Vers le cœur de l'Amérique

By Charles Wagner

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Title: Vers le cœur de l'Amérique

Author: Charles Wagner

Release date: February 2, 2026 [eBook #77841]

Language: French

Original publication: Paris: Fischbacher, 1905

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VERS LE CŒUR DE L'AMÉRIQUE ***




  CH. WAGNER

  VERS LE CŒUR DE L’AMÉRIQUE

  DEUXIÈME ÉDITION


  PARIS
  LIBRAIRIE FISCHBACHER
  (SOCIÉTÉ ANONYME)
  33, RUE DE SEINE, 33
  1906

Published December 1st 1905.--Privilege of copyright in the United
States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Charles Wagner.




A Théodore Roosevelt

Au Président des États-Unis

magnanime et pacifique

A sa maison

au peuple des États-Unis




_PRÉFACE_


_En allant aux États-Unis j’avais un but précis: me rapprocher du centre
vital de ce pays afin d’acquérir une idée des ressorts intimes de son
extraordinaire activité. Les observations que comporte un tel sujet sont
de nature délicate. Un visiteur, réduit aux moyens ordinaires
rencontrerait, pour les faire, des obstacles presque insurmontables. Ces
obstacles m’étaient aplanis par un accueil tout familial. Je n’ai pas
visité un territoire, j’ai fraternisé avec des âmes. C’est ce qui donne
leur signification à ces impressions de voyage. J’ai été réduit, pour
les écrire, aux seules ressources du souvenir, n’ayant pas eu le temps
de prendre des notes. Mais, toutes fragmentaires qu’elles soient,
c’était pour moi un besoin du cœur de les fixer. Je les offre
aujourd’hui, en double hommage, à mes concitoyens de France et à tous
ces amis d’Amérique dont je ne pourrai jamais oublier l’hospitalité
cordiale._

  _Paris, décembre 1905._




PREMIERS TRAITS D’UNION


C’était en 1891. Je ne connaissais l’Amérique que très vaguement.
Pendant une visite que je faisais à Madame Blaze de Bury, je fus
présenté à une jeune Américaine, bien connue dans son pays par ses beaux
livres: Grace King, de la Nouvelle Orléans. Elle savait le français. Son
esprit en travail et sur bien des points brouillé avec la tradition,
s’intéressait aux questions morales et religieuses telles que je les
présentais, pour les mettre en contact aussi intime que possible avec la
conscience de ce temps. Nous eûmes, dans la suite, de longs entretiens;
Grace King devint une auditrice fidèle de la salle Beaumarchais. Elle
écrivit sur mon œuvre missionnaire dans une revue américaine. Avant de
quitter Paris, elle me fit connaître Miss L. Sullivan, de New-York, qui,
de même que son amie, se mit à fréquenter régulièrement nos réunions.
Rentrées dans leurs pays, ces deux jeunes dames ne cessèrent de m’écrire
de temps à autre. Grace King me mit en rapport avec la Revue l’«Outlook»
et son fondateur M. Lyman Abbott, et traduisit ma Préface américaine à
«Jeunesse», premier livre par lequel les éditeurs Dodd Mead et Co, de
New-York, firent connaître ma pensée aux États-Unis. A ces noms, il
convient d’ajouter celui de Mrs Worthington d’Irvington.

Lorsque en 1901, Miss Marie-Louise Hendee eut traduit «La Vie Simple»
pour la maison Mc Clure, Grace King fut chargée de faire précéder le
livre d’une introduction biographique. Elle fit cette œuvre avec une
exactitude d’informations et une grâce de style dignes de tout éloge. Sa
préface, où se trouve l’histoire de ma pensée et une caractéristique de
ma libre propagande de l’Évangile perpétuel, était comme un drapeau
déployé.

Aujourd’hui que tant d’heureuses rencontres ont suivi ces premières
connaissances, j’éprouve un grand bonheur à remonter à ces débuts. Un de
mes regrets, en allant visiter les États-Unis, a été de ne pouvoir,
faute de temps, pousser une pointe jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Espérons
que ce n’est que partie remise.

A partir du moment où «La Vie Simple» parut à New-York, chez Mc Clure,
les points de contact se multiplièrent. Ce livre eut la bonne fortune
d’intéresser les Américains, en répondant à leur compréhension de la vie
et à plusieurs de leurs préoccupations présentes. Il me valut de leur
part de nombreux témoignages de sympathie. Nos relations se bornaient
là, et je ne songeais pas à les agrandir, en traversant l’Océan. Mais,
pendant les vacances de 1902, le Président Roosevelt, par deux fois,
d’abord dans un discours à Banghor, puis dans un autre au Temple
maçonnique de Philadelphie, à l’occasion du 150me anniversaire de la
réception de George Washington, dans la société des maçons américains,
voulut bien signaler «La Vie Simple» à ses concitoyens, comme un traité
pratique de bonne vie.

Si donc j’ai vu l’Amérique, si j’ai pu y faire un voyage inoubliable, je
le dois à son grand Président. Il s’en faut pourtant que ce voyage se
soit décidé d’un seul coup, et ait été préparé sans obstacle ni peine.
C’est là ce que je demande à exposer en toute brièveté.




OBSTACLES


Je ne suis pas un écrivain de carrière. L’écrivain, aussi bien que le
prédicateur, ne viennent en moi qu’après l’homme. Et l’homme est
enraciné dans sa famille et dans son œuvre, enraciné de telle façon que
l’idée n’était jamais venue ni à moi, ni à aucun des miens, de ceux de
la petite famille ou de la grande, que je puisse partir pour longtemps.
Autrefois, à travers la France, l’Alsace, la Belgique, la Suisse,
j’avais entrepris quelques tournées de prédications et conférences
toujours suivies du plus encourageant succès. Mais les deuils de
famille, le travail de plus en plus considérable, à Paris, dans l’œuvre
religieuse, sociale, éducationnelle, avaient peu à peu restreint le
nombre des tournées. Aucune d’elles d’ailleurs n’avait jamais duré plus
d’une quinzaine. Finalement elles s’étaient réduites à deux ou trois
jours. Encore, ces absences si brèves ne se produisaient-elles qu’à de
longs intervalles. J’étais donc devenu l’homme qui ne part jamais;
l’homme dont c’est le devoir de rester là, toujours. Ainsi pensaient mes
amis autour de moi et même certains en Amérique. La revue «Craftsman» de
Syracuse[1], ayant entendu parler de mon voyage probable en Amérique, en
manifesta de l’étonnement, un étonnement amical certainement, mais un
étonnement réel. «Laissez, disait-elle, cet homme où il vit: on ne
déracine pas les chênes pour les promener.»

  [1] Syracuse, État de New-York.

En moi-même la clarté s’était faite sur ce point: devais-je ou non aller
en Amérique? Ma règle de conduite a toujours été de porter mon ouvrage
de semeur, sur les points où je découvrais de la bonne terre. Les
lettres et les visites que je recevais d’Amérique avaient créé en moi la
conviction qu’un champ immense et réceptif était ouvert, au-delà de
l’Océan, aux idées pour lesquelles je luttais et vivais dans mon pays.
Or, quiconque peut recevoir de nous, peut aussi nous donner. Toutes les
relations entre les esprits des hommes, reposent sur l’échange mutuel.
J’étais certain que si j’avais un message pour l’Amérique, elle en avait
un autre pour moi, un message qui, dans la suite, pourrait avoir la plus
grande influence sur mon activité dans ma patrie. Donc je devais partir,
et j’y étais intérieurement décidé.

Mais dans ces sortes de décisions, il convient de se consulter avec les
siens. Je fis donc part de mes projets à mes paroissiens, qui me
comprirent et m’encouragèrent de leurs vœux.

Puis je consultai ma famille, ma femme et mes enfants. Si des enfants
doivent être privés pendant plusieurs mois de la présence de leur père,
n’est-il pas juste qu’ils sachent un peu pourquoi? Comme ils ont une
privation à s’imposer, on peut bien leur offrir une explication.

Je me rappellerai toujours ce petit conciliabule, en Touraine, sous les
beaux cèdres de la Commanderie[2]. Ma femme, mes deux filles, mon petit
Jean étaient près de moi. Les rayons du soleil se jouaient à nos pieds,
parmi les ombres mouvantes des branches. J’expliquai que j’avais de la
peine à me séparer de mes chéris; mais que j’avais, pour visiter
l’Amérique, de si fortes raisons que je pouvais bien dire que Dieu
lui-même m’y appelait. Tout le monde dit: «Oui, Papa, tu dois y aller,
et nous ferons de notre mieux afin de te rendre l’absence facile». Puis
nous eûmes une courte et bonne prière, pour placer toutes choses et
nous-mêmes entre les mains de Dieu.

  [2] C’est le nom de la campagne amie où nous étions alors.

       *     *     *     *     *

J’avais deux océans à traverser: l’Atlantique et la grammaire anglaise.
Chaque fois que je m’étais aventuré dans les eaux anglaises, j’étais
revenu découragé. Impossible d’apprendre et surtout de prononcer cette
langue. C’est ici que je compris à quel point pour les études et toutes
sortes de travaux, l’amour et la nécessité sont d’un secours puissant.
Avant mes projets de voyage en Amérique, j’apprenais l’anglais par
simple curiosité. Mais depuis que l’idée d’aller en Amérique me hantait,
je l’apprenais par amour, par un vrai et profond amour pour ce peuple
encore invisible à mes yeux, mais que je pressentais digne d’être
beaucoup aimé. Subitement l’anglais me parut un langage délicieux.
L’entendre parler, le lire était mon occupation favorite. Mes
professeurs, dont je me rappelle surtout le Virginien Mac Bryde,
n’avaient qu’à se louer de mon assiduité. Et cependant, au milieu de
quelles constantes interruptions je travaillais! Jamais rien de
régulier. Toujours à la merci de l’imprévu du ministère, ou de quelque
visiteur importun. Au sein de mes tribulations, je songeais aux Juifs
rebâtissant Jérusalem après l’exil et tenant d’une main la truelle, de
l’autre la lance. Bien souvent, le soir, fatigué par une longue journée,
je me sentais découragé. L’anglais allait moins bien. Je me disais: «je
ne l’apprendrai jamais.» Mais le lendemain je recommençais avec une
ardeur nouvelle. Sociable comme je le suis, il m’eut paru intolérable de
voyager dans un pays sans en parler, ni en comprendre la langue. C’était
la condamnation au rôle de sourd et muet. Ensuite, quoiqu’il eût été
entendu, en principe, que je ferais en Amérique des conférences
françaises, ceux de mes amis qui s’intéressaient le plus vivement à ma
venue, déclaraient qu’à moins de parler anglais, je ne me mettrais pas
en contact avec le peuple américain lui-même, mais seulement avec
certains auditoires select. Coûte que coûte, il fallait donc vaincre cet
obstacle de la langue. Ceux que je désirais atteindre, c’était la foule
des auditeurs, tels qu’on les voit mêlés dans les réunions où
s’assemblent tous les éléments d’une population. A Paris, quelques amis
d’une extrême prudence me disaient: «surtout ne vous laissez pas aller à
parler anglais en public, vous vous rendriez ridicule». Des lettres de
Genève m’avertissaient dans le même sens. Je crus mieux de déférer au
désir de ceux qui m’écrivaient: «Parlez-nous anglais, si pauvres que
soient vos moyens en cette langue, pourvu que vous vous fassiez
comprendre.» Et je continuai à me jeter dans l’anglais à corps perdu.
Comme je me débattais en des difficultés sans cesse renaissantes, je
reçus la visite de l’acteur Delorme, du Théâtre de la Renaissance. Il
venait m’offrir des leçons de diction en français, comme il en avait
donné à beaucoup de mes collègues de l’Église protestante et catholique.
Je lui dis: «Retro Satanas!» et lui citai la parole de Gœthe: «Oui, un
comédien peut donner des leçons à un pasteur, si le pasteur est lui-même
un comédien.» Comme il tenait déjà la porte, tout navré de ma réception,
il dit quelques mots en anglais:--Vous savez l’anglais, lui dis-je.--Non
seulement je sais l’anglais, mais j’ai joué Shakespeare aux
États-Unis.--Alors vous êtes l’homme qu’il me faut, lui déclarai-je, en
le ramenant dans mon bureau. Séance tenante il me donna la première
leçon d’improvisation anglaise. Il m’habitua à la prononciation des
mots, tel que le comporte le discours public. Et pendant les vacances, à
la campagne, nous eûmes ensemble des séances de travail qui durèrent du
matin jusqu’au soir et pendant lesquelles j’adressais à mon infatigable
et scrupuleux auditeur, des conférences, sermons, speeches de toute
nature, m’efforçant de faire passer d’une langue dans l’autre le
répertoire total de mes idées. Dans mes moments de loisir, je me parlais
anglais à moi-même, et je finis par penser en anglais.




OU JOHN WANAMAKER INTERVIENT


Vers le mois de juin 1903, je reçus, un matin, un petit bleu signé John
Wanamaker et me demandant un rendez-vous. Il était rédigé en une
écriture décidée, aux caractères nerveux et concis. Je savais deux
choses seulement du signataire: la première, qu’il était un des plus
grands négociants américains; la seconde, qu’il aimait beaucoup mon
livre: «La Vie Simple,» et en avait distribué d’innombrables volumes.
J’allai le trouver; hélas! nous ne pûmes causer. Ni son français ni mon
anglais ne suffisaient. Et pourtant nous nous comprîmes. En 1904, vers
le même mois de juin, nouvelle rencontre. Cette fois nous pûmes avoir
une conversation suivie en anglais.

Personne ne me fut plus utile, que John Wanamaker, à partir du moment où
mon voyage se trouva décidé. Il me donna tous les conseils et toutes les
explications préalables nécessaires et m’invita à venir demeurer à sa
campagne de Lindenhurst, durant la première quinzaine de mon séjour en
Amérique, afin d’y faire mon acclimatation. Il visita successivement ma
famille et mon église, leur promettant de prendre soin du pasteur et du
père de famille et de me renvoyer en France, sain et sauf, ce qu’il
s’appliqua plus tard à tenir scrupuleusement.

Je m’embarquai sur «La Lorraine», le 10 septembre 1904, emmenant M. X.
Kœnig, pour me servir de compagnon et de secrétaire pendant le voyage.
Dans ma cabine, parmi les lettres et télégrammes de France qui me
souhaitaient un bon voyage, je trouvai un cablogramme d’Amérique signé:
John Wanamaker, et conçu en ces termes: «_America welcomes you!_»




EN MER


Dès le premier jour, je rencontrai à bord Mr L. P. Morton, ancien
ambassadeur des États-Unis à Paris, et sa famille. Nous nous
connaissions depuis un certain temps déjà, et nous pûmes tout à l’aise,
en de longues causeries, nous entretenir du pays où j’allais pour la
première fois.

Nos modernes transatlantiques sont des merveilles du génie humain. Parmi
tous ceux qui se font une ardente concurrence, les moins rapides et les
moins confortables eussent paru à nos pères des chefs-d’œuvre de
confort. Ce qui me frappa le plus, c’est ce fait qu’un semblable bateau
part, ayant en somme embarqué dans ses flancs toutes les questions
sociales et même toutes les questions humaines.

D’abord, il promène par l’Océan, nos divisions de classes. Elles sont
admirablement caractérisées par les cabines de luxe, les cabines de
première avec leur pont séparé par une barrière des cabines de deuxième;
puis les cabines basses où sont logés les passagers de troisième classe
désignés sous le nom d’émigrants. Les officiers et les matelots du bord
représentent l’armée en ses couches diverses. Le personnel de service
masculin et féminin, ainsi que les chauffeurs mécaniciens, cuisiniers,
boulangers, sont comme les spécimens de la grande armée des
travailleurs.

J’eusse voulu aller des uns aux autres, fréquenter surtout parmi ce
peuple nombreux d’émigrants, apprendre leur histoire, les causes de leur
départ de la patrie, leurs espérances. Sept grands jours en mer, sans
autre occupation que celle d’aller et de venir. Quelle moisson de
renseignements à faire en causant familièrement avec les femmes, les
hommes, avec tous! Pourquoi ne l’ai-je pas fait? C’est bien simple. Mon
estomac ne s’est pas trouvé en cette circonstance à la hauteur de mon
cœur. Dès l’instant où ce phénomène vulgaire et humiliant qui saisit les
marins peu expérimentés, se fut déclaré en ma personne, toute velléité
de faire des visites et de fraterniser disparut. Un vague malaise de
couleur grisâtre et verdâtre m’envahit dès le deuxième jour et ne se mit
à diminuer qu’au quatrième. Pendant un moment de lucidité, je fis une
découverte horrifique: _j’avais oublié mon anglais_. C’est à peine si je
trouvais mes mots pour m’expliquer en ma langue coutumière. Quelques
termes allemands, semblables à celui de _Katzenjammer_, flottaient dans
le vide de ma mémoire comme des cadres oubliés en un appartement
déménagé. D’anglais, plus trace!

Le sixième jour, heureusement, les vents se calment, les nuages se
déchirent, un chaud soleil inonde la mer et les ponts. Aussitôt toutes
les figures s’éclairent à bord. Tout le long du jour, des voix chantent
à l’entrepont. Ce sont des Italiens, hommes, femmes, jeunes gens, qui
mêlent leurs voix graves et claires. Je les écoute avec charme. Ces
mélodies sont toute une tradition de soleil et de patrie, de poésie et
de pauvreté. Ils rappellent les mers bleues, les montagnes violettes,
les palmiers, les oliviers, les orangers et les lauriers. Il y a une âme
dans ce chant.

Les passagers de première ont un orchestre à leur disposition; mais
eux-mêmes ne chantent pas sur le pont, et surtout l’idée ne leur
viendrait pas de chanter ensemble. Pourquoi?...

       *     *     *     *     *

Battant et perforant sans relâche le flot amer de son hélice puissante,
le navire nous emporte, nous, nos âmes et nos destinées, nos vices et
nos vertus. Nous sommes momentanément groupés; mais nous restons
séparés. Au fond, nous ne sommes pas du même bateau. Il y a de la
mélancolie à penser que tous ces hommes peuvent respirer le même air,
qu’une étroite solidarité matérielle les joint pour quelques jours, que
le même naufrage soudain mettrait leurs corps dans le linceul des mêmes
flots, et qu’ils ne se sentent pas davantage frères. Un magnifique
bâtiment comme un transatlantique est un témoin de notre grandeur
mécanique, de notre progrès scientifique. Mais certes on y peut voir des
preuves saisissantes de notre pauvreté morale et de notre marasme
social. Il y a encore bien des traversées à faire avant d’entrer au port
de la Cité fraternelle.

       *     *     *     *     *

La nuit venue, je m’en fus tout seul à l’avant du bateau, sous les
étoiles. Là, on se sent marcher. Il semble qu’un grand aigle vous a pris
sur ses ailes et vous emporte à travers les champs de l’air. Tout votre
corps est mouvement; toute votre âme, aspiration.

Derrière le voile de ces ténèbres occidentales, que se cache-t-il pour
nous? Demain blanchiront à l’horizon les rives américaines. Quels hommes
y verrons-nous? quelles rencontres, quelles expériences ferons-nous?

Et, pareil à un homme qui va vers un peuple, je respire déjà leur air,
je les pressens, je tends mes bras vers des amis inconnus.

Mais, tout à coup, en pleine joie d’aborder bientôt, une angoisse
affreuse m’étreint le cœur: je songe à mon anglais, et j’entends une
voix moqueuse me dire: «Lorsque tu ouvriras la bouche devant ce peuple
qui demeure là-bas, ils se regarderont les uns les autres et se
demanderont: «Quelle langue parle cet homme?»




LE SALUT DES FEUX


Des feux! des feux! feux fixes, feux intermittents; prunelles démesurées
dardant dans la nuit leurs flamboyants regards; phares tournants, de
leurs gerbes balayant l’horizon. Flammes et flammes encore, rouges,
vertes. C’est toute la symphonie des signaux, imitant les étoiles, les
comètes, les bolides, les éclairs, les torches!

Quelle féerie d’arriver ainsi de nuit et d’être salué par de la lumière!
Et cette lumière c’est de l’humanité. Que dans les ténèbres de l’Océan,
loin de la terre, dans l’immense et morne solitude des flots, un simple
falot apparaisse: immédiatement cette lumière nous fait penser: _un
homme est là_. A travers toutes les mers du globe, les lumières qui
vacillent par la nuit, annoncent des hommes. Elles disent les unes aux
autres: voici ton semblable! Que de pensées dans ces tremblants fanaux!

Et voici la terre! Rien ne l’indique aux regards, car c’est l’obscurité.
Minuit rend semblables et confond dans le même noir le large et le
rivage, la plage sablée aux pentes insensibles et la falaise abrupte aux
menaçantes arêtes. Sans les hommes, maintenant nous ne verrions que de
l’ombre, ombre redoutable où des dangers s’accumulent. Les hommes ont
fait de la clarté. Cette clarté oriente et dirige les navires. Toutes
ces lumières, c’est de la bonne volonté. Elles renseignent et saluent.
Elles disent: voici le chemin, venez et soyez les bienvenus! Elles
annoncent les demeures et les tables de famille, les rues populeuses et
les ruches d’affaires où circulent des milliers de travailleurs
laborieux.

       *     *     *     *     *

Le vaisseau ralentit sa marche. On distingue une barque constellée de
lumières: elle amène le pilote. Un canot s’en détache et vient vers
nous. Le pilote, une ombre noire, monte à bord. C’est un pygmée qui
vient prendre place sur le monstre. Et pourtant cette petite ombre qui
monte est indispensable au vaisseau monstre. Car cet homme, c’est de la
lumière encore. Autre chose est de naviguer sur les vastes déserts
liquides, autre chose d’entrer dans un port. Ici il faut connaître la
passe. Seul le pilote en sait la direction. Le commandant, avec toute sa
science, le timonnier, avec toute son habileté, ont besoin de lui. Et
nous voici confiés à sa main.

Lentement, comme pour ne pas réveiller la ville endormie, «La Lorraine»
entre dans le port de New-York. Puis les machines stoppent.

Nous dormirons là. Pour la première fois, depuis une semaine, nous voilà
au repos.

Et l’on va rejoindre sa couchette, jetant un dernier regard sur toutes
ces lumières derrière lesquelles on devine l’Amérique.




RÉVEIL DANS LE PORT


Tout est changé; plus de feux; ils sont éteints! C’est le jour! «La
Lorraine» dort encore sur ses ancres. Par le hublot de ma cabine, je
vois un gracieux tableau. C’est une colline verte où se remarquent des
villas parmi des bouquets d’arbres.

Mais, du pont, un horizon grandiose frappe la vue. Le port de New-York
est colossal. La statue de la Liberté que nous avons vue jadis dans un
chantier de Paris, et dont la tête dépassait le toit de toutes les
maisons voisines, n’est ici qu’une figure de taille ordinaire, malgré la
hauteur du piédestal, tant les lignes alentour sont larges et les
proportions gigantesques. Des vaisseaux de toute grandeur circulent dans
tous les sens. Des Ferry-boats, reliant les lignes ferrées d’une rive à
l’autre, transportent ensemble: hommes, chevaux, voitures de maître et
de charge, automobiles. On voit passer, alignés sur des enfilées de
bateaux plats, des portions entières de trains de marchandises. Tout
cela fume, halète, siffle et se signale à coups de sirène. C’est la
circulation active de produits de toute nature sous des pavillons du
globe entier.

