Mayerling

By Claude Anet

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Title: Mayerling

Author: Claude Anet


        
Release date: July 17, 2026 [eBook #79119]

Language: French

Original publication: Paris: Bernard Grasset, 1930

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79119

Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MAYERLING ***




  CLAUDE ANET

  MAYERLING


  PARIS
  BERNARD GRASSET
  61, RUE DES SAINTS-PÈRES




DU MÊME AUTEUR


_Voyage idéal en Italie_, épuisé.

_Les Bergeries_, épuisé.

_La Perse en automobile_, épuisé.

_La Révolution russe de mars 1917 à juin 1918_, 4 vol. Payot, édit.,
épuisé.

_Tsar Saltan_, traduit de Pouchkine, décoré et illustré par N.
Gontcharova, _La Sirène_, épuisé.

_Les 144 quatrains d’Omar Khayyam_, en collaboration avec Mirza Muhammad
Kasvini, épuisé.

_Petite Ville_, Bernard Grasset, éditeur.

_Notes sur l’amour_, Bernard Gresset, éditeur.

_Ariane, jeune fille russe_, Bernard Grasset, éditeur.

_Quand la terre tremble_, Bernard Grasset, éditeur.

_L’amour en Russie_, Bernard Grasset, éditeur.

_Feuilles persanes_, Bernard Grasset, éditeur.

_Théâtre_, Ier volume (_Mademoiselle Bourrat_,--_La fille perdue_),
Bernard Grasset, éditeur.

_La fin d’un monde_, Bernard Grasset, éditeur.

_La rive d’Asie_, Bernard Grasset, éditeur.

_Suzanne Lenglen_, Kra, éditeur.

_Notes sur l’Amour, avec dessins de Pierre Bonnard, gravés sur bois par
Yvonne Mailliez_, G. Crès, éditeur.




IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, RÉIMPOSÉS DANS LE FORMAT IN-4º TELLIÈRE,
CINQ EXEMPLAIRES SUR MONTVAL (GASPARD MAILLIOL) NUMÉROTÉS MONTVAL 1 à 3
ET I ET II; HUIT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR, NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 à 5
ET I à III; QUINZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 à
10 ET I à V; TRENTE-SIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS
VÉLIN PUR FIL 1 à 30 ET I à VI; ET DANS LE FORMAT IN-8º COURONNE: CINQ
CENT SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE,
CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION, NUMÉROTÉS
ALFA 1 à 550 ET I à XX.


Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation, réservés
pour tous pays, y compris la Russie.

Copyright by Claude Anet 1930.




PROLOGUE


Une grande pièce, haute de plafond, richement meublée, dont les deux
fenêtres ouvraient sur un parc aux arbres élevés, trop proches. Un
paravent séparait mal du reste de la chambre un lit de milieu sur lequel
une jeune femme était couchée. Ses cheveux bruns soigneusement nattés,
étendus sur l’oreiller, lui faisaient une auréole. Le visage, bien que
les traits en fussent contractés par la douleur, était beau; les
sourcils froncés traçaient une ligne droite. De la bouche fine et bien
dessinée s’échappait parfois un gémissement et, sous le drap qui le
recouvrait, on voyait le corps se tendre. Près du lit se tenait un
groupe de personnes attentives, un vieillard en frac, une décoration
piquée sur le revers de son habit, un homme plus jeune à la figure
intelligente, en blouse blanche, et deux infirmières. À l’heure où toute
femme froissée dans son corps et dans sa pudeur a le droit d’être seule,
plusieurs personnes étaient réunies autour de cette femme qui souffrait.
Elle appartenait, en effet, à une caste où ni douleur, ni joie ne
peuvent être gardées secrètes et l’impératrice d’Autriche, Élisabeth,
âgée de vingt ans, était contrainte à faire ses couches en public.

Dans une des fenêtres se tenait un petit homme rotond sur des jambes
courtes, S. A. I. et R. l’archiduc Renier. Il s’entretenait à voix basse
avec le conseiller intime Charles-Ferdinand, comte de Buol Schauenstein.
Trois autres personnages en uniforme regardaient silencieux le parc aux
allées droites sur lesquelles tombait l’ombre. Deux dames assises dans
un coin chuchotaient. Un homme d’une trentaine d’années en uniforme vert
foncé de général des uhlans, s’appuyait à la cheminée. Il était de
taille moyenne, mince, les jambes longues; le visage était encadré par
de longs favoris blonds qu’unissaient des moustaches épaisses. Les
cheveux, coupés courts, déjà se creusaient sur les tempes, le nez était
un peu gros du bout, les yeux sans grande expression. Quelque maître
qu’il fût de lui--et la vie qu’il menait depuis dix ans comme empereur
d’Autriche et roi de Hongrie l’avait obligé à contrôler et à dissimuler
ses sentiments--il ne pouvait cacher une grande nervosité qu’il
traduisait en faisant claquer sur sa main droite les doigts de sa main
gauche. Lorsque le claquement devenait trop fort, il s’en apercevait,
s’arrêtait soudain et, tirant vivement ses moustaches, marchait vite de
la cheminée à la fenêtre. Ses bottes craquaient sur le parquet. A la
longue ce bruit énerva la jeune femme couchée et, de la main, elle lui
fit signe de se tenir tranquille...

Il s’immobilisa aussitôt.

--Je te demande pardon, chérie, murmura-t-il.

Sur la pointe des pieds, comme un enfant pris en faute, il regagna la
cheminée.

Une heure passa ainsi. La nuit venait et la gêne qui pesait sur les
personnes présentes s’était accrue au point de devenir insupportable.
Chacun comprenait, sans qu’il fût nécessaire de l’exprimer, qu’il
assistait non pas à une cérémonie de cour, mais au plus émouvant des
drames humains. Les habits chamarrés, les uniformes semblaient insulter
à ce pauvre corps de femme tressaillant dans la peine. Le silence
n’était troublé que par les gémissements qui, à intervalles plus
rapprochés, montaient du lit de la patiente. L’empereur, toujours à la
cheminée, ne pouvait s’empêcher par moment de faire craquer ses bottes.
Des valets de pied chamarrés et indifférents apportèrent des candélabres
où brûlaient des bougies. Leur flamme alluma quelques éclats sur les
diamants des décorations et les dorures des boiseries.

Il y eut un mouvement dans le groupe des docteurs autour du lit. L’un
d’eux se pencha sur la jeune femme qui se tordait dans les dernières
douleurs; un instant encore s’écoula, puis un gémissement plus fort fit
tressaillir les témoins de cette scène dramatique; l’empereur, n’en
pouvant supporter davantage, laissa échapper un «Mein Gott» suppliant et
se prit la tête entre les mains. Il y eut un cri, puis un silence si
total que chacun entendait les battements de son cœur, et un vagissement
s’éleva tout à coup, si simple, si humain, si frais, si inattendu malgré
tout, que les yeux des assistants s’emplirent de larmes.

--C’est un garçon! dit la voix forte du docteur.

--Dieu soit loué! répondit l’empereur en se redressant.

                   *       *       *       *       *

Pendant que les médecins s’affairaient derrière le paravent, les portes
furent ouvertes à deux battants sur le salon voisin et la joyeuse
nouvelle communiquée. Le prénom choisi pour l’héritier fut annoncé. Il
s’appellerait Rodolphe, en l’honneur du fondateur de la dynastie dix
fois centenaire des Faucons qui avaient quitté les forêts de la Suisse
pour venir planer sur l’Autriche. Une heure plus tard, le nouveau-né
ondoyé, l’acte de naissance rédigé suivant les formes et daté du 21 août
1858, il ne restait plus au château de Laxenbourg que les médecins et
les fonctionnaires de la Cour en service.

L’impératrice demanda alors que l’enfant lui fût apporté. Il venait
d’être baigné et la nourrice le lui tendit, enveloppé dans des
serviettes chaudes.

Longtemps l’impératrice le regarda. Il était si frêle, chétif, qu’il
semblait ne pas devoir vivre. Les heures qu’elle venait de traverser lui
revinrent à la mémoire. Tant de pompe, tant d’intérêts et de vanités
réunis autour d’elle--et là cet enfant, qui n’avait que le souffle. Elle
sentit peser sur lui le poids d’un passé lourd et tragique. Il
appartenait à une race fine, sensible, trop faible pour supporter, non
pas seulement le fardeau du pouvoir, mais celui de la vie, race d’êtres
mélancoliques, inégaux à leur destinée, que parfois la folie emmenait
loin du monde des humains. Quel cadeau avait-elle fait à ce petit être
vagissant en lui donnant le jour? Sur lui s’appesantiraient plus tard
des responsabilités immenses. Il en serait écrasé.

A ce moment, on entendit crier sur le parquet les bottes de l’empereur.
Il s’approcha et, se penchant vers sa femme et l’enfant, il dit d’une
voix sonore:

--Il est superbe, notre fils. Ce sera un heureux gaillard.

Mais les yeux de la mère s’emplirent de larmes; d’un mouvement
passionné, elle serra le petit contre son cœur.




PREMIÈRE PARTIE




I

PRINCE IMPÉRIAL


Trente ans plus tard, un officier galopait un pur sang dans les allées
du Prater dont les arbres commençaient à pousser de verts bourgeons.
Malgré son jeune âge, il portait la petite tenue de général de dragons.
Arrivé à l’extrémité de l’allée, il ralentit son cheval et le mit au
pas. C’était un homme mince, de taille moyenne et bien prise, les yeux
beaux, la moustache longue. Des cavaliers le croisèrent et le saluèrent
avec déférence. Il leur retourna gracieusement leur salut.

Il mit pied à terre à l’endroit où l’allée principale arrive à la place
que l’on appelle l’Étoile du Prater et qui est bordée de maisons. Il
donna son cheval à un groom et il resta seul un instant sur le trottoir,
attendant le phaéton qui devait venir le prendre. Bientôt il l’aperçut
de l’autre côté de la place et fit quelques pas à sa rencontre. Comme il
longeait une maison de modes, de jeunes ouvrières sortirent, courant, se
bousculant. L’une d’elles vint étourdiment le heurter et manqua de
tomber. Il la retint, la remit sur ses pieds, eut un sourire aimable à
son adresse, et continua sa route. La petite ouvrière le regardait
ébahie.

Cependant les autres se moquaient d’elle.

--C’est ainsi que tu te jettes dans les bras des gens!

Mais une de ses compagnes, plus âgée, suivant des yeux l’officier qui
s’éloignait lui dit sur un ton de reproche:

--Tu n’as pas honte, Greta, tu bouscules le prince impérial!

Toutes les jeunes filles restèrent stupéfaites. Elles se retournaient
pour regarder le prince fameux dans Vienne. Était-ce vraiment lui qui
était apparu au milieu d’elles comme par miracle? A quelques, pas plus
loin, ce héros montait dans un phaéton et le cocher lui tendait les
rênes. Les chevaux se cabrèrent et partirent. Comme l’équipage passait
près des ouvrières, immobiles maintenant et bouche bée, le prince les
salua. Des mains se levèrent dans le groupe, des sourires joyeux
éclairèrent de jeunes visages. «Qu’il est beau! qu’il est aimable!»
entendait-on.

                   *       *       *       *       *

--Vous entendrai-je en confession, madame?

Cette question était posée par le père Bernsdorf, supérieur des collèges
jésuites en Autriche, à une dame un peu grande, à la taille épaisse,
habillée sans trop d’élégance et qui n’était autre que S. A. I. et R.,
la princesse Stéphanie, femme du prince impérial.

Elle se trouvait dans le cabinet du père Bernsdorf au couvent des
jésuites de la rue des Bernardins. Rien de plus simple que cette pièce
blanchie à la chaux, au sol dallé de briques rouges. Une table de bois,
deux fauteuils couverts de reps, deux chaises de paille, un prie-Dieu,
en composaient tout l’ameublement.

A la question du jésuite la princesse répondit avec un rien de gêne:

--Non, mon père, je suis simplement venue causer avec vous.

Elle s’assit dans un des fauteuils et fit signe au père jésuite de
prendre l’autre. La table les séparait.

Il faut croire que le sujet dont elle avait à entretenir le père jésuite
était délicat, car la princesse hésita un peu avant de l’aborder. Ce que
voyant, son interlocuteur lui vint en aide et mit la conversation sur le
prince impérial. La santé du prince était-elle bonne?

--Il abuse de lui-même, dit la princesse. Comment y résiste-t-il? Vous
le savez, mon père, il fait toutes choses avec passion, le travail, la
chasse, le cheval. Ses journées sont pleines...

--Sa santé nous est fort précieuse à tous, dit le jésuite. Mais ne
pourriez-vous exercer ici une bonne influence et obtenir de lui une
heure ou deux de repos?

La figure de la princesse se contracta.

--Je ne le vois jamais.

Elle s’arrêta brusquement comme si elle regrettait d’avoir parlé trop
vite. Le ton de cette brève phrase éclaira le jésuite. Il n’en montra
rien et poursuivit:

--Le soir, pourtant...

--Le soir, dit la princesse avec embarras... nous sortons. S’il me mène
à l’Opéra ou au Burgthéâtre, il ne reste guère avec moi; il va dans les
couloirs, dans les coulisses. Puis soupe avec des amis... Il ne m’invite
pas, et pour cause.

Il y eut de la colère dans le regard de la princesse. Mais le père
suivait sa pensée et d’une voix indifférente:

--Et plus tard?

A cette question trop précise, il n’obtint pas de réponse... Il fallait
éclaircir un autre point et le père ajouta après quelques secondes:

--Depuis longtemps?

Un silence encore, et qui se prolongea. Le père qui avait parlé les yeux
baissés les leva. Il vit devant lui une femme embarrassée, qui
rougissait et dont le regard le fuyait. Une minute au moins s’écoula
avec lenteur et poids. La princesse enfin parla; s’adressant à la table,
elle murmura:

--Depuis un an.

Si maître qu’il fût de lui, le père ne put retenir un mouvement. Une
brouille d’un an dans le ménage du prince impérial, la chose était
grave, les conséquences incalculables... Il faudrait y réfléchir dans le
calme, aviser... Lorsqu’il reprit la parole, sa voix ne montrait aucune
agitation.

--Pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé plus tôt? demanda-t-il.

--Cela était si délicat, mon père, dit la princesse toujours gênée. La
situation pouvait changer d’un jour à l’autre. Il n’y avait rien eu
entre nous, vous comprenez, qui pût nous séparer. Chaque soir, je
pensais que peut-être Rodolphe reviendrait...

La chaleur avec laquelle elle prononça ces mots montrait quels étaient
ses sentiments pour un mari infidèle.

--Un an, répéta le père en hochant la tête, un an. Et votre fille a quel
âge aujourd’hui, mon enfant?

C’était la première fois qu’il l’appelait ainsi ce jour-là.

--Elle aura bientôt cinq ans, mon père.

Le jésuite réfléchissait.

--Je partage vos inquiétudes, dit-il enfin. La couronne est sans
héritier... Mais les voies de Dieu sont impénétrables. A l’heure qu’Il
choisira, Il vous ramènera votre époux. Dieu n’abandonnera pas cet
empire sur lequel Il veille spécialement, j’en ai la preuve. Il faut de
la patience, mon enfant. Vous saurez agir comme une épouse chrétienne;
vous ne montrerez pas d’humeur--il glissa cette phrase sans avoir l’air
d’y toucher,--il faut beaucoup de mansuétude. Vous préparerez ainsi les
voies de Dieu. Il faut prier aussi. Ah! là, je pourrai vous venir en
aide... (sa voix était forte et confiante à l’idée du secours qu’il
apportait), je vais ordonner une neuvaine, dit-il en scandant les mots,
dans tous nos collèges pour que l’antique maison des Habsbourg
refleurisse en un jeune héritier...

La princesse ne parut pas aussi sensible qu’il l’espérait à la grandeur
de l’appui qu’il lui offrait. Elle le remercia pourtant, puis elle
ajouta:

--Je voulais vous demander, mon père, de voir le prince et de lui
parler.

Le père eut un geste d’effroi.

--C’est difficile, mon enfant, c’est délicat...

--Rien n’est difficile pour vous, mon père, continua la princesse.

--Il faut demander une audience, dit le jésuite, et indiquer le motif de
cette audience... Je ne puis dire...

--Vous ne serez pas en peine pour trouver une raison de voir le prince,
dit-elle. Vous savez comme moi quels intérêts sont en jeu.

Le père réfléchit un instant.

--Vous avez raison, mon enfant, dit-il. Je verrai le prince.

Quelques instants plus tard, la princesse et sa dame d’honneur
remontaient en voiture.

La figure du père Bernsdorf, comme il regagnait son cabinet, était
soucieuse. «Un an, pensait-il, un an déjà! Pourquoi me l’a-t-elle caché?
Quelle est la femme qui va prendre de l’influence sur le prince? Il est
plus faible qu’on ne le croit. Que d’intrigues autour de lui! Que
d’influences pernicieuses! La place est-elle déjà occupée?» Il haussa
les épaules. «Je le saurais...; en tous cas il faut voir.»

                   *       *       *       *       *

Ce même jour, vers midi, deux personnes causaient dans une petite pièce
attenante au cabinet de direction du _Neues Wiener Tagblatt_. L’un était
le rédacteur en chef de ce journal, M. Szeps, homme de taille moyenne,
maigre, les cheveux ras déjà blancs, quoiqu’il ne fût pas âgé, le teint
un peu jaune; la seule partie charnue de sa figure osseuse était
l’extrémité de son nez qui avait une courbe nettement sémite.
Journaliste bien connu à Vienne, il dirigeait avec habileté, dans un
temps difficile, un organe d’opposition libérale au gouvernement
conservateur et quasi autocratique du comte Taaffe. Ses confrères et les
gens bien renseignés des cercles gouvernementaux s’étonnaient de voir le
_Neues Wiener Tagblatt_ publier de temps à autre, des nouvelles exactes
et inattendues sur telle question aiguë de la politique. Mais elles
étaient toujours présentées sous une forme si modérée, si inoffensive,
que le bureau de la presse ne trouvait pas le moyen de lancer ses
foudres et de suspendre le journal. «Où diable Szeps prend-il ses
informations?» se demandait-on. Il y avait de quoi exercer la sagacité
des connaisseurs. Mais aucune réponse satisfaisante n’avait été trouvée.
Aussi Szeps jouissait-il d’un prestige et d’une influence que n’eût pas
justifié le tirage assez réduit de son journal.

Ce jour-là, il avait en face de lui un vieillard de ses
coreligionnaires, M. Blum, directeur et propriétaire du _Neues Wiener
Tagblatt_, pour lequel il n’avait pas de secret. Les deux hommes avaient
discuté avec cette subtilité et ce goût pour la dialectique qui est cher
à leur race un des problèmes compliqués de la politique intérieure
austro-hongroise. Ils en vinrent à parler de l’empereur. Il n’y avait
aucun changement heureux à espérer tant qu’il serait en vie.

--Il paraît déjà un vieillard, dit Szeps.

--Il n’a pourtant que cinquante-huit ans et peut durer dix ans encore,
reprit Blum. Il n’est pas intelligent; il ne comprend rien à ce qui nous
passionne, mais reconnaissons qu’il est adroit et qu’avec ses pauvres
moyens il s’arrange pour suivre son chemin qui n’est pas le nôtre et
obtenir ce qu’il veut, malgré les obstacles amoncelés sur la route.

--Lorsqu’il disparaîtra, dit Szeps, il laissera les choses dans un tel
état que nous pouvons prévoir le pire, une révolution, du sang, un
mouvement séparatiste qui détruira l’empire. Et quand je pense à qui il
a près de lui, à ce fils admirable!... Ah! Blum, un tel prince impérial,
l’Autriche n’en a jamais eu et j’oserais presque dire qu’elle ne le
mérite pas. Nous aurions enfin un empereur moderne, ouvert aux idées les
plus généreuses, les plus nobles. Quel avenir pour l’Europe! Frédéric
III sur le trône d’Allemagne, Rodolphe sur ceux d’Autriche et de
Hongrie, c’en serait fait de la réaction dans le monde. La Russie
elle-même... Quels espoirs, mon cher Blum, mais aussi... il baissa la
voix... que de craintes! Un si grand avenir suspendu à la vie d’un seul
homme!... Tout m’inquiète. Il n’est pas heureux en ménage, en conflit
perpétuel avec une femme bornée, au caractère difficile. Il aurait
besoin d’une grande paix chez lui, d’un soutien affectueux de toutes les
heures. Au lieu de cela des querelles dont le bruit perce les murs épais
de la Hofburg. Le résultat?... la voix baissa encore... le prince
cherche l’oubli dans la dissipation...

Ici le bon gros rire de Blum interrompit Szeps.

--Allons, mon petit Szeps, de quoi vous effrayez-vous? Est-ce le premier
prince héritier qui ait été un peu débauché? Sa jeunesse orageuse--il en
avait fait mille fois plus que Rodolphe--n’a pas empêché Henri V
d’Angleterre d’être un grand souverain. Bien d’autres encore ont suivi
et suivront la même voie. C’est presqu’une école pour ceux qui sont
appelés à régner. Cela prouve que notre prince impérial est vivant et
réagit.

--Mais il peut y avoir scandale, reprit Szeps qui ne se laissait pas
convaincre.

Le rire de Blum redoubla.

--Personne ne sait mieux étouffer un scandale que les maîtres de la
Hofburg. Ils n’en sont pas à leur première école. Laissez donc notre ami
s’amuser à sa guise tant qu’il est jeune... _Gaudeamus igitur dum
juvenes sumus_, chanta le vieillard. Et puisque nous avons quelques
moyens d’être bien informés, suivons-le de près pour que personne de
nuisible ne se glisse dans son intimité. Tant qu’il se borne à souper
avec de jolies filles, le danger n’est pas grand. Si une femme adroite
prenait de l’influence sur lui, il faudrait voir... Il ne vous a jamais
parlé de sa vie intime?

--Jamais, et je ne le souhaite pas. C’est un terrain glissant sur lequel
je craindrais de m’aventurer.

--Tâchez tout de même de savoir quelque chose si l’occasion se présente.
Quand pensez-vous le voir?

--Il part pour Buda-Pesth demain. Dès son retour, il me fixera un
rendez-vous... Ah! ces rendez-vous à la Hofburg, avec quelle joie j’y
cours, et aussi avec quelle peur!... Songez au tapage affreux si j’étais
rencontré et reconnu. Mais le prince est habile et à chaque nouvelle
entrevue, je redouble de précautions. La prochaine fois je porterai des
lunettes noires...




II

LA HOFBURG


Pourquoi y a-t-il si souvent quelque chose de triste dans l’aspect d’un
palais royal? Est-ce l’impersonnalité et la monotonie des façades qui ne
laisse rien deviner de la vie qui se déroule derrière elles? est-ce la
répétition uniforme et qualifiée noble des fenêtres, l’absence de toute
fantaisie, de toute individualité? On ne sait. Mais la Hofburg, où
Rodolphe avait été élevé et où il vivait, était peut-être le plus triste
palais royal d’Europe. Tous les appartements y donnent sur des cours
plus ou moins vastes, mais également mornes, sans un arbre, sans un coin
de verdure, sans une fleur. Le vent n’y pénètre pas, les oiseaux ne s’y
arrêtent point et, comme aucune fenêtre jamais ne s’ouvre pour leur
jeter des miettes, même les effrontés moineaux ne viennent pas animer de
leurs piaillements les hauts murs de la Hofburg.

La vie qu’y menaient ses augustes habitants n’était faite ni pour
l’égayer, ni pour l’embellir. L’empereur et l’impératrice occupaient
deux suites d’appartements sur la cour dite Franzens Platz. Ceux de
l’empereur auxquels on accédait par la grande porte sous la voûte menant
à la Michaeler Platz comprenaient une série de salons uniformément
revêtus de boiseries blanc et or, de style rococo, avec des meubles
lourds où l’or dominait. Dans un angle de chaque pièce, un grand poêle
de faïence, également blanc et or, répandait en hiver une chaleur
modérée, mais égale. Il y avait là un salon pour les aides de camp, deux
pour les hauts personnages admis à l’honneur d’une audience, le cabinet
particulier de l’empereur avec deux fenêtres et deux bureaux, l’un
élevé, l’autre à hauteur ordinaire; puis la chambre à coucher avec un
lit étroit en cuivre, un salon encore, et l’on arrivait à l’extrémité de
l’aile dont les fenêtres regardent le midi.

En angle droit commençaient les appartements de l’impératrice qui
n’étaient pas au même niveau. Un escalier de quatre marches les
réunissait à ceux de l’empereur. On passait de la chambre à coucher dans
un salon de réception, venaient ensuite le salon des dames d’honneur et
une salle à manger, le tout meublé avec plus de grâce et de goût que
ceux de l’empereur, mais de dimensions telles qu’il était impossible,
malgré les fleurs et les arbustes qui les emplissaient, de les rendre
intimes et agréables. Dans l’aile en retour, se trouvaient les
appartements de grande réception, puis ceux des archiducs et ceux des
hôtes de l’empereur.

L’empereur avait maintenant cinquante-huit ans. Une vie de travail
acharné l’avait prématurément vieilli. Il était blanc et le devant et le
sommet de son crâne entièrement chauves. Sa figure était couverte de
rides et son nez avait grossi. Il restait assez leste cependant et avait
conservé ses jambes longues et minces de cavalier. Ses goûts étaient
devenus ceux d’un vieux bureaucrate; il avait le respect de la besogne
quotidienne expédiée sans retard et sans à-coups et ne s’en remettait à
personne pour les affaires qui lui paraissaient relever directement de
lui. Aussi, couché tôt, s’attelait-il à ses dossiers bien avant l’aube
et les noctambules qui en hiver traversaient la Franzens Platz voyaient
dès cinq heures du matin une fenêtre s’éclairer dans les appartements de
l’empereur. Une lampe était posée à ce moment-là sur le bureau de
François-Joseph et l’aide de camp de service--qui peut-être rentrait
d’un bal et ne s’était pas couché--prenait, à demi-incliné, les ordres
de Sa Majesté. En été, l’empereur commençait sa besogne--le plus souvent
il était alors à Schönbrunn--dès quatre heures du matin. Il allait ainsi
minutieusement à travers les documents que lui apportaient tour à tour
soit un aide de camp, soit un chef de service, lisait chaque page avec
application, et mettait lentement sa signature au bas d’un acte. Le plus
souvent, il travaillait debout au bureau près de la fenêtre. Plus tard
dans la matinée venaient, suivant l’occasion, le ministre président, ou
tel ministre spécialement mandé, le préfet de police, et toujours des
officiers supérieurs, chef de la maison militaire, chef d’état-major;
l’empereur étant avant tout un soldat, les choses les plus
insignifiantes relatives à l’armée avaient à ses yeux une importance
extrême. Commençaient enfin les audiences privées, en petit nombre, et
brèves. L’empereur recevait les personnes qui avaient été admises à
l’honneur d’une audience avec une grande simplicité, mais qui excluait,
quels que fussent les liens qu’il pouvait avoir avec son interlocuteur,
toute familiarité. C’était l’art personnel de François-Joseph de tenir
les gens à distance, sans jamais être obligé d’employer pour cela de la
morgue ou un appareil théâtral. Il avait l’air bonhomme, mais il ne
souffrait aucun manquement aux règles minutieuses qu’il avait établies.
Chef de la maison de Habsbourg, il menait sa famille de façon
dictatoriale et faisait manœuvrer les archiducs comme un caporal un
peloton de soldats. Il était d’une ponctualité telle que ceux qui
devaient le rencontrer prenaient toujours une marge d’un quart d’heure
de peur de se mettre en retard. Lorsqu’il devait se rendre à un endroit
donné pour une cérémonie publique, les écuries recevaient l’ordre de
faire le trajet la veille avec une voiture attelée de chevaux ayant la
même allure que ceux qui seraient employés le lendemain et de mesurer le
temps qu’elle y mettrait.

A Schönbrunn, résidence de printemps et d’automne, les journées étaient
les mêmes. L’empereur n’en sortait que pour les cérémonies officielles
auxquelles il était tenu d’assister, pour les manœuvres militaires, pour
la chasse ou pour voyager dans ses états. Parfois une réception avait
lieu à la Hofburg, dîner en l’honneur d’un hôte étranger, grand bal
donné à l’aristocratie du pays. Le cérémonial le plus strict, le plus
étroit, selon l’étiquette espagnole, réglait ces fêtes où n’étaient
admis, suivant un ordre de préséances rigoureusement établi, que ceux
qui pouvaient justifier de seize quartiers de noblesse, et l’on
racontait, non sans en tirer une certaine vanité, l’anecdote de ce
grand-duc de Russie qui, à un bal de la cour à Buda, avait demandé qu’on
lui présentât la femme du général en chef des armées austro-hongroises
avec lequel il était lié. On dut lui avouer que cette dame d’excellente
famille n’était pas née et n’avait, par conséquent, quel que fût le haut
poste occupé par son mari, aucun droit à être reçue à la cour.

Telle était la vie de l’empereur, vie monotone que rendait accablante la
lourdeur des responsabilités pesant sur ses épaules. Il était le seul
maître de la double monarchie; les problèmes les plus compliqués de dix
états faits de pièces et de morceaux, où partis et nationalités se
combattaient âprement, où les luttes personnelles étaient rendues plus
vives par l’opposition des races, n’attendaient que de lui leur
solution. Il était pour ces peuples divers l’unité vivante de l’empire.

Un instinct héréditaire du difficile métier de roi, un sens inné et aigu
du jeu politique suppléaient en lui aux qualités personnelles qui
apparaissaient peu brillantes. Il s’acquittait de sa dure et harassante
besogne avec une certaine adresse qui parfois surprenait les hommes
d’état les mieux doués. Mais la journée de travail finie, il restait
fatigué, l’esprit vide, sans plaisir à rien. Il n’avait jamais eu
d’imagination. Dès qu’il quittait son travail, il ne savait que faire et
promenait son ennui dans la Hofburg ou montait à cheval au Prater.

Il s’était marié par amour, et romanesquement, avec une toute jeune
fille, sa cousine Élisabeth, fille du duc Maximilien de Bavière. Elle
avait quinze ans lorsqu’il s’en éprit à première vue. Par maladresse,
par égoïsme, il ne sut pas s’en faire aimer. Elle était d’une beauté à
laquelle s’applique, par une coïncidence rare, mais pas unique,
l’épithète de souveraine. Une taille admirable, un port altier, une
démarche de déesse, un visage à l’ovale noble, aux grands yeux sombres,
le front un peu haut, les sourcils droits, quelque chose de fier dans le
regard, et les cheveux les plus beaux du monde, telle elle apparaît à
seize ans, Diane descendue sur la terre, aux yeux éblouis des Viennois.
C’est une enfant encore. De la race ardente et mélancolique des
Wittelsbach, passionnée des arts et de solitude, elle sentit vite que
les grandeurs du monde officiel ne sauraient assouvir son âme. Elle se
détacha peu à peu de François-Joseph qui n’avait rien pour la
comprendre. On peut être certain que, dès qu’elle fut elle-même, il n’y
eut plus aucune intimité de cœur entre elle et son époux. Elle le servit
autant qu’il dépendait d’elle, car elle savait ce qu’elle devait au rang
où il l’avait mise, bien qu’elle déplorât d’y être montée. Lorsqu’elle
accoucha de Rodolphe, elle jugea qu’elle avait rempli son devoir envers
l’empereur et la monarchie en leur donnant un héritier. Désormais, elle
s’abstint de plus en plus d’apparaître aux cérémonies de la cour. Elle
mourait dans l’atmosphère glaciale de la Hofburg. Comment en aurait-elle
supporté le morne ennui, la superficialité, la minutie, la convention
qui réglait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles? Elle rêvait
d’une vie libre et belle où son esprit et son corps se développeraient
également, chevauchées à travers pays et lecture de l’Odyssée, culture
physique et conversation par les livres avec les plus grands hommes du
passé et du présent. Elle avait un goût original et hardi. Presque seule
en Allemagne, elle se plaisait au lyrisme et aux sarcasmes de Henri
Heine. Et d’autre part, elle aimait la nature, le ciel et les nuages, le
silence des bois, les plaintes du vent, les murmures des eaux, toutes
les voix persuasives de la terre. Mais les entendait-on derrière les
murs épais de la Hofburg? Les oreilles un peu grandes de l’empereur
étaient mieux faites pour écouter la lecture d’un rapport par un
fonctionnaire.

A Vienne, dans le manège espagnol qui fait partie du palais, elle
montait en haute école de façon à rendre jalouses les meilleures
écuyères professionnelles. On lui préparait quelques-unes des plus
belles bêtes des écuries impériales, ces chevaux isabelle qui descendent
en ligne directe des chevaux de Charles Quint. Mais elle préférait
courir la campagne et les forêts, suivie d’un écuyer. Le meilleur moment
de l’année était le court séjour qu’elle faisait au château de Gödöllö
dans les bois au nord de la Hongrie. Là, un minimum de contrainte. Rien
ne la séparait de la nature. Sa santé qui, par moments, donnait des
inquiétudes lui fut un prétexte pour quitter l’Autriche. Elle vit ainsi
Madère, Corfou, le midi de la France, l’Angleterre, la Normandie.

A la Hofburg, elle n’échappait pas à l’empereur. Dès qu’il avait un
instant de libre entre deux audiences, il arrivait. Elle entendait ses
bottes craquer sur les quatre marches qui séparaient leurs appartements.
Il entrait; déjà elle supportait mal sa démarche élastique et marquée de
vieil officier. Il parlait, et sa voix seule, sa voix sourde, sans un
éclat, sans une vibration plus riche, car il s’était contraint à ne
jamais l’élever, causait à l’impératrice une impression d’insurmontable
ennui. Mais elle n’en témoignait rien; elle laissait son mari discuter
les dates de tel ou tel déplacement, ou raconter une anecdote qui lui
avait été rapportée le matin, ou se plaindre des tracas sans cesse
renouvelés que lui apportait la gérance de cette immense propriété qui
formait la monarchie des Habsbourg, où quarante millions d’hommes de
races diverses et hostiles se coudoyaient. Elle l’écoutait avec
patience, sans jamais montrer de l’humeur; elle témoignait, au
contraire, une grande attention et donnait un avis, s’il était
sollicité. Lorsque l’empereur sortait, elle reprenait le livre
interrompu, un poème de Henri Heine, ou un roman, alors tout nouveau, de
Dostoïevski, qui l’emmenait sur le quai de Saint-Pétersbourg par une
nuit blanche, ou au bourg de Stephantchikovo avec Foma Fomitch. Ces
héros étaient à ses yeux plus réels que les chambellans dorés qui
s’inclinaient à son passage dans les salons de la Hofburg.

L’impératrice était souvent absente. A Vienne même, elle se mêlait peu à
la vie quotidienne de son mari. Pour tout dire, il l’ennuyait, mais elle
avait pitié de lui. Elle le voyait bourreau de lui-même, attelé à une
besogne toujours renaissante et dont elle ne pouvait s’empêcher de
mesurer la vanité? C’est alors que lui vint, peu d’années avant le
moment où nous en sommes de ce récit, une singulière idée. Elle imagina
de chercher une amie pour l’empereur qui prenait de l’âge et qui avait
besoin de gaîté pendant ses heures oisives. «Il lui faudrait une jeune
femme avec laquelle il pût se détendre et oublier les tracas du pouvoir,
quelqu’un de sain, de frais et de riant», se disait-elle. Mais où
trouver une femme qui consentît à rester à sa place, qui n’intriguait
pas, qui ne fût pas un instrument au service d’une coterie? La chose
paraissait impossible, dans les milieux de la cour plus que partout
ailleurs. Tout y est ambition, désir de parvenir. Les cercles bourgeois,
l’impératrice ne les connaissait pas. Restait le monde des artistes,
toujours fort bien vus à Vienne et qui se mêlaient dans mainte occasion
à la société. L’impératrice se souvint d’une actrice du Burgtheater
qu’on lui avait présentée dans une fête de charité et de laquelle elle
avait entendu beaucoup de bien. Mme Schratt était jeune, jolie, d’humeur
gaie. L’impératrice la fit venir. Elle la trouva charmante. Elle
s’arrangea pour que l’empereur la rencontrât. La simplicité, le naturel,
la beauté de Mme Schratt lui gagnèrent le cœur des deux époux. Il faut
croire que l’impératrice avait un instinct sûr pour juger les gens. Mme
Schratt devint l’amie intime de l’empereur et le resta pendant plus de
trente ans, jusqu’à la fin. Il la voyait quotidiennement soit à la
Hofburg, chez lui ou chez sa femme, soit chez elle dans l’appartement de
la maison qu’il lui avait achetée à deux pas du palais sur le Kärtner
Ring; il y passait une heure ou deux chaque soir. Elle venait souvent
chez l’impératrice le matin; une véritable amitié était née entre ces
deux femmes. Eh bien, chose étonnante, pas une fois l’impératrice n’eut
à regretter le choix qu’elle avait fait, pas une fois Mme Schratt n’eut
envie de se mêler des choses qui ne la regardaient pas ou ne suivit les
conseils intéressés des gens qui voulaient se servir de son influence.
Elle écoutait l’empereur et gagna sa confiance à ce point qu’il lui
parlait de toutes choses librement. Elle sut amuser et distraire cet
homme qui s’ennuyait; elle l’admirait, elle l’aimait.

Ainsi, dans cet antique palais s’établirent entre trois personnages si
différents des liens d’amour, d’amitié et d’estime réciproque qui font
de cette union à trois, quand on songe à la grandeur hors de toute
mesure de deux des participants et à l’humble origine de la troisième,
quand on pèse ce qu’ils durent les uns et les autres oublier pour ne
mettre en commun que le meilleur et le plus essentiel d’eux-mêmes,
quelque chose d’unique au monde, qu’on ne reverra jamais et qui n’était
possible que dans la vive et charmante atmosphère viennoise.

                   *       *       *       *       *

Libérée de ce souci l’impératrice se laissa aller plus librement au
penchant désespéré qui l’entraînait vers la solitude et vers le rêve.
N’appartenait-elle pas à une race royale qui avait fourni non des
soldats et des conquérants, mais des princes inquiets, ennemis de
l’action, amoureux des arts, de tout ce qui permet d’échapper au monde,
excessifs, du reste, dans leurs passions et les poussant jusqu’au point
critique où la raison menace de sombrer. Elle se reconnaissait en eux.
Comme eux elle voulait se fuir. Ses enfants ne la rattachaient pas à un
cercle familial où elle se sentait mal à l’aise. Ses deux filles ne lui
ressemblaient en rien. Elles étaient Habsbourg des pieds à la tête.
Rodolphe charmant, chevaleresque, indépendant et fier, était vraiment
son fils. Souvent elle se reprochait de lui avoir transmis avec ses dons
une lourde hérédité. A peine né, que de peine elle avait eue à
l’arracher à la mort!

Une scène insignifiante qui s’était passée quand il était petit lui
revenait à la mémoire. Le frêle enfant s’essayait à marcher et tombait
lourdement sur le tapis. «Tu ne peux pas te tenir debout tout seul,
avait-elle dit en riant, comment supporteras-tu le poids de la double
couronne?»

Les militaires le lui avaient enlevé tout jeune. Son père pensait qu’il
n’est jamais trop tôt pour prendre l’habitude de la discipline. Il avait
ainsi grandi sous la surveillance du général de Gondrecourt. La règle la
plus stricte façonnait déjà cette molle vie. Toute fantaisie en était
exclue. Il voyait ses parents à heures fixes et pas tous les jours. Son
père s’amusait à le faire manœuvrer comme un soldat.

Parfois elle l’avait quelques instants pour elle seule. Elle lui
racontait des contes de fées et l’entraînait à sa suite dans un monde
merveilleux. Tous deux aimaient à parler de l’existence mystérieuse des
lutins, des nains barbus et des gnomes qui habitent au fond des bois. De
tels moments étaient rares et, avec les années, le devinrent de plus en
plus.

Bien qu’elle fût attachée à son fils, l’impératrice acceptait cette
séparation avec fatalisme. «Toutes les vies sont isolées, pensait-elle,
et les nôtres plus que celles des autres.»

Des barrières s’élevèrent ainsi entre mère et fils. Elle le regardait de
loin. Il était un homme maintenant, intelligent, de grande culture, aux
idées larges et généreuses, mais sensible comme elle, vif, nerveux,
impulsif, impressionnable à l’excès, enthousiaste et subitement déprimé,
aimant la vie avec passion et pourtant la brûlant comme si elle était
sans valeur.




