Le voyage rustique

By Charles Silvestre

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Title: Le voyage rustique

Author: Charles Silvestre


        
Release date: September 1, 2026 [eBook #79496]

Language: French

Original publication: Paris: Plon, 1929

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79496

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOYAGE RUSTIQUE ***





  CHARLES SILVESTRE

  LE
  VOYAGE RUSTIQUE


  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
  IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

  Tous droits réservés




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POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

  La Prairie et la Flamme. Roman.


Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.




Il a été tiré de cet ouvrage

40 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 40.

L’édition originale de cet ouvrage a été tirée sur papier d’alfa.




Copyright 1929 by Librairie Plon.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y
compris l’U. R. S. S.




I

LE VIEUX BOURG.


Le vieux bourg est niché, en plein vent, au sommet d’une colline verte,
fertile en fontaines. En bas, la rivière coule et mêle des anneaux
changeants sous les peupliers. Au loin, à travers des chênes de clôture,
les toits des maisons paysannes se pressent comme appuyés l’un sur
l’autre; leurs tuiles d’argile recuite gardent une couleur qui vient
d’une flamme de bois et qui s’unit en parfait accord aux labourages
environnants. On aperçoit à une lieue à la ronde l’ormeau qui n’ombrage
pas la place communale, tant ses branches s’étendent haut dans l’air. Sa
tête étalée en vagues de feuilles domine le petit clocher. Par des soirs
de brume, un son de cloche propagé, le tintement d’un marteau sur
l’enclume révèlent à peine que le vieux bourg est encore vivant.

                   *       *       *       *       *

Qui raconterait son histoire avec un peu de clarté serait plus malin que
le diable. Les anciens des anciens ont rapporté beaucoup de choses que
l’on ne peut grouper ni ordonner de façon qu’une image et des lignes
assez précises apparaissent comme en ces jeux de cubes, qui amusent les
enfants. Il manque toujours quelques pièces, un morceau de granit ou de
terre, un fragment de vie qui n’est plus que cendre; il est impossible
au plus patient de les retrouver. De là, les trous, les brisures, que
viennent combler ceux qui ont une certaine puissance de rêve.

Il y a les archéologues, les savants qu’il faut honorer, mais aussi les
gens qui ne sont que curieux: ils se rendent en corps devant un dolmen
ou quelque éboulis de rochers; ils leur tirent poliment le chapeau, leur
tiennent des discours à la Jean-Jacques, et ils montent dessus afin
d’admirer leur propre personne et le paysage. L’un reconnaît une trace
des premiers hommes, l’autre un passage des apôtres de Jésus ou des
vestiges de voie romaine; ils reniflent comme si les cailloux avaient
pour eux seuls une odeur. Cet autre encore, à la faveur d’une colonne
détruite, rebâtit en imagination un temple des premiers âges de la
chrétienté. Pour les plus heureux, des pierres ont des clameurs qui leur
permettent d’assurer que le bourg fut jadis une cité fameuse éveillant
l’avidité de Rome et la forçant d’étendre sur elle ses armées comme des
pattes monstrueuses.

Près d’ici, dans cette campagne limousine, on montre la pointe d’une
roche qui commande le pays et qui s’appelle Vigeane. Un soldat romain y
veillait; peut-être, la rivière qui coule en bas l’invitait-elle à
dégrafer son armure. On dit que des femmes de ces parages ont un visage
où demeure l’orgueil latin. Qu’il est difficile de séparer le grain de
vérité des broutilles de la fable! Certains rapportent que des Juifs
trop riches et craignant avec un peu de raison d’être rôtis quittèrent
sans tambour ni trompette la chaude Espagne et vinrent se terrer en ces
lieux. Leur sang se mêla à celui des laboureurs; ils firent commerce de
bétail et vécurent dans le souvenir de l’or perdu, non consolés par l’or
des genêts en fleur. On a découvert, il n’y a pas bien longtemps, dans
une vieille muraille, des monnaies de Charles-Quint, rognées
probablement par eux. Il y a dans le pays des jeunes filles charmantes,
qui s’appellent Rachel, des métayers du nom de Jacob. Des puits
magnifiques se dressent dans leurs cours ombragées d’ormes.

Secrets mélanges de songe et de réalité! Un indicible labourage de
siècles environne la petite bourgade dont la poésie brûle sous des
boisseaux à blé, au soleil des saisons, dans la rafale du vent d’ouest.
Une charrue invisible comme dans les grandes légendes, continue de
passer en silence à travers des hommes qui ne changent guère de place,
retournés comme des mottes de terre.

                   *       *       *       *       *

Le vieux bourg, comme tant d’autres en France, dans le monde étroit, se
presse des deux côtés d’une route qui prend le nom de Grand’Rue,
lorsqu’elle le traverse, de part en part. Un sentier mène à la place qui
s’arrondit entre l’église et le cimetière, et où l’orme géant est
planté. Autrefois, il y avait deux églises, mais la plus ancienne est
détruite depuis bien longtemps. Il y a peu d’années, la pioche des
niveleurs faisait jaillir de ses fondations quelques poteries
gallo-romaines et des dieux lares modelés dans une argile tendre et
rouge. Tout cela fut brisé en morceaux, jeté aux orties. Il s’agissait
d’aplanir une bosse de terre et d’y planter des tilleuls. L’église qui
s’élève sur la place est à demi ruinée; son clocher, couvert d’écailles
de bois, penche comme un arbre qui va mourir. Le sonneur qui tire sur la
corde de la grosse cloche ne sait pas qu’il risque sa vie, trois fois
par jour, à chaque angélus.

L’orme gigantesque se porte bien; il n’a que faire du soin des hommes;
il enfonce ses racines dans le terreau du cimetière. Des os blanchis
sont pris dans ses radicelles. Il est bien nourri. Les gens du bourg ne
lui prêtent aucune attention. Les plus vieux l’ont toujours vu aussi
fort, aussi insolent, comme ils disent, et portant si haut la tête qu’il
n’appartient plus à la terre, mais aux nuages.

                   *       *       *       *       *

--Pour un bel arbre, c’est un bel arbre, m’a dit hier l’un d’eux. Que de
cordes de bois il y a là dedans! Mais en l’abattant, on risquerait de
briser le clocher comme une allumette. Sans ça, il y a du temps qu’on
l’aurait coupé. C’est un arbre qui est bien trop gros; il n’est pas dans
la mesure. Il donne même pas d’ombre. Faut se démancher le cou pour voir
ses branches d’en haut. Parlez-moi d’un bon petit pommier qui a du
fruit. A quoi ça sert, cet arbre?... A rien. Mais celui qui voudrait
l’envoyer au lit, eh bien, il aurait des chances de se casser la barre
du dos. Oui, monsieur. Les beaux caveaux seraient abîmés; il y en a qui
sont tout neufs, en pierre blanche... Faut respecter les morts... Un
mort, ça vaut peut-être bien plus qu’un arbre... Un arbre, c’est jamais
qu’un arbre, faut pas dire le contraire... Eh bien, quand même, un jour,
il tombera comme une vraie foudre. L’an dernier, le fossoyeur a tranché
une de ses racines qui allait trop loin; elle était grosse comme ma
cuisse, sauf votre respect... Et ça commence à pourrir dedans. Il aurait
peut-être mieux valu ne pas la couper... Mais on va pas assembler le
conseil pour ça. Depuis, il penche un peu, ça se voit à peine, en
clignant l’œil, mais ça en dit long... Ha! diable! quand il ira se
coucher, il fera un bonsoir de tous les tonnerres. Depuis le temps qu’il
est debout, il doit être fatigué. Il y a dans sa cime une chouette qui
crie malheur, des fois, quand il fait lune... Il n’ira pas encore se
coucher, m’est avis. C’est plus un arbre, il me semble! Mon grand-père
me disait: «Quand j’étais en culottes d’enfant et que je jouais aux
boules sur la place, ce démon d’arbre était aussi haut que maintenant
que j’ai le nez sur la tombe...» Celui qui l’a planté avait bonne main.

Un tel arbre naquit d’une ordonnance de Sully qui prescrivit en 1605 la
plantation d’un orme sur les places de village. A son ombre, bonne
conseillère, les gens du pays venaient régler des marchés, payer des
redevances, prendre langue et tenir gazette. Il était pour eux un
témoin, un ami, et ceux qui disaient en ricanant: «Attends-moi sous
l’orme...» sentaient le fagot. Fuir le bel arbre vivant, c’était se
trahir soi-même devant les hommes. Un arbre se portait garant de la
loyauté du cœur. Depuis combien de temps celui-là a-t-il cessé de
couvrir de ses branches le commerce des villageois et de frémir à leurs
paroles? Il ne reçoit plus que les paroles du vent et des oiseaux; il
s’est retiré magnifiquement des affaires.

On plante encore des arbres. Pour commémorer la fin de la guerre,
quelqu’un choisit entre cent un jeune ormeau qui fut planté non loin de
la maison commune. Il y eut une jolie fête en son honneur. Un paysan
sensible prononça devant sa tendre écorce un discours de sa façon et
fort bien tourné. Peu de temps après, l’arbre en creva, et de
malicieuses langues chuchotèrent qu’il était beaucoup trop jeune pour
endurer sans dommage ce vent d’éloquence. Il n’est pas sûr qu’il soit
mort de cela, mais chacun put constater avec chagrin qu’il avait séché
sur pied. On n’a pas osé le remplacer.

La Grand’Rue n’est pas encombrée de piétons ni de voitures. Il y trotte
bien plus de bêtes que de gens. Passant par là, les vaches vont aux
champs par grands troupeaux et leurs têtes en lourds balanciers marquent
des heures paisibles. Parfois, elles s’arrêtent devant la maison
d’école, comme si elles écoutaient le maître. La bergère n’est pas
pressée, elle non plus. Elle rêve à son galant; elle lit les affiches de
mariage; elle se dit: «A quand mon tour?», et elle se met à rougir pour
elle seule. De sa baguette elle touche la dernière vache du troupeau qui
paraît entraîner toutes les autres, et elle s’en va, qu’il pleuve ou
qu’il vente. La prairie lui portera conseil d’amour.

L’école, le logis de l’instituteur et la mairie forment un seul bâtiment
superbe, construit en pierres de taille, percé de hautes fenêtres et
couvert d’un toit d’ardoises, à girouette. Peintres et couvreurs
l’entretiennent avec beaucoup d’assiduité. Ce bâtiment paraît dressé
pour l’éternité, non loin du clocher vermoulu, au milieu des chaumières
qui l’entourent et qui reçoivent un reflet de sa blancheur.

Le bourg est orienté de l’est à l’ouest. Trois fois par jour un train
vieillot s’arrête à sa porte de l’ouest. Il fait halte à peine une
minute pour saluer la garde-barrière qui est gentille et qui lui fait
signe. Il se met à siffler, s’il a rejeté de ses flancs un gros
voyageur. Il repart en soufflant et en grognant. Il fait office de
baromètre: quand on l’entend venir de loin et haleter d’une certaine
façon, on est sûr que le temps va changer. Dans ces parages, on voyage
encore à pied et à cheval; on voit passer peu d’automobiles. La route
nationale est à une lieue d’ici. La plupart des ménagères laissent
courir sans péril leurs jeunes couvées dans la Grand’Rue.

Les maisons paysannes sont bâties sur un même modèle dont le moule est
cassé, depuis longtemps. Basses et sans étage, leurs toits en grosses
tuiles nattées fait penser à quelque couvercle bien trop lourd pour le
pot qu’il couvrirait. Elles abritent une salle sans plancher, aux
poutres mal équarries, à la fois cuisine et chambre à coucher. Le lit à
rideaux en cotonnades fanées est placé à une enjambée du vaisselier et
du coffre à pétrir. L’horloge à balancier fleuri toque fort dans sa
boîte couleur de violon. Il y a sur la commode des coquillages, des
brimborions de fer-blanc et de porcelaine qui feraient le délice des
nègres, quelques photographies qui rappellent une noce et où filles et
garçons turbulents sont devenus sages comme des images. De l’objectif
sort toujours un petit oiseau de mélancolie! Ces portraits ont jauni
terriblement et même ceux-là où l’on voit des galants aux moustaches
très pointues, perceuses de cœurs. La fenêtre est étroite et donne une
lumière dure et comme étranglée; on accroche dans l’embrasure la cage de
la tourterelle. Au fond, s’ouvre un réduit où s’entassent des hardes,
des outils rouillés. Chaque maison a sa grange et son étable, son verger
et son potager. Le maire n’a pu faire comprendre à ses administrés qu’un
fumier devant une porte n’est pas une belle chose. Pour le paysan, ce
qui est nécessaire est beau. Derrière le logis, il y a un bout de jardin
où se pressent, à la saison, des fleurs qui ne craignent pas la gelée:
tournesols, soucis, giroflées; c’est là que des femmes, vieilles et
jeunes, viennent rêver, le soir, en cachette.

Ces bâtisses, à peu près uniformes, ont une apparence de refuge plus que
de maisons. Ceux qui les habitent ont aux champs leur grande demeure, où
tient leur vie dans une frémissante clôture de buissons et d’arbres. On
peut proposer au vrai paysan des logis plus sains et plus spacieux, il
n’en tirera jamais le plaisir d’un citadin. Plus il avance en âge et
plus il est possédé par la terre. S’il achetait des meubles, des objets
qui ne soient pas absolument indispensables, il se dirait sans cesse
qu’il a diminué son pouvoir d’acheter un nouveau lopin. Ici, aucun
vestige de l’art des hommes n’apparaît, sauf au fronton de quelques
armoires où le ciseau d’un homme d’autrefois a sculpté une branche de
feuillage, un cœur dans une couronne. Si le prestige des saisons
n’environnait ces pauvres toits, ils seraient d’une effroyable
tristesse. Le bourg, avec ses masures déjetées, est ce que le font le
soleil, la pluie et le vent. Il appartient aux puissances de l’air; ce
n’est pas en vain qu’il est bâti sur la terre nue.

                   *       *       *       *       *

Ce soir d’octobre est sans nuages, si translucide qu’au-dessus du
buisson jauni on peut voir danser à trois pas un moucheron. Le soleil
penche vers les toits qui resplendissent; l’ombre des arbres tourne dans
l’herbe rase de la prairie. Des appels et des abois montent du fond de
la vallée. L’orme géant apparaît dans sa masse, plein de ciel et brûlant
d’air bleu. A travers son feuillage, où le jour se fond et coule, ses
maîtresses branches s’ouvrent en terrible griffe qui le suspend à des
espaces qu’il dévore, tout immobile dans une immense tranquillité. Il
est dressé au-dessus du bourg, il en élève l’âme secrète dans ses
rameaux, lui qui est assez splendide pour offrir au soleil couchant les
ors de trois cents automnes. La nuit arrive, il blêmit et il se met à
frémir dans le silence; le murmure de la rivière voisine gagne peu à peu
ses plus hautes branches.

                   *       *       *       *       *




La grange trapue et basse est d’habitude pleine d’ombres où flotte une
épaisse chaleur d’animaux couchés. Si le fermier, après avoir ouvert la
porte sur la Grand’Rue, ouvre celle du fond, qui donne sur un petit pré,
le passant peut voir, quand il fait beau temps, un rectangle d’un vert
fabuleux, formé par des herbes mangées de soleil.

                   *       *       *       *       *

Par des matinées d’hiver, si brumeuses qu’elles répandent un jour
crépusculaire, des femmes chauffent le four. Les enfants paysans
regardent brûler ce quartier d’astre et ces fagots que l’on disait
portés par l’échine d’un bossu, au fond des lunes d’été. Il leur semble
qu’une étrange lune prend feu.

                   *       *       *       *       *

Au-dessus de la muraille d’un jardin le lis rouge lève sa tige aux
feuilles rabattues, en plumes roides. Il dresse sa petite herse sans
flammes. Nu, il garde encore, dans le soir d’automne, un songe de fleurs
ardentes.

                   *       *       *       *       *

Un homme terriblement maigre et chétif revient de la chasse. Sa
gibecière est plate, son chien si efflanqué qu’un grand coup de vent
l’emporterait. Un paysan le voit passer et dit: «Le bon Dieu sait ce
qu’il fait. Cet homme n’a pas tué de lièvres, à cause qu’il n’aurait pas
pu les porter et il n’est pas assez riche pour se payer un porteur.»

                   *       *       *       *       *

Ce soir, une femme arrache des pommes de terre dans son jardin. De loin,
elle apparaît courbée en deux. Elle tient sa pioche avec ses deux mains
et tire dessus de tout son corps. Elle doit être vieille; par moments,
les mains qui saisissent les tubercules sont si actives qu’elles n’ont
pas l’air d’appartenir à cette femme en jupon noir, en chapeau de paille
noire, et dont on ne voit pas la figure.

                   *       *       *       *       *

Déjà la châtaigneraie laisse tomber de ses branches mille petits
hérissons verts, roulés en boule.

                   *       *       *       *       *

L’épicerie est belle, avec sa devanture où sont accrochés des paquets de
ficelle, des toupies de buis, près de bocaux à bonbons qui reposent sur
des tablettes couvertes d’une toile cirée. Mais la forge qui s’ouvre non
loin d’ici est un repaire d’enchantements. Aux soirs d’hiver, quand la
nuit rapide descend sur le bourg, le forgeron qui tire sur la chaîne du
grand soufflet fait palpiter les ténèbres, et elles dansent pour lui,
devant sa porte.




II

TEMPS DU REGAIN.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR.

UN SORCIER DE CAMPAGNE.

LÉGENDE.


TEMPS DU REGAIN

Septembre laisse une première trace ardente au verger, dans les branches
où les fruits se colorent et se découvrent. Ils commencent à se détacher
de l’arbre. Dans le silence, on entend leur choc léger sur l’herbe rase.
Des souvenirs tombent dans le cœur des hommes avec moins de bruit
encore.

Temps du regain, saison des choses mûres, dont le miel garde on ne sait
quelle brûlure d’aiguillon. Au pressoir, les pommes vont être broyées;
la hache des bûcherons fera trembler aux cimes de la forêt une couleur
de sacrifice. Les chasseurs s’éveillent au cri de la caille; ils
dressent des chiens, préparent des munitions. Les garçons les mieux
faits aimeront à montrer les plus grosses gibbosités, formées d’un amas
de perdreaux et de lapins entassés dans une vaste poche dorsale; ils ne
se trouveront jamais assez bossus en revenant de la chasse. Leur émoi
dure toujours, de voir descendre en spirale un oiseau sauvage, enlevé
aux prestiges de l’air. Ils peuvent mettre plume au chapeau, s’ils n’en
sont pas allégés, il leur sera pardonné pour les récits qu’ils racontent
avec gourmandise, par traits menus, à petits coups, imitant la patience
d’une plumeuse de grives. Ils révèlent un certain génie à faire leur
propre éloge. Il n’est pas d’agapes plus échauffées de bonhomie et de
vraie joie que les leurs, tandis qu’une caille dorée par un feu de bois
aiguise le palais le plus insensible. La caille est pièce de choix; sa
mort est environnée de justes louanges. Sur elle, les vins nobles sont
versés; ses ailerons deviennent des anses délicieuses pour un vase
couché, empli jusqu’au bord de friandises. Mais une brochette
d’alouettes coiffées de lard, accordées au pain grillé, a du style. Le
meilleur sel de l’esprit humain a poudré ces oiselets plus faits de ciel
que de limon.


LE PAYSAN PAPILLONNEUR

Ce matin, un paysan, que je nommerai Jeantou, fauche le regain du seul
pré qu’il possède encore. Jadis, il mena bon train; il se vantait
d’hectares au soleil. Il a été riche, il ne l’est plus. Il est marié; il
ne prête aucune attention à sa femme, sauf quand elle apporte sur la
table le salé aux choux.

                   *       *       *       *       *

«Je la connais trop, dit-il. C’est une bonne femme, mais j’en ai fait le
tour comme de ce pré. Je la verrais, à cette heure, les yeux fermés.
Elle a vieilli plus vite que moi, et elle est jalouse autant qu’une pie.
Des fois, même quand je suis resté sage, elle me demande, le soir,
lorsque je me cogne à son côté avec l’envie de dormir: «Où es-tu passé?
Tu sens encore la poudre de riz...» C’est drôle; si elle croit renifler
cette poudre, ça la rend enragée... Elle a trop bon nez; à part ça,
c’est une bonne femme. Elle cuisine bien. Vous viendrez manger un chou
farci... Ce qui la pique fort, aussi, c’est de voir des «jeunesses» avec
les cheveux coupés. Des fois, elle s’approche du bal de la mère Boutaud,
qu’on appelle: bal des grenouilles, parce qu’il est ouvert près de la
mare. Elle met le nez à la porte; puis elle s’en va, tout d’un coup,
comme si son cotillon prenait feu. Elle rentre à la maison et crie:
«Quel malheur! ces danses... C’est des frotte-nombril... Le monde est
fou. Et tu me dis que tu vas boire chopine dans cette auberge... Tu me
feras croire que tu ne bois que chopine... Ça sentait la poudre de riz à
s’en trouver mal...» Un jour, elle s’est plantée devant moi; elle m’a
dit: «Si je me faisais couper les cheveux? Eh? qu’est-ce que tu en
penses?...» Je lui ai répondu qu’elle en avait trop peu. Alors, elle a
fait une grande colère. Elle m’a crié que je lui avais mangé ses sous
avec des créatures qui se moquent de moi, mais pas de l’argent. Ce n’est
pas vrai, tout à fait... Il y a des moments où je suis encore un bel
homme.»

                   *       *       *       *       *

Il se vante un peu; il appartient à l’espèce du paysan papillonneur et
dépensier. N’aurait-il qu’un billet de cent sous, on lui fait payer à
l’auberge une bouteille de vin, en le flattant: «Eh! Tu savais y
faire... Tu sais encore te débrouiller. Tu en remontrerais à
l’instituteur.»

Il a un peu plus de cinquante ans et il n’a guère la force de
travailler, ni le goût. Son corps est fourbu, ruiné. Parlez-lui de son
jeune temps, ses yeux se mettent à luire, en gouttes d’eau; un rire
brillant coule dans les rides de sa figure cuite et recuite. Il rit d’un
rire cassé, étrange. Il parle de ses succès quand il était militaire, et
après. Il dansait toute une nuit, sans fatigue, comme un papillon.
Femmes et filles se battaient à la porte pour danser avec lui. C’est la
pure vérité. Ses enfants légitimes, qui travaillent à la ville, ne
veulent plus le revoir: il avait dix vaches, il n’en a plus qu’une! Cela
ne se pardonne pas.

On montre dans le village un petit garçon qui lui ressemble de façon
extraordinaire et qui porte le nom d’un propriétaire cossu. Quand
Jeantou l’aperçoit, il hoche la tête, il l’appelle: «Veux-tu une pomme?
Je t’achèterai un gâteau...» Le petit s’éloigne fièrement, derrière son
troupeau de moutons qu’il mène au champ. On lui a trop dit que Jeantou
était un vieux fol.

Une lumière diffuse éclaire le pré où le regain forme comme des tas de
rognures. De temps à autre, Jeantou prend la pierre à aiguiser, dans une
corne creuse, pendue à la ficelle qui tient son pantalon
merveilleusement rapiécé. Il en frotte la faulx qu’il approche de sa
joue comme pour mieux écouter la petite rumeur du fer; puis il en
éprouve le fil entre le pouce et l’index. Il se courbe, coupe l’herbe
par taille ronde. Cela ne dure pas longtemps. Il ne tarde pas à se
redresser.

--J’ai du bois dans l’échine, mon pauvre. C’est misère de travailler
quand on est vieux. J’aurais pu boire frais, l’été, et chaud, l’hiver...
Jeunesse passe bien vite... J’ai fait chemin double. Les femmes m’ont
couru après... Puis, elles m’ont laissé en plan. J’aurais droit à une
petite pension... Pourtant, quand je pense à un certain cerisier, ça me
fait rire, quand même...

Il se remet à la besogne et il marmonne:

--Encore des pommes de terre à arracher pour le cochon et pour nous...
Après, je dirai deux mots au lièvre.

Comme la plupart des paysans, il est chasseur. Mais il n’a jamais pris
de permis.

--Ça ne sert à rien, dit-il. C’est pas ce papier qui me ferait tuer un
lapin de plus.

Tandis qu’il arrachera ses pommes de terre, un vieux fusil à piston sera
caché dans la haie, à portée de sa main. Son chien sait garder le
bétail, mais encore mieux dépister les lièvres. Il n’a plus qu’une vache
à surveiller, il s’ennuierait s’il ne chassait pas un peu...

Un troupeau vient à passer sur la route, suivi d’une femme longue et
sèche, en rames à pois.

--C’est-il pas malheureux! Vous la connaissez... C’est la femme de
Rullou, le sacristain. Je sais point comme ils ont fait... ils n’avaient
qu’une socque et qu’un sabot avant guerre. A cette heure, ils ont gros
de terre. C’est sec; ça n’a pas d’enfants. C’est point l’amour qui les
sèche, mais le guignage des sous. Lui, il chante à l’église et il ne
croit même pas au diable. Mais ça se voit à sa tête qu’en chantant il
gagne encore des sous. L’homme et la femme, ils sont si secs, que,
frottés ensemble, ils feraient feu. Soir et matin, ils courent les
fafiots... Ils en voient dans le lait, dans les carottes, jusque dans un
pied de méchant persil. Lui, il est si pressé qu’il sonne pas l’angélus
comme il faut... Au lieu de trois coups, il en tape qu’un seul... C’est
quand même pas des choses à faire. Il profite que le curé est un peu
sourd... Il prendra bien le temps de mourir.

                   *       *       *       *       *

Lui aussi, Jeantou, aurait gagné gros d’argent, car il avait le «don» de
guérir les bêtes. Il commence une autre histoire. Il a le ligneul bien
coupé.

--Après que trois vétérinaires étaient passés pour soigner une vache qui
s’enflait, et qui restait ronde comme une vraie boule, j’ai dit: «Ça,
c’est des messieurs qui aiment pas ce qui est sale.» J’ai troussé mes
manches jusqu’à l’épaule. Je raconte pas le reste... J’en ai encore une
faiblesse dans le tendon du bras. Oui, monsieur. Une semaine après, la
vache avait repris sa belle figure. Mais je n’accepte pas d’argent... Il
y a des chrétiens qui ont un don comme ça. Le père Jacquet de Beaufond
est sorcier. Ça ne se voit pas à son nez... C’est un sorcier de bon
œil... Il a un livre secret... Il enlève de petites maladies à des gens;
il guérit les enfants de la peur. Moi, c’est le bestiau, c’est plus
fort, à preuve que les bêtes ne parlent pas... Faut deviner.


UN SORCIER DE CAMPAGNE

J’allai voir le père Jacquet de Beaufond. Il habite une chaumière, au
bord de la Gartempe. Il cultive un bout de terre; il mange du poisson
qui ne lui coûte pas cher, étant bon lanceur d’épervier.

Des peupliers annoncent la présence de la rivière par un battement de
feuilles ruisselantes.

Le père Jacquet vient sur le seuil. Je ne lui dis pas qu’il est sorcier,
puisqu’il le sait. Il désire le silence et le secret; on murmure qu’il
est maître de certaines choses invisibles; cela suffit. C’est un paysan
de petite taille, grisonnant, maigre, tout en noyau. Au premier abord,
les signes de sa puissance restent cachés. Peut-être a-t-il les yeux
plus vifs que d’autres, un regard en vrille. Je l’interroge avec
détours. Il me fait entrer dans l’unique salle où vivent, en cette
contrée, les paysans. Sur la terre battue, le lit est dressé en face du
coffre à pétrir; près du foyer, une commode en cerisier. Il parle à voix
basse, comme enroué:

--J’ai la branche de noisetier, l’eau, les petites plantes... Je devine.
J’ai un œil en tire-bouchon. Je débouche.

--Vous avez aussi un livre...

--Oui, mais je ne sais pas lire. Je le tiens de mon grand-père qui le
tenait d’un maître d’école.

Il ouvre la commode; il en sort un livre relié en veau, rehaussé de
quelques dorures du dix-huitième siècle. Le cuir est mordu par
l’humidité. On devine, sans être sorcier, qu’il a moisi dans un grenier
mal couvert. Il est maculé de fientes d’oiseaux.

--Je ne l’ai pas nettoyé; ça lui enlèverait sa force.

Je m’aperçois avec stupéfaction qu’il s’agit du premier tome des
_Liaisons dangereuses_.

--Je l’appuie, dit le père Jacquet, sur la tête de ceux qui ont perdu
des sous ou autre besogne. Ils font en même temps une prière, promettent
une procession aux bonnes fontaines... Et tout s’arrange.

Laclos n’avait pas prévu un tel usage de son livre. Je quitte le père
Jacquet. Non loin, un petit moulin de légende fait la roue au soleil,
avec ce vif plumage d’argent que lui prête la rivière. Tout autour, la
prairie est un ruissellement vert. Que le silence est frais, ce matin!
Un vieux pays fait le gros dos sous une lumière amicale. Si la maison du
meunier avait deux roues, elle s’en irait comme une charrette.


LÉGENDE

La tour de Châlus est fameuse, en Limousin. Ici, une flèche frappa au
cœur le lion d’Angleterre. En ce pays mystérieux, grand domaine à
rêveries, elle fait penser à quelque énorme tronc de granit, découronné
de ses ramures ogivales. A son pied, dans une sorte d’excavation, niche
en hibou un vieux paysan qui me regarde de ses yeux troubles à l’ourlet
rougeâtre. Longtemps, la célèbre tour abrita un forgeron. Le fer frappé,
le ronflement du feu s’accordaient bien à ses pierres. Elle domine une
terre enflammée de bruyères en fleur. Fabuleuse pourpre d’une campagne
où survit l’esprit des légendes. Une métayère de ces parages conte cette
histoire:

--Petite Pomme Rouge était une enfant donnée par les fées. Sa voix avait
tant de charme! Elle chantait, et les feuilles s’arrêtaient de battre,
le vent se posait. Un jeune seigneur l’entendit. Sa surprise fut
d’autant plus grande qu’il ne voyait personne. Après bien des
recherches, de pommier en pommier, il aperçut une demoiselle pas plus
grosse qu’une pomme. Il devint amoureux de Petite Pomme qui chantait.
Son père avait rêvé pour son garçon d’une fille plus belle; il se mit en
colère et s’opposa au mariage. Le jeune homme tomba en langueur et force
fut au père de consentir à une union qui le flattait peu. Petite Pomme
savait bien qu’elle aurait taille normale quand elle réussirait à faire
rire la fée, sa marraine, qui ne riait jamais. Aussi demanda-t-elle que
le cortège passât devant le château de cette fée trop sérieuse. Bien
plus, Petite Pomme prétendit figurer dans ce cortège, montée sur un gros
dindon à la crête large comme les deux doigts. Il fallut céder. Comme
Petite Pomme franchissait, sur un pont fleuri, un joyeux ruisseau, on
entendit dans l’eau un immense éclat de rire. C’était la fée qui mourait
de joie en voyant sa filleule qui se pavanait en pinçant la crête du
dindon. Elle leva sa baguette magique; Petite Pomme apparut sous les
traits d’une grande et rêveuse jeune fille.

                   *       *       *       *       *

Cette bonne femme raconte aussi l’aventure d’un majordome du château de
Courbefy, qui avait ouvert la porte aux Anglais. On lui avait fait
savoir, à ce vénal, que s’il trahissait, il n’aurait plus besoin de
rien. En effet, il fut enfermé dans une tonne garnie de couteaux, que
l’on précipita au fond d’un ravin. Les Anglais avaient tenu leur
promesse: il n’eut besoin de rien après avoir été mis ainsi en barrique.




III

AUTOMNE.

UNE VIEILLE MÉTAIRIE.

AU PRESSOIR.


AUTOMNE

Septembre s’achève; l’automne, vieil alchimiste, commence de battre une
monnaie où l’or a mille prix, aux yeux des poètes. Fortune raflée par
quelques semaines de vent et de soleil; tombée du ciel, elle y remonte
en nuées, en songes. Au loin, la forêt couve une flamme de magie. Dans
le verger, les feuilles retrouvent la couleur des fruits disparus et
qu’elles ont protégés, tout l’été, la pourpre des cerises, le jaune des
pêches et des pommes. Le souvenir est ainsi exalté par l’absence; et
c’est un accord secret des choses. Dans le buisson, les chardons ouvrent
des crêtes de soie sur des tiges desséchées. Les capsules rouges de
l’églantine se dressent au long de branchettes crispées; elles cachent
le fameux poil à gratter, épice des conteurs gaulois. Les mûres
pesantes, sucrées, s’agglutinent en grains de réglisse noire. Les baies
du houx métallique rougissent; elles brilleront au froid plus vif,
attisées par le vent du nord. Le sauvage liseron s’est frayé passage
entre tant d’épines; et le voici qui lève son petit verre pour une
goutte de rosée ou quelque abeille. Le chèvrefeuille, si bien nommé,
s’élance, cabriole en fines fleurs échevelées, dans un mouvement de
merveilleuse rébellion.

Le pays se dévoile mieux sous un soleil tamisé par des nuages mobiles et
qui l’arpente d’une chaîne d’or et d’ombres. Le curieux spectacle,
presque indicible, que proposent ces jeux de lumière! Aux pentes des
collines se pressent, avec des alignements d’armée, les topinambours en
uniforme d’un vert rude et rêche. Ils n’ont pas encore leurs corolles au
feu jaune, si fort et si doux, par des soirs mélancoliques. Non loin,
sur un tertre solitaire, un pommier mort reste debout; dans ses
branches, où la sève ne remontera plus, une grosse boule de gui est
suspendue, étrange bouquet attaché aux vertèbres d’un squelette.
Quelques fruits joyeux d’un pommier qui pousse à côté ont roulé sous ses
rameaux noirs; serait-ce par une mystérieuse amitié?...

De la route qui serpente dans un paysage familier, on aperçoit des
ramasseurs de pommes de terre, courbés sur une tige brûlée, ramenant au
jour une provision souterraine. D’autres cueillent des haricots aux
gousses cassantes. De toutes parts, on découvre les chercheurs obscurs
qui ont résolu de ne rien laisser au sol, après lui avoir tout donné, en
travaux, en espérances. De quelque hameau invisible, on entend venir le
ronflement d’une batteuse; l’air s’emplit d’un ruissellement de blé. Il
y a, en ce moment, des hommes qui plongent leurs mains dures dans une
masse de grains pour en éprouver la force de vie. Ils plient sous la
charge des sacs pleins et pesés qu’ils entassent au grenier. Ce beau et
bon poids les courbe d’une fatigue très heureuse; la joie des récoltes
les tient aux jarrets. On ne bat plus au fléau; on ne voit plus tourner
devant les granges la barre de bois que la paille avait rendue luisante;
le grain ne saute plus sous des coups frappés en grande cadence de
galop. La batteuse dévore en hâte les gerbes; la pluie du blé est si
drue que la machine à vapeur, aux apparences de vieille petite
locomotive, ne trépide pas longtemps à la même place.