En levant les yeux au-dessus de ce mouvement du port, on est frappé par
l’aspect de la ville. Les maisons les plus élevées sont celles bâties
dans la partie de la Cité qui avoisine les quais. De loin, ces bâtiments
ressemblent à des tours féodales. Ils sont étranges. A les regarder, à
mesure que l’on s’approche davantage, on les trouve même franchement
laids. L’idée de beauté n’a rien à faire dans cet entassement d’étages.
Ce sont, avant tout, des tours de force de l’art de construire; mais je
serais bien étonné que jamais la grâce des lignes puisse parvenir à les
pénétrer. Tels quels, ce sont des monuments de la puissance commerciale
des États-Unis. Cette puissance, comprimée entre les limites trop
étroites, dans les places où elle se concentre, jaillit en hauteur
pareille à l’eau qui s’élance en jet, des tuyaux qui l’emprisonnent. Ce
sont des manifestations aussi, en leur genre, de cette fougue que rien
n’arrête, de ce génie conquérant à qui rien ne paraît impossible et qui
a multiplié ses témoins sur toute la surface de ce remuant territoire.

A première vue, je l’avoue, les skyscrapers[3] m’ont heurté franchement
comme des productions anormales, des champignons de taille extravagante
poussés sur le sol surchauffé de cités titanesques, des excroissances
malsaines surgies, par éruption, de la fièvre et de la folie auxquelles
aboutit la concurrence enragée pour les biens matériels. Et il pourrait
bien y avoir de l’un et de l’autre, un peu de tout, bien et mal, à leur
origine. Pour l’amour de l’esthétique, dont la vie humaine ne doit
jamais se désintéresser, il est à souhaiter que ces sortes de phénomènes
du bâtiment, demeurent à l’état d’exception.

 [3] Escaladeurs de ciel.

Cependant, vus de Brooklyn par les soirs d’hiver, la rangée colossale de
ces Goliath offre un aspect unique. La difformité de leurs silhouettes
trop massives a disparu dans l’ombre. L’obscurité clémente a couvert
leur nudité. Luisant alors de tous les feux de leurs milliers de
fenêtres, ce ne sont plus que des demeures diaphanes du labeur qui
veille. Pendant plusieurs heures elles brillent de tout leur éclat. On
sent que le travail bat son plein. Puis, vers les sept et huit heures,
lentement les étages s’éteignent. La muraille de feu devient un mur
noir, troué seulement de loin en loin par le regard d’une étoile.




DANS LES DOCKS


Mais j’y pense; nous n’avons toujours pas débarqué.

Le rivage de New-York, sur toute l’étendue du port, est découpé en
stalles comme une écurie. La grande Compagnie transatlantique française
a sa place assignée. C’est tout une manœuvre de faire entrer ces
Béhémots de l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. Ils se
comportent à la façon de très gros chevaux, qu’on ferait entrer dans
leurs stalles, à reculons.

Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. Le premier homme que
j’aperçois, en abordant, est John Wanamaker. Sa bienveillante
physionomie me paraît un signe tout particulier de bon augure.

Pendant les longues formalités de douane, un essaim de journalistes
m’assaillit. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais
entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets en main et me pressant de
questions. J’avais beaucoup redouté ce moment, ayant toujours préféré le
silence et l’obscurité à la renommée un peu bruyante que nous procurent
les feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus naturel que de me
conformer aux usages locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, ces
journalistes m’intéressèrent. Il y en avait de différents âges, des
jeunes surtout. Je fus agréablement surpris de les trouver si sérieux.
Leurs questions étaient intelligentes, précises, mais nullement
indiscrètes. Ils me firent l’impression de gens connaissant leur métier
et l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut rien demander de plus à
aucun homme, quel qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie pour
leurs personnes, et nos conversations furent pleines d’abandon.

La curiosité avec laquelle ils m’observaient de la tête aux pieds
m’amusa beaucoup. Leurs articles témoignèrent, le jour même, que, ni la
coupe rustique de mes vêtements, ni la forme virgilienne de mes souliers
ne leur avait échappé.

La légende s’emparant d’un détail de vacances de ma vie de jeune homme,
avait fait de moi un berger des Vosges, très récemment encore occupé à
garder ses moutons, et qui venait apporter son message de simplicité,
lentement conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être
s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque costume-programme, à
recommander _urbi et orbi_ comme premier et visible indice du retour à
la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre de cette tendance au
formalisme qui attire les idées dans le domaine matériel. Mais ces
interlocuteurs étaient à la fois si intelligents et si désireux de se
renseigner exactement sur mes intentions, que j’eus un vrai plaisir à
leur expliquer que la simplicité n’était ni dans le vêtement, ni dans la
demeure, ni dans la nourriture, mais qu’elle était un état d’esprit qui
nous portait à consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à tout ce
qui nous en éloignait.

Ils me demandèrent: et pour nous autres journalistes, en quoi consiste
la «Vie Simple»? Quel message avez-vous pour nous? Je leur répondis:
«C’est bien simple: ne racontez que ce qui est vrai».




PREMIER COUP D’ŒIL DANS NEW-YORK


Je ne sais ce qui se passe en d’autres esprits--nous sommes si
différents les uns des autres--mais les toutes premières impressions des
choses agissent sur moi avec une extrême énergie. En particulier elles
me frappent, si je suis venu de loin dans un milieu suffisamment
différent. La première matinée passée dans New-York me trouva
particulièrement réceptif. Le voyage est court, de France aux
États-Unis: cependant pour celui qui n’a pas beaucoup voyagé, c’est
chose étrange de rester sept jours sans poser le pied sur terre ferme.
Je ne me lassais donc pas de regarder les rues, le trafic, le train des
voitures, tramways, chemins de fer circulant pêle-mêle, se croisant, ou
passant au-dessus les uns des autres. Dans certains quartiers de
New-York, la circulation d’affaires est considérablement plus intense
qu’à Paris. Elle atteint son paroxysme dans le coin de ville avoisinant
les gigantesques ponts de Brooklyn. C’est là, à certaines heures surtout
où chacun se hâte vers son travail ou vers sa maison, que la fourmilière
humaine grouille avec le maximum de célérité. Celui qui, du calme d’une
traversée, tombe directement dans cette agitation, éprouve le plus
violent contraste. Quelle différence aussi, pour moi, entre ces
quartiers où l’humanité coule à flots, tourbillonne en remous et se
précipite en cataractes, et le coin ignoré de Bretagne où j’avais passé
les dernières semaines, livré à une intense préparation intérieure, et
songeant au peuple d’au-delà des eaux!

De ces heurts de la vie, ne nous plaignons jamais; ce sont d’impressives
leçons de choses à recueillir, pourvu que le cœur demeure à son point de
vue véritable et que le prochain ne devienne pas pour nous le figurant
d’un spectacle. Quel profond intérêt humain la vue de foules inconnues
ne doit-elle pas nous inspirer! Ces passants charrient avec eux tous les
fardeaux et tous les problèmes de la société. Ils sont une part du grand
drame qui se déroule et dans lequel s’affirment nos destinées. A toute
heure, la bataille vogue et se poursuit. Toutes les forces sont à
l’action. Vers quel côté penche la balance?

En même temps que me fascine la foule, des figures de détail me
retiennent. Que de types aperçus pour la première fois! Plus qu’il ne
m’était jusqu’alors arrivé, je commence à voir la couleur noire parmi
les ensembles qui me coudoient. Déjà, dans le port, la stature puissante
et les bras nerveux des nègres m’avaient frappé. Maintenant, c’étaient
des femmes, des enfants, croisés à chaque pas, échantillons du fil noir
qui fait partie du tissu américain.

Ailleurs, c’étaient de petits camelots qui vendaient des journaux. Le
camelot adulte est presque inconnu. Souples et entreprenants, ces
garçonnets s’élancent dans les tramways qui passent, dans les wagons des
chemins de fer, les traversent en vendant leur marchandise et sautent à
terre ensuite avec leurs «cents».

Dans les trains du chemin de fer aérien, on passe au niveau des étages
inférieurs des maisons. Je plains ceux qui demeurent là, dans la fumée,
la poussière, le bruit perpétuel de la ferraille et sous les regards des
passants. Mais le passant est mis à même, par cette installation, de
voir en peu de temps une multitude d’intérieurs. Il regarde les uns
défiler rapidement; pendant un arrêt du train, il plonge à loisir son
regard dans les autres et y fait presque une visite. Habitué à pénétrer
dans nos intérieurs modestes de Paris, je prenais un intérêt extrême à
tout ce que me révélait parfois un simple coup d’œil: arrangement des
chambres, physionomie du mobilier, groupes assis à table autour d’un
repas.

Dans les cours et jardinets situés par longues rangées, entre les files
de maisons, et sur les derrières des habitations ouvrières, on voit
immédiatement que les ménagères du peuple lavent beaucoup et tiennent
leur linge très blanc. A tous les étages, elles ont, pour le suspendre,
un procédé très ingénieux. Des cordes partent des fenêtres des cuisines
et vont s’enrouler autour d’une poulie fixée à de hautes poutres de fer
ou de bois, vers le milieu de la courette. Par une manœuvre des plus
simples, la ménagère suspend ses pièces, une à une, et les fait ensuite
avancer, sans se déplacer elle-même. Une fois le linge séché, elle le
rentre par une manœuvre inverse. Les jardinets sont en général
complètement incultes.

Par contre, ce qui frappe, c’est le beau lierre qui, un peu partout,
grimpe aux façades des maisons. Ce lierre perd ses feuilles en hiver. Il
n’a donc pas l’inconvénient d’engendrer de l’humidité pendant les mois
où le soleil se fait plus rare. Depuis certaines modestes demeures,
jusqu’aux maisons les plus riches, cette plante vivace pousse et réjouit
la vue. Elle donne aux églises un air familial et accueillant, grimpe
aux fenêtres des écoles, et constitue un élément gracieux d’une infinie
variété.

New-York est rouge par les briques et la couleur des pierres dont ses
maisons sont bâties. Une multitude d’églises, de monuments, de bâtiments
publics, sont de ce même grès rouge qui rappelle le grès vosgien et les
pierres immortelles de la Cathédrale de Strasbourg.

A un moment de la journée, M. Howland, de la Revue «Outlook», nous prit
en automobile et, par un beau soleil, nous fit faire le tour de Fifth
Avenue et du Parc. Le parc est immense et situé au cœur de la ville. Il
a plusieurs kilomètres de longueur. Le terrain en est ondulé, et par
endroits même, accidenté. Les arbres sont rustiques. On a enjolivé aussi
peu que possible afin de conserver un caractère agreste à ces sites. Il
y a de vrais coins de forêt, tels qu’on pourrait les voir à une grande
distance de la ville, des rochers véritables et d’une physionomie
suffisamment sauvage. Les oiseaux abondent et les écureuils de même. Ces
gracieux petits animaux, qui peuplent tous les parcs américains, sont
gris, d’une belle taille, et absolument sans crainte. C’est la preuve
des bons procédés du public à leur égard. Ils se livrent à mille ébats
et font les délices des enfants.--Quelques équipages circulent par le
parc. Mais il n’y a aucune comparaison entre leur nombre et ceux qui
roulent par les Champs-Élysées et l’Avenue du Bois de Boulogne.

Il fallut quitter toutes les attrayantes nouveautés qu’offre à un
étranger la promenade à travers une ville immense et aller nous occuper
d’affaires. Une tournée de conférences est toujours une sérieuse
entreprise, surtout s’il s’agit d’en faire beaucoup en peu de temps et
de les semer sur un très vaste territoire. Par nécessité, plus que par
goût, j’avais dû m’adresser à une maison qui voulût se charger du soin
matériel de l’arrangement de la tournée. Allant en Amérique pour la
première fois et de plus à mes propres risques et périls, financièrement
parlant, je suis heureux de pouvoir exprimer ma satisfaction au sujet de
la façon dont la maison J. B. Pond s’acquitta d’une tâche toujours
délicate et compliquée de maintes difficultés.




ÉCHAPPÉE SUR LA CAMPAGNE


Saturé de bruit, je fus heureux, dans l’après-midi, d’accepter une
invitation de mon éditeur M. Mc Clure, pour aller passer le dimanche à
sa campagne, de Homestead, située à Ardsley on Hudson.

Hudson river, avec ses horizons de collines et de montagnes, offre le
plus beau caractère géographique de l’Est américain. Depuis son
embouchure à New-York jusqu’à une grande distance de la mer, ce large
fleuve est bordé sur la rive droite par une véritable muraille de
rochers, couronnée de forêts et garnie à ses pieds de quelques grosses
broussailles qui se nourrissent dans les éboulis lentement amassés par
les siècles. Sur l’autre rive, une série de collines à pente douce,
s’enchaînent en un ensemble très pittoresque. C’est là que, sur une
longueur de plus de cent kilomètres, se suivent, sans interruption, des
villages, d’agréables petites villes, des villas et des fermes où une
grande partie de la population de New-York demeure en été, souvent même
toute l’année.

Washington Irving a fait de ce pays, dans son _Sketchbook_, des
descriptions délicieuses et l’a en grande partie pourvu de toute une
tradition, pieusement vivante dans le souvenir de ses compatriotes.

A peine arrivés à Ardsley, Madame Mc Clure proposa une promenade en
voiture qui fut dirigée précisément vers Irvington. Nous circulions sur
une route large et bien construite, comme on ne les trouve que rarement
en Amérique. Beaucoup de voitures légères à roues étroites, garnies de
familles en villégiature ou de fournisseurs ambulants: épiciers,
fruitiers, marchands de glace, mais presque pas d’automobiles. Le réseau
général des routes américaines est en mauvais état. La population
circule en chemin de fer et en tramways. On ne peut pas se payer, comme
en France et une grande partie de l’Europe, la fantaisie d’aller en
automobile d’un bout à l’autre du territoire. Leur usage est donc
restreint au voisinage immédiat des villes et, proportionnellement, leur
nombre est très inférieur à celui des nôtres. On ne s’en plaint pas,
lorsqu’on circule sur une belle route que le trop fréquent passage de
voitures à essence transformerait en un royaume de la poussière et du
méphitisme pétroléen.




LE CIMETIÈRE DE SLEEPY HOLLOW


Un petit détour pour un pèlerinage à la maison de Washington Irving,
habitée par sa famille. Plusieurs chambres sont restées telles qu’elles
étaient de son vivant. La domestique française qui sert dans la maison
est toute heureuse de voir des compatriotes et de leur parler.

Washington Irving repose dans le cimetière de Sleepy hollow à travers
lequel conduisent plusieurs routes carrossables. Dans ce cimetière, fort
grand et en même temps très gracieux, il n’y a pas une seule tombe
prétentieuse. Beaux arbres, gazons, pierres de granit, simples,
impressives et quelques roses, c’est tout. Et c’est le caractère, en
général, des cimetières américains que j’ai vus. Dans un pays où il y a
tant de richesse, cette simplicité des cimetières dit beaucoup. Elle
marque un sentiment de respect devant l’au-delà et d’égalité dans la
mort, un sentiment religieux simple et profond. Pas de signes d’orgueil
ou de vanité; pas de signes d’écrasement ni de désespoir non plus. La
mort est envisagée comme elle doit l’être, dans la résignation et dans
la foi.

On est si souvent choqué, péniblement impressionné, scandalisé par le
luxe des cimetières, ou terrifié par les signes d’une douleur qui ne
connaît pas l’espérance. J’aime beaucoup l’atmosphère morale qui règne
par les cimetières américains, et mon cœur s’est fait du bien, au
souffle qui court sur les tombes de là-bas.

Ce n’est pas tout de savoir vivre. Il faut savoir aussi mourir. Mourir
fait partie de la vie. L’aspect du cimetière américain a été pour moi
toute une déclaration de principes. Le cœur plein des souvenirs des
chers morts, et persuadé que si les morts ne sont rien, les vivants sont
un peu moins que rien, je tiens beaucoup à ce que tout ce qui rappelle
ceux qui sont allés à Dieu, garde un caractère de haute et vivifiante
humanité. La façon dont on pense aux morts et dont on soigne leur
mémoire, est un grand chapitre dans l’art de vivre, et les autres
chapitres dépendent beaucoup de celui-ci.

En ces premiers instants de mon séjour dans un pays que j’aimais
d’avance et dont je venais voir moins la grandeur que le caractère,
moins la puissance que l’énergie morale, moins la vie extérieure que la
vie intérieure, je fus heureux de recevoir sur les tombes du cimetière
de Sleepy hollow ces impressions réconfortantes. Oh! la belle, la
discrète, la tendre et croyante âme de peuple que j’ai senti se
découvrir à moi dans ce lieu de repos!

Sur la rive occidentale de l’Hudson, le soleil se couchait. En bas, le
fleuve coulait comme une nappe de lave incandescente. Puis venait la
barre sombre, gigantesque de longueur, formée par les rochers, à cette
heure confondus en une seule masse noire. Et, au-dessus, à travers
l’échancrure enflammée de quelques longs stratus, le soleil, embrasant
tout l’Ouest, rougeoyait comme un incendie. Je regardais des yeux et de
l’âme. Ce qui à cette heure me donnait le plus d’émotion, c’est que pour
la première fois, je voyais le soleil se coucher sur le pays du grand
Washington.




PREMIER SPEECH ANGLAIS


C’est demain dimanche, me dit M. Mc Clure, le soir à la table de
famille; je pense que vous voudrez bien prêcher dans notre petite
église.--Oh non, fut ma réponse, je préfère écouter.

Le lendemain, après l’église, nouvelle question: Ne pourriez-vous pas
nous faire un petit culte de famille, cet après-midi? Cette fois-ci,
impossible de refuser, quelle que fût mon appréhension de faire mes
débuts en anglais, même devant cinq ou six auditeurs.

Lorsqu’à l’heure fixée, je descendis de ma chambre au salon, je m’y
trouvai en présence... d’une cinquantaine de personnes. Je dis à
l’oreille de mon hôte: «Monsieur, votre famille est bien nombreuse.» Il
y avait là un certain nombre de voisins, gens distingués et instruits,
entre autres la bonne et si vraiment modeste Miss Gould, qui a su se
faire aimer sur tout le territoire de la République. Mais il s’agissait
bien de m’occuper du nom et de la personne de mes auditeurs! C’est
peut-être la première fois de ma vie que j’eusse souhaité d’en avoir
moins.

Il fallait bien me résoudre à leur parler. Tout en prenant bien garde à
mon discours, dont l’allure chancelante devait rappeler les premiers pas
d’un enfant, je hasardais de temps à autre un regard vers la figure de
tel et tel auditeur en particulier. Oh surprise et bonheur! ils avaient
évidemment l’air de comprendre. Visiblement ils suivaient l’idée, et je
sentais ce quelque chose qui fait savoir à un orateur que l’auditoire
saisit sa parole et se l’approprie.

La glace était rompue à partir de ce moment. Tout le monde, après ce
discours, fut réellement charmant, rassurant. Pour moi, il eut la valeur
d’un événement. Que de fois, en esprit, m’étais-je d’avance représenté
cette première épreuve. Maintenant elle était derrière moi. Une lourde
pierre m’était enlevée. Le doute sur la valeur de l’instrument
indispensable dont j’aurais désormais à me servir tous les jours,
faisait place à la confiance.




LINDENHURST


Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker était fixé d’avance, comme le
coin de terre américain où se passerait la période, très brève
d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des instructions précises laissées
à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d’œuvre
d’attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et
associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. Mc Clure et nous
conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux
mains d’un souriant jeune homme qui avait pour consigne de nous conduire
à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout
le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à
répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser.
D’ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous
attend partout? Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres: «Vous ne
venez pas chez des étrangers, c’est chez des frères que vous allez. Vous
serez un hôte national et en même temps un ami!» De loin, on est tenté
de prendre de telles paroles pour des politesses. Si j’avais mieux connu
le pays où j’allais, j’eusse pu me dire qu’elles étaient l’expression de
la simple vérité.

Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous reçut. Il est impossible de
mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une
bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d’une partie de sa
famille, et le lendemain Mme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais
tous pour la première fois, et il me semblait plutôt les revoir après
une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de
connaissance à faire. D’emblée, nous nous trouvions sur un terrain
commun d’idées et de sentiments.

A la première heure, le lendemain, selon l’habitude journalière, le chef
de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie,
maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux
hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains.

Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude de faire le culte
domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens
pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les
plus salutaires s’il peut être préservé de la routine et se garder des
formules stéréotypées, et rester journellement l’expression fraîche et
laïque des sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale,
comme des événements ambiants. Et j’ai toujours senti, à m’y associer,
cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier
ensemble en toute vérité et simplicité, en dehors de tout rite prescrit,
dans la pure mutualité humaine, c’est bien la plus haute façon de
fraterniser.

       *     *     *     *     *

Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se
groupe autour d’un hall central très vaste, d’où monte un large escalier
aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces
d’habitation donnent sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de
plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et
autres objets d’art d’un goût parfait. Un orgue est placé à moitié
hauteur de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent les galeries de
tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la
suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux
grandes toiles de Munkaczy: Le Christ devant Pilate et le Christ en
croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueuse, si par ce mot
on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression
de faste et de vie somptueuse, mais d’où l’âme est absente, ainsi que la
vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et
l’organisation font honneur à son habitant, parce que l’habitant fait
honneur à la demeure. Elle contient des trésors d’art; mais ce qui me la
rend chère et précieuse avant toute chose, c’est qu’elle abrite une vie
d’homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent
et secourable, un homme qui, s’il a dans New-York et Philadelphie deux
énormes magasins où se vendent des produits du monde entier, n’a qu’une
seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d’employer ses
moyens, et de s’employer lui-même de son mieux pour le plus large bien
de tous.




FLANERIES


Qu’on ne me donne aucune explication! Je veux regarder par moi-même. Il
se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu’elles
existent. Mais du moins ce que j’aurai vu, ne m’aura été ni préparé ni
arrangé par quelqu’habile cicerone désireux de me faire voir les choses
à sa façon. C’est ainsi que je compte me promener aujourd’hui autour de
Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l’Amérique.

Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. Principe de l’habitant: il
ne faut mettre à rien plus de dépense qu’on ne saurait justifier. Le
jardinier qui me montre les serres et la collection d’orchidées, fait
observer que celle-ci est incomplète, toujours d’après le même principe.
Un tel principe vaut les plus rares orchidées.

Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout
brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les
collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux.
Aujourd’hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font
un jeu sauvage d’emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu
lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent? Parti comme un
méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les
malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose
de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de
température, les coups de vent, les excentricités atmosphériques y sont
à l’ordre du jour.

A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici
des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont
posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges
feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les
promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le
bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui
soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les
Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des
crêpes.

De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la
campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les
limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des
palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines
contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu
dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par
leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre
et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature
sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants.
Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et
faire souhaiter qu’il soit volé.

Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se
suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre
chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a
partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à
leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un
promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu.
La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En
revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les
collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes
et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant
généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une
véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès
le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté.
Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de
Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux
que comportait l’automne, m’écrivit après Noël: «Vous devriez nous
revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur
toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les
collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air
d’Esquimaux.»

Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits.
Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs
couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est
généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près
de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la
beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent
l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à
l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font
paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules
multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des
maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? C’est ce que de
prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont
gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois
entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes
encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des
maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce
doivent être des demeures de braves gens.