III

LA PETITE FLEUR BLEUE


Le valet de chambre Loschek, homme de confiance du prince impérial
auquel il était attaché de toujours, entra dans la chambre à coucher à
sept heures et demie, comme à l’ordinaire. Il tira les rideaux, passa
dans la salle de bains, donna des ordres à un valet, revint, prépara le
linge et les vêtements. Puis il se dirigea vers le lit étroit qui
occupait un angle de la pièce. Le prince ne s’éveilla pas. Loschek un
instant le regarda. Les lèvres plissées du vieux valet de chambre, le
petit hochement de tête qu’il eut montraient qu’il avait pitié de
l’homme qui dormait là si profondément. Tout de même, il se pencha et
lui mit la main sur l’épaule...

Une heure plus tard, Rodolphe commençait sa journée officielle dans un
grand salon de réception aux boiseries blanc et or. Un aide de camp l’y
attendait devant un bureau où il venait de déposer quelques dossiers.

Les heures passaient lentement, signatures à donner, conseil à présider,
délégations à recevoir. La discussion la plus passionnante de la matinée
fut avec le chef de l’intendance, sur la qualité du poli destiné à faire
briller les boutons des uniformes. Il y avait une commande à faire.
Cette grave question engageait, paraît-il, des centaines de milliers de
couronnes. Excédé, le prince ne fut libre qu’un peu avant midi. Son aide
de camp en le quittant lui rappela qu’il y avait déjeuner chez Sa
Majesté à 1 h. 3/4 en l’honneur des deux princes prussiens de passage et
qu’il viendrait le chercher à 1 h. 1/2.

--Décorations prussiennes de rigueur, dit-il. Dans l’après-midi V. A.
accompagne les princes aux courses du Prater.

Une fois seul, Rodolphe se dirigea vers une porte que lui ouvrait
Loschek, il suivit de longs couloirs, monta des escaliers et arriva
enfin dans un salon de dimensions restreintes, assez bas de plafond. Une
chambre était voisine. Rodolphe depuis un an environ y couchait. Ce
petit appartement où il aimait à se retirer donnait sur l’Amalien Hof et
de ses fenêtres on voyait l’aile du palais où habitait l’impératrice. Le
salon était meublé avec un confort qui étonnait dans cet austère palais.
Des meubles de cuir anglais, un divan, des coussins, une moquette sur le
parquet, un tapis persan, des fleurs, un bureau moderne derrière
l’écritoire duquel brillait le crâne poli d’une tête de mort. Au milieu
de cette pièce se tenait debout, encore un peu ému de la longue et
périlleuse traversée de la Hofburg, M. Szeps.

Lorsqu’il aperçut le prince impérial, sa maigre figure s’éclaira.
Rodolphe lui prit la main, l’entraîna vers le divan, le fit asseoir,
s’assit auprès de lui, prit un carafon sur un plateau que lui tendait
Loschek et remplit deux verres.

--Mon cher Szeps, j’ai une heure de récréation après la plus ennuyeuse
des matinées. Je vous la consacre. Mais, pour l’amour de Dieu, pas
d’affaires. J’en ai assez. Causons librement de toutes choses, à bâtons
rompus.

Une conversation s’engagea sur le ton le plus simple; pas un mot chez
Rodolphe, pas un accent pour faire sentir à son interlocuteur la
distance qui les séparait. Manifestement le prince était, non pas dans
un jour, car les jours étaient longs et son humeur changeante, mais dans
une heure de détente, dans une atmosphère de confiance dont il jouissait
pleinement. Des sujets politiques furent effleurés, mais non traités.
Szeps s’inquiéta lorsqu’il apprit que les nouvelles particulières de la
Hofburg au sujet de la santé de l’empereur Frédéric III d’Allemagne
étaient mauvaises et qu’on ne pouvait espérer une guérison.

--Ce sera un désastre pour la cause libérale, Monseigneur. Tous les amis
de la liberté se réjouissaient à l’idée de voir cet homme noble sur le
trône d’Allemagne et V. A. sur celui des Habsbourg.

Rodolphe eut un geste indifférent.

--Voilà ce que mes meilleurs amis ne devraient pas me souhaiter,
Szeps... Quant aux Allemands, ils auront un maître, mon cher cousin
Guillaume. Si celui-là n’amène pas la ruine de la dynastie des
Hohenzollern, il faudra croire qu’il y a un Dieu qui protège les rois et
les fous.

Szeps leva les bras au ciel dans un geste de désespoir. Il verrait à
Vienne les hommes contre lesquels il luttait depuis tant d’années
prendre une force nouvelle à la disparition de l’empereur libéral
d’Allemagne. Comme ceux de sa race, il excellait à peser les
impondérables, à mesurer le jeu subtil des influences. Il regarda le
prince en face de lui. Il lut sur sa figure les traces visibles de la
fatigue. Le teint plus pâle, les yeux creusés l’alarmèrent. Ah! si
celui-là venait à leur manquer! Il traduisit la suite cachée de ses
pensées par une question inattendue, qui ne rimait à rien ou trop
visiblement aux nouvelles que Rodolphe venait de donner:

--Est-ce que Votre Altesse se porte bien?

Cela d’un ton si troublé que le prince impérial ne put s’empêcher
d’éclater de rire.

--Beaucoup mieux que notre pauvre Frédéric, dit-il en prenant encore un
verre de porto. J’ai l’air fatigué aujourd’hui. Cela est naturel, je
suis fatigué. Et comment ne le serais-je pas? J’ai soupé chez Sacher
avec Philippe de Cobourg et Hoyos jusqu’à trois heures du matin. Il y
avait de jolies filles, Szeps, et le tokay était excellent. Mais à 7 h.
1/2 ce bourreau de Loschek me tirait hors du lit. Et je ne suis pas
sorti ce matin. J’ai fait une besogne de gratte-papier. Seul le grand
air me remettra. Aussi j’irai aux courses cet après-midi.

--Ah, Monseigneur, Monseigneur, quels soucis vous me donnez! dit Szeps
en se penchant vers lui.

Il avait l’air d’une vieille bonne qui morigène un enfant adoré.

A ce moment, la porte du salon s’ouvrit doucement et Loschek entra, un
plateau d’argent à la main. Il vint jusqu’à son maître et lui tendit le
plateau sur lequel il y avait une lettre. Rodolphe en reconnut
l’écriture,--celle de sa femme. Cela suffit à changer son humeur.

--Tu sais bien, Loschek, que je ne veux pas qu’on me dérange quand je
suis ici, dit-il sur un ton rude.

Loschek rentra la tête dans ses épaules.

--La princesse a ordonné que ce mot fût porté tout de suite. J’ai eu
peur qu’elle ne vînt elle-même.

Rodolphe prit la lettre, s’excusa auprès de Szeps et la lut. Il la jeta
sur un meuble et dit seulement:

--Il n’y a pas de réponse. Dis à la princesse que je la verrai à 1 h.
1/2 avant d’aller déjeuner chez l’empereur.

Il parlait sur un ton sec. Szeps s’étonnait de la transformation qui
venait de se faire chez le prince. Il s’était redressé, sa figure se
contractait, ses yeux brillaient et leur expression était dure.
Manifestement il ne faisait aucun effort pour se contenir et, en effet,
ne se contint pas. Devant le journaliste stupéfait, il se laissa
emporter par la colère.

--Est-ce une vie? dit-il. Il n’y a pas une pièce dans ce palais où je
puisse avoir la paix, pas un coin où je sois assuré d’être seul une
heure. Ma femme--qu’elle aille au diable!...--ne me laisse pas souffler!

C’était la première fois qu’il parlait ainsi de la princesse devant
Szeps. La pire obligation du métier de prince est peut-être de
dissimuler toujours. Une contrainte perpétuelle accable. Il faut
calculer jusque dans la fureur et mesurer ses emportements. Rodolphe
comprit en un clin d’œil qu’il n’avait pas à se retenir devant Szeps. Il
était sûr de sa discrétion éprouvée sur un autre terrain. En outre le
journaliste n’était pas en contact avec le monde de la Hofburg. Rien de
ce qu’il entendrait ne retentirait dans les cercles aristocratiques.
Aussi le prince se détendit avec la joie d’un homme qui s’est longtemps
contenu et qui, soudainement, éclate.

Szeps devant cette colère étalée ne savait quelle attitude prendre. Hors
du domaine des idées, il était timide. Il n’avait pas demandé ces
confidences, il ne savait qu’en faire. Le prince, revenu au sang-froid,
lui en voudrait d’avoir écouté ces confessions sur sa vie privée. Leur
amitié si précieuse, si utile, en souffrirait. Mais, quelle que fût la
gêne de Szeps, il n’avait pour l’instant qu’à se taire. Il se replia sur
lui-même, de plus en plus petit dans un coin du canapé.

Le prince parlait des scènes dont sa femme jalouse l’accablait.

--Cela finira par un scandale, nous ne l’éviterons pas...

Il se promenait de long en large, fébrilement.

--Un scandale! répéta Szeps terrifié.

--Mais oui, un scandale. Elle ne s’arrêtera pas à moins. Dans cette
lettre encore, elle menace de me quitter et de retourner à Bruxelles.

--Mais c’est impossible, dit Szeps avec force. Monseigneur, c’est
impossible!... Dans votre position...

Ces derniers mots eurent un effet inattendu sur le prince. Il s’arrêta,
une lueur de gaîté passa sur son visage.

--Ah! cela, c’est drôle, mon cher Szeps, voilà que vous employez
exactement les mêmes mots que le père supérieur des jésuites.

--Le père supérieur des jésuites, dit Szeps interloqué, je vous avoue,
Monseigneur, que je ne comprends pas...

--Il était ici hier, dit Rodolphe, conscient de l’effet que ces paroles
allaient produire et regardant son interlocuteur avec malice.

Szeps restait atterré. Le prince poursuivit:

--Il venait me parler de ce sujet même, à l’instigation de ma femme sans
doute. Je n’aurai plus la paix, si les jésuites s’en mêlent. Ils veulent
que je donne un héritier à la Couronne.

--Avec raison, interrompit Szeps, avec raison, Monseigneur.

--Et, continua le prince, le révérend père voulait tâter le terrain pour
savoir si quelqu’un, à la place de ma femme, avait pris de l’influence
ici. Je connais ces messieurs: s’il devait y avoir une favorite en
titre, je ne la tiendrais que de leurs mains.

Szeps n’en put supporter davantage. Il bondit.

--Monseigneur, cria-t-il, attention, attention, je vous en supplie. Ce
sont les gens les plus dangereux du monde. Ils travaillent, comme ils
disent, _ad majorem Dei gloriam_; alors, ils se permettent beaucoup...
Ce serait une chose funeste, abominable... (il cherchait ses mots)
impossible...

Cette fois-ci le prince rit franchement. Il mit la main sur l’épaule du
journaliste:

--Ne vous inquiétez pas, mon petit Szeps, ces messieurs ne me tiennent
pas encore... (Il s’arrêta un instant.) Mais il y a une place à prendre,
c’est vrai... une place à prendre... Songez-y, Szeps, la chose peut
avoir de l’importance.

Il y eut un silence. De nouveau l’expression du prince changea. Il
allait lentement à travers la chambre, la tête baissée.

Soudain, il vint à Szeps, s’assit à côté de lui, lui offrit un verre de
porto, et le regardant bien en face, continua d’une voix un peu sourde:

--Puisque nous parlons aujourd’hui de sujets défendus, mon cher Szeps,
avez-vous jamais réfléchi à ce que peut être la vie privée d’un homme
comme moi? Le plus pauvre bougre a le droit de choisir sa femme. «Il
faut que chaque Jeannot trouve sa Jeannette», dit Voltaire. Mais pour
nous autres, princes, la raison d’État décide... Et si je n’ai pas
trouvé ma Jeannette?... Tant pis, je suis bouclé jusqu’à la fin. Vous me
direz que je puis avoir des distractions au dehors et qu’elles ne
manquent pas. Parbleu, je le sais bien. Mais quand on a une femme
querelleuse, ce n’est pas la distraction que l’on cherche hors de chez
soi, c’est l’oubli... C’est un peu plus grave. Les femmes..., c’est tout
de même curieux, Szeps, que les femmes arrivent là entre vous et moi qui
n’avons jamais parlé que de politique. Mais avec ces gaillardes-là, il
faut s’attendre à tout. Où ne se risquent-elles pas?...

Il se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Szeps.

--Je suis le prince impérial... et jeune encore, et assez mal marié,
chacun le sait... Vous imaginez ce que cela peut déchaîner... disons de
curiosité chez les femmes. Oui, elles ont envie de me voir de plus près,
de tenter leur chance. Eh! il y a un rôle à jouer! Intrigue et amour
(Cabale und Liebe), beau programme féminin... Qui ne voudrait s’y
essayer, jeune fille ou femme, oui, jeunes filles aussi. Pourquoi
pas?... Qui ne désire exercer une influence? Qui n’a quelque chose à
demander? Songez, Szeps, au nombre de gens qui ont tout à gagner à
amener une jolie fille ici, dans cette pièce même où nous sommes. Songez
aux propos à double entente, ou tout simplement aux propositions
cyniques que je reçois... Mon père est âgé déjà. On spécule sur ma
prochaine accession au pouvoir. Il faut prendre ses positions à
l’avance... Mettre la main sur le prince impérial, quelle affaire!...
Qui la refuserait?

Le prince se tut et regarda au loin, comme s’il avait oublié la présence
de Szeps. Sa figure jusqu’alors belle et douloureuse prit une expression
cynique que le journaliste ne lui connaissait pas et qui l’effraya.

--Qui la refuserait? reprit-il, comme se parlant à lui-même. Pas même
vous, Szeps, qui êtes l’honnêteté même... Vous avez une fille, je crois,
je vous la demanderais, me l’amèneriez-vous?

--Mais, Monseigneur, s’écria Szeps bouleversé.

--Quel âge a-t-elle? dit le prince impitoyablement.

--Ma Rachel a quinze ans, répondit le journaliste perdant la tête devant
le tour imprévu qu’avait pris la conversation.

--Quinze ans! l’âge de Juliette... Il est vrai que le Roméo a la
trentaine. Qu’importe? il régnera peut-être demain. Voilà ce qui compte!
Voilà ce qu’il ne faut pas oublier! Vous me tiendriez de deux manières,
par les idées... et d’une autre façon aussi...

Le pauvre Szeps, au désespoir de voir l’homme sur qui il fondait tant
d’espérances se montrer dans une lumière si crue, se cachait la tête
entre les mains. Mais le prince s’amusant à ce jeu cruel poursuivit:

--Pensez-y, Szeps, il y a d’illustres précédents dans l’histoire de
votre peuple. Souvenez-vous de Mardochée offrant sa nièce Esther au Roi
des Rois, Assuérus. Quel oncle prévoyant quel grand politique!

Szeps aux trois quarts anéanti eut enfin le courage d’intervenir.

--Monseigneur, Monseigneur, je vous en prie, arrêtez-vous... je ne puis
vous laisser... je ne prévoyais pas... Sans doute, j’ai pensé souvent à
l’isolement où vous vivez et, comme je m’honore d’être votre ami, je
m’en suis affligé. Comme je regrette que votre rang si élevé vous
empêche de fréquenter nos milieux... Oui, il y a là des femmes d’une
grande culture, dévouées aux idées les plus généreuses, de nobles
caractères... Vous y trouveriez une amie sûre qui vous soutiendrait aux
heures difficiles dans votre tâche ardue... Mais ma Rachel est trop
jeune; elle va à l’école; ses traits ne sont pas encore formés. A cause
de ses études, et parce qu’elle a les yeux un peu faibles, elle porte
des lunettes...

A ce mot inattendu, le prince éclata de rire.

--Des lunettes! voilà qui sauve la jeune Rachel. Ah, ah, ah!...

Il riait nerveusement et ce rire faisait mal aux nerfs sensibles de
Szeps. Szeps se recroquevillait sur le divan. Que n’eût-il donné pour
être à cette heure au _Neues Wiener Tagblatt_? Comme il regrettait les
longues, passionnantes et pourtant si paisibles discussions politiques
qu’il avait eues avec le prince impérial. Voilà qu’il était jeté sur une
mer orageuse où il ne pouvait gouverner son frêle esquif. Il était là,
attendant la prochaine bourrasque. Pour se donner une contenance, il
essuya les verres de son lorgnon.

Le prince, cependant, se calmait. Il se promenait encore machinalement
de long en large, mais sa figure s’était détendue. Finalement, il vint
s’asseoir en face de Szeps et c’est d’une voix assez triste qu’il
s’adressa de nouveau à lui avec cette franchise qui lui donnait tant de
charme.

--Je vous demande pardon, Szeps. Au vrai, je suis dégoûté de la vie que
je mène. Croyez-vous que je sois fait pour la débauche? Pas du tout, je
la subis, comme une maladie, une maladie incurable, hélas! Elle se
repaît et se fortifie d’espoirs déçus, de renoncements quotidiens, du
désir impérieux d’oublier, de la détresse où l’on tombe à voir ce qu’il
y avait peut-être de bon et de noble en soi disparaître, englouti peu à
peu dans un flot d’amertumes quotidiennes. Il y a en moi un désir qui ne
peut se satisfaire de fraîcheur et de pureté. J’apparais cynique, c’est
l’envers de la sentimentalité qui ne veut pas mourir dans mon cœur. Il y
a toujours là ce qu’on appelle naïvement la petite fleur bleue; elle se
nourrit d’idéal et de rêve. Eh bien, Szeps, elle a la vie dure, je vous
en réponds. Elle se plaint et proteste à sa manière. J’aimerais bien
étouffer cette voix importune, je n’y arrive pas... Elle entretient des
illusions absurdes, elle me parle d’un bonheur qui n’est pas fait pour
moi. Bah! je finirai bien par la tuer... Je vous donne rendez-vous dans
un an.

Il parlait sur un ton dont l’ironie ne cachait pas la sincérité. Szeps
maintenant s’attendrissait. Quel homme était ce prince impérial! Quelle
nature généreuse et noble! Voilà que de nouveaux liens se formaient
entre eux. Comment ne pas le chérir?

A ce moment, la porte du salon s’entr’ouvrit et Loschek apparut. Le
prince sursauta.

--J’allais oublier un déjeuner officiel. Heureusement cet animal, dit-il
amicalement en montrant le vieux serviteur, me rappelle à mon devoir.
Szeps, ne m’en veuillez pas de l’heure tourmentée que je vous ai fait
passer. Nous réparerons cela la prochaine fois.

Déjà, il se hâtait vers le salon où sa femme, la princesse Stéphanie,
l’attendait à 1 h. 1/2. Le prince désireux d’éviter un tête à tête avec
l’irascible princesse pendant le long parcours de ses appartements à
ceux de l’empereur l’avait malicieusement convoquée à l’instant même où
le jeune aide de camp dont il connaissait la ponctualité venait le
prendre dans le salon de réception.




IV

12 AVRIL 1888


Le déjeuner terminé, une voiture de la cour amena le prince impérial et
ses deux hôtes prussiens au champ de courses du Prater.

Toute la société y était réunie. Chacun se connaissait dans ce monde
très fermé et qui ne se renouvelait guère. On y entrait difficilement.
Lorsqu’on y était parvenu, on était ravi d’y trouver un naturel parfait,
de la simplicité et ce charme viennois, commun à toutes les classes de
la population, fait de joie de vivre, d’insouciance, d’affabilité,
d’inconstance aussi. Dans les opérettes qui ont porté l’humeur de Vienne
à travers le monde entier, tout se passe sur un rythme de valse qui
touche le cœur et le caresse sans y pénétrer; au troisième acte, il y a
traditionnellement un moment dramatique: les amants se brouillent, vont
se tuer, ou se quitter, ce qui est pire. Mais au milieu de cette grande
querelle passent les accents non oubliés de la valse, ils deviennent
plus pressants, finalement ils triomphent et les amoureux tombent dans
les bras l’un de l’autre. Cette même valse, parfois plus gaie, parfois
plus triste, donne à la vie viennoise son accent et sa cadence.

Il n’y a que deux villes qui sachent habiller la femme, Paris et Vienne.
Vienne, ce jour-là, justifiait sa réputation et montrait toutes ses
élégances. Amples robes aux larges manches, taffetas, soies, velours,
fourrures, chapeaux fleuris, empanachés de plumes d’autruche ou
d’aigrette, étaient portés par les femmes les plus belles de ce vaste et
divers empire, Viennoises blondes et rieuses, aristocratiques
Bohémiennes, brunes Hongroises aux yeux en amandes, Polonaises souples
au regard profond, Croates et Slovènes nées sous un ciel méridional. Les
cercles de la finance, des affaires et du théâtre se mêlaient au monde
de la cour avec cette aisance qui efface les angles et rend la vie de
relation facile. Les jeunes filles elles-mêmes venaient aux courses;
leur fraîcheur, leur éclat n’en étaient pas le moindre charme.

Personne ne jouissait plus du plaisir de se trouver dans une si agréable
compagnie qu’une toute jeune fille qui sortait pour la première fois en
public. Elle n’avait que seize ans. Sa mère, la baronne Vetsera, née
Baltazzi, famille levantine et riche, avait épousé un fonctionnaire
hongrois de petite noblesse qui faisait carrière dans la diplomatie.
Elle s’était installée à Vienne, avait acheté un palais à la
Salezianergasse et, bien qu’elle ne fût pas admise à la cour,--les seize
quartiers manquaient,--elle voyait la meilleure société de la capitale,
à l’exception peut-être de deux ou trois familles très exclusives.
L’empereur et l’impératrice la connaissaient et, à l’occasion, lui
adressaient quelques paroles aimables. La baronne Vetsera avait été une
jolie femme. Avec la quarantaine l’embonpoint était venu, un embonpoint
excessif comme il arrive aux femmes de l’Orient. Elle gardait de beaux
yeux gris qui retenaient encore le regard. Elle conservait aussi la
parfaite amabilité qui lui avait gagné tant d’amis. Elle était riche,
elle recevait à ravir; aussi le palais de la Salezianergasse était-il
une des maisons les plus recherchées de Vienne. Ses quatre frères
étaient mêlés au monde élégant des courses et des chasses.

La baronne Vetsera avait deux fils et deux filles, Hanna et Marie. Hanna
était sans beauté; la seconde, Marie, au moment où commence ce récit,
était la beauté même, mais une beauté toute enfantine encore. Elle était
de taille moyenne, bien faite, souple, les pieds et les mains
ravissants; elle avait des cheveux noirs, fins, abondants et, brune
qu’elle était, un teint clair comme l’aurore, inattendu sous la masse
sombre des cheveux. Autre surprise, ses yeux grands sous des sourcils
noirs étaient d’un bleu pervenche, parfois rieurs, mais plus souvent
d’un sérieux qui étonnait chez une si jeune fille. Le nez était plutôt
court; la bouche petite aux lèvres charnues s’ouvrait sur les dents les
plus éblouissantes qui fussent. Marie avait enfin le plus précieux des
dons, celui sans lequel tous les autres sont de peu de prix, la grâce
qui appelle le désir des dieux et des hommes.

A sa sortie du couvent, elle avait passé l’hiver en Égypte avec sa
famille. A Vienne depuis un mois seulement, elle n’était pas sortie,
mais la présence de cette enfant dans le salon de sa mère avait frappé
d’admiration les familiers qui fréquentaient la Salezianergasse. Marie
s’amusait des compliments qu’on lui adressait et n’en concevait aucune
vanité. Comme les jeunes filles de son temps, elle était élevée
strictement. En fait, sa mère ne la quittait pas.

Aux courses du Prater, ces dames retrouvèrent beaucoup d’amis. Où
qu’elles allassent, elles étaient sûres d’être entourées. Un jeune
Portugais de race royale, Don Miguel de Bragance, qui habitait Vienne
vint à Marie, plaisanta avec elle et lui offrit de mettre vingt florins
sur un cheval dans la seconde course qui allait commencer.

Comme ils causaient, il y eut un léger brouhaha. Le prince impérial et
les princes prussiens entraient dans la loge qui leur était réservée.
Ces grands personnages excitèrent, comme de juste, l’intérêt ou la
curiosité des habitués du pesage. Ces légers mouvements du public
échappèrent à Marie qu’accaparait Miguel de Bragance. Derrière elle, sa
mère et sa sœur regardaient les princes. Des saluts s’échangeaient entre
le public et la loge impériale. Miguel de Bragance quitta Marie pour
courir donner de l’argent à un bookmaker; un remous dans la foule la
sépara des siens. Elle resta isolée à quelques pas du pavillon central.
Comme elle levait la tête, elle aperçut au centre de la loge un homme
jeune, en uniforme de général de cavalerie, des décorations sur la
poitrine. Sa façon de se tenir, le port de la tête, l’ovale du visage,
quelque chose dans le dessin du nez et de la bouche, la frappèrent. Elle
restait à le regarder. «Mais c’est le prince impérial, se dit-elle tout
à coup, ce ne peut être que lui!» Elle hésitait à le reconnaître tant il
apparaissait plus séduisant que sur ses portraits. A cet instant, il
tourna la tête vers elle et, par hasard, ses yeux rencontrèrent le frais
visage de la jeune fille. Ils s’y arrêtèrent un moment, comme saisis
d’admiration devant le ravissant tableau de cette beauté inconnue. Marie
sentit le sol se dérober sous ses pieds; elle rougissait, elle aurait
voulu disparaître dans la foule, pourtant elle ne pouvait se détourner
de ces yeux qui appelaient et retenaient les siens.

Une voix près d’elle la sauva.

--Baronne, je vous avais perdue.

C’était Miguel de Bragance qui revenait. Ce n’était pas un homme très
fin. Il ne vit même pas l’émoi de la jeune fille et lui donna ainsi le
temps de se remettre. La baronne Vetsera avec un groupe d’amis
rejoignait sa fille au même moment. Comment se passa la fin de
l’après-midi? Marie aurait été bien en peine de le dire. Elle suivait
machinalement sa mère et sa sœur, échangeait des propos insignifiants
avec les gens qu’elle connaissait, répondait dans le vide, souriait sans
raison.

Plus tard seulement, comme la réunion approchait de sa fin et qu’elle se
trouvait un peu éloignée de la loge impériale, elle osa la regarder. A
sa grande surprise, elle vit que le prince impérial était tourné de son
côté et qu’il semblait chercher quelqu’un dans la foule. Elle eut
soudain le sentiment que c’était elle qu’il voulait revoir. Un flot de
joie l’envahit; elle rougit encore. A ce moment le prince se pencha vers
un officier dans la loge et, sans la quitter des yeux, échangea quelques
mots avec lui. L’officier à son tour se tourna vers le groupe que
formaient les dames Vetsera, puis répondit à la question du prince.

La scène était si claire que Marie ne put s’y méprendre.

Lorsqu’elle rentra chez elle, elle s’enferma dans sa chambre, se déclara
souffrante pour ne pas assister au dîner. Elle voulait rester seule. Son
âme débordait de bonheur.




V

UN CŒUR DE JEUNE FILLE


Marie pensait au prince impérial. Elle n’avait pas rencontré d’homme
mieux fait pour être un héros. Elle voyait rassemblés en lui tous les
traits dont, au cours de ses lectures et de ses rêveries, elle avait
paré l’être idéal qu’elle imaginait. Les qualités les plus
contradictoires s’harmonisaient en lui; il était beau, il était
intelligent; courageux et lettré; chevaleresque et réfléchi; un modèle
d’aisance et d’affabilité dans le monde, aimant le vin, la musique, les
femmes, il n’hésitait pas à passer quinze jours dans les bois en
compagnie de gardes-chasse. Il s’occupait avec zèle des affaires les
plus ardues. Il était prince enfin, le premier personnage de l’État
après l’empereur. Toutes ses vertus en prenaient plus de prix, car il
aurait pu mener une vie oisive et scandaleuse comme tant d’archiducs.

Marie se formait ainsi une ravissante image de son héros. Où trouver un
prince tel que lui? Comme les hommes qui venaient chez sa mère lui
étaient inférieurs! Pourtant ils appartenaient à la meilleure, à la plus
brillante société de Vienne.

Pour compléter l’image qu’elle s’en faisait, Marie se mit à interroger
les gens autour d’elle. La chronique, à ce moment plus qu’à aucun autre,
s’occupait de Rodolphe. Il n’était pas de salon où l’on n’en parlât, pas
de jour qui n’apportât une anecdote nouvelle, vraie ou fausse, sur son
compte. De tout ce qui se disait ainsi au hasard des conversations,
Marie prenait exactement ce qui lui était nécessaire pour embellir le
portrait de l’homme qui était devenu son idole. Le reste, les traits
calomnieux ou bas, semblait ne pas arriver jusqu’à elle. Ainsi les
tendres racines d’un arbrisseau savent-elles dans le terrain où elles
cherchent leur nourriture attirer et absorber les seuls sucs qui leur
soient bienfaisants et par lesquels l’arbre va se développer et grandir.

Marie était adroite dans l’art de poser des questions. Elle le faisait
avec beaucoup de prudence, car elle voulait que personne ne pénétrât en
elle. Pourtant qu’avait-elle à cacher? Rien encore. Elle aurait ri si on
lui avait dit qu’elle commençait à aimer le prince impérial. Il
l’intéressait, il était un héros. Cela, et rien de plus. Mais comme il
était agréable de rêver à lui! Elle y passait les heures les plus douces
de sa journée. Elle ne voyait pas que le désir qu’elle avait de garder
secrets des sentiments qui lui paraissaient si simples, si avouables,
était la preuve qu’ils n’étaient pas exactement ce qu’elle pensait.

Elle s’informait des déplacements de Rodolphe. Hélas! son père
l’envoyait sans cesse aux quatre coins de l’empire. Un jour, c’était à
Buda-Pesth où il passait une demi-semaine. A peine de retour il partait
pour Prague. Des affaires militaires l’appelaient à Lemberg ou en
Bukovine; des chasses s’organisaient pour lui en Bohème ou dans le
Tyrol. On n’avait pas le temps de le suivre à travers l’espace. Parfois
on apprenait qu’il était reparti de Vienne sans avoir su qu’il y fût
rentré. Parfois enfin ses déplacements étaient tenus secrets, même aux
intimes. Les journaux disaient un jour que S. A. I. et R. était revenue
à Vienne après une courte absence. En fait, il n’était jamais là.

Ces questions de Marie n’étaient pas désintéressées. Si elle tenait à
savoir quand le prince était à Vienne, c’est qu’elle espérait
l’apercevoir, soit aux courses, soit au Prater, soit au théâtre.
Lorsqu’il était à la Hofburg, elle multipliait les sorties. Que de ruses
elle déployait pour apprendre par ses oncles ou par Miguel de Bragance
les heures où elle avait le plus de chances de le rencontrer au Prater!
La baronne Vetsera qui était bonne femme s’étonnait alors de voir sa
fille Marie ne pas rester en place. Il fallait aller au bois chaque
jour, à l’Opéra deux ou trois fois par semaine, mais le succès qu’avait
partout Marie était doux à son cœur de mère.

Parfois Marie se moquait d’elle-même lorsqu’elle voyait à quel point
elle s’occupait de Rodolphe. La première chose qu’elle lisait dans les
journaux était les brèves lignes consacrées aux faits et gestes de la
famille impériale. Elle détestait les séjours à Buda-Pesth qui
emmenaient de Vienne la cour pour plus d’une semaine parfois, et
Rodolphe avec sa femme. La femme de Rodolphe! Elle ne l’aimait pas. Elle
savait, comme tout Vienne, que le ménage du prince n’était pas des
meilleurs. A qui en était la faute? A Stéphanie, à cette grande Belge,
laide et sans finesse. Comment, elle avait la chance inouïe d’être
l’épouse de l’homme le plus séduisant de l’empire et elle ne savait pas
le rendre heureux! Marie s’imaginait dans une place si précieuse. Que de
soins n’eût elle pas pris d’un tel époux, que de tendresse autour de
lui! Si, la nuit, elle se laissait aller à ses rêves, elle ne trouvait
pas le sommeil. Rodolphe (elle ne l’appelait qu’ainsi) était près
d’elle, elle lui parlait, elle le caressait...

Un soir, à l’Opéra où Marie était avec sa mère et des amis à causer dans
le couloir du premier étage, le prince et la princesse arrivèrent droit
sur elles. Ces dames n’eurent que le temps de se ranger. Rodolphe passa
à côté de Marie à l’effleurer. A cet instant, comme la princesse lui
posait une question, il s’était tourné vers elle pour lui répondre. Il
ne vit donc pas Marie. L’avait-il aperçue de loin? Plus tard elle se
posa cette question. Mais, sur le moment, elle eut la surprise de
constater que son cœur se serrait douloureusement à la vue inattendue de
ce couple. Elle avait souvent entendu parler de Rodolphe comme homme
marié. Elle ne l’avait jamais rencontré avec sa femme. Ce qui n’était
qu’une idée à laquelle on attache plus ou moins d’intérêt devenait une
réalité concrète. Il y avait là un fait nouveau... et pénible.

Ce jour-là, bien que son héros fût dans la salle, elle eut une triste
soirée.

Pendant quelque temps Marie se satisfit à penser au prince impérial et à
le parer de toutes les grâces. Presqu’aussitôt elle se demanda quelle
impression elle avait faite sur lui. Elle ne pouvait douter qu’il ne
l’eût remarquée aux courses, et peut-être admirée. Mais un doute surgit.
«Il m’a regardée, c’est vrai, se dit-elle, mais c’est parce qu’il me
voyait pour la première fois. Je lui étais inconnue, alors qu’il connaît
tout Vienne. Ce mouvement vers moi, ce n’était pas de l’admiration,
c’était de la curiosité. Je suis si jeune. Comment s’intéresserait-il à
moi?»

A d’autres moments, elle admettait qu’il l’eût trouvée jolie. «Il faut
croire que je suis jolie et que je plais, se disait-elle puisque tous
les hommes dans le salon de maman me le répètent. Mais, hélas! il y a
tant d’autres femmes plus belles que moi qui ont le bonheur
inappréciable de pouvoir l’approcher, de causer avec lui. Il en voit
chaque jour. Il est blasé, il m’a oubliée déjà. La première fois que
nous nous rencontrerons, il ne me reconnaîtra pas.»

Elle se désolait ainsi. Elle ne savait pas que ces doutes, ces
inquiétudes, sont les premières nourritures du jeune amour et que des
liens se formaient peu à peu dont la force bientôt révélée allait la
surprendre.

Elle passa ainsi près d’un mois. Le prince voyageait ou, s’il était à
Vienne, elle ne l’apercevait pas. Enfin au début de mai on apprit qu’il
y aurait une soirée de gala au Burgtheater en l’honneur du plus grand
tragédien d’Allemagne. Tout Vienne y serait, le prince impérial
assisterait à la représentation. Ce n’était pas un soir d’abonnement.
Marie n’eut pas de cesse qu’elle n’eût fait retenir des places par sa
mère. _Hamlet_ était au programme.

--C’est une lugubre et longue histoire, dit la baronne Vetsera à sa
fille. Es-tu bien sûre que tu tiennes à l’entendre? Je m’ennuierai à
périr.

Mais on ne résistait pas à Marie et les Vetsera eurent leur loge.

Le soir venu, Marie passa beaucoup de temps à sa toilette. Après mûre
réflexion, elle se décida pour une robe toute simple de mousseline
blanche qui lui allait à ravir. La loge qu’elle avait choisie n’était
pas très éloignée de celle l’empereur. Le prince impérial et la
princesse firent leur entrée avec un peu de retard alors que le théâtre
et la scène étaient plongés dans l’obscurité et qu’Hamlet invoquait le
spectre de son père sur la terrasse d’Elseneur. Au début du premier
entr’acte, il y eut des allées et venues dans la loge impériale. Marie
s’arrangeait pour la regarder presque constamment sans trop en avoir
l’air. Soudain le prince impérial qui était debout et qu’elle n’avait vu
que de dos se tourna et, tout de suite, sans la chercher, comme s’il
savait d’avance où elle était, posa son regard sur elle. Ce regard était
un message; il disait l’admiration, et aussi le plaisir de retrouver
quelqu’un que l’on est heureux de voir. Oui, ce regard disait tout cela,
et pour qu’on ne s’y trompât pas, il fut accompagné d’une esquisse de
sourire, vite disparue.

C’en fut trop pour Marie, elle se sentit rougir si fort qu’elle se leva,
et, pleine de confusion, son mouchoir aux lèvres comme si elle étouffait
un accès de toux, elle gagna le petit salon derrière la loge. Là, au
milieu de sa joie, elle s’adressa les plus vifs reproches. «Il m’a
reconnue, se disait-elle, il ne m’a pas oubliée! Mais il me tiendra pour
une petite pensionnaire qui ne sait que rougir.»

Plus tard dans la soirée, elle reprit courage. Mais les circonstances
n’étaient pas aussi favorables. Elle avait dans la salle des amis, elle
fut très entourée. D’autre part, le prince disparut de la loge impériale
pour un temps assez long. Cependant sur la scène, Hamlet rudoyait
Ophélie. Le cœur de Marie se serrait à suivre la triste aventure de
cette fille éprise d’un prince. Mais bientôt ce fut Hamlet qui excita sa
pitié. Elle découvrit que l’acteur qui le représentait et qui était
célèbre pour sa beauté ressemblait au prince impérial. Désormais ce fut
Rodolphe qu’elle vit sous les traits du prince de Danemark. «Il est
malheureux, se disait-elle, et il n’a personne pour le consoler.»
Impuissante à dominer son émotion, elle pleura sur le tragique destin
d’Hamlet-Rodolphe.

Pendant le dernier entr’acte, son regard rencontra une fois encore celui
de son héros. Sans qu’elle s’en rendît compte, les yeux de Marie étaient
pleins de tendresse.

Elle vécut bien des jours sur le souvenir inoubliable de cette soirée.
L’esquisse de sourire sur les lèvres du prince ouvrait le paradis. Ainsi
quelque chose de plus subtil et de plus doux que des paroles était venu
de lui à elle. Pouvait-on concevoir un bonheur aussi grand? Le cœur
débordant de joie, quelques jours passèrent sans qu’elle vît Rodolphe.
Puis le temps se gâta. La baronne refusa d’aller au Bois. Déjà Marie
s’impatientait. Et voilà que soudain, coup, sur coup, elle le rencontra
deux fois de suite au Prater. Il était à cheval; elle, en voiture avec
sa mère et sa sœur. Il passa très lentement près d’elles. Mme Vetsera ne
lui avait jamais été présentée, alors qu’elle connaissait l’empereur et
l’impératrice. Aussi ne salua-t-il pas ces dames. Mais il regarda Marie
avec la même admiration tendre qu’à l’Opéra. Elle se troubla et ne put
s’empêcher de rougir. Sa confusion s’accrut à l’idée que sa mère allait
s’en apercevoir et la questionnerait. Heureusement Mme Vetsera ne vit
rien. Un peu plus tard, alors que ces dames revenaient le long de la
grande allée et que Marie était à peine remise de son émoi, elles
croisèrent une seconde fois le beau cavalier. De nouveau, il regarda la
jeune fille qui rougit encore. Était-ce le hasard qui le ramenait devant
elle? Comment ne pas croire qu’il avait désiré la voir une fois de plus?

Le lendemain la même scène recommença, Marie rayonnait de joie. Sa mère
et sa sœur parlaient en termes flatteurs du prince. Elle put ainsi se
joindre à leur conversation et ajouter, sans se livrer, aux éloges
qu’elles lui décernaient.

Rentrée chez elle, Marie s’interrogea longuement. Pouvait-elle douter
que cet homme aimable eût du plaisir à la voir? Mais pourquoi
rougissait-elle chaque fois qu’il la regardait? Que penserait-il d’elle?
Elle l’admirait, il est vrai. Était-ce une raison pour perdre tout
contrôle d’elle-même? Car enfin, il n’y avait rien d’autre dans son
cœur. Du moins le croyait-elle.

Il fallut un événement extérieur pour l’éclairer.

Depuis longtemps la baronne Vetsera avait décidé d’aller passer avec ses
filles l’été en Angleterre. Ce n’était pas un projet nouveau. On en
avait parlé souvent à la Salezianergasse. Mais voilà que la date
approchait. Mme Vetsera qui avait beaucoup de relations à Londres
voulait y être pour la saison, dans la seconde moitié de juin. Ensuite,
elles iraient à la campagne chez divers amis. On arrivait à la fin de
mai, la question de la date précise du départ se posa.

A ce moment, ce qui n’avait été jusqu’ici aux yeux de Marie qu’un vague
projet, devint un fait avec lequel elle dut compter. Elle sentit qu’elle
ne pourrait quitter Vienne. Et Vienne pour elle, c’était le prince
impérial; lui seul donnait de la valeur à sa vie. Ses journées se
passaient à penser à lui, à se rappeler les moindres détails des heures
où elle l’avait vu, à imaginer une prochaine rencontre, à en escompter
les félicités. Il remplissait ses pensées. La douleur qu’elle éprouvait
à l’idée de l’absence lui montra qu’il remplissait aussi son cœur.

