L'homme stupide

By Charles Richet

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Title: L'homme stupide

Author: Charles Richet


        
Release date: September 26, 2026 [eBook #79657]

Language: French

Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1919

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79657

Credits: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME STUPIDE ***




L'HOMME STUPIDE




_Il a été tiré de cet ouvrage,
dix exemplaires sur papier de Hollande
tous numérotés._




DU MÊME AUTEUR


CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

=Les Coupables.= (1917). 4e éd. In-8º.


CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

LIBRAIRIE OLLENDORFF

=Le passé de la guerre et l'avenir de la paix= (1907). In-8º
=La douleur des autres= (1896). In-12.


LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

=Essai de psychologie générale= (10e édition). In-12.

=L'homme et l'intelligence.= In-8º (_épuisé_).

=La sélection humaine= (1919). In-8º.

=Le problème des causes finales=, en collaboration avec Sully
Prudhomme. (1900). In-12.

=Dictionnaire de physiologie.= 10 vol. grand in-8º.


LIBRAIRIE HACHETTE

=Fables pour les grands et les petits= (couronné par l'Académie
française (1900). in-8º.

=Abrégé d'histoire générale= (1919). In-8º.




CHARLES RICHET

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE PARIS
MEMBRE DE L'INSTITUT

L'HOMME
STUPIDE


PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

1919

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.


Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.

Copyright 1919,
by ERNEST FLAMMARION




L'HOMME STUPIDE




PROLOGUE


Linné, essayant de classer en bon ordre les diverses formes vivantes
qui peuplent notre planète, a appelé l'homme, lequel constitue
évidemment une espèce animale distincte de toutes les autres: _Homo
sapiens_, l'homme sage.

Mais un tel éloge est manifestement injustifié. Car l'homme accumule de
si abondants exemples d'extraordinaire bêtise, qu'il faudrait, pour se
conformer à la réalité des choses, le dénommer tout autrement, et dire:
_Homo stultus_, l'homme stupide.

Quand nous consentirons à employer une classification zoologique
sérieuse, il faudra adopter ce terme.



Dans ce bref écrit, nous établirons, ou du moins nous tâcherons
d'établir, que l'homme est inférieur à la plupart des espèces animales
pour le bon sens et la sagesse. Il me paraît même que nous aurions le
droit de le qualifier de _Homo stultissimus_, l'homme stupidissime.


Cependant, pour être modéré, nous nous contenterons de lui donner,
sans superlatif, l'épithète qui lui convient: _Homo stultus_, l'homme
stupide, et nous donnerons les preuves de son immense et incurable
stupidité.



L'auteur ne se fait aucune illusion sur le sort réservé à cet examen de
conscience qui froissera, qui offensera les intellectuels aussi bien
que le populaire et qui laissera à tous une impression douloureuse.

Oui! Nous le savons.

Donc, ô lecteur, qui que tu sois, intellectuel ou artisan, ce livre
va troubler, fût-ce pour un instant, la bonne opinion que tu as de
toi-même. Il ébranlera cette conviction intime, que tu es sage,
prudent, raisonnable. C'est peu agréable de s'entendre dire qu'on
est stupide, et c'est plus désagréable encore d'en recevoir la
démonstration.

Mais il ne s'agit pas de présenter, à la manière de Watteau et de
Florian, des bergers d'opéra. Les paysans de La Bruyère n'ont pas de
houlettes enrubannées, et j'estime, avec le vieux maître, que toute
vérité est bonne à dire, si amère et décourageante qu'elle soit.




I

LES NOIRS


A peine parlerons-nous des races noires; car notre tâche serait alors
trop facile.

Voici à peu près trente mille ans qu'il y a des Noirs en Afrique, et
pendant ces trente mille ans ils n'ont pu aboutir à rien qui les élève
au-dessus des singes.

Au moins nous, les Blancs, avons-nous quelques monuments, quelques
ébauches de science et d'art, des traités de géométrie analytique et de
morale, des dictionnaires, des drames, des cathédrales, des symphonies,
des Expositions universelles, des laboratoires de physique et des
observatoires d'astronomie. Peu de chose après trois cents siècles,
mais enfin quelque chose, assez pour donner à l'humanité blanche une
apparence de vie, sinon raisonnable, au moins intellectuelle.

Les nègres n'ont rien d'analogue. Ils continuent, même au milieu des
Blancs, à vivre une existence végétative, sans rien produire que de
l'acide carbonique et de l'urée.

Les tortues, les écureuils, les singes, n'ont pas de _tamtams_, dont
le bruit appelle une pluie bienfaisante, ni de _gris-gris_, devant
lesquels il faut se prosterner sous peine de mort, ni de _Mamajumbos_
qui se divertissent aux sacrifices humains. Les tortues, les écureuils
et les singes ne consentiraient jamais à se percer les naseaux avec
d'énormes pièces de bois, ni à se brûler la carapace ou la fourrure
pour pouvoir montrer avec ostentation les cicatrices d'indélébiles
tatouages.

Donc les tortues, les écureuils et les singes sont bien au-dessus des
nègres, dans la hiérarchie des intelligences.

J.-J. Rousseau, un des esprits les plus faux et les plus puissants
de tous les temps, a émis sur les sauvages--et tous les nègres sont
des sauvages--des idées bien singulières. Il a prétendu que l'homme, à
l'état de nature, était plus sage et plus vertueux que l'homme dégradé
par la vie en commun. A mesure que les sociétés se sont développées,
elles auraient détérioré la nature humaine, laquelle est primitivement
toujours saine, de sorte que toute notre civilisation, d'après
Rousseau, n'est que l'épanouissement d'une graduelle corruption, qui se
prolonge et s'intensifie. L'homme était jadis un être bon: la société
en a fait un être mauvais.

Personne ne m'accusera de nourrir une admiration aveugle pour notre
soi-disant civilisation--on le verra pour peu qu'on ait la patience
de poursuivre la lecture de ce livre.--Tout de même je suis forcé de
reconnaître que, si notre état social est informe, l'état sauvage
est plus informe encore. Les nègres de l'Afrique, sans atténuer leur
barbarie, comme nous essayons de le faire, par de ténébreuses sciences
et d'aventureuses esthétiques, sont bien plus absurdes que les plus
sottes espèces animales. Ils s'agglomèrent en peuplades minuscules
qui se pillent et s'entretuent. Quelquefois c'est pour se manger (et
ce sont les moins ineptes); le plus souvent c'est pour se disputer un
champ de millet, ou un coin de forêt. A moins que ce ne soit pour des
motifs tellement bas, chétifs et bizarres, que nul, même parmi les
combattants, ne les connaît.

Qu'un Européen peu scrupuleux leur apporte un tonneau de tafia, et
aussitôt, sans perdre une minute, ils se jettent sur ce poison pour
s'en gorger jusqu'à tomber ivres morts. Crédules, obscènes, frivoles,
paresseux, menteurs, ils déshonorent l'espèce humaine.

Que ne sont-ils semblables aux singes, leurs demi-frères? Voyez
ces agiles animaux dans une forêt; ils se divertissent en joyeuses
gambades, sautant de branche en branche avec une adresse surprenante,
criant éperdûment pour s'appeler, ou pour se quereller, ou pour
indiquer à leurs compagnons quelque danger. Leurs grimaces et leurs
contorsions sont inoffensives. Ce sont leurs jeux, jeux naïfs,
innocents, qui font un contraste étrange avec les barbares jeux dont
les nègres sont coutumiers.

Si Rousseau avait su aller au bout de sa pensée, il aurait dit que
l'homme doit revenir, non pas à l'état sauvage, mais à l'état animal.

En effet, jamais les animaux ne sont des êtres dégradés. Ils mènent
une vie grave et sereine. Ils chassent ou paissent, selon qu'ils sont
carnassiers ou herbivores. Le soir venu, le mâle et la femelle rentrent
dans leur tanière, sans souci du lendemain, préoccupés seulement de
ne pas tomber sous les coups de quelque ennemi. Ceux qui vivent en
troupes, comme les bisons et les antilopes, ont un vague état social
qui consiste essentiellement à se grouper pour mieux échapper aux
fauves et trouver de plus gras pâturages.



Les hommes noirs vivent en troupeaux, eux aussi, mais ils ont à l'état
de nature ajouté des coutumes, tantôt cruelles, tantôt ridicules,
presque toujours ridicules et cruelles tout ensemble, d'autant moins
excusables que leur cerveau est un peu plus compliqué que celui des
singes, et qu'il est capable, au moins en apparence, de quelques
raisonnements rudimentaires.




II

LES JAUNES ET LES ROUGES


Je ne m'occuperai guère non plus des Peaux-Rouges et des Chinois,
représentants médiocres de l'espèce humaine.

Les Peaux-Rouges font quelque figure dans les romans de Fenimore
Cooper; mais, dans la vie réelle, ils sont d'une intellectualité très
basse.

On conte qu'ils furent très habiles à la chasse, la seule science
qu'ils aient cultivée. Toutefois les épagneuls ont un flair plus
délicat. Je reconnais que les épagneuls ne savent ni tirer de l'arc, ni
empoisonner des flèches, ce qui les met en état d'infériorité notoire.
Au moins sont-ils assez sages pour ne pas se planter des faisceaux
bizarres de plumes autour de la tête, ni s'incruster dans la peau des
inscriptions de toutes couleurs.

L'histoire dit que les Espagnols, quand ils arrivèrent au Mexique et
au Pérou, y trouvèrent une antique civilisation. Ils l'ont pieusement
détruite de fond en comble, et ils ont sans doute bien fait; car ces
vieux Mexicains n'avaient guère su imaginer autre chose que des Dieux
grotesques et gigantesques. Cette idolâtrie, au premier abord, semble
assez innocente, mais il paraît que ces vilains masques de pierre
avaient soif de sang humain, ce qui est un peu plus sérieux. A ces
monstres, en des fêtes solennelles, on sacrifiait des enfants, des
vierges, des vieillards, par milliers.

Pourtant ne nous hâtons pas trop d'accuser les Rouges, car les Sémites
de Carthage, les concitoyens d'Annibal, qui étaient des Blancs,
avaient inventé des Dieux tout aussi sanguinaires.--Remarquons, chemin
faisant, que, chez les Blancs, chez les Allemands surtout, comme chez
les Rouges ou les Jaunes, la férocité n'est jamais assez vaste pour ne
pas laisser une très large part à la stupidité. Dans l'espèce humaine,
férocité et stupidité font très bon ménage.

Pour ma part, à ces antiques et peu vénérables civilisations je préfère
nettement la société des bisons et des pingouins. L'intelligence des
Rouges a abouti, après trente siècles, à édifier de grandes cités
riches de débauches, de superstitions et de meurtres. Qu'on nous ramène
aux pingouins et aux bisons!...



Quant aux Jaunes qui grouillent dans toute l'Asie, et couvrent la
moitié de la terre, leurs sociétés ont les mêmes tares douloureuses
que nos sociétés européennes. Ils ne relèvent guère le niveau humain.
Ils sont petits, laids[1] et n'ont pas pu sortir de la demi-barbarie
qu'ils avaient conquise il y a très longtemps. Maintenant les voici
qui imitent les Blancs. Ils ont adopté notre service militaire, nos
machines, nos institutions, nos Codes et nos laboratoires; car ils ont
la faiblesse de nous admirer, et sont à peine capables d'invention.

[Note 1: Il n'y a pas de beau en soi. Le beau pour le crapaud,
c'est sa crapaude. La Vénus Hottentote enflamme les sens de tout
Hottentot digne de ce nom. Donc, quand je parle de beauté et de
laideur, je juge en homme blanc et en Français du XXe siècle.]

Ce qu'ils ont de personnel est peu recommandable. Ils ont bâti des
temples disgracieux dans lesquels la prière est remplacée par des
bandes de papier qui se déroulent. Ils pratiquent copieusement
l'infanticide et le suicide. Ils se délectent à fumer de l'opium et
à manger des poissons pourris, toutes mœurs qui répugnent aux plus
vils animaux. Ils mutilent les pieds des femmes par des brodequins
étroits qu'ils leur infligent, dès la première enfance, de sorte que
les malheureuses sont estropiées pour toute leur vie et peuvent à
peine marcher. Spectacle lamentable que celui de ces pauvres créatures
sautillant sur des moignons déformés! Ils n'ont même pas su se créer
un alphabet passable; car les plus hauts mandarins de leurs pays, les
plus considérés, les plus puissants, sont ceux qui sont enfin parvenus,
après maintes années de laborieuses études, à écrire à peu près
correctement.

Il faut leur accorder cependant qu'ils ont poussé la prostitution très
loin, de sorte que la pratique de cette honorable coutume est beaucoup
plus savante sur le fleuve Jaune que sur la Seine et la Tamise. En
outre, ils ont imaginé, dans le choix, la durée et le détail des
supplices, un raffinement de subtiles cruautés qui dénote quelque
imagination. Mais voilà tous leurs mérites.

Laissons donc les Jaunes et les Rouges, décidément inférieurs aux
Blancs, et voyons si l'homme blanc, le chef-d'œuvre de la création,
mérite d'être appelé _Homo sapiens_ ou _Homo stultus_.




III

EN QUOI CONSISTE LA STUPIDITÉ


On s'étonnera sans doute qu'en comparant l'animal à l'homme je trouve
constamment l'animal moins stupide. Et, en effet, à un premier examen
superficiel, on serait tenté de croire que l'intelligence de l'homme
est incomparablement supérieure à celle de l'animal.

Mais il faut s'entendre. Stupidité ne veut pas dire qu'on n'a pas
compris, mais qu'on agit comme si l'on n'avait pas compris.

Savoir ce qui est bien et faire ce qui est mal; s'infliger de la
douleur en sachant qu'on va s'infliger de la douleur; connaître la
cause du malheur et se précipiter sur cette cause, c'est être stupide.
Passe encore quand on est victime d'une aveugle passion; car la passion
est un torrent qui entraîne tout. Mais, quand on va droitement au
malheur, pour obéir à des préjugés, des erreurs, des raisonnements
défectueux et baroques, on est inexcusable. Mieux vaut être dépourvu
d'intelligence que d'en faire un si déplorable usage.

Lorsqu'un nègre se traverse la lèvre inférieure avec une grosse tige
de bois, il sait qu'il va souffrir. Tout de même, il prend ce bois,
et stoïquement se l'enfonce dans la chair. Pourquoi? Parce qu'il
a d'autres idées (parfaitement ineptes) qui dominent celle de la
souffrance. .... Il faut faire comme les ancêtres. .... La beauté de
cette lèvre transpercée séduira toutes les jeunes vierges de la tribu.
.... Les Dieux exigent cette mutilation. .... Une légion d'idées
absurdes tourbillonne dans ce pauvre cerveau nègre, et lui inspire les
actes les plus ridicules.

Que l'homme ait parfois découvert certaines fragmentaires vérités,
qu'il ait, dans la connaissance des choses de ce monde effectué
quelques piteux progrès, c'est possible; mais en quoi ces connaissances
et ces progrès vont-ils lui être utiles, s'il n'en profite pas pour
diriger son action?

Par exemple, il a découvert que la fièvre malarienne est produite par
piqûre des moustiques. Voilà assurément l'apparence d'un progrès.
Mais ce n'est qu'une apparence; car ce progrès ne sera progrès que si
quelque effort est fait pour détruire les moustiques, propagateurs du
mal. Nous savons par des preuves irréfutables que la malaria est due
aux moustiques, et nous ne détruisons pas les moustiques. Stupidité.

A la rigueur, on comprendrait l'ignorance, puisque aussi bien, grâce
à notre fondamentale impuissance intellectuelle, nous ignorons à peu
près tout du vaste univers. Mais ici il n'y a pas ignorance. Il y a
négligence, aveuglement, paresse. Les Romains et les Grecs, qui ne
savaient pas que la malaria est propagée par les moustiques, n'avaient
pas à la combattre. Mais nous!!!

Nous sommes d'autant plus stupides dans nos actes, que nous sommes
moins ignorants.

Voilà pourquoi les animaux, étant ignorants de tout, ne sont ni
stupides, ni sots. Les chiens ne savent pas que la maladie des jeunes
chiens est contagieuse. Aussi, malgré le danger de la contagion, la
mère chienne laissera-t-elle, sans intervenir, ses petits s'approcher
des animaux malades. Ce n'est pas stupidité, c'est ignorance.

Reprocher à l'homme de ne rien connaître à l'univers immense, ce serait
une injustice. Autant vaudrait reprocher à un hanneton d'ignorer
la géométrie analytique. Nos sens sont limités, notre intelligence
est restreinte: _Vita brevis, ars longa, experientia fallax, tempus
præceps!_ Soit! l'obscurité est profonde et restera profonde. Mais
vraiment, ce n'est pas notre faute. Nous vivons entourés de forces
énormes, mystérieuses, qui nous écrasent par leur puissance et par
leurs ténèbres.

Résignons-nous donc à ignorer à peu près tout. Mais au moins, dès que
nous avons découvert quelque vérité, si infime qu'elle soit, sachons
en profiter, sous peine de bêtise.

Quand la raison est absente, on ne peut être déraisonnable. Plus on
est pourvu d'intelligence, plus on est apte à se noyer dans la mer des
absurdités.

Par exemple tout homme comprend parfaitement que quelques gouttes d'eau
versées sur la tête seront toujours incapables de conférer la sainteté
morale à un criminel. Entre l'eau lustrale et la conscience du devoir,
il ne peut y avoir aucun rapport.

Il s'agit de deux objets distincts qui sont sans relation, sans point
de contact, évoluant dans deux mondes différents. Et pourtant combien
de gens, à cette heure, aveuglés par de puériles superstitions, disent,
en prenant des airs graves, que le baptême lave du péché originel?
Comme le sauvage qui se transperce le nez pour complaire à ses idoles,
les chrétiens sont obnubilés par toute une troupe d'idées, décidément
absurdes. Ils sont assez intelligents pour comprendre que l'eau et
la conscience du devoir sont deux concepts différents; mais ils se
conduisent comme s'ils étaient très bêtes, en pratiquant pieusement le
sacrement du baptême pour eux et leurs enfants.



Loin de moi l'intention de méconnaître la raison humaine.

De ci, de là, malgré ses erreurs énormes, l'être humain fournit
quelques preuves d'intelligence. Il a le feu; il a le langage, qui
permet l'idée abstraite; il a des vêtements, des bâtiments, des villes,
des bibliothèques, des Musées, des écoles. Et puis, faisant contraste
avec le troupeau bestial, quelques grands esprits ont apparu.

Donc l'homme n'est pas dépourvu de raison. Mais cette raison, au lieu
d'être un argument contre sa stupidité, est une terrible preuve de sa
stupidité même. Avoir la raison, et être déraisonnable, c'est beaucoup
plus grave que d'être dépourvu de raison.

Dire 2 et 2 font 5, c'est un crime intellectuel; tandis qu'il n'y
a aucun crime à ignorer ce que signifie 2 et ce que signifie 5. Un
goujon ne dira jamais 2 et 2 font 5, et, par conséquent, il ne sera pas
déraisonnable, tandis que l'écolier qui dit 2 et 2 font 5 se trompe et
est absurde.

Persécuter Galilée parce qu'il dit que la terre tourne, cela dénote
quelque intelligence, mais une intelligence viciée, infiniment plus
viciée que celle d'un requin. Le requin affamé se précipite brutalement
sur le premier objet qu'il rencontre; mais jamais un requin ne sera
assez bête pour traiter Galilée de misérable.

Prendre du raisin, le presser, extraire le liquide qui s'écoule, le
faire fermenter, le mettre dans un alambic sur un foyer, recueillir
et condenser la vapeur qui distille, la répartir dans des bouteilles
de verre multicolores pour la distribuer habilement à des foules
innombrables, c'est assurément donner une preuve d'intelligence. Ni
les lapins, ni les chats, ni même les singes, ne pourraient en faire
autant. Et pourtant cette intelligence n'aboutit qu'à l'absurde.
L'inondation d'alcool va pervertir chez des milliers d'individus ce qui
leur reste de raison, décomposer le sang, disloquer le système nerveux.
Il vaudrait mieux, comme les lapins, les chats et les singes, ignorer
l'art de la distillerie.

L'aménagement d'un vaisseau cuirassé témoigne à certains égards d'une
prodigieuse intelligence. Puissantes machines, télégraphies sans
fil, canons énormes pourvus de poudres savantes, forces électriques
régissant tout le mécanisme, salons luxueux, bibliothèques choisies,
hydravions rapides! C'est parfait. L'ingénieuse disposition de toutes
les parties du bâtiment permet de faire voguer sans péril, en toutes
les mers, toutes les merveilles de la civilisation accumulées en un
étroit espace. Oui! c'est beau, et j'admire! Mais bientôt, quand je
réfléchis, mon admiration s'évanouit. Elle s'évanouit même si bien
qu'il n'en reste plus de trace. Car enfin quelle est la destination de
ce magnifique appareil? Détruire un autre appareil analogue. Alors à
quoi bon?

Imagine, ô lecteur, qu'on ait construit un chronomètre excellent,
incomparable, qui, sans le moindre accroc, pendant deux années,
marque avec une rigoureuse exactitude les secondes et les fractions
de seconde. C'est superbe. Mais, si la mission de ce merveilleux
chronomètre est uniquement de détraquer d'autres chronomètres aussi
merveilleux, dis-moi si tu ne trouveras pas cette construction bien
ridicule.

Plus l'effort est grand, plus la sottise devient épaisse. Il ne suffit
pas de créer des œuvres ingénieuses. Dès que ces œuvres ingénieuses
préparent douleurs, maladies, blessures et misères, elles dénotent la
stupidité de leur créateur. Le génie et la stupidité ne s'excluent pas.
Qu'un peintre admirable produise des tableaux splendides, mais que,
le soir venu, il se complaise à les lacérer, et à jeter aux fosses
d'aisance les billets de banque que lui a rapportés la vente de ses
tableaux, je déclarerai que ce peintre admirable est stupide. Combien
plus stupide encore, s'il emploie cet argent à acheter de la strychnine
ou de l'arsenic pour empoisonner ses enfants! Tout son génie de peintre
ne l'empêchera pas d'agir comme un aliéné.

Les machines aériennes, c'est une très belle chose, une victoire
décisive sur la pesanteur, cette implacable pesanteur qui paraissait
devoir, jusqu'à la consommation des siècles, nous clouer au sol, et
j'admire religieusement. Mais quand nous réservons pour essentielle
fonction à ces machines d'aller survoler des villes paisibles pendant
la nuit pour y semer les bombes incendiaires et l'horreur, aussitôt
toute mon admiration s'écroule, et je préfère la société des pingouins
et des bisons qui ne connaissent rien à l'aviation.




IV

LES MUTILATIONS


Une des formes les plus communes de l'humaine bêtise, c'est la
mutilation.

Les malheureux hommes, obéissant à des routines invraisemblables,
égarés par des raisonnements enfantins, s'imaginent volontiers qu'en
corrigeant ce que la Nature a édifié ils vont améliorer leur sort.

Voici quelques exemples de cette aberration.


I.--Dans certaines campagnes des environs de Toulouse, à une époque qui
n'est pas lointaine, on comprimait par des bandelettes la tête des
enfants nouveau-nés, de manière à donner à ce pauvre petit crâne docile
la forme d'un pain de sucre. C'est tellement insensé qu'on se demande
si c'est vrai. Eh bien oui! C'est vrai. Et ce qui est plus étonnant
encore, c'est que les jeunes campagnards ainsi déformés n'étaient pas
définitivement abrutis par cette déformation. Il faut, en effet, que
l'homme se donne énormément de peine pour modifier la constitution de
son organisme, et c'est une œuvre assez difficile que de la détériorer
radicalement. Malgré le supplice qu'on lui infligeait, le cerveau
continuait à grandir, et les enfants n'étaient guère plus idiots que
les pères.


II.--On pourra objecter que cette déformation du crâne n'est pas
une pratique commune, et qu'elle est, de nos jours, à peu près hors
d'usage. Mais il est une autre coutume très répandue, et qui même est
devenue un rite religieux: la circoncision.

Je n'ai pas fait de recherches historiques sur ce point, et,
comme je n'appartiens pas à la religion juive, j'ignore ce qu'est
devenue la circoncision rituelle d'autrefois, et comment elle est
pratiquée aujourd'hui. Mais de deux choses l'une: ou elle est faite
rigoureusement, et le prépuce est enlevé dans sa totalité: ou elle
n'est qu'un simulacre.

Si le prépuce est enlevé totalement, voilà une opération chirurgicale
sérieuse, qui peut entraîner, et qui a entraîné la mort, qui, somme
toute, est une mutilation, et une mutilation non négligeable, encore
que le prépuce soit un appareil sans élégance et sans importance.

On essaye parfois de justifier la circoncision en disant qu'elle est
une mesure d'hygiène et de propreté. Quoi! pour qu'un homme soit
propre, il faut lui avoir enlevé un fragment de sa peau! Ainsi les
chrétiens sont condamnés à n'être jamais aussi propres que les Juifs!
Absurde! Étonnamment absurde! _Homo stultissimus!_

Mais, dira-t-on, les rabbins _éclairés_ ne font qu'un simulacre
d'opération. Un simulacre! Alors c'est bien pis! Vous ne croyez pas
que la circoncision, la vraie, la complète, soit utile! et vous faites
semblant de le croire! De quels noms appeler cette hypocrisie?
Circoncire sans circoncire! Enlever le prépuce en conservant
le prépuce! Voilà, pour un enfant, dès les premières heures de
l'existence, une belle initiation à la loyauté.

