Sous le fouet

By Charles-Étienne

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Title: Sous le fouet

Author: Charles-Étienne

Release date: March 24, 2024 [eBook #73252]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie des lettres, 1921

Credits: Gaëlle Vutron (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LE FOUET ***






  CHARLES-ÉTIENNE

  Sous le Fouet
  --MŒURS D’OUTRE-RHIN--


  PARIS
  LIBRAIRIE DES LETTRES
  12, RUE SÉGUIER, 12

  1921
  Copyright by Charles-Étienne, 1921.




DU MÊME AUTEUR

A LA LIBRAIRIE LES LETTRES


    Notre-Dame de Lesbos. (21e mille.)
    Léon, dit Léonie.


En préparation:

    La Princesse de Monico.
    Le Mystère de La Bouche Fardée.




I

Moune Corbier.


--Es-tu bien, Mounette?

--Pas trop mal. Évidemment, je serais mieux ailleurs...

--Et où donc, ma Moune?

--Bé! Chez nous, à Genève.

--De quoi te plains-tu? Tu t’y trouvais encore ce matin.

--Ce matin, soit; mais demain?...

--Demain, nous serons au _Continental_, à moins que tu ne veuilles
accepter l’hospitalité que ne saurait manquer de t’offrir ton cher et
bien-aimé frère, l’illustre Jacques Provence, une des gloires de la
capitale!

--Ça, jamais!... Et puis je te défends de me parler de ce
saltimbanque!... Si je n’étais pas une vieille bique, je n’aurais pas eu
l’idiotie de me laisser emballer par toi, comme un colis ridicule!

Et, d’un solide coup de rein, Mlle Marie-Antoinette Corbier, dite Moune,
Moumoune, ou--selon le cas--Mounette, s’acagnardait dans le coin du
wagon de première qui, à travers la vallée du Rhône, l’entraînait,
récalcitrante et renfrognée, vers ce Paris détesté pour tout l’inconnu
formidable qu’il représentait à ses yeux.

Une minute, Françoise la regardait sans répondre, puis, très douce:

--Heureusement que nous sommes seules!

Cette constatation, qui n’avait l’air de rien, était un piège tendu à la
bonne dame, un piège où sa bouderie allait sombrer.

--Pourquoi?

--Parce que, répondait la nièce avec calme, s’il y avait eu avec nous
d’autres voyageurs, ils n’eussent pas manqué, Moumoune, d’estimer que tu
es douée d’un assez fâcheux caractère...

--Oui, eh bien, ceux-là, je les envoie à la balançoire! Je leur dis
«flûte!» et puis je voudrais les voir à ma place! Mais réfléchis donc,
malheureuse enfant! qu’allons-nous devenir?...

--Nous nous débrouillerons, tante Nette!

--Mais quand on y réfléchit, il y a de quoi se flanquer par la portière.
Mais c’est épouvantable!... Inouï!... C’est... non, je ne trouve pas
d’autre expression!...

--Ne cherche pas, Moumoune. Tu vas te rendre malade, tu auras des
étouffements, des palpitations et nous ne serons guère plus avancées. Au
contraire. Nous avons besoin de tout notre courage, de toute notre
raison. Eh bien, soyons calmes. Ayons le sourire, le sourire qui sied
aux âmes bien trempées dans les circonstances exceptionnelles de la vie.

--Je t’admire, s’exclamait Mlle Corbier, que son rond visage, empourpré
de colère et couronné d’une toque de fourrure, rendait pareille à
quelque gros hérisson furieux,--je t’admire!... On nous vole, on nous
pille et tu sembles trouver quasi-naturelle l’action abominable d’une
fripouille à qui je voudrais arracher les yeux, la langue, les oreilles
et à qui, volontiers, je dévorerais les tripes!...

--Oh! Moune! reprochait la nièce d’un ton amusé. Moune! faut-il vraiment
que tu sois peu dégoûtée pour devenir anthropophage! Toi, une
végétarienne, te repaître des morceaux les moins choisis d’un notaire
infidèle! Fi! Mademoiselle Marie-Antoinette Corbier, vous n’êtes qu’une
sadique!

--Et toi une effrontée!

--Moune! je te rappelle au calme! Tu as trop enfoncé ta toque sur les
yeux, ma chérie, ça te fait ressembler à Jean-Jacques Rousseau!

--Si tu savais ce que tu m’exaspères avec l’ironie continuelle de tes
observations! ce que tu m’énerves! ce que tu m’agaces!... Écoute: Voilà
vingt-deux ans que tu es ma fille--ou presque--et Dieu sait si tu as
jamais reçu de moi la moindre pichenette, mais je te jure, ma petite,
que si tu continues, je te gifle!

--Non?...

--Parfaitement! Et puis je descends au premier arrêt. Tu te
débrouilleras là-bas avec «l’homme célèbre». Un fou et une toquée, vous
êtes faits pour vous entendre!

--Pauvre grande! Viens que je te bise!

Françoise a suspendu au cou de la furibonde, et si lamentablement
comique, Marie-Antoinette Corbier, le collier de ses beaux bras frais.
Son fin visage, aux cheveux de mousse cuivrée, s’est appuyé sur les
bonnes grosses joues empourprées, soudain ruisselantes de larmes, de la
vieille demoiselle qui, mi-fâchée, mi-souriante, cherchait à se dégager
de cette douce étreinte, opposant, pour la forme, un semblant de
résistance qu’elle aurait voulu plus stoïque.

Sur un oreiller où, faisant mine de se lever, la toque Jean-Jacques
venait d’être gaiement bousculée par sa nièce, les deux femmes
maintenant s’embrassaient.

Une affection profonde les unissait tendrement l’une à l’autre.
D’indissolubles liens attachaient ces deux cœurs, liens faits de
gratitude et d’admiration réciproques. Depuis sa triste naissance
d’orpheline, Françoise n’avait-elle pas toujours été l’enfant gâtée,
l’unique amour, la seule et véritable adoration de Marie-Antoinette
Corbier?

Quand ce bébé était tombé dans sa vie, comme un aérolithe dans les
plates-bandes d’un jardin de curé, bouleversant une existence ouatée,
douillette et confortable, de célibataire irréductible, quadragénaire et
bien rentée, Marie-Antoinette avait trouvé toute naturelle la tâche qui
lui incombait, mettant à la remplir autant d’ardeur que de joyeuse hâte.

Enfin! Enfin, elle allait donc avoir _quelqu’un_ à aimer!... Quelqu’un
dont elle n’aurait à craindre nulle peine et nulle trahison, quelqu’un
sur l’âme de qui elle comptait pouvoir régner, à sa façon, en souveraine
maîtresse!

Cette moustachue, dont la poitrine opulente et l’académie de lutteuse
eussent fait bonne figure chez Marseille, affichait des allures de
despote. Ah! si elle avait eu un mari!... En voilà un qu’elle eût,
prétendait-elle, mené non pas à la baguette, mais à la cravache! Il eût
fait beau voir qu’il la trompât!... Elle déclarait, avec un sérieux
impayable, que si, jadis, on avait inventé une ceinture de chasteté pour
martyriser les femmes, il fallait que celles-ci eussent eu l’imagination
bien pauvre pour n’avoir point trouvé de réplique.

--Qu’auriez-vous donc inventé? lui demanda une bonne âme.

Dans sa terrible ingénuité, doublée d’une brutale franchise,
l’hurluberlu répondit, tout-à-trac:

--Tiens, parbleu! Un étui en fer avec des piquants tout autour!...

Le mot scandalisa. Répété sous le manteau, avec des gorges chaudes, il
fit le tour de la société génevoise, et Mlle Marie-Antoinette Corbier
perdit le bénéfice de plusieurs relations mondaines, auxquelles elle
avait la faiblesse de tenir et qui lui gardèrent une rancune offusquée,
pour avoir si crûment dépeint des images bravant, de toute évidence,
l’honnêteté.

D’autres théories, aussi subversives que tyranniques, professées par
elle avec une autorité plus bruyante que réelle, n’avaient réussi qu’à
mettre en fuite les nombreux soupirants qui, lorsqu’elle était en pleine
jeunesse, avaient sollicité «l’avantage» de l’épouser. Foncièrement
bonne, elle n’avait conçu nulle aigreur de ces déceptions successives,
aimant seulement à faire entendre qu’elle avait voulu rester «vierge»
pour n’être pas la dupe et la victime de ces «monstres» d’hommes!

--Tous des satyres, ma chère! confia-t-elle une autre fois à une vieille
amie, Mlle Vergeotte. Ils vous font des honneurs avant, des douleurs
pendant et des horreurs après!...

Moune, lorsqu’elle était de bonne humeur, ne manquait pas d’esprit. Pour
salées que fussent certaines de ses réparties, elle n’en demeurait pas
moins une parfaite honnête femme, se glorifiant de n’avoir, au sens
biblique du mot, jamais «connu» personne... Mariée, elle eût
certainement été la plus indulgente des épouses, comme aussi la plus
dévouée. Cette virago avait, en dépit de la verdeur de certaines de ses
expressions, une âme angélique.

Un jour, Françoise l’avait définie d’un mot assez juste:

--«Moune? mais c’est un agneau déguisé en ours!»

Ce plantigrade, affligé de myopie, s’était penché avec amour sur le
berceau de cette fillette que la mort jetait sur sa route et il arriva
que, par la suite, ce fut l’enfant qui domina la femme, la nièce qui
commanda et la tante qui obéit.

Le père de Françoise, Lucien de Targes, lieutenant de vaisseau, terrassé
au Tonkin par le typhus, était le cadet des deux enfants issus du second
mariage de Mme veuve Corbier. Andrée de Falède, la grand’mère de
Françoise, avait, comme tant d’autres, contracté un mariage de raison en
épousant un gros commerçant, d’origine suisse et de vingt ans plus âgé
qu’elle: M. Ferdinand Corbier.

Devenue veuve très jeune, alors que Marie-Antoinette était encore
gamine, Mme Ferdinand Corbier, regrettant sans doute les beautés de la
particule, avait, en secondes noces, épousé le baron Arnaud de Targes
qui, traînant tous les cœurs après soi, la rendit heureuse en lui
donnant deux fils et fort à plaindre en la trompant avec la dernière
impudence.

Ce grand seigneur balayait ses guêtres un peu partout, dans l’aimoir des
péripatéticiennes de province, comme dans la mansarde des petites bonnes
du château.

Après avoir dilapidé sa fortune et gaspillé celle de sa femme, le bel
Arnaud rendit à Dieu son âme élégante et futile en faisant une chute de
cheval.

Mme de Targes, complètement ruinée, lui survivait de peu. Elle eût connu
la gêne, et même la misère sans le secours de sa fille aînée, dont la
fortune, léguée par le père Corbier (les pâtes de fruits Corbier
n’ont-elles pas acquis une réputation mondiale?) avait été fort
heureusement sauvegardée.

Le premier des fils de feu de Targes, Jacques-Olivier, paresseux et
rêveur, fut immédiatement confié par sa mère au seul parent que son mari
avait laissé: un vieux richard, cousin éloigné, taxé d’originalité et
vivant, célibataire impénitent et maniaque, dans le midi de la France.
Le bonhomme, d’humeur fantasque, éleva à la diable ce gamin à qui, plus
tard, il devait laisser des rentes peu négligeables. Séparé, par les
hasards de la vie, d’Antoinette, sa sœur, qu’il n’aimait point, et de
son plus jeune frère Lucien, qu’il ne devait jamais revoir,
Jacques-Olivier devint poète en son adolescence, voyagea, commit maintes
excentricités et, tout à coup, connut, très jeune encore, la célébrité à
la fois comme auteur et comme journaliste. La fortune léguée par le
vieux parent n’avait pas été étrangère à un si prompt succès. Il donnait
au «_Grand Quotidien_», sous le nom de «Jacques Provence», des
chroniques extrêmement goûtées. Les hardiesses de son style, l’âpreté
mordante des dialogues où, à profusion, il gaspillait l’esprit,--un
esprit léger, primesautier et piquant, souvent injuste,--lui avaient
valu, lui valaient encore, la constante faveur du public.

La bizarrerie «voulue» de sa vie, la singularité, pour le moins étrange,
des mœurs qu’on lui prêtait avec facilité (on ne prête qu’aux riches!)
et qu’il ne reniait point, puisant au contraire, à cette source trouble,
les éléments d’une réclame qu’il jugeait excellente, n’avaient pas peu
contribué à sa réussite.

Il passait six mois de sa vie sur la Riviera et six autres à Paris dans
un petit hôtel caché, l’été, sous un fouillis de lierre, rue
Desbordes-Valmore, en plein Passy.

Le Tout-Paris du théâtre et des lettres avait défilé là. Jacques
Provence y avait organisé des fêtes qui, à défaut de tenue, n’étaient
pas dépourvues d’originalité. Certain bal aquatique récemment donné dans
l’hôtel, transformé en aquarium, avait défrayé, tout un printemps, les
papotages parisiens. L’écho en était, par les gazettes, parvenu jusqu’à
Marie-Antoinette qui avait haussé les épaules. En parlant de lui, elle
ne manquait pas d’ajouter: «Nous avons un fou dans la famille!»

Entre eux, d’ailleurs, aucune relation. Le protocole de Moune consentait
cependant à ce que, deux fois l’an, à la Saint-Jacques et au 1er
janvier, Françoise écrivît à son oncle. Le fantaisiste répondait par un
envoi de bonbons ou par un bibelot.

Le père de Françoise avait voulu faire sa carrière dans la marine.
Toujours généreuse, ce fut Mlle Corbier qui paya ses années d’études,
lui assurant une pension jusqu’à son mariage avec Mlle Hélène de
Mertilles, dont la famille avait autant de dettes que de quartiers de
noblesse.

En apprenant que son «chéri», resté l’objet de ses plus constantes
préoccupations, pour qui elle rêvait d’une carrière brillante dans
l’armée française, voulait épouser la fille d’un comte absolument ruiné,
la «_roturière de la famille_», ainsi que Marie-Antoinette avait pour
habitude de s’appeler, poussant les hauts cris, se fâcha net...

Il y avait eu, entre frère et sœur, une explication des plus orageuses.
Par toutes sortes de raisons qu’elle jugeait excellentes, Mlle Corbier
tenta, mais en pure perte, de dissuader son cadet. La patience de la
fougueuse aînée ne pouvait être soumise à une trop longue épreuve. Elle
explosa:

--Alors, tu trouves que ce n’est pas assez de deux bêtises dans la
famille?... Le mariage stupide de notre pauvre mère et la vie de
polichinelle éhonté que mène le sieur Provence à Paris?... Tu continues
la série! Mais tu veux donc mourir sur la paille? Si tu crois que je
payerai les dettes du beau-papa, tu ne m’as pas regardée!... Un joli
coco, entre parenthèses, que ce beau-père-là!... Ça, un comte?...
Laisse-moi rire!... C’est un comte... à dormir debout!...

--Ma sœur, je ne vous demande rien!

--Mon frère, vous n’êtes qu’un petit orgueilleux!

--Vous ne parlez qu’argent. Je vous réponds: noblesse.

--Cette noblesse-là, mon bonhomme, te fera danser devant le buffet!

--On ne dirait pas à vous entendre, ma sœur, que vous êtes de sang
noble. Notre mère, contrairement à ce que vous assurez avec
impertinence, n’a commis qu’une erreur, celle de se mésallier. Vous êtes
d’une race, je suis de l’autre. Quant à mon frère, puisqu’il a renié
notre nom, je ne veux plus le connaître. Adieu!

C’était la rupture.

Indignée, Mlle Corbier, ayant refusé de connaître sa future belle-sœur,
n’assista pas au mariage, abandonnant le château de Falède, qu’elle
avait pourtant racheté de ses deniers en Maine-et-Loire, et dont elle
aimait le séjour. Pour s’étourdir, afin d’oublier l’ingrat, elle voyagea
avec passion, avec rage, courant à travers le monde en véritable
globe-trotter. Deux ans plus tard, subitement lassée, elle s’installait
à Genève, où, désormais, elle entendait vivre à sa guise.

A peine avait-elle loué un «amour» d’appartement, dont les larges
fenêtres donnaient sur cette merveille bleutée qu’est le lac Léman, que
la fatalité l’endeuillait...

La mort de son frère, et, peu après, celle de sa belle-sœur qui, brisée
par le chagrin, expirait en donnant le jour à Françoise, venaient
l’atteindre. Oubliant ses griefs, la roturière revenait en France,
courait à Falède et, farouchement, prenait possession de sa nièce.

Il y avait de cela vingt-deux ans. Vingt-deux années de bonheur, de
calme. Françoise aimait sans doute beaucoup sa tante, mais cette
dernière était l’adorante esclave de sa nièce.

--C’est un chef-d’œuvre! avait-elle coutume de s’exclamer à tout propos.
Un vrai chef-d’œuvre!... Dans sa Babylone, le Jacques Provence n’en
connaît certainement pas de pareil, avec ses grues peintes et ses
pouliches dopées!...

Rien d’exagéré dans cette déclaration. Françoise de Targes était belle,
en effet, admirablement.

Grande et mince, lumineusement rousse, sous un envol de boucles faites
d’or en fusion, son visage d’un ovale un peu allongé, mais d’une rare
finesse, surprenait le regard par les tons roses et transparents d’une
peau satinée. Dans cette créature idéalement belle, on ne savait
qu’admirer le plus: sa taille souple, sa démarche harmonieuse, la
remarquable petitesse de ses mains, l’éclat de son sourire, la forme
pure de son nez ou l’éblouissante nuance de ses yeux: deux saphirs d’un
bleu très sombre, presque noir, largement ouverts entre les paupières
aux cils déliés et recourbés. En outre de ce don précieux, qui est la
beauté, la Nature avait accordé à cette perle de grâce deux inestimables
trésors: le charme et l’intelligence, dont le rayonnement intérieur
contribuait à la rendre plus séduisante encore.

C’est ce chef-d’œuvre que nous trouvons roulant vers Paris, assis sur
les genoux de Mlle Corbier et s’efforçant, afin d’apaiser le turbulent
désespoir de sa Moune, à la badinerie des enfantillages.

Quoi de plus follement imprévu que ce voyage, ayant pour but une visite
à M. Jacques Olivier de Targes, dit «Provence»! Il avait fallu qu’une
catastrophe vînt à fondre sur les deux femmes pour décider l’une à une
telle démarche et l’autre à l’accompagner. Maître Hubert-Lebert, notaire
à Falède, chez qui Mlle Corbier avait placé ses capitaux et... sa
confiance, avait subitement disparu depuis l’avant-veille, emportant
pour tout bagage huit ou dix millions à une clientèle consternée. Les
journaux ne parlaient que de cette escroquerie qui laissait Mlle Corbier
à peu près ruinée. Il lui restait bien le château de Maine-et-Loire qui,
loué trois mille francs par an, ne constituait qu’un revenu dérisoire
pour deux insouciantes habituées au bien-être, à la vie facile, au luxe.

Sur-le-champ, Françoise décidait de partir. Pendant que Marie-Antoinette
procéderait aux démarches exigées par les poursuites qu’il allait
falloir intenter, elle, irait hardiment trouver l’oncle Provence.

Des rugissements accueillirent cette proposition, puis la tante avait
cédé, comme toujours, jurant ses grands dieux que ce «scandaleux
individu» n’aurait pas la satisfaction de la voir, elle, sa sœur,--une
honnête fille!--s’abaisser devant un tel débauché.

--Après tout, qui sait? peut-être est-il très «bon type»? avait insinué
Françoise.

Marie-Antoinette Cordier avait sursauté:

--Un bon type, ce dépravé! ce bohême gavé d’orgies! ce fouineur de
coulisses! ce rinceur de cuvettes! Ah! la la! il essaiera de te violer,
oui!...

Françoise avait pouffé.

A cette heure, toutes deux étaient en route pour Paris, pendant que Mlle
Corbier se remémorait, l’une après l’autre, les courses qu’elle aurait à
faire:

--Primo, à la «Société Générale». Et puis chez l’ondulateur. Ah! il
faudra déjeuner chez les Giraud... ça va être une surprise! Ce qu’Amédée
sera heureux! on téléphonera chez eux dès notre arrivée.

Pas de réponse. Moune insistait:

--Ah! tiens, si seulement, l’an dernier, tu avais voulu épouser ce
garçon-là!... J’aurais constitué ta dot. C’eût été toujours cela de
sauvé! J’ai été imprévoyante. J’ai manqué de fermeté. C’est de ma faute.
Tu me mènes par le bout du nez comme une vieille gâteuse. J’aurais dû
t’imposer ma volonté. Si seulement on pouvait «rabibocher» les choses...

--Quelles choses, Mounette?

Françoise avait levé sur sa tante des yeux volontairement surpris où
passait, rapide, un éclair de mécontentement.

--Avec Amédée! Avec qui veux-tu que ce soit? Avec le Pape?... Il est
froissé... Tu l’as si bien accueilli!

--.........

--Oui, oui... Fais la sourde oreille, petite masque! Ah! si tu voulais,
peut-être qu’en s’y prenant adroitement...

--Jamais! déclara Françoise d’une voix coupante. Jamais, ma tante, je
n’épouserai un monsieur que j’ai refusé quand nous étions riches et que
je prendrais parce que nous sommes pauvres. J’aurais l’air de me vendre,
moi, une de Targes! Sérieusement, tu n’y penses pas, Moune? Je
travaillerai, voilà tout!...

Travailler!...

Dans sa jolie bouche, ce mot avait sonné fièrement. Une expression
d’énergie se reflétait sur cette belle figure et le regard des yeux
sombres, de ces yeux qui vivaient, qui pensaient, qui voulaient,
étincelait soudain...

Travailler!...

Moune semblait plongée dans un abîme d’indicible stupeur. Ses bons yeux
myopes papillotaient éperdûment... Plantant sur l’un d’eux le petit
monocle d’écaille dont elle ne se séparait jamais, elle contempla sa
nièce avec ahurissement.

--Travailler... à quoi, ma petite fille?

Françoise claquait des doigts.

--Rien de précis... A tout! Je sais peindre, broder. Je suis bonne
musicienne. Je parle couramment l’anglais, l’allemand. Je suis poète, à
mes heures, comme le fut mon bel oncle! Je puis écrire un livre, moi
aussi! Je ne crois pas être hideuse à voir... Toutes conditions
favorables. Et voilà pourquoi votre fille n’est pas muette et s’en ira
demain faire sa plus belle révérence à Môssieu l’homme célèbre.

--Bon courage! Je te répète une dernière fois que je ne t’accompagnerai
pas.

--J’irai tout de même. Suis-je, oui ou non, sa nièce?

--Tu l’es. Tu es même encore plus sa nièce à lui que la mienne. C’est
bien ce dont j’enrage: Je ne suis que ta demi-tante, moi! Lui, est ton
oncle, ton vrai oncle! Saligaud!...

--Je lui tiendrai donc le discours suivant: «Vrai oncle! fouillez vos
relations, et posez, s’il y a lieu, ma candidature soit comme
institutrice, soit comme secrétaire, soit comme artiste peintre, soit
enfin comme auteur si vous ne craignez pas la concurrence.»

--Femme de lettres, toi! Si ton pauvre père t’entendait!...

--Moune, femme sérieuse, préféreriez-vous, par hasard, le réchaud des
grisettes?...

--Solliciter une place!... Le dénommé Provence va se ficher de toi.

--Erreur, Mounette! Et puis... quelque chose me dit d’aller le voir, cet
oncle si décrié, de mettre une robe un peu chic, la dernière que tu
m’auras payée chez le bon faiseur, et si nous ne décrochons pas la
timbale cette fois-ci, ce sera pour la prochaine. Gardez les mêmes et on
recommence! La vie, vois-tu, ma grande, c’est une perpétuelle loterie.
Nous avons perdu hier. Demain nous doit une revanche.

--Tu ne sais seulement pas s’il est à Paris, ton Nabuchodonosor!

--Pardon! Le _Figaro_ m’a renseignée. Il va donner des réceptions
artistiques. Je veux m’y faire inviter. Je dirai des vers.

--Des vers!... Je te défends bien!... Mais tu passeras pour une
cabotine!...

--Mais non, Mounette, des vers de moi. Je ferai ma petite
Delarue-Mardrus. Je réciterai deux poèmes. Je les ai déjà choisis,
tiens: _Les Roses du Parterre_ et _La Danse de Salomé_. Sèche tes yeux,
Ronchon, et fais-moi une belle caresse avec une risette par-dessus le
marché!

Un éclat de rire, où chantait l’allégresse des beaux printemps,
s’élevait, sonore, dans le fracas des roues trépidantes.

Alors, la vieille demoiselle, avec un grand soupir:

--Ah! Que tu es donc peu sérieuse!... Rire en un pareil moment!

A quoi la nièce, un doigt levé vers le front, de répondre d’un ton
doctoral:

--Damoizelle Moune, souvenez-vous que Sainte Thérèse, qui n’était point
sotte, a écrit quelque part, dans un très vieux bouquin, cette phrase
que je cite afin de la livrer à vos méditations: «La meilleure
religieuse, c’est la plus gaie!»

--Te voilà bien savante, ma France!

--Voui. Le plus curieux, c’est que l’opinion de cette noble fille est
partagée par un Juif, car Spinoza a dit aussi:

«Il n’y a qu’une vertu: la Joie!»




II

«Mon frère Jacques.»


C’était rue Desbordes-Valmore, chez Jacques Provence, la fin du
déjeuner. On venait de quitter la vaste salle à manger moyen-âgeuse du
romancier, pour passer au fumoir où la divette Ady Marfeuil, promue,
pour quelques instants, à la dignité de maîtresse de maison, servait le
café aux invités, avec sa grâce un peu inquiétante d’androgyne
montmartoise: cheveux courts, «chemisier» orné de perles et jupe-culotte
révélant d’impeccables jambes gaînées de soie.

--«Les plus jolies pincettes de Paris!» avait déclaré Jacques Provence.

