Morgane

By Charles Le Goffic

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Title: Morgane

Author: Charles Le Goffic


        
Release date: July 28, 2026 [eBook #79211]

Language: French

Original publication: Paris: Plon-Nourrit et Cie, 1924

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79211

Credits: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


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MORGANE




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Racine. Deux volumes de la «Bibliothèque française».

       *       *       *       *       *

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1924.




CHARLES LE GOFFIC

MORGANE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6e

_Tous droits réservés_




_A LA MÉMOIRE DE MON NEVEU_

_GEORGES MAUGER_

_Lieutenant de vaisseau,_

_A sa chère femme ANNA MAUGER,
née LE GOFFIC._


Copyright 1924 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.




PREMIÈRE PARTIE

LE JOURNAL D'ANNETTE


Rûn-Rouz, 25-30 mars 189..

    Na peuz ke gwelet, pesketour,
    Morgan Ker-Is, e bord ann dour,
    O kriba he bleo melen aour?[1]

[Note 1: N'as-tu pas vu, pêcheur, la Morgane d'Is peignant au bord
de l'eau ses cheveux jaunes comme l'or? (Chanson populaire.)]

C'est un charroi de goémons qui passe, trois montagnes ambulantes
d'herbes rousses et gluantes d'où pendent de longs rubans tuyautés
comme des guimpes, de fines lanières élastiques d'oscillariées soudain
déroulées comme des lazzos--et le chef du convoi, à l'avant, qui chante
en mineur sous la pluie... Morgane, Ker-Is, une obsession... une
obsession à croire que ce pays-ci s'est endormi avec Arthur et qu'il
n'est pas encore bien réveillé.

Qu'est-ce que c'était au juste que cette Morgane dont je n'ai jamais
entendu parler ailleurs et qui hante le cerveau de tous ces pauvres
gens? Certains la font sœur d'Arthur, roi des deux Bretagnes, et
d'autres fille de Grallon, roi de Cornouaille. Mais tous s'accordent
à la donner pour une habitante de la mer, une sirène, la fée mauvaise
de l'orage et du vent, et son apparition pour un présage de mort.
Peut-être ce nom de Morgane, qui signifie née de la mer, ou qui chante
ou qui brille sur la mer, est-il un nom générique. La mythologie
bretonne fut toujours un peu flottante; il ne s'est point trouvé
d'Hésiode pour la codifier, et les explications varient d'une paroisse
à l'autre. Ces sirènes ou morganes éclosent tous les sept ans sur
les eaux, et plus communément le dimanche de Pâques, au moment de
l'élévation. Sève du vieil Océan, elles circulent le reste du temps par
les chenaux des villes sous-marines, Is, Tolente, Occismor, Lexobie,
qui, elles aussi, à certains jours reviennent sur les eaux, mais que
la malédiction divine y précipite après un instant... Il n'y a qu'en
Bretagne, en l'an de grâce 189., qu'on croit encore aux sirènes...

La dernière charrette se perd au tournant des Coz-Stankou; on n'entend
plus que la grosse clarine pendue au col du cheval de trait et qui
tinte comme une cloche de procession, par coups espacés. Quelle heure
est-il? Sept heures, huit heures? _Quien sabe_, comme disent les
muletiers espagnols. On vit hors du temps en Bretagne. J'ai porté ma
table de travail devant la fenêtre et je capte de là tout le paysage.
Il est un peu confus, ce matin, à cause du gros vent et des averses.
Heureusement j'ai pour moi de bons yeux et l'accoutumance: c'est un
ciel et une mer décolorés, de grands mulons bruns, pareils à des
huttes de sauvages, et qui sont de la «lande» nouvellement coupée,
fagotée et mise en tas, quelques carrés d'or frémissant, là où cette
même lande fait encore tapis sur le sol, du sable, des rochers, le
moulin et le chaume des «Lissillour pauvres»... On distingue ici les
deux branches des Lissillour, dont les fermes sont voisines, par cette
épithète de «pauvres» infligée à la branche cadette, tandis qu'on dit
pour l'aînée: les Lissillour tout court... Le vent est du sud-ouest,
froid cependant et à grands souffles pressés qui balaient la pluie par
trombes. Un tel vacarme qu'on n'entend pas la mer! Et cela dure depuis
trois jours, avec une courte trêve, hier au soir, où brusquement le
soleil a tout bu pour faire une superbe descente, majestueuse, royale,
louis-quatorzième, comme il sied, derrière la colline de Bringuiller.
Après quoi, le vent a repris et, par bouffées, la pluie... Je consulte
mon calendrier: l'équinoxe de mars.

Trois mois déjà que nous avons dit adieu à notre petit hôtel
du boulevard Malesherbes! Trois mois que nous avons arrêté nos
confidences, mon pauvre journal! Et que de choses, de dures choses,
pendant ces trois mois! Papa mort, notre famille ruinée, mon mariage
rompu... Personnellement je me consolerais bien de coiffer sainte
Catherine, et même, n'était maman, de n'avoir plus que le strict
nécessaire pour vivre. Mais mon père, mon père!... Ah! l'affreux
engrenage que cette Bourse pour broyer des cerveaux aussi robustes, des
cœurs trempés comme le sien! Nous étions à cent lieues de la pensée
d'une catastrophe. Papa ne parlait jamais affaires devant nous. Il nous
dérobait toutes ses préoccupations; il ne laissait voir que le bon
sourire de ses yeux caressants. C'était, chaque jour, quelque attention
nouvelle, un bracelet, des boucles d'oreilles pour moi, une tabatière,
un éventail, quelque joli pastel de La Tour ou de Boucher pour maman,
qui avait la passion des bibelots de l'autre siècle... Je me souviens
encore comme il fut heureux, à Pâques dernier, quand il lui apporta
un œuf, un œuf véritable de poule, historié par Lancret pour Madame
Victoire, fille du roi Louis XV. Le pareil, peint par Watteau, est au
musée de Versailles. Il ne voulut jamais nous dire où il avait déniché
celui-ci, ni combien il l'avait payé. Un prix fou, sans doute, puisque,
à la vente de notre mobilier, l'enchère passa 8 000 francs. Mais il
ne comptait point, dès qu'il s'agissait d'éveiller un sourire sur les
lèvres pâles de maman...

       *       *       *       *       *

Puis, un soir, la débâcle... Cette fois, quoi qu'il en eût, il
ne pouvait composer son visage, cacher sa pâleur et sa fièvre.
Heureusement mère avait la tête ailleurs. Il vit que je l'observais et,
me poussant dans un coin, très bas:

--Tu as deviné, n'est-ce pas? Nous sommes ruinés... Le krach
de l'_Union nationale_ me coûte huit millions, toute notre
fortune... J'étais engagé à fond dans l'affaire qui se présentait
magnifiquement... Un consortium financier hors de pair... les noms
les plus honorables de la Droite... C'est à n'y rien comprendre...
Seulement, je t'en supplie, à cause d'elle (et il montrait maman,
étendue sur sa chaise longue, et qui semblait indifférente à tout),
observe-toi, ne fais rien paraître... Il me reste encore une chance
de m'en tirer, oh! bien faible... N'importe!... J'aime mieux attendre
avant de lui parler... Il sera toujours temps après.

Et, comme je lui tenais les mains et que je les serrais silencieusement:

--Ah! me dit-il, en se laissant aller contre la cloison, je sens que je
n'y résisterai pas...

On annonça le dîner et, par un miracle de volonté, papa se retrouva
debout, puis, avec cette sorte de religion affectueuse qu'il mettait
dans tous ses rapports avec ma mère, il s'approcha de sa chaise et lui
offrit le bras pour passer à table. Elle n'avait rien vu. Papa essayait
de soutenir la conversation. Mais moi, j'avais beau faire, je ne
pouvais lever le nez de mon assiette. Justement, nous étions de bal, ce
soir-là, chez les Hugenheim. Mon fiancé (comme ce nom sonne drôlement
en moi à distance!) devait s'y trouver avec Mme Dussaussoy, sa
mère,--ma future belle-mère! C'était entendu. Il était venu la veille à
la maison et il m'avait fait promettre de ne pas lui faire faux bond,
comme j'en avais bien envie, n'aimant guère, par instinct, ce monde de
la finance, le plus fourbe et le plus féroce qu'il y ait: jusqu'aux
sourires, dans ce monde-là, qui ont l'air d'avoir faim de vous. Tas
d'anthropophages!... Au milieu de tout, je songe au bal des Hugenheim,
et me voilà toute drôle à la pensée de m'y rencontrer avec Louis, qui,
sans doute, ne savait rien encore. Mais quand il saurait! Évidemment
il ne m'avait pas choisie seulement pour ma dot: je ne suis pas trop
mal sur jambes, sans fausse modestie, je sais m'habiller et j'ai un
visage qui ne fait pas peur au miroir. Tout de même le respectable
montant de cette dot entrait peut-être pour quelque chose dans son
choix. Et, en tout cas, il ne laissait point indifférente Madame sa
mère, qu'on savait femme de tête, intéressée et assez peu sentimentale.
C'était même ce qui m'avait toujours un peu... comment dirai-je?...
chiffonnée, ce côté beau-maternel de l'affaire...

Il y a quelqu'un qui m'aurait bien sortie d'incertitude, s'il y avait
mis quelque tact et le plus petit grain de bonne volonté... Mais ce
quelqu'un-là, qu'il le fît exprès ou non, évitait avec un soin rare
toutes les occasions qui s'offraient de nous rencontrer. Ouais! ce
n'est pas un marin pour rire que mon cousin Georges Léïzour! Il aime
tant son métier qu'il en oublie les plus élémentaires convenances!...
Bref, j'avais pris Louis Dussaussoy, entre pas mal d'autres
prétendants, pour des raisons... de raison.

D'abord c'était le préféré de papa: «Et tu seras heureuse avec lui;
c'est une nature sans complications, comme il en faut dans le mariage,
ce qui ne veut pas dire qu'il soit un sot... Et il est de bonne
famille... Et c'est un jeune homme rangé (oh! ça, papa y tenait... Il
lui fallait un jeune homme rangé... Rangé de quoi, Seigneur? Papa ne
me l'a jamais dit...) Docteur en droit... attaché de cabinet... demain
auditeur au Conseil d'État... Et patati... et patata...»

Je tiens de papa, moi, je ne suis pas romanesque pour deux sous. Louis
non plus, d'ailleurs... Par exemple, il me l'a fait bien voir... Puis,
soyons juste; il n'était pas trop désagréable de physique, l'air un
peu gnangnan, sans doute, blond, la moustache fine, le pli du pantalon
impeccable, avec cela une conversation suffisante,--l'argot du
monde!--et des goûts assez neutres, comme je les voulais. Seulement,
dame! un petit garçon dès que sa mère l'avait sous l'œil. Vrai, il
était encore en lisières... Je trouve ce sentiment-là parfait, moi.
Le respect filial, c'est un des commandements du Décalogue. Mais,
enfin, il y a des bornes à tout... Et, dès que sa mère est là, ne plus
trouver réponse à ce qu'on vous dit, avoir toujours l'air de prendre
le vent, et rougir et pâlir et trembler, comme si l'on avait encore
des brassières, c'est un peu fort pour un homme de vingt-six ans! Papa
prétendait bien que cette timidité excessive ne pouvait que paraître
à mon avantage et qu'il n'était pas qu'avec un peu d'adresse je ne
fisse tourner le vent de mon côté: «Quel mari obéissant tu auras là!»
Je n'en demandais pas tant et j'aurais préféré, chez un homme, plus
d'initiative, un air moins moutonnier, quitte à me mordre les doigts
après, n'importe... Mme Dussaussoy se montrait d'ailleurs on ne peut
plus charmante, et ce projet de mariage était pour le moins son œuvre
autant que celle de papa. Nous n'avions fait que le geste, Louis et
moi...

Mme Dussaussoy avait de grandes dents, un long nez qui frémissait sans
cesse, des yeux aigus et quelque chose de masculin et de décidé qui
paraissait au ton péremptoire de sa conversation. Elle était la veuve
d'un ancien officier ministériel de Melun qui avait quitté sa charge
après fortune faite et avait coulé le restant de ses jours à tourner
ses pouces par manière d'occupation. Comme il n'avait jamais eu de
pensée qu'à ses registres et à ses actes et que son horizon de vie,
étroitement circonscrit par Mme Dussaussoy, qui lui était une façon
d'Egérie notariale, ne s'était jamais étendu plus loin qu'à recevoir
ses clients, à chercher un emploi de leurs fonds et à donner des
signatures à son premier clerc, il arriva que ses loisirs lui pesèrent
plus que n'avaient jamais fait les affaires et qu'il ne sut comment
remplir le vide effroyable de ses jours.

--Ma bonne, disait-il quelquefois à sa femme, vous n'auriez jamais dû
me forcer à quitter ma charge. Je calcule qu'à cette heure, et avec
l'aide de Dieu et vos conseils, elle nous eût rapporté cent trente
mille écus de surplus.

Il se pouvait bien, mais Mme Dussaussoy n'était point qu'épouse et
savait quels devoirs incombaient à la mère. Comme il fallait que son
fils achevât ses études à Paris et que, pour rien au monde, elle n'eût
consenti à lui lâcher la bride sur le cou, elle préféra liquider
une situation, d'ailleurs fort belle, et garder barre sur le jeune
homme. D'esprit intrigant, qui compensait l'incroyable vulgarité de
ses manières, elle eut vite fait de se pousser dans le monde de la
finance où elle n'eut point de cesse que tous les yeux des jeunes
filles à marier ne fussent tournés vers son grand garçon de fils, à
qui--nul n'en ignorait--elle faisait un établissement superbe relevé
d'espérances considérables.

Il fallut que, dans ce temps, papa entrât en relations avec les
Dussaussoy. Il leur rendit, à la mort de l'ancien notaire, je ne sais
quel service dont ils se montrèrent, d'extérieur, plus reconnaissants
peut-être qu'il n'était nécessaire. Ce fut pour Mme Dussaussoy une
occasion qu'elle ne laissa point tomber. Je pense bien qu'elle s'était
enquise d'abord de notre état de fortune, qu'elle me savait fille
unique et qu'elle n'ignorait point davantage le chiffre de ma dot. Il
lui parut sans doute qu'avec mon caractère uni et mes goûts modérés je
ferais une bru très présentable. J'avais refusé, dans l'intervalle,
deux ou trois partis qui ne me plaisaient point ou n'avaient point
l'air de convenir à papa. Maman, consultée, levait les mains au ciel et
s'en remettait à nous deux du soin de prononcer. Et il est vrai que, ne
sortant guère, toujours affaissée et n'ayant d'yeux que pour ses chers
bibelots, ma pauvre maman était la personne au monde qui pouvait le
moins porter un jugement sur quelqu'un.

Mais, cette fois, aux ouvertures assez nettes qu'elle fit à papa et
où elle lui parla surtout _doit et avoir_, Mme Dussaussoy joignit
un tableau, fort habilement présenté, des qualités morales de son
benjamin. Elle le montra ce qu'il était en effet, ou qu'il me parut
être, économe, ponctuel, travailleur, garçon de sens, sinon d'esprit,
fils excellent qui promettait un mari modèle. Louis était en posture
d'une charge d'auditeur au Conseil d'État. Je n'avais pas la moindre
idée de ce que pouvait être cette charge, mais le titre sonnait
agréablement. Et comme il fallait me décider, que j'avais vingt ans
échus depuis l'avril, que je ne voyais point paraître à l'horizon
le chevalier de la romance, que ce prétendant-ci en valait bien un
autre,--après quinze jours donnés à la réflexion, je répondis que
j'acceptais... Seulement, désirant ne point acheter chat en poche et
aussi par je ne sais quel pressentiment bizarre qui me faisait regarder
les choses sous un jour tout transitoire, je voulus que le mariage ne
fût point si précipité que le désirait Mme Dussaussoy et qu'on le remît
au printemps de l'année suivante.

Il en fut comme je le demandais et, entre temps, Louis admis à me faire
sa cour... Oh! là rien d'extraordinaire: le classique bouquet du matin,
quelques promenades, des soirées, l'Opéra-Comique et le Français. De
passion peu ou point; mais, en retour, une assez bonne camaraderie. Je
lui montrais certain jour une lettre de Georges, à qui papa avait fait
part de notre prochain mariage. Georges arrivait d'Extrême-Orient avec
un congé de trois mois en poche. Nous pensions qu'il allait en profiter
pour venir à Paris et nous donner quelques instants. Et c'était bien
aussi, je crois, sa première intention. Or, dans sa lettre, après les
compliments d'usage, il me disait que tout était changé et qu'il avait
permuté avec un enseigne de ses amis en instance de départ pour Tahiti.
Impossible donc d'assister à mon mariage. Ce contretemps m'agaça un peu
et, pour me revancher, je tournai la chose en plaisanterie.

--Quel dommage! dis-je à Louis. Moi qui me faisais une fête d'avoir
Georges pour témoin! Un officier de marine, avec des aiguillettes, le
bicorne et l'épée, cela eût si bien fait dans le cortège!

--Quel âge a votre cousin? demanda Louis.

--C'est un compte facile à établir, répondis-je... Georges a quelque
cinq ans de plus que moi. J'en ai vingt...

--Et vous avez été élevés ensemble? M. Léïzour n'avait plus ses
parents?... Ce sont les vôtres qui se sont chargés de son éducation?...

--Oui, dis-je, subitement grave. Nous avons grandi dans cette maison
jusqu'à son départ pour le _Borda_. Il avait alors dix-huit ans;
moi, treize. Il revint chaque année passer son congé près de nous.
J'avais seize ans, la dernière fois. J'étais une grande fille. Georges
débarquait de son premier voyage sur le _Suffren_. Et, je ne sais
pourquoi, il ne fut plus le même à mon égard. Il ne me tutoyait plus,
il m'évitait. Sans doute trouvait-il qu'il n'avait pas de temps à
perdre avec la fillette que j'étais restée à ses yeux. Il partit peu
après pour les mers de Chine... Il y a quelque trois ans de cela...

--Et les trois ans écoulés, au lieu de vous revenir comme c'était tout
indiqué, comme eût fait un autre, le voilà qui, au premier bruit de
votre mariage, tourne bride et file au diable vauvert?... Singulier!
Singulier!

--Ah çà! Louis, demandais-je un peu interloquée moi-même, que
prétendez-vous dire?

Il partit d'un grand éclat de rire, me saisit les mains, mais, comme sa
mère entrait à ce moment, il les abandonna pour se tourner vers elle
avec cette expression gênée et comme anxieuse de petit enfant pris en
faute, qu'il avait toujours en sa présence.

Mme Dussaussoy était, d'ailleurs, ou feignait d'être d'humeur
accommodante, et il fallait l'attention que j'y ai mise depuis pour
s'apercevoir que tout signe d'intimité entre Louis et moi lui causait
une petite contraction nerveuse qu'elle dissimulait avec peine. Il y a
un fonds de jalousie, fort excusable d'ailleurs, chez la plupart des
mères. Peut-être était-ce bien ce qui dérangeait, au premier abord,
le bel équilibre de cette dame. Encore ne m'en inquiétais-je point
trop. Mme Dussaussoy, le premier moment passé, devenait l'amabilité
même, au point d'y mettre quelque excès. Cela se marquait à mille
petites nuances imperceptibles. Et, par exemple, quoiqu'elle eût
une alacrité singulière, un besoin de remuer la langue ou les bras
qui faisait qu'elle ne demeurait pas une minute en repos ni en
place, je la voyais qui se commandait assez pour demeurer des heures
entières inoccupée près du fauteuil où sa grande lassitude physique
clouait déjà ma pauvre maman. Sans doute, ni à cette conversation
languissante d'une valétudinaire, ni aux petites manies où reparaissait
la collectionneuse, elle ne prenait un si fort intérêt qu'elle eût
voulu le dire; mais la politesse toute seule, quand le calcul n'y eût
point eu de part, l'obligeait à ces tempéraments et, pour alléger son
ennui, elle portait sur tout un coup d'œil d'examen qui avait l'air
de soupeser chaque objet et d'en supputer la valeur marchande. Fort
étrangère aux choses d'art, elle avait les plus réels haut-le-corps à
l'énoncé de certains prix qu'on lui disait, en réponse à ses demandes,
valoir de petits saxes ou des cabinets florentins d'un mètre de haut.
Et la distinction affinée, tout à fait dix-huitième siècle aussi, de
maman, semblait la plonger dans le même ahurissement. Elle n'était
pas loin de penser, je suis sûre, que cette distinction-là, comme le
reste, devait coûter extrêmement cher.

Bien entendu, je n'ai fait toutes les réflexions qui précèdent, ou du
moins une bonne part, que depuis nos récents malheurs. Il a fallu ce
jet de lumière crue pour m'édifier entièrement sur Mme Dussaussoy et
son fils. Autrement, beaucoup d'angles chez eux, de plis et de poches
me seraient demeurés obscurs jusqu'après mon mariage.

Cependant, plus je songeais à la soirée des Hugenheim, plus il me
semblait délicat d'y prendre part à la veille d'une catastrophe comme
celle qui nous menaçait. Mais je réfléchis soudain que ce me serait
peut-être une occasion unique de pénétrer les véritables sentiments de
Louis et de sa mère et que je ne devais point lâcher cette occasion. Je
ne m'abusais point, je pense, sur les mérites de mon fiancé, mais il
y en avait un que je voulais lui reconnaître, qui était la franchise.
Il me paraissait fort juste de prendre les devants et de lui tendre
sa parole, puisque aussi bien je n'étais plus en mesure de remplir la
partie de notre contrat qui touchait nos apports réciproques. S'il
avait été ruiné, j'aurais voulu qu'il agît de même avec moi, quitte à
lui répondre que j'étais assez riche pour deux. Quant à penser que, de
quelque façon qu'il l'accueillît, cette confidence pût porter préjudice
à papa, c'eût été supposer trop de bassesse chez Louis et, de ce
côté-là, j'étais tranquille...

Ce petit travail m'avait occupée une bonne partie du dîner. Quand maman
se fut levée de table et que papa l'eut reconduite à sa chaise longue,
j'alléguai je ne sais quel prétexte pour me retirer. Et, sitôt dans ma
chambre, j'appelai papa.

--As-tu réfléchi, lui dis-je, que nous devions aller ce soir chez les
Hugenheim?

Il m'avoua que non. Je lui expliquai ce que j'y comptais faire. Il
voulut m'en détourner, me pria d'attendre jusqu'au lendemain. Mais je
lui fis sentir que, quelque tournure que prissent les choses, je ne
serais pas fâchée de connaître une fois pour toutes si c'était ma dot
ou moi qu'on épousait.

--Pauvre petite! me dit papa. Ce n'est pas assez que je vous ruine, ta
mère et toi. Il faut encore que je marche sur ton cœur...

Je me jetai à son cou:

--Non! non! ce n'est pas vrai. M. Dussaussoy ne m'est sans doute pas
indifférent. Mais je puis t'avouer cela maintenant: je l'ai pris un peu
pour moi, mais beaucoup aussi parce que je le tenais de ta main... Va,
mon petit père, je ne mourrai pas encore d'amour cette fois-ci... Tu
sais bien, je suis comme toi un petit esprit sage, raisonnable, trop
raisonnable même (maman m'a-t-elle fait assez la guerre pour cette
raison-là!), et avant d'aliéner ma liberté, je veux savoir exactement
pour les beaux yeux de qui... Se peut-il une meilleure occasion? Si
Louis est le fiancé qu'il doit être, que je voudrais qu'il soit,
sa conduite est tout indiquée. Il me dira: "Mademoiselle, je vous
aime pour vous et non pour votre argent; faites-moi la grâce de ne
rien ajouter...» S'il tient un autre langage, s'il montre la moindre
hésitation, eh bien! mais je ne l'épouse plus. Et c'est moi qui gagne
au marché...

--Pauvre petite! répéta mon père. Mais tu ne réfléchis pas que tu n'as
pas affaire qu'à Louis. Il y a sa mère encore, sa mère surtout...

--Justement ça le mettra dans l'obligation de se prononcer entre nous
deux. Je verrai ainsi ce que me réservait le mariage...

--Allons! dit-il, fais à ta guise. Mais il ne faut pas t'abuser, mon
enfant, l'intérêt est un puissant maître et il n'est point de vilenies
qu'il n'inspire. Dieu veuille que ce ne soit pas le cas pour Louis
Dussaussoy!

--Bon! Combien de fois faudra-t-il te répéter que je n'en ferai pas une
maladie?

--Oui, dit-il encore, tu es jeune, tu as l'âge où l'on peut recommencer
sa vie... Ce n'est point comme d'autres, ajouta-t-il d'une voix sourde.
Il y a des coups dont on ne se relève plus...

J'essayai de le remonter; je lui dis que maman et moi nous étions
disposées à tous les sacrifices, que, s'il ne fallait que réduire notre
train de vie, il nous trouverait les plus raisonnables du monde et
que, pour moi personnellement, je ne demandais qu'à décommander mes
robes de la saison. Il hocha la tête sans me répondre. J'avais encore
toute la simplicité de l'inexpérience. Ce mot de ruine ne me disait
point la détresse profonde qu'il enfermait et je n'ai su que plus tard
combien mes prétendus sacrifices étaient au-dessous de ce qu'exigeait
la réalité.

Nous retournâmes au salon. Maman, qui se dérobait le plus possible aux
conventions mondaines, pria mon père de l'excuser près des Hugenheim.
Il n'insista pas et nous allâmes seuls à la soirée. J'avais une
toilette lilas de Perse qui était une vraie trouvaille de Laferrière:
une jupe cloche, comme on les bâtissait encore, avec trois godets
bien arrondis par derrière sous une ceinture piquée d'un gros chou
de tulle, un corsage froncé avec garniture de roses roi, des manches
en vapeur, une aigrette pour la coiffure et le rang de perles fines
que papa m'avait donné à la Noël... Ma dernière robe de bal!... On
se récria quand j'entrai, mais il y eut quelques sourires chez les
femmes et je crus observer qu'on nous faisait une figure différente
dans certains groupes. Évidemment, on connaissait ou on soupçonnait
notre déconfiture, et c'était la raison de ces mines au vinaigre. Je
cherchai partout Louis Dussaussoy. Il me vit enfin et accourut...
Mme Dussaussoy était à quelques rangées de là et me faisait signe de
l'éventail. Je jugeai ainsi qu'elle n'avait rien su ou qu'elle était
femme à passer sur des considérations d'argent. Mais je pensai qu'avant
tout il me fallait prévenir mon fiancé, et, l'entraînant dans un des
petits cabinets de verdure qui étaient ménagés dans la galerie, de but
en blanc je lui défilai tout mon chapelet...

Mon Dieu, quel effondrement! Il pâlit, il rougit, il faillit me tomber
dans les bras. Il ne trouvait pas un mot à répondre et vraiment
je commençais à le prendre en pitié. Il semblait que ce coup lui
était plus sensible qu'à moi-même. Et enfin, quand il eut repris
son assiette, il s'épongea le front et d'un air,--d'un air que je
n'oublierai jamais!--d'un air où il y avait du désespoir, de la
stupidité, du cynisme aussi, avec un fonds de veulerie extraordinaire
chez un homme de cet âge:

--Ah! bien, dit-il, c'est maman qui va faire une tête!...

Et ce fut tout, tout. Non, vraiment, il ne trouva pas autre chose, pas
un mot, un geste de regret ou d'excuse. Il jugeait tout naturel que je
lui rendisse sa parole; il ne songeait qu'à... oui, lâchons le mot...
à l'embêtement où cela les mettait tous les deux, sa mère et lui: un
si riche parti, les négociations poussées si loin, le mariage fixé et
l'obligation de tourner court, de chercher placement ailleurs, quel
aria! Car de penser qu'il pouvait me prendre sans dot, il connaissait
assez sa mère, je suppose, pour que l'idée ne lui en vînt pas un
moment. Et quoique je ne l'aie point quitté des yeux tout ce temps,
je ne lus rien d'autre chez lui que ce navrement grotesque d'avoir à
changer son siège et à courir les hasards d'une nouvelle candidature.
Joli, n'est-ce pas? J'en mords mes lèvres, quand j'y songe. Pour la
première fois que je voyais à nu un cœur d'homme et que je pouvais
éprouver la sincérité de ses protestations, l'expérience était si
odieuse que j'ai bien juré de ne m'y plus exposer jamais...

Cette scène avait pris je ne sais combien de temps et j'y songeai tout
à coup.

--Rentrons, dis-je, voulez-vous? On pourrait s'apercevoir de notre
absence, et d'ailleurs nous n'avons plus rien à nous dire.

Il se leva comme un hébété et, au moment de quitter la galerie:

--Merci tout de même d'avoir eu la pensée de me prévenir. Croyez que...

--De grâce! fis-je.

--Vous ne m'en voulez pas au moins?

--Ni à vous, ni à personne.

--Tant mieux! Parce que, vous comprenez, c'est déjà bien assez de
désagrément comme cela... Si encore les choses n'avaient pas été aussi
avancées!... Mais à deux mois de notre mariage!... Franchement votre
père aurait pu...

--Ah! non, cette fois vous passez les bornes... Filez!

Je ne me possédais plus et le poussai par les épaules dans le salon.
Je le vis qui se penchait à l'oreille de Mme Dussaussoy et, peu après,
suffoquée, incapable d'en supporter davantage sous l'œil de père, qui
avait tout deviné du premier coup, et qui, pourtant, continuait de
causer froidement dans un groupe où se trouvait le baron, je demandai à
rentrer sous un prétexte quelconque. Papa prit congé de ces messieurs
et, une fois dans la voiture, se jetant sur mes mains:

--Eh bien?

--Eh bien, dis-je, papa, c'est toi qui avais raison.

--Mon enfant, ma pauvre enfant!

Mais je recommençai la scène d'après dîner et cette fois au vrai
naturel, avec tout le dégoût qui me soulevait le cœur, et je lui
jurai qu'il n'y avait pas chez moi le moindre dépit d'amour, qu'au
contraire j'étais ravie, pour mon compte, de ce qui était arrivé,
que cela m'avait permis de juger les Dussaussoy et que j'emportais
cette conviction que mon mariage eût été une sottise et une mauvaise
opération.

Toutes ces protestations n'eurent malheureusement aucun effet. Papa
n'arrivait pas à réagir... J'attendis le lendemain et les jours qui
suivirent dans une anxiété mortelle. Les Dussaussoy n'avaient pas
reparu. Maman s'en étonna et je pris le parti de lui dire une moitié de
la vérité, qui était que ce mariage ne me plaisait décidément pas et
que j'avais fait un coup de tête. Elle me gronda un peu et n'en reparla
plus. Tous les soirs, quand papa rentrait de la Bourse, je lisais sur
sa figure les mauvaises nouvelles qu'il rapportait. Maman n'était
préparée à rien; c'était la volonté formelle de père et je n'avais pu
aller contre. Enfin, un soir, lui qui était l'exactitude même et qui
nous prévenait toujours de ses moindres absences, il ne rentra pas
dîner. Nous l'attendîmes fort tard, et ce ne fut qu'après neuf heures
sonnées qu'une voiture s'arrêta devant l'hôtel. On montait... Ce
n'était point le pas de père, mais de quelqu'un sans doute qui venait
de sa part ou à son sujet. Effectivement, M. Picard d'Arnouville, un
vieil avoué de nos amis, originaire de Saint-Brieuc et qui avait connu
maman toute petite, demanda instamment qu'on le voulût bien recevoir.
Il avait une figure de circonstance et tout de suite j'appréhendai
un malheur. Il prit ma main et celle de ma mère, les réunit dans les
siennes, et nous dit avec un ton pénétré:

--Soyez fortes toutes deux...

Maman s'était levée de sa chaise; elle était extrêmement pâle et moi
toute haletante.

--Qu'y a-t-il, par grâce? demandai-je à M. d'Arnouville. Papa est mort,
n'est-ce pas?

Il baissa la tête.

--Ah! dis-je, j'en étais sûre...

--Il y avait encore quelque espoir quand je l'ai quitté, reprit M.
d'Arnouville, mais bien faible. Votre malheureux père, mademoiselle,
a été frappé d'une hémorragie cérébrale en sortant de la Bourse, il y
a quelques heures. Aucun de ses amis n'était là. On a fait chercher
un agent et on l'a transporté dans une pharmacie voisine, où on lui a
donné les premiers soins. Par hasard, il n'avait point de papiers sur
lui, et c'est miracle si, passant dans la rue Jodelet et voyant un
attroupement, je l'ai reconnu à travers les carreaux...

--Menez-moi rue Jodelet, dis-je à M. d'Arnouville. Je le veux. Il le
faut...

Ma pauvre mère n'en avait pu tant supporter. Elle était retombée
toute suffoquée sur sa chaise et on s'empressait autour d'elle. Je
pris le bras de M. d'Arnouville, qui avait gardé à tout hasard sa
voiture et nous partîmes au grand trot vers la Bourse. M. d'Arnouville
m'expliquait qu'il y aurait eu un danger extrême à transporter tout de
suite mon père à la maison.

--Dites-moi tout, dis-je. Papa était complètement ruiné, n'est-ce pas?

Il fit signe que oui, et je compris qu'il était plus au courant
des choses qu'il ne voulait dire. Mais la voiture s'arrêtait et je
n'attendis pas qu'on ouvrît pour me précipiter au dehors et de là dans
la pharmacie. Je trouvai papa dans l'arrière-boutique, couché sur un
lit de sangle qu'on y avait dressé, et qui ne respirait plus. Cette
vue m'affola. Je me jetai sur lui avec tant de force qu'on eut peine
à me détacher de son corps. Je ne sais comment je revins à la maison.
Je ne pensais plus; je ne vivais plus et tous les autres détails
de cette affreuse nuit m'ont complètement quittée. C'est au matin
seulement que je repris conscience de mon malheur. J'en embrassai toute
l'étendue avec cette lucidité effroyable qui suit le réveil et qui
fait paraître les choses dans une sorte de nudité où l'imagination ni
le raisonnement n'ont encore eu le temps d'ajouter aucune draperie...
M. d'Arnouville fut vraiment, en ces conjonctures, notre Providence
terrestre. Il s'occupa des obsèques, empêcha qu'on mît les scellés
partout et se porta notre caution. L'état de maman la condamnait à une
immobilité presque absolue et nous plaçait dans l'obligation de lui
cacher une partie de la vérité. Mais la raison et le courage m'étaient
revenus et j'aidai M. d'Arnouville de mon mieux. Il nous força, pour
attendre, d'accepter l'hospitalité de Mme d'Arnouville et, avec de
grands ménagements, finit par tout révéler à maman. Notre ruine était
complète. Papa laissait un passif de sept millions, que couvraient
heureusement des titres de propriétés en Touraine et, à Paris, notre
petit hôtel du boulevard Malesherbes et les richesses qu'il contenait.
Mais il fallait tout vendre, et jusqu'aux chers bibelots de maman. Je
pensais que ce lui serait le plus douloureux crève-cœur, à elle qui
n'avait vécu jusqu'alors qu'avec eux et pour eux. Mais elle ne montra
pas un regret, et mon amour et mon respect s'en accrurent d'autant à
son endroit...


12-17 avril.

Que te dirai-je, mon pauvre journal? Nos différences payées, les
voitures, le mobilier, l'hôtel, les maisons et les fermes vendus, il
nous resta tout juste, d'argent liquide, 135 000 francs. C'était plus
que je n'espérais et il est bien certain que, sans M. d'Arnouville et
la conscience scrupuleuse qu'il mit à débrouiller nos affaires, il
nous eût fallu descendre dans la rue. Mais le pis n'était point là.
Les enchères de l'hôtel avaient été poussées assez loin: en fin de
compte, il resta à Mme Dussaussoy. Je l'appris de M. d'Arnouville, qui
savait nos anciennes relations et qui voulut me le cacher d'abord. Mais
certains mots me mirent sur la voie et, comme je lui témoignais mon
dégoût pour cette conduite singulière, il me dit:

--Ah! comme vous avez raison!

Et jugeant sans doute que ce qu'il ajouterait, loin de me donner du
regret, ne pouvait après tout que me consoler de n'être pas devenue
Mme Dussaussoy junior, il me confia que la plus âpre à la curée des
bibelots de ma pauvre mère avait été précisément cette même femme d'une
éducation toute grossière et qui ne connaissait la valeur d'aucun objet
que par les estimations que nous lui en avions faites.

--Que voulez-vous, ma petite amie? me disait ce bon M. d'Arnouville.
Elle se figure peut-être qu'une fois dans les pantoufles de Madame
votre mère, elle cessera d'être Mme Dussaussoy tout court et prendra
un peu de cette distinction qui lui manquait jusqu'alors. C'est le
raisonnement de tous les parvenus...

Et ce fut encore M. d'Arnouville--lui, toujours lui!--qui nous dénicha,
par l'intermédiaire d'un homme d'affaires de Saint-Brieuc, cette petite
maison de Rûn-Rouz où nous sommes installées depuis trois mois. L'état
de maman donnait des inquiétudes à ses amis. On consulta. Il n'était
que temps d'aviser, paraît-il: l'air de la mer lui fut ordonné, mais un
air qui ne fût ni trop vif ni trop tiède continûment, et il n'en était
point qui convînt davantage que celui de la Bretagne. Encore fallait-il
trouver une maison qui ne fût point tout à fait sur la grève, sans en
être trop éloignée, et tournée de telle sorte que quelque mouvement
de terrain l'abritât contre le nord. Enfin le prix n'en devait point
être trop élevé, et c'était le plus délicat de tout. Mais une occasion
s'offrit à point, que M. d'Arnouville s'empressa de saisir. A la
vérité, il ne connaissait point, non plus que nous, l'habitation qu'on
lui proposait, et, si l'assiette et l'exposition en répondaient à nos
désirs, on ne célait point que le cadre en eût quelque austérité, même
pour des blessées de la civilisation.

C'était une maison bretonne couverte en tuiles rouges, dont le grenier
avait été transformé par son dernier propriétaire au moyen d'un léger
exhaussement du mur d'arrière, où l'on avait percé une grande baie qui
donnait de plain-pied sur un balcon en bois. Cela faisait de ce côté
une espèce de chalet suisse, tandis que l'autre gardait son air breton.
Un petit jardin planté de saules maigres et de lilas, des communs, un
potager et un bois de pins tenaient le circuit. La mer était à trois
champs de là; elle poussait une pointe sur la droite, dans une petite
anse étranglée; on la voyait aussi, vers le large, qui découpait
entre deux roches énormes son triangle d'azur sombre. Mais comme elle
ne paraissait point autrement, qu'une chaîne de petites collines la
masquait au nord et à l'ouest qui recevait le premier assaut des vents,
c'était l'exposition qui pouvait le mieux convenir. Nous passâmes sur
quelques menus inconvénients, tels que l'éloignement de tout centre
habité, le méchant état des routes, la maussaderie du paysage qu'on
disait exclusivement de rochers et de landes. Le prix demandé, 6 500
francs, une misère jadis, n'excédait point nos ressources. Encore M.
d'Arnouville le fit-il rabattre à 6 000 francs.

--Il faut bien compter, nous dit-il, que les réparations, le mobilier,
les frais d'installation monteront à presque autant... Pour le
mobilier, vous le choisirez vous-même à Paris. C'est le procédé le plus
économique et, quant aux réparations urgentes, j'y vais donner ordre
d'ici...

Ma pauvre maman répondait _amen_ à tout cela. Nous avions renvoyé nos
domestiques, à l'exception du cocher et de la cuisinière qui étaient
mariés, Bretons, et à notre service depuis près de quinze ans. Je leur
avais fait entendre que nous ne pouvions les garder ni les payer comme
autrefois. Mais ils insistèrent d'une façon si pressante, consentant
à toutes les diminutions, s'offrant même à ne plus recevoir de gages,
que je ne sus comment faire. Je ne voulais point accepter le sacrifice
qu'ils me proposaient et j'en étais cependant fort touchée.

--Ah! si Mademoiselle était consentante, dit enfin Yvon, il y aurait un
moyen qui arrangerait tout...

--Et lequel? demandai-je par curiosité.

--Dame, je ne sais pas trop comment m'expliquer... Cause donc pour moi,
Gertrude, dit-il à sa femme. Tu as la langue mieux pendue et tu sauras
mieux débrouiller la chose...

--Vaire, on peut toujours essayer, dit Gertrude, avec son grasseyement
gallot. Mam'selle ne nous mangera point pour lui dégoèser ce que
j'avions sur le cœur. Quoèque ça, c'est p't-être ben délicat ce que
j'allions lui demander...

--Parlez, ma bonne Gertrude, dis-je en souriant.

--V'là, dit Gertrude. Paraît qu'on a entendu dire à Mam'selle qu'elle
allait habiter en Bretagne. J'en savions point davantage. Tout de même,
si c'était des vérités, la Bretagne, c'est quasiment notre pays aussi
à nous, quoique je soye née native de Pontorson, ou's qu'on dit qu'il
y a plus de Normands que de Bretons. Alors, comme c'te Bretagne est un
vrai paradis sur terre et que j'avions toujours eu dans l'idée d'aller
finir nos jours par là, c'est p't-être une occasion toute trouvée. On
avions ben quelques économies, Yvon et moi, de quoè bâtir une petite
maison et acheter un champ avec une vaque... Et j'avions pensé tous les
deux que si ça ne gênait pas trop Mam'selle que nous habitions dans
son voisinage, ça serait une vraie bénédiction du bon Dieu pour nous
d'aller de son côté de préférence à un autre...

Ingéniosité du cœur des pauvres gens! Peu s'en fallut que je ne
sautasse au cou de Gertrude et d'Yvon pour les remercier de leur belle
trouvaille!

--Il y a mieux, leur dis-je, quand mon émotion fut calmée... Cette
petite maison que vous voulez faire bâtir, elle existe, et maman et
moi nous vous en ferons volontiers cadeau: c'est la petite maison qui
touche à l'étable, dans le plan que j'ai là. Il y suffira d'un crépi
neuf pour la rendre habitable, et rien n'empêchera Yvon, par surcroît,
de cultiver le champ pour son compte et de mettre une vache dans
l'étable. A une condition pourtant...

--Je les acceptions toutes, mam'selle, dit Gertrude à demi suffoquée de
reconnaissance...

--Non! non! repris-je, il n'y en a qu'une pour chacun de vous et je
pense qu'elle ne vous sera pas trop pénible: c'est qu'Yvon daigne loger
à côté de sa vache un âne que nous avons l'intention d'acheter et que
Gertrude veuille bien donner les conseils de son antique expérience à
la petite paysanne que nous prendrons pour servante...

--Ah! mademoiselle! mademoiselle! s'écrièrent tout d'une voix les
excellentes gens...

Et Gertrude, qui avait décidément le génie de l'organisation à
distance, d'ajouter en son patois de Pontorson:

--J'voyons ça d'ici, mam'selle... Yvon soignera les aumailles et le
jardin, et moé je resterons près de madame et mam'selle pour leur
confectionner des petits plats... Ah! la bénie demoiselle que j'avions
là, mon pauvre Yvon!...

J'eus beau protester, alléguer que je n'en désirais pas tant, qu'il ne
s'agissait point pour elle et son mari de se remettre ainsi à notre
service, mais de nous aider seulement dans quelques petits travaux
de ménage, ni Gertrude, ni le brave Yvon n'en voulurent démordre et,
quelques jours après, il me fallut agréer une nouvelle concession
et laisser Yvon prendre les devants sous prétexte de surveiller les
travaux d'installation et d'acheter la vache et l'âne.

Enfin, le 8 février au matin (j'ai noté la date dans ma mémoire) nous
prîmes congé de ce bon M. d'Arnouville. Il nous accompagna jusqu'au
train et nous fit diverses recommandations. Je me souviens aussi
qu'il m'adressa en partant une petite phrase assez mystérieuse où
le nom de Georges tombait le plus singulièrement du monde. Je n'y
pris point garde sur le moment. Nous emportions avec nous un plein
wagon de bagages, tout un mobilier complet (oh! bien simple, bien
différent de l'ancien) à destination de la gare la plus proche de
Rûn-Rouz, qui est Lannion. J'avais emballé ma pauvre maman de mon
mieux dans des couvertures et des châles. Gertrude était dans notre
compartiment... Que je n'aie point eu un crève-cœur en disant adieu à
tant de choses aimées, ce serait mentir. Et pourtant il y avait comme
un soulagement pour moi à la pensée que le plus dur était fait, que
ces six mortelles semaines qu'avait prises la liquidation paternelle
étaient définitivement enterrées... Il ne nous reste presque plus rien
du passé. Les quelques bribes qu'en a pu sauver M. d'Arnouville sont
des souvenirs de famille et une grosse malle pleine de parchemins qui
viennent de mon grand-père et où maman était la seule à se reconnaître.
Il paraît qu'entre autres papiers de valeur (des valeurs de tout repos,
comme disait papa en plaisantant) il s'y trouve une charte du... oui,
du neuvième siècle consacrant nos droits à la succession du roi Arthur!
En attendant, il nous demeure, Rûn-Rouz et le mobilier une fois payés,
128 000 francs sur lesquels nous avons gardé 6 000 francs pour les
dépenses de première installation qui seront assez grosses. Le reste a
été placé par les soins de M. d'Arnouville partie en rentes sur l'État,
partie sur premières hypothèques à 4 pour 100. Cela nous fait un revenu
moyen de 5 000 francs. Ce n'est guère, mais avec de l'économie on peut
joindre les deux bouts...

A la gare de Lannion, nous trouvâmes Yvon qui nous attendait avec une
grande charrette de roulier pour les meubles et une petite voiture
basse, toute coquette, peinte de rouge et de jaune, attelée d'un âne
blanc, qui était pour maman et pour moi. Nous déjeunâmes à l'hôtel.
Yvon et Gertrude prirent les devants. J'avais voulu conduire moi-même
«mon» âne; s'il était rétif, capricieux ou sournois, il ne le montra
pas toujours cette fois-là. Il nous mena d'un petit trot cadencé
jusqu'à Trégastel. Je m'informais de temps à autre de la route. Au
tournant d'une montée, j'aperçus dans la lande un pignon quadrillé,
un toit de tuiles, un balcon, quelques pins et des saules: c'était
Rûn-Rouz. A la barrière nous attendaient Yvon et Gertrude, avec une
petite fille de treize à quatorze ans qui fit un grand salut en tenant
les deux pointes de son tablier et rougit jusqu'aux yeux.

--C'est la bonne de madame et de mademoiselle, dit Yvon.

Gertrude l'écarta vivement du coude:

--Faites excuse, mam'selle. Yvon voulait dire que c'était la nouvelle
femme de chambre. Cuisinière l'étions et je restions, pour vous
servir...

--Va pour femme de chambre, dis-je en sautant de mon siège et
en rendant la bride à Yvon, tandis que Gertrude aidait maman à
descendre... Et comment t'appelles-tu? demandai-je à l'enfant.

Elle me regarda, passant du rouge à l'écarlate, et ne répondit rien...

--Vaire! dit Gertrude qui s'avança. Encore un tour d'adresse de ce
grand niguedouille: figurez-vous, mam'selle, que la p'tiote ne sait pas
un mot de français. V'là ce qui s'appelle choésir, par exemple...

Le pauvre Yvon parut tout décontenancé, mais l'éclat de rire dont
j'accueillis la découverte le rassura un peu...

--Grouille-toè donc, toè, dit Gertrude avec une feinte rudesse à
l'enfant. Tu ne voès pas que mam'selle est tout emberlificotée de ses
paquets...

Elle donnait le bras à maman qui, à petits pas, gagnait la maison et,
par instants, s'arrêtait pour regarder ce clos plein de fleurs et
d'herbes sauvages, les maigres saules qui floconnaient dans le vent, et
de tous côtés, à l'infini, la lande âpre et roussie par l'hiver...

--C'est là que je vivrai désormais... dit-elle avec un pâle sourire.

--Oui, dis-je, mère, en l'embrassant, c'est là que nous vivrons
ensemble, toutes les deux, toujours...


14 avril.

... Trois petits coups grattés à la porte. C'était Fante, notre
nouvelle femme de chambre, comme dit Gertrude, qui venait m'annoncer
que le potage était servi.

Elle est jolie comme tout, cette petite Fante, avec sa coiffe en
spirale qui fait qu'elle a l'air de sortir d'une conque marine, ses
yeux de source, ses dents aiguës et son teint rose. Elle baragouine
déjà quelques mots de français et, en retour, elle m'a enseigné
quelques mots de breton. Mais ce n'est qu'un commencement: j'ai résolu
de me mettre sérieusement, scientifiquement, à l'étude de l'idiome
national. Je suis Bretonne aussi, moi, par maman du moins, qui est une
Léïzour de Kerduel tout ce qu'il y a de plus pur. Et ma table est déjà
encombrée de grammaires, de colloques, de glossaires. Oh! j'arriverai,
j'arriverai...

En attendant, Fante a interrompu mon journal.

J'en avais, j'en ai tant à conter, si je ne veux rien oublier, pour ces
trois mois où je n'ai point écrit une ligne. Et vraiment où y aurais-je
eu la tête? Point à Paris toujours. Ni même à Rûn-Rouz les premières
semaines de notre installation. Que de choses, mon Dieu, sur les bras
et qu'une ménagère qui se respecte a donc d'occupations! Il me fallait
cette expérience pour le savoir. Petite fille gâtée qui ne pensais qu'à
tes chiffons, à tes poupées et aux papotages des petites amies, te
voilà bien punie, cette fois. Punie? J'exagère bien un peu. La vérité
est que je prends très au sérieux mon nouveau rôle de maîtresse de
maison. Maman m'a délégué ses pouvoirs, et il le fallait bien. Elle
est toujours très affaissée; l'anémie, du moins, a un peu cédé; il y a
du mieux déjà, m'a dit notre médecin, M. Le Dentu, qui la vient voir
une fois par semaine. Mais il ne faut pas d'agitation; maman doit être
l'objet des plus grands soins. J'y veille, et la bonne Gertrude avec
moi. Nous ne la quittons guère l'une ou l'autre. Le climat lui est bon.
Elle sort un peu dans le clos où nous la couchons sur sa chaise. Mais
ce paysage, ces landes, ces rochers ne sourient guère à sa mélancolie...

Mon Dieu, j'avais d'abord la même impression qu'elle. Et j'en suis
revenue. D'abord la lande, en ce moment, est divine. C'est une autre
mer, qui roule des vagues d'or et qui a toute la variété, tout
l'imprévu de la mer. Puis les rochers sont une végétation si singulière
et si appropriée de ce pays-ci! Ils sortent de terre un peu partout.
Ils ont toutes les formes: de cynocéphales, d'éléphants, de tortues, de
chameaux accroupis et debout. Une vraie ménagerie d'Apocalypse! Mais le
plus extraordinaire de tous est un rocher que je vois de ma fenêtre et
dont la base plonge dans la mer. Il est bien haut de soixante pieds et
il reproduit, avec une netteté de médaille, le profil d'un roi barbare,
dont la tiare est dessinée par les échancrures qu'a creusées la pluie.
De fait, on l'appelle ici le roi Grallon... Grallon, Is, Morgane...
Toujours ce même souvenir qui revit dans la pierre, comme sur la lèvre
des hommes... Encore n'est-ce point tant leur forme que leur nuance qui
me séduit dans ces blocs monstrueux. J'ai voulu en examiner un de tout
près pour savoir d'où venait cette bigarrure qui se fondait de loin en
une teinte d'un gris doré infiniment doux. Il s'y trouvait d'abord de
petits lichens bruns, puis, par places, dans les creux, de minuscules
mousses de velours vert, mais surtout une sorte de moisissure argentée,
d'efflorescence blanchâtre, dont mon ignorance de la botanique ne me
permet pas de dire si c'est un polype ou une végétation, et enfin un
lichen d'une autre espèce, tout d'or, d'un or magnifique et profond.
C'est là, presque pour tous les rochers, l'habit qui les vêt. Et ce
brun, ce vert, cet argent et cet or mêlés au rose tendre de la pierre,
là où la pierre est à vif, font quelque chose de délicieux et que
je ne trouve pas de nom pour exprimer. Ou plutôt si, j'en sais un:
c'est le nom même que porte la Bretagne en breton: _Breis_. Cela veut
dire bigarré, tacheté, nuancé, et c'est tout à fait cela. Ceux qui
ont baptisé la Bretagne ne pouvaient choisir un mot plus juste, qui
rendît mieux l'impression que donne du premier coup cette péninsule
granitique, cette grande échine de roc plongeant dans la mer, avec sa
fauve toison de landes courtes, ses bois secrets et sa pâle lumière...

Et puis, et puis, ce n'est pas le tout que le paysage: il y a l'homme
aussi, à qui ne fait point attention ma pauvre maman et qui a bien son
intérêt, quand on creuse un peu.

Nous n'avons point de voisins immédiats, mais en trois sauts je suis
chez Guil, chez Jakès ou chez Jean-Marie. Ç'a été l'un de mes premiers
soucis, cette connaissance à faire de notre entourage. Fante aidant,
j'y suis à peu près arrivée. Nous nous servons de truchement l'une à
l'autre, et, d'ailleurs, les portes ici n'ont pas de serrure, ou bien
la clef est sur la porte: il n'y a qu'à entrer. On se «bonjoure», on
se cale sur le banc-dossier ou dans le classique fauteuil de chêne
qui lui fait vis-à-vis au coin de l'âtre, et, tant bien que mal, on
bavarde...