Du 15 septembre au 15 octobre, aucune trêve. Au temps des veillées, le
paysan prendra son repos à la chaleur amicale des feux de bois qui
s’accordent si bien à son rire.


UNE VIEILLE MÉTAIRIE

Pour aller à cette métairie, il faut suivre un sentier bordé de bruyères
et d’ajoncs rouillés. Tout autour, à perte de vue, le pays apparaît
singulièrement ligoté, tenu par des lignes entre-croisées que forment
des haies plantées de chênes que l’on ébranche sans pitié. Ces arbres
ont une figure de supplice que l’hiver rendra plus tragique. Sur un
plateau rougeâtre où les fougères ont mine de flammes mortes, des
châtaigniers, aux branches intactes, montrent déjà leurs bogues vertes.
Quand elles piquent la joue, dit le proverbe, le temps des veillées au
coin du feu est proche. Elles ne s’ouvrent pas encore pour laisser
jaillir un fruit luisant, en acajou fin, ponctué d’une mèche de soie
blanche.

Le sentier descend vers la rivière au bruit frais. Voici la vieille
métairie, cachée dans un repli des herbages, telle qu’elle était il y a
quelques centaines d’années. Que la rumeur des hommes ingénieux ou
méchants est loin d’elle! L’étroit chemin garde la trace du piétinement
des troupeaux. Près de la grange et des étables construites en pierres
liées d’un mortier plus mêlé d’argile que de chaux se dresse un hangar
couvert d’une paille de topinambours.

Il est quatre heures du soir, environ. La maison s’éclaire aux rayons
que laissent percer des nuages blancs. Elle est entourée d’un mur large
et bas, formé de blocs de granit. Près du seuil, la maîtresse, Jeannette
Verdier, fait prendre l’air à la laine des matelas, comme elle dit. Un
balai de genêts est appuyé contre la porte. Le soir est calme; on entend
le battement d’ailes des pigeons regagnant leurs boîtes accrochées sous
le toit qui s’avance un peu, avec ses tuiles rondes, en tresses. Les
ceps de la vigne, à demi dépouillés de leurs feuilles, serpentent, tout
noirs, sur la blancheur d’un lait de chaux. Un jeune chien est enroulé à
côté du balai de genêts; il sommeille; on pourrait croire qu’il est mort
s’il ne remuait ses petites oreilles, agacées de mouches: boule de poils
où l’on devine une respiration paisible. Il ouvre les yeux; son regard
est déjà très humble, doux aux arrivants qu’il reconnaît. Cette lueur de
docilité est bien forte dans la tranquillité du soir.

                   *       *       *       *       *

Tout en travaillant, Jeannette parle des choses de la saison, tandis
qu’elle effiloche des bribes de laine, d’une main preste, avec autant de
précaution que si elle plumait un oiseau. Elle est assise sur un
escabeau, penchée sur cette laine qu’elle veut aérer, gonfler de soleil.
De son visage long, amaigri par le bon souci et le travail, sort un nez
mince, pointu. Ses cheveux ont le brillant d’une châtaigne jaillie du
pelon. Ils sont enduits d’une pommade que vend le voyageur qui promène
sa bimbeloterie de ferme en ferme, accompagné d’un chien velu. Nattés en
dures cordelettes, roulés au-dessus de la nuque, leur masse luisante
donne l’idée d’un ouvrage très bien fait, difficile à réussir. Dans la
cour de la métairie, elle est seule avec sa besogne qui lui tient
compagnie, dit-elle. Garçons et vieux sont aux champs. Une pintade en
jupe tombante se met soudainement à crier.

--Tout n’est pas aisé, dit Jeannette. Le mois dernier, nous avons perdu
un joli bœuf. Le soir, il était rentré à l’étable, après avoir tiré la
faucheuse. Il était bien courageux. En allant boire, il dansait. Le
matin, on l’a trouvé crevé d’un coup de sang. C’est comme ça. Tout n’est
pas facile. Le temps plaisant s’est caché. Trop de jalousies, trop de
toilettes. Ça entraîne la fainéantise. Et c’est le travail qui rend
heureux. Autrefois, il y avait les chansons. Elles ont une vérité, un
bonheur pour chacun. Mes garçons apportent de la foire des airs qu’on
leur vend sur méchant papier avec les signes de musique. Des fois, c’est
plus bête que les bêtes. Les vieilles chansons, je ne les chante plus
guère; je les récite en moi-même, quand je suis aux champs... ou bien,
je pense à celle-ci, à celle-là... Je sais celle des trois demoiselles
et de la caille et du galant capitaine. Ça n’est point perdu, quand
même.

                   *       *       *       *       *

Le soleil disperse les nuages. La mare voisine, si boueuse et si noire
dans l’ombre, se dore et resplendit en nappe d’huile. Des canards y vont
pour ne plus boiter, mais glisser dans une pêche de rayons. Le puits est
un tonneau de granit, où le jour éveille une eau secrète, toute pure,
une sorte de miroir couché; il s’y reflète on ne sait quelle lueur qui
monte aux yeux attentifs. Son crochet de fer forgé au marteau, il y a
bien des lunes, est doux au toucher; tant de mains, dans un désir de
fraîcheur, l’ont saisi pour la descente des seaux et leur montée
ruisselante...


AU PRESSOIR

Le tonnelier de village répare les vieilles barriques, leur fait une
ceinture d’osier et de bois flexible. Leurs planches, ordonnées,
ajustées, rendent, sous le marteau qui les frappe à coups savants, ce
beau son que l’air a plaisir de propager.

Jeantou, le papillonneur, a sa récolte de pommes: six sacs bien pesés,
de quoi tirer une barrique de cidre. Ce soir, il me dit, en s’appuyant
des deux mains sur la barrière de son verger:

--Le vin est trop cher, mon pauvre. Le cidre est son petit-cousin. Il
faudra que mon gosier s’en contente. Demain matin, j’irai porter les
sacs chez le meunier, le grand Farine. Le jus est plus bon dans sa
presse. Faut que j’emprunte un âne et un charreton pour mener les
pommes. Dire que j’ai eu dix vaches!

Sa figure est à demi enfouie sous une grosse casquette à pattes qui fut
belle au temps de Félix Faure. Sa chemise de chanvre, assez grisâtre,
est curieusement ornée de gros boutons blancs. Il parle de lui:

--J’avais une carcasse, j’en ai fait un drôle de feu... J’étais le plus
brave homme que la terre puisse nourrir. Tant que j’ai eu de l’argent,
on était plaisant autour de moi. Souvent, je disais aux femmes, à preuve
que je sais la politesse: «Mesdames, vous avez de la chance d’avoir un
homme comme moi autour de vous autres.» Maintenant encore on me
cherche... Je ne reste point malade une petite journée, eh bien, ça se
sait tout de suite... Il y en a une qui me fait porter en cachette des
berlingots ou du tilleul... On s’inquiète... Aujourd’hui, j’ai enlevé
les fourmilières de mon pré; il sera plan comme un sou.

Il s’échauffe; il me fait le portrait d’un conseiller qui lui avait
promis de faire tracer un chemin qui donnerait plus de valeur à son pré,
et uniquement pour lui causer du plaisir. Cet homme n’avait qu’un seul
défaut: il était un peu oublieux.

--Je portais ça sur le cœur. J’en avais chaud. Je ne pouvais plus
attendre et faire le pied de poule... Un jour de foire grasse, je l’ai
traité de traître, en pleine auberge; oui, monsieur. Il y avait autant
de monde devant la porte que dans la salle. Ça lui a baillé un rude
coup. Il s’est gratté la tête et il m’a dit: «Vous êtes un peu vif; une
autre fois, il ne faudra pas vous mettre en colère. Vous m’avez tourné
les sangs.» J’ai eu mon chemin. J’avais un tempérament de fer et une
langue bien déliée.

Il bavarde quelque temps encore; il s’interroge et se donne à lui-même
des réponses; il se cherche des disputes qui finissent toujours très
bien, à son avantage. Cela s’appelle simplifier la vie. Il touche du
doigt sa casquette à pattes et s’en va pour donner à manger aux lapins.

--Ils ont les reins aussi larges que les deux mains... Vous aurez de
l’espèce.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, de bonne heure, je me mets en route vers le moulin du père
Farine. Bientôt j’aperçois un charreton que tire un âne exhorté par
Jeantou qui chemine à pied. Les sacs de pommes, la barrique emplissent
assez exactement la voiture. Voici la rivière; des trembles s’y
reflètent jusqu’à leur cime qui bouge; l’eau ajoute au frémissement du
vent un autre tremblement beaucoup plus mystérieux.

Jeantou, qui ralentit son pas à mon approche, me dit, très bonhomme:

--Et depuis?...

Il me tend une main qui devient, par politesse, sans doute, une chose
morte, roidie. Puis il parle, ayant fait ce geste d’amitié:

--Il n’y a que Farine pour presser des pommes proprement. C’est un homme
rude. Il est sobre pendant vingt-neuf jours de chaque mois, mais le
trentième il se cuite à mort. Quand on dit à un homme qui ne déteste pas
le vin: «Tu te cuites comme Farine», c’est un compliment. On ne peut pas
mieux faire en ça. A un mètre, il sent tellement la boisson que sa
femme, si elle veut l’embrasser, recule tout comme une souris reculerait
devant un fromage bien trop fait.

Il se gratte le bout du nez; il dit:

--Le mois dernier, j’ai bien ri. Il pleuvait gros comme le doigt. Ce
soir-là, je me reposais un peu chez la garde-barrière, qui est amiteuse.
Tous les trains étaient passés, je restais quand même. Dehors, il
faisait une nuit bourrue. J’allais partir; la garde-barrière me dit:
«Vous prendrez un vin chaud...» Je ne refuse jamais un vin chaud. Elle
remet du charbon dans la cuisinière; le pot commençait à jaser quand je
vois entrer le grand Farine. Il ne dit ni bonjour ni bonsoir. Quand il a
bu, il n’est point poli. Il a oublié. Il s’assied sur une chaise. Il s’y
balançait et il la faisait trop craquer, tellement que la garde-barrière
lui dit: «Vous allez casser ma chaise...» Il se lève, s’appuie au mur.
Il ouvrait des yeux comme un hibou. Il se déplace; il laisse sur le mur
quelque chose; il avait dû tomber sur un porte-bonheur. La
garde-barrière ne lui fait pas de reproches. C’est un bon homme; il est
très riche. Mais elle lui tourne le dos. Voilà que notre homme vient
s’asseoir sur la cuisinière. Ni elle, ni moi, nous n’y faisions
attention. Au bout d’un moment, Farine se mit à fumer. C’était une drôle
de vapeur. La garde-barrière, qui est délicate, se bouche le nez, crie
que son vin chaud est gâté. Elle met Farine dehors. Lui, il ne dit pas
un mot. Pour se rafraîchir, il va se coucher sur les géraniums de la
porte. Quand il est comme ça, il n’a pas d’idée. La garde-barrière
faisait un tapage... Elle lui en a dit... et c’est une femme qui a le
ligneul bien coupé... Il a fallu que je boive tout seul le vin chaud. Le
matin, les géraniums avaient figure de cataplasme.

                   *       *       *       *       *

Nous ne voyons pas encore le moulin, mais nous entendons le tac-tac de
cette horloge de la prairie. «La rivière en est le bon ressort», dit le
meunier. Jeantou guide le charreton dans un chemin creux. Il s’arrête au
seuil du pressoir, il appelle le meunier. Farine vient sur la porte; il
tient dans sa main énorme un croûton de pain coiffé d’un chapeau de
crème. Il regarde Jeantou; il dodeline une figure chevaline, noueuse çà
et là, taillée, semble-t-il, dans du bois rouge. Seuls, dans cette face
rigide, les yeux ont quelque mobilité. Il est tout rasé, mais on dirait
qu’il porte moustache en brosse au-dessus des paupières, tant ses
sourcils sont épais. Il a plus de soixante ans; il est solide comme un
madrier. Il me dit bonjour. Puis il fait disparaître, d’un seul coup, le
croûton et son chapeau dans sa bouche large. Quand on lui tape dans le
dos, il en sort toujours un petit nuage de farine.

                   *       *       *       *       *

Jeantou n’est pas bavard, ce matin. Il charge un sac sur ses épaules,
gravit un escalier extérieur en pierre brute. Il verse les pommes dans
une sorte de long sabot incliné dont on aurait enlevé le dessus. A la
pointe, une planchette retient les fruits qui ruisselleront dans la râpe
où va tourner un rouleau garni de lames. Farine pose la courroie sur les
roues que l’eau se met à mouvoir. Cela fait, il monte à l’étage; Jeantou
reste en bas devant le bac de bois et l’embouchure de la râpe. Farine
enlève la planchette, s’accroupit, modère de la main le ruisseau des
fruits qui coule à travers le plancher. Jeantou s’évertue, ramasse avec
une pelle la pâte et la jette dans le bac. Elle tombe en blancs monceaux
de pluie figée; très vite, elle devient rougeâtre. Des guêpes
bourdonnent autour et chuchotent aux oreilles de Jeantou. De nouveau, le
grand sabot est rempli. La râpure des pommes continue sa lourde coulée.
La machine tourne maintenant à vide. Jeantou roule près de la porte sa
barrique; il la cale soigneusement. Il lui sourit.

Farine descend, arrête le mouvement de la râpe. Il met la pâte dans des
sacs aux mailles peu serrées, que Jeantou tient par les coins. Chaque
sac est porté debout dans un seau jusqu’à la presse. Farine l’essore un
peu, puis il lui donne une forme carrée en le repliant.

--Ce n’est point des coussins pour l’hiver, dit Jeantou.

Farine lui donne une tape sur l’épaule et grogne:

--Ah! vieux diable... Tu sais bien ce qui est bon...

Les sacs sont étagés exactement en piles, d’où sort un jus trouble,
crémeux. Farine les couvre d’un madrier. Il fait descendre dessus une
pièce de bois; la vis du pressoir joue au moyen d’une longue barre. Le
cidre coule dans un cuvier. Jeantou, tout entier à sa besogne, emplit
seau à seau sa barrique. Il s’agit de tirer le dernier jus. Farine pèse
de plus belle sur la barre, qui mord dans les montants de la vis. Il s’y
agrippe des deux mains; il la ramène à lui, gravement, de façon que tout
son poids l’entraîne. Le bois craque. La barrique de Jeantou est pleine;
une mousse blanchâtre se met à pétiller sur la bonde.

--Voilà de quoi te mouiller la langue, vieux chat, dit Farine à Jeantou.

Dans le pressoir, il y a une épaisse odeur de pommes broyées. Le ciel
commence à bleuir. Par une fenêtre étroite, on voit l’écluse,
merveilleuse chevelure d’eau, lissée de soleil. En bas, entre des
pierres noirâtres, une bouillonnante neige tourne et fuit.




IV

NOVEMBRE.

SUPERSTITIONS RUSTIQUES.

LE CHAT DANS LA PRAIRIE.

MORT D’UN PAYSAN.


NOVEMBRE

Le vent d’ouest s’est levé dans cette campagne du Centre. De tous les
vents, c’est le plus mystérieux; il accourt des profondeurs du monde
dans une odeur de terre ouverte par la charrue. Il rôde autour des
maisons paysannes; il s’irrite. Les feux de bois, allumés au temps des
veillées, repoussent les assauts d’un monstre obscur. En ce mois, les
taillis perdent leurs feuilles; seuls, les chênes garderont tout
l’hiver, en signe de haute puissance, une frondaison de rouille.

Ce matin, le pays est embrumé. Bruits et rumeurs arrivent, semble-t-il,
par d’étranges routes de silence. Au bord de ce pré, deux feuilles d’un
grand figuier descendent parallèlement, agitées comme deux mains d’un
corps invisible qui va s’abattre dans l’herbe. A l’horizon, les bruyères
éteignent leurs petits brasiers de fleurs; les bosquets de houx, à mine
guerrière, continuent de rire et de faire feu de leurs baies rouges,
avivées. Le paysan, ennemi du rêve, laboure déjà et cherche la vie; sa
charrue est la vieille amorce où elle se prendra. J’entends le
craquement du joug au front des bœufs dont le pas s’enfonce dans les
mottes, sans bruit. Le brouillard est plus épais; l’attelage gagne la
lisière d’un champ qui perd sa forme, devient une parcelle de songe;
l’homme s’efface, sa voix est inquiétante comme un appel qui sortirait
d’un buisson, d’un arbre, et non d’une bouche humaine.

                   *       *       *       *       *

Ce soir, j’ai accompagné la métayère Jeannette et ses deux fils, Léonard
et Jacquet, jusqu’à la châtaigneraie du Cros-de-Renard. Le vent a tourné
au nord, comme on dit. Le ciel clair est d’un bleu froid. Jacquet mène
la charrette que tire le couple des bœufs; il les pique légèrement de
l’aiguillon qu’il glisse entre leurs pesantes cornes. Léonard et Jacquet
n’ont pas encore dix-huit ans. Ils travaillent de bon cœur dans la
métairie. Garçons comme on en voit beaucoup dans ces parages, ils sont
de taille moyenne, peu membrus, musclés, avec des figures de plein air.
Ils ne parlent pas beaucoup; ils éclatent de rire, parfois, dans une
impatience de jeunesse. Le dimanche, ils vont au bourg, apprêter le
fox-trott à la sauce paysanne. Ils ont oublié les bourrées où il y avait
de la féerie. On les dansait encore, à la veille de la guerre, l’œil
brillant et la joue rouge, entre deux coups de vin blanc offert aux
filles. Quand ils reviennent en pleine nuit, vers la métairie solitaire,
ils jettent des cris gutturaux qui percent de grands espaces de
ténèbres.

                   *       *       *       *       *

Nous arrivons sur une pente rocheuse où le soleil ranime les couleurs de
fougères à demi mortes. Les châtaigniers apparaissent en capes de
feuilles sèches. Leurs branches s’élancent de troncs fendillés qui
donnent l’idée d’une masse granitique. Environnés de rochers, ils en ont
pris l’apparence.

Jacquet arrête les bœufs en appuyant l’aiguillon entre leurs têtes.
Jeannette se courbe et ramasse les châtaignes qui ont jailli des bogues
ouvertes. Les garçons, au moyen d’une baguette fourchue, frappent les
pelons encore fermés; les châtaignes sautent sous le coup; elles ont
l’air de petits objets tout neufs, fraîchement vernis, parfaits, de
choses non seulement bonnes à manger, mais délicieuses à regarder.

Chacun se hâte, sans parler. Jeannette emplit des paniers qu’elle verse
dans la charrette. Un pic-vert pousse un cri déchirant, annonciateur
emplumé de la mort des arbres.

La besogne finie, Jeannette vient s’asseoir sur un tertre gazonné. Elle
parle à mi-voix, posément.

--Voilà le mois des défunts. On pèse pas lourd, surtout les pauvres
femmes. Vous savez bien: Femme morte, chapeau neuf. On ne nous plaint
guère, quand nous partons. Je me souviens dans mon jeune temps du
remariage de Bontaud, le mérillier. Il y avait pas un an qu’il était
veuf. Il trouva vite une autre femme pour donner à manger aux bêtes,
qu’il disait. Il chantait à la messe; il pouvait pas tout faire, et il
avait un bon petit bien. Il fit une brave noce. Quand on sortit de
l’église, les ménétriers faisaient un potin de tous les diables. Il
fallait passer devant le cimetière; il y avait point d’autre chemin.
Arrivé devant, il dit: «Arrêtez, misérables! Si ma pauvre défunte vous
entendait!...» Une fois le cimetière passé, il cria, bonhomme: «Allez-y,
maintenant, mes amis!...» Vous connaissez le vieux père Lamond. Il a
perdu très tard sa bonne femme, la Minette. Il l’aimait bien, mais il
trouvait qu’elle venait trop souvent lui faire honte, quand il buvait
chopine, à l’auberge. Une fois les coudes posés devant son verre, sur la
table, il était plus lourd que du plomb. Il pouvait plus se lever; pas
moyen de le faire sortir. La Minette n’osait pas entrer; elle grognait à
la porte, tapait dans les contrevents. Il disait: «Patience, un petit
peu de patience, mignonne. Tiens ta langue...» Pendant vingt ans, elle
lui fit du sabbat à la porte, si bien qu’on n’y portait plus attention.
Elle est morte, il y a deux ans, sans avoir brouillé son homme avec la
bouteille. A présent, il boit son verre à cause de son chagrin, qu’il
dit; avant, c’était peut-être bien pour son plaisir. Il vit seul; ses
enfants sont à la ville... Quand il revient chez lui, en quittant
l’auberge, il passe devant le cimetière et il dit: «Dors bien, va, ma
petite Minette... Dors bien... moi, j’ai bu un bon coup...»

                   *       *       *       *       *

La nuit descend vite en cette saison. Nous prenons une route qui borde,
l’espace de trois cents pas environ, un étang merveilleusement limpide.
Il est si clair et si pur, ce soir, que l’on ne dirait pas qu’il reflète
le ciel, mais qu’il est un peu du ciel même, sans une ride, sans le
moindre frissonnement.


SUPERSTITIONS RUSTIQUES

Près d’ici, à Labregère, la jeune métayère Yvonne Montier, une brunette
à la figure blanche et fraîche, n’a pas eu de repos que son mari ne lui
achète un phonographe. Ce moulin à musique est muni d’un pavillon qui
ressemble à quelque immense trompette, dont l’embouchure est appliquée
sur une boîte peinte en rouge. A Limoges, un marchand avait offert une
de ces machines, mais sans pavillon. Yvonne a dit:

--Vous vous moquez... Je n’en veux pas. Avec un entonnoir tout rose,
c’est plus gai...

Elle s’est fait couper les cheveux; elle lit des livres qu’elle emprunte
à la bibliothèque communale. En dépit de ces apparences nouvelles, le
cri d’un chat-huant la met en transes. Lorsqu’elle va au marché, elle
poudre paniers, légumes et volailles d’un peu de sel contre le mauvais
œil. Le phonographe a pour elle quelque chose d’un peu diabolique; quand
elle pose l’aiguille sur le disque où est inscrite la chanson _Chacun
son truc_, son air préféré, elle écarquille les yeux avec plus de peur
que de plaisir.

Un soir de veillée, elle m’a dit:

--Le monde est toujours pareil. Il y a des choses qu’on pourra point
dénouer. C’est la pelote maligne. Il y a trois ans, un vieux, je veux
pas dire son nom, vous le connaissez, passait dans les fermes,
soi-disant pour chercher de la vieille laine. Il cherchait autre chose.
Il venait en charreton, mené par une méchante bourrique, au poil rouge.
Sous sa casquette rabattue, il cachait des yeux tout bizarres, des yeux
de poison... Comment dire?... Il avait une figure pas juste. Je lui
vendis pour quelques sous de laine. Je pris ses sous sans me méfier; il
partit sans avoir dit plus de quatre mots... Ah! monsieur! Cette
année-là, le poil de nos bêtes a tombé, tout l’hiver. Nous avons perdu
deux veaux... Notre blé n’a fait que de l’herbe, et à côté, dans le
domaine voisin, il était beau et bien grainé... Cet homme, je l’ai su
depuis, a fait sécher sur pied une brave jeune fille... Et il va à
l’église, prier le bon Dieu, qu’il dit... Mais c’est le diable... On me
tirera pas ça de la tête... Il y a des signes... On les apprend pas chez
le maître d’école. L’an dernier, un dimanche, j’avais été voir au Breuil
ma petite belle-sœur. A dix-huit ans, elle périssait, elle s’en allait à
petit feu. Rien n’y faisait, ni viande rouge, ni œufs, rien... ni eau de
Vichy... rien... les bonnes paroles non plus... Il faisait beau temps...
Elle était couchée près de la fenêtre, sur une longue chaise en osier.
Elle avait une figure pas plus grosse que le poing; la peau avait séché
sur ses os, elle qui était un vrai bouton de rosier. Elle pouvait à
peine parler. Je lui avais porté un panier de fruits. Elle les a touchés
seulement avec la main. Je lui ai pelé une pomme. Elle n’a pas pu en
manger. J’allais partir, et ça me faisait gros cœur, quand un petit
oiseau noir est entré par la cheminée. Il sautait sur une table, sur la
commode. Il s’est perché sur l’horloge, le bec piqué dans le jabot. J’en
avais le souffle coupé, j’ai mis ma main contre ma bouche pour ne pas
crier... Enfin, j’ai ouvert la fenêtre, il ne voulait pas sortir... J’ai
pris un balai pour lui faire peur... Après un grand moment, il a fait
trois cris tout drôles et il est parti sans qu’on le voie... Ma pauvre
petite belle-sœur a bien compris, et moi aussi... C’était un signe... La
petite est morte dans la semaine.


LE CHAT DANS LA PRAIRIE

Depuis une semaine, tous les jours, à la même heure, je vois se glisser
dans une prairie voisine un chat d’espèce commune. De pelage grisâtre,
mais luisant, quand il marche, en dépit de son origine très humble, il a
le mouvement de bielle des tigres royaux. Il s’assied au centre de
l’herbage roussi par l’automne. Il s’immobilise, la queue roulée, les
deux pattes de devant jointes; seule, sa tête tourne, de temps à autre,
sur un pivot invisible. Ses yeux sont aussi aigus que ses oreilles en
étoffe dure, coupées avec des ciseaux, semble-t-il, tant elles se
dressent, pointues et nettes. Entre ses dents, il remue une langue rose,
en fine râpe. Je songe à ce vers du troubadour Marcadrun: «Amour, là où
il ne mord point, lèche plus âprement qu’un chat...» Je vois luire ses
regards verts, la double pierre précieuse, qui se fond en délice, au
soleil. En ce moment, il est une image de repos, dans le pré paisible.
Et voici qu’il se tend en arc sur ses quatre pattes, les reins bandés.
Il vibre; il a faim; la bonne femme près de laquelle il fait le gros
dos, la nuit venue, lui donne plus de paroles flatteuses que de soupe au
lait. Il guette les poussins qui roulent autour d’une grosse poule. Ils
arrivent; la mère emplumée a vu le danger et elle claironne du bec. Elle
entraîne sous ses ailes rabattues les petites boules de duvet. Hier, le
rusé en a volé une, l’emportant, crevée sous ses dents, et saignante. Il
continue de feindre; parfois, il allonge un peu le cou, flairant la
marche obscure d’une taupe ou d’un mulot. Il sursaute; une mésange a
voleté non loin de lui. Ses yeux brillent d’un appétit de sang. Une
alouette ferait bien son affaire, il n’en a jamais mangé. Il y a
longtemps que Herder a écrit: «Si les chats avaient des ailes, il n’y
aurait plus d’oiseaux dans l’air; si chacun avait ce qu’il souhaite, qui
aurait encore quelque chose?...»


MORT D’UN PAYSAN

Le père Jeantier a fait son temps: il aura quatre-vingt-cinq ans à Noël.
Son fils aîné, le Jacques, dirige le bien. Ses autres enfants sont
placés en ville; le Pierre est facteur des postes à cause de son
intelligence, et le plus jeune concierge à Paris. Jacques a trois petits
garçons qui savent jouer des tours à leur grand-père. Il ne s’en fâche
jamais. Sa bru n’est pas très plaisante, sèche d’esprit et de corps,
mais elle lave son linge, veille sur lui comme sur un marmot. Il souffre
d’être à charge; il s’en ira, le plus tard possible. Dans une boîte, il
cache une poignée d’argent, de quoi lui payer un enterrement propre. Il
a du mauvais tabac dans sa tabatière en corne de bœuf; il peut boire à
son repas une chopine de vin trop noir. Il ne se plaint pas. Son fils,
le concierge, lui a envoyé le mois dernier six chemises de finette. La
bru a dit: «J’en mets trois de côté, dans l’armoire. Vous n’userez
jamais tout ça. Il ne faut point tout jeter à la perdition...» Il a
répondu: «Comme tu voudras...» Et il s’est gratté le bout du nez, en
signe de crainte. Cet été, il s’est traîné souvent jusqu’à la prairie
solitaire où il gardait les vaches quand il était jeune garçon.

Il va, courbé sur un bâton d’épine; il lui faut trois jambes, comme il
dit. Il avance à petits pas, tendant son maigre cou ridé, à la façon
d’une tortue. Il est dans une carapace de vieillesse. Il m’a dit: «Ma
tête est plus lourde qu’un sac de blé...» Le travail l’a cuit à feu
lent. De sa figure, il n’a plus que le noyau où la peau s’est rétrécie,
plissée. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, il paraît
étrangement replié. Il s’en va sur la route, branlant, rouillé. Il
n’entend plus dans le soleil un commandement de travail, mais de repos.
Tout cloué de rhumatismes, il n’a jamais mandé le médecin, le
gratte-poitrine. Une bonne femme ramasse pour lui de ces herbes qui font
hennir les vieux chevaux. Il souffre de la grande maladie: trop d’années
sur son échine. Quand il franchit la barrière du pré, quelque chose, qui
est vert et doré, lui vient au cœur: sa jeunesse couchée dans l’herbe.
L’hiver est en lui. Il se tient debout, appuyé des deux mains sur son
bâton à bec de canard. Un faible sourire monte à sa bouche violacée. Il
pense à ces noisettes qu’il donnait à celle qui fut sa femme et qui est
morte. Elles faisaient bruit de grelots dans les poches d’un plaisant
tablier. Il dit: «Il est temps que j’aille dormir avec elle.» Il reste
un moment ainsi. Ah! l’herbe est moins verte que jadis! Il a flairé à
travers champs des traces de gaieté ancienne. Dans son vieux cœur,
beaucoup de souvenirs sont morts; d’autres dorment si fort qu’il ne peut
plus les réveiller. Comme il est seul, maintenant! Il s’en revient à la
maison. Il sait encore boire un verre de vin; il avale une rasade et,
d’une main qui tremblote, il coupe une tranche de pain dur, qu’il se met
à grignoter. Il a pesté contre l’été pluvieux: «De mon temps, il ne
pleuvait pas comme ça.» Il se rencogne près de la cheminée; il appuie
sur ses genoux des mains à la peau craquelée comme des pommes qu’on sort
du four. Il ferme à demi les yeux; il attend; il s’habitue au grand
sommeil. Il n’a plus la force de monter au grenier pour tâter les
monceaux de blé. Parfois, un voisin vient lui taper dans le dos. Cela
rend un son de bois sec: «Eh! tu es encore solide...--Oui, je suis assez
solide pour faire un mort.» Sa bru a pris l’habitude de le regarder
comme une sorte de meuble qu’il faut changer de place et frotter de
temps à autre, mais trop vermoulu pour reluire.

Avant-hier, le ciel de novembre s’est éclairé. Après-midi, le soleil a
fait signe au vieux Jeantier; c’était comme une grande personne toute
d’or, au seuil de la porte ouverte. Il est allé jusqu’à la prairie de
son enfance. En chemin, il s’est assis plusieurs fois au bord du talus,
pour souffler. La nuit, plus rapide que lui, l’a saisi de froid avant
qu’il ait regagné le logis. En rentrant, il s’est appuyé un moment
contre la porte; il a dit à sa bru: «Fais-moi un vin chaud... J’ai eu
froid...» Il a écarquillé ses yeux vers la flamme du foyer. Il a grondé:
«Le cœur me lâche...» Puis il est tombé, tout d’une pièce, sur la terre
battue, entraîné par le poids terrible de sa tête. Il a bredouillé
quelques paroles. Comme son fils accourait pour le relever, il venait de
perdre pour toujours le souffle. On l’a porté sur son lit, dans la
petite chambre blanchie à la chaux et qui donne sur le verger. Sa bru
l’a revêtu d’une chemise de finette neuve et de son meilleur habit; elle
a glissé dans une poche la tabatière de corne, à demi pleine de tabac.
Elle a dit: «Il s’est fini... Il a fait son âge... C’était un bon
homme...» Elle a enlevé les rideaux du lit. Coiffée d’un bonnet de coton
trop blanc, la tête du défunt apparaît couleur de terre desséchée. La
poitrine est creuse, les épaules sont écrasées par l’invisible et
dernier fardeau, la pleine récolte des années. Les voisins ont répandu
la nouvelle. On commence de gémir autour du chevet, avec les premiers
coups du glas. La bru pleure: «Un homme qui n’a jamais fait de mal à
personne.» Elle a éloigné les enfants. Le mérillier entre; ses regards
brillent dans sa figure de vieux laboureur. Il signe Jeantier avec le
cierge, comme on fait du pain de froment avant d’y planter le couteau.
On allume le cierge; la dépouille n’est plus animée que de sa lueur. Le
curé arrive, récite les prières et s’en va. La bru arrête le balancier
de l’horloge; elle jette dehors l’eau des seaux et des baquets, car
l’âme, avant de s’enfuir vient de s’y laver.




V

LE VILLAGE DÉSERT.

PETITE REPRÉSENTATION.


LE VILLAGE DÉSERT

Le village désert se cache dans un repli de la vallée. La rivière ne
peut plus l’égayer. Le moulin qui broyait pour lui du froment ne tourne
plus; sa grande roue est vermoulue, étrangement fracassée. Il a perdu la
plupart de ses pelles que le flot emporta on ne sait où. Des araignées
viennent y filer, une chouette s’y perche, devinant malheur. Le chemin
où passait la charrette du meunier est dévoré de ronces et d’orties.