L’hôte de céans, affalé sur un divan bas, lançait indolemment au plafond
les nuages parfumés d’une cigarette égyptienne. Les cheveux, d’un roux
ostensiblement factice, ramenés «à l’enfant» sur un front bas; d’anciens
beaux yeux, glauques, soulignés de crayon, capotés de poches avivées de
fard se perdant dans les bajoues d’une courte barbe, de teinte aussi
violente que la coiffure, prêtaient au dernier descendant des Targes et
Falède une physionomie barbare, un peu byzantine, où, seuls, étaient
demeurés intacts le nez fin et la bouche fièrement arquée.

Nul ne semblait se souvenir d’un titre dont il ne tirait aucune vanité.
On ne sait d’ailleurs pourquoi il avait renoncé à le porter. Un jour,
par fantaisie, et aussi par amour du pays où son adolescence s’était
épanouie, où la fortune lui avait souri, il avait signé l’un de ses tout
premiers articles du pseudonyme de _Provence_. Avec le succès, le nom
lui était resté. Il y tenait, comme à une sorte de fétiche.

A vingt-cinq ans, lorsque son frère Lucien épousait Mlle de Mertilles,
il était déjà lancé et bien lancé.

Pas plus que Marie-Antoinette Corbier, mais pour des raisons toutes
différentes, il n’assista au mariage du cadet. Le nom qu’il avait
adopté, semblant renoncer à celui des Targes-Falède, et le genre
d’existence qu’il menait, avaient creusé un abîme entre les jeunes gens.
Plus tard, en termes secs, l’aînée l’avertissait de la mort d’un frère,
à demi-oublié déjà, en même temps que de la naissance, pour lui
indifférente, d’une nièce s’appelant Françoise.

Sans que Jacques se préoccupât autrement de la famille qui lui restait,
dix années glissèrent. Lors de sa première communion, Françoise,
exprimant un désir d’enfant gâtée, voulut informer elle-même l’oncle
qu’elle avait à Paris d’un événement qu’elle jugeait considérable.
«L’homme célèbre» crut devoir répondre par un cadeau. Depuis, avec
ponctualité, en dépit de l’irritation un peu jalouse de Moune, Françoise
faisait avec le romancier l’échange de courtoises banalités.

Pour Provence, insouciant égoïste, mieux encore que pour tout autre, la
vie, cette terrible vie, avait rentré ses griffes, se montrant
immuablement bonne fille. Jamais, dans un inutile effort, la main de
Jacques ne s’était tendue vers tous les fruits, même défendus, que son
capricieux désir avait caressés. Riche, notoire, un peu las, sans avoir
été la proie d’un véritable chagrin, un seul désespoir le tenaillait
maintenant: Vieillir!...

Le lent supplice des teintures, l’énervement des massages électriques,
la souffrance aiguë de l’épilation, le vol organisé autour de lui par
une poignée de charlatans, abusant de sa puérile crédulité, les
chantages louches dont il était le complaisant objet, tout cela, il le
subissait docilement afin de conserver l’illusion d’une beauté, à tout
jamais disparue, sombrée plutôt dans les pires débauches. En dépit de
son masque flétri, strié de couperoses, de ses chairs molles, il
voulait, comme le chante _Thaïs_, être encore et toujours
«éternellement» le beau Provence, celui qui, peu après la parution du
livre de Loti, _Mon frère Yves_, avait mérité le surnom nettement
équivoque, pour les gens trop bien renseignés, de _Mon frère Jacques_...

Il lui avait alors été donné de passer, à Marseille, pour le héros assez
singulier d’un scandale ayant pris fin par des coups de revolver
échangés entre nervis et marins en bordée... Des arrestations avaient eu
lieu. La presse s’était emparée de l’affaire. Sa réputation fâcheuse
partait de là.

Loin de lui nuire dans l’esprit du public, ses livres bénéficièrent de
l’indulgence extrême qu’on témoignait à leur auteur. Les ans n’avaient
point atténué le privilège d’un tel engouement. De temps à autre, la
chronique, avec une curiosité toujours aussi vive, s’emparait des
moindres événements de sa vie privée.

Récemment, encore, n’avait-on pas annoncé qu’il devait épouser Liane de
Parme, courtisane fameuse? A vrai dire, il ne vivait avec celle-ci que
sur un pied de camaraderie libertine. Cette union singulière avait, tout
de suite, déchaîné les rosseries. Aurélien Branteyl, peintre de l’une et
ami de l’autre, déclara que c’était là le mariage «de la Carne et du
Lapin»... Liane, enivrée de réclame, se montrait ravie de cette
publicité nouvelle obtenue sans qu’elle eût eu, pour cette fois, recours
à des moyens éventés: empoisonnement au laudanum ou disparition d’un
rang de perles. Elle avait usé, sans discrétion, de tels procédés. Les
journaux ne parlaient plus que de cette union ultra-parisienne. Oh!
combien!...

Soudain, tout craqua. Les fiançailles rompues,--pour quel
motif?...--Liane s’enfuyait en Écosse, et Provence en Italie. Ils
étaient devenus, sans qu’on en ait jamais su exactement la cause, deux
ennemis acharnés. Revenue en France, une année plus tard, la Belle des
Belles eut, pour juger son ex-favori, un mot cruel.

A quelqu’un, lui parlant d’une pièce en vers que Provence avait
récemment fait jouer à l’«Odéon» et qui, malgré ses incontestables
qualités et une interprétation de premier ordre, n’avait été qu’un four
noir, elle déclara:

--Il est fini. Ce n’est plus un poète, ce n’est même plus un homme!...

Et, décochant la flèche du Parthe, elle ajoutait:

--Il n’écrira plus désormais que des cochonneries. Vraiment, il peut se
vanter d’être le nouvel... _Art éteint!_...

La méchanceté du propos était revenue à Provence qui, pour s’en venger,
écrivit _L’École des Grues_, où il traitait Liane de la pire façon. Ses
tares physiques et ses petites faiblesses ne s’y trouvaient pas
ménagées. Il avait, à son tour, mis les rieurs de son côté, car le livre
obtenait un succès considérable.

Se jugeant offensée, elle lui déléguait son cavalier servant, lord Eddy
Talmour, pilier réputé des salles d’armes, et l’affaire se terminait sur
le terrain. Talmour n’y gagnait qu’un bon coup d’épée et Provence une
réputation de bravoure insoupçonnée jusque-là.

Comme le peintre Aurélien Branteyl, qui avait servi de témoin à
Provence, narrait les péripéties du duel devant Charcenol[1], qui ne
manquait pas d’esprit et dont les mots faisaient parfois fortune au
boulevard, l’artiste croyait devoir terminer l’éloge de son client par
un:

  [1] Voir _Notre-Dame de Lesbos_.

--Hein? Croyez-vous? Ce Provence!... Qui eût dit cela de lui?... Il a
tout de même des ........ au ...!

L’impassible Charcenol, vissant son monocle et hochant la tête, avait
répondu, mi-figue, mi-raisin:

--Sans doute, mais... ce ne sont pas toujours les mêmes...

Décrié, détesté, craint et, conséquemment admis partout, idole
incontestée de la vie parisienne, tel était, malgré ses tares, ou à
cause d’elles, Jacques-Olivier de Targes.

Cet après-midi-là, alourdi par la cinquantaine menaçante, ce gros homme,
qui avait connu jadis le triomphant orgueil d’être aimé pour sa seule
beauté, se souciait fort peu, noyé de béatitude et dégustant son verre
de fine dans le brouhaha des conversations, de posséder encore, sur
quelque point du globe, une Françoise qui fût sa nièce.

Il avait là, autour de lui, outre Ady Marfeuil, qui se targuait d’avoir
été--une fois n’est pas coutume--sa maîtresse délirante... pendant cinq
minutes! la danseuse Tjouharine, aux longs yeux asiatiques, étoile des
ballets russes; la marquise d’Autreman qui,--par hasard,--se trouvait
toujours dans le sillage d’Ady Marfeuil, et l’éclectique baronne Fossier
d’Ambleuze, vieux squelette paré comme une fée et peint à ravir un
impressionniste. La baronne était dame patronnesse de diverses œuvres
importantes et femme de lettres, par surcroît, lorsque ses essayages et
ses rendez-vous, où la diplomatie tenait une aussi grande place que la
galanterie, lui en laissaient le loisir.

Du côté mâle: Aurélien Branteyl, le comédien Lucien Grégeois, que
_Don Juan_ venait de mettre en lumière pour ses débuts à la
«Comédie-Française», et M. Hermann Wogenhardt, dont la rogue attitude,
le torse cambré, l’accent tudesque et le rire épais trahissaient la
détestable origine.

Aussi l’ahurissement de «Frère Jacques» fut-il indicible lorsqu’Alexis,
son vieux valet de chambre, vint, au milieu des éclats de rire qui
venaient de saluer le récit faisandé du plus récent potin narré par
Branteyl, lui présenter un bristol où figurait un nom auquel il
s’attendait peu.

--Françoise de Targes!... murmura-t-il, abasourdi.

--T’as l’air épaté, Frère Jacques! constatait Marfeuil. Qu’est-ce qui
t’arrive?...

--La police des mœurs vient te coffrer? s’informait suavement Branteyl.

Jacques Provence, soulevé parmi ses coussins, demandait au domestique:

--Où avez-vous fait entrer cette personne?

--Dans le petit salon chinois.

--Bien. Et... dites-moi, Alexis? Comment... Hum!... Comment est-elle?...

--Oh! Monsieur!... Très bien!

Et le valet avait une mimique enthousiaste terminée par un baiser sur le
bout des doigts:

--Et des yeux, Monsieur!... Un sourire!...

Il y eut une rumeur:

--Voyez-vous ça!...

--Ah! le gros vicieux!...

--M’as-tu vu dans Sardanapale?...

Le chœur féminin s’en donnait à cœur-joie. Branteyl clama:

--Depuis quand Monsieur se fait-il livrer à domicile?...

Alors, Provence, avec un grand sérieux:

--Ne blaguez pas! Je suis assez embêté... C’est ma nièce!

Des rires fusèrent. Mme d’Ambleuze gloussa:

--Mais vous êtes un petit cachottier, Maître!... Jamais vous ne nous
aviez parlé d’elle!

--C’est par coquetterie, assurait Mme d’Autreman qui, profitant du
tumulte, s’était glissée tout contre sa chère Ady, son bras vigoureux
emprisonnant la taille de l’androgyne.

--Oncle Jacques! s’étouffait celle-ci, riant aux larmes, tu vas pouvoir
donner un bal blanc!

Grégeois, qui avait des lettres ou, tout au moins de la mémoire,
déclama:

  Les robes courtes des nièces font les jeunesses longues...

--... des tantes!...

L’incorrigible Branteyl avait coupé la citation.

Assise sur le tapis, Tjouharine, battait des mains à la manière
orientale, tandis que Grégeois, afin de mieux montrer ses dents, se
pâmait d’aise.

Plus posée, et fignolant, par habitude, la distinction de ses manières,
même dans les milieux les plus désordonnés où elle avait accoutumé de
fréquenter, Mme Fossier d’Ambleuze, irrespectueusement surnommée par ses
intimes: «La mère Fessier» et à qui Provence, en raison de sa jeunesse
plus que persistante avait décoché le doux sobriquet de _Momie-Pinson_,
tint à donner une preuve de tact:

--Nous allons vous laisser en famille.

Froid et correct, comme étonné du charivari créé autour d’une simple
carte de visite, Hermann Wogenhardt imita le mouvement de départ
esquissé par la Baronne.

--Restez! insistait Provence, contrarié. Je vais recevoir cette petite
fille. Je ne vous demande que quelques minutes.

Et il gagnait rapidement l’entresol où Félix avait fait pénétrer
Françoise.

--Filons! conseillait la marquise, talonnée par l’espoir de se retrouver
le plus tôt possible seule avec Ady Marfeuil.

--Laissons-le à ses épanchements... nobiliaires, opinait Grégeois.

Ce fut la retraite. Tous s’envolèrent et il ne resta bientôt plus, au
fumoir, figés dans la correction de leur attitude, que Mme d’Ambleuze et
son sigisbée allemand.

Par habitude, elle minauda:

--Nous voulions partir les premiers et c’est nous qui restons! C’est
très parisien! Ne croyez-vous pas aussi, cher ami, que le maître eût pu
se froisser d’une si totale désertion? Je ne suis pas fâchée,
d’ailleurs, de bavarder librement avec vous sans témoins.

Et, changeant de ton:

--Quand son Altesse arrive-t-elle? Il faudrait que je fusse très
exactement informée afin d’adresser une note aux journaux!...

Dans l’idiome de Gœthe, ils continuèrent de chuchoter.

Pendant ce temps, Françoise, très à l’aise, bavardait avec son oncle,
comme si elle l’avait toujours connu. Librement, elle lui narrait la
mésaventure financière de Marie-Antoinette et les démarches que cette
dernière tentait, probablement en pure perte. Plus positive, elle était
venue demander aide, conseil et protection à son tuteur naturel qu’elle
dévisageait avec autant de sympathie amusée que de curiosité. Il lui
produisait l’effet d’un comédien grimé, vu en plein jour... Lui, déjà
remis de sa surprise, la regardait avec attention.

--Sais-tu... permets-moi de te tutoyer, petite... que tu es tout à fait
jolie? Que je te regarde encore!... Oui, oui, le vivant portrait de ton
père.

--Moune me l’a dit aussi bien souvent.

--Moune?...

--Mais oui, Moune, Mounette, Moumounette et Moumoune, c’est ma tante.
Auriez-vous, par hasard, oublié que votre frère était aussi le sien?

--Et comment se porte mon auguste sœur?

--Si vous lui posiez vous-même la question, elle vous répondrait, mon
oncle, comme Mme Jourdain: «Sur mes deux jambes.»

--Ce qui équivaut à me prévenir que la Révérende Cordier ne m’a toujours
point en odeur de sainteté.

--Oui et non.

Et, avec un visible souci de détourner la conversation d’un aussi
périlleux sujet, Françoise, d’un ton câlin, insinuait:

--Alors, mon oncle, vous allez me caser?

--On verra. Je vais parler de toi dans mon entourage. C’est très
délicat...

--Je puis être une excellente secrétaire.

--Hum! Tu es trop jolie, tu subirais des... effractions.

--Oh! mon oncle!...

Elle avait rougi. Lui s’amusait décidément beaucoup. Cette gamine lui
plaisait. Ils bavardaient depuis plus d’une demi-heure lorsque, soudain,
il eut un cri:

--Et mes invités!...

Elle se levait:

--Vous aviez du monde? Je me sauve.

--Attends.

Il sonnait. L’œil émerillonné, Félix parut.

--Ces dames sont-elles encore là?

--Oh! non, Monsieur. Tout le monde est parti à l’exception de Mme
d’Ambleuze et du monsieur qui l’accompagne.

Provence réfléchissait. Malgré le relâchement de ses mœurs, il eût été
choqué, tout de même, de mettre cette grande jeune fille, éclatante et
pure, en contact avec le couple Marfeuil-d’Autreman, avec la bestiale
Tjouharine, l’équivoque Grégeois et le dangereux Branteyl. Décidément,
ceux-là avaient bien fait de partir! Avec Mme d’Ambleuze, reçue partout,
la chose lui paraissait beaucoup plus aisée.

--Au fait, murmura-t-il, c’est peut-être elle qui trouvera ce qu’il te
faut. Elle est si répandue!...

La baronne Fossier parut s’évanouir d’extase, lorsque Provence lui
présenta Françoise. Tout de suite, elle s’improvisait chaperon.

--Souffrez, mignonne, gazouilla-t-elle, que je vous présente un
admirateur passionné de la France, sinon un ami: M. Hermann Wogenhardt,
secrétaire particulier de son Altesse Royale l’Archiduchesse Frida de
Marxenstein-Felsburg.

L’homme s’inclinait très bas devant la nièce du «Grand Maître». Quand il
releva la tête, la jeune fille aperçut, dans une large face jambonnée,
deux yeux faux qui clignotaient, encadrés de courts favoris roussâtres.
La bouche épaisse, où les mots français trouvaient un passage difficile,
articula lourdement quelques phrases complimenteuses.

La baronne s’agitait, arrachant à Françoise la promesse de venir prendre
le thé chez elle, dès le lendemain. Mais quand elle apprit l’existence
de Mlle Corbier, comme elle se montrait, en toute occasion, respectueuse
du protocole, elle proposa d’aller la saluer au «Continental».

--Vous serez là, sans doute, cher Maître?...

Et le cher Maître n’osa pas dire non.




III

L’Archiduchesse.


L’entrevue entre Marie-Antoinette Corbier et son frère avait été,
relativement, cordiale. L’excellente Mme Giraud et son fils Amédée, un
grand gaillard dégingandé, à l’œil timide et aux longues moustaches
blondes, en visite chez Moune, avaient, par leur présence, amorti le
choc de la rencontre.

Lorsque la Baronne arriva, poupée scintillante et macabre, Mlle Corbier
multipliait une fois de plus les détails sur la fuite de Maître
Hubert-Lebert. Après les présentations, Mme d’Ambleuze tint absolument à
ce que l’on n’interrompît point, pour elle, la conversation, si,
toutefois, elle n’était pas indiscrète.

--Je disais, Madame, que notre notaire nous avait affreusement volées!
Et figurez-vous que ma nièce veut absolument travailler!... Une vraie
lubie!...

--Travailler!...

Pendant que la baronne poussait des petits cris apitoyés, l’honnête et
loyale figure d’Amédée Giraud prenait une expression désolée. Il était
sincèrement navré du malheur qui venait de s’abattre sur des amies qui,
toutes deux, lui étaient chères.

Le père d’Amédée avait réalisé une très grosse fortune dans l’industrie,
comme jadis le père Corbier avait établi la sienne dans les pâtes de
fruits. Modeste pharmacien, il eut l’idée de lancer un produit de sa
fabrication destiné à calmer les rages de dents. «_La Giraudine_»,
vendue partout 0 fr. 95 le flacon, soutenue par d’habiles annonces,
acquérait rapidement la célébrité. En quelques années, ce calmant avait
rapporté à son inventeur de quoi se retirer des affaires s’il l’eût
voulu. Il n’y consentit pas et prit, dès qu’Amédée eut terminé son
service militaire, son fils comme associé et directeur de ses usines de
Saint-Denis.

Amédée était un gros travailleur, n’ayant au cœur que deux ambitions:
épouser Mlle de Targes et devenir docteur en médecine.

--Cette vocation de médicastre est de la folie, déclarait Giraud. Tu es
fils unique. Nous sommes millionnaires. Que peux-tu désirer de plus?
Nous possédons une affaire exceptionnelle. Reste usinier, épouse ta
fille du monde qui pond des vers, ce qui ne fait de mal à personne, et
donne-moi une série de petits Giraud qui seront usiniers à leur tour. Ça
vaudra mieux que d’aller soigner un tas de sales maladies qu’on est
susceptible de contracter.

Ainsi encouragé, Amédée Giraud avait sollicité, un été à Genève, la main
de la radieuse Françoise de Targes.

La jeune poétesse lui avait ri au nez. Elle se souvenait que, pour faire
un bon mot, lors d’un bal donné à Paris l’hiver précédent par Mme
Champel-Tercier, elle avait railleusement, devant d’autres jeunes
filles, surnommé Amédée Giraud, en raison de son extrême gaucherie, «le
Giraud-daim» et que ce sobriquet lui était resté. Elle en avait,
aussitôt, éprouvé comme un secret remords.

Belle comme elle savait l’être, dotée par Moune comme elle était en
droit de le supposer, elle croyait pouvoir prétendre à mieux qu’à ce
fils de pharmacien, enrichi et pataud, qui bafouillait, lamentable, dès
qu’il se trouvait en sa présence.

Mlle Corbier, qui connaissait depuis fort longtemps la famille Giraud et
en appréciait tous les mérites, avait déclaré qu’Amédée était son
«candidat». Elle avait même ajouté avec mauvaise humeur, se souvenant de
la scène qu’elle avait eue, jadis, avec son cher cadet:

--S’il s’appelait _de_ Giraud, ma chère, tu l’épouserais! Ah! ces
aristocrates!...

Maintenant qu’elles étaient pauvres, les obstacles étaient fort
simplifiés. La tante conservait son idée de derrière la tête, celle de
«rabibocher» le mariage manqué. Certes, il y avait bien l’orgueil de
Françoise, mais, avec le temps et les difficultés qui allaient
inévitablement surgir, il faudrait bien que l’opiniâtreté de la jeune
fille s’atténuât. Il convenait donc de ne pas effaroucher le soupirant
éconduit qui, s’il aimait vraiment sa nièce,--et la vieille fille en
gardait l’intime conviction,--ne verrait aucun inconvénient à l’épouser
pour sa seule beauté.

Et la persévérante Mlle Corbier, en narrant à son frère et aux Giraud,
devant la Baronne faussement empressée, l’escroquerie où venait de
sombrer son budget, était loin de se douter qu’elle allait, par son
bavardage, contribuer à la séparation presque définitive de ceux qu’elle
voulait si étroitement unir...

Mme d’Ambleuze qui, lorsque les gens lui plaisaient, n’était pas chiche
d’invitations, annonça qu’elle allait enfin donner une grande soirée en
l’honneur de l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg. Elle insistait
auprès de Mme Giraud et de Moune pour qu’elles vinssent: ce serait si
curieux! L’Altesse était, pour l’Allemagne, la présidente d’une œuvre de
propagande féministe que la Baronne avait créée: «_Les Amitiés
internationales_», comme la Duchesse de Landshire l’était pour
l’Angleterre, la Princesse Moratieff pour la Russie et la Baronne
Fossier pour la France. Et, engageante, elle concluait:

--La Tjouharine nous donnera des danses de caractère avec quelques
coryphées des Ballets Russes. On fera de la musique. Il y aura aussi du
chant.

Blagueur, Provence, pour faire enrager sa sœur, hasarda:

--Bon chien chasse de race. Ma nièce est poète. Voulez-vous qu’elle vous
dise des vers?

Et, pendant que Moune roulait vers le mauvais plaisant, derrière son
monocle, un œil furibond, la baronne prenait au mot le romancier.

--La nièce du grand homme dirait des vers, mais ce serait exquis!
Exquis!...

La destinée de Françoise allait s’accomplir...

                   *       *       *       *       *

    . . . . . . . . . . . Et la danse s’achève
    Pendant que, sous la lune odieuse et blafarde,
    S’éteint le chant qui pleure et meurt la voix du rêve...
    Mains jointes, Salomé s’est arrêtée, hagarde!...

--Bravo! Bravo!... Encore bravo!

On s’extasiait dans un tumulte de voix papoteuses, parmi le bruissement
des robes froufroutantes.

Mlle de Targes avait déchaîné l’enthousiasme.

Les femmes, curieusement attentives aux plaintes de Salomé, ne se
lassaient pas d’applaudir l’Authoress. On voulait la voir encore. Et
c’étaient, dans le grand salon de Mme d’Ambleuze, des approbations
flatteuses ponctuées d’applaudissements de mains gantées, des rumeurs
discrètes, mais prolongées...

«La mère Fessier», à la voix zozotante, aux frisons roses et aux gestes
précieux, constellée de bijoux et décolletée de la façon la plus
invraisemblable, dans une robe bleu-paon, à queue ocellée, se
précipitait vers Françoise.

--Divine, ma chère enfant, vous avez été di-vi-ne! Bartet, notre grande
Bartet, ne dit pas mieux que vous! Avec qui donc avez-vous travaillé la
déclamation?

--Mais avec personne! Je dis comme je sens, Madame. C’est un don.

--C’est adorable! Quel dommage que le Maître ne soit pas là pour vous
entendre!

Afin de couper à la corvée, Provence, au dernier moment, s’était fait
excuser. Très souffrant, paraît-il, il gardait la chambre.

Mme d’Ambleuze, avec des mines de bébé qu’on purge, le plaignait, tout
attendrie:

--Pauvre grand cher Maître! Il se surmène aussi!... Vous le
gronderez!...

Françoise, soupçonnant la vérité, dissimulait l’ironie d’un sourire
derrière les battements rythmiques de son grand éventail.

Une voix sourde s’élevait près d’elle:

--Je déblore l’apsence du Maître, matemoiselle, mais aussi je la pénis.
Elle me fautra l’honneur de fous offrir mon bras. Son Altesse Imbériale
et Royale sera heureuse de féliciter bersonnellement un boète
remarquable.

C’était Wogenhardt.

Françoise s’appuyait, légère, sur le bras tendu.

Dans la serre où elle était restée, assise sous un dais de palmiers,
l’Archiduchesse de Marxenstein-Felsburg recevait, avec un visible
dédain, les adulations, les bassesses et les flatteries à elle
prodiguées. La lassitude de cette fête peignait l’ennui sur son visage.
La seule diplomatie l’avait entraînée là où elle n’avait pu éviter de se
rendre, puisque, pour certaines raisons politiques, elle était
présidente d’honneur de l’œuvre. Elle dissimulait mal un bâillement...

Cette soirée cosmopolite où l’on avait fait de la musique allemande,
chanté en russe et déclamé en français, lui semblait interminable.
Seule, l’apparition de Françoise de Targes, délicieusement vêtue d’une
robe ciel, avait secoué la noble torpeur qui l’envahissait.

La voix de la jeune fille, caressante et chaude, harmonieuse et vibrante
comme un sanglot de harpe ou de violoncelle, avait agi sur elle,
fouettant ses nerfs et l’animant comme d’une sympathie soudaine à
l’égard de cette inconnue. Elle s’était penchée à l’oreille de
Wogenhardt:

--Ces femmes de Paris sont si habiles avec leurs fards, qu’elles
semblent toutes séduisantes, bien que vieilles. Celle-là, qui est belle,
paraît réellement jeune. C’est incroyable! Arrangez-vous, Hermann, pour
qu’elle me soit présentée. Je veux la voir de près. Allez!

Wogenhardt, n’ayant pas pour habitude de discuter les ordres de sa
souveraine, avait obéi.