Par exemple, il y a des ménages où je n'entre plus et celui des
Lissillour pauvres, pour commencer. Je les plaignais de tout mon cœur,
je leur voulais du bien; j'avais tort: leur saleté est fille de leur
paresse, et ils la cultivent avec un soin quasi religieux. Ils ont
une grande ferme, cinq ou six corps de bâtiments, un moulin, dont ils
ont laissé tomber la toiture, ne se réservant qu'une façon d'étable
qu'ils partagent avec leur vache. Et les champs restent en jachère; les
bâtiments achèvent de se lézarder; le purin croupit devant la porte.
Ils regardent cette fange et s'y complaisent. Quand le pain manque,
l'une des deux sœurs (elles sont à deux, presque innocentes, avec leur
frère, qui n'est pas mieux loti) prend un bâton et une besace et s'en
va faire le tour de la paroisse. On sait qu'ils ne sont pauvres que par
leur volonté et on leur donne tout de même. Cela m'agace, et je n'ai
point pénétré encore le sens de cette charité singulière...

Bien d'autres choses m'étonnent dans ce pays-ci, dont un commerce plus
intime me permettra sans doute de saisir un jour ou l'autre la raison.
En attendant, ma prédilection est toute tournée, peut-être à cause
de l'intérêt que je porte à la petite Fante, vers un chaume de vieux
pêcheur, dont je vois d'ici le pignon mangé de lierre sombre, à mi-côte
du hameau de Bringuiller.

C'est là qu'habitent le grand-père de Fante et son frère, le petit
Fanchic, plus âgé qu'elle de treize mois. Le grand-père de Fante
s'appelle Guézennec, mais on ne le connaît ici que sous le nom de
Fanch-goz (le vieux François).

Fanch, Fanchic et Fante faisaient un même ménage avant notre arrivée,
et, comme ce ménage n'était point riche, ils ont consenti à se séparer.
C'est ainsi que Fante est devenue notre femme de chambre. Elle gagne
de ce chef cinq francs par mois, qu'elle porte religieusement à son
grand-père (cinq francs, une fortune, quand les vachères et les filles
de ferme ne sont payées qu'à raison de quinze écus l'an, et j'habille
encore Fante avec mes vieilles robes!). Le vieux travaille cependant;
quoiqu'il ait gagné depuis longtemps sa retraite, les soixante-seize
francs de pension qu'elle fait par trimestre ne lui suffiraient pas
pour vivre et élever Fante et Fanchic. Il tient toujours la mer, sur
un bateau presque aussi vieux que lui, radoubé sur toutes les coutures
et qui passe encore pour solide. Je doute pourtant qu'il trouvât un
assureur. N'empêche que, sur cette coque, où je me suis aventurée trois
ou quatre fois à l'insu de maman, Fanch et Fanchic s'en vont jusqu'aux
Sept-Iles et aux Triagoz, à six lieues au large, pêcher le congre et la
merluche. Fanchic tient l'écoute et Fanch-goz le gouvernail. Tous deux
sont fins manœuvriers. Mais il est vrai que l'enfant, avec sa figure
rose comme celle de Fante, les mêmes yeux d'aigue-marine et un air de
famille qui ferait que, coiffés pareillement, on aurait peine à les
distinguer l'un de l'autre, est râblé comme un homme de vingt ans. Et
il n'en a pas seize...

Ma joie, quand le gros temps ou quelque fête chômée (elles abondent en
Bretagne) retient les Guézennec à la maison, est de pousser jusqu'à
chez eux avec Fante. Nous grimpons par le sentier de ronde, entre une
double haie d'épines-vinettes, de ronciers, de fenouil et de menthe
sauvage, jusqu'à la _dossen_ (monticule) où s'abrite contre le terrible
norouât le petit chaume des pauvres gens.

Un mur tout de guingois, en pierres sèches et roches naturelles, danse
autour du jardin, grand tout juste comme un mouchoir de poche. Mais
ce mouchoir brille, aux beaux jours, de plus de couleurs qu'un tapis
d'Orient et toute la flore des chansons populaires, marjolaine,
verveine, turkentin, y est représentée; il s'y voit même un cerisier
nain. Le filet fait la sieste au soleil sur le mur avec les lignes de
pêche; les crocs et les autres engins pendent à des clous le long de la
maison. Elle domine l'étroite baie des Coz-Stankou, les îles, Trégastel
et toute la mer, de Ploumanac'h aux Biguellec. Et, de là, perchée sur
le mur, tandis que Fante tricote, que Fanchic assouplit des baguettes
de noisetier pour un casier neuf et que Fanch-goz, sa bouffarde aux
dents, raccommode son filet ou ses lignes, je prends ma leçon de
topographie.

Voici les deux routes qui mènent à la Communauté, la route de grève et
la route de champs. Trégastel est cette petite calotte blanche et rouge
qui coiffe la hauteur par derrière. Notre-Dame de La Clarté, Pleumeur,
Trébeurden, trois clochers en aiguille, tricotent l'horizon à la file.
Ce bouquet d'arbres, c'est Kergunteuil (on m'y signale un dolmen qui
vaut celui de Locmariaquer); cette petite anse, à droite, Roscané. Puis
ce sont les îles: Jaouen, Bivic, Seigle, dans la baie des Coz-Stankou;
Morvic, Erc'h, Enesveur (l'Ile-Grande), dans la baie de Keraliès...

Mais quelle est donc celle-là, d'où émergent des toits aigus et que
lace un corset de murailles si hautes qu'à peine distingue-t-on le
sommet d'un tertre, des arbres et une grande terrasse de jaspe vert
régnant sur le nord?

--L'île d'Aval, répond Fanch-goz entre deux bouffées, l'île du roi
Arthur et de la fée Morgane...

Je n'ai pu en savoir plus long cette fois; mais je me promets d'y
revenir. La petite cloche de Rûn-Rouz, terreur des retardataires,
s'égosillait dans le soir, appelant pour le dîner. Fante et moi nous
sommes reparties à la hâte. Et, le dîner expédié, maman rentrée dans
«ses appartements», après la lecture faite sous la lampe, les prières
dites en commun, les baisers échangés, je suis remontée toute seule
dans mon «studio», où j'écris, la fenêtre ouverte, tant la nuit est
douce.

Quelle paix! Une lune à peine échancrée baigne la lande, les rochers,
la mer d'une lumière blanche, élyséenne. Il ne fait pas un souffle de
vent. Une fresaie piaule sur Kerlavoz; c'est le seul bruit avec celui
de la mer, si lourd, si monotone, qu'on finit par ne plus l'entendre.
Et toute cette campagne engourdie et léthargique de Rûn-Rouz a un air
mystérieux et doux de cimetière... Pauvre père, qui dors là-bas, dans
ce vaste Paris où nous ne retournerons jamais, ta pensée me revient et
ne me quittera plus de la nuit...


9 mai.

Georges est à Marseille. Voilà la grande nouvelle qui m'a tenue toute
cette après-midi agitée et fiévreuse à l'excès, je ne sais pourquoi...
Et maman elle-même n'en a pas cru ses oreilles, a voulu relire la
dépêche qui, après nous avoir cherchées à Paris, chez M. d'Arnouville,
nous est enfin arrivée par ses soins... Vite, il a fallu courir au
sémaphore de Ploumanac'h, et, du coup, Faraud, qui nous traînait,
a reçu le baptême du fouet. Mais aussi ne s'avisait-il point, en
semblable occurrence, d'aller le pas comme un cheval de meunier? Et
toutes mes objurgations n'y étaient de rien. Il secouait la tête et
continuait son train de sénateur. Ma foi, je n'y ai pas tenu et nous
voilà brouillés pour un temps, Faraud et moi...

La dépêche de Georges portait:

«Marseille, 8 heures, matin. Arrivé aujourd'hui sur paquebot
_Ernest-Simon_. Télégraphiez où habitez. Vous embrasse toutes deux,
tante Yseult et Annette. Lettre suit. Adresse: Hôtel Continental,
Marseille.»

J'ai répondu pour maman:

«Habitons Rûn-Rouz en Trégastel, par Lannion, Côtes-du-Nord. Attendons
impatiemment nouvelles.»

Et j'ai signé du nom de maman:

«Yseult Lefoullon.»

Mais comment Georges est-il à Marseille? C'est la question que nous
nous sommes posée toute la journée. Il y a six mois, Georges m'écrivait
de Toulon qu'il permutait avec un enseigne de la _Comète_ et repartait
pour une campagne de deux ans à Tahiti. Depuis nous n'avions pas eu de
ses nouvelles. M. d'Arnouville lui avait écrit, sur ma prière, pour
lui annoncer la mort de père, et, sans doute, il avait ajouté quelques
détails sur l'affreuse extrémité où nous étions réduites en ce moment.
Nous attendions une simple lettre de condoléances, et c'est lui-même,
en personne, qui débarque... Je ne m'explique pas encore le mystère.
Car il y a un mystère... Oh! ça, j'en suis sûre! Mon pressentiment me
le dit, et quand mon pressentiment parle... Hélas! non, il ne m'a pas
trompée pour les Dussaussoy ni pour papa...

N'importe! Cette arrivée inattendue de Georges m'agite plus que je
n'aurais pensé.

Voyons! Raisonnons! Qu'y a-t-il au fond de cette petite âme solitaire
et meurtrie, qui, hier encore, se repliait farouchement sur elle-même,
ne voulait entendre qu'à une vie végétative, entre sa lande, son âne
et le mur en pierres sèches du vieux Fanch, et qui maintenant prend le
galop, fait l'impatiente et la dévergondée?

Georges Léïzour est mon cousin, mon petit camarade d'enfance. Nous
avons été élevés ensemble et je l'aimais comme un frère. Je l'aime
toujours. Et même, sans doute parce que nous sommes plus seuls, que
papa nous manque, il me semble que je l'aime davantage... Je n'osais
pas trop le dire. Son attitude envers nous a été si singulière en
ces dernières années! J'ai pu craindre que l'éloignement, l'absence
ne l'eussent changé tout à fait. Trois ans sans nous venir voir!
Et, l'année où il est venu, il était si réservé à mon égard! Il me
parlait à peine et avec des _vous_ et des deuxièmes personnes du
pluriel longues comme le bras... Puis cette permutation soudaine,
à l'époque de mes fiançailles, avec un officier de la _Comète_ en
partance pour l'Océanie!... Tout cela, quand j'y songe, n'est point
très encourageant. Il y a évidemment de la froideur et du parti pris
chez Georges. Et, en ce moment même, s'il est à Marseille, peut-être ne
l'a-t-il point fait exprès; et, s'il demande à nous voir, peut-être que
les convenances ne lui permettaient pas de faire autrement.

Eh bien, non, non et non! Je l'accuse gratuitement. Je sens, je sais
qu'il n'a point de ces petitesses; je suis sûre que c'est lui-même, au
reçu de la lettre de M. d'Arnouville, qui a demandé son rapatriement.
Il l'aura obtenu, et sa première pensée, en touchant terre, a été pour
maman et pour moi. Voilà l'exacte vérité... Tout cela ne me dit point
pourquoi je suis si fiévreuse et pourquoi, depuis ce tantôt, mon esprit
bat la chamade. Est-ce que?... Non, je n'écrirai point cela. Georges
m'a suffisamment donné à entendre qu'il n'était, qu'il ne serait jamais
pour moi qu'un frère aîné. Rien de plus. Je l'ai si bien compris
moi-même que je me suis laissé fiancer à un autre... Souviens-toi,
souviens-toi, pauvre cœur! Ce ne sont pas tes serments qu'il faut
invoquer: c'est un passé qui n'est vieux que d'une heure; c'est la dure
épreuve qui n'a fait que te meurtrir, mais qui, si tu t'étais livré
vraiment, t'eût brisé comme verre...

Allons! Georges peut venir: je lui montrerai la figure d'une amie,
d'une sœur...


10 mai.

Je n'ai pu résister à mon impatience. Le piéton qui distribue nos
lettres ne passe qu'à trois heures; un autre facteur les apporte au
bourg vers midi. Faraud était attelé; Yvon avait je ne sais quelles
commissions pour Trégastel; il m'a donné sa liste et je suis partie à
sa place. Justement la poste avait du retard. J'ai dû sécher sur pied
une bonne heure et enfin l'idée m'est venue d'entrer à l'église dire un
bout de prière...

J'ai beau faire, j'ai toujours un petit frisson en pénétrant dans ces
églises bretonnes. Le catafalque y est en permanence au milieu du
chœur, et le porche regarde sur un charnier où sont entassés pêle-mêle
les ossements des morts dont la concession a pris fin.

Quand le charnier est plein, il déborde par l'ouverture. Mais la
première impression surmontée, quelle douceur dans ces petites
églises, quelle fraîcheur et quel silence sous ces voûtes arrondies en
forme de carènes retournées, et de quel robuste élan les piliers de
granit montent, avec leurs rangées de saints trapus, leurs sculptures
barbares, vers le bleu virginal de la nef! Il y a là surtout une petite
statue en bois de Notre-Dame de la Pitié que je reviendrai voir. Elle
vous charibote les entrailles. C'est d'un art tout primitif et comme
pétri de simplicité. Je me suis mise à genoux sous les petites mains
qu'elle replie vers le ciel, comme pour le prendre à témoin des misères
de ce monde, et j'ai prié du fond du cœur pour papa, pour maman, pour
Georges et pour moi...

Quand je suis sortie, le facteur tournait l'angle du cimetière. Il m'a
remis mon courrier: deux lettres tout juste, mais dont j'ai dévoré
la suscription: l'une de Marseille, confiée aux bons soins de M.
d'Arnouville, et qu'il avait fait suivre: c'était la lettre de Georges;
l'autre, dont je reconnus aussi l'écriture, de M. d'Arnouville
lui-même.

Bien entendu, et malgré mon impatience, je les ai portées toutes
cachetées à maman. Mais, par exemple, le privilège de l'âge n'a pu
faire que la lettre de M. d'Arnouville passât la première (d'ailleurs,
elle ne faisait que nous prévenir de ce que nous savions), et c'est
Georges qui a étrenné...

Il n'avait pas encore notre nouvelle adresse quand il nous écrivait,
et il attendait de la recevoir pour prendre le train. Donc il est en
route, à cette heure-ci... Lamentations sur la mort de papa qui fut si
bon pour lui, qui le traitait comme un fils et qu'il pleure lui-même
comme un père... (Ça, je m'y attendais, car Georges a du cœur.) Notre
ruine l'a beaucoup ému aussi. Il espère cependant que, grâce à M.
d'Arnouville, la situation s'améliorera, et, de toutes façons, il sait
ce que la reconnaissance lui dicterait personnellement à notre égard...
Ici un paragraphe assez ténébreux. Je l'ai retenu, l'ayant lu à trois
reprises, et je puis le transcrire de mémoire:

«Quant à ce que m'apprend M. d'Arnouville de la conduite de Louis
Dussaussoy, vous ne pouvez concevoir, ma chère tante, l'impression
qu'elle m'a faite: ç'a été à la fois du dégoût et de la joie; j'en
aurais pleuré et dansé tout ensemble. Songer qu'Annette aurait pu
devenir la femme de ce bélître!... Dieu merci, nous en sommes quittes
pour la peur et, du moins, celui qui l'épousera maintenant, nous sommes
sûrs qu'il la prendra pour elle et non pour sa dot. Qui sait, après
tout, ma chère tante, si cette dot n'était point l'épouvantail qui
tenait éloignés d'Annette ceux qui l'aimaient le mieux?»

Hé! hé! quand je vous le disais? Mais à qui donc fait allusion monsieur
mon cousin dans cette phrase enveloppée et ambiguë à plaisir? J'ai beau
chercher, je ne vois personne dans mon ancien entourage à qui ma dot
ait causé cette peur bleue. A moins que, oui, à moins... Bon! encore
l'imagination, la petite folle qui m'emporte!

Redescendons sur terre. Le réel, c'est que Georges a maintenant notre
adresse et qu'il est en route. Quand arrivera-t-il? Après-demain
probablement, par l'express de huit heures du matin. Et pourquoi
seulement après-demain? Parce que des papiers à remettre au ministre
l'obligeront de s'arrêter aujourd'hui rue Royale. Juste au moment où
Georges recevait la lettre de M. d'Arnouville, l'amiral allait faire
partir un courrier spécial sur l'_Ernest-Simon_. Georges a demandé d'en
être chargé, et, comme il est fort bien en cour, l'amiral y a consenti
sans la moindre difficulté.

En attendant, j'ai passé toute l'après-midi et la soirée en compagnie
de Gertrude, de Fante et d'Yvon à mettre en état la chambre que nous
destinons à Georges. Elle touche à celle de maman, avec une porte de
sortie sur le clos. Mon Dieu! que j'ai roulé de meubles, essayé de
tentures, battu de tapis! Je suis rompue. Sans compter qu'il va bien
falloir que je donne un coup de peigne à mon «studio». Mille choses s'y
voyaient qui ne m'avaient pas choquée et dont il me semble à présent
que je n'ai pas trouvé l'arrangement exact, décisif, artiste... Petits
meubles de frêne teinté, simples jusqu'à la nudité, modestes comme il
convient à une installation de pauvres gens, et qui peuvent cependant,
sous ma baguette de fée, revêtir un tout autre air. Je ne suis pas pour
rien la fille de maman, une Léïzour de Kerduel, s'il vous plaît, et
l'on va bien juger si j'ai de qui tenir...


11 mai.

Mon «studio» est prêt et Georges arrive demain matin, comme je pensais,
par le train de huit heures. Il est entendu avec maman que nous irons
le chercher à la gare, Yvon, Faraud et moi; les malles suivront par
le courrier. Il me reste toute l'après-midi pour achever la toilette
de Rûn-Rouz. Yvon ratisse les allées; Gertrude époussète, frotte,
balaie, et, quand c'est fini, trouve moyen de recommencer. Fante seule,
l'égoïste, sur la table de la cuisine, repasse ses coiffes neuves
qu'elle a copieusement empesées la veille; c'est du travail perdu pour
la communauté, mais ne faut-il point aussi qu'elle fasse figure dans
notre entourage et, de la voir toute pimpante en jupe de droguet à
carreaux, avec son fin devantier, son petit châle violet et sa coiffe
blanche, cela ne donne-t-il point envie de se faire campagnard et
d'embrasser la Bretagne sur ses deux belles joues en fleur?

En attendant, et pour remplacer la sieste, qui n'est bonne qu'aux
imaginations languissantes, je jette ces quelques lignes sur mon
journal. Mais j'ai beau tâcher, je n'ai d'yeux et d'idées en écrivant
que pour mon «studio». N'ai-je rien oublié, point commis quelque faute
de goût, péché contre la symétrie et la concordance? Comme je regrette
à présent d'avoir si mal profité des leçons de cette chère Schneider
qui nous faisait, à Sévigné, un cours alterné de cuisine et d'art
décoratif! L'avons-nous assez ridiculisée, la pauvre demoiselle, et
ses tire-bouchons, ses lunettes bleues, son rauque patois d'Alsacienne
impénitente! Tout cela n'empêchait point qu'il n'y eût un grand sens
dans les recommandations qu'elle nous adressait:

--Souvenez-vous, mesdemoiselles, que la beauté d'un objet, d'une
pièce, d'un édifice, résultant en grande partie de l'harmonie de ses
proportions, il importe, avant toutes choses, de régler le rapport
existant entre ses dimensions, parce que c'est dans ce rapport que
résident, indépendamment de l'élégance, l'expression et surtout le
caractère.

Le _garactère_! L'_exbression_! Elle disait cela en fermant les
yeux, religieusement, comme si elle suçait des dragées. Eh! oui, le
caractère, l'expression, tout est là, je le vois bien à présent que je
fais mes décorations moi-même et que je n'ai ni Belloir ni Chauvière
pour me soumettre leurs plans. Par exemple, je voudrais bien les voir
ici, avec mes ressources, Chauvière et Belloir. Les trois pièces
mansardées qui font mon «studio», mon cabinet de toilette et ma chambre
à coucher, ont exactement 2 m. 10 de haut; le cabinet est un réduit
éclairé d'une tabatière; la chambre est à pans coupés des deux côtés et
il n'y a que mon «studio» qui, grâce à l'exhaussement du pignon nord,
ait une dimension satisfaisante. Encore le piano, la bibliothèque et
la table de travail en mangent-ils un bon tiers. La fenêtre aussi est
énorme et il en vient à toute heure de grandes nappes de lumière ambrée
et chaude qui a pris sa couleur sur les ajoncs. Il a fallu harmoniser
ma décoration avec cette lumière toute spéciale et veiller à ce qu'elle
ne fût pas en trop complet désaccord avec la tonalité des murs et des
meubles...

Pour les murs, j'avais eu d'instinct la main heureuse en me décidant
pour un canevas de Java à trente sous le mètre, de tissu grossier,
mais imprimé de grands chardons bleu foncé qui sont un motif fort à
mon goût... Sans compter que, dans ce motif, «la prédominance des
lignes verticales a pour effet, dirait Mlle Schneider, de modifier
les proportions apparentes de la pièce et de la faire paraître plus
élevée!...» Mais le tapis, qui était un smyrne dépareillé, a dû céder
la place à une simple carpette de jonc, moins jolie et plus avenante.
J'ai aussi déménagé un fauteuil grenat qui faisait tache. Restent le
divan, bleu sombre et or, un crapaud de mêmes nuances, et, çà et là,
de grands châles éteints, des étoffes passées, des robes de l'ancien
temps, toute une défroque de grenier qui avait, avec notre malle de
papiers de famille, échappé aux vacations publiques et dont j'ai fait
ici de petits coins délicieux... Bref, la note dominante est le bleu
foncé soutaché de jaune très clair, qui ne sympathisent peut-être
point au naturel et qui, poussés ici à leurs extrêmes, font un accord
inattendu. C'est courant que le bleu sied aux blondes et le jaune aux
brunes, mais je suis châtain et je puis prendre aux deux.

Reste à savoir si, comme disait Schneider, j'ai trouvé le _garactère_,
l'_exbression_. Tout pesé, je pense que oui. Mais il est vrai qu'en
ce moment le soleil est de complicité avec moi; il entre à flots roux
qui dorent toutes les choses. Une originalité (en est-ce une?) est
qu'il n'y a point de rideaux, de grands ni de petits, à la fenêtre.
Quand on a le grand espace libre devant soi, n'est-ce point pitié de
lui substituer des trompe-l'œil et des artifices? Et vraiment je suis
contente. Sur mon piano, entre deux grands paquets d'ajonc qui trempent
dans des cornets en terre de Quimper, le petit enfant au bonnet de
Donatello sourit aux anges; un paysage, signé Wilfrid Glehn (une
coulée d'argent mat sous des feuillages métalliques d'automne), est
pendu aux murs; c'est un débris de ma galerie personnelle,--du temps
que j'avais une galerie,--avec trois autres paysages formant panneaux
dans la salle à manger, une vue des Traoïero, par Lucien Monod, d'une
délicieuse harmonie décorative, une couple de gros rochers à profils de
gargouilles gothiques, par Gaston Prunier, et un lever d'aube sur la
Marne, par Joseph Savard... Quoi encore? Ma bibliothèque, ma table. Du
frêne teinté, tout uniment, sans moulures, sans fioritures. Et, sur les
rayons, quelques livres, partie à papa, partie à moi. Bien dépareillés,
ces pauvres livres, où un tome de Littré s'accoude à un roman de Mme de
Buxy et _la Mer_ de Michelet aux contes de Berquin... Je n'ai ouvert
ni Littré ni Michelet: ces grands noms me font peur; point davantage
le chevalier Berquin qui me conquit à douze ans. Mais _le Grillon du
manoir_ m'a ravie; cela est peint par une femme qui a souffert du
monde et qui a passé, comme je fais, des grandeurs à la médiocrité.
Charlotte d'Aubelle, l'héroïne de Mme de Buxy, jure bien aussi qu'après
l'expérience qu'elle a faite elle ne cessera plus de s'appartenir,
et elle tient parole trois cents pages durant; mais c'est pour céder
ensuite au chevaleresque et passionné Grandmanoir. Je ne puis pas dire
qu'elle ait tort et cependant, à sa place... Ah! qui peut dire ce que
je ferais à sa place?


12 mai, 1 heure du matin.

... Je ne pensais point reprendre la plume de la soirée. Il a fallu
cette malheureuse aventure: une barque surprise par la bourrasque,
coulée dans le chenal de l'île d'Aval, un des plus mauvais passages
de ces côtes sans balises, sans amers, sans phares intérieurs, deux
matelots noyés et le mousse relevé sur le sable, un pied broyé. J'ai
toute une pharmacie pour les accidents possibles en cette solitude et,
comme j'ai déjà posé une ligature et des compresses à un paysan qui
s'était ouvert la jambe d'un coup de faux, on s'est souvenu de moi et
on est venu me chercher à onze heures de la nuit.

C'est Fanch-goz qui a fait la commission; le blessé est de Bringuiller.
Gertrude parlemente à la barrière et ne se décide à ouvrir que sur mon
ordre réitéré. La brave fille prétend qu'il n'y a pas de bon sens à
faire lever Mademoiselle à des heures et par un temps pareils. Le fait
est qu'on ne voit goutte. La brume gagne, couvre tout et l'on marche
dans quelque chose de blanc et d'ouate qui s'ouvre et se referme sur
vous à la muette. Gertrude voulait m'accompagner avec une lanterne.
J'ai préféré Fante qui va son chemin les yeux fermés et me guidera
aussi sûrement qu'en plein jour. Puis, quoique je commence à parler
breton, j'ai besoin d'elle pour interprète. Gertrude est du haut pays
où l'on parle le gallot. Yvon est un Morbihannais qui hache le breton
plus qu'il ne le parle. «_Blohaïc'h_, c'est de la blocaille», disent
dédaigneusement les puristes de ce patois de Vannes...

Fante aidant et mon «colloque», que j'ai glissé à tout hasard dans
ma poche, je m'en tirerai pour les questions et les explications
nécessaires.

Il y a trois lumières allumées dans Bringuiller, trois lumières aux
trois maisons où a frappé la mort. Dans la troisième du moins, elle n'a
pas tout à fait réussi son coup: l'enfant n'est que blessé, mais l'os
de la cheville gauche à vif, broyé, et la plaie remplie d'esquilles.
Il est couché tout habillé dans le lit-clos; on a relevé seulement son
pantalon jusqu'au genou et des femmes le regardent en silence et il
les regarde aussi, sans une plainte, de ses grands yeux de misère. On
se dérange un peu pour me faire place. Je prends la main du blessé;
il se laisse faire; le pouls bat d'une fièvre intense, la plaie, vue
de près, est horrible. Peut-être faudra-t-il couper le pied; en tout
cas, c'est l'affaire du médecin et j'en ramènerai un de Lannion demain
matin. Tout ce que je puis faire personnellement est un lavage à l'eau
phéniquée; j'enlève aussi quelques esquilles près de tomber. Je bande
le pied dans une compresse mouillée et je recommande de la rafraîchir
de quart d'heure en quart d'heure. Et enfin je fais boire à l'enfant
une cuillerée de quinine. Il n'a rien dit pendant tout ce temps; il
continue de regarder les femmes et, quand j'ai fini, l'une d'elles
s'approche, tire les rideaux du lit et fait une recommandation en
breton.

Fanch-goz, qui nous avait quittées pour aller voir aux deux autres
maisons, s'en revient au même moment, l'oreille basse. Rien. La vigile
funèbre est commencée, mais les deux noyés n'ont pas encore été
retrouvés. Il paraît qu'une équipe parcourt avec des lanternes toute
la côte, fouille les rochers et les goémons. Mais la mer a dû emporter
les cadavres. Des épaves, le mât, le tableau avec le nom de la barque:
_Marie-Joseph_, ont été rejetés sur le sable; la mer a gardé les
hommes...

Et, comme il me conte ces choses, l'une des femmes, une grande rousse
dépoitraillée, dont les cheveux pendent comme des torons de sa coiffe
en loques, se met à tendre le poing vers la vitre, dans la direction
des îles. J'entends mal ce qu'elle dit, mais il y a deux mots qui
reviennent tout le temps dans ses imprécations: «Aval... la _morgreg'h_
(morgane...)» Nous quittons ces pauvres gens, et, en dégringolant par
le sentier de ronde, je demande à Fanch-goz ce que disait la femme...

--Voilà, me dit-il, elle croit que c'est la Sirène qui a noyé les deux
hommes et blessé son fils. Il paraît qu'on l'a encore vue rôder hier,
par le travers de l'île d'Aval, pendant le coup de vent, la gouine, et,
le corps à moitié hors de l'eau, elle chantait...

Et après un silence, où il ramassa ses souvenirs:

--De mon temps, c'était dans le chenal des Sept-Iles qu'elle
fréquentait. Sept, c'est son chiffre; elle revient tous les sept ans
et elle n'est satisfaite que quand elle a broyé sept corps de jeunes
hommes...

--Et où la voit-on aujourd'hui? demandai-je, sans tenter, pour cette
fois, de combattre l'étrange superstition du brave homme.

--Aujourd'hui, c'est surtout du côté de Landrellec et de l'Ile-Grande
qu'on la voit, par le travers d'Aval, principalement, comme je vous
ai dit, quand on a doublé le Corbeau et Morvic... Vous savez bien,
mademoiselle, ajouta-t-il, l'autre jour, quand je vous nommais toutes
les criques et les roches de la côte, vous m'avez demandé ce que
c'était que cette île-là, qui était entourée d'une muraille si épaisse
et si haute qu'on voyait à peine la flèche du château et le fin bout
des arbres... C'est Aval, un endroit qui a toujours fait parler de lui
depuis le roi Arthur et qui n'a pas fini peut-être bien...

Nous étions parvenus au bout du sentier, à un endroit où il plonge dans
la grève par une rampe abrupte. La brume n'était point dissipée, mais
on voyait de petites flammes jaunes courir dans toutes les directions
et Fanch-goz me dit que c'étaient les lumières des lanternes dont on
fouillait la côte pour découvrir les deux noyés. Fanchic devait être
par là aussi. Il le héla à tout hasard dans la nuit:

--Fanchic! Fanchic!

Et très loin, semblait-il, une voix répondit en breton:

--_Aman_ (ici)!...

Fanch-goz demanda si les recherches avaient abouti. La voix répondit:
«Non, pas encore», et de nouveau les lumières qui, à notre appel,
s'étaient arrêtées, se mirent à danser de roche en roche. Elles étaient
bien dix ou douze à la file qui, dans cette brume, avaient moins l'air
de fanaux que d'une procession de cierges en marche vers les pauvres
corps restés sans sépulture. Pourtant la mer était basse et Fanch
m'expliqua que, si les hommes qui fouillaient l'autre côté de la pointe
n'avaient pas eu la main plus heureuse que ceux-ci, tout espoir était
perdu de retrouver les noyés avant neuf jours. C'est le temps qu'il
faut à la mer pour les rendre, mais dans quel état! Gonflés, verdâtres,
les orbites vidées, tels quelque goémonier les verra surgir tout d'un
coup jusqu'à mi-corps, les bras en croix, devant l'étrave de sa barque,
ou les rencontrera flottant entre deux eaux dans le sillon de Talberg
qui est le rendez-vous de tous les cadavres de cette côte... Leurs
parents eux-mêmes ne les reconnaîtraient pas, s'ils ne se mettaient à
saigner aussitôt. L'ancienne coutume de la miche de pain, sur laquelle
on fiche une chandelle bénite allumée et qu'on abandonne ensuite au
courant, n'existe plus nulle part, même dans le Goélo où Fanch-goz se
souvient de l'avoir vu pratiquer du temps qu'il était petit mousse.
On disait que là où le pain s'arrêtait on était sûr de retrouver le
cadavre. Ici, quand un homme s'est noyé et qu'on ne retrouve pas son
corps, on fait dire une messe à son intention et l'on dispose pendant
neuf jours le lit où il couchait avec des draps blancs, un crucifix sur
les draps et deux cierges à son chevet. Si, au bout de ces neuf jours,
il n'a pas été retrouvé, c'est fini et il n'y a plus qu'à faire dire
une autre messe et un service de quinzaine pour le repos de son âme...

Fanch-goz me donne ces explications tout en marchant, et Fante, qui
frissonne, se serre contre nous deux et se fait toute petite. Mais
l'intérêt que j'eusse pris en un autre moment au récit du brave homme
est bien diminué par l'effroyable tristesse qui me submerge. Je n'ai
point de peine à m'imaginer ce que peut être, dans les deux maisons
de Bringuiller, cette double vigile funèbre autour du lit vide, avec
les femmes qui gloussent les prières des morts et les enfants qui
s'apeurent au coin du foyer. Et cette vigile durera peut-être neuf
jours et neuf nuits. En me retournant, je vois dans la brume, sur
le coteau, perdues comme des étoiles, les lumières des deux pauvres
maisons. Deux veuves, cinq orphelins, dont un au maillot, c'est le
bilan de cette soirée de deuil! Sans compter le petit mousse qui,
là-bas, dans la fièvre et l'insomnie, ouvre ses grands yeux et n'a pas
encore fait une plainte!...

Et brusquement ma pensée retourne vers cette île d'Aval, dont le nom,
avec celui de la Morgane, revenait comme une obsession dans le _vocero_
de la mère... Fanch-goz m'a un peu mise sur la voie. Mais je veux
en connaître davantage. Depuis que nous sommes ici, c'est comme un
fait exprès qu'il ne se passe point de jour où le souvenir de cette
fantastique habitante de l'écume et du vent, cette Morgane, princesse
de la mer et dévoratrice de jeunes hommes, ne se présente à moi,
évoquée par un mot, un nom, un air, ou, comme ce soir, une catastrophe
véritable...

Évidemment l'imagination joue le plus grand rôle dans cette évocation.
Je ne crois guère à Morgane; mais que ces gens-là y croient, qu'ils
affirment l'avoir vue et entendue, c'est ce qui mérite pourtant qu'on
y réfléchisse. Sont-ce simplement des hallucinés? Ont-ils pris pour
elle quelque forme de monstre marin rappelant, dans la brume, la
silhouette de son corps délicat? Je ne saurais dire. Et, d'autre part,
ce choix de l'île d'Aval pour théâtre de ses apparitions me cause
quelque étonnement. Qu'est-ce au juste que cette île mystérieuse dont
on voit les murailles et les tours se profiler âprement sur l'horizon
et qui semble garder jalousement quelque princesse des contes de fées?
Fanch-goz, que j'interroge à nouveau, lève les épaules. Il ne sait rien
ou presque rien et personne dans le pays n'en sait davantage. Close
hermétiquement des trois côtés où elle donne sur la terre, l'île fait
falaise vers le large; seulement, au droit de la falaise, dans une
petite crique naturelle, on a construit une jetée assez longue où les
bateaux peuvent aborder à mi-marée: une balise noire et blanche marque
le point où ils doivent s'arrêter. L'île couvre à peu près quinze
hectares, tant gazon que rochers. Il s'y trouvait une ferme autrefois
qui a été démolie par le nouveau propriétaire. C'était il y a trois
ans. Un entrepreneur prit possession du domaine et, pour commencer,
y fit bâtir ce grand mur circulaire qui ne laisse rien apercevoir
de l'intérieur. Puis, au-dessus des murs, on a vu passer une tour,
deux tours, trois tours, une grande terrasse de jaspe vert et des
combles. La terre a été plantée en gros arbres déjà venus, défrichée,
ensemencée, jardinée, etc. Et, quand tout a été prêt, les meubles en
place, les écuries, les étables garnies et qu'il n'est plus resté un
ouvrier dans l'île, deux grands carrosses se sont présentés à mer basse
devant la poterne du sud. La herse à peine levée est retombée derrière
eux, et les curieux en ont été pour leurs frais. L'entrepreneur ni les
ouvriers ne connaissaient le nom du propriétaire; celui-ci traitait
avec un notaire de Lannion et les autres travaillaient pour le compte
du notaire. On a bien espéré un moment que les indiscrétions de la
poste et des domestiques éclairciraient le mystère. Mais d'abord le
facteur ne pénètre jamais dans l'île; les correspondances sont portées
et prises tous les matins à Lannion par un vieux cocher en souquenille
vert-pomme qui fait le trajet régulier d'Aval à la ville et se charge
en même temps de l'approvisionnement et des autres commissions. Et il
ne faut pas songer à lui soutirer une syllabe de plus que celles qu'il
doit dire. Ajoutez à ce personnage énigmatique un berger, un porcher et
un gardeur de vaches qui mènent leur bétail sur les palus, une douzaine
de valets de pied et de femmes de chambre, puis--ô Fingal, ô Ambroise
Thomas!--une sorte de vieux barde aveugle, romantique et ténébreux,
qu'on voit grimper, certains jours, sur les rochers, ployant sous
une harpe à trois rangs de cordes, et conduit par une petite fille.
Par parenthèse, je dois dire que je serais personnellement bien aise
de les rencontrer, l'un et l'autre, au cours d'une promenade et que,
jusqu'à nouvel ordre, je range l'existence de ce Laërte et de sa Mignon
celtiques dans la catégorie des mythes originaux du pays...

Fanch-goz, pressé de questions, me fournit encore quelques détails,
mais assez pauvres. Il m'affirme bien avoir vu le vieillard, coulé
dans une houppelande grise, la harpe au dos, et sa petite fille, avec
une sorte de plaid bariolé, les cheveux libres et les pieds dans des
sandales. Mais il ne l'a pas entendu chanter, et il ne parle que par
ouï-dire des blandices de sa voix. D'ailleurs est-ce bien le vieillard
qui chante ou sa petite fille? Et puis, pour qui chantent-ils? Car tous
les personnages précédents ne sont évidemment que des comparses. Le
héros ou l'héroïne, l'être fantastique, homme ou femme, pour qui l'on a
bâti ce château, clos cette enceinte, forgé cette herse, reste à l'état
d'_x_, de problème, de point d'interrogation. Personne ne l'a vu. Et
les langues s'en donnent pourtant à son sujet, me dit Fanch. On parle
d'un étranger colossalement riche et l'on dit qu'il a fui le monde et
s'est retiré dans cette île à la suite d'une effroyable maladie qui
l'aurait défiguré et rendu hideux à voir, qu'il porte continuellement
un masque d'or et que des pêcheurs ont très bien distingué ce masque,
un soir que l'étranger était sur sa terrasse et que le soleil couchant
frappait à vif sur le métal. Et d'une!... L'homme au masque d'or, quel
sujet tout de même pour un Alexandre Dumas!

--Personnellement, dis-je à Fanch-goz, que pensez-vous que ce soit?

Il salive avant de répondre. La conversation, comme il arrive, a
retardé notre marche et la plupart du temps, quand l'intérêt est au
comble, nous nous arrêtons sur la route, à l'émoi de Fante qui voudrait
bien être rentrée...

--Pour moi, dit Fanch-goz, ce n'est pas un homme masqué, c'est une
demoiselle ou une dame... Je dis ça au jugé pour sûr, car la terrasse
est haute, mais la personne que j'y ai vue avait bien l'air d'une
personne du sexe, d'une femme en robe rouge, et ce que les autres
prenaient pour un masque était peut-être bien ses cheveux et ses
sourcils qui sont couleur d'or...

Une femme, voilà qui change tout à fait les choses. C'est la deuxième
version, celle-là, mais est-ce bien la bonne? C'est en tout cas la
plus vraisemblable. Que ne donnerais-je pour en avoir le cœur net! Je
ne sais pourquoi et si c'est l'aventure de ce soir, mais l'énigme
de cet étrange château m'intrigue au plus haut point. D'autres que
Fanch-goz ont abordé à l'île, le long de cette jetée où une balise
noire et blanche signale le point d'arrêt des bateaux. Ils y ont vu à
l'ancre un petit cotre d'une centaine de tonneaux, désarmé, un you-you
et une autre barque couverte d'un prélart qui en dissimule les formes
assez singulières, paraît-il. Cette flottille-là semble attendre; elle
n'a point d'équipage connu et on ne l'a jamais rencontrée au large.
Elle appartient au château; le nom des navires est celui de leur port
d'attache: _Aval_. Quand la mer monte, au retour des pêcheurs de
Penvern, de Landrellec et de l'Ile-Grande, un petit drapeau rouge est
hissé à un mât au bout du môle. C'est le signal convenu: langoustiers
et cordiers accostent près de la balise et un domestique, chargé
spécialement de cette fonction, prélève dans la marée les meilleures et
les plus riches parts qu'il règle à un prix fixé d'avance une fois pour
toutes. Après quoi, les bateaux repartent. Mais le plus bizarre--du
moins pour les gens d'ici--est que ce domestique, comme, au reste, tout
le personnel de l'île, quoique très visiblement étranger au pays, parle
une langue qui n'est pas tout à fait le breton, mais sans doute une de
ses variétés dialectales, car on l'entend sans trop d'effort et, de son
côté, il entend aisément les pêcheurs.

--Voyez-vous, ma bonne demoiselle, conclut Fanch-goz qui, sans
prendre garde, nous a conduites jusqu'à notre lande, tout ça, c'est
des histoires où il vaut mieux ne pas mettre le nez. J'ai bourlingué
à travers le monde, donc, et, sur mes vieux jours, je pensais avoir
épuisé toutes les curiosités de la planète. Il n'y a pas à dire: on
a beau vieillir, le bon Dieu vous en réserve toujours de reste. Qui
m'eût conté, jadis, que toute cette côte, de Perros à Trozouls, où il
n'y avait que de la lande et des cailloux, deviendrait un terroir à
Parisiens et qu'un gentil brin de demoiselle comme vous s'aviserait
d'amarrer sa chaloupe près du pauvre Fanch-goz, pour sûr que je
l'aurais traité, sauf votre respect, de fichu menteur... Tout arrive,
voilà ce qu'il faut se dire. Et c'est comme cela que l'île d'Aval, qui
était un rocher avec un peu d'herbe dessus, est maintenant un palais de
la mer. N'empêche que je l'aimais mieux sous son ancienne forme...

Cette dernière réflexion me surprend un peu.

--Et pourquoi donc? dis-je à Fanch-goz.

Le brave homme se retourne vers Bringuiller et, à travers la brume,
me montre du doigt les deux lumières qui tremblent, là-haut, comme en
plein ciel, aux vitres des deux maisons où a frappé la mort...

--Il y a six mois que les étrangers sont à l'île d'Aval... Avant, et
depuis des temps dont on n'a plus mémoire, bien sûr depuis le temps où
la Morgane vint cacher là le corps du roi Arthur, on ne l'avait pas
vue rôder autour de l'île. Elle est revenue, et, vous voyez, depuis
six mois, voilà le quatrième et le cinquième pêcheur du pays qui sont
emportés par elle... Il lui en reste deux à prendre. Sept, c'est son
chiffre... Et tous forts, vaillants et beaux! Les vieilles carcasses
comme moi, ça ne lui dit rien, c'est bon à nourrir les pissenlits par
la racine. La gueuse veut des jeunes hommes. Si encore c'était vrai ce
qu'on dit, qu'elle les choisit si vaillants pour servir de garde au roi
Arthur, quand il ressuscitera!...

Sa voix tremble d'émotion et de colère. Et, malgré moi, un frisson me
secoue de la tête aux pieds. Je ne trouve rien à répliquer au vieux
Fanch. Il y a décidément des folies qui sont contagieuses. Et l'on boit
à pleins poumons, ici, la superstition avec l'air qu'on respire...
Fanch-goz, malgré la nuit, s'aperçoit sans doute de mon trouble. Il se
calme aussitôt.

--Allons! allons! ma bonne demoiselle, remettez-vous. Voilà que je
vous tourne les sangs à présent avec mes conteries... Tenez, le chemin
est tout droit... Il n'y a qu'à sauter l'échalier et vous y êtes...
Bien le bonsoir, demoiselle, et à toi aussi, Fante, mon petit cœur...

Il nous quitte, s'enfonce dans la brume, et nous prenons de notre côté.
Comme la lande est pâle, et le ciel, et le sentier, et nous-mêmes! Et
quel pays que celui-ci, qui a l'air d'une antichambre de purgatoire,
d'une contrée mitoyenne entre la vie et la mort! Pauvre Fanch-goz! Il
a ses raisons pour craindre la mer. Elle lui a pris ses deux gars,
ses fils Alain et Pierre, et les femmes de ses fils sont mortes de
langueur après eux. Et, je le sens bien, ce n'est pas pour lui qu'il
craint, c'est pour l'enfant, la jolie chair tendre et rosée qui tente
la mauvaise ogresse...

Morgane... l'île d'Aval... et là-bas, sur Bringuiller, les deux cierges
qui brûleront neuf jours et neuf nuits, les cierges de la vigile
funèbre allumés pour le retour de ceux qui ne reviendront plus... et
le petit mousse aux grands yeux muets, rivé au poids mort de sa jambe
brisée... non, décidément, je ne dormirai pas maintenant, et ces
visions douloureuses qui dansent dans ma tête me gâtent toute ma joie
de demain, cette arrivée de Georges dont je me faisais une fête...


12 mai, 10 heures du soir.

... Il est ici. De ma chambre, je l'entends qui remue ses malles,
déplace les casiers... Cette maison de Rûn-Rouz a un défaut (ou un
avantage, comme on voudra) qui lui est commun avec toutes les maisons
de Bretagne: elle vibre comme une boîte à musique et le moindre bruit
s'y répercute d'une chambre à l'autre. Cela tient au manque de plafonds
et à la forte acoustique des cloisons en planches. L'hiver, il faudra
mettre des bourrelets partout... Pour le moment, je ne me plains pas
plus que de raison et, tout au contraire, j'ai comme une gratitude à
l'architecte du logis de l'avoir disposé de telle sorte qu'on soit en
communication constante les uns avec les autres. Je ne suis jamais
isolée ainsi de ma pauvre maman; nous nous entendons sans téléphone et,
pour appeler, je n'ai que faire de presser un timbre: il suffit d'un
_hum_! bien poussé.

Eh bien! mais qu'est-ce que j'avais donc à me mettre martel en tête et
pourquoi ces galopades préliminaires de mon imagination? Tout s'est
passé à la gare le plus simplement et le plus bourgeoisement du monde.
Georges a été d'une correction remarquable. Et moi-même, mon Dieu!
moi-même j'ai été ce qu'il fallait que je fusse: une parfaite cousine
pot-au-feu, très effacée, très discrète, attentive aux bagages, aux
portemanteaux et aux parapluies.

Et pourtant, quand le train a sifflé au disque et que j'ai vu la
locomotive, soyons franche, le cœur m'a battu et j'ai eu comme un
éblouissement, un petit commencement de défaillance. Par exemple, ça
n'a pas duré. Mais je n'ai pu faire peut-être qu'il n'en restât quelque
chose sur mon visage, ce qui, joint à mes yeux brouillés d'insomnie
et à mon teint fripé, devait me donner assez méchant air. Le fait est
que Georges qui, à peine sauté du train, courait vers moi les bras
tendus, s'est brusquement arrêté et, prenant un air de componction,
m'a demandé d'abord des nouvelles de ma santé. Vraiment ce n'est point
à quoi je m'attendais. Et ce «vouvoiement», dont je le croyais guéri,
a tout à fait fini de me glacer. Est-ce que réellement j'avais figure
d'une malade? Je voyais bien qu'il m'observait en dessous, avec une
nuance d'inquiétude et de pitié, et je refaisais assez bien le gentil
travail qui s'opérait dans son cerveau: «Voilà, pensait-il, une petite
fille sur le compte de qui M. d'Arnouville m'a certainement abusé...
Elle a peut-être pris assez bien la mort de son papa et la perte de
sa fortune; mais évidemment l'échec de ses projets de mariage l'a
fortement touchée. Elle en tenait pour le Dussaussoy...» Oui, je le
jurerais, il y avait cela au fond de sa pensée. Quelle ineptie! Et
alors, moi, je n'ai fait ni une ni deux; je n'ai pris la peine de lui
rien expliquer, ni comment j'avais été réveillée en sursaut la nuit
d'avant pour aller soigner un malade, ni comment j'avais passé le reste
de la nuit à écrire, faute de pouvoir fermer l'œil, ni même et surtout
que, si j'avais cette mine de déterrée, c'était peut-être bien à cause
des gens qui s'avisaient de vous tomber des nues à huit heures du matin
et pour qui on poussait le sacrifice jusqu'à se mettre debout à cinq.

J'ai filé devant; j'ai remis à Yvon le bulletin de consigne et je me
suis excusée de quitter notre hôte sur une commission pressante qu'il
me fallait faire: c'était de prier notre docteur, M. Le Dentu, de se
rendre à Bringuiller près de mon petit blessé... Après quoi, je suis
revenue à la gare; les malles étaient chargées sur le courrier et
Georges n'avait pris avec lui que son portemanteau et sa valise. Je me
suis fort occupée de les bien équilibrer sur notre voiture; je feignais
plus d'attention peut-être qu'il n'était besoin. Puis, les guides en
main, j'ai invité mon cousin à s'asseoir près de moi sur le siège...
Yvon avait-il causé? Georges s'était-il aperçu de quelque chose? Il
me parut au tour de la conversation. Mais, quand j'ai mes idées, bien
malin qui m'en ferait démordre et j'eus tout le temps de la route une
figure si fermée et, pour tout dire, une froideur si parfaitement
expressive qu'elle dut arrêter, s'il en eut, toutes ses velléités de
rapprochement.

Un instant, oui, je l'avoue, j'ai failli faiblir: c'est quand, au
détour des Coz-Stankou, j'ai vu Georges qui sautait de voiture et qui
courait au-devant de mère pour l'embrasser. Il la serrait avec tant
d'effusion, une telle chaleur de sentiment, que des larmes m'en sont
montées aux yeux. Mère avait fait le grand effort de parcourir ces
quatre ou cinq cents mètres pour venir à notre rencontre. Il lui a pris
le bras et, avec mille soins, des caresses d'enfant, il l'a reconduite
à la maison. «Bravo, Georges!» avais-je envie de crier. Ça n'est pas
sorti, je ne sais pourquoi. Ou plutôt, je sais bien, c'est qu'au même
moment je me suis rappelé la scène de la gare et que ç'a été comme une
douche sur mon attendrissement. Voyons! c'est un peu fort aussi de se
figurer que je languis pour le Dussaussoy. Ah! si Georges n'avait pas
eu cette idée-là!...

Mais il l'a eue, il l'a eue, j'en mettrais ma main au feu. Et, s'il
l'a eue, c'est qu'il ne me connaît pas, c'est qu'il me prend toujours
pour une petite vaniteuse, une écervelée qui ne songe qu'à parader et
à faire la roue, et qui ne peut pas supporter la pensée d'avoir raté
ce qu'on appelle un beau mariage. Et cette idée-là me laisserait bien
indifférente chez tout autre; chez Georges elle m'est insupportable...

Aussi, qu'est-ce que je fais, à peine chez nous, que de le laisser se
débrouiller au milieu de ses colis et de ses malles et de courir à
Bringuiller. Pauvres gens! Ce que prévoyait Fanch-goz est arrivé: les
cadavres des deux noyés n'ont pu être retrouvés; je dois une visite à
leurs malheureuses veuves et je l'eusse faite tout de suite, si l'on
ne m'avait dit que le juge de paix, chargé des scellés, était en ce
moment chez elles. Ma visite sera pour demain. Mais j'ai revu mon petit
blessé. Il était toujours dans le même état, ni mieux ni pis. J'ai fait
rafraîchir encore le linge du pied et j'ai annoncé le docteur qui ne
devait point beaucoup tarder. La mère de l'enfant m'a pris les mains,
n'osant m'embrasser, et je crois bien qu'une des petites filles a baisé
le bas de ma robe. J'ai eu toutes les peines du monde à me sauver de
leurs effusions...

La cloche de Rûn-Rouz appelait pour le déjeuner. On m'attendait.
Georges avait l'air mal à l'aise, et moi ma figure d'énigme. On s'est
mis à table et l'on a causé de choses et d'autres. Évidemment le plus
intéressant avait été dit déjà, et maman et Georges s'étaient fait
leurs confidences. Au dessert, maman s'est rappelé l'accident de la
veille et m'a interrogée sur l'état de mon petit blessé. J'ai dit ce
que je savais. Georges paraissait m'écouter avec un vif intérêt. A un
mot qui m'échappa, il apprit que j'avais passé presque toute la nuit
debout et qu'il m'avait fallu me remettre en chemin au petit jour.
Il ne put retenir un «C'est donc cela!» suffisamment significatif
pour que je ne jugeasse point à propos de lui demander de supplément
d'explication. D'ailleurs, je n'en pouvais plus de fatigue et, pour
couper court, je priai maman et notre hôte de m'excuser. La veillée,
l'émotion et, plus encore, cet énervement de l'attente, à la gare,
m'avaient visiblement épuisée. Je me suis blottie sur le divan, dans
mon _studio_, la fenêtre grande ouverte sur la lande toute baignée de
soleil et j'ai fait la méridienne quatre ou cinq heures d'affilée.
Cette sieste extravagante m'a complètement remise. Je me suis éveillée
la mine en place, les idées nettes, et un coup d'œil dans la glace m'a
convaincue que je n'étais plus la même personne que le matin...

Mais ce qui n'a point changé chez moi, c'est la résolution formelle de
me dérober à toute espèce de dialogue sentimental, _flirt_, etc. La
petite scène de ce matin a été, sous ce rapport, d'un effet excellent.
Je l'ai comparée à une douche d'eau fraîche; il y a de cela. Je ne
sais ce qui m'avait tourné la tête ici, depuis la lettre de Georges,
quelle griserie de souvenirs, la solitude peut-être, ce besoin que nous
avons toutes d'imaginer des romans quand la réalité ne se charge point
d'en fabriquer pour nous. Ma mésaventure avec les Dussaussoy n'avait
donc pas suffi à me guérir? J'y veux mettre du mien. Et quelle sottise
d'aller interpréter comme je faisais le retour de mon très raisonnable
et fort estimable cousin! Une petite phrase de sa lettre, un mot ambigu
de M. d'Arnouville, c'était tout le robuste soubassement de ma jolie
construction sentimentale. Elle a croulé au premier vent. Georges est,
sans doute, un parent plein de bonté et de prévenance, qui sait ce
qu'il se doit à lui-même et qui, fort galamment, s'acquitte de ce qu'il
estime son devoir en venant nous offrir, avec ses condoléances vraiment
sincères, une assistance dont nous n'avons pas besoin, mais dont nous
lui sommes néanmoins fort reconnaissantes. Voilà le terrain où je veux
me placer et où il se placera certainement lui-même. C'est ce que
j'appellerai un terrain de conciliation. Il est excellent: je compte
m'y tenir.