Il faut aller vers ce village quand l’automne touche à sa fin. Il pleut.
Je me mets en route; les pierres, les fougères mortes brillent sous la
pluie, malgré le ciel embrumé. Au loin, des corbeaux ressemblent à de
lourdes feuilles très noires, emportées par un souffle mystérieux,
arrachées à des arbres cachés et sinistres. L’armée des topinambours,
noirâtre, décimée, est encore debout; des parcelles d’or luisent sur ses
défroques. Tout le paysage se rouille, couleur de limaille oxydée. Çà et
là, au bord des talus, des genêts, d’un vert neuf, se pressent. Les
prairies noyées s’assombrissent dans cette solitude envahie par le
grondement des sources. Des pommiers dépouillés laissent voir des boules
de gui, amas de perles sans orient, hérissées de petites ailes rigides.
Le chemin descend vers la rivière; elle roule, toute gonflée, et
limoneuse. La pluie la couvre d’un incessant grouillement d’insectes. Je
vais à travers des herbages inondés, sous des rochers surplombants. Le
vent s’est posé; la rumeur des eaux devient immense. Au sommet de
l’autre versant, un dolmen, couvert tout l’été par d’épais feuillages,
surgit avec une inquiétante figure granitique et propose son énigme. Il
ne livrera pas son secret. Toute la campagne est pleine de secrets;
toutes les pluies du monde ne pourraient la laver des sortilèges bons ou
mauvais qui s’exercèrent sous les étoiles, au rayon des lunes. Il faut
marcher dans les champs, au long des terres: les sentiers se sont
changés en ruisseaux. L’eau qui tombe obstinément répand une puissante
senteur de glèbe en travail. Le paysage apparaît comme à travers une
vitre embuée. On dirait qu’il pleuvra comme cela jusqu’à la fin des
temps. Singulier murmure de la pluie sur tant de feuilles mortes... Des
bosquets de houx se dressent au passage; ils ne portent aucune grappe
rouge. Je sais bien où sont plantés ceux qui s’illuminent eux-mêmes, dès
la première semaine de novembre. Leurs baies ont assez de féerie pour
que l’on ne craigne pas de se blesser en les cueillant. Des genévriers
sont appesantis par des myriades de gouttes, et sans soleil ils
scintillent en grand mystère. Plus haut, bien plus loin que cette terre
labourée, fauve et nue, sous le ciel morne et qui garde la semence du
blé, apparaît le village désert. J’aperçois un toit troué, une charpente
qui se disloque. Je saute des haies et je m’engage dans une lande
fourrée d’ajoncs, où, plusieurs fois, je m’embourbe. Enfin, voici la
ruelle, pavée de longues pierres plates. Huit maisons et leurs communs
ruinés sont rangés en file; un escalier, qui menait à une terrasse,
s’est écroulé; un autre semble se tenir en suspens par le seul soutien
d’un cordage de ronces et d’épines. Des fenêtres sans vitres sont aussi
tristes que des yeux crevés. Le village a perdu son regard. Un volet, à
demi arraché, pend à quelque gond tout rouillé; son bois est tellement
vermoulu qu’il prend l’apparence d’un haillon funèbre. Des chevrons sont
mis à nu, vertèbres dont les sauvages saisons auraient dévoré la chair.
Il semble qu’une poigne gigantesque ait fouillé ces masures jusqu’aux
entrailles, ne leur laissant qu’une ossature broyée. Combien de temps
faudra-t-il encore pour que la terre, d’où il est né, reprenne le
village et le couvre d’un verdoyant linceul?... Nul ne peut plus venir à
son secours. La seule métairie de ces parages est loin de lui, à plus de
mille pas, de peur d’être désolée par ses ombres. Pourtant, ce four,
dont l’arc s’est brisé, garde une odeur de pain qui se dore, l’étable un
frémissement de troupeaux, cette cheminée le souvenir d’une flamme tirée
des chênes et des châtaigniers voisins!... L’heure est tardive. Sur le
paysage rouillé, un oiseau noir jette un cri grinçant. Le ciel
s’obscurcit davantage. Il pleut sans répit sur le village que les
grandes cités lointaines ont assassiné. Un poète dirait que ce sont des
larmes qui tombent avec une cruelle patience. En ce moment, là-bas, des
salles de cinéma sont pleines; on verse de l’alcool de toutes couleurs
sur le zinc; des familles étouffent en des trappes où elles sont prises.
L’ombre ruisselle maintenant avec la pluie. Au bout de la ruelle, une
porte est grande ouverte; elle fut si souvent fermée, quand venait la
nuit, et voici qu’elle reste béante pour le formidable retour des
ténèbres.

Mais je suis saisi de surprise; j’entends tousser quelqu’un. Un lumignon
luit dans une masure dont le toit ni la porte ne sont pas tout à fait
arrachés. Je m’approche et par une fenêtre, à demi bouchée de loques,
j’aperçois un homme qui lave des pommes de terre dans un baquet avant de
les faire cuire sur un feu gardé par deux pierres, en guise de landiers.
J’ai reconnu l’homme: c’est François Fortaud, le ramasseur de
champignons, le pêcheur de truites. J’entre, il tourne vers moi sa
figure sèche et blême, où le nez courbé cache la lèvre supérieure. La
lueur du lumignon éclaire bizarrement son buste trop long. Il se
recroqueville, vêtu d’une étoffe innommable et qui achève de se pourrir.

--Qu’est-ce que vous venez faire ici? grogne-t-il.

Il me reconnaît. Souvent, il m’a porté des champignons. Il se vantait
d’en trouver partout. Il prenait aussi des barbeaux, à la corde. Il me
regarde avec des yeux terribles de chien traqué. Il me dit:
«Asseyez-vous.» Il y a un autre escabeau. Je m’assieds près de lui.
C’est le type du paysan hors la loi. Toute sa vie, il a battu le pays,
par des sentiers inconnus, à travers champs, braconnier, infatigable
fureteur, le jarret d’acier, l’œil en éveil. Il est né insociable,
mauvais coucheur. Jamais il n’a pu se rompre à quelque travail régulier.
Quand il était trop fourbu, affamé, il besognait une semaine dans une
métairie; il la quittait vite, ayant vertement insulté le métayer et la
métayère. Sa famille l’a renié à haute voix. Tant qu’il a pu courir, il
a gardé un orgueil naïf et féroce. Longtemps, il a fait la joie des
frairies et des auberges. On lui disait: «François, mets ton diable de
nez dans ta bouche.» Il y arrivait, on ne sait comment, après des
grimaces impayables. Sa renommée fut si grande qu’on lui demanda de
figurer sur un char de carnaval. Il habitait une chaumière délabrée, non
loin du bourg; le propriétaire l’en a chassé; il était trop impoli.
Après avoir tiré quelque argent des champignons et des lièvres qu’il
prenait au collet, il n’avait qu’un but dans la vie: un verre de rhum
lampé d’un trait. Il revenait vers sa tanière, la joue gonflée d’une
chique de tabac. Ainsi il était heureux, à sa façon. Il m’a dit un jour
qu’il aimait voir se lever le soleil par un plaisant matin d’été. A
présent, il a plus de soixante ans; il est ligoté de rhumatismes. Ses
cheveux drus sont tout blancs. Tandis qu’il lave les pommes de terre
dans le baquet, il parle: «Je suis fini... Ils veulent me fourrer à
l’hôpital!...»

Il lève les bras vers une poutre branlante; il tremble d’une grande
terreur soudaine: «François à l’hôpital... C’est point possible!... Ici,
je suis chez moi. Tout ça, c’est à moi. Je me soigne. Quand les tendons
me font mal, je me frotte avec une poignée d’orties... C’est point les
orties qui manquent...»

Il se met à rire. Autrefois, il était très gai. D’un parler bien vert,
il contait des histoires à malice. Nous ne nous sommes jamais fâchés;
j’ai même réussi à lui faire bêcher mon jardin. Il donna, de son plein
gré, de la crêpe salée aux poules qui grattaient la terre cultivée par
lui, en hâte. Elles en crevèrent... les miennes et celles du voisin. Ce
fut un beau tapage dans le bourg; je dus souffrir bien des plaintes. Mes
groseilliers étaient trop touffus; il les tailla avec tant de fougue
qu’ils ne dépassèrent pas en hauteur le plus humble des choux-pomme. Je
ne lui fis aucune remarque désobligeante; nous restâmes bons amis.

Il parle d’une voix de crécelle: «Avez-vous du tabac pour une chique?...
Quand je pouvais aller au bourg, j’en avais pour une botte de cresson.»
Il fut toujours ravi que le cresson se changeât en tabac, un lapin
sauvage en verres de rhum. Je lui donne la moitié d’un paquet de
caporal. Il s’en saisit avec avidité et le fait glisser dans sa bouche.
Pour me remercier, il me tutoie: «Tu vois, je couche ici... Un lit à
grenouilles.» J’aperçois un méchant grabat. Sur ce qui tient lieu de
traversin s’ouvre un vieux parapluie qui est moins troué que le toit.
Tout autour, il y a une boue noirâtre. Je lui dis que l’hôpital vaudrait
peut-être mieux que ce gîte, mais sa figure s’empourpre. Si je continue
de parler ainsi il sera pris d’une colère frénétique.

Il casse des brindilles qu’il entasse entre les deux pierres. Puis il
tourne vers moi ses yeux qui étaient d’un bleu si vif et qui sont
troubles, à présent. Il me dit avec violence: «Tu vois, ils n’auront pas
ma peau... Ils n’auront pas la peau de François! Au diable, leur sapré
hôpital!... Je me finirai chez moi... Va-t’en! Je te porterai plus de
champignons. Je franchirai pas l’hiver, cette fois... Ils étaient bons,
eh! mes champignons, avec un petit hachis dessus, eh?» Il se lève
pesamment, il gronde à voix basse et rauque: «Adieu, l’ami, tu le verras
plus, François!...» Je lui serre la main, et je m’en vais, étouffé d’une
angoisse démoniaque, dans la nuit.


PETITE REPRÉSENTATION

Une roulotte, peinte en vert, s’est arrêtée sur la place du bourg. Elle
est pavoisée d’une bande de toile, où l’on peut lire sans lunettes ces
mots: «Poses plastiques; les derniers clowns; Bibi et Poireau; Cinéma:
le plus amoureux film de l’année. Explication du film. Entrée: 2
francs.»

Il est dix heures du matin; les volets de la roulotte s’ouvrent sur des
rideaux en dentelles. Le tuyau du poêle, qui traverse le toit, se met à
fumer. Le chef, Poireau, un gros rouquin, descend à terre. Il est nu
jusqu’à la ceinture; il plonge sa tête dans un baquet plein d’eau
froide, mais il ne peut effacer les taches de son qui décorent sa figure
joufflue. Des deux mains, il tape très fort sur sa poitrine. Une fille,
qui va à la fontaine, baisse pudiquement les yeux, croyant voir le
diable. L’adjoint au maire s’approche de Poireau et lui dit:

--Mâtin, vous avez les bras comme des cuisses de cochon, sans
comparaison...

L’adjoint au maire, qui est sec comme un coup de trique, admire cet
homme gras. Il s’écrie:

--De me tremper comme ça, je périrais. On voit que vous êtes pas
chrétien.

--Pas chrétien? Je suis de Clermont-Ferrand...

--Oh! alors, excusez... C’est autre chose... Vous n’aurez personne, ce
soir... Ma femme et mes deux filles viendront. Vous les ferez pas payer.
Vous les reconnaîtrez. Elles ont la peau blanche et les cheveux très
noirs, pas frisés...

Il s’en va; derrière lui, Poireau fait un geste irrespectueux. Une
fenêtre de la roulotte s’entr’ouvre. Le clown Bibi lance une corde munie
d’un hameçon où il a fixé une miette de pain. Un coq survient, et,
méfiant, irrité, il s’éloigne, entraînant ses poules qui ont de belles
culottes de plumes. Bibi sort de la roulotte et fait trois sauts
périlleux en l’honneur du soleil. Il est de petite taille, tout en
muscles; une mèche de cheveux blonds se dresse au sommet de sa tête. Il
a une claire figure, aux yeux bleus, naïve et perverse à la fois. A-t-il
dix-sept ou vingt ans? Une fillette joue avec lui; elle est prise d’un
accès de toux, qui empourpre son visage exsangue.

La maîtresse du logis s’est assise sur un escabeau; elle épluche
noblement des pommes de terre. Jeantou vient à passer; il est émerveillé
par cette femme aux charmes très apparents; ses petits yeux pétillent de
concupiscence. Comme la fillette continue de tousser, il donne un
conseil:

--Pauvre enfant! Baillez-lui à manger beaucoup d’ail... Deux têtes dans
le bouillon. Ça guérit... Et l’ail, ça chasse les autres odeurs,--on ne
sent plus que l’ail. C’est un avantage, madame...

A ce moment, le singe montre son nez à la fenêtre.

--Oh! madame, vous habitez avec ce singe, dit Jeantou, à voix étouffée.

--Tirez-vous de là, mal poli.

--Je suis plus raboté que vous pensez. Bonjour!

Il s’en va, vexé.

                   *       *       *       *       *

... Le soleil a disparu, la journée s’écoule, triste et froide. Pas le
moindre souffle; le temps est sourd. Un tampon de nuages immobiles
bouche l’horizon. Mais vers quatre heures, un rugissement de trombone
éclate au milieu de la grand’rue, qui vibre comme un pavillon de cuivre.
Poireau apparaît dans sa force, la joue luisante, la lèvre collée à
l’embouchure. Il arrange à sa façon un air de _No no Nanette_. Des
enfants l’escortent; des femmes, brûlant de curiosité, viennent sur le
seuil de leurs portes. Enfin, Poireau parle, il annonce rudement le
spectacle...

A la nuit close, la mairie est éclairée par des lampes d’acétylène. A
vingt heures, jeunes et vieux, en troupes, vont s’asseoir sur des
gradins. Jeantou est au premier rang. Un roulement de tambour, et le
spectacle commence par l’apparition de Vénus sortant des eaux. Bibi a
déroulé, sur un tapis, une gaze bleue, qui symbolise les flots calmes.
Mme Poireau, vêtue d’un maillot très rose, le front ponctué d’une étoile
en carton doré, s’élance. Elle tourne vite sur elle-même, comme pour
oublier un chagrin. Elle sautille, élève ses bras potelés. L’étoile, qui
n’était pas bien fixée sur sa tête, tombe soudain. Elle la ramasse en
souriant. Elle tremblote plus qu’elle ne danse; c’est Vénus sortant des
eaux grasses. Elle va se sécher derrière un rideau. Le trombone la
salue. Jeantou murmure:

--J’aimerais mieux ça que le hérisson... Une belle blonde, ma foi. Elle
a deux peaux. Celle de dessous est plus bonne. Elle saute mieux qu’une
grosse chèvre.

Poireau a mis un faux nez; un petit chapeau haut de forme, si l’on peut
dire, semble perdu sur sa large tête. Son pantalon cache à peine
d’énormes mollets, et par derrière une oriflamme flotte, son pan de
chemise, peut-être. Il se rengorge et lâche un mot très gaulois. Tout le
monde est content. Bibi se trémousse. D’une voix de gosier, il assure
que Poireau ne plaira pas à la femme du chef de gare. Il esquive une
claque; Poireau s’abat sur le tapis. Un dialogue s’engage, simple et
vert. La garde-barrière rougit. Poireau va souffler dans son trombone.
Bibi danse, flexible. Et voici que Poireau traîne un singe qui n’est pas
de bonne humeur. L’animal retrousse ses babines sur le double râteau de
ses dents blanches. On l’emporte... Alors, une fillette paraît; elle a
des regards trop sérieux dans un mince visage fané. Elle essaye de faire
des grâces, puis elle se met à tousser. Elle se mord les lèvres pour
retenir sa toux; elle sourit. Chère petite fille inconnue, qui n’aura
jamais de jouets... Elle-même est un jouet de chair et de sang. Si elle
pleure, c’est en cachette. Poireau veut montrer qu’elle est disloquée.
On peut la mettre dans un panier. L’assemblée est prise d’un malaise
obscur. On crie: «Assez!» Elle va se coucher dans son lit froid.

La femme Poireau met en marche l’appareil cinématographique. Elle
annonce le plus amoureux film de l’année. Jeantou a compris: le plus
amoureux fils de l’année. Il s’esclaffe. Dans la pénombre, il y a des
figures où paraît un grand désir de féerie. Des yeux d’enfants brillent.

Sur la toile blanche surgit un gros monsieur, coiffé d’un chapeau melon;
il tient sa canne sous le bras et son habit est orné d’une petite fleur.
Il se dandine; il attend. Passe une jeune fille aux belles jambes. Elle
décoche une œillade sans passion, qui suffit à enflammer le monsieur.

--Ce n’est pas étonnant, elle a des yeux à la perdition, dit Mme
Poireau.

Le monsieur suit la jeune fille. Au moment où il va l’aborder, un
garçon, qui semble sortir de terre, le gifle. Le chapeau melon est
soudain tout cabossé.

--Regardons bien, dit Mme Poireau... Qu’est-ce que ce vieux polisson va
prendre!...

Jeantou se gratte la tête. Le spectacle continue...




VI

L’ENFANT SOLITAIRE.

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR.

FIDÉLITÉ.


L’ENFANT SOLITAIRE

Quelle heure est-il? Aucun rayon ne dessinera l’ombre d’un arbre au
cadran de la prairie. La houppe du chardon ne bouge pas; le vent ne peut
ouvrir les quatre portes de l’horizon. Un lutin des bois en a volé la
clef et il se cache dans un genévrier. Un bruit d’eau secrète émeut à
peine l’air du soir. Quelques ajoncs retiennent une fleur d’or, parcelle
d’une grande richesse perdue. L’oiseau d’hiver, une braise au jabot,
saute de brindille en brindille. Là-bas, au flanc d’un coteau, ce champ
labouré est cousu comme une pièce de drap neuf; çà et là, le vieux
paysage est tout rapiécé.

Au bord d’une prairie, un enfant taille un sifflet avec un de ces
couteaux à bout rond, que l’on vend dans les foires. Il fait passer
maintenant, d’une main à l’autre, quelques billes. Puis il agace son
chien qui s’est enroulé à ses pieds. L’animal lève ses oreilles, il n’a
pas envie de jouer. Alors, l’enfant trépigne pour repousser il ne sait
quoi; il arrache d’un geste brusque son béret et le jette à terre; ses
cheveux blonds surgissent, tout hérissés. Il enfonce de nouveau son
béret jusqu’au ras de son nez en boule; il écarquille ses yeux bleus en
considérant le troupeau dont il a la charge. Tout à coup, pour se
défendre contre l’ennui qui serpente dans l’herbe rase, et pris d’une
épouvante confuse, il chante, la bouche arrondie, un chant sans paroles,
qui traverse le terrible silence que gardent les arbres nus et le ciel
clos. On dirait qu’il ne s’arrêtera plus de chanter, saisi d’un charme.
Une puissance obscure l’écoute et le guette. La journée est sans écho;
rien ne lui répond. Il se balance, les joues gonflées de sa plainte, les
regards étrangement graves. Au loin, rampe la fumée d’un feu de
feuilles.


A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR

Ce matin, mon ami, le poète, qui fait son nid dans un domaine de ces
parages, frappa de bonne heure à mon seuil.

--Levez-vous! me cria-t-il.

--Je suis levé dès le point du jour, lui dis-je. Vous m’offensez... Je
vous attendais. Les poètes sont les maîtres du monde, même en ce siècle,
mais leur puissance n’est reconnue que d’un petit nombre de personnes...

Comme dans la chanson, mon ami est brun, ainsi qu’un grillon, et droit
comme un i. Sa tête est couverte d’un béret roulé sur ses bords. Il
cache un poème frais dans sa poche pour se préserver de tout mal.

                   *       *       *       *       *

Je me glisse dans sa voiture; il part, la route vibre dans ses mains
qu’il appuie légèrement sur le volant. Heureux est-il, lui qui mène à
bon port une troupe d’alexandrins, et conduit une automobile brillante.
Je l’ai vu, dans son domaine, guider, par des soirs d’automne, un
attelage de six bœufs tirant une charrue de deux cents kilos. La terre
se fendait et s’ouvrait merveilleusement devant lui. Il considérait ses
trois couples aux fortes échines comme une splendide strophe de muscles.

Quelques étangs luisent; des villages, démasqués par l’hiver, nous font
signe, éclairés d’un badigeon à la chaux, ce fard des vieilles maisons
paysannes. Ah! le soleil se lève, tout blanc, disque enchanté, et qui
annonce au poète qu’une journée est libre; la voiture peut continuer de
bondir. Un lièvre surpris mène sa danse de peur autour d’un genêt.

Nous traversons un bourg aux toits pressés. J’aperçois, dominant la
porte d’une chaumière un écriteau où le nom du propriétaire est tracé
dans un cœur peint en rose. Il s’agit de commémorer l’élection d’un
conseiller municipal qui a le cœur sur la main. Est-ce une illustration
du proverbe: «Une chaumière et un cœur?» Peut-être la chose publique
s’accorde-t-elle ici à l’amour légitime... Ce conseiller doit être
chargé d’embrasser la nouvelle mariée. Ici, la température s’élève.

Très loin, au sommet d’un plateau roussi, des arbres dressent leurs
ramilles en griffes noires, et où ne se prennent que des nuées. Tout
l’été ils ont fait patte de velours, les voici qui montrent leurs
ongles.

La voiture éveille une petite rafale, mais les chênes qui bordent la
route restent immobiles, terriblement étrangers à notre course. Mon ami
me dit, tout à coup:

--Vous voulez voir de vos yeux un tracteur, et vous aurez ce plaisir. Un
de mes voisins vient d’acquérir à beaux deniers un tel monstre. Il fait
merveille; je parle de mon voisin. Dans nos pays, cette admirable
machine ne «rend» pas. Il faut reconnaître qu’elle est très utile en
d’autres lieux. Mais il importe de garder quelque mesure et de ne pas
dire comme un de mes amis, féroce agriculteur: «J’arriverai à me passer,
ou à peu près, de main-d’œuvre...» Ce serait curieux: le travail de la
terre sans paysans...

Nous arrivons dans la cour d’un château Louis XIV, à la majesté tempérée
par un jet d’eau qui gazouille.

Nous entrons dans un salon à boiseries. Un air du _Devin de village_
sommeille au fond d’un clavecin en bois des îles; on dit qu’il se
réveille le premier jour du mois de mai, et qu’il se rendort quand les
derniers rossignols deviennent silencieux.

La maîtresse du logis vient à nous. J’ai pensé, tant elle était
gracieuse, que mon ami allait demander des nouvelles de l’oiseau bleu,
couleur du jour; il dit simplement:

--Mon compagnon brûle de voir de ses yeux un tracteur...

Elle parut charmée de ces paroles. Elle souriait comme au compliment le
plus délicat du monde. Elle promit de nous guider, assurant que son
époux chargeait du bois, près d’ici, au moyen de cette machine. Elle
prit place au fond de notre voiture; elle emportait un gros ouvrage
d’agriculture pratique; ce n’était pas pour le lire, mais on devinait,
sans être clerc, qu’elle avait du plaisir à le tenir dans ses mains.
Peut-être ce livre cachait-il une petite boussole, car elle daigna nous
indiquer une direction au nord de la commune.

Mon ami partit à très bonne allure. Après une randonnée farouche,
l’aiguille du compteur ne quittant guère 80, nous fûmes obligés de
constater que le tracteur ne se profilait pas à l’horizon. Le poète,
suivant les conseils de madame, rebroussa chemin et se dirigea vers le
sud, mais beaucoup moins vite, cette fois. Il importait de découvrir les
traces que le tracteur avait laissées. Hélas, nous ne relevions que des
empreintes de troupeaux, de pattes de poules ou de chiens coureurs, ce
qui était bien décevant.

--Ce n’est pas un rouge-gorge, dit mon ami. Sa marche n’est pas secrète,
et nous le verrons, de très loin, s’il est en action ou au repos...

Il continua de conduire prudemment sa voiture, à la manière d’un homme
qui épie. Comme il était près de midi, nous nous arrêtâmes dans un
hameau en jetant quelques cris discordants. Des habitants accoururent au
bruit; un campagnard coiffé d’un chapeau rond survint, tenant un bout de
fromage d’une main et de l’autre un couteau pointé vers le ciel. Une
femme suivait, portant un bol de soupe où la cuiller était plantée, et
un petit innocent se mouchait en tapinois avec sa jupe. Une troupe de
canards, qui était en marche, s’arrêta.

--Avez-vous vu le tracteur? demanda madame, d’une voix exquise.

--Oui bien, dit le vieux; il est du côté de Beaufond. Allez tout droit
et virez à gauche. Vous trouverez un méchant chemin pas propre... Que le
bon Dieu vous aide! Ils arrachent un arbre tout comme une dent avec sa
racine...

Madame lui dit un charmant merci. Mon ami repartit à toute vitesse.
Enfin, madame s’écria:

--J’aperçois ses traces... Il n’y a pas de doute... C’est lui...

--Moi aussi, opina mon ami. Il remue la terre comme un sanglier...

Au tournant de la route, le tracteur se dressa, monstre camus. Chose
curieuse, il était surmonté d’une capote de vieille calèche, très second
Empire, ce qui lui donnait une certaine bonhomie, si l’on peut dire. Mon
ami arrêta la voiture au bord d’un talus. Tous ensemble, nous allâmes
féliciter le propriétaire du tracteur. Il me tendit une main cordiale et
calleuse. Il avait l’apparence d’un paysan; mais on devinait que, à
l’âge de vingt ans, il rêvait tout comme un autre d’enlèvements à la
belle étoile. Un lorgnon brillait sur son fin visage. Il ne s’attarda
point à parler. Du bois en grume était rangé devant une remorque; un
homme débrouillait des câbles en fils d’acier; il en lia l’extrémité des
arbres coupés. Les câbles furent accrochés au tracteur qui démarra,
conduit par le gentilhomme paysan, et s’engagea dans un sentier de
traverse, ses roues broyant le sol et s’y agrippant. Les liens de métal
se tendirent et le bois monta comme par enchantement sur la remorque, au
moyen des barres qui s’y appuyaient. Ce chargement, qui eût exigé une
troupe de garçons solides, fut achevé en peu de temps. Madame nous fit
remarquer que les roues du tracteur avaient rentré leurs griffes de fer:

--Elles s’ouvrent, quand il s’agit de labourer. Demain, j’irai
travailler avec mon mari...

                   *       *       *       *       *

Des paysans, tout ébaubis, regardaient, se tenant prudemment à une
distance d’environ cent mètres.


FIDÉLITÉ

Marie Bonnier est la meilleure laveuse du bourg. Courageuse à la
besogne, forte comme un loup, disent ses voisins. Le linge qu’elle a
blanchi sent bon dans les vieilles armoires; il garde une limpidité
d’eau vive, un air de soleil; on y glisse un brin de lavande pour un
goût de fleur.

De sa jeunesse, Marie a retenu un sourire de rivière qui saute sur des
pierres lumineuses au printemps. Son enfance est mêlée au flot joyeux,
bien loin d’une épouvantable image de fuite. Elle se souvient de
quelques frairies, au village où elle habitait avec sa mère qui fut
veuve de bonne heure. Il fallait nourrir trois garçons qui étaient assez
grands en 1914 pour aller mourir à la guerre. Que de paquets de linge
furent lavés par Marie qui pliait, le soir venu, sous leur poids! Comme
elle dormait bien, les membres rompus de bon travail!

A cinquante ans passés, elle est taillée en force, giron large, hanches
rebondies. Des manches de son caraco, ses poignets sortent, rouges et
luisants, astiqués par le savon. Elle a des mains courtes et carrées, en
battoir. «J’aimerais point qu’elle me baille une claque,» dit l’adjoint
au maire. Il n’en est pas comme elle pour «couler» une lessive et la
mener à bonne fin. Au soleil, son linge est si blanc, qu’il neige sur
les buissons où, dévotement, elle l’étend. Elle ne laisse pas se
rouiller ses muscles. Le plus lourd travail glisse avec l’huile de
bras...

On ne découvre pas ce qui est merveilleux en Marie Bonnier: le cœur. Il
est en elle, étoile obscure aux rayons secrets. Ceux qui la regardent en
face devinent à peine cette lumière si humble, au fond de ses yeux.

                   *       *       *       *       *

Je me souviens de sa petite fille, Irène; quelques mois avant la guerre,
elle avait près de douze ans. C’était une enfant bien vivante, un vrai
bouquet de printemps. L’œil frais, la bouche comme deux cerises dans une
figure menue, toute rose, couronnée de cheveux blonds aux boucles
serrées. En ce temps-là, Marie vivait avec un homme qui ne travaillait
pas et buvait du rhum à plein bol. Il demandait sans cesse des sous
d’une voix de tonnerre. Un soir, comme il n’en restait plus dans la
commode, il voulut battre Irène pour blesser Marie dans son cœur; mais
la mère le mordit au poignet. Il se retourna contre elle et la frappa
sauvagement; il s’enfuit en pensant qu’il l’avait tuée.

Un an plus tard, on apprit qu’il était mort à Brest, dans un bouge. «Que
Dieu lui fasse merci!» dit Marie Bonnier. Elle ne se plaignait pas.
Lorsqu’elle revenait au logis, après sa dure journée, elle s’éclairait
au visage de son enfant.

Un après-midi de juin, en l’année 1914, Irène se promena avec des
compagnes d’école. C’était jour de fête. Elle était vêtue d’un corsage
de linon lavé et empesé à plis par sa mère. Quand elle rentra, Marie
joignit ses mains: elle était heureuse. Irène était son ange tout blanc,
tout joyeux. Comme la nuit descendait, elle alla chercher du lait chez
une voisine. Pendant ce temps, Irène garnit la lampe qu’elle posa au
bord de l’âtre; un peu d’essence coula jusqu’aux braises, et voici
qu’une flamme brusque sauta sur Irène, embrasant la robe de linon. La
petite se mit à tourner follement dans la cuisine; puis elle cria,
courant au dehors. Le vent attisa le feu dont on a dit qu’il était notre
frère et qui n’avait pas pitié de cette enfant. Il eut vite raison de
son corps fragile. A son retour, la mère aperçut dans l’herbe d’un pré
voisin son ange tout dévoré et qui ne criait plus et qui ne
l’appellerait plus jamais. Des flammèches terrifiantes luisaient encore,
les derniers signes rougeoyants d’un démon jaloux.

On m’a dit qu’il avait fallu quatre hommes pour maîtriser Marie Bonnier
qui voulait se précipiter dans la rivière.

                   *       *       *       *       *

Douze années ont passé depuis ce soir d’été, si torride dans le village
à cause d’une petite fille brûlée vive. Marie avait dit: «Je me tuerai
le corps à travailler...» Le travail ne l’a point brisée. De semaine en
semaine, de mois en mois, elle eut la puissance de faire revivre son
enfant dans son cœur. Enfin, elle entendit sa voix, son rire d’oiseau;
elle retrouva son souffle, la lumière en fleur de ses yeux. Elle fut
certaine que sa fille ne l’avait jamais quittée; elle lui semblait
voilée seulement d’un peu de brume. Ses cheveux blonds deviennent un
brouillard doré; sa figure, si puérile, est illuminée de la suprême
sagesse. Marie sait qu’elle joue à la ronde et au chat perché avec les
anges, dans des prairies blanches et bleues. Elle ne sera pas jalouse
des anges qui ont des ailes et des robes immaculées. Pas de laveuse
comme elle, là-haut; le ciel n’a pas de taches ni de souillures. Pas de
lessive: tout est lavé une fois pour toutes. Mais Irène descend, à la
faveur de la nuit, dans la maison de village. Elle sourit à la commode
de cerisier où sommeille sa première poupée en carton-pâte; elle porte à
la tourterelle une poignée de grains du paradis. Invisible, elle
effleure les pots de confiture de groseille. Elle revoit avec plaisir sa
couchette terrestre, son nid bourré de duvet. Elle parle en rêve avec
Marie et caresse son sommeil de ses mains légères. Tout est en ordre,
rien n’a changé sous le pauvre toit.

Marie a fait de la tombe d’Irène un parterre d’œillets, de marguerites
ou de perce-neige, selon la saison. Elle s’y prosterne chaque jour,
seule à seule avec son enfant; elle interroge à mi-voix et elle entend
des réponses. Dernièrement, elle repassait du linge. «Ce sont ses
affaires, m’a-t-elle dit. Je les lave deux fois par an... Elle en est
contente... Elle est là... On ne me l’enlèvera pas... Elle vient tous
les soirs...»

... Il a neigé; toutes les froidures du monde n’empêcheraient pas Marie
de se pencher sur la dépouille de sa petite. Ce matin, elle s’agenouille
près de la tombe. Dans le silence amical au souvenir, elle apparaît,
immense, humblement accordée au grand repos de la terre où le grain
meurt pour revivre. Elle balaye de ses mains dures les flocons et, dans
l’espace noir qu’elle a tracé, elle pose un long baiser de sa bouche
fidèle. L’hiver cède la place à son cœur brûlant.




VII

FARAUD, CHIEN DE BERGER.


Cette métairie est plantée sur le rocher, au creux d’un vallon limousin
où les tiges en aiguilles du genêt donnent des fleurs couleur de soleil.
Non loin, passe un cours d’eau vive, bordé par des feuillages de
tremble, que le moindre souffle fait ruisseler. Ombres et rayons se
poursuivent, menant un jeu de mystère dans une immense prairie. Comme le
vent sent l’herbe fraîche! Elle brille de ses innombrables pointes
vertes où glisse la rosée des matinées pures. Il s’en élève, dans une
seule lumière paisible, on ne sait quoi de sauvage et d’innocent. Par un
temps clair le vieux pigeonnier en poivrière semble jongler avec ses
pigeons, balles de plumes irisées, qui roulent vers la rivière, sur la
pente d’un herbage lumineux. Près de la grange, le puits retient dans sa
gaine de pierre velue une colonne d’eau limpide et cachée; elle
flamboie, quand le soleil de midi arrive au milieu du ciel. L’espace
d’un moment, une caresse d’or émeut l’onde prisonnière, qui se met
soudainement à frémir.

En ces lieux, Faraud naquit au mois d’octobre 1920. Le métayer Jacquet
Prufaud et sa femme Nanette découvrirent dans la grange un tas de petits
chiens roulés en boule, grouillant et respirant doucement sous un amas
de paille d’avoine. Blanchette, une forte chienne, blanche comme le dit
son nom, avait commencé de les allaiter. Ce soir-là, comme Prufaud
finissait de manger la soupe après avoir soigné le bétail, il dit à
Léonard, le valet:

--Faut que tu portes noyer tout ça. A cette heure, Blanchette est assez
brave. Pas besoin d’autre qu’elle, m’est avis.

Il parlait sec et il était sec lui-même, mais pas mauvais homme. Un
morceau de pain mangé inutilement lui faisait mal dans le cœur. Sa femme
l’approuva, hochant une tête longue et noueuse, une figure creusée aux
joues par la dure économie de toutes choses. Mémène et Janot, âgés de
quatre et six ans, dormaient déjà dans la chambre blanchie à la chaux.
Léonard était un vieux bonhomme maigre et musclé, franc comme la main
ouverte. Il ne répondit pas tout de suite à Prufaud. Il continua de se
chauffer au coin du feu. Depuis vingt-cinq ans, il servait dans ce
domaine; l’obéissance lui était douce, mais chaque fois qu’il s’agissait
d’une telle besogne elle devenait très difficile. Enfin, il se leva,
tout grognant, et s’en alla dans la grange. Il prit un à un, avec
beaucoup de douceur, les petits chiens. Il y en avait six, bien léchés,
dodus et l’œil clos, encore à l’aube très humble de leur naissance. Il
les entassa dans un grand panier. Ils dressaient leurs têtes
ensommeillées, tremblantes, avec des traces de lait au museau, car ils
venaient de téter.

Blanchette accourut, mais Léonard la repoussa, tandis qu’il refermait
sur elle la porte, en y appuyant une pesante barre de bois. Et, dans la
nuit, il se hâta vers la rivière, le cœur serré. «Il fait bien froid,
pensait-il, ils périront d’un seul coup... J’aurais bien voulu en garder
un...» Il arriva près d’un pont de bois; il y monta et vida son panier
dans le flot, sans voir qu’un des chiens s’était agrippé à des
branchages du bord. En revenant à la métairie, il respirait avec force,
soulagé d’un énorme poids. Il ouvrit la porte de la grange, posa le
panier, dans un coin.