N'espérez pas, par un subterfuge, échapper à ce dilemme, en disant
que la circoncision n'est qu'un symbole. Un symbole! Rien n'est plus
commode pour échapper à une bêtise que de lui donner un caractère
symbolique. A ce compte les gestes les plus ridicules seraient de
pieux souvenirs traditionnels, et on serait mal venu de les critiquer,
puisqu'ils n'ont aucune importance en soi.

Et, d'ailleurs, un symbole qui fait verser du sang--car il faut que le
sang ait coulé, paraît-il--passe immédiatement dans le domaine de la
plus concrète réalité.

Certes la circoncision est peu de chose, et l'absence de prépuce
n'endommage rien. Mais je n'ai pris cet exemple que pour illustrer la
bêtise humaine, et je ne prétends nullement écrire un mémoire sur les
inconvénients de la circoncision.


III.--Laissons donc de côté cette mutilation grotesque et
insignifiante, mais parlons d'une autre plus importante: la castration.
Celle-là fait les délices de beaucoup de pays.

La castration, même quand elle est pratiquée par d'habiles chirurgiens,
est toujours une opération délicate. A plus forte raison quand elle est
laissée à des mercantis quelconques, aussi ignorants qu'avides, pour
qui la vie d'un enfant est quantité négligeable. Dans certains pays, en
Éthiopie, par exemple, la mortalité des enfants chez qui on la pratique
totalement, est presque de cent pour cent. Tous les organes génitaux
sont coupés au ras du corps, et, pour arrêter le sang, le pauvre petit
mutilé est enfoui dans du sable chaud. Naturellement, il en survit bien
peu. Mais qu'importe, puisque ceux qui survivent sont vendus à des
prix très élevés. Et, en effet, les eunuques de cette belle sorte sont
extrêmement recherchés par les riches pachas de Stamboul pour garder
leurs harems en toute sécurité.

L'opération est grave. Les conséquences, si l'enfant survit, sont plus
graves encore. Il devient ignoble, prend les hanches, les seins, le
menton et la voix d'une femme. (S'il reçoit quelque éducation musicale,
on en peut faire un ténor à très haut registre. Les plus réputées
messes de la Chapelle Sixtine étaient celles que chantaient, avec leurs
voix frêles, les châtrés.) Il n'a pas de barbe, il est gras, potelé,
avec des muscles peu développés. Il est fourbe et servile, dépourvu de
tout courage. Son intelligence demeure enfantine et vicieuse. Bref,
c'est un être de rebut.

Et vraiment cet exemple de la castration suffirait à lui tout seul
pour établir l'énorme stupidité humaine, car enfin il ne s'agit pas
d'une peuplade sauvage égarée dans une île lointaine de la Mélanésie.
La coutume de la castration règne en Europe (Constantinople), en
Asie (Smyrne et Bagdad). Elle tend à disparaître, dit-on, mais on
n'empêchera pas qu'elle ait régné triomphalement depuis des siècles
dans le monde. Les eunuques de Byzance ont même eu quelque part au
pouvoir. Après avoir détérioré un homme, on le prend comme conducteur
d'hommes.

Nul animal n'est assez intelligent pour réaliser cette infâme
mutilation, mais, si c'est à une bonne castration que mène
l'intelligence, je préfère la plus humble animalité à cette ingéniosité
humaine.


IV.--D'ailleurs, de tout temps, et en tout pays, les fonctions de la
génération ont été savamment perverties par de néfastes inventions.

Quelle absurde anomalie que les vœux de virginité, soit de l'homme,
soit de la femme! Une des fonctions les plus nobles--j'oserais même
dire les plus saintes--de l'être humain, c'est de donner naissance
à des êtres humains. S'il y a quelque but à notre existence--ce
qui est à la rigueur admissible--c'est de prolonger dans le temps,
par des générations nouvelles, notre espèce. C'est donc violer la
loi primordiale imposée à tout être vivant, que de le condamner à
une virginité perpétuelle. Et pourtant ne fut-il pas des Vestales?
N'existe-t-il pas des fakirs? Ne voyons-nous pas, dans les églises et
les monastères, des religieux et des religieuses qui croient conquérir
la sainteté par la virginité? Sainteté bien singulière, qui consiste à
ne pas obéir aux lois divines.

Si ces Vestales, ces Capucins, ces Carmélites, ces Dominicains, ces
Jésuites, ces Fakirs, étaient accessibles à un raisonnement, je leur
dirais que, par leurs vœux de virginité, ils vont directement contre la
manifeste volonté du Dieu auquel ils croient. En se révoltant contre
leur destinée, ils font acte de rebelles. C'est offenser le Créateur
que de prétendre faire mieux que lui, en désobéissant impudemment à la
loi suprême qu'il a ordonnée à tout être vivant.

On ne prétendra pas qu'il s'agit là, comme pour les eunuques, d'une
rarissime exception. De fait, les célibats volontaires s'étendent,
comme la religion chrétienne, sur toute la surface terrestre. Même
le vulgaire entoure d'une pieuse vénération les malheureux et les
malheureuses qui se sont mis ainsi en dehors--ou plutôt au-dessous--des
lois humaines. Mais que m'importe l'opinion du vulgaire? Que m'importe
l'aveuglement de mes contemporains? N'ai-je pas le droit de constater
que l'homme, trompé par les erreurs de sa piètre intelligence, s'est
mis en dissentiment avec l'unanimité des êtres? Seul, dans l'immense
Nature, il s'impose la virginité. Il est donc le seul à être absurde!

En disant qu'il faut respecter l'œuvre de Dieu, je suis plus près de la
religion que les religieux eux-mêmes.

Comme physiologiste, étudiant les ressorts de la machine vivante, j'ai
été lentement et sûrement conduit à une conclusion générale, simple et
formelle, c'est que notre corps et notre âme sont dans un état normal
si excellent que toute modification, au lieu d'améliorer, empire; au
lieu de perfectionner, dégrade. L'idéal d'une vie heureuse, saine et
puissante, c'est la vie naturelle. Croire qu'on progresse en supprimant
les fonctions génératrices, c'est aussi insensé que de croire arriver à
une moralité supérieure par des fustigations et des jeûnes. L'exercice
régulier et modéré de nos fonctions normales, voilà la vraie sainteté.
La sage et féconde Nature nous a indiqué clairement sa volonté quand
elle nous a munis de tels ou tels organes. Nous l'insultons en croyant
faire mieux qu'elle.

Non seulement nous l'insultons, ce qui la laisse bien indifférente:
mais encore, vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes stupides.

Il paraît, dit-on quelquefois, que ces virginités sacerdotales, menées
par des théories de nonnes et de moines, sont protestations contre les
débauches du siècle. Mais parle-t-on sérieusement? En quoi cinquante
saintes femmes qui se prosternent sur une dalle vont-elles éteindre
les obscénités de tout un monde de courtisanes? Les dames romaines
de la décadence portaient des phallus à leur cou. Cette grossièreté
était-elle amoindrie parce que dans le temple de Vesta soupiraient des
vierges qui alimentaient le feu sacré? Ce sont deux aberrations au lieu
d'une. Elles s'ajoutent au lieu de se neutraliser.

Ce qui fait la supériorité de l'animal sur l'homme, c'est que jamais
aucun animal n'a cherché à modifier le cours normal de sa vie
physiologique. Et ainsi il a trouvé, tout de suite, sans effort,
l'_optimum_ dont l'être vivant ne peut que s'écarter avec ses
inventions, ses imaginations, ses préjugés.

_L'intelligence s'accouplant avec la bêtise_: c'est ainsi qu'on peut
résumer l'évolution humaine! Se servir de la raison pour corriger
les instincts animaux, c'est très déraisonnable. Employer son
intelligence à faire disparaître ses instincts, c'est faire preuve, non
d'intelligence, mais d'ineptie. Si, perfectionnant toutes les capacités
de déduction ou d'induction qui fermentent dans notre cerveau, nous
les appliquions à compliquer et à grandir nos instincts, de manière à
nous conformer de plus en plus aux lois naturelles, nous nous rendrions
peut-être supérieurs à l'animal. Point. Il semble que tout notre effort
tende à s'opposer aux lois que la Nature donna à notre être.

Est-ce assez fou de croire qu'on imaginera mieux que l'Amour pour
développer notre énergie morale?




V

ENCORE LES MUTILATIONS


Après les mutilations graves, examinons les petites. Elles sont bêtes,
mais innocentes. Elles n'en valent pas moins pour établir la stupidité
de l'homme. Leur insignifiance même prouve, mieux que tout argument,
à quel point nous sommes capables d'être absurdes, _in minimis et in
maximis_.

Et je n'en citerai que deux, minuscules, mais ridicules.

Les sauvages de Tasmanie se percent les lèvres, les dames européennes
se percent les oreilles; les uns, pour introduire des tiges de fer
ou de bois; les autres, pour suspendre des anneaux qui portent des
pierres. On aura beau s'évertuer, on ne pourra découvrir d'autre
différence essentielle entre ces deux coutumes saugrenues, que le coût
différent des appendices annexés à la mutilation. Le fer et le bois qui
décorent la lèvre des Tasmaniens sont sans valeur vénale, tandis que
parfois la pierre suspendue à l'oreille des Européennes donnerait le
bien-être à cinquante familles.

A la circoncision, à la castration, à la déformation toulousaine,
on pourrait, à la rigueur, objecter que ce sont pratiques rares,
vétustes, tombées en désuétude, condamnées par le mépris universel des
civilisés, et relevant des erreurs passées. Ici cette excuse n'est pas
valable; car le percement des oreilles est une pratique contemporaine
qui est générale. Toute mère de famille dit un jour à sa fille, quand
elle a sept ou huit ans: «il faut qu'on te perce les oreilles». C'est
entendu. La chose va de soi. On ne peut pas faire autrement quand on se
respecte. L'enlaidissement de l'oreille est devenu un rite inéluctable,
presque religieux. Aussi l'enfant ne cherche-t-il pas à s'y soustraire.
Et, plus tard, jamais l'idée ne lui viendra qu'il y avait là une
tradition résiduelle de la sauvagerie atavique.

Après une courte période de suppuration, la blessure guérit. On a soin
d'ailleurs de l'aviver en y introduisant un anneau; car l'orifice
tend à se fermer, la Nature faisant toujours du mieux qu'elle peut
pour réparer les sottises de l'homme. Enfin la plaie volontaire se
cicatrise, et les deux oreilles restent percées, de sorte qu'on peut
avec fierté introduire dans chacun de ces deux trous les ornements que
permet l'état de fortune de la mutilée, des boucles d'oreille d'un
franc, ou de cinquante francs, ou de mille francs, ou de cent mille
francs.



On caractériserait très exactement l'espèce humaine en disant que,
parmi tous les êtres de la création, l'homme est le seul qui s'impose,
pour son plaisir, des plaies, des cicatrices, des mutilations.



Le tatouage est plus grotesque encore et plus douloureux. Sur la
peau de l'imbécile qui le paye, un soi-disant artiste dessine des
linéaments grossiers, le plus souvent obscènes. Il y fait déflagrer
un peu de poudre, et la cicatrice de cette très cuisante brûlure
est colorée en bleu, ou en rouge, ou en vert, ou en jaune, selon la
composition chimique de la poudre qui a brûlé.

On a dressé une sorte de catalogue de ces tatouages divers. C'est un
monument stupéfiant de la vilenie humaine. Certes, dans les classes
qui se disent supérieures, le tatouage n'est pas chose commune; mais,
pour déshonorer l'humanité entière, c'est assez que des milliers et
des milliers d'individus portent imprimés sur leur peau en caractères
indélébiles les stigmates de leur ineptie.




VI

L'INÉGALITÉ DES HOMMES


Jusqu'à présent nous n'avons fait encore qu'effleurer notre sujet. En
somme les castrations, les circoncisions, les tatouages, les virginités
forcées, ne sont que peccadilles. Et, si les fantaisies de l'homme se
limitaient à de pareilles pratiques, toutes sottes qu'elles soient, il
n'y aurait pas lieu de l'accabler sous notre mépris.

Mais nous allons trouver de bien plus lourdes incompréhensions.
Ces ignorances, ces erreurs, dont les conséquences pèsent depuis
des milliers d'années sur notre triste espèce humaine, et vont,
probablement, prolonger leur terrible écrasement pendant des milliers
d'années encore.

Or, disons-le nettement tout d'abord, l'inégalité des êtres et des
choses est une nécessité absolue, bien plus absolue qu'une loi
physiologique, car c'est une loi mathématique, c'est-à-dire inexorable.
Deux êtres identiques ne peuvent pas exister. Les grains de sable
innombrables que caresse la vague du rivage sont tous différents, par
la couleur, par la forme, par le poids. Si la différence ne porte pas
sur la première décimale de la mesure, ce sera alors sur la deuxième,
ou sur la troisième, ou sur la dixième, ou plus loin encore. Peu
importe! Fatalement, un moment arrivera où l'identité aura disparu.

Qu'un objet soit grand ou petit, la nécessité d'une différenciation est
la même. D'ailleurs, les mots _grand_ et _petit_ sont vides de sens. On
est toujours petit par rapport à un être plus grand. On est toujours
grand par rapport à quelque être plus petit. Vérité naïve et évidente
qu'on méconnaît sans cesse.

Plus la complication des formes ou des fonctions s'accentue, plus
l'inégalité éclate. Si deux cailloux sont toujours dissemblables, à
plus forte raison, deux feuilles. A plus forte raison encore, deux
fourmis. Que sera-ce de deux hommes? Même entre ceux qui se ressemblent
le plus, les caractères différentiels sont innombrables et formidables.

Ici il ne s'agira pas de cette divergence nécessaire, mais des
aggravations fantastiques que les sociétés humaines ont successivement
apportées à l'inégalité inévitable.

Délivrons-nous donc, si possible, de nos préjugés, ces idoles de
_temps_ et de _lieu_ qui excitaient le juste mépris de Bacon. Étudions
froidement, comme des spectateurs sans passion et des juges sans
partialité, l'inégalité des conditions humaines.

Cette inégalité est prodigieuse: car il y a des pauvres et des riches,
des maîtres et des esclaves, des grands seigneurs et des serfs, des
rois et des sujets.



Abordons la question des rois. Elle ne fait guère honneur à
l'intelligence humaine.

Au bon vieux temps, un roi, dans sa puissance sans bornes, avait droit
de vie et de mort sur les millions de sujets qui lui étaient échus à
son berceau. Et, comme il était entouré d'une troupe de serviteurs
solidement armés, robustes et sans scrupules, il pouvait faire pendre
et estrapader selon son bon plaisir. Même il pouvait forcer des
millions d'individus à travailler pour son palais ou pour son tombeau
pendant des années et des années. Les pyramides ne sont pas seulement
un magnifique édifice: c'est encore un splendide témoignage de la
folie humaine, puisque tout un peuple a remué et entassé d'énormes
pierres pendant trente ans, à seule fin de construire au roi Chéops une
sépulture qui dessinât son prodigieux profil à quelques kilomètres de
distance. Que dix millions d'esclaves aient ainsi, sans se révolter,
sué, peiné, souffert, pour la satisfaction d'un seul personnage, si
Chéops qu'il soit, c'est une ineptie qui monte bien plus haut que le
sommet de la haute pyramide.

Mais Chéops n'est pas le seul à avoir asservi un grand peuple à des
besognes absurdes. L'histoire du monde est surtout celle des divers
Chéops, obscurs ou fameux, qui ont sévi sur des millions d'esclaves.
Il y a eu Sésostris, Xerxès, Darius, Néron, Jules César, Charlemagne,
Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon, Guillaume II, et bien d'autres
potentats encore, qui ont écrasé sous leurs fantaisies d'immenses
populations dociles et stupides.

Que certains de ces demi-dieux, Charlemagne ou Louis XIV, Charles-Quint
ou Napoléon, aient témoigné d'une intelligence supérieure à celle des
hommes vulgaires, c'est à peu près indiscutable. Tout de même quelle
disproportion entre l'énormité de leur puissance et la vigueur de leur
esprit! Tout comme leurs sujets les plus humbles, ils étaient des
hommes. Leur sang était de même couleur, et leurs excrétions de même
espèce. Ils ont respiré leur premier souffle et rendu leur dernier
soupir à la manière des plus modestes mammifères.

Remarquons en passant que les peuples serviles n'ont guère tiré profit
de leur servilisme. Les Empereurs, les Césars, les Rois des Rois,
ont profité de leur force surtout pour apporter le malheur à leurs
peuples. Et tout leur génie,--quand ils avaient du génie--n'a guère
réussi qu'à déchaîner des misères sans nom. Il semble que l'inégalité
humaine ait consisté à donner un pouvoir sans borne à des malfaiteurs.

Si encore tous les potentats avaient l'intelligence merveilleuse
de Jules César ou de Napoléon, on comprendrait tant bien que mal,
et plutôt mal que bien, mais enfin on comprendrait que les hommes
vulgaires se fussent, pieds et poings liés, abandonnés à ces grands
chefs. Mais non! Jules César et Napoléon sont des êtres exceptionnels,
rarissimes, et la plupart des potentats qui les ont pris pour modèles
furent dépourvus de talent, d'intelligence et de vertu, franchement
inférieurs aux plus médiocres de leurs sujets, laids comme Louis XI,
vicieux comme Louis XV, débauchés comme Henri VIII, aliénés comme
Caligula, lâches comme Néron, féroces comme Pierre le Grand, fantasques
comme Charles XII. Leur autorité ne tenait pas plus à leur mérite que
la floraison des pommiers ne dépend de la migration des harengs.

Certains animaux ont de vagues institutions sociales. Ils vivent en
troupes, comme les pingouins, les buffles, les antilopes, les mandrills
et les canards. Le plus vieux, probablement le plus sage, de la tribu
en dirige les mouvements. Il est devenu un guide, et son autorité est
acceptée parce qu'elle est justifiée. Mais son seul privilège est
d'être suivi quand il donne le signal de l'attaque ou de la fuite.
Il n'a pas une cohorte de domestiques attachés à sa personne, qui
préviennent ses caprices et rient de ses bons mots. Il n'habite pas
un palais que lui ont construit les pingouins, les buffles ou les
mandrills vulgaires. Il ne porte ni vêtements chamarrés, ni cordons
d'ordres royaux étranges. Il n'a pas droit de cuissage, de pillage et
de torture sur les petites gens de sa troupe...

Mais chez les hommes!!

On a vu des tsars (qui étaient des imbéciles éclatants,) des empereurs
(qui étaient des aliénés authentiques), des rois (qui étaient des
bandits avérés), régner, sans que rien ne les gêne, sur cent millions
d'esclaves humains.

Cet absolu asservissement à un maître serait déjà exorbitant si le
maître était un grand homme, un Pascal, un Rembrandt, un Léonard de
Vinci, un Galilée, un Colomb, un Leibnitz, un Kant, un Hugo. Mais, dans
la réalité des choses, jamais aucun de ces nobles esprits n'a eu part
à aucun pouvoir. Ils ont été des hommes de génie, tout simplement,
et, comme tels, ils sont restés isolés parmi une foule ignorante et
aveugle. La démesurée bêtise des populations humaines leur a dénié
toute autorité, en même temps qu'elle accordait son idolâtrie à des
crétins.

Ce qui aggrave terriblement la servitude des peuples, c'est que les
souverains ont autour d'eux des gardes, prétoriens ou janissaires,
troupe avide et pillarde, et une famélique légion de laquais, qu'on
appelle la Cour, tous, valets et soudards, participant abusivement
de l'autorité du maître. Le chambellan d'un puissant monarque,
c'est-à-dire son premier domestique, dispose d'une telle quantité de
puissance que c'en est risible, ou lamentable, selon qu'on tourne au
comique ou au tragique les sottises humaines.

Mais les inégalités sociales vont bien au delà des palais princiers.
Elles pénètrent dans les plus obscures bourgades et s'infiltrent dans
les plus humbles chaumières. En effet, chez tous les peuples et dans
tous les temps, on a distingué deux classes d'hommes: les seigneurs et
les serfs. Il est vrai qu'aujourd'hui, sauf dans les pays arriérés,
comme l'Austro-Allemagne, cette différenciation tend à n'être plus
que nominale, et que, d'après tous les Codes actuels de justice,
fussent-ils allemands, chacun des individus d'une nation paraît avoir
les mêmes droits civiques, et quelque chose comme l'égalité devant la
loi.

Mais cette égalité n'est qu'un fantôme. Il y a toujours encore deux
classes d'hommes!

Deux classes qui ne se distinguent plus par les quartiers de noblesse,
mais par la plus ou moins grosse somme d'argent dont elles disposent.
Le groupe des riches succède au groupe des seigneurs; la classe des
pauvres, immense, représente la classe des serfs. La ploutocratie
remplace l'aristocratie.

Cette séparation des hommes en groupements distincts dérive toujours
du même principe: qui est la _transmission héréditaire des vertus_. En
soi cette conception n'est pas trop absurde. Elle est même rationnelle
en partie, en partie admissible. Mais, quand elle s'exagère au point de
devenir la caractéristique différentielle des individus humains, elle
nous fait tomber dans des abîmes d'iniquité.

Le fils d'un roi, le fils d'un gentilhomme, le fils d'un riche, n'ont
encore donné, quand ils sont dans le ventre maternel, ou même dans
le maillot de leur nourrice, aucune preuve de supériorité. Quelque
large part qu'on accorde à l'hérédité de l'intelligence, on ne pourra
attribuer qu'une mince supériorité au fils du gentilhomme et au fils du
milliardaire, sur le fils du laboureur ou le fils du loqueteux. C'est
violer outrageusement la bonne et due justice que de mettre entre les
deux fœtus un fossé profond, de donner tout à l'un et rien à l'autre.

Même si tous les rois, tous les seigneurs, tous les riches étaient de
souveraine vertu, et de lumineuse intelligence, il n'y aurait pas
lieu de ranger leurs enfants dans deux catégories sociales, très
éloignées; car la vertu et l'intelligence ne sont que parcimonieusement
héréditaires. Je veux bien qu'il y ait quelque vague présomption
en leur faveur; mais ce sera une supériorité impondérable, une
infinitésimale nuance. Or une société ne peut être constituée sur des
nuances.

Il va de soi qu'en supposant aux rois, aux seigneurs, et aux riches,
une intelligence exceptionnelle, je m'abandonne à une hypothèse
prodigieusement invraisemblable, dont on comprendra l'absolu néant en
ouvrant les yeux et en regardant.

En tout cas il suffit de réfléchir une petite minute pour comprendre
qu'on ne peut classer les hommes que par leur mérite. D'un côté ceux
qui sont laborieux, probes, braves, intelligents; de l'autre ceux qui
sont paresseux, voleurs, poltrons et bêtes.

Or pour établir cette distinction équitable, le seul signe extérieur,
c'est la richesse acquise. Seule, la richesse acquise pourra mesurer
bien quelque peu les proportions de talent et de vertu qui distinguent
les divers individus.

Si, avant d'entreprendre la route de la vie, les enfants partaient du
même point, c'est-à-dire de leur berceau, dotés des mêmes avantages, à
trente ans ils seraient séparés par des distances énormes. L'ivrogne
serait ruiné et misérable; le paresseux croulerait dans le dénument;
le lâche, dans le mépris universel. Seul, l'homme intelligent aurait
réussi à faire fortune.

Rien n'est plus légitime qu'une grande richesse acquise; rien n'est
plus inique qu'une grande richesse héréditaire.

Une hiérarchie se serait établie; hiérarchie nécessaire, car on ne
peut mettre au même niveau l'imbécile et l'homme de génie; hiérarchie
équitable, car chacun doit être payé suivant ses mérites. Par
conséquent, hiérarchie justifiée et acceptée.

Hélas! comme nous sommes loin de cette société imaginaire!



Nul argument ne serait plus fort pour démontrer l'impuissance de
l'homme à résoudre les problèmes sociaux que de faire un voyage
d'érudition à travers le marécage actuel dans lequel nous pataugeons;
homélies, brochures, conférences, livres, discours, phrases, paradoxes,
raisonnements qui se sont accumulés par milliers. Toute cette agitation
n'a abouti qu'à l'inégalité actuelle, laquelle est d'une iniquité
criante.

Je n'ai point la folle et peu excusable présomption de proposer, moi
aussi, un système réformateur, et d'ajouter un livre à l'immense
bibliothèque de l'économie sociale, si touffue et si stérile tout
ensemble. Je me garderai de cette aberration! Même--ce qui n'est
pas--si j'apportais un appareil irréprochable de déductions et de
raisonnements, appuyé sur des vues profondes, il me serait impossible
de faire aboutir la réforme idéale que j'aurais rêvée. Les hommes, avec
leurs passions, leurs intérêts, et surtout leurs bêtises, auraient
bien vite réduit toute mon argumentation en poussière. Ce serait un
livre inutile de plus. Non, en vérité, je ne suis pas un réformateur!
Je montre, ou j'essaye de montrer, l'inanité de ce qui est, sans même
croire que quelque chose de bon pourra être institué définitivement.