Quand elle fit cette découverte, elle ne s’attrista pas. Pourtant les
obstacles entre elle et celui qu’elle aimait paraissaient
insurmontables. Et, eussent-ils disparu, que pouvait-elle attendre d’un
homme destiné à monter sur le trône et qui était marié? D’inutiles
espoirs et des tourments certains. Du reste, l’étiquette étroite de la
cour de Vienne était telle, qu’elle avait peu de chances de lui être
jamais présentée. Cette enfant de seize ans savait tout cela. Mais elle
ne voulut voir qu’une chose: elle aimait l’homme le plus digne d’être
aimé qui fût au monde; son seul bonheur--si grand qu’il ne se comparait
à aucun autre--était de le rencontrer deux ou trois fois par mois, de
l’admirer de loin, de sentir son regard passer sur elle. Elle ne
demandait rien de plus. Alors pourquoi la priver de cette joie
innocente? Non, elle n’irait pas en Angleterre. Elle supplia sa mère de
renoncer à ce voyage. Mme Vetsera ne trouva aucune raison de changer les
plans d’un été agréable pour ce qu’elle considérait n’être qu’un simple
caprice de sa fille. Marie fut au désespoir; elle s’alarmait aussi à
l’idée que le prince, ne la voyant plus, l’oublierait vite. Le lien qui
l’attachait à elle était d’une extrême fragilité. Elle partie, il se
romprait. Elle pensa que la seule manière de rester à Vienne était de
tomber malade. Elle décida de ne pas manger. Cela lui fut facile. Le
trouble où elle était lui enlevait l’appétit. Les malaises qu’elle
ressentit furent une raison de plus pour décider Mme Vetsera à hâter
leur départ. Marie avait manifestement besoin de changer d’air.

Marie n’avait alors qu’une confidente, sa vieille bonne, une paysanne
hongroise de grand cœur qui l’avait élevée et nourrie. Dès les premiers
jours où elle vit le prince impérial, elle se tut sur ses sentiments
devant sa mère et devant sa sœur Hanna. Mais à sa bonne, elle parlait
librement. Il n’y avait à cela, du reste, aucun mal, puisque tout était
pur en elle. Elle disait, par exemple: «Tu sais, le prince impérial est
beaucoup plus beau que sur ses portraits.» Ou bien, folle de joie, elle
disait: «Aujourd’hui au Prater il m’a regardée. Il a parcouru deux fois
l’allée, c’était pour me rencontrer encore, j’en suis sûre.» La vieille
bonne, la voyant joyeuse et sans arrière-pensée, se réjouissait avec
elle. Une autre fois, les choses allaient un peu plus loin. «Ses
regards, nounou, étaient pleins de tendresse.» Nounou souriait en
entendant celle qui à ses yeux n’était encore qu’une enfant s’amuser à
de telles folies. La vieille bonne ne commença à s’inquiéter qu’au mois
de juin lorsque Marie fut presque malade à l’idée de quitter Vienne. Du
reste, Marie, dans l’excès de son malheur, ne cacha rien à sa nourrice.

--Je l’aime, nounou, je l’aime, et jamais je n’aimerai un autre homme
que lui!

La nounou ouvrit tout grands ses yeux plissés. Elle prit la main
enfiévrée de Marie.

--Mais tu es folle, ma petite fleur, une fille comme toi ne donne pas
son cœur au prince impérial. Ces gens sont trop loin de nous. Ils ne
nous connaissent pas. Qu’est-ce que tu attends de lui?

--Je n’attends rien, dit Marie, je l’aime, et c’est tout. Je suis
heureuse à le voir de loin et à sentir son regard sur moi. Je ne veux
rien de plus, alors qu’on me laisse au moins cela!

La bonne soupira, mais n’ajouta pas un mot. Dans l’état d’exaltation où
était Marie, pourquoi la contrarier? L’été en Angleterre, la distraction
du voyage suffiraient à la changer. Au retour, elle serait la première à
rire de ses folies passées.

Quelques jours plus tard la famille Vetsera quittait Vienne.




DEUXIÈME PARTIE




I

UNE ÉTAPE DÉCISIVE


Le 26 Juillet, les Vetsera rentrèrent à Vienne. En Angleterre où Marie
avait eu beaucoup de succès, elle s’était montrée moins gaie qu’à
l’ordinaire. Sa mère la trouvait souvent taciturne et lui en fit
l’observation. Mais elle était bien loin d’en deviner la cause. Marie,
craignant peut-être qu’elles ne se moquassent d’elle, n’avait fait
aucune confidence à sa mère et à sa sœur. «Ma fille, disait Mme Vetsera,
viendra m’apprendre un jour qu’elle se marie. Telle est la jeunesse
d’aujourd’hui.»

La beauté de Marie atteignait alors sa perfection. Elle était à ce
moment exquis où les grâces de deux âges se mêlent. L’enfant et son
sérieux est encore là, on l’aperçoit à une expression, à un geste
hésitant, mais déjà le triomphe de la femme s’annonce. Le secret qu’elle
cachait dans son cœur ajoutait du rêve et de la profondeur à son regard,
donnait à son sourire un charme nouveau.

Lorsqu’on lui faisait compliment, elle ne cachait pas sa joie. «Je suis
plus sûre de lui plaire», pensait-elle alors.

Pendant l’absence, l’image de Rodolphe ne s’était pas effacée. Au
contraire, vu à distance, il paraissait, comme les très hautes
montagnes, plus grand. Il était si vivant en elle qu’elle lui comparait
tous les hommes qui lui faisaient la cour. Aucun n’approchait de ce
héros. Comment ne pas l’adorer? Elle avait déjà souffert par lui,
pleuré, rougi de bonheur et de confusion. Lorsqu’elle retrouva sa
vieille bonne et qu’elle put enfin causer de Rodolphe, elle lui dit: «Je
l’aime plus encore qu’au printemps.» L’accent qu’elle mit dans ces
simples mots fit impression sur la nounou qui hocha la tête doucement,
mais ne répondit pas.

Le prince impérial était aux grandes manœuvres quand Marie arriva à
Vienne. Pendant près de quinze jours, elle ne goûta que le mélancolique
plaisir d’avoir de ses nouvelles par les journaux. Elle se désolait de
n’être pas rentrée plus tôt. Il était alors à Laxenbourg et presque
chaque jour dans la capitale.

Vienne, du reste, n’avait pas repris son entrain. La société était
encore dans ses châteaux et dans ses chasses. Les dames Vetsera se
trouvèrent assez isolées. Marie n’avait presque personne à qui parler de
celui qu’elle aimait. Elle se promenait mélancoliquement avec sa mère et
sa sœur dans les allées désertes du Prater, là où naguère passait le
plus beau des cavaliers. Cette fois, certainement, il l’aurait oubliée.
Plus de deux mois sans qu’il la vît; il n’en fallait pas tant pour
effacer une image qui ne pouvait être bien profondément gravée en lui.

C’est alors qu’elle entra en relations avec une personne qui allait
jouer dans sa vie un rôle tragique.

Un matin, Mme Vetsera, sortie seule, revint en compagnie d’une de ses
amies qu’elle avait rencontrée par hasard. Cette dame fort élégante
approchait de la quarantaine; elle n’avait pas vu Marie depuis que
celle-ci était de retour d’Égypte. La beauté de la jeune fille fit une
grande impression sur elle. Le nom de cette dame en fit une plus grande
encore sur Marie. La comtesse Larisch Wallersee était, en effet, la
cousine germaine du prince impérial, fille du duc Louis de Bavière,
frère aîné de l’impératrice, et d’une actrice qu’il avait épousée
morganatiquement. Jeune fille, et dans les bonnes grâces de
l’impératrice, elle avait beaucoup vécu avec la famille impériale.
Depuis, pour des raisons assez mystérieuses, l’impératrice s’était
détachée d’elle. Mais elle n’en était pas moins cousine de Rodolphe,
sachant mille choses sur lui et sur sa vie privée, en possession de le
voir où et comme elle voulait. Marie la regardait avec des yeux
extasiés.

Pendant une partie du déjeuner on parla de Rodolphe qui allait rentrer à
Vienne. Sa vie de ménage allait de mal en pis, à ce que disait la
comtesse, laquelle avait l’esprit peu bienveillant. Mais si elle dit du
mal de la princesse, elle n’en dit pas de son cousin. La comtesse qui se
savait en froid avec l’impératrice et avec l’empereur n’avait plus que
Rodolphe à qui s’accrocher dans la famille impériale. Aussi se
gardait-elle de se laisser aller à son endroit à la malignité qui lui
était naturelle. Elle l’exerça ce jour-là sur l’impératrice, sur
l’empereur et sur Mme Schratt, mais sur Rodolphe, rien que de
bienveillant. Cela, qui n’était point calculé pour faire impression sur
Marie, lui fut peut-être fatal. Si elle avait entendu des choses basses
ou calomnieuses sur son héros, elle se serait méfiée de la comtesse.
Celle-ci, si aimable pour Rodolphe, apparut à la pauvre enfant comme la
meilleure, la plus loyale des femmes et le cœur fermé de Marie se sentit
prêt à s’ouvrir.

Le hasard voulut qu’après le déjeuner la comtesse et Marie se
trouvassent seules un instant. L’occasion était bonne. Marie en profita
pour parler de Rodolphe. Elle le fit, malgré elle, avec tant de chaleur
qu’il ne fut pas difficile à la comtesse, chez laquelle vingt ans et
plus de vie de cour avaient développé l’esprit de finesse, de pénétrer
le secret de cette fille. Quelques questions posées adroitement et avec
bonhomie suffirent. Marie était ravissante, il était difficile de ne pas
avoir de la sympathie pour elle. La comtesse se laissa prendre par tant
de charme. Elle eut vite fait de gagner la confiance de Marie qui
n’avait que sa nourrice pour confidente et souffrait du silence auquel
elle était contrainte. Et, comme c’était une femme qui savait se servir
de tout, elle se dit qu’elle amuserait un instant son inamusable cousin
en lui contant le grand amour qu’il avait fait naître dans le cœur de la
plus jolie fille de Vienne. Si blasé qu’il fût, il n’y serait pas
insensible.

Cependant Marie, lorsque la comtesse Larisch Wallersee la quitta, ne se
tenait pas de joie. Grâce à cette nouvelle et chère amie, elle saurait
toujours en temps utile l’arrivée de Rodolphe à Vienne, ses projets, son
humeur.

Cela seul était déjà un bienfait inestimable... Mais à la vitesse de
l’éclair sa pensée franchit une étape de plus: peut-être, un jour,
pourrait-elle échanger un message avec lui! La rapidité avec laquelle
elle arriva à ce point la laissa essoufflée. Une fois les battements de
son cœur calmés, elle examina à loisir l’endroit où elle se trouvait. La
distance infinie qui la séparait de Rodolphe était soudain abolie. Il se
rapprochait d’elle jusqu’à devenir presque tangible. Il quittait la
planète lointaine où il était apparu pour entrer de plain pied dans le
monde où elle respirait. La comtesse Larisch lui en avait ouvert la
porte... Peut-être une fois les mettrait-elle en présence. Marie lui
parlerait!... Tout cela tenait du miracle. Elle restait absorbée dans
ces pensées enchanteresses, n’entendant pas le bavardage de sa mère et
de sa sœur à côté d’elle... Elle s’aventura plus loin encore. Soudain,
elle frissonna...

                   *       *       *       *       *

Le prince impérial était allé à Prague, absorbé comme à l’ordinaire par
des conseils à présider, des audiences, des chasses, des réceptions et
des fêtes plus fatigantes que tout le reste. Chaque soir, il fallait
souper en compagnie de jolies femmes et boire jusque fort avant dans la
nuit. C’est la vie qu’ont menée dans des pays et des siècles divers bien
des héritiers présomptifs que la chronique de leur temps qualifiait de
débauchés et qui n’en sont pas moins devenus de grands rois. Rodolphe,
par moment, s’en accommodait à merveille. Il tenait tête aux meilleurs
buveurs; il faisait aux femmes la cour et ne trouvait pas beaucoup de
cruelles. Il paraissait alors infatigable. Quelle que fût l’heure à
laquelle il se couchât, il était prêt dès le matin pour les rendez-vous
de sa tournée officielle.

Mais à d’autres jours, le dégoût lui montait aux lèvres à voir l’usage
et l’abus qu’il faisait de lui-même. N’était-il pas en train de tuer peu
à peu, heure par heure, ce qu’il y avait de précieux en lui? Il
discutait une fois avec un ami sur le suicide dont les anciens, à ses
yeux, avaient fait un noble et légitime usage. «Comment en avoir peur?
dit-il, à la regarder de près ma vie est une suite ininterrompue de
suicides.»--Au point de vue politique, l’idéal qui avait rempli son cœur
de jeune homme s’effritait chaque jour. Au lieu de se passionner pour de
grandes et nobles idées, il fallait se battre quotidiennement sur les
questions les plus triviales avec des gens bornés ou malhonnêtes.
Comment résister à la terrible usure de cette lutte? Que faire?...
Fuir?... Boire, qui est la même chose.

Sa vie de cœur ne lui apportait aucune consolation. Chez lui, mésentente
et querelles. Au dehors, que donnait-il dans les liaisons brèves qui se
succédaient au hasard des rencontres... Et toujours l’impression
insupportable d’être pris dans un engrenage, l’emploi de chaque heure et
la suite de toutes les heures étant fixées à l’avance, sans qu’aucune
puissance humaine pût en altérer le cours aussi immuable que celui des
astres. A certains jours, il n’essayait même pas de lutter contre les
idées noires qui tourbillonnaient dans son cerveau. «Les ancêtres
reviennent, disait-il mélancoliquement, je ne puis les envoyer au
diable, c’est eux qui m’y mèneront!» Il avait pour ces crises-là un
remède qui opérait, la solitude et le contact de la nature. Ce qui
restait de sain dans cet être compliqué et nerveux reprenait une vigueur
nouvelle dès qu’il quittait les hommes pour le calme de la campagne.

A Prague, avant de rentrer à Vienne, il arrangea d’aller chasser dans
une île du Danube supérieur. Il partit seul. La compagnie des
garde-chasse lui suffisait. Il vécut pendant deux jours dans une hutte
en bois, un garde lui faisant sa cuisine. Quelle paix! Pas de police
autour de lui, aucun espion, pas de courrier quotidien à dépouiller,
nulle femme indiscrète et amoureuse; amis, famille, empire, évanouis
comme des ombres! Mais, à leur place, les herbes folles, les taillis,
les arbres, l’eau, plus loin les montagnes, la neige vierge, plus loin
encore le ciel et les nuages. Etre en accord avec les forces
mystérieuses de la nature, celles qui font frissonner les feuilles du
tremble au coucher du soleil, qui relèvent à l’aube les brins d’herbes
inclinés par la nuit! Une clochette bleue s’entr’ouvrait parmi l’herbe
humide pour le saluer. Qu’étaient auprès de cette fleur délicate,
couverte de rosée, les camélias et les azalées entassés dans les salons
de sa mère? Il entendait l’appel sourd qui monte du fond des bois, au
milieu du jour quand la chaleur étend sa nappe sur les têtes rondes et
pressées des pins. Parfois, à l’affût, il restait immobile le long d’un
arbre. Bientôt il s’appuyait contre l’écorce fraîche. A ce contact, il
oubliait le cerf attendu, hôte libre comme lui des forêts, il s’oubliait
lui-même et s’incorporait à l’arbre, son frère, qu’il pressait dans ses
bras et dont il sentait la sève sourdre lentement en lui...

                   *       *       *       *       *

Avec octobre, Vienne s’était repeuplée. La cour était à la Hofburg, les
théâtres impériaux ouvraient, le restaurant Sacher, chaque soir,
accueillait ses aristocratiques clients. C’était une maison fameuse et
discrète, car, en outre de ses salles publiques, elle comptait quelques
cabinets particuliers où les plus grands seigneurs de Vienne, les
archiducs et Rodolphe lui-même venaient souvent finir la soirée. Dans
cent tavernes on chantait après le théâtre les aimables valses
viennoises, en buvant la bière légère de Pilsen ou un verre de vin blanc
de Weidlinger.

Rodolphe, bien vite, rentra dans le cycle fatal de ses travaux et de ses
plaisirs. Corvées et débauches étaient liées les unes aux autres comme
les anneaux scellés d’une chaîne. Cette chaîne était lourde, il aspirait
à s’en défaire. Mais il sentait qu’une nécessité inéluctable la lui
imposait.

Il acceptait le travail, les corvées de la représentation et les
minuties du service militaire; tout cela servait, plus ou moins bien,
une grande cause qui le dépassait. Mais il étouffait dans l’atmosphère
orageuse de sa vie privée. La lutte continuelle, parfois sourde, parfois
aigre, que menait sa femme lui était insupportable.

C’étaient des mots piquants, ou un silence lourd de menaces, ou des
reproches amers,--jamais la paix.

Cet automne un petit incident l’exaspéra. Il avait été voir dans la
soirée une jolie femme de la société polonaise, la comtesse Czewucka.

Il employait pour ces sorties qui devaient rester secrètes un cocher
bien connu à Vienne, Bratfisch, homme discret et sûr qui lui était
entièrement dévoué. Ce Bratfisch, joyeux compère, avait gagné une sorte
de célébrité par ses talents de siffleur. Il n’était pas rare que ses
clients de nuit le fissent venir dans le cabinet particulier où ils
soupaient pour l’entendre siffler les airs populaires et les chansons à
la mode. Ce soir-là, Bratfisch attendait donc à la porte du petit hôtel
de la Waaggasse où habitait la belle comtesse Czewucka. Il se trouva que
la princesse était ce même soir au théâtre. Le chemin le plus direct
pour rentrer à la Hofburg passait par la Waaggasse. A la sortie du
théâtre, le landau qui l’avait conduite prit donc cette rue. A la porte
du petit hôtel de la comtesse Czewucka, elle vit la voiture de
Bratfisch. Il y avait trop de gens à la cour qui avaient intérêt à
brouiller le couple impérial pour que la princesse ignorât que son époux
s’occupait à ce moment-là de la jolie Polonaise. On ne lui avait pas
laissé ignorer non plus que Rodolphe employait souvent pour ses sorties
amoureuses Bratfisch qu’elle connaissait comme tout Vienne. Elle se
souvint que son mari avait refusé de l’accompagner au théâtre sous un
prétexte qui lui avait semblé peu plausible. Mettant tout cela ensemble,
elle eut aussitôt la conviction que Rodolphe était là, derrière les
volets clos de cet hôtel.

Sans hésiter, elle fit arrêter sa voiture, descendit et s’adressant à
Bratfisch lui ordonna de la ramener à la Hofburg. Le joyeux compère se
trouva fort embarrassé. Comment ne pas obéir à un ordre de la princesse
impériale? Du reste, s’il refusait, le scandale n’irait-il pas plus
loin? Ne serait-elle pas capable de sonner la porte de l’hôtel? En un
clin d’œil, il eut pesé les difficultés de la position et, avec un
aimable sourire, il répondit:

--Aux ordres de V. A. I.

La princesse donna l’ordre à son landau dont le cocher et le valet de
pied portaient la livrée impériale d’attendre à la porte de l’hôtel et
monta dans la voiture de Bratfisch. On imagine les commentaires de la
valetaille à la Hofburg lorsqu’on vit descendre la princesse de cet
équipage. Il ne se passa pas vingt-quatre heures sans que toute la cour
ne fût informée de ce nouveau scandale. Il arriva jusqu’aux oreilles de
l’empereur qui déplora la conduite de sa belle-fille. La devise de ceux
que leur haute position met en vue est le mot de l’Évangile: «Malheur à
celui par qui le scandale arrive.» Rodolphe acceptait les règles du jeu
et observait pour sa vie privée le secret nécessaire. Mais comment ne
pas blâmer une princesse qui rendait publics les dissentiments conjugaux
et donnait à rire à la cour et à la ville?

Rodolphe n’en ouvrit pas la bouche à sa femme. A quoi bon? Il jugeait la
situation entre eux irréparable. Son seul désir était de ne plus voir la
princesse qu’officiellement et de garder les apparences. La faute de
tact dont elle s’était rendue coupable l’irrita. On ne pouvait la
pardonner à une personne de son rang.

Le bruit que fit cette petite histoire ne resta pas confiné dans les
cercles de la cour. Elle se répandit dans la ville. La désunion du
couple impérial était patente, et l’on s’agita partout où l’on sentait
l’importance d’avoir près du prince une femme intelligente, adroite et
sûre qui sût capter sa confiance et sur laquelle on eût prise. Cette
question fut longuement débattue dans l’arrière-cabinet du _Neues Wiener
Tagblatt_, entr’autres.

Il y eut vers ce moment une fête au Tegernsee. Rodolphe, en Bavière à ce
moment, s’y rendit en compagnie de sa femme. Il y rencontra sa cousine,
la comtesse Larisch Wallersee, pour la première fois depuis son retour.
Il ne l’avait pas en particulière estime, mais il gardait avec elle des
rapports amicaux, car elle lui témoignait un dévouement extrême, et
savait-on si elle ne serait pas quelque jour utile? La politique des
cours est la même pour les grands et pour les petits: ne froisser
personne et se préparer des appuis. Dans une construction un simple
tenon est, à un moment donné, aussi nécessaire qu’une poutre.

Ce soir-là, Rodolphe était de brillante humeur, les vins qu’on avait
servis à table et surtout le champagne lui avaient plu, les femmes
étaient jolies, l’atmosphère agréable. La comtesse Larisch, avec
l’adresse d’une femme rompue aux manèges de la cour et du monde, finit
par l’isoler.

--Mon cher cousin, dit-elle, quelle carrière est la vôtre! Vous ne vous
contentez pas d’être l’espoir de la monarchie, il faut aussi que vous
jouiez les don Juan. Mais vous avez tant de succès que vous devez être
blasé. Pourtant, si cela vous amuse, je vous dirai une conquête que vous
avez faite sans même vous en douter.

On avait tenu cent fois des propos pareils à Rodolphe et généralement
ils s’étaient terminés par une offre assez brutale. Il ne s’étonna pas
autrement à l’idée que sa cousine qui avait l’esprit d’intrigue et
brûlait d’exercer une influence se fût, elle aussi, mise en quête.

--Où voulez-vous en venir, Marie? demanda-t-il non sans brusquerie.

--Mon cher Rodolphe, ce que j’ai à vous dire est la chose la plus
innocente du monde. C’est un conte bleu pour les enfants. Cela vous
change, hein! Une jolie fille s’est éprise de vous, rien qu’à vous voir.
C’est flatteur. Vous auriez été votre aide de camp qu’elle vous aurait
aimé tout autant, car c’est d’amour qu’il s’agit, mon cher, d’un amour
véritable, Juliette...

--Et comment s’appelle votre amoureuse?

La comtesse voulut se faire prier.

--Elle appartient à la société, mon cher cousin, et ce serait très
indiscret...

--Allons, Marie, vous brûlez de le dire et vous n’êtes venue que pour
cela, interrompit le prince gaiement.

--Vous voilà despotique à votre ordinaire, dit la comtesse. Il faut
toujours vous céder. Cette jeune fille est la baronne Marie Vetsera.

A ce nom, le prince eut un mouvement. Marie Vetsera! Un visage presque
enfantin lui apparut, un être pur et charmant auquel il était lié par
une complicité muette de quelques secondes, le temps d’un coup d’œil à
travers une salle de spectacle ou le long d’une allée au Prater.

--Mais elle est ravissante! s’écria-t-il.

--Je vous ai dit qu’elle était jolie.

--Jolie! elle est belle, elle est ravissante, reprit Rodolphe avec
force. C’est la plus séduisante des jeunes filles de Vienne. Je ne l’ai
vue que deux ou trois fois, et de loin. Mais je ne l’ai pas oubliée.
Vous pouvez le lui dire de ma part.

--Elle en sera folle de joie, assura la comtesse... C’est une enfant
encore. Quelle fierté à apprendre que vous l’avez distinguée!

A ce moment Rodolphe quitta sa cousine et se dirigea vers un groupe
d’invités au milieu duquel était assise la belle comtesse polonaise,
qui, pour l’heure, avait su lui plaire.




II

REMOUS


Jetez une pierre dans une mer en fureur, elle disparaît sans laisser de
traces. Jetez une pierre dans un étang que ne ride aucune brise, le choc
de la pierre agite l’eau; du point où elle est tombée, des cercles
concentriques se forment qui, par ondes régulières, s’étendent jusqu’aux
bords. Bientôt la surface entière vibre du coup qu’elle a reçu.

L’indiscrétion calculée de la comtesse Larisch tomba chez un homme tout
semblable à une mer fouettée par les vents. Chez lui pas de paix, un
tumulte sans cesse renouvelé, mille influences et pressions exercées
chaque jour. Pourtant le nom de Marie Vetsera arrêta Rodolphe.

Une jeune fille et qui l’aimait? Remplirait-il longtemps ce cœur
virginal? Que pouvait être l’amour d’un astre pur et jeune? Elle était
belle. Un autre viendrait qui, libre, saurait la prendre. Elle
oublierait le rêve romanesque de ses seize ans. Pourtant elle ne
semblait pas coquette. Il y avait quelque chose de sérieux dans ce
regard qui parfois s’était attaché au sien. Il eut le désir de le
rencontrer encore. Mais la vie l’emportait de ci, de là. Quand la
reverrait-il? Elle serait mariée et amoureuse de son mari.

Lorsque la comtesse Larisch retrouva seule Marie, et elle en fit naître
rapidement l’occasion, elle lui rapporta les paroles du prince. Marie
rougit--elle rougissait encore quand le nom de Rodolphe était
prononcé--mais elle ne dit rien. Elle prit les mains de la comtesse dans
les siennes. Sa mère entrait à ce moment.

Pendant la fin de la visite, Marie resta muette. Lorsque la comtesse
Larisch partit, elle lui dit à la dérobée:

--Revenez vite, j’aurai à vous parler.

Au cours des brefs instants que Mme Larisch Wallersee avait passés là,
Marie avait déjà franchi d’un bond hardi les murs qui jusqu’alors
fermaient son horizon. Au début, il lui suffisait de voir le prince. Le
bonheur qu’elle en tirait remplissait ses journées. Puis, à partir du
soir de l’Opéra où il l’avait regardée avec tant de douceur, elle
n’était plus heureuse à moins d’échanger un regard avec celui qu’elle
aimait. Mais comme il était loin d’elle! L’arrivée de la comtesse
Larisch avait soudainement rapproché cet inaccessible héros. Marie
pouvait en parler avec quelqu’un qui le connaissait dès son enfance, qui
était de sa famille, qui l’abordait à loisir, savait de lui mille choses
secrètes et vraies. Elle avait à peine eu le temps de savourer ce
bonheur inattendu, de le tâter, d’en mesurer toute l’étendue, de s’y
habituer, qu’elle en vit bientôt les limites étroites comme celles d’une
prison. Elle en était là lorsque soudainement les parois entre
lesquelles elle étouffait s’écroulèrent dans un coup de théâtre pour lui
offrir de nouvelles et radieuses perspectives.

Il semblait qu’une fée voulût réaliser ses plus aventureux désirs. Elle
avait souhaité un échange de messages entre Rodolphe et elle; tout
aussitôt, lui arrivaient les paroles de Rodolphe à son adresse. Elle
avait les mots mêmes que le prince avait prononcés. Il la trouvait
ravissante--n’était-ce pas mieux que jolie ou belle? Ravissante--elle
lui plaisait donc, il ne se bornait pas à l’admirer. Et il voulait
qu’elle le sût! Marie restait interdite de bonheur, elle n’osait plus
regarder l’avenir, elle n’osait plus formuler un vœu.

Soudain, une pensée nouvelle, effrayante, se présenta. Elle connaissait
les paroles de Rodolphe. Mais que lui avait dit sa cousine en parlant
d’elle, Marie? Avait-il appris qu’il était aimé? Sans doute la comtesse
lui avait livré ce secret jalousement gardé dont elle était seule
dépositaire. D’abord la pudeur et la honte s’emparèrent de Marie. Seule
dans sa chambre, elle rougit, des larmes lui montèrent aux yeux. La
vieille nounou qui la regardait s’alarma.

--Qu’as-tu, ma petite fleur? dit-elle.

--Je ne sais pas, dit Marie, en fondant en larmes et se jetant dans les
bras de sa nourrice, je ne sais pas... Je suis heureuse!...

                   *       *       *       *       *

Quelques jours passèrent. Et de nouveau Marie s’impatienta. L’amour est
un dieu exigeant, on ne marchande pas avec lui. Il est rusé aussi. Il
demande ceci seulement, on le lui donne. Aussitôt il lui faut davantage.
Finalement on s’aperçoit qu’il ne se satisfera pas avant d’avoir tout.
Ce qui auparavant comblait Marie de joie lui paraissait maintenant bien
peu de chose.

Enfin, après son entrevue avec la comtesse Larisch, elle revit Rodolphe
au Prater. Avec quelle impatience elle attendait cette rencontre! Que de
félicités elle s’en promettait! Hélas! elle n’eut qu’une joie
incomplète, car à ce moment même sa mère lui parlait. Elle put à peine
le regarder. Elle se sentit si malheureuse qu’elle crut ne pouvoir
retenir ses larmes. Le sort était trop dur pour elle! Lorsqu’elle se
remit, le chagrin fit place à l’inquiétude. Il l’aurait trouvée froide,
indifférente. Ou peut-être la prendrait-il pour une coquette qui se
détournait de lui maintenant qu’elle savait lui plaire. L’une et l’autre
hypothèse étaient insupportables. Elle brûlait de se justifier. Si
encore elle avait eu la comtesse Larisch près d’elle. Elle lui eût
expliqué ce qui s’était passé. Celle-ci aurait dit à Rodolphe que
Marie... Ah! que pouvait-elle dire à Rodolphe?

Trois jours plus tard, elle était à l’Opéra un soir où le prince y vint.
Cette fois-ci elle le regarda à loisir. Il lui adressa même un
imperceptible sourire. Mais sa joie si grande fut brève, car elle trouva
que Rodolphe avait mauvaise mine. Oui, il était maigri et pâli, les yeux
creusés comme un homme qui a de la fièvre. Elle s’alarma. Il était
malade. Ou il préparait une maladie. Naturellement les gens autour de
lui ne voyaient rien. Qui le regardait comme elle, Marie? Ils s’en
apercevraient lorsqu’il serait déjà trop tard. Ah! être là, si près de
lui, et ne pouvoir voler à son secours! Elle savait qu’il partait le
lendemain pour la Galicie, long voyage et fatigant. Il serait souffrant
en route, loin d’elle. Marie se désolait. Cette nuit-là, elle ne dormit
pas. Les matins suivants, elle se fit apporter les journaux de bonne
heure, à la stupéfaction du portier. Elle y cherchait vivement les
nouvelles du prince héritier. Pas un mot sur cette santé précieuse.

Ainsi passaient les jours de Marie. Elle vivait dans une attente
fiévreuse... De quoi?...




III

POLITIQUE


Ce n’était pas sans raison que Marie s’était alarmée à l’Opéra. Ses yeux
pénétrants avaient lu sur les traits fatigués du prince la crise morale
qu’il traversait. Elle n’eût pas été déçue en apprenant qu’elle n’y
jouait aucun rôle. Il remplissait la vie de Marie. Elle ne se faisait
aucune illusion sur le peu de place qu’elle tenait dans celle de
l’héritier présomptif de la couronne des Habsbourg. Avait-il pensé une
fois à elle depuis qu’il l’avait vue?

Mille intrigues se nouaient autour de Rodolphe. Des gens adroits,
insinuants, passionnés s’agitaient près de lui. Il s’intéressait à la
politique. Il n’y voyait pas seulement, comme les sceptiques, un jeu de
cartes subtil. Jeune homme au cœur généreux, il voulait pour ses peuples
plus de justice, plus de liberté, plus de bien-être. Il détestait
l’arbitraire et la fameuse maxime chère à ceux qui avaient le pouvoir:
_divide ut imperes._ Il accusait leur indifférence, leur sécheresse. Il
était entouré d’hommes dont il haïssait les idées. Il fallait les
recevoir aimablement, leur sourire. Impulsif de nature, il n’arrivait à
la prudence nécessaire que par une longue contrainte.

Il avait besoin d’amitié, mais dans sa position où trouver un ami? Ceux
qui l’abordaient, quelles que fussent leurs protestations
désintéressées, voulaient se servir de lui. Pour un Philippe de Cobourg,
pour un Hoyos il avait les sentiments que l’on a pour des gens avec qui
l’on soupe en compagnie de jolies filles ou avec qui l’on chasse.
Ceux-là n’avaient rien à demander; ils ne donnaient pas grand’chose non
plus. Mais les autres! Qui donc entrait dans son cabinet sans le désir
d’en tirer un bénéfice? Ses amis de la presse libérale spéculaient
aussi, à longue échéance, il est vrai, mais pour un enjeu énorme. Les
femmes qui lui plaisaient, on s’imaginait naïvement qu’il les avait
choisies, mais elles étaient mises sans doute sur son chemin par des
gens qui y avaient intérêt. Pas un ami sûr. Il fallait suspecter un
chacun. A cette pensée amère Rodolphe s’assombrissait. Il ne pouvait
s’en débarrasser. Elle faisait des ravages en lui.

Dans la famille impériale, Rodolphe ne causait avec personne à cœur
ouvert. Il ne parlait jamais politique à son père. Sur ce terrain-là,
aucune entente entre eux, ils étaient aux deux pôles et n’avaient que
des conversations purement formelles. Sa mère avait été tout près de
lui, mais avec les années, elle devenait plus fermée, plus distante. Son
goût pour la solitude et les voyages augmentait; elle ne paraissait pas
aux cérémonies officielles; elle s’organisait une vie secrète dans
laquelle personne n’était admis, pas même son fils. Parfois à un mot,
Rodolphe devinait qu’elle voyait toujours en lui le fils de son sang.
Parfois, à un regard, il imaginait qu’elle avait de la tendresse pour
lui, même de la pitié; si elle se sentait devinée, c’était une
raillerie, ou un sarcasme. Elle ne supportait aucun épanchement.

Il ne s’entendait qu’avec une seule personne parmi, ses proches, avec
l’archiduc Jean Salvator de Toscane. Bien que l’archiduc fût son aîné de
six ans, ils avaient été camarades de jeux. C’était un homme passionné
pour les choses militaires et un bon soldat. D’autres raisons encore
attiraient Rodolphe vers son cousin. Seul des membres de la famille
impériale, il avait des idées libérales et, mettant ses idées en
pratique, s’efforçait de vivre, non en archiduc, mais en homme privé. Il
s’était épris d’une charmante jeune fille de la bourgeoisie viennoise,
Milli Stubel, et menait avec elle une libre et agréable existence. A
l’ordinaire il passait les soirées chez la sœur de son amie dans un
cercle tout intime. Rodolphe admirait son cousin, qui avait choisi,
selon lui, la meilleure part. Il l’enviait d’avoir su se créer, si près
de la redoutable Hofburg, un bonheur simple et quasi familial avec une
fille qui l’aimait, loin de tout mensonge, de toute étiquette. Que cela
était tentant! hélas, inaccessible!

Il en causait un soir avec son cousin, Milli Stubel étant présente et
s’occupant autour d’eux.

--Au vrai, dit Jean Salvator, les liens qui me retiennent dans ce pays
ne sont plus très forts... j’ai épuisé les joies que l’étiquette et les
honneurs peuvent donner. Milli... viens ici, dit-il en s’adressant à la
jeune fille.

--Milli est tout pour moi, continua-t-il. Ne crois-tu pas que manger
seul avec elle est autrement agréable que les dîners de famille ou de
gala à la Hofburg? On cause librement ici, on n’est pas obligé d’écouter
les sornettes de l’oncle Albrecht (l’archiduc Albrecht, vainqueur à
Custozza, était la bête noire de Jean Salvator). Je ne suis pas un
archiduc pour Milli, mais un homme qu’elle aime. C’est autre chose, que
tu ne connaîtras jamais... Malheureusement, je suis encore une Altesse
Impériale dans ce pays, je manque de liberté. Bah! un jour, je m’en
irai... Il ne me sera pas difficile de renoncer à mes titres, droits et
prérogatives. Et cette petite fille en sera aussi joyeuse que moi... Je
quitterai l’Autriche. Le monde est vaste, Rodolphe... J’aime la mer...
Il y a là-bas des îles dans les mers du Sud qui m’attirent. Nous les
gagnerons lentement sur un voilier.

--Venez avec nous, dit Milli à Rodolphe en plaisantant. Vous êtes
amiral; si vous le voulez, vous commanderez le bateau.

--Il faudrait avoir une amie comme vous, répondit-il. Mon cousin Jean
est un homme heureux.

Depuis, il pensa souvent à cette conversation. Une vie nouvelle!
personne ne la désirait plus ardemment que lui. Mais à vie nouvelle,
compagne nouvelle. Où la trouver? Il était seul; sa pauvreté véritable
lui apparut. A ce moment, le doux et frais visage de Marie Vetsera passa
devant ses yeux. Il y avait dans ce regard quelque chose de sérieux et
de passionné qu’on ne pouvait oublier. Celle-là, peut-être, se donnerait
toute entière et ne demanderait rien... Il haussa les épaules. «Je serai
toujours un incorrigible rêveur,» pensa-t-il.

                   *       *       *       *       *

Ce qui retenait l’archiduc Jean Salvator en Autriche était l’ambition.
Il voulait triompher avec les idées qu’il défendait. Il se voyait
puissant dans un empire libéral sur lequel régnerait son cousin
Rodolphe. Il attendait tout de celui-ci. Cependant il se laissait aller
à sa nature qui était vive et emportée. Il critiquait sans ménagement
les théories du chef de l’armée et de l’état-major. Il publiait même des
articles et des brochures sur ces questions, en Autriche ou à
l’étranger. C’étaient là choses qu’on ne pardonnait pas à la Hofburg.
Dernièrement l’empereur avait défendu à son fils de voir l’archiduc
Jean. Cet ordre avait irrité Rodolphe. Il fallait obéir pourtant. Mais,
peu à peu, malgré la défense de l’empereur, il avait repris secrètement
contact avec son cousin.

Jean Salvator s’impatientait. L’empereur approchait de la soixantaine,
mais ne donnait aucun signe de de fatigue. «Ton père, disait-il à
Rodolphe, travaille à la façon d’une machine. Il ne se passionne pas, il
ne se dépense pas, alors il ne s’use guère. Cela peut durer.» «Tu
supporteras ça longtemps?» jeta-t-il un jour hardiment.

Rodolphe n’avait pas répondu.

Les idées avancées de Jean Salvator, si elles lui valaient l’inimitié
des milieux officiels, lui avaient attiré des sympathies dans les
cercles libéraux et dans la marine. Il devint en quelque sorte chef de
parti, mais comme tel il fut obligé à beaucoup de précautions et à
cacher son activité. Une action qui ne peut s’exercer que dans l’ombre
prend aussitôt un caractère dangereux. Le malheur fut que, par suite de
l’obligation pour Rodolphe de ne voir son cousin qu’en secret, leurs
relations clandestines eurent bien vite, qu’il le voulût ou non, une
allure de conspiration.

On ne sort pas le soir de chez soi par une petite porte, enveloppé dans
un manteau qui vous cache jusqu’à la figure, on ne saute pas dans un
fiacre, on n’échappe pas aux espions qui sont à vos trousses, on ne
prend pas l’escalier de service pour aller parler entre quatre yeux de
la pluie et du beau temps. Les entretiens de Rodolphe et de l’Archiduc
Jean Salvator touchaient aux plus graves questions de l’État.

Chez Rodolphe, ces conversations avaient surtout un caractère objectif.
Son désir était d’étudier avec un homme sûr et d’idées libérales, avec
un des siens, des problèmes qui le passionnaient. Il pensait préparer
ainsi l’avenir. L’archiduc, d’esprit aventureux, qui se plaisait dans
l’intrigue, avait un but plus proche. De toute sa volonté, il tendait à
l’action. Mais comme il était fin, il sentait la résistance sourde de
Rodolphe et que celui-ci était encore bien éloigné d’envisager un coup
de force. Il fallait donc l’engager peu à peu dans la voie qu’il avait
choisie, l’enserrer dans un réseau d’intrigues, tout en ne lui laissant
voir qu’une petite partie de l’œuvre entreprise. Il le compromettrait
ainsi à son insu et l’amènerait, à l’heure choisie, à l’obligation de
prendre un parti éclatant.