Blanchette flairant le vent, s’élança dehors. Elle bondissait, elle
volait, rasant le sol, sur la trace que Léonard avait laissée. En
quelques instants, elle atteignit la rivière. Elle sauta sur le pont de
bois et, de ses regards très ardents qui perçaient d’épaisses ténèbres,
elle aperçut un de ses petits qui se débattait encore, soutenu par une
branche basse de tremble. Elle s’élança dans l’eau et saisit du bout des
dents le petiot qui ne voulait pas mourir. Elle le porta sur la rive.
Elle resta là un moment et, s’étant ébrouée, elle se pelotonna sur son
enfant pour le réchauffer; bientôt, il se mit à téter. Puis elle le
lécha afin de le rassurer. Elle gémissait de joie. Quand il fut empli de
sa chaleur, elle l’emporta à la pointe de sa gueule. Mais elle se garda
de le placer sur le nid de paille d’avoine, où elle devinait qu’il
serait de nouveau en péril. Il y avait près d’un hangar couvert en
chaume une meule de litière. Elle se mit à travailler des pattes et du
nez pour y creuser un couloir en forme de terrier. Tout au fond, elle
enfouit son chien sauvé des eaux et ferma l’entrée avec de la paille peu
pressée.

                   *       *       *       *       *

Les jours suivants, Blanchette continua de mener sa vie de bonne
chienne. Elle allait aux champs et gardait sagement le bétail. Mais
Léonard connut qu’elle était inquiète, affairée, sans apparente raison.
Le soir, à peine avait-elle mangé sa soupe, elle sortait avec une
étrange hâte. «C’est son lait qui la gêne, pensa Léonard. Faudra que je
lui attache au cou un sachet de sel...» Un matin, il surprit son manège:
elle bouchait de ses pattes un trou qu’elle venait de faire dans la
meule, par jeu, sans doute. Il n’y prêta pas davantage attention. Il
était à cent lieues de croire qu’un des petits chiens qu’il avait jetés
dans la rivière était caché et nourri par Blanchette, dans ce grand amas
de paille.

Quelques jours passèrent encore; un mercredi de la semaine des morts,
comme Prufaud et Léonard faisaient sortir de l’étable le couple de bœufs
pour aller labourer, ils furent bien étonnés. Un bout de museau pointait
au bord de la meule de litière, au ras du sol. Prufaud laissa tomber
l’aiguillon dont il guidait son attelage. Il sursauta, écarquillant les
yeux. Était-ce quelque blaireau ou putois?... Mais non. C’était un vrai
petit chien qui sortait à mi-corps d’une masse de paille, comme saisi et
tiré en avant par un rayon. Prufaud se grattait la tête, au comble de la
surprise, comme si la meule grisâtre enfantait un chien. Le petit, déjà
fourré de poils noirs et blancs, fit quelques sauts, branlant sur des
pattes lourdes, craintif, saoulé dès la première gorgée de jour qu’il
venait de boire. Il regardait Léonard qui était plus émerveillé que lui,
et de son museau dressé il cherchait le lait du soleil, en tirant la
langue. Le bonhomme ne put prononcer un mot; Blanchette arriva, sautant,
tournant joyeusement sur elle-même, mordue de joie; puis elle cessa de
bondir et leva vers les deux hommes des yeux très suppliants et
brûlants, qui voulaient dire: «Voilà mon petit que j’ai sauvé en
cachette...» Prufaud remonta son pantalon, ce qui était un signe de
colère. Il dit à Léonard:

--Tu lui en avais laissé un! J’avais commandé. Fallait obéir!

Mais Léonard jura qu’il avait jeté à l’eau toute la portée. Sans aucun
doute, Blanchette avait tiré de la rivière ce petit... Elle était plus
fine que lui... Le chien se mettait à gambader et Blanchette s’amusait à
le faire plier sous le poids de ses pattes de devant, en poussant de
menus abois. Janot vint au bruit et s’attacha aux jambes de Prufaud:

--Ne le fais pas noyer, supplia-t-il, la Blanchette serait pas
contente...

Léonard tressaillit d’aise en voyant que l’enfant venait à son aide.
Janot implora quelque temps d’une voix plaintive et Prufaud s’écria,
agacé:

--Va-t’en... Si tu le veux, garde-le...

Il ramassa l’aiguillon, toucha les bœufs et s’en alla labourer. Ainsi
fut sauvé le chien que Léonard appela Faraud, car, disait-il, il n’avait
pas froid aux yeux.

                   *       *       *       *       *

L’hiver s’écoula, marqué des travaux habituels et des divertissements où
prennent part les beaux feux de bois. A la fin de mars, Blanchette qui
était allée se promener ne rentra pas au logis. On la chercha vainement.
Léonard pensa qu’elle avait été égorgée par des bohémiens qui campaient
dans ces parages et qui déguerpirent très vite.

Blanchette fut pleurée et son petit fureta longtemps, à travers champs,
mais en vain. Léonard remarqua que Blanchette devait savoir que sa mort
était prochaine, pour avoir sauvé si courageusement Faraud en tous
points digne de lui succéder.

Le bétail commençant de sortir dans la prairie, Léonard se mit en devoir
de dresser Faraud. A six mois, il n’était pas de ces plus beaux; son
poil semblait tout mêlé de suie et de farine; il n’avait jamais l’air de
faire toilette; il se léchait et se lissait pourtant aussi bien qu’un
autre. Très haut sur des pattes un peu noueuses, les reins trop cambrés,
il levait une tête au museau pointu, illustrée par une grande raie
blanche, qui partait de ses oreilles frisées et s’arrêtait à la
naissance de son nez en grosse truffe vivante. Léonard, Mémène et Janot
le trouvaient admirable. «Il n’est pas beau, il est bon!» disait le
bonhomme. Il le dorlotait, et souvent il lui laissait une part de son
déjeuner. Il était plein de joie quand Faraud le regardait avec une
attentive amitié qui tenait dans le cercle d’or fauve de ses yeux.
Lorsque les bêtes paissaient dans le pré luisant de soleil, il lui
donnait sa leçon. Selon qu’il élevait la voix ou l’abaissait,
l’exhortant ou l’apaisant d’un geste, Faraud devinait ce qu’il fallait
faire. Les premiers jours, il se précipitait si fort au commandement
qu’il lui arrivait de rouler sur la tête, mais il repartait de plus
belle. Peu à peu, il devint plus grave; il acquit une vraie maîtrise. Il
sut empêcher les vaches de se quereller; il put les rassembler, les
disperser et leur interdire de franchir une limite fixée par Léonard. Le
bonhomme, un peu radoteur, s’écriait souvent: «Petit malheureux! On
voulait le faire noyer... une si brave bête!» Avec lui, Mémène et Janot
applaudissaient le bon Faraud. Enfin, il fut un grand maître de garde,
Léonard lui remit charge entière du troupeau. Avant de s’en aller au
travail, il plantait en terre son aiguillon, à l’endroit qu’il était
défendu de franchir. Il disait à Faraud tout frémissant d’attention:
«Faut pas que les bêtes dépassent!» Faraud se couchait tout près de
l’aiguillon; il tournait l’échine aux vaches qu’il n’avait pas l’air de
voir. Mais le malin, par suprême raffinement, avait l’oreille sur le
sol. Il devait entendre le pas des bêtes, quand elles étaient sur le
point de sortir des bornes tracées. Il faisait claquer ses dents: «Hop!»
et elles s’en revenaient en trottant. Lorsqu’elles allaient brouter dans
les fonds, près de la rivière, il se désennuyait en essayant d’attraper
des grenouilles. Il y arrivait souvent, mais, chaque fois, il était
glacé par les bestioles à ressort, si froides. Il ne les tuait pas et ne
les touchait qu’à peine avec sa gueule. Il les faisait sauter plus
qu’elles ne voulaient, du bout de ses pattes. Les danses de moucherons,
petites brumes d’or élastiques, le mettaient en joie. Parfois, il
écoutait Léonard qui lui chantait une chanson si claire et si drue,
qu’il se dressait sur ses pattes de derrière et cabriolait, la langue
tirée, la queue frétillante, en signe de fête. Bientôt, il apprit à tuer
les serpents d’un coup de dent brusque, avec une adresse sans défaut. Si
les vaches traversaient à gué la rivière, il ne passait jamais sur le
pont de bois, comme font quelques-uns de ses frères trop douillets, mais
il se jetait bravement à l’eau et nageait à droite, à gauche, guidant la
marche.

Prufaud, Nanette, les enfants et tous les gens de journée l’aimaient
beaucoup; il y avait de quoi. Il n’aboyait jamais, chien de berger et
non de garde. Il faisait maintes amitiés à ceux qui fréquentaient le
domaine. Au bout de deux ans, on pouvait dire qu’il ne lui manquait plus
que la parole, et encore cela n’était pas tout à fait juste, car ses
yeux et ses regards était aussi émouvants que le clair langage des
hommes.

                   *       *       *       *       *

En 1922, une bonne femme de ces parages venait travailler dans le
domaine, pendant les fauchaisons. Elle emmenait avec elle un petit
garçon de cinq ans. Il faisait une chaleur torride. «Va à l’ombre!»
disait-elle sans cesse au petit. «Où qu’y a de l’ombre?» répétait le
marmot. Enfin, Léonard haussa les épaules et cria: «Faraud, va te mettre
à l’ombre!» Faraud alla s’étendre sans hésiter sous des branches de
noisetier. Et Léonard, triomphant, se tourna vers le petiot et lui dit:
«Va te coucher près du chien...» Aux jours brûlants de la fenaison,
l’enfant s’allongea et dormit près de Faraud.

Vers ce temps, le chien avait éveillé une grande jalousie; il fut
attaqué sauvagement par une bande de mâtins qui lui déchiquetèrent une
oreille. Comme les humains, il essuya bien des traverses.

Pendant l’été de l’année 1923, on dut l’enfermer dans la grange,
quarante jours, à cause des chiens enragés, qui couraient le pays,
disait-on. Léonard lui portait à manger et lui donnait à ronger l’os à
moelle du pot-au-feu. Il gémissait: «Je sais bien que Faraud n’est pas
enragé!» Il lui tenait compagnie et causait avec lui, partageant aussi
souvent qu’il le pouvait sa captivité.

                   *       *       *       *       *

Deux ans après, veille de carnaval, il lui arriva malheur. Ce matin-là,
il faisait frisquet. Un peu de grésil avait blanchi les toits de la
métairie. Prufaud et Léonard s’étaient levés bien avant le jour. Le
boucher de Rieux devait charger sept cochons gras, qu’il avait achetés.
Il apparut à l’heure dite. C’était un garçon trapu, à figure de braise,
que semblait attiser le vent d’hiver. Il retroussa ses manches au-dessus
de la saignée. Puis il taquina Prufaud: «Cochon fin met pistole en
poche,» dit-il, goguenard. Prufaud se gratta la joue et remarqua: «Tu
feras ta graisse de ces cochons. C’est les plus braves de la commune.»
Le boucher fit reculer sa voiture jusqu’au tas de fumier qui se dressait
contre un mur de la cour. Ainsi les animaux, chassés à coups de
baguettes, entreraient comme de plain-pied dans la carriole. «Pas
besoin, comme ça, de se suspendre à leur queue, dit le boucher. Plus on
tire, plus ça crie. Quels bons cordons de sonnette!» Faraud se campa
fièrement devant le cheval, à son poste de danger. Il écarquillait
bellement ses yeux dorés et faisait le guet de peur que les cochons ne
se dérobent. Les trois premiers donnèrent dans le panneau, le quatrième
se faufila, ronflant et soufflant, entre la voiture et la muraille.
Faraud s’élança, mais le cheval prit peur tout à coup et une roue de la
carriole mise en mouvement lui passa sur le corps. Léonard se précipita;
il était trop tard. Le chien avait une patte écrasée. Le bon vieux se
mit à pleurer: «C’est ma faute... J’ai pas fait attention... Mon pauvre
Faraud!...»

On porta Faraud dans la grange sur son lit de paille. Léonard fixa deux
minces lattes de bois sur la patte, qu’il entoura d’une bande de toile.
Le chien se laissa panser comme un petit enfant très docile et doux. Il
regardait le bonhomme et lui léchait les mains comme pour dire: «Je suis
encore ton chien... Je ne suis pas mort... L’autre fois, c’était
l’oreille, maintenant, c’est la patte... Je suis toujours ton ami...» Et
il avait une sorte de sourire dans les yeux.

Pendant dix jours, il resta couché. Mémène et Janot lui portaient un
biscuit, en revenant de l’école. On lui donnait un peu d’eau sucrée pour
le ragaillardir. Quand il put marcher, on s’aperçut qu’il était boiteux
pour toujours. Léonard ne pouvait se consoler. Il passa un piètre
carnaval et ne voulut pas manger de boudin.

Faraud vit encore; il continue d’accomplir sa besogne obscure; mais il
souffre d’être infirme. Il y a dans son regard une secrète désolation de
ne plus courir à perdre haleine, dans le vent. Son histoire,
merveilleuse à l’origine, s’achèvera très humblement, selon la vie des
simples gens de ce pays.




VIII

L’ÉPICIER DE VILLAGE.

VEILLÉES.


L’ÉPICIER DE VILLAGE

La boutique de Jean Cissac est ouverte sur la place du village. Les
vaches allant au pacage saluent les bocaux de berlingots rouges, honneur
de la devanture. Ici, le rouge ne rappelle pas la couleur du sang versé.
Calot, le fier taureau de Rillou, le sacristain, regarde d’un œil aussi
gros qu’une prune reine-claude la «carotte» qui annonce que Jean Cissac
vend du tabac à fumer et à priser. L’enseigne est peinte d’un ripolin
écarlate et, dessus, resplendissent deux pipes croisées, jaunes comme le
jaune d’un œuf. Un taureau de Camargue en deviendrait fou; mais Calot
encense en passant la carotte, comme pour l’honorer. Devant l’épicerie
vont et viennent des troupeaux de toutes sortes: dindons coléreux,
moutons en grappes, qui roulent, pressés l’un sur l’autre, au beau
milieu de la route; chèvres dansantes, qui cheminent volontiers au bord
du fossé.

A trente ans, Jean Cissac est un garçon jovial. Il a figure pourprée,
bouche en demi-lune; il rit souvent. Il a l’air d’un énorme enfant avec
son tablier à bavette. Il dit parfois à sa femme, grande blonde, tout
occupée à morigéner ses marmots:

M’est avis que si tous les animaux qui trottent devant ma porte étaient
des clients, je serais fameusement riche!...

Il n’est pas pauvre; il tient de ses parents ce commerce. Conseiller
municipal, ses avis ont du poids. Il est dans sa boutique comme dans un
nid. Il hoche du bec et, méditant de vendre une boîte de sardines à la
tomate, il sait écouter avec patience des histoires que lui content par
le menu de vieilles clientes radoteuses.

Une d’elles, la belle-mère de Farine, a la joie maligne de lui faire
démolir l’édifice de conserves qu’il élève sur des étagères. Elle
s’assied dans un coin et soupire. Mi-percluse, brèche-dents, tête sèche,
pommettes pointues, nez pointu aussi, elle jette de-ci, de-là, des
regards luisants. Elle clignote comme si elle venait tout à coup de la
nuit au plein soleil.

--Non, dit-elle, c’est point celles-là que tu m’avais baillées... La
boîte était moins longue, un peu plate... Allons, ne fais pas ton
malin... Oh! non! pas celles-là. Tiens, c’est de celles qui sont tout à
fait dessous...

Elle prend la boîte toute neuve et brillante entre ses vieux doigts.
Elle gémit sur le malheur des temps:

--Autrefois, je payais cette babiole huit sous... Tu veux ma perte...

Jean Cissac reconstruit l’édifice de ses conserves. Elle paye et s’en
va, levant une main desséchée, couleur de bois mort, à l’écorce
ratatinée:

--Grigou, tu rognes pour faire la dot de tes filles!

Les filles de Jean Cissac ont cinq et sept ans. Elles jouent dans la
boutique avec deux poupées en carton-pâte qu’elles frappent de temps en
temps l’une contre l’autre, afin de provoquer une dispute qui n’éclate
jamais. Mme Cissac fuit comme la peste les bonnes femmes qui marchandent
à perdre l’âme. Mais son mari, grand commerçant, déclare qu’il faut
sourire aux commères les plus rétives: «Il y a loin de leurs poches au
tiroir de caisse. Belle humeur attire les sous.»

Cissac aime son métier: le riz ruisselle dans ses mains où il semble
qu’il prenne de la qualité. Il a une façon de casser un bâton de
macaroni, qui décide l’acheteur incertain. Il connaît l’esprit paysan,
ses tours et ses retours. L’hiver, quand on vient acheter de l’huile, il
porte la bonbonne devant le feu. Tandis qu’elle se défige, il vante des
paquets de lessive dont l’institutrice a fait provision: «Son linge est
blanc comme de la vraie neige.»

                   *       *       *       *       *

Ce matin, Jeantou demande une chandelle pour éclairer sa lanterne. Il
conte des histoires gauloises.

--Elles sont bien courtes, ces chandelles, dit-il. On peut pas aller
bien loin avec... et moi qui ai du chemin à faire ce soir...

Jean Cissac, qui connaît son homme, lui tape sur l’épaule:

--Y a longtemps que tu as tout brûlé, vieux lapin...

Les yeux de Jeantou brillent sous des paupières à petits plis. Il sort
en s’écriant:

--J’en aurai assez, maintenant... Adieu, mon petit...

Jean Cissac s’est adossé au comptoir. Content de son sort, il regarde sa
boutique; un peu de lumière fait reluire ses boîtes de conserves, dont
il a formé une pyramide en miniature. Un rayon de soleil touche le baril
à sardines, qui resplendit comme une monstrueuse fleur métallique, dont
chaque pétale est un poisson argenté. C’est la seule marguerite que Jean
Cissac ait jamais effeuillée.


VEILLÉES

A la nuit bien close, des gens vont passer la veillée chez Jeannette
Verdier. Jeantou et sa femme Fanchette, après avoir mangé la soupe où
l’on écrase une noix de lard, couvrent de cendres la braise de l’âtre,
allument une lanterne, ferment leur porte et bouchent le trou de la
chatière. Ils cheminent sans parler vers la métairie. Jeantou tient à la
main un antique parapluie dont les baleines sont privées d’étoffe.

--Pauvre sot, dit enfin la vieille Fanchette, en balançant sa lanterne,
tu es toujours le même baladin.

Jeantou porte au défaut de l’épaule son parapluie, comme il le faisait
du sabre, aux jours brillants de sa vie de régiment. S’il ne le protège
pas contre les averses, il est sa marotte de bouffon rustique, ou bien
il en joue comme un plaisantin de sa badine. Il n’a plus le sou; il
importe, en revanche qu’il réjouisse les bonnes gens. Qu’il fasse rire
les avares qui lui pardonneront d’avoir tout croqué!

Sa femme ne rit pas de ses grimaces. A son âge, il n’a pas honte d’aller
au bal et d’amuser des commères qui boivent un verre de vin blanc,
tandis que le plancher retentit d’un charleston, durement cadencé à
coups de socques. Plusieurs fois, elle l’a battu tellement que son bras
lui faisait mal. Elle soupire: il est incorrigible. La première guenon
venue le fait bouillir comme une soupe au lait sur un feu vif, mais il
n’y a plus grand’chose dans la casserole. Elle remâche tant d’avanies.
Elle marche d’un pas saccadé, la taille roide, tout d’une pièce,
dressant sa figure grise, cuite, çà et là, comme une pomme de terre qui
a mijoté sous la cendre. Une sorte de capuchon couvre sa tête où
s’entortille une pincée de cheveux.

Jeantou continue de porter son étrange parapluie au défaut de l’épaule.
De temps à autre, il tape du plat de la main sur sa casquette dont le
drap est assez mûr pour se gonfler d’eau comme une éponge. Au bord du
fossé, des chênes tailladés se dressent, plus noirs que la nuit, dans
une broussaille de ténèbres. Sur leurs branches hautes sont perchés les
oiseaux mystérieux de l’ombre.

La lanterne que balance Fanchette éclaire à peine et tremblote. Au creux
du vallon, la métairie de Jeannette Verdier se révèle par une lueur de
lampe, en aiguille si glissante et fine qu’elle passe à travers les
buissons. Il faut marcher au long d’un pré, le sentier est trop
bourbeux. Peu à peu, la lueur grandit; et la belle flamme de bois, qui
brûle dans la cheminée de cuisine, fait signe à Jeantou. Pour guider la
marche des veilleurs, on n’a pas fermé les volets. Jeantou jette le cri
de ralliement: «iou, fou, fou!» La porte tourne à ce vieux signal, sur
la grande présence du feu. Une clarté d’or tout vivant est sur le seuil,
dressée, riant aux ténèbres. Alors, Jeantou ouvre le squelette de
parapluie et le brandit au-dessus de sa tête.

--Eh! le voilà, cet ami! dit Verdier, le mari de Jeannette.

Léonard et Jacquet s’esclaffent:

--Oh! dit l’un, voici bien le grand-père des parapluies, il n’a plus que
les os!

--Non, repart l’autre, c’est une fameuse araignée de grenier...

La compagnie se fait une pinte de bon sang. Fanchette va s’asseoir
dignement au coin de la cheminée; elle grogne de dépit et se met à
tricoter des chaussettes.

--Je suis pas bien mouillé, crie Jeantou. J’ai fait tourner si vite mon
parapluie qu’il chassait les gouttes d’eau et les renvoyait ailleurs!

Enfin, il consent à s’asseoir sur un escabeau. Il y a, autour du feu,
les fils Verdier, le père et Jeannette, le vieux Toubon, rentier,
Farine, le meunier, et Médor, le jeune chien, qui se chauffe l’échine en
clignant de l’œil. Jeannette fait griller des châtaignes dans la poêle
percée. Jeantou glisse dans ses sabots quelques braises, afin qu’ils
soient bien secs et chauds; il les rejette, puis il enfonce ses pieds
dans leurs niches de bois, en soupirant de contentement.

Chacun de raconter sa petite histoire et de jaser et de rire. Une
châtaigne qui éclate fait rebondir les propos. On entend à peine toquer
l’horloge. La tourterelle s’est endormie dans sa cage qui est suspendue
à la maîtresse poutre. On donne à manger au grand feu de l’âtre, qui se
met à resplendir et à brûler si fort que les bonnes gens sont obligés de
se reculer. Ils admirent la belle colère de la flamme, tandis que le
vent d’ouest gronde au dehors.

Jeannette a versé les châtaignes dans un panier; chacun y puise;
l’écorce grillée craque sous les doigts. Léonard apporte du cidre
nouveau. Jeantou, qui a réputation d’avale-royaume, mais que l’on sait
riche en bons contes, commence en faisant claquer sa langue:

--Ils étaient trois garçons qui voulaient point travailler. Ils s’en
allaient chercher nourriture chez le voisin, sans sa permission. Ce
soir-là, ils se donnèrent rendez-vous, pour un brave repas, près du mur
du cimetière. Ils ne seraient pas dérangés dans cet endroit peu
plaisant. Le premier qui arriva, ayant volé un demi-sac de noix, se mit
à les casser. Il faisait une nuit noire comme le dessous de la poêle.
Pas besoin de chandelles; la faim les éclairait assez, m’est avis. Le
sacristain vint à passer; il entend ce bruit de noix que l’on casse, et
ces craquements... Il court chez le curé, qui avait la goutte: «Ah!
monsieur, c’est le diable qui mange les morts. Faudrait venir le
chasser... Ah! si vous entendiez ça!... Il croque les os comme du
sucre...--Je veux bien te suivre, mon ami, mais il faut que tu me
portes; j’ai les pieds tout enflés; je peux pas m’appuyer dessus.» Le
sacristain charge le curé sur ses épaules. Il pesait bon poids. Il
arrive comme ça, dans la nuit bourrue, devant le mur du cimetière... Le
voleur cessa tout d’un coup de casser les noix; il pensa que son compère
apportait un gros mouton noir. Il rêvait de gigot. Il ne put se tenir de
demander: «Est-il gras ou maigre?» Le sacristain, les cheveux tout
droits et croyant ouïr le diable croqueur d’os, s’écria en se
déchargeant de son fardeau: «Ah! gras ou maigre, le voilà!» Et je vous
jure que le curé, qui avait la goutte, fut plus vite au presbytère que
son sacristain.

--Pauvre sot, qu’est-ce que tu racontes! dit Fanchette.

Toute la compagnie rit avec Jeantou, sauf le père Toubon qui fait mine
de sommeiller, le nez sur le col de sa chemise en gros chanvre.

--Tu as le ligneul bien coupé, dit Farine à Jeantou... L’autre jour, il
m’est arrivé quelque chose de rare... Le moulin marchait pas, il y avait
trop d’eau. Je peux point rester longtemps au coin du feu, j’en aurais
un coup de sang.

Il fait glisser son chapeau en arrière, puis le ramène sur son front,
d’un geste brusque. Il parle d’une voix rauque et tape des mains sur ses
genoux comme pour s’exhorter.

--J’allais donc faire un tour dans les champs... L’air, ça me débrouille
la tête... J’aime mieux sortir que de faire des misères à ma femme...
Après-midi, je suivis la rivière jusqu’au pont du Loup. Arrivé pas loin
du réservoir à poissons de M. Bertousse, j’entends un clapotement... Et
qu’est-ce que je vois? le bon Dieu me pardonne, je vois un garçon qui
était entré dans le réservoir jusqu’aux épaules... Je m’approche; je lui
dis deux mots... C’était le fils de cette grosse femme... Je veux pas
dire son nom... Vous la connaissez... Il tourne de mon côté une figure
blanche comme un linge... Tout d’un coup, il sort de l’eau, tout nu, et
jette dans l’herbe une carpe... Oh! la belle carpe! Elle pesait au moins
trois livres et elle dansait, fallait voir. Le garçon se trémoussait et
me roulait des yeux blancs: «Le dites pas à mes parents, ils me
tueraient...--Je le dirai pas, mais habille-toi, tu prendrais froid, mon
pauvre petit...--Promettez-moi que vous le raconterez pas!--Je te le
promets.» Il tremblait plus de peur que de froid. Il commence à
s’habiller. Alors, je le gronde un peu, pour rire. «Rentre vite chez
toi, petit malheureux; personne ne saura rien. Tu prendrais une effusion
de poitrine. Misérable! Mais moi je prends la carpe, je veux manger du
poisson... Vois-tu, mon petit, je vais la porter à ma femme... Au
court-bouillon, ce sera pas mauvais.

Le père Toubon, qui ne dormait que d’un œil, déclara:

--Farine, fallait remettre la carpe dans le réservoir.

--Hi, hi, hi! c’est pas moi qui l’avais tirée de son logement!

--Et si cette carpe avait été ensorcelée?

--Jamais mon estomac n’en a reçu une plus bonne.

Pendant ce temps, Jeannette parlait d’Yvonne Montier à la femme de
Jeantou:

--Elle a acheté un phonographe. (Elle ne pouvait arriver à prononcer ce
mot, pour elle terrible.) Elle tourne une manivelle, comme pour faire
monter un seau d’eau à son puits, mais faut moins de force de poignet...
Et il monte un air de musique.

Léonard et Jacquet s’écrièrent qu’ils en voulaient un, avec un grand
pavillon en trompette. Mais Jeannette repartit:

--Alors, moi, je sortirai de la maison. J’ai encore tout mon chignon,
moi... Je me suis pas fait couper les cheveux comme Yvonne, mais c’est
son affaire.

Toubon s’agita. Petit vieux recroquevillé, il dressait fièrement une
figure sans couleur au-dessus d’un étrange dos voûté, qui retenait comme
un perpétuel porte-manteau une pèlerine râpée.

--Faut pas jouer avec ces machines, dit-il, à voix contenue. C’est des
choses de sorcier.

--Tu crois aux sorciers, toi? gronda Jeantou.

--Bien sûr, il y a plus de choses invisibles que de visibles... J’en ai
connu un, dans mon jeune temps... Un jour, il venait de panser une vache
qui avait une verrue aux mamelles. Ah! malheureux! Il s’était trompé
dans les paroles... Alors, le diable, très en colère, se mit à le rouler
dans un buisson, à le tordre comme un paquet de linge, et de-ci, et
de-là, et ça le secouait dur. Le temps de lever la main, il eut toute la
figure en sang, à cause des épines ou d’autre chose. D’autres fois, il
était plus heureux. Il me dit, un soir de février, j’avais douze ans:
«Viens avec moi, à minuit juste, à la fontaine de Lespeau. Faut pas
avoir peur, mon petit.» Je sors... de la maison, environ cette heure;
j’enlève mes socques pour ne pas faire de bruit, et je les remets, une
fois en chemin. J’aperçois mon homme qui me dit: «Suis-moi, ne parle
pas.» Il faisait une nuit grise, la lune était derrière les nuages.
Arrivé à la fontaine de Lespeau, au carrefour de quatre routes, il
s’arrêta et se campa. J’avais le souffle coupé. Mais je pouvais plus
rebrousser chemin. Tout à coup, la lune se montra et elle éclaira l’eau
qui dormait dans son trou de pierre. Alors, il s’écria, faisant
questions et réponses: «Que viens-tu faire là? Qu’est-ce que ça peut te
faire à toi? Il y en a d’autres qui sont passés avant toi!...» Il se
balança, en avant, en arrière, puis il jeta un petit caillou dans la
source... A ce moment, la lune fut cachée par un nuage, et lui, il se
mit à plat ventre, la tête levée comme un serpent... Quand je pense à ça
j’en ai froid... C’était un homme comme les autres; seulement, il avait
un regard en dessous et qui luisait comme du fer bien fourbi... Trois
jours après, j’ai su que le lait des vaches de Rivière, son voisin,
avait tari... Il travaillait aussi des deux côtés, pour la mauvaiseté et
pour le bien... Il était double...

--Tu veux rire, dit Jeantou.

Toubon leva ses deux mains en signe de sincérité. Les femmes lui
donnèrent raison. Les yeux écarquillés de crainte, il continua de
parler:

--Il y a plus de trente ans, les vieux s’en souviennent... Des femmes de
Chasseneuil allaient au marché de Jourdain. Elles ont rencontré un
roulier. Il leur dit: «Mesdames, auriez-vous pas une épingle pour
nettoyer le tuyau de ma pipe?» Elles lui donnèrent l’épingle, ces
malheureuses! Aussitôt, elles ont eu une envie furieuse de le suivre...
Elles ont été obligées de se tenir des deux mains à un arbre de la
route... Elles lui avaient baillé droit sur elles... Faut jamais rien
donner à des gens qu’on ne connaît point... Elles en furent travaillées
pendant six mois... Le père Chartin connaissait un mot pour pousser les
lièvres dans ses collets... Une nuit, il y en eut onze, mais ils
n’étaient pas bons à manger, le diable leur avait sucé le sang, derrière
l’oreille...

Bientôt, on n’écouta plus le père Toubon. Jeantou entonna une chanson de
bourrée et dansa en frappant du talon la terre battue, et il avait une
figure toute rouge de bon sang.

--Dommage qu’il n’y ait point de filles, ce soir, dit Farine.

--Tu n’as pas les deux pieds dans le même sabot! s’écria Verdier.

Mais Fanchette se plaignit que Jeantou eût trop de goût pour la danse:

--Ce paillasse danse à sa sauce le charleston!... L’autre soir je l’ai
fait sortir du bal de la mère Fartaud... A son âge, c’est-il
possible!...

Jeantou s’arrêta de danser; Jeannette servait le vin chaud à la
cannelle, qui marque la fin de la veillée.




IX

PÊCHE D’ÉTANG.

CHATAIGNES BLANCHIES.


PÊCHE D’ÉTANG

Comme on devait pêcher--c’était en février--l’étang de Sagnat, près de
Bessines-en-Limousin, je me souvins à propos d’une page écrite par le
célèbre économiste et agronome anglais Arthur Young. En 1787, il passa
dans ce pays et il fut émerveillé: «Pendant seize milles, le pays est de
beaucoup le plus beau que j’aie vu en France. Bien clos, bien boisé, le
feuillage ombreux des arbres donne aux collines une éclatante verdure,
comme les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois
aujourd’hui) la donnent aux vallées. La pente qui mène à Bessines offre
une vue splendide et, à l’approche de la ville, le paysage présente un
mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux[1].»

  [1] Trad. Lesage, _Voyage en France_.

J’ai assisté à beaucoup de pêches d’étang et j’avais grande envie de
rester chez moi, car un de mes amis m’avait un peu secoué le bouton du
gilet, en me disant sans aucune crainte:

--Quelle occasion! Ne la perdez pas... La lune est dans son dernier
quartier. De sa fine barque renversée, un filet d’or a jailli. La pêche
sera belle, mais il vous faut de l’enthousiasme...

--C’est bien cela qui me fait peur, lui dis-je.

--Ne craignez pas et relisez la fameuse page d’Arthur Young. Il était de
race flegmatique, et pourtant il a jeté ce cri d’admiration, qui flatte
encore mes oreilles.

Ce soir-là, je m’efforçai de me mettre en état de grâce terrestre, par
une petite promenade préparatoire, au frémissement qui précède la
naissance du printemps. Le buisson, encore à claire-voie, revivait; le
chèvrefeuille lançait ses cordages aux pousses vertes, d’où sortira la
fleur en mèche de fouet; le noisetier agitait au vent ses chatons,
légères chenilles, et l’ajonc, au bord du fossé, tenait dans sa griffe
un peu d’or; il faisait beau temps; il y avait dans l’air un parfum de
violettes invisibles.

Le paysage était dépouillé, tout en nervures, mais bientôt on ne verrait
plus au sommet d’un arbre le nid de la pie. Au loin, cette mystérieuse
rougeur d’aurore venait d’une frêle pourpre de bourgeons. Les champs
avaient leur apparence pauvre et douce, dont parle Michelet. Là-bas,
pourtant, l’or vif et vert du colza fleuri faisait un signe de richesse;
il y avait là de quoi payer de ses peines un humble poète. La promesse
du blé montait dans le pâle soleil du soir. Saison des labourages en
pleine lumière; on reprisait patiemment une vieille terre qui servira
encore aux hommes. Sur la courbe d’un plateau que gerçait un vent doré,
un métayer exhortait ses bœufs. Ils ne soulevaient pas seulement des
mottes lourdes, leur marche était bien trop pesante après tant de soirs
dont ce soir était formé. Ils tiraient une chaîne de siècles qui tintait
avec la chaîne de la charrue; ils remâchaient tant de travaux. Leur pas
régulier avait le rythme d’un millénaire rouage de muscles, une fois
pour toutes réglé. Au bord du chemin, des barrières de prairies étaient
abattues dans l’herbe fraîche; un oiseau inconnu chantait...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, dès potron-minet, un de ces terriens de vieille souche
dont l’espèce n’est pas tout à fait perdue (le ciel en soit béni!) fit
entendre près de mon seuil un appel de trompe. Dans son automobile,
ancienne et vaste, il avait placé un appareil de photographie, un
phonographe portatif avec le disque où est inscrite «la Promenade à
l’étang»; un filet à larges mailles et deux couvertures en poil de
chameau. C’est un homme prévoyant. J’accourus et quand je vis sa bonne
figure à la barbe frisée, aux yeux frais, ses épaules larges, capables
de porter les plus lourds fardeaux, je compris que j’étais sauvé et que
la pêche serait heureuse. A cinquante ans passés, il est gai comme un
jeune garçon.