UNE SIESTE ET SES SUITES


Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est
toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du
point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque
nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux
système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les
jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans
ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du
chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau
monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées
européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.

Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir.
Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je
m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante,
soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes
noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.

A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute
dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce
service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains
de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc
étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables
de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un
buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit
ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même
âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses
épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.

Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires
savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à
entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une
histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.

--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui
avait les yeux bleus.

--Très volontiers, et à quelle heure?

--A cinq heures.

A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa
demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais
dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je
parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit
ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées
sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la
fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans
crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les
ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il
y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des
mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes
personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants
sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous
autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant
vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que
les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir.
Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary.

Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une
histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un
moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de
l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que
j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les
bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.




SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE

LE PRÉSIDENT.


Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison
Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»

J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la
veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans
le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et
la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de
l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et
lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu
honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.

Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me
répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement
du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui
j’allais.

Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre,
vers la fin de l’après-midi.

La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes
simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de
ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la
forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole
d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une
maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est
celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me
produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait
d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains.
Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les
familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais
la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure
splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra
jamais la remplacer.

Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus
averti que le Président me faisait demander.

Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où
sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras
tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le
Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était
le dîner intime.

--Où sont les boys? dit le Président.

--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.

--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.

Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement
fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils
dormiraient bientôt.

--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux:
Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?

--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.

Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à
donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.

--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir
à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous
eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit
au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles
de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les
nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.

J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si
charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un
jour ou l’autre cette occasion se représenterait.

J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des
États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile
Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui
présenter mes hommages avant mon départ.

Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui
nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de
l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne
volonté internationale; questions religieuses.

Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment
donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie
allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier
de _Vater ich rufe dich!_

Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président
inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et
presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au
sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En
cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la
fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance
saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très
attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de
l’Église universelle.»

Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à
renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le
laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les
finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant
tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de
devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui
importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins
l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur,
qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie
individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision
primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce
qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable
qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le
prochain.

On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un
peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du
nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations
civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres
et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds
des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes,
arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le
régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de
troubler la paix universelle.

Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je
l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la
photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le
figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en
faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression
particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un
jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_
qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations.
L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers,
annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité
démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent
un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des
plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car
c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de
prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains
emploient pour donner du relief à leur personne.

Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des
exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne
l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt
à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la
cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à
cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament,
généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet
homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car
c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la
loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la
Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la
délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire
le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers
tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout
droit.

Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît
la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un
réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette
victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments
de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps,
assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux
privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien
refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser
avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable.
Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi
de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour
cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent
d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien
d’agressif ni de menaçant.

S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon
plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche
de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et
indomptables, c’est leur caractère.

L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains
parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur
pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la
personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges,
toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami
principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le
territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et
superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et
authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a
tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale,
l’équité de son jugement et son absence de rancune politique
convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il
représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un
idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux
plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays
sont en bonnes mains.

Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de
longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert
avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées
universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur
que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont
l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette
trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive
intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold
that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the
prosperity of other nations».

Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent
être citées et retenues, et sur lesquelles je termine:

«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that
fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the
water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to
cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood
of nations is no empty phrase[4].»

  [4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais,
  qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau,
  que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de
  chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité
  des nations n’est pas une phrase creuse.




MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE


Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire,
dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en
évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se
prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée
vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait
d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper
avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà,
en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis
élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai
mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment,
le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.

Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de
monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons
français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames
s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la
France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie
nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu
connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de
l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis:
«Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la
première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules».
Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons
beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une
conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette
conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»

Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième
visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.

Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me
furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants.
Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler.
Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis
une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut
facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène
là-bas.

Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce
que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la
Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une
conférence publique à Washington?

--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne
des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.

--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local
pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai
moi-même, vous présenter au public.

Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis
les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la
conversation se continua.

Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.

Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais
fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du
rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures
humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez
écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne
comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»

Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques
livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.

Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en
remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que
fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à
travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je
remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs
étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et
semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de
Lincoln.

Quelques instants après, visitant la magnifique bibliothèque de
Washington, nous nous trouvions dans la rotonde centrale d’où partent
dans tous les sens les salles remplies de livres, et nous examinions
l’ingénieux mécanisme par lequel on reçoit les volumes, quelques minutes
après les avoir demandés. Un silence religieux régnait par ces espaces
studieux, garnis de lecteurs, dont quelques-uns, pour mieux s’isoler,
avaient la tête prise entre les deux mains et se bouchaient les oreilles
avec les pouces. Tout à coup, sur un balcon supérieur, j’aperçois un
groupe de savants français, retour de St-Louis, parmi lesquels se
détachait la barbe noire de mon ami Jean Réville. Le plaisir de voir, à
cette heure et d’une façon tellement inattendue, ce bouquet de doctes
compatriotes, m’arracha un cri spontané de surprise et de contentement.
Cette bruyante explosion de joie patriotique fit quelque peu scandale
parmi les lecteurs absorbés dans leur attention muette. Je fis amende
honorable au bibliothécaire, témoin de l’incident, et des sourires
indulgents me prouvèrent que ma transgression était pardonnée.




«DRIVE» A CORNWALL-ON-HUDSON


A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue
«Outlook». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non
cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen,
soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête
d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la
tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne
de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait
volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit
beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la
critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le
caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la
forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du
sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. «Je voudrais vous
faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie
simple chez nous.» Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des
grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port
de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son
manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre
d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par
une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers «The Knoll»,
demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes
dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la
figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses
traits d’aïeule fins et un peu pâlis.

Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui
constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la
famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de
musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et
de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies
chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement
de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se
lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité
et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent,
dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui
nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.

Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps,
la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des
vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par
des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni
chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée.
A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire
pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire,
qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un
cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui
avait une individualité.

Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis
de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en
examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place
où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de
belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des
principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et
fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher,
mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans
cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.

Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande
consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On
vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la
légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les
chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est
généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa
petite provision de glace.

Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas! quoique
nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait
grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.

Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où
l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des
feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle
différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous
mouvions, la veille, à la même heure!

Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur
confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du
perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de
garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre,
une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le
marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui
évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se
retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le
savoir-vivre pratique.

Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du
fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de
sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un
verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers
en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille
enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses,
pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire: «goûtez-nous!»
On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans
ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant: vous aimez donc
les pommes?--Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût
exquis...

Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour,
une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un
papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques
aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux
penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui
ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les
buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les _coursiers
noirs_, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages
variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la
vaste nappe d’argent de Hudson-River.




UN JOUR A BETHANY-CHURCH


Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation
d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas
rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir
un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de
reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus,
le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John
Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit
heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à
Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet
éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le
dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette
douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une
éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un
pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait.
En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses
affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités
ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de
fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour
les offrir à des malades, le long de la journée.

A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui
renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des
locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse,
et la _Brotherhood_, association d’hommes ayant comme but de
s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure
partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du
Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de
la _Brotherhood_ qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où
se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande
société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion
sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot
inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les
physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le
désir de bien employer la vie est le grand but.

Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste
salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se
remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant
d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une
onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne
sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au
sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la
patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et,
pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à
chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux
frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se
soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une
bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une
puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos
cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles,
n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts?

Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand
culte du matin dans la salle supérieure.

Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple,
sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en
blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein
du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et
attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand
silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon
anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours
de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère.
Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec
joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans
l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de
Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a
beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu
des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres
membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs
volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le
secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais
presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me
paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou
trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.»

J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean:
«Montre-nous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le
Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui
est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous,
c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans
les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin,
plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible
nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts
sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous
voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité
découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans
la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut
toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez
les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre
le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux
sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par
leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et
remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du
jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau,
augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père!

Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les
chœurs.

Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos.
Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de
Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la
parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des
expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le
comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une
provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église
ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des
trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et
ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond
respect.

De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la
grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi
lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent
de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me
remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains
qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance:
_nearer to thee!_ Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les
éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique,
traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours
au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la
réalité présente, en une heureuse proportion.

Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les
pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce
moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un _solo_. Comme
une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près
de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une
inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette
intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais
atteindre, elle chanta: _Si j’étais une voix!_ Depuis que j’avais
entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: _Herr wie du
willst_, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec
pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les
hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les
aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché
vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette
minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment
de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de
Schiller chantaient dans ma mémoire:

  Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5]
  Nach langer Trennung bittrem Schmerz, 
  Ein Kind, mit heissen Reuethraenen 
  Sich stürtzt an seiner Mutter Herz;
  So führt zu seiner Heimath Hütten,
  Zu seiner Jugend erstem Glück,
  Vom fernen Ausland fremder Sitten,
  Den Wandrer der Gesang zurück.

La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde
de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan.
J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans
toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités.
Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait
ce jour-là!

  [5] Comme après une attente sans espérance,
  Après l’amère douleur d’une longue séparation,
  Un enfant se jette dans les bras de sa mère
  Avec d’ardentes larmes de repentir;
  Ainsi vers les toits de sa patrie,
  Vers le bonheur premier de sa jeunesse,
  Du lointain exil des conventions étrangères
  Le chant ramène le pèlerin.

Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la
parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie
plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens
usuels.

Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche
s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant.
Il remplit ces fonctions et celles de membre de la _Brotherhood_, avec
un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire
jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires
cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux
milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour
les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.
Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est
simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même,
et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations
ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint
de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les
vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques
américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui
savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère
une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M.
John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des
hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur
d’esprit et de piété agissante.

Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla
voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y
pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles
et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de
dix-huit à vingt ans.

La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté,
pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que
comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très
grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes
images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de
leur compréhension.

Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une
bienvenue où je distinguai le refrain: _Good morning to you!_

Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont
réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec
rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de
presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou
supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux
particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble
que présente la salle.

Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a
devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les
enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus
souriant.

Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le
vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs»,
devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous
revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant;
le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures.
Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y
avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.

C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et
sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles.
Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du
temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà.

Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières
éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici
étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker
me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur,
parlez-nous comme un frère.»

Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en
souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts
et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à
tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la
vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières
de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le
pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous,
dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance.

Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de
moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés
au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion,
devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à
Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de
belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des
Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la
pénombre, au-dessus des têtes des vivants.

Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de
toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je
l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent
touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et
nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule
âme.

C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des
anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les
paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps,
ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la
goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes,
sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a
tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance,
je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en
chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux
abattus, éclaire les esprits enténébrés.

La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants
d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels.

Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble
transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la
foi.

Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance
complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie.

Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés,
les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui
paraissait perdu est retrouvé.

Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent.
On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.

Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.

Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours!

Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent
l’occasion!

Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant
cette chère maison de prière:

  Certainement l’Éternel est en ce lieu,
  C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.




VIE RELIGIEUSE


Un des signes extérieurs de la vie religieuse dans une nation, est la
fréquentation du culte. A l’heure où se célèbrent les offices, la rue
est peuplée d’une foule à l’aspect très particulier. Les passants ont
leur psychologie. On éprouve des impressions différentes à regarder
passer des files de gens, selon qu’ils vont à la promenade, au
cimetière, à leurs affaires quotidiennes, ou reviennent des courses et
du spectacle. Un autre esprit anime les hommes, suivant les
préoccupations différentes du moment.

Dans les villes américaines, le dimanche matin, les avenues conduisant
vers les églises présentent une animation singulière et un aspect calme
tout à la fois. Tous ces passants paraissent recueillis. On sent qu’ils
savent où ils vont. En allant, ils pensent déjà à ce qu’ils entendront;
en revenant, ils y pensent encore. En un mot, ils font la bonne
impression de prendre très au sérieux l’affaire dont pour le moment ils
s’occupent.

Point n’est besoin de me signaler ce qu’une semblable démarche, ayant
pris place parmi les habitudes, peut avoir de superficiel. Partout la
tendance existe à aller du côté où va le grand nombre. La religiosité
extérieure des uns peut être une affaire de snobisme, comme
l’irréligiosité des autres. L’esprit d’imitation ne perd jamais ses
droits.

Je n’ai aucune peine à penser que, parmi ces foules qu’un mouvement
large et coutumier emporte vers les églises, il peut se trouver des
êtres de routine, des mondains, des hypocrites qui, le dimanche, louent
le Seigneur, et en semaine trompent le prochain. Le monde est le monde,
les hommes sont les hommes. Nos ombres et nos tares nous suivent
partout, comme nos belles qualités. Mais cela dit, afin qu’il soit bien
entendu que je ne m’en laisse pas imposer par des manifestations
extérieures, je déclare avoir été très impressionné par cette marche
vers les sanctuaires, le dimanche.

A New-York, à Philadelphie, à Chicago, partout où j’ai passé un
dimanche, j’ai vu la même chose. Admettons que ce soit une habitude; il
y en a de bonnes. Et parmi les meilleures, il y a celle de mettre un
jour à part, pour se reposer, se souvenir qu’on n’est pas une bête de
somme, et aller se réunir à ses semblables de toute catégorie, afin de
penser aux grandes vérités qui dominent la vie, aux lignes essentielles
de notre destinée, par où nous sommes unis à travers toutes les
distinctions de surface. Dans certaines habitudes visibles se trouvent
de réelles et fidèles manifestations de l’invisible.

La vie religieuse en Amérique est représentée par une multitude de
sociétés et d’églises diverses, remplissant toute la gamme des idées et
des sentiments humains. Entre ces divers groupements existent des
contrastes et des contradictions; mais au fond, leur nombre même est un
signe de belle vitalité. On peut légitimement se demander si dans les
petits centres plusieurs chapelles ne sont pas un luxe nuisible; s’il ne
conviendrait pas de se rapprocher, pour mieux aspirer au but après tout
commun, et cette question se pose tous les jours et de plus en plus avec
force. Mais de l’état de choses tel qu’il existe pratiquement,
différentes observations également favorables doivent être tirées.

D’abord une entière liberté est le bien commun de toutes les églises.
Aucune différence n’est faite en faveur ni au détriment de personne. Les
fidèles entretiennent leur culte à leurs frais et l’organisent comme bon
leur semble. Au sein de la liberté générale, chacun respecte son voisin.
Il est contraire à une pratique universellement adoptée, de prêcher les
uns contre les autres. Chacun fait de son mieux et laisse le voisin
tranquille. Entre les diverses dénominations, des rapports de cordialité
existent et sont en voie d’augmentation. On sent qu’on a besoin les uns
des autres, et les occasions de fraterniser sont recherchées avec
ardeur. D’année en année se multiplient les points de contact[6]. Il
n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire américaine a connu des
périodes d’intolérance aiguë. Et, certes, on n’aurait pas besoin de
chercher longtemps pour trouver des échantillons actuels et vivants
d’une mentalité sectaire, déniant le droit au nom de chrétiens à ceux
qui pensent autrement que nous. Mais un progrès immense s’est réalisé
vers la justice mutuelle, le respect de l’âme et des croyances d’autrui.
L’étroitesse devient l’infime exception, la largeur est la règle.
L’Amérique a appris la liberté et le respect de la liberté, à l’école de
l’histoire. Elle a compris où mène l’autoritarisme religieux, et son
tempérament national, tel qu’il s’est lentement formé par la bonne
volonté, la persévérance, le désir d’être avant tout équitable envers
chacun, s’est de plus en plus nettoyé de la peste sectaire.

  [6] Tout récemment il s’est formé une association appelée Ministers
  Union, ayant pour objet de provoquer des rendez-vous fraternels entre
  les ministres de tous les cultes, et de cultiver la solidarité
  religieuse.

Mes livres m’avaient fait connaître au sein des dénominations les plus
diverses. Je fus donc invité à donner des conférences et à prêcher dans
les églises presbytériennes, épiscopales, méthodistes, unitaires,
luthériennes, congrégationalistes, baptistes. J’eus même le rare
privilège de prêcher à la synagogue, ce qui constituait en Amérique
même, un événement exceptionnel.

Le dernier jour avant mon départ, je reçus une lettre de la Présidente
des Dames de Saint-Vincent-de-Paul, me priant de donner une conférence
en faveur d’une des œuvres de la Société. Ce fut pour moi un regret très
profond que d’être empêché par l’heure imminente du retour en France, de
donner une preuve de sincère et fraternelle sympathie à l’église
catholique.

Dans les églises protestantes on remarque très couramment un mélange que
je considère comme très heureux entre la tradition et la pensée
actuelle. Ce fait se remarque déjà dans la forme même des édifices du
culte. On s’y sent enveloppé d’un esprit et entouré d’objets où le
respect du passé et la piété indépendante et vivante se rencontrent en
une alliance heureuse. Naturellement, les exceptions ne manquent pas. Le
formalisme et la raideur dogmatique d’une part; de l’autre la sécheresse
rationaliste, l’absence de la fibre mystique et la méconnaissance de
l’âme du passé, sont des phénomènes spirituels qui se rencontrent aussi
bien que dans notre vieux monde. Mais l’impression d’ensemble est celle
d’une piété saine et vivante, respectueuse de l’esprit des traditions,
et les continuant avec intelligence dans les plus libres manifestations
de la pensée et du sentiment contemporain. Ce fait m’a permis de
comprendre largement les chrétiens d’Amérique avec lesquels je pus me
rencontrer, et d’être largement compris par eux. J’ai appris à beaucoup
les aimer pour leur aménité, l’ouverture de leur esprit, leur chaleur
d’âme et leur hardiesse de vues. Libre et laïque disciple de l’Évangile
perpétuel, dépensant depuis trente ans ma peine à traduire les hautes et
vieilles vérités en langage usuel et assimilable, j’ai parfois eu la
douleur, sur mon cher vieux continent, d’être pris pour un démolisseur,
alors que, jour et nuit, je taille et pose des pierres pour collaborer,
dans la mesure de mes moyens, à bâtir la cité nouvelle de l’âme. Là-bas,
toutes les joies spirituelles qu’on éprouve à être profondément compris,
m’ont été si richement accordées, que je ne pourrai plus jamais me
plaindre des petites amertumes causées par l’étroitesse et ses injustes
préventions.

       *     *     *     *     *

Une foule d’églises américaines sont institutionnelles, c’est-à-dire
entourées de tout un ensemble d’œuvres éducatrices et sociales. De
vastes sous-sols et des bâtiments adjacents servent aux réunions
d’enfants, de jeunes gens, à des cercles de lecture, de couture, à des
divertissements variés. Plusieurs fois nous avons vu des tables dressées
dans les salles, pour recevoir, le soir, de nombreuses sociétés dans un
repas fraternel. Les membres des congrégations se rencontrent ainsi
autre part que dans les réunions cultuelles proprement dites. Et
l’Église devient un centre où l’isolé trouve une famille; la jeunesse,
des camarades et un milieu favorable à son éducation progressive. Dans
beaucoup de ces réunions de sociabilité, le chant et la musique
instrumentale sont très cultivés; les recueils de chants sont bien faits
et bien en harmonie avec le sentiment religieux contemporain. Aussi la
coopération de chœurs très exercés et de la communauté, dans le chant
cultuel, donne-t-elle un résultat qui vous remplit d’admiration.
L’ampleur de ces beaux chants pleins d’âme et de force, est un
merveilleux élément d’édification. Que de fois leur harmonie m’a
transporté, inspiré, reposé!

       *     *     *     *     *

L’atmosphère de liberté a donné naissance, sur le sol des États-Unis, à
un catholicisme d’un genre très particulier, vivant, original, décidé à
marcher d’accord avec ce que ce temps a de meilleur. Nous le connaissons
en France par un grand nombre de publications, en particulier les livres
de Mr l’abbé Klein. Il mérite au plus haut point notre attention et
notre sympathie, et contiendrait d’utiles leçons non seulement pour le
catholicisme, mais aussi pour le protestantisme de notre vieille Europe.
L’esprit de liberté, de hardiesse chrétienne, de large et lumineuse
compréhension des devoirs nouveaux des disciples du Christ, y a trouvé
des représentants individuels d’une valeur exceptionnelle, et produit
des collectivités ne laissant rien à désirer au point de vue de leur
puissance pratique pour le progrès moral et religieux. Je me suis fait
un devoir et un plaisir de pousser une pointe jusqu’à Saint-Paul, afin
d’y présenter mon hommage au vénérable évêque, Monseigneur Ireland. Dans
l’esprit où il est représenté par ce grand homme de bien et plusieurs de
ses collègues les plus autorisés, le catholicisme est éminemment
sympathique. Il est bien Américain, libéral, décidé à vivre en harmonie
avec les autres groupements religieux.

A côté de lui, sans doute, un autre catholicisme se forme,
particulariste, exclusif, et dont les allures actuelles ne peuvent
qu’être déplorées par les amis mêmes de l’Église catholique plus large
et plus généreuse, au nombre desquels je me compterai toujours. Cette
tentative de mouvement en arrière m’a suggéré certaines réflexions qui
s’appliquent aussi bien aux autres groupements religieux qu’au
groupement catholique, et sont vraies des deux côtés de l’Océan.

Les Églises ont bien des forces à mettre en ligne. Entre autres, elles
ont une grande puissance de résistance à opposer à ce qu’elles croient
devoir combattre, et un bel et merveilleux pouvoir d’attraction et
d’assimilation pour ce qui leur apparaît comme favorable. Plus une force
est considérable, plus elle doit être maniée avec clairvoyance. Les
Églises usent-elles toujours de leur influence avec un suffisant
discernement de leur devoir et de leur intérêt supérieur? Il est permis
de se le demander. Malgré leur sagesse si ancienne, si merveilleusement
raffinée, et que nous voudrions pouvoir respecter, il leur arrive de
faire des confusions entre leur force de résistance et leur force
d’attraction. Souvent, lorsqu’il s’agirait de mettre en campagne les
pouvoirs d’attraction et d’assimilation, elles emploient leurs engins de
résistance. Elles opposent une barrière massive à ce qu’elles devraient
accueillir. Par une confusion inverse, elles accueillent ce qu’elles
devraient combattre.

Les groupements religieux qui ont pris à tâche, parmi nous, de mettre en
relief, surtout leurs qualités d’opposition, ont manqué à la fois à ce
qu’ils se devaient à eux-mêmes et à leur temps. En considérant la
situation actuelle de l’Église catholique, par exemple, ceux qui lui
veulent du bien ne sont-ils pas autorisés à penser qu’elle s’est fait du
tort en Europe et notamment en France, par une attitude combative à
l’égard de quelques principes essentiels du monde moderne, comme la
liberté de conscience et d’examen, le droit commun, les principes
démocratiques, la critique historique? C’est cependant à l’adoption de
ces principes qu’elle-même, aussi bien que tous les autres groupements
religieux contemporains, pourraient devoir une nouvelle évolution, d’une
destinée déjà si longue et si magnifique. Pourquoi combattre à outrance
ce qui vous sauverait, et garder ou accueillir des idées et des
pratiques malsaines?