L’archiduc connaissait son cousin. Il ne fallait pas le heurter de
front, mais se servir des inévitables mouvements de colère qui suivaient
l’échec de ses essais de réformes militaires. L’état-major écoutait avec
déférence les projets et remarques du prince impérial. Mais il n’en
comprenait pas l’intérêt et ne déviait pas d’un pouce de la ligne qu’il
s’était fixée. «Ils sont trop stupides», criait alors Rodolphe. C’était
le moment pour Jean Salvator de pousser une pointe un peu plus hardie et
de planter un nouveau jalon.

Le prince héritier, s’il ne voyait pas le jeu complet de son cousin,
était pourtant assez perspicace pour deviner que Jean Salvator tramait
en secret mille intrigues. Jusqu’où les poussait-il? Rodolphe ne tenait
pas à l’apprendre, de peur d’être obligé de rompre avec lui. Avec qui
causerait-il librement?

Avant son départ pour la Galicie, un mot prudent de l’archiduc éveilla
la suspicion de Rodolphe et le mit sur ses gardes. L’archiduc lui parla
de ce voyage, du séjour que le prince ferait à Lemberg. Il nomma le chef
d’état-major du XIe corps d’armée et ajouta:

--C’est un des nôtres. Tu pourrais peut-être lui dire un mot.

--Un mot de quoi? fit brusquement Rodolphe.

--Oh! un mot aimable, répondit d’une façon évasive l’archiduc qui vit
qu’il avait été trop loin.

Rodolphe n’insista pas, mais il gardait un désagréable souvenir de ce
minuscule incident.

En wagon, le mot: «C’est un des nôtres», lui revint à la mémoire et prit
un aspect inquiétant. Dans son esprit enfiévré, il lui apparut tout
chargé d’un sens sinistre. «Un des nôtres», l’archiduc ne se serait pas
exprimé autrement s’il avait voulu désigner un conjuré. Un conjuré! Y
avait-il donc conspiration, entente secrète entre l’archiduc et des
officiers supérieurs en activité? Rodolphe eut soudain une lueur sur ce
qui se préparait dans l’ombre. Parbleu, avec son air de ne s’intéresser
qu’aux idées, son cousin avait un esprit positif, il savait que la
chance doit être aidée et qu’à un moment donné il faut avoir la force,
la force matérielle dans ses mains. Une mutinerie, un coup d’état
militaire, rien ne pouvait être plus odieux à Rodolphe qui était un
soldat, et loyal. Jusqu’ici il s’était imaginé un peu naïvement que l’on
pouvait parler de tout sans danger. Maintenant il voyait que les paroles
tendent invinciblement à se traduire en actes. Il s’exaspéra à l’idée
que lui, prince héritier, maréchal dans l’armée, pourrait être un chef
de mutins. Des révoltes militaires, c’était bon pour les Russes, ces
Asiatiques doux, cruels et fourbes. Leur histoire dynastique en est
pleine. Lui, un Habsbourg, jamais! Il s’enflamma de colère contre son
cousin qui voulait l’entraîner dans les chemins qui mènent droit au
déshonneur. Il se promit de lui dire dès son retour toute sa pensée, au
risque d’une rupture.

Pendant son court séjour en Galicie, il se monta de plus en plus.
Pourtant, par une étrange contradiction, il se montra fort aimable avec
le chef d’état-major du XIe corps d’armée. Et cependant il le regardait
avec inquiétude. «Est-ce la figure d’un traître?» se demandait-il.

Il arriva à Vienne de bonne heure, déjà fatigué. Dans son courrier, des
lettres l’irritèrent. Décidément, partout, il rencontrait des obstacles.
Une entrevue avec sa femme fut sans agrément. La princesse adoptait pour
l’instant une attitude de victime. Elle parlait peu, soupirait beaucoup.
«Il n’y a rien de naturel chez cette femme, pensa Rodolphe, je crois que
je la préfère encore quand elle se fâche.» Tout cela n’était pas fait
pour lui détendre les nerfs.

Il eut pourtant un moment plus tranquille. Le comte Hoyos vint le voir.
C’était un homme simple, sans beaucoup d’idées, mais incapable de
machinations. Rodolphe l’invitait souvent à la chasse. Le comte venait
le prier d’assister à un souper qu’il organisait le soir même chez
Sacher.

--Nous serons tout à fait entre nous, dit-il. Les hommes? Vous,
Monseigneur, Philippe et moi. Mais je vous ai trouvé une tzigane comme
vous n’en avez jamais entendu. Elle s’appelle Marinka; elle est toute
neuve à Vienne, un peu sauvage peut-être, mais, quand elle chante, elle
vous emmène loin.

--Mon cher, je ne viendrai pas, dit Rodolphe. Je suis fatigué. On m’a
fait boire plus que de raison en Galicie. Cela fait partie de mon
métier, paraît-il, et leur tokay n’était pas des meilleurs. J’ai des
affaires toute la journée. Je me coucherai tôt.

Le comte Hoyos se mit à rire.

--Voilà de belles et sages résolutions, Monseigneur. Mais quand vous
aurez passé une journée dans des paperasses poudreuses, quand vous aurez
eu à vous fâcher dix fois contre ces abrutis du Stuben Ring[1], quand
vous aurez eu dîné en cérémonie au Palais, vous serez bien heureux de
venir vous reposer dans l’atmosphère tranquille d’un cabinet chez
Sacher. Là, point de soucis, rien d’officiel, du vin excellent, deux ou
trois aimables créatures, plaisantes à regarder, et puis Marinka! Je
serais bien étonné, si elle ne vous touchait pas.

  [1] Boulevard où se trouve le ministère de la guerre.

--Elle chantera pour vous. Quant à moi, je tâcherai de dormir.

--Enfin, si le sommeil est long à venir, Monseigneur, vous savez où nous
trouver.

Rodolphe eut une journée ennuyeuse. Au dîner assistait l’archiduc
Albrecht, le vainqueur de Custozza, dont l’influence était encore toute
puissante au ministère de la guerre. Ce vieillard parla beaucoup et de
façon à irriter Rodolphe. Il se souvint d’un mot de Jean Salvator: «Avec
ton père, on finirait peut-être par s’entendre. Mais l’oncle Albrecht,
il tient toute l’armée dans sa main. Il faudra l’abattre!»

Le soir, enfin, Rodolphe put s’échapper. Il passa un instant chez lui,
puis, accompagné par Loschek qui ouvrait le chemin, il sortit seul par
la petite porte de fer de la cour des Suisses. Un équipage privé
attendait au coin de la Josephs Platz. Il y entra, jeta un mot au cocher
qui fouetta ses chevaux.

Quelques minutes plus tard, Rodolphe descendait dans une rue fort animée
du centre de Vienne. Il la quitta aussitôt pour prendre une ruelle. Au
rez-de-chaussée d’une maison sans apparence, il poussa une porte
entr’ouverte, monta deux étages d’un escalier de service, frappa à une
porte sale et fut introduit dans un vaste appartement dont plusieurs
pièces étaient éclairées. Il sembla au prince qu’au moment où il passait
devant une chambre dont on ferma vite la porte deux ou trois personnes
essayaient de se dissimuler. Cela l’indisposa et il arriva fort irrité
dans une pièce arrangée en bureau où son cousin Jean Salvator
l’attendait.

Depuis le mot de l’archiduc au sujet du chef d’état-major à Lemberg,
Rodolphe s’était promis d’être prudent et d’user de ruse pour arriver à
savoir jusqu’à quel point l’archiduc s’était engagé. Il fit donc un
effort sur lui-même et l’entretien entre les deux cousins s’engagea
calmement.

Milli Stubel n’était pas présente, ce soir-là. Rodolphe augura mal de
son absence. Jean Salvator voulait sans doute parler politique.

L’archiduc se trouvait à ce moment-là dans une position assez délicate.
Il avait travaillé en secret bien plus que Rodolphe ne pouvait le
croire. Il lui fallait maintenant donner des satisfactions aux
impatients de son parti, les convaincre que le prince impérial était
avec eux. Il avait donc résolu de mettre son cousin en face d’une
responsabilité à prendre. Mais il savait avec quelle précaution il
fallait aller de l’avant.

Rodolphe, pour l’instant, parlait avec sympathie des officiers de grades
inférieurs, hommes de classe modeste, généralement instruits, au courant
des grandes questions politiques et sociales qui divisaient l’empire, et
dans l’ensemble favorables aux idées libérales.

--Voilà notre plus ferme appui, Gianni, dit-il, employant pour
l’archiduc le petit nom par lequel l’appelait son amie.

Gianni haussa les épaules.

--Ils se rangeront de notre côté quand nous aurons gagné la bataille,
mais ce n’est pas sur eux que l’on peut compter pour la livrer. Il nous
faut des troupes de choc.

Rodolphe l’interrompit en riant:

--Tu as gardé le vocabulaire de ton ancien métier, mon cher Gianni,
toutes tes métaphores sont militaires. Si on nous entendait, on croirait
vraiment que nous préparons un coup d’État.

Il y eut un silence un peu pesant; le mot était de poids. D’un rapide
coup d’œil le prince impérial examina son cousin. Mais celui-ci n’était
pas disposé à engager la lutte à l’improviste. Il avait son plan et fit
dévier le propos.

Rodolphe s’impatientait, il avait l’impression d’être un jouet dans les
mains expertes de Gianni. Cependant celui-ci qui avait fait apporter du
vin disait les difficultés auxquelles on se heurte lorsqu’on entreprend
de diriger un grand mouvement d’idées.

--On imagine, mon cher, qu’on est maître d’en régler l’allure. Pas du
tout! Ce n’est pas un bloc homogène, mais un amalgame d’éléments divers.
Les uns sont passifs, il faut les exciter; les autres, les éléments
avancés, sont trop actifs, il faut les retenir. Cela n’est pas facile...
Il y a plus, ces gens qui se groupent autour de vous, qui vous font
confiance, à qui l’on a promis quelque chose, il faut à un moment les
satisfaire ou tout au moins les apaiser en leur montrant prochain le but
qu’ils poursuivent. Sinon, ils vous lâchent.

Il parla longtemps dans ce sens, à chaque fois un peu plus près du terme
qu’il visait. Rodolphe qui avait compris sa marche ne disait rien. Il
vidait son verre et l’écoutait, tout plein d’une colère intérieure qui
grandissait lentement à mesure qu’il voyait où son cousin voulait en
venir.

Un incident tout à fait inattendu dérangea les plans subtils de
l’archiduc.

Un bruit confus, mais assez fort, se fit entendre dans l’appartement.
Rodolphe se leva d’un bond et, d’un geste instinctif, mit la main droite
à la poche de son pantalon où était son revolver.

--Qu’est cela? demanda-t-il irrité.

Déjà l’archiduc, lui faisant signe de ne pas bouger, courait à la porte
et disparaissait.

Rodolphe gardait la main sur son revolver. Le bruit continua un instant,
avec parfois un éclat plus haut, puis se tut. Quelques minutes
passèrent.

L’archiduc rentra dans la chambre, où l’attendait Rodolphe. Son teint à
l’ordinaire pâle était coloré, ses yeux plus vifs. Il souriait.

Mais cette fois-ci le prince n’essaya pas de se contenir. La colère
avait grandi en lui pendant l’attente et le ton sur lequel il parlait
n’était plus amical.

--Que se passe-t-il? Il y a des gens ici, et c’est toi qui les as
convoqués!

L’accent rude était d’un maître. Jean Salvator ne s’y méprit pas. Il
décida de faire front, mais avec la souplesse de sa race, il répondit
d’une voix presque comique:

--Les éléments avancés!... Je t’ai dit qu’il était difficile de les
faire patienter.

--Que veux-tu donc? cria Rodolphe. Ces gens que tu as là, que leur as-tu
promis?...

Sans le laisser continuer, Gianni, voyant une ouverture favorable,
l’interrompit et dit non sans ironie dans la voix:

--De te voir seulement. Pas autre chose, tu n’auras pas un mot à dire
qui puisse compromettre ta précieuse réputation. Quelques banalités,
c’est entendu: «Messieurs, je suis heureux de vous saluer. Nous
travaillons, vous et moi, pour le même idéal.» Hein! idéal te plaît,
c’est bien de ton vocabulaire. On ne peut pendre personne pour le mot
idéal. A la Hofburg seulement, où l’on est très malin, il a quelque
chose de suspect. Mais, en somme, tu peux le risquer. Je ne t’en demande
pas plus. Et si c’est encore trop, montre-toi seulement.

Ce ton, au lieu d’apaiser Rodolphe, l’irrita davantage.

--Je vois ton jeu, maître fourbe, dit-il. Dieu sait ce que tu as tramé
derrière mon dos, ce que tu as promis en mon nom. Tu prépares un coup.
Tu as assuré à tes complices que, le jour venu, je serai à votre tête,
que c’est avec moi, pour moi qu’ils marchent... Où en es-tu? Je n’en
sais rien et tu vas me le dire. En attendant, il faut bien prouver à tes
«éléments avancés» que tu n’es pas seul, que tu n’as pas parlé en l’air,
que je suis là pour te couvrir. Et tu as pensé que tu pouvais te servir
de moi comme d’une marionnette que l’on pousse sur la scène sans lui
demander si elle veut y paraître. Eh bien, tu t’es trompé, tu ne me
tiens pas...

Il se promenait de long en large, la figure contractée. Un instant, il
se tut. Mais l’archiduc ne répondit pas. Il était décidé à ne pas se
fâcher et il jugeait plus sage de laisser Rodolphe épuiser sa fureur.

--Qu’as-tu imaginé? poursuivit Rodolphe. Provoquer des séditions,
soulever les Hongrois, ou les Tchèques, ou les Croates, exciter des
mutineries dans l’armée, troubler l’empire, le mener à la ruine? Et tu
as compté sur moi pour cela? Allons, cette fois-ci, il faut répondre, et
clairement, dit-il en frappant du poing sur le bureau si violemment que
la bouteille de vin en fut renversée.

L’archiduc répondit avec le plus grand calme:

--Ma foi, tu sais ce que vaut la paix intérieure dont nous jouissons, et
je n’aurai pas beaucoup de peine à pousser l’empire au bord du gouffre.
Il y est. Sur ce point-là, tu penses comme moi, quand tu es de
sang-froid. Alors pourquoi te mettre en colère? J’aime mon pays, je suis
terrifié à voir où l’a réduit un gouvernement imbécile; nous courons à
des désastres. Tu es de mon avis sur tout cela. Qu’est-ce qui nous
divise? Je dis: «Si nous voulons sauver l’empire et la couronne, il faut
agir et sans délai. Demain il sera trop tard. Il s’élèvera un cyclone
tel que nous périrons tous dans la tourmente.» Et toi, au contraire, qui
es assuré comme moi que la situation actuelle est funeste et ne peut
durer, tu dis: «Parlons de l’avenir, parlons-en encore, parlons-en sans
fin. Cela et rien de plus.» Mais, Rodolphe, le temps n’est plus aux
paroles, ne le comprends-tu pas? C’est un peu trop simple tout de même,
un peu trop paresseux. Attendre quoi? La disparition de ton père? Taillé
comme il l’est, il peut durer vingt ans. Tu veux attendre vingt ans,
alors que les peuples de la double monarchie ont les yeux fixés sur toi,
espèrent de toi leur salut. Eh bien, tu as de la patience! Tu veux être
à ton tour un vieil homme qui ne se passionne plus pour rien, en qui
tout idéal est mort. Pour moi, je n’accepte pas ce suicide.

Rodolphe restait immobile. Tout ce que lui disait l’archiduc, il se
l’était dit cent fois. Mais ce n’était pour lui que des mots. Et voici
que ces mots devenaient des réalités concrètes. Il y avait des inconnus
amenés par son cousin dans cet appartement. Il ne pensait plus qu’à
cela. La colère gronda en lui. «Comment me traite-t-on?» se disait-il
sans cesse.

--Qui est là? répéta-t-il avec force. Je n’ai rien à faire de tes idées
pour le moment. Je veux savoir qui est là.

L’archiduc haussa les épaules:

--Tiens-tu vraiment à le savoir? Ce sont des officiers. Je pense que tu
connais quelques-uns d’entre eux. Si tu le désires, je les introduis
dans cette pièce un à un. Vous pourrez causer.

--Je ne veux pas les voir, cria le prince, exaspéré, je veux savoir
leurs noms.

L’archiduc, cette fois-ci, changea d’attitude. Il répondit avec une
froideur marquée:

--Et c’est justement ce que je ne te dirai pas.

Rodolphe devina la pensée cachée de son cousin. Il s’avança menaçant
vers lui.

--Tu te permets...!

Jean Salvator ne bougea pas.

--Je pense que tu perds la tête, dit-il. Rentre chez toi. C’est l’air de
la Hofburg qui te convient. Tu n’as rien à faire ici.

Le prince blêmit. Il leva le bras. Allait-il frapper son cousin?... Il
se retint, fit quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil.

Il y eut un silence. Rodolphe gardait les yeux baissés. Il voyait dans
un cauchemar un trou profond, il y tombait et peu à peu s’enlisait dans
une boue qui l’étouffait... La scène changea devant ses yeux clos... Un
cabinet qu’il connaissait bien à la Burg et là, un officier, le revolver
à la main, un officier qui lui ressemblait comme un frère... Un bruit
confus et fort venait des pièces voisines et des corridors. On entendait
par moment des «Vive Rodolphe empereur!» Et cet officier se penchant
vers un vieillard blême, lui tendait une feuille de papier et disait
«Signe!»... Rodolphe frémit tant la vision était nette.

--Impossible, cria-t-il.

Le son de sa voix le fit sursauter. Il se redressa, ouvrit les yeux.
Accoudé sur le bureau, l’archiduc Jean Salvator, la tête entre ses
mains, ne bougeait pas. Rodolphe se leva, vint à lui, hésita un instant,
puis avec douceur posa sa main sur l’épaule de l’homme prostré. Jean
Salvator le regarda et Rodolphe vit qu’il avait les yeux pleins de
larmes. Il eut de la peine à contenir l’émotion qui l’envahit et c’est
d’une voix mal assurée qu’il dit à son cousin:

--Tu as raison, Gianni, je ne vaux rien.

Et il ajouta si bas que l’archiduc l’entendit à peine:

--Je te demande pardon.

Il prit l’archiduc dans ses bras.

--S’il en est ainsi, je m’en irai, murmura celui-ci. Tu me libères.

--Cela vaudra mieux, dit Rodolphe. Je t’envie...

Une minute plus tard, il retrouvait au coin d’une rue voisine l’équipage
qui l’avait amené.

--Chez Sacher, jeta-t-il au cocher, et vivement.




IV

ÉPHÉMÉRIDES D’OCTOBRE


Chez Sacher.

Il traversa d’un pas rapide le couloir qui menait aux salons
particuliers chez Sacher. Un maître d’hôtel eut à peine le temps de
s’effacer devant lui. Une porte s’ouvrit. Une atmosphère où l’odeur des
femmes, des fleurs et des vins se mêlait l’enveloppa. Les convives assis
sur des divans se levèrent.

--Nous vous attendions, Monseigneur, et n’avons pas commencé, dit la
voix joyeuse et forte du comte Hoyos. Vous connaissez, je crois, ces
belles personnes, ajouta-t-il en montrant deux jolies filles qui
s’étaient déjà fait un nom dans un théâtre d’opérette. Et voici Marinka.

Il désignait une jeune femme frêle au teint cuivré, aux yeux allongés,
aux cheveux noirs luisants, plaqués sur une tête toute petite, qui se
tenait un peu à l’écart.

--Elle nous vient du sud de la Russie, continua-t-il, mais elle s’est
arrêtée dans notre Bukovine et parle un allemand décent.

Rodolphe regarda la tzigane qui lui parut insignifiante. Il lui fit un
geste amical, tendit la main à un homme d’âge moyen, à la figure hâlée
par le grand air et dont les tempes grisonnaient déjà. C’était son
cousin et compagnon habituel de plaisir et de chasse, le prince Philippe
de Cobourg.

--Et maintenant, mes amis dit-il, soupons. C’est enfin l’heure des
choses sérieuses. Il faut boire. Donnez-moi de la vodka, Hoyos, en
l’honneur de Marinka.

D’un trait, il vida son verre, puis le fit remplir de nouveau.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tard dans la nuit, la tzigane chanta. Sur sa demande, on avait éteint la
moitié des bougies qui éclairaient le salon. Un homme était entré,
blafard, les yeux en amande, le veston serré; il portait une guitare.
Appuyée au mur, la tête renversée, le regard loin devant elle, elle
semblait absente. L’ampleur de sa voix étonnait. Elle avait une façon de
dire qui rendait émouvantes et nouvelles les mélodies les plus usées, un
sens du rythme qui lui appartenait en propre. Elle chantait aussi des
airs tziganes ou russes, d’une mélancolie pénétrante et dont la joie
même était tragique.

Rien ne pouvait être plus près de l’âme malade de Rodolphe, ce soir-là.
Une douleur profonde, inapaisable, lui déchirait le cœur. Comment
pouvait-il vivre encore après cette scène avec Gianni? Il pleurait des
bonheurs entrevus et perdus avant d’être atteints... Pourtant, la voix
de Marinka apportait le remède suprême, l’oubli. «Un narcotique venu du
fond de l’Inde», pensa-t-il. Il ne supportait pas qu’elle s’arrêtât.
Lorsqu’enfin elle se tut, il l’attira et lui prit la main. Ils restèrent
ainsi longtemps sans parler. Soudain, elle se pencha sur le prince,
effleura des lèvres son front et dit seulement:

--Biedni[2]!

  [2] Biedni: pauvre.

--Qu’est-ce que cela signifie? demanda Rodolphe.

Elle ne répondit pas. Personne ne comprenait ce mot.

--C’est du russe, dit Hoyos. Je ne connais de cette langue que
«nitchevo», et encore je ne suis pas très sûr de son sens.

                   *       *       *       *       *


Une femme passe.

Ce matin-là, vers neuf heures, comme Loschek était en train d’arranger
différentes choses dans le salon attenant à la petite chambre à coucher
du prince, il eut une surprise.

La porte s’ouvrit et il vit apparaître l’impératrice. Elle était seule,
vêtue de noir, un petit éventail à la main. Elle ne venait jamais jusque
chez son fils. En outre, elle n’était pas accompagnée, chose
extraordinaire. Qu’elle eût traversé ainsi sans domestique, sans dame
d’honneur, tous les appartements qui séparaient le sien de celui de
Rodolphe, voilà qui était bien fait pour stupéfier un vieux serviteur, à
la Hofburg depuis trente ans et plus.

De la démarche légère, rapide qu’elle avait gardée malgré la
cinquantaine, elle s’avança vers Loschek qui multipliait les courbettes.

--Mon fils n’est pas là, dit-elle.

--Son Altesse a des audiences dans le salon de réception, répondit
Loschek. Si Votre Majesté le désire, j’irai avertir le prince.

--Non, dit l’impératrice, je ne veux pas le déranger. C’est toi que je
suis venu voir, Loschek.

Le vieillard la regarda, interdit. Cela dépassait son entendement.

L’impératrice continua:

--Comment va-t-il, Loschek? Tu as toujours vécu avec lui, tu le connais
aussi bien que moi. Depuis quelque temps il n’a pas bonne mine. Un peu
de grippe, peut-être? Du surmenage?

--C’est cela, Votre Majesté, dit Loschek, c’est cela et rien de plus. Le
prince est fatigué... voilà tout. Il ne faut pas chercher ailleurs. Il
dort mal; il a un sommeil agité. Quand j’entre le matin dans sa chambre,
je le vois bien. Parfois il gémit en dormant... Cela fait pitié de
l’entendre... Cela me fait pitié aussi de l’éveiller. Mais la consigne
est là. Il ne me pardonnerait pas d’être inexact. Il se couche trop
tard, c’est vrai... Mais c’est sa vie qui veut ça.

Il se tut. L’impératrice avait écouté sans bouger, la figure à moitié
cachée derrière son éventail, la longue tirade du vieux domestique. Mais
comme il ajoutait:

--Il sera bien touché de savoir que Votre Majesté s’est dérangée pour
venir ici.

L’impératrice l’arrêta.

--Tu ne lui diras rien, Loschek, je te le défends. Je reviendrai
peut-être un de ces jours.

Elle fit quelques pas, examina la pièce où elle se trouvait. Ses yeux
s’arrêtèrent sur le bureau. Au centre, derrière l’encrier, une tête de
mort grimaçait. Elle haussa les épaules. Elle approcha encore, regarda
la tête avec plus d’attention, puis lentement, comme à regret, s’en
détourna. A côté de l’écritoire, un revolver était posé. Le désignant à
Loschek, elle dit:

--Tu laisses cela là! C’est mauvais! C’est mauvais!

Sur ces mots, elle sortit si rapidement que Loschek n’eut pas le temps
de courir lui ouvrir la porte. Elle disparut, laissant derrière elle une
odeur d’héliotrope. Le vieillard, seul, les jambes coupées par
l’émotion, tomba, plus qu’il ne s’assit, sur une chaise. Il lui fallait
du calme pour comprendre le sens de la scène qui venait de se dérouler.

                   *       *       *       *       *


Au Prater.

Le temps pendant la seconde quinzaine d’octobre fut magnifique cette
année-là à Vienne. Dans les allées du Prater, sous les arbres dont les
feuilles jaunissaient à peine, équipages et cavaliers se donnaient
rendez-vous pour goûter les derniers beaux jours de la saison. Gens du
monde ou d’affaires, actrices à la mode s’y rencontraient. On voyait
passer dans une élégante victoria une femme mince, au type tzigane,
farouche, qui ne regardait pas autour d’elle. Bien peu la connaissaient.
Seuls les initiés se murmuraient à l’oreille qu’elle venait de Russie,
s’appelait Marinka, et plaisait beaucoup au prince impérial.

Presque chaque après-midi, le landau de la baronne Vetsera parcourait
l’allée principale. Personne ne distribuait plus de saluts pendant sa
promenade que cette aimable femme. Marie l’accompagnait toujours,
parfois aussi sa fille aînée.

Mais celui pour qui Marie venait au Prater ne s’y montrait plus. Il
chassait, il était à Prague, à Buda-Pesth ou à Grätz, à Vienne
peut-être, mais pas au Prater. Depuis une quinzaine il ne fréquentait
pas les théâtres impériaux dont Marie suivait les représentations quand
le prince était à la Burg. Elle l’avait vu une fois, une seule, depuis
la fameuse conversation avec la comtesse Larisch. A ce moment-là une
joie telle l’avait envahie qu’elle semblait devoir remplir sa vie
entière. Hélas! une semaine se passa sans que Marie aperçût le prince et
elle retomba dans une noire misère. A quoi lui servait d’habiter la
maison la plus gaie, la plus riante de Vienne, si elle y était
désespérée? Rien ne la touchait, rien ne pouvait la distraire. Son
oreille ne s’ouvrait que lorsqu’on prononçait le nom du prince. Mais
elle remarqua que souvent on baissait la voix quand elle était au salon
et qu’on parlait du prince impérial. D’abord elle s’inquiéta. Quelqu’un
soupçonnait-il les sentiments qu’elle avait pour lui? Non, c’était
impossible. La comtesse Larisch Wallersee était une amie si sûre qu’elle
ne pouvait douter de sa discrétion. Il fallait chercher une autre cause
à ce mystère. Qu’y avait-il dans la vie actuelle de Rodolphe qu’on dût
cacher avec tant de soin? Malheureusement la comtesse Larisch venait de
partir pour ses terres et Marie n’osait pas la questionner sur ce sujet.
Si Mme Vetsera avait vu une lettre de l’écriture de son amie, elle
l’aurait tout simplement ouverte.

Aussi tout n’était qu’inquiétude et souci pour la pauvre Marie. Elle
aimait, et sans espoir. Pourtant elle ne pouvait ni ne voulait se
détacher de son amour.

Ce jour-là, elle se rendit au Prater avec un peu d’espérance. Le prince
impérial était depuis deux jours à Vienne et n’avait pas monté à cheval.
Ils ne s’étaient pas rencontrés depuis tantôt trois semaines. N’avait-il
donc plus envie de la voir? A cette question Marie souriait
mélancoliquement. Comment imaginer que ce prince si beau, que tant de
femmes aimaient, se souvînt encore d’elle?

Le soleil baissait, le landau Vetsera après une heure passée dans le
parc allait rentrer. Rodolphe ne viendrait pas. Marie se sentait toute
glacée. Sa mère, la trouvant pâle, lui demanda si elle n’avait pas
froid. Marie, pour prolonger un peu la promenade, répondit qu’en effet
elle avait froid et demanda la permission de faire quelques pas
rapidement avec sa sœur. La baronne Vetsera le permit volontiers, mais
elle-même ne quitta pas le landau. Elle détestait la marche.

Marie et Hanna prirent sous bois le sentier longeant l’allée où le
landau les précédait.

Comme elles arrivaient dans un endroit où le sentier s’écartait un peu
de la lisière, elles virent tout à coup devant elles un cheval arrêté,
dont le cavalier, un officier, se penchait pour parler à une dame que
les jeunes filles aperçurent indistinctement. Le cavalier leur tournait
le dos. Pourtant à mesure qu’elle en approchait, le cœur de Marie se mit
à battre plus fort. Quand elles arrivèrent à la hauteur du cheval, elles
furent obligées de faire quelques pas de côté pour le contourner. A cet
instant l’officier se redressa et Marie reconnut Rodolphe. On imagine sa
confusion. D’abord elle baissa les yeux, puis tout aussitôt elle les
releva. Rodolphe la regardait; il était à quelques pas d’elle, jamais
elle n’avait été si près de lui. Du même coup d’œil, elle vit que la
femme à qui il parlait était cette créature assez étrange qu’elle avait
remarquée dans une victoria au Prater. En proie à un assaut de
sentiments qu’elle ne pouvait analyser, craignant avant tout de paraître
indiscrète, elle se détourna. Comment eut-elle la force de continuer son
chemin, de répondre aux questions de sa sœur dont la curiosité était
vivement excitée par cette surprenante rencontre? Elles n’avaient pas
fait cinquante pas, qu’un trot vif de cheval dans l’allée les surprit.
Le prince héritier passait, un peu tourné de leur côté. Marie crut voir
que, de la façon la plus discrète, il s’inclinait vers elle.




V

UNE LETTRE


Quelques jours après cet incident, Rodolphe rentra tard dans la nuit à
la Hofburg. Au lieu de se coucher, il alluma une cigarette, s’étendit
dans un fauteuil, et resta à retourner en lui-même des pensées amères.
Le narcotique venu du fond de l’Inde avait perdu sa force... Il fallait
trouver autre chose. Où s’adresser?... Y avait-il encore du baume en
Judée?... Sous la lumière de la lampe, le crâne poli brillait et
attirait ses yeux. Il laissa son esprit errer autour de l’idée de la
mort, jouer un instant avec elle, la quitter, puis y revenir. Depuis
longtemps déjà, elle n’éveillait chez lui aucun sentiment de terreur.
«Une paix sûre... Mais c’est la solution dernière. Avant de l’adopter,
il faut essayer toutes les autres.»

Puis l’image de Jean Salvator lui apparut, et celle de la charmante
Milli Stubel,--des gens heureux enfin! C’est alors qu’une pensée
nouvelle se présenta à lui et le fascina. Soudain il prit une
résolution. Sans hésiter, il alla à son bureau, écrivit une lettre
brève, et l’ayant adressée, appela Loschek.

--Tu verras que cette lettre soit portée demain matin avant neuf heures
par un commissionnaire public.

Loschek prit la lettre, s’inclina et sortit.

Le prince se coucha. «Arrivera-t-elle en mains propres? j’ai fait une
folie. J’aurais dû attendre...»

Mais il savait obscurément qu’il ne pouvait pas attendre et que le
mouvement irréfléchi qui l’avait poussé à écrire cette lettre était
précisément de ceux auxquels on ne résiste pas.

                   *       *       *       *       *

Marie Vetsera avait passé des heures pénibles après sa dernière
promenade au Prater. Sans doute elle avait revu le prince, mais dans
quelles circonstances! Tout occupé d’une femme pour laquelle il ne
craignait pas de se compromettre publiquement. Une fois de plus cette
jolie Marie que tout Vienne admirait sentit son néant. Avec la modestie
qui lui était naturelle et qui la rendait si séduisante, elle était
encline à s’abaisser et à exalter les mérites de sa «rivale». Celle-ci
devenait à ses yeux une beauté sans défauts (n’avait-elle pas été
distinguée par le prince?). Il va sans dire que cette rencontre avec
Marinka fut vite connue de tous. Marie avait supplié en vain sa sœur de
ne pas l’ébruiter. Mais comment Hanna se serait-elle privée du plaisir
de raconter une histoire si piquante aux habitués du salon Vetsera?
Mille commentaires avaient suivi. Marie avait appris ainsi que Rodolphe
était amoureux fou de la belle tzigane, qu’il la voyait sans cesse (et
même au Prater!). Que n’ajoutait-on pas? Que les choses allaient si loin
que la princesse impériale pensait à quitter son volage époux et à
retourner en Belgique? Cette nouvelle n’aurait rien eu en soi de
désagréable pour Marie. Mais pourquoi fallait-il que l’occasion de la
rupture lui fût si douloureuse? On affirmait aussi--qu’en
savait-on?--que l’empereur lui-même était intervenu.

Telle était l’atmosphère de commérages dans laquelle Marie respirait.
C’était poison pour elle. La comtesse Larisch était toujours à la
campagne, loin de Vienne. Où chercher un appui? où une consolation?
Marie ne savait que pleurer auprès de sa nourrice, impuissante et
terrifiée.

Un matin, c’était le lundi 29 octobre, Marie était encore au lit quand
la nounou lui apporta son petit déjeuner. Depuis quelques jours, Marie
fatiguée se levait un peu plus tard. La nourrice lui montra une
enveloppe sur le plateau et lui dit:

--Il y a une lettre pour toi, Marie. Je me trouvais seule en bas quand
un commissionnaire est arrivé. Il me l’a donnée sans difficulté. La
voici.

Marie regarda la lettre avec étonnement. Son courrier, et celui de toute
la maison, passait d’abord chez sa mère. L’enveloppe de beau papier
épais portait bien la suscription «La baronne Marie Vetsera[3]». Elle
venait de Vienne. Qui donc lui envoyait une lettre par commissionnaire?
Elle n’en avait jamais reçu ainsi. Elle déchira l’enveloppe, déplia la
lettre. Elle portait comme en tête: _La Hofburg_, et, au dessous, les
armes impériales. Marie n’en croyait pas ses yeux. La lettre était ainsi
conçue:

  [3] En Autriche, les jeunes filles portent le titre. On dit la
    baronine Vetsera pour la mère de Marie, la baronesse pour Marie.

  Chère mademoiselle Vetsera,

  Voulez-vous me faire le plaisir de vous promener un peu avec moi au
  Prater demain mardi? Nous nous rencontrerions où j’ai eu la joie de
  vous voir l’autre jour vers 4 heures et nous gagnerions vite une
  partie du bois plus déserte. Ma demande vous paraîtra peut-être
  étrange. N’y voyez que le vif désir qu’a de faire enfin votre
  connaissance un homme qui depuis longtemps vous admire de loin.

  Votre

  Rodolphe.

Marie fut obligée de lire deux fois cette lettre pour en comprendre le
sens pourtant si clair. Puis d’un mouvement vif, elle la cacha sous
l’oreiller. Sa mère et sa sœur pouvaient entrer. Qu’auraient-elles dit?
La tête sur l’oreiller, tout près ainsi de l’écriture du bien-aimé, les
yeux grands ouverts, elle essayait de réfléchir. Mais le désordre de ses
idées était tel qu’elle n’y arrivait pas. Elle se répétait dix fois: «Il
m’a écrit, il m’a écrit!... Le prince impérial a écrit à la baronne
Marie Vetsera... Rodolphe a écrit à Marie... Il ne m’a donc pas oubliée!
Il pense à moi, il désire me voir... Ah, ah, il désire me voir... Il me
donne un rendez-vous, il veut se promener avec moi, me dire des choses
tendres, sans doute. J’en mourrai de bonheur!... Au Prater, tous les
deux seuls au Prater. Après 4 heures il commence à faire sombre...
M’aime-t-il vraiment? Je ne suis qu’une distraction pour lui. C’est bien
naturel. Peu importe, je l’aime, je le verrai, je lui parlerai, je le
toucherai...» Puis elle se calmait un peu. «Que cette lettre me soit
arrivée, c’est un miracle, pensait-elle. Tout ce que je reçois passe
chez maman, et voici que cette lettre justement... Dieu nous protège.»

Comme elle rêvait ainsi, la nounou rentra pour prendre le plateau du
déjeuner.

--Mais que fais-tu là, mon enfant? dit-elle.

Marie la regarda.

--Il s’agit bien de déjeuner. Il faut que je me lève, je ne puis plus
rester au lit.

Depuis six mois la nourrice ne l’avait pas vue aussi joyeuse et son cœur
se réjouit.

--Tu as eu une bonne lettre, je vois, dit-elle en enlevant le plateau.

Marie profita de ce que la tête de sa bonne était tout près de la sienne
pour lui glisser dans l’oreille:

--_Il_ m’a écrit!

La vieille bonne faillit en laisser tomber le plateau sur le lit. Le
rattrapant de son mieux, elle dit, en hochant la tête:

--Voilà que vous vous écrivez maintenant!

Marie déjà voltigeait à travers la chambre.

Un peu plus tard seulement, elle se reprit et se trouva devant un petit
fait tout simple qu’elle avait omis d’envisager. «Mais je ne puis aller
au Prater, se dit-elle, je ne suis jamais sortie seule.»

Sa figure prit une expression désolée. Rien à faire! Elle n’avait aucun
moyen de quitter la maison seule, fût-ce une heure. Mais alors, elle ne
le verrait pas, elle ne lui parlerait pas, elle ne marcherait pas à côté
de lui, son bras sous le sien! Il n’y avait qu’une personne au monde qui
eût pu l’aider dans une telle circonstance, c’était sa chère comtesse
Larisch. Avec elle tout eût été facile. Mme Vetsera lui aurait sans
peine confié sa fille. Elles seraient parties toutes deux, et alors, et
alors... Mais elle rêvait. La comtesse était à la campagne... Ainsi
Marie passait en quelques minutes d’un excès de joie à un comble de
malheur.

Dans cette agitation, des idées claires et pratiques finirent par
percer. Il fallait écrire au prince, pour qu’il ne l’attendît pas
vainement le lendemain. Il fallait écrire aussi sans perdre un instant à
la comtesse Larisch Wallersee pour la supplier de rentrer à Vienne tout
de suite. Elle présente, que de félicités! La certitude de voir bientôt
Rodolphe l’aida à supporter la déception terrible de ne pas le
rencontrer le lendemain.

Elle prit du papier. Sans hésiter, elle écrivit au prince la lettre
suivante:

  Monseigneur,

  Comme j’aurais été heureuse de vous voir au Prater demain!
  Malheureusement il faut que je renonce à cette grande joie, car je ne
  puis sortir seule. Cela me fait beaucoup de peine...

  Ah! si la comtesse Larisch était ici! Elle n’aurait pas refusé de
  m’accompagner. Je lui écris tout de suite pour lui demander de rentrer
  à Vienne.

  Veuillez croire, Monseigneur, que je suis bien désolée de ce contre
  temps.

Elle ne sut comment terminer sa lettre et mit simplement «Marie».
Lorsqu’elle la relut, elle la trouva froide et gauche. Mais plus elle y
réfléchissait, plus elle voyait la difficulté d’en écrire une qui la
satisfît. Finalement, elle glissa celle-là dans une enveloppe sur
laquelle elle écrivit avec un plaisir indicible l’adresse du prince
impérial à la Hofburg, telle qu’il l’avait donnée dans un post-scriptum
pour que la lettre lui parvînt en mains propres.

La lettre à la comtesse fut moins brève. Ce n’était qu’un cri de joie
répété en quatre pages, avec variations, et coupé de prières instantes
de revenir à Vienne sans un jour de retard.

L’ayant terminée, elle pensa que cette lettre n’atteindrait la comtesse,
à Pardubitz, que le lendemain et décida de lui envoyer un télégramme. La
vieille nounou fut chargée de se rendre aussitôt à la poste.




VI

3 NOVEMBRE 1888


La comtesse Larisch arriva à Vienne quarante-huit heures après avoir eu
la lettre de sa petite amie. Elle en avait reçu une, le lendemain, fort
pressante du prince impérial. Elle tenait à obliger son cousin, elle
décida donc de partir sur-le-champ et débarqua dans la capitale le jour
de la Toussaint. Elle descendit, comme à son habitude, au Grand Hôtel.
Un mot de Rodolphe, pour la journée à la chasse, la priait passer chez
lui le lendemain vers midi. Elle sourit en trouvant une seconde lettre
de Marie à son hôtel. On l’attendait à la Salezianergasse où Marie
pensait être seule ce même matin après la messe de onze heures. Elle s’y
rendit à pied.