Que, depuis les temps historiques et préhistoriques, quelques
commencements de progrès aient été ébauchés, c'est possible. Tout de
même, pour faire rougir de honte les hommes qui pensent--il y en a
quelques-uns--c'est assez que pendant cent siècles la base de tout état
social ait été l'injustice. Voilà qui ne se trouverait dans aucune
société animale, même la plus dégradée.



Qu'on n'aille pas en tout cas supposer que, pour réparer ces hurlantes
inégalités du bon vieux temps, le système socialiste réponde à l'idéal
entrevu. Justes! Justes Dieux! Le principe du socialisme est de courber
tous les hommes sous le même joug, sans accorder quelque prééminence
aux bons et aux braves. Singulier progrès que d'écraser toute
supériorité intellectuelle.

Si le catéchisme socialiste venait, par infortune, à être adopté par
les nouvelles générations, on verrait d'autres iniquités que les
présentes, mais non moindres. Les paresseux, sûrs de leur bien-être,
se croiseraient les pouces en regardant les laborieux travailler.

L'Évangile dit: «l'arbre qui ne produira pas de bons fruits sera coupé
et jeté au feu». Nous n'allons pas jusqu'à demander que les fainéants
soient jetés au feu. Il nous suffira de les laisser s'avachir dans la
misère qu'ils auront méritée. Pourquoi une société consentirait-elle
à nourrir ceux qui n'auront ni su, ni voulu, contribuer à l'œuvre
commune? _Qui non laborat non manducat._



Ainsi donc, oscillant entre deux systèmes antagonistes, l'humanité
a passé et passera du féodalisme au socialisme, ou du socialisme au
féodalisme, sans pouvoir obtenir ni l'égalité, ni la justice.

L'égalité absolue est une si grossière erreur qu'elle n'a pu éclore que
dans le cerveau fumeux des théoriciens. Il est juste, il est absolument
juste que les travailleurs et les intelligents soient récompensés.
D'autre part, il est juste, il est absolument juste, que les paresseux
et les imbéciles expient par une misère réelle leur paresse ou leur
imbécillité. Et alors l'égalité absolue s'effondre, avec toute la
doctrine socialiste.

Hé mais! au fait, en prétendant que chaque individu doit être l'unique
artisan de sa fortune, et que le bien-être sera réservé à ceux qui
l'ont gagné, nous voici revenus à la bonne loi de Nature, au combat
pour l'existence, au _struggle for life_, si magistralement exposé
par Ch. Darwin. Tous les êtres de notre pauvre petit globe se livrent
d'incessantes batailles, et la victoire est aux plus habiles, aux mieux
armés, aux plus nombreux. Ceux qui succombent méritent de succomber,
parce qu'ils ont des armes moins puissantes. Leur infériorité explique,
justifie et légitime leur écrasement. De même, dans nos sociétés
humaines, les plus intelligents, les plus vigoureux, les plus braves,
doivent l'emporter sur ceux qui sont mols, efféminés et bêtes.

Or nos civilisations méconnaissent cette sainte loi, et même il
semble qu'elles se soient évertuées à la contrecarrer. Elles ont des
trésors d'indulgence pour les médiocres; elles protègent les poltrons,
les malades, les souffreteux, les infirmes, et entourent de soins
touchants les faibles, les laids, et les crétins. Les enfants d'un
milliardaire, d'un seigneur, ou d'un roi, ou tout simplement d'un
bourgeois aisé, peuvent mener une oisive et malfaisante existence.
Tout le mécanisme admirable de la concurrence vitale est vicié par les
privilèges monstrueux que les embryons humains ont déjà trouvés dans la
matrice maternelle.

Si l'on voulait, dans une course de chevaux, décider quels sont les
plus rapides, on se garderait bien d'alléger les uns et de surcharger
les autres. Quel résultat sérieux compte-t-on obtenir d'une pareille
épreuve, faussée en son principe même?

Une fois encore, je dirai, comme au début de ce livre; toutes les fois
que l'homme veut troubler les lois animales, faire mieux ou autrement
que la vraiment divine Nature, il tombe dans l'absurde. Il corrige la
sélection sexuelle en donnant à des créatures chétives et vilaines des
avantages écrasants, et alors les races s'abâtardissent au lieu de se
fortifier. Il corrige le combat pour l'existence en favorisant les
faibles, et alors les forts--c'est-à-dire les meilleurs--succombent.
Il institue un régime d'inégalités éclatantes qui font honte à la
justice, tandis qu'en fait d'inégalités celles-là seules seraient
justifiées qui auraient pour base la quantité d'énergie morale ou
physique qu'on a su déjà développer dans la lutte pour la vie.

Ce n'est pas une réforme que de demander le retour à l'état naturel,
sans rechercher une chimérique égalité, sans créer des distinctions
factices, de ridicule origine. Le jeu normal des forces va donner
immédiatement une légitime supériorité à l'intelligence, au courage, au
travail, à la noblesse de l'âme et du corps.

Mais je doute qu'il y ait dans l'espèce humaine d'assez sages
législateurs pour promulguer, et d'assez sages peuples pour accepter ce
retour aux lois qui régissent les espèces animales.




VII

L'ALCOOL


Ainsi c'est l'ahurissement qui a réglé de tout temps et qui réglera
sans doute longtemps encore les relations interhumaines. Mais on peut
à la rigueur soutenir que cet ahurissement était inévitable, à cause
de l'effroyable complexité des problèmes sociaux. De sorte qu'on
trouverait un semblant d'excuse aux détestables institutions royales,
féodales, ploutocratiques, socialistes, et autres, dont le genre humain
pâtit si durement, en alléguant qu'il n'était pas possible de trouver
mieux.

Pour ma part, je croirais plutôt, à voir les infortunes humaines, qu'il
n'était pas possible de trouver pis. Peu importe! Admettons, pour
pousser l'indulgence à des limites déraisonnables, que la solution des
questions sociales était rendue impossible par leur difficulté et par
notre débilité.

Soit. Et passons.



Je dénonce maintenant une des plus colossales folies de l'homme, et une
folie qu'il lui était parfaitement facile d'éviter.

Car non seulement cette folie est volontaire, mais encore elle a
exigé une longue et savante élaboration pour aboutir aux sommets de
perfection qu'elle a atteints. A force d'application, les hommes ont
trouvé le moyen d'intensifier, par un produit nouveau qu'ils ont
découvert, leur misère et leur abrutissement. Ils se sont donné une
peine énorme pour se rendre malades et malheureux. Ils pouvaient vivre
sereinement, simplement, et s'alimenter à la manière de tous les
animaux de la création.... mais voilà qu'ils ont imaginé un affreux
poison, dont ils ont généralisé et codifié l'emploi. Ils ont fait de
cet exécrable produit une des bases de leur nourriture.

Il serait facile d'écrire sur l'alcool et l'alcoolisme plusieurs épais
volumes, (ils ont d'ailleurs été écrits); mais je me contenterai de
quelques indications sommaires. Ainsi éclatera en pleine lumière
l'incomparable stupidité de l'espèce humaine.



C'est un beau et philosophique spectacle que la vie des êtres à la
surface de la terre. Les plantes puisent dans le sol quelques-uns des
matériaux nécessaires à leur existence; mais, comme le sol ne leur
suffit pas, elles vont chercher l'autre partie de leur aliment dans
l'air. Elles se nourrissent dans l'air. Quand le soleil les éclaire,
elles ont la merveilleuse propriété de fixer le carbone qui est dans
l'atmosphère, et d'amasser ainsi de l'énergie. Donc, puisque c'est la
chaleur solaire qui accumule le carbone dans les tissus des végétaux,
toutes les matières carbonées qui sont dans les plantes peuvent être
considérées comme de l'énergie solaire condensée. Quand, dans un foyer,
brûle une bûche de bois, la chaleur qui se dégage de cette combustion,
c'est, restituée à l'atmosphère, la chaleur solaire qui s'était, sous
forme de cellulose, emmagasinée dans la bûche. Un rayon de soleil
qui tombe sur une forêt, ou sur une prairie verdoyante, provoque
un phénomène chimique immédiat, qui met du carbone dans la plante.
L'énergie solaire s'amasse dans les plantes sous forme de carbone.

Or l'animal n'est pas, comme le végétal, capable de se nourrir avec le
carbone de l'air, il ne peut pas fixer le carbone. Il peut seulement le
brûler. C'est un dissipateur, un dépensier, alors que le végétal est
un producteur, un économisateur, un amasseur. L'animal ne peut dégager
de l'énergie et du mouvement qu'en brûlant du carbone. De là cette
conséquence que les animaux, pour vivre et pour se nourrir, ont besoin
du carbone des plantes. Ils se nourrissent des végétaux, qui, grâce
à la chaleur solaire, ont pu dans leurs tissus entasser des réserves
de carbone, c'est-à-dire d'énergie. Les animaux, qu'ils soient des
mollusques, des oiseaux ou des hommes, ayant besoin de force, vont la
chercher dans le carbone des végétaux; lesquels eux-mêmes la doivent à
l'énergie solaire.

Les végétaux vivent par le soleil, et les animaux vivent par les
végétaux. Magnifique et grandiose ordonnancement des choses terrestres,
qui nous rend tous, animaux et végétaux, tributaires de l'astre
lumineux immense autour duquel nous tournons, et dont, en définitive,
nous sommes tous les enfants.

Tous nos mouvements, toutes nos pensées, toutes nos sensations,
dérivent du soleil. C'est toujours la force solaire qui est utilisée
par l'animal, puisque l'animal puise les éléments de sa force dans le
végétal, et que le végétal doit sa force, c'est-à-dire son carbone, à
la chaleur solaire.

Il y a des herbivores, qui mangent des végétaux; des carnivores, qui
mangent des herbivores; des omnivores, comme l'homme, qui mangent,
indifféremment et simultanément, les tissus des herbivores et ceux des
végétaux.

Voilà tous les aliments naturels. Et il ne devrait pas en exister
d'autres.



Or l'homme a découvert qu'en faisant putréfier certains aliments il
obtenait de nouveaux produits d'apparence alimentaire.

Qu'il laisse, avant de les manger, pourrir des faisans, des bécasses et
des chevreuils; c'est assez dégoûtant; mais l'inconvénient n'est pas
grave; d'abord parce que ces mets nauséabonds sont réservés à une élite
de gens blasés, ensuite parce que notre muqueuse digestive est assez
solidement construite pour résister tant bien que mal à l'ingestion des
viandes pourries.

Il n'en est pas de même pour les végétaux pourris. Car, en pourrissant,
les végétaux sucrés donnent un poison, qui est terrible: c'est l'alcool.

Et alors, au lieu d'ingérer l'aliment légitime, normal, que la grande
loi naturelle lui commande et lui recommande, l'homme se délecte à des
végétaux putréfiés..... je dis _putréfiés_, puisque la fermentation
alcoolique n'est qu'une pourriture analogue aux autres pourritures.

Le vin, le cidre, la bière, sont des aliments de corruption, de
putréfaction, de dépravation. Ils font horreur à tout être vivant, quel
qu'il soit, et rejetés avec dégoût. Mais l'homme fait exception. Ne
fût-ce que par son goût pour l'alcool, l'homme mériterait d'être mis
à part de toute l'animalité. Il y a un _Homo stultus_ qui chérit le
poison alcool, il n'y a pas de _stultum Animal_.

Les belles grappes de raisin, savoureuses, dorées ou rosées, dont la
vue est charmante, dont le goût est délicieux, jetées pêle-mêle dans
une vaste cuve, broyées, écrasées, mutilées, deviennent hideuses.
Une odeur écœurante s'en dégage. Bientôt des rustres arrivent, qui
sautent à demi nus dans la cuve, et avec leurs sales pieds infectent
ce magnifique aliment. Ces grappes splendides deviennent une fange
infecte, où toutes les vermines, microbiennes et autres, pullulent à
plaisir. Les pommes succulentes, à couleurs exquises, appendues comme
des bijoux précieux à nos beaux pommiers, sont jetées dans le trou à
fumier. On y fait couler le purin pour que la liqueur ait plus de goût:
et c'est la macération de ce sinistre mélange dont l'homme fait une de
ses boissons favorites.

Voilà en quels ignobles produits l'homme réussit à transformer ces
deux adorables fruits de la terre, et il n'est pas de plus vilain
spectacle que cette profanation.

Si encore nous nous contentions de boire--même jusqu'à en être
malades--ces boissons putréfiées... mais non! nous avons trouvé mieux.
Nous sommes arrivés à en extraire la pernicieuse essence. L'homme ne se
contente pas d'ingérer une pourriture; il la distille; il en recueille
le principe, de sorte qu'il finit par retirer du raisin pourri un
poison sûr et actif, l'alcool, le puissant, le mirifique alcool.

Certes, le raisin qui a fermenté, les pommes et les cerises qui ont
fermenté, le houblon qui a fermenté, sont des aliments bien impurs,
mais il leur restait tout de même encore quelque chose d'à demi
alimentaire. Or c'était trop pour nous. Nous avons appris à condenser
leur impureté pour constituer une liqueur toxique, facile à produire
en quantités immenses, qui emmagasine toute la toxicité de la liqueur
fermentée.

Et c'est ainsi que, grâce à sa perfide intelligence, l'homme est tombé
au-dessous des pires brutes.

Est-il besoin d'insister sur la puissance toxique de l'alcool? A dose
modérée, il trouble les fonctions digestives, enlève l'appétit, détruit
le sommeil, cause une vive stimulation passagère, bientôt suivie d'un
affaissement intellectuel. A dose forte, il paralyse tous nos sens,
fait vomir et tituber, annihile la faible lueur de raison qui vacille
dans notre triste intelligence. Bientôt il jette par terre l'homme le
plus vigoureux, le transforme en une brute furieuse, qui, les yeux
injectés de sang, la face empourprée, vocifère des injures et des
menaces contre ce qui l'entoure, et insulte des ennemis imaginaires.
Jamais, dans aucune espèce animale, ni chez les cochons, ni chez les
chacals, ni chez les ânes, pareille ignominie n'apparaît. L'objet le
plus laid de la création, c'est l'ivrogne, être répugnant, devant
lequel on se dit qu'il est honteux d'appartenir à la même espèce
vivante.

Si l'ingestion du poison se répète, alors, définitivement, toute la
raison disparaît. Le foie s'hypertrophie, le cerveau s'altère, les
mains tremblent, la démarche devient incertaine.

Un alcoolique de trente ans est déjà un vieillard. Dans ses nuits
d'insomnie et de fureur, il balbutie des paroles incohérentes. Une
honte, je le répète, une honte, qui nous déshonore tous.

Et l'aberration est universelle. Les nègres--et on reconnaît à cela
que, malgré leur peau noire et leurs cheveux crépus, ils sont des
hommes--sont assoiffés d'alcool. Dans les villes et les campagnes,
partout l'alcool est fêté comme un Dieu. Le culte de Bacchus ne
connaît pas de dissidents. Dans la seule ville de Paris, il y a
65.000 établissements qui distribuent cette détestable denrée. En
admettant que chaque débitant, avec sa femme, ses enfants, son
personnel domestique, représente six individus, cela fait 400.000
empoisonneurs. On pourrait classer les Parisiens en deux groupes:
400.000 empoisonneurs et 1.600.000 empoisonnés.

Ce sont les alcooliques qui remplissent nos salles d'hôpitaux, et nos
asiles d'aliénés. Grâce à l'alcool, un peuple de travailleurs est
remplacé par un peuple de déments, de paresseux, d'infirmes.

Je ne sais trop pourquoi je répète ces très banales banalités, car
toute la pestilence de l'alcool a été dite et bien dite, démontrée et
bien démontrée. Mais, malgré la rigueur de ces démonstrations, les
hommes se conduisent comme s'ils n'en avaient jamais ouï parler. Dites
à un Allemand que la bière est une boisson funeste, à un Français que
le vin détériore la santé, vous serez traité de maniaque. Tous ces
malheureux hommes s'imaginent que l'alcool donne vigueur et gaieté.
Dans certains pays de France, on en donne aux enfants quand ils vont à
l'école, et même, m'a-t-on assuré, aux nouveau nés nourris au biberon.

Par tous les représentants de l'espèce humaine, l'alcool est regardé
comme un liquide bienfaisant et nourricier.

Il me paraît impossible de déraciner cette erreur qui fait tant de
victimes. Je ne l'essaierai pas. Je constate les faits éclatants,
indéniables. En imaginant ce produit factice, inconnu aux animaux,
l'homme a accru ses misères. Eh bien! tant pis pour lui! _Vult decipi,
ergo decipiatur._

D'ailleurs jamais aucune lutte anti-alcoolique ne pourra réussir.

Ce n'est pas tant parce que le vin, l'eau-de-vie, la bière, sont, à
la suite d'un long et pervers usage, devenus agréables au goût, c'est
surtout parce que ces boissons procurent une notable stimulation
intellectuelle. Après un grand verre de vin, on se croit plus heureux,
plus fort, plus sain. Les idées arrivent, plus abondantes. Les pauvres
oublient leur misère. Leurs galetas deviennent moins sinistres; leurs
loques, moins sordides. Illusions, certes, suivies d'un douloureux
réveil, mais c'est quelque chose que de se réfugier pour un temps,
fût-il très court, dans un monde imaginaire, moins cruel que la sombre
réalité.

Les misérables ne renonceront pas facilement à une boisson magique qui
va leur donner l'illusion du bonheur, même si elle leur apporte plus
tard la réalité de l'infortune.

Et puis, la fabrication des boissons fermentées et de l'alcool occupe
une population immense qui ne se résignerait pas à la ruine. Allez donc
persuader aux vignerons, aux bouilleurs de cru, aux distillateurs, à
ces infâmes marchands de vin surtout, qu'il faut changer de métier.
Pour peu qu'ils soient les plus forts, ils vous pendront à la lanterne.

N'a-t-on pas vu ce spectacle scandaleux d'un Parlement n'osant pas
interdire l'usage de l'alcool, de députés tremblant devant les
débitants qui sont leurs fidèles courtiers électoraux? Une loi
suffirait, très simple à promulguer, très facile à appliquer. Mais on
a l'adoration du mal, quand il prend (pour les députés, comme pour les
marchands de vin) la forme du veau d'or.

La chimie a su travailler les végétaux et en extraire des poisons;
strychnine, aconitine, atropine, dont il est absolument interdit de
mettre en vente même un milligramme, sans une ordonnance médicale.
Et pourtant la liberté de ce commerce serait sans aucune conséquence
fâcheuse, tandis que des millions de trafiquants débitent librement,
aux applaudissements de l'État et de la foule, un poison bien plus
terrible que la strychnine, l'aconitine, et l'atropine, car il décime
et déshonore toute la race.

Il n'est pas pour établir l'infériorité de l'homme sur l'animal
d'exemple plus saisissant que l'alcoolisme.



Résumons-nous.

1º Le poison alcool n'existe pas dans la nature. C'est un produit
chimique créé par notre industrie. Donc le mal qu'il provoque est
provoqué par notre volonté.

2º Ce poison est reconnu poison. Il n'y a pas de surprise. Les effets
nocifs de l'alcool sont aussi éclatants que la lumière du soleil en
plein midi. Tous les hommes savent que c'est un poison, et cependant
ils continuent à s'empoisonner.

3º Les Rois, les Parlements, les Académies, les Ministres, tous ceux
qui prétendent diriger le populaire, sachant parfaitement que le
populaire se dégrade par l'alcool, ne font rien pour empêcher cette
dégradation.



Ce n'est pas seulement une stupidité, c'est une honte!




VIII

DE QUELQUES AUTRES POISONS


Il fallait faire une place prépondérante au seigneur alcool. D'autres
personnages de moindre importance le suppléent et le complètent,
démontrant avec une douloureuse précision que décidément l'homme chérit
les poisons, et que le métier d'empoisonneur est le plus fructueux
de tous. Aussi son industrie, sans se lasser, trouve-t-elle dans le
monde végétal des produits franchement toxiques, parfaitement aptes à
détruire l'intelligence et à pervertir la santé.

Et c'est avant tout l'opium, dont la fumée âcre et nauséeuse est, par
des millions d'individus, avidement recherchée.

De même que l'alcool, et plus que l'alcool peut-être, l'opium fait
perdre, au pauvre hère qui en use, la notion de sa détresse. C'est
l'oubli, le délicieux oubli d'une vie misérable. Mais quel réveil
affreux! Alors, sous peine d'indicibles tortures, il faut augmenter la
dose, et recommencer l'usage du poison, puis le lendemain recommencer
encore, et recommencer toujours, jusqu'à en être imbibé, sursaturé,
jusqu'à se transformer en un squelette ambulant, livide, hâve,
décharné, qui se traîne dans les ruisseaux, et souffre mille morts
avant que le cœur, qui s'est graduellement affaibli, n'arrête enfin sa
dernière pulsation, avant que ne s'éteigne la petite flamme de vie qui
vacillait encore dans la poitrine.

La Chine a l'opium: les civilisés ont la morphine. De même qu'on
extrait un poison du raisin, on peut extraire un poison du pavot. C'est
une petite poudre blanche qui, aux malades épuisés par l'insomnie,
procure un sommeil bienfaisant, mais qui, aux individus vigoureux,
apporte un progressif abrutissement. Même, comme l'ingestion par
l'estomac n'a pas des effets immédiats, pour supprimer l'attente,
et pour s'empoisonner plus vite, on introduit la drogue sous la peau
par une petite seringue. En quelques secondes le tour est joué. Cette
pratique nécessite un élégant attirail chirurgical qu'on rehausse
parfois de quelque luxe. Et certes rien de semblable ne se rencontre
dans le monde des animaux.

Après tout la supériorité de l'homme est peut-être de savoir se faire
une injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine.



A côté de l'opium et de l'alcool, les autres poisons habituels
paraissent peu de chose: cocaïne, éther, haschich. Je les mentionne
simplement pour mieux établir la malsaine fécondité de l'intelligence
humaine.



Il ne faut pas oublier un autre poison aussi répandu que l'alcool,
moins délétère, mais également bête: c'est le tabac.

Manie étrange! Aberration absurde! Je puis en parler très doctement,
car je suis grand fumeur. C'est une habitude dont je me suis empêtré,
sans avoir d'autre excuse que l'universelle folie; une chaîne bête que
je n'ai pas le courage de briser.

La fumée du tabac est nocive. Elle contient des gaz pernicieux, de
l'oxyde de carbone, de l'acide cyanhydrique, des vapeurs de nicotine.
Et alors je vis au milieu de ces poisons. Au lieu de respirer le
bienfaisant et généreux air pur, je pervertis mon appétit, ma
mémoire, mon sommeil, ma circulation cardiaque, en respirant des
vapeurs méphitiques. Je ne peux même pas, comme beaucoup de fumeurs,
prétendre, pour m'absoudre, que le tabac est inoffensif, puisque je
sais parfaitement que le tabac est mauvais, franchement mauvais. C'est
un produit toxique qui n'a d'autre raison d'être que de fournir aux
gouvernements un impôt facile à percevoir.

Donc le tabac est pernicieux! Mais quoi! Ai-je la prétention d'être
plus sage que les autres hommes?

En tout cas, ma manie de fumeur est une démonstration nouvelle,
inattendue, de l'incorrigible bêtise humaine. Le tabac est une
habitude stupide, à laquelle je me suis enchaîné, tout en me rendant
compte de ma stupidité. Et mon erreur est d'autant plus grave, que je
la comprends davantage.




IX

LA GUERRE


Quand j'évoque la guerre, la sanglante, cruelle, hideuse guerre, alors
aussitôt les images se précipitent en tumulte à mon esprit, ardentes,
frémissantes, en tel nombre et avec de telles couleurs que j'en suis
comme ébloui.

Grâce à la guerre, les preuves de l'ineptie humaine sont si éclatantes
que toute parole ne pourrait que les affaiblir... Mais je tâcherai
de mettre une digue à ce flot débordant d'idées et de calmer mon
indignation.



Que la guerre fasse des morts, et des morts, et des morts, il est
inutile de le répéter. Mais ce ne sont pas ces innombrables morts que
je lui reproche. Après tout, nous devons tous mourir, quelque jour. Un
peu plus tôt, un peu plus tard, ce n'est pas une grosse affaire.

Il existe à la surface terrestre quinze cents millions d'êtres humains,
et notre magnifique guerre de 1914/1918 n'a pu faire périr que quinze
millions d'hommes. C'est peu; car ces quinze millions ne représentent
qu'une petite fraction d'humanité, un centième, c'est-à-dire presque
rien. Deux ans de fécondité augmentée compenseront cette hécatombe. Et
je serais presque tenté de parler comme Napoléon, qui, le soir de la
bataille d'Eylau, contemplant tous les cadavres qu'avait sur le sol
accumulés son orgueil, murmurait avec un bon sourire: «Une nuit de
Paris réparera tout cela».

Je sais bien aussi qu'il y a les usines détruites, les chaumières
éventrées, les châteaux démolis, les villes ravagées, les cathédrales
incendiées, les forêts mutilées, les champs de blé transformés en
charniers dans lesquels s'entassent les ossements des jeunes hommes.
Mais il ne faut pas s'en émouvoir. Le lugubre spectacle ne durera
pas toujours. Après quelques printemps, toute la végétation ancienne
reparaîtra, et bientôt le laboureur insouciant, heurtant, par-ci,
par-là, un squelette qui ébrèchera le soc, mènera joyeusement sa
charrue dans les lieux où l'horreur est épandue aujourd'hui.