Le catholicisme américain est une preuve manifeste de la justesse de nos
réflexions. Ce qui l’a fait grand, viable, puissant, c’est l’atmosphère
de liberté qu’on respire là-bas.

Un terrible danger menacerait son développement, le jour où des
conseillers mal inspirés lui feraient changer sa méthode. Il serait
contraire à la sagesse élémentaire de vouloir introduire sur la terre de
liberté, les vieux errements qui ont si souvent fait suspecter l’Église
par l’Europe libérale.

       *     *     *     *     *

Le grand problème religieux qui se présente au pays, aujourd’hui, est
celui de la transposition de son patrimoine vénérable, en paroles et
pensées capables d’être assimilées par la mentalité moderne. Si
l’Amérique religieuse, suivant les errements de certains groupements
d’Europe, voulait s’abstraire de la pensée de ce temps et se calfeutrer,
d’après la méthode des conservatismes caducs et séniles, elle
deviendrait, au sein de la nation, un corps isolé, peu à peu dégénéré en
corps étranger. Et elle descendrait au rang d’une simple puissance
d’inertie, au lieu d’être ce qu’elle a toujours été et ce qu’elle doit
rester, la véritable énergie directrice de la nation. Pour guider,
inspirer, pénétrer l’esprit public, donner à l’éducation de la jeunesse
son orientation, condenser, en un mot, dans un idéal sans cesse
renaissant, toutes les meilleures aspirations d’un peuple, il faut
rester vivant soi-même, ne rien négliger, ne rien mépriser, unir au
pieux souvenir par lequel on garde le meilleur de l’héritage du passé,
l’esprit de recherche, de labeur, de liberté par lequel se conquiert
l’avenir.

L’Amérique saura résoudre ce problème, parce qu’elle reste prête à
recevoir les impulsions nouvelles de l’esprit divin, seul capable, à
chacune des étapes successives de l’humanité, de nous inspirer le verbe
nécessaire et de nous fournir la manne fraîche dont nos âmes ont besoin.
Elle a, dans toutes les dénominations, un grand nombre d’hommes qui sont
arrivés à harmoniser, dans leur vie intérieure, le respect des saintes
traditions et le devoir de rester en contact avec la vie présente et ses
besoins. Ces hommes s’entourent de toutes les lumières qui peuvent les
aider à traduire, sans en rien perdre, les vieilles vérités en langage
nouveau. Nous avons été heureux de trouver en leurs mains, les livres de
notre éminent compatriote Auguste Sabatier, l’un des hommes les plus
croyants et les mieux documentés de la société contemporaine. La
synthèse des traditions et des aspirations vivantes a trouvé, en lui et
dans ses écrits, une expression heureuse. Il est un de ceux à qui
l’avenir devra le plus, quand seront frayées les routes, vaincus les
obstacles, établis les nouveaux abris de l’âme. L’ayant beaucoup connu
et aimé, ayant partagé les souffrances que faisait endurer à ce vaillant
pionnier de l’Esprit, la méfiance d’un ecclésiasticisme étroit, j’ai
éprouvé une joie profonde à voir que, par la grâce de Dieu, qui
ressuscite les morts, ce cher disparu est un de ceux qui aident là-bas à
bâtir la cité religieuse de demain.




LA BIBLE AUX ÉTATS-UNIS


Lorsque les anciens quittaient leur patrie pour établir quelque part une
colonie nouvelle, ils emportaient, avant toutes autres choses, les
divinités du Foyer. Car il y a des divinités hautes et lointaines et des
divinités familières. On a bien besoin que les faits de la vie
domestique, les devoirs, les joies et les douleurs de tous les jours, se
passent sous un regard vénéré, sous une protection sanctifiante et
rassurante.

Les premiers colons d’Amérique, ceux surtout qui ont le plus contribué à
la faire ce qu’elle est devenue, apportèrent la Bible. Beaucoup d’entre
eux étaient des victimes de l’étroitesse sectaire. Des persécutions
violentes les avaient obligés à quitter le sol natal. Étrangers sur une
terre nouvelle où tout était à créer, ils s’étaient arrachés des
antiques traditions. C’étaient des déracinés. Mais, heureusement pour
eux, ils emportaient le Livre qui est à lui seul une tradition et une
patrie.

Lorsqu’ils l’ouvraient, le soir, sous les abris récents que leur
activité créait en défrichant les solitudes, des sentiments s’emparaient
de leurs cœurs, analogues à ceux qu’éprouve l’homme séparé de son pays
et des siens, quand il regarde les étoiles. Il voit ce qu’il avait vu
autrefois dans sa patrie. Le même sourire qui rayonnait sur son enfance,
et qui rayonne encore sur le pays qu’il a quitté, le salue à cette
heure. Tout a changé autour de lui. Comme il est doux pour lui de
regarder à ce qui ne change jamais!

En ouvrant la Bible, au centre de la famille, les colons du Nouveau
Monde rallumaient leur foyer, ils y retrouvaient les plus doux
souvenirs, les pensées les plus réconfortantes. Ce livre ne pleure-t-il
pas de toutes les douleurs des hommes? Ne chante-t-il pas de toutes
leurs espérances? N’est-il pas une carrière inépuisable d’où se peut
extraire du granit et du marbre, pour bâtir des cités nouvelles?

Sans traditions, sans lois publiques, sans organisation, livrés à
eux-mêmes, en face de l’immensité des territoires inexplorés, ces
premiers colons américains trouvèrent dans le Livre tout ce qui leur
manquait. Il les rendait riches, au sein de la pauvreté. Ils l’ont donc
aimé plus que d’autres, lui devant davantage, et se trouvant amenés par
des circonstances exceptionnelles à mieux mesurer ce qu’ils lui
devaient. Et cet amour pour le Livre qui leur a fourni les pierres de
leurs cités, la base de leur Constitution, le toit de leur maison, le
pain de leur âme, cet amour, où la reconnaissance se mêle à la Foi
pieuse et à l’expérience évidente, ils l’ont transmis à leurs
successeurs.

Des flots de populations ont beau se déverser sans cesse sur les
États-Unis et y apporter du sang et des idées de toutes les contrées, à
la racine de la vie nationale, au cœur du pays se trouve, fortement
constituée des meilleurs éléments d’une religion large et harmonieuse et
des plus solides essences d’une morale foncièrement droite et sûre, la
mentalité biblique. Tout le monde comprend le langage de la Bible et ses
grandes et impressives images. Dans le langage quotidien, dans le style
des écrivains et des journalistes, dans l’enseignement des professeurs,
dans les discours des hommes d’État, partout se retrouvent non point des
citations textuelles, ni l’odieux patois de Canaan, qui est presque
toujours un signe d’hypocrisie, mais d’involontaires réminiscences de la
poésie biblique, des couleurs empruntées aux paysages bibliques, aux
montagnes de la Bible, des bouffées d’air vivifiant venant du Thabor ou
de Golgotha.

Non seulement l’Amérique a ses Sociétés bibliques, ses Bible-houses, ses
Bible-classes, pour lire et commenter les Écritures, elle a fondé les
_Bible Teachers Training schools_ (écoles pour former des professeurs
bibliques). J’ai visité celle de New-York, qui est une petite
Université. Le but de ces écoles est de faire connaître le Livre à ceux
qui désirent l’interpréter ou l’enseigner.

Parmi les idées directrices de la méthode employée dans ces écoles, se
trouvent quelques points dignes d’être notés. Je les transcris du
bulletin de l’école de New-York.

«Le plus grand besoin de l’Église est la connaissance des Écritures.
L’Unité si désirable de la chrétienté pourrait venir, non de
considérations sentimentales ou pratiques, mais d’une plus profonde
initiation aux vérités de la foi qui résulterait de l’étude de la Bible
elle-même. La Bible doit être étudiée avec le même scrupule scientifique
que n’importe quel autre livre, et par les méthodes les mieux
qualifiées:

S’efforcer de prendre une vue fraîche des faits, sans se laisser
restreindre ni limiter par aucun système, ni doctrine. En même temps,
éviter l’erreur consistant à penser que nous ne pouvons rien apprendre
de nos prédécesseurs. Car il y a deux tendances néfastes dans l’étude:
la première consiste à tout accepter de seconde main, et la deuxième
consiste à refuser d’accepter quoi que ce soit des autres.

Ne jamais rien _transporter dans les Écritures_, mais en tirer tout ce
qui s’y trouve réellement contenu».

Voilà d’excellents principes. Une foule d’amis éclairés de la Bible
s’efforcent de s’y conformer. Loin de fuir les travaux scientifiques sur
cette matière, ils les recherchent et les divulguent de leur mieux. Et
combien ils sont fondés dans leur belle confiance! La Bible est un livre
où la lumière religieuse et la chaleur morale du passé sont contenus,
comme dans les mines de charbon sont condensées les végétations
d’autrefois avec tout le soleil qu’elles ont bu. De ce soleil emmagasiné
on peut refaire de la lumière.

Mais n’allons pas à ce livre avec des idées préconçues. La Bible est le
livre le moins exclusif qui soit. Elle est comparable à cette maison du
Père dont le Christ parlait, et où il y a beaucoup de demeures. Si les
différentes mentalités humaines veulent bien s’installer dans ces
demeures et laisser leurs voisins en faire autant, sans prétendre que la
partie où chacun s’installe est le tout, de leur cohabitation
fraternelle résultera la plus grande richesse de vues. Car la Bible est
compréhensive comme nul autre livre. Toutes les heureuses contradictions
qui font la vie et le mouvement et que les sectaires excluent
méthodiquement de leurs conceptions, s’y trouvent réunies en une
harmonie supérieure. Les systèmes nous asphyxient par leur logique. La
Bible est un reflet de la vie elle-même, illimitée, sans clôture et où
par conséquent on respire librement. L’étude, sans arrière-pensée
dogmatique, des Écritures, est le meilleur tonique pour un esprit
religieux. Considérée sous cet angle, elle est peut-être autant et plus
un livre d’avenir qu’un livre du passé. Certains autoritaires néfastes
ont appelé la Bible _le livre des Hérétiques_, et par là ils pensaient
la qualifier comme un livre dangereux en liberté, salutaire seulement en
esclavage. Ils ont, pour cela, capté ses francs et vigoureux torrents,
pour leur faire tourner les roues de leurs moulins particularistes. Mais
il vient toujours un moment où les torrents s’émancipent, emportant les
meules, les moulins et les meuniers.

La puissance par excellence, celle dont toutes les manifestations de la
substance en activité, les plus amples déploiements de vigueur
créatrice, les plus subtiles énergies comme les plus formidables
explosions dévastatrices ne sont que de lointains symboles, c’est
l’Esprit. La traduction humaine de l’Esprit c’est la Parole, le Verbe.
Le Verbe est sacré. Que personne ne touche à sa liberté! Et le Verbe par
excellence, la Parole, ce qu’il a été dit et pensé de meilleur dans le
monde où nous sommes, c’est la Bible. En détail, à la naissance de
chaque parcelle qui la compose, comme en son ensemble, ce Verbe a subi
bien des assauts. On a lutté contre lui avec toutes les armes dont
disposent la ruse et la violence. Mais ses plus grands ennemis n’ont pas
été les antagonistes profanes, ce sont les amis maladroits, ceux qui
essaient de le domestiquer dans leurs sacristies. La Bible est comme les
aigles; il faut lui laisser le libre déploiement de ses ailes. Laissez
le Verbe voler et sonner en liberté, et il vous délivrera. C’est le plus
hardi, le plus neuf, le plus croyant de tous nos héritages, et en même
temps le moins tyrannique et le moins intolérant.

Il y a dans ce livre des multitudes de morts qui sont vivants et qui
aspirent à parler aux vivants qui sont morts. Il sera toujours le livre
merveilleux de toutes les alliances par lesquelles nous sommes forts,
anciennes alliances et alliances nouvelles.

Le meilleur souhait qu’on puisse faire à l’Amérique, c’est qu’elle reste
capable de comprendre et d’aimer ce livre et son incommensurable Esprit,
afin que, de la vieille et vivace souche des Prophètes et de l’Évangile,
des rejetons toujours frais s’élancent à chaque génération qui
refleurit.

Et puisque nous sommes sur ce chapitre de la Bible, laissez-moi tracer,
en finissant, un parallèle entre deux façons fort différentes de se
servir des Écritures.

Pour les uns, la Bible est un arsenal où sont conservées des armes pour
assaillir le prochain. Depuis la hache de pierre et la flèche
empoisonnée, jusqu’aux explosifs qui rappellent les torpilles, tous les
engins de destruction s’y trouvent accumulés. Les sectes et les Églises
ont largement puisé dans cette collection. En parcourant la Bible à ce
point de vue-là, on pourrait indiquer les passages par lesquels on
pourfendit telle doctrine, étrangla telle hérésie. Les champs de
bataille, les places d’exécution et de massacres y sont marquées
exactement.

Mais la Bible n’a pas été faite pour nous exterminer les uns les autres.
Ceux qui l’emploient ainsi, commettent le crime d’abus que l’on peut
toujours commettre, en détournant les meilleures choses de leur usage
naturel.

Il existe fort heureusement une autre méthode considérant la Bible comme
une provision de puissance réconfortante, de clarté d’âme et de
tendresse. Pour elle, ces pages antiques rappellent des bienfaits sans
nombre. Ici, les malheureux, depuis des siècles, sont venus se réfugier
dans les hautes retraites. Là, les courages abattus ont trouvé de quoi
se restaurer. Ailleurs, les cœurs torturés par le souvenir des fautes
ont trouvé le pardon. Et le livre est riche non seulement de ses propres
ressources, mais de tout l’immense capital du bien qu’il a fait.

Cette dernière façon de comprendre les Écritures est de plus en plus
largement pratiquée aux États-Unis.




CHEZ LES QUAKERS


Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont
l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention
particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la
ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple
de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des
conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date,
prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive
sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur
esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années
que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma
carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous
cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur
conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression
extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de
prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si
bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver
formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on
invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon
invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si
j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard,
quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.

Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.

Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas
d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la
salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au
dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils
se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des
voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur
survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une
apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux
stoïciens leur: nil mirari.

L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on
ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et
bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout.
Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui,
tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif
suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était
venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne
viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point
parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les
silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.

Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir
silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui
consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit
m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je
me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes
me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de
personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude:
«J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»

Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de
bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler
la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre
eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la
beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine.
Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se
presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà
une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter
l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la
conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité.
Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée
en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la
conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que
notre instrument.

On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez
limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde.
Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent
pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de
leur valeur comme principe actif dans la société présente.

De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de
contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place
extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de
père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires
scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes
fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète
honore grandement leur caractère.

Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont
entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent
exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs
pour le compte du public.

Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces
éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne
vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le
long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante.
Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de
chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons,
d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui
alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité
souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.

Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation,
un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux
de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale,
vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum
spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des
sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont
partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel,
aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.

Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter,
sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le
souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.

Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je
voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un
terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où
de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de
l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait
veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en
travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour
dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une
pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des
grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je
vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe
fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de
ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir
l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient
subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je
pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme
presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire,
à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie
semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient
à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et
la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru
par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur
matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des
chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux
joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons
du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se
joignent et se tiennent les générations.




HOTE D’ISRAEL


Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du
Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous.
Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup
d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos
livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue
pour les rencontrer?

Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il
courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel
Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du
lendemain, samedi.

Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par
moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants
des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit
Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me
rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une
maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de
par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été
fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques.
Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style
orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais
elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud,
qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe
dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de
si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que
Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table
même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.

--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le
domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et
racontez-le-nous en revenant.

Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les
discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront
parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se
manifestèrent en ces séances mémorables.

J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du
«Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard
Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de
Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche,
s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur
l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un
appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du
dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse
souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom,
nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis,
siégeaient des représentants des divers cultes protestants et
catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste
synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous
avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il
faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le
scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples
l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un
sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.

Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que
j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion
d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le
Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres
membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du
Dr Silvermann.

Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et
prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que
personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie
des chants et prières étaient en langue vulgaire.

Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité
dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure
de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne
peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son
allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le
plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.

Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une
sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible
de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et
devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté,
l’occasion de s’assembler[7].

  [7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg,
  enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme
  d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que
  j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères
  de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension
  des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant
  souvenir.

Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner
rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je
faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union
chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les
rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux
mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une
heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité,
Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à
base religieuse.

Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une
sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui
rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce
peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi.
L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je
m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire,
couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.

Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à
la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je
jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première
était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu
qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à
leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».

Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir
de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les
«_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps
nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité
véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours
harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux
paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies
salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de
tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient,
et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse
indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et
puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères,
les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos
Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur
éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui
les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais
le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et
le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit,
ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.

Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur
vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos
enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle,
dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le
passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un
rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec
plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large
et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à
l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une
collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent
et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés
sous la même couverture».

On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein
d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques
années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute
Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses,
tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se
rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité
et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de
sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde!
Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin
qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de
milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une
occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si
bienfaisants.

Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne
maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres.
Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien
faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles
où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la
table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier
Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses
collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus
intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson,
connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général;
des professeurs, des instituteurs.

Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par
un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population
juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions
européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème
colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je
compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur
des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces
milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent
non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers
moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et
matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours
auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour
incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit
indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à
Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable,
construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous
quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma
rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif,
intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la
plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.




FRÈRES NOIRS


J’attendais avec une certaine impatience l’occasion de rencontrer des
représentants de la race noire.

Un des premiers avec qui je fus en contact personnel, est le cocher qui
me fit faire un tour dans Washington et me déclara qu’il avait lu «la
Vie simple». Il ajouta de si bons sourires à ses paroles, que sa figure,
illuminée par un éclair de ses dents blanches, me resta gravée dans le
souvenir.

Dans les familles, les restaurants, les chemins de fer, les nègres
chargés de quelque service, me paraissaient s’en acquitter toujours avec
soin et bonne humeur. On peut surtout les observer à l’aise pendant
qu’ils vous cirent les souliers. L’Amérique abandonne à chacun le soin
de ses souliers. Il est de règle de ne les cirer ni dans les familles,
ni dans les hôtels[8]. On les met le matin, tels qu’on les a ôtés le
soir, et à la première occasion on se confie aux soins d’un de ces bons
nègres qui répètent par les rues: Shine! shine! Ils vous offrent un
siège, fauteuil commode et souvent royal, rappelant les espèces de
trônes sur lesquels vous font monter les cireurs dans la bonne ville de
Lyon, et qui sont bien différents, en dignité, de la pauvre caisse
offerte comme piédestal par nos commissionnaires parisiens. Si vous
désirez être complètement à l’abri, vous êtes invités à pénétrer en
quelque sous-sol, ou le plus souvent en un rez-de-chaussée d’hôtel.
Pendant l’opération, le client, d’ordinaire pressé, lit son journal ou
se livre à quelque occupation urgente. De cela, je me gardai bien. Un
homme qui se fait servir doit quelque attention au frère qui lui
consacre un moment ses soins. Et quels soins! Ne vous imaginez pas
qu’une boîte à cirage et une brosse en représentent les seuls
instruments. Et d’abord l’homme noir qui se courbe vers vos bottes ne
fait pas la tête d’un individu qui va fournir une corvée quelconque. Il
vous considère comme un objet sur lequel son art et sa bonne volonté
vont s’exercer. Primo: nettoyage complet avec une brosse qui emporterait
plutôt le cuir lui-même que d’y laisser un atome de crotte. Après cela,
cirage délicat, et preste repassage avec des brosses plus douces. Puis
vernissage et polissage, au moyen de chiffons de laine et de flanelle,
de rudesse graduellement amoindrie. Cela coûte dix cents, cinquante
centimes. Le frère noir vous renvoie avec un bon sourire, et vous
partez, ayant aux pieds deux miroirs étincelants. Un bon cirage dure une
semaine... s’il ne pleut pas.

  [8] Je m’en voudrais cependant de ne pas raconter que dans plusieurs
  maisons nous avons surpris nos amis à cirer nos souliers eux-mêmes,
  les domestiques n’en ayant pas l’habitude.

Dans les Pullman cars, aussitôt que le train s’approche de la station où
vous avez à descendre, le nègre s’empare de votre chapeau, de votre
pardessus, de votre parapluie même, il les effleure avec une époussette
en chiendent devant laquelle ne saurait subsister aucune poussière. Puis
il s’approche de votre personne qu’il invite à se lever et, depuis le
col jusqu’aux souliers, la brosse avec une impétueuse bonhomie.

En sleeping, pendant que vous dormez, le nègre veille. Préalablement, il
vous a fait votre lit. Le matin, il vous réveille, en vous tapant sur
l’épaule. Si le voyageur ne lui adresse pas la parole, le nègre reste
muet; si vous entamez une conversation, il répond volontiers. Après
avoir satisfait à vos questions, il vous en pose à son tour: échange de
bons procédés.

J’ai beaucoup regardé la figure des nègres. A côté de certains types
lippus, aux traits plutôt empreints d’animalité, et qui font
merveilleusement pendant à nos abrutis blancs, j’ai rencontré beaucoup
de physionomies éclairées, marquées de tous les signes d’une
intelligence ouverte, d’une énergique spiritualité. Mais surtout j’ai
souvent rencontré une expression que je n’ai jamais observée au même
point chez aucun blanc, expression de fidélité, de dévouement, à
laquelle la couleur noire donne un cachet spécial et dont l’impression
sur mon esprit a été extraordinaire.

       *     *     *     *     *

A New-York, un matin, pendant que je faisais une bonne causette avec
Maurice, magnifique nègre qui venait dès l’aube me sourire et me
demander si je n’avais besoin de rien, j’appris, non sans surprise, que
nous étions collègues. Maurice était prédicateur, chef d’une
congrégation, fondateur d’une école de théologie et, à ses heures, valet
de chambre; sa congrégation étant trop pauvre pour lui assurer la vie
matérielle, il gagnait sa subsistance en servant.

Le cumul de ces deux fonctions de serviteur et de prédicateur pourrait
bien avoir plusieurs inconvénients. Le verbe indépendant lié à une
situation de subalterne! Le loisir nécessaire à l’étude, pris par des
occupations ménagères! La pensée elle-même, suivant intérieurement son
cours, interrompue à chaque instant par un ordre ou un coup de
téléphone!