Maintenant, Françoise se trouvait devant l’Altesse. Frétillante, Mme
Fossier d’Ambleuze procédait aux présentations.

--Mlle Françoise de Targes, de Mertilles et Falède, la nièce du grand
romancier Jacques Provence.

Elle n’oubliait pas les particules, cette chère baronne!

L’Altesse se levait, affable.

Trente-cinq ans, très maigre, grande, vêtue de velours noir, avec, au
cou, un long cou presque décharné, la splendeur d’un merveilleux collier
de perles et, en sautoir, l’ordre de Moldavie, le grand cordon de
Felsburg et la croix de Saint-Pierre d’Alfanie. Un front bombé sous le
diadème archiducal: rubis et diamants. Des yeux d’oiseau de proie, durs
et extrêmement perçants, d’un gris vert où dansaient, luisants, des
petits points jaunes. Un nez chevalin. Des mâchoires proéminentes. Des
lèvres minces. Des dents puissantes...

Françoise l’avait, en un clin d’œil, détaillée.

Avec maintes démonstrations de courtoisie, l’Altesse l’accueillait, la
félicitant de son talent et parlant musique dans un jargon français
incorrect et rocailleux.

Délibérément, d’un geste autoritaire, elle avait saisi la petite main de
la jeune fille.

--Haim’z-fous Wagner, Matimôselle? C’est h’oune Dieu pour moi!

--Non, je préfère la musique moderne, répondait, avec une nuance
d’agacement la nièce de «Frère Jacques».

--Ah! ia... ia..., fit l’Altesse un peu déconcertée de rencontrer, pour
la première fois peut-être, quelqu’un qui ne fût pas complètement de son
avis. Moi aussi. Je h’aime... Mât’me dé Fouzier d’Ambleuze a dit votré
nom, je souviens plus... Vous êtes racée noble?

Françoise avait un léger haut-le-corps. Un peu railleuse, elle répliqua:

--Votre Altesse veut dire, sans doute, que je suis de sang noble?

--Ia... Je parlais très mal cet’français qué jé h’aime tant. Tout à
l’heure votré voix était pour ma oreille un vrai musique. Je voudrais
savoir ce langue si... si... harmoniatrice, si enchanteuse... Vous disez
les vers avec h’oun talent si grande... si colossale...

--Que votre Altesse ne prenne pas la peine de s’exprimer en français,
coupa Françoise, j’entends assez bien l’allemand.

--_Wirklich?_... dit l’étrangère d’un ton charmé.

Et alors, très animée, Frida s’exprima avec volubilité.

Respectueusement, on s’était éloigné des deux interlocutrices...

A l’autre bout du grand salon, Amédée Giraud, délégué par sa mère qui,
très effacée, avait horreur de toutes manifestations mondaines, baisait
la main de Moune, une Moune cuirassée de jais, monocle à l’œil, lorgnant
sa nièce en grand patati-patata avec la tête couronnée.

--Tiens, mon bon Amédée, c’est vous? Je désespérais de vous voir... Mon
cher frère, lui, ne s’est rien cassé pour venir... Le fait est, entre
nous, que je préfère une bonne partie de dominos, avec vos parents, à la
séance que nous venons de subir. Une vraie musique de sauvages!... Et
cette danseuse, la Tjouharine!... Avez-vous vu ce qui lui sert de
costume?... Une feuille de salade sur le nombril et un poil d’éléphant
dans les cheveux! Et elle vient dans le monde comme ça?... Qu’est-ce
qu’elle met alors dans l’intimité?...

Mais Amédée, l’esprit ailleurs, répondait:

--Oui... oui... Françoise a été très bien.

                   *       *       *       *       *

Trois jours plus tard, l’enfantine baronne d’Ambleuze se faisait
annoncer au _Continental_, chez Marie-Antoinette Corbier. Elle entrait
en coup de vent, un coup de vent atrocement parfumé:

--Mes amies, mes bonnes amies! Apprêtez-vous à recevoir une visite
inattendue, renversante, sensationnelle, prodigieuse!... Son Altesse
Royale, vous entendez bien?--l’Archiduchesse Frida, va être là dans un
quart d’heure!...

Le monocle de Moune glissa de son œil sur son ventre important.

--Qu’est-ce qu’elle vient faire ici, cette Métèque?...

Comme pour prendre le ciel à témoin de l’insulte sans égale commise par
Moune à l’égard d’un personnage aussi considérable, la visiteuse levait
vers le plafond ses menottes gantées de blanc.

--Une métèque!... Vous plaisantez, chère mademoiselle? Un des plus
grands noms du Gotha!... Elle est directement apparentée à l’empereur
d’Allemagne, au roi d’Angleterre et à l’empereur d’Autriche! Mlle de
Targes l’a enthousiasmée!... Son Altesse m’a demandé des renseignements
sur elle, et, comme vous m’aviez justement conté vos grands ennuis, je
n’ai pas vu d’inconvénients à l’en instruire.

--Ça a dû fichtrement l’intéresser, bougonna Mlle Corbier.

--Beaucoup plus que vous ne pensez. Si je n’avais point parlé, elle
n’eût jamais songé à proposer à notre adorable Françoise, ce qu’elle lui
offre. Une situation superbe, mes amies, i-nes-pé-ré-e!...

--Ah! chère Madame, s’écria la jeune fille, le feu aux joues, devrais-je
aller à Nijni-Novgorod, à Pékin ou à Taïti, je signerais des deux mains
le contrat qui nous sortirait de l’impasse où nous nous trouvons!

--Vous irez moins loin, chère enfant! Son Altesse vous demande
simplement d’être sa lectrice ou, si vous préférez, de prendre rang
parmi ses dames d’honneur. Elle vous constituera une pension de quinze
cents marks par mois. C’est splendide! Pensez donc! Vingt mille francs
par an! Acceptez-vous?...

Sans une hésitation, Mlle de Targes répondit avec assurance:

--J’accepte!...

A quoi tient la destinée?

Il avait suffi d’une boutade de Jacques Provence, cueillie au vol par
l’oreille endiamantée d’une vieille poupée, pour emporter Françoise dans
la tourmente, comme un grand lis très pur fauché par l’ouragan...




IV

Choses d’Allemagne et gens de France.


Quai Voltaire, 12 novembre 1913.

Ma chère petite Françoise,

Voilà sept mois que tu es partie,--sept siècles!--et je n’arrive pas à
me consoler de ton absence. Je ne peux pas, _non_, je ne peux pas me
faire à l’idée que tu n’es plus là, toute proche. J’ai l’air d’une
vieille poule abandonnée par son poussin. Je ne sors guère. Je passe mon
temps à t’écrire et à ruminer dans le petit appartement meublé (très
gentil, ma foi!), que j’ai loué, pas très loin des Giraud, et où je me
suis fait envoyer par l’amie Vergeotte quelques bibelots de famille qui
donnent un air de fête à des meubles que je ne connais pas. Je ne vois
personne, ou si peu!... Monsieur mon célèbre frère m’a fait l’honneur de
m’inviter à passer quelques semaines cet hiver dans sa propriété du
Mont-Boron. Naturellement, j’ai refusé. Est-ce qu’il me prend pour sa
Tjouharine? Vivre avec ce mardi-gras, entouré de gens interlopes, avec
sa cour de prostitués des deux sexes, jamais! Le genre d’existence qu’il
mène est une honte. Tu es une jeune fille et je me refuse à souiller ton
imagination, mais ce qu’on m’a raconté sur lui depuis que je suis à
Paris est l’abomination des abominations! La mère Fessier m’a dit de
lui, en l’excusant:

--Que voulez-vous, c’est un sybarite!

J’ai répondu:

--Possible, mais je ne le croyais pas encore... _si bas_ que ça!

Et elle revient, cette trisaïeule, afin de quérir de tes nouvelles! Je
te déclare tout de suite que je ne lui rends pas ses visites. L’avenue
d’Iéna est au diable. Et puis, elle m’agace, cette vieille échappée du
Père-Lachaise qui joue à la pensionnaire. Il devrait y avoir des maisons
de correction pour les enfants de cet âge-là!... Je lui en veux,
d’ailleurs. Si je n’avais pas été assez cruche pour raconter mes
histoires devant cette toquée, qui a vingt ans de plus que moi et qui
s’habille comme si elle était mon arrière-petite-fille, tu serais encore
là!

Dois-je te parler d’Amédée Giraud? Oui. Bien que je devine le «non» que
tu réponds en me lisant. C’est, quoi que tu aies pu dire, un garçon
charmant, et d’une telle délicatesse!... Mme Giraud, chez qui je passe
chaque après-midi, t’aime beaucoup, tu sais?

--«Je comprends parfaitement à quel motif obéit Françoise, m’a-t-elle
confié hier. Elle a voulu faire preuve d’un grand courage et d’une
exceptionnelle dignité en gagnant sa vie. Pourtant, quand cet exil lui
pèsera, rappelez-vous, chère amie, qu’elle n’aura qu’un signe à faire.
Amédée a juré qu’il n’épouserait que votre nièce.»

Est-ce assez touchant?...

Ma chère, en l’écoutant, j’ai fondu en larmes. Nous avons pleuré toutes
les deux, à qui mieux mieux. La bonne maman Giraud m’a raconté ensuite
que son fils s’est jeté dans la médecine, absolument comme on se fiche à
l’eau. Daigne remarquer qu’Amédée est «très recherché». Non seulement
parce que c’est un beau parti, mais parce que c’est aussi un beau
garçon. Je ne sais pas ce que tu lui trouves de si répréhensible! Moi,
ça me fait plaisir de le regarder. Il a l’air d’un chef gaulois. Et d’un
désintéressement! Ces gens-là sont de braves cœurs. Voilà quinze ans que
nous les connaissons, depuis leur premier voyage à Genève, et ils n’ont
jamais varié à notre égard, malgré ton affront et notre désastre...
C’est admirable! Nous n’aurions jamais dû fréquenter que des amis
semblables et non des folles, des ratés, des cabots, des poseurs et des
rastas comme chez ton oncle Hérode. Enfin!... Ce qui est fait, ma pauvre
enfant, n’est plus à faire, ainsi que ne manquerait pas de le constater
ce bon M. de la Palisse. Il n’en est pas moins vrai que je me gourmande
chaque jour de n’avoir pas eu plus d’autorité sur toi, en virant comme
un toton au gré de tes jolis caprices.

Je n’ai pas besoin de tant d’argent! Sept cents francs par mois pour le
vieil ermite de Moune, c’est trop! Je vais faire des économies. D’abord,
je ne te cache pas que cet argent me... lève le cœur. C’est de l’argent
prussien!... Beûh!...

Plus de femme de chambre; plus de cuisinière comme à Genève. Une petite
bonne suffit. Donne-moi des détails sur ton existence à Felsburg. Je
pense que vous devez y être arrivées maintenant. Ta dernière lettre,
datée de Baden, me faisait prévoir votre prochain départ.

Ah! te savoir, toi! parmi ces gens qui ont voulu la ruine de la France
en 70, à cette idée-là, j’entre en ébullition! Je rêve toutes les
nuits... Je te vois martyrisée, les fers aux pieds, la chaîne au cou...
Enfin, des horreurs, quoi!

J’avais vingt ans quand les Prussiens sont venus à Falède, chez maman,
et je me souviens de la façon dont ces brutes ont pillé le château.
Quand on a vu des choses pareilles, on ne peut les rayer de sa mémoire
et l’opinion que je garde de ces vandales ne changera plus. Mon cœur
saigne de penser que ce que j’ai de plus cher au monde, toi, mon trésor
précieux, mon «chef-d’œuvre», te trouves entre leurs mains, que tu es
devenue leur _salariée_!... Ah! si maître Hubert-Lebert me tombait sous
les griffes au moment où je remue toutes ces rancœurs, je crois, ma
parole, que je le zigouillerais comme un simple lapin.

Je t’embrasse de toutes les forces de mon vieux cœur désolé.

MOUMOUNE.

_P. S._--L’hiver approche. Je vais t’envoyer tes fourrures. Couvre-toi
bien. Évite les rhumes. Fais glisser une bouillote très chaude dans ton
lit. On doit déjà geler dans ce pays perdu! Sois gentille... Adresse, de
temps à autre, une carte postale aux Giraud avec un petit mot aimable,
ou presque. Fais-le pour ta vieille ronchon. J’irai dîner chez eux
demain soir. Si j’étais moins discrète, j’y prendrais tous mes repas.
Ils ont beaucoup insisté! Ah! quel malheur que tu ne veuilles pas! La
fierté, la liberté, tout cela, c’est très beau... dans les livres.
Quelques concessions suffisent dans la vie pour conquérir le bonheur
qu’on va chercher souvent bien loin et qui se trouve là, tout près, sous
la main... Un bon mari, vois-tu, ça vaut tous les plus beaux
appointements du monde!

Pardon de cette longue lettre, mais j’ai envie de pleurer, d’embrasser
et de mordre.

Une grosse bise encore de ta

MOUNE.

                   *       *       *       *       *

Palais de Felsburg, 18 novembre 1913.

Quelles idées te mets-tu en tête, ma grande? Je suis très heureuse. Son
Altesse est charmante pour moi et chacun s’ingénie à m’être agréable. La
consigne a été donnée. On obéit. Les trois dames d’honneur de
l’Archiduchesse ne m’ont point réservé trop mauvais accueil...
Figure-toi deux vieilles personnes, très fortes, aux solides épaules
carrées avec,--sur une coiffure à cinq étages,--un sacré petit coquin de
huit, tressé en faux cheveux, qui est infiniment réjouissant à voir.
Ajoutes-y des yeux de faïence bleue et d’extraordinaires mandibules,
perpétuellement agitées, voilà pour Frau von Windstrüb et la Comtesse
Schwantzer.

La troisième est, sans âge, une austère vertu d’un blond verdâtre, Mina
de Gohenlirch, dont la voix grince comme celle d’une corde à puits et
qui, si maigre, si étonnamment maigre, à croire que veilles et jeûnes
l’ont desséchée pour l’éternité, mange de la façon la plus effroyable
qui soit. Un gouffre: Fraülein Tantale!

Ces trois grâces: Aglaé, Thalie et Euphrosine, ne comprennent pas le
plus petit mot de français, que peu de personnes parlent à Felsburg, si
toutefois j’excepte son Altesse, le Grand Chancelier von Welschmann et
messire Wogenhardt, que tu as aperçu chez Mme Fossier d’Ambleuze.

Je possède, en ce palais qui ressemble à quelque monstrueux château-fort
du moyen âge avec donjon, tours, tourelles, mâchicoulis, créneaux,
meurtrières et poternes,--un château-fort ayant, à l’intérieur,
l’électricité et le téléphone,--un très curieux appartement au second
étage d’une tour d’angle. Écoute, ô Moune, et sois ravie!

Ma chambre est tendue de soie groseille et de velours vert (dernier
style «münichois»). Mon salon,--car j’ai un salon!--est blanc et or; il
n’y manque plus que des comptoirs, on se croirait dans une pâtisserie!
Mon cabinet de toilette est vert-Nil, avec une frise mosaïquée sur quoi
des canards s’envolent dans un ciel où l’orange le dispute à la
framboise en un tournoi de couleurs disparates à hurler. Ajouterai-je
que la baignoire est, à l’extérieur, incrustée de coquillages? Tel est
l’aquarium dont ta tendre nièce est la chaste naïade.

Mes fonctions de dame d’honneur sont inexistantes. Veux-tu le compte
rendu de la pièce avec la photographie des artistes? Demandez le
programme!... Voilà:

Le matin, à 9 h. 1/2, après avoir entendu l’office divin, son Altesse me
reçoit pendant qu’elle prend «quelques forces», savoir: une vingtaine de
tartines de beurre et de confitures, trempées dans un immense bol de
vermeil débordant de café au lait. Là-dessus, quelques cigarettes russes
et deux petits verres de kummel. Je lis, pendant une heure environ, les
articles politiques des journaux allemands, anglais et français, tandis
que le secrétaire Wogenhardt prend des notes.

La lectrice se retire et son Altesse conférencie avec le grand
chancelier et son secrétaire jusqu’à midi.

A midi et demi, après une lugubre allocution prononcée par le ministre
du culte, déjeuner dans la salle des gardes. Il n’y a pas moins de
quatorze à quinze plats à ingurgiter à chaque repas. Et quelle cuisine,
ma Moune! De quoi contracter une gastralgie jusqu’à la fin de ses jours!
Le maître-queux du palais mériterait, pour le moins, d’être interné à
Charenton. Il a inventé des recettes qui _ravissent_ la patronne,
notamment un certain plat (dont elle raffole) et où il entre--tiens-toi
bien!--du confit d’oie, des anchois, des olives et de la gelée de
rhubarbe!--Bouac!...

Après l’ingestion, promenade en auto dans les alentours. De cinq à six
heures, on goûte: chocolat, confitures, café au lait (toujours!) et
autres _delikatessen_ de marque. Pendant cent vingt minutes, repos!...

On s’habille pour le dîner qui a lieu à huit heures. Les hommes sont en
uniforme ou en smoking. Les femmes en toilette d’apparat. N’ayant
emporté que trois robes du soir, je suis allée en commander deux autres
chez le plus grand couturier de Felsburg, un nommé Adolf qui, sur les
vitres de son magasin, s’intitule pompeusement:

_Fournisseur de la Cour, couturier de la rue de la Paix, à Paris._

Et ce, en capitales dorées, hautes de cinquante centimètres!

L’élégance des toilettes peut aller de pair avec le raffinement de la
cuisine. Si tu voyais cette Cour, Moumoune! un vrai jeu de massacre!

Après dîner, musique:--Wagner, Chopin, Mozart, Haydn, Mendelssohn.

Je reconnais que son Altesse est une musicienne remarquablement douée.
Nous jouons souvent à quatre mains. Tout d’un coup:--«Halte!--Ne
bougeons plus!» L’engloutisseuse de café au lait commande en français:

--«Silence! Mat’mzelle de Targes va faire le lectoure.»

Sur ce, tout le monde écoute, bâille et, n’y comprenant goutte, s’endort
avec béatitude.

Le «lectoure», ô Marie-Antoinette! c’est Corneille, Racine, Bossuet, Mme
de Sévigné et quelques poètes modernes.

Son Altesse, qui parle si cocassement notre langue, éprouve, de temps à
autre, l’impérieux besoin d’émettre son opinion sur nos grands
contemporains. Elle m’a déclaré hier:

«--Votre plous grande poète, mat’mzelle de Targes, est Roustande.»

Roustande??? (Je ne comprenais pas.)

«--Ia... Ia... Vous savez bien, Edmundo?... Edmundo Roustande, cel’ qui
a écrit ce pièce-volailles: _Chantaclair_. Il est grande poète, mais...
(d’un air supérieur) il vaut pas notré «Gueuté!...»

Ah! ce Gœthe! Ce Gœthe et ce Wagner, ce qu’on m’en rebat les oreilles!
Je les subis jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée!...

Après le «lectoure», précipitamment, tout le monde se réveille. Si tu
voyais leurs têtes!... Les voyageurs d’un paquebot qu’on flanque en bas
de leur lit en criant: «Sauve qui peut!» n’auraient pas l’air plus
effaré!... On joue par petites tables aux échecs, au loto (!) au bridge,
surtout au bridge, et la passion du jeu anime, peu à peu, ces visages
alourdis par une nourriture compliquée. Son Altesse est une joueuse
enragée. Quand elle gagne, elle se montre généreuse et distribue, dès le
lendemain, des petits cadeaux, touchants et ridicules, à tout le monde.
Quand elle perd, fulminante, elle injurie ses partenaires, les dents
serrées, les yeux mauvais.

Je ne participe à aucun jeu. Je regarde. Vers minuit, on apporte des
sirops glacés, des gâteaux et, naturellement, du café au lait!!!... Tout
le monde se jette là-dessus avec voracité... Encore manger!... Toujours
manger!... Quelle préoccupation constante pour ces ventres aux abois!
Quand vous n’ingérez pas comme eux, on vous tient pour malade, on vous
regarde avec inquiétude...

Un peu après ces beuveries, chacun regagne son logis. Alors, Son Altesse
demeure seule avec Von Welschmann, Wogenhardt et _Euphrosine_, Mina de
Gohenlirch. Le Protocole veut que cette grâce antique, solennelle et
décharnée, assiste au coucher de Son Altesse. Grand bien lui fasse!
C’est une faveur dont je ne saurais me montrer envieuse.

Non sans satisfaction, je regagne ma tour d’angle. J’embrasse le
portrait de la Moune, je souris au majestueux profil de Jacques
Provence, travesti en fabuleux Rajah--photo qu’il m’a donnée avant mon
départ--et, sagement, je glisse dans les bras d’un amant très
convenable, le seigneur Morphée...

Je dors peu, mais bien. Le matin, de bonne heure, j’ouvre mes fenêtres
afin d’admirer le paysage. Il n’est pas dénué de beauté. Au fond, une
haute forêt de sombres sapins; à gauche, perdue dans un lointain
brumeux, la ville de Felsburg couronnée par le dôme doré de sa
cathédrale; à droite, une autre forêt plus proche, plus claire et, à mes
pieds, l’abîme glauque et profond d’un torrent qui bouillonne près des
fossés du Palais. Bref, un beau décor d’opéra.

Du Mont-Boron, j’ai reçu, moi aussi, des nouvelles du susdit Rajah. Il
m’a dit n’être pas très bien portant, en m’envoyant son dernier livre
_L’Évangile de la Volupté_. C’est effarant, mais il y a des passages qui
sont très, très beaux. Moi, je lui trouve beaucoup de talent, tu
sais?...

Te rappelles-tu les réserves qu’il a formulées lorsque je lui ai dit
avoir accepté la situation offerte si spontanément par Mme d’Ambleuze?
Après m’avoir presque jetée à la tête de cette évaporée, il a paru
mécontent de cette réussite:

--Est-ce qu’on s’emballe comme ça? On réfléchit! Tu aurais pu me
consulter! etc...

Il n’aime pas Son Altesse. Tu sais comme il est influençable. Un potin a
raison de lui. Un ami a dû lui faire quelques ragots sur elle. Moi,
jusqu’à ce jour, je n’en puis dire que du bien.

Je travaille. Je sens qu’ici je finirai tranquillement mon recueil de
poèmes. Rien ne presse. Qui sait, quand il sera édité, grâce à l’appui
de l’oncle, ce sera peut-être la gloire?...

J’embrasse ma grande de tout mon cœur.

Sa

Françoise.

                   *       *       *       *       *

Palais de Felsburg, 30 mai 1914.

Mademoiselle Marie-Antoinette, tranchons la question, voulez-vous?
J’avais, avec grand soin, évité de te parler du sire de Giraud. Tu m’y
obliges. Expliquons-nous et n’y revenons plus.

Ma chérie, tes efforts sont inutiles. Je n’épouserai _jamais_ môssieu
Amédée Giraud.

Quand je me croyais l’égale de ce jeune homme, à qui je reconnais
d’excellentes qualités, et même du mérite, je l’ai désobligeamment
raillé. Il a pu me le pardonner. Il n’a eu garde de l’oublier. Puisqu’il
croyait m’aimer, sa blessure a dû être plus vive... Tu connais, Moune,
les vers du poète:

    Souvent aussi la main qu’on aime,
    Effleurant le cœur, le meurtrit...

Je n’ai pas meurtri, j’ai griffé le cœur de M. Giraud fils, ou--tout au
moins--son amour-propre, ce qui, pour un homme, est plus grave! Et il me
pardonnerait cela? Il m’ouvrirait les bras, sans arrière-pensée?... Et
j’aurais, moi, l’impudeur de céder? Je trouverais bon aujourd’hui ce que
je repoussais hier? Pour quelle raison?... Parce que je suis pauvre?
Mais, Mounette, réfléchis! _J’ai toujours été pauvre._ Sans toi, je
n’aurais jamais connu le luxe, le bien-être! Alors?...

Je travaille dans d’exceptionnelles conditions. De quoi me
plaindrais-je? Je suis sans dot?... La belle affaire! Si je reste à
Felsburg, pendant quelques années, j’en amasserai une, petite, c’est
vrai, mais rondelette. Je ne dépense rien, sauf quelques marks que je
distribue aux domestiques et à Marina, une fille de chambre attachée à
ma personne et que je crois dévouée.

Encore trois ou quatre ans d’exil et, mon bouquin une fois lancé, nous
nous installerons à Falède, où nous vivoterons toutes deux, sagement, de
nos petites rentes. Voilà mon projet. Il vaut le tien. Tu veux me donner
un maître, dont je ne serais plus l’égale, mais l’inférieure, et qui
m’enfermerait dans la geôle dorée du bonheur conjugal. Si belle que soit
la cage, il y a toujours des barreaux...

Je n’ai aucune envie de me marier et ce n’est pas mon séjour en cet
archiduché qui me fera changer d’avis. Le sexe laid de ce pays mérite
son nom. Bourgeois ventrus, officiers gonflés de morgue, courtisans
sexagénaires, rien n’y peut toucher l’inaccessible cœur de ta nièce
auprès de laquelle chacun se montre, pourtant, respectueusement
empressé.

Et voici les dernières rumeurs du Palais:

On nous promet pour la fin de juin, l’arrivée d’un cousin germain de Son
Altesse, Hugo de Baghzen-Kretzmar, prince de la Maison d’Autriche. Il y
a projet de mariage entre eux. C’est l’empereur Frantz-Joseph qui exige
cette union. J’en serais, pour ma part, ravie. Ça va mettre un peu
d’animation dans le tableau, cette idylle princière!... Je vois d’ici,
entourée de ses Dames d’Honneur, Son Altesse défaillante sous sa petite
fleur d’oranger!...

