longtemps attendue, c’est
que vous l’avez voulu, et je ne pense pas que vous m’approuveriez de
leur poser un lapin... Vous n’aviez qu’à me laisser dans mon coin, si
j’étais fait pour confesser à perpète les bonnes femmes de Sableuse qui
n’ont même pas besoin d’absolution vu qu’elles se vantent un peu en
s’imaginant qu’elles peuvent être de vraies pécheresses. Ah! bien sûr,
je regrette que vous m’ayez choisi dans le tas... Il y en avait d’autres
plus maouss et plus dessalés que moi! Mais enfin, ça y est... Trop tard,
maintenant! Il faut que je m’y colle. Mon Dieu, je vous offre tout ce
que j’ai, ce n’est d’ailleurs pas grand chose: mes forces, mon cœur, ma
vie... Mais faut pas que je vous fasse du boniment. Vous auriez le droit
de vous gondoler, ô mon Dieu, si je vous disais «Comme martyr, je suis
un peu là!» Je sais très bien que, quoi qu’il m’arrive, je ne serai pas
boulotté par un tigre dans l’arène du Cirque Médrano... Votre service
est moins aride et moins dangereux aujourd’hui qu’autrefois. Et c’est
sans crainte d’être arrêté par les cognes de Néron que je vais aller en
face boire un verre d’honnête pinard à la santé du Père, du Fils et du
Saint-Esprit. Amen.»

L’abbé Pellegrin, ayant fait cette oraison, sortit de l’église, traversa
le boulevard Montparnasse et entra chez un traiteur dont l’enseigne
portait: _Au rendez-vous des compagnons._ C’était l’heure du déjeuner.
L’étroite salle était remplie d’ouvriers maçons qui, avec leurs visages
et leurs vêtements couverts de plâtre, semblaient autant de pierrots.
L’apparition de l’homme noir au milieu de tous ces hommes blancs,
produisit une certaine sensation. Tous les regards se dirigèrent,
curieux, vers ce prêtre qui s’aventurait ainsi chez un simple mastroquet
et qui, tranquillement, s’approchait du comptoir en disant:

--Avez-vous un coin pour moi? Ce serait pour casser la croûte...

Un silence stupéfait était tombé, brusquement. Mais, bientôt, une voix
gouailleuse lança:

--Eh! le curé, tu dis donc la messe sur le zinc?

Le prêtre se retourna et, souriant:

--Si tu veux, l’ami... Mais tu me serviras d’enfant de chœur!

Un autre homme blanc s’écria:

--Les curés à la porte!

Des camarades l’approuvèrent en disant:

--Ce marchand d’oremus n’a rien à faire ici... Qu’il aille bouffer chez
les patrons, chez les bourgeois!

--Les curés, ça se fout du peuple!

--Sortez-le, le ratichon!

L’abbé Pellegrin accrocha son parapluie au rebord du zinc, enleva son
chapeau qu’il posa sur un siphon d’eau de seltz et articula en promenant
son regard calme sur les compagnons:

--Qu’il s’amène celui qui veut me sortir...

Personne ne bougea. Mais des rires saluèrent la réplique du curé de
Sableuse qui paraissait très décidé à se défendre. Cette attitude ne
déplut pas: un revirement s’amorçait dans l’opinion des ouvriers qui
cessèrent de railler. Cet abbé costaud, prêt à faire le coup de poing,
les séduisait...

D’ailleurs, un des hommes blancs réclama le silence en vociférant:

--Vos gueules, tas de ballots!... Qu’est-ce qu’il vous a fait, ce
curé-là? Et n’a-t-il pas le droit d’entrer ici, comme tout le monde?
Moi, ça me fait même plaisir de l’y voir... Au moins, en voilà un qui
n’est pas fier, qui n’a pas peur de se plâtrer la soutane en se
rencontrant avec nos blouses, qui nous trouve assez chics pour être de
sa compagnie. Il vient boulotter au «Rendez-vous des compagnons», ça,
c’est gentil. Il y a des députés révolutionnaires qui n’en feront jamais
autant: ce n’est pas leur genre de cuisine! Alors, les amis, foutez la
paix à ce brave type... Et serrons-nous pour lui faire une place.

Aussitôt les hommes blancs qui avaient si mal accueilli l’homme noir
s’écrièrent:

--Ici, le curé!

--Voici un bon coin.

--Non, vous serez mieux près de nous. Eh! la patronne, un couvert pour
notre invité... Car c’est Populo qui régale!

--On y va, fit l’abbé Pellegrin.

Et il alla prendre place entre deux ouvriers qui lui recommandèrent,
l’un le miroton, l’autre le bœuf bourguignonne.

--Entendu, je mangerai des deux, car j’ai une de ces dents... Mais j’ai
la pépie aussi. Qu’on m’apporte un litre de blanc.

La bonne humeur, la simplicité populaire du nouveau venu enchantèrent
ses voisins. Et quand il récita, à voix basse, le _benedicite_, personne
ne broncha...

--C’est son idée, fit un compagnon, et ça ne gêne personne.

--Nous, dit un autre, on n’en veut qu’aux curés qui nous promettent de
la brioche là-haut pour nous consoler de ne manger que du gros pain noir
ici-bas.

--Mon vieux, répondit le prêtre, ton pain me paraît très appétissant et
tu n’as pas l’air de te les caler avec des briques.

--Dame! On n’est pas des feignants, nous autres. Alors, c’est bien le
moins qu’on se soigne un peu. Mais ça ne fait rien, nous avons le droit
de nous plaindre: nous sommes des exploités. Il y a des ventrus qui
boivent notre sueur...

--Moi, fit l’abbé Pellegrin, je préfère le pinard. Vous permettez, les
amis: à votre santé!

Et d’un trait, il vida son verre.

--Vous avez l’air d’un bon zigue, dit un plafonneur au visage moucheté
de plâtre, et bien que je n’aime pas les curés, j’avoue que s’il y en
avait un peu plus qui viennent manger du miroton ou du bœuf
bourguignonne au milieu des gens du peuple, je les aurais un peu moins
dans le nez. Seulement, voilà, ils boulottent des ortolans chez les
duchesses et ils voyagent en première dans le métro. Moi, ça me dégoûte
de la religion...

L’abbé Pellegrin commanda d’une voix sonore:

--La patronne, envoyez-moi une portion de frites!

Puis, se tournant vers l’ouvrier qui venait de parler, il prononça,
gravement:

--Le Christ était un ouvrier--et il était même, comme vous, un gars du
bâtiment--il mangeait avec des ouvriers, des pêcheurs, des gens du
peuple, quoi! Seulement, je ne garantis pas que c’était du miroton, du
bœuf bourguignonne, ni même des frites. Il n’allait jamais dîner chez
les duchesses et il ne voyageait pas en première dans le métro de
Jérusalem, car il n’a été, toute sa vie, qu’un trimardeur, un chemineau
qui s’en allait, pieds nus, le long des routes, pour prêcher aux hommes
le mépris des richesses, la bonté, l’égalité, la fraternité...

--Oui, fit un compagnon, c’était un chic type, mais ses prêtres nous
l’ont changé. Aujourd’hui, il est contre nous...

A ces mots, l’abbé Pellegrin se dressa, rouge d’indignation, et s’écria:

--Non, mais des fois! Vous l’abîmez... Tout ce que vous voudrez, mais
pas ça! Où est-il, celui qui traite le Christ de lâcheur? Je vais lui
casser la gueule, aussi vrai que je suis l’abbé Pellegrin!

A ce nom populaire, tout l’auditoire sursauta et des exclamations
s’élevèrent de toutes parts:

--L’abbé Pellegrin! Le fameux curé de Sableuse!

--On aurait dû s’en douter!...

--C’est vrai, c’est bien lui! On a assez vu son portrait dans les
journaux...

--Dire qu’on ne l’a pas reconnu avec sa bonne gueule. Il n’y a cependant
que lui pour envoyer ces boniments-là...

Mais un ouvrier lança d’une voix sarcastique:

--Oui, c’est le curé qui pose au révolutionnaire pour nous reprendre ou
pour mieux nous avoir, les amis. Chiqué! On la connaît... Rien à faire
avec nous! Votre Christ, votre Église, votre religion, vous-même, tout
ça, nous le fourrons dans le même sac à malices: le peuple ne veut plus
marcher... Il a été refait et, maintenant, il se rebiffe. Vous l’avez
eu, vous ne l’aurez plus.

--Il a raison! firent des hommes blancs.

--Non, répliqua l’abbé Pellegrin avec force, il se gourre, le frère, et
comment! Il croit qu’on envoie comme ça le bon Dieu à la gare? Ce serait
trop commode... Et puis, vous ne pouvez vous passer de lui. Seulement,
voilà, vous ne le connaissez pas, vous ne savez pas qu’il est votre
meilleur ami, et que si son évangile était suivi dans son esprit comme
dans sa lettre, il n’y aurait pas de guerres, pas de révolutions: pas la
peine, puisque nous serions tous frères! Je suis venu à Paris pour vous
réconcilier avec lui: il n’est pas possible que le peuple soit plus
longtemps l’ennemi de Celui qui n’a aimé que les malheureux et les
simples et qui a donné sa peau pour faire régner ici-bas la paix entre
tous les hommes de bonne volonté.

--Amen! fit un loustic au milieu des rires.

Il y eut aussi des protestations. Mais les contradicteurs, les
récalcitrants eux-mêmes le trouvaient sympathique, ce curé bon enfant
chez qui tout était peuple et qui, les coudes sur la table de marbre, en
face d’un café dans lequel il avait versé un petit verre de marc, tenait
tête à tout le monde avec une éloquence à la fois émouvante et cocasse.
L’abbé Pellegrin sentit ce contact: certes, il y avait de la résistance,
mais enfin, il devinait autour de lui comme une amitié chaude qui
naissait. Et il en tira une grande espérance, une grande promesse...

Les hommes blancs se levaient: l’heure était venue de reprendre le
travail. Ils sortirent et plusieurs, en passant, serrèrent la main à
l’abbé Pellegrin.

--Ah! dit l’un d’eux, avec vous, on pourrait peut-être s’entendre...

--On s’entendra, camarade!

--Vous reviendrez ici?

--Non, bien qu’on y bouffe pas mal du tout et que le vin se laisse
glisser... Mais j’ai beaucoup de gens à voir, un peu partout. Il va même
falloir que je me grouille. J’apporte quelque chose qui est attendu avec
impatience par un tas de pauvres bougres.

--Quoi donc?

--La bonne nouvelle.

--Quelle bonne nouvelle?

--T’occupe pas... Tu ne tarderas pas à la connaître: on en parlera!

Le curé de Sableuse régla son addition, malgré la résistance de ses
voisins et, ayant allumé sa pipe, sortit... Il remonta, à tout hasard,
le boulevard Montparnasse: l’air vif, fouettant son visage quelque peu
congestionné, lui faisait du bien.

Comme il passait au pied d’un échafaudage, un vieillard vêtu de haillons
tendit devant lui une latte de bois en disant:

--Au large!...

Surpris, l’ecclésiastique questionna:

--Je n’ai pas le droit de passer?

--Si vous y tenez... Mais vous risquez de recevoir un moellon sur la
tête. Passez plutôt sur la chaussée.

--Mais vous, vous êtes donc verni? Le moellon peut aussi bien vous
dégringoler dessus que sur bibi...

--Oh! moi, je suis là pour me faire tuer à l’occasion, moyennant quatre
francs par jour. Et encore, faut pas se plaindre: la place est
recherchée...

Le bonhomme s’était approché de l’abbé Pellegrin, pour mieux le
dévisager. Puis:

--Mais je vous reconnais... Vous sortez du «Rendez-vous des bons
compagnons». J’y étais, dans un coin, en train de manger un
«ordinaire»... Je m’offre ça les jours de paie, car pour moi,
l’ordinaire, c’est du luxe. J’ai entendu ce que vous avez dit aux
ouvriers. Ah! tenez, vous m’avez l’air d’un brave homme, bien que vous
fassiez un drôle de métier. Eh bien, permettez-moi de vous donner mon
avis: il n’y a rien à faire avec ces gens-là.

--Quelles gens?

--Les ouvriers d’aujourd’hui... Moi, je suis un ouvrier d’autrefois et,
tel que vous me voyez, j’ai été un des compagnons du tour de France.
Nous autres, les anciens, nous avions la fierté de notre travail: les
jeunes, eux, ça les dégoûte de travailler, de porter une blouse, de se
servir d’un outil... Ils ont la haine des bourgeois et cependant ils ont
tous des goûts, des âmes de bourgeois. Vous croyez les intéresser avec
vos histoires? Pour eux, rien ne compte que ce qui se touche, que ce qui
se mange, que ce qui se met dans la poche ou dans le gosier...
Autrefois, les compagnons s’emballaient pour des idées: c’est ainsi
qu’ils ont fait la Commune... J’en étais! En ce temps-là, je ne tenais
pas à la main un bout de bois mais un flingot: nous luttions pour un
principe, quelque chose qui était au-dessus de nous et qui nous faisait
battre le cœur. Maintenant, il y en a encore qui veulent marcher, mais
c’est pour turbiner moins, pour rigoler plus, pour pouvoir s’offrir la
poule qui passe et qui est trop chère pour eux. Et c’est à ces gens-là
que vous vous adressez, vous qui ne leur promettez rien de tout ça? Ils
ne vous comprennent pas... Ils n’écoutent que ceux qui leur disent: «A
votre tour de rigoler... Faisons la révolution et après on fera la
noce!» Proposez-leur ça, le curé, si vous l’osez, alors peut-être
pourrez-vous vous faire écouter et vous faire suivre. Sinon, pas la
peine, c’est comme, sauf votre respect, si vous pissiez dans un
bénitier. Ah! c’est que je les connais, moi, un peu mieux que vous, et
je sais ce qu’ils valent!

L’abbé répondit après avoir rallumé sa pipe:

--Eh bien, grand-père, moi, je suis certain qu’ils valent mieux que vous
ne pensez. Et je parie qu’ils m’écouteront, bien que je ne sois pas venu
chez eux pour leur parler bombe et ribouldingue. Ce sont de bons types
et on trouve facilement le chemin de leur cœur. Le populo, il n’y a que
lui pour comprendre, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, la parole
de Dieu. Allons, ne vous en faites pas pour lui, ni pour moi. J’ai bon
espoir: le champ n’a pas été cultivé depuis longtemps, mais je vais m’y
coller et comme la saison s’annonce bien, j’ai dans l’idée que la
moisson sera belle. Au revoir, l’ancien!

Et le curé de Sableuse s’éloigna tandis que le vieux communard, le
suivant des yeux, haussait les épaules avec un sourire désabusé.

Le nouvel évangéliste arriva dans les parages de la place Saint-Sulpice.
Il se souvint de son séjour à l’hôtel du grand Fénelon[2], mais,
secouant la tête, il songea: «Mieux vaut ne pas m’y risquer... Je ne
suis pas en permission régulière et Mlle Badinois m’en ferait une tête!
Mes confrères me regarderaient aussi d’un sale œil... Pensez donc, cet
abbé Pellegrin dont on a tant parlé, ce mauvais esprit, ce phénomène, ce
dingo, ce n’est pas un type à fréquenter. Il n’en faut pas dans la
maison. Ah! c’est ça qui va être le plus dur à avaler, la réprobation,
le mépris, la haine peut-être de ceux qui croient que je suis un
déserteur passé à l’ennemi. Ce que je vais prendre, mes frères!» Et
l’abbé Pellegrin, ouvrant son parapluie sous l’averse, sentit renaître
en lui cette impression douloureuse où il y avait de l’angoisse et du
découragement. Mais il la rejeta, d’un effort violent, et s’approchant
d’un sergent de ville, il lui demanda son chemin pour aller rue de
Belleville, aux bureaux de l’_Humanitaire_.

  [2] Voir _Mon Curé chez les Riches_ (même éditeur).

--Vous n’y êtes pas, répondit l’agent... C’est loin d’ici.

--L’étape la plus longue et la plus dure est faite. Maintenant, ce n’est
plus rien.

--Vous connaissez Paris, monsieur l’abbé?

--Non...

--Vous voulez aller à Belleville à pied?

--J’aime autant me dérouiller les guibolles. Et puis, c’est plus dans
mon genre. Je ne suis pas de ceux qui prennent une voiture pour aller au
peuple.

--Il y a des autobus, le métro...

--A pattes, vous dis-je. Je n’ai pas la prétention de me comparer aux
prophètes et aux apôtres, mais j’ai peut-être le devoir de les imiter de
mon mieux: c’est en marchant qu’ils ont répandu la vérité, comme le
semeur répand le grain.

L’agent, éberlué, indiqua d’un geste vague la rue Bonaparte en disant:

--Alors, descendez là, traversez la Seine et continuez dans la même
direction... En demandant de temps en temps, vous finirez bien par
arriver.

Et il ajouta, narquois:

--Tous les chemins conduisent à Rome...

Le bon curé se mit en route. Pendant plus d’une heure, il marcha au
milieu de la cohue des gens qui se bousculaient, qui jouaient des
coudes. Il lui parut tout d’abord que nombre de visages avaient une
expression dure, hostile... «Ces Parisiens, se dit-il, semblent avoir le
feu au derrière: ils n’ont vraiment pas l’air de s’en remettre à la
Providence pour arranger leurs petites histoires... Que ces types-là ont
l’air désagréable!» L’abbé Pellegrin avait besoin de sympathie, de
cordialité et ce Paris américanisé, où la lutte pour la vie prenait un
caractère si fiévreux, ce Paris prosaïque et brutal lui déplut, lui fit
même un peu peur. «Jamais, songea-t-il, je n’arriverai à faire écouter
la bonne parole par des gens aussi pressés. Et puis, il y a trop de
boucan. Allez donc parler de bonté et de fraternité au milieu des
tramways, des autobus et des camions! Notre sainte religion devait
naître dans des pays où la vie est plus calme et plus facile: si c’était
à refaire et s’il venait à Paris pour nous sauver--ce ne serait
peut-être pas du luxe--je me demande comment Notre-Seigneur s’y
prendrait pour se faire entendre dans les carrefours.» Mais après avoir
traversé les quartiers où les affaires et les plaisirs avaient le même
caractère rude et maussade, le prêtre arriva--non sans avoir demandé
plusieurs fois sa route--dans ces faubourgs où la bonne humeur populaire
l’emporte encore sur la neurasthénie agressive du _business_ moderne...
Aussitôt, l’âme simple de l’abbé Pellegrin s’y trouva plus à l’aise. En
gravissant la longue rue de Belleville, il redevint optimiste: «Chez ces
bonnes gens, pensait-il, j’ai tout de suite l’impression que ça ira,
qu’on m’écoutera tout au moins. Le populo est gai, il est nature et il a
du cœur... Avec lui, on peut s’expliquer: n’est-ce pas au cœur que le
Christ s’est toujours adressé? Le cœur est à Dieu, c’est couru, mais la
cervelle est au diable.»

L’abbé s’attendrissait ainsi au spectacle du faubourg cordial et joyeux,
quand un homme en casquette, ceinturé de rouge, et qui, un mégot collé à
la lèvre, se dandinait sur le trottoir, s’arrêta brusquement devant lui
en grasseyant:

--Quequ’ tu viens foutre chez nous, sale ratichon? Va-t’en chez les
bourgeois, les amis!

En même temps, du revers de la main, il frappa le prêtre au visage.

--Non, mais des fois! répliqua l’ancien poilu qui, bondissant sur
l’apache, le saisit à bras le corps, le renversa dans le ruisseau et, le
maintenant sur le sol, se mit en devoir de lui aplatir le nez à grands
coups de poing...

Aussitôt, des badauds, vivement intéressés par ce spectacle sportif,
s’amassèrent et firent cercle... Des exclamations fusèrent.

--Qu’est-ce qu’il prend, le frère mironton!

--Le curé est costaud... Garde voir s’il en met!

--Vas-y... Sonne-le!

--C’est l’autre qui a commencé. Je l’ai vu... Il s’est posé devant le
curé et il l’a attaqué. Mais il est tombé sur le bec...

Et une femme en cheveux qui s’était placée au premier rang, s’exclama:

--Ça fait plaisir de voir corriger une de ces gouapes de temps en
temps... Y en a-t-il dans le quartier!

Pellegrin se redressa, laissant son insulteur sur le carreau. C’est
alors qu’un jeune homme élégamment vêtu, au fin profil oriental, aux
yeux de gazelle, s’avança et dit d’une voix douce:

--Oh! monsieur l’abbé, vous avez fait cela, vous, qui prétendez obéir
aux préceptes de Jésus?

--Bien sûr, j’ai fait cela et je suis prêt à repiquer au truc. Ce
salopiau s’est permis de m’allonger une tarte, à moi qui ne lui
demandais pas l’heure qu’il est!

Le jeune homme, qui paraissait navré, reprit:

--Jésus a cependant dit, monsieur l’abbé: «Si quelqu’un te frappe sur la
joue droite, tends-lui la joue gauche.»

Mais le curé de Sableuse répliqua, avec un gros rire auquel les badauds
firent écho:

--Permettez, il y a de l’erreur, c’est sur la joue gauche que j’ai reçu
la baffe de ce zigotto... Et Notre-Seigneur n’a pas dit que, dans ce
cas-là, il fallait présenter la joue droite!

Le boxeur en soutane, qui avait évidemment conquis les spectateurs de
cette scène, ajouta, bonhomme:

--Du reste, je pardonne à ceux qui m’ont offensé. La preuve c’est que je
ne lui en veux plus du tout à ce pauvre amoché. A propos, qu’est-il
devenu? Tiens, il s’est barré. C’est dommage, car je lui aurais dit:
«Quand on a les poings en mou de veau et les biceps en pâté de foie, on
n’attaque pas les gens, on se tient peinard!» Mais ce n’est pas tout
ça... Je cherche l’_Humanitaire_: est-ce encore loin d’ici?

--Vous allez à l’_Humanitaire_? se récria, surpris, le jeune homme aux
yeux fendus en amande. Mais je m’y rends moi-même... C’est tout en haut
de la rue de Belleville. Voulez-vous me permettre de vous y emmener?...
Ma voiture est là.

Il désigna une limousine très longue et très basse qui stationnait le
long du trottoir d’en face. L’abbé était las d’avoir tant marché, il
oublia que les apôtres et les prophètes vont à pied, il voulait
d’ailleurs s’éloigner d’une foule qui s’était encore accrue et qui
menaçait de l’escorter: il monta donc dans la luxueuse automobile. Et
cela lui fit perdre--d’un seul coup--sa popularité.

--Naturellement, dit un ouvrier en cotte bleue, le curé et le richard
s’en vont ensemble. Toujours la même chose, quoi!

Et une huée s’éleva que le prêtre et son compagnon entendirent.

--Je crois bien qu’ils nous engueulent! fit le premier...

--Ils ne savent pas, répondit l’autre, qui je suis ni qui vous êtes...
Je me présente: Raymond Maxy, membre du Comité directeur du parti de la
Révolution humanitaire. Et vous, vous êtes l’abbé Pellegrin!

--Soi-même, répondit simplement l’ancien brancardier. Vous m’avez donc
repéré?

--Ce qui m’étonne, c’est de ne l’avoir pas fait plus tôt... Les journaux
ont publié assez souvent votre portrait! Et puis, je savais que vous
deviez venir à l’_Humanitaire_.

--Oui, mais moi, je ne savais pas que j’y serais conduit dans une si
belle voiture, par un jeune révolutionnaire qui m’a l’air d’être aux as
et de ne pas aimer la manière forte.

--Je crois à la révolution par la douceur, par la bonté, par l’amour...
Cependant, le moment venu, je ne désapprouverai pas une violence
nécessaire, à la condition qu’elle soit scientifiquement organisée. Mais
nous reparlerons de cela, monsieur l’abbé. Nous sommes arrivés.

Un instant après, guidé par Raymond Maxy, le curé de Sableuse pénétrait
dans la boutique couleur sang de bœuf où fonctionnait l’état-major du
parti de la révolution humanitaire. Dans la demi-obscurité, il aperçut
des visages tourmentés, des silhouettes bizarres. Mais il n’avait pas le
temps d’observer, de réfléchir. Déjà, il se sentait encerclé, embarqué:
une force irrésistible l’entraînait...

Et soudain, une porte s’ouvrit, livrant passage à Jeanne Réveil qui,
apercevant le prêtre, ne parut pas surprise le moins du monde. Elle lui
tendit sa main nerveuse et fine en disant:

--Cher ami, je vous attendais.




VI

UNE SORTIE DE L’ABBÉ PELLEGRIN


--Ce n’est vraiment pas la peine, disait Mme Cousinet à son mari,
d’avoir dépensé tant d’argent pour te faire élire et d’être ensuite
passé de l’opposition dans la majorité pour décrocher finalement un
sous-sous-secrétariat. Haut commissaire de l’éducation physique, cela te
fait une belle jambe! Et à moi donc! J’espérais que tu obtiendrais une
compensation: mon engagement à la Comédie-Française. Ce vieil idiot de
président du Conseil ne veut rien savoir, sous prétexte que cela ferait
scandale. Quel scandale? Ce qui est scandaleux, c’est que moi, Lisette
de Lizac, je ne puisse entrer dans un théâtre subventionné parce que je
suis ta femme... Ah! si j’étais ta maîtresse!

--Tu me l’as déjà dit, répliqua M. Cousinet, songeur.

--Sais-tu ce que je vais faire? Non? Eh bien, je suis fermement décidée
à rentrer au Casino de Paris...

--Tu es folle, ma chérie!

--Mme Cousinet, épouse légitime du haut-commissaire de l’éducation
physique, sur la scène du Casino! Qu’en penses-tu? Et je te prie de
croire qu’on verra qu’elle est bien faite. Après tout, l’éducation
physique, ça consiste à cultiver ses formes. Je te garantis que les
miennes feront honneur à ton haut-commissariat!

--Je t’en prie...

--Il n’y a que moi, ici, pour prouver que l’éducation physique
officielle n’est pas une blague... Je ne parle pas de toi: à force
d’assister à des banquets sportifs, tu prends du ventre, tu t’alourdis,
tu perds ce qui te restait de souffle, tu te décolles complètement. Et
ta troupe de crabes ne vaut pas mieux. Tu n’as pas, dans toute ton
administration, un seul homme présentable. Tous des astèques ou des pots
à tabac!

--Je ne pouvais cependant pas prendre Georges Carpentier comme chef de
cabinet!

--Pourquoi pas?... Enfin, ça aussi, ç’a été une déception pour moi.

M. Cousinet leva les bras au ciel et s’exclama:

--Veux-tu donc que je m’entoure de jolis garçons bien musclés avec
lesquels je ne pourrai rien faire de bon?

Mme Cousinet lui lança un regard bizarre, puis, avec un sourire
dédaigneux:

--Imbécile! dit-elle...

Elle soupira et reprit:

--Tu ne t’occupes pas de moi, tu ne cherches en rien à me faire plaisir.
Je suis sacrifiée. Tiens, c’est comme ma décoration... Tu me l’as
cependant promise, la croix de la Légion d’honneur!

--Ma chérie...

--Si j’étais ta chérie, tu m’aurais fait décorer le jour même où tu as
été nommé haut-commissaire. C’était là ton premier devoir de mari et de
bon Français!

--Comment, de bon Français?

--Mais oui. As-tu déjà oublié la guerre, toi aussi? Souviens-toi que
j’ai été infirmière... Que dis-je, infirmière-major!

--Au casino de Deauville!

--C’était un hôpital très chic... Rien que des femmes du monde et des
artistes. Ah! il y en avait des marquises, des comtesses, des
ambassadrices, des personnes tout à fait bien! Et quelle tripotée de
vedettes!... C’était épatant: tout Paris était là. Eh bien, il n’y a pas
une des poules du monde qui n’ait reçu la Légion d’honneur. Les
artistes, on leur a collé la médaille de la reconnaissance... Pourquoi
pas la croix? Je prétends l’avoir méritée...

--Tu as soigné des blessés?

--Oui, des aviateurs. Ah! j’avais une salle superbe: des as partout.

M. Cousinet fit la grimace et dit:

--Je ne sais pas, mais j’aurais préféré que tu me dises: «Je soignais
des territoriaux typhoïdiques.» Ces jeunes aviateurs...

--Tu ne vas pas être jaloux de ces héros? Ah! certes, il y en avait de
gentils...

--Enfin, les soins, les vrais, ce n’est pas les ambassadrices et les
vedettes qui les leur donnaient?

--Nous leur apportions ce dont ils avaient le plus besoin, la présence
de femmes gaies, élégantes et, j’ose le dire, jolies. Tu ne crois pas
que c’est du dévouement et que, même en tenant compte de la satisfaction
du devoir accompli, cela mérite bien la Légion d’honneur? Enfin, quoi,
je veux être décorée comme la marquise de Saint-Bégonia, comme la
comtesse de Sombreval, comme la femme du sénateur Beaupoil, comme toutes
ces dames qui en ont fait bien moins que moi... Je suis même furieuse
d’avoir tant attendu!

--Écoute, ma chérie...

--Tu m’agaces avec ta «chérie»! Tu ne fais rien pour moi, rien...

M. Cousinet se tut. Il ne pouvait pas tout dire... Par exemple, que ses
amis lui avaient conseillé de divorcer au plus tôt et par n’importe quel
moyen: «Votre femme, affirmaient-ils, est un obstacle à votre carrière
d’homme d’État. Certes, elle est charmante, mais enfin c’est une
ancienne artiste de music-hall. Notre république est essentiellement
bourgeoise, tout au moins en apparence... Elle tient au décorum
extérieur. Vous êtes appelé au plus brillant avenir politique, mais il
vous faut, avant tout, vous séparer de Lisette de Lizac... C’est dur,
c’est cruel, mais c’est indispensable.»

Le haut-commissaire à l’éducation physique était devenu très ambitieux.
L’ambition est un sentiment passionné qui, souvent, prend toute la place
dans le cœur humain; l’amour même est expulsé.

Tel Napoléon, M. Cousinet avait résolu de répudier sa Joséphine: tout au
moins, il songeait à divorcer... Mais Lisette n’était pas de ces femmes
résignées qui se laissent immoler sur l’autel des intérêts supérieurs de
l’État, à plus forte raison sur celui des intérêts particuliers d’un
mari même «appelé au plus bel avenir»; ce bel avenir, elle prétendait en
être, estimant qu’en sa qualité d’artiste célèbre, elle était tout
indiquée pour devenir aussi une grande vedette sur la scène politique.
Au surplus, les comédiennes, chanteuses et danseuses n’étaient-elles
pas, en vertu d’une tradition remontant à l’ancien régime, associées à
la fortune de la plupart des hommes qui gouvernent la France?

Mme Cousinet n’en put donc croire ses oreilles, le jour où son mari lui
déclara dans un brusque accès de courage:

--Ma petite Lili, je vais peut-être te faire beaucoup de peine, mais il
faut que je te parle franchement: écoute, nous devons nous séparer.

A ces mots, prononcés d’une voix mal assurée, Mme Cousinet sursauta,
comme si elle eût posé le pied sur une pile électrique.

--Qu’est-ce que tu dis? se récria-t-elle... Nous séparer?

--Oui, mon chou, nous allons divorcer.

--En voilà une idée!... Ce n’est pas possible, tu es piqué!

--Pas du tout, je suis plein de bon sens. Il faut que nous divorcions...

--Et pourquoi? As-tu quelque chose à me reprocher? Je ne te fais pas
cocu, je n’y pense même pas: cependant, ce ne sont pas les occasions qui
me manquent... Alors, qu’est-ce qu’il y a?