Mais ces inconvénients qui, certes, ne sont pas minces, laissent
entrevoir des avantages dont le poids pourrait faire baisser la balance
en leur faveur. Après tout, le prédicateur doit chercher la matière de
son enseignement dans la vie encore plus que dans les livres. Il lui est
moins préjudiciable de manquer d’érudition que d’expérience. Or
l’expérience n’est jamais gratuite. Elle se paie fort cher, chaque fois
qu’elle a une réelle valeur. La plupart d’entre nous ne sont guère
disposés à l’acheter son prix. Ils ne font donc directement que les
expériences pour ainsi dire imposées par la nécessité. Les obstacles et
les duretés de l’existence, ses douleurs inévitables, en nous coûtant de
la peine, augmentent notre faculté d’aider les autres à vivre. Mais il
est des expériences d’un genre un peu spécial et qui ne se font presque
jamais que par procuration. Tous les prédicateurs sont, en somme, des
bourgeois. Nous trouverions contraire à leur dignité qu’il en fût
autrement. Et s’ils sortent du peuple, si leurs pères furent paysans,
ouvriers, ou serviteurs, ils risquent de s’embourgeoiser. Or à toutes
les époques, et à la nôtre surtout, une des grandes questions que nous
avons à porter en chaire est la question sociale. Cette question, que
vous la regardiez par en dessus, du côté des patrons, ou par en dessous,
du côté des ouvriers et des serviteurs, vous ne la voyez que sous un de
ses aspects, et donc vous la voyez mal. Pour bien la comprendre, il est
nécessaire de se mettre à la fois à la place des uns et des autres. Mais
se mettre à la place d’un autre est une de ces opérations que l’on peut
bien tenter, ou même s’imaginer d’avoir mené à bonne fin, mais qui, en
somme, est du domaine de l’impossible. La meilleure volonté y rencontre
des résistances insurmontables. Si la place d’un autre ne devient en
toute réalité votre place personnelle, vous ne vous êtes pas
complètement mis dans sa situation et ne sauriez éprouver ce qu’il
éprouve. Je prends maintenant un homme équitable, ne cherchant que ce
qui est juste et droit, comme doit l’être celui qui se mêle de prêcher
aux autres; un homme, en outre, qui aime ses semblables, en raison de
leur qualité d’hommes, et non de leur classe particulière. Cet homme est
domestique, tout le long du jour. Il doit obéir à ses maîtres et il le
fait. Doué de clairvoyance, il considère le train de la maison et le
juge à la fois avec bienveillance et pénétration. Mais son rôle lui
impose le respect préalable et le silence. Le soir, il est libre; il est
même un maître, revêtu d’une grande autorité. Il parle au nom de Dieu et
de l’humanité; au nom de la sagesse condensée des traditions et de
l’expérience vivante du présent. Il a la parole, il dispose du champ
illimité de la pensée. Si cet homme a une âme, il est armé, comme nul
autre, pour dire des choses pratiques que l’on puisse penser et
s’assimiler. Il opère avec des réalités. On sent qu’il connaît le dessus
et le dessous des questions, parce qu’il a vécu et vit journellement les
deux. Et on ne dira jamais dans quelle forme de son activité il est le
plus intéressant, si c’est en qualité de prédicateur valet de chambre,
ou de valet de chambre prédicateur. Certes chacun de ces deux hommes a
fort besoin de l’autre. Je suis convaincu que le monde avancerait mieux,
si les grandes questions ne se débattaient pas, en général, comme par
dessus un fossé, entre gens qui ne sont renseignés que sur un des côtés.
La vie sociale aurait tout à gagner par la création de traits-d’union
humains, en qui vit la compréhension cordiale et profonde, le jugement
équitable sur la situation, les droits et les devoirs des deux partis en
question. Nous avons généralement deux fractions sociales dont les
intérêts semblent opposés: entre elles surgissent des intermédiaires
qui, le plus souvent, sont ignorants de l’une des fractions, à moins
qu’ils ne soient de simples excitateurs exploitant les deux antagonistes
à leur profit. Je voudrais des hommes, aimant et appréciant les deux, et
comprenant que les deux doivent ne faire dans le fond qu’un seul.

Une situation contradictoire comme celle du collègue noir que j’eus
l’avantage de connaître, pour douloureuse et émotionnante qu’elle soit,
peut donc se transformer en une source de progrès humain, à condition
que celui qui la subit, s’élève au-dessus de ses avatars momentanés et,
sous la livrée de domestique comme dans la chaire, demeure avant tout un
homme.

       *     *     *     *     *

L’occasion de parler à des auditoires nègres, considérée par moi comme
un privilège, me fut accordée à Philadelphie, par deux fois. C’étaient
des assemblées où se mêlaient tous les âges. Sur les tribunes, une foule
d’enfants. Les cantiques furent exécutés avec un entrain merveilleux.
Ils adorent tous le chant, et plusieurs arrivent à un rare développement
musical. Assis sur la plate-forme, où m’avaient accompagné plusieurs
pasteurs nègres et John Wanamaker, je croyais rêver. Des petites têtes
crépues qui chantaient de si bon cœur, mes regards se tournaient vers
l’auditoire adulte. L’hymne montait, nourri, plein d’âme. Il y avait de
la sympathie dans l’air, et du bon accueil. Rarement je me suis senti
plus heureux de prêter ma voix à ces vieilles vérités que l’Évangile a
frappées à l’ineffaçable effigie de l’universelle humanité. Il me
paraissait grand d’une grandeur nouvelle, puisqu’il me servait, sur
l’heure, de parfait trait d’union avec les hommes d’une race jusqu’alors
inconnue pour moi et, dès le premier instant, l’étincelle heureuse, le
courant de vie supérieure que produit le contact des cœurs, se
produisirent avec une force toute spontanée. Mon discours terminé, je
m’assis, et tous les regards se tournèrent vers John Wanamaker. «Puisque
vous êtes parmi nous, lui dit le pasteur de l’Église, permettez-nous de
vous exposer quelques desiderata.» Et il lui parla de services, que dans
sa situation de négociant, occupant beaucoup de monde, il pourrait
rendre à ses paroissiens, en leur offrant du travail et des places. Dans
une partie du discours de ce pasteur, on sentait percer les sentiments
pénibles qui remplissent le cœur des noirs devant certaines hostilités
opiniâtres et certains préjugés de race.

John Wanamaker profita, avec une visible satisfaction, de l’excellente
occasion qui s’offrait à lui d’exprimer sa sympathie aux frères noirs.
«Quand vous aurez à faire à moi et à ceux, très nombreux en ce pays, qui
pensent comme moi, et vous portent un grand intérêt, dites-vous bien
ceci: il n’y a pas là de question de race, ni de face, ni de place, mais
purement une question de grâce, c’est-à-dire d’aptitudes et de
capacités. Vous serez toujours les bienvenus pour occuper une fonction.
Mais le tout n’est pas d’avoir la place, il faut la bien remplir. Si, à
l’essai, nous nous apercevons que vous avez demandé une situation où
vous êtes incapables de vous maintenir avec succès, nous sommes obligés
de vous renvoyer comme un vulgaire blanc. Dans ce cas, quelques-uns
d’entre vous diront que c’est la couleur de leur face qui leur a fait
perdre la place. Non, ils se trompent; ils avaient eu trop d’ambition.
Étant montés trop haut, il leur faut redescendre. Nous vous sommes
sympathiques, ayez confiance. Et s’il arrivait qu’une injustice se
commît envers l’un de vous, soyez certains que nous découragerions celui
qui, sous nos ordres et dans la limite de notre influence, aurait osé
manquer, à l’égard de l’un des vôtres, de respect ou d’équité.»

De telles paroles sont l’expression même du sentiment le plus profond. A
distance, sur la foi d’articles de journaux, relatant des faits
particulièrement odieux, où le préjugé de race s’étale dans sa laideur
entière, nous croyons que les noirs et les blancs, sur toute la surface
des États-Unis, sont entièrement séparés et ne se mêlent ni ne se
rencontrent, même dans les endroits publics, comme les théâtres, les
concerts, les églises, les tramways, les chemins de fer et surtout les
hôtels. Il y a à cela beaucoup d’exagération. Une foule d’Américains,
non seulement ne méprisent ni ne haïssent les nègres, mais se dévouent à
leur cause et leur prouvent leur sympathie par tous les moyens. Ces
hommes ne se dissimulent pas les difficultés de ce qu’on appelle la
question nègre. Mais ils ont un principe très juste en même temps que
très judicieux: Plus les questions sont difficiles, plus il faut
concentrer de bonne volonté sur leur solution.

Je m’estime heureux d’avoir rencontré un grand nombre de ces hommes,
parmi lesquels je nommerai en particulier Mr Robert C. Ogden, de
New-York.

Mr Ogden, associé de John Wanamaker, se trouve à la tête du grand
magasin que ce dernier possède à New-York. Très absorbé par des affaires
colossales, il n’en est pas moins constamment occupé d’œuvres sociales.
C’est un de ces hommes, nombreux en Amérique, qui font le plus grand
honneur à leur pays. Les affaires, pour eux, sont une fonction sociale.
Si elles leur procurent la fortune, la fortune en leur main est un
levier pour le bien. Mr Robert C. Ogden s’occupe beaucoup des nègres, en
particulier de Hampdenschool, établissement créé et dirigé jadis par le
général Armstrong, qui fut le père spirituel de Booker T. Washington.
Pendant de longs moments, dans son cabinet de Broadway, Mr Ogden me
renseigna sur l’œuvre éducative parmi les noirs, mettant entre mes mains
une foule d’ouvrages qui traitent de la question. Non seulement on sent
que, en sa qualité de Président du comité de Hampdenschool, il
s’intéresse à la maison, personnellement, mais cet intérêt, visiblement,
le touche aux entrailles mêmes. Quand il parle des noirs, ses yeux se
mouillent. Et cependant c’est un homme fort, d’une taille plus
qu’ordinaire et doué d’un grand sang-froid.

Par lui, je fus mis personnellement en rapports avec Booker T.
Washington, l’un des hommes que j’étais le plus impatient de rencontrer,
dont je me suis senti honoré de toucher la main et dont je me promets
bien d’aller plus tard visiter l’école à Tusgegee, dans le Sud. Cette
fois, je dus me borner à faire une conférence au profit de
Hampdenschool. Organisée par Mr Ogden, cette conférence eut lieu dans la
vaste maison, due comme tant d’autres à la générosité universellement
connue de Mr Andrew Carnegie, et qui se nomme, en raison de cette
origine, Carnegie-Hall.

On avait envoyé de Virginie huit élèves de l’école, entre 20 et 25 ans,
afin de chanter devant le public, avant et après la conférence.

Comme on nous présenta les uns aux autres, quelques minutes avant le
début, je leur dis, dans le cabinet où nous attendions l’heure de
commencer: «Chers amis, si vous voulez me faire un immense plaisir,
chantez-moi un morceau dès maintenant.» Immédiatement ils se rangèrent
et entonnèrent un double quatuor. Alors il me sembla que le parquet
vibrait et que le son magnifique de leurs voix me montait à travers les
os et courait dans mes moelles. Jamais je n’ai entendu cette ampleur de
basse sortir de poitrines humaines. C’était un orgue vivant.

Quelques instants plus tard, ils se firent entendre dans la grande
salle, où ils donnèrent entre autres des mélodies telles que leurs pères
en chantaient dans les plantations, du temps de l’esclavage. A travers
la mélancolie de ces complaintes, la détresse humaine s’exprime en
accents si douloureux et si vrais qu’on oublie presque la musique pour
ne penser qu’aux situations dont elle est l’écho.

Je ne suis pas documenté pour aborder le problème nègre. C’est une
grande montagne qui pèse sur la conscience des États-Unis. Mais ce qui
me rassure, c’est qu’aucune question, quelle qu’elle soit, surgissant
dans les limites de la destinée d’une nation, n’est au-dessus des forces
de cette nation, si tant est qu’elle est abordée avec tous les moyens de
bon sens, de clairvoyance pratique d’une part, et d’autre part, avec
équité, bienveillance véritable et fraternelle bonté. Or, de ces
qualités pratiques et de ces qualités de cœur, l’Amérique tient en
réserve des provisions intarissables. Aucun obstacle, aucune difficulté,
aucune fatalité du sang ne prévaudra contre elles.

En attendant, je m’estime heureux de connaître l’homme dont le nom,
aujourd’hui, personnifie les espérances comme les charges des frères
noirs, l’homme vers qui, de tous les points du territoire américain et
du monde, vont les sympathies que nous leur vouons: j’ai nommé Booker T.
Washington. Je noterai ici un fait mémorable entre tous et qui doit être
conservé.

Le soir du 7 octobre 1904, nous étions réunis dans un banquet final,
dernier acte du Congrès de la Paix, de Boston. Six cents convives de
tous les États de la République, de tous les pays du monde, se
trouvaient à table, dans une salle de fêtes. Nous étions assis, tous
ceux qui devaient prendre la parole dans la soirée, à une table
spéciale, d’où les orateurs seraient aisément aperçus. Booker Washington
était à trois places de moi. Quand vint son tour de parler et qu’il se
leva, toute l’immense salle, comme mue par un même sentiment spontané,
se leva, afin de lui rendre un hommage unique, un hommage qui, à ce
moment, par la qualité des délégués réunis là, devenait une
manifestation universelle de toute la Terre civilisée et pacifique.

Booker Washington est un homme de taille moyenne, trapu, à la figure
énergique. Quand il se lève pour parler, on sent qu’il porte sur ses
épaules le fardeau de sa race. Sa parole est claironnante, chaude, et va
droit au but. Il est éloquent, de cette éloquence supérieure
qu’inspirent le courage, la sincérité, l’absolu dévouement à une cause.
Images parlantes, geste sobre, modération persuasive. On sent que cet
homme est une voix au service d’un principe.

Après certaines phrases où il met son énergie totale, quand il ferme la
bouche, qu’il a puissante, décidée, on sent à quel point ce qu’il vient
de dire est positif et inattaquable. Le geste de son large menton, joint
à l’éclair de ses yeux, rappelle alors la parole magnifique de Luther:
_Das Wort sie sollen lassen stahn!_




TRAVAIL, ARGENT, AFFAIRES


Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a
travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on
n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule
des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer
et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille,
que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le
labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le
record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que
chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes,
fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion
générale.

Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit
encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se
transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et,
certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect
général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie
de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de
ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est
là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans
danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec
d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que
toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des
tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est
avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les
combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de
l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.

En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de
gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la
dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un
instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de
façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les
exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un
dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin
de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une
fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il
suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus
riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement
caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a
ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent
gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur
d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses
citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent
personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire,
pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un
mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit
devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette
tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait
qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.

Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération,
l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes
accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le
monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres.
Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de
véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux.
Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés.
Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être
l’esclave de son devoir d’homme riche.

Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni
surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une
certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues
générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est
si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante
collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le
fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est
loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les
générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur
berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive
ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine
fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau
jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la
race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit
démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un
amoindrissement de dignité.

De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel,
quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.
Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est
si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un
déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont
besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas
des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours
disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et
l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en
quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que
l’oisiveté rassemble.

L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en
général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque
ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise
moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme
qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit
fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa
fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.

Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent
les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que
d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la
réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de
génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits
en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant
que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en
laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement
passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait
à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de
l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que
possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un
entrepreneur de bâtiments:

--Il me faut une maison de tel et tel genre.

--Bien, et pour quelle époque?

--Pour telle date.

--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans
la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y
compter.

L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même;
ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On
n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un
travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude
d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne
simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que
possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy
énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui
pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la
vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente
pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression
acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont
ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right
place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le
travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa
peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire»
est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.

Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et
l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées
sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers
d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de
métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté
de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de
toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le
travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté
l’entoure à mes yeux.

Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des
conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis
d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de
construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une
foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais
au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières
premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais
leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif
et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est
une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en
se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente,
l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se
dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne
de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways
ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour
marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne
du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils
le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque
fois qu’il s’agit de marquer.

La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays
nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons
industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par
les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs
successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est
envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les
ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement
au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces
ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur
figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens
énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire
humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace
soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du
travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient
pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient
les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec
leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital
d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué
à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens,
on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les
portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux
fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles
de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.




REPOS


A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de
l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de
puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse,
comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train
roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes
possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont
arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de
temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la
société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et
l’organisme humain se détraque.

Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent
leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent
les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le
mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des
yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens
clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme.
Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail,
résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre
de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère,
l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations
où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des
situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble
sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par
une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence
d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise
par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement
ce lest existe.

Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de
remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande
sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.

Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont
on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes
bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité
d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des
coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa
quantité.

A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les
Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement
pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune
comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont
les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les
âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui
s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez
nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous.
L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin
national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme
le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son
mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire
que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes
monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en
échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments
sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du
genre humain.

A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir
des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours,
quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable
reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison
il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous
délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le
soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les
fatigues de la journée.

Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous
en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et
dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie
publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du
souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se
rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se
confine pas dans le chemin tournant d’un manège.

Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation
religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une
vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et
toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des
poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures
d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les
peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments
de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son
dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout
ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de
rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la
paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison
de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et
par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que
rendre plus insatiable.




ÉCOLES


Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public
school. La première différence frappante, est que cette école est aux
mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et
remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est
assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander
quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline,
auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à
quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très
satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de
l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline
respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et
plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier,
que sous la direction d’un instituteur.

Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent
les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de
toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation
des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces
écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis
qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall
principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie
d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant
l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure
l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine
d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons,
et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute
la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers
étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs
instruments au clou et allèrent prendre leur place.

Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir
et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints.
Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves
peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières
minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution
souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux
enfants, on profite de ce moment-là.

Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de
leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils
sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de
vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son
ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise.
Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse
respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A
la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on
reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans
le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les
progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à
l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.

On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène,
malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond
des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal
par tous accepté.

Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question
fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de
l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui
touchent à la chose publique, excitent des animosités et des
contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à
l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres
sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre
fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France,
en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles
expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a
plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue
plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous
rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront
parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans
que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du
privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent.

L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États
neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges
établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le
directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves.
En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands
collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue.
J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se
reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse,
rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits
septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur
d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands
blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien
n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs
familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous
les coins de l’horizon, pour les réunir là.

A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je
l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce
jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?

Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer
toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits
chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se
transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants
qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je
vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui
leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des
régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé
une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs
enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture.
Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a
été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu
se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être
citoyens de la première République du monde.

L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément
par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants
d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et
leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.

Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse
question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse
renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un
grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de
l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion
et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se
rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite
par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère
et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante
et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un
esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et
l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante
l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son
histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et
tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié
avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est
son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui
se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis
Américain.

Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma
charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me
répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en
disant cela.




HIGH SCHOOLS


Dans chaque centre d’une certaine importance existe une high school,
elle aussi presque toujours coéducationnelle. Elle est le degré
intermédiaire entre l’école primaire et l’Université. C’est là que se
prépare aux carrières pratiques la majorité de la jeunesse. En général,
ces écoles sont installées en pleine ville, à proximité de tous. Pas
plus que l’école primaire, elles ne comportent d’internat. On y enseigne
les sciences, la littérature, les arts. Le chant y tient sa place
d’honneur, comme dans toutes les écoles de la République. Les bâtiments
sont vastes, bien éclairés. Le long des corridors spéciaux sont
suspendues une foule de photogravures excellentes, représentant les
monuments de l’antiquité, les principaux chefs-d’œuvre de l’architecture
en Europe, les tableaux célèbres des grands maîtres et des reproductions
en plâtre des œuvres les plus remarquables de la sculpture. Parmi toutes
ces choses destinées à former le goût artistique, se remarquent aussi
régulièrement les portraits des grands citoyens américains, destinés à
personnifier les aspirations et l’idéal du pays, à perpétuer la mémoire
des grands faits historiques. Il n’est pas rare, aussi, d’y rencontrer
le buste de Napoléon. Déjà je l’avais vu dans les bureaux des
négociants, sur les étagères des salons et les frontons des
bibliothèques. Maintenant je le retrouvais dans les cabinets des
directeurs d’école et à travers les salles de classe. Décidément, il est
populaire en Amérique, et il l’est principalement à titre de self-made
man. On admire en lui sa prodigieuse activité, sa marche en avant à
travers les obstacles, sa destinée colossale qui le mena d’une origine
obscure à la situation d’arbitre du monde. Tout cela lui donne un relief
extraordinaire aux yeux de ceux qui n’ont pas, comme nous, à liquider le
passé néfaste que nous a légué son autoritarisme. Quand on songe quel
rôle Napoléon et ses lois ont joué dans notre enseignement, et quelles
traces sa main de tyran a laissées dans notre éducation secondaire
masculine, on est surpris de voir sa figure dans les libres écoles d’un
pays avec l’idéal duquel la férule napoléonienne présente un si terrible
contraste.

A côté de la High school, l’Amérique possède une multitude
d’établissements, comparables, dans leur programme, à nos lycées et
collèges, mais n’en ayant en aucune façon l’organisation ni l’esprit.
Ces écoles sont très souvent en dehors des villes, au bord des lacs, au
penchant des collines, ou en plein bois. Elles ont des internats, mais
qui n’ont pas la rigide monotonie des nôtres, ni la plupart de leurs
inconvénients. Le dortoir a presque partout disparu, ainsi que les trop
vastes et trop lugubres réfectoires. On préfère bâtir plusieurs maisons
de dimensions ordinaires que d’édifier de massives casernes. Chambres à
coucher et salles à manger ont un aspect familial. Et sitôt sorti des
maisons, les élèves se trouvent au large. Point de préaux enfumés, point
de murs. L’affreuse cour, pleine de poussière et garnie de gravier, où
poussent quelques arbres étiques, symboles du régime, heureusement à son
déclin parmi nous aussi, n’existe pas. On n’a pas l’impression de se
trouver au milieu de détenus. Grilles, fenêtres garnies de barreaux,
parloirs mornes, où des visiteurs viennent parler bas aux prisonniers,
réglements pédants, sinistres roulements de tambour, tout cet ensemble
que nous devons au grand homme dont le chapeau et la redingote sont si
populaires en Amérique, n’a aucune place dans les mœurs scolaires des
États-Unis. A chaque instant du jour, un élève, désireux de quitter la
maison, pourrait s’échapper sans tambour ni trompette. Les récréations
se prennent sur des prairies sans clôture aucune. La clef des champs est
dans la poche d’un chacun. Tout cela manque absolument de contrainte,
mais non de discipline et de surveillance. Le caractère et la conduite
des enfants sont l’objet d’une vigilance latente, il est vrai, mais
constante et effective. La pureté sexuelle des élèves et le respect de
leur propre corps, la tenue consciencieuse dans le travail et la
sincérité des paroles et des actes préoccupent les maîtres autant et
plus que l’instruction elle-même. Si la figure d’un élève témoigne que
son état réclame l’infirmerie morale, l’auscultation et la mise en
observation ne se font pas attendre. Sans les persécuter, on sait les
suivre. Et surtout des efforts constants sont faits pour les amener à se
gouverner et se surveiller eux-mêmes. On estime, à juste titre, qu’une
moralité provenant seulement de la constante présence du maître, pèche
par la base et n’attend que l’occasion favorable pour devenir de
l’immoralité. Que tout enfant soit quelqu’un, comprenne sa dignité, se
charge de la responsabilité de ses actes et préside sa République
intérieure, voilà le but vers lequel l’éducation est dirigée. C’est
l’éducation pour la liberté par la discipline personnelle, l’éducation
du «_self control_.»

Dès que le self control commence à s’exercer, la discipline devient
facile. Chacun la maintient en ce qui le concerne. Les tristes moyens
coërcitifs, par lesquels on affaiblit le ressort de la volonté, sont
considérés comme allant complètement à l’encontre du but de l’éducation.