Esther devant Assuérus:

    «_Soutenez-moi, mes sœurs!_»

La fille de chambre, dont je te parle plus haut, une sauvageonne de
Trieste, dont j’ai gagné les bonnes grâces en la soignant d’une brûlure
aux pieds,--elle avait laissé choir un énorme cruchon d’eau
chaude,--Marina, dis-je, m’a confié que le Prince aurait, par deux fois
déjà, refusé d’épouser sa gracieuse (?) cousine.

J’ai idée que ce sera encore une union très réussie et je frémis à la
seule perspective des boustifailles abominables auxquelles je vais être
forcément conviée.

Petite remarque: Son Altesse est Allemande par son père et Autrichienne
par sa mère; son futur, lui, s’il est Austro-Hongrois par son père, est
Espagnol par sa mère, une Alvarez y Ténédas. C’est l’époux rêvé!... Je
ne m’étonne plus si la fiancée aime à ce point le café... _Ollé!_

Jacques Provence ne répudierait pas cet horrible à peu près!...

Ris, Mounette, je t’embrasse mille fois.

Ta folle de

Françoise.

                   *       *       *       *       *

Paris, 28 juin 1914.

Ma petite Françoise,

En même temps que, par les journaux, j’apprends l’assassinat de
Sérajevo, ta lettre reçue ce matin m’informe du prochain mariage de ton
auguste «patronne». J’imagine que cette suppression de l’héritier
d’Autriche va jeter un froid sur votre cortège nuptial. Moi, ça me donne
ce que je n’ai jamais eu: des pensées politiques!...

Sans être sorcier, je suis enclin à croire qu’il va y avoir, d’ici peu,
en Europe, un fameux coup de torchon et je t’avoue, ma petite Françoise,
que j’aimerais mieux, lorsque la bombe éclatera, te savoir sous l’aile
de la Révérende Corbier que dans ce royaume archiducal.

Si tu étais seule, je te dirais: «Viens. Considère désormais ma maison
comme tienne.» Mais je ne m’entendrais jamais avec une sœur dont
l’affabilité, à mon égard, est comparable à la courtoisie du gendarme
envers un vagabond maupiteux. Elle me déteste. Je ne puis la souffrir.
Et il y a quarante-neuf ans que cela dure!...

Ma santé est fort mauvaise. Je ne me rétablis pas. Urémique, je devrais
suivre un régime très sévère, mais ma gourmandise me l’interdit. Et elle
a raison! j’aime mieux claquer que de me priver de certaines joies.

Je suis content de t’avoir connue, ô Françoise-les-Bas-Bleus! et je
t’avoue que si la sale blague de mourir m’arrivait demain, cela
m’ennuierait de n’avoir pas revu ta jolie figure de Muse frémissante.

De quel mystérieux atavisme tenons-nous, tous deux, un goût si vif pour
les lettres?

Les de Targes d’une part, les Falède de l’autre, ne se sont, que je
sache, jamais soucié d’autre chose que de faire la guerre ou l’amour.
Alors?...

Je te baise les mains en te demandant de croire en la tendresse de

Jacques Provence.




V

Idylle Princière


En haut du grand escalier d’honneur, sur chaque degré duquel, en culotte
cerise et perruque poudrée, se tenaient, flambeau en main, les valets de
la maison de Felsburg, toute droite, sous les plis écrasants d’un lourd
manteau vieil-or rehaussé d’hermine, pâle d’émotion, malgré le fard dont
l’inséparable Gohenlirch avait frotté ses joues, touché ses lèvres,
l’Archiduchesse Frida attendait...

Son enfance avait été bercée de cette promesse:

--«Tu épouseras ton cousin Hugo!»

Sa mère, sa grand’mère, son entourage avaient sans cesse répété à la
jeune fille ce que l’on avait dit à l’enfant.

Devenu jeune homme, le Prince Hugo fit mille folies, et, pendant
quelques années, défraya la chronique scandaleuse de Paris. En vain,
l’Empereur François, son parrain, tenta-t-il de faire entendre raison à
ce cerveau brûlé, rien n’y fit. Ce que la jeune Marina avait raconté à
Françoise était exact. A deux reprises, les fiançailles avaient été
rompues.

A vingt-cinq ans, première alerte.--Le Prince, attendu à Pesth pour la
célébration du mariage, partait brusquement pour une croisière dans
l’Inde avec des amis de cercle et une chanteuse anglaise, devenue,
depuis, célèbre au music-hall: Annie Pington. Le scandale fut grand et
l’infortunée Frida éprouva, en même temps qu’une désillusion profonde,
un atroce chagrin. Elle aimait tendrement alors cet inconstant cousin.
Déclinant les autres alliances qui s’offraient, elle se consacra
désormais aux affaires de son Archiduché.

Mais son caractère changea. Elle s’assombrit. Elle eut des emportements
touchant même à la sauvagerie. On contait qu’à coups de cravache, elle
avait crevé les yeux d’une jument favorite pour une ruade intempestive.
La spectrale Mina de Gohenlirch savait, seule, freiner de tels accès de
démence.

Cinq années plus tard, deuxième alerte, non moins grave.

L’enfant prodigue, revenu en Autriche, avait repris son rang à la cour.
L’Empereur avait pardonné à condition que le mariage voulu pour son
filleul fût définitivement consacré... Hugo de Baghzen-Kretzmar fit
toutes les promesses que le vieux souverain exigeait de lui et il allait
partir pour Felsburg, afin de faire amende honorable, lorsque le
malicieux Destin voulut qu’il tombât gravement malade.

La fièvre scarlatine, dont une épidémie sévissait alors à Vienne,
faillit l’emporter. Élevé par sa mère dans les pratiques les plus
étroites du catholicisme espagnol, Hugo eut peur de la mort et, se
voyant si gravement atteint, il fit le singulier vœu de consacrer deux
années de cette précieuse vie, que Dieu voulait bien lui laisser, aux
prières et aux méditations...

Il lui fallut un an pour se remettre. Un autre pour réfléchir. Enfin, il
se décida.

Le couvent de Mireflorès, se trouvant sur les terres qu’il avait
recueillies de l’héritage maternel, il s’y retirait et, pécheur repenti,
y vivait, paraît-il, les deux années promises au ciel... Cette cure de
mysticisme ayant pris fin, avec la mobilité et la fougue qui le
caractérisaient, le Prince Hugo courait à Paris.

Tapageusement, pendant six mois, il y semait l’or dans tous les
restaurants de nuit, menant l’existence la plus folle et la plus
déréglée. Il s’affichait ouvertement avec la Señorita Oligado, dont les
danses espagnoles faisaient alors fureur aux Folies-Bergère.

On eût dit qu’il voulait regagner, en sensations joyeuses et en plaisirs
violents, les vingt-quatre mois qu’il venait de perdre dans le silence
attristant d’un cloître.

L’acquisition d’un collier de perles destiné à la brune Carolina, et
coûtant la bagatelle de 800.000 francs, le décidait à vendre une
propriété en Autriche.

Cette fois, Frantz-Joseph se fâcha pour de bon. Un ordre formel, venu de
Vienne, rappelait au Prince l’engagement pris. Felsburg l’attendait.

C’est cet étrange fiancé, qu’un soir de juin, l’Archiduchesse Frida, le
cœur battant, s’apprêtait à recevoir.

Était-ce l’amour qui l’animait à cette heure, la farouche Allemande, ou
bien l’orgueil? L’orgueil de retenir, définitivement conquis,
irrémédiablement lié, captif, le rebelle insaisissable, cet éternel et
fugitif amant?... Pourvu qu’il vînt, aujourd’hui, l’infidèle, que rien
ne l’arrêtât en route, que nul caprice ne l’emportât à nouveau!

Prête à défendre un bonheur qui semblait l’avoir si souvent narguée,
elle sentait sourdre dans ses veines une ardeur inconnue... Pour lui, la
bête frénétique et sauvage qu’elle était se montrerait tendre, douce, et
dévouée, mais malheur à qui tenterait de lui ravir ce cœur qui lui était
dû, ce cœur pour lequel, elle, presque une reine, avait souffert des
humiliations si cruelles!

Un roulement de tambours, le cliquetis de fusils des soldats présentant
les armes, le couin-couin d’une auto s’arrêtant au bas des marches...
Elle avait un cri:

--Hugo! Ah! cher Hugo!...

Si l’étiquette ne s’y fût opposée, elle eût sauté au cou de ce charmant
cavalier portant, avec une crâne élégance, l’uniforme de son régiment
d’Autriche.

Ils étaient du même âge. Il paraissait, de beaucoup, le plus jeune.
Grand, les épaules larges, la figure passionnée, très brune, olivâtre
presque, virgulée de moustaches noires, le nez droit, le Prince était,
en dépit de ses pommettes saillantes et d’un menton osseux, le type
réussi d’un assez beau Castillan.

On avait peine, en apercevant l’éclat sombre et velouté de ses prunelles
bleuâtres, à s’imaginer qu’un tel homme eût macéré deux ans dans
l’austérité d’un cloître...

Respectueusement, il avait porté la main de sa cousine à ses lèvres...

Dans la grande Salle d’Honneur, avant le dîner de gala, le Prince
présenta sa suite, quelques officiers autrichiens, à l’Archiduchesse. A
son tour, celle-ci nommait à son fiancé les personnes attachées à son
Altesse.

Fraülein Mina de Gohenlirch, plus spectrale que d’habitude dans une
fracassante robe de faille mauve, passa la première, automatique et
guindée. La Comtesse Schwantzer et Frau von Windstrüb, fagotées à
pleurer, faillirent s’écrouler dans la solennité de leurs révérences. Le
Prince, réprimant mal un sourire narquois, murmura d’un accent blagueur,
à l’oreille d’un officier qui se trouvait à ses côtés, le comte Adressy,
son intime:

--Mais c’est le musée des Horreurs!

--Des Erreurs, Prince, rectifiait l’autre. Voyez plutôt l’admirable
beauté qui suit!

--Mademoiselle Françoise de Targes, de Mertilles et Falède, notre
lectrice.

Un éblouissement!... Cette fois, Hugo en croyait à peine ses yeux...
Semblable merveille dans une Cour d’Allemagne était chose impossible. Et
pourtant!...

Adorable, vêtue de crêpe de Chine blanc avec, pour seul joyau, quelques
roses France mourant à sa ceinture, Françoise surgissait parmi toutes
ces laideurs, ainsi qu’une gerbe lumineuse et splendide, magiquement
éclose dans un potager rempli de choux monstrueux et de cucurbitacés
grotesques.

--Mademoiselle porte sur sa personne tous les charmes d’un pays que
j’adore. C’est une fleur de France, un lis, que je trouve en arrivant
ici. Nul présage ne pouvait m’être plus agréable.

La comparaison était exacte. Du lis, Françoise avait la pureté, la fière
splendeur et le grisant parfum.

Hugo s’était exprimé très rapidement, d’un ton enjoué, usant d’un
excellent français. Frida ne comprit pas avec exactitude le sens des
paroles qu’il avait prononcées. Elle avait seulement entendu «fleur de
France».

Encore sous l’impression d’une émotion trop vive, pour concevoir quelque
inquiétude d’une fadaise galamment débitée, son âme tumultueuse, sous
une vague de bonheur, avait été comme nettoyée de tout soupçon. Elle
savourait les joies sans égales d’un triomphe attendu dix ans. Il était
là!... N’était-ce pas l’essentiel?... Son ingrat visage, au profil
chevalin, s’éclairait d’une lueur d’indulgence.

Elle regarda complaisamment sa lectrice. Non, elle ne la détestait pas.
Elle avait pris cette jeune fille auprès d’elle, ainsi qu’on acquiert,
par fantaisie, un très beau meuble, un bijou précieux. Elle trouva donc
presque naturel le compliment qu’Hugo venait d’adresser à Françoise et,
s’extasiant sur l’esprit de son futur mari, elle traduisit à haute voix:

--_Blume aus Frankreich_!...

Le mot courait maintenant de bouche en bouche. Il semblait que,
jusqu’alors, la nièce de Mlle Corbier et de Jacques Provence eût passé
inaperçue. Cette étrangère, calme et discrète, qui demeurait presque
toujours enfermée chez elle, mangeant si peu, buvant moins encore, et
aux lectures de qui on dormait presque toujours, on la découvrait, comme
par enchantement!

C’est vrai, elle était _wahrhaftig schœn_,--réellement belle,--cette
Française jugée, jusque-là, si insignifiante!... Tous les yeux la
dévoraient, à présent. Ceux des hommes surtout.

Au bal qui suivit le dîner, les officiers autrichiens se précipitèrent,
le Comte Ardessy en tête, chacun réclamant la faveur d’être inscrit sur
le carnet de la belle étrangère.

--Je ne bostonne pas, Messieurs, déclara-t-elle en souriant, assise sur
un tabouret auprès de l’Altesse qui bavardait avec Mlle de Gohenlirch.

--Dansez, Mademoiselle, intervenait le Prince d’une voix persuasive. Je
suis convaincu que vous surpassez nos Viennoises, si réputées pourtant
sous ce rapport. Dansez, et faites-moi le très grand honneur de me
réserver la première valse.

Il y eut un moment de stupeur...

Délibérément, en homme qui n’observe que les lois dictées par son seul
caprice, Baghzen-Kretzmar foulait aux pieds la rigoureuse étiquette de
la Cour. Il allait trop loin.

L’Altesse avait froncé le sourcil. La morsure de la jalousie
l’atteignait au cœur. Ne s’était-elle tant réjouie que pour subir
d’autres affronts?... Une seconde, son amour-propre raisonna.
Pouvait-elle empêcher le Prince de danser ou même en témoigner quelque
contrariété? Peut-être le volage trouverait-il, là encore, un prétexte à
s’éloigner de nouveau, à l’abandonner pour toujours?...

Sa dignité voulait qu’elle fît bonne contenance. Grimaçante, se tournant
vers la jeune fille interdite, qui la regardait, comme si elle
comprenait le doute et la souffrance qui avait traversé cette âme, elle
laissa tomber son consentement hautain:

--Dansez, Mademoiselle. Nous vous le permettons.

Les violons pleuraient la musique énervante et pâmée d’une valse
langoureuse. Mlle de Targes se sentit soulevée entre les bras nerveux du
Prince, dont la figure ambrée et l’éclatant costume faisaient, avec la
poétique blondeur de Françoise, un contraste saisissant. On eût dit un
ange entraîné dans un tourbillon voluptueux, vers quelque sabbat
fantastique, par un démoniaque cavalier...

Dans l’embrasure d’une fenêtre, Hermann Wogenhardt causait avec le Comte
Ardessy. A travers la vitre du monocle, l’œil inquisiteur du secrétaire
de l’Altesse semblait vouloir fouiller jusqu’à l’âme celui qu’il savait
être l’_alter ego_ du Prince autrichien.

--Ne trouvez-vous pas que Son Altesse Frida, insinua-t-il, possède en la
personne de Mlle de Targes, une dame d’atours exceptionnellement jolie?

--Je suis de votre avis, répondit l’autre avec tranquillité...

--Vous qui êtes «très parisien», continuait Wogenhardt, vous devez lire
beaucoup de romans français.

--Pourquoi cette question?

--Afin de vous en poser une seconde. Connaissez-vous Jacques Provence?

--Très bien. J’ai dîné souvent avec lui (il allait lâcher: «... et avec
le Prince, chez Lina Oligado.» Il se retint)... il y a quelques années.
C’est un esprit charmant.

--J’ai eu, moi aussi, l’avantage de déjeuner chez lui. Une amie
délicieuse, que je possède là-bas, m’y avait entraîné. Quel esprit
curieux!

--Et quel dépravé, hein?... C’est Sodome et Gomorrhe, à lui seul, que
cet homme-là!

Le visage d’Ardessy était changé. Son masque froid, aux traits réguliers
et fins, aux rares cheveux blonds, s’illuminait soudain, faisant
remonter à ses narines l’odeur du scandale, chère au flair de tout homme
de joie. Wogenhardt l’examinait avec attention.

--Eh bien, Mlle de Targes est sa nièce.

--Fichtre! Si elle tient de lui!...

--Elle paraît inattaquable, rectifiait hypocritement le secrétaire. Mais
résistera-t-elle à l’assaut?

--Lequel?

--Celui du prince. Voyez-le. Il n’est occupé que d’elle! Voilà un homme
qui ne changera jamais.

--Croyez-vous? répondait l’attaché autrichien avec une négligence
affectée. Les résolutions du prince Hugo sont prises et bien prises. Il
peut avoir une passade, un caprice, un «béguin», comme on dit là-bas,
mais il y en a pour vingt-quatre heures! Après, il n’y songera plus.

--Vingt-quatre heures, murmurait Wogenhardt, comme avec une lourde
mélancolie, il n’en faut pas davantage pour faner une fleur, même quand
elle est de France.

--Et surtout de Provence! concluait méchamment le comte Ardessy.

Le docteur Oberstag, médecin du Palais, étant survenu, ils parlèrent
aussitôt d’autre chose.

                   *       *       *       *       *

Le mariage de Baghzen-Kretzmar et de l’archiduchesse devait être célébré
vers la mi-juillet. En dépit des protestations assez timides de la
fiancée, robes et trousseau avaient été commandés à Paris.

Hugo avait voulu Paris, l’avait exigé. A Paris, on avait du charme, de
l’élégance et du chic. A Paris seulement, on savait s’habiller. Il
voulait que les toilettes de sa femme fussent dignes de sa réputation
d’homme élégant.

Il devait rester huit jours au Palais et il s’était montré si charmant,
avait fait preuve de telles prévenances, que le poison de la jalousie
qui s’était glissé dans l’âme de Frida lorsque le Prince avait invité
Françoise,--oh, si étourdiment! il en avait convenu lui-même avec une
telle sincérité d’accent!...--ce poison s’était, à nouveau, comme
endormi dans les veines de l’Archiduchesse.

Quoi de plus excusable, somme toute, puisqu’il adorait la danse?... A
cet égard-là, les deux cousins avaient eu, dès le lendemain, une
explication. Le surlendemain, Hugo invitait à nouveau Mlle de Targes;
mais celle-ci, se prétendant souffrante, demandait à se retirer. Herr
Doktor Oberstag fut mandé près de la lectrice. Elle prétexta une légère
fatigue et, vingt-quatre heures plus tard, reparaissait à la Cour.

Avec la maladresse touchante de ceux qui ne sont pas aimés, qui sont
destinés à ne jamais l’être et qui ne manquent jamais une occasion de
«gaffer» à leur propre détriment, Frida, afin de faire diversion, pria
Françoise de dire des vers. C’était donner à la jeune fille l’occasion
d’un trop facile triomphe.

--Vous savez bien, tchère!... Ceux si impressionnantes qué vous afez
dits chez Mât’me Foussier d’Ambleuze, à Paris!

Françoise s’exécuta.

Elle récita _Les Roses du Parterre_ et _La Danse de Salomé_. Puis,
devant les rappels réitérés, deux ou trois poèmes qu’elle avait composés
depuis qu’elle était à Felsburg.

Ce public comprenait difficilement, mais les attachés militaires
autrichiens, le grand-chancelier, Wogenhardt, Ardessy et surtout le
Prince Hugo, parlaient français. Tous ces gens témoignaient d’un extrême
intérêt.

L’harmonie de cette voix vibrante agissait sur eux. La beauté blonde de
Françoise, moulée ce soir-là dans une robe de voile sombre, mettant en
valeur la pureté de ses bras admirables et la grâce de son visage nimbé
d’or, faisait plus sur l’âme de ces barbares que l’immortelle beauté de
notre langue.

--Pourquoi, chère Frida, s’étonnait le Prince, ne travaillez-vous pas
avec un professeur aussi bien doué que Mlle de Targes? Cela me serait si
agréable!

L’archiduchesse acquiesçait. Dès demain ce serait chose faite.

Que n’aurait-elle pas accepté, la malheureuse, pour être agréable à son
seigneur et maître? Il lui eût demandé, à elle, protestante, un voyage à
Jérusalem que de bonne foi, elle s’y serait rendue! Il est vrai que le
Kaiser avait, quelques années plus tôt, prêché d’exemple...

Le lendemain, les leçons commençaient dans le cabinet de travail de
l’Altesse, se trouvant au rez-de-chaussée de la tour d’angle où habitait
Françoise. Le prince, avec une courtoisie affectueuse, avait réclamé
l’insigne faveur d’y assister.

A six heures, en rentrant chez elle, Françoise, non sans stupeur,
trouvait sur la table du salon-pâtisserie qu’elle avait décrit à Mlle
Corbier, un écrin de maroquin noir et une enveloppe. L’écrin contenait
un bracelet magnifique, orné de diamants et ciselé avec un art
remarquable. L’enveloppe contenait la carte du prince avec ces mots:

--«_Ce souvenir n’est pas offert au professeur, mais au poète, de la
part d’un admirateur fervent._»

La signature suivait.




VI

L’envers du Décor.


Devant l’étrange cadeau, la stupeur paralysait Françoise. On n’avait pu
pénétrer chez elle qu’avec la complicité de Marina, cette adolescente,
sèche et brune, aux yeux de braise, à la peau cuivrée qui, de race
italienne, était, parmi l’obséquieuse valetaille encombrant le palais,
la seule qu’on pût regarder sans déplaisir.

Mlle de Targes avait été charmée tout d’abord de trouver auprès d’elle
cette figure originale, à la grâce sauvage. Ayant pris quelques croquis
de la fillette pour son album, elle avait apprivoisé la servante, la
gagnant par de menus cadeaux et, surtout, par la douceur. Quand la
Triestine se fut assez gravement brûlée, avec la bonté coutumière
qu’elle avait héritée de Moune Corbier, mais une bonté souriante,
tempérée par la grâce, Françoise tint à soigner et à panser elle-même la
sauvageonne. Le dévouement de Marina lui était depuis acquis, un
dévouement de chien fidèle, grondant au seuil...

--Ah! Signorina, lui avait, à maintes reprises, confié la camériste,
vous êtes si différente des autres! Que ne ferais-je pour vous?... Si
vous partiez du Palais, je me sauverais. Les autres, quand elles ont bu
et goinfré, sont méchantes, de vraies bêtes fauves!... Si vous
saviez!... D’abord, je les déteste pour toutes les misères qu’elles
m’ont infligées et parce que leur race a vaincu la mienne, parce que
Trente et Trieste gémissent dans les fers! Mais il y en a une que
j’exècre, c’est Fraülein Mina. Ah! celle-là!...

Secouant farouchement sa tête aux boucles noires, elle parlait avec une
furia bien italienne.

Mlle de Targes s’était divertie des révélations piquantes que Marina lui
avait faites au sujet de certaines habitudes insoupçonnées d’elle, et
qui, peu à peu, transformaient cette vertueuse et royale demeure en un
cloaque de hideurs, de lèpres et de vices.

L’Archiduchesse se piquait à la morphine et prenait chaque soir,
mélangée au kummel traditionnel, une forte dose d’éther. Ce petit
mélange, sous couleur de calmer ses nerfs... A en croire Marina, cette
Archiduchesse aux lèvres minces, à l’attitude glaciale, n’était qu’un
monstre de cruauté. L’anecdote du cheval aux yeux crevés n’était qu’une
peccadille. Elle martyrisait non seulement les bêtes, mais les gens.
Pour le moindre délit, elle faisait infliger la schlague à la
domesticité. Marina, pour sa part, en savait quelque chose.

Un peu avant l’arrivée de Françoise, ne s’était-elle pas avisée, avec la
gaminerie de son âge, de tirer la langue dans le dos de la funéraire
Mina de Gohenlirch, qui divaguait sous l’empire de la cocaïne, dont elle
était enragée priseuse? Le jeu d’une glace avait trahi l’enfant.

Les suites avaient été terribles.

Mandé sur-le-champ par Wogenhardt, le valet de chambre de ce dernier,
Frédéric, un athlétique poméranien, s’était emparé d’elle, l’avait
traînée dans l’un des cachots souterrains, et là, dans une salle basse,
toute garnie de fouets de diverses grandeurs, une salle où une sellette
attendait qu’on ligotât le patient, elle avait été dévêtue jusqu’à la
ceinture et impitoyablement fustigée. Trois mois, elle avait conservé
sur ses jeunes seins, fleurs à peine écloses, les traces de cette
magistrale correction.

Le pire était qu’après avoir poussé des cris de douleur qui n’avaient
aucunement ému son bourreau, lorsque le supplice eut pris fin, la
pauvrette, sommée de se rhabiller, s’était empêtrée si maladroitement,
remuée de sanglots, dans la chemise qu’elle tentait de revêtir, qu’un
éclat de rire féminin crépitait derrière un rideau, dans un coin de la
sombre salle. Une maigre main s’insinuait, en soulevant les plis, et
Mina de Gohenlirch, secouée d’un rictus de démente, montrait sa tête
macabre aux narines entamées...

--La prochaine fois, avait-elle dit en la menaçant de son doigt
décharné, ce seront tes vilaines petites fesses, tes petites fesses
noiraudes qui seront de la fête. Tu peux toujours apprêter ton ...!

Un autre éclat de rire saluait la grossièreté de cette menace et,
derrière la cocaïnomane, Marina, dans la demi-obscurité, avait bien cru
reconnaître la silhouette anguleuse de l’Archiduchesse.

--Vous êtes folle, ma fille! avait répliqué Françoise en écoutant ce
récit digne d’un roman de Ratcliff revu par Zola. Que l’on vous ait
fouettée, cela déjà passe l’imagination, mais que Son Altesse ait, en
outre, assisté à cet odieux châtiment, je ne puis y croire!

--Sur la Madone que je vénère, Signorina! jurait la fillette, très
exaltée, je dis la vérité!

Et elle avait encore narré d’autres horreurs, cherchant par une sorte de
pudeur instinctive à en atténuer certains termes, craignant de choquer
la Signorina qui paraissait si difficile à convaincre...

D’autres valets avaient été fouettés, sans oser porter plainte. A qui
auraient-ils pu adresser leurs doléances? Qui les eût crus? Le plus sûr
n’était-il pas de s’accommoder du régime? Ils étaient, somme toute,
grassement payés, bien nourris. Cela seul importait. Quant au reste, on
parvenait à s’en tirer par la délation. Chacun, n’étant pas sûr du
voisin, filait doux; aussi les châtiments devenaient-ils plus rares.
Mais il y en avait eu d’exceptionnels...