J'ai commencé au dîner de ce soir, où, tout en effaçant de ma
physionomie les dernières traces de mauvaise humeur qui s'y pouvaient
trouver, je me suis montrée affable et prévenante dans la mesure exacte
qu'il fallait, rien de plus...

Après le dîner, nous avons fait un peu de dentelle sous la lampe, maman
et moi. Georges nous racontait sa dernière croisière qui intéressait
surtout maman. Elle l'a fort questionné sur l'amiral Turquet de
Penfenteuniou, qui était, paraît-il, de nos alliances et qu'elle avait
connu tout enfant à Saint-Brieuc. Georges ne tarissait point sur les
marques de sympathie qu'il avait reçues de lui. L'amiral n'est pas
marié; il n'est pas riche et, à sa retraite, n'aura pour vivre qu'une
assez petite pension. On le dit homme du monde, fort brave, chargé de
mille actions d'éclat, mais incurablement mélancolique.

Tous ces détails, qui me laissent parfaitement calme, ont beaucoup
d'intérêt pour maman. Elle semble faire effort pour les arrêter, quand
dix heures sonnent et qu'elle appelle Fante pour la déshabiller. Je
serre la main de Georges et je me retire à mon tour. Mais, de ma
chambre, j'entends d'abord maman qui s'est jetée sur son prie-Dieu
et qui égrène son mélancolique chapelet de _De profundis_ et d'_Ave
Maria_. Après quoi, c'est Georges qui visite ses malles, range ses
cartons, va, vient, fait cent tours, comme un écureuil en cage...

Je dresse mentalement le bilan de ma journée: en somme elle a été
bonne. D'abord le médecin (détail que j'oubliais et que j'ai connu ce
soir) a jugé que le pied de mon petit protégé pouvait être sauvé: pas
d'amputation à craindre; il restera toujours un peu de boiterie, mais
à la longue la jambe se refera. Puis je suis rentrée en possession de
moi-même, de mon cher «moi»; mes chimères sont envolées et me voilà, de
nouveau, la calme petite personne qu'on appelait à Sévigné Mlle Raison,
et qui aurait bien mérité, ces jours derniers, qu'on lui infligeât le
nom contraire: Mlle Songe-creux... Enfin l'arrivée de Georges paraît
produire un excellent effet sur maman et, l'air du pays aidant, il y a
quelque espoir qu'elle se rétablisse avant l'hiver.

Ci: trois grâces dont, avant de me coucher, je vais remercier ma bonne
sainte Vierge en terre de Quimper.


13 mai.

Quel n'est pas mon étonnement ce matin, au saut du lit (six heures et
demie, s'il vous plaît, hiver comme été), de trouver Georges debout
dans le jardin, en _suit_ havane, chapeauté, ganté, et qui monte la
garde sous mes saules! Dès qu'il m'aperçoit, il s'élance et son premier
coup d'œil est pour ma figure qu'il découvre fraîche, claire, sans une
ride, une vraie pomme d'api avant le gaulage.

--Mes compliments...

Vrai, j'ai bien envie de lui renvoyer la balle: il a le teint plombé
justement comme je l'avais la veille et je crois bien qu'il n'a pas
plus dormi que je n'avais fait... Fante nous tire d'embarras en
apportant le café et le lait. Le café est pour Georges, le lait pour
moi qui le prends trait du matin et tout chaud encore du pis.

--Vous ne tâtez pas d'une beurrée, mon cousin? Du beurre de Rûn-Rouz,
songez donc, et baratté par Gertrude!

Il y en a toute une grosse «moche», sur la table, qui n'a point été
disposée dans les beurriers et teint aux couleurs des primevères.
J'insiste:

--Voulez-vous que Fante vous fasse une rôtie?

Visiblement je l'agace. Il n'a pas faim. Il est préoccupé. Il remue son
café à la cuiller et le boit à petites gorgées. Je sens qu'il a quelque
chose à me dire et qu'il n'ose pas. Que peut-ce être? Mais je mets une
volonté si marquée à lui couper toute transition, à lui parler des
choses les plus baroques, qu'il ne peut trouver le joint.

Le déjeuner est fini; je me lève de table. Maman n'est pas éveillée;
elle s'endort si tard et les quelques heures de repos qu'elle prend
le matin sont les meilleures! Nous avons disposé des patères derrière
les rideaux d'un vieux lit breton, fignolé, brodé, ajouré comme une
dentelle et qui fait office de garde-robes. J'y décroche mon capuchon
gros bleu en molleton de douanier, guère élégant, mais qui vaut tous
les macfarlanes et les caoutchoucs, et je m'enfouis dedans jusqu'aux
yeux: la matinée est fraîche et, avec mon capuchon, mes galoches ne
seront point de trop pour la rosée. Alors je vois Georges qui prend son
courage à deux mains et qui me demande où je vais. Je lui réponds que
c'est mon secret. Il insiste:

--Je suis sûr que vous allez chez votre petit blessé.

--Là et ailleurs.

Il hésite un moment:

--Me permettez-vous de vous accompagner?

Il m'a demandé cela d'un tel air, avec tant de supplication contenue,
que j'ai eu pitié de lui.

--Si vous voulez, lui ai-je dit. Seulement, vous savez, ma tournée n'a
rien de gai. Je passe d'abord aux informations chez Fanch-goz, puis je
grimpe chez mon petit blessé et, de là, chez les deux pauvres veuves
qu'a faites l'accident d'avant-hier..

Mais Georges ne m'écoute pas. Il a sauté sur sa canne et nous voici
qui filons par la lande sur Bringuiller. A mi-côte, nous nous arrêtons
chez Fanch-goz. Le bonhomme n'a pas pris la mer aujourd'hui--vendredi
13--et, devant sa porte, avec Fanchic, il assemble des branches
écorcées de noisetiers dont on fait les casiers pour homards. Je lui
présente mon cousin, et Fanch-goz, qui a servi dans la Flotte, fait le
salut militaire.

--Entrez, mademoiselle, commandant...

Pas moyen de décliner la politesse. Fanch-goz tient absolument à nous
offrir quelque chose. Il va à l'armoire et en tire avec précaution une
bouteille de guignes à l'eau-de-vie, du «chenu», paraît-il. Tandis
qu'il essuie les verres, Georges passe l'inspection du logis. C'est,
à quelques détails près, l'habituelle maison des vieux retraités et
qui ressemble pour l'aménagement intérieur à une cambuse de navire,
tant les coffres s'y empilent sur les coffres; mais la pièce est bien
étroite aussi, toute en profondeur et sans autre éclairage que d'une
petite fenêtre à barreaux, pas beaucoup plus large qu'une chatière.
Il est vrai que, pour humble qu'il soit, cet intérieur brille à toute
heure du jour d'une méticuleuse propreté. Les murs sont blancs, lavés
à la chaux; les meubles cirés et leurs ferrures luisantes, et le
coin aux images, près de la fenêtre, s'illustre d'un Sacré-Cœur et
de lithographies américaines qui ne sont point trop détériorés. On
sent là cet ordre heureux, ce sens de l'aménagement et de la symétrie
particulier aux gens de mer. Fanch-goz lui-même, selon l'expression
courante, est très soigné sur ses hardes. Il est vert encore, malgré
son grand âge, avec cette maigreur âpre des vieux marins qu'on dirait
conservés dans du sel. Un collier de barbe blanche encadre sa bonne
figure où rient deux petits yeux d'un bleu presque virginal; le nez
s'est seulement allongé et pincé; mais la taille reste haute, à peine
touchée aux épaules. C'est, en somme, un beau vieillard et qui donne à
première vue l'impression de quelqu'un de très honnête, de très simple
et de très vaillant.

Georges en est vite persuadé, sans doute, car je le vois qui prend
plaisir à questionner notre hôte et qui lui demande où il a servi,
avec quels officiers, sur quels navires et dans quelles mers. Mais il
y a tant d'années depuis! C'était encore la belle époque de la marine
à voiles, des corvettes et des frégates à trois ponts qui mettaient
un lustre et plus à faire le tour du monde. Et d'ailleurs, son temps
de service achevé, Fanch-goz a quitté l'État pour passer sur des
baleiniers du Havre où il devint très rapidement un des «loveurs de
lignes» les plus recherchés. Il ne tarit pas sur ce chapitre de sa vie;
il s'y embrouille bien un peu, ressasse des détails et des noms sans
intérêt et, quelquefois, ne sait plus au juste en quel endroit du monde
connu, aux Orcades, aux Chiloë, à Valparaiso, on a tiré cette fameuse
bordée où le capitaine, l'équipage et jusqu'aux hommes de quart étaient
demeurés trois jours à terre enfermés dans un bal public qu'ils avaient
pris d'assaut et dont ils soutinrent le siège contre la population
mobilisée. Finalement j'ai cru comprendre qu'on parlementa et que nos
baleiniers sortirent de ce blockhaus improvisé avec les honneurs de la
guerre. Il en trouve à conter ainsi par douzaines, tout un chapelet
d'anecdotes extravagantes, assez risquées quelquefois, mais qu'il coupe
au moment critique d'un _suffit! je m'entends_... par quoi la morale
est toujours sauve: longues chevauchées marines à la poursuite des
cétacés, captures ou mécomptes invraisemblables, mystérieuses aventures
des nuits chiliennes et l'histoire de Jean-Marie Omnès, pilotin, lequel
fut avalé tout cru par une baleine à bosse et retrouvé vivant, nouveau
Jonas, deux heures plus tard, dans le ventre de la bête dépecée.

Georges, qui s'est assis près du lit-clos, sur le banc-dossier, semble
prendre un plaisir infini aux récits du brave homme. Mais c'est bien la
quatrième fois que je les entends et je commence à les savoir par cœur.
Puis, je ne suis pas venue ici pour m'amuser.

--Ce n'est pas tout ça, dis-je à Fanch-goz, et les deux noyés?

Sa figure se rembrunit tout de suite. La vieillesse est comme l'enfance
et va d'un saut aux extrêmes. Fanch-goz joint les mains.

--Ah! ma bonne demoiselle, je vous l'avais bien prédit qu'on ne les
retrouverait pas. Maintenant il faut attendre que la neuvaine soit
terminée. On ne saura point avant où sont les corps, si on le sait
jamais.

Là-dessus, il me donne quelques renseignements sur les familles des
naufragés: celui-ci, un Le Yaouanc, laisse une veuve, une vieille mère
et quatre enfants, dont le plus âgé n'a que sept ans; la maison qu'ils
habitent leur appartient avec une crèche et un carré de «patates»:
c'est toute leur ressource. Le second, beau-frère du précédent, Gaffric
de son nom, était seulement marié depuis deux ans; il ne laisse qu'un
orphelin. Mais, avec l'enfant, il y a la veuve, et le père et la mère
de Gaffric, infirmes, bouches inutiles et qu'on ne sait plus comment
nourrir. Le pauvre chaume où ils végètent les uns sur les autres ne
leur appartient même pas. Ah! si l'on était riche! Mais qu'est-ce
qu'on peut faire avec une médiocrité comme la nôtre? Ma bourse est
légère: deux petites pièces d'or que je réservais pour une commande
de saison au Bon Marché. La lettre ne partira pas, voilà tout. Mais y
a-t-il seulement de quoi payer les cierges et la messe de _requiem_?
Enfin, à la grâce de Dieu!...

J'entraîne Georges qui, dans un coin, tandis que Fanch-goz me
donnait les renseignements, avait, sans rien dire, tiré son carnet
où il prenait des notes. Je ne m'en suis aperçue qu'après coup. Que
pouvait-il bien écrire? Je le saurai plus tard. Pour le moment, et
comme la maison de mon petit blessé est la plus rapprochée, je passe
au rapport. Georges, toujours sur mes pas, entre à ma suite; mais
je ne fais qu'entrer et sortir et j'arrête d'un doigt sur la bouche
l'explosion de reconnaissance des pauvres gens: l'enfant est assoupi
et il ne faut point le réveiller. D'ailleurs le mieux continue. De ce
côté, tout marche comme il faut.

Mais là-bas, chez les Le Yaouanc, dans la première maison où nous
allons entrer, il n'y a qu'un désespoir farouche, une douleur sèche
et qui se terre pour nous fuir. Du dehors on voit aux vitres la tache
safranée des cierges: ils brûlent toujours; ils brûleront ainsi neuf
jours et neuf nuits. Contre l'habitude, la porte est fermée. Je frappe.
Un pas se traîne de l'intérieur. Le vantail s'entr'ouvre et une tête
paraît: une tête de vieille femme ruineuse, dont les paupières battent
dans un cercle rouge, comme offusquées par la grande lumière qui
entre. Des cheveux gris coulent par grosses mèches sur ses tempes, et
les rides du visage sont si accusées, si profondes qu'on les dirait
travaillées au couteau. Fante n'est pas avec moi et les gens sont rares
ici qui, comme Fanch-goz, savent un peu de français. Au premier mot
que je risque, la vieille hoche la tête; elle ne m'entend pas. C'est
le moment de faire appel à mon colloque. Je m'explique tant bien que
mal et la bonne femme se décide enfin à tirer le loquet... Nous passons
le seuil, Georges et moi, derrière la vieille qui rabat le vantail, et
tout de suite une odeur combinée, épaisse, de renfermé, de moisi, de
suif qui s'égoutte, de lits défaits et de langes sales, nous saute à
la gorge. Il faut entrer tout de même. Deux petits cierges brûlent sur
le banc-dossier dans de hauts chandeliers de fer-blanc. En face de la
porte branle une échelle servant d'escalier. A la file, sur la paroi
du fond, sont rangés des meubles noircis de fumée et, parmi eux, le
lit du mort, le lit vide, drapé de blanc, où l'on a posé un crucifix.
Un listrier en forme de croix et des vessies gonflées d'oing pendent
aux solives. Près de la fenêtre, à une table pleine, dont le couvercle
masque un second lit où vagissent deux petits enfants, le reflet des
cierges éclaire une forme convulsive, abattue sur ses bras jetés devant
elle: la veuve, sans doute. Et, dans ses jupes, à terre, rencognés,
il y a encore deux enfants, un petit garçon et une petite fille, qui
se serrent plus fort en nous voyant. C'est d'un réalisme affreux. La
femme n'a pas relevé la tête à notre approche, n'a pas bougé. Il faut
que sa mère la touche à l'épaule pour qu'elle s'éveille. Et elle nous
regarde en sursaut, avec des yeux d'hallucinée. Je murmure quelques
mots que j'avais préparés d'avance. Elle ne me répond pas, mais elle
m'a reconnue sans doute pour m'avoir rencontrée sur les chemins, en
de meilleurs jours, et elle se recouche avec un geste las. Ah! qu'il
est aisé à entendre, ce geste! Comme il dit bien: «Que venez-vous
faire ici, vous et les autres? Puisque ce n'est pas pour m'apprendre
que le corps de mon homme est retrouvé, que cherchez-vous et que
voulez-vous de moi? Est-ce votre pitié que vous m'apportez? Elle est
stérile et je n'en demande à personne. Mais, si c'est votre curiosité
et que vous désiriez voir un cœur en bouillie, eh bien, regardez:
en voilà un.» Je n'ose pas reprendre la conversation; je demeure là,
sur mes pieds, gênée, ma pièce d'or à la main, que je ne sais comment
ni à qui présenter. La vieille femme qui nous a introduits, cuite et
recuite sans doute par bien d'autres épreuves, semble avoir seule gardé
un peu de raison ou d'impassibilité dans ce désastre de la pauvre
demeure. Je lui dis je ne sais plus quoi à l'oreille et je lui glisse
la pièce. Georges, qui avait la main à la poche, fait comme moi. Elle
prend machinalement les deux pièces, qu'elle tourne et retourne, comme
si elle n'en avait jamais vu de cette couleur, et qu'elle va placer
ensuite sous un des chandeliers. Il y a déjà dans la même cachette
quatre ou cinq pièces blanches mêlées de billon, des offrandes, sans
doute, contributions de charitables voisins au règlement des obsèques
ou du service. Pendant que la vieille est occupée, nous nous retirons
discrètement, Georges et moi. Une poule picore sur le sol battu: tac,
tac, tac, et c'est le seul bruit, avec le pas menu de la vieille et la
respiration cadencée des deux petits innocents couchés sous la table.

Chez les Gaffric, qui habitent un peu plus haut, presque sur la crête
de Bringuiller, la porte est ouverte, on entend un bruit de voix et
de sabots. Cela me rend un peu de courage. Je tousse pour avertir
de ma présence. La disposition intérieure est la même que chez les
Le Yaouanc et dans la plupart des ménages bretons. Il y a là trois
femmes en cagoule, venues de loin, des parentes de la veuve, sans
doute, et qui marmonnent des _De profundis_, à genoux sur la terre
battue. Le lit du mort est décoré comme dans l'autre maison; les deux
cierges allumés, près du buis trempant dans une assiette à fleurs. La
veuve est accroupie sur la dalle du foyer, où elle allaite un petit
enfant, tout en donnant les répons aux trois femmes. Tête maigre, déjà
ravagée, où des yeux de fièvre brûlent dans un halo de ténèbres, mais
dont la bouche tombante, avec un pli doux inexprimablement, dit la
passivité, la résignation coutumière et toute la mélancolie de l'âme
bretonne. Elle se lève pour nous recevoir et nous montre des escabeaux
près de la table. Les trois femmes achèvent un _oremus_, se passent
le buis et en tracent en l'air, sur le lit vide, un grand signe de
croix. Puis elles s'assoient sur le banc-dossier, joignent les mains
et attendent. C'est le moment de placer mon petit discours. La veuve
l'écoute attentivement, et, quand j'ai fini et que nous lui tendons
notre modeste offrande, Georges et moi, elle ne montre aucun embarras
pour la prendre. Elle incline seulement la tête pour nous remercier. Il
n'y a aucune mauvaise honte chez elle. Il n'y en avait pas davantage
chez la vieille de l'autre maison. Je commence à croire que ces gens-ci
ont une autre conception que nous, plus primitive et plus haute, de la
réciprocité des devoirs et des droits.

Justement, comme nous sortions, je me heurte à l'une des Lissillour,
Gaud, la boiteuse, qui, clopin-clopant, cassée en deux sous un gros sac
de route, s'introduisait chez les Gaffric.

La curiosité me fait rebrousser chemin. J'entre après elle. Je la vois
qui dépose son sac, s'agenouille, se lève, trace avec le buis sur le
lit vide le même signe que les trois femmes en cagoule, puis reprend
son sac et le décharge sur la table. Il était plein de vieux croûtons
ramassés un peu partout (c'est aujourd'hui jour de quête), pain bis et
pain blanc mêlés; mais dans la soupe, chez les pauvres, on n'y regarde
pas de si près. Gaud n'est pas bavarde et qui l'interroge ne recueille
guère que des monosyllabes. D'ailleurs son rôle ici s'expliquait
de soi, et l'hôtesse le pensa ainsi, car, comme elle l'avait fait
pour nous, elle se contenta de remercier Gaud d'un signe de tête. Et
Gaud, son sac rechargé, s'en alla sur une jambe, haillonneuse, sale,
dépeignée, ses yeux torves roulant dans son masque jaune de vieille
fée, parfaitement inconsciente de la beauté de son acte, cette aumône
de la mendicité à la pauvreté. Décidément oui, ces gens de Bretagne ont
des délicatesses et un imprévu de gestes que nous ne connaissons pas,
nous autres, les civilisés...

Encore une rencontre! Cette fois, c'est le docteur Le Dentu qui, son
cabriolet remisé au bas de la côte, montait chez mon petit blessé. On
lui a dit que nous étions au hameau et il est venu au-devant de nous.
Présentations. Le docteur et Georges sont presque frères d'armes,
puisque le docteur est un ancien médecin de marine. On cause de choses
et d'autres. J'en arrive à conter l'anecdote de Gaud Lissillour. Elle
n'a rien qui étonne le docteur. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a été
frappé de la place qu'occupait la mendicité dans l'état social des
Bretons et il m'en fournit mille raisons excellentes.

--J'ai vu dans un cabaret, me dit-il, une vieille gravure coloriée qui
représentait de façon symbolique la hiérarchie sociale, telle que la
comprennent les Bretons. Cela faisait une sorte d'échelle de Jacob qui
commençait par le soldat, passait par le bourgeois et le noble, montait
jusqu'au prêtre, descendait par le magistrat, par le mendiant et
finissait au laboureur. Ainsi le mendiant occupait dans la hiérarchie
une place supérieure à celle du travailleur de la terre et du soldat.
Voilà qui est bien significatif, n'est-ce pas?

--Sans doute, dis-je, mais pourquoi cette prééminence?

--C'est d'abord, me dit le docteur, que cette Bretagne est le pays
d'élection, le Chanaan des mendiants. Ils y forment vraiment une
classe à part et incontestablement privilégiée. C'est trop peu de
dire qu'aucune prévention n'existe contre eux: ils y sont aimés,
choyés, honorés. On voit en eux les intermédiaires naturels et comme
les délégués des Saints dont ils ont embrassé la vie de prière et de
mortification. Un mendiant n'est pauvre que de nom: en réalité, il
dispose des grâces du ciel; il lui arrive bien quelquefois d'entretenir
commerce avec des puissances moins recommandables, et je m'étonne que
vous n'en ayez point encore vu, par ici, qui avaient la réputation de
gâter les moissons ou de faire languir les bestiaux en les regardant
d'une certaine manière...

--Si, si, dis-je, je me souviens maintenant. Il y a derrière Rûn-Rouz
une vieille mendiante à qui nous faisons la charité du vendredi: elle
s'appelle Cato Prunennec et on dit qu'elle a le mauvais œil...

--Précisément, dit le docteur. Ce qui ne l'empêchera pas de se charger
de vos commissions près des saints du pays, et tout particulièrement
de saint Yves de Vérité, qu'on adjure au moyen d'une formule spéciale,
d'un coq noir et de deux cierges allumés sur son autel, pour qu'il mène
au tombeau dans l'année la personne qui vous a fait tort[2].

[Note 2: Voir sur la dévotion à saint Yves de Vérité notre roman:
_Le Crucifié de Keraliès_ et spécialement l'Introduction.]

--Brr! murmurai-je. Ce saint Yves est un terrible saint...

--Vous comprenez maintenant, ma chère demoiselle, comment et pourquoi
les mendiants sont des privilégiés en Bretagne. Ils forment une
congrégation libre, mal définie, mais très puissante par ses attaches,
et de relations assez variées pour qu'on ne sache jamais exactement
s'ils vous arrivent du ciel ou de l'étage au-dessous. On a voulu voir
en eux les héritiers des anciens ovates et de ces antiques gallicènes
qui vaticinaient sous les chênes sacrés, près des fontaines aux eaux
miraculeuses. C'est possible. Ce qu'il y a de certain, c'est que le
peuple les honore, les aime et qu'il les craint mêmement. Le clergé
s'est bien avisé du péril que pouvaient faire courir ces Jean-Guenille,
livrés à eux-mêmes, généralement sincères, mais dangereux comme tous
les auto-suggestionnés, et c'est pour cela qu'il les a fortement
embrigadés. Chaque année, en chaire, et dans chaque paroisse, le curé
dresse la liste officielle des mendiants autorisés. Et ne croyez pas
que, pour figurer sur cette liste, il faille un passé de probité ou de
malchance persistante; ce sont les moindres vertus qu'on leur demande.
Ici l'on naît mendiant de père en fils, ou, comme ces Lissillour dont
vous me parlez, on se fait mendiant: il y suffit d'une déclaration à la
cure, d'un sac de toile et d'un bâton blanc. Ceux qui, pouvant vivre de
leur travail, préfèrent embrasser l'existence vagabonde du mendiant,
non seulement ne sont pas un objet de réprobation, mais on les tient
pour des gens d'une exceptionnelle piété et qui méritent assistance
et respect. Au prône suivant, le recteur ou son vicaire les affilie
au syndicat. Dès ce moment ils sont revêtus d'une façon de ministère.
Ils ont droit à la charité publique. Le mot n'est pas trop fort et il
marque bien le caractère spécial de la mendicité en Bretagne. Aucune
gêne chez le mendiant qui gratte à votre huis; aucun de ces signes
d'avilissement qui déshonorent le faux pauvre des villes. Tête haute,
le pauvre de Bretagne ne fait que réclamer son dû, le chanteau de
pain bis, la botte de paille ou les draps d'étoupe pour la nuit, dont
il vous rétribuera largement en patenôtres qui vous laissent encore
son obligé. Dans beaucoup de paroisses même, la fortune des gens sert
d'étalon à leurs aumônes. C'est une façon d'impôt sur le revenu avant
la lettre. Il me souvient d'avoir entendu dire à un docteur de mes amis
que sa mère, qui habitait Bréhat, était ainsi imposée de trois soupes
par jour, sans compter l'aumône du vendredi...

Georges, qui n'écoute plus, s'est remis à griffonner sur son calepin.
Le docteur nous quitte pour un temps. Il passera tout à l'heure à
Rûn-Rouz voir maman. Mais ces notes, ce griffonnage de Georges? Que
signifie?... La curiosité est plus forte et je me penche sur le carnet.
Georges le referme aussitôt, en souriant, et, comme ma figure se
refrogne, il m'envoie un regard de prière:

--C'est une surprise. Voulez-vous me laisser le plaisir de vous la
ménager... si elle réussit?

Et il ajoute très bas:

--J'en serais si heureux!


14 mai.

Journée terne. Pas d'incident. Georges ce matin est parti à pied pour
Lannion. M. l'officier de marine n'a pas voulu de Faraud: un âne, fi
donc! Ce déplacement, que rien n'annonçait, est passablement bizarre.
Il n'y a que deux jours que Georges est ici et le voilà qui court tout
seul les grands chemins. Je n'aurais pas cru ma compagnie si pesante!

Le déjeuner, réduit à maman et à moi, a manqué d'animation. Et
l'après-midi s'est traînée!... Nous attendions Georges: il n'avait
point dit à quelle heure il rentrerait. Il n'est arrivé qu'à six
heures. Ma foi, de dépit, j'étais remontée dans mon _studio_. On a
gratté à la porte. Je n'ai point répondu. On a regratté. J'ai encore
fait la morte, tant et si bien que voilà Fante aux champs et chargée de
me ramener... Je l'ai laissée courir jusqu'au bout de la lande et je
l'ai appelée du balcon.

--Mais voilà mademoiselle! a-t-elle fait avec de grands bras... Ah!
demoiselle, on vous cherche depuis une heure!

Elle mentait bien de cinquante minutes, mais Fante est déjà pliée
à toutes les finesses du français... Quoi qu'il en soit, je suis
descendue. Georges est venu à moi, n'osant point trop crier à ma
méchanceté, mais tout de même un peu nerveux et boudeur. On a causé
de choses et d'autres. Pas un mot d'explication sur son équipée. En
revanche, des exclamations sur le paysage, le calvaire en pierres
sèches de Trégastel, le panorama de vingt lieues qu'on découvre du haut
de Guéradur... Un bon point: je n'ai pas bâillé.

Non, non, non, tout cela est emprunté, spécieux, mensonger, ce sont
des phrases mises bout à bout et pour dire quelque chose, mais ce
qu'il pense au juste, Georges le garde pour lui. Encore un mystère! Sa
«surprise» peut-être? Mais j'enrage, moi, dès qu'on me cache quelque
chose. Je veux savoir et je saurai. Pourquoi Georges est-il allé à
Lannion aujourd'hui et pourquoi tenait-il tant à y aller seul, car
enfin, quand je lui offrais Faraud, il était bien sous-entendu que
Faraud ne partirait point sans moi?...


15 mai.

... Eh bien! Suis-je assez punie de mon impatience? Cela
m'apprendra-t-il à me montrer moins soupçonneuse? J'ai bien peur
que non... Punie, oui, sans doute, je le suis bien un tantet. Cela
me contrarie d'avoir fait mettre les pouces à Georges et j'aurais
préféré--pour lui, ah! pour lui seul!--qu'il pût attendre à me
communiquer sa surprise... Elle eût été complète, si j'avais su
patienter. Mais l'intention y est, et c'est le gros de l'affaire.

Ce matin donc, dimanche, au lever, je trouve Georges qui, pour tromper
le temps, échenillait mes saules. Yvon lui tenait un bol rempli d'eau
où il noyait à mesure les horribles petites bêtes. Il m'aperçoit,
me crie bonjour, saute à bas de son échelle. Je réponds sèchement:
bonjour! et je rentre. Il paraît que ç'avait fait son effet, car le
voilà qui me suit et qui tourne dans la salle et qui enfin se plante
devant moi avec sa mine de chien fouetté:

--Vous m'en voulez donc bien? me dit-il.

La question ne m'embarrasse pas. Je réplique d'un petit air pincé que
je n'ai aucune raison de lui en vouloir, qu'il est bien le maître de
faire ce que bon lui semble et de courir les grands chemins de l'aube à
minuit si les jambes lui fourmillent. Il me regarde, très troublé.

--Alors, me dit-il, c'est bien vrai, c'est ce voyage à Lannion qui...

Je ne lui donne pas le temps d'achever et, dans mon dépit d'être
devinée, je prends la porte du clos. Il court après moi:

--Voyons, Annette, Annette, je t'en prie, écoute-moi...

Parfaitement, j'ai bien entendu: il me tutoyait comme il y a dix ans,
boulevard Malesherbes, quand nous jouions ensemble au «petit ménage!»
Et alors, ç'a été plus fort que moi, j'ai tout oublié, et ma rancune de
la veille et la réserve que je m'étais commandée et la présence d'Yvon
qui nous contemplait, son bol à la main, avec des yeux ronds comme des
billes, et je me suis retournée tout d'une pièce, j'ai sauté au cou de
Georges et je l'ai embrassé sur les deux joues... comme il y a dix ans,
boulevard Malesherbes. Vrai, il suffoquait. Oh! de joie, d'émotion!...

--Annette, Annette chérie...

--Mon bon Georges...

Pan! Voilà Fante qui entre sans crier gare avec le lait et le café!
Elle nous a vus au cou l'un de l'autre, mais je suppose qu'entre
cousins c'est toléré et qu'il n'y a point à redire à une embrassade de
famille. Tout de même, j'aurais préféré que Fante tardât un peu, car,
pour le brave Yvon, il avait eu la générosité de pivoter sur ses talons
et de se remettre à écheniller mes saules avec un acharnement des plus
louables. On s'installe pour déjeuner. Georges est radieux.

--Ah! mais, lui dis-je, si tu crois que c'est fini parce que tu m'as
tutoyée...

--Comment! fait-il. Je n'ai pas encore mon pardon?

--Minute!... Et cette équipée d'hier?

--Mon voyage à Lannion?

--Oui, oui, ton voyage à Lannion. Monsieur prend ses cliques et ses
claques, décline la compagnie de Faraud, quadrupède sociable éminemment
et qui ne part jamais sans sa maîtresse, et vous reste douze heures de
rang à la ville...

--Mais c'est pour toi que j'y allais! s'écrie-t-il impatienté.

Je tombe de mon haut.

--Pour moi?

--Mais oui, ce voyage-là... c'était ma surprise...

--Ah! par exemple, elle est jolie, ta surprise! Quitter les gens qui
vous hébergent pour courir les grands chemins, tu appelles ça une
surprise?

--Mais comprends-moi donc. La surprise, ce n'est pas le voyage,
seulement le voyage était nécessaire pour la préparer...

--Ta! Ta! Ta! Tout ça n'est pas clair... Et, d'ailleurs, le voyage est
passé, la surprise devrait être prête. Je demande la surprise.

--Impossible avant quinze ou vingt jours...

--Voyez-vous ça. Vingt jours... Eh bien, monsieur, j'exige que vous me
la serviez à l'instant... Je n'ai pas de vingt jours comme cela à vous
concéder. C'est tout de suite que je veux la surprise. Et votre pardon,
vous m'entendez, votre pardon est à ce prix...

Il insiste pour me faire changer d'avis, prie, supplie. Je demeure
inexorable.

--Mais enfin, me dit-il, ma surprise est encore dans les brumes. Il
se peut que j'échoue, que je n'obtienne qu'une partie de ce que j'ai
demandé...

--Qu'avez-vous demandé?

--Tu veux donc à toute force le savoir, fait-il, et gâter le plaisir
que tu aurais eu si, en m'accordant un répit, je t'avais apporté une
certitude au lieu d'une espérance?

--Oui, monsieur, oui.

--Soit, je me résigne... Mais ne va pas t'attendre à quelque chose
d'extraordinaire... J'avais remarqué combien tu t'intéressais à ces
malheureuses gens de l'autre jour et je me suis rendu à Lannion pour
voir le commissaire de l'inscription maritime et les recommander à
lui. J'ai écrit en même temps au président de la Société de secours
aux familles des naufragés. Le commissaire pense obtenir des bureaux
de la Marine une somme de cinq cents francs à répartir entre les deux
ménages, sans préjudice de la modique pension réglementaire attribuée
en pareil cas aux veuves et aux orphelins en bas âge. Enfin, notre
petit estropié recevrait une allocation de cent francs. Tout cela, bien
entendu, sous réserve de la décision ministérielle...

--Tu as fait cela? Tu as fait cela? dis-je à Georges en me levant.

--Mais oui, dit-il. Seulement tu ne me donnes pas le temps de recevoir
la réponse du commissaire ni celle de la Société...

--Eh! que m'importe! (Je raisonnais comme une bête, car enfin ces
Gaffric et ces Yaouanc ont le plus grand intérêt à ce que les démarches
de Georges aboutissent et j'y prends presque autant d'intérêt qu'eux.
Seulement, là, sur le moment...) C'est l'intention que je regarde,
continuai-je, et, en récompense de l'intention qui est méritoire, je te
permets...

Ma foi, la suite se perdit dans deux gros baisers que je lui appliquai
sur les joues.

--Mais c'est donc la journée aux accolades? dit par derrière une voix
que je reconnus bien. Voilà le quatrième baiser que j'entends claquer
de ma chambre...

C'était maman, qui s'était levée pendant notre conversation et qui nous
regardait avec un bon sourire. Je me jetai dans ses bras et Georges
après moi.

--Mes chers enfants! nous dit-elle et, avec un soupir, elle répéta
encore: Mes chers enfants!

Je la menai jusqu'à son fauteuil, où je la servis. Il faisait un temps
délicieux et, par la porte du clos, on voyait tout un pan de ciel
illuminé. Avec cela un vent si doux, un vent du sud chaud et parfumé!...

--Est-ce qu'il ne te tente pas, ce beau temps? dis-je à maman. Veux-tu
que je fasse atteler Faraud? Nous entendrons la messe à Saint-Samson,
que tu ne connais pas et dont c'est aujourd'hui le pardon?

La distance effraye toujours un peu maman et elle craint les cahots des
petites routes de traverse. D'habitude, quand sa santé le permet, nous
entendons l'office à la Communauté. Mais il fait aujourd'hui si beau!
Il me semble qu'il n'a jamais fait si beau. Puis cette promenade à
Saint-Samson, dans une jolie vallée toute verdoyante, pleine de bruits
de sources, zébrée de vols de merles, avec sa petite chapelle échouée
dans les avoines, sera une distraction et peut-être un soulagement
pour elle. L'aridité de ce paysage-ci la tue; mais, quoique le médecin
m'ait recommandé de lui faire prendre de l'exercice, j'ai un mal infini
à vaincre son apathie. Cette fois, heureusement, Georges se joint à
moi et nous arrivons à la décider... Je préviens Fante, qui est de la
partie. On décide qu'à tant faire le mieux est de passer la journée sur
l'herbe et d'emporter des provisions. Gertrude, commise au département
de la bouche, s'occupe à nous confectionner un panier de sa façon.
J'aide maman à s'habiller et je vais faire un bout de toilette. En un
quart d'heure, nous sommes prêts tous les trois, elle, Georges et moi.
La voiture est avancée... On n'attend plus que Fante.

--Eh! Fante! Fante!

Pas de réponse.

--J'parions, s'écrie Gertrude, que la mâtine est core à s'affiquer.

C'est vrai. Je surprends ma petite Fante devant sa glace, qui fait des
effets de coiffe et ne se trouve jamais assez belle. Sa préoccupation
l'a empêchée d'entendre nos appels. Je la gronde un peu de sa
coquetterie: elle a mis son châle neuf, sa robe neuve, sa coiffe neuve.

--Mais nous allons à la campagne, petite malheureuse!

--S'il est possible! se met-elle à crier. Mademoiselle qui m'avait dit
que nous allions au pardon!

J'ai toutes les peines du monde à lui expliquer que c'est pour nous
la même chose. Jamais elle ne consentira à ne pas faire toilette
pour paraître à un pardon, et quand il se tiendrait, comme celui de
saint Kirou, guérissez-nous des clous, sur une grande route nue, sans
chapelle ni calvaire. Mais enfin je l'entraîne de force et la pousse
dans la voiture, où elle se trémousse encore de mille façons pour ne
point plisser sa jupe et chiffonner son châle.

--Là, y sommes-nous?

Une petite caresse du fouet à Faraud (il a fini par y prendre goût), et
nous partons...

Heureusement il a fait sec tous ces jours-ci: la route est bonne,
une fois la traverse franchie, et maman n'a point été trop secouée.
Nous rencontrons en route des paysans endimanchés qui nous tirent
leur chapeau. Fante rayonne d'être vue par eux en si bel équipage. Et
tout à coup, de la hauteur, dans une buée de verdure naissante, nous
découvrons la petite chapelle. Elle a poussé en plein champ, à moins
qu'elle ne soit tombée du ciel, comme la _Santa Casa_ de Lorette, et
c'est l'impression qu'on a tout d'abord en l'apercevant. Les avoines,
qui sont déjà drues, l'enveloppent jusqu'à mi-corps; il y a pourtant
autour d'elle un liséré de friche; mais d'ici elle semble germer des
avoines mêmes. C'est tout à fait singulier, et nous n'avons d'yeux que
pour elle et pour son fin lanternon de la Renaissance. Un coude du
chemin nous la masque, puis nous l'apercevons encore, des landes rases,
couleur de rouille, éventrées çà et là par les carriers, s'étagent sur
les premières pentes et courent, à perte de vue, sur le plateau. Elles
cessent brusquement, et des carrés de blé, des luzernes, des trèfles,
des flaques de lin bleu, font la transition jusqu'au ruisseau. C'est
alors un enchevêtrement d'ormes, de hêtres, de peupliers, de chênes
tors à profils de korrigans et de lavandières nocturnes comme dans
les dessins de Yann d'Argent, puis des prairies, des chènevières,
deux ou trois chaumes autour d'un reste de manoir Henri II, la capote
grise d'un vieux grognard de menhir en faction devant la chapelle, et
tout cela enveloppé, baigné dans cette lumière d'argent qui est la
lumière de Bretagne. Mais quelle foule, mon Dieu! Jamais nous ne nous
frayerons passage avec Faraud. Il faut descendre de voiture. Georges
conduit maman à l'église, où l'office n'est point encore commencé, et
je m'occupe de trouver dans la gentilhommière voisine un coin d'écurie
pour mon âne. C'est une chance que la plupart des pèlerins soient
des piétons. Faraud, débridé, fait honneur à la provende qu'on lui
apporte: de la luzerne fraîchement coupée, et dont il est plus gourmand
que de quoi que ce soit. Je retourne à la chapelle avec cette petite
princesse de Fante et, en passant, nous descendons à la fontaine...
Il y a là trois bonnes vieilles, armées d'écuelles de toutes formes
où elles puisent l'eau miraculeuse et qu'elles braquent vers les
pèlerins. La source est abondante et il n'en coûte qu'un sou par bolée.
C'est dire si l'on fait presse. Fante, qui n'a pas voulu que je me
charge de la dépense, tire un sou de sa poche et, sa bolée à la main,
en fait d'abord glisser une partie du contenu dans ses manches, puis
dans son cou et engloutit le reste. Je rirais bien, n'était que les
autres pèlerins en font autant et que je ne veux point passer pour
une mécréante. Mais, la fontaine quittée, quand je demande à Fante
l'explication de son manège:

--Ah! demoiselle, s'écrie-t-elle, vous si bonne chrétienne, s'il est
permis que vous fassiez une question pareille!

Véritablement elle a l'air offusqué. Je ne trouve rien à lui répondre.
Et elle continue:

--Saint Samson, pour sûr, ne vous donnera pas de la force, si vous ne
buvez pas de son eau...

--Il était donc bien fort lui-même, saint Samson? dis-je insidieusement.

--S'il était fort!... Tenez, me dit Fante, vous voyez la grande pierre
levée qui est là, devant la chapelle, et où les gens se frottent
l'échine et les jambes: c'était son bâton pastoral.

De fait, le bâton donne une fière idée du poing qui le maniait.

--Et pourquoi les gens se frottent-ils à cette pierre, Fante?

--Toujours pour avoir de la force, demoiselle. C'est, comme la
fontaine, une pierre miraculeuse. Quand j'étais enfant, ma mère (Dieu
lui fasse paix!) vint ici trois lundis de suite pour demander à saint
Samson qu'il me guérît d'une faiblesse que j'avais aux jambes. Et ce
qu'on a fait pour moi, toutes les mères le font pour leurs petits qui
tardent à marcher. Elles les frottent contre la pierre, les lavent
avec l'eau de la fontaine, tournent trois fois en priant autour de la
chapelle, allument un cierge et glissent six liards dans le tronc du
saint. Après quoi il n'y a pas d'exemple que les mignons traînent le
pied.

--Eh bien, dis-je, ma petite Fante, puisque tu es si savante,
pourrais-tu me raconter la vie de ce grand saint Samson?

--Moi, non, me dit-elle. Je suis trop jeune et n'ai point assez
d'esprit. Mais vous n'avez qu'à interroger l'une des vieilles de la
fontaine. Certainement elle vous la contera...

Son air est si convaincu, comme aussi celui des pèlerins qui sont là
et qui, en attendant la messe, vont se frotter au monolithe et faire
leurs ablutions à la fontaine, que je ne sais plus que penser. Fante ne
tarit point sur les miracles du grand saint Samson. Elle me cite des
guérisons qui sont de notoriété publique et qui passent cependant toute
croyance: paralytiques remis sur leurs jambes, ataxiques, épileptiques,
boiteux jetant leurs béquilles en l'air et, partis à cloche-pied,
revenus sur un air de gavotte. Mon Dieu, si ma pauvre maman pouvait
éprouver aussi les vertus de la pierre et de l'eau miraculeuses! Il
faut une conviction que nous n'avons pas, et, sans la foi, point de
salut.

Tout de même je vais bien prier tout à l'heure saint Samson. Justement
la cloche sonne: l'office va commencer; nous nous hâtons pour rejoindre
maman et Georges et, derrière nous, l'église s'emplit à déborder. C'est
une houle de coiffes blanches, de têtes âpres et tannées, où les marins
se reconnaissent à leurs colliers de barbe rude et les laboureurs à
leur menton raclé de frais. L'harmonium prélude. Ma chaise est entre
celles de maman et de Georges. Il rayonne, Georges, et, ma foi, j'ai
aussi mon petit coup de soleil dans le cœur. Je me sens plus légère,
toute remuée, attendrie; c'est peut-être le beau temps qui en est
cause, à moins que ce ne soit notre explication de ce matin... Et cette
jolie chapelle, avec ses murs blancs, sa voûte en bardeaux, son jubé
de bois peint et son vénérable saint Samson, mitré, crossé, barbu et
bénisseur, les vives nuances des verrières, les petits oiseaux qui
pépient rageusement sur les corniches, dérangés dans leur prise de
possession de l'antique demeure, et l'encens, les voix des femmes, la
flamme mourante des grands cierges parmi les lis en papier doré, et
l'expression de recueillement et d'attente religieuse qui alanguit tous
ces visages, et la grandeur simple, primitive, de cette cérémonie, il
y a là un accord unique auquel je ne saurais résister et qui m'émeut
jusqu'aux larmes...

Au prône, par exemple, je suis un peu déçue. Le prédicateur est un
jeune prêtre de la nouvelle école, qui, vraisemblablement, n'éprouve
pour ces vieux saints bretons, à peine dégrossis de leur barbarie
originelle, qu'une admiration modérée. Il tape dur sur la légende et,
pour commencer, coupe en deux le pauvre saint. Et donc nous voici avec
deux Samson sur les bras: le Samson biblique, qui n'était rien moins
que saint, mais que signalait cette vigueur prodigieuse dont on a
gratifié son homonyme; et le Samson celtique, qui vint d'Irlande comme
tant d'autres apôtres de ce pays et qui fut évêque de Dol. Celui-ci
n'était fort que contre le péché et les hérétiques. L'histoire de son
bâton et de son lit (qu'on montre au creux d'un énorme rocher) est une
pure invention ou un reste de superstition païenne. La route du cœur
de saint Samson ne passe pas par la prairie où est sa fontaine ni par
le champ où est son menhir: cette route, c'est la prière, le jeûne et
l'aumône qui nous la fraient directement vers lui...

Sans doute, sans doute, avais-je envie de répondre, mais est-ce bien le
moment et l'endroit pour le dire, et à ces pauvres gens? Il est facile
de voir que tant d'acharnement les étonne autant qu'il les afflige
et que, sans le caractère sacré du prédicateur, ils lui feraient un
mauvais parti. Quelques bonnes femmes, les mêmes peut-être bien qui
font commerce de l'eau miraculeuse, murmurent d'un air indigné. Elles
se trémoussent et donnent tous les signes d'une vive effervescence.
Évidemment le prône n'est point de leur goût...

La reprise de l'office les calme un peu et, en fin de compte, il me
paraît que rien n'est changé dans la paroisse et qu'il n'y a qu'un
sermon de plus, car à l'issue de la messe la pierre est de nouveau
environnée et les frottements de dos, de jambes, de bras recommencent...

Nous avons attendu pour sortir que la foule fût écoulée. Maman
s'appuie sur Georges. Fante, avec la réserve des parapluies, fait
l'arrière-garde, et moi je prends la tête du la colonne. Il ne faut
point songer à manger ici: il y a trop de monde. Mais à la ferme-manoir
où j'ai logé Faraud on nous dressera bien une table en plein air:
nous avons la nappe et le couvert et trois fois plus de victuailles
qu'il n'est besoin: en quoi je reconnais l'excessive et précautionnée
Gertrude. Maman placée et confortablement assise, voilà Georges qui
veut à toute force nous aider, Fante et moi, et avec une maladresse
si touchante, des pataquès si candides, que nous en pouffons. Il y a
des jours comme cela où l'on rit de tout et de rien: aujourd'hui peut
compter dans le nombre. Et quel appétit, Seigneur! Jusqu'à maman qui
dévore: c'est peut-être le commencement de la cure, saint Samson qui
opère sur l'estomac avant de passer aux jambes et à l'échine. Oh! il
faudra qu'elle subisse le traitement complet. Je ne m'en irai point
d'ici qu'elle n'ait bu un plein bol de l'eau miraculeuse...

Elle sourit à cet ultimatum, ma pauvre maman.

--C'est vrai, dit-elle, je me sens mieux que je n'ai été depuis
longtemps. Saint Samson n'était point dans mes litanies: je l'y mettrai
pour remerciement...

On descend de la ferme à la fontaine par un sentier qui est une
merveille de fraîcheur, de couleur et d'odeur: il suit la lisière
d'un verger où les pommiers en floraison découpent de grandes ombres
roses; il grimpe sur le talus, descend, remonte, et aux abords de la
fontaine, s'évade par un échalier de grosses pierres dans une prairie
dont on a prudemment fauché l'herbe: la fontaine est un édicule à
coupole Renaissance avec niche et bassin. La niche n'a plus d'habitant;
mais le bassin montre une eau de cristal sur un fond de grandes algues
frémissantes. Les trois vieilles sont là, augurales et ratatinées.
Elles psalmodient des prières en débitant leur eau, et il faut avoir
soin, pour qu'elle agisse, de la prendre de leurs mains: ce sont les
trois pauvresses attitrées de saint Samson; chaque fontaine miraculeuse
possède ainsi, en Bretagne, ses desservantes officielles qui, en
retour, la nettoient et en assurent l'écoulement. Maman prend sa bolée
d'eau bénite, puis moi, puis Georges, qui fait claquer sa langue et
déclare l'eau délicieuse. Le compliment, qui est d'un gourmet, n'est
pas en rapport avec l'acte, qui est d'un chrétien. Et de rire, sur
la remarque que j'en fais. Ce rire, dans un endroit sacré, parmi
ces pèlerins attentifs à remplir scrupuleusement des prescriptions
millénaires, immuables et réfrigérantes, n'éveille d'autre écho qu'un
murmure. Je mets bien vite un doigt sur ma bouche, Georges reprend son
sérieux et j'en profite pour demander à l'une des mendiantes si elle
pourrait me chanter le «gwerz» de saint Samson, la demande accompagnée
d'un réal (cinq sous), bien entendu et comme c'est l'habitude.

Ces _gwerz_ ou _gwerziou_, sortes de ballades héroïques ou religieuses,
fragments épars du romancero breton, sont parfois d'admirables choses,
d'une extraordinaire liberté de mouvement; mais quand il s'agit d'une
vie de saint, la chronologie et l'exactitude y prennent volontiers
le pas sur l'imagination. Cela tient à ce que bon nombre de ces
biographies versifiées ont été écrites par des clercs et dans un but
d'édification... J'ai de la chance: la bonne femme sait le _gwerz_ que
je demande et elle veut bien me le chanter; mais sa mémoire fléchit à
certains passages et, d'autre part, le _gwerz_ est si vieux!

--C'est justement mon affaire! dis-je.

Et la vieille commence d'une voix blanche, tremblée, avec des yeux qui
s'illuminent et je ne sais quelle expression d'extase sur toute sa
pauvre figure. J'ouvre les oreilles, j'essaie de suivre la chanson,
mais elle est pleine de heurts, de trous, de rajustages maladroits. Je
n'ai bien retenu qu'un passage et encore parce que je l'ai fait répéter
deux fois. Mais aussi, c'est qu'un mot m'y avait frappé: _morg'hreg_
(femme de mer).

--Bon, pensais-je, encore la sirène, la Morgane. Mais que vient-elle
faire dans la vie de saint Samson? Quel rapport du saint avec cette
méchante traînée?

Je l'ai su bientôt, et, du coup, la force prodigieuse du saint m'a été
expliquée...

En ce temps-là donc, et comme Samson était encore au maillot, sa
mère, en train de ramasser des coquillages sur la grève, entendit des
lamentations qui partaient d'une petite crique que la marée venait
d'abandonner. Elle pensa qu'il y avait là quelque chrétien qui se
mourait et elle s'approcha pour lui porter secours. Mais, au lieu d'un
chrétien, c'est une _morg'hreg_ qu'elle aperçut. Le jusant l'avait
laissée sur le sable et elle se débattait et pleurait, faute de pouvoir
regagner la mer qui n'est pas moins nécessaire aux sirènes que l'air
aux humains. C'était pitié de l'entendre et pitié de la voir. «Qui que
tu sois, disait-elle, viens à mon aide. Porte-moi dans l'eau et je te
récompenserai.» Ce n'était point l'attente d'une récompense qui pouvait
émouvoir le cœur de la mère de Samson; la pitié seule lui eût commandé
d'agir comme elle le fit, et, dans ses bras, avec mille précautions,
elle porta la _morg'hreg_ jusqu'à la lisière du flot. Alors celle-ci
plongea trois fois et, après la troisième fois, reparut avec une fiole
pleine d'une liqueur dorée qu'elle tendit à la mère de Samson: «Prends,
lui dit-elle, et, quand tu seras de retour chez toi, tu frotteras le
corps de ton fils avec ce philtre. Il deviendra par sa vertu le plus
fort des hommes.» La mère de Samson fit ce qu'avait dit la _morg'hreg_;
le charme opéra et c'est ainsi que Samson, dès son jeune âge, étonna
le monde par sa force prodigieuse, au point qu'il assouplissait les
rochers et qu'il en faisait à sa volonté, comme on peut le voir encore,
des bâtons pour sa route ou des lits pour son repos...

Ces choses, ici, sont parole d'évangile; tandis que la bonne femme me
dévide sa complainte, un cercle s'est formé autour d'elle et il n'y a
point, dans l'assistance, une seule marque d'incrédulité, un sourire
ni un clin d'œil entendu, mais, au contraire, l'émotion d'un peuple
profondément artiste et religieux et resté sensible à la beauté de ses
vieilles légendes. Maman et Georges, qui ne savent point le breton,
causent à l'écart sur la margelle de la fontaine. Je vais leur traduire
le _gwerz_, quand nous voyons accourir Fante, qui pousse des cris de
faucon et fait un moulinet éperdu de ses bras:

--Demoiselle! Demoiselle!

--Quoi! Qu'est-ce qu'il y a?

Nous nous levons tous.

--Mais parleras-tu? dis-je à Fante, qui, tout essoufflée, est venue
s'abattre à mes pieds.

--Ah! demoiselle, quel malheur! Bien sûr que saint Samson nous
punira....