Marié ne tenait plus en place. La certitude de voir enfin l’homme qui
emplissait son âme depuis six mois était devant elle à chaque minute.
Elle ne se demandait pas ce que serait leur entretien. Elle le verrait,
elle entendrait sa voix, elle toucherait sa main. Qu’imaginer au delà de
ce bonheur suprême? Elle sauta au cou de la comtesse, elle parlait sans
lui laisser placer un mot. Que dire lorsqu’elle apprit que Rodolphe
aussi avait écrit et qu’il avait donné rendez-vous à sa cousine pour le
lendemain à midi?

--Vous accompagnerai-je? se hasarda-t-elle à demander.

La comtesse rit.

--Vous n’y pensez pas, Marie, vous, à la Hofburg! c’est trop dangereux.
Peut-être une allée écartée du Prater. Et encore!

Lorsqu’elle quitta Marie, il était bien entendu qu’elle tâcherait
d’avoir un rendez-vous vers midi, car Mme Vetsera lui confierait plus
facilement sa fille à cette heure-là.

Le lendemain, elle ne vit son cousin qu’entre deux portes. Il la
remercia de s’être dérangée ainsi pour lui. Il parlait sur un ton
ironique qu’il employait souvent avec elle.

--La campagne ne vous vaut rien, Marie, vous êtes une femme de la ville.
Avouez que je vous tire de l’ennui. Moi, au contraire, la ville ne me va
pas. Mais je suis obligé d’y vivre... Rien de plus fatigant.

Il s’étira, alluma une cigarette et continua:

--J’aimerais faire la connaissance de votre petite amie. Je l’ai croisée
l’autre jour au Prater. Elle m’a paru très jolie, et si jeune! Un oiseau
rare, vraiment... Je veux la voir de plus près. Elle en vaut la peine...
Vous allez me l’amener ici, Marie.

La comtesse se mit à rire.

--Ici, tout simplement, une jeune fille! Vous n’y pensez pas, mon cher
cousin. Les risques sont trop grands d’être vues.

Rodolphe nota en lui-même qu’elle ne parlait que des risques d’une
rencontre. Il vit qu’il avait partie gagnée et qu’il suffisait de
rassurer sa cousine.

--Préférez-vous que ce soit dans votre appartement au Grand Hôtel?
Autant choisir une place publique en plein midi! La Hofburg, quand on
sait s’en servir, est l’endroit le plus discret de Vienne. Vous n’y
verrez que moi. Venez toutes deux demain matin. Rien de plus simple.
Bratfisch vous attendra un peu avant midi dans la rue derrière le Grand
Hôtel, il vous mettra à l’entrée de la Josephs Platz, vous passerez sous
la voûte et, en deux pas, vous êtes, sur la droite, à une petite porte
de fer qui sera entr’ouverte. Vous la pousserez et vous trouverez
Loschek qui vous amènera ici par un chemin sûr.

La comtesse crut nécessaire de protester encore. Rodolphe l’arrêta.

--Ne vous faites pas prier, Marie. Je sais que vous êtes la plus aimable
des femmes et que vous serez heureuse de m’être agréable.

Le ton était ni figue ni raisin. Il fallut qu’elle s’en contentât.

                   *       *       *       *       *

Elle retourna chez Mme Vetsera le même soir et lui demanda de lui
confier sa fille Marie pour faire des courses le lendemain. Il se
trouvait que Marie avait, depuis la veille, déjà, pris rendez-vous chez
un photographe le samedi matin. Elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas
un bon portrait à donner à Rodolphe! La baronne Vetsera, grosse et
courte personne, accueillit avec plaisir l’idée de ne pas monter les
quatre étages de l’atelier.

--Vous êtes bien bonne, dit-elle à la comtesse, de m’éviter cette
corvée. Voyez que Marie ne prenne pas un air trop nigaud devant
l’objectif. Faites-la rire. Surtout ne la quittez pas une minute, c’est
ce que j’ai de plus précieux.

Le samedi matin, la comtesse était à la Salezianergasse avant dix heures
et demie. Marie rayonnait de fraîcheur et d’éclat. La comtesse lui en
fit compliment devant Mme Vetsera qui regardait sa fille avec orgueil.

Dans la voiture, Marie parla peu. Chez le photographe, la séance fut
longue: trois poses différentes, une en chapeau de feutre vert et
jaquette de fourrure, l’autre décolletée, une troisième les cheveux
dénoués.

--Comme c’est fatigant! disait-elle à Mme Larisch. Il me trouvera
laide...

A d’autres moments, elle se réjouissait à l’idée de pouvoir bientôt lui
donner une photographie.

--Faites-moi très belle, disait-elle à l’opérateur.

Et elle ajoutait en riant:

--Il faut pourtant qu’on me reconnaisse.

Elle regardait sa montre à chaque minute; on ne pouvait faire attendre
le prince impérial. Enfin, elles furent à l’hôtel un peu avant midi.
Elles en sortirent, sans éveiller l’attention, par l’entrée de service.
Bratfisch, bien campé sur le siège de son équipage, les attendait. Au
fond du sombre landau, bien qu’elles eussent peu de chances d’être vues,
elles se cachaient la figure dans leurs boas.

En moins de cinq minutes, Bratfisch les mit à l’entrée indiquée de la
Hofburg. Vingt pas plus loin sur la droite, une petite porte de fer
bâillait. Elles la poussèrent. Dans le vestibule, Loschek les
accueillit. Elles le suivirent le long de couloirs étroits, montèrent
des escaliers, traversèrent des salons déserts. «C’est un palais
abandonné, pensait Marie, le palais du prince charmant.» Sa confiance en
Rodolphe était si grande que pas un instant elle ne craignit de faire
une rencontre désagréable. S’il avait indiqué ce chemin, ce chemin était
sûr.

Enfin, elles arrivèrent à une porte que Loschek ouvrit. Elles se
trouvaient dans un salon de réception meublé dans le froid style des
salons de la Hofburg. D’une pièce voisine, une voix vint, sa voix,
disant:

--Encore quelques pas, mesdames, je suis ici.

Et soudain Marie se trouva devant le prince qui lui tendait la main.
Elle le salua d’une belle révérence.

La comtesse se mit à rire.

--Vous n’auriez pas plongé plus bas pour l’impératrice, Marie.

Mais le prince sans s’occuper de sa cousine entraînait Marie vers un
fauteuil, près du canapé.

--Mettez-vous là, mademoiselle, dit-il. Vous êtes si jeune que vous
pouvez supporter la pleine lumière. Il y a assez longtemps que je vous
admire de loin; laissez-moi aujourd’hui vous regarder de tout près.

Chaque mot arrivait à Marie comme une caresse. Elle osa regarder le
prince dans les yeux. Ils lui parurent tendrement moqueurs.

Une conversation à trois s’engagea. Marie, à sa grande surprise,
n’éprouvait aucune gêne. En fait, depuis six mois, elle avait vécu en
tête à tête avec le prince, elle lui avait adressé mille confidences, il
avait été seul admis dans son intimité. Maintenant qu’elle se trouvait
face de lui, le dialogue continuait. Même la présence de la comtesse
n’était pas un obstacle. Ne lui avait-elle pas parlé souvent de
Rodolphe?

Il y avait pourtant quelque chose qu’elle n’avait pas imaginé et qui la
troublait. C’était les yeux du prince si souvent sur elle. Elle sentait
ce regard qui ne la quittait pas, qui se promenait sur sa personne.
Maintenant, il était sur son front, maintenant sur sa joue, maintenant
sur ses lèvres, descendait jusqu’à ses seins. Et toujours c’était un
contact réel comme une brûlure très légère qui persistait un instant à
peine, puis s’effaçait. Cette espèce de malaise délicieux était par
moment assez fort pour empêcher Marie de suivre la conversation. Quand
cela lui était possible, elle le regardait. Il était plus beau encore
qu’elle ne l’avait cru, et plus séduisant. Elle jugeait son sourire
irrésistible. Mais elle s’inquiétait à lui trouver la figure fatiguée,
et, bien qu’il s’efforçât de le cacher, l’air préoccupé. Un pli parfois
se formait entre les sourcils.

Il remerciait la comtesse d’avoir amené cette belle jeune fille à la
Hofburg.

--C’est le seul endroit sûr, dit Marie innocemment.

--L’antre du lion fit Rodolphe avec ironie.

La comtesse intervint.

--Marie s’imagine qu’elle peut dompter les bêtes fauves.

--Ne vous moquez pas de moi, reprit Marie. Je voulais dire seulement que
partout ailleurs nous risquions de faire une fâcheuse rencontre, tandis
qu’ici je me sens en parfaite sécurité.

La comtesse lança:

--Voilà les jeunes filles d’aujourd’hui, mon cher cousin.

Comme elle disait ces mots, le prince se leva. Marie l’imita.

--Non, non, dit-il, restez assise. Ici, entre vous et moi, aucune
étiquette. Mais je vous prie de m’excuser une minute, j’ai à causer un
instant avec ma cousine. Voulez-vous venir? dit-il en se tournant vers
la comtesse.

Il la fit sortir par une petite porte dans la boiserie que Marie n’avait
pas vue. Marie, restée seule, eut enfin le loisir d’examiner la pièce.
C’était le petit salon particulier attenant à la chambre où le prince
couchait depuis assez longtemps déjà. Elle se leva et alla jusqu’à la
fenêtre. Elle fut surprise de voir que la fenêtre donnait sur l’Amalien
Hof juste en face des appartements de l’impératrice. A ce moment, pour
la première fois, l’idée qu’elle se trouvait dans le palais impérial,
dans la maison même de l’empereur et de l’impératrice, lui apparut.
Jusqu’alors elle était chez un homme qui, pour elle, s’appelait
Rodolphe... Elle revint à la table. La grimaçante tête de mort l’arrêta.
«Comment vivre en face d’une tête de mort?» pensa-t-elle. Et soudain le
souvenir la traversa de la scène où Hamlet joue avec le crâne d’Yorick.
Rodolphe assistait à la représentation. Un instant il lui était apparu
sous les traits du malheureux prince de Danemark. Elle avait eu pitié,
elle avait encore pitié de lui... Elle fit un pas. Elle aperçut le
revolver. Elle avait une peur instinctive des armes à feu. Elle n’en
supportait pas le bruit. Pourquoi laisser une arme si dangereuse sur un
bureau? Elle se recula vivement... A ce moment Rodolphe rentra, seul.

--Où est la comtesse? demanda Marie.

Rodolphe remarqua qu’il n’y avait pas d’inquiétude, mais de l’étonnement
dans la voix de Marie.

--J’ai eu un peu de peine à me défaire d’elle, dit-il en riant. Mais je
sais la prendre. Elle finit toujours par faire ce que je veux.

Il s’approcha de Marie d’une démarche souple.

--Puisque vous avez eu le courage de venir ici...

Marie l’interrompit:

--Je n’ai pas eu besoin de courage, je vous l’assure.

Elle parlait avec tant de simplicité qu’une seconde Rodolphe hésita.

--J’ai tort. Puisque vous m’avez fait la grâce de venir ici, je ne veux
pas vous partager. Vous connaissez le proverbe anglais: _Two is company,
three is none._

--Oh! oui, dit Marie vivement, il est beaucoup plus agréable d’être à
deux. S’il faut vous dire toute la vérité--et je suis décidée à vous la
dire toujours quoi qu’il arrive--j’espérais bien vous voir seul...
Seulement je ne pensais pas que ce serait possible. Et voilà qu’en un
clin d’œil vous arrangez toutes choses suivant mes souhaits comme dans
un conte de fées.

L’accent de Marie autant que ses paroles frappa le prince. Jamais voix,
jamais cœur n’avaient eu pureté si cristalline. Il se félicita d’avoir
obéi au caprice qui l’avait poussé à écrire un jour, sans rime ni
raison, croyait-il, à Marie Vetsera. A l’ordinaire, la désillusion
suivait immédiate des visites de ce genre. Celles qu’il avait désirées
de loin, de près lui paraissaient banales. Il avait envie de les
renvoyer d’où elles étaient venues avant même de les prendre. Mais cette
jeune fille, à peine arrivée, gagnait du terrain. Elle ne jouait pas un
rôle, elle ne cherchait pas à produire un effet. Elle n’avait rien à
cacher, elle était elle-même, tout simplement; il ne lui en fallait pas
davantage pour plaire. Elle créait autour d’elle une atmosphère où il
respirait plus librement. Et comme elle était jolie!...

Il avait tant de plaisir à la regarder et à l’entendre que, pour le
moment, il se bornait à lui envoyer de temps en temps une répartie. Elle
parlait de «leur» passé.

--La première fois que je vous ai vu, dit-elle, c’était le 12 avril.
Comme il faisait beau! Vous savez que cela porte bonheur.

--Croyez-vous? dit-il avec un sourire de doute.

--Vous n’êtes pas heureux? demanda Marie vivement.

--Oh! ne parlons pas de moi, répondit Rodolphe, vous êtes beaucoup plus
intéressante. Avez-vous été heureuse au moins?

--Parfois, dit Marie, je pensais que j’étais la fille la plus
malheureuse de la terre, parfois je ne me tenais plus de joie. Comment
s’y reconnaître?

Elle racontait ses jours heurtés, changeants, et Rodolphe voyait avec
surprise que, dans la vie fêtée de cette belle jeune fille, seule
comptait depuis six mois une rencontre au théâtre ou au Prater, son plus
grand désespoir étant ce funeste voyage en Angleterre.

--Funeste? dit-il, mais pourquoi donc? On passe l’été très agréablement
en Angleterre, les jeunes filles surtout.

Ici Marie hésita. Finalement, elle dit:

--Vous vous moquerez de moi. Tant pis. Je ne voulais pas m’éloigner
de...

Elle s’arrêta et, pour la première fois depuis qu’elle était en face du
prince, elle rougit et se détourna...

Il y eut un instant de silence aussi agréable à Rodolphe que la
conversation qui lui plaisait tant. Il s’en étonna. Était-ce pour
écouter les récits d’une jolie fille qu’il l’avait fait venir, avec
quelques risques tout de même, à la Hofburg? Ils étaient seuls; elle
l’aimait; il la trouvait désirable, et ils restaient à causer comme deux
amis! Il pensa au comte Hoyos qui, cyniquement, demandait aux femmes
l’unique chose que, selon lui, elles ont à donner. Ses heures libres et
celles de Mlle Vetsera étaient rares, et le temps précieux de cette
visite passait. Était-ce du temps perdu?

Il regarda Marie. La confusion ajoutait un charme de plus à son jeune
visage. Il eut une envie irrésistible de la prendre dans ses bras, de
baiser ces lèvres fraîches, de sentir la pression de ce corps vierge
contre le sien. Poussé par le désir il se leva et, employant les mots
qu’il avait dits à d’autres dans un même moment:

--A quoi est-ce que je pense? Je ne vous ai même pas demandé d’enlever
votre fourrure. Il fait chaud pourtant ici. Et puis, ne me
montrerez-vous pas vos cheveux? Ils sont, à ce qu’on assure, admirables.

--Bien volontiers, dit Marie en se levant.

Elle cherchait une glace.

--Il n’y a pas de glace ici, dit-elle en riant. Manquez-vous à ce point
de coquetterie?

--Passez à côté, répondit Rodolphe en lui montrant la porte ouverte sur
sa chambre à coucher.

Marie entra. La chambre était petite et simple; dans un angle, un lit
étroit.

--C’est là que vous couchez? O l’imagination des jeunes filles! Je me
représentais une grande chambre avec un beau lit de milieu, un lit
princier, un lit de parade.

Le prince se mit à rire.

--Vous ne vous trompez pas. Une telle chambre existe, mais j’aime mille
fois mieux celle-ci, peu confortable, où je suis seul depuis plus d’un
an.

Marie vint à la glace. Rodolphe la suivait, pas à pas, tout près d’elle.

--Je vais avoir des mèches, dit-elle, je ne vous plairai pas.

Elle ôta son chapeau. La masse de ses cheveux noirs aux reflets bleutés
apparut. Ils étaient tordus sur la nuque.

Elle défit son manteau. Il s’approcha encore pour l’aider; il
l’effleurait des épaules aux genoux. La glace leur renvoyait leur image;
les yeux de Rodolphe brûlaient; les yeux clairs de Marie souriaient. Il
lisait dans les regards de cette enfant qu’il tenait presque dans ses
bras la confiance, une innocente joie. Elle ne craignait rien; il ne lui
ferait aucun mal... A ce moment elle s’appuya légèrement sur le prince
dans un mouvement si chaste qu’il frissonna et que ses traits se
contractèrent. Un bref combat se livrait en lui. Il se dégagea avec
brusquerie et fit deux ou trois pas.

Marie le regardait. Inquiète, elle courut à lui.

--Que se passe-t-il? Qu’avez-vous?

--Le plus insignifiant malaise... C’est absurde... Mais c’est fini...
Tout cela est de votre faute.

Déjà il souriait, le ton rassura Marie, vite alarmée. Il marcha encore
un instant à travers la pièce, revint vivement à la jeune fille,
s’empara de ses mains et, la regardant au fond des yeux, lui demanda:

--Est-ce que vous faites souvent des miracles?

Marie, interdite, ne savait que répondre. Mais la figure de Rodolphe
était joyeuse, animée, d’un autre homme.

Il l’entraîna au salon, l’installa sur le canapé, lui donna un verre de
porto et s’assit à ses pieds. C’était lui qui parlait maintenant de tout
et de rien, avec une bonne humeur qui charma Marie. Il était plus jeune,
le pli entre les sourcils avait disparu. Soudain, il s’arrêta et dit:

--Est-ce que vous n’avez pas quelque chose à me demander?

Marie le regarda, étonnée.

--Oui, reprit-il, tous les gens qui m’approchent ont quelque chose à
demander: les uns une place, les autres de l’avancement, un troisième
une décoration, le dernier de l’argent, tout bonnement. Alors, je veux
savoir ce que demande la plus jolie solliciteuse qui soit jamais venue
chez moi.

--Mais je ne veux rien, dit Marie, n’ai-je pas aujourd’hui tout ce que
je désire?

--Eh bien, moi, j’ai pensé à vous, continua-t-il.

Il alla au bureau, ouvrit un tiroir et revint à Marie avec un petit
écrin qu’il lui tendit.

Interdite, elle regardait tour à tour l’écrin et Rodolphe.

--Ouvrez donc, vous n’êtes pas curieuse.

Elle ouvrit l’écrin.

--Oh! la belle bague, dit-elle, un saphir et des diamants, mais je ne
puis l’accepter... Oh! j’aimerais bien l’avoir, reprit-elle tout de
suite confuse à l’idée que Rodolphe se méprendrait sur ses sentiments,
mais si maman la voyait!...

--Avant de la refuser, voulez-vous regarder ce qui est inscrit dans
l’anneau? dit Rodolphe.

Marie prit l’anneau et lut: «12 avril 1888.»

--Est-ce possible? dit-elle vivement en levant les yeux sur Rodolphe? Je
ne puis le croire...

--Il n’y a pas que vous qui ayez une bonne mémoire des dates.

--Ah! je suis trop heureuse! continua Marie en s’emparant de la main de
Rodolphe. Cette bague, je la porterai dans ma chambre chaque soir quand
je prie pour vous, et toute la nuit, et je vous verrai alors en rêve...

Elle caressait doucement le prince à ses genoux, entremêlant ses
caresses de courtes phrases tendres: «Que vous êtes bon! Que je vous
aime! Mon chéri!»

A ce moment, il y eut un petit grattement à la porte donnant sur le
salon. Rodolphe sursauta.

--C’est mon chien de garde qui m’avertit. Il faut nous quitter, hélas!
J’ai un déjeuner officiel... C’est bon, Loschek, cria-t-il, je
t’entends.

Il se tourna vers Marie.

--Que vous dire? Une fée est venue ici, la fée dont je rêvais quand
j’étais un petit garçon. Elle était belle et bonne comme vous. Elle
touchait un malheureux de sa baguette, et, aussitôt, il oubliait ses
maux.

Il aidait Marie à mettre sa fourrure.

--Depuis que vous êtes entrée, l’atmosphère de cette chambre n’est pas
la même. Sommes-nous à la Hofburg? Je n’ai plus de soucis, je ne suis
plus malheureux.

C’était la seconde fois qu’il disait ce mot sur lequel, sans qu’il le
voulût, il appuya et qui rendit un son pathétique. Marie tressaillit. Le
visage de Rodolphe avait changé. Il était pâle, défait, les yeux pleins
d’angoisse.

--Vous partez vraiment! balbutia-t-il. Promettez-moi de revenir... par
pitié.

La phrase était inattendue pour lui comme pour elle. Il se troubla. Un
instant, il ne fut plus maître de lui. Pour cacher son émotion, il prit
Marie dans ses bras et appuya sa tête sur l’épaule de la jeune fille.
Elle sentait sur son cou la respiration haletante du prince.

--Ne me laissez pas seul, murmura-t-il, vous ne savez pas combien j’ai
besoin de vous.

Sa voix, tout près d’un sanglot, avait un accent humble, suppliant.
Était-ce le prince héritier d’un grand empire qui parlait ainsi à une
fille de dix-sept ans? Le cœur de Marie s’émut et les larmes lui
montèrent aux yeux.

--Je suis à vous, chéri, pour toujours, dit-elle. Faites de moi ce que
vous voudrez.

Déjà Rodolphe s’était repris. D’une voix sans timbre, honteux de sa
faiblesse, il dit:

--Je pars demain pour Bude, j’y reste cinq jours. Puis il y a une chasse
dans la forêt de Vienne, à Mayerling. Mais à la fin de la semaine, je
serai ici. Voyons-nous alors, je vous prie. Ma cousine arrangera cela...
Loschek va vous mener à elle. Allons, il faut reprendre son bât.

Il disait cela sur le ton d’un homme pressé, que la vie roule et
bouscule. Il poussa la porte du salon. Loschek était là.




TROISIÈME PARTIE




I

LA VOIE DANGEREUSE


Dans le chaos d’impressions et de sentiments que Marie rapporta chez
elle ce jour-là, le souvenir des dernières minutes passées avec le
prince dominait. Cette scène étrange l’oppressa longtemps; elle
entendait la voix suppliante, elle sentait la respiration pressée de
Rodolphe sur son cou. Ainsi il n’était pas heureux! Elle le savait à
l’avance. Mais elle n’avait pas imaginé que sa détresse fût si grande.
Voilà qu’il avait besoin d’elle. Elle lui était nécessaire, elle, Marie
Vetsera, à qui il parlait pour la première fois! Comment y croire? Et
pourtant, comment en douter? Elle était loin de lui et il en souffrait.
Désespoir et joie! Elle brûlait de le rejoindre, de le prendre dans ses
bras. Elle se reprochait de n’avoir pas été assez tendre, de n’avoir pas
su le consoler. Les pauvres mots qu’elle avait dits lui apparaissaient
bien insuffisants. «Que pensera-t-il de moi? se disait-elle. Me
jugera-t-il une fille insensible?»

Mais un souffle de bonheur chassait ces inquiétudes, comme le vent les
nuages. Tout disparaissait devant une certitude éclatante: «Il m’aime!
Que dire de plus?» Etre aimée par Rodolphe! Avait-elle jamais dans ses
rêves les plus fous espéré un tel miracle? Il y a un mois encore, huit
jours seulement, il apparaissait loin, si loin... Et voilà qu’hier il
était à ses genoux, qu’elle le caressait de la main, qu’il pleurait
presque sur son épaule. Était-ce possible?... Il ne lui avait rien
demandé... Mais elle sentait qu’elle était peut-être ainsi plus près de
son cœur, qu’elle avait remporté une plus grande victoire. D’autres
femmes étaient venues en secret dans cet appartement. Avait-il parlé à
beaucoup d’entre elles comme il l’avait fait au moment où elle le
quittait? Ah! non, elle en était sûre, elle en était fière! Elle régnait
sur une part de Rodolphe qui était la meilleure, et là elle serait sans
rivale.

Mais l’amour ne connaît pas la paix. Tout la séparait du prince. Comment
le voir?

Ses jours et ses nuits furent hantés par la préoccupation d’en trouver
le moyen. Elle ne sortait jamais seule. Sa mère l’accompagnait et ne la
confiait même pas à une femme de chambre. Elle ne se fiait qu’à la seule
comtesse Larisch. Sans doute, celle-ci était parfaite. Mais quoi, elle
avait ses occupations, un mari, un château loin de Vienne. Elle ne
pouvait pas être chaque jour aux ordres de Marie. Fallait-il courir le
risque, pour sortir, de profiter d’une absence de sa mère et de sa sœur
et d’être ainsi à la discrétion d’un domestique? Si elle était dénoncée
à la baronne, elle savait quel serait son sort: au mieux, quitter
Vienne; au pis, être remise au couvent jusqu’à ce qu’on lui eût trouvé
un mari.

Sa vieille nourrice ne lui était d’aucun secours. Elle ne pouvait que
l’aider à recevoir et à expédier des lettres. Mais pour l’instant, cela
même était impossible. Dans la fièvre de leur première entrevue, elle
avait oublié de régler cette question avec Rodolphe. Il faudrait y
penser la prochaine fois.

La prochaine fois, quand serait-ce? Jamais semaine ne fut plus longue.
La comtesse Larisch, le prince étant à Bude, était retournée pour peu de
jours chez elle, à Pardubitz, promettant de revenir au même temps que
son cousin. Marie n’avait donc personne à qui se confier. Du jour où
elle avait été reçue par le prince, elle s’était promis de n’en pas
parler à sa nourrice jusqu’ici la confidente quotidienne de ses chagrins
et de ses espérances. Cette fois-ci, la chose était trop grave.
Personne, pas même la vieille nounou, ne devait savoir ce qu’elle
faisait... Mais la joie comme l’angoisse s’accommodent mal du silence.
Marie ne passa pas quarante-huit heures dans la solitude sans que son
cœur trop plein ne s’épanchât auprès de sa nourrice. Elle sortit de son
écrin la bague précieuse. La nounou, si indulgente pour son enfant,
s’alarma. Elle trouva dans ses craintes la force de parler à Marie et de
lui montrer l’abîme où elle courait.

--Où vas-tu, ma petite? lui dit-elle. A ton malheur. Rien ne peut
arriver de bon... Tu sais, nos princes sont gâtés. Ils cueillent une
jolie fleur en passant. Et puis ils la jettent. Et ils en prennent une
autre. Qu’attends-tu de mieux?... Il ne t’épousera pas. Mais toi, tu as
trop de cœur, mon enfant, tu souffriras.

Elle prit la main de Marie et la baisa. Marie vit qu’elle lui avait fait
de la peine. Mais elle n’était pas d’humeur à se laisser gagner par la
tristesse. Elle rit et dit à l’oreille de la vieille femme:

--Tu ne le connais pas, nounou. Si tu avais vingt ans...

Enfin, le vendredi, la comtesse Larisch s’annonça chez Mme Vetsera. Le
prince impérial était à Vienne depuis la veille au soir, Marie le
savait. Mais pourrait-il, voudrait-il la voir le samedi? Un mot de Mme
Larisch tout de suite la rassura. Elle demandait à Mme Vetsera de lui
donner sa fille le lendemain après-midi.

--Cette enfant est si gaie, disait-elle, et je n’ai personne pour
m’accompagner dans mes courses. Je vous la ramènerai de bonne heure.

Cette fois-ci, Mme Vetsera se fit prier, non qu’elle eût aucune
suspicion sur le rôle que jouait son amie, mais elle avait arrangé de
sortir elle-même avec Marie. Cependant, comme elle était bonne femme,
elle finit par accepter un compromis. Ces dames se retrouveraient à cinq
heures au Grand Hôtel pour goûter...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De nouveau Marie était dans l’appartement de la Hofburg qu’elle
connaissait déjà. La comtesse en la laissant à la petite porte de fer
lui avait dit d’un ton où il y avait un rien d’ironie:

--Vous êtes une si grande fille maintenant, Marie, que je puis vous
laisser aller sans moi.

Ce «maintenant» pesait sur Marie. «Que pense-t-elle?» A cette question
sans réponse elle rougit un peu.

Le petit salon où l’introduisit Loschek était désert.

--Le prince viendra tout de suite, dit Loschek en se retirant.

Le salon était merveilleusement fleuri d’azalées et de chrysanthèmes
blancs. Cet hommage délicat fut sensible à Marie. «Au milieu de ses
occupations, il a eu le temps de penser à cela!» La tête de mort au
milieu de la table regardait de ses yeux vides. Marie s’en approcha.
Elle ne s’habituait pas à l’idée que Rodolphe vivait dans ce voisinage
quotidien de la mort. Et ce revolver toujours là! Sinistres compagnons.

Pourtant elle s’enhardit et posa la main sur le crâne luisant. Sa
froideur la fit frissonner.

--Vous n’avez pas peur de cette tête, dit une voix derrière elle.

Elle sursauta. Le prince était arrivé jusqu’à ses côtés sans qu’elle
l’entendît. Il était en civil aujourd’hui; elle ne l’avait jamais vu
ainsi. Une surprise!

--Etes-vous toujours le prince impérial? demanda-t-elle avec un sourire.
Pour un rien je ne vous reconnaissais pas.

--Alors, je cours me mettre en uniforme. Moi qui étais si joyeux de le
quitter pour une heure!

Elle l’examina.

--Non, restez. Je vous aime aussi comme cela, Monseigneur.

Il la serra contre lui.

--Un rayon de soleil entre avec vous dans cet appartement si triste.

--Vous y vivez en bien mauvaise compagnie, dit-elle en montrant la tête
de mort. Et en outre, ceci.

Elle désignait le revolver.

Rodolphe haussa les épaules.

--Le revolver, c’est pour les risques du métier. N’oubliez pas, jolie
petite fille, que je suis d’abord un officier. Mon premier uniforme, je
l’avais à quatre ans. Vous voyez ce gosse frisé, en uhlan! Mon premier
revolver pendait à mon ceinturon de sous-lieutenant à douze ans, je
pense. Voilà comment j’ai été élevé. Il faut pardonner beaucoup de
choses à un pauvre soldat.

Que Marie aimait ce ton plaisant! Blottie dans les bras du prince, elle
était transportée au septième ciel et se tenait coite.

Maintenant, il parlait de la tête de mort.

--Elle n’a rien d’effrayant, je vous assure. Celui à qui elle
appartenait était un malheureux...

--L’avez-vous connu? demanda Marie inquiète.

--Mais non, je veux dire que c’était un malheureux comme nous tous; il
avait une femme criarde, de mauvaises dents, et était accablé de plus de
soucis qu’il n’en pouvait porter. Et puis, un jour, plus de femme
criarde, plus de soucis, la paix... Vous trouvez ça terrible? Rien n’est
plus rassurant...

Il se pencha sur Marie et vit ses yeux bleus qui lui souriaient.

--Laissons cela, dit-il. C’est bon pour mes heures de solitude, quand je
n’ai pas votre beau et frais visage à regarder.

Il entraîna la jeune fille sur le canapé, l’aida à enlever son manteau
et son chapeau.

--Ceci est votre royaume et je suis votre sujet. Vous l’avez bien vu
l’autre jour. Je ne ferai jamais rien contre vous. Vous êtes ici en
aussi parfaite sécurité qu’à la Salezianergasse.

Une heure passa ainsi comme dans un rêve. Rodolphe n’avait jamais été
plus gai, plus ouvert. Il parlait de ses chasses; il avait commencé à
chasser très jeune et tout de suite il y avait pris un plaisir extrême.

--C’est là, dit-il, que j’ai été pour la première fois en contact avec
la nature. On ne connaît pas la nature quand on a été élevé dans un
jardin ou un parc. Je plains les enfants des villes, riches ou pauvres!
Ils ne sauront jamais ce qu’est une forêt. Il faut avoir été dans la
forêt dès que l’on tient sur ses jambes, y avoir marché beaucoup, dormi
dans la chaleur du jour, frissonné de peur quand l’ombre vient et qu’on
ne sait pas si on en sera sorti avant la nuit. Tout cela, je l’ai fait,
je n’avais pas dix ans.

Marie l’écoutait ravie. «Est-il un homme plus humain? est-il un prince
plus simple? se disait-elle. Ah! je ne me suis pas trompée sur lui. Je
suis la femme la plus heureuse de la terre puisqu’il est là, près de
moi, et que je l’entends.»

Lorsqu’il s’arrêta, elle lui dit:

--Ne pourriez-vous me prendre une fois dans la forêt? Elle n’est pas
loin de Vienne. Si vous aviez deux heures seulement... Mais je vous
demande beaucoup, une demi-journée presque... Et puis c’est l’hiver,
c’est moins beau.

--La forêt est toujours belle, quelle que soit la saison; c’est une
beauté différente, et voilà tout. Oui, nous irons tous les deux dans la
forêt de Vienne.

--Et nous nous perdrons! j’aurai peur, je me serrerai contre vous.

--Et nous ne reviendrons jamais!

Ils employèrent l’après-midi à bavarder ainsi à l’aventure. Lorsque vint
le temps de se quitter, Marie s’écria:

--Mais je viens d’arriver!

Rodolphe regardait sa montre et n’en croyait pas ses yeux.

--Est-il possible que deux heures s’envolent ainsi?

Marie était près de pleurer.

--Partir déjà! Gardez-moi encore. Mais vous ne voudrez plus de Marie,
qu’ai-je fait pour vous distraire?

Et pourtant cette simple après-midi où, comme ils disaient, il ne
s’était rien passé, où le souvenir ne pouvait s’accrocher au moindre
fait, resta dans leur mémoire comme la plus heureuse qu’ils eussent
vécue.

                   *       *       *       *       *

Des heures difficiles les attendaient. La semaine qui suivit, Rodolphe
fut un jour à Prague et deux jours à la chasse. Mais, inimaginable
malheur, pendant les quatre jours qu’il passa à Vienne, la comtesse fut
retenue à la campagne. Marie tournait dans le petit palais de la
Salezianergasse comme dans une prison. Pouvait-on concevoir un sort plus
affreux? Il était là, il l’attendait, il avait fleuri pour elle leur
paradis de la Hofburg qui, il le lui avait juré, n’était qu’à eux, et
elle était enchaînée à sa mère comme un forçat à son banc!

Pourtant elle eut deux lettres si tendres qu’elles enchantèrent sa
prison. Elles étaient adressées tout simplement à la vieille nounou qui
de sa vie n’avait reçu tant de correspondance. Le prince lui écrivit de
Prague un mot très court, qui valait un volume... «Comment puis-je me
passer de vous?»

La seconde était de Vienne. Le ton en était triste. Il se plaignait
d’ennuis sur lesquels il ne donnait aucun détail et dont elle ne pouvait
deviner la nature... Sa femme peut-être! Maintenant elle la détestait.
Qui était-elle, cette Belge assez maladroite pour ne pas se faire aimer
par son mari, assez méchante pour rendre malheureux le plus aimable des
hommes? Depuis un an, elle menaçait de le quitter. Ah! que ne
rentrait-elle en Belgique! Le pli douloureux entre les sourcils de
Rodolphe ne tarderait pas à disparaître!

Marie répondit aux deux lettres. Elle adressa les siennes à Loschek et
les envoya à la Hofburg par un commissionnaire.

«Je vous aime, disait-elle, et je suis malheureuse. Comment comprendre
cela? Je voudrais être tout pour vous et je suis si peu de chose...»
Elle se lamentait sur l’absence de la comtesse Larisch. «Et quand elle
reviendra, peut-être serez-vous parti! Je n’aime pas vous savoir loin de
Vienne. S’il vous arrivait quelque chose, que deviendrais-je?...»

Il y en avait quatre pages ainsi. Elle vit pourtant le prince à l’Opéra
où l’on donnait _Tristan et Yseult_. Elle se fit très belle et demanda à
sa mère de lui prêter quelques bijoux. Ce n’était pas la coutume pour
les jeunes filles à Vienne de porter des bijoux. Une modeste croix en
émail était tout ce qu’on leur passait jusqu’au mariage. Mais la baronne
Vetsera avait vécu en Orient et dans le monde diplomatique où l’on se
permet davantage. Elle était fière de la beauté de Marie. Elle lui
offrit pour la soirée un croissant en diamants que Marie piqua dans ses
cheveux. Ah! qu’elle regretta de ne pouvoir mettre la bague donnée par
Rodolphe. Elle la baisa avant de partir pour l’Opéra. Elle portait une
robe de crêpe de chine blanc. Rodolphe aimait la voir ainsi. N’avait-il
pas décoré en blanc le petit salon de la Hofburg pour l’inoubliable
après-midi. Jamais elle ne donna autant de soin à sa toilette. La
princesse impériale serait là. Marie voulait être belle et attirer les
yeux.

La comtesse absente avait mis sa loge qui n’était pas éloignée de la
loge impériale à la disposition de Mme Vetsera. Marie eut beaucoup de
succès. Le croissant faisait sensation. Ses amis dans l’entr’acte
vinrent le lui dire et elle s’en réjouit. A ce moment-là seulement, le
couple princier arriva. La princesse de Cobourg accompagnait sa sœur et
son beau-frère. Tout de suite Rodolphe se tourna vers la loge où était
Marie. Bien qu’il n’en fût pas éloigné, il prit sa jumelle et, comme il
pensait n’être pas remarqué, il fit un léger signe d’admiration. Cette
fois-ci Marie ne rougit pas. Puis--avait-on parlé d’elle dans la loge
impériale?--elle eut la satisfaction de voir les deux princesses diriger
leurs jumelles vers elle et l’examiner... Plus tard, Marie les regarda.
Elles étaient toutes deux sans beauté et sans élégance. Derrière elles,
Rodolphe semblait d’une autre race... «Que peut-il y avoir de commun
entre eux?» pensait Marie, et son cœur se serra à l’idée que la destinée
de celui qu’elle aimait était liée à cette femme.

La fin de la soirée fut triste pour elle. Tout ce qui l’entourait la
blessait et lui faisait comme toucher du doigt les obstacles qui
s’élevaient entre elle et Rodolphe.

Ils étaient dans la même salle, mais il y avait de lui à elle une
distance infinie. Il n’était pas libre de franchir les quelques pas qui
les séparaient et de venir simplement la saluer, de s’asseoir près
d’elle, comme pouvaient le faire les autres hommes qu’elle connaissait
ici. Ils s’aimaient. Il y avait entre eux déjà cette intimité de cœur si
rare, si précieuse, cette tendresse ineffable qui unit les êtres mieux
que tous les liens légaux, et voilà que se dressait pour les séparer on
ne savait quoi, surgi du fond des siècles, un amas de conventions, un
chaos de règles, vieilles, absurdes, périmées, assez fortes, assez
hautes cependant pour former une barrière insurmontable. Ils ne se
verraient jamais qu’en cachette, arrachant au destin de courts instants
toujours menacés... Quel avenir!

Sur la scène, Tristan mourait abandonné. Yseult venait le rejoindre dans
la mort. La mort est-elle vraiment le seul refuge où les amants
malheureux se retrouvent, mais pour l’éternité? Rentrée chez elle, Marie
pleura la moitié de la nuit.

Un mot de Rodolphe, le lendemain matin, la rendit à la vie. «Vous étiez
la plus belle à l’Opéra. Je vous aime... R.» Il était écrit sur du
papier marqué «Sacher» et daté du soir même de la représentation.




II

STACCATO


Une semaine s’écoula. La comtesse Larisch enfin était revenue à Vienne
et ne prévoyait pas qu’elle dût s’absenter jusqu’au jour de l’an.
Cependant le prince impérial avait des jours occupés, et les corvées de
son métier lui paraissaient lourdes. Son temps, réglé heure par heure
avec une minutie qui l’irritait, ne lui appartenait pas. Il ne put
donner que quelques instants à Marie et pas à la Hofburg. La comtesse la
lui amena dans une allée écartée du Prater et les laissa seuls.

C’était déjà le crépuscule. Le prince enveloppé d’un grand manteau
militaire, passa son bras sous celui de Marie et l’entraîna à une vive
allure dans un sentier qui pénétrait sous bois. Il marchait si vite
qu’elle était obligée de courir à côté de lui. Lorsqu’il fut au milieu
des taillis, il ralentit.

--Les agents auront perdu notre trace... Je suis espionné de toutes
parts. Le préfet de police, le ministre-président, ma femme, me font
suivre. On me traque comme un gibier... Quelle vie est la mienne, ma
petite Marie!... Et vous n’avez pas peur de moi!... Vous devriez me
fuir...