Nous partîmes à travers la campagne. Le ciel blanchissait en grand
mystère. L’horizon était d’une finesse ineffable, les arbres lisses,
éclairés sourdement d’en bas, et, derrière les buissons vivants, il y
avait l’immense impatience de l’aube, dans une pureté violente de l’air.
Peu à peu, des ruisseaux étincelèrent; au loin, un or fabuleux se mit à
courir, mais on n’en voyait pas la source. Le vent prit une nouvelle
force, comme solennelle, et le soleil sortit des collines devant nous.
Mon compagnon rabattit sa casquette sur ses yeux tout éblouis. Des
taillis de chênes aussi droits et nets que des barreaux donnaient
l’image étrange d’une cage où frémissait une aile de feu. Des villages
surgissaient, dorés, par le jour sans nuages. Les rails du tramway
départemental flamboyaient sur la route blanche. Comme nous traversions
le bourg de Rancon, nous aperçûmes un homme qui semait des petits pois
dans son jardin; semés au chant du coq, ils seraient tendres comme la
rosée, il n’en fallait pas douter.

En arrivant à Bessines, nous connûmes que la description du fameux
Anglais ne mentait pas. C’est un pays bien clos, boisé, planté d’arbres
variés. Le mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux vives étonne
sans cesse le regard. Surprise puissante, qui s’élève de ce que l’on
attendait et que l’on a toujours vu! La vallée sans feuillages était
emplie d’une lumière qui la caressait et lui prêtait des mouvements de
rêve. On ne pouvait découvrir encore l’étang de Sagnat, qui éclaire
cette campagne d’une onde immense et répandue paisiblement. Tout à coup,
il nous apparut avec ses bords de sable clair qu’un vent froid
desséchait et fendillait.

Mon compagnon arrêta sa voiture près de la chaussée et je vins saluer
les maîtres du bel étang. L’un d’eux, à la courtoisie exquise, nous
demanda si nous avions fait bon voyage. C’est un homme qui vécut
longtemps dans l’Afrique du Nord; j’admire qu’il ait voulu achever ses
jours à la lumière d’un étang limousin; il n’est pas de plus émouvant
miroir au couchant d’une vie humaine.

On entendait le grondement du flot qui poussait le poisson vers la
grille. J’avais hâte d’assister à la récolte d’un champ liquide, pour
parler un langage assez noble. Dans le grand courant que travaillait le
vent devenu furieux, on devinait un sautillement de nageoires, un
affolement d’écailles, et mon compagnon voulait y voir un peu d’or qui
venait, assurait-il, des soubresauts d’une carpe tonkinoise, trop
apeurée.

Le butin allait de force vers le piège du réservoir. Des mères carpes
avaient bien sujet de s’alarmer; tout un fretin grouillait en mille
paillettes. Des garçons l’attendaient, le faisant sauter avec leurs
râteaux au fil de la grille, mais ils ne barbotaient pas, cuisses et
jambes nues, comme je l’ai vu faire, il y a quelques années, à la pêche
du petit étang de Fromental. Ils étaient chaussés de bottes en
caoutchouc. Plonger dans une eau glacée est bien cruel; il est bon
d’éviter un surcroît inutile de peine.

Le soleil montait dans un ciel blanc, le rude vent ne s’apaisait pas,
mais les pêcheurs se démenaient assez pour réchauffer le temps. A
l’avant du canal de sortie, des hommes avaient une démarche glissante de
peur d’écraser le poisson; ils pliaient sous une charge vivante, qui se
débattait dans leurs filets. Tanches, carpes, perches, gardons luisaient
d’un éclat froid de métal, ors, argents, aciers souples et comme
liquides. On les portait dans les réservoirs. Un des maîtres me dit:

--L’étang de Sagnat est à fond de sable, c’est pourquoi il est couleur
de ciel... Du sable et du feu, on tire le cristal... Ici, le sable et
l’eau s’allient pour une surprenante limpidité...

Mon compagnon de route s’agitait beaucoup, allant de-ci, de-là,
observant tout d’un œil vif. Il a écrit un gros ouvrage sur le système
nerveux des poissons. Sa science est ardente; il eut un jour, devant
moi, une terrible dispute avec un pisciculteur de grande classe; il
s’agissait des amours tumultueuses de la carpe et de celles, bien plus
secrètes, de la tanche. Il fut sur le point de perdre son sang-froid, ce
qui eût été un comble pour un homme qui s’adonne à l’étude des poissons
d’eau douce.

Tandis que la chaussée s’emplissait de curieux et d’acheteurs, il
prenait des notes sur un calepin que le vent menaçait; il était heureux:

--Le corps du poisson, me dit-il, avec mystère, est fusiforme...
J’imagine en poète plus qu’en savant que la carpe est une des premières
fileuses du monde... Dans l’étang elle est au rouet... Qu’un fil d’eau
se brise en perles au bout de son nez, elle en trouve un autre...

Il y avait maintenant beaucoup de promeneurs sur la chaussée: des
garçons appuyés contre la selle de leur bicyclette, de vieilles femmes
en cape, des jeunes filles en toilette du dimanche. Quelques-unes
portaient un bouquet de violettes au corsage et souriaient au grand rire
de l’eau qui fuyait dans la prairie.

Comme il était environ dix heures, une barque plate commença d’avancer
sur le flot; des branchages lui faisaient de belles rames verdoyantes.
Autrefois, des garçons, nus jusqu’à la ceinture, chassaient le poisson
vers la bonde. Maintenant, cette barque munie de ramures suffit; celui
qui la dirige a le grade de capitaine et il en est fier. Le vent
rabattait toujours le courant. Près des grilles, on aurait dit que la
vase prenait vie, tant le poisson grouillait et se débattait.

--Que ne restons-nous ici cette nuit! s’écria mon compagnon. Je ne sais
rien de plus grand que les ténèbres envahissant la coupe tarie de
l’étang, sauf le retour des eaux, l’onde renaissante! Jadis, une telle
pêche était vraiment solennelle. Le maître conviait travailleurs et amis
à sa table servie magnifiquement. On mangeait bien et l’on buvait sec.
Les vénérables bouteilles étaient tirées de derrière les fagots. La fin
du repas était embellie par une cérémonie que l’on devrait remettre en
honneur. C’était le baptême de la carpe. On apportait une fine corbeille
d’osier enrubannée où était couché un gros nourrisson à nageoires,
emmailloté d’une écharpe de soie cerise, aux bouts flottants. On
poussait de joyeux vivats; la marraine et le parrain se levaient de
table et tenaient dans leurs mains la corbeille. Le parrain mettait un
grain de sel sur le nez de la carpe et versait quelques gouttes d’un
vieux vin de Bourgogne en chantant:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--je te baptise,--de bonne
prise,--par le sel et le vin!

Le maître ornait la baptisée d’un anneau d’or et chantait à son tour:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--reçois cet anneau d’or,--en
témoignage--de ton servage,--reçois cet anneau d’or!

Puis on s’en allait en procession vers l’étang; des ménétriers
marchaient devant; vielles et violons faisaient rage, et, dans la nuit,
chacun portait une gerbe de paille enflammée, en guise de torche. On
chantait en chœur:

--En carême--à l’étang--ce baptême--du printemps--des surprises--de
l’amour--nous avise--le retour.--Sonnez, guimbardes! Battez, tambours!

Le maître rendait la carpe à l’étang, et brusquement tous les invités
jetaient leur torche dans l’eau. N’est-ce pas que l’on devrait remettre
en honneur cette coutume?

                   *       *       *       *       *

Un charmant festin, présidé par les maîtres de l’étang, marqua la fin de
cette journée. Il fut éclairé de courtoisie et de bonhomie délicieuses.
Un gentilhomme terrien, pisciculteur insigne, voulut bien me donner
cette recette:

Carpe à la gelée.--Dès la veille, préparez ce mets délectable. Écaillez,
videz avec soin, essuyez sans laver. Arrosez le beau poisson d’un court
bouillon au vin rouge, mêlé d’un petit quart de vin blanc, parfumé d’un
bouquet garni, carotte tendre, oignon très blanc, échalote, ail, épices
malicieuses, sel et poivre en grains. Faites mijoter à petit feu. C’est
dans le petit feu que tient le secret de la cuisine. Mettez sur un plat;
habillez la carpe de cette sauce réduite, enrichie de gélatine de pied
de veau. Clarifiez le mélange, vous aurez un gel succulent. Décorez avec
des tranches de citron et des rondelles d’œufs durs. Cela donnerait du
cœur à un mourant.


CHATAIGNES BLANCHIES

Jeannette Verdier m’a appelé, comme je passais près de sa porte. Il
faisait beau feu dans sa cheminée et beau temps dans le ciel. De la
marmite, une vapeur de miel s’élevait, car elle était pleine de
châtaignes blanchies. Jeannette les versa dans une corbeille, au milieu
de la table de cerisier. Elle me dit:

--Vous allez en goûter.

Le chien s’est approché et m’a touché de son affectueux museau comme
pour dire: «Acceptez. Il n’est rien de meilleur au monde.» On rapporte
qu’Alexandre de Bonneval, Limousin alourdi d’épaisses délices et devenu
Achmet pacha, garda souvenance de ce mets pour sa douceur tirée de
châtaigniers aux belles branches et de son pays si vert.

Jeannette emplit à demi de lait un grand bol et je commençai d’y noyer
les petits fruits ridés comme la joue un peu jaune et rosée d’une bonne
vieille.

--Sans me vanter, dit Jeannette, je sais les apprêter.

La tourterelle dont on avait porté la cage près de l’unique fenêtre se
mit à chanter. Un rayon furtif éclaira le liséré noir qui la tient au
cou comme les coquettes d’autrefois.

--Comment faites-vous, Jeannette? demandai-je, tandis que j’écrasais
dans le lait ces châtaignes au parfum subtil.

--C’est tout simple. On «plume» les châtaignes; on laisse pas un bout
d’écorce. Faut qu’elles soient nettes comme le dedans de la main. On
fait bouillir de l’eau; on les plonge dans l’eau bouillante. On enlève
le pot et il faut laisser tremper un peu. Vous prenez le «bouéradour»,
en forme de croix de Saint-André, cet ustensile en bois, avec des dents.
On remue sans plaindre sa peine. On nettoie les châtaignes
récalcitrantes, au doigt et à l’œil. Qu’elles soient bien blanches! On
les jette dans un tamis et on secoue. Toutes les peaux s’en vont; on
lave encore. On met au pot avec de l’eau, une pincée de sel. On fait
dessous un feu clair. On laisse bouillir quelque temps; puis on décroche
le pot. On enlève l’eau et on remet à cuire, après avoir mis une couenne
de lard au fond du pot et une serviette par-dessus, pour l’étouffement.
Et faut veiller à la cuisson. Je suis pas bien fine, mais j’ai connu que
la cuisson, c’était la moitié de la réussite.

Elle ouvre la porte et jette du grain à ses poules. A ce moment, le
chien met le nez dans la marmite. Alors Jeannette me dit:

--Je vais vous poser une devinette: Quel est l’animal à sept pattes?

Je cherche et ne trouve pas. Elle éclate de rire.

--C’est pas difficile! C’est mon chien quand il lèche la marmite. Ses
quatre pattes et les trois de la marmite en font bien sept!

Au dehors, le soleil touche la mare où nagent deux canards d’espèce
commune. Ils plongent le cou dans l’eau qui luit autant qu’un couperet
bien fourbi. Le temps d’une demi-minute, on dirait qu’ils sont
décapités. Ils ne tardent pas à montrer leur bec vernissé, où se
tortille un ver de vase.




X

LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL.

JEANTOU DANS SON JARDIN.

CONTE PAYSAN.


LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL

Quel beau cerisier de plein vent au bord de cette prairie limousine! On
ne l’a jamais taillé, le sécateur n’est pas fait pour lui. Au temps
froid j’aurais dû m’approcher de son tronc luisant et ciré, où
s’enroulent des parcelles d’écorce à ressort. Une lumière en corolles
couvait dans la chair obscure du bois. O surprise! Ce matin, il
étincelle au soleil; il monte, tel un feu blanc, attisé par une ardeur
mystérieuse. L’extrême pointe de ses rameaux est de l’air en fleur. A
l’horizon, d’espace en espace, d’autres cerisiers lui font signe. Un
nuage de neige s’est arrêté dans le ciel au-dessus de lui, comme son
reflet.

Aujourd’hui, chante le coucou. Il jette deux notes veloutées; c’est un
chant de sorcellerie qui va sur deux pieds sautillants et qui boite dans
un cache-cache de feuilles. Il oscille au moindre souffle. Sort-il de ce
bosquet? Peut-être... Il s’éloigne et se perd déjà... Un vent malin
l’apporte, l’emporte.

Marie Bonnier, la laveuse, me dit:

--Quand vous l’entendrez pour la première fois, prenez une pincée de
terre et lancez-la derrière vous, par-dessus votre épaule... C’est un
oiseau de malice...

Il me semble qu’il chante dans le cerisier... Tendez l’oreille, il
s’enfuit; n’écoutez plus, il revient...

Le ciel se voile; mais le cerisier fleuri et ses frères sauvages de la
forêt éclairent doucement la campagne. Le silence verdoie sur la
prairie; seule, résonne l’enclume du forgeron. Soudain, une petite
bourrasque arrive; le soleil illumine des pluies qui vont et viennent
avec les nuages courants. Des gouttes d’eau, insectes étincelants,
bougent au creux des feuilles vertes. Là-bas, sous un arc-en-ciel un
très humble village a ses tuiles rougies par l’averse. La céleste courbe
s’efface et non loin des maisons du bourg où l’on allume le feu du soir,
un rossignol commence de chanter. A mesure que l’ombre s’épaissit, la
voix de l’oiseau caché coule à travers la nuit profonde et sensible.
L’eau des sources, au fond du vallon, n’est pas plus pure... Il est
dressé sur une ramille de frêne; ses plumes sombres tiendraient dans la
main, son sang dans une coque de noix, et les sublimes espaces lui
répondent.


JEANTOU DANS SON JARDIN

CONTE PAYSAN

Jeantou bêche son jardin; le soleil inonde un vieux pied de buis qui
pousse près d’une fontaine à la margelle fracassée. Cette parcelle
suffit à Jeantou; il élevait jadis des bœufs et des vaches, il soigne à
présent des lapins. Il leur porte des branches de houx, quand «ils ont
le gros ventre», et ils perdent leur obésité. Il admire qu’une feuille
de chou soit découpée et dentelée par ces bestioles au nez froncé,
remuant, aux longues oreilles à bascule. Le dimanche, il choisit le plus
dodu et lui fait le coup du père François. Il le suspend à un clou, par
les pattes, sous le hangar. Il retourne sa peau très proprement comme un
gant; il sait enlever au foie, du pouce et de l’index, la vésicule de
fiel, sans se servir du couteau. Sa femme fait cuire la chair blanche
dans du gros vin rouge, agrémenté d’un oignon, d’une rondelle de carotte
et d’une feuille de laurier-sauce.

Il bêche à petits coups; il a chaussé un mauvais sabot troué pour ne pas
user contre le fer le bois d’une bonne socque. Il prépare une planche
pour des haricots que l’on «mange en vert». De temps en temps, il boit
du cidre à la régalade; il appelle cela: charger la pièce. Le jet du
liquide resplendissant au soleil sort de la bouteille, coulant vers sa
bouche qu’il arrondit en goulot.

--D’une bouteille à l’autre, la mienne est percée, me dit-il.

Il se remet à travailler. Derrière lui, dominant un bataillon de petits
pois, se dresse un épouvantail. Dans une poignée de foin, surmontée
d’une coiffe, il a piqué une branchette en guise de nez, et sur deux
lattes en croix flottent les manches d’une camisole. Sa femme lui a dit:
«Tu pouvais bien te servir de ta jaquette de jeune garçon, mangée aux
rats?» Il a répondu: «Est-ce que tu te reconnais?» Elle s’est fâchée, et
comme elle tient les ficelles de la bourse, elle lui a refusé, pendant
trois jours, les cinquante sous que coûte un paquet de tabac. Hier, elle
a cédé; Jeantou lui montra un bâton assez noueux, en disant: «Veux-tu en
goûter, ma mignonne?» Il n’est pas méchant, mais, déchaîné, sa femme
apprend vite, sans avoir lu l’Ancien Testament, que la crainte est le
commencement de la sagesse.

Près de la porte, un coq fait le beau; un vent léger l’ébouriffe. Il
tourne à droite et à gauche son bec, par saccades, comme surpris. Sa
crête brûle rouge au soleil. Jeantou lui jette une motte de terre qui se
casse entre ses pattes. Il est dix heures du matin. Jeantou fiche en
terre sa bêche. Il se met à parler avec une gravité que je ne lui
connaissais pas:

--Avant-hier, j’ai pêché à la corde... J’ai pris un barbeau de deux
livres. Je m’étais levé avant le jour... Je l’ai pas montré à ma femme.
Il n’était pas pour elle et pas pour moi. Je l’ai porté à ma cousine
Marcelle qui est mariée à Chausac... La pauvre, elle se fond à petit
feu: c’est pitoyable... On sait plus que faire... Son mari est
désespéré. Moi, je l’aime bien... Je l’ai vue grande comme une quille...
J’ai mis le poisson dans un panier et je suis allé à la métairie, vous
savez, celle qui est au bord de l’eau sur une échine de terre. C’est
plaisant, cet endroit... J’arrive... le chien me connaît, il n’aboie
pas; il vient me toucher à la jambe, amiteusement... François, le mari
de Marcelle, me tire par la blouse, je vois qu’il pleure... Un homme
rude, qui pleure, ça me baille un coup: «Elle est perdue, qu’il me dit;
la chouette a crié toute la nuit dans l’ormeau. Elle est perdue; elle le
sait pas, la pauvre... Ah! tu lui portes un poisson... Non...
donne-le-lui toi-même.» Moi, ça me faisait du chagrin; lui, il passe sa
manche sur ses yeux et il entre dans la chambre de Marcelle avec moi. Je
vous jure que j’avais gros cœur... Je m’avance... La petite était
couchée sur le côté; elle avait la joue toute rouge. Elle dit: «C’est
toi, Jeantou?» Je portais mon panier au pli du coude et je réponds:
«Oui, c’est moi... Je t’apporte un bon poisson...» Alors, elle s’est
mise à rire, non pour le poisson, mais pour l’amitié. «Tu es toujours le
même», qu’elle dit. Elle me regarde avec de grands yeux et elle continue
de rire comme une gamine. Mais moi, je ne riais pas; elle qui avait une
figure de rose, la peau lui collait sur les os; ses yeux étaient creux,
et plus de sang à la bouche. Je prends le poisson pour le lui montrer.
Elle s’est assise sur son lit et elle m’a dit cent remerciements: «Si je
pouvais bien en manger mon aise, mais deux bouchées, ça m’étrangle... Tu
as pris de la peine, mon pauvre...» Je ne suis pas resté longtemps; je
pouvais pas entendre ça. Avant de passer la porte, François a voulu à
toute force m’embrasser. J’avais hâte de m’en retourner. Je voulais pas
pleurer devant lui. Les plus gentils, ils s’en vont avant les autres. On
les retrouvera, mais pas les méchants. Vous connaissez l’histoire de ce
vilain croquant, coléreux comme un âne rouge et si avare qu’il aurait
rasé un œuf. Tout d’un coup, il meurt, et pendant qu’on portait sa
carcasse au cimetière, les bêtes parlaient de lui. Le coq chantait:
«Ressuscitera-t-il?» Le canard en se trémoussant demandait: «Quand?
Quand? Quand?» Mais la chèvre de Fanchette, qui passait à ce moment sur
la route, secouait sa barbiche et répondait: «Jamai-i-is...
Jamai-i-is!...»

Jeantou fait une pause, puis il me dit:

--Il y a un bon vin blanc chez la mère Palier. Elle en a reçu hier un
baril. Je voudrais bien le goûter.

Nous quittons le petit jardin et il rabat sur ses yeux sa casquette à
pattes. Il me conduit à l’auberge qui est pareille aux autres maisons du
bourg; seul, un genévrier pendu la tête en bas près du seuil annonce
qu’on y donne à boire. Nous entrons dans la salle de cuisine. La mère
Palier, une grosse femme placide s’avance, les mains croisées sur son
giron.

--Eh! Marie, c’est ton petit vin que je veux goûter, s’écrie Jeantou.

Pour lui, toutes les femmes s’appellent Marie, à partir d’un certain
âge. Elle ne répond pas et va remplir un litre qu’elle pose gravement
devant nous, sur la table de cerisier rouge. Jeantou s’agite sur sa
chaise en face de moi. Il voudrait piquer de ses traits la grosse femme,
mais elle se dérobe. Elle se met à éplucher des légumes près du feu.
Jeantou boit doucement en faisant claquer sa langue; il ne connaît plus
que ce plaisir. Il ferme à demi les yeux.

--Ah! si ma femme savait que je suis là, gronde-t-il, elle m’arracherait
les cheveux. Je l’ai jamais écoutée. Vous savez l’histoire du gars qui
obéissait au doigt et à l’œil à sa bourgeoise?

--Non, Jeantou.

--Eh bien! il y avait un garçon, Jacques Tourneboule qu’il s’appelait.
Il avait trois brettes et pas grand’chose pour les nourrir. Sa femme,
Mariette, lui dit: «Faut acheter un peu de foin.--J’y vais, ma femme.»
Il achète du foin et trouve deux épingles sur le chemin. Il y voyait
clair comme un coq; il les ramasse et les pique dans le foin. Une fois à
la maison, il les cherche et cherche, chercheras-tu. Ça l’ennuyait, il
voulait rien laisser perdre. «Qu’est-ce que tu cherches, innocent? Deux
épingles. Fallait les piquer au col de ta blouse.» Peu après, il va
quérir une règle d’araire chez le forgeron. Comme il avait bonne
mémoire, il pensa: «Cette fois, j’écouterai Mariette,» et il fit passer
la règle dans la boutonnière de sa blouse. Quand il revint, elle était
toute déchirée. Sa femme tapa du pied. «Que tu es sot! Fallait la mettre
sur ton épaule.--Ne te fâche pas, m’amour, mon petit ange, je ferai
comme ça la prochaine fois.» Tourneboule, huit jours après, va à la
foire pour acheter un cuvier. Notre ami en achète un beau, le perche sur
son échine en le tenant par le robinet; et il s’en revient comme ça,
tout fier. Les enfants qu’il rencontrait lui tiraient la langue, mais il
était bien content tout de même. Ce n’était pas commode de porter comme
ça, longtemps, un cuvier. Tourneboule butte contre une pierre, tombe sur
le cuvier qui se casse en plusieurs morceaux. Il se relève et, comme il
était très entêté, il tenait toujours le robinet dans sa main, et il se
disait: «Ma femme aura le robinet du cuvier, elle pleurera moins.» Du
plus loin qu’elle l’aperçut, elle lui cria: «Tu finiras par devenir tout
à fait innocent! Fallait prendre un linceul de lit et mettre le cuvier
dedans, nouer le drap dessus aux quatre coins et tu aurais passé
par-dessous une barre de bois; notre voisin Riffaud, qui était allé à la
foire, aurait pu t’aider à le porter. Il ne serait pas cassé.--Mon ange,
mon petit canard, je t’écouterai une autre fois...» La semaine d’après,
il revient à la foire, il achète une toute petite brette: «Cette fois,
je sais bien comment faire, ma mignonne sera contente...» Il prend un
drap de lit de bon chanvre, le passe sous le bedon de la vache, noue les
quatre coins, glisse une forte perche dessous et avec son voisin Riffaud
il porte la vache qui n’avait jamais été si heureuse. Elle était petite,
mais lourde quand même. Ils étaient «esquintés» quand ils arrivèrent à
la maison. Mais la carne se mit à bramer, et un taureau qui paissait
dans un pré sauta le buisson et fonça sur elle. Nos deux gars eurent
grand’peur et laissèrent tomber la petite brette qui se cassa une jambe.
«Qu’as-tu fait encore! hurla Mariette. Tu es plus fou qu’une vieille
chouette au soleil! Cette vache n’est plus bonne qu’au boucher.--Mais,
mon petit lapin, qu’est-ce que tu as, rouge de colère comme ça? Je fais
toujours ce que tu me dis et ça te plaît jamais... C’est moi qui vais me
fâcher.--Fallait attacher une corde aux cornes de la vache... Elle
aurait suivi sur ses quatre pattes.» Un mois après, Tourneboule, qui
était patient comme un ange, revint à la foire; il passa devant la
boutique de Jean Cissac. Il pensa: «Tiens, j’ai besoin d’une cruche.» Il
en acheta une en grès. «C’est ma femme qui sera contente; elle n’a qu’un
malheureux seau de bois, trop lourd pour sa petite main. Je la mettrai
pas dans un drap, cette fois.» Il passe une ficelle dans l’anse et la
fait traîner derrière lui. La cruche s’ébréchait et sonnait sur les
cailloux: toc, toc... Bientôt il ne resta plus que l’anse après la
ficelle. Tourneboule avait fait comme sa femme lui avait dit de faire;
il était bien tranquille, mais sa femme n’était pas aussi tranquille que
lui, et elle se mit à crier de rage: «Je deviens folle! Tu resteras à la
maison et moi je m’occuperai des affaires. Un âne est plus fin que
toi... Ce soir, tu feras le levain, tu soigneras la truie.--Je veux
bien, mon petit chevreau, mon oison,--mais pour ça où faut-il aller?--La
fontaine est à côté; elle est pas faite seulement pour les chiens!» Et
elle s’en va. Tourneboule se dit: «Je vais préparer le levain.» Notre
dégourdi sans malice prend un sac de farine, le porte à la fontaine, le
vide dans l’eau et remue avec un bâton. Il remue pendant une heure et
son nez remuait aussi; le levain ne prenait pas. «Malheur! qu’il dit,
puisque le levain ne veut pas prendre, faut pas que la farine se perde!
Je vais faire boire ça à la truie. Ça l’engraissera.» Il appelle la
truie: «Guéri! Guéri!» Elle s’amène, mais elle voulait pas dévaler dans
la fontaine. «Diable de bête, hurle Tourneboule, tu sais pas ce qui est
bon! Je vais te l’apprendre!» Il la saisit à pleins bras et lui fourre
le groin dans l’eau. Il voulait faire de force son bonheur. Elle n’était
pas contente, elle criait et se débattait. Brave musique! Tourneboule
criait plus fort qu’elle: «Bois, ma petite mère... bois le dessus et le
fond, ça te fera du bien.» Il ferma sur elle la porte de la fontaine.
Comme ça, il serait tranquille un petit moment. Sa femme revient,
soulève le couvercle de la huche, pas de levain; elle va à l’étable des
porcs, pas de truie: «Où est la truie?» demande-t-elle, pâle comme un
linge. «Oh! ne te tracasse pas, elle boit dans la fontaine...» Elle y
court, trouve la truie, qui avait bu son saoul, noyée. Elle s’arrache
les cheveux: «Ah! je m’en vais chez mes parents! Tu me rendrais folle!
Tu me mettrais sur la paille!» Et elle s’en alla. Depuis ce temps, le
pauvre Tourneboule dit aux jouvenceaux qui pensent au mariage: «Mes
amis, n’écoutez pas trop votre femme. Plus vous ferez ce qu’elle
commande de faire, plus elle sera en rage contre vous. Faites le
contraire de ce qu’elle vous dira. Si elle vous présente le bout du nez,
prenez-la par le chignon. Comme ça, elle ne se fâchera jamais.»

Jeantou n’est pas féministe; il a bien tort, mais il est maintenant trop
vieux pour changer d’avis.




XI

UNE MATINÉE DE PRINTEMPS.

COMMÈRES DE VILLAGE.

FANCHETTE.

UN GRENIER PAYSAN.

LE FORGERON ET LE SABOTIER.


UNE MATINÉE DE PRINTEMPS

Comme le ciel est bleu sur la campagne de mai! Une dernière ombre de
l’hiver s’attarde dans la maison... Allons dehors! Ce matin, les pousses
tardives du chêne sont mêlées d’or rougissant. Au bord de la route, un
jeune bouleau est aussi frais que l’épaule nue d’un bel enfant; son
feuillage, à peine suspendu, bouge sans cesse. Une verte flamme s’élance
des buissons ardents. Les arbres ont toutes leurs feuilles, mais on voit
monter dans l’air lumineux la ligne dure de leur bois. Ils sont encore
en robes transparentes. Çà et là, quels vivants morceaux de prairies,
éclairés de marguerites sauvages! Le moindre souffle y vient éveiller de
légers bouillonnements. Au loin, des femmes sarclent des légumes; le
manche de la pioche, poli par des mains travailleuses, reluit. Tout
brille, tout est transpercé de rayons nouveaux. Là-bas, des rameaux se
fondent et s’entremêlent, habités par une lumière faite pour eux et non
pas pour nous, semble-t-il... Au tournant d’un sentier creux et dans la
verdoyante splendeur, un ormeau, mort depuis trois automnes, dresse
toujours ses branches noires; un peu de lierre veille sur l’écorce du
tronc et miroite. Près d’ici, des champs de blé sont protégés de haies
vives; l’herbe puissante s’est assombrie et se recourbe dans la promesse
du grain. La cour d’une métairie voisine est ornée d’un seul marronnier
dont les feuilles sont repliées comme la patte levée d’un grand oiseau.
Une pie s’envole; elle va se percher dans un noyer tout enfariné.

Allons plus loin, sans autre guide que le soleil. Les feux jaunes du
genêt répondent à travers des espaces limpides aux feux blancs des
aubépines. Sur la pente rocheuse du vallon les fleurs brûlantes des
ajoncs se répandent en ruisseaux d’or. En bas, coule une rivière où se
réfléchissent quelques peupliers; elle anime une petite plaine qui
tourne en secret, aussi ronde qu’une roue, avec ses rais fauves et
verts, ses sillons tracés si purement qu’ils apparaissent plus parfaits
à qui s’en éloigne. Dans un herbage tout proche, des vaches paissent et
comme le soleil atteint à peine le milieu du ciel, une ombre mince les
entrave. Les collines ont plié au toucher de ce beau jour; le vent
souffle d’un autre monde. Le printemps ne chemine pas, il surgit. Il a
traversé l’immensité défendue des songes. Le vieux pays limousin s’étire
et se soulève; tout est espérance, tout est fleur. Le jardin du moulin
solitaire où fleurissent des soucis, des narcisses au liséré rouge et
des véroniques, le parterre environné de roses et l’emmêlement des
groseilliers, une enfant blonde les a connus. C’est là qu’elle fit ses
premiers pas. Quand elle eut seize ans, elle s’en alla dans l’invisible,
du seuil même de cet enclos. C’était par une matinée de printemps. Rien
n’a changé. Les groseilliers auront encore des bulles de sang, la
corolle en étoile du narcisse le liséré pourpre qui exalte sa blancheur,
la véronique sa fleur de mélancolie qui couve entre deux feuilles
fermées. L’enfant est partie; une abeille ne laisse ainsi nulle trace au
fil de l’eau...


COMMÈRES DE VILLAGE

Ce village d’une campagne du Centre compte au moins trois commères qui
ne sont pas joyeuses. On dit que le diable en personne, sous la forme
d’un paysan très maigre, s’approcha d’elles par une nuit de lune, quand
elles étaient au berceau, et leur mit un œuf d’aspic sur la langue.
Était-ce possible? Il faut bien le croire. Ces effrayantes perruches
sont inséparables; les chiffres de leur âge additionnés représentent
près de deux cents ans. Cela leur donne une certaine importance. On ne
les désigne plus par leur nom de famille comme si elles étaient entrées
dans la légende rustique. Il est vrai qu’elles sont assises aux portes
de la vie paysanne dont elles tracent en noir les traits essentiels.
L’une s’appelle: Danse-à-l’ombre; elle fut très amoureuse dans son jeune
temps; elle n’aimait pas les journées de soleil, mais les soirs d’hiver
où l’on va entre chien et loup. L’autre est surnommée: Belle-en-blanc;
on se souvient qu’elle portait des robes blanches, aux jours de
dimanches et de frairies. Un de ses galants qui partit brusquement pour
le Sénégal, dit la chronique, laissa, une nuit de bal, sur son corsage
immaculé, la trace épouvantable d’une main à six doigts, que l’on ne put
effacer. On dut faire brûler ce corsage. La troisième porte un sobriquet
moins étrange. On la nomme Grenouillette; elle coasse plus qu’elle ne
parle. Toutes les trois, elles sont veuves. Belle-en-blanc eut un mari,
cantonnier de son état, qui réussit à atteindre près d’elle les
cinquante ans. Les hommes des deux autres commères ne furent pas aussi
endurants; ils ne purent dépasser la quarantaine. Pour une pomme, une
mouche, une queue de lapin, elles répandaient bien plus de fiel que de
sucre. Ils connurent beaucoup d’amertume sous la loi de leurs épouses.
Ils auraient mieux aimé quelques bons coups de bâton que tant de coups
de langue dont ces cruelles les accablaient. Leurs enfants se hâtèrent
d’aller en ville sous le prétexte de gagner un peu d’argent. Quant à
eux, ils ne quittèrent le logis que les pieds devant, et, ce qui est un
comble, pleurés à belles larmes fausses par leurs persécutrices. Durant
leur vie, que de fois ils avaient dû répondre: «Ma foi, tu as raison, ma
femme... Sans toi, qu’est-ce que je deviendrais?...»

Ces hommes vertueux, si l’on mesure leur patience, leur ont laissé un
toit, une prairie. Ils rapportaient fidèlement au logis les pièces
blanches qu’ils gagnaient à la sueur de leur front et ils les serraient
dans un nœud de mouchoir pour ne pas les perdre. Ils buvaient un peu de
vin à l’auberge, en l’honneur des fêtes carillonnées; l’eau du puits ne
leur manquait pas. Jusqu’au dernier soupir ils s’attachèrent à leurs
femmes comme le misérable à sa misère. Pourtant, le mari de
Grenouillette mourut au grenier. Elle trouvait que le malade sentait
plus mauvais que d’habitude et elle le persuada de finir ses jours sous
les chevrons, dans le vent salubre que laissaient passer des tuiles
trouées. Il n’eut pas la force de se plaindre; il se coucha sur un
méchant grabat, à l’endroit même où la chatte avait coutume d’allaiter
ses petits. Sa maladie fut ainsi abrégée; il s’éteignit par une nuit de
lune. Belle-en-blanc, la voisine, déclara avec un rire sardonique, et
croisant les mains sur son giron, qu’il n’avait pas eu besoin de
chandelle. On en alluma une, quand il fut mort. La veuve poussa les
hauts cris, à cause des convenances. C’est son pauvre homme,
disait-elle, qui avait demandé lui-même que l’on portât son lit au
grenier, car la chambre était trop humide, la terre battue devenant
boueuse, l’hiver. Elle avait fait cela par bonté.