Un malheur, nous voilà aux cent coups, et cette petite bête qui
continue de se frapper la poitrine et de faire des _meâ culpâ_, au lieu
de nous dire tout de suite ce qui arrive. Il faut que je la prenne
par le bras, que je la hisse sur ses pieds et que je lui arrache les
syllabes une par une. Mais, aux premiers mots qu'elle énonce, je
comprends que le malheur dont nous sommes menacés n'a point l'étendue
qu'on aurait pu attendre de ses cris et de son désespoir...

--C'est l'âne, mademoiselle, c'est Faraud...

--Eh bien, qu'est-ce qu'il a fait, Faraud?

--Il a... ah! demoiselle... il a rompu sa longe, il s'est échappé au
galop et maintenant...

--Mais achève donc!

--Il est en train de gâter les avoines du saint.

Cette fois, personne n'y tient plus, ni maman, ni Georges, ni moi. Nous
partons tous en éclats. Fante n'en croit pas ses oreilles.

--Oh! demoiselle, mais vous ne savez donc pas?... Les avoines sont à
saint Samson, c'est la mense du saint... Certainement qu'il se vengera
du tort qu'on lui a fait...

--Rassure-toi, dit maman, qui a plus de raison que Georges et moi, le
dommage sera évalué, ma petite Fante, et nous en verserons le montant
dans le tronc de la chapelle...

Il n'en faut pas moins pour calmer les scrupules de Fante...
D'ailleurs, l'affaire est déjà presque arrangée. Quand nous arrivons
au champ, Faraud est dans la poigne du sacristain qui l'a rattrapé
et qui le reconduisait à la ferme. Un grand trou, dans les avoines,
toutes couchées et foulées à l'endroit où mon Faraud, les quatre fers
en l'air, s'est livré à ses gambades sacrilèges, nous permet de mesurer
l'étendue des dégâts: d'un commun accord avec le sacristain, on les
évalue à trente sous, sur lesquels il y en aura dix pour le brave homme
qui s'est dévoué et les vingt autres pour la fabrique...

Cette aventure, qui nous a causé un si bon moment de franche gaieté,
a malheureusement un peu fatigué maman. Il faut songer à rentrer de
meilleure heure que nous ne l'aurions voulu. Je propose de retourner
par la corniche de Landrellec, ce qui allonge bien la route d'un
kilomètre, mais qui nous vaudra, si la mer est haute, un panorama
superbe: Erc'h, Morvic, Enezveur, Aval, Losquet, Canton, Molène,
Miliau, toute la flottille d'îlots à l'ancre dans les deux baies de
Trozouls et de Keraliès. Ma proposition mise aux voix et adoptée
à l'unanimité, nous partons. Mais c'est décidément la journée aux
aventures. Nous n'avons pas plus tôt quitté Saint-Samson qu'au détour
de la route Faraud se plante sur ses quatre pattes et refuse net
d'avancer. Caresses, menaces, rien n'y fait. Il est en bois ou en
pierre, car les coups de fouet n'ont pas plus d'action sur lui. C'est
la première fois qu'il me joue ce vilain tour et Fante d'en conclure
qu'elle l'avait bien dit et que c'était la vengeance du saint qui
commençait...

Je descends de voiture et je prends Faraud par la bride. Peine perdue!
Georges s'attelle à son tour; Fante pousse aux roues; nous n'arrivons
qu'à le déplacer d'un pas ou deux. Est-ce que nous allons coucher ici?
Mais si Faraud refuse encore d'avancer?...

--Faisons-lui faire demi-tour, propose Georges, et voyons s'il marche
dans l'autre sens.

Effectivement, la voiture tournée, Faraud secoue les oreilles et prend
le petit trot...

--Essayons maintenant dans la bonne direction.

Cela va jusqu'au carrefour où il nous a donné la comédie, mais, arrivé
là, quand il s'agit de s'engager à nouveau sur la route de corniche,
il ne bouge plus. Tant d'obstination commence à nous énerver et,
d'ailleurs, je ne suis pas sans quelque inquiétude pour maman. Que
faire?

--Revenir par la route que nous avons prise à l'aller, dit maman... Si
ce pauvre animal refuse de s'engager sur la route de grève, c'est qu'il
a ses raisons.

Par exemple, je voudrais bien les connaître. J'enrage, par l'entêtement
d'une sotte bête, de priver maman et Georges d'un point de vue qui
est admirable. Mais le fait est que sur la route de son choix Faraud
se comporte en âne de qualité. Il n'a jamais trotté de si bon cœur.
Pardine! Il est aux anges d'avoir eu le dernier mot sur sa maîtresse,
et la bassesse d'un tel sentiment marque bien son origine roturière. Et
Georges qui rit, qui rit... C'est contagieux; ma mauvaise humeur finit
par se lever et nous débarquons à Rûn-Rouz sur une pétarade de Faraud
qui met le comble à notre hilarité. D'ailleurs Yvon, qui dételle notre
capricieux destrier et à qui nous racontons son dernier haut fait, nous
donne le mot de l'énigme. Il paraît que la route que nous voulions
prendre passe devant la maison du premier propriétaire de Faraud, un
mareyeur aux façons de brute qui rossait de coups la pauvre bête et la
vendit à Yvon quand il pensa l'avoir tout assommée. C'est un régime
qu'elle se rappelle assez vivement pour ne plus vouloir en tâter, et
sans doute que l'idée de se retrouver face à face avec son ancien
tortionnaire et de revoir les lieux témoins de son martyre lui était
insupportable... Fante, seule, ne veut pas se ranger à cet avis: elle
en tient pour une vengeance de saint Samson, et Georges perd son latin
à la chapitrer...

Nous passons ce reste d'après-midi assez mélancoliquement. Le mieux,
qui s'était fait sentir chez maman, n'a pas duré; elle a eu des
vapeurs, puis une migraine épouvantable et qui n'a cédé qu'au lit.
Cela nous a gâté le dîner que nous avons pris seuls, Georges et moi.
Après dîner, j'ai veillé maman jusqu'à dix heures. Georges faisait les
cent pas dans la salle à manger. Je suis rentrée, quand j'ai vu maman
assoupie... L'inquiétude de Georges, l'attention qu'il porte à la santé
de sa tante manifestent son bon naturel, sans doute, mais n'y a-t-il
point davantage et la préoccupation, à peine dissimulée, de s'associer
à toutes mes peines, de faire siennes toutes mes affections? Cela
transparaissait au ton dont il a dit en me quittant:

--Je t'en prie, Annette, couche-toi et dors en paix. J'ai le sommeil
léger, comme tous les marins, et, si notre mère est plus souffrante au
cours de la nuit, je te ferai prévenir...

Notre mère! C'est la première fois que je l'entends parler ainsi de
celle qu'il n'appelait auparavant que tante Yseult et j'en ai eu le
cœur remué, sans savoir pourquoi...

Ou plutôt si, je sais pourquoi. Ah! mon Dieu, je le sais même trop bien
maintenant...


16 mai.

J'aime. Voilà le fin mot de l'histoire. Et personne--surtout _lui_--ne
sait, ne doit savoir que je l'aime. Ai-je assez balancé! Me suis-je
assez payée de fausses raisons et de méchants prétextes! En ai-je
suffisamment aligné ici même, de grandes phrases et de serments et
de protestations... Tout cela pour aboutir à ce pauvre aveu de mon
impuissance: «J'aime». Que dis-je? Celui que j'aime, je l'ai toujours
aimé et je le vois bien à présent. Cette indifférence à prendre
n'importe quel prétendant, un Dussaussoy ou un autre, elle venait de ce
que, sans le savoir, mon cœur était déjà possédé de lui...


18 mai.

Ah! tristesse de s'être ignorée, de n'avoir pas su lire à temps en
soi-même!...

Il me cherche, il me réclame. Et moi je ne veux pas me montrer moins
cornélienne que lui, je ne veux pas qu'il me batte en générosité, en
esprit de sacrifice. Et moi aussi, par ma mère, je suis Kerduel...


22 mai.

Je la sentais, je la voyais venir, cette explication décisive où nous
devions heurter nos deux cœurs. Et vainement je l'esquivais: elle était
inéluctable comme la mort... C'est dans le clos, cette après-midi, que
Georges m'a rejointe et tout de suite à ses yeux, à son air, à sa voix,
j'ai compris qu'il était décidé à en finir.

--Pourquoi me fuis-tu depuis cinq jours? Que t'ai-je fait? Parle.

Il hachait les mots d'une voix rauque et qui faisait mal.

--Laisse-moi, lui ai-je dit.

--Non, il faut que je sache...

--Mais s'il n'y a rien?

--Tu mens, tu mens!

--Georges!

--Tu mens! Et je vais te dire ce qu'il y a, puisque tu ne veux pas me
le dire. Il y a... il y a...

Je le vis qui pâlissait et chancelait, et, tout à coup, dans un sanglot:

--Il y a... que tu ne m'aimes pas...

Mon Dieu, comment ne me suis-je pas jetée à cet instant sur lui,
comment ne lui ai-je pas crié:

--Aveugle! Aveugle! C'est parce que je t'aime que je te fuis; c'est
parce que je t'aime que je ne veux pas être à toi...

Il s'était laissé aller sur un banc, la tête dans ses mains. Je le
regardais, indécise: fallait-il profiter de son désarroi, me dérober
encore? Mais je le vis si calme tout à coup, quand il se leva, que je
décidai de rester.

--Pardon, ma petite Annette, me dit-il. J'étais fou. J'ai eu tort de te
parler comme j'ai fait avec cette âpreté, cette violence... Je souffre
tant, si tu savais!...

Il s'arrêta et, me prenant les mains, cherchant mes yeux comme s'il ne
devait plus les revoir:

--C'était un rêve... Allons! Ma destinée doit s'accomplir jusqu'au
bout. C'est Tsiouméka qui avait raison.

--Tsiouméka?

--C'est vrai, je ne t'ai jamais parlé de cette vieille sorcière
sakalave et tu ne dois rien comprendre à mon langage. Écoute donc.

Sur quoi il me conta que, cinq ou six ans environ en deçà, étant
à Nossibé, sur le _Suffren_, comme aspirant de première classe,
l'amiral le désigna avec l'enseigne Guy Robert pour faire partie d'une
expédition commandée par le lieutenant de vaisseau Piet, qui allait
reconnaître le cours supérieur du Djabala. A tout hasard l'expédition
s'était assuré le concours d'un interprète et de cinq convoyeurs
indigènes. Effectivement, il fallut bientôt renoncer à la canonnière:
le Djabala, que la sécheresse changeait en marécage, n'était même plus
navigable pour des pirogues. On renvoya la canonnière pour suivre la
route bordière. L'expédition couchait dans les villages ou sous la
tente, suivant l'occasion. Le relevé prit moins de temps qu'on ne le
pensait, et pour regagner son mouillage d'Helville et mettre un peu de
variété dans le voyage, la petite troupe adopta un itinéraire un peu
plus long qu'à l'aller et qui empruntait des routes moins frayées.

--C'est ainsi, dit Georges, que nous arrivâmes un soir, au lever de la
lune, dans un village tel que nous n'en avions point rencontré encore.
Les paillotes, qui en étaient misérables, étaient vides d'habitants:
cependant elles servaient d'abri à des chiens de forte taille qui se
jetèrent sur nous avec de grands abois. Il fallut les faire taire à
coups de feu, sans quoi je pense qu'ils nous auraient mis en pièces.
Mais nos revolvers, après quelques décharges bien dirigées, les tinrent
en respect et ils se contentèrent pour le reste de la nuit d'aboyer en
cercle autour du village. Une case moins empestée que les autres nous
avait reçus pour la nuit et, dans l'attente d'un sommeil qui ne venait
pas, nous bavardions et fumions des cigarettes autour du foyer, quand
deux de nos matelots, partis aux renseignements, firent leur entrée
dans la case avec une vieille femme dépoitraillée, tatouée et cousue
d'amulettes jusqu'au nombril. Le commandant, intrigué de cette absence
d'habitants, avait en effet donné l'ordre d'appréhender au corps le
premier indigène qui se rencontrerait. On avait trouvé cette femelle
dans une paillote isolée, à l'extrémité du village, où elle faisait
bouillir, sur un fourneau de sa façon, une extraordinaire mixture
d'herbes pestilentielles, de mille-pattes, de cérastes et de basilics,
et, malgré ses imprécations et ses hurlements, on l'avait traînée dans
notre case. L'interprète, qu'on alla quérir, lui répéta les questions
du commandant, mais elle ne savait rien ou ne voulait rien dire. A l'en
croire, elle était étrangère au village, qu'elle avait trouvé désert
comme nous et dont elle ne put même pas nous apprendre le nom. Le
commandant ne s'expliquant pas que, dans ces conditions, elle n'eût pas
été dévorée par les chiens qui le gardaient, elle se redressa et, avec
une expression d'orgueil sauvage qui nous frappa:

--«Les charmes, prononça-t-elle, sont plus forts que les bêtes...

--«Tu as donc des charmes, tu es sorcière?»

Elle plissa ses petits yeux, nous regarda tous, avant de répondre, les
uns après les autres, et, quand elle eut parcouru le cercle:

--«Tsiouméka (c'est le nom qu'elle se donnait et qui signifiait _Œil de
la nuit_), Tsiouméka voit tout et sait tout.

--«Ah! par exemple, s'écria Robert, voilà une distraction qui nous
tombe du ciel. Demandez-lui donc, commandant, de nous dire à tous trois
notre bonne aventure. Cela fera passer le temps, et je crois bien que
c'est tout ce que nous pourrons tirer d'elle...»

C'est cette «bonne aventure» dont le souvenir obsédait Georges si
vivement. Au commandant Piet, la sorcière avait annoncé qu'il mourrait
le lendemain, victime d'un élément auquel ne sont généralement
pas exposés les gens de mer: le feu. A l'enseigne Guy Robert
elle dit simplement: «Attends quatre mois.--Bon!--Ajoutes-y sept
jours.--Parfait. Ensuite?--Ensuite tu seras roi.» Et enfin, quand ce
fut le tour de Georges, qui lui avait comme les autres donné les lignes
de sa main à examiner: «Je vois des morts, des ruines... Je vois un
amour traversé d'épreuves sans nombre... Tu aimeras et on ne voudra pas
t'aimer; tu seras aimé et tu ne voudras pas de cet amour... La fille de
la terre et la fille de la mer tourneront comme des chiennes autour de
ton cœur... La fille de la mer l'emportera d'abord; puis...»

La suite de la prédiction, s'il y avait une suite, se perdit dans un
tumulte effroyable qui éclata au dehors, mettant toute la case sens
dessus dessous. Nos gens sautent sur leurs armes, sortent et, à tout
hasard, tirent quelques coups de fusil dans la direction du bruit, mais
en prenant garde que les balles ne fassent qu'effleurer la cime des
palétuviers. Louable précaution, car ils reconnurent alors que tout ce
tapage était provoqué par d'inoffensifs Makoas qui, avec des bobres,
des tam-tams et mille autres instruments barbares, célébraient à leur
manière l'entrée de la lune dans le solstice d'été.

--Nos coups de fusil, dit Georges, les débandèrent à travers la
campagne. Nous vîmes ainsi que Tsiouméka nous avait menti et que le
village n'était désert que depuis le matin ou le soir. Les Makoas,
après quelque pèlerinage à leurs fétiches suburbains, rentraient chez
eux aux accords de cette musique sauvage. Nous regagnâmes la paillote
où nous pensions retrouver notre prisonnière; mais elle avait mis notre
absence à profit et s'était éclipsée...

A parler franc, tout ce récit de Georges avait une couleur romanesque
qui, en un autre temps, m'aurait peut-être intéressée, mais il me
paraissait qu'ici et dans ce moment il faisait un hors-d'œuvre assez
déplacé. Je ne pus m'empêcher de le lui faire remarquer et j'ajoutai
qu'une prédiction comme celle de la vieille Sakalave ne pouvait avoir
trouvé de crédit chez un homme de bon sens.

--Oui, me dit-il, c'est ainsi que nous parlions nous-mêmes. Pas un de
nous n'ajoutait foi aux sornettes de la mégère et vraisemblablement
nous les aurions tout à fait oubliées sans un événement qui vint leur
donner dès le lendemain une première et douloureuse confirmation. A
l'étape du Bogh, en traversant une zone découverte, le commandant Piet
fut frappé d'insolation. Il avait suffi d'une fissure imperceptible
dans son casque et il mourut dans la nuit. Voilà déjà qui nous parut
assez étrange, d'autant que la prédiction qui le concernait s'était
réalisée point pour point: il était mort au jour dit et d'un mal qui,
dans la langue de notre sorcière, pouvait bien s'appeler le feu...
Mais voici qui est plus étrange: Guy Robert, qui l'avait remplacé
à la tête de l'expédition, nous quitta peu après pour revenir en
France. Le transport qui le ramenait se perdit sur une de ces petites
îles volcaniques de l'archipel de Loos où vivent encore des tribus
anthropophages. Quatre hommes seulement, dont Robert, réussirent à
gagner la terre; mais ils furent cernés par les sauvages et emmenés à
l'intérieur de l'île où on les réservait pour la table du roi. Deux des
malheureux y passèrent. Restaient un troisième matelot et Robert. Ces
deux-là, le mariage les sauva provisoirement de la rôtissoire: la fille
du roi en voyant Robert avait reçu le coup de foudre et elle obtint sa
grâce, sous condition qu'il l'épouserait. La clause, paraît-il, était
assez cruelle, car la princesse royale n'avait rien d'une _professional
beauty_; mais enfin le pauvre garçon céda, sur la promesse que l'on
ferait grâce également à son compagnon d'infortune. Le roi y consentit;
Robert devint prince du sang et son matelot premier ministre. Les
choses allèrent ainsi quelque temps; sur les entrefaites le roi mourut
et Robert lui succéda. Pas longtemps. L'île fut envahie par une tribu
voisine qui razziait l'archipel pour le compte d'un négrier maure
d'Agadir. Robert, reconnu impropre à la vente, dépecé et mangé, y
laissa la couronne et la vie. Son compagnon, plus heureux, parvint à
rallier la côte, où, par bonne fortune, il trouva la chaloupe d'un
bateau de guerre américain qui faisait l'aiguade. C'est par lui qu'on
connut la triste fin de l'enseigne. N'ayant point achevé son temps, il
reprit du service à son arrivée en France. Je l'ai vu à Toulon, je l'ai
interrogé; il m'a fait un récit détaillé des événements; j'ai calculé
avec le plus de précision possible le temps qui s'était écoulé entre
la prédiction de Tsiouméka et l'élévation de Robert à la royauté: il y
avait bien quatre mois et sept jours...

--Voilà en effet qui est étrange, ne pus-je m'empêcher de concéder à
Georges... Mais, après tout, le hasard est un si grand maître!...

--Oui, c'est ce qu'on dit quand on est à bout d'autres explications.

--Et puis, que signifie cette rivalité de la fille de la mer et de la
fille de la terre? Cela n'a aucun sens...

--Non, jusqu'ici... Mais Robert non plus ne pensa jamais qu'il pût
devenir roi quelque part...

--Un roi d'anthropophages, est-ce que cela compte?

--Cela compte si bien, ma chère Annette, qu'il fut mangé le premier de
sa tribu, comme le voulait son rang.

--Enfin, je laisse de côté la fille de la terre, qui peut s'expliquer à
la rigueur. Mais une fille de la mer? Alors, voyons, une sirène tout de
suite, la Morgane, comme ils disent ici?

--Qui sait?

Pour le coup, je pensai qu'il avait perdu la tête. Passe encore que
des enfants, comme sont tous nos Bretons, ou des poètes, des rêveurs,
accueillent ces contes de nourrice. Mais un officier de marine, un
mathématicien, presque un savant!... Il devina sans doute le tour de
mes réflexions, car, tout aussitôt, relevant ses yeux sur moi avec ce
sourire mélancolique dont il semblait vouloir excuser ses paroles:

--Vous n'y croyez pas, vous, n'est-ce pas, Annette?

--A quoi? dis-je.

--Aux sirènes...

--Non, certes.

--Je n'y croyais pas non plus, reprit-il. Je n'y crois pas encore. Et
pourtant...

Il s'arrêta. Nous marchions à petits pas dans le clos et nous étions
arrivés près d'un entablement de rochers qui forment un banc naturel
sous les pins.

--Restons là, voulez-vous, me dit-il, et asseyons-nous. De vous sentir
encore près de moi, familière et indulgente, cela me donnera l'illusion
d'un peu de bonheur... Après... mon Dieu, après...

--Voyons, Georges, dis-je avec une feinte sévérité et pour détourner
les tristes pensées qui l'assaillaient, nous parlions des sirènes. Vous
me disiez: «Je n'y crois pas, et pourtant...»

--Pourtant, oui... il y a des faits, des témoignages, presque des
preuves. Oh! ne souriez pas... Tout ce que vous vous dites en ce
moment, je me le suis dit, et il a fallu cette mort à jour nommé de mon
commandant et le naufrage, puis l'élévation au trône de Guy Robert,
pour me faire réfléchir, chercher, examiner... Eh bien, c'est une page
de Michelet qui a commencé de me convertir. Écoutez-la, mon amie. Je la
sais par cœur; elle est belle et elle est étrange, elle aussi:

«Si l'on en croyait certaines traditions, dit Michelet, les amphibies
développés, rapprochés de la forme humaine, seraient devenus
demi-hommes, hommes de mer, tritons ou sirènes. Seulement, au rebours
des mélodieuses sirènes de la fable, ceux-ci seraient restés muets,
dans l'impuissance de se faire un langage, de s'entendre avec l'homme,
d'obtenir sa pitié. Ces races auraient péri, comme nous voyons périr
l'infortuné Castor qui ne peut parler, mais qui pleure. On a dit
fort légèrement que ces figures étranges étaient des phoques. Mais
put-on s'y tromper? Le phoque, en toutes ses espèces, est connu fort
anciennement. Dès le septième siècle, au temps de saint Colomban, on
le pêchait, on l'apprêtait et l'on mangeait sa chair. Les hommes et
femmes de mer, dont on parle au seizième siècle, ont été vus non un
moment sur l'eau, mais amenés sur terre, montrés, nourris dans les
grands centres, Anvers et Amsterdam, chez Charles-Quint et Philippe II,
donc sous les yeux de Vésale et des premiers savants. On dira: si ces
êtres ont existé réellement, pourquoi furent-ils si rares? Hélas! nous
n'avons pas à chercher bien loin la réponse. C'est que généralement on
les tuait. Il y avait péché à les laisser en vie, car ils étaient des
_monstres_. C'est ce que disent expressément les vieux récits.»

       *       *       *       *       *

Michelet n'a pas poussé son enquête plus loin. Il l'aurait pu aisément
et les faits abondent au point qu'on n'a que l'embarras du choix.
Laissons de côté, si vous le voulez, les légendes comme celle rapportée
par Nicolas Rimber sur la famille italienne des Marini, qui se disait
issue d'un triton, ou celle qui fait descendre les Lusignan de l'humide
et vaporeuse Mélusine. Mais Philippe II visite à Gênes, en 1548, une
sirène morte qui a tout le haut du corps pareil à un buste de femme.
Cambry parle d'un homme marin à queue de poisson aperçu le 23 mai 1071
près du Diamant, rocher au sud de la Martinique, par deux Français et
quatre nègres qui, séparément interrogés, déposèrent identiquement. Le
géographe Despondes fait mention d'un homme marin et d'une femme de
son espèce capturés en même temps sur la côte hollandaise: la femme
survécut deux ans à l'homme: elle apprit à filer. Gassendi, dans la
vie de Piéresk, décrit un homme marin qui a été vu en Bretagne (_in
armoricano littore_); Ouessant est la terre d'élection, le paradis
insulaire des _morganed_ et des _morganezed_ (c'est le nom que donnent
les Ouessantins aux tritons et sirènes) et l'on dit que leur sang coule
dans les veines de plus d'un ilien. En avril dernier, au rapport de M.
Boulain, une sirène apparut dans le chenal de l'île de Sein: «Sa tête
se dessinait au milieu des vagues; on apercevait de longs cheveux.»
Elle tournait autour de l'île comme pour y accoster. Autre fait
encore plus voisin de nous et qui s'est passé à Plounéour-Trez, près
de Lesneven. Les habitants de cette petite bourgade furent réveillés
de nuit par des lamentations étranges, pareilles à celles d'une voix
humaine et qui venaient de la grève. On accourut et l'on trouva sur
le sable le corps palpitant d'une _morg'hreg_ (c'est ainsi du moins
qu'on me la nomma). Il y avait là de vieux pêcheurs qui avaient
balayé toutes les mers du monde, qui connaissaient les phoques, les
lamantins, les dugongs: il n'y eut qu'une voix parmi eux pour déclarer
que la _morg'hreg_ n'appartenait à aucune de ces espèces animales: ses
cheveux, sa figure, ses cris, les pleurs qui roulaient sur son visage
quand on la retrouva, évoquaient à ce point l'image d'une femme marine,
abandonnée par le flot sur la grève, que les habitants voulurent lui
conférer, à défaut d'une place au cimetière, une apparence au moins
de sépulture chrétienne: ils firent donc un trou dans le sable, l'y
déposèrent, ramenèrent le sable et plantèrent une petite croix sur le
tertre... J'espérais y trouver ses ossements: le curé de Plounéour,
indigné de ce qu'il appelait un sacrilège, avait fait déterrer de nuit
le cadavre et jeter ses restes à la mer...[3].

[Note 3: Historique.]

--Mais personnellement, dis-je à Georges, vous n'avez jamais vu, de vos
yeux vu, ce qui s'appelle vu, une sirène ni un triton?

--Pas encore.

--Eh bien, mon cher Georges, répliquai-je, moitié sérieuse, moitié par
badinage, vous arrivez ici comme mars en carême: on prétend que depuis
six mois la sirène, la Morgane, pour parler comme nos Bretons, ne cesse
de rôder autour de l'île d'Aval. Des pêcheurs l'ont vue, et, qui pis
est, la rumeur publique lui attribue le dernier accident qui a précédé
votre arrivée ici: ce naufrage de la _Marie-Joseph_ qui a fait deux
noyés et un infirme... Je ne vous avais pas rapporté le propos, pensant
que vous le tourneriez en plaisanterie; mais vous m'y faites réfléchir
et je suis bien aise qu'une occasion se présente de tirer au clair
l'énigme qui vous point.

--Ah! que vous êtes cruelle et méchante! me dit-il. Je n'attache
pas plus d'importance qu'il ne faut à la prédiction de Tsiouméka,
et, d'ailleurs, il se peut qu'elle revête tôt ou tard un sens très
naturel... Mais il y a une moitié de cette prédiction qui ne s'est déjà
que trop réalisée...

--Et laquelle? dis-je innocemment.

--Pouvez-vous le demander? répondit-il d'une voix sourde...

--Écoutez, Georges, dis-je à mon tour et sentant que ce circuit de
paroles nous ramenait fatalement à notre point de départ... Il vaut
mieux nous expliquer franchement et ne point laisser d'ambiguïté dans
nos rapports... Vous me reprochiez tout à l'heure de ne point vous
aimer. Cela n'est pas. J'ai toujours eu pour vous la plus grande
affection (et faisant un effort), l'affection qu'on se doit entre
parents. Si quelque chose, dans ma conduite de ces derniers jours, a pu
prêter à une équivoque, vous m'en voyez très repentante et prête à vous
en donner les marques... Je suis, je serai toujours pour vous la plus
tendre amie, la plus dévouée des sœurs...

Je vis qu'à ces mots son cœur se gonflait et qu'il se contraignait pour
ne point pleurer. J'avais bien de la peine moi-même à me contenir et
chacune de mes paroles me demandait une tension de volonté incroyable.

Il le fallait, il le fallait et, à présent encore, malgré le martyre
que j'endure, c'est un parti que je m'imposerais par devoir, par
conscience... Ah! qu'il est pénible de mentir ainsi à soi-même et à
celui dont on voudrait effacer les larmes, étouffer les sanglots dans
une étreinte définitive!

Je repris:

--Cela ne vous suffit-il point? N'est-ce donc rien que d'avoir près de
soi, et, plus tard, l'heure de la séparation venue, de sentir, malgré
le temps et la distance, un cœur fraternel qui bat à l'unisson du
vôtre, qui fait sa joie de vos joies, qui souffre de vos souffrances?
Ce serait notre sort, si vous le vouliez, et je n'en connais point de
plus enviable...

--J'en avais rêvé un autre, murmura-t-il, et je croyais...

--Qu'avez-vous pu croire? eus-je l'imprudence d'ajouter.

--Apprends-le donc, Annette, me dit-il avec une sombre ardeur,
apprends-le, puisque tu ne l'as pas deviné: c'est de t'avoir trop
aimée que je suis puni... Je ne me sentais pas un prétendant digne
de toi: nos conditions étaient trop inégales. Qu'étais-je, moi? Un
orphelin, un sans-le-sou, un _poor little fellow_, comme disent les
Anglais, élevé par la charité des tiens et qui leur devait tout. Beau
parti pour l'héritière d'une fortune de plusieurs millions! Et qu'eût
pensé le monde? Qu'eussent pensé tes parents? Toi-même, qu'aurais-tu
pensé un jour? Une âme un peu délicate peut-elle supporter qu'on
soupçonne à ses affections des dessous intéressés? «Allons, mon vieux,
disait la sagesse, n'attends pas qu'on te congédie, boucle ton sac et
va-t'en! File au bout du monde et ne donne plus de tes nouvelles que
tous les trois ans! C'est la seule manière de prouver ton amour pour
Annette... la seule aussi de montrer ta reconnaissance aux braves gens
qui t'ont recueilli et qui ont bien le droit de rêver d'un gendre plus
reluisant...» Et en somme, Annette, peu s'en est fallu que le plan
ne réussît...; sans le krach de l'_Union nationale_, ça y était: tu
épousais le Dussaussoy et jamais, jamais mon secret ne serait sorti de
moi qui t'aimais à en mourir et qui n'ai consenti à t'en faire l'aveu
que le jour où tu fus ruinée... Oui, c'est vrai, ce jour-là j'ai déliré
de joie... j'ai cru que plus rien ne nous séparait... que, pauvre,
sans dot, tu ne repousserais peut-être pas celui qui t'avait assez
aimée, riche et heureuse, pour renoncer à toi... Tante Yseult s'était
faite ma complice; elle m'entretenait innocemment dans mes illusions;
elle croyait pouvoir répondre de toi... Hélas! Annette, ni elle ni moi
n'avions lu dans ton cœur... Mais qu'est-ce donc, qu'est-ce donc, mon
Dieu, qu'il y a dans ce cœur-là?...

Pouvais-je le lui dire? Pouvais-je surtout lui faire entendre que, plus
il découvrait les secrets mobiles de son héroïque renoncement et plus
il m'enfonçait dans la volonté de me racheter par un héroïsme égal? O
noblesse parfaite! Cœur admirable! Comment avais-je mis si longtemps
pour vous reconnaître! Et de quelle confusion vous me couvriez! La
comparaison que je faisais de la conduite de Georges avec la mienne,
cette magnifique générosité chez lui, chez moi cette légèreté, cette
promptitude à l'oubli, cette facilité à me détacher de mon unique ami
pour prendre le premier mari venu, tout m'accablait et me montrait mon
indignité. Non, il ne se pouvait que j'acceptasse encore le nouveau
sacrifice qu'il s'imposait. Sur le moment, peut-être, un reste d'amour
l'aveuglait assez pour qu'il ne voulût point porter sur ma conduite
antérieure le sévère jugement qu'elle méritait. Mais, plus tard, sa
fièvre tombée, à quels mobiles ne rapporterait-il pas le changement de
mon cœur! Dieu sait, pourtant, si mon amour est pur de tout calcul,
mais il suffit que les apparences me condamnent. Je connais mon devoir
et la conduite de Georges me dicte la mienne. Le léger dépit que lui
causera mon refus passera comme l'arrière-goût d'une boisson un peu
amère; il l'oubliera et, plus tard, aux bras d'une compagne plus
méritante (mais plus aimante, non pas), il me saura gré d'avoir préféré
son bonheur au mien...

Telles étaient les pensées qui bouillonnaient en moi pendant le
long silence qui suivit les explications de Georges. Mais enfin ma
résolution était prise: je me découvris une fermeté que je ne me
connaissais point, et, me levant:

--Georges, dis-je, donnez-moi votre main... Ce que je vais vous dire
atténuera un peu votre peine: si j'avais dû me marier, je n'aurais pas
voulu d'autre mari que vous. Mais il y a des choses qui ne s'effacent
point; je le sais, je le sens.

--Quelles choses? Parlez-vous de votre mariage raté? Vous ne me faites
pas l'injure, j'espère, de me comparer à un Dussaussoy?

--Non, mais nous ne pouvons faire qu'il n'y ait eu un Dussaussoy.

--Je ne comprends pas.

--Vous comprendrez un jour. Moi non plus, longtemps, je n'ai pas
compris.

Je le quittai sur ces mots. J'avais besoin d'être seule... Et, remontée
dans ma chambre, je me suis jetée en pleurant sur mon lit...

Ah! Si je pouvais mourir!...


25 mai.

Georges s'en va. Il part dans trois jours. Ma pauvre maman en est toute
bouleversée. Elle soupçonne un mystère et, quoique nous nous soyons
entendus, Georges et moi, pour lui cacher la vérité, elle ne nous perd
pas des yeux... Georges doit aller demain à Lannion régler diverses
affaires, arrêter sa place dans l'express.

C'est la fin...




DEUXIÈME PARTIE

LA SIRÈNE


I

Tête basse, Georges Léïzour allait sur la route de Lannion.

La journée était chaude et belle; pourtant, vers l'ouest, un long
radeau de nuées grises bloquait le bas du ciel. Du haut de son
_crec'h_, point culminant du plateau, le calvaire en pierres brutes
de Trégastel, que Georges venait de dépasser, agenouillait sous
sa bénédiction tout le paysage terrestre et marin; des clochers
s'exaltaient sur la ligne d'horizon; une combe allongée et profonde,
pareille à une entaille, s'ouvrait sur la gauche, si étroite que l'œil
glissait par-dessus sans s'arrêter. Et çà et là, dans la lande, les
emblaves, cheminaient des caravanes de rochers... Une alouette huppée
qui picorait sur la route s'enleva en plein ciel, chanta et se perdit
dans le bleu. Elle n'était plus qu'un petit point imperceptible que son
chant clair et distinct arrivait encore à Georges. Et il se rappelait
involontairement les paroles que la sagesse bretonne prête à la jolie
voyageuse, symbole de l'âme repentante qui s'élève jusqu'aux portes du
ciel pour solliciter son pardon:

        Per, Per, digor'dhi.
    Biquen, biquen, n'a pec'hi.

«Pierre, Pierre, ouvre-moi. Jamais, jamais plus je ne pécherai.» Vain
appel! La porte ne s'ouvrait pas et la pauvre âme retombait de tout son
poids sur la terre...

Georges ne pouvait s'empêcher d'établir une comparaison mélancolique
entre sa condition et celle que la légende assigne au gentil oiseau.
Comme lui, il s'était élevé jusqu'au seuil du bonheur; comme lui il en
avait été brusquement précipité.

Il venait d'avoir vingt-six ans. Recueilli à la mort de ses bons
parents par sa tante, Mme Lefoullon, il avait grandi près d'Annette,
plus jeune que lui de quelques années. Une ardente sympathie avait
rapproché les deux enfants et qui ne parut se relâcher que du jour où
la vocation de la mer se fut déclarée chez Georges. Reçu au _Borda_
dans les premiers rangs, il partit pour Brest, et, quand il revint
aux vacances, c'était un autre homme. Un air de froideur pincée,
d'indifférence presque hostile, avait remplacé son abandon et sa
familiarité caressante d'autrefois. Les avances d'Annette, que ce
changement déconcertait, n'eurent aucune prise sur ce cœur ombrageux
et fier. Elle ne réfléchit pas que ce changement était plus calculé
que naturel; elle crut que Georges la traitait en petite fille. Le
malentendu qui s'établit dès lors entre elle et son cousin et que
l'absence, l'extrême rareté des visites de celui-ci aggravèrent
encore, explique jusqu'à un certain point qu'elle eût fini par
quitter tout espoir de le reprendre. Jeune, sans expérience, livrée à
elle-même, adorant son père, qui le lui rendait, elle se fit à l'idée
de recevoir un époux de sa main... La vérité ne lui apparut que dans
cette explication décisive où Georges, pressé de toutes parts, lui
découvrit le secret de sa conduite: il n'avait pas voulu qu'un soupçon
pût effleurer la jeune fille ni personne. Annette était riche; par
surcroît, il devait à ses parents tout le peu qu'il était. Dès que ces
réflexions furent entrées en lui, elles ne le quittèrent plus. Il jura
d'oublier Annette, fût-ce au prix de son bonheur, ou du moins de faire
en sorte que nul ne soupçonnât ses sentiments pour elle. Il avait tenu
sa promesse et, n'eussent été la ruine des Lefoullon et la rupture du
mariage d'Annette, jamais il ne se fût départi de sa réserve.

Sans doute cette catastrophe domestique le navrait. Mais dans sa
douleur, il ressentait comme un élancement de joie égoïste à penser
que l'unique obstacle qui le séparait du cœur d'Annette avait disparu
avec la dot de la jeune fille et, dans son impatience de la rejoindre,
il sollicita et obtint son renvoi immédiat en France. La lettre de M.
d'Arnouville n'avait pas laissé de le confirmer dans une illusion si
dangereuse. L'excellent vieillard, qui était le seul homme peut-être
qui eût pénétré dans le secret de ses sentiments, lui mandait la
conduite odieuse du fiancé d'Annette, mais donnait clairement à
entendre que les conséquences n'en avaient rien eu de tragique pour
elle: Annette pouvait être blessée dans sa vanité; elle n'était pas
touchée dans un amour qui n'existait pas encore et qui, peut-être, ne
se fût jamais déclaré. Cette lettre accrut les espérances de Georges.
Cependant, à mesure que se rapprochait le moment de sa réunion avec
Annette, il se sentait repris de ses anciennes perplexités. Il ne
pouvait croire qu'Annette eût accordé sa main à un homme qu'elle
n'aimait pas; la fatigue et l'énervement qu'il lut sur son visage, en
sautant du train, lui parurent les signes évidents de sa mélancolie.
Au lieu de se déclarer tout de suite, il attendit, laissa passer
l'occasion et ne la retrouva plus. Annette, qui l'aimait, commença,
dès qu'elle s'en aperçut, de s'accuser de sa légèreté et de son
détachement; elle voulut entrer en lutte de générosité avec lui et ne
se jugea plus digne du cœur de son ami.

Georges ne pouvait malheureusement démêler les véritables sentiments de
la jeune fille. Ballotté tant de jours entre l'espoir et la crainte,
repoussé à la minute même où il pensait avoir bataille gagnée, il
mettait le refus d'Annette sur le compte de l'indifférence: elle ne
l'aimait pas, et, si elle ne le lui avait pas dit, il croyait du moins
le sentir au ton de ses paroles.

A quoi bon prolonger un débat aussi douloureux que stérile? Il allégua
près de sa tante des nécessités de service; en réalité, il fuyait la
jeune fille. La veille de son départ, il devait se rendre à Lannion
pour faire régulariser diverses pièces dont il pensait n'avoir pas
besoin de sitôt. Il quitta Rûn-Rouz au petit jour sans avoir vu Annette
ni sa tante. Une course de trois lieues ne l'effrayait point, et,
d'ailleurs, il avait besoin de grand air et de mouvement. Mais, quoi
qu'il fît, la pensée d'Annette ne le quittait pas. A un détour de la
route, au pied de la montée de Guéradur, il aperçut entre les arbres la
petite flèche ajourée du clocher de Saint-Samson. Et ce lui fut un coup
plus vif encore: il revécut en une seconde cette journée radieuse, qui
s'annonçait comme le prélude de tant d'autres et qui n'avait été que
le prologue de son malheur... Comment expliquer tant de changements?
Se pouvait-il qu'Annette se fût méprise, où bien la folle enfant
avait-elle voulu l'abuser?

Annette n'était ni méchante ni sotte. Elle avait de l'esprit et du
cœur et, sous une légèreté de surface, autant de décision qu'il en
peut tenir dans une jeune fille. Sa mère, Mme Lefoullon, était née
Léïzour de Kerduel. Pour comprendre qu'elle eût consenti à épouser
l'homme plein de tact, de bonté, riche, mais sans naissance, qu'était
M. Lefoullon, il n'est pas sans intérêt de connaître que la famille
Léïzour était complètement ruinée. La Révolution lui avait ôté une
partie de ses biens, qui étaient déjà fort endommagés, et le reste
avait sombré dans les entreprises extravagantes de son chef, le vieux
Job ou Joseph Léïzour, que, par moquerie, on appelait le duc Job.
Celui-ci, des débris de son patrimoine, avait acheté à Saint-Brieuc une
façon de manoir gothique, sis dans une des plus sombres venelles de
la basse ville, et y avait ouvert un cabinet de consultations vraiment
original. L'investigation méticuleuse et patiente des parchemins de sa
famille, l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne de Bretagne,
et qu'une généalogie peut-être apocryphe faisait descendre du roi
Arthur, le légendaire prince breton, l'avait entretenu dans l'idée que
le déclin de sa race était à la veille de prendre fin et que le moment
approchait où elle recouvrerait son premier lustre et son opulence
passée. Ce dernier des Kerduel, qu'une sorte d'amour-propre retenait de
porter le titre et le nom d'origine auxquels il avait droit, attendant
pour les relever d'avoir rétabli ses affaires en bon point, était un
petit homme maigre aux pommettes saillantes, au nez busqué, aux yeux
vifs et ronds et qui dansaient comme des feux follets sous des sourcils
ravagés. Harnaché d'une longue pelisse de ratine qui flottait autour de
ses côtes, d'un gilet à jabot et d'un pantalon à sous-pieds, il faisait
les délices des gamins de Saint-Brieuc qui lui aboyaient aux jambes
toutes les fois qu'il sortait de sa hiboutière. Il n'y prêtait point
attention et suivait son chemin, qu'il n'interrompait que pour puiser
dans une fine tabatière, où un camée de l'autre siècle serti dans l'or
évoquait des élégances abolies, une prise de tabac d'Espagne dont il
secouait ensuite les grains, fort galamment, d'une chiquenaude sur son
jabot.

Tel quel, il avait grand air, et, avec des sautes singulières d'idées,
une parole dont l'accent était convaincant et touchant tout ensemble.

Il ne faut point attribuer à d'autres raisons l'espèce de mariage _in
extremis_ qu'il fit à cinquante ans avec Mlle Yolande-Aimée-Zéphyrine
de Creuzolles, laquelle n'en avait que trente, lui apportait une
laideur discrète et le plein épanouissement d'un cœur voué par nature
à toutes les œuvres de sacrifice. C'en fut un que de le prendre pour
mari. Mlle de Creuzolles n'avait aucune fortune que la maison de ses
parents et quelques terres. Elles fondirent dans la grande entreprise
où les précipita le vieux Job. Persuadé, non sans une apparence de
raison, que le relèvement de sa famille tenait à l'existence d'un
trésor caché dans les décombres d'un des nombreux châteaux qu'elle
possédait autrefois (mais lequel?), il avait commencé par exécuter des
fouilles pour son propre compte en différents endroits du pays.

Ses échecs successifs et la diminution de son patrimoine ne le
découragèrent pas, et, voyant là tout au contraire le germe d'une
entreprise à généraliser, il s'établit à Saint-Brieuc découvreur de
trésors pour le compte d'autrui. Héraldiste de premier ordre, possédant
sur le bout du doigt son armorial breton, il lança des circulaires de
tous côtés, tant sur les familles que la Révolution avait dépouillées
et qui pouvaient espérer rentrer ainsi dans une partie de leurs biens,
que sur les familles encore en possession de leur patrimoine et qu'il
alléchait par l'espoir d'un accroissement de fortune.

Le plus curieux n'est point qu'il ait tenté l'aventure, mais qu'il
se soit trouvé des gens pour donner dans ce miroir. Lui-même était
sa première dupe et la plus innocente. Mais il est notoire que de
nombreuses familles nobles s'intéressèrent à cette chimère, que
le cabinet du duc Job fut longtemps fort achalandé et qu'il ne
périclita que fort après et quand aucune des fouilles n'eut donné de
résultats. Les concessions cependant coûtaient cher, les ouvriers et
les démolitions. Le vieux Job y était souvent de sa poche. Il lui
fallut enfin rendre les armes. Il ne le fit qu'à son corps défendant
et sur les représentations de Mme Léïzour, qui eût très dignement et
vaillamment supporté la misère pour elle-même, mais qui ne la voyait
point sans terreur menacer ses enfants.

Le bizarre gentilhomme avait eu en effet, à cinq années de distance,
un garçon et une fille. Le garçon était un grand braque, désordonné
et furieux, dont on ne put rien tirer au collège, qui s'engagea
avant l'âge et ne fit que cela de bon. Dans la suite, ses parents,
pensant l'apaiser, lui donnèrent une jeune fille de la bourgeoisie
qui l'épousa de confiance, sur son nom et sa mine, qu'il ruina et qui
mourut en accouchant d'un fils, lequel fut Georges Léïzour; lui-même
disparut peu après à Santos, où l'avaient conduit ses perpétuelles
agitations, d'un accès de fièvre jaune. Par bonheur, Yseult Léïzour,
sa sœur cadette, était à l'opposé de ce furieux: c'était tout le
portrait de sa mère pour l'extrême sensibilité, la délicatesse d'âme
et de cœur; elle y joignait un sentiment de son rang assez vif, il
est vrai, et, pour une fille aussi pauvre, plus de vanité, peut-être,
qu'il n'était nécessaire. Encore ce léger travers tournait-il le plus
souvent en innocentes manies, comme de cataloguer des empreintes de
cachets blasonnés, de collectionner les bibelots de l'autre siècle dont
l'élégance la ravissait, de dresser un faucon qu'on lui avait apporté
tout petit, qu'elle chaperonnait et à qui elle avait appris à se tenir
sur son poing.

La bonne éducation des Léïzour, plus que leur noblesse, dont ils
étaient à peu près seuls à se souvenir, faisait que, malgré leur
médiocrité, ils étaient reçus dans le meilleur monde.

Yseult était, dans son enfance, une petite personne infiniment
gracieuse et jolie; on la choyait, et plus que tous la vieille
chanoinesse de Penfenteuniou, chez qui elle allait en visite le jeudi
et qui la bourrait de confitures et de massepains; elle s'y rencontrait
avec un neveu de la chanoinesse, qui faisait ses études chez les pères
eudistes de Saint-Charles et dont les parents immédiats, chargés de
famille, s'étaient débarrassés sur leur vieille cousine du soin de son
instruction.

Les deux jeunes gens, au cours de ces rencontres hebdomadaires qui se
prolongèrent assez avant de leur adolescence, conçurent à l'égard l'un
de l'autre des sentiments de sympathie que l'âge eût pu développer
jusqu'au véritable attachement, si, à cette minute décisive de leur
vie, l'état de délabrement où était tombée la fortune du vieux Job ne
l'avait forcé de liquider vaille que vaille son cabinet d'affaires et
de transporter ses pénates à Paris.

Cet exil, qui ne contrista pas moins Yseult que sa mère, eut une
conséquence imprévue. Les Léïzour qui, autant pour cacher leur détresse
que dans l'espoir de trouver une occupation qui leur permît de vivre,
s'étaient perchés au cinquième étage d'une maison ouvrière de la rue
des Mathurins, furent mis en relation par M. d'Arnouville avec un
riche agent de change du nom de Lefoullon, lequel était d'origine
bretonne et dont le père, tenancier de la famille au temps de sa
prospérité, avait depuis lors fait fortune à Paris. Il se trouva que
le fils était propriétaire de la maison qu'habitaient les Léïzour;
frappé du hasard qui le remettait en présence des anciens maîtres de
son père, il s'enquit de leur situation et conçut pour eux un intérêt
mêlé de pitié. Il s'employa aussitôt pour dénicher au vieux Job un
vague office d'inspecteur et, cependant, donna des ordres pour qu'on
ne le pressât point sur le loyer ni sur les autres dépenses qu'il
avait pu contracter. Le duc Job ne savait à quoi attribuer cette
sympathie inespérée, qui étonnait également Mme Léïzour et Yseult.
Elles bénissaient dans le secret leur bienfaiteur inconnu. Mais le
jour arriva enfin où celui-ci se découvrit, et il le fit avec tant de
délicatesse, une si grande réserve d'expressions, qu'il devint pour
elles un ami plus qu'un protecteur.

La conduite de M. Lefoullon, pour spontanée qu'elle eût été au début,
ne laissa point cependant de revêtir avec le temps une légère teinte
d'intérêt personnel; ses visites devenaient plus fréquentes et il
apparut bientôt qu'il en recherchait toutes les occasions.

M. Lefoullon avait été profondément frappé de la beauté naissante
d'Yseult. Paris ne l'avait point tellement métamorphosé qu'il fût
devenu insensible tout à coup aux considérations de famille et de
rang. Loin d'afficher l'orgueil habituel aux parvenus, il ressentait,
en présence d'Yseult, quelque chose de l'admiration respectueuse que
ses humbles ancêtres éprouvaient devant la fille de leur suzerain.
L'excellent accueil de Mme Léïzour, la reconnaissance affectueuse
que lui témoignait Yseult l'enhardirent cependant jusqu'à faire à
celle-ci l'aveu de l'amour qu'il avait conçu pour elle. Au premier mot,
il s'arrêta. L'attitude glacée de la jeune fille, l'air de suprême
réserve dont elle reçut cette déclaration lui apprirent combien sa
méprise était grande. Il rentra chez lui bouleversé et de trois jours
ne sortit pas. Pendant plus d'un an qu'avait duré son intimité avec
la famille Léïzour, il avait insensiblement laissé lever en lui une
espérance qui avait tout envahi. Sa grande fortune, la pauvreté des
Léïzour, les charges qui les accablaient et que venait d'augmenter,
à la mort de leur fils aîné, l'adoption de son malheureux orphelin,
enfin les services personnels que lui-même leur avait rendus, tant
de considérations, agissant sur un cœur naturellement prévenu, lui
avaient fait oublier la distance qui séparait de la famille de ses
anciens maîtres le fils de leur ancien serviteur. La froide et
silencieuse réserve d'Yseult la lui avait rappelée trop tard et il
s'accusait amèrement de son erreur. Quel ne fut donc pas son étonnement
quand on lui annonça M. Léïzour et que celui-ci, à peine assis et se
relevant pour le prendre par un des boutons de son habit, lui dit à
brûle-pourpoint:

--Mon cher ami... mon unique ami... Yseult nous a tout conté... Vous
acceptez toujours d'être notre gendre, n'est-ce pas?

Contre son habitude, le duc Job bredouillait, et il était visible
que lui aussi faisait effort pour cacher ses vrais sentiments et
l'humiliation secrète qu'il éprouvait à la pensée de mésallier son
dernier enfant.

Mais M. Lefoullon, tout à l'ivresse de son bonheur, ne vit rien ou ne
voulut rien voir et ne songea pas davantage à s'enquérir sur le moment
des raisons qui avaient poussé Yseult à cette volte-face inattendue.
Il se précipita sur les mains du duc Job, les baisa et ne voulut point
le lâcher qu'il ne lui eût fait répéter jusqu'à dix fois qu'Yseult
consentait à l'épouser. Cela ne lui suffit point encore et il força
M. Léïzour de l'accompagner jusqu'à la Bourse. Chemin faisant il lui
annonça qu'il mettait à sa disposition une provision de cinquante mille
francs pour des fouilles dont il le savait préoccupé aux environs de
Coatfrec, en Bretagne, et cette innocente flatterie acheva de lui
conquérir le cœur du vieillard.

Le lendemain, M. Lefoullon fit sa demande officielle à Mme Léïzour,
qui l'agréa. Il fut admis à faire sa cour à Yseult et il trouva chez
elle une politesse sans embarras qui contrastait singulièrement avec
l'ardeur dont il était brûlé. Il ne remarqua pas combien la jeune
fille avait changé ces trois jours et les traces de lutte violente
qu'elle portait dans le cerne bleuâtre de ses yeux. Le ton uni de sa
conversation l'abusait sur l'état véritable de son cœur, et, d'autre
part l'espèce d'extase où il était plongé et où il demeura toute sa vie
l'empêchait de se rendre compte des changements qui s'étaient faits en
elle...

La vérité, qu'il ne connut pas, est qu'Yseult s'était volontairement
sacrifiée aux siens. Faisant violence à ses propres sentiments, elle
avait longtemps débattu en elle toutes les raisons qui pouvaient
l'éloigner ou la rapprocher de M. Lefoullon. Sa mère, sans vouloir
peser sur sa décision, ne lui avait pas caché cependant la détresse
profonde où ils se trouvaient: le mariage qui s'offrait à elle
présentait de grands avantages, dont le plus appréciable est qu'il les
assurait tous contre une misère quasi imminente. M. Léïzour, consulté,
n'eut pas le courage de se prononcer contre une alliance qui lui
permettait de donner un nouveau corps à ses chimères: il n'avait pas
quitté tout espoir de découvrir un trésor qui redorerait son blason et
il se satisfaisait d'acheter cet espoir au prix d'une concession qui
n'engageait que sa fille.

Yseult agita longuement toutes ces raisons; le rêve, secrètement
caressé, d'une alliance plus flatteuse et plus chère, des souvenirs
d'enfance, l'image, encore mal effacée, de Jean de Penfenteuniou, son
compagnon de jeux chez la bonne chanoinesse bretonne, devenu officier
de marine, mais sans fortune comme elle, plus que tout l'idée fort
élevée qu'elle se faisait de la position de sa famille dans le monde
et des droits et des devoirs inhérents à icelle, la sollicitaient de
décliner un mariage qui ne satisfaisait ni son esprit, ni son cœur.