Pour une émeraude, montée en bague, que Frau von Windstrüb, prétendait
avoir été volée par sa femme de chambre, Caroline Hurst, celle-ci avait
été conduite au cachot. Comme elle persistait dans ses dénégations,
Frédéric, à la poigne de qui on avait toujours recours en pareilles
circonstances, la frappa avec des lanières garnies de clous, puis la
contraignit ensuite à prendre un bain de siège vinaigré. La malheureuse
s’était évanouie.

Mais il arriva que le docteur Oberstag, qui avait une prédilection
particulière et secrète pour la fille Hurst, trouva qu’on avait dépassé
la mesure. D’autant plus que la Hurst était grosse... de ses œuvres!
L’Oberstag était discret, la fille adroite. Nul ne s’en était encore
aperçu. Évidemment, si l’on avait soupçonné la sollicitude du docteur,
on eût laissé sa complice tranquille.

Puis, Frau Windstrüb ayant fréquemment été ramassée ivre-morte, dans sa
chambre, devait-on la croire sur parole?... Or, l’énorme Schwantzer, qui
volait dans les magasins de Felsburg, comme elle chipait dans tous les
appartements où, sournoisement, elle réussissait à s’introduire, avouait
alors avoir, par pure plaisanterie, caché le bijou de son amie...

Caroline Hurst avorta peu après.

Le Dr Oberstag ayant exigé des réparations, sa «protégée» fut promue à
la direction de la lingerie,--contiguë au service médical--et elle
toucha, pour cette... erreur, une indemnité de plusieurs milliers de
marks.

Dans ce genre d’intimité scandaleuse entre maîtres et domestiques, il y
avait eu pis encore...

Le Chancelier von Welschmann, ce pacifique à l’allure bonasse, au
placide sourire, avait, dans une crise de colère furieuse, étranglé de
ses mains son jeune valet de chambre, un pauvre diable dont le seul tort
avait été de répondre aux avances de la fille Hurst, deux fois nommée en
cet étrange palmarès.

Welschmann, très exigeant, ne pouvait se passer de la présence de Hans
Kleider. Frais et rose comme une fille, sa jeunesse exerçait la plus
heureuse influence sur l’humeur du chancelier. Cette influence-là allait
très loin...

Welschmann, qui, à ce qu’il prétendait, était atteint d’une incurable
insomnie, avait fait dresser un lit pour le fidèle valet, dans sa propre
chambre!

    Deux coqs vivaient en paix,
    Une poule survint...

La poule était Caroline Hurst. Un peu lasse des hommages de la science,
elle avait tiqué sur la jeunesse râblée du gars et comme, la nuit, ils
n’étaient point libres, tous deux mettaient à profit les loisirs de la
journée.

Welschmann, rentrant à l’improviste, avait surpris les ébats du couple,
sur son propre lit!...

Laissant les deux hommes aux prises, Caroline Hurst, courageusement,
s’était enfuie...

Que s’était-il passé, ensuite?...

Nul n’avait revu Hans Kleider.

De nuit, son corps avait été basculé par une fenêtre dans les eaux
bouillonnantes du torrent.

Interrogée, la lingère avait hardiment nié l’aventure, invoquant un
alibi que, dans son amoureuse faiblesse, Oberstag--qui haïssait le
Chancelier--couvrit de son autorité. Depuis, les deux hommes ne
s’adressaient plus la parole. Lequel d’entre eux avait le plus de
cadavres sur la conscience?...

--Et Wogenhardt? avait demandé Françoise, se souvenant de sa première
visite à Provence.

Selon Marina, Hermann Wogenhardt était un espion modèle, écoutant aux
portes, rédigeant sur tout des rapports secrets, qu’il remettait
directement à Son Altesse, sans même passer par l’intermédiaire de
Welschmann, et il ne partait guère de lettres qui ne fussent, au
préalable, décachetées. Celles qui arrivaient étaient, en général,
soumises à la même censure.

Et Françoise n’avait pu s’empêcher de frémir. Si on avait pris
connaissance des épîtres qu’elle avait jusqu’ici adressées à Mlle
Corbier et de celles qu’on lui répondait!... Elle s’était promis d’être,
à l’avenir, plus circonspecte, en recommandant à sa famille une
discrétion que la prudence rendait élémentaire.

Tous ces terrifiants bavardages avaient plus amusé qu’inquiété l’esprit
de Françoise. Elle jugeait ces ragots d’office considérablement grossis
par l’exagération méridionale de la Triestine, mais devant ce bracelet
qui lui semblait plutôt être un piège qu’un hommage, mille soupçons
venaient l’assaillir, la troubler même... Il était réel que le kümmel de
l’Archiduchesse empestait l’éther et que Mina de Gohenlirch avait les
narines rongées. A table, elle avait remarqué avec quelle maestria la
mère Windstrüb buvait ferme et il lui revenait maintenant qu’un camée
ancien, cadeau de Jacques Provence, auquel elle tenait beaucoup, avait
subitement disparu après une visite inopportune de la vieille
Schwantzer.

La surprise du bracelet plongeait Françoise dans un abîme de méfiance.
Elle réfléchit quelques instants, puis sonna.

--Qui a apporté cet objet, et à quelle heure? interrogea-t-elle en
montrant l’écrin à la rancunière Marina.

--Le Comte Ardessy, signorina.

--Le Comte Ardessy!...

Mlle de Targes ouvrait un tiroir et, d’un geste d’instinctive répulsion,
y jetait le bijou. Ce que lui avait dit précédemment la bavarde
italienne au sujet de cet homme la hantait à cette heure.

Le comte Ardessy!...

Habituel pourvoyeur des plus malsaines fantaisies du Baghzen-Kretzmar,
il n’était pas moins criminel que Welschmann, Oberstag et consorts. Il
revenait à Françoise d’avoir parfaitement entendu chuchoter, dès
l’arrivée du prince, le surnom qu’on donnait à son féal confident:
_L’exécuteur des basses-œuvres._

Avec son insouciance coutumière, ayant surpris l’infamant propos dans la
bouche du doktor Oberstag, causant avec la Schwantzer, elle avait souri
à la réminiscence d’une répartie célèbre:

«_Voyez-vous ces Allemands, ils se cotisent pour faire un bon mot!_»

L’exécuteur des basses œuvres!... Ce sobriquet l’emplissait d’une sourde
épouvante...

Et le Prince! Celui-là aussi, en dépit de sa générosité proverbiale, la
petite Rina le considérait comme un être dangereux, ayant un culte pour
la déesse Morphine.

Les deux années passées dans un cloître d’Espagne n’étaient, assurait
l’intarissable rapporteuse, qu’une légende. Il était resté, plus
prosaïquement, enfermé à Berlin, dans une maison de fous.

L’envers du décor!...

En valsant avec elle, Françoise reconnaissait qu’Hugo s’était montré
d’une correction parfaite. Peut-être, seulement, son étreinte avait-elle
été plus nerveuse qu’il n’eût fallu... La foncière honnêteté de la jeune
fille y avait, cependant, soupçonné un danger. Elle s’était émue,
devinant confusément son désir. Ayant accepté de bostonner un soir, elle
avait décidé de ne pas se soumettre une seconde fois à un caprice
offensant, dont l’Altesse pouvait prendre ombrage.

N’avait-elle pas été tentée de lui faire part de ses appréhensions?...
Si. Mais elle avait redouté le ridicule... Elle n’était pas un marmot
que la seule vue du croquemitaine glaçait d’effroi. On n’eût pas manqué
de railler cette Française si facilement apeurée...

Décidément, l’envers de ce royal décor d’Allemagne, sanies purulentes
sous manteau de pourpre, était ignoble!...

Sévère, elle avait levé les yeux sur Marina:

--Veuillez, à l’avenir, quoi qu’on puisse vous présenter, ne plus rien
recevoir sans mon ordre.

--Mais... C’est le comte, lui-même, Signorina, qui a déposé est écrin
sur la table. Je n’ai rien osé dire. J’ai eu peur.

Les yeux noirs de la fille de chambre s’emplissaient de larmes.
Agenouillée devant Mlle de Targes, elle avait tendu vers elle des mains
que l’émotion rendait tremblantes:

--Signorina!... Il n’y a point de ma faute. Et puis, vous devez tout
savoir, ne plus rien ignorer... Je ne veux pas que vous puissiez me
croire coupable... Et je vais vous donner, Carissima Signorina, la
preuve de ma fidélité, de mon dévouement. Mais avant, sur votre éternel
salut, il faut me promettre de ne révéler à personne le secret que,
parmi les domestiques du palais, je suis peut-être seule à posséder!...
Si Hermann Wogenhardt venait à l’apprendre, je serais morte et mon
cadavre irait rejoindre, là où je vous ai dit, celui de l’infortuné
Hans, étranglé l’an dernier!...

Non sans impatience, Françoise haussait les épaules.

--Vous savez bien que je ne vous trahirai pas, dit-elle. Parlez!

La Triestine se leva, la figure chavirée, faisant signe à Françoise de
la suivre.

Elles traversèrent la chambre à coucher, puis la salle de bains.
Arrivées dans la penderie, où se trouvaient soigneusement rangées les
robes et les malles de la lectrice, Marina, levant le bras, atteignit
dans la rainure de la boiserie, un bouton qui y était dissimulé. Alors,
avec une douceur feutrée, le panneau glissa, dévoilant la cage sombre et
grillagée d’un ascenseur.

Muette de saisissement, Mlle de Targes regardait sans comprendre...

--Venez, faisait l’étrange enfant. Quoique vous puissiez entendre, je
vous supplie de ne pas parler! Nous serions perdues!

Et, lentement, dans un silence où Françoise ne percevait que les
battements précipités de son cœur, la cage grillagée s’enfonçait dans
les ténèbres...

Une légère secousse les avertit qu’elles étaient arrivées. La Triestine
posa la main sur le bras de Françoise.

--On parle!... murmura-t-elle. Écoutez!...

Des voix arrivaient, distinctes, comme à travers une cloison légère.

Françoise n’eut aucune peine à reconnaître l’accent rocailleux de
l’Archiduchesse. Une voix lui répondait, plus sourde, celle du
Grand-Chancelier Welschmann.

Le drame de Sérajevo qui, foudroyant, venait d’éclater, faisait les
frais de l’entretien.

--Hugo ne l’entend pas ainsi, répliquait Frida. Que puis-je faire?

--L’Empereur ne peut manquer de lui donner des instructions d’ici peu,
assurait le Chancelier. Il faut que le mariage soit avancé et qu’il ait
lieu avant les grandes manœuvres de ce mois, ces grandes manœuvres en
qui nous avons tant d’espoir. Après l’assassinat de l’Archiduc
François-Ferdinand et de la Comtesse Chotek, les événements vont se
précipiter, croyez-moi, et notre Allemagne fera triompher sa cause
victorieuse. Elle sera la première nation du monde. Sa Majesté
Catholique et très vénérée, l’Empereur d’Autriche, se soumettra,
d’ailleurs, aux ordres que lui donnera notre Empereur et Roi, Wilhelm
II.

--Que sa volonté soit faite, répondit l’Altesse d’une voix où l’émotion
n’était pas feinte. Vous savez, Welschmann, que nul en Europe ne croit à
la possibilité d’une guerre. «_Les Amitiés internationales_» me
renseignent fidèlement... Les rapports que je reçois d’Angleterre et de
Russie sont très significatifs à cet égard. Quant à la France...

Françoise frissonna. Qu’allait-elle entendre?... La silhouette falote et
mielleuse de la Baronne Fossier, avec ses frisons roses et toute
chamarrée d’ordres étrangers, passa devant ses yeux...

--La France est perdue, continuait l’Altesse. N’est-ce pas, à vrai dire,
un pays pourri?... Dès que la guerre éclatera, le peuple se soulèvera en
masse. Il y aura, infailliblement, une révolution... Toutes les classes
de la société refuseront de se battre. Résultat: Nous serons à Paris en
quinze jours.

Mlle de Targes étouffait un cri.

--Quelles sont les intentions de votre Altesse au sujet de sa lectrice?

--Je ne sais... Jusque-là cette fille nous est utile encore... Elle
m’apprend le français ainsi qu’Hugo en a exprimé le désir. C’est une
fantaisie à laquelle j’ai cru devoir céder. Après le mariage, nous
aviserons.

--Votre Altesse ne craint-elle pas que cette femme soupçonne quelque
fait? Qu’elle en informe son gouvernement? Elle est intelligente...

L’Altesse avait un petit rire sec, tranchant:

--Comme vous vous trompez! Mais cette fleur française est réellement
stupide! Et elle écrit... trop! Ces Françaises ont toutes la fâcheuse
manie d’écrivasser. Leur célèbre Sévigné a irrémédiablement gâté les
générations qui l’ont suivie. Fadaises. Prétention. Insignifiance et
mauvais goût! Je n’en veux pour exemple, puisque nous en parlons, que la
prose de cette lectrice. Toutes les lettres qu’elle adresse à Paris, à
une vieille folle qui est, je pense, sa parente, me passent, vous le
savez, par les mains... Elle y traite notre cuisine de la belle
façon!... Je ne songe même pas à lui en vouloir. Elle est assez
sympathique, malgré tous ses défauts de race. Et puis, l’ingratitude et
la moquerie ne sont-elles pas les caractéristiques des Français en
général et des Françaises en particulier?

--Votre Altesse sait-elle, et je lui demande humblement pardon si je
puis la froisser en quelque façon,--la voix du Chancelier se faisait
plus sourde encore,--que la «_Blume-aus-Frankreich_» a été très
remarquée?

--De qui?...

--Du Prince.

Un court silence qui pouvait passer pour un acquiescement...

--Vous savez quelque chose, Welschmann, quelque chose de grave... Je le
sens! Vous me devez la vérité. Dites!...

La voix de l’Altesse s’était altérée. L’interlocuteur continuait:

--Monseigneur a fait acheter, ce matin même, par son ami Basile Ardessy,
un bracelet de vingt-cinq mille marks chez David Strauss, l’orfèvre de
Felsburg.

--Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?

--Wogenhardt en a été aussitôt avisé...

--Est-ce possible?...

Elle s’était levée, marchant à pas saccadés. Une colère naissante
grondait dans ses paroles:

--Il faudra surveiller cette... aventurière de très près, n’est-ce pas?
Elle est, en vérité, plus dangereuse que je ne l’eusse cru... Quelle est
sa femme de chambre? Est-on certain d’elle?...

--C’est la petite Triestine, châtiée pour avoir été incorrecte envers
Mlle de Gohenlirch.

--Je me souviens... Il faut la faire parler.

Inconsciemment, Marina se serra contre Françoise. Ses dents
claquaient...

--Wogenhardt prendra ses dispositions, répliqua le Chancelier. Et si la
lectrice encourage le Prince?

Un autre silence, troublé par un sifflement léger, celui de la
respiration oppressée de l’Archiduchesse. La colère qui, depuis trop
longtemps, bouillonnait en elle, éclatait, terrible, crevant en
imprécations folles, en atroces menaces.

--Je chasserai cette vermine française!... Mais auparavant, sachez-le,
Welschmann! je labourerai son idiot visage de mes ongles vengeurs!... Je
la ferai, cette chienne, traîner en bas, pour qu’on la fouette jusqu’au
sang!... Je vomirai à sa face traîtresse les injures de mon mépris.
Quant à ses yeux abominables, ses yeux dont elle se montre si fière...
Il n’est pas de supplice que...

--La moindre incartade de la part de votre Altesse serait un scandale,
intervint Welschmann froidement. Cette étrangère n’est pas une servante.
Titrée, apparentée à un écrivain connu, elle ira se plaindre à son
ambassade. Cela ne nous vaudrait, à l’heure actuelle, que des
complications inutiles. Il existe des moyens plus... discrets pour se
débarrasser des gens ennuyeux...

--Oberstag est habile... Qu’il me délivre de cette bête venimeuse! Qu’on
la tue!...

--Votre Altesse n’a pas réfléchi. Elle parle, certes, sous l’empire d’un
juste ressentiment. Je la supplie, toutefois, de vouloir bien se calmer
et je lui demande la grâce de m’entendre. Ce n’est pas à cette extrémité
que je songeais... Le plus sûr serait, à mon avis, de la renvoyer
sur-le-champ.

--Peut-être, avez-vous raison? Qu’on aille la chercher! Qu’elle
comparaisse!...

D’un doigt rapide, Marina faisait jouer le ressort... Silencieusement,
la cage de l’ascenseur remontait des ténèbres vers la clarté du second
étage. Françoise de Targes en sortait épuisée, chancelante, livide...
Elle comprenait que Marina n’avait pas menti.

Elle n’avait plus qu’une hâte, qu’un désir: fuir cette odieuse contrée,
quitter cette atmosphère surchargée de mangeailles, de beuveries, de
mensonges et de crimes, respirer un air libre, sans miasmes: un air,
sans lequel elle ne pouvait plus vivre, celui de son pays, l’air
délicieux, vivifiant et pur de la France!




VII

Le Rapt


Depuis trois jours, le Prince Hugo était éperdûment amoureux.

Contrairement à ce qu’avait assuré Ardessy, fixant à vingt-quatre heures
la durée de son caprice, à seule fin de détourner les soupçons de
Wogenhardt, le fiancé de l’Archiduchesse éprouvait à l’égard de
Françoise de Targes, un sentiment assez complexe d’où, à vrai dire, tout
respect n’était pas exclu. Il considérait cette jeune fille, qu’il avait
poétiquement surnommée: _Fleur-de-France_, comme une perfection. Dans sa
vie déjà longue, encombrée de souvenirs féminins, il n’avait encore
éprouvé d’impression comparable, aussi aiguë, aussi prenante. Ce
jouisseur effréné, ce blasé de toutes les sensations, avait eu ce qu’il
est convenu d’appeler le «coup de foudre» devant la lumineuse beauté de
Françoise et, désormais, la rayonnante image de l’aimée emplissait son
cœur d’un fol émoi. La nuit, il rêvait d’elle. Le jour, il ne pensait
qu’à elle, ne parlait que d’elle. C’était de l’obsession. Afin de
rencontrer la lectrice, de s’en rapprocher, pour la simple satisfaction
de la frôler, d’échanger avec l’objet de sa flamme quelques phrases
banales, il eût de bonne foi, dans sa folie enthousiaste, couru le
risque d’un nouvel esclandre.

Le bracelet de chez Strauss, déposé par les soins du Comte, devait
servir d’hameçon à la nouvelle favorite...

Si la jeune fille le refusait, il y avait à craindre qu’elle n’en parlât
à Frida. A tout bien réfléchir, Hugo considérait que, pour si peu, la
partie ne serait point perdue, mais reculée. Il était beau joueur. S’il
n’épousait pas sa cousine, ce serait l’exil. Et puis après?...
Françoise, seule, importait à cette heure. Il la voulait, coûte que
coûte!

--Elle gardera le silence, j’en suis sûr! répondait-il à toutes les
objections d’Ardessy.

--Alors, Monseigneur, ce serait bel et bien un consentement?

--Vieux Basile! Ce seront là, vois-tu, les plus belles heures de ma vie!

Baghzen-Kretzmar avait hâte d’arriver à l’heure du dîner. La
consternation causée par la nouvelle du double meurtre de Sérajevo y
régnait parmi les assistants. On ne s’entretenait que de cet événement.
Mlle de Targes ne parut pas. Le désappointement du Prince était visible.
Sans chercher à le dissimuler, nerveusement, il interrogeait
l’Archiduchesse.

Secouée de rage, les dents serrées, celle-ci répondit avec une brièveté
qui contrastait singulièrement avec l’habituelle déférence qu’elle
témoignait à son fiancé.

--Mademoiselle de Targes nous quitte.

--Que voulez-vous dire?

--L’air de Felsburg est mauvais pour elle...

--C’est une plaisanterie?

--Le docteur Oberstag ne plaisante jamais. Moi non plus!

Elle dardait sur lui la lueur mauvaise de ses yeux froids et, comme
insistant sur les mots, jouissant à l’avance de la peine qu’elle allait
causer à l’infidèle, elle scanda:

--Elle s’en va cette nuit même... Il y a longtemps qu’elle devrait être
partie!...

Elle avait un sourire sarcastique, haineux...

Il insistait, rageur, lui aussi.

--Et... où va-t-elle?

--A Paris.

--Il n’y a pas de train, la nuit, pour la frontière!

--Qu’importe!... Une de nos autos la conduira jusqu’à Schoënfeld. De là,
elle gagnera l’Italie, puis la France.

--Il était donc si urgent qu’elle quittât Felsburg?

--Indispensable.

Le duel s’engageait. Les phrases courtes, lâchées à voix sifflante,
échangeaient la riposte comme deux fleurets.

--Cousine, vous abaisseriez-vous jusqu’au mensonge!...

Il avait jeté sa serviette sur la table, se levant d’un bond.

--Vous dites?...

Livide, elle s’était dressée à son tour:

--Vous perdez la raison, je pense?

Abandonnant toute retenue, il cria:

--Je veux savoir sur quels rapports mensongers vous avez congédié Mlle
de Targes? Que pouvez-vous lui reprocher?...

Plus pâle qu’une morte, semblant défier, de ses terribles yeux verts,
l’homme par qui elle avait déjà tant souffert, elle se raidissait contre
l’injure nouvelle, si ostensiblement subie. Ce n’étaient pas deux
fiancés face à face, mais deux ennemis se mesurant du regard...

Tous les convives demeuraient atterrés. Le Prince courait cette fois à
une rupture irrémédiable...

L’altière Frida, dont l’orgueil restait souffleté par l’attitude
outrageante de son cousin, ricanait:

--Rassurez-vous. Je n’ai pas eu la peine de chasser cette intrigante.
C’est elle, en comédienne habile, qui, lorsque je l’ai mandée, m’a
hâtivement jeté, de la manière la plus arrogante, sa démission de
lectrice, ainsi qu’un bracelet que vous aviez osé lui envoyer... Elle
n’a même pas voulu qu’on la réglât! Ces Français, ça crève de faim, mais
l’amour des attitudes et des phrases exige qu’ils fassent du théâtre,
des scènes à effet, qu’ils s’en aillent en beauté!... C’est une
cabotine, entendez-vous, une cabotine! comme toutes celles qui vous ont
perdu, comme votre Pington et votre Oligado, comme toutes celles qui
vous ont dépouillé, volé, être stupide que vous êtes! Elle est digne de
ses précédentes, cette saltimbanque, cette maudite!...

Le Prince n’en entendait pas davantage. Au mépris de toute étiquette, il
quittait la Salle des Gardes où l’on dînait ce soir-là. Aux valets de
pied, stationnant dans le vestibule, il commanda:

--Qu’on me mène de suite à l’appartement de Mlle de Targes!

Quelqu’un l’arrêtait par le bras. C’était Ardessy qui, énigmatique,
souriait doucement dans sa moustache fauve.

--Prince! Prince!... Vous commettez l’irréparable!

--Tu m’embêtes! Mêle-toi de ce qui te regarde.

--Alors, Prince, _Elle_ vous plaît décidément à ce point?

--J’en suis fou!

--Vous ne regretterez rien?

--Rien. Frida m’est odieuse. Elle a prononcé des mots insultants. Je ne
l’ai pas épargnée non plus; c’est fini, bien fini.

--Et Mlle de Targes?

--C’est un ange que j’adore!

--Que vous adorerez... combien de temps?

--Toute la vie! car, entends-tu, brute? si elle y consent, cette petite,
je l’épouse!

--Prince! Que dirait l’Empereur?...

--Je m’en moque! Je suis encore assez riche pour faire ce que je veux et
je ne serai point le premier de ses filleuls ayant pris la clef des
champs. Pour ce que le métier de prince est joli! Voyez Sérajevo! Deux
pièces au tableau!... Soupé, soupé, mon bon ami! J’en ai soupé! Le
bonheur passe près de moi, je ne serais qu’un pleutre de le laisser
échapper!

--C’est bien. Inutile de monter chez votre idole. Si Wogenhardt a sa
police, moi, j’ai la mienne. Tout est prévu... Vous serez content de
Basile Ardessy. Venez!...

                   *       *       *       *       *

Les malles étaient chargées sur la limousine.

La chapelle du Palais égrenait la dixième heure, lorsque Françoise, en
costume de voyage, suivie de Marina, arrivait dans la cour d’honneur.
Wogenhardt l’accompagnait. Son fidèle Frédéric ouvrait la portière. Elle
allait monter, lorsqu’elle s’arrêta:

--J’ai une requête à vous adresser, monsieur le secrétaire.
Permettrez-vous à ma fille de chambre de m’accompagner jusqu’à la
frontière? Elle tient à me faire ses adieux. L’auto que vous avez bien
voulu mettre à ma disposition la ramènera ici.

--Je n’y vois nul inconvénient, Mademoiselle. En vous souhaitant bon
voyage, puis-je me permettre de vous demander, lorsque vous verrez Mme
d’Ambleuze, de me rappeler à son amical souvenir?

Elle inclinait la tête en un signe d’assentiment:

--Adieu, Monsieur.

La portière claqua sur les deux femmes. L’auto partait.

--Quand arriverons-nous à Schoënfeld? demanda, en s’installant dans la
voiture, la jeune fille à la Triestine.

--Vers trois heures du matin, Signorina.

--Voilà ce qui s’appelle une journée d’émotions, conclut Françoise,
faisant un effort pour paraître gaie. Qui m’eût prédit, hier, la façon
dont il me faudrait quitter Son Altesse et Felsburg, m’eût trouvée bien
incrédule...

--Je vous avais pourtant prévenue, Signorina!

--J’ai eu tort de ne pas vous croire.

--Ces gens sont bien méchants.