Embarrassé, M. Cousinet bredouilla:

--C’est dans ton intérêt. Étant ma femme, tu ne peux rentrer au théâtre
comme tu en meurs d’envie. Mme Cousinet gêne Lisette de Lizac...

--Pas le moins du monde.

--Si, si, et la preuve, c’est que ton engagement à la Comédie-Française
serait chose faite si, précisément, tu n’étais pas la femme d’un homme
politique en vue. Cesse d’être ma femme et deviens ma maîtresse: alors,
tout s’arrangera admirablement. Comprends-tu, ma chérie?

Mais Lisette de Lizac, furieuse, répliqua:

--Tu veux me plaquer, voilà ce que je comprends. Et moi, je ne veux pas
que tu me plaques... Comme tu vois, c’est très simple et tu dois le
comprendre aussi.

Elle s’exclama, indignée:

--Me plaquer, moi, Lisette de Lizac! Ce serait un comble... Personne ne
m’a jamais plaquée, mon cher, jamais! On ne fait pas ça à une femme
comme moi...

--Mais puisque je te dis que tu seras ma maîtresse...

--Ta maîtresse? Tu ne t’es pas regardé, mon pauvre ami... Avec une tête
comme la tienne, tu aurais la prétention de devenir mon amant? Mais tu
n’es sortable qu’en mari...

Puis:

--Aurais-tu l’envie d’en épouser une autre? Quelque ridicule bourgeoise,
sans doute, pareille à ces créatures mal fagotées qu’on voit au bras de
tes amis de la politique!... Tu as la plus jolie femme du ministère et
tu parles de divorcer?

M. Cousinet soupira et dit:

--Je ne songe à épouser personne... Ma vie sera entièrement consacrée à
la France et à la République! Tout le monde me prédit un avenir
splendide. Seulement...

--Je devine: seulement, il y a une paille, et cette paille, c’est moi.
Imbécile! Mais, au contraire, c’est moi qui te ferai arriver... Déjà, je
t’ai élevé au-dessus de ton milieu vulgaire en faisant de toi le mari
d’une grande artiste! Je t’ai dessalé, mon petit... Va, tu peux devenir
ministre, président du Conseil, qu’est-ce que je sais? je marquerai
toujours mieux que toi, espèce d’idiot! A l’Élysée? Mais j’y serais
épatante! J’ai joué au Casino de Paris des rôles de reine et même
d’impératrice... C’est autre chose, je pense, qu’une panne de présidente
de la République!

La discussion en resta là. Mais M. Cousinet ne renonça pas à son projet:
«Puisque, se dit-il, l’énergie ne donne rien, employons la ruse...
Lisette ne m’aime pas, c’est évident, et seul l’intérêt l’attache à moi.
Si elle s’éprenait d’un homme riche qui lui rende la pareille, peut-être
souhaiterait-elle ce divorce dont elle ne veut pas entendre parler en ce
moment. Lisette doit bien me tromper de temps en temps... Tâchons que ce
soit dans mon intérêt!»

Quelques jours après, le haut-commissaire dit à sa femme:

--Nous dînons demain chez Lazare Maxy, le banquier, dans son hôtel de
l’avenue des Champs-Élysées.

Mme Cousinet parut hésiter, puis:

--Je n’irai pas, dit-elle.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Mais encore...

--Tu veux savoir?

--Sans doute... Ce Lazare Maxy est un homme charmant. Et puis, c’est un
de nos principaux financiers qui joue un rôle politique considérable: un
peu bizarre, cependant, car enfin, avec tous ses millions, il passe pour
un esprit très avancé. On dit même qu’il donne de l’argent aux journaux
révolutionnaires... Mais je ne pense pas que ce soit pour cela que tu
refuses à aller chez lui.

--Non, c’est tout simplement parce que Lazare Maxy a été autrefois mon
amant. Là, te voilà renseigné!

--Ah! fit M. Cousinet avec un beau calme.

--Et s’il ne m’a pas épousée, c’est parce qu’il n’a pas pu.

--Vraiment?

--Voui, mon petit. Il était déjà marié... Nous nous sommes d’ailleurs
séparés gentiment. Depuis, il a perdu sa femme. Mais c’était trop tard.
Entre temps, j’étais devenue Mme Cousinet. Je te raconte tout ça pour
t’expliquer... Il est impossible, c’est évident, que j’aille dîner chez
lui. Et ce que j’en fais là, c’est pour toi.

Le haut-commissaire réfléchit un instant, puis:

--Je te remercie de ta franchise, mais, en vérité, je ne vois pas les
choses comme toi. J’estime que nous pouvons parfaitement aller dîner
chez Lazare Maxy. C’est un homme du monde, un Parisien, il a du tact. Et
puis, tout ça, c’est du passé. De plus, c’est le haut-commissaire du
gouvernement et sa femme qu’il invite, ce n’est pas M. et Mme Cousinet.
A plus forte raison, n’est-ce pas Lisette de Lizac.

--Tu y tiens?

--Beaucoup.

--Tu ne crains pas son regard, son sourire peut-être...

--Je ne crains rien pour moi, ni même pour toi. La situation est
d’ailleurs banale... Est-ce que, chaque soir, il n’y a pas à Paris mille
dîners où ont lieu des rencontres de ce genre et même de plus
étonnantes?

--Très bien. Je n’insiste pas... Nous irons dîner chez Maxy.

Le banquier reçut, en effet, le couple Cousinet avec un tact
irréprochable. Il plaça Lisette de Lizac à sa droite, tandis que le
haut-commissaire, assis en face, se voyait encadré par Lyonel Béchard,
le tribun socialiste, et Mme Sergine Pincebœuf, vieille dame à tête de
douairière du répertoire, qui publiait des romans à la fois anarchistes
et obscènes. Autour de la longue table ornée de fleurs rouges et
d’argenteries fastueuses, alternaient des financiers au visage maigre et
tourmenté, des révolutionnaires gras et roses, des femmes du monde
décolletées avec une audace presque effrayante et des intellectuelles
révoltées vêtues comme des petites pensionnaires.

--Je suis heureux, dit Lazare Maxy à M. Cousinet, de vous voir chez moi,
ainsi que votre charmante femme... Je constate que vous ne craignez pas
de vous compromettre. Cependant, vous êtes, ce soir, chez celui qu’on a
appelé le banquier de la Sociale!

--Je respecte toutes les convictions sincères, répliqua M. Cousinet...
Et les vôtres le sont sans aucun doute, car quel intérêt avez-vous à
préparer une révolution dont vous seriez, vous, grand banquier, une des
premières victimes?

Maxy lança un regard narquois à M. Cousinet et dit:

--Bah! Nous verrons cela au grand soir...

--Vous y croyez, à ce grand soir?

--Je fais, en tout cas, comme s’il était probable ou simplement
possible.

Le banquier se reprit et ajouta:

--Je crois que notre société est au bout de son rouleau et qu’il faut,
dès maintenant, préparer la suite. Alors, je me tourne vers ceux qui
organisent l’avenir et je les aide. Cela me paraît raisonnable et
prudent...

Lyonel Béchard lança de sa voix de tribun:

--M. Maxy sera notre ministre des Finances, le moment venu. Bien loin de
le pendre, nous l’emploierons. Car la société future aura surtout besoin
de financiers, d’économistes... Voyez en Russie: les communistes
rouvrent les banques et favorisent la reprise des affaires.

--Je ne suis candidat à rien, fit modestement Lazare... Mais il est vrai
que la révolution devra tenir compte de certaines réalités: les Soviets
ont fini par s’en rendre compte et il était grand temps. Je suis même en
train de m’occuper d’eux, sur leur demande. Je mets sur pied un projet
de réorganisation financière de la Russie...

--Très intéressant! fit le tribun socialiste. Je serais heureux d’en
causer avec vous, car j’ai des idées...

M. Cousinet en avait aussi. La politique n’était pour lui qu’un puissant
moyen d’étendre le cercle de ses affaires... Il se mit à parler avec
Lyonel Béchard des «possibilités économiques de la Russie nouvelle».

Maxy s’était penché vers sa voisine Lisette de Lizac et sur le ton le
plus banal, sans paraître songer le moins du monde au passé, il
prononça:

--Nous ne vous verrons donc plus au théâtre, chère madame?

Mme Cousinet répondit, très digne:

--Cher monsieur, je me consacre tout entière à mes devoirs d’épouse.
Lisette de Lizac n’est plus.

Elle chercha dans le regard du banquier un regard, un regret, mais ne
l’y trouva pas: le masque de Lazare restait impassible. Avec une moue de
dépit, elle ajouta:

--D’ailleurs, Lisette de Lizac est bien oubliée!

Puis, voulant rattacher quand même quelques fils, elle demanda:

--A propos, où est Raymond? Il était charmant, ce petit!

--Nous le verrons ce soir... Il doit venir avec un de ses amis. Et même,
il m’a promis d’amener un type extraordinaire, un phénomène sans pareil.
Devinez.

--Je ne sais pas, moi...

--Un homme dont tout le monde parle à Paris.

Et le banquier, s’adressant à ses invités:

--Je vous réserve une surprise... Tout à l’heure, ici-même, grande
attraction: j’espère pouvoir vous montrer l’abbé Pellegrin en personne.

M. Cousinet se récria:

--Par exemple! Mais je ne connais que lui: c’est mon curé, à Sableuse!

Lyonel Béchard, déjà hostile, proféra:

--Cet abbé Pellegrin est un malin ou un fou; en tout cas, c’est un
danger public!

Mme Sergine Pincebœuf, agitant son face-à-main, minauda:

--Je suis curieuse de voir ce personnage extravagant... Mais est-il vrai
qu’il possède un fluide irrésistible? Je ne demande qu’à en faire
l’expérience.

Lazare Maxy crut devoir expliquer:

--Mon fils, qui va peut-être un peu loin, mais il est très jeune,
fréquente les gens du parti de la Révolution humanitaire... Des exaltés,
des fumistes, avec quelques sincères peut-être. Ces gens-là ne sont pas
dangereux. Ils n’ont aucune notion des conditions de la lutte et des
réalités économiques. Ce sont des poètes, des poètes qui tiennent
boutique cependant, une petite boutique. Leur idéologie ne pouvait que
séduire et attirer cet abbé Pellegrin qui est un sentimental, un rêveur,
un naïf. Un prêtre révolutionnaire devait, logiquement, rejoindre ces
gens-là: leurs évangiles se ressemblent. Et comme mon fils est aussi un
emballé, il n’a pas tardé à se lier avec ce camarade en soutane...
Croyez-vous que c’est drôle?

Lyonel Béchard bougonna:

--Moins drôle que vous ne croyez, mon cher, et même je trouve que l’abbé
Pellegrin devient redoutable. Il est très populaire, songez-y; il peut
exercer une action puissante sur la foule qui aime les types
pittoresques, un peu vulgaires et qui disent des vérités rudes aux
riches et aux dirigeants. Je ne crois pas du tout que ce curé du Danube
soit capable de précipiter les événements et provoquer la révolution...
Il n’est pas de taille, mais son influence risque de raviver la
sentimentalité religieuse dans les masses. Il fait, en somme, ce que
l’Église aurait dû faire pour garder ou pour restaurer sa puissance: il
va au peuple et lui tient des discours pareils à ceux du Christ... Vous
voyez, cela prend toujours. Seulement, je crains que l’Église, qui
réprouve en ce moment l’abbé Pellegrin, ne regagne finalement, grâce à
lui, ce qu’elle a perdu d’autorité et de prestige dans les faubourgs.

--Bah! fit un convive, le peuple a horreur des curés!...

--Ne vous y fiez pas... Je le connais, moi, le peuple, et j’ai remarqué
que pour le séduire, il suffisait d’adopter ses façons, de parler comme
lui et surtout quand on est général, grand seigneur ou même curé. Le
général psychologue qui, la pipe au bec, joue au bon type sans façons et
le marquis roublard qui parle argot dans les réunions publiques
deviennent aisément sympathiques. Le curé qui dit «Merde!»--pardon,
Mesdames,--devait plaire aussi, surtout s’il le dit à ceux que déteste
Populo.

Le tribun alluma un havane, puis il reprit, convaincu:

--Vous verrez que ce Pellegrin finira par faire des miracles... Car les
miracles, c’est une question d’atmosphère, de chaleur communicative,
d’emballement général: ce thaumaturge fera marcher des paralytiques,
c’est la tradition. Ils le suivront, les foules aussi. Et qui sait où il
les conduira!

--Non, fit Maxy, à Paris, de nos jours, ces choses-là sont impossibles.

--Je crois, répliqua Béchard, qu’elles sont plus possibles à Paris que
partout ailleurs. Remarquez, nous-mêmes qui sommes des manières de
prêtres, car le socialisme est une religion, nous en promettons, des
miracles... Et c’est pour cela qu’on nous suit. Il faut des miracles
pour le peuple!

Une jolie femme aux épaules ruisselantes de perles s’écria:

--Avec tout ça, il n’arrive pas, votre phénomène de curé! Et cependant,
nous avons bien envie de rire un peu...

Les invités passèrent au salon pour prendre le café. Des groupes
sympathiques s’étaient à peine formés que le jeune Raymond Maxy
apparut...

--Eh bien? lui demanda son père, j’imagine que tu vas nous présenter ton
bonhomme. Nous l’attendons tous avec impatience...

--J’ai eu toutes les peines du monde à l’amener jusqu’ici... Il prétend
n’être pas venu à Paris pour aller dans le monde et j’ai eu beaucoup de
mal à lui faire admettre que, chez nous, ce n’était pas le monde, mais
un milieu où règnent des idées tout au moins voisines des siennes.
Enfin, notre amie Jeanne Réveil ayant insisté, il s’est décidé à me
suivre...

--Enfin! où est-il?

--Chez le concierge.

--Comment cela?

--Le concierge est, paraît-il, un de ses anciens camarades du front...
L’ayant reconnu, il lui a sauté au cou, puis est entré dans la loge.
Impossible de l’en faire sortir... Il est en train d’y boire du vin et
prétend s’y trouver beaucoup mieux que partout ailleurs.

--Je le reconnais bien là, fit M. Cousinet avec une moue méprisante.
Quel type populacier!

Les invités, désappointés, protestaient... Ils voulaient voir le fameux
curé de Sableuse et, pour un peu, l’eussent réclamé sur l’air des
_Lampions_. Lazare Maxy, un peu nerveux, articula:

--Je n’admets pas que mon concierge me fasse concurrence... Je vais lui
téléphoner pour le rappeler à l’ordre.

Mme Cousinet, qui ne tenait pas autrement à revoir l’abbé Pellegrin,
observait le fils du banquier... Il lui parut fort séduisant avec son
visage pâle et passionné, ses lèvres rouges et ses yeux langoureux: elle
retrouvait le Maxy qu’elle avait connu autrefois, mais celui-ci était
plus fin et il avait trente ans de moins.

«Il est charmant, ce petit, se dit-elle... Tout à fait son père, mais en
beaucoup mieux.»

Elle s’approcha de lui et dit avec un sourire un peu rosse:

--C’est très bien, à votre âge, de sortir encore avec un abbé... Tous
mes compliments.

Raymond s’écria:

--Lisette de Lizac!...

--Vous me connaissez donc?

--Mais je vous ai vue autrefois... Voyons, quand vous étiez avec papa!

--Chut!...

--Pourquoi?

--Voici mon mari, M. Cousinet... Venez que je vous présente à M. le
Haut-Commissaire à l’éducation physique. Je suis persuadée que vous lui
plairez beaucoup... aussi.

Le mari de Lisette et le fils du banquier révolutionnaire échangèrent
quelques propos courtois, mais, soudain, les portes s’ouvrirent à deux
battants et un laquais en culotte annonça d’une voix retentissante,
d’ailleurs teintée d’ironie:

--Monsieur l’abbé Pellegrin!

L’apparition du célèbre curé produisit un effet extraordinaire sur les
invités, lesquels poussèrent ce «ah!» qui, au théâtre, salue les entrées
sensationnelles. Et Lisette de Lizac qui, cette fois, était mêlée au
public, songea, non sans quelque amertume: «Autrefois, c’était moi qui
soulevais ce mouvement de curiosité et cette rumeur dans la salle.»

Lazare Maxy se précipitait, la main tendue:

--Comme c’est gentil d’être venu, Monsieur l’abbé!

Ébloui par les lumières, intimidé par cette galerie d’hommes en smoking
et de femmes pour la plupart décolletées, le prêtre répondit d’une voix
d’abord mal assurée:

--Oui, me voici... Mais, pour un peu, je ne serais pas venu. C’est que
ce n’est pas mon genre de fréquenter les salons. Et puis, j’étais avec
un copain... un chic type que j’ai connu dans les tranchées, votre
concierge, quoi!

Puis, tranquillement, en appuyant sur les mots:

--Vous devriez bien le faire monter... Il prendrait quelque chose avec
nous!

--Non, monsieur l’abbé, cela le gênerait, ce brave homme... Au fait,
vous n’avez ici que des amis et nous sommes tous très heureux de vous
voir.

L’abbé Pellegrin s’étant avancé jusqu’au milieu du salon, et, promenant
son regard sur le cercle aussitôt formé autour de lui:

--Des amis? C’est bien possible. En tout cas, il y a des têtes que je
reconnais. Voilà M. Cousinet, mon député, et même mon paroissien. Et
j’aperçois Mme Cousinet... Comme on se retrouve!

Le haut-commissaire et sa femme serrèrent la main au curé qui, d’un air
soudain préoccupé, le front plissé, prononça:

--Vous me faites penser à Sableuse. Je n’en suis parti que depuis trois
semaines et il me semble qu’il y a si longtemps! Sableuse, comme c’est
loin!...

Mais reprenant aussitôt son expression joviale, il tira de la poche de
sa soutane une vieille pipe en disant:

--Vous permettez?... Je ne sors jamais sans elle et il faut lui être
indulgents, comme à moi!

Posément, il bourra sa bouffarde qu’il alluma avec un briquet à mèche
d’amadou. Les sourires de certains invités ne lui échappèrent pas et
c’est avec une bonne humeur, peut-être quelque peu affectée, qu’il
déclara:

--Oui, oui, je comprends, je suis chargé de vous faire amuser un brin...
Au fait, pourquoi pas? Et n’en ai-je pas l’habitude? Impossible de
montrer mon nez quelque part sans que chacun dise: «C’est un type... On
va rigoler!» Je ne suis peut-être pas venu à Paris pour distraire les
populations, mais enfin, si je peux chasser leur cafard pour quelques
instants, je ne demande pas mieux. La gaieté est aussi une vertu
chrétienne...

Et l’abbé Pellegrin soupira profondément.

Lyonel Béchard, qui l’observait avec curiosité, intervint:

--Monsieur le curé...

--Je ne suis plus curé.

--Enfin, monsieur l’abbé, je tiens à vous dire que je suis avec un vif
intérêt votre action dans les milieux populaires et rien ne me paraît
plus sérieux, ni même plus grave. Vous croyez que vous n’êtes plus curé?
Je prétends que vous l’êtes plus que jamais et de la plus grande
paroisse de France.

Une ombre passa dans le regard du prêtre qui murmura:

--Drôle de curé! Drôle de paroisse!

--Vos sermons obtiennent un succès inouï... Je me suis laissé dire qu’à
la réunion du Vaux-Hall, plus de dix mille personnes vous avaient
acclamé.

L’abbé eut un geste comme agacé, las peut-être...

--Et à la salle Baudin, dans le faubourg Saint-Antoine, vous avez
enthousiasmé un auditoire d’ouvriers cependant peu favorables,
d’ordinaire, à ceux qui portent votre costume... C’est un vrai tour de
force et je m’y connais.

--Vous êtes de la partie? Vous prêchez, vous aussi?

Un peu vexé, le tribun répliqua:

--Vous ne savez donc pas qui je suis? Béchard, Lyonel Béchard...

--Ah! c’est vous?...

L’abbé Pellegrin resta un instant silencieux. Puis, avec un rire où il y
avait du dédain et du sarcasme:

--L’as de la tribune! Le célèbre avocat! Le grand orateur qui se penche
sur la misère du peuple... C’est gentil, ça! Mais ne vous penchez pas
trop, vous pourriez tomber et vous casser quelque chose.

Un tel manque de respect stupéfia Béchard qui se tourna vers ses voisins
comme pour les prendre à témoins de cette intolérable insolence. Mais
ils paraissaient plutôt disposés à faire du succès à cette boutade du
«phénomène» et l’«as de la tribune» prit le parti de sourire avec
indulgence en disant:

--Je n’ai pas découvert la misère du peuple il y a trois semaines ou
trois mois et je ne lui apporte pas des consolations mais des remèdes...

Pellegrin riposta d’une voix plus grave:

--Consoler, c’est parfois guérir.

Et comme un cérémonieux maître d’hôtel lui présentait un plateau chargé
de coupes où moussait de l’extra-dry, il s’exclama:

--Non, mon vieux, je ne suis pas venu à Paname pour boire du champagne,
même avec le camarade Lyonel Béchard... J’ai d’ailleurs déjà pris un
verre de vin chez mon copain, le concierge, et il n’en faut pas plus
pour mon bec.

--Au fait, demanda un invité, pourquoi donc êtes-vous venu à Paris?

--Pourquoi? Ah! ce n’est pas ici que je peux expliquer ça.

--Nous serions cependant très heureux de savoir ce qui a pu décider
l’abbé Pellegrin à se transformer en... en...

--En agitateur révolutionnaire? Vous pouvez le dire, allez-y. Eh bien,
vous ne tarderez peut-être pas à être renseigné.

Un invité prononça, ironique:

--M. l’abbé veut nous faire peur... Mais il aura beau faire, avec lui,
nous sommes bien tranquilles. Entre nous, personne n’y croit, à cette
révolution... Tenez, ils sont ici, les terribles organisateurs du grand
soir et vous y êtes vous-même, Monsieur l’aumônier de la Sociale. Eh
bien! voyons, pouvons-nous nous regarder sans rire? Le grand soir?
Allons donc... Je dirais plutôt «Charmante soirée!» et vous avez grand
tort, camarade curé, de ne pas sabler avec nous le champagne de notre
ami Lazare Maxy, car enfin, nous y voyons clair, et nous savons bien que
tout cela finira pour vous, comme pour tant d’autres, par un mandat de
député. Un curé à l’extrême gauche, pourquoi pas? Et j’ajouterai même
que rien ne serait plus rassurant pour ceux qui ne tiennent pas à ce que
les choses aillent trop loin. La meilleure façon d’empêcher le peuple de
commettre d’irréparables bêtises, ça consiste, non pas à lui tenir tête,
mais au contraire à se mettre à sa tête. Vieille tactique et qui a
toujours réussi. L’Église a sans doute fini par s’en apercevoir et elle
a fort bien choisi l’homme qui doit assurer le succès de la manœuvre.
L’abbé, vous nous jouez très bien ce petit jeu-là, mais il ne faut pas
nous en conter.

Tout cela avait été dit sur un ton plaisant et il y eut des rires
approbateurs. Mais Pellegrin s’était dressé, avec une poussée de sang au
visage, et c’est d’une voix indignée qu’il protesta:

--Non mais, vous attigez... Moi député? Député comme Lyonel Béchard,
député comme Cousinet? Vous ne m’avez pas regardé!...

Mme Sergine Pincebœuf, derrière son face-à-main, murmura:

--Ah! enfin! Je l’aime mieux comme ça!

--Alors, continuait le curé, vous croyez que c’est une combine? J’aurais
quitté mon village, ma maison, mon église pour venir jouer je ne sais
quelle farce à Paris? S’il en était ainsi, ah! je ne m’en ferais
peut-être pas comme je m’en fais et je rigolerais d’un meilleur cœur.
Mais vous me croyez aussi malin que vous, moi qui ne suis qu’un pauvre
bonhomme tout simple et tout bête... Non, non, nous ne sommes pas de la
même paroisse. Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? Tout m’étonne
ici, votre luxe, vos têtes, vos discours, mais ce qui m’épate le plus,
c’est de m’y voir. Vrai, qu’est-ce que je fais ici, chez un financier
qui donne un peu de sa galette à la Révolution comme on jette un os à un
chien menaçant pour l’arrêter et avoir le temps de se barrer? Je devais
y rencontrer des messieurs et dames qui aiment bien le peuple, mais à
distance, parce que, malgré tout, il se tient assez mal, emploie des
mots un peu crus et sent parfois le culot de pipe... Comme bibi, quoi!
Et c’est à moi qu’on vient reprocher de la faire au chiqué?
Permettez-moi de vous dire, avec beaucoup de respect et de
considération, que vous avez un culot pas ordinaire!

--Très drôle! fit Sergine Pincebœuf.

Des invités, des invitées paraissaient s’amuser beaucoup aussi.

--Il est impayable! fit un poète bolchevik qui publiait des vers
incendiaires dans des revues à tirage très limité imprimées sur papier
de luxe.

--Très curieux, affirmait une vieille dame à cabochons, fort répandue
dans les milieux artistiques et littéraires où s’ébattent des petits
jeunes gens épris de toutes les anarchies, à commencer par l’anarchie
sexuelle.

--C’est un naïf! décréta un personnage à profil levantin, sorte de
marchand de tapis ou de perles qui passait pour être en France le
répartiteur des fonds secrets de la propagande communiste.

--Un maboul! affirma le rédacteur en chef de la _Cité future_, grand
journal révolutionnaire commandité par un consortium de banquiers
cosmopolites et rédigé par une brillante pléiade de pamphlétaires venus
d’incertaines Polognes, de douteuses Lithuanies et d’inquiétantes
Silésies...

Mais Lazare Maxy commençait à trouver moins comiques les boutades de
l’abbé Pellegrin. Il craignait que quelque invité ne prît la mouche et,
dans cette réunion un peu mêlée, qui sait les proportions que pouvait
prendre un incident?... Au surplus, ce curé manquait par trop de tenue
et d’éducation: se conduire ainsi dans un salon où il était invité, où
il avait pour premier devoir de ménager son hôte! Sans doute, c’était
une attitude, un genre, une manière d’exhibition, mais, vraiment, la
mesure était dépassée et il fallait, sans tarder, calmer le bonhomme ou
le décider, avec art, à prendre la porte... «Mon fils, se dit le
banquier, est le montreur de ce phénomène... Il va sauver la situation.
Mais où est donc Raymond?»

Raymond avait disparu. Comme le financier parcourait les salons en
s’informant auprès des domestiques, il rencontra M. Cousinet qui lui
dit:

--Entre nous, je vous avouerai que j’aime autant ne pas entendre ce
diable de curé. C’est bien assez de l’avoir supporté dans mon
département! A Paris, je préfère autre chose.

--Excusez-moi, cher Monsieur Cousinet, si j’avais su...

--Je dois d’ailleurs prendre congé. J’ai à présider demain matin un
concours athlétique à l’école de Joinville. Ah! ce n’est pas une
sinécure d’être haut-commissaire de l’éducation physique: des banquets
presque tous les soirs et il faut, le lendemain, se lever de bonne
heure. N’importe, il s’agit des intérêts supérieurs du pays. Mais je
cherche ma femme. Vous ne l’avez pas aperçue?...

--Moi, je cherche mon fils. Si je la rencontre, je vous la ramène, cher
Monsieur Cousinet. Comptez sur moi.

Et songeant à Lisette de Lizac, Lazare dut s’empresser de quitter son
successeur pour cacher une incompressible envie de rire.

Comme il passait devant un petit salon oriental riche en divans profonds
comme des tombeaux, il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.

--C’est étrange, se dit le banquier. Ce salon est plongé dans
l’obscurité et cependant, il y a du monde!

Une voix de femme, un peu essoufflée, murmurait:

--N’ayez donc pas peur, mon petit... Je ne vous mangerai pas! Dire que
je vous ai connu avec des culottes courtes! C’est amusant!

Lazare souleva une portière de tapisserie, tourna le commutateur... et
put ainsi surprendre, en pleine lumière, son fils et Mme Cousinet qui,
très rapprochés l’un de l’autre, occupaient un divan surchargé de
coussins en désordre. L’ancienne divette du Casino de Paris repoussa
aussitôt le jeune Samuel qui, ahuri, ne put que s’écrier:

--Papa!...

Lazare Maxy, dont le masque de mage phénicien était resté impassible,
prononça, simplement:

--Chère madame, je vous demande pardon, mais votre mari vous réclame...

--Il est assommant, fit Mme Cousinet en se redressant et en poussant un
gros soupir... Les maris ont toujours besoin de leur femme quand leur
femme n’a pas besoin d’eux. J’étais en train de discuter politique avec
votre fils. Il en a des idées, ce jeune homme! Il veut tout mettre sens
dessus dessous, tout saccager. Mais ce n’est que de la théorie: dans la
pratique, il ne casse rien.

Le banquier répondit en s’inclinant:

--Je crains que M. Cousinet ne s’impatiente et ne se dirige de ce côté.

Lisette de Lizac lui lança un regard furieux et s’esquiva.

--Mon garçon, dit Lazare à son fils, tu pourrais choisir un autre
moment, un autre endroit et même une autre femme. Je n’insiste pas: ma
dignité paternelle me l’interdit et ton respect filial aurait dû mieux
t’inspirer.

--Mme Cousinet ne m’a dit que du bien de toi, fit le jeune Raymond... Si
tu avais pu nous entendre!

--Il me suffit de vous avoir vus. Et moi qui, par égard pour cet
excellent M. Cousinet, avais affecté de rester neutre devant sa femme!

--Elle n’est pas restée neutre devant moi. C’est elle qui m’a
entraîné... Et je t’assure, papa, je résistais!

--L’histoire de Joseph n’est pas de celles qui font le plus d’honneur à
notre race, et un jeune homme prudent ne se met pas dans son cas. Au
surplus, laissons cela... Je te cherche partout depuis dix minutes.

--Pourquoi donc?

--Il s’agit de ton curé... Ce bonhomme ne tient compte de rien, ni de
personne et il se répand en propos qui manquent de plus en plus de
modération. Peut-être a-t-il bu trop de vin chez le concierge... Enfin,
il faut nous en débarrasser. Tu nous l’as amené: remmène-le!

Mais l’écho de vociférations, de clameurs parvint aux oreilles des deux
Maxy:

--Que se passe-t-il? fit Lazare étonné... Est-ce qu’on manifesterait
sous mes fenêtres? Je consens à verser quelque argent à ces braves
révolutionnaires, mais j’entends qu’ils ne viennent pas faire du potin
dans ma rue...

Mais, en retournant vers le grand salon, il fut bientôt édifié sur
l’origine de ce vacarme: c’était chez lui que des voix furieuses, mêlées
d’éclats de rires, criaient:

--En voilà assez!

--Il est fou!

--A la porte!

Des femmes s’en mêlaient:

--Il nous insulte!

--C’est un scandale!

--Sortez-le!