Partout la vie renaîtra forte et drue, et, au prochain siècle, il ne
restera plus de l'affreux carnage qu'un souvenir se déroulant dans les
livres d'histoire. La guerre de 1914/1918 sera le passé, comme les
invasions des barbares, comme la guerre de Cent ans, comme les guerres
du Premier Empire. Les plaies que le colossal massacre a infligées aux
hommes et aux choses seront bientôt cicatrisées... Je dis bientôt,
car un siècle, deux siècles, dix siècles même, ce n'est rien dans
l'histoire humaine.

Ce ne sont pas les morts et les ruines qui me font dire que la guerre
est la grande infâme. Car les nouveau-nés remplacent les morts. Les
ruines se restaurent. Les arbres poussent. Les moissons renaissent.
Mais il est une réalité sinistre que rien, dans l'éternité des temps,
ne pourra effacer: c'est la douleur.

La douleur! Oui! tout simplement. Une prodigieuse et universelle
douleur.

La douleur par le fait de la guerre a coulé à flots pressés, cent fois,
mille fois plus que le sang, pourtant si prodigalement répandu.

Insistons; car nous touchons ici l'extrême folie des hommes, si vaste,
que les mots font défaut pour en dépeindre l'immensité.

Tous les êtres aspirent au bonheur, but suprême et unique de leur
existence. Imaginer une autre fin à notre destinée, c'est tomber dans
les nuages d'une folle métaphysique. Individus et sociétés vivent
pour être heureux. La chose est tellement évidente qu'il paraît naïf
de le dire. Si quelque illustre penseur prêchait une doctrine qui
enseignerait à l'homme le malheur comme but de l'existence, nous
aurions le droit de déclarer que ce grand philosophe n'est qu'un
farceur. Le bonheur, voilà notre idéal à tous.

Même, pour que cet idéal ne soit pas entaché d'un sombre égoïsme, nous
devons généraliser la formule, et dire qu'il ne s'agit pas de notre
bonheur seul, mais du bonheur des autres.

L'effort de l'humanité est vers le bonheur, qu'il soit collectif ou
individuel. Par conséquent le seul moyen de juger les choses, c'est de
mesurer la quantité de bonheur ou de malheur qu'elles apportent aux
êtres humains.

Imaginons dans l'espace une colossale balance, avec deux gigantesques
plateaux. Dans l'un vont s'entasser toutes les souffrances des
habitants de la Terre; dans l'autre, toutes leurs joies. De quel côté,
dans les temps de guerre, va s'incliner la balance?

Certes la guerre apportera de sérieux bonheurs qui tomberont bruyamment
dans le plateau des choses délectables. D'abord elle aura conféré
une grosse, très grosse, fortune aux constructeurs de canons et aux
fabricants de munitions. Elle aura permis à maints fournisseurs de
s'enrichir rapidement et grassement. Or c'est là, je crois bien, un
réel bienfait, nullement négligeable. La guerre crée de nouveaux
riches. Ils ne sont pas très nombreux, ces nouveaux riches; mais leur
fortune est si énorme, que l'intensité compense la rareté.

Tous les autres bienfaits de la guerre pâlissent à côté de celui-là.
Pourtant çà et là elle comporte quelques agréments qui sont sérieux.
Il y a des soldats très braves qui ont obtenu des pensions, des
décorations et des grades. Il y a de mauvais drôles qui ont péri. Les
amateurs d'émotions fortes ont pendant quatre longues années trouvé
chaque matin dans leur journal, lu au coin du feu, des nouvelles
sensationnelles (et fausses) dont ils s'abreuvaient sans danger. Les
beaux parleurs et les écrivains diserts ont pu, sans risquer la plus
petite surface de leur peau, proférer des paroles injurieuses et
retentissantes sur le patriotisme et la vengeance, ce qui leur a fait
de par le monde une réputation de héros; car le tirage des journaux
augmente avec le ronflement des banalités emphatiques. Tout individu
qui enflait la voix s'est alors figuré être devenu, tout ensemble, un
puissant artiste, un penseur génial, et un patriote valeureux.

Ce ne sont pas là, je le reconnais, de minces bénéfices. Mais que
pèsent-ils à côté des douleurs de la guerre?



Il y aura eu, dans cette guerre de 1914/1918, plus de 15 millions de
morts. Admettons que chacun des morts ne soit pleuré que par cinq
personnes, le père, la mère, la femme, la sœur, le fils, l'ami. Voilà
donc septante millions de douleurs atroces, qui se prolongeront pendant
des années et des années. Croit-on que la jeune femme qui vient de
perdre son mari, la mère qui a perdu son fils, pourront se consoler
en un an, deux ans, ou dix ans? Leur vie est désormais empoisonnée.
La mort qui a frappé l'être adoré, les a frappées, cette mère et
cette épouse, plus cruellement que le soldat tombé. Leur existence
sera désormais décolorée, misérable. Et ces malheureuses ne pourront
plus rire, ni sourire. Les heures passeront; les jours, les mois, les
années; mais la torture sera aussi dure qu'au premier jour, ce jour
néfaste, où, comme un coup de foudre, cette parole a retenti: «Ton fils
est mort, ton mari est mort!»

Quinze millions de morts, ce n'est pas un grand malheur!--au moins pour
les morts--car les morts ne souffrent pas, ne pleurent pas dans une
désespérance prolongée. Quinze millions de morts se réparent par quinze
millions de naissances. Mais cent millions d'infortunés! cent millions
de martyrs, pour qui toute joie est à jamais tarie. Voilà l'immense
folie humaine. Quels que soient les bénéfices des constructeurs de
canons, des banquiers, des mercantis; quels que soient les patriotiques
orgueils des impérialistes triomphants; quelque flatteuses que soient
les Croix de fer et les Légions d'Honneur prodiguées aux braves, si
nous prenions une balance gigantesque et que dans un plateau nous
mettions ces décorations et ces bénéfices, et dans l'autre plateau
ces cent millions de définitives douleurs, de quel côté pencherait la
balance?



Mais il faut que le plateau des douleurs soit bien plus colossal
encore, si nous voulons y mettre toutes les autres souffrances dues à
la guerre. Alors l'énumération devient effarante.

D'abord, vingt millions de blessés; c'est-à-dire vingt millions
d'hommes, jadis vigoureux, qui maintenant, tremblant de fièvre, pâles,
décharnés, impotents, passent des journées et des journées dans les
hôpitaux, opérés et réopérés. Quelques-uns d'entre eux peut-être s'en
tireront sans autre dommage que des cicatrices, des lésions nerveuses,
des douleurs lancinantes, plus ou moins incurables. Oui! il y aura
dix millions de non mutilés, mais les dix millions de mutilés!... Ils
n'ont pas eu, ceux-là, la chance de mourir. Il leur faudra continuer
à traîner une lamentable existence; il y aura à peu près quinze mille
aveugles, cent mille borgnes, cinq cent mille manchots, cinq cent mille
boiteux. D'autres sont sourds, d'autres atrocement défigurés, d'autres
atteints de crises épileptiques, d'autres encore ont les deux bras
coupés; il en est un qui a eu les deux bras, les deux jambes coupées,
et qui est presque aveugle. Joli! très joli spectacle!

Ces dix millions de mutilés que la charité publique sera forcée de
soutenir, représentent l'épanouissement d'une civilisation humaine
vieille de trente siècles. Voilà à quoi auront abouti ses efforts!

Puissent-ils, ces héros, vivre longtemps et longtemps encore, pour
attester, par leur seule présence, l'effroyable et sacrilège bêtise de
l'espèce humaine.



Est-ce tout? Oh! que nenni! il y a les ruines. Des maisons ont été
détruites, où étaient amassés tous les souvenirs et toutes les
richesses d'une famille. Six millions de Belges, six millions de
Serbes, six millions de Polonais, six millions de Français, expulsés
de leurs domiciles, traqués comme des bêtes fauves, fuyant devant
l'incendie et le pillage, laissant leurs femmes et leurs filles à la
merci d'une soldatesque sauvage, et ne devant retrouver à leur retour
qu'un foyer dévasté, rendu abject par les ordures que les vainqueurs y
ont déposées.

Est-ce tout? Non! Pendant trois ans le spectre de la faim a frappé
à toutes les portes de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, des pays
envahis, de la France, de l'Italie et de la Grande-Bretagne. Pas de
charbon! pas de vêtements! pas de souliers! pas de sucre! pas de
beurre! pas de pain!

Deux cents millions d'êtres humains, encore qu'ils ne soient pas morts
d'inanition, ont eu la terreur de la famine et l'angoisse de la faim.

Ce n'est pas tout. Il y a eu six millions de prisonniers. On racontera
quelque part, pour faire honte à l'humanité entière, l'existence de
ces infortunés. On dira quelle infecte nourriture ils ont été forcés
d'ingérer! dans quels hangars ils devaient dormir! quelle promiscuité
dans la fange, les excréments et la vermine! quelles tyrannies leur
étaient infligées par de vils soudards, transformés en bourreaux!
Quatre années, quatre longues années sans que la plus pâle lueur
d'espérance brillât à travers les grilles de fer barbelé qui les
encerclaient!

Et puis, chez tous les habitants de l'Europe, la haine, l'injure,
l'outrage, la calomnie, avec des cris de colère, de vengeance, de rage,
qui endeuillent l'âme. La guerre fait vibrer tous les instincts sales
et féroces qui sont le propre de l'homme, de l'homme plus sale et plus
féroce que le pourceau et le chacal. Tout ce qui est bas, et vil, et
bête, porté au pinacle! Un cabotin vaniteux, comme Guillaume II, une
vieille brute inepte, comme Hindenburg, traités comme des divinités par
cent millions d'imbéciles! Le mépris de tout ce qui est la justice.
L'adoration de tout ce qui est le mensonge. L'insulte à tout ce qui
est la pitié. L'humanité entière se vautrant avec délices dans la boue
et le sang, et y trouvant je ne sais quelle joie malsaine, pire qu'une
noble douleur.

Il semble que l'homme, ayant cherché ce qui peut lui donner à la fois
le plus de souffrance et de bassesse, ait enfin réussi à se procurer
le maximum. Il a adapté toute son énergie, toute son astuce, toute sa
passion à cette œuvre de malheur.

Et d'ailleurs avec succès. Le résultat a été splendide. Pendant cinq
à six mille ans, par de petites guerres peu meurtrières (perpétuelles
d'ailleurs) l'homme s'était essayé à la guerre. Mais ce n'étaient
encore que des ébauches, des essais enfantins, de médiocres préludes
au magnifique ouvrage accompli de 1914 à 1918. Ah! cette fois ce fut
réussi. Le but a été atteint. La somme des malheurs humains a dépassé
toutes les prévisions, même les plus optimistes.

Plus la guerre a exigé d'énergie, de courage, d'héroïsme, plus elle
a fait apparaître avec éclat notre folie, puisque ces trésors de
courage, d'énergie, d'héroïsme, ont été consacrés à la destruction.
Si la dixième partie de cet immense effort avait servi à combattre
nos maladies, nos vices, nos ignorances, le sort de l'humanité serait
presque divin.

Pour en donner un exemple concret, la guerre aura coûté à peu près
mille milliards de francs. Eh bien! supposons qu'on ait, à la lutte
contre l'alcoolisme, la syphilis, la tuberculose, employé la dixième
partie de cette somme, soit cent milliards, ces fléaux auraient disparu.

Certes ils auraient disparu. Mais qu'est-ce que les douleurs de la
tuberculose, de l'alcoolisme, de la syphilis, à côté des joies de la
guerre?



L'humanité ressemble à un pacha qui aurait deux épouses. L'une,
belle, jeune, saine, resplendissant de grâce et de douceur, à la
voix harmonieuse, aux formes éblouissantes, au regard éclairé par la
tendresse et l'amour. A celui qui l'approche, elle donne la volupté,
le sourire, la sérénité. C'est la Science. L'autre épouse est une sale
vieille putain, abjecte, châssieuse, vrai squelette ambulant. Les dents
déchaussées, l'haleine fétide, couverte de ses excréments, vomissant
partout, le corps ravagé par des ulcères nauséabonds, elle n'a plus que
quelques rares touffes de cheveux gris empétrés de vermine. Violente,
coléreuse, menteuse, se livrant à des accès de rage frénétique, elle
bave et elle mord. Elle hurle au lieu de parler. A distance elle exhale
un relent infect. C'est la Guerre.

Et voilà cependant l'épouse que cet ineffable pacha a choisie. Il
la pare des bijoux les plus précieux, des robes les plus luxueuses,
des plus somptueuses étoffes. Il aspire son souffle empesté et passe
une langue amoureuse sur ses gencives putrides: il lèche ses ulcères
purulents; il embrasse ses pieds nauséabonds. Il se pâme d'amour
devant cette sinistre gueuse et force l'autre à en être la docile
esclave.

Oh! hommes de goût! comment jugerez-vous ce pacha?



Imaginons encore un riche propriétaire, un amateur fortuné qui possède
une splendide collection de tableaux, de marbres et de livres. Voici
qu'un jour la fantaisie lui vient de les détruire. Avec des haches, des
torches, des barils de poudre, il saccage tout, et il s'acharne à cet
ingénieux travail avec un tel enthousiasme, que, le soir venu, de toute
sa fortune passée, il ne lui reste plus que des débris. Alors, comme
s'il se repentait--mais il n'a garde de se repentir--il arrête le feu,
il noye les poudres, il laisse reposer sa hache. Il cherche tant bien
que mal à restaurer les toiles éventrées, à arracher du feu quelques
bribes de ses anciens trésors. Mais il ne réussit à récupérer qu'une
minuscule partie de ce qu'il a si énergiquement voulu anéantir.

Voilà ce que fait le chirurgien qui, le soir d'une bataille sanglante,
tâche de rendre un peu de vie à quelques mourants. On a, tout le jour,
égorgé cinquante mille jeunes gens, et toute la nuit on essaye d'en
sauver deux cents! C'est comique, lugubrement comique.



Supposons que toutes les nations de la terre se soient concertées pour
construire une monstrueuse machine qui, prenant l'eau de la mer à dix
kilomètres du rivage, l'élève à une immense hauteur pour la rejeter
ensuite avec fracas, au loin, dans la campagne. Les ingénieurs les
plus habiles en ont dressé les plans. Mille milliards de francs ont
été dépensés. Tous les peuples, tous les individus ont travaillé sans
relâche à cette œuvre inouïe. Pistons énormes, bielles gigantesques,
outils d'une précision merveilleuse! tout est conçu et exécuté
magistralement. Le plus humble des habitants de la terre est fier de
ce chef-d'œuvre collectif auquel les plus grands penseurs et les plus
petits ouvriers, pendant plusieurs générations, ont collaboré. C'est
extraordinaire, prodigieux, colossal!

Avant d'admirer, attendez.

Supposons que cette mer, puisée par un tel gigantesque effort, va
retomber au milieu des villes, noyer les bibliothèques, les musées,
les palais, les chaumières, détruire les récoltes, corrompre le
sol, condamner quatre provinces à la stérilité et à la famine! que
penseriez-vous alors de ce chef-d'œuvre? Et n'auriez-vous pas le droit
de vous écrier! «O insensés! à quoi bon toute cette intelligence, si
elle est un instrument de malheur?»

Imaginons qu'un physiologiste génial ait enfin découvert une substance
dont la préparation lente, laborieuse, difficile, soit un miracle
de sagacité et d'adresse. Il a appris que cette drogue nouvelle
provoque des douleurs atroces dans tous les membres, et des céphalées
qui font hurler de désespoir; elle pourrit le sang, tue le sommeil,
l'appétit, la gaieté. Elle dégrade l'intelligence, paralyse le cerveau.
Et cependant, matin et soir, notre homme génial s'abreuve de cette
abominable substance. Dirons-nous! «Voilà un bien grand savant!» ou
dirons-nous «Quel crétin!» Chacun pourra avoir une opinion différente,
mais pour moi tout son génie s'effondrera devant son énorme bêtise.



On prétendre peut-être--car il y a quelques amateurs de la guerre--que
les générations actuelles sont malheureuses, mais qu'elles travaillent
pour les générations futures. Le présent est exécrable, certes, mais il
s'agit de préparer l'avenir...

Eh bien! soit! Parlons de l'avenir!

L'avenir, c'est la naissance de nouvelles générations plus vigoureuses,
plus braves, plus intelligentes que les générations passées. Et alors,
évidemment, ces nouvelles générations seront d'autant plus brillantes
qu'elles seront issues de générateurs plus excellents. Telle est la loi
d'hérédité. Elle est absolue. Pour fortifier une race, il faut choisir
les meilleurs. Ce serait l'affaiblir, l'anéantir même, que de prendre
pour la perpétuer des avortons et des débiles.

C'est vrai pour les chiens, les chevaux, les pigeons. C'est vrai pour
les poires, les pommes et les raisins. C'est vrai pour les champignons
et les microbes. Une espèce, pour progresser ou même seulement pour se
maintenir, a besoin d'une perpétuelle sélection. Aussi la Nature, pour
l'empêcher de disparaître, condamne-t-elle à la stérilité ou à la mort
tous les individus défectueux.

Or la guerre fait aussi une sélection, _mais c'est à rebours_. Elle
élimine les braves, les jeunes, les forts, les vigoureux, les beaux, et
ne laisse survivre, pour perpétuer l'espèce, que le rebut humain.

Nul doute n'est possible. Dans une bataille, et à plus forte raison
dans une série interminable de dures batailles, ce sont les meilleurs
qui ont succombé.

Tous nos régiments d'infanterie se sont renouvelés cinq ou six fois.
Des deux millions de soldats qui sont partis en août 1914, et qui ont
continué à se battre, il reste à peine quelques centaines d'hommes
valides. Les autres sont des prisonniers, des malades, des morts ou
des mutilés. Il ne survit--sauf quelques glorieuses exceptions--pour
perpétuer l'espèce que les réformés et les lâches.

Que dirait-on d'un éleveur qui, nourrissant une centaine de petits
cochons, et estimant que tous les ans dix lui suffisent pour conserver
l'espèce, sacrifierait, avant qu'ils fussent en âge de se reproduire,
les quatre-vingt-dix normaux, et conserverait, avec un soin jaloux,
les dix porcelets les plus vilains, les petits, les ulcéreux, les
difformes. Au bout de cinq ou six années, il aurait un joli troupeau!

Mais, heureusement pour l'espèce porcine, aucun éducateur ne comprend
l'élevage de cette manière. Ce n'est pas la manière de l'homme pour son
bétail, c'est la manière de l'homme pour l'homme.

Et c'est ainsi que nous réservons l'avenir.



Il fut un temps où je croyais qu'on pourrait faire admettre aux
Français que la paix a quelques avantages, et que la guerre a quelques
inconvénients. Dans des réunions publiques, où venaient parfois jusqu'à
trente personnes, j'essayais cette démonstration... Or, un jour, dans
une réunion contradictoire, un de mes auditeurs, un journaliste dont
il ne me convient pas de citer le nom ici, comme je parlais de la
sélection à rebours, s'écria avec une conviction éloquente: «Mais il
reste les femmes!»



Eh oui! mon cher contradicteur, les femmes restent... Et c'est fort
heureux. Car, s'il en était des femmes comme des hommes, c'est-à-dire,
s'il n'y avait pour perpétuer l'humanité que les naines, les idiotes,
les aveugles-nées, les démentes, les rachitiques et les lépreuses, c'en
serait fini à tout jamais de l'espèce humaine.

Les femmes restent... C'est entendu. Mais les malheureuses qui restent
doivent se contenter des nains, des aveugles-nés, des idiots, des
déments, des rachitiques et des lépreux. Après quatre ans de guerre,
c'est tout le résidu mâle que nous pourrons leur offrir. Ajoutons-y
quelques tuberculeux, des embusqués de haut vol, et les veufs de plus
de cinquante ans. Après une bonne guerre, nous n'aurons rien de mieux à
leur présenter.

Les femmes restent.... Voilà qui est incontestable. Mais, à elles
toutes seules, elles sont impuissantes, avec le rebut de la population
masculine, à faire des générations vigoureuses et saines.

Les femmes restent.... Et c'est peut-être la parole la plus forte qu'on
puisse prononcer en faveur de la guerre.



Pourtant non! En approfondissant la question, on finit par trouver un
témoignage décisif: c'est l'argument qu'on peut appeler l'_argument de
nécessité_. Il est simple, connu, commode. Il s'applique à la guerre,
comme à la douleur, à la misère, à la prostitution, au choléra. Il
dispense de tout effort mental. Il se met à la portée des plus humbles
comme des plus grands parmi les hommes. _Les choses sont ainsi: donc
elles ne pouvaient pas être autres._

Cette proposition métaphysique est peut-être vraie. Notre intelligence
est trop obtuse pour en décider définitivement. Que la fatalité et la
nécessité gouvernent les choses; soit: j'accepte. Mais alors tout de
suite il faudra reconnaître que les choses ne sont telles que grâce à
la bêtise prodigieuse des hommes (ce qu'il fallait démontrer).

Que depuis Homère, après Platon, Aristote, Cicéron, Saint-Augustin,
Saint-Jérôme, Léonard de Vinci, après Pascal, après Voltaire, après
Montesquieu, après Leibniz, après Kant, l'humanité n'ait pas trouvé
mieux pour résoudre ses querelles, que l'entre-égorgement de trente
millions de ses jeunes gens, les meilleurs, les plus beaux, les plus
braves, c'est la démonstration écrasante, irrésistible, d'une totale
impuissance intellectuelle.

Vous dites: «C'était fatal»! Peut-être: Après tout qui sait si la
fatalité n'est pas la loi de tout? Mais cette fatalité n'est fatalité
que grâce à notre inintelligence.



Même cette inintelligence paraît si profonde que je ne perdrai pas mon
temps à prôner quelque palliatif de la guerre, ou à rêver une humanité
moins aveugle.

Allez donc, mes frères, continuez! Courage! Poussez! Poussez ferme.
Vous voici à l'aurore des temps nouveaux. Car cette guerre n'est
qu'une trêve. D'autres batailles renaîtront, et nos petits-enfants
verront de plus glorieux massacres encore. Ils souffriront des douleurs
plus aiguës et plus prolongées.

Allez! En avant! Bon appétit! Perfectionnez l'art de tuer! Il y a
encore de belles choses à inventer, car vous êtes loin de la limite que
vous pouvez atteindre. Evertuez-vous! Travaillez! Vous aurez d'ici à
quelques années de superbes résultats!

Chassez donc ce qui vous reste de timidité! Quelle que soit votre
férocité, votre ineptie sera plus immense encore, et devant elle votre
férocité sera toute petite, comme un roseau à côté de la Tour Eiffel.

Ils sont tellement abêtis, ces pauvres hommes, qui s'entretuent sans se
haïr (le mot est de Bossuet) qu'ils ne m'inspirent plus aucune pitié,
mais une sombre humiliation. Oui, je suis, au plus profond de moi-même,
humilié d'appartenir à cette vilaine espèce animale, la plus sotte de
toute la création.

... Il y a quelques années une grande dame, qui, quoique anglaise,
porte un des plus brillants noms de la noblesse française, comme elle
combattait avec une généreuse âpreté la vivisection, me fit cette
proposition singulière: «Pourquoi, me dit-elle, au lieu de martyriser
des singes et des chiens, ne leur apprenez-vous pas à jouer au
crockett?»

J'ai peut-être souri, mais j'avais tort de sourire. Il serait mille
fois plus facile d'apprendre le crockett à des singes que de faire
reconnaître aux hommes que la paix vaut mieux que la guerre.



Je n'ignore pas qu'il y eut, de par la guerre, et provoqués par la
guerre, maints exemples magnifiques d'héroïsme.

On écrirait d'énormes livres en relatant tous les actes de splendide
dévouement, d'abnégation intrépide que des hommes, obscurs parmi les
obscurs, humbles parmi les humbles, ont prodigués.

Je pourrais, en face de ces héroïsmes, mettre les lâchetés; en face
de ces dévouements, les vilenies; en face de ces sacrifices, les
infamies. Mais non! je veux pour un instant oublier les ignominies
humaines et ne parler que des héros!

Cependant je formulerai une question indiscrète: ces héroïsmes
furent-ils judicieux ou absurdes?

Deux paladins, Roland et Olivier, luttent trois jours. Les rochers
et les forêts retentissent des terribles coups qu'ils se donnent.
Quand leur sang a bien coulé, quand leurs forces sont épuisées, ils
s'aperçoivent qu'ils étaient stupides. Alors ils s'arrêtent, se
réconcilient. _C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude._ Leur
courage a été magnifique; mais leur bêtise a monté bien plus haut que
leur courage.

Le soir d'une bataille, vingt mille blessés sont couchés par terre,
accotés aux cadavres. A perte de vue, ils gisent dans la campagne,
livides, agonisants, perdant leur sang, gémissant, râlant. Dans tous
les fossés, dans tous les trous d'obus, dans tous les chaumes, il y en
a: il y en a encore: il y en a toujours. Ces mourants ont été des héros.

C'est entendu; mais tout cet héroïsme, celui des vainqueurs comme celui
des vaincus, a consisté à tuer des hommes et à se faire tuer par des
hommes.