Chaque école a son infirmerie, presque toujours située dans un gracieux
pavillon isolé. Une ou plusieurs nurses y président au soin de jeunes
patients, qui n’ont pas l’air malheureux.

La mine des écoliers américains, filles et garçons, est en général
prospère. On s’en rend compte surtout, lorsqu’ils sont réunis tous
ensemble dans les grandes salles où se tiennent les meetings du matin.
C’est un plaisir de promener son regard sur ces figures qui respirent la
santé et la bonne humeur. Leur hygiène, d’ailleurs, est bien entendue.
Jamais de trop longues séances sans un peu de distraction, de jeux ou de
gymnastique. Lorsque se prennent les grands exercices en plein air, les
enfants se douchent généralement en rentrant au logis, ce qui les
empêche de s’endormir en classe ou de se refroidir. Dans les écoles, il
y a souvent une interruption de cinq ou dix minutes pendant lesquelles
les enfants se dégourdissent sur place. Un piano, posé dans le corridor,
donne le signal des mouvements, et au même instant, dans toutes les
classes et sans quitter leurs tables, les élèves exécutent, sous la
direction du maître, une série de mouvements bien combinés qui
rétablissent une bonne circulation, les émoustillent et leur permettent
ensuite de rester tranquilles.




UNIVERSITÉS


Parmi les Universités situées dans les grandes villes, j’ai vu
particulièrement celles de New-York, Philadelphie, Boston, Chicago,
Minneapolis, Toronto au Canada; mais, par une combinaison très heureuse,
une partie importante de la vie universitaire s’est depuis fort
longtemps réfugiée dans le silence et l’air pur des campagnes. Au nombre
des établissements de ce dernier genre que j’ai visités et où j’ai
séjourné, il faut citer: Harward, Oberlin, Mount Holyoke College,
Vassar.

Harward est très connu comme grande Université pour la jeunesse
masculine. Aux portes de Boston, ville déjà traditionnelle, pleine de
souvenirs studieux et d’un esprit tourné vers les lettres, les sciences
et les arts, Harward est en outre richement doté par des amis anciens et
nouveaux. Une foule d’illustrations américaines en sont sorties. Le
Président Roosevelt y a fait ses études. Harward avec Yale, sa rivale en
jeux sportifs et en travaux savants, sont des foyers dont le rayonnement
s’aperçoit de loin. Oberlin est moins connu en France. Et cependant
l’Université de l’État d’Ohio porte le nom d’un Français illustre,
Oberlin, le grand pasteur qui vivait au Ban-de-la-Roche, à la limite du
XVIIIe et du XIXe siècle. Ce pasteur alsacien fut le pionnier d’une
piété vivante et originale. Il se servait du pic et de tous les outils
routiers et champêtres, aussi bien que du langage ordinaire, pour donner
un corps à la doctrine de l’Évangile, et il traduisait la Bible en actes
pratiques, en civilisation, en institutions sociales. Cet homme a frappé
l’esprit d’un peuple qui a défriché, bâti, civilisé plus que nul autre.
Ils en ont fait un de leurs modèles vénérés, et son nom demeure attaché
à l’une de leurs Universités. Oberlin-College est situé en pleine
campagne, au milieu d’une contrée verdoyante, légèrement ondulée. Une
toute petite ville est à côté de l’Université et porte le même nom.

Le long de larges avenues sont situées les maisons des professeurs,
comme à Harward et toutes les Universités du même genre. Une série de
bâtiments spéciaux, répandus sur un vaste «campus», gazonné et planté
d’arbres superbes, renferment les laboratoires, les salles de cours et
d’études, les collections, la bibliothèque, le Musée d’Art et le
Conservatoire de Musique. Sauf certaines parties de la médecine, qui ont
besoin des grandes villes et de la proximité de leurs hôpitaux, toutes
les branches du savoir humain y sont enseignées. L’Université est
coéducationnelle. Le nombre d’étudiantes est sensiblement égal à celui
des étudiants. Au centre des nombreux bâtiments, tapissés de lierre, qui
constituent l’ensemble universitaire, une église s’élève où, tous les
matins, la population entière de cette jeunesse, s’assemble avec ses
maîtres, afin de commencer la journée par une lecture édifiante. Le
Conservatoire de Musique, très suivi, fournit des éléments artistiques
de premier ordre et contient une salle pour les auditions, dans laquelle
se construit en ce moment même un des plus grands orgues des États-Unis.
Les étudiants forment des sociétés musicales et chorales, actives tout
le long de l’année. Ils sont, en outre, groupés en sociétés de tout
genre, où ils poursuivent ensemble la culture scientifique et la culture
morale. La presque totalité d’entre eux se rattache en outre aux
diverses organisations gymnastiques et athlétiques. Ainsi l’Université
est une sorte de ruche bourdonnante en pleine heureuse solitude. C’est
un monde, rappelant par son isolement studieux et son travail recueilli,
les bois sacrés des muses. Une atmosphère de paix y environne les études
qui, par le perpétuel contact d’un grand nombre de jeunes personnes et
de jeunes gens laborieux, atteignent un degré d’intensité considérable,
sans que la vie physique y perde ses droits. On sent qu’il règne
beaucoup de contentement et un salubre esprit ambiant. Toute cette
jeunesse porte sur sa figure l’indice d’une existence normale et
équilibrée. En somme, elle passe là d’heureuses années. J’ai pu m’en
convaincre, non seulement par le train journalier, observé dans les
diverses Universités, et par le ton dominant qui y règne, mais encore
par les souvenirs que la vie universitaire laisse au cœur de ceux qui
l’ont partagée. Partout j’ai rencontré des hommes et des femmes qui en
parlent avec émotion et gratitude. Oberlin est un centre plus populaire
que Harward ou Yale. Tout ce jeune monde a son avenir à créer et ne doit
compter que sur soi-même.

Les étudiants et les étudiantes demeurent dans des maisons séparées,
rattachées à l’Université et situées à proximité des cours.

Il n’y a ni cuisines ni salles à manger dans les maisons des étudiants.
Les repas sont pris en commun dans celles où sont installées les
étudiantes. Les tables sont par groupes de douze à vingt, et il y règne
une aimable cordialité. J’ai toujours joui, très spécialement, du coup
d’œil d’ensemble sur ces tables, où la présence des deux sexes mettait
une note originale dont l’effet sur leur éducation mutuelle est
salutaire à tous.

Si jeunes qu’elles soient, comparativement à nos vieilles Universités
européennes, les Universités américaines ont leur histoire, pieusement
recueillie. On dirait que l’Amérique est d’autant plus ménagère de ses
souvenirs, que la région en est moins étendue. Partout, dans les
Universités comme dans les écoles primaires, sont conservés, sur des
plaques commémoratives, les noms et les traits des fondateurs de
laboratoires, de bibliothèques, de musées universitaires, ainsi que les
noms des anciens élèves qui se sont distingués dans le monde. Au premier
rang figurent les actes de dévouement et d’héroïsme.

Westpoint on Hudson, principale école de guerre des États-Unis, consacre
particulièrement le souvenir des morts héroïques. Westpoint est un nid
d’aigle assis sur les rochers qui tombent à pic dans le fleuve. Une fois
arrivé là-haut, on découvre un plateau très étendu où se trouvent
d’immenses casernes, des salles d’étude et de cours et un champ de
manœuvres sur lequel, au moment même où nous arrivions, marchait,
drapeaux déployés et musique en tête, toute la population de l’école.
Ces jeunes gens ont une tenue superbe. La moitié au moins de leur temps
se passe aux exercices physiques. Beaucoup d’entre eux, excellents
cavaliers, s’entraînent à un jeu spécial consistant à taper sur des
boules du haut de leur cheval. Armés de maillets à long manche, ils
s’élancent à travers la plaine gazonnée, et l’adresse avec laquelle ils
évoluent est, à certains moments, stupéfiante.

Parmi les immenses bâtiments de Westpoint il en est un destiné aux
souvenirs guerriers, c’est le Memorial-Hall. Pas un fils de l’Amérique
ne tombe sur le champ d’honneur sans que son nom ne soit gravé là. Les
généraux ont leurs bustes ou leurs portraits. Des tableaux consacrent
certains faits militaires particuliers. Dans ce bâtiment sont de vastes
salles où se célèbrent les anniversaires. A certains jours, la
population de l’école s’augmente d’hôtes qu’un lien quelconque rattache
à l’armée. Ces jours-là sont les grandes dates du sentiment patriotique,
un sentiment qui, pour être plus visiblement exprimé dans les fastes de
Wespoint, n’en existe pas moins vivace et vibrant à travers toutes les
écoles américaines.




MOUNT HOLYOKE-COLLEGE


Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux
États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique,
veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située
dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne
sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un
tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit
village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et
grand air.

L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a
complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école
sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections
des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop
solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On
releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers
remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke
College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de
lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de
peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la
magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de
l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de
cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier
me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y
fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques
bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des
professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes.
J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine
d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient
engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux,
avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions,
leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.
La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les
femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre,
je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant
que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient
du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux
relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.

Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence
française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien
notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très
distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec
assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa
chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la
population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui
c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa
bonne sympathie.

Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y
demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept
tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument
charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes
personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très
importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.

Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études
n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et
rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins
cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le
plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles
fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu
plus jolies.

La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses
jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme
dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois
lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont
actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le
nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.

Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut
réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure.
Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le
résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme
certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs
s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent
entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure,
le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant
deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des
cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à
manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent
des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et
je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.

Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette
lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles
feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles
observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale
avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au
jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour
copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent
quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering
bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en
faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je
racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.

Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre
d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient
déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux
platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se
célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses
hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur.
Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc,
précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres
d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent
chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des
réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les
jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie
normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses
personnes une vie, en somme, très heureuse.




DOCTORAT HONORIS CAUSA


Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure
précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du
Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur.
Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le
Docteur Conwell.

Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez
aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et
pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie
à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux
métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé
toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son
esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit
alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de
l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale.
Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition,
doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse
d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il
fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de
longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est
consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense
territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple
de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création
d’une université complète ayant un caractère populaire.

Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr
Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait
installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au
prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche.
Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il
s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la
participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une
demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent
et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de
l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur
lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre
tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses
services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au
téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en
contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici
le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.

La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche
vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne
d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son
sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui
consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des
hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas
intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation,
à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté,
à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces
cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat
vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!

Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense
auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant
de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans
l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette
université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes
et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études
accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne
fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement
entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après
avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir
des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et
bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie
intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire
docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de
voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient
d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement.
La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le
corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public
sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage
personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par
dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu,
toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée
aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme
premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée
par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours
contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut
prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de
l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de
Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne
maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en
gagnant sa vie le jour.

Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste,
chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale.
«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs
qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive
amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort,
prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»

Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que
de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.




UN PÉNITENCIER QUAKER


Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée
où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une
magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me
dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings
quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour
enfants et jeunes gens égarés.

Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt
gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et
composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.

Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet
établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de
murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on
sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me
répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les
évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme
d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de
portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je
finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les
principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet,
quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les
montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de
ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur
empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même
raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête
devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais
drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté
me semble belle!

En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une
large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles
étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le
connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de
l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de
tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle
et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit
les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures
de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit
paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt
qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des
principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller.

Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des
charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est
une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la
maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier.
Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés
eux-mêmes.

Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous
vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin,
sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les
ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des
vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur
une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à
l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne
indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon.
Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que
jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en
vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des
soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents
de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la
maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité
humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme
oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque,
que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le
sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.

Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans
aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de
respect à sa propre maison.

Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté
immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine
coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites
tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de
simples numéros.

Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les
piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de
l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des
jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous
pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir
favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se
reposent et peuvent écouter tranquillement.

Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du
directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées
toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une
courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la
maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies.
L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la
première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou
contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève,
tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a
souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir
pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une
transformation complète.

J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux
collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant
quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé
par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à
mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun
quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir
vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux
injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui
les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des
enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et
ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très
naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français.
Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui
répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une
poignée de mains en signe de bon voisinage.

Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des
conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!

Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur
fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en
m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du
directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.

Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux
larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I
believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes
filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi
s’écroule dans le néant et le pessimisme!

Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons
de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une
affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul
payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez
croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur
responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur
nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le
carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le
claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.»




BOVERY MISSION


Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du
_Christian Herald_, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde
et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit:--Viendriez-vous un
soir à Bovery-Mission? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la
cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes
sans feu ni lieu.

Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les
onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais
passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait
froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une
heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local
de Bovery-Mission.

Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé.
Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune
avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission,
entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il
était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi
une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression
d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la
misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis
de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai
d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue
jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule
composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme.
L’aspect de ces gens était celui de vaincus; mais non de vaincus,
fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions
horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop
éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures
présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps
qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait
involontairement: A quoi te sert, Italien, ton roi? Allemand, ton
empereur? Français, ta République?

Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens
réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là,
victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de
caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de
leur vie.

Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant
longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une
méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide
des haillons: imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus
de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires.

Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines
d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en
poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue
sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire
de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une
ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles
d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui
ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir; qui portent sur
eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme
sociale: le crédit.--Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la
misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je
devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler «frères» je
vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils
de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti
plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le
jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos
vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus
sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de
douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain
qu’ils me produisaient? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur
ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce
qu’ils me disaient tout bas.

Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs
mains selon qu’ils parlaient une des trois langues: français, anglais,
allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et
les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies,
finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui
arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi
les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de
Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale,
par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là?

Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la
clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la
sortie. Où vont-ils coucher? me demandai-je, en voyant la noire colonne
se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait,
lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux
de l’humanité vagabonde.




LA PROPRETÉ DE LA RUE AUX ÉTATS-UNIS


J’en parlerai comme un simple passant, non comme un enquêteur de métier.
A toutes les heures du jour et de la nuit, pendant mon séjour là-bas,
l’occasion m’a été fournie de circuler par les rues des grandes villes.
J’ai vu les quartiers populaires, commerçants et bourgeois; en
particulier, un coup d’œil donné aux quartiers où les étrangers se
groupent et s’entassent, selon leurs nationalités diverses, m’a vivement
intéressé. Mais nulle part une exhibition du vice ne m’a choqué.

Chez nous, nous avons les affiches, les petits journaux pornographiques
illustrés, tous en bonne place, afin de se faire reconnaître aisément
par ceux qui les cherchent, et d’attirer, s’il se peut, l’attention de
ceux qui ne les cherchent pas. Nous avons, aux abords des gares,
l’embuscade pour surprendre les nouveaux arrivés, peu au courant des
usages de la cité monstre, et aux abords des Lycées, les distributions
de mauvaises lectures et les enjôleuses de jeunes garçons. Nous
jouissons du camelot habile qui attire le client en dessinant sur le
trottoir et ensuite, le cercle une fois formé, essaie de placer des
cartes licencieuses aux mains des auditeurs.

Enfin, nous avons, la nuit, dans certains quartiers principalement, le
raccolage sur le trottoir. Que n’avons-nous pas? Un père de famille ou
une mère peuvent maintenant difficilement prendre le train ou circuler
par les rues, sans être gênés à cause de leurs fils ou de leurs filles.

Lorsque nous nous plaignons, on parle de liberté. Dans un pays de
liberté, il n’est pas admissible que des entraves soient apportées à la
presse, à la circulation des citoyens, à la publicité. Et sous prétexte
de liberté, la majorité des citoyens est constamment gênée dans la chose
du monde la plus simple, à savoir dans le mouvement journalier, qui veut
que l’on puisse, sans inconvénient, sortir de chez soi et se promener
par la ville. En somme, nous subissons le contact des pires
malpropretés, nous, nos femmes, nos filles, nos fils, par l’effet d’un
simple sophisme.

Les États-Unis sont, eux aussi, un pays de liberté. Comparativement à la
belle latitude qu’ont là-bas les individus et les associations, nous
sommes, en France, de plusieurs siècles en retard. Toutes les
initiatives passées chez nous au laminoir des routines et des engrenages
administratifs y ont libre cours. Il s’y accomplit tous les jours des
choses nouvelles et hardies. En un mot, la liberté y règne dans les
institutions, les mœurs, les lois. Mais on n’en tire pas la conclusion
qu’il faille livrer les murs aux affiches cyniques, ni la rue aux ébats
du scandale. Les jeunes filles sortent sans accompagnement, de jour et
de nuit, et personne ne leur manque de respect. Elles ne risquent pas de
voir le trottoir barré par des malheureuses qui ne savent pas ce
qu’elles font, mais dont le triste métier qu’elles sont incapables de
juger, devrait, par la prévoyance sociale, être rangé au nombre des
industries insalubres. Ces industries, on les bannit du jour, si on ne
peut les supprimer.

Une objection courante est que les vices cachés sont pires que ceux
étalés en public, ayant l’hypocrisie en plus. Nous ne le nierons pas.
Mais oserait-on affirmer que les sociétés ayant le plus de vices publics
soient exemptes de vices cachés? On peut fort bien cumuler les deux.
Chez nous, les rues sont malpropres. Prenez-vous cela pour un indice ou
une preuve de la propreté des intérieurs? Quelle logique!

J’applaudis des deux mains, lorsque des industriels, qui savent
l’Amérique curieuse de nouveauté et veulent y importer des produits
scabreux, se trouvent arrêtés net par la police. La liberté est-elle
faite pour les empoisonneurs?

Je ne suis pas de ceux qui ont comme idéal d’acclimater chez eux les
mœurs de l’étranger. Chaque pays a son tempérament. Mais ici, il s’agit
de bon sens; le bon sens n’est pas une denrée nationale. Tout le monde
en vit. Il est contraire au bon sens de laisser la rue s’emplir de
miasmes et de pestes; d’exposer la jeunesse aux pires rencontres; de
permettre au cynisme de s’afficher sur nos murs.




CONFÉRENCES ET AUDITOIRES


Malgré les plus attentives prévisions, l’imprévu nous guette sans cesse
dans la vie. Et cet imprévu finit par prendre une place considérable
dans l’existence du conférencier en tournée. De vingt-cinq à trente
conférences, premier chiffre sagement fixé, afin d’éviter le surmenage,
nous montâmes bientôt au double. Vers le milieu d’octobre, ce maximum se
trouvait dépassé. Mais comme tous les jours de nouvelles invitations
arrivaient, ces premières conférences ne furent bientôt plus qu’un cadre
dans les places disponibles duquel, lentement, se logeaient des séances
de moindre importance tombant sur les après-midi et même sur les
matinées. Au prix d’un combat, recommençant à chaque courrier, la grande
majorité des demandes était finalement écartée. Mais de celles qui ne
peuvent se refuser, un noyau irréductible se constituait, et les
colonnes, où s’inscrivaient les jours, étaient noires de rendez-vous.
Quelquefois, dans la hâte des occupations se pressant les unes les
autres, deux séances se trouvaient fixées à la même heure. Alors il
fallait se livrer à des prodiges de combinaisons pour contenter tout le
monde.

Mais tout travail est rendu facile par la satisfaction qu’on en retire.
Si parler est une des plus terribles épreuves de la vie, lorsqu’il
s’agit de s’adresser à des indifférents ou de combattre des auditeurs
hostiles, c’est, au contraire, une joie sans pareille, si vous avez
affaire à des auditoires sympathiques et vibrants. De ces auditoires,
l’Amérique nous en a offert une telle multitude et avec une telle
régularité, que chaque occasion de prendre la parole était une joie
nouvelle.

Voici d’abord les réunions de clubs, presque des soirées de famille.
Tout club organise des séances familiales où les membres peuvent amener
leurs femmes et leurs enfants adultes. Ces rendez-vous ont un caractère
privé. La sociabilité y joue un grand rôle. Avant la conférence, tout le
monde cause ensemble. Si le conférencier arrive de bonne heure, il a le
temps de faire connaissance, avec ceux qui viennent pour l’écouter.
Ensuite, des questions lui sont posées, et la réunion se termine au
buffet. Dans de semblables conditions, vous recueillez, en une seule
heure, une multitude de renseignements et d’impressions. La parfaite
cordialité du public donne d’ailleurs à ces rencontres un charme auquel
personne ne saurait être insensible.

Dans une église, un théâtre ou toute autre salle publique, le cadre
élargi et différent ne permet plus la même familiarité. Mais, les
auditeurs peuvent cependant vous encourager et vous rendre la tâche
facile. Rien que l’accueil premier, fût-il silencieux, que vous fait une
salle bienveillante, ressemble à une bienvenue et à une invitation de
vous trouver chez vous. Combien de choses la figure des auditeurs
assemblés ne peut-elle pas dire à l’inconnu qui paraît devant eux! Je ne
me suis pas lassé de regarder les auditoires américains, dans cet
instant qui précède la conférence, pendant que le Président de la
soirée, introduit l’orateur et que, tout en écoutant le speaker,
l’assemblée a les yeux fixés sur l’hôte qui doit parler après lui.
Figures souriantes et paternelles de vieillards, figures posées et
sérieuses d’hommes et de femmes, attitude attentive de jeunes gens et de
jeunes filles. Que de signes silencieux et significatifs se recueillent
en une minute! J’ai trouvé aux auditoires américains un air de
bienveillance, de sincérité, de virile droiture. Ils m’ont laissé un
souvenir ineffaçable, par la masse compacte de braves gens qu’ils m’ont
permis d’entrevoir.

Mais c’est surtout dans les écoles, les universités, devant les
auditoires presque exclusivement composés de jeunesse, qu’une véritable
révélation m’attendait. J’ai toujours aimé la jeunesse; j’espère bien,
d’année en année, l’aimer mieux, la comprendre et la servir davantage.
La jeunesse de ma patrie m’a largement comblé d’affection, de bonne et
confiante tendresse. Mais je faisais là-bas une rencontre nouvelle, dans
des circonstances difficiles, et je fus heureux de constater que par une
sorte de télégraphie sans fil, j’entrai d’emblée en contact avec ces
auditoires vibrants et juvéniles.

Je les verrai toujours à Oberlin, Vassar, Mount Holyoke, Boston,
Chicago, Philadelphie, New-York, Lafayette, partout enfin, également
attentifs et sérieux.

Une chose m’a frappé devant les assemblées de tout âge et les
interlocuteurs individuels, c’est que le vrai Américain ignore la
_blague_. Cette corde qui vibre un peu trop souvent chez nous, et dont
certains font même un usage exclusif et monotone, leur est inconnue. Non
qu’ils ne soient amis du rire! Bien au contraire. Une sorte de bonne
humeur, jeune et saine, les anime. Ils sont prompts à saisir et à
souligner d’un sourire discret ou d’une hilarité sonore, tout trait
humoristique de la pensée. Mais ils restent sérieux en riant.