Il parlait d’une façon hachée; il avait de la peine à respirer.
Cependant il continuait à se plaindre de ses ennemis qui étaient partout
et qui ne s’arrêteraient pas avant de l’avoir abattu. Il disait aussi
les maux de tête insupportables qui le laissaient sans force. Sa
nervosité augmentait et, malgré la nuit qui venait, Marie voyait les
yeux du prince briller dans sa figure plus pâle.

En elle, la terreur et la pitié alternaient. Qu’arrivait-il à
Rodolphe?... Ses nerfs trop tendus cédaient-ils enfin?... Il avait de la
fièvre, il tomberait malade... Elle n’osait l’interrompre. Pourtant il
fallait qu’il se calmât...

Sans dire un mot, tout en marchant, elle lui prit la main. Le contact de
cette main fraîche agit sur le prince. Peu à peu, il s’apaisa. Il se tut
enfin. Marie mettait tout son amour dans cette main qui pressait celle
de Rodolphe. Muettement, elle lui disait ainsi combien elle tenait à
lui, plus qu’à la vie, jusqu’à la mort.

La nuit était sur eux. Par moment une branche les fouettait.

--Il faut nous quitter, Marie, dit-il, tendrement. Le Prater est plus
dangereux la nuit que la forêt.

Il se dirigeait dans l’obscurité avec une sûreté qui étonnait Marie. Les
arbres s’éclaircirent devant eux. Ils étaient à la lisière du bois.

--Le coupé de la comtesse est là, dit-il, montrant à peu de distance les
lanternes allumées d’une voiture. Suis-je un bon guide?... Ne pensez
qu’à cela et pardonnez-moi.

Il tremblait encore. Soudain il saisit la jeune fille dans ses bras et
pour la première fois, la baisa passionnément sur les lèvres.

Marie rejoignit seule la comtesse. Le baiser de Rodolphe brûlait en
elle. La flamme qu’il avait allumée ne s’éteindrait pas.

                   *       *       *       *       *

Le temps maintenant galopait. Il n’y avait plus un jour, plus une heure
qui ne fussent vécus dans la fièvre. Une lettre espérée qui arrivait
enfin, un rendez-vous à arranger malgré mille obstacles qui le rendaient
de l’un et de l’autre côté difficile, s’apercevoir de loin à l’Opéra ou
au Prater, s’assurer à temps de l’indispensable comtesse, attendre
anxieusement les journaux lorsqu’«Il» était en voyage, c’est-à-dire
chaque semaine, les ouvrir le cœur serré pour constater avec joie
qu’aucun titre en grosse lettres n’annonçait un attentat sur le prince
impérial, être dévorée de soucis, rayonner pourtant de bonheur, et à
tout instant, alors qu’il semble que chacun, s’il le voulait, pourrait
lire en vous votre passion, qu’elle doit sauter aux yeux même des
indifférents, l’obligation de se fermer à ceux qui vous entourent, de
montrer un visage égal, de parler de choses qui vous sont devenues
étrangères, de rire, de sortir, de se promener, d’aller dans le monde,
de danser, d’écouter les propos fades et garder cachée au fond de soi
cette pensée obsédante: «Où est-il à cette heure? M’a-t-il oubliée? Je
l’aime!»

Lorsqu’elle se retrouvait en face d’elle-même, Marie écartait de
parti-pris toute question sur l’avenir. Où allait-elle? Quelle serait la
fin de ce grand amour? Ah! comment s’occuper de cela alors que le
présent est sur vous, vous presse, vous accable et vous enchante, maître
tyrannique et fantasque, un fouet dans une main, dans l’autre une rose.

Même aux jours les plus heureux, parfois une lourde angoisse s’emparait
d’elle, sans raison, lui semblait-il. La nuit, elle attendait longtemps
le sommeil. Souvent elle s’endormit les yeux pleins de larmes.

                   *       *       *       *       *

La santé du prince s’altérait. Le docteur de l’impératrice lui rendit
visite,--peu de jours auparavant, l’impératrice avait eu un entretien
rapide et secret avec Loschek. Le docteur l’avait vu naître, il
connaissait les faiblesses, pour ne pas dire les tares de ses
ascendants, dans les deux lignes, hélas! Il savait que, malgré les
apparences robustes, Rodolphe était un être nerveux, instable, toujours
menacé. Le docteur Wiederhofer avait su gagner la confiance du prince.
Ce matin-là, ils causaient tous deux amicalement, fumant une cigarette,
devant une bouteille de porto. Le docteur développait une de ses thèses
favorites, à savoir que les grands de ce monde, ceux sur les épaules de
qui pèsent de lourdes responsabilités, sont à l’ordinaire mal faits pour
les supporter. Ils ont la vie la plus dure et la constitution la plus
fragile.

--Je sais, disait-il, qu’on peut parler librement devant Votre Altesse.
Vous êtes un homme éclairé, Monseigneur, familier avec les théories
scientifiques les plus récentes. Je puis dire ici ce que je ne dirais
pas dans d’autres parties de ce palais. Aujourd’hui vos races royales
paraissent à bout de souffle. Comment ne le seraient-elles pas? Elles
ont un métier pénible, travail, responsabilités, représentation
continuelle et pas de détente. En outre, ce métier elles le pratiquent
de père en fils, de génération en génération. La fatigue s’accumule et
se transmet. Enfin, pour achever mon tableau, les princes se marient
entre eux. Depuis dix siècles, pas une goutte de sang frais n’est entrée
dans vos familles. Vous êtes tous cousins en Europe aujourd’hui. Vous ne
pouvez faire que des mariages consanguins... C’est bien dangereux...

--J’en sais quelque chose, docteur, dit le prince avec bonne humeur. Je
suis exténué. Parbleu, c’est la fatigue de dix siècles qui pèse sur ma
pauvre carcasse. Il y a de quoi l’écraser. Mais, comme il n’y a pas de
remède...

Le vieux docteur hocha la tête.

--Il n’y a pas de remède. Il aurait fallu qu’à chaque génération une loi
de famille obligeât l’héritier à choisir sa femme en dehors du cercle
fatal des familles régnantes, dans la société bourgeoise,
aristocratique, dans le peuple. Cela est arrivé à une époque très
lointaine. Le folklore nous l’apprend. Vous connaissez les chansons et
les contes qui nous montrent la fille du roi à sa fenêtre, ou endormie
dans son palais, attendant le bel aventurier qui passe et la prend. Ou
bien le fils du roi aime Cendrillon au petit pied. Ils se marient et ont
beaucoup d’enfants. Les sangs se mêlent et se renouvellent.

Le frais et riant visage de Marie apparut au prince.

--Docteur, dit-il, ici je suis avec vous. Tâchez de convaincre mon père
et je serai vite converti. Je suis même prêt à faire annuler mon mariage
pour tenter une si belle expérience! Je n’aurai peut-être pas beaucoup
de peine à trouver une Cendrillon. En attendant...

--En attendant, Monseigneur, il ne faut pas vous surmener. Voilà la
seule fin pratique de ce discours.

--Demandez-moi alors de ne pas vivre, répondit Rodolphe sur un ton qui
impressionna le vieux docteur. Vous êtes intelligent et vous allez me
dire comme tous les autres de me modérer. C’est la seule chose
impossible. Voulez-vous passer une journée avec moi? Écoutez un instant
et vous déciderez. En attendant buvez un verre de ce porto. Si vous le
trouvez bon, je vous en enverrai quelques bouteilles. Vous n’en auriez
pas à Vienne de semblable.

Il versa un verre de vin au docteur Wiederhofer et continua.

--A sept heures et demie, Loschek me réveille. Il y a de la peine, c’est
l’heure où je dors à poings fermés, car, hélas je me suis couché vers
trois heures, et je manque de sommeil.

--Voilà précisément où Esculape intervient, interrompit le docteur.
Couchez-vous avant minuit, et tout ira, non pas bien encore, mais mieux.

--Patience, patience, vous jugerez tout à l’heure. A huit heures et
demie, commence ma journée officielle, travailler avec mon aide de camp,
avec des militaires, donner des audiences, présider des commissions. Je
veux faire de mon mieux. J’ai des idées, oui, imaginez-vous, quand même
je suis prince, j’ai des idées, j’ai même un plan! Mais savez-vous ce
qui arrive? A la place que j’occupe, on ne doit pas avoir des idées, si
vous avez des idées, on se méfie de vous; si vous avez un plan, c’est
plus grave. Vous êtes immédiatement considéré comme un homme
dangereux... Je suis un homme dangereux, docteur, il faut en prendre
votre parti. Alors, je rencontre dans les cercles officiels une
opposition tenace, une résistance qui ne se lasse pas. Ah! ces messieurs
sont très polis, très déférents. Sur la forme, ils cèdent tout. Sur le
fond, ils ne varient pas d’un pouce. Rien, rien, rien, voilà le résultat
de mon calvaire obstiné, intelligent, oui, j’ose le dire, depuis des
années... Il en est ainsi partout, quelle que soit la chose que je
touche. Je suis un libéral, je suis suspect. Pensez-vous qu’il n’y ait
pas là de quoi vous ruiner les nerfs? Vous êtes médecin. Vous avez fini
par trouver avec beaucoup de peine un remède à une maladie. Vous pouvez
sauver de malheureux bougres. Eh bien, que diriez-vous si vos collègues
de l’Université se liguaient unanimement contre vous et votre
découverte?

--Cela arrive, Monseigneur, cela arrive, soyez-en sûr.

--Mais vous, vous pouvez guérir les gens que vous traitez. Là, vous avez
des résultats positifs. Moi, rien, et pourtant mon patient est
d’importance, c’est la double monarchie, tout simplement. Ces messieurs
imbéciles la laisseront crever plutôt que d’essayer une fois mes
remèdes. C’est parce que je sens la gravité du mal que je me tourmente.
Parfois j’ai de tels maux de tête que vous-même me donnez un peu de
morphine, par pitié. Quand je sors de mon travail, je n’ai plus qu’une
idée: oublier ce que j’ai fait, mes colères, le temps perdu, les sots
contre qui je me bats... Mais je n’ai pas fini, je suis en
représentation, à déjeuner, à dîner, dans la soirée. Il faut jouer un
rôle, mon rôle--et c’est à périr d’ennui. Il y a des dîners où, si je ne
pouvais boire du vin, je crois que je tuerais tout à coup les gens qui
m’entourent. Ils ne savent pas qu’ils doivent leur vie au bon champagne
que l’on me verse... Et je ne vous ai rien dit de toutes les intrigues
qui se nouent autour de moi. Je suis l’espoir de beaucoup de braves
gens. Les aigrefins en profitent et ne me laissent pas tranquille. Et
ils sont si malins que souvent je ne puis leur échapper. Que d’heures
ils me prennent!... Et les femmes, docteur, puisque nous parlons
librement aujourd’hui, que dire des femmes? Chez les confiseurs, pour
dégoûter les vendeuses des bonbons, on ne leur défend rien, paraît-il,
on leur en laisse manger autant qu’elles veulent, toute la journée.
Elles s’en rassasient vite et n’y touchent jamais plus! Hélas! hélas,
docteur, pour le prince impérial, il n’y a pas de fruit défendu en
Autriche. Je devrais être dégoûté de choses si faciles... Je le suis
d’une certaine façon... (il hésita un peu) dans mon esprit, si vous
comprenez ce que je veux dire. Mais j’ai fait une découverte. C’est que
les femmes--quel sexe étonnant, mon cher docteur, on n’en aura jamais
fini avec elles et elles sont si diverses que ce qu’on dit de l’une
n’est pas vrai de l’autre--que les femmes «versent aussi l’oubli», comme
dit la chanson. Et ne vous y trompez pas, ce dont j’ai le plus besoin,
c’est d’oubli. Voilà le fin mot de l’histoire.

Il se renversa dans son fauteuil et ferma les paupières. Ce long
discours, au lieu de l’animer, l’avait pâli. Le docteur le regardait
avec inquiétude. Le visage était amaigri, la peau sous les yeux, que la
fréquentation de «celles qui versent l’oubli» avait creusés, était
presque bleutée; les veines des tempes trop saillantes laissaient voir
les battements irréguliers du sang.

Une minute passa. Le prince dormait-il? Non, il se redressa, fixa un
instant le docteur et continua, comme s’il ne s’était pas interrompu:

--Il faut que j’oublie qui je suis, tout simplement, que j’appartiens à
une de ces races à bout de souffle que vous connaissez; il faut que
j’oublie l’injustice de payer pour les folies et les excès des miens
pendant vingt générations. Il faut oublier enfin--sa voix se fit plus
grave--que je n’ai pas le droit de choisir mon bonheur, que je ne puis
m’écarter un instant de la voie qui m’est tracée. Alors, le soir, après
les journées que je vous ai décrites, je me mets à oublier... Ce n’est
pas facile d’oublier. Il faut du temps... Voilà pourquoi je rentre entre
deux et quatre heures du matin dans ce vieux palais où tous mes ancêtres
me guettent...

A la suite de cette visite du docteur Wiederhofer, il fut décidé en haut
lieu que le prince passerait quinze jours à Abbazia au bord de
l’Adriatique avec sa femme et sa fille. Ils quitteraient Vienne le
lendemain de Noël.




III

ALARMES


Marie apprit cette nouvelle de la bouche même de Rodolphe, un soir vers
huit heures, à la Hofburg. Elle s’était par miracle échappée, sa mère et
sa sœur étant à l’Opéra. Elle ne put retenir ses larmes. Rodolphe
partait pour quinze jours. Jamais il n’avait été absent quinze jours! Et
il partait avec la princesse pour aller dans un endroit isolé, où il
serait oisif, sans autre distraction que sa femme; en somme, une seconde
lune de miel. Qu’il y eût là une manœuvre de l’empereur pour rapprocher
les deux époux, Marie n’en pouvait douter...

En vain, Rodolphe essaya de la rassurer. Le soin de sa santé seul avait
fait parler son vieil ami Wiederhofer. Il lui fallait impérieusement du
repos, loin de Vienne et de toute occupation, dans un climat méridional.
Heureux était-il encore qu’on ne l’eût pas envoyé sur la Riviera
française ou à Madère! Sa femme? il ne pouvait dans un déplacement de ce
genre la laisser à Vienne. Mais ils auraient deux appartements à
l’hôtel; elle, avec sa dame d’honneur, sa fille, la gouvernante de
l’enfant; lui, avec son aide de camp. Il passerait les journées sur
l’eau à faire de la voile. Elle ne supportait pas la mer. Et il
s’occuperait aussi à Pola, voisin, où était la flotte.

Rien ne consolait Marie. Le prince l’embrassa, la berça, lui parla comme
à un petit enfant, s’efforça de la faire rire.

Devant tant de douceur, Marie s’apaisa enfin. Jamais Rodolphe n’avait
été si bon pour elle. A l’ordinaire, c’était sa mission à elle de
l’égayer, de chasser les soucis, les idées noires qui, trop souvent, le
hantaient. Elle prenait un grand plaisir à cette tâche vraiment
féminine. Aujourd’hui les rôles étaient renversés.

Cette heure triste et tendre eut une profonde influence sur Rodolphe.
Elle fit surgir un sentiment si profondément caché en lui qu’il en
ignorait l’existence. La vue de cette jeune fille pure pleurant dans ses
bras, ce corps jeune se pressant chastement contre le sien, ces larmes
qu’il apaisait, ce rire enfin qu’il faisait naître sur les belles lèvres
de Marie, le remplissaient d’une émotion qu’il n’avait jamais ressentie.

Il ne sut pas l’exprimer à Marie ce jour-là, il se rendait mal compte de
ce qu’il éprouvait. Il fut obligé de la quitter de bonne heure pour
aller à l’Opéra. Mais dans la soirée, où qu’il fût, il ne cessa d’y
penser.

Le plus souvent il se refusait à tout retour sur lui-même, sachant par
expérience qu’il n’en retirait qu’amertume et dégoût. Mais le Rodolphe
qui s’était éveillé au contact de Marie Vetsera était un homme dans la
compagnie de qui il se plaisait. Où le rencontrer? Auprès de la
magicienne qui l’avait appelé à la lumière.

Il rechercha donc Marie et les obstacles qui étaient entre eux ne firent
qu’exaspérer son désir. Il trouvait près d’elle un Rodolphe sans
cynisme, pour lequel les choses avaient encore leur saveur et leur prix.
Ce Rodolphe si précieux n’avait jamais vécu sa vie. Il s’épanouissait
maintenant. C’était lui qui recevait Marie à la Hofburg ou qui
l’entraînait furtivement dans les allées désertes du Prater; il avait
avec elle la pudeur et les égards d’un amoureux de seize ans, la
confiance aussi d’un cœur qui n’a jamais été trahi, les rêves et les
espoirs de la jeunesse, les élans de celui qui aime pour la première
fois. Ce Rodolphe existait miraculeusement à côté du Rodolphe de la cour
et de chez Sacher, des intrigues politiques et des rendez-vous avec les
tziganes. A ce moment il vit clair et comprit qu’il ne pouvait se passer
de Marie.

Cette idée à laquelle il s’abandonna grandit rapidement. Tout est
aliment pour l’amour. Elle se nourrissait autant de l’absence de sa
bien-aimée que de sa présence. Les dégoûts qu’il éprouvait au cours de
ses journées toujours les mêmes lui faisaient paraître plus radieuses
les rares heures que lui donnait sa bien-aimée.

Un jour, c’était dans la seconde quinzaine de décembre, il avait Marie
pour la plus grande partie de l’après-midi dans leur salon fleuri de la
Hofburg. Il aimait à l’écouter parler et rire, et restait souvent
silencieux. Mais Marie qui voyait peu à peu s’effacer le pli inquiétant
entre les sourcils de Rodolphe ne s’alarmait pas de son silence. Ce
jour-là, il lui sembla qu’il était encore plus taciturne qu’à
l’ordinaire et elle s’en inquiéta sans oser le dire.

Rodolphe qui était sur un tabouret à ses pieds se leva assez brusquement
et se mit à marcher à travers la pièce. Perdu dans ses réflexions, il
paraissait avoir oublié Marie. Soudain il vint d’un mouvement rapide au
canapé où elle était, s’assit à côté d’elle, passa un bras autour de sa
taille et l’attira à lui:

--Marie, dit-il, il faut que je vous parle.

Le ton était si sérieux que la jeune fille trembla.

--J’ai réfléchi longtemps... continua-t-il.

A ce moment, il lut la crainte dans les yeux de Marie, et, tout de
suite, pour la rassurer, en se penchant vers elle, il murmura:

--N’aie pas peur, chérie (c’était la première fois qu’il la tutoyait,
Marie frissonna, mais de bonheur). Je t’aime tant que je ne puis vivre
sans toi, voilà ce que je voulais te dire. Veux-tu que nous essayons
d’arranger notre avenir?

Marie l’écoutait et ne savait que croire. Avait-il perdu la tête? Notre
avenir! Il y avait donc un avenir pour eux. Elle n’y avait jamais pensé.

--Je ne vous comprends pas, dit-elle.

--Il ne faut plus me dire vous, petite Marie. Et il faut aussi m’appeler
Rodolphe.

--Oh, rien ne me sera plus facile, fit-elle avec un élan joyeux, tu as
toujours été Rodolphe pour moi. Si tu savais ce qu’il m’en a coûté de
dire «Monseigneur». Il me semblait m’adresser à quelqu’un que je ne
connaissais pas. Mais si tu avais entendu toutes les choses tendres que
je vous... que je t’ai dites, seule dans ma chambre, bien avant de te
rencontrer ici! Ah! c’était à Rodolphe qu’elles étaient adressées...
D’abord, cela me faisait trop de peine de penser à ton rang qui nous
séparait... Et maintenant tu me tutoies aussi et tu parles de notre
avenir!...

Elle se jeta à son cou, folle de joie.

--Notre avenir, reprit-elle, est-ce que cela a un sens? Mais peu
importe, il suffit, Rodolphe, que tu dises avec tes chères lèvres «notre
avenir» pour que je n’en demande pas davantage. Notre avenir! Répète-le
encore pour que je sois sûre que je ne me suis pas trompée.

Il fallut du temps pour que Rodolphe pût parler. Marie dansait, courait
à lui, lui jetait un baiser, apportait une fleur en hommage. Enfin elle
vint se blottir dans ses bras et dit avec solennité:

--Je t’écoute.

Rodolphe lui expliqua avec un peu de confusion qu’il était difficile de
voir clair devant soi, tant sa situation dans l’état et au milieu des
siens était trouble. Des événements imprévisibles pouvaient survenir et
changer les choses en un clin d’œil. Il était entouré d’ennemis qui
occupaient les plus hauts postes de l’État. Que son père s’enrhumât, il
ne verrait plus que des gens à ses pieds. Mais dans le présent, il
n’avait à compter sur personne. Il était en froid avec la plupart des
membres de sa famille, gens sans intelligence, rétrogrades et butés.

--Mon père... Nous en parlerons un autre jour. Ma mère, qui, au fond,
est tout près de moi, m’échappe et se fuit elle-même. Elle erre souvent
seule dans ce grand palais dont toutes les portes s’ouvrent à son
approche. L’autre jour, je l’ai rencontrée ainsi, par hasard, dans une
des salles de réception. Surprise, dès qu’elle m’a vu, elle a hâté le
pas pour bien montrer qu’elle ne voulait pas que je l’arrête. En
passant, elle m’a fait un petit signe de l’éventail. Pourtant elle
m’aime... Sais-tu l’image qu’elle évoque en moi? Celle d’une
prisonnière. La Hofburg, Vienne, l’Autriche toute entière, est sa
prison. Elle ne respire que lorsqu’elle est au loin. Elle voudrait
s’évader et ne jamais revenir... Je suis aussi un prisonnier, Marie...

Il s’arrêta un instant, puis se penchant vers la jeune fille, il lui dit
à l’oreille tout bas, comme s’il craignait d’être entendu par d’autres
ou que les mots arrivassent jusqu’aux murs:

--Un jour, je partirai... Et tu me suivras.

Marie écoutait avec stupeur cette voix mystérieuse. Partir! Sans doute,
au moindre signe elle le suivrait. Mais comment quitterait-il Vienne et
l’Autriche? Une telle chose paraissait impossible. Pourtant il en avait
vu les moyens puisqu’il parlait ainsi. Elle n’osait y croire, mais son
cœur battait bien fort à l’idée qu’un même destin les réunirait. Où? peu
importe, pourvu qu’ils fussent ensemble. Elle n’osa le questionner, bien
qu’elle eût voulu en savoir davantage.

Une autre fois, au Prater--il revenait de Munich--il déclara qu’il ne
continuerait pas à vivre avec sa femme. Peut-être, dans un moment de
colère, mettrait-elle à exécution la menace si souvent proférée de
partir pour la Belgique. Au fond, il n’y croyait guère.

--Elle ne partira pas. Sa menace est une de ses façons de m’exaspérer,
et voilà tout.

Mais il avait lui-même un projet audacieux. Il demanderait au pape
l’annulation de son mariage. Il alléguerait que la princesse ne pouvait
donner un héritier à la couronne. Depuis qu’elle avait mis au monde sa
fille, elle n’avait pas eu d’autre enfant. Pourtant il avait vécu avec
elle pendant quatre ans après la naissance de cette petite. Les couches
difficiles de la princesse semblaient l’avoir frappée de stérilité.
C’était là une raison très forte à invoquer et le pape y serait sans
doute sensible. Sur ce point, il se perdait dans d’infinies
considérations politiques où Marie le suivait avec peine. Il était
évident qu’une fois son mariage annulé il envisageait une union
morganatique avec Marie.

--Je serai libre, nous ne nous séparerons pas.

Ou bien, oubliant le pape, il voyait un plus bel avenir s’ouvrir devant
eux.

--Les gens qui m’entourent sont persuadés que je tiens au pouvoir. Ils
se trompent. Ils seraient heureux s’ils savaient à quel point ils m’en
ont donné le dégoût. Que d’intrigues! que de trahisons! Et tant de faux
visages chaque jour! Etre un homme libre comme le sera un jour mon
cousin, l’archiduc Jean! Mener loin d’ici une vie indépendante! Il ne
faut pas croire, chérie, que cela soit impossible. Il suffit peut-être
de le vouloir...

Un jour, tandis qu’il discutait ces plans avec la fièvre qu’il apportait
maintenant à toutes choses, il s’arrêta, puis se mit à rire d’une façon
un peu étrange qui inquiéta Marie.

--Chérie, dit-il, ne suis-je pas stupide de me faire tant de tracas? N’y
a-t-il pas un autre moyen d’échapper au monde et d’être l’un à l’autre
pour toujours?

Elle le regardait, soucieuse de lire jusqu’au fond de sa pensée; il
ajouta seulement d’une façon voilée:

--Où que j’aille, je sais que je puis compter sur toi.

Marie se pressa contre lui. De tous ces propos peu cohérents, elle ne
retenait qu’une chose: quelle que fût la solution qu’il envisageât,
Rodolphe l’y associait. Tout avait une même fin, leur réunion.

Cette pensée remplissait de joie le cœur de Marie. Elle se refusait à
peser les chances, à suivre Rodolphe dans son calcul des probabilités.
Au milieu de tous les dangers qui l’entouraient elle s’accrochait
désespérément à une certitude: il l’aimait par dessus tout, il ne
voulait pas se séparer d’elle.

                   *       *       *       *       *

Ils firent une promenade à Schönbrunn. Depuis longtemps elle désirait
voir le parc où Rodolphe avait joué enfant et où le public n’était pas
admis. Négligeant pour une fois les précautions dont il s’entourait, le
prince vint l’attendre dans le landau de Bratfisch au coin de la
Marokanergasse, voisine de la Salezianergasse. Lorsque Marie sortit en
compagnie de la comtesse, elle jeta un coup d’œil autour d’elle, car
chaque fois qu’elle allait à un rendez-vous, elle craignait d’être
suivie. La rue était déserte. Seuls deux ouvriers marchaient lentement
vers la Traungasse, le col de leurs manteaux relevé. La comtesse monta
avec Marie dans le landau de Bratfisch, puis en descendit à la première
station de fiacres. Bratfisch continua sur Schönbrunn. Il s’arrêta à une
petite distance de l’entrée. Rodolphe et Marie gagnèrent à pied le parc.

Au moment d’en franchir la grille, Marie se retourna. A une centaine de
pas, elle aperçut deux hommes qui flânaient, malgré le froid. Ils
avaient le col de leur manteau relevé; leur taille, leur allure
rappelèrent aussitôt à Marie les deux ouvriers de la Salezianergasse.

--Nous sommes suivis, dit-elle vivement à Rodolphe.

A sa grande surprise, il ne s’en inquiéta pas, mais répondit par un
geste de lassitude accompagné d’un: «Qu’y faire?» indifférent. Il ne se
retourna même pas.

Marie restait glacée. Quoi, la police connaissait leur liaison! Depuis
longtemps peut-être! Elle était épiée, elle ne s’en était pas encore
aperçue! Ces deux hommes en rentrant à Vienne feraient un rapport. Sur
le bureau de qui serait-il mis ce soir? Où irait-il ensuite? Jusqu’à
l’empereur. Elle sentit soudain toutes les forces occultes de l’Empire
liguées contre elle, si faible, indéfendable. Comment lutter? Elle
serait étouffée sans pouvoir pousser un cri.

Cependant Rodolphe s’étonnait du mutisme de son amie, et lui en demanda
la cause. Mais elle, ne voulant pas l’alarmer et gâter par ses craintes
une promenade dont elle se promettait beaucoup de joie, lui sourit. Ils
suivaient maintenant les allées secrètes du parc.

--Où jouais-tu quand tu étais petit? dit-elle.

Rodolphe rit.

--Je n’ai pas joué longtemps. J’ai été mis tout jeune entre les mains du
général de Gondrecourt qui m’a appris les charmes sévères de la
discipline militaire. Eh bien, tu sais, chérie, on a beau protester en
soi-même, on a beau trouver cela absurde, vexatoire, lorsqu’on a été
pris enfant dans cette mécanique, on ne s’en libère pas. Je suis un
homme, j’ai une culture, des idées libérales qui sont à mille lieues de
celles du général de Gondrecourt. Pourtant, à vingt ans de distance, il
a gardé son pouvoir sur moi. J’entends sa voix qui était pointue, et, au
commandement, je joins les talons. Tu vois, je ne suis pas encore
affranchi, je reste un soldat... Quelle horreur! conclut-il gaiement,
aimeras-tu un soldat?

Marie lui prit la main.

--Pauvre petit qui n’a pas eu d’enfance, c’est à moi de le faire rire et
de l’amuser aujourd’hui.

La nuit arrivait. Ils rentrèrent à Vienne. Seule, Marie s’abandonna à la
peur. Leur liaison était connue. Combien de temps faudrait-il pour que
la nouvelle s’en ébruitât et vînt finalement jusqu’aux oreilles de sa
mère? Où qu’elle regardât, elle ne voyait que catastrophes imminentes.

Cependant il fallut laisser partir Rodolphe, son unique appui. Au
dernier moment, comme preuve de son grand amour, il retarda de
vingt-quatre heures son départ pour Abbazia.




IV

L’ANNEAU DE FER


A toutes ses craintes s’ajouta une crainte nouvelle. Comment un cœur
aimant ne s’inquiéterait-il pas du tête-à-tête d’Abbazzia? La princesse
ne mettrait-elle pas tout en œuvre pour reconquérir son époux? Marie
recevait de tendres messages. Était-ce assez pour la rassurer? Elle se
répétait les paroles de Rodolphe par lesquelles il promettait d’unir
leurs destinées. Ces mots si magnifiques, si pleins de flamme lorsqu’il
les prononçait, semblaient, dans l’atmosphère de la Salezianergasse
avoir perdu toute chaleur. Ils disaient là devant elle, inanimés, sans
rayonnement. Elle ne pouvait chercher de consolation nulle part.
Rodolphe, en la quittant, l’avait mise en garde contre le danger de
toute confidence à la comtesse Larisch.

Il revint d’une absence de près de quinze jours plus épris qu’il ne
l’était à son départ. L’éloignement de Marie lui était insupportable.
Dans sa vie brûlante, elle apportait la fraîcheur; à la lettre, il avait
soif d’elle. Leurs relations étaient pures encore; c’était pourtant un
besoin physique qu’il ressentait. La conversation légère de cette fille
si jeune et si belle, ses rires, ses innocentes caresses détendaient les
nerfs irrités du prince. Il ne s’en passerait plus. Au début, peut-être
avait-il pensé s’amuser d’elle comme de tant de femmes coquettes qui
savaient pourquoi elles venaient chez lui et qu’il ne fallait pas
décevoir. Mais dès leur première entrevue, il comprit que Marie était
d’autre sorte et plus précieuse. Depuis, émerveillé de ce qu’il appelait
un miracle, il l’avait respectée. Et maintenant il s’était juré d’en
faire sa femme, quels que fussent les obstacles.

A peine arrivé à Vienne, il dut partir pour Prague. Il ne l’aperçut que
de loin à l’Opéra. Mais, deux jours plus tard, c’était un dimanche,
l’adroite comtesse Larisch la lui amena à la Hofburg vers sept heures du
soir.

Marie était à bout de forces. Elle s’était promis de cacher son chagrin
à un homme malheureux qui avait besoin de gaîté autour de lui. Mais
cette fois l’absence avait été longue et cruelle. Lorsqu’elle aperçut
Rodolphe, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Elle ne put arrêter ses
larmes et, se jetant dans les bras de son amant, elle lui dit:

--Serai-je donc toujours séparée de toi? Je ne vis plus.

L’accent de la voix, le sentiment déchirant de la précarité de leur
amour sans cesse menacé, le trouble aussi de sentir le corps de Marie si
près du sien, l’emportèrent. Rodolphe oublia les serments qu’il s’était
faits. Marie, soudain inondée de bonheur, n’opposa aucune résistance.

                   *       *       *       *       *

Du jour où ils s’appartinrent, Rodolphe vit qu’il n’avait plus une
minute à perdre pour assurer leur avenir commun. Le monde entier ligué
contre eux ne les désunirait pas. L’heure n’était plus aux paroles. Il
se précipita dans l’action.

La nuit même, revenant de l’Opéra, il écrivit au pape une lettre. Il y
exposait sa situation vis-à-vis de sa femme, l’incapacité où elle était
de donner un héritier à la dynastie, la mésentente entre eux si grave
qu’un scandale était imminent, soit qu’elle partît pour la Belgique dans
un esclandre, soit que lui-même la quittât, ne pouvant supporter plus
longtemps la vie commune. Il laissait à Sa Sainteté de voir quelles en
seraient les conséquences funestes pour la maison de Habsbourg, pour
l’État, et pour l’Église. Il la suppliait donc de bien vouloir prononcer
l’annulation de son mariage avec la princesse Stéphanie.

Cette lettre autographe, assez adroitement rédigée, bien qu’elle eût été
écrite dans un mouvement de fièvre, quitta Vienne le lendemain même par
un ami sûr du prince qui avait la mission de la remettre en mains
propres du pape.

Lorsqu’il eut recouvré son sang-froid, Rodolphe jugea cette démarche
aventureuse. «Il n’y a pas une chance sur dix que j’obtienne ce que je
demande, se dit-il. Mais n’y en eût-il qu’une sur mille, je dois la
tenter.»

Il partait le surlendemain pour Buda-Pesth. La veille, il se rendit
secrètement chez son cousin l’archiduc Jean Salvator. Ils ne s’étaient
pas revus depuis la soirée dramatique qui avait mis fin aux relations
entre deux êtres faits, sur beaucoup de points, pour s’entendre, mais
qui, sur d’autres, non moins importants, s’opposaient de toute leur
nature. Ce jour-là, l’amitié ancienne qui les liait effaça leurs
différends. Ils causèrent une fois encore à cœur ouvert. Des sujets
politiques furent abordés, parce que ni l’un ni l’autre n’étaient des
hommes privés et que même leur vie intime était, hélas! liée à celle de
l’État. L’archiduc Jean fut effrayé par la pâleur et la nervosité de son
cousin qui paraissait à bout de forces. Si un témoin indiscret avait
écouté à la porte, il aurait été terrifié d’entendre plusieurs fois le
mot mort qui semblait ponctuer cet entretien. Lorsque Rodolphe partit,
l’archiduc l’embrassa fraternellement et lui dit:

--Toi seul me retiens ici; si tu disparaissais, sache que je ne
resterais pas un jour de plus dans ce maudit pays.

Le samedi 19 janvier, Rodolphe revint de Bude dans la matinée. Il avait
donné rendez-vous à Marie chez lui. Celle-ci fut étonnée lorsqu’elle
quitta la comtesse à la petite porte de fer de voir que Loschek la
conduisait par un chemin qu’elle ne connaissait pas.

--Le prince a des audiences ce matin, dit le vieux serviteur. Il verra
la baronne dans un salon attenant à celui où il reçoit.

Il introduisit Marie dans une grande pièce aux boiseries de style Louis
XV, blanc et or. Des banquettes en tapisserie, un bureau ancien,
garnissaient un côté du salon. Un bureau moderne de modèle anglais, un
canapé et deux fauteuil en cuir, masqués par un grand paravent en
occupaient l’autre partie.

Rodolphe n’était pas là. Mais, quelques minutes plus tard, Marie
entendit des voix derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Rodolphe
courut à elle.

--J’ai des corvées ce matin, mon amour, dit-il. Excuse-moi, mais je
voulais te voir tout de suite et t’ai donné rendez-vous ici. Encore une
députation à recevoir, et je serai libre... En attendant, voici quelque
chose pour toi.

Il tira de sa poche un anneau de fer poli et bien travaillé et le donna
à Marie.

--Regarde à l’intérieur. Tu sais que je suis très fort pour les
inscriptions.

Marie lut: «13 janvier 1889, I. L. V. B. I. D. T.»

--Je ne comprends que la date, et je l’aime, dit-elle en jetant un
regard ravissant à Rodolphe. Mais lis-moi le reste.

Rodolphe, d’une voix graves, lut:

--«_In Liebe vereint bis in dem Tode_» (Unis par l’amour jusque dans la
mort).

Marie se serra contre lui. Elle ne pouvait parler. Les mots de ce
magicien vibraient en elle, évoquaient une vision qu’elle regardait
fixement. Il avait su parer la mort d’une étrange beauté en la mariant à
l’amour. Serait-ce elle qui les unirait pour l’éternité?

Elle leva les yeux vers Rodolphe qui la pressait contre lui.

--Je te suivrai où tu voudras, mon bien-aimé.

Quelques petits coups furent frappés à la porte.

--C’est Loschek, dit Rodolphe, ne t’inquiète pas.

C’était Loschek, en effet, qui annonçait que la députation attendait
dans le salon voisin.

--Je n’en ai pas pour longtemps, dit-il à Marie. Le temps de dire
quelques banalités à ces braves gens. N’aie aucune peur ici. Tu ne
risques rien. C’est Loschek qui te garde.

Il sortit et Marie resta seule.

Elle était comme détachée d’elle-même. Un seul mot prononcé par Rodolphe
lui avait ouvert l’accès d’un monde inconnu. Ce monde était à l’abri des
orages de la terre. Une atmosphère sereine le baignait. Les inquiétudes
et les tourments qui la rongeaient n’en franchissaient pas le seuil. Là,
ni déchirements ni combats, ni la cruelle absence ni la séparation pour
laquelle il n’est pas de remède. C’était le royaume de la paix et de
l’union éternelles.

Heureuse, perdue dans ses pensées, un bruit de voix la fit tressaillir.
Il venait d’une petite porte derrière le paravent. La porte s’ouvrit.
Elle entendit une voix féminine qui disait:

--Où étais-tu, Loschek? Je t’ai cherché dans le petit appartement de mon
fils.

Puis ce fut la voix très embarrassée de Loschek.

--Que Votre Majesté me pardonne! Le prince reçoit ici ce matin et je
l’ai accompagné.

Marie, cachée par le paravent, tremblait.

--Comment est-il rentré de Bude?

La voix, cette fois-ci, s’était rapprochée.

--Le prince va bien... Il a besoin d’un peu de repos, sans doute, mais
ce n’est rien.

Marie, que la peur clouait sur place, comprenait que Loschek faisait
l’impossible pour empêcher l’impératrice d’avancer plus loin dans le
salon. Peut-être arriverait-il à la garder derrière le paravent.

--Tu lui diras que je suis venue m’informer de sa santé.

--Le prince sera bien touché de la sollicitude de Votre Majesté.

Il y eut un silence. Déjà Marie pensait être délivrée, lorsque la voix
féminine reprit:

--Je veux lui mettre un mot sur son bureau.

Quelques pas rapides sur le parquet et l’impératrice arrivant au petit
bureau anglais aperçut Marie rouge, confuse, ne sachant quelle
contenance tenir. Elle hésita un peu, puis avec la plus exquise
politesse:

--Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle.

Et se tournant vivement vers Loschek dont le visage montrait le plus
grand embarras.

--Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait quelqu’un ici, nigaud... Tu
peux nous laisser.

Loschek sortit.

Les yeux de l’impératrice revinrent à Marie qui, s’étant reprise,
faisait enfin une grande révérence.

--Je voulais avoir des nouvelles de Rodolphe. Je lui écrirai tout de
même un mot, si vous le permettez.

Elle s’assit au bureau, posa son éventail, chercha une plume, du papier.
Elle regarda alors Marie.

--Vous avez vu mon fils, ce matin, mademoiselle?

--Oui, madame, dit Marie d’une voix très basse et faisant encore une
révérence.

--A-t-il bonne mine, au moins?

--Il m’a paru un peu fatigué.

--Le pauvre garçon! dit l’impératrice en se levant et en se parlant à
elle-même. Les destins sont aveugles. Il n’était pas fait pour la vie
que je lui ai donnée.

Sa voix, sa façon d’accentuer certains mots, le sens même de ce qu’elle
disait évoquaient pour Marie le souvenir de Rodolphe d’une façon si
vivante que la peur en elle disparut et fit place à l’émotion.

L’impératrice reprit son éventail. Elle se dirigea vers la porte.
Allait-elle partir ainsi? Maintenant Marie souhaitait qu’elle restât
encore. Elle sentait que, dans ce monde hostile, elle avait peut-être là
une alliée.

Cependant, après un rien d’hésitation, l’impératrice prit un parti. Elle
revint à Marie et dit:

--Je ne vous ai jamais rencontrée, mademoiselle, je ne sors plus. Je
sais pourtant qui vous êtes. Nos chemins ne devaient pas se croiser,
mais puisque le hasard nous a réunies, je veux en profiter une minute.
Asseyez-vous donc là.

Elle lui montrait un fauteuil. Elle-même s’assit sur le canapé.
L’éventail joua un instant; d’un coup de pied vif, elle arrangea le bas
de sa robe noire; elle regardait Marie.