Si la bataille avait été engagée entre les hommes d'un côté et de
l'autre les loups, les tigres, ou les requins, on pourrait s'extasier
sur la vaillance de l'espèce humaine. Mais des hommes contre des
hommes! pour l'honneur de l'espèce humaine c'est beaucoup moins
séduisant!

Et les causes furent si futiles, si mesquines, si misérables, qu'on
peut les résumer en un mot: des bêtises.

L'héroïsme déployé pour une bêtise, c'est, en bonne langue française,
l'apothéose de la bêtise humaine.

Que dirait-on d'une cité qui, afin de donner aux pompiers une
magnifique occasion d'exercer leur vaillance, consacrerait chacune de
ses nuits à l'organisation d'un immense incendie? Ah! oui certes! on
verrait alors de beaux actes d'énergie qui pourraient gonfler d'orgueil
l'âme de tous les citoyens. Les poètes composeraient des poèmes
superbes sur l'intrépidité des pompiers. Les sculpteurs élèveraient des
statues de marbre. Les architectes construiraient des arcs de triomphe.
Les cendres des martyrs seraient portées dans des Panthéons avec de
grands honneurs. Mais, malgré tout, je limiterais mon enthousiasme, et
déclarerais éminemment stupide cette cité riche en pompiers sublimes.

Est-ce que d'ailleurs l'héroïsme suffit à tout effacer? Les brigands,
les souteneurs, les malandrins, les bandits de grands chemins font
preuve d'un souverain mépris de la mort. Ils se battent courageusement
contre les gendarmes et les agents de police. Et pourtant nous n'avons
pour ces bandits qu'une sympathie des plus mitigées.

Le courage, pour être admiré, doit s'adapter à une noble cause. Où
est-elle, cette belle cause, soldats de Jules César, de Charles-Quint,
de Charles XII, de Napoléon, de Guillaume, qui portiez la dévastation,
le désespoir et la mort?

Nécessairement, dans une guerre, il y a eu toujours au moins un
agresseur, et je n'ignore pas combien il est idiot et lâche de ne
pas repousser une injuste agression. Mais ces agresseurs ont été des
hommes, et l'espèce humaine entière est responsable de leur crime.

Et, d'ailleurs, quelle nation ne fut jamais, dans le cours de sa longue
histoire, agressive? Tous les peuples furent, à un moment donné,
provocateurs de guerre (successivement et parfois simultanément). Et,
comme de juste, ç'a été l'occasion, donnée à de vaillants guerriers,
d'être vaillants. Mais la première cause de cet héroïsme a toujours été
la félonie ou la cupidité de tel ou tel peuple.

Qu'un explorateur hardi affronte les mers et les glaces du pôle pour
planter le drapeau de la science à l'extrémité du globe, j'admire,
et sans réserve. Mais que trois millions de soldats courageux se
massacrent pour conférer quelque fragment de soi-disant gloire à un
Napoléon ou à un Guillaume, j'admire leur courage, mais, quant à leur
intelligence.....???

Tout ce que je puis concéder, c'est que, malgré son effarante ineptie,
l'homme est capable d'héroïsme, et que cet héroïsme est parfois si
beau, qu'il atténue un peu--bien peu--la stupidité collective de
l'espèce humaine.



Voici une classe de collégiens, une quarantaine de petits
polissons bruyants, criards, hargneux, indociles. Ils se disputent
frénétiquement, se bousculent, se mordent, s'égratignent, vocifèrent
sans se lasser. Leurs querelles sont perpétuelles; grimaces, gifles,
coups de pied, coups de poing, taloches. Le malheureux pion ahuri qui
les surveille aurait trop à faire s'il devait à chaque minute juger
équitablement le différend qui s'est élevé. Est-ce Paul qui a commencé?
est-ce Pierre? est-ce André? Il ne sait où donner de la tête; car
les batailles, les pleurs, les hurlements, se succèdent sans fin.
C'est tantôt Pierre, tantôt Paul, tantôt André! Et le pion infortuné
est forcé de conclure, en légitime conclusion: «Voilà des mômes
insupportables!»

Si, du haut de Sirius, quelque ange, malgré la distance, pouvait
distinguer les ébats belliqueux de l'espèce humaine, il dirait à bon
droit: «Voilà d'insupportables mômes.»




X

LA DÉFENSE CONTRE L'AVARIE


Que l'homme soit condamné à la vieillesse et à la mort, c'est la loi,
une loi commune à tout être vivant. Ce serait chose bien sotte que de
s'indigner, plus sotte de pleurer, plus sotte encore de lutter.

Que l'homme soit victime des maladies, c'est tout simple, si ces
maladies sont accidentelles, fortuites, inévitables.

Supposons, au contraire, qu'il s'agisse d'une maladie qu'on est allé
librement chercher là où elle est. Supposons qu'on ne fasse aucun
effort sérieux pour empêcher cette infection de s'étendre! Voilà le
comble de l'incurie et de la bêtise.

L'incurie et la bêtise seront d'autant plus graves que la maladie
sera plus redoutable. Si l'avarie est une maladie innocente, de mince
importance, je rétracte le mot bêtise. En revanche, si elle est
cruelle, longue, inexorable, l'homme est sans excuse de la cultiver
avec amour.

L'excellent Ambroise Paré, recherchant les causes de la vérole, en
reconnaissait deux: la première, c'est la grande ire de Dieu; la
seconde, c'est d'avoir eu commerce avec un homme ou une femme infectés
de cette maladie.

Laissons la grande ire de Dieu; car la Force qui régit les immensités
des mondes a trop à faire pour employer son temps à syphiliser de
pauvres bougres, coupables de paillardise.

Reste donc l'autre cause. Elle est seule opérante.

Elle n'a pas besoin de l'ire de Dieu. Le contact sexuel avec une
personne infectée est la condition nécessaire et suffisante. Personne
ne pourra soutenir que ce contact est involontaire. Donc, la syphilis
est une maladie volontaire.

De par son origine elle prête à rire. C'est une source féconde de
plaisanteries grivoises, parfois spirituelles, de mots salés et
galants, de propos égrillards. De toutes les maladies, c'est la
plus drôle. Elle est farce. Elle porte en elle une force comique,
_vis comica_, qui lui donne une saveur spéciale inconnue aux autres
affections morbides.

O incohérence humaine! Cette maladie amusante est terrible. La peau
se couvre d'éruptions abondantes, fébriles, de pustules hideuses. Les
gencives s'ulcèrent, les cheveux tombent. Des céphalées infernales
empêchent le sommeil. La voix devient rauque, et l'haleine fétide.
Une sénilité précoce envahit la malheureuse victime. Plus tard les os
se nécrosent. L'œil se trouble. Des tumeurs apparaissent aux membres.
Plus tard encore le système nerveux se disloque. Alors apparaissent des
atrophies, des ataxies, avec des douleurs fulgurantes, si aiguës et si
rebelles qu'elles poussent au suicide; des paralysies, la paralysie
générale surtout, la plus atroce dégradation du corps et de l'âme.

Sur cent des aliénés qui pourrissent dans les asiles, il y a quarante
alcooliques et quarante syphilitiques. L'aliénation est une maladie que
l'homme s'est volontairement donnée.

Les avariés sont stériles. Si par hasard il naît un enfant, c'est un
avorton infect, qui, heureusement, ne peut vivre que quelques heures ou
quelques jours.

Une maladie amusante! Dans les premiers jours peut-être, et pour les
spectateurs. Mais plus tard, quand il faudra traîner sa vérole pendant
deux ans, dix ans, vingt ans, toute une existence! Non! en vérité, si
l'avarie est une maladie comique, c'est d'un comique qui n'est pas bien
gai.

Tout de même il serait assez injuste de reprocher aux malheureux qui
l'ont si facilement et si bénévolement acquise, de n'avoir pas su
résister aux triomphants attraits de la prostituée qui les a pris par
le bras un soir, au fond d'une ruelle obscure. Les hommes sont de
grands enfants, et il faut les traiter comme tels. Les syphilitiques
ont été des imprudents, mais non des criminels. Ils ne sont ni plus
méchants, ni plus débauchés que les autres hommes. Ils n'ont pas eu de
chance. Voilà tout ce qu'on peut leur reprocher. Soyez sincères avec
vous-mêmes, vieillards qui me lisez, et dites-vous si depuis votre
lointaine adolescence, vous n'avez jamais commis quelque imprudence qui
vous a exposés à ce désastre.

Ce qui est grave, c'est que la société ne fait rien pour protéger les
grands enfants. Rien et rien.

Telle syphilitique, dans une ville de garnison, a infecté 20% de
l'effectif du régiment qui y cantonnait. A dix clients par jour, ce
qui était la moyenne de son travail quotidien, c'était 300 soldats par
mois. Et ces trois cents malheureux jeunes hommes allaient propager
partout, chez leurs femmes, leurs maîtresses, leurs fiancées, chez
d'autres prostituées aussi, le mal inexorable dont ils étaient atteints.

Nulle, la répression; nulle, la limitation. Aucune digue ne s'élève
contre cette marée montante d'un des plus vilains abcès de l'espèce
humaine.

On affecte de dire qu'il faut respecter la liberté individuelle,
arche sainte à laquelle il est interdit de toucher. Mais la liberté
individuelle est une sinistre plaisanterie, quand il s'agit de toute
licence donnée à la plus hideuse des infections.

On défend à un pharmacien de vendre deux grammes de laudanum. Or il
est plus dangereux de toucher une femme syphilitique que d'avaler deux
grammes de laudanum. Après deux grammes de laudanum, on est hébété
pendant quelques heures, mais au bout d'une demi-journée on ne s'en
souvient plus, tandis qu'une bonne syphilis abrège et corrompt les
trente années qu'on pourra encore vivre.

Pourquoi un syphilitique est-il, même quand sa maladie s'épanouit en
pleine floraison, libre d'infecter cinquante personnes? Pourquoi lui
est-il permis de se marier? Pourquoi n'y a-t-il pas quelque part un
internement des contagieux?

La liberté individuelle! Argument hypocrite qui masque mal notre
veulerie, notre inertie, notre indifférence.

Je me résume: 1º Si chaque individu n'était pas d'une imprudence
stupide, il n'y aurait plus jamais d'infection.

2º Si les pouvoirs publics daignaient prendre quelques mesures
protectrices rigoureuses, ils auraient, en trois ans, fait disparaître
la syphilis.

Le beau malheur que d'avoir gêné les amours des syphilitiques, et
diminué le budget de la prostitution!

Mais, en fait, personne ne se soucie de réformer ses mœurs. Nous sommes
assez aveugles pour ne jamais songer, ni comme individus, ni comme
sociétés, à notre santé, le premier de tous les biens.




XI

LA DÉFENSE CONTRE LES MALADIES


A quoi bon répéter à propos de la tuberculose ce que nous avons dit de
la syphilis? C'est exactement le même nihilisme dans la défense, avec
cette circonstance aggravante, qu'on respecte la tuberculose, même
chez les vaches et les bœufs de nos étables, puisqu'on ne sévit pas
contre elle, même après qu'on l'a dépistée. Il paraît que ce serait
un désastre agricole que d'abattre tous les animaux tuberculeux. On
préfère réserver les hommes à une longue et affreuse agonie.

Jadis il existait une affreuse variété de la tuberculose; la lèpre ou
tuberculose de la peau. On a isolé les lépreux, et aussitôt on a fait
disparaître la lèpre. De même, en isolant les tuberculeux, on ferait
disparaître la tuberculose.

Je sais que ce n'est pas très simple; je sais même que ce serait très
compliqué, très dispendieux. Alors, comme la solution du problème
est difficile, on a adopté une méthode très commode qui convient
merveilleusement à notre paresse: on ne fait rien.

Pour donner une symbolique image de notre état d'âme, je conterai que,
lorsqu'il s'est agi, il y a quatre ans, à l'Académie de Médecine,
de décréter pour la tuberculose _l'obligation de la déclaration_
(nécessaire pour que soient prises quelques rudimentaires mesures
de désinfection et de prophylaxie), l'obligation n'a été votée qu'à
la majorité d'une voix! Une voix de majorité parmi les médecins, et
les médecins les plus éclairés de la nation! une voix de majorité
pour essayer d'arrêter (combien peu!) la tuberculose dans sa marche
conquérante parmi les hommes!

Une fois de plus, nous constatons que les microbes les plus méchants,
les parasites les plus destructifs de l'espèce humaine, trouvent
partout de zélés défenseurs.




J'ai parlé plus haut des moustiques qu'on pourrait très facilement
anéantir. Et les mouches! Ces parasites encombrants, ignobles
propagateurs de tant de maladies, qui salissent nos aliments, et tous
les objets qu'ils touchent! Que faisons-nous contre les mouches? Rien,
et toujours rien.

Un cours d'eau, à son origine, c'est une eau limpide, délicieuse,
vierge de toute souillure. Elle a filtré à travers les rochers et
les terres. C'est un liquide bienfaisant, pur, immaculé. Mais, à
quelques lieues plus bas, déjà le ruisseau commence à se souiller
par les immondices humains, et il s'infecte de plus en plus à mesure
qu'il chemine, si bien que, loin de leur source, les grands et larges
fleuves, à leur embouchure, ne sont plus qu'une boue putride où
fourmillent les microbes les plus offensifs. Nulle précaution n'est
prise pour assurer la pureté des rivières. Où plutôt--car il faut être
juste--on y déverse pieusement les égouts des grandes villes pour les
rendre hors d'état d'être potables.

Rien n'est plus singulier qu'un traité d'hygiène moderne. Données
scientifiques multiples, indications précieuses, formelles. Et puis,
comme conséquences pratiques, le néant.

L'homme traite sa santé beaucoup plus dédaigneusement que celle de ses
lapins et de ses poules. Ses guerres l'ont tellement passionné, qu'il
ne pense qu'à piller ou à tuer ses voisins. Peu lui importe que les
maladies--qu'il pourrait éviter--le prennent à la gorge! Il n'en a
cure... La guerre est l'essentiel, ou pour vrai dire, c'est l'unique...
le reste n'est qu'accessoire.



Souvent, sur les rives exquises de la Méditerranée, on voit un
malheureux joueur, qui, d'un œil vitreux, encore avide, suit les
évolutions d'une petite boule qui se démène entre les cases. Il tousse
sans relâche. A peine peut-il se tenir debout. Ses poumons sont
détruits; la fièvre le dévore; une écume rouge monte à ses lèvres.
Il tremble de froid, malgré le soleil. Il n'a plus qu'un souffle, et
demain ce faible souffle aura cessé. Pourtant il est là, anxieux: il
joue, il espère.

Nos sociétés humaines sont comme cet agonisant. Elles jouent le
terrible jeu de la guerre, alors que des vices et des lèpres les
gangrènent, syphilis, alcoolisme, tuberculose, malaria, diphtérie,
cancer!!...

Jamais nos civilisations n'ont songé à interrompre leurs transports
belliqueux pour essayer de guérir leurs plaies. Elles ne veulent pas
guérir. Elles veulent se battre!

Et voilà pourquoi l'espèce humaine est mille fois plus stupide que la
plus stupide espèce animale.




XII

LES DIEUX


Malgré leurs prétentions à une sagace méfiance, les hommes sont
formidablement crédules, et crédules jusqu'à la folie furieuse. Ils
acceptent sans contrôle toutes les billevésées qu'on leur sert.
L'histoire des religions, et de toutes les religions, le prouve avec
éclat.

Qu'un personnage vêtu de somptueux ornements présente à la foule un
gros bœuf pacifique regardant, avec toute la quantité d'ahurissement
dont ce quadrupède est capable, la foule immense qui l'entoure, et que
l'homme chamarré s'écrie: «Voilà votre Dieu!» aussitôt tout le troupeau
humain, saisi d'une invincible frayeur, se jette la face contre terre.
Que si, par hasard, le bœuf Apis se met alors à mugir, ou qu'il rende
bonnement, à la manière des bœufs vulgaires, ses excréments, voilà la
terreur à son comble!

Un Dieu, c'est-à-dire la Force invisible, immuable, éternelle, suprême,
qui, par delà les espaces et les temps, régit les évolutions des
mondes, si mystérieuse qu'aucune intelligence humaine n'est capable
de comprendre la mille-milliardième partie de ce que ce mot signifie.
Quoi! cet humble ruminant serait Dieu! Dieu lui-même! Dieu tout entier,
dissimulé sous cette forme grotesque!

Mais la bêtise de l'homme égale la grandeur de Dieu!... Et tout un
peuple de trente millions d'hommes, pendant dix siècles, fut convaincu
que le bœuf Apis était Dieu.

Remarquons que nulles preuves ne sont, par le personnage somptueusement
vêtu, apportées à l'appui de ce qu'il vient dire.

Aucune démonstration, aucun raisonnement. Il dit: «C'est ainsi. Il faut
croire, sous peine d'être un coquin.» Et la foule naïve ne se torture
pas à chercher de vaines démonstrations. «Nos pères l'ont cru. Nous ne
pouvons pas penser autrement que nos pères. Ne soyons pas des impies.
Donc le bœuf Apis est un Dieu!»

Les invraisemblances ne comptent plus. Puisque le doute est un crime,
les méchants seuls pourront se révolter contre les saintes traditions.
Qu'avons-nous besoin de preuves? Elles ne feraient qu'accentuer notre
scepticisme. Il est plus beau de croire sans preuves qu'après de
fragiles démonstrations. Plus notre croyance est absurde, plus elle
témoigne de notre vertu morale.

Et alors les légendes, les fables, les mythes, s'amassent. La
distinction entre le vrai et le faux, entre le vraisemblable et
l'absurde, entre la raison et la folie, n'existe plus. Il n'y a plus
d'invraisemblances, plus d'absurdités, plus de folies. Tout est sacré.

Minerve est sortie toute armée du front de Jupiter, que Vulcain, le
forgeron, ébranla d'un énorme coup de marteau. Jupiter s'est changé en
pluie d'or pour séduire Danaé, en taureau pour enlever Europe. Tous
les matins Apollon attelle quatre chevaux à son char pour traîner le
Soleil derrière lui. Noé assemble dans un immense vaisseau tous les
animaux de la création. Ève a causé très intimement avec un serpent
qui lui a fait manger une pomme. Balaam a entretenu une conversation
de haute philosophie avec son ânesse. La femme de Loth fut muée en une
statue de sel, comme la nymphe Daphné en un laurier rose, (ce qui est
d'ailleurs plus poétique). Jonas, englouti par une baleine, y est resté
trois jours et trois nuits. Samson, avec une seule mâchoire d'âne, a
démoli trente mille Philistins. Contre Vichnou, mille fois mille anges
se sont révoltés, et le pardon ne leur est accordé que si, pour se
purifier, ils passent dans le corps de mille fois mille bêtes. Cerbère
est le chien à trois têtes qui garde les enfers. Heureusement on peut
l'apaiser en lui jetant de gros pains de farine. D'après les Grecs,
Atlas soutient le monde sur ses épaules; mais, d'après les Indiens, la
Terre repose sur la carapace d'une tortue, à moins que ce ne soit sur
le dos d'un éléphant (car les exégètes de l'Inde ne sont pas d'accord
sur ce point). Daniel a conversé avec des lions affamés qui devaient
le déchirer, et le feu n'avait pas prise sur lui; plus heureux
qu'Hercule, dévoré, quoique Dieu, par la tunique de Nessus et par la
flamme du bûcher. Des milliers de lotus jaillissent du nombril de
Vichnou. Brahma est sorti d'un œuf que le Seigneur avait couvé pendant
trois milliards d'années. Bouddha est né d'une vierge, avant le Christ,
et comme le Christ. Mahomet a été enlevé au ciel par la touffe de ses
cheveux, et sur terre l'ange Gabriel lui apportait de là-haut, feuille
par feuille, des épreuves manuscrites du Coran (avec un bon à tirer
sans doute). Jéhovah a fait reculer la mer Rouge, et Josué arrêta le
Soleil. Cinq petits pains se sont accrus en cinq mille petits pains et
l'eau de Kana s'est changée en vin. Lazare, quoique mort et enseveli,
a ressuscité le troisième jour. Jésus a chassé les démons dans un
troupeau de cochons qui ont été immédiatement se noyer dans la rivière.
Et toujours il y eut un Ange du mal, Satan, Ahriman, Belzébuth, ou
Pluton, qui très vaillamment a lutté, soit au pugilat, soit à la boxe,
soit avec des armes de chevalerie, contre Dieu même. Mais, par bonheur,
l'Ange mauvais a constamment, après de durs combats, fini par être
vaincu.

Et je ne parle ici que des choses accomplies par les personnalités
divines, car les serviteurs de la divinité, lévites, saints,
fakirs, prophètes, bonzes, ont accompli bien d'autres prouesses
plus singulières que celles de leurs patrons. Peut-être même
seraient-ils aujourd'hui encore capables d'en perpétrer de nouvelles,
si le scepticisme pervers de notre temps ne rendait chaque jour la
divulgation d'un miracle plus difficile.

Les croyances enfantines engendrent des pratiques de même acabit.
Les Romains et les Grecs consultaient les entrailles des victimes,
ou le vol des oiseaux. La couleur, le volume et la forme du foie
fournissaient des signes fatidiques qui révélaient l'avenir, et le
peuple y croyait solidement, encore que les augures ne pussent se
regarder sans rire. L'eau du baptême suffit à laver tous les péchés.
Une hostie consacrée, c'est-à-dire un petit morceau de pâte sur lequel
des paroles fatidiques ont été prononcées par un tonsuré, c'est le Dieu
du ciel et de la terre.... oui, vraiment, Dieu tout entier, corps,
esprit et sang; car, Dieu, dans ce cas, a du sang. Les morts, après la
mort, entreront dans des paradis variés. Tantôt ils boiront des coupes
d'hydromel; tantôt ils jouiront d'almées plantureuses; tantôt ils
feront cortège avec des légions d'anges diaphanes, Trônes, Dominations,
Gloires, munis de harpes sonores. Aussi bien tous les morts se
réveilleront-ils dans la vallée de Josaphat au bruit d'un immense
clairon retentissant, à moins qu'ils n'émigrent de bête en bête par une
série de transformations successives, chenilles, crocodiles, éperviers,
ânes et singes. Quant à Allah, il réserve toute sa bienveillance à ceux
qui passeront un pont fragile suspendu au-dessus de l'abîme.

L'ensemble de ces religions auxquelles les hommes ont cru et croient
encore, est tellement piteux, que tout individu doué de raison ne peut
qu'en sourire. Mais il doit se contenter de sourire, et il serait
très fou s'il essayait de combattre ces erreurs. A quoi bon? Tous les
croyants, c'est-à-dire ceux qu'aveugle une crédulité invraisemblable,
ont leur opinion faite, et si bien faite, qu'aucune démonstration
n'ébranlerait leur foi tenace. N'essayez pas de leur prouver que le
nombre 1 n'est pas le nombre 3, que des lotus ne sortent pas d'un
nombril, qu'une ânesse ne parle pas en hébreu à son maître, et que
le Cocyte ne roule pas sept fois autour de la porte des enfers! Vous
perdriez votre peine! Ne gaspillez pas votre temps et vos paroles!
Taisez-vous.

Mais au moins qu'en immolant leur raison les croyants ne nous parlent
plus de leur raison. Qu'ils n'inventent pas de mornes théologies!
Qu'ils ne nous fabriquent pas de gros livres indigestes pour appuyer
leur foi. Le chamelier de la Mecque, qui croit à Allah et à Mahomet son
prophète, ne s'embarrasse pas de ces arguties scolastiques. Il dit tout
simplement «Allah est Dieu et Mahomet est son prophète.» Voilà toute
sa science. Et il frappe de son fouet ou de son couteau l'impie qui ne
croit pas à Allah ni à Mahomet!...

Le chamelier de La Mecque est beaucoup plus sage, à lui tout seul, que
tous les théologiens de l'Occident.

Je n'entrerai donc dans aucune discussion religieuse, de sorte que
personne ne pourra me reprocher d'entamer la foi traditionnelle de mes
grands-mères. Je me contenterai de signaler une statistique effrayante,
bien douloureuse pour notre pauvre intellectualité humaine.

Depuis que le monde existe, il a vécu à peu près six cents milliards
d'êtres humains. On peut admettre qu'il y eut, en chiffres ronds, cent
milliards d'Hindous, cent milliards de Païens divers, cent milliards
de Bouddhistes, cent milliards de Musulmans, cent milliards de
Catholiques, et cent milliards de Protestants. Or cela fait, si je ne
me trompe, six religions bien distinctes, et il n'est pas possible que
toutes ces six religions soient vraies. Il y en a tout au moins cinq de
fausses, sur les six.

Si donc, en mettant les choses au mieux, il en est une parmi les six
qui soit véritable et authentique--tout est possible--il n'en demeure
pas moins avéré, évident, incontestable, que les cinq autres sont
fausses, et, par conséquent, que les cinq sixièmes de l'humanité ont
mené pendant des siècles, et mènent encore aujourd'hui, une existence
faussée à sa base par une affreuse et ridicule erreur. Les cinq
sixièmes de l'humanité ont été et sont absolument stupides.

Voilà une démonstration dont la rigueur mathématique est impeccable.