--Mais vous, petite fille, vous avez été très bonne et très loyale.
Savez-vous bien, que vous m’avez sauvé la vie? Sans ce que vous m’avez
révélé, sans l’inouï de cette conversation entendue derrière un panneau,
j’étais dupe des abominations machiavéliques de ces vertueux Allemands.

--Signorina! Signorina!... Ne me laissez pas retourner à Felsburg!
suppliait tout à coup la suivante. Gardez-moi! Dussé-je vous servir pour
rien... Je n’ai personne à aimer sur terre. Ni parents, ni fiancé, nul
ne me retient. Gardez-moi!... Je me ferai toute petite dans votre maison
de France et, s’il vous plaît, je ne vous quitterai plus!

La sauvageonne avait saisi la main de la voyageuse, et, convulsivement,
l’embrassait.

Très émue, Mlle de Targes songeait à l’avenir. Que dirait Moune de cette
étrangère survenant dans leur existence, où allait régner la gêne? Ce
serait un bien lourd fardeau. Trouverait-elle, elle, Françoise, un autre
emploi, une autre place, surtout si cette guerre affreuse, prévue si
nettement par l’Altesse, venait à éclater?...

Perdues dans une rêverie profonde, les pensées de Françoise
s’envolèrent... Elle revoyait le petit salon de Genève, aux draperies
roses, aux bibelots précieux, aux gerbes claires; Moune, dont la bonne
figure souriait derrière son monocle et, assis près d’elle, un grand
gaillard, à l’allure timide, aux gestes un peu gauches, aux doux yeux
tendres: Amédée Giraud...

Comme c’était loin, tout cela!...

Elle comprenait, maintenant qu’elle était seule sur une terre étrangère,
dans un pays ennemi, vagabondant par les routes, toute la valeur d’une
affection solide comme celle de l’usinier dont, jadis, elle avait fait
fi. A présent, elle regrettait--presque!--d’avoir été si impitoyablement
orgueilleuse!... Il lui semblait aussi qu’elle avait usé toute son
énergie dans sa dernière entrevue avec l’Altesse. Quelle fierté
n’avait-elle pas éprouvée en jetant à cette face blême et ricanante, qui
avait sali sa France,--comme un pourceau piétinant des roses,--son
immédiate volonté de partir et son dégoût de l’insultant cadeau du
Prince!...

Tous les détails de la scène lui revenaient avec précision.

Elle s’était avancée, très pâle, avait accompli les trois révérences
d’usage, puis, avant que l’Archiduchesse ait eu le temps d’ouvrir la
bouche, elle avait tendu à l’héritière des Marxenstein l’écrin de
maroquin noir où scintillaient, en gouttelettes lumineuses, les diamants
du bracelet.

--Je remets à votre Altesse, en la priant de vouloir bien le restituer à
qui de droit, un joyau qui vient de m’être adressé et que rien dans ma
conduite ne peut m’autoriser à garder. Comme ma dignité personnelle se
trouve, de ce fait, offensée gravement, je réclame de Votre Altesse le
droit d’abandonner de suite mes fonctions auprès d’elle.

Interdite, la souveraine et Welschmann échangeaient un regard où il
entrait autant de surprise que de déception.

Les rôles étaient soudainement renversés. C’était celle qu’on voulait
chasser, qui, hardiment, réclamait sa liberté!...

Les mains de l’Archiduchesse s’étaient crispées, tremblantes, sur
l’écrin du Prince qu’elle considérait une seconde et qu’elle repoussait
violemment, ensuite, sur la table où elle était accoudée.

--Nous vous trouvons bien osée, Mademoiselle, répondait-elle avec
hauteur, de nous signifier aussi brutalement un tel congé. Et si nous
refusions?

--Il serait plus osé encore à Votre Altesse qu’elle répondît par un
refus à une résolution bien arrêtée.

--Nous pouvons vous contraindre à rester!

--La force ne peut rien contre le droit.

--Il faut, intervenait doucereusement Welschmann, régler votre
mensualité...

--Inutile! coupait Françoise. J’entends ne plus rien accepter.

--C’est votre dû!...

--Distribuez-le aux pauvres de Felsburg. Ils sont légion!

Il y eut un court silence. Le maigre visage de l’Altesse s’était
empourpré.

--Et si je vous ordonnais de m’obéir? s’écria-t-elle.

--Votre Altesse oublie que je ne suis pas sa sujette. Française et,
conséquemment, libre, je ne fuis pas en déloyale. J’ai, simplement, le
regret de prévenir Votre Altesse de mon départ et l’honneur de la
saluer.

Tête haute, elle était sortie du cabinet de travail, laissant les deux
complices dans la plus profonde stupéfaction.

Sans tarder, elle avait réglé ses préparatifs de départ et prévenu
Wogenhardt qui lui avait promis, après en avoir référé au Chancelier, de
tenir une automobile à sa disposition, afin qu’elle pût prendre à
Schoënfeld, l’Orient-Express lui permettant de regagner la France.

Pas une seconde, elle n’avait songé au prince. Elle s’étonnait, à la
réflexion, qu’il n’eût fait aucune tentative pour la revoir. Peut-être
lui avait-on caché son départ?... Et puis le crime de Sérajevo avait mis
bien des cervelles à l’envers.

A l’idée de la fureur de Baghzen-Kretzmar, Françoise ne pouvait
s’empêcher d’esquisser un bref sourire malicieux.

L’auto avait un arrêt brusque...

Dans le noir d’une campagne déserte, Mlle de Targes, levant une vitre,
interrogea le conducteur:

--Qu’y a-t-il?... Un accident?...

Pas de réponse...

L’auto repartait avec une rapidité vertigineuse...

--Il y a bien deux heures que nous avons quitté Felsburg, s’inquiétait
la jeune fille. Connaissez-vous la route, Marina?

Non. La Triestine, penchée à la portière, ne distinguait rien.

--Pourtant, affirma-t-elle, nous devrions être à Graenrietz... Qu’est-ce
que cela signifie?

En vain pressèrent-elles le bouton d’appel, essayèrent-elles, levant à
nouveau la vitre, d’interpeller le conducteur afin de l’interroger. Ce
dernier ne répondait rien. L’auto, par contre, ayant accéléré sa
vitesse, allait un train d’enfer.

Ou le chauffeur était devenu subitement fou, ou il obéissait à un ordre
du Palais. Une vengeance de l’Archiduchesse, peut-être?...

Françoise eut un frisson... Sauter sur la route eût été se vouer à une
mort certaine... Il fallait qu’elle se résignât, qu’elle attendît...

Serrées l’une contre l’autre, dans cette course effrénée vers l’inconnu,
vers le mystère, Françoise et la femme de chambre ne parlaient plus.
Leurs mains fiévreuses, s’étaient jointes. Avec ferveur, l’Italienne
priait...

L’auto, maintenant, avait ralenti sa marche. Une cloche tinta. Deux
lourdes portes de fer crièrent sur le sable d’une allée et, virant
brusquement, la voiture s’arrêtait devant les marches d’un perron de
marbre blanc, inondé d’une vive lumière.

Le conducteur ouvrait la portière de la voiture.

--Où sommes-nous? questionna Françoise avec anxiété...

--Chez le Comte Ardessy, Mademoiselle, répondit le chauffeur d’une voix
où perçait la gouaillerie.

Et, avant que la jeune fille fût revenue de sa stupeur, Basile Ardessy,
lui-même, ôtant ses lunettes de wattman, faisait descendre les deux
voyageuses.

                   *       *       *       *       *

Prise au piège, Françoise n’eut pas de défaillance. Elle comprenait que
pour ne pas être l’objet du ressentiment de l’Archiduchesse, elle n’en
venait peut-être pas moins de tomber dans des mains plus dangereuses
encore.

Le Prince avait voulu cet enlèvement audacieux qu’Ardessy avait
organisé! Elle devinait à quel paroxysme la passion de Baghzen était
arrivée pour avoir recours à un procédé aussi violent.

Bien en face, elle toisa l’_Exécuteur des Basses-Œuvres_.

--Sur quel ordre m’avez-vous conduite ici?

--Je déplore de ne pouvoir vous le dire, Mademoiselle. J’ai une mission.
Je l’accomplis. Vos appartements sont au premier étage de cette demeure
où le moindre de vos désirs doit être un ordre.

--Je n’ai qu’un désir: être, au plus tôt, conduite à la prochaine gare.

--Vous devez vous reposer d’abord. Prenez la peine de me suivre. Je vais
avoir l’honneur de vous conduire.

Soulignée d’un cruel sourire, la jeune fille eut une parole vengeresse:

--L’honneur, Monsieur?... Voilà, certes, un mot que je n’attendais pas
dans votre bouche!

Dans l’immense vestibule de marbre blanc où une Pomone de bronze tendait
des fruits, au pied du large escalier sur lequel se tenaient, immobiles,
deux noirs d’Abyssinie à la carrure herculéenne, le Comte Basile,
cinglé, faisait un pas en arrière.

--Il faudrait, railla Françoise, que je fusse bien sotte pour ne pas
reconnaître le genre de... d’ambassade, dont vous vous acquittez avec
une telle perfection. Vous méritez, Monsieur, le surnom qu’on vous
donne...

En dépit de son habituelle assurance, Ardessy, blêmissant, balbutia:

--Vous vous méprenez...

--Non, ne confondez pas!... Je vous méprise, simplement.

--Mademoiselle!...

--Vous devriez comprendre, monsieur, que votre présence m’est pénible,
sinon odieuse... Laissez-moi!

Et, suivie de la Triestine, la jeune fille passait, dédaigneuse, devant
le mauvais génie du prince Hugo.

Si, dans ses lettres à Moune, Françoise avait pu se moquer du luxe,
déplorablement faux, qui régnait au Palais de Felsburg, elle était,
cette fois, et non sans surprise, forcée de reconnaître, en dépit des
émotions multiples qu’elle venait d’éprouver au cours d’un voyage qui
finissait en rapt, qu’elle se trouvait dans une demeure du plus pur
XVIIIe siècle.

Tout, dans cet intérieur, d’un goût véritablement exquis, avait été créé
pour le charme des yeux.

Depuis le palier où une adorable chaise à porteurs, décorée de sujets au
vernis-martin, semblait attendre la venue de quelque marquise en
falbalas Louis XV, jusqu’au boudoir tendu de soie mauve à tendres
bouquets roses, chaque chose ici paraissait indubitablement française.

La grâce atténuée de certains trumeaux, les meubles aux bronzes ciselés,
élégants et fragiles, l’or délicat des grandes glaces, les nuances
harmonieuses et savamment choisies des tentures, transformaient ce
premier étage, où pénétrait Mlle de Targes, en une évocation soudaine de
quelque Trianon galant...

A un délicieux cartel de style rocaille, suspendu à la boiserie de la
chambre à coucher,--brocart blanc garni d’argent,--deux heures,
tintinnabulantes, sonnèrent...

Deux heures du matin!...

Que de choses s’étaient passées en un si court espace de temps! Ne
s’était-elle donc brusquement libérée du joug de Felsburg que pour
retomber, victime d’un véritable guet-apens, dans un péril d’autant plus
grand que son honneur de femme y était en jeu? Elle se trouvait au
pouvoir du Prince Hugo. Coûte que coûte, il fallait qu’elle franchît
cette nouvelle épreuve.

Elle refusa de toucher à l’en-cas apporté par les nègres et n’eût point
songé à prendre du repos, si Marina ne l’y avait instamment engagée.

N’ayant nulle arme en leur possession, elles convinrent de veiller
mutuellement sur leur sommeil, en dormant à tour de rôle.

--Achète un revolver, avait conseillé Mlle Corbier, au départ de Paris.
On ne sait pas ce qui peut arriver, ma reine jolie. Tu t’en vas chez des
forbans. Il faut avoir bon pied, bon œil. On t’attaque? Tu te défends!
Pan! Dans la goule à Jean!...

Une fois encore, l’insouciante Françoise n’avait agi qu’à sa guise. Un
flot de regrets, d’heure en heure, montait en elle... Le sommeil ne
venant pas, le petit jour, avec le pépiant concert des oiseaux dans la
verdure, trouva les deux jeunes filles éveillées. Elles ouvrirent les
fenêtres et l’air frais du matin fut une caresse à leur front brûlant.

Deux surprises les attendaient.

La première était de trouver entr’ouverte une porte, donnant sur
l’alcôve et que, dans le désarroi de leur arrivée, elles n’avaient point
aperçue tout d’abord.

Un cri d’admiration échappait à la Triestine.

--Oh! Venez, Signorina! Que c’est beau!

Une salle de bains s’offrait aux yeux surpris de Françoise. Le sol
n’était qu’une mosaïque dorée, sur laquelle des tapis d’Anatolie
jetaient la pourpre de leur laine éclatante. Trois degrés de porphyre
creusés dans le milieu de cette pièce étrangement construite, dont les
parois étaient vêtues de hautes glaces reflétant à l’infini les images
qui se présentaient devant elles, menaient à la piscine où deux cygnes
de marbre blanc, penchés sur une immense vasque d’argent, faisaient
courir, par leur bec, une eau tiède et parfumée. Devant chaque glace un
oranger, chargé de fruits électriques, versait une lumière caressante et
dorée.

Plus large que les autres, encadrée d’un filet de bronze, une des glaces
dominait, celle du fond. Des corbeilles d’azalées en soulignaient la
base.

--Mais ce n’est pas une salle de bains, murmurait Françoise, c’est un
temple! L’oncle Provence appellerait ça: la Piscine des Hespérides!

Elle n’avait pas perdu toute gaieté et, une seconde, elle fut tentée...
Les émotions de la journée précédente, comme celles de la nuit,
l’avaient rendue lasse. Un bain réparateur s’offrait à elle dans un
décor surprenant. Elle eut, instinctif, un geste vers sa robe pour la
dégrafer. L’eau murmurante semblait l’appeler...

Mais un obscur sentiment de prudence la retint. Elle poussa la porte, à
regret, et procéda à ses ablutions dans le cabinet de toilette où elle
s’était arrêtée la nuit.

Pendant ce temps, par la fenêtre ouverte, la Triestine scrutait les
environs. Le château où l’on avait entraîné Mlle de Targes était situé
au milieu d’un parc immense dont les arbres, pour la plupart séculaires,
paraissaient d’une telle hauteur qu’ils masquaient l’horizon. La
suivante remarqua seulement qu’à sa droite un lourd portail de fer, aux
rosaces compliquées, semblait couper le parc en deux parties distinctes.
C’est par là qu’elles étaient venues.

--Descendons, Marina.

Françoise entraînait la brunette.

Elles trouvèrent, devant elles, toutes portes ouvertes. Cette apparente
illusion de liberté leur parut favorable.

--Allons, allons, pensa plus allègrement Françoise, je ne suis pas
encore tout à fait prisonnière.

Elle s’était réjouie trop tôt. Après dix minutes de promenade dans le
parc, Marina poussait un cri où il entrait autant de colère que de
déception.

--Voyez, Signorina! Il y a un mur!

La propriété était, effectivement, enclose d’une épaisse muraille de
pierre grise, haute de plus de trente mètres, qui rendait impossible
toute tentative d’évasion...

Elles revenaient sur leurs pas, lentes et déçues, quand, au détour d’une
allée, la seconde surprise les guettait.

Une femme, jeune encore, d’allure dégagée, leur souriait, en cueillant
des roses. Les jeunes filles s’arrêtèrent, stupéfiées...

L’inconnue s’avançait vers elles, délibérément. Alors Françoise la
détailla mieux. Malgré l’heure matinale, elle remarqua la richesse d’un
déshabillé luxueux. Sur des cheveux blonds, évidemment oxygénés, une
capeline à larges brides de velours noir était jetée. Fraîche sous son
fard, avec une grâce apprêtée, elle donnait un peu l’impression d’une
actrice, «tournant» un rôle filmé. De plus près, cette femme, grande et
vigoureuse, aux hanches puissantes, aux bras blancs et musclés, aux
mains fortes, paraissait accuser une trentaine bien défendue. La
vivacité des yeux trop noirs, la vulgarité d’un nez canaille et d’une
bouche charnue, nuisaient à l’élégance de l’ensemble.

--Mademoiselle, dit-elle dans un français nuancé d’un langoureux accent
slave, permettez à une Russe de se présenter. J’ai nom Técla Dortnoff.
Personne n’est là pour l’une à l’autre nous faire connaître. Oh! Je
déplore vraiment!...

Le mutisme de Françoise, au lieu de la dissuader de poursuivre un tel
entretien, parut, au contraire, lui servir d’encouragement.

--Voulez-vous? Marchons un peu. Si matin, en remuant, le sang circule
facile. Moi, j’ai besoin de marcher. Il faut. Cela est bon. Donc, c’est
le secret de se bien porter. Si vous êtes bien portante, Dieu vous
protège! Moi, je fais tous les sports. Des armes, du cheval, de la boxe.
Dites quoi? Rien, je ne crains que seulement Dieu le Père!... J’étais
dans le sommeil, à votre arrivée, hier. Quel regret!... Vers les cinq
heures, tout au jour, je me lève: La douche. Le thé. Dehors!... Ainsi,
j’ai rencontré Basile, en descendant respirer dans le parc. Basile
Ardessy est à moi comme un très vieux bon ami. Il avait beaucoup
d’attachement à mon premier mari, mort en duel. Michel, le second
mari,--devinez!--il est à Pétersbourg, dans la maison des fous!... Voilà
comment, à ainsi dire, je suis une presque veuve. Quelle douleur!... Je
prends le repos ici, pendant l’été. Cela me calme. Ce vieux cher Basile,
il vient de me dire que vous veniez aussi pour quelques semaines. Je
suis heureuse, vraiment!

Françoise, qui l’avait écoutée avec un sentiment de profonde surprise,
l’interrompait, véhémente:

--Monsieur Ardessy a menti, madame! C’est un misérable! Je suis victime
d’une aventure odieuse. J’ignore pour quelle raison vous tenez à
m’exprimer une sympathie aussi subite qu’inexplicable. Je ne veux
connaître personne dans cette maison. Je ne réclame que la liberté! Si
vous êtes sa messagère, je vous charge de le lui dire. Et cela sans
tarder!

L’étrangère manifestait le plus grand étonnement. Un air scandalisé
avait glacé la mobilité de ses traits.

--Entendez comme elle parle, cette petite!... Voilà un scandale!... Vous
êtes, je pense, comme Michel qui se trouve dans la maison des fous!
Alors, Pauvre, que Dieu vous protège!... Sinon, vous faites la morsure
dans la main de celui qui vous reçoit. Quelle honte! l’ingrat mérite le
fouet!...

Et, afin, sans doute, de donner à ses paroles un commentaire
significatif, d’une branche de rosier, arrachée à la botte de fleurs
qu’elle tenait contre son sein, elle sabra l’air furieusement. Puis,
haussant les épaules avec mépris, sans même daigner se retourner, à pas
rapides, elle s’éloigna...

--Mais c’est elle qui est folle! concluait Françoise, à la fois inquiète
et troublée.

Puis, prenant le bras de la Triestine:

--Nous ne reviendrons plus de ce côté, Marina. Allons vers la grille.

Ah! cette grille!... Hallucinante et tentatrice, elle semblait posséder
à leurs yeux comme une mystérieuse attirance... Mais à peine Marina s’en
était-elle approchée que, d’un petit bâtiment qui y attenait,--le logis
du gardien,--un véritable monstre avait surgi.

La petite reculait, épouvantée.

Taillé en géant et balançant des poings formidables, un portier galonné
déclarait d’une voix de stentor, où les mots allemands roulaient en
fracas impétueux:

--_Der Durchgang ist verboten!_ (On ne passe pas!)

Françoise de Targes était bien prisonnière.




VIII

Sous le Fouet.


Dix minutes plus tard, dans la chambre à coucher d’Ardessy, située au
rez-de-chaussée de la mystérieuse demeure, Técla, riant à belles dents,
du rire insultant et cynique des filles, Técla, la tête renversée sur
l’épaule de son amant Basile, moelleusement calé dans ses oreillers,
mimait, en forçant la note, la surprise effarée de Françoise et son
accès d’indignation.

--Joyeux chéri, disait-elle, en caressant la moustache fauve du Comte,
tu es donc déjà un homme misérable, voué au mépris? Elle te déteste,
sais-tu, cette farouche dinde?

--Tu exagères!... Ce n’est pas un oiseau, c’est une fleur..., une fleur
de France!

--Virginale?...

--Tout porte à le croire.

--Alors, c’est un bouton.

Ils éclataient de rire.

En passant sous silence la liaison qui la rivait, depuis plusieurs
années, à Basile Ardessy, Técla avait audacieusement, dans le brusque
entretien qu’elle avait eu avec Françoise,--et de concert avec son
amant,--dit, à certains détails près, la vérité sur sa vie.

Ses origines étaient obscures.

Née à Pétersbourg, elle avait débuté très jeune dans la plus basse
galanterie. Un soir d’ivresse, en soupant avec cette passante, racolée
au hasard, Dimitri Oulianof, capitaine aux gardes, s’était pris pour
elle d’une passion si forte qu’elle le conduisit d’abord au mariage,
puis à la ruine, finalement au suicide.

Afin de parer aux prodigalités de sa femme, Oulianof s’était mis à
jouer. Il vola. Sur le point d’être arrêté, il s’enfonça entre les dents
son revolver d’ordonnance et tira... Les éclats de sa cervelle avaient
rejailli jusque sur les vitres de sa chambre...

Técla ne fut pas inquiétée. Elle possédait des relations. Ayant tâté du
théâtre, sans grand succès, sa plastique y fit cependant la conquête de
l’homme dont elle portait le nom, Michel Dortnoff.

Faible et riche, ce dernier n’avait été, entre les griffes de la veuve
Oulianof, qu’une proie trop facile. Devenue Mme Dortnoff devant
l’archimandrite et devant la loi, elle donna libre cours au désordre de
ses passions.

Non contente de le trahir avec tous les hommes qu’elle trouvait à son
goût, et voulant chercher à satisfaire une curiosité des sens qui,
insatiable, allait en s’exaspérant, elle installa au domicile conjugal,
une hermaphrodite cueillie, comme elle l’avait été elle-même, dans le
plus fangeux ruisseau de Pétersbourg et qu’on ne connaissait dans le
monde des prostituées que sous le nom, crapuleusement abject, de
_L’Esturgeon_.

L’infortuné Michel, s’étant avisé de tenter un simulacre de
protestation, fut bâillonné par les mégères qui, lui ayant arraché ses
vêtements, et après l’avoir lié à la colonnade d’un lit, lui infligèrent
une volée de coups de canne, afin de lui apprendre à ne plus se mêler
des choses qui ne le regardaient pas ou plutôt... qu’il regardait trop,
car, devant le malheureux pantelant, elles s’étaient livrées à
l’exécrable jeu de leur simulacre d’amour...

En cette honteuse aventure, Michel perdit la raison. On l’interna.

Libre, Mme Dortnoff ouvrit alors un salon de jeu. Après avoir donné à
jouer, et voulant répondre à tous les goûts de sa clientèle, elle donna
à... aimer. Elle acquérait, peu après l’internement de l’infortuné
Michel, une maison sur les bords de la Neva. Dans les salons ouverts sur
la rue, on jouait au baccara. Au premier, on soupait en joyeuse
compagnie. Il y avait même des tableaux vivants qui, toute une saison,
firent fureur dans la bonne société. On accourait chez la Dortnoff pour
s’amuser et y trouver de l’inédit. Des chambres accueillaient au
troisième les couples trop surexcités.

«Chaque étage a ses plaisirs», avait coutume de dire _L’Esturgeon_,
promue à la dignité d’organisatrice des petits jeux particuliers. Sa
lubricité s’y entendait.

Enfin, le Fouet surgit!...

Qui l’amena?... Un client quelconque, descendu là en costume de cheval
et ayant, par hasard, laissé traîner sa cravache sur un divan, ou bien
le détraquement toujours en éveil de _L’Esturgeon_?... Toujours est-il
que la flagellation fut subitement de mode. La Dortnoff refusait du
monde.

Amené par un ami, Basile Ardessy, de passage dans la capitale, s’engoua
de l’étrange Hôtesse. Ces deux débauchés devaient fatalement s’entendre,
Basile étant, à sa manière, aussi dépravé que sa maîtresse. Elle le
suivit à Vienne, laissant sa maison hospitalière aux mains diligentes de
_L’Esturgeon_.

Ils se quittèrent. Ils se reprirent, après des échanges de propos
haineux, toute une sale ordure remuée entre anciens complices sur le
point de devenir ennemis. Finalement, elle l’avait maté, car il
possédait une âme plus «fille» que celle de Técla. Là encore, elle avait
vaincu, grâce au knout.

Après la sensation surexcitante du fouet, elle l’avait vu ramper à ses
pieds, sollicitant d’autres caresses, d’autres tortures aussi...

Chaque été, elle ne manquait pas de venir passer ses vacances auprès de
lui, dans ce petit château perdu près de la frontière autrichienne, bâti
du temps du Grand Frédéric et que Basile tenait de ses aïeux.

Une dépêche reçue, la veille, de Felsburg, où Basile avait été tenu de
suivre le prince Hugo, avait averti la Dortnoff de son arrivée nocturne,
la priant de ne pas se montrer.

Lorsque Françoise fut installée au premier, il avait rejoint Técla, la
mettant au courant de la nouvelle folie du Prince.

La rencontre du parc avait été imaginée dès qu’ils avaient entendu
Françoise descendre de son appartement. Il fallait tenter de
l’humaniser, cette sauvage qui n’était peut-être qu’une subtile
roublarde, de lui arracher certaines confidences, en la guidant
adroitement vers des concessions. La Dortnoff s’était volontiers chargée
du rôle, mais comme Basile, volontairement ou non, avait omis de la
renseigner sur le peu d’estime où le tenait Mlle de Targes, la rusée
Slave, voyant que la conversation avait pris, avec Françoise, un tour
assez fâcheux, s’était sauvée, rompant les chiens.