Lazare Maxy, que suivait son fils, put assister à la fin de cette scène
inouïe... Tenant tête à un groupe compact d’invités et d’invitées parmi
lesquels Lyonel Béchard menait grand bruit avec force gestes, l’abbé
Pellegrin, à la fois jovial et véhément, lançait ces invectives hachées
de protestations, de sarcasmes, de menaces, de huées:

--Les fumistes, c’est vous, tas de pharisiens, tas de fricoteurs qui
vous servez du peuple pour faire votre pelote. L’agiter avant de s’en
servir, voilà le système et ça donne des résultats. On devient député,
sénateur, ministre, parfois même président de la République! On gueule
contre les bourgeois, mais on fait des affaires... Lequel d’entre vous,
dites, a risqué quelque chose pour le populo? Quand est-ce que vous avez
souffert, quand est-ce que vous avez trinqué, si ce n’est avec du
champagne chez les banquiers auxquels vous avez promis votre protection
pour le jour où, des fois, on ne sait jamais, il y aurait du vilain.
Tenez, vous me dégoûtez tous... Je me demandais tout à l’heure pourquoi
j’étais ici? C’est bien simple, je suis venu vous dire ce que je pense
de vous. J’en avais gros sur la patate, il fallait que ça sorte.
Maintenant que ça y est, je me sens mieux... Sur ce, messieurs et dames,
j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Et l’abbé Pellegrin, tranquillement, se dirigea vers la porte, tandis
que Lyonel Béchard, affectant de dédaigner un tel adversaire,
proclamait:

--Nous aurions tort, chers amis, de nous fâcher. Nous venons de voir et
d’entendre ce comique de sacristie dans son répertoire. Mais son genre
est un peu gros...

Un jeune anarchiste littéraire, qui avait les cheveux ondulés et les
hanches ondulantes, susurra en pirouettant sur ses hauts talons:

--Je dirai à Raymond qu’il a des amis exagérément vulgaires... Les
abbés, je ne les aime que lorsqu’ils sont galants et poudrés, comme au
XVIIIe siècle.

Une dame décolletée jusqu’au nombril et jusqu’aux lombes déclara:

--J’ai dîné l’autre soir avec le nonce... Quelle différence!

Lazare Maxy se prodiguait en excuses. Il était désolé... Mais pouvait-on
supposer qu’un ecclésiastique se montrerait privé à ce point de la plus
élémentaire éducation? Mieux valait d’ailleurs n’y plus penser.
N’était-ce pas le moment d’improviser une petite sauterie?

--C’est cela, fit le directeur de la _Cité Future_, dansons... Dansons
sur le volcan allumé par ce bonhomme ridicule: au moins, comme cela,
nous n’aurons pas froid aux pieds!

Pendant ce temps, l’abbé Pellegrin, à qui les domestiques de
l’antichambre avaient rendu avec un clin d’œil approbateur son chapeau
et son parapluie, descendait le bel escalier de marbre et d’onyx... «En
ai-je eu une idée, se disait-il avec confusion, de m’amener dans ce
palace à rastas de la Sociale!... Et qu’avais-je besoin de faire tant de
pétard au milieu de gens qui me prennent évidemment pour un illuminé?
Mon vieux Pellegrin, tu n’es pas fait pour les salons, même
révolutionnaires. Reste donc avec tes pareils, les pauvres types, les
bons bougres, ceux que le Christ aimait entre tous parce qu’ils avaient
le cœur simple et ne faisaient pas de chichis.»

En repassant devant la loge, il aperçut le concierge et lui dit:

--J’aurais bien dû ne pas monter... Qu’est-ce que je suis allé faire
chez ces gens-là?

Son ancien camarade du front lui répondit:

--Il n’y en a pas un là-dedans qui ait fait la guerre. Dans cette boîte,
il n’y a que les domestiques qui aient marché. Aussi j’ai été étonné de
te voir ici. Mais quoi, les curés, ça aime les riches...

--Pas tous, vieux frère.

L’air de la nuit rafraîchit le front brûlant de l’abbé Pellegrin qui se
mit à descendre lentement les Champs-Élysées. Les rares passants se
retournaient avec surprise sur ce prêtre noctambule qui semblait flâner
dans l’avenue déserte.

--Eh! psst...

L’abbé, qui venait de traverser le rond-point, distingua, dans l’ombre
projetée par les arbres, une silhouette féminine, et il pressa le pas...
Mais bientôt une autre Madeleine errante lui lança son appel:

--Eh! psst!... Viens t’asseoir par ici, mon petit curé, personne ne nous
verra... On sera bien tranquille sur un banc, tous les deux!

Un sentiment de douloureuse pitié envahit le brave Pellegrin qui songea:
«Les pauvres femmes! Des victimes, elles aussi, de cette Société où il
n’y a ni justice, ni bonté, ni charité... Est-il possible que, pour
vivre, des malheureuses soient obligées de s’offrir ainsi au premier
venu? Elles ont une âme immortelle, cependant, et même un ange gardien.
A propos, cet ange gardien doit se sentir parfois un peu gêné quand il
prend place, lui aussi, sur le banc...»

Comme il s’était arrêté pour réfléchir, une femme s’approcha et lui dit,
carrément:

--Allons, viens donc, lui dit-elle... On sait bien que les curés sont
des hommes comme les autres.

L’abbé, tout ému, répondit:

--Ma pauvre fille, vous me faites de la peine. Quelle existence est la
vôtre! Comme vous devez souffrir!

--En hiver, oui, c’est dur. Mais ne t’en fais pas pour moi. Je ne
demande pas la charité. Viens, je te dis, et tu verras...

--Non, mais, des fois! Vous en avez des idées!... Arrière, malheureuse!

--Comment, tu fais le dégoûté, espèce de ratichon?

--Le dégoûté? Non pas... Le péché ne me dégoûte pas, il m’attriste,
surtout quand il a pour excuse la misère. Notre-Seigneur lui-même n’a
pas été dégoûté par Madeleine...

--Je ne m’appelle pas Madeleine, mais Georgette. Et puis, je ne suis pas
dans la misère. Je gagne ma vie, moi, et honnêtement, j’ose le dire. Il
y a dix ans que je fais les Champs-Élysées et je n’ai jamais eu
d’histoires. Alors, je te prie de me respecter. D’autant plus que je
sais maintenant pourquoi tu te balades à cette heure-ci dans l’avenue...
Pas la peine, tu n’y trouveras pas d’enfants de chœur!

--Je cherche à vous arracher, vous et vos pareilles, à votre esclavage.
J’apporte à toutes les victimes la bonne parole attendue...

--Ça va! J’ai autre chose à faire qu’à écouter tes boniments de piqué!

Et la prostituée, avec un rire méprisant, rentra dans l’ombre.

L’abbé Pellegrin s’éloigna, non sans ressentir une impression d’amertume
et de tristesse... Décidément, son apostolat rencontrait des becs de
gaz. Et, tout en marchant, il songea: «Les Madeleines d’aujourd’hui
n’essuieraient pas avec leurs cheveux les pieds divins de Notre
Seigneur... D’autant plus qu’elles ont les tifs coupés!»




VII

LA CROIX DE MADAME COUSINET


Léa, femme de chambre et confidente de Mme Cousinet, annonça à sa
maîtresse:

--Il y a là une espèce de poule pas ordinaire qui veut voir Madame.

--Encore quelque ancienne du Casino qui vient me taper. Je n’y suis pas.

--Elle m’a dit qu’elle ne s’en irait pas sans avoir vu Madame. C’est,
paraît-il, pour une affaire très importante.

--Comment s’appelle-t-elle?

--Jeanne Réveil.

--Un nom d’artiste, évidemment. Mais je ne connais pas. Dites-lui que je
suis avec M. Cousinet qui préside une fête de gymnastique en province.

Léa sortit mais revint bientôt en insistant:

--Rien à faire... Elle a vu Madame rentrer. Elle prétend que Madame la
recevra quand elle saura qu’il s’agit...

Et Léa, avec un sourire discret, ajouta:

--Il s’agit de M. Raymond Maxy.

Mme Cousinet eut un mouvement de surprise inquiète, parut hésiter, puis:

--Faites-la entrer.

Un instant après, Jeanne Réveil et l’ancienne Lisette de Lizac se
trouvaient en présence, l’une brune, mince, nerveuse, garçonnière,
l’autre blonde épanouie, un peu molle, très féminine.

Les deux femmes échangèrent des regards pareillement scrutateurs, déjà
hostiles... Elles étaient ennemies, instinctivement.

Jeanne Réveil attaqua, dès les premiers mots:

--Madame, dit-elle, vous êtes la maîtresse de Raymond Maxy. Il faut que
cette liaison cesse... Je suis chargée de vous en informer.

--Vraiment? fit Mme Cousinet avec une ironie supérieure. Mais de quoi
vous mêlez-vous? Auriez-vous des droits sur M. Maxy?

--J’en ai.

--Il a été votre amant? Il l’est peut-être encore?

--Personne n’a été mon amant.

--Ah!

--Il ne s’agit pas de moi, mais de vous... Je désire que vous me
compreniez à demi-mot, Raymond Maxy ne peut vous appartenir... Il est à
nous et vous nous l’avez pris. Il faut nous le rendre...

--Je ne comprends pas.

--C’est cependant très clair.

--Je devine peut-être quelque chose... Vous voulez me faire chanter.
Mais je vous préviens que cet air-là n’est pas dans mon répertoire.

--Madame, répondit froidement Jeanne Réveil, nous userons de tous les
moyens pour vous obliger à nous obéir. Rien ne nous arrêtera... Nous ne
pouvons admettre, en effet, qu’un de nos camarades, un de ceux sur
lesquels nous comptions le plus, nous soit enlevé par vous. Car vous
nous l’avez enlevé physiquement et moralement... Raymond nous abandonne:
il a été séduit, lui aussi, par une de ces femmes qui transforment les
serviteurs de l’Idée en...

--Ah! ça, interrompit l’ex-Lisette de Lizac dans un éclat de rire, mais
c’est fantastique, ce que vous me racontez là! On dirait, ma parole, que
j’ai des comptes à vous rendre... Je ne sais pas si Raymond vous
abandonne et si j’ai détourné un serviteur de l’Idée, comme vous dites,
mais je suis sûre que vous m’ennuyez. Et je vous prie de vous retirer.

Jeanne Réveil, dont le regard était devenu plus dur, répliqua:

--Je vous déteste, je vous méprise.

--Vous osez venir m’insulter chez moi? Mais... Au fait, c’est bien
simple et tout s’explique: vous êtes amoureuse de Raymond et vous me
faites, tout bêtement, une scène de jalousie.

--Vous êtes ma rivale, oui, mais non pas pour ce que vous croyez. Je
n’aime pas Maxy à votre façon... Pour moi, il était comme un disciple
que j’avais formé, modelé, créé en quelque sorte. Nous vivions en
parfaite communauté d’idées, prêts à tout, le moment venu, pour
atteindre notre but. Il était le meilleur de notre élite... Depuis qu’il
est votre amant, il est retombé dans sa classe sociale, il est repris
par ses origines, son éducation, sa fortune. Il n’est plus avec nous...

--C’est ça, il est avec moi. Et après? Vous me parlez de ces choses en
des termes que je ne comprends pas. Vous n’allez tout de même pas me
tenir des discours politiques? Des femmes sont venues, parfois, me faire
des scènes de jalousie, mais jamais dans le genre de celle-ci. Les idées
de Maxy? Mais je ne m’en occupe pas... Croyez-vous donc que nous passons
notre temps à parler de la question sociale? Nous avons mieux à faire,
croyez-moi, ma petite.

Et Mme Cousinet se leva pour mettre fin à cet étrange entretien. Mais
Jeanne Réveil, qui paraissait s’exalter de plus en plus, lança d’une
voix frémissante:

--Vous n’êtes qu’une bourgeoise éprise de plaisirs et de luxe... Moi, je
suis une révolutionnaire et je veux détruire cette société qui vous
couvre de perles. Je vais dans la vie non pas avec de l’amour au cœur,
mais avec de la haine... Et je vous hais, vous, parce que vous êtes une
de ces femmes aux pieds desquelles certains hommes apportent l’argent
gagné en exploitant le travail et la misère des autres. Vous êtes, vous
aussi, une idole dressée au milieu de la foule des esclaves... Aussi,
quand vous nous arrachez un des nôtres pour le joindre à votre troupeau
d’adorateurs stupides, j’interviens et je vous ordonne de ne pas abuser
à ce point de votre pouvoir malfaisant. Prenez garde!...

Lisette de Lizac avait écouté ces invectives avec un sourire de plus en
plus dédaigneux.

--Vous m’amusez, fit-elle avec nonchalance.

--Comment, je vous amuse?

--Je vous trouve godiche.

--Oh!

Jeanne Réveil parut complètement désorientée... Godiche, elle qui se
croyait pathétique et terrifiante!

--Oui, reprit Mme Cousinet, depuis que vous êtes ici, vous ne débitez
que des bêtises... C’est vous, Jeanne Réveil, la révolutionnaire? Eh
bien, laissez-moi vous dire que vous me faites l’effet d’une ingénue à
la cervelle pleine de niaiseries. D’abord, vous venez me mettre en
demeure de vous restituer un monsieur qui ne vous appartient pas: vous
n’auriez quelque chose à réclamer--et encore--que si vous aviez couché
ou si vous vouliez coucher avec lui. Les idées? Vous me faites rire...
Vous croyez qu’une communion d’idées vous donne des droits? Les idées,
mais ça se fourre dans la table de nuit, quand l’homme et la femme se
mettent au lit pour faire l’amour... Vous avez cru tenir Raymond Maxy en
lui parlant politique? Quelle naïveté! Moi, je le tiens, et solidement,
quand je le serre dans mes bras. C’est le vrai moyen et il y a longtemps
qu’il fait ses preuves...

Jeanne Réveil semblait avoir été touchée au vif: elle souffrait,
visiblement. Et c’est d’une voix étouffée qu’elle prononça:

--Vous voulez me faire du mal...

--Moi? Pas du tout. Maxy, d’ailleurs, vous ne l’aimez pas. N’est-ce pas
que vous ne l’aimez pas? Alors quel mal peut vous faire ce que je vous
dis?

--Finissons-en... Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire.

Mme Cousinet triomphait... Elle dominait cette cérébrale, cette créature
qui luttait en vain contre son sexe et qui, en jouant les vierges
fortes, venait de révéler sa secrète blessure et sa faiblesse...

L’ex-Lisette de Lizac se plaça devant la porte en disant:

--Maintenant, c’est moi qui trouve que cette conversation n’a pas assez
duré! J’ai encore quelque chose à vous dire. Vous vous croyez une force
destructrice? Pauvre petite, vous n’existez pas. Et ce sont des femmes
comme moi qui font ce que vous êtes bien incapable de faire. Nous ne
prononçons pas de discours, nous ne montrons pas le poing aux bourgeois,
aux riches... Nous leur sourions, et c’est bien plus terrible pour eux.
Nous sommes à Paris quelques milliers qui nous y entendons, à chambarder
la famille, la propriété et le reste... Je vous assure que j’en ai fait,
moi, des ravages dans la société! J’en ai démoli des façades imposantes
et sans avoir l’air d’y toucher... C’est nous, les vraies
révolutionnaires! Cela ne nous empêche pas d’avoir des perles... Au
contraire! Chacune d’elles représente une reprise, comme vous dites dans
vos boniments. Je reprends, je reprends tant que je peux. Et moi, je ne
donne rien en échange, que du chiqué! Dame, je suis la fille d’une
concierge de la rue Dancourt et je leur en fais voir, à tous ces types
qui s’imaginent qu’avec leur galette, ils sont les maîtres. Non, il y a
nous, et c’est nous qui les avons, alors qu’ils croient nous posséder.
La voilà, vous ne trouvez pas, la revanche du peuple!

Mme Cousinet changea brusquement de ton pour ajouter, avec une gaieté
désinvolte:

--Moi, maintenant, je n’en suis plus. J’ai fait ce que je pouvais.
Aujourd’hui, je m’amuse... Par exemple, avec ce petit Raymond qui est
gentil, passionné, tout neuf, quoi! L’amour pour l’amour est un plaisir
de femme arrivée. Je m’offre ce luxe. C’est peut-être bien mon tour!

--Entre une femme comme vous, dit Jeanne Réveil, et une femme comme moi,
il n’y a rien de commun. Nous ne sommes pas de la même race.

--Possible. Mais je me trouve très bien comme je suis. Et M. Maxy est de
cet avis, croyez-moi.

--Je vous traiterai en ennemie.

--Dites plutôt «en rivale»... Si vous croyez que je ne vois pas clair!
Mais vous n’êtes pas de taille...

L’autre, dont le visage dur avait pâli, fit un pas en avant, comme pour
se jeter sur Lisette de Lizac, mais celle-ci venait de sonner, et déjà,
Léa qui avait entendu le bruit de la discussion, entrait.

--Reconduisez mademoiselle, ordonna Mme Cousinet d’un air parfaitement
calme.

Jeanne Réveil comprit qu’elle était vaincue: la sexuelle l’avait emporté
sans peine, une fois de plus, sur la cérébrale.

Restée seule, l’ex-vedette du Casino de Paris alla se placer devant une
glace, se mit du rouge aux lèvres, ébouriffa ses cheveux courts et,
contente d’elle-même, murmura:

--Je n’ai pas trop mal joué cette scène-là!

                   *       *       *       *       *

Elle devait en jouer une autre, peu de jours après, avec Raymond Maxy et
son mari.

M. Cousinet était sorti de l’hôtel de l’avenue de Messine en annonçant
qu’une séance probablement mouvementée le retiendrait à la Chambre
pendant tout l’après-midi.

«Une séance mouvementée à la Chambre, se dit Mme Cousinet. C’est dans le
programme pour moi aussi... Mais le compte rendu n’en paraîtra pas au
_Journal Officiel_!»

Vers cinq heures, le haut-commissaire à l’éducation physique rentra
brusquement chez lui et, suivi de Léa qui s’efforçait en vain de
l’arrêter, se précipita à la porte du studio de sa femme.

--Ouvrez! s’écria-t-il d’une voix tonnante, ouvrez ou je fais un
malheur!

Une voix étouffée prononça dans le studio:

--Zut! C’est mon mari!

De longues minutes s’écoulèrent pendant lesquelles M. Cousinet
tempêtait, sans souci des lamentations de Léa:

--Je m’en doutais... Tandis que je me consacre au service de la France
et de la République, ma femme me fait cocu! mais attendez, cela ne se
passera pas ainsi. Foi de Cousinet, je vais me venger... Ouvrez, mais
ouvrez donc, si vous ne voulez pas que je brise tout!

Enfin, la porte s’ouvrit, lentement... Et Mme Cousinet, souriante, dit à
son mari avec un petit air espiègle:

--Qu’est-ce que tu as? Tu en fais, une tête!

M. Cousinet se précipita dans le studio où il trouva Raymond Maxy
installé sur un canapé et contemplant avec une attention extraordinaire
la première page de l’_Illustration_. C’était assez bien imité...
Malheureusement, les bretelles du jeune homme--on ne pense pas à tout
dans ces cas-là--s’étalaient, mauves et cyniques, sur un fauteuil.

M. Cousinet fit mine de s’élancer sur le fils du banquier, mais, le
voyant se dresser d’un air résolu, il préféra se laisser retenir par sa
femme qui, jouant l’étonnement, questionnait:

--Mais qu’est-ce qui te prend, mon chéri? Tu es fou! Enfin, tu ne
supposes cependant pas que ce garçon... Voyons, c’est invraisemblable!

D’un geste noble, M. Cousinet montra les bretelles, puis:

--Madame, et ça?

Lisette de Lizac parut ne rien voir et répondit:

--Et ça... quoi?

--Ces bretelles!

--Il y a des bretelles?

--Oui, sur ce fauteuil...

--Ah! c’est curieux!

--Ce ne sont pas les miennes. Les vôtres non plus, je suppose... Ce sont
donc celles de monsieur.

--Mon gros, écoute... En effet, je me souviens maintenant, M. Maxy s’est
trouvé mal à l’aise tout à l’heure. Alors, je l’ai autorisé à...

--Il suffit, madame: je suis édifié!

Et s’adressant au jeune homme:

--Monsieur, vous pouvez vous retirer... en emportant vos bretelles. Vous
n’avez plus rien à faire ici, je suppose. Quant à moi, j’ai à causer
avec ma femme.

Raymond prit un air digne pour déclarer:

--Je ne m’en irai que si vous me jurez sur l’honneur de ne pas vous
livrer sur madame à...

--Je ne me livrerai sur madame à rien du tout. Je ne suis pas une
brute... Un homme de mon caractère et de ma situation n’oublie jamais
qu’il doit donner l’exemple en toutes circonstances. Comptez sur moi...
Monsieur, je vous salue.

Et comme le jeune Maxy se retirait--après avoir repris, d’un geste
discret, ses bretelles--M. Cousinet lui dit en lançant un regard
courroucé à sa femme:

--Mes souvenirs à monsieur votre père, je vous prie.

Resté seul avec Lisette de Lizac, le haut-commissaire à l’éducation
physique s’exclama:

--Ouf! Enfin, ça y est! Ce n’est pas trop tôt...

L’ex-divette était en train de se composer un visage pathétique pour
répondre aux invectives attendues de son mari, mais elle comprit
qu’aucune espèce de drame n’était à prévoir: M. Cousinet, assis sur le
canapé que venait de quitter le jeune Maxy, se frottait les mains d’un
air infiniment satisfait.

--Ça y est... quoi? questionna-t-elle d’une voix douce.

--Nous divorçons.

--Comment, nous divorçons? En voilà, une idée!

--Oui, nous divorçons, et c’est précisément ce que je souhaitais. Tout
s’arrange très bien.

Mme Cousinet répliqua, formelle:

--Mon petit, tu t’imagines qu’en te débarrassant de moi, tu feras plus
rapidement ton chemin dans la carrière politique? Eh bien, pas du
tout... Si tu insistes pour le divorce, je te couvrirai d’un tel
ridicule que tu seras fini, complètement fini. Ah! tu ne me connais pas!
D’abord, tout Paris saura que tu es cocu, et même cocu de père en fils,
puisque j’ai couché avec MM. Lazare et Raymond Maxy! Je donnerai des
détails, tous les détails... Ah! ce sera une affaire bien parisienne! Et
j’en profiterai pour faire ma rentrée au music-hall... Elle sera
sensationnelle, je te prie de le croire. On en parlera! Tu imagines
l’effet produit sur tes amis, sur tes électeurs, sur tes collègues...
Mon pauvre ami, tu ne pourras plus te montrer. Tu deviendras impossible
à l’Éducation physique... L’éducation physique! Tu imagines les
plaisanteries, la rigolade. Tu devras renoncer à toute ambition...
Adieu, sous-secrétariats et ministères! Ton avenir politique sera fichu
et moi, je serai vengée!

Et, après un court silence, elle ajouta:

--Dis, mon petit, as-tu pensé à tout ça?

M. Cousinet venait, en effet, d’y penser... Et son imagination, quoique
peu vive, lui avait représenté, très nettement, cet avenir effroyable.

--Ma chérie, bredouilla-t-il d’un air accablé...

Mme Cousinet n’était pas femme à se contenter d’un tel succès. Elle
voulut exploiter la victoire et lança, implacablement, sa cavalerie.

--Après tout, reprit-elle, tu as raison.

--Comment, j’ai raison?

--Mais oui, divorçons. C’est ça, divorçons et le plus tôt possible. J’en
ai assez de cette existence de bourgeoise grotesque qui ne peut même pas
s’offrir un amant sans que cela fasse un tas d’histoires. Divorçons, mon
cher! j’ai hâte de reprendre ma liberté et de faire parler de moi... De
toi aussi, par ricochet.

M. Cousinet était devenu lamentable.

--Non, balbutia-t-il, je ne veux pas... Je ne veux pas que nous
divorcions.

--Moi, je veux.

--Je t’en supplie... Écoute, oublions cet incident; j’ai été un peu vif,
je l’avoue, je te demande pardon.

Mme Cousinet se redressa, magnifique:

--T’accorder mon pardon? Soit, bien que tu ne le mérites guère... Mais
il y a une condition.

--Tout ce que tu voudras.

--Je veux être décorée de la Légion d’honneur!

--Je t’ai déjà dit que...

--Il ne s’agit pas de ce que tu m’as dit, mais ce que je te dis, moi.
Cette croix, je l’exige! Débrouille-toi pour me la faire donner, en
vitesse. Au titre d’infirmière... infirmière-major! Je sais qu’une
fournée est prochaine... Je veux en être. C’est bien mon tour,
j’imagine, d’être embrassée par un maréchal de France!

--Tu veux être embrassée par un maréchal de France maintenant?

--Oh! pour le bon motif... Sur les deux joues, tout simplement.
D’ailleurs, tu seras là, dans la cour d’honneur des Invalides, et
j’espère que cette fois, tu ne me feras pas une ridicule scène de
jalousie!

Les jours suivants, Mme Cousinet revint à la charge. Elle menaçait son
mari de se livrer aux pires excentricités, de machiner les plus
déplorables scandales, si elle ne décrochait pas enfin la croix qu’elle
avait si glorieusement méritée en se prodiguant aux jeunes et gentils
aviateurs soignés au Casino de Deauville.

Le haut-commissaire à l’éducation physique dut s’employer à fond pour
réussir... Toutes les croix disponibles étaient déjà attribuées. Mais la
politique est, en ces choses comme en bien d’autres, toute puissante. Au
dernier moment, le nom de Mme Cousinet remplaça, sur la liste des élues,
celui d’une certaine Mme Anatoline Leperchot, infirmière blessée dans
une ambulance du front mais qui manquait évidemment d’utiles relations à
Paris.

                   *       *       *       *       *

Tous les journaux--à commencer par _Comœdia_ et à finir par la _Semaine
religieuse_ de Merville--annoncèrent que Mme Cousinet, la femme du
haut-commissaire à l’éducation physique, l’héroïque infirmière, recevait
enfin la juste récompense de son dévouement et que le maréchal Fabre lui
remettrait l’étoile des braves dans la cour d’honneur des Invalides, au
cours d’une cérémonie où devaient figurer nombre de blessés qui avaient
obtenu la croix de guerre.

--Là aussi, dit Lisette de Lizac à son mari, j’ai la vedette... Veux-tu
parier que la cour des Invalides sera trop petite, qu’on refusera du
monde? Tout Paris viendra... Je vais m’occuper des invitations.
Connais-tu le secrétaire général des Invalides?

L’abbé Pellegrin, qui avait lu la note publiée par les journaux, s’était
récrié:

--Décidément cette poule-là se fourre du rouge partout. Et c’est aux
Invalides qu’elle recevra la croix d’honneur des mains de ce pauvre
maréchal Fabre. On va rigoler... Il faut que j’aille voir ça!

                   *       *       *       *       *

Ce fut, en effet, une solennité très parisienne... Le Tout-Paris des
premières était venu voir Lisette de Lizac dans son rôle d’«héroïque
infirmière». Naturellement les mauvaises langues allaient leur train.

--Ce que c’est tout de même que d’avoir épousé un politicien!

--Non, mais qu’a-t-elle fait pour être décorée, ma chère?

--Elle a tout fait, ma chère.

--Elle a soigné des aviateurs...

--Pauvres petits! Elle les achevait.

--C’est dégoûtant... Penser que tant de braves femmes, qui se sont
vraiment dévouées dans les ambulances et les hôpitaux, n’ont pas obtenu
quoi que ce soit!

--On a pensé que la satisfaction du devoir accompli leur suffisait
largement.

--Il paraît que le maréchal qui va la décorer l’a connue alors qu’elle
débutait à la Fourmi comme figurante et qu’il était simple capitaine...
C’était bien entendu avant la guerre.

--Laquelle?

--Ça ne fait rien, quel scandale!

--Je vous assure, chère amie, que je suis enchantée de ne pas avoir la
Légion d’honneur... Ça me vexerait de porter une décoration aussi
galvaudée!

Le maréchal Fabre parut très embarrassé en s’approchant, une croix à la
main, de Mme Cousinet qui, bombant la poitrine, les mains dans le rang,
se tenait au garde-à-vous, entre un sous-intendant militaire et un
médecin-major nommés ou promus dans l’ordre national. Le maréchal se
souvenait, en effet, de la débutante de la Fourmi... N’allait-elle pas
le reconnaître aussi? Et puis, cette croix, où l’attacher? La dame
portait un corsage si largement échancré et, de plus, si léger, si
transparent, qu’il était peut-être imprudent d’y risquer une épingle...

Les clairons sonnaient aux champs et les opérateurs de cinéma tournaient
leurs manivelles.

--Au nom de la République française et en vertu des pouvoirs qui me sont
conférés...

Le maréchal parvint à attacher, sans effusion de sang, la croix
d’honneur sur la poitrine haletante de Lisette de Lizac. Puis, d’un air
décidé, il embrassa sur les deux joues l’«héroïque infirmière» qui eut
le temps de lui dire, à voix basse:

--Oh! monsieur le Maréchal, autrefois, ce n’était pas là.

Le vieux militaire ne put que répondre en rougissant comme un
saint-cyrien de première année:

--Très heureux, madame... Toutes mes félicitations... Vous êtes une
bonne Française.

Un spectateur fit cette réflexion peut-être osée:

--Hein, croyez-vous que voilà un ruban bien placé! Que le corsage
descende encore un peu et le maréchal pourrait dire à la poule: «Mais il
me semble que vous avez déjà deux rosettes!»

Un monsieur qui avait entendu, recula vivement d’un pas en s’exclamant:

--Dites donc, c’est ma femme!

En effet, le haut-commissaire avait tenu à assister à cette manière
d’apothéose de Mme Cousinet et il se rengorgeait, lui aussi... Mais la
remarque du monsieur--qui avait pris la fuite après avoir commis cette
irréparable gaffe--venait de gâcher son orgueilleux plaisir. Il eut
même, brusquement, le sentiment du ridicule...

L’abbé Pellegrin, qui était parvenu à se faufiler au premier rang des
invités, contemplait ce spectacle avec un sourire sarcastique... Une
fois de plus, il assistait au triomphe du mensonge, du simulacre, du
chiqué. A mi-voix, il murmura:

--Décidément, tout cela est très pharisien!

Un blessé, hospitalisé aux Invalides, l’avait entendu, sans d’ailleurs
bien le comprendre. Mais il le devina et dit d’une voix amère:

--On finira par croire que c’est les poules de luxe, les profiteurs et
les politiciens qui ont sauvé la France!

--Mon pauvre vieux... Qu’est-ce que t’as?

Le prêtre regarda son voisin, d’autant plus pitoyable qu’il était plus
glorieux.

--Ce que j’ai, monsieur l’abbé?... Comme vous, la croix de guerre. Le
ruban rouge, c’est trop chic pour nous.

--Tu te plains?

--Mais non... On me soigne aux Invalides et, par-dessus le marché, j’ai
une belle pension: dix-huit cents balles. Une thune par jour... Et quoi
encore?

--Écoute, fit le curé, tu n’as cependant pas la prétention, vieux frère,
d’être traité comme la belle dame que tu viens de voir décorer. Des
comme toi, et des comme moi, il y en a eu des tas et il y en aura
toujours.

--N’en croyez rien. Si c’était à refaire...

--Tu le referais. Nous sommes là pour un coup, surtout si c’est un sale
coup.

--On nous a pour pas cher, quoi. Ce n’est sans doute pas le cas de cette
rombière...

--T’en fais pas. Tiens, moi, je connais un type qui en avait fait encore
plus que toi... Il a donné sa vie, non seulement pour sauver la France,
mais pour sauver le monde. Il est allé jusqu’au bout, celui-là. Et
c’était plus dur qu’à Verdun.

--Non?

--Je te le dis...

--Et qu’est-ce qu’il a eu, pour la peine?

Le curé haussa les épaules et, promenant son regard gouailleur sur ceux
qui, offusqués, l’écoutaient, il proféra:

--Mon vieux, il faut reconnaître qu’on a été très chic avec lui... On
lui a foutu la croix!




VIII

L’AUMONIER DE LA SOCIALE


--Vous vivrez avec nous, avait dit Jeanne Réveil à l’abbé Pellegrin.