Les trois commères vivent porte à porte, à la plaisante saison; elles
soignent quelques pieds de géraniums qui fleurissent dans de vieilles
casseroles percées. Quand il fait soleil, elles viennent s’asseoir sur
le banc du seuil. Elles tricotent sans cesse, et dans leurs mains
recuites, recroquevillées, les aiguilles sont agitées par saccades
régulières. Elles n’ont plus de formes humaines, étrangement
boursouflées par on ne sait quel venin; on dirait que, seules, leurs
robes en étoffe dure les préservent d’un écroulement. Mais que leurs
yeux et leurs langues sont restés vifs! Elles tiennent gazette de
village; elles proposent comme des friandises maintes nouvelles
sinistres. Cette petite bergère au visage lisse et pourpré prend un
singulier embonpoint qui n’est pas dû à la jeunesse. Cet homme qui a
perdu sa femme ne maigrit pas de chagrin, mais d’un mauvais mal.
Celui-ci n’a plus le sou, et cet autre, qui chante toute la journée,
doit jusqu’à sa chemise. La richesse et la santé de celui-là sont de
triste augure. Cette vieille n’est pas morte de sa belle mort, mais
empoisonnée par son mari qui fréquentait une vaurienne. Le curé dit sa
messe à l’envers et le médecin a soigné pour un mal de poitrine un
malade qui souffrait de la diarrhée. Le maire ne tiendrait pas tant à
être réélu s’il n’y faisait son beurre. Et rien pour rien, n’est-ce pas?
«Ah! vous ne connaissez pas la dernière nouvelle? La femme Bonfils, qui
est forte, a enfermé hier au soir son homme dans l’étable du cochon,
pour le guérir de boire trop souvent chopine; il a crié bien longtemps;
il voulait sortir; ça ne sentait pas la rose, mais la porte était en bon
chêne et verrouillée. A la fin, il a juré: «Je vais crever le cochon, si
tu n’ouvres pas!» Alors, elle a ouvert... à cause du cochon.»

Elles se pourlèchent en contant ces choses; leurs langues frétillent
entre des lèvres ponctuées de poils, plissées comme de vieilles bourses
à malices. Ce soir, elles sont assises sur le pas de leurs portes; il
fait soleil; elles apparaissent terriblement flétries. De temps à autre,
elles font entendre un rire froid; elles flairent un noir secret dans la
lumière qui refuse de caresser leurs visages.


FANCHETTE

A peine Fanchette usa-t-elle une paire de sabots sur le chemin de
l’école. En vain, l’institutrice tapait du pied en s’écriant qu’elle
n’enfoncerait pas dans une tête trop dure les lettres de l’alphabet.
Sous les yeux écarquillés de l’enfant, elles dansaient insaisissables
comme autant de pattes de mouche malignes et Fanchette, en savoir
scolaire, ne devait jamais aller plus loin que la palissade de bâtons
qu’elle traçait avec application sur un cahier.

Petite fille de plein vent, à la bouche rouge, aux yeux d’un bleu gris
dans un visage rond, elle eut bientôt fait d’apprendre les signes qui
révèlent le beau ou le mauvais temps et la marche des saisons. A dix
ans, elle quitta la masure où elle était née; sa mère, veuve de
journalier, ne pouvait la nourrir, et elle s’en alla à la foire de
Bellac, afin de se louer. Elle n’attendit pas longtemps, debout sur la
place du marché, au milieu de ses compagnes. Elle tenait les yeux
mi-clos, les mains croisées sur sa petite poitrine en signe de docilité.
Une métayère de Lafond lui offrit trois pistoles, la nourriture et un
jupon de laine, au premier de l’an. Fanchette monta avec elle dans une
carriole que tirait un gros mulet, et elle riait, car il faisait soleil.

Son écuelle de soupe fut trempée quotidiennement au bout de la longue
table de cuisine; le chien Frisquet mangeait près d’elle sur la terre
battue. Tous les deux, ils avaient fait un pacte d’obscure amitié. Sa
besogne était la plus simple du monde: conduire aux champs un troupeau
de moutons, changer leur litière. L’été, il fallait partir et rentrer de
bon matin, à cause du soleil trop chaud; puis revenir encore dans le
soir tombant, quand l’ombre des arbres glisse sur l’herbe. Elle
emportait un escabeau et elle s’asseyait dessus, exhortant parfois son
chien, à grands cris. Les moutons sont doux et d’habitude obéissants,
mais si l’un d’eux va brouter quelques choux d’une terre voisine, tous
se précipitent à sa suite avec une brusque violence. Frisquet se
chargeait de les ramener, en donnant de la voix, les dents luisantes.
Fanchette, dans l’immense paix verte, chantait des chansons qui lui
tenaient compagnie et qui ne troublaient guère le silence. Elle était
contente de son sort.

Les dimanches, on lui donnait en garde le dernier-né. Elle le balançait
dans son berceau et riait avec lui, quand il s’éveillait. Lorsqu’elle
eut seize ans, elle connut obscurément que la prairie tient dans ses
herbes quelque chose qui vient troubler le sang et l’agiter. Il lui
arrivait de pleurer en regardant, fascinée, l’or des primevères et le
lait de plantes champêtres coulant dans une foisonnante verdeur. A la
belle saison, une chaleur épaisse, un souffle d’animal invisible sortait
des buissons touffus.

Fanchette se souviendra toujours de ce soir d’été, où elle vit s’élancer
du hallier un des garçons de la métairie. Il avait, en ce moment, dans
la solitude puissante, une figure nouvelle, si terrible et douce que son
cœur se fondait et qu’elle tremblait, sans savoir pourquoi, sans
défense, prise avant d’être touchée. Il lui avait promis de l’épouser,
elle était trop innocente pour voir que ses yeux mentaient. L’hiver
arriva, et il se mit à la fuir, afin de courtiser la fille d’un riche
métayer. Fanchette s’attacha à lui; ainsi le chien ne sait pourquoi on
veut l’abandonner et il faut les plus grandes ruses ou les plus folles
cruautés pour le perdre. Par une soirée brûlante de juin, aux fenaisons,
elle était montée avec lui sur la charrette; elle aidait à tasser le
foin. Tout d’un coup, devant tous, il la poussa rudement, et elle roula
dans la prairie. Les gens de besogne éclatèrent d’un rire insultant. Le
soir même, elle revint chez sa mère, après cette dernière avanie.

                   *       *       *       *       *

... Des années et des années ont passé. Fanchette est seule et vieille.
Dans sa chaumière, il y a un coffre à pétrir le pain, une commode en
cerisier rouge et dessus des verres de couleur, gagnés à la roue des
frairies. Aucune horloge, mais la vitre nue d’une seule fenêtre est
étroite comme un cadran; tantôt noire ou bleue, elle est toute d’or
quand le soleil vient la toucher; par des nuits claires, les étoiles en
fines aiguilles y tournent insensiblement. Un vieux coq du voisinage
sonne l’heure. Au milieu de la cheminée, sur la tablette, se dresse dans
un cadre de peluche enfumé la photographie du galant préféré de
Fanchette: un compagnon du tour de France. C’est tout ce qu’il lui a
laissé. Un jour, quand j’étais enfant, elle me fit entrer dans sa
chaumière merveilleuse à cause d’un flot de soleil qui l’inondait. Elle
me dit, montrant d’un doigt sec la photographie du garçon aux moustaches
frisées, aux yeux ronds d’oiseau, le corps mi-caché dans une blouse à
plis: «C’est mon galant, du temps que j’étais gentille... Jamais il m’a
dit une mauvaise parole... Il est parti, il y a longtemps... Il était
resté par là, une petite semaine... Ça avait suffi... Sans doute qu’il
est mort... Il y a que la mort qui l’aurait empêché de revenir... Il
était bouclé comme un mouton... Il m’aurait vengée, le pauvre petit...»
Elle me dit cela d’un air très doux et grave que je n’ai pas oublié...

En ce temps-là, elle avait réussi à former un troupeau de moutons
qu’elle menait le long des chemins, pour son compte. Sa mère lui avait
laissé un jardin, un bon puits; elle s’en contentait; elle était libre.
Elle faisait sa compagnie d’enfants qui venaient vers elle, devinant
qu’elle était simple comme eux, et tout près de terre. Au printemps,
elle leur tressait des balles jaunes, à l’épaisse odeur sucrée, avec des
fleurs de primevères. Elle avait toujours, pour eux, des noisettes dans
la poche de son tablier. Elle apprit à plus d’un comment on fait une
trompette de l’écorce tendre d’une pousse de châtaignier, que l’on vide
de son bois mouillé de sève. Par elle, je sus que le pinson parlait et
disait: «Je la tiens, la cerise!»... Au moyen de quelques pierres, elle
édifia une petite maison et, par un soir de bel été, elle m’appela en
cachette. La lune se levait et poudroyait dans un grand sureau du
jardin, sur ses fleurs qui ont la forme d’assiettes en dentelle roide. A
travers la porte de la minuscule maison qui, pareille à la sienne, se
dressait sur la terre battue, un rayon glissa, l’illuminant d’un blanc
sortilège. Fanchette, les yeux écarquillés, me dit à l’oreille:
«Regardez... On vient d’allumer la lampe...» Cette femme, qui avait
construit cela pour le sourire d’un enfant et le rayon de la lune, les
gens sérieux assuraient qu’elle était innocente. Et certainement ils ne
se trompaient pas.


UN GRENIER PAYSAN

Les jours plus longs favorisent le travail. Le soleil emplit le ciel
tout entier d’une promesse de feu. Mais, au versant de la colline, une
pièce de blé n’est que brins d’herbe qu’un orage peut hacher soudain. Sa
délicieuse couleur est encore un signe de fragilité. Jeunesse du blé,
enfance des hommes, il leur faut beaucoup de défense et de vigilant
amour.

On se hâte aux champs; il faut arracher l’ivraie. Une profusion de
fleurs a précédé la besogne sans gloire qui tiendra le paysan, tout
l’été, comme pour la saluer d’une naturelle louange. De quelle force
silencieuse et sombre s’élance le flot du froment qui roule sur le monde
en grains serrés?... Ce n’est pas une petite leçon que nous propose un
monceau de blé, dans l’humilité de nos greniers campagnards.

Un soir du dernier automne, j’errais dans la cour d’une très ancienne
métairie. Je ne sais quelle pensée me poussa, je montai au moyen d’une
échelle étroite jusqu’à la porte du grenier à blé.

J’entrai sous l’arbre du toit aux ramures équarries à la hache. D’une
lucarne, venait la lumière du soleil à son déclin; elle éclairait un
immense tas de froment. Il s’étendait sur un carrelage de briques
rouges. Ayant ruisselé, il ressemblait à quelque lourde vague immobile,
gonflée d’une grande part de ce mystère qui nous tient toujours aux
entrailles. Il rayonnait dans la pénombre avec l’ardeur des anciens étés
où resplendit la peine paysanne. Il était isolé ainsi qu’une chose
sacrée, exalté par la nudité des murailles, en ce lieu où s’unissaient,
pour l’honorer, le cœur du chêne, l’argile durcie au feu, le granit de
la terre dont il était sorti. L’air, qui arrivait du dehors, ne pouvait
en dissiper le souffle de vie. Un rayon le fouilla et l’embrasa; les
grains qui n’ont pas changé de forme, comme le tourment et le mérite de
vivre, laissèrent jaillir une clarté plus forte que celle du soir.

Masse fauve, pleine de sang et de pensée, nourriture des songes, des
actes, et de cette lueur d’astres que les hommes ont au fond des yeux.
Je plongeai mes mains dans le monceau de froment et il se mit à couler.


LE FORGERON ET LE SABOTIER

Le vent prend un goût d’herbe verte plus fort que l’odeur des feuilles
mortes. Des pluies courantes, où flambent de brusques rayons, illuminent
un coin de verger, vernissent de vieilles pierres. Le soleil, aux quatre
coins de l’horizon, a le va-et-vient d’une navette de tisserand: une
immense trame est prête; des couleurs vont l’animer selon l’inchangeable
dessin. Une lumière travaille en secret; la voici, courbée, à la lisière
d’une lointaine prairie. Tous ses arcs annoncent la venue de celui que
les grandes légendes ont appelé «le prince vert». Il vient, dans un
éclat phosphorescent, une sorte de joyeuse foudre. Mais il ne faut
qu’une avancée de nuages favorisée par les souffles d’ouest pour
dissiper le premier accent de la fête. Et l’on se demande: «Ai-je rêvé?»

Le printemps a la figure des beaux songes jusqu’à l’heure où il fait sa
trouée d’or et de feuilles. Alors, dans le plus pauvre jardin, les
fontaines fourmillent d’astres, et, de l’écorce des arbres, s’échappent
une fabuleuse couleur, un odorant tourbillon.

Ce matin, en sortant de l’école, des enfants ont garni de primevères une
mince corde; ils en ont fait des balles jaunes à l’odeur sucrée. Le
marteau du forgeron, mon voisin, bat le fer joyeusement. De ma fenêtre,
j’aperçois la forge où il travaille. Elle est pleine de soleil et
s’ouvre au fond, par un vitrage qui laisse voir la tête d’un pommier
fleuri. Dans le jardin, un merle s’est glissé à travers les
groseilliers; il paraît danser en cherchant quelque graine, du bout de
son bec, en bourgeon d’or rouge. Je viens sur le pas de la porte; il
continue un moment sa danse. Il griffe encore un peu de terre, pointe
deux ou trois fois du bec et, la plume toute luisante, il s’envole vers
un bosquet de lauriers. Nous n’avons ici que des merles noirs.

--Vous l’avez vu, le merle? me crie le forgeron--qui tire d’une main la
chaîne du soufflet à poids en attisant, de l’autre, un petit brasier qui
se met à blanchir, tout hérissé d’un air furieux.

Je n’ai rien de mieux à faire que de bavarder avec lui. J’entre dans sa
forge; je la connais bien, et, toujours, elle m’émerveille. L’enclume, à
la belle forme dure, se dresse sur un billot d’orme, en pleine clarté,
près du foyer d’où la fumée s’en va par une cheminée en forme de hotte.
A gauche, s’arrondit la meule en pierre rêche, qui donne au métal le fil
voulu. Les instruments sont bien rangés, accrochés aux murs: tenailles,
pinces à prendre le fer; dans un coin, pioches, chenets et socs à
réparer sont entassés. Sur une tablette où tombe le jour du vitrage,
tamisé par le pommier en fleurs, l’apprenti place des fers sur des
sabots de vergne ou de noyer. Il commence ainsi à se faire la main.

En ce moment, le forgeron chauffe une lame de soc. Il tire en cadence la
chaîne et fouille de sa pique, en l’irritant davantage, une aile de
flamme grondante. C’est un homme dans la force de l’âge, à la figure
mordue, noircie par le feu, au cou solide; il a retroussé ses manches
au-dessus de la saignée. Tout à coup, il enlève du foyer la lame du soc.
Ça pétille comme une fusée qui va partir. Il frappe à coups redoublés.
Le fer blêmit et bleuit; le marteau n’a plus de grands chocs, il se
presse en fins battements. Le métal est maintenant caressé. Au bout de
la pince, il va bouillonner dans un baquet d’eau noirâtre.

--Le métier est assez dur, me dit le forgeron en limant une serpette, il
y faut de bons bras et du goût. La machine ne le tuera pas. Il s’agit de
réparer, d’entretenir charrues, herses, des tas de petits outils. Faut
de la force, mais aussi un peu de finesse. Être assez adroit et pas
cogner comme un sourd. Le marteau doit savoir danser; le fer est aussi
obéissant que du velours, pour qui le manie avec les différents points
de chaleur. Savoir prendre les choses du bon biais... Tout devient
facile, m’est avis.

--Parlez-moi de votre jeune temps...

--C’est vers l’âge de quinze ans que j’ai commencé à tâter du métier. On
ne peut guère avant... Sans me vanter, j’étais un fier drôle. Logé,
nourri dans les parages de Mézières, au Thoury, chez un homme taillé en
bœuf. Il se mettait, des fois, sous une charrette et lui levait les
roues de par terre. Après, il roulait une cigarette. Il buvait aussi de
bons coups de cidre, mais il ne crachait pas sur le vin, quand il
pouvait en avoir. Avec ça, doux et de gentille amitié. Il me regardait
comme son enfant, à cause que j’étais son apprenti. Je faisais des clous
de joug et de ces babioles. Je mordais à la besogne. Il me disait, des
fois: «Ça, c’est du bien fait. Le diable y perdrait ses cornes...» Après
quelque temps, j’arrivai à ferrer les chevaux. Comme ici, il y avait
toujours du monde dans la forge. Certains aimaient à monter des niches.
Il y en avait un, gros comme un panier de raves, mais malin, qui nous
attrapait toujours. Pas moyen de le déjouer. En ces moments, il était
plus leste qu’un écureuil rouge... Il mettait des saletés aux manches
des pinces, sauf votre respect, ou bien il nous prenait le menton avec,
comme on ne s’y attendait pas du tout. Et il s’en allait comme une
fumée... Ce n’était pas agréable. Il allait même un peu fort. Le patron
jura de le pincer à son tour, et quand le patron avait dit une parole,
on pouvait y croire. Il y avait plusieurs pinces; il en fit chauffer les
manches pendant plusieurs jours et il les suspendit à leurs clous, comme
si de rien n’était et à l’heure où venait le malin. Un beau matin, il
s’amena à la forge et il tournait de droite et de gauche ses petits yeux
en faisant l’innocent. Comme j’étais en train de ferrer un cheval, il
saisit rapidement une des pinces, mais il se mit à miauler tout soudain,
bien mieux qu’un chat dont on écrase la queue. «Tu aurais bien pu
m’avertir,» dit-il après un moment, car il trouvait que c’était chaud.
«J’ai oublié, mon pauvre, grognait le patron, qui mourait de rire. Va
chercher du millepertuis dans le jardin... mon pauvre...» Il y avait
souvent des tours comme ça... A la fin de mon apprentissage, je fis,
comme pièces maîtresses, une paire de tenailles et un compas. Ils
étaient aussi fins que si je les avais coulés dans la cire d’abeilles.
Puis j’allai voir ailleurs, pour apprendre encore. Le patron me pleura
comme si c’était son enfant qui s’en allait... J’ai voyagé...
Aujourd’hui, sans me vanter, je sais mon métier...

                   *       *       *       *       *

Il était près de midi. Des hommes venaient à la forge. Les uns
attendaient qu’un soc fût réparé; d’autres affûtaient une hache sur la
meule, que l’apprenti faisait tourner. On s’esclaffait quand l’un d’eux
appuyait si fort le fer contre la pierre, que le garçon se mettait à
geindre, obligé de s’arrêter. Et toujours ce battement d’air qui ranime
le feu et le fait rire avec les gens.

Comme d’habitude, chacun apportait des nouvelles de la terre et des
familles, échangeait de petits faits. Il y a bien longtemps que la
gazette du village se tient ici. Les choses de l’État, du département et
de la commune passent à la flamme de la forge. Ici, des paysans
annoncèrent la bataille d’Austerlitz, puis la descente de l’Aigle avec
sa charge de plomb anglais dans l’aile, les tours et les retours de la
destinée, les sursauts de la grande dernière guerre. Mais il faut
toujours semer du blé, battre le fer quand il est chaud.

Il s’élève des métiers rustiques comme un souffle de santé. Considérer
un bon ouvrier qui fait dignement sa besogne et qui est souvent un
artiste, voilà qui remet le cœur en place.

J’allai dire bonjour au sabotier, qui travaille non loin, sous un auvent
appuyé à une maison basse. Il est vieux et gai; il aime à «pousser» un
brin de chanson.

--Le métier n’enrichit pas, me dit-il. Il me plaît comme ça. On s’en
tire. Ce n’est pas facile de voir d’un coup d’œil combien il y a de
sabots sous la peau d’un arbre... Moi, je le sais, à mon âge... On coupe
l’arbre en billes; après, on le fend en quartiers. Le vergne rougit
comme une pomme coupée. Deux quartiers pour une paire de sabots, et on
enlève les nœuds. Avec cette hache crochue, on dégrossit le bois et on
lui fait prendre la forme. Après encore, on modèle avec le paroir, puis
on creuse. Je mets les sabots à sécher sur une traverse, dans la
cheminée, comme des jambons. Des fois, j’aimerais mieux des jambons,
mais les jambons, on les fait avec des pommes de terre et des gorets.
Une fois secs, je les sculpte selon l’idée du client. J’en ai fignolé
avec des fleurs et des feuilles dessus; pour les amoureux, c’étaient
deux cœurs bien appariés. Ils étaient mignons comme des bouquets, pas
les amoureux, mes sabots... Mais on ne danse plus en les faisant claquer
bravement. Dans mon jeune temps, c’était plaisant de voir une bonne
troupe de jeunesse virant sur de fins sabots. Ceux-là n’avaient pas les
deux pieds dans la même chaussette...

Et il fredonna:

    _Combien coûteraient
        Tes sabots
    S’ils étaient neufs?...
    ... Sur la petite place,
        Mes sabots
    Feront clic, clac, clic, clo..._

Il eut un geste de sa main dure, comme pour saluer quelque chose qui
s’en allait et qui ne reviendrait plus.




XII

L’EAU ET LA LUNE.

LA BONNE FONTAINE.

LE PÊCHEUR A LA LIGNE.


L’EAU ET LA LUNE

La vivante fraîcheur des sources coule avec un frémissement de ruisseau
dans l’air brûlant de l’été. Esprit de la terre, l’eau habite aussi dans
le ciel. Ce soir, elle émeut la pointe des blés, dont les tiges ont déjà
leurs tresses de grains. Son exquise et terrible mobilité, la main des
hommes la connaît depuis bien longtemps. D’un flot qui dort ou qui fuit,
quelques gouttes au creux de la paume. Là-bas, deux longues ailes de
nuées vermeilles s’attachent au flanc d’une colline fuselée comme le
corps d’un immense oiseau. A portée de regard, quatre peupliers
frissonnent près d’une fontaine; l’onde s’ouvre en lumière dans leurs
branches: le jour y ruisselle. Arbre mort, source morte, joie coupée.

Après une soirée torride, j’allai dans la campagne solitaire. La nuit
était transparente, obscure et claire, les arbres plus noirs que ses
bords. Quelque chose de vert flottait, une nuance d’herbage blêmissant;
les étoiles scintillaient dans une paix si haute, si pure, qu’elle
aurait forcé le plus lourd à lever le front. Des crapauds faisaient
entendre un son ravissant que ne pouvaient donner la flûte, ni le
hautbois, aucun instrument connu. Des grenouilles criaient au loin, ne
demandant pas un roi, mais la lune. Il y avait des astres dans les
feuillages gonflés par un souffle d’été féerique. Sur un plateau
sourcilleux, une troupe de genévriers avaient figure de nains
encapuchonnés. En bas, grondait la rivière embrumée; des châtaigniers
s’allégeaient dans l’ombre, attirés en haut par les prestiges nocturnes.
Parfois, venaient des appels d’animaux en chasse.

Une lueur de neige se mit à grandir et des branches très lointaines
bleuissaient, vapeurs de songe. La merveille arrivait en silence du fond
des âges. La lune fendit la terre comme la plus tranquille des plantes
qui déploierait sa grande fleur, lente et seule; la campagne changea de
visage et prit d’étranges regards. Le vent souffla; la blancheur magique
en fut attisée; les feuillages se balancèrent pour saluer. La lune
débrouilla un écheveau de ramilles, dans on ne savait quelle lumineuse
et froide poussière. Elle monta, feuille de glace, et comme lancée par
l’horizon détendu. Les arbres s’ébrouèrent en secret; les routes, les
sentiers se multiplièrent à l’infini. On voyait des clairières où des
ombres bleues venaient s’asseoir. Les blessures de vieux châtaigniers,
troués par la foudre, se fermaient dans une caresse de rêve. Les
aiguilles des genévriers brillèrent. La lune monta davantage; elle
toucha un étang perdu. L’eau, plus mystérieuse que la terre, lui
répondait de toutes parts. Mille fontaines, sous des rayons actifs,
semblaient tourner comme autant de miroirs aux alouettes. Mais, à cette
heure, les gens raisonnables et les oiseaux, fous de soleil, étaient
couchés.


LA BONNE FONTAINE

L’ingénieux ami qui m’entraîna à la recherche d’un tracteur me
conduisit, l’hiver dernier, au bord d’une source que le paysan appelle:
bonne fontaine. Il en est beaucoup dans ces parages; elles sont honorées
sinon redoutées. Le travailleur de terre connaît les charmes de l’eau
qui maîtrise le feu et purifie sans brûlures. Il porte ses vœux à de
tels miroirs où son espérance obscure prend visage. La bergère de
Domrémy était assidue à «faire ses fontaines»; des chats-fourrés,
aiguisant leurs griffes, s’en indignaient. Divines et terrestres
légendes: un flot rayonnant s’élance du bâton de route d’un homme
candide, sous le signe de Jésus, et les fées païennes applaudissent en
dansant sous les érables. Les génies protecteurs des ondes ne sont pas
mis en fuite par les saints et les saintes du Christ. Il y a trop de
halliers, de roseaux et de fougères où ils se cachent. Le christianisme
renonce à les pourchasser: il faudrait couper tous les arbres. En
retour, ils deviennent des alliés et presque des serviteurs.

Par un soir de février, mon compagnon me guida par des sentiers de
chevreau qui tournaient sous des châtaigniers luisants de pluie. Le ciel
bouillonnait de nuages, le vent criait dans les feuilles mortes; c’était
un cri étouffé, comme d’une très vieille et inguérissable angoisse. Des
masures ouvraient leurs portes, en trou noir, sur la terre battue,
boueuse. Il en sortait un bien autre froid que celui de la saison. Mon
ami ne parlait pas; nous faisions route vers une humble coupe d’eau où
deux faces du monde se penchent, la démoniaque et la céleste. La bonne
fontaine apparut dans sa ceinture de pierres mal jointes et couverte
d’un chapeau de bois vermoulu. Tout autour, une solitude grise à peine
remuée par le vent aigre, monotone.

La campagne était plus râpée que la peau d’un vieux renard. Seuls,
quelques arbres nus s’ouvraient à l’accent de corbeaux dont les ailes
pesantes claquaient.

Il ne faut pas s’incliner, en ces jours tristes, sur une pareille
fontaine, elle ne pourrait nous sourire. Vienne la plaisante saison, une
foule paysanne accourt vers elle; le paysage reprend sa verte couleur
d’espérance. Un saint patron s’accorde avec la source. On jette dans
l’eau reconnaissante des sous où l’on trace un signe à la pointe du
couteau. Des mendiants ne craignent pas de pêcher ces menues monnaies au
moyen desquelles ils vont boire du vin, à l’auberge la plus voisine.
L’eau, même sainte, ne leur suffit pas; ils ont le gosier mal fait, et,
surtout, ils manquent d’âme. Des nourrices offrent avec simplicité un
fromage blanc, rond comme un sein; d’autres gens, des bonnets d’enfants
chétifs, des hardes qui couvraient la guenille de chair de ceux qui se
sentent bien guéris, pour quelque temps. Peu de maux qui ne soient
effacés par la vie ou la mort: teigne de lait, claudication, débilité,
convulsions, rhumatismes, fièvres. Seule, on ne guérit pas ici la
sottise; maladie trop grave et ancienne: le miracle même a ses bornes.
Que de souffrants se lavent une fois l’an! Ils se trouvent légers et
dispos, après s’être essuyés avec des plantes sauvages. Les sorcières
viennent à l’aide et prononcent des paroles qui n’ont aucun sens humain;
aussi ont-elles toujours raison. Si cet enfant reste cagneux, cette
jeune fille muette devant son riche galant, c’est que les parents n’ont
pas écouté leurs conseils. Tout finit par s’arranger. Mais on ne tirera
pas de la moelle paysanne la crainte et l’amour de l’invisible.

Que la frairie annuelle est retentissante, en ces lieux! C’est la fête
de l’eau. On piétine autour de la fontaine; le moins malingre veut
mouiller sa peau. Le soir venu, on court à d’autres bonheurs, aussi
naïfs. Qu’ils aillent se coucher, ceux qui ont des jambes de coton! Au
bourg voisin, un manège de chevaux de bois tourne au son de refrains
comme «Chacun son truc». Des garçons qui n’ont pas encore été malades
sautent en croupe derrière des filles roses de plaisir et très bien
portantes comme eux. Ils éclatent de rire, les dents brillantes, dans
une musique à couper au couteau. Des ivrognes s’étonnent que le manège
pailleté ne tourne pas dans le même sens que leurs têtes pleines de
fumées; ils cachent su fond de leurs poches une fiole qu’ils ont emplie
de l’eau bonne, pour l’usage externe. On gagne à la loterie des bols et
des berlingots violemment peinturlurés. A la nuit close, l’accordéon
habilement secoué invite aux danses nouvelles. Il va sans dire que la
source a perdu, pour quelque temps, sa limpidité.


LE PÊCHEUR A LA LIGNE

Tout l’été, la rivière s’en va dans une scintillante rumeur. Mobile
sentier, foulé de flammes dansantes, plein de joie brûlante et fraîche.
Elle s’enfuit, toujours présente, fidèle à qui la regarde. Sur ses
bords, le pêcheur à la ligne s’émerveille de sentir une source claire à
la place du cœur. Il a sa part de la fuite splendide et sans bouger il
fait le plus beau voyage. Il est arraché à soi-même par ce courant,
enlevé au sol, à ses misères. Loin de lui, une truite en chasse dévore
une sauterelle; cette voracité est prétexte à former des anneaux
liquides, des cercles nuageux où tremble une verdeur de prairie. Il
s’applique, de temps à autre, à décorer l’hameçon d’un ver qui ne doit
pas souffrir d’être empalé avec tant de soin et de délicatesse. Il
appâte au moyen d’une grosse poignée de son, bien qu’il ne prenne pas
les poissons pour des ânes, mais, au contraire, pour des êtres fort
intelligents. Il voudrait les induire en erreur, les saisir à son piège
innocent. L’eau, qui ne cesse de resplendir, le fascine. Un vieux
sortilège le tient en arrêt sous les feuilles au revers farineux d’un
saule qui montre patte blanche au vent. Une libellule, comme sur une
branche de vergne, se pose sur son chapeau; une autre, sur la canne qui
retient un fil à peine visible. A quelque distance, hors des remous, le
bouchon tremblote. Parfois, il glisse, plonge, et le pêcheur tire sur sa
ligne, au bout de laquelle tourne un minuscule poisson, parfait comme
l’eau est parfaite. Il met cet argent dans sa poche garnie d’une
dentelle de fougère; il n’a que faire d’un panier d’osier; il est
content, il est riche. Il reste ainsi très longtemps au bord de la
rivière foisonnante.

Quand il regagne le bourg, il est fâché d’entendre crier des hommes. Il
voudrait garder le murmurant silence, si limpide, si bleu, qui est en
lui, et dont il a fait provision. Mais il s’agite, allume sa pipe. Il
arrive à la maison; il donne les gardèches au chat, une mince ablette,
vite fanée comme une simple fleur. Elles auraient triste mine dans la
vaste poêle.

Dimanche prochain, il ira s’asseoir au bord de l’eau, dont il ne peut se
lasser. A personne, pas même à son ombre, il n’a dit qu’il y vient noyer
ses peines, ses petites espérances, que le flot emporte...

                   *       *       *       *       *




Le mois dernier, je fus bien surpris: Jeantou passa près de moi, sans
crier gare, chargé d’une gerbe de genêts en fleur. Il portait ce monceau
d’or à ses lapins, avec la mine d’un garçon qui a fait fortune.

Cet après-midi, il désherbe une planche de haricots; il tape de l’œil et
vante les pêcheurs de truite qui reviennent au logis, le panier si bondé
que l’on ne peut plus fermer le couvercle. Et les truites sont pudiques,
elles ne laissent pas voir facilement les points rouges qu’elles ont sur
la panse. Du fond de la rivière au creux de la main, il y a une
distance. Et Jeantou de conter cette histoire:

--L’autre jour, Bravaud, le marchand de bœufs qui n’avait jamais fait
que s’amuser avec le goujon, fut piqué tout d’un coup par l’envie de
pêcher la truite. Drôle d’idée. Il s’amène à l’auberge de Marie Pallier.
Il se tourne, les oreilles rouges, du côté d’un franc pêcheur qui buvait
du vin en fumant sa pipe: «Vous prenez toutes les truites, les petites
et les grosses. Vous êtes trop gourmand. C’est t-honteux. Il y en a que
pour vous. Ça changera. Je vais, ce soir, à la rivière. J’ai «acheté un
poisson artificiel». (Jeantou ne pouvait prononcer ce mot; il disait: un
poisson-ficelle.) L’autre répond par une bouffée de sa pipe, qu’il lui
souffle au nez. Moi, je sors avec Bravaud. C’était du bon sang. Il me
tape sur l’épaule comme un insolent; il est si gras qu’il a des cerises
de viande au bout des oreilles. Il court chercher une canne vernie, une
ligne de crin et le poisson-ficelle. Je le suivis à quelques pas. Il
gonflait ses joues, bouillait dans sa peau. Il arrive au Pont-Rouget et
s’appuie contre un petit arbre. La rivière n’a pas beaucoup d’eau, à cet
endroit; les mignonnes s’y baignent les pieds, le dimanche, elles qui
ont plus peur de se mouiller que des chattes. Lui, lance sa ligne comme
pour tirer un bœuf. Le poisson-ficelle se plante dans un tremble de
l’autre bord. Bravaud tire et tireras-tu! Un enfant gardait ses moutons
dans le pré. Bravaud crie très fort: «Eh! petit! va quérir le poisson.
Tu auras dix sous.» L’enfant le décroche. Bravaud change de place et il
me promet une gifle; j’aime pas ces promesses. Il jette sa ligne, plus
doucement cette fois, mais ce diable de poisson-ficelle se pique dans un
chêne, derrière lui. Le chêne tient bon. Bravaud appelle le moutard: «Tu
auras dix sous... arrache-le... sans le casser...» L’enfant, bien
content, grimpe comme un écureuil et décroche encore le poisson-ficelle.
«Voilà dix sous.--Merci, mossieu.» Le marmot lui dit: «Tenez, pêchez
là.» il montre une rive chauve comme un œuf. Moi, je m’en vais... Je
cognais ma figure dans l’herbe, tant je riais... Tout à coup, j’entends
des cris comme si on saignait un bon cochon, sauf votre respect.
Bravaud, qui venait de lancer sa ligne, avait, cette fois, l’hameçon
dans le gras du dos: «Ah! petit, hurlait-il, à mon secours! C’est plus
le chêne, c’est moi! Voilà mon couteau... Coupe un peu du drap de mon
pantalon... Tiens, voilà vingt sous... pour toi...» Il sautait comme un
jeune taureau piqué par un taon. Je pleurais de rire et je fuyais à
toutes jambes; il aurait passé sa colère sur mon échine. Le lendemain,
il me tapa tout doucement sur l’épaule; il me dit: «Je n’ai pas pêché,
le poisson-ficelle était même pas mouillé.» Moi, j’ai rien répondu. Il
m’a payé un verre de vin, à l’auberge. C’est un bon homme. Peut-être
qu’il prendra des truites quand il aura le poil blanc...