Le 27 novembre, un dimanche dont je me souviendrai, car il me mit en
contact avec plus de dix mille auditeurs, j’eus entr’autres un coup
d’œil merveilleux. Par les soins de l’Union chrétienne de Jeunes Gens,
dont l’œuvre admirable rayonne sur le monde entier, un mass-meeting
d’hommes avait été convoqué pour l’après-midi à l’Opéra de New-York. En
entrant dans la salle, je vis devant moi trois mille hommes. En grande
majorité rasés, ils donnaient une impression superbe de santé et de
fraîcheur. Leur attitude immobile, attentive d’avance, me les révélait
comme une force concentrée, un rempart de volontés décidées. J’eus
l’impression de me trouver devant une troupe prête à combattre, dont le
courage résolu ne demande qu’à être enflammé par une vibrante harangue.
De pareils auditoires transportent et inspirent celui qui doit leur
parler! On se donne à eux volontiers sans restriction. Et dût notre vie
semée à larges mains s’y dépenser tout entière, tant mieux! elle
tomberait sur un terrain digne de la meilleure graine. Mais à se mettre
en contact avec de si généreuses volontés, on reçoit plus qu’on ne
donne, et l’on part chargé de puissance morale, au lieu de se retirer
épuisé.

La conférence terminée, une partie du public s’approche de l’orateur.
C’est l’heure des poignées de mains et de la fraternité démonstrative.
Un soir, dans une de ces grandes universités où des milliers de jeunes
filles font leurs études, je vis ainsi passer devant moi la totalité du
personnel. Tranquillement assis, je serrais la main à toutes ces enfants
studieuses, chère espérance de la mère-patrie. Et je pouvais à loisir
observer leurs traits, leurs types divers et tout ce qu’un simple regard
vous révèle sur une personne. Bien peu d’entre elles avaient mauvaise
mine. Presque toutes, vigoureuses, décidées, souriantes, faisaient
plaisir à voir, par cette robustesse qui se joint si bien à la grâce des
vingt ans. Et je pensais à leurs parents, à tout ce trésor de tendresse
placé sur leurs têtes, à la grande République où elles avaient leurs
places d’épouses et de mères. Je faisais avec chacune acte de
connaissance individuelle. D’un seul mot elles m’annonçaient, en
passant, une foule de choses bonnes et braves qui font aimer
l’humanité...

Et voilà comment une tournée, ayant comporté cent cinquante conférences,
sermons et discours de tout genre, de nombreuses réceptions et des
milliers de kilomètres de chemin de fer, a laissé le souvenir et les
effets d’une partie de plaisir.




UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS


Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile
d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité
d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à
Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait
dissipé les fatigues.

Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où
courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes
dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul
regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les
habitants n’en verraient jamais.

Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours
dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires
des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup
d’enfants.

Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un
superbe solo du «Lobgesang» de Mendelssohn. Son mari exécuta des
morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de
silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue
sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des
lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de
voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de
regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu.
Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut
traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.

Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non
quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant
une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que
j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant.
Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette
heure, ils voyaient.

Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une
situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du
regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un
discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent
dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit.

Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il
existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle.

Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant
très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne
semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours,
qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un
malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir
près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était
sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était
donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les
drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins
du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul
d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe
visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient
la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir
que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi; j’attirai
sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui
caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement
l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule
fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me
traversa la tête. Si je lui racontais une histoire! Je lui pris les
mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les
levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou
soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y
jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui
finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire
est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains
pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des
variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé.
Certainement nous nous quittâmes amis.

Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne
de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité
nous échappe. Mais le malheur nous dit: _Sois bon!_ Mis en présence des
déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres
existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin
ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un
homme.

Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions
tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures.
Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus
effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans
ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre.
Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance? _Il faut
aimer._

Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet
aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable
Pitié, disant: «Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés!»
A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il
dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé: «Laissez venir à
moi les petits!»

       *     *     *     *     *

Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent
l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à
Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés
les «Amis». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une
allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je
la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode
pratiquée par les «Amis» s’imposa à moi: Parler selon que le cœur est
ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas.

N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville? La nef,
les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse
maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants
garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance!
quelles semailles d’énergie! Je venais de la nuit, et j’étais dans le
jour. Oh! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en
beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles! Comme cette
richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure! Sans
phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon
de choses leur serait bonne.

«Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants
aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les
autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts
automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent
pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils
s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images
pour la série des heures noires.

Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous?
Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir? Savez-vous
regarder? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert: y lisez-vous?
Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable
étincelants? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur
votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux?

Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens? Vos yeux
ont-ils appris à sourire? Consolent-ils ceux qui pleurent?

Fixent-ils les gens en face, vos yeux? Y voit-on votre pensée, comme on
voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal?
Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient
révéler?

Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger? Ou savent-ils
regarder, fermes et lucides, le péril menaçant?»

Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des
enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les
clairvoyants.




HOMES--HOSPITALITÉ


L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit,
je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur
gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent
couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la
portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles
qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres,
la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les
centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les
toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des
habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des
rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions
presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge.
L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas
le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui
conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se
pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche,
viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours
entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches.
Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave.
Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre,
de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le
«_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection.
Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch»
n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu
se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les
caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de
la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans
les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille.
Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses
fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.

Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée,
toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes
ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la
plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger.
Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes,
des banquettes fixes sont placées autour des baies.

On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses
gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des
tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y
trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à
coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est
de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les
fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit
simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine
toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire
entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et
bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les
coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout
méridional.

Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la
poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des
fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez
doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des
surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les
appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers
tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_.

Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un
seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont
des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a
disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très
tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs
commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique
ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la
science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la
partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes
sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux,
trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant
par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui
fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil
est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils
reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.

Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand
nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts
de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est
contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute
heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé,
le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des
fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter
parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si
parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer
ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la
mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la
propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une
préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus
d’espèces de savons, de poudres, de crèmes.

Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux,
ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier.
Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à
des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait
assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges?
c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses
recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de
regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur
naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme
fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer
l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être
certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire
pâlir.

On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous
avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part,
je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en
lui souhaitant un teint frais et des joues roses.

Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je
partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution
sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos
femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On
m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs
maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout
le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie
oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au
surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le
monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un
livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait
pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne
fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et
ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir
de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité.
Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir
que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si
importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le
Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les
araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où
tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles
et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis
de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me
photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme
culinaire.

Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur
intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus
difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de
savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce
du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les
discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement
aux yeux ces gens superficiels.

La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation
comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté.
Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat
politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement
mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis
longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le
nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur
destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera,
plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un
féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les
adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions
confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont
gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal
et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite,
alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte,
et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur
affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le
premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de
leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et
salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur
affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en
second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément.

       *     *     *     *     *

L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce
l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable
bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les
limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.
J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti
d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où
je venais pour la première fois.

L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des
invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter
la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et
me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les
intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.

La cordialité fut partout la même.

Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré
un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son
home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles
parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les
mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard
faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question
invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces
visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et
non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes
lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me
disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des
frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela
changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans
les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison
ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance
chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces
inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance
empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec
lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.

  [9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des
  semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F.
  Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.

Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons
appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je
n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse.
Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut
recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce
que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays
comme une goutte de sang à travers un cœur.

Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont
venus à moi comme à un frère aîné.

Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit
l’âme et fortifie l’espérance.

J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de
donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à
nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des
récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une
grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les
horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions
amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus
large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce
terme superbe.

       *     *     *     *     *

Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir.
J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures
inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces
lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines
m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.




TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN


Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe
à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie
et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les
conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un
appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.

La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité.
On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des
États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas
longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent
franchement.

Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de
sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux
habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la
sincérité et la bonté sont souvent absentes!

La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui
représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont
plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec
avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit
brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la
réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le
journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive
aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.

Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte,
mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de
patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une
de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à
fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir
gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur
n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.

Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la
modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont
faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do
you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez
le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent
votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient
encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les
signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de
bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également?
C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette
franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses
institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique,
une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le
plus remarquable de cette mentalité.

Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui
constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la
meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de
reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de
les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi
vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous
repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité;
mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme.

Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié,
cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau
contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les
asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y
est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui
souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les
mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie
industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.

La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu
maltraiter un cheval.

Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent
de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets
coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le
meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux,
est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de
preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions
recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays
est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés
ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui
s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée.
L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits
inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et
renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on
nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au
jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs
et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un
jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville.

L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère
des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les
hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis,
lors du Hallowing.

Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs
me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une
réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir
que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la
gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et
laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.

Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc,
tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de
cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était
venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le
monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait
des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la
représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et
parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises
et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse
illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie
est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.

Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église!

Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où
se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et
jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air
d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on
se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure,
sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait
avec mille variantes.

Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons
illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les
autres.

Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale
et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur
soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au
self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public
recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans
la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la
médaille, en voici maintenant le côté joyeux:

A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints
d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus
antique, les chefs de famille font à table une partie du service,
ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en
découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage
veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le
chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre
la mesure avec leur couteau.

Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à
«Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les
consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le
Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal
humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie
Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent
allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de
cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on
peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un
sandwich.




SYMPATHIES FRANÇAISES


L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis
recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré
moi-même de nombreux témoignages.

Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de
cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de
ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à
conquérir sa liberté.

J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me
promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe
d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est
le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le
savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient
une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai
cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly.
Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que
moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au
cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas
été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte
qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux
touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent
fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette
tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire
comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait
une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe
d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte
d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe
représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils
n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion
d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la
République sœur.

Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des
couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante
délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille
lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière
des hommes.

Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté
de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur
le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte
d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur
pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population
de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais
vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que
l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet
d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas
d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent
capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au
milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez
comprises.

Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par
notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple
privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à
travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements
boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.

Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des
États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce
s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui
gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie.

En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à
apprendre le français avec des résultats inégaux.

Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à
sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que
l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles.
Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez
pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.

Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles
écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un
plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A
Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des
histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour
de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes
filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de
fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M.
Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui
travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse
d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs
auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans
beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans
plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de
personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.

Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons
particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart
d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le
plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du
français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les
livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les
romans d’Erckmann-Chatrian.

Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France,
connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles
qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le
professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la
_Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de:
_Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion
de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus
amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste
Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de
Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en
disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un
maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus
le marché, un historien!

Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien
pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous
mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations.
Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si
bon renom aux États-Unis.

A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et
dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons
vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le
français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre
petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où
se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames
veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français,
elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec
une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que
les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne
faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe
professeur.




UN PLAISANT QUIPROQUO


Deux hommes se cherchent sans se trouver.

Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.

Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de
Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon,
les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied
du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon
compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris,
à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs
lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé.
Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son
pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.

Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles,
et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du
dimanche, etc.

Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que
j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon; l’autre dans
l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit
heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller,
de Franklin.--Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici; on y va
en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous
parlons: il accepte à déjeuner pour le lendemain.

A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous: il me parle de mon
livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux
pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant
ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir,
je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en
plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise: Vous
êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif
d’Oberhoffen?--Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen!--Alors
vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt?--Je
n’ai jamais entendu prononcer son nom!--Mais vous n’êtes donc pas le
général Miller?--Si fait, je suis le général Miller!--Miller, de
Franklin?--Miller, de Franklin!--Étrange! Quelles sont les guerres où
vous avez commandé? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle
général. J’ai longtemps été attorney-général.

Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon
cœur!

Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce
que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque
jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre
dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans
donner signe de vie au général.

Et j’étais embarqué sur la _Savoie_, lorsque, au dernier moment, un
homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller.
C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de
mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour
et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon
cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à
la première occasion.




ON NE FAIT PAS TOUJOURS CE QU’ON VEUT


«J’irai à Chicago, mais non aux abattoirs», m’étais-je promis à
moi-même.

Après une de mes conférences publiques dans cette ville, se présenta
devant moi un homme trapu, avec une tête massive, couverte de cheveux
blancs. Sa figure respirait la bienveillance. Il parlait anglais et
allemand, et me proposa de faire dans sa voiture une promenade à travers
Chicago. «Et, si vous le voulez, je vous montrerai mon industrie». Je
m’intéresse à l’industrie, un peu en amateur, mais fort sérieusement, et
il m’a toujours paru extrêmement instructif de visiter des usines avec
des hommes compétents. J’acceptai donc, et je me voyais déjà le
lendemain parmi les métiers d’une filature ou les hauts fourneaux de
quelqu’affaire métallurgique.

A l’heure exacte du rendez-vous, mon guide vint me prendre. Il
conduisait lui-même et me mena droit aux abattoirs, car il s’appelait
Nelson Morris, et se trouvait être un des plus anciens et des plus gros
propriétaires de cette entreprise colossale.

Chemin faisant, il me raconta sa vie. Fils d’un pauvre juif allemand,
proscrit pour ses idées républicaines en 1848, il avait gagné l’Amérique
avec des économies modestes, à grand peine amassées. Il commença par
vendre de la viande au panier, quand Chicago n’était qu’une petite
ville, et son panier grandit avec la ville, jusqu’à renfermer dans ses
larges flancs la viande de 10,000 têtes de bétail par jour. Les avenues
de Chicago sont longues: on peut y causer tout à son aise. J’appris donc
que Nelson Morris avait au cœur l’intime et gros chagrin d’avoir perdu
son fils aîné. Il en pleurait encore. Ce fils avait grandi dans son
industrie, et s’en était assimilé tous les détails. En même temps il
avait un esprit conciliant et humain qui le faisait aimer de tous ses
collaborateurs et ouvriers. Le père ne pouvait plus parler de ses
affaires sans que la figure du fils se présentât à son esprit. Son deuil
mettait de l’amertume dans tous ses succès passés. C’était une ombre sur
sa vie. Nous nous comprenions à demi-mot, et je prenais, chemin faisant,
une vive sympathie pour cet inconnu qui me parlait de détresses de l’âme
à moi bien connues. Il n’y mêlait, lui, aucune espérance, étant de ceux
qui ferment leur horizon du côté de l’invisible et ne pensent pouvoir
compter que sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités positives.
Il parla de sa maison: «Elle est telle que nous l’avons faite, ma femme
et moi, en nous mariant, lorsque nous étions dans une condition modeste.
Et nous n’y changeons rien. Tous mes souvenirs sont là». Cette
simplicité avait mon approbation.

Sur ces entrefaites, nous arrivâmes: la vue est d’abord attirée par
d’immenses parcs où sans cesse, de toutes les parties de l’Amérique, le
bétail arrive. Sur mon observation, que ce bétail me paraissait de mine
médiocre, il me dit: «It is Saturday cattle.» En effet, nous étions un
samedi et, ce jour-là, paraît-il, on abat ce qui n’a pas trouvé
d’acheteur pendant la semaine.

Entre les parcs, des marchands circulent à cheval, pour mieux voir la
qualité des troupeaux et faire de bons achats, en connaissance de cause.
Puis le bétail monte, par des plans inclinés, jusqu’aux limites fatales
où s’accomplit le sacrifice.

J’eus la vision d’un torrent d’êtres emportés vers la mort. Des vastes
pâturages de l’ouest, où se passa leur vie paisible, des troupeaux sans
nombre, comme autant de ruisselets qui deviennent de larges rivières,
s’unissent et roulent vers le même point, pour finir là, en une
cataracte rouge, un autre Niagara, intarissable et prêt à porter au
loin, par les villes, la force, la santé, la vie.

Toutes ces myriades de brutes muettes meurent pour nous faire vivre.

Et je pensais à tout ce que nous coûtons, à tout ce qui forme l’obscur
terreau sur lequel pousse l’humanité. Valons-nous autant de sacrifices?
Menons-nous une vie dont on puisse dire qu’elle rende ce qui s’est
dépensé à cause d’elle? Tout ce que je pus voir et observer
d’intéressant, à travers les immenses espaces où nous circulions,
disparut devant cette question qui renaissait, troublante et insistante,
dans mon for intérieur. Ainsi beaucoup de détails, à coup sûr,
m’échappèrent. Et surtout je ne m’aperçus pas des cadeaux que me faisait
Nelson Morris, tout le long de cette promenade à travers les conserves,
les salaisons et les jambons fumés.

Lorsque je l’eus quitté, je m’aperçus que mes poches étaient bourrées de
saucisses.

La rue à cet endroit était pleine de juvéniles camelots, criant leurs
journaux. Je me fis parmi eux un grand nombre d’amis à une saucisse la
pièce.




DEAN MY KEEPER


Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de
John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait
s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer
toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine,
célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il
subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux,
point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande
maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en
disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean
n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.

Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le
donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il
avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement,
mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à
sa consigne.

--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences,
rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me
laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon
inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint
m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout
celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la
pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là
veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une
conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.

Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une
rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.

La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait
commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire
exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se
prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre
assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il
ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement
de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean.
Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla
bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace
fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des
ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture
avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne
nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà
un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux
de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.

Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au
mieux.

La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus
delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps
passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes
occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je
les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite.
Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant,
pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de
m’en racheter une paire.

Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les
mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à
Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le
rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni
chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt
l’effet d’un principe que d’un oubli».

Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que
Dean me suivait d’un regard consterné...

Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur
cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_.




VISION DE FLEUVES


Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis.
Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé
les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse
de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails.
La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir,
en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans
nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes
sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les
paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des
vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve...

Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du
Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte
glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues
sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course
échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du
précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.

De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de
ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel,
peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce
changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne
roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et
mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur
étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles?
N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune
Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de
blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans
leurs flancs le pain des hommes.

Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente,
moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas
lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille
aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux
extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du
beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.

Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de
sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de
l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que
passer.

Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville
cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une
source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements
d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de
sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs
serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux
assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des
sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes,
surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours
d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se
transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable
créateur de merveilles.

A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis
une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.

Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi
calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges
étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la
réalité me revenait.

Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte
de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des
fleuves non mentionnés sur les cartes.




FORTERESSES AMÉRICAINES


Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant
c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les
armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles
ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que
basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.

La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la
mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la
physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste
et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le
grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à
l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture
éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse
indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne
plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels
des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont
point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se
vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne
saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et
par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces
concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la
libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités.
Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées
par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments
religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une
pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande
République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent
vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est
celle où il est dit: _O God our King!_

La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante,
respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un
souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux
convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles.
L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines
décrépites.

La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne
l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent
le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais
proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et
de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne
n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la
politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des
institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique,
l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de
crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à
veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est
non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.

L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de
même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun
de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des
autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne
pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les
inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les
honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur
prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.

En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous.
Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès
l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa
mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son
originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du
voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique
ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants
que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la
liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous
les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions
sont réduits en poudre.

La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il
n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle
battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais
il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations
un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante,
pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils
ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à
travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs,
et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays
considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air,
serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de
refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines.
Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues!
Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette
bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un
appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en
même temps engage la responsabilité.

Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte
de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous
entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une
histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot
est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de
bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif,
qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la
loyauté.

       *     *     *     *     *

La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette
exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains
Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais
ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens
et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère
comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une
société.

A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement,
d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur
meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur
indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer.
Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la
tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes
filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers
l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle
plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes
se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.

Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à
travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes
journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous
puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un
certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la
mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se
conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!




UN DINER DE HÉROS


L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on
peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible.
Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.

Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion
d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième
assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de
rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le
toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de
l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette
ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu
d’années.

J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O.
Howard, commandeur pour 1903-1904.

Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept
généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la
table.

Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est
accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire
d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une
petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes.
«Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels
d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses
victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces
humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes
avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur
valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la
Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions
tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but,
souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre
chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne
saurait échapper, ou de courir volontairement des risques
supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique...» L’attitude
et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par
sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient
sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens
compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention
faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les
toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En
général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque
joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.

General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des
États-Unis et des «Sociétés militaires», commença ainsi: Surtout, ne
vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un
temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la
tombe de qui se trouvait cette inscription: «Ci-gît Jonathan Porter qui
fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle
serviteur!» D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma
fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant: je n’ai à peu près
rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une
de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi.
Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le
jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant: «Je vous tiens
pour le plus stupide compagnon de tout New-York; je suis sûr que vous ne
savez même pas que Mathusalem est mort!»--«Mort! balbutia le jeune
homme, mort! Je ne savais même pas qu’il fût malade!»

Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes
de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme
américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni
d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de
quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast «_Our
Country_».

«J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse
profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent: «Johnny,
êtes-vous tué?» Une voix répondit de l’abîme: «Non, je ne suis pas tué,
mais le choc m’a rendu muet!»

Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter,
je suis comme ce malheureux mineur: j’en demeure muet.

Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de
mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord
d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette
côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à
la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est
élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette
ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de
notre pays en tout sens.

Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de
l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par
ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions
d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait
trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre
millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de
quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah!
nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.

L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte,
qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le
Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la
terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est
celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi
nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent
pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont
loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque
dans des situations élevées, ne sont, hélas! que trop vraies. Les
pessimistes prévoient des calamités... Mais, malgré cela, ceux qui
aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques
municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos
libres institutions. Nous pouvons être tranquilles: par la vertu de la
grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées.»

Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain,
l’amiral Geo. W. Melville déclare: «Il nous faut une marine, non pour
faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut
maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est
une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et
d’hommes que de faire la guerre.»

Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit: «En temps de
guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours
appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays
ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes
femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris,
frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice
de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien
qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.

Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent
pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain
des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été
dans le passé!»

Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant
l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo: «D’une mer à l’autre, tout le pays
eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la
liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui
se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité
d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec
une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet
homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour
pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il
fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui
donnaient un esprit sûr, une santé robuste; et l’héroïque soldat de
San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des
intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de
la volonté des États-Unis».

  [10] Théodore Roosevelt.

A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de
juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois
pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant
foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le
côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours
prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les
dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes
relatif à la vertu militaire: «La valeur, le patriotisme, l’honneur, la
virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et
ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs
de bataille; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus,
poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point
d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit.
Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu; il porte l’emblème de
l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance,
patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels.»

Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa
vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes
tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans
casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les
compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain
d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils
avaient raison de dire, en parlant de leur patrie:

«Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute
civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses
propres enfants, mais pour toute la famille humaine![11]»

  [11] Allocution du général S. A. Mulholland.




SIMPLICITÉ AMÉRICAINE


Lorsque j’eus, pour la première fois, la vision de l’Amérique
gigantesque, personnifiée dans ses bâtisses monstres, ses entreprises
commerciales, sa fièvre d’affaires, ses usines titanesques, le luxe de
certaines classes et leurs somptueuses excentricités, j’eus le sentiment
d’un contraste violent, douloureux. Décidément, je portais en moi un
autre monde que celui qui se révélait par cette civilisation
surchauffée, étincelante de fortune ou souillée de sordide misère, et
semblant se ruer de tout son effort vers la conquête des biens
matériels. Certains soirs, devant des auditoires choisis où brillaient
des toilettes recherchées, constellées de pierreries, une intime
tristesse traversait mon âme, à l’idée que ce qui faisait la substance
même et la moëlle de ma pensée pouvait servir un moment de distraction à
des curiosités blasées.