XIII

DE QUELQUES AUTRES CRÉDULITÉS


Je suis bien trop respectueux d'une religion pour confondre avec elle
la superstition qui souvent l'accompagne; mais la dissociation est
difficile. Quand Socrate, le sage des sages, au moment de mourir,
recommande de sacrifier un coq à Esculape, de quel nom appeler ce
scrupule? Quand certains dévots catholiques représentent entouré de
flammes le muscle cardiaque de Jésus-Christ, et qu'ils adorent le
Sacré-Cœur, est-ce idolâtrie ou piété? Les Perses, qui allumaient en
faveur de Zoroastre de grands bûchers; les Romains, qui examinaient
avec angoisse le foie des volailles immolées; les Napolitains, qui
injurient la châsse de saint Janvier parce que le sang du Bienheureux
ne se liquéfie pas assez vite; les vieilles filles, qui implorent
saint Antoine de Padoue pour qu'il leur fasse retrouver un chat égaré!
Faut-il classer ces délires à l'article religion ou à l'article
superstition?

Il me semble que plus haut je parlais, avec quelque mépris, du
gris-gris des nègres. J'étais injuste. Car la moitié des Européens,
hommes à peau blanche, aussi blanche que la mienne, ont des
superstitions qui ne le cèdent nullement en ineptie à celle des hommes
à peau noire.

Faut-il mentionner les amulettes, les talismans, les reliques, les
signes de croix, les eaux bénites, les sachets consacrés? A quoi
bon? Pourquoi chagriner et humilier les pauvres créatures qui vivent
dans ces soulageantes illusions? Les Mahométans ont la main de
Fatma; les Italiens ont le morceau de corail qui préserve du mauvais
œil; les paysans russes ont leurs icônes, misérables enluminures,
devant lesquelles brûle toute la nuit une petite lampe. L'orteil de
saint-Pierre à Rome est usé par la lèvre des pèlerins. Ils trouvent
quelque consolation à ces enfantillages: je ne crois pas qu'ils en
soient à plaindre.

Le christianisme n'a fait que modifier toutes les histoires païennes
de fées, d'enchanteurs, de sorciers. Les saints ont pris la place des
druides. On croit aux farfadets, aux loups garous, aux Kobols, aux
Ondines. Que sais-je? On admet tout, plutôt que la géométrie. Dieu est
géomètre, avait pourtant dit Platon.

Le bon peuple croit aux somnambules, aux devineresses, au marc
de café, aux tireuses de cartes, à la chiromancie, à un tas de
fariboles. Le public de 1919 n'est pas plus éclairé que le public de
1619, qui admettait le sabbat, les sorcières, les incubes, la magie,
l'astrologie, l'alchimie. Sans doute on ne brûle plus, comme en 1619,
les sorcières et les magiciens: mais on leur paye des consultations.
C'est le même aveuglement; la même absence de jugement.

Et pourtant tout homme s'imagine qu'il est doué de raison.




XIV

ENCORE LES CRÉDULITÉS


C'est surtout en étudiant l'histoire des sciences qu'on voit briller en
tout son éclat notre absolu défaut d'esprit scientifique. L'évolution
des sciences n'est qu'un long tissu de crédulités; et vraiment, même
à côté des erreurs religieuses, les erreurs scientifiques ne font pas
trop mauvaise figure.

La méthode est différente; le résultat est à peu près le même. Les
théologiens procèdent par la foi, les savants par le raisonnement. Or,
ni les uns, ni les autres, malgré leurs naïves prétentions, n'ont pu
réussir à résoudre les énigmes du monde.

_Les Énigmes du monde!_ N'est-ce pas de nos jours qu'un savant
honorable, un Allemand, a osé, sans rire, composer un livre sur les
sept énigmes du monde. Sept énigmes à l'univers, comme il y a sept
jours à la semaine, au chandelier sacré sept branches; et à la création
sept phases. Sept énigmes à l'univers! Pourquoi pas dix ou douze? ou
mille? ou un milliard? Je pencherais plutôt à croire qu'il y a mille
milliards d'énigmes.

Aucune de ces énigmes n'a été résolue. Et peut-être aucune ne le
sera-t-elle jamais!

Triste, très triste, mais douloureusement probable!

Pourtant, comme le doute n'est pas un mol oreiller, les pauvres hommes
se sont fait des idées, qu'ils disent scientifiques, sur les choses et
les êtres.

Ils avaient imaginé que la Terre, leur habitacle, était un grand
plateau suspendu dans l'espace!

Or, puisque c'est un plateau, quand on arrive à ses bords, on doit ne
rencontrer que le vide. Dans un vieux livre français du XVIe siècle,
le frontispice représente un pèlerin qui a atteint l'extrémité de
l'Univers. Il veut essayer de regarder au-dessous, mais la demi-sphère
céleste, appliquée sur la terre, le force à se coucher sur le sol et à
baisser la tête.

Avant Christophe Colomb personne n'avait supposé que la terre était
ronde comme une boule et qu'on peut en faire le tour en marchant droit
devant soi.

Thalès savait, il est vrai, que le soleil était très grand, mais il
ajoutait: _au moins aussi grand que le Péloponèse_.

Pendant vingt siècles on a admis qu'il y a quatre éléments; le feu,
l'air, la terre et l'eau. Et les hommes ont attendu jusqu'à Lavoisier
pour comprendre que ni le feu, ni l'air, ni la terre, ni l'eau, ne sont
des éléments. On croyait aussi qu'il y a quatre humeurs dans le corps:
le sang, la bile, l'atrabile et la pituite; personne n'ayant d'ailleurs
jamais vu ou touché l'atrabile et la pituite.

Jusqu'à Franklin, la foudre était restée un des mythes terrifiants
de la nature. Jusqu'à Galvani, on ignorait la force électrique. La
boussole et l'aimant n'ont été connus qu'au Moyen Age. De nos jours,
malgré Ampère, malgré Faraday, malgré Hertz, malgré Maxwell, nous ne
savons de l'électricité que quelques-uns de ses effets. Nous en usons
tant bien que mal, mais quant à comprendre!!... Il faut une foi aussi
robuste que celle du chamelier de la Mecque pour être persuadé que dans
mille ans notre _théorie des ions_ ne sera pas considérée comme un
tissu d'enfantillages.

Avant Pasteur, que savait-on sur l'origine des maladies?

Van Helmont raconte qu'en mettant une chemise sale dans un pot de terre
on fait naître des souris. Paracelse savait que les pierres ont un
pouvoir magnétique, ou magique, qui dirige chaque destinée humaine.
Ambroise Paré avait de ses propres yeux vu des diables. Et les médecins
du XVIe siècle racontent doctement les évolutions et les contorsions
des démons, qu'ils regardaient, pendant les exorcismes, sortir en
virant et en gambadant du corps des possédés.

Quel recueil comique,--et péniblement comique--on pourrait faire en
reproduisant toutes les sottises admises par les plus grands savants
et professées solennellement dans les Universités. En ouvrant au hasard
un livre de Pline, ou d'Aristote, ou de Galien, ou de Descartes, ou de
Galilée, ou de Leibniz, c'est-à-dire des plus grands parmi les plus
grands, on demeure horrifié devant leurs ignorances et surtout devant
leurs crédulités.

Si les maîtres de la pensée humaine déraisonnaient ainsi, alors
qu'advenait-il de la foule ignare, du menu fretin parmi les hommes? Hé!
bon Dieu! ce n'est ni bien difficile à supposer, ni bien long à dire.
Ils n'avaient rien compris à rien, et cependant ils croyaient avoir
tout compris à tout.

O nos pauvres ancêtres!

Ne les raillons pas cependant, car dans un millier d'années, plus tôt
peut-être, nos théories en chimie, en physique, en astronomie, en
médecine, seront si démodées qu'on n'en parlera plus que pour s'en
moquer. Et si quelque éminent professeur de ces temps futurs lit un
fragment d'un de nos livres devant ses élèves, ce sera pour faire rire
l'auditoire. De même nous amusons nos élèves en leur racontant que les
médecins d'il y a quatre-vingts ans faisaient dans le cours de quelques
mois deux cents saignées à un seul individu, et que les chirurgiens
d'il y a cinquante ans, avant d'opérer, essuyaient leurs instruments
sur leur tablier de dissection.

Ce que les savants enseignaient en 1619, le peuple y croyait dur comme
fer, de même qu'il croit en 1919, dur comme fer, à ce qu'enseignent les
savants de 1919.

Au fond, peuple et savants n'ont guère que la même âme, et une âme bien
singulière. Pour admettre une sottise, pour la consigner gravement
dans leurs livres, pour la répandre dans leurs journaux, pour la
commenter dans leurs discours, dans leurs conférences, et dans leurs
conversations, ils ne demandent ni démonstrations exactes, ni preuves
rigoureuses. Il suffit que ce soit une opinion bien ancienne, bien
classique. C'est assez! Ah! Certes non! Ils ne sont pas exigeants.



Mais qu'on leur apporte, appuyé de preuves nombreuses, un fait nouveau,
vraisemblable ou invraisemblable, aussitôt tout un monde d'objections
s'élève. C'est un bouillonnement d'indignations ou de sophismes.

Par sa résistance têtue à tous les arguments et à toutes les preuves,
le scepticisme aveugle marche de pair avec la crédulité aveugle, de
sorte qu'on ne sait vraiment ce qui est plus stupide: croire sans
aucune preuve, ou ne croire à aucune preuve.

Harvey, dans son incomparable livre sur la circulation du sang,
raconte quelque part qu'il a entendu le cœur battre dans la poitrine.
Un médecin italien lui dit: «Illusion! Illusion profonde! A Londres
peut-être le cœur en se contractant fait-il du bruit, mais à Venise,
nous n'entendons rien de semblable!»

Bernard de Palissy, Buffon, et d'autres naturalistes constatent qu'il
y a des coquilles fossiles dans les gisements de certaines montagnes.
Voltaire, le merveilleux, le spirituel Voltaire, prétend que ces débris
ont été apportés par des pèlerins qui, venant de Terre-Sainte, à leur
retour, ont jeté des coquilles sur le sol!

Soyons modestes. Nos grands-pères nous paraissent ridicules. Eh bien!
Et nous? Comment serons-nous jugés par nos petits-fils? Nous ne sommes
pas d'autre farine que nos devanciers.

Il est maintes théories contemporaines, dites scientifiques, absurdes
pourtant, auxquelles nous sommes asservis, et maintes autres théories,
dites hérétiques, auxquelles, malgré des preuves éclatantes, nous ne
voulons pas croire. Cependant que de faits nous ont totalement échappé!
Que de théories grandioses dont nous ne soupçonnons rien! Elles
seront vraies un jour, ces théories, au moins pour un temps. Mais si
aujourd'hui nous venions à les connaître, elles nous combleraient de
stupeur.




XV

LE LIBRE ÉCHANGE


Malgré leurs formidables divagations, les hommes auraient pu tout de
même établir un régime d'échanges qui leur eût permis de profiter tant
soit peu des fruits de la terre, ou des œuvres de leur industrie.

Mais, pour le commerce et les échanges--plus que pour le reste, si
possible--les hommes sont dépourvus du bon sens le plus élémentaire. Et
ce qui est grave, c'est que l'aberration n'est pas seulement l'apanage
des ignorants et des imbéciles, mais qu'elle triomphe avec éclat chez
les chefs, les conducteurs d'hommes, les soi-disant intellectuels, qui,
en ces matières, délirent avec solennité, solidité, et stupidité.

Dans certains pays, il y a des mines de charbon; dans d'autres,
des mines de fer, ou de cuivre, ou de plomb; certaines contrées
sont couvertes de grands bois; d'autres sont entourées de mers
poissonneuses; d'autres offrent de magnifiques pâturages qui
nourrissent de nombreux troupeaux. Selon le sol et le climat, telles
régions sont aptes à la culture des betteraves, ou du blé, ou du riz,
ou du raisin, ou des olives, ou des dattes, ou des bananes, ou du café,
ou du thé, ou du colza, ou du lin, ou du coton. Il est des nations où
l'industrie est florissante; d'autres qui sont exclusivement agricoles.

Tout individu, même de moyenne intelligence, en conclurait simplement
ceci: c'est qu'il convient de laisser aux pays houilliers la tâche de
produire de la houille, et aux pays à pâturages le soin d'élever des
bestiaux. Les terres aptes à la culture de la vigne devront produire
du raisin, et il faut abandonner la culture des bananes aux climats où
poussent les bananes.

Mais cette conclusion serait beaucoup trop rationnelle. Alors on a
inventé autre chose.

Et, en effet, un pays quelconque, pourvu qu'il soit de quelque étendue,
et que le climat ne soit pas trop rude, peut fournir un peu de charbon,
un peu de pâturages, un peu de raisin, un peu de betteraves, un peu
de blé. A la vérité le charbon est rare, le raisin mûrit à peine, le
blé est grêle. Il n'importe: les indigènes disent: «Il faut avant tout
protéger nos industries nationales.» Et alors, pour vendre à plus haut
prix charbons nationaux, blés nationaux, et vins nationaux, ils mettent
des droits d'entrée prohibiteurs aux charbons, aux blés, aux vins, qui
pourraient venir du dehors.

Le pays qui ne possède que de médiocres mines à mauvais charbon,
d'extraction coûteuse, dit aux pays qui produisent de l'excellent
charbon en abondance: «Vous pourriez nous envoyer du charbon à 40
francs, mais alors nos charbonniers seraient ruinés! Or nous ne voulons
pas qu'ils soient ruinés. Comme ils ne peuvent produire du charbon,
même détestable, qu'à 50 francs, nous chargerons votre beau charbon
d'un droit de 20 francs, pour que, dans notre commerce intérieur, on
n'ait à choisir qu'entre le vilain charbon (national) à 50 francs et
le beau charbon (étranger) à 60 francs.»

Ainsi chaque citoyen du pays à mauvais charbon a l'incomparable
avantage de dépenser 50 francs pour avoir du mauvais charbon, alors
qu'il eût pu acheter un excellent charbon à 40 francs.

Grâce à cette ingénieuse disposition, toutes les industries sont
grevées d'un poids mort qui les écrase; car tous les transports, toute
la navigation, toutes les exploitations industrielles, toutes les
usines électriques, forcées de payer un droit écrasant, ne peuvent plus
travailler qu'en d'exécrables conditions. La vie renchérit partout. Le
pays protégé est mis, grâce à cette protection, hors d'état de lutter
contre les pays voisins.

_On a décrété son infériorité industrielle._

A cette détresse générale, il est pourtant une magnifique compensation.
C'est que les producteurs du mauvais charbon national réalisent
d'énormes fortunes. La protection leur profite terriblement. Aussi
poussent-ils des cris effroyables, des hurlements de désespoir et
de colère, dès qu'on ose parler d'une diminution des droits. Alors
aussitôt, pour les apaiser, on les protège, sans comprendre que les
protéger, c'est certainement les enrichir, mais c'est bien plus
certainement encore appauvrir tout le pays.

Même il est appauvri, ce malheureux pays, bien plus qu'on ne se
l'imaginerait tout d'abord. En effet le peuple qui produit beaucoup
de charbon n'est pas satisfait. Il cherche des représailles, et il en
trouve: «Ah! vous imposez mes charbons!... eh bien! je vais imposer vos
vins!»

Et voilà comment, par un mécanisme très simple, qui fait le malheur de
deux peuples, en même temps que la joie de quelques industriels et de
quelques viticulteurs, les gens du pays A payent leur vin trop cher et
les gens du pays B leur charbon trop cher. La consommation diminue, le
bien-être décroît. A exporte moins de charbon; et B exporte moins de
vin. Tout est bien; les peuples pâtissent, mais les propriétaires de
mines et les gros marchands de vins sont enchantés.

Répétez cette histoire du charbon et du raisin pour les laines, les
huiles, les sucres, les blés, les fers, le cuivre, et vous aurez une
juste idée de la protection. Chaque pays protecteur, pour favoriser
la vente de ses mauvaises laines, de ses mauvaises huiles, de ses
mauvais blés, de son mauvais fer, surcharge à l'entrée les laines, les
huiles, les blés, les fers provenant des autres pays; de sorte que les
habitants de ces pays où il y a mauvaises laines, mauvaises huiles,
mauvais blés, mauvais fer, ne peuvent se procurer laines, et huiles, et
fer, qu'en les payant à des prix exorbitants.

Oh! que cette protection est cruellement bienfaisante! Heureux! trois
fois heureux, les peuples qui ne sont pas protégés!



Toute protection est un précieux encouragement à la routine. Un
industriel, si la protection le garantit contre l'invasion de
marchandises étrangères, ne va pas être assez fou pour renouveler son
outillage, perfectionner ses techniques, et intensifier sa production!
A quoi bon? Pourquoi se donner cette inutile peine? Pourquoi se livrer
à des dépenses superflues? Il n'a rien à craindre; la France entière
le défend. Elle charge d'un droit de 20% tous les produits étrangers.
Il peut donc travailler 20% plus mal.



La protection est une prime à la malfaçon. La protection est un
stimulant à la paresse. La protection est un secours à l'incurie. La
protection favorise un citoyen pour en incommoder dix mille.



Imaginons qu'un ingénieux horticulteur ait construit chez nous, à
très grands frais, une serre chaude où il cultive des ananas. Chaque
ananas lui coûtera environ 19 francs. Il ne peut pas les vendre à
moindre prix; car il y perdrait. Et alors il dit à son gouvernement:
«Protège-moi. Protège une industrie nationale. J'ai dans mes vastes
serres deux cents ouvriers qui mourraient de faim si je ne réussissais
pas à vendre mes ananas 20 francs. Que deviendraient-ils, si tu
n'imposais pas de 19 fr,50 chaque ananas venant du Brésil, car
là-bas les ananas poussent en pleine terre, on peut les vendre 25
centimes, et ils sont bien meilleurs que les miens. Mais tu ne peux te
désintéresser des miens, qui sont des ananas nationaux.»

Si les doléances de cet astucieux individu étaient écoutées, on
imposerait de 19,50 tous les ananas, de sorte qu'il ne serait plus
permis à un Français d'avoir un ananas au-dessous de 20 francs.



Les hommes ont horreur de la logique: c'est leur bête noire. S'ils
étaient logiques, ils établiraient ce dilemme: «Ou l'industrie
nationale fait mieux que l'industrie étrangère; ou elle fait moins
bien. Si elle fait mieux, pourquoi la protéger, puisque son succès est
assuré! Si elle fait moins bien, pourquoi l'encourager à mal faire?»

Je suppose qu'on fabrique à Milan pour 2.500 francs des pianos aussi
bons (ni plus, ni moins) que les pianos français vendus 3.000 fr.
Pourquoi imposer, à tous les Français qui voudront jouer du piano, une
amende de 500 francs due uniquement à l'incapacité? Faut-il rendre
tous les Français victimes de l'impuissance de leurs compatriotes?
Pour enrichir mille personnes qui font mal les pianos, on va grever le
budget de deux cent mille personnes innocentes.

Entourer un pays d'une barrière protectrice, c'est le faire vivre dans
un milieu artificiel et favoriser sa paresse. Si l'on veut être utile
à ses compatriotes, qu'on les stimule à bien faire, au lieu de les
stimuler à être médiocres. Qu'on protège les consommateurs! Ce sera
plus intéressant que de protéger les producteurs; car il y a mille
consommateurs pour un producteur. Or les producteurs qui ne peuvent
prospérer qu'à la condition d'être protégés contre des concurrents plus
habiles, ces producteurs là ne méritent pas qu'on prenne leur défense.

Voici l'idée élémentaire que je suggère aux intellectuels de la
protection; c'est de laisser chaque peuple produire avec intensité ce
qu'il est le plus apte à produire. Tant pis pour les pays à sol pauvre:
(ce n'est pas le cas de la France.) Tant pis pour les populations
maladroites et peu intelligentes: (ce n'est pas le cas de la France.)
Tant pis pour les paresseux et les incapables: (j'aime à croire qu'il
ne s'agit pas des Français.)

Demander la protection, c'est faire solennellement aveu d'impuissance.

Sans la protection les prix de toutes les denrées seraient réels et non
factices. Surtout la vie serait à bon marché. Chaque pays produirait
ce qu'il est le plus apte à produire. On ne verrait pas l'Allemagne
faire du vin de Champagne; Namur, du raisin; la France, des moutons;
l'Italie, du sucre.

C'est très simple. Et pourtant, je ne suis pas assez naïf pour croire
qu'on va m'entendre. On ne me lira même pas. Il ne m'en chaut guère.
Écrire pour complaire aux préjugés publics, c'est le dernier des
métiers.

De fait, l'intérêt du _plus petit nombre_ est la loi qui gouverne les
sociétés.

On dit quelquefois--mais c'est sans doute par ironie--que c'est
l'intérêt du plus grand nombre qui domine tout. Hélas! jamais, au grand
jamais, l'intérêt des masses ne l'emporte sur l'intérêt de quelques
privilégiés.

Chaque individu, en effet, a une ambition qu'il déguise à peine; c'est
de se faire classer parmi les privilégiés. Comme c'est charmant, comme
c'est commode, comme c'est élégant, de pouvoir, grâce au mirifique
privilège d'un simple décret douanier, anéantir toute concurrence.

Quelles délices que de s'endormir, comme en un gros fromage, dans la
sécurité d'un monopole protecteur!

«Tuez-nous la concurrence»: c'est le mot d'ordre de tous les
commerçants.

Ils savent sans doute que la concurrence, c'est le progrès. Mais que
leur importe le progrès?



Allons plus loin. Essayons de pénétrer le tréfond de la pensée humaine.
Toute la conduite des hommes relève de cette même idée, c'est qu'il
faut se séparer au lieu de s'unir; se combattre, au lieu de s'aider;
lutter individu contre individu, famille contre famille, nation contre
nation. Ils ont, ces pauvres hommes, des ennemis communs, ennemis
acharnés dont la rage ne se lasse pas; les parasites, microbiens et
autres, c'est-à-dire les maladies; les climats, c'est-à-dire l'extrême
froid et l'extrême chaleur. Il leur faut des abris, des vêtements,
des aliments. Ils ont des vices, des vices très chéris qui ne peuvent
être satisfaits qu'à force de travail. Mais non! avant tout il s'agit
de s'organiser en groupes humains distincts, vastes ou étroits, qui
tâcheront de ne se pas connaître et qui mettront toute leur industrie à
se nuire.

L'étranger, c'est l'ennemi. Tel est le mot d'ordre universel.



Robinson Crusoé vivait heureux dans son île. Il avait son parasol, son
chien, sa cabane. Un jour, il aperçoit sur le sable la trace d'un pied
humain. Et aussitôt la terreur le prend... «Quoi! un homme, un homme,
ici, dans mon île! Alors je suis perdu!...»

L'état d'âme de Robinson Crusoé est l'état d'âme de tous les humains.




XVI

LES FORÊTS


La Terre, notre petite planète, malgré sa boue et ses brouillards,
n'est pas sans parures.

Les plus charmantes sont les grandes forêts dont les arbres magnifiques
couvrent les flancs et les crêtes des montagnes, tapissent les vallées
fertiles, s'étendent le long des fleuves.

Elles sont diverses selon les régions. Au Nord, les sapins, les
bouleaux qui, en dépit des froids rigoureux, dressent leurs formes
élancées sous la neige. Dans les climats plus doux, les chênes
majestueux, les ormes, les châtaigniers; plus loin, quand la
température s'élève, voici les palmiers, les baobabs, les caoutchoucs,
les eucalyptus, les cocotiers.

Les forêts abritent des oiseaux, délicieux par leurs formes, leurs
couleurs, leurs chants. La vie frémit, intense, sous leur voûte
protectrice.

Les arbres sont la poésie de la terre.



Mais ils sont bien plus encore. Ils rendent la terre habitable. Grâce
à eux, les montagnes ne sont pas des rochers stériles, les plaines ne
sont pas des steppes monotones, les vallées ne sont pas des marécages
fangeux. Ils purifient l'atmosphère, versant des flots d'oxygène,
c'est-à-dire d'air vital.

Les forêts ont une autre fonction encore. Tous les êtres qui vivent à
la surface de la terre ont besoin d'eau. Or l'eau ne nous est accordée
par le dispensateur souverain qu'avec une pénible irrégularité. Tantôt,
pendant deux ou trois mois, elle tombe avec une telle abondance que
tout est inondé. Les fleuves débordent; d'immenses nappes d'eau
couvrent au loin les campagnes... Tantôt les pluies cessent, et
pendant deux mois, trois mois, parfois une année, parfois même
plusieurs années, nulle pluie. Alors le sol, brûlé par un ardent
soleil, se dessèche, et toutes les plantes meurent. Les animaux sont
forcés d'émigrer; car l'eau est, autant que l'oxygène et le carbone,
nécessaire à leur vie.

Dans les pays dénudés qui n'ont pas d'arbres, le fléau sécheresse
succède au fléau inondation. Mais, si de vastes forêts s'étendent sur
les coteaux et les collines, couvrant de larges surfaces, l'inondation
n'est presque plus à craindre; les racines fixées aux divers niveaux du
sol retiennent les feuilles mortes; les pierres s'entourent de mousses;
de petits arbrisseaux s'agrippent de toutes parts aux roches; un tapis
végétal couvre le sol, et ce feutrage de branchages, de feuilles et
de racines fait que l'eau s'écoule difficilement. Elle se divise en
ruisselets minuscules qui serpentent partout, goutte à goutte. L'eau
de la grande pluie, au lieu de se précipiter soudain en un torrent qui
dévaste tout, est précieusement conservée par la forêt; et lentement,
minute par minute, heure par heure, jour par jour, mois par mois,
distribuée aux plaines dont elle tempère l'aridité, de sorte que, dans
les heureux pays où croissent les grandes forêts, il n'y a pas plus de
sécheresse que d'inondation.