--Vous êtes plus jolie encore qu’on ne me l’avait dit... Et que vous
êtes jeune!... Quel âge avez-vous? On peut encore vous le demander.

--J’ai dix-sept ans, madame.

--Dix-sept ans! reprit l’impératrice. Peut-on avoir dix-sept ans?...

Elle s’arrêta un peu, puis de nouveau, oubliant Marie, elle ajouta:

--A dix-sept ans, j’étais mariée, et malheureuse déjà. Pourtant j’étais
jeune, (elle regardait à nouveau Marie) et belle, comme vous!

Marie s’enhardit à dire:

--Votre Majesté est toujours belle.

--Comme une vieille femme.

Ces mots qu’elle accentua scellaient la pierre du tombeau où était
ensevelie depuis longtemps sa jeunesse. Marie n’osait lever les yeux.
Elle entendait le battement lent de l’éventail.

L’impératrice reprit:

--Quel éclat dans la jeunesse, quel charme! Nous nous battons en vain
contre les années. Pour garder une ligne, que de combats! mais ces joues
rondes et enfantines, ces yeux vifs, cet ensorcellement, où les
retrouver quand ils s’évanouissent!... Il n’y a de beau et de vrai que
la jeunesse. Les êtres jeunes ne se trompent pas. Tout ce qu’ils font
est bien... Le monde leur appartient. Il faudrait mourir jeune!...

Elle resta un instant encore à suivre ses pensées. Puis sur un autre
ton, elle dit:

--Je vous demande pardon, mademoiselle, je me suis laissée aller à rêver
tout haut en personne qui vit depuis longtemps dans la solitude... Je
m’en vais... Il ne faut pas que mon fils nous trouve ici ensemble. Je
suis contente de vous avoir vue. Maintenant je sais que vous êtes belle
et qu’il n’y a pas de mal en vous... J’aimerais que mon fils fût
heureux. Il a peu d’années pour être heureux. Et pourtant cela seul
compte!... Mais il est difficile d’atteindre au bonheur quand on est
prince. Souvent j’ai pitié de lui... Je ne le lui dis pas. Ces
attendrissements ne mènent à rien... Nous habitons un triste palais...
Vous y paraissez une fleur. N’y revenez pas. L’air est mauvais ici. Les
fleurs se fanent si vite chez nous... Permettez que je vous embrasse,
mon enfant. Vous êtes tout près de mon cœur.

Elle se leva, prit Marie dans ses bras et la baisa au front. Puis, très
vite, elle sortit, la tête haute. La robe de soie bruissait sur ses pas.

Marie, cédant à l’émotion, se laissa tomber sur le canapé et, la tête
entre les mains, pleura doucement.

Cependant la grande porte à double battant s’ouvrit sans que Marie s’en
aperçût et Rodolphe apparut parlant à la députation qui se trouvait dans
la seconde pièce.

--Messieurs, je vous remercie et vous dis: «A bientôt.»

La porte se referma derrière lui.

Il entra, vit Marie étendue pleurant comme un enfant. Il vint à elle, la
caressa, lui demanda le pourquoi de ces larmes.

Marie, vite consolée, mais encore émue, lui raconta la scène qui venait
de se passer.

--J’étais tellement effrayée que je n’ai pu dire un mot. J’avais peur et
sans raison. Tout de suite, j’ai compris qu’elle au moins ne voulait pas
nous séparer. Mais il y a en elle, je ne sais te l’expliquer, quelque
chose de grand et de lointain, de mystérieux aussi, comme si elle
connaissait des choses que nous ne savons pas... Elle emploie des mots
très simples, et leur sens est profond pourtant... Ne pense pas qu’elle
ait cherché à me faire peur. Au contraire, elle a été très bonne avec
moi, même tendre. Le croirais-tu? elle m’a embrassée... Peut-être
voyait-elle de grands malheurs nous menaçant et cédait-elle à un
mouvement de pitié. Elle ne l’a pas dit, mais c’était dans sa manière
d’être, et de me regarder et de se taire... Lorsqu’elle est sortie,
j’étais si troublée que je me suis mise à pleurer, sans raison, tu vois,
comme une sotte que je suis... Pourtant, Rodolphe, continua-t-elle, en
lui passant les bras autour du cou, je suis heureuse; il n’y a qu’un
malheur véritable, la séparation, mais l’anneau que tu m’as donné
aujourd’hui me rassure.




V

RUMEURS


Des bruits commençaient à courir dans les cercles les mieux informés de
la cour et de la ville. «Il n’est pas vrai, disaient les uns, que le
prince impérial ne se plaise que dans la débauche. Cette fois-ci, il
aime...» Les plus malins ajoutaient que cela ne datait pas d’hier et que
les parties de plaisir chez Sacher n’étaient qu’un masque destiné à
cacher la vérité au public. On admirait le double jeu du prince et la
façon élégante dont il avait donné le change à l’opinion.

Mais qui aimait-il? Ici on se divisait. Les uns affirmaient qu’une belle
jeune fille avait ravi le cœur d’un homme qui, jusque-là, ne l’avait
jamais donné. Les autres hochaient la tête d’un air de doute. A qui
ferait-on croire qu’un homme comme le prince impérial se contenterait
d’une petite oie blanche, si jolie fût-elle? Des regards échangés à
l’Opéra, une rencontre furtive au Prater (sur le fait de la rencontre au
Prater, on était affirmatif) suffiraient-ils à cet homme blasé? Quant à
la voir privément, il ne pouvait en être question. La jeune fille dont
on chuchotait le nom n’avait jamais été aperçue seule nulle part, mais
toujours en compagnie de sa mère ou de la comtesse Larisch (à ce nom
deux ou trois personnes pour qui la société de Vienne n’avait pas de
secrets échangeaient de furtifs regards complices, mais, et pour cause,
ne disaient mot). Il fallait donc admettre que cette belle jeune fille,
dont on ne niait pas que le prince subît le charme, était, elle-même, un
paravent. Destiné à cacher quoi?... Ah voilà où les plus fins limiers
perdaient la trace... On disait une grande dame polonaise de nationalité
allemande, une espionne, pour sûr, ou si le mot vous effrayait, un agent
de ce diabolique chancelier de fer qui, mécontent des idées libérales
affichées par le prince, voulait l’amener par un chemin de velours dans
ses voies... Pour d’autres enfin une petite bourgeoise d’une céleste
beauté avait tourné la tête princière de telle façon que l’Empire et la
Couronne ne lui paraissaient plus que colifichets au prix de la
possession de cette humble personne.

Quoi qu’il en fût, tous s’accordaient pour reconnaître que cette fois-ci
l’inconstant, l’insaisissable, était fixé. Quant aux conséquences que
cela entraînerait pour l’État, pour la couronne, pour la dynastie, pour
les partis politiques, pour l’opposition et pour le gouvernement, pour
l’armée et pour lui-même, on ne pouvait même en supputer l’importance,
tant elles étaient complexes, incertaines, variables.

Et cependant trop de personnes nommaient la petite baronne Marie Vetsera
pour que cela ne vînt point aux oreilles de nos deux héros. Le comte
Hoyos, qui avait pour le prince une amitié véritable et qui se tenait à
l’écart de toute intrigue de cour, crut utile de l’en avertir. A sa
grande surprise, le prince lui répondit simplement:

--Je vous remercie, Hoyos, j’aime, en effet, cette jeune fille. Mais je
compte sur vous pour démentir toute rumeur où son nom serait mêlé au
mien.

Quant à Marie, elle fit une expérience qui l’éclaira. Elle entrait à
l’Opéra avant le lever du rideau et suivait le couloir des loges,
précédant sa mère et sa sœur. A la porte entr’ouverte d’une loge, deux
dames causaient, amies de la baronne Vetsera. Marie se dirigea vers
elles pour les saluer. Ces dames, qui lui tournaient le dos, parlaient
avec tant d’animation, qu’elles ne distinguèrent pas derrière elles le
pas léger de la jeune fille. Marie les frôlait déjà. Elle entendit son
nom et celui du prince héritier... Au même moment, ces dames
l’apercevaient et s’arrêtèrent court. Malgré leur habitude du monde,
elles ne purent cacher un peu de confusion. Marie, elle-même, restait
interdite. L’arrivée immédiate de la baronne Vetsera mit fin à ce
malaise qui n’avait duré qu’une seconde, et trop.

Cet incident, fût-il arrivé un mois plus tôt, aurait grandement inquiété
Marie. Ce soir-là, il la laissa presqu’indifférente. Elle se sentait le
jouet de forces redoutables, hors de son contrôle, qui la jetteraient,
vivante ou morte, elle ne savait où. Qu’importait que l’on parlât dans
Vienne de sa liaison avec le prince? Il faudrait du temps avant que cela
arrivât aux oreilles de sa mère, car ces on-dit manquaient de
consistance. Du temps! Déjà elle ne faisait plus de projets à trois
jours de date. Qui pouvait dire où elle serait dans un mois ou dans une
semaine?

Rodolphe était absent, une fois de plus, pour quarante-huit heures.
Voilà ce qui comptait. Quelles nouvelles apporterait-il à son retour?
Aurait-il un télégramme de Rome? Sa vie tremblait au bout de ce fil.

Lorsque le prince revint de deux jours de chasse au château d’Orth, sur
le Danube, il ne trouva pas la réponse si attendue du pape. Il faut
croire, d’autre part, que ce qu’il entendit à la Hofburg l’incita à un
surcroît de précautions pour ses rendez-vous avec Marie. Craignant un
esclandre de la princesse héritière qui, par quelques mots à double
entente, lui avait fait comprendre qu’elle n’ignorait pas sa liaison
actuelle, il n’osa faire venir Marie chez lui. Il demanda donc à son
obligeante cousine de la lui amener au Prater dans la soirée. A neuf
heures du soir, en hiver, le Prater était un endroit sûr pour un
rendez-vous.

Dans le landau de Bratfisch, Marie eut la surprise de trouver un
Rodolphe sinon joyeux, du moins calme et parlant de toutes choses avec
un détachement qu’elle ne lui connaissait pas. Il l’enveloppa dans un
pan de son grand manteau; elle se blottit dans ses bras, se serra
frileusement contre lui. Il ne tenait qu’à elle au monde. Ce soir-là, il
ne demandait rien de plus à la vie. La rumeur qui montait autour d’eux,
il ne l’entendait pas; il ne tenait aucun compte des menaces voilées de
sa femme, la réponse du pape tardait encore; eh bien, si le pape
refusait son aide, on se passerait du pape.

--Tant que je suis sûr de toi, dit-il tendrement à Marie, rien ne peut
vraiment m’atteindre.

On imagine la joie de Marie à ces paroles. Ne supporterait-elle pas les
tortures de l’enfer pour les entendre de la bouche de celui qu’elle
aimait?

La nuit les entourait. Au loin on voyait les lumières de la ville
ennemie. Le froid givrait les vitres de la voiture qui emportait pour un
bref instant deux êtres oublieux de tout, sauf du bonheur suprême qu’ils
avaient à être ensemble.




VI

EMPEREUR ET SOLDAT


Le samedi 26 janvier, devait être, pensaient-ils, un jour heureux: ils
se verraient deux fois, une heure dans la matinée en secret, à la
Hofburg et, le soir, au bal que donnait l’ambassadeur d’Allemagne, le
prince de Reuss. Marie faisait son entrée dans le monde. Rodolphe y
serait et la princesse impériale. Marie avait préparé la plus séduisante
des toilettes. Elle porterait le croissant en diamants de sa mère dans
les cheveux et, au doigt, la première bague que Rodolphe lui avait
donnée. Elle avait dit à sa mère que c’était un cadeau de leur chère
amie, la comtesse Larisch, à l’occasion de son début.

Mais la roue du destin tourna autrement qu’ils ne l’espéraient.

Le matin, elle trouva Rodolphe soucieux et, bien qu’il fît effort pour
le cacher à Marie, elle le connaissait trop bien pour ne pas s’en
apercevoir. Il n’avait pas de nouvelles de Rome. Cela suffisait-il à
expliquer sa tristesse? Elle mit tout en œuvre pour la dissiper.
Employant un moyen qui lui avait souvent réussi, elle commença à parler
des beaux jours qu’ils auraient, quand Rodolphe, ayant abdiqué ses
dignités et ses droits, mènerait avec elle loin de l’Autriche la vie
d’un simple particulier. Nul thème n’était plus séduisant aux yeux du
prince. Si le pape accordait l’annulation, il resterait prince impérial,
avec tout le cortège de devoirs, de fonctions, de responsabilités et
d’ennuis que cette haute et unique position entraîne. Sans doute, il
espérait obtenir alors le consentement de son père à un mariage
morganatique avec Marie. Y réussirait-il? Marie s’effrayait à cette
idée. «Il n’y a pas de bonheur public», disait-elle. Mais vivre caché
loin des yeux du monde, comme cela leur souriait à tous deux!

Ce jour-là, elle reprit une conversation souvent poursuivie.

--Tu sais, dit-elle, j’ai peur que tu ne t’ennuies à rester oisif. Tu
n’en as pas l’habitude.

--Vingt ans de repos ne seront pas de trop pour me défaire de la fatigue
qui est en moi. Où irons-nous?

Et les voilà partis de l’Andalousie au pays basque, d’Alger à la
Normandie, des îles du Pacifique à Ceylan.

Marie termina ainsi:

--Que m’importe, après tout? Le paradis, c’est l’endroit où je ne te
quitte pas.

Rodolphe l’embrassa.

--Je t’enferme dans ta prison!

Marie revint à un sujet plus précis.

--As-tu oublié que depuis longtemps tu dois me montrer la forêt d’hiver.
Quelle confiance aurai-je dans un homme qui ne tient pas ses promesses?

--Je vais chasser à Mayerling lundi et mardi prochains, en pleine forêt
de Vienne, dans les montagnes déjà. J’ai là un petit château de chasse.
J’aimerais y passer avec toi ces deux jours. Pour l’instant, c’est
impossible, hélas!

--Que j’y serais heureuse! Mais attention, Rodolphe, si tu m’y mènes, je
ne reviendrai jamais à Vienne.

--Eh bien, c’est convenu. Lorsque nous ne devrons plus nous séparer, je
t’y conduirai.

A ce moment, le grattement par lequel Loschek s’annonçait se fit
entendre à la porte. L’humeur du prince changea en un clin d’œil.

--Tu vois, dit-il à Marie, ils ne me laissent pas la paix. Ils sont tous
ligués contre moi... Que leur ai-je fait? Ne pourraient-ils m’oublier un
jour?... Entre, cria-t-il à Loschek.

Le vieux serviteur apparut.

--Qu’y a-t-il encore pour que tu me déranges?

La voix du prince montrait son inquiétude.

--Monseigneur, un aide de camp de Sa Majesté demande à parler à Votre
Altesse.

Rodolphe se retourna vers Marie.

--Passe une seconde dans ma chambre. Ce n’est, sans doute, rien
d’important, mais il faut que je le reçoive.

Marie disparue, Loschek introduisit l’officier. Il venait dire au prince
que l’empereur désirait le voir sans retard dans son cabinet.

Avant que l’aide de camp eût fini sa phrase, Rodolphe avait compris que
son père le mandait pour la plus grave des raisons et que leur entretien
déciderait de sa vie.

--Je vous suis, dit-il.

L’officier se retira. Rodolphe ouvrit la porte à Marie. Elle remarqua
que son visage était altéré.

--Je dois aller chez mon père. Il est toujours assez long. Je ne puis te
garder, mon amour.

Marie s’effraya.

--Veut-il te parler de moi?

--Cela n’est pas probable. Il me convoque pour d’ennuyeuses affaires de
service.

Marie ne se laissait pas convaincre.

--J’ai peur!

Rodolphe la prit dans ses bras.

--Ne crains rien, chérie. Tu sais déjà que personne ne peut nous
séparer. Au pire, nous irons à Mayerling ensemble, quitte à n’en jamais
revenir... Je tâcherai de t’envoyer un mot cet après-midi. Sinon je
trouverai moyen, ce soir à l’ambassade, de te faire comprendre comment
vont nos affaires.

Ils s’embrassèrent passionnément.

                   *       *       *       *       *

Quelques minutes plus tard, Rodolphe entrait dans le cabinet de
l’empereur. C’était une grande pièce d’aspect froid, dont pas un meuble
jamais n’était changé de place. Chaises et fauteuils s’alignaient comme
un piquet de soldats, pas un papier ne traînait sur une table ou sur un
bureau, pas une plume ou un crayon qui ne fût strictement où il devait
être. Elle était éclairée par deux grandes fenêtres aux rideaux verts
tombant droit. Lorsqu’il y pénétra, elles envoyaient dans la salle la
triste lumière d’hiver d’un ciel gris et bas. Il avait ce jour-là les
plus sérieuses raisons de redouter un entretien avec son père, et, comme
il craignait d’être inégal à la lutte qu’il faudrait soutenir, un
sentiment de malaise s’empara de lui et s’accentua jusqu’à devenir
intolérable. Il vit dans ce froid cabinet un champ de bataille où deux
adversaires s’affronteraient dans une lutte qui pouvait se terminer par
la mort de l’un d’eux. Hélas! désigné d’avance comme victime dans cette
étrange bataille, il redoutait que les nerfs lui manquassent. Quelles
armes son père emploierait-il? De telles questions n’avaient jamais été
traitées entre eux. Il ne pouvait imaginer par quel biais l’empereur les
aborderait. «Pourvu qu’il reste administratif!» pensait-il.

L’empereur était assis à son bureau, en petite tenue de feld-maréchal.
Ses rares cheveux, ses favoris, sa moustache étaient tout à fait blancs.
De grosses lunettes chevauchaient son nez assez fort. Il lisait un
papier de grand format suivant ligne à ligne avec un crayon.

De la main, il fit signe à son fils de patienter un instant et de
s’asseoir.

Rodolphe l’examinait comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps.
Pourtant il avait dîné la veille avec lui. «Il a beaucoup vieilli,
pensa-t-il, et il n’a que soixante ans. Mais quoi, a-t-il jamais été
jeune? C’est un vieux bureaucrate, chargé des affaires de la firme
Habsbourg. Il a le nez dans les paperasses le jour durant. Maintenant,
il va prendre le dossier «Rodolphe _versus_ Marie» et notre vie
précieuse sera mise en discussion comme s’il s’agissait du choix entre
deux qualités de drap pour les uniformes de la troupe.»

Cependant l’empereur avait terminé la lecture de son papier. Il ouvrit
un tiroir, le rangea avec soin, posa le crayon, l’aligna à côté de
crayons d’autres couleurs qui étaient là, ôta ses lunettes, les essuya,
les mit dans leur étui et l’étui trouva sa juste place entre l’écritoire
et les crayons.

Cela fait, l’empereur se tourna vers son fils. Il commença d’une voix
sans couleur:

«J’ai reçu ce matin du Vatican une lettre qui m’a surpris. C’est une
lettre personnelle du Saint-Père, une lettre qui n’a pas passé par les
bureaux de la curie. Son contenu reste donc secret entre Sa Sainteté et
moi.

«Le ton administratif, j’en étais sûr,» pensa Rodolphe agacé déjà.
L’irritation que lui causait la voix monotone de son père l’emportait
sur le fait qu’il allait connaître à la minute même une réponse vitale
pour lui.

--J’ai appris ainsi continua François-Joseph, que tu as écrit
directement au Saint-Père, le 14 janvier de cette année, à propos d’une
affaire dont tu ne m’avais pas entretenu.

L’empereur regarda son fils attendant une réponse, Rodolphe dit
seulement:

--Affaire toute personnelle, mon père.

--Cette affaire, c’est là ton erreur, poursuivit la voix blanche, ne
doit en aucun cas être regardée comme personnelle. Elle touche aux plus
hauts intérêts de l’État. Le Saint-Père en a bien jugé ainsi, puisque
c’est à moi qu’il adresse la réponse à la lettre que tu lui as écrite.
Une demande telle que celle que tu as faite ne pouvait venir que de moi,
chef de la famille et empereur, revêtu, en vertu d’un pacte qui règle
cette matière, d’un pouvoir absolu.

L’empereur, ici, se complut pour quelques instants en de fort savantes
considérations juridiques sur le statut qui, dès 1839, avait fixé avec
sagesse les droits et prérogatives du chef de la famille. Subtilement,
il discuta le point intéressant de savoir si l’empereur est lié par le
pacte ou si, en qualité de chef, il lui est supérieur. Il semblait
inviter Rodolphe à partager son admiration pour la prudence que
Ferdinand Ier et ses conseillers avaient apportée dans la rédaction de
cet acte.

Rodolphe bouillait. Lorsque l’empereur enfin se tut, il jeta avec
impatience:

--Mais cette réponse...?

L’empereur le regarda, étonné.

--Ne t’a-t-il pas suffi de passer quelques minutes ici pour la
connaître?... Elle est négative mon garçon, elle est négative...

Il hochait la tête en signe d’approbation. Il crut utile d’ajouter
quelques réflexions d’ordre général. Rodolphe ne l’entendait plus.

Maintenant qu’il connaissait la réponse du pape, il voyait qu’il n’avait
pas cru un instant qu’elle pût être différente. Il avait agi pressé par
les circonstances. Un homme qui n’a devant lui que deux chemins par où
échapper à la mort les essaie l’un et l’autre. Il s’aperçoit qu’un de
ces chemins est une impasse. Reste l’autre, partir avec Marie... A ce
moment il espéra que son père s’arrêterait là. Il ne s’était pas battu
encore et pourtant il se sentait accablé de fatigue. Il lui fallait un
peu de repos et préparer en secret sa fuite...

Mais l’empereur avait un sujet et le développait. «Quelle lenteur! pensa
Rodolphe, c’est un vieillard!» Ses yeux examinèrent un instant les
oreilles de son père. Elles lui avaient toujours paru grandes.
Avaient-elles grandi encore? La peau en était parcheminée. Aucun sang ne
paraissait circuler en elles. «Elles sont mortes, se dit Rodolphe,
peut-être vont-elles tomber.» Cette idée l’amusa.

L’empereur s’arrêta. Il y eut un silence. Rodolphe, comme si l’audience
était terminée, se leva.

D’un leste, son père le retint.

--Je n’ai pas fini.

Il se tira la moustache, signe infaillible chez lui d’énervement. «Nous
y sommes, pensa Rodolphe, nous allons nous battre.» Le riant visage de
Marie lui apparut et il se sentit plein de force.

--Je n’ai jamais eu à te parler de ta vie privée,--le ton de l’empereur
avait changé,--et j’aurais voulu ne t’en parler jamais. Mais aujourd’hui
les choses sont telles que l’empereur et non le père doit intervenir. Tu
as une liaison...

Ici Rodolphe ne put se contenir. Sa patience avait été mise à une longue
épreuve. Il oublia le respect qu’il devait à son père et dit
brusquement:

--Suis-je donc le seul?

L’empereur, avec une autorité sèche, mais sans se départir de son calme,
continua:

--Il ne s’agit que de toi. Cette liaison, tu n’as pas su la garder
secrète. Tu as commis de grandes imprudence. Ta femme elle-même en est
informée et tu sais à quels dangers elle nous expose. Nous avons à
redouter un scandale. Pour des gens dans notre condition on ne peut
tolérer un scandale. Or, du train dont vont les choses, il y aura un
éclat... Cet éclat rejaillira sur notre maison--en prononçant ce mot
pour lui riche de sens, la voix de l’empereur avait pris de la
force.--Nous sommes entourés d’ennemis. Il y a beaucoup de gens
intéressés à exploiter ce qui peut affaiblir la monarchie. Veux-tu
compromettre par ta légèreté l’œuvre séculaire à laquelle nous
travaillons?

Trop de mots en ces brèves paroles heurtaient Rodolphe. Comment entendre
sans colère le terme de liaison qualifier l’union éternelle entre Marie
et lui? Comment supporter le mot de légèreté appliqué à des sentiments
qui défiaient la mort? Déjà il s’exaspérait. Mais il se contint et par
un effort s’obligea à rester calme.

L’empereur, cependant, attendait une réponse.

--N’as-tu rien à dire à ce sujet?

--Que voulez-vous de moi?

--Je veux que tu rompes avec Mlle Vetsera.

Si attendu qu’il fût, ce nom fit tressaillir Rodolphe. Il lui sembla
qu’il emplissait la grande pièce muette et que les meubles eux-mêmes en
frémissaient. Seul l’empereur restait morne et impassible, les yeux
fixés sur son fils. Étouffé par l’émotion, Rodolphe ne pouvait prononcer
un mot. De la tête, il fit signe que non.

L’empereur dit alors:

--Je pense que tu ne m’as pas compris.

Rodolphe, cette fois-ci, parla, d’une voix sourde d’abord, qui peu à peu
s’échauffa.

--Votre demande ne m’a pas surpris. Quand vous m’avez fait chercher, je
savais ce que vous alliez me dire. Rompre avec...

Il hésita un instant. Employer le mot de Marie devant son père lui
semblait un sacrilège. Mademoiselle Vetsera? Y avait-il une mademoiselle
Vetsera? Il se reprit.

--Rompre...? c’est impossible. N’y songez pas. Ne croyez pas que je
parle ainsi dans la colère. Voilà des mois que je suis en face de la
même question. Eh bien, j’ai fait une découverte, oui, une grande
découverte, c’est que je n’ai qu’une vie devant moi et que je veux
être... j’ai presque honte de vous le dire car ce mot n’a peut-être
jamais été prononcé ici... je veux être heureux.

Il s’arrêta, car il crut voir que son père le regardait curieusement.
«Je dois lui paraître le plus étrange des animaux», pensa Rodolphe. Il
se sentait tout à fait détaché et il continua librement sur un ton où un
rien d’impertinence était sensible.

--Je suis étonné que vous m’obligiez à prendre un parti. Avec la sagesse
et l’expérience que vous avez accumulées, j’imaginais que vous me
laisseriez trouver un genre de vie qui conciliât des devoirs contraires,
ceux envers vous, ceux envers moi-même. Est-ce vraiment impossible?

L’empereur hocha la tête négativement. Il tapotait la table du bout d’un
coupe-papier. C’était le seul signe de nervosité qu’il donnât. Ce petit
bruit continu irrita Rodolphe. Il sentit qu’il n’avait pas gagné un
pouce de terrain. Il se décida soudain à attaquer.

--Je ne tiens pas au pouvoir, l’atmosphère qu’on y respire est
empoisonnée. Longtemps j’ai cru que je pouvais être utile. Vos
conseillers, mon père, m’ont enlevé cette illusion...

--Il n’y a pas de conseillers, dit l’empereur, il y a moi.

--Peu importe. Malgré tous mes emplois, malgré les besognes que je
remplis, je me sens inutile dans cet Empire. Je ne joue qu’un rôle
décoratif; je ne crois plus à ce que je fais. Alors j’y renonce. Il
n’est pas de loi qui me défende d’y renoncer, que je sache.

Le coupe-papier s’abattit sèchement sur le bureau.

--Qu’est-ce que j’entends? dit la voix courroucée de l’empereur. Tu
oublies que tu as une tâche à remplir et...

Rodolphe ne le laissa pas continuer:

--Un autre la remplira. Est-ce la première fois chez les Habsbourg que
la succession passerait à une branche collatérale? Mon cousin
François-Ferdinand prendra ma place et l’occupera fort bien. Il a des
idées de tout repos, lui, et les miennes sentent le fagot. Dans les
cercles gouvernementaux, on me regarde avec méfiance. On me verra partir
avec joie.

--Tu ne partiras pas.

La voix était coupante. Le visage de Rodolphe s’empourpra. Mais il fit
encore un effort pour se contenir.

--J’aurais pu ne pas naître, je puis mourir demain. La monarchie
continuerait. Vous avez avec mes cousins une réserve d’hommes
inépuisable...

--Assez de sophismes, dit l’empereur.

--Mais ce ne sont pas des sophismes, jeta Rodolphe. Ne l’avez-vous pas
compris depuis une heure que nous discutons? J’ai trouvé le bonheur,
enfin! je n’y renoncerai pas. Si vous ne me laissez pas en jouir dans
une position officielle, je deviendrai un homme privé.

--Et de quoi vivras-tu?

La question tomba nette et arrêta Rodolphe. Il regarda son père avec
fureur.

--Voulez-vous dire que vous me priverez de tout moyen matériel
d’exister? Vous le pouvez, mais ce serait un procédé indigne.

--Tais-toi! Je n’ai pas à répondre à tes questions... j’agirai au mieux.

--Faites attention. Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a
une autre issue...

Un long silence suivit la menace directe de cette phrase.
François-Joseph s’accouda sur son bureau et, par un geste qui lui était
familier lorsqu’il voulait réfléchir, il plongea la tête entre ses
mains.

Rodolphe s’était levé et, oublieux de toute étiquette, marchait de long
en large dans le salon. Son parti était pris. Il gagnerait sa liberté,
sinon... L’idée d’abandonner Marie ne se présenta même pas à son esprit.
Ils partiraient ensemble, quel que fût leur destin. Le couple qu’ils
formaient ne serait pas désuni. Rodolphe se sentait si las qu’il
aspirait au repos définitif. Pourquoi ne quittait-il pas à l’instant ce
glacial salon? Qu’espérait-il encore? Il est absurde de se battre
lorsqu’il y a une région, d’accès facile, où toute lutte cesse, où la
paix éternelle règne. Il eut de ce pays enchanté, au-delà des limites du
monde terrestre, une vision si sereine, si attirante, qu’il la garda
jusqu’à la fin de cette pénible scène.

L’empereur enfin se redressa. Il vint à son fils et, lui mettant la main
sur l’épaule, l’entraîna vers un canapé.

--Asseyons-nous. Ce n’est plus l’empereur qui parle. Causons comme père
et fils.

Le geste et le ton surprirent Rodolphe. Il ne se détendit pas. Il y
avait là, sans doute, une manœuvre de son père, vieux politique habile
dans l’art de manier les hommes. Il se promit d’être attentif et de ne
rien risquer. Mais, à l’invitation, il répondit avec un élan qui parut
sincère à l’empereur.

--Rien ne pourrait me faire plus de plaisir.

L’empereur le fit asseoir à côté de lui.

--Tu es mon fils, mon fils unique. Je t’aime et, je ne sais pourquoi,
nous n’avons jamais eu l’occasion de parler à cœur ouvert, comme père et
fils. Je n’ai pas de temps à moi, tu le sais.--Il soupira:--Quelle
besogne, quels soucis!

Il continua ainsi sur un ton familier, disant sa vie depuis l’âge de
dix-huit ans, dans la tempête qui soufflait alors à travers l’Europe et
renversait les dynasties comme châteaux de cartes, sa lampe allumée la
première dans Vienne encore nocturne, quarante années passées ainsi dans
un labeur quotidien et ingrat, la vieillesse maintenant sur lui, et pas
un jour de repos.

Il parlait doucement, sans se plaindre, sans chercher à se grandir, mais
de tous ces traits, jetés avec une apparente négligence devant lui,
Rodolphe se formait peu à peu une idée nouvelle de son père. «Qu’il est
habile, se dit-il, je ne le croyais pas.» Il se souvint d’un mot d’un
écrivain moderne: «Les Habsbourg sont des artistes nés.» Ce mot l’avait
étonné. Voilà qu’il découvrait, chose surprenante, que son père avait du
talent! A ce moment, il l’admirait, mais sa volonté arrêtée depuis le
début de cet entretien restait la même.

Cependant l’empereur continuait:

--Nous représentons, mon petit, une maison séculaire. Dans les milieux
d’opposition que tu fréquentes... oh, je ne t’en veux pas,
s’empressa-t-il d’ajouter, c’est là ton rôle de prince héritier... on
juge sans indulgence ma politique. Les gens qui ne sont pas au pouvoir
ne pensent guère qu’au présent. Moi, qui suis un homme dans une chaîne
d’hommes attelés à la même tâche, je suis obligé de penser aux
générations qui viendront quand nous aurons disparu. Mes peuples ne
comprennent pas toujours le pourquoi de mes actes, mais j’ai gagné leur
confiance parce qu’ils sentent obscurément que leur empereur et roi
travaille d’une façon désintéressée pour eux... Si nous quittions notre
poste, mon fils, si la dynastie disparaissait, ces peuples, aujourd’hui
unis, se diviseraient et se combattraient dans des luttes fratricides. A
la place d’un empire prospère et magnifique que tes aïeux ont fait pièce
à pièce, il ne resterait qu’une poussière d’états, faibles, inquiets,
menacés sur leurs frontières par de puissants voisins, tremblants à
l’idée du lendemain... Tu sens bien qu’il est impossible, Rodolphe, de
répondre à ce que je te dis là.

Dans une autre circonstance, Rodolphe eût été heureux d’entamer pour la
première fois une controverse politique avec l’empereur. Aujourd’hui, il
était trop tard, il ne s’agissait plus de quarante millions d’hommes et
de l’empire, mais de Marie et de lui. Son malaise augmenta. Il se voyait
aux prises avec un adversaire adroit qui choisissait son terrain. Il y
serait battu, immanquablement. Mieux valait rompre, fuir... Pourtant par
faiblesse il temporisa et jeta dans la discussion:

--Peut-être est-ce une grande duperie de travailler pour l’avenir? Les
peuples ne sont jamais satisfaits, ils se plaignent toujours, ce sont
des ingrats. Qu’arrivera-t-il? Un ouragan peut fondre sur nous du nord.
Notre dynastie dix fois séculaire est-elle faite pour durer?

--Je n’en sais rien, dit l’empereur, et parfois j’en doute. Peut-être
serai-je le dernier empereur. Mais notre devoir reste le même. Un soldat
ne discute pas la consigne qui lui est donnée. Ce sera bientôt ton tour
de prendre la relève. Je compte sur toi...

Rodolphe, d’une voix sourde, comme s’il se parlait à lui-même, dit:

--La seule chose qui importe est que la relève soit prise. Si un soldat
est porté manquant, un autre le remplace.

L’empereur tressaillit à ce mot. Était-ce son fils, un Habsbourg, qui
parlait ainsi? Ils étaient là tout près l’un de l’autre, deux hommes du
même sang. Pourtant un abîme s’ouvrait entre eux. Il restait immobile,
le cerveau vide, ne sachant où se tourner.

A ce moment, il se produisit un petit fait inattendu. On entendit sur la
Franzens Platz les coups de clairon qui annonçaient la relève de la
garde. Depuis quarante ans qu’il régnait, l’empereur avait l’habitude de
regarder passer le bataillon qui venait au palais à cette heure. Quel
que fût son travail, audience ou conseil à présider, il l’abandonnait,
allait à la fenêtre et son cœur de soldat prenait plaisir à voir défiler
les beaux soldats qu’il préparait pour la défense de l’empire.

Ce jour-là, comme les précédents, il répondit à l’appel des clairons et
vint à la fenêtre. Machinalement Rodolphe le suivit. Le bruit joyeux de
la musique militaire pénétra en eux et changea l’atmosphère hostile de
la pièce. Il n’y avait plus que deux hommes de métier occupés à regarder
en spécialistes un spectacle où leur compétence s’exerçait.

--Le régiment de chasseurs du Tyrol, dit l’empereur. Quelle allure!
quelle souplesse!

--Ce sont des hommes de Méran et d’Innsbrück, ajouta Rodolphe. Ils sont
durs à la fatigue. Et ils ne se plaignent jamais.

--Tu sais, avec le nouveau règlement, on a fait de sérieux progrès dans
l’instruction des recrues. La plupart de ces hommes n’ont que six mois
de caserne. Tu vois les résultats, tout de même.

Ils bavardaient ainsi comme des gens qui, dès leur plus jeune âge, ont
porté l’uniforme militaire et ne l’ont jamais quitté. Ils avaient oublié
leurs dissentiments.

Tout à coup, l’empereur prit le bras de son fils.

--Tu es un soldat, je suis un soldat aussi. Nous pouvons causer...
Regarde ces gaillards. Ils sont jeunes, ils ont toute leur vie devant
eux... Ils ne me connaissent pas, ils n’attendent rien de moi. Je ne
représente guère pour eux que la corvée du service militaire... Eh bien,
que, demain, il y ait des complications, qu’un ouragan du nord, comme tu
dis, fonde sur nous, si j’ai besoin d’eux, ils répondront à mon appel,
oui, tous, jusqu’au dernier, et ils me donneront ce qu’ils ont de plus
précieux, leur sang!... Y as-tu réfléchi, Rodolphe? Et toi, mon fils...

Pendant ce discours, l’exaspération de Rodolphe était arrivée à son
comble. L’empereur lui jouait avec une virtuosité incomparable l’air qui
faisait vibrer en lui les cordes les plus sensibles. L’emploi de tels
moyens avait quelque chose de déloyal. Il semblait qu’il eût fait venir
à point nommé une musique militaire pour donner du pathétique à ses
arguments, comme dans les mélodrames les trémolos de l’orchestre
agissent sur les nerfs des spectateurs aux moments dramatiques. «Je ne
me laisserai pas prendre, pensait-il. Mais comment lui échapper?...» Il
ne l’écoutait plus. Il se répétait les mots dits par son père quelques
minutes plus tôt: «J’agirai au mieux.» C’était les mots qu’il employait
pour remettre une demande qu’il était décidé à refuser. On l’en
plaisantait quelquefois en famille, lorsque les circonstances étaient
favorables. Cette phrase avait donc un sens précis: l’empereur qui
disposait seul de toute la fortune et de tous les apanages de la maison
des Habsbourg ne lui donnerait pas un sou s’il quittait l’Autriche...
«J’agirai au mieux» était un chantage pour l’amener à rompre avec Marie,
chantage absurde, car leurs deux existences n’en faisaient plus qu’une.
L’empereur, à la tête dure, au cœur sec, le comprendrait trop tard,
lorsqu’il les verrait mourir ensemble... Mais, pour l’instant, malgré la
colère qui grondait en lui, Rodolphe gardait une grande lucidité... Il
fallait user de ruse, car son père ne le laisserait pas sortir sans
avoir obtenu une promesse de lui... Que vaudrait un serment arraché dans
ces conditions? C’était là matière sur laquelle on pouvait discuter.
Mais, même pressé par la nécessité, il ne voulait pas se parjurer. Il
fallait trouver un biais et ne promettre que ce qu’il pouvait tenir...
Une question de mots, en somme. Qui en était responsable? L’empereur
lui-même dans son aveuglement. A partir de cette minute, Rodolphe
manœuvra donc pour gagner le droit de mourir, avec autant de sang-froid,
de courage et d’adresse qu’un autre en met pour défendre ses jours.

Le flot de ces réflexions se précipitait en lui tandis que son père
parlait. L’empereur finit par une phrase de nouveau empruntée à son
vocabulaire quotidien:

--Nous sommes d’accord, Rodolphe.

--Il reste un point à éclaircir, dit le prince, adoptant volontairement
le ton pris par son père. Ne pourrai-je revoir mademoiselle Vetsera? Je
ne puis la renvoyer comme vous congédiez un de vos ministres. Il y a là
quelque chose d’inutilement cruel.

La figure de l’empereur s’éclaira et fut près d’un sourire. Il était, en
effet, assez fier de la façon élégante dont il se défaisait d’un
ministre qui avait cessé de lui plaire. Celui-ci se croyait, après une
audience agréable, au comble de la faveur. Rentrant chez lui, il
trouvait une lettre de démission qu’il ne lui restait qu’à signer.

--Je ne m’oppose pas à ce que tu la revoies une fois.

--Seul? intervint Rodolphe.

--Seul, si tu le veux, quoique ces entrevues soient bien pénibles. Il
est toujours plus sage de les éviter.

Rodolphe se sentit transporté de colère à entendre son père parler
ainsi.

--C’est mon affaire, gronda-t-il.

--A ton gré. Voyez-vous, mais que ce soit pour la dernière fois. Je veux
ta parole.

--Je vous la donne.

L’empereur se leva. Il eut la velléité de prendre son fils dans ses
bras. Mais Rodolphe montrait une figure pâle et contractée, ses yeux
brûlaient de telle façon que François-Joseph se borna à soupirer et à
conclure, administrativement:

--Tu peux te retirer.




VII

MAYERLING


Ce samedi 26 janvier 1889, à l’ambassade d’Allemagne, le prince Henri
VII de Reuss donne la fête la plus brillante de la saison. La famille
impériale est là, le prince impérial et la princesse Stéphanie, les
archiducs et archiduchesses, le corps diplomatique, la cour, les hauts
fonctionnaires, les chefs de l’armée, les beautés sans rivales de la
double-monarchie, toilettes et uniformes, amples robes étalées, tuniques
brodées d’or, diadèmes ancestraux qui ne sortent de leurs écrins que
trois ou quatre fois l’an, crachats piqués sur de vieilles poitrines,
perles, diamants, rivières, colliers, pendants, boucles d’oreilles,
solitaires, que d’éclairs allumés sous le cristal des lustres!
L’orchestre de Johann Strauss, ses valses les plus légères, un moment de
répit et de repos, luxe et plaisir, oubli et détente dans cette âpre
lutte pour l’existence, un sourire au milieu de tant de grimaces--un
bal.