Elle s'y décida cependant, mais de ce moment elle cessa de s'appartenir
et ses lèvres blanches et serrées, sa pâleur, la fièvre de ses yeux lui
demeurèrent comme les signes de sa nouvelle condition. M. Lefoullon
ne pénétra jamais le secret de cette étrange attitude; l'atmosphère
d'adoration où il vécut jusqu'au bout l'aveuglait sur son bonheur; il
s'en exagérait le degré et tâchait de se faire pardonner l'humilité
de son origine à force d'attentions et de soins. Déjà riche, il rêva
de le devenir davantage pour aller au-devant des moindres caprices
d'Yseult. Celle-ci, dédaigneuse peut-être du monde de parvenus où
l'avait introduite son mari, vivait dans un isolement presque complet,
au milieu des chères reliques familiales dont son esprit d'élégance et
d'aristocratie naturel lui faisait sentir inexprimablement le charme.
Une fille lui était née de son mariage, Annette, à qui elle communiqua
un peu de sa distinction, non toutefois sans être rebutée par le côté
décidé et positif qu'elle découvrait dans son caractère. Le vieux
Job était mort peu de temps après l'entrée en mariage de sa fille,
et d'une façon aussi naturelle que tragique, si l'on veut bien avoir
égard à son grand âge et à la singularité de ses occupations: un pan
de mur l'avait mis en bouillie durant qu'il exécutait ses fouilles au
château de Coatfrec et dans le moment, disait-on, où il poussait un
triomphant _euréka_. Mme Léïzour lui avait survécu quelques mois à
peine et s'était éteinte doucement entre les bras d'Yseult. Les années
avaient passé. L'orphelin, recueilli par les Lefoullon et qui n'était
autre que Georges Léïzour, avait grandi à leur foyer, près d'Annette.
Fort affectionné de sa tante, qui se mirait en lui et dont il avait, en
effet, plus que la jeune fille et par une réelle bizarrerie d'atavisme,
quelques-uns des traits de caractère, la noblesse ombrageuse et
l'accent mélancolique, il semblait appelé, dans les imaginations de
l'excellente femme, à redresser l'ancien tronc des Kerduel par un
mariage avec Annette auquel M. Lefoullon eût vraisemblablement prêté
les mains. Le départ de Georges, son changement d'attitude à l'égard
de sa cousine avaient ruiné la combinaison. Retombée de son rêve, Mme
Lefoullon ne s'était plus occupée des autres projets d'établissement
dont son mari l'avait entretenue au sujet de la jeune fille. Elle
semblait indifférente à tout et à tous et s'en remettait pour la
décision à prendre au bon sens et à l'expérience de M. Lefoullon.

C'est ainsi qu'elle parut consentir au mariage d'Annette avec un
Dussaussoy. La mort de son mari, la perte de sa fortune l'accablèrent
extrêmement. Une fatalité s'acharnait à rendre inutile le lourd
sacrifice qu'elle avait fait autrefois de ses inclinations et de
son rang. L'empressement de Georges à se rendre auprès des deux
femmes, l'intérêt subit qu'il montra pour Annette et dont le sens
ne pouvait échapper à Mme Lefoullon rendirent un moment la vie à sa
chimère. Elle caressa de nouveau le rêve d'un mariage entre Annette
et Georges et il lui sembla qu'Annette s'y prêtait obligeamment. Le
passé reprenait corps; le vieux tronc des Kerduel allait reverdir. Les
lubies paternelles, ce mirage d'une restauration de sa race, qui devait
briller d'un nouvel éclat avant de s'éteindre, lui avaient toujours
été présentes; c'était l'unique héritage qu'elle eût recueilli du
vieux Job, et il l'aidait à supporter les maux de toutes sortes qui
l'accablaient.

Aussi sa déception fut-elle grande quand Georges, qui devait passer
tout son congé entre Annette et elle, lui annonça que des nécessités
de service l'obligeaient de s'en aller. Elle se perdit en suppositions
sur les raisons de ce départ subit, voulut en parler avec Annette et,
finalement, sans lumière et sans prise sur le cœur de la jeune fille
dont elle avait toujours laissé la direction à son mari et dont la
petite âme volontaire lui échappait complètement, elle se claustra dans
sa chambre et se résigna aux événements.

Georges, qui voulait éviter toutes les occasions de se retrouver en
face de sa cousine, s'attarda à Lannion plus qu'il n'était nécessaire
et ne se remit en route qu'à la tombée du jour. Encore, pour allonger
le chemin, avait-il pris par Servel et Pleumeur, d'où il pensait gagner
Trégastel. Le temps, fort beau jusqu'alors, s'était un peu troublé dans
l'après-midi; la chaleur restait forte cependant et, quand il arriva au
haut de la montée de Pleumeur, d'où l'on découvre la mer et les îles,
il vit que la lourde banquise de nuages gris à l'ancre sur l'horizon
avait appareillé dans la direction du Sud. Elle couvrit bientôt tout
le ciel et en même temps une brume intense, qui avançait par bouffées,
s'étendit à ras de terre et noya le paysage dans ses tulles blafards.

Georges reconnut cette brume de chaleur, commune dans tout l'Ouest,
qui monte de la mer et dont les marins disent pittoresquement: «C'est
de la graisse de vent», pour marquer qu'elle annonce d'ordinaire
une bourrasque ou un cyclone. Cette brume devint bientôt si épaisse
qu'on avait peine à distinguer les objets les plus rapprochés. La
nuit l'accrut encore, au point que Georges eut quelque peine à se
débrouiller dans l'écheveau de petites routes qui, Trégastel franchi,
sollicitaient de tous côtés ses pas. Comme il approchait de Rûn-Rouz,
surgit une ombre qui poussa en l'apercevant un petit cri de frayeur.
C'était Fante.

--Monsieur Georges!... Ah! vous m'en avez fait une peur!... S'il est
possible de surprendre le monde de la sorte!

--Mais, petite bête, ce n'est pas ma faute si la brume étouffait mes
pas... Je ne t'entendais pas venir, moi non plus...

--Seigneur Jésus, reprit Fante, j'ai cru que c'était un intersigne...
l'intersigne de notre demoiselle, ajouta-t-elle plus bas...

Georges ne prit pas garde à ces dernières paroles et demanda seulement
à l'enfant comment elle se trouvait là seule et si tard.

--Ah! mon Dieu, c'est vrai, vous ne savez pas... La demoiselle est
partie cette après-midi en mer avec mon père et Fanchic, et ils ne sont
pas rentrés... J'arrive de Bringuiller: on n'y avait vu personne...
Mais peut-être qu'Yvon rapportera des renseignements de Landrellec.

--A quelle heure était la marée? demanda Georges, qui, dans les
circonstances tragiques, savait toujours se retrouver maître de lui.

--L'étale était à huit heures.

Il en était à ce moment près de neuf. Normalement, le _Courlis_,
la barque de Fanch-goz, aurait dû revenir avec le premier flot,
c'est-à-dire vers six heures. Mais elle avait pu être cernée au
large par la brume et forcée de dériver. C'était l'hypothèse la plus
vraisemblable; il y en avait une autre, si terrible que Georges n'osait
pas s'y arrêter. Il courut d'une traite jusqu'à la maison, suivi de
Fante, qui mettait les soupirs sur les signes de croix et les signes de
croix sur les oraisons.

Peut-être Annette était-elle rentrée dans l'intervalle. Il l'appela du
seuil.

Gertrude, qui veillait dans la pièce, ne put que lever les bras et les
abaisser en signe de désespoir.

--Et ma tante?

--Ah! béni monsieur, murmura Gertrude, ce dernier coup va l'achever ben
sûr. Elle n'est tant seulement pas plus vaillante à c't'heure qu'une
gosseline de quinze jours...

--Dites-lui que je veux la voir...

Gertrude gratta à la porte de Mme Lefoullon, et Georges entendit la
malheureuse femme qui demandait d'une voix basse comme un souffle:

--C'est vous, Gertrude... Eh bien, Annette est-elle de retour?

--Pas core, pas core, madame... Mais vous faites pas de bile... V'là M.
Georges qui vient d'arriver et qui voudrait vous couler deux mots.

--Qu'il entre, le cher enfant!

Georges trouva sa tante au lit, brisée et sans regard. La prudence la
plus élémentaire lui commandait d'affecter une sécurité qui n'était
point dans son âme. Il s'ingénia à rassurer la pauvre femme et à lui
démontrer que le retard de la barque n'avait aucune signification
fâcheuse.

--Dieu t'entende, mon pauvre enfant! dit-elle enfin. Ta présence, du
moins, me rassure un peu. Si Annette doit être sauvée, ce ne sera que
par toi...

--Oui, oui, jura Georges. Soyez tranquille: je vous la ramènerai.

En sortant il trouva Yvon, qui revenait de Landrellec, où l'on n'avait
aucune nouvelle du _Courlis_, mais qui lui donna quelques précisions
intéressantes sur l'heure d'appareillage et la direction du bateau.

--Ça doit être vers onze heures qu'il s'est mis en route... Fanch-goz
a envoyé Fanchic prévenir Mademoiselle qu'il devait aller relever ses
casiers neufs dans le chenal des Triagoz, mais qu'il fallait se hâter à
cause du déchal. Et il était à ce moment-là dix heures et demie...

Les Triagoz! Georges connaissait de réputation cette basse sinistre,
cimetière de tant de marins. La mer, même par beau temps, y fait le
diable à quatre... Que pouvait-ce être par le temps de brume, où elle
se hache et fatigue continuellement? Autre motif d'appréhension: le
bateau de Fanch-goz était vieux, radoubé sur toutes les coutures et ne
tenait au vent que par l'adresse de son pilote... N'importe! Fante,
écroulée sur une chaise, balbutiait des _ave_ à n'en plus finir.
Georges la secoua:

--Tu connais les passes, hé?... Tu sais où les bateaux font cap pour
rentrer, suivant la direction des courants et des vents?

--Oui, dit l'enfant.

--Viens donc, dit Georges, et prends un fanal...

La crainte de Georges était que Fanch-goz n'eût voulu rentrer malgré
la brume et que, drossé sur quelque caillou, il n'y eût coulé avec son
équipage. Mais dans ce cas on eût déjà trouvé des épaves à la pleine
mer comme pour la _Marie-Joseph_. Il fallait donc, cette hypothèse
admise, qu'il eût donné sur quelque autre point éloigné de la côte d'où
les nouvelles n'avaient point encore eu le temps d'arriver. Le plus
croyable, en somme, avec un marin aussi expérimenté que Fanch-goz,
était qu'il avait gagné le large ou mouillé en quelque endroit pour
attendre la fin de la brume. Mais alors un autre danger surgissait:
le vent. Il semblait certain que cette brume de chaleur, plus épaisse
à mesure, couvait dans ses cocons une redoutable tempête. Le bateau
pourrait-il gagner à temps l'une des passes de basse mer? La brume ne
se lèverait-elle qu'avec le flot, ce qui ajouterait aux chances de
salut? Le jusant en avait encore pour deux heures: le plus pressé était
donc de courir jusqu'aux Goulmedec, qui sont le point extrême de la
côte aux basses mers, puis, si rien ne se présentait avant le flot,
de se rapprocher des passes du sud, que le _Courlis_ ne manquerait
pas d'embouquer, au cas où, comme le voulait espérer Georges, il
n'aurait pas sombré au large. Le fanal que Fante emportait et que
Georges avait fixé au bout d'une longue perche servirait de signal aux
retardataires...

L'enfant et le jeune homme s'enfoncèrent dans la nuit. Yvon, renvoyé à
Landrellec où il avait mission d'attendre avec une barque et une équipe
de pêcheurs prêts à prendre la mer au premier flot, s'en alla de son
côté. La brume tenait bon toujours. Mais déjà un rayonnement diffus
l'opalisait à l'endroit où se levait la lune, comme derrière une vitre
en verre dépoli. Signe d'un changement prochain. En effet les deux
explorateurs n'avaient pas dépassé la pointe de l'île Jaouen que des
déchirures commencèrent d'apparaître dans la brume; le vent fraîchit
graduellement et peu à peu toute cette ouate fondit dans la clarté d'un
ciel sans nuages. L'espoir revint au cœur de Georges. Le vent était
fort, sans être violent; mais la mer, comme travaillée en dessous,
blanchissait au loin dans la nuit. Georges cependant planta son fanal
sur une crête de rochers et, les mains en cornet, poussa de longs
appels qui restèrent sans écho.

Bientôt il fallut abandonner les Goulmedec; la mer montait et l'entrée
des passes du sud, avec le vent qui tournait en rafales, allait devenir
singulièrement malaisée. Fanch-goz la tenterait-il? Préférerait-il
rester au large? L'anxiété où il savait qu'était plongée la famille
d'Annette devait être une puissante conseillère de retour... Georges
regarda sa montre à la lueur du fanal: il était près de minuit déjà.
Fante, grelottante et pâle, le suivit par la grève jusqu'à Morvic, qui
domine la passe de l'île d'Aval. Si le _Courlis_ ne se présentait point
par là, c'est qu'il était perdu ou qu'il ne reviendrait qu'au jour. Le
vent redoublait de violence; c'était le vent du sud-ouest, ce terrible
_Circius_ auquel l'empereur Auguste, pensant l'apaiser, fit élever,
dit-on, un autel dans les Gaules. Il s'enflait, couvrait la mer et la
lande, bondissait sur lui-même comme pour essayer sa puissance. Et
enfin il se déchaîna librement, régna en maître sur tout l'espace, et
son grand souffle éperdu, forcené, ne s'arrêta plus de la nuit.

Georges et Fante avaient atteint le rebord occidental de Morvic, qui
fait face à l'île d'Aval; Fante, que la peur transissait plus que le
froid, s'était rencognée dans une embrasure de rochers; la lumière du
fanal s'était éteinte et Georges essayait de la rallumer à contrevent.
Un cri de Fante le fit se retourner au moment où, après avoir refermé
la boucle du fanal, il le rassujettissait à la perche.

--Eh bien?

--Là! Là! disait Fante, en indiquant du doigt un des récifs de la passe
où jouait précisément le rayon mouvant de la lune.

Et, avec une expression d'horreur:

--La _morgr'heg_!...

Une vague énorme s'abattit sur le récif et le couvrit d'une nappe
d'écume; tout disparut. Mais Georges avait eu le temps de saisir au
passage la silhouette d'un torse féminin qui plongeait sous la vague
et dont il aperçut distinctement la tête étrange, inoubliable et
furieuse...

--Jésus, mon Dieu, bonne sainte Vierge! soupira Fante en cachant ses
yeux dans ses mains, elle nous a vus!...

Fantôme ou mortelle, la baigneuse ainsi surprise avait en effet, au
cri de Fante, tourné la tête vers les deux guetteurs et son regard
disait assez la sourde colère qui la gonflait. Georges en demeurait
comme médusé. Buvant la mer de ses prunelles élargies, il attendait
sans doute une nouvelle manifestation du radieux et sauvage phénomène.
Mais rien ne parut. Les vagues se tordaient sous les mille lanières du
vent d'ouest et leur écume, chassée dans le ciel, retombait à ses pieds
comme une neige.

--Partons! Allons-nous-en! suppliait Fante.

Il la fit taire d'un geste impérieux. Rêvait-il? Avait-il son bon sens?
Mais Fante avait vu aussi, vu comme lui, avant lui. Et le même cri figé
sur les lèvres de l'enfant: «la _morgr'heg_!» avait monté aux siennes
dans une autre langue: «la fille de la mer!» Et qu'importait le nom
qu'on lui donnât? C'était bien elle, l'équivoque amphibienne que lui
avait annoncée la vieille sorcière sakalave: il l'avait vue, il avait
vu ses crins d'or, ses yeux glauques, son front volontaire et dur, ses
narines frémissantes et l'ambre de son torse divin. C'était elle, car
quelle possibilité qu'une femme osât de nuit, par cette mer déchaînée,
remettre son corps au conflit des vents et des vagues, se jouer dans la
tempête, paraître et disparaître ainsi à volonté dans l'abîme?...

Tendu et comme aspiré vers l'endroit où la mer s'était refermée sur
elle, Georges n'aperçut point une petite barque noire courant sous sa
voile en haillons vers l'extrémité de la passe. Fante, les yeux dans
ses mains, sanglotait à l'écart. La barque doubla la pointe de Morvic.
Mais, arrivée là, une vague de ressac, qu'on eût dite aux aguets
pour son mauvais coup, la prit par le travers, la roula et l'envoya
buter contre le musoir de l'île d'Aval. Un cri, un appel de détresse
vint expirer aux oreilles de Georges. La voix d'Annette? Oui, cela y
ressemblait. Mais d'où serait-elle venue? Rien n'égale la soudaineté
des catastrophes maritimes et celle-ci n'avait laissé aucune trace sur
la mer qu'un tronçon de mât et deux sabots d'enfant qui se balançaient
à la lame comme de minuscules berceaux...


II

Georges reprenait son équilibre dans la fraîcheur du petit jour. Les
yeux brûlés de fièvre, la peur aux dents, Fante n'avait pas bougé de
l'angle où elle s'était tapie. On appelait, on criait à deux pas d'eux.
Quelqu'un annonça enfin: «Les voilà!» Georges reconnut la voix d'Yvon.

--Ah! monsieur!... Nous qui vous cherchons partout depuis deux heures...

--Et Annette?...

--Mademoiselle est sauvée.

Yvon ne pouvait mentir et les deux hommes qui l'accompagnaient, deux
marins de Landrellec avec qui il avait passé la nuit en vigie, juraient
sur leur salut qu'il disait vrai. Bien mieux: Georges en tenait la
preuve dans sa main; Yvon lui avait remis un billet qu'il tournait et
retournait sans se décider à l'ouvrir.

--Mais lisez donc, monsieur Georges, lisez donc, disait Yvon. Le billet
est pour vous, bien qu'il ne porte pas votre adresse.

De fait, aucune souscription ne s'y voyait, ce qui pouvait s'expliquer
à la rigueur par le tour même de la communication.

«Ile d'Aval, 27 mai 189..

«La personne sauvée dans la nuit et recueillie chez moi dit s'appeler
Mlle Annette Lefoullon et demeurer à Rûn-Rouz. Son état, sans inspirer
d'inquiétude immédiate, ne lui permet pas d'être transportée à
domicile. Elle me charge de rassurer sa mère et, dans le cas où cette
dernière ne pourrait se rendre auprès d'elle, comme tout le lui fait
craindre, elle prie M. Georges Léïzour de passer à l'île au reçu de ce
mot...»

_Signé_: MORGANE.

L'extraordinaire signature! Si extraordinaire que Georges d'abord
ne vit qu'elle, tant elle semblait volontairement apposée là pour
authentiquer son apparition de la nuit, lui conférer une manière d'état
civil! Alors il n'avait donc pas rêvé? Car supposer une coïncidence
encore... Enfin on verrait bien et il allait suivre Yvon et les deux
marins venus là pour le «traverser», sur leur barque, quand un gros
sanglot de la petite Fante, qui n'avait pas bougé de son encognure où
personne n'avait songé à l'aller dénicher et qui couvrait sa figure de
son mouchoir pour y pleurer plus à l'aise, lui rappela qu'il n'y avait
pas au monde qu'Annette et lui. Égoïsme des amoureux! Pourvu qu'Annette
fût sauvée, il ne songeait point à ce que pouvaient être devenus le
grand-père et le frère de l'enfant. Le billet n'en soufflait mot,
d'ailleurs, et il interprétait fâcheusement ce silence. Mais Yvon avait
pris la petite dans ses bras:

--Coquin de sort! c'est Fante... Ah! la pauvre _kézic-koant_[4], elle
est glacée... Elle a passé la nuit dehors avec M. Georges... Voyez-moi
ça! Mais qu'est-ce qu'elle a donc à pleurer comme une source, cette
petite nigaude?

[Note 4: Chérie-jolie.]

Et l'enfant, à travers ses hoquets:

--Grand-père et Fanchic qui sont péris donc...

--Péris? Où as-tu pris cela?

--Dame, puisque vous ne parlez pas d'eux!

--Mais c'est justement parce qu'ils se portent comme la tour du Baly
qu'on n'en parle pas.

--Vrai? cria Fante, riant à travers ses larmes. Ils ne sont pas noyés?

--Bon! répondit Yvon, c'est donc comme à la foire chez toi: faut y
aller voir pour y croire? Et vas-y donc! Par exemple, je suppose qu'ils
ronflent du moment à poings fermés... Voilà un bon bout de temps qu'ils
sont rentrés et ils ont bien gagné leur provende de sommeil... Tout
de même que, sans leur assistance, notre pauvre demoiselle serait à
l'heure qu'il est dans la grande marmite.

Fante n'en demanda pas davantage et se mit à courir vers Bringuiller
de toute la vitesse de ses petites jambes. Georges, cependant, gagnait
avec Yvon et les deux hommes la petite cale en pierres brutes où était
amarré le bateau qui devait le mener à l'île. Chemin faisant, Yvon
lui racontait comment les choses s'étaient passées: Fanch-goz, pris
par la brume, avait attendu au large jusqu'à dix heures et demie ou
onze heures du soir. A ce moment-là, le vent s'étant levé, il avait
cherché à gagner la côte, mais, dans la passe de Morvic, une lame
sourde l'avait drossé contre le musoir de l'île d'Aval. Fanch n'avait
eu que le temps de saisir Mademoiselle par la ceinture et de se jeter
à l'eau avec elle. Fanchic aidant, il l'avait portée jusqu'à une grève
voisine où le personnel du château avait recueilli les naufragés. La
pointe du musoir les cachait à Georges et l'avait empêché de suivre
les péripéties du sauvetage. Cependant Mademoiselle avait été couchée
dans un lit bien tiède et bassiné au préalable où elle avait repris
connaissance. Fanch-goz et Fanchic, après un solide massage et une
double lampée de «chenu» qui paracheva la cure, furent dépêchés à
Rûn-Rouz avec le billet sans adresse remis à Georges... Il y avait
trois ou quatre heures de cela... D'abord Mme Lefoullon avait voulu se
lever pour aller retrouver Mademoiselle, mais ses jambes s'y étaient
refusées. C'est alors qu'on avait cherché M. Georges pour lui remettre
le billet: on le hélait de tous les côtés; on ne savait ce qu'il était
devenu, non plus que Fante. Dieu merci enfin, tout s'était arrangé.
Mais on devait une fière chandelle à Madame Sainte-Anne du Roc'hou, qui
avait sauvé du péril de la mer les trois perdus.

Quand on fut à la cale, Yvon demanda la permission de prendre congé
«afin de rassurer Madame et de lui annoncer que M. Georges était près
de Mademoiselle». Les deux marins détachèrent l'amarre: le petit bras
de mer, sans cesse aminci par la descente du flot qui les séparait du
débarcadère de l'île, fut franchi en quelques coups d'aviron. Georges
sauta lestement à terre, et, par un escalier en pierres de taille,
gagna l'entrée d'un parc ombreux et profond, où son coup de cloche fit
accourir deux grands lévriers blancs, puis un personnage en livrée
de drap vert et à la casquette armoriée d'une sirène d'or qui était
évidemment le portier du château. Mais ce portier devait avoir ou la
consigne la plus rigoureuse ou une très haute idée de la majesté de ses
fonctions, car il exigea de Georges, avant de lui ouvrir, toutes sortes
de références: qui était-il? d'où venait-il? que voulait-il? Et, quand
Georges eut satisfait à toutes ses questions:

--C'est bien, dit le solennel personnage, passez-moi votre carte.

Justement Georges n'en avait pas sur lui et il vit le moment où il
devrait rebrousser chemin, faute d'avoir pu prouver son identité.
Mais qu'est-ce que c'étaient donc que les fossiles qui habitaient ce
château? Déjà, dans le tour du billet qui lui avait été remis, perçait
on ne sait quelle morgue nobiliaire: évidemment la signataire ne le
prenait de si haut avec son correspondant que sur la foi de ces noms
roturiers de Lefoullon et de Léïzour...

Georges, agacé, n'a qu'un recours: griffonner son nom--mais tout au
long cette fois et avec tous ses titres--sur le dos du billet même qui
l'invite à passer d'urgence au château:

Comte GEORGES LEIZOUR DE KERDUEL
Enseigne de vaisseau.

--Tenez! dit-il au concierge, portez cela à votre maîtresse: le comte
de Kerduel fera peut-être passer Georges Léïzour.

Ce fut bien mieux, car l'estimable cerbère revint quelques instants
après complètement transformé, la casquette basse et l'échine
circonflexe.

--Si monsieur le comte veut bien me suivre...

La lourde grille roula sur ses gonds et, tandis que les deux grands
lévriers, comme s'ils saluaient en lui leur maître futur, bondissaient
à ses côtés avec de clairs abois, Georges, précédé de son guide, marcha
vers le château. Les lacets de la route, les buissons et les massifs
qui, de toutes parts, rompaient la perspective, semblaient disposés à
dessein pour garder le mystère de cette bizarre demeure. Georges n'en
apercevait encore que les tours et une haute terrasse de jaspe vert
qui régnait entre elles et qui dominait la mer. Aussi sa surprise
fut-elle vive quand, au débouché d'une allée, il aperçut la façade d'un
magnifique palais construit dans ce granit rouge de Ploumanac'h qui
ressemble à du porphyre et dont les fenêtres ouvragées, les arcatures
et les portes étaient taillées dans une matière polie et blanche comme
l'ivoire. Une observation plus attentive lui eût permis de distinguer
sur le fronton de l'entrée principale le même blason singulier dont il
avait remarqué déjà une réduction sur la livrée de son guide: mais ici
le blason était coupé d'une grande barre transversale, et, tandis que
le champ de gauche était habité par une sirène d'or, le champ de droite
restait vide et sans signification apparente.

Des ordres avaient été donnés, sans doute, pour réparer le manque
d'égards dont s'était plaint le visiteur, car, du plus loin qu'il
parut, la grande porte du péristyle s'ouvrit à deux battants et son
guide le remit à deux autres valets revêtus de la même livrée verte à
boutons armoriés qui étaient venus se placer aux deux côtés de la porte
pour le recevoir.

Si plein qu'il fût de la pensée d'Annette, Georges s'ébahissait de tout
cet apparat princier et mal adapté à la sauvagerie de cette partie du
littoral breton. Son étonnement augmenta quand, après avoir traversé
un énorme vestibule--où, sur des destriers noirs, parmi de grandes
fleurs et des plantes arborescentes dont l'espèce lui était inconnue,
une double rangée d'armures vides s'alignait, la lance au poing, le
ventail baissé,--on l'introduisit dans une salle de dimensions sans
précédents, large et haute comme un intérieur d'église, dont elle
rappelait la disposition. Des bas côtés flanquaient une espèce de
nef dont les séparaient de gros piliers ronds de cette pierre rouge
de Ploumanac'h qui avait pris au frottement la douceur du marbre. Le
plafond était peint en rouge rehaussé d'or. Les murs étaient tendus
de tapisseries de haute lice, les plus anciennes qui fussent et dont
une ingénieuse rentraiture dissimulait la vétusté. On y voyait toute
l'histoire d'Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde, Geneviève et
Lancelot, la fontaine de Baranton, Morgane et ses enchantements, le
rusé Kay, Merlin, la bataille de Camlan et la trahison de Mordred.
L'architecture de cette salle était un mélange heureux de plusieurs
styles. Il s'y voyait aussi quantité de portraits, de drapeaux et
d'étendards, et, sur les piliers du milieu, des cartouches aux armes
des cinq nations celtiques. Des fauteuils historiés occupaient les
bas côtés de la nef, mais l'immensité du vaisseau le faisait paraître
presque vide jusqu'à un endroit fort pareil à ce qu'est le chœur dans
les églises ou l'estrade dans les prétoires et qui, séparé du reste par
un balustre de palissandre, dominait la salle de la hauteur de trois
marches. Malheureusement un grand rideau de velours rouge le coupait
transversalement à quelques pieds du balustre et ne laissait point
saisir le sens de cette curieuse disposition.

Georges se sentait aussi perdu dans ce milieu que chez le grand muphti
ou dans la caverne des Sept-Dormants. Il avait hâte d'être auprès
d'Annette et cachait mal son dépit qu'au lieu de le mener directement
à la chambre où elle reposait on l'eût conduit d'abord dans cette
salle d'apparat. Sa tenue négligée, dont il avait en route réparé
tant bien que mal les défaillances bien explicables, lui causait une
nouvelle gêne parmi ce faste. Il s'énervait visiblement, lorsqu'en se
détournant il vit, dans le cadre d'une porte basse dissimulée par la
tenture, une jeune femme gainée d'une grande robe de soie rouge que
fermait à la naissance du cou une agrafe d'or rouge, les pieds nus dans
des brodequins de cuir rouge et, autour de la tête, où une admirable
chevelure rousse se tordait en nattes épaisses, un bandeau d'or rouge
étoilé de feux verts.

Magique accord de cette flambée écarlate, de cette folie de tons
violents, avec la plus nacrée, la plus diaphane des carnations,
mais qui étonnait moins Georges que la ressemblance prodigieuse de
l'inconnue avec son apparition de la nuit! C'étaient les mêmes cheveux
flamboyants, les mêmes yeux smaragdins, la même bouche d'un arc si
étroit et précis, le même front orgueilleux, le même nez aux ailes
frémissantes, le même cou droit, d'une attache gracieuse et forte,
portant, comme un beau fût, la tête inoubliable d'Océanide. L'inconnue
le regardait sans rien dire et il sentait pénétrer en lui son regard
énigmatique et puissant. Cela même lui causait une gêne dont il n'était
pas maître. Elle se détacha du cadre de la porte et, lui montrant un
siège:

--M. de Kerduel?

--C'est moi-même, madame.

--Vous ne confondez pas? Vous êtes bien Kerduel?

La question, outre qu'elle avait de quoi interloquer un homme moins
assuré de la réalité du monde sensible et de son propre «moi», manquait
éminemment de courtoisie. Mais son auteur ne prit même pas la peine de
s'excuser.

--Je croyais, continua-t-elle, que la famille de Kerduel était éteinte.
Le dernier des Kerduel dont il est parlé dans l'histoire fut, sauf
erreur, Arthur, grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem
en 1581 et qui avait fait vœu de célibat, comme tous les membres
de l'ordre... A partir de ce moment, on ne trouve plus mention des
Kerduel. Le nom de Kerduel est si bien tombé en déshérence qu'en 1816,
au retour des Bourbons, un certain baron ou chevalier Le Goarant, agent
des émigrés pour la Bretagne, obtient, en récompense de ses services,
de le relever avec le titre de comte... Les Léïzour sont, sans doute,
une branche de cette famille Le Goarant?...

--C'est la première fois que j'entends parler d'elle, dit vivement
Georges, à qui le ton quelque peu hautain de cet interrogatoire
commençait à porter sur les nerfs. Mais comme vous ne m'avez
certainement pas fait appeler ici pour traiter des questions de
généalogie, trouvez bon, madame, que je sollicite la faveur d'être
enfin conduit près de Mlle Lefoullon, dont l'état me cause quelque
inquiétude...

--Mlle Lefoullon repose. Mon médecin sort de sa chambre, et il a bien
recommandé de n'y laisser entrer personne avant qu'elle appelle... Nous
avons le temps.

Georges, qui s'était levé, esquissa un geste d'adhésion polie et se
rassit. Mal à l'aise, se tenant à quatre pour conserver sa patience, il
subissait néanmoins la fascination de l'étrange femme.

Elle reprit:

--Ainsi, vous persistez à soutenir que la famille de Kerduel n'est pas
éteinte et que vous êtes un de ses descendants authentiques? C'est bien
invraisemblable... Mais comment expliquez-vous alors que cette famille,
la plus ancienne de Bretagne, dont l'ancêtre, le fondateur, fut ce
grand et noble Arthur, en qui se personnifièrent toutes les vertus,
tous les héroïsmes de la race celtique, soit tombée brusquement,
après la mort du grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem,
c'est-à-dire il y a quatre cents ans, dans un tel décri que le premier
venu ait pu s'emparer de son nom comme d'une défroque, d'un vieux
laissé pour compte de l'armorial?

--Cela ne s'explique que trop bien, madame, dit Georges, qu'avait fini
par piquer cette discussion généalogique et qui voulait en sortir à
son honneur. Je ne suis pas très ferré dans ces questions de sang
et de descendance, où feu mon grand-père, qui s'y passionnait, a
englouti, du reste, sa fortune et sa vie. Mais je ne suis pas non plus
si ignorant du passé des miens que je ne puisse vous dire qu'à défaut
de lignée directe le grand maître de l'Ordre de Jérusalem dont vous
parlez laissait un neveu qui hérita, tout au moins, de son titre,
sinon de sa fortune fondue dans le patrimoine de l'ordre. Ce neveu
prénommé Mathias, si j'ai bonne mémoire, est peint comme un aventurier
et un esprit inquiet. Mêlé à diverses entreprises de guerre et de
conspiration, il s'expatria avec des Irlandais qui allaient tenter
fortune au Canada et demeura jusqu'à sa mort éloigné de son pays. Marié
là-bas, il eut un fils et, de ce fils, trois petits-fils, dont deux
moururent en bas âge, et le troisième, à la mort de son père, réalisa
les biens qu'il laissait et revint se fixer en Bretagne. C'était mon
bisaïeul et ceci se passait en 1763...

--L'année du traité de Paris.

--Justement... l'année où le Canada cessa d'être français... On n'a
jamais beaucoup aimé les Anglais dans ma famille... Hervé Léïzour
(on l'appelait ainsi sans plus, et lui-même ne signait de tous ses
titres qu'aux montres royales et aux réformations de noblesse) mena
en Bretagne une vie effacée, à laquelle le condamnaient, d'ailleurs,
l'ignorance où il était de l'usage des cours, sa sauvagerie naturelle
et la médiocrité relative de sa fortune. Notre château familial de
Kerduel et la plupart des terres qui faisaient notre apanage avaient
passé en d'autres mains. Hervé Léïzour acheta près de Saint-Brieuc une
gentilhommière qui s'alliait à ses goûts, sur un cap battu d'une mer
terrible, à l'orée d'une énorme lande qui couvrait tout l'horizon. Il
espérait bien y mourir, entre sa femme et l'enfant qui lui était né et
qui fut mon grand-père. Mais, si retiré qu'il fût du monde, il ne put
éviter que la Révolution ne l'y vînt trouver sous la forme d'un décret
du comité de salut public de Saint-Brieuc qui déclarait ses biens
propriété de l'État. Mon bisaïeul s'insurgea, tint la campagne avec
Boishardy et envoya sa femme et son fils à Jersey, où il les rejoignit
après l'affaire du camp de Malvaux. Tout cela avait bien diminué encore
son patrimoine. Quand il revint d'exil, il ne songea même point à se
prévaloir de son dévouement aux Bourbons et s'occupa, tout uniment,
de réparer les brèches de ses affaires. Il mourut d'ailleurs presque
aussitôt. Sa veuve avait son désintéressement ou sa naïveté, comme vous
voudrez. Il est probable qu'elle ignora, comme moi-même, que Louis
XVIII avait disposé du titre et du nom qui revenaient de droit à son
fils. Toujours est-il que celui-ci était bien un Kerduel, qu'il n'y
en a point eu d'autres et que, me trouvant, à cette heure, son seul
descendant mâle, j'ai droit d'affirmer en réponse à votre question que
je suis bien, comme mon grand-père, un Kerduel authentique...

Georges avait prononcé ces dernières paroles avec ce demi-sourire et
sur ce ton de léger persiflage dont il convenait, lui semblait-il,
d'adoucir une telle profession de foi généalogique. L'inconnue, son
coude sur le bras d'un fauteuil, le poing replié sous sa belle tête
pensive, l'avait écouté avec une attention profonde. L'ironie de
Georges la laissait insensible, si tant est qu'elle l'eût remarquée, et
les faits seuls semblaient lui importer.

--Pourriez-vous, dit-elle, à l'appui de vos affirmations, produire
quelque pièce, des parchemins de famille, des lettres, un titre?...

--Mais, madame, dit Georges, ma parole...

--Sans doute, sans doute. Votre parole est la parole d'un galant homme,
j'en suis persuadée. Mais enfin il y a des matières où le moindre grain
de mil, comme dit votre La Fontaine... Je vous demande encore une fois,
monsieur, si vous avez des preuves de ce que vous avancez?

--Moi, non. Mais ma tante, Mme Lefoullon, en a toute une malle qui ne
la quitte point.

--En vérité, toute une malle?

--Si ce n'est deux ou davantage. Mon grand-père était, comme je vous
l'ai dit, passionné de ces questions de généalogie et il avait réuni
sur notre famille les pièces les plus rares et de toute provenance.
Il prétendait même avoir découvert dans les papiers de l'abbaye de
Landévennec, cette chartreuse des lettres bretonnes, comme on l'a
appelée, un parchemin du neuvième siècle, miraculeusement échappé
au vandalisme des révolutionnaires qui avaient trouvé spirituel de
convertir le chartrier de l'abbaye en magasin de gargousses,--parchemin
du plus haut intérêt pour notre famille, et qui établissait d'une façon
indiscutable notre filiation avec le roi Arthur...

Georges, qui n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à
ces reliques manuscrites d'un passé définitivement aboli, fut étonné
de l'impression extraordinaire que sa révélation avait faite sur
l'inconnue. Elle s'était dressée, toute sa pâle figure illuminée d'on
ne sait quelle fugitive émotion.

--Oh! Et vous dites que le parchemin existe encore?

--Je pense que oui, dit Georges, qui courait de surprise en surprise.
Ma tante doit l'avoir conservé...

--Voulez-vous l'aller chercher?

Georges aurait bien allégué que ce n'était ni le moment ni le lieu
peut-être de s'occuper de telles vétilles. Malgré lui, sa pensée
revenait à sa cousine qu'il avait hâte de retrouver. Mais son
interlocutrice se montrait si pressante! Et en outre tout ce qu'il
voyait et entendait depuis la veille était si singulier! Il chercha,
faute de mieux, à gagner du temps:

«Le parchemin était illisible... du latin d'église en caractères
gothiques... il y aurait fallu un paléographe... Et enfin, avant
de rentrer à Rûn-Rouz, il désirait voir Annette. Mme Lefoullon ne
comprendrait pas qu'il revînt sans avoir jugé par lui-même de son état.»

Cette dernière raison l'emporta.

--Soit! dit l'étrange femme, suivez-moi...

Elle poussa la petite porte par où elle était entrée et qu'un couloir
des plus étroits, ouvert dans l'épaisseur du mur, faisait communiquer
avec d'autres pièces disposées en enfilade au rez-de-chaussée. On
eût dit un chenal où elle glissait plutôt qu'elle ne marchait d'un
mouvement onduleux et léger qui faisait valoir la souplesse de son
corps. Comme ils débouchaient dans une galerie, elle fit signe à
Georges de s'arrêter, souleva une tenture et disparut.

Elle revint presque aussitôt et dit au jeune homme:

--Vous pouvez entrer.

Georges ne se fit pas répéter l'invitation et, le cœur battant
d'émotion à l'idée de retrouver son amie, il se coula dans la pièce
où reposait Annette gardée par une des femmes du château. Quoique les
rideaux fussent tirés, Annette, dès le seuil, reconnut Georges et
poussa un petit cri de joie.

--Ah! dit-elle, tu es venu. Merci.

Elle avait saisi les mains du jeune homme dans les siennes et elle le
contemplait avec ravissement. Cet accueil, auquel il était loin de
s'attendre, le remua profondément. Qui sait si le ciel n'avait pas
ménagé cette épreuve pour lui rendre celle qu'il aimait?

--Tu ne veux donc plus que je parte? dit-il avec un sourire mouillé.

--Non! dit Annette doucement.

Et elle ferma les yeux, mais la pression légère de sa main achevait de
parler pour elle. Rouvrant les yeux:

--Donne-moi des nouvelles de maman, dit-elle. J'ai dû lui faire gros
cœur, hier... et à toi aussi, ajouta-t-elle plus bas...

--Tout est oublié, puisque te voici, dit Georges.

Mais en lui-même, à la tête pâlie de la jeune fille, à ses yeux
dilatés, aux frissons qui l'agitaient parfois sous les draps, il
commençait de craindre. L'inconnue, à dessein ou non, ne lui avait
pas dit toute la vérité sur l'état d'Annette. Il se contint cependant
devant son amie et lui donna les nouvelles les plus rassurantes de Mme
Lefoullon: sans doute, l'excellente femme avait passé la veille par des
transes bien cruelles; mais la nouvelle qu'Annette était sauvée lui
avait rendu la vie. N'étaient son asthme et sa faiblesse, elle se fût
déjà mise en route pour l'île d'Aval...

--Ah! méchante, méchante! S'il est permis de commettre des imprudences
pareilles!...

Elle sourit.

--Pardonne-moi, mon bon Georges. Je ne recommencerai plus...

Une petite toux la secoua. La garde approcha un bol de tisane et
marmotta quelques mots vagues.

--C'est drôle, dit Annette. Je ne la comprends pas toujours et,
d'autres fois, il me semble qu'elle parle en breton.

La tisane la calma un peu. Elle s'allongea sous les draps, mais elle
tremblait encore.

--J'ai froid, dit-elle.

Les couvertures, la chaleur de la pièce n'y faisaient rien. Elle
soupira, puis après un silence:

--Si tu savais comme je suis faible, faible! Pour un pauvre bain forcé,
tout de même!...

Georges ne répondit pas. Plus il observait Annette, plus son inquiétude
croissait. Il comprenait mal que le médecin du château se fût satisfait
d'un premier examen. Mais, comme il se retournait pour interroger la
garde, l'inconnue, qui s'était tenue discrètement à l'écart jusque-là,
intervint sans ménagement:

--Les ordres du médecin sont formels, mademoiselle... Ils défendent de
prolonger toute visite. Celle-ci n'a déjà que trop duré.

Annette s'arrêta, frappée à son tour du ton d'autorité qu'il y avait
dans cette voix, puis, comme en subissant aussi l'emprise, elle tendit
sa main à Georges:

--Tu reviendra, n'est-ce pas?... Aujourd'hui... ce soir... quand
j'aurai dormi...

--Oui, dit Georges, la gorge serrée.

Et, se penchant sur la petite main que lui tendait son amie, il la
baisa religieusement.

--Allons, monsieur, dit l'inconnue.

Georges l'eût volontiers envoyée au diable. Il sortit cependant. Aussi
bien voulait-il s'expliquer une bonne fois avec l'énigmatique personne
chez qui le hasard avait jeté Annette. Mais elle le prévint:

--Vous avez trouvé Mlle Lefoullon dans un état plus grave que vous
ne pensiez, dit-elle. Mon médecin ne pouvait pas se prononcer encore
quand il l'a vue. Il l'a mise en observation. Le froid de l'eau l'aura
saisie. Il craint des complications, une pleurésie peut-être... Nous le
saurons ce soir, après sa visite.

C'était dit d'un ton si sec, si dénué de cordialité, que Georges
s'indigna.

--Mais elle peut en mourir, madame!... C'est atroce ce que vous venez
de m'apprendre là.

--Qu'y puis-je? Et puis tout n'est pas dit.

Elle toucha un timbre, et un couple étrange parut: un vieillard
ossianique, aveugle et chenu, courbé sous sa harpe et que menait par la
main une enfant. Sur un signe, le vieillard déposa son instrument et
commença de l'accorder.

--C'est Blegobred le télyneur[5] et sa fille Rianone... Avec votre
permission, ils vont jouer à la malade l'air du sommeil qui l'aidera à
s'assoupir.

[Note 5: Harpeur gallois (du mot _telyn_, harpe).]

Cette attention délicate ne sembla pas toucher Georges, tout entier à
la pensée du danger mortel que courait son amie. L'inconnue s'en avisa
et reprit toute sa dureté.

--Monsieur, dit-elle à Georges, vous avez vu Mlle Lefoullon...
Je pense m'être correctement acquittée envers elle des devoirs
de l'humanité. Elle a reçu et elle recevra ici, tant que son état
l'exigera, les soins les plus empressés... J'ai tenu ma promesse:
j'attends que vous remplissiez la vôtre.

Dans le désarroi où l'avait jeté la vue d'Annette et où l'espoir et
la joie se mêlaient aux angoisses les plus cruelles, Georges éprouva
quelque peine à se rappeler le genre de promesse auquel faisait
allusion son interlocutrice.

--Vous voulez parler de ce parchemin?

--Précisément.

Un imperceptible haussement d'épaules témoigna de l'importance qu'il
attachait à la requête. La bienséance, les obligations que lui créaient
la situation d'Annette et la sienne propre, l'espèce de dépendance où
elles le mettaient vis-à-vis de l'inconnue, purent seules l'empêcher
de faire un éclat. Annette n'avait évité un genre de mort que pour
s'exposer à un autre: joli moment en vérité pour se livrer à la chasse
aux parchemins! Et de quel ton rogue, déclamatoire, dans quel style de
mélo on l'en sommait!

--Parbleu! pensa-t-il, c'est le Boulevard du Crime transporté à
Pleumeur-Bodou. Cette femme doit avoir eu la tête dérangée par
Pixérécourt et Bouchardy.

Mais lui-même, déjà, était-il si sûr du parfait équilibre de ses
facultés et qu'il ne déférait que par pure courtoisie aux ordres de son
beau despote féminin?


III

Quoi qu'il en soit, Bouchardy ou Pixérécourt, comme on voudra,
continuait. Et, en effet, à peine Georges parti, l'inconnue fit jouer
un panneau de la galerie qui découvrit un passage menant aux combles
du château. Elle traversa des pièces bondées de caissons et de coffres
qui n'avaient pu trouver place sans doute dans les sous-sols, et
s'arrêta enfin devant une porte massive au vantail de laquelle, d'un
doigt preste, elle tambourina d'une certaine façon. Quelques instants
s'écoulèrent, puis on entendit le bruit d'un verrou qui glissait dais
un anneau et la porte s'entre-bâilla.

--Idris Gaur, mon âme, le bonjour à toi, dit la visiteuse.

--La paix de Dieu soit sur Votre Altesse, répondit l'homme, un
vieillard comme on en voit dans les estampes d'Holbein et de Gérard Dow.

Osseux et parcheminé, un épais bonnet de martre lui couvrait tout
le front jusqu'aux yeux et son corps ascétique disparaissait dans
une vaste houppelande de bougran vert. Il s'effaça, avec une lente
inclination, pour laisser entrer la jeune femme. Celle-ci jeta un
coup d'œil dans la pièce, qui était bien telle qu'on l'imaginait pour
un pareil hôte, si encombrée sur tous les meubles d'alambics, de
cornues, d'éprouvettes, de lézards empaillés, de plantes séchées, de
liasses de parchemins et de mille fioles singulières qu'on avait peine
à s'y diriger. Un jour avare filtrait par les vitres dépolies d'une
étroite fenêtre, laquelle, ne s'ouvrant jamais, donnait à l'atmosphère
cette odeur de moisi qui semble nécessaire aux poumons des vieux
collectionneurs. De grands in-folio gisaient parmi des figures tracées
à la craie sur le plancher; un athanor de fonte bouchait l'angle de
gauche; une table pleine et semi-cylindrique, coiffée d'un pupitre,
avec un vieux fauteuil de velours d'Utrecht et un autre, sommé d'une
couronne ducale, bouchait l'angle de droite. Sur le pupitre, un livre
bâillait; la table était jonchée de feuilles de papier toutes noires de
chiffres, de cercles et de signes cabalistiques. La jeune femme s'assit
dans le fauteuil armorié que lui avançait son hôte, mit un doigt sur
sa tempe et, dans cette pose favorable à la méditation et qui lui
semblait familière, elle attendit. Sans doute, le couple ne faisait-il
que reprendre un entretien interrompu, car Idris Gaur s'assit à son
tour devant le pupitre, et sans autre préambule, comme s'il continuait
la conversation:

--Voici maintenant la prophétie d'Orval, dit-il de sa voix
chevrotante. On attribue ordinairement cette prophétie merveilleuse
à Philippe-Dieudonné-Noël Olivarius, lequel était, suivant les uns,
un médecin astrologue du seizième siècle, et, suivant la créance
la plus répandue et qui a fini par prévaloir, un moine profès de
l'abbaye d'Orval, dépendant de l'ordre de Cîteaux, dans le diocèse
de Trêves. Ces préliminaires posés, je cite le texte authentique du
trente-huitième paragraphe de la prophétie qui regarde la descendance
arthurienne: «_Dieu aime la paix. Venez, jeune prince, quittez la terre
de l'étranger; unissez le Dragon rouge à la Sirène blanche._» Aucun
doute n'est possible; le _Dragon rouge_ est l'emblème de la famille
d'Arthur, fils d'Uter et d'Igerna, premier roi des deux Bretagnes, et
la _Sirène_ représente incontestablement la descendance de Morgain ou
Morgane, sœur utérine dudit Arthur, que la tradition donne pour fille
d'Uter et d'une femme marine nommée Glitonéa...

--Oui, dit seulement la visiteuse, cette prophétie est d'une précision
singulière. Mais est-ce une prophétie? Cela n'en a pas l'air, mais
plutôt d'un souhait, d'une invitation.

--La centurie III, quatrain XCI, de Michel de Nostradame, a un
caractère plus affirmatif, continua le vieillard. Cependant la seconde
partie contient une réserve importante:

    L'arbre qu'estoit non mort, mais oublié,
    Dans un matin viendra à reverdir.
    Le grand Celtic, si son cœur n'est lié,
    Craint d'ennemis fera voile bondir.

Il semble, aux deux premiers vers, que la reconnaissance du prince
se fera de jour. Les deux autres précisent de quel prince il s'agit
(_Celtic_ ne peut s'appliquer qu'à un rejeton d'Arthur), par quelle
voie il reviendra de l'exil (la mer) et en quel désarroi il jettera ses
ennemis. Mais avec cette restriction: _si son cœur n'est lié_.

--_Si son cœur n'est lié!_... répéta la visiteuse d'un air pensif.

--Autre texte. Celui-ci est d'Esdras, qui vivait au cinquième siècle
avant Jésus-Christ et qui jouissait d'un crédit considérable près
d'Artaxerxès-Longue-Main. Les Juifs, dont il servait les intérêts,
l'avaient surnommé le Prince des docteurs de la loi. Le texte est tiré,
il est vrai, du IIIe livre, qui, bien que reçu et déclaré canonique,
n'est cependant pas tenu pour rigoureusement authentique par le concile
de Trente. C'est au chapitre V, verset VI. L'ange Uriel dit à Esdras:
«_Et vidi et ecce sicut draco concitatus de sylva rugiens et audivi
loquentem ad leopardum et arguentem eum et injustitias ipsius_[6].»
Il ne peut s'agir là encore, comme l'indique le mot _draco_, que d'un
prince de la descendance arthurienne; le _léopard_, c'est la nation
anglaise, la race des envahisseurs et des oppresseurs...

[Note 6: «Et j'ai vu, et voici comme un dragon qui s'est précipité
de la forêt en rugissant et je l'ai entendu qui parlait au léopard et
qui lui reprochait ses injustices.»]

Le vieillard prit haleine. Son interlocutrice, avare de paroles,
l'index de la main droite à sa tempe, songeait. Le vieillard remua des
feuillets et poursuivit:

--La comparaison attentive de ces trois prophéties avec les prophéties
correspondantes tirées des _Myvyrian_ et attribuées à Taliésin et à
Gwenc'hlan, bardes du sixième siècle, éclaire d'un jour inattendu ce
qui pourrait s'y trouver encore de trouble et d'obscur. Je néglige à
dessein la prophétie rapportée par Nennius (_vita Merlini_) et parce
qu'elle n'est qu'un écho, une paraphrase et non la parole même du
sage. «Un jour, aurait dit Merlin, les Irlandais et les Écossais,
les Cambriens, les Cornouaillais et les Armoricains s'associeront en
Armorique par une ferme alliance, _sociabunt fœdere firmo_. Ce jour-là,
les montagnes désolées de Cambrie en tressailliront d'allégresse! Les
fontaines taries d'Armorique en jailliront de bonheur! Les chênes
dépouillés de Cornouaille en reverdiront de joie!...» Il est clair que
les prophètes n'ont point coutume de s'exprimer avec cette netteté.
Mais Gwenc'hlan, qui avait annoncé la peste qui désola Guingamp en 1486:

    Maz varvint holl a strolladou
    War Menez-Bre a bagadou...

«Ils mourront tous par troupeaux sur le Ménébré», montagne voisine de
cette ville, s'exprime de la sorte en ce qui concerne la restauration
celtique: «_Je prendrai le fils du dragon et la fille de la mer et,
avec leur union, je referai mon peuple_.» Taliésin dit à peu près la
même chose sous une autre forme: «_Alors le fils du dragon viendra du
Llydaw (Armorique). La fille de l'écume marine s'avance à sa rencontre.
Grand sera le changement, grand ton empire, ô Cambrie, si seulement ils
s'accordent._»

--Toujours cette restriction, dit la jeune femme. Des vœux, des
espérances, des probabilités, des _si_, des _mais_, des _à moins
que_... Rien de catégorique.