--Oui, insista Pierre Rouge, nous avons à l’_Humanitaire_ des chambres
où nous hébergeons les camarades qui viennent nous voir de la province
ou de l’étranger. Vous y serez très bien... Et vous prendrez vos repas
avec les militants.

--Qui paiera?

--La caisse du parti. Nous avons des amis, des gens qui nous aident. Et
puis, il y a les cotisations...

Le curé secoua la tête et répliqua:

--Cette combine ne me va pas. Je ne veux pas vivre aux frais de la
princesse, même si cette princesse est dans nos idées. Je consens à
habiter ici, ma place n’étant plus dans les hôtels pour ecclésiastiques
et ne pouvant pas être dans les hôtels pour laïques... Votre boîte est
une espèce de couvent: j’y cantonnerai en attendant les événements. Pour
le reste, je veux me débrouiller. Je pense, en effet, que je ne dois pas
me faire entretenir par les camarades.

--Mais c’est ce que font les dirigeants, fit Pierre Rouge.

--Je le regrette pour eux, déclara Pellegrin... Les apôtres, ça ne doit
pas devenir des fonctionnaires.

--Le prêtre vit cependant de l’autel, dit Jeanne Réveil avec un sourire
ironique...

--Il en vit, d’ordinaire, assez mal... Mais, à mon avis, c’est encore
trop. Et je peux le dire, car ma paroisse ne m’a jamais grassement
entretenu. Je me serais mis souvent la ceinture, si je n’avais pas eu
mon potager, mes abeilles et ma machine à tricoter. Car, le soir,
parfois, je tricotais des chandails... Je ne me suis jamais plaint...
J’aime assez que le curé gagne sa vie en dehors de son sacerdoce: comme
ça, au moins, il n’a pas l’air de débiter de la religion comme de la
bibine et de mettre une rallonge à la sainte table pour y faire servir
son frichti.

--Soit, dit Jeanne Réveil, mais vous n’allez pas installer des ruches
ici. Et le tricotage à la machine...

--Je pourrais me faire jardinier. Fallait voir mon potager, à Sableuse!

--A Paris, vous trouveriez difficilement à vous placer, objecta Pierre
Rouge. Et puis, la propagande vous prendra de plus en plus. On nous
demande d’organiser de nombreuses réunions: tout le monde veut vous
entendre et comme vous faites faire de grands progrès à la cause, mieux
vaut vous consacrer à votre tâche essentielle...

--Non, je veux, d’abord, gagner ma croûte. Quand on prétend avoir le
droit de parler aux ouvriers, il faut pouvoir leur montrer ses mains en
disant: «Vous voyez, ce ne sont pas celles d’un avocat... Elles ont tenu
l’outil, levé le marteau, saisi la lourde pierre, elles portent les
saints stigmates du travail, elles sont sœurs des vôtres. Dieu en avait
de pareilles quand il prêchait l’Évangile au coin des rues. Car il ne
faudrait pas croire tous ces sculpteurs et tous ces peintres qui
représentent notre Sauveur avec des mains blanches et fines d’aristo ou
de gentil petit vicaire pour dévotes de luxe. Il avait travaillé pendant
vingt ans et plus comme compagnon charpentier. C’est un boulot qui abîme
les pattes: aussi, pas d’erreur, sur le doigt de Dieu, il y a des
durillons.»

Ces propos parurent gêner les dirigeants de l’_Humanitaire_,
semi-intellectuels qui vivaient en parasites du parti, sortes de
bureaucrates de la Sociale à qui ne manquaient même pas les manches de
lustrine et le rond-de-cuir.

--Ce sacré curé, fit l’un d’eux après la sortie de Pellegrin, finira par
gâter le métier!

Mais Jeanne Réveil n’était pas une révolutionnaire professionnelle; son
enthousiasme, mystique aussi, s’accordait fort bien avec la foi austère
du prêtre et elle répondit:

--Il en sera de notre religion comme de la sienne si les malins
remplacent les sincères qui l’ont fondée.

Pierre Rouge approuva:

--La citoyenne a raison... Nous manquons de saints et même de martyrs.
Il nous faudra, un jour, prouver notre sincérité en faisant quelque
chose qui nous expose à un danger. Nous sommes trop sages, trop
prudents. Nous n’agissons pas. L’acte seul est une preuve...

--Oui, dit Jeanne Réveil, mais que faire?

--J’ai une idée.

--Laquelle?

--Inutile d’en dire plus long puisque, le moment venu, nous ne
trouverions pas le bras nécessaire.

--Ce bras existe.

--Celui de notre pauvre curé? Non, impossible...

--Il existe, vous dis-je.

--Faites voir...

--Le voici.

Et Jeanne Réveil montra son bras nu, maigre et nerveux.

L’abbé Pellegrin trouva sans difficultés--car la main-d’œuvre
manquait--un emploi de laveur de voitures dans un garage d’automobiles.
Vêtu en ouvrier, la casquette sur l’oreille, la pipe aux lèvres, il fut
accueilli assez froidement par le chef d’équipe.

--Je n’aime pas les fantaisistes, lui annonça ce personnage... Ici, faut
être sérieux.

--Je suis très sérieux.

--Vous n’en avez pas l’air, c’est tout ce que je peux vous dire. Mais je
ne demande qu’à vous croire. Ça dépend de vous.

L’expérience prouva que le nouveau venu était un bûcheur infatigable:
toujours de bonne humeur, content de son sort, il ne ressemblait en rien
à ses camarades qui rechignaient à la besogne, se plaignaient sans cesse
et le blâmaient de faire en conscience ce détestable métier. Un seul
d’entre eux paraissait s’accommoder de sa destinée et cependant il
paraissait fait pour mener un autre genre d’existence: il parlait peu,
mais s’exprimait en termes choisis, prononcés avec l’accent slave,
portait des vêtements qui, en des temps lointains, avaient dû être à la
mode et mettait des gants pour manier brosses et chiffons.

Pellegrin et ce mystérieux bonhomme ne tardèrent pas à sympathiser. Ils
s’étaient devinés réciproquement sous leurs masques: tous deux étaient
évidemment des transfuges, des évadés ou des exclus.

--Tel que vous me voyez, fit l’étranger, j’ai eu mon auto: maintenant,
je lave les autos des autres. Je suis le prince Serge Pakounine, ancien
chambellan de Sa Majesté le tzar... J’ai été ruiné par la Révolution,
mais je ne me plains pas trop, car j’aurais pu être fusillé. Je me suis
réfugié en France où je croyais avoir quelques amis... Je me trompais:
on se trompe souvent, car l’amitié s’imite fort bien et il faut la
mettre à l’épreuve pour savoir si elle n’est pas en simili. J’ai donc
vite constaté que je n’avais pas d’amis. Je suis tombé rapidement dans
la misère et, pour vivre, j’ai dû faire tous les métiers. Enfin, j’ai
trouvé ma voie... Laveur de voitures! Qui l’eût dit alors que je montais
dans les carrosses de gala de la Cour impériale? Je ne veux d’ailleurs
d’aucune pitié: somme toute, je ne suis pas tellement intéressant
puisque je suis libre et que je mange tous les jours. Mais je pense à
ceux des miens qui sont restés là-bas. Que sont-ils devenus? Morts sans
doute dans quelque prison, ou exécutés, à moins que la faim... Et tant
d’autres ont péri aussi! Monsieur, c’est affreux, une révolution! Cela
fait couler trop de larmes, trop de sang... Et après, est-on plus
heureux?

Comme Pellegrin ne répondait pas, il reprit:

--Vous devez avoir horreur aussi de ces convulsions... Vous avez l’air
d’un brave homme, si différent de ceux qui nous entourent et qui sont
des brutes!

--De pauvres diables, des ignorants...

--C’est cela, oui, des ignorants. Cependant, écoutez-les, ils disent
aussi qu’ils veulent devenir les maîtres. Et penser que des hommes
intelligents, instruits, qui ont lu l’Histoire, répètent à ces gens
qu’ils ont raison, que leur heure est venue, que tout ira mieux quand
ils auront tout détruit. Ce sont de grands coupables, des criminels, car
eux, ils savent...

L’ancien curé de Sableuse parut gêné, mais il questionna:

--Vous êtes donc de cet avis que la justice règne et qu’il ne faut rien
changer à ce qui est?

--Je pense, dit le prince Serge Pakounine, que la justice n’est jamais
dans la violence et le meurtre... Et toutes les révolutions sont
cruelles.

Il hésita, puis:

--Êtes-vous chrétien, monsieur?

Le prêtre sursauta et répondit:

--Certes...

--Eh bien, souvenez-vous que le Christ n’a voulu faire régner la justice
que par la bonté, par l’amour... Nous l’avons tous oublié, les uns et
les autres: ceux qui, lorsqu’ils étaient riches et puissants, manquaient
de charité et ceux qui, les ayant remplacés, se montrent pires encore,
car ils sont animés de l’esprit de vengeance. Excusez-moi, monsieur, de
vous dire ces choses, d’autant plus, je le vois, qu’elles vous
déplaisent.

--Pas du tout, fit Pellegrin, mais ne pensez-vous pas qu’une révolution
peut être pacifique?

--J’en doute... Avez-vous lu les pensées de Rivarol?

--Non, vous savez, moi, je ne lis guère que mon...

L’abbé allait dire «mon bréviaire», mais il se reprit à temps et
prononça: «mon feuilleton».

--Eh bien, continua le Russe, il y a une de ces pensées que je trouve
admirable entre toutes. La voici: «Malheur à qui remue la lie d’une
nation.»

Puis, empoignant une éponge, le prince Serge Pakounine se mit à laver
avec entrain une splendide limousine.

--C’est la voiture d’une poule à la mode, lui dit le chef d’équipe...
Gaby de Fontanges, tout le monde la connaît.

L’ancien chambellan du tsar parut ne pas avoir entendu, mais un sourire
ironique plissa ses lèvres. Et s’adressant au curé qui astiquait le
cuivre des phares, il s’exclama:

--Gaby de Fontanges? Une jolie fille... J’ai été dans ses bonnes grâces,
autrefois. Elle m’a gentiment croqué un million, peut-être deux. A cette
époque je ne comptais pas. Ce serait drôle, n’est-ce pas, si elle avait
acheté, avec ce qui lui reste de mes roubles-or, cette limousine que je
suis en train de nettoyer?

--Encore une conséquence de la Révolution!

--Celle-là, au moins, est amusante...

Et reprenant, non sans avoir poussé un soupir, son air impassible et
mystérieux, le prince se remit au travail.

L’abbé Pellegrin n’avait pas écouté ces propos sans ressentir quelque
trouble... Jusque-là, il avait entrevu la révolution sous l’aspect d’une
métamorphose presque idyllique: les détails réalistes, il n’y songeait
pas. Les émeutes dans la rue, les rencontres sanglantes, les exécutions
en masse, tous ces à-côtés du drame, il ne les imaginait pas dans sa
candeur évangélique, car, pour lui, la bonté et la fraternité devaient
triompher sans lutte... Les hommes pouvaient-ils se refuser à la
conquête du cœur? Non, certes, et le curé de Sableuse était persuadé que
la bonne nouvelle serait accueillie avec joie par le peuple méconnu et
persécuté: les martyrs, s’il devait y en avoir, se compteraient, non
parmi les pharisiens et les mauvais riches, mais au contraire parmi les
militants de la justice et de la vérité... Une fois de plus, les apôtres
devaient souffrir et c’est du sol fécondé par leur sang que jaillirait
la moisson promise aux heureux habitants de la Cité de Dieu.

Des femmes avaient été embauchées pour compléter l’équipe des laveurs
qui, le plus souvent, s’absentaient sous des prétextes divers et même
sans aucun prétexte. L’une d’elles, robuste et belle fille aux yeux
hardis, à l’allure déhanchée, au verbe libre, s’adressa un jour à l’abbé
Pellegrin et lui déclara carrément:

--Vous me plaisez.

--Ah!... Je n’ai rien fait pour ça.

--Justement. J’aime les types qui ne font pas de l’œil aux femmes. Mais
on se comprend tout de même... Vous m’avez regardée et moi, je vous ai
vu. Alors, pas la peine de tourner autour du pot. Je cherche un homme...
Je suis dans mes meubles, j’ai un peu de linge et je ne demande qu’à me
mettre en ménage. Ça vous dit?

--Il faut que je réfléchisse, fit Pellegrin, embarrassé.

--Vous savez, à part ça, je suis gentille... On ne s’embête pas avec
Titine.

--Je n’en doute pas.

--Venez donc chez moi, un de ces soirs... On prendra le café.

Et comme Pellegrin rougissait, elle se mit à rire:

--Vous me trouvez bien hardie, n’est-ce pas? Mais pourquoi faire des
chichis? C’est ainsi qu’on perd du temps et qu’on gâche à jamais sa
jeunesse. Et puis, quoi, faut pas être timide comme ça avec les femmes.
Voyons, approchez-vous donc un peu... On dirait que je vous fais peur.

--Non, mais...

--Mais quoi? Vous me trouvez moche? Vous seriez le premier, mon petit...

Cette incompréhensible froideur vexa Titine qui n’admettait pas que ses
avances fussent ainsi éludées. Une occasion décisive se présenta... Le
garage comportait une annexe où étaient remisées les autos qui ne
devaient pas sortir de longtemps. Pellegrin, devenu homme de confiance,
était chargé de leur entretien; parfois il se réfugiait dans cet endroit
silencieux, prenait place sur les coussins d’une voiture et lisait
tranquillement son bréviaire. C’était l’oasis de sa dure journée.

Un après-midi, comme l’ancien curé de Sableuse goûtait le charme
reposant de cette retraite, la portière de la limousine qu’il avait
choisie s’ouvrit brusquement et Titine, bondissant sur le marchepied,
entra dans la place avec une autorité irrésistible.

--C’est comme ça, s’exclama-t-elle, qu’on bat la flemme dans les petits
coins? Dites donc, vous devez vous ennuyer tout seul?

Pellegrin, ahuri, s’était redressé, mais, déjà, l’entreprenante
gaillarde l’avait enlacé et lui tendant ses lèvres, murmurait:

--Allons, embrasse-moi.

Et comme celui qu’elle croyait avoir conquis se détournait en la
repoussant, elle se récria:

--Grosse bête! Laisse-toi faire... On est bien ici: personne ne nous
dérangera.

Elle s’était laissée tomber sur les coussins, et elle attirait Pellegrin
en répétant à mi-voix:

--Profitons-en... L’amour en auto, j’ai toujours eu envie de ça. Et j’ai
envie de toi aussi, parce que tu n’es pas comme les autres. Mais
grouille-toi un peu... Ce que tu as l’air gourde!

Le prêtre s’était dégagé, presque violemment. Sur son visage se peignait
un grand trouble, une sorte d’angoisse, et ses mains tremblaient... Il
prononça d’une voix changée, presque rauque:

--Non, laissez-moi... Ne me tentez pas. C’est mal, ce que vous faites
là!

--Qu’est-ce qu’il y a de mal? D’ailleurs, je n’ai rien fait et pour
cause.

--Vous êtes une créature du diable!

--Moi, Titine? Depuis quand? Et en voilà des manières... Dirait-on pas?

La femme contemplait maintenant Pellegrin avec stupeur... Elle lui
lança:

--Espèce de ballot!

Puis, méprisante:

--Fallait le dire tout de suite que tu ne peux pas... Va donc, eh!
impuissant!

Mais Pellegrin venait de s’élancer hors de la voiture et fuyait, comme
affolé, cette Mme Putiphar. Titine, furieuse, s’apprêtait à descendre à
son tour quand elle aperçut un livre à fermoirs qui traînait sur la
banquette. C’était le bréviaire de l’abbé. Elle le prit, l’ouvrit et de
multiples images s’en échappèrent, éparpillant sur le tapis les effigies
coloriées et dorées de toutes sortes de saints personnages. Elle
murmura:

--Un livre de messe!...

Puis, se frappant le front:

--J’y suis, c’est un curé... Je comprends, maintenant!

Et Titine, qu’un tel échec avait blessée dans sa vanité féminine mais
qui se trouvait maintenant réhabilitée, s’exclama en pouffant:

--Un curé! Ah! ça, par exemple, c’est rigolo!

                   *       *       *       *       *

L’abbé Pellegrin ne reparut plus au garage. Il se fit embaucher comme
manœuvre dans un chantier de «bois et charbons» à Aubervilliers.

«Déguisé en nègre, se dit-il, je ne serai reconnu par personne... Vous
parlez d’un filon!»

C’est que l’«aumônier de la Sociale» prenait la parole, de plus en plus
souvent, dans des salles faubouriennes où s’entassaient d’enthousiastes
auditeurs. Avec une éloquence drue, directe, brutale même, il dressait
contre la Société un réquisitoire à la fois véhément et cocasse où se
mêlaient l’esprit révolutionnaire et l’esprit évangélique. Ainsi
devaient parler, devant la plèbe des villes, les premiers disciples d’un
ouvrier juif, nommé Jésus, crucifié pour avoir prêché aux hommes la
justice et la fraternité.

Mais le «camarade» Pellegrin avait remarqué, non sans en ressentir une
certaine désillusion, que les foules populaires l’applaudissaient
surtout quand il maudissait les riches, les patrons, les exploiteurs,
quand il montrait le poing à la «société pourrie» et annonçait la
prochaine révolution qui devait faire le bonheur du peuple... Plus il
promettait de satisfactions matérielles et immédiates, plus il
entraînait ceux qui, tour à tour hilares et animés d’une sombre fureur,
acclamaient en lui le prophète de ce «grand soir» qui permettrait enfin
aux déshérités, aux parias, de savourer des jouissances depuis si
longtemps convoitées.

Un soir, dans la salle de l’_Égalitaire_, l’abbé Pellegrin s’était
écrié:

--Croyez-vous donc que je vais vous emmener à la foire d’empoigne? Il ne
faudrait tout de même pas croire que j’ai plaqué ma cure--où j’étais
mieux qu’ici--pour venir à Paris en apôtre de la paresse et de la
rigolade. Minute! Ne confondons pas autour avec alentour... Vous avez
des droits mais vous ne les avez pas tous. Et ce ne serait pas la peine
de remplacer une injustice par une autre.

Ces paroles inattendues soulevèrent des protestations. Le curé continua,
imperturbable:

--Après tout, la révolution ne vous apportera qu’un bonheur matériel...
Vous travaillerez peut-être moins, vous prendrez peut-être plus de bon
temps... Mais quoi? C’est encore bien peu de chose en comparaison de la
bonne vie que vous mènerez là-haut si, bien entendu, vous avez mérité
d’être reçus dans le palace du bon Dieu!

La salle devint houleuse et un citoyen se dressa pour lancer d’une voix
irritée:

--Le paradis là-haut et pour plus tard? Ah! non, très peu... On nous l’a
déjà faite, celle-là. Et nous ne marchons plus. Nous voulons le paradis
ici-bas et tout de suite.

Cette interruption fut applaudie frénétiquement. Et ce soir-là,
l’orateur sentit son public lui échapper.

Pierre Rouge, qui assistait à la réunion, fit à l’abbé des reproches et
lui donna des conseils.

--Vous allez tout gâter, lui dit-il, si vous prétendez faire accepter
par les camarades cette idée qu’ils n’obtiendront vraiment ce qu’ils
rêvent, ce qu’ils attendent, ce qu’ils exigent, que dans l’autre
monde... Ça, c’est la vieille rengaine religieuse: souffrez ici-bas, ça
ira mieux là-haut. Ne jouez pas de cette guitare-là!

--Cependant...

--Je connais le peuple: il faut lui promettre du solide. Un «prends»,
pour lui, vaut mieux que «deux tu l’auras».

--C’est une doctrine toute matérialiste et ce n’est pas pour la prêcher
que je suis venu à Paris. Certes, le corps a de légitimes exigences et
une société où certains ont trop alors que tant d’autres n’ont pas
assez, cette société n’est pas chrétienne: c’est pourquoi je la combats.
Mais il n’y a pas que le corps, il y a l’âme... L’âme aussi a faim et
soif: seulement sa nourriture ne se vend pas au marché et elle ne va pas
boire de l’espérance en chopine chez le bistro. Qu’est-ce qu’il y a pour
elle sur votre menu révolutionnaire, camarade? Dites donc, je crois bien
que vous l’avez oubliée... Alors, moi, je lui apporte ce qui doit la
rassasier et la désaltérer: la foi dans la bonté divine, la certitude
qu’il y a, dans le ciel, tout ce qu’il faut pour être heureux à
perpète... Là-haut, les bons prolétaires se la couleront douce, le grand
patron étant un chic type, tandis que les exploiteurs, les égoïstes, les
mufles rôtiront dans les flammes de l’enfer. Car Notre-Seigneur l’a dit:
«Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu qu’à
un chameau de passer par le trou d’une aiguille.»

Pierre Rouge secoua la tête et répondit:

--Tout ce que vous voudrez, camarade curé, mais le prolétaire veut être
servi le plus tôt possible. Alors, croyez-moi, si vous tenez à exercer
sur lui une action réelle, parlez-lui le moins possible de compensations
célestes: il vous prendrait pour un bourreur de crânes et vous ne
pourriez plus vous faire écouter.

--L’Évangile...

--Prenez dans l’Évangile ce qui convient à l’heure présente. Après, on
verra...

--Je veux réconcilier les pauvres, les malheureux, les victimes avec le
Christ qui les a toujours aimés, pour qui il est mort, mais qu’ils ne
connaissent plus parce qu’on le leur a changé... Voilà ma vraie mission,
mon vrai boulot et il s’agit de ne pas mettre à côté.

--Non, dit Pierre Rouge, il s’agit de conquérir définitivement cette
foule qui attend le miracle... Votre Dieu lui promettait aussi des tas
de belles choses pour plus tard, beaucoup plus tard, mais il avait soin
de lui donner, en attendant, le pain et le vin qui manquaient. Il ne
disait pas au paralytique: «Tu marcheras quand tu seras au paradis», il
le faisait marcher tout de suite... Le miracle, sous ses yeux, le peuple
l’attend d’une minute à l’autre.

--Quel miracle?

--C’est un paralytique: il faut le faire marcher.

--Le faire marcher?

--Sans doute... Mais il y a deux façons de l’entendre.

Et Pierre Rouge, après un silence:

--Le miracle, c’est la Révolution. Tout l’annonce, tout le prépare...
L’atmosphère commence à y être et vous savez que les miracles, c’est une
question d’ambiance. Chauffez, mon cher, chauffez! La foule est femme:
pour la séduire, il faut lui dire des choses qui lui plaisent, quitte,
au moment psychologique, à la bousculer un peu...

--Dites donc, camarade, vous oubliez que je suis ecclésiastique et que
l’art de séduire les femmes...

--Je ne l’oublie pas du tout et c’est même parce qu’il me semble que
vous redevenez parfois un peu trop curé que je vous rappelle notre vrai
but en vous indiquant les bons moyens pour l’atteindre.

--Un peu trop curé? Moi, je commence à trouver, au contraire, que je ne
le suis pas assez...

Et l’abbé Pellegrin, le front plissé, le regard lointain, parut comme
assailli par une pensée douloureuse... C’est qu’il avait reçu, de
l’évêque de Merville, des avertissements sévères, bientôt suivis
d’impérieuses mises en demeure: il était menacé des pires sanctions s’il
continuait à «compromettre l’Église, à laquelle il appartenait encore,
dans la plus déplorable des aventures». La foudre épiscopale allait
l’anéantir: l’interdiction qui fait du prêtre une manière de hors-la-loi
religieuse, ne tenait plus, au-dessus de sa tête, qu’à un fil... Il
fallait se soumettre sans retard, aller demander pardon à Mgr Sibuë et
accepter, d’un cœur contrit, la pénitence infligée par Sa Grandeur ou
rompre définitivement, non pas avec l’Église vivante et militante, que
Pellegrin prétendait servir selon les vrais principes de l’Évangile,
mais avec tout son passé, toute sa vie, et devenir un de ces lévites
rebelles, condamnés et maudits, qui sont la honte et le scandale des
diocèses. «Et cependant, se disait-il, sans pouvoir étouffer son
angoisse, je ne fais pas de mal... J’apporte au peuple ce qui lui manque
le plus. C’est vrai, la lettre, parfois, je l’oublie un peu, mais la
lettre tue et si l’Église est en train de claboter, ce n’est pas pour
autre chose; en revanche, l’esprit vivifie et il me semble, quand ces
milliers de demi-païens m’écoutent, me comprennent, me suivent, malgré
tout, sur la route qui conduit au royaume de Dieu, il me semble que je
fais mon vrai truc de curé. Si je me trompe, oh! alors, c’est que
l’Église doit être ce qu’elle est, une administration, et que le
meilleur prêtre est comme qui dirait un saint dont l’auréole est un rond
de cuir!»

Le fluide de l’abbé Pellegrin agissait sur les femmes avec une puissance
extraordinaire. C’est que, chez elles, la foi n’est pas éteinte et que
leur sexe ne résiste guère à l’emprise de ceux qui savent parler au cœur
et mêler quelque idéalisme aux choses de la vie. Le prêtre gardait à
leurs yeux un prestige que lui refusaient le scepticisme, la blague des
hommes: ces Parisiennes de l’atelier et du faubourg riaient à ses
brocards, à ses plaisanteries argotiques et crues, mais elles se
livraient aussi à l’émotion puissante qui, parfois, vibrait dans son
éloquence passionnée. Ainsi renaissait chez beaucoup d’entre elles la
foi de leur enfance, mais il s’y mêlait un mysticisme nouveau, une sorte
d’exaltation contagieuse qui parfois provoquait des incidents
singuliers.

On avait vu, à la fin de certaines réunions, des femmes attendre l’abbé
à la sortie de la salle pour se jeter à ses pieds, pour toucher sa
soutane élimée, pour prendre ses mains et les baiser en s’écriant avec
une ferveur étrange:

--Vous êtes un saint! Vous êtes venu pour nous sauver, pour nous
arracher à notre misère, pour guérir nos maux!

Des mères lui présentaient leurs enfants en le suppliant de les bénir...
L’une d’elles l’arrêta et, lui tendant un petit être livide, s’écria
d’une voix pathétique:

--Il va mourir... Guérissez-le! Vous le pouvez, si vous voulez!

L’abbé Pellegrin se dit, embarrassé: «Ça y est... Me voilà obligé d’y
aller d’un miracle. Mais, quoi qu’elles en disent, je ne suis pas un
saint et je n’ai pas assez de culot pour essayer de ces coups-là! Mais,
des fois, une prière...» Il joignit les mains et dit simplement:

--Mon Dieu, je ne voudrais pas vous forcer la main... Ce que vous faites
est toujours bien fait, encore que, parfois, nous nous permettions de
vous critiquer. Comme si nous étions plus malins que vous! Mais enfin,
il est bien permis de vous exposer de temps en temps notre petit point
de vue... Prier, c’est vous parler de nous, c’est vous demander quelque
chose... Dans votre position, il faut s’attendre à n’avoir affaire qu’à
des tapeurs. Alors, je vous demande de ne pas enlever cet enfant à sa
mère. La vôtre a dû vous dire ce qu’elle a souffert quand elle vous a vu
mourir sur votre croix... Et cependant, elle savait qu’elle vous
reverrait trois jours après. Allons, un bon mouvement... Vous avez des
floppées d’anges dans votre paradis... Un de plus, ça ne s’y verra pas.
Seigneur, guérissez donc ce gosse-là, comme vous avez sauvé la fille de
Jaïre. Amen!

Pellegrin s’était penché sur l’enfant: il lui toucha la joue, comme pour
le caresser... Le petit malade ouvrit les yeux, sourit et aussitôt son
visage, jusque-là blafard, reprit les couleurs de la vie.

--Non? fit l’abbé, ahuri et cependant sceptique. Est-ce que le bon Dieu
marcherait?

Mais la mère, comme folle de joie, s’écriait:

--Il est guéri! Mon enfant était condamné... Plus rien à faire, disaient
les docteurs. Et voyez, le bon curé l’a sauvé... Je savais bien, moi,
qu’il le guérirait!

--Ne vous emballez pas, la petite mère, dit Pellegrin... Je ne suis pas
du tout sûr de mes effets. Faut attendre. En tout cas, le plus épaté,
c’est moi!

Une autre fois, au _Prolétair’s Palace_, où plusieurs milliers de
citoyens et de citoyennes avaient acclamé l’aumônier de la Sociale,
celui-ci fut mis en demeure d’accomplir un nouveau miracle, cette fois
plus net, plus évident et, par conséquent, d’une réussite plus
difficile.

Un béquillard, qu’entourait une foule surexcitée, s’approcha péniblement
du nouvel apôtre et lui dit:

--Vous seul pouvez me guérir... Cela vous est si facile de me rendre mes
pauvres jambes... Vous voyez, elles ne me soutiennent plus.

--Si facile? Dites donc, vous en parlez à votre aise... Les miracles, ce
n’est pas mon rayon!

--Guérissez-moi, je vous en supplie.

--J’aime mieux ne pas essayer... Supposez que ça rate. Un miracle loupé,
c’est idiot.

--Cela ne sera pas, je le sens, j’en suis sûr. Vous ne pouvez
m’abandonner... Par pitié, secourez-moi!

Ému, l’abbé Pellegrin prononça cette prière:

«Mon Dieu, si c’était un effet de votre bonté, rendez-lui donc ses
guibolles, à ce pauvre type! Ça me gêne de vous taper encore... D’autant
plus que je sais pas si vous ne me faites pas un peu la tête depuis que
je me suis lancé dans cette bagarre, pour le bon motif, il est vrai.
Mais, justement, voilà une bonne occasion de me faire savoir ce que vous
pensez de moi... Si vous me laissez en carafe, c’est que vous me
désapprouvez et qu’il faut que je renonce à ce que je crois être ma
mission. Vous voyez, Seigneur, je joue franc jeu: pile ou face. Après
tout, si je suis dans le bon chemin, c’est bien le moins que vous
m’aidiez un peu, puisque, ce que j’en fais, c’est afin que votre règne
arrive et que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.»

Et posant sa main sur l’épaule du paralytique, il ordonna:

--Allons, mon vieux, fous tes béquilles en l’air et marche!

L’homme obéit sans hésiter... Les jambes brusquement raffermies, il
marcha en criant:

--Cela ne m’était plus arrivé depuis dix ans... Vive le curé! Vive le
bon Dieu! Vive la sociale!

La foule poussait des clameurs enthousiastes et l’abbé Pellegrin, pressé
de toutes parts par des fanatiques, répétait en s’épongeant le front
avec son immense mouchoir à carreaux:

--Ça y est... Pas d’erreur! Je n’ai pas déraillé! Je suis dans la bonne
voie et Notre-Seigneur ne me l’envoie pas dire!

Le «miraculé» s’était éclipsé en mettant ses béquilles sous le bras, non
cependant sans avoir raconté son extraordinaire aventure aux
journalistes qui suivaient, en grand nombre, les réunions où parlait
l’ancien curé de Sableuse. Il retrouva, dans un cabaret désert, au bout
d’une ruelle obscure, un homme qui l’attendait. C’était Pierre Rouge qui
l’accueillit par ces mots, prononcés à voix basse:

--Eh bien, ça a pris?

--Admirablement! Il y en a un de nous deux, l’abbé et moi, qui a marché
merveilleusement, mais ce n’est pas celui qu’on pense.

--Gros effet?

--Énorme. Surtout sur Pellegrin. Il n’en revenait pas. Les journalistes
m’ont interviewé... Un succès, quoi!