Jeantou fit une pause, puis il piqua entre des choux quelques brins de
genêt vert afin d’éloigner les chenilles. Sa besogne finie, il se remit
à parler:

--Poulot pêchait la truite... Arrivent deux inconnus, très bien
habillés, ma foi, c’étaient Jésus et saint Pierre. «Fais-nous passer
l’eau sur tes reins, mon vieux petit père.» Poulot fait le travail et il
refuse vingt sous. Alors, saint Pierre lui souffle au tuyau de
l’oreille: «Demande ce que tu veux... mon compagnon a le bras très
long... demande le paradis...» Mais Poulot: «Faites excuse, pas encore,
mossieu le saint, je suis pas trop mal au bord de l’eau. Pas encore.
Merci quand même...»




XIII

L’ENFANT CRUEL.

JEANTOU DANS SON JARDIN.

AUTOUR D’UN BERCEAU.


L’ENFANT CRUEL

Marcel, le plus jeune fils des Montier, de la Bregère, allait partir
pour l’école où il se prépare au certificat, lorsqu’il aperçut au bord
d’un champ un oiseau qui était de la grosseur d’une petite poule. Son
regard va loin; il a des yeux d’un gris vif dans une figure rose de sang
sauvage. Il s’approcha en rampant, mais l’oiseau, malade sans doute, ne
bougeait pas. Marcel s’écria dans la solitude du matin d’été: «Je la
tiens, c’est une grôle!» Il en avait vu voler sous les nuages avec un
bruit de noix ensorcelées que l’on écraserait dans l’air. Il enferma
dans ses mains les ailes qu’il savait appartenir au vent. La membrane
qui préserve du soleil glissait sur la perle noire de l’œil; le bec
pesant restait appliqué sur le jabot. Marcel étreignit plus fort
l’oiseau qui leva son bec; il recommença de le serrer par jeu. Son cœur
battait comme le jour où il avait crevé, en les traversant d’une
aiguille à tricoter, les yeux d’un merle à demi mort.

Quand sa mère le vit entrer dans la cuisine, elle dit:

--Veux-tu jeter cette bête qui sent mauvais!

Il ne répondit pas et s’en alla après avoir pris des ciseaux dans la
commode. Il rogna les plumes du corbeau et il le lâcha dans le verger.
L’oiseau tomba à terre, plusieurs fois, et soudain il parut se
regaillardir, il se mit à marcher gravement. Marcel, curieux, la lèvre
retroussée sur les dents, fut surpris de cette étrange gravité, comme si
le corbeau, devenant vieux comme le monde, se moquait de lui. Mais vite
il sentit que la bête sombre avait peur, et il la força de courir. Puis
il appela Tant-Belle, la chienne, en l’exhortant à la chasse. Elle
sortit de la grange et, comprenant ce que l’on voulait, elle éternua
deux ou trois fois, en signe de mépris. «Tu peux partir, la grôle,
va-t’en!» criait Marcel. Il savait qu’elle ne pouvait s’enfuir; il avait
la joue rouge d’un profond plaisir animal.

Maintenant, le corbeau gisait, renversé sous un pommier, le bec piqué
dans une motte. Marcel pensa qu’il allait crever et qu’il lui
échapperait ainsi; il vint dans la salle de cuisine et glissa au fond du
long bec un peu de pain trempé dans du vin. L’oiseau s’ébroua, ses yeux
brillèrent. Marcel l’enferma dans un panier où sa mère avait mis trois
œufs durs et une miche pour le repas de midi. «On ne croira pas que ce
sont des œufs de grôle... Elle est trop petite...» pensa-t-il. Il prit
le chemin de l’école. Il raconterait qu’il avait attrapé ce corbeau à la
course; il ne craindrait pas d’assurer qu’il en avait reçu des coups de
griffes. A cause de sa méchanceté, il serait condamné à mort.

Toute la matinée, il fut distrait. Le maître, un homme doux et sérieux,
s’en étonnait. L’enfant était d’habitude très attentif. La cloche
annonça la fin de la classe. Marcel bondit dans la cour, rassembla ses
camarades: les frères Bontaud, deux garçons trapus, et Firmin Dardier,
chétif. Il se réfugia derrière le hangar afin d’échapper à la
surveillance, et il ouvrit son panier.

--Eh quoi! c’est une grôle, fit Dardier. Ton manger sera empoisonné...

Marcel, baissant la voix, déclara:

--Il faut punir cette charogne; elle a manqué me percer l’œil...

La bête ne pouvait se servir de ses ailes, mais elle filait avec ses
pattes tout comme un lièvre. Au moment où il mettait la main dessus,
elle s’était retournée, en traître, et l’avait frappé.

--Je l’ai condamnée à mort...

--Il fallait la tuer d’un coup de pied, dit Jacques Bontaud.

--Non, c’était trop facile...

Marcel saisit le corbeau et le serra sous les ailes. Il serrait fort et
chaque fois il criait:

--Lève le bec!

--Laisse donc ça, conseilla Dardier, c’est sale...

Mais Marcel appliqua le corbeau contre une planche; il enfonça au moyen
d’une grosse pierre deux pointes à travers les ailerons. La bête apparut
au soleil, petite loque noire, que le vent semblait agiter; elle ouvrait
et refermait convulsivement son bec sans pouvoir faire entendre un cri.
Les enfants regardaient cela, fascinés. Le corbeau continuait d’ouvrir
tout large son bec et la lumière de l’été allumait un feu rouge au fond
de sa gorge.

--Je vais le saigner, dit Marcel, comme fait ma mère d’un poulet...

Il prit les ciseaux qu’il avait gardés dans sa poche. Il coupa ce qu’il
appelait le tuyau. Pas une goutte de sang ne coula. L’oiseau se
débattit, et peu à peu les enfants s’en éloignèrent, comme s’il en
sortait de terribles paroles obscures.

Le maître, qui lisait sous un tilleul un chapitre des _Confessions_ de
Rousseau, appela Marcel. Comme il ne recevait pas de réponse, il vint
derrière le hangar, tandis que les garçons lapidaient le corbeau
écartelé. Il s’approcha de Marcel et le gifla. Marcel, la tête dans les
coudes, hurla:

--Oh! vous m’avez troué l’oreille!

Le soir, en classe, le maître parla de la cruauté qui sommeille au cœur
des hommes. Il avait écrit en belle ronde, sur le tableau: «Soyez bons
pour les animaux.»

Le lendemain, Yvonne Montier est venue à l’école; elle avait mis ses
vêtements du dimanche. Elle a dit au maître:

--Vous avez frappé mon enfant. Et vous dites qu’il faut être bon pour
les animaux! Marcel a pris la fièvre; il est au lit... Tout ça, à cause
d’une grôle...


JEANTOU DANS SON JARDIN

Ce matin, Jeantou fait la guerre aux limaces. Son jardin est beau; les
choux-pommes prennent de la panse; les haricots, bien alignés, ont des
palettes; les laitues restent vertes malgré la sécheresse. Jeantou a bu
un verre de vin blanc; il est de joyeuse humeur. Mais, tout à coup, sans
apparente raison, il fiche dans la terre sa bêche. Il se plaint du sort.
Il se souvient qu’il n’est plus conseiller municipal, ce qui lui donnait
le droit de parler fort et même de crier dans la salle de mairie, qui
est sonore. L’an prochain, on remettra les choses au point; on fera le
compte. Il bousculera, s’il le faut, le diable et son train.

--Ils n’ont plus voulu de moi, à cause que j’avais mangé mes sous...
Qu’est-ce que ça peut leur faire?...

Il prend un langage plus électoral. Autrefois, il lisait beaucoup de
journaux le soir, à la chandelle. Il sait des phrases par cœur. Il dit:

--On m’a accusé d’avoir une politique; oui... de justice et d’humanité,
assurément...

Puis, il fait un geste très large:

J’ai un parti, mais ce parti, où est-il? Vous connaissez ce gros homme
rouge: il a tapé sur la table et il a dit de moi: «Il n’est pas franc...
C’est comme ça et comme ça...» Moi, je lui aurais tiré de la paupière la
boule de l’œil, comme à un lapin. Il a compris. Alors, il s’est corrigé,
il a dit: «Vous êtes un bon homme.--Oui, un bon homme, que je lui ai
répondu. Oui! Quatre millions d’hommes comme moi, et ça changerait!» Et
je l’ai fait déguerpir, ce savetier. C’est malheureux, tout de même: il
y a plus personne pour causer au maire. Il s’ennuie à périr.

Jeantou s’apaise; il sort de sa poche une tabatière en corne de bœuf. Il
renifle le tabac et le vent frisquet du matin. C’est comme s’il avait de
la terre de fourmilière au bout du nez. Il voit que j’admire son jardin,
il s’écrie:

--Ils sont tous à me dire: «Quel brave jardin! Vous êtes sorcier?» Je
suis pas sorcier, je travaille. Je donne ma force dans ce dernier carré
de terrain. Tous les jours, ça boit quatre seaux d’eau, jamais moins...
Quand je bêche, ça se sent. Plus je bêche, plus j’enfonce et plus il y a
de fraîcheur et plus ça respire... Après, la terre reste calme: elle est
contente; elle rend. Ceux qui passent, disent: «Oh! à qui appartient ce
jardin?...» Bien sûr, il n’est pas à tout le monde. Il faudrait courir,
pour en trouver un comme ça... J’ai eu des pleins chapeaux de fraises...

Il fait une pause et donne un coup de poing à son chapeau de paille, qui
est déjà assez marmiteux.

--Ah! le blé est superbe; la chaleur l’a fatigué, elle le fait un peu
dépérir et le dessèche trop vite. Mais il est fameux... Lundi, j’ai
coupé du seigle; j’ai compté dans le même épi soixante-quinze grains,
pas tous valables, c’est vrai; et dans un autre, cinquante-quatre... La
paille est grosse comme la moitié du petit doigt. L’herbe mauvaise a été
grillée: le soleil a fait le travail... Mais les pommes de terre ont
méchante mine. Il y a des parcelles où l’on peut espérer encore... C’est
chiche. Le foin, de première, mais pas beaucoup...

Comme le soleil monte davantage, Jeantou m’invite à m’asseoir, à l’ombre
douce d’un sureau. Il s’anime et se gratte la joue:

--Je voudrais vous conter ma vie... Vous ririez bien... Je me suis mis
sur la paille, à cause du sexe (il dit «sesque»), mais surtout à cause
de l’élevage du cochon. C’est pas la même chose, tout de même! Il y a
quinze ans, j’avais une étable où je soignais cent vingt cochons...
C’était une petite usine. J’avais mis dedans tous mes sous. J’aimais ça.
Le cochon est solide, mais s’il lui tombe dessus une maladie, il est
délicat. Il claque comme une vessie. Je connais cet animal; il est brute
et il est calme. On élève le cochon comme on élève un chien. J’en ai vu
qui me suivaient. Ils sont bourrus; mais à force de les caresser, vous
les amenez à vous. Ils sont féroces, mais une fois civilisés, ils ne
feront pas de mal, au contraire. Ils ont du sang: la mère-cochon, pour
sauver ses enfants, elle vous dévorerait... J’en connaissais une, quand
on lui grattait la tête entre les oreilles, elle se couchait... On
l’aurait fait boire dans une cuiller comme un gosse... Une bête
aimable... Fallait voir! Des fois, elle passait entre les jambes de ma
femme, elle la fichait par terre, à tous coups... elle était si
intelligente... Elle entrait dans la maison comme chez elle; elle allait
fouiller partout; quel nez! Elle n’avait pas honte... Elle profitait
comme du chanvre et elle avait du lard, la mâtine! A la fin, tout ça ne
m’a pas engraissé, moi... La maladie est tombée sur mon étable, et un
tas de choses. Quand j’y pense, j’ai chaud... Il y a beau temps que
j’aurais dû fausser compagnie au monde. Je suis plus bon à rien... L’an
dernier, j’ai manqué étouffer et partir sans déranger personne. Je
m’étais mis au lit; ma femme envoie chercher le médecin, un médecin bien
plaisant, ma foi. Il vient, il me tâte comme un melon et il me dit au
bout de son nez: «Vous avez ça et ça. Faut faire ça et ça...--Bien,
bien, monsieur.» Puis je me tourne vers ma vieille: «Va me quérir une
bouteille de rhum et vite. Je veux trinquer à ma santé...» Il me dit:
«De boire trop, ça vous rendrait plus malade...--Oh oui, que je lui dis,
en tirant poliment mon bonnet, mais le médecin n’est pas loin...»

Il s’arrête de parler, comme à regret, et soupire:

--J’en aurais trop à vous conter...

Il prend à témoin un pied de persil, qui monte en graines.


AUTOUR D’UN BERCEAU

Au mois de mai, Jeannette Verdier, de la métairie du Bost, a mis au
monde un garçon. On dit qu’il est bien venu; il a déjà une mine
éveillée. En arrivant au jour, il a bien crié et la mère aussi. La
chouette, cet oiseau savant, avait annoncé la naissance. Pendant sept
nuits, elle a jeté sur les toits des cris qui traversaient la maison, de
part en part. Jeannette a dit avec un sursaut d’heureuse frayeur: «C’est
pour moi...» Quand le petit eut été lavé, emmailloté de langes, la
chouette vint se percher sur le grand ormeau de la cour. Cette fois,
elle n’a pas entre-croisé dans l’air ses ululements annonciateurs. Elle
a crié, immobile sur une maîtresse branche de l’arbre.

En signe de réjouissance, on a tué un coq et non une poule, puisque
l’enfant était du sexe masculin. Le coq, rôti à la broche, fut bien
arrosé de vin et de cidre. Léonard et Jacquet étaient contents d’avoir
un frère et le père, un petit gars. Tout s’est passé à merveille.

Jeannette avait demandé pour l’aider, non pas une femme-sage, comme on
dit, mais une commère qui est très vieille et très fine. La femme
Thoury, un peu sorcière, avait considéré le chemin que faisait la lune
de mai afin de pouvoir assurer de quel sexe serait l’enfant. Elle ne
s’est pas trompée. Jeannette a suspendu à son cou un sachet de sel pour
avoir beaucoup de lait. Elle n’a accepté aucun cadeau, ne fût-ce qu’un
pied de salade; les présents sont redoutables, on peut les charger de
malice. Mais la femme Thoury a glissé sous le traversin un gros sou, ce
qui est bon contre le mauvais œil.

Dans un an, une fille qui sait des chansons coupera les ongles de
l’enfant sous un buisson d’épines blanches; ainsi il aura une voix
charmante. En attendant, on a cousu sur sa chemise un sachet contenant
trois poils de bouc, qui le préservera de la coqueluche. J’ai appris
qu’il était ferme comme une pomme dans sa peau et lourd comme un petit
plomb.

La mère Thoury va souvent le visiter. On dit d’elle: «Elle est aussi
vieille que la lune.» Elle a un domaine que cultivent ses enfants; un
œuf, un peu de pain, c’est assez pour la nourrir. Elle chemine au bord
du sentier, elle avance, toute cassée, vermoulue, et d’une main sèche,
elle s’agrippe à un long bâton qui la dépasse d’une coudée. Mais elle
dresse une figure où l’âge n’a pu consumer les yeux bleus et frais. Elle
entre dans la salle du Bost et vient s’asseoir près de la cheminée où
elle voit un rêve de feu. Puis, elle s’approche du berceau où sommeille
l’enfant tout ridé comme une jeune feuille d’ormeau. Elle attend, près
de Jeannette, qu’il s’éveille et fasse ses grimaces ravissantes comme si
une mouche lui chatouillait le bout du nez: «Ho, le brigand!
marmonne-t-elle... Ho, le fripon!...» Elle tend son maigre cou pour
s’éclairer au sourire du petit... Elle fredonne:

--Meunier, qui met en sac, jette une carotte sous la table, monte au
ciel, pour un haricot, et si le haricot se perd meunier va en
enfer.--Marron grillé, chopine de vin blanc, Vone est si mignonne. Louis
la veut tant, lui donne une robe, en poil de bourrique, le tailleur la
coupe, le galant la coud, à tous les points d’aiguille, Yvonne,
embrassons-nous.

Elle murmure cela, elle ne peut plus chanter, c’est un bourdonnement
d’abeille dans une vitre. L’enfant écarquille ses yeux dont on commence
à voir la couleur. Il agite, dodeline ses mains qui ne s’ouvrent pas
tout à fait et gardent encore un peu d’ombre, une trace du grand
mystère. Alors, la mère Thoury se met à rire et gratte d’un doigt
terriblement sec le menton du petit enfant. Il rit, plein de lait. Ah!
ce rire noir qui répond à ce rire blanc...

L’autre jour, Jeannette s’attardait au lit. Elle se peignait d’une main
et tenait de l’autre un miroir. L’enfant n’était pas dans son berceau,
mais couché près de sa mère. A ce moment, la vieille Thoury est entrée:

--Ah! gronda-t-elle, éloigne ce miroir, ma pauvre... Si le petit s’y
voyait! Les glaces sont choses malignes... C’est point fait pour les
enfants... Il y a la mort dans le fond...

En disant cela, elle avançait sa pesante tête jaunie; un souffle de peur
obscure gonflait ses joues. Le père et les garçons feignent de mépriser
ses défenses et ses avertissements. Jeannette l’écoute, suit ses avis.

Ce matin, je vais au Bost. L’été donne sa force, brûle bleu; le blé est
bon à couper; on commence, çà et là, d’engranger les gerbes. Les foins
sont rentrés. Il y a dans l’air la présence d’un grand feu qui éprouve
la valeur du grain, durcit les plantes, rejette ce qui n’est pas
nourriture, chair et sang, esprit. Le feuillage des arbres, passé à la
flamme du ciel, se recourbe vers les racines.

J’entre dans la salle du Bost, basse, aux poutres énormes. Jeannette est
penchée sur le berceau, comme dans ces images où la candeur a quelque
chose de sublime et de très pauvre. Elle balance la mince barque de
bois... Un voyage commence... Elle chante:

--C’est mon mignon qui veut dormir--Son petit somme ne peut
venir--Somme, somme, viens, viens--Somme, somme, viens donc.

Elle chante cela d’un cœur tout pur, tout voilé... Un air simple qui a
la puissance de faire dire en tous lieux, à qui l’entend:

--C’est une chanson pour endormir un nouveau-né...

Elle baisse la voix, l’enfant s’endort et le soleil du monde est debout
au seuil de la porte.




XIV

SEPTEMBRE.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE.

NOTES SUR LES ARBRES.


SEPTEMBRE

Le blé coule dans les sacs, au ronflement des machines à battre. Il
pleut du blé, bergère! La saison a pris sa forme et son poids comme le
froment, cette chose que les hommes connaissent à perte de mémoire et
d’horizon, mais qui les émerveille toujours, si fraîche, si parfaite. La
besogne nécessaire s’achève.

Eh! chantons un refrain gaillard que personne n’a pu lire avec des
lunettes pour la bonne raison qu’il ne fut jamais écrit. Le soir venu,
mangeons et buvons un coup de gros vin, devant que les sacs soient
entassés au grenier. Il y a du pain et de l’amour sur la planche; ce
n’est pas demain que le soleil crèvera le plafond du ciel, comme
disaient les vieux du village. Le travail et la liberté, quel fameux
couple! Buvons dans l’odeur du grain. Le verre au poing, sous le toit
enfumé des chaumières ou dans la salle des riches enclos, mes amis,
portons la santé du monde.

Cette liesse une fois tombée, il y a dans les hauteurs bleues l’amertume
de ce qui est accompli. Un grand feu s’est retiré des champs et des
hommes. On se replie; la promesse dépassait la récolte. On suppute au
creux de la paume; chacun pèse son grain et lui-même. Le paysan porte
ses sacs au grenier; il se courbe sous la charge dont il vibre. Le plus
chétif tremble plus d’orgueil que de peine: il ne laisserait ce soin à
personne et ses pieds nus s’agrippent durement aux échelles. Des mains
brûlées au même soleil ont leur récompense et leur fraîcheur quand elles
plongent dans la masse du blé répandu en ombre d’or sous l’arbre de la
charpente.

                   *       *       *       *       *

La terre a changé de regard; elle s’allège et se soulève. Quel
enchantement tourne en silence comme une étoile du jour au-dessus des
champs dépouillés! La vallée se dénude et des rochers que l’on n’avait
pas vus, tout l’été, surgissent avec des figures inquiétantes à travers
l’amas des fougères et les bosquets de houx dont le feuillage glacé
reflète une lumière plus fauve. La rivière a des nuances de fruits, de
plantes jaunies et d’herbages; elle emporte entre les saules qui
commencent de s’effeuiller un grand adieu de soleil, tandis que crie le
pic vert dans les arbres qui vont mourir. L’automne, à la manière d’un
renard rouge et doré, saigne en secret la succulente saison. Mais le
village, au bord d’une route qui n’est pas même nationale, continue de
mener sa vie sans parures. Le cantonnier aux habits terreux travaille au
long des buissons. Si une feuille marquée des signes et des chiffres
mystérieux de l’air tombe sur son chapeau délavé, il pense, en
redressant son échine: «Faudra mettre des fagots au bûcher... Cette
année, les feuilles sèchent vite... Après le chaud, le froid...» La
forêt flambe d’une ardeur que n’auront pas allumée des mains humaines.

                   *       *       *       *       *

Le paysan ne voit pas entrer dans sa maison un peu de ce songe immense.
Il n’a pas loisir de rêver. Demain, il passera son seuil pour aller
semer. Dans une terre labourée par lui, il marchera d’un pas régulier
comme le battement de son cœur. A chaque foulée, il lancera une poignée
de vie. Un pas, un jet de sang invisible, un jet de froment; un autre
pas, un autre jet de sang sorti de son cœur obscur, une autre poignée de
blé. Autour de lui, le vent d’ouest élargit la solitude. Il est seul, à
l’avant du monde.

Son destin est de ne pas faire un geste inutile. Les feuilles qui
rutilent en mourant sont d’un prix médiocre pour lui qui resplendit sans
le savoir en travaillant. S’il considère le feuillage tombé, il pense
qu’il en tirera litière pour son troupeau, à défaut de paille.

Par une journée sans visage, les champs perdant leurs limites dans une
brume d’océan pleine d’appels confus et de voix, il lèvera sa tête
lourde vers un arbre de clôture, pour l’attester. Peut-être verra-t-il
monter le puissant oiseau silencieux de branche en branche, le souvenir
des laboureurs et des semeurs qu’il a connus et qui sont couchés dans un
accord que rien ne peut rompre, sous un vieux manteau de terre, à leur
mesure.


DEUX COQS DANS LA PRAIRIE

Dans ma prairie qui verdoie au bout du village, la volaille de mes bons
voisins vient s’ébattre comme chez elle. Si un bœuf y broute, il court
le risque d’avaler une plume, et cette chose si légère, si poétique, une
fois dans son corps si lourd, où elle n’est pas à sa place, le fera
tousser longtemps. Les naïfs penseront qu’il a pris froid comme ils
croient qu’une femme a un grand chagrin parce qu’elle a les yeux
mouillés d’avoir épluché un oignon. Les poulets et les poules, les
canards se nourrissent dans mon herbe, en se promenant. Les becs pointus
pincent les sauterelles; les becs arrondis cherchent les limaces et les
limaçons. Les vieilles poules aiment beaucoup à se rouler dans la terre
fine que soulève la taupe; elles se mettent un moment sur le dos, les
pattes en l’air, le plumage ébouriffé, et elles renversent leur tête en
clignant de l’œil.

Les canards ne chassent pas longtemps dans le pré; ils devinent la mare
cachée par des joncs touffus. Elle dormait, ils se chargent de
l’éveiller. Infatigables, ils y enfoncent leurs cous d’un bleu de feu.
Ils n’ont plus leurs dandinements ridicules et les voilà d’une
incroyable agilité. Ce ne sont que tours et retours, plongeons et
frétillements. Leurs pattes ouvertes battent comme des feuilles à
travers l’eau claire. Poules et poulets restent sur le bord et n’ont pas
souci de s’embarquer. Une grenouille qui saute les inquiète. Ils
reviennent au centre de l’herbage où il y a tant d’insectes à poursuivre
et à manger. Le long des buissons on peut trouver quelques pommes
oubliées sous l’arbre; c’est un plaisir de les trouer du bec, à coups
saccadés. La chair du fruit ne tarde pas à se rouiller, sa peau
brillante une fois percée.

Le soleil de septembre chauffe le pré qui ne donnera pas beaucoup de
regain. Il le caresse; une ombre descend d’un nuage en forme de branche
et glisse dans l’herbe. Les feuilles du cerisier sont rougies d’un
souvenir de cerises. J’en vois une qui est suspendue au fil invisible
d’une araignée. Elle est prise comme une grande mouche. Elle semble
vivre toute seule, sans ramure ni racines. Est-ce un rayon qui la fait
tourner?... On passe en silence d’une saison à l’autre...

Il peut être deux heures du soir. Un énorme coq au plumage roux entre
dans la prairie. Il s’avance, les pattes lourdes, et sur sa tête, la
crête longue se replie. Il marche d’un pas saccadé, la queue en
accroche-cœur. Une petite poule l’a suivi. Il ne veut pas la voir et
continue de se prélasser, rebondi, luisant. Mais il se retourne et la
poursuit, les éperons écartés, le bec tendu, les ailes basses, en coup
de vent. Elle a peur, elle va se cacher dans la haie. Il reprend sa
promenade; il a le jabot assez plein. Il défait paresseusement une
taupinière; il découvre quelques délicatesses. Il se redresse, il ouvre
ses plumes au soleil qui touche sa peau grenue. Il porte du ciel; sa
plume est aux couleurs de l’automne. Il agite sa crête épaisse, en
fraise. Un moment, il se couche dans l’herbe; il a trop chaud. Soudain,
il se lève, pointe haut son bec; ses yeux se mettent à clignoter et sa
crête est frémissante. Il tourne la tête à droite, à gauche: son plumage
se gonfle. Il tressaille comme si une guêpe l’agaçait et il se tient en
arrêt près de la taupinière défaite, sans bouger d’un pas. C’est qu’il a
vu poindre un jeune coq noir dont la crête est un peu rouge. Il n’est
pas content; il est maître, ici. Il apparaît plus gros, plus fort, plein
d’un souffle furieux.

Le chétif poursuit sa marche à travers le pré. Sa plume lisse bleuit à
la naissance du cou; la lumière va et vient sur lui, à chacun de ses
mouvements. Son plumage est un mobile miroir; sa crête est allumée en
plein jour comme un lampion. Il a faim; il n’a que faire de friandises;
il happe un criquet charnu; il saute.

Le coq fauve ne le regarde pas tandis qu’il s’approche; il feint de
chercher nourriture, mais en vérité, il cherche comment il pourra crever
les yeux du survenant. Ils sont face à face. Le gros coq tend son bec
qui s’ouvre un peu; le petit s’est mis en garde, il voit le danger et il
recule, bien appuyé sur ses pattes. Il allonge durement son bec
qu’aiguisent ses yeux. Brusquement, il reçoit le coup que lui porte une
masse ébouriffée de colère. Il se rebiffe, il attaque, les yeux dans les
yeux, griffe à griffe. Au soleil, on dirait qu’il fait feu. Tous les
deux, ils prennent un temps pour se recharger de fureur: de nouveau, les
coups de bec partent ensemble.

Ils arrivent au centre de la prairie en bondissant; ils s’agrippent;
leurs pattes ne touchent plus terre, recroquevillées. Le gros coq ne
cède pas la place. A chaque élan, son poids repousse la maigre bête qui
paraît danser sur un herbage élastique. Cet assaut dure longtemps.
Quelques plumes noires voltigent; un peu de sang mouille les becs. La
lutte est chaude. Après s’être frappés ensemble, ils s’élancent jabot
contre jabot, emportés dans une rage si étroite qu’ils ont l’air de ne
plus former qu’un seul animal étrange à deux têtes, avec deux paires
d’yeux, deux paires de griffes, quatre ailes qui battent d’un même
souffle. Le coq noir et le coq fauve se replient et s’éloignent l’un de
l’autre; ils tentent de se fasciner, la crête basse sur l’œil qui brûle.

Le coq fauve est en bien mauvais état, un peu dégonflé; sa crête saigne
et perd son éclat; elle a mine de fraise gâtée. Le petit coq lui porte
des coups rapides. Il les reçoit en reculant. Il ne peut plus rebondir
quand on le frappe. Il n’atteint plus son adversaire qui s’esquive et
revient sur lui avec une force de fronde. On sent qu’il désire la paix;
il tremble et veut fausser compagnie à ce diable si pointu. Un moment,
il essaye de feindre le mépris; il tourne sur ses ergots comme pour
faire entendre qu’on le laisse passer et cheminer. Il oubliera les coups
de bec qu’il a donnés; le coq noir ne les oublie pas: il cogne et pique;
il n’a pas de modération. Le coq fauve, tout fripé, les ailes pendantes,
se met à fuir. Le coq noir le poursuit tandis qu’il se traîne vers un
buisson. Mais la mère Pallier, l’aubergiste, qui les attendait pour leur
jeter un peu de grain, a vu la fin du combat. Elle est indignée. Elle se
tourne vers moi, les poings sur ses hanches disgracieuses et elle crie à
tue-tête:

--Vous pouviez pas les faire finir... Ils s’arracheraient la peau!
C’est-il pitoyable! C’est pire que des hommes, m’est avis.


NOTES SUR LES ARBRES

La parole de Bernard Palissy me vient au bonnet: «La destruction des
forêts est non une faute, mais une malédiction et un malheur à toute la
France... Tous les bois coupés, il faut que les arts cessent et que les
habitants aillent paître ailleurs...» Quelqu’un me dit, ce matin:

--Oui, mais Bernard Palissy ne pouvait prévoir l’usage du ciment armé.
Avec le ciment armé, on arrange tout. On imite même des branches
d’arbres et des fruits. Ce n’est pas désagréable à voir. Si Bernard
Palissy revenait sur terre, il serait très étonné, malgré tout son
génie.

Et il ajoute à voix basse:

--Voyez-vous, il ne faut jamais faire le malin. On arrive à tout
remplacer.

Je regarde celui qui parle et j’admire qu’il ait gardé l’apparence d’un
homme.

                   *       *       *       *       *

--Tant de forêts, que l’on croyait mortes, les voilà au paradis, dans le
chant des musiciens et des poètes. Elles murmurent et grondent; elles
voyagent, enfin délivrées. Tant d’arbres, que l’on croyait abattus et
qui tiennent leurs assemblées dans les nuages!

                   *       *       *       *       *

--Le feu de l’automne monte et, dans la profondeur des feuillages, une
couleur plus frêle que la plume brune du rossignol, une autre, chaude
comme les ailes du pic-vert et du martin-pêcheur, et d’autres encore,
viennent se mêler. C’est l’heure où la dernière voix de mille oiseaux ne
peut retentir dans les airs, mais dans le cœur insondable des hommes.

                   *       *       *       *       *

--Là-bas, au fond d’une ombre bleuâtre, quelques étoiles bougent au
creux des feuilles dont la tige est plus qu’à demi coupée; elles
tomberont ensemble, avant l’aurore.

                   *       *       *       *       *

--Le marchand a décidé de tout égorger: les jeunes frênes ruisselants,
les bouleaux qui ont la grâce d’un long col de colombe blanche et les
tendres petits ormeaux adolescents. Il n’entend pas un bruissement de
feuilles, mais de banknotes. Il tâte sa poche et toise ces arbres. Il
les a marqués d’un coup de craie rouge. Ils sont vendus; ils sont morts.
Il va régler ce marché, à l’auberge, sur un coin de table.

                   *       *       *       *       *

--Ces chênes qui ont poussé lentement, sans cesse, comme ils éteignent
nos vanités dans leurs ombres! Sous leurs branches, elles ne sont plus
que de pauvres bêtes couchées.

                   *       *       *       *       *

--Depuis bien longtemps, je connais deux vieux amis, deux saules
enracinés sur un talus qui domine une route solitaire. L’un d’eux est
troué de part en part. On voit luire dans son bois crispé un peu de ciel
bleu, selon le temps. Leurs têtes broussailleuses se touchent; ils
mourront ensemble comme ils ont vécu.

                   *       *       *       *       *

--Le paysan ébranche sans merci les vieux arbres de clôture. Au fort de
l’hiver, on le voit, par un temps sec, agrippé au tronc, armé d’un
couperet long emmanché. Il frappe à petits coups précis; les ramilles
tombent en amas. Il en fait des fagots et les enserre de liens comme des
gerbes. Il les entasse sur une charrette et les porte au bûcher, où ils
sécheront. Le travail fini, les arbres apparaissent atrocement nus. Ils
sont dépouillés jusqu’au faîte, tondus comme avec des ciseaux. Ce ne
sont plus que d’énormes câbles, roidis de gel, jetés vers le ciel
brumeux; çà et là, des nœuds marquent la coupure des branches. A la nuit
tombante, ils prennent des formes d’animaux fabuleux, à l’inquiétante
immobilité. Ils favorisent de tristes rêves. Ils n’auront plus la figure
des arbres qui n’ont pas été mutilés. Quand la saison des feuilles est
revenue, ils revivent au milieu des haies verdoyantes; ils y sont mêlés
si étroitement qu’ils ressemblent à des buissons verticaux, foisonnant
dans l’air. Au soleil, ils montent en feux verts tout brûlants de ciel.

                   *       *       *       *       *

--Les vieux chênes courbent leurs branches inférieures sur le travail
des racines, tandis que les rameaux de la cime gardent leurs premiers
élans vers le jour. Eux qui sont nés d’un gland que peut broyer la dent
d’un pourceau, ils ont la force dernière d’attester à la fois le sol et
les espaces infinis.




XV

PÊCHE AUX ÉCREVISSES.


Aller à la pêche aux écrevisses! J’en rêvais depuis bien longtemps. Ils
sont loin les ruisseaux où je barbotais dans l’eau glacée en compagnie
de galopins de mon espèce, criant et riant, la culotte troussée jusqu’à
mi-cuisses. Nous soulevions des pierres de toutes formes et, le nuage de
vase dissipé, nous saisissions l’écrevisse, en ayant soin de ne pas être
pincés par elle, ni par le garde champêtre.

Que les écrevisses étaient grosses, en ce temps-là! Que le soleil de
septembre murmurait bien dans les peupliers! Hélas! Ce n’était pas
pêcher, mais piller. Il fallait devenir sages. Quelques années plus
tard, enfin matés au collège, nous devions faire des vers latins, à
l’aide d’un Gradus à mille feuilles, qui nous servait parfois
d’oreiller. Ainsi nous connûmes que les anciens avaient foulé comme nous
l’herbe des prairies et leurs poèmes gardaient à nos yeux une
frémissante couleur verte.