Ces deux calamités ne peuvent être conjurées que s'il y a des arbres.



Ce ne sont pas des vérités imprévues. Je ne dépasse pas le niveau des
notions prodigieusement vulgaires enseignées dans les écoles primaires.
Certes... Mais alors?

Pourquoi, connaissant si bien les dégâts d'un déboisement intensif,
les hommes s'acharnent-ils sur nos pauvres forêts? Les vieux arbres
séculaires sont arrachés, sciés, transportés, débités; ils font des
papiers, des buches, des planches. La Terre perd son plus exquis
décor. Les montagnes deviennent des escarpements nus que les pluies
et les orages effritent. Le lit des fleuves roule des alluvions, et
leurs embouchures forment de grands estuaires vaseux, inabordables
aux vaisseaux, où les immondices humains se mélangent aux débris des
montagnes ravagées.

Encore quelque cent ans, il n'y aura plus de forêts en Europe. Déjà,
dans les steppes sibériennes, au Canada et aux bords de l'Amazone,
l'anéantissement des grandes forêts qui existaient encore a commencé.
Si l'homme était un peu moins fou, il protégerait ses grands arbres,
si harmonieux, si élégants, qui sont ses meilleurs amis; mais il les
traite comme des personnages hostiles. Il leur envoie ses chèvres,
animal malfaisant entre tous, qui ronge les jeunes pousses et sème la
ruine partout où il passe: ses bûcherons, ses industriels qui, pour un
maigre profit, saccagent nos antiques forêts et condamnent les grandes
régions voisines à l'infertilité. Un moment viendra,

    Où le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
    Comme un grand potiron, roulera dans les cieux.

Qui donc aura le courage de protéger nos vieux chers arbres contre la
dent des chèvres et la hache des industriels?




XVII

LES ANIMAUX


L'ingratitude de l'homme pour les animaux est plus cruelle encore que
pour les arbres. Même, le terme ingratitude n'est pas tout à fait
exact. Je devrais dire imprévoyance, cruauté, et stupidité toujours.

A vrai dire le mot qui convient le mieux ici est un mot allemand, mot
qui répond sans doute, puisqu'il règne dans la langue allemande, à
l'esprit allemand: la _Schadenfreude_, c'est-à-dire la joie de faire du
mal. Heureusement ce substantif n'a pas d'équivalent dans notre langue
française.

Quoique la _Schadenfreude_ soit un mot allemand, je n'aurais garde de
la croire réservée à tel ou tel peuple. Chez tous les hommes, même ceux
qui ne sont pas des Allemands, à des degrés divers se retrouve l'amour
du mal, le plaisir de la destruction, l'acharnement brutal contre des
êtres innocents et inoffensifs.

En Espagne, la grande passion, qui est dévoratrice, qui absorbe tout,
qui fait taire toutes les querelles, politiques, sociales, religieuses,
familiales, ce sont les _corrida de toros_. Un taureau, élevé à grands
frais pour ce jour de fête, est amené dans l'arène. Alors, entouré de
lâches ennemis dont les armes sont irrésistibles, il va donner le long
spectacle de sa souffrance et de sa mort, mort dramatique qui réjouit
et enflamme tout un peuple. D'abord il se refuse, magnanime, au combat,
mais l'homme ne lui permet pas d'être magnanime. Il est harcelé par des
piqûres qui font couler son sang et l'animent d'une juste colère. On
amène contre lui des chevaux qu'il éventre. La lutte inégale continue,
jusqu'à ce que sanglant, harassé, il tombe, jetant un regard d'angoisse
sur ses bourreaux. Enfin le sacrificateur arrive, bien protégé par un
cortège imposant de _banderilleros_, et, quand la pauvre bête n'a plus
qu'un reste de vie, le toréador l'achève. Alors le délire de la foule
ne se contient plus. Elle hurle, elle trépigne... Cette agonie d'un
noble animal est le plus glorieux plaisir qu'elle ait inventé.

Dans d'autres pays on lance contre un cerf, ce coureur gracieux, qui
fut jadis l'ornement de nos forêts, une troupe de chiens avides. Des
dames en grande parure, des seigneurs habillés en rouge, mènent la
chasse. Quelle joie, quand, épuisé par sa course effrénée, trépidant
d'angoisse, de fatigue, de frayeur, le malheureux être est saisi par la
meute féroce qui le dévore tout vivant!... Et c'est un insigne honneur
que de pouvoir alors lui donner, sans danger, le coup mortel!

Ailleurs encore ce sont des pigeons, ces êtres aux instincts mystérieux
et profonds, si jolis, si tendres... On les fait tomber sous les coups
des chasseurs--chasseurs ou assassins--et les pauvres oiseaux vont par
douzaines, à quelques cent mètres du champ de tir, déplumés, avilis,
sanglants, expier, par une agonie cruelle, la gloire d'avoir été pris
pour cible par l'homme.

Il est vrai que l'homme pourrait adopter d'autres cibles, aussi aptes
à prouver son adresse, des boules de verre projetées par un appareil
automatique! Mais ces boules de verre ne sont pas en vie! Un pigeon
vivant! un être à tuer! c'est bien plus amusant!

Dans toutes les campagnes, les indigènes, femmes, vieillards, enfants,
s'acharnent contre les petits oiseaux.

    Pour les perdre, il n'est point de ressort qu'ils n'inventent.

Pièges, trappes, filets, glus, postes à feu. Or ces petits oiseaux,
c'est une minuscule bouchée de viande. Il faudrait trois douzaines de
ces bestioles pour satisfaire l'appétit d'un mangeur médiocre. Au point
de vue alimentaire, c'est moins que rien. Et, pour cette parcelle de
repas, tous les campagnards de tous les pays sacrifient par milliers
les êtres les plus charmants de la Nature, fauvettes, becs-figues,
pinsons, bergeronnettes, ortolans, verdiers, roitelets, rossignols,
dont les chants ailés nous pourraient ravir si nous n'étions pas des
sauvages. Quelle inexpiable sottise que de tordre le cou à ces petits
êtres joyeux, peu farouches, qui nous suivent d'un œil spirituel et
amical quand nous passons dans la forêt; qui sautent de branche en
branche, en jouant devant nous; qui détruisent la vermine et les
animaux nuisibles, qui jettent leurs couleurs et leurs chansons dans
notre vie fastidieuse.

Les enfants lancent des pierres contre les nids et grimpent sur les
arbres pour les détruire. Le plus pauvre paysan a un fusil pour les
tuer; chaque villageois leur dresse des collets. En certains pays on
pousse la cruauté jusqu'à crever les yeux d'un oisillon captif pour
qu'il chante à tue-tête et attire par son chant ses frères vers la
glu perfide. Quelle joie que d'avoir par une belle matinée d'automne
entassé dans un sac une demi-douzaine de ces adorables petites
victimes! Ce n'est pas pour s'être procuré un insuffisant repas, c'est
parce qu'on a laissé plein cours à l'amour de la destruction. La
_Schadenfreude_ s'est donné libre carrière.

On a essayé d'enrayer ces inutiles tueries.

A quoi bon? Que peut valoir un arrêté préfectoral contre la
_Schadenfreude_?



Il y avait, jadis, dans l'Amérique du Nord, de magnifiques troupeaux de
bisons. La chasse en était passionnante, car elle donnait l'apparence
du danger, ce qui est délicieux. Et alors, contre ces malheureux
bisons, l'homme, pourvu d'armes toutes-puissantes, a organisé des
battues si meurtrières que les bisons ont disparu.

De même ont été anéanties dans les mers glacées des Pôles les baleines.
De même, sur les rives du Pacifique, ces innocentes légions de
phoques dont un tel carnage a été fait que les gouvernements ont cru
nécessaire--mais trop tard--d'intervenir. Le mal est fait. Les phoques
vont disparaître.

Et voilà comment, grâce à la fureur destructive de l'homme, périssent
de belles espèces animales!

Une espèce animale qui s'éteint! Quel sacrilège!

Nulle force, ni humaine, ni divine, ne pourra plus la faire reparaître.
C'est fini, à tout jamais fini!



Aussi bien pouvons-nous prévoir que bientôt l'homme aura réussi à
anéantir la plupart des admirables formes vivantes qui décoraient la
terre. Cupidité et stupidité tout ensemble! car, ainsi que l'avare qui
tua la poule aux œufs d'or, l'homme se sera par son imprévoyance ruiné
sans espoir.

L'avenir que l'homme se prépare ainsi est peu récréatif, peu élégant.
En fait d'animaux vivants, à part les insectes malfaisants qui
continueront à pulluler, nous ne connaîtrons plus que les espèces
domestiques, chats, chiens, chevaux, ânes, vaches, moutons, chèvres,
porcs, poules, cygnes, pintades, canards, oies, dindons. La vue et
l'odorat pourront largement se satisfaire dans ces chenils, ces
écuries, ces bergeries, ces étables immenses. Peut-être, pour le
plaisir de la chasse, laissera-t-on survivre quelques perdreaux,
quelques lapins, quelques chevreuils, quelques lièvres. Mais ce sera
encore de l'élevage; car les faisans et les perdreaux sont devenus des
animaux de poulailler.

Alors les traités de zoologie ne seront plus que des traités de
paléontologie. Si, comme cela est possible, les bombardements ne
détruisent pas tous nos Musées d'histoire naturelle et toutes nos
galeries zoologiques, on connaîtra encore, mais seulement par des
spécimens rongés de vermine, ou par des squelettes, les singes, les
éléphants, les girafes, les ours, les antilopes, les zèbres, les
phoques, les autruches, les kangourous, les castors, les perroquets...
On les aura pourchassés si bien qu'il n'en restera plus un seul en vie.

Partout l'homme apporte la mort. Il arrive au Pôle, dans les régions
les plus inhospitalières du globe, et il y trouve des colonies de
pingouins, étranges animaux qui résistent à ces climats terribles.
Mais, si l'homme continue à vouloir visiter les pôles, les colonies
de pingouins, demain, n'existeront plus qu'en photographies pour les
cinémas.

Sur quelque point de la planète qu'il mette le pied, l'homme se met
à détruire, avec un acharnement obstiné, tout ce qui est vivant. Il
tue sans cause et sans excuse. Tout l'atavisme de la brute qui est en
lui se réveille. Et il tue. Il tue toujours. Que l'animal soit beau,
élégant, doux, peu lui importe! C'est vivant! Tuons d'abord. Et il tue!

Joseph de Maistre a trouvé admirable cet instinct de l'homme.

Et comme l'espèce humaine est plus forte et plus nombreuse, la
résistance des espèces animales est impossible. Elles fuient devant
l'homme, mais l'homme les traque dans leurs plus sûres retraites. Par
le fer et le feu, comme par la ruse et le poison, il détruit tout.
Chaque individu humain semble s'être donné un devoir, un devoir inepte
et cruel, d'anéantir quelques animaux de plus. N'est-il pas Roi dans la
création? Et la caractéristique de la royauté n'est-t-elle pas de faire
preuve de sa force, d'imposer sa domination et sa paix, _pax humana_.

  _Ubi solitudinem facit, pacem appellat._

Assurément je ne pousse pas le respect des formes animales jusqu'à
pleurer la fin des bêtes nuisibles. Le loup disparaît de l'Europe, et
c'est bien. En Afrique, comme l'aigle, comme le vautour, le lion se
fait de plus en plus rare. Le crocodile, le caïman, l'hippopotame,
le rhinocéros, reculent devant nos carabines, et bientôt ils ne
seront plus représentés que par quelques spécimens que les jardins
zoologiques se disputeront à prix d'or. Soit! Je ne m'attristerai pas
sur le départ de ces êtres malfaisants. Mais on ne m'empêchera pas
de regretter l'ours, cet animal sagace, rusé, curieux, intelligent,
rarement carnivore. Je regretterai même les singes, spécialement les
singes anthropoïdes, le doux et mélancolique orang, le chimpanzé, agile
et spirituel, (si proche de l'espèce humaine), voire le gorille féroce,
devenu si rare aujourd'hui qu'il n'en reste peut-être plus une douzaine
d'exemplaires vivants. Je regretterai surtout l'éléphant, dont la
merveilleuse intelligence n'est dépassée--et encore n'est-ce pas bien
sûr--que par celle de l'homme stupide.

Si réellement l'homme voulait justifier sa royauté, il devrait
s'attaquer uniquement aux êtres qui lui portent dommage. Il exercerait
sa science de chasseur et de trappeur contre les tigres qui dévastent
l'Inde; contre les serpents venimeux qu'il n'a pas pu faire disparaître
encore, même dans une petite île comme la Martinique. Il s'acharnerait
surtout contre les insectes perfides, tels que les mouches et les
moustiques propagateurs de maladies; contre les parasites microbiens
qui infectent la vie des animaux et des végétaux. Mais allez donc
parler de microbes à un chasseur. Il vous rira au nez. Il y a gloire et
profit à tuer une baleine, un éléphant, une autruche, voire une perdrix
ou une alouette. C'est bien plus beau que d'empêcher la pullulation de
mille milliards de microbes infectieux.

D'ailleurs--je l'ai déjà dit et le répéterai encore--je ne suis
nullement un apôtre. Je ne tiens pas à faire des prosélytes. Mon
aveuglement ne va pas jusqu'à croire que l'indignation sert à quelque
chose. Au contraire, je suis solidement convaincu qu'on ne détournera
pas le cours de la fureur humaine déchaînée.



Féroce et bête, irrésistiblement bête et féroce, hantée par la soif de
la destruction, l'espèce humaine fera le vide autour d'elle. Certes
elle finira par régner, mais ce sera sans prestige, sur un globe pelé,
dont les champs de betteraves, les carrés de choux, les porcheries et
les poulaillers seront l'unique agrément.




XVIII

LES MODES--LES BIJOUX


Je vais au hasard, sans ordre, mais non pas sans but. Car je cherche
vainement jusqu'ici à trouver une idée juste ou féconde, méthodiquement
poursuivie, conforme à ce que les philosophes ont appelé parfois le
progrès humain. Ce n'est pas ma faute si je n'ai rencontré jusqu'ici
qu'incohérence et impuissance.

Dans les grandes, comme dans les petites choses! Or je ne parlerai dans
ce court chapitre, que des toutes petites choses, c'est-à-dire des
modes.



Qu'elles soient masculines ou féminines, c'est tout un, et la sottise
est égale. Peut-être trouverions-nous un peu plus de ridicule chez les
femmes, mais au fond c'est la même inspiration qui domine; une vanité
bête, le désir de paraître plus riche, plus moderne que les autres. On
imite, et on veut se singulariser dans l'imitation. Curieux mélange de
servilité et d'indépendance.

Et alors, tous les ans, changement à vue. Chaque vêtement y passe: la
robe, le manteau, le corset, les gants, les bottines, les bas, les
fourrures; le chapeau surtout, édifice instable qu'il faut renouveler
sans cesse.

Si l'on mettait bout à bout les conversations qu'en Europe les dames du
monde et leurs modistes ont tenues sur les chapeaux, il y aurait une
amplification colossale au fameux chapitre qu'Aristote écrivait sur ce
sujet.

Quelle frivolité! Quelle nullité! car, bien entendu, l'esthétique,
l'esthétique vraie, n'y est pour rien.



Ici il n'est pas inopportun de remarquer que l'espèce humaine est si
peu inventive qu'elle n'a pas trouvé mieux comme décor que les plumes
étalées par les oiseaux mâles au temps des amours pour séduire leurs
femelles. Nos femmes prennent pour parures les parures des autruches,
des paons, des lophophores, des oiseaux de paradis et des aigrettes. De
même en fait de fourrures, nous n'avons rien trouvé de mieux que les
peaux de renards, d'ours, de chinchillas, d'hermines et de skons.

Décidément, pour l'imagination décorative, l'homme n'a été que le
plagiaire de l'animal.



Sauf sur un point! Il est vrai que sur ce point la supériorité humaine
est écrasante. Il s'agit des pierres. En fait de pierres, sans
contestation possible, nous sommes les maîtres.

Il en fut ainsi dès les premiers âges de l'humanité. Dans les cavernes
préhistoriques, on trouve déjà des colliers faits de coquillages. Nos
arrière-grands-mères s'en entouraient les fesses et les cuisses, comme
font encore quelques Hottentotes et quelques Tasmaniennes arriérées.
Mais les Européennes font beaucoup mieux.

Elles se sont persuadé que certaines pierres étaient précieuses,
par exemple les perles, c'est-à-dire ces couches concentriques de
carbonate de chaux qui s'accrochent autour d'un imperceptible centre
microbien dans les huitres malades. Quand ces perles sont bien rondes,
et que leur poids dépasse cinq ou six grammes, ces petites tumeurs
minérales acquièrent une valeur prodigieuse. Cette folie, qui était
sans doute déjà ancienne du temps de Cléopâtre, a pris un magnifique
développement. Il paraît que certains colliers de perles ont été payés
un million de francs. Et nous ne nous amuserons pas à supputer ce que
ce million représente de force inutile, appendue quatre ou cinq fois
par an au cou de je ne sais quelle grande ou petite dame.

Le diamant est un plus haut seigneur encore. Mais sa dignité ne dépend
pas de lui-même, car, en sa réalité chimique, c'est tout simplement du
carbone, c'est-à-dire du charbon; du charbon cristallisé peut-être,
mais enfin du charbon. Rien de plus. Rien de moins. Pourquoi le charbon
cristallisé a-t-il mille millions de fois plus de prix que le charbon
non cristallisé? Les plus malins seraient très embarrassés de le dire.
Il faut se contenter d'accepter pour toute explication que le charbon
cristallisé est rare, qu'il faut peiner dur pour le rencontrer, et que
son prix dépend de sa rareté.

Notons, pour grandir encore l'ineptie humaine, qu'on peut imiter
le charbon cristallisé, si parfaitement que les plus experts s'y
trompent. Par conséquent, quand on est assez fou pour donner 500.000
fr. de diamants à une femme, ce n'est pas pour qu'elle soit plus
belle, puisqu'avec trois cents francs de strass on obtiendrait le même
éblouissement, mais c'est parce qu'avec cette pierre d'un haut prix on
flatte les éléments les plus misérables de sa vanité.

Des colonnades, des statues, des tableaux, des meubles splendides, dans
un palais de marbre! De riches étoffes de satin, de soie et de velours,
soit! Ce sont les joies de la richesse, et je comprends qu'on soit
tenté de donner un cadre somptueux à la femme qu'on admire et qu'on
aime. Mais des tumeurs huitrières ou du charbon cristallisé! vraiment,
c'est se maintenir triomphalement au plus haut niveau de la bêtise
humaine.




XIX

LES RUINES


Au cours de la longue histoire humaine, certains hommes privilégiés,
exceptionnels, ont réussi à créer quelques belles œuvres dignes de
respect.

Ils sont rares, ces ouvrages où la forme est irréprochable, l'idée
profonde et hardie. Le vaste troupeau des médiocres, étant radicalement
incapable de concevoir rien de semblable, devrait donc prendre soin
de ces chefs-d'œuvre. Eh bien! non! il n'en a cure. Les plus beaux
peut-être ont disparu. Souvent la pensée des plus nobles créatures
humaines a été perdue, abîmée sans retour.

Est-il un plus merveilleux poète qu'Eschyle? _Les Perses_, _Prométhée
enchaîné_, _Les Choéphores_! C'est la plus pure forme de l'art
dramatique, angoissant et généreux! Le grand Eschyle avait composé cent
pièces, davantage peut-être! Il nous en reste sept, c'est-à-dire un
douzième à peine!!

Est-il un plus admirable historien que Tacite!... Pour le style
éclatant, pour la grandeur d'âme, pour la forte conception, pour
la connaissance des choses et des hommes, il est, sans aucun doute
possible, le premier des historiens. Or les trois quarts de son œuvre
ont disparu.

De Shakespeare, l'égal d'Eschyle et de Tacite pour la puissance du
drame et pour la force du verbe, de Shakespeare, nous avons tout
gardé... Mais c'est par un hasard presque invraisemblable que son œuvre
entière n'a pas été jetée aux vents.

Les statues de l'antiquité grecque dépassent par leur perfection tout
ce que les modernes ont pu faire, et de beaucoup. Même Donatello, même
Michel Ange, même Puget, sont au-dessous de l'art antique. Et pourtant
de l'art antique nous n'avons guère que des débris... Myron, Phidias,
Praxitèle, ne nous sont connus que par quelques-unes de leurs œuvres,
les moins pures, peut-être. Et rien ne permet de supposer que les
statuaires de l'avenir, même pendant plusieurs siècles, pourront jamais
compenser ce lamentable anéantissement...

Quant à la peinture des maîtres anciens, il ne nous en est rien resté.
Car on ne soutiendra pas que les fresques de Pompéi représentent la
peinture ancienne! C'est comme si l'on prétendait que les enseignes
de nos cabarets et de nos boutiques donnent une juste idée de
nos meilleurs artistes modernes. On étonnerait fort nos peintres
décorateurs qui, pour une somme modique, badigeonnent les murs des
restaurants et des hôtels, si on leur disait que leur adresse technique
balance l'œuvre de Rembrandt, de Vélasquez, de Titien et de Goya.

Et les magnifiques Temples d'autrefois! Et les Villes superbes du
passé! qu'en reste-t-il? Philé est à peu près intacte, grâce au soleil
et aux sables de l'Égypte. Mais Athènes? Corinthe? Rome? Ninive?
Babylone? Palmyre? Troie? Rien ne survit de tous ces vieux mondes, ou
presque rien. Rien des anciennes cités du Mexique et du Pérou. Rien ne
restera sans doute de nos grandes villes. Les guerres, les incendies,
les pillages, les bombardements anéantissent ce qui fut la gloire et
l'honneur de l'homme.

Omar a peut-être détruit la bibliothèque d'Alexandrie; mais, à coup
sûr, le Parthénon a été canonné par les navires anglais, comme le
Kremlin a été démoli par Napoléon. Les Bolcheviks, qui admirablement
représentent tout ce qu'il y a de plus immonde dans l'homme, achèvent
de détruire ce qui fut l'art russe. Guillaume a ravagé Louvain, Arras,
Reims et Ypres. Les pauvres Vandales ont été calomniés. Ils n'ont pas
fait autant de ruines, ni provoqué autant de désastres que les Huns
anciens et modernes.

Ainsi, quand certains hommes, une fois par hasard bien inspirés, ont pu
enfin arriver à parachever une œuvre d'art, les soldats et les foules
se hâtent de la détruire.

Partout et toujours _Homo stultus_ règne en maître.




XX

LES GRANDS HOMMES


Dans cette foule servile, aveugle, ignorante, qui fut l'humanité du
passé et qui est l'humanité du présent, parfois quelques intelligences
ont apparu, sereines et audacieuses, devançant l'avenir, découvrant des
vérités nouvelles, aimant la justice, vagues lueurs éparses qui jettent
quelques clartés dans les ténèbres d'une nuit profonde.

Ces bienfaiteurs, grands par l'audace et le génie, ont été sans doute
récompensés par leurs frères humains?

Voyons ce que nous dit l'histoire.



Socrate, le sage des sages, osa, en plein paganisme, soutenir que
les superstitions mythologiques sont des traditions ridicules; qu'il
faut se connaître soi-même et n'avoir comme règle de conduite que la
conscience, comme règle de croyance que la raison. Mais il fut hué
par les foules. Aristophane le bafoua outrageusement au théâtre. De
soi-disant juges l'accusèrent de corrompre la jeunesse, et il fut
condamné à mort. La ciguë donnait une mort assez douce, mais c'était la
mort tout de même.

Jésus-Christ, âme tendre et mystique, inaccessible à la haine,
prêcha le pardon des injures, la pitié pour les malheureux et les
pauvres, l'égalité des chétifs humains devant le Père Céleste.
Doctrines nouvelles qui auraient dû changer la face du monde. Eh bien!
Jésus-Christ a été condamné à une mort ignominieuse et douloureuse.
Tout jeune encore, cet être presque divin fut crucifié, moitié comme
rebelle, moitié comme dément, aux applaudissements d'une foule barbare.

Christophe Colomb, seul contre tous, conçoit une grande chose. Autour
de lui tout le monde croit que la terre est plate comme une écuelle
de soupe. Mais lui, il a compris... Pourvu de quelques misérables
vaisseaux, il ose s'aventurer sur des mers inconnues. Son équipage se
révolte; mais il tient tête aux mutins, et, tout en semblant céder,
il s'obstine dans sa féconde pensée. Enfin il aborde une terre; un
Nouveau-Monde est acquis à la vieille humanité... Et, pour récompense,
à son retour en Europe, il est chargé de chaînes, mis en prison, menacé
de mort. Par miracle, il échappe aux supplices. Tout de même, il meurt
pauvre, injurié, exilé, vilipendé, trahi.