--Bravo!

--Ça ne fait rien, quelle singulière comédie!

--Vous comprendrez plus tard, mon cher... En attendant, tous mes
compliments. Vous vous êtes très bien acquitté de votre mission.

Le faux béquillard parut très flatté, serra la main que Pierre Rouge lui
tendait et s’en fut... Resté seul, le «militant» se frotta les mains en
se disant: «Ce diable de curé semblait moins emballé depuis quelques
semaines... Il avait des doutes, des inquiétudes, comme des envies de
tout abandonner. Le voilà remonté pour longtemps. Il fait des miracles,
donc, il est dans le vrai en prêchant la révolution au nom du bon Dieu.
Et quel tintamarre à Paris! Demain, tous les journaux de Paris colleront
ce miracle en première page. L’abbé Pellegrin se renouvelle... Il le
faut pour entretenir une popularité comme la sienne. Mais nous n’en
resterons pas là: nous créerons un grand, un formidable mouvement
populaire. Et quand tout sera bien au point, quand il ne s’agira plus
que de donner le signal attendu par les camarades, alors, oh! alors...»

                   *       *       *       *       *

Le nouvel évangéliste, rassuré par ces prodiges, marques évidentes de
l’approbation divine, prononçait devant les foules frémissantes, des
harangues plus incendiaires que jamais. La presse multipliait les échos
de ces invectives, de ces sarcasmes, de ces menaces qui, parfois,
atteignaient la grande éloquence religieuse, celle que devaient avoir
les apôtres naïfs, ardents, fanatiques qui vomissaient à la face de la
société antique des imprécations à la fois triviales et terrifiantes.
Lui aussi reprenait l’anathème lancé par le révolutionnaire Jésus:
«Malheur à vous, riches, parce que vous avez déjà reçu votre
consolation! Malheur à vous qui êtes rassasiés maintenant, parce que
vous aurez faim. Malheur à vous qui riez aujourd’hui parce que vous
serez demain dans le deuil et dans les larmes!»

Et la foule l’acclamait...

Ce gros vin de la popularité le grisait, mais, lorsque dans le chantier
où, inconnu de tous, il faisait son dur métier, le sentiment d’une
réalité bien différente de son rêve l’assaillait... Et, songeant à
l’œuvre entreprise, il se demandait si, malgré le secours visible de
Dieu, il n’était pas condamné, lui aussi, à l’échec... Après tout, le
Christ lui-même avait finalement été vaincu, puisque sa doctrine,
déformée par les hommes, n’était plus qu’une sorte de morale utilitaire
adaptée aux besoins d’une société dont les lois ne variaient pas à
travers les révolutions religieuses et politiques.

L’abbé Pellegrin était de plus en plus frappé par ce fait que le peuple
réclamait, avant tout, des satisfactions immédiates... Et se remémorant
l’histoire de l’Église primitive, il constatait que le Sauveur avait dû,
lui aussi, promettre à ceux qui l’écoutaient leur prompte entrée dans la
Cité de Dieu. «Les temps sont proches, disait-il; que vos reins soient
ceints et vos lampes allumées. Et soyez semblables à des hommes qui
attendent le moment où leur maître reviendra des noces, afin de lui
ouvrir dès qu’il arrivera et qu’il frappera. Heureux ces serviteurs que
le maître, à son arrivée, trouvera veillant! En vérité, il les fera
mettre à sa table, et viendra les servir. Qu’il arrive à la seconde ou à
la troisième veille, s’il les trouve dans cet état, heureux ces
serviteurs!» Il disait aussi: «Le Fils de l’Homme doit venir dans la
gloire de son Père, avec ses anges, et alors, il rendra à chacun selon
ses œuvres. En vérité, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui sont ici
présents ne mourront pas qu’ils n’aient vu le Fils de l’Homme venir dans
son règne.» Et les premiers chrétiens attendirent avec impatience le
retour du maître. Pour eux, le monde allait bientôt finir, Dieu devait
leur apparaître, de leur vivant, dans toute sa gloire et donner, sans
plus de retard, l’éternelle félicité.

«Rien n’est changé, se disait Pellegrin, seulement la félicité, c’est
ici-bas qu’ils la veulent, ces paroissiens-là, et en vitesse. Pierre
Rouge qui les connaît, m’a bien renseigné: ils exigent des miracles, des
tas de miracles, à commencer par celui qui remplira toutes les poches et
tous les ventres... Notre-Seigneur n’est pas allé jusque-là. Cependant,
cela ne lui aurait rien coûté, et il avait les moyens!»

Cette révolution qu’il annonçait, qu’il préparait, il l’entrevoyait
maintenant, telle qu’elle ne pouvait manquer d’être: non pas une
magnifique éclosion de justice, de fraternité et d’amour, mais une
immense ruée des appétits et des instincts, une ribouldingue monstre au
milieu des ruines. Et une grande tristesse lui venait... Le contact avec
les camarades de l’_Humanitaire_ ne lui apportait aucun réconfort.
Depuis qu’il voyait de près ces bergers du troupeau populaire, il
n’était plus la dupe de leur pharisaïsme: la plupart cachaient et assez
mal, sous une défroque empruntée au magasin des accessoires de la
Sociale, une âme de petit bourgeois égoïste et timoré. La grande
aventure dont ils parlaient avec lyrisme, ils en avaient, au fond, très
peur, mais ils faisaient de la propagande payée en province, vendaient
du papier imprimé, des bustes de révolutionnaires fameux, des insignes
pour les militants, des images, des chansons, tenaient boutique, avec
patente, comptabilité en partie double et caisse avec un grillage et une
plaque de cuivre.

Seuls, Pierre Rouge et Jeanne Réveil semblaient garder, dans ce milieu
infesté par le _business_, le feu sacré... Ils venaient d’ailleurs
rarement à l’_Humanitaire_, Pierre Rouge étant le plus souvent chargé de
missions mystérieuses et Jeanne Réveil paraissant prise par d’autres
soucis qui rendaient plus sombre son regard, plus dur son visage pâle
que les lèvres barraient d’un trait mince et rouge.

Jeanne Réveil avait suivi, au début, les réunions où l’abbé Pellegrin
prenait la parole: assise sur l’estrade, au premier rang, elle observait
les frémissements, les réactions de la foule et quand l’agitation des
esprits atteignait son comble, elle souriait et un éclair passait dans
ses yeux. Mais, brusquement, elle avait cessé de paraître à ces séances
tumultueuses où une sorte de fièvre secouait l’immense public entassé
dans des salles faubouriennes, enfumées, bariolées d’affiches de cinéma.

--Pourquoi ne venez-vous plus? demanda Pellegrin que cet abandon
chagrinait.

--A quoi bon? Pour entendre des phrases? Vous êtes comme les autres,
vous parlez... Et après?

--Après?

--Après, l’action s’impose... Il faut agir.

Et, le regard chargé de haine, elle prononça à mi-voix:

--J’y pense.




IX

LES DEUX ÉCOLES


Brusquement, l’abbé Pellegrin avait perdu le pouvoir qu’il croyait tenir
de Dieu et qui lui permettait de faire des miracles.

En vain, il avait ordonné à un aveugle d’y voir... Le pauvre diable
était resté dans sa nuit. Un paralytique avait bien «balancé» ses
béquilles comme le lui avait dit l’ancien curé de Sableuse, mais au
premier pas qu’il avait tenté, le malheureux s’était étalé de tout son
long et n’avait pu se relever. Même insuccès avec une brave dame sourde
qui, constatant que le miracle ne s’était pas accompli, en était
devenue, par surcroît, muette.

«Décidément, se disait l’abbé Pellegrin, ça ne colle plus. Le bon Dieu
n’a plus l’air de m’avoir à la bonne... Le malheur, c’est qu’il ne me
dit pas pourquoi.»

Mais, du fond de sa conscience montaient des avertissements. Après avoir
enthousiasmé ces foules qui l’écoutaient comme s’il eût été le
Messie--et ne l’était-il pas pour nombre de ses sectateurs de plus en
plus fanatisés?--il se demandait avec inquiétude s’il ne se laissait pas
entraîner par le goût des applaudissements, par l’amour de la
popularité. En somme, ce peuple, il le courtisait, lui aussi; comme les
autres, il lui donnait raison en tout, il lui attribuait toutes les
vertus, il le traitait en innocente victime et il se permettait de moins
en moins souvent de lui lancer, parmi tant de flatteries et de
promesses, quelques bribes de la dure vérité qu’il apercevait
maintenant. Était-ce donc ainsi que les évangélistes, les apôtres, les
premiers propagateurs de la foi avaient rempli leur mission? Non certes,
car ils se souciaient peu de flagorner ceux qui les écoutaient; sans
souci de l’accueil qui leur était fait, ils parlaient aux uns et aux
autres avec la même franchise, la même rudesse. Et puis, ils ne
promettaient que des félicités idéales qu’il fallait conquérir par des
privations, des renoncements, des pénitences.

«Moi, songeait l’abbé Pellegrin, je canne quand il me vient à l’idée de
leur faire l’éloge de la pauvreté... La pauvreté est une vertu
chrétienne, le travail est saint et nous n’avons pas été tirés du limon
uniquement pour faire la bringue. Il faut cependant que je me décide à
leur envoyer ça un peu plus souvent, aux camarades. Après tout, si
Notre-Seigneur a fait distribuer aux gens qui le suivaient des pains et
des poissons, il ne leur a tout de même pas fait servir des poulets
rôtis et du foie gras!»

Son indécision, son découragement n’échappaient pas à Jeanne Réveil qui,
un jour, lui dit en le fixant de son regard pénétrant:

--Dites donc, vous n’allez pas nous abandonner, vous aussi?

--Quelle idée!

--Vous n’êtes plus le même... Vous changez. Je vous devine.

--Oh! ce n’est pas malin. Il n’y a pas moins compliqué, moins cachottier
que moi.

--C’est que, déjà, Raymond Maxy nous a quittés. Il a déserté le parti,
trahi la cause pour une femme, une ignoble créature couverte de fards et
de perles.

--Je la connais. Pensez donc, elle a été ma paroissienne! Lisette de
Lizac, aujourd’hui Mme Cousinet... Un phénomène!

La «vierge rouge» prononça d’une voix sourde:

--Je la hais... Et lui, je le méprise.

--Pourquoi? Parce qu’il nous à plaqués? Mais ce fils de banquier n’avait
rien à faire parmi nous... Laissez-le donc où il est. Après tout, il est
libre.

Et comme Jeanne Réveil paraissait secouée d’un frémissement de colère et
de révolte, il questionna, innocemment:

--Vous y tenez donc tellement, à ce Maxy?

Elle ne répondit pas, mais l’aveu qu’elle ne pouvait faire, dans son
orgueil, s’exprimait, aussi clairement que possible, sur son visage
bouleversé.

Soudain, un sentiment inconnu surgit dans le cœur du prêtre, un
sentiment violent, douloureux, insupportable; cette souffrance était à
la fois aiguë et profonde, morale et physique et elle torturait tout
l’être, férocement. L’abbé Pellegrin se raidit sous le choc et il
questionna encore, d’une voix qu’il eût voulue indifférente:

--Je vois ce que c’est, car, moi aussi, je vous devine: vous l’aimez, ce
garçon.

Et Jeanne Réveil s’obstinant à garder le silence, il ajouta:

--Je m’en doutais...

L’abbé Pellegrin venait d’être mordu par cette bête cruelle qui
s’appelle la jalousie, mais, secouant la tête, il se refusa à
reconnaître son mal. Avec une gaieté mal jouée, il plaisanta:

--Et moi qui vous croyais au-dessus de ces fariboles, moi qui vous
prenais pour une femme éprise de la seule Idée... Alors, quoi, comme les
autres?

Jeanne Réveil n’avait pas remarqué son émotion et c’est avec dureté
qu’elle répliqua:

--De quoi vous mêlez-vous? Non, je ne suis pas comme les autres... Je
n’ai pas de cœur, moi!

Mais, en même temps, une larme perla à sa paupière...

                   *       *       *       *       *

L’abbé Pellegrin entendait parfois parler, à l’_Humanitaire_, de
Célestin Fleury, le théoricien socialiste qui avait été un des grands
hommes du parti, mais qui, passé de mode, avait perdu tout prestige et
toute autorité. Il lut quelques ouvrages du pontife dégommé: l’idéalisme
généreux, éloquent, romanesque qu’il y trouva lui plut. Et il résolut
d’aller rendre visite, un dimanche après-midi, à l’auteur de la _Cité
heureuse_.

Célestin Fleury, vieillard maigre, pâle, au regard rêveur, aux cheveux
rares mais très longs, le reçut avec empressement.

--Vous m’intéressez beaucoup, lui dit-il, et je voudrais aller vous
entendre, mais mon âge et ma mauvaise santé ne me le permettent pas. On
me dit que vous exercez une action extraordinaire sur la foule et,
naturellement, avec des moyens très simples. Des gens s’étonnent et même
s’indignent de voir un prêtre se transformer en propagandiste de la
Sociale. Il y en aura sans doute d’autres que vous: vous êtes le
premier, vous ouvrez la marche, car vous êtes dans la vraie ligne de
votre religion qui a été fondée par un juif internationaliste et
antimilitariste: vous voulez détruire, comme l’a fait votre maître.

L’abbé Pellegrin se récria:

--N’abîmez pas Notre-Seigneur. Il a prêché la bonté, la justice...

--Je respecte votre foi en regrettant de ne pas la partager. Je n’ai pas
l’intention de vous offenser. Bien au contraire, je cherche à comprendre
votre cas et je lui trouve l’explication la plus logique: vous avez pris
dans la doctrine chrétienne ce qu’elle a de démocratique, de socialiste,
de révolutionnaire même, vous êtes du peuple, vous avez une hérédité de
plébéien et vous répandez à votre manière l’Évangile dans les faubourgs.
C’est là un événement qui ne manque pas d’importance et vous êtes,
monsieur le curé, un personnage très curieux, très original. Seulement,
permettez-moi de vous donner mon avis: vous arrivez trop tard.

--Vous me dites que j’arrive le premier et vous trouvez que je retarde?

--Oui, religion mise à part, vous êtes, en somme, de mon école.

Et, avec un sourire amer, Célestin Fleury prononça:

--Mon école, c’est le vieux jeu... Le croirez-vous? On me traite de
poète. Moi, poète? Et j’ai consacré mon existence à la sociologie!

--J’ai lu vos bouquins... Je les trouve épatants!

--Vous voyez, vous êtes dans mes idées. Malheureusement, mes idées n’ont
plus cours. Oh! je le sais, vous allez me répondre que la foule vous
écoute, vous applaudit, vous acclame... Ne vous y trompez pas, vous
devez tout votre succès à votre soutane: vous seriez évêque, on vous
applaudirait encore davantage. Mais, au fond, on ne vous suit pas... A
part quelques centaines peut-être, quelques milliers de bonnes gens qui
ont gardé la foi catholique ou quelque chose qui lui ressemble et que
votre révolutionnarisme mystique émeut, à part ces fidèles conscients ou
inconscients, vous n’avez personne avec vous. On va vous entendre,
tenez, comme Mayol!

--Non, mais!...

--Vous êtes un comique.

--Ah! ça, dites donc...

--Je vous parle un peu rudement, mais vous ne devriez pas vous en
plaindre, vous qui ne mâchez guère ce que vous avez à dire. Oui, la plus
grande partie de cette foule immense vous échappe ou vous échappera
quand vous oserez enfin remplir votre devoir de prêtre, c’est-à-dire lui
parler de choses qui ne sont pas bassement matérielles, quand vous
tâcherez de lui faire admettre que la vraie révolution à organiser est
d’ordre moral, que l’homme est heureux par l’esprit et non par les sens,
enfin quand vous lui parlerez de Dieu... Je lui en ai parlé, moi,
seulement Dieu, je l’appelais Idéal, noblesse du cœur, amour de la
vertu, sentiment du devoir. On m’a applaudi aussi, moins que vous, il y
a très longtemps. Maintenant, si je me risquais à prêcher cet
évangile-là, je serais hué. Et je ne voudrais pas d’une popularité
conquise ou gardée en flattant les haines et les appétits de la masse.
Voilà pourquoi on me traite de poète... C’est une injure en ces temps
prosaïques.

Célestin Fleury, qui portait une cravate flottante et un veston de
velours noir, promenait ses mains longues et fines dans sa barbe de
vieil idéaliste. Il soupira et dit:

--Je rêvais d’une humanité rendue meilleure par l’art et par la science.
Dans «ma» Cité future, il devait y avoir des musées, des académies, des
bibliothèques, des temples élevés à la Fraternité, à la Beauté, à
l’Amour. Le peuple, éduqué, intellectualisé, y eût retrouvé la liberté
et le bonheur de l’âge d’or. Autrefois, ce projet que j’ai développé en
dix-huit gros volumes, ravissait les masses. J’étais entouré de
disciples et quand je prenais la parole à la Chambre--j’y ai siégé
pendant seize ans--les tribunes étaient remplies de mes admirateurs et
de mes admiratrices. Je peux le dire aujourd’hui sans passer pour un
vaniteux, car il semble que je parle d’un autre homme, d’une autre
époque, d’un autre monde. Et le fait est que tout est changé... Le
voilà, le grand chambardement: le peuple a perdu la foi pure et
généreuse qui l’élevait au-dessus du dégoûtant sensualisme des
bourgeois, il réclame, il exige des plaisirs vulgaires, il veut
travailler de moins en moins et godailler de plus en plus. Et quand on
lui parle de ma Cité future, dont les frontons et les colonnades se
profilent sur le ciel clair, l’ignoble plèbe moderne proteste ou se met
à rire. Évidemment, pour elle la Cité future ne vaut pas la Cité
présente, ce Paris où il y a tout ce qu’il faut pour amuser Trimalcion
et où le peuple ne demande qu’à s’installer en maître, à la place toute
chaude des jouisseurs qu’il envie...

L’abbé Pellegrin protesta:

--Vous l’arrangez bien, le populo! Il vaut mieux que ça...

--Non, non, je le connais. Et vous verrez que je n’exagère pas du tout.

--Alors, rien à faire?

--Si, le flatter dans ses passions, dans ses vices et en vivre, comme
font vos amis de l’_Humanitaire_.

--Vous ne m’avez pas regardé!

--Ou lui tenir tête et être chassé, comme un courtisan qui a déplu. Moi,
je suis parti avant...

Et Célestin Fleury, reconduisant l’abbé, ajouta:

--N’importe, l’expérience que vous avez tentée me paraît très curieuse.
Je n’ai pour vous que de la sympathie, car vous, au moins, vous êtes un
sincère... Mais, pour réussir, il faut que vous rendiez à vos
contemporains l’âme qu’ils ont perdue. En voudront-ils encore?
Permettez-moi d’en douter...

Le curé de Sableuse se sentit troublé par ces propos amers et
désenchantés. Il comprenait que le plus dur de sa tâche restait à faire:
bientôt, il lui faudrait s’élever au-dessus de son rôle trop facile
d’agitateur de réunion publique pour remplir sa mission d’évangéliste
des temps nouveaux... Il avait des vérités rudes à dire aux pauvres
comme aux riches et sa popularité, qui n’était pas un but, mais un
moyen, ne pouvait être mise en balance avec son vrai devoir: elle devait
être sacrifiée, sans regret, si elle n’était que le salaire des
flatteries et des complaisances exigées par la foule.

L’abbé Pellegrin alla voir, rue Vavin, non loin du boulevard Raspail, un
autre docteur et prophète de la Sociale, mais celui-là n’était pas,
comme Célestin Fleury, un vaincu, un oublié... Au contraire, Pétrow
Stromsky passait pour le grand maître de la pensée révolutionnaire et
ses adeptes fanatiques se multipliaient dans le monde entier.

Cet Oriental au teint jaune, aux yeux légèrement bridés, au rictus
mongol, reçut l’abbé Pellegrin dans une pièce décorée de tableaux
cubistes, encombrée de livres et de brochures en toutes langues. Et lui
ayant offert une tasse de thé et des cigarettes, il lui dit, avec cet
accent slave qui adoucit les paroles les plus dures:

--Je vous ai entendu deux ou trois fois... Mais je vous ai tout de suite
compris: vous faites du socialisme chrétien à la mode de 1848. Votre
Christ charpentier, votre évangélisme de faubourg, votre mélange de
mysticisme et d’argot, tout cela, c’est connu; nous avons eu, nous
aussi, en Russie, des popes qui travaillaient, comme vous, de leurs
mains et qui parlaient avec exaltation aux moujiks d’un Dieu comme eux
fils du peuple et ennemi des seigneurs, des _barines_, des riches...
Après tout, Tolstoï s’est inspiré de ces idées puériles: il a cru à je
ne sais quelle révolution humanitaire où tout le monde s’embrasserait en
versant de douces larmes... Espèce de vieux rêveur! Espèce de romancier
pour personnes sensibles! Celui-là aussi ignorait l’art de faire le
bonheur du peuple. Rien n’est cependant plus simple: il faut user de la
force, implacablement. Mes propagandistes, à moi, ce sont les
mitrailleuses... Vous me faites rire avec votre Christ qui bavarde aux
carrefours et qui ayant négligé d’organiser son groupe d’apôtres,
d’armer ses disciples et de les réunir dans une maison fortifiée, se
laisse arrêter par la police, condamner en deux temps trois mouvements,
et crucifier bêtement au milieu d’une population prête à marcher pour
lui. Ce genre de révolutionnaires poétiques, touchants, pleurnichards a
fait son temps. Nous ne cherchons pas à convaincre: nous soumettons à
notre loi la masse amorphe et méprisable en faisant répandre la terreur
par une minorité décidée à tout. La force, monsieur le curé, la force,
il n’y a jamais eu que cela de vrai, d’efficace, de créateur et tant
qu’elle a osé ou pu l’employer, l’Église a été grande... Depuis qu’elle
se contente de discutailler et de se plaindre, elle décline, elle
dégringole: crois ou meurs, voilà le sermon qui porte... Tout le reste,
c’est de la phraséologie superflue.

--Vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller, fit l’abbé Pellegrin
tout éberlué.

--Nous ne croyons pas à votre révolution sentimentale, romanesque,
littéraire... La nôtre est scientifique.

--Alors, vous ne cherchez pas à convaincre? Et le peuple, pour vous, est
un troupeau qu’il faut faire marcher à coups de trique?

--Le peuple est fait pour obéir, même sans comprendre.

--Notre Seigneur lui parlait, lui montrait, lui expliquait la vérité.

--Nous, nous la lui imposons. Et puis, qu’importe si nous atteignons
notre but? La fin justifie les moyens. Je crois que cela se dit aussi
chez vous.

L’abbé répliqua, bonhomme:

--Non, pas chez moi... Vous savez, je n’ai jamais été qu’un pauvre curé
de campagne. Et je m’aperçois que je continue à manquer de dispositions
pour devenir Jésuite...

Le camarade Stromsky haussa les épaules et prononça avec un sourire
mince:

--N’importe, continuez votre besogne, monsieur l’abbé. Vous travaillez
pour nous. Tout ce qui dissocie les éléments de la société actuelle nous
aide. Vous êtes un merveilleux instrument de désagrégation et de
désordre: l’Église tenait bon, et vous donnez de grands coups de hache
dans cette maîtresse poutre... Vous annoncez le Christ des temps
nouveaux, mais en jetant ainsi dans les esprits le grain
révolutionnaire, vous préparez l’avènement de notre Messie à nous, celui
qui fera régner sur le monde la vérité communiste... Vos miracles même
nous servent. Troublez les cœurs et les cerveaux. Les peuples mystiques
se livrent plus facilement à nous que les autres. Allez-y, camarade!

Et Stromsky se mit à rire, d’un rire silencieux, étrange, un peu
effrayant.

Lorsque l’abbé Pellegrin se retrouva dans la rue, il se sentit plus
désorienté, plus troublé que jamais... Plus seul aussi. Il doutait
maintenant de sa mission et de lui-même, il ressentait cruellement le
besoin d’un réconfort, d’un conseil. Mais qui pouvait le lui donner? Il
entra dans une église et y pria, longuement, mais aucune réponse ne fut
faite à son invocation ardente. Il ne se sentit pas soulagé et c’est
avec tristesse qu’il se dit: «Le bon Dieu me laisse tomber.» Un prêtre
traversait la nef, un prêtre replet à face de sociétaire à part entière
de la Comédie-Française et qui portait sous le bras l’_Écho de la Bourse
et de la Banque_. L’abbé Pellegrin s’approcha de lui en demandant:

--Je voudrais voir M. le Curé.

--C’est moi... Vous désirez me parler? Tout à votre disposition...
Allons à la sacristie.

Mais aussitôt, il s’exclama:

--Je vous reconnais... Vous êtes l’abbé Pellegrin!

--En effet...

--Vous êtes ce prêtre révolté qui a déserté son poste, qui mène une
existence scandaleuse, qui répand dans le peuple d’affreuses théories,
qui prétend mettre la religion au service des anarchistes? Retirez-vous,
monsieur... Vous déshonorez la maison de Dieu!

--Mais...

--Non, non, ne me dites rien, je ne veux rien entendre. Sortez...

Des larmes jaillirent des yeux du pauvre abbé Pellegrin qui balbutia:

--Je vous demande un peu de charité.

--Repentez-vous d’abord.

--Je n’ai pas fait de mal... On ne fait pas le mal en aimant les
pauvres, les misérables, en leur disant: «Le Christ était comme vous et
il ne vous a jamais abandonnés malgré les apparences... Il est pour vous
contre les pharisiens, les mauvais riches et la religion qu’il a fondée
est avant tout celle de la Justice.»

Mais l’élégant ecclésiastique, ayant jeté un regard horrifié sur le
«mauvais prêtre», s’éloigna précipitamment.

Encore tout étourdi par le choc, l’abbé Pellegrin sortit de l’église. Il
souffrait atrocement et son découragement était extrême: «Dire que
j’étais si bien, songea-t-il, dans mon presbytère de Sableuse, à l’ombre
de ma vieille église où je n’avais qu’à faire mon petit truc de curé, à
me laisser vivre et à m’engraisser pieusement avec l’approbation de
toutes les personnes bien pensantes. J’ai cru que cela ne suffisait pas,
que je devais redevenir poilu au service de Dieu, du vrai, celui qui a
chassé les marchands du temple et fouaillé les dégoûtants. Paraît que je
me suis trompé. Je m’aperçois maintenant que la route ne conduit pas où
je croyais... Ça ne fait rien, autrefois, il était plus commode de se
faire apôtre: on recevait des tuyaux d’en haut et on ne risquait, en
somme, que d’être boulotté par une bête féroce ou de servir
d’allume-pipe à Néron. Aujourd’hui c’est autrement difficile: on ne
rencontre personne sur le chemin de Damas!»

Le curé de Sableuse se mit à errer dans Paris et cette longue marche lui
fit du bien. Parfois, des passants le reconnaissaient, le désignaient à
d’autres en disant: «C’est lui, c’est l’abbé Pellegrin!». Mais cette
popularité lui déplaisait maintenant, estimant qu’il l’avait trop
facilement conquise. Un ouvrier lui tendit la main en disant:

--Ah! vous, vous êtes un copain... A quand la révolution? On leur
passera quelque chose, à tous ces sales bourgeois!

Et ce prolétaire lui parut un peu ivre.

Mais, au long des rues qu’il suivait en flânant, le prêtre recueillit
des impressions nouvelles où il espéra trouver comme une réponse aux
questions dont il était obsédé... Dans cette soirée printanière, faite
de douceur et de paix, Paris semblait avoir perdu de sa dureté: son
masque de ville moderne, vouée à des travaux et à des plaisirs
pareillement tyranniques, paraissait moins brutal... Et les gens qui
passaient semblaient heureux: il y avait, dans l’air, de la joie de
vivre. «Pourquoi leur proposer mieux, songea l’abbé Pellegrin,
puisqu’ils ont l’air de trouver que tout va bien ainsi?... La Société ne
doit pas être tellement mal faite: la preuve, c’est qu’ils s’y plaisent.
Les restaurants débordent, les bistros sont envahis et on se bouscule à
la porte de tous les cinémas... Ce n’est peut-être pas tout à fait la
même chose à la porte des églises. Pas d’erreur, ces gens-là n’ont pas
l’air de s’en faire une miette... Faut-il leur faire croire qu’ils sont
malheureux? Et s’ils le sont, faut-il le leur rappeler?»

Le promeneur traversa d’autres quartiers où certaines rues avaient un
aspect sinistre... Là, il aperçut, plus distinct, le visage de la
misère, et il lui trouva une expression haineuse. Des sarcasmes, des
injures le poursuivaient... Il eût voulu y répondre par des paroles qui
pacifient les âmes, les consolent et les élèvent. Mais à quoi bon?
Personne ne les eût comprises...

L’abbé Pellegrin, dont le désarroi moral s’accroissait, atteignit
Montmartre. La nuit s’était faite et partout des enseignes éclatantes
faisaient de l’œil aux chercheurs de plaisirs. Le prêtre regarda un
instant le Moulin-Rouge dont les ailes tournaient, lumineuses, dans le
ciel où s’effaçaient les étoiles superflues... «La voilà, se dit-il,
l’église des temps nouveaux... Elle ne manque ni de paroissiens ni,
surtout, de paroissiennes. Si j’allais leur faire un petit sermon?
J’aurais pas mal de boniments à leur servir... L’aumônier du
Moulin-Rouge, quel effet! On parlerait de moi dans les journaux, pour ne
pas changer... Et après? Ce ne serait qu’un succès de plus, un succès de
comique populaire, comme m’a dit Célestin Fleury qui, lui, n’a jamais dû
faire rigoler personne... Et ça finirait peut-être au poste. Ainsi, du
moins, je deviendrais martyr, et à peu de frais, car les sergots
n’oseraient même pas me passer à tabac. Il y en a qui m’en offriraient
pour bourrer ma pipe! Le martyre, aujourd’hui, ce n’est plus souffrir
dans sa chair, mais dans son esprit, c’est douter de son devoir, c’est
ne pas voir clair devant soi... On doit être heureux sur le gril, comme
saint Laurent, quand on se dit: «Pas d’erreur, je suis dans le vrai...
J’ai le derrière au chaud, mais mon âme est rafraîchie par la
bienfaisante, douce, suave certitude... Et les ailes des anges me
servent d’éventails!»

Le curé de Sableuse continua sa promenade nocturne. Autour de lui, le
Montmartre des rastas et des filles étalait sa godaille insolente. Des
nègres, entourés d’esclaves blanches, régnaient sur les trottoirs,
encombraient les terrasses; ce n’étaient qu’Américains bruyants et
hilares, Levantins au regard luisant, Chinois et Japonais discrets,
insinuants, au sourire narquois. Et partout, des femmes maquillées, dont
les visages violemment éclairés par les lumières multicolores de cette
Cosmopolis sexuelle, semblaient des masques. «Mince de Madeleines! se
dit Pellegrin. Seulement, elles ne sont pas repenties. Au fait, elles
auraient plutôt le droit de se plaindre, car leurs fautes ne doivent pas
les amuser beaucoup. Il y a des Pharisiennes qui les méprisent et qui
cependant en font à peu près autant qu’elles, avec cette différence
qu’elles n’y sont pas obligées et qu’elles goûtent la saveur du péché.
Je comprends mieux le pardon de la pécheresse que celui de la femme
adultère. J’espère que Notre-Seigneur ne m’en voudra pas, mais je me dis
qu’en passant l’éponge sur les frasques de l’épouse coupable, il s’est
conduit en célibataire que la question n’intéressait pas... On voudrait
savoir ce qu’en a pensé le mari.» L’abbé Pellegrin regretta d’ailleurs
aussitôt cette réflexion irrespectueuse. «Mon Dieu, fit-il en lui-même,
je vais peut-être un peu fort... Et bien sûr, c’est vous qui avez
raison: il faut pardonner aux faiblesses humaines, surtout quand elles
sont, par surcroît, féminines... Après tout, j’ai bien donné
l’absolution à des femmes adultères--elles ne manquent pas à
Sableuse--et cela m’était d’autant plus facile que, moi non plus, je ne
suis pas marié.»