--Pourquoi, reptile, as-tu abîmé la vérité? insistait-elle auprès
d’Ardessy, presque couchée sur lui. A ainsi dire, c’est par
coquetterie?... Toujours donc, tu seras une courtisane? Chère
vieille,--railla-t-elle,--mais presque chauve tu es! Quelle peine!...
Pour cette Françoise, tu entends,--n’est-ce pas?--faire le cœur-joli?...

Il protestait:--Quelle idée!

--Longtemps, il y a...--Des mois peut-être!...--Que le temps
passe!...--Longtemps il y a que tu n’as eu les caresses de ta chère
Técla... Cela te manque, roulure?...

Peur ou plaisir?... Le nez d’Ardessy palpitait. Une pâleur rendait son
visage plus blême. Du ton d’un enfant pris en faute, ou comme s’il
défaillait sous l’approche d’une jouissance trop violente, à la fois
crainte et désirée, il murmura, la voix changée:

--Técla!...

--Oui... Eh bien! Técla va vous châtier, être abject! Técla est jalouse!
Vous entendez, vicieuse ordure?... Jalouse!...

Elle courait à une panoplie de chasse, y cueillait une cravache et, la
faisant siffler, revenait au lit. La voix menaçante, le regard dur, elle
ordonna:

--Allons! Chien!... Découvre-toi que je te rosse!

Enfoui dans les oreillers, sans bouger, il suppliait:

--Técla!...

Alors, elle s’approcha, rejeta violemment les couvertures et, découvrant
la nudité velue de l’homme, d’un geste impitoyable, elle frappa, zébrant
les fesses de larges rayures, criblant le dos, fustigeant les jambes, le
fouaillant jusqu’à ce qu’un hurlement de plaisir succédât aux
gémissements qu’il étouffait d’abord...

Il roulait à terre. Puis, d’un bond félin, se relevant, il sautait à la
gorge haletante de la femme et lui arrachant la cravache, il la
renversait, à son tour, sur le lit, en criant d’une bouche où bavait
l’écume:

--C’est à toi, maintenant, mon délice!... C’est à toi!... A toi!...

                   *       *       *       *       *

Dans l’après-midi, le Prince arrivait en auto. Après avoir causé avec
Ardessy, cérémonieusement, et sans écouter les remarques de celui-ci, il
fit demander à Françoise la faveur d’un entretien. A peine était-il en
sa présence, qu’il se jeta à ses genoux, cherchant à baiser une main,
qu’elle dérobait, indignée, l’accablant des protestations les plus
passionnées.

La jeune fille l’écoutait avec une indifférence glaciale.

--Quand on aime une femme ainsi que vous le prétendez, Monsieur, on n’a
pas recours à un rapt. On ne force pas sa volonté. Ce que vous avez
commis, est une atteinte au droit des gens, un crime impardonnable.
Rendez-moi une liberté qui m’est précieuse et à laquelle j’ai droit.

--Accordez-moi seulement une promesse, suppliait-il, implorant.

--Vous n’obtiendrez de moi ni engagement, ni promesse. Rien!

--Mais je vous aime, Françoise! Je vous aime à la folie, à en mourir!

--Soit. Moi, je ne vous déteste pas: je vous hais.

--La haine, ô mon beau Lis, n’est-elle pas proche de l’amour?

--Divagations!... Je refuse de vous entendre.

Il se retirait à pas lents, non sans avoir une fois encore vainement
essayé de caresser ses doigts d’un furtif baiser.

Basile Ardessy guettait la descente du Prince. Il guidait ses pas vers
le boudoir attenant à la chambre où Técla lui donnait, si l’on peut
dire, toutes les «marques» de son affection...

--Où en êtes-vous?

--Elle réclame sa liberté.

--Vous n’obtiendrez rien d’elle par la douceur.

--Je suis persuadé que si.

--Je persiste à croire le contraire.

--Je ne veux la tenir que d’elle-même. Tu verras, j’arriverai à la
convaincre de mon ardent amour. J’obtiendrai son consentement.

--Oui. Par le fouet.

--Que me chantes-tu là?... Mlle de Targes n’est pas une esclave.

--D’accord. C’est une femme qu’il convient d’amener à résipiscence. Avec
le caractère que je lui connais, vous n’arriverez à un résultat que par
ce moyen. La manière forte!

--Jamais elle ne me le pardonnerait!...

--Rapportez-vous en à mon expérience et laissez, je vous prie, Mme
Dortnoff agir à sa guise.

--Comment, ta maîtresse est ici? s’exclamait Hugo, presque mécontent.

--Quel gros mot!... Técla n’est pas ma maîtresse...

--Je me trompais, raillait le Prince. C’est, en effet, plutôt ton
«maître»...

Basile, affectant un air vexé, se mordait les lèvres.

--Mme Dortnoff villégiature ici pendant la belle saison, répliqua-t-il
avec assez d’aigreur. Je ne croyais pas que sa présence pût déplaire à
Votre Altesse, en mettant hier cette discrète demeure à sa disposition.

--Ardessy, mon vieux, la dignité ne te sied pas. J’ai manifesté de la
surprise, voilà tout. Évidemment, j’eusse préféré que Françoise demeurât
seule ici avec la fille qui l’accompagne.

--Et qui est bien gênante. Quelle glu!...

--D’accord. Mais Françoise paraît, tu me l’as dit, tenir beaucoup à
elle.

--Nous saurons l’éloigner en temps voulu.

--C’est à voir. Je reviendrai demain.

--Pourquoi ne vous installez-vous pas ici? Le rez-de-chaussée m’abrite.
Notre belle exilée se cache au premier. Installez-vous au second.

--Tu me tentes, démon!...

--Allons, restez, Prince. Vous ferez la paix avec Mme Dortnoff.

--Qui t’a dit que nous fussions fâchés?...

--Au contraire, répliquait Ardessy avec un sourire ambigu. Il y eut
même, à Vienne, certaine soirée, où le hasard nous mit, tous trois, sur
un pied d’intimité dont vous n’avez pas, je gage, perdu tout souvenir...

--Ne me rappelle point de telles faiblesses...

--Deviendriez-vous vertueux?...

--Sait-on jamais?

                   *       *       *       *       *

Le soir, en s’asseyant à la table que les nègres dressaient pour dîner
dans le boudoir mauve, Mlle de Targes trouvait sous sa serviette, un
écrin, plus large que celui qu’elle avait reçu à Felsburg. Il portait
ses initiales: F. T.

La nièce de Moune le repoussait avec autant d’agacement que de dédain.
Curieuse, Marina sollicita la permission de l’ouvrir.

--Ève sera donc éternellement tentée! murmura Françoise avec une moue
indulgente. Eh bien, ouvre, Pandore!

La Triestine eut une exclamation d’extase.

L’eau merveilleuse d’une rivière de diamants coulait, étincelante et
splendide, entre les doigts brunis de l’Italienne. Cette parure était
d’une inestimable beauté.

--Remettez ces pierres dans leur écrin et rendez le tout au valet qui
fait le service, commanda la jeune fille en se levant aussitôt.

Cette attitude ne changea en rien la conviction du Prince, car chaque
journée qui s’écoulait, interminable, amenait, à la même heure, sa
visite, immédiatement suivie d’un fastueux cadeau.

Un nécessaire de voyage en vermeil précéda sans succès des perles du
plus pur orient. Un coffret d’ivoire, dû au patient génie d’un artiste
chinois et contenant des dentelles anciennes, blonde et point
d’Argentan, suivit. Un somptueux manteau de zibeline clôtura la série
des prodigalités, sans amener autre chose qu’un sourire d’écrasant
mépris sur le visage de l’irréductible captive.

Intentionnellement, elle laissait toutes ces richesses à l’abandon. Le
Prince les retrouvait, à sa visite du lendemain, à la place où elles
avaient été trouvées la veille. Sans se lasser, il présenta lui-même à
Françoise un mince étui de soie fanée.

--Je ne me suis jamais permis de vous offrir directement la moindre
chose. Je vous demande, par exception, de jeter les yeux sur ce petit
souvenir qui, peut-être, aura l’heur de vous agréer.

Et il déployait les branches d’écaille d’un délicieux éventail, dont la
signature eût fait l’orgueil d’un musée. Ce chef-d’œuvre était signé
François Boucher.

--Il me vient de ma mère, assurait Baghzen-Kretzmar d’une voix câline où
perçait, néanmoins, le tremblement d’une émotion qui n’était pas feinte.
Nulle mieux que vous ne me paraît plus digne de s’en servir. Ne
serez-vous pas mienne quelque jour?

--C’est de l’aberration. Je répète, Monsieur, que vous êtes fou!...

--Fou? Oui. D’amour... Ah! Françoise, consentez à vous laisser chérir et
vous serez la plus heureuse des femmes!

--J’ai le malheur d’être scrupuleuse et j’ai aussi la franchise de vous
déclarer que vous n’avez pas choisi pour me convaincre le meilleur
moyen. Ne comprenez-vous donc pas que vous me faites horreur?
horreur!...

--Bientôt, ma divine, vous changerez d’avis, répondait Hugo, soudain
flegmatique. Vous réfléchirez. Il ne tient qu’à vous de m’avoir pour
esclave. Veuillez vous le rappeler.

Il tenait Françoise en son pouvoir. De sûrs gardiens veillaient sur
elle. Persuadé qu’elle ne pourrait lui échapper, il ne se lassait point
de ses refus continuels, non plus que de la blessante hostilité qu’elle
ne cessait de lui témoigner.

--Elle se fait désirer, ricanait Técla, à qui le Prince rapportait
fidèlement les propos de Françoise. C’est calcul pur! Quelle audace! Son
Altesse ne voit-elle pas le traditionnel manège? Vous l’aurez, la
sauvage colombe!... Vous l’aurez!... Mais vous ne l’aurez qu’à l’une de
ces deux conditions: devant le prêtre ou après le fouet. Le fouet vaut
mieux.

Et Ardessy faisait chorus:

--Souvenez-vous du dicton hongrois: «Quand le vent secoue l’arbre, le
fruit tombe.» Soyez le vent!

--Et même la tempête!... soulignait la Dortnoff. Cassez les branches!

--Reconnaissons, ajoutait Ardessy, qu’il y a des fruits qui ont de plus
mauvaises chutes. Celui-là tombera dans un panier... royal.

--Ne va pas te méprendre, Basile, répliquait le Prince. Cette jeune
fille est, somme toute, de vieille noblesse. Je n’hésiterais même pas,
s’il le fallait absolument, à l’épouser. Il y a eu, dans la maison de
l’Empereur, de pires mésalliances. Françoise réfléchira. Qu’elle
consente seulement à me suivre et nous filons aussitôt en Espagne, où je
suis maître absolu chez moi. Là-bas, j’en ferais, si bon me semble, ma
femme devant Notre Sainte-Mère l’Église. Nous attendrons ensuite les
événements.

--Les événements ne vous attendront pas, Monseigneur. Oubliez-vous la
guerre? L’ordre de mobilisation s’apprête.

Le Prince devenait morne. Anxieusement, il consultait son ami:

--C’est vrai. En ce cas, mon cher, que faire?

Le Comte, haussant les épaules, faisait entendre un mauvais rire. Mais
Técla intervenait, une flamme aux yeux.

--Que faire? Mais me laisser agir. Me donnez-vous tous les pouvoirs?

Il eut un geste découragé signifiant: «Faites ce que vous voudrez!»

Elle triomphait.

--Demain, je lui rends visite. Après-demain, et nous avons ici pour cela
des moyens certains, vous aurez la proie et bien matée!... Palpitante et
ravie, elle sera la tourterelle apprivoisée. Allez, Prince! Que Dieu
vous garde!...




IX

Flagellée!...


Depuis les quinze jours que durait sa séquestration, Françoise avait
adressé lettres sur lettres à Mlle Corbier et à Jacques Provence. Elle
ne s’illusionnait pas sur leur sort, se doutant que nulle d’elles
n’arriverait à destination, bien que Marina les eût remises, non aux
valets noirs, mais au portier, monstre à tête de bull-dog, qui adressait
à la soubrette, chaque fois qu’il la rencontrait, un hideux sourire où
la jeune fille, dans sa détresse--et en dépit du traditionnel: «On ne
passe pas!»--avait cru discerner un semblant de bienveillance.

Le personnel domestique avait reçu l’ordre formel d’être muet.
Impossible de savoir en quel lieu elles se trouvaient.

Le maître d’hôtel, et les deux Abyssins venaient prendre les ordres de
Mlle de Targes et les exécutaient sans desserrer les lèvres.
L’amour-propre de la prisonnière était trop grand pour qu’elle consentît
à s’abaisser en les questionnant.

Rina, elle, ne s’embarrassait pas des mêmes scrupules. Elle avait
fureté, dans tous les coins de l’étage que Françoise ne quittait plus,
sans pouvoir découvrir le moindre indice qui permît d’apporter à sa
maîtresse une précision quelconque sur l’endroit où la volonté de
Baghzen-Kretzmar les tenait enfermées.

Il ne fallait attendre un secours que de Jacques Provence.

Moune et lui, pour la première fois de leur vie, peut-être, avaient dû
s’entendre. Pauvre Moune! Que devait-elle penser du silence de
Françoise, depuis deux semaines que celle-ci avait quitté Felsburg,
était cloîtrée?... Sans doute avait-elle écrit à l’Altesse,
télégraphié?...

Combien de temps mettraient-ils, tous deux, à découvrir cette retraite,
perdue dans la verdure, à plusieurs heures de Felsburg? Comment leur
serait-il possible de retrouver sa trace? Ils avaient dû s’informer
auprès de l’ambassadeur d’Allemagne? Une enquête avait certainement été
prescrite, exigée?...

Qui sait même si Provence ou Mlle Corbier n’étaient pas en route? Il
fallait attendre. Et Françoise, malgré tout son courage, toute son
énergie, se désespérait...

Bien que le Prince se fît chaque jour plus pressant, elle ne désarmait
point, observant la même rigueur inflexible.

Plus la passion de Hugo allait s’exaspérant et plus l’antipathie de la
jeune fille à son égard s’accroissait. La seule vue de cet homme lui
était devenu insupportable. Elle ne répondait plus que par monosyllabes
à tout le fatras désordonné de ses protestations.

A quel motif obéissait-elle? Combien d’autres, à sa place, eussent-elles
succombé devant ces richesses qu’elle repoussait, devant ce titre,
devant cet amour délirant qui, au contraire, lui faisaient horreur?...

Françoise, la droiture même, ne comprenait pas que le Prince ait pu
manquer à ses engagements envers l’Altesse, renier une parole donnée.
Elle ne lui pardonnait pas, en outre, la déshonorante séquestration dont
elle souffrait, les inimaginables angoisses par lesquelles devait
passer, devant cette brusque disparition, la tendresse maternelle de la
tumultueuse Moumoune. Comment tout cela finirait-il?... Par un drame
inévitable, car elle était décidée au meurtre au cas où Baghzen, soit
dans un moment d’égarement, soit sur les instigations du venimeux
Ardessy, viendrait à porter la main sur elle.

Au cours d’un repas, sans même être aperçue de Marina, elle avait glissé
dans sa poche, avec un geste de voleuse, un couteau à manche d’argent
qui ne la quittait plus... Elle était décidée, si cet homme exécré
venait à tenter sur elle quelque violence, à en faire le plus terrible
usage.

Depuis sa rencontre inopportune avec l’étrange amie d’Ardessy, elle
n’était plus retournée dans le parc, sachant que le trio guettait avec
avidité ses moindres allées et venues.

Par les fenêtres ouvertes, le cynisme du rire de la Dortnoff montait à
ses oreilles comme un vivant outrage. Des voix d’hommes lui répondaient
et, à maintes reprises, Françoise avait nettement reconnu celle, plus
grave, un peu nasillarde, du Prince.

Marina, elle, sortait chaque matin vers neuf heures. La fine mouche, qui
ne désespérait pas d’apprivoiser le monstrueux Augustus, terminait sa
promenade par un brin de causette sur le seuil de la loge du cerbère. Il
riait lourdement aux taquineries de la petite, mais ne lâchait rien.

Ce matin-là, la fillette venait à peine de descendre lorsque Françoise
entendit frapper à sa porte. Elle ouvrit, pensant à quelque étourderie.
Ce fut Técla qui, hardiment, entra:

--Bonjour! Vous êtes plus sage, j’espère maintenant, Belle Fleur? Donc
déjà, j’ai à vous parler de très importantes choses. Ne me regardez pas
comme une bête d’épouvante. Cela désoblige!

--Je ne veux avoir aucun entretien avec vous, madame. Sortez!

--Sortir? Et pourquoi?... Je suis bien. Il faut apprendre que notre
Prince est galant homme. Il faut montrer de la raison. Il faut le
laisser vous aimer. Quelle douceur!... Cela est le plus agréable du
monde, croyez-moi: Après, vous verrez la vie toute rose. Pourquoi faire
l’oiseau méchant, plumes hérissées, bec ouvert?... Pourquoi, je le
demande? Où le résultat? Quelle pitié!... Réfléchissez!

--C’est tout réfléchi. Allez-vous en!

--Ce que vous refusez par bonne grâce, on l’aura par la force.

--Sortez!...

--Donc, vous êtes détestable. Alors, c’est le dernier des mots? Vous ne
céderez pas?

--Jamais!

--Que Dieu vous damne!...

Et la Dortnoff claquait la porte.

Or, Marina ne rentra point...

Énervée par la visite comminatoire de la Dortnoff, Françoise s’inquiéta
tout d’abord de cette absence prolongée, puis s’en alarma. L’heure du
déjeuner arriva sans que la jeune fille reparût. Contre son habitude,
Françoise interrogea le maître d’hôtel.

--Savez-vous où se trouve ma femme de chambre?

--Non, mademoiselle.

--L’avez-vous aperçue ce matin?

--Non, mademoiselle.

Elle n’en tirerait rien. Elle comprenait que la Dortnoff avait commencé
les hostilités. Elle grignota un peu de poulet, dont elle trouva la
sauce atrocement pimentée, prit un fruit et, très altérée, sans vouloir
toucher au vin, elle se versa un grand verre de l’eau d’une carafe
rafraîchissant dans un seau de glace. Ce breuvage lui parut exquis;
cette eau fraîche avait une saveur de menthe. Elle en reprit une seconde
fois, refusa qu’on lui servît le café, puis, s’accoudant à la fenêtre,
elle s’entêta dans l’espoir de voir surgir Marina, mais accablée par la
chaleur, et comme pénétrée d’un feu qui brûlait ses veines, elle céda au
besoin de s’étendre sur une chaise longue.

Deux heures lentement passèrent sans qu’elle parvînt à fermer les yeux,
non qu’elle luttât contre le sommeil, mais elle était en proie à un
malaise singulier. Était-ce réellement la chaleur qui, en dépit des
stores baissés, l’incommodait à tel point? Elle avait la sensation
d’être, de la tête aux pieds, piquée par de dévorants moustiques. Elle
se leva, s’ablutionna d’eau froide.

Bien qu’aucune rougeur ne marquât la peau, l’irritation, loin de se
calmer, s’accrut. La sensation était devenue si intolérable qu’elle
songea, étant seule et faisant abandon de toutes ses défiances, qu’un
séjour prolongé dans l’eau de la vaste baignoire lui serait salutaire.

Elle entr’ouvrit la porte donnant sur la piscine des Hespérides. Il y
régnait une fraîcheur idéale. Le murmure de l’eau chantait, tentateur,
dans la vasque d’argent...

La robe de Françoise tomba sur les fleurs pourpres du tapis d’Anatolie.
Puis ce fut le tour du corset. La chemise ajourée, où transperçait la
roseur des seins, glissa, en cercle pâle, à ses pieds. Elle s’assit sur
la première marche de porphyre afin de délivrer ses jambes de la gaine
de soie où elles étaient emprisonnées.

Maintenant, elle était nue, nue comme la déesse Aphrodite elle-même!

A bon droit, Moune pouvait qualifier sa nièce de «chef-d’œuvre». Le
corps de Françoise eût tenté le ciseau du sculpteur le plus difficile
dans le choix d’un modèle.

La splendeur nacrée d’une chair liliale et l’harmonieuse perfection des
formes de ce marbre vivant tendant, avec une grâce pudique, son petit
pied aux ongles d’agate, vers la caresse de l’eau, était un
enchantement. Elle risqua une jambe, puis l’autre et, dans un clapotis
d’eau jaillissante, elle se laissa choir dans la vasque d’argent.

Vraiment, la sensation qu’elle éprouvait était prodigieuse. Comme elle
avait été sotte, habituée à l’action bienfaisante du bain matinal,
d’avoir, par un sentiment de prudence que, dans son actuelle béatitude,
elle jugeait excessif, dédaigné l’accueil enchanteur de la salle des
Hespérides! Et soudain, elle eut comme une hallucination... Un cri
s’étouffa dans sa gorge...

Les oranges de chaque arbre, versant le flot doré de leur lumière,
s’étaient subitement éclairées, et, sur un coup de timbre, le panneau du
milieu, au pied duquel couraient des azalées, s’écartait brusquement...

Il donnait sur un petit salon, meublé à l’orientale où, parmi
l’encombrement des coussins, un être, enfoui sous un domino noir, et
strictement masqué, scrutait--avec quel regard!--la statue de la Peur
que, symbole vivant, Françoise de Targes représentait, ruisselante,
échevelée, hagarde...

Car, à côté de cette forme noire, Técla Dortnoff, un fouet à la main, se
dressait, cynique, dans le triomphe de son abominable menace.

Le premier instant de stupeur passé, Françoise bondit, d’un trait, sur
ses effets et se précipita vers la porte qui lui avait livré passage.
Elle était close!...

Trop tard, la prisonnière comprenait qu’elle avait été jouée et qu’on
avait eu impudemment raison de la prudence dont elle s’était un instant
départie. L’eau qu’elle avait bue à son repas contenait un
aphrodisiaque...

Blottie dans l’angle de cette porte, serrant contre ses seins, afin de
masquer sa nudité, la robe qu’elle avait cueillie au vol, elle la
palpait dans l’espoir d’y retrouver le couteau dont elle ne se séparait
jamais. Hélas! Elle l’aperçut qui, sur la pourpre laineuse du tapis,
luisait, abandonné... à dix pas d’elle!

Et Técla, sortant du cadre, s’avançait vers elle, dominatrice et
gouailleuse:

--Ah! Ah!... Nous allons t’apprivoiser, rebelle! Trop longtemps, tu as
joué avec la patience, je crois!... Allons, il faut lâcher cette robe.
Il faut que tu sois comme Dieu notre Père t’a faite.--Bénédiction!--avec
le seul vêtement de ta tignasse rousse!...

Un coup de fouet cinglait les doigts de Françoise, qui, sous la douleur,
et pensant devenir folle de honte, lâcha prise...

L’autre faisait, à petits coups secs, courir le claquement du serpent de
cuir sur les jambes fuselées de cette nouvelle martyre.

Ce n’était pas la souffrance qui tenaillait le plus la malheureuse, ce
n’était pas l’effroi que lui inspirait son bourreau, à visage de
Gorgone, c’était la vision de ce spectre noir, enseveli, comme une
araignée tissant sa toile, dans l’ombre des étoffes et qui, à présent,
se tenait debout, très grand, les yeux étincelants sous le velours du
masque.

Un tremblement léger semblait le faire frissonner, Cet hallucinant
fantôme de carnaval, et lentement, lentement, il s’approchait des deux
femmes en balbutiant d’une voix étranglée:

--Assez! Assez!...

Mais la Dortnoff négligeait de l’entendre. De sa forte main, elle avait
emprisonné les dix doigts de Françoise et elle hurlait:

--Tu connaîtras l’amour...--chèvre mauvaise!--mais avant, tu auras le
fouet! Lequel tu préfères, dis?...

Et, de sa main libre, elle frappait la chair neigeuse, où des striures
pourprées marquaient les coups:

--Lequel tu préfères, entêtée maudite? de l’amour ou bien du knout?...

--Assez!... suppliait à voix plus haute la forme noire.

--Je préfère la mort! cria Françoise qui, crachant au visage de son
bourreau, se dégageait de son étreinte d’un effort désespéré et roulait
sur le tapis où le couteau d’argent était resté. Elle l’empoigna...
C’était le salut!

Elle n’avait plus de pudeur, préoccupée de sa seule vengeance...
L’atroce humiliation du châtiment subi, la morsure sacrilège qui avait
brûlé son corps, l’aveuglaient de larmes, la possédaient d’une rage de
crime... Tragique, elle clama, levant son arme justicière:

--Le premier d’entre vous qui m’approche, je le tue!...

On frappait à la porte contre laquelle Françoise s’était tout à l’heure
inutilement heurtée, tandis qu’au dehors la voix d’Ardessy appelait:

--Prince! Prince!... Puis-je ouvrir?...

Le Prince!... Ce fantôme masqué, c’était donc lui! Lui qui, après
l’avoir enlevée, séquestrée, depuis des semaines, avait toléré l’infamie
de la livrer au fouet de la Dortnoff, lui qui, de sa cachette, avait
violé, de son regard de vice, les moindres détails de sa féminine
beauté, lui!...

Françoise de Targes, la délicate poétesse, la mondaine souriante et
calme, la Fleur-de-France de Felsburg, n’avaient, à coup sûr, rien de
commun avec cette nudité farouche, à la crinière croulante qui, tout à
coup, se ruait sur le domino noir, et lui enfonçait jusqu’à la garde le
couteau d’argent ramassé sur la pourpre du tapis.

Il s’affaissa, sans un cri, pendant que la Dortnoff poussait des
hurlements désespérés effroyables.

--Ouvre, disait-elle à Ardessy. Ouvre donc!... Elle va me tuer aussi,
cette gueuse!

Ardessy se précipitait vers la masse effondrée, rabattait le capuchon de
soie, déchirait le masque... Hugo portait les mains à son ventre... Il
articulait avec peine:

--Laissez-la! Ne lui faites pas de mal... Ce n’est rien. Prends l’auto,
Ardessy, et cours chercher un médecin à Feldenritz... Aide-moi seulement
à gagner ma chambre... Mais ne lui faites rien, n’est-ce pas? Je vous en
supplie. Laissez-la!...