Galilée conçoit et exécute des choses merveilleuses. Il invente le
thermomètre. Il invente le télescope qui lui permet de voir des mondes
immenses jusque-là insoupçonnés, et de comprendre quelle place infime
tient notre planète terrestre dans le vaste univers. Mais les hommes
ont une sainte horreur de la vérité. Galilée est forcé de s'agenouiller
devant la bêtise triomphante, et il traîne, aveugle, ses derniers jours
dans les cachots.

Gutenberg, qui a inventé l'imprimerie; Palissy, qui a créé la
paléontologie et la céramique; Jenner, qui a découvert la vaccine;
Harvey, qui le premier a réalisé la vraie physiologie expérimentale,
ont eu leurs existences empoisonnées par les proscriptions, les
persécutions, les procès, les railleries et la pauvreté.

Michel Servet qui, sans appui, sans maître, avait compris que le sang
circule pour aller du cœur droit au cœur gauche en passant par le
poumon, Michel Servet a été brûlé.

Savonarole a été brûlé. Brûlé aussi, l'admirable Jean Huss. Tous deux
avaient eu l'audace de prêcher une morale pure à des corrompus.

Lavoisier, qui, à lui tout seul, a fait naître les deux plus belles
sciences abordables aux mortels, toute la chimie, et toute la
physiologie, Lavoisier, dont le nom doit être considéré comme le plus
grand nom de la science, Lavoisier a été guillotiné en place publique à
Paris.

Denis Papin a vu son bateau à feu mis en pièces par les bateliers du
Rhin.

Descartes, qui, comme Socrate, a osé parler des droits de la raison
humaine, a dû fuir sa patrie, et mourir à l'étranger. Spinosa, un
génial et hardi penseur, a été victime de persécuteurs cruels. Le plus
merveilleux écrivain français, Victor Hugo, vécut vingt ans en exil.
Le sublime écrivain espagnol, Cervantès, a passé la moitié de sa vie
dans les bagnes et dans les prisons. Le corps de Molière a été jeté à
la voirie. Un des plus charmants poètes latins, Ovide, a été condamné
à un long exil chez les barbares. Comme Euripide, André Chénier a péri
sur l'échafaud, Chatterton est mort de faim. Voltaire, Silvio Pellico,
Mickievicz ont connu, eux aussi, les cachots et l'exil. Sénèque a
été forcé de se tuer. Un soldat ivre a tué Archimède. Démosthène et
Cicéron, c'est-à-dire les plus grands orateurs de tous les temps, ont
été assassinés par la soldatesque.

Et ce n'est qu'une énumération bien incomplète.



Telles sont les récompenses que les hommes réservent aux plus nobles
représentants de l'espèce humaine.

Plus la foule est médiocre et bête, plus elle poursuit de sa haine ceux
qui, naïvement, cherchent à atténuer sa médiocrité et sa bêtise.




XXI

LA MARE AUX GRENOUILLES


Parfois, en été, dans une grande plaine, sous les saules que caressent
les derniers rayons du soleil couchant, un étang fait miroiter ses eaux
immobiles, dans le silence du soir que trouble à peine le vol d'une
libellule ou le lointain écho de quelque Angelus.

Que si alors, dérangeant cette sérénité, un passant jette une pierre
au milieu des roseaux, soudain c'est un effroyable tintamarre. Des
centaines de grenouilles, aquatiques habitantes du marécage, bondissent
de tous côtés, et poussent des coassements sonores, éperdus. Agitation
et vacarme! Quel ennemi, quel étranger vient insulter notre repos?
Malheur! malheur à lui! Et les coassements redoublent, furieux,
entrecoupés par de longs silences.



C'est un charivari de même espèce qu'a provoqué la seule idée d'une
langue internationale.

Une langue internationale! Quelle folie! Quelle chimère! Quoi! les
hommes ne seraient plus divisés par la différence de leurs idiomes?
Quoi! ils n'auraient plus besoin de grammaires, de dictionnaires,
d'interprètes, pour se communiquer la pensée? Quoi! Au Nord et au Sud,
les mêmes sons humains reproduiraient les mêmes idées. Quoi! tous les
hommes pourraient se comprendre, et alors peut-être ne plus se battre!
Mais c'est tout simplement monstrueux!

Après un déchaînement universel de sottises, bientôt ce fut un silence
profond. L'indignation a été remplacée par l'indifférence, une
indifférence méprisante, plus redoutable que l'indignation.

Et pourtant, si quelque espoir subsiste encore de rendre notre
existence moins misérable, moins précaire, c'est qu'une même et unique
langue soit parlée, ou tout au moins comprise, par tous les frères
humains.

Depuis que la tour de Babel a été renversée par le feu du ciel,
les hommes répandus à la surface de la terre se servent de langues
différentes. On est convenu d'appeler langue _maternelle_ celle que
nous avons parlée dès notre enfance et dont les sonorités retentissent
autour de nous.

Sans nous arrêter aux langues mortes, il y a, à l'heure actuelle, une
centaine de langues vivantes diverses. Il en est au moins quinze qui
sont importantes, c'est-à-dire parlées par plus de vingt millions
d'hommes, le français, l'anglais, l'espagnol, le polonais, l'allemand,
l'italien, le portugais, le russe, le grec, le chinois, le japonais,
l'arabe, l'hindoustan; d'autres sans doute qui m'échappent.

Quinze langues, c'est beaucoup, car il faut, pour en connaître
passablement une seule, qui ne soit pas notre maternelle, au moins
une année entière d'assidue étude. Or cette étude est fastidieuse et
insupportable, et la vie de l'homme est assez courte pour qu'une année
d'existence ne puisse être traitée de quantité négligeable.

Alors une double alternative. Ou bien ne parler que la langue
maternelle (solution très facile que l'immense majorité des hommes a
adoptée); ou bien perdre un an, deux ans, trois ans à apprendre une,
deux, trois langues étrangères.

Ne parler que sa langue maternelle, c'est très bien pour le paysan fixé
dans son hameau; pour le mineur terré dans sa mine; pour l'ouvrier
enfermé dans son atelier. Mais les commerçants, les industriels, les
navigateurs, les savants, les artistes, les lettrés, doivent-ils se
résigner à rester toujours sans relations verbales avec les hommes des
autres pays? Qu'un Français ne connaissant que la langue française
aille à Londres, à New-York, à Rome, à Madrid, il sera comme perdu dans
un monde nouveau, où tout lui sera inconnu. Or on ne peut recommander
à un artiste, à un savant, à un industriel, de ne jamais sortir des
frontières de son pays. Donc, sous peine d'une affligeante ignorance,
un Français doit savoir un peu d'anglais, un peu d'espagnol, un peu
d'italien, un peu d'allemand. Mais, pour arriver à cette imparfaite
connaissance, il lui faut au moins deux ans d'un rude travail. Voilà
un bien lourd sacrifice pour arriver à baragouiner tant bien que mal
quatre langues étrangères.



Tout serait facile si nous pouvions à notre langue maternelle (qu'il
serait criminel de négliger) juxtaposer une langue commune, une langue
internationale.

On en a proposé plusieurs. Il en est une qui est excellente.
L'_esperanto_, langue dérivée du latin, créée par le génie de
Zamenhoff, a une grammaire tellement simple qu'on peut la savoir en une
heure. Quant au vocabulaire, il est si peu compliqué qu'en un mois on
en a fait le tour.

Qu'importe aux hommes! Leur quiétude a été troublée, et ils ont tout de
suite, sans réfléchir, inventé de multiples et faibles objections.

1º Une langue internationale ne peut être parfaite.

Certes, mais a-t-elle besoin de perfection? Nos langues vivantes
sont-elles donc irréprochables? Grands Dieux! Elles sont
hérissées--c'est leur charme peut-être, mais c'est leur difficulté
aussi--d'irrégularités, d'exceptions, d'incohérences.

2º Il faut du temps pour bien connaître l'_esperanto_.

Hé oui, il faudrait un mois d'étude pour la comprendre et trois mois
d'usage pour la parler couramment. Mais pour toute autre langue on
n'aboutirait au même résultat qu'en trois ans! Trois mois au lieu de
trois ans, c'est quelque chose!

3º Elle sera vite altérée, corrompue, et on la prononcera avec des
accents divers.

Non! car rien ne sera plus facile que d'empêcher ces altérations et
d'établir des règles fixes pour l'accentuation. L'expérience a prouvé
que, par des individus de nationalités différentes, l'_esperanto_ se
parlait correctement avec l'accent convenable.

4º On empêchera ainsi le progrès de nos langues nationales...

Oh! la chimérique crainte! Malgré nos sottes vanités nationales, les
langues nationales maternelles ne font aucun sérieux progrès au dehors.
Et elles n'en feront jamais: elles n'en pourront pas faire. Allez
donc voir si à Édimbourg, à Madrid, à Moscou, à Tokio, à Lisbonne, à
Calcutta, à Buenos-Aires, à Rome, à Berlin et à Chicago, la langue
française est parlée par le peuple! Allez voir, allez, ne fût-ce que
pour être convaincus de votre fieffée ignorance. Et vous constaterez;
1º qu'en fait de langage, il n'y a que le peuple qui compte; 2º que
chaque peuple parle sa langue nationale.

D'ailleurs pourquoi insister? C'est être trop naïf que de vouloir
répondre à ces objections? car elles manquent de sincérité. Elles
peuvent toutes se condenser en une seule parole qui, comme un glas
funèbre, retentit à chaque progrès: _Ce n'est pas intéressant!_

Certes, les esprits les moins pénétrants comprennent très bien que tous
les peuples pourraient, sans grande peine, au bout d'une vingtaine
d'années, par un effort universitaire commun, se créer une langue
internationale commune, qui, sans porter dommage à la chère langue
maternelle, deviendrait la langue supplémentaire universelle, parlée
et comprise par chacun, la seule qu'il serait utile d'apprendre. Cette
réforme, qui changerait la face du monde, est possible, même facile. On
le devine; on le sait! Mais quoi! _Ce n'est pas intéressant._



Voilà quelle est notre insouciance, notre frivolité, notre
incompréhension de l'avenir. Voilà quelle est surtout, disons le mot,
notre stupidité. Quand il s'agit d'une grande chose qui inaugurerait
un nouvel état d'âme chez les hommes, une régénération de l'humanité,
_Homo stultus_ se réveille bruyamment pour la combattre.

Et, comme les grenouilles d'Aristophane, il se contente de clamer:
«Brekekekek, coax, coax».




XXII

LE PROGRÈS


En face de toutes les inepties, grandes ou petites, que l'espèce
humaine accumula, faut-il désespérer de l'avenir?

Oui et non!

Oui, si l'homme continue à être tel qu'il a été, et tel qu'il est,
c'est-à-dire cupide, frivole, ne comprenant jamais l'intérêt général,
asservi à ses passions et à ses caprices, envieux, timide, crédule,
ennemi de la raison et de la logique, soucieux uniquement de son
intérêt personnel si étroitement conçu qu'il en fait l'instrument de
son malheur. Bref, en toute sa pensée, et en tous ses actes, médiocre,
irrémédiablement médiocre.

Donc son intelligence est basse et faible. Est-il permis d'espérer
qu'il réussira à l'améliorer?

Perfectionner une larve qui est déjà en pleine régression, voilà le
problème qui se pose.

Problème angoissant, complexe, ardu. Mais je n'ai pas le fol espoir
qu'on tentera même l'ébauche de la réforme qui serait nécessaire,
la seule qui nous empêchera de tomber au-dessous des êtres les plus
grossiers: L'AMÉLIORATION DE L'INTELLIGENCE HUMAINE. Et, cependant,
malgré leur futilité et leur incohérence, les hommes ont pu, pour
l'élevage de leurs bestiaux, arriver à prouver que, s'ils font pendant
quelque temps choix de reproducteurs pourvus de qualités éminentes ou
spéciales, ces qualités éminentes et spéciales vont reparaître chez les
descendants. En accouplant les juments et les chevaux les plus rapides,
on finit par obtenir au bout de plusieurs générations des individus
héréditairement rapides.... c'est même ainsi qu'on a pu créer la
sous-variété des chevaux de course.

Donc on peut modifier par sélection les espèces. Donc il y a
transmission héréditaire. Donc, en continuant cette sélection,
c'est-à-dire l'accouplement des meilleurs, sans défaillance, pendant
de nombreuses générations, on forcera certains caractères, aussi bien
psychologiques que physiques, à se fixer sur l'espèce. Car la forme de
l'esprit est soumise à l'hérédité, tout autant que la forme du corps.

S'il en est ainsi--et il est fortement prouvé qu'il en est ainsi--pour
que _Homo stultus_ cesse d'être _Homo stultus_, il lui faudra
développer son intelligence par une sévère et prolongée sélection.
Mais, pour commencer, ne fût-ce que timidement, cette grande œuvre, un
immense et douloureux effort serait nécessaire. Et malheureusement nous
sommes arrivés à un tel point de dégradation qu'une si rude tâche sera
probablement impossible.



Alors tant pis! tant pis pour l'avenir de notre infortunée espèce! Je
sais bien que quelques beaux génies, un Léonard de Vinci, un Molière,
un Socrate, un Lavoisier, un Hugo ont étincelé çà et là, comme ces feux
charmants qui, pendant les nuits d'automne s'élèvent d'un marécage
empesté pour briller et s'éteindre dans les ténèbres environnantes.

Mais que signifient ces lueurs isolées, si tout autour d'elles
l'immense masse humaine, veule, amorphe, et incorrigible, reste plongée
dans une épaisse nuit?



Si donc l'humanité n'a pas le courage de se réformer, elle continuera
à végéter misérablement aux rives du malheur et de la sottise, jusqu'à
ce qu'enfin, saoule d'infortunes et de vices, elle disparaisse dans le
néant du froid absolu, en même temps que la chaleur du soleil, notre
père à tous.




XXIII

LA MORT


L'événement le plus banal de la vie, c'est la mort. L'homme aurait
donc dû s'y résigner; car rien n'est plus commun, plus universel, plus
nécessaire. C'est chose bête que de se révolter contre l'inéluctable,
et pourtant l'homme ne se résigne pas. Il s'indigne et se lamente. La
mort est pour lui une source de terreurs ridicules et de pratiques
déshonorantes.

Si le bon sens réglait les mouvements de notre pauvre machine pensante,
la mort ne pourrait nous inspirer que des sentiments de sympathie
affectueuse. Nous devrions la traiter, au moins celle qui nous
concerne, comme une grande amie, très puissante et très sereine, car
elle seule peut nous délivrer de nos angoisses renaissantes; elle fait
succéder à notre trépidation perpétuelle une paix que rien ne peut plus
troubler.

Je ne sais quel souverain à vie brillante, mais agitée, passant
devant un cimetière semé de tombes, murmura en soupirant: «_Invideo
quia quiescunt!_ je leur porte envie, car ils se reposent!» Il était
peut-être sincère.

O toi qui me lis, et qui es peut-être un peu moins stupide que tous
tes frères, réfléchis un moment, si tu peux. Pour regretter la vie,
il faut être vivant. Eh bien! quand tu seras mort, tu ne seras plus
en état de rien regretter, ni les fleurs, ni les femmes, ni les vins,
ni les couronnes, ni cet or pour lequel tu as fait tant de frivoles
sacrifices. Qu'importe si la famine, la peste et la guerre déchaînent
contre les vivants leurs fureurs? Toi, couché dans un bon tombeau,
dévoré par de braves vers, tu dormiras profondément, sans rêver et sans
ronfler. Il ne restera plus de tes chairs que des débris sans nom,
et la conscience de toute douleur aura depuis longtemps disparu. Nul
regret ne voltigera dans ta sépulture, pour se mêler aux larves qui
se repaîtront de tes atomes. Vainement toutes les haines de l'homme et
toutes les foudres du ciel tonneront autour de ton cercueil: elles ne
pourront t'arracher une sensation, et tu continueras à jouir d'un épais
sommeil, même si un obus, dégradant ta sépulture, pulvérise tes os et
met à nu ta pourriture.



Pourquoi donc avoir peur de la mort? Est-ce que, par une exception
invraisemblable, ton existence éphémère était à ce point délicieuse et
sans nuage que la seule idée d'en être privé te fait tomber en pamoison?

Ce qui m'effarouche, dis-tu, ce n'est pas tant la mort, que _le
mourir_. Passer de vie à trépas, faire le grand saut! On se figure
que c'est terrible!.. Mais non! mais non! ce n'est pas très terrible!
c'est très simple. L'épreuve en a été faite des milliards de fois! On
s'endort!... Voilà tout!

Un excellent sommeil que ne suivra aucun désagréable réveil; ce n'est
pas si mal imaginé après tout, et je trouve que la mère Nature a bien
fait les choses.



Néanmoins, de tout temps et dans tous les pays, l'homme s'est ingénié à
se raconter à lui-même de fantaisistes histoires sur les lendemains de
la mort. Il a inventé des chaudières bouillantes où des Croquemitaines
atroces et d'affreuses fées Carabosses nous feront cuire à grand feu
et à long feu (une éternité, tout simplement). Mais ce sont contes de
nourrice qui font sourire Agnès elle-même.

Notre commune crainte de la mort est donc d'une stupidité effarante.
Pourtant il serait assez vain de la combattre, car elle est beaucoup
moins un raisonnement qu'un instinct. Et cet instinct se justifie,
puisque tout être vivant, pour être ménager de sa vie, doit être
possédé par l'horreur de la mort.

D'autant plus qu'il n'y a pas seulement notre mort à nous, laquelle
doit nous laisser très indifférents, mais la mort de ceux que nous
aimons. Ah! certes, elle est cruelle, celle-là, et je connais toute
l'intensité de cette douleur. Ne plus voir le sourire, ne plus
entendre la voix, ne plus toucher la main de celui qui était adoré, de
celle qui était chérie, c'est la plus grande des misères humaines....
Tout de même l'homme pourrait être assez sage pour redouter la mort de
ceux qu'il aime, sans redouter sa propre mort... Mais je n'insiste pas:
car ce serait estimer trop haut l'intelligence de mes contemporains que
de les croire capables de comprendre que, pour regretter la vie, il
faut avoir conservé une parcelle de vie.

N'ayant jamais pu--je ne sais pourquoi--se résigner à la mort, l'homme
a toujours essayé, par mille subterfuges ridicules, de se persuader à
lui-même qu'il ne va pas mourir. A côté de la momie bien serrée dans
d'élégantes bandelettes, parfumée et desséchée, les vieux Égyptiens
mettaient des pains, des liqueurs suaves, des images voluptueuses, afin
qu'en son hypogée le défunt, se réveillant soudain, trouvât à portée de
sa main quelques jouissances dont il pût facilement disposer.

Chez les Grecs, l'absence de sépulture était le plus cruel des
affronts, et une offense pire que la mort même.

Priam pleure à peine quand son fils Hector a péri sous les coups
d'Achille. Le glorieux Priamide a, comme un vaillant, succombé dans la
lutte. Ce sont là jeux de guerre. Soit! Mais que ce noble corps demeure
sans sépulture, voilà ce qui est affreux, infâme, intolérable.



Dans toutes les traditions, dans toutes les religions, se retrouve cet
inexplicable et enfantin sentiment; le respect du cadavre. Profaner
un tombeau, violer une sépulture, mutiler un mort, voilà des crimes
abominables dont toute l'humanité eut toujours horreur.

Mais cette horreur est liée à un matérialisme effréné et irréfléchi.
Car dans l'imagination de tous les hommes une naïve confusion s'établit
entre cette chair inerte, prompte à se putréfier, et l'âme qui
l'animait, lui donnait la pensée, le mouvement, le regard.

Pour moi, au risque d'être par mes contemporains traité de personnage
abject, j'avoue que les corps des êtres qui me furent chers me sont
totalement indifférents. Je garde de mon père, de ma mère, pieusement,
les moindres portraits, les plus petites lettres; je conserve, en
me les remémorant sans cesse, le souvenir de leurs paroles, de leurs
gestes, de leurs tendresses. Mais de ce qui fut leur corps--car leur
corps a disparu--je n'ai aucun souci; car, une fois que la vie s'est
échappée, il ne reste plus de nous qu'un amas de tissus anatomiques,
muscles, viscères, et os, qui dans quelques heures vont être envahis
par une hideuse décomposition.

Donc, quant à mon propre corps, je le déclare très formellement, qu'on
le jette aux gémonies, qu'on l'incinère, qu'on le dissèque, qu'on
l'ensevelisse, cela m'est prodigieusement égal; et je supplie les miens
de ne pas s'en préoccuper.



Le culte des cadavres est une folie humaine universelle. Dressez des
statues à Lavoisier, à Victor Hugo, à de Lesseps, à Pasteur. Cela est
juste. Mais ne vous souciez pas de leurs cendres. Elles n'ont rien de
respectable. Au bout de quelque cinquante ans, ce n'est plus que du
phosphate de chaux et de magnésium: et les ossements d'Agamemnon ne
différent pas des ossements de Thersite.

La vénération dont on entoure notre terrestre guenille n'est pas plus
décente que celle d'un célèbre malade à qui on avait dû couper la
jambe. Après l'amputation il avait précieusement conservé son pied
difforme et suppurant, pour le faire embaumer, et l'exposer sur un
coussin de velours, à la place d'honneur de son salon.

Est-ce que par hasard on penserait conjurer la douleur de n'être plus
en se faisant enfermer dans un triple cercueil luxueux de plomb,
d'acajou, et de chêne! Quelle folie! quelle méconnaissance des choses!
quelle bassesse sous cette conception de l'être humain!

Il serait pourtant bien simple, au lieu de donner cette pâture aux
vers et aux microbes, d'allumer la grande flamme d'un bûcher et
de ramener à l'état d'eau et d'acide carbonique--sans toutes les
putridités de l'ensevelissement--les matières organiques qui avaient
constitué une personne humaine quand elles étaient animées par la
petite flamme de la vie. Maintenant qu'elles ne vivent plus, elles ne
sont plus qu'une pièce anatomique. Mais une vague crainte, dénotant
une enfantine stupidité, nous saisit à l'idée que la chaleur du foyer
va faire crépiter nos chairs mortes; et alors nous reculons devant
l'incinération, comme si elle était une douleur, comme si le feu, en
léchant les tissus, devait outrager la majesté de la mort. Pauvre
majesté, près de laquelle, si elle était laissée au grand air, on ne
passerait pas sans se boucher le nez.

Toutes les fois que l'homme touche aux choses de la mort, la peur le
fait déraisonner.

Quand un malheureux agonise,--sans que d'ailleurs ni les médecins, ni
les héritiers aient gardé une lueur d'espoir--on essaye à peine de
soulager ses souffrances; mais on fait semblant de croire qu'on va le
sauver. On l'accable de potions, de ventouses, d'opérations superflues.
Pourquoi ne pas charmer ses derniers moments par une résignation émue
et paisible? lui donner de la morphine, pour qu'il retrouve quelque
apparence de vigueur, pour qu'il s'éteigne dans un vague délire, à
demi conscient, et peut-être pour qu'il soit capable, comme Socrate,
de converser avec ses amis, sans les affres de la douleur physique,
sans les gémissements des assistants, venus là curieusement comme à un
spectacle.

L'homme ne pourra parler fièrement de son intelligence que s'il sait
se ménager une mort sereine. Je voudrais que le mourant, assis sur son
lit, soulagé de sa douleur par de puissants narcotiques, parlât sans
amertume, souriant, de sa mort prochaine, et qu'il pût, avec quelque
douceur, voir l'émotion de ceux qui l'entourent. Mais nous cultivons le
contraire de l'euthanasie, nous ne connaissons que la dysthanasie. Tant
pis pour notre bonheur! Tant pis pour notre raison!

Le commencement de la sagesse humaine, de cette sagesse qui nous
permettra d'appeler l'homme _Homo sapiens_ et non _Homo stultus_, ce
sera de pouvoir regarder la mort en face, sans frayeur, et sans colère.



Et c'est peut-être parce qu'ils ont largement méprisé la mort, que
nous admirons les innombrables soldats qui, en héros, dans cette
cruelle guerre, sont tombés sur les champs de bataille. Ils devançaient
les temps futurs, ces temps de sagesse, où l'homme, libéré de vaines
terreurs, ne craindra plus de voir s'éteindre la chétive flamme de sa
vie.




TABLE DES MATIÈRES


PROLOGUE                                  1

I.--Les noirs                             5
II.--Les jaunes et les rouges            11
III.--En quoi consiste la stupidité      17
IV.--Les mutilations                     27
V.--Encore les mutilations               39
VI.--L'inégalité des hommes              43
VII.--L'alcool                           61
VIII.--De quelques autres poisons        75
IX.--La guerre                           81
X.--La défense contre l'avarie          113
XI.--La défense contre les maladies     121
XII.--Les Dieux                         127
XIII.--De quelques autres crédulités    137
XIV.--Encore les crédulités             141
XV.--Le libre échange                   149
XVI.--Les forêts                        161
XVII.--Les animaux                      167
XVIII.--Les modes--les bijoux           179
XIX.--Les ruines                        185
XX.--Les grands hommes                  189
XXI.--La mare aux grenouilles           195
XXII.--Le progrès                       203
XXIII.--La mort                         207


Saint-Amand (Cher).--Imprimerie BUSSIÈRE.



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        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
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        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
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        Literary Archive Foundation.”
    
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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

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with your written explanation. The person or entity that provided you
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production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

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