Comme tant d’autres garçons qui se souviennent de leurs premières
lectures, je revois un vieux livre où resplendit une image de l’étonnant
crustacé. Les feuillets où elle se cachait étaient marqués de mouillures
jaunes. On m’avait dit que le papier où furent imprimés les meilleurs
textes de l’époque romantique se tachait de rouille; mais, cette fois,
ce n’étaient pas des hommes qui souillaient les marges d’une belle
histoire. A la faveur de longues vacances, j’avais découvert dans un
grenier campagnard ce livre de fables près de meubles vermoulus et d’un
rouet qui tournait sous un doigt de rêverie. Il était aussi racorni
qu’une feuille morte sous le grand arbre de la charpente. Les oiseaux
qui pénétraient à travers des tuiles fracassées en avaient fait un
perchoir et ils s’étaient oubliés dessus, comme on dit avec vergogne. A
peine entr’ouvert, un prestige s’en élançait: j’admirais, sortant d’un
ruisseau de signes d’imprimerie, une écrevisse qu’un artiste avait
dessinée. Elle apparaissait, magnifique, terriblement moustachue, les
yeux ronds comme deux perles au bout d’un fil; une jeune fille au nez
bien fait y était assise en amazone et elle s’en allait au pays des
fées, à reculons. Quelle idée de choisir une pareille monture! J’étais
bien surpris. Cette image ne brille plus que dans ma mémoire: le livre
qu’elle illustrait fut mis au feu par une cuisinière sans poésie. Ce
n’était pas un de ces ouvrages que l’on place dans une bibliothèque
d’acajou, et je l’avais laissé imprudemment au grenier qu’il rendait
immense à mes regards innocents.

Tout cela me hantait, l’autre jour, comme je cassais du bois pour le
bûcher; il fera froid, cet hiver: le vent aigre qui monte de la vallée
le prédit. Tandis que j’étais appliqué à cette besogne qui met l’esprit
en repos, un de mes amis, coureur, chasseur et pêcheur, entra dans ma
cour.

--Diable! Vous gagneriez votre vie à casser du bois, me dit-il. C’est
demain dimanche. Voulez-vous aller à la pêche? J’ai découvert un
ruisseau, à trois lieues d’ici... Il est ignoré, c’est pourquoi il est
encore habité par des écrevisses. J’ai tout préparé... J’ai hâte de les
voir grouiller dans mes balances... Aussitôt pesé, aussitôt enlevé.

Aucune invite ne pouvait me faire plus de plaisir. Il me parla de son
blé qu’il avait battu et engrangé, des pommes de terre qu’il fallait
arracher. Je le regardais en fendant les bûches d’un coup précis. A
quarante ans passés, il est sec comme un fagot. De taille moyenne comme
les gens de ces parages, il porte bien droit une figure osseuse, où les
yeux ont une vivacité de souris. La plus effrayante solitude ne saurait
le rendre chagrin; il se chargerait de la secouer, si elle s’appliquait
trop sur lui. Il me dit: à demain, et il grimpa dans une automobile qui
me parut être un taxi en retraite. J’ai une grande considération pour
cet homme qui sait poser des balances dans un ruisseau limousin.

Le lendemain, au commencement de l’après-midi, il fut exact au
rendez-vous. Je montai en hâte près de lui, tandis qu’il tenait le
volant; il mit les gaz et partit. Aucun départ ne m’a donné plus de
joie. Il faisait beau temps, le soleil était un peu voilé par des
nuages; à l’horizon, il y en avait un qui nous tendait deux longues
pinces blanches. C’était un bon signe. Mon compagnon parla de ses
pêches:

--Je ne peux plus compter les écrevisses que j’ai prises... Du bout des
pattes à la pointe de la queue, elles feraient le tour du département.

Il se vantait un peu, sans doute. L’automobile ronronnait et laissait
entendre un petit bruit de ferrailles.

--Ce vieux canard, dit mon ami, est encore d’un bon usage. C’est un taxi
qui a roulé sa bosse à Paris, plus de dix ans. Le voilà au vert dans la
prairie, après avoir tant corné sur les boulevards et porté je ne sais
quelles charges... Ici, il peut s’ébattre à son aise. Pas
d’encombrements, n’est-ce pas? Il n’écrase que des insectes imprudents.
On a enlevé le compteur; il est libre... Quelquefois, je lui parle; je
lui dis: «Nous allons au pré des Vergnes qui est rond comme une place
verte, où ne circulent que des bœufs, un chien velu et quelques
journaliers, à la saison... Nous allons à l’étang du Breuil, pêcher la
carpe, ou bien au rond-point des Grands-Chênes... Il me semble que le
moteur frétille.

La campagne devenait sauvage; des métairies aux toits couverts de tuiles
anciennes surgissaient entre des arbres de clôture. Nous arrivions dans
des parages où ne passent ni autobus, ni tramways. De pesantes
compagnies de perdreaux se levaient, le cri de la caille résonnait sur
des terres perdues, fourrées d’ajoncs à fleurs jaunes. L’air avait cette
amertume qui rend la tête subtile, le cœur vif. Au bord des talus,
quelques bergères à cheveux longs, relevés sur des figures comme on n’en
voit guère, taillées à grands plans, menaient un troupeau de moutons
pressés comme s’ils voulaient brouter le même brin d’herbe...

Mon ami fit entrer l’automobile dans un chemin creux et de là, dans un
pré, en guise de garage. Il prit le sac où étaient ses balances et les
appâts. Comme nous traversions un hameau, une troupe d’oies jeta
quelques cris, en notre honneur. Quatre maisons sans étages étaient
gardées par de vieilles femmes taciturnes, qui se tenaient assises,
mains aux genoux, sur le banc du seuil. Filles et garçons dansaient au
bourg voisin. Après maints détours nous entrâmes dans une prairie qui
verdoyait faiblement. Tout d’abord, on ne voyait que le ruisseau en robe
de feuilles. Mais on l’entend couler à quelque distance, dans la
tranquillité du soir. Son courant est révélé par des vergnes qui se
dressent de place en place, et comme lui, sinueux.

L’herbage, tout caressé de silence vivant, aspirait une profonde paix.
Au loin, entre des chênes de buissons, riait une colline bleue. Au bord
d’une haie, il y avait un entassement de bois cassé, mais la solitude
était si grande que l’on ne croyait pas que ce fût par des mains
humaines. Une lumière qui ne semblait pas venir du ciel, à cause du
soleil voilé, se coulait dans l’herbe, serpentait dans les feuillages.

Le pêcheur prépara ses balances, attachant au milieu, de la viande de
mouton, coupée en morceaux. Il frotta les cerceaux avec une gousse
d’ail. Il me dit:

--On peut appâter avec des grenouilles dépouillées, mais il faut leur
rabattre la peau sur la tête pour masquer les yeux.

Cette simple remarque avait quelque chose de terrible, et il n’y prenait
pas garde. Chez les animaux comme chez les hommes, les yeux auraient-ils
un mystérieux pouvoir de défense contre l’assaillant? Ouverts, quand le
cœur cesse de battre et se ferme, ils sont plus épouvantables que toute
autre parcelle d’un corps massacré, et dans les orbites vidées, quelle
ombre invincible veille encore?

Il plaça ses balances; il les posait bien à plat, près des souches de
vergnes, de façon que les écrevisses ne mangent pas par-dessous. D’une
main il tenait une gaule de coudrier, fourchue, et de l’autre la corde
glissant sur la fourche. Il piquait en terre une baguette pour
reconnaître l’endroit de la pose.

Le courant était limpide; au-dessus, les vergnes se rejoignaient en
berceau. Leurs racines étaient emmêlées en paquets de cordes et mon ami
y voyait l’attachement de l’arbre à la source, à ce flot que l’on aurait
pu franchir d’une enjambée. Le ciel se dévoila, et dans l’eau le soleil
se mit à bouger, à l’image des feuilles rondes.

Mon compagnon vint s’asseoir au bord du buisson, en attendant de lever
les balances.

--Vous ne connaissez pas, me dit-il, l’aventure qui arriva au père
Pimpin? Il avait été guéri d’une fluxion de poitrine par un savant
médecin. Il est pauvre et il promit en retour un fameux plat
d’écrevisses. Le médecin acceptait d’être payé comme ça: c’était un
poète... Mon Pimpin vient à la ville. Il avait mis sur sa bonne tête son
chapeau rond, ce qui était un signe d’importance. Il portait dans un
petit sac un cent d’écrevisses, mais le sac était percé. Il n’y avait
guère de chemin à faire, sans cela il n’en serait pas resté une dedans.
La cuisinière ouvrit la porte toute grande, quand il eut prononcé le mot
de passe: Écrevisse et Pimpin. Il monte jusqu’au bureau du docteur:
«Vous êtes frais comme une rose,» lui dit cet homme, à lui, qui était
jaune comme un coing. Mais le propre des médecins c’est de donner
confiance aux malades et aux bien portants. «Oui, mossieu, répondit
Pimpin, je me porte comme un bœuf.» Ce disant, il tâte son sac; il se
gratte les joues: «Je venais pour... Je venais... pour les
écrevisses...» Il en voit une qui était tombée sur le plancher, une
autre sur le pas de la porte. Il redescend l’escalier. Il y en avait sur
toutes les marches. Alors, il revient en coup de vent vers le médecin et
s’écrie: «Ah! mossieu, le bon Dieu me pardonne... elles sont moins bêtes
que moi!... Elles arrivent... elles montent l’escalier... Il y en a
aussi sur la route... Patience!...»

                   *       *       *       *       *

Mon ami se leva soudain et s’approcha du ruisseau à pas de loup. Il
faisait glisser la corde dans la fourche de sa gaule, et soulevait d’un
mouvement rapide la balance. Autour de la viande devenue blanchâtre, les
écrevisses grouillaient. Il rejetait les plus petites, gardant celles
qui étaient de grosseur moyenne. C’est pitié que des ravageurs prennent
tout et même celles qui ne sont pas plus longues que le petit doigt.
Elles n’ont ni goût, ni parfum, mais les barbares mettraient à sec le
ruisseau, arracheraient les trembles du bord, fouilleraient jusqu’aux
racines. Tout cela pour dire: «J’ai pris cinq cents écrevisses. Après
moi, s’il en reste!...» Ils brûleraient une maison pour faire cuire un
œuf. Nos ruisseaux, si fertiles, sont toujours dépeuplés davantage,
d’année en année. Il importe d’exercer une surveillance rigoureuse; s’il
en était autrement l’écrevisse ne vivrait plus que dans les fables.

Mon compagnon continuait sa pêche fructueuse, faisant sauter la balance
sur le pré, comme par enchantement. Il prenait délicatement les
crustacés d’un roux verdâtre, aux pinces lourdes, qui s’agitaient ainsi
que de grands insectes pierreux. Il les mettait dans son sac, sans
perdre de temps, avec une hâte de plaisir.

Parfois, je regardais une balance posée et je voyais manger les
écrevisses dans le flot pur qui les isolait étrangement sous une paroi
de cristal vif. Leur festin était brusquement interrompu; elles
n’avaient pas le temps de donner un coup de nageoires qui les aurait
emportées loin du piège. Alors, je pouvais les toucher de la main,
émerveillé. Elles s’agrippaient au filet, dans l’herbe, si bien
cuirassées, casquées dans leur petite armure de pierre, d’où sortaient
leurs antennes en fin ressort. Comme elles remuaient leurs pattes en
lourds gantelets! Jouets pour une fée capricieuse, si elles
grandissaient soudain et atteignaient à la taille d’un vergne, les
pinces dressées dans les ténèbres du soir, quelle frayeur! Enfin mon ami
vida son sac dans la prairie; il compta plus de cent cinquante
écrevisses. Il était heureux:

--La prochaine fois, s’écria-t-il, nous irons chasser le lièvre, et même
le renard... Vous me portez chance...

L’ombre des arbres glissait dans l’herbe. Le soleil parut se coucher
dans une haie voisine, qui flamboya. L’air fraîchissait et le ruisseau
murmurait au fond du silence, sous les vergnes dont le feuillage
devenait noir. Nous sentions une pointe d’appétit et nous décidâmes de
manger sous le toit d’une métairie amicale. «Rien n’est meilleur que des
écrevisses qui sortent à peine de l’eau et que l’on apprête au
court-bouillon...» Nous avons marché longtemps, à travers un pays bien
clos, bien seul et qui se repliait davantage au toucher du soir. L’air
était d’un bleu sombre, liquide. Il y avait au bord de l’horizon un
blanc scintillement d’étoiles, une aiguille pour une secrète couture: le
ciel gardait un ourlet rouge, au couchant. Un chien aboya.

Nous entrâmes dans la cour d’une métairie, cachée par de vieux ormeaux.
Je passai le seuil de la maison, à la suite de mon ami. La lampe n’était
pas allumée. Un feu de bois brûlait dans une cheminée profonde; il
montait en chevelure droite, hérissée d’un or inconnu; il nous sauta
merveilleusement aux yeux. La ménagère, une grosse femme brune, que nous
connaissions bien, demanda ce que nous voulions:

--Un œuf dans sa coquille, avec un hachis dedans! s’écria mon ami.

Elle se mit à rire, et il riait aussi en disant:

--Ce qui signifie qu’il faut nous servir un lapin sauté, avec un bout de
farce.

Le métayer, un tout petit homme maigre, parut sortir de la muraille. Il
toucha le sac que portait, à la façon d’un colporteur, mon camarade:

--M’est avis, dit-il, que vous avez des épines, là dedans, ou peut-être
bien des écrevisses!...

La métayère alluma la lampe, et la table, la commode, bien cirées,
brillèrent. Une vieille de quatre-vingts ans se leva d’un fauteuil
d’osier, où elle était assise. Elle nous fit une sorte de très léger
salut...

Le lapin fut bientôt immolé, dépouillé, coupé en morceaux dans la
brasière où il commença de cuire à feu vif. Mon ami prépara lui-même le
court-bouillon: de l’eau, un quart de vin blanc, une noix de graisse;
sel, poivre; un gros bouquet: persil, ail, ciboule, girofle, thym,
laurier, basilic, le tout ficelé ensemble; quelques tranches d’oignons
et de carottes. Puis il vint s’asseoir près de la table où le métayer
nous versa un verre de vin rouge.

Nous parlâmes des choses de la terre, de la saison. Nous y mettions
quelque malice du cru. Le temps passa vite, comme cela. Le métayer
déclara à propos de pêche:

--Je ferai pas de mal aux écrevisses; ça ne fait que chatouiller
l’estomac. Ce n’est qu’un amusement... Mais c’est utile: une écrevisse
cuite vous chasse mieux d’un placard les fourmis qu’un pochon de
soufre...

La vieille allait, venait; elle remuait le couvercle de la brasière.
Elle voulait servir encore; le touchant manège!...

La métayère sortit du pot les écrevisses. Une vapeur odorante s’éleva;
le nez de mon ami frémissait d’aise.

--Vous n’aimez pas ce qui est bon, lui dit en riant la métayère.

Elle étendit sur la table une serviette de chanvre qu’elle lissa du plat
de la main. Elle versa les écrevisses en buisson splendide, qui rutilait
à la double lueur de la lampe et du feu de bois. Mon compagnon ôta son
chapeau pour saluer la merveille.




XVI

HIVER.


L’hiver aiguisait cette campagne du Haut Limousin. Au bord des sentiers
qui la sanglaient de dures lanières, des arbres prenaient au filet
quelques parcelles de neige glacée, des oiseaux de morne magie.
Désolation rigide; le silence était si grand, si impérieux qu’un
claquement d’ailes perdues le faisait longtemps vibrer. Le froid, mille
couteaux de diamant, sans rayons, coupait toutes fioritures, tout
ornement d’une terre déjà bien lourde, bien nue. Du ciel bas, fermé
exactement, ne sortait qu’une impalpable poussière grise. Il y avait sur
les fossés des grappes de verre, d’étranges fruits. Les feuilles, que
l’on croyait mortes, revivaient sous des nervures de cristal. Mais le
soleil ne s’allumait pas, et des chênes solitaires le cherchaient de
leurs ramilles en aigrettes, tendues par un fluide mystérieux. Parfois,
un peu de vent apportait jusqu’au hameau de Ballanges le craquement d’un
miroir d’eau, brisé à coups de galoches; la rivière voisine ne faisait
plus son murmure.

Près d’une route, où le gel avait saisi les empreintes des roues de
charroi et des pieds cornus du bétail, quelques maisons basses
s’épaulaient avec leur fenil, leur poulailler, et coiffées comme d’un
chapeau rabattu sur les yeux. Elles attendaient, d’un regard qui
glissait par des fenêtres aux volets pourris, quelque chose qui ne
viendrait jamais. A l’écart, au milieu d’un pré, où paraissait grésiller
et se tordre un pommier dans un invisible feu, était sise une masure,
accrochée à la terre battue. Une lucarne l’éclairait mal, un portillon
s’ouvrait sur une longue pierre plate, jetée là, en guise de marche.
Dans la cour, une poule noire s’était réfugiée, sous le hangar, à l’abri
d’une pile de fagots. Elle se tenait sur une patte, repliant l’autre
dans la plume du jabot, et, près de la crête violacée, ne bougeait, sur
la lentille de l’œil, qu’une membrane vive.

De la masure, un singulier chat jaune s’échappa, les muscles roulant
sous le pelage. Il alla guetter au creux d’un buisson le sautillement
d’un rouge-gorge; ses yeux s’immobilisèrent, deux gouttes d’eau verte
que piquait un point de léger feu. Près du puits à la margelle écroulée,
une échelle était tombée, scellée dans une boue pétrifiée. Il semblait
que le jour fût pris aussi dans le réseau silencieux du grand gel, et
trop épuisé pour même se débattre un peu. Il était environ midi. Au
ciel, il y eut une trace blanche et comme d’une lampe qui fuit.

La mère Bordier vint sur le seuil et, par habitude, elle leva une main
grisâtre, comme pour voir au loin. Elle rentra et commença de geindre,
par à-coups, puis plus fort, à sanglots, comme si elle cachait une
terrible bête qui sautait de temps à autre sous son caraco délavé. Elle
appuya ses deux poings contre sa bouche aux lèvres rentrées, et, s’étant
assise près de la cheminée où fumaient deux tisons, elle gronda:

--Qu’est-ce que je ferai, malheureuse!...

Elle frotta de ses doigts gourds ses yeux bordés d’une pelure rougeâtre.

--Je suis assez vieille pour faire une morte. A cette heure, j’ai les
reins en bois... Je peux plus rien faire. Le garçon de Paris nous baille
plus rien. Nus comme un œuf de pierre... On est mort, misère...

Elle se plaignit longtemps; elle s’épouvanta, retraçant sa vie, pleurant
sur elle-même, tendue vers les maigres bûches dont la braise
s’éteignait.

Elle se leva brusquement; Bordier se dressait sur son grabat et criait,
la figure pourpre et coiffé d’un bonnet sans floquet. Il avait agrippé
la mauvaise couverture qui le couvrait, et il la secouait en chantant
une chanson qui n’était pas de circonstance.

Depuis deux jours et deux nuits, il haletait, brûlé de fièvre. Nanette
Bordier lui faisait boire des tisanes d’herbes secrètes. Le mal ne
cédait pas, et Bordier montrait toujours des yeux qui brasillaient en
chandelles dans une face hérissée d’un poil blanchâtre sous lequel la
peau rutilait.

Elle tomba au chevet du lit et demanda d’une voix d’enfant:

--Qu’as-tu, mon pauvre? M’est avis que c’est un chaud et froid. Ça te
pince, mais ça passera... Qu’est-ce que tu veux?

--Je veux boire chopine...

--Tu en as assez bu pour te mettre sur la paille à nèfles. A cette
heure, on est bien mûrs.

Il ouvrit de ses mains velues la chemise de chanvre; une touffe de crins
jaillit près de son cou fendillé comme une brique trop cuite. Il
souffla, puis il se mit à hurler:

--Va me quérir de la chopine et de la pastille et de la miche! Vas-y,
quand tous les tonnerres du diable y seraient! Vas-y, ou c’est toi qui
m’auras tué!

Nanette Bordier s’arrêta de gronder et de gémir. Ses regards scrutèrent
l’unique salle où, dans un angle, était placé un coffre mal raboté,
couvert de fioles vides et de quelques pots ébréchés. Elle ouvrit un
placard. Comme elle avait su autrefois beaucoup de chansons et de
légendes où se manifestent tant de prodiges, elle chercha une bourse
faite d’une vessie de cochon; mais les deux pièces d’aluminium qui s’y
trouvaient, ne se changèrent pas en or. Sa bouche trembla, pleine de
larmes obscures, comme si elle parlait à voix basse. Elle assura sur sa
tête demi-chauve son bonnet d’où quelques mèches grises s’échappaient.
Et s’approchant de Bordier, elle lui dit sur un ton très doux:

--Tu les auras, ta chopine et tes pastilles... Tiens-toi sage. Patiente;
je vais les chercher.

Il approuva d’un signe de tête et ferma les yeux.

Elle attisa les braises en soufflant dessus, de ses joues en ballonnet,
agenouillée sur la pierre de l’âtre. Au-dessus de la cheminée, un
Crucifix taillé dans un os de bœuf levait ses bras vers le plafond noir,
près d’un chandelier de fer.

Nanette Bordier couvrit ses épaules d’un fichu de laine et sortit dans
la cour. Le grand hiver du dehors la glaçait moins que le froid aigre de
la masure. Elle posa ses poings sur ses hanches et s’interrogea:

--Que faire? Je n’ai pas de sous, et il lui faut des pastilles. Les
pastilles le guériront...

Elle aperçut la poule qui sommeillait sous le hangar; elle n’avait gardé
que celle-là, n’ayant plus assez de pommes de terre ni de son pour en
nourrir d’autres. Elle rentra dans la maison, prit des miettes de pain
et les lui jeta en l’appelant. Comme elle allait l’attraper, elle
trébucha et s’écorcha les mains en tombant. Elle frotta la blessure d’un
peu de terre glacée et continua de poursuivre la bête, qui vola enfin
dans le poulailler. Elle put la saisir et liant ses pattes au moyen d’un
cordonnet, elle se mit en route vers Rieux en la portant d’une main
ferme.

--Je trouverai bien à la vendre, m’est avis, grondait-elle, chemin
faisant.

Rieux était à deux lieues de Ballanges. Nanette Bordier s’en allait à
travers le hallier violâtre où serpentait un étroit sentier. Par
moments, la poule noire se convulsait et levait sa tête aiguë, où
brillait un œil stupide. Les herbes rases des prés faisaient une lueur
terne, lustrées par le vent du nord.

Nanette franchit le pont de Chanaud; la rivière était prise sur ses
rives. Toutes choses étaient sonores, pétrifiées. Un corbeau, venant de
gauche, traversa la route, volant bas.

Nanette allait, fouettée d’air vif, appuyant d’une main son fichu contre
sa bouche et, de l’autre, balançant la poule noire, maintenant
engourdie, comme morte. Elle arriva bientôt au passage à niveau de Rieux
et frappa à la porte vitrée de la maison du garde-barrière. Tout au
fond, dans une pénombre, un feu de bois faisait des signes de couleur.

--Qu’est-ce que vous voulez, mère Bordier? demanda Mme Dufaud, une
grosse femme à la peau luisante.

--C’est cette poule... Elle est bien brave. Je peux plus m’en occuper,
m’est avis... La prenez-vous pour deux fois cent sous?

Mme Dufaud fit un petit geste de la main comme si elle était effrayée.

--Y pensez-vous? Une poule comme ça... C’est pour mettre au pot avec un
bout de hachis... J’en ai encore quatre, pour les Rameaux, Pâques, la
fête de mon homme et la fête des deux dames. Est-ce qu’elle a l’œuf?

Elle la tâta soigneusement du bout de l’index.

--Oh! elle n’a pas seulement l’œuf, et elle n’est pas grasse.

Elle parla quelque temps, d’une langue vive. Puis elle s’arrêta court,
ne prêtant pas d’attention à la figure de la vieille, qui était toute
blanche, sans la moindre goutte de sang. Elle ferma la porte et cria:

--Oh! non... Restez pas ici, ni moi... J’attraperais le mal de la mort.

Nanette continua son chemin et se mit à trottiner. Elle gémissait tout
bas, comme pour se donner courage:

--Faut que je rentre avant la nuit... Faut que je rentre...

Le bourg de Rieux apparut, troupe de maisons qui se massaient autour
d’un clocher en forme de pieu mal aiguisé, retenant un coq de tête, que
les pluies avaient noirci.

Nanette Bordier entra dans la venelle que l’on appelait: la grand’rue.
Sous un auvent, Jantaud le sabotier creusait des billes de vergne, qui
rougissaient comme des fruits partagés. Nanette pressa le pas, puis, se
tournant soudain vers Jantaud, elle marmonna:

--La veux-tu, cette poule? Elle est pas chère. Je peux plus la
nourrir...

Jantaud ne s’arrêta pas d’enfoncer la tarière dans le bois qui frisait
en crissant un peu.

--Je n’en ferais rien, vieille. Je mange plus de haricots que de poulets
et de poules. Alors, comme ça, souffla-t-il, ton vieux t’a tout mangé,
tout bu? Il était brave, mais c’était un avale-royaume.

Il disait cela, en considérant la cape trouée de la vieille. Toute sa
personne s’accordait à ses paroles. Il avait une figure mince et dure.
Ses bras, qu’il avait nus jusqu’à la saignée, avaient l’air d’un
faisceau de cordes, couvert d’une sorte de cuir.

Elle voulut parler, leva une main qui tremblait et s’en alla. Elle
arriva près de l’église et s’assit un moment sur le seuil du presbytère.
Bientôt, elle osa soulever le marteau de fer forgé. Elle toqua à la
porte, du doigt replié. M. l’abbé Duret vint au bruit:

--C’est vous, mère Bordier, entrez donc...

Elle s’avança dans une immense cuisine dallée. Un feu de souches brûlait
sous le manteau de la cheminée, et elle était si faible qu’elle ne
pouvait fixer son regard sur les flammes.

--C’est cette poule, monsieur le curé, je voudrais la vendre. Bordier
est malade. Il veut des pastilles et un peu de vin.

L’abbé était couvert d’une façon de manteau ouaté, qui lui prêtait la
forme d’un édredon promené. Il tira de ses poches deux pièces
d’aluminium toutes neuves.

--C’est tout ce que je peux faire, ma pauvre. Des poules, nous n’en
mettons guère au pot... J’ai ma provision de pommes de terre, et j’en
bénis Dieu.

Il prit sur une étagère un flacon d’eau-de-vie de cassis; il en versa
dans un petit verre:

--Buvez ça... Ça vous réchauffera. Il me semble que vous avez froid.

Nanette but la goutte et se mit à rire, enivrée brusquement, car elle
n’avait mangé qu’un morceau de pain. Elle eût voulu crier, se rouler sur
les dalles et déplorer sa grande misère. Mais elle passa le seuil en
murmurant des mots de politesse.

Quand elle fut dans la rue, elle se hâta vers la maison de Jacquet, le
maire de Rieux. Il possédait un gros bien, en prairies, en bois de
chênes et de châtaigniers, en terres labourables, et il se rencognait ce
soir, au coin du feu. Il était peu volumineux, grêlé, roux de poils. Il
avait un regard froid qui sortait de petits yeux d’un bleu cru, qui,
depuis bien longtemps, guettaient l’aubaine, le profit. Lorsqu’il vit
entrer dans la cuisine Nanette Bordier, il souffla de dépit. Avant
qu’elle n’eût parlé, il s’écria:

--Tu veux me donner cette poule, garde-la. J’en ai mon saoul. Mais,
écoute-moi. Ton homme et toi, vous devriez être à l’hôpital. L’hôpital
de Bellac est une fameuse maison, où tout est en ordre. Ça roule sur des
roulettes. Vous y seriez bien douillets. Moi, je serais content d’y
être, si j’avais pas de quoi... Tu peux me regarder avec ces yeux...
Vous êtes des entêtés.

Nanette, qui allait parler, fut prise d’une telle fureur qu’elle tourna
le dos à Jacquet. Elle partit en hâte, après avoir craché sur le
carrelage en signe de mépris. Il n’eut pas le temps de lui donner deux
sous, et il les remit sans peine dans sa poche.

La journée était avancée. La cendre du ciel s’épaissit. Nanette se
blottit dans une ruelle sur laquelle ne s’ouvraient que des étables.

--Il faut que je trouve, grondait-elle.

A son poing raidi de froid, la poule noire ne bougeait plus. Elle
sentait qu’elle allait hurler; elle étouffa ses cris dans le fichu de
laine qu’elle appuyait contre sa bouche. Un peu apaisée, elle revint
dans la grand’rue, où ne passaient en courant que des ménagères en quête
de provisions.

Près de la place exiguë du bourg, se dressait la maison de Jacques
Vantaud, petit propriétaire bourgeois. Elle poussa la grille, entra dans
la cour. Tout à coup, elle appela:

--Monsieur! Monsieur! Au secours!

Elle était étourdie par le vent glacé; un furieux tremblement la
secouait, par intervalles. La maîtresse porte s’ouvrit, toute grande, et
Jacques Vantaud saisit Nanette par le bras, afin de l’aider à entrer
dans le vestibule. Il la fit s’asseoir près du feu. Elle continuait de
trembler, convulsivement, comme un oiseau où l’hiver a passé. Elle
tenait, dans un effort désespéré, la poule noire par les pattes.

Jacques Vantaud la regardait, extrêmement étonné, tout saisi par ce
terrible spectacle. Elle leva les yeux vers lui et sentit que,
peut-être, elle était sauvée. Elle attachait ses regards sur son visage
qu’une lumière secrète éclairait.

--Je venais pour vendre cette poule...

Jacques Vantaud toucha le noir volatile et s’aperçut qu’il était mort,
raidi.

Alors elle fut tellement épouvantée qu’elle tomba à genoux, suppliant
Jacques Vantaud de croire qu’en partant de Ballanges elle avait emporté
cette poule encore bien vivante. Elle n’aurait pas voulu lui faire
pareille injure.

Elle laissa tomber la poule sur la pierre de l’âtre et elle gémit:

--C’est donc vrai, qu’elle est bien morte. Je voulais la vendre pour
acheter des pastilles, du vin et de la miche pour Bordier qui est au
lit.

Jacques Vantaud alla chercher un billet de vingt francs, qu’il lui
donna. Il voulut parler, il ne put que la considérer gravement. Il la
poussa doucement vers la porte et lui dit:

--Vous me donnerez des nouvelles de Bordier...

                   *       *       *       *       *




Elle courut dans la grand’rue de Rieux. Elle acheta des pastilles, une
belle miche dorée, une bouteille de vin. Sa terrible angoisse se
dissipait tout à coup. Elle pleura de joie comme un petit enfant qui
n’est pas entré dans les sévères domaines du monde.

Elle prit le sentier grimpant qui va vers Ballanges. Elle retenait au
pli de sa cape la bouteille de vin, les pastilles, la miche de pain; le
vent âpre qui soufflait ne mordait plus sur elle. La lune se leva
derrière des vapeurs épaisses; on ne la voyait pas, mais seulement une
immense brume blanche et ronde.

Nanette marchait bon pas et pesait fort sur un bâton qu’elle avait coupé
dans une châtaigneraie. Elle allait comme dans un autre monde; toutes
les choses devenaient de l’air et n’avaient plus de limites. Elle
approcha de Ballanges, n’ayant que le désir de dormir, la tête vide.
Elle passa encore la Gartempe au pont de Chanaud. Les genévriers de la
vallée étaient, dans l’ombre, des nains encapuchonnés, comme ceux des
légendes. Ils attendaient la venue des fées, à minuit.

Des arbres, à perte de vue, se dressaient, portant un fardeau fabuleux,
une sorte de firmament secret. Ballanges était proche. Une lampe
propagea une goutte jaune, qui s’étira dans l’espace. Un chien aboya. La
lune tourna au fond d’une coque de nuées et la déchira. Des choses
merveilleuses brillèrent, des gerbes de paradis, des diamants végétaux,
des fruits ineffables. Le chien aboya de nouveau, puis il se mit à
hurler; la lune sortit d’une brume qui fumait blanc.

Nanette Bordier ouvrit la barrière du clos.

--Bordier, cria-t-elle, j’arrive. Prends patience!

Elle souleva le loquet du portillon. Le feu s’était éteint, entre les
deux pierres qui le gardaient en guise de chenets. Elle s’approcha du
grabat:

--J’apporte de la miche, du vin, des pastilles...

A travers l’unique fenêtre au vitrage poussiéreux, le jour lunaire ne
pouvait filtrer.

--Bordier, réponds-moi... J’ai ce qu’il faut. Tu seras vite guéri. Je
vais allumer le feu.

Il dort, pensa-t-elle. Il ne faut pas le réveiller. Elle posa sur le
coffre ses paquets. Elle enflamma une allumette et glissa sous les
tisons quelques brindilles. Elle s’agenouilla, les mains dans la cendre,
souffla dans les braises. Elle se releva et s’approcha du grabat dont
elle écarta les rideaux. Alors elle étouffa un cri de stupeur: les draps
étaient vides. Elle s’immobilisa, serrée au cou par une grande
épouvante. Elle n’entendait que le bruit de son sang, et elle craignait
de regarder derrière elle, comme si quelqu’un la guettait en retenant un
rire qui allait éclater. Sans bouger encore, elle appela:

--Bordier, où es-tu? Est-ce un tour que tu veux me jouer? Te moques-tu
de ta pauvre vieille?

Elle put enfin bouger; elle alluma une lanterne qu’elle promena dans la
salle étroite, où il faisait un froid bien plus terrible que celui qui
durcissait la campagne. De la glace coula jusque dans la moelle de ses
os. Elle ouvrit la porte et, balançant sa lanterne, elle aperçut, près
de la margelle écroulée du puits, le cadavre de son homme aux bras
ouverts, et dont la tête pendait sur l’eau invisible.


FIN




TABLE DES MATIÈRES


                                                                   Pages
     I.--Le vieux bourg                                                1
    II.--Temps du regain.--Le paysan papillonneur.--Un sorcier de
           campagne.--Légende                                         19
   III.--Automne.--Une vieille métairie.--Au pressoir                 35
    IV.--Novembre.--Superstitions rustiques.--Le chat dans la
           prairie.--Mort d’un paysan                                 53
     V.--Le village désert.--Petite représentation                    71
    VI.--L’enfant solitaire.--A la recherche d’un
           tracteur.--Fidélité                                        87
   VII.--Faraud, chien de berger                                     105
  VIII.--L’épicier de village.--Veillées                             121
    IX.--Pêche d’étang.--Châtaignes blanchies                        141
     X.--Le cerisier, le coucou et le rossignol.--Jeantou dans
           son jardin.--Conte paysan                                 157
    XI.--Une matinée de printemps.--Commères de
           village.--Fanchette.--Un grenier paysan.--Le forgeron
           et le sabotier                                            173
   XII.--L’eau et la lune.--La bonne fontaine.--Le pêcheur à
           la ligne                                                  199
  XIII.--L’enfant cruel.--Jeantou dans son jardin.--Autour d’un
           berceau                                                   215
   XIV.--Septembre.--Deux coqs dans la prairie.--Notes sur les
           arbres                                                    233
    XV.--Pêche aux écrevisses                                        249
   XVI.--Hiver                                                       265


PARIS.--TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE.--1929. 37039.




NOTE DU TRANSCRIPTEUR


Les titres de section (Temps du regain, Le paysan papillonneur, etc.)
ont été ajoutés dans le texte, l’original se contentant de regrouper
l’ensemble de ces titres en début de chapitre, et faisant démarrer
chaque section par un saut de page sans titre.





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOYAGE RUSTIQUE ***


    

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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