Le bonhomme soliloquait ainsi, au milieu de la cohue des noctambules,
quand une petite marchande de fleurs s’approcha de lui en disant:

--Achetez-moi des violettes, monsieur le curé.

L’enfant, qui était vêtue de haillons, avait un visage déjà flétri et
son sourire était équivoque: beaucoup de misère et sans doute déjà un
peu de vice.

L’abbé Pellegrin s’arrêta et acheta un petit bouquet.

--Quel âge as-tu? demanda-t-il.

--Onze ans.

--Tu as encore tes parents?

--Maman, oui, et un nouveau papa depuis la semaine dernière. Seulement,
ils se flanquent déjà des coups...

--Vas-tu à l’école?

--Je me couche trop tard.

--As-tu fait ta première communion?

--Non... Mais j’aurais bien voulu, à cause de la robe blanche.

--Tu n’es pas malheureuse?

--Pas de trop... quand je rapporte assez d’argent à la maison.

--T’es-tu déjà demandé ce que tu feras plus tard, quand tu seras grande?

--Je ferai la noce...

--Tu n’as pas honte de dire ça?

--Pourquoi?... Ma grande sœur fait la noce et elle est bien habillée,
elle va au restaurant, elle prend des taxis. Je voudrais bien être à sa
place... Mais il faut que je grandisse encore un peu: c’est long.

--Pauvre gosse!... Si j’osais, je t’emmènerais avec moi.

--Ah! non, pas avec un curé... Merci! D’abord, on ne voudrait pas de
nous à l’hôtel. Déjà, l’autre jour, avec un vieux type, ça a failli mal
tourner. La patronne nous a fichus dehors...

L’abbé Pellegrin, attristé, prit dans son bréviaire une image de
sainteté qu’il donna à la petite bouquetière, puis il voulut s’éloigner.
Mais une jeune personne à la mise excentrique, à l’air canaille,
l’arrêta:

--Et moi, m’sieu le curé? Je veux une image aussi...

--Ce n’est pas de refus, mon enfant.

Le prêtre lui remit en souriant un chromo qui représentait un
Enfant-Jésus joufflu, rose, aux cheveux frisés...

--Ah! chic! fit la poule... Ce qu’il est gentil!

Et elle l’inséra, précieusement, dans son sac à main encombré, entre une
boîte à poudre et un bâton de rouge...

--Eh bien, et moi?

--Et moi?

--Et nous?

D’autres petites femmes entouraient le curé de Sableuse, tendant leurs
mains impatientes aux doigts chargés de bagues, aux ongles peints...

--Non, vous blaguez? fit l’abbé en se défendant contre cet assaut.

Elles riaient en se bousculant... L’une d’elles prononça:

--Cela nous portera bonheur!

Il leur distribua les images qui lui restaient, non sans avoir dit:

--Vous savez, je n’en donne qu’aux enfants sages.

--Sages? On l’a été et on aurait bien continué si on avait pu... Même on
le redeviendrait s’il y avait moyen. Mais ce n’est pas dans nos prix,
c’est trop cher pour nous. Nous n’avons pas été faites pour ça, pas
d’erreur.

--Vous devriez renoncer à ce triste métier, vous marier, vous faite une
existence honnête...

Celle qui avait parlé gouailla:

--Nous marier, nous? C’est bien la première fois qu’on nous en parle...
Il est tordant, le curé! Pas possible, il débarque de sa paroisse! Ça ne
fait rien, il a une bonne tête!...

Et, soudain, le reconnaissant, elle s’exclama:

--C’est l’abbé Pellegrin! Sûrement, c’est lui, ce ne peut être que
lui...

Les passants s’étaient attroupés et se répétaient le nom populaire. Mais
un important monsieur en smoking et en pardessus clair qui venait de
descendre d’une vaste limousine et qui était flanqué de deux femmes
couvertes de perles et de cabochons, proféra sentencieusement:

--C’est indécent... Entre deux sermons révolutionnaires à Belleville, ce
déplorable personnage vient faire la noce à Montmartre!

--Moi, je fais la noce à Montmartre? Dites donc, l’enflé, il me semble
que vous allez un peu loin...

--C’est vous qui dépassez les bornes permises. Vous déshonorez une
soutane que vous n’êtes plus digne de porter! Il n’y a donc pas de
police pour mettre fin à ce scandale? Je vais l’inviter à intervenir.

Et, haussant le ton, il proféra:

--Je suis sénateur!

--Et moi, dit l’abbé, je suis missionnaire... Les missionnaires, ça va
partout et ça ne craint pas les femmes sauvages. Justement vous en avez
une à chaque bras. Regardez-moi ces museaux peints, ces tétons au vent,
ces colliers et ces bracelets de verroterie...

--Il nous insulte! s’écria l’une des femmes sauvages.

--Il dit que nous portons du toc! ajouta l’autre, indignée.

Mais l’abbé Pellegrin continuait:

--Espèce de Pharisien, vous venez nous la faire à la décence, à la
vertu? Non, mais, vous ne manquez pas d’astuce! Si mes sermons sont
révolutionnaires, ils le sont moins, en tout cas, que le numéro que vous
nous présentez en ce moment avec vos deux poules de luxe. Vous parlez
d’un succès si vous vous exhibiez ainsi, monsieur le Sénateur, devant
les bonnes gens qui viennent m’écouter au faubourg! Ah! je n’aurais pas
besoin de l’ouvrir. Mais peut-être le populo se contenterait-il de rire,
car il n’est pas méchant et ce qui devrait le faire ressauter, le plus
souvent, ça l’amuse...

--Allons-nous-en, dit le père conscrit en entraînant ses compagnes...
Nous n’allons cependant pas discuter avec un fou!

Le trio s’éclipsa, non sans recevoir une nouvelle averse de brocards et
l’abbé Pellegrin, qui avait décidément l’oreille de son singulier
auditoire, déclara avec un bon rire:

--Est-ce que je lui demandais l’heure qu’il est, à ce vieux
vadrouilleur? Ça ne fait rien, j’y reviendrai à Montmartre. C’est un
pays de mission: il y a des tas de nègres et ce ne sont pas les petites
esclaves qui manquent... Elles sont toutes à vendre. Malheureusement, je
ne suis pas assez riche pour les racheter.




X

LA JUSTICIÈRE


Un soir, comme l’abbé Pellegrin, las d’une longue et dure journée de
travail, rentrait à l’_Humanitaire_, un des «militants» lui dit d’un air
grave et mystérieux:

--Nous allons peut-être avoir besoin de toi, camarade... Mais c’est au
prêtre que nous ferons appel.

--C’est pour un baptême ou pour un mariage? plaisanta le curé...

--Non, ce sera sans doute pour confesser quelqu’un.

--Est-ce si pressé que cela? Le client ne peut-il pas attendre à demain?
Il ira à l’église et y trouvera un confesseur de tout repos. Car moi...

--Impossible. C’est urgent.

--Il s’agit donc d’un malade?

--C’est cela, oui, d’un malade en danger de mort.

--Alors, allons-y... Je lui balancerai une absolution qui, sans doute,
en vaudra bien une autre devant Dieu.

--Mais auparavant tu auras peut-être un autre office à remplir. Et il
n’y a que toi, ici, qui puisse s’en charger. Suis-moi.

L’abbé Pellegrin fut conduit dans une arrière-salle du rez-de-chaussée
où une demi-douzaine de révolutionnaires siégeaient autour d’une table:
chacun d’eux avait devant lui un revolver.

Dans un angle de la pièce était assis un homme étroitement ligoté.

Cet homme était Pierre Rouge.

--Alors, quoi, qu’est-ce qu’il se passe? questionna l’abbé Pellegrin
stupéfié par cet étrange spectacle.

--Camarade, fit un des révolutionnaires, nous sommes réunis pour juger
un espion... Nous aurions pu l’exécuter purement et simplement, car nous
sommes en état de guerre et nous avons le droit de supprimer ceux qui
servent l’ennemi en abusant de notre confiance. Mais la justice du
peuple veut rester humaine, malgré tout. Nous avons donc décidé que
l’accusé aurait un défenseur... Acceptes-tu de plaider sa cause?

--Bien sûr... Mais ce n’est pas possible, vous blaguez. C’est une farce.

--Non, c’est un drame. Il y va pour cet homme de la vie...

--Ah! ça, vous m’en bouchez un coin!

--Les débats vont se dérouler devant toi, camarade. Tu sauras tout et
ainsi tu pourras remplir ton rôle d’avocat selon ta conscience.

--Enfin, quoi, se révolta l’abbé, c’est bien Pierre Rouge que je vois là
ficelé comme un saucisson? Pierre Rouge serait un espion, lui qui...?

--Silence! Tu parleras à ton tour, librement, quand le moment sera venu.

Et s’adressant au prisonnier qui, pendant ce dialogue était resté
impassible, le président de cette cour martiale questionna d’une voix
dure:

--Accusé, comment vous appelez-vous?

--Pierre Rouge, vous le savez.

--Je vous demande votre vrai nom. Allons, répondez franchement... C’est
le meilleur moyen de sauver votre peau.

--Louis Maîtrot.

--Votre âge?

--Quarante-six ans.

--Votre profession?

L’homme hésita, puis relevant la tête avec une sorte d’orgueil:

--Brigadier de la Sûreté générale, service des renseignements
politiques.

--Vous êtes accusé de vous être introduit dans nos milieux pour nous
surveiller, pour nous entraîner à commettre des imprudences qui nous
auraient exposés aux rigueurs de la justice bourgeoise. Vous nous avez
espionnés, mouchardés, trahis. Plusieurs de nos camarades sont en
prison: c’est vous qui, après les avoir conseillés et excités à faire
œuvre de révolutionnaires, les avez livrés... Mais cela ne vous a pas
suffi ou, si vous préférez, cela n’a pas suffi à vos chefs. Vous avez
cherché à donner à notre mouvement un caractère de plus en plus menaçant
pour la société. Vous nous reprochiez sans cesse d’être des
«trouillards», c’est votre mot, et de reculer devant les actes
nécessaires. Vous êtes allé jusqu’à ordonner à notre camarade Jeanne
Réveil, qui avait confiance en vous, qui vous écoutait et qui, pour un
peu, vous aurait obéi, vous êtes allé jusqu’à lui ordonner de tirer des
coups de revolver sur le ministre de l’Intérieur, quitte, bien entendu,
à intervenir au bon moment. «Cela devait, disiez-vous, donner le signal
de la révolution.» Et cette révolution, vous prétendiez la préparer en
créant de l’agitation dans les faubourgs. C’est dans ce but que vous
avez attiré à l’_Humanitaire_ le curé de Sableuse, ici présent. Vous
vous souvenez, vous nous disiez: «Il nous servira, ce bonhomme... Il
faut semer des grains de folie dans les masses pour faire lever la
moisson révolutionnaire...» Ce sont là vos propres expressions. Nous les
avons tous entendues ici... Et c’est vous--notre enquête nous l’a
révélé--qui, avec des compères, avez combiné les fameux miracles de
l’abbé Pellegrin. Les paralytiques, c’étaient aussi des roussins de la
Sûreté générale!

L’abbé Pellegrin, qui n’en pouvait croire ses oreilles, se récria,
douloureusement:

--Alors, quoi, j’ai été roulé? C’est moi qui ai marché, comme une
tourte!

--Nous avons tous été roulés, reprit le président... Pierre Rouge avait
très bien machiné son affaire: tout cela devait se terminer par un vaste
coup de filet... Nous étions tous pris. Et après ce grand soir raté, la
société bourgeoise, croyant avoir échappé à un danger mortel, prenait
d’implacables mesures contre nos frères, contre ceux qui luttent pour
faire triompher la cause du peuple. Voilà votre crime, Pierre Rouge, et
nous ne l’avons découvert que parce que nous avons, nous aussi, nos
agents d’information, nos espions. Il y en a même à la Sûreté générale,
parmi vos collègues. Et maintenant que nous savons tout, que nous avons
les preuves, nous vous jugeons... Avez-vous quelque chose à dire, non
pour vous justifier--c’est impossible--mais pour vous soustraire au sort
qui vous menace?

Pierre Rouge n’avait pas bronché. Il répliqua d’une voix ferme:

--Je ne nie rien et je ne vous demande pas grâce. En acceptant la
mission qui m’était proposée, j’acceptais d’en courir les dangers... La
partie m’intéressait, car ce que j’aime dans mon métier, c’est le
risque: j’ai joué, j’ai failli gagner, j’ai perdu... Mais vous ne
m’empêcherez pas de vous dire que je vous méprise. Vous êtes des
farceurs et des lâches... Chaque fois que je vous ai parlé d’agir, vous
avez canné. Évidemment votre peau, vous ne la risquez pas, vous! Chez
vous, je n’ai trouvé que deux caractères et il n’y a qu’eux que je
regrette d’avoir trompés, mais il le fallait: c’est l’abbé Pellegrin et
Jeanne Réveil. Le grand soir? Ah! s’il n’y a que vous pour le faire, les
bourgeois peuvent dormir tranquilles... Et je me suis parfois demandé
pourquoi mes chefs vous prenaient tellement au sérieux: c’est que, sans
doute, ils ne sont pas comme moi, ils ne vous ont pas vus de près, ils
ne vous connaissent pas. Cela dit, jugez-moi, condamnez-moi, faites de
moi ce que vous voudrez--vous êtes les plus forts--mais ne croyez pas
que j’aie peur de vous... Je suis soldat à ma façon, je vous combats
avec tous les moyens et je ne serais pas le premier dans la corporation
qui montrerait comment un roussin meurt pour six cent cinquante francs
par mois!

Puis, ayant promené son regard sur les six visages sombres qui se
penchaient vers lui, il ajouta:

--Seulement, je vous préviens, prenez garde... Cela pourrait vous coûter
plus cher!

Le président haussa les épaules et se tournant vers un de ses voisins
lui dit:

--Tu es l’accusateur public... Parle.

Ce Fouquier-Tinville de la Sociale était un petit homme replet, au
visage rond, aux yeux vifs cachés sous des lunettes rondes d’écaille. Il
se leva et d’une voix posée, lentement, il prononça:

--L’affaire est très claire, camarades... Inutile de faire des phrases.
Pour les espions, pas de pitié. Aussitôt pris, aussitôt supprimés. Je
propose donc la peine de mort... Seulement, il s’agit de ne pas
s’exposer aux représailles de la société bourgeoise. Le mieux serait, je
crois, de faire faire au camarade une promenade à la campagne. Voici mon
idée: à cette époque de l’année, il y a, dans la forêt de Montmorency,
des endroits que je connais où il ne passe personne pendant de longs
jours... Les amoureux eux-mêmes n’y vont pas: il fait trop froid. Dès ce
soir, nous conduirons le condamné, après l’avoir bâillonné, dans un de
ces coins discrets: nous ne manquons pas d’amis sûrs qui ont une auto et
qui la mettront à notre disposition. Arrivés à l’endroit choisi, nous
déshabillerons monsieur--s’il ne fait pas la mauvaise tête, nous lui
laisserons sa chemise--nous l’attacherons, aussi confortablement que
possible mais très solidement, à un arbre... Et, lui ayant souhaité
bonne nuit, nous le laisserons à ses réflexions... Cinq ou six jours
après--au maximum--il aura suffisamment joui du calme de la belle nature
et il rendra son âme au dieu des flics. Qu’en dites-vous, camarades?
Personne ne pourra prouver que c’est nous qui avons eu l’idée de cette
petite partie de campagne et nous nous serons vengés non sans une
élégance assez originale, nos ennemis eux-mêmes le reconnaîtront!

Pierre Rouge se dressa et, s’efforçant de rompre ses liens, s’écria:

--Tas de lâches!

Mais il ne pouvait rien et, vaincu, retomba sur sa chaise.

Le président de l’étrange tribunal se tourna vers l’abbé Pellegrin et
lui dit d’un air parfaitement calme:

--A ton tour, camarade... Tu es le défenseur. Parle librement...

Mais l’avocat improvisé ne songeait guère à prononcer une plaidoirie en
forme. Bouleversé par ce qu’il venait d’entendre, il ne put que
s’exclamer:

--Non, mais ce n’est pas possible, vous ne pensez pas sérieusement à
faire ce que vous dites!...

--Tout ce qui se passe ici est très sérieux, fit le président.

--J’ai à me plaindre plus que vous de Pierre Rouge... Il était avec
Jeanne Réveil lorsqu’elle est venue à Sableuse. C’est poussée par
lui--je comprends tout maintenant--qu’elle m’a parlé de ce qu’elle
appelait mon vrai devoir, de ma mission... Il s’est servi d’elle pour
faire de moi ce que je suis aujourd’hui. C’est lui qui m’a conseillé de
flatter les appétits et les passions de la foule, c’est lui qui m’a
empêché plus d’une fois de parler à ceux qui m’écoutaient non pas
seulement de leurs droits, mais aussi de leurs devoirs, c’est lui
enfin--et ça c’est le plus dur à avaler--qui m’a fait faire des miracles
à la noix de veau. Dire que j’ai cru à mon pouvoir surnaturel!... Non
seulement, j’ai été gourde, mais encore, j’ai été orgueilleux... Car
enfin qu’est-ce qui pouvait me donner le droit de supposer que moi,
Jean-Joseph Pellegrin, un type quelconque, pas saint pour deux sous,
j’étais capable de rendre leurs guibolles aux paralytiques ou leurs yeux
aux aveugles? C’est Pierre Rouge qui m’a monté ce bateau-là... Je suis
sa victime, mais ça ne fait rien, je lui pardonne.

--Ça te regarde, camarade. Mais nous, nous ne lui pardonnons pas...

--Et c’est vous, vous qui vous dites des humanitaires, qui faites les
implacables?... Vous condamneriez cet homme à une mort horrible, car
enfin, ce n’est pas rigolo de claboter à force d’avoir froid, d’avoir
faim, comme qui dirait crucifié. Vous feriez ça, vous autres?

--Nous le ferons.

--Dieu a dit: «Tu ne tueras point.» Vous n’avez pas le droit de tuer...

--Nous le prendrons.

--Voilà ce que vous appelez la fraternité?

L’accusateur lança d’une voix sifflante:

--Et ça se dit révolutionnaire! Mais on en verra bien d’autres quand le
moment sera venu. Est-ce que tu crois, camarade, que la révolution se
fera gentiment, sans violence, sans exécutions, sans massacres? Pierre
Rouge nous a dit que l’acte nous faisait peur... Nous lui prouverons
avant peu que nous savons agir quand il le faut. Pas de sensiblerie!
Quant à moi, je te dis, camarade curé, je ne reculerai devant rien pour
faire régner dans le monde la Bonté et la Fraternité. Tel que tu me
vois, je suis prêt à étrangler le dernier des bourgeois avec les boyaux
du dernier des flics... La Révolution, vois-tu, ce sera beau, mais ce
sera terrible, tiens, comme une vengeance!

--Une vengeance? Et moi qui la voyais comme une immense réconciliation
des hommes dans la cité de Dieu!

--Tu n’y comprends rien, camarade.

--Non, fit le prêtre, je m’aperçois que je n’y ai rien compris.

Se dressant brusquement, il prononça avec force:

--Mais ce n’est pas la peine de plaider ni de discuter... J’en ai marre
à la fin. Et je vous dis: vous ne toucherez pas à un cheveu de la tête
de cet homme!

--Par exemple!...

--Je vous le défends, au nom de Celui que vous appelez le camarade
Jésus.

Les six hommes s’étaient levés et Pierre Rouge s’écria:

--Vous ne pouvez rien... Ils sont trop!

--Je m’en fous! répliqua l’abbé Pellegrin... On fera de son mieux, mais
je vous promets que, moi vivant, ils ne vous feront pas de mal. On m’a
chargé de vous défendre... Soyez tranquille, je vous défendrai. Et quant
à me faire faire, à moi aussi, une balade à la campagne, c’est midi
sonné...

--Camarade, fit le président en saisissant son browning, laissez passer
la justice du peuple.

--Ta gueule, fit simplement le curé.

Puis avec un bon sourire tranquille:

--Vous allez reposer ce joujou-là sur la table... Qu’est-ce que vous
voulez en faire? Me tirer dessus? Dites donc, ça en ferait du potin dans
la boîte, dans le quartier, dans Paris! Et vous parlez d’une
publicité... Mes petits agneaux, vous attigez la cabane en ce moment et
vous commencez à me courir sur le haricot!

Les révolutionnaires firent mine de se précipiter sur l’abbé, mais
celui-ci avait empoigné une chaise et la faisait tournoyer avec une
vigueur intimidante en criant:

--Qu’est-ce que vous voulez, fallait pas m’inviter à votre petite
soirée. C’est mon habitude à moi, de me tenir mal, de me ruer dans les
brancards...

Mais des coups de poings ébranlèrent la porte tandis qu’une voix criait:

--Ouvrez, camarades... Il y a du nouveau, des choses graves!

Le président alla lui-même tirer le verrou et un homme entra. Il était
essoufflé et paraissait très ému. D’une voix haletante, il prononça:

--Jeanne Réveil vient de tuer Raymond Maxy! Elle lui a mis trois balles
dans la peau. Après quoi, elle a disparu. Cela s’est passé dans un
hôtel, rue de Turin... Maxy était avec une femme... On dit que c’est Mme
Cousinet, la femme du député, mais ce n’est qu’un bruit.

Les camarades, abasourdis, se récrièrent:

--Pas possible!... En voilà, une histoire!... Jeanne Réveil a tué ce
jeune idiot? Pourquoi?

--Pourquoi? intervint Pierre Rouge.

Et après un silence:

--C’est bien simple, parce qu’elle l’aimait!

L’abbé Pellegrin avait reposé la chaise sur le sol et tirant son vaste
mouchoir à carreaux, s’essuyait le front en murmurant:

--C’était donc vrai?... Elle ne pensait qu’à lui. Mais ça, au moins, je
m’en doutais.

--Camarades, reprit l’homme, la police va venir chercher Jeanne Réveil
ici... D’une minute à l’autre, elle peut être à l’_Humanitaire_... Il
faut vivement mettre nos papiers en sûreté et nous tenir prêts à tout.
Car vous pensez bien que de ce drame passionnel, on fera une affaire
politique...

--Mais qu’allons-nous faire de celui-là? demanda le président du
«tribunal du peuple» en montrant Pierre Rouge. S’il parle, nous sommes
perdus!

--Je m’en charge, répondit l’accusateur d’un air farouche en saisissant
son browning. Tandis que vous vous préparerez à recevoir les flics, je
le conduirai dans le sous-sol, et s’il bronche, c’est bien simple, je le
supprime!

Les «humanitaires» sortirent en hâte, laissant seuls Pierre Rouge, le
curé et le terrible Fouquier-Tinville. Aussitôt, celui-ci dit au
prisonnier à voix basse:

--Ça va, chef... Je crois que nous pourrons nous en tirer.

--Ah! bien joué, mon vieux. Mais j’ai cru, à un certain moment, que
l’affaire allait tourner mal.

--Non, cela se serait arrangé quand même, grâce à mon idée de la balade
dans la forêt. Une heure après, vous étiez délivré. Mais vous auriez pu
attraper un gros rhume...

L’abbé Pellegrin commençait seulement à comprendre.

--Alors, quoi, vous en êtes tous les deux? demanda-t-il de l’air d’un
homme qui se réveille en plein rêve.

--Chut! fit Pierre Rouge... Mais ça ne fait rien, monsieur l’abbé, vous
êtes un chic type. Aussi, qu’est-ce que vous faites au milieu de ces
gens-là? Vous n’êtes pas comme eux, ni comme nous. Oui, qu’est-ce que
vous faites ici?

--Je me le demande, répondit le curé.

Et tandis que «l’accusateur» desserrait les liens du chef en se gardant
bien de les lui enlever, car les camarades pouvaient revenir, l’aumônier
de la Sociale se dirigea vers la porte et sortit... Comme il quittait
sans même songer à se retourner la maison couleur sang de bœuf, il vit
descendre de deux taxis une demi-douzaine d’hommes, parmi lesquels
plusieurs agents.

«Il y a du bon, se dit-il, pour Pierre Rouge et son copain...
L’excursion dans la forêt est remise à plus tard. Tant mieux, car ce
n’est pas un temps pour ce genre de balade, surtout en liquette.»

Et le curé s’éloigna à grandes enjambées... Mais au premier coin de rue,
il rencontra Jeanne Réveil qui, seule, remontait la rue de Belleville.
Le cœur battant, il s’arrêta devant elle et lui dit:

--Prenez garde... La police vient d’arriver à l’_Humanitaire_; elle vous
cherche.

--Elle ne tardera pas à me trouver, répondit Jeanne Réveil avec un
étrange sang-froid.

--Alors, c’est vrai, vous avez fait cela?

--Il le fallait.

--Il ne faut jamais tuer... Mais quelles raisons aviez-vous?

La meurtrière haussa les épaules et, le regard plus sombre, répondit:

--Maxy était des nôtres, nous comptions sur lui... Il nous avait quittés
et quand je lui ai demandé de revenir, il m’a répondu qu’il n’avait plus
rien de commun avec nous. Alors, j’ai résolu de le punir... C’est fait.

Elle avait dit cela d’une voix indifférente, comme une leçon apprise...
Et l’abbé Pellegrin ressentit une impression de soulagement qui l’étonna
mais dont il n’osa chercher l’explication. Doutant encore, il prononça:

--On ne tue pas un homme pour un motif aussi vague... Il doit y avoir
autre chose.

--Il n’y a rien de plus, fit-elle en détournant les yeux.

--C’est bien la révolutionnaire qui a tué?

--Sans doute...

Mais, brusquement, l’expression du visage de Jeanne Réveil changea. Le
masque était tombé et voici que se révélait une autre femme.
L’intellectuelle orgueilleuse et impassible avait disparu. Devant le
prêtre surgissait une créature ravagée par la passion: la haine et le
désespoir éclataient en elle, la secouaient d’un frémissement invincible
tandis que, d’une voix saccadée, elle avouait:

--Eh bien, non, ce n’est pas pour cela que je l’ai tué... C’est parce
qu’il était devenu l’amant de cette grue. Ah! j’ai résisté tant que j’ai
pu... Je me disais: «Ce serait indigne... Est-ce que la jalousie est un
sentiment digne de Jeanne Réveil? Est-ce que je suis une femme comme les
autres?» Il paraît que oui, puisque je l’aimais... Et l’idée du meurtre
est entrée en moi. J’ai tout fait pour la chasser... Impossible! Moi!
qui me croyais forte, qui me vantais de n’obéir qu’à ma propre loi, j’ai
tué un homme par jalousie, comme font celles qui obéissent à
l’instinct... Jeanne Réveil n’était que cela, une femme amoureuse! Je
suis allée trouver ma rivale et elle a vu clair en moi, plus clair que
je n’y voyais moi-même. Je suis allée supplier Raymond Maxy de rompre
cette liaison... Je lui parlais de l’Idée comme si j’y croyais encore:
il s’est moqué de moi en me disant qu’il se comportait en vrai militant
puisqu’il avait fait sa maîtresse de la femme d’un politicien bourgeois!
M’ayant ainsi bafouée, il m’a fait chasser par ses domestiques. Je
devais me venger, cela me tenait, cela me brûlait... Mais je regrette de
ne pas avoir pu l’abattre aussi, l’autre, cette ignoble créature, cette
salope...

Elle chercha un mot plus méprisant encore et, l’ayant enfin trouvé,
lança avec dégoût:

--Cette sexuelle!...

C’était pour elle, évidemment, la honte suprême.

Mais elle ajouta aussitôt:

--Sexuelle? Nous le sommes donc toutes?... Rien à faire: toujours, à un
moment donné, nous redevenons femmes, rien que femmes!

Et, n’en pouvant plus, elle se mit à pleurer.

L’abbé Pellegrin souffrait aussi: une sorte d’amertume, mêlée de dépit,
avivait cette douleur, la rendait comme physique. Et c’est avec une
colère qu’il ne pouvait contenir qu’il prononça:

--Et dire, Jeanne, que j’ai cru en vous!... Vous étiez pour moi un être
supérieur planant au-dessus de ces choses. Souvenez-vous de votre visite
à Sableuse, la première fois. Pierre Rouge vous accompagnait, ce Pierre
Rouge qui... Comme vous, il jouait un rôle. Vous m’avez trompé tous les
deux. Et cela me fait du mal...

Jeanne Réveil ne répondant pas, il ajouta, durement:

--Oui, vous êtes comme les autres, fourbe, vaniteuse, féroce... Vous
avez tué ce malheureux parce qu’il vous préférait une rivale. Vous
n’êtes plus maintenant qu’une poule qui, lâchée par son amant, l’a
bousillé à coups de rigolo...

--Mon amant? Pour qui me prenez-vous? Je n’ai jamais eu d’amant!

La «Vierge Rouge» avait relevé son front orgueilleux et ainsi elle
redevenait pour l’abbé Pellegrin la Jeanne Réveil des premiers jours. Il
balbutia, s’accrochant à un espoir:

--Enfin, qu’allez-vous faire, maintenant?

--Me constituer prisonnière.

--Je voudrais vous tirer de là. Tenez...

Il fit un effort pour refouler, pour chasser l’idée qui lui était venue,
pour retenir les mots qui allaient s’échapper de ses lèvres, mais il ne
put, et il continua:

--Tenez, sauvons-nous ensemble. Nous nous débrouillerons...

Mais Jeanne Réveil, haussant les épaules:

--Monsieur le curé, sauvez-vous tout seul... Il est temps. Vous êtes
plus en danger que moi...

Comme le pauvre homme restait devant elle, gauche, hésitant, à la fois
pathétique et ridicule avec sa bonne grosse figure de pauvre type aussi
peu fait que possible pour de telles aventures, elle lui ordonna:

--Fuyez, mais fuyez donc!

--Moi, que je foute le camp? Non, mais des fois... Ça ne m’est jamais
arrivé.

Il avait l’air très malheureux et il transpirait, bêtement.

Alors, le quittant, elle reprit son chemin dans la direction de
l’_Humanitaire_, de la maison couleur de sang, non sans avoir dit d’une
voix sèche:

--Il est fou!...

Et lui, traduisant, se lamenta:

--Fou? Ce serait trop beau. Les premiers apôtres étaient peut-être des
espèces de dingos sublimes... Mais moi, je n’ai été qu’un ballot.