Qui croirait qu’il y a ici deux condamnés à mort? Ils n’ont guère plus
de trois jours devant eux. Pourtant, ils sont venus au bal. L’un est le
premier personnage de l’assistance. Son Altesse impériale et royale, le
prince impérial Rodolphe; l’autre, la fille la plus belle, la plus
séduisante, la plus jeune aussi de la réunion--elle n’a que dix-sept
ans--la baronne Marie Vetsera, qui fait ce soir son début dans le monde.
Elle porte une robe bleue pâle, un croissant dans les cheveux, une
broche en diamant, une bague au doigt. Elle est aimable, jolie, elle
charme les cœurs. Dix hommes élégants, titrés, riches, veulent
l’épouser. Mais elle a choisi de se fiancer secrètement à la mort.

Le prince est d’heureuse humeur aujourd’hui. Il rit, plaisante et fait
la cour aux femmes. Il échange quelques mots avec Marie Vetsera.
Beaucoup de gens à ce moment ont les yeux fixés sur eux, vous savez, à
cause des folies qu’on raconte--il n’en faut pas croire un mot!--Quelle
aisance chez lui! que de grâce chez elle! Que disent-ils? On entend ceci
seulement après les compliments d’usage que le prince tourne à merveille
quand il aborde une jolie femme: «Nous chassons à Mayerling, lundi et
mardi.» Cela, et c’est tout. Non, il n’y a rien décidément. Une minute,
ils causent puis se séparent et se perdent au milieu des remous du bal.
Où se retrouveront-ils?

Est-il possible de garder tant de détachement et de désinvolture dans
les approches de la mort? Sans doute ignorent-ils qu’ils vont mourir.
Voilà la simple raison de leur gaîté ce soir, si naturelle, si franche,
du bonheur qui éclaire les beaux yeux de cette fille.

Non, ils ne l’ignorent pas. Ils ont écrit eux-mêmes leur sort sur le
livre du destin. L’entretien de ce matin avec l’empereur en a décidé.
Ils partiront pour Mayerling et là... Marie l’a appris il y a quelques
heures par un mot de Rodolphe, plein de tendresse et d’amour, presque
joyeux à l’idée d’échapper à ce monde qui les torture. Pour l’instant,
elle ne pense qu’à une chose, elle vivra seule près de lui, un jour ou
deux, loin de tous. Cela suffit à illuminer son jeune visage. Ce soir,
il la trouve belle, elle lui plaît, il a envie de la prendre dans ses
bras. Ce bal est vraiment le plus magnifique qui soit.

Le comte Hoyos la fait danser; elle le voit avec plaisir depuis qu’elle
sait que Rodolphe a de l’amitié pour lui. Elle danse avec Miguel de
Bragance. C’est un cousin du prince impérial. Il lui fait aussi la cour;
il l’épouserait demain si elle voulait, une existence facile et
princière à travers l’Europe... Refuser un si grand mariage, quelle
élégance! Elle n’a ce soir que des idées légères qui lui plaisent.

Un arrêt parmi les couples qui dansent. Qu’y a-t-il? La princesse
impériale fait le tour des salons au bras de l’ambassadeur d’Allemagne.
Sur son passage, les hommes s’inclinent, les femmes plongent dans leurs
robes en révérence.

Marie et Miguel de Bragance s’immobilisent. La princesse s’avance,
multipliant les saluts. Elle est grande, forte, elle n’a jamais retrouvé
sa taille depuis ses couches uniques. Elle apparaît à Marie sans beauté,
sans grâce, sans tendresse non plus; elle a réduit au désespoir un
prince dont l’Autriche n’a pas connu l’égal, l’espoir des peuples de la
double-monarchie; elle l’a condamné à mort. Ces pensées rapides
tourbillonnent dans l’esprit de Marie et l’enflamment de colère... La
princesse est à trois pas d’elles maintenant. Elle dévisage Marie, avec
curiosité, avec défi... Comment supporter tant d’insolence?... Bien des
yeux se tournent vers cette rencontre de la femme et de celle qu’on dit
être sa rivale. Un pas encore. Les voisines de Marie font leur
révérence, les hommes s’inclinent. Le regard de la princesse se promène
sur Marie... Celle-ci reste figée. Ses jambes ne fléchissent pas, comme
le veut l’étiquette, la tête se tient droite, Marie fixe son ennemie...
La princesse et l’ambassadeur ont passé. Une rumeur court de groupe en
groupe, se chuchote à l’oreille, glisse de l’un à l’autre, sous les
cristaux des lustres, sur les banquettes de tapisserie, aux accents
d’une valse joyeuse de Strauss, entre deux verres de champagne...

Deux jours plus tard, un crépuscule d’hiver, un ciel de nuages qui
filent fouettés par le vent; une bande rose à l’occident au-dessus des
montagnes; les branches des sapins lourdes de neige à moitié fondue; un
groupe de petites constructions entourées d’un mur à flanc de coteau; de
là, la vue s’étend sur un vallon où quelques maisons se serrent autour
d’une église au toit pointu, puis des pentes s’élèvent couvertes de
forêts. C’est Mayerling, château de chasse, à quarante kilomètres de
Vienne. Il appartient au prince impérial.

Rodolphe et Marie suivent un sentier qui serpente à travers bois. Il a
passé son bras dans celui de la jeune fille. Image exacte de la réalité:
si c’est lui qui conduit, il s’appuie pourtant sur elle. On entend les
coups sourds d’un pivert qui fouille l’écorce d’un hêtre ou son rire
bruyant lorsque les promeneurs le mettent en fuite. Le sentier monte
assez raide. Par moment, elle s’arrête.

--Je suis essoufflée, dit-elle, prenant la main de Rodolphe et la
mettant sur son cœur.

Le prince en sent les battements rapides à travers le manteau de loutre
qui la couvre. La vie circule riche en ce jeune corps...

--J’aimerais me perdre, Rodolphe, mais avec toi, c’est impossible. Tu
connais chacun de ces arbres personnellement et ils montent la garde
autour de nous. Je ne puis avoir peur.

Ils marchent encore. Ils ne se croient pas obligés de parler. Ils ne
sont pas effrayés par leurs pensées muettes; ils ne se cachent rien.
Marie se mêle à la forêt d’hiver dont elle rêve depuis longtemps.

Il faut rentrer enfin, la nuit est noire. Au loin, deux ou trois
lumières du village clignotent. Quelques pas encore, ils sont dans le
pavillon de chasse.

Une pièce assez grande qui sert de salon et de salle à manger; des
trophées et des gravures de chasse la décorent; et des fleurs. Que de
fleurs! Marie n’a jamais été fêtée ainsi! N’est-elle pas elle-même
pareille à ces roses à peine écloses qui vont mourir? Rodolphe tire un
rideau, c’est la chambre à coucher minime; un vaste lit la remplit
presque; derrière, un cabinet de toilette.

--C’est tout, dit-il en s’excusant. T’en accommodes-tu?

Elle lui saute au cou pour cacher sa rougeur.

Marie a fui de chez elle avec un sac à main, comme si elle allait faire
des courses dans Vienne. Au cabinet de toilette, elle trouve du linge de
nuit, une élégante robe de maison, voile et dentelles blanches, et deux
amours de petits souliers garnis de cygne. Rodolphe a pensé à tout. Elle
l’embrasse encore puisqu’il a voulu qu’elle soit belle pour dîner.

Ce dîner avec les compagnons de chasse de Rodolphe, le prince Philippe
de Cobourg et le comte Hoyos, en d’autres temps, elle s’en serait
inquiétée. Mais elle et Rodolphe sont déjà loin du monde, pour eux il
n’y a plus ni étiquette, ni qu’en pensera-t-on. Elle continue à tutoyer
son amant. Comment ne comprennent-ils pas à l’entendre parler ainsi
qu’elle est à la porte du tombeau? Ils ne voient rien, c’est drôle. Le
dîner est gai. Bratfisch qu’on fait venir siffle des airs populaires
avec tant d’art et de malice que Marie n’en peut plus de rire.

Et tout le monde va se coucher de bonne heure, car il y a chasse le
lendemain et il faut se lever tôt. Par malheur, le temps est affreux, la
tempête souffle sur la montagne. La journée sera peut-être gâtée.

Pour la première fois, Marie, après mille caresses, connaît la douceur
de s’endormir dans les bras de Rodolphe. Elle se réveille tard, elle le
trouve à côté d’elle. Surprise, émerveillement, il n’est pas allé à la
chasse! Il ne la quittera pas une minute. Dehors, des bourrasques de
neige et de pluie fouettent les arbres qui gémissent. Il plaisante avec
elle, il joue, il la taquine. Qu’elle est joyeuse de le voir tendre,
insouciant!

Après déjeuner, ils profitent d’une éclaircie pour une nouvelle
promenade en forêt. Ils ont déjà des habitudes! Elle voit Rodolphe
calme, le pli entre les sourcils a disparu. Le passé seul, lourd de
soucis, lui faisait peur; mais les yeux de Rodolphe, comme les siens,
sont tournés vers l’avenir. Un instant, elle songe encore à ce qu’il
abandonne pour l’amour d’elle... Elle a vu un jour dans la chambre du
trésor la couronne de Charlemagne, or massif incrusté de pierreries.
Elle regarde Rodolphe à la dérobée, elle imagine cette tête chérie sous
la couronne dix fois séculaire. «Qu’il serait beau! Et à cause de
moi...» Elle ne pense pas à ce qu’elle sacrifie, à la fleur divine de sa
jeunesse, aux terreurs de l’heure dernière, si proche. Elle se réjouit à
l’idée qu’elle accompagne Rodolphe où il a décidé d’aller. Pouvait-elle
le laisser faire seul ce voyage d’où l’on ne revient pas? Grâce à la
présence de celle qu’il aime, il est heureux...

Elle craint pour ce malade chéri le crépuscule. Vite elle fait apporter
des lampes.

--Je voudrais écrire une lettre, dit-il.

Elle le regarde avec inquiétude. «Aurait-il encore des affaires? Se
rattache-t-il à la vie qui le fuit?»

Il la comprend sans qu’elle ait parlé.

--A ma mère seulement... Il y a un cimetière dans les bois tout près
d’ici, à Alland. Que nous y soyons placés l’un à côté de l’autre. Ceux
qui souffrent les tortures d’un amour contrarié nous apporteront des
fleurs et prieront sur notre tombe. Elle sera toujours fleurie et, dans
notre sommeil, nous entendrons les mots chuchotés par les amants.

Marie écrit aussi à sa mère, à sa sœur, à son frère. Elle demande pardon
de partir ainsi. Sa vie est à jamais liée à celle de Rodolphe. On ne
leur laisse pas la paix ici-bas. Elle emploie des mots tendres et naïfs.
Elle dit à son frère de ne pas pleurer et lui promet de veiller sur lui
de l’autre monde.

Et voici le dîner, Hoyos seul est là. Le prince de Cobourg, rentré à
Vienne, a décommandé Rodolphe qui était attendu pour un dîner de famille
à la Hofburg.

C’est la nuit enfin. Ils restent enlacés, ne parlant pas, ou échangeant
les mille tendresses que se disent les amants. Elle ne sait ce qu’a
décidé Rodolphe. Quand sera-ce la fin? Elle ne l’interroge pas. Elle
succombe à la fatigue, se blottit dans ses bras, murmure:

--Ah! puissé-je ne jamais me réveiller.

Et perd conscience. Le sommeil fige un baiser sur ses lèvres mi-closes.
Elle dort, confiante, heureuse comme une enfant. La nuit sur elle, la
nuit sur Rodolphe. Elle rêve et sourit. Elle ne sent pas à ses côtés un
corps qui bouge et s’éloigne; elle n’entend pas un gémissement étouffé,
ni le bruit d’un tiroir qui s’ouvre, ni un déclic d’acier... Elle ne
voit pas dans la lueur indécise qui filtre de la fenêtre venir à pas de
loup le Roi des épouvantements.

                   *       *       *       *       *

Le premier coup de revolver réveilla Loschek qui ne couchait pas loin de
son maître. Encore endormi, il ne devina pas d’où était partie la
détonation. Un chasseur, sans doute... Il se leva pourtant. Comme il
arrivait au vestibule précédant la chambre du prince, un second coup
retentit derrière la porte. Il se précipita pour l’ouvrir. Elle était
fermée au verrou. Cependant le comte Hoyos apparut. A eux deux, ils
enfoncèrent la porte.

                   *       *       *       *       *

Sur le lit, Marie Vetsera était étendue, couverte de roses. La mort
foudroyante l’avait surprise dans son sommeil. Elle n’avait pas fait un
geste.

                   *       *       *       *       *

En travers du lit gisait Rodolphe, ci-devant prince impérial
d’Autriche-Hongrie, le crâne horriblement fracassé par un coup de
revolver tiré dans la tempe droite.




ÉPILOGUE


Ce mercredi matin, peu après onze heures, Mme Schratt, pimpante et
joyeuse comme à l’ordinaire, se fit annoncer chez l’impératrice qui
l’attendait. Celle-ci la reçut dans sa chambre à coucher et une libre
conversation s’engagea entre ces deux femmes si différentes qui
partageaient l’une et l’autre l’intimité de l’empereur. Mme Schratt
avait l’art d’amuser l’impératrice.

A ce moment la porte qui donnait sur le salon de réception s’ouvrit et
une des dames d’honneur, celle qui était le plus près de l’impératrice,
Mme de Ferenczi entra. Malgré l’habitude qu’elle avait de se dominer, sa
figure était défaite. L’impératrice, la montrant à Mme Schratt, dit en
riant:

--Regardez-la, elle dramatise tout. Elle va m’annoncer qu’une de mes
fourrures est mangée par les mites.

Cette plaisanterie ne produisit pas l’effet attendu. Le visage pâle de
Mme de Ferenczi resta figé. Elle s’approcha de l’impératrice, une lettre
à la main. Celle-ci, la regardant plus attentivement, eut soudain peur
et se leva.

--Qu’y a-t-il?

Mme de Ferenczi faisait de vains efforts pour parler. L’impératrice
terrifiée la saisit par les épaules. Muettement, elle la questionnait.
La malheureuse dame d’honneur, tremblant comme la feuille, eut enfin la
force de dire:

--Le comte Hoyos revient à l’instant de Mayerling...

Elle s’arrêta. Les yeux de l’impératrice la dévoraient... Elle ajouta
bientôt d’une voix indistincte:

--Un affreux malheur!... Le prince impérial est mort!...

L’impératrice, si vaillante qu’elle fût, chancela sous le coup. Mme
Schratt se précipita pour la soutenir. Elle et Mme de Ferenczi la
ranimèrent. L’impératrice avait une âme forte; déjà, la voix altérée,
elle demandait des détails... Un suicide!... Elle frissonna, en songeant
à la fin de tant des siens... Le prince avait entraîné avec lui la jeune
baronne Vetsera... Elle prit la lettre des mains de Mme de Ferenczi et
lut les premiers mots: «Mère chérie, j’ai tué...» Elle ne put continuer.
Sans mot dire, le visage dans les mains, elle pleura.

Puis elle se redressa.

--L’empereur, il faut qu’il sache tout de suite...

Et se tournant vers Mme Schratt:

--Qui de nous l’avertira?

Les deux femmes se regardaient. Qui oserait, porteuse de cette nouvelle,
pénétrer dans le cabinet de l’empereur?

Elles restaient là, anxieuses, hésitantes, le cœur déchiré, lorsqu’à cet
instant précis elles entendirent un pas faire crier les quatre marches
de bois qui séparaient l’appartement de l’empereur de celui de sa femme.

--C’est lui, murmura l’impératrice. Elle se rapprocha de Mme Schratt.

La porte s’ouvrit, l’empereur parut. Sur sa figure ridée, on lisait
l’air satisfait d’un écolier qui, pour quelques minutes, s’échappe de
classe.

L’impératrice vint résolument à lui et avec une grande douceur, mais
sans chercher des ménagements, lui apprit en peu de mots l’affreuse
nouvelle.

Pendant un moment, l’empereur parut ne pas comprendre. Ses yeux allaient
de sa femme à Mme Schratt, les interrogeaient toutes deux d’un regard
vide. Puis, terrassé, il tomba lourdement sur un canapé...

Longtemps, il resta assis entre sa femme et Mme Schratt qui, chacune,
lui tenaient une main. Il n’essayait pas de lutter contre la douleur qui
l’accablait. Il se sentait atteint comme père, comme croyant, comme
empereur. Il entendait encore les mots de Rodolphe dans la scène du
samedi dernier: «Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a une
autre issue...» Il n’avait pas cru à cette menace. Pourtant il avait vu
la pâleur de son fils, ses yeux brûlant de colère. Il avait agi pour le
mieux, comme il disait. Mais les événements l’avaient dépassé. Un
suicide! Son fils, son fils unique, son seul espoir, se tuer! C’était
une chose monstrueuse, incompréhensible... On ne pouvait y penser sans
être gagné par le vertige... L’Église! Que ferait-elle? Rodolphe
irait-il devant le juge suprême sans avoir été lavé par les prières et
les cérémonies requises? Paierait-il son égarement d’une minute par une
éternité de tourments? Et la monarchie, l’œuvre patiente et séculaire de
sa maison, survivrait-elle à ce coup désastreux? Où qu’il se tournât, il
ne voyait que catastrophes. Les minutes précieuses passaient sans qu’il
bougeât. Il fallait prendre d’urgence des décisions. Le comte Hoyos
l’attendait dans son cabinet. Le cadavre de Rodolphe, là-bas, était
encore mêlé à celui de cette fille... Il essuya sur ses joues flétries
les traces des larmes, embrassa sa femme et Mme Schratt et se dirigea
vers ses appartements.

Bientôt des ordres partirent de la Hofburg.

L’homme de confiance de l’empereur, le ministre-président, comte Taaffe,
arrive du Reichrath dès une heure et demie. Le préfet de police, les
membres du cabinet civil sont là. Dans la consternation et l’affolement,
des mesures hâtives sont prises.

Le comte Szecsen de Temerin, un haut fonctionnaire de police, un des
médecins de l’empereur, le professeur Wiederhofer, d’autres dignitaires
de la cour partent sans retard pour Mayerling d’où ils ramèneront le
corps du prince. Quant à Marie Vetsera, la consigne la plus cruelle...

Ils sont de retour déjà à une heure et quart du matin. Rodolphe est
exposé dans son appartement donnant sur la cour des Suisses. On n’a tenu
aucun compte du désir qu’il a exprimé à sa mère d’être enterré au
cimetière campagnard d’Alland à côté de Marie. Pour la Hofburg, Marie
n’existe pas, Marie n’a jamais existé. Rodolphe dans sa chambre pleine
de fleurs est couché sur un lit de camp; une couverture de soie rouge le
couvre jusqu’à la figure; la tête est entourée d’un linge blanc qui
cache l’éclatement des parois du crâne.

Autour de la Hofburg, le peuple s’amasse. La foule nombreuse s’émeut. La
police étant insuffisante pour rétablir l’ordre, on est obligé de faire
intervenir la troupe. Il y a des blessés, un mort. La fatalité veut que
pour tout grand événement, deuil ou naissance illustre, il y ait un
sacrifice humain. Une fois de plus, cette loi obscure, étrange, mais
certaine, se vérifie; un homme est tué parce que le prince impérial est
mort.

La version officielle est, pour l’instant, qu’il a succombé à la rupture
d’un anévrisme.

Pourtant, dans la nuit, l’autopsie est faite. Malgré les précautions
prises, on ne peut plus cacher le suicide. Le rapport des médecins
paraît le vendredi 1er février. Il conclut au suicide à la suite d’un
trouble momentané des facultés mentales.

S’appuyant sur ce rapport, l’empereur envoie au pape un télégramme de
deux mille mots demandant des obsèques religieuses pour son fils. C’est
une affaire qui lui tient au cœur, affaire déchirante, capitale; son
fils a un besoin urgent des prières de l’Église. Le Vatican hésite.
Comment couvrir un suicide si éclatant? Nouveau télégramme de
l’empereur. Si l’Église lui refuse cette dernière consolation, il est
décidé à abdiquer. Le pape Léon XIII, malgré la résistance du cardinal
Rampolla, secrétaire d’État, se laisse enfin toucher et accorde les
funérailles religieuses[4]. Les obsèques ont lieu en grande pompe le 5
février à 4 heures, et le corps de Rodolphe est mené à l’Église des
Capucins où les Habsbourg sont enterrés et le duc de Reichstadt, annexé
à la famille autrichienne[5].

  [4] Les craintes de François-Joseph furent grandes. Il fut exactement
    renseigné sur le rôle joué par le cardinal Rampolla. Le cardinal,
    treize ans plus tard, au conclave qui suivit la mort de Léon XIII,
    paya chèrement sa fidélité aux règles et canons de l’Église. Alors
    qu’il semblait devoir l’emporter facilement dans l’élection au
    pontificat, l’Autriche, usant d’un très ancien privilège, prononça
    l’exclusive contre le cardinal. François-Joseph n’avait pas oublié.

  [5] C’est la dernière cérémonie à laquelle l’archiduc Jean Salvator
    apparaît officiellement. Quelques mois plus tard, il renonça à ses
    titres et dignités; il se maria, prit le nom de Jean Orth, quitta
    l’Autriche et, en juin 1890, le voilier Santa-Maria qu’il avait
    acheté et sur lequel il partait pour les mers du Sud périt corps et
    biens dans le voisinage du cap Tres Puntas.

L’impératrice, la princesse Stéphanie, les archiduchesses ne sont pas
là. Elles assistent à un service dans la chapelle du château. L’empereur
semble très maître de lui. Lorsqu’il arrive, il jette un coup d’œil
circulaire sur l’assemblée pour s’assurer que tout est ordonné ainsi
qu’il convient. Pendant la messe, il reste impassible. Il ne s’effondre
qu’un moment plus tard, lorsque, dans la crypte, le cercueil étant
ouvert, les restes de son fils sont présentés au prieur de l’ordre par
le grand maréchal de la cour, prince de Hohenlohe, qui demande:

--Reconnaissez-vous la dépouille de feu Rodolphe, archiduc d’Autriche
et, de son vivant, prince héritier de la couronne?

Le père gardien répond par la phrase traditionnelle:

--Oui, je la reconnais et, dorénavant, nous veillerons pieusement sur
elle.

                   *       *       *       *       *

Quittons la crypte où tant de grandeurs humaines sont assemblées autour
de la tombe d’un prince que l’amour mena jusqu’à la mort, laissons
flotter sur ces murs glacés les tentures où s’étalent les armes
impériales, laissons les âmes errantes dans ce caveau s’émouvoir et
saluer la déplorable victime qui arrive au milieu d’elles toute couverte
encore d’un jeune sang, revenons à Marie Vetsera abandonnée au lieu où
elle fut tuée. Rien n’égale la cruauté avec laquelle les restes mortels
de cette fille charmante furent traités.

                   *       *       *       *       *

Le lundi 28 janvier, lorsque Marie partit pour Mayerling, la comtesse
Larisch-Wallersee revint à la Salezianergasse. Elle feignait
l’affolement. Marie, disait-elle, s’était enfuie, profitant d’un instant
où la comtesse, occupée dans un magasin, l’avait laissée seule. Elle
aurait écrit un billet annonçant qu’elle allait se jeter dans le Danube.

On imagine la stupeur, l’effroi, la douleur de la baronne Vetsera à ce
récit que rien ne pouvait faire prévoir. La comtesse rassura son amie,
et, la torturant d’une autre manière, lui dit tout crûment!

--Marie ne s’est pas tuée. Elle s’est enfuie avec le prince impérial
dont elle est folle.

--Mais elle ne le connaît pas, intervint Mme Vetsera.

Sur quoi, Mme Larisch-Wallersee, sans dire mot du rôle qu’elle avait
joué dans cette intrigue dont elle avait été l’âme, raconta la liaison
de Marie et du prince impérial.

Mme Vetsera n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille qu’elle ne quittait
jamais, une enfant encore, la maîtresse du prince impérial dont tout la
séparait!... Il fallait sans retard joindre la fugitive. Elle voulut
courir chez le ministre-président, le comte Taaffe, qu’elle connaissait
personnellement. La comtesse l’en dissuada. Le comte était trop répandu
dans les milieux mondains, l’histoire s’ébruiterait. Elle irait voir le
préfet de police. Elle ne cessait de répéter: «J’ai perdu Marie, il faut
que je la retrouve.»

Elle se rendit, en effet, chez le préfet de police qui répondit qu’il ne
mettrait la police en action que s’il était saisi d’une plainte. Seule,
la mère pouvait la déposer; du reste, si ses hommes tombaient sur la
trace du prince impérial, ils s’arrêteraient aussitôt, n’ayant pas le
droit de poursuivre.

Mme Vetsera envoya son frère, Alexandre Baltazzi, avec la comtesse.
Cette nouvelle démarche fut sans succès. Craignant le scandale et
espérant à chaque instant que Marie reviendrait à la maison, la baronne
ne se décidait pas à porter plainte. Où était le prince impérial? Elle
le fit demander chez le comte Hoyos, son compagnon de chasse. Le portier
ne savait pas où chassait son maître.

La comtesse s’offrit à aller aux renseignements à la Hofburg. Elle
revint dans la soirée. Rodolphe chassait à Mayerling avec ses amis. Il
rentrerait le lendemain soir pour un dîner de famille à la cour.

La nuit passa ainsi. Marie ne revenait pas. Le lendemain matin, la
comtesse Larisch jugea prudent de quitter Vienne et de regagner son
château. La pauvre Mme Vetsera courut chez le préfet de police. Celui-ci
accueillit avec beaucoup d’incrédulité la version que la comtesse avait
donnée de la disparition de la jeune fille. Il connaissait son monde et
demanda brusquement à Mme Vetsera:

--Etes-vous sûre de la comtesse?

La baronne déposa entre ses mains une plainte au sujet de l’enlèvement
de sa fille, le préfet répétant encore que, s’il tombait sur la trace du
prince impérial, il ne continuerait pas la filature.

Dans les heures qui suivirent, l’affolement de Mme Vetsera grandit. Elle
songeait à se jeter aux pieds de l’empereur. Ne pouvant parvenir jusqu’à
lui, elle se fit introduire chez le comte Taaffe.

Celui-ci avait été mis au courant par le préfet de police. Il conseilla
à Mme Vetsera de patienter. Il n’était pas certain que Mlle Vetsera fût
à Mayerling. Il dînait le soir même à la Hofburg. Il y verrait le
prince. L’enquête se poursuivrait alors plus facilement.

Mme Vetsera ne comprenait rien à ces atermoiements. Elle supplia le
comte de parler lui-même au prince.

Il répondit que leurs relations n’étaient pas telles qu’il pût se
permette la moindre intrusion dans les affaires personnelles du prince.
Il ajouta que, si les suppositions de la baronne Vetsera étaient
fondées, l’impératrice était la seule personne qui pût aborder ce sujet
avec son fils et qui eût de l’influence sur lui.

--S’il vient dîner ce soir, mon détective en chef le suivra à la sortie,
bien qu’il me soit infiniment désagréable de me mêler des affaires
privées du prince impérial.

Une nuit passa encore sans que Mme Vetsera trouvât une minute de paix.
Au matin, une lettre de Mme Larisch lui apporta une preuve concrète de
la liaison de Marie et de Rodolphe. Il était donc certain, malgré les
doutes opportuns des hauts fonctionnaires, qu’elle était partie avec
lui. La baronne était sans nouvelles du comte Taaffe. N’avait-il pas vu
le prince la veille à la Hofburg? Pourquoi se taisait-il? N’en pouvant
plus d’impatience et de crainte, elle se rendit au palais à la fin de la
matinée et demanda Mme de Ferenczi qu’elle connaissait un peu.

Celle-ci la reçut après une assez longue attente. Le comte Taaffe
l’avait renseignée, dit-elle, mais elle n’ajouta pas qu’elle venait
d’apprendre la fin tragique des deux amants. La baronne la supplia de
lui obtenir une audience de l’impératrice qui savait sûrement où étaient
le prince et Marie et qui pourrait empêcher le scandale d’éclater. Mme
de Ferenczi répondit évasivement qu’il était trop tard, que le scandale
était inévitable, mais que Sa Majesté verrait tout de même Mme Vetsera.

Sur cette phrase chargée de menaces, elle s’éloigna, laissant la baronne
interdite.

Quelques minutes après, l’impératrice entra, pâle et glacée. Elle vint à
Mme Vetsera, lui prit la main et dit:

--Nos enfants ne sont plus.

Les mots si humains employés par l’impératrice touchèrent le cœur
défaillant de Mme Vetsera. Ils unissaient dans une même angoisse deux
mères également frappées.

Cependant l’impératrice, voulant s’oublier, disait le coup affreux, dont
on ne pouvait mesurer la force et les conséquences, qui avait accablé
l’empereur.

Mme Vetsera sortit de cette audience si émue qu’elle s’aperçut, chez
elle seulement, qu’elle n’avait eu de l’impératrice aucun détail sur les
circonstances dans lesquelles Marie et le prince avaient trouvé la mort.

Le martyre de Mme Vetsera ne faisait que commencer.

Au milieu de l’après-midi, alors qu’elle attendait de minute en minute
un avis de la Hofburg lui disant quand le corps de sa fille lui serait
rendu, un haut fonctionnaire de la cour se fit annoncer. Dans un langage
voilé et perfide, il lui fit comprendre qu’il serait prudent pour elle
de quitter Vienne sur le champ; les circonstances de la mort du prince
ne tarderaient pas à être connues et l’on pouvait craindre une explosion
de colère du peuple qui adorait Rodolphe.

Mme Vetsera le regardait et ne comprenait pas. Il expliqua alors que la
baronne Marie Vetsera avait empoisonné le prince impérial et s’était
ensuite donné la mort. Un coupé avait été retenu pour Mme Vetsera dans
le train du soir à destination de Venise.

Muette de terreur, abattue par ce dernier et lâche coup, elle s’inclina.
Elle partirait le soir même sans attendre le retour de son beau-frère,
le comte Stockau, qui était allé à Mayerling au début de l’après-midi.
Mais la pauvre femme avait trop présumé de ses forces. Malade, elle fut
obligée de descendre du train à Reifling où elle passa la nuit. Rentrée
à Vienne le lendemain matin, jeudi 31 janvier, le comte Stockau lui
raconta ce qu’il avait appris à Mayerling. Le prince et Marie étaient
morts de deux balles de revolver; on ne pouvait imaginer que Marie eût
assassiné le prince; tout semblait établir, au contraire, que Rodolphe
avait tué Marie avant de se donner la mort. On avait refusé au comte de
pénétrer dans le château et de lui remettre le corps de sa nièce.

Plus tard seulement, il sut la raison de l’intervention inqualifiable du
fonctionnaire envoyé par la Hofburg. On craignait que Mme Vetsera
n’allât à Mayerling réclamer les restes de sa fille. Il fut décidé de
lui faire quitter Vienne le jour même. On a vu comment ce fonctionnaire
s’acquitta de sa détestable mission. On veut espérer qu’il est seul
responsable des moyens employés auprès de Mme Vetsera.

Cependant celle-ci attendait encore les ordres de la Hofburg pour
l’ensevelissement de sa fille. Comme l’empereur, elle était croyante,
comme lui, elle voulait les prières de l’Église. Quels soins avait-on
pris de cette pauvre enfant? Quelles mains avaient fait sa toilette
funèbre? Qui la veillait dans ce château désert? Ces questions sans
réponse lui déchiraient le cœur.

Au début de l’après-midi, son beau-frère, le comte Stockau vint de la
part de l’empereur. Celui-ci avait une lettre du prince impérial pour
elle. Elle lui serait délivrée, si elle donnait sa parole d’honneur de
la rendre aussitôt au comte qui la rapporterait à l’empereur.

Elle le promit, la lettre lui fut remise. Seule l’adresse était de la
main du prince. Elle contenait trois lettres de Marie, datées du mardi
29 janvier, l’une pour sa mère, les deux autres pour sa sœur et pour son
frère.

La première était ainsi rédigée:

  Chère mère, pardonne-moi ce que j’ai fait... Je ne puis résister à
  l’amour... Je veux être enterrée près de lui dans le cimetière
  d’Alland... Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie.

A sa sœur, elle disait:

  Nous partons avec joie vers l’au-delà mystérieux. Pense quelquefois à
  moi. Sois heureuse et ne fais qu’un mariage d’amour. Je n’ai pu en
  faire un et comme je ne pouvais résister à l’amour, je m’en vais avec
  lui.

  Marie.

  Ne pleure pas, je suis joyeuse. Ici tout est magnifique et me rappelle
  Schwarzau. Souviens-toi de la ligne de vie dans ma main. Encore une
  fois adieu. Au 13 janvier[6], chaque année, apporte une fleur sur ma
  tombe.

  [6] Date, comme on l’a vu, où elle s’était donnée au prince.

A son frère, elle écrit:

  Cher frère, adieu. Je veillerai sur toi de l’autre monde, car je
  t’aime beaucoup. Ta sœur fidèle.

Ayant lu ces dernières lignes de sa fille, la baronne Vetsera les
renvoya à l’empereur. Une heure après, celui-ci les lui retourna par le
comte Stockau; elle pouvait les garder. L’impératrice lui faisait tenir
en même temps de la part de Rodolphe une photographie de Mayerling où
les fenêtres de la chambre occupée par eux étaient marquées par une
croix à l’encre. Enfin le comte Stockau avait reçu l’avis de partir
immédiatement pour Mayerling et d’enterrer Marie dans le cimetière non
éloigné de Heiligenkreuz et qui dépend du monastère de ce nom. Il devait
être muni de pleins pouvoirs par la mère de la décédée. Les ordres
nécessaires pour l’inhumation étaient donnés au couvent. La présence de
Mme Vetsera aux obsèques qui devaient avoir lieu de nuit et en secret
était formellement interdite. Les instructions inflexibles de la Hofburg
défendaient au comte d’apporter un cercueil et un suaire. Il ne pouvait
se rendre de Mayerling à Heiligenkreuz que dans une voiture ordinaire
qui l’amènerait de Vienne. Aucun prêtre ne l’accompagnerait. Il
trouverait cercueil et linceul à la maison des morts au cimetière
d’Heiligenkreuz. Un haut commissaire de police l’y attendrait.

La cruauté gratuite de tels ordres accabla Mme Vetsera. Aurait-elle
supporté la fatigue et l’horreur d’un tel voyage? Elle donna les
pouvoirs demandés au comte Stockau qui partit en voiture avec son
beau-frère, le baron Alexandre Baltazzi.

Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent au château. Ils
sonnèrent à la porte, mais personne ne répondit. Après une attente de
plus d’une demi-heure, une autre voiture arriva de Vienne. Le conseiller
aulique Slatin, représentant du grand-maréchal de la cour, et un médecin
de l’empereur, le professeur Auchenthaler, en descendirent. Ils surent
se faire ouvrir.

Ils brisèrent les scellés posés sur la porte de la chambre où était le
cadavre de Marie.

Quel spectacle les attendait!

Marie presque nue gisait sur un lit. Dès la veille au matin on l’avait
hâtivement transportée là et l’on avait jeté en désordre sur elle un
amas de vêtements qui la cachaient. On n’avait pris aucun soin pieux de
la morte; elle avait encore les yeux ouverts; on n’avait pas essuyé le
flot de sang qui avait jailli de sa bouche. Elle était étendue, raidie
par la mort, la tête tournée; personne ne priait à son chevet.

Un constat de suicide fut dressé, bien qu’il fût évident à la trace de
la balle entrée derrière l’oreille gauche qu’elle avait été tuée. Les
oncles de Marie furent contraints de le signer, sinon l’enterrement ne
pouvait avoir lieu, une enquête serait inévitable et un plus grand
scandale s’en suivrait.

Le docteur Auchenthaler et un serviteur firent enfin la toilette
mortuaire. Détail affreux, il fallut habiller ce cadavre rigide et lui
mettre la toilette de ville dans laquelle Marie, joyeuse, était arrivée
à Mayerling. Lorsqu’elle fut prête, et coiffée, et chapeautée, ses
oncles la prirent chacun sous un bras et, entre eux, elle descendit
l’escalier dans la nuit, comme si elle était vivante. La Hofburg,
stupide et cruelle, ne voulait pas qu’il y eût à Mayerling un cadavre à
côté de celui du prince impérial[7].

  [7] Six mois plus tard, la baronne Vetsera demanda par un placet à
    l’empereur la permission de publier pour quelques amis seulement les
    documents dont je me suis servi ici et qui mettent dans sa véritable
    lumière la figure de Marie et montrent quelle fut sa mort.

    La réponse de l’empereur remise à Mme Vetsera le 19 juillet 1889,
    rédigée par l’adjudant général, comte Édouard Paar, laisse voir
    qu’il regrette tardivement les mesures dictées par lui:

    «Si vivement que Sa Majesté déplore les froissements qu’ont pu
    causer au cœur d’une mère désolée les dispositions prises pour
    l’ensevelissement de sa malheureuse fille, il faut pourtant tenir
    compte de l’affolement sans nom qui régnait sur le lieu de la
    catastrophe, de la rapidité qui s’imposait dans les décisions et de
    l’urgence des mesures qu’il fallait prendre.»

Les deux hommes installèrent Marie entre eux, dans le landau qui partit
par la route de la montagne pour Heiligenkreuz, distant de six
kilomètres. A cause des ornières, le cadavre oscillait aux cahots,
tombant tantôt à gauche, tantôt à droite, d’une seule pièce.

La voiture fut retardée par le temps qui était détestable. Il y avait du
verglas, il fallut referrer les chevaux qui glissaient. Avant l’arrivée
à Heiligenkreuz un haut commissaire de police, le baron Gorupp, arrêta
l’équipage, monta à côté du cocher et lui donna l’ordre de se rendre
directement au cimetière qui se trouve au bout d’une allée bordée
d’arbres à quelque distance de la route[8].

  [8] Nous avons le procès-verbal du commissaire de police Habrda
    relatif à l’ensevelissement de Marie Vetsera. Ce procès-verbal qui
    figurait dans les papiers du comte Taaffe a été publié dans la _Neue
    Freie Presse_, le 11 octobre 1922. Tous les détails macabres du
    transport du corps de Mayerling à Heiligenkreuz et de l’inhumation y
    sont relatés.

A minuit seulement, le corps amené à la petite maison des morts fut
enveloppé d’un linceul et mis dans un cercueil hâtivement fait par le
menuisier du couvent. Une partie de la nuit fut occupée par la signature
et l’enregistrement des pièces officielles. La pluie, le brouillard, le
verglas, gênèrent le travail des fossoyeurs. Il fallut qu’au matin, les
oncles de Marie et les deux commissaires de police aidassent eux-mêmes à
la mise en terre. Le prieur du couvent y assistait, prononça une prière
sur la tombe et donna sa bénédiction.

Beaucoup plus tard, la baronne Vetsera eut l’autorisation de ramener le
corps de sa fille à Vienne. Elle n’en profita pas. Marie fut laissée
dans le calme cimetière de campagne où elle avait connu enfin le repos.
Mme Vetsera fit ériger une chapelle en souvenir de son enfant. Elle
aurait pu graver sur les murs les lignes pieuses de Shakespeare:

«Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir
du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la route de ce
monde barbare.»


Amboise, 21 février 1929.




TABLE


  Prologue                          7

  PREMIÈRE PARTIE

    I.--Prince impérial            15
   II.--La Hofburg                 25
  III.--La petite fleur bleue      38
   IV.--12 avril 1888              52
    V.--Un cœur de jeune fille     58

  DEUXIÈME PARTIE

    I.--Une étape décisive         73
   II.--Remous                     87
  III.--Politique                  92
   IV.--Éphémérides d’octobre     112
    V.--Une lettre                121
   VI.--3 novembre 1888           129

  TROISIÈME PARTIE

    I.--La voie dangereuse        147
   II.--Staccato                  160
  III.--Alarmes                   170
   IV.--L’anneau de fer           181
    V.--Rumeurs                   193
   VI.--Empereur et soldat        198
  VII.--Mayerling                 219

  Épilogue                        229




    ACHEVÉ D’IMPRIMER
    LE 14 AVRIL 1930
    PAR F. PAILLART, A
    ABBEVILLE (SOMME)




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paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
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electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
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displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
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works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
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you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
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other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
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1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
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    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
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copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
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Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
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        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
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1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
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or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
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1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
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with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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