--Votre Altesse est exigeante, dit le vieillard en replaçant les
feuillets. L'Église nous enseigne que les prophéties canoniques sont
seules infaillibles. Telles sont les prophéties d'Isaïe, de Daniel, de
saint Jean. Elle divise les autres en deux sortes: les _véridiques_,
certaines pour le fond, mais qui peuvent errer sur quelques détails,
l'illumination venant clairement pour elles de l'Esprit-Saint, mais
demeurant incomplète et restreinte; et les _pythiques_, où il y a
clairvoyance surnaturelle encore, mais aussi présomption d'erreur.
Ce sont des prophéties de cet ordre que nous avons sur la possibilité
d'une restauration panceltique par l'union d'un descendant d'Arthur
avec la descendante de Morgane. Et Votre Altesse, qu'elle me permette
de le lui dire, devrait d'autant moins s'élever contre les textes
dont je lui ai donné une fidèle interprétation qu'en ce matin même,
conformément au deuxième vers de la centurie nostradamienne, elle a eu
la révélation de l'existence, tenue jusqu'ici par elle pour apocryphe,
du descendant d'Arthur annoncé par les prophéties.

--En effet. Mais comment le sais-tu?.. Vieillard, tu me confonds... Je
n'ai parlé à personne de M. de Kerduel.

--Cette nuit, dit Idris, tandis que je veillais sur la tour, le Chariot
d'Arthur, que les Latins appellent la Grande-Ourse, brillait d'un éclat
extraordinaire; l'athanor, sur son trépied, dardait une triple flamme;
l'œuf transparaissait au milieu. Signe que les temps étaient venus...

--Ce pouvait n'être qu'une coïncidence... Au surplus, nous le verrons
bien. M. de Kerduel prétend avoir chez lui la preuve de sa parenté
directe avec le roi Arthur... une charte du neuvième siècle qui
établirait, d'après lui, cette filiation. Il est parti la chercher. Je
l'attends.

--La charte n'existerait pas qu'il nous faudrait l'en croire sur
parole, dit sévèrement le vieillard.

--Toi, peut-être, fils des mages, parce que tes yeux, habitués à
scruter l'infini, voient plus loin que nos yeux, et moi, parce que j'ai
foi en ta science.

--Arthur est ressuscité! Honte sur sa barbe à qui doute!

--Soit. Mais nos partisans, les membres du conseil suprême, les
représentants des cinq nations celtiques, cerveaux de feu, têtes où
il fait plus chaud que clair, mais le peuple lui-même, Idris Gaur,
hésitant, capricieux et mobile, comment sans un signe certain, une
preuve évidente et palpable, l'assurance du fait miraculeux de cette
résurrection, les entraîner avec nous et leur communiquer notre foi?...
Un symbole, une affirmation suspecte et que détruirait du premier
coup l'impitoyable examen de la critique historique, suffiraient-ils
pour les décider à la lutte sans merci que nous tentons? Le droit,
l'intérêt, une communauté de croyances, de langage et de mœurs, un même
patrimoine de souffrances, est-ce assez? Je ne le pense point. Et, pour
tout dire, si j'ai tant reculé jusqu'ici, si, tenant tous les fils du
vaste complot qui doit rendre à la race celtique l'hégémonie dont elle
a été trop longtemps privée, j'ai attendu, confiante en ta promesse,
que se révélât le prétendant annoncé par les prophéties, n'est-ce pas
justement pour ne perdre aucune des chances de succès qui s'offraient
à nous, pour ne tenter la fortune qu'après avoir mis de notre côté
la tradition et l'histoire? Songe, mon âme, que l'avenir de notre
race dépend d'une heure et d'un mot, que ce mot prononcé, cette heure
écoulée, c'est pour elle le triomphe ou l'asservissement définitifs.
Jalouses les unes des autres, divisées, pareilles à ce qu'elles étaient
jadis, quand César mettait à profit leurs dissensions intestines, les
cinq nations celtiques ne recouvreront leur unité de conscience que
par l'unité de leur foi. Qu'elles communient toutes en Arthur! Tu
sais mieux que moi quelle magie est attachée à ce nom. Il n'est pas
de Celte si décrépit que ces deux syllabes ne fassent sauter comme un
poulain. «Parcourez la Bretagne, disait en son temps Alan de l'Isle,
osez dire qu'Arthur est mort et les enfants vous lapideront!» Nous
sommes ici dans l'île même où, en 537, après la terrible bataille de
Camlan, Arthur, blessé par le traître Mordred, fut transporté, perdant
son sang, et soigné par sa sœur Morgane. Nul ne l'a vu depuis. Il dort,
dit la légende, mais le jour est proche où il reparaîtra sur un cheval
blanc comme neige, ce même cheval avec qui, les nuits d'hiver, il court
les futaies de Kerduel, sonnant du cor derrière sa meute: _Man Arzur
oc'h ober e dro_. «C'est Arthur qui fait sa ronde», disent les bonnes
gens. Tout est plein ici de son souvenir. Sa grande ombre plane sur les
choses et l'on chante encore aux veillées son chant de guerre pareil à
un galop de peuple en marche:

    Deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, deomp, d'argad!
    Deomp, kar, deomp, breur, deomp, map, deomp, tad!
    Deomp, deomp, deomp, holl, deomp ta, tud vad[7].

[Note 7: «Allons, allons, allons, allons, allons, allons
sus!--Allons, parents, allons, frères, allons, fils, allons,
pères!--Allons, allons, allons, allons tous, braves gens.»]

La pierre garde son souvenir comme le peuple: à Perros, il est
représenté debout, en habits de guerre, sur un chapiteau du portail
latéral de l'église. Un lec'h, près du bourg de Camlan, solennise
l'endroit du champ de bataille où Mordred le coucha traîtreusement.
Kerduel, dont les hautes cimes moutonnent là-bas, derrière Pleumeur,
et que j'ai racheté à prix d'or, fut son palais et sa cour. Il tenait
ses plaids de justice près de la source où nul, moi vivante, ne boira
plus et qui était une source de vérité: le roi n'avait qu'à s'y pencher
pour connaître ce qui se passait dans le cœur de chacun. La source
coule encore. Mais le palais a disparu, un manoir du seizième siècle
s'est élevé à sa place. Qu'importe! La tradition est plus forte que les
apparences. J'ai vu, moi qui te parle, des Gallois venir en pèlerinage
à Kerduel, solliciter humblement l'autorisation de visiter le manoir
et gravir sur leurs genoux le perron de cette demeure vénérable. Ils
ignoraient qui j'étais et je frémissais de les voir. «Gardez pieusement
votre croyance, avais-je envie de leur crier. Arthur n'est pas mort.
Son sommeil enchanté va finir et celle qui veille sur lui, dans
l'île des pommiers, la fille d'Uter et de Glitonéa, Morgane, experte
dans l'art des enchantements où l'initia Merlin, reparaîtra aussi à
la lumière. Couple brillant, pareil aux gémeaux antiques, ils vont
renaître dans leur jeunesse invincible et restaurer l'ancien empire
des Celtes.» Je dissimulais; les temps n'étaient pas encore venus; le
mystère et le silence étaient nécessaires à mon projet. Des défiances
s'éveillaient déjà sur l'autre rive du détroit: on nous suspectait,
sans savoir au juste ce que nous pouvions et ce que nous voulions.
Confondus avec les _fenians_ irlandais, on nous prenait pour un rameau
de cette association agonisante et on voyait notre main dans les
attentats isolés de ces derniers temps, explosions malheureuses et
hâtives du fanatisme de quelques aventuriers. «Pourquoi tant tarder?»
m'écrivaient mes correspondants. Et la même question revenait dans nos
_eiztervods_[8] régionaux. Moi cependant j'attendais toujours. Sur tes
conseils, je remettais de donner le signal du soulèvement au jour où
nous aurions découvert enfin cet héritier d'Arthur qui devait être le
vivant symbole de la résurrection celtique. «Il existe, me disais-tu,
et à son heure il se révélera.» Est-ce lui, cette fois, ou quelque
faux prétendant, comme ces Le Goarant, à qui Louis XVIII accorda de
relever le nom de Kerduel? Quand Mordred se fut emparé du trône, il
fit périr cinq des enfants d'Arthur sur six que laissait le héros.
Le dernier échappa et fut recueilli en secret par un seigneur de la
Petite-Bretagne qui l'éleva sous un nom supposé. Mais il lui apprit
à sa mort qui il était et quels étaient ses droits. Les troubles où
s'abîma la puissance celtique, les invasions saxonnes, l'anéantissement
des libertés nationales empêchèrent ce dernier fils d'Arthur de
revendiquer la couronne. Caché sous le nom de Kerduel, qu'il transmit
à ses descendants, il traîna une vie pâle et sans gloire. Et ses
descendants, oublieux ou indignes, acceptèrent après lui la déchéance
de leur race. Leur nom n'apparaît plus dans l'histoire qu'à de rares
intervalles. Il sombre définitivement après la mort de Mathias, grand
maître de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem... Ces constatations ne
te troublent pas. Tu affirmes qu'en dépit des apparences la dynastie
arthurienne n'est pas éteinte; tu me soutiens jusqu'au bout par
l'enthousiasme de ta foi. Les astres te disent que les temps sont
proches; le chariot d'Arthur brille là-haut d'un éclat inaccoutumé. Nos
recherches cependant restent vaines; je suis sur le point d'y renoncer.
Et voici qu'au moment où je désespère, un hasard, le plus banal des
accidents de mer, jette chez moi celui que nous cherchons, le véritable
héritier d'Arthur, le dernier des Kerduel... Par le Christ, ce sont
là des choses si étranges qu'il est prudent, avant de s'y rendre,
d'entourer sa créance de toutes les garanties possibles. Certes,
après ce que tu viens de me dire, je n'ai plus aucun doute. Mais ce
doute même, il faut que personne ne puisse l'avoir; il faut que la
filiation du dernier des Kerduel avec son ancêtre Arthur soit établie
de telle sorte, par des preuves si éclatantes, qu'elle force les plus
incrédules... C'est pourquoi je veux ce parchemin, pourquoi j'ai si
peur aussi à l'idée qu'il pourrait être égaré, perdu... Comprends-moi
bien, Idris Gaur.

[Note 8: Assemblées.]

Le vieillard secoua la tête.

--Le danger n'est point où le croit Votre Altesse, dit-il doucement,
et il importe assez peu qu'un parchemin quelconque vienne appuyer une
généalogie que l'athanor nous donne pour certaine. Ma conviction est
faite, sans que j'aie besoin de voir celui dont nous parlons. Et, telle
est l'âme des hommes, leur penchant pour les fables, qu'ils préféreront
peut-être le flottant, le vague d'une filiation mystérieuse à une
filiation appuyée sur des titres et des témoignages précis... Non, le
danger n'est point là...

--Et où est-il donc?

--En vous-même, dans votre cœur et dans celui de M. de Kerduel.

--Explique-toi.

Le vieillard reprit sur sa table les liasses abandonnées:

--Votre Altesse reprochait tout à l'heure à ces prophéties leur vague,
leurs restrictions. Elle passe brusquement à une confiance exagérée; il
lui semble qu'une fois en possession du titre qui établit la parenté de
M. de Kerduel avec le roi Arthur, rien ne s'opposera plus à l'exécution
de son plan. C'est oublier les conditions mêmes qui sont posées de
toutes parts à la restauration celtique, ou en faire trop bon marché.
La restauration s'opérera, disent les _Myvyrian_, si le fils du Dragon
s'unit avec la fille de l'écume marine... Même condition, sous une
forme presque semblable, dans la prophétie d'Orval. Et la centurie
XIV spécifie encore en parlant du grand Celtic: _si son cœur n'est
lié_, c'est-à-dire si son cœur n'a pas d'engagement autre part, ce
qui rendrait l'union impossible. Or, il y a unanimité dans toutes les
prophéties: sans cette union ou cet accord, qui ne peut être obtenu que
par mariage, point de restauration...

--L'union se fera, dit impérieusement la visiteuse. Quand même M. de
Kerduel serait «lié» autre part (et je te dirai tout à l'heure ce que
j'ai observé), les conjonctures sont d'une sorte à forcer sa décision.
Réfléchis à ce que pèse un amour juvénile, passager et obscur, près des
grands intérêts qui solliciteront demain son cœur d'homme et de soldat.
S'il est le descendant d'Arthur, pourra-t-il hésiter seulement quand je
lui montrerai à quelle cause il se donne?

--Que Dieu entende Votre Altesse! murmura le vieillard. J'ai moins
confiance qu'elle. Vingt fois, traçant le pentacle et prononçant les
formules consacrées, j'ai essayé de fermer le cercle, de souder les
deux extrémités du serpent. Elles se rapprochaient, mais un obstacle
imprévu les empêchait de s'unir...

--Et cet obstacle serait?

--Une femme.

--Pas même, une jeune fille que l'orage d'hier a jetée ici... La mer
n'est pas tendre pour ces frêles organisations d'enfant. Je me suis
souvent demandé d'où venait l'attrait qu'elle exerçait sur moi et par
suite de quelle hérédité toujours vivace j'obéissais à sa fascination
mystérieuse. Il y a des jours où je crois participer de la nature
marine de ma première ancêtre, Glitonéa. La mêlée des vagues m'est,
ces jours-là, comme un rude bercement de nourrice, leur clameur comme
un chant. Je plonge avec délices sous leurs lourdes volutes. Elles
étaient énormes, la nuit dernière, et c'est miracle qu'elles n'aient
point écrasé la naufragée. Recueillie par mes ordres, que je violai
pour la première fois, puisque nul que nos affiliés ne doit pénétrer
ici, on la coucha dans une des chambres de la tour des Hôtes et on lui
donna tous les soins que réclamait son état. Elle reprit ses sens, se
nomma, me dit l'endroit où elle habitait. Je rassurai aussitôt les
siens de quelques mots jetés sur la feuille d'un bloc-notes... J'allai
même jusqu'à les mander auprès d'elle... Heureuse imprudence! Ce fut
un de ses cousins qui se présenta et qui, trouvant quelque résistance
à la grille d'entrée, s'avisa de me faire passer son nom griffonné,
faute de carte, au dos de ma propre lettre: _Comte Georges Léïzour
de Kerduel_... Admire ce concours de circonstances extraordinaires,
Idris. Moi, le cœur m'en trembla... Mais quoi! la fortune s'est si
souvent jouée de nous que tu peux bien m'excuser d'avoir voulu être
sûre, archi-sûre, qu'il s'agissait bien cette fois du Kerduel que
nous cherchions. J'interrogeai habilement l'étranger: il n'y avait
aucun embarras dans ses réponses. J'exigeai davantage: une preuve, un
titre... Je ne lui permis de pénétrer dans la chambre où reposait
la jeune fille que quand il m'eut promis de m'apporter ce titre. Je
continuais de l'observer cependant; ma présence le gênait peut-être,
mais il y a un certain ton, des regards, mille riens imperceptibles qui
ne trompent point, et je serais bien étonnée si M. de Kerduel n'aimait
pas sa cousine.

--C'est Votre Altesse qui le dit! murmura le vieillard. Ainsi mes
craintes se confirment.

--Tu attaches trop d'importance à un caprice de jeune homme.

--Oui, s'il ne s'agit que d'un caprice. Mais si M. de Kerduel est
réellement épris... Que Votre Altesse me pardonne! Celui-là qui n'a pas
aimé ne sait pas ce dont l'amour est capable.

--Et tu le sais, toi, Idris? dit un peu ironiquement la visiteuse. O
initié, sais-tu aussi que l'amour est comme le feu qui meurt faute
d'aliment? Si courte que soit mon expérience des passions, elle sait au
moins cela... Chauffe tes cornues, vieillard; il viendra peut-être un
moment, si tout le reste échoue, où le salut de la race celtique nous
obligera d'y recourir.


IV

Sur ces mots quelque peu menaçants, la visiteuse d'Idris Gaur gagna un
petit cabinet retiré, où l'attendait une volumineuse correspondance
arrivée du matin.

L'Irlande, Man, la Grande-Bretagne, les deux Amériques étaient
représentées dans cette correspondance que la jeune femme n'aurait
pu suffire à dépouiller et dont elle mit à part cinq ou six lettres
marquées du chiffre I. Elle appela un serviteur, lui montra la pile des
papiers et le pria de la porter à son secrétaire des commandements.

Le valet, qui avait dû y employer les deux bras, allait sortir. Elle le
rappela.

--Vous ferez aussi préparer l'appartement du premier étage dans la tour
des Hôtes. Il est possible qu'on en ait besoin pour cette nuit.

Elle avait déjà pris sur la table un coupe-papier minuscule, d'or
rouge incrusté d'émeraudes, et elle fendait l'une après l'autre,
distraitement, les enveloppes des lettres qu'elle s'était réservées.
Pour plus de précaution, ces premières enveloppes en contenaient toutes
une seconde, complètement blanche, mais dont un subtil réactif fit
apparaître la suscription tracée à l'encre sympathique: _Son Altesse
Royale Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles_. Elle fit
sauter ces secondes enveloppes, s'assimila d'un coup d'œil le contenu
des lettres, révélé à l'aide du même procédé, mais qui sembla lui
causer une assez vive déception, car elle dit à mi-voix:

--Voilà bien les Invincibles. Aucune patience! Aucune concession! La
guerre tout de suite et à outrance!...

Un sourire passa sur ses lèvres:

--Eh bien, mes aiglons, on va peut-être vous servir.

Et, renversée sur sa chaise, les yeux mi-clos, elle songea...

S. A. R. Morgane, comtesse de Bangor, princesse de Galles--pour
restituer à l'inconnue le nom et les titres que lui donnaient ses
mystérieux correspondants--était une jeune fille de vingt-quatre ans
environ, mais qu'à la svelte plénitude des formes et à l'assurance du
regard, on eût prise d'abord pour une femme dans tout l'éclat de sa
maturité. La mort de son père l'avait laissée à vingt ans maîtresse
d'une immense fortune, que le bruit public n'évaluait pas à moins
de deux ou trois milliards. Des ressources cachées, la légende d'un
trésor secret grossi d'âge en âge entraient peut-être pour un chiffre
appréciable dans ces évaluations. Au vrai, personne ne connaissait
la fortune réelle de Morgane,--et personne non plus, en dehors de
quelques rares confidents et des chefs de groupes qui correspondaient
directement avec elle, ne connaissait exactement ses desseins.

Dernier rameau de la dynastie galloise des Uthérides, dont Arthur fut
le représentant le plus chevaleresque et le plus justement populaire,
les Bangor descendaient, d'après la tradition, du mariage d'Uther,
roi de Cambrie, avec une nymphe de la mer nommée Glitonéa. Morgane,
fille de Glitonéa et de ce prince et demi-sœur d'Arthur, avait eu deux
jumelles de son mariage avec Anlawdd Wledic, prince gallois du sixième
siècle. La première, nommée Tywanwedd, laissa plusieurs fils qui tous
se firent ermites à l'exemple de leur aîné, saint Tyvrydoc, lequel est
encore honoré sous ce nom dans l'île d'Anglesey et sous celui d'Evarzec
dans la Petite-Bretagne. L'autre, au contraire, Goleuddydd, qui épousa
Kilydd-ab-Kelyddon, ne laissa qu'un fils, mais ce fils fut Kulwch,
célèbre entre tous dans les romans de la Table-Ronde par son courage
indomptable.

La défaite de son oncle Arthur, pour qui il avait pris parti, le
força de chercher asile sur le continent. Ses descendants réussirent
néanmoins, en l'absence d'héritiers directs et avérés d'Arthur, à
recouvrer le trône de Galles. Llywelyn-ab-Gruffydd, qui régna de
1266 à 1282, fut le dernier de ces rois indigènes: il périt, après
une vie de luttes héroïques, dans une escarmouche, près de Buellt
(Radmorshire). Son fils, Owen-ab-Llywelyn, plus connu chez nous sous
le nom, popularisé par Froissard, d'Yvain de Galles, se réfugia,
comme avaient fait ses pères, dans la Petite-Bretagne et y prit parti
pour Charles de Blois et la France contre Montfort et les Anglais. Sa
compagnie était entièrement composée de Gallois, et beaucoup d'entre
eux, les Ab-Ivain, les Ab-Grall, les Ab-Ian, les Clary, les Floyd,
qu'on appelle Lloyd dans le pays de Galles et dont le chef actuel est
lord Dynevor, ont encore des descendants en Bretagne. Ils combattirent
tour à tour sous les hermines d'Olivier de Clisson et sous les fleurs
de lis de Jean II, «aidant et confortant le roi de France de leur
personne, de tout leur pouvoir, de leurs sujets et pays, loyalement,
dit un contemporain, contre ses ennemis, et espérant recevoir aussi
aide et assistance et confort de gens d'armes contre les usurpateurs de
leurs biens, de la part du roi, qu'ils appelaient un miroir singulier
et un exemple, entre les chrétiens, de toute justice, de toute grâce et
miséricorde pour tous opprimés relever et conforter.»

Ce réconfort, ils l'attendirent près d'un siècle, quand Charles VI se
décida enfin à conclure avec Owen-ab-Liywelyn un traité dont le premier
article portait que «Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, et
Owen, par la même grâce, prince de Galles, seraient unis, confédérés
et liés entre eux par les liens de vraie alliance, vraie amitié, bonne
et solide union.» Le traité reçut sa pleine exécution. Sur l'ordre de
Charles, Jean de Rieux, maréchal de Bretagne, appareilla de Brest, avec
une armée, des canons et des chevaux. La flotte atterrit heureusement,
sous la protection de dix mille Gallois, qui s'étaient levés à l'appel
d'Owen. Les confédérés marchèrent sur Caer-Marthen, puis sur Landovéry,
et enfin sur Worcester, d'où ils chassèrent les Anglo-Normands.
Soixante lieues de pays tombèrent entre leurs mains et Owen Glendour
fut rétabli dans son pouvoir royal.

Restauration éphémère! Le départ de la flotte française, les divisions
des Gallois hâtèrent le retour offensif de l'ennemi. Le pays de Galles
fut de nouveau réuni à la couronne anglaise. La descendance d'Owen
Glendour sombra dans l'oubli.

Cet effacement, commandé par les circonstances, fut, du reste,
volontaire en partie: sous le nom obscur de comtes de Bangor, les
héritiers d'Owen purent travailler dans l'ombre et en toute sécurité
à la restauration galloise. Bien que dépossédés de leur patrimoine,
ils retrouvèrent, à l'aide d'amitiés fidèles, une fortune que le temps
et des donations importantes ne firent qu'accroître. Jaloux de leur
isolement, à l'écart de la cour anglaise, ils préparaient dès cette
époque la constitution d'une caisse nationale qui devait servir au
rétablissement de leur dynastie. Avaient-ils, comme on le prétendait,
découvert dans les ruines de quelque château gallois ou breton ce
trésor chimérique d'Arthur, enfoui par lui avant la bataille de Camlan
et recherché, avec une ardeur si malheureuse, par un autre descendant
du héros, le vieux Job Léïzour? Toujours est-il qu'à la mort du dernier
Bangor la fortune de cette mystérieuse famille comptait parmi les plus
considérables de la Grande-Bretagne.

D'un caractère intraitable, gardant vis-à-vis du pouvoir cette farouche
intransigeance dont souriaient les lords comme d'une affectation ou
d'un ridicule gothique, le dernier comte de Bangor avait fait plus
que d'ajouter quelques millions au patrimoine de la restauration
galloise, il avait commencé de nouer entre les divers rameaux de la
famille celtique des liens qu'il espérait rendre assez solides pour
résister à l'épreuve du temps. Une observation un peu attentive de
l'état des partis l'avait convaincu de la nécessité de ce groupement:
tout essai de restauration galloise, entrepris par les seules forces
des hommes de cette race, échouerait inévitablement et viendrait
s'écraser contre le roc de la puissance britannique. Le colosse, pour
être renversé, demandait à être attaqué de tous les côtés à la fois.
Mais ce qu'un peuple ne pouvait faire seul, cinq peuples coalisés le
pouvaient exécuter aisément. L'ennemi, pour chacun de ces peuples,
était toujours le Saxon. Déjà l'Irlande s'agitait. O'Connell soulevait
la foule au camp de Cloutarf; des distributions d'armes et d'argent
s'y faisaient à ciel ouvert. Il fallait tirer parti de ce mouvement,
le confisquer au profit d'une plus grande cause. Appel serait fait
en même temps aux Highlanders des derniers clans écossais, aux
Cornouaillais et aux Bretons. Par ceux-ci, on intéresserait peut-être
la France, dont l'Angleterre restait l'irréconciliable ennemie. Dès
1837, la coalition se dessinait aux _eiztezvods_ d'Abergavenny et de
Caer-Marthen, premières assises nationales où l'on eût vu figurer
des représentants des cinq grandes familles celtiques. Le Congrès de
Saint-Brieuc les réunissait à nouveau, quelques années plus tard, sur
la convocation d'Henri Martin, de Charles de Gaule et d'Hersart de la
Villemarqué. MM. Lukis, Powel, Ellys, Jenkins, de simples gens tels
que le barde Gruffydd et sa fille Suzanna, passaient la mer, comme
au temps des émigrations primitives, pour «rompre le pain de l'âme»
avec leurs frères de Bretagne. Ceux qui n'avaient pu venir, le docteur
Todd, MM. Hennesey et Fergusson, l'abbé Ulick Bourke, président du
collège de Saint-Jarlath, surtout le vaillant archevêque catholique de
Tuam, ce dernier asile des lettres gaéliques en Irlande, Mgr Mac-Hale,
protestaient en lettres enflammées de leur dévouement à la cause
nationaliste. La _Celtic Society_ de Glascow, présidée par Sa Grâce
le duc d'Athole, envoyait son adhésion au Congrès. Plus récemment, à
Paris même, un synode secret «pour la défense des intérêts du celtisme
universel» se tenait sous la présidence du docteur Henri Favre et
décrétait la création d'un nouvel ordre de chevalerie, dont le siège
devait être dans le célèbre îlot de Sein, l'île des sept sommeils de
la légende bretonne, et qui avait pour insigne une croix à six cubes
d'émail blanc, portant au centre un S de rubis entouré d'une couronne
de verveines...

Et, sans doute, ce mouvement, à des yeux non avertis, pouvait sembler
tout de surface, artificiel, théâtral, sans retentissement véritable
aux couches profondes de la race. Les Bangor, attentifs aux moindres
manifestations de l'âme celtique, les provoquant au besoin par
d'anonymes générosités, ne s'y trompaient pas cependant. Ils savaient
que l'âme d'une nation ne se refait pas en un jour, mais que l'agent
le plus actif de sa renaissance, c'est peut-être encore la poésie.
Ils applaudissaient aux beaux vers de Lamartine, se faisant dans
l'_eiztezvod_ d'Abergavenny le porte-parole des Celtes du continent aux
Celtes des îles sœurs:

    Quand ils se rencontraient sur la vague ou la grève,
    En souvenir vivant d'un antique départ,
    Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive
    Dont chacun d'eux gardait sa symbolique part.
    Frère, se disaient-ils, reconnais-tu la lame?
    Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil?
    Et l'acier qu'a fondu le même jet de flamme
          Fibre à fibre se rejoint-il?

    Et nous, nous vous disons: «O fils des mêmes plages!
    Nous sommes un tronçon du vieux glaive vainqueur;
    Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages:
    Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur?»

Que ne pouvaient de si nobles paroles; immédiatement traduites et
colportées dans les différents dialectes celtiques, pour la propagation
de l'idée nationaliste?

Et ce n'était pas Lamartine seul: Le Gonidec, Brizeux, La Villemarqué,
Luzel, Quellien, Le Braz, Tiercelin, en Bretagne; David Owen, lady
Guest, Pughe, John Rhys, Evans, Nedeleck et les commentateurs des
_Mabinogion_, des _Myvyrian_, des _Triades_ et des _Lois_, au pays
de Galles; O'Curry, Hamessy, O'Leoney, O'Grady, Sigersoon, Mac-Nial
Douglas Hyde, Yeats, Singe et Maud Gonne en Irlande; James Campbell
en Écosse: Tennyson, en Angleterre, multipliaient la bonne semence,
jetaient aux quatre aires du vent le verbe sacré des bardes, l'évangile
poétique des nouveaux temps. Des associations se fondaient partout. La
France, longtemps indifférente, accordait enfin dans son enseignement
supérieur une place à l'histoire et à la littérature celtiques: Gaston
Paris, Joseph Bédier, Alexandre Bertrand, Arthur de la Borderie,
Camille Jullian, Joseph Déchelette, Gaidoz, d'Arbois de Jubainville,
Loth, Ernault, Dottin groupaient sous leur chaire une jeunesse
attentive et frémissante au récit du grand passé qu'ils évoquaient. Ce
renouveau des lettres annonçait, précédait le renouveau même de l'âme
nationale. Elle allait revivre. Elle revivait.

Dans ces congrès, dans ces _eiztezvods_, la littérature n'était qu'à la
surface: ce qui s'agitait dans le fond, obscurément, mystérieusement
encore, c'était la question de race, de parenté, de famille, de foyer.
Sous des devises différentes: _Tra mor, tra Brython!_[9], _Bepred!_[10]
_Erin go brath!_[11], la même pensée réapparaissait chez tous, la même
volonté de survie, la même protestation contre la mort... Longtemps
contenues et comme encloses au creux des poitrines, elles éclataient
librement, elles se répondaient d'une mer à l'autre, les devises
libératrices. Mais n'était-ce point que le moment approchait de passer
enfin du rêve à l'action, de la parole à l'offensive?

[Note 9: _Tant la mer, tant les Bretons_, devise des Gallois.]

[Note 10: _Toujours!_ devise des Bretons armoricains.]

[Note 11: _L'Irlande jusqu'au jour du jugement_, devise des
Irlandais.]

Il le semblait bien aux Bangor, et ce qui les confirmait dans cette
pensée, c'était de voir quel progrès surprenant avait fait dans les
âmes l'idée nationaliste. Oui, même en France, après les Henri Martin,
les François Roget, les Jean Reynaud, les Botidoux, les Thierry, les
Lizeray, les Édouard Schuré, un homme d'épée, un soldat, l'amiral
Réveillère, osait écrire:

«Il est dans l'ordre des choses que les Celtes, un jour ou l'autre, se
groupent suivant leurs affinités, se constituent en fédération pour la
défense de leurs frontières naturelles et pour la propagation de leurs
principes. Il y a déjà le pangermanisme; le panslavisme est une foi,
une religion. Il faut que le panceltisme devienne une religion, une
foi.»

Et, précisant sa pensée, l'amiral écrivait ailleurs:

«L'œuvre, le but de notre époque est double. C'est d'abord le
renouvellement de la foi chrétienne, entée sur la doctrine celtique
de la transmigration des âmes, doctrine seule capable de satisfaire
l'intelligence par la croyance en la perfectibilité indéfinie de l'âme
humaine dans une série d'existences successives. La seconde est la
restauration de la patrie celtique et la réunion en un seul corps de
ses membres aujourd'hui séparés.»

Or, tel avait été dès l'origine le plan d'action politique des Bangor,
et le vieux comte se flattait que leur floraison était proche, quand de
telles idées, si secrètes qu'on les eût tenues, parvenaient cependant,
comme un pollen invisible, à se répandre au dehors, à pénétrer jusque
dans les laboratoires philologiques de l'Allemagne. D'autre part,
l'agitation agraire, la _Land League_, qui revêtait de plus en plus
en Irlande le caractère d'un soulèvement anti-saxon, ouvrait un
nouveau champ à la propagande nationaliste. Le vieux Bangor, de son
château fortifié de la Dee, voyait tout, surveillait tout, avait la
main partout. Il s'unit aux chefs du mouvement, aux plus exaltés
d'entre eux, réfugiés en Amérique et en France, aux Maud Gonne et
aux Tynan, comme aux modérés qui combattaient de la parole dans le
Parlement anglais, aux Parnell, aux O'Brien, aux Kettle, aux Dillon.
Par eux et par lui, un immense réseau de sociétés secrètes enveloppa
bientôt l'Irlande tout entière, le pays de Galles, la Cornouaille,
les hautes terres écossaises, et trouva des adhérents jusque dans
le monde politique français. Ces sociétés, sans lien apparent entre
elles, avaient au contraire une unité de direction extrêmement forte et
rigoureuse. Toutes aboutissaient à un comité central de cinq membres,
appelés les Invincibles, qui reconnaissaient pour chef le vieux comte
de Bangor, désigné dans leurs correspondances sous le nom de numéro Un,
le _Number One_ si passionnément et si vainement traqué par la police
anglaise.

L'action de ce comité directeur ne tarda pas à se faire sentir sur
la politique générale du parti. L'idée d'une fédération des peuples
celtiques, redevenus maîtres de leurs destinées, affranchis de la
tyrannie anglo-saxonne, s'affirma comme la foi nouvelle, le _credo_
des conspirateurs. Une propagande active par la poésie, l'image, les
brochures, la presse, commença, et qui n'alla point, s'il faut dire,
sans quelque zèle intempestif. C'est ainsi qu'on put lire sur les murs
de Londres des appels incendiaires aux vieux Celtes d'outre-Manche,
les invitant à secouer le joug de l'aristocratie anglaise, «cette
poignée d'Anglo-Saxons qui s'est imposée par la ruse et la trahison
aux vingt millions de Celtes autochtones répartis sur la surface du
royaume.» Quelques exaltés, martyrs trop pressés d'une cause qu'ils
compromettaient en croyant la servir, se portèrent même à des attentats
isolés, à des coups de main héroïquement téméraires. Ces explosions
prématurées ne pouvaient qu'entraver le développement de l'idée
nationaliste. La police redoubla de surveillance: il fallut agir du
dehors, transporter à l'étranger le foyer de la ligue. L'Amérique
s'offrait. Les Irlandais émigrés y bénéficiaient d'une tolérance
qu'ils eussent vainement cherchée ailleurs. La future armée d'invasion
s'y put recruter, organiser, mobiliser, presque sans entraves. Des
distributions secrètes d'armes et de munitions avaient été faites
en Angleterre; des navires, nolisés pour le transport des troupes,
attendaient sous pression en rade de Srewbury. Le pays de Galles et la
Cornouaille devaient se lever en même temps que l'Irlande. Tout était
prêt quand le comte de Bangor mourut.

Cette mort du _Number One_, du chef reconnu des Invincibles, et qui
coïncida fâcheusement avec les divisions habilement fomentées chez les
parlementaires irlandais, remit à un jour incertain le soulèvement près
d'éclater. Mais Bangor léguait à la cause nationaliste l'âme ardente
de sa fille Morgane, en qui il avait soufflé toutes les aspirations et
toutes les révoltes de sa race.

Nourrie de la seule pensée de la restauration celtique, instruite
dans les lettres celtiques par les plus célèbres professeurs, parlant
les cinq dialectes celtiques, le français, l'allemand et l'anglais,
entretenant, du vivant même de son père, une correspondance active avec
les principaux chefs des Invincibles, Morgane joignait à un esprit
admirablement riche et outillé, à une raison puissante, énergique
et maîtresse d'elle, à un génie de domination qui l'égalait aux
Élisabeth et aux Catherine, une âme ouverte à toutes les séductions
du surnaturel. Loin d'avoir contrarié ce penchant vers le mystère,
il semblait que les siens eussent pris attention de le fortifier. Le
vieux comte de Bangor n'était pas soutenu seulement par sa croyance
dans la légitimité de la cause nationaliste: Celte jusqu'au bout des
ongles, mêlant aux souvenirs du paganisme druidique, toujours vivant
chez les Bretons des deux mers, l'esprit de soumission le plus strict
aux prescriptions de la foi chrétienne, il offrait lui aussi un alliage
sans exemple de crédulité, de logique et de passion. Entouré de
bardes et d'alchimistes, qui lui faisaient comme une cour d'un autre
âge, il se plaisait à retrouver dans les prophéties plus ou moins
apocryphes recueillies, au douzième siècle, par les Nennius, les
Gaufrey de Monmouth, les Gérald le Gallois, l'auteur anonyme du _Hanès
Taliesin_, etc., des indications ou même des assurances formelles
sur la restauration de sa race. Cette restauration, elle semblait
promise à sa fille plus qu'à lui. Tous les textes parlaient d'une
femme, d'une fille de la mer ou de l'écume marine. Et, se souvenant
des origines légendaires de sa famille, le comte de Bangor, pour aider
aux prédictions ou poussé par un secret instinct, avait voulu que sa
fille s'appelât Morgane, comme la première née de Glitonéa, Morgane,
c'est-à-dire: enfantée de la mer, ou, comme d'autres le veulent,
sourire de la mer... Fidèle à ce nom, l'enfant avait vraiment eu la
mer pour nourrice et maîtresse. Rompue à tous les exercices du corps,
tirant l'arc, le fusil, montant à cru des cavales rebelles, c'était
surtout une nageuse incomparable. La mer était son élément naturel. On
l'avait vue une fois, à quinze ans, traverser à la nage le golfe de la
Dee; elle recherchait le danger, se plaisait aux conflits des vents
et des vagues, les jours de tempête, et ne craignait ni les ténèbres
ni le froid. Il semblait bien réellement que la mer exerçât sur cette
arrière-descendante de la sirène on ne sait quelle séduction atavique,
qu'elle l'appelât et qu'elle aimât à la bercer sur son sein orageux...

Telle était la dernière fille des comtes de Bangor, l'héritière du
trône de Galles, quand la mort de son père l'émancipa d'une tutelle
qu'elle ne portait déjà que malaisément.

Reprenant pour les étendre et perfectionner les projets paternels, elle
quitta brusquement le nid d'aigle de la Dee où elle avait été élevée,
au cœur du pays gallois, et, cédant à la suggestion des prophéties qui
disaient que la révolution partirait du Llydaw, elle vint s'établir
à l'île d'Aval. C'était l'île même où la légende affirmait que son
aïeule Morgane avait conduit Arthur expirant. Près de là moutonnent
les terres hautes de Kerduel où Arthur avait tenu l'une de ses cours
princières. La jeune comtesse de Bangor acheta en sous-main l'île
et les terres. De l'île, simple rocher de quelques hectares, sans
végétation que de maigres landes, de bruyères et de joncs, sans autre
trace de vie humaine qu'une ferme basse, le pan de mur ruiné et la
croix d'un vieux cimetière, elle fit en quelques mois un domaine d'une
beauté unique, reconstitua le clos des cent quarante-sept pommiers
enchantés célébrés par Merlin, traça un parc, planta des bois, des
vignes, des myrtes, des figuiers, creusa un port pour sa flottille
particulière, et, dans les plans du château, se conforma aussi
scrupuleusement qu'elle le put à la description des anciens textes
bretons qui traitaient des merveilles de l'île:

«Chaque porte est faite de l'ivoire le plus dur. Cent fenêtres
éclairent la façade et les tours dont les murs sont brillants comme
l'or rouge. Une terrasse de jaspe vert règne devant la mer. Au sommet
brille une sirène aux yeux d'émeraude... Là, repose Arthur, sur un lit
d'or, veillé par sa sœur Morgane.»

Là, dans ce château qui devint tout à la fois un palais des États
futurs, un arsenal et un musée des antiquités celtiques, entourée de
fidèles et discrets Gallois, elle continua l'œuvre mystérieuse de
ses pères. L'isolement du domaine servait encore ses desseins. Elle
accommodait ainsi la tradition et les intérêts du parti. Il était
prudent de se tenir à l'abri d'un coup de main et il était bon que,
conformément aux prophéties, le mouvement de rénovation celtique partît
de l'île où dormait Arthur. Les imaginations ne manqueraient point
d'être frappées par un accord où elles verraient la confirmation des
paroles prêtées à Taliésin, à Gwench'lan et à Merlin.

Seulement, où ces prophètes semblaient avoir manqué de clairvoyance,
c'est en annonçant que la restauration celtique dépendait de l'union
du fils d'Arthur et de la fille de Morgane. Le dernier comte de Bangor
avait fait rechercher partout la descendance des Kerduel, dont il
connaissait la filiation arthurienne. Ses recherches n'avaient pas
abouti plus loin qu'à Mathias, grand maître de l'Ordre de Saint-Jean de
Jérusalem.

Morgane, poussée par Idris Gaur, qui persistait, contre toute
vraisemblance, à soutenir l'existence d'un héritier d'Arthur, avait
cru un moment ses propres recherches près d'aboutir. Elle avait
retrouvé un Kerduel, mais, dès le premier examen, elle avait reconnu
sa méprise: ce prétendu Kerduel était de son vrai nom un Le Goarant,
de noblesse douteuse, et qui avait senti la nécessité d'un nouveau
baptême généalogique. Morgane désespérait, comme avait désespéré son
père: le second champ du blason qui surmontait le portail du château
d'Aval, ce champ qu'elle avait volontairement laissé vide, ne recevrait
pas de longtemps le symbolique dragon rouge, emblème de la dynastie
arthurienne ressuscitée, comme la sirène, sur le champ de gauche,
évoquait la dynastie galloise des Uthérides...

Et tout à coup, de lui-même, il surgissait, il se présentait à elle, ce
Kerduel tant désiré, enfoui, comme le diamant dans la bourbe, sous le
nom roturier de Léïzour.

Pourquoi? Comment?

Les explications de Georges étaient fort recevables; mais qui eût été
chercher, dans la descendance d'un aventurier américain, rentré en
France, végétant obscurément en des emplois subalternes, l'héritier de
ce grand nom?

Ainsi se vérifiaient les prophéties. Ainsi éclatait ce Déterminisme
supérieur, tyran des hommes et les menant à l'aveuglette, par des
chenaux ténébreux, vers un but qui, lui, du moins, apparaissait
brillant et rapproché comme un phare...

Morgane, les yeux vides, laissait sa pensée errer sur ces choses
extraordinaires et cependant essayait de s'y reconnaître pour trouver
la conduite à tenir.

Un redoutable aléa se posait à elle et, quoiqu'elle eût affecté en
présence d'Idris Gaur une sécurité qu'elle voulait se commander à
elle-même, la solitude lui rendait tous ses doutes et le sentiment
exact du danger. Que Georges de Kerduel aimât sa cousine, rien ne
semblait plus assuré. De quelle nature était cet attachement, c'est ce
qu'il importait de pénétrer. Passion ou caprice? Morgane ne le savait
au juste et il apparaissait bien dans ces conditions que le parti de la
sagesse était d'observer et d'attendre. L'état d'Annette, sur lequel ne
s'était pas encore prononcé le médecin du château, Gallois comme tous
les serviteurs de Morgane, ne pourrait, de toutes façons, permettre son
transport à Rûn-Rouz que dans cinq ou six jours. Si une pleurésie se
déclarait, c'était une affaire de trois semaines ou d'un mois, à moins
que d'ici là un dénouement imprévu ne vînt tout précipiter. Le mieux
était donc de laisser le champ libre, pendant ces premiers jours, à M.
de Kerduel, d'affecter à son égard et à l'endroit de la jeune fille
un simple intérêt de femme compatissante et, suivant la tournure que
prendraient les choses, d'adopter alors un des expédients dont elle
avait parlé à Idris Gaur...

Ce parti arrêté dans son esprit, Morgane s'occupa d'en surveiller
l'exécution. A tout hasard, elle avait commandé de préparer
l'appartement du premier étage de la tour des Hôtes. Elle le mettrait
à la disposition de M. de Kerduel pendant tout le temps de la maladie
de Mlle Lefoullon et s'assurerait ainsi, sans qu'il y parût, de sa
conduite et de ses sentiments de tous les instants.

Dans ce palais de la mer, machiné comme une scène de féerie, le
romanesque de Morgane avait fait creuser mille corridors secrets, des
portes et des cachettes dissimulées dans des panneaux connus d'elle et
d'où elle pouvait voir, entendre, surgir à sa volonté... Rien ne lui
échapperait de ses hôtes. Et quant à la dureté première de son accueil,
elle la rejetterait sur une nervosité passagère, un malaise, ou mieux
encore l'espèce de défiance dont elle n'avait pu se défendre vis-à-vis
de Georges en l'entendant se donner un titre qu'elle croyait d'abord
usurpé.


V

Un serviteur à la livrée verte des Bangor vint prévenir Morgane que
Georges était de retour.

Morgane fit introduire le jeune homme, qui lui tendit sans autre
explication une liasse de papiers où se trouvait le précieux parchemin.
Et, en effet, rassurée par les tendres protestations de son neveu,
Mme Lefoullon avait pu lui fournir les indications nécessaires pour
découvrir, sans trop d'effort, les pièces demandées. Elle s'étonnait
bien de cette passion subite de l'inconnue pour leurs documents de
famille. Son hésitation avait même été assez grande d'abord. Le vieux
Job avait communiqué à sa fille un peu de son respect pour les antiques
paperasses, chartres, pouillés, registres où il s'enfonçait nuit et
jour. Elle se rappelait surtout avec quel soin religieux, quelles
jalouses précautions, il sortait d'un tiroir à secret ce parchemin
gothique, découvert par lui dans les archives de Landévennec et qui
constatait sa filiation avec Arthur.

--Un papier comme celui-là, disait-il quelquefois à sa femme en
aspirant une de ces prises construites comme une bastille, dont il
répandait les trois quarts sur les redans de son jabot, nous fait les
égaux des plus vieilles dynasties du monde... Savez-vous bien, madame,
que nous pourrions, le cas échéant, réclamer la Grande-Bretagne aux
Hanovre, qui ne sont que des usurpateurs?

Et, comme on riait, il secouait la tête.

--Eh! Eh! reprenait-il, qui sait? Tout arrive. Ce parchemin-là vaudra
peut-être un trône quelque jour.

Il avait fini, tant l'illuminisme est contagieux, par en persuader
les siens. Mais les années avaient passé; Yseult était devenue la
bourgeoise Mme Lefoullon et Georges n'avait pas hérité sur ce point
des imaginations de son grand-père. Le plus vulgaire bon sens lui
enseignait l'inanité de pareils titres dans une société et en un
temps comme les nôtres. Il remit le précieux parchemin à Morgane sans
éprouver aucune crainte sur le sort qui l'attendait. Morgane le prit
avec les autres papiers qu'elle posa sur la table et, s'efforçant de
donner à son expression une aménité qui ne lui était point naturelle:

--Ne m'en veuillez pas, monsieur, dit-elle à Georges, d'avoir tant
insisté près de vous au sujet de ces titres. Je suis une fanatique de
l'héraldisme... Un si vieux parchemin, qui établit la généalogie d'une
des plus anciennes familles de l'Europe, piquait vivement ma curiosité.
Vous avez eu la bonté de la satisfaire et je vous en remercie de tout
cœur.

Georges s'inclina, un peu surpris de cette métamorphose.

--Mais vous avez hâte, sans doute, de retrouver Mlle Lefoullon, dit
Morgane. Je vais vous faire conduire près d'elle à l'instant.

Elle sonna, et comme Georges, après l'avoir remerciée, emboîtait le pas
au domestique à qui on l'avait confié:

--Ah! j'oubliais, monsieur de Kerduel. J'ai fait préparer pour vous et
pour Mme Lefoullon, dès qu'elle pourra vous rejoindre, l'entresol de la
tour des Hôtes: l'appartement communique par un escalier particulier
avec la chambre de votre jeune parente. Vous vous retrouverez donc ici
en famille, comme à Rûn-Rouz.

Georges n'aurait pas osé en demander tant. Aussi fut-ce cette fois
avec une évidente sincérité de cœur qu'il remercia l'inconnue:
malheureusement, Mme Lefoullon ne pourrait profiter incontinent de
l'offre délicate qu'on lui faisait; mais Georges acceptait pour
lui-même et, s'excusant sur la hâte où il était de revoir sa cousine,
il gagna l'appartement d'Annette.

La malade ne dormait point et, levée sur son séant, elle accueillit
Georges avec les témoignages de la joie la plus vive. Il lui annonça
qu'il restait au château jusqu'à son rétablissement.

--Alors, c'est vrai, dit-elle, tu ne me quitteras plus?

Mais, comme cette nouvelle l'agitait extrêmement et lui avait mis
le sang aux joues, elle fut prise d'une toux assez forte qui raviva
l'inquiétude de Georges. Il l'obligea de se recoucher, la borda
lui-même comme un enfant et lui demanda comment elle se sentait.

--Mieux, dit-elle. C'est surtout ce froid d'hier qui ne veut pas me
quitter. Il me semble toujours que je suis dans l'eau jusqu'au cou...
Et, avec cela, le plus drôle est que je tremble la fièvre. Tâte mon
front, tu verras comme il brûle...

--Oui, dit Georges, c'est singulier. Te rappelles-tu ce qu'a dit le
médecin quand il t'a examinée?

--Le médecin est étranger, comme tous les gens d'ici. Je n'ai rien
compris à ce qu'il disait.

--J'aimerais pourtant bien savoir à quoi m'en tenir, dit Georges. Si
j'étais sûr de ne pas froisser notre châtelaine, je lui demanderais la
permission de faire venir ton docteur...

--Oui, oui, c'est cela, dit Annette rapidement. Moi aussi, j'aurais
plus confiance. Si tu savais! Cette chambre-ci, les gens, les choses,
tout me donne comme une impression de mauvais rêve. J'avais une peur
que tu ne vinsses pas!... Rien que de t'avoir vu, de te sentir près
de moi, il me semblait que j'allais mieux... C'est cela, demande la
permission d'appeler ce bon M. Le Dentu!...

L'occasion s'en présenta sur l'instant: Morgane venait d'entrer.
Georges lui fit part du désir de la malade et, si la demande lui parut
indiscrète, rien n'en transpira au ton uni de sa réponse:

--Volontiers, dit-elle. Je vais faire atteler et l'on ramènera de
Lannion le médecin de mademoiselle... Ce château ne reçoit d'habitude
aucun étranger... Si je n'ai pas prévenu le désir de la malade, c'est
que j'avais ici un médecin en qui je pensais qu'elle pouvait avoir
toute confiance. Mais je suis disposée à satisfaire dès maintenant tous
les autres désirs qu'elle pourrait avoir.

--Ah! madame, dit Annette, vous êtes trop bonne!...

Morgane donna des instructions à un serviteur.

--Le médecin sera ici dans deux heures, dit-elle.

Et, se tournant vers Georges:

--Voulez-vous attendre d'ici là, monsieur, ou visiter votre
appartement? Je dois vous prévenir, ajouta-t-elle en souriant, que,
tant que de nouvelles instructions de la Faculté n'auront point mis
ma responsabilité à couvert, les entretiens prolongés demeureront
interdits à la malade...

Georges s'inclina.

--Si Annette n'y voit pas d'inconvénient, j'attendrai ici, dit-il.

--Oui! oui! dit Annette. Et nous serons sages, vous le verrez, madame.
Pour commencer, je ne dirai plus rien.

--Moi non plus, dit Georges.

--Bien! dit Morgane. J'ai votre promesse à tous deux... Mais
rappelez-vous, continua-t-elle sur un ton plus sérieux et en
s'adressant à Georges, que vous êtes ici chez vous, monsieur de
Kerduel, que mes gens sont à vos ordres et que vous pouvez circuler
librement dans toute l'île. Si je n'en puis dire autant à Mlle
Lefoullon que son état retient prisonnière, je lui répéterai du moins
ce que je lui disais tout à l'heure: que je suis disposée à satisfaire
tous les désirs qu'elle voudrait m'exprimer.

--Tous? dit Annette, avec une sorte de crainte hésitante... Alors,
madame, puisque vous êtes si bonne, je vous demanderai d'enfreindre une
fois encore la défense qui est faite aux étrangers de pénétrer chez
vous... Il ne s'agit d'ailleurs que d'une petite fille, d'une enfant.
Mais je suis habituée à sa compagnie et, si vous le voulez bien, elle
me servirait d'infirmière et coucherait ici à la place de la garde que
vous m'avez donnée...

Morgane dut regretter son imprudente proposition. Mais elle s'était
trop avancée pour reculer.

--Comment s'appelle cette petite fille? demanda-t-elle.

--Fante Guézennec. Elle habite avec nous à Rûn-Rouz.

--Je vais la faire chercher à l'instant.

--Ne vous en donnez pas la peine, madame, dit Georges. Je la ramènerai
ce soir, quand j'irai à Rûn-Rouz.

--Comme il vous plaira, mon hôte.

Deux heures environ plus tard, on annonça le docteur Le Dentu. Annette
et Georges avaient à peu près tenu leur promesse durant ces deux
heures. Ils s'étaient très peu parlé, mais leurs yeux ne s'étaient
point quittés tout le temps. Le bon docteur, un peu surpris de trouver
en cet endroit les deux jeunes gens, connut par Georges l'accident
de la veille. Il examina rapidement la malade et, cet examen ne lui
suffisant pas, il voulut l'ausculter.

--Voyons, toussez un peu. Dites: _hum!_ fortement!...

Annette poussa le _hum!_ réglementaire.

--C'est bien ce que je pensais, murmura l'excellent praticien.
Diminution des vibrations vocales et de l'ampliation de la poitrine
du côté de la plèvre atteinte, matité à la percussion, altération du
timbre de la respiration... Sentez-vous des points de côté?

--Par moments.

--Et très douloureux? Très vifs?

--Assez. Mais surtout des frissons... Je gèle tout à coup et j'ai la
fièvre en même temps.

--Qu'est-ce qu'on vous a fait prendre pour cela? Voyons!

Il examina diverses fioles de diurétiques et de purgatifs posées sur la
table.

--Parfait! Et quel régime?

--La diète lactée, dit Georges.

--Excellent... Toutes les mesures ont été prises... Eh! mais,
ajouta-t-il avec cette propension, un peu commandée, des médecins à
introduire un élément de gaieté dans leurs consultations les plus
sérieuses, qu'est-ce qui me fait concurrence ici sans me prévenir?
C'est de la déloyauté.

Annette ne put s'empêcher de sourire. Georges expliqua ce qu'il savait
du médecin attaché au château.

--Esculape lui eût tiré sa barrette, dit le docteur... Vous n'aviez pas
besoin de me faire chercher...

--Voyons, docteur! dit Georges qui crut à une pique d'amour-propre.

--Mais je vous remercie tout de même de cette marque de confiance,
continua l'excellent homme, et qui me permet de constater une fois de
plus la vérité de l'axiome: _omnia superat medicamina fides_[12].