                   *       *       *       *       *

Le trio avait disparu...

Françoise entendait leurs pas s’éloigner peu à peu. Elle avait comme
conscience de l’avoir tué, cet homme, et chose affreuse, hébétée,
tremblante, secouée de frissons convulsifs, elle n’en éprouvait aucun
regret, aucun remords...

Machinalement, elle ramassait ses vêtements épars, piétinés dans la
lutte, et regagnait sa chambre où, avec des mouvements désordonnés de
folle, en hâte, elle se rhabillait.

Un bruit de pas sur le gravier, une galopade dans l’escalier: c’était
Marina, qu’Augustus, sur un ordre donné, venait de relâcher et qui,
échevelée, haletante, rejoignait sa maîtresse.

--Le comte Ardessy part en auto, Signorina. Il va chercher un médecin.
Le Prince s’est blessé, paraît-il... Augustus, ah! le misérable!... m’a
enfermée dans sa cave... Si vous saviez!... J’ai entendu, oui, j’ai
entendu le maître d’hôtel et lui qui causaient. Il y a la guerre. On
mobilise!

La prédiction de l’Archiduchesse se réalisait.

--Signorina! continuait l’Italienne. Je connais le moyen de vous sauver.
J’ai vu la clef du portail. Je sais où elle est. Je l’ai vue!... Devant
Augustus, à sa droite... Cette clef!... J’en ai rêvé tantôt dans cette
cave où l’on m’a jetée, demi-morte de peur, après m’avoir... Je n’ose
pas vous dire!... Les souffrances endurées, la rage ressentie ne m’ont
pas ôté l’usage de l’esprit. J’ai réfléchi et je garde le pressentiment,
croyez-en votre pauvre servante, plus misérable encore que vous ne
pensez, que bientôt, grâce à moi, vous sortirez d’ici. Ayez confiance!
Ah! ce que j’ai subi pendant ces quelques heures n’est rien, rien, si
vous y trouvez la liberté!...

Mlle de Targes regarda plus attentivement l’Italienne. La cernure
profonde qui bistrait ses yeux, la sueur qui perlait à ses tempes, les
éraflures de son maigre visage aux cheveux collés, la brûlure de son
haleine, révélaient qu’elle aussi avait eu à se défendre, à lutter comme
une brave petite bête sauvage, désespérément.

Quel supplice avait-on imaginé pour celle-là?...

En quelques mots haletants, l’enfant la renseigna. C’était monstrueux...

Augustus, la voyant passer, l’avait hélée avec,--ô surprise!... un
joyeux sourire. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était montré tout à
coup prolixe, faisant assaut d’amabilités. La Triestine, stupéfaite,
s’était, une minute, bercée de l’espoir qu’un renseignement quelconque
s’échapperait de cette conversation. Elle avait avancé le nez,
inspectant avec curiosité l’intérieur de la maisonnette.

De plus en plus engageant, le hideux bonhomme l’avait invitée à
compléter son inspection. Sans défiance, elle était entrée... Alors,
fermant la porte, il avait abattu sur la proie guettée, sur la proie
enfin permise, ses pattes de géant... Maigre les ruades et les sursauts
désespérés de la fillette, il tâtait ce corps gracile, écrasant sous ses
doigts lourds le fruit menu des seins trop jeunes qu’il cherchait à
faire jaillir du corsage arraché... Elle s’était défendue vaillamment,
la pauvre fille, mais lui, bravant les morsures et les coups d’ongle,
lui avait ligoté les pieds, puis les mains. Enfin, il l’avait bâillonnée
de son mouchoir sale. Puis, cela avait été innommable... Il s’était
baissé, relevant les jupes de la malheureuse, lui faisant subir l’odieux
supplice de ses baisers immondes... Il n’avait lâché le triste corps
soubresautant que lorsque son caprice abject eut été satisfait. Et,
traînant par les cheveux cette forme humaine, loque souillée de sa bave
de brute, il avait ouvert la trappe de sa cave et le corps de l’enfant,
dégringolant les marches, tombait sur un tas de charbon, la tête la
première... Elle aurait pu, sur le coup, être tuée...

Elle était demeurée là, pantelante, durant des heures... Par le
soupirail, elle avait entendu les propos échangés entre son bourreau et
la valetaille. Enfin, Augustus était venu l’empoigner à nouveau, puis
l’ayant remontée dans sa loge et délivrée de ses liens, il avait
souligné, d’un geste bien tudesque, toutes les tortures endurées par sa
victime, en lui octroyant, marque du plus insultant mépris, un large
coup de pied dans le derrière...

Elle s’était enfuie vers sa maîtresse. Maintenant, sanglotante, elle
était abattue à ses pieds. Françoise l’avait écoutée, frémissante. Ce
que Marina venait de souffrir, le guet-apens du bain dont elle avait
failli être elle-même victime, la morsure, cuisante encore, du fouet de
la Dortnoff, l’emplissaient d’une terreur folle en même temps que d’une
haine farouche. Sa torpeur était passée. Une pitié profonde envers la
Triestine la faisait se pencher sur cette fragilité plus blessée
qu’elle...

La sauvageonne s’était tue, la regardant avec une ferveur extasiée,
joignant les mains, se sentant comme protégée par la plus forte, par la
plus grande.

Émue, Françoise avait pris le front de la fillette entre ses doigts et,
avec une infinie tendresse, y déposait un baiser. Humides de larmes, les
yeux de l’Italienne rayonnèrent. Elle murmura:

--Par la Madone, Signorina, pour vous, je sacrifierais ma vie!

Venu du lointain, un bruit leur parvenait, confus, croissant... Elles
percevaient distinctement l’aigre bruit du fifre et le sourd grondement
que font les troupes en marche...

Une immense tristesse envahissait le cœur des jeunes filles. Le soir
tomba. Nul bruit. Elles n’entendirent pas Ardessy rentrer. Le
rez-de-chaussée était plongé dans le silence.

Solennel, le maître d’hôtel vint, comme de coutume, prendre les ordres.
Mlle de Targes n’accepta rien.

Vers dix heures, pendant que Françoise était plongée dans une morne
méditation, la Triestine demanda:

--Avez-vous de l’or, Signorina?

Oui, elle possédait environ quinze mille francs sur elle. Toutes ses
économies amassées durant dix-sept mois de servage: un chèque de dix
mille francs, le reste en billets de banque et en une trentaine de
doubles-couronnes d’or.

--Mettez cela dans votre sac. Prenez votre chapeau. Tenez-vous prête.
Suivez-moi. Ne faites aucun bruit!

Avant d’ouvrir la porte sur le grand escalier, l’Italienne murmura:

--Nous ne pourrons jamais nous sauver toutes deux... N’ayez pas peur et,
voulez-vous, Signorina? embrassez-moi une fois encore, la dernière...
Dieu, qui est juste, s’il n’est pas avec moi, sera avec vous!

Les deux femmes se glissèrent dans le parc; la demie de dix heures
sonnait. Elles atteignaient, en silence, la maison du portier où elles
aperçurent, formidable cerbère aux poings géants, gardant fidèlement la
grille d’entrée, l’ignoble Augustus, ronflant sur sa chaise...

--Tenez-vous près de la grille, souffla la Triestine. Quelque bruit que
vous puissiez entendre, dès que vous aurez la clef du portail,
ramassez-la. Ouvrez et, sans vous soucier de moi, partez!... Partez sans
vous retourner, sans un regard, sans un mot!... Adio, Signorina!...

Elles s’étreignaient...

Précautionneusement, elle ouvrit la porte de la loge.

Sur la table où il dormait, devant les pattes velues du monstre,
s’étalait la clef libératrice... Nouveau David, la frêle fille de
Trieste se mesurait avec Goliath endormi...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tout le reste n’était qu’un autre rêve affreux, un autre rêve atroce,
vécu par Françoise de Targes.

Une clef, jetée sur le sable et ramassée, avec la rapidité de l’éclair,
par la fugitive, laissant, toute grande ouverte, la lourde porte de fer
aux grilles dorées... Le bruit d’une lutte... Un coup de feu... Des
clameurs dans la nuit... Une course de bête traquée à travers bois, à
travers champs... Le hasard d’une voiture de laitier rencontrée à l’aube
et qui, moyennant dix marks, la conduisait, échevelée, rompue, à une
gare encombrée de soldats allemands, appelés sous les drapeaux par la
mobilisation, pour le triomphe de la «Kultur», voilà ce que Françoise,
les tempes bourdonnantes, le corps brisé, le cœur prêt à sauter et le
cerveau en délire, revoyait dans le compartiment de première qui
l’emportait vers la Suisse, dans l’infernal supplice d’un cauchemar
épouvantable, d’un cauchemar sans nom, d’un cauchemar sans fin!...

Et, là-bas, auprès de la lourde porte de fer aux rosaces compliquées,
dans la loge du cerbère Augustus, devant les nègres atterrés et
stupides, gisait, un trou sanglant au milieu du front le frêle petit
cadavre de Marina, la Triestine, qui, courageusement, avait fait le
sublime sacrifice de sa vie pour sauver Françoise, parce que celle-ci,
dans sa douceur, dans son humaine tendresse, lui avait révélé ce qu’il y
a de plus magnifique au monde: la Bonté!...




X

Et puis, il y eut la guerre...


--Je t’ai admirée en robe de soirée, de visite et d’intérieur, en
maillot de bain, et même en chemise de nuit, mais jamais, non jamais, je
ne t’ai vue aussi belle, aussi chic, aussi réussie, aussi «chef-d’œuvre»
enfin! que sous ce costume-là!...

C’est Mlle Corbier qui, volubile, parle ainsi.

Son éternel monocle à l’œil, elle inspecte dans le hall de la rue
Desbordes-Valmore, où Jacques Provence a réuni tant d’œuvres d’art, sa
Françoise qui se tient devant elle, vêtue du fourreau blanc des
infirmières, drapée dans l’ample manteau bleu, sa jolie tête grave, aux
yeux tristes, serrée sous le bandeau où saigne la pourpre d’une toute
petite croix...

Il y a six mois qu’elle est de retour, cette vaillante Françoise. Comme
un oiseau blessé qui, tirant de l’aile, revient au nid, elle s’est
abattue quai Voltaire, un soir d’août, brisée par plusieurs nuits de
voyage et par les émotions les plus effroyables.

Il fallait voir la fureur d’une Moune écumante montrant les poings à
cette saleté d’Archiduchesse, à sa clique d’ivrognes, de bourreaux,
d’empoisonneurs et de pervertis; à ce Prince--un satyre qui n’avait rien
inventé en comparant sa nièce à un lis!--à cette Dortnoff, qui méritait
d’être pétrolée, puis grillée vive, et à ce comte Ardessy,--une ordure
doublée d’une fripouille!

--Plus fripouille encore que mon notaire! On l’a arrêté, tu sais,
mignonne? Cette canaille n’avait englouti que trois millions à sa
clientèle! C’est _un rien, un souffle, un rien_... comme fredonnait
_Rip_. Une paille! Nous sommes, pour notre compte, allégés de trois cent
cinquante billets de mille. De quoi faire à la notairesse des papillotes
de luxe pour la nuit.

Depuis lors, Marie-Antoinette Corbier ressasse chaque jour, le même
chapelet de malédictions et d’injures plus ou moins variées, mais
parfois sonore, un rire s’échappe de ses fortes lèvres.

--Comme tu es heureuse de pouvoir rire encore, ma Moune! constate sa
nièce.

--Où est le temps, par contre, où, toi, tu riais de tout? Où tu me
sortais des aphorismes à la Sainte-Thérèse et à la Spinoza? Il faut que
ce soit moi maintenant, moi, la grosse ronchon, qui fasse le pantin pour
t’arracher un sourire. Ah! ma Reine jolie, t’avoir là, te cajoler,
t’embrasser! Quelle joie! Quoi qu’on dise, va, il y a, malgré tout, un
peu de bonheur pour les braves gens...

--Tu trouves?... Il y a tant de braves gens qui meurent sur le front, à
chaque heure qui passe!

--A mon âge, on est égoïste. C’est nous les braves gens. Ceux dont tu
parles sont des gens braves.

--Évidemment... Tu finiras par trouver que ton notaire est la crème des
hommes. Puisqu’il est encore en prison, tu devrais songer à lui envoyer
quelques douceurs.

--Pour quoi faire?

--Pour lui exprimer ta satisfaction de le savoir à l’abri des balles,
pendant que sa clientèle se fait copieusement casser la figure.

--Il y a un progrès. Tu railles. Ton moral s’améliore. Bientôt tu riras.

Françoise secoue lentement la tête.

--Non, Mounette, non; je ne rirai plus, tant qu’il y aura la guerre.

--Crois-tu, hein?... Tu sais qu’on est toujours sans nouvelles du fils
Giraud. Quand il est parti, le premier jour, et qu’il m’a embrassée, ah!
ma chère! ce que j’ai pleuré!... Une fontaine, dont on aurait arraché le
robinet! La maman Giraud, chez qui j’allais chaque matin tremper ma
demi-douzaine de mouchoirs, ne cessait de me réconforter, de me
rassurer:

«--Ayez confiance, ma bonne! disait-elle. Elle reviendra, cette chère
enfant. Dieu ne l’abandonnera pas. Elle est dans sa main!»

J’ai bondi.

«--Dans sa main? lui ai-je répondu. La voilà bien lotie! Dieu n’a pas
assez de ses dix doigts pour se les fourrer dans l’œil.»

La pauvre était scandalisée de mon impiété, mais que veux-tu? Je
devenais enragée. Je ne vivais plus. Sans nouvelles de toi depuis trois
semaines, je pensais que ces misérables t’avaient assassinée! Je courais
avec l’oncle Jacques, les ministères, les ambassades. On remuait ciel et
terre. Pour ça, je n’ai rien eu à lui reprocher. Et puis, il est mort,
n’est-ce pas?... Paix à ses cendres!... Il est mort bien, après avoir
vécu très mal.

--Oh! Tante, dis qu’il est tombé en héros!...

--En héros crâneur!... Une rose à la main!... Je te demande un peu! A
son âge!... On comprend ça chez un Saint-Cyrien, mais chez un monsieur
ventru!...

--Ne sois pas injuste, Moune. Il a été admirable. Et puis, songe à ce
qu’il a fait pour nous!

--Pour toi.

--Pour nous.

--Pour toi. Tu es sa légataire universelle. Ah! Mademoiselle la femme de
lettres, vous êtes devenue un plus beau parti qu’avant!

En effet, dès le retour de sa nièce, Jacques-Olivier de Targes s’était
engagé, réclamant la faveur de monter, tout de suite, en première ligne.
Il aurait voulu, méprisant l’âge, la fatigue et l’impitoyable maladie
qui le rongeait, écrire un beau livre, une œuvre _vécue_ sur la grande
guerre.

Que risquait-il?... De mourir un peu plus tôt?... La Faculté
n’avait-elle pas compté ses jours? Autant finir en beauté...

Et il était tombé dans une vague d’assaut, grimpé sur un talus,
entraînant les autres, une fleur à la main, en récitant,--ce poète!--des
vers du quatrième acte de _Cyrano_!...

La mort sublime de Jacques-Olivier de Targes, dit «Provence», avait
donné aux folles erreurs de celui qui fut _Frère Jacques_ la plus
glorieuse absolution...

Françoise l’a très sincèrement pleuré.

Elle pense à lui, dans ce décor somptueux où il aimait à vivre, avec la
même piété qu’elle accorde au souvenir de la petite Triestine.

Quelquefois, assaillie d’un doute douloureux, ce nom lui monte aux
lèvres: Marina!...

Mais Moune est là, veillant au grain. Son autorité bougonne intervient:

--Console-toi, va!... Elle aura bien su se débrouiller toute seule,
cette petite! Telle que tu me l’as dépeinte, c’est une luronne qui n’a
pas froid aux yeux. Elle a dû conserver ton adresse... Un beau matin,
quand nos «poilus» auront flanqué une raclée définitive aux Boches, tu
recevras une carte postale t’annonçant le débarquement de ta macaroni.
Tu verras, fillette, tu verras!... Tout s’arrange dans la vie...
D’ailleurs, c’est M. Alfred Capus qui l’a dit!...

--Aujourd’hui, il ne le dirait plus.

Françoise a raison. Les choses ne vont ni aussi vite, ni aussi bien, que
le veut l’optimisme exagéré de Marie-Antoinette Corbier.

Ah! cette Moune! Elle a jeté feu et flammes quand l’ennemi descendait en
trombe sur Paris. Le miracle de la Marne l’a rendue délirante de joie...
Le portrait du Général Joffre garde, depuis, une place d’honneur dans sa
chambre à coucher. En parlant du grand soldat, il lui arrive de bégayer
d’admiration.

--Dommage que celui-là ne soit pas célibataire, déclare-t-elle avec son
turbulent cynisme, c’est le seul homme que je consentirais à épouser!

Quand sa nièce est présente, elle ajoute, non sans un brin de malice au
fond de ses gros yeux:

--Il y en a bien encore un autre pour qui j’ai un faible, mais,
celui-là, je suis trop vieille pour lui. Il s’appelle...

Mais Françoise ne répond pas.

Son service à l’hôpital-annexe de l’avenue Malakoff, que Mme
Champel-Tercier, la femme du richissime banquier, a mis à la disposition
de l’autorité militaire dans l’hôtel qui lui appartient, lui prend la
majeure partie de son temps.

Vivant exemple d’endurance et d’énergie, Mlle de Targes fait preuve d’un
inlassable dévouement. Ses nerfs sont d’acier, son corps de fer.
Infatigable, elle ignore le repos. Ses mains fines ont appris à panser
les plaies les plus répugnantes, à essuyer sans dégoût les plus
affreuses purulences, à fermer pieusement les lourdes paupières des
moribonds et sa douce voix a su bercer dans un beau rêve les plus
atroces agonies...

Tous les blessés l’adorent. Elle est la fée de l’hôpital. Sa blonde
silhouette n’a qu’à paraître pour que tous les visages s’illuminent et
sa douceur est à tel point proverbiale que, familièrement, certains
soldats l’ont dénommée «Bon-Temps».

Il y a des titres de gloire qui ne valent pas celui-là... C’est du bon
temps qu’on passe, grâce à elle, après les heures infernales subies et
souffertes dans le frénétique carnage des champs de bataille. C’est du
bon temps quand ses belles mains, agiles et souples, vous happent et
vous soulèvent, tel un enfantelet, vous penchent, vous emmaillottent et
vous bordent, chastement maternelles...

C’est encore du bon temps--et du meilleur--quand, au moment redouté des
opérations délicates, son angélique sourire vous est une caresse légère
avant l’envahissement par l’angoissante torpeur du chloroforme et de
l’éther... C’est aussi du bon temps, quand, rouvrant les paupières après
avoir frôlé l’infini de la mort, vous rencontrez ses yeux splendides où
la bonté rayonne... Et les potions savamment préparées et remuées, les
breuvages acidulés, dont la fraîcheur est un délice pour la bouche
enfiévrée, les paroles berceuses et consolatrices, tout cela,--n’est-ce
pas?--oui, tout cela, c’est du bon temps pris sur les horreurs et sur
les tortures d’une époque qu’on souhaite sans lendemain...

--Regarde-la passer, «Bon-Temps», mon vieux, a dit un jour un blessé à
son voisin de lit. Tu trouves pas qu’on dirait une fleur?...

Et Françoise, qui a entendu, est devenue pâle, atrocement...

Elle se souvient qu’elle fut, il y a quelques mois à peine, une triste
fleur de France jetée par le hasard, très loin, dans une Cour
d’Allemagne, et ses yeux, qui ont tant pleuré, ses yeux qui ont pleuré
d’angoisse, pleuré de honte sous l’odieux claquement du fouet, ses yeux
éblouissants et splendides se ferment pour revoir, une fois encore, la
brune image de la Triestine, de cette petite Rina qui, héroïquement, a
sacrifié sa vie pour la sauver...

En dépit des suppositions favorables de Moune, qu’est-elle devenue,
hélas! la pauvrette? Françoise se reproche de l’avoir écoutée, de
l’avoir abandonnée, de s’être enfuie lâchement, poursuivie, talonnée par
une horrible épouvante... Oui, Marina est morte... Elle le comprend.
Elle le devine. Elle le sent, et des sanglots lui montent à la gorge,
l’étouffent...

Des journaux suisses lui ont appris la fin du Prince Hugo, massacré en
Lithuanie, à la tête de ses troupes. Tiens! Elle ne l’avait donc pas tué
tout à fait, celui-là? Elle n’a même pas eu un tressaillement!... Par
contre, Moune s’est livrée aux douceurs démonstratives de la plus
intense jubilation.

--Ça fait une jolie crapule de moins! a-t-elle déclaré en guise
d’oraison funèbre. A propos, sais-tu ce que j’apprends, mignonne? La
mère Fessier, cette abominable gueuse, vient d’être expulsée! Elle était
Boche de naissance, cette coquine, ma chère!... A qui se fier?...

                   *       *       *       *       *

--«Bon-Temps»!... «Bon-Temps»!...

C’est Mme Champel-Tercier qui, cordiale, interpelle ainsi Mlle de
Targes, au moment où, après deux nuits blanches, la jeune fille
s’apprête à regagner le petit hôtel de la rue Desbordes-Valmore où
l’attend, monoclée, maugréante et attendrie, tante Moune.

--Vous alliez partir, Targes?... Quel dommage! Mlle de Gramond est
malade, Mme de Proves n’est pas venue, et il m’arrive trois nouveaux
blessés.

--C’est bien. Je resterai. Voulez-vous seulement faire téléphoner chez
moi: Passy 07-23.

--Je me charge de ce soin. Targes, vous êtes un ange, sachez-le!

Françoise esquisse un pâle sourire, voilé de mélancolie.

--Dans quelle salle sont-ils?

--Au premier. Ah! il y a l’un d’entre eux qui est dans un fichu état.
Vous aurez à le décrotter, ma petite. Il a de la boue jusqu’aux yeux. Un
vrai barbet!... Le malheureux a eu un bras arraché et il est couvert
d’ecchymoses. Vous le soignerez bien, Targes, n’est-ce pas?

--J’y vais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans un grand lit blanc, devant la clarté dansante d’un feu de bois,
Françoise et une infirmière ont étendu le pauvre diable, dont l’uniforme
souillé est celui d’un médecin militaire. On l’a pansé rapidement à
l’ambulance. Les heures de voyage l’ont anéanti...

--Vite! commande Françoise à son aide. Courez chercher le docteur
Chartrain afin qu’il commence sa visite par ici.

Demeurée seule, «Bon-Temps» ne reste pas inactive. Avec un linge imbibé
d’eau tiède, elle détache la boue jaunâtre qui couvre ce visage
contracté par la souffrance et, avec de minutieuses précautions, elle
tamponne les paupières meurtries que, vainement, le blessé essaie
d’ouvrir...

Tout à coup, elle a un faible cri de surprise et d’émoi, celle qui fut
«Fleur-de-France», celle qui, vierge flagellée de la Piscine des
Hespérides, avait brandi, meurtrière, un couteau d’argent!... Cette
furie vengeresse et dénudée n’est plus, à cet instant, qu’une pâle jeune
fille tremblante...

Malgré la barbe dont la blonde broussaille envahit le visage du patient,
elle vient de reconnaître celui, qu’autrefois, elle a si cruellement
raillé, celui dont elle a déclaré ne jamais vouloir accepter le nom.

_Jamais_!... C’était un mot d’avant la guerre!...

En bourrasque, le chirurgien fait son entrée. Une seconde, il regarde
«Bon-Temps»; puis, avec une affectueuse brusquerie:

--Vous avez une fichue mine, Targes. Vous vous claquerez, mon enfant,
avec cette vie-là!

Pour toute réponse, elle lui indique le blessé. Il l’examine, avec une
grimace qui signifie la crainte...

--Pourra-t-on le sauver, docteur? interroge Françoise, angoissée.

--Oui, répond l’homme de science courbé sur le patient. Le coffre est
bon et si, cette nuit, la température diminue, nous pourrons, tant bien
que mal, le tirer de là.

--Je resterai à ses côtés, déclare Mlle de Targes d’une voix où vibre
l’émotion de cette rencontre voulue par le Destin. Je ne bougerai pas de
son chevet.

--Vous le connaissez donc? interroge Chartrain, étonné.

--Oui... C’est un ami d’enfance, Amédée Giraud.

En entendant prononcer son nom, le blessé a fait un mouvement. Son
regard se porte sur le docteur, sur cette infirmière qui l’accompagne et
dont les traits lui rappellent l’inaccessible adorée, l’orgueilleuse
Mlle de Targes. Alors, croyant rêver, il balbutie:

--France... Françoise! Ma chère... Françoise!

Une douceur infinie pénètre le cœur de la jeune fille... Pareils à deux
fleurs mouillées de larmes, ses yeux s’illuminent, resplendissent...

Elle se penche vers le mutilé et, déposant sur ce front marqué par la
gloire, la caresse d’un chaste baiser, c’est dans un sanglot, tout bas,
qu’elle murmure:

--Chut! Soyez sage... Dormez, Amédée... Je vous aime!...


FIN




TABLE DES CHAPITRES


     I. Moune Corbier                             1
    II. Mon frère Jacques                        25
   III. L’Archiduchesse                          43
    IV. Choses d’Allemagne et Gens de France     61
     V. Idylle princière                         87
    VI. L’envers du décor                       105
   VII. Le Rapt                                 127
  VIII. Sous le fouet                           159
    IX. Flagellée!                              179
     X. Et puis, il y eut la guerre...          203




    ACHEVÉ D’IMPRIMER
    le vingt-quatre mars mil neuf cent vingt et un
    par
    L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE
    à Orléans
    pour la
    LIBRAIRIE DES LETTRES






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LE FOUET ***


    

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