XI

LA DERNIÈRE AUX CORINTHIENS


Sans même se retourner, l’abbé Pellegrin s’éloigna, las et
désenchanté... Il lui semblait que chacun de ses pas le séparait un peu
plus de ces idées, de ces illusions, de ces mirages auxquels, si
naïvement, il avait cru. Le voile s’était déchiré: derrière, il n’y
avait que mensonges et duperies. «J’ai été grisé, se disait le prêtre,
je marchais de travers, au hasard, en me cognant aux becs de gaz que je
prenais pour les langues de feu de la Pentecôte... Et maintenant que je
retrouve mes idées, que mon ivresse se dissipe, j’ai comme qui dirait la
migraine: je me sens vaseux. J’ai trop aimé le gros vin des ovations
faciles, des popularités à prix réduits et j’en ai trop bu. Moi, un
apôtre? Tu parles... J’ai flatté le peuple à qui je devais la vérité, et
en cela, je l’ai trompé, je l’ai desservi, je l’ai traité au mépris de
la vraie charité chrétienne. Je ne lui ai apporté, en fait de bonne
nouvelle, que l’esprit de haine et de révolte... Je lui ai montré, comme
Satan les montra à Notre Seigneur, les royaumes du monde, avec leurs
palaces, leurs banques, leurs théâtres, leurs casinos, leurs bars plus
ou moins américains, leurs autos, leurs poules de luxe et je lui ai dit:
«Va, prends tout ça, c’est à toi... Qu’est-ce que tu attends pour
t’asseoir ou te coucher à la place de ceux qui s’amusent?» Et j’ai cru,
en parlant ainsi, que je me montrais juste, bon, fraternel. Mais on
m’acclamait et ce vain bruit me troublait, m’empêchait de rentrer en
moi-même, de comprendre... J’avais besoin de ces succès de bonisseur et
plus j’étais applaudi, plus je croyais avoir raison... Comme si les
diseurs de vérités étaient des types que la foule écoute avec plaisir,
qu’elle trouve épatants, qu’elle porte en triomphe! Au contraire, les
vérités, les vraies, celles qui ne sont pas servies sous forme de
bonbons fondants, ont un goût amer, et c’est bien rare que les gens en
redemandent, même si ça fait du bien par où ça passe... Ce qui prouve
que je me mettais le doigt dans l’œil, c’est justement que je n’ai pas
été engueulé. Ceux qui ont raison, on les flagelle, on les lapide, on
leur crache dessus, on les met en croix. Il va falloir que je me
rattrape...»

L’abbé Pellegrin se souvint que, ce soir-là, une réunion avait été
organisée par l’_Humanitaire_ à la salle des Mille Colonnes. Sans doute,
n’avait-elle pas été décommandée malgré les événements de la journée: la
foule y viendrait plus compacte encore que d’habitude. «Belle occasion,
se dit le missionnaire, de me frapper la poitrine, d’avouer mes fautes
devant une belle et nombreuse société et de varier un peu mon
répertoire. Je ne sais pas ce que cela me donnera, mais je m’en moque.
Cette fois, il faut que ça sorte et ça sortira!»

Les journaux du soir racontaient, brièvement, le drame de la rue de
Turin: une jeune anarchiste, connue sous le pseudonyme de Jeanne Réveil,
avait tué à coups de revolver Raymond Maxy, le fils du banquier, puis
avait disparu... Et, déjà, le nom de l’abbé Pellegrin était mêlé au
récit de la tragique aventure: le fameux curé de Sableuse, devenu un des
plus véhéments meneurs révolutionnaires, n’était-il pas un des amis de
cette femme mystérieuse? Les journaux encore mal renseignés, ne
cherchaient d’ailleurs à ce meurtre que des raisons d’ordre politique...

--Des bobards! fit Pellegrin en se dirigeant avec une sorte de
résolution farouche vers la salle faubourienne où l’attendaient plus
impatients, plus fanatiques que jamais des milliers d’admirateurs.

Son apparition tardive fut saluée par des clameurs enthousiastes et
aussi par quelques sifflets... Évidemment cette foule était nerveuse:
des renseignés avaient propagé la nouvelle de l’arrestation de Jeanne
Réveil et de la perquisition faite dans les locaux de l’_Humanitaire_.
Des rumeurs circulaient: on annonçait que le gouvernement allait prendre
des mesures rigoureuses contre les révolutionnaires, qu’une réaction
implacable se préparait dont l’une des premières victimes serait l’abbé
Pellegrin, agitateur désigné des premiers aux représailles de la société
menacée par les organisateurs du «grand soir». Et cette fièvre créait
dans la vaste salle enfumée comme des remous, propageait, jusqu’aux
galeries surchargées, une houle de mer orageuse.

Des cris éclatèrent:

--Vive le camarade Pellegrin!

--Vive l’apôtre de la Sociale!

--Vive l’ennemi des patrons, des riches, des exploiteurs!

--Vive le curé des pauvres!

Une femme en cheveux se dressa en vociférant, au milieu des rires et des
acclamations.

--Vive le bon curé!

Puis, se tournant vers un groupe de railleurs, elle ajouta avec une
exaltation indicible:

--Vive saint Pellegrin!

D’un geste de la main, le missionnaire réclama le silence.

--Ça va, ça va, fit-il avec un peu d’agacement... N’en jetez plus, la
petite mère! Je ne suis pas un saint et il n’est pas question de me
prendre mesure pour une auréole.

Le curé de Sableuse promena son regard sur l’auditoire immense et,
debout, bien calé sur ses jambes écartées, les mains passées dans sa
ceinture, il prononça, tour à tour jovial et mordant, bonhomme et rude:

--Assez souvent, je vous ai dit ce que je pensais des mauvais riches et
il n’y en a pas beaucoup de bons... L’argent ne donne aucun droit
spécial à celui qui le détient: il lui crée, au contraire, des devoirs
particuliers... Personne n’a rien à soi, puisque le moment arrive
toujours où tout vous est repris, au plus tard quand vous vous allongez
dans la boîte à dominos: la fortune c’est un dépôt qu’on ne doit pas
planquer pour soi tout seul, dont on ne doit pas se servir exclusivement
pour son agrément personnel... Être riche et égoïste, c’est commettre un
absurde abus de confiance et Dieu dira à celui qui a eu le cœur plus dur
que son or: «Qu’as-tu fait de la galette que je t’avais prêtée? Je vois
à ton compte du côté des recettes, des millions... En face, il n’y a que
les dépenses de ton luxe, de tes plaisirs, de tes vanités... Pour
soulager la misère de tes semblables, qu’as-tu donné, spontanément, au
pauvre Lazare? Peau de balle. Et tu crois que ça suffit? Tu as fait de
mauvais placements... Maintenant, te voilà ruiné, tu n’as plus le rond,
tandis que les bonnes œuvres t’auraient rapporté plus gros que le Suez
ou la Royal Dutch. Console-toi, de l’or, je vais t’en donner... Du bel
or jaune, en fusion, que des diablotins, vêtus en garçons de banque, te
verseront délicatement jusqu’à la consommation des siècles dans la
bouche, le nez, les oreilles, le nombril et les autres orifices naturels
que tu peux avoir. De l’or? Tu en auras plein toutes tes poches... Sur
ce, tu peux passer à la caisse: j’ai donné des ordres!» Voilà comment
sera traité le mauvais riche et ce sera au moins quelque chose qu’il n’a
pas volé!

Des rires, des applaudissements éclatèrent... L’abbé Pellegrin continua:

--Cependant, il ne faudrait pas croire que, seul, le type aux as peut
être égoïste et mufle. Les mauvais riches sont des tas, c’est vrai, mais
il y a des floppées de mauvais pauvres. Ceux-là aussi seront mal reçus
quand ils se présenteront devant Dieu pour se faire régler leur petit
compte. Je l’entends d’ici, ce Juge qui pèse le bien et le mal dans une
balance de précision à laquelle personne ne peut donner le coup de
pouce. Je l’entends, il dit au mauvais pauvre: «Tu as été envieux, tu as
jeté sur la table, l’auto, la femme ou la poule du riche un regard de
convoitise haineuse et surtout, tu as considéré ta pauvreté comme une
honte, une tare, un vice... Tu as été, en somme, comme le mauvais riche,
un adorateur du veau d’or! Et tu n’as travaillé qu’avec dégoût, te
disant: «Pourquoi ne suis-je pas comme celui qui va de plaisir en
plaisir, qui n’a pas à gagner sa brioche chaude alors que moi, je dois
arroser de ma sueur mon pain rassis?» Entre nous, c’est une façon comme
une autre de le rendre moins sec... Tu t’imagines que tu avais raison de
haïr ainsi et la loi du travail que j’ai édictée et la pauvreté que je
trouve si noble, si belle, si sainte que, n’ayant qu’un fils, j’en ai
fait, volontairement, un ouvrier, un prolétaire, un clochard? Et
cependant, j’aurais pu lui donner plus de galette que n’en a Rothschild,
car mes crédits sont illimités. Mais je n’ai pas voulu qu’il se balade
sur les routes de Galilée dans une Rolls-Royce: il n’avait même pas de
bécane, il allait à pied... La pauvreté, c’est ce que j’ai trouvé de
mieux pour mon fils unique et tu rouspètes? Qu’est-ce qu’il te faut?
Alors, ne t’étonne pas que je t’envoie rejoindre le mauvais riche au
Lucifer Palace où c’est épatant comme chauffage central! Là, tu feras
éternellement la noce. Ce sera même une noce infernale: tu boiras sans
répit du champagne, tu danseras, non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive,
puisque tu ne peux pas dévisser deux fois ton billard, tu danseras sans
repos ni trêve, aux sons d’un jazz-band diabolique, sur un parquet
brûlant, avec des diablesses qui te serreront dans leurs bras de feu, tu
tomberas de sommeil et tu ne pourras jamais dormir, tu auras tout le
temps la gueule de bois et cent mille diablotins te taperont sur les
tempes, sans s’arrêter, avec cent mille petits marteaux rougis au feu,
pendant l’éternité! Va, maintenant tu es comme qui dirait un
milliardaire américain condamné à Montmartre à perpétuité... Tu ne
travailleras plus, idiot, tu rigoleras. Bon courage, camarade!

L’abbé Pellegrin se rapprocha du bord de l’estrade et, sans souci des
exclamations qui s’élevaient dans la salle, il continua:

--Voilà ce qui attend le mauvais pauvre et il sera peut-être aussi mal,
en enfer, que le mauvais riche. Ça a l’air de vous en boucher un coin,
ce que je vous dis là... Je devine ce que vous pensez: «Voilà maintenant
ce sacré curé qui tourne casaque. Il engueule les pauvres, les mauvais,
c’est compris, mais il n’y a pas de mauvais pauvres, puisqu’ils sont,
eux aussi, des victimes.» Ça dépend... Faudrait voir! On n’est pas une
victime parce qu’on est obligé de travailler pour vivre. Dieu a dit à
notre père Adam qui avait fait des bêtises pour une femme: «Tu gagneras
ton pain à la sueur de ton front.» Puis il l’a fichu, avec sa poule, à
la porte du square où ils s’étaient mal tenus en dépit du règlement...
Mais, entre nous, ça ne devait pas être rigolo de vivre au jardin
d’acclimatation sans jamais rien faire du matin au soir. Le travail,
c’est une des plus belles inventions de Dieu, qui, lui aussi, a mis la
main à la pâte pour se désennuyer. Le travail est divin par ses origines
et le Créateur n’est jamais si flatté que lorsqu’on l’appelle le «grand
ouvrier». Aussi, qu’est-ce qu’ils nous chantent, ces fumistes qui
traitent de parias tous ceux qui n’ont pas le moyen de se laisser
pousser un poil dans la main? Les parias, ce sont ceux qui ont perdu la
fierté de leur boulot, qui trouvent toujours l’outil trop lourd, qui se
prennent eux-mêmes pour des esclaves... Ils souffrent de l’envie et de
la haine qui leur rongent le cœur, ils ne connaissent pas le bonheur de
leurs pères qui chantaient en maniant la lime, le rabot ou le marteau.
Ah! bien sûr, il y en a pour qui notre fameux progrès n’a été, somme
toute, qu’une sale blague: l’usine où l’homme est une simple machine aux
rouages de chair, la chaufferie où de pauvres types méritent le paradis
en vivant dans un enfer, la mine, la locomotive, l’égout, tout ça rend
plus dure la loi du travail. Mais quoi, c’est le progrès, ce progrès
matériel dont nous sommes si fiers et qui, au milieu de toutes ses
mécaniques bien astiquées, se fout pas mal de ceux qu’il dévore.
Seulement, à qui le devons-nous? Pas à celui qui nous a enseigné la
simplicité et le renoncement, je suppose: il y a trop d’orgueil dans ce
progrès-là pour que Satan ne s’en soit pas mêlé...

--N’insultez pas le progrès!... lança une voix... C’est lui qui,
précisément, rendra l’effort humain de moins en moins pénible. Les
machines nous aident et bientôt nous remplaceront!

--Vous me faites rigoler avec vos machines à faire le bonheur du peuple,
riposta le curé. Les pays où il y a le plus de roues à engrenages sont
ceux où l’on turbine le plus et où il y a le plus de malheureux. Vos
mécaniques, ça fabrique surtout de la colère et de la révolte.

--Quand elles seront à nous, et non plus aux patrons, ça changera.

--Elles seront peut-être un jour à vous--pour ma part, je veux
bien--mais vous n’échapperez pas à la loi du travail et c’est ce qui
fera qu’il n’y aura, au fond, rien de changé. L’humanité est condamnée
aux travaux forcés à perpète... Et c’est lui conter des boniments à la
peau de toutou, que de lui parler d’une cité future où tout le monde
mènera la bonne vie en se tournant les pouces, où il n’y aura pas des
riches et des pauvres, où le programme sera: huit heures de flemme, huit
heures de roupillon et huit heures de bombe... Non, mais, chez qui?

L’auditoire n’était pas habitué à entendre de telles paroles, surtout
prononcées par l’«aumônier de la Sociale». Et des protestations
s’élevèrent:

--Le curé nous lâche...

--Il est passé à l’ennemi. Tous les mêmes, ces ratichons!

Une injure tomba de la galerie qui surplombait l’estrade:

--Renégat!...

L’abbé Pellegrin avait pâli... Cherchant du regard l’insulteur, il
tendit le poing en disant:

--Descends donc, eh! feignant... Ou préfères-tu que je monte?

Mais aussitôt, par un héroïque effort de volonté, il se maîtrisa et
c’est d’une voix calmée qu’il prononça:

--Non, mon vieux, pas «renégat»... Je suis toujours le même. Je suis
toujours avec vous, et je ne passe pas à l’ennemi. Moi, filer chez ceux
d’en face, moi, lâcher les copains? Pour qui me prenez-vous? Seulement,
je trouve qu’il est grand temps que je vous dise non seulement ce que je
pense, mais encore tout ce que je pense... Jusqu’à présent, j’ai hésité,
j’ai manqué de cran. Et puis, peut-être, n’y voyais-je pas bien clair...
J’étais entraîné, je croyais avoir raison parce que j’étais applaudi,
parce que j’étais populaire. Et je me laissais aller, moi qui suis venu
à Paris pour y parler le dur langage de la vérité! Mais c’est fini et je
veux dire ce que personne n’ose plus vous dire parce que la foule est
devenue, à son tour, une espèce de monarque qu’on berne, qu’on floue par
derrière, mais qu’on flatte en face, par peur ou par intérêt. Ah! il y
en a des courtisans autour de Sa Majesté Populo! Eh bien, je n’en suis
pas. Alors que tout le monde vous fait du plat, vous parle sans cesse de
vos droits, je vous rappellerai que vous avez aussi des devoirs. Cette
pauvreté que vous maudissez et dont vous ne souffrez guère vraiment pour
la plupart, il vous faut l’accepter, car elle est sainte, car elle est
divine. Se révolter contre elle, c’est se révolter contre Dieu...

--Et après? questionna une voix au milieu de l’approbation générale.
Qu’est-ce que votre bon Dieu qui donne tout aux uns et rien aux autres?
On en a soupé... A la gare, le bon Dieu des curés, des patrons, des
riches!

Mais l’abbé Pellegrin répondit:

--Il est, d’abord, le Dieu des pauvres, puisqu’il a été lui-même dans la
mouise. Et ces pauvres, il les a aimés, entre tous. C’est toujours aux
petites gens qu’il a parlé, c’est parmi les ouvriers et les paysans
qu’il a vécu: les riches le chassaient, les docteurs s’efforçaient de le
confondre, les puissants l’ont fait arrêter et les juges l’ont condamné
à mort... Qu’est-ce que vous voulez de plus? Il disait à ses disciples
de tout abandonner pour le suivre et il n’a enrichi personne.

--Pardon, fit un interrupteur, il a enrichi son Église!

L’évangéliste, haussant les épaules, riposta:

--Dites que l’Église s’est enrichie et, bien sûr, elle a eu tort. Si
elle était restée dans la purée, elle serait plus vivante, plus
militante, plus triomphante... Heureusement, les temps deviennent durs
pour elle: il y a moins d’écus dans ses bas violets, dans ses bas rouges
et c’est pour cela que ses actions remontent. Vous voyez, la pauvreté
est, parfois, non seulement une vertu, mais encore une force...

--Alors, quoi, s’exclama un citoyen qui s’était dressé et qui paraissait
furieux, vous nous refusez le droit d’améliorer notre sort?

--Pas du tout, mais je vous refuse le droit de parler de fraternité en
enseignant la haine et d’invoquer la justice en organisant une espèce de
foire d’empoigne que vous appelez «révolution».

--Cette révolution, vous l’avez prêchée!

--Non, pas celle-là... J’ai cru, en effet, qu’il fallait changer une
société dure, brutale, où l’argent est roi, où l’homme est un loup pour
l’homme et je crois encore que ce serait pain bénit--je m’y connais--si,
en nous y collant tous, nous pouvions faire régner la justice qui ne va
pas sans la bonté. Mais j’ai fini par comprendre que ce chambardement-là
n’était pas au programme. Il ne s’agit pas de nous élever, mais de nous
abaisser: on veut s’emparer de la caisse, on veut devenir des
bourgeois... Vous parlez d’un avancement! La révolution annoncée par les
bonisseurs qui attirent la foule dans la baraque de la Sociale, c’est le
remplacement des mufles par d’autres mufles... Ote-toi de là que je m’y
mette! Aboule ton pèze! A nous les poules et les poulardes! Moi,
j’imaginais un immense et splendide mouvement d’enthousiasme, quelque
chose comme une grande offensive des braves gens, des cœurs purs, des
âmes généreuses contre un ennemi qui aurait bientôt fait camarade et à
qui nous aurions dit: «Nous vous apportons cette fraternité que vous
nous avez toujours refusée, nous ne demandons qu’à vous aimer... Sortez
donc de vos trous et vive la paix, la paix juste, bienfaisante, divine,
qui doit régner entre tous les hommes de bonne volonté!» Non mais,
pensez-vous que j’en avais des idées! Ah! certes, je n’étais pas à la
page... Et plus on criait: «Vive Pellegrin!» plus il se mettait à côté,
plus il se fichait dedans... Dire que, moi aussi, j’ai été de ceux qui
préparent la révolution des aigris et des méchants: sans le vouloir,
sans le savoir, j’aidais à la victoire d’un matérialisme ignoble et
dégoûtant qui ne fait même pas le bonheur du corps tout en tuant l’âme.
Comme si cet évangile que je vous apportais pouvait devenir une doctrine
de haine et de révolte, comme si le Sauveur ne nous avait pas enseigné,
avant tout, ces vertus suprêmes qui sont l’humilité et la résignation!

Des interruptions fusèrent de toutes parts:

--Alors, quoi, faut se résigner à être des exploités?

--Le peuple a tous les torts et il ose se plaindre!

--L’abbé Pellegrin a jeté son masque de faux révolutionnaire!

--Il est, comme ses pareils, le défenseur des banques et des usines!

--Nous avons soif et il nous offre de l’eau bénite!

--Camarades, nous ne sommes pas invités au gala, mais le curé nous
promet des strapontins au paradis!

--Il fait son métier!

--C’est un chien de garde engraissé par les capitalistes!

--A bas le curé!

Des furieux hurlaient:

--On va lui casser la gueule... Ça lui apprendra à insulter le peuple!

L’abbé Pellegrin s’était croisé les bras et reprenait:

--La résignation, oui... Et après l’avoir prêchée, c’est bien le moins
que je donne l’exemple en la pratiquant... Venez me casser la gueule: je
vous la livre, je ne me défendrai pas...

Il y eut des mouvements contradictoires dans la salle. Une femme
s’écria:

--Tas de brutes! Vous croyez avoir raison parce que vous êtes les plus
forts...

--Les plus forts? dit le prêtre en haussant les épaules. Non, les plus
faibles. Ils font les costauds, les maouss, et ils ne sont que des
enfants. Je leur pardonne, car ils ne savent ce qu’ils font.

Et, dans le silence brusquement tombé, il reprit, avec une émotion qui
allait jusqu’aux larmes:

--Je te connais, bon et brave populo, et quoi que tu dises, quoi que tu
fasses, je t’aime... Dans tes pires égarements, tu gardes une noblesse
et une grandeur que n’ont pas ceux qui te haïssent ou te méprisent parce
qu’ils t’ignorent. C’est de toi que tout vient, parce que tu es la
terre, le limon fertile de l’humanité: les artistes, les savants, les
martyrs, les héros, les dieux même sont de ta coterie et ce qui n’est
pas, par quelque côté, populaire, n’est pas sain, n’est pas vigoureux,
n’est pas grand. Mais prends garde, ce qui faisait ta noblesse et ta
beauté est en train de foutre le camp... On t’a fait avaler je ne sais
quel poison qui t’a gâté le cœur et troublé la cervelle. Tu n’as plus ta
figure franche, ton rire sonore, ton regard clair, tu es sombre, tu es
inquiet, tu as l’air d’un type qui ne peut pas secouer son cafard. Voilà
ce qu’ils ont fait de toi, ceux qui ont remplacé ta vieille chanson par
un hymne de haine et de désespoir. Ah! ils ont fait du joli travail et
tu peux dire qu’ils t’ont bien arrangé... Populo, mon vieux, je me
demande ce que tu vas devenir. On t’a tout pris en somme, tout ce qui
pouvait te rendre heureux, la simplicité de la vie, la joie et la fierté
du labeur, la foi dans un Dieu juste et réparateur, et on a remplacé
tout ça par le besoin du luxe ou de ce qui lui ressemble, de la rigolade
ou de ce qui s’appelle ainsi, par le dégoût du travail humiliant, par la
conviction que rien n’existe que ce qui est matériel et immédiat, que
tout finit avec nous et que, par conséquent, il n’y a de vrai que le vin
qu’on liche, le gigot qu’on bouffe ou la femme qu’on pelote. Voilà où tu
en es... Il y en a qui appellent ça l’éducation du peuple et qui disent:
«La cité future? Ce n’est pas loin d’ici, camarades... Encore une étape
et vous verrez si on la mènera la bonne vie!» Mince de cité future!...
Je ne la vois pas d’ici et probable que l’étape sera longue, mais j’aime
autant vous dire maintenant que je ne mettrai jamais les pieds dans ce
bastringue et que ce n’est pas la peine de compter sur moi pour vous en
montrer le chemin. Je ne vais pas de ce côté-là.

Une formidable huée monta vers le prêtre qui, tournant le dos à la foule
mouvante, se dirigeait d’un pas tranquille vers la porte ouverte dans la
coulisse... Mais un citoyen aux cheveux longs, à la face tourmentée
d’intellectuel incompris, escalada la scène en criant:

--Ah! non, ne vous sauvez pas... J’ai un mot à vous dire!

L’abbé Pellegrin s’arrêta, fit face à l’assaillant et répliqua, jovial:

--Me sauver, moi? Tu m’as déjà vu foutre le camp, dis, espèce de zigotto
à la noix?

Et d’une voix cinglante:

--Toi, tu n’as pas une gueule à avoir fait la guerre... Et tu prétends
que je me débine?

Mais, l’homme chevelu s’écria d’une voix aigre:

--Il ne s’agit pas de la guerre... La diversion est trop commode! Je
vous demande, citoyen curé, quel rôle vous avez joué jusqu’à présent et
quel rôle vous jouez ce soir.

--Je n’ai plus rien à dire...

--Eh bien, moi, je vais répondre à votre place... Vous êtes et n’avez
jamais cessé d’être un des agents de cette Église qui, ayant perdu son
prestige et son pouvoir sur les prolétaires, s’efforce de les
reconquérir. Vous êtes un faux démocrate et du peuple, vous n’en êtes
pas, comme n’en sont pas tous vos pareils!

L’abbé Pellegrin se mit à rire et son rire était formidable.

--Et toi, lui demanda-t-il, en es-tu du peuple?

--Certainement... Je suis un membre de la Commission exécutive du parti
révolutionnaire, rédacteur au _Plébéien_, ancien candidat au Conseil
municipal... J’ai fait mes preuves.

--Tu appelles ça des preuves?

--Il me semble que...

--Montre tes mains!

--Mes mains?

--Montre tes mains, te dis-je...

D’une poigne vigoureuse, irrésistible, il s’empara de la dextre du
«pur», l’ouvrit de force et l’exhiba à la foule en disant:

--Hein! croyez-vous qu’elle est blanche, qu’elle est délicate, qu’elle
est mignonne, cette menotte-là?

Puis, ayant libéré les doigts meurtris de l’ancien candidat au Conseil
municipal, il montra ses grosses pattes noueuses d’homme de la terre.

--Regardez-les bien, s’exclama-t-il, ce ne sont pas des mains de
feignant. Il n’y a pas beaucoup de vos révolutionnaires professionnels
qui pourraient en montrer de pareilles!...

--Pas beaucoup de curés non plus! lança une voix gouailleuse.

--Plus que tu ne crois, riposta l’abbé, mais moins que je ne voudrais.
Trop de mains fines ou de mains potelées chez nous comme chez vous. Le
Christ, lui, n’allait pas chez la manucure et il ne se servait pas
souvent de la pâte des Prélats... Mais en voilà assez. Je me barre.
Allons, au revoir, camarades, et bonne chance!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin, d’abord suivi par des gens qui l’injuriaient, finit
par se retrouver seul dans la rue.

Seul, effroyablement seul.

Qu’allait-il faire. Qu’allait-il devenir?

C’est alors qu’un homme que, tout d’abord, il ne reconnut pas dans
l’ombre, s’approcha de lui, la main tendue, en disant:

--Bonsoir, mon cher curé...

--Le docteur Profilex! Quoi, vous ici?

--Comme vous voyez... De passage à Paris, j’ai voulu vous entendre.

--Eh bien, vous avez été servi. Mais vous vous y êtes pris juste à
temps. C’est fini, j’y renonce... Je plaque!

Le docteur Profilex lui prit le bras et l’entraînant, lui demanda:

--Où alliez-vous?

--Nulle part... Je n’ai plus d’asile, plus d’illusions, plus d’amis.

--Et moi? Je vous emmène à mon hôtel... Venez, vous vous reposerez et,
demain, nous causerons. Je connais d’ailleurs votre histoire en grande
partie, car je vous ai suivi, par la pensée, dans cette aventure. Et ce
que je ne sais pas, je crois bien le deviner.

--Je me suis trompé, ou bien je n’étais pas de taille.

--Non, mon pauvre ami, vous aviez fait un beau rêve...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain, les journaux consacraient de longues colonnes au drame de
la rue de Turin et à l’arrestation de Jeanne Réveil. Le caractère
passionnel du crime n’apparaissait pas encore nettement. Il était
cependant question d’une certaine Mme C..., femme d’un homme politique
et ancienne artiste de music-hall, qui n’avait échappé que par miracle
aux balles du browning de la meurtrière. Mais Jeanne Réveil appartenait
à un groupement révolutionnaire auquel sa victime, le fils du banquier
Maxy, avait lui-même adhéré. L’affaire présentait donc un certain
intérêt au point de vue politique: en tout cas, la police avait
perquisitionné dans les bureaux de l’_Humanitaire_. Nombre de journaux
mettaient le gouvernement en demeure de saisir cette occasion d’agir
avec vigueur contre un organisme puissant qui ordonnait des «exécutions»
sanglantes et entretenait dans les milieux ouvriers une agitation
inquiétante avec le concours d’un prêtre dévoyé dont la popularité
scandaleuse--disaient certains articles véhéments--était exploitée par
des meneurs mystérieux.

--Je crois, dit le docteur Profilex à l’abbé Pellegrin, que vous agiriez
sagement en quittant Paris, en vous faisant oublier...

--Je me propose de retourner à Sableuse.

--Vous n’y pensez pas!

--J’irai trouver Mgr Sibuë et je lui dirai...

--Trop tard. L’évêque de Merville vous recevrait fort mal.

--C’est assez son habitude.

--Ou plutôt, il ne vous recevrait pas du tout.

--Alors, à qui faut-il que je m’adresse pour m’expliquer, pour me
justifier?

Le docteur Profilex, embarrassé, ne répondit pas.

--A qui? reprit l’abbé... Je ne peux cependant aller trouver le pape.

Puis, songeur:

--Au fait, pourquoi pas? Si je parviens à l’approcher, le Saint-Père
m’écoutera, me comprendra, me jugera. Et les grands chefs sont toujours
moins durs que les petits. C’est une idée: je vais me payer de culot et
demander le rapport du généralissime!...




XII

MON CURÉ AU VATICAN


Le cardinal Volpini, secrétaire d’État, venait d’exposer au pape
diverses questions d’ordre politique, diplomatique, financier... Il
avait ouvert de nombreux dossiers gonflés de documents officiels: sur la
table devant laquelle était assis le successeur de saint Pierre, des
paperasses venues de tous les points du monde et que commentait de
quelques mots son Éminence, mêlaient, dans un fatras bureaucratique, les
prières, les vœux, les revendications, les plaintes, les peines et les
joies des millions de fidèles qui composent l’univers catholique.

Le pape avait prononcé:

--J’étudierai tout cela... N’avez-vous rien de particulier à me dire?

Le cardinal hésita, puis:

--L’abbé Pellegrin est à Rome.

--Quoi, ce prêtre qui a tant fait parler de lui en France, qui se
croyait un nouvel évangéliste et qui, s’obstinant dans ses erreurs, a
troublé les âmes, ce prêtre qui nous a donné tant de soucis et qui
aurait pu nous faire tant de mal, cet abbé Pellegrin est ici? Que
veut-il? Songerait-il à venir créer quelque nouveau scandale sous nos
yeux?

Le cardinal tira de son portefeuille une lettre qu’il présenta au
Souverain Pontife et qui était ainsi conçue:

  L’abbé Pellegrin, anciennement curé de Sableuse (France), décoré de la
  Croix de Guerre, au Pape, en son palais du Vatican, à Rome.

  Saint-Père,

  Je vous serais bien obligé de me recevoir un jour que vous ne serez
  pas trop occupé: j’ai des tas de choses à expliquer à Votre Sainteté.

  Bien que je ne sois qu’un pauvre curé de campagne, je n’ai pas cru
  nécessaire de me faire pistonner pour être admis à votre rapport... On
  peut s’adresser directement à Dieu sans passer par la voie
  hiérarchique. J’ai pensé que son représentant sur la terre ne
  refuserait pas de m’écouter, d’autant plus qu’il s’agit de ma
  justification: j’ai été puni avec un sale motif, mais si j’ai fauté,
  c’est parce que je me suis comme qui dirait mis le doigt dans l’œil.
  Et ma conscience est nette comme un sou neuf.

  J’ai besoin de me jeter à vos pieds, de vous dire ce que j’ai sur le
  cœur: vous êtes le Père et je suis un de vos plus malheureux enfants.

  Attendant votre bonne réponse, je prie Votre Sainteté d’agréer les
  respects de votre bien dévoué en N.-S.

  Abbé JEAN-JOSEPH PELLEGRIN.

  P.-S.--Je ferai prendre la réponse demain chez votre concierge.