[Note 12: La foi est le meilleur des médecins.]

Georges serra la main du malicieux praticien.

--Ah çà! dit celui-ci tout à coup, s'il y a un médecin au château, il y
a aussi une pharmacie...

--Sans doute, dit Georges.

--Eh bien, mon cher commandant, voilà qui est au mieux. Vous
connaissez les tenants et aboutissants de la maison. On m'a mené par un
labyrinthe de petits corridors, de passages souterrains, d'escaliers
en tournevis, absolument comme si l'on avait voulu me faire perdre la
notion des lieux... Et je l'ai perdue... Vous demanderez pour moi deux
ventouses, deux ventouses à scarification.

Georges était déjà dans l'antichambre. Le docteur, qui l'avait
accompagné jusqu'à la porte, revint au lit d'Annette:

--Cela ne sera rien, dit-il. Il vous faut surtout du repos, de la
tranquillité... Pas d'émotion... C'est le saisissement de cette
baignade nocturne qui vous a laissé un peu de fièvre. Cela vous
apprendra à faire des imprudences!...

--Ne me grondez pas, docteur, dit Annette en souriant. Je ne
recommencerai plus...

--Jusqu'à la prochaine occasion!... Qui a bu boira, c'est le cas de le
dire...

--Oh! le méchant docteur!...

--Voyons! ne vous agitez pas... J'entends M. Léïzour qui revient...
Nous allons le prier de regarder par la fenêtre si l'été s'avance,
pendant que je vous pose les ventouses...

Georges, en effet, rentrait avec tout un assortiment de petits
vaisseaux de verre, de cuivre, de papier, de caoutchouc, de
gutta-percha, à croire qu'ils ne laisseraient pas un vide sur la
peau de la malade. Le docteur ne put que lever les bras au ciel d'un
excès de zèle si excusable. Il fit les applications, griffonna une
ordonnance, recommanda jusqu'à nouvel ordre le maintien du régime lacté
et des diurétiques.

--Est-ce que vous n'avez pas un tour à faire à Rûn-Rouz? dit-il à
Georges, quand il eut fini... Je profiterais volontiers de l'occasion
pour voir Mme Lefoullon, que ces événements ont dû bien agiter.

Le coup d'œil dont il accompagna ces paroles fit comprendre à Georges
qu'il désirait lui parler sans témoins.

--D'ailleurs, continua l'excellent homme, mademoiselle Annette a besoin
de sommeil... Pas trop de conversations, de visites, n'est-ce pas?...
Je vous permets de revenir lui dire bonsoir avant de vous coucher, mais
c'est le grand tout pour aujourd'hui...

--Et demain? dit Annette.

--Demain, nous verrons, dit le docteur.

Georges et lui sortirent.

--J'ai ma voiture chez le garde, dit le docteur, près du pont-levis...
C'est une vraie forteresse que ce château. Voulez-vous que je vous mène
à Rûn-Rouz ou aimez-vous mieux que nous causions ici?

--Je vous accompagne, dit Georges. Mais vous aurez la bonté de me
ramener à l'île avec Fante que je dois prendre chez nous.

--Volontiers, répondit le docteur. La course n'est pas plus longue par
Pleumeur que par Trégastel...

--Eh bien? demanda Georges, quand il fut assis sur le siège près de
l'excellent homme et que celui-ci eut donné à Follette--sa petite
jument de Corlay, bai foncé, courte sur jambes et vive comme un
linot--le coup de sifflet du départ, que pensez-vous de l'état
d'Annette?

Le docteur prit un temps pour répondre, ramena la couverture qui
glissait, et, comme Georges attendait toujours:

--Voulez-vous mon avis sincère?

--Oui, dit Georges, que l'angoisse de l'attente étreignait.

--Eh bien, dit le brave docteur... c'est que le confrère qui a soigné
Mlle Annette avant moi est un fier homme et que je serais bien flatté
de faire sa connaissance...

--Mais ce n'est pas cela que je vous demande, dit Georges déçu et
impatienté...

--Si fait, dit le docteur. Et vous allez voir... Mlle Annette, hier,
n'a pas seulement échappé à un genre de mort, mais à deux... Elle avait
bel et bien une pleurésie sèche en voie de formation... Parfaitement...
Et, sans oser dire que tout danger soit conjuré à l'heure qu'il est,
je puis vous certifier que les diurétiques que lui a fait prendre mon
confrère ont été pour quelque chose dans l'arrêt du mal... Or, celui
qui, dès le début, à des symptômes qui défient la plupart du temps
l'analyse, diagnostique de la sorte une maladie en simple voie de
formation, n'est pas, je vous le répète, un imbécile ni même un médecin
ordinaire...

--Enfin, docteur, vous m'assurez qu'Annette est actuellement hors de
tout danger?

--Je n'assure rien, dit vivement le docteur. La certitude n'est point
le fait d'une thérapeutique rigoureuse, mais d'un empirisme sans
valeur. Je crois, j'ai l'espoir, tout me dit (vous sentez la nuance)
que Mlle Annette est sauvée, que les diurétiques dont s'est servi mon
confrère et les ventouses que j'y ai ajoutées et qu'il eût certainement
commandées à un second examen, suffiront pour enrayer, ou, comme nous
disons savamment, juguler la maladie... La pleurésie en sera pour ses
frais... Quelques points de côté, des frissons, un peu de fièvre,
voilà à quoi je m'attends. Ci: quatre ou cinq jours de lit, huit jours
de chambre et quinze jours de convalescence au grand soleil... Mais,
croyez-moi, mon cher commandant, réservez vos meilleurs remerciements
pour mon confrère anonyme, et, quand vous le verrez, faites-lui bien
tous mes compliments.

--Vous me rassurez à moitié, dit Georges, dont un grand soupir
débarrassa la poitrine...

--Et j'espère vous rassurer tout à fait demain, répliqua le docteur.
Mais nous voici au tournant de Rûn-Rouz. Si vous le voulez bien, nous
descendrons de voiture et je mènerai Follette par la bride. Sans vous
fâcher, la traverse aurait rudement besoin que le service de la voirie
y jetât de temps à autre un coup d'œil. Ça manque de cantonniers, chez
vous...

--Bon! dit Georges joyeusement, pour quelques pauvres ornières et un
rocher ou deux qui dépassent l'alignement!

--Pardieu, dit le docteur, mon cher commandant, on voit bien que vous
naviguez plus souvent sur mer que sur terre. Vous êtes habitué au
tangage, vous!...

Yvon, qui ratissait à force, voulant qu'au retour de Mademoiselle le
jardin fût soigné, peigné, tiré à quatre épingles comme pour une fête,
accourut au-devant de la voiture. L'air satisfait du docteur et de
Georges lui parut de bon augure.

--Mademoiselle doit être sortie d'affaire, murmura-t-il. Monsieur
Georges n'a plus sa figure de déterré...

Le docteur trouva Mme Lefoullon en meilleure posture qu'il ne pensait.
La faiblesse des jambes commençait à disparaître et, dans quelques
jours, il n'y paraîtrait plus. Le docteur rassura de nouveau Mme
Lefoullon sur la santé d'Annette. Georges y ajouta par le détail des
soins empressés qui entouraient la jeune fille. Ce n'était pas tout,
et un appartement avait été préparé pour Mme Lefoullon et pour Georges
dans l'aile habitée par la malade; Georges comptait l'occuper dès
maintenant, en attendant que sa tante pût l'y rejoindre.

Mme Lefoullon fut sensible comme il convenait à une attention si
délicate et voulut, séance tenante, en remercier l'inconnue d'un
court billet, où elle mit toute sa gratitude, avec ses excuses, pour
le dérangement involontaire causé par Annette. On lui avait apporté
de quoi écrire sur son lit. Quand elle eut cacheté la lettre, elle
s'enquit de la suscription qu'il y fallait mettre.

--Ma foi, je ne sais pas, dit Georges. Le billet que j'ai reçu
était signé Morgane... C'est tout... Et je ne sais encore si ma
reconnaissance s'adresse à une jeune fille ou à une femme... Êtes-vous
plus avancé que moi, docteur?

--Encore moins, dit l'excellent homme. A Lannion, on ignore jusqu'au
sexe du nouveau propriétaire de l'île d'Aval. Les commandes sont
passées au nom d'une tierce personne... Morgane? ajouta-t-il. Mais je
ne me trompe pas... Nous sommes en pleine mythologie... C'est le nom de
la fée, sirène, naïade, comme vous voudrez, qui veille, dans cette île
fabuleuse, sur le sommeil enchanté du roi Arthur...

--Voilà, en effet, qui est étrange! murmura Mme Lefoullon, à qui
revinrent à l'esprit les chimères du vieux Job et qui rapprocha de ses
prétentions à remonter au roi Arthur l'intérêt bizarre dont s'était
prise l'inconnue pour le parchemin qui constatait cette filiation...

--Laissez l'adresse en blanc, ma tante, dit Georges... Je remettrai
moi-même la lettre ès mains de la châtelaine mystérieuse...

--C'est cela, dit le docteur. Et pressons un peu le mouvement, sans
vous commander, mon cher monsieur Léïzour... La mer monte et on ne
pourra bientôt plus traverser la grève à pied sec...

--Sapristi, dit Georges, moi qui n'ai pas prévenu Fante.

On chercha l'enfant. Gertrude, interrogée, ne l'avait pas vue de toute
la journée.

--La gosseline bat les champs depuis ce matin, dit Gertrude. Elle ne
tient pas plus en place que du vif-argent... Ben sûr qu'elle se cache
pour pleurer ou pour enfiler des patenôtres...

Finalement on la dénicha dans un trèfle voisin, contre un talus où, à
croupetons, elle égrenait son chapelet. Gertrude reparut, la tirant
par la main. Elle avait le teint fripé, les yeux bouffis, mais, à
la nouvelle qu'Annette la demandait et qu'elle allait revoir «la
demoiselle», une flamme de plaisir colora ses joues. Elle eut vite fait
son paquet, auquel on joignit une valise pour Georges et une autre,
pleine de linge de rechange, pour Mlle Lefoullon. Quelques minutes
plus tard, le docteur déposait Georges et l'enfant à la poterne de
l'île d'Aval. Un domestique prit les valises. Georges marchait devant,
avec Fante... Sur le perron du château, Morgane, debout, attendait ses
nouveaux hôtes. Le soleil dardait une flamme sur ses cheveux fauves et
avivait la pourpre dorée de sa longue tunique rouge. Fante l'aperçut
et, comme éblouie, porta la main à ses yeux.

--Qu'est-ce qui te prend? dit Georges.

L'enfant tremblait de tout son corps.

--La _morgr'heg_!

C'était la répétition, presque mot pour mot, geste pour geste, de
la scène du naufrage. Si Georges avait voulu faire une expérience,
il était servi: le cri involontaire de l'enfant, sa terreur en
reconnaissant l'inconnue, ne confirmaient que trop bien sa propre
impression. Il craignit que Fante ne communiquât ses craintes à
Annette...

--Pas un mot à ta maîtresse de ce que tu as vu! lui glissa-t-il à
l'oreille.

Fante serra les lèvres: cette petite Bretonne était déjà une
_penkallet_, une tête de granit, comme on dit là-bas, et Georges
pouvait être sûr qu'elle ne lâcherait pas son secret.


VI

Le docteur avait été bon prophète: le rétablissement d'Annette n'était
plus qu'une question de jours. Elle ne sortait point encore de sa
chambre, mais elle pouvait se lever quelques heures: un peu pâle,
amaigrie, les yeux cernés, elle avait l'air, sous ses bandeaux plats,
d'une petite vierge des primitifs. Georges ne la quittait qu'autant
qu'il ne pouvait faire autrement.

Tous deux restaient d'abord l'un près de l'autre, baignés d'un
attendrissement délicieux qui se résolvait en de rares paroles,
toujours les mêmes.

Ils eurent une grande joie un matin que Georges reçut, par le courrier
de Rûn-Rouz, la réponse du commissaire de l'Inscription maritime à sa
demande en faveur des victimes de la _Marie-Joseph_. Cette réponse
était conforme au désir de Georges et, par surcroît, la _Société de
Secours aux naufragés_ l'avisait qu'elle mettait à sa disposition
une provision de neuf cents francs à répartir entre les familles des
sinistrés. D'autre part, le docteur Le Dentu, qui continuait ses
visites au petit mousse de la _Marie-Joseph_, répondait de son prochain
et complet rétablissement. Ces bonnes nouvelles faisaient la meilleure
impression sur Annette. Les couleurs lui revenaient; l'appétit était
moins rebelle. Enfin le docteur avait recommandé à Georges d'éviter
tout sujet de conversation qui pût agiter la convalescente, et,
quoiqu'il eût grand'peine à se retenir, Georges observait la plus
grande circonspection.

Il aurait bien voulu pourtant lire dans le cœur de son amie. Il lui
était toujours resté un peu lointain, ce cœur, décevant et mystérieux.
Bien des fois il avait pensé le tenir et il s'échappait toujours. La
dernière fois même il avait cru que c'était fini. Et voilà qu'à la
suite de cet accident de mer, qui avait failli lui prendre son amie,
celle-ci lui revenait à nouveau, plus ouverte, plus abandonnée, comme
incapable de retrouver sa volonté d'antan et se laissant porter au
courant naturel des événements. Était-ce pour de bon, cette fois?
Pouvait-il s'assurer sur ce sable mouvant? Annette rétablie, Annette
en possession de sa volonté reconquise, serait-elle la petite Annette
qu'il avait là, le frêle oiseau blotti sur sa poitrine et qui le
regardait avec ces yeux mouillés d'amour? Toutes ces questions se
posaient à lui et il aurait beaucoup donné pour connaître la réponse
qu'y eût faite son amie.

Il y songeait encore, quand le matin, dans le parc ou sur la grève,
ou dans ce clos de pommiers qui épanchait une ombre si verte, il
s'asseyait en attendant qu'Annette le pût recevoir. Et des doutes lui
venaient. Il craignait de se livrer, de faire trop de fond sur des
apparences; il tâchait d'arracher de lui cet amour dont il croyait
sentir la douloureuse vanité.

Sa morose contention le rendait insensible à des spectacles qui, en
d'autres moments, n'eussent pas manqué de fixer son attention: il
passait sans les voir devant les douze menhirs, correspondant aux
signes du zodiaque, plantés à la cime d'un _crec'h_, autour d'un grand
lichaven sommé d'une croix de fer et dont l'ouverture béait sur la mer
comme le porche de l'Infini. Il ne remarquait ni les tumuli recouvrant
de vastes chambres funéraires épars dans la vallée, ni le chêne
vénérable, aux branches mangées de gui, à l'une desquelles pendait
une faucille d'or, ni le bizarre petit navire ancré près de la cale
et qui lui eût rappelé, sans son prélart de grosse toile, ces légers
_corwgls_ gallois, faits de peau de cheval et de baguettes entrelacées
qu'il avait vus glisser sur la Severn ou la Clyde dans ses voyages
d'aspirant. Son cœur était rempli d'incertitude, et l'apparition de
Morgane qui, par un jeu singulier, se produisait toujours à quelque
moment de sa promenade, pouvait seule l'arracher à son tourment
intérieur.

La fréquence de ces rencontres finit même par lui causer quelque
trouble. Non qu'il gardât rancune à l'étrangère de la hauteur qu'elle
lui avait témoignée d'abord. A certains moments, Georges ressentait
bien encore auprès d'elle un embarras qu'il avait peine à s'expliquer.
Mais cette impression se dissipait vite. Morgane en effet n'était
plus la même qu'au début. Il ne restait plus trace chez elle de cette
volonté impérieuse et presque brutale dont elle hérissait naguère son
abord. Non seulement elle traitait Georges sur un pied d'égalité où
elle n'avait jamais admis personne, mais il semblait parfois qu'une
émotion rapide s'emparât d'elle au contact du jeune homme... Ses yeux
d'ulve veloutée se voilaient sous leurs longs cils et, quand elle les
rouvrait, il y avait en eux l'humide reflet d'une langueur.

Georges assistait à ces changements sans oser y réfléchir.

Que lui voulait l'inconnue? Elle ne semblait attentive qu'à lui rendre
aussi agréable que possible son séjour à l'île d'Aval. Les jardins,
le parc lui étaient ouverts; il circulait librement dans toutes les
pièces, passait de longues heures dans la bibliothèque, au milieu des
archives.

Morgane n'avait pas moins de prévenances pour Annette. Elle venait
plusieurs fois par jour prendre en personne de ses nouvelles. Avec
la jeune fille pourtant, elle avait quelque peine à garder la même
attitude qu'avec Georges; visiblement elle se contraignait; sa voix
recouvrait par instants sa dureté métallique, son regard semblait
avoir passé sur une meule. Georges ne remarquait rien. Rassuré sur
l'état d'Annette et craignant que sa santé reconquise ne lui rendît son
ancienne froideur, il se montrait moins assidu près de la jeune fille,
ou peut-être, sans qu'il y prît garde, subissait-il déjà une séduction
étrangère...

Ce matin-là justement, Georges battait le parc en compagnie des deux
lévriers de Morgane. Il avait été la veille à Rûn-Rouz, où il avait
trouvé Mme Lefoullon à peu près remise et en état de rejoindre sa
fille. Elle comptait arriver dans la matinée, avec Faraud et Yvon.
Georges devait aller à ses devants au bas de l'eau, vers dix heures. Il
n'en était que neuf et, rêvassant et flânant, il gagnait un point de
l'île qui dominait la grève et d'où l'on pouvait voir venir la voiture.

Comme il prenait le sentier de traverse qui menait sur la hauteur, il
entendit au-dessus de lui la voix fraîche de Rianone qu'accompagnait en
sourdine la harpe du vieux telynor. Il ne les avait point vus d'abord,
dissimulés qu'ils étaient par les fûts symétriques d'un bouquet de pins
d'Alep et, un peu surpris de cette aubade matinale, il se disposait
à la savourer religieusement dans son coin, sans mot dire, quand une
tache pourpre lui révéla la présence de Morgane.

Georges pensa qu'il ne serait point convenable de se cacher et continua
son ascension.

Morgane, les yeux tournés vers la mer, le menton dans les mains,
rêvait, couchée à plat dans sa tunique rouge sur une grande roche qui
ressemblait à une dalle funéraire. Elle n'entendit point venir Georges.
Il fit le tour du rocher pour la saluer et elle le vit alors, mais elle
ne se dérangea point et mit seulement un doigt sur ses lèvres pour lui
dire d'attendre, de se taire et d'écouter. Blegobred jouait à deux pas
d'elle. L'air était grave et puissant et, jusque dans la bouche de
Rianone, gardait sa sombre énergie. Georges lui-même finit par en subir
le charme émouvant et, debout près de Morgane, étendue dans sa pose de
sphynge, il écouta...

Quand l'écho des derniers sons eut fini de gronder, Morgane se leva et,
congédiant les musiciens:

--Vous ne connaissez pas cet air, monsieur de Kerduel? demanda-t-elle à
Georges.

--Non, madame, dit Georges, mais il est d'une grandeur peu commune...

--Comme tout ce que nous ont laissé nos pères, dit Morgane. C'est l'air
de marche des hommes de Harlech, quand ils vont à l'ennemi (_Difyrwch
gwyr Harlech_)... Chose curieuse, on retrouve le même air, presque note
pour note, en divers cantons de Bretagne, et c'est aussi un chant de
marche. Ce fut même l'occasion d'un incident dont vous avez peut-être
entendu parler et qui se produisit à la bataille de Saint-Cast, il y a
quelque cent trente ans. Une compagnie de recrues galloises appartenant
à l'armée anglaise marchait contre un des détachements bretons du
duc d'Aiguillon. Tout à coup les Gallois s'arrêtent. L'officier
leur demande s'ils sont las ou s'ils ne veulent plus obéir: «Non,
disent-ils, mais, à l'air que chantent ces gens, nous avons reconnu des
hommes de notre race. Nous aussi, nous sommes Bretons.»

--Avouez, madame, que la discipline était bonne fille en ce temps-là,
dit Georges. Aujourd'hui, vos Gallois passeraient en conseil de
guerre...

--Oui, c'est le progrès, dit Morgane d'un ton persifleur.

--Mon Dieu! non, dit naïvement Georges. Seulement, à cette époque,
la notion de patrie n'était peut-être pas aussi bien définie, ne
comportait pas d'obligations aussi strictes qu'aujourd'hui... Imaginez
à présent un officier passant à l'ennemi comme mon arrière-grand-père,
sous prétexte qu'il ne partage pas les idées politiques de nos
gouvernants!

--Mais les Gallois ne sont pas des Anglais, monsieur de Kerduel.

--Ils ne l'étaient pas, madame, ils le sont devenus avec le temps,
comme les Bretons sont devenus Français.

--Quelle hérésie! Les Français sont de même race que les Bretons. C'est
dans vos collèges qu'on apprend aux jeunes gens que les Français sont
des Latins. Latins par la langue peut-être. C'est tout. Souvenez-vous
que l'ancienne Gaule descendait jusqu'à l'Ombrie, aux portes de Rome...
Comme disait l'un des vôtres, l'amiral Réveillère, je vois bien des
greffes normandes, burgondes, sur le vieux tronc celte. Mais qui
diantre, en France, à part quelques Corses et une demi-douzaine de
Massiliotes, est de race phocéenne ou latine?...

--Soit, madame, dit Georges admirant malgré lui cette dialectique
serrée et vive. Toujours est-il que les Gallois ont accepté leur
incorporation dans le Royaume-Uni et que ce consentement les lie.

--Qui vous a dit cela? s'écria Morgane en s'arrêtant sur le chemin où
tous deux descendaient depuis un moment. Où avez-vous pris que les
Gallois se soient librement donnés? Où est la charte qui les lie?
Vous jugez sur les apparences. Les Gallois dorment, les Cornouaillais
dorment, les Highlanders dorment, les Irlandais dorment. Ne prenez pas
leur sommeil pour la mort...

--Vous m'étonnez, madame, dit Georges. A l'exception des Irlandais,
je pensais que tous ces peuples étaient désormais unis de cœur à
l'Angleterre...

--Et Arthur aussi dort, continua Morgane d'un air sentencieux. Il
dort ici même, dans cette île où vous êtes, monsieur de Kerduel... Un
brouillard magique pèse sur ses yeux. Il n'a plus de mémoire, il ne
voit plus les hommes et les choses comme ils sont. Mais Morgane se
tient près de lui. A l'heure marquée, elle soufflera sur le brouillard
détestable et Arthur s'éveillera...

--J'entends, dit Georges. Ceci est un symbole, fort beau d'ailleurs,
des possibilités latentes au fond de l'âme celtique. Vous dirai-je
que je salue en lui une vieille connaissance? Feu mon grand-père se
plaisait aussi à ces constructions éthérées. Il refaisait en esprit
la carte de l'Europe. Dieu me pardonne, il ne tenait pas à lui qu'on
ne le nommât tout de suite grand protecteur de la confédération
gallo-armoricano-irlando-cornoualo-écossaise. Il y avait tous les
titres, à l'en croire. C'était un rêveur, mais il avait le rêve
magnifique.

--Et que diriez-vous, monsieur de Kerduel, si je vous montrais que ce
rêve peut devenir une réalité?

--Moi, madame, dit Georges galamment, je dirais que, du moment que
c'est vous qui prenez l'affaire en main, son succès est tout assuré.

--Non, monsieur, dit Morgane en attachant sur Georges ses regards
chargés d'un feu sombre, le succès ne dépend pas de moi, mais de vous.

Georges regarda l'étrangère, incertain si elle parlait sérieusement.
Mais à ce moment on vit s'avancer sur la grève, du côté de Landrellec,
la voiture basse qui amenait Mme Lefoullon. Morgane la montra au jeune
homme.

--Il est temps que vous preniez les devants, lui dit-elle... Je vous
laisse à vos devoirs, mon cher hôte.

Et, avec ce salut un peu sec du menton qu'elle retrouvait à certains
moments de contrariété, elle quitta Georges et prit la direction
opposée à celle que sa main venait de lui indiquer...

Georges alla recevoir Mme Lefoullon et la guida par le parc jusqu'à
l'appartement d'Annette. Il ne jugea point à propos de lui conter sa
conversation avec l'inconnue.

De plus en plus, un charme mauvais pesait sur lui qui, à mesure qu'il
l'éloignait de la jeune fille, le rapprochait de l'étrangère. Le
dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble l'avait plus troublé qu'il
ne voulait croire. Il cherchait à se reconnaître dans ce dédale de
sous-entendus, d'allusions mystérieuses à un grand rôle national et,
en y réfléchissant, il se demandait s'il n'y avait point un rapport de
cause à effet entre les discours de l'étrangère et le parchemin qu'il
lui avait confié.

Mais d'abord qu'était-ce, au juste, que cette étrangère?

Il ne le savait toujours point: la discrétion l'avait empêché de le lui
demander; les domestiques étaient des tombes. Femme ou jeune fille?
Veuve, peut-être? Mais rien autour d'elle ne rappelait la présence
d'un ancien mari. Et d'autre part son expérience du monde, un je ne
sais quoi de libre et d'assuré dans la démarche et le ton, semblaient
écarter l'hypothèse qui la donnait pour une jeune fille. Attirante, par
exemple, douée d'une puissance de séduction incomparable, dangereuse
aussi peut-être! Georges n'avait pas oublié la ressemblance frappante
qu'elle lui avait offerte du premier coup avec son apparition nocturne
et, s'il avait gardé un doute à ce sujet, l'exclamation de Fante le
lui eût ôté. Il en conservait une impression indéfinie de malaise,
cette gêne d'esprit que les plus braves éprouvent aux manifestations du
surnaturel...

Et, par une coïncidence à laquelle il revenait malgré lui, le prénom de
la châtelaine était le même que le surnom donné par toute la population
de la côte à l'objet de ses terreurs: Morgane!

C'était peut-être ce prénom qui avivait d'étrangeté la figure de
l'inconnue? Mais qu'est-ce qui n'était pas singulier en elle?
L'étrangeté émanait directement de sa personne, de ses regards, de sa
voix, de ses gestes. Il y avait chez elle quelque chose d'_autre_, en
même temps qu'un magnétisme secret, un faisceau d'effluves invisibles
qui courait d'elle aux gens et les mettait à sa merci. Trois semaines
seulement séparaient Georges de sa première rencontre avec Morgane,
et le malheureux ne parvenait même plus à secouer cette domination
humiliante dans la société d'Annette. Il croyait toujours aimer la
jeune fille; il l'aimait peut-être, et pourtant sa grâce délicate
n'opérait plus comme jadis.

Le cœur a ses sophismes comme la raison. Georges n'était pas loin
de s'applaudir de ce changement, où il voulait voir, pour tromper
ses remords, un commencement de guérison: puisque Annette lui avait
signifié son intention formelle de ne pas l'épouser, tout ce qui
pouvait l'aider vers l'oubli n'était-il point une faveur de la
destinée? Il ne se demandait pas si Annette était restée dans les mêmes
dispositions ou plutôt il essayait de s'aveugler sur les sentiments
qu'il lui devinait. L'ombre de l'étrangère était sur lui, gagnait et
s'étendait tous les jours. Le mystère même qui l'entourait lui faisait
une nouvelle séduction: certainement elle avait des vues sur Georges.
Mais lesquelles? Il n'eût su le dire. Le rapport qu'il établissait
entre la remise du parchemin et les conversations de Morgane demeurait
trop imprécis, trop fuyant, pour lui permettre d'asseoir une certitude,
même une hypothèse acceptable, sur ce qu'il voyait et entendait autour
de lui. Croyait-elle donc vraiment, comme elle venait de le laisser
entrevoir, à la possibilité d'une restauration des races celtiques,
affranchies de l'Angleterre? Était-ce là le but où elle marchait et où
elle voulait l'entraîner après elle à titre d'héritier du légendaire
Arthur?

Certes, le rêve était beau et de ceux qui méritent qu'on le vive.
Mais ce n'était qu'un rêve. Comment, avec ses seules forces de femme,
galvaniser un peuple épars aux quatre aires du vent, reconstituer ce
grand corps et lui insuffler l'âme? Et, quand il ajouterait ses efforts
aux siens, qu'y pourrait-il de plus?

Georges ignorait le long et souterrain cheminement de l'idée
nationaliste, sa puissance de pénétration, les ramifications sans
nombre qu'elle étendait d'un bout à l'autre du Royaume-Uni. Aussi cette
supposition singulière, ridiculement extravagante, émise pourtant avec
le plus grand flegme par l'inconnue, qu'il ne dépendait que de lui de
prendre la tête du mouvement, de se poser en généralissime ou en grand
protecteur de la confédération celtique reconstituée, lui semblait-elle
l'indice d'un dérangement d'esprit, une de ces hallucinations
momentanées qu'enfante l'idée fixe, et, toutefois, le troublait
profondément comme la prédiction des sorcières à Macbeth...

La nécessité où il se trouva de passer l'après-midi du même jour entre
sa tante et Annette, enfin réunies, lui fut une heureuse diversion à
ces obsédantes pensées. Pour la première fois, depuis longtemps, il
goûta à leur entretien cette douceur lénifiante qui était nécessaire
pour apaiser sa fièvre.

Mais, rendu à lui-même, son malaise reprit force et ne le quitta pas
de la nuit entière. Il se leva à pointe d'aube et, pour chasser la
migraine, descendit au grand air. Une fine silhouette entrevue dans
l'ombre, le grincement d'un pas léger sur le sable modifièrent sa
direction. Quelqu'un l'avait devancé dans le parc. Par désœuvrement
plus que par curiosité, il s'avisa de suivre à la trace ce promeneur
matinal. La poursuite se prolongea; il faisait à peine jour et ce ne
fut qu'arrivé près d'elle qu'il reconnut Morgane.

Elle était parvenue sur le _crec'h_, dans l'enceinte des mégalithes,
au pied du lichaven dont l'entablement barrait l'horizon et, tournée
vers l'orient, les mains jointes, on eût dit qu'elle saluait l'éveil de
la lumière. Caché par de lourds rouleaux de nuages d'un gris plombé,
le soleil n'apparaissait point encore, mais il lançait devant lui
mille flèches de feu qui déchiraient l'air. Tout à coup son énorme
disque, gonflé, rutilant, jaillit de la nue et, comme une bombe, creva
en plein ciel. Morgane baissa la tête, s'agenouilla et parut prier.
L'étonnement avait empêché Georges d'intervenir. Que voulait dire cette
manifestation extravagante? Avait-il décidément affaire à une folle, ou
la religion du passé avait-elle poussé dans cette organisation maladive
des racines à ce point vivaces qu'elles eussent remué jusqu'au vieux
fonds païen et fait de l'inconnue une sectatrice attardée de Bel, le
dieu-soleil des anciens Celtes?

Morgane se releva, traça d'une épaule à l'autre et de son front à sa
poitrine un grand signe de croix qui acheva de mettre en déroute les
suppositions de Georges, et alors seulement daigna s'apercevoir de la
présence du jeune homme.

--Vous étiez là? Vous m'espionniez? dit-elle en lui tendant la main
avec un sourire.

Georges s'excusa.

--Allons, continua gaiement Morgane, il est dit que je vous étonnerai
jusqu'au bout.

Et, reprenant son timbre grave dans son masque énigmatique d'océanide:

--Ce qui arrive ne m'est pas imputable, dit-elle, mais à l'éducation
qu'on donne aux hommes de ce temps. Ils connaissent fort bien
Sésostris, Jéroboam, Tamerlan, les Romains et les Grecs; le passé de
leur race est lettre morte pour eux et tout ce qui l'évoque les plonge
dans un ahurissement ridicule... Je ne dis point cela spécialement pour
vous, monsieur de Kerduel. Mais concédez que, pour un descendant du
grand Arthur, vous montrez vis-à-vis des monuments et des pratiques de
notre ancienne foi une ignorance un peu singulière... Ainsi je parie
que vous n'en revenez pas de m'avoir trouvée saluant le retour de la
lumière, exactement comme la Velléda de M. de Chateaubriand?

--Mon Dieu, madame, balbutia Georges...

--Ne vous excusez pas, dit vivement Morgane: tout finira par
s'expliquer. Il ne faut qu'un peu de patience. Et, pour commencer, vous
êtes-vous avisé que le soleil joignait le tropique du Cancer et que
c'était ce matin le premier jour du solstice? A cette heure-là, jadis,
d'une rive à l'autre de la Mor-Udd, que vous appelez la Manche, un
peuple entier se prosternait derrière ses prêtres pour saluer comme je
fais la venue de la lumière libératrice. Nos pères ne construisaient
pas d'églises, mon cher hôte. Ils pensaient que la voûte du ciel était
le seul temple qui fût capable d'enfermer l'Éternel et ils voyaient
dans la lumière le symbole de son éternité. Et les fils n'ont pas tant
changé qu'on croit. Ce soir, tout votre pays de Bretagne mènera son
branle autour des feux de Saint-Jean. Le christianisme, impuissant
contre la coutume, a pris le biais de se l'approprier: le solstice
d'été est devenu la Saint-Jean, comme le solstice d'hiver est devenu
Noël,--Noël, dont le nom s'est dit longtemps dans l'Église même _Sol
Novus_. L'office le contient encore. Et les vieux cantiques, la voix
populaire, consacrent ce souvenir de notre antiquité nationale:

    Allons sans plus attendre
    Voir le Sauveur dans son berceau.
    Hâtons-nous de nous rendre
    Près du _Soleil nouveau_...

Moi aussi, monsieur de Kerduel, je me rends près du _soleil nouveau_.

Georges se laissait aller d'habitude au charme de cette parole
captieuse qui l'étonnait plus que tout chez Morgane dont elle ne
faisait pas une des moindres séductions. Mais cette fois il démêlait
mal, sous le trouble poétique des mots, la raison sérieuse d'un pareil
anachronisme de conduite.

Elle reprit:

--Il y a quelque chose de plus fort que les religions, c'est le sang...
Il parle encore, quand elles ne sont plus que de vains simulacres,
des formules vidées de leur contenu... Le christianisme, sur cette
terre, n'a pas extirpé le druidisme, il s'est enté sur lui, comme la
croix sur ce trilithe... Vos Bretons, monsieur de Kerduel, vivent,
agissant, pensent et prient, exactement comme leurs pères il y a
dix-huit cents ans. Ils ont le même culte des fontaines et du feu, des
éléments primordiaux de la vie. Ils demandent à leurs saints ce qu'ils
demandaient aux génies secondaires de l'Eden druidique: le bon vent, la
guérison, la vengeance, le contentement qui passe richesse... Et ils
leur tournent le nez contre la muraille de leurs niches, si d'aventure
ceux-ci ne les exaucent point... Jusqu'au clergé, chez eux, qui a
conservé son nom païen: _belleien_, prêtres de Bel... Vous remarquerez
encore sur les vieilles tombes un trou creusé en forme de coupe qui
ne servait point à l'eau bénite, mais aux libations de laitage et
d'hydromel qu'on y faisait pour les âmes errantes. Ce sont les mêmes
figures, servant aux mêmes usages, qui se voyaient sur les dolmens,
au temps du druidisme. Et le dogme fondamental de cette religion: la
doctrine de la transmigration ou des existences successives de l'Ame en
marche vers la pureté parfaite, il subsiste encore, quoique dégénéré,
dans ces croyances populaires qui nous représentent l'âme s'incarnant,
pour la rédemption de ses fautes, dans le corps d'un quadrupède ou d'un
oiseau...

--Je n'y avais pas réfléchi, dit Georges, frappé malgré lui des
arguments accumulés par l'inconnue. Cette persistance des superstitions
druidiques chez un peuple qui passe pour le plus chrétien de la terre
est, en effet, bien significative.

--Eh bien, monsieur de Kerduel, que fais-je alors de plus que ce peuple
en me soumettant comme lui à des rites et à des pratiques qui ont pour
eux l'antiquité et la tradition?

--Ce peuple est inconscient, madame, dit Georges, c'est son excuse...

--Dites plutôt que c'est un grand intuitif qui s'ignore... Sans le
savoir, vos Bretons agissent conformément à leur loi. Les religions ne
s'opposent qu'en apparence: elles se concilient dans l'âme obscure des
peuples, parce que la vérité a plusieurs formules, mais qu'il n'y a
qu'une Vérité... Peut-être avez-vous entendu parler de ces druidisants
du pays de Galles, dont les _Mystères des Bardes_ contiennent le
_credo_ et de qui dérive le christianisme druidique actuel d'Henri
Martin, de Jean Reynaud, d'Henri Lizeray et du contre-amiral
Réveillère. Dégagée de son symbolisme et rigoureusement interprétée, la
croyance populaire dans la transmigration devient chez ces derniers une
sorte de lamarckisme ou de darwinisme d'avant la lettre: c'est tout
simplement la doctrine scientifique de la transformation des espèces...
Ce qui n'est nullement destructif de l'idée chrétienne, je vous prie de
le remarquer. Aucun de ces hommes qui ne s'incline devant le Fils du
charpentier, ne reconnaisse sa mission et ne baise aux plis de sa robe
divine le parfum apporté par lui de l'universel amour. Le druidisme,
comme le judaïsme, était une religion imparfaite. On y professait
cependant la foi en un Dieu unique, la croyance au libre arbitre, la
monogamie, etc. Le christianisme a infusé dans cette fruste doctrine
sa sève généreuse, ses notions de charité, de sacrifice et de pardon.
D'accord, mais qui nous empêche de rendre justice à tous deux? C'est
s'honorer soi-même que d'honorer ceux dont on descend. Et dans ce
soleil, qui était pour nos pères la manifestation visible de l'Éternel,
je continue de saluer le traditionnel et populaire symbole d'une foi
demeurée mienne dans tout ce qu'elle avait de noble, de puissant, de
beau... Ces choses-là vous surprennent?

--Un peu encore, je l'avoue.

--Mais alors qu'auriez-vous répondu à Jean Reynaud qui proposait
de transférer à Paris un de ces menhirs comme vous en voyez autour
de nous et de l'ériger devant Notre-Dame? L'opposition vous eût
paru sacrilège peut-être. A ses yeux, aux miens, il ne s'agit point
cependant d'opposer une religion à l'autre, un monument à l'autre, mais
de marquer ce qui a été en face de ce qui est, de donner une place
dans la mémoire des hommes au vieux culte qui les a bercés le premier,
consolés, faits grands, dédaigneux de la mort et avides d'immortalité...

Le ciel s'était chargé tandis qu'elle parlait... Des nuages
haillonneux, livides, traînaient dans le vent et montaient du sud-ouest
avec la mer. L'embrun d'une lame enveloppa Morgane.

--Voyez comme à ces solstices la mer est agitée, joyeuse et vivante! Ne
dirait-on pas qu'elle appelle, qu'il lui tarde de presser quelque jeune
corps, souple et satiné comme elle, au lieu de ces rochers stupides?

Elle s'arracha à sa contemplation et revint vers Georges.

--Rentrons, dit-elle, voulez-vous?

Ils firent quelques pas sur la lande. Morgane marchait la tête basse.
Et tout à coup, comme ressaisie par son rêve:

--Quel grand jour quand, reprenant conscience de leur communauté
d'origines, Bretons, Irlandais, Écossais, Cornouaillais, Gallois,
affranchis et confédérés, enverront pieusement vers un de ces monuments
primitifs de la foi de leurs pères, vers le plus beau d'entre eux, ce
menhir de Locmariaker dont le fût vertigineux reste l'étonnement des
ingénieurs et le secret des siècles, et que la théorie réparatrice,
après avoir salué le vénérable obel, pilier du ciel, aiguille de
l'Éternité, scellera devant sa pierre restaurée l'alliance définitive
des Celtes du continent et des îles!

Georges hocha la tête. Sans doute, plus il y songeait, surtout en ce
moment et sous la parole divinatrice de Morgane, le rêve à mesure lui
paraissait moins chimérique et moins fou. Un peu de la griserie de
l'inconnue commençait à le gagner.

--Cette restauration dont vous parlez, dit-il, et qui, si elle
s'accomplissait, modifierait entièrement l'état politique de l'Europe,
ne peut être entreprise qu'après un effort de plusieurs années, un
concours exceptionnel d'énergies, des ressources d'armes et d'argent
extraordinaires...

--Je ne puis vous répondre encore sur ce point, dit Morgane. Mais
sachez que tout annonce cette restauration...

Elle s'arrêta pour regarder en face le jeune homme et son regard parut
se voiler d'une émotion soudaine.

--Croyez-vous aux prophéties? lui dit-elle.

Georges ne répondit pas, craignant peut-être de se trahir.

--J'y crois, continua Morgane. C'est encore une de mes faiblesses, de
mes folies, si vous voulez, monsieur de Kerduel... Et les prophéties
s'accordent toutes pour dire que le moment est venu ou qu'il va
venir... Mais toutes mettent à la réalisation de ce grand projet trois
conditions expresses.

--Lesquelles?

--La première, qu'Arthur se réveille.

--C'est entendu. Et l'autre?

--Qu'il soit pur comme Perceval, libre ou libéré comme lui de toute
attache profane...

--La troisième?

--C'est la plus difficile. A moins, corrigea-t-elle en coulant de
nouveau vers Georges la volupté de ses beaux yeux, à moins que ce ne
soit la plus douce... Ne devinez-vous pas?

Non, il ne devinait pas ou n'osait deviner.

--Ah! dit Morgane, avec une flamme d'impatience, Arthur dort
toujours... Le brouillard qu'a jeté sur lui la fille de la terre est
encore sur ses yeux. Mais je le chasserai... je le chasserai...

Et, laissant Georges interdit, elle le quitta brusquement. Il vit
sa taille souple, dans l'ondulement de sa longue tunique rouge, qui
décroissait sous le ciel gris. Comme si elle eût senti qu'il la suivait
des yeux, elle se retourna avant de disparaître. Sa haute silhouette
s'enlevait maintenant sur la mer, telle qu'au soir de l'apparition,
et il reconnut enfin et pour ne les plus oublier ces cheveux d'or,
rudement noués sur la nuque effilée et blanche, la courbe de ce profil
dominateur, la ligne élégante des épaules et du cou...

Le vent du sud-ouest chassait une haleine lourde et capiteuse; on
entendait par intervalles le gémissement d'une tourterelle dans les
violiers de Penvern...


VII

Pendant trois jours, Georges ne revit pas l'inconnue et il lui sembla
que quelque chose lui manquait.

L'avait-il froissée sans le vouloir? Les derniers mots qu'elle lui
avait adressés, sous leur obscurité sibylline, avaient comme un accent
de menace. Elle lui en voulait, sans doute, de ne pas comprendre à
demi-mot, de ne pas lui épargner une déclaration plus précise. Mais le
monde de pensées et de rêves où elle avait transporté Georges, comme
ces génies dont le manteau enchanté soulevait hors des apparences
terrestres les audacieux qui se confiaient à ses plis, ce monde était
si extraordinaire, si imprévu et si neuf à ses yeux qu'il n'arrivait
point encore à s'y acclimater: il y perdait pied à tout instant.
Cette impuissance tournait peu à peu à la vraie névrose. Son sommeil,
maintenant, était plein de Morgane. Il entendait sa voix mordante
et caressante tour à tour, cette parole inspirée et savante, émanée
d'un esprit dont il n'avait pas connu le pareil. Et il la revoyait
elle-même, haute et souple et pourtant d'une plénitude de formes si
savoureuse sous son casque de crins d'or, dans son éternelle tunique
rouge qui lui faisait comme un vêtement de sanglante lumière. Elle
l'attirait et elle l'effrayait tout ensemble.

Les rares heures qu'il passa près d'Annette, durant ces trois jours,
furent entre les plus pénibles qu'il eût connues. Distrait, préoccupé,
répondant à peine ou de travers aux questions de la jeune fille, il
sentait qu'il n'était plus maître de lui et de son secret. Annette,
gagnée d'un sombre pressentiment, le regardait sans rien dire.
La présence de Mme Lefoullon empêchait peut-être la jeune fille
de solliciter une explication qu'elle eût souhaitée décisive. Il
l'entendit un soir qui s'écriait d'un ton qu'il ne lui connaissait
point:

--J'étouffe ici... Je voudrais sortir... Je suis assez forte pour
revenir à Rûn-Rouz.

--Mais, ma chère enfant, répliqua Mme Lefoullon, que dirait le docteur?
Il a bien défendu, tu le sais, que nous nous en retournions avant son
ordre... N'est-il pas vrai, Georges?

--Sans doute, fit Georges. Et puis, vraiment, je ne conçois rien
à cette hâte d'Annette. N'est-elle pas admirablement soignée ici?
N'a-t-elle pas tout ce qu'elle désire?...

--Ce château me fait peur, dit Annette à voix basse. Ç'a été plus fort
que moi... Dès que j'ai été ici, j'ai eu cette impression...

Un sanglot, parti du coin de la pièce, détourna leur attention: c'était
Fante qui, sur son tricot, fondait en larmes...

--Tu vois, dit Annette. Cette petite est comme moi. Elle aussi
s'effraie... Qu'est-ce que tu as, Fante?

--Oh! oh! dit Fante, demoiselle, c'est ce que vous venez de dire,
donc... Oui, oui, allons-nous-en!...

--Voyons, Annette, calme-toi, dit Mme Lefoullon... Le docteur vient
demain. Nous lui demanderons si nous pouvons partir...

Georges n'insista pas, mais en lui-même il jugeait cette hâte
désobligeante, enfantine cette terreur. Annette, dont le moindre
contact effarouchait la petite âme de sensitive, s'enfermait dans un
silence plein de pensées.

Le soir vint, qui rendit sa liberté à Georges. Vaguement, sans oser
chercher la raison qui le poussait, il espérait que le docteur
ajournerait encore le départ de ses parentes. Une chaîne invisible
semblait le rattacher à l'île. Le docteur se présenta dans
l'après-midi du lendemain et, contrairement à ce que pensait Georges,
il accorda l'autorisation demandée.

--Par exemple, à une condition, dit-il, c'est qu'il fasse un meilleur
temps qu'aujourd'hui... Brr! en traversant la grève, je grelottais tout
à l'heure comme en hiver!

--Il fera beau, vous verrez qu'il fera beau, docteur! dit Annette qui
frappa joyeusement ses petites mains pâles l'une contre l'autre. J'ai
tant hâte d'être à Rûn-Rouz!

--Voyez-vous ça, dit l'excellent homme. Mais à Rûn-Rouz, ma petite
demoiselle, vous serez contrainte à autant de précautions qu'ici. Je
ne vous délivre pas encore... Peste! Quel oiseau! La cage vous ennuie
donc beaucoup? N'empêche qu'il ne faudra mettre le bout du nez dehors
que de dix heures à midi, pendant le grand soleil. Et se coucher tôt!
Et se lever tard! Et bien prendre ses médicaments! Et s'envelopper
douillettement jusqu'aux yeux de tout ce qu'on aura de tartans et de
châles et de pèlerines et de frileuses! Sans quoi...

--N'ayez crainte, docteur, dit Mme Lefoullon de la bergère où elle
était languissamment blottie, mon neveu et moi nous serons là pour
veiller à ce qu'on observe scrupuleusement vos prescriptions...

--Je croyais que le commandant devait nous quitter un de ces jours? dit
le docteur... C'est du moins ce que j'ai cru comprendre à un mot en
l'air du commissaire de la marine.

Georges rougit, Mme Lefoullon poussa un gémissement et Annette, sur sa
chaise longue, s'arrêta de sourire. Le docteur sentit son impair et
voulut s'excuser. Georges gardait toujours le silence.

--Mais réponds donc, dit enfin Annette d'une voix vibrante. Réponds au
docteur que tu ne pars pas, que tu n'as jamais dû partir...

--Je vous en prie, Georges! dit à son tour Mme Lefoullon...

Quel combat se livrait dans le cœur du jeune homme? Il n'eût su dire
lui-même. Craignait-il toujours l'inconstance d'Annette? Tremblait-il
qu'une fois guérie elle ne reprît à son égard la réserve dont il avait
tant souffert? Ou bien une autre image que celle d'Annette passait-elle
à ce moment devant ses yeux?...

Poussé dans ses retranchements, il trouva une phrase ambiguë qui avait
l'avantage de sauver les apparences.

--Vous savez bien, ma tante, dit-il en se tournant vers Mme Lefoullon,
que je prends trop d'intérêt à la santé d'Annette pour la quitter avant
son entier rétablissement...

--A la bonne heure! dit Mme Lefoullon, que l'explication parut
satisfaire.

Annette seule se tut. La réponse ne la satisfaisait pas aussi bien
et, comme si elle en avait percé l'artifice, elle fit de la main
un petit geste de dénégation. Georges, embarrassé, se détourna. Le
docteur prenait congé des deux femmes. Dans sa hâte d'abréger une
scène importune et qu'il se reprochait d'avoir provoquée, il oublia sa
trousse sur la table. Georges courut la lui rapporter et, en partant,
négligea de refermer la porte. Comme il revenait sur ses pas, il se
trouva devant Morgane qui lui barrait le chemin.

--N'entrez pas, j'ai à vous parler.

Georges tressaillit sous cette parole sèche et fiévreuse. Il sentait
confusément que l'heure de l'explication décisive était venue. Morgane
savait-elle que les Lefoullon devaient quitter l'île le lendemain
et Georges avec eux? Le docteur s'était-il laissé aller à quelque
confidence, ou Morgane, tout simplement, avait-elle surpris la question
d'Annette, deviné les hésitations de Georges et voulait-elle tailler
dans le vif quand il était temps encore?... C'étaient là des hypothèses
assez plausibles. Georges n'y réfléchit pas. Il ne vit que le feu
sombre qui brûlait dans les yeux de la magicienne.

--Je vous écoute, dit-il.

--Monsieur de Kerduel, dit Morgane, nous n'avons plus de temps à
perdre... Si désireuse que je sois de ne pas vous faire violence, il me
faut compter avec l'impatience celtique qui, de tous côtés, me harcèle,
me presse d'agir... Mais que faire sans vous?... Ah! c'est une étrange
situation que la nôtre! Je vous connais mieux que vous-même peut-être
et vous ne savez pas seulement qui je suis...

--Morgane, dit Georges.

--Oui, mais pas Morgane tout court... Morgane n'est que le prénom donné
à la dernière des Bangor, à la seule héritière légitime du trône de
Galles usurpé par ces rats de Hanovre...

--Que Dieu damne!... Tout s'éclaire, dit Georges.

--Je descends comme vous, continua Morgane, de la tige uthéride. Uther
laissa deux enfants: Arthur et Morgane... Arthur dont vous descendez;
Morgane, qu'il eut, d'après la tradition, d'une nymphe de la mer nommée
Glitonéa et qui participait elle-même de cette double origine, tantôt
femme et tantôt sirène... Nos globules sont si chargés de lointaines
reviviscences que je retrouve quelquefois en moi les aspirations et
les instincts de cette double nature. La mer encore m'attire, comme ma
patrie véritable; mais je me rappelle qui je suis par mon père. Ainsi
mon aïeule Morgane, dans cette île du Trégor, recueillit son frère
Arthur, blessé à la bataille de Camlan... La destinée remet aujourd'hui
en présence dans cette même île le dernier fils d'Arthur et la dernière
fille de Morgane... Nous sommes cousins à la mode de Bretagne, mon
cher hôte... Mais pensez-vous que ce soit uniquement pour constater
cette parenté reculée que la destinée a pris soin de nous réunir si
miraculeusement en un tel lieu et à une telle heure?...

--Poursuivez, madame, dit avidement Georges. Ce que vous m'apprenez est
si passionnant!... Et en même temps il me semble que je devine derrière
ces premières confidences des choses si mystérieuses et si belles...

--Oh! oui, bien belles, s'écria Morgane. Car quoi de plus beau que la
pensée, le rêve de toute une race réalisé par les derniers de cette
race?... Vous me demandiez naguère, monsieur de Kerduel, comment
pourrait jamais s'accomplir la restauration celtique? Vous n'étiez
pas loin de traiter cette idée de chimère, de folie. Plus de Gallois,
plus de Cornouaillais, plus de Highlanders, disiez-vous. Quelques
Irlandais peut-être. Mais avec cette poignée de vagabonds, sans armes,
sans trésors, sortes de cadavres ambulants, spectres de la faim rôdant
par les landes désertes du Connaught et du Munster, comment venir à
bout de l'immense Angleterre, avec ses richesses, ses armées, ses
flottes et la réserve inépuisable de ses colonies?... Rassurez-vous:
ces spectres ont fait souche d'hommes et ils sont trois cent mille
aujourd'hui, bien équipés, le fusil au poing, qui n'attendent qu'un
signal pour passer l'Atlantique. Leurs frères d'Irlande sont prêts.
Prêts aussi les Cornouaillais, les Gallois, les Écossais des hautes
terres. Enrôlés dans une association secrète qui étend son réseau sur
toute l'Angleterre, ils s'ignorent, se comptent et seront une armée
demain... Ici même, dans cette France que vous pensiez latine et qui
est foncièrement gauloise d'esprit et de sang, nous avons tout un
corps de volontaires, soldats et marins, Bretons pour la plupart,
qui, au premier bruit de l'insurrection, traverseront la Manche pour
se joindre aux insurgés du Royaume-Uni. Ce château où je vous reçois
est un palais d'État, un arsenal et une banque. Les combles, les
caves, les souterrains sont bondés d'armes; cinq transports attendent
à Lézardrieux, à l'Abervrac'h et au Dourdu. Et le vieil instinct
corsaire de la race fera le reste... Comme pour la guerre d'Amérique,
la participation des Français n'aura rien d'officiel d'abord; mais
sous la pression de l'opinion publique, qui voit clairement dans
l'Anglo-Saxon l'ennemi héréditaire, le gouvernement sera bientôt
forcé de se déclarer... Nous avons les hommes, nous avons les armes,
nous avons l'argent. Cinq cents millions forment dans mes coffres
la réserve du trésor national. Lingots d'or, colliers, bracelets,
diamants, vieilles monnaies sans effigie, retrouvés dans les décombres
de Kerduel, où votre aïeul Arthur tenait sa cour, richesses accumulées
par l'épargne personnelle et séculaire des Bangor, donations de privés,
souscriptions, cotisations, etc., tout cela, qui dort ici, sera demain
des épées, des fusils, des canons, des vaisseaux. L'insurrection
n'attend pour éclater qu'un signal parti de ce château et transmis
par le télégraphe, sous une formule mystérieuse, à nos affiliés des
deux mondes: le signal qu'Arthur est enfin ressuscité de son sommeil
enchanté, que Morgane a secoué la torpeur néfaste qui pesait sur lui,
et qu'unissant en leurs personnes les Celtes du continent aux Celtes
d'outre-Manche, la confédération celtique a retrouvé par eux son unité,
sa dynastie, sa foi...