       *     *     *     *     *

Mais, à aller au fond même des choses, mes impressions pessimistes ne
purent pas subsister devant des expériences plus réconfortantes. Parmi
les épaves de Bovery mission, comme parmi la fine fleur de la société
américaine, d’après une méthode qui m’est devenue une seconde nature, je
suis allé partout, droit au centre humain. Le luxe et la misère sont des
accidents semblables: au fond demeure l’homme. De la surface, il faut se
hâter vers la substance. La substance fondamentale de «la meilleure
Amérique» c’est la _simplicité_.

Je vois dans certains journaux anglais, allemands, français, que le
signe distinctif de la vie américaine est l’artificialité. C’est juger
du cœur des gens par la couleur de leur gilet, et de leurs idées par la
forme de leurs perruques. Des critiques ont soutenu que l’intérêt pris
par le public américain à l’idée et au livre de la vie simple était du
snobisme pur, du jeu de fantaisie, sans sérieux et sans sincérité. Tout
cela est du jugement fragmentaire et superficiel. Un abcès n’est pas un
organe, une verrue n’est pas une figure.

Une artificialité très visible et à plusieurs points de vue choquante,
flotte il est vrai, comme une écume à la surface de la vie américaine.
Mais l’écume n’est pas l’océan. La vie artificielle et compliquée qui
sévit en Amérique à un degré inquiétant n’est pas dans le caractère
américain. C’est un accident. Toutefois cet accident constitue un
danger, et l’un des plus grands que ce pays puisse courir. En se
laissant entraîner dans la vie superficielle, cette vie, oublieuse de
l’âme, dédaigneuse de la simplicité, l’Amérique est peut-être, plus que
d’autres contrées, infidèle à sa nature même. Elle compromet la source
où réside le secret de sa puissance, de sa raison d’être dans le monde,
le nerf et le ressort de sa belle vigueur. Voilà le fait qui m’a frappé
en ma qualité d’ami. Et voyant ce danger, c’est avec une angoisse
fraternelle que j’ai recueilli tous les bons symptômes capables de faire
espérer que le danger sera écarté. Un mal reconnu est à moitié vaincu.

Si d’un regard clair de sa conscience, l’homme se rend compte qu’il
court risque de perdre le fruit de la vie par la façon anormale de
l’organiser, il est bien près de changer sa méthode. Les vaisseaux
suivent leurs pilotes, et les pilotes leur boussole; les nations ont
pour boussole leur foi et leur idéal. Le véritable idéal américain est
la réalisation d’une belle vie, inspirée par le souci du mieux, large et
humaine, énergique et bienveillante. Sous l’agitation qui a gagné cet
immense territoire, une secrète angoisse est nettement perceptible. Elle
ne l’est sans doute pas chez tous également, ni surtout chez ces masses
encore nouvelles et insuffisamment assimilées qui entrent comme un gros
facteur troublant dans la population générale. Mais partout où l’on
prend contact avec les hommes en qui se résume l’amour du pays, le souci
du bien public, cette angoisse se fait jour. Elle n’a rien des
inquiétudes séniles qu’inspirent aux gens établis leur égoïsme de classe
et la peur des nouveautés. Elle tient de cette aimable et salutaire
crainte de démériter qui anime la jeunesse généreuse, et perce même à
travers ses fougues.

Dans ce qu’elle a de meilleur, l’Amérique sait qu’un pays ne vit ni par
son or, ni par sa puissance militaire, ni par sa prospérité
industrielle, mais que toutes ces choses, en ce qu’elles ont de bon, se
ramènent à quelques vertus fondamentales dont l’humanité ne pourra
jamais se passer. Si la source de ces vertus tarit, toute la splendeur
extérieure d’une civilisation n’est bientôt plus qu’un fruit plantureux
exposé à pourrir sur l’arbre. L’élite du peuple américain en a le
sentiment vif, douloureux. Cette élite, heureusement, n’est pas une
exquise minorité isolée, perdue dans une masse en décadence, qui
n’aurait plus pour agents actifs que les ferments de sa décomposition.
C’est une phalange, innombrable et serrée, de braves gens, clairvoyants
et décidés, sensibles et courageux, ayant en un mot toutes les qualités
d’un ferment virulent capable de pénétrer la pâte.

Ces éléments de santé publique tiennent directement à la vieille et
solide tradition démocratique américaine, où se mêlent, en un si heureux
dosage, le respect du passé, le conservatisme normal, et l’élan
courageux vers l’avenir.

Je ne m’en suis jamais mieux aperçu que lorsque je franchis le seuil
d’Independence-Hall, à Philadelphie. Cette maison est un sanctuaire
national. Bâtie au siège même du berceau des libertés américaines,
datant de l’époque héroïque, elle a vu les assemblées où s’est décidé,
au milieu des plus émouvantes péripéties, l’avenir de la nation. Parmi
ces menus objets devenus des reliques populaires, dans le cadre de ces
murs qui autrefois ont écouté la parole des ancêtres et maintenant la
murmurent aux oreilles des petits-fils, devant les portraits de ces
hommes qui firent l’Amérique, j’éprouvai la plus intense des émotions
religieuses. Il me semblait marcher sur un sol sacré. Quelques-uns des
plus purs trésors de l’humanité nouvelle s’étaient élaborés là, au
creuset des grandes luttes, dans la fournaise des situations où les
hommes et les peuples s’épurent comme l’or. Et tout ce qui
m’environnait, c’était l’esprit d’une patriarcale, d’une héroïque
simplicité. Des éléments condensés là, en un foyer, est fait _le cœur de
l’Amérique_.

Une fois que l’on tient ce fil, on peut le suivre partout à travers la
trame de la vie nationale. Cette tradition n’est pas un souvenir pieux,
sorte de relique morte, destinée à sortir de sa châsse, dans les grandes
occasions seulement. Elle est mêlée à tous les actes et à toutes les
préoccupations de l’existence. C’est un _Leitmotiv_ qui, à chaque
instant, reparaît dans la vaste symphonie où se manifeste l’âme
populaire.

Si cette âme réagit comme elle le peut et comme elle le fait déjà,
largement, contre le crédit excessif que donne l’argent, et contre cette
usurpation sociale qui, d’un serviteur qu’il doit être, tend à faire de
lui un Roi. Si elle profite de toutes les occasions pour réhabiliter et
honorer les petites gens qui savent être heureux et indépendants en
limitant leurs désirs. Si la conviction se répand que le faste est un
esclavage, le luxe criard une preuve de bêtise, les dépenses
irraisonnées une faute sociale, il n’y a pas de doute que l’avenir
n’appartienne à la meilleure Amérique.

Pour elle, le message de simplicité n’est pas un cri de réaction;
personne de ceux qui ont pris la peine d’en apprécier le contenu ne s’y
est mépris. Il y ont vu un appel à la clairvoyance et à la vigilance, un
appel à l’hygiène élémentaire qui convient à la créature humaine.

Peu importe le pays que nous habitons, la langue que nous parlons, la
foi religieuse ou sociale que nous professons, nous avons tous besoin de
nous convertir à la simplicité. Nous risquons tous de perdre la vie, par
la façon absurde de l’organiser. Quand l’accessoire marche avant
l’essentiel, l’artificiel et le conventionnel avant le positif, tout
l’éclat extérieur dont s’entoure la vie n’est plus que le cadre
magnifique du néant.

Les institutions politiques, religieuses, sociales; la science,
l’industrie et l’éducation, tout l’ensemble de l’effort et du travail
humain doivent contribuer à rendre l’homme plus largement homme. Mais,
si nous n’y prenons garde, tout cela, au lieu d’être un instrument pour
réaliser plus de justice, organiser plus d’ordre et de bonheur dans la
fraternité, devient une entrave et un esclavage. L’homme succombe,
écrasé sous ses œuvres, affaibli et dégradé par ses forces mal dirigées,
ses instincts tournés en vices, son savoir en puissance de mort, sa foi
transformée en fanatisme, toute fonction privée ou publique déviée de
son but.

On affecte souvent de nous dire que l’homme descend du singe. Cela fait
à quelques-uns un plaisir choquant; d’autres s’en affectent outre
mesure. Quant à moi, je pense qu’il n’y a là matière ni à s’enorgueillir
ni à se troubler. J’ai dit quelque part que je consentirais volontiers à
être une fourmi, pourvu que je fusse une fourmi de Dieu. Les chemins de
l’Éternel vont de la poussière à l’Esprit. La distance est prodigieuse;
de nombreuses et d’humbles étapes sont nécessaires. A cela, quoi
d’étonnant? Peu m’importe donc le sentier par lequel je dois passer,
pourvu qu’il monte.

Ce qu’il faut craindre ce n’est pas le singe du commencement, ancêtre,
au surplus problématique, mais c’est celui de la fin, produit hideux qui
sortirait à la longue de la sélection de nos tares. Descendre du singe
et devenir des hommes, c’est un progrès, et quel progrès! Mais être
l’humanité, avoir donné naissance à Moïse, à Platon, au Christ, avoir
dompté les éléments, attelé la foudre à son char, fait de l’éclair son
messager, et redevenir des brutes par la férocité des sentiments, la
bassesse des instincts, l’obscurcissement de l’intelligence, quelle
chute dans les ténèbres! Cela ne saurait être. Élevons nos résolutions à
la hauteur d’une autre destinée. L’humanité parfois s’égare, mais sa
soif la ramène aux sources, aux sources pures de la vie authentique et
simple.




ADIEUX A WASHINGTON


La date du 22 novembre avait été fixée d’avance pour mon retour à
Washington. L’Union chrétienne de jeunes gens de cette ville organisa la
conférence publique qui m’avait été demandée, et choisit comme local le
théâtre de Lafayette square, situé près de la Maison Blanche. La
conférence fut annoncée pour quatre heures de l’après-midi. Le soir du
même jour devait avoir lieu ma conférence française, dans les salons de
la Maison Blanche.

J’arrivai à Washington vers onze heures du matin. L’ambassadeur de
France et Mme Jusserant avaient organisé un déjeuner familial, pour nous
faire rencontrer avec quelques amis. Il me fut particulièrement doux de
franchir le seuil du petit hôtel de l’ambassade et de me trouver dans
une maison où les tableaux, les tapisseries et une grande partie des
objets meublants, rappelaient la France. La bonne grâce affectueuse de
mes hôtes s’ajoutait à ce charme de la patrie lointaine.

Le Président avait dit en septembre: «Je vous présenterai moi-même à vos
auditeurs». Mais je n’osais compter sur un tel honneur, tant il
dépassait toutes mes espérances, et jamais depuis lors aucune allusion
n’avait été faite, de ma part, à cette haute parole. J’allais donc à
Lafayette square en songeant à toutes les bonnes raisons qui sans doute
empêcheraient le Président de s’y trouver. En approchant du théâtre, je
vis la place entourée d’une série de policemen de taille colossale, de
ces policemen américains, véritables tourelles dont le seul poids est un
élément d’ordre, et qui émergent des foules, comme les rochers des
flots. Ce n’est pas pour moi que les géants sont venus, pensai-je. Au
foyer du théâtre, je rencontrai les jeunes gens, organisateurs de la
réunion. «Le Président vient de téléphoner qu’il sera ici dans dix
minutes», me dirent-ils. Effectivement, au bout de quelques instants, il
arriva en disant: «J’avais dit que je viendrais, me voici!»

Je ne décrirai pas ce que j’éprouvai, pendant que, silencieux,
j’écoutais la parole de celui que, peu de jours auparavant, l’Amérique
avait maintenu à son poste par une majorité formidable, inconnue
jusqu’alors dans les annales du monde.

Le Président parle comme un chef de famille entouré des siens. Sa parole
simple, précise, faisait naître cette clarté qui vient des vérités
élémentaires interprétées par un esprit droit.

Beaucoup d’orateurs américains ne gesticulent pas en parlant. Ils
observent une attitude immobile qui ne laisse pas d’avoir un côté
impressionnant, quoiqu’elle tranche singulièrement sur nos habitudes
françaises. Le Président, lui, s’anime en parlant, et son geste parfois
devient d’une singulière véhémence.

On sent que ce chef d’État est porté par un idéal à la fois élevé et
pratique dont il essaie à toute occasion de mettre en relief quelque
trait saillant. Il possède à un éminent degré la faculté de traduire les
sentiments, les idées, les lois de la vie en langage universel. Chacune
de ses phrases, chaque exemple cité sont frappés au coin de l’humanité
supérieure, de celle qui, sans étiquette ni acception de races, de
nations ou de classes, est la substance essentielle en chacun de nous.
Et cependant, rien de vague ni d’indéterminé dans cette pensée dont la
simplicité lumineuse rend la parole limpide. Tout cela est pratique,
actuel, riche en couleur locale. Mais toujours l’idéal humain perce sous
l’idéal national.

J’aurais voulu reproduire ici, en entier, les paroles du Président,
publiées, le lendemain, dans tous les journaux américains. Mais je dois
y renoncer, en raison même des termes dans lesquels était conçu ce haut
témoignage de sympathie. J’en conserve au cœur le souvenir ému et
reconnaissant et il constitue l’une des plus belles récompenses de ma
vie.




CONFÉRENCE A LA MAISON BLANCHE


Le soir, j’arrivai à la Maison Blanche, une bonne demi-heure avant la
conférence, et fus introduit dans un salon du rez-de-chaussée où ne
tardèrent pas à descendre, d’abord Mme Roosevelt, ensuite le Président.
Au courant de la conversation, le Président raconta que Mme Théodore
Roosevelt et lui-même, avaient du sang français dans les veines et
descendaient de Huguenots, expulsés de leur mère-patrie par les rigueurs
de la persécution religieuse.

Déjà les invités de la Maison Blanche, au nombre d’une centaine, étaient
réunis dans le salon voisin.

Je fus introduit le dernier. De tout ce que je pouvais éprouver à cette
heure, c’est l’émotion patriotique qui l’emportait.

Pouvoir, dans ma langue maternelle, parler de mon pays devant un
auditoire si choisi, constituait une douce et suprême satisfaction.

Je me rappelais, en commençant ma conférence, la bonne parole prononcée
par le Président: «_Jamais vous ne nous direz assez de bien de la
France_».

Il existe un très vieux classement des nations, comme il existe une
zoologie à l’usage des petits enfants où chaque animal est sommairement
qualifié d’un seul mot. Le tigre est féroce, l’âne bête, le chien fidèle
et le chat faux. Pour ceux qui aiment et connaissent les animaux, il y a
bien à redire sur cette science brève. Mais déplacer les préjugés est
quelquefois plus difficile que de transporter les montagnes.
L’ethnographie, telle que la pratique la foule, a statué que certains
peuples étaient hypocrites, d’autres lourds d’esprit, d’autres
adorateurs de l’argent. _Les Français sont légers et, en outre, aiment à
se disputer entre eux._ Notre littérature d’exportation et notre
politique intérieure semblent bien un peu donner raison à cette opinion.
Mais elle est, en somme, erronée, c’est ce qu’il faut s’attacher à
montrer. Comme tous les peuples, nous avons, nous aussi, des qualités
par lesquelles nous gagnons à être connus des gens intelligents et
bienveillants de toutes les nations. Signaler ces qualités n’est pas un
effet de vanité nationale: mais c’est un service rendu au bien général.
Il est contraire à l’intérêt international et à la bonne entente, que
les peuples se connaissent entre eux surtout par leurs défauts. En se
connaissant un peu plus par leurs bonnes qualités, ils auraient plus de
motifs de confiance mutuelle. Il faudrait constituer un ordre de
courtiers de la bienveillance entre les peuples, dont la méthode
consisterait à raconter sur chacun ce qu’il y a de meilleur à en dire.
Un peu de réflexion et d’expérience nous enseigne que l’homme ne vit pas
de ses maladies, mais des parties restées saines dans sa constitution.
Les peuples ne peuvent pas vivre de leurs vices. C’est par leurs vertus
qu’ils subsistent. La France non seulement existe, mais elle exerce dans
le monde une action permanente. Son génie, son travail, ses idées, son
goût entrent comme un facteur essentiel dans la collaboration
universelle des nations. Il est évident que la place que nous tenons
n’est pas due à notre légèreté. Il doit donc y avoir autre chose. C’est
ce qu’il s’agit de chercher et de mettre en relief.

Derrière le pays superficiel et bruyant, tel qu’il s’aperçoit de loin ou
se reflète dans les livres et les feuilles publiques potinières, il y a
un autre pays, silencieux, laborieux, studieux, une _France inconnue_
qui rachète largement les défauts criards de celle, hélas! trop connue.

Comme un hôte assis le soir près d’un foyer ami, j’ai voulu, au foyer de
la nation américaine, parler de cette France.

J’ai dit notre vie de famille si réelle, notre peuple économe et
travailleur, les vaillants petits ménages dans les grandes cités, tels
que l’étranger ne les connaît pas et ne saurait les connaître, mais
qu’il m’a été donné de voir en si grand nombre. J’ai parlé des paysans,
des ouvriers; fait un parallèle, par exemple, entre le Paris matinal,
que les Français eux-mêmes connaissent si peu, et le Paris noctambule
que l’étranger ne connaît que trop.

Habitué discret de l’institut Pasteur, ami du regretté M. Duclaux et de
beaucoup d’autres chercheurs scientifiques de mon pays, j’ai décrit leur
existence réservée, hostile à toute réclame tapageuse, laissant pénétrer
un regard aussi vers les chambres de nos étudiants studieux, greniers
aimés, comme en contient tant ce grand Paris, où sommeille le capital
scientifique de demain.

Il m’a paru ensuite intéressant d’esquisser tout le grand labeur
d’éducation entrepris par la troisième République, aux divers degrés de
l’enseignement national, au milieu d’obstacles sans nombre, avec une
abnégation admirable. En passant, j’ai encadré dans ce tableau la figure
d’un des meilleurs pédagogues de tous les temps: Félix Pécaut, à qui des
hommages publics ont été rendus à la tribune nationale, mais dont le
plus bel éloge est l’empreinte sérieuse et forte laissée au cœur de ses
disciples.

M’étant longuement entouré de documents sur les œuvres sociales de
France, j’ai indiqué ce que l’initiative privée est parvenue à faire
dans ce domaine.

Un autre mouvement méritait d’être mentionné: celui de la pénétration
sociale entreprise, depuis une vingtaine d’années, dans une série de
mutualités, d’entreprises de collaboration des bonnes volontés entre
classes différentes, de rencontres entre les travailleurs de l’esprit et
les travailleurs manuels. Parmi les pionniers de la première heure de
cette belle œuvre, j’ai nommé T. Fallot, qui venait de mourir, et tracé
le profil de ce fils robuste du Ban-de-la-Roche, en qui semblait
refleurir de nos jours l’esprit du grand Oberlin.

Pouvais-je oublier ensuite de parler d’une tentative unique en son genre
et qui est parvenue à établir, au sein de notre époque troublée et
divisée, un rendez-vous courtois de discussion et de mutuel
renseignement entre les hommes de bonne volonté venus de tous les
horizons de la pensée. J’ai nommé _l’Union pour l’action morale_, œuvre
large et compréhensive, qui serait capable, en se répandant, de fournir
une puissante contribution à l’avenir moral de la France.

Enfin, pendant une longue heure, il m’a été donné de parler d’une France
profonde, besognant sous les dehors agités de notre vie publique, d’une
France recueillie, assoiffée de bonne entente entre concitoyens,
recherchant l’unité des intentions à travers la diversité des origines
et des groupements, bâtissant la cité, dans un effort constant vers la
justice et la bienveillance...

Une réception toute cordiale suivit la conférence.

Belle journée et beau soir... Sur cette impression, il convient de
clore ces souvenirs.

       *     *     *     *     *

Le 1er décembre, je m’embarquai sur la _Savoie_, entouré d’une multitude
d’amis qui venaient me souhaiter bon voyage.

Le dernier à quitter le bord, au moment où déjà tombaient les amarres,
fut John Wanamaker.

Des nuées de goëlands, symboles des souhaits et des souvenirs qui
accompagnent le voyageur, déployaient leurs grandes ailes au-dessus du
sillage bouillonnant.

Je partais avec le sentiment d’avoir visité l’un des pays où se trouvent
amassées les plus substantielles réserves de l’Humanité...

       *     *     *     *     *

Maintenant nous tournions le cap vers le soleil levant. A mesure que
nous voguions plus avant, de chères figures émergeaient de l’ombre, les
pensées de revoir se précisaient.

Mais surtout grandissait et s’imposait, d’heure en heure, avec plus de
puissance, l’image de la Patrie.

La France a jadis contribué à fonder les États-Unis. Avec combien
d’obscurités et d’obstacles son bel idéal démocratique, victorieux au
delà des mers, n’a-t-il pas encore à lutter à son propre foyer! Si du
secours moral, des exemples réconfortants peuvent lui venir des contrées
que jadis fertilisa son génie, c’est justice.

Quand blanchissent les moissons, le moment est venu de se rappeler, et
de saluer le semeur.

Dans les lueurs de tes phares, trouant au loin la nuit océanique, je te
saluais, France aimée, semeuse infatigable, à qui nulle inclémence du
ciel, nulle rudesse des saisons ne fut épargnée, mais qui marches
toujours parmi les pionniers d’un avenir meilleur, la main sur la
charrue et l’espérance au front.




TABLE DES MATIÈRES


                                                      Pages
  Préface                                               VII
  Premiers traits d’union                                 1
  Obstacles                                               5
  Où John Wanamaker intervient                           14
  En mer                                                 17
  Le salut des feux                                      23
  Réveil dans le port                                    27
  Dans les docks                                         31
  Premier coup d’œil dans New-York                       35
  Échappée sur la campagne                               43
  Le cimetière de Sleepy hollow                          46
  Premier speech anglais                                 50
  Lindenhurst                                            53
  Flâneries                                              56
  Une sieste et ses suites                               66
  Séjour à la Maison Blanche. _Le Président_             71
  Menus souvenirs de la Maison Blanche                   85
  «Drive» à Cornwall-on-Hudson                           91
  Un jour à Bethany-Church                               99
  Vie religieuse                                        118
  La Bible aux États-Unis                               136
  Chez les Quakers                                      148
  Hôte d’Israël                                         158
  Frères noirs                                          171
  Travail, Argent, Affaires                             192
  Repos                                                 205
  Écoles                                                212
  High Schools                                          222
  Universités                                           230
  Mount Holyoke-College                                 239
  Doctorat honoris causa                                247
  Un pénitencier quaker                                 254
  Bovery-Mission                                        264
  La propreté de la rue aux États-Unis                  271
  Conférences et auditoires                             276
  Une leçon rapportée des aveugles aux clairvoyants     285
  Homes.--Hospitalité                                   295
  Tempérament américain                                 312
  Sympathies françaises                                 323
  Un plaisant quiproquo                                 332
  On ne fait pas toujours ce qu’on veut                 336
  Dean my Keeper                                        342
  Vision de fleuves                                     347
  Forteresses américaines                               352
  Un dîner de héros                                     361
  Simplicité américaine                                 373
  Adieux à Washington                                   384
  Conférence à la Maison Blanche                        389




IMPR. ALSACIENNE ANCt G. FISCHBACH, STRASBOURG.--1898




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VERS LE CŒUR DE L'AMÉRIQUE ***


    

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