L’Éminence, avec un sourire, ajouta:

--Cette lettre, que j’ai montrée à un cardinal français, comporte des
réflexions irrespectueuses et son style manque d’élégance...

Le pape questionna:

--Comment est-elle parvenue?

--D’une façon très irrégulière... Ce prêtre français aurait dû nous
faire transmettre sa demande d’audience particulière, soit par la voie
diplomatique, soit par l’intermédiaire d’un prélat accrédité auprès de
Votre Sainteté. Il dédaigne les règles ou affecte de les ignorer. Et
cette lettre étonnante, il l’a remise lui-même à un garde suisse de
service à la Porte de bronze en disant: «Allez porter ça au pape et au
trot... C’est urgent!» Ce propos m’a été rapporté par le suisse lui-même
que j’ai fait rechercher et que j’ai questionné... La lettre de M.
l’abbé Pellegrin, passant de main en main, a fini par m’atteindre... Je
l’ai ouverte et, vu la personnalité du signataire, je me suis permis de
vous en parler. Je croyais surtout amuser Votre Sainteté avec le
post-scriptum: «Je ferai prendre la réponse demain chez votre
concierge.» Ce bonhomme se fait d’étranges idées sur le Vatican...

--D’étranges idées, en effet, répéta le pape après un silence.

--Naturellement, reprit le cardinal, aucune suite ne sera donnée à cette
lettre extravagante...

--Pourquoi?

--Saint-Père, l’abbé Pellegrin est un prêtre rebelle, condamné par son
évêque, interdit.

--Il prétend avoir été injustement frappé.

--Qu’il s’adresse aux tribunaux ecclésiastiques et surtout qu’il
reconnaisse ses fautes, qu’il abjure ses erreurs, qu’il se repente.

Le pape, qui paraissait préoccupé, relut l’étonnant message et répéta
d’un air pensif:

--Il me dit que je suis le père et qu’il est le plus malheureux de mes
enfants.

Le cardinal eut un geste agacé.

--Votre Sainteté ne peut s’occuper des cas particuliers. Elle veille aux
intérêts généraux de l’Église...

Mais le pape, après un instant de réflexion:

--Je verrai ce pauvre homme.

--Saint-Père, vos journées sont très chargées.

--Je désire entendre l’abbé Pellegrin. Qu’il trouve une réponse
favorable lorsqu’il se présentera, comme il dit, chez le concierge.

L’Éminence répondit d’un air pincé:

--Je lui ferai remettre, directement, mais ce sera contraire à toutes
les règles, une lettre d’audience. Seulement, il ne pourra être reçu par
Votre Sainteté avant une quinzaine de jours: de nombreuses audiences
particulières ont déjà été promises.

--Puisque l’abbé Pellegrin doit venir aujourd’hui, je le recevrai
aujourd’hui. Donnez des ordres pour qu’il soit conduit auprès de moi
sans retard...

Le cardinal, qui désapprouvait visiblement cette entorse à l’étiquette
de la cour pontificale, s’inclina sans répondre, reprit ses paperasses,
esquissa une rapide génuflexion et se retira, non sans avoir entendu le
pape murmurer:

--Même à cette Porte de bronze que, parfois, celui qui se présente, seul
et malheureux, puisse vérifier la parole divine: «Frappez et on vous
ouvrira...»

                   *       *       *       *       *

Il était trois heures quand l’abbé Pellegrin se présenta au garde suisse
qui veillait devant l’imposante Porte de bronze, à l’extrémité d’un haut
et vaste portique.

«Voilà, se dit-il, un camarade qui m’a l’air bien nourri et bien
fringué... Ce que c’est que d’avoir trouvé le filon au G. Q. G.! On ne
porte même pas la tenue de campagne!...»

Il demanda au garde de l’air le plus naturel:

--Vous avez ma réponse?

L’homme s’effaça et presque aussitôt, derrière lui, surgit un
ecclésiastique vêtu d’une soutane noire à liseré violet.

--M. Pellegrin? demanda ce personnage à mi-voix.

--Soi-même...

--Suivez-moi.

Le curé, que cette aventure n’étonnait pas le moins du monde, emboîta le
pas à son guide. Celui-ci glissait silencieusement, tandis que l’abbé
faisait résonner ses grosses semelles sur les dalles de marbre. Ils
longèrent un grand vestibule, gravirent un escalier monumental,
traversèrent la cour Saint-Damase, escaladèrent encore trois étages...

--Où me conduisez-vous, Monseigneur? demanda l’abbé.

--D’abord chez le cardinal secrétaire d’État.

--Compris... Seulement, si j’avais su, j’aurais mis ma soutane numéro
un. Voyez, je suis fichu comme l’as de pique...

Le guide ne répondit pas. Il venait de pousser la porte vitrée de
l’immense salle Clémentine, tout éclatante de dorures. Et l’abbé
Pellegrin, écrasé par ce faste, s’exclama:

--Vrai, on n’a pas regardé à la dépense pour nous en mettre plein la
vue!

Et voyant les nombreux gardes suisses qui étaient assis sur des
banquettes de velours écarlate, il ajouta:

--Vous parlez d’un cantonnement!

Un peu essoufflé, il traversa d’innombrables salles où se groupaient des
domestiques vêtus d’un habit rouge brodé aux armes pontificales, où
flânaient des gendarmes à la tunique bleu ciel, aux aiguillettes
blanches, où conversaient des gardes palatins au shako emplumé de rouge,
aux épaulettes d’or, où paradaient, casqués d’argent et couverts de
passementeries, les gardes-nobles.

L’ancien poilu songea: «C’est soie-soie comme uniforme et comme
équipement... Mais qu’est-ce qu’ils doivent s’envoyer comme astiquage,
les frères, quand l’adjudant annonce une revue de détail!»

Toutes les salles qu’il traversait ainsi étaient remplies
d’ecclésiastiques de couleurs diverses, mais le violet dominait. «On
voit bien, se dit l’abbé, que l’avancement est rapide dans les
états-majors. Je dois me faire remarquer, moi qui n’ai pas de galons!»

Le fait est que l’abbé Pellegrin ne passait pas inaperçu. Et des
sourires le suivaient... Les élégants monsignores se montraient du
regard, avec surprise, ce prêtre vêtu d’une soutane élimée, chaussé de
brodequins dont les clous crissaient sur les dalles, armé d’un riflard
verdâtre qu’il portait sous le bras sans trop de souci des orbites
voisines...

«Plus on va, se disait ce curé du Danube, et plus ça devient chic... Y
en a-t-il des peintures! Je n’y connais rien, mais comme cadres, je ne
pense pas qu’on puisse faire mieux... C’est tout doré... Ah! ce n’est
pas l’or qui manque dans la maison! Les tapis non plus... Les premiers
apôtres qui s’en allaient pieds nus sur les routes marcheraient
là-dessus avec plaisir: ça les changerait.»

En effet, de salle en salle, le luxe s’accroissait, multipliait les
marbres, les bronzes, les damas, les frises, les guirlandes, les
lustres, les festons et les astragales... Et toujours des uniformes
étincelants, des casques à panache, des épées qui battaient des mollets
gainés de soie... Dans la salle du trône, le curé s’arrêta un instant
pour contempler le fauteuil doré, couvert de velours pourpre sous un
majestueux baldaquin. «Si le divin charpentier revenait, pensa-t-il,
jamais il n’oserait s’asseoir sur ce fauteuil-là... Mais les fauteuils,
ça n’a pas été fait pour lui. Il devait s’asseoir de temps en temps sur
le bord des routes ou dans les auberges, avec ses apôtres.» Dans cette
vaste salle à la splendeur éblouissante, un camérier de cape et d’épée
reçut les deux ecclésiastiques avec une hautaine politesse. «Le frère,
se dit l’abbé Pellegrin, m’a tout l’air de se prendre au sérieux avec
son complet de roi de carreau... Il n’y a pas à dire, comme planton, ça
fait plus riche qu’un bibi de deuxième classe!»

Le guide de l’abbé avait dit quelques mots à voix basse au sévère
personnage qui s’inclina, puis poussa une porte donnant accès à une
petite antichambre très sobrement meublée. Là, un camérier secret
accueillit les visiteurs avec un sourire entendu.

--Son Éminence ne tardera pas, dit-il en français au curé de Sableuse.
Elle vous verra avant l’audience...

--Ça va, répondit Pellegrin qui, le cœur battant, s’épongeait le front
avec un vaste mouchoir à carreaux.

De longues minutes s’écoulèrent... Soudain, une porte s’ouvrit et une
haute silhouette écarlate apparut. C’était le cardinal secrétaire d’État
du Saint-Siège. Il répondit d’un geste à la révérence des deux prêtres
et s’adressant au Français:

--Vous êtes l’abbé Pellegrin?

--Oui, Éminence.

--Sa Sainteté a daigné vous accorder l’audience particulière que vous
avez sollicitée en termes d’ailleurs singuliers... Qu’avez-vous
l’intention de lui dire?

L’abbé Pellegrin était si ému qu’il répondit d’une voix mal assurée:

--Je ne sais pas.

--Comment, vous ne savez pas? Vous n’avez pas pensé aux paroles que vous
prononcerez quand vous vous trouverez en face du Saint-Père qui, dans sa
bonté, consent à vous recevoir?

--Pas la peine, Éminence. Puisqu’il est bon et puisque je suis un de ses
enfants, eh bien, je lui servirai ma petite affaire comme ça me viendra.
Oh! bien sûr, je ne vais pas lui en faire tout un plat...

Le cardinal questionna:

--Mais quel est donc ce langage? J’ai été nonce à Paris pendant
plusieurs années et je prétends connaître parfaitement le français. Or,
vous usez d’expressions que je n’ai jamais entendues, même dans les
milieux politiques, lesquels sont cependant bien mal fréquentés!

Le curé, confus, expliqua:

--Pardon, excuse, Éminence. Il m’arrive, en effet, de parler comme les
poilus avec lesquels j’ai vécu pendant la guerre. Ça me revient et ça me
sort sans même que je m’en aperçoive...

Le cardinal eut un geste de réprobation.

--Au moins, reprit-il, n’allez pas parler cet argot à Sa Sainteté: ce
serait indécent.

--Je me méfierai.

--Vous ferez bien... Et n’oubliez pas les trois génuflexions devant Sa
Sainteté ainsi que le baisement de la mule.

--Que votre Éminence ne s’en fasse pas... On sera poli!

--Et je vous conseille, non pas d’apporter au Saint-Père des
explications probablement bien embrouillées sur votre conduite--nous la
connaissons,--mais de lui exprimer le plus humblement possible votre
repentir. Soumettez-vous, monsieur! Après, lorsque vous aurez fait
amende honorable, nous verrons à régler votre situation.

Le camérier secret s’approcha du prêtre et lui fit signe de le suivre.

Un instant après, l’abbé Pellegrin pénétrait dans la modeste chambre où,
seul, debout, tout blanc, le pape l’attendait. Et le bonhomme était si
troublé que, ne pensant plus aux trois génuflexions, il marcha droit
vers le Souverain Pontife, puis, s’arrêtant brusquement, joignit les
talons et fit un magnifique salut militaire.

Le pape stupéfait, peut-être aussi vaguement inquiet, était resté
immobile... D’ailleurs, le pauvre abbé, s’efforçant en vain de
rassembler ses esprits, recula aussitôt jusqu’à la porte en murmurant,
affolé:

--Au temps!

Et, longuement, il se prosterna...

Mais il n’eut pas le temps de recommencer deux fois comme le voulait
l’étiquette. Déjà, le Saint-Père allait vers lui, l’aidait à se relever
en disant avec un sourire indulgent:

--Mon fils, soyez le bienvenu...

Pellegrin insista:

--Et la mule? Ah! y a pas, il faut que je baise la mule... C’est la
consigne!

Le pape, amusé, répondit en le conduisant à un fauteuil:

--Inutile... Votre présence ici me suffit, mon fils. Puisque vous venez,
c’est donc que vous n’avez pas rompu avec nous, que vous êtes toujours
un bon prêtre, soumis à la loi divine.

--La loi divine?... Justement, Saint-Père, c’est la question. Tout est
là... Si j’ai gaffé, c’est parce que j’ai cru que Dieu exigeait de moi
plus que je n’en faisais. Je me suis dit: «Mon vieux Pellegrin, tu n’en
mets pas assez... Tu as le dos au feu et le ventre à table, tu fais ton
petit boulot en douce et Dieu, qui s’est donné tant de mal puisqu’il est
mort à la peine, exige que tu te grouilles un peu, que...» Oh!
Saint-Père, voilà que j’oublie la promesse faite au cardinal... Je
devais vous envoyer tout ça en termes choisis et, au lieu de les
choisir, je les prends comme ils me viennent. L’habitude du populo,
quoi! Son Éminence a raison. C’est indécent! Et Votre Sainteté va me
prendre pour un malappris, moi qui ai tant besoin d’être écouté par vous
avec bonté...

Le pape secoua doucement la tête et dit:

--Je n’attache aux formes aucune importance... La forme n’est rien,
c’est l’esprit qui est tout. Je vous comprends ou je vous devine, ce qui
est peut-être mieux.

--Ce qu’on a dû vous faire des ragots sur moi!

--On m’a dit, en effet, bien de choses, monsieur l’abbé Pellegrin. Mais
peu importe. Ici, devant moi, rien ne compte que votre sincérité, votre
foi, ce qui est vraiment vous-même... Mais il y a des faits et il faut,
tout d’abord, les rappeler: vous avez quitté sans autorisation votre
cure pour vous rendre à Paris où, pendant plusieurs mois, vous avez été,
consciemment ou non, un agent de désordre... Vous avez prononcé des
paroles de haine contre la Société, vous avez prêché la révolte. Et ce
qui, à mes yeux, est plus grave, vous avez troublé les esprits. Des
chrétiens, des fidèles ont cru en vous, car votre influence sur le
peuple est grande, paraît-il, et ils vous ont suivi sur le chemin de
l’erreur... Voilà les fautes qui vous sont reprochées. Les niez-vous?

Le curé de Sableuse répondit d’une voix tremblante:

--Il y a de l’injustice dans le monde et je suis ministre du Christ qui
a combattu les mauvais riches et les pharisiens... C’est l’Évangile à la
main que je suis allé à Paris et que j’ai parlé aux pauvres, aux
sacrifiés, aux parias. Je me disais: «Jésus n’a jamais été qu’un pauvre
bougre et voilà qu’on en a fait une espèce de parvenu. On l’a brouillé
avec ses copains, les malheureux, les clochards, les purotins, quoi! Pas
possible que le peuple reste en froid avec Celui qui l’a tant aimé.
C’est un malentendu... Faut tâcher d’arranger ça! J’ai plaqué mon
presbytère où j’étais cependant très bien, surtout au temps de Valérie,
je me suis fait ouvrier, mais en restant prêtre malgré tout, et j’ai dit
aux foules qui m’écoutaient: «Cette société où règne l’iniquité n’est
pas chrétienne; par conséquent, la combattre, ce n’est pas combattre
Dieu, le Dieu des plébéiens. L’Église et la Société, ça fait deux:
Faudrait voir à ne pas mélanger les torchons et les serviettes!» Voilà
ce que je me suis dit, Saint-Père, et voilà ce que j’ai fait...
Après--oh! après--ça n’a pas collé comme je croyais. J’ai été entraîné,
j’en ai perdu le nord, j’ai moins parlé du paradis d’en haut que du
paradis d’en bas. L’Évangile, des fois, je l’ai gardé dans le fond de ma
poche, avec mon mouchoir par dessus. Un beau jour, mes yeux se sont
ouverts... J’ai compris qu’il était temps d’arrêter les frais. Et, ne
sachant plus, trompé, bafoué, le cœur meurtri et le cafard dans le
ciboulot, je me suis senti seul, terriblement seul... Personne pour me
comprendre, pour me plaindre, pour me repêcher! Alors je suis venu, j’ai
frappé à votre porte qui, encore qu’elle soit en bronze, s’est
ouverte... Et me voici, Saint-Père, me voici, saignant et douloureux,
mais moins coupable cependant que vaincu. Je n’étais sans doute pas
assez costaud pour la mission que je voulais remplir, mais je crois
encore qu’il y avait quelque chose à faire... Le monde n’a jamais
attendu avec tant d’impatience le retour du Dieu juste qui, une fois de
plus, chassera les marchands du temple, de tous les temples...

Le pape, qui avait écouté d’un air ému cette sorte de confession, dit
avec douceur:

--Vous avez eu la fièvre... Et je vois que vous n’êtes pas encore
complètement guéri.

--La fièvre? Mais je n’ai jamais eu besoin de me faire porter malade!

--C’est une fièvre morale... Elle agite certains esprits et souvent même
les plus religieux. Au fond, je préfère encore cette exaltation à la foi
qui se contente de peu, qui va son petit train sur une route bien unie,
bien plate. Dieu n’aime pas les tièdes... Mais il faut prendre garde à
cette fièvre: elle peut devenir dangereuse et faire des ravages. Les
exemples sont nombreux. Vous-même...

Le Saint-Père avait posé sa main fine, qu’ornait le lourd anneau du
Pêcheur, sur la bonne grosse patte du curé paysan et, à voix presque
basse, il prononça:

--Croyez-vous que je ne souffre pas, moi aussi, en voyant les maux dont
sont accablés tant de malheureux dans cette société de plus en plus
cruelle? Encore n’avez-vous été révolté que par la dureté de cœur des
mauvais riches... Hélas! de l’endroit où je suis placé, j’aperçois de
plus grandes iniquités: vous vous apitoyez sur le sort du pauvre Lazare,
mais, moi, j’entends la plainte des peuples. Vers le pauvre vieillard
que je suis, monte une clameur douloureuse: des guerres se préparent,
des révolutions s’organisent, les puissances d’argent, d’orgueil et de
haine dominent le monde... Et il semble que l’Esprit du mal l’emporte.
J’ai pensé, tout comme vous, à sortir de cette chambre où parfois
j’étouffe, car c’est une prison, à aller, non pas seulement dans les
faubourgs de Paris, mais dans les assemblées parlementaires, dans les
conférences diplomatiques, dans les états-majors révolutionnaires, dans
les palais royaux, dans les endroits mystérieux où se rencontrent et se
concertent les grands financiers, ces monarques, ces tyrans nouveaux, et
là, tout seul, avec l’Évangile, prendre la défense des victimes...

--Ah! Saint-Père, c’est ça qui aurait été épatant. Vous auriez été le
vrai pape chrétien!

--Chrétien? Non...

--Cependant, le Christ...

--Le Christ n’a pas combattu les forces matérielles. Il a dit: «Mon
royaume n’est pas de ce monde.» Il a dit aussi: «Rendez à César ce qui
est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.» Vous êtes prêtre, vous êtes
curé, vous avez commenté ces paroles dans la chaire de vérité...

--Oui, Saint-Père, mais si César est injuste?

--Il est César et dans l’ordre terrestre, nous devons respecter son
autorité qui, même si elle n’est pas ce que nous souhaitons, émane de
Dieu. Savons-nous d’ailleurs si nous ne devons pas être persécutés pour
notre bien?

--Alors, cette société mauvaise...

--Acceptons-la comme une épreuve. Ne nous révoltons pas... Et restons
chacun là où nous avons été placés, vous, curé dans votre village, moi
pape de l’univers catholique, à Rome. Ah! je le sais bien, c’est dur, et
il en coûte parfois de n’être pas héros et martyr. Mais ce sont là des
destinées exceptionnelles et nous ne pouvons les choisir; ce serait trop
beau et, peut-être, trop commode. Le devoir humblement accepté n’est
d’ailleurs pas moins beau et il est souvent plus difficile...
Gardez-vous contre les dangers de l’imagination et craignez l’orgueil.

--L’orgueil? Cela m’a déjà été dit... Pauvre type que je suis, aurais-je
donc été orgueilleux?

--Oui, puisque vous vous êtes cru appelé à remplir une mission qui vous
élevait au milieu de ceux qui n’ont pas la prétention d’être marqués par
un signe divin. Le champ fertile est couvert d’épis modestes mais lourds
de grains, tandis que l’ivraie monte et balance sa tête orgueilleuse
dans le vent. Soyez un bon épi,--comme les autres!

L’abbé Pellegrin baissa le front et dit:

--Qu’est-ce que je prends!

Puis:

--Alors, Saint-Père, il faut donc laisser flotter les rubans? Il n’y a
rien à faire? Et pourtant, en voyant ce qui se passe, j’ai le cœur
gros... Il y a tant de malheureux!

Le pape s’était dressé et, lentement, répondit:

--Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

--Tant de pauvres bougres ne sont pas capables de se défendre contre
leurs persécuteurs!

--Heureux les débonnaires, car ils hériteront de la terre.

--Y en a-t-il des victimes de cette société qui broie les faibles, les
timides, les poires, quoi!

--Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront
rassasiés.

--On cherche les bons, les généreux, ceux qui n’ont pas un cœur en
ciment armé et il n’y en a pas des tas...

--Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

--Partout des hypocrites, des dégoûtants, des sales types!

--Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.

--Des guerres, des révolutions, voilà le programme. Les puissants, les
durs nous font marcher les uns contre les autres et, quand on croit que
c’est fini, ça recommence.

--Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de
Dieu.

--Les victimes sont innombrables. Qui s’en occupe, qui les protège?

--Heureux ceux qui sont persécutés pour la Justice, car le royaume des
cieux est à eux.

Le curé s’était incliné et il se taisait... Mais, soudain, il s’exclama,
douloureusement:

--Bien sûr, ça répond à tout... Mais on ne veut plus d’une religion qui
garantit aux uns ce qu’ils possèdent et qui n’apporte rien à ceux qui
doivent se mettre la ceinture. Les pauvres disent: «Cette religion-là,
c’est un truc pour nous faire prendre patience, c’est un bobard!»

Le pape répondit:

--La foi est une consolation, un appui, une espérance...

--Ça ne leur suffit pas.

--Que veulent-ils de plus? Et dites-moi, mon fils, qu’est-ce qu’on a
trouvé de mieux?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’abbé Pellegrin passa quelques mois à Rome dans une communauté
religieuse française où chacun paraissait ignorer son histoire et où
s’étaient réfugiés, dans le silence, d’autres inquiets, d’autres
fiévreux.

«C’est comme qui dirait un dépôt d’éclopés, songeait-il. On n’y est pas
mal, l’ordinaire est bon... Je préférerais cependant un peu moins de
macaroni et un peu plus de pinard. Mais que la volonté de Dieu soit
faite!»

Des lettres du docteur Profilex lui apprirent que Jeanne Réveil--et ce
nom n’éveillait plus en lui que des souvenirs apaisés--avait été
acquittée par le jury parisien après des débats tintamarresques. Les
révolutionnaires de la rue de Belleville s’étaient décidés à fermer
boutique et à s’éparpiller. M. Cousinet avait obtenu le divorce rêvé:
las du Haut-Commissariat de l’Éducation physique et désireux de quitter
Paris pour quelque temps, il venait de se faire nommer délégué adjoint à
la Conférence de la paix où il se distinguait par sa compétence dans les
questions économiques. Quant à Mme Cousinet, redevenue Lisette de Lizac,
elle avait fait une rentrée sensationnelle au Casino dans une revue
intitulée: _Après nous le grand soir!_ Le bon docteur s’était même cru
obligé d’ajouter: «Notre ancienne châtelaine a été acclamée, disent les
journaux, dans la scène des _Poils superflus_; elle a joué aussi un
sketch patriotique intitulé l’_Étoile des Braves_ où le public pouvait
admirer l’exacte reconstitution d’une remise de croix dans la cour
d’honneur des Invalides, les invalides étant, pour la circonstance,
remplacés par les _Cocktails girls_.

Le bon curé lut ces détails d’un regard distrait, leva les yeux au ciel
et dit d’une voix douce:

--Qu’est-ce que ça peut bien nous foutre?

Puis, ayant allumé sa pipe, il reprit son bréviaire...




XIII

MON CURÉ CHEZ LES SAUVAGES


Le vieux valet de chambre eut un geste horrifié en reconnaissant l’abbé
Pellegrin. Celui-ci n’en garda pas moins son sourire cordial en
demandant:

--Monseigneur peut-il me recevoir?

--Vous... vous voulez voir Sa Grandeur? Mais...

--Ne vous en faites pas. On sait que je dois rappliquer, on m’attend.

Le domestique secoua la tête, soupira, puis disparut derrière une
tapisserie. De longues minutes s’écoulèrent... Le revenant songeait:
«C’est dur... Mais j’ai promis. Et puis, c’est le régime qui continue...
Le cardinal m’a dit que je devais m’humilier. Exercices
d’assouplissement, quoi! Gymnastique suédoise pour l’âme... Ça ne peut
lui faire que du bien.»

Le valet de chambre revint et, onctueux et déférent, prononça:

--Si monsieur l’abbé veut bien me suivre... Monsieur l’abbé sera reçu
d’abord par Monsieur le vicaire général.

--Ça colle.

Le nouveau vicaire général du diocèse était l’ancien abbé Lanthier,
nommé chanoine par surcroît.

Il reçut le visiteur avec une sorte d’inquiétude. Mais Pellegrin lui
tendant sa large main, s’exclama:

--Toutes mes félicitations, mon cher... Bel avancement! Vous voyez, je
vous l’avais bien dit, que vous arriveriez... Brillant officier
d’état-major! Et ce n’est qu’un commencement... Vous serez le plus jeune
évêque de France!

Un peu gêné, le vicaire général répondit avec une fausse modestie:

--Je m’efforce d’être utile... Et ma meilleure récompense, c’est la
satisfaction du devoir accompli.

L’abbé Pellegrin, rembruni:

--Ce n’est rien de remplir son devoir. Le plus pénible, c’est de le
chercher...

Puis, respectueusement et le front baissé:

--Monsieur le vicaire général, pardonnez-moi, je viens ici en pénitent
et...

Le chanoine l’interrompit avec une sorte de hautaine condescendance:

--Vous nous revenez comme un enfant prodigue et nous vous prouverons,
comme toujours, que nous sommes animés en ce qui vous concerne des plus
bienveillantes intentions. Nous avons reçu du Vatican une lettre du
cardinal Volpini, secrétaire d’État, nous recommandant de vous
accueillir avec bonté... Cette recommandation était peut-être inutile.

Mais il ajouta aussitôt:

--Le pape s’intéresse personnellement à vous, paraît-il... Vous avez
obtenu une longue audience particulière, n’est-ce pas?

--Oui, le Saint-Père m’a reçu d’une façon épatante... Je n’en reviens
pas et je ne suis, je crois, pas le seul.

Le vicaire général avait fait la grimace mais, reprenant son expression
protocolaire:

--Vous allez voir Sa Grandeur qui vous recevra, elle aussi, d’une façon
épatante, comme vous dites...

Un instant après, l’abbé Pellegrin était introduit dans le cabinet de
Mgr Sibuë. Celui-ci l’attendait avec un visage impassible.

--Monseigneur, dit le prêtre qui, après avoir pâli, rougissait et dont
le front, brusquement, s’était couvert de sueur, Monseigneur, j’ai reçu
l’ordre de venir me jeter à vos pieds et de vous confesser mes fautes en
sollicitant votre pardon...

Et joignant les mains, il s’agenouilla, sans pouvoir réprimer le
tremblement qui le secouait.

--Je vous écoute, dit froidement l’évêque.

--J’avoue qu’il y a eu chez moi de l’orgueil... Vous l’aviez repéré et
cependant je n’y croyais pas... J’avais oublié que le vrai devoir est
l’humble devoir quotidien, que le bon soldat doit servir au poste où il
a été placé. Moi aussi, j’ai voulu goûter au fruit de l’arbre de la
science, c’est-à-dire de l’arbre de l’orgueil. Et peut-être Ève y
a-t-elle été, une fois de plus, pour quelque chose, bien qu’elle n’ait
séduit en moi que l’esprit... Et me trompant moi-même, j’ai été trompé
par les autres. J’ai erré au hasard, ne retrouvant plus mon chemin. Le
siècle est trop compliqué pour bibi. J’ai trinqué, j’ai souffert... Ah!
cependant, je croyais bien que je la tenais, la vérité! Je m’adressais
aux pauvres, aux dépossédés, aux victimes et je leur apportais, me
semblait-il, l’amour d’un Dieu qu’ils ne connaissent plus. Alors,
qu’est-ce qu’il s’est passé? Je me suis monté le bourrichon et j’y ai
été aidé; je me suis pris pour un as, alors que je n’ai jamais été que
brancardier... Brancardier! C’est ça, mon vrai truc de prêtre... On
ramasse les blessés dans les barbelés de l’existence, on les porte au
poste de secours, on les sauve, quoi, car les pauvres types ne peuvent
pas se sauver tout seuls. Mais j’ai voulu faire le malin... L’orgueil,
pas d’erreur, l’orgueil! Monseigneur, je suis un grand coupable!

Mgr Sibuë lui tendit les mains, l’obligea à se relever et d’une voix
adoucie:

--Calmez-vous... Maintenant, je lis mieux dans votre âme. L’orgueil que
je vous ai reproché est peut-être semblable à celui qui, en d’autres
temps, a fait faire de grandes choses, car il s’y mêle l’esprit de
sacrifice et l’enthousiasme. Mais ce sont des vertus périlleuses...

Il hésita, puis:

--La prudence est la grande loi de l’Église.

L’abbé Pellegrin regimba encore, instinctivement:

--La prudence? Mais les saints...

L’évêque ajusta ses lunettes d’acier sur son nez mince et plus
sèchement, avec un léger haussement d’épaules:

--Les saints sont là-haut, très haut, et nous, nous vivons sur la terre,
parmi les hommes...

Le prêtre paysan se tut. Il réfléchissait, les sourcils froncés, des
rides sur son front têtu.

--Je comprends, fit-il enfin avec un profond soupir.

Et, brusquement:

--Je demande à reprendre du service.

--L’interdiction qui vous a frappé, et je n’ai pris cette mesure qu’avec
un profond chagrin, sera levée... Mais je ne puis vous réintégrer dans
le clergé du diocèse... Si bonnes que soient vos nouvelles résolutions,
vous seriez encore, dans notre tranquille bercail, un élément de
trouble. Le temps, l’éloignement...

--Ça tombe à pic, monseigneur. Je veux m’éloigner pour toujours... Que
Votre Grandeur me pistonne pour faciliter mon engagement dans
l’infanterie coloniale.

--Dans l’infanterie coloniale? répéta l’évêque, stupéfait.

--Oui, dans le corps des missionnaires...

L’évêque respira.

--Je puis, en effet, vous aider à entrer dans un des ordres qui se
chargent de répandre les vérités de l’Évangile parmi les infidèles...

Et l’abbé Pellegrin, joyeusement, s’écria:

--C’est ça... Je n’ai pas réussi à évangéliser les chrétiens: j’aurais
peut-être plus de succès chez les sauvages!


FIN




TABLE


                                          Pages.
     I.--Bon dieu de bois                      7
    II.--Mon curé dans le prétoire            37
   III.--Jeanne Réveil                        73
    IV.--Dans la nuit                         97
     V.--Saint Pellegrin chez les gentils    115
    VI.--Une sortie de l’abbé Pellegrin      143
   VII.--La croix de madame Cousinet         177
  VIII.--L’aumônier de la sociale            197
    IX.--Les deux écoles                     225
     X.--La justicière                       249
    XI.--La dernière aux Corinthiens         267
   XII.--Mon curé au Vatican                 289
  XIII.--Mon curé chez les sauvages          309




E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MON CURÉ CHEZ LES PAUVRES ***


    

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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
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forth in Section 3 below.

1.F.

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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org.

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