Debout près de Georges, le geste ouvert, la voix chaude, magnifiée par
la grandeur du rêve qu'elle évoquait, Morgane tenait sous son regard
le jeune homme pantelant. Une immense espérance le soulevait à son
tour, gonflait son cœur. Il se rappelait les pronostics du vieux Job:
«Ce parchemin vaudra quelque jour une couronne.» Il oubliait Annette,
sa tante, ses propres engagements, son passé mesquin et sentimental de
petit officier. Il ne voyait que Morgane, radieusement belle, et le
geste large dont elle semblait écarter les murs pour faire surgir sa
vision de la Renaissance celtique...

Un doute l'arrêta... Interprétait-il exactement le langage symbolique
de Morgane? Cet Arthur dont elle parlait, était-ce bien lui, Georges de
Kerduel?

--Homme de peu de foi! dit Morgane en tirant de son corsage le
parchemin qu'il lui avait remis naguère. Et que faudra-t-il donc pour
te convaincre? Mais regarde, lis: l'équation Arthur = Kerduel est
écrite là en toutes lettres. Qui dit l'un dit l'autre, comme qui dit
Chambord dit Bourbon... O faiblesse de ceux qui devraient se montrer
les plus forts! Poison du doute! Les grands cœurs n'ont pas de marées
et ce cœur-ci n'est que flux et reflux...

--Pardonnez-moi, dit Georges... c'était un dernier retour du vieil
homme... Mais aujourd'hui je ne doute plus... je crois.

--A l'œuvre alors, dit Morgane. Les choses que je viens de vous
révéler ont besoin d'être appuyées de faits et de chiffres. Je les
tiens à votre disposition. Je placerai sous vos yeux les noms et les
engagements des Invincibles, le plan de campagne et l'état des troupes;
vous lirez nos correspondances qui sont centralisées ici; rien ne
vous demeurera caché de notre organisation; vous connaîtrez jusqu'aux
moindres rouages de cette machine infiniment délicate et puissante
toute prête sur un mot de vous à se mettre en mouvement pour broyer
l'Angleterre... Joie de ma vie! Si Paris valait bien une messe, je
pense que vous ne croirez pas acheter trop cher, de votre main dans la
mienne et d'un oui d'acquiescement, le plaisir ineffable d'assister à
cette agonie de la Pieuvre... et l'orgueil d'exercer ensuite le pouvoir
suprême conjointement avec moi.

--Mais, dit Georges, la loi celtique... vos propres lois galloises,
permettent-elles ce partage du pouvoir?... Vous-même ne me disiez-vous
pas que l'ancienne langue appelait le chef _ar nab_, «le moyeu», pour
bien marquer qu'il ne peut pas plus y avoir deux chefs dans l'État que
deux moyeux à une roue?...

--C'est vrai, concéda Morgane.

Et, pour se faire plus enveloppante, reprenant, avec le tutoiement,
le vocable de tendresse dont usaient les captieux personnages des
_Mabinogion_:

--Mais, ô mon Souffle, tu ne m'as pas comprise et il n'y aura pas avec
nous diminution ni émiettement de la souveraineté, puisque nous ne
ferons qu'un... Tu seras moi, je serai toi, comme il est écrit dans le
Livre et comme il sied à deux époux.

Le mot, malgré la grâce caressante dont l'avait comme ouaté Morgane,
rompit le charme près d'opérer: il ramenait trop brutalement Georges à
la pensée d'Annette, et une réaction était inévitable.

--Impossible! dit-il, après un silence où tout un monde se choqua dans
son âme...

--Et pourquoi?

--Parce que je ne suis rien, parce que vous ignorez sans doute que je
n'ai aucune fortune, aucune ressource que mon brevet d'enseigne, parce
que j'ai fui déjà pour les mêmes raisons un mariage qui s'offrait à moi
et où je pensais trouver le bonheur.

--Sont-ce bien là les seules considérations qui vous arrêtent, monsieur
de Kerduel? demanda Morgane, comprenant sa faute et changeant aussitôt
de tactique et de ton.

--Elles suffisent en tout cas, dit Georges.

--Non, non et non, et encore non! Ces considérations seraient bonnes
tout au plus dans un projet d'alliance vulgaire et qui ne mettrait
en jeu que les intérêts des contractants. Si c'était le cas ici, je
serais la première à vous approuver. Mais, je vous le demande, que
viennent-elles faire dans un établissement comme celui que je vous
propose, qui passe en grandeur tout ce qui s'est vu, où les destinées
d'un peuple sont en balance, mariage de politique et non d'inclination,
qui n'associe point deux fortunes, mais deux titres, et où, en fin
de compte, si vous restez sur ce terrain, la supériorité appartient,
par droit d'aînesse, au descendant d'Arthur sur la descendante de
Morgane?...

--Vous avez peut-être raison, dit Georges, ébranlé.

--Alors pourquoi hésitez-vous ou plutôt comment hésitez-vous? Cette
union est nécessaire. Ce n'est pas moi qui l'ai cherchée; c'est une
volonté plus forte qui nous a poussés l'un vers l'autre, cet aimant
invincible qui attire et rapproche en nos deux personnes les tronçons
épars d'un même peuple. Je suis belle, je suis puissante, je porte en
mon âme l'héritage sacré de toute une race: faibles attraits et dont
je ne songe même pas à me prévaloir près de vous! En vérité, si un
penchant misérable, une de ces passagères inclinations sentimentales,
comme en ont les cœurs vulgaires, m'entraînait seulement vers vous, je
trouverais assez de force, je crois, pour me mater et rester moi. Que
sont ces niaiseries près des ivresses incomparables de la pensée pure,
du rêve enfin réalisé, de l'enfantement spirituel de tout un peuple?
C'est ce rêve que je vous convie à réaliser avec moi; cette création
spirituelle où j'entends que vous collaboriez... J'irai plus loin, car
l'heure presse, le champ est vaste et il faut pilonner les derniers
obstacles, les suprêmes scrupules. Je vous dirai: quand je vous serais
indifférente, quand il serait vrai que vous soyez resté insensible
à des charmes qui feraient ployer les genoux de tout autre, quand
votre cœur garderait la cicatrice, mal fermée encore, d'une affection
étrangère, quand l'alliance que je vous propose devrait vous apparaître
comme un sacrifice, vous le devez à votre nom, à la cause que vous
représentez, aux millions d'existences qui attendent leur libération de
votre bouche...

--La restauration celtique peut se faire sans moi, dit Georges,
qui luttait encore... Volontaire obscur de cette grande cause, n'y
aurait-il pas plus de véritable magnanimité à combattre inconnu dans
les rangs à la tête desquels vous m'appelez?

--Trêve de sophismes, dit sévèrement Morgane... Cette décision, si vous
la preniez, serait une lâcheté véritable, une désertion pour mieux
dire. Votre nom vous appelle au poste d'honneur: c'est le plus exposé!
On croirait que vous l'avez abandonné pour cela...

--Je prouverai le contraire quand il le faudra.

--Et que vaudra la preuve? Vous mourrez? Que pourra cette mort pour
notre œuvre? C'est votre vie, votre nom, vous-même qu'il nous faut.
Ou plutôt c'est Arthur réveillé de sa longue torpeur, Arthur qui
n'était pas mort, mais endormi et qui surgit brusquement de l'île où
il sommeillait. Je connais mes Celtes et leur âme tendue à tous les
souffles du mystère. L'imagination populaire, bercée de la légende
d'Arthur, accueillera comme le Messie annoncé, le Victorieux et le
Réparateur promis à nos longues souffrances, celui qui se présentera au
nom du héros: et nul que vous ne peut être celui-là...

Partagé entre les sentiments les plus contraires, Georges évoquait
assez bien, en ce pathétique débat, la monture fameuse de Buridan.
Morgane le contemplait et un sourire de dédaigneuse pitié semblait
errer sur ses lèvres. Idris Gaur avait-il donc dit vrai qu'en cette
chose méprisable, amollissante et basse, l'amour, s'enlisaient tous les
autres sentiments des hommes? Ou, comme il le disait encore, chez les
Celtes, par une douloureuse méprise de l'archange préposé à l'exécution
des ordres du Créateur, étaient-ce les femmes qui avaient seules une
âme virile? Elle voulut tenter un dernier effort. Sentant vaciller la
volonté de Georges, elle résolut de lui porter le dernier coup. Et,
comme il levait les yeux sur elle:

--Venez, lui dit-elle, monsieur de Kerduel... Si mes paroles n'ont pas
eu le pouvoir de vous convaincre, peut-être serez-vous moins insensible
à l'appel de vos pères... Le consentement que je vous demande, vous le
leur donnerez à eux-mêmes, dans cette salle où je vous reçus pour la
première fois, comme il convenait au maître futur de la confédération
celtique... dans cette chambre des États où nul que vous n'a pénétré,
où se réuniront demain les délégués des cinq nations celtiques, où les
murs, les trophées, les drapeaux, les tentures, tout évoque Arthur et
ceux dont vous sortez... où, acheva-t-elle plus bas, derrière ce rideau
mystérieux dont votre curiosité s'irritait et que je lèverai pour vous,
un trône attend, vide encore, et qui ne le sera plus ce soir, si vous
voulez.

--Un trône! balbutia Georges, qui se leva comme un halluciné.

Il tremblait; ses yeux troubles, comme ceux d'un vieillard, charriaient
un flux d'or et de pourpre. Et c'était vrai qu'à ce moment le vieux
Léïzour revivait en lui: la même espérance formidable, le même mirage
extraordinaire surgissaient, au sésame de l'inconnue, des fonds
tumultueux de l'avenir...

--Enfin! dit Morgane, triomphante, vous cédez...

--Oui, dit Georges sombrement.

Un hoquet déchirant les immobilisa sur le seuil où déjà Morgane avait
précédé Georges.

Il n'y avait personne dans la galerie, mais, derrière la tenture qui
masquait l'entrée de la chambre d'Annette, la porte était restée
ouverte et Georges s'en souvint tout à coup. Il s'élança, arracha la
tenture: blanche, les yeux clos, la tête renversée dans les bras de
sa mère qui essayait de la relever, Annette avait glissé de sa chaise
longue.

--Elle a entendu? jeta anxieusement Georges à Mme Lefoullon.

--J'en ai peur.

--Triple lâche que je suis! Ma folie l'a tuée.

--Non, grâce à Dieu, dit Mme Lefoullon... Écoutez... elle respire...
elle parle. Que désires-tu, ma pauvre enfant?...

Mais la voix était si confuse, l'émission si basse, qu'on eût dit
plutôt un murmure, un long soupir. Il fallut un certain temps à Georges
et à sa tante pour distinguer que ce soupir était fait de cinq mots
toujours les mêmes:

--La fille de la mer... la fille de la mer...

--Oh! gémit Georges.

--Elle délire, dit Mme Lefoullon.

Georges secoua la tête: lui savait ce que signifiaient ces cinq mots
hermétiques traduits du jargon de Tsiouméka.


VIII

L'accès fut court heureusement. A peine sur son lit où l'avait
portée Georges, Annette s'était assoupie. Au bout d'une heure, elle
s'éveilla, consulta les êtres et les choses autour d'elle d'un regard
mal assuré et tout à coup, apercevant Georges effondré à son chevet,
la mémoire lui revint et avec elle la conscience de son malheur. Un
grand frisson l'agita. Elle parut balancer l'espace d'une seconde sur
le parti qu'elle devait prendre. Puis elle se pencha vers Georges, qui
sanglotait, la tête dans les draps. Elle prit cette chère tête à deux
mains, l'attira jusqu'à elle et les yeux dans ses yeux:

--Ne pleurez plus, Georges, dit-elle doucement. Vous n'avez rien à vous
reprocher.

--Annette! Chère Annette! lamenta Georges. Pardonne-moi!

--C'est à moi de vous demander pardon, dit-elle. Je ne devais point
surprendre votre secret et, quand je l'ai connu, mon devoir était de me
taire et de vous laisser le champ libre... Ç'a été plus fort que moi...
Je suis encore un peu délicate de santé, mon pauvre Georges, et je
n'ai pu résister à un tel ébranlement...

--Non! Non! dit Georges. C'est moi le coupable, le seul coupable...
J'ai été, je ne sais comment, séduit, dominé par cette femme... J'ai
failli te sacrifier à elle... J'étais comme ivre... Pardonne-moi!

Annette ferma les yeux, troublée jusqu'à l'âme, mais elle ne faiblit
pas.

--Vous ne m'eussiez point sacrifiée, dit-elle à Georges. Aucun
engagement ne vous oblige et votre cœur était libre...

--Mais ce n'est pas l'amour qui m'emportait vers elle, s'écria le jeune
homme. C'est un je ne sais quoi qui n'a pas de nom, qui lie la volonté
et les sens, une suggestion impérieuse et mauvaise... Annette, Annette,
je n'ai jamais aimé qu'une femme au monde, et c'est...

--Taisez-vous, dit-elle à Georges. Il y a des mots qu'il ne faut pas
prononcer...

--Je les dirai pourtant.

--Non, dit Annette... Si vous avez quelque affection pour moi, il faut
que vous soyez homme et que vous agissiez en homme.

--Que dois-je donc faire? demanda Georges avec anxiété.

--Retourner près de Mlle de Bangor, dit Annette sans hésitation, et lui
donner votre consentement...

--Jamais!

--Mère, dit Annette en se tournant vers Mme Lefoullon, voyez-vous
quelque autre parti à prendre pour un Kerduel?...

Elle semblait avoir insisté à dessein sur ce nom de Kerduel,
que Georges n'avait pas porté jusqu'alors. Mme Lefoullon sentit
l'intention. Elle considéra la jeune fille, comme heureuse et surprise
tout ensemble de lui découvrir une telle noblesse de sentiments:

--Vous lui avez donné le seul conseil qui fût digne de lui et de vous,
dit-elle lentement.

--Vous le voyez, dit Annette.

Le jeune homme se cabra sous cette coalition inattendue de volontés.

--Mais c'est insensé, dit-il. Je n'aime pas Mlle de Bangor et, si j'ai
paru lui céder un moment, c'est que tout conspirait ici à me perdre.
Je n'avais plus le contrôle de moi-même... Les révélations les plus
surprenantes, le fantastique et le merveilleux où je me débats depuis
trois semaines m'avaient détraqué l'esprit... On faisait miroiter à mes
yeux je ne sais quel avenir fabuleux, quelle hallucinante perspective
de restauration panceltique... C'était un piège. Dieu merci, je vois
clair aujourd'hui dans la conduite de Mlle de Bangor et, à tous les
sophismes dont elle essayait de m'envelopper et qui ont failli me
perdre, j'oppose maintenant la notion précise et nette de mes devoirs...

--Vous pourriez parler ainsi, Georges, dit doucement la jeune fille, si
vous n'étiez pas Kerduel.

--Qu'entendez-vous par là?

--Qu'il est des objets plus hauts, des ambitions supérieures à une
simple inclination de nos misérables cœurs... J'ai entendu malgré moi
ce que disait Mlle de Bangor et, quoique chacun de ses mots me fit
mal à mourir, je me suis souvenue en l'écoutant que j'étais aussi de
votre sang. Cette restauration que vous blasphémez est une cause qui
nous doit être sacrée à tous... Mlle de Bangor a raison: ce n'est pas
un hasard qui vous a mis en présence l'un de l'autre, vous, le dernier
héritier d'Arthur, elle, la dernière héritière du trône de Galles. J'y
vois avec elle une providence réfléchie dans ses desseins et à laquelle
nous devons nous soumettre. Obéissez-lui.

--Non! dit encore le jeune homme.

--Ma mère, dit Annette, vous qui avez recueilli les instructions de
notre aïeul, qu'il a entretenue de l'avenir réparateur promis à notre
race, qui avez autrefois partagé ses espérances et qui nous en avez
transmis le dépôt, dites donc à Georges qu'il n'a pas le droit de les
faire mentir aujourd'hui et que sa naissance et son nom lui sont des
chaînes qu'il doit porter courageusement...

Mme Lefoullon trouva la force de saisir sa fille dans ses bras...

--Comme je t'ai méconnue! lui dit-elle... C'est ainsi que j'aurais
parlé... Tu as attendu pour montrer ta vraie nature; mais au premier
coup elle se révèle... Sois bénie, mon enfant!

Atterré, Georges regardait les deux femmes.

--Ainsi, dit-il, vous prétendez m'imposer un choix qui répugne à mes
sentiments les plus intimes... Vous voulez que j'épouse Mlle de Bangor,
que je trahisse... Annette! Annette! acheva-t-il en tordant ses poings,
dis-moi que tu n'as parlé que pour m'éprouver, que tu ne penses pas
un mot de ce que tu viens de dire, que tu me pardonnes... que tu me
pardonnes...

C'était plus que n'en pouvait supporter la convalescente et, déjà fort
ébranlée par les rudes secousses de ces dernières heures, elle fit un
soupir et s'affaissa sur l'oreiller.

Il fallait abréger cette scène dangereuse... Mme Lefoullon le fit
entendre à Georges, qui sortit, la tête en feu...

Il embrassait maintenant toute l'étendue de son malheur. Une rage
sourde le soulevait contre Morgane, dont les artifices l'avaient mené
là, et, comme il arrive en ces retours de passion, il mettait une sorte
de fureur à se déchirer lui-même.

Ce cœur de son amie, qu'il avait reconquis par son empressement,
ses soins dévoués des premiers jours, il n'était plus à lui, il
l'avait perdu pour toujours. Les secrets sentiments d'Annette lui
apparaissaient enfin et trop tard: la générosité avait été le principe
de tous ses actes; c'est par générosité que, ruinée, elle n'avait pas
voulu de lui; par générosité qu'elle s'était condamnée à rester fille.
Et, si ce sentiment avait été assez fort chez elle en un temps où il
ne s'agissait que de ses intérêts particuliers, combien le serait-il
davantage maintenant que l'avenir de toute une race était suspendu à
sa décision! Annette ne saurait faillir devant ce qu'elle estimait
son devoir. Éclairée par une brusque révélation sur le complot qui
allait mettre aux prises les Saxons et les Celtes, elle redevenait
Celte par l'esprit et le cœur, elle se jetait, en vraie Kerduel, dans
cette lutte nationale et elle n'hésitait point, pour en assurer le
triomphe, à s'immoler... Jamais, Georges le sentait nettement, elle
ne lui pardonnerait de déserter cette grande cause. Mme Lefoullon, en
qui il espérait trouver une aide naturelle, se retournait contre lui.
Il était lié... lié... Il lui fallait, bon gré mal gré, se lancer à
corps perdu dans cette lutte où c'était Annette maintenant qui, par
une ironie de la destinée, l'entraînait irrésistiblement. N'était-il
point un Kerduel, le dernier héritier d'Arthur, le suprême dépositaire
de la tradition nationale? Le parchemin qu'il avait remis à Morgane
ne consacrait-il pas ses droits? Mais quoi!... Si ce parchemin disait
vrai, s'il était bien réellement l'héritier d'Arthur, si c'était
son nom à lui qui devait servir de drapeau à l'insurrection, quelle
nécessité y avait-il donc à ce qu'il épousât cette Galloise de malheur
et, seul, par lui-même, ne demeurait-il point une autorité et une force?

Cette idée, dans le désarroi de tout son être, lui fut comme la planche
au naufragé: il s'y attacha, s'y cramponna, y trouva des raisons
supérieures de conduite qu'il eût rejetées quelques minutes auparavant.
Annette n'aurait pas à lui reprocher de déserter la cause de ses
frères, puisque, plus que jamais, il désirait marcher à leur tête,
faire valoir ses droits, accomplir la restauration rêvée. Et, en même
temps, il préservait son indépendance; il séparait sa cause de celle de
Morgane et se gardait à celle qu'il aimait. Pas un instant, au cours
de ce délire passager, il ne se demanda si Mlle de Bangor accéderait à
des arrangements d'une nature si singulière. Les difficultés, s'il y en
avait, ne devaient lui apparaître que plus tard...

La soirée était trop avancée pour qu'il allât à la recherche de
Morgane. Georges rentra dans sa chambre et se jeta dans un fauteuil.
L'heure du dîner passa sans qu'il y prît garde. Il entendit quelque
temps après Mme Lefoullon qui montait dans ses appartements et il
sortit sur le palier pour lui demander des nouvelles d'Annette. Elle
le rassura, lui dit qu'Annette reposait, qu'elle lui avait préparé une
potion pour la nuit et que, d'ailleurs, Fante demeurait à son chevet.

La petite Bretonne n'avait pas compris grand'chose à tout ce qui
s'était passé; elle avait vu «la demoiselle» tomber évanouie, et son
émotion avait été vive... De moitié dans le secret de Georges, elle ne
l'avait point trahi cependant, et, quoiqu'elle vécût depuis son arrivée
à l'île dans un état de frayeur bien compréhensible, l'affection quasi
religieuse qu'elle portait à sa maîtresse l'avait retenue de l'initier
à sa terrible découverte.

Georges, dont la fièvre tournait en prostration, s'était couché peu
après avoir souhaité le bonsoir à sa tante. Il dormait depuis quelque
temps, quand un bruit de meubles renversés, suivi d'un appel au secours
qui partait de la chambre d'Annette, l'éveilla en sursaut. Il se jeta
du lit, passa un vêtement. L'aube pointait à peine; un vent violent
secouait dans leurs carrés de plomb les vitres de la fenêtre. Mme
Lefoullon aussi avait été réveillée par le tapage. Georges la trouva en
peignoir, prête à descendre.

--Vous avez entendu, Georges?

--Oui, dit Georges qui prit les devants. Dieu sait ce qui se passe!...

Mais la veilleuse du plafond n'éclairait que faiblement la chambre
d'Annette. Il courut à la croisée, écarta violemment les rideaux et
vit Fante sur le tapis qui geignait et se roulait près du guéridon
renversé. Annette s'était levée, malgré sa faiblesse, pour lui
porter aide. La vue de son amie saine et sauve rendit à Georges son
sang-froid. Il se pencha sur l'enfant:

--Voyons! Voyons! Fante, qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui t'arrive?

L'enfant ne répondait que par des plaintes inarticulées. Il fallait
pourtant qu'elle parlât, sans quoi comment la soulager?... Mme
Lefoullon entrait à ce moment. Par hasard, son regard se porta sur une
flaque brunâtre qui tachait le parquet, à l'endroit où le verre qui
contenait la potion d'Annette avait roulé sans se briser. Mme Lefoullon
le prit machinalement: il y restait encore quelques gouttes de la
potion et elle parut surprise de leur couleur.

--Demandez donc à l'enfant, dit-elle à Georges, si elle a touché à ce
verre.

Georges répéta la question à Fante.

--C'est cela qui t'a fait mal, peut-être?

L'enfant fit un signe d'assentiment.

Mme Lefoullon reprit le verre et alla jusqu'à la croisée où elle en
mira au jour les gouttes qui restaient.

--C'est incompréhensible, dit-elle. La potion que j'avais préparée pour
Annette n'avait pas cette couleur... D'ailleurs, un calmant n'aurait pu
produire cet effet...

L'enfant geignait de plus belle sur le tapis. Annette essayait de
soutenir sa tête qui roulait en tous sens. Mme Lefoullon s'approcha.

--Est-ce qu'on a changé la potion que j'avais versée dans ce verre?

--Oui, dit Fante.

--Qui? demanda Georges.

L'enfant ne répondit pas; mais, à la façon dont elle regarda Georges,
celui-ci fut tout de suite édifié. Pour ne pas risquer un jugement
téméraire, il insista cependant, mais de manière à n'être entendu que
de Fante:

--Alors c'est vrai? _Elle_ est venue ici cette nuit?

--Oui, dit l'enfant.

--Et c'est _elle_ qui a versé dans le verre la potion que tu as bue?

L'enfant fit encore signe que oui.

--Pourquoi l'as-tu bue?

Cette fois, l'enfant se tut, soit par réserve, soit par difficulté
d'articuler les mots. Mais, dès ce moment et par les seuls monosyllabes
qu'on avait pu lui arracher, il apparaissait clairement qu'elle avait
été empoisonnée. C'était aussi, depuis quelques minutes, l'avis de Mme
Lefoullon, et l'excellente dame, qui avait sur elle toute une pharmacie
de poche, s'occupait déjà de préparer un émétique, qu'elle fit avaler à
l'enfant. Cela la dégagea un peu. Ses convulsions cédèrent et on put la
coucher sur un fauteuil.

--Elle n'a dû prendre que quelques gouttes du breuvage, dit Mme
Lefoullon. C'est ce qui l'aura sauvée.

Georges, soupçonneux, continuait à regarder Fante. Mme Lefoullon voulut
appeler.

--N'en faites rien, ma tante, dit Georges. Il faut d'abord que nous
éclaircissions entre nous ce mystère.

Il se tourna vers Annette:

--Qu'as-tu vu, toi, Annette?

--Mais je n'ai rien vu, dit Annette. C'est la chute du guéridon qui m'a
éveillée. J'ai aperçu Fante sur le tapis qui se roulait en geignant et
j'ai crié au secours...

--Tu n'avais pas encore bu la potion que t'avait préparée ta mère?

--Non, cela j'en suis sûre.

Georges revint vers l'enfant, pâle, la tête ballante et que secouaient
de longs frissons. Il lui prit les mains, les caressa doucement:

--Essaie de parler, lui dit-il. Raconte-nous brièvement ce qui s'est
passé.

L'enfant fit un effort, et tout bas, à l'oreille de Georges:

--Je ne peux pas, dit-elle, devant... devant la demoiselle.

Georges comprit les délicats scrupules de l'enfant et pria les deux
femmes de s'écarter un peu.

--Là, vas-y maintenant, dit-il à Fante. On ne t'entendra pas...

--Jésus, Marie, Joseph! invoqua l'enfant qui semblait hésiter encore...

--C'est donc bien terrible, ton histoire? Voyons! N'aie plus peur,
puisque je suis là...

--Eh bien, dit l'enfant, _elle_ est encore revenue cette nuit...
J'étais couchée dans le fauteuil et, comme je ne bougeais pas, _elle_ a
cru sans doute que je dormais... Alors, _elle_ a pris un petit flacon
dans sa poche et _elle_ l'a vidé dans le verre de la demoiselle...
Puis, _elle_ est partie...

--Et tu as voulu goûter la potion?

--Oui, dit Fante... Je ne savais pas ce que la _morgr'heg_ avait versé
dans le verre de la demoiselle; j'avais peur que ce ne fût de la
poison...

--Pauvre enfant! ne put s'empêcher de murmurer Georges, touché de ce
dévouement admirable. Ainsi tu ne craignais pas de te sacrifier à ta
maîtresse?...

--Oh! non, monsieur Georges, dit naïvement Fante. La demoiselle
était malade, c'était à moi de la soigner de mon mieux. Et puis,
ajouta-t-elle, avec un triste sourire, je serais bien morte pour sauver
la demoiselle, qui est si bonne!...

--Par bonheur, tu n'as bu que quelques gouttes de cette infecte
drogue, dit Georges. Repose-toi, ma petite Fante, continua-t-il. On
va te coucher et ma tante te préparera une tisane qui achèvera de te
guérir... Souffres-tu beaucoup encore?

--Moins qu'avant...

--Bon, cela indique qu'il n'y a plus de danger...

Il la laissa aux deux femmes et sortit, sans dire où il allait ni ce
qu'il comptait faire. Annette et Mme Lefoullon déshabillaient l'enfant
et l'aidaient à regagner son lit: elles ne s'aperçurent qu'après coup
de l'absence de Georges. Dans leur ignorance des aîtres, il ne leur
restait d'autre parti que d'attendre--et de prier.

Leurs voix s'unirent dans la plus fervente des oraisons.


IX

Sur la terrasse du château, couchée dans sa tunique rouge, le menton
dans ses paumes, Morgane regardait la mer. Derrière elle, dans un angle
de la terrasse, Blegobred accordait son instrument. Un jour gris,
déchiré d'éclaircies de soufre, pesait sur l'horizon. De brusques
coups de vent passaient comme des faulx et la mer n'était plus qu'une
grande prairie livide, couleur de plâtre, où bondissait le troupeau
des vagues. Elles venaient battre le pied de la terrasse et, brisées
par le choc, reculaient vers le large, où d'autres les heurtaient du
poitrail et, toutes ensemble, mêlées dans un échevèlement d'écume,
recommençaient le stérile assaut...

Morgane, comme fascinée par cette lutte, demeurait sans parler, les
yeux sur la mer. Un moment, elle parut s'arracher à sa contemplation,
et, se tournant vers Blegobred, toujours immobile:

--L'air de la Mort, mon âme!

Le vieux telynor tira des cordes basses de sa harpe trois sons graves
pareils à un glas; Morgane s'était retournée vers la mer: l'abîme
qu'elle fouillait du regard lui semblait moins profond et moins sombre
que l'abîme de son propre cœur. Quels courants, quels remous de tempête
sont comparables aux agitations d'un cœur? Les passions qui se heurtent
sans bruit, dans les ténèbres d'une conscience, dépassent en horreur
la vaine bataille des éléments. Elle était criminelle!... A cette
heure même, dans une chambre de la Tour des Hôtes, il y avait un pâle
corps de jeune fille, des bras jetés, des yeux qui ne verraient plus
la douce lumière du jour... Idris lui avait remis le «boire» magique
qui ne laisse aucune trace, qui n'a aucun goût, qui tue sans éveiller.
Elle l'avait mêlé à la potion d'Annette. Personne ne l'avait observée;
la chambre était plongée dans une obscurité propice; Fante dormait.
Et sa main n'avait pas tremblé en versant l'horrible breuvage. Il le
fallait!...

Ses calculs déjoués, Georges soustrait à sa domination, reconquis par
Annette, une seule chance lui demeurait: la disparition de la jeune
fille. Elle écartée, le seul obstacle qui la séparait de M. de Kerduel
tombait en même temps. On attribuerait la mort de la jeune fille à une
rupture d'anévrisme, à une congestion cérébrale, à telle autre maladie
subite qu'expliquait trop bien l'ébranlement de sa santé. L'autopsie
du corps ne ferait rien découvrir. Et qui, d'ailleurs, songerait à
l'accuser, elle, Morgane, comtesse de Bangor, riche à milliards et plus
suspecte d'indifférence que de jalousie à l'égard de cette pauvre fille
sans naissance?... Elle avait tué pourtant... Et, si forte qu'elle fût
sur elle-même, elle n'avait pas eu le courage d'assister derrière une
porte ou une tenture à l'agonie de sa victime. Le poison versé, elle
était partie; elle l'avait laissé seul à sa besogne de délivrance.
Est-ce donc qu'elle regrettait son crime, qu'elle eût voulu ne l'avoir
point commis? Une fatalité inéluctable avait dirigé tous ses actes,
elle n'avait été que l'instrument. Pourquoi cette gamine barrait-elle
sa route? Tant d'années d'efforts, les troupes prêtes, la restauration
assurée, le trône à portée de sa main et d'où quelques marches
la séparaient à peine et tout cela réduit à néant par les lubies
sentimentales d'une petite fille obscure et passionnée! Le vrai crime,
c'eût été de croiser les bras...

Morgane, dans le premier mouvement de fureur sauvage que lui avait
causée la fuite de Georges, s'arrachant d'elle pour courir au secours
de la jeune fille, s'était enfermée dans ses appartements. Elle n'avait
pas entendu Annette dicter à Georges la conduite qu'il devait tenir,
faire si généreusement le sacrifice de son propre amour aux intérêts
supérieurs d'une grande cause. Elle croyait n'avoir pour rivale qu'une
sorte de petite pensionnaire capricieuse, sans élévation, sans noblesse
véritable, et, le moment venu, elle n'hésitait pas à la briser. Sa
justification, si c'était peu d'invoquer son intérêt personnel de
prétendante, elle l'eût trouvée trop aisément dans l'intérêt de ses
frères. D'elle ils attendaient le salut, la délivrance. Mais ce salut,
cette délivrance, il fallait, pour les assurer, la coopération d'une
volonté indépendante de la sienne, qu'elle avait fini par soumettre
et entraîner et qu'un bras misérable d'enfant menaçait, au dernier
moment, de soustraire à son empire. Ce bras était retombé; le sort
était vaincu. La potion prise, Annette n'avait dû ni pousser un cri ni
faire un mouvement. Le poison avait dû agir sur elle tout d'un coup,
frapper aux sources de la vie et les dessécher instantanément. On ne
s'apercevrait de sa mort que longtemps après, tant cette mort serait
pareille au sommeil...

L'aveugle jouait toujours: c'était une sorte de marche lente qui
évoquait d'abord des piétinements de foule sous l'averse, des cahots
de cercueil, de grêles voix d'enfants de chœur dans la brume et
où revenaient, distinctement, les trois notes égales et espacées
du glas... Puis, à la reprise, une gamme triomphale, symbolisant
l'entrée de l'âme dans la vie éternelle, la joie sans seconde de
la Résurrection... Et, de nouveau, les trois tintements réguliers,
martelés et sourds...

Morgane, perdue dans sa songerie, n'écoutait pas. Le jour, sinistre
et plombé, fermait l'horizon d'un cercle d'argent pâle. Là-bas, aux
confins de la vue, les Sept-Iles allongeaient leur croupe grise. La
tête âpre du vieux roi Grallon, au-dessus des dunes, regardait de
ses yeux de pierre. Et les mille lanières du vent d'ouest chassaient
vers le pied de la terrasse la chevauchée éperdue des vagues. Il en
arrivait, il en arrivait! Et si pressées, tordant et mêlant leurs
nœuds, qu'on eût dit maintenant un fourmillement de couleuvres.
Glissant sur la convexité du rempart, elles poussaient un long
sifflement en se brisant aux créneaux, et leurs fines langues, dardées
en appel vers Morgane, avaient l'air de la chercher pour l'étreindre.

Morgane tressaillit, comme si elle entendait cet appel. Bien des fois,
en des jours pareils, elle avait cédé à ces voix sifflantes de la mer,
elle s'était jetée au milieu du tourbillon. L'orage l'attirait. Elle
était dans ce ruissellement d'écume, dans ce conflit effroyable des
eaux et du vent, au milieu de ces vagues monstrueuses, comme l'âme
fleurie et magnifique de la mer. Elle était Morgane, l'engendrée, le
sourire vivant de la mer...

Un bruit de pas, un souffle rauque... Quel audacieux, malgré ses
ordres, se permettait de venir déranger sa songerie? Elle se retourna
et, voyant Georges la figure convulsée, elle se dressa comme une
biche, d'un souple mouvement des jarrets, et se tint debout contre la
balustrade. Était-il entré chez Mlle Lefoullon? Savait-il?... Elle
comprit tout de suite qu'il savait. Pourtant, elle ne baissa pas les
yeux. Georges marchait sur elle.

--Enfin je vous trouve!

Et, dans l'oubli de lui-même, levant un poing menaçant:

--Misérable! Misérable!

Morgane pâlit, mais ne fit pas un mouvement. Cette contenance
dédaigneuse était la plus capable de désarçonner Georges, dont le poing
retomba sans avoir frappé.

--Êtes-vous ivre ou fou, monsieur de Kerduel? dit lentement Morgane.

Elle avait vu l'hésitation du jeune homme et se ressaisissait avec
cette merveilleuse élasticité d'esprit qui en faisait une escrimeuse si
redoutable. Si Annette était morte sans avoir parlé, si Georges n'avait
que des soupçons, elle pouvait espérer encore les détourner à force de
dissimulation et de sang-froid.

--Un crime a été commis cette nuit, dit Georges d'une voix sourde, et
c'est vous l'assassin...

Morgane haussa les épaules sans répondre. Elle s'attendait à
l'accusation et ne voulait se défendre qu'après que son adversaire se
serait découvert entièrement. Tant de calme le démontait. Mais la pâle
figure de Fante passa devant ses yeux; il se rappela la déclaration si
catégorique de l'enfant.

--Vous êtes entrée cette nuit dans la chambre d'Annette, continua-t-il
d'une voix plus affermie. Vous aviez à la main une fiole de poison et
vous l'avez vidée dans la potion qu'elle devait prendre...

Cette fois, l'accusation était nette, formelle, appuyée de précisions
qui valaient des preuves. Comment Georges les avait-il obtenues?
Annette n'avait-elle absorbé qu'une partie de la potion et avait-elle
eu le temps de parler avant de mourir? Mais comment eût-elle su que
Morgane était venue dans sa chambre? Elle dormait et l'enfant qui la
veillait dormait aussi: Morgane s'en était longuement assurée avant
d'entrer. Était-ce donc l'enfant qui l'avait vue? Mais, si dévouée à
sa maîtresse, elle l'eût avertie et ne l'eût point laissée prendre
la potion. Georges affirmait sans preuves; il donnait à de simples
présomptions la teneur d'une accusation précise...

--Réfléchissez, monsieur de Kerduel, dit-elle, sans qu'un pli de son
visage eût remué durant ce tragique débat intérieur. Pourquoi aurais-je
empoisonné Mlle Lefoullon? L'eussé-je recueillie, sauvée une première
fois, si j'en avais voulu à sa vie?

--Vous ne la connaissiez pas alors.

--Elle est donc morte? demanda Morgane, avec une expression de joie
sinistre qu'elle ne parvint pas à dissimuler.

--Ah! sorcière, tu t'es trahie!... Eh bien, tremble... Le ciel a été
plus fort que tes philtres. Elle vit!...

--Elle vit! répéta Morgane, frappée cette fois en plein cœur. Elle vit!
répéta-t-elle encore...

--Oui, dit Georges, grâce à l'enfant qui la veillait et qui a failli
mourir à sa place... Sans son intervention, votre monstrueux scénario
se déroulait jusqu'au bout: la pièce était plongée dans une obscurité
presque complète; Annette dormait; l'enfant semblait dormir aussi...
Heureusement, elle vous a vue verser le poison. Dans l'espèce de
terreur superstitieuse que vous lui inspiriez, elle n'a pas fait un
mouvement; mais, après votre départ, elle s'est ressaisie; elle a voulu
s'assurer que la potion où vous aviez versé la mort était inoffensive.
Elle y a trempé les lèvres seulement: quand je suis accouru, elle
râlait sur le plancher...

Morgane, atterrée, ne se défendait plus. Une lividité mortelle s'était
répandue sur ses traits, qui, depuis un moment, étaient ceux d'une
Gorgone. Elle essaya encore, pour la forme, une confuse dénégation.
Georges, d'un geste qui glaça les mots sur ses lèvres, lui montra
combien cette lutte était inutile... «Soit!» dit-elle. Et regardant
Georges en face:

--Que prétendez-vous faire?

--Vous dénoncer à la communauté celtique comme indigne, criminelle et
déchue de vos droits, dit Georges avec force, délier les membres de
cette association de la foi qu'ils vous ont jurée et dont votre crime
les dégage...

--Vous ne ferez pas cela, dit vivement Morgane.

--Je le ferai, dit Georges...

--Vous ne connaissez aucun des chefs de la conspiration...

--J'attendrai qu'elle ait éclaté pour parler...

--On ne vous croira pas...

--Je n'aurai qu'à dire qui je suis.

Morgane éclata d'un rire amer:

--Qui vous êtes, monsieur Léïzour? Il semblerait que vous n'ayez qu'à
paraître pour qu'on salue en vous l'héritier légitime d'Arthur. Il
faudra commencer par prouver vos droits...

--Ils sont écrits tout au long dans la charte que je vous ai remise,
dit Georges.

--Et si ce parchemin disparaissait? demanda Morgane...

--Vous oseriez?...

Dans le vent qui redoublait de violence, les paroles des deux
adversaires se heurtaient avec des éclats sourds. Derrière eux,
l'aveugle, comme indifférent, continuait à dérouler sa marche funèbre:
la harpe pleurait sous ses doigts ou s'épanchait en rythmes d'orage...

--J'oserais, dit Morgane...

Georges commençait à mesurer les profondeurs de cette âme charybdienne.

--Le vol après l'assassinat... Voilà donc les degrés qui vous mèneront
au trône...

--Qu'importe, si j'y monte? dit Morgane... Les modérés sont les
impuissants de l'Histoire et il est temps d'avoir des scrupules quand
la cause qu'on sert a triomphé.

--Vous blasphémez cette cause. Vos frères vous renieraient, s'ils
savaient qui vous êtes...

--Et qui êtes-vous donc, vous qui parlez? riposta Morgane. Qu'avez-vous
fait jusqu'ici pour cette cause? Quelle heure de votre vie, quelle
goutte de votre sang, quelle parcelle de votre fortune lui avez-vous
sacrifiées? Hier, vous ignoriez seulement qu'il y avait encore un
peuple, une âme celtes. Les premières ouvertures que je vous ai faites
sur les destinées de ce peuple, vous les avez accueillies avec le
scepticisme dédaigneux d'un blasé ou d'un dégénéré... Moi, c'est toute
ma vie que j'ai donnée à mes frères... Enfant, je n'ai pas eu d'autres
pensées; jeune fille, je n'ai connu ni le sourire ni les effusions des
vierges de mon âge. J'étais jeune, j'étais riche, j'étais belle: je ne
l'ai pas su ou j'ai voulu l'oublier. Le lourd héritage ancestral se
résumait pour moi en un renoncement à tout ce qui n'était pas lutte,
effort, aspiration vers le triomphe définitif de la restauration
celtique. Pas un instant, vous m'entendez, je ne l'ai accordé jusqu'ici
à la satisfaction égoïste d'un désir qui fût autre... Fils d'Arthur,
marqué par le destin pour un trône dont je vous frayais la voie, je
vous ai cherché, je vous ai tiré de l'obscurité, je vous ai mené, comme
le tentateur avait fait au Christ, sur la montagne d'où l'on découvre
l'avenir... Je vous ai dit: «Tout cela est à toi, à nous... Il suffit
pour cela que tu dises oui, que tu consentes à me laisser faire, que
tu poses ta main dans la mienne... Part égale, quoique seule de nous
deux jusqu'ici j'aie travaillé, lutté, peiné...» Et vous avez accepté,
vous avez trouvé ma proposition toute naturelle et toute simple...
C'est à peine si vous avez témoigné quelques scrupules de tant recevoir
sans rien apporter. En quoi vous vous trompiez, car il me fallait au
moins votre adhésion nette, franche, sans détours, sans remise, et,
si c'était un sacrifice, concédez qu'il était bien faible... Mais
ce sacrifice, si léger, vous n'en avez même pas eu le courage! Il a
suffi d'une petite fille évanouie pour vous retourner comme une crêpe,
vous faire oublier vos engagements les plus solennels. Je cherchais
un homme: voilà la pâte molle que j'avais trouvée... Eh bien! ce que
vous étiez trop lâche pour accomplir, je l'ai voulu tenter, moi qui
n'étais qu'une femme. Je me suis substituée à vous pour débarrasser
la voie, faire place nette à notre commune ambition. Si c'était un
crime, c'est vous qui l'aviez voulu, qui m'y aviez forcée... L'intérêt
de la patrie celtique avant tout!... Imprévoyante que j'étais! C'est
cet acte de haute préservation sociale que vous invoquez pour réclamer
ma déchéance, pour dire à mes frères: «Chassez de vos rangs celle
qui s'est faite assassin pour vous! Oubliez son nom, ses titres, le
séculaire effort des siens, sa propre vie en oblation!» Et s'il se
trouve un curieux pour demander qui parle ainsi, vous répondrez: «C'est
moi, Georges de Kerduel, héritier légitime d'Arthur, qui ne savais même
pas hier que vous existiez, qui n'ai jamais fait un pas, ouvert la
bouche, levé le petit doigt pour votre défense, mais qui me suis donné
la peine de naître et de me baisser pour ramasser dans le sang une
couronne qui ne m'appartenait pas...»

Magnifique de passion, elle avait jeté ces invectives d'une voix
saccadée, hachée par la tempête intérieure de son âme autant que par la
tempête du dehors, et Georges s'en troublait. Ces dangereux sophismes,
dans la bouche de Morgane, prenaient l'accent d'une redoutable vérité.
Qu'était-il, en effet, et qu'avait-il fait pour cette patrie celtique
au nom de laquelle il prétendait condamner Morgane? L'étrangère, l'œil
fixé sur Georges, suivait anxieusement cette déroute de ses sentiments
intimes. Mais ce n'était pas assez d'avoir réduit au silence les
accusations suspendues sur sa tête. Qu'importait que Georges ne la
vendît pas, s'il refusait toujours d'être à elle, s'il retournait à sa
rivale et compromettait ainsi le succès d'une cause qui lui tenait plus
au cœur que la vie? Téméraire ambition, mais bien digne de cette âme
en qui la passion avait quelque chose de surhumain! Elle se rapprocha
encore de Georges.

--Telle j'étais hier, telle je suis aujourd'hui, monsieur de
Kerduel... Vous n'avez pas réfléchi en m'accusant que vous jugiez en
homme, quand il fallait vous élever à la sérénité de jugement d'un
prétendant au trône...

Et, comme il se taisait toujours, courbant la tête dans cette débâcle
de lui-même:

--Si vous vouliez, dit-elle à voix basse, tout serait oublié!...

Georges sursauta. Morgane une fois de plus s'était méprise ou avait été
trop vite et trop loin.

--Oublier! dit-il. C'est vous qui parlez d'oublier!... Et ce sont vos
victimes aussi peut-être qui devraient vous demander pardon!

--Elles n'avaient qu'à ne pas barrer mon chemin... Je les plains, c'est
tout ce que je peux pour elles.

--Mais vous passez!

--Je passe.

--Pas cette fois... Et il vous faudra humilier d'abord votre orgueil
devant elles... oui, aujourd'hui même... à l'instant...

--C'est un ordre?

--Un ordre sans réplique.

--Je n'en ai reçu de personne jusqu'à présent. Souffrez donc, mon cher
hôte, que, pour l'exécution de celui-ci, j'attende que vous ayez sur
moi l'autorité qui vous manque encore...

--Que voulez-vous dire?

--Mais ce que vous savez aussi bien que moi-même: qu'à défaut d'un
père, il n'y a qu'un mari qui ait droit de commander à une femme...

--Et vous avez cru vraiment qu'après ce qui s'est passé cette nuit je
pourrais devenir votre mari... le mari d'une empoisonneuse?

--Oui, dit Morgane, j'ai cru que, mieux conseillé, pénétré de la vraie
notion de votre rôle, vous pourriez consentir à ce petit désagrément.
François de Sales trichait bien au jeu pour étoffer le budget de ses
charités et l'Église ne l'en a pas moins admis au rang des bienheureux.
J'ai fait comme lui... vous pouviez faire comme elle... Tout pour la
Cause!

--Ne mêlez pas cette cause à vos horribles calculs d'ambitieuse,
s'écria Georges poussé à bout, ou, si elle vous est chère, prouvez-le
d'abord en me rendant un titre qui, d'après vos dires mêmes, est le
palladium de la restauration arthurienne.

--Pour en faire quel usage? Contre moi, sans moi ou avec moi?

--Peut-être pas contre vous, mais sans vous assurément.

--Il suffit: je le garde.

--Par exemple, c'est ce que nous allons voir!... Quand je devrais y
employer la force, diablesse, tu me le rendras... ou tu me diras ce que
tu en as fait...

--Le voilà! dit Morgane, brandissant le parchemin qu'elle avait tiré de
son corsage. Viens donc le prendre, si tu l'oses!...

Et, avec ce rire aigu des Océanides que les vieux auteurs comparent
au sifflement de la pie de mer, elle bondit sur l'entablement de la
balustrade et plongea dans le vide...

Georges n'eut pas le temps d'intervenir. Il se pencha sur l'abîme:
une vague, plus forte que les autres, comme portée par la convexité
de la muraille, arrivait en sifflant vers les créneaux. Brisée, elle
s'abattit sur la mer et, dans la nappe d'écume qu'elle étendit au loin,
il crut voir un sillage rouge, une forme onduleuse et pourprée qui
glissait vers le large et que la houle lui déroba presque aussitôt...

Sur la terrasse, veuve du beau sphinx marin qui la peuplait de ses
rêves, l'aveugle Blegobred tâtait les cordes rompues de sa harpe.




ÉPILOGUE

(_Fragment du Journal d'Annette._)


... Il y a deux ans aujourd'hui... Georges vient de se rendre à bord.
Il est attaché au service de la défense mobile sur le torpilleur 29 et
il doit prendre la mer à midi pour des manœuvres d'évolution au large
de la Roche-Mingant. Sans que nous nous soyons parlé, j'ai vu dans
ses yeux que ce retour du tragique anniversaire l'assombrissait comme
moi... L'île d'Aval, Mlle de Bangor, les Invincibles, que tout cela est
loin et que tout cela, pourtant, est encore présent à notre âme!...
L'île, hélas! n'est plus qu'un débris. Le soir même où nous l'avons
quittée, une explosion la détruisait. Du mouvement insurrectionnel
près d'éclater, nous n'avons eu depuis lors aucune nouvelle; mais à
de sourds indices, à des frémissements et comme à certains remous de
passions populaires, Georges affirme que, si le mouvement a dû subir
une pause, on aurait tort d'en conclure à son arrêt définitif, qu'il a
même repris déjà sous un autre nom: le _Sinn-Fein_, et avec un objectif
plus limité: l'établissement de la République irlandaise...

Nous sommes mariés aujourd'hui, Georges et moi, et nous habitons Brest.
M. d'Arnouville remplaçait au mariage ma pauvre maman, morte trop tôt
pour assister à la réalisation de son vœu le plus cher. Toutes ces
émotions l'avaient brisée et avaient fini par ruiner le reste de vie
qu'elle conservait. Nous l'avons déposée à Trégastel, dans une petite
concession où nous avons fait porter aussi les «reliques» de papa.
Rûn-Rouz et Faraud sont demeurés aux mains de Gertrude et d'Yvon. Nous
avons promis de les aller voir une fois l'an, après le pèlerinage
à la tombe de nos parents. Fante est toujours à notre service:
c'est une jeune fille de dix-sept ans, gracieuse et vive, à qui les
quartiers-maîtres font les doux yeux et qui ne se presse point de
choisir. «J'ai bien le temps», nous dit-elle...

Mais je la soupçonne d'être ambitieuse et de vouloir au moins d'un
second maître pour mari... Son grand-père, le vieux Fanch, un soir que
les vents étaient hauts, en a profité pour lever l'ancre et cingler
vers les rades de l'Autre Monde: j'imagine qu'il fit la traversée sans
secousse. Fanchic a pris du service; il est attaché, sous les ordres
de Georges, à la défense mobile: c'est un bel homme maintenant et, par
surcroît, un matelot «premier brin». Enfin un nouveau venu a fait son
entrée dans notre petit monde et comblé un peu du vide qu'y avaient
creusé nos chers absents: il s'appelle Arthur-Dieudonné de Kerduel, et,
en attendant qu'il remplisse les grandes destinées que lui promet ce
nom, il tette son pouce avec une gravité incomparable...

       *       *       *       *       *

Dans le pays que nous habitions, sur tout ce liséré de la côte bretonne
où les convulsions géologiques de la période tertiaire sont encore
inscrites dans les lignes du paysage, on dit qu'à certains jours de
l'année le sein de la mer s'entr'ouvre pendant quelques secondes et
qu'on voit se lever sur les eaux les murs d'une cité puissante, d'or,
de jaspe et d'ivoire, avec ses clochers, ses palais et ses tours.
Les évêques officient dans les églises; les soldats veillent sur les
remparts. Aux trois portes de la ville, trois pauvresses sont assises
dont les lèvres remuent sans émettre aucun son: leur geste, leur regard
parlent assez pour elles et il suffirait en somme que, dans la sébile
d'une de ces faméliques, un vivant qui passerait déposât seulement
un liard. Aussitôt, l'enchantement prendrait fin et la cité dolente
renaîtrait pour toujours à la lumière. Mais nul rédempteur ne s'est
présenté ou, s'il en est que tenta ce geste piaculaire, le temps leur
fit défaut pour l'achever: la mer s'est refermée sur eux. N'importe!
L'espérance survit et la foi. Cette cité du mystère, léthargique
merveille de l'abîme, elle ne cesse point, elle ne cessera jamais de
refleurir en nous. Le rêve celte est plus fort que la mort... Et, sous
les eaux où chante Morgane, peignant ses cheveux roux, il continue
d'apercevoir les murs puissants, les clochers d'or, l'âme endormie de
la patrie future...


FIN




TABLE DES MATIÈRES


                                        Pages.

PREMIÈRE PARTIE

Le journal d'Annette                         7


DEUXIÈME PARTIE

La Sirène                                  109


ÉPILOGUE

Fragment du journal d'Annette              233


PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--31257.




*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MORGANE ***


    

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with your written explanation. The person or entity that provided you
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without further opportunities to fix the problem.